Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (4/ 5), by Anonymous

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Title: Les Romans de la Table Ronde (4/ 5)
       Mis en nouveau langage et accompagns de recherches sur
       l'origine et le caractre de ces grandes compositions ur
       l'origine

Author: Anonymous

Release Date: March 25, 2014 [EBook #45213]

Language: French

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  LES ROMANS

  DE

  LA TABLE RONDE

  IV


  CE VOLUME CONTIENT

  LANCELOT DU LAC.--DEUXIME PARTIE.




  Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9,  Paris.




  LES ROMANS

  DE

  LA TABLE RONDE

  MIS EN NOUVEAU LANGAGE

  ET ACCOMPAGNS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE
  ET LE CARACTRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS


  PAR

  PAULIN PARIS

  Membre de l'Institut, Professeur de langue et littrature
  du Moyen ge au Collge de France.


  TOME QUATRIME


  PARIS

  LON TECHENER, LIBRAIRE
  RUE DE L'ARBRE-SEC, 52

  MDCCCLXXV




  LE ROMAN DE LANCELOT DU LAC.

  TOME II




LANCELOT DU LAC.




XLVII.


Lancelot ne pouvait vivre longtemps loign de la reine sans tomber
dans une tristesse profonde, et sa mlancolie ne pouvait chapper
 l'attention de Galehaut. Cher compain, lui dit-il un jour, je
sens que je me meurs.--Ah! Lancelot, j'ai devin la cause de votre
malaise, elle est  Logres: il faudrait, pour vous conforter, la
vue de votre dame; travaillons donc  nous rapprocher d'elle. Nous
pouvons envoyer  la cour un message que nous confierons  Lionel:
Lionel sait nos penses, il les rendra mieux que personne.

Lionel fut appel: coute, bel ami, lui dit Galehaut, nous allons
t'envoyer  la cour du roi Artus. Tu demanderas d'abord la noble dame
de Malehaut, de la part de son ami, le seigneur des les lointaines.
Quand tu seras seul avec elle, tu lui diras de te conduire  la
reine; et quand tu seras devant cette rose de toutes les beauts, ce
parangon de toutes les dames, tu lui apprendras que tu es fils du roi
Bohor et cousin de Lancelot. Elle demandera des nouvelles de son ami;
tu rpondras que loin d'elle il ne peut tre en bon point, et que,
tous les deux, nous craignons d'tre mis en oubli, lui par elle, moi
par ma dame de Malehaut. Si elles veulent nous rendre heureux comme
au temps o nous tions prs d'elles, elles trouveront facilement un
moyen de nous rappeler.

Lionel se disposa  fournir le message. Quand il fut au monter,
Galehaut lui recommanda de ne confier  personne au monde le secret
de son voyage: la moindre indiscrtion pouvait causer de grands maux.
Avant, dit Lionel, d'en rien laisser deviner, on m'arrachera la
langue.

Il prit la voie qui conduisait le plus droit  la cour du roi Artus.
Mais son voyage est tellement li  la qute entreprise par messire
Gauvain, que nous devons, avant de le suivre, raconter ce qui advint
au neveu d'Artus, quand il eut franchi le carrefour des Sept voies.




XLVIII.


Nous avons pass rapidement[1] sur ce qui tait arriv  mess.
Gauvain dans le carrefour des Sept voies. Provoqu par un chevalier
facilement rduit  demander merci, il lui avait ordonn de se rendre
 la cour d'Artus, pour remettre  Hector des Mares l'pe dont lui
faisait don la demoiselle de Norgalles[2]. Le carrefour pass, mess.
Gauvain chevaucha jusqu' la rivire qui partageait en deux la fort,
et bientt il fit rencontre d'un clerc revtu, marchant  grands pas.
Damp clerc, demanda-t-il, tes-vous prtre ou ermite?--Sire, je
suis un simple clerc, et je vais en toute hte  l'ermitage voisin
du chteau de Loverzep. Le prtre m'y attend pour commencer l'office
de Vpres.--N'est-il pas dans la fort d'autre religion?--Il y en a
deux: vous avez dpass celle qui est avant le carrefour des Sept
voies. L'autre, loigne de toute habitation, est nomme le _Repost_.
Pour la maison o je suis attendu, c'est l'ermitage dit de la _Croix_
parce que l fut pose, dans les temps anciens, la premire croix
leve dans la Grande-Bretagne[3]. De Loverzep on compte deux lieues,
et il n'y a pas d'asile plus rapproch, tant le pays est ruin par la
guerre mue entre le duc Escaus de Cambenic et le roi de Norgalles.
Demain, au point du jour devra se faire devant Loverzep une grande
assemble des deux partis; si vous m'en croyez, sire, vous viendrez
passer la nuit  l'ermitage de la Croix. Le jour tombait et mess.
Gauvain jugea qu'il n'avait rien de mieux  faire. Montez en croupe,
dit-il au clerc.--Oh non! sire, je suivrai l'amble de votre cheval.
Mais mess. Gauvin suivit le clerc au lieu de le prcder. Arrivs 
la maison de religion, l'ermite qui l'habitait en ouvrit la porte
en souhaitant la bienvenue au chevalier, tandis que le clerc se
chargeait d'tabler le cheval. Le prtre aprs avoir dsarm messire
Gauvain alla dire ses vpres, et quand il eut fini, le manger fut
dispos, frugal on doit le penser car l'ermite vivait de peu, et l'on
tait au vendredi.

[Note 1: Tome I, p. 332.]

[Note 2: Tome I, p. 329.]

[Note 3: _Saint Graal_, p. 302.]

Aprs le souper, l'ermite demanda au chevalier s'il tait au roi
Artus. Oui, damp ermite.--Je dois connatre votre nom, car les
chevaliers de la maison du roi Artus sont les plus renomms du
sicle.--Comment pouvez-vous le savoir?--Par un chevalier qui, aprs
avoir servi le monde, a longtemps partag ma solitude. Il se nommait
messire Allier. En quittant le sicle, il avait laiss  Marest,
son fils, une terre dpendante de la dame de Roestoc. Mais Marest
ne put la dfendre contre un baron nomm Sgurade, qui faisait  la
dame de Roestoc une guerre opinitre. Quand il eut tout perdu, il
vint raconter ici ce qui lui tait arriv. Or, messire Allier, pour
s'tre vou  Dieu n'en tait pas moins rest d'os et de chair; il
me prit  conseil: _Pre_, dit-il, _celui qui ruine et dpouille
son voisin, sans avoir une injure  venger, n'est-il pas pire que
les Sarrasins[4]?--Peut-tre aussi mauvais_, ai-je rpondu, _mais
non pire.--Et Jsus-Christ me tiendrait-il compte de mon voyage, si
j'allais le venger outre-mer?--Assurment.--Eh bien! j'irai combattre
ceux qui ne valent pas mieux que les Sarrasins._ Il prit cong de
moi, et se maintint dans la seule tour reste de son hritage, sans
renoncer pourtant aux draps de religion. Je pense mme qu'il ne
tardera pas  revenir, car on m'a dit qu'un preux chevalier errant
avait rduit  merci le tyran Sgurade[5]. Messire Allier me parlait
souvent des chevaliers de la maison du roi Artus, de messire Gauvain,
de Sagremor le desr; surtout il m'avait recommand de ne jamais
voir un compagnon de la Table-Ronde sans chercher  connatre son nom.

[Note 4: Le ms. 751, f 124 porte: Pire que Saladin. Ce nom semble
rapporter la composition  la fin du douzime sicle; vers 1190.]

[Note 5: Voyez t. I, p. 310.]

--Je n'ai jamais cach le mien, dit alors le chevalier; et je ne
veux pas commencer avec vous. On m'appelle Gauvain, le neveu du roi
Artus.--Ah! messire Gauvain, soyez de tous les chevaliers le mieux
venu! Tout le sicle parle de votre prouesse, et j'ai honte de vous
avoir si peu honor. Vous plairait-il de dire o vous allez?--Oui; je
voudrais gagner la terre du prince Galehaut, le fils de la Gante[6],
et j'ai l'espoir d'y trouver un jeune chevalier qui passe en
prouesse tous les autres. Vous m'avez parl d'une guerre mue entre
le roi de Norgalles et le duc de Cambenic: de quel ct pensez-vous
que soit le bon droit?--Du ct du duc Escaus; car le roi Tradelinan
avait profit d'un sjour du duc  la cour du roi Artus pour
fortifier un chteau qui donne entre  la terre de Cambenic: mais
plus tard, le duc Escaus l'a repris et donn  un preux chevalier,
ami de l'une des deux filles de Tradelinan.

[Note 6: Dans le _Tristan_, la gande est femme de Brunor de
l'le aux gants; elle meurt ainsi que Brunor de la main de
Tristan, et Galehaut leur fils, arriv pour les venger, pardonne au
meurtrier.--Pour ce qui est d'Allier, son histoire est raconte un
peu autrement, dans la partie indite du livre d'_Artus_ (ms. 337).
Il tait seigneur de Taningue et avait vu mourir tous ses fils, 
l'exception du plus jeune, dans un combat contre les Saisnes qui
avait aussi rendu veuve la dame de Roestoc. Alors Allier avait pris
les draps de religion et n'avait plus fait parler de lui. On lui
donne pour fils Helain de Taningue, que nous avons vu (t. I, p.
315), arm chevalier par mess. Gauvain. C'est le mme fonds de rcit
vaguement suivi par l'auteur du roman de _Tristan_.]

Gauvain reconnut, dans le preux chevalier dont parlait l'ermite, son
frre Agravain qu'il avait nagures retrouv dans ce chteau des
marches de Norgalles. Jusqu'au prsent jour, continua l'ermite, le
duc a gard l'avantage; mais, comme il a perdu son fils, il ne voudra
pas entendre  la paix avant d'avoir veng cette mort.--J'irais
volontiers, dit mess. Gauvain,  l'assemble dont vous me parlez, si
vous pouviez m'indiquer la voie.

L'ermite fit un signe au clerc qui se leva et conduisit aussitt
mess. Gauvain jusqu'aux abords de Loverzep. En sortant de la fort de
Brequehan, ils virent les deux partis dj aux prises. Les chevaliers
du roi de Norgalles semblaient en avoir le meilleur. Mess. Gauvain,
quand il eut donn cong  son guide, hsita quelque temps avant de
prendre fait et cause pour un parti. Du ct de Norgalles il voyait
un chevalier faisant de merveilleuses prouesses; personne ne lui
rsistait, il paraissait devoir emporter l'honneur de la journe.
C'tait Giflet fils Do, le mme qu'Hector avait nagures abattu
devant la Fontaine du Pin[7]. Il s'tait mis avec les chevaliers
de Norgalles, sans trop savoir de quel ct tait le droit. Mess.
Gauvain cependant laait son heaume, puis allait enfin se placer au
premier rang des chevaliers de Cambenic. Bientt il pntrait dans
les rangs des Norgallois, et les faisait renoncer  poursuivre leurs
adversaires, frappant devant lui  droite et  gauche, renversant
tous ceux qui tentaient de le retenir. Quel peut tre ce chevalier?
pensait Giflet; il vaut  lui seul une chelle entire. Et brochant
des perons, il voulut tenter de l'arrter  son tour: mais du
premier choc il fut renvers, et quand son cuyer l'ayant remont il
voulut suivre celui qui lui avait donn une si rude leon, non pour
tenter une revanche mais afin de savoir qui il tait, les Norgallois,
privs du secours de Giflet et menacs par un autre chevalier
plus terrible, plient, reculent et enfin abandonnent le champ de
bataille. Or mess. Gauvain n'avait pu reconnatre Giflet, qui n'tait
pas adoub de ses armes ordinaires: vous pouvez juger de leur joie
commune, quand ils eurent lev leurs ventailles et qu'ils racontrent
ce qui leur tait arriv depuis la fcheuse aventure de la Fontaine
du Pin. Cependant, comme les guerriers de Norgalles se retiraient, le
duc Escaus aperut le neveu du roi Tradelinan, celui qu'il accusait
du meurtre de son fils; il le joignit, l'abattit et lui trancha la
tte. Pour mess. Gauvain et Giflet, ils ne songrent qu' chapper
aux remercments de ceux qui leur devaient la victoire; et, la nuit
commenant  tomber, on ne les vit pas s'loigner et prendre le
chemin ferr qui devait les conduire  l'entre de la fort.

[Note 7: Voyez t. III, p. 292.]

La lune blanchissait dj la plaine, quand ils y arrivrent. L
sous un chne taient arrtes deux jeunes pucelles. Oh! dit
Giflet, l'agrable rencontre! Dieu vous sauve, demoiselles!--Et
vous, seigneurs, soyez les bien venus! Nous vous attendions
impatiemment.--Comment saviez-vous que nous passerions ici?--Nous
l'esprions au moins. Sans plus enqurir, les deux amis descendent,
quittent heaume, pe, haubert. Mess. Gauvain s'en va prendre par
la main celle qu'il jugeait la plus belle; Giflet s'adresse 
la seconde, et bientt, assis tous quatre sur l'herbe menue, les
demoiselles sont en mme temps pries d'amour. Mais si la requte de
Giflet est gracieusement accueillie, il en est autrement de celle
de mess. Gauvain. Non, sire, dit la premire pucelle votre amour
serait trop mal employ. Je suis une pauvre fille, de pauvre beaut,
et je vous ai attendu pour vous conduire  la plus belle et gentille
demoiselle que vous puissiez dsirer.--Je n'en veux rien croire,
rpond mess. Gauvain; comment trouverai-je demain mieux que je n'ai
aujourd'hui rencontr?--Parlez autrement, sire: quand vous aurez vu
la dame  qui je suis, vous changerez d'avis et vous me saurez gr de
n'avoir pas fait en ce moment votre volont.--Quelle est donc cette
incomparable merveille?--Veuillez seulement me suivre.--Allons! j'y
consens. Vous, Giflet, ne viendrez-vous pas avec nous?--Demandez  ma
nouvelle amie si elle y consent.--Non, rpond la pucelle, j'entends
de mon ct mettre  l'preuve la prouesse de mon nouveau chevalier.

Gauvain n'insista pas; il reprit ses armes, aida la demoiselle 
monter sur son palefroi, recommanda les nouveaux amants  Dieu,
et remonta lui-mme. En avanant dans la fort, ils ne furent
pas longtemps sans arriver devant un grand feu. Deux cuyers
les accostrent et demandrent  la demoiselle quel chevalier
l'accompagnait? C'est le meilleur de mes amis. Les valets
s'inclinrent puis aidrent le chevalier  descendre. L'un prend son
heaume, l'autre son cu; une seconde demoiselle pose un riche manteau
sur ses paules et fait porter ses armes dans le pavillon. La salle
tait garnie d'un beau lit, et prs de ce lit une table couverte
de mets; mess. Gauvain s'asseoit: quand les nappes sont leves, la
premire demoiselle propose une promenade dans le bois. Tout en
marchant, mess. Gauvain lui demande  quelle intention avait t
dispos le pavillon?-- la vtre, sire, et pourtant on ne sait pas
ici votre nom. Mais combien s'est mprise la dame qui vous attend,
en supposant que nulle femme n'tait digne d'aspirer  votre amour!
Je sais dj ce qu'il faut en penser, ajouta-t-elle en souriant;
mais rassurez-vous; je ne dirai pas les raisons qui peuvent m'en
faire douter.--Grand merci, demoiselle! Or savez-vous o s'en est
all Giflet?--Il va soutenir la cause de la pucelle qui l'a charm.
Cette demoiselle avait aim longtemps un chevalier: puis elle apprit
qu'il ne l'aimait plus: elle alla lui redemander les drueries[8]
qu'il en avait reues. Pour toute rponse le chevalier lui montra
sa nouvelle amie qu'il en avait pare. _Je saurai bien_, dit la
demoiselle indigne, _vous contraindre  me les rendre.--Vous! et par
quel moyen?--Par un chevalier plus preux que vous n'tes.--En vrit,
je serais curieux de voir cela; et, pour vous contenter, je m'engage
 ne pas m'loigner d'ici avant un mois. Votre preux chevalier pourra
m'y trouver._

[Note 8: Gages d'amiti. _Voy._ t. I, p. 305.]

Or une pucelle nous avait hier averties que mess. Gauvain devait
traverser aujourd'hui cette fort avec un autre chevalier de la
maison du roi Artus. Messire Gauvain devait tre facile  reconnatre
au sinople de son cu. Devisant ainsi, mess. Gauvain et la
demoiselle rentraient dans le pavillon. Un lit y tait prpar; la
demoiselle ne souffrit pas qu'un autre lui tt ses chausses; et
quand il fut couch, elle resta prs de lui jusqu' ce qu'il et
ferm les yeux: alors elle s'tendit aux pieds du lit et s'endormit
elle-mme. Le matin venu, mess. Gauvain demanda ses armes; deux
cuyers l'aidrent  les revtir et il se remit  la voie avec la
demoiselle. Aprs avoir chevauch une grande partie du jour, ils
arrivrent devant la forte maison d'une tante de la demoiselle,
o il fut honorablement reu sans avoir besoin de dire son nom.
Mais pendant qu'ils taient  table, deux valets entrrent, l'un
fils et l'autre neveu de l'htesse. Quelles nouvelles? demande
la dame.--Des plus mauvaises: mon pre n'a plus  rclamer que vos
prires pour son me; le duc Escaus fait prparer pour demain son
supplice.

La dame plit et devient plus morte que vive. Qu'y a-t-il? demande
mess. Gauvain.--Sire chevalier, rpond le valet, mon seigneur de pre
est un des vassaux du duc Escaus: durant la guerre que nous soutenons
encore, le fils du duc fut tu par les gens du roi de Norgalles. Mon
pre, il n'tait pas mme avec ceux qui le frapprent, fut accus
d'avoir eu part  sa mort parce qu'il avait eu, quelques jours
auparavant, un entretien avec le jeune fils du roi. Le snchal de
Cambenic se porta pour son accusateur, et Manasss, c'est le nom de
mon pre, ne put convaincre les barons de la cour de son innocence.
Il ne pourrait, vu son grand ge, dfendre lui-mme sa cause contre
le snchal, un des plus forts chevaliers de la contre: et la
crainte que l'accusateur inspire a dtourn tous les champions de se
prsenter contre lui: c'en est donc fait de mon seigneur de pre.

Pendant ce rcit, la demoiselle fondait en larmes. Bel ami, dit
mess. Gauvain, retourne vers ton pre, annonce-lui qu'un chevalier
viendra demain fournir sa bataille. Les deux valets rendent grce
au gnreux chevalier et remontent aussitt, remplis d'une esprance
inattendue.

Le soir mme, ils avaient fait assez de diligence pour que le duc
Escaus ft averti qu'un champion se prsenterait le lendemain contre
le snchal. On disposa les barrires dans une grande plaine voisine
du chteau o le combat devait avoir lieu.

Pour mess. Gauvain, aprs avoir bien dormi la nuit il se leva et
s'enquit, pour ne pas tre reconnu, d'un cu diffrent de celui qu'il
avait dj port devant Loverzep. On n'en trouva dans la maison qu'un
seul, vieux, noir et  demi rompu. Mess. Gauvain s'en contenta comme
s'il et t digne de lui. Au sortir de la messe, il demanda son
cheval et se rendit  l'endroit o se trouvait le duc, en avant des
lices. On apporte les saints, le duc jure le premier de faire justice
de celui qui serait jet hors du champ; le snchal et ses garants
jurent ensuite que Manasss avait eu part  la mort du fils du duc;
mess. Gauvain  son tour dment le snchal.

Alors ils traversent un large foss sur un pont tournant qu'on revida
aprs eux. La foule range en haie le long du foss occupait tout
le versant de la montagne au pied de laquelle avaient t dresses
les lices. La femme de Manasss et la demoiselle sa nice allrent
s'enfermer dans une chapelle voisine, pour prier Dieu d'accorder la
victoire au dfenseur du bon droit.

Les deux chevaliers prennent du champ et reviennent l'un vers
l'autre. Les cus reoivent le premier choc, les lances clatent:
mess. Gauvain juge,  la rudesse de la premire atteinte, qu'il a
devant lui un vigoureux champion. Snchal, lui dit-il, demeurons-en
l, je vous le conseille. Grand dommage serait pour vous de mourir
en pch de mensonge; sauvez l'me, si vous en avez plus souci que
du corps; dmentez ce, que vous avez  tort avanc. Manasss est
innocent, je le sais; je m'engage  faire votre paix avec lui.--C'est
 toi, chevalier, rpond le snchal, de demander merci: celui qui
m'outrera n'est pas encore n. Ils en viennent donc aux pes: mess.
Gauvain assne au snchal un coup qui l'tourdit; il en frappe un
second, et rougit le terrain du sang qu'il fait jaillir des mailles
du haubert. Mais il ne se hte pas d'en finir avec un ennemi dont
il aime  suivre la dfense dsespre. La foule assemble sur les
fosss tait plus impatiente: un sergent va dans le moutier prvenir
les dames que le combat se prolonge et que l'issue en est incertaine.
La nice ne peut dominer son impatience: elle sort de la chapelle et
va se placer toute tremblante sur le tertre qui dominait les lices.
 la vue du sang qui semblait ruisseler des hauberts, ses yeux se
troublent, elle ferme les yeux et tombe pme sur l'herbe.

Non moins curieux et non moins attentif aux chances du combat, le
jeune Lionel se tenait prs de l. Il avait d passer par Loverzep
pour se rendre du Sorelois  la cour du roi Artus, et il avait arrt
son cheval justement  l'endroit o venait de tomber la demoiselle.
Telle tait l'attention qu'il donnait aux deux combattants qu'il
ne l'avait pas aperue. Reculez-donc! lui crie brusquement un
chevalier qui s'avanait pour la relever; et prenant le cheval
par le frein, peu s'en faut qu'il ne jette  bas le valet. Lionel
furieux tire son pe et il allait frapper, quand la demoiselle
en se relevant l'avertit qu'un cuyer ne doit pas s'attaquer 
chevalier. Il baisse aussitt le fer, et s'adressant au chevalier:
Je ne voyais pas, sire, cette demoiselle, tant j'avais les yeux
attachs sur ces deux combattants. Je les trouve bons; mais,  tout
prendre, ils ne valent pas ceux que je viens de quitter.--Et quels
sont-ils, beau sire, dit en riant le chevalier, ces preux que vous
quittez?--Peu vous importe; mais si l'un d'eux vous tenait, vous ou
ceux que je vois l aux prises, je suis bien sr que vous donneriez
bien pour vous dgager tous les honneurs de Galehaut. Lionel se
mordit les lvres aprs avoir prononc le nom de Galehaut; mais, tout
en donnant quelque rpit au snchal, mess. Gauvain avait recueilli
ces paroles, et avait aussitt suppos que le valet pourrait lui
donner des nouvelles du grand ami de Galehaut. Il entendit ensuite la
demoiselle s'crier: Gauvain, messire Gauvain! on vous tient pour le
meilleur chevalier du monde; vous laisserez-vous ainsi malmener!--Eh,
demoiselle! dit Lionel, que parlez-vous de messire Gauvain? Ce n'est
pas lui qui se laisserait ainsi travailler par un seul champion.
Tous ces mots entendus par mess. Gauvain htrent la fin du snchal.
D'une dernire atteinte, le neveu d'Artus l'tourdit et d'un coup
de poing le jeta hors des arons. Cela fait, il descend; dlace le
heaume, abat la ventaille du vaincu, et attend qu'il crie merci.
Mais le snchal n'avait plus la force de prononcer un mot; et mess.
Gauvain,  son grand regret, lui trancha la tte qu'il vint dposer
aux pieds du duc Escaus. Aussitt le corps fut conduit aux fourches,
pendant que mess. Gauvain, sourd aux prires du duc qui voulait le
retenir, et aux actions de grces des parents de Manasss, brochait
le cheval des perons: car il tait impatient de rejoindre le valet
qui avait prononc le nom de Galehaut. Seulement il se promit,
aussitt aprs avoir parl  ce valet, de venir reprendre la nice
de Manasss, et de la suivre jusqu' la demeure de la belle inconnue
dont elle lui avait parl.




XLIX.


Mess. Gauvain pressa donc le pas de son coursier sur la voie qu'il
avait vu prendre au valet; et il ne tarda pas  le joindre, comme
il marchait tristement  pied, l'pe nue  la main. Mon Dieu
s'criait-il, pourquoi ne m'a-t-il pas tu?--Qu'avez-vous, bel
ami? lui demande mess. Gauvain; vous a-t-on fait tort? Je suis prt
 vous venir en aide: je me trompe fort, ou vous tes  l'homme du
monde que j'aime le mieux.--Comment, dit Lionel, savez-vous  qui
je suis?--Vous tes au prince Galehaut, et vous n'avez pas  vous
en dfendre. Dites-moi qui vous cause tant de chagrin?--Sire, avant
de vous rpondre, je voudrais savoir qui vous tes.--Je veux bien
vous le dire: je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.--Ah! sire,
pardonnez-moi; je ne pouvais le croire tout  l'heure, en voyant
combien vous tardiez  outrer le snchal du duc Escaus. Sachez qu'
l'entre de cette fort, je fis rencontre d'un chevalier inconnu qui
me prit de force mon cheval. Je ne me dfendis pas, n'tant qu'un
simple valet; mais combien j'eus regret de n'tre pas chevalier!--Et
ce chevalier flon, quel chemin a-t-il pris?--Celui-ci; la terre est
humide, on suivrait aisment les traces de mon cheval.--Je cours 
lui, et, s'il ne te rend ta monture, je te promets la mienne.

Cela dit, il presse les flancs de son cheval.  l'entre d'une lande,
il voit deux chevaliers qui s'escrimaient  qui mieux mieux, et
prs d'eux les coursiers attachs au mme arbre. Lequel de vous,
dit mess. Gauvain en approchant, s'est empar d'un cheval? Les
combattants s'arrtent: C'est moi, dit l'un; que vous importe?--Vous
avez fait que vilain  l'gard d'un cuyer que vous saviez contre
vous sans dfense; vous amenderez le mfait.--Oh! j'ai bien  faire
autre chose!--Non, vous, l'amenderez, et sur-le-champ; tournez et
dfendez-vous. Mess. Gauvain tait descendu, il avait dj l'pe
leve. L'autre chevalier intervint: Sire, ne m'enlevez pas ma
bataille; si vous avez l'avantage, le vaincu sera votre prisonnier,
il ne pourra plus me rendre raison. Laissez-nous vuider notre
querelle avant de lui rien demander.--Nous pouvons bien mieux faire,
rpond mess. Gauvain, soyez tous les deux contre moi; si vous avez
l'avantage, je resterai votre prisonnier.--Qui tes-vous donc,
pour proposer un combat si ingal?--Ah! fait l'autre chevalier, je
vous reconnais maintenant: vous tes le meilleur vassal du monde;
je vous ai vu vaincre hier le snchal de Cambenic. Demandez-moi,
sire, la rparation qu'il vous plaira; j'aime mieux l'accorder que
de me mesurer avec vous. Mais au moins sachez que je n'avais pas
l'intention de garder le cheval; je l'avais emprunt dans un cas
pressant.--Chevaliers, dit mess. Gauvain, si j'ai interrompu votre
combat, vous pourrez le reprendre une fois le mfait amend. Et
voyant qu'ils dsiraient savoir qui il tait: Je n'ai jamais cach
mon nom, dit-il, on m'appelle Gauvain.  ce mot, les deux chevaliers
s'inclinent et ne songent plus  continuer leur lutte.

Lionel s'tait approch: Bel ami, lui dit mess. Gauvain, voici
le chevalier qui avait emprunt ton roncin; quelle amende en
exiges-tu?--Sire, rpond le valet, je le tiens quitte, s'il s'engage
 ne jamais mettre la main sur valet ou sur cuyer, quand il sera
lui-mme arm. Le chevalier promit, puis raconta le sujet de
la querelle qu'il tait en train de vuider. Nous sommes depuis
longtemps amis. Ce matin, comme nous nous vantions  qui mieux
mieux, il soutint qu'il me passait en force et en prouesse; je n'en
voulus pas convenir, et je proposai de nous rendre dans cet endroit
pour voir qui de nous deux aurait l'avantage. Il y consentit.  la
premire rencontre, je quittai les arons; mon cheval prit la fuite.
En cherchant  le rejoindre, je trouvai ce valet que je fis descendre
pour monter  sa place et revenir vers mon ami.--En vrit, dit mess.
Gauvain, si vous n'avez d'autre sujet de querelle, il sera facile de
vous accorder. Donnez-vous franchement la main: et vous qui aviez
emprunt ce cheval, montez en croupe derrire votre ami. Aussitt,
du meilleur coeur les deux chevaliers s'embrassent; messire Gauvain
les recommande  Dieu et s'loigne.

Rest seul avec le valet il s'enquiert de Galehaut. Sire, dit
Lionel, je ne suis pas au prince Galehaut.--Au moins, en sais-tu
quelque chose.--Je ne dois et ne puis rien vous dire, et je vous
prie, sire, de ne me pas presser.--Si tu as promis de te taire,
je n'entends pas te faire parjurer; mais au moins me diras-tu si
Galehaut est en Sorelois.--Dans le Sorelois, reprend Lionel, comme
s'il n'avait pas bien entendu, on n'entre pas facilement; il faut
passer par deux chausses trs-longues, trs-troites, trs-bien
gardes. Et, sans rien ajouter, il pique des deux et s'loigne.

Mess. Couvain revint  Loverzep, pour y reprendre la nice de
Manasss. Du moins, avait-il appris que Galehaut et par consquent
l'ami de Galehaut taient en Sorelois.




L.


Son impatience d'arriver o la demoiselle avait offert de le conduire
ne lui aurait pas permis de faire long sjour chez Manasss, quand
mme il n'et pas t en qute de Lancelot. Il n'y revint que pour
reprendre son jeune guide, et bientt ils eurent ensemble gagn la
sauvage fort de Bleve. Aprs avoir quelque temps chevauch, ils
aperurent un chevalier qui se dfendait contre trois hommes arms et
en avait dj mis cinq hors de combat. Voil, dit mess. Gauvain, un
vaillant chevalier, ne pensez-vous pas, demoiselle, qu'il mriterait
bien d'tre aid?--Assurment: j'admire mme assez sa prouesse pour
souhaiter d'avoir un tel ami, s'il m'arrivait de lui agrer.--Voil,
demoiselle, une belle parole; je ne l'oublierai pas.

En se rapprochant du chevalier qui se dfendait si vaillamment,
il reconnut Sagremor le desr. Les trois gloutons le voyant
venir avaient pris la fuite. Gnreux chevalier, lui dit
Sagremor, qui tes-vous?--Ne me connaissez-vous donc pas? Je suis
Gauvain.--J'aurais d le deviner,  la peur dont ces gloutons ont
t saisis  votre approche. Ils m'avaient arrt ce matin en
rclamant mon cheval et mes armes: je les dfendais de mon mieux.
Mais dites-moi, sire, avez-vous rejoint quelques-uns de ceux qui
ont entrepris comme nous la qute de Lancelot?--Oui; j'ai retrouv
Giflet devant le chteau de Loverzep.--Vous a-t-il dit comment il
avait tenu prison aprs s'tre loign de la Fontaine du Pin pour
retrouver son cheval?--Non; mais en vrit, jamais chevalier ne fut
aussi souvent pris que Giflet, et ce n'est assurment pas faute de
prouesse.--Hlas! nous n'avons pas t plus heureux, messire Yvain
et moi: nous pourririons mme encore dans la chartre de Marganor, un
snchal du roi de Norgalles, sans un jeune chevalier qui fit, avant
de nous dlivrer, les plus belles armes du monde devant le chteau
de l'troite Marche. Il est de la maison de la reine, et se nomme
Hector. De son ct, il avait entrepris la qute d'un autre chevalier
champion de la dame de Roestoc, lequel pourrait bien n'tre autre que
vous-mme.--Vous l'avez devin. Apprenez que cet Hector, auquel vous
devez votre dlivrance, est celui que nous avions vu battre par un
nain, le mme qui vous dsaronna, vous, Keu et messire Yvain.--Voil
donc pourquoi, fit Sagremor, nous ayant entendus rappeler notre
msaventure, il s'tait content de rpondre que mieux valait pour ce
chevalier avoir t battu par un nain, qu'avoir eu  jouter contre
messire Gauvain.

En parlant ainsi, Sagremor aperut sous un arbre la nice
de Manasss. Est-ce votre amie, sire, demanda-t-il  mess.
Gauvain.--Non, mais si vous le voulez bien, elle sera la vtre: elle
est belle  merveille. Apprenez qu'en vous voyant lutter contre huit
hommes arms, elle ne put se dfendre de souhaiter pour elle un aussi
preux chevalier.--Qu'elle soit donc la bienvenue! Et mess. Gauvain
revenant  la demoiselle: N'est-il pas vrai que vous avez dsir
pour ami ce bon chevalier?--Je ne m'en dfends pas.--Veuillez en ce
cas, demoiselle, baisser votre guimpe, dit Sagremor.--Comment! vous
voulez me voir avant de rpondre?--Demoiselle, il ne convient pas
de s'engager en aveugle.--J'avais montr plus de confiance, quand,
avant de voir, je m'tais donne. Je veux bien pourtant baisser ma
guimpe; mais, de votre ct, vous terez votre heaume. Si je vous
plais vous le direz; je le dirai si vous me plaisez: autrement quitte
et quitte.--Soit! rpond en riant Sagremor.

La pucelle baisse sa guimpe.--Oh! je veux bien tre votre ami,
dit Sagremor.--Reste  savoir si je veux tre votre amie. Sachez,
ajouta-t-elle, en regardant de ct mess. Gauvain, qu'il n'y a
pas huit jours, un preux chevalier qui vous valait bien m'a prie
d'amour et a t refus.--Vous allez donc me trouver bien laid,
dit Sagremor en dlaant son heaume. tez, tez! je verrai bien.
Il tait beau de visage et bien form de membres. Que vous en
semble, demoiselle? demanda mess. Gauvain,--Que je tiens  la parole
dite. Aussitt Sagremor de lui tendre les bras et de la baiser
amoureusement, la demoiselle de rendre caresse pour caresse. Par
mon chef! dit mess. Gauvain, vous n'avez pas, demoiselle, mal engag
votre coeur; sachez que votre amant est Sagremor le desr, un des
plus renomms compagnons de la Table ronde. La demoiselle ne se sent
pas de joie: ils restent les yeux attachs l'un sur l'autre, et plus
ils se regardent, plus ils s'entr'aiment. Enfin ils remontent, et
chevauchent jusqu' la premire heure de la nuit.




LI.


Sagremor avait d'tranges habitudes d'esprit et de corps. Quand il
tait chauff, il aurait affront une arme entire; mais, une fois
l'heure du combat passe, il devenait inquiet, timide; une douleur
lui montait  la tte; il enrageait de faim, et s'il ne trouvait
pas  manger, on le voyait en danger de mourir. Ce drangement,
ce trouble dans les humeurs avait justifi le surnom de _desr_
(dmesur) que lui avait donn la reine Genivre, un jour que s'tant
jet au milieu des Saisnes et des Irois, il avait occis, l'un aprs
l'autre, Quinquenart un roi d'Irlande, et Brandaigne un roi des
Saisnes. De son ct, Keu voulant lui faire un reproche de ses
dfaillances maladives, l'avait surnomm le mort-de-jeun[9].

[Note 9: On conte cela dans la partie indite de l'_Artus_. Mais
voici le passage du Lancelot, que j'ai rendu comme j'ai pu: Si l'i
mist ce nom de desr la reine, trs devant Estrechres; le jor que
li xxx chevaliers desconfirent l'ost des Saisnes et des Irois et
chacierent jusqu' l'arc de Vargairice; l o Sagremor trencha la
teste  Branduagne li roi des Saisnes et Magrant le roi d'Illande.
Et par la maladie qui si sovent li avenoit, li mist  non Keus li
senechaus Sagremor le mort-jeun.

Dans l'_Artus_ (ms. 337, f 146), comme Sagremor venait de tuer les
rois Quinquenart et Brandaigne, une douleur aigu le saisit; il en
serait mort si Gauvain ne se ft ht de lui apporter  manger. On
parla beaucoup de ses prouesses et de son infirmit; et la reine
remarqua qu'on ne lui pouvait rien reprocher, sinon d'tre trop
_desr_, surnom qui ne lui dplaisait pas. Keu ajouta en raillant
qu'on aurait aussi bien raison de l'appeler _Mort-gun_ (mort de
jeune), et ce mot devint l'occasion d'une grande querelle. Gauvain
ayant en vain essay de faire taire Keu, Gaheriet avait donn une
_buffe_ au mauvais railleur, et le roi Artus avait demand une
rparation pour son snchal. Mess. Gauvain voulut alors quitter la
cour et renoncer  servir un roi qui laissait insulter les preux par
un mauvais bouffon. Il fallut pour l'apaiser que le roi Artus et la
reine Genivre vinssent s'agenouiller devant lui, et que le snchal
ft amende honorable.]

Ah! dit tout  coup Sagremor, je me sens mourir. Donnez-moi 
manger ou faites approcher un prtre.--Il ne sera pas facile 
trouver, dit mess. Gauvain, ni d'apaiser votre faim.--Ne soyez pas
inquiet, reprit la demoiselle, nous ne tarderons gure  arriver.
Mais Sagremor se maintenait  cheval  grand'peine; il chancelait et
risquait de tomber d'un moment  l'autre. Mess. Gauvain descendit
alors, confia la bride de son cheval  la demoiselle, et se mettant
en croupe derrire Sagremor, il le retint dans ses bras. On tait 
l'heure du premier somme, quand il fallut passer un courant d'eau
sur une planche large de trois pieds. Par bonheur la lune luisait.
La demoiselle passa d'abord en tenant, du haut de son palefroi,
les rnes du second cheval. Sagremor et Gauvain suivirent.  peu
de distance de l'autre rive s'levait une grande et superbe maison
o l'on arrivait en passant par un beau verger. La demoiselle les
introduisit par une poterne ou porte secrte, en poussant devant elle
les deux chevaux; mess. Gauvain et Sagremor passrent. Maintenant,
dit-elle, descendez; voici une table, laissez-y vos chevaux.

Puis elle les conduit en silence dans une salle haute: N'oubliez
pas, lui dit mess. Gauvain, que Sagremor n'en peut mais.--Un peu de
patience, rpond la demoiselle, avancez avec moi jusqu' cette autre
chambre; c'est la mienne. La lune qui brillait de tout son clat
y pntrait par plus de vingt fentres. Elle les fait asseoir, les
quitte un instant, puis revient avec plusieurs plats couverts et un
flacon d'excellent vin.

Peu  peu Sagremor reprend ses forces; et quand ils eurent tous trois
bien bu et mang, la demoiselle dit: Messire Gauvain, laissez-moi
le soin de Sagremor, vous avez ici mieux  faire. Cette maison
appartient au roi de Norgalles dont votre amie est la fille; elle ne
dsire rien tant que votre venue; mais sa chambre est assez loigne
de celle-ci, et pour y arriver, vous aurez  braver bien des dangers;
mais  coeur vaillant rien n'est impossible.

Ce disant, elle prend plein son poing de chandelles et fait d'abord
passer mess. Gauvain par une table o se trouvaient jusqu' vingt
palefrois noirs.

Au milieu de la chambre suivante perchaient vingt oiseaux de proie.
Dans l'autre encore vingt beaux destriers. Ces chevaux, dit-elle,
sont  vingt chevaliers qui chaque nuit viennent prs de cette salle
reposer sur des lits, sans quitter leurs armes. Ils ont la garde de
ma demoiselle; car le roi, averti de l'amour que sa fille vous a
vou, prvoit que l'aventure pourra vous amener ici. Elle m'avait
envoye  votre recherche, aprs avoir su ce que vous aviez dit chez
votre frre Agravain, que, si l'occasion de la voir se prsentait,
vous ne la laisseriez pas chapper. Avancez jusqu' l'entre de la
salle des vingt chevaliers: ils sont l; les voyez-vous? Maintenant,
faites comme vous entendrez: je retourne  Sagremor.

Mess. Gauvain avance le heaume lac, l'pe nue. Il prte l'oreille
et n'entend rien. Il avance encore, et dans les angles de la
chambre vote et carre, il aperoit dix lits occups par autant
de chevaliers arms, les cus sur la poitrine, les heaumes poss
sur le chevet. Il marche avec prcaution; aucun ne se rveille. Il
teint un grand cierge, gagne l'autre porte et la ferme aprs lui. Au
milieu de cette seconde chambre tait un lit magnifique, et sous la
couverture d'hermine reposait une jeune fille dont la beaut tait
facile  reconnatre, grce  quatre cierges allums dans la salle.
Il les teint, te son heaume, abat sa ventaille, dtache son pe
et vient au lit. Ses baisers rveillent la demoiselle qui d'abord
se plaint comme femme dont on vient  troubler le sommeil; puis en
ouvrant les yeux: Sainte Marie! s'crie-t-elle, qu'est-ce donc?
et qui tes-vous?--Celui qui vous aime et que vous aimez, belle et
douce amie. N'veillez personne.--tes-vous un des chevaliers de mon
pre?--Non, belle douce amie; je suis Gauvain, le neveu du roi Artus,
auquel vous avez promis votre amour.--Allumez, je verrai bien. Les
cierges rallums, la pucelle regarde le visage de celui qui venait
la surprendre; elle aperoit l'anneau qu'il avait au doigt. Plus
de doute, c'est bien messire Gauvain. Alors d'un visage radieux de
bonheur, elle se lve  demi et lui ouvre les bras, tout arm qu'il
tait encore. tez, bel ami, votre haubert, et laissez-moi bien voir
celui que j'ai tant dsir. Mess. Gauvain quitte ses armes, revient
au lit et se place  ses cts. Aprs en avoir fait sa volont, il
raconte comment il est venu, et sur la minuit ils s'endorment dans
les bras l'un de l'autre.

Or la partie de la maison rserve  la demoiselle et aux chevaliers
qui la gardaient donnait sur une cour, en face des chambres du roi
de Norgalles. Le malheur voulut que Tradelinan eut besoin de se
lever: en revenant, il ouvre la fentre, et comme les cierges taient
allums, il voit  n'en pas douter les bras de la jeune fille passs
autour du cou d'un chevalier. Voil! dit-il, un beau profit de ma
garde! Il referme doucement la fentre et revient conter  la reine
ce qu'il a vu. Ne pleurez pas, dit-il, ne faites pas de bruit,
je sais un moyen de nous venger sans que le monde sache rien de
l'aventure. Il va rveiller deux chambellans. Voulez-vous gagner de
grandes seigneuries?--Sire, il n'est rien que nous ne soyons prts
 faire pour vous.--Sachez qu'un chevalier flon est entr dans la
chambre de ma fille: prenez, vous une pe, vous un gros mail. Vous
approcherez du lit doucement; vous qui tiendrez l'pe avancerez la
pointe sous la couverture, juste vers le coeur du chevalier; vous qui
tiendrez le mail donnerez un grand coup sur le pommeau de l'pe; le
tratre sera mort avant d'avoir dit un mot. Nul autre que vous et moi
ne saura jamais rien de la honte de ma fille et du chtiment de celui
qui l'aura venge.

Les chambellans munis du mail et de l'pe, entrent dans la chambre
de la pucelle, par la porte oppose  celle des chevaliers. Ils
restent un instant en admiration de la beaut de l'amoureux couple:
puis le premier avance la lame de l'pe, l'autre recule d'un pas
pour mieux frapper de long. Mais mess. Gauvain, dont le bras tait
hors de la couverture, sent le froid de l'acier; il s'veille, il
relve le bras et dtourne par ce mouvement la lame, et le mail
frappe de telle force sur le pommeau de l'pe que la pointe, qui
venait de remonter et changer la vise, va se ficher dans le mur o
elle pntre d'un demi-pied. Mess. Gauvain en ouvrant les yeux voit
devant lui un homme arm: il s'lance du lit, arrache l'pe de la
paroi murale, et perce d'outre en outre celui qui l'avait tenue.
L'autre chambellan gagnait la porte; mais il est devanc; mess.
Gauvain d'un coup d'pe lui met  jour la cervelle. Cela fait, il
soulve et rapproche les deux corps, puis les pousse hors de la
chambre. Au bruit de leur chute, le roi, la reine arrivent et crient
alarme: les chevaliers de l'autre chambre se rveillent. Ouvrez,
demoiselle, ouvrez! Pas de rponse. Ils frappent  coups redoubls,
ils menacent de briser la porte. Tant qu'il vous plaira, dit la
pucelle; elle est forte et ne craint rien de vous. Cependant elle
aidait mess. Gauvain  revtir ses armes. Il voulait aller sur les
chevaliers qui frappaient toujours; il conjurait son amie de lui
permettre d'ouvrir. Je m'en garderai bien, dit-elle.--Ah! douce
amie, ne faites pas dire que j'aie craint de sortir par o j'tais
entr.--Au moins attendez un peu. Vous allez prendre cette autre
porte et vous tiendrez sous l'arc de la vote[10], o l'on ne vous
verra pas. J'ouvrirai aux chevaliers qui, ne vous trouvant plus ici,
vous poursuivront jusqu' la chambre de mon pre o cette porte
conduit; quand ils auront inutilement cherch, ils reviendront par
la premire porte. Et comme le couloir est troit, vous en aurez
facilement raison, l'un aprs l'autre. Ainsi pourrez-vous sortir
comme vous le souhaitez.

[Note 10: Et vous serez de a, dessous cet arc volu. (Ms. 751, p.
131.)]

Nous pargnerons au lecteur le rcit assez compliqu des luttes
que mess. Gauvain eut  soutenir. Il suffira de dire qu'il eut
grand'peine  triompher non-seulement des vingt chevaliers de garde,
mais de tous ceux qui se trouvaient dans les chambres du roi et
dans le verger qu'il lui fallut traverser de nouveau. Heureusement
Sagremor par sa prouesse, la demoiselle par ses ruses, le secondrent
 merveille.

Un des chevaliers du roi, plus hardi que les autres, avait arrt
Sagremor comme il rentrait dans le verger. Aprs un long combat,
il demanda et obtint merci,  condition de les aider  regagner la
planche sur laquelle ils avaient pass dans le verger. Ce chevalier
les conduisit, et en prenant cong il obtint de Sagremor la
permission d'tre  jamais son chevalier.

La nice de Manasss qui les avait amens semblait craindre de rester
aprs eux: Que va devenir, lui demanda mess. Gauvain, ma douce
amie, si nous l'abandonnons au ressentiment du roi son pre?--Ne
tremblez pas pour elle; le roi et la reine l'aiment trop pour ne pas
lui pardonner. Depuis le dpart de sa soeur, l'amie de votre frre
Agravain, elle est leur seul enfant. Pour moi, s'ils viennent  me
prendre, rien ne me sauvera de leur ressentiment.

Sagremor, son nouvel ami, offrit de l'accompagner jusqu'au chteau
d'Agravain. Elle y consentit, et chargea un valet qui l'avait suivie
de conduire mess. Gauvain jusqu' l'entre du Sorelois, o nous
saurons comment il arriva, aprs avoir appris ce que devient un autre
de nos amis, le bon Hector des Mares.




LII.


Nous avons vu le chtelain des Mares retenir le chevalier auquel un
de ses fils avait d la vie et l'autre la mort. Hector n'eut pas 
subir longtemps cette prison courtoise. Une cousine de Lidonas, sur
le rcit qu'on lui avait fait de ses prouesses, vint un jour prier
son oncle de le lui cder. Vous ne voulez pas sa mort, dit-elle;
permettez-moi de mettre sa prud'homie  l'preuve, en faveur de ma
soeur dont vous connaissez les peines. Le vieillard ne refusa pas.
Elle alla donc trouver Hector et lui demanda s'il lui conviendrait
de changer de matre? Mon oncle veut bien me cder ses droits; et
si vous consentez  prendre en main la cause de ma soeur contre un
des meilleurs chevaliers du pays, je vous rendrai votre libert, sans
autre condition.

--Demoiselle, dit Hector, le chevalier que je devrai combattre
est-il au roi Artus?--Non, il est au roi Tradelinan de Norgalles.--Il
suffit: je consens  vous appartenir.

Il prit cong du seigneur des Mares et de Lidonas pour suivre la
demoiselle qui, chemin faisant, lui apprit ce qu'elle attendait de
lui. Ma soeur passe  bon droit pour la plus belle femme de ce
monde. Elle est connue sous le nom d'_Hlne sans pair_. Perside,
un preux chevalier de naissance plus haute, l'a pouse au grand
regret de ses parents et amis; il l'a tant aime, que pour ne pas
la quitter, il avait renonc  l'exercice des armes. Un jour, il
tait assis sur l'herbe prs d'une fontaine, la tte appuye sur les
genoux de ma soeur, quand son oncle, homme d'ge, vint  passer,
et les trouvant dans cette position, il ne put se dfendre de les
railler.--Quelle honte, leur dit-il, de se rendre esclave d'une
femme, au point d'en oublier toute chevalerie! Hlne entendit ces
paroles et rpondit, plus firement peut-tre qu'elle n'et d: --Si
celui qui m'a prise  femme en est moins pris, il n'a pas donn plus
qu'il n'a reu. Je suis plus belle qu'il n'est preux, et j'ai reu de
ma beaut plus d'loges qu'il n'en a reu de sa prouesse.--Hlne,
reprit froidement Perside, dites-vous cela de coeur vrai?--Oui, tel
est le fond de ma pense.--J'en ai regret. Moi, je fais serment sur
les saints de vous tenir enferme dans ma grande tour, jusqu' ce
que j'aie pu savoir si vous avez eu tort ou raison de parler ainsi.
Vienne  mon htel une dame plus belle que vous, je quitte votre
compagnie et vous rends votre libert. Qu'un chevalier m'oblige 
demander merci, vous prendrez de moi l'amende qu'il vous plaira.

Depuis cinq ans ma soeur est enferme: les parents de Perside
lui ont prsent les plus belles dames qu'ils avaient pu trouver,
aucune n'a soutenu la comparaison. Il est aussi venu grand nombre de
chevaliers, ils n'ont pu surpasser la prouesse de Perside. J'esprais
en messire Gauvain, et je suis alle vingt fois  la cour du roi
Artus pour l'intresser  ma soeur; mais il tait toujours entrepris
ailleurs.

Ces rcits ajoutaient  l'impatience qu'Hector avait de juger par
lui-mme de tant de beaut et de tant de prouesse. Ils arrivrent au
chteau de Garonhilde[11], rsidence de Perside. La dame tait dans
le donjon; ils en montent les degrs et s'arrtent  la porte de la
chambre d'Hlne. Que voulez-vous? disent les gardiens.--Je veux
voir la dame que vous retenez. Hlne alors occupe  se parer,
entendit une voix et se hta de paratre  la fentre; car sa gele,
ferme d'une haute clture de fer[12], avait une seule fentre par
laquelle on pouvait la voir. Il y avait une petite porte dont Perside
gardait la clef et qu'il ouvrait, quand il lui plaisait de visiter sa
chre victime. Hector avana donc un peu la tte et, tout aussitt,
bloui de la beaut de la dame, il dtache son heaume pour mieux
la contempler. Soyez le bienvenu, chevalier! dit Hlne.-- vous,
dame, bonne aventure, comme  la plus belle que le monde ait pu
jamais produire! Je me suis charg, de soutenir votre cause avant de
penser qu'elle ft aussi juste. Quelle prouesse pourrait tre mise en
balance avec votre beaut! Dieu, j'en ai la confiance, sera du mme
avis que moi.

[Note 11: Var. Ganilte.--Gulerwilte;--Gaborwilte.--Le ms. 751 ne le
nomme pas.]

[Note 12: Elle estoit enserre en un prosnel de fer, si n'i avoit
c'une fenestre o on post sa teste boter (ms. 751, f 133). Sur le
mot _prosne_, voyez _saint Graal_, t. I, p. 283, note 1.]

Un chevalier arrive et demande  Hector s'il a bien l'intention de
soutenir, les armes  la main, la suprme beaut d'Hlne. Plus que
jamais, puisque j'ai pu juger par moi-mme de mon bon droit.--Sire,
monseigneur vous attend au bas de la tour.--Maudit soit-il de
m'arracher si tt  la vue de la belle des belles! ne pouvait-il
attendre? Dame, pour me rendre plus digne de vous dfendre, ne
voudrez-vous pas approcher un peu, et me toucher de votre main nue.
S'il m'arrive de perdre le heaume que je tiens  la main, je saurai
bien encore garantir la chair nue que vous aurez touche. La dame
sourit, et prenant dans ses deux mains la tte du chevalier, elle le
baise tendrement au front. Dieu, dit-elle, qui naquit sans pch,
vous donne la vertu de me dlivrer!

Hector aussitt relace son heaume et descend au pied de la tour
o son cheval l'attendait. Perside, en l'apercevant, lui demande
s'il veut toujours soutenir qu'Hlne soit plus belle que son poux
n'est vaillant. Si vous tiez sage, dit Hector, il n'y aurait pas
de bataille entre nous. Seriez-vous aussi preux que monseigneur
Gauvain, les perfections de ma dame Hlne l'emporteraient encore
sur les vtres. Toutes les beauts sont en elle, et j'ai trouv
maint autre preux chevalier dou d'une vertu qui vous fait
dfaut: c'est la courtoisie. Si vous la possdiez, vous auriez
reconnu depuis longtemps qu'elle est plus belle que vous n'tes
vaillant!--Chevalier, rpond Perside, il est trop tard; je suis li
par mon serment.--Eh bien! gardez-vous, car je veux mourir si je ne
vous oblige  confesser votre tort.

Alors ils s'entr'loignent, puis reviennent de toute la force de
leurs chevaux. Perside rompt sa lance; Hector de la sienne le porte
 terre. Je ne sais, dit-il, comment vous soutiendrez l'escrime,
mais vous avez dj le pire de la joute: restons-en l je vous le
conseille, et dlivrez votre femme de l'odieuse prison o vous la
retenez.--Non, chevalier, cela ne peut tre. Il se lance aussitt
de nouveau, Hector le reoit le glaive lev; mais, du tranchant de
son pe Perside coupe le glaive en deux et atteint le cheval qui,
mortellement bless, tombe sans mouvement. Ce n'est pas, dit Hector,
la coutume des bons chevaliers de s'en prendre aux chevaux: mais vous
y perdrez plus que moi, car j'entends bien m'en aller sur le vtre.
Et il se prcipite  pied sur Perside qui, bientt, cribl de coups
de pointe et de taille, oppose en vain  l'pe de son adversaire un
cu perc, dchiquet. Il tourne, s'esquive; Hector ne lui laisse pas
de relche. Enfin sa propre pe lui chappe des mains, il flchit
sur les genoux, et se rsigne  crier merci, quand il voit Hector
dlacer son heaume et abattre sa ventaille. Je veux bien vous
l'accorder, dit le vainqueur, mais  trois conditions.--Oui, oui,
telles que vous les direz.--Vous confesserez que la beaut d'Hlne
l'emporte sur votre prouesse.--Vous irez  la cour du roi Artus et
tiendrez la prison de la reine: Hlne sans pair vous accompagnera,
et c'est devant elle que vous confesserez ce que je vous oblige en
ce moment  reconnatre.--Enfin, vous demanderez la demoiselle qu'on
vous dsignera pour mon amie; vous la saluerez de ma part et vous
lui direz que je ne suis pas encore avanc dans ma qute.--Sire,
comment nommerai-je celui qui m'a vaincu?--Vous le nommerez Hector.
Maintenant, conduisez-moi vers dame Hlne.

Perside releva le pan de son haubert et prit une clef qu'il tendit 
l'heureux librateur d'Hlne. Hector ta son heaume avant d'aller
ouvrir la porte de la gele: Venez, dame; il ne faut pas que tant
de beauts demeurent caches. Hlne le prend entre ses bras: Ah
chevalier! dit-elle en le baisant, que Dieu vous rcompense mieux
que je ne puis le faire!--Dame, je ne puis rien lui demander, aprs
avoir t bais de la belle des belles.--Avouez, au moins, que jamais
baiser n'aura t mis  si haut prix.

Hector passa la nuit au chteau de Garonhilde, et l'on devine la
joie que montrrent la soeur d'Hlne sans pair et les gens de la
maison. Perside lui-mme n'tait pas fch de se voir affranchi du
serment indiscret qui l'empchait de tmoigner  la belle Hlne
l'amour qu'il n'avait pas cess de lui porter. Le lendemain au point
du jour, Hector entendit la messe, revtit ses armes et prit cong.
Perside lui prsenta son meilleur coursier, il fut convoy jusqu'au
carrefour voisin. La soeur de Perside lui demandant alors quel chemin
il voulait prendre: Vraiment, je l'ignore: je suis en qute d'un
chevalier dont le nom m'est inconnu et qui est je ne sais o; mais 
force d'errer, j'en apprendrai peut-tre quelque chose. Perside lui
conseilla de suivre la voie que frquentaient le plus les chevaliers
errants. Cette voie, lui dit-il, traverse le Norgalles, et parmi
les chevaliers venus en aide au roi Tradelinan, vous pourrez bien
rencontrer celui que vous cherchez. Hector suivit le conseil, et
s'loigna en les recommandant  Dieu.

Ici le conte lui laisse continuer sa qute, pour revenir au jeune
Lionel qui s'en allait porter  la cour d'Artus le message de
Lancelot et de Galehaut.




LIII.


Le roi Artus tait dans la grande cit de Londres quand y arriva
Lionel. Le varlet vit d'abord la dame de Malehaut qui le conduisit
dans la chambre de la reine. Grande fut la joie des deux dames en
apprenant qu'il venait du Sorelois. Comment, lui demanda Genivre,
le fait Galehaut et son ami?--Assez bien, dame, s'ils ne craignaient
d'tre oublis; j'ai charge d'enqurir comment ils pourront vous
revoir.

Les deux dames, aprs s'tre conseilles, croyaient avoir trouv le
moyen de contenter leurs amis, quand arriva la nouvelle de l'entre
des Saisnes et des Irois en cosse. Ils avaient dj mis le sige
devant le chteau d'Arestuel. Le roi Artus avait aussitt mand aux
barons de se rendre  Carduel. Il voulait rclamer le secours de
Galehaut; mais la reine lui persuada d'attendre que le besoin en
ft plus pressant. Cependant, elle donnait cong  Lionel en lui
recommandant de dire  Lancelot que son intention tait de suivre le
roi en cosse: il aurait donc soin d'y venir avec son ami, mais sous
des armes dguises. Elle chargea encore Lionel de lui remettre une
bande de soie vermeille qu'il pourrait attacher  son heaume, et une
bande blanche oblique dont il chargerait le champ noir de l'cu qu'il
avait port  la dernire assemble.  ces dons elle joignit encore
le fermaillet de son cou, l'annelet de son doigt, un riche peigne
dont les dents taient garnies de ses cheveux, enfin son aumnire et
sa ceinture.

Nous passerons rapidement sur l'entre de mess. Gauvain et du
gentil Hector dans le pays de Sorelois. Mess. Gauvain triomphe des
nombreux obstacles qui en dfendaient l'entre: aprs avoir abattu
le chevalier charg de l'arrter sur le pont qu'il lui fallait
passer, il voit inscrire son nom prs de ceux qui avaient avant lui
mis  fin les mmes preuves. C'tait le roi Ydier de Cornouailles,
le roi Artus de Logres, Dodinel le Sauvage et Melian du Lis. Quand
Hector arrive pour lutter contre le dernier occupant du pont (mess.
Gauvain), il allait peut-tre garder l'avantage sur le neveu d'Artus,
si celui-ci ne se ft avis de lui demander son nom et l'objet
de sa qute. Alors ce fut  qui des deux persisterait  s'avouer
vaincu,  refuser l'honneur que l'autre voulait lui dcerner. Mais
il leur fallait respecter la coutume et attendre que de nouveaux
chevaliers vinssent tenter de passer le pont qu'ils auraient dfendu.
Heureusement Galehaut envoya un de ses hommes pour occuper la place.
Une demoiselle leur apprit que le prince des Lointaines-les tait
avec son ami dans un manoir cart de l'le-Perdue. Pour y arriver,
il leur fallut livrer de nouveaux combats; d'abord contre deux
chevaliers de Galehaut, puis contre le Roi des cent chevaliers et
Lancelot lui-mme. Lionel arriva justement de la cour de Logres pour
interrompre ces luttes aveugles et faire embrasser messire Gauvain
et Lancelot. Puis, la demoiselle amie d'Agravain sachant que mess.
Gauvain devait se trouver dans le Sorelois, vint lui rappeler que
son frre avait besoin du sang du meilleur des chevaliers. Messire
Gauvain ne l'avait pas oubli. Il tira d'abord  part Galehaut et
Lancelot, pour leur demander s'il ne leur conviendrait pas de se
rendre  l'ost du roi. C'tait leur intention; mais, pour rpondre au
dsir de la reine, ils lui dclarrent qu'ils tenaient  n'y paratre
que sous armes dguises. Je suivrai votre exemple, dit mess.
Gauvain; nous partirons  la fin de cette semaine et, d'ici l, nous
aurons le temps de nous faire saigner.

Lancelot n'avait jamais eu besoin qu'on lui tirt du sang; mais il
ne voulait rien refuser  mess. Gauvain. Il se laissa donc ouvrir
les veines, et la demoiselle recueillit le sang et se hta de le
rapporter  son amie. Ds qu'Agravain en fut lgrement arros, il
sentit teindre l'ardeur de ses plaies; son bras reprit sa premire
vigueur, comme auparavant le sang de mess. Gauvain l'avait rendue 
sa jambe malade.

Sur la fin de la semaine, ils quittrent le Sorelois et ils
approchaient des marches d'cosse, quand une demoiselle parut et
leur vint demander s'ils tenaient  savoir o campait l'ost du roi
Artus?--Assurment, demoiselle.--Je vous le dirai si, de votre
ct, vous prenez l'engagement de me suivre pendant une heure o je
vous conduirai, ds qu'il me plaira de le rclamer. Tous les quatre
consentirent.

L'ost du roi, dit-elle, est  douze lieues d'Arestuel en cosse,
devant la _Roche aux Saisnes_. C'tait une forteresse dont la
construction remontait au temps du mariage de Wortigern avec la soeur
d'Hengist. La belle Camille, soeur du roi Hargodabran le Saxon, y
rsidait. Camille avait dans l'art des enchantements une science
gale  celle de Viviane et de Morgain. Par ses conjurations, le roi
Artus tait devenu perdment amoureux d'elle, et elle ne dsesprait
pas de lui faire passer le seuil des portes d'Arestuel.

On doit se souvenir que mess. Gauvain et les vingt compagnons de
sa qute s'taient tous engags  retourner, si le roi venait 
rclamer leur service, avant l'heureux succs de leur recherche;
mais ils devaient, dans ce cas, reparatre sous des armes dguises.
Or Lancelot voulant de son ct demeurer inconnu, mess. Gauvain ne
pouvait encore annoncer le succs de sa qute et par consquent
reparatre devant le roi Artus. Il fut donc convenu que tout en
apprenant  ses compagnons qu'il avait trouv Lancelot, il leur
ferait comprendre que le moment n'tait pas arriv de le dclarer.
Il les retrouva sous des tentes spares de celles du camp. Sagremor
seul n'avait pas reparu, retenu plus longtemps qu'il n'et voulu par
sa nouvelle amie. Mess. Gauvain fit dresser sa tente et celle de son
jeune ami Hector assez prs des compagnons de la qute. Quel est,
lui demanda Keu le snchal, ce chevalier avec lequel vous tes;
tait-il des ntres?--Non, snchal; mais vous n'aurez pas oubli, je
pense, celui qui vous abattit devant la Fontaine du Pin.--Il suffit:
nous rpondons de sa prouesse.

Galehaut et Lancelot partagrent la tente de mess. Gauvain. Elle
tait place entre la ville d'Arestuel et le camp du roi. Avec nos
chevaliers taient dix vaillants cuyers, sans compter le gentil
Lionel.

Ils avaient repos une nuit quand le Roi, impatient de combattre
sous les yeux de la belle Camille, donna le signal de monter,
passa le gu et alla attaquer les Saisnes jusque dans leur camp.
Hector, messire Gauvain et ses dix-neuf compagnons formrent avec
leurs nombreux sergents une forte chelle qui rejoignit les Bretons
quand dj l'action tait engage et que les Saisnes, revenus d'un
premier effroi, avaient repris l'avantage sur leurs moins nombreux
assaillants. Galehaut et Lancelot apprirent encore plus tard, que
les Bretons et les Saisnes taient aux prises: ils s'armrent,
Galehaut des armes du Roi des cent chevaliers, Lancelot de ses
armes ordinaires, sauf la bande blanche  travers le champ noir de
l'cu, et le pennon flottant sur le heaume. Pour la premire fois
tait port ce signe de reconnaissance[13]. Ils arrivent sous la
tour o la reine Genivre se trouvait avec la dame de Malehaut; et
quand, en levant les yeux vers les crneaux, ils reconnurent leurs
dames, Lancelot eut grande peine  se maintenir en selle. Lionel
les accompagnait avec le chapeau et le haubergeon des sergents: la
reine le fit appeler par une de ses demoiselles; il descendit de
cheval, posa les lances dont ses bras taient chargs contre le mur
de la tour et il monta les premiers degrs. Genivre, de son ct,
descendit vers lui. Lionel, dit-elle  la hte, il faut que le fort
du tournoi[14] soit en vue de la tour. Lionel revint  son cheval,
reprit ses lances et courut rapporter  Lancelot les paroles de la
reine. Mais Lancelot tait tellement perdu dans ses rveries qu'il
n'avait pas vu Lionel entrer dans la tour. Ayant mme d'couter, il
rpondit: Je ferai ce qui plaira  la reine.

[Note 13: Ce fu la premiere connoissance qui onc sous le roi Artu
fu porte sur hiaume (msc. 339, f 61, v). Cette remarque d'un
romancier fin douzime sicle prouve au moins que l'usage tait de
son temps dj ancien.]

[Note 14: On donnait encore au douzime sicle le nom de _tournois_
ou _assembles_  toutes les grandes rencontres d'armes ennemies.]

Pour bien comprendre les incidents de la journe, il ne faut pas
oublier qu'un cours d'eau spare les Bretons de leurs ennemis. Sur
la rive occupe par les Bretons est la tour de la reine; sur l'autre
rive la Roche aux Saisnes, et plus loin le camp des paens. Ceux-ci,
pris  l'improviste, avaient t d'abord assez maltraits; mais une
fois arms, comme ils taient deux fois plus nombreux, ils allaient
contraindre les Bretons  repasser la rivire, quand mess. Gauvain
et ses dix-neuf compagnons, suivis de prs par Lancelot et Galehaut,
arrivent -propos et repoussent les Saisnes jusqu'aux premires
lices de leur camp. Lionel cependant, tonn de ne pas voir Lancelot
rpondre aux voeux de sa dame, se jette au frein de son cheval
et lui rpte que la reine dsire vivement que la bataille ait
lieu devant la tour. Voil Lancelot tout perdu: Lionel, dit-il,
retourne vers ma dame, et demande-lui si elle veut encore nous voir
revenir de son ct.--Lionel obit, et la reine le voyant approcher,
descend de la tour et lui rpte que tel est son dsir. Lancelot,
ds que la rponse lui est rendue, se rapproche de mess. Gauvain et
de ses compagnons: Je sais, leur dit-il, un moyen de mettre aux
mains du roi autant de riches prisonniers qu'il lui plaira. Les
Bretons ne voient en vous que des chevaliers errants; tournez-vous
un instant contre eux, et repoussez-les au del de la rivire; les
Saisnes, rassurs par le secours qui leur arrive, ne manqueront pas
de poursuivre, et quand ils auront pass le gu  la chasse des
ntres, vous tournerez bride et frapperez sur eux comme vous savez
faire: alors nos hommes reprendront l'avantage, les paens saisis
d'pouvante fuiront  qui mieux-mieux, et je les recevrai  l'entre
du gu.

Galehaut applaudit au plan de son ami, mais mess. Gauvain hsitait:
Je ne puis, disait-il, aller mme pour un moment contre les gens du
roi mon seigneur.--Pourquoi? rpond Galehaut, quand c'est pour le
mieux servir? Et mess. Gauvain consentit.

Aussitt le mouvement s'excute; Lancelot, Galehaut, mess. Gauvain
et ses compagnons de qute font volte-face, et poussent devant eux
les Bretons tonns qui reculent entranant le roi lui-mme dans leur
retraite. Ils repassent le gu en dsordre; mais quand les Saisnes
l'ont eux-mmes franchi en les chassant devant eux, mess. Gauvain
et les siens se tournent de nouveau contre eux, et aprs quelque
rsistance, les Paens flchissent, lchent pied et arrivent effrays
et ple-mle devant le gu qu'ils veulent  qui mieux mieux repasser.
Lancelot les y attendait au pied de la tour, avec ses cuyers. Ils
sont immols  mesure qu'ils se prsentent, et si grand fut le
carnage qu' compter de ce moment le passage ne fut plus connu que
sous le nom de _Gu du sang_.

Jamais Lancelot n'avait tant frapp ni reu tant de horions: son
cu tait trou, son heaume bossel et fendu, le cercle s'en tait
dtach. La reine, qui ne le perdait pas de vue, appelle une de ses
demoiselles, et lui met entre les mains un riche heaume appartenant
au roi Artus. Va, lui dit-elle, le prsenter  ce preux chevalier
aux armes noires; je ne puis supporter la vue de tant de sang;
dis-lui de laisser commencer la chasse. La demoiselle obit;
Lancelot remercie, te son heaume et lace celui que la reine lui
envoie; puis il s'loigne un peu et laisse libre le gu. Aussitt les
Saisnes se pressent et passent dans le plus grand dsordre. Lancelot,
les Bretons et le roi surtout, furieux, d'avoir t une fois
contraints de fuir, les poursuivent avec fureur. Grand fut le nombre
des prisonniers, parmi lesquels le frre du roi des Saisnes. Durant
la chasse, Artus fut trois fois dsaronn et trois fois relev et
remont par Lancelot.

Mais l'approche de la nuit contraignit enfin les Bretons victorieux 
cesser la poursuite. Il fut convenu que mess. Gauvain resterait pour
protger le retour, pendant que Lancelot et Galehaut reviendraient
jusqu' la tour de la reine. Genivre descendit et tous,  l'envi
la salurent. Les bras de Lancelot taient ensanglants jusqu'aux
paules: Comment le faites-vous, lui demande la reine?--Bien,
dame.--Et ces bras ne sont-ils pas meurtris, briss? Je veux m'en
assurer; descendez. Elle ne peut alors se tenir d'embrasser son
ami; Galehaut reoit de son amie la mme treinte; et la reine
approchant de l'oreille de Lancelot: J'entends demain visiter ces
plaies  mon aise et pourvoir au meilleur moyen de les gurir.--Dame,
rpond Lancelot, de vous seule pourraient venir les plaies
mortelles.--Remontez, doux ami, que personne n'ait soupon de ce
que j'ai pu vous dire. En ce moment le gros des chevaliers revenait
et repassait le gu. La reine ne les attend pas et rentre dans la
tour, mais aprs avoir averti Lionel de venir lui parler tandis que
Lancelot et Galehaut retourneraient  leur tente.




LIV.


Le roi n'tait pas revenu de la chasse aux Saisnes en mme temps que
mess. Gauvain. Il s'tait arrt de l'autre ct de la rivire, dans
l'esprance d'apercevoir au moins la dangereuse Camille. Elle parut
en effet  sa fentre et lui fit signe qu'elle voulait descendre
et parler  lui. Quand elle fut  la porte du chteau, Sire, lui
dit-elle, on vous tient pour le premier entre tous les preux: si je
vous en crois, vous n'aimez aucune femme autant que vous m'aimez.
J'ai bien envie d'prouver si vous parlez loyalement.--Camille, vous
le savez, je ne suis pas matre de vous refuser la moindre chose.--Ce
que j'ai  vous demander ne saurait donc vous causer grand'peine.
J'ai pris mes prcautions: cette nuit, vous pourrez sans danger venir
me trouver. Le voulez-vous, le dsirez-vous, comme je le dsire
moi-mme? Vous retournerez avant le jour; personne ne vous arrtera,
ne devinera que nous devions passer la nuit ensemble.--Mais, Camille,
promettez-vous de ne rien refuser  mon amour?--Oui, par tous mes
dieux et les vtres.--Je viendrai donc.--Maintenant, loignez-vous;
il ne faut pas qu'on vous aperoive. Quand vous reviendrez, vous
trouverez un fidle valet pour vous ouvrir.

Le roi rejoignit ses chevaliers; ils ne furent aucunement surpris de
le voir rayonnant de joie. Il envoya aussitt vers la reine, pour lui
annoncer qu'il tait revenu sain et sauf de la chasse, et qu'il avait
l'intention de passer la nuit au camp. Il l'engageait de son ct 
faire belle chre.

La reine avait averti, comme on a vu, Lionel de venir lui parler;
il arriva et elle le chargea de dire aux deux grands amis de se
rendre le soir dans la tour et d'entrer dans le jardin par une porte
secrte. Madame, dit Lionel, je ne sais comment ils pourront quitter
leur couche, sans veiller messire Gauvain et Hector qui occupent
la mme tente.--Gauvain est donc de retour? reprend la reine. J'en
suis bien aise. Mais rien ne doit tre impossible au coeur de nos
chevaliers. Ils feindront, je suppose, un grand besoin de repos, et
ils se mettront les premiers au lit. Hector et Gauvain suivront leur
exemple, et quand nos amis les verront endormis, ils se lveront
doucement, tu les conduiras, et nous les attendrons aux premires
lices.

Lionel remplit fidlement le message: vous devinez la joie et le
doux espoir de Lancelot. Artus ne se promettait pas moindre fortune
aux mmes heures. Quand les chambellans furent endormis, il rveilla
son neveu Gaheriet, auquel il avait confi le secret de son amoureux
aveuglement. Le valet de Camille les attendait  la premire entre
et les conduisit du verger, dans la premire salle o la belle
Camille les reut d'un visage riant. Elle aida mme  dsarmer le
roi; Gaheriet fut conduit  la couche d'une belle et jeune fille, et
Camille passa avec le roi dans une autre chambre o elle n'eut rien 
lui refuser. Il s'endormit dans les bras de sa trompeuse matresse:
mais bientt un grand bruit le rveille; quarante chevaliers frappent
 la porte et paraissent. Le roi se lve et court  son pe, avant
mme d'avoir pass ses braies. Les chevaliers (un d'eux portait plein
poing de chandelles) l'entourent, l'avertissent que la dfense ne
lui servira de rien et qu'il est leur prisonnier. Ils lui arrachent
des mains sa bonne pe, et le saisissent pendant que d'autres vont
prendre Gaheriet. Puis on les enferme dans une chartre dont la porte
tait ferre.

Comme cela se passait  la Roche aux Saisnes, Lancelot et Galehaut,
aprs avoir doucement quitt leur couche, s'taient arms et, sous la
conduite de Lionel, avaient gagn l'entre du jardin. La reine avait
su trouver une raison pour loigner de ses chambres toutes ses dames:
elle vint elle-mme avec la dame de Malehaut ouvrir la porte secrte,
et les deux chevaliers ayant dpos leurs armes et attach leurs
chevaux dans un endroit couvert, les suivirent dans l'une et l'autre
chambre. Douce fut pour eux la nuit, la premire o leur taient
donnes toutes les joies rserves aux plus tendres amoureux. Avant
le retour du jour, il prit envie  la reine d'aller, sans lumire,
toucher l'cu fendu que la Dame du lac lui avait envoy. Les deux
parties en taient rejointes, comme si elles n'eussent jamais t
spares. Ainsi reconnut-elle que de toutes les femmes elle tait
la plus aime. Elle courut aussitt rveiller la dame de Malehaut
pour lui montrer la merveille. La dame en riant prit Lancelot par
le menton, non sans le faire rougir en se faisant reconnatre pour
celle qui l'avait si longtemps retenu dans sa gele: Ah! Lancelot,
Lancelot! dit-elle, je vois que le roi n'a plus d'autre avantage
sur vous que la couronne de Logres! Et comme il ne trouvait rien
 rpondre de convenable: Ma chre Malehaut, dit la reine, si je
suis fille de roi, il est fils de roi; si je suis belle, il est beau;
de plus il est le plus preux des preux. Je n'ai donc pas  rougir
de l'avoir choisi pour mon chevalier. Le jour les avertit de se
sparer, avec l'espoir de bientt reprendre ces doux entretiens.

Et cependant, Camille la magicienne faisait pendre aux crneaux de
la Roche les cus du roi Artus et de Gaheriet. Ce fut un grand sujet
d'tonnement et de douleur quand les Bretons les aperurent. Ils ne
devinaient pas comment les Saisnes avaient fait une telle capture;
seulement ils supposaient qu'on les avait entours comme ils allaient
reconnatre le camp ennemi. Ds que la reine aperut ces douloureux
trophes, elle manda mess. Gauvain et Lancelot.




LV.


Lancelot et mess. Gauvain allaient se rendre prs de la dolente
reine, quand entra dans leur tente la demoiselle qui leur avait,
quelques jours auparavant, indiqu la place o les Bretons avaient
tabli leur camp. Nos chevaliers ne souponnaient pas en elle
une missaire de la perfide Camille: elle venait les sommer de
tenir la promesse qu'ils lui avaient faite. Demoiselle, lui dit
mess. Gauvain, vous avez choisi un fcheux moment: nous n'avons
dj que trop  faire.--C'est pour vous tre en aide que je suis
venue. Apprenez que les Irois veulent emmener dans leur le le roi
Artus, pour tre mieux assurs de le garder. Je viens vous offrir
un moyen de les prvenir; vous n'aurez qu' me suivre.--Grands
mercis, demoiselle, rpond mess. Gauvain. Et sans retard nos quatre
chevaliers, mess. Gauvain, Lancelot, Hector et Galehaut, s'arment,
montent et suivent la pucelle jusqu'aux premires lices de la Roche
aux Saisnes. Le roi, dit-elle, sera emmen par une des issues; il
faut vous en partager la garde, tandis que j'entrerai pour revenir 
vous quand il sera temps.

Elle les quitte et laisse ouverte la poterne qu'elle avait su
dfermer. Nos quatre chevaliers demeurent en aguet, et bientt
Lancelot entend la pucelle crier:  l'aide!  l'aide![15]. Il
s'lance dans le courtil et voit  peu de distance vingt fer-arms
qui attaquent deux chevaliers couverts des armes du roi Artus et de
Gaheriet. Il broche vers eux; mais ceux qu'il venait dfendre le
saisissent et le font tomber de cheval. Les autres se jettent sur
lui, lui prennent son pe et lui crient de se rendre s'il tient 
la vie. Plutt mourir que demander merci  des tratres! On le
dsarme, on lui lie les mains; il est transport dans une forte
prison.

[Note 15: Ae! ae! De l peut-tre notre exclamation douloureuse:
_Aye! aye!_]

Les trois autres compagnons commenaient  perdre patience. Enfin
Galehaut croit apercevoir un chevalier revtu des armes qu'on venait
de prendre  Lancelot, et qui semblait demander aide. Galehaut
s'lance; mais il est assailli comme Lancelot par vingt gloutons qui
l'abattent, le lient et le jettent en prison. Le mme pige attendait
Hector et messire Gauvain. Dsarms  leur tour, ils sont lis et
conduits dans une grande gele o ils eurent tout le temps de maudire
la messagre de la perfide magicienne.

Cependant la reine attendait Lancelot et mess. Gauvain. Quelle ne fut
pas sa douleur, son dsespoir en apprenant de Lionel qu'une pucelle
les avait emmens et sans doute trahis, puisqu'ils n'taient pas
revenus. Le lendemain, elle vit, ainsi que tous les Bretons de l'ost,
les cus des quatre chevaliers suspendus aux murs de la Roche et
runis  ceux du roi Artus et de Gaheriet. Pour comble de disgrce,
les Saisnes devaient, ce jour-l mme, tenter l'attaque du camp;
et c'tait pour leur donner plus de chances de succs que Camille
avait attir dans la Roche les plus redoutables champions de l'arme
oppose. La reine manda sur-le-champ messire Yvain de Galles qui dut,
avant d'aller vers elle, prendre l'avis des chevaliers revenus avec
lui de la qute de Lancelot. Elle le reut en pleurant, au bas de la
tour: Ma dame, dit Lionel, je ne dois pas entrer dans vos chambres
avant d'avoir mis  fin la qute entreprise; mais je vous offre tout
ce qu'il m'est permis de donner. Esprons que Dieu nous fera sortir
de ce mauvais pas.--Ah! pour Dieu, messire Yvain, sauvez l'honneur du
roi! Mess. Yvain la soutenait et mlait ses larmes aux siennes. Il
fut dcid qu'il tiendrait le lendemain, la place du roi et qu'on lui
obirait comme au roi lui-mme. La bannire royale fut mise aux mains
de Keu, ainsi le demandait sa charge de snchal.

Les Saisnes sortirent de leur camp en bon ordre, remplis de
confiance dans le succs de la journe. Mess. Yvain disposa et rgla
la dfense, en cela merveilleusement second par le roi Ydier de
Cornouailles. Celui-ci pour la premire fois parut mont sur un
cheval bard de fer, et non, comme c'tait jusqu'alors l'usage, de
cuir vermeil ou de drap. On fut d'abord tent de le blmer, on finit
en l'imitant par montrer qu'on l'approuvait. Il fit encore une autre
chose nouvelle, ce fut d'arborer une bannire de ses armes, en
jurant d'avancer toujours au del de toutes les autres bannires,
et de ne pas reculer d'un pas. Elle tait blanche  grandes raies
(ou bandes) vermeilles, le champ de cordouan, les raies en carlate
d'Angleterre; car en ce temps-l, les bannires n'taient pas de
cendal, mais de cuir ou de drap[16].

[Note 16: Li chans de cordouan et les raies d'escarlate  un drap
vermeil d'Angleterre. Ne tant comme l'en portoit-l'en  cel tems,
n'estoient-eles se de cuir vermeil non et de drap (ms. 339, f 63).]

Jamais les compagnons de la Table-Ronde ne firent mieux en l'absence
du roi Artus: aucune chelle ennemie ne put arrter le preux Ydier:
de toute la journe il ne dlaa pas son heaume, et jusqu' la fin il
tint le serment de pousser en avant, tant qu'il y aurait des paens
 frapper. Dieu, criait-il, me fasse la grce de tenir mon voeu,
ft-ce au prix de ma vie! plus belle mort ne saurait tre dsire.
Les Saisnes finirent donc par lcher pied et la chasse commena: en
tte des poursuivants se trouva toujours le grand cheval d'Ydier. Par
malheur, il passa sur le corps d'un Saxon qui avait gard son pe
droite; la pointe en frappa le ventre du bon coursier, lequel prenant
le mors aux dents, alla s'affaisser et mourir un peu plus avant. Le
roi tomba engag sous ses flancs, toute la chasse lui passa sur le
corps. Les chelles revinrent, aprs avoir poursuivi les Saisnes,
jusqu'aux abords de la tour, et la reine fut alors avertie que le
roi Ydier n'avait pas reparu. Elle sortit aussitt avec ses dames,
parcourut le champ de bataille et dcouvrit enfin le bon roi qu'elle
fit lever doucement par ses dames et transporter dans ses chambres.
L, les mires visitrent ses plaies et parvinrent  les fermer; mais,
 partir de ce jour, Ydier ne put remonter  cheval et montrer sa
grande prouesse[17].

[Note 17: Remarquons que ce brave Ydier est roi de Cornouailles,
pays qui, suivant le roman de Tristan, ne produisit jamais de bons
chevaliers. C'est une preuve d'ailleurs surabondante de l'absence
primitive de tout lien entre les traditions de la cour d'Artus et la
Tristanede.]

Dans cette journe, les Saisnes et les Irois avaient perdu tant de
leurs meilleurs chevaliers qu'ils n'osrent de longtemps renouveler
leurs attaques. Les Bretons transportrent leur camp de l'autre
ct du fleuve, et cernrent la Roche d'aussi prs que pouvait le
permettre la pluie de flches et de carreaux que les assigs ne
cessaient d'entretenir, du haut de leurs crneaux et de leurs murs.




LVI.


Plusieurs semaines passrent: mais pour le grand coeur de Lancelot,
l'preuve tait trop rude. Il se voyait pour la premire fois victime
d'une odieuse trahison; dsarm, enferm: il pensait au message de
Lionel, aux souffrances de la reine en ne le voyant pas arriver.
Avait-elle pu savoir qu'il et suivi une demoiselle inconnue, pour
partager avec mess. Gauvain, Hector et Galehaut, la prison de
l'artificieuse Camille.

Ces tristes penses ne tardrent pas  branler sa sant. Il cessa
de manger, il devint sourd  la voix de mess. Gauvain et de Galehaut
lui-mme. Peu  peu le vide se fit dans sa tte; il sentit un trouble
trange; ses yeux grandirent et s'allumrent. Il devint un objet
d'pouvante pour ses compagnons de captivit. Le gelier le voyant
hors de sens ouvrit une autre chambre et l'y enferma. Galehaut et
bien voulu ne le pas quitter, au risque d'avoir  se dfendre de sa
fureur insense. Ne vaudrait-il pas mieux, disait-il, mourir de ses
mains que vivre sans lui? Mais il eut beau rclamer, il ne flchit
pas le gelier.

La nouvelle de la frnsie de Lancelot arriva bientt aux oreilles
de la trompeuse enchanteresse. Elle demanda si le malheureux
chevalier pouvait tre mis  ranon. Demoiselle, rpondit le
gelier, ses compagnons assurent qu'il n'a pas sur terre de quoi
poser le pied.--Il n'y a donc aucun profit  le retenir. Ouvrez la
porte et qu'il s'loigne!

La sortie du chteau de la Roche donnait prcisment sur la tour
du roi Artus. Sur la porte, Camille avait jet un charme: les gens
du chteau pouvaient seuls l'ouvrir et la fermer; elle rsistait 
tous les efforts de ceux qui auraient du dehors essay de la rompre;
et quand les Saisnes y taient rentrs, ils n'avaient plus rien 
craindre de ceux qui les poursuivaient.

Lancelot, au sortir de la Roche, arriva au milieu des tentes et
commena par les renverser  et l. Puis il se jeta sur les
Bretons, qui ne le connaissaient pas, ne l'ayant vu que couvert de
ses armes, au passage du Gu. Tous s'enfuirent effrays: il arrive
devant le logis du roi; la reine tait aux fentres. Elle regarde,
entend crier: Au fou! et reconnat dans ce fou Lancelot. Ses genoux
flchissent, elle tombe sans mouvement. Quand elle revient de
pmoison:--J'en mourrai, dit-elle.--Ah! dit la dame de Malehaut,
pour Dieu! contenez-vous; peut-tre Lancelot feint-il d'tre en
frnsie afin de nous revoir. S'il a perdu le sens, il faut essayer
de le retenir, nous le gurirons. Je vais aller  lui. La reine la
laisse descendre, en proie  la plus vive douleur; mais bientt, ne
pouvant se contenir, elle ouvre, va, vient, retourne aux fentres. En
ce moment la dame de Malehaut s'approchait de l'insens qui saisit
une pierre; elle fuit en poussant un cri auquel rpond celui de la
reine. Lancelot, comme s'il et reconnu la voix, aussitt tressaille,
se rasseoit et se calme. La reine descend et s'tant approche:
Levez-vous, dit-elle, et il se lve. Elle le prend par la main,
l'emmne en une chambre haute. Quel est ce pauvre homme? demandent
les dames.--Le meilleur chevalier du monde, dont le sens est troubl:
mandez Lionel, peut-tre l'entendra-t-il. Lionel arrive et tend les
mains vers lui. Lancelot parat se rveiller et s'lance furieux.
Pourtant la reine ne le quitte pas. La nuit venue, elle dfend
d'allumer les cierges: La clart, dit-elle, lui ferait mal. Elle
dtache le bliau de Lancelot, le conduit au lit et se tient  ses
cts. Et ceux qui la voient pleurer attribuent sa grande douleur 
la prise du roi.

Les jours, les mois passent sans produire le moindre changement dans
la forcenerie de Lancelot et dans les douleurs de la reine. Un jour
il arriva que les Saisnes firent une sortie contre les Bretons.
Lancelot, pour la premire fois depuis dix jours, dormait. La reine
attire par les cris d'alarme vient aux fentres, et voit les deux
partis prts  fondre l'un contre l'autre. De sa chambre, la dame
de Malehaut l'entend sangloter: elle vient  elle: Qu'avez-vous
encore? dit-elle en la soutenant dans ses bras?--Hlas! quand tous
peuvent mourir, pourquoi ne le puis-je aussi?  Fleur de toute
chevalerie! que n'tes-vous ce que vous tiez, la bataille serait
mene  meilleure fin! Lancelot entend la voix, il se lve, se
jette sur une vieille lance pendue aux parois et s'en escrime contre
un pilier de la chambre, jusqu' ce qu'elle vole en clats. Alors
il tombe puis de faiblesse sur un bloc de pierre; ses yeux se
ferment, et la reine court le soutenir. Peut-tre, pense-t-elle,
l'cu apport l'autre jour par la demoiselle aura-t-il la vertu de le
calmer. Elle le passe autour de son cou; aussitt il revient  lui.
O suis-je?--Dans la maison de la reine Genivre.  ces mots il
se pme de nouveau; quand il se remet, la reine lui demande comment
il est. Bien! Dieu merci! O est monseigneur le roi et messire
Gauvain?--Ils sont en la Roche aux Saisnes, avec Gaheriet et les
autres compagnons.--Pourquoi ne suis-je plus avec eux? pourquoi ne
puis-je mourir avec eux, puisque ma dame est loin! La reine le prend
dans ses bras: Bel ami, me voici, je suis prs de vous. Il ouvre de
grands yeux, la reconnat. Ah! dame, dit-il, qu'elle vienne quand
elle voudra, puisque vous tes ici! Et toutes les dames ne devinent
pas que c'est de la mort qu'il entend parler. Beau doux ami, reprend
la reine, me reconnaissez-vous?--Dame, je vous dois connatre, au
grand bien que vous m'avez fait. On le croit alors guri. C'est 
qui lui demandera comment il se trouve et ce qu'il avait eu. Mais
il ne peut en rien dire et fait d'inutiles efforts pour se tenir
lev. Il se regarde et voyant l'cu qu'on lui a pass au cou: Dame!
s'crie-t-il, tez moi cela. Ds qu'on l'a t, il saute, court et
redevient forcen comme auparavant.

En ce moment entra dans la salle une belle et gente dame, vtue
d'un drap blanc de soie, accompagne de pucelles, de chevaliers et
sergents. La reine surmontant son dsespoir soulve la tte, la
salue et la fait passer dans une chambre voisine o elles s'assoient
sur une couche. Au nom de Lancelot que la dame prononce, la reine
va fermer la porte: Qu'est-ce? dit la dame.--Un sujet de grande
douleur; le meilleur chevalier du monde tomb dans la plus cruelle
frnsie.--Ouvrez la porte, dit la dame, et laissez-le venir. La
reine conte auparavant comment on avait espr de le gurir, jusqu'au
moment o on lui avait t l'cu qu'il avait  son cou. On rouvre la
porte, Lancelot arrive d'un bond, et la dame le prend par le poing
en l'appelant le _Beau trouv_, nom qu'on lui donnait autrefois au
Lac[18]. En entendant ce nom, il s'arrte tout honteux. La dame
fait apporter l'cu.--Ah! Bel ami, lui dit-elle, je viens ici de
bien loin pour votre gurison. Ds qu'elle a pass l'cu  son cou
il rentre dans son bon sens. La dame le prend par la main et le
fait asseoir sur la couche; il la reconnat et rpand un torrent de
larmes,  la grande surprise de la reine qui ne devine pas encore
ce que la dame peut tre. Dame, dit Lancelot, je vous prie d'ter
cet cu, il me fait souffrir mortellement.--Non, pas encore. Qu'on
m'apporte un onguent, dit-elle  ses chevaliers. Quand on le lui
a prsent, elle en mouille ses pieds, ses bras, ses tempes et son
front. Le malade s'endort, et la dame revenant  la reine:  Dieu,
reine, soyez-vous recommande! je m'en vais; laissez dormir le
chevalier tant qu'il voudra. Ds qu'il se rveillera vous disposerez
un bain, vous l'y ferez entrer; il en sortira guri. Ayez encore soin
de ne pas lui laisser quitter cet cu.--Ah! dame, rpond la reine,
je vois que vous aimez bien ce chevalier, pour tre venue si loin
afin de le gurir; ne me direz-vous pas qui vous tes?--Assurment
je l'aime; j'avais pris soin de le nourrir quand il perdit son pre
et sa mre; je l'ai conduit  la cour, et c'est  ma prire que le
roi le fit chevalier.--Soyez donc mille fois la bien venue! dit
la reine en lui sautant au cou, et la couvrant de baisers. Je le
vois maintenant: vous tes la Dame du lac. Pour Dieu! veuillez nous
demeurer, ne ft-ce que pour achever la gurison de notre chevalier.
Vous tes la dame que je dois le plus aimer et honorer; vous avez
fait plus pour moi que jamais il ne fut fait pour autre femme. C'est
 vous que je dois cet cu, et vous le voyez, il a tenu ce qu'il
promettait.--Ah! reprit la Dame du lac, vous en verrez natre encore
d'autres merveilles; sachez que je vous l'avais envoy, comme  la
dame la meilleure et la plus aime. J'avais devin quelle serait la
prouesse de cet incomparable chevalier; ainsi que j'ai dit, je le
conduisis  la cour et demandai au roi Artus de l'armer chevalier. Je
suis en effet revenue pour hter sa gurison et pour vous annoncer
que le roi dans dix jours sortira de prison, grce aux prouesses
de votre chevalier. En vous envoyant cet cu  Caradigan, je vous
mandai que personne au monde ne savait comme moi le fond de vos
penses, et que j'aimais ce que vous aimiez, bien que ma tendresse
ne ft pas de la mme nature. Aujourd'hui, je vous recommande une
chose: aimez avant tout celui qui avant tout vous aime et ne cessera
de vous aimer. Hlas! le monde ne permet pas de vivre sans pch;
votre amour, je le sais, est une folie: mais en vous y abandonnant en
faveur du plus digne d'tre aim, de la fleur de toute chevalerie,
vous tmoignez encore de la grandeur de vos sentiments, de
l'excellence de votre raison[19]. Vous avez choisi la fleur de toute
chevalerie terrienne. Si vous avez gagn le premier des preux, vous
m'avez galement gagne. Mais je ne dois pas demeurer plus longtemps;
entrane comme je le suis par une force que je ne puis vaincre: la
force d'amour. Celui que j'aime ne sait pas o je suis, bien que
j'aie pris pour me conduire son frre: si je tardais  revenir, il se
courroucerait, et l'on doit se garder de courroucer celui qu'on aime,
de qui l'on attend toutes les joies, et pour lequel on donnerait le
monde.

[Note 18: Tome Ier, p. 27.]

[Note 19: Li pechi dou sicle ne puent estre men sans folie; mais
moult a grant confort de sa folie qui raison i trueve et honor; et
se vous poez folie trover en vos amors, ceste folie est desor totes
autres honore, car vous aimez la signorie et la flor de tous les
chevaliers del monde.]

La dame du lac en prenant cong laissait la reine Genivre plus
joyeuse qu'elle n'avait t depuis longtemps; grce  l'espoir de la
gurison de Lancelot. Elle s'approcha de lui, en prenant garde de ne
pas hter le moment de son rveil. Lancelot ouvrit enfin les yeux,
en exhalant une faible plainte.--Doux ami, dit la reine, comment
vous sentez-vous?--Bien; mais d'o vient que je suis faible?--Prenez
confiance, ami, bientt serez-vous en sant. Elle fait prparer un
bain pour lui; jamais malade ne fut entour de soins plus tendres.
En peu de jours les forces lui reviennent; il retrouve sa premire
vigueur, sa premire beaut. Mais il est grandement merveill de ce
qu'il entend dire de sa frnsie qui lui faisait mconnatre tous
ceux qui l'entouraient, hors la reine et celle qui avait pris soin de
ses premires annes. Sans la Dame du lac, lui disait la reine, vous
ne seriez pas guri.--Je me souviens bien, rpondait-il, de l'avoir
vue: seulement je croyais que c'tait en rve. Mais vous, chre
dame, pourrez-vous encore aimer celui que vous avez vu dans un tat
si honteux?--Sur cela, n'ayez, doux ami, aucune crainte. Vous tes
plus mon seigneur que je ne suis votre dame; et cesser de vous aimer
serait pour moi cesser de vivre.

Voil donc Lancelot revenu en parfaite sant: toutes les joies que
l'amour peut donner, il les ressent; il les partage avec la reine
qui ne se lasse pas de le contempler et de lui tmoigner sa vive
tendresse. Que serait pour elle la vie, si elle n'en partageait avec
lui toutes les douceurs? Elle a pourtant un regret, une inquitude:
c'est de le savoir trop vaillant, trop intrpide: elle ne pourra
l'empcher de courir au-devant de tous les dangers, et d'exposer
constamment une vie dont dpend la sienne. Mais quoi! sans cette
incomparable prouesse, pourrait-elle se pardonner l'amour qu'elle lui
a vou, comme au plus loyal, au plus parfait des chevaliers?




LVII.


Cependant les Saisnes, enferms dans leur chteau de la Roche,
recommencrent leurs sorties. La frnsie de Lancelot, la captivit
du roi Artus, de messire Gauvain, d'Hector et de Galehaut leur
rendaient l'espoir que les derniers tournois leur avaient fait
perdre. Un jour, dans l'intention d'occuper les Bretons pendant
qu'ils entraneraient le roi Artus au rivage et le feraient passer
en Irlande, ils fondirent sur le camp des chrtiens. La plaine
fut bientt couverte de gens d'armes, et le cri d'alarme retentit
jusqu'aux chambres de la reine. Lancelot voulait s'armer: Bel
ami, lui dit la reine, vous n'tes pas encore en assez bon point.
Attendez au moins que nos hommes rclament un nouveau secours.
En ce moment arrive un chevalier, l'cu bris, le heaume rompu.
Il dit en s'agenouillant devant la reine: Dame, messire Yvain
rclame le secours de tous les chevaliers qui ne sont pas encore
arms: il craint de ne pouvoir soutenir l'effort des paens; car il
vient d'envoyer de ses meilleurs chevaliers vers Arestuel qui tait
menac par les Saisnes.--Ne souffrirez-vous pas maintenant, dame,
dit Lancelot, qu'on m'apporte mes armes? La reine se tait avec un
lger signe de consentement. On prsente  Lancelot l'cu du roi
Artus et la bonne pe Sequence que le roi ne portait que dans les
cas dsesprs. Il ne restait plus que les gantelets  passer et le
heaume  lacer, quand Lancelot s'adressant au chevalier: Combien
d'hommes envoys vers Arestuel?--Deux cents.--Si les deux cents
revenaient, messire Yvain reprendrait-il l'avantage?--Au moins la
lutte serait-elle moins ingale.--Dites  messire Yvain qu'il aura le
secours dont il a besoin, sous le pennon de ma dame la reine.

Le chevalier salue, demande un autre heaume pour remplacer celui
qu'il avait perdu et revient  mess. Yvain comme dj les Bretons
reculaient en dsordre. Mess. Yvain les soutenait de son mieux; au
grand besoin voit-on le bon chevalier. Et cependant, Lionel faisait
approcher deux chevaux; le plus grand pour Lancelot, l'autre pour
lui. Avant de lacer son heaume, la reine prend Lancelot entre ses
bras, le baise doucement et le recommande  Dieu. Elle tend ensuite 
Lionel un glaive auquel elle avait attach un pennon d'azur  trois
couronnes d'or;  la diffrence de l'enseigne du roi o les couronnes
taient sans nombre.

Quand mess. Yvain aperut le pennon de la reine: Voyez-vous, dit-il
 ses chevaliers, cette enseigne; nous avons le secours promis. Or
paratra qui bien fera!

Lancelot tait dj au fort de la bataille, criant: _Clarence!_
l'enseigne au roi Artus. (Clarence est une cit de Norgalles,
grande et plantureuse, o jadis avait rsid le roi Taulas,
aeul d'Uterpendragon.) De l le cri que ses descendants avaient
conserv[20]. Il atteint de son glaive le premier Saisne qu'il
rencontre et le jette mort sous le ventre de son cheval. Le glaive
rompu, il sort du fourreau la bonne pe d'Artus[21], il renverse
chevaux Saisnes et Irois; tranche les heaumes, les cus et les bras,
 droite,  gauche: rien ne lui rsiste, et bientt personne ne l'ose
attendre. On et dit un ardent limier au milieu des biches qu'il
dchire de ses coups de dents, non pour apaiser sa faim, mais pour
s'enorgueillir de l'effroi qu'il inspire. Les Saisnes disaient: Ce
n'est pas un homme de la terre, c'est un habitant du ciel envoy pour
nous dtruire.

[Note 20: L'ancienne _Clarence_ tait un chteau fodal dont les
ruines sont encore visibles dans le bourg de _Clare_ (province de
Suffolk, sur les confins du comt d'Essex). De ce chteau tirent leur
nom les ducs de Clarence.]

[Note 21: Ce n'est pas _Escalibur_ qu'il avait cde  Gauvain, ni
_Marmiadoise_ qu'il avait conquise sur le roi Rion. On a vu plus haut
qu'elle se nommait _Sequence_.]

Les Bretons, revenus de leur premier effroi, s'taient rallis autour
du pennon de la reine; les Saisnes pensent qu'il arrive  leurs
ennemis une nouvelle arme  laquelle ils ne peuvent rsister. Ils
fuient de toutes parts. Mess. Yvain devinant que Lancelot est arriv,
disait: Voil le seul chevalier vraiment digne de porter ce nom!
Nous ne sommes prs de lui que des cuyers et sergents. Alors les
plus couards commencent  faire plus d'armes que n'en avaient fait
jusque-l les meilleurs. La chasse se poursuit avec furie: Lancelot
joint le plus grand des rois ennemis, l'norme Hargodabran, frre de
la belle Camille. En s'entendant dfier, il tremble pour la premire
fois de sa vie, de ses perons il rougit les flancs de son cheval.
Lancelot l'atteint de nouveau, lui ferme passage. L'pe haute et
l'cu rejet sur le dos, il saisit d'une main les crins de son cheval
et de l'autre tranche la cuisse gauche du mcrant. Hargodabran
tombe en laissant sa jambe dans l'trier, et Lancelot, au lieu de
l'achever, passe outre, tandis que mess. Yvain approche du moribond:
 la vue de cet norme membre spar du tronc: N'est pas sage,
dit-il, qui se joue  tel chevalier. C'est vraiment le flau de Dieu.

Hargodabran fut report aux tentes bretonnes.  peine y fut-il dpos
qu'il saisit un couteau et le plongea dans son coeur. Pour Lancelot,
il avait chass les Saisnes jusqu' l'troite chausse qui partait de
la rivire et qu'on appelait le _dtroit de Gadelore_. Les Saisnes
virent alors qu'ils avaient t mis en fuite par un seul chevalier:
ils se reformrent, se massrent  l'ouverture de la chausse,
attendant rsolument Lancelot qui, les bras rouges de leur sang,
allait encore s'lancer sur eux, quand Lionel arrta son cheval: Par
sainte Croix, lui dit-il, n'allez pas plus avant; voulez-vous courir
 la mort, et n'en avez-vous assez fait?--Laisse-moi, Lionel.--Non,
non! par la foi que vous devez  votre dame, vous n'irez pas plus
avant.

 ces derniers mots, Lancelot retient son frein, soupire et tourne
en arrire. Oh! Lionel, pourquoi m'avoir ainsi conjur! Il rejoint
en courroux les autres chevaliers: Soyez le bien venu! dit en le
revoyant mess. Yvain.--Ne parlez pas ainsi; je reviens couvert de
honte.--Comment l'entendez-vous, cher sire?--Oui, je dois tre honni;
n'aurais-je pas d chasser les paens bien loin du dtroit.--Vous
auriez ainsi fait acte non de prouesse mais de folie. Lancelot ne
rpond rien, mais tout en revenant avec les chevaliers il jetait des
regards furieux et courroucs sur Lionel qui baissait la tte et
n'osait tenter de l'apaiser.




LVIII.


Il fallait maintenant arracher le roi Artus des mains de
l'artificieuse enchanteresse Camille. Nous avons dit que la porte
de la Roche aux Saisnes tait impntrable pour les assigeants;
mais, grce  l'anneau que Lancelot avait reu de la Dame du lac, le
sortilge pouvait tre conjur. Notre hros passa d'abord au milieu
de gens d'armes bretons chargs d'empcher les Irois de faire sortir
le roi et de l'emmener en Irlande. Il se fit reconnatre d'eux et
put entrer sans difficult dans la forteresse. Renverser le premier
qui tenta de lui fermer le passage; tuer, blesser, navrer, mettre
en fuite ceux qu'il trouva dans les premires chambres, fut pour
Lancelot l'affaire d'une heure. Il parvint enfin dans une salle o
Camille tait assise auprs de son ami, le beau Gadresclain: il
commena par fendre jusqu'aux paules le jouvenceau, sans gard pour
les cris dsesprs de la dame; puis il sortit en fermant la porte
pour aller trouver le gelier: Tu es mort, lui dit-il, si tu ne me
conduis vers ceux que tu as charge de garder. Le gelier tremblant
de peur le mne  la tournelle o taient Artus et Gaheriet. Vous
tes libres, leur dit-il. Artus remercie son librateur qu'il
ne reconnat pas. De l, Lancelot se fait conduire  la prison
de Galehaut et de ses compagnons. Les premiers mots de Galehaut
sont: Que ferai-je de la libert, quand j'ai perdu la fleur de
chevalerie? O trouverai-je le courage de vivre, loin de celui que
j'aime plus que la vie?--Ne vous affligez pas tant, dit Lancelot en
levant son heaume: me voici, cher sire. Et ils s'lancent dans les
bras l'un de l'autre, ils se baisent mille fois. Et mess. Gauvain
revenu vers le roi lui disait: Sire, voil celui dont nous tions
en qute: Lancelot du Lac est devant vous, le fils du roi Ban de
Benoc, celui qui mnagea votre paix avec Galehaut. Grande fut
la surprise, l'admiration et la joie du roi Artus. Beau sire,
dit-il  Lancelot, je vous mets en abandon ma terre, mon honneur et
moi-mme. Lancelot le releva en rougissant de confusion. Quand le
gelier eut rapport aux prisonniers leurs pes, ils montrent 
la grande tour dont l'entre tait dfendue par de fortes barres.
Lancelot, jugeant que leurs efforts seraient inutiles pour les
lever, retourne  la chambre o il avait enferm Camille: il la
saisit par les tresses, et menace de lui trancher la tte. Ne vous
suffit-il d'avoir tu mon ami?--Non; j'entends que vous me fassiez
ouvrir la grande tour.--J'aime mieux mourir et souffrir de vous ce
que jamais loyal chevalier n'aurait la cruaut de faire. Lancelot
hausse encore l'pe; elle crie merci, promet de le satisfaire et le
conduit  la porte de la tour: Ouvrez, dit-elle aux chevaliers qui
la gardaient. Nous n'en ferons rien, rpondent-ils. Mais Lancelot
tenant de nouveau son pe suspendue sur la tte de Camille, les
chevaliers promettent d'ouvrir si on les laisse sortir sains et
saufs; ce qui leur est accord. Les portes cdent; le roi Artus
avertit mess. Gauvain d'entrer le premier, pour indiquer qu'il en est
mis en possession. Les chevaliers bretons pntrent dans le chteau;
la bannire du roi remplace sur les crneaux de la tour celle
d'Hargodabran. On visite toutes les salles, tous les souterrains.
Dans un rduit secret, Keu le snchal trouve une demoiselle
enchane contre un pilier. Elle avait t longtemps l'amie du
chevalier que Lancelot venait d'immoler aux pieds de Camille. Camille
la retenait captive et loin de tous les yeux, par l'effet d'une
jalousie furieuse. Quand elle fut dlie Keu demanda o se trouvaient
les derniers prisonniers. Qui vient me dlivrer? dit-elle.--C'est
le roi Artus, le vrai seigneur de la Roche aux Saisnes.--Dieu soit
lou! Mais tes-vous assur contre la fausse Camille?--Elle est en
notre pouvoir.--Ce n'est pas assez, et vous n'avez rien gagn, si
vous lui laissez emporter ses botes et son livre. En ouvrant le
grimoire, elle peut enfermer le chteau dans un dluge d'eau, et vous
noyer tous tant que vous tes.--Mais ce grimoire, o est-il?--L,
dans ce grand coffre. Keu essaie d'ouvrir le coffre, mais voyant ses
efforts inutiles, il y met le feu et le rduit en cendres avec tout
ce qu'il contenait.

Camille sentit aussitt que son pouvoir lui chappait; et ne pouvant
esprer la merci de ceux qu'elle avait indignement attirs dans ses
piges, elle n'couta que son dsespoir: elle se prcipita du haut
de la roche. On recueillit ses membres ensanglants; le roi les fit
runir et enfermer dans une tombe sur laquelle on inscrivit le nom et
la triste fin de la belle et criminelle magicienne, qu'il ne pouvait
s'empcher de plaindre et mme un peu de regretter.




LIX.


Galehaut prvoyait avec chagrin que Lancelot, une fois inscrit parmi
les chevaliers de la maison du roi, et admis au nombre des compagnons
de la Table ronde, lui chapperait pour devenir l'homme d'Artus.
Aussi et-il tout donn pour le voir rsister aux vives instances
que le roi et la reine ne devaient pas manquer de lui faire. Avant
de quitter la Roche aux Saisnes, Artus d'aprs les sages conseils
de messire Gauvain, avait pri la reine de venir remercier Lancelot
qui l'avait conquise. Genivre en arrivant, regarda son ami, lui
jeta les bras au cou et lui rendit grces de la dlivrance du roi.
Sire chevalier, dit-elle, je ne sais qui vous tes, et j'en ai grand
regret. Mais vous avez tant fait pour mon seigneur que je vous offre
tout ce qu'il m'est permis de donner d'amour et de loyaut  loyal
chevalier.--Ma dame, grands mercis! rpond Lancelot d'une voix
tremblante. Le roi, tmoin de l'entrevue, remercia vivement la reine
de ce qu'elle venait de faire et ne l'en prisa que davantage.

Alors, avec, une grce insigne, la reine s'enquit de tous les
chevaliers qui avaient pris part  la qute de Lancelot. Sagremor
seul manquait: Il tait retenu, dit mess. Gauvain, par une
demoiselle  laquelle il avait donn son amour. De son ct, la
reine raconta comment le chevalier qui venait de dlivrer le roi
tait tomb en frnsie, et avait d sa gurison  une demoiselle
appele la Dame du lac. Le connaissez-vous? demanda le roi.--Je
sais maintenant quel il est; mais quant  son nom, je l'ignore
encore.--Eh bien, c'est Lancelot du Lac, celui que vous venez de
remercier; c'est lui qui vainquit les deux assembles et fit ma paix
avec Galehaut.--Se peut-il! s'cria la reine, en se signant et en
tmoignant la plus grande joie d'apprendre ce qu'elle savait dj
mieux que personne.

Aprs, ce fut le tour d'Hector: il montra mess. Gauvain, et demanda
qu'on le tnt quitte de la qute qu'il en avait entreprise. Mess.
Yvain le reconnut et courut l'embrasser en racontant comment Sagremor
et lui devaient  Hector la fin de leur captivit chez le snchal du
Roi des cent chevaliers. Ce n'est pas tout, ajouta mess. Gauvain;
je l'avais vu auparavant faire vider les arons  Sagremor et 
Keu,  messire Yvain, devant la Fontaine du Pin. Chacun alors de
faire honneur  Hector, en prsence de la nice d'Agroadain, son
orgueilleuse amie[22].

[Note 22: T. I, p. 340.]

On annona que les tables taient dresses. Quand on fut lev, le
roi prenant la reine  part la pria de l'aider  retenir Lancelot
compagnon de la Table ronde. Sire, rpond-elle, vous savez qu'il est
dj compain de Galehaut; c'est de Galehaut qu'il faut d'abord avoir
le consentement.

Le roi se rapproche aussitt de Galehaut et le prie de trouver
bon que Lancelot soit de sa maison. Sire, rpond Galehaut, j'ai
fait tout ce que Lancelot m'avait demand pour gagner votre
amiti; mais si j'tais priv de sa compagnie, je souhaiterais de
mourir: voulez-vous m'arracher la vie? Le roi regarde la reine et
lui fait un signe pour qu'elle se jette aux genoux de Galehaut.
Elle s'incline devant les deux amis; quand Lancelot la voit en
posture de suppliante, il ne peut se contenir et, sans attendre
la rponse de Galehaut: Dame, dit-il, nous ferons tout ce qu'il
vous plaira demander.--Grands mercis! dit la reine. Et Galehaut
 son tour: Puisqu'il en est ainsi, j'entends que vous ne l'ayez
pas seul. J'aime mieux tout quitter en le gardant, que me sparer
de lui au prix de l'empire du monde. Veuillez, sire, me retenir
aussi.--Je n'aurais pu, rpond le roi, demander sans outrecuidance
un tel honneur pour ma maison; je vous retiens donc non comme mes
chevaliers, mais comme mes compagnons. Et vous, Hector, ne serez-vous
pas aussi des ntres?--Pour refuser, sire, il me faudrait oublier
tout sentiment d'honneur.

Et le lendemain, le roi tint une cour plnire qui dura huit jours,
et qui finit  la Toussaint. Il y porta couronne et reut  la Table
ronde les trois nouveaux compagnons.

Durant les ftes, il eut soin de mander les quatre clercs chargs de
mettre en crit les actes des temps aventureux. Ils se nommaient:
Arrodian de Cologne, Tamide de Vienne, Thomas de Tolde et Sapiens
de Baudas. Ils continurent leur livre  partir des gestes de mess.
Gauvain et des dix-neuf compagnons de sa qute. Puis ils arrivrent
aux prouesses d'Hector dont la qute se rapportait encore  mess.
Gauvain; le tout devant tre compris dans l'histoire de Lancelot,
branche elle-mme, du grand livre du Saint Graal[23].

[Note 23: Le manuscrit 751, f 144 v, ajoute quelques lignes
qui montrent assez bien comme ont t remanies les premires
rdactions: Et le grant conte de Lancelot convient repairier en la
fin  Perceval qui est chis et la fin de tos les contes s autres
chevaliers. Et tout sont branches de lui (c'est--dire se rapportent
 Perceval), qu'il acheva la grant queste. Et li contes Perceval
meismes est une branche del haut conte del Graal qui est chis de tos
les contes (ms. 751, f 144 v).

Mais dans la _Qute du saint Graal_, Perceval (dans la plus ancienne
rdaction, nomm Pelesvaus) n'est plus le hros qui dcouvre le Graal
et accomplit les dernires aventures. Galaad, le chevalier vierge,
fils naturel de Lancelot, est substitu au _Perceval_ des dernires
laisses du Lancelot. La manie des prolongements aura conduit  ces
modifications des premires conceptions. Et c'est la difficult de
distinguer ces retouches successives qui a donn  la critique, qu'on
me pardonne l'expression, tant de fils  retordre.]

De la Roche aux Saisnes le roi se rendit  Karaheu en Bretagne,
et permit  Galehaut, non sans regret, d'emmener Lancelot en
Sorelois[24],  la condition de le ramener, vers la prochaine fte de
Nol, dans la ville o il avait eu le bonheur de les armer chevaliers.

[Note 24: Dans notre roman, le Sorelois est, comme au thtre, les
coulisses. Les acteurs s'y retirent pendant que d'autres personnages
remplissent la scne. Le romancier y envoie Lancelot, pour nous
avertir qu'il va suivre un autre courant de traditions et joindre
un nouveau rameau  la branche principale. Ces rameaux sont dj au
nombre de cinq:

  1 La reine aux grandes douleurs.
  2 Les Enfances.
  3 La prise de la Douloureuse garde.
  4 Le Galehaut.
  5 La guerre d'cosse.

Le sixime qu'on va lire pourrait s'appeler _Les deux Genivres_ et
_la mort de Galehaut_.]




LX.


Nous savons par le sage Tamide de Vienne,--celui de tous les clercs
du roi Artus qui a le plus racont des bonts de Galehaut,--que
nul chevalier de son temps ne le surpassait en largesse, valeur et
puissance,  l'exception du roi Artus auquel il n'est permis de
comparer personne. Il aurait tent la conqute du monde, si Lancelot
en se rendant matre de ses penses, ne l'et dcid  servir le
roi Artus. Le coeur d'un prud'homme, lui avait-il dit, est une
richesse bien prfrable  la possession des terres et des royaumes.
 compter de l, Galehaut ne vcut plus que pour Lancelot; car son
amour pour la dame de Malehaut lui tait venu du dsir de seconder
celui de son compain pour la reine Genivre. Il avait vu avec douleur
Lancelot entrer dans la maison du roi; mais en l'loignant de la
cour, il savait qu'il lui faisait violence. De son ct, Lancelot
cachait ses ennuis pour ne pas augmenter ceux de Galehaut; si bien
qu'ils chevauchrent longtemps en vitant de se parler.

Avant d'entrer en Sorelois, ils passrent la nuit dans un chteau
du duc d'Estrans, nomm la Garde du Roi, sur la rivire d'Hombre. Le
sommeil de Galehaut fut trs-agit; il levait les bras et faisait des
exclamations qui ne pouvaient chapper  son ami. Le lendemain, ils
remontrent: Galehaut, le chaperon abattu sur les yeux, parut vouloir
dpasser Lancelot et pressa le pas de son cheval jusqu' l'entre de
la fort de Gloride, sur les marches du duch d'Estrans. Lancelot se
rapprochant alors de lui: Cher sire, dit-il, vous avez des penses
que vous me cachez; vous savez pourtant combien vous avez droit 
mon conseil.--Assurment, beau doux ami, rpond Galehaut, et vous
savez aussi combien je vous aime; laissez-moi donc vous dcouvrir ce
que j'aurais voulu ne dire  personne. Dieu m'a donn tout ce que
pouvait dsirer coeur d'homme. Aujourd'hui, la crainte de perdre
ce que j'aime autant qu'on peut aimer m'apporte chaque fois des
songes fcheux. La nuit dernire, je me croyais dans la maison du
roi Artus; un norme serpent s'lanait de la chambre de la reine,
venait  moi et m'environnait de flammes. Je sentais la moiti de mes
membres se desscher. Puis j'entendais battre dans ma poitrine deux
coeurs entirement de la mme grandeur. L'un se dtachait pour cder
la place  un lopard luttant contre une foule de btes sauvages;
l'autre ne sortait de ma poitrine qu'en m'arrachant la vie.

--Cher sire, dit Lancelot, un prince sage comme vous tes peut-il se
tourmenter d'un songe? Il faut laisser les femmes et les hommes sans
courage prendre un tel souci.--Ils annoncent parfois, dit Galehaut,
les choses  venir.--Non, l'avenir n'est pas  la connaissance des
hommes.--Je veux pourtant demander aux sages clercs ce que je dois
prsumer de ces visions. Autrefois le roi Artus fut aussi visit par
des songes merveilleux, et l'intention lui en fut rvle par de
grands clercs. J'ai rsolu de demander ces clercs au roi, et je les
ferai venir en Sorelois pour apprendre d'eux ce que je dois attendre
s'ils prsagent ma mort, ou bien un surcrot d'honneur.

Avant de quitter la Garde du Roi, Galehaut vtit une chappe lgre
d'isembrun[25], fourre de cendal vert; et, pour mieux rver  son
aise, il en abattit le chaperon sur ses yeux. Ainsi remontrent-ils,
seulement accompagns de quatre cuyers. Aprs avoir travers le
fleuve d'Azurne qui confinait aux marches de Galore, ils suivirent
le cours de la Tarance jusqu' l'entre d'une fort qui couvrait une
roche domine par le grand et splendide chteau de l'Orgueilleuse
Garde. Voil, dit Lancelot en l'apercevant, une construction
merveilleuse.--Elle fut, rpond Galehaut, rige pour garder la
mmoire d'un grand orgueil et d'une folie des plus tranges. C'tait
du temps o je mditais la guerre contre le roi Artus. Aprs l'avoir
conquise, je ne pensais pas avoir grande peine  soumettre tous les
autres rois du monde; et, dans cette confiance, je fis disposer sur
les murailles cent cinquante crneaux, pour autant de rois que je
voulais conqurir. J'aurais hberg ces rois, dans le chteau, le
jour o je devais prendre le titre de roi des rois. Les ftes du
couronnement auraient dur deux semaines: et aprs la messe du grand
jour, je me serais assis  table sur le plus haut sige, en manteau
royal, ma couronne sur un grand candlabre d'argent: autour de moi
se seraient assis les cent cinquante rois, leur couronne galement
pose devant eux sur un moindre candlabre. Aprs le manger, tous
ces candlabres auraient t ports aux crneaux, jusqu' la chute
du jour; puis on aurait enlev les couronnes, pour les remplacer par
autant de cierges assez pesants pour n'avoir rien  craindre du vent
et rester allums jusqu'au lendemain. Sur la plus haute tour aurait
tincel, le jour, ma grande couronne, et la nuit le plus grand
cierge qu'on aurait pu faonner. Dans chacune des journes suivantes
j'aurais prodigu les dons les plus riches. Enfin, les ftes passes,
j'aurais fait avec tous ces rois un voyage dans toutes les parties du
monde[26].

[Note 25: _Isembrun_ ou _isangrin_, de couleur gris de fer.
_Isangrin_ est le nom du loup dans les romans de _Renart_, comme ceux
de _Brun_, l'ours; de _Roussel_, l'cureuil, etc.]

[Note 26: J'ai tenu  reproduire fidlement le fond de ce projet
singulier de Galehaut, dont on a peine  entrevoir le ct _pratique_
et raisonnable.]

Mais quand, par vos conseils, je me fus accord avec le roi Artus,
j'ai d cesser de nourrir ces projets. Sachez seulement, beau doux
ami, que je ne suis jamais entr dans ce chteau, sans laisser au
seuil tout sujet d'ennui et de tristesse. Et j'y vais aujourd'hui,
parce que j'ai, plus que jamais, besoin de rconfort.

Mais voil qu'arrivs au pied de la roche, et comme ils commenaient
 la gravir, leurs yeux sont frapps d'une grande merveille. Les
murs de l'enceinte, les tours elles-mmes s'inclinrent, puis
clatrent par le milieu. Galehaut voyant tomber les crneaux avance
de quelques pas, et ce qui restait des tours et des murailles
s'croule avec un bruit effroyable. Assurment, dit Galehaut, ce
que je vois est un prsage de malheur.--Sire, reprend Lancelot,
n'allez pas vous affliger de pertes terriennes. Il faut laisser les
mauvais hommes gmir de la ruine de leurs domaines, parce qu'ils
n'ont d'autre valeur que celle de ces domaines. Pour nous, rendons
grces au Seigneur-Dieu qui a bien voulu renverser le chteau avant
que nous y fussions entrs. Galehaut se prit  sourire: Beau doux
ami, vous attribuez donc mon chagrin  la ruine de ce chteau:
mais et-il mieux valu que tous les chteaux du monde, sa perte ne
m'et pas caus la moindre peine. Connaissez mieux le fond de mon
coeur, et sachez que jamais aucune perte de terre n'a troubl ma
srnit, aucune conqute ne m'a donn la joie que j'attends de votre
compagnie. Mais je m'afflige des tourments de coeur que ces ruines me
prsagent. Or ces tourments ne peuvent tre que de vous  moi. Je vis
tellement en vous, qu'aprs votre mort, rien ne pourrait me donner la
force de vivre; et ce n'est pas seulement votre mort que je redoute,
mais votre loignement. Ah! si la reine votre dame m'avait rellement
aim, elle et senti qu'il ne fallait pas vous donner  un autre,
ft-il le roi Artus. Je ne la blme pas; j'aurais d me souvenir
de ce qu'elle me dit un jour: _C'est folie de faire largesse de ce
dont on ne pourrait se passer._ Elle vous a donn au roi, pour vous
avoir tout  elle, et elle a bien fait. Mais ne l'oubliez pas, beau
doux ami, le jour que je perdrai votre compagnie, le monde perdra la
mienne.--Cher sire, avec l'aide de Dieu, pourrions-nous jamais cesser
d'tre compains! Je me suis donn au roi Artus de votre consentement;
mais, pour tre son homme, je n'en reste pas moins entirement  vous
de corps et d'me.

Ainsi parlrent-ils longuement, tout en continuant  chevaucher.
Les lieux o ils passrent (nous laissons  d'autres le soin
d'en reconnatre la place) furent, d'abord la maison aux rendus
de Chesseline[27], fonde prs du chteau du mme nom par le roi
Glohier; puis une ville nomme Alentin[28], et enfin Sorhaus, la
principale cit du Sorelois. Et comme ils en approchaient, cent
chevaliers de la contre vinrent  Galehaut, conduits par son oncle,
vieillard qui avait eu soin de son enfance. En tendant les bras  son
nourri, des larmes s'chapprent de ses yeux. Sire, dit-il, nous
avons t en grande crainte  votre endroit! nous vous supposions
mort ou gravement malade, en raison de l'trange merveille dont nous
avons t tmoins.

[Note 27: _Var._ Dessous _Tesseline_.--_Chesseline_.]

[Note 28: Var. _Caellus_.]

Que vous est-il donc arriv? dit Galehaut, Ai-je perdu quelqu'un
de mes amis?--Non sire, vous n'avez perdu aucun de vos amis, grce
 Dieu! Galehaut ne veut pas en entendre davantage; il pique son
cheval, salue d'un air riant ses chevaliers, en passant devant eux.
L'oncle le suivait de son mieux: Bel oncle, lui dit Galehaut, je
vous avais jusqu' prsent trouv des plus fermes; il faut que vous
ayez bien chang, si vous avez pens qu'une ruine de terre ou une
perte d'avoir pt me causer un vrai chagrin. Dites hardiment ce que
j'ai perdu, et sachez que je n'ai souci d'aucune perte ni d'aucun
gain.--Sire, il n'y a pas jusqu' prsent de grands dommages, mais
il y a des prsages merveilleux. Dans tout le royaume de Sorelois,
il n'est pas une forteresse dont la moiti ne se soit croule dans
la mme nuit.--Je m'en consolerai facilement, reprit Galehaut. J'ai
vu fondre le chteau que j'aimais le mieux, et je n'en ai pas t
plus mal  l'aise. Grce  Dieu, j'ai reu le don d'un coeur qui
n'et assurment pu tenir dans la poitrine d'un petit homme; il ne
m'a jamais fait dfaut. Les gens moins bien fournis de ce ct ne
comprendront jamais mon peu de souci de ce qui les accablerait.
Pourquoi s'mouvoir des merveilles qui arrivent  mon occasion? ne
suis-je pas moi-mme une merveille plus grande encore?

C'est ainsi que Galehaut accueillit la nouvelle de ce qui tait
arriv dans ses terres. Il fit dans Alentin belle chre aux
chevaliers et bourgeois de la ville. Le lendemain, il manda par ses
clercs aux barons de Sorelois qu'ils eussent  se trouver  Sorehau,
quinze jours aprs Nol. Il leur fit crire d'autres lettres au roi
Artus pour le prier de lui envoyer les plus sages clercs de sa terre,
afin d'apprendre d'eux le sens de ses derniers songes. Mais ici le
conte laisse pour un temps Galehaut et Lancelot pour nous ramener 
la cour du roi Artus.




LXI.


Le messager de Galehaut trouva le roi Artus  Kamalot[29], et lui
remit les lettres dont on l'avait charg. Le roi, la reine et la
dame de Malehaut eurent une grande joie d'apprendre des nouvelles
de leurs amis; mais leur joie fut de courte dure. Le jour mme, on
vit descendre, devant le degr, une demoiselle qui d'un pas ferme
entra dans la salle o le roi sigeait entour de ses chevaliers.
Elle tait richement vtue d'une cotte de soie; le manteau fourr,
le visage couvert, les cheveux rouls en une seule tresse. Trente
chevaliers l'accompagnaient. Les barons s'cartrent pour la laisser
passer, persuads que ce devait tre une haute dame. Arrive devant
le roi, elle dtacha le manteau qui la couvrait et le laissa tomber;
les gens qui la suivaient s'empressrent de le relever. Puis elle
abaissa la guimpe qui cachait son visage et tous ceux qui la
regardrent furent frapps de sa beaut. D'une voix haute et ferme
elle dit:

[Note 29: Van Carduel en Galles (ms. 339).]

Dieu sauve le roi Artus et sa baronnie! l'honneur et le droit de
ma dame rservs. Sire, vous tes le prud'homme par excellence;
mais j'en excepte un point.--Demoiselle, rpond le roi, tel que je
suis, Dieu donne bonne aventure et garde l'honneur de votre dame,
si, comme je le pense, elle en est digne. Mais je vous saurais gr
de m'apprendre ce qui m'empche d'tre un vrai prud'homme. Vous me
direz ensuite quelle est votre dame et en quoi je puis avoir mfait
envers elle. Jusqu' prsent je ne croyais pas avoir donn  dame ou
demoiselle le droit de m'adresser un reproche.

--J'aurais fait un voyage inutile, si je ne justifiais le blme
dont je vous ai charg: mais en le faisant je sais que je jetterai
votre cour dans le plus merveilleux tonnement. Apprenez donc,
sire, que ma dame est la reine Genivre, fille du roi Lodagan de
Carmelide. Avant de vous parler en son nom, veuillez prendre et faire
lire ces lettres scelles de son scel.

Alors s'avance un chevalier de grand ge qui remet  la demoiselle
une bote d'or richement orne et garnie de pierres prcieuses.
Elle l'ouvre, en tire des lettres qu'elle prsente au roi: Sire,
elles doivent tre lues en prsence de tous vos chevaliers, de
toutes vos dames et demoiselles. Le roi, muet d'tonnement, regarde
la demoiselle, puis envoie qurir la reine et toutes les dames
disperses dans les chambres. Elles arrivent de tous cts, et la
demoiselle demande une seconde fois que la lecture ne soit pas
retarde. Le roi les tend  celui de ses clercs qu'il savait le plus
habile. Le clerc dploie le parchemin, lit  part, puis se sent pris
d'angoisse, et des larmes coulent de ses yeux. Qu'avez-vous? dit le
roi; lisez tout haut. Je suis impatient de savoir le contenu de ces
lettres. Le clerc, au lieu d'obir, regarde la reine alors appuye
sur l'paule de mess. Gauvain. Il tremble de tous ses membres, il
chancelle et serait tomb, sans messire Yvain qui se hta de le
retenir. Le roi, de plus en plus surpris et inquiet, envoie qurir
un autre clerc, et lui donne les lettres. Celui-ci les lit des yeux,
puis soupire, fond en larmes, laisse tomber le parchemin au giron
du roi et se retire. En passant devant la reine: Ah! s'crie-t-il,
quelles douloureuses nouvelles!

Voil la reine tout aussi mue que le roi. Artus ne s'en tient pas
l: il envoie vers son chapelain, et quand il est arriv: Damp
chapelain, dit-il, lisez ces lettres, et sur la foi que vous me
devez, sur la messe que vous avez ce matin chante, dites tout ce
que vous y trouverez, sans en rien celer. Le chapelain les prend,
les parcourt, puis en pleurant: Sire, serai-je oblig de les lire
tout haut?--Assurment.--Il m'en pse de plonger dans le deuil toute
votre cour. Et s'il vous plaisait, vous me dispenseriez de rvler ce
qu'elles contiennent.--Non, non, c'est  vous qu'il appartient de le
faire. Le chapelain se remet un peu, et d'une voix claire, lit ce
qui suit:

La reine Genivre, fille du roi Lodagan de Carmelide, salue le
roi Artus et tous ses chevaliers et barons. Roi Artus, je me plains
de toi d'abord, puis de toute ta baronnie. Tu as t envers moi
aussi dloyal que je fus loyale envers toi. Tu n'es plus vraiment
roi, car un roi ne doit pas vivre avec femme non pouse. Je t'ai
t donne en loyal mariage; J'ai t sacre comme pouse et reine,
de la main d'Eugne le bon vque, dans la cit de Londres, au
moutier de Saint-tienne[30]. Je n'ai gard l'honneur qui m'tait d
qu'un seul jour. Soit par ton ordre, soit par l'ordre de ceux qui
t'entouraient, j'ai vu tous mes droits mconnus et ma place occupe
par celle qui jusqu'alors avait t ma serve chtive. La Genivre
qui passe pour ton pouse, au lieu de garder mon honneur comme elle
tait tenue de le faire mme aux dpens du sien, a pourchass ma
mort et ma honte. Mais Dieu, qui n'oublie pas ceux qui l'implorent
de coeur loyal, m'a tire de ses piges,  l'aide de ceux dont je ne
pourrai jamais assez reconnatre la fidlit. J'ai pu secrtement
sortir de la tour d'Hengist le Saxon, au milieu du Lac au Diable,
o la fausse reine m'avait fait enfermer. Toute dshrite que je
sois, il me reste l'honneur et les moyens de rclamer ce qui m'est
d. Je demande vengeance de la malheureuse qui t'a si longtemps
tenu en pch mortel. Elle devra recevoir la juste peine dont elle
pensait me frapper. J'ai bien voulu t'crire ces lettres: mais comme
le parchemin ne peut pas tout dire, j'ai donn la charge de te les
remettre  celle qui est mon coeur et ma langue; c'est Hlice, ma
cousine germaine. Crois tout ce qu'elle te dira; car elle sait tout
ce qui touche aux cas que je viens d'exposer. Je la fais accompagner
par un chevalier qui a le mme droit d'en tre cru: c'est Bertolais,
le plus vrai, le plus loyal des hommes qui soient aux les de mer. Je
l'ai choisi pour soutenir ma cause, en raison mme de son grand ge,
afin de mieux tmoigner que toutes les forces humaines ne peuvent
rien contre la justice et la vrit.

[Note 30: Dans le livre d'Artus (t. II, p. 234). C'est non pas 
Londres, mais  Caroaise et de la main de l'archevque Dubricius que
le mariage est clbr.]

Les lettres lues, le chapelain les remit au roi, et se hta de
sortir, la tte basse et le coeur oppress.

Il se fit un long silence dans la salle. Le roi le premier prit
sur lui de parler  la demoiselle reste debout devant lui: J'ai,
dit-il, entendu ce que me mande votre dame. Si vous avez quelque
chose  ajouter  leur contenu, nous sommes prts  vous couter;
car vous tes, nous a-t-on lu, le coeur et la langue de celle qui
vous envoie. Vous me prsenterez ensuite le chevalier qui vous
accompagne. La demoiselle alors va prendre par la main le chevalier
qui lui avait mis les lettres en main: Le voici, dit-elle. Le
roi regarde et juge de son grand ge par ses blancs cheveux, son
visage ple, rid, labour de plaies, sa longue barbe tombant sur la
poitrine. D'ailleurs, il avait les bras longs et gros, les paules
larges, le reste du corps aussi bien conserv que tout autre homme
dans la force de l'ge. Ce chevalier, dit le roi, a trop vcu pour
ne pas reculer devant un faux tmoignage.--Vous en seriez encore
mieux persuad, Sire, dit la demoiselle, si vous le connaissiez
aussi bien que moi; mais il lui suffit que Dieu soit tmoin de sa
prouesse. Pour complter ce que les lettres vous ont appris, ma dame
se plaint d'avoir t trop longtemps mconnue:  peine tiez-vous
roi de Bretagne que vous entendtes parler du roi Lodagan, comme
du meilleur des princes rpandus dans les les d'Occident, et de sa
fille qu'on proclamait la plus belle de toutes les princesses. Vous
dites alors que vous n'auriez pas de repos avant d'avoir jug par
vous-mme et de la bont du roi et de la beaut de sa fille. Vous
tes arriv en Carmelide sous le dguisement d'un simple cuyer;
vous avez servi le roi, vous et votre compagnie, depuis Nol jusqu'
la Pentecte.  cette dernire fte, vous avez tranch le pain
 la Table ronde, et chacun des cent cinquante compagnons en fut
servi  son gr. Pour reconnatre votre prouesse, le roi vous fit
les deux plus riches dons que vous pouviez souhaiter: la plus belle
demoiselle du monde, ce fut ma dame la Reine, et la Table ronde, dont
la renomme tait dj grande en tous lieux. Vous avez emmen ma dame
en la cit de Logres o vous l'avez pouse, et, la nuit, un seul
lit vous a reus. Mais vous veniez de vous lever, quand des tratres
furent introduits dans la chambre nuptiale par celle qui devait le
mieux la garder; ma dame fut saisie, enleve: celle que j'aperois
fut conduite  votre lit. On enferma madame la reine avec ordre de la
mettre  mort; ce que Dieu ne permit pas. Elle fut tire de prison,
grce  ce chevalier qui se mit en aventure de mort pour la porter
sur ses paules hors de la tour d'Hengist le Saxon, sur le Lac au
Diable. Longue avait t la prison de ma dame; mais aujourd'hui,
rentre en possession de son droit hritage, plus d'un grand prince
serait heureux de l'pouser. Elle a refus leurs offres et vous a
rserv son coeur, rsolue, si justice ne lui est pas rendue, 
finir en religion ses jours. Mais, Sire, croyez-en tous ceux qui la
connaissent: si vous rparez le dommage qu'elle a reu, vous serez
elle et vous les nonpairs du monde; vous, le plus vaillant des rois,
elle, la plus vaillante des reines. Laissez votre concubine et rendez
 votre loyale pouse tout ce qu'elle eut toujours droit d'attendre
de vous. Si vous ne le faites, ma dame vous dfend, de par Dieu et de
par ses amis, de garder la dot que vous avez reue, la noble Table
ronde. Vous la renverrez garnie du mme nombre de chevaliers qu'au
jour o vous la retes du roi Lodagan. Et ne pensez pas en tablir
une seconde; car dans le monde entier, il ne doit y en avoir qu'une.

Maintenant, chevaliers, gardez de continuer  vous dire compagnons
de la Table ronde, avant que le jugement n'en soit rendu. Et vous,
roi Artus, si vous n'avouez pas que ma dame ait t trahie par la
fausse demoiselle qui occupe encore sa place, je suis prte  montrer
le contraire en votre cour, ou partout ailleurs. Le champion de la
vrit sera le prud'homme que voici: il vaincra, car il a tout vu,
tout entendu.

La demoiselle cessa de parler, et la cour demeura longtemps interdite
et silencieuse. La reine, indigne au fond du coeur, ne donnait
aucun signe d'motion et de courroux: elle semblait ddaigner de se
justifier et ne regardait mme pas son accusatrice. Il n'en tait
pas ainsi du roi: il se signait en levant les mains, il ne savait que
rsoudre. Enfin, il se tourna vers la reine: Dame, avancez; c'est 
vous de dmentir ce que vous venez d'entendre. Si l'accusation est
vraie, vous m'auriez indignement tromp et vous mriteriez la mort.
Au lieu d'tre la plus loyale des dames, vous en seriez la plus
perfide et la plus fausse.

La reine se lve et, sans tmoigner la moindre motion, vient se
placer auprs du roi. En mme temps s'lancent quatre ducs et vingt
barons, comme pour demander  la dfendre. Messire Gauvain, le visage
enflamm de colre et d'indignation, serrait avec rage le bton neuf
qu'il avait en main. Demoiselle, dit-il, nous tenons  savoir si
vous avez entendu jeter un blme sur ma dame la reine.--Je ne vois
pas ici de reine, rpond la demoiselle; mon blme s'adresse  celle
que je vois devant moi et qui a trahi sa dame et la mienne.--Sachez,
reprit Gauvain, que madame, ici prsente, ne sera jamais souponne
de trahison, et qu'elle saura bien s'en dfendre. Peu s'en faut,
demoiselle, que vous ne m'ayez fait manquer  la courtoisie que j'ai
toujours tmoigne pour dames ou demoiselles; car vous avez brass
la plus grande folie qu'on ait jamais pense. Puis, s'adressant
au roi: Je suis prt  soutenir la cause de ma dame, contre le
chevalier ou les chevaliers qui oseraient dire qu'elle n'est pas
la plus loyale reine du monde, et qu'elle n'a pas t sacre votre
compagne et votre reine.--Chevalier, dit la demoiselle, vous semblez
bien mriter d'tre reu  partie, mais nous dsirons savoir votre
nom.--Mon nom ne fut jamais un secret pour personne: j'ai nom
Gauvain.--Dieu soit lou, messire Gauvain! Je n'en suis que plus
confiante en mon droit. Vous tes tellement reconnu prud'homme que
vous craindrez de vous parjurer en vous portant le champion de cette
femme. Toutefois, comme il y a des renommes trompeuses, sachez-le
bien, quiconque osera me contredire sera vaincu et rduit  se
confesser foi-mentie.

Elle va prendre alors par la main Bertolais: Faites ici, lui
dit-elle, votre serment, comme celui qui a tout vu et tout entendu.
Bertolais se met  genoux devant le roi, et dfie quiconque
essaierait de contredire la parole de la demoiselle. Messire Gauvain
le regarde et se dtourne en voyant le vieillard qu'on lui oppose.
Dodinel le Sauvage, qui se trouvait le plus prs du roi, dit 
Bertolais: Sire vassal, est-il vrai que vous entendiez,  votre ge,
fournir la bataille? Honni le chevalier qui se prsenterait contre
vous! Faites mieux: appelez les trois meilleurs champions de votre
pays, monseigneur Gauvain les recevra volontiers, et  son dfaut
moi, le moindre des trois cent soixante-six chevaliers du roi.--J'ai,
rpond la demoiselle, amen le plus preux chevalier de mon pays;
libre  vous de le combattre, si vous tenez  garantir messire
Gauvain.--Ah! fait Dodinel, que Dieu m'abandonne, si je daigne
m'prouver contre un pareil champion! Et ce disant, il tourne le dos
en crachant de dpit. Puis revenant au roi: Sire, j'ai trouv le
chevalier qui pourra se mesurer avec le souteneur de la demoiselle;
c'est Charas de Quimper[31], hautement renomm d'armes avant que
votre pre, le roi Uter Pendragon, ne ft arm chevalier.

[Note 31: _Var._ Riols de Caus.--Kanut de Kars.]

Ces paroles font clater de rire tous ceux qui les entendent. Mais le
vieux Bertolais insistant pour qu'on lui accordt la bataille:

Demoiselle, dit le roi Artus, j'ai bien entendu ce que contiennent
vos lettres et ce que vous avez dit; mais la chose est assez grave
pour rclamer conseil avant d'y rpondre. Je ne veux pas m'exposer
 blmer  tort la reine ou celle qui vous envoie. Avant peu,
j'assemblerai mes barons: dites  votre dame qu' la Chandeleur elle
se trouve  Caradigan sur les marches d'Irlande; j'y tiendrai ma cour
avec mes barons, elle aura les siens. Mais qu'elle se garde de rien
avancer sans en donner la preuve; j'en atteste le Crateur de qui je
tiens mon sceptre[32], justice terrible sera faite de celle qui aura
commis la dloyaut. Vous, dame reine, prparez vos dfenses pour le
jour que je viens d'indiquer.--Sire, rpond-elle froidement, je n'ai
pas de dfense  prsenter; c'est au roi qu'il convient de garder mon
honneur et le sien.

[Note 32: Car par le haut signor de cui je tiens le _cestre_ par coi
je soie redouts. C'est bien le latin _sceptrum_, ici romanis dans
une forme plus douce.]

La demoiselle sortit au milieu des maldictions de tous ceux qui
la rencontrrent; car bien qu'on ne dmlt pas encore la vrit,
chacun s'accordait  dire de la vritable reine Genivre tout le
bien possible. Le roi demeura pensif, comme s'il et craint que les
lettres qu'on venait de lire ne renfermassent quelque chose de vrai.
Mais le message de Galehaut rclamait une rponse: il ne voulut pas
tarder  la donner.




LXII.


L'astronomie est un art qui permet de savoir bien des choses qui sont
 venir. Artus choisit les dix matres qui passaient, au jugement des
archevques et des vques, pour connatre le mieux tous les secrets
de cette haute science; et d'abord, matre Helie le Toulousain qui,
parvenu  un grand ge, n'avait cess d'avancer dans les secrets de
la ncromancie.

Le roi chargea en mme temps le messager d'apprendre au prince
Galehaut l'arrive de la demoiselle, et la nature de la clameur
qu'elle avait leve contre la reine Genivre. Il l'invitait ainsi
que Lancelot  se trouver au parlement qu'il devait tenir  la
Chandeleur. Galehaut,  cette nouvelle, ressentit une vive douleur:
il prvit le rude coup que son ami allait en recevoir, et aurait
bien voulu tenir la chose secrte; mais Lancelot avait dj tout
appris par leur messager. Galehaut tant all le trouver le vit
profondment soucieux: Qu'avez-vous, lui dit-il, beau doux ami? Qui
vous peut causer de l'ennui?--Hlas! sire, une nouvelle qui sans
doute me fera mourir.--J'aurais bien voulu n'en pas parler; mais
enfin, si le roi Artus vient  rpudier celle qu'il a pouse, ne
sera-t-elle pas en votre garde  vous?--Sire, sire, rpond Lancelot,
sachez bien que si le coeur de ma dame en est  malaise, le mien ne
sera pas en bon point.--Je l'entends bien; mais la reine tant aussi
vraie de fond que d'apparence, elle aimera mieux, je pense, vivre
avec vous dans une humble retraite, qu'tre sans vous reine du monde
entier. coutez-moi, doux ami: si la reine est spare de son droit
poux, je lui rserve le plus beau royaume des les de Bretagne, le
Sorelois. Vous pourrez alors vivre l'un pour l'autre, et vous n'aurez
plus rien  craindre pour vos amours. Voulez-vous plus encore? qui
vous empchera de prendre en loyal mariage la plus belle et la mieux
enseigne dame de la terre.--Tel serait le plus cher de mes souhaits,
mais je prvois le chagrin que ma dame en ressentira. Si le roi Artus
venant  croire qu'il a t tromp, tentait de mettre en jugement
la reine, elle n'aurait assurment rien  craindre, tant que nous
serions l; mais, cher sire, ne vous avais-je pas dj caus assez
d'ennuis! Combien vous auriez droit de me har, moi qui vous ai
conduit  flchir devant celui qui allait s'incliner devant vous; et
vous ai par l dtourn de la conqute du monde!

Il fondait en larmes et tendait les bras vers Galehaut qui disait
en lui essuyant le visage: Beau doux ami, confortez-vous; Dieu
soit lou, j'ai les meilleurs sujets de consolation. Je vous ai
conquis, une telle victoire vaut cent fois trente royaumes. Qu'aurait
t la conqute du monde prs de celle de votre coeur? Si vous me
restez, si vous ne dsirez pas vous loigner de ma compagnie, je
n'ai rien  dsirer. Mais je le sens: pour vous retenir ici, il faut
que ma dame la reine soit des ntres; et je le comprends si bien
que j'avais nagures form un dessein dont j'ai honte aujourd'hui,
car il m'et conduit pour la premire fois  une vilaine action.
Si je vous en fais l'aveu, me pardonnerez-vous? Quand j'appris la
clameur leve sur la reine, j'eus la pense de saisir le moment
o le roi s'approcherait de la terre de Sorelois, pour enlever la
reine et l'emmener avec moi; j'aurais su bien empcher de deviner
o je l'aurais conduite. Ainsi vous aurais-je runi  tout ce que
votre coeur aime. Mais bientt je compris que l'action serait laide,
et que je pouvais vous rduire au dsespoir si la reine en tait
mcontente. Lancelot rpondit svrement: Sire, vous m'auriez
donn la mort. Gardez-vous de tenter rien de pareil. Oui, ma dame
en aurait eu regret, et j'en aurais t inconsolable.--Vous voyez,
reprit Galehaut,  quel excs pouvait me porter la passion que
j'ai pour vous. J'esprais adoucir vos douleurs et je les aurais
augmentes; tout ce que j'ai pu faire jusqu' prsent ne m'aurait
pas garanti contre le renom de chevalier dloyal. Ne m'en voulez pas
trop, pourtant, d'avoir risqu de perdre l'honneur, dans l'intention
de vous procurer quelque bien. Ainsi parlrent-ils longtemps; puis
Galehaut fit avertir les sages clercs envoys par le roi Artus de
venir le trouver.




LXIII.


Galehaut conduisit les clercs dans sa chapelle et il s'y enferma
avec eux et Lancelot. Matres, leur dit-il, nous devons remercier
galement le roi Artus: car il me permet de vous consulter, et il
vous a jugs les plus sages de son royaume. coutez-moi:

J'ai des terres et des forts en abondance; j'ai le coeur et le
corps tels que je pouvais souhaiter; j'ai les plus loyaux amis du
monde. Et cependant, je suis en proie  la plus profonde tristesse;
le grand malaise du coeur me fait perdre le boire, le manger, le
dormir. D'o nat cela, je l'ignore: une vague terreur me saisit, et
je ne puis dire si elle vient du mal ou si elle en est cause. C'est
pour cela que je vous ai appels; veuillez y mettre conseil, pour
l'amour de Dieu de qui vous tenez la sagesse, pour le roi Artus qui
vous a choisis, et pour moi qui suis en tat de reconnatre le grand
service que je vous demande.

Galehaut se tut; un des matres clercs, le sage Helie de Toulouse,
prit la parole:

Sire, vous ne trouverez pas aisment celui qui dcouvrira la source
d'un mal si trange. Il est des maladies de coeur qui proviennent de
la perte ou de l'absence de ceux qu'on aime d'un violent amour. Nul
autre mdecin ne saurait les gurir que Notre Seigneur Jsus-Christ.
Il faut alors recourir aux prires, aux jenes, aux aumnes,  la
conversation des gens de religion.--Il est d'autres maux qui veulent
des remdes terrestres. Ainsi, quand ils viennent du chagrin de
n'avoir pu venger une offense ou une honte, on peut les apaiser,
en obtenant raison de l'offenseur, en rendant honte pour honte. Le
coeur prend sur lui toutes les amertumes que le corps peut ressentir;
car le corps n'est que la maison du coeur, maison claire par la
prud'homie, ou souille par le fiel de celui qui l'habite. Le coeur
opprim par la honte ou l'injure peut donc retrouver la sant dans la
rparation de cette honte ou de cette injure.

Il est une troisime maladie du coeur  laquelle sont sujets les
jeunes gens; et quand elle est fortement enosse[33], peu de mdecins
la pourront gurir. C'est le mal d'amour qui se gagne par la surprise
des yeux et des oreilles. Le malade, ds qu'il en est atteint, est
dans une prison d'o il a grand'peine  se tirer, parce que certaines
joies entretiennent sa faiblesse, comme le son des douces paroles de
celle qui l'asservit. Mais ici la souffrance surpasse beaucoup les
joies: le malade tremble, souponne, se courrouce; il croit que ses
dsirs ne seront jamais satisfaits, et qu'il sera constamment menac
de perdre ce qui les excite.

[Note 33: Mot vieilli, mais qui a son nergie. Le roi de Navarre
l'emploie heureusement dans une de ses chansons:

  Une dolors enosse--Est dedens mon cors.]

Voil les trois maladies du coeur. On gurit de la premire par
aumnes et prires; de la seconde en rendant honte pour honte; mais
la troisime est la plus maligne, parce que le malade s'y complat et
n'en demande pas la gurison, prfrant ses maux  la sant qu'il
a perdue. Dites-nous, sire, laquelle de ces trois maladies vous
accable. Si la science peut vous en dlivrer, nous y aurons recours
avec la bonne volont que rclame un grand prince.

Galehaut rpondit: Vous avez parl sagement; je m'abandonne  vos
conseils. Je vous confesserai tout ce que j'ai ressenti, quand vous
m'aurez jur sur les saints que vous me soulagerez autant qu'il sera
en vous, et que vous ne me cacherez rien de ce que vous dcouvrirez,
soit  ma joie soit  mon deuil. Les clercs jurrent, et Galehaut
leur raconta les songes qu'il avait faits plusieurs nuits de suite:
le lion couronn; le fort lion venant de points divers; le lopard
cause de la mort du fort lion qui l'aimait. Voil, dirent-ils tous,
une trange vision! Pour bien en saisir l'ensemble, dit matre Helie,
il faut de longues mditations. Veuillez, sire, nous accorder un
dlai de neuf jours, aprs lesquels nous pourrons vous en donner le
vrai sens.--Je vous accorde ce rpit.

Les clercs mirent en oeuvre toute leur science pour percer le secret
de l'avenir. Le neuvime jour, Galehaut les rappela: l'un d'eux,
Boniface[34] le Romain, commena par lui avouer qu'il n'avait rien
dcouvert qui pt claircir le sens des songes: Mais, dit Galehaut,
n'aviez-vous pas promis de m'apprendre au moins ce que vous auriez
trouv?--Puisque vous voulez le savoir, je vis une grande merveille.
Vers les les d'Occident venait un grand dragon escort de nombreux
animaux. Il y en avait un autre vers Orient portant couronne, escort
de btes moins nombreuses. Un combat s'engageait entre toutes ces
btes, et celles qui taient venues d'Occident avaient l'avantage,
quand d'une haute montagne descendait un lopard qui les faisait fuir
devant lui, les atteignait et les arrtait. Le dragon, qui semblait
commander aux autres, approchait du lopard et lui faisait grande
fte. En allant vers Orient, ils trouvaient le dragon couronn, ils
s'inclinaient devant lui et le voyaient tout  coup s'lever sur
celui qui n'avait pas de couronne. Enfin je crus voir le grand dragon
s'humilier devant le lopard, et demeurer avec lui. Et quand le
lopard s'loignait, le dragon en mourait de douleur. Voil tout ce
qu'il me fut permis de voir.

[Note 34: _Var._ Bonaces.]

Le second clerc, matre Hlimas de Radol en Hongrie, parla ensuite;
il avait cru voir les mmes objets que le premier; mais je sais
bien, ajouta-t-il, que le dragon couronn est monseigneur le roi
Artus; vous tes celui qui venait des parties d'Occident. Quant
au lopard, je n'ai pu rien dcouvrir de ce qu'il reprsentait;
seulement je le vis se ranger de votre compagnie. Permettez-moi
de ne pas en dire davantage.--Parlez, si vous ne craignez de vous
parjurer.--Eh bien! je vis que vous deviez mourir par lui.

Le troisime ne fit que justifier ce qu'avaient trouv les deux
premiers, et il en fut de mme des quatre suivants. Le tour du
huitime arriva; c'tait Ptrone, natif de Lindenort, un chteau du
royaume de Logres,  six lieues de celui que Merlin, le matre de
Ptrone, avait appel le _Gu des Bucs_[35], en annonant que de
l sortirait vers la fin des temps la science du monde. C'est par
Ptrone que les prophties de Merlin ont t retenues et mises en
crit. Il a tenu, le premier, cole  Osineford (Oxford); car il
savait les Sept arts, mais il s'tait particulirement vou  l'tude
de l'Astronomie.  ce que les premiers clercs avaient dit, Ptrone
ajouta: Le chevalier qui a mnag la paix de Galehaut avec le roi
Artus est le fils du roi qui mourut de deuil, et de la reine aux
grandes douleurs.

[Note 35: Peut-tre Buckingham.]

Le neuvime, matre Aquarinte de Cologne, confirma les paroles de
Ptrone et ajouta: J'ai trouv qu'il vous convenait de traverser
un pont form de quarante-cinq planches; et que vous deviez tomber
dans une eau noire et profonde dont nul ne revenait. Vous serez 
la dernire de ces planches, quand approchera le terme de votre
vie. Ces planches doivent rpondre  des annes,  des mois,  des
semaines ou  des jours; mais je n'en ai pu faire la distinction. Je
ne dis pas cependant que vous ne puissiez passer outre, car le pont
se continuait plus loin que l'eau; mais le lopard tait  l'issue
des planches: il en permettait ou dfendait le passage. Ces paroles
merveillrent grandement Galehaut et Lancelot.

Et quand ce fut au tour d'Helie de Toulouse, il dit: Vous avez
appris, sire, quelle devait tre l'occasion de votre mort; il ne
vous reste qu' en reconnatre le moment. Vous ne trouverez pas
aisment qui pourra vous le dire, car la divine criture nous apprend
que les jugements de Notre Seigneur sont secrets, et nul mortel
ne peut de lui-mme en rien pntrer. Il est vrai que, par notre
grande _clergie_, Dieu permet que certaines parties nous en soient
rvles, mais non toutes; lui seul peut connatre le sort de ses
oeuvres.--Matre, reprit Galehaut, les neuf premiers clercs ont
acquitt leur serment, il faut que vous suiviez leur exemple.--Mais
si je vous apprends des choses qui seraient  votre dommage, ne vous
plaindrez-vous pas plus que si je persiste  les taire?--Non, car
vous ne pouvez m'annoncer rien de plus que la mort. J'en prsume dj
quelque chose; dites le reste.--Je parlerai, mais  la condition
que nul autre que vous ne sera tmoin de mes paroles.--Galehaut
fit signe aux huit premiers clercs de s'loigner: Mais celui-ci,
mon ami, mon compagnon, faut-il aussi, matre Helie, qu'il se
retire?--Sire, quand le mdecin veut fermer une plaie dangereuse, il
ne prend pas conseil de son coeur. Je sais que vous n'avez rien de
secret pour votre ami: mais la fin de notre entretien ne supporte pas
la prsence d'une troisime personne. Lancelot  ces mots se leva et
sortit, plus inquiet qu'on ne saurait l'imaginer de ce que le matre
de Toulouse allait dire  Galehaut.

Ds qu'il fut sorti, matre Helie reprit: Sire, vous tes assurment
un des princes les plus sages du monde; si vous avez fait quelques
folies, ce fut par bont de coeur et non par dfaut de sens.
Laissez-moi vous donner un petit enseignement profitable: Ne dites
jamais  l'homme ou  la femme que vous aimez ce qui pourrait
mettre son coeur  malaise. Je le dis  l'occasion du chevalier
qui vient de s'loigner, et que vous chrissez si profondment.
S'il ft rest, il aurait entendu des choses qui lui auraient caus
honte et chagrin de coeur.--Vous le connaissez donc, matre, pour
en parler ainsi?--Assurment, bien que personne ne m'ait appris ce
qu'il pouvait tre. C'est le meilleur des chevaliers vivants; c'est
le lopard de votre songe.--Mais, beau matre, le lion n'est-il pas
de plus grande force que le lopard?--Oui.--Et le lion reprsente
le meilleur chevalier?--Vous dites vrai. Entendez-moi  mon tour:
Votre ami est le meilleur chevalier aujourd'hui vivant; mais un
autre viendra plus tard qui sera meilleur encore.--Savez-vous
quel sera son nom?--Je ne l'ai pas encore cherch.--Comment donc
savez-vous qu'il sera meilleur?--Parce qu'il doit mettre  fin les
temps aventureux de la Grande-Bretagne, et occuper le dernier sige
de la Table ronde.--Et pourquoi mon compagnon ne ferait-il pas tout
cela?--Parce qu'il n'est pas tel qu'il puisse le tenter sans tre
frapp de mort, ou sans perdre au moins l'usage de ses membres. Et la
raison, c'est que votre ami n'a pas toutes les perfections de celui
qui doit arriver au Saint-Graal. Le chevalier auquel est rserv cet
honneur sera chaste de coeur et vierge de son corps: aucune dame ou
demoiselle n'aura pris rien de ses penses. Vous voyez que tel n'est
pas votre compagnon.

Merlin a dit: Des les d'Orient s'lancera un dragon merveilleux
qui volera  droite,  gauche, et fera trembler de crainte tous ceux
qui le verront. Il s'abaissera sur le royaume de Logres, portant
trente ttes d'or plus belles que celle qu'il avait d'abord. Toutes
les terres se courberaient devant lui, il aurait conquis le royaume
aventureux, si le lopard ne l'en dtournait et ne le forait 
s'incliner devant celui qu'il venait combattre. Alors le dragon
merveilleux et le lopard s'aimeront tellement qu'ils n'auront plus
qu'un seul coeur. Et quand le serpent au chef d'or attirera le
lopard  lui, le dragon ne pourra supporter cette sparation et
cessera de vivre.

Voil ce qu'a dit Merlin. Je sais bien que vous tes le merveilleux
dragon et que le serpent au chef d'or qui vous enlvera le lopard
est ma dame la reine, celle que le chevalier aime autant que dame
peut tre aime.

Vous savez que la reine est accuse d'une trahison des plus noires:
assurment, elle en est innocente; mais elle souffre cette preuve
en punition du dshonneur qu'elle inflige au meilleur et au plus
grand des princes. Je tenais  vous dire cela; c'est pourquoi j'ai
demand que votre ami s'loignt pour ne pas lui laisser entendre ce
qui l'aurait couvert de honte et de douleur. Je vous sais d'ailleurs
tellement preux et sens que je ne crains pas que vous rvliez, soit
 votre compagnon soit  la reine, ce que je vous apprends en ce
moment.

Galehaut dit: Je vous sais gr de tout ce que vous m'avez appris,
et j'ai grand deuil de ne pouvoir empcher les malheurs d'arriver.
Veuillez maintenant, matre, m'instruire de ce qui me touche en
particulier. Quel est ce pont aux quarante-cinq planches qu'il me
faut passer? Les clercs disent bien qu'elles rpondent  un an, 
un mois,  une semaine ou un jour, mais sans dire auquel de ces
quatre termes il faut se tenir.--Gardez-vous, dit matre Helie, de
le demander: un de ces termes est celui de votre vie, et je ne crois
pas qu'il y ait un seul homme du sicle, s'il savait prcisment le
jour de sa mort, qui pt,  partir de l, ressentir la moindre joie,
la moindre srnit. Rien n'est comme la mort pouvantable; mais
puisqu'on redoute tant celle du corps, ne devrait-on pas, autant et
plus, craindre celle de l'me?--C'est prcisment, rpond Galehaut,
pour me pourvoir contre la mort de l'me, que je veux connatre le
terme de la vie du corps. J'entends me prparer  bien finir et 
redresser les torts que j'ai faits jusqu' prsent.--Oui, je le sais,
vous amenderez volontiers votre vie, et rparerez les maux que vous
avez d causer, quand vous vouliez conqurir le monde: mais ce que
vous dsirez savoir n'en est pas moins dangereux. Je vous conterai 
ce propos qu'en la terre d'cosse il y eut autrefois une haute dame
qui, aprs avoir longtemps suivi la folie du monde, fit connaissance
d'un saint ermite; elle allait souvent le trouver dans une profonde
fort, si bien qu'elle en rformait sa vie et ne se complaisait plus
qu'en bonnes oeuvres. Une nuit, l'ermite apprit dans une vision
qu'elle n'avait plus  vivre de longs jours: il lui fit part de sa
vision, et elle en eut la chair si tremblante qu'elle en oublia le
salut de son me et tomba en dsesprance. Le bon ermite la voyant
ainsi redevenir la proie du diable, cria merci  Notre Seigneur; et
la tenant entre ses bras, il la porta sur l'autel avec force prires
et invocations. Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui le prient de bon
coeur, entendit le bon homme: une voix descendit dans la chapelle
pour lui annoncer que le Seigneur lui accordait le pouvoir de gurir
la dame. Il lui imposa les mains, elle jeta un cri aigu, ou plutt ce
fut le diable, enrag de la quitter. Ds que le prud'homme eut fait
sur elle le signe de la croix, l'ennemi sortit en poussant les plus
affreux hurlements. La dame, ainsi revenue  la vie, abandonna le
sicle, coupa ses belles tresses, revtit les draps de religion et
se retira avec une autre femme pieuse dans un ermitage situ sur une
hauteur entre deux roches des plus arides. Ce fut l qu'elle attendit
tranquillement la mort qui la rejoignit aux lus du Seigneur[36].

[Note 36: La mme histoire est autrement raconte dans le ms. 751. Le
prtre se contente d'envoyer  la femme dsespre sa ceinture, et la
dlivre ainsi des dmons dont elle tait possde (f 154, v).]

Souvenez-vous, cher sire, de la chute de saint Pierre. Elle lui
vint de la mme crainte d'une mort prochaine. De l'infirmit de la
chair nat la peur, et de la peur la dsesprance. Faites le bien,
comme si vous ne deviez vivre que trente jours, mais sans avoir la
certitude de ce terme.--Non, dit Galehaut, j'entends savoir quand je
l'attendrai. Grce  Dieu, je me sens assez de force et de courage
pour soutenir sans terreur une telle rvlation. Plus je saurai ma
fin proche, plus je travaillerai  mriter de bien mourir.

Le matre alors se leva, et se tournant vers la porte de la chapelle
qui tait blanche et polie, il y trace avec du charbon quarante-cinq
rouelles de la grandeur d'un denier, et au-dessous il crit: _C'est
le signe des annes_. Il en trace au-dessous quarante-cinq autres
plus petites, et crit: _C'est le signe des mois_; puis sur une
troisime ligne, quarante-cinq plus petites encore: _C'est le signe
des semaines_; et enfin quarante-cinq plus menues: _C'est le signe
des jours_. Voici, dit-il  Galehaut, l'indication du terme de votre
vie. Si vous les voyez tout  l'heure demeurer entires, vous serez
quarante-cinq ans avant de mourir. Autant il en disparatra, autant
il vous sera enlev d'annes, de mois, de semaines ou de jours.

Il tire alors de son sein un petit livret, l'ouvre et appelle
Galehaut: Sire, voici le livre des conjurations. Par la force des
paroles crites, je puis dcouvrir le secret de tout ce que je
voudrais savoir. Je pourrais draciner les arbres et remonter le
cours des rivires; mais il y a grand danger  tenter l'preuve. Les
clercs, consults autrefois par le roi Artus, voulurent y chercher le
sens des songes qu'il avait eus: pour l'apprendre, ils brisrent un
coffre o je l'avais enferm avant de me rendre  Rome. Mais celui
qui le prit ne sut pas comment il fallait procder, et il en perdit
le sens, les yeux et l'usage des membres, sans arriver  dcouvrir
quel tait le lion sauvage, le mdecin sans mdecine, et le conseil
de la fleur. Prparez-vous donc  voir des choses redoutables, et
soyez sr que vous ne partirez pas d'ici sans ressentir un grand
effroi.

Alors Helie s'approche de l'autel, y prend une croix d'or entoure de
pierres prcieuses, puis une bote renfermant un _Corpus Domini_. Il
donne la bote  Galehaut et garde la croix: Tenez bien cette bote,
dit-il; elle renferme le prcieux sanctuaire; je tiendrai de mon ct
cette croix, qui a le plus de vertu aprs elle. Tant qu'elles seront
dans nos mains, nous n'aurons  craindre aucun malheur. Ce disant,
il revient, va s'appuyer sur un sige de pierre, ouvre le livre, et
se met  lire jusqu' ce qu'il sente son coeur se gonfler et ses yeux
rougir. Une forte sueur coule de son front sur son visage, il pleure
amrement. Galehaut le regarde et se sent lui-mme en proie  une
grande terreur.

La lecture dura longtemps: matre Helie se repose, puis recommence
 lire, en tremblant de tous ses membres. Bientt, une obscurit
profonde les enveloppe, ils entendent une voix hideuse et les votes
s'entr'ouvrent pour donner passage  un violent clair. Galehaut met
aussitt la bote devant ses yeux, matre Helie tombe pm, la croix
sur la poitrine. Enfin, les tnbres se dissipent, la clart du jour
revient. Le matre sorti de pmoison se plaint douloureusement, il
regarde autour de lui, et ensuite demande  Galehaut comment il se
trouve.--Bien, maintenant, Dieu merci! Un instant aprs, la terre
commence  trembler: Appuyez-vous, dit Helie,  cette chaire; le
corps ne pourrait soutenir ce que vous allez voir. Alors, il leur
est avis que la chapelle tourne; comme le mouvement s'arrtait,
Galehaut voit sortir de la porte quoique bien ferme une main, un
long bras couvert d'une manche de samit jaune et tranant jusqu'
terre, l'avant-bras seulement enferm dans un tissu de soie blanche.
La main, rouge comme un charbon embras, tenait une pe vermeille
dgoutante de sang; la pointe alla toucher  la poitrine de matre
Helie; mais au toucher de la croix, l'pe se dtourne et vient 
Galehaut qui s'en dfend avec la prcieuse bote. Alors, l'pe
tourne vers le mur o les ronds taient tracs: elle efface la
premire, la troisime et la quatrime range, puis disparat avec la
main qui la soutenait.

Quand Galehaut put parler, il dit: Matre, vous ne m'avez pas
tromp, j'ai vu les grandes merveilles du monde. Je connais
clairement qu'il ne me reste que trois ans  vivre, et je suis
content de le savoir. Je n'en vaudrai que mieux. Vous pouvez tre
assur que personne ne s'apercevra que j'aie rien perdu de mon
enjouement naturel.--Je dois pourtant vous dire, reprend Helie, que
vous pourrez dpasser ce terme: mais il faudrait que ce ft par le
moyen de la reine, et qu'elle vous permt de retenir votre ami prs
de vous. Je n'ai plus rien  vous apprendre; mais, encore une fois,
gardez-vous de dire  votre ami rien de ce que je vous ai annonc.

Il sortit de la chapelle, et Galehaut revint  Lancelot qu'il trouva
les yeux rougis de larmes. Qu'avez-vous? lui demanda-t-il.--Je n'ai
rien, sire.--Oh! je le sais, vous tes inquiet de ce que le matre
a pu me dire. Consolez-vous, il ne m'a rien annonc dont je doive
tre mcontent.--Pour Dieu, reprend Lancelot, apprenez-moi quel
est le sens de ces quarante-cinq planches dont les clercs vous ont
entretenu, et pourquoi je dus sortir de la chambre: matre Helie vous
a, sans doute, parl soit de la reine, soit de moi.--Non, rpond
Galehaut, il ne fut question dans notre entretien ni de vous ni de
la reine. Avant de me faire connatre ce que je dsirais savoir, le
matre devait entendre en secret ma confession, et il ne convenait
pas qu'il y et entre Dieu et moi un autre tmoin que le confesseur.
Il me dit ensuite que les quarante-cinq planches rpondaient au
temps que j'avais encore  vivre, et comment le serpent qui, dans
mon songe, m'arrachait la moiti des membres, tait l'annonce de
la mort prochaine d'un tendre ami charnel. Or, la vrit de ce
dernier avis ne s'est pas fait attendre: car  peine tais-je sorti
du moutier, qu'un message est venu m'annoncer la mort de ma dame
de mre, que j'aimais plus que toutes choses en ce monde, avant de
vous avoir connu[37]. J'en aurais fait un deuil ternel si vous ne
m'tiez pas rest, vous dont la vie, dont la compagnie me sont encore
plus chres, et m'ont apport l'oubli de toutes les autres peines.
Reprenons donc notre premier enjouement, car matre Helie ne m'a rien
dit qui puisse y porter atteinte.

[Note 37: Sur la gande Galate, mre de Galehaut, voyez, plus
haut, la note de la page 8.]




LXIV.


Galehaut, comme on vient de voir, ne dcouvrit pas  son ami ce que
matre Helie lui avait rvl; mais il regrettait d'avoir t pour
la premire fois dpositaire d'un secret que Lancelot ne devait pas
partager.

Quand approcha le jour o les barons devaient s'assembler dans la
cit de Sorehaut, il prit  part Lancelot: Beau doux compain, lui
dit-il, un sage matre m'a recommand jadis de ne jamais parler 
mon ami de ce qui pouvait l'affliger, quand le mal n'tait pas de
ceux que le conseil pt amoindrir. Si les rvlations du sage Helie
avaient t funestes pour votre avenir ou pour le mien, j'aurais bien
agi en vous les cachant; mais, hors ce cas, je ne dois rien faire
ni penser sans vous en donner connaissance. Apprenez pourquoi j'ai
convoqu mes barons.

Vous tes, cher sire, le plus haut, le plus gentil homme de nous
deux; vous tes le droit hritier d'un roi, et je ne suis que le
fils d'un prince portant couronne. Puisque vous m'avez reu pour
compagnon, nous ne devons pas avoir seigneurie l'un sur l'autre;
tout entre nous doit tre commun, ce que j'ai maintenant et ce
que vous pourrez avoir plus tard. J'ai donc rsolu de nous faire
couronner en un mme jour,  la prochaine fte de Nol que le roi
Artus a choisie pour tenir cour plnire. Ainsi nous partagerons
toutes mes seigneuries; nous recevrons en commun l'hommage de
nos barons et leur serment de nous aider envers et contre tous.
Le lendemain de la fte, nous partirons, vous avec vos nouveaux
chevaliers, moi avec les miens, pour conqurir le royaume de Benoc
sur le roi Claudas, qui vous en a dshrit. Le temps est venu de
venger la mort de votre pre et les grandes douleurs de la reine
votre mre. Mais, si vous l'aimez mieux, doux ami, vous resterez ici,
matre de ma riche terre et des royaumes dont j'ai reu l'hommage,
pendant que je travaillerai  vous rtablir dans votre hritage.

--Sire, grands mercis! rpond Lancelot; je sais que vous m'offrez
tout cela d'un coeur sincre; mais je n'ai pas encore fait assez de
prouesses pour mriter d'aussi grandes terres. De plus, vous savez
que je ne puis faire ou recevoir aucun honneur, sans l'agrment de ma
dame la reine. Quant  mon hritage, je n'entends donner  personne
le soin de me le rendre: je ne pendrai pas mme un cu  mon cou
pour le reconqurir.--Comment pensez-vous donc faire, doux ami?--Si
Dieu me vient en aide, je prtends qu'on m'estime assez preux pour
n'avoir pas  rencontrer un seul homme qui ose retenir un pied de
ma terre, et qui ait le coeur de m'attendre quand il saura que
j'approche.

--Il en sera donc, reprit Galehaut, ainsi que vous voudrez;
cependant j'entends en parler  la reine. Je sais qu'elle ne voudrait
pas vous voir le roi des rois, si elle devait perdre la moindre
partie de votre coeur; et que, de votre ct, vous prfrerez
toujours son amour  la seigneurie du monde entier.

--Oui, cher sire, vous seul connaissez bien le fond de mes penses.
Mais je vous aime trop vous-mme pour refuser rien de ce qu'il vous
plairait de m'offrir, sauf l'honneur de ma dame. Il en sera ce
qu'elle dcidera: je connais son amiti pour vous, et je sais qu'elle
ne gardera rien de ce qu'elle pourrait vous accorder.

Cette nuit mme arrivrent tous les barons convoqus par Galehaut.
Galehaut les reut  sa table, et le lendemain, runis dans la grande
salle du conseil, il leur parla ainsi:

Seigneurs, vous tes mes hommes, et comme tels vous me devez aide
et conseil. Je vous avais mands pour deux raisons des plus graves:
d'un ct, je sentais mon corps en danger; de l'autre, je formais
un projet dont je voulais vous entretenir. Pour ce qui est de mon
corps, le danger venait de deux songes merveilleux. Dieu merci!
depuis que je vous ai convoqus, j'eus la visite d'un sage clerc qui
m'a donn de ces visions une interprtation faite pour me rendre
la tranquillit. Je n'ai donc  vous parler aujourd'hui que de la
deuxime raison.

J'eus autrefois en pense, vous le savez, de dshriter le roi
Artus: la paix fut faite entre nous, par la volont de Dieu. En
revenant ici, je voulais me faire couronner aux ftes de Nol et
pendant que mon seigneur le roi Artus tiendrait sa cour. J'ai encore
en cela chang de rsolution.

Je vais me rendre  la cour du roi Artus; c'est, vous ne l'ignorez
pas, le plus preux des souverains: Artus runit en lui toutes les
valeurs, toutes les bonts; nul ne peut se vanter de prouesse, s'il
n'a sjourn dans sa cour. J'entends tre de sa compagnie et de
celle de tous les preux qui remplissent sa maison. Mais pendant mon
sjour en pays tranger, ces terres ont besoin d'tre tenues par un
prud'homme sage, loyal et juste, auquel sera baille mon autorit.
Et comme je me mfie de ma propre sagesse, je vous demande conseil,
en vous invitant  choisir le prud'homme que vous estimerez le plus
digne de gouverner ma terre, et de rendre  tous justice svre et
bonne, sans aucun soupon de convoitise; car un bailli convoiteus
met la terre  destruction. Vous le chercherez parmi les plus
riches, pour que je puisse reprendre sur lui les torts qu'il aura pu
commettre. Dlibrez sur le choix qu'il convient de faire, pendant
que je me tiendrai en dehors de la salle.

Il sortit avec Lancelot, et les barons commencrent  changer de
nombreuses paroles. Les uns proposaient le Roi des cent chevaliers,
les autres le roi Widehan; d'autres ne s'accordaient  l'un ni 
l'autre, et dsignaient le seigneur de Windesors. Enfin un vieillard
demanda  parler. C'tait le duc Galain de Douves, qui s'tait fait
porter en litire et qu'on savait le plus sage des hommes. Ha!
s'cria-t-il assez haut pour tre bien entendu, comment ne voyez-vous
pas, entre vous tous, le bailli que demande mon seigneur! si j'tais
plus jeune et aussi fort que la plupart de ceux qui m'coutent, votre
choix serait bientt fait; mais je ne suis plus qu'un demi-homme, et
je ne puis que conseiller. Il y a parmi nous un homme entier: c'est
le roi Baudemagus. Il s'arrta, et tous les barons dclarrent que
personne ne pouvait mieux convenir. Le duc Galain fut donc charg de
porter la parole; on avertit Galehaut de rentrer, et le vieux duc
parla ainsi:

Sire, ces prud'hommes m'ont confi leur parole, parce que j'avais
plus prouv que nul d'entre eux. Je sais un baron sage et de haut
conseil, exempt de convoitise, grand justicier, incapable d'opprimer
par haine ou d'aider par intrt; svre et fort, peu soucieux de
ses peines quand il y va de son honneur.--En vrit, fait Galehaut,
voil de beaux mrites: nommez-le, je suis prt  le choisir.--Sire,
c'est le roi Baudemagus de Gorre.--En effet, reprit Galehaut, je l'ai
toujours tenu pour un des meilleurs prud'hommes; c'est avec joie
que je lui confierai le bail de mes terres. Roi Baudemagus, je vous
investis, et vous prie de justifier ce que le duc Galain a dit de
vous.

--Sire, dit le roi Baudemagus, je suis roi d'un petit pays et je ne
le tiens pas aussi bien qu'il le faudrait; comment pourrai-je suffire
au gouvernement de toutes vos seigneuries?--Il n'est pas  propos de
vous en dfendre: ma volont est de vous choisir pour bailli; comme
mon homme lige vous ne devez pas refuser.

--Mais, sire, vous avez dans vos terres des gens orgueilleux qui ne
consentiront jamais  m'obir.

--S'il en est un seul assez hardi pour aller contre vos ordres,
soyez assur que ds que je l'aurai su, j'en prendrai une vengeance
qui empchera tout autre de l'imiter. Vous tous, mes hommes liges, je
vous commande, sur la foi que vous me devez, de venir en aide au roi
Baudemagus envers et contre tous, moi seul except. Il peut se faire
que je ne rentre jamais dans mes domaines; le roi Baudemagus jurera
donc, sur sa vie, qu'envers mon peuple il se contiendra loyalement.
Et si je viens  mourir en terre trangre, il recevra mon filleul et
neveu Galehaudin pour roi du Sorelois et des les tranges; par sa
femme, la fille du roi Gohos, Galehaudin en est le droit hritier.

On apporta les Saints; Galehaut reut les serments, d'abord du roi
Baudemagus, puis de tous les barons, y compris le Roi des cent
chevaliers, son cousin germain. Tous s'engagrent  ne rclamer,
aprs la mort de Galehaut, aucune part de son hritage, et d'tre 
toujours les fidles chevaliers de Galehaudin[38].

[Note 38: Cet pisode du Parlement-Galehaut et de l'lection de
Baudemagus de Gorre comme gouverneur du Sorelois, ne se lie pas
au reste du rcit et ne se retrouve pas dans le plus grand nombre
des manuscrits. On y passe galement l'explication du songe de
Galehaut: ce double pisode est donc apparemment intercal. Mais nous
l'avons conserv en raison de l'intrt qu'il offre pour l'tude des
habitudes fodales.]

Baudemagus tait sire de la terre de Gorre, merveilleusement
dfendue, d'un ct par des marais fangeux d'o l'on avait peine
 sortir quand on s'y tait engag, de l'autre par une rivire
large et profonde. Tant que les aventures durrent, il y eut dans
cette terre de Gorre une mauvaise coutume: nul homme de la cour du
roi Artus, une fois entr ne pouvait en revenir.  Lancelot tait
rserv de rendre le passage libre quand il passerait le pont de
l'pe, pour dlivrer la reine, comme on le verra dans le livre de
_la Charrette_. La coutume avait t tablie au commencement des
temps aventureux, quand Uterpendragon, pre d'Artus, guerroyait le
roi Urien, oncle de Baudemagus, pour obtenir son hommage. Urien n'y
voulait pas entendre, et le roi de Logres se lassant le premier,
avait cess de le rclamer, jusqu'au temps o le roi Urien partit
pour Rome, afin de confesser ses pchs  l'Apostole. Il tait all
en plerin, faiblement accompagn. On le prit, on le conduisit devant
Uterpendragon, qui le retint captif dans un de ses chteaux et ne
voulut pas le recevoir  ranon. Bien plus, il avait fait dresser
des fourches et menac d'y pendre le roi de Gorre, s'il ne consentait
 lui rendre hommage.

Urien dit qu'il aimait mieux mourir que de reconnatre un suzerain
et dpendre d'un autre. Mais Baudemagus, auquel le royaume de Gorre
tait chu, fit ce que ne voulait pas faire le roi Urien: il rendit
hommage et mrita de grandes louanges pour avoir sauv la vie de son
oncle, au prix de sa dpendance. Uterpendragon, mis en possession
de la terre de Gorre, n'y trouva, par l'effet des guerres, qu'un
petit nombre d'habitants. Le roi Urien, plus tard rappel par ses
anciens sujets, ayant reconquis son royaume avec l'aide du roi de
Gaulle, il ne laissa la vie aux hommes du roi Uterpendragon qu'en les
obligeant  demeurer dans le pays de Gorre, comme esclaves de ses
barons et tels que sont les Juifs entre chrtiens[39]. De plus, il
fit tablir, sur les confins de son royaume et de celui de Bretagne,
deux ponts troits termins des deux cts par une haute et forte
tour que devaient garder chevaliers et sergents. Sitt qu'un Breton,
chevalier, bourgeois, dame ou demoiselle, avait pass le pont, il
devait jurer sur saints qu'il ne retournerait jamais, avant qu'un
chevalier de la maison d'Artus n'et pntr de force dans les quatre
tours.

[Note 39: Et furent par sairement sousgis et sers et cuivers as gens
du pas, autresi vil com Gieus as Crestiens (ms. 751).]

Le roi Artus, au commencement de son rgne, avait rsolu de
travailler  la dlivrance de ses hommes; mais ses guerres et de
nombreux incidents ne le lui permirent pas; et quand les aventures
commencrent, les Bretons retenus dans le pays de Gorre attendaient
encore celui qui devait les affranchir.

Baudemagus, ainsi que nous avons dit, en succdant au roi Urien,
avait fait dpecer les ponts et les avait remplacs par deux autres
plus merveilleux, dont la garde tait confie  deux chevaliers
de prouesse prouve. L'un de ces nouveaux ponts tait de bois et
n'avait qu'un pied et demi de large. Il tait construit entre deux
rseaux de cordes,  demi-profondeur de la rivire. On comprend la
difficult de passer  cheval sur un pont mouvant. L'autre, plus
dangereux encore, tait fait d'une longue planche d'acier effile
comme une pe. Le ct oppos au tranchant n'avait qu'un pied de
largeur; il tait fix sur chacune des rives, et recouvert de faon 
ce que la pluie ou la neige ne pt l'endommager.

Baudemagus avait un fils nomm Melagan. C'tait un grand chevalier
bien taill de membres et vaillant de son corps. D'ailleurs,
il avait la barbe et les cheveux roux, et il tait d'un orgueil
extrme: pour rien qu'on pt lui remontrer, il n'et renonc  ses
entreprises, quelque mauvaises qu'elles fussent. Son ddain de
dbonnairet lui avait mrit le renom du plus cruel et du plus flon
des hommes.

Il tait venu  l'assemble, le jour que Galehaut avait baill sa
terre au roi Baudemagus. Son intention tait, non de prendre part
au conseil, mais de voir Lancelot dont on lui avait racont les
prouesses. D'avance il le hassait, indign qu'on pt mettre la
valeur d'un autre en balance avec la sienne. Il ne changea pas de
sentiment aprs avoir vu Lancelot; et la nuit suivante il dit  son
pre:

Votre Lancelot n'a ni les membres ni la taille d'un chevalier plus
preux, plus vaillant que les autres.--Beau fils, rpondit Baudemagus
en branlant la tte, la grandeur du corps, la force des membres ne
font pas le bon chevalier comme la grandeur du coeur. Tu n'obtiendras
pas le renom de Lancelot, pour tre aussi bien membr que lui; car
on honore Lancelot pour tre le plus preux de tous les chevaliers
vivants; et il a ce renom dans toutes les terres.

--Je ne suis pas, rpond Melagan, moins pris dans mon pays qu'il
ne l'est dans le sien; et puisse Dieu me laisser vivre assez pour
trouver l'occasion de faire voir lequel de nous deux vaut le mieux.

--Fils, tu trouveras aisment, cette occasion, si tu la cherches;
mais ne l'oublie pas: tu n'es lou que dans ton pays, Lancelot est
lou dans le monde entier.

--Comment, s'il a tant de valeur, ne vient-il pas dlivrer les
exils bretons de votre terre?

--D'autres entreprises l'en ont dtourn; il pourra bien l'essayer
un jour.

-- Dieu ne plaise, tant que je vivrai, que lui ou tout autre
parvienne  les affranchir!

--Laissons cela, beau fils; quand tu auras fait et vu autant que
lui, peut-tre garderas-tu plus de mesure.

L s'arrtrent leurs paroles. Le jour venant, Galehaut fit tout
disposer pour son dpart; et le lendemain, aprs avoir entendu la
messe, Lancelot et maints barons de Sorehaut se mirent  la voie,
pour se rendre ensemble  la cour du roi Artus.




LXV.


Tant chevauchrent Galehaut, Lancelot et les barons, qu'ils
arrivrent  Kamalot. Le roi les reut avec de grands tmoignages
de joie; mais la cour leur et encore fait plus d'accueil, sans le
souci que tous les amis de la reine ressentaient de la clameur leve
contre elle par la demoiselle de Carmelide. Le lendemain de la grande
fte de Nol, un behourdis  armes courtoises fut dispos dans la
prairie de Kamalot; il fut convenu qu'on n'y emploierait que les
cus et les lances mousses par le bout. Les chevaliers de Galehaut
tinrent un des partis, ceux du roi Artus furent de l'autre. Comme
tant des compagnons de la Table ronde, Lancelot se mit du ct du
roi. Parmi les deux cents chevaliers de Galehaut, on distinguait le
Roi des cent chevaliers, le Roi premier conquis, le roi Calo, le roi
Clamedas des Hautes les, enfin Melagan de Gorre. Galehaut et le roi
Artus se contentrent de regarder sans prendre part aux joutes, et la
reine s'assit avec la dame de Malehaut aux crneaux d'une bretche
avance, d'o sa prsence devait encourager les jouteurs  bien faire.

Lancelot mont sur un fort cheval de premire grandeur, mais qui
ne se laissait approcher d'aucun autre, se porta d'abord contre
le roi Calo; les deux lances rompues, il se lana au travers des
rangs opposs, arrachant les cus, frappant, dsaronnant quiconque
essayait de lui fermer la voie. Bientt chacun lui ouvrit passage,
sauf le Roi des cent chevaliers qui crut de son honneur de
l'arrter, et de l'attendre de pied ferme. Leurs cus ne furent pas
entams, ils restrent sur les arons: mais les lances clatrent, et
le cheval de Lancelot heurtant celui du Roi renversa homme et cheval
l'un sur l'autre. Le roi remonte, redemande une lance, reparat
et roule  terre une seconde fois. Il n'aurait pu se relever sans
l'aide des cuyers. Sire, dit alors Lionel  Lancelot, changez
de cheval, celui que vous avez est aussi dangereux pour vous que
pour les autres. Mais Lancelot ne voulait pas prendre le temps de
descendre et remonter: sans couter Lionel, il poussa de nouveau
et rencontra Melagan qui, mont sur un aussi grand destrier, arm
d'une lance courte et grosse, comptait bien avoir raison de lui. Ils
s'entre-choqurent sur les cus, les deux lances clatrent. Ils
passent, chacun d'eux furieux de n'avoir pas abattu son adversaire:
mais ils ne se perdent pas de vue, redemandent de nouvelles lances
et fondent de nouveau l'un sur l'autre. Le glaive de Melagan se
brise, celui de Lancelot pntre dans le cuir de l'cu, et serre
d'une telle roideur contre la poitrine le bras qui le portait, que
Melagan en perd l'haleine et tombe presque inanim sous les pieds de
son destrier.  la rencontre des deux chevaliers succde le choc de
leurs chevaux; celui de Lancelot va attaquer l'autre, le renverse
et le foule  quelques pas de son matre. Pour Lancelot, pendant
que Melagan se relve  grand'peine, il va et vient, arrte ceux
qu'il rencontre et les dsaronne plus ou moins meurtris. On dirait
que chaque victoire lui donne des forces nouvelles: Lionel a peine
 le suivre pour lui fournir les lances qu'il ne cesse de demander.
Pendant qu'on entend de tous les cts de nouveaux cris d'admiration,
Melagan s'tait remis sur pied, et avait demand un autre cheval
non moins vigoureux: Que je meure, se dit-il, si je ne me venge!
Non content d'empoigner la plus forte lance, il en fait aiguiser
la pointe et attend Lancelot, comme il passait rapidement prs de
lui: avant d'en tre vu, il enfonce le glaive effil dans la cuisse
gauche de l'invincible chevalier. Le bois pntre profondment, la
pointe dtache de la hante reste fiche dans la plaie qu'elle avait
ouverte. Lancelot eut le temps de rpondre par un furieux coup de
lance et de jeter Melagan hors des arons. Puis il se dtourne pour
arracher le tronon demeur dans sa cuisse; le sang en jaillit 
gros bouillons. On vient  lui, on l'entoure, on l'aide  descendre,
et les chevaliers du parti de Galehaut justement indigns contre le
dloyal bhourdeur, jettent leurs lances et refusent de continuer les
joutes. Pour Galehaut, il n'tait plus dans la prairie, il tenait
conseil avec ses barons et ne fut pas averti de ce qui causait
l'motion gnrale. Mais la reine avait vu du haut de la bretche
Melagan frapper Lancelot, le coeur lui avait manqu; elle tait
tombe, et son front avait heurt contre les barreaux de la fentre,
avant que la dame de Malehaut et le temps de la retenir.

Le roi, inquiet de la blessure de Lancelot, vint des premiers le
visiter; il se rendit ensuite prs de la reine qu'il trouva la tte
cache sous un bandeau: Qu'avez-vous, dame, lui dit-il, et que vous
est-il arriv?--Sire, quand on vint me dire que Lancelot tait navr,
j'avanai la tte en dehors de la fentre, et je me suis blesse en
me retirant.--Lancelot, reprit Artus, dsire que Galehaut ignore
ce qui est arriv; les mires lui recommandent un repos absolu. Le
meilleur moyen serait de le garder dans votre chambre o vous le
feriez bien panser; le voulez-vous?--Assurment, Sire, puisque vous
le dsirez.

Lancelot fut transport prs de la reine, et nous devinons qu'il y
fut assez bien trait pour ne pas trop regretter sa blessure. Les
mires avaient reconnu la plaie profonde; elle ne se ferma qu'au bout
de vingt et un jours. Galehaut croyait que son ami avait fait courir
le faux bruit d'une blessure, pour avoir un moyen de demeurer prs
de sa dame. D'ailleurs il n'tait plus question de ftes; la clameur
de la demoiselle de Carmelide rendait soucieux les barons, le roi
Artus plus que les autres; et pour la reine elle n'tait inquite
que de la blessure de Lancelot. Artus, en donnant cong  ses barons
leur recommanda de se trouver,  la prochaine Chandeleur,  Caradigan
en Irlande[40]. Galehaut permit galement  ses hommes de quitter la
cour, en les avertissant de ne pas manquer au rendez-vous.

[Note 40: _Var._: A un sien chasteau qui avoit nom Vicebrog; si
estoit en la fin de son royaume s lointaines isles par devers
Yrlande. (dition de Rouen, 1488.)]

Or la demoiselle qui avait lev cette clameur contre la reine tait
bien la fille du roi Lodagan; seulement elle n'tait pas ne en
loyal mariage. Sa mre tait la femme de Clodalis, snchal de
Carmelide, comme on l'a vu dans le livre d'Artus[41]. Ne le mme
jour, elle avait reu le mme nom et possdait presque autant de
beaut que la vritable reine.

[Note 41: _Table ronde_, t. II, p. 153.]

Ds qu'on avait parl de marier la premire Genivre au roi Artus,
l'autre avait conu l'espoir de lui tre substitue. Le roi Lodagan,
indign de ses odieux projets, l'avait relgue dans une maison de
religion. L, elle avait fait amiti avec un vieux chevalier nomm
Bertolais,[42] banni du royaume pour cause d'homicide. Bertolais
offrit de l'aider dans ses prtentions criminelles. Aprs la mort du
roi Lodagan, il l'avait ramene  Carmelide et prsente hardiment
aux barons de la terre comme la vritable pouse du roi Artus, droite
et seule hritire du roi son pre. Les barons, l'avaient reconnue
pour leur dame en lui promettant de l'aider  dsabuser le roi Artus,
et de rclamer pour elle le rang et les honneurs qui semblaient lui
appartenir.

[Note 42: _Artus_, p. 241.]




LXVI.


Le jour de la Chandeleur, comme Artus venait d'entendre la messe au
moutier de Caradigan, la demoiselle de Carmelide se prsenta dans la
compagnie de son vieux chevalier et des hommes de son conseil. Elle
tait richement vtue, ainsi que les trente pucelles qui la suivaient.

Dieu, dit-elle au roi, garde le roi Artus et maudisse tous ceux qui
lui veulent mal! Sire, vous m'avez ajourne pour claircir un cas
d'insigne trahison. La demoiselle que je vous avais envoye, il
y a trois mois, et les lettres qu'elle vous a remises ont d vous
informer du sujet de ma clameur. Je suis prte  prouver, par le
corps du loyal chevalier qui m'accompagne et par tous les barons de
ma terre, que je fus injustement dshrite, et que je suis votre
loyale pouse, fille du noble roi Lodagan de Carmelide.

Ici Galehaut prit la parole: Sire, nous avons cout ce qu'a dit
cette demoiselle. Maintenant il faut que de sa bouche nous entendions
les preuves de la trahison dont elle se dit victime.

--La trahison! rpond la demoiselle, ne l'a-t-on pas dj prouve?
Elle a t trame contre moi par celle que je vois encore assise
auprs du roi, et qui semble mme encore vouloir soutenir qu'elle est
la vritable pouse.

Alors la reine se lve, et d'une voix calme et assure: La trahison,
Dieu le sait, n'a jamais t dans ma pense; je n'ai rien  faire
avec elle et je serai toujours prte  m'en dfendre, soit devant
la cour de mon seigneur le roi, soit par le corps de l'un de ces
chevaliers qui tous me connaissent.

Alors le roi Baudemagus, charg par les barons de porter leur parole,
fit remarquer que l'accusation tait de celles qui pouvaient tre
juges par preuves et par tmoins; il fallait, en consquence,
l'examiner en cour, et non l'abandonner aux chances d'un combat.[43]
Mais, avant tout, cette demoiselle doit dclarer si elle consent 
s'en remettre  la dcision de vos barons.

[Note 43: On a beaucoup dclam contre l'ancien usage du combat
judiciaire: mais on n'a pas assez remarqu que les juges devaient
l'ordonner dans les seuls cas o ni l'accusateur ni l'accus
ne pouvaient fournir de preuves ou de tmoins pour ou contre
l'accusation.]

Bertolais, qui avait offert de dposer son gage pour soutenir la
demoiselle, rpondit: Sire, il faut donner  ma dame le temps de
prendre conseil.

--Nous lui accordons le dlai d'un jour, dit le roi.

La demoiselle se retira avec tous ceux de sa partie. Ils allrent
prendre htel dans une maison loigne de la ville; et quand ils
furent assurs que personne de la maison du roi ne les avait suivis,
Bertolais remontra  la demoiselle que le jugement de la cour
pourrait bien lui tre dfavorable: S'il est tel, vous n'viterez
pas le dernier supplice. D'un autre ct, si la dcision est soumise
aux chances d'un combat, vous savez bien que la cour du roi Artus
runit la fleur de tous les chevaliers du monde; et il n'en est
pas un qui, en dfendant l'honneur de la reine, ne croira dfendre
le droit. Ils auront donc pour eux tous les avantages, tandis
que vos champions, tout en tant de bonne foi, soutiendront une
mauvaise cause et devront commencer par jurer sur saints que vous
avez le droit pour vous. Leur parjure tiendra-t-il contre le loyal
serment des autres?--Hlas! dit en pleurant la demoiselle, que me
conseillez-vous donc?--Je vais vous le dire: il est reconnu qu'il
ne faut jamais compromettre l'honneur de son nom devant les hommes:
car il n'en est pas des hommes comme de Notre-Seigneur qui pardonne
au vrai repentir des pcheurs. Pour ne pas mettre en pril votre vie
et votre bon renom, mon avis serait d'employer un peu d'adresse.
Nous demanderons au roi un second jour de rpit; il nous l'accordera
et, ds qu'il aura consenti, un de vos chevaliers ira lui annoncer
que dans la fort de Caradigan sjourne un merveilleux sanglier,
depuis longtemps le flau de la contre. Le roi qui aime beaucoup la
chasse demandera qu'on le conduise aussitt o le monstre se tient
d'ordinaire. Vos hommes seront aux aguets; quand ils jugeront le roi
isol, ils l'entoureront et n'auront pas de peine  s'emparer de
sa personne et  le conduire  Carmelide. L vous l'enchanterez 
votre aise et saurez bien lui faire reconnatre votre droit de reine
pouse.

La demoiselle approuva le conseil de Bertolais. Trois chevaliers
retournrent  la cour et demandrent au nom de leur dame un nouveau
rpit: Je veux bien, dit le roi, l'accorder, mais pour la dernire
fois; n'en esprez plus d'autre. Et comme ils sortaient, voil qu'un
autre chevalier, qui ne semblait pas connatre la demoiselle, demande
 parler au roi. Sire, dit-il, Dieu vous sauve! Apprenez ce que j'ai
vu de mes yeux. Dans la fort de Caradigan sjourne le plus norme
sanglier dont on ait jamais ou parler. Il porte la dsolation dans
tout le pays; on n'ose plus l'approcher, et si vous n'essayez pas
d'en dlivrer la contre, vous ne mritez pas de porter couronne.

Lancelot tait alors assis prs du roi. Entendez-vous ce qu'on
m'annonce, Lancelot?--Oui, sire; heureux qui trouvera le gte du
sanglier et rapportera sa tte! Il n'est pas un de vos bacheliers qui
ne serait heureux de suivre ses traces.--Que ceux-l, dit le roi,
les suivent qui le souhaiteront. Pour moi je n'attends personne: a!
qu'on me donne mes habits de chasse! On lui obit; il monte, et
avec lui Lancelot, Galehaut, Gauvain, Giflet, Yvain et plusieurs
autres. Le chevalier de la demoiselle s'tait charg de les conduire.
Bientt, il dit tout bas au roi: Sire, le porc est assez prs d'ici;
mais le bruit des pas de tous ces chevaux va le faire lever, et si
vous tenez  l'honneur d'tre premier  le joindre, il serait mieux
de laisser vos chevaliers.--C'est bien penser, rpond le roi. Il
fait signe  ses compagnons de prendre d'un autre ct et ne retient
que deux veneurs avec lesquels il s'engage dans un pais fourr.

Mais en regardant autour de lui, Artus commence  s'tonner de ne pas
entendre de bruit dans le feuillage, et de ne pas voir la bte. Tout
 coup il est environn de chevaliers qui, le heaume lac, le haubert
endoss et le glaive au poing, l'avertissent de ne pas tenter une
rsistance inutile. Le roi se voyant trahi lve son pe et rsiste
de son mieux; mais son cheval mortellement frapp s'affaisse sous
lui, les deux veneurs sont lis, lui-mme est dsarm. On lui attache
les mains, on le lve sur un palefroi qui l'emmne d'un pas rapide.
Le chevalier qui l'avait conduit s'tait ht de rebrousser chemin,
et quand il fut  distance, il donna du cor pour attirer de son ct
les chevaliers du roi. Entendez-vous ce cor, leur dit mess. Gauvain?
c'est le roi qui le fait donner; allons d'o le vent l'apporte.
Comme on devine, ils s'loignrent du roi de plus en plus, si bien
qu' l'entre de la nuit ils revinrent  Caradigan accabls de
fatigue et d'inquitude. La reine qui les attendait leur demanda
pourquoi le roi n'tait pas avec eux. Mess. Gauvain lui avoua qu'ils
l'avaient inutilement cherch. Aussitt elle souponna la trahison
et fondit en larmes. On voulait en vain lui persuader qu'il n'y
avait rien  craindre pour le roi: Il a voulu seul, lui disait-on,
avoir l'honneur de tuer le porc, pour tre en droit de railler ceux
qui l'avaient suivi. Demain nous aurons bien du malheur si nous ne
parvenons pas  le retrouver.




LXVII.


Les chevaliers bretons battirent le lendemain la grande fort dans
tous les sens, sans arriver au roi; mais son cheval tendu mort et
perc de coups de lance les avait confirms dans la pense que leur
seigneur avait subi le mme sort, ou pour le moins avait t emmen
prisonnier. La ville fut consterne en apprenant le mauvais succs
de leurs recherches; mais qui pourrait exprimer la douleur de la
reine, dj dvore d'inquitude depuis la clameur de la demoiselle
de Carmelide? Galehaut essayait de la conforter: Nous apprendrons
bientt, disait-il, par quelle aventure le roi est retenu: mais vous,
dame, n'avez rien  redouter de la calomnie! Malheur  l'indigne
femme qui n'a pas craint de lever cette folle clameur!--Je me soucie
peu, Galehaut, de cette femme, rpondait la reine; mais je crains la
mchancet des hommes. Veuillez donc avertir votre ami d'viter de
me voir en particulier, tant que le roi sera loin d'ici. Galehaut
approuva la prudence et la sagesse de la reine. Le jour mme, elle
partit de Caradigan et revint  Carduel, sous la garde de mess.
Gauvain, de mess. Yvain, de Keu le snchal et des autres chevaliers
de son htel.

Pour la demoiselle de Carmelide, quand elle eut avis de la prise du
roi, elle reparut en cour demandant aux barons de Logres qu'on la
mt en prsence d'Artus. Demoiselle, rpondit Baudemagus, le roi
n'est pas ici; il s'est vu contraint de quitter Caradigan, et nous
a remis le pouvoir de faire droit.--Cela ne peut tre: de la bouche
du roi doit sortir le jugement de ma cause. Je suis ajourne devant
lui, c'est de lui que je me plains, c'est lui qui doit me rendre
l'honneur qui m'appartient.--Dame, les chevaliers de la cour du roi
rpondent pour le roi: ils ont plein droit de parler et de juger en
son nom. Leurs honneurs et leurs personnes rpondent de la droiture
de leurs sentences.--Non, non; le roi seul doit m'couter et me
rendre justice. Elle attendit pour sortir que l'heure des plaids ft
coule, comme si elle et conserv jusqu' la fin l'espoir de voir
arriver Artus. Puis, d'un air triste et courrouc, elle retourna en
Carmelide o elle savait bien le trouver.

Elle se rendit, en arrivant,  la prison o il tait retenu: Roi
Artus, lui dit-elle, grce  mes fidles chevaliers, vous tes en mon
pouvoir. Si vous refusez de me reconnatre pour votre femme pouse,
au moins serez-vous forc de me renvoyer les compagnons de la
Table-Ronde que mon pre m'avait accords en dot. Artus ne rpondit
rien; il ne supposait pas encore que la demoiselle dont il tait
devenu le prisonnier et pour elle le bon droit. Mais, chaque jour,
la fausse Genivre faisait glisser dans sa coupe un philtre amoureux;
chaque jour elle venait le voir, lui parlait d'une voix douce et
caressante, le regardait d'un oeil tendre et passionn; si bien que,
peu  peu, entran par la force du poison, le roi se trouva sans
dfense contre ses artifices. Que dirons-nous de plus? Il en vint
jusqu' l'oubli des droits de la vritable reine, et ne passa plus
gures de nuits sans reposer prs de la fausse Genivre.

Cependant, aprs les ftes de Pques et par l'effet d'un certain
retour sur lui-mme, il se plaignit d'tre retenu loin de ses barons.
Ah Sire! fit la demoiselle, ne pensez pas que je renonce  votre
compagnie de mon plein gr: une fois rentr dans vos domaines, vous
pourriez bien mconnatre votre loyale pouse. Si je vous ai conquis
par une sorte de violence, c'est avec l'espoir de vous ramener aux
devoirs que sainte glise a consacrs. Je n'ai pas regrett votre
couronne; je vous aimerais plus sans elle que le premier des princes
couronns.--Pour moi, reprit le roi Artus, je n'aime personne autant
que vous, et, depuis que je suis ici, j'ai tout  fait mis en oubli
celle qui avait occup longtemps votre place. Je dois pourtant avouer
que jamais dame ne montra plus de sens, ne fut de plus grande bont
et courtoisie que cette autre Genivre, trop longtemps regarde comme
ma vritable pouse. Elle a par sa largesse et sa dbonnairet gagn
tous les coeurs, les riches comme les pauvres. C'est, disait chacun,
l'meraude de toutes les dames.--Ainsi font, dit la fausse Genivre,
toutes celles qui usent des mmes artifices; car elles ont le plus
grand besoin d'en imposer.--Cela peut tre: mais encore ne puis-je
tre assez merveill de toutes les bonnes qualits qu'elle semblait
avoir et qui m'ont si longtemps retenu dans le pch.

Ces entretiens donnaient de grandes inquitudes  la fausse Genivre:
le roi avait beau tmoigner de la plus aveugle passion, elle
tremblait que le philtre dont elle usait ne perdt un jour de sa
vertu. Que voulez-vous plus de moi? lui dit un jour Artus.--Je veux
que vous me fassiez reconnatre par vos barons, comme fille du roi
Lodagan et votre loyale pouse.--Je le veux bien; et pour viter
le blme des clercs et des lacs, j'entends rassembler les hauts
hommes de Carmelide et les amener  vous reconnatre de nouveau pour
la droite hritire de Lodagan, pour celle que le roi de Logres a
pouse devant sainte glise. Je demanderai ensuite aux barons de
Bretagne de confirmer ce tmoignage.

Genivre applaudit  cette rsolution, et le roi indiqua la fte
de l'Ascension pour l'Assemble de Carmelide, en s'engageant 
reconnatre devant les barons de la contre la seconde Genivre comme
vritable reine de Logres. En mme temps il envoya vers mess. Gauvain
pour lui annoncer qu'il tait en bon point d'esprit et de corps, et
pour qu'il et  semondre les barons de Logres de se trouver  ce
jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.




LXVIII.


Le royaume de Logres avait eu bien  souffrir de l'absence du
roi Artus. Les barons, n'ayant plus rien  craindre du suzerain,
entretenaient au grand dtriment du peuple des guerres prives. Ceux
qui jusqu'alors avaient t les plus faciles  maintenir dans la
droite voie devenaient les plus cruels ennemis de la paix; briseurs
de chemins, ravisseurs du bien des veuves et de l'honneur des filles,
flaux des orphelins et des glises. Il fallait porter remde  de si
grands maux. De toutes les parties du royaume les plaintes arrivaient
 la reine, et ceux mme qui avaient le plus abus de la force
reconnaissaient la ncessit de rtablir l'autorit suprme. Les plus
hauts tenanciers caressaient d'ailleurs l'espoir de voir tomber sur
eux le choix du plus grand nombre. Le roi Aguisel d'cosse, cousin
d'Artus, se flattait surtout de recueillir la succession du roi. Il
est vrai que mess. Gauvain tait parent plus proche encore, mais sa
grande loyaut donnait  penser qu'il refuserait d'occuper la place
de son oncle.

L'Assemble gnrale des barons fut donc convoque. Aguisel parla le
premier de la ncessit de remplacer le roi Artus, qui, tout portait
 le croire, avait cess de vivre. Suivant lui, c'tait au parent le
plus proche du roi regrett qu'il convenait d'offrir la couronne.

Or, Galehaut savait que mess. Gauvain aurait refus de la prendre,
tant que la nouvelle de la mort de son oncle ne serait pas arrive.
En lui faisant reconnatre les vues ambitieuses d'Aguisel, il sut
le dcider  revenir sur cette rsolution; et quand le roi d'cosse
vint, au nom des hauts barons, lui demander s'il consentait  devenir
roi, il rpondit qu'il ne refuserait pas si tel tait le voeu
gnral, tout en esprant, ajouta-t-il, que le roi Artus, mon oncle,
n'est pas mort, et qu'il reviendra bientt. Alors seront dlis de
leur serment de fidlit les barons qui m'auront choisi, et le roi ne
pourra me savoir mauvais gr d'avoir gouvern en son absence.

Il est ais de deviner le dpit et la surprise du roi Aguisel, quand
il vit mess. Gauvain ne consentir  tre lu que pour mieux conserver
le trne au roi Artus, si jamais il reparaissait. Il lui fallut se
soumettre et, comme les autres, reconnatre mess. Gauvain pour le
droit hritier de la couronne en vacance.  peine lu, les troubles,
les dsordres cessrent. Mess. Gauvain eut le nom de roi; la reine
en eut l'autorit.

Un jour arrivrent de Carmelide des messagers qui demandrent 
parler  mess. Gauvain: Monseigneur, dirent-ils, le roi Artus vous
salue comme son homme, son neveu et son ami. Il est en bon point,
il jouit de toute sa libert dans le royaume de Carmelide, et il
vous semond de venir le joindre, avec tous les barons du royaume de
Logres, pour le jour de la prochaine Ascension.

Messire Gauvain, avant de faire rponse aux messagers, alla trouver
la reine. Voici, lui dit-il, de bonnes nouvelles du roi. Il est
en Carmelide o il nous ordonne de nous rendre pour tenir conseil
avec lui. La reine tait trop sage pour ne pas deviner ce que mess.
Gauvain ne lui disait pas. Le roi Artus tait en Carmelide, il
tait donc le prisonnier ou le protecteur de celle qui avait lev
l'odieuse clameur. Le silence gard par mess. Gauvain sur ce que
le roi Artus avait pu dire de plus ne lui permettait aucun doute.
Elle fit pourtant meilleure chre que les jours prcdents, et
laissa seulement percer la joie que lui causait la nouvelle de la
conservation des jours et de la bonne sant du roi.

De son ct, mess. Gauvain rpondit aux messagers qu'il serait fait
ainsi que son oncle dsirait, et il manda aussitt aux barons de
Logres que le roi, libre et bien portant, les invitait  se trouver
le jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.

Mais la sage reine prit Galehaut  conseil: J'ai, lui dit-elle,
plus que jamais besoin de vos avis. La demoiselle de Carmelide me
parat avoir surpris la confiance de monseigneur le roi: c'est la
juste punition du pch qui m'a fait manquer  la foi que je devais
 mon poux. Ah Galehaut! vous savez si Lancelot mritait d'tre
aim des plus sages et des plus belles du monde. Toutefois, je ne me
plaindrais pas d'tre chtie pour un autre crime imaginaire. Que
je finisse mes jours dans une noire prison, je l'aurai mrit. Mais
je crains de mourir avant d'avoir la ferme volont de me repentir;
et je serais alors en danger de perdre l'me en mme temps que le
corps.--Dame, rpond Galehaut, ne redoutez pas le jugement de la
cour. Mille chevaliers, le roi Artus lui-mme, perdront la vie avant
qu'on vienne  menacer la vtre. Je vais en Carmelide, j'y serai
bien accompagn d'hommes arms, et s'il arrivait qu'on ost vous
condamner, nous saurions bien, Lancelot et moi, rendre vaines toutes
les sentences.




LXIX.


Au terme indiqu, la reine partit de Carduel en Galles sous la
conduite de mess. Gauvain et des chevaliers de sa maison. Galehaut
ne tarda pas  les suivre avec Lancelot et bon nombre de chevaliers
arms.

La demoiselle de Carmelide avait dj fait affirmer son droit par
les barons du pays. Le roi en revoyant Galehaut et Lancelot leur
fit belle chre; mais il dfendit  la reine de partager son htel,
honneur rserv  la fausse Genivre. La reine choisit un logis
voisin: elle y fut entoure des chevaliers et barons de Bretagne qui,
tous, s'accordaient  blmer le roi de favoriser l'accusation.

Le jour de l'Ascension, Artus dit aux barons de Bretagne: Seigneurs,
je vous ai mands, parce qu'un roi ne doit rien dcider sans le
conseil de ses hommes. Vous connaissez la plainte prsente devant
nous par la demoiselle hritire du royaume de Carmelide. Je pensais
d'abord que la clameur n'tait pas juste: aujourd'hui je sais qu'elle
est fonde en droit, et que la tromperie vient de celle que je
tenais auparavant pour reine. Les hommes du pays tmoigneront devant
vous qu'elle est la fille du roi Lodagan de Carmelide: celle que
je tenais pour ma femme pouse n'est que la fille de Clodalis le
snchal. J'ai besoin de votre conseil sur ce que je dois faire
aujourd'hui pour rparer ma trop longue mprise.

Ces paroles jetrent les barons dans un grand trouble: nul ne
trouvait moyen de contredire; mess. Gauvain pleurait comme s'il et
dj prvu la condamnation de la reine. Galehaut pourtant demanda 
rpondre aux paroles du roi.

Sire, dit-il, tout le monde vous tient pour prud'homme: vous ne
vous hterez donc pas de faire ce que vous pourriez estimer plus
tard une trs-grande folie. Je ne crois pas que la reine ait rien
 craindre de la clameur de cette demoiselle.--Galehaut, rpond le
roi, vous n'en pouvez savoir la vrit aussi bien que les hommes
du pays. Ils taient avec le roi Lodagan; comment douter de ce
qu'ils tmoignent?--Au moins, sire, peut-il sembler trange qu'ils
aient rclam si tard et que le cas ait t si longtemps ignor.
N'avaient-ils pas jusqu' prsent tenu ma dame pour la vritable
reine?--Je sais, repartit le roi, qu'elle ne l'est pas, et j'en ai
grand regret; j'eusse volontiers gard mon amour  celle que je
tenais  droite pouse; mais je ne le pourrais plus sans pch.
Ce n'est pas ici un cas de bataille; le tmoignage des barons de
Carmelide suffit pour nous faire connatre la vrit.

Les barons de Carmelide furent alors runis en conseil. La reine
s'assit d'un ct de la salle, la demoiselle accusatrice de l'autre.
Le roi dit: Vous tous qui sigez comme mes hommes et dont j'ai
depuis longtemps reu les serments, vous allez connatre d'une
clameur porte devant moi, laquelle touche  ces deux dames. L'une
prtend avoir t justement pouse et couronne, comme la seule
fille de votre seigneur et de la reine sa femme; l'autre, que je
tenais jusqu' prsent pour mon pouse, me soutient qu'elle est en
effet ce que la premire dit tre. Vous devez en savoir la vrit.
Jurez donc sur les Saints que vous ne parlerez ni par amour ni
par haine, et que vous reconnatrez pour reine celle qui l'est
vritablement.

Alors le vieux Bertolais s'avance, tend la main devant les Saints
que prsente le roi, et jure que si Dieu et les Saints l'aident,
la demoiselle qu'il tient par la main est Genivre, femme du roi
Artus, enointe et sacre comme reine, fille du roi et de la reine de
Carmelide. Aprs lui jurent, d'abord les hauts barons de la terre,
puis les autres barons et chevaliers qui avaient t en la cour du
roi Lodagan. Il y en eut pourtant dans le nombre qui soutinrent la
cause de la vraie reine; mais le roi ne tint pas compte de leurs
rserves, tant le philtre qu'on lui avait servi lui avait troubl
l'entendement. La reine fut juge coupable: ce fut la plus grande
tache de toute la vie du roi Artus.  l'occasion de ce faux jugement,
il y eut grande liesse dans le pays de Carmelide, grand deuil dans le
royaume de Logres.

Aprs la sentence des juges, le roi demanda ce qu'on devait faire 
l'gard de celle qui l'avait si longtemps abus. Galehaut, devinant
la pense du roi, fut d'avis de remettre  la Pentecte une aussi
grave dcision; attendu qu'une telle supercherie ne pouvait tre
punie  la hte. Il parlait ainsi pour demeurer dans le parti des
conseillers du roi; en effet, le roi parut lui en savoir bon gr et
consentit au dlai propos. En attendant, il confia  mess. Gauvain
la garde de la reine,  la condition de se reprsenter avec elle 
la Pentecte: N'y manquez pas, beau neveu, lui dit-il encore, si
vous voulez conserver mon amour.--Sire, rpondit Gauvain, ce n'est
pas la premire fois que la reine est menace de vous perdre. Il
disait cela pour rappeler comment elle avait t, le jour mme de son
mariage, sur le point d'tre enleve par les parents de la fausse
Genivre[44].

[Note 44: _Romans de la Table ronde_, ARTUS, p. 239.]

 la Pentecte, mess. Gauvain ne manqua pas de reparatre avec la
reine, et le roi de son ct somma les hauts barons, sur la foi qu'il
lui avaient jure, d'examiner ce qu'on devait faire de celle qu'il
avait retenue si longtemps en pch mortel. Les barons de Logres
ne pouvaient croire que l'intention du roi ft de la faire juger 
mort; ils se trompaient, Artus ne mritait plus le nom de justicier.
L'autre Genivre s'tait jete  ses pieds, en s'criant avec force
larmes qu'elle se donnerait la mort si l'autre n'tait pas condamne.
Artus avait cd et ne souhaitait plus rien tant que la condamnation
de la noble reine.

Mess. Gauvain dlibra avec les barons de Bretagne pour aviser  ce
que ferait chacun d'eux. Quant  lui, il tait bien rsolu de ne
jamais siger dans une cour o la reine aurait t condamne  la
mort. Mais, dit Galehaut, il faut procder avec douceur  l'gard
du roi: comme il semble vouloir user envers ma dame de la dernire
rigueur, demandons un rpit de quarante jours. Peut-tre que, revenu
dans ses terres, il ne sera plus autant affol de celle qu'il veut
mettre  la place de la reine.

Les barons de Logres approuvrent le conseil et demandrent ce rpit,
par la bouche de Galehaut. Le roi rpondit qu'il ne voyait aucune
raison de diffrer la sentence: Si vous vous rcusez, je sais qui
vous remplacera.--Sire, rpondent-ils, puisqu'un jugement a dclar
notre dame Genivre dchue de son titre d'pouse et de reine, il
est certain qu'il faudra prononcer contre elle la peine de mort.
Or, c'est une sentence que nous refusons de porter, dsireux, comme
nous le sommes tous, que madame la reine ne soit pas cruellement
traite.--Soit! rpond le roi, d'autres que vous feront justice, et
ds ce soir. Il commande alors aux barons de Carmelide de prononcer
le jugement, et le vieux Bertolais dit: Nous le voulons bien, Sire,
 la condition que vous prsiderez. Si les barons de Bretagne se
rcusent, au moins faut-il que le roi de Bretagne occupe leur place.
Le roi sentit qu'il ne pouvait refuser; il les accompagna dans la
salle o ils devaient juger. Et Galehaut, sachant bien qu' la vie
de la reine tait attache la vie de son ami, demanda aux Bretons ce
qu'ils entendaient faire si elle tait condamne. Je le rpte, dit
mess. Gauvain, je quitterai la terre de mon oncle, et n'y reviendrai
jamais. Mess. Yvain le fils d'Urien et Keu le snchal prennent
le mme engagement et entranent avec eux tous les autres. Grce
 Dieu! dit  son tour Galehaut, il est ais de voir si ma dame la
reine est aime des prud'hommes, et s'ils approuvent qu'on l'ait
condamne.

Il alla retrouver son ami: Beau doux compain, lui dit-il, n'ayez pas
d'inquitude; avant la fin du jour, vous verrez le plus hardi fait
d'armes dont on ait entendu parler. Si la cour du roi condamne la
reine, j'entends fausser le jugement; j'appellerai le roi et offrirai
de le combattre soit de son corps, soit par le champion qu'il lui
plaira dsigner.--Non, Galehaut, vous ne ferez rien de pareil: c'est
moi qui soutiendrai la querelle: si le roi ne m'en sait pas de gr,
il n'y aura grand mal pour personne; laissez-moi donc faire ce qui
conviendra.--J'y consens, puisque vous le voulez; mais, comme moi,
vous tes de la maison du roi et compagnon de la Table ronde, ne
l'oubliez pas. Quand donc vous entendrez prononcer le jugement, vous
me regarderez; sur un signe que je vous ferai, vous avancerez vers le
roi et vous dclarerez que vous renoncez aux honneurs de sa maison
et de la Table ronde. Cela fait, vous pourrez sans blme fausser le
jugement.

Ils en taient l, quand Artus sortit avec les barons de Carmelide
de la salle o le jugement venait d'tre prononc. Il s'assit, les
barons se rangrent  ses cts. La reine se tint  part, ne laissant
entrevoir aucune motion. Et Bertolais, charg de la parole, dit de
faon  tre bien entendu:

coutez, seigneurs barons de Bretagne, le jugement rendu par le
commandement du roi Artus, contre la femme qui avait t durant trop
de temps sa royale compagne. Pour faire droit contre un tel forfait,
la coupable devrait perdre la vie; mais nous devons avoir gard 
l'honneur qu'elle eut longtemps, bien que sans droit, de partager la
couche du roi. Il devra suffire  justice qu'elle soit dpouille
de tout ce qu'elle avait revtu le jour de son mariage. Comme elle
a port couronne contre raison, les cheveux qui l'ont reue seront
coups, ainsi que le cuir des mains qui l'ont pose sur sa tte.
Les deux pommettes de ses joues sur lesquelles l'huile sainte fut
rpandue seront tranches: dans cet tat, elle s'loignera de la
terre de Logres, et se gardera de jamais reparatre devant notre sire
le roi.

Grande fut l'indignation de messire Gauvain et des barons de Logres,
en entendant la sentence. Chacun  l'envi dclara qu'il ne sigerait
jamais dans une cour o tel jugement avait t dress. Mess. Gauvain
dit le premier: Si monseigneur le roi n'y avait eu part, ceux qui
l'ont consenti seraient  jamais honnis. Autant en dit mess. Yvain:
Keu le snchal alla plus loin encore en dclarant qu'il tait prt
 combattre le meilleur, sauf le roi, des chevaliers qui avaient eu
part  une aussi odieuse sentence. Au milieu d'un tumulte croissant,
Galehaut regarda son ami et lui fit le signe dont ils taient
convenus. Aussitt Lancelot fend violemment la presse des barons,
sans demander qu'on lui ouvre passage; il trouve sur son chemin Keu
le snchal qui voulait se porter dfenseur de la reine, il le fait
rudement tourner sur lui-mme en le saisissant au bras. Keu furieux
s'lance une seconde fois devant lui: Arrire! crie Lancelot,
laissez  meilleur que vous le soin de garder la reine.--Meilleur?
dit Keu.--Meilleur.--Et lequel?--Vous le verrez bientt. Puis
dtachant l'agraffe du riche manteau qu'il portait, il ne regarde pas
qui le relve et s'avance en tunique jusqu'au sige du roi: Sire,
dit-il, j'ai t votre chevalier, compagnon de la Table ronde; cela,
par votre grce, dont je vous remercie. Je vous demande de m'en tenir
quitte.

--Comment! beau doux ami; parlez-vous srieusement?

--Oui, sire.

--S'il plat  Dieu, vous ne le ferez pas; Quoi! Vous renonceriez 
l'honneur auquel tant d'autres aspirent!

--J'y suis rsolu, sire, je n'entends plus tre de votre maison.

--Si vous n'avez gard ni  mes prires ni  celles de tous ces
barons, voici ma main, je vous quitte de tous les liens d'homme lige
auxquels vous tiez tenu envers moi.

--Maintenant, sire, en mon nom, en celui de maints chevaliers ici
prsents, je demande qui a fait le jugement rendu contre l'honneur de
ma dame la Reine?

--C'est moi, rpond vivement le roi, et je ne pense pas qu'il
y ait un homme dispos  le trouver svre: avec plus de raison
l'estimerait-on trop doux. Mais pourquoi le demander?

--Parce que je dclare parjure et dloyal quiconque a pris part  ce
jugement. Et je suis prt  le montrer contre lui, ou contre la cour
tout entire.

--coutez-moi, Lancelot: je n'ai pas oubli vos grands services;
quelque chose que vous disiez, je ne puis vous har. C'est pourtant
grande audace  vous de fausser mon jugement, et je ne doute pas que
vous ne trouviez un champion qui vous en fasse repentir.

--C'est ce qu'on verra bien, car je suis prt  montrer la fausset
du jugement, non pas contre un seulement, mais contre les deux
meilleurs chevaliers qui voudront en soutenir la droiture; et si je
ne les force  confesser le parjure, je veux que l'on me pende par la
gueule!

--Oh! bien, interrompit alors Keu, je pardonne  Lancelot
l'outrage qu'il vient de me faire. Il est assurment ivre ou en
dmence, quand il veut seul combattre deux chevaliers.

--Sire Keu, sire Keu, reprend Lancelot, enflamm de courroux, dites
ce qu'il vous plaira: mais apprenez que je suis prt  dfendre
la reine, non contre deux, mais bien contre les trois meilleurs
chevaliers qui prirent part au jugement. Sachez de plus que, pour
le royaume de Bretagne, vous ne devriez pas consentir  tre le
quatrime. J'espre, snchal, que le roi ne s'opposerait pas  vous
voir joint aux champions du jugement que j'ai dclar faux et infme.

-- Dieu ne plaise, dit le roi, que trois se runissent contre un
seul, quand il est arriv si souvent  mes chevaliers de combattre
seuls contre trois des autres pays!

Mais les barons de Carmelide indigns de voir leur jugement fauss,
relevrent l'appel et dposrent les gages. Le roi cependant
rsistait encore: Vous ignorez, leur disait-il, que Lancelot est un
des meilleurs chevaliers du monde; et je ne voudrais pas, au prix de
mon royaume, le voir mourir honteusement.--Sire, dit Lancelot, il
faut que la bataille ait lieu; car je soutiens que le jugement est
faux, et que tous ceux qui n'ont pas craint d'y prendre part ont fait
acte de flonie.

Alors il s'agenouilla et tendit ses gages au roi, qui dut malgr
lui consentir  l'preuve. Les barons de Carmelide choisirent leurs
trois meilleurs chevaliers, hauts de taille, larges d'paules; le
plus vieux ayant  peine quarante ans. Le combat fut fix au dimanche
suivant, le premier aprs la Pentecte.

La reine en attendant le jour qui devait dcider de son honneur et
de sa vie, fut reconduite  l'htel qu'elle avait choisi, par ses
chevaliers qui ne pouvaient s'empcher de craindre l'issue d'un
combat aussi ingal[45].

[Note 45: Il y a deux textes entirement diffrents de ce grand
pisode du jugement de la reine. J'ai suivi les mss. 751 et 752, qui
m'ont sembl plus anciens et d'ailleurs plus corrects dans plusieurs
endroits, que le msc. 339.]




LXX.


Comme on l'a devin, personne n'osa disputer  Lancelot l'honneur
de dfendre la reine: aprs ce qu'il avait dit  Keu le snchal,
qui pouvait esprer de lui tre prfr? De l'autre ct, les trois
chevaliers de Carmelide se dclarrent prts  soutenir le jugement
port contre celle qui se faisait appeler la reine. Lancelot et
vivement souhait de les combattre tous trois ensemble: mais Galehaut
ne le voulut pas souffrir, et dressa les conditions de la bataille:
si le premier chevalier tait vaincu, le second devait le remplacer
et aprs lui le troisime.

Les gages mis entre les mains du roi Artus, chacun alla s'armer.
Lancelot fit attacher ses chausses et revtit son haubert; mess.
Gauvain lui offrit sa bonne pe Escalibur[46]. Quand il ne resta
plus que la tte et les mains  couvrir, il monta son palefroi
et s'en vint aux lices, accompagn de Galehaut, du Roi des cent
chevaliers, de mess. Gauvain et d'autres encore. Devant lui marchait
Lionel portant son heaume et son cu; un second cuyer tenait de la
main droite le cheval de bataille, de l'autre son glaive. Les lices
avaient t disposes entre l'htel du roi, la fort, la grande
rivire et la prairie. Les deux reines s'assirent aux fentres, la
fausse Genivre en haut, la vritable plus bas, mais entoure de
mess. Yvain, de Keu le snchal, de Giflet fils-Do[47], de Beduer et
autres chevaliers de sa maison.

[Note 46: Artus avait fait prsent de cette fameuse pe  son neveu
Gauvain, aprs avoir conquis _Marmiadoise_ sur le roi Rion (_Artus_,
p. 193). Les autres romanciers laissent toujours Escalibur aux mains
d'Artus, et je crois qu'ils suivent mieux en cela la tradition
primitive. C'tait l'pe qu'Artus avait pu dtacher de l'enclume du
Perron (_Merlin_, p. 96).]

[Note 47: Giflet ou Girflet, fils de Do de Carduel. On disait:
_Fils-Do_, apparemment comme _Fitz-Gerald_, _Fitz-James_,
_Fitz-Warin_; toutefois sans prvention de btardise.]

Arrivent les trois chevaliers de Carmelide, arms sauf de la tte et
des mains. Ils taient beaux et de haute taille. Lancelot tait all
d'abord vers la reine: elle le baisa au vu de tous en le recommandant
 Celui qui naquit de la vierge. Ainsi confort, il couvre ses
mains, lace le heaume et passe l'cu  son cou. Son cheval de combat
richement couvert l'attendait: il monte, prend le glaive de la main
du second cuyer, comme avaient dj fait les trois chevaliers. Les
fentres regorgent de spectateurs, et ceux qui ne peuvent trouver
place montent aux crneaux.

Lancelot impatient d'entendre le cor donner le signal. Messire
Gauvain, criait-il, que tardez-vous  faire sonner? Le cor retentit;
Lancelot, le glaive sous l'aisselle et l'cu sur la poitrine, broche
le cheval des perons. Le premier des trois chevaliers l'attendait;
les glaives se croisent et heurtent contre les cus; le bois du
chevalier de Carmelide clate, le fer de Lancelot cartant les
mailles et le cuir traverse le coeur, et perce le dos; le chevalier
tombe sur le pr comme un corps mort. Lancelot passe outre, pose son
glaive contre un arbre, descend, attache son cheval aux branches;
puis l'cu sur la tte et la bonne pe en main, il revient sur le
chevalier abattu qu'il avertit de se relever; celui-ci ne rpondit
pas: il tait mort. Lancelot lui dlace le heaume, abat la ventaille,
lui tranche la tte, et essuie son pe sur l'herbe verte avant de la
remettre au fourreau.

Mess. Gauvain donne pour la seconde fois du cor: le second champion
arrive de toute la force de son coursier. Ils s'entre-frappent sur le
haut des cus: le chevalier rompt son glaive, Lancelot fend l'cu,
mais n'entame pas le haubert; il prend alors au corps son adversaire,
l'enlve de la selle, le jette par-dessus la croupe de son cheval, et
piquant son glaive  terre, revient au chevalier de Carmelide dj
relev et dj la tte couverte de son cu fendu: Rassurez-vous,
crie Lancelot, j'aurais honte de combattre  cheval quand vous tes
 pied. Il descend, attache son coursier  un arbre et revient
l'pe en main sur son adversaire. Il tranche d'abord la guiche qui
retenait l'cu du chevalier, puis il frappe fort et menu: on voit
le chevalier inond de sang, hsiter, reculer avec pouvante, et
quoique vaincu, ne se dcidant pas  prononcer le mot de recrance.
Aprs avoir  et l jet les yeux, il se trane pniblement  la
rive, comme pour y trouver un refuge; puis il semble honteux de
mourir ainsi, et revenait sur ses pas, quand il voit Lancelot lever
de nouveau Escalibur: Ah! Lancelot, s'crie-t-il, gentil chevalier,
de qui pourra-t-on esprer merci, sinon du meilleur des bons?--Tu ne
l'obtiendras, fait Lancelot, qu'aprs avoir reconnu  haute voix que
le jugement prononc contre madame la reine est faux, et que ceux qui
l'ont port sont tratres et dloyaux.--Certes, dit le chevalier,
je ne veux pas sauver ma vie en accusant les juges: ils ont fait
ce qu'ils devaient.--Dis plutt qu'ils seront  jamais honnis par
tous les prud'hommes du monde; et toi qui soutiens leur flonie tu
recevras la mort. Il hausse l'pe, l'autre ne l'attend pas et fuit
 travers prs; quand l'haleine lui manque il crie de nouveau merci.
Mauvais chevalier, dit Lancelot, laisse plutt faire cette bonne
pe: ne vaut-il pas mieux mourir que prononcer le honteux mot de
recrance?--Si m'aist Dieu, vous dites vrai: j'attendrai la mort de
votre main, ne pouvant la recevoir de meilleur chevalier. Alors il
se tient immobile, la tte  peine couverte de la coiffe du haubert
et des derniers lambeaux de son cu. Lancelot lui fait voler l'pe
de la main; tous ceux qui les regardent sont mus de compassion. Mais
emport par une ardeur de vengeance encore irrite par la vue de la
reine, le vainqueur tranche d'un coup furieux heaume et ventaille,
plonge Escalibur dans le crne, et le corps s'tend devenu masse
inanime. Ah! belle et bonne pe, dit Lancelot en la remettant au
fourreau, qui vous tient ne peut manquer de prouesse. Il revient
 son cheval et tmoigne dj de son impatience d'entendre une
troisime fois sonner le cor.

Mais les barons de Carmelide taient alls se jeter aux pieds du
roi: Sire, nous avons eu tort de laisser engager le combat avant
d'avoir fait jurer aux champions qu'ils dfendaient une juste cause.
Il conviendrait donc de leur demander en ce moment s'ils veulent
faire serment, les uns que le jugement fut quitable, l'autre
qu'il est entach de flonie[48]. Le roi allait satisfaire  la
rclamation des barons, quand Galehaut, qui ne dmlait pas bien
encore de quel ct tait la bonne cause, se hta de faire sonner
le cor. Le troisime combat commena. Le chevalier, nomm Guifrey
de Lamballe[49] avait un grand renom de prouesse. Bien que les deux
chevaux parussent de force gale, il crut qu'en obligeant Lancelot
 combattre  pied, la victoire lui serait plus facile. Ds la
premire rencontre, il ouvrit le poitrail du cheval de Lancelot.
Mais en flchissant, Lancelot le saisit, le souleva, et le fora de
vuider galement les arons. Ils tirrent alors en mme temps l'pe,
frapprent sur les heaumes comme sur enclume. Les mailles dtaches
volent  et l; le sang vermeil jaillit et rougit le haubert: les
meilleurs coups sont pourtant donns par Lancelot, et ceux-l mmes
qui connaissaient le mieux la prouesse de Guifrey ne doutent pas de
sa dfaite.

[Note 48: Gauvain et Galehaut, juges du camp, n'avaient pas fait
jurer Lancelot, contre toutes les rgles du combat judiciaire, parce
qu'ils n'taient pas assurs de l'innocence de Genivre. Lancelot
et dfendu la reine, mme si l'accusation de substitution et t
fonde; mais ils ne voulaient pas l'exposer  commettre un parjure.]

[Note 49: _Var._: Karadoc de la Maille.]

La furieuse bataille se prolongea jusqu'aux Nones. Guifrey puis
de sang sentait l'haleine lui manquer; Lancelot le pressait, le
poursuivait le long des barrires, mais ne se htait pas de lui
donner le coup dcisif. L'autre levait encore le bras, mais ne
frappait plus. Enfin Lancelot le jette  terre, lui arrache son
heaume et levant les yeux vers la tour o Keu se trouvait prs de la
reine: Sire Keu, crie-t-il, voici le troisime; voulez-vous tre
le quatrime? Keu baisse la tte et ne rpond rien. Guifrey, se
voyant sans dfense, s'tend aux pieds de Lancelot. Preux chevalier,
dit-il, je vous crie merci!--Pas de merci, pour si grande injure! Le
vaincu fait un dernier effort et retient le bras droit de Lancelot
qui, de l'autre, le saisit par le milieu du corps, le renverse de
nouveau, pose un genou sur sa poitrine et le frappe du pommeau de
son pe sur la ventaille et sur la coiffe du haubert. Les barons
et les dames, qui avaient admir la belle dfense du chevalier de
Carmelide, prient alors le roi de donner le signal de la fin du
combat: Volontiers, dit Artus; mais Lancelot est tellement enflamm
que mes ordres ne l'arrteront pas.--Sire, dit Galehaut, il est
peut-tre un moyen de le flchir. Allez prier la dame pour laquelle
il combat de demander la vie de Guifrey; Assurment, elle fera ce que
vous souhaiterez.--Je le veux bien, car rien ne saurait me coter
pour sauver la vie d'un si bon chevalier.

Artus va donc trouver la reine: quand elle le voit arriver, elle se
lve  sa rencontre: Dame, lui dit-il, la sentence des juges est
comme non avenue; vous tes rachete: mais ce chevalier que Lancelot
a vaincu va mourir si vous ne demandez qu'il vive; ce serait grand
dommage, car il est de grande prouesse.--Sire, s'il vous plat ainsi,
j'y ferai ce que je puis. Elle descend de la tour, avance dans le
pr et se jetant aux genoux de Lancelot: Beau doux ami, dit-elle,
je vous crie merci pour ce chevalier. Lancelot la voyant dans cette
humble posture a grande peine  se contenir: Dame, ne craignez rien
pour lui: si vous le dsirez, je lui rendrai mon pe, loin de lui
refuser la vie. N'tes-vous pas la dame que je dois le plus couter,
celle qui m'a recueilli et guri, quand j'tais hors de sens? Vous,
Guifrey, je vous tiens quitte, je n'ai plus rien  rclamer de vous.
Alors on se presse autour de Guifrey; on le relve, on le soutient,
on le ramne au milieu des siens. Et croyez que si l'une des deux
reines eut  se rjouir, il en fut bien autrement de l'autre, ainsi
que des barons de Carmelide, rendus indignes, par l'effet du jugement
fauss, de jamais siger en cour.




LXXI.


Si la victoire de Lancelot sauvait les jours de madame Genivre,
elle ne lui rendait pas le rang de reine de Logres et de femme
pouse d'Artus. Elle retourna cependant en Bretagne, non dans la
compagnie du roi; mais avec messire Gauvain qui fut pour elle, dans
sa disgrce, ce qu'il avait toujours t.

Comme ils approchaient de la Bretagne, Galehaut la rejoignit, et l,
en prsence de messire Gauvain: Ma dame, lui dit-il, bien que vous
deviez tre spare du roi aussi longtemps qu'il plaira  Dieu, vous
avez toujours t si courtoise et si gracieuse envers les barons
qu'il n'en est pas un qui voult abandonner votre service. Pour ce
qui est de moi, je vous offre, en prsence de monseigneur Gauvain, la
plus belle de mes terres, plaisante d'aspect, riche de fond et garnie
de forteresses: l, vous n'aurez rien  craindre du mauvais vouloir
de la nouvelle reine.

--Grands mercis, Galehaut, rpondit la reine; mais je ne puis
recevoir aucun honneur sans le cong du roi mon seigneur. S'il lui
a plu de me rpudier, je n'en suis pas moins tenue de faire ce qu'il
ordonnera.

Le lendemain, Genivre appuye sur le bras de Galehaut attendit
Artus au sortir de la chapelle, et tombant  ses genoux: Sire, vous
voulez que je m'loigne; mais je ne sais o vous dsirez que je me
retire. Que ce soit au moins dans un lieu o je puisse sauver mon
me et n'avoir rien  craindre de mes ennemis! Si l'on me faisait
honte tant sous votre garde, cette honte tomberait sur vous. Il ne
tiendrait qu' moi de recevoir en don une autre terre; on me l'offre
par gard moins pour moi que pour vous; mais je ne la prendrai pas
sans votre cong.

--Quelle est cette terre, et qui vous l'a offerte?

--Moi, sire, rpond vivement Galehaut. Je lui fais don de la plus
belle et plus plaisante de mes seigneuries; c'est le Sorelois, o
madame n'aura rien  redouter de personne.

--J'en prendrai conseil, rpond le roi. Il assembla ses barons de
Logres et leur exposa les offres de Galehaut. Messire Gauvain le
prenant  part: Sire, dit-il, vous le savez aussi bien que nous;
madame n'est rpudie que parce que vous l'aurez voulu; elle ne
l'avait pas mrit, et peut-tre n'aurions-nous pas d le souffrir:
mais au moins nous vous avions donn un tout autre conseil; et quand
le seigneur ne veut pas en croire ses barons, le blme de la faute
qu'ils ont voulu prvenir ne retombe pas sur eux. Mon avis maintenant
est qu'au moins vous entendiez  la sret de madame: elle ne la
trouverait pas dans vos terres; celle qui va prendre sa place ne
manquerait pas de la perscuter: mais vous pouvez lui donner pour
lieu de retraite le royaume d'Urien, ou le Lonois que tient mon pre
le roi Lot, ou la terre de Sorelois dont le grand prince Galehaut lui
offre la seigneurie.

Le roi n'avait pas eu le temps de rpondre, quand un chevalier, grand
ami de la nouvelle reine, demande  lui parler. Mess. Gauvain rentre
dans la salle du conseil, et le roi voyant les yeux larmoyants du
chevalier: Qu'avez-vous, lui dit-il, et que fait la reine?

--Sire, elle se dsespre: elle a su que vous vouliez retenir votre
concubine sur la terre de Bretagne; s'il en tait ainsi, sachez que
madame la reine en mourra de chagrin.--Htez-vous, rpond le roi,
d'aller la rassurer; je ne ferai rien qui puisse lui dplaire. Et
revenant  messire Gauvain: Beau neveu, je reconnais que Genivre
ne peut demeurer ici, ni dans les terres de ma dpendance. Elle
n'y serait pas en sret, et je ne veux pas sa mort. Qu'elle aille
donc en Sorelois avec Galehaut: je l'y ferai bien accompagner de mes
chevaliers. Il revint parler au conseil et fit approuver ce qu'il
lui plaisait de proposer.

Puis allant retrouver Galehaut: Beau doux ami, lui dit-il, vous
n'tes pas mon homme, mais mon compain, mon ami. Je ne vous ai pas
demand pour Genivre le don d'une terre: seulement, comme elle
ne serait pas en scurit dans mes domaines, je la confie  votre
sens,  votre loyaut. Gardez-la comme votre soeur germaine, et
promettezmoi, sur le grand amour que vous me portez, de ne rien
entreprendre  son dtriment et au danger de son honneur.

Cela dit, le roi prit la reine par la main et la remit dans celles de
Galehaut, et Galehaut promit de la garder comme soeur. Artus dsigna
les chevaliers qui devaient accompagner la reine, et qui la suivirent
 l'htel qu'elle avait choisi.

Sire, vous voil engag dans un nouveau mariage, dit mess. Gauvain
au roi. En croyant sortir du pch, vous vous en tes souill, et de
plus, vous avez perdu la compagnie de ceux qu'il vous importait le
plus de garder. Lancelot et Galehaut ont renonc  la Table ronde,
ce que jamais n'avait encore fait un chevalier. Il faudrait au moins
tenter de ramener Lancelot.

--Je pense comme vous, beau neveu, et pour le retenir, il n'est rien
que je ne sois prt  faire, sauf de renvoyer ma nouvelle reine.
Allons ensemble le mettre  raison.

 l'htel de Galehaut, Artus et son neveu trouvent les deux amis,
assis sur la mme couche et qui se lvent en voyant entrer le roi.
Artus tend les mains vers Lancelot et le prie de lui rendre son
amiti. Mess. Gauvain joint ses instances  celles du roi. Bel ami
Lancelot, dit Artus, vous avez plus fait pour moi que je n'ai pu
faire pour vous. Vous tiez compagnon de la Table ronde; je n'aurai
plus un moment de joie si vous ne consentez pas  le redevenir.
Oubliez vos ressentiments, cher sire, et demandez-moi la moiti
de mon royaume; je vous offre tout ce qui pourra vous plaire, mon
honneur sauf.

--Sire, rpond Lancelot, je n'ai pas de ressentiment, et je ne tiens
pas aux terres que je n'ai pas droit de gouverner; mais rien ne
saurait me faire demeurer, j'ai jur de partir sur la messe que j'ai
entendue ce matin.

Ces mots avertirent le roi qu'il n'avait rien  esprer; il se
retira la tte baisse, le coeur oppress, et de la nuit il ne put
fermer l'oeil. Enfin, il se souvint de ce que Lancelot avait dit 
la reine, qu'il ne refuserait jamais rien  celle qui l'avait gard
durant sa maladie.

Et le matin, quand Galehaut vint prendre cong, le roi et la reine
montrent pour les convoyer. Le roi s'approchant du palefroi de la
reine: Dame, lui dit-il, je sais que Lancelot vous aime assez pour
ne vous refuser rien de ce que vous lui demanderez. Veuillez, si
vous dsirez jamais revenir  moi, le prier de rester compagnon de
la Table ronde; vous obtiendrez facilement de lui ce qu'il nous a
d'abord refus.

La reine coute, sans paratre mue ni surprise de ce que le roi
dit du grand amour de Lancelot pour elle. Elle lui rpond: Sire,
il faudrait en effet que Lancelot me portt bien grande affection,
pour accorder  mes prires ce qu'il aurait refus aux vtres. Mais
il faut craindre de causer le moindre ennui  ceux qui nous aiment.
Si je vais lui persuader de rester dans votre compagnie, ne me
priverai-je pas de la sienne? Il m'a pourtant mieux servie que ceux
dont je devais attendre le plus d'amour et de protection. Je vous
avais toujours t pouse soumise et dvoue; et vous m'avez fait
condamner au supplice, dont la grande prouesse de Lancelot m'a seule
prserve. Il s'est souvenu du seul bien que j'avais pu lui faire
devant la Roche aux Saisnes, ce que j'aurais fait pour tout autre
chevalier. Et quand il vous a vu si vite oublier les grands services
qu'il vous avait rendus; quand vous l'avez laiss combattre seul
contre trois forts chevaliers pour me dfendre de la dernire honte,
il n'est pas  croire qu'il tienne  demeurer dans votre cour au
nombre de vos compagnons, au lieu de suivre Galehaut et celle qui lui
doit l'honneur et la vie.

Elle se tut: le roi, confus d'tre si bien conduit, se rapprocha de
Galehaut. Pour l'viter, Lancelot avait pris le devant et chevauchait
 distance. Artus enfin en les recommandant  Dieu chargea mess.
Gauvain d'accompagner la reine jusqu'au terme de son voyage. Ils
arrivrent en Sorelois o par les soins de Galehaut, Genivre reut
l'hommage des barons. Mess. Gauvain prit cong de la reine aprs
l'avoir vue revtue des honneurs de la royaut.

Aussitt aprs les ftes de la nouvelle investiture, la reine prit
 part Lancelot, Galehaut et la dame de Malehaut qui n'avait pas
voulu vivre loin d'eux. Lancelot, dit-elle, me voil spare de mon
seigneur le roi. Bien que je sois la vraie reine de Logres, fille
du roi et de la reine de Carmelide, je dois expier le pch que
j'ai commis en partageant la couche d'un autre que mon seigneur.
Mais pour un preux tel que vous, beau doux ami, quelle dame et
rougi d'une telle faute, et n'et pas trouv grce au moins devant
le monde! Toutefois, le Seigneur Dieu n'a pas gard aux rgles
de courtoisie, et le moyen d'tre bien avec lui n'est pas d'tre
bien avec le sicle. Je vous demande un don, Lancelot: laissez-moi
me garder mieux que je n'ai fait quand je courais danger d'tre
surprise. Au nom de l'amour que vous me devez, j'entends qu'ici vous
ne rclamiez de moi rien au del du baiser et de l'accoler. De cela,
je vous en fais rserve; et, plus tard, quand il en sera temps et
lieu, je ne refuserai pas le surplus. Ne soyez pas en peine de mon
coeur; il ne peut tre  un autre, quand bien mme je le voudrais.
Cher doux ami, sachez que j'ai dit  monseigneur le roi, quand il
vint m'engager  vous demander de rester  la cour, que j'aimais
autant et mieux la compagnie de Lancelot que la sienne.

--Dame, rpond Lancelot, ce qui vous plat ne saurait me dplaire.
Votre volont est ma rgle: de vous dpendront toujours et mon coeur
et mes joies.

Telles furent les conventions proposes par la sage reine, et
Lancelot n'essaya pas de les enfreindre.




LXXII.


Mais que se passait-il en Bretagne, o sjournait encore le roi
Artus? L'effet du breuvage que continuait  lui servir la fausse
Genivre l'entretenait dans son funeste aveuglement. Peu lui
importait le mcontentement de ses barons: il se montrait partout
avec elle, il partageait sa couche quand il ne tenait pas haute
cour. Cependant, la nouvelle de l'injuste disgrce de la vritable
reine Genivre s'tait rpandue jusqu'au del des mers. L'apostole
tienne en avait t inform, et ne pouvant approuver qu'un si grand
roi rpudit celle qu'il avait pouse devant Sainte glise, avant
que n'et t prononce la nullit de son mariage[50], il envoya en
Bretagne un cardinal pour faire cesser un tel scandale. Le roi Artus
fut sourd aux remontrances du lgat de Rome, comme il l'avait t 
celles de ses barons; si bien que tout le royaume de Bretagne fut mis
en interdit et demeura pendant vingt-neuf mois priv des Sacrements.

[Note 50: Ce fut prcisment le cas du roi de France
Philippe-Auguste, quand, aprs avoir rpudi Isembour de Danemark,
il fut contraint par le pape de la reprendre. Mais le rappel
d'Isembour se rapporte  l'anne 1201, et je crois que le Lancelot
tait publi, dix, vingt ou trente ans auparavant. S'il y a donc ici
quelque allusion historique, elle se rapporte au divorce d'Alinor
d'Aquitaine, et au second mariage de cette princesse avec Henry II
d'Angleterre.]

Mais il arriva qu'un jour la fausse reine, qui rsidait  Bredigan,
se sentit prise d'une grande douleur dans tous ses membres. Elle
perdit ses forces; ses pieds devinrent gonfls et remplis de pus: il
ne lui resta plus que l'usage des yeux et de la langue. Le roi manda
les meilleurs mires de son royaume; aucun d'eux ne sut dcouvrir
la cause de la maladie ni les remdes qu'on y pouvait opposer. Ce
fut pour Artus un grand sujet de chagrin; mais il avait soin de le
dissimuler, sachant combien les prud'hommes de sa maison taient peu
disposs  partager ses inquitudes.

Messire Gauvain lui dit un jour: Sire, on vous blme grandement
de mener une vie si peu royale: vous paraissez viter la compagnie
de vos barons, tandis que vous tiez toujours prt, autrefois, 
donner le signal des divertissements. Nous n'allons plus en bois, en
rivire; les ftes ne succdent plus aux ftes; nous passons tout
notre temps en sombres rveries.--Vous parlez bien, rpond Artus; et
j'entends changer de conduite. Demain nous partirons pour Kamalot;
nous irons en bois avec nos chiens, quinze jours durant; au retour
nous volerons en rivire.

En effet le roi se rendit le lendemain dans la fort de Kamalot, si
plantureuse en btes fauves. La poursuite d'un norme sanglier les
occupa jusqu' Nones. La bte descendit dans un vallon, remonta un
tertre embarrass de ronces et de broussailles, puis, puise de
fatigue, attendit les chiens qui l'entourrent furieux sans oser
l'approcher. Le roi descendit de cheval et de sa courte pe lui
donna le coup mortel. Comme on faisait la cure, ils entendirent le
chant d'un coq; c'tait l'indice d'une maison peu loigne. Le roi,
qui avait faim, remonte accompagn de mess. Gauvain et des autres
compagnons de la chasse. Ils ne chevauchent pas longtemps sans
entendre sonner une cloche: ils avancent de ce ct, et bientt se
trouvent devant un ermitage. Le roi descend, les valets frappent  la
porte; un homme vtu de blanc vient leur ouvrir.

Frre, lui dit le roi, avez-vous un abri couvert assez grand pour
ma compagnie, et pouvez-vous nous donner  manger?--Non, rpond le
rendu; mais  quelques pas d'ici se trouve un htel tabli pour
recevoir les passagers. Il les conduit aussitt devant une grande
maison de bois o, pendant que le feu s'allume, les tables sont
dresses. Le clerc retourne annoncer  l'ermite que le roi Artus
s'tait arrt avec ses gens dans la maison des passagers. C'est l,
dit l'ermite, ce que j'esprais. Sans perdre de temps, il revt les
armes du Seigneur-Dieu et commence  chanter sa messe. Cependant,
le roi tait au manger: ds le second morceau, voil qu'il sent une
violente douleur, comme si le coeur allait lui voler de la poitrine.
Il tombe, ses yeux tournent, il perd connaissance. Les chevaliers le
relvent effrays, mess. Gauvain le prend dans ses bras; enfin, il
revient  lui et demande  grands cris un confesseur. Mess. Yvain
et Sagremor retournent  l'ermitage, comme le prtre achevait le
service; ils lui content la maladie subite du roi et le supplient de
ne pas perdre un instant. L'ermite avait encore dans les mains le
_Corpus Domini_[51]: Dieu, dit-il en suivant le chevalier, soit lou
du mal qu'il envoie au roi! Je vois que ma prire a t entendue.

[Note 51: Il est  prsumer que si les effets de l'excommunication
d'un roi avaient eu pour effet de fermer les glises et d'interdire
les saints offices, notre auteur n'aurait pas ici fait chanter la
messe et porter le saint ciboire au roi Artus.]

Artus en le voyant fait effort pour se lever: Qui tes-vous? demande
le prud'homme.--Hlas! un malheureux; j'ai nom Artus, indigne roi
de Bretagne, charg des grands maux que j'ai faits  la terre et
 mes hommes. Je vous ai envoy querir pour confesser et recevoir
mon crateur.--Roi, je veux bien our ta confession; mais n'espre
pas recevoir ton sauveur. Je le refuse au plus grand des pcheurs,
trs-justement excommuni. Tu as dlaiss ta femme pouse; tu en
tiens une autre contre Dieu, raison et Sainte glise; tant que tu
seras en tel pch, nul bien ne te peut venir.

Le roi se mit  pleurer tendrement. Ds qu'il put parler: Beau sire,
vous tenez la place de Dieu; apprenez-moi ce que je dois faire pour
sauver mon me. Je reconnais que rien de bon ne m'est advenu depuis
l'loignement de ma premire femme. Cependant, en la renvoyant je
n'ai pas cru mal faire; les gens du pays m'avaient jur qu'elle
n'tait pas ma droite pouse; il est vrai que Sainte glise n'a pas
dnou ce qu'elle avait nou.--Le conseil, reprit le religieux, que
j'ai  te donner, c'est de faire rparation  l'glise. Si tu as eu
raison d'agir ainsi que tu as fait, elle t'absoudra; si elle confirme
ton premier mariage, il te faudra renoncer au second.--Je ferai ce
que vous demandez.

Il commence  confesser tous les pchs qu'il avait sur le coeur.
Quand il eut fini, les barons furent rappels, et le religieux en
levant la voix dit: Artus, je te connais mieux que tu ne penses.
J'ai nom Amustant, autrefois ton chapelain. Je vins du royaume de
Carmelide avec Genivre, la fille du roi Lodagan, et jusque-l je ne
l'avais jamais quitte[52]. Personne ne sait mieux que moi quelle est
des deux la vritable hritire. Artus, aprs avoir cout l'ermite,
demanda qu'on le laisst reposer; il s'endormit et se trouva au
rveil aussi sain de corps qu'il et jamais t.

[Note 52: Voy. t. II, _le Roi Artus_, p. 234.]

Il retourna  Kamalot dans la compagnie du bon religieux; et, le jour
suivant, un messager arriva de Bredigan pour lui annoncer que la
reine dsirait le voir, parce qu'elle se croyait bien prs de mourir.
Le sage Amustant lui conseilla d'y aller et insista pour le suivre.
Vous ferez, lui dit-il, semondre tous vos hommes, ils ne seront pas
de trop. Tous arrivrent le matin  Bredigan; le roi ne descendit
pas dans la maison de la fausse reine, il vita mme de lui parler la
nuit ni le lendemain. Au point du jour, l'ermite lui chanta la messe,
il entendit encore celle du Saint-Esprit et, au sortir du moutier, il
alla voir la reine, qui exhalait une puanteur si horrible que sans le
secours des aromates nul n'aurait pu l'approcher.

Il avana vers sa couche et lui demanda comment elle se
trouvait.--Mal, dit-elle d'une voix claire; les mires n'entendent
rien  ce que j'ai: je souhaiterais qu'on voult bien me conduire 
Montpellier[53]: une fois en mer je n'en sortirais que pour entrer
dans la ville.--Dame, le voyage augmenterait votre malaise, et
vous pourriez mourir dans la traverse. Il importe que vous soyez
confesse, et justement, j'ai amen un clerc prud'homme qui saura
bien vous conseiller. Elle fit signe qu'elle souhaitait de le voir,
et l'ermite se prsenta prt  our sa confession. Pendant qu'il
l'coutait  part, un chevalier vint annoncer au roi que le vieux
Bertolais tait en danger de mort et demandait  lui parler en
prsence de ses barons.

[Note 53: _Var._ En mon pays. (Msc. 1430.)]

Le roi Artus suivit le messager, pendant qu'Amustant exhortait la
fausse reine. Dame, vous tes en aventure de mort: ce serait trop
de perdre l'me en mme temps que le corps, et vous savez que nul
ne peut tre sauv sans vraie confession.--Sire, rpondit-elle,
vous voulez sauver mon me, mais je n'en vois pas le moyen. Je suis
de toutes les femmes la plus dloyale et la plus perfide. J'ai
tant fait que le preux et bon roi Artus a, pour moi, dlaiss
sa loyale pouse, la fleur de toutes les dames du monde. Dieu la
venge aujourd'hui, en m'tant l'usage de mes membres; mais il ne me
punit pas autant que je le mritais. Elle lui conte alors toutes
les circonstances de la trahison. Dame, dit Amustant, je vous ai
bien coute; mais je crains que vous ne refusiez de faire ce qui
conviendrait.--Je veux tout ce que vous ordonnerez.--Eh bien! si
vous voulez trouver grce devant Dieu, il faut qu'en prsence de ses
barons vous fassiez au roi l'aveu de ce que vous avez controuv, sans
en rien cacher ni affaiblir.--Est-ce le moyen de sauver mon me?--Je
le crois.--Je le ferai donc.

D'un autre ct, les chevaliers avaient suivi le roi autour du lit
de Bertolais; ils apprirent de sa bouche comment il avait fait
la trahison. Il avait donn le conseil de surprendre le roi, de
le retenir en prison et de lui faire entendre que la demoiselle
de Carmelide tait la vritable reine. Sire, ajouta-t-il, la
malheureuse qui se meurt a fait  ma prire tout ce qu'elle a fait
de criminel. Prenez de moi la vengeance la plus cruelle et la plus
juste, mon me en sera d'autant allge; car tout ce que mon corps
souffrira dans ce monde lui sera compt dans l'autre.

Le roi se signa en entendant ces aveux qui rjouirent grandement ses
barons.

Ah sire! dit mess. Gauvain, je vous disais bien que si l'on avait
suivi votre intention, ma dame et souffert le dernier supplice. Mais
enfin Dieu aidant et Lancelot, le temps a dcouvert la vrit.

Comme ils en taient l, on avertit Artus que la fausse reine
 son tour voulait lui parler. En le voyant approcher entour
de ses hommes, elle fondit en larmes et cria merci; puis elle
exposa la trahison  laquelle Bertolais l'avait entrane. Tous
s'merveillaient de ce qu'un coeur de femme pouvait renfermer de
malice et de perfidie[54]. Le roi demande au religieux ce qu'il
convenait de faire des deux coupables. Sire, il faut attendre
que tous vos barons de Logres et de Carmelide soient runis; il
leur appartient connatre d'un si grand crime et d'en dresser le
jugement. Le roi trouva bon l'avis, et mess. Gauvain se hta
d'envoyer  la vritable reine un messager qui l'informt de ce
qui venait d'arriver, et dut l'engager  revenir. Jamais, lui
mandait-il, reine n'aura t reue  plus grand honneur que vous ne
serez par le roi et par tous les barons et chevaliers.

[Note 54: Voil bien les hommes. La pauvre femme suit aveuglement
le perfide et malin conseil de Bertolais, et l'on admire comment un
coeur de _femme_ peut renfermer tant de malice et de perfidie. _Sic
vos non vobis._]

Les barons de Logres, rassembls  Bredigan pour prononcer sur le
sort de Bertolais, dcidrent qu'il mritait le plus dur supplice;
mais  la prire du sage Amustant, le roi consentit  le faire
conduire, en attendant le jugement, dans un vieil hpital. Quant aux
barons de Carmelide qui avaient condamn la vritable reine, rien
ne peut se comparer  leur effroi, en apprenant la faon dont la
trahison de leur demoiselle avait t dcouverte. Ils se rendirent
en Sorelois et, arrivs  Sorehau o rsidait la reine Genivre, ils
quittrent leurs palefrois, tranchrent les avant-pieds de leurs
chausses et rognrent les longues tresses de leurs cheveux; puis
tombant aux genoux de la reine, ils crirent merci: Dame, prenez de
nous telle justice qu'il vous plaira; exilez-nous de la terre que
nous occupons, mais pardonnez-nous d'avoir suivi trop aveuglment le
conseil du mchant Bertolais.

La reine, douce et dbonnaire de sa nature, eut grande piti d'eux.
Elle pleura, les releva l'un aprs l'autre et leur pardonna leur
mfait.

Le roi tint ensuite  Carduel une grande cour: il voulait faire
oublier le blme dont il avait si injustement couvert la bonne
et sage reine Genivre; mais il hsitait toujours  livrer la
demoiselle de Carmelide au jugement des barons, si bien que trois
semaines passrent et qu'elle finit de sa belle mort, en grande
douleur et repentir. Artus couvrit le chagrin qu'il en ressentait;
l'Apostole leva l'interdit prononc sur la terre de Bretagne, et rien
ne dut plus retarder le retour de la reine. Artus envoya pour la
redemander le frre Amustant, l'archevque de Cantorbery, l'vque
de Winchester et dix tant rois que ducs. Amustant raconta  la reine
les aveux et la mort de la demoiselle de Carmelide en ajoutant que le
roi Artus dsirait grandement la revoir. Elle couta tout cela sans
trop laisser voir la joie qu'elle en ressentait; puis elle envoya
semondre ses barons de Sorelois. Aprs avoir annonc les nouvelles 
l'assemble, elle prit  part Galehaut et son compagnon: Dites-moi
ce que je dois faire, beaux amis; vous voyez que les barons de
Logres sont venus me redemander: la fausse reine est morte, et le
roi sait maintenant qu'il m'a pouse par devant Sainte glise. Quoi
qu'il en soit, je ne rpondrai pas sans votre conseil.--Dame, rpond
Lancelot, notre conseil sera toujours votre volont; mais ceux-l
ne vous aimeraient pas qui vous engageraient  refuser l'honneur et
la seigneurie de Bretagne, qui vous appartiennent. Le roi Artus,
malgr ses torts, est le premier des preux: vous seriez donc blme
d'hsiter  le rejoindre, et de prfrer rpondre  ce que pourraient
dsirer vos amis. Ceux-ci doivent oublier leur propre intrt pour
ne voir que l'honneur et le devoir de la dame en laquelle ils vivent
plus qu'en eux-mmes.

--Et vous, Galehaut, de qui j'ai reu tant d'honneur, que me
conseillez-vous?--Dame, si vous nous restiez, vous pensez la joie que
j'en aurais; mais il serait mal  propos de vous donner ce conseil.
Je suis de l'avis de Lancelot. Nous n'avons  souhaiter qu'une chose,
c'est de ne pas tre oublis et de conserver vos bonnes grces.

La reine vit avec joie que ses amis lui donnaient le conseil qu'elle
se croyait tenue de suivre. Deux sentiments partageaient son me;
amour pour Lancelot, dvouement pour le roi. Elle ne s'abusait pas
sur la difficult de concilier la voix de son coeur et le cri de sa
conscience. La plus sage, la plus belle et la meilleure des femmes
n'avait pas eu de dfense contre le plus sage, le plus beau, le
plus preux des hommes. Hors ce seul point, elle et livr son corps
et son me pour le roi son poux, auquel elle gmissait de ne pas
s'tre uniquement donne. Maintenant, elle serre dans ses bras tour
 tour Galehaut, Lancelot et la dame de Malehaut; ils confondent
leurs larmes. Le lendemain, elle fait demander les barons de Sorelois
pour les dlier du serment qu'ils lui avaient prt et qu'ils
renouvelrent en faveur de Galehaut. Grand fut le deuil de son dpart
parmi les dames, les demoiselles et tous ceux de la terre de Sorelois.

Elle avait sjourn comme leur reine deux ans et un tiers, depuis
la Pentecte jusqu' la fin de fvrier de la troisime anne. Quand
ils approchrent de Carduel, Galehaut et Lancelot rencontrrent le
roi Artus, venu au-devant de la reine. Le roi leur fit le meilleur
visage du monde, bien qu'il ne ft pas encore consol de la mort
de la demoiselle de Carmelide. Mais de tous ceux qui tmoignrent
leur joie du retour de la reine, nul ne fut aussi ravi que messire
Gauvain; il courut vers elle les bras ouverts, et ne pouvait se
lasser d'embrasser et baiser Lancelot et Galehaut.

Et Galehaut dit au roi: Sire, je vous rends la dame que vous aviez
confie  ma garde. Si je n'ai pas tenu ce que j'avais promis, que
Dieu et les sept Saints de cette glise ne me soient jamais en aide!
Et il tendait les mains vers la chapelle. Je le crois, beau doux
ami, rpondit le roi; il ne sera jamais en mon pouvoir de reconnatre
ce que vous avez fait pour moi. J'aurai pourtant  vous demander
un nouveau bienfait. Il disait cela tandis que Lancelot restait
volontairement  l'cart pour s'abandonner  ses tristes penses;
car il prvoyait que la compagnie de la reine allait lui tre
ravie. Galehaut, de son ct, craignait de perdre son ami, il avait
nanmoins pri la reine d'user de tout son crdit sur Lancelot pour
le dterminer  reprendre son ancienne place dans la maison du roi,
parmi les compagnons de la Table ronde.

Le soir mme, le roi et la reine furent runis devant Sainte glise,
par les archevques et vques de la Grande-Bretagne. Mais Lancelot
ne pouvait partager la joie publique; il demanda cong  la reine et
retourna en Sorelois, sans en donner avis au roi.

 deux jours de l, le roi prit  part Galehaut et la reine: Je
vous prie, leur dit-il, sur la foi et l'amour que vous me portez, de
faire en sorte que Lancelot me pardonne et me rende sa compagnie.--Je
lui parlerai, dit Galehaut, mais il n'est dj plus ici; depuis
trois jours il a repris le chemin de mon pays.--J'en suis marri,
dit le roi, je pensais lui faire cette demande  lui-mme, aprs
vous avoir parl. Il a tant fait pour la reine qu'il n'aurait
pu lui refuser.--Ah! Sire, dit alors la reine, je ne trouve pas
qu'il ait tant fait pour moi; ne vient-il pas de partir sans nous
demander cong? Pourtant, j'aime mieux qu'il s'en soit all ainsi
que si je l'avais vu refuser ma requte.--Madame, dit Galehaut, il
faut beaucoup supporter d'un prud'homme tel que Lancelot: Dieu lui
a donn un coeur qui ne peut oublier les services rendus ni les
injures reues. Je l'en ai bien souvent repris, et je n'ai pu jamais
rien gagner sur lui. Il tient  grand dpit la conduite du roi qui
n'aurait pas d soutenir l'accusation et le contraindre  fausser le
jugement des barons de Carmelide.

Le roi coutait et reconnaissait volontiers ses torts; car il se
sentait un penchant trs-vif pour Lancelot, comme on put le voir en
maintes occasions. Longtemps mme, on tenta vainement de lui donner
des soupons sur la nature des sentiments de la reine.

Quoique Lancelot puisse faire, disait-il, jamais il ne dpendra de
moi de le har. Il faut donc que vous l'apaisiez, compain Galehaut,
si vous dsirez que mon coeur soit  l'aise. Tout ce qu'il voudra
demander, je jure sur les Saints et devant vous de l'accorder.
Galehaut promit de revenir avec Lancelot pour les ftes de Pques; la
reine  son tour, ds que le roi fut loign, le conjura de ramener
l'ami dont elle attendait toutes ses joies. Et ne craignez pas de
perdre sa compagnie; je saurai bien vous la conserver telle que vous
en jouissiez dans vos les lointaines.

Galehaut partit le lendemain. Quand il fut arriv en Sorelois il
conta  Lancelot ce qui s'tait pass entre le roi, la reine et lui.
 la mi-carme ils revinrent  la cour, et ils trouvrent,  la Pque
fleurie, le roi Artus dans un de ses chteaux nomm Dinasdaron[55].
L'usage d'Artus tait de ne pas monter  cheval durant la semaine
peineuse. En revoyant Lancelot il eut une joie que la reine ne
ressentit pas moins vivement. La semaine passa en prires: le jour
de Pques, le roi revint  la charge auprs de Galehaut. De son ct
la reine Genivre manda Lancelot: elle l'embrassa  la vue de ceux
qui se trouvaient dans ses chambres; puis elle le prit par la main,
avertit la compagnie de s'loigner, et ne retint que lui, Galehaut
et la dame de Malehaut. Beau trs-doux ami, lui dit-elle, la chose
en est venue  ce point qu'il faut vous accorder avec le roi. Je le
veux, Galehaut le veut galement. Sachez bon gr  mon seigneur de
son dsir d'tre votre ami. Il m'a command de vous offrir ce qu'il
vous plairait demander: mais je le sais; de tous les biens, celui que
vous possdez vaut  vos veux le demeurant: toutefois, j'entends que
vous ne vous rendiez pas sans rsistance. Ainsi, vous recevrez d'un
air chagrin la prire que je vous ferai; nous tomberons  vos genoux,
Galehaut et moi, mes dames et mes demoiselles. Alors, vous cderez et
vous vous abandonnerez  la volont du roi.

[Note 55: _Var._: Damazoron-Dimascon.]

Ah! ma dame, dit Lancelot en pleurant, le moyen de vous voir
agenouille devant moi? pargnez-moi cette douleur.--Non, Lancelot,
il me plat qu'il en soit ainsi. Lancelot n'ose plus insister.

La reine en le quittant se rendit, accompagne de Galehaut, dans la
salle o se tenait le roi. Nous n'avons pu, dit-elle, rien obtenir
de Lancelot. Nous ferons pourtant un dernier effort: invitez-le 
venir ici, et que chacun imite ce que nous entendons faire. Ds que
Lancelot arrive dans la salle remplie de barons, chevaliers, dames
et demoiselles, Galehaut commence  le prier, il refuse: la reine
 son tour l'implore, il se dtourne. Je ne tiens pas, dit-il, 
nouvelles compagnies; je suis content de celles que j'ai.--Le roi,
fait Genivre, vous offre tout ce qu'il possde.--Dame, pour Dieu!
n'insistez pas; ne m'obligez pas  parler contre mon coeur: non que
je garde au roi la moindre haine; pour le servir, j'irais volontiers
au bout de la terre; mais je n'entends plus engager ma libert.

La reine croit le moment arriv: elle se laisse tomber  ses pieds;
Galehaut, les dames et les demoiselles suivent son exemple. Lancelot
fait effort sur lui-mme pour paratre courrouc; enfin, il relve
de ses mains la reine et Galehaut; et se tournant vers le roi, il
s'agenouille et s'humilie: Ordonnez de moi, sire, tout ce qu'il
vous plaira. Le roi  son tour le relve et le baise sur la bouche.
Grands mercis, dit-il, beau doux ami! Je vous promets une seule
chose, c'est de ne vous plus donner le moindre sujet de courroux. Je
le jure par la haute fte que nous clbrons aujourd'hui.

Ainsi fut faite la rconciliation du roi Artus et de Lancelot qui
redevint compagnon de la Table ronde. Et ds ce moment, le roi rentr
en grce avec l'glise et avec la reine, ne croyait plus rien avoir 
dsirer.




LXXIII[56].

[Note 56: Le grand pisode o nous arrivons de l'enlvement, de la
qute et de la dlivrance de messire Gauvain devait former, dans
l'origine, un rcit indpendant du roman en prose. C'tait un de ces
lais ou contes que les bardes et les jongleurs rcitaient en plein
air et de vive voix.]


Le roi Artus sjourna  Dinasdaron toute la semaine. Afin de mieux
clbrer le retour de la reine et sa rconciliation avec Lancelot, il
donna rendez-vous  ses barons, pour les ftes de la Pentecte, dans
sa ville de Londres. Il dsirait y donner en prsence de toute sa
cour l'adoubement de chevalier au jeune Lionel de Gannes.

Jamais il n'y eut une runion si brillante de barons, de dames et
demoiselles; on vint  Londres de toutes les villes non-seulement de
la Grande-Bretagne, mais aussi de France, d'Allemagne et de Lombardie.

Lionel fut arm des plus belles et des plus riches armes. Au service
de la veille de Pentecte, il parut en robe de soie merveilleusement
ouvre; et aprs le service, on dressa le manger, non pas dans les
salles et dans les chambres, elles n'auraient pu jamais contenir
une si grande assemble, mais dans une suite de pavillons que le
roi avait fait disposer le long de la rivire de Tamise. Les tables
avaient une demi-lieue d'tendue. Aprs le festin qui fut des mieux
fournis de hautes viandes, de vins et de cervoises, les convives
allrent s'battre les uns d'un ct, les autres d'un autre. Quatre
renomms chevaliers de la Table ronde prirent le chemin de la fort
de Varannes. C'tait messire Gauvain, messire Yvain de Galles,
Lancelot et messire Galeschin duc de Clarence[57], fils du roi
Tradelinan de Norgalles, frre de Dodinel le Sauvage, neveu par
sa mre du roi Artus, enfin, cousin germain de mess. Gauvain. Il
tait assez court et pais de taille, mais hardi, vif et plein de
merveilleuse prouesse. Galehaut tant en conversation avec le roi
quand s'cartrent ainsi nos quatre chevaliers, il n'avait pu les
accompagner.

[Note 57: Voy. _Liv. d'Artus_, p. 132.]

La fort de Varannes, bien qu'assez peu loigne de la Tamise,
passait depuis longtemps pour tre des plus aventureuses; et les
quatre chevaliers n'ayant pas pris leurs armes, ne voulaient pas s'y
engager  une grande profondeur. Mais ayant avis un endroit tapiss
d'herbes et de fleurs sauvages, ils s'arrtrent sous un grand chne
au feuillage pais et riant, comme ils sont tous  la fin du mois
de mai. Alors ils se mirent  parler de tout ce qu'on racontait
de la fort. J'ai dessein, dit messire Gauvain, de pntrer dans
toutes ses profondeurs, et d'y rester plusieurs fois vingt-quatre
heures, pour m'assurer de la vrit de ce qu'on nous en dit. Mais
je ne voudrais pas chevaucher la veille d'une fte comme celle-ci;
je compte donc y revenir demain lundi. Mess. Yvain, Clarence et
Lancelot convinrent de l'accompagner, et de ne mettre personne dans
le secret de leur entreprise.

Comme ils devisaient, un grand valet tremp de sueur vient  passer
et s'arrte un instant pour les regarder. Qui es-tu, frre? lui
demande messire Gauvain. Au lieu de rpondre, le valet retourne
rapidement son cheval, broche des perons et disparat. Ce valet,
dit messire Yvain, semble avoir perdu le sens. Il courait  bride
abattue comme s'il et craint d'arriver trop tard, puis il rebrousse
chemin aussi vite qu'il tait venu. Mais bientt, ils entendent un
grand bruit de chevaux. Un chevalier d'une taille gigantesque, 
l'cu blanc au lion de sinople, arm de toutes armes, et mont sur
un des plus grands coursiers du monde, parat avec le valet qu'ils
avaient vu l'instant d'auparavant. Qui de vous est Gauvain? demande
le gant.--C'est moi; que lui voulez-vous?--Vous le saurez bientt.
Et ce disant, il va  mess. Gauvain qu'il frappe rudement de son
glaive; et pendant que messire Gauvain saisit le frein du cheval et
tente de toucher au pommeau de l'pe pour la tirer du fourreau,
il est lui-mme soulev, retenu par le milieu du corps et plac en
travers du cheval aussi facilement que si l'inconnu avait eu affaire
 un enfant. Les trois compagnons se lvent pour l'arrter, mais le
cheval se dresse, renverse et frappe de ses quatre pieds mess. Yvain,
et l'inconnu s'loigne, emportant mess. Gauvain entre ses bras. Les
trois amis suivent ses traces aussi vite qu'ils peuvent, mais ils
ne tardent pas  rencontrer vingt chevaliers bien arms. Lancelot,
quoique en simple surcot et sans pe, allait les attaquer, quand
messire Yvain l'arrtant: Qu'allez-vous faire? est-ce prouesse de
se heurter seul,  pied et dsarm, contre vingt cavaliers arms de
toutes pices? Faisons mieux: retournons  nos tentes, armons-nous
secrtement et revenons, sans rien dire au roi ni  la reine de
l'enlvement de messire Gauvain: nous le dlivrerons ou nous
partagerons sa mauvaise fortune.

Le conseil tait sage, il fut suivi. Les trois amis revinrent 
leurs pavillons, montrent, firent porter devant eux leurs armes
et regagnrent la fort. Ils avaient pris un chemin ferr qui les
conduisit  l'entre de trois voies fourchues o des pas de chevaux
taient frachement marqus. Beaux seigneurs, dit messire Yvain,
pour tre srs de dcouvrir le ravisseur, nous ferons bien de nous
sparer. Je prendrai, s'il vous plat, la voie gauche.--Soit! disent
les autres.--Et moi la droite, dit le duc de Clarence[58]. Celle du
milieu fut rserve  Lancelot. Nous allons maintenant suivre chacun
d'eux, en commenant par le duc de Clarence.

[Note 58: Les aventures des quatre chevaliers sont dans l'original
frquemment interrompues, pour se continuer quand on en a dj perdu
de vue les commencements. Nous avons cru devoir moins sparer entre
eux chacun de ces pisodes, afin de les rendre plus faciles  suivre.]




LXXIV.


Il chevaucha jusqu' la nuit. La lune commenait  blanchir les
arbres, quand il entendit  droite le son d'un cor. Un petit sentier
semblait conduire de ce ct; il le prend et arrive  l'une des
extrmits de la fort. Devant lui s'tendait une belle et grande
plaine. Il avance jusqu' une barbacane non ferme[59]. Il avance
encore;  droite et  gauche taient de grands fosss pleins d'une
eau vive. Arriv en face d'une grande porte, il appelle  trois
reprises; enfin un valet parat et demande ce qu'il veut. Je suis,
dit-il, un chevalier errant; je voudrais passer ici la nuit.--Soyez
le bien venu, sire! vous trouverez ici bon htel et bon gte.

[Note 59: La barbacane tait une premire fortification en avant
des portes et des fosss. Elle permettait aux dfenseurs du chteau
de s'avancer et de combiner de l leurs mouvements d'attaque et de
retraite.]

Le valet ouvre la porte, table le cheval et mne le duc au donjon
qui occupait le milieu de la cour. Il le fait monter dans cette tour
claire de cierges et de torches comme s'il tait jour. L, on le
dbarrasse de son cu, de son glaive, on le fait asseoir sur une
couche, et bientt sort des chambres une belle demoiselle tenant
sur le bras un manteau d'carlate,  panne de menu vair. Le duc la
prenant pour la dame du chteau se lve: Soyez la bien venue, dame!
lui dit-il.--Sire, je suis une pauvre fille au service de la dame
de cans.--En vrit vous seriez dame et dame riche, si la beaut
donnait la seigneurie. La pucelle remercie, lui pose le manteau sur
le cou et retourne d'o sans doute elle tait venue.

L'instant d'aprs, parat une dame plus belle encore, suivie de
dames, demoiselles, chevaliers et sergents. Elle avait les cheveux
pars et portait un surcot de drap de soie fourr de menu vair[60],
semblable au manteau que le duc venait de vtir, et sous le surcot
rien qu'une fine chemise de lin blanc. Dame, lui dit Clarence,
puissiez-vous avoir tous les biens du monde, comme la plus belle que
j'aie vue de ma vie!--Et vous, rpond-elle, ayez bonne aventure,
comme le plus beau des chevaliers. Alors, elle le prend par la
main, le fait rasseoir sur la couche o il tait et se place auprs
de lui. Puis elle le met en paroles et s'informe de son nom, de son
pays. Je suis, dit-il, n  Escavallon; on m'appelle Galeschin duc
de Clarence, je suis le frre de Dodinel et le fils du roi Tradelinan
de Norgalles.  ces mots, la dame, transporte de joie, lui jette
les bras au cou, l'embrasse et le baise sur la bouche  plusieurs
reprises. Soyez ador, dit-elle,  mon Dieu! et vous, chevalier, ne
soyez pas tonn si je le remercie d'avoir conduit ici l'homme du
monde que je dsirais le plus revoir. Ah beau doux ami! vous tes
mon cousin germain, le fils de mon oncle; ma mre tait la dame
de Sormadan[61], tant aime de votre pre; nous avons t nourris
ensemble dans la tour d'Escavallon.

[Note 60: On voit que le _surcot_ tait, comme son nom l'indique,
un vtement qu'on passait sur la robe quand on voulait sortir de
chez soi (comme aujourd'hui, pour les hommes, le paletot, et pour
les femmes la palatine, mante ou mantille). Le _surcot ouvert_
remplaait, pour les repas, nos _serviettes_; on les passait sur
la tunique, avant de s'asseoir  table et de _laver_. Il tait
ordinairement fourni par le matre de la maison o l'on mangeait.]

[Note 61: _Var._ La dame de Corbenic,--la dame de Corbalain,--la dame
de Corbatan,--de Cormadan,--de l'le perdue;--la belle Aiglinte. Les
mss., comme on voit, varient beaucoup sur ce nom.]

Grande fut la surprise du duc: il se souvint aisment de tout cela,
mais il avait oubli sa cousine,  compter du jour o on l'avait
marie; il ne la croyait mme plus de ce monde. Belle cousine,
lui dit-il, ma joie de vous retrouver est gale  la vtre. Si je
n'avais cru que Dieu vous avait  lui rappele, je vous aurais
depuis longtemps cherche.--Et comment se fait-il, beau cousin,
que vous chevauchiez tout arm, la veille de cette grande fte
de Pentecte?--Nous suivons les traces de messire Gauvain, qu'un
grand chevalier inconnu a emport. J'ai quitt la ville avec deux
autres chevaliers, mais  l'insu du roi Artus, de la reine et de la
cour. Le duc indique alors la haute taille, les armes, le cheval
du ravisseur que la dame n'a pas de peine  reconnatre. C'est,
dit-elle, Karadoc de la Tour douloureuse, le plus tratre et le plus
fort des hommes. Jamais il n'pargna chevalier, et je vous conseille
de ne pas aller plus avant. Celui auquel est rserv de le vaincre
n'est pas encore venu.--J'ai bien vu, rpond Clarence, que Karadoc
tait de grande force, mais force n'est pas bont; plaise  Dieu que
je le rencontre le premier!--Et moi, je ne crains rien autant dans le
monde. Je vous en prie, beau cousin, ne tentez pas ce que personne
n'a pu mettre encore  bonne fin.--Ma belle cousine, vous me
prcheriez en vain; je ne puis laisser volontairement  messire Yvain
o  Lancelot l'honneur de chtier le ravisseur de messire Gauvain.
La dame se tut et fondit en larmes. Mais les lits taient dresss, on
apporta le vin du coucher et ils se sparrent.

Le duc fut longtemps avant de s'endormir. Au matin, comme il se
levait, il vit venir  lui sa cousine. Au moins, dit la dame, ne
partirez-vous pas sans recevoir mes recommandations. Je charge un de
mes valets de vous mettre dans le droit chemin et de vous accompagner
jusqu'en vue du chteau de Karadoc; les voies sont tellement croises
que vous ne sauriez de vous-mme vous y reconnatre. Quand vous aurez
franchi le tertre qui domine le chteau, vous connatrez qu'il en
est peu d'aussi forts, d'aussi difficiles  conqurir. Devant la
premire porte vous trouveriez dix hommes arms: si vous parveniez
 les abattre sachez, qu'en passant outre vous ne laisseriez plus
 l'odieux Karadoc d'autre gage que votre tte: jamais chevalier
entr de ce ct n'en est revenu. Mieux sera donc pour vous de
prendre l'autre voie, celle qui longera le foss jusqu' la premire
poterne: vous y arriverez en passant sur une planche troite qui vous
conduira, non sans danger, de l'autre cot du foss.

La poterne tient  la premire des trois murailles qu'il vous faudra
franchir. Si vous avez toute la prouesse ncessaire pour vaincre
les obstacles que vous rencontrerez, si vous renversez le dernier
chevalier de Karadoc, vous arriverez  l'entre d'un beau jardin au
milieu duquel se dressera une tour, et au pied de cette tour une
belle fontaine. Vous pourrez monter aux chambres de la tour, et vous
y trouverez une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre
lignage. Vous la saluerez de par la dame de Blancastel, et si elle a
gard la foi qu'elle m'a donne, vous la prierez de vous aider dans
votre entreprise. Pour prvenir tous ses doutes, vous lui remettrez
cet anneau qu'elle me donna la dernire fois qu'elle vint me voir;
car elle avait t longtemps ma demoiselle, et quand vivait mon
seigneur d'poux, et depuis sa mort. Surtout, dites-lui que vous tes
mon cousin germain, l'homme que j'aime le mieux au monde.

Elle lui tendit l'anneau et voulut le convoyer jusqu' l'entre
de la fort; puis elle lui laissa le valet qui devait lui servir
de guide. Le duc, en la recommandant  Dieu promit de revenir au
Blancastel s'il menait  bonne fin l'aventure, et avana rsolument
dans la fort. Bientt il atteignit une lande o des chevaux et
des chevaliers gisaient morts au milieu de tronons de lances et de
lambeaux d'cus[62]. Un ruisseau coulant parmi la lande tait rougi
de sang: tout annonait qu'il y avait eu l une rcente et furieuse
bataille. Quels pouvaient tre ces chevaliers occis? Pendant que le
duc tait  ces penses, il voit sortir d'une haie assez voisine
un cuyer qui du pan de sa chemise s'tait fait un bandeau roul
autour de sa tte; il va vers lui, l'autre tout perdu se rejette
derrire la haie. Le duc le rejoint l'pe  la main et menace de
le frapper s'il n'arrte. Le navr tombe  genoux. Quels sont, lui
demande Galeschin, les gens dont les corps gisent l-bas?--Je vous
le dirai, si je n'ai garde.--Soit!--Vous saurez donc que la dame de
Cabrion[63] allait  Londres pour visiter son cousin le roi Artus. En
traversant cette lande, nous avons rencontr vingt hommes arms; nous
serions passs sans rien dire si nous n'avions vu au milieu d'eux
un chevalier en braies, que deux sergents battaient jusqu'au sang.
Un des ntres le reconnut pour messire Gauvain, et quand ma dame
en fut avertie, la douleur la fit tomber pme. En revenant  ses
esprits, elle dit qu'elle aimerait mieux tout perdre que de ne pas
secourir messire Gauvain. Nous avons donc attaqu les gloutons: mais
nous n'tions que quinze et n'avons pu soutenir la lutte. D'ailleurs,
celui qui conduisait les vingt chevaliers tait si grand, si fort,
qu'on ne pouvait tenir devant lui. Mes compagnons ont t tus; seul
j'ai pu m'chapper, navr comme vous voyez. Pour ma dame de Cabrion,
quand elle a vu tomber ses hommes, elle s'est enfuie  travers la
fort, et j'ignore ce qu'elle est devenue.

[Note 62: Chantiaus d'escus.]

[Note 63: _Var._ Bristol.]

Il achevait de parler, quand une demoiselle sortit du bois tout
effraye. Elle tenait dans ses mains les longues tresses coupes de
ses blonds cheveux; un chevalier arm, mais  pied, la suivait de
prs: Sire chevalier, crie-t-elle au duc, secourez-moi de grce!
Le duc s'lance entre elle et le chevalier qui ne l'attend pas et
cherche un refuge dans l'paisseur des bois. Vengez-moi de ce
tratre, rptait la demoiselle: il m'a dshonore de mes tresses
et sans vous il m'et honnie de mon corps. Le duc pique des deux
dans le bois et joint le chevalier comme il venait de retrouver son
cheval. Tout en laant son heaume, l'inconnu demande froidement 
Galeschin ce qu'il veut de lui. Vous traiter comme le mrite tout
homme qui insulte dame ou demoiselle.--Beau sire, vous tes  cheval
et je suis  pied; vous n'aurez pas d'honneur  me vaincre si vous
ne me donnez le temps de remonter.--Choisissez donc: montez, ou je
descendrai.--Je monterai. Mais enfin que me voulez-vous?--Je veux
te chtier pour avoir, dans un pareil jour veille de Pentecoste,
outrag cette demoiselle.--Je ne l'ai pas mme couche sur l'herbe.
Au reste, je vous attends, car je n'en craindrais pas deux comme
vous. Alors le duc broche son cheval: le choc fut rude, l'inconnu
tait le plus grand des deux. Les cus sont traverss, le fer
s'arrte sur les hauberts; mais le duc, plus adroit et plus exerc,
jette son adversaire dans une mare fangeuse, sous le ventre de
son cheval. Par malheur, en passant outre le cheval du duc heurte
l'autre et s'affaisse. Le duc quitte les triers, franchit la mare,
revient l'pe leve sur son adversaire qu'il aide d'abord  se
dgager. Puis, cela fait, il lui arrache le heaume et fait mine
de lui trancher la tte. Ayez merci de moi! dit en gmissant
l'inconnu.--Je l'aurai tel qu'il plaira  la demoiselle.--Hlas!
je l'ai trop maltraite; je lui offre l'amende qu'elle voudra. Le
duc revenant  la demoiselle: Que voulez-vous que je fasse de cet
homme?--Vous voyez mes tresses coupes; jugez ce qu'un tel affront
mrite.--Vous a-t-il fait autre honte?--Non, grce  Dieu et 
vous; mais il n'a pas dpendu de lui. Le duc retourne au chevalier.
--Je veux savoir qui vous tes, vous et ceux qui ont massacr
les hommes de la dame de Cabrion, et emmen messire Gauvain.--Je
ne le dirai pas.--Vous mourrez donc.--Non! je vais le dire; c'est
Karadoc.--Pensez-vous qu'il mette  mort messire Gauvain?--Non;
mais il lui fera toutes les hontes. Il le hait pour avoir tu un
de ses oncles, bon chevalier. Je vous ai rpondu, sire, ayez merci
de moi!--La merci qu'il plaira  cette demoiselle de prononcer.
Demoiselle, voici l'pe de ce mauvais chevalier; dcidez l'usage
que j'en dois faire. Alors l'cuyer  la tte bande s'avance
et reprenant l'pe: C'est moi qui vous vengerai, ma soeur. La
demoiselle regarde ses belles tresses, pleure et dit qu'elle aime
mieux le voir mourir. Aussitt l'cuyer hausse l'pe et fait voler 
terre la tte du chevalier.

Ils reprenaient ensemble le chemin fray, quand l'cuyer aperoit
de loin un de ses compagnons; il lui fait signe d'approcher:
celui-ci arrive, salue le duc et lui apprend que la dame de Cabrion
n'tait pas loin. Le duc de Clarence se fait conduire vers elle,
et s'empresse de faire honneur  la cousine du roi Artus et de
mess. Gauvain. L'cuyer bless monte le coursier de celui qu'il a
dcapit, et le duc, en les recommandant  Dieu, obtient de la dame
de Cabrion qu'elle ne parlera pas au roi de la msaventure de mess.
Gauvain.

Le duc et l'cuyer de la dame de Blancastel voient bientt, 
l'entre d'un carrefour, avancer de leur cot une demoiselle
monte sur palefroi: elle demande au duc s'il est le chevalier
qui dlivrera mess. Gauvain? --Au moins suis-je, rpondit-il, de
ceux qui le tenteront, et quoi qu'il puisse advenir, j'y mettrai
tout mon pouvoir.--Sire! votre pouvoir n'y fera rien; il faudrait
une dose de prouesse dont vous n'tes pas apparemment pourvu.--Et
qu'en savez-vous, demoiselle?--Oseriez-vous me suivre, deux jours
durant et pourriez-vous ainsi montrer si vous tes digne de
l'essayer?--Demoiselle, dit alors le valet de Blancastel, monseigneur
ne doit pas quitter le bon chemin pour vous suivre.--Ne disais-je
pas qu'il n'en aurait jamais le coeur? Et pourtant, il n'aurait pas,
o je le voulais mener, la moiti des peines qui l'attendent s'il
veut dlivrer messire Gauvain.--Je reconnais, demoiselle, qu'il
m'importe de chercher  reconnatre si je puis mener  fin une telle
entreprise; et si je ne sors pas  mon avantage d'une aventure aise,
je ne dois pas esprer d'en achever une plus difficile. Je suis donc
prt  vous accompagner; advienne que pourra! Le valet eut beau
dire, il lui fallut aller avec le duc et la demoiselle.  l'entre
de la nuit, ils atteignirent un verger ferm de hautes murailles: la
demoiselle en fit ouvrir la porte; on les y reut avec honneur, et le
duc fut conduit dans une belle chambre o son lit tait dress.

Le matin, quand il fut lev et arm, la demoiselle vint l'inviter 
la suivre: ils descendent un escalier et arrivent dans un souterrain
dont les portes taient de fer. La demoiselle ouvre, et le duc
entre aprs elle. Il aperoit quatre sergents de haute taille,
munis de chapeaux de fer et de pourpoints de cuir bouilli, les
btons recourbs et garnis d'acier, comme ceux des champions. Ils
s'exeraient  l'escrime; C'tait un pre et ses trois fils.  la vue
du duc, ils s'cartent et se rangent le long des parois, en tenant
leurs cus devant eux, sans mot dire. Suivez-moi, dit la demoiselle
au duc; et elle passe entre les quatre ferrailleurs pour gagner une
porte qu'elle entr'ouvre. Le duc voit bien qu'il ne passera pas aussi
facilement  travers les vilains; mais il n'hsite pas  suivre la
demoiselle. L'pe  la main, l'cu sur la tte, il marche  eux et
pare le plus vite qu'il peut les coups de bton qui lui pleuvent
sur le dos et les flancs. Il fait un pas en arrire, revient et
s'adosse au mur. Ds lors, il ne les craint plus: leurs btons
ferrs n'entament pas son heaume; sa bonne pe dcoupe leurs cus
et pntre  plusieurs reprises dans leurs chairs. Le combat dura
longtemps sous les yeux de la demoiselle, attentive  les contempler
de la porte qu'elle tenait entr'ouverte. Chevalier, disait-elle au
duc, vous laisserez-vous ternellement arrter? Non, vous n'avez pas
ce qu'il faut pour mettre  fin plus grande entreprise. Ces paroles
le font rougir de dpit; et comme les escrimeurs s'abandonnaient,
avec plus de rage, il atteint le pre du tranchant de son pe et
fait tomber le poignet droit qui tenait le bton. Le bless pousse
un cri douloureux:  la vue de leur pre si cruellement mis hors de
combat, les trois frres redoublant d'ardeur et de furie: le duc
avise celui qui le pressait le plus et fait semblant de le frapper
 la tte; quand il lui voit lever l'cu pour prvenir le coup,
il lui coule sa lame le long de l'chine, lui spare la cuisse du
corps et l'tend par terre. Pendant que la douleur arrache au navr
des hurlements, le duc atteint le second frre sur la nuque qu'il
surprend dcouverte et lui tranche la tte.  la vue de son pre et
de ses frres, le dernier se dcide  gagner la porte qui conduisait
au prau. Mais se trouvant arrt contre le mur, il jette son cu,
son bton, s'agenouille et implore la merci que le duc lui accorde,
du consentement de la demoiselle.

On entendit alors  l'entre du souterrain de grands cris de joie
qui partaient d'une foule de dames et chevaliers. Galeschin remonte
dans le pourpris, la demoiselle le fait repasser du jardin dans une
grande plaine que dominait un des plus beaux chteaux du monde. De
la ville on entendait le retentissement des cors et des trompes;
les portes s'ouvrirent et laissrent passer une nombreuse compagnie
qui vint fliciter le duc et lui faire escorte jusqu'au chteau. On
avait dj pavois les rues et chacun  l'envi saluait le vainqueur:
les cus des quatre escrimeurs taient ports en triomphe par deux
jeunes valets; vieillards, hommes et femmes, tous criaient: Bien
venu le bon chevalier qui a mis un terme  nos maux et dlivr nos
enfants de servage! Et chacun de tomber  ses genoux comme devant
un sanctuaire. Le seigneur du chteau, homme de grand ge et bien
prs d'tre aveugle, alla pourtant au devant de lui et le pria de
faire sjour. Galeschin s'excusa sur ses grandes affaires. --Ne
nous refusez pas de grce, reprit le vieillard, accordez cette faveur
aux gens qui vous doivent leur dlivrance. Avant tout, je dois vous
apprendre que ce chteau se nomme Pintadol[64], et que nous avons,
il y a dj longtemps, jur de le transmettre  qui pourrait en
abattre la mauvaise coutume. Vous l'avez conquis, vous en devenez
donc le seigneur. Le duc voulait refuser, mais tant le prirent la
demoiselle et les chevaliers nouvellement dlivrs, qu'il en reut
la faut. Puis il dit son nom en prenant cong avec la demoiselle
et le valet de la dame de Blancastel. Il ne manqua pas de demander
ce qui obligeait les quatre flons  s'escrimer comme ils avaient
fait: Vous le saurez, rpond la demoiselle, quand vous aurez essay
d'une autre aventure non moins prilleuse et qu'il faudra mener
 fin, si vous tenez toujours  celle de la Tour douloureuse. Le
voulez-vous?--Assurment. Continuez, demoiselle,  me conduire.

[Note 64: _Var._ Patados.]

Ils arrivrent vers Nones[65] devant un chteau de grande et belle
apparence, environn de terres en pleine culture. La porte tait
ouverte, mais les tnbres qui rgnaient dans toutes les rues ne
leur permirent pas d'y rien distinguer. Au milieu de la ville tait
un vaste cimetire dpendant d'une glise abandonne; seul il tait
clair comme en dehors des murs. Que veut dire cette obscurit et
cette clart lointaine, demande le duc.--Vous le saurez au retour.
Suivez-moi. Elle descend alors et les invite  faire de mme; leurs
chevaux sont attachs  l'extrmit dune longue chane que le duc
devra tenir, pour ne pas s'garer en avanant dans une obscurit
profonde jusqu'au cimetire o les tnbres n'avaient pas pntr.
Pendant qu'ils avanaient  ttons, ils entendaient des cris, des
pleurs et des sanglots qui semblaient partir de plus loin. L'herbe
avait cr dans le cimetire, pour tmoigner que depuis longtemps la
terre n'en avait pas t remue. Arrivs  la porte de l'glise:
C'est ici, dit la demoiselle, que commence l'preuve; voyez-vous au
fond de l'glise une faible lueur? celui qui pourra arriver jusque-l
et ouvrir la porte d'o jaillit ce rayon aura mis  fin cette
aventure. Nous allons vous attendre ici, et si vous arrivez  la
porte du fond, vous verrez le jour pntrer dans le moutier, et tous
ceux qui, pour leur malheur, habitent le chteau se livrer  la joie
que leur causera la dlivrance.

[Note 65: De trois  six heures du soir.]

Le duc alors dtachant son cu le lve sur sa tte et descend dans
l'glise. Il sent aussitt un froid glacial; de l'obscurit profonde
semble suinter une horrible puanteur. Il revient en arrire pour
demander  la demoiselle reste sur le seuil d'o venait cette
infection? Depuis dix-sept ans, rpond-elle, tous ceux qui meurent
dans l'intrieur de la ville sont transports et enfouis sous la
terre de ce moutier; non par les habitants du chteau, mais par je ne
sais quels diables ou mauvais esprits. Quant aux vivants, il leur est
interdit de pntrer dans le cimetire ou de sortir du chteau.--De
grce, dit le duc merveill, apprenez-moi comment ils soutiennent
leur vie.--Par le travail des laboureurs qui cultivent les terres
en dehors des murs, comme tant les serfs de ceux qui habitent le
chteau; ils ne sment et moissonnent que pour eux.

--Quelle que soit l'aventure, dit le duc, j'entends essayer de la
mettre  bonne fin. Mais je ne suis pas sr d'y parvenir, car je n'ai
jamais ou parler de telle merveille. Veuillez me dire quelle en est
l'origine.--Volontiers. Le moutier que vous voyez n'tait autrefois
qu'un ermitage. La clart rpandue dans le cimetire sort de la
dpouille mortelle de maints preux et grands personnages religieux,
qui y sont enterrs. En raison de la fertilit du sol, on avait
choisi ce lieu pour y construire un chteau appel _Ascalon le Gai_.
Il y eut dix-sept ans  la semaine peineuse, qu' l'heure de matines,
chacun tant all les entendre, le seigneur du chteau qui aimait
de grand amour une demoiselle dont il ne pouvait faire sa volont,
ne craignit pas de mettre  profit les tnbres; et quand on eut
teint les cierges, il s'approcha de la jeune fille dont il obtint,
durant le divin office, tout ce qu'il avait si longtemps dsir. Le
Saint-Esprit, qui voit tout, rvla le sacrilge  un pieux ermite
de l'ordre de Saint-Augustin le lendemain, comme il clbrait les
matines. L'ermite approchant de l'endroit o ils s'taient arrts
la veille, trouva le chtelain et la demoiselle frapps de mort dans
les bras l'un de l'autre. Depuis ce jour, les tnbres n'ont pas
cess de couvrir le moutier et le chteau. Il n'est rest de lumire
que dans le cimetire, autour de la tombe des prud'hommes qui y sont
inhums[66]. Et nous avons ou dire que la clart ne sera rendue
au reste du chteau que par le meilleur chevalier du monde, auquel
est encore rserv l'honneur de mettre  fin les aventures de la
Tour douloureuse. Renoncez-vous maintenant  tenter l'preuve?--Non
assurment, demoiselle.

[Note 66: Cette histoire du chteau d'Ascalon le Tnbreux est
raconte dans la partie indite du livre d'Artus (msc. 337, f. 188).
Mais c'est, je crois, d'aprs notre roman qui en donne la conclusion.]

Il rentre alors dans le moutier, et quand il a fait quelques pas,
il est de nouveau suffoqu par les odeurs infectes rpandues autour
de lui; il sent tomber en mme temps sur lui une pluie de verges et
de pointes aigus. Son corps flchit, il plie les genoux, et quand
il essaye de se relever, une autre grle de coups le rejette tendu
sans mouvement. Revenu  lui, il fait un nouvel effort, cherche
de la main, retrouve la chane et se trane jusqu' l'entre du
moutier. Ah preux chevalier! dit la demoiselle, c'est ainsi que vous
nous revenez! Il ne rpond rien, mais il rougit, plit et se sent
d'ailleurs trop bris pour essayer une seconde fois de rentrer dans
l'glise. Avant d'avoir eu le temps d'ter son heaume, il vomit tout
ce qu'il avait dans le corps. Le valet le soutient, l'aide  remonter
les degrs de la porte et parvient  grand'peine  le remettre en
selle. Alors de ce lieu maudit la demoiselle les conduit chez un
vavasseur qui les reoit honorablement. Ils y passrent la nuit:
le lendemain, Galeschin dont les forces taient revenues voulut en
prenant cong savoir l'histoire des quatre vilains qu'il avait mis
 mort avant d'arriver  ce Chteau des tnbres. Voici comment la
demoiselle contenta sa curiosit.

L'ancien seigneur de Pintadol avait t retenu prisonnier par son
ennemi mortel, et le pre des trois frres que vous avez vaincus
tait parvenu  lui rendre la libert. Mais pour prix d'un si grand
service, il avait contraint son seigneur suzerain de jurer sur les
saints et de faire jurer aux hommes de sa terre qu'on lui accorderait
un don. Le seigneur tait bien loin de prvoir  quoi il s'engageait.
L'autre demanda pour prix de la ranon le tiers de la terre: et des
hommes de la terre, pour avoir dlivr leur seigneur[67], il rclama
le droit de prendre chaque anne un de leurs fils, une de leurs
filles, qu'il faisait conduire et enfermer dans ce chteau. Voil
comment nombre de jeunes valets, nombre de belles et sages pucelles
ont ensemble perdu l'honneur et la libert. Et comme cet indigne
vilain prvoyait que bien des prud'hommes tenteraient d'abattre une
si mauvaise coutume, il exerait chaque jour  l'escrime ses trois
fils, pour les mieux prparer  rsister  quiconque essaierait de
dlivrer leurs victimes.

[Note 67: La loi fodale imposait aux hommes de la terre dont le
seigneur avait t fait prisonnier, le devoir de le racheter au prix
de tout ce qu'ils possdaient. Ils taient donc tenus envers celui
qui les dchargeait de cette obligation.]

--Mais, dit le duc, quel intrt aviez-vous, demoiselle,  voir
tomber cette coutume?--Une mienne nice,  peine ge de douze ans,
avait t, pour sa grande beaut, choisie par l'odieux vilain, et je
tremblais qu'elle ne devnt la proie de ses trois ribauds de fils.
Je vins donc  votre rencontre dans l'espoir que peut-tre  vous
tait rserv l'honneur de dlivrer ma chre nice et les autres
prisonniers.

Le chteau o vous n'avez pu faire pntrer le jour se nomme
Ascalon le Tnbreux. Je ne vous ai pas tromp en vous rappelant la
prdiction des sages: les mauvaises coutumes de la Tour douloureuse
ne seront abattues que par celui qui dissipera les tnbres du
moutier.

--Ainsi, dit  son tour le valet quand la demoiselle fut loigne,
puisque vous n'avez plus l'espoir de dlivrer messire Gauvain, le
mieux sera de revenir sur vos pas. Vous tes meurtri, rompu et
peut-tre plus gravement bless que vous ne pensez; madame votre
cousine saura mieux vous gurir que personne.--Tu parles bien;
toutefois, puisque je l'ai entrepris, je rougirais de ne pas
poursuivre.--Mais, sire, vous tes maintenant bien loin de la Tour
douloureuse; la demoiselle vous en a grandement cart. Je vous
suivrai pourtant, si, malgr mon avis, vous voulez aller plus avant.

Ainsi chevauchrent-ils longuement et en silence; le duc songeant
avec tristesse au Chteau tnbreux. Arrivs devant un chemin herbu,
tortueux, troit, depuis longtemps abandonn, le duc dit au valet
d'avancer. Ah, sire! rpond l'cuyer, nous sommes dans l'endroit le
plus dangereux de la fort, ce qu'on appelle le _Chemin du Diable_:
mon avis serait donc encore de retourner  Blancastel.--Tu perds
une belle occasion de te taire, rpond le duc; c'est le fait d'un
marchand, non d'un chevalier, de quitter les voies prilleuses pour
en prendre de plus sres. De cette faon, jamais les aventures ne
seraient mises  fin. Avanons toujours. Et ils chevauchrent de
plus belle, comme approchait dj la nuit.

Le valet apercevant  quelque distance des vaches et des brebis qui
paissaient: Sire, dit-il au duc; il serait temps de reposer; nous
ne sommes pas loin d'une habitation, ces troupeaux nous l'indiquent
assez. Je vois des bergers monts sur de grandes juments, souffrez
que j'aille leur parler. Le duc consentant, il va les saluer et leur
demande s'il n'y avait pas assez prs un logis o pourrait passer la
nuit un chevalier errant navr de plusieurs plaies. Les bergers, qui
appartenaient  un vieux vavasseur de la fort, rpondirent que leur
matre hbergeait volontiers les chevaliers errants, et il offrit de
les conduire  son htel. Ramenez nos btes, dit-il  son compagnon,
je me chargerai d'accompagner ce chevalier. Il les mne ainsi
devant une maison de belle apparence; les deux fils du vavasseur les
accueillent, dsarment le duc et le servent  l'envi. Le vavasseur
avait une femme qui visita les plaies du duc encore saignantes.
Elle y mit un nouvel onguent et les couvrit comme il convenait. Le
lendemain, le valet lui donna ses armes et lui amena son cheval. Le
vavasseur voulut le convoyer avec ses fils; chemin faisant il demanda
d'o il venait, o il allait. Le duc se tut sur sa dernire aventure;
il se contenta de dire qu'il arrivait de Londres et dsirait gagner
la Tour douloureuse. En vrit, rpond le prud'homme, vous vous tes
dvoy d'une demi-journe, pour suivre le chemin le plus dangereux et
le plus mauvais. D'ici  la Tour douloureuse vous aurez  combattre
tant d'ennemis qu'il n'est pas au pouvoir d'un seul chevalier de les
provoquer sans mettre en danger sa vie et son honneur. Laissez-moi
vous avertir au moins de tout ce qui peut diminuer vos prils.

Vous trouverez,  quinze lieues anglaises d'ici[68] un val grand et
profond auquel aboutit le chemin o vous tes. Depuis quatorze ans
aucun des chevaliers qui l'ont suivi n'en est revenu. La raison, je
ne vous la dirai pas en ce moment, car je suis press de retourner;
j'aime mieux vous donner les moyens de vous passer de ma conduite. 
l'entre du val est une chapelle qu'on nomme la Chapelle Morgain. L,
deux voies s'offriront  vous: si vous choisissez celle de droite,
elle vous conduira  la Tour douloureuse, sans obstacles qu'un bon
chevalier ne puisse surmonter. La voie de gauche vous mnerait au
_Val_ dit _sans retour_, d'o l'on n'a jamais vu revenir un seul
chevalier. Il est vrai qu'il en est  peu prs de mme de la Tour
douloureuse, pour tous les chevaliers qui, jusqu' prsent, ont
tent d'en abattre les mauvaises coutumes. Voyez s'il n'y aurait pas
grande folie de vous engager dans l'une ou l'autre de ces preuves
dsespres.--Bel hte, rpondit le duc, je prvois que mon corps va
courir de grands dangers, mais je ne pourrais retourner sans honte:
ainsi je dois plutt affronter la mort que cder aux dfaillances du
coeur.--Allez donc, dit en soupirant le vavasseur, et que Dieu vous
garde!

[Note 68: Apparemment quinze milles ou sept lieues et demie de
France.]

Le prud'homme retourna: le duc, seulement suivi de son cuyer,
chevaucha sans trouver aventure jusqu' l'heure de tierce. Arrivs
 la Chapelle Morgain, ils reconnurent les deux voies: celle de
droite, nouvellement trace pour esquiver le Val sans retour, et
celle de gauche qui conduisait au Val et rejoignait l'autre plus
loin. Voil, dit l'cuyer, le Val prilleux dont le vavasseur a
parl. Ayez merci de vous-mme; vous tes perdu si vous y entrez,
et je n'entends plus vous suivre et risquer d'y tre comme vous
retenu. Prenez, sire, l'autre voie; elle conduit justement  la Tour
douloureuse.--Par Dieu, rpond le duc, tu dois penser que je tiens
 la vie tout autant que toi; mais ce que je ne puis endurer c'est
le renom de recrant.--Ah sire! je vous jurerai par tous les saints
de cette chapelle que je ne parlerai jamais de cela  personne.--Je
le crois bien: mais moi je ne pourrai m'en taire, puisque nous avons
jur de conter  la cour du roi, quand nous y reviendrons, tout ce
qu'il nous sera arriv: je serais donc parjure, si j'en dissimulais
la moindre chose. J'irai aussi loin que je pourrai.--Aussi loin qu'il
vous plaira, reprend le valet, mais ne pensez pas que je vous suive.
Seulement, j'entends rester ici tant que je pourrai supposer que vous
ne soyez pas encore prisonnier.--Rien de mieux; attends-moi aussi
longtemps que tu dis, et sois  Dieu recommand!

Il pressa les pas de son cheval et s'engagea seul dans le Val redout.

On l'appelait tantt le _Val sans retour_, tantt le _Val des faux
amants_, et voici comment il avait commenc. On sait que Morgain, la
soeur du roi Artus, eut plus qu'aucune autre le secret des charmes
et des enchantements: elle avait tout appris de Merlin. Pour mieux
se rendre la science familire, elle avait laiss la compagnie des
hommes et s'tait enfonce dans les grandes forts; si bien que
maintes gens ne la croyant plus une femme l'appelaient Morgain la
fe, et mme Morgain la desse. Elle avait longtemps mis son amour et
son coeur dans un chevalier dont elle se croyait uniquement aime;
mais il la trompait, en lui prfrant une demoiselle de grande
beaut, qu'il ne voyait que rarement, tant tait grande la jalousie
et la clairvoyance de Morgain. Un jour cependant, ils taient
convenus de se rencontrer au fond de ce val, le plus riant, le plus
beau qu'on puisse imaginer. Morgain fut avertie, elle courut et les
surprit comme ils se donnaient les plus tendres tmoignages d'amour.
Peu s'en fallut qu'elle n'en mourt de douleur; mais revenant bientt
 elle, elle jeta sur le val un enchantement dont la vertu tait
de retenir  toujours tout chevalier qui aurait fait  son amie la
moindre infidlit d'action ou de pense: son ami fut la premire
victime du charme: quand il voulut s'loigner, il sentit qu'il tait
arrt par une force invincible. La demoiselle fut plus cruellement
traite. Elle se crut enferme dans la glace jusqu' la ceinture
et, de la ceinture  l'extrmit des cheveux, dans un feu ardent.
Depuis ce jour, il n'y eut pas un chevalier amoureux qui pt, une
fois entr, trouver le moyen de sortir de ce val. Morgain avait
encore destin que la voie resterait ouverte pour le chevalier qui
n'aurait jamais rien senti de l'aiguillon des dsirs, et pour celui
qui n'aurait pas  se reprocher la moindre infidlit amoureuse.
 celui-ci tait rserve la vertu de dtruire l'enchantement.
Morgain croyait en avoir assur l'ternelle dure. De leur ct, les
chevaliers qui connaissaient la force de la conjuration se gardaient
de mettre le pied dans le Val, persuads que ce n'tait pas un d'eux
qui pourrait en triompher; mais d'autres ignoraient le charme, et s'y
taient laiss prendre[69].

[Note 69: Dans la premire rdaction du _Livre d'Artus_, la fondation
du _Val sans retour_ est raconte d'une faon un peu diffrente.
Morgain en avait eu la pense quand, irrite d'avoir t spare
de son ami Guiomar par la reine Genivre, elle tait venue habiter
la fort de Sarpenne ou Sarpeint. Voyant les lieux si beaux et si
riants, elle fit construire une chapelle devant un carrefour, 
l'entre du val. On y faisait chaque jour le service divin. Deux
portes y taient pratiques: l'une descendait dans le val, l'autre
conduisait  un tertre, de faon que ceux qui remontaient le val
pour entendre la messe ne se runissaient pas aux passagers du
dehors qui arrivaient au tertre dans la mme intention. Le prtre
n'avait aucune communication avec les assistants dont une cloison le
sparait. C'est  partir du choeur de la chapelle que Morgain avait
jet son enchantement pour retenir dans le val tous les faux amants.
Et sur le tertre tait une croix avec des lettres qui disaient:
Chevalier errant qui passes ici cherchant les nobles aventures,
prends des trois chemins celui qu'il te plaira: Si tu veux esquiver
les fortes aventures va  droite, tu arriveras en Sorelois. La voie
du milieu conduit  la _Tour douloureuse_; celle de gauche au _Val
sans retour_, dont nul faux amant ne doit esprer revenir. Celui
qui mritera d'en sortir pourra seul achever l'aventure de la Tour
douloureuse, et ramener  terre les deux amants qui chastement
aimrent. (Manusc. 337, f 187 v.)]

Le Val tait de grande tendue, environn de hautes montagnes,
couvert d'un riant tapis de verdure. Au milieu jaillissait une belle
et claire fontaine. La clture en tait merveilleuse; c'tait en
apparence une muraille paisse et leve, en ralit ce n'tait
que de l'air. On entrait sans trouver et sans supposer le moindre
obstacle; mais une fois entr, on ne songeait pas mme qu'il y et un
moyen d'en sortir. Le charme durait depuis dix-sept ans; dj deux
cent cinquante-trois chevaliers en avaient prouv la vertu. Ils y
taient arrivs de maintes terres; ils y trouvaient  leur guise de
belles maisons.  l'entre de la clture tait la chapelle o les
prisonniers pouvaient tous les jours entendre la sainte messe chante
par un prouvaire du dehors. D'ailleurs le sjour paraissait assez
agrable  la plupart de ceux qui s'y voyaient retenus. On y trouvait
de beaux banquets, des instruments de musique, des chants, des
danses, des carolles, des jeux d'checs et de tables. S'il arrivait
que le chevalier y ft entr avec une dame qui n'et jamais tromp
ou voulu tromper son ami, elle demeurait avec lui tant qu'il lui
plaisait, et de son plein gr. Quant aux cuyers, on leur permettait
de rester prs de leurs seigneurs; mais ils pouvaient s'loigner si,
tout en prenant le dduit amoureux, ils taient rests constamment
insensibles aux attraits des autres dames ou demoiselles; autrement
ils partageaient le sort de leurs matres. Tel tait donc le _Val
sans retour_ ou _des faux amants_[70].

[Note 70: On reconnatra facilement ici que l'_Arc des loyaux
amants_, dans l'Amadis, n'est qu'une imitation de notre _Val des faux
amants_.]

Galeschin s'y engageait le plus tranquillement du monde; mais la
pente tait si rapide qu'il prit le parti de quitter les triers
et de mener son cheval en laisse. Arriv au bas du tertre, il
vit une paisse fume: c'tait la vapeur dont le val tait ferm.
Il remonte  cheval, traverse la clture simule, et voit bientt
s'levant  gauche et  droite de belles maisons. Il retourne la
tte, la fume s'tait dissipe, mais il lui sembla que la trompeuse
muraille de l'entre le suivait jusqu' toucher la croupe de son
cheval. En avanant encore il arrive devant une porte trop basse
et trop troite pour un cavalier; il descend donc une seconde
fois, laisse le cheval, jette son glaive, dtache la guiche de son
cu pour le passer au bras gauche; brandit son pe et, la tte
baisse, s'engage dans une alle longue, troite et assez obscure.
Il avance cependant toujours:  l'extrmit de l'alle il voit de
chaque ct le profil de deux normes dragons jetant par la gueule
de grands flocons de flamme. Deux chanes scelles dans le mur les
arrtaient par la gorge. Voil, se dit Galeschin, de furieuses
btes; Involontairement il fait un mouvement en arrire, pour se
prmunir contre leur approche; mais la honte le retient comme si
tout le monde l'et vu, il se dcide  marcher en avant. Les dragons
s'lancent pour lui fermer la voie: ils jettent leurs griffes sur
l'cu, dchirent  belles dents les mailles du haubert et pntrent
dans les chairs qu'ils entament jusqu'au sang. Le duc ne recule
pas: il donne de son pe sur leurs pis, sur leurs ttes et parvient
enfin  passer outre, laissant les dragons lcher le sang qu'ils
ont fait jaillir et dont leurs ongles sont humects. Pour le duc,
son premier soin est d'teindre les flammes qu'ils avaient vomies
contre lui; mais il se trouve bientt devant une rivire bruyante
et rapide. Surpris de voir dans le Val un si grand cours d'eau, il
dsesprait de le franchir, quand il aperoit une planche longue
et troite sur laquelle il lui fallait tenter de passer.  peine y
a-t-il avanc le pied qu'il voit  l'autre bout deux chevaliers arms
et l'pe nue, faisant mine de lui dfendre le passage. Il prouve
un moment de crainte; car ils sont deux, ils tiennent la rive; lui,
s'il chancelle et tombe, ne pourra manquer de se noyer, l'eau tant
profonde et noire comme l'abme. Je ne reculerai pas, se dit-il.
Mais quand il est au milieu de la planche, le coeur lui tremble, il
a grand'peine  se maintenir. Il avance encore: trois chevaliers,
non plus seulement deux, lui disputent le rivage; le premier lve
son glaive, le second le frappe de son pe sur le heaume, le fait
flchir et enfin glisser dans l'eau. Il se croit perdu, il sent les
angoisses de la mort; mais, comme il tait dj pm, on le tire de
l'eau avec de longs crocs de fer, et quand il ouvre les yeux, il se
voit tendu dans un pr; devant lui un grand chevalier qui le somme
de se rendre s'il tient  la vie. Il ne rpond rien et se redresse
 genoux. D'un coup fortement assn sur le heaume, le chevalier le
fait retomber, pose un pied sur sa poitrine, lui arrache le heaume
et lui rpte qu'il est mort s'il ne fiance prison. Le duc se tait;
quatre sergents alors le prennent, le dsarment et l'emportent dans
un jardin o se trouvaient grand nombre de chevaliers. Ce chevalier,
leur demande-t-on, est-il mort?--Non, mais peu s'en faut; et maudite
soit l'heure o cette prison fut tablie! Enfin le duc revient de
pmoison; chacun le rconforte et le console du mieux qu'il peut.

Il apprit alors  ceux qui l'entouraient qu'il tait Galeschin duc de
Clarence, fils du roi Tradelinan de Norgalles et compagnon[71] de la
Table ronde. Ceux qui le connaissaient eurent  la fois grande joie
et grande douleur de le retrouver vivant et comme eux prisonnier. Il
y avait l Aiglin des Vaus, Gaheris de Caraheu, Kaedin le Beau. Quel
dommage, sire! disait ce dernier; non pour vous seulement, mais pour
tous les compagnons de la Table ronde! Quel deuil en fera messire
Gauvain quand il le saura! Le duc leur conte alors l'occasion de
sa voie; la prison de mess. Gauvain, l'engagement qu'avaient pris
Lancelot, mess. Yvain et lui de tenter sa dlivrance. De leur ct,
les trois chevaliers lui apprennent comment ils se trouvent retenus
dans le Val, comment le plus preux ne devait pas esprer d'en sortir,
pour peu qu'il et fauss de rien ce qu'il devait  son amie. Par
Dieu, dit le duc, si j'avais su que la prouesse n'y pouvait de rien
servir, je n'eusse jamais mis ici les pieds; je suis en un bien
furieux danger d'y rester  toujours. O trouver le chevalier qui,
dans le cours de ses amours, aura constamment loign toute oeuvre et
tout dsir d'inconstance?

[Note 71: Il faut toujours dire _compagnons_ et non pas _chevaliers_
de la Table ronde. Ce titre de chevalier avait un sens absolu. On
devenait chevalier comme on naissait _noble_ ou _gentilhomme_. Les
Templiers institus en Syrie au commencement du XIIe sicle furent je
crois les premiers qui formrent un ordre particulier de chevalerie.
Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jrusalem suivirent leur exemple:
puis vinrent au XIVe sicle les chevaliers de _la Jarretire_ et tous
les autres  la suite.]

Maintenant que le preux duc de Clarence est ainsi retenu en bonne
compagnie, nous l'y laisserons pour nous informer de ce qui advint 
messire Yvain, dans la voie qu'il avait choisie.




LXXV.


On se souvient qu'en se sparant de ses deux compagnons dans la fort
de Varenne, mess. Yvain avait lui-mme choisi le chemin de gauche.
Il chevaucha jusqu' basses vpres sans trouver aventure: mais 
la nuit tombante, il fit rencontre d'une litire que tranaient
deux palefrois. Une demoiselle vtue de noir l'occupait, le visage
dcouvert, la main appuye sur sa joue. On aurait lou sa beaut,
si les pleurs dont son visage tait inond eussent permis d'en bien
juger. Sept cuyers escortaient sa litire, et devant la dame tait
plac un grand coffre dans lequel gisait un chevalier navr de
nombreuses plaies.

Mess. Yvain salua la demoiselle. Dieu vous bnisse, rpond-elle sans
le regarder.--Demoiselle, vous plairait-il m'apprendre ce que peut
contenir ce coffre?--Ne le demandez pas; ou du moins sachez qu'on ne
le dcouvrira pas sans recueillir honneur ou honte. Il contient un
chevalier navr: jusqu' prsent tous ceux qui essayrent de l'en
tirer ont fait de vains efforts. Si jamais quelqu'un y parvient,
ce sera aprs avoir jur sur Saints qu'il vengera ce malheureux
chevalier. Apprenez d'ailleurs que l'honneur de le dlivrer est
rserv au plus preux des vivants. Si donc vous pensez l'tre,
essayez.

--Demoiselle, tant de bons chevaliers ont chou dans cette preuve
que je puis bien la tenter  mon tour, sans tre plus qu'eux
dshonor si je ne russis pas.

--Vous, dposez la bire sur le gazon, dit aux cuyers la
demoiselle. Cela fait, mess. Yvain lve le couvercle. Le chevalier
avait  travers le corps deux plaies de fer de lance, un coup d'pe
au milieu du front et l'paule droite entr'ouverte.

La douleur lui arrachait des cris. Mess. Yvain promit comme loyal
chevalier  la demoiselle de venger son ami, et puis il essaya de
tirer  lui le navr, mais il fit de vains efforts pour le soulever
et il se vit contraint de renoncer  l'branler. Vous aviez droit,
demoiselle, dit-il, de penser que je n'tais pas le meilleur des
chevaliers, et je le savais bien moi-mme. Je voudrais, pour une des
plaies de votre ami, qu'un chevalier de ma connaissance et tent
l'preuve  ma place. Il n'est pas loin d'ici: si vous voulez le
rencontrer, prenez cette voie qu'il a choisie. Je crois que lui seul
pourra faire ce que vous dsirez.

La demoiselle trouva bon le conseil et prit  gauche le chemin que
lui indiquait mess. Yvain. Pour lui, il continua sa chevauche.
Aprs une heure de marche il entendit un son de cor. Dans l'espoir
de trouver un gte, il broche de ce ct. Le cor donnait de plus en
plus, comme pour appeler aide. Mess. Yvain qu'un beau clair de lune
protgeait arrive devant une bretche dresse  l'extrmit d'un pont
tournant jet sur un large foss rempli d'eau. Le foss entourait une
maison de bois, il tait pourvu d'un grand hrisson[72].

[Note 72: Le _hrisson_, sorte, de cheval de frise, tait une forte
poutre ordinairement mobile et garnie de crocs et de grandes pointes
de fer. Il y a dans Wace une description parfaitement semblable 
la ntre, et que M. Viollet-le-Duc n'a pas manqu de citer, au mot
_Bretche_:

  Avoit  cel temps un foss
  Haut et parfont et rpar;
  Sur le foss out heriun,
  Et dedens close une maison.
                      (_Roman de l Rou_, v. 9444.)

Ce hrisson empchait sans doute de tenter le passage du foss quand
le pont tournant tait repli ou lev.]

De la bretche, le valet qui cornait voyant approcher messire Yvain:
Sire chevalier, crie-t-il, soyez notre sauveur; des larrons ont
forc ma maison: ils ont tu mes serviteurs, je tremble maintenant
pour ma vieille bonne mre et plus encore pour l'honneur de ma jeune
soeur.

Le pont tait baiss, la maison ouverte; mess. Yvain broche aussitt
des perons, arrive dans la cour et surprend quatre de ces larrons
comme ils montaient par une chelle aux fentres. Deux autres
tenaient et se disputaient  qui garderait pour soi la soeur du
valet. D'autres vidaient la maison de tout ce qu'elle contenait de
prcieux. Ils taient assez lgrement arms, comme vilains, de
pourpoints et de chapeaux en cuir bouilli[73]; mais ils avaient des
haches, des pes, des arcs, des flches et de grands couteaux dont
ils s'escrimaient rudement.

[Note 73: Comme vilains, de cuiries et de chapiaus bolis. De
_cuirie_ est venu le mot _cuirasse_, que nous donnons encore
trs-improprement  l'armature de fer qui couvre la poitrine; le nom
ancien de _fer-vtus_ conviendrait mieux  nos _cuirassiers_.]

Mess. Yvain s'en prit d'abord  ceux qui tenaient la belle jeune
fille; il planta son glaive dans le corps du premier; de son pe
il fendit le second jusqu'aux dents. Les autres, surpris, abattus,
frapps, n'essaient pas de rsister: il les poursuit, coupe tout
ce qu'il atteint, bras, mains et ttes. En se sauvant, plusieurs
cependant lui jettent des haches qui blessent son cheval et lui-mme.
Deux seulement osrent affronter le hrisson et sortirent du foss
comme ils purent. Mess. Yvain ne songea pas  les poursuivre.

Le matre de la maison descendit alors de la bretche et rendit
grces  son librateur. Ne regrettez pas votre cheval, dit-il,
vous en trouverez un meilleur ici. En pntrant dans la maison,
ils trouvent la vieille dame renverse sans connaissance; en les
entendant venir la jeune fille s'tait tapie sous un lit, les prenant
pour des voleurs.  la voix de son frre, elle se montre et leur dit
que, grce  Dieu, elle n'avait pas t honnie. Remerciez, dit le
valet, le prud'homme auquel nous devons notre salut: et puisque vous
tes chappe, je me console de la mort de mes sergents.

On prvoit que mess. Yvain fut courtoisement hberg la nuit. Quand
il fut couch, le valet lui demanda s'il avait l'intention de se
lever matin: Oui, ds la pointe du jour; j'ai plus  faire que
vous ne pourrez penser.--Mais sire, reprit le valet, vous n'oubliez
pas que demain est fte de Pentecte: si je ne puis vous retenir,
au moins ne monterez-vous pas  cheval avant la messe. S'il vous
plaisait, je la ferais dire prs d'ici, et je resterais avec vous
jusqu' ce qu'elle ft chante.--Vous parlez en homme sage et je vous
remercie; mais que la messe soit de grand matin. Le valet s'incline,
et se couche dans un lit dress au pied de celui de mess. Yvain.

Au lendemain, le valet se lve un peu avant le jour et dispose le
meilleur de ses chevaux, en attendant le rveil de mess. Yvain.
C'est, dit-il quand il le vit debout, le cheval qui portait mon
pre, il ne l'et pas chang pour aucun autre; mais s'il tait encore
meilleur, je vous le donnerais de plus grand coeur. Messire Yvain
le remercie, monte, et va our la messe  une lieue anglaise de l,
dans la compagnie du valet, de la mre et de la soeur. Il fut ensuite
convoi jusqu' deux lieues et prit cong d'eux en leur donnant son
nom.

Tierce tait arrive[74] quand les yeux de mess. Yvain s'abaissrent
sur une valle profonde. La descente tait ardue et difficile; il
prit le parti d'avancer  pied en tenant son cheval par la bride.
 l'extrmit de la valle tait une belle prairie traverse d'une
rivire: sur les bords s'levait un pavillon richement tendu; aux
pans taient attachs dix cus avec autant de glaives. Mess. Yvain
aperoit  quelque distance une demoiselle lie par les tresses
 l'une des branches, les deux mains galement serres. Le sang
rougissait sa belle chevelure et inondait son visage: un peu plus
loin un chevalier en pures braies fortement li  un tronc d'arbre,
la poitrine et le linge ensanglants.  cette vue, mess. Yvain ne
peut retenir ses larmes.

[Note 74: De six  neuf heures du matin.]

Il va d'abord  la demoiselle, puise de douleur et des cris qu'elle
avait exhals; elle avait  peine la force de parler. Elle respirait
difficilement, ses yeux taient rouges et gonfls; la peau qui
retenait encore ses cheveux tait ouverte  et l par la violence
de l'treinte.  demi-voix cependant elle disait: Messire Gauvain,
que n'tes-vous ici!  ce nom, mess. Yvain avance tout prs d'elle:
Demoiselle, qui vous a si cruellement traite, et que parlez-vous de
messire Gauvain, un des hommes que j'aime le plus au monde?--Votre
nom? dit-elle  voix basse.--J'ai nom Yvain, fils du roi Urien,
cousin germain de celui que vous regrettez.--Hlas! si mess. Gauvain
tait ici, il mettrait en danger pour me venger corps et me; je ne
suis tourmente que pour lui avoir rendu service. Il me dfendrait,
non-seulement pour moi, mais pour celui que vous voyez tout prs
et qu'ils ont apparemment tu.--Quel est ce chevalier?--Vous le
connaissez assez; c'est Sagremor le desr!

Grande fut alors l'motion de mess. Yvain; mais qui va-t-il d'abord
secourir, de son ami ou de la demoiselle? Il se dcide pour
celle-ci, et va couper la branche qui la tenait suspendue. La
demoiselle tombe; il allait pour la dlier, quand arrive, arm de
toutes armes, un chevalier du pavillon: Sire, dit messire Yvain,
je ne sais pas qui vous tes; mais vous avez grandement forfait
en traitant indignement un des meilleurs chevaliers de la maison
du roi Artus, et cette demoiselle qui voyageait sous le conduit
de messire Gauvain.--Quoi! rpond le chevalier, seriez-vous de la
maison d'Artus?--Assurment; et ce n'est pas vous qui me le ferez
renier.--Gardez-vous donc, je vous dfie. Ils prennent du champ et
reviennent l'un sur l'autre: le chevalier brise son glaive sur l'cu
de messire Yvain; celui-ci, plus heureux, abat d'un seul coup homme
et cheval: et pour empcher le chevalier de se relever, il repasse
cinq ou six fois sur son corps, puis revient  la demoiselle qu'il
commence  dtacher. Mais un second chevalier sort du pavillon et
le dfie comme le premier. Mess. Yvain avait  peine eu le temps de
dnouer les mains de la demoiselle; il remonte  la hte, et, le
glaive en avant, attend le nouvel agresseur. Ils changent de rudes
coups sur les cus; enfin le glaive du chevalier clate, messire
Yvain l'enlve des arons, le lance  terre par-dessus la croupe du
cheval, et revient de nouveau  la demoiselle. Appuy sur son glaive
il descend et recommence  dlier les cheveux; mais ils taient si
longs, si fins et si mls, qu'il avanait lentement. Coupez-les,
pour Dieu! lui disait la dolente.--Non, demoiselle, ils sont trop
beaux; je m'en voudrais de vous ravir un pareil trsor. Cependant
d'autres chevaliers sortaient du pavillon et lui criaient de se
garder; si bien qu'avant d'avoir dnou toutes les tresses, il lui
faut reprendre son glaive et remonter. Tous se prcipitent sur lui,
le chargent et le font tomber  ct de son cheval. Il se relve et
continuait  bien se dfendre, quand un des agresseurs dit aux autres
qu'il serait honteux  six cavaliers d'en attaquer un seul  pied.
Donnons-lui du moins le temps de remonter; nous aurons encore assez
d'avantage.

Aprs un instant d'hsitation ils reculent, et celui qui les avait
retenus s'adressant  messire Yvain: Par Dieu, chevalier, si vous
nous chappez, vous serez de grande prouesse. Changeons de cheval:
le mien vaut deux fois le vtre, il pourra retarder le moment o
vous partagerez le sort d'un autre vassal garott devant ce poteau.
Il parlait ainsi pour donner le change  ses compagnons; mais il
dsirait en ralit dlivrer Sagremor; car c'tait le chevalier que
Sagremor, on doit s'en souvenir, avait conquis et reu  merci, la
nuit o il avait accompagn messire Gauvain chez la fille du roi de
Norgalles. En rcompense, cet homme avait jur de lui venir en aide
envers et contre tous. Messire Yvain accepta volontiers l'change
qu'on lui proposait et la lutte recommena. Le chevalier de Sagremor,
tout en faisant semblant d'aider ses compagnons, trouvait moyen de
se mettre entre eux et mess. Yvain qui tait merveill d'un secours
tout aussi peu attendu. Ici le conte l'abandonne pour nous dire
comment de son ct se comportait Lancelot.




LXXVI[75].

[Note 75: Plusieurs feuillets enlevs dans le bon msc. 1430, nous
obligent  suivre pour quelque temps le n 339, f 78, en le
confrontant aux anciennes ditions imprimes.]


Lancelot, en se sparant de mess. Yvain et du duc de Clarence, tait
entr dans une voie qui rejoignait plus loin celle que mess. Yvain
avait choisie. Il ne fit pas de rencontre avant la chute du jour.
Aprs avoir travers une longue valle, il franchit le tertre qui
la bornait et ne fut plus longtemps sans apercevoir la litire du
chevalier au coffre. Il apprit de la demoiselle l'inutile essai
qu'avait fait un chevalier portant un cu blanc au lion de sinople.
Lancelot  cet indice reconnut messire Yvain: Veuillez, dit-il 
la demoiselle, dcouvrir ce chevalier.--Volontiers, si vous tentez
de le lever en promettant de le venger. Lancelot promit et les
cuyers posrent le coffre par terre. Alors il passe le bras sous
l'aisselle du navr, le soulve sans effort et l'tend doucement sur
l'herbe. Le chevalier pousse un grand soupir, et regardant Lancelot:
Sire, bnie soit l'heure de votre naissance! vous avez fait ce que
tant d'autres ont vainement essay. Vous tes, je le vois bien, le
meilleur chevalier du monde, et je vous dois la fin de mes plus
grandes douleurs. Elles ne sont plus rien, si je les compare  ce
que je souffrais dans le coffre. Il fait signe  l'un des cuyers:
Htez-vous, dit-il, d'aller apprendre  mon pre et  mon frre ce
que vous avez vu: ce preux chevalier viendra hberger dans notre
maison; nous l'y recevrons avec tout l'honneur dont il est si digne.
Le jour finissait; il fallait choisir, de coucher dans la fort ou de
suivre la litire: Lancelot accepta l'offre du chevalier.

L'cuyer s'empressa d'aller annoncer au chteau l'heureuse nouvelle,
pendant que Lancelot aidait  disposer une couche d'herbe verte et
de fleurs odorantes: on enveloppa le chevalier dans une couverture,
on le replaa sur la litire chevaleresque, et on se mit en route.
Le coffre resta sur la voie; le chevalier qui venait d'en sortir
craignant en le regardant de raviver ses douleurs.

Le chteau s'levait sur les bords de la Tamise; sa beaut et
l'agrment de sa position lui avaient fait donner le nom du Gai
chteau. Le vieillard qui en tait seigneur se nommait Trajan le
Gai; dans sa jeunesse, il avait t compt parmi les plus preux,
les plus beaux et les plus amoureux. Ses fils taient Adrian le Gai
que Lancelot venait de retirer du coffre, et Melian le Gai, lequel,
aussitt le message reu, accourait  leur rencontre. Ds qu'il
aperut la litire, il tendit les bras vers Lancelot, puis il baisa
son frre en demandant comment il se trouvait? Bien, dit Adrian,
grce  Dieu et  ce preux chevalier qui seul a pu, sinon fermer mes
plaies, au moins calmer mes douleurs. C'est encore lui, je le sais,
qui pourra tous nous venger de nos cruels ennemis.

 l'entre du chteau, ils entendirent parmi les rues les gens
chanter et caroler, en tenant dans leurs mains cierges et chandelles:
Bien venu soit, disaient-ils, le preux chevalier qui a dlivr notre
seigneur!  la porte de la salle, ils trouvent le vieux Trajan qui
allait au devant d'eux, en pleurant de joie de revoir son fils. On
s'empresse autour de Lancelot; c'est  qui pourra l'aider  descendre
et  dsarmer: on dispose son lit, on le couche et Melian l'ayant
quelque temps regard: Sire, dit-il, s'il ne vous dplaisait, je
demanderais si vous ne seriez pas de la maison du roi Artus?--Oui,
pourquoi le demandez-vous?--Comment pourrais-je l'oublier!
Vous tes assurment celui qui dferra  Kamalot le chevalier
navr[76].--Oui, et je me souviens assez de tous les ennuis que cette
affaire m'a causs.--Savez-vous quel tait celui qui vous dut sa
dlivrance?--Non; mais je sais que je fus,  cause de lui, retenu en
prison prs de deux ans.--Ah sire! soyez entre tous bni! C'est moi
que vous avez dferr: et nous vous devons, mon frre et moi, la fin
de nos maux. Ce n'est pas tout. Vous avez en mme temps guri notre
pre qui n'tait gure en meilleur point. coutez-moi:  l'extrmit
de cette fort, demeure un chevalier flon d'une force prodigieuse:
il est plus grand mme que Galehaut: c'est Karadoc de la Tour
douloureuse. Son frre, aussi dloyal et aussi cruel que lui, m'avait
perc des glaives dont vous m'avez dferr. Quoique navr, j'eus
la force de le frapper  mort: de l, une haine sans merci entre
notre famille et la sienne. Une fois, il assaillit mon frre Adrian
qui, aprs une dfense prolonge, demeura navr comme vous avez vu.
Par une insigne cruaut, Karadoc ne lui donna pas le coup mortel,
aimant mieux prolonger ses douleurs. Il le fit transporter dans son
chteau et aprs l'avoir fait longtemps languir dans un souterrain
humide, la mre de Karadoc, qui passe en mchancet toutes les autres
femmes, le tira de cette chartre pour ajouter encore  ses tourments.
Comme elle avait le secret des charmes et des enchantements, elle le
fit entrer,  l'aide de paroles magiques, dans le coffre d'o vous
l'avez lev; par la vertu de ces paroles, il n'en devait sortir que
quand le meilleur des chevaliers parviendrait  l'en tirer sans lui
causer de douleur et sans mme remuer le coffre. En attendant, mon
frre ne pouvait ni mourir, ni pressentir la fin de ses maux. Aprs
l'avoir ainsi destin, elle le fit porter devant le chteau, pour le
montrer dans cet tat  toute sa parent. Rien ne peut se comparer
au chagrin qu'en ressentit notre seigneur de pre. Il devint sourd,
perdit l'usage de ses membres, et nous aurions tous prfr la mort
 d'aussi grandes infortunes. La mesure n'en tait pourtant pas
comble.  quelque temps de l je chevauchais dans la fort avec deux
oncles miens et d'autres de notre lignage; nous vnmes  parler de
mon pre et de mon frre, et tout en pleurant je m'criai: Ah! beau
sire Dieu, mon pre peut-il esprer de jamais gurir! Une demoiselle
monte sur palefroi amblant vint alors  croiser notre chemin et dit
en passant: _Oui! mais l'un ne gurira pas avant l'autre._ Nous
restmes interdits. Vainement j'essayai de la joindre; j'y perdis mes
peines et n'ai pu dcouvrir qui elle tait. Je savais seulement que
mon frre ne serait guri qu'aprs avoir t lev du coffre. Mais,
ds qu'il en fut sorti, grce  vous sire chevalier, mon pre marcha
et entendit, ce qu'il n'avait pas fait depuis deux ans. Si les plaies
de mon frre taient visites par un bon mire, je pense qu'elles
se fermeraient comme les miennes se fermrent, quand vous m'etes
dferr.

[Note 76: Voy. Lancelot, t. I, p. 132.]

Lancelot reconnut ainsi que le grand ennemi du pre et des deux
frres tait encore cet odieux Karadoc, ravisseur de messire Gauvain.
Il indiqua  Melian le but de la qute qu'ils avaient entreprise,
lui, le duc de Clarence et messire Yvain: Mais, reprit Melian, vous
plairait-il nous apprendre  qui nous sommes tant redevables?--Je
vous dirai ce que je n'ai dit encore  nul autre chevalier: mon nom
est Lancelot du Lac.--Ah! s'cria Melian, j'ai bien des fois entendu
parler de vos prouesses. Adrian, de son ct, au nom de mess.
Yvain, se souvint du chevalier qui avait essay de le lever. S'il
ne change de voie, dit-il, il lui faudra passer la nuit en pleine
fort. Mais vous, sire, comment pensez-vous avoir raison du tratre
Karadoc? Un seul chevalier, trois ou quatre mme, n'ont pu, jusqu'
prsent, lutter contre lui. Nous savons votre grand coeur; mais vous
comprendrez en le voyant nos craintes. Ne parle-t-il pas dj de
conqurir les royaumes d'Artus et de Galehaut? C'est mme pour cela
qu'il a tabli les mauvaises coutumes de son chteau, et qu'il y
retient monseigneur Gauvain, afin d'attirer ici tous les meilleurs
chevaliers du roi qui voudront essayer de le dlivrer. Si pourtant
vous ne craignez pas de le dfier, je vous suivrai: c'est le moins,
aprs ce que nous vous devons, de mettre pour vous nos corps en
aventure.--Oui, reprit Lancelot, je tenterai ce qui n'a pas effray
de meilleurs chevaliers que moi.--Si quelqu'un, dit Melian, doit
triompher de Karadoc, c'est le preux auquel il vient d'tre donn de
nous gurir.

Quittons un instant Lancelot, pour voir ce que devient messire
Gauvain.




LXXVII.


Aprs l'avoir retenu dans ses bras pendant une lieue, Karadoc lui
avait fait ter ses vtements pour le lier troitement sur le dos
d'un roncin: deux forts sergents le battaient de menues courroies,
et faisaient jaillir son gnreux sang de toutes les parties de son
corps. Il souffrit sans exhaler la moindre plainte: seulement, il
pensait au chagrin que son oncle et ses compagnons ressentiraient en
apprenant sa msaventure. Arrivs dans la Tour douloureuse, Karadoc
le fit dlier pour l'abandonner  sa mre: Ah Gauvain! s'cria la
vieille en le voyant, je te tiens donc! Je puis donc te demander
raison du meurtre de mon cher frre que tu as occis en trahison!--Je
n'ai jamais fait de trahison.--Tu mens; comment sans trahison
aurais-tu mis  mort un chevalier qui valait cent fois mieux que
toi? Quand Gauvain s'entend deux fois accuser de trahison, il oublie
de rage tous ses autres maux: Tu mens toi-mme, dit-il, mchante
sorcire, et si l'infme gant qui m'a surpris dsarm ose soutenir
ton mensonge, je m'en dfendrai dans sa maison mme, contre son corps
ou celui de tout autre.

La vieille dont la fureur croissait de plus en plus appelle ses
chevaliers. Je n'aurai pas de joie, dit-elle, que ce tratre ne soit
mis en pices; si vous n'osez le tuer, c'est moi qui le ferai. Ce
disant, elle va prendre un pieu dans le hantier[77], et s'approchait
pour l'en frapper, quand son fils se met entre elle et messire
Gauvain, et lui arrachant des mains l'pe: Qu'allez-vous faire?
voulez-vous m'enlever le profit de ma chasse.--Comment, fils! il m'a
appele mchante sorcire, et tu veux m'empcher de le punir?--Mre,
ne voyez-vous pas qu'il souhaite la mort pour chapper  la prison
o je le ferai pourrir? Ainsi parvient-il  calmer la forcenerie de
la vieille. Mais elle ordonna qu'on tendt mess. Gauvain sur une
table, et cela fait, elle exprima sur toutes ses plaies un onguent
qui devait les irriter sans que le poison pntrt jusqu'au coeur.
Elle le fit ensuite transporter par trois sergents dans un souterrain
obscur, rempli de toute espce de vermines.

[Note 77: Sorte de ratelier o l'on dposait les bois de lance. De
_hante_, bois de lance.]

Au milieu de la chartre tait un grand pilier de marbre creux dans
lequel on avait pouss un chlit garni de paille rude et noueuse.
Gauvain pouvait s'y tendre, mais non s'y tenir  demi lev, car la
niche n'avait pas trois pieds de haut. On lui apportait chaque jour
sa faible ration de pain et d'eau; une lgre couverture le dfendait
seule du froid glacial de cette chartre bassement vote et peuple
de puants reptiles. C'tait un sifflement aigu et continuel de
vipres et de couleuvres qui, sentant la chair humaine, se roulaient,
se dressaient  l'envi contre le pilier. Plus d'une fois il fut tent
de descendre du lit et de se donner en pture  ces horribles btes;
mais la honte d'une telle mort le retenait, la crainte aussi de
perdre son me. C'et t volontairement sacrifier le corps que d'en
faire le rgal de pareils convives; il jugea donc que mieux valait
souffrir que dsesprer. Ainsi passa-t-il la nuit. Le venin gagna ses
jambes, ses bras, son visage: vingt fois il s'vanouit, incessamment
menac ou surpris par les couleuvres qu'il repoussait des pieds et
des mains.

Or, dans une autre partie du chteau se trouvait une demoiselle aime
de Karadoc. Elle le dtestait pour l'avoir enleve  son premier
ami, chevalier preux et courtois qui avait t tu en voulant la
dfendre. Elle tait longtemps reste chez la dame de Blancastel, et
c'est elle dont cette dame, ainsi que nous avons vu plus haut, avait
parl  son cousin Galeschin, duc de Clarence. Si Karadoc ne l'et
pas surveille de prs, elle ne serait pas un jour reste dans cette
maudite tour. Or sa fentre donnait sur un jardin qui touchait  la
noire prison de messire Gauvain. Elle entendit des plaintes et ne
douta pas qu'elles ne fussent exhales par le preux chevalier dont
elle avait souvent entendu vanter les prouesses et la prud'homie:
Ah Dieu! disait le prisonnier, ai-je mrit une fin si cruelle!
Bel oncle Artus, vous gmirez grandement en apprenant mon malheur!
Et vous, mes compagnons de la Table ronde, combien vous regretterez
de ne pas savoir ce que je serai devenu! vous encore plus qu'eux,
madame la reine; vous avant tous, Lancelot! Puisse au moins Dieu
vous maintenir dans votre incomparable vaillance! Vous pourriez seul
m'ter de ce martyre, si la prouesse y pouvait suffire: mais ce
chteau ne craint nul homme, et le tyran qui le tient est tellement
sur ses gardes qu'il chappera sans doute  votre vengeance.

Ainsi se plaignait mess. Gauvain. La demoiselle qui l'avait cout
descend et avance la tte dans la lucarne de la prison: Monseigneur
Gauvain! dit-elle  demi-voix.--Qui m'appelle?--Une autre victime,
une amie qui ne vous a jamais vu, mais qui donnerait sa vie pour
venir en aide au gnreux dfenseur des dames et demoiselles.--Hlas!
demoiselle, pourriez-vous bien me soulager? Je suis couvert de
plaies, enfl, dchir, livr sans dfense aux reptiles: si j'avais
seulement un bton pour m'en garantir, je bnirais qui me le
donnerait.--N'est-ce que cela? vous l'aurez; de plus, un onguent pour
vos plaies.

Elle retourne  la chambre basse qu'elle habitait et, sans perdre de
temps, elle ouvre un crin, y prend une bote. Ensuite elle abaisse
la longue perche o pendait sa robe de jour, regarde si personne ne
la voit, la lance dans le jardin, va la reprendre, la lve jusqu'
son paule, y attache la bote, gagne la fentre de la prison, et
fait tomber la perche devant le pilier o Gauvain tait tendu.
Dtachez, lui dit-elle, cette bote, vous y trouverez un onguent
salutaire.

Messire Gauvain fait ce qui lui est indiqu; il se soulve, prend
la bote et rpand l'onguent sur ses membres endoloris et gonfls,
moins par la morsure des reptiles que par le venin de la vieille
sorcire. De la perche il fait trois btons et s'en escrime contre
les couleuvres et autres vermines qui sont maintenant averties de se
tenir  distance.

La demoiselle rentre dans sa chambre, se souvient d'une recette
qu'elle avait surprise  la mre de Karadoc. Elle se fait apporter
par la fillette charge de la servir une mesure de farine de seigle;
elle y mle du jus de rue, de serpentine et de cinq autres racines de
grande vertu; elle ptrit cette farine, en fait un pain qu'elle cuit
et coupe en petits morceaux, et va jeter le tout par la fentre de la
prison. Les serpents allchs par l'odeur du pain quittent le fond du
souterrain o ils venaient de se rfugier; ils se gorgent du gteau
 qui mieux mieux en poussant des sifflements qu'on et entendus du
fond du jardin. Quand ils en furent bien sols, ils s'tendent, et
la chaleur du pain luttant contre la glace de leur sang, ils meurent
entasss les uns sur les autres.

Mais alors l'infection devient insupportable. Gauvain n'en devinait
point la cause, tonn d'ailleurs de n'avoir plus de reptiles 
frapper. Quand arrive la nuit, la demoiselle lie  l'extrmit d'une
autre perche une provision de viandes qu'elle fait encore descendre
dans la prison, en y joignant une lanterne de cristal garnie d'un
petit cierge ardent. Mess. Gauvain regarde autour de lui, dans un
coin tait un monceau form de tous les reptiles entasss sans vie.
La demoiselle trouva moyen de faire plus encore: la nuit suivante,
elle enveloppa de ses robes le manger de mess. Gauvain; les robes
le garantirent du froid. Une autre fois, elle lui tend, au bout d'un
long bton, des draps blancs, un oreiller, une courte-pointe. Ainsi
prserv de la faim, de la vermine et du froid, vingt fois il bnit
sa bienfaitrice, en lui avouant encore qu'il ne pourra supporter
l'infection produite par le cadavre des reptiles. Il faut donc
encore y pourvoir, dit-elle. Et elle prpare devant la lucarne un
feu de soufre ml  une dose d'encens. Quand il fut allum, elle
en jette plusieurs brandons dans la prison. Aussitt la puanteur
s'vanouit; mess. Gauvain respire librement et n'a plus d'autre ennui
que la perte de sa libert.

Le conte s'interrompt ici pour nous dire ce qui se passait sur les
bords de la Tamise  la cour du roi Artus.




LXXVIII.


La veille de Pentecte, le jour mme o messire Yvain, Galeschin
et Lancelot taient secrtement partis  la recherche de mess.
Gauvain, le roi Artus n'avait pas manqu, au sortir des vpres, de
demander pourquoi il n'y avait pas vu son neveu ni les trois autres
chevaliers. Galehaut tait aussitt mont  cheval, et n'ayant
trouv  leurs htels ni mess. Gauvain, ni mess. Yvain, ni Galeschin,
ni Lancelot, il avait interrog les cuyers qui n'avaient pu dire
ce qu'ils taient devenus. Il s'en inquitait, quand retournant
au palais il aperut Lionel qui chevauchait rapidement par une
voie troite. Lionel avait veill la nuit prcdente comme nouveau
chevalier, et ne devait tre arm que le lendemain de la main du roi.
Cependant il avait endoss le haubert et l'avait recouvert d'une
chappe d'isembrun, en prenant soin d'abattre le chaperon sur son nez;
si bien que Galehaut le reconnut seulement au cheval qu'il montait.
Il le rejoignit et l'atteignit devant un ponceau, comme il allait
passer outre; Galehaut saisit le cheval au frein: O allez-vous,
Lionel? lui dit-il;--Sire, de grce, laissez-moi.--Savez-vous
qu'il sied mal de revtir les armes de chevalier avant de l'tre
rellement? le roi Artus ne vous a pas encore ceint l'pe que vous
portez.--Sire, je vous en prie, laissez-moi et ne me demandez rien,
par la chose que vous aimez le plus au sicle.--Vous me conjurez de
faon  me dfendre de vous presser davantage, mais au moins ne vous
laisserai-je pas aller plus avant.

En ce moment, Galehaut regarde et voit approcher un cuyer qui
portait  son col un cu: Arrte, dit-il  cet cuyer, tandis que
Lionel lui ordonnait de l'attendre o il savait. L'cuyer croit
devoir obir  son matre, et Lionel, afin de passer outre, passe
la main sous sa chappe, tranche la rne que retenait Galehaut et
s'loigne avec la rapidit d'un clair. Ah! coeur sans frein![78]
lui crie en riant Galehaut, vous tes bien le cousin de Lancelot.
Et piquant des perons son coursier, plus fort et plus rapide que
celui de Lionel, il le rejoint, le saisit au bras, l'enlve et le
plante devant lui sur le col de son cheval. Lionel se dbat, se
tord et se roidit tellement, qu'enfin ils tombent  terre l'un sur
l'autre. Je ne te quitterai pas, dit Galehaut, avant de savoir o tu
prtends aller.--Hlas! Je vois bien que je ne puis vous le cacher.
Je m'en allais aprs mon seigneur de cousin; il s'est jet dans cette
fort, arm de toutes pices, dans la compagnie de messire Yvain
et d'un autre chevalier que je ne connais pas: o allaient-ils, je
l'ignore; mais il faut que ce soit pour un grand besoin. Par le nom
de Dieu! veuillez ne plus me retenir.

[Note 78: Voy. Lancelot, I, p. 59.]

Galehaut coute avec peine ce que lui apprend Lionel. Comment
Lancelot a-t-il pu s'loigner sans le prvenir? mais ne voulant
pas laisser voir son chagrin: Consolez-vous, Lionel, dit-il, ils
sont trop preux tous les trois pour nous donner le moindre sujet
de crainte sur ce qui arrivera. Mais ce n'est pas  vous qu'il
conviendrait de leur venir en aide; vous n'tes pas chevalier, et
vous n'avez pas encore le droit de porter les armes. D'ailleurs,
cette nuit peut-tre, nos amis reviendront et ne voudront pas laisser
monseigneur le roi, un grand jour comme la Pentecte.

Tant il en dit et fait que Lionel consent  retourner; ils rentrent
ensemble  l'htel. Galehaut ne veut pas le quitter un instant, pour
qu'il ne retourne pas sans lui dans la fort. Il garde le secret du
dpart des trois chevaliers, dans la crainte du chagrin que la reine
prouverait en apprenant que Lancelot s'tait loign sans prendre
cong d'elle. Revenons maintenant,  Melian le Gai.

En prenant cong de Trajan, Lancelot fut convoy par Melian, frre de
celui qu'il avait lev du coffre. Ils passrent ensemble devant la
maison maintenant purge par mess. Yvain des larrons qui s'y taient
introduits. Ce fut la dame de la maison qui mit Lancelot sur la voie
qu'avait prise messire Yvain: Melian revint au Gai chteau, et de l
ds le lendemain, il se rendit  Londres. Il y arriva le soir mme de
la Pentecte. Le roi avait, le matin, arm Lionel: il avait attendu,
pour se mettre  table, le rcit ou l'annonce de quelque nouvelle
aventure, quand, de la fentre o il tait appuy, il crut apercevoir
une demoiselle tenant par une chane d'or un lion couronn. C'tait
le premier lion de Libye qu'on et encore vu dans la Grande-Bretagne.
La demoiselle, en avanant jusqu'aux pieds du roi, avait promis
l'amour de sa dame, la plus belle et la plus riche du monde, au
chevalier qui parviendrait  dompter son lion; et Lionel ayant
rclam cette preuve pour don de premier adoubement, avait mis 
mort le lion, aprs une lutte terrible. Mais tout cela est longuement
racont dans la branche consacre  Lionel[79]: on y voit comment il
offrit plus tard  mess. Yvain la peau du lion couronn, en change
de l'cu de sinople  la bande blanche qu'il prfra toujours parce
qu'il rappelait l'cu de son cousin Lancelot, lequel tait blanc  la
bande vermeille.

[Note 79: Je ne crois pas que cette branche de Lionel ait t
conserve. Quant  celle d'Yvain, Chrestien de Troies ne parat
pas avoir connu ou du moins suivi le texte de Lancelot. Il s'est
content d'attribuer  son _Chevalier au lion_, Yvain de Galles, les
aventures mises, dans le roman indit d'Artus, sur le compte d'autres
chevaliers.]

Or cette aventure, toute merveilleuse qu'elle tait, n'avait pu
faire oublier que mess. Gauvain, ni Lancelot, ni mess. Yvain
n'avaient assist aux grands offices et aux ftes de la Pentecte.
Le roi, la reine et Galehaut taient en proie aux mmes inquitudes,
quand arriva Melian le Gai. Il annona qu'il venait de la part de
Lancelot, et aussitt l'esprance parut illuminer tous les visages.
Il raconta le fcheux enlvement de messire Gauvain, la rsolution
prise par Lancelot, par mess. Yvain et par Galeschin d'entreprendre
la recherche du ravisseur. La reine en coutant le rcit de Melian
ne put dissimuler son dpit: Je tremble pour Gauvain, dit-elle,
mais je ne pardonne pas aux autres d'tre partis sans notre cong.
Et sous le prtexte d'un subit malaise, elle alla s'enfermer dans
ses chambres pour y pleurer tout  son aise. Le roi qui la croyait
uniquement proccupe des dangers de mess. Gauvain, la suivit pour
lui en faire des reproches. En vrit, lui dit-il, vous devriez
prendre un intrt plus vif  Lancelot qui vous a si bien protge.
Pour moi, je ne sais pas qui m'affligerait le plus de sa perte ou de
celle de mon neveu.--Sire, rpond la reine, priez Dieu qu'il nous
rende votre neveu, et ne lui demandez rien de plus.

Aprs le roi, Galehaut vint devant la reine et la trouva noye
dans les larmes. Pour Dieu, qu'avez-vous, ma dame, faut-il dj
dsesprer du retour de votre ami?--Laissez-moi pleurer, Galehaut;
je souffre beaucoup, et je n'entends pas dire la raison de ma
douleur. Galehaut revint vers le roi, sans pouvoir comprendre plus
que lui la raison d'un tel dsespoir.

On convint de commencer, ds le lendemain, la qute de mess. Gauvain:
en cinq jours ils espraient arriver devant la Tour douloureuse.
Le roi avait recommand aux barons runis pour la fte de ne pas
s'loigner, et il partit avec eux sous la conduite de Melian,
ctoyant d'abord la fort, afin d'viter le danger de se perdre dans
les nombreux dtours. La reine avait refus de les suivre, n'tant
pas, dit-elle, assez bien pour chevaucher. Mais avant de dire ce
qu'ils firent il convient de revenir  Lancelot.




LXXIX.


Aprs avoir chevauch quelque temps, Lancelot tait entr dans la
valle o messire Yvain rsistait de son mieux aux dix gloutons qui
avaient li Sagremor  un tronc d'arbre et suspendu par les cheveux
aux branches d'un autre arbre la demoiselle son amie. Lancelot ayant
reconnu messire Yvain aux couleurs de son cu, brocha vivement des
perons pour lui venir en aide. Vous tes morts! cria-t-il aux
assaillants. Le premier qu'il atteignit roula sur l'herbe baign
dans son sang; la pointe de son glaive resta fiche dans le corps
du glouton. Il tire alors son pe, tranche les bras, dmaille les
hauberts et fend les ttes. Quatre sont tus, un cinquime navr, les
autres prennent la fuite. Mais celui qui avait dfendu plutt que
maltrait messire Yvain, au lieu de suivre ses compagnons retourne
vers Sagremor, coupe les cordes dont il tait li, le ramne au
pavillon et lui offre sa propre robe. Puis il court achever de dlier
la demoiselle dont les mains taient corches et la tte dchire.
Il l'avait dj reconduite au pavillon, quand y arrivrent Lancelot
et mess. Yvain, ravis d'y retrouver Sagremor. La table tait dresse
pour dix chevaliers; il ne faut pas demander s'ils firent honneur
aux mets dont on l'avait couverte. Aprs le repas, ils eurent
tout le temps de raconter leurs aventures. Sagremor se rendait au
chteau d'Agravain avec sa nouvelle amie, quand dix chevaliers du
roi de Norgalles ayant reconnu la demoiselle confidente des amours
de la fille de leur roi pour mess. Gauvain, les avaient arrts.
J'tais dsarm, ajouta Sagremor, je ne pus dfendre ni mon amie ni
moi-mme; c'en tait fait de nous, si vous n'tiez arrivs. L'homme
qui vient de nous dlier est celui qui m'avait propos d'tre mon
chevalier, quand nous fmes obligs de quitter la maison du roi de
Norgalles; il s'est loyalement acquitt envers moi, comme vous avez
pu voir.--Hlas! reprit messire Yvain, monseigneur Gauvain n'est
pas en ce moment mieux trait que vous ne l'tiez tout  l'heure. Il
est prisonnier de Karadoc dans la Tour douloureuse, et Dieu sait si
nous pourrons le dlivrer.

Sagremor tait trop rudement bless pour les accompagner. Il remonta,
lui, son amie et le bon chevalier de Norgalles, pour retourner 
Londres. L'histoire les laisse partir pour suivre Lancelot et mess.
Yvain sur la voie de la Tour douloureuse.




LXXX.


Une heure aprs avoir quitt Sagremor, Lancelot et mess. Yvain
rencontrrent la soeur de la demoiselle qui avait conduit Galeschin
au Chteau Tnbreux. Lancelot la salue et mess. Yvain lui demande
si elle suit bien le droit chemin de la Tour douloureuse?--Que
gagnerai-je, rpond-elle, en vous montrant ce chemin?--Vous
gagnerez, dit Lancelot, l'amiti de deux bons chevaliers.--Bons
chevaliers en effet, si vous arrivez o vous tendez.--Et pourquoi?
fait Lancelot.--C'est que d'ici l vous trouverez assez  vous
arrter, eussiez-vous le coeur vaillant et suffisamment garni de
prouesse. Ces mots firent rougir Lancelot: Nous sommes, dit-il,
rsolus  gagner la Tour douloureuse, et honni soit qui entreprend ce
qu'il n'oserait achever!

--Lequel de vous, dit la demoiselle, s'est mis en qute de
monseigneur Gauvain?--Tous deux, rpond Yvain.--Vous ne devez pas
ignorer que, d'aprs la prdiction des Sages, il est rserv au
chevalier le plus preux du sicle d'abattre les mauvaises coutumes
de la Tour douloureuse.--Nous essayerons de le faire, et nous
ne paratrons  la cour du roi Artus qu'en y ramenant messire
Gauvain.--Je vous conduirai volontiers, quand vous m'aurez dit vos
noms. Lancelot se taisait. Il en sera, dit-elle, ce que vous
voudrez. Votre nom, ou je ne vous conduis pas. Tout en rougissant de
honte, Lancelot se nomme. Avanons maintenant, dit-elle en passant
devant les deux chevaliers. Quand le jour vint  baisser, elle fit un
dtour pour arriver chez un ermite o ils passrent la nuit. C'tait
un ancien chevalier parent de la demoiselle. Le lendemain avant
de remonter, ils entendirent la messe; puis, ils atteignirent le
chteau de Pintadol o on leur conta les prouesses de Galeschin. Au
moins, demoiselle, dit Lancelot, n'allez pas allonger notre chemin
pour viter une fcheuse rencontre: nous vous en saurions mauvais
gr.--Oh! reprend-elle en riant, ne craignez rien; vous aurez toutes
les peines que vous pouvez souhaiter.

Ils se trouvrent ensuite au milieu des belles cultures d'Ascalon
le tnbreux. La demoiselle demanda aux vilains s'ils n'avaient
pas vu passer, la veille, un chevalier et une demoiselle.--Oui; le
chevalier a mme essay vainement d'abattre la mauvaise coutume de
cet endroit. Arrivs aux portes du chteau, les tnbres commencent
 les environner. La demoiselle descend la premire, messire Yvain
aprs elle. Ils avancent jusqu'au cimetire o la lumire reparat;
mess. Yvain entend des lamentations, mais ne devine pas d'o elles
partent. Sire, dit la demoiselle en lui montrant la porte du
moutier, votre ami demandait qu'on ne lui ft pas viter les
pas dangereux; voulez-vous juger, le premier, du danger de cette
aventure? Mais, je vous en avertis, fussiez-vous le plus hardi des
hommes, vous tremblerez de tous vos membres.--Il n'est pas, rpond
Yvain, de souffrances au-dessus du coeur d'un homme. Dites-moi
seulement, demoiselle, quelle est cette aventure; s'il n'y faut que
de la rsolution, je pourrai la conduire  bonne fin.

--En effet, la parole hardie ne suffit pas; le vrai prud'homme doit
savoir ce qu'il entreprend, et ne braver que les dangers dont il
s'est bien rendu compte.

Elle lui raconte alors ce que sa soeur avait auparavant dit au duc de
Clarence: et quand il se dispose  descendre dans le moutier, elle
l'avertit de reprendre la chane qui venait dj de les conduire 
l'entre du cimetire.

Mess. Yvain fait le signe de la croix, saisit la chane de la main
gauche en levant de la droite son pe nue.  peine a-t-il fait deux
pas qu'il sent une affreuse puanteur: il avance pourtant encore. Au
tiers du chemin il reoit sur le heaume tant et de si rudes coups
qu'il a beau tourner son cu, il ne garantit ni ses flancs ni son
dos ni sa tte. Il chancelle, les pieds lui manquent, il tombe
enfin priv de sentiment. Quand il rouvre les veux, il a peine  se
souvenir de ce qui lui est arriv: pour comble de disgrce, il a
laiss chapper la chane. En se retournant, il distingue les lueurs
du cimetire et s'efforce d'y revenir; mais les voles de coups ne
s'arrtent pus; plus de six fois il tombe avant de regagner la
porte. Enfin, quand il l'atteint, il n'a plus la force de lever
le pied et reste tendu sur le degr. Lancelot l'attendait un peu
plus loin: il approche, le saisit par les paules et le ramne dans
le cimetire. En vrit, dit la demoiselle, le chevalier n'est
pas encore venu qui sortira de l'autre ct.--On verra bien, fait
Lancelot; si je ne l'essayais, j'en mourrais de honte.

Ce disant, il prend son pe au poing, dtache son cu et le lve
sur sa tte. Eh quoi! dit la demoiselle, tes-vous las de vivre, ou
voulez-vous nous revenir comme ce chevalier, c'est--dire plus mort
que vif? Croyez-moi, beau sire; mieux vaut vivre longtemps timide,
que mourir prud'homme avant l'ge.--Ne parlez pas ainsi, demoiselle,
et qu'il vous suffise de m'indiquer par o je dois avancer. La
demoiselle lui indique du doigt la chane, et Lancelot, d'une voix
basse: Ma souveraine dame, je me recommande  vous[80]. Puis il se
signe, descend les degrs, saisit la chane et avance rsolment.
L'odeur infecte rpandue autour de lui ne l'incommode pas; car la
dame qui lui portait l'oubli de toutes les douleurs, lui faisait
comme un rempart des plus suaves parfums. Bientt, il est cribl de
coups sur les bras, la tte et les reins; il sent le fer des lances,
des haches et des pes qui le meurtrissent et le percent jusqu'aux
os. Il tombe  genoux, il se relve, frappe  droite,  gauche, au
milieu d'un vacarme pouvantable, comme s'il allait assister  la
chute du monde; rien ne peut l'arrter. Arriv aux deux tiers du
chemin, il flchit encore sur les genoux; mais Amour et Prouesse
le relvent et lui conservent ses forces. Il brandit l'pe autour
de lui; il croit trancher heaumes et cus toujours nouveaux: tout
malmen qu'il soit, il ne lche pas la chane, si bien qu'enfin il
arrive au dernier pas de l'aventure. Alors vingt lames tranchantes
lui entament la tte qu'il s'tonne de sentir encore sur ses paules.
Il tombe renvers, mais ses bras en mesurant la terre touchent le
seuil; la porte s'ouvre d'elle-mme. Aussitt, une immense clart
inonde le moutier et tout le pourpris du chteau. Peu s'en faut que
la demoiselle voyant ainsi fuir les tnbres ne se pme de joie. Elle
descend dans le moutier avec mess. Yvain que l'aventure mise  fin
semble avoir guri de toutes ses plaies. Ils approchent et relvent
Lancelot; la demoiselle dlace son heaume, peu  peu il reprend ses
esprits. Ils le soulvent et le portent devant l'autel, ils y font
une courte prire et sortent ensemble du moutier.

[Note 80: Dame  vous me comant o que je sois. Invocation exprime
pour la premire fois, et cent fois rpte par les hros de romans 
la suite, jusqu' Don Quichotte.]

Une foule nombreuse les entoure, transporte de reconnaissance et de
joie. On rend grces au vainqueur, comme s'il et t Dieu lui-mme.
Tous ceux qui viennent le remercier sont maigres et ples, comme gens
depuis longtemps enferms dans une obscurit profonde. Un vieillard
dit  Lancelot: Sire, veuillez faire un nouvel effort et me suivre,
vous verrez nouvelle aventure. Lancelot se lve avec peine et
rentre dans le cimetire avec le vieillard qui le conduit devant une
belle tombe de marbre.  peine l'a-t-il vue qu'il se trouve guri et
dispos, comme avant de tenter l'preuve du moutier.

Les gens du chteau qui lui devaient leur dlivrance le supplient de
passer la nuit au milieu d'eux; il ne put s'en dfendre.

Avant qu'il ne s'endormt, la demoiselle avait eu soin de lui conter
l'origine de cette mauvaise coutume. Messire Yvain eut besoin de
puissants topiques pour fermer ses plaies et pour trouver la force
de remonter en mme temps que Lancelot. La demoiselle chevauchait
toujours devant eux avec l'intention de les conduire non pas encore 
la Tour douloureuse, mais au _Val des faux amants_.




LXXXI.


Arrivs devant la chapelle Morgain, ils y trouvrent le valet de la
belle dame de Blancastel; on doit se souvenir qu'il avait refus de
suivre le duc de Clarence. Il leur demanda s'ils avaient l'intention
de rejoindre leur preux compagnon. Assurment, rpondit Lancelot;
d'ailleurs nous voulons savoir par nous-mmes si le Val sans retour
ne perdra jamais son nom.

Lancelot, messire Yvain et la demoiselle descendent et arrivent 
l'entre de la clture qui tait forme par un apparent brouillard.
La demoiselle tenant  rserver Lancelot pour l'aventure de la Tour
douloureuse, s'adressant de prfrence  mess. Yvain: Vous ne serez
pas arrt, lui dit-elle, par la mauvaise fortune du duc de Clarence;
on sait trop votre prouesse. C'est ici, je le sais, le pas le plus
redout de la Grande-Bretagne; jusqu' prsent, les chevaliers qui
ont eu le coeur d'y entrer n'ont pas trouv le secret d'en sortir.
Si vous tes plus heureux, vous n'aurez plus qu' rejoindre Lancelot
devant le chteau de Karadoc.

Mess. Yvain dans l'espoir de faire oublier le mauvais succs de
la dernire preuve, fut ravi de tenter celle du Val sans retour.
Il entra rsolument dans l'enceinte vaporeuse, et la demoiselle le
suivit, aprs avoir averti Lancelot de l'attendre. Hlas! messire
Yvain ne fut pas plus heureux que le duc de Clarence. Il franchit
bien le mur gard par les deux dragons; mais, sur le pont il fut
renvers, dsarm et port prs des autres prisonniers. La demoiselle
l'ayant vu bien install dans le chteau, retourna vers Lancelot:
Messire Yvain, lui dit-elle, a pay comme les autres tribut au Val
des faux amants. Il fallait, pour en triompher, d'autres vertus que
la prouesse.--Demoiselle, je n'ai pas assurment toutes les vertus
qui font le bon chevalier, mais desquelles voulez-vous parler?--De
celles qui ne permettent pas au chevalier amoureux de fausser la
foi qu'il aurait engage.--Et qu'arriverait-il  celui qui croirait
possder ces vertus?--Il abattrait la coutume du Val, et dlivrerait
les deux cents chevaliers qui y sont retenus. Croyez-moi, sire,
ne tentez pas une preuve aussi difficile: le mauvais succs vous
empcherait de travailler  la dlivrance de messire Gauvain. Est-il
donc un seul fils de mre pur de toute infidlit  l'gard de son
amie de coeur?--Par Dieu, dit Lancelot, le temps vous apprendra
si tel est n ou ne devra jamais natre. Suivez-moi et ne craignez
rien. Elle le suivit, mais sans rien esprer de bon d'une preuve
aussi difficile.

Lancelot arrive au mur des dragons. Il descend de cheval et pose son
glaive  terre. Quand il veut passer, les dragons s'lancent et lui
ferment l'entre avec leurs griffes et les flammes qu'ils vomissent.
Il vise le premier entre les yeux et le frappe de sa bonne pe:
l'pe rebondit sans entamer les cailles. Dans son dpit il allait
jeter cette lame, mais il rflchit qu'elle pouvait lui tre encore
d'un bon secours; il la remet donc au fourreau et retenant son cu
devant ses yeux pour chapper  l'haleine enflamme du dragon, il
avance sur lui, le saisit au cou, l'aplatit au mur et de son autre
main lui arrache la langue. Le monstre tombe sans mouvement. Lancelot
se prend  l'autre qu'une chane avait empch de porter secours au
premier. Le dragon lui enfonce ses ongles sur les paules, mais l'cu
et le haubert le garantissent et lui permettent de saisir le dragon
 la gorge: il l'treint de son gantelet jusqu' ce qu'il l'ait bien
trangl.

Lancelot, aprs avoir repris son glaive, arrive  la rivire o
messire Yvain tait tomb. La planche qu'il fallait franchir tait
longue et assez troite; pendant qu'il la mesurait des yeux, il voit
cinq chevaliers arms sur l'autre bord. Entendez-vous me disputer
le passage? leur crie-t-il. Comme il ne reoit pas de rponse, il
te l'cu pass  son cou et le tenant le bras tendu, il avance d'un
pas  la fois prudent et ferme. Au milieu de la passerelle, un des
chevaliers arrive jusqu' lui le glaive en main. Lancelot lui oppose
son cu et la lance venant  s'y ficher, il tire  lui, jette  l'eau
l'cu et la lance, puis vise le chevalier, le frappe  la gorge et
le rejette sur la rive. Deux autres l'attendaient  l'issue du pont:
il les approche, les frappe d'une main sre et les renverse; mais en
les poussant sur le gazon, il tombe lui-mme: il tait dj relev,
quand le premier, trop confiant dans ce qui lui restait de forces,
revient sur lui d'un pas chancelant. Lancelot fait pntrer la pointe
de son glaive dans le haubert du chevalier, le renverse pour la
seconde fois, le saisit dans ses bras et retourne le jeter dans la
rivire. Il s'attendait  de nouvelles luttes avec les deux derniers;
mais il eut beau regarder, il ne les vit plus. Savez-vous, dit-il
 la demoiselle qui le suivait toujours, ce que deviennent ces deux
gloutons?--Non; mais il vaut mieux que les aventures fuient devant
vous, que vous devant les aventures. Avancez, et puissent ainsi
disparatre tous les autres champions du Val sans retour!

Seulement alors, il vint en pense  Lancelot d'abattre le gantelet
de sa main gauche, et de dcouvrir la pierre de l'anneau que lui
avait donn la Dame du lac[81]. Aussitt, l'eau et la planche
disparaissent, car elles taient l'effet d'un enchantement. Mais les
preuves ne faisaient que commencer; l'histoire raconte longuement
les autres: comment il se trouva en prsence d'un mur de flammes;
comment, sur un escalier troit qui conduisait en une suite de
chambres, il lui fallut attaquer trois chevaliers arms de terribles
haches et placs, l'un au premier degr, le troisime au dernier,
le second entre les deux; comment le troisime, aprs avoir lutt
plus longtemps, courut de chambre en chambre, de cour en jardin,
pour viter son atteinte. Il avait enfin pu gagner un riche pavillon
o dormait, dans un lit splendide, Morgain la fe, et il croyait
toujours trouver un abri sous le lit; Lancelot qui le serrait de
prs, prend  deux mains sommier et couvertures, sans regarder si
quelqu'un y reposait, et les renverse ce dessus dessous[82]. Morgain,
violemment secoue, jette un cri que Lancelot reconnat pour tre
d'une femme. Il en a grand regret, car jamais homme n'vita plus que
lui de causer le moindre ennui aux femmes, dames ou non dames. Mais
d'abord il se remet  la poursuite du chevalier, le joint quelques
salles plus loin, le saisit d'une main et du tranchant de son pe
lui spare la tte des paules. Cela fait, il retourne au pavillon
et va s'agenouiller devant Morgain encore tout plore: Dame,
dit-il, je vous offre la tte de ce flon chevalier, pour l'amende de
l'outrage que je vous ai fait sans le savoir.--Ah! s'crie Morgain,
jamais amende pourra-t-elle effacer une pareille injure! Au mme
instant arrive une demoiselle, les yeux rouges de colre et de
dsespoir, la main arme d'un glaive dont elle va frapper Lancelot
par derrire. Lancelot se retourne: Par mon Dieu, dit-il, si vous
n'tiez une femme, je ferais de votre corps deux tronons.

[Note 81: Voy. Lancelot, T. I, p. 126.]

[Note 82: Ce dessus dessoubs. C'est la forme primitive, au lieu de
notre _sens dessus dessous_.]

--Eh bien! rpond-elle, je vous tuerai ou vous me tuerez. Je ne
puis vivre si je n'ai veng le tendre ami que vous venez de me
ravir.--Mais, en vrit, le glouton ne mritait pas d'avoir pour
amie dame ou demoiselle; car de ma vie je n'ai vu chevalier aussi
fort, aussi haut de taille et aussi mauvais champion. Furieuse,
elle se jette sur Lancelot qui l'arrte et lui arrache l'pe
des mains. Un valet accourant  la hte dit  Morgain: Dame,
apprenez de merveilleuses nouvelles. La coutume tablie par vous est
abattue; les sorties sont libres, plus de cent chevaliers les ont
dj reconnues. En mme temps parat ce chevalier, premier ami de
Morgain, pour lequel le Val sans retour avait t destin: Bien soit
venue, s'crie-t-il, la fleur de tous les preux!--Dites plutt, mal
soit-elle venue! rpond Morgain.--Ah madame! dit la demoiselle qui
avait suivi Lancelot, ne parlez pas ainsi du meilleur, du plus hardi,
du plus franc chevalier du monde.--Comment l'appelez-vous? fait
Morgain.--Lancelot du lac.--Eh bien! maudite soit l'heure o tant de
hardiesse lui fut donne. Maudit soit-il pour tre venu dans ce val,
et honnie soit la dame qu'il a loyalement aime!

Cependant arrivaient messire Yvain, Galeschin et tous les autres
prisonniers compagnons de la Table ronde. Tous viennent tomber aux
pieds de Lancelot, en le remerciant de les avoir rendus au sicle.
Morgain prenait sur elle de cacher sa douleur, et se tournant vers
Lancelot d'un visage serein: Chevalier, lui dit-elle, vous avez fait
bien, et vous avez fait mal. Mal, en rendant la libert  tant de
coeurs flons qui avaient manqu et manqueront encore  ce qu'ils
doivent aux dames; bien, en leur permettant de reprendre les armes et
de poursuivre le cours de leurs prouesses. Votre amie a droit d'tre
fire; elle est de toutes la mieux aime.--Dame, rpond Lancelot,
laissez partir tous ces chevaliers, ou dites ce qui reste  faire
pour les dlivrer.--Vous avez assez fait, ils sont dj libres. Mais
vous m'avez promis d'amender l'injure que j'ai reue, et j'entends
que vous passiez ici la nuit: demain, je pourrai vous donner cong.

Les prisonniers dlivrs voulurent, avant de quitter le Val sans
retour, attendre celui auquel ils devaient leur dlivrance. Morgain
l'avait conduit dans la plus riche de ses chambres; mais quand tous
furent endormis, elle se prsenta devant sa couche et pronona sur
lui une conjuration qui le retint dans un sommeil qu'elle seule
pouvait rompre. Une litire avait t pose sur deux palefrois
tenant bien l'amble: il y fut doucement transport. Cependant, la
demoiselle qui l'avait conduit entend quelque bruit et souponne
la trahison. Elle saute de son lit  peine vtue; mais la litire
qui emportait Lancelot tait dj loin: Ah madame! s'crie-t-elle,
qu'entendez-vous faire de ce preux chevalier?--Vous est-il de rien,
fait Morgain?--Non, mais nous esprions qu'il dlivrerait mess.
Gauvain.--Ne vous affligez donc pas; il pourra vendredi se rendre
devant la Tour douloureuse.--Hlas! dois-je vous en croire, vous si
dloyale envers lui!--Je vous le promets sur ma foi de chrtienne.
La demoiselle parut satisfaite du serment et laissa Morgain
s'loigner avec la litire et ne s'arrter qu'au milieu de la fort,
dans un rduit secret o elle aimait  sjourner.

Alors elle veilla Lancelot. Avant qu'il ne ft revenu de sa
surprise: Lancelot, dit-elle, vous tes mon prisonnier; j'entends
vous garder, non pour venger l'outrage que j'ai reu, mais pour
apaiser un plus ancien ressentiment. Vous pourrez cependant vous
loigner, si vous accordez ce que je veux vous demander.--Parlez,
dame; si je puis le faire, j'y consentirai. Et il lui tend la main
droite.  l'un de ses doigts Morgain aperoit l'anneau que lui avait
autrefois donn la reine Genivre;  sa main gauche tait celui de
la Dame du lac. Je vous demanderai bien peu de chose, lui dit-elle;
donnez-moi l'anneau que je vois  cette main.--Dame, je n'achterai
pas  ce prix ma libert; vous n'aurez pas cet anneau sans le doigt
qui le retient.--Oh! je saurai bien l'avoir tout seul.--Non, dame,
quand vous emploieriez toutes les conjurations de Merlin.

Cette rsistance confirma Morgain dans la pense que l'anneau
tait un prsent de la reine. Or elle en avait un second presque
en tout semblable: sur l'un et l'autre, deux petites figures se
rapprochaient; seulement, sur l'anneau de Lancelot les figures
tenaient un coeur, et sur celui de la fe elles avaient les mains
entrelaces.

Morgain avait vou  la reine Genivre une haine furieuse, et voici
quelle en avait t l'occasion: sa mre, la reine Ygierne, vivait
encore quand elle s'tait prise d'une passion dsordonne pour un
cousin de la jeune reine; on ne parlait pas encore de Lancelot.
Genivre, les ayant un jour surpris dans les bras l'un de l'autre,
avait menac son cousin d'en parler au roi s'il ne lui promettait de
rompre toute familiarit avec Morgain; l'autre l'avait promis sur les
Saints.  partir de l, Morgain confondit dans le mme ressentiment
son frre Artus et la reine. C'est pour assouvir ses projets de
vengeance qu'elle avait quitt la cour sans prendre cong et qu'elle
tait alle rejoindre Merlin dans les forts o il sjournait. Merlin
en tait devenu aveuglment pris et lui avait enseign grande partie
de ce qu'il savait de charmes et d'enchantements. Or, la possession
de l'anneau de Lancelot devait lui donner les moyens de perdre la
reine. Mais nous devons ici laisser Morgain, pour revenir  ceux
qui n'avaient pas encore quitt le Val sans retour, ou des faux
amants[83].

[Note 83: Cette histoire des premires amours de Morgain dcouvertes
et troubles par la reine Genivre, est aussi raconte dans le _livre
d'Artus_. Bertolais est le nom de l'amant congdi, et le mme dsir
de vengeance y dcide ce Bertolais  s'attacher  la seconde Genivre
quand elle vient rclamer la place de la premire. Le livre de
Lancelot ne renvoie pas dans cet endroit  celui d'_Artus_, et l'on
en peut tirer l'induction assez vraisemblable de son antriorit.]




LXXXII.


Quand le jour reparut au lendemain, les chevaliers de la maison
d'Artus que Lancelot venait de dlivrer trouvrent leurs chevaux
et leurs cuyers disposs au dpart; mais le chteau, les eaux,
les jardins, les murailles, tout avait disparu. Ils se voyaient
au milieu d'une plaine dcouverte. Messire Yvain et Galeschin,
tonns de l'absence de Lancelot, devinrent que Morgain s'en tait
rendue matresse  l'aide de ses conjurations magiques. Que faire
maintenant, et comment esprer d'arriver jusqu' messire Gauvain,
sans l'aide de celui qui pouvait seul le dlivrer? Le duc fut d'avis
de ne pas renoncer  l'entreprise: Assurment, dit-il, nous perdons
dans Lancelot notre plus sr garant du succs; mais nous serions
blms en revenant  la cour sans avoir fait tout ce qu'il tait en
notre pouvoir pour trouver et secourir messire Gauvain. Invitons
 nous seconder tous les chevaliers nouvellement dlivrs; le roi
Artus, ds qu'il apprendra le malheur de son neveu, ne manquera pas
de se joindre  nous pour attaquer la Tour douloureuse.

Ce conseil ayant t jug le meilleur, les chevaliers du Val des
faux amants consentirent  suivre le duc de Clarence et messire
Yvain. Ils taient deux cent cinquante-trois: Aiglin des Vaux leur
proposa d'aller demander le premier gte  un sien oncle dont le beau
chteau ne les loignait pas de la Tour douloureuse: Va, dit-il 
son cuyer, jusqu' Roevans[84]; tu diras  mon seigneur d'oncle que
je le salue et que je lui prsenterai monseigneur Yvain, fils du roi
Urien, le duc de Clarence et tous les chevaliers de la maison du roi
chapps au Val sans retour. Avertis-le de faire belle chaire, car
jamais il n'aura meilleure et plus noble compagnie.

[Note 84: _Var. Rovelans._]

L'cuyer fit grande hte et trouva le sire du chteau assis sur une
couche et jouant aux checs avec une dame de grande beaut. Il les
salue et dit son message: comment le Val sans retour avait cess de
mriter son nom, et comment un loyal chevalier en avait abattu les
mauvaises coutumes. L'oncle d'Aiglin, en l'coutant, ne peut contenir
sa joie: il danse, il chante, il semble qu'il ait autant gagn que
tous ceux qu'il va recevoir. Mais il en est tout autrement de la
dame: elle plit, on est oblig de la soutenir, et quand elle revient
 elle, elle demande qui a dlivr le Val? Dame, dit l'cuyer,
c'est Lancelot du lac que Morgain a emmen nous ne savons o.--Ah
Lancelot! puisses-tu ne jamais sortir de prison! et si tu en sors,
puisses-tu mourir d'armes empoisonnes! tu m'as ravi toutes mes
joies, la tranquillit de ma vie.--Dieu garde au contraire Lancelot
de tout malheur! fait l'cuyer; c'est le plus loyal des chevaliers
vivants.--S'il est tel que vous dites, reprend la dame, l'honneur en
est  lui, le profit  son amie; mais les autres en auront tout le
dommage.

Pendant que la dame se lamente ainsi, le chtelain fait disposer les
chambres et tout prparer pour recevoir honorablement la noble et
nombreuse compagnie; mais pour aller au devant d'eux, il ne dpassa
pas la porte de son verger. Les rues de la ville avaient t, pour
les recevoir, jonches d'herbes fraches et de feuillages. Ds
qu'ils arrivrent, on tabla les chevaux, on dsarma les chevaliers:
les tables tant dresses, Aiglin s'tonna de ne pas voir la dame:
Elle s'est enferme dans ses chambres, rpond le chtelain, pour y
mener le plus grand deuil du monde. En courtois matre de maison,
l'oncle d'Aiglin faisait tous les honneurs possibles  messire
Yvain,  Galeschin,  tous leurs compagnons. Aiglin alla d'abord 
la chambre de sa tante, et lui voyant les yeux rouges et gonfls,
la voix rauque et brise  force d'avoir cri: Qu'est-ce donc, lui
dit-il, tes-vous afflige de notre dlivrance?--Je songe  ce qui
m'attend, non  ce qui vous arrive. Oh! combien de femmes sages et
loyales vont perdre de leurs avantages! Autant votre Lancelot vous a
fait de bien, autant il nous a fait de mal.

--Toutefois, reprend Aiglin, le dommage d'une femme n'est
pas  comparer  la dlivrance de deux cent cinquante-trois
chevaliers.--Taisez-vous, beau neveu: s'ils taient perdus, ne
devaient-ils pas s'en prendre  leur folie? n'avaient-ils pas la
rcompense de leur dloyaut? Tout en se dbattant ainsi, elle cda
aux prires d'Aiglin des Vaux et consentit  venir prendre sa place
au festin. Mais elle mangea peu et se retira bientt en exigeant
qu'on ne la suivt pas.

Les nappes leves, le duc de Clarence demande au seigneur du chteau
pourquoi leur dlivrance affligeait tant la dame: Je vous le dirai
volontiers; mais auparavant vous saurez que j'ai t plus de dix
ans de la maison du roi Artus, et que je suis compagnon de la Table
ronde. Je connais fort bien messire Yvain et je n'oublierai jamais ce
qu'il fit dans un autre temps pour moi, ce qui lui valut mme un rude
coup d'pieu dans la cuisse.--Oui, dit en souriant mess. Yvain, je
vous reconnais: vous tes Keu d'Estrans. Il est vrai que nous emes
alors grand peur et que je fus bless ainsi que vous le rappelez.
Nous tions chez une orgueilleuse dame qui voulait tuer tous ceux
qui refusaient de partager son lit, et faisait tuer tous ceux qui
l'avaient partag. Je fis ce qu'elle demandait et, par bonheur, j'en
fus quitte pour une large blessure et une grande frayeur.--C'est
pour nous sauver que vous consentiez  cette cruelle preuve.--N'en
parlons plus, reprit messire Yvain, et veuillez nous dire pourquoi
cette belle dame a tant de chagrin de notre dlivrance.

--Sachez donc, dit Keu d'Estrans, que je l'aime depuis mon enfance;
et bien qu'elle soit de plus haut lieu que moi, j'osai la prier
d'amour;--Elle rpondit qu'elle ne me chrissait pas moins et
qu'elle voulait bien me choisir pour seigneur et mari, si je lui
accordais un don. J'en pris l'engagement sur les Saints. Quand je
fus investi de sa terre et que nous fmes pouss, je lui demandai
quel tait ce don?--C'est, dit-elle, de ne jamais passer la porte de
ce chteau, tant que les chevaliers du Val sans retour ne seront pas
dlivrs. Elle comptait ainsi me retenir  toujours auprs d'elle;
et maintenant que Lancelot a fait tomber la mauvaise coutume du Val,
elle pressent qu'elle perdra souvent ma compagnie. Pour moi, mon seul
chagrin est la perte de Lancelot auquel je dois autant que vous. Et
puisque vous voulez travailler  la dlivrance de messire Gauvain,
j'entends tre des vtres. Les chevaliers le remercirent; il envoya
semondre ses vassaux, en leur annonant qu'il avait recouvr le droit
d'aller et venir. Ils arrivrent le lendemain, et tous se mirent  la
voie. Comme ils montaient, la demoiselle parut qui avait vu emmener
Lancelot; elle leur apprit que Morgain consentait  laisser arriver
son prisonnier devant la Tour douloureuse. Mais les serments de la
rancuneuse fe ne leur inspiraient pas une grande confiance.

Pendant qu'ils cheminent, allons voir ce qui se passe dans la prison
de Lancelot.




LXXXIII[85].

[Note 85: Les dtails de cette laisse diffrent presque entirement
dans le ms. 1430 et dans les imprims. J'ai prfr la leon du ms.
339, f 91-93.]


Morgain n'avait pas mme attendu la fin du jour pour insister de
nouveau prs de son prisonnier. Elle tait revenue  sa gele. Ne
voudrez-vous donc pas, lui dit-elle, entendre  votre ranon?--Bien
au contraire, dame: rien de ce que je puis faire ou donner ne me
coterait pour sortir d'ici.--Je ne puis pourtant demander moins
qu'un simple anneau.--Cet anneau est la seule chose que je ne
puisse donner: Vous ne l'aurez pas sans emporter le doigt qui le
garde.--Ainsi, vous laisserez  d'autres l'honneur de conqurir la
Tour douloureuse.--Si messire Gauvain ne me doit pas sa dlivrance,
vous serez  jamais blme d'avoir caus ma mort.

--Mais enfin, si je vous laisse aller  la Tour douloureuse, vous
engagerez-vous  me revenir, une fois la besogne acheve; et pour
gage, me laisserez-vous cet anneau?--Je ferai serment de revenir, et
vous n'aurez pas besoin d'autre gage.

Morgain ne douta plus que l'anneau ne ft un don de la reine. Elle
l'et mme pu reconnatre, si Lancelot lui et permis de le regarder
de prs. Il tait petit! et les deux figures taient tailles sur une
pierre noire.

Quand elle n'espra plus de l'obtenir de plein gr: Je vous
laisserai donc aller, dit-elle, sans autre gage que votre parole: une
fois messire Gauvain dlivr, vous me reviendrez, et ds que vous en
serez somm.

Elle fit ouvrir aussitt la gele, et le conduisit devant une table
bien servie. Les nappes leves, il trouva son cheval ensell. Quand
il voulut prendre cong: Beau sire, lui dit-elle, je mets sous
votre garde une de mes pucelles; elle connat bien les meilleurs et
les plus courts chemins. Vous n'avez pas  perdre un instant pour
arriver  la Tour douloureuse.--Grands mercis, dame! je conduirai la
demoiselle aussi loin qu'elle voudra.

Morgain parle alors  voix basse  la plus belle de ses demoiselles,
et lui fait monter un palefroi; quatre valets les accompagnent,
chargs d'un petit pavillon qu'ils doivent tendre quand ils auront
besoin d'arrter.

Les voil chevauchant du mme pas, Lancelot et la demoiselle, elle
l'entretient et cherche par son enjouement  lui faire oublier les
heures. Elle rit, conte, et  et l glisse des penses de plaisir
et d'amour. Souvent elle baisse sa guimpe ou dtache un noeud de
sa robe, pour laisser voir tantt son gracieux visage, tantt la
blancheur de son cou. Elle chante des lais bretons, des rotruenges
aux gais refrains; sa voix tait haute et claire, elle parlait breton
aussi bien que franais. Comme ils traversaient de riants ombrages:
Voyez, dit-elle, l'agrable verdure: sire chevalier, ne trouvez-vous
pas qu'il y aurait honte  qui passerait seul avec une belle dame,
sans faire quelque pause ici? Lancelot rpondait  peine et sans la
regarder, mal satisfait de telles paroles. Et comme elle continuait:
Demoiselle, dit-il, parlez-vous srieusement?--Oui.--En vrit, je
ne croyais pas qu'une pucelle et os jamais dire  chevalier inconnu
ce que lui-mme et rougi de lui dire.--Il peut cependant arriver
qu'un chevalier beau, sage et craintif, voyageant seul avec une belle
dame, n'ose la prier d'amour: alors la dame, qui devine sa pense,
peut fort bien le prvenir et lui dire ce qu'il craindrait d'avouer.
S'il n'y veut entendre, j'estime que pour ce dfaut de courtoisie
il mrite d'tre blm dans toutes les cours du monde. Et comme je
sais que vous tes preux et loyal autant que je suis jeune et belle,
il semble  propos de nous arrter dans ce beau lieu et de saisir
l'occasion que nous offre la solitude. Si vous refusez, c'est que
vous renoncez  ma compagnie, et vous me donnez le droit de dire que
vous tes un recrant[86].

[Note 86: Le _recrant_ est le champion qui s'avoue vaincu et renie
ce qu'il avait soutenu avant de combattre.]

--Demoiselle, vous me suivrez tant qu'il vous plaira; mais vous
n'aurez de moi rien de ce que vous demandez. Vous parlez apparemment
ainsi pour m'prouver, et je ne demande pas mieux que de continuer
 vous conduire, si vous consentez  changer d'entretien.--Soit!
Je resterai avec vous et je ne parlerai plus. Et sous sa guimpe
elle laisse clater un rire moqueur de la rserve du chevalier.
Aprs un silence assez long, elle reprend: Dites-moi, chevalier,
est-il vrai qu'au royaume de Logres la coutume soit d'accorder 
toute demoiselle le service qu'elle vient  demander?--Assurment,
demoiselle; mais s'il n'est pas en son pouvoir de le rendre, il n'a
pas  craindre d'tre blm.--Ne pouvez-vous donc accorder ce que
je rclame de vous?--Je n'en ai le dsir ni la force.--Ni la force!
Ainsi vous vous avouez battu par une demoiselle. Ces derniers mots
mettent la patience de Lancelot  une rude preuve: Demoiselle,
dit-il, je montre pour vous plus de courtoisie que vous n'en avez
pour moi: toutes vos paroles me dplaisent. Pour en finir, je vous
donne le choix de deux partis: vous viendrez avec moi et vous ne
direz plus rien de pareil; ou vous irez seule et me laisserez suivre
mon chemin.--Fort bien! mais je ne vous tiens pas quitte; vous
avez promis de me conduire. Si vous ne le voulez, dites-le moi; je
retournerai vers ma dame et lui annoncerai que vous avez failli
 votre engagement en refusant de m'accompagner jusqu' la fin.
Lancelot hsite un instant: les propos de la demoiselle lui causaient
un mortel ennui, mais il s'tait engag  la garder. Il lui rpond:
Si vous tes vilaine envers moi, je ne vous imiterai pas. Dites ce
qu'il vous plaira, je continuerai  vous conduire.

Ainsi chevauchent-ils jusqu'aux heures de vpres sans ouvrir la
bouche, si ce n'est pour demander la voie. La demoiselle rompt encore
le silence la premire: Chevalier, vous paraissez oublier qu'il
serait temps de gagner un gte.--Cela vous regarde, demoiselle, je
m'en remets sur vous: c'est pour m'indiquer le meilleur chemin et
pourvoir aux incidents du voyage que votre dame vous a confie 
moi; en revanche, je dois vous garder envers et contre tous.--Eh
bien j'entends vous disposer un gte que le plus grand roi du monde
trouverait  son gr.

La nuit tombait, la lune brillait de tout son clat. Ils traversent
une grande et belle lande pour arriver dans un lieu ombrag. La
demoiselle avertit les valets de dployer et tendre le pavillon
qu'ils avaient emport. Aprs avoir descendu la demoiselle, ils vont
dsarmer Lancelot; ils sortent de leurs valises des mets abondants
et les posent sur la pelouse. Aprs avoir fait honneur au souper,
Lancelot rentre dans le pavillon avec la demoiselle; il arrte ses
yeux sur le lit que les valets ont dress; il admire la richesse
de la couverture et de la courte-pointe: au chevet, deux oreillers
dont les taies taient de samit richement ouvr, les franges semes
de pierreries de grande vertu.  chacune des attaches de la taie
brillait un bouton d'or rempli de baume dlicieux, et sous les deux
apparents oreillers s'en trouvaient deux autres  taies blanches;
enfin,  quelque distance, un autre lit bas et peu orn.

La demoiselle s'approche de Lancelot et se dispose  le dvtir et
coucher. Et vous, demoiselle, demande-t-il, o reposerez-vous?--Ne
vous souciez de mon lit ni de mon repos; je n'en suis pas en peine.
Il se couche donc; mais comme il est inquiet de ce que peut mditer
la demoiselle, il garde ses braies et sa chemise. Quand la demoiselle
eut conduit les valets  l'endroit extrieur o ils doivent passer la
nuit, elle revient au pavillon de Lancelot et pose  terre les deux
cierges, pour que la couche de Lancelot n'en ft plus claire. Il
ne dormait pas; il la voit ter sa robe, ne garder que sa chemise,
venir  son lit, lever les draps et se placer  ses cts: Eh quoi!
s'crie-t-il, a-t-on jamais vu demoiselle ou dame prendre ainsi de
force un chevalier? Et il saute hors du lit.  le plus recrant
des chevaliers! fait-elle; sur ma vie, vous n'etes jamais grain de
loyaut: honteuse l'heure o vous vous tes vant de dlivrer messire
Gauvain, puisqu'il suffit d'une simple demoiselle pour vous faire
quitter la place.--Dites tout ce que vous voudrez; le chevalier qui
aurait droit d'accuser ma loyaut n'est pas encore n.

--Nous verrons bien. Elle essaie de le prendre par le nez et le
manque, sa main descend sur le col de la chemise. Lancelot la saisit,
pose  terre la demoiselle et l'avertit qu'il se lvera si elle ne
va reposer tranquillement dans un autre lit. Je veux bien vous
promettre une chose.--Laquelle?--Je vais vous le dire  l'oreille,
peut-tre on nous coute; et si vous me refusiez, vous en auriez
grande honte. Lancelot approche alors l'oreille de sa bouche. Mon
Dieu! dit-elle en poussant un grand soupir, je me sens malade;
et elle s'tend comme pme. Il tourne la tte pour la regarder;
elle prend son temps et le baise  la bouche. Il se rejette aussitt
en arrire; peu s'en faut qu'il ne devienne furieux; il sort du
pavillon, il va frotter, laver, essuyer ses lvres, et cracher 
plusieurs reprises.

Et quand il la voit revenir  lui, il saisit son pe suspendue au
poteau du pavillon et jure de l'en frapper si elle ne le laisse en
repos. Elle sait n'avoir rien  craindre, elle approche les bras
tendus. Il s'loigne  grands pas: Revenez, dit-elle, chevalier
couart: je renonce  vous donner la chasse. Ah! le plus dloyal des
champions! Quelle honte d'avoir quitt votre lit pour moi, et d'avoir
refus le don que je vous demandais!--Dieu me garde d'une loyaut qui
ferait de moi un parjure!--Ne suis-je donc pas assez belle?--Jamais
assez, pour celui dont la foi est engage.

Alors elle se met  rire: C'est assez, chevalier, dit-elle, vous
n'avez plus  vous garder de moi. Retournez  votre lit, je ne vous
y suivrai pas. Apprenez que tous les ennuis que je vous ai causs
n'ont t que pour prouver votre coeur. Je devais obir  ma dame,
et j'en ai grand deuil, car je crains que vous ne vouliez pas me
pardonner. Elle tombe alors aux pieds de Lancelot qui la relve et
la rassure de son mieux[87].

[Note 87: On trouve  plusieurs reprises l'imitation de cette jolie
scne dans les Amadis, mais avec de nouveaux dtails suffisamment
accentus ici.]

Il revint  son lit, la demoiselle au sien, et ils dormirent
tranquillement le reste de la nuit. Le lendemain, quand il fut lev,
la demoiselle propose de le conduire  un ermitage voisin pour
y entendre une messe du Saint-Esprit; ils s'y rendent: l'ermite
offre de partager avec eux son frugal repas. Ils montent ensuite
et arrivent dans une vaste lande; un agneau n'y et pas trouv sa
pitance. La voie tait coupe par une rivire transparente, rapide
et profonde. Veuillez, dit la demoiselle, regarder sous les eaux: y
voyez-vous le corps d'un chevalier arm de toutes armes, et debout
devant une dame?--Oui; qu'est-ce l?--Je vous le dirai:

Ce chevalier avait tendrement aim la dame qui est encore l prs de
lui et qu'on avait marie  un baron flon et jaloux. Bien que son
amour pour le chevalier et toujours t exempt de blme, car rien
n'et pu lui faire oublier ses devoirs de femme pouse, l'poux
en prit de l'ombrage. Il pia le chevalier, le tua en trahison et
le prcipita dans l'eau tout arm. Cela fait, il vint en instruire
la dame qui, courant aussitt  l'endroit o le chevalier avait t
jet, se mit  genoux, pria Notre-Seigneur de lui pardonner et lui
demanda, comme rcompense de la foi conjugale qu'elle avait toujours
garde, de la runir  celui qu'elle n'avait cess d'aimer. Alors
elle se prcipita, plongea jusqu'au corps du chevalier, et demeura
les bras enlacs dans les siens au fond de cette eau transparente.
Depuis ce jour, la terre qui appartenait au criminel poux cessa de
rien produire, elle se desscha compltement. Approchez de cette
croix de pierre dresse  votre gauche. Lancelot avance et lit: _Le
chevalier et son amie seront tirs de l par celui qui doit mettre
 fin les aventures de la Tour douloureuse._ Bien des chevaliers
errants, dit la demoiselle, ont tent de ramener  la rive les deux
amants; au lieu d'y parvenir, ils sont demeurs engloutis sous les
flots. Gardez-vous de les imiter.

Lancelot ne rpond pas, mais descend de cheval, s'lance dans le
courant, saisit entre ses bras le chevalier et revient le dposer
sur la rive; puis il retourne dans l'eau, va prendre la dame et
la ramne auprs du corps de son amant. En vrit, s'crie la
demoiselle merveille, vous n'tes pas un homme.--Et que suis je 
vos yeux, demoiselle?--Un fantme! Lancelot rit et demande ce qu'ils
peuvent encore faire pour ces deux corps. Nous allons passer devant
leur ancien chteau; nous donnerons la nouvelle; on viendra les
prendre et on leur accordera la spulture chrtienne.

Ce que la demoiselle avait prvu ne manqua pas d'arriver. Lancelot
ne s'arrta pas  recevoir les remercments des gens du chteau, il
poursuivit son chemin; et quand ils furent assez prs de la Tour
douloureuse, ils retrouvrent le duc de Clarence, messire Yvain et
tous les chevaliers nouvellement sortis du Val sans retour. Le valet
de Blancastel avait rejoint le duc et venait de leur apprendre que
Karadoc tait sorti de son chteau avec deux cents chevaliers et
dix mille sergents, pour attendre le roi Artus dans une gorge de
la fort qu'on appelait _le Pas flon_. La Tour, ajouta le valet,
ne contenait plus qu'un petit nombre de dfenseurs et pouvait tre
aisment conquise. Les voil dans l'incertitude de ce qu'ils
avaient de mieux  faire. Suivront-ils les traces de Karadoc, ou
profiteront-ils de son loignement pour attaquer la Tour douloureuse?
Messire Yvain et Galeschin se dcidrent  tenter la prise du
chteau, d'autant mieux qu'ils auraient cru se parjurer en s'cartant
volontairement de la qute entreprise. Mais Lancelot pensa qu'en
l'absence de Karadoc il y aurait trop peu d'honneur  surprendre sa
maison. Messire Gauvain, ajouta-t-il, qui a tant de prouesse, ne
voudrait pas devoir sa dlivrance aux moyens que Karadoc emploie
contre ses victimes. Mieux vaut tenter de joindre le ravisseur,
puisque nous porterons en mme temps secours  monseigneur le roi.
Le duc d'Estrans, Aiglin des Vaux et leurs compagnons suivirent
Lancelot et laissrent Galeschin et messire Yvain tenter l'attaque
de la Tour douloureuse. Disons d'abord quel fut le succs de leur
entreprise.

Quand ils arrivrent devant le premier bail[88] en avant de la porte
principale, ils y trouvrent un nain qui tenait en main une pe
sanglante. Seigneurs, leur dit-il, voulez-vous entrer ici?--Oui.--Ne
vous pressez pas: vous ne pouvez passer ensemble; mais pendant que
l'un avancera, l'autre attendra pour le rejoindre des nouvelles de
son compagnon. La coutume oblige le premier  combattre seul dix
chevaliers; qui de vous tentera l'preuve? Les deux amis commencent
 regretter de ne pas avoir suivi Lancelot; toutefois: Advienne que
pourra! dit le duc, je ne reculerai pas.

[Note 88: Clture de palissades.]

--Nous avons, reprit le nain, une autre entre peut-tre moins
dangereuse. Messire Yvain, dans la crainte de passer pour timide
aux yeux de son compagnon, s'en tient  celle-ci; Galeschin tentera
l'autre passage. Pendant que le duc s'loigne, mess. Yvain dit au
nain d'aller faire ouvrir la grande porte. On lve la barre, il
passe le bail, et il entend corner du haut de la grande porte. Dix
chevaliers arms en gardaient l'entre, cinq d'un ct, cinq de
l'autre; tous monts sur grands chevaux, le glaive au poing, l'pe
ceinte. Seigneurs chevaliers, leur dit messire Yvain, que doit
perdre celui qui resterait en votre pouvoir?--Rien que la tte.--Et
s'il s'ouvre un passage?--Sire, rpond un des dix, le fief que nous
tenons nous oblige  garder cette porte; mais Dieu veuille que nul
n'essaye plus de la franchir, comme tant d'autres qui y ont laiss la
vie. Si nous vous prenons, vous aurez la tte tranche; si vous nous
outrez et, aprs nous, le gardien de la grande tour, le chteau vous
sera rendu avec tous les honneurs qui en dpendent. L'preuve est,
comme vous voyez, assez rude  tenter, plus rude encore  achever.

--Chevalier, rpond messire Yvain, je ne suis pas venu jusqu'ici
pour refuser de tenter l'aventure.

Pendant que les chevaliers se disposent  le bien recevoir, il recule
de quelques pas et, les yeux levs au ciel, prie Notre-Seigneur
d'avoir merci de son me; car pour le corps, il en a fait le
sacrifice. Il recommande  Dieu le roi, la reine et messire Gauvain
qu'il ne compte plus revoir. Puis, le glaive sous l'aisselle, il
broche des perons vers les dix chevaliers. Tous font tomber sur lui
leurs glaives et l'obligent  ployer l'chine en arrire: alors ils
dtachent l'cu de son cou; mais le bon cheval qu'il avait conquis
en dlivrant Sagremor passe outre et l'emporte jusqu'au milieu de la
cour, sans qu'il ait quitt les arons.

Tout surpris de n'tre pas tu, mess. Yvain reprend espoir, met la
main  l'pe, revient sur les chevaliers et fait de merveilleuses
armes. Mais la lutte tait trop ingale:  force de le cribler de
coups, les dix chevaliers l'abattent, le lient et le ramnent au
milieu de la place o l'on immolait les vaincus. Alors parut la
demoiselle qui avait si bien adouci les ennuis de messire Gauvain:
elle fait entendre aux chevaliers que mieux valait retenir prisonnier
ce chevalier qu'elle savait de la maison d'Artus. Ils coutent ce
qu'elle dit et conduisent messire Yvain dans un souterrain pour y
attendre ce que Karadoc en dcidera.

Pendant ce temps, le duc de Clarence tait  la poterne du chteau et
passait la planche troite jete sur le foss. Au del de la poterne,
deux chevaliers fondent sur lui; il se dfend vaillamment, navre le
premier et, tenant le second en respect, avance jusqu'au second mur,
passe la seconde poterne, non sans quelque inquitude en l'entendant
refermer derrire lui. Quatre chevaliers l'assaillent en mme temps
et son cu est bientt perc de part en part. Les glaives le frappent
devant et derrire, et pourtant il se dfend encore. Enfin il flchit
et tombe de lassitude. On le prend, on le lie; il est tran dans le
mme souterrain que messire Yvain. Nous pouvons comprendre la douleur
des deux amis rduits  n'attendre plus que le moment o le gant
viendra leur trancher la tte!

Mais Lancelot nous rclame: nous devons laisser Galeschin et messire
Yvain dans la Tour douloureuse pour retourner  lui.




LXXXIV.


Lancelot et les chevaliers du Val sans retour, en se sparant de
Galeschin et de mess. Yvain, avaient t conduits par les deux
demoiselles jusqu'au dfil appel le Pas flon. L'ost du roi Artus
s'y trouvait dj aux prises avec les gens de Karadoc, et sans doute
les Bretons n'auraient pu avancer plus loin, si Lancelot et ses
compagnons n'taient venus  leur aide et n'avaient attaqu l'ennemi
commun d'un autre ct. Aprs avoir encore assez longuement combattu,
Karadoc prvit qu'il ne pouvait emporter l'avantage et donna le
signal de la retraite. Pour lui, il s'enfona dans un chemin couvert
et dtourn qui devait le ramener  la Tour douloureuse que les
Bretons n'allaient pas manquer d'assiger.

Lancelot le vit s'loigner et brocha des perons sur ses traces. Il
le rejoignit, et quand il fut  porte: Lche gant! lui cria-t-il,
n'aurais-tu pas le coeur d'attendre un seul chevalier? Karadoc
tait alors  l'entre d'un vallon profond: il se retourne et,
n'apercevant qu'un seul adversaire, il s'arrte et l'attend l'pe
leve. Bientt s'changent entre eux les grands coups sur la tte,
les bras et les paules. Le sang vermeil rougissait dj les mailles
de leurs blancs hauberts; mais Karadoc craint de ne pouvoir regagner
 temps la Douloureuse tour, il tourne son cheval et laisse Lancelot
le poursuivre. En approchant de son chteau, il entend un grand
bruit d'armes: c'est l'ost des Bretons poursuivant de prs ceux qui
avaient cess de leur disputer l'entre du Pas flon, et qui fuyaient
maintenant en dsordre. Il n'en a que plus de hte de rentrer, et la
gaite qui du haut des murs le voit approcher, fait abaisser le pont
pour lui laisser le passage libre.

Mais Lancelot le serrait vivement et ne cessait de le frapper de
sa bonne pe. Pour se garantir, le gant fait couler son cu sur
son dos. Lancelot, dsol de le voir au moment de franchir le pont,
approche assez de lui pour saisir  deux mains l'cu. Il esprait le
faire lcher; Karadoc, en le retenant, est renvers sur son aron
de derrire et forc de quitter les guiches qui restent avec l'cu
aux mains de Lancelot. Lancelot s'en dbarrasse et avance sur le
pont avec Karadoc, auquel il ne permet pas de se redresser. Puis il
se lve sur sa selle, passe sur le cou de son cheval et de ses deux
mains va saisir Karadoc  la gorge. Le gant se dbat sous la rude
treinte et parvient  faire tomber  terre Lancelot entre les deux
chevaux: mais notre chevalier n'a pas lch le bras gauche et, grce
 cet appui, il remonte, non plus sur son cheval mais sur l'autre
croupe, o il se maintient en passant les bras autour des flancs de
Karadoc. Ainsi le cheval les emporte tous deux au del des trois
portes d'enceinte, sans que Lancelot ait  craindre les chevaliers
qui les gardaient; car ils avaient tous couru sur les premires
murailles pour les dfendre contre l'arme d'Artus.

Arrivs  l'entre de la Tour douloureuse, le gant, ne pouvant se
dlivrer de l'treinte de Lancelot, fait un grand mouvement et tombe
avec lui sur la grve. Ils sont tous deux meurtris, mais Karadoc
plus encore que Lancelot, en raison de sa pesanteur. Ils restent
d'abord tourdis de la chute: Lancelot se relve le premier; quand
il a dress son pe, il trouve le gant dj prpar  le recevoir.
Karadoc n'a plus son cu, il soutient pourtant l'attaque sans trop de
dsavantage. Les deux hauberts sont dmaills, les deux heaumes sont
fendus, entr'ouverts, inonds de sang; et cependant ils ne semblent
pas dcourags ni disposs  demander merci.

Nous avons dj parl de la demoiselle que Karadoc avait enleve
 un chevalier qu'elle aimait et qu'il avait mis  mort. Elle en
conservait un furieux ressentiment, mais le gant avait conu pour
la pucelle une passion tellement aveugle qu'il ne pouvait plus rien
lui cacher de ce qu'il aurait eu le plus grand intrt de tenir
secret. Or, sa mre, la vieille magicienne, avait conjur pour lui
une pe qui devait seule avoir la vertu de lui donner le coup
mortel; et, pour son malheur, Karadoc en avait confi la garde  la
discrtion de sa plus cruelle ennemie. D'une fentre de la tour, la
pucelle suivait avec intrt la lutte terrible de Karadoc contre
celui qu'elle croyait le duc de Clarence. Le gant, tout affaibli
qu'il tait, cherchait  saisir son adversaire pour l'touffer
entre ses bras; mais Lancelot devinait son intention et se gardait
bien de lui donner prise. Enfin, non moins accabl de lassitude,
il avait laiss le gant approcher des degrs de la tour et ramper
sur le dos pour arriver aux dernires marches. En le voyant prt
de rentrer dans la tour, Lancelot veut lui assner un dernier coup
d'pe; mais la lame tourne, va frapper la pierre du degr et vole
en clats. Heureusement, Karadoc n'avait plus la force de profiter
de cet accident. Pour la demoiselle, effraye du danger que courait
celui pour lequel elle faisait des voeux, elle va chercher l'pe
fe, la fait briller aux yeux de Lancelot, et quand elle est bien
certaine d'avoir t comprise, elle la dpose sur la haute marche
du degr. Lancelot va la prendre, et retenant le gant sur le seuil
de l'entre, fait voler  terre le poing qui tenait l'pe. Karadoc
pousse un horrible cri qui retentit au loin: les hommes d'armes, qui
sur les murs du chteau rsistaient aux Bretons, veulent rpondre
 cette espce d'appel; mais la demoiselle avait eu le temps de
refermer les portes derrire eux, si bien que nul ne put arriver 
temps et lui venir en aide.

Karadoc, en reconnaissant l'pe enchante aux mains de Lancelot,
comprit que sa dernire heure tait venue. Ah Dieu! s'cria-t-il,
devais-je tre trahi par celle que j'aimais plus que moi-mme!
Cependant, pour essayer de retarder l'instant de sa mort, il
rassemble ses forces et s'enfuit jusqu' l'entre d'une porte secrte
 lui connue, laquelle donnait sur un foss de deux toises de
profondeur. Dans ce foss tait l'entre de la chartre o se trouvait
mess. Gauvain. Au risque de se briser le cou, et dans l'espoir de
vivre assez pour immoler son prisonnier, il se laisse tomber dans
la fosse, et malgr la douleur qu'il ressent de sa chute et de ses
nombreuses blessures, la rage lui donne une dernire nergie; il
ttonne, touche la porte de la chartre, prend  sa ceinture, de la
main qui lui reste, les clefs qu'il ne quittait jamais, et ouvre le
cachot. Mais au mme moment il sent tomber sur ses paules Lancelot,
qui, aprs s'tre recommand  Dieu, n'a pas voulu le laisser
chapper. Il jette un sourd gmissement, Lancelot lui arrache le
heaume, abat sa ventaille et lui tranche la tte. Comme il poussait
le cadavre  l'entre de la chartre entr'ouverte, il entend une voix
plaintive: Qui est l? demande Lancelot.--Un malheureux bien digne
de piti.  cette voix il reconnat le neveu du roi. Cher seigneur
et compain, s'crie-t-il, comment vous est-il?--Je vis encore: mais
pourquoi m'appelez-vous seigneur et compain?--C'est que je suis
Lancelot.--Ah! j'aurais d le deviner: quel autre pouvait arriver
jusqu' moi! La Table ronde peut se vanter de possder en vous la
runion de toutes les prouesses.

Pendant cette heureuse reconnaissance, la demoiselle de la Tour
faisait apporter et glisser dans la fosse une chelle et avertissait
Lancelot de s'en servir. Il remonte donc et rejette l'chelle par la
lucarne  messire Gauvain qui remonte  son tour.  la voix, messire
Gauvain avait reconnu la demoiselle qui l'avait secouru: il va
d'abord embrasser ses genoux. Elle fait apporter des armes pour l'en
revtir elle-mme. Lancelot, pendant ce temps, allait montrer la tte
de Karadoc aux chevaliers et autres dfenseurs du chteau. Quand ils
ne peuvent plus douter de la mort de leur seigneur, ils s'humilient
et se mettent en la merci du vainqueur. Lancelot les reoit avec
bont et se fait aussitt conduire  la prison de messire Yvain et du
duc de Clarence. Les deux chevaliers ne peuvent, en le revoyant, se
dfendre d'un peu de honte; mais leur dlivrance et celle de messire
Gauvain les dcide aisment  prendre part  la commune allgresse.

Lancelot ayant fait ouvrir la porte du chteau va trouver le roi
Artus qui avait pris htel dans le bourg. Il lui prsente d'abord
mess. Gauvain, puis il dcouvre la tte de l'odieux Karadoc. Viennent
ensuite mess. Yvain, Galeschin, Keu d'Estrans et tous les chevaliers
sortis du Val des faux amants. Dieu sait combien on s'merveilla des
nouvelles prouesses de Lancelot, et si Galehaut, Lionel, Bohor, la
demoiselle de la Tour douloureuse et la demoiselle de Morgain furent
transports de joie et chantrent les louanges du meilleur des bons.
Aprs avoir racont les diffrents incidents de leur qute commune,
Lancelot pria le roi d'accorder un don  la demoiselle qui avait si
bien mrit de mess. Gauvain et de lui-mme. Sans elle, dit-il,
nous n'aurions pas mis  fin l'aventure; veuillez l'investir du
chteau dans lequel elle fut si longtemps retenue. Le roi l'accorda
de grand coeur; et cette nuit-l mme, Melian le Gai, qui depuis
longtemps avait convoit la possession du chteau de son ennemi
mortel, demanda et obtint la main de la demoiselle.  partir de ce
moment, la Tour douloureuse ne fut plus appele que le _Chteau de la
belle prise_.

Comme le roi Artus, aprs avoir soup, pensait  se mettre au lit,
la demoiselle de Morgain tira Lancelot  part et lui dit: Sire
chevalier, je vous rappelle votre promesse envers ma dame. Il
coute avec tristesse et rpond sans hsiter qu'il ne se parjurera
pas. Je retournerai au point du jour, si vous n'aimez mieux que
je parte cette nuit mme.--Vous savez les conventions; vous devez
partir aussitt que vous en tes requis. Il ne rpond pas, entre
dans la chambre o la demoiselle de la Tour avait dpos ses armes,
et prie celle-ci de faire approcher le meilleur cheval des tables;
voulant, dit-il, faire un tour dans la fort. Ds qu'il fut sorti, il
chargea la demoiselle de Morgain d'aller prier mess. Gauvain de venir
secrtement le trouver.

Messire Gauvain arrive. Sire, lui dit Lancelot, je suis contraint,
pour acquitter un engagement, de me sparer de vous, et je ne
dois dire  personne, mme  vous que j'aime autant qu'on peut
aimer chevalier, o je vais et qui me fait partir. J'espre ne
pas demeurer longtemps: mais je vous prie de n'avertir le roi ni
Galehaut de mon dpart, avant que je ne sois loign.--Ah! Lancelot!
dit mess. Gauvain, si vous avez  courir un danger, laissez-moi le
partager.--Non, je n'ai rien  craindre et je m'en vais en lieu
sr.  Dieu soyez recommand! Cela dit, il s'en va rejoindre
la demoiselle et les sergents de Morgain qui emportent le riche
pavillon. Laissons-le tristement regagner sa prison, et revenons
au roi Artus et  Galehaut, auxquels messire Gauvain apprend le
lendemain le dpart inattendu de Lancelot. Ils en ressentent un
vif chagrin: Galehaut surtout ne pouvait comprendre que son ami
et confi  un autre que lui ce qu'il avait en pense. De l, une
profonde mlancolie qui ne le quitta plus jusqu' sa mort. Rien
n'aurait pu distraire la cour du roi de la nouvelle inquitude cause
par l'loignement du vainqueur de la Tour douloureuse, sans le
fcheux incident dont il nous faut maintenant parler.




LXXXV.


Morgain, rentre en possession de son prisonnier, insista longtemps
encore pour obtenir l'anneau de Lancelot; mais voyant enfin que
les prires ne servaient de rien, elle eut recours  ses artifices
ordinaires. Nous avons dit qu'elle avait une bague presque en tout
semblable  celle de la reine, si ce n'est que sous la bague de
Morgain, les deux figures se tenaient par les mains. Quand donc elle
dsespra d'avoir l'anneau de bon gr, elle feignit de ne l'avoir
demand que pour prouver Lancelot. En ralit, disait-elle, elle
y tenait le moins du monde. Elle prit une herbe appele sospite et
la trempa dans un vin fort. Ainsi prpare, celui qui vient  la
porter  ses lvres tombe aussitt dans un profond sommeil. Elle la
lui prsenta, un soir, au lieu de vin du coucher, en ayant soin de
placer  son chevet l'oreiller sur lequel il s'tait endormi quand on
l'avait transport dans sa prison. Lancelot vida la coupe et ferma
les yeux: aussitt Morgain ta facilement l'anneau de la reine, et le
remplaa par celui qu'elle portait elle-mme. Le lendemain matin,
elle tira l'oreiller et Lancelot se rveilla, sans souponner comment
on l'avait endormi. Pour tre plus sre qu'il ne s'apercevait pas
de l'change, elle fit souvent passer sous ses yeux l'anneau de la
reine; il ne parut pas y faire attention. Cela fait, elle ourdit la
plus noire mchancet qui jamais soit entre dans la pense d'une
femme.

La plus sre, la plus adroite de ses demoiselles eut ordre de
se rendre  Londres, comme Artus y clbrait la grande fte de
Pentecte. Quand cette demoiselle se prsenta devant le roi, il tait
assis sur une couche avec la reine, messire Gauvain et Galehaut. Tous
parlaient de Lancelot et de leur impatience de savoir ce qu'il tait
devenu.

Ds que la demoiselle fut introduite, elle annona qu'elle venait de
par Lancelot, et qu'elle tait charge d'un message dont elle devait
s'acquitter en prsence de tous les chevaliers et dames de la maison
du roi et du la reine. Le roi, charm de ces premires paroles, se
hta d'avertir les barons, dames et demoiselles. Quand la runion fut
complte, la pucelle parla ainsi:

Sire, avant tout, j'ai besoin d'tre assure que je n'aurai rien 
craindre de personne; car ce que j'ai mission de dire pourra bien ne
pas plaire  tout le monde.--Vous tes assure de plein droit, rpond
Artus: ceux qui viennent  ma cour sont toujours en ma garde. Parlez.

--Sire, Lancelot mande salut  vous comme  son droit seigneur, et 
tous ses compagnons de la Table ronde. Il vous prie de lui pardonner,
comme  celui que vous ne devez jamais revoir.

 ces mots, Galehaut sentit un froid de glace traverser son coeur;
il eut peine  se soutenir. La reine en fut tellement trouble
qu'elle se leva ple et tremblante: elle ne voulait plus en entendre
davantage; mais la demoiselle en la voyant sortir dit: Sire, si vous
souffrez que la reine s'loigne, vous ne saurez rien: je ne dirai
plus un mot. Le roi pria donc messire Gauvain d'aller demander  la
reine de revenir, et messire Gauvain rentra bientt avec elle.

Sire, reprit la demoiselle, quand Lancelot partit de la Tour
douloureuse, il eut  combattre un des meilleurs chevaliers du monde,
et fut perc d'un glaive  travers le corps. Il perdit beaucoup de
sang, il se crut en danger de mourir. Alors il demanda un prtre et
confessa, en sanglotant, l'horrible pch qu'il avait, dit-il, commis
envers son droit seigneur. Ce pch tait de lui avoir enlev le
coeur de sa femme pouse. Aprs avoir fait publiquement cet aveu,
il prit devant le Corps-Dieu l'engagement de ne jamais coucher plus
d'une nuit en ville; d'aller toujours pieds nus et en langes; enfin
de ne jamais pendre cu  son cou. Pour qu'on ne doutt pas de sa
rsolution, il m'a charg de rappeler  messire Gauvain ce qu'il
lui avait dit en quittant la Tour douloureuse: qu'on ne devait rien
craindre pour lui, et qu'il s'en allait en lieu sr.

Messire Gauvain se souvint de ces paroles de Lancelot et baissa la
tte de douleur. Pour Lionel, il n'avait pas attendu les derniers
mots de la demoiselle, et s'tait lanc furieux vers elle: il
l'aurait apparemment foule des pieds et des mains si Galehaut ne
l'et arrt et empch de toucher une personne en la garde du roi.
Qu'elle sache au moins, s'cria Lionel, que si je la puis tenir hors
d'ici, il n'y a pas de roi ou de reine qui m'empche de chtier ses
indignes mdisances.--Ainsi, fait la demoiselle, j'aurai dans le roi
un mauvais garant!--Ne craignez rien, rpond Galehaut, je vous prends
comme le roi en ma garde, vous pouvez continuer: qui voudra vous
croire vous croie!

--Voil, reprit la pucelle, ce que Lancelot m'a charge de vous
dire. Et  vous, compagnons de la Table ronde, il recommande de
ne pas l'imiter et de vous garder mieux qu'il n'a fait de honnir
votre droit seigneur. J'apporte d'ailleurs une seconde preuve de la
sincrit de mon message. Reine, il vous renvoie l'anneau que vous
lui aviez donn comme gage d'amour et de complet abandon. Et elle
jeta l'anneau dans le giron de la reine.

La reine regarde froidement, se lve et dit: En effet, cet anneau
est le mien: je l'avais donn  Lancelot avec d'autres drueries[89].
Et je veux bien que tout le monde sache que je l'ai donn comme dame
loyale  loyal chevalier. Mais, sire, croyez bien que si nous avions
ressenti l'amour charnel dont parle cette demoiselle, je connais
assez la grandeur d'me de Lancelot et sa fermet de coeur pour tre
assure qu'on lui et arrach la langue avant de lui faire dire ce
que vous venez d'entendre. Il est vrai qu'en reconnaissance de tout
ce qu'il a fait pour moi, je lui donnai mon amour, mon coeur, et tout
ce que je pouvais loyalement donner. Je dirai plus encore: si, par
violence d'amour, il se ft oubli jusqu' me demander au del de
ce que je pouvais donner, je ne l'en aurais pas conduit. Qui voudra
m'en blmer le fasse! Mais quelle dame au monde, Lancelot ayant
autant fait pour elle, lui et refus ce qu'il tait en son pouvoir
d'accorder? Lancelot, sire, ne vous a-t-il pas conserv par sa
prouesse votre terre et vos honneurs? N'a-t-il pas fait tomber  vos
pieds Galehaut que je vois ici, et qui dj avait triomph de vous?
Quand par jugement de votre cour je fus injustement condamne  la
mort, n'a-t-il pas aussitt offert, pour me sauver, de combattre seul
contre trois chevaliers? Il a conquis la Douloureuse garde; il a mis
 mort le plus cruel et le plus fort chevalier du monde, pour nous
rendre Gauvain, messire Yvain et le duc de Clarence. Devant Kamalot
il a dlivr le pays de deux, gants qui en taient la terreur; il
est le non-pair des chevaliers; toutes les bonts qui peuvent tre
dans un homme mortel sont en Lancelot, aimable et doux pour tous, le
plus beau que Nature ait jamais form. Comme il osait dire paroles
plus fires et plus hautes que personne, il osait entreprendre et
savait achever les plus surprenants hauts-faits. Que dirai-je de
plus? Je ne cesserais pas de louer Lancelot que je ne dirais pas
encore tous les biens qui sont en lui. Par mon chef! je ne crains
pas qu'on le sache: l'euss-je aim de sensuel amour, je n'en serais
pas honteuse; et s'il tait mort, je consentirais  lui accorder ce
que vient d'avancer cette femme,  la condition de lui rendre la vie.

[Note 89: _Drueries_, gages d'amiti. Joyaux qui tmoignaient d'une
sorte d'engagement affectueux. (Voyez l'histoire de la dame de
Roestoc, tome I, p. 304).]

Ainsi parla la reine, et le roi qui ne semblait pas lui en savoir
mauvais gr reprit: Dame, laissez ce propos: je suis persuad que
Lancelot ne pensa jamais rien de ce qu'on vient de dire. D'ailleurs,
il ne pourra jamais rien penser, dire ou faire qui m'empche d'tre
son ami. Il est bien vrai que la vilaine action qu'on lui attribuait
tout  l'heure serait pour moi grand sujet de douleur; mais que tous
mes hommes le sachent: je voudrais, reine, qu'il vous et pouse,
si tel tait votre commun dsir,  la seule condition de conserver
sa compagnie. Tout en parlant, il tendit la main  la reine que
suffoquaient dj les larmes et les sanglots. Elle demanda la libert
de sortir, et le roi chargea messire Yvain de la conduire. De son
ct, la demoiselle de Morgain s'loignait en tremblant de peur.
Galehaut prit aussitt cong du roi, en dclarant qu'il ne voulait
pas coucher en ville plus d'une nuit avant d'avoir nouvelles de
Lancelot. Mais il ne pouvait s'loigner de la cour sans voir la
reine. Il la trouva dans le plus grand dsespoir, non de ce qui
venait d'arriver, mais de la crainte que Lancelot n'et cess de
vivre. Ah Galehaut! s'cria-t-elle en le voyant, votre compagnon est
assurment mort ou hors de sens: autrement, aurait-il jamais quitt
cet anneau! Mais s'il avait charg cette femme de venir conter  la
cour ce qu'elle a fait entendre, Lancelot n'aurait jamais mon amour;
et s'il est mort, le mal est plus grand pour moi que pour lui; car
on ne meurt pas de douleur.--De grce, madame, ne parlez pas ainsi.
Vous connaissez le coeur de Lancelot, et vous n'auriez d'autre
tmoignage de sa loyaut que l'aventure du Val des faux amants, qu'il
vous serait interdit de le souponner. Je vais en qute de lui; je
reviendrai ds que j'aurai la preuve assure de sa mort ou de sa
vie.--Qui doit aller avec vous?--Lionel que voici. La reine les
baise tous les deux et leur donne cong. Galehaut renvoie tous ses
hommes en Sorelois et ne garde avec Lionel que quatre cuyers chargs
du pavillon. En sortant de Londres, ils font rencontre de messire
Gauvain, et lui avouent qu'ils entreprennent la qute de Lancelot
et ne reviendront qu'aprs avoir appris s'il est mort ou vivant.
Mess. Gauvain dclare aussitt qu'il les accompagnera, et qu'avant
de savoir des nouvelles de Lancelot, il ne reparatra pas dans la
maison du roi son oncle. Les voil donc chevauchant de compagnie.
Bientt ils rejoignent messire Yvain que le roi chargeait de conduire
la demoiselle de Morgain. Galehaut s'empresse de demander  celle-ci
ce qu'elle savait de Lancelot. Rien, rpond-elle.--Mais, dit Lionel,
nous direz-vous o vous l'avez laiss?--Volontiers. Et elle nomme
un lieu imaginaire o jamais Lancelot n'tait pass.--En tout cas,
reprend Lionel, je ne vous quitte pas et je saurai au moins d'o
vous tes venue.--J'en serai charme: sous la conduite d'aussi preux
chevaliers, je n'aurai pas  craindre de mauvaises rencontres.

Le jour baissait; ils se trouvrent devant une bretche ferme de
fosss et de palissades. On ouvrit  la demoiselle, les chevaliers la
suivirent. Le matre de la maison tait absent;  son dfaut la dame
leur fit grand accueil: un grand manger leur fut prpar. Pendant
qu'ils faisaient honneur aux mets, la demoiselle fit secrtement
conduire son palefroi au del des fosss par un valet de la maison
et s'loigna doucement sans prvenir les chevaliers. Elle arriva le
matin  la retraite de Morgain et lui apprit le mauvais succs de
son message. Le roi, dit-elle, n'avait rien voulu entendre contre
l'honneur de la reine: la reine avait franchement avou et reconnu,
sans qu'on part lui en savoir mauvais gr, qu'elle aimait Lancelot
autant qu'elle pouvait aimer.




LXXXVI.


Cependant les quatre compagnons apprenaient, en se rveillant le
lendemain, la fuite de la perfide pucelle. Lionel voulait se venger
sur la dame qui les avait hbergs; mais Galehaut sut lui persuader
que leur htesse pouvait tre dans l'ignorance des intentions de
la demoiselle. Ils partirent de grand matin, avec l'espoir de la
retrouver aisment: ils ne conservrent pas longtemps cette illusion,
et par le conseil de messire Yvain, ils se sparrent  l'entre d'un
carrefour, pour qu'au moins l'un d'eux pt toucher au but qu'ils
poursuivaient. Nous allons les accompagner tour  tour.

Pour commencer par Galehaut, il passa la nuit suivante au logis d'un
forestier. Le lendemain il arriva devant une forte maison[90],
et vit dames et chevaliers formant de joyeuses danses autour d'un
cu suspendu  la branche d'un pin. En passant devant cet cu, les
danseurs s'inclinaient comme devant un sanctuaire. Galehaut le
reconnut pour avoir t port par Lancelot quand il vint au secours
du roi, devant le Pas-flon. Un chevalier de certain ge semblait
conduire les autres; il va le saluer, et lui demande pourquoi
l'on faisait tant d'honneur  cet cu? Sire, rpond-il, parce
qu'il a appartenu au meilleur chevalier du monde. Nous lui devons
la dlivrance de ce chteau aujourd'hui nomm Ascalon l'enjou,
et que des tnbres attristaient; nous tmoignons ainsi de notre
reconnaissance pour celui qui nous a rendus  la lumire du jour.

[Note 90: La Maison-fort, comme on disait alors, n'avait pas de
donjon, mais seulement des tourelles, une enceinte de murs et de
fosss. La maison grave dans le _Dictionnaire d'architecture_ de M.
Viollet-le-Duc, tome VI, p. 308, au mot _Manoir_, semble en donner
une ide exacte.]

Galehaut ayant remerci le vavasseur tend le bras jusqu' la branche
o pendait l'cu, le prend et le passe  l'un de ses cuyers.
Comment! sire chevalier, dit le vavasseur, pensez-vous emporter cet
cu?--J'aimerais mieux mourir que le laisser.--Vous mourrez donc,
car nous avons ici quarante chevaliers pour le dfendre. Galehaut
ne rpond pas et poursuit son chemin jusqu' l'entre de la fort.
L, dix chevaliers arrtent son cheval et le dfient. Sire, lui
dit alors le valet auquel il avait remis l'cu, veuillez me faire
chevalier, je vous aiderai dans ce pressant besoin.--Non, rpond
Galehaut. J'aurais honte de te donner la cole pour un tel motif.
Je t'armerai plus tard et avec plus d'honneur; tu vas voir si j'ai
besoin d'aide. En effet, de son premier coup, il abat celui qui le
tenait de plus court; il passe son pe dans la gorge du second;
il en affronte quatre ensemble, puis six, puis dix qui, l'un aprs
l'autre, vident les arons. Enfin un des derniers venus profite du
moment o il levait le bras, frappe sur son haubert et passe le fer
tranchant entre ses deux mamelles. Galehaut resta ferme sur les
arons et, plus irrit par le sang qui sortait de sa blessure, il
arrache le fer de lance retenu dans les mailles, brandit sa bonne
pe et fait voler la tte de celui qui l'avait perc. Il tenait les
autres en respect, quand le vieux vavasseur admirant sa prouesse
parat au milieu des assaillants et leur fait poser les armes: 
la male heure soit le glorieux cu, dit-il, s'il cause la mort d'un
aussi preux vassal!

Ils s'arrtent; Galehaut se fait dsarmer et bander sa plaie.
Le vavasseur l'ayant conjur de dire son nom. On m'appelle
Galehaut.--Galehaut, grand Dieu! Que ne suis-je mort avant d'avoir
vu navrer le meilleur des bons, le preux des preux! Pour Dieu! sire,
veuillez attendre dans le chteau que votre plaie soit ferme. Vous
avez droit avant nous de garder l'cu du bon chevalier votre compain.
Disposez de notre maison comme il vous plaira.--Grands mercis! mais
je ne puis demeurer. Dites-moi si vous savez quelque chose de la vie
ou de la mort de Lancelot.--Le bruit de sa mort est venu jusqu'
nous; nous esprons qu'il n'en est rien: mais nous ignorons le lieu
de sa retraite.

Galehaut recommanda le vavasseur  Dieu et s'loigna, assez content
de ce qu'il avait entendu. Arriv dans un fond dcouvert, il entendit
les grelots d'un troupeau de vaches et s'approcha des bouviers, tous
vtus de livre religieuse[91]. Il les salue et leur demande si leur
maison est loigne. Un d'entre eux monte une jument et le conduit
jusqu' la porte. Il appelle, on ouvre; les religieux accueillent
Galehaut avec honneur. Parmi eux se trouvait un ancien chevalier
maintenant rendu, habile  gurir les plaies. Il demande  visiter
la blessure du chevalier: quand elle est examine, il assure qu'elle
se fermera avec le temps et un repos absolu. Galehaut consentant 
rester quelques jours auprs d'eux va nous permettre de passer  la
qute de messire Gauvain.

[Note 91: Si salue les vachers qui estoient vestus de robe de
religion. Ces bouviers taient apparemment eux-mmes des moines
chargs de cet humble emploi.]

Elle fut encore moins heureuse que celle de Galehaut. Aprs avoir
longtemps chevauch sans aventure, et pass la nuit en fort sous le
pavillon que ses cuyers tendirent, il s'tait veill le lendemain
de bonne heure. Vers le milieu du jour, un samedi, il aperoit, 
l'entre d'une chausse pratique sur un marais fangeux, un chevalier
arm de toutes armes qui lui ferme le passage en dclarant qu'il
gardait le lieu au nom de Morgain. Gauvain le laisse approcher et
le porte facilement  terre. Le vaincu jette un grand cri: Ha!
je suis mort. Pour Dieu, merci, Chevalier! veuillez me rendre mon
cheval; autrement je ne pourrai regagner mon logis. Gauvain descend,
attache son cheval  un arbre voisin, et veut bien ramener l'autre
au chevalier navr qu'il aide  remonter. Comme il allait remonter
lui-mme, le glouton accourt sur lui et le frappe du poitrail de
son cheval assez rudement pour l'tendre  terre tout de son long.
Messire Gauvain furieux se relve et court  lui l'pe  la main;
mais dsesprant de l'atteindre, il revient  son cheval et veut
traverser le marais pour continuer sa poursuite. Or la fange tait
profonde et  demi sche; le cheval pose le pied dans une crevasse
et tombe dans la boue sur messire Gauvain qu'il blesse gravement.
Pour comble de disgrce, l'indigne chevalier, qui de loin le voit
tomber, revient et pousse vers lui son cheval, le foule  quatre ou
cinq reprises et l'et tout  fait cras sans l'arrive d'un autre
chevalier qui les avait suivis des yeux et venait en aide  celui
qui ne pouvait se dfendre. L'autre en le voyant approcher prend la
fuite, emmenant le cheval de messire Gauvain: mais enfin pour viter
d'tre poursuivi, il abandonna le coursier.

Le bon chevalier revint  mess. Gauvain qui avait grand besoin
d'aide. Il le relve, le prend entre ses bras et le reconnat. Ah!
messire Gauvain, dit-il, tes-vous gravement bless? Gauvain le
regarde et le reconnat  son tour. Non, doux et bon cousin; je
crois que j'en gurirai, mais je souffre beaucoup. Yvain l'aide 
remonter; d'un pas lent ils arrivent devant un cimetire. Un ermite
agenouill laisse ses oraisons en les voyant approcher, et messire
Yvain lui demande o ils pourront trouver un htel. Puisque l'un
de vous est malade, je vous hbergerai. Veuillez me suivre jusqu'
notre ermitage; il n'est pas loign. En arrivant, le bon homme
les prsente aux deux compagnons de sa pieuse retraite; puis il va
prvenir le prtre qui avait fond cet asile. Quand il sut le nom des
deux trangers: Sire, dit le saint homme, je ne puis fliciter de
preux chevaliers tels que vous de sortir tout arms, un haut jour
de samedi. Aucun bien ne vous en pouvait venir et l'on doit toujours
s'en garder pour l'amour de la mre de Dieu. Gauvain approuva ces
paroles et promit de ne jamais chevaucher arm  pareil jour, sauf
ncessit et le soin de son honneur. Ils restrent quelques journes
dans cet ermitage, mess. Yvain ne voulant pas quitter mess. Gauvain
avant son entire gurison.

Ce mme jour o, comme on a vu, Galehaut bless avait t recueilli
dans une autre maison de religion, Lionel s'tait arrt chez
un vavasseur  peu de distance de l. Avant de prendre cong de
son hte, il lui demanda o il pourrait entendre la messe. Le
vavasseur le conduisit  la religion de Galahaut: un des frres,
au sortir de l'office ayant appris qu'il venait de la cour du roi
Artus, lui dit: Sire, nous avons ici un preux chevalier, le plus
grand que nous ayons jamais vu, et comme vous de la maison du
roi.--Ce doit tre messire Galehaut, pensa Lionel. Il s'informe
et apprend que les plaies du chevalier n'taient pas mortelles.
Rassur sur ce point, il ne veut pas le voir, honteux de n'avoir
 lui raconter aucune prouesse; il se contente de recommander aux
religieux le grand chevalier bless et se remet  la voie. En passant
d'une haute fort dans un taillis, (une basse broce), il fait
rencontre d'une demoiselle qui dmenait un grand deuil. Demoiselle,
dit-il; pourquoi pleurez-vous?--Et vous, pourquoi paraissez-vous
afflig?--J'en ai grandement raison.--Moi, plus encore; mais quelle,
est votre raison?--Je suis en qute du meilleur et du plus beau
chevalier de son ge; personne ne peut m'en donner nouvelles. Je
crains qu'il n'ait t victime d'une trahison.--Nommez-le-moi;
peut-tre pourrai-je vous en dire quelque chose.--C'est Lancelot du
Lac.--Lancelot? il est mort.  ce mot, Lionel n'a pas la force de se
soutenir: il glisse de son cheval, presque sans connaissance. Mais
au moins, dit-il, savez-vous o l'on a transport son corps?--Oui,
c'est  deux lieues d'ici, et je veux bien vous y conduire.
Aussitt, Lionel remonte et suit la demoiselle jusqu' l'entre d'un
cimetire. Sur chacune des fosses tait une belle croix de bois. Elle
lui indique celle qui tait le plus frachement recouverte. C'est
l, dit la demoiselle, que repose Lancelot du Lac, mis  mort par le
plus flon des chevaliers. Lionel regarde, immobile de douleur: la
demoiselle semble partager son dsespoir: ils rpandent une abondance
de larmes. Ds qu'il put parler: Demoiselle, o pourrai-je trouver
le meurtrier de Lancelot?--Dans une bretche voisine que vous pouvez
mme apercevoir: Je sais un moyen de le faire sortir. Elle prend un
cor suspendu par une chane  l'une des croix et le tend  Lionel qui
en tire trois sons clatants.

Bientt parat un chevalier arm de toutes armes sur un grand et
fort cheval. Voil, dit la demoiselle, le meurtrier de votre
compain. Lionel s'lance sur lui; ils s'entre-donnent force coups
sur les cus, leurs glaives volent en clats; ils se heurtent, et se
malmnent: les cus se fendent, les pes chappent de leurs mains,
leurs genoux sont  dcouvert et rouges de sang; enfin ils tombent
des arons et restent quelque temps sans pouvoir se relever. Lionel
le premier se redresse, reprend son pe et, l'cu sur la tte, court
au chevalier dj remis en garde et qui se dfend du mieux qu'il
peut. D'un grand coup sur le heaume Lionel le fait retomber; il se
relve encore, tourne, revient, esquive et frappe avec une vitesse,
une sret dont Lionel commence  s'inquiter.

Enfin, l'inconnu parat extnu; le sang qu'il a perdu ne lui permet
plus de continuer  se dfendre; Lionel le presse de plus en plus
et l'tend sur une tombe plate; dj il posait un genou sur sa
poitrine, il avait abattu le heaume et dtach la ventaille pour lui
couper la tte, quand il voit arriver une seconde demoiselle qui
lui crie: Merci! gentil chevalier, pargnez-le, pour Dieu d'abord,
pour moi ensuite,  moins qu'il n'ait trop mfait.--Il a commis le
plus grand des mfaits: il a donn la mort  Lancelot, le meilleur
des chevaliers.--Lancelot? En vrit, je l'ai vu sain et en bon point
aujourd'hui mme, assez prs d'ici.--Demoiselle, je vous croirai
quand vous me l'aurez montr; et si vous avez dit vrai, votre ami ne
mourra pas.--Il vivra donc, fait-elle, car je vais vous faire voir
Lancelot,  une condition cependant: c'est que vous ne vous montrerez
pas; autrement j'en aurai la honte et vous la mort.

Lionel permit au vaincu de se relever. Avant de quitter le cimetire,
il demanda  la premire demoiselle pourquoi elle avait accus ce
chevalier d'avoir occis Lancelot. Je ne sais, rpond-elle, qui est
Lancelot; je ne voulais qu'tre venge du meurtrier de l'homme que
j'aimais le plus au monde. Lionel tout  fait rassur suivit la
seconde demoiselle, en ordonnant de les accompagner au chevalier
outr qu'on appelait Aucaire[92] du Cimetire.  l'extrmit d'une
belle lande s'levait un grand chne: la demoiselle les arrte et
avertit Lionel de monter sur les hautes branches. Il se dresse
sur les arons, gagne de l la cime de l'arbre. Il aperoit alors
dix sergents, arms de haches et d'pes, qui sortaient d'une cour
pour entrer dans un riant et vert prau. Au milieu d'eux tait
Lancelot. Surtout, dit la demoiselle, ne paraissez pas; il y va
de la vie de votre cousin. Vous avez vu ce que vous dsiriez; j'ai
tenu ma promesse, tenez la vtre en faisant votre paix avec ce preux
chevalier. Lionel en descendant tendit la main  Aucaire et lui
donna cong. Il alla passer la nuit dans un hermitage assez voisin de
l, et, le lendemain, aprs avoir entendu la messe, la demoiselle le
ramena  la religion o sjournaient encore Galehaut et messire Yvain.

[Note 92: _Var._ Augaiers.]

Ne demandez pas si la joie fut grande de ces deux chevaliers en
apprenant de Lionel qu'il avait vu Lancelot. Galehaut n'tait pas
encore bien guri de ses plaies, mais il ne voulut pas demeurer plus
longtemps. Lionel et lui remontrent avec l'espoir de retrouver le
chne et les lieux o Lancelot tait retenu. Toutes leurs recherches
furent inutiles. Aprs avoir parcouru la contre dans tous les sens,
Galehaut prit le parti de retourner en Sorelois. Il voyait approcher
le terme que matre Helie lui avait prdit, et voulait se prparer au
grand passage. Nous reviendrons une dernire fois  lui aprs vous
avoir dit ce qu'il en tait de Lancelot et de messire Gauvain.

Le grand dpit de Morgain tait de ne pouvoir rendre Lancelot
infidle  la reine. Elle lui offrait la libert, sous la condition
de ne jamais reparatre  la cour du roi; et Lancelot prvoyant qu'il
ne pourrait tenir un tel engagement, aimait mieux mourir en prison.
Une nuit elle lui fit prsenter un vin chaud fortement pic dont les
fumes devaient lui porter au cerveau. Quand il fut endormi, il crut
voir la reine couche dans un riche pavillon au milieu d'une verte
prairie. Un jeune chevalier reposait prs d'elle. Dans un transport
de rage caus par cette vision, il courait  son pe pour en percer
le chevalier. Et la reine lui disait: Qu'allez-vous faire Lancelot?
Laissez ce chevalier, je l'aime; il est  moi, je suis  lui. Ne
soyez jamais assez hardi pour venir o je serai, tant votre compagnie
m'est devenue dplaisante.

Telle tait la force de l'enchantement qu'en se levant, Lancelot crut
encore voir le pavillon et le lit. Morgain avait eu soin de placer
 porte son pe qu'elle avait tire du fourreau; si bien qu'il
ne douta pas de la ralit de ce qu'il avait song. Le lendemain
elle arrive de grand matin, et regardant l'pe: Quoi Lancelot!
dit-elle, voulez-vous donc vous parjurer et sortir de cans?--Non.
Mais vous m'avez souvent pos un jeu parti; j'ai fait mon choix. Je
n'entrerai pas d'une anne dans la maison du roi; je ne resterai
pas une seule heure de jour dans la compagnie de chevalier, dame ou
demoiselle de la cour. Morgain, ravie de l'entendre ainsi parler,
reut son serment, elle fit apporter ses vtements, ses armes, et lui
donna cong. Ainsi fut-il affranchi de la prison qu'elle lui avait
fait tenir, en haine de la reine Genivre.

Il tait libre depuis quelques jours, quand messire Gauvain et
messire Yvain quittrent leur maison de religion. Ils passrent de la
fort dans une grande prairie o leurs yeux furent captivs par un
grand tournoi. Cinq cents chevaliers y prenaient part. Ils approchent
et remarquent un jouteur qui se faisait redouter entre tous. Ils le
voient vingt fois refouler les plus grands et les plus forts, puis se
mettre  l'cart pour voir ce que feraient sans lui les chevaliers de
son parti. Les autres reprenaient alors courage et revenaient  la
charge; mais ds que le bon chevalier reparaissait, l'pouvante les
reprenait et l'avantage revenait au parti oppos.

Aprs l'avoir vu plusieurs fois quitter ainsi la lice et revenir.
En vrit, pensa mess. Gauvain, ce chevalier est de merveilleuse
prouesse; il n'y a que Lancelot que j'aie jamais vu exploiter de
cette faon.

Un cuyer arrive alors vers eux: Seigneurs, leur dit-il, pourquoi
ne rompez-vous pas une lance?--C'est que nous pensions le nombre
des jouteurs dtermin[93].--Nullement, qui veut tournoyer ici le
peut faire; il ne court d'autre danger que la perte de son cheval
et de sa libert.--Dites-moi, reprend messire Gauvain, quel est ce
chevalier qui le fait si bien?--Je ne le connais pas: vous pouvez
voir seulement qu'il porte au cou un cu noir.

[Note 93: Nous cuidions que li tournoiemens fut  tanquum. A tant
quant; _tanti-quanti_.]

Alors, les deux cousins entrrent en lice: ils allrent soutenir le
parti oppos au preux chevalier et trouvrent assez  faire. Mais 
compter de ce moment ils restrent matres du terrain, bien qu'au
jugement de tous, le chevalier  l'cu noir et mrit le prix des
mieux faisants. Soit ou non le dpit de voir la victoire chapper aux
siens, il s'tait loign sans attendre qu'on le proclamt vainqueur.
Arriv dans la fort et se croyant seul, il jeta son cu sur la voie;
mais messire Gauvain et messire Yvain ne l'avaient pas perdu de vue;
ils avaient suivi ses traces. En vrit de Dieu, disait messire
Gauvain, ce ne peut tre que Lancelot.--Je le crois comme vous, dit
messire Yvain; voyez-vous l'cu qu'il a abandonn? Reprenons-le;
l'arme d'un tel chevalier ne doit pas tre laisse au premier venu.

Ils le rejoignirent  l'entre de la fort, comme il avait dj
dpos son heaume et attach son cheval  un arbre. C'tait en effet
Lancelot. Il avait le coeur oppress, les yeux inonds de larmes.
Les deux fils de roi descendent, courent  lui les bras tendus et le
baisent mille fois. Beau doux compain, dit messire Gauvain, que vous
est-il arriv? parlez; ne pouvez-vous tre consol?--Mes amis, dites
 tous ceux qui ne m'oublient pas que je suis sain de corps, mais que
mon coeur a tous les malaises que puisse avoir coeur d'homme. Je ne
dois pas, sans me parjurer, jouir une seule heure de votre compagnie
ni reparatre dans la maison du roi Artus. loignez-vous donc, ou
souffrez que je vous laisse moi-mme.--S'il en est ainsi, reprend
messire Gauvain, nous vous laisserons; mais au moins apprenez-nous
pourquoi vous avez si vite quitt le tournoi.--Je puis vous le dire.
J'ai vu le temps o jamais bataille, si grande qu'elle ft, ne m'et
rsist; mais dans ce dernier pauvre tournoi, je n'ai pu passer les
derniers qui se sont prsents; je sens que j'ai perdu les biens qui
taient en moi; comme elle tait venue, ma prouesse s'en est alle.
Elle tait emprunte, je la devais  la vertu d'autrui: de chose
emprunte on ne doit pas s'enorgueillir. Dites  la cour du roi ce
que vous avez vu, mais ne demandez rien de plus; vous perdriez vos
peines.

Ils le recommandrent  Dieu, sans lui avoir parl du message de la
demoiselle de Morgain  la cour du roi, pour ne pas ajouter  ses
ennuis. Arrivs  la cour, ils contrent ce qu'ils avaient vu de
Lancelot et ce qu'il leur avait dit. Tous s'en affligrent, bien
que leur chagrin ne pt en rien se comparer  celui de la reine.
Lancelot, pensait-elle, aura connu ce que la demoiselle est venue
dire  la cour en son nom: c'est apparemment pour cela qu'il ne veut
plus paratre devant moi.

Pour le malheureux Lancelot, aprs tre rest longtemps incertain
de ce qu'il ferait, il rsolut d'aller retrouver Galehaut, le
seul qui pt connatre la cause de son dsespoir et lui donner la
force de supporter la vie. Il croyait  l'abandon de la reine, tel
que le songe mnag par Morgain le lui avait prsent. De toutes
ses angoisses, c'tait assurment la plus cuisante. Il arriva en
Sorelois, tandis que Galehaut le cherchait encore dans la fort
o Morgain l'avait retenu.  force de rver, il sentit sa raison
l'abandonner. La tte se troubla, il rpandit des flots de sang.
Enfin, devenu forcen, il quitta son lit ensanglant, s'lana par
une fentre, emportant son pe. Dans son dlire, il s'en prenait aux
arbres qu'il dracinait, aux rochers qu'il branlait et dtachait
des montagnes. On le voyait pleurer, embrasser les enfants, leur
parler doucement de Dieu, de ce qu'ils devaient apprendre et faire.
Ses fureurs ne s'adressaient qu'aux choses insensibles, et quand
venait  passer dame ou demoiselle, il s'inclinait, saluait et se
dtournait en fondant en larmes. Tout le monde le plaignait, personne
 son approche n'prouvait de crainte. Ainsi le laisse cette premire
partie de son histoire, pour nous parler des derniers jours de son
grand ami Galehaut.




LXXXVII.


Galehaut avait appris de messire Gauvain et de messire Yvain tout
ce que Lancelot avait dit de ses ennuis et de son dsir de vivre
oubli dans la plus profonde solitude. Ces nouvelles lui causrent
une grande douleur et une grande joie. Il le savait vivant, hors
de prison: il s'inquitait d'un chagrin dont il devinait la cause.
Que devra-t-il faire? Le chercher en terres lointaines? Mais par o
commencer? retourner en Sorelois? quel deuil pour lui s'il ne l'y
rencontre plus! Il choisit pourtant ce dernier parti, quand il eut
perdu tout espoir de le retrouver en Grande-Bretagne. Rentr dans ses
tats, il apprit qu'on avait vu Lancelot dsespr de le savoir absent;
que sa raison en avait reu une nouvelle atteinte, et qu'on ignorait
ce qu'il tait devenu. Le sang dont il trouva rougi le lit dans
lequel avait couch son ami lui donna  penser qu'il s'tait donn
la mort; il s'accusa d'avoir t lui-mme son meurtrier en tardant 
revenir. Dans toutes ses terres, il envoya des messagers chargs de
recueillir de ses nouvelles: quand ils revinrent sans l'avoir trouv,
il ne douta plus de sa mort. Ainsi, malade de corps et de coeur, il
se mit au lit le jour de la Madeleine et ne se releva plus. Devant
sa couche il fit placer l'cu de Lancelot; mais cette vue, loin
d'adoucir ses chagrins, contribuait encore  les augmenter. Pendant
neuf jours et neuf nuits, il refusa toute espce de nourriture. On
le conjura de faire un effort sur lui-mme et de consentir  manger;
mais il tait trop tard. Sa langue tait gonfle, ses lvres se
dtachaient d'elles-mmes, tous ses membres taient desschs. C'est
ainsi qu'il languit du jour de la Madeleine[94] jusqu' la dernire
semaine de septembre; alors il partit du sicle. Chacun  sa mort
pensa avec raison que le monde en le perdant et en n'esprant plus
rien de Lancelot, avait perdu les plus purs rayons de la gloire
mondaine. De toutes les dames qui le pleurrent, la dame de Malehaut
fut la plus inconsolable: on croit bien que Galehaut l'et pouse,
devant Sainte glise, s'il et vcu plus longtemps. Mais avant de
passer de ce monde, il avait eu soin de revtir de sa terre et de
toutes ses seigneuries, son neveu Galehaudin.

[Note 94: 22 juillet.]

C'est ainsi que finit le fils de la Gante, le seigneur des les
lointaines, le grand ami de Lancelot.


FIN DU DEUXIME VOLUME DE LANCELOT DU LAC QUATRIME VOLUME DES
ROMANS DE LA TABLE RONDE.




NOTES ET OBSERVATIONS GRAMMATICALES.


Page 4. _Loin d'elle il ne peut tre en bon point_, c'est--dire
dans un bon tat de sant. De ces trois mots nous avons fait
trs-improprement _embonpoint_, et nous en avons modifi le sens
naturel au point de pouvoir parler d'un embonpoint _excessif_,--du
_trop_ d'embonpoint,--de _beaucoup_ d'embonpoint.

P. 4. _Quand il fut au monter._ Quand il fut au moment de monter 
cheval.--Les mots cheval et chevalier reviennent si souvent que j'ai
trouv  propos d'en diminuer le nombre. D'ailleurs, c'est dans le
texte qu'on se contente de dire seulement, comme ici, _monter_. La
forme tre au monter semble un gallicisme qu'on et pu conserver.

P. 4. _La qute._ Enqute, recherche. On a encore restreint le
sens de ce mot; il ne rpond plus gure qu' _demande_. On disait
galement: la qute de celui qu'on cherchait, et la qute de celui
qui cherchait; de mme que dans l'acception actuelle on dit: la
qute du _dimanche_ et la qute de _madame N_.

P. 4. _Messire Gauvain._ Gauvain et Yvain sont toujours ainsi
qualifis, comme fils ans de rois encore vivants.

P. 5. _Un clerc revtu_, c'est--dire en costume de clerc allant
officier; _en surplis_, comme on dirait aujourd'hui.

P. 5. _N'est-il pas dans la fort d'autre religion_, d'autre maison
religieuse. On n'a gure conserv cette ancienne acception que pour
ceux qui entrent en religion.

P. 6. _Le clerc se chargea d'tabler le cheval._ De le mettre 
_l'curie_; mot qui n'tait pas encore usit.

P. 8. _Messire Allier._ L'histoire d'Allier, pre de Maret, semble,
sous des noms fictifs, se rapporter  Guichart III, sire de Beaujeu,
devenu moine de Cluny en 1137. Bien que je ne sois plus aujourd'hui
aussi persuad que je l'tais il y a trois ans de la part que Gautier
Map aurait prise  la composition des romans de la Table ronde, il
faut encore,  l'appui de cette attribution, tenir compte de quelques
passages du _De nugis carialium_. Au chap. XIII de la premire
_Distinction_, G. Map a racont de Guichart III, seigneur de Beaujeu,
mort vers 1140, ce qu'on trouve dans notre XLVIIIe laisse (p. 13) de
mess. Allier pre de Maret. Voici le passage qu'on pourra comparer:

Guichardeus de Bellojoco[95] pater hujus Imberti cui nunc cum filio
suo conflictus est, in ultimo senectutis su Cluniaci assumpsit
habitum, distractumque prius tempore, scilicet militi, singularis
animi copiam adeptus, etiam quietem adegit: in unum collectis
viribus, se subito poetam persensit, sua quo modo lingua, scilicet
gallica, pretiosus effulgens, lacorum Homerus fuit. H mihi utinam
induci! ne, per multos diffus mentis radios, error solcismum
faciat[96]. Hic jam Cluniacensis monachus factus, jam dicto Imberto
filio suo, licet vix impetratus ab abbate et conventu, totam terram
suam, quam idem filius per potestatem hostium et suam impotentiam
amiserat, armata manu restituit. Reversusque, devotus in voto
persistens, diem suum felici clausit exitu.

[Note 95: Et non _de Bello loco_, comme a cru devoir corriger M. Th.
Wright, d'aprs le sermon en vers franais publi par M. Jubinal sous
ce dernier nom.]

[Note 96: Je ponctue autrement que l'diteur du _de Nugis_, et je
crois entendre ici que Map semble souhaiter de ne pas se laisser
entraner par une imagination vagabonde  crire en franais, 
l'exemple de Guichart. Mais j'avoue que cette interprtation est fort
douteuse.]

M. Victor Leclerc, _Hist. litt._, tome XXIII, p. 250, avait dj
conjectur que les vers publis sous le titre de _Sermon de Guichart
de Beaulieu_ taient de Guichart seigneur de Beaujeu, mort,
ajoute-t-il, en 1137. Mais je crois qu'il s'est mpris en rapportant
la composition de ces vers au temps o ce Guichart tait encore dans
le _sicle_. C'est dans l'abbaye de Cluny qu'il dut les faire, non
comme un _sermon_ prononc en chaire, mais comme ptre ou discours
moral. Guichart fut l'Homre des lacs, parce qu'il s'tait adress
directement dans cette ptre aux lacs; non parce que lui-mme tait
encore lac. Pour ce nom d'Homre, il n'en faudrait pas induire que
Guichart et fait quelque chanson de geste, mais seulement qu'on le
comparait, comme ancien pote franais, au plus grand et au plus
ancien des potes grecs.

P. 10. _Il vaut une chelle entire._ Une aile, un bataillon. Notre
diminutif _bataillon_ drive de _bataille_, corps d'arme range
en _bataille_. On disait la _bataille du roi_, pour l'aile que
commandait le roi.

P. 11. _Quand ils eurent lev leur ventaille_. J'aurais d dire
_baiss_. La ventaille tait une espce de petite pice qui dpendait
du haubert, et qui descendait sur la poitrine, quand on ne la
remontait pas sur le visage pour l'attacher  la coiffe du haubert.
Je ne crois pas qu'elle montt jamais jusqu'aux yeux. Elle fut plus
tard remplace par la visire, qui dpendait du casque, heaume, ou
armet. Disons en passant, qu'armet ne vient pas d'_arme_, mais de
l'italien _elmo_ heaume, _elmetto_, petit heaume.

P. 11. _Deux jeunes pucelles_. Ce mot n'avait d'autre sens que
celui du latin _puella_, femme non marie.

P. 11. _Les deux amis quittent heaume, pe, haubert._ L'aspiration
de l'initiale _h_ rend ces formes, heaume, haubert, un peu dures.
L'italien _elmo_, _albergo_ est assurment plus agrable. Je ne
pouvais substituer _casque_  heaume, ni _cuirasse_  haubert, ces
deuximes noms ayant une physionomie trop moderne. Il en a t de
mme de l'_cu_, que n'aurait pas exactement remplac le _bouclier_.
J'ai parfois aussi conserv _ost_ au lieu d'arme. Pour des rcits
suranns, il faut souvent des expressions et mme des constructions
vieillies. _Brocher des perons_ ne vaut-il pas mieux que _piquer des
deux_? _Defermer_ au lieu d'_ouvrir_ n'est-il pas  regretter un peu?

P. 14. _Messire Gauvain devait tre facile  reconnatre au sinople
de son escu_. Les armoiries sont encore de fantaisie dans nos
romans. Bien que les chevaliers affectent de certaines couleurs, de
certaines figures, ils en changent et les cdent volontiers. Rien
plus loign de la vrit que les attributions faites  la fin du
quinzime sicle, dans un livre souvent rimprim sous le titre:
_Armoiries des chevaliers de la table ronde_. Tout y est imaginaire.

P. 17. _Celui qui m'outrera n'est pas encore n._ Celui qui me
vaincra. Le mot vaincre, dur  conjuguer, justifie l'emploi de
synonymes mme vieillis, comme ici _outrer_ dans le sens de vaincre,
rduire  merci.

P. 17. _Un sergent va dans le moutier._ Ce mot se prenait pour
glise ou pour chapelle, aussi bien que pour _monastre_: dans ce
dernier sens, on prfrait mme le mot _religion_.

P. 21. _Et ce chevalier flon._ L'Acadmie, qui me semble avoir
prodigu les accents, peut tre blme d'en avoir affubl flon,
dont le radical franais est _fel_: je n'ai jamais entendu prononcer
flon. Il en est de mme de l'accent qu'elle exige pour _plerin_.

P. 21. _ l'entre d'une lande._ Plaine non cultive, aride ou
couverte de gazon.

P. 21. _Vous avez fait que vilain_, comme vous avez fait que
sage. C'est--dire vous avez fait _ainsi_ que vilain _ferait_.

P. 21. _Vous amenderez le mfait._ Vous rparerez, vous compenserez.
Bonne locution perdue. On dit encore dans un sens presque analogue:
_faire amende honorable_.

P. 22. _Vous tes le meilleur vassal du monde._ Le premier et le
vrai sens de ce mot rpond  _chevalier_, et non pas  tenancier d'un
fief seigneurial. Messire Gauvain n'tait pas de ces tenanciers. Le
radical latin qu'on trouve dans la loi salique est _vassus_: on l'a
rendu d'abord par _vax_, puis par _vassal_, noble chevalier. Dans
nos chansons de geste et dans nos romans, Charlemagne et Artus sont
frquemment lous comme _bons vassaux_. Si l'on a confondu l'ancienne
et la nouvelle acception, c'est parce qu'en recevant l'adoubement ou
vtement militaire, on devenait l'oblig de celui qui vous armait.
Mais _Vassal_ suppose nanmoins une position indpendante; aussi ne
voit-on jamais, dans nos premiers textes de langue, l'expression
_vassal_ de quelqu'un; mais ce vassal peut tre le _chevalier_ d'un
prince,  raison de son hommage ou des soudes qu'il recevait. Les
mots de la basse latinit _vassus_, _vassalis_, _vassaletus_ et
_vassus vassorum_ reprsentent _vax_, _vassal_, _vallet_ ou _varlet_,
et _vavasseur_.

P. 25. _Sagremor le desr_ sur ce surnom, voyez encore t. I, page
290.

P. 25. _Les trois gloutons_, synonyme de notre _drles_, ou
_vauriens_. _Glout_ dans les chansons de geste.

P. 25. _Nous pourririons encore dans la chartre de Marganor._ La
prison. C'est le latin _carcer_. Le rapprochement du sens de ce
mot avec le nom de la ville des Carnutes, _Chartres_, n'a pas t
sans influence sur le type des monnaies chartaines. Remarquons ici:
1 qu'un des airs de chanson les plus connus est celui de: _Tous
les Bourgeois de Chtres_ (aujourd'hui Arpajon), et non pas _de
Chartres_, 2 qu' Reims, la _porta carceris_, porte de la prison
de l'archevque, o, dit-on, fut enferm Ogier le Danois (non
l'Ardenois), doit  cet ancien nom celui de _Porte Cre_, comme
disent encore les bonnes gens du peuple, on _Porte Crs_, comme
disent les gens bien levs.

P. 27. _Je veux bien baisser ma guimpe._ La guimpe tait pour les
dames ce que la _ventaille_ tait pour les hommes. Voyez tome I, p.
206, note.

P. 27. _Par mon chef!_ auj. Sur ma tte!

P. 34. _Elle prend plein son poing de chandelles_ (plain poing
de candeilles). Cette expression, frquemment rpte, donne 
penser que ces chandelles taient en faisceau de deux ou trois
mches. Prendre plein ses poings, c'est peut-tre exactement notre
_empoigner_.

P. 29. _Je fais serment sur les saints._ C'est--dire sur les
reliques de saints. Je renvoie sur ce sujet  l'_tude sur les
origines des romans de la Table ronde_, insre dans la _Romania_,
tom. Ier.

P. 45. _Comment le fait Galehaut_, lieu commun d'entre en propos,
_How do you do_ des Anglais; (_Comment le faites-vous_)? et notre
_Comment vous portez-vous_?

P. 45. _Les dames aprs s'tre conseilles._ Ou _avoir pris
conseil_. On dirait aujourd'hui _s'tre consultes_, mais avec moins
d'exactitude.

P. 45. Les _Saisnes_ sont les Saxons; les _Irois_, les Irlandais,
souvent confondus avec les _Escots_ ou cossais. Pour la forme
_Saxons_, elle et corch la bouche dlicate de nos anciens
Franais: ils prfraient les Saisnes (Saxoni), et la Sassogne
(Saxonia), au lieu de notre _Saxe_.

P. 46. _Un riche peigne dont les dents taient garnies de ses
cheveux._ Admettons qu'alors les beaux cheveux blonds des dames ne
fussent jamais imprgns d'huiles ou de pommades parfumes, on se
rendra mieux compte du prix que les amoureux attachaient au don
d'un peigne garni comme celui que Genivre envoie  Lancelot. Ce
mot _peigne_ nous tient aujourd'hui en respect: autrefois c'tait
frquemment une oeuvre d'art. On en voit d'un charmant travail dans
plusieurs cabinets, entre autres dans celui des Antiques de la
Bibliothque nationale. On y traait  la pointe le _Jugement de
Paris_, la _Punition d'Acton_, ou quelque belle devise galante.

P. 70. _La dame le fait asseoir sur la couche._ L'usage de la
_couche_ rpondait assez  celui de nos _divans_. Il ne faut pas
la confondre avec notre lit; les dames du Lancelot l'auraient fait
partager trop frquemment  ceux qui les visitaient.

P. 70. _ Dieu soyez-vous recommande!_ Cette pieuse formule est
devenue tellement elliptique que bien des gens aujourd'hui ne s'en
rendent plus compte en la prononant. Nous cessons depuis longtemps
d'crire:  Dieu! on dit _adieu_, on fait ses _adieux_. On parle mme
des gens qui ont dit, les uns _adieu_  l'glise, les autres adieu 
Satan. Ce que c'est d'oublier le vrai sens des mots!

P. 75. _La bonne pe Sequence._ On voit, ici combien de
remaniements souvent fcheux dans les traditions. Le nom
vritablement consacr de l'pe d'Artus est _Escalibur_. Les
romanciers y ont substitu d'abord _Marmiadoise_, en faisant donner
_Escalibur_  Gauvain. Ici, on nous parle de _Sequence_, la moins
autorise des trois pes. Au reste, il est rare, dans nos romans,
de voir dsigner les armes et les chevaux par des noms particuliers.
Je ne me souviens que de ces trois pes et du cheval de messire
Gauvain, _Gringalet_, nom que le _Lancelot_ n'admet mme pas.

P. 87. _Il eut soin de mander les quatre clercs_, etc. Le fond de
cet alina a t plus tard dfigur dans le texte du manuscrit
751, que j'ai donn en note. Voici celui du manuscrit 752: Celui
jor furent mand li cler qui metoient en escrit les proesces as
compaignons de la maison le roi. Si estoient quatre. Et avoit non
li uns Arodion de Coloigne, e li segons Taudramides de Verzeaus, e
li tiers Thomas de Tolde e li quarz Sapiers de Baudas. Cil, quatre
metoient en escrit quanque li compaignon le roi faisoient d'armes. Si
mistrent en escrit les aventures monseignor G. tot avant, porce que
ce estoit li comencemens de la queste; e puis les Hector, porce que
del conte meesmes estoient branches. E puis les aventures as autres
XVIII compaignons. E tot ce fu del conte Lancelot. E tuit cest conte
estoient branches, e li contes Lancelot meismes fu branche del grant
conte del Graal, si tost com il fu ajosts.

       *       *       *       *       *

On voit ici que le Grand conte du Graal ne fut constitu que par
la runion successive des branches qu'avaient formes le _Merlin_,
l'_Artus_, le _Gauvain_ et le _Lancelot_. La branche de Gauvain
n'est plus aujourd'hui spare, au moins dans les romans en prose,
de celles d'Artus et de Lancelot. Tout semble porter  croire que
les deux livres d'_Artus_ et de _Lancelot_ taient, dans l'origine,
parfaitement indpendants du Saint Graal et du Merlin. C'est pour
avoir voulu raccorder les deux premiers aux deux seconds que les
arrangeurs dfinitifs auront t obligs de recourir  et l  des
interpolations.

P. 95. _En tendant les bras  son nourri._ Nous avons perdu ce mot,
dsignant celui qui avait pass sa jeunesse, avait t nourri, lev,
dans la maison d'un parent, ami, patron ou client, devenu _pre
nourricier_. Ainsi Eginhard nomme-t-il Charlemagne _nutritor meus_;
ainsi Guillaume de Machault se disait-il le _nourri_ du roi de Bohme.

P. 97. _On vit descendre devant le degr._ Ancien nom de notre
escalier. Celui du Palais de Justice s'appelle encore le _degr_.

P. 98. _Les cheveux rouls en une seule tresse._ Cette tresse
descendait apparemment le long du dos, comme on le voit sur les
coffrets et peintures murales des onzime et douzime sicles. On
verra plus loin, page 222, qu'une fille tait dshonore quand on lui
coupait ses _tresses_.

P. 102. _Le plus loyal des hommes qui soient aux les de mer._
Autrefois on donnait volontiers le nom d'les aux terres qui taient
 demi fermes de rivires; et c'est ainsi que l'le-de-France peut
avoir mrit son nom. Froissart nomme frquemment des _les_ de ce
genre. Voil pourquoi notre auteur distingue les _les de mer_.

P. 106. _Il se signait._ Il faisait des signes de croix.

P. 107. _Quiconque osera me contredire sera.... rduit  se dclarer
foi mentie._  se reconnatre parjure,  confesser un faux serment,
 manquer  la foi jure. On voit dans tous nos romans combien le nom
de _fodalit_, de gouvernement _fodal_, tait justement choisi.
Tous les devoirs avaient pour base la _foi_ promise, l'hommage
librement rendu. Rien de plus sacr que cet engagement, rien ne
pouvait excuser l'homme qui ne le respectait pas. Si vous promettiez,
il fallait tenir; ft-ce  la ruine de votre famille ou de votre
pays. Nous n'avons plus gure de ces rigoureuses exigences, si ce
n'est peut-tre pour ce qui tient aux gageures et aux dettes de jeu.

P. 110. _La nature de la clameur qu'elle avait leve._ Lever,
lever une clameur, c'tait porter une accusation, ou rclamer contre
une mesure, un dcret du souverain. Telle tait chez les Normands la
_Clameur de haro_.

P. 112. _Il fondait en larmes._ On a d remarquer avec quelle
facilit les hros de nos chansons de geste et de nos romans fondent
en larmes et se pment de douleur. Nous sommes aujourd'hui plus durs
et plus difficiles  mouvoir que ne l'taient Charlemagne, Artus et
Lancelot. Sans doute, les potes et les romanciers ont trop multipli
ces tmoignages involontaires d'attendrissement; mais il faut bien
qu'on ne les trouvt pas, de leur temps, aussi exagrs qu'ils nous
le paraissent aujourd'hui.

P. 128. _Une manche de samit jaune._ Le samit tait, je crois,
une espce de taffetas. Le mot vient du grec [Grec: hexamhiton], ou
peut-tre de l'le de _Samos_ d'o l'on tirait la plus belle soie.

P. 132. _La fte de Nol, que le roi Artus a choisie pour tenir
cour plnire._ Le texte dit: _cour enforce_, ce qui n'est pas
exactement ce qu'on a plus tard entendu par _Cour plnire_.

P. 133. _Seigneurs, vous tes mes hommes._ C'est--dire j'ai reu
votre hommage; vous me devez, conseil et service.

P. 135. _Un bailli convoiteux met tout  destruction._ Bailli est
ici le rgent, celui qui gouverne en l'absence ou pendant la minorit
du seigneur naturel. De _bajulus_, bton, on a fait bailli, celui
qui tient le sceptre, le bton. Le _bail_ et la _baillie_ sont le
gouvernement, le pouvoir.  la page 310, bail est pris dans un autre
sens.

P. 137. _On apporta les Saints._ Les reliques de saints sur
lesquels on jurait. Il faut remarquer que dans ce temps-l le
_serment_ (sacramentum) se prtait soit en adjurant Dieu reprsent
par une glise, soit en posant la main sur l'vangile ou de saintes
reliques qu'on faisait venir de l'glise ou qu'on y allait chercher.
On les invoquait comme garants de l'engagement pris ou de la vrit
des dclarations. Mentir au serment ainsi prt, c'tait se dvouer 
la vengeance cleste; c'tait renier Dieu et les saints.

P. 138. L'_Apostole_. C'est le synonyme ordinaire du mot _pape_. On a
dit aussi _la pape_. Nous conservons encore le Sige _apostolique_.

P. 141. _Il avait la barbe et les cheveux roux._ Cette prvention
contre les gens  cheveux roux accuse assez bien un gallo-breton. Les
hommes de cette race taient gnralement bruns, comme nos Bretons
du continent. Ils tenaient pour ennemis mortels les conqurants
Anglo-Saxons, gnralement roux. Il est vrai que, parmi les
compagnons de Guillaume le conqurant, il devait se trouver autant de
cheveux roux que de cheveux noirs; mais Henri II, le protecteur de
notre auteur, tait, au moins par son pre, Angevin.

P. 143. _Un behourdis  armes courtoises fut dispos dans la
prairie._ Le behourdis tait un exercice militaire comme les tournois
et, plus lard, les _Tables rondes_. Il n'tait pas interdit aux
cuyers ni aux simples valets. Le plus souvent, il s'agissait de
franchir  cheval, et tout en combattant, des obstacles plus ou moins
dangereux.

P. 144. _Le glaive de Melagan se brisa._ Par glaive, il faut
toujours entendre ici la lance ou l'pieu, non l'pe. De l'ancienne
forme est venu glavelot, javelot (_gladium_, _gladiolum_). La _hante_
(hasta) tait le bois du glaive.

P. 144. _Et tomba sous les pieds de son destrier._ L'cuyer d'un
chevalier prt  combattre conduisait,  la _dextre_ du cheval qui
portait son matre, le cheval de bataille que le matre ne montait
qu'aprs s'tre fait compltement armer. De l le nom de destrier
(_dexterarius_) donn au cheval de guerre.

P. 146. _Des mires lui recommandent un repos absolu._ _Mire_
reprsente le latin _medicus_, et ne vient pas de l'arabe. On a dit
_mie_, _mege_, et enfin _mire_.

P. 179. _Prononcer le honteux mot de recrance._ Avouer qu'on avait
soutenu une mauvaise cause, et qu'on tait outr, vaincu. On appelle
encore aujourd'hui un cheval _recru_, celui qui est las, harass, et
ne peut avancer d'un pas.

P. 179. _Si m'ait Dieu_, adjuration sacramentelle: Ainsi Dieu me soit
en aide! (_Sic me Deus adjuvet._)

P. 187. _Allons ensemble le mettre  raison_, c'est--dire lui
parler, le faire parler. Aujourd'hui, dans un sens presque analogue,
arraisonner. Dans le livre curieux de Gautier Map _De Nugis
curialium_, ce gallicisme est traduit mot  mot: Dicunt Herlam
regem.... _positum ad rationem_ ab altero rege.... (_Dictinctio I_,
chap. XI.)

P. 193. _La poursuite les occupa jusqu' None._ Le jour tait encore
distribu en quatre parties, de trois en trois heures. _Prime_
commenait au lever du soleil, c'est--dire de six  neuf heures du
matin. _Tierce_, de neuf heures  midi. _Sexte_, de midi  trois
heures, et _None_, de trois  six heures. La nuit tait galement
divise en quatre parties: vpres, nocturne, vigile et matines; ou
simplement: premire, deuxime, troisime et quatrime veilles de
la nuit.--Il faut corriger la note de la page 251, o l'on a compt
_tierce_ de six  neuf heures.

P. 194. _Sans perdre de temps, il revt les armes du Seigneur-Dieu_,
c'est--dire les vtements sacerdotaux. On comptait trois sortes de
chevaliers: les chevaliers proprement dits, les chevaliers-s-lois,
les chevaliers clercs.  ces trois grades tait acquis le titre
honorifique de mes sires (mon seigneur, au cas rgime). Les
Prsidents de cour souveraine et les vques avaient le rang de
chevaliers; et c'est en vertu de cette ancienne hirarchie que
l'vque est encore aujourd'hui qualifi _Monseigneur_. Mais, pour
tre consquent, il et fallu maintenir le _monseigneur_  nos
prsidents de justice et  ceux qu'on nomme aujourd'hui _officiers
suprieurs_, ces chevaliers du moyen ge.

P. 206. _L'usage d'Artus tait de ne pas monter  cheval durant
la semaine peneuse._ La semaine sainte. On a vu plus haut qu'on
se faisait gnralement un scrupule de chevaucher le samedi, jour
consacr  la vierge.

P. 208. _Le roi le relve et le baise sur la bouche._ Le baiser
sur la bouche tait le plus grand tmoignage d'union, de paix et
de rconciliation. Aussi un chrtien se serait-il gard de jamais
l'accepter d'un Sarrasin: il et aussi bien reni sa foi. Voyez plus
loin, page 306.

P. 218. _Une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre
lignage._ Nous dirions aujourd'hui la plus belle fille de village ou
de campagne; ce qui rappelle le vers de Gresset:

  Elle a d'assez beaux yeux, pour des yeux de province.

P. 219. _Je vous le dirai si je n'ai garde_, c'est--dire si je
n'ai pas  me garder, si je n'ai rien  craindre de vous. Le mot
_garde_ a prcisment le sens de caution.

P. 230, note. _L'histoire d'Ascalon est raconte dans la partie
indite du livre d'Artus; mais, je crois, d'aprs notre roman._
Je suis aujourd'hui moins dispos  croire  cette antriorit
du _Lancelot_. L'_Artus_ indit, bien distinct du texte que j'ai
reproduit  la suite du Merlin, pourrait bien tre une premire
bauche bientt abandonne et qui aurait donn l'envie de mieux faire
 l'auteur du _Lancelot_.

P. 241. _La messe chante par un prouvaire._ _Prouvaire_ est
l'ancienne forme franaise du latin _prsbiter_; mais la forme
_prtre_ est aussi ancienne. Nous avons (ou nous avions)  Paris la
rue des _Prouvaires_. Nos municipaux n'ont-ils pas trouv  ce nom de
rue le grand tort d'tre ancien?

P. 241. _Des jeux d'checs et de tables._ Les jeux de tables
taient en gnral ceux que l'on jouait sur un tablier ou une sorte
d'chiquier. En particulier, je crois qu'il dsignait notre jeu de
trictrac.

P. 244. _Il est mort s'il ne fiance prison._ C'est l'expression
textuelle: s'il ne se rend prisonnier.

P. 257. _On le replaa sur la litire cavaleresque._ La litire
place en travers sur le dos de deux chevaux;  la distinction de la
litire porte  bras d'hommes, et qu'on appellait aussi _bire_.

P. 294. _Aiglin des Vaus._ Ce neveu de Keu d'Estrans est nomm
Kaeddin li biaus dans le ms. 752, f 89.

P. 300. _Il tait petit, et les deux figures taient tailles sur une
pierre noire._

Le manuscrit 752 ajoute un dtail nouveau: Si estoit li aniaus
petit  une pierre plate bise, qui estoit de si grant force que ele
descovroit les enchantemens vers celui qui la portoit, si tost com
il l'avoit esgarde (f 91). Mais le romancier confond ici l'anneau
donn par la Dame du lac avec l'anneau de la Reine. C'est dj
beaucoup que Lancelot n'ait pas regard le premier talisman, ds
qu'il s'tait vu au pouvoir de Morgain.

P. 301. _ et l glisse des penses d'amour._ Si li trait avant
de beles paroles, et rit et gabe et jue o lui, en chevauchant. De
toutes les choses le semont de quoi ele le cuide eschaufer. Si se
deslie sovent devant lui por mostrer son chief qui de trs grant
biaut estoit, et chantoit lais bretons et autres notes plaisans et
envoisis. Ele avoit la vois haute et clere, et si avoit la langue
bien parlant et breton et franois et meins autres langages (ms.
752, f 92). J'ai rendu cette scne, le plus exactement que j'ai pu,
d'aprs les plus nombreuses leons, sans rien ajouter ni supprimer.
Ce manuscrit 752 offre pourtant quelques dtails de plus qu'il peut
tre intressant de reproduire:

Et quant ele voit un leu bel et plaisant, si le mostre et dit:
Veez ci biau leu, sire chevaliers; dont ne seroit-il bien honiz qui
cest len trespaseroit avec bele dame ou bele damoisele sans faire
plus? Mes sa parole a perdue, car Lancelot n'a talent ne volent de
nule chose qu'ele li die. Ainois li anuie tant qu'il ne la puet
regarder. Et quant ele tant l'anuie, si ne se puet-il plus taire,
si li dit: Damoisele, dites-vous acertes ce que vous dites? Ele
respont que voirement le dit ele.--Se Deus me consant fet-il, je
n'avoie pas apris que damoisele parlast en tel maniere, ne qui eust
si honte perdue.--Avoi! sire chevalier, fet ele, il avient bien  un
chevalier que, se il est boens et loiaus et sages, qu'il prie bele
damoisele ou bele dame d'amors puis qu'il sont soul  soul; et se li
chevaliers ne la prie, parce qu'il la crieme ou parce qu'il est en
autre pense, la dame ou la damoisele le doit prier et semondre de
quanqu'elle desirrera; et s'il s'en escondist, dont sai-je bien qu'il
est honis sur terre et doit avoir toutes leis perdues en totes corz.
Et por ce que vous ieste beaus chevaliers et je bele damoiselle,
por ce vos requier et pri que vos gesiez  moi. Et vez-ci beau leu
et cointe et bien aesi. Et se vos ne le faites, je ne vos sivrai
en avant, ne jamais ne vos troverai en cort que je ne vos apel de
recrandise.

.... Quant ils ont chevauchi une grant pice au rai de la lune,
si choisissent et voient devant aus un paveilon mult bel et mult
riche. Si aperoit Lanceloz que ce est li paveilons o Morgains
soloit gsir au Val des faus amans, lor et au tens qu'il chasoit le
chevalier qui se feri desous le lit.... Lors esgarde Lanceloz et vit
un des plus riches lis qu'il eust onques veus et des plus biaus. Car
il n'estoit nule grans richesce de courte-pointe ne de dras ne de
covertor qui n'i fust, et par desuz le chevez en haut si avoit deus
oreilliers moult riches por le lit parer, dont les coites estoient
d'un samit trop richement broud; et en la broudeure avoit de maintes
riches pierres asises, plaines de vertuz; et  chascun des cors des
oreilliers avoit un grant boton d'or tout plain de basme qui rendoit
si grant odor que nule mieudre ne puct estre. Et par desoz ces deus
en avoit deus autres, et cil estoient fet por gsir sus....

Or Lanceloz s'est couchiez par le comandement  la damoisele, et
semble bien que il ait garde, au semblant que il fait; quar il n'oste
ne braies ne chemise, anois gist come huem qui a besoing. Quand la
damoisele ot fet couchier touz les valez s loges dont entour le
paveilon avoit assez, si revient arre l o Lanceloz gisoit. Et l'en
voit lans mult cler, car devant le lit avoit deus grans cirges qui
ardoient. La damoisele prent les cirges, si les oste de soz un coffre
o il estoient, si les esloigne et met en bas, si que la clart ne
parviengne  la couche o Lanceloz gist. Cil esgarde quanqu'ele fait,
come cil qui entent plus  penser que  dormir. Si voit qu'ele a
tote sa robe oste fors sa chamise, puis vient  Lancelot, si lieve
les dras de son lit et se lance lez lui, et giete les bras por lui
acolier, et le vost beisier; mes il n'a cure, si se defent moult
durement, si qu'il li vole hors des bras et se lance hors dou lit,
et ele est aprs lui saillie. Et quant il la vit hors del lit, si a
trop grant honte et li dit: Avoi! damoisele, m'aist Deus! bien avez
honte perdue. Car onques mes n'o parler de dame ne de demoisele qui
vousist chevalier prendre  force.--Ha! fit-ele, mauvez recrant!
dahs avez-vos! car onques chevaliers ne fustes, et honie soit l'eure
que vos vantastes de monseignor Gauvain rescoure, quant vostre lit
avez guerpi por une damoisele sole! si ne sui pas moins bele de
voz ne meins valanz; car au meins ne sui-je pas desloiaus com vos
estes.--Damoisele, fet-il, vous dirois ce que vos plaira; mes il ne
se leva hui si buens chevaliers, se il m'apeloit de desloiaut, vers
qui je ne me dfendisse.--Certes, fit-ele, or i parra coment vous en
dfendrez, car jel mostrerai encontre vos. Lors se lance  lui, si
le cuide prendre par le col, mais ele faut, et la main s'en vient par
la chavesaille de la chamise, si la fent jusqu' la pointe. Quant il
voit ce, si a trop grant honte. Lors la seisist par les deux bras,
si la met arire au plus belement que il puet, et dit qu'ele ne s'en
relevera devant qu'ele li ait fianc qu'ele ne couchera en lit o il
gise, ne li querra chose qui encontre son cuer soit.--Jel fiancerai,
fet-ele, se vos volez fere une chose que je vos requerrai.--Dites,
fet-il, car je le ferai teus puet-ele estre.--Ne vos en dirai rien
se en l'oreille non; car je ne sai qui nous escoute, et se vos m'en
escondisiez et il fust o, tant seroit por vous la honte greindre.
Lors s'abesse Lanceloz et met la destre oreille en sa boche. Et ele
comence  sospirier, si dist moult belement; Ha Deus! coment le
dirai-je? Lors s'estent si durement que Lancelot cuida bien que ele
fust pasme. Lors l'a regarde et, el regarder que il fist, ele giete
la boche, si li beise. Et il en est si angoissous que par unpoi que
il n'enrage. Atant l'a laissie, si comence  crachier de despit de
ce qu'ele l'avoit beisi. Et ele le recort sore; et quand il voit
qu'il ne porra  lui durer, si cort  s'espe qui  l'atache dou
paveillon estoit pendue, si la sache hors del fuere, et jure que il
en ferra, se ele touche plus  lui. Ele set bien que il n'en fera
riens, etc.... (f 92.)

P. 335. _note_. La preuve n'est pas dcisive. Les Cisterciens, par
exemple, confiaient tous les travaux de leurs terres  des _frres
convers_ ou nophites rendus. Ces bouviers rencontrs par Galehaut
pouvaient donc tre de ces _rendus_. Plus loin, on voit Lionel
 l'entre d'un enclos religieux, aborder un des frres, qui
labourait.

P. 244. Le texte du ms. 752 raconte encore avec d'autres
dveloppements le songe et le dpart de Lancelot:

Si li a mis poisons en son boivre qui estoient confites  conjuremenz
et  charraiz; si li troblerent la cervele, tant que, la nuit, li
fu avis en son dormant que il veilloit et que il trovoit sa dame la
roine gisant avec un chevalier si de prs que il le li faisoit; et
il corroit  s'espe, si le voloit ocire, quant in tome sailloit sus
et disoit: Lanceloz, que volez vos  cest chevalier? Ne soiez-vos
j si hardis que vos i metois la main; car je sui soe: ne jamais, si
chier com vos avez vostre cors, n'entrez en leu o je soie, car je
le vous deffent mult bien. Ensi le fit Morgue songier, et por ce
qu'il tensist sa vision au matin plus veraie, le fist porter hors
de la chambre  mienuit, et metre en une litire, autresi com ele
avoit fait au Val sans retor, tout endormi, en une des plus belles
landes del monde, bien trois lieues loing d'ilecques; et ele meismes
i ala, s'el fist  ses gens gueitier de prs. Au matin fu avis
Lancelot qu'il estoit en un des plus biaus paveillons del monde, et
vist devant lui une autretel couche com estoit cele o il avoit
vu gsir la roine et le chevalier, et que encore tenoit l'espe
dont il le voloit ocirre. Ne sous ciel n'a home qui croire li fist
que il n'eust veu  ses iaus ce que il avoit songi.--Quant il vit
les gens Morgain, si fu mult honteus, fit ele meismes vint avant 
guise de fame mult ire, si li dist: Coment Lancelot, i estes-vous
si desloiaus que vous en i estes fuis sans mon congi? Et quant
il entent, si cuide bien qu'ele l'ait ateint de desloiaut, si en
a tel duel que par un poi qu'il ne forcene. Si prent l'espe qu'il
cuide tenir, si la se viaut boter parmi le cors, quant Morgue li
cort andeus ses mains tenir, si le chastie et dist que maintes gens
trespassent lor loiautz qui puis vivent loiaument totes lor vies.
Dame, fait-il, je ne porroie mie longuement durer en tel manire,
et mieus me vendrait tot le monde guerpir et for, que  morir. Et
vos me devisstes er soir que je m'en iroie se vous jurois que je
n'enterroie, etc.

P. 350. _C'est ainsi que finit Galehaut._

Dans plusieurs anciens manuscrits, cette partie du roman de Lancelot
est appele _Le livre de Galehaut_, ou _Le prince Galehaut_.  ce
titre faisait allusion Dante Alighieri, dans les vers si souvent
cits:

  Noi leggevamo un giorno per diletto
  Di Lancilotto, come amor lo strinse....
  _Galeotto_ fu il libro e chi lo serisse....

On sait que Bocace avait choisi pour second titre de son Decamron
celui de _Il principe Galeotto_, tant ce personnage avait acquis une
clbrit gnrale.

Galehaut semble pourtant un hors-d'oeuvre dans l'ensemble de notre
roman. L'auteur, aprs avoir promis de lui monts et merveilles, ne
lui a confi qu'un rle secondaire. Il est vrai qu'il devient l'utile
intermdiaire des premires relations de Genivre avec Lancelot, et
qu'il donne un asile  la reine rpudie. Mais son excessive amiti
pour Lancelot; ses projets insenss de conqute, abandonns au
moment o la dfaite du grand roi Artus allait lui permettre de les
raliser; ses songes que douze astrologues viennent interprter, tout
cela forme je ne sais quelle fausse note qui affaiblit l'intrt de
l'action principale. Le romancier et mieux fait de confier le soin
de protger la reine exile au bon roi Baudemagus; en rapportant au
temps du sjour de Genivre  la cour de ce prince la passion de
l'orgueilleux Melagan pour la reine, passion dont le livre suivant
va nous entretenir. Il est vrai que dans un des premiers, sinon
dans le premier des romans franais, on ne pouvait gure esprer de
trouver l'observation de toutes les rgles du genre: c'est dj avec
une certaine surprise qu'on y reconnat tant de prcieuses qualits
dont les romanciers postrieurs ont fait leur profit.

Ainsi l'Amadis espagnol, compos dans le cours du quatorzime
sicle, dut  cette premire partie trop oublie du Lancelot, tout
ce qu'on y loua le plus, tout ce qu'on en retint le mieux. Si le
roi Prion demande  ses astrologues l'explication de ses songes,
c'est parce que Galehaut avait fait les mmes rves et demande les
mmes explications aux astrologues d'Artus. Le _damoisel de la mer_
reoit chez Gandale l'ducation du _Beau valet_ chez la Dame du
lac. L'intervention rpte de demoiselles errantes, les landes,
les forts, les chteaux, les fontaines de l'Amadis, tout cela est
emprunt au Lancelot. Urgande la desconnue, protectrice d'Amadis, est
la Dame du lac protectrice de Lancelot. Ces deux fes sont amoureuses
et ne disent pas celui qu'elles aiment. Languines, roi d'cosse,
arme chevalier le _Damoisel de la mer_, sans demander qui il est ni
comment il se nomme, parce que le roi Artus en avait agi de mme
avec le _Beau valet_. Le premier entretien du Damoisel avec Oriane
est librement traduit de celui de Lancelot avec Genivre. L'aventure
de Galaor avec la belle Aldene, est l'aventure de Gauvain avec la
fille du roi de Norgales. Amadis rvasse quand il voit Oriane, comme
Lancelot quand il voit Genivre; et dans cette contemplation ils
oublient galement de parer les coups de leurs adversaires. Comment
ne pas reconnatre Mabile et la demoiselle de Danemarc du roman
espagnol dans la Sarade et la dame de Malehaut du roman franais?
_L'arc des loiaus amans_ de l'Amadis n'est-il pas notre _Val des
faux amants_? Mais pourquoi tous ces rapprochements? Il faudrait
pour ainsi dire rappeler  chaque page des quatre premiers volumes
de l'Amadis une page correspondante des romans de la Table ronde,
et surtout de notre Lancelot. Qu'il nous suffise de dire que pour
avoir t si fidle imitateur de nos romans, l'Amadis a justement t
regard comme le chef-d'oeuvre de l'ancienne littrature espagnole.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LES _LAISSES_, OU CHAPITRES.


  XLVII. Galehaut et Lancelot envoient Lionel  la cour,
     pour les recommander  la reine.                            P. 1.

  XLVIII. Suite de la qute de Lancelot par Gauvain.
     Il est hberg chez un ermite qui lui raconte
     l'histoire d'Allier, pre de Marest. Gauvain assiste 
     l'assemble de Loverzep; il y retrouve Giflet fils-Do.
     Ils font triompher le parti du duc Escaus de Cambenic.
     Ils rencontrent deux demoiselles  l'entre d'une
     fort Bonne fortune de Giflet. Gauvain suit l'une
     des deux demoiselles, qui promet de le conduire chez
     la dame sa matresse. Il s'arrte d'abord chez la
     dame, femme de Manass. Il dfend Manass contre le
     snchal du duc Escaus. Lionel s'arrte pour suivre
     les combattants. Sa parole indiscrte. Gauvain tue le
     snchal.                                                   P. 5.

  XLIX. Gauvain rejoint Lionel, et lui fait rendre son
     cheval. Combat des deux amis, interrompu par Gauvain
     auquel ils racontent le sujet de leur querelle.            P. 20.

  L. Gauvain va reprendre la demoiselle de la fort. Il
     voit bientt Sagremor aux prises avec dix larrons qui
     s'enfuient  son approche. Sagremor consent  prendre
     pour amie la demoiselle de la fort.                       P. 24.

  LI. Pourquoi Sagremor tait surnomm le _desr_ et
     _mort-de-jeun_. Arrive de Gauvain, Sagremor et la
     demoiselle chez la fille du roi de Norgales. Bonne
     fortune de messire Gauvain. Le roi surprend le couple
     amoureux. Gauvain et Sagremor sortent  grand'peine du
     chteau. Un des Norgalois qui les poursuivent devient
     l'homme de Sagremor. Celui-ci conduit sa nouvelle amie
     au chteau d'Agravain.                                     P. 28.

  LII. Hector, prisonnier du chtelain des Mares,
     devient celui de la soeur d'Hlne-sans-pair dont il
     va dfendre la beaut contre la prouesse de Perside.
     Il triomphe de Perside et envoie les deux poux
     rconcilis  la cour du roi Artus.                        P. 37.

  LIII. Arrive de Lionel  Londres. Les Saisnes et les
     Irois en cosse. La Reine envoie de ses _drueries_
      Lancelot. Entre et combats aveugles de messire
     Gauvain et d'Hector dans le Sorelois; ils retrouvent
     Galehaut et Lancelot dans l'_le perdue_. Saigne de
     Lancelot ncessaire  la complte gurison d'Agravain.
     Arrive en cosse; une demoiselle les conduit  l'ost
     du roi Artus, en exigeant un don qu'elle se rserve
     de rclamer plus tard. Artus amoureux de la belle
     Camille. Grande dfaite des Saisnes par l'effet d'un
     stratagme de Lancelot. Le _Gu du sang_.                  P. 45.

  LIV. Camille donne rendez-vous au roi Artus qui se
     prsente  la Roche aux Saisnes avec Gaheriet. Bel
     accueil, suivi d'une attaque prmdite. Ils sont
     retenus dans la Roche aux Saisnes. Bel accueil fait
      Lancelot et Galehaut par la Reine et la dame de
     Malehaut. Runion des deux parties de l'cu, don de la
     Dame du lac. La Reine apprend la captivit du roi.         P. 55.

  LV. Lancelot, Gauvain, Hector et Galehaut tombent
     dans le pige tendu par la demoiselle qui leur avait
     demand un don. Ils restent prisonniers de Camille.
     Conseil tenu chez la Reine. Messire Yvain remplace
     le Roi. Grand combat. Prouesse du roi Ydier de
     Cornouaille. Dfaite des Saisnes.                          P. 59.

  LVI. Frnsie de Lancelot. Il sort de la Roche aux
     Saisnes et est recueilli par la Reine qui parvient 
     le gurir avec le secours de la Dame du lac.               P. 65.

  LVII. Nouvelle attaque des Saisnes; ils sont mis
     en droute avec l'aide de Lancelot. Mort du roi
     Hargodabran. Retour de la poursuite des Saisnes. Dpit
     de Lancelot.                                               P. 74.

  LVIII. Dlivrance du Roi et des autres prisonniers de
     Camille. Mort de Camille.                                  P. 80.

  LIX. Lancelot, Galehaut et Hector deviennent
     compagnons de la Table ronde. Galehaut et Lancelot
     vont en Sorelois. Les quatre grands clercs d'Artus
     chargs d'crire l'histoire des temps aventureux.          P. 83.

  LX. Langueurs de Galehaut et de Lancelot. Songe de
     Galehaut. Le chteau de l'Orgueilleuse garde. Chute
     des tours et des murailles. Galehaut fait demander au
     roi Artus ses plus sages astrologues.                      P. 89.

  LXI. La seconde Genivre envoie  la cour une
     demoiselle pour accuser la reine Genivre de lui
     avoir t substitue. Elle est accompagne du vieux
     Bertolais. Le Roi renvoie l'examen de sa rclamation
     au jugement d'une assemble de barons convoqus 
     Caradigan pour la Chandeleur.                              P. 97.

  LXII. Arrive en Sorelois des clercs d'Artus. Lancelot
     et Galehaut apprennent l'accusation porte contre la
     Reine. Premiers projets abandonns de Galehaut.           P. 110.

  LXIII. Explication du songe de Galehaut. Histoire
     d'une dame d'cosse. Galehaut cache  Lancelot ce que
     matre Helie de Toulouse lui avait rvl.                P. 113.

  LXIV. Galehaut veut partager avec Lancelot tous ses
     domaines, et aller reprendre  Claudas le royaume
     de Benoc. Refus de Lancelot. Galehaut assemble ses
     barons. Son discours. Il leur annonce son dpart, et
     choisit le roi de Gorre Baudemagus pour gouverner en
     son absence. Quel tait le pays de Gorre. Le _Pont
     troit_ et le _Pont de l'pe_. Melagan, fils de
     Baudemagus. Dpart de Galehaut et de Lancelot.            P. 131.

  LXV. Arrive  Camalot. Tournois. Lancelot est bless
     par Melagan. Angoisses de la Reine. Artus lui propose
     de garder Lancelot dans ses chambres. Quelle tait
     la seconde Genivre de Carmelide et Bertolais, son
     complice.                                                 P. 142.

  LXVI. Assemble de la Chandeleur. La seconde Genivre
     renouvelle sa clameur contre la Reine. Elle accorde
     un jour de dlai. D'aprs un faux avis, Artus va
     poursuivre un sanglier dans la fort. Il est pris,
     dsarm et conduit en Carmelide par les chevaliers
     de la seconde Genivre. Les chevaliers d'Artus le
     cherchent en vain. Douleur de la Reine.                   P. 148.

  LXVII. Artus en Carmelide. Il devient amoureux de
     la seconde Genivre, et mande  messire Gauvain
     de semondre les barons de Logres pour le jour de
     l'Ascension.                                              P. 154.

  LXVIII. Messire Gauvain est lu pour Roi. Il reoit le
     message du roi Artus, rconforte la Reine et convoque
     les Barons de Logres.                                     P. 159.

  LXIX. Arrive de la Reine en Carmelide. Assemble des
     barons. Jugement. La Reine est condamne pour avoir
     usurp la place de reine. Une nouvelle assemble,
     convoque pour la Pentecte, dterminera le chtiment
     de la Reine. Les barons de Logres refusent de prendre
     part au jugement. Les barons de Carmelide, prsids
     par le Roi, font proclamer par Bertolais la punition
     inflige  la Reine. Lancelot renonce  la compagnie
     de la Table ronde, avant de fausser le jugement
     rendu. Il offre de dfendre l'innocence de la Reine
     seul contre les trois plus vaillants chevaliers de
     Carmelide. Sa querelle avec Keu.                          P. 163.

  LXX. Combat et victoire de Lancelot contre les trois
     chevaliers de Carmelide.  la prire de la Reine,
     il reoit  merci Guifrey de Lamballe. La Reine est
     proclame quitte de tout chtiment.                       P. 175.

  LXXI. Lancelot refuse de demeurer  la cour d'Artus.
     Galehaut, avec le consentement du Roi, emmne la Reine
     au Sorelois, et la fait reconnatre pour la reine du
     pays. Elle impose des rserves  Lancelot, qui les
     accepte.                                                  P. 183.

  LXXII. Le pape de Rome met la Bretagne en interdit.
     Maladie de la fausse reine. Le Roi s'arrte chez un
     ermite, y tombe en faiblesse. Amustant, le prtre de
     l'ermitage, lui fait reconnatre ses fautes. La fausse
     Genivre confesse les siennes. Mort de Bertolais. La
     reine Genivre est justifie et rappele. Les barons
     de Carmelide vont lui crier merci et l'obtiennent.
     Artus reprend la Reine. Adresse dont elle use pour
     avoir l'air de contraindre Lancelot  redevenir
     compagnon de la Table ronde.                              P. 191.

  LXXIII. Le roi Artus  Dinasdaron et son Retour 
     Londres. Adoubement de Lionel. La fort de Varannes.
     Enlvement de mess. Gauvain. Lancelot, Galeschin duc
     de Clarence, et messire Yvain entreprennent sa qute.     P. 208.

  LXXIV. Qute de messire Gauvain par Galeschin. Il
     s'arrte chez la dame de Blancastel sa cousine,
     qui tente en vain de le dtourner d'aller attaquer
     Karadoc de la Tour douloureuse, ravisseur de messire
     Gauvain. Elle lui donne, pour le conduire, un de
     ses cuyers. Il dlivre et venge la dame de Cabrol.
     Une demoiselle le conduit  Pintadol. Les quatre
     escrimeurs. Galeschin les tue, abat une mauvaise
     coutume et devient seigneur du Pintadol. _Ascalon le
     Tnbreux._ La demoiselle qui conduisait Galeschin
     raconte l'origine des tnbres rpandus sur le
     chteau. Galeschin tente l'preuve et ne peut en
     triompher. Histoire des quatre escrimeurs. Galeschin
     continue sa qute, et arrive au _Chemin du Diable_.
     Il s'arrte chez un vavasseur qui lui indique la voie
     qui mne  la _Chapelle Morgain_ et au _Val sans
     retour_. L'cuyer de la dame de Blancastel l'abandonne
      l'entre de cette voie. Histoire du Val sans retour
     ou _des Faux amants_; Galeschin y est retenu.             P. 213.

  LXXV. Qute de messire Gauvain par messire Yvain.
     Rencontre de la litire du Chevalier navr. Mess.
     Yvain essaie vainement de le lever du coffre.
     Il chasse d'une maison-forte les voleurs qui la
     pillaient. Il voit dix chevaliers qui ont suspendu 
     un arbre une demoiselle, et contre lesquels se dfend
     un chevalier. Il vole au secours du chevalier.            P. 246.

  LXXVI. Qute de messire Gauvain par Lancelot. Il
     lve du coffre le Chevalier navr. Il est conduit au
     _Gay-Chteau_ chez Trajan le Gai, dont les deux fils
     sont Adrian le Gai--le chevalier navr, et Melian
     le Gai, celui qu'il avait guri  Camalot, le jour
     o Artus l'avait arm chevalier. Melian lui raconte
     comment leur pre, son frre et lui avaient t
     victimes des ressentiments de Karadoc et de sa vieille
     sorcire de mre. Melian suit quelque temps Lancelot
     en qute de messire Gauvain.                              P. 255.

  LXXVII. Messire Gauvain enferm dans la Tour
     douloureuse, au milieu de reptiles et de vermines.
     Il est secouru par une demoiselle que Karadoc avait
     enleve au chevalier qu'elle aimait.                      P. 262.

  LXXVIII. Retour  la cour d'Artus. Lionel, qui devait
     tre arm chevalier le jour de la Pentecte, part
     en secret  la recherche de son cousin Lancelot.
     Galehaut le reconnat et l'oblige  revenir. La Reine
     est mcontente de Lancelot, qui s'est loign sans
     son cong. Suite des aventures de Lancelot. Melian le
     quitte pour se rendre  Londres o il arrive, comme
     Lionel nouvellement adoub venait de triompher du lion
     couronn de Lybie. Melian raconte l'enlvement de
     messire Gauvain, et la qute entreprise par Lancelot,
     Galeschin et messire Yvain. Douleur de la Reine. Le
     roi rassemble un ost et part dans l'espoir de dlivrer
     messire Gauvain.                                          P. 268.

  LXXIX. Suite de la qute de messire Gauvain par
     Lancelot. Il arrive  l'endroit o messire Yvain
     soutenait l'effort des dix chevaliers de Norgales
     qui avaient attaqu et li Sagremor et son amie;
     il les dlivre. Sagremor raconte comment il avait
     t attaqu, et reprend avec son amie le chemin de
     Londres.                                                  P. 274.

  LXXX. Lancelot continue sa qute en compagnie de
     messire Yvain. Une demoiselle consent  leur servir
     de guide, et les fait arriver devant le chteau des
     Tnbres. Messire Yvain veut essayer de traverser le
     moutier, et revient tout meurtri. Lancelot tente
      son tour l'aventure et en triomphe. Les tnbres
     disparaissent; la lumire du jour rentre dans le
     chteau.                                                  P. 276.

  LXXXI. Lancelot et messire Yvain arrivent devant la
     _Chapelle Morgain_. Messire Yvain descend le premier
     dans le Val sans retour; il y est retenu. Lancelot
     tente cette nouvelle aventure et en triomphe. En
     poursuivant l'ami de Morgain, il retourne le lit o la
     fe tait endormie. Une demoiselle veut venger son ami
     tu par Lancelot. Dlivrance des chevaliers retenus
     dans le val. Ressentiment de Morgain. Elle endort
     Lancelot et le transporte dans une de ses retraites,
     au milieu de la fort. Quand il se rveille, elle lui
     offre la libert en change de l'anneau que lui avait
     donn la Reine. Refus de Lancelot. Origine de la haine
     de Morgain contre la Reine.                               P. 283.

  LXXXII. Le Val sans retour disparat. Galeschin,
     messire Yvain et les chevaliers dlivrs poursuivent
     la qute de messire Gauvain. Hospitalit de Keu
     d'Estrans, oncle d'Aiglin des Vaus. Regrets de la dame
     d'Estrans, en apprenant la dlivrance des chevaliers
     du Val sans retour.                                       P. 293.

  LXXXIII. Lancelot chez Morgain. La fe lui permet
     de se rendre devant la Tour douloureuse, en lui
     faisant promettre de revenir ds qu'il en serait
     averti. Elle le charge de conduire la plus belle de
     ses demoiselles. Tentatives de celle-ci pour rendre
     Lancelot infidle  la Reine. Il reste insensible
      ses provocations et elle lui demande pardon. Il
     enlve du milieu de l'eau le corps d'un chevalier et
     celui de son ancienne amie. Leur histoire. Il rejoint
     les chevaliers en qute de messire Gauvain. Messire
     Yvain et Galeschin veulent essayer de pntrer dans la
     Tour douloureuse; ils sont l'un aprs l'autre retenus
     prisonniers.                                              P. 299.

  LXXXIV. Lancelot se rend au _Pas Felon_ auquel tait
     arriv l'ost du Roi et que gardait Karadoc. L'arrive
     de Lancelot dcide Karadoc  reprendre le chemin de
     la Tour douloureuse. Lancelot le rejoint et le fait
     arrter. Combat terrible. Karadoc, serr de prs,
     entre avec Lancelot dans la Tour douloureuse. La
     demoiselle qui avait secouru messire Gauvain met  la
     porte de Lancelot une pe. Histoire de cette pe.
     Karadoc, mortellement frapp, veut faire mourir avant
     lui messire Gauvain. Lancelot le prvient et dlivre
     messire Gauvain. Le roi Artus est reu dans la Tour;
     il en fait don  la demoiselle qui avait secouru
     Lancelot et messire Gauvain. Melian le Gai l'pouse et
     devient sire de la Tour douloureuse, qu'on appellera
     dsormais le Chteau de la belle prise. Lancelot est
     averti de retourner chez Morgain, et prend auparavant
     cong de messire Gauvain.                                 P. 314.

  LXXXV. Morgain, ne pouvant obtenir l'anneau de la
     Reine, endort Lancelot et lui enlve cet anneau auquel
     elle substitue le sien. Lancelot ne s'en aperoit
     pas. Elle envoie une de ses demoiselles  Londres pour
     annoncer au Roi et  la Cour que Lancelot, dans une
     grande maladie, a reconnu le pch qu'il avait commis
     en rpondant  l'amour de Genivre. La demoiselle
     jette l'anneau dans le giron de la Reine, et la Reine
     avoue firement qu'elle l'avait donn  Lancelot avec
     tout l'amour dont elle pouvait encore disposer. Le Roi
     coute avec assez de calme cet aveu, et la demoiselle
     recueille, en prenant cong, les maldictions de
     tous. Galehaut, Lionel, messire Gauvain, messire
     Yvain partent en qute de Lancelot. Ils rejoignent la
     messagre de Morgain, qui les conduit chez une de ses
     parentes, puis s'esquive et va rendre compte  Morgain
     du peu de succs de sa mission.                           P. 323.

  LXXXVI. Sparation des quatre amis  l'entre d'un
     carrefour. Aventure de Galehaut. Il voit l'cu de
     Lancelot que l'on ftait; il s'en empare, et le garde
     aprs un long combat d'o il sort bless. Il est reu
     dans une maison de religion, o il reste jusqu' sa
     gurison. Aventure de messire Gauvain. Il abat un
     chevalier flon qu'il consent  laisser remonter, et
     qui le fait tomber dans un marais fangeux. Messire
     Yvain le secourt. Ils s'arrtent dans la maison o
     Galehaut attendait que ses plaies fussent cicatrises.
     Lionel rencontre une demoiselle qui lui donne  croire
     que Lancelot a t tu. Elle offre de le conduire vers
     celui qui l'a frapp. Lionel la suit et provoque ce
     chevalier: il allait lui trancher la tte quand arrive
     une autre demoiselle affirmant que Lancelot n'est
     pas mort, et qu'elle le lui montrera, s'il veut bien
     pargner le chevalier vaincu. Lionel la suit: elle
     le fait monter sur un arbre, et, de l, apercevoir
     Lancelot dans le verger de Morgain. Il revient
     annoncer  Galehaut la bonne nouvelle; mais c'est en
     vain que le lendemain ils tentent de retrouver l'arbre
     d'o Lionel avait aperu Lancelot. Galehaut dcourag,
     reprend le chemin du Sorelois.

     Morgain prsente  Lancelot un philtre qui le plonge
     dans un sommeil agit. Il croit voir dans les bras
     d'un nouvel amant la reine Genivre qui lui dfend de
     reparatre devant elle. Abus par ce songe, il consent
     le lendemain  promettre d'viter la Cour d'Artus et
     de ne parler  nul des compagnons de la Table ronde.
      quelques jours de l, messire Gauvain et messire
     Yvain le reconnaissent aux grands coups qu'il frappe
     dans un tournois; ils le suivent et ne peuvent lui
     arracher le secret de son dsespoir. Lancelot retourne
     en Sorelois, et tombe de nouveau en frnsie.             P. 332.

  LXXXVII. Galehaut en Sorelois. Sa mort.                      P. 348.


15 855--TYPOGRAPHIE LAHURE

Rue de Fleurus, 9,  Paris.





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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

