The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte  par les
Contemporains (Tome 4/4), by Louis Dussieux

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Title: L'Histoire de France raconte  par les Contemporains (Tome 4/4)
       Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents
       originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques

Author: Louis Dussieux

Release Date: April 5, 2014 [EBook #45323]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.

    EXTRAITS
    DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS
    ORIGINAUX,

    AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES,

    PAR

    L. DUSSIEUX,
    PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR.

    TOME QUATRIME.

    PARIS,

    FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES,
    IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.

    1861.

    Tous droits rservs.




TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).




RSUM CHRONOLOGIQUE

DES PRINCIPAUX VNEMENTS DE LA PRIODE D'HISTOIRE DE FRANCE CONTENUE
DANS CE QUATRIME VOLUME.

1364-1415.


CHARLES V, 1364-1380.

1 _Guerre contre le roi de Navarre._

        Charles le Mauvais, roi de Navarre et comte d'vreux,
        entretenait par ses intrigues le dsordre qui bouleversait
        la France. Charles  V, voulant mettre un terme  l'anarchie,
        envoya contre le captal de Buch, qui commandait les troupes
        du roi de Navarre dans la Normandie, du Guesclin et ses
        compagnies.

  1364. Du Guesclin bat le captal  Cocherel, et dlivre la France
        du nord des ravages des routiers du roi de Navarre.

2 _Guerre de Bretagne._

        La guerre de Bretagne, qui avait commenc sous Philippe VI, se
        continuait toujours. Charles V envoya du Guesclin au secours de
        Charles de Blois, tandis que le Prince Noir faisait soutenir
        Jean, comte de Montfort, par Chandos, un des meilleurs
        capitaines anglais.

  1364. Du Guesclin et Charles de Blois battus  Auray.

  1365. Trait de Gurande; Charles V reconnat le comte de
        Montfort pour duc de Bretagne. En signant ce trait, Charles V
        a pour but de maintenir la suzerainet de la France sur la
        Bretagne et d'empcher Montfort, gendre d'douard III, roi
        d'Angleterre, de se reconnatre vassal de son beau-pre.

3 _Guerre de Castille_, 1365-1369.

        Pierre IV le Cruel, roi de Castille, s'tait rendu odieux par
        ses crimes; la Castille se souleva contre lui et reconnut pour
        roi son frre Henri de Transtamare. Charles V soutint Henri de
        Transtamare et envoya  son secours du Guesclin avec trente
        mille routiers; c'tait un moyen de purger la France de ces
        brigands.

  1367. Pierre le Cruel, soutenu par le Prince Noir et ses Anglais,
        bat du Guesclin  Navarette.

  1369. Du Guesclin bat pierre le Cruel  Montiel et le fait
        prisonnier. Pierre le Cruel est tu par Henri de Transtamare.
        Alliance de la Castille et de la France.

4 _Guerre contre l'Angleterre._

        Les seigneurs de la Guyenne, mcontents des exactions du Prince
        Noir, se plaignent  Charles V. Malgr le trait de Bretigny,
        qui avait aboli toute suzerainet du roi de France sur la
        Guyenne et tabli l'indpendance absolue du roi d'Angleterre
        dans ses possessions franaises, Charles V reut la plainte des
        seigneurs d'Aquitaine, et somma le Prince Noir de comparoir
        devant la cour des pairs. Le Prince Noir ayant refus d'obir
         cette sommation, Charles V et le Parlement prononcent la
        confiscation de toutes les possessions des Anglais en France.

        Du Guesclin, nomm conntable, est charg de mettre  excution
        l'arrt du Parlement.

  1370. Victoire de du Guesclin  Pontvalain sur Robert Knolles.

  1372. Victoire de La Rochelle gagne par la flotte castillane sur
         la flotte anglaise.

        Victoire de du Guesclin  Chizey.

  1373. Invasion des Anglais en France, de Calais  Bordeaux.
        Charles V n'attaque pas les Anglais et laisse leur arme se
        dtruire compltement dans une marche de deux cent cinquante
        lieues.

  1377. L'amiral Jean de Vienne ravage les ctes mridionales de
        l'Angleterre, bat deux flottes anglaises, et remonte la Tamise
        jusqu' Gravesend.

  1380. Mort de du Guesclin et de Charles V.--Les Anglais ne possdent
        plus en France que Calais, Bordeaux et Bayonne.


CHARLES VI, 1380-1422.

  1380. Avnement de Charles VI, mineur; il est gouvern par ses
        oncles, les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne.

  1380-82. Rvolte de la Flandre, de Paris et de Rouen.--Ds
        l'anne 1380 le peuple de Paris, foul d'impts et irrit de la
        cupidit de ses matres, commena  se soulever contre le
        gouvernement des trois oncles du roi, qui accablaient la France
        d'exactions. L'esprit de rvolte et de dsorganisation tait
        gnral en Europe  ce moment; les serfs d'Angleterre et les
        communes de Flandre se soulevaient; des hrsies nombreuses et
        le grand schisme d'Occident augmentaient l'anarchie gnrale.
        Enfin, clata dans la Flandre, gouverne alors par le comte
        Louis de Male, une formidable insurrection contre le
        gouvernement fodal et ses iniquits. Philippe Arteveld tait
         la tte des Flamands. Le mouvement gagna la bourgeoisie de
        Paris et celle de Rouen. Cette entente effraya les oncles de
        Charles VI qui allrent attaquer Gand, foyer principal de la
        rvolution.

  1382. Bataille de Rosebque. Les Flamands sont vaincus et
        Philippe Arteveld est tu. Soumission de la Flandre.

        Soumission de Paris et de Rouen.

        Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, devient comte de Flandre
        par hritage de sa femme.

  1384. Rvolte des Tuchins.

  1385. Mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavire.

  1392. Assassinat du conntable de Clisson.

        Dmence de Charles VI. Les oncles du roi gouvernent sous son
        nom.

  1396. Bataille de Nicopolis. Les chevaliers franais qui sont
        alls au secours de la Hongrie sont vaincus par les Turks.

  1407. Assassinat du duc d'Orlans; commencement de la guerre
        civile appele la guerre des Armagnacs et des Bourguignons.

        Le duc d'Orlans, Louis, frre du roi, s'tait empar du
        gouvernement pendant la maladie de Charles VI, de concert avec
        Isabeau de Bavire. Ses violences et ses exactions soulevrent
        le peuple de Paris, qui mit  sa tte le duc de Bourgogne Jean
        sans Peur. Jean sans Peur enlve le pouvoir au duc d'Orlans,
        en 1405, et le fait assassiner.

  1410. Le duc d'Orlans, Charles, fils de Louis, et plusieurs
        seigneurs du midi, entre autres le comte d'Armagnac, forment
        une ligue contre le duc de Bourgogne. Ds lors le parti du duc
        d'Orlans prend le nom de parti des Armagnacs.--Guerre acharne
        entre les deux factions.

  1413. Domination des Cabochiens  Paris. Le duc de Bourgogne
        s'appuie sur cette faction populaire.

        Le duc d'Orlans met fin  la domination du duc de Bourgogne et
        des Cabochiens  Paris. Il s'empare de la personne du roi et du
        gouvernement.

  1415. Bataille d'Azincourt. Henri V, roi d'Angleterre, profitant
        de l'anarchie qui dsole la France, dbarque  Harfleur; une
        pidmie le force  se replier sur Calais. Pendant sa retraite
        il bat l'arme franaise qui lui barre le chemin.




LISTE CHRONOLOGIQUE

DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RGN PENDANT CETTE
PRIODE.


ROIS DE FRANCE.

     _Suite de la maison de Valois._
     Charles V          1364-1380.
     Charles VI         1380-1422.


ROIS D'ANGLETERRE.

      _Suite des Plantagenet._
      douard III        1327-1377.
      Richard II         1377-1399.
      Henri IV           1399-1413.
      Henri V            1413-1422.




L'HISTOIRE

DE FRANCE

RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.




BATAILLE DE COCHEREL.

16 mai 1364.

   Charles II, roi de Navarre et comte d'vreux, surnomm _le
   Mauvais_, tait fils de Philippe d'vreux, de la maison royale,
   qui devint roi de Navarre par son mariage avec Jeanne, fille de
   Louis X le Hutin. Malgr la loi salique, Charles le Mauvais
   croyait tenir de sa mre des droits  la couronne, et il fut  ce
   titre le rival du roi Jean, l'alli des Anglais et le fauteur de
   tous les dsordres de ce temps. Pendant la captivit du roi Jean,
   il soutint tienne Marcel, aspira ouvertement au trne et fit la
   guerre au Rgent, en ravageant, avec ses bandes d'aventuriers,
   tout le nord du royaume. Quand Charles V monta sur le trne, il
   rsolut de se dbarrasser de cet adversaire, qui n'tait plus
   qu'un chef de bandits, et de dlivrer la France de ses
   dvastations. Il envoya contre lui Duguesclin qui vainquit 
   Cocherel,  deux lieues d'vreux, le captal de Buch, un des
   principaux chefs des bandes du Navarrais. Cette victoire amena la
   paix, en 1365, entre Charles V et Charles le Mauvais, qui mourut
   en 1387.


   Comment le captal de Buch se partit d'vreux  belle compagnie de
     gens d'armes pour combattre messire Bertran et les Franois, et
     en intention de destourber le couronnement du roi Charles.

Quand messire Jean de Grailly, dit et nomm captal de Buch, eut fait
son amas et son assemble, en la cit d'vreux, d'archers et de
brigands, il ordonna ses besognes; et laissa en la dite ville et cit
capitaine un chevalier qui s'appeloit Liger d'Orgsy, et envoya 
Conches messire Guy de Gauville pour faire frontire sur le pays; et
puis se partit d'vreux  tous ses gens d'armes et ses archers; car il
entendit que les Franois chevauchoient, mais il ne savoit quelle
part. Si se mit aux champs, en grand dsir d'eux trouver. Si nombra
ses gens, et se trouva sept cents lances, trois cents archers, et bien
cinq cents autres hommes aidables.

L toient de ls lui plusieurs bons chevaliers et cuyers, et par
espcial un banneret du royaume de Navarre, qui s'appeloit le sire de
Saux. Et le plus grand aprs et le plus appert, et qui tenoit la plus
grand route de gens d'armes et d'archers, c'toit un chevalier
d'Angleterre qui s'appeloit Jean Juiel. Si y toient messire Pierre de
Saquenville, messire Bertran du Franc, le bascle de Mareuil, messire
Guillaume de Gauville, et plusieurs autres, tous en grand volont de
rencontrer monseigneur Bertran et ses gens, et d'eux combattre. Si
tiroient  venir devers Pacy et le Pont-de-l'Arche; car bien pensoient
que les Franois passeroient la rivire de Seine; voire si ils ne
l'avoient j passe. Or avint que droitement le mercredi de la
Pentecte[1], si comme le captal et sa route chevauchoient au dehors
d'un bois, ils en contrrent d'aventure un hraut qui s'appeloit le
roi Faucon, et toit cil au matin parti de l'ost des Franois. Si trs
le tt que le captal le vit, bien le reconnut; car il toit hraut au
roi d'Angleterre; et lui demanda dont il venoit, et si il avoit nulles
nouvelles des Franois. En nom Dieu, monseigneur, dit-il, oil: je me
partis hui matin d'eux et de leur route: et vous qurent aussi et ont
grand dsir de vous trouver.--Et quel part sont-ils? dit le captal,
sont-ils de le Pont-de-l'Arche ou del?--En nom Dieu, dit Faucon,
sire, ils ont pass le Pont-de-l'Arche et Vernon, et sont maintenant,
je crois, assez prs de Pacy.--Et quels gens sont-ils, dit le
captal, et quels capitaines ont-ils? Dis-le-moi, je t'en prie, doux
Faucon.--En nom Dieu, sire, ils sont bien mille et cinq cents
combattans, et toutes bonnes gens d'armes. Si y sont messire Bertran
du Guesclin, qui a la plus grand route de Bretons, le comte de
Aucerre, le vicomte de Beaumont, messire Louis de Chlons, le sire de
Beaujeu, monseigneur le matre des arbaltriers, messire
l'Archiprtre[2], messire Oudart de Renti; et si y sont de Gascogne,
votre pays, les gens le seigneur de Labreth, messire Petiton de Curton
et messire Perducas de Labreth; et si y est messire Aymon de Pommiers
et messire le soudich de l'Estrade. Quand le captal out nommer les
Gascons, si fut durement merveill, et rougit tout de flonnie, et
rpliqua sa parole en disant: Faucon, Faucon, est-ce  bonne vrit
que tu dis que ces chevaliers de Gascogne que tu nommes sont l, et
les gens le seigneur de Labreth?--Sire, dit le hraut, par ma foi,
oil.--Et o est le sire de Labreth, dit le captal?--En nom Dieu,
sire, rpondit Faucon, il est  Paris de-ls le rgent le duc de
Normandie, qui s'appareille fort pour aller  Reims; car on dit
partout communment que dimanche qui vient il se fera sacrer et
couronner. Adonc mit le captal sa main  sa tte, et dit, ainsi que
par mautalent: Par le cap Saint-Antoine! Gascons contre Gascons
s'prouveront.

  [1] Le 15 mai.

  [2] Arnauld de Cervolles, fameux routier.

Adonc parla le roi Faucon pour Pierre, un hraut que l'Archiprtre
envoyoit l, et dit au captal: Monseigneur, assez prs de ci
m'attend un hraut que l'Archiprtre envoie devers vous, lequel
Archiprtre,  ce que je entends par le hraut, parleroit volontiers 
vous. Donc rpondit le captal, et dit  Faucon: Faucon, dites  ce
hraut franois qu'il n'a que faire plus avant, et qu'il dise 
l'Archiprtre que je ne vueil nul parlement  lui. Adonc s'avana
messire Jean Juiel, et dit: Sire, pourquoi?--Espoir est-ce pour
notre profit. Donc dit le captal: Jean, Jean, non est; mais est
l'Archiprtre si baretierre, que, s'il venoit jusques  nous en nous
contant jangles et bourdes, il aviseroit et imagineroit notre force et
nos gens: si nous pourroit tourner  grand dommage et  grand
contraire: si n'ai cure de ses grands parlements. Adonc retourna le
roi Faucon devers Pierre, son compagnon, qui l'attendoit au coron
d'une haye, et excusa monseigneur le captal bien et sagement, tant que
le hraut franois en fut tout content; et rapporta arrire 
l'Archiprtre tout ce que Faucon lui avoit dit.


   Comment les Navarrois et les Franois surent nouvelles les uns
     des autres; et comment le captal ordonna ses batailles.

Ainsi eurent les Navarrois et les Franois connoissance les uns des
autres, par le rapport des deux hrauts. Si se conseillrent et
avisrent sur ce, et s'adressrent ainsi que pour trouver l'un
l'autre. Quand le captal eut ou dire  Faucon quel nombre de gens
d'armes les Franois toient, et qu'ils toient bien quinze cents, il
envoya tantt certains messages en la cit d'vreux devers le
capitaine, en lui signifiant que il fist vider et partir toutes
manires de jeunes compagnons arms dont on se pouvoit aider, et
traire devers Coucherel; car il pensoit bien que l en cel endroit
trouveroit-il les Franois; et sans faute, quelque part qu'il les
trouvt, il les combattroit. Quand ces nouvelles vinrent en la cit
d'vreux  monseigneur Lger d'Orgsy, il les fit crier et publier, et
commanda troitement que tous ceux qui  cheval toient, incontinent
se traissent devers le captal. Si en partirent derechef plus de six
vingts compagnons jeunes, de la nation de la ville.

Ce mercredi, se logea  heure de nonne le captal sur une montagne, et
ses gens tout environ; et les Franois qui les dsiroient  trouver
chevauchrent avant, et tant qu'ils vinrent sur la rivire que on
appelle au pays Yton, et court autour devers vreux, et nat de bien
prs de Conches; et se logrent tout aisment, ce mercredi,  heure de
releve, en deux beaux prs tout au long de celle rivire. Le jeudi
matin se dlogrent les Navarrois, et envoyrent leurs coureurs devant
pour savoir si ils orroient nulles nouvelles des Franois; et les
Franois envoyrent aussi les leurs pour savoir si ils orroient nulles
telles nouvelles des Navarrois. Si en rapportrent chacun  sa partie,
en moins d'espace que de deux lieues, certaines nouvelles; et
chevauchoient les Navarrois, ainsi que Faucon les menoit, droit 
l'adresse le chemin qu'il toit venu. Si vinrent environ une heure de
prime sur les plaines de Coucherel, et virent les Franois devant eux
qui dj ordonnoient leurs batailles, et y avoit grand foison de
bannires et de pennons, et toient par semblant plus tant et demi
qu'ils n'toient. Si s'arrtrent lesdits Navarrois tous cois au
dehors d'un petit bois qui l sied; et puis se trairent avant les
capitaines, et se mirent en ordonnance.

Premirement, ils firent trois batailles bien et faiticement tous 
pied, et envoyrent leurs chevaux, leurs malles et leurs garons en ce
petit bois qui toit de ls eux; et tablirent monseigneur Jean Juiel
en la premire bataille, et lui ordonnrent tous les Anglois, hommes
d'armes et archers. La seconde eut le captal de Buch, et pouvaient
bien tre en sa bataille quatre cents combattants, que uns que autres.
Si toient de-ls le captal de Buch le sire de Seaux en Navarre, un
jeune chevalier, et sa bannire, et messire Guillaume de Gauville, et
messire Pierre de Saquenville. La tierce eurent trois autres
chevaliers, messire le bascle de Mareuil, messire Bertran du Franc et
messire Sanse Lopin; et toient aussi environ quatre cents armures de
fer. Quand ils eurent ordonn leurs batailles, ils ne s'loignrent
point trop l'un de l'autre, et prirent l'avantage d'une montagne qui
toit  la droite main entre eux et le bois, et se rangrent tous de
front sur celle montagne par-devant leurs ennemis; et mirent encore,
par grand avis, le pennon du captal en un fort buisson pineux, et
ordonnrent l entour soixante armures de fer pour le garder et
dfendre. Et le firent par manire d'tendard eux rallier, si par
force d'armes ils toient pars; et ordonnrent encore que point ne se
devoient partir, ni descendre de la montagne, pour chose qui avenist;
mais si on les vouloit combattre, on les allt l querir.


   Comment messire Bertran du Guesclin et les seigneurs de France
     ordonnrent leurs batailles.

Tout ainsi ordonns et rangs se tenoient Navarrois et Anglois d'un
ct sur la montagne que je vous dis. Pendant ce, ordonnoient les
Franois leurs batailles, et en firent trois et une arrire-garde.

La premire bataille eut messire Bertran du Guesclin atout les
Bretons, dont je vous en nommerai aucuns chevaliers et cuyers:
premirement monseigneur Olivier de Mauny et monseigneur Herv de
Mauny, monseigneur on de Mauny, frres et neveux du dit monseigneur
Bertran, monseigneur Geoffroy Feiron, monseigneur Alain de Saint-Pol,
monseigneur Robin de Guite, monseigneur Eustache et monseigneur Alain
de la Houssoye, monseigneur Robert de Saint Pre, monseigneur Jean le
Boier, monseigneur Guillaume Bodin, Olivier de Quoiquen, Lucas de
Maillechat, Geoffroy de Quedillac, Geoffroy Palen, Guillaume du
Hallay, Jean de Pairigny, Sevestre Budes, Berthelot d'Angoullevent,
Olivier Feiron, Jean Feiron, son frre, et plusieurs autres bons
chevaliers et cuyers que je ne puis mie tous nommer; et fut ordonn
pour assembler  la bataille du captal.

La seconde, le comte d'Aucerre; et si toient avecques lui gouverneurs
de celle bataille le vicomte de Beaumont et messire Baudouin
d'Ennequins, matre des arbaltriers; et eurent avec eux les Franois,
les Normands et les Picards, monseigneur Oudart de Renty, monseigneur
Enguerran d'Eudin, monseigneur Louis de Haveskerques, et plusieurs
autres barons chevaliers et cuyers.

La tierce eut l'Archiprtre et les Bourguignons; avec lui monseigneur
Louis de Chlons, le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de Vienne,
monseigneur Guy de Trelay, messire Hugues Vienne, et plusieurs autres;
et devoit assembler cette bataille au bascle de Mareuil et  sa route.

Et l'autre bataille, qui toit pour arrire-garde, toit toute pure de
Gascons, desquels messire Aymon de Pommiers, monseigneur le soudich de
l'Estrade, messire Perducas de Labreth et monseigneur Petiton de
Curton furent souverains et meneurs. Or, eurent l ces chevaliers
gascons un grand advis: ils imaginrent tantt l'ordonnance du captal,
et comment ceux de son ct avoient mis et assis son pennon sur un
buisson, et le gardoient aucuns des leurs, car ils en vouloient faire
tendard. Si dirent ainsi: Il est de ncessit que quand nos
batailles seront assembles, nous nous trayons de fait et adressons de
grand volont droit au pennon du captal, et nous mettrons en peine du
conquerre: si nous les pouvons avoir, nos ennemis en perdront moult de
leur force, et seront en pril d'tre dconfits. Encore avisrent
cesdits Gascons une autre ordonnance qui leur fut moult profitable, et
qui leur parfit leur journe.


   Comment les Gascons s'avisrent d'un bon avis par quelle manire
     le captal seroit pris et emport de la bataille.

Assez tt aprs que les Franois eurent ordonn leurs batailles, les
chefs des seigneurs se mirent ensemble et se conseillrent un grand
temps comment ils se maintiendroient; car ils voient leurs ennemis
grandement sur leur avantage. L dirent les Gascons dessus nomms une
parole qui fut volontiers oue: Seigneurs, bien savons que au captal
a un aussi preux chevalier et confort de ses besognes que on
trouveroit aujourd'hui en toutes terres; et tant comme il sera sur la
place et pourra entendre  combattre, il nous portera trop grand
dommage: si ordonnons que nous mettions  cheval trente des ntres,
tous des plus apperts et plus hardis par avis, et ces trente
n'entendront  autre chose fors  eux adresser vers le captal; et
pendant que nous entendrons  conquerre son pennon, ils se mettront en
peine, par la force de leurs coursiers et de leurs bras,  drompre la
presse et de venir jusques au captal; et de fait ils prendront ledit
captal, et trousseront, et l'emporteront entre eux, et mneront 
sauvet quelque part, et j n'y attendront fin de bataille. Nous
disons aussi que si il peut tre pris ni retenu par telle voie, la
journe sera ntre, tant fort seront bahis les gens de sa prise. Les
chevaliers de France et de Bretagne qui l toient accordrent ce
conseil lgrement, et dirent que c'toit un bon avis, et que ainsi
seroit fait. Si trirent et lurent tantt entre eux et leurs
batailles trente hommes d'armes des plus hardis et plus entreprenans
par avis qui fussent en leurs routes; et furent monts ces trente,
chacun sur bons coursiers, les plus lgers et plus roides qui fussent
en la place, et se trairent d'un ls sur les champs, aviss et
informs quel chose ils devoient faire; et les autres demeurrent tous
 pied sur les champs en leur ordonnance, ainsi qu'ils devoient tre.


   Comment les seigneurs de France eurent conseil  savoir quel cri
     ils crieroient, et qui seroit leur chef; et comment messire
     Bertran fut lu  tre chef de la bataille.

Quand ceux de France eurent tout ordonn  leur avis leurs batailles,
et que chacun savoit quel chose il devoit faire, ils regardrent entre
eux, et pourparlrent longuement quel cri pour la journe ils
crieroient, et  laquelle bannire ou pennon ils se retrairoient. Si y
furent grand temps sur un tat que de crier: Notre-Dame, Aucerre! et
de faire pour ce jour leur souverain le comte d'Aucerre. Mais ledit
comte ne s'y voult oncques accorder, ainois se excusa moult
doucement, en disant: Seigneurs, grands mercis de l'honneur que vous
me portez et voulez faire; mais tant comme  prsent je ne veuil pas
cette, car je suis encore trop jeune pour encharger si grand faix et
telle honneur, et c'est la premire journe arrte o je fusse
oncques; pourquoi vous prendrez un autre que moi. Ci sont plusieurs
bons chevaliers, monseigneur Bertran, monseigneur l'Archiprtre,
monseigneur le matre des arbaltriers, monseigneur Louis de Chlons,
monseigneur Aymon de Pommiers, monseigneur Oudart de Renty, qui ont
t en plusieurs grosses besognes et journes arrtes, et savent
mieux comment tels choses se doivent gouverner que je ne fais; si m'en
dportez, et je vous en prie. Adonc regardrent les chevaliers qui l
toient l'un l'autre, et lui dirent: Comte d'Aucerre, vous tes le
plus grand de mise, de terre et de lignage qui soit ci; si pouvez bien
par droit tre chef.--Certes, seigneurs, vous dites votre
courtoisie, je serai aujourd'hui votre compain, et vivrai et mourrai
et attendrai l'aventure de-ls vous; mais de souverainet n'y veuil-je
point avoir. Adonc regardrent-ils l'un l'autre lequel donc ils
ordonneroient. Si y fut avis et regard pour le meilleur chevalier de
la place, et qui plus s'toit combattu de la main, et qui mieux savoit
aussi comment tels choses se doivent maintenir, messire Bertran du
Guesclin. Si fut ordonn de commun accord que on crieroit: Notre-Dame,
Guesclin! et que on s'ordonneroit celle journe du tout par ledit
messire Bertran.

Toutes choses faites et tablies, et chacun sire dessous sa bannire
ou son pennon, ils regardoient leurs ennemis qui toient sur le tertre
et point ne partoient de leur fort, car ils ne l'avoient mie en
conseil ni en volont; dont moult ennuyoit aux Franois, pourtant que
ils les voient grandement en leur avantage, et aussi que le soleil
commenoit haut  monter, qui leur toit un grand contraire, car il
faisoit malement chaud. Si le ressoignoient tous les plus srs; car
encore n'avoient-ils trouss ni port vin ni vitaille avecques eux,
qui rien leur vaulsist, fors aucuns seigneurs qui avoient petits
flacons pleins de vin, qui tantt furent vids. Et point ne s'en
toient pourvus ni aviss du matin, pour ce qu'ils se cuidoient tantt
combattre que ils seroient l venus. Et non firent, ainsi qu'il
apparut; mais les dtrirent les Anglois et les Navarrois, par
soutivet, ce qu'ils purent; et fut plus de remonte ainois qu'ils se
missent ensemble pour combattre. Quand les seigneurs de France en
virent le convine, ils se remirent ensemble par manire de conseil, 
savoir comment ils se maintiendroient, et si on les iroit combattre ou
non. A ce conseil n'toient-ils mie bien d'accord; car les aucuns
vouloient que on les allt requerir et combattre, comment qu'il ft,
et que c'toit grand blme pour eux quand tant y mettoient: l
dbattoient les aucuns mieux aviss ce conseil, et disoient que si on
les alloit combattre au parti o ils toient, et ainsi arrts sur
leur avantage, on se mettroit en trs-grand pril; car des cinq ils
auroient les trois. Finablement ils ne pouvoient tre d'accord de eux
aller combattre. Bien voient et considroient les Navarrois la
manire d'eux, et disoient: Vez-les ci, ils viendront tantt  nous
pour nous combattre, et en sont en grand volont.

L avoit aucuns chevaliers et cuyers normands prisonniers, entre les
Anglois et Navarrois, qui toient recrus selon leur foi; et les
laissoient paisiblement leurs matres aller et chevaucher, pourtant
qu'ils ne se pouvoient armer devers les Franois. Si disoient ces
prisonniers aux seigneurs de France: Seigneurs, avisez-vous; car si
la journe d'huy se dpart sans bataille, vos ennemis seront demain
trop grandement reconforts; car on dit entre eux que messire Louis de
Navarre y doit venir avec bien trois cents lances. Si que ces paroles
inclinrent grandement les chevaliers et les cuyers de France 
combattre, comment qu'il ft, les Navarrois, et en furent tous
appareills et ahatis par trois ou quatre fois. Mais toujours
vainquoient les plus sages, et disoient: Seigneurs, attendons encore
un petit, et vons comment ils se maintiendront; car ils sont bien si
grands et si prsompcieux que ils nous dsirent autant  combattre que
nous faisons eux. L en y avoit plusieurs durement fouls et mal
mens pour la grand chaleur que il faisoit; car il toit sur l'heure
de nonne: si avoient jeun toute la matine, et toient arms, et
frus du soleil parmi leurs armures qui toient chauffes. Si
disoient bien lesdits Franois: Si nous allons combattre ni lasser
contre cette montagne, au parti o nous sommes, nous serons perdus
d'avantage; mais retrayons-nous mais-huy en nos logis, et demain
aurons autre conseil. Ainsi toient-ils en diverses opinions.


   Comment par le conseil de messire Bertran, les Franois firent
     semblant de fuir; et comment l'Archiprtre se partit de la
     bataille.

Quand les chevaliers de France, qui ces gens, sur leur honneur,
avoient  conduire et  gouverner, virent que les Navarrois et Anglois
d'une sorte ne partiroient point de leur fort, et que il toit j
haute nonne, et si oyoient les paroles que les prisonniers franois
qui venoient de l'ost des Navarrois leur disoient, et si voient la
greigneur partie de leurs gens durement fouls et travaills pour le
chaud, si leur tournoit  grand dplaisance; si se remirent ensemble
et eurent autre conseil, par l'avis de messire Bertran du Guesclin,
qui toit leur chef et  qui ils obissoient. Seigneurs, dit-il, nous
vons que nos ennemis nous dtrient  combattre: et si en ont grand
volont, si comme je pense; mais point ne descendront de leur fort, si
ce n'est par un parti que je vous dirai. Nous ferons semblant de nous
retraire et de non combattre mais-hui; aussi sont nos gens durement
fouls et travaills par le chaud; et ferons tous nos varlets, nos
harnois et nos chevaux passer tout bellement et ordonnment outre ce
pont, et retraire  nos logis; et toujours nous tiendrons sur aile et
entre nos batailles en aguet, pour voir comment ils se maintiendront:
si ils nous dsirent  combattre, ils descendront de leur montagne et
nous viendront requerre tout au plein. Tantt que nous verrons leur
convine, si ils le font ainsi, nous serons tous appareills de
retourner sur eux; et ainsi les aurons-nous mieux  notre aise. Ce
conseil fut arrt de tous, et le retinrent pour le meilleur entr'eux.
Adonc se retraist chacun sire entre ses gens et dessous sa bannire ou
pennon, ainsi comme il devoit tre; et puis sonnrent leurs trompettes
et firent grand semblant d'eux retraire, et commandrent tous
chevaliers et cuyers et gens d'armes, leurs varlets et garons, 
passer le pont et mettre outre la rivire leurs harnois. Si en
passrent plusieurs en cet tat, et presque ainsi que tous, et puis
aucunes gens d'armes faintement. Quand messire Jean Juiel, qui toit
appert chevalier et vigoureux durement, et qui avoit grand dsir les
Franois combattre, aperut la manire comment ils se retrayoient, si
dit au captal: Sire, sire, descendons appertement; ne vez-vous pas
comment les Franois s'enfuient! Donc rpondit le captal, et dit:
Messire Jean, messire Jean, ne croyez j que si vaillants hommes
qu'ils sont s'enfuient ainsi; ils ne le font fors que par malice et
pour nous attraire. Adonc s'avana messire Jean Juiel, qui moult en
grand dsir toit de combattre, et dit  ceux de sa route, et en
criant Saint-Georges! Passez avant! qui m'aime si me suive! je m'en
vais combattre. Donc se hta, son glaive en son poing, par-devant
toutes les batailles, et j toit aval jus de la montagne, et une
partie de ses gens, ainois que le captal se partt. Quand le captal
vit que c'toit acertes, et que Jean Juiel s'en alloit combattre sans
lui, si le tint  grand prsomption, et dit  ceux qui de-ls lui
toient: Allons, descendons la montagne appertement; messire Jean
Juiel ne se combattra point sans moi. Donc s'avancrent toutes les
gens du captal, et il premirement, son glaive en son poing. Quand les
Franois, qui toient en aguet le virent venu et descendu au plain, si
furent tous rjouis, et dirent entr'eux: Vez-ci ce que nous
demandions huy tout le jour. Adonc retournrent-ils tous  un faix,
en grand volont de recueillir leurs ennemis, et crirent d'une voix:
Notre-Dame, Guesclin! Si s'adressrent leurs bannires devers les
Navarrois, et commencrent les batailles  assaillir de toutes parts,
et tous  pied. Et vez-ci venir monseigneur Jean Juiel tout devant,
le glaive au poing, qui courageusement vint assembler  la bataille
des Bretons, desquels messire Bertran toit chef; et l fit maintes
grands appertises d'armes; car il fut hardi chevalier durement.

Donc s'espardirent ces batailles, ces chevaliers et ces cuyers, sur
ces plains; et commencrent  lancer,  frir et  frapper de toutes
armures, ainsi que ils les avoient  main, et  entrer l'un en l'autre
par vasselage, et eux combattre de grand volont. L crioient les
Anglois et les Navarrois d'un ls: Saint Georges, Navarre! et les
Franois: Notre-Dame, Guesclin! L furent moult bons chevaliers du
ct des Franois, premirement messire Bertran du Guesclin, le jeune
comte d'Aucerre, le vicomte de Beaumont, messire Baudouin d'Ennequins,
messire Louis de Chlons, le jeune sire de Beaujeu, messire Anthoine
qui l leva bannire, messire Louis de Haveskerques, messire Oudard de
Renty, messire Enguerran d'Eudin; et d'autre part, les Gascons qui
avoient leur bataille et qui se combattoient tout  part eux;
premirement, messire Aymon de Pommiers, messire Perducas de Labreth,
monseigneur le soudich de l'Estrade, messire de Curton et plusieurs
autres tous d'une sorte, et s'adressrent ces Gascons  la bataille du
captal et des Gascons: aussi ils avoient grand volont d'eux trouver.
L eut grand hutin et dur poignis, et fait maintes grands appertises
d'armes. Et pour ce que en armes on ne doit point mentir  son
pouvoir, on me pourroit demander que l'Archiprtre qui l toit, un
grand capitaine, toit devenu, pour ce que je n'en fais nulle mention.
Je vous en dirai la vrit. Si trs-tt que l'Archiprtre vit
l'assemblement de la bataille, et que on se combattroit, il se bouta
hors des routes: mais il dit  ses gens et  celui qui portoit sa
bannire: Je vous ordonne et commande, sur quant que vous vous pouvez
mesfaire envers moi, que vous demeurez et attendez fin de journe; je
me pars sans retourner, car je ne me puis huy combattre ni tre arm
contre aucun des chevaliers qui sont par del; et si on vous demande
de moi, si en rpondez ainsi  ceux qui en parleront. Adonc se
partit-il et un sien cuyer tant seulement, et repassa la rivire et
laissa les autres convenir. Oncques Franois ni Bretons ne s'en
donnrent garde, pourtant que ils voient ses gens et sa bannire
jusques en la fin de la besogne, et le cuidoient de-ls eux avoir. Or
vous parlerai de la bataille, comment elle fut persvre, et des
grands appertises d'armes qui y furent faites celle journe.


   Comment le captal fut ravi et emport de la bataille, voyant
     toutes ses gens, dont fortement furent courroucs.

Du commencement de la bataille, quand messire Jean Juiel fut descendu,
et toutes gens le suivoient du plus prs qu'ils pouvoient, et mmement
le captal et sa route, ils cuidrent avoir la journe pour eux; mais
il en fut tout autrement. Quand ils virent que les Franois toient
retourns par bonne ordonnance, ils connurent tantt que ils s'toient
forfaits: nanmoins, comme gens de grand emprise, ils ne s'bahirent
de rien, mais eurent bonne intention de tout recouvrer par bien
combattre. Si reculrent un petit et se remirent ensemble; et puis
s'ouvrirent, et firent voie  leurs archers qui toient derrire eux,
pour traire. Quand les archers furent devant, si se largirent et
commencrent  traire de grand manire; mais les Franois toient si
fort arms et pavoiss contre le trait, que oncques ils n'en furent
grevs, si petit non, ni pour ce ne se laissrent-ils point 
combattre; mais entrrent dedans les Navarrois et Anglois tous  pied,
et iceux entre eux de grand volont. L eut grand boutis des uns et
des autres; et tolloient l'un l'autre, par force de bras et de lutter,
leurs lances et leurs haches, et les armures dont ils se combattoient;
et se prenoient et fianoient prisonniers l'un l'autre; et se
approchoient de si prs que ils se combattoient main  main si
vaillamment que nul ne pourroit mieux. Si pouvoit bien croire que en
telle presse et en tel pril il y avoit des morts et des renverss
grand foison; car nul ne s'pargnoit d'un ct ni d'autre. Et vous dis
que les Franois n'avoient que faire de dormir ni de reposer sur leur
bride, car ils avoient gens de grand fait et de hardie entreprise  la
main: si convenoit chacun acquitter loyaument  son pouvoir, et
dfendre son corps, et garder son pas, et prendre son avantage quand
il venoit  point; autrement ils eussent t tous dconfits. Si vous
dis pour vrit que les Picards et les Gascons y furent l trs-bonnes
gens, et y firent plusieurs belles appertises d'armes.

Or vous veuil-je compter des trente qui toient lus pour eux
adresser au captal, et trop bien monts sur fleur de coursiers. Ceux
qui n'entendoient  autre chose que  leur emprise, si comme chargs
toient, s'en vinrent tout serrs l o le captal toit, qui se
combattoit moult vaillamment d'une hache, et donnoit les coups si
grands que nul n'osoit l'approcher; et rompirent la presse, parmi
l'aide des Gascons qui leur firent voie. Ces trente, qui toient trop
bien monts, ainsi que vous savez, et qui savoient quel chose ils
devoient faire, ne vouldrent mie ressoigner la peine et le pril; mais
vinrent jusques au captal et l'environnrent, et s'arrtrent du tout
sur lui, et le prirent et embrassrent de fait entre eux par force, et
puis vidrent la place, et l'emportrent en cel tat. Et en ce lieu
eut adonc grand dbat et grand abattis et dur hutin; et se
commencrent toutes les batailles  converser celle part, car les gens
du captal, qui sembloient bien forcens, crioient: Rescousse au
captal! rescousse! Nanmoins, ce ne leur put rien valoir ni aider; le
captal en fut port et ravi en la manire que je vous dis, et mis 
sauvet. De quoi,  l'heure que ce avint, on ne savoit encore lesquels
en auroient le meilleur.


   Comment le pennon du captal fut conquis; et comment les Navarrois
     et les Anglois furent tous morts ou pris.

En ce touillis et en ce grand hutin et froissis, et que Navarrois et
Anglois entendoient  suir la trace du captal qu'ils en voient mener
et porter devant eux, dont il sembloit qu'ils fussent tous forcens,
messire Aymon de Pommiers, messire Petiton de Courton, monseigneur le
soudich de l'Estrade et les gens le seigneur de Labreth d'une sorte,
entendirent de grand volont  eux adresser au pennon du captal qui
toit en un buisson, et dont les Navarrois faisoient leur tendard.
L eut grand hutin et forte bataille, car il toit bien gard et de
bonnes gens; et par espcial, messire le bascle de Marueil et Messire
Geoffroy de Roussillon y toient. L eut faites maintes appertises
d'armes, maintes prises et maintes rescousses, et maints hommes
blesss et navrs, et renverss par terre. Toutefois les Navarrois qui
l toient de ls le buisson et le pennon du captal furent ouverts et
reculs par force d'armes, et mort le bascle de Marueil et plusieurs
autres, et pris messire Geoffroy de Roussillon et fianc prisonnier de
monseigneur Aymon de Pommiers, et tous les autres qui l toient ou
morts ou pris, ou reculs si avant qu'il n'en toit nulles nouvelles
entour le buisson quand le pennon du captal fut pris, conquis et
descir et ru par terre. Pendant que les Gascons entendoient  ce
faire, les Picards, les Franois, les Bretons, les Normands et les
Bourguignons se combattoient d'autre part moult vaillamment; et bien
leur toit besoin, car les Navarrois les avoient reculs; et toit
demeur mort entre eux le vicomte de Beaumont, dont ce fut dommage,
car il toit  ce jour jeune chevalier et bien taill de valoir encore
grand chose. Si l'avoient ses gens  grand meschef port hors de la
presse arrire de la bataille, et l le gardoient. Je vous dis, si
comme j'ai ou recorder  ceux qui y furent d'un ct et d'autre, que
on n'avoit point vu la pareille bataille d'autelle quantit de gens
tre aussi bien combattue comme celle fut; car ils toient tous  pied
et main  main. Si s'entrelaoient l'un dedans l'autre; et
s'prouvoient au bien combattre de tels armures qu'ils pouvoient, et
par espcial de ces haches donnoient-ils si grands horions que tous
s'tonnoient.

L furent navrs et durement blesss messire Petiton de Courton et
monseigneur le soudich de l'Estrade, et tellement que depuis pour la
journe ne se purent aider. Messire Jean Juiel, par qui la bataille
commena, et qui premier moult vaillamment avoit assailli et envahi
les Franois, y fit ce jour maintes grands appertises d'armes, et ne
daigna oncques reculer, et se combattit si vaillamment et si avant
qu'il fut durement bless en plusieurs lieux au corps et au chef, et
fut pris et fianc prisonnier d'un cuyer de Bretagne dessous
monseigneur Bertran du Guesclin: adonc fut-il port hors de la presse.
Le sire de Beaujeu, messire Louis de Chlons, les gens de
l'Archiprtre, avec grand foison de bons chevaliers et cuyers de
Bourgogne, se combattoient vaillamment d'autre part; car une route de
Navarrois et les gens monseigneur Jean Juiel leur toient au devant.
Et vous dis que les Franois n'avoient point d'avantage, car ils
trouvoient bien dures gens d'armes merveilleusement contre eux.
Messire Bertran et ses Bretons se acquittrent loyalement et bien se
tinrent toujours ensemble, en aidant l'un l'autre. Et ce qui dconfit
les Navarrois et Anglois, ce fut la prise du captal, qui fut pris ds
le commencement, et le conqut de son pennon, o ses gens ne se purent
rallier. Les Franois obtinrent la place, mais il leur cota
grandement de leurs gens; et y furent morts le vicomte de Beaumont, si
comme vous avez ou; messire Baudouin d'Ennequins, matre des
arbaltriers; messire Louis de Haveskerques, et plusieurs autres. Et
des Navarrois morts, un banneret de Navarre, qui s'appeloit le sire de
Saux, et grand foison de ses gens de ls lui, et mort le bascle de
Marueil, un appert chevalier durement, si comme dessus est dit; et
aussi mourut ce jour prisonnier messire Jean Juiel. Si furent pris
messire Guillaume de Gauville, messire de Saquenville, messire
Geoffroy de Roussillon, messire Bertran du Franc, et plusieurs autres:
petit s'en sauvrent, que tous ne fussent ou morts ou pris sur la
place. Cette bataille fut en Normandie assez prs de Coucherel, par un
jeudi, le seizime jour de mai l'an de grce MCCCLXIV.


   Comment messire Bertran et les Franois se partirent de Coucherel
     atout leurs prisonniers, et s'en vinrent  Rouen.

Aprs cette dconfiture, et que tous les morts toient j devtus, et
que chacun entendoit  ses prisonniers si il les avoit, ou  lui
mettre  point si bless toit, et que j la greigneure partie des
Franois avoit repass le pont et la rivire, et se retrayoient 
leurs logis, tout lasss et fouls, furent-ils en aventure d'avoir
aucun meschef dont ils ne se donnoient de garde. Je vous dirai comment
messire Guy de Gauville, fils  monseigneur Guillaume qui pris toit
sur la place, toit parti de Conches, une garnison navarroise; car il
avoit entendu que leurs gens se devoient combattre, ainsi qu'ils
firent, et durement se toit ht pour tre  celle journe, o  tout
le moins il esproit que  l'endemain on se combattroit. Si vouloit
tre de ls le captal, comment qu'il ft, et avoit en sa route environ
cinquante lances de bons compagnons, et tous bien monts.

Le dit messire Guy et sa route s'en vinrent tout brochant les grands
galops jusques en la place o la bataille avoit t. Les Franois qui
toient derrire, qui nulle garde ne s'en donnoient de cette survenue,
sentirent l'effroi des chevaux, si se boutrent tantt ensemble en
criant: Retournez, retournez! veci les ennemis! De cel effroi
furent les plusieurs moult effrays, et l fit messire Aymon de
Pommiers  leurs gens un grand confort: encore toit-il, et toute sa
route, en la place. Sitt comme il vit ces Navarrois approcher, il se
retraist sur dextre, et fit dvelopper son pennon et lever et mettre
tout haut sur un buisson par manire d'tendard, pour rassembler
leurs gens. Quand messire Guy de Gauville, qui en hte toit adress
sur la place, en vit la manire, et reconnut le pennon monseigneur
Aymon de Pommiers, et out crier, Notre Dame Guesclin! et n'aperut
nul de ceux qu'il demandoit, mais en voit grand foison de morts gsir
par terre, si connut tantt que leurs gens avoient t dconfits, et
que les Franois avoient obtenu la place. Si fit tant seulement un
poignis, sans faire nul semblant de combattre, et passa outre assez
prs de monseigneur Aymon de Pommiers, qui toit tout appareill de
lui recueillir, s'il se ft trait avant; et s'en r'alla son chemin
ainsi comme il toit venu: je crois bien que ce fut devers la garnison
de Conches.

Or parlerons-nous des Franois comment ils persvrrent. La journe,
ainsi que vous avez entendu, fut pour eux, et repassrent le soir la
rivire outre, et se retrairent  leurs logis, et se aisrent de ce
qu'ils avoient. Si fut l'Archiprtre durement demand et dparl quand
on s'aperut qu'il n'avoit pas t  la bataille, et qu'il s'en toit
parti sans parler. Si l'excusrent ses gens au mieux qu'ils purent. Et
sachez que les trente qui le captal ravirent, ainsi que vous avez ou,
ne cessrent oncques de chevaucher, si l'eurent amen au chtel de
Vernon, et l dedans mis  sauvet. Quand ce vint  lendemain, les
Franois se dlogrent et troussrent tout, et chevauchrent pardevers
Vernon pour venir en la cit de Rouen; et tant firent qu'ils y
parvinrent. En la cit et au chtel de Rouen laissrent-ils une partie
de leurs prisonniers, et s'en retournrent les plusieurs  Paris tous
lies et tous joyeux; car ils avoient eu une moult belle journe pour
eux, et moult profitable pour le royaume de France.

    _Chroniques de Froissart._




BATAILLE D'AURAY

29 septembre 1364.

   Charles V, voulant terminer la guerre de Bretagne qui durait
   depuis 1341, envoya Duguesclin, aprs la bataille de Cocherel, au
   secours de Charles de Blois, que soutenaient les rois de France.
   Son comptiteur Jean V, fils de Jean de Montfort, assigeait la
   ville d'Auray et avait reu d'douard III, roi d'Angleterre, un
   secours command par le fameux capitaine Jean Chandos. Charles de
   Blois et Duguesclin voulant empcher Auray de tomber entre les
   mains de Jean V, lui livrrent bataille et furent compltement
   vaincus; Duguesclin fut pris et Charles de Blois tu. La guerre
   de Bretagne fut alors termine, et les deux partis signrent le
   11 avril 1365 la paix de Gurande. Jean V fut reconnu duc de
   Bretagne par Charles V, et fit hommage de sa duch au roi de
   France; Jeanne la Boiteuse, femme de Charles de Blois, renona 
   ses droits sur la Bretagne et reut en change le comt de
   Penthivre pour elle et ses enfants.

    _Chroniques de Froissart._


   Comment le roi de France envoya messire Bertran du Guesclin au
     secours de monseigneur Charles de Blois; et comment messire Jean
     Chandos vint au secours du comte de Montfort.

Le roi de France accorda  son cousin monseigneur Charles de Blois que
il et de son royaume jusques  mille lances; et escripsit 
monseigneur Bertran du Guesclin, qui toit en Normandie, que il s'en
allt en Bretagne pour aider  conforter monseigneur Charles de Blois
contre monseigneur Jean de Montfort. De ces nouvelles fut le dit
messire Bertran grandement rjoui, car il a toujours tenu le dit
monseigneur Charles pour son naturel seigneur. Si se partit de
Normandie atout ce qu'il avoit de gens, et chevaucha devers Tours en
Touraine pour aller en Bretagne; et messire Boucicaut, marchal de
France, s'en vint en Normandie en son lieu tenir la frontire. Tant
exploita le dit messire Bertran et sa route qu'il vint  Nantes en
Bretagne; et l trouva le dit monseigneur Charles et madame sa femme,
qui le reurent liement et doucement, et lui surent trs grand gr de
ce qu'il toit ainsi venu. Et eurent l parlement ensemble comment ils
se maintiendroient; car aussi y toit la meilleure partie des barons
de Bretagne et avoient en propos et affection de aider monseigneur
Charles et le tenoient tous  duc et  seigneur. Et pour venir lever
le sige de devant Auray et combattre monseigneur Jean de Montfort, ne
demeura gure que grand baronnie et chevalerie de France et de
Normandie vinrent, le comte d'Aucerre, le comte de Joigny, le sire de
Franville, le sire de Prie, le Bgue de Villaines et plusieurs bons
chevaliers et cuyers, tous d'une sorte et droites gens d'armes.

Ces nouvelles vinrent  monseigneur Jean de Montfort, qui tenoit son
sige devant Auray, que messire Charles de Blois faisoit grand amas de
gens d'armes, et que grand foison de seigneurs de France lui toient
venus et venoient tous les jours encore, avec l'aide et le confort
qu'il avoit encore des barons, chevaliers et cuyers de la duch de
Bretagne. Sitt que messire Jean de Montfort entendit ces nouvelles,
il le signifia falement en la duch d'Aquitaine, aux chevaliers et
cuyers d'Angleterre qui l se tenoient, et espcialement 
monseigneur Jean Chandos, en lui priant chrement que en ce grand
besoin il le voulsist venir conforter et conseiller, et que il
esproit en Bretagne un beau fait d'armes auquel tous seigneurs,
chevaliers et cuyers, pour avancer leur honneur, devoient volontiers
entendre. Quand messire Jean Chandos se vit pri si affectueusement du
comte de Montfort, si en parla  son seigneur le prince de Galles 
savoir que en toit  faire. Le prince rpondit que il pouvoit bien
aller sans nul forfait; car j faisoient les Franois partie contre le
dit comte en l'occasion de monseigneur Charles de Blois, et qu'il l'en
donnoit bon cong. De ces nouvelles fut le dit messire Jean Chandos
moult lie, et se pourvey bien et grandement, et pria plusieurs
chevaliers et cuyers de la duch d'Aquitaine; mais trop petit en y
allrent avec lui, si ils n'toient Anglois. Toutes fois il emmena
bien deux cents lances et autant d'archers; et chevaucha tant parmi
Poitou et Xaintonge qu'il entra en Bretagne et vint au sige devant
Auray. Et l trouva-t-il le comte de Montfort, qui le reut liement et
grandement et fut moult rjoui de sa venue; aussi furent messire
Olivier de Clisson, messire Robert Canolle et les autres compagnons;
et leur sembloit proprement et gnralement que mal ne leur pouvoit
venir, puisqu'ils avoient en leur compagnie messire Jean Chandos. Si
passrent la mer htivement, d'Angleterre en Bretagne, plusieurs
chevaliers et cuyers qui dsiroient leurs corps  avancer et eux
combattre aux Franois; et vinrent devant Auray, en l'aide du comte de
Montfort, qui tous les reut  grand joie. Si toient bien Anglois et
Bretons, quand ils furent tous ensemble, seize cents combattans,
chevaliers et cuyers, et environ huit ou neuf cents archers.


   Comment messire Charles de Blois se partit de Nantes pour aller
   contre le comte de Montfort; et des paroles que madame sa femme
   lui dit.

Nous retournerons  monseigneur Charles de Blois, qui se tenoit en la
bonne cit de Nantes, et l faisoit son amas et son mandement de
chevaliers et d'cuyers de toutes parts l o il les pensoit  avoir
par prire; car bien toit inform que le comte de Montfort toit
durement fort et bien reconfort d'Anglois. Si prioit les barons, les
chevaliers et les cuyers de Bretagne, dont il avoit eu et reu les
hommages, que ils lui voulussent aider  garder et dfendre son
hritage contre ses ennemis. Si vinrent des barons de Bretagne, pour
lui servir et  son mandement, le vicomte de Rohan, le sire de Lon,
messire Charles de Dinant, le sire de Roye, le sire de Rieux, le sire
de Tournemine, le sire d'Ancenis, le sire de Malestroit, le sire de
Quintin, le sire d'Avaugour, le sire de Rochefort, le sire de
Gargoul, le sire de Loheac, le sire du Pont et moult d'autres que je
ne puis mie tous nommer. Si se logrent ces seigneurs et leurs gens en
la ville de Nantes et s villages d'environ. Quand ils furent tous
ensemble, on les estima  vingt cinq cents lances, parmi ceux qui
toient venus de France. Si ne voulurent point l ces gens d'armes
faire trop long sjour, mais conseillrent  monseigneur Charles de
chevaucher devers les ennemis. Au dpartement et au cong prendre,
madame la femme  monseigneur Charles de Blois dit  son mari, prsent
monseigneur Bertran du Guesclin et aucuns barons de Bretagne:
Monseigneur, vous en allez dfendre et garder mon hritage et le
vtre, car ce qui est mien est vtre, lequel monseigneur Jean de
Montfort nous empche et a empch un grand temps  tort et sans
cause; ce sait Dieu, et aussi les barons de Bretagne qui ci sont,
comment j'en suis droite hritire: si vous prie chrement que nulle
ordonnance ni composition de trait ni d'accord ne veuilliez faire, ni
descendre, que le corps de la duch de Bretagne ne nous demeure. Et
son mari lui eut en convenant. Adoncques se partit, et se partirent
tous les barons et les seigneurs qui l toient, et prirent cong 
leur dame que ils tenoient pour duchesse. Si se arroutrent et
cheminrent ces gens d'armes et cet ost pardevers Rennes; et tant
exploitrent qu'ils y parvinrent. Si se logrent dedans la cit de
Rennes et environ, et se reposrent et rafrachirent pour apprendre et
mieux entendre du convine de leurs ennemis, et aviser aucun lieu
suffisant pour combattre leurs ennemis, au cas qu'ils trouveroient
tant ni quant de leur avantage sur eux; et l furent dites ni
pourparles plusieurs paroles et langages  cause de ce, des
chevaliers et cuyers de France et de Bretagne, qui l toient venus
pour aider et conforter messire Charles de Blois, qui toit moult doux
et moult courtois, et qui par aventure se ft volontiers condescendu 
paix et et t content d'une partie de Bretagne  peu de plait. Mais
en nom Dieu il toit si bout de sa femme et des chevaliers de son
ct, qu'il ne s'en pouvoit retraire ni dissimuler.


   Comment le comte de Montfort se partit de devant Auray et s'en
   vint prendre place sur les champs pour combattre monseigneur
   Charles de Blois.

Entre Rennes et Auray, l o monseigneur Jean de Montfort soit, 
huit lieues[3] de pays. Si vinrent ces nouvelles au dit sige que
messire Charles de Blois approchoit durement, et avoit les plus belles
gens d'armes, les mieux arms et ordonns que on et oncques mais vus
issir de France. De ces nouvelles furent le plus des Anglois qui l
toient, qui se dsiroient  combattre, tous joyeux. Si commencrent
ces compagnons  mettre leurs armures  point et  fourbir leurs
lances, leurs dagues, leurs haches, leurs plates, haubergeons,
heaumes, bassinets, visires, pes et toutes manires de harnois; car
bien pensoient qu'ils en auroient mestier, et qu'ils se combattroient.
Adonc se trairent au conseil les capitaines de l'ost du comte de
Montfort, premirement messire Jean Chandos, par lequel conseil en
partie il vouloit user, messire Robert Canolle, messire Eustache
d'Aubrecicourt, messire Hue de Cavrele, messire Gautier Huet, messire
Mathieu de Gournay et les autres. Si regardrent et considrrent ces
barons et ces chevaliers par le conseil de l'un et de l'autre et par
grand avis, qu'ils se retrairoient au matin hors de leurs logis et
prendroient terre et place sur les champs, et l aviseroient de tous
assents pour mieux en avoir la connoissance. Si fut ainsi annonc et
signifi parmi l'ost, que chacun ft  l'endemain appareill et mis en
arroi et en ordonnance de bataille, ainsi que pour tantt combattre.
Celle nuit passa; l'endemain vint, qui fut par un samedi[4], que
Anglois et Bretons d'une sorte issirent hors de leurs logis et s'en
vinrent moult faiticement et en ordonnance arrire du dit chtel
d'Auray, et prirent place et terre, et dirent et affermrent entre eux
que l attendroient-ils leurs ennemis.

  [3] Auray est  plus de vingt lieues de Rennes.

  [4] 28 septembre.

Droitement ainsi que entour heure de prime, messire Charles de Blois
et tout son ost vinrent, qui s'toient partis le vendredi, aprs
boire, de la cit de Rennes, et avoient cette nuit jeu  trois petites
lieues d'Auray. Et toient les gens  monseigneur Charles de Blois les
mieux ordonns et les plus faiticement et mis en meilleur convine de
bataille que on pt voir ni deviser; et chevauchoient si serrs que on
ne pt jeter un esteuf entre eux qu'il ne cht sur pointes de
glaives, tant les portoient-ils proprement roides au contre mont. De
eux regarder proprement les Anglois prenoient grand plaisance. Si
s'arrtrent les Franois, sans eux desrer, devant leurs ennemis, et
prirent terre entre grands bruyres, et fut command de par leur
marchal que nul n'allt avant sans commandement, ni ft course,
jote, ni empainte. Si s'arrtrent toutes gens d'armes et se mirent
en arroi et en bon convine, ainsi que pour tantt combattre; car ils
n'esproient autre chose et en avoient grand dsir.


   Comment messire Charles de Blois, par le conseil de messire
   Bertran du Guesclin, ordonna ses batailles bien et faiticement.

Messire Charles de Blois, par le conseil de monseigneur Bertran du
Guesclin, qui toit l un des grands chefs et moult lou et cru des
barons de Bretagne, ordonna ses batailles, et en fit trois et une
arrire-garde; et me semble que messire Bertran eut la premire, avec
grand foison de bons chevaliers et cuyers de Bretagne: la seconde
eurent le comte d'Aucerre et le comte de Joigny, avec grand foison de
bons chevaliers et cuyers de France: la tierce eut et la meilleure
partie, messire Charles de Blois, et eut en sa compagnie plusieurs
hauts barons de Bretagne. Et toient de lez lui le vicomte de Rohan,
le sire de Lon, le sire d'Avaugour, messire Charles de Dinant, le
sire d'Ancenis, le sire de Malestroit et plusieurs autres. En
l'arrire-garde toit le sire de Roye, le sire de Rieux, le sire de
Tournemine, le sire du Pont, le sire de Quintin, le sire de Combour,
le seigneur de Rochefort et moult d'autres bons chevaliers et cuyers;
et toient en chacune de ces batailles bien mille combattans. L
alloit messire Charles de Blois par ses batailles, admonester et prier
chacun moult doucement et bellement qu'ils voulsissent tre loyaux et
prudhommes et bons combattans; et retenoit, sur s'me et sa part de
paradis, que ce seroit sur son bon et juste droit que on se
combattrait. L lui avoient promis l'un par l'autre, que si bien s'en
acquitteroient qu'il leur en sauroit gr.

Or vous parlerons du convine des Anglois et des Bretons de l'autre
ct, comment ils ordonnrent leurs batailles.


   Comment messire Jean Chandos ordonna les batailles du comte de
   Montfort bien et sagement.

Messire Jean Chandos, qui toit capitaine et souverain regard sur eux
tous, quoique le comte de Montfort en ft chef, car le roi
d'Angleterre lui avoit ainsi escript et aussi mand que souverainement
et espcialement il entendt aux besognes de son fils, car il avoit eu
sa fille pour cause de mariage, toit tout devant aucuns barons et
chevaliers de Bretagne qui se tenoient de lez monseigneur Jean de
Montfort; et avoit bien imagin et considr le convine des Franois,
lequel en soi-mme il prisoit durement et ne s'en put taire. Si dit:
Si Dieu m'aist, il appert huy que toute fleur d'honneur et de
chevalerie est par de-l avec grand sens et bonne ordonnance. Et puis
dit tout en haut aux chevaliers qui our le purent: Seigneurs, il est
heure que nous ordonnons nos batailles; car nos ennemis nous en
donnent exemple. Ceux qui l'ourent rpondirent: Sire, vous dites
vrit, et vous tes ci notre matre et notre conseiller; si en
ordonnez  votre intention; car dessus vous n'y aura-t-il point de
regard; et si savez mieux de tous sens comment tel chose se doit
maintenir que nous ne faisons entre nous. L fit messire Jean Chandos
trois batailles et une arrire-garde; et mit en la premire messire
Robert Canolle, monseigneur Gautier Huet et monseigneur Richard Burl:
en la seconde monseigneur Olivier de Clisson, monseigneur Eustache
d'Aubrecicourt et monseigneur Mathieu de Gournay: la tierce il ordonna
au comte de Montfort, et demeura de lez lui; et avoit en chacune
bataille cinq cents hommes d'armes et trois cents archers.

Quand ce vint sur l'arrire-garde, il appela monseigneur Hue de
Cavrele, et lui dit ainsi: Messire Hue, vous ferez l'arrire-garde,
et aurez cinq cents combattans dessous vous en votre route, et vous
tiendrez sur aile, et ne vous mouverez de votre pas pour chose qu'il
avienne, si vous ne vez le besoin que nos batailles branlent ou
ouvrent par aucune aventure; et l o vous les verrez branler ou
ouvrir, vous vous trairez et les reconforterez et les refrachirez:
vous ne pouvez aujourd'hui faire meilleur exploit. Quand messire Hue
de Cavrele entendit monseigneur Jean Chandos, si fut honteux et moult
courrouc; si dit: Sire, sire, baillez cette arrire-garde  un autre
qu' moi, car je ne m'en quiers j embesogner. Et puis dit encore
ainsi: Cher sire, en quel manire ni tat m'avez-vous desvu[5], que
je ne sois aussi bien taill de moi combattre tout devant et des
premiers que un autre? Donc rpondit messire Jean Chandos moult
avisment, et dit ainsi: Messire Hue, messire Hue, je ne vous tablis
mie en l'arrire-garde pour chose que vous ne soyez un des bons
chevaliers de notre compagnie; et sais bien, et de vrit, que
trs-volontiers vous vous combattriez des premiers; mais je vous y
ordonne pour ce que vous tes un sage chevalier et avis; et si
convient que l'un y soit et le fasse. Si vous prie chrement que vous
le veuillez faire; et je vous promets que si vous le faites, nous en
vaudrons mieux, et vous-mme y conquerrez haute honneur, et plus avant
je vous promets que toute la premire requte que vous me prierez, je
la ferai et y descendrai. Nanmoins, pour toutes ces paroles messire
Hue de Cavrele ne s'y vouloit accorder nullement; et tenoit et
affirmoit ce pour son grand blme, et prioit pour Dieu et  jointes
mains que on y mt un autre, car brivement il se vouloit combattre
tout des premiers. De ces nouvelles paroles et rponses toit messire
Jean Chandos auques sur le point de larmoyer. Si dit encore moult
doucement: Messire Hue, ou il faut que vous le fassiez ou que je le
fasse: or, regardez lequel il vaut mieux. Adoncques s'avisa le dit
messire Hue, et fut  celle dernire parole tout confus; si dit:
Certes, sire, je sais bien que vous ne me requerriez de nulle chose
qui tournt  mon dshonneur; et je le ferai volontiers puisque ainsi
est. Adoncques prit messire Hue de Cavrele cette bataille qui
s'appeloit arrire-garde, et se traist sur les champs arrire des
autres sur aile, et se mit en ordonnance.

  [5] Vu dsavantageusement.


   Comment le sire de Beaumanoir imptra un rpit entre les deux
   parties jusques  l'endemain soleil levant.

Ainsi ce samedi, qui fut le huitime jour d'octobre[6], l'an 1364,
furent ces batailles ordonnes les unes devant les autres en un beau
plain, assez prs d'Auray en Bretagne. Si vous dis que c'toit belle
chose  voir et  considrer; car on y voit bannires, pennons pars
et armoys de tous cts moult richement; et par espcial les Franois
toient si suffisamment et si faiticement ordonns que c'toit un
grand dduit  regarder. Or vous dis que, pendant ce qu'ils
ordonnoient et avisoient leurs batailles et leurs besognes, le sire de
Beaumanoir, un grand baron et riche de Bretagne, alloit de l'un 
l'autre, traitant et pourparlant de la paix; car volontiers il l'et
vue, pour les prils eschever, et s'en embesognoit en bonne manire;
et le laissoient les Anglois et les Bretons de Montfort aller et venir
et parlementer  monseigneur Jean Chandos et au comte de Montfort,
pour tant qu'il toit par foi fianc prisonnier par devers eux, et ne
se pouvoit armer. Si mit ce dit samedi maints propos et maintes
parons avant pour venir  paix; mais nul ne s'en fit; et dtria la
besogne, toujours allant de l'un  l'autre, jusques  nonne; et par
son sens il imptra des deux parties un certain rpit pour le jour et
la nuit ensuivant jusques  l'endemain  soleil levant. Si se retraist
chacun en son logis, ce samedi, et se aisrent de ce qu'ils avoient,
et bien avoient de quoi.

  [6] La bataille s'est livre le 29 septembre.

Ce samedi au soir issit le chtelain d'Auray de sa garnison, pour tant
que le rpit couroit de toutes parties, et s'en vint paisiblement en
l'ost de monseigneur Charles de Blois, son matre, qui le reut
liement. Si appeloit-on le dit cuyer Henry de Hauternelle, appert
homme d'armes durement; et emmena en sa compagnie quarante lances de
bons compagnons, tous arms et bien monts, qui lui avoient aid 
garder la forteresse.

Quand messire Charles de Blois vit son chtelain, si lui demanda tout
en riant de l'tat du chtel. En nom Dieu, monseigneur, dit l'cuyer,
Dieu mercy, nous sommes encore bien pourvus pour le tenir deux mois ou
trois, si il en toit besoin.--Henry, Henry, rpondit messire
Charles, demain au jour serez-vous dlivr de tous points, ou par
accord de paix, ou par bataille. Sur ce, dit l'cuyer: Dieu y
ait part.--Par ma foi, Henry, dit messire Charles, qui reprit
encore la parole, par la grce de Dieu, j'ai en ma compagnie
jusques  vingt-cinq cents hommes d'armes, d'aussi bonne toffe
et bien appareills d'eux acquitter qu'il en ait au royaume de
France.--Monseigneur, rpondit l'cuyer, c'est un grand avantage; si
en devez louer Dieu et regracier grandement, et aussi monseigneur
Bertran du Guesclin et les barons de France et de Bretagne qui vous
sont venus servir si courtoisement. Ainsi se battoit de paroles le
dit messire Charles  cel Henry, et donc  l'un et puis  l'autre; et
passrent ses gens cette nuit moult aisment. Ce soir fut pri moult
affectueusement messire Jean Chandos d'aucuns Anglois, chevaliers et
cuyers, qu'il ne se voulsist mie assentir  la paix de leur seigneur
et de monseigneur Charles de Blois; car ils avoient tout le leur
dpendu: si toient povres, si vouloient par bataille, ou tout perdre,
ou aucune chose recouvrer. Et messire Jean Chandos leur eut en
convenant et leur promit ainsi.


   Comment le sire de Beaumanoir vint en l'ost du comte de Montfort
   pour traiter de la paix; et des paroles qui furent entre lui et
   messire Jean Chandos.

Quand ce vint le dimanche au matin, chacun en son ost se appareilla,
vtit et arma. Si dit-on plusieurs messes en l'ost de messire Charles
de Blois, et se communirent ceux qui voulurent. Aussi firent-ils en
telle manire en l'ost du comte de Montfort. Un petit aprs soleil
levant, se retraist chacun en sa bataille et en son arroy, ainsi
qu'ils avoient t le jour devant. Assez tt aprs, revint le sire de
Beaumanoir, qui portoit les traits, et qui volontiers les et
accords s'il et pu; et s'en vint premier, en chevauchant, devant
monseigneur Jean Chandos, qui issit de sa bataille si trs-tt comme
il le vit venir, et laissa le comte de Montfort, qui de lez lui toit,
et s'en vint sur les champs parler  lui. Quand le sire de Beaumanoir,
le vit, il le salua moult hautement, et lui dit: Messire Jean
Chandos, je vous prie, pour Dieu, que nous mettions  accord ces deux
seigneurs; car ce seroit trop grand piti si tant de bonnes gens comme
il y a ci, se combattoient pour leurs opinions soutenir. Adonc
rpondit messire Jean Chandos tout au contraire des paroles qu'il
avoit mises avant la nuit devant, et dit: Sire de Beaumanoir, je vous
avise que vous ne chevauchiez mais huy plus avant; car nos gens disent
que si ils vous peuvent enclorre entre eux, ils vous occiront:
avecques tout ce, dites  monseigneur Charles de Blois que, comment
qu'il en avienne, monseigneur Jean de Montfort se veut combattre et
issir de tous traits de paix et d'accord, et dit ainsi que
aujourd'hui il demeurera duc de Bretagne ou il mourra en la place.
Quand le sire de Beaumanoir entendit messire Jean Chandos ainsi
parler, si s'enfelonnit et fut moult courrouc, et dit: Chandos,
Chandos, ce n'est mie l'intention de monseigneur qu'il n'ait plus
grand volont de combattre que monseigneur Jean de Montfort; et aussi
ont toutes nos gens. A ces paroles, il s'en partit sans plus rien
dire, et retourna devers monseigneur Charles de Blois et les barons de
Bretagne, qui l'attendoient.

D'autre part, messire Jean Chandos se retraist devers le comte de
Montfort, qui lui demanda: Comment va la besogne? Que dit notre
adversaire?--Que il dit? rpondit messire Jean Chandos: Il vous
mande par le seigneur de Beaumanoir, qui tantt se part de ci, qu'il
se veut combattre, comment qu'il soit, et demeurera duc de Bretagne
aujourd'hui ou il demeurera en la place. Et cette rponse dit adonc
messire Jean Chandos, pour encourager plus encore son dit matre et
seigneur le comte de Montfort; et fut la fin de la parole messire Jean
Chandos qu'il dit: Or, regardez que vous en voulez faire, si vous
voulez combattre ou non.--Par monseigneur saint Georges! dit le
comte de Montfort, oil; et Dieu veuille aider au droit: faites avant
passer nos bannires et nos archers. Et ils se passrent.

Or vous dirai du seigneur de Beaumanoir qu'il dit  monseigneur
Charles de Blois: Sire, sire, par monseigneur saint Yves, j'ai ou la
plus orgueilleuse parole de messire Jean Chandos que je ousse grand
temps a; car il dit que le comte de Montfort demeurera duc de Bretagne
et vous montrera que vous n'y avez nul droit. De cette parole mua
couleur  messire Charles de Blois, et rpondit: Du droit soit-il en
Dieu aujourd'hui qui le sait. Et aussi dirent tous les barons de
Bretagne. Adonc fit-il passer avant bannires et gens d'armes, au nom
de Dieu et de monseigneur saint Yves.


   Ci devise comment les batailles de messire Charles de Blois et
     celles du comte de Montfort s'assemblrent, et comment ils se
     combattirent vaillamment d'un ct et d'autre.

Un petit devant prime, s'approchrent les batailles; de quoi ce fut
trs-belle chose  regarder, comme je l'ous dire  ceux qui y furent
et qui vues les avoient: car les Franois toient aussi serrs et
aussi joints que on ne pt mie jeter une pomme qu'elle ne chist sur
un bassinet ou sur une lance. Et portoit chacun homme d'armes son
glaive droit devant lui, retaill  la mesure de cinq pieds, et une
hache forte, dure et bien acre,  petit manche,  son ct ou sur
son col; et s'en venoient ainsi tout bellement le pas, chacun sire en
son arroy et entre ses gens, et sa bannire devant lui ou son pennon,
aviss de ce qu'ils devoient faire. Et aussi d'autre part les Anglois
toient trs-faiticement ordonns.

Si s'assemblrent premirement messire Bertran du Guesclin et les
Bretons de son lez  la bataille de monseigneur Robert Canolle et
messire Gautier Huet; et mirent les seigneurs de Bretagne, qui toient
d'un lez et de l'autre, les bannires des deux seigneurs qui se
appeloient ducs l'une contre l'autre; et les autres batailles
s'assemblrent aussi par grand ordonnance l'une contre l'autre. L eut
de premire rencontre fort boutis des lances et fort estrif et dur.
Bien est vrit que les archers trairent du commencement, mais leur
trait ne greva nant aux Franois; car ils toient trop bien arms et
forts et bien pavoiss contre le trait. Si jetrent ces archers leurs
arcs jus, qui toient forts compagnons et lgers, et se boutrent
entre les gens de leur ct, et puis s'en vinrent  ces Franois qui
portoient ces haches. Si s'adressrent  eux de grand volont, et
tollirent de commencement  plusieurs leurs haches, de quoi ils se
combattirent depuis bien et hardiment. L fut faite mainte appertise
d'armes, mainte lutte, mainte prise et mainte rescousse; et sachez que
qui toit chu  terre, c'toit fort du relever, si il n'toit trop
bien secouru. La bataille messire Charles de Blois s'adressa
droitement  la bataille du comte de Montfort, qui toit forte et
espesse. En sa compagnie et en sa bataille toient le vicomte de
Rohan, le sire de Lon, messire Charles de Dinant, le sire de Quintin,
le sire d'Ancenis, le sire de Rochefort; et avoit chacun sire sa
bannire devant lui. L eut, je vous dis, dure bataille et grosse et
bien combattue; et furent ceux de Montfort, du commencement, durement
rebouts. Mais messire Hue de Cavrele, qui toit sur le et qui avoit
une belle bataille et de bonne gent, venoit  cet endroit o il voit
ses gens branler, ou desclorre ou ouvrir, et les reboutoit et mettoit
sus par force d'armes. Et cette ordonnance leur valut trop grandement;
car sitt qu'il avoit les fouls remis sus, et il vist une autre
bataille ouvrir ou branler, il se traioit celle part, et les
reconfortoit, par telle manire comme dit est devant.


   Comment messire Olivier de Clisson et sa bataille se combattirent
     moult vaillamment  la bataille du comte d'Aucerre et du comte de
     Joigny, et comment messire Jean Chandos dconfit la dite
     bataille.

D'autre part se combattoient messire Olivier de Clisson, messire
Eustache d'Aubrecicourt, messire Richard Burl, messire Jean Boursier,
messire Mathieu de Gournay et plusieurs autres bons chevaliers et
cuyers,  la bataille du comte d'Aucerre et du comte de Joigny, qui
toit moult grande et moult grosse, et moult bien toffe de bonnes
gens d'armes. L eut mainte belle appertise d'armes faite, mainte
prise et mainte rescousse. L se combattoient Franois et Bretons d'un
lez moult vaillamment et trs hardiment, des haches qu'ils portoient
et qu'ils tenoient. L fut messire Charles de Blois durement bon
chevalier, et qui vaillamment et hardiment se combattit, et assembla 
ses ennemis de grand volont. Et aussi fut bon chevalier son
adversaire le comte de Montfort; chacun y entendoit ainsi que pour
lui. L toit le dessus dit messire Jean Chandos, qui y faisoit trop
grand foison d'armes; car il fut en son temps fort chevalier durement
et redout de ses ennemis, et en batailles sage et avis, et plein de
grand ordonnance. Si conseilloit le comte de Montfort ce qu'il
pouvoit, et entendoit  le conforter et ses gens, et lui disoit:
Faites ainsi et ainsi, et vous tirez de ce ct et de celle part. Le
jeune comte de Montfort le croit et ouvroit volontiers par son
conseil. D'autre part, messire Bertran du Guesclin, le sire de
Tournemine, le sire d'Avaugour, le sire de Rais, le sire de Loheac, le
sire de Gargouley, le sire de Malestroit, le sire du Pont, le sire de
Prie et maints bons chevaliers et cuyers de Bretagne et de Normandie,
qui l toient du ct de monseigneur Charles de Blois, se
combattoient moult vaillamment, et y firent mainte belle appertise
d'armes; et tant se combattirent que toutes ces batailles se
recueillirent ensemble except l'arrire-garde des Anglois, dont
messire Hue de Cavrele toit chef et souverain. Cette bataille se
tenoit toujours sur le, et ne s'embesognoit d'autre chose fors que de
radrecier et de mettre en arroy les leurs qui branloient ou qui se
dconfisoient. Entre les autres chevaliers, messire Olivier de Clisson
y fut bien vu et avis, et qui fit merveilles de son corps; et tenoit
une hache dont il ouvroit et rompoit ces presses; et ne l'osoit nul
approcher; et se combattit si avant, telle fois fut, qu'il fut en
grand pril, et y eut moult  faire de son corps en la bataille du
comte d'Aucerre et du comte de Joigny, et trouva durement forte
encontre sur lui, tant que du coup d'une hache il fut fru en travers,
qui lui abattit la visire de son bassinet, et lui entra la pointe de
la hache en l'oeil, et l'eut depuis crev: mais pour ce ne demeura mie
qu'il ne ft encore trs-bon chevalier.

L se recouvroient batailles et bannires qui une heure toient tout
au bas, et tantt, par bien combattre, se remettoient sus, tant d'un
lez comme de l'autre. Entre les autres chevaliers fut messire Jean
Chandos trs bon chevalier, et vaillamment se combattit; et tenoit une
hache dont il donnoit les horions si grands, que nul ne l'osoit
approcher, car il toit grand et fort chevalier, et bien form de tous
ses membres. Si s'en vint combattre  la bataille du comte d'Aucerre
et des Franois: l fut faite mainte belle appertise d'armes; et par
force de bien combattre, ils rompirent et reboutrent cette bataille
bien avant, et la mirent en tel meschef que brivement elle fut
dconfite, et toutes les bannires et les pennons de cette bataille
jets par terre, rompus et descirs et les seigneurs mis et contourns
en grand meschef; car ils n'toient aids ni conforts de nul ct,
mais toient leurs gens tous embesogns d'eux dfendre et combattre.
Au voir dire, quand une dconfiture vient, les dconfits se
dconfisent et s'bahissent de trop peu, et sur un chu, il en chiet
trois et sur trois dix, et sur dix trente; et pour dix, s'ils
s'enfuient, il s'enfuit un cent. Ainsi fut de cette bataille d'Auray.
L crioient et crioient ces seigneurs, et leurs gens qui toient
de-lez eux, leurs enseignes et leurs cris; de quoi les aucuns en
toient ous et reconforts, et les aucuns non, qui toient en trop
grand presse, ou trop arrire de leurs gens. Toutefois le comte
d'Aucerre, par force d'armes fut durement navr et pris dessous le
pennon messire Jean Chandos, et fianc prisonnier; et le comte de
Joigny aussi; et occis le sire de Prie, un grand banneret de
Normandie.


   Comment messire Bertran du Guesclin fut pris; et comment messire
     Charles de Blois fut occis en la bataille; et toute la fleur de
     la chevalerie de Bretagne et de Normandie prise ou occise.

Encore se combattoient les autres batailles moult vaillamment, et se
tenoient les Bretons en bon convine, et toutefois,  parler loyalement
d'armes, ils ne tinrent mie si bien leur pas ni leur arroy, ainsi
qu'il apparut, que firent les Anglois et les Bretons du ct le comte
de Montfort; et trop grandement leur valsist ce jour cette bataille
sur le de monseigneur Hue de Cavrele. Quand les Anglois et les
Bretons de Montfort virent ouvrir et branler les Franois, si se
confortrent entre eux moult grandement, et eurent tantt les
plusieurs leurs chevaux appareills: si montrent et commencrent 
chasser fort vitement. Adonc se partit messire Jean Chandos, et une
grand route de ses gens, et s'en vinrent adresser sur la bataille de
messire Bertran du Guesclin o on faisoit merveilles d'armes: mais
elle toit j ouverte, et plusieurs bons chevaliers et cuyers mis en
grand meschef; et encore le furent-ils plus quand une grosse route
d'Anglois et messire Jean Chandos y survinrent. L fut donn maint
pesant horion de ces haches, et fendu et effondr maint bassinet, et
maint homme navr  mort; et ne purent, au voir dire, messire Bertran
ni les siens porter ce faix. Si fut l pris messire Bertran du
Guesclin d'un cuyer Anglois, dessous le pennon  messire Jean
Chandos.

En celle presse, prit et fiana pour prisonnier le dit messire Jean
Chandos un baron de Bretagne qui s'appeloit le seigneur de Rais, hardi
chevalier durement. Aprs cette grosse bataille des Bretons rompue, la
dite bataille fut ainsi que dconfite; et perdirent les autres tout
leur arroy; et soi mirent en fuite, chacun au mieux qu'il put, pour se
sauver; except aucuns bons chevaliers et cuyers de Bretagne, qui ne
vouloient mie laisser leur seigneur monseigneur Charles de Blois, mais
avoient plus cher  mourir que reproch leur ft fuite. Si se
recueillirent et rallirent autour de lui, et se combattirent depuis
moult vaillamment et trs prement; et l fut fait mainte grand
appertise d'armes; et se tint le dit messire Charles de Blois et ceux
qui de-lez lui toient une espace de temps, en eux dfendant et
combattant. Mais finablement ils ne se purent tant tenir qu'ils ne
fussent drouts par force d'armes; car la plus grand partie des
Anglois conversoient celle part. L fut la bannire de messire Charles
de Blois conquise et jete par terre, et occis celui qui la portoit.
L fut occis en bon convine messire Charles de Blois, le viaire sur
ses ennemis, et un sien fils btard, qui s'appeloit messire Jean de
Blois, appert hommes d'armes durement, et qui tua celui qui tu avoit
monseigneur Charles de Blois, et plusieurs autres chevaliers et
cuyers de Bretagne. Et me semble qu'il avoit t ainsi ordonn en
l'ost des Anglois au matin, que, si on venoit au-dessus de la
bataille, et que messire Charles de Blois ft trouv en la place, on
ne le devoit point prendre  nulle ranon, mais occire. Et ainsi, en
cas semblable, les Franois et les Bretons avoient ordonn de messire
Jean de Montfort; car en ce jour ils vouloient avoir fin de bataille
et de guerre. L eut, quand ce vint  la chasse et  la fuite, grand
mortalit, grand occision et grand dconfiture, et maint bon chevalier
et cuyer pris et mis en grand meschef. L fut toute la fleur de
chevalerie de Bretagne, pour le temps et pour la journe, morts ou
pris; car moult petits de gens d'honneur chapprent, qui ne fussent
morts ou pris. Et par espcial, des bannerets de Bretagne, y
demeurrent morts messire Charles de Dinant, le sire de Lon, le sire
d'Ancenis, le sire d'Avaugour, le sire de Loheac, le sire de
Guergorley, le sire de Malestroit, le sire du Pont, et plusieurs
autres bons chevaliers et cuyers que je ne puis tous nommer; et pris,
le vicomte de Rohan, messire Guy de Lon, le sire de Rochefort, le
sire de Rais, le sire de Rieux, le comte de Tonnerre, messire Henry de
Malestroit, messire Olivier de Mauny, le sire de Riville, le sire de
Franville, le sire de Raineval; et plusieurs autres de Normandie; et
plusieurs bons chevaliers et cuyers de France, avecques le comte
d'Aucerre et le comte de Joigny. Brivement  parler, cette
dconfiture fut moult grande et moult grosse et grand foison de bonnes
gens y eut morts, tant sur les champs, comme sur la place; car elle
dura huit grosses lieues de pays jusques moult prs de Rennes. Si
avinrent l en dedans maintes aventures, qui toutes ne vinrent mie 
connoissance, et y eut aussi maint homme mort et pris et recru[7] sur
les champs, ainsi que les aucuns eschirent en bonnes mains, et qu'ils
trouvoient bons matres et courtois. Cette bataille fut assez prs
d'Auray en Bretagne, l'an de grce Notre-Seigneur 1364, le neuvime
jour du mois d'octobre.

  [7] Mis en libert sur parole.


   Ci parle des paroles amoureuses que le comte de Montfort disoit 
     messire Jean Chandos, et des piteux regrets que le dit comte fit
     sur monseigneur Charles de Blois, et comment il le fit enterrer 
     Guingant trs rvremment.

Aprs la grande dconfiture, si comme vous avez ou, et la place toute
dlivre, les chefs des seigneurs anglois et bretons d'un lez
retournrent et n'entendirent plus  chasser, mais en laissrent
convenir leurs gens. Si se trairent d'un lez le comte de Montfort,
messire Jean Chandos, messire Robert Canolle, messire Eustache
d'Aubrecicourt, messire Mathieu de Gournay, messire Jean Boursier,
messire Gautier Huet, messire Hue de Cavrele, messire Richart Burl,
messire Richart Tanton et plusieurs autres, et s'en vinrent ombroier
du long d'une haie, et se commencrent  dsarmer; car ils virent bien
que la journe toit pour eux. Si mirent les aucuns leurs bannires et
leurs pennons  cette haie, et les armes de Bretagne tout en haut sur
un buisson, pour rallier leurs gens. Adonc se trairent messire Jean
Chandos, messire Robert Canolle, messire Hue de Cavrele et aucuns
chevaliers devers messire Jean de Montfort, et lui dirent en riant:
Sire, louez Dieu et si faites bonne chre, car vous avez hui conquis
l'hritage de Bretagne. Il les inclina moult doucement, et puis parla
que tous l'ourent: Messire Jean Chandos, cette bonne aventure m'est
avenue par le grand sens et prouesse de vous; et ce sais-je de
vrit, et aussi le scevent tous ceux qui ci sont; si vous prie,
buvez  mon hanap. Adonc lui tendit un flacon plein de vin o il
avoit bu, pour lui rafrachir, et lui dit encore en lui donnant:
Aprs Dieu, je vous en dois savoir plus grand gr que  tout le
monde. En ces paroles revint le sire de Clisson, tout chauff et
enflamm, et avoit moult longuement poursuivi ses ennemis:  peine
s'en toit-il pu partir, et ramenoit ses gens et grand foison de
prisonniers. Si se trairent tantt pardevers le comte de Montfort et
les chevaliers qui l toient, et descendit jus de son coursier, et
s'en vint rafrachir de-lez eux. Pendant qu'ils toient en cel tat,
revinrent deux chevaliers et deux hrauts qui avoient cerchi les
morts, pour savoir que messire Charles de Blois toit devenu; car ils
n'toient point certains si il toit mort ou non. Si dirent ainsi tout
en haut: Monseigneur, faites bonne chre, car nous avons vu votre
adversaire, messire Charles de Blois, mort. A ces paroles se leva le
comte de Montfort, et dit qu'il le vouloit aller voir, et que il avoit
grand dsir de le voir autant mort comme vif. Si s'en allrent
avecques lui les chevaliers qui l toient. Quand ils furent venus
jusques au lieu o il gissoit, tourn  part et couvert d'une targe,
il le fit dcouvrir, et puis le regarda moult piteusement, et pensa
une espace, et puis dit: Ha! monseigneur Charles, monseigneur
Charles, beau cousin, comme pour votre opinion maintenir sont avenus
en Bretagne maints grands meschefs! Si Dieu m'aist, il me dplat
quand je vous trouve ainsi, si tre put autrement. Et lors commena 
larmoyer. Adonc le tira arrire messire Jean Chandos, et lui dit:
Sire, sire, partons de ci, et regraciez Dieu de la belle aventure que
vous avez; car sans la mort de cestui-ci ne pouviez-vous venir 
l'hritage de Bretagne. Adonc ordonna le comte que messire Charles de
Blois ft port  Guingant; et il fut ainsi fait incontinent, et l
enseveli moult rvremment: lequel corps de lui sanctifia par la grce
de Dieu, et l'appelle-t-on saint Charles; et l'approuva et canonisa le
pape Urbain Ve[8], qui rgnoit pour le temps; car il faisoit et fait
encore au pays de Bretagne plusieurs miracles tous les jours.

  [8] Il est vrai qu'Urbain V ordonna une enqute pour la
  canonisation de Charles de Blois; mais il mourut avant qu'elle
  ft faite: elle n'eut lieu que sous le pontificat de son
  successeur Grgoire II, qui n'en fit aucun usage, pour ne pas
  offenser le duc de Bretagne, qui s'opposait de toutes ses forces
   ce qu'on mt son rival au rang des saints. M. Duchesne, dans
  son Histoire gnalogique de la maison de Chtillon, a pens que
  Charles de Blois avait t rellement canonis; mais les preuves
  qu'il en donne ne paraissent pas suffisantes pour tablir
  solidement son opinion. (_Note de Buchon._)


   Comment le comte de Montfort donna trve pour enterrer les morts;
     et comment le roi de France envoya le duc d'Anjou en Bretagne
     pour reconforter la femme de monseigneur Charles de Blois.

Aprs cette ordonnance, et que tous les morts furent dvtus, et que
leurs gens furent retourns de la chasse, ils se trairent devers leurs
logis dont au matin ils s'toient partis. Si se dsarmrent, et puis
se aisrent de ce qu'ils avoient, et bien avoient de quoi; et
entendirent  leurs prisonniers, et firent remuer et appareiller les
navrs, et leurs gens mmes, qui toient navrs et blesss, firent-ils
remettre  point. Quand ce vint le lundi au matin, le comte de
Montfort fit  savoir sur le pays  ceux de la cit de Rennes et des
villes environ que il donnoit et accordoit trves trois jours, pour
recueillir les morts dessus les champs et ensevelir en terre sainte:
laquelle ordonnance on tint  moult bonne. Si se tint le comte de
Montfort pardevant le chtel d'Auray  sige, et dit que point ne se
partiroit, si l'auroit  sa volont. Ces nouvelles s'espardirent en
plusieurs lieux et en plusieurs pays, comment messire Jean de
Montfort, par le conseil et confort des Anglois, avoit obtenu la place
contre monseigneur Charles de Blois, et lui mort et dconfit, et mort
et pris toute la fleur de la chevalerie de Bretagne qui faisoient
partie contre lui. Si en avoit messire Jean Chandos grandement la
grce et la renomme; et disoient toutes manires de gens, chevaliers
et cuyers qui  la besogne avoient t, que par lui et son sens et sa
prouesse avoient les Anglois et les Bretons obtenu la place.

De ces nouvelles furent tous les amis et les confortans  messire
Charles de Blois courroucs: ce fut bien raison; et par espcial, le
roi de France, car cette dconfiture lui touchoit grandement, pourtant
que plusieurs bons chevaliers et cuyers de son royaume y avoient t
morts, et pris messire Bertran du Guesclin, que moult aimoit, le comte
d'Aucerre, le comte de Joigny et tous les barons de Bretagne, sans
nullui excepter. Si envoya le dit roi de France son frre, monseigneur
Louis duc d'Anjou, sur les marches de Bretagne, pour reconforter le
pays qui toit moult dsol, pour l'amour de leur seigneur monseigneur
Charles de Blois que perdu avoient, et pour reconforter aussi madame
de Bretagne femme au dit monseigneur Charles de Blois, qui toit si
dsole et dconforte de la mort de son mari que rien n'y failloit. A
ce toit le dit duc d'Anjou bien tenu de faire, quoique volontiers le
ft; car il avoit pous la fille du dit monseigneur Charles et de la
dite dame. Si promettoit de grand volont aux bonnes villes, cits et
chteaux de Bretagne et au demeurant du pays, conseil, confort et aide
en tous cas: en quoi la dame que il clamoit mre et le pays eurent une
espace de temps grand fiance, jusques adonc que le roi de France, pour
tous prils ter et eschever, y mit attrempance, si comme vous orrez
recorder assez tt.

Si vinrent aussi ces nouvelles au roi d'Angleterre; car le comte de
Montfort avoit crit, au cinquime jour que la bataille avoit t
devant Auray, en la ville de Douvres; et en apporta lettres de crance
un varlet poursuivant armes qui avoit t  la bataille, et lequel le
roi d'Angleterre fit tantt hraut, et lui donna le nom de Windesore
et moult grand profit; par lequel hraut et aucuns chevaliers d'un lez
et de l'autre qui furent  la bataille je fus inform. Et la cause
pour quoi le roi d'Angleterre toit adonc  Douvres, je la vous dirai.


   Comment le roi d'Angleterre et le comte de Flandre, qui toient 
     Douvres pour traiter du mariage de leurs enfants, furent
     grandement rjouis de la dconfiture d'Auray.

Il est bien vrit que un mariage entre monseigneur Aymon comte de
Cantebruge, fils au dit roi d'Angleterre, et la fille du comte Louis
de Flandre, avoit t trait et pourparl trois ans en devant; auquel
mariage le comte de Flandre toit nouvellement assenti et accord,
mais que le pape Urbain Ve les voulsist dispenser, car ils toient
moult prochains de lignage. Et en avoient t le duc de Lancastre et
messire Aymon son frre et grand foison de barons et de chevaliers en
Flandre devers le dit comte Louis, qui les avoit reus moult
honorablement; et pour plus grand conjonction de paix et d'amour, le
dit comte de Flandre toit venu avecques eux  Calais; et passa la mer
et vint  Douvres, o le roi et une partie de ceux de son conseil qui
l se tenoient le reurent. Et encore toient l quand le dessus dit
varlet et message en ce cas apporta les nouvelles de la besogne
d'Auray, ainsi comme elle avoit t. De laquelle avenue le roi
d'Angleterre et les barons qui l toient furent moult bien rjouis,
et aussi fut le comte de Flandre, pour l'amour, honneur et avancement
de son cousin germain le comte de Montfort. Si furent le roi
d'Angleterre, le comte de Flandre et les seigneurs dessus nomms
environ trois jours  Douvres, en ftes et en battements; et quand
ils eurent assez revel et jou et fait ce pourquoi ils toient l
assembls, le comte de Flandre prit cong au roi d'Angleterre et se
partit. Si me semble que le duc de Lancastre et messire Aymon
repassrent la mer avecques le comte de Flandre, et lui tinrent
toujours compagnie jusques  tant qu'il ft venu  Bruges. Nous nous
souffrirons  parler de cette matire et parlerons du comte de
Montfort, comment il persvra en Bretagne.


   Comment ceux d'Auray, ceux de Jugon et ceux de Dinant se
     rendirent au comte de Montfort, et comment le dit comte assigea
     la bonne cit de Campercorentin.

Le comte de Montfort, si comme il est ci-dessus dit, tint et mit le
sige devant Auray, et dit qu'il ne s'en partiroit, si l'auroit  sa
volont. Ceux du chtel n'toient mie bien aises, car ils avoient
perdu leur capitaine, Henry de Hauternelle, qui toit demeur  la
besogne, et toute la fleur de leurs compagnons; et ne se trouvoient
laiens que un petit de gens, et si ne leur apparot secours de nul
ct; si eurent conseil d'eux rendre et la forteresse, saufs leurs
corps et leurs biens. Si traitrent devers ledit comte de Montfort et
son conseil sur l'tat dessus dit. Le dit comte, qui avoit en
plusieurs lieux  entendre et point ne savoit encore comment le pays
se voudroit maintenir, les prit  mercy et les laissa paisiblement
partir, ceux qui partir voulurent, et prit la saisine de la forteresse
et y mit gens de par lui; et puis chevaucha outre, et tout son ost
qui tous les jours croissoit, car gens d'armes et archers lui venoient
d'Angleterre  effort; et aussi se traioient plusieurs chevaliers et
cuyers de Bretagne devers lui, et par espcial ces Bretons
bretonnans. Si s'en vint devant la bonne ville de Jugon, qui se clouit
contre lui et se tint trois jours; et la fit le dit comte de Montfort
assaillir par deux assauts, et en y eut moult de blesss dedans et
dehors. Ceux de Jugon, qui se voient assaillis et point de recouvrer
au pays n'avoient, n'eurent mie conseil d'eux tenir longuement ni
d'eux faire hrier; et reconnurent le comte de Montfort  seigneur, et
lui ouvrirent leurs portes, et lui jurrent foi et loyaut  tenir et
 garder  toujours mais. Si remua le dit comte tous les officiers en
la ville et y mit des nouveaux; et puis chevaucha devers la bonne
ville de Dinant. L mit-il grand sige et qui dura bien avant en
l'hiver; car la ville toit bien garnie et de grands pourvances et de
bonnes gens d'armes. Et aussi le duc d'Anjou leur avoit mand qu'ils
se tenissent ainsi que bonnes gens se devoient faire, car il les
conforteroit. Cette opinion les fit tenir et endurer maint assaut.
Quand ils virent que leurs pourvances amenrissoient et que nul
secours ne leur apparot, ils traitrent de paix devers le comte de
Montfort, lequel y entendit volontiers, et ne dsiroit autre chose,
mais que ils le voulussent reconnotre  seigneur ainsi qu'ils firent.
Et entra en ladite ville de Dinant  grand solennit; et lui firent
tous faut et hommage. Puis chevaucha outre et s'en vint atout son
ost devant la bonne cit de Campercorentin, et l'assigea de tous
points; et y fit amener et acharier les grands engins de Vannes et de
Dinant. Si dit et promit qu'il ne s'en partiroit, si l'auroit. Et vous
dis ainsi, que les Bretons et les Anglois de Montfort, messire Jean
Chandos et les autres, qui avoient en la bataille d'Auray pris grand
foison de prisonniers, n'en ranonnoient nul ni mettoient  finance,
pourtant qu'ils ne vouloient mie qu'ils se recueillissent ensemble et
en fussent de rechef combattus: mais les envoyrent en Poitou, en
Xaintonge,  Bordeaux et  La Rochelle tenir prison; et pendant ce
conquroient les dits Bretons et Anglois d'un ct le pays de
Bretagne.


   Comment le roi de France envoya messages pour traiter de la paix
     entre le comte de Montfort et le pays de Bretagne; et comment il
     en demeura duc.

Pendant que le comte de Montfort soit devant la cit de
Camper-Corentin, et moult l'estraindit par force d'engins et d'assauts
qui nuit et jour y toient, couroient ses gens tout le pays d'environ,
et ne laissrent rien  prendre s'il n'toit trop chaud ou trop
pesant. De ces avenues toit le roi de France bien inform. Si eut sur
ce plusieurs consaux, propos et imaginations comment ils pourroient
user des besognes de Bretagne; car elles toient en moult dur parti;
et si n'y pouvoit bonnement remdier, si il n'mouvoit son royaume et
ft de rechef guerre aux Anglois, pour le fait de Bretagne, ce que on
ne lui conseilloit mie  faire. Et lui fut dit en grand espcialit et
en dlibration de conseil: Trs cher sire, vous avez soutenu
l'opinion messire Charles de Blois votre cousin; et aussi fit votre
seigneur de pre et le roi Philippe votre ayeul, qui lui donna en
mariage l'hritage et la duch de Bretagne, par lequel fait moult de
grands maux sont avenus en Bretagne et au pays d'environ. Or est tant
all que messire Charles de Blois votre cousin, en l'hritage gardant
et dfendant, est mort; et n'est nul de son ct qui cette guerre, ni
le droit de son calenge relve; car j sont en Angleterre prisonniers,
 qui moult il en touche et appartient, ses deux ainsns fils Jean et
Guy. Et si vons et oyons recorder tous les jours que messire Jean de
Montfort prend et conquiert cits, villes et chteaux, et les attribue
du tout  lui, ainsi comme son lige hritage. Par ainsi pourriez-vous
perdre vos droits et l'hommage de Bretagne, qui est une moult grosse
et notable chose en votre royaume, et que vous devez bien douter 
perdre; car si le comte de Montfort le relevoit de votre frre le roi
d'Angleterre, ainsi que fit jadis son pre, vous ne le pourriez
r'avoir sans grand guerre et haine entre vous et le roi d'Angleterre,
o bonne paix est maintenant, que nous ne vous conseillons mie 
briser. Si nous semble, tout considr et imagin, cher sire, que ce
seroit bon d'envoyer certains messages et sages traiteurs devers
messire Jean de Montfort, pour savoir comment il se veut maintenir, et
de entamer matire de paix entre lui et le pays et la dite dame qui
s'en est appele duchesse. Et sur ce que ces traiteurs trouveront en
lui et en son conseil, vous aurez avis. Au fort, mieux vaudroit que il
demeurt duc de Bretagne, afin qu'il le voult reconnotre de vous, et
vous en ft toutes droitures, ainsi que un sire fal doit faire  son
seigneur, que la chose ft en plus grand pril ni variement. A ces
paroles entendit le roi de France volontiers; et furent aviss et
ordonns en France messire Jean de Craon, archevque de Reims, et le
sire de Craon son cousin, et messire Boucicaut, marchal de France,
d'aller en ce voyage devant Camper-Corentin parler et traiter au comte
de Montfort et  son conseil, sur l'tat que vous avez ou. Si se
partirent ces trois seigneurs dessus nomms du roi de France, quand
ils furent informs de ce qu'ils devoient faire et dire, et
exploitrent tant par leurs journes qu'ils vinrent au sige des
Bretons et des Anglois devant Camper-Corentin, et se nommrent
messagers du roi de France. Le comte de Montfort, messire Jean
Chandos et ceux de son conseil les reurent liement. Si remontrrent
ces seigneurs bien et sagement ce pour quoi ils toient l envoys. A
ce premier trait rpondit le comte de Montfort qu'il s'en
conseilleroit; et y assigna journe. Ce terme pendant vinrent ces
trois seigneurs de France sjourner en la cit de Rennes. Si envoya le
comte de Montfort en Angleterre le seigneur de Latimer, pour remontrer
au roi ces traits et quel chose il en conseilleroit. Le roi
d'Angleterre, quand il fut inform, dit que il conseilloit bien le
comte de Montfort  faire paix, mais que la duch lui demeurt; et
aussi que il recompenst la dite dame, qui duchesse s'toit appele,
d'aucune chose bien et honntement, et lui assignt sa rente en
certain lieu o elle la pt avoir bien et honntement sans danger. Le
sire de Latimer rapporta arrire, par crit, tout le conseil et la
rponse du roi d'Angleterre au comte de Montfort, qui se tenoit devant
Camper-Corentin. Depuis ces lettres et ces rponses vues et oues,
messire Jean de Montfort et son conseil envoyrent devers les messages
du roi de France, qui se tenoient  Rennes. Ceux vinrent  l'ost. L
leur fut rponse donne et faite bien et courtoisement; et leur fut
dit que j messire Jean de Montfort, ne se dpartiroit du calenge de
Bretagne, pour chose qui avnt, s'il ne demeuroit duc de Bretagne,
ainsi qu'il se tenoit et appeloit: mais l o le roi lui feroit ouvrir
paisiblement et villes et cits et chteaux, et rendre fiefs et
hommages et toutes droitures, ainsi que les ducs de Bretagne
anciennement les avoient tenues, il le reconnotroit volontiers 
seigneur naturel, et lui feroit hommage et tous services, prsens et
oyans les pairs de France; et encore par cause d'aide et de proismet,
il aideroit et conforteroit d'aucune recompensation sa cousine la
femme  messire Charles de Blois, et aideroit aussi  dlivrer ses
cousins qui toient prisonniers en Angleterre, Jean et Guy.

Ces rponses plurent bien  ces seigneurs de France qui l avoient t
envoys. Si prirent jour et terme de l'accepter ou non. On leur
accorda lgrement. Tantt ils envoyrent devers le duc d'Anjou, qui
toit retrait  Angers, auquel le roi avoit remis toutes les
ordonnances du faire ou du laisser. Quand le duc d'Anjou vit les
traits, il se conseilla sus une grand espace de temps: lui bien
conseill, il les accepta; et revinrent arrire deux chevaliers qui
envoys avoient t devers lui, et rapportrent par crit la rponse
du dit duc d'Anjou scelle. Si se dpartirent de la cit de Rennes les
dessus dits messages au roi de France, et vinrent devant
Camper-Corentin. Et l finablement fut la paix faite et accorde et
scelle[9] de messire Jean de Montfort; et demeura adonc duc de
Bretagne, parmi ce que si il n'avoit enfant de sa chair, par loyaut
de mariage, la terre, aprs son dcs, devoit retourner aux enfans
monseigneur Charles de Blois; et demeureroit la dame qui fut femme 
monseigneur Charles de Blois comtesse de Penthivre, laquelle terre
pouvoit valoir par an environ vingt mille francs; et tant lui
devoit-on faire valoir. Et devoit le dit messire Jean de Montfort
venir en France, quand mand y seroit, et faire hommage au roi de
France, et reconnotre la duch de lui. De tout ce prit-on chartes et
instrumens publics et lettres grosses et scelles de l'une partie et
de l'autre; et par ainsi entra le comte de Montfort en Bretagne, et
demeura duc un temps, jusques  ce que autres renouvellemens de
guerre revinrent, si comme vous orrez recorder en avant en l'histoire.

  [9] Il est trs-vraisemblable que les prliminaires de la paix
  furent arrts devant Quimper-Corentin, qui se rendit  Montfort
  le 17 novembre de cette anne; mais la paix ne fut conclue que le
  11 mars de l'anne suivante,  Gurande, o les plnipotentiaires
  taient convenus de s'assembler. (_Note de Buchon._)




DU GUESCLIN EST NOMM CONNTABLE ET CHASSE LES ANGLAIS DE FRANCE.

   Bertrand du Guesclin fut pendant la guerre de Bretagne du parti
   de Charles de Blois et des Franais, et se signala par de
   nombreuses prouesses contre les Anglais; il passa au service du
   rgent de France (Charles V) en 1357. Les batailles de Cocherel
   et d'Auray sont les premires que du Guesclin livra pour le
   nouveau roi de France, qui l'envoya ensuite en Castille conduire
   au secours de Henri de Transtamare, contre son frre Pierre le
   Cruel, les compagnies de soldats qui ravageaient la France.
   Vaincu  Navarette (1367) par les Anglais allis de Pierre le
   Cruel, mais vainqueur  Montiel (1369), du Guesclin affermit par
   cette victoire la couronne de Castille sur la tte de Henri de
   Transtamare. En 1370, lorsque la guerre recommena contre
   l'Angleterre, Charles V rappela du Guesclin en France, le nomma
   conntable et le chargea de combattre les Anglais. Le nouveau
   conntable gagna successivement les victoires de Pontvalain et de
   Chizey. Ces deux belles victoires, dont les noms ne sont pas
   assez populaires, dchirrent le trait de Brtigny et chassrent
   de France les Anglais.




1. _Du Guesclin est nomm conntable._

   Comment messire Bertran du Guesclin, par le conseil et avis de
     tous ceux du royaume, fut fait conntable de France.

2 octobre 1370.

    _Chroniques de Froissart._


Or fut le roi de France inform de la destruction et du reconqut de
Limoges[10], et comment le prince et ses gens l'avoient laisse toute
vague, ainsi comme une ville dserte. Si en fut durement courrouc,
et prit en grand compassion le dommage et ennui des habitants
d'icelle. Or fut avis et regard en France, par l'avis et conseil des
nobles et des prlats, et la commune voix de tout le royaume qui bien
y aida, que il toit de ncessit que les Franois eussent un chef et
gouverneur, nomm conntable; car messire Moreau de Fiennes se vouloit
ter et dporter de l'office, qui fut vaillant homme de la main et
entreprenant aux armes, et aim de tous chevaliers et cuyers. Si que,
tout considr et imagin, d'un commun accord, on y lit monseigneur
Bertran du Guesclin, mais qu'il voulsist entreprendre l'office, pour
le plus vaillant, mieux taill et idoine de ce faire, et plus vertueux
et fortun en ses besognes qui en ce temps s'armt pour la couronne de
France.

  [10] Par les Anglais, qui l'avaient pille et brle.

Adonc escripsit le roi devers lui, et envoya certains messages qu'il
vnt parler  lui  Paris. Ceux qui y furent envoys le trouvrent en
la vicomt de Limoges, o il prenoit chteaux et forts, et les faisoit
rendre  madame de Bretagne, femme  monseigneur Charles de Blois: et
avoit nouvellement pris une ville qui s'appeloit Brandomme[11] et
toient les gens rendus  lui. Si chevauchoit devant une autre. Quand
les messages du roi de France furent venus jusques  lui, il les
recueillit joyeusement et sagement, ainsi que bien le savoit faire. Si
lui baillrent les lettres du roi de France et firent leur message
bien  point. Quand messire Bertran se vit espcialement mand, si ne
se voult mie excuser de venir vers le roi de France, pour savoir
quelle chose il vouloit: si se partit au plus tt qu'il put, et envoya
la plus grand partie de ses gens s garnisons qu'il avoit conquises,
et en fit souverain et gardien messire Olivier de Mauny, son neveu;
puis chevaucha tant par ses journes, qu'il vint en la cit de Paris,
o il trouva le roi et grand foison des seigneurs de son htel et de
son conseil, qui le recueillirent liement et lui firent tous grand
rvrence. L lui dit et remontra le roi comment on l'avoit lu et
avis  tre conntable de France. Adonc s'excusa messire Bertran
grandement et sagement; et dit qu'il n'en toit mie digne, et qu'il
toit un povre chevalier et un petit bachelier, au regard des grands
seigneurs et vaillants hommes de France, combien que fortune l'et un
peu avanc. L lui dit le roi qu'il s'excusoit pour nant et qu'il
convenoit qu'il le ft; car il toit ainsi ordonn et dtermin de
tout le conseil de France, lequel il ne vouloit pas briser. Lors
s'excusa encore le dit messire Bertran, par une autre voie, et dit:
Cher sire et noble roi, je ne vous veuil, ni puis, ni ose ddire de
votre bon plaisir; mais il est bien vrit que je suis un povre homme
et de basse venue; et l'office de la conntablie est si grand et si
noble qu'il convient, qui bien le veut acquitter, exercer et exploiter
et commander moult avant, et plus sur les grands que sur les petits.
Et veci mes seigneurs vos frres, vos neveux et vos cousins qui auront
charge de gens d'armes en osts et en chevauches; comment oserois-je
commander sur eux? Certes, sire, les envies sont si grandes que je les
dois bien ressoigner. Si vous prie chrement que vous me dportez de
cet office, et que vous le baillez  un autre, qui plus volontiers le
prendra que moi, et qui mieux le sache faire. Lors rpondit le roi,
et dit: Messire Bertran, messire Bertran, ne vous excusez point par
celle voie; car je n'ai frre, cousin, ni neveu, ni comte, ni baron en
mon royaume qui ne obisse  vous; et si nul en toit au contraire,
il me courrouceroit tellement qu'il s'en apercevroit: si prenez
l'office liement, et je vous en prie. Messire Bertran connut bien que
excusances qu'il st faire ni pt montrer ne valoient rien; si
s'accorda finablement  l'opinion du roi; mais ce fut  dur et moult
envis. L fut pourvu  grand joie, messire Bertran du Guesclin de
l'office de conntable de France; et pour le plus avancer le roi
l'assit de-lez lui  sa table; et lui montra tous les signes d'amour
qu'il put; et lui donna avec l'office plusieurs beaux dons et grands
terres et revenus en hritage, pour lui et pour ses hoirs. Et en cette
promotion mit grand peine et grand conseil le duc d'Anjou.

  [11] Peut-tre Brantme en Prigord.




2. _Bataille de Pontvalain._

Novembre 1370.

   Comment messire Bertran du Guesclin et le sire de Clisson
     dconfirent  Pont-Volain les gens de monseigneur Robert Canolle.

    _Chroniques de Froissart._


Assez tt aprs que messire Bertran du Guesclin fut revtu de cel
office, il dit au roi qu'il vouloit chevaucher vers les ennemis,
monseigneur Robert Canolle[12] et ses gens, qui se tenoient sur les
marches d'Anjou et du Maine. Ces paroles plurent bien au roi, et dit:
Prenez ce qu'il vous plat et que bon vous semblera de gens d'armes;
tous obiront  vous. Lors se pourvy le dit conntable et mit sus
une chevauche de gens d'armes, Bretons et autres, et se partit du roi
et chemina vers le Maine, et emmena avec lui en sa compagnie le sire
de Clisson. Si s'en vint ledit conntable en la cit du Mans, et l
fit sa garnison; et le sire de Clisson en une autre ville qui toit
assez prs de l; et pouvoient tre environ cinq cents lances.

  [12] Robert Knolles, un des grands capitaines anglais du XIVe
  sicle.

Encore toit messire Robert Canolle et ses gens sur le pays; mais ils
n'toient mie bien d'accord, car il y avoit un chevalier en leur
route, Anglois, qui s'appeloit messire Jean Mentreurde, qui point
n'toit de leur volont ni de l'accord des autres: mais dconseilloit
toujours la chevauche, et disoit qu'ils perdroient leur temps et
qu'ils ne se faisoient que lasser et travailler  point de fait et de
conqut. Et toit le dit chevalier hardi et entreprenant, et moult
redout de tous ses ennemis, et mmement en tous les lieux o il
hantoit et conversoit; car il menoit toujours avec lui moult grand
route et tenoit des gens plus grand partie des autres. Messire Robert
Canolle et messire Alain de Bouqueselle tenoient toujours leur route
et toient logs assez prs du Mans. Messire Thomas de Grantson,
messire Gilbert Giffart, messire Geffroy Oursell, messire Guillaume
de Neuville, se tenoient  une bonne journe arrire d'eux.

Quand messire Robert Canolle et messire Alain de Bouqueselle surent
le conntable de France et le sire de Clisson venus au pays, si en
furent grandement rjouis et dirent: Ce seroit bon que nous nous
recueillissions ensemble et nous tinssions  notre avantage sur ce
pays: il ne peut tre que messire Bertran en sa nouvellet ne nous
vienne voir et qu'il ne chevauche; il le lairoit trop envis. Nous
avons j chevauch tout le royaume de France, et si n'avons trouv
nulle aventure plus avant: mandons notre entente  messire Hue de
Cavrele qui se tient  Saint-Mor, sur la Loire, et  messire Robert
Briquet, et  messire Robert Ceni, et  Jean Carsuelle, et aux autres
capitaines des compagnies qui sont prs de ci, et qui viendront
tantt et volontiers. Si nous pouvons ruer jus ce nouvel conntable et
le seigneur de Clisson qui nous est si grand ennemi, nous aurons trop
bien exploit.

Entre messire Robert et messire Alain, et messire Jean Asneton n'y
avoit point de dsaccord; mais faisoient toutes leurs besognes par un
mme conseil. Si envoyrent tantt lettres et messages secrtement par
devers monseigneur Hue de Cavrele et monseigneur Robert Briquet et
les autres, pour eux aviser et informer de leur fait, et qu'ils se
voulsissent traire avant, et ils combattroient les Franois. Et aussi
ils signifirent celle besogne  monseigneur Thomas de Grantson, 
monseigneur Gilbert Giffart et  messire Geffroy Oursell, et aux
autres, pour tre sur un certain pas que on leur avoit ordonn: car
ils esproient que les Franois qui chevauchoient seroient combattus.

A ces nouvelles entendirent les dessus dits volontiers; et
s'ordonnrent et appareillrent sur ce bien et  point, et se mirent 
point et  voie pour venir vers leurs compagnons; et pouvoient tre
environ deux cents lances. Oncques si secrtement ni si coiement ne
surent mander ni envoyer devers leurs compagnons, que messire Bertran
et le sire de Clisson ne sussent tout ce que ils vouloient faire.
Quand ils en furent informs, ils s'armrent de nuit et se partirent
avec leurs gens de leurs garnisons, et tournrent sur les champs.
Celle propre nuit toient partis de leurs logis monseigneur Thomas de
Grantson, messire Geffroy Oursell, messire Gilbert Giffard, messire
Guillaume de Neuville et les autres; et venoient devers monseigneur
Robert Canolle et monseigneur Alain de Bouqueselle sur un pas l o
ils les esproient  trouver: mais on leur escourcit leur chemin; car
droitement dans un lieu que on appelle le pas Pont-Volain[13]
furent-ils rencontrs et retaindus des Franois; et coururent
sus et, les envahirent soudainement; et toient bien quatre cents
lances, et les Anglois deux cents. L eut grand bataille et dure,
et bien combattue, et qui longuement dura, et fait de grands
appertises d'armes, de l'un ct et de l'autre. Car sitt qu'ils
s'entretrouvrent, ils mirent tous pied  terre et vinrent l'un sur
l'autre moult arrement, et se combattirent de leurs lances et pes
moult vaillamment. Toutes fois la place demeura aux Franois et
obtinrent contre les Anglois; et furent tous morts et pris; oncques ne
s'en sauva, si il ne ft des varlets ou des garons; mais de ceux,
aucuns, qui toient monts sur les coursiers de leurs matres, quand
ils virent la dconfiture, se sauvrent et se partirent.

  [13] Pontvalain, bourg de l'Anjou, sur la Lone.

L furent pris messire Thomas de Grantson, messire Gilbert Giffard,
messire Geffroy Oursell, messire Guillaume de Neuville, messire
Philippe de Courtenay, messire Hue le Despensier, et plusieurs autres
chevaliers et cuyers, et tous emmens prisonniers en la cit du Mans.
Ces nouvelles furent tantt sues parmi le pays, de monseigneur Robert
Canolle et des autres, et aussi de monseigneur Hue de Cavrele, et de
monseigneur Robert Briquet et de leurs compagnons. Si en furent
durement courroucs; et brisa leur emprise pour celle aventure; et ne
vinrent ceux de Saint-Mor sur Loire point avant; mais se tinrent tous
cois en leur logis; et messire Robert Canolle et monseigneur Alain de
Bouqueselle se retrairent tout bellement. Et se drompit leur
chevauche, et rentrrent en Bretagne; ils n'en toient point loin.




3. _Bataille de Chizey._

21 mars 1373.

   Du sige que messire Bertran du Guesclin mit en Poitou devant
    Chisech.

    _Chroniques de Froissart._


Quand la douce saison d't fut revenue et qu'il fait bon hostoyer et
loger aux champs, messire Bertran du Guesclin, conntable de France,
qui tout cel hiver s'toit tenu  Poitiers et avoit durement menac
les Anglois, pour tant que leurs garnisons que ils tenoient encore en
Poitou avoient trop fort cel hiver guerroy et travaill les gens et
le pays, si ordonna toutes ses besognes de point et de heure, ainsi
que bien le savoit faire, tout son charroi et son grand arroy, et
rassembla tous les compagnons environ lui, desquels il esproit  tre
aid et servi; et se dpartit de la bonne cit de Poitiers  bien
quinze cents combattans, la greigneur partie tous Bretons; et s'en
vint mettre le sige devant la ville et le chtel de Chisech, dont
messire Robert Miton et messire Martin l'Escot toient capitaines.
Avec messire Bertran toient de chevaliers Bretons: messire Robert de
Beaumanoir, messire Alain et messire Jean de Beaumanoir, messire
Ernoul Limosin, messire Joffroy Ricon, messire Yvain Laconnet, messire
Joffroy de Quaremiel, Thibaut du Pont, Allain de Saint-Pol, Aliot de
Calais et plusieurs autres bons hommes d'armes. Quand ils furent tous
venus devant Chisech, ils environnrent la ville selon leur quantit,
et firent bons palis derrire eux, par quoi soudainement, de nuit ou
de jour, on ne leur pt porter contraire ni dommage; et se tinrent l
dedans pour tout assegurs et conforts et que jamais n'en
partiroient sans avoir la forteresse; et y firent et livrrent
plusieurs assauts.

Les compagnons qui dedans toient se dfendirent vassalement et tant
que  ce commencement riens n'y perdirent. Toutes fois, pour y tre
conforts et lever ce sige, car ils sentoient bien que  la longue
ils ne se pourroient tenir, si eurent conseil de signifier 
monseigneur Jean d'Everues et aux compagnons qui se tenoient  Niort.
Si firent de nuit partir un de leurs varlets qui apporta une lettre 
Niort, et fut tantt accouru, car il n'y a que quatre lieues. Messire
Jean d'Everues et les compagnons lisirent cette lettre, et virent
comment messire Robert Miton et messire Martin l'Escot leur prioient
que ils leur voulsissent aider  dessiger de ces Franois, et leur
signifioient l'tat et l'ordonnance si avant que ils les savoient;
dont ils se durent, et leurs gens aussi, car ils acertifioient par
leurs lettres et par la parole du message, que messire Bertran n'avoit
devant Chisech non plus de cinq cents combattans.

Quand messire Jean d'Everues, messire d'Angousse et Cresuelle surent
ces nouvelles, si affirmrent qu'ils iroient celle part lever le sige
et conforter leurs compagnons, car moult y toient tenus. Si mandrent
tantt ceux de la garnison de Lusignan et de Gensay qui leur toient
moult prochains. Cils vinrent, chacun  ce qu'il avoit de gens, leur
garnison garde; et s'assemblrent  Niort. L toient, avec les
dessus dits, messire Aymery de Rochechouart et messire Joffroy
d'Argenton, David Hollegrave et Richard Holmes. Si se dpartirent de
Niort tout appareills et bien monts, et furent compts,  l'issir
hors de la porte, sept cents et trois ttes armes, et bien trois
cents pillards Bretons et Poitevins. Si s'en allrent tout le pas sans
eux forhter par devers Chisech, et tant exploitrent que ils vinrent
assez prs et se mirent au dehors d'un petit bois.


   Ci parle de la bataille de Chisech en Poitou, de messire Bertran
     du Guesclin, conntable de France, et les Franois d'une part,
     et les Anglois de l'autre.

Ces nouvelles vinrent au logis du conntable que les Anglois toient
l venus et arrts de-lez le bois pour eux combattre. Tantt le
conntable tout coiement fit toutes ses gens armer et tenir en leur
logis sans eux montrer, et tous ensemble; et cuida de premier que les
Anglois dussent, de saut, venir jusques  leur logis pour eux
combattre; mais ils n'en firent rien, dont ils furent mal conseills;
car si baudement ils fussent venus, ainsi qu'ils chevauchoient, et eux
frapps en ces logis, les plusieurs supposent que ils eussent dconfi
le conntable et ses gens, et avec tout ce, que cils de la garnison de
Chisech fussent saillis hors, ainsi qu'ils firent.

Quand messire Robert Miton et messire Martin l'Escot virent apparoir
les bannires et les pennons de leurs compagnons, si furent tous
rjouis, et dirent: Or tt, armons-nous et nous partons de ci, car
nos gens viennent combattre nos ennemis; si est raison que nous soyons
 la bataille. Tantt furent arms tous les compagnons de Chisech, et
se trouvrent bien soixante armures de fer. Si firent avaler le pont
et ouvrir la porte, et se mirent tout hors, et clore la porte et lever
le pont aprs eux. Quand les Franois en virent l'ordonnance, qui se
tenoient arms et tout cois en leurs logis, si dirent: Veci ceux du
chtel qui sont issus et nous viennent combattre. L dit le
conntable: Laissez les traire avant, ils ne nous peuvent grever; ils
cuident que leurs gens doivent venir pour nous combattre tantt; mais
je n'en vois nul apparant; nous dconfirons ceux qui viennent, si
aurons moins  faire. Ainsi que ils se devisoient, evvous les deux
chevaliers anglois et leurs routes tout  pied, et en bonne
ordonnance, les lances devant eux, criant: Saint-George! Guienne!
et se firent en ces Franois. Aussi ils furent moult bien recueillis.
L eut moult bonne escarmouche et dure, et fait moult grands
appertises d'armes, car cils Anglois, qui n'toient que un petit, se
combattoient sagement, et dtrioient toudis, en eux combattant, ce
qu'ils pouvoient, car ils cuidoient que leurs gens dussent venir, mais
non firent; de quoi ils ne purent porter le grand faix des Franois;
et furent tout de premier cils l dconfits, morts et pris; oncques
nul des leurs ne rentra au chtel. Et puis se recueillirent les
Franois tous ensemble.

Ainsi furent pris messire Robert Miton et messire Martin l'Escot et
leurs gens de premier, sans ce que les Anglois qui sur les champs se
tenoient en sussent rien. Or vous dirai comment il avint de cette
besogne. Messire Jean d'Everues et messire d'Angousse et les autres
regardrent que il y avoit l bien entre eux trois cents pillards
bretons et poitevins que ils tenoient de leurs gens; si les vouloient
employer, et leur dirent: Entre vous, compagnons, vous en irez devant
escarmoucher ces Franois pour eux attraire hors de leur logis; et si
trs tt que vous serez assembls  eux, nous viendrons sur le en
frappant, et les mettrons jus. Il convint ces compagnons obir,
puisque les capitaines le vouloient; mais il ne venoit mie  chacun 
bel.

Quand ils se furent dessevrs des gens d'armes, ils approchrent des
logis des Franois et vinrent bien et baudement jusques prs de l. Le
conntable et ses gens qui se tenoient dedans leurs palis se tinrent
tout cois et sentirent que les Anglois les avoient l envoys pour eux
attraire. Si vinrent aucuns de ces Bretons des gens le conntable,
jusques aux barrires de leurs palis, pour voir quels gens c'toient.
Si parlementrent  eux; et trouvrent que c'toient Bretons et
Poitevins et gens rassembls. Si leur dirent les Bretons, de par le
conntable: Vous tes bien mchants gens, qui vous voulez faire
occire et dcouper pour ces Anglois qui vous ont tant de maux faits;
sachez que si nous venons au-dessus de vous, nul n'en sera pris 
merci. Cils pillarts entendirent ce que les gens du conntable leur
disoient; si commencrent  murmurer ensemble, et toient de coeur la
greigneur partie tout Franois. Ils dirent entre eux: Ils disent
voir. Encore appert bien que ils font bien peu de compte de nous,
quand ainsi ils nous envoyent ci devant pour combattre et escarmoucher
et commencer la bataille, qui ne sommes que une poigne de povres gens
qui rien ne durerons  ces Franois. Il vaut trop mieux que nous nous
tournons devers notre nation que nous demeurons Anglois. Ils furent
tantt tous de cel accord, et tinrent cette opinion, et parlementrent
aux Bretons, en disant: Hors hardiment, nous vous promettons
loyaument que nous serons des vtres et nous combattrons avec vous 
ces Anglois.

Les gens du conntable rpondirent: Et quel quantit d'hommes d'armes
sont-ils cils Anglois? Les pillards leur dirent: Ils ne sont en tout
compte que environ sept cents. Ces paroles et ces devises furent
remontres au conntable, qui en eut grand joie, et dit en riant:
Cils l sont ntres. Or, tout  l'endroit de nous, scions tous nos
palis, et puis issons baudement sur eux, si les combattons; cils
pillards sont bonnes gens quand ils nous ont dit vrit de leur
ordenance. Nous ferons deux batailles sur le, dont vous, messire
Alain de Beaumanoir, gouvernerez l'une, et messire Joffroy de
Quaremiel l'autre. En chacune aura trois cents combattans, et je m'en
irai de front assembler  eux. Cils deux chevaliers rpondirent
qu'ils toient tout prts d'obir; et prit chacun sa charge toute
telle qu'il la devoit avoir. Mais premirement ils scirent leurs
palis rs--rs de la terre; et quand ce fut fait, et leurs batailles
ordonnes, ainsi qu'ils devoient faire, ils boutrent soudainement
outre leurs palis et se mirent aux champs, bannires et pennons
ventilans au vent, en eux tenant tout serrs; et encontrrent
premirement ces pillards bretons et poitevins qui j avoient fait
leur march et se tournrent avec eux; et puis s'en vinrent pour
combattre ces Anglois, qui tous s'toient mis ensemble.

Quand ils perurent la bannire du conntable issir hors, et les
Bretons aussi, ils connurent tantt qu'il y avoit trahison de leurs
pillards, et qu'ils s'toient tourns Franois; nequedent, ils ne se
tinrent mie pour ce dconfits, mais montrrent grand chre et bon
semblant de combattre leurs ennemis. Ainsi se commena la bataille
dessous Chisech des Bretons et des Anglois et tout  pied, qui fut
grande et dure et bien maintenue. Et vint de premier le conntable de
France assembler  eux de grand volont. L eut plusieurs grands
appertises d'armes faites; car, au voir dire, les Anglois, au regard
des Franois, n'toient qu'un petit. Si se combattoient si
extraordinairement que merveilles seroient  recorder et se prenoient
prs de bien faire pour dconfire leurs ennemis. L crioient les
Bretons: Notre Dame! Guesclin! et les Anglois: Saint Georges! Guienne!
L furent trs bons chevaliers du ct des Anglois, messire Jean
d'verues, messire d'Angousse, messire Joffroy d'Argenton et messire
Aymery de Rochechouart, et se combattirent vaillamment et y firent
plusieurs grands appertises d'armes. Aussi firent Jean Cresuelle,
Richard Holmes et David Hollegrave. Et de la partie des Franois,
premirement messire Bertran de Claiquin, messire Alain et messire
Jean de Beaumanoir qui tenoient sur une le, et messire Joffroy
Quaremiel sur l'autre; et reconfortoient grandement leurs gens 
l'endroit o ils voient branler; et ce rafrachit grandement leurs
gens, car on vit plusieurs fois qu'ils furent bouts et reculs en
grand pril d'tre dconfits.

De leur ct se combattirent encore vaillamment monseigneur Joffroy
Ricon, monseigneur Yvain Laconnet, Thibaut du Pont, Sylvestre Bude,
Alain de Saint-Pol et Aliot de Calais. Cils Bretons se portrent si
bien pour la journe, et si vassaument combattirent leurs ennemis que
la place leur demeura, et obtinrent la besogne; et furent tous ceux
morts ou pris qui l toient venus de Niort; ni oncques nul n'en
retourna ni chappa. Si furent pris de leur ct tous les chevaliers
cuyers de nom; et eurent ce jour les Bretons plus de trois cents
prisonniers, que depuis ils ranonnrent bien et cher; et si
conquirent tout leur harnois o ils eurent grand butin. Cette bataille
fut l'an de grce mille trois cent soixante-douze, le vingt unime
jour de mars[14].

  [14] 1373, nouveau style.


   Ci parle de la prise de Niort, Luzignan et Mortemer par messire
     Bertran du Guesclin, et de la dame du chatel Achard, comment elle
     obtint respit.

Aprs cette dconfiture, qui fut au dehors de Chisech, faite de
monseigneur Bertran du Guesclin et des Bretons sur les Anglois, se
parperdit tout le pays de Poitou pour le roi d'Angleterre, si comme
vous orrez en suivant. Tout premirement ils entrrent en la ville de
Chisech, o il n'eut nulle deffense, car les hommes de la ville ne se
fussent jamais tenus, au cas que ils avoient perdu leur capitaine; et
puis se saisirent les Franois du chtel, car il n'y avoit que
varlets, qui le rendirent tantt, sauves leurs vies. Ce fait,
incontinent et chaudement ils s'en chevauchrent par devers Niort, et
emmenrent la greigneur partie de leurs prisonniers avec eux. Si ne
trouvrent en la ville fors les hommes, qui toient bons Franois si
ils osassent, et rendirent tantt la ville et se mirent en
l'obissance du roi de France. Si se reposrent l les Bretons et les
Franois et rafrachirent quatre jours. Entrues vint le duc de Berry 
grands gens d'armes d'Auvergne et de Berry en la cit de Poitiers. Si
fut grandement rjoui quand il sut que leurs gens avoient obtenu la
place et la journe de Chisech et dconfit les Anglois, qui tous y
avoient t morts ou pris.

Quand les Bretons furent rafrachis en la ville de Niort par l'espace
de quatre jours, ils s'en partirent et chevauchrent devers Luzignan.
Si trouvrent le chtel tout vuide, car cils qui demeurs y toient de
par monseigneur Robert Grenake, qui toit pris devant Chisech, s'en
toient partis si tt qu'ils surent comment la besogne avoit all. Si
se saisirent les Franois du beau chtel de Luzignan; et y ordonna le
conntable chtelain et gens d'armes pour le garder. Et puis chevaucha
outre  tout son host, pardevers le Chtel-Acart, o la dame de
Plainmartin, femme  monseigneur Guichart d'Angle, se tenoit; car la
forteresse toit sienne.

Quand la dessus nomme dame entendit que le conntable de France
venoit l efforcment pour lui faire guerre, si envoya un hraut
devers lui, en priant que, sur assgurance, elle pt venir parler 
lui. Le conntable lui accorda, et reporta le sauf-conduit le hraut.
La dame vint jusques  lui, et le trouva log sur les champs. Si lui
pria que elle pt avoir tant de grce que d'aller jusques  Poitiers
parler au duc de Berry. Encore lui accorda le conntable, pour l'amour
de son mari monseigneur Guichart, et donna toute assgurance  li et 
sa terre jusques  son retour, et fit tourner ses gens d'autre part
par devers Mortemer.

Tant s'exploita la dame de Plainmartin que elle vint en la cit de
Poitiers, o elle trouva le duc de Berry. Si eut accs de parler 
lui, car le duc la reut moult doucement, ainsi que bien le sut
faire. La dame se voult mettre en genoux devant lui, mais il ne le
voult mie consentir. La dame commena la parole, et dit ainsi:
Monseigneur, vous savez que je suis une seule femme,  point de fait
ni deffense, et veuve de vif mari, s'il plat  Dieu, car monseigneur
Guichart gt prisonnier en Espaigne ens s dangers du roi d'Espaigne.
Si vous voudrois prier en humilit que vous me fissiez telle grce
que, tant que monseigneur sera prisonnier, mon chtel, ma terre, mon
corps, mes biens et mes gens puissent demeurer en paix, parmi tant que
nous ne ferons point de guerre et on ne nous en fera point aussi.

A la prire de la dame voult entendre et descendre  celle fois le duc
de Berry, et lui accorda lgrement. Car quoique messire Guichart
d'Angle son mari ft bon Anglois, si n'toit-il point trop ha des
Franois. Et fit dlivrer tantt  la dame lettres, selon sa requte,
d'assgurance; de quoi elle fut grandement reconforte; et les envoya,
depuis qu'elle fut retourne  Chtel-Acart, quoiteusement par devers
le conntable, qui bien et volontiers y obit. Si vinrent les Bretons
de celle empainte par devant Mortemer, o la dame de Mortemer toit,
qui se rendit tantt pour plus grands prils eskiver, et se mit en
l'obissance du roi de France, et toute sa terre aussi avec le chastel
de Dienne.




LE CONNTABLE BERTRAND DU GUESCLIN.

   Les pages qui suivent sont extraites de la _Chronique de sire
   Bertrand du Guesclin_, dont l'auteur est inconnu; nous
   reproduisons quelques fragments de cette chronique comme
   intressant la biographie d'un de nos plus illustres capitaines.


   Cy commence le rommant Bertrand du Guesclin, jadis connestable de
     France, et n de la nation de Bretaigne, et nombr au nombre des
     preux.

1314.

Au temps et au rgne Phelippe le roy de France, fils de Charles comte
de Valloys, frre de Philippe le Bel, roy de France et de Navarre, qui
en son vivant engendra troys fils, lesquels l'ung aprs l'autre,
depuis le trespassement dudit Philippe le Bel leur pre, furent
couronns roys de France par la succession du derrenier, et desquels
le royaulme descendit et escheut audit Phelippe de Valloys, nepveu
ainsn dudit Phelippe le Bel, estoit au pays de Bretaigne ung
chevalier nomm Regnault du Guesclin, sire de la Mote de Bron, ung
fort chastel et bien sant  six lieues prs de Rennes. Le chevalier
fut preud'homs, loyal et droicturier envers Dieu et le monde, renomm
de grant prouesse et hardement. Sur toutes riens[15] aimoit l'glise;
et  la reverence de Notre-Seigneur, de qui tous biens viennent,
confortoit les povres et leur faisoit de grans aumosnes. Vray est que
de cellui chevalier et de sa femme, qui moult fut de saincte vie
renomme en son pas, yssirent trois fils, desquels l'ainsn eut nom
en baptesme Bertrand, dont en ses jours courut tant la renomme que
par toutes les terres chrestiennes et sarrasines il fut am et doubt.
Le second fils eut nom Guillaume, qui moult valut, mais peu vesquit.
Et le tiers eut nom Olivier, qui ores rgne comte de Longueville. A la
haulte prouesse d'iceluy Bertrand ne se peut nul comparer en son
vivant; dont Charles, le roy de France, le retint son connestable et
chief de toutes ses guerres.

  [15] Sur toutes choses (_res_).

Mais pour ce que les chevaliers de grant jeunesse, qui dsirent de
grant vaillance, oient voulentiers raconter les prouesses des anciens,
sont cy les faits d'icelluy Bertrand ramenteus[16], despuis le temps
de sa jeunesse jusques  son trespassement, selon ce que trouv est en
ses faits, escripts s livres des faits des roys en l'glise
monseigneur sainct Denis, en France.

  [16] Rappels.

Bertrand du Guesclin, ainsn fils de Regnault du Guesclin, fut de
moyenne estature; le visage brun, le nez camus, les yeuls vairs, large
d'espaules, longs bras et petites mains. Mais pour ce que de grant
beault n'estoit pas plein, fut pou pris en son enfance; et souventes
fois advient que l'enfant moins pris en sa jeunesse rechoit en ses
jours avancement et grant honneur. Il advint,  une feste de
Ascencion, que  la Mote de Bron vint une converse, qui juifve avoit
t et estoit de grant science. Celle converse reparoit[17] souvent en
l'ostel du seigneur de Bron, qui dbonnairement la receupt et la fit
asseoir au disner. Si regarda la converse, que  la seconde table
estoyent assis les trois enfans, et tout au derrenier bout estoit
assis Bertrand, qui l'ainsn estoit; mais pou de compte et moins que
les aultres en tenoit le chevalier. Elle considra et advisa la
manire de Bertrand; et au lever du disner, print l'enfant, qui
adoncques estoit en l'aage de cinq ans, et aprs ce qu'elle luy eut
regard les mains et avis sa filosomie[18], elle demanda au chevalier
et  la dame pourquoy on le tenoit ainsi villement. La dame respondit:
Belle amie, en vrit cest enfant est tant rude, mal gracieux, et de
divers couraige[19], que oncques son pareil ne fut veu; car j homme,
tant soit de hault honneur, ne luy dira ou fera son desplaisir, que
tantost ne soit par luy frapp. Si en sommes monseigneur et moi
souventes fois dolens, pour les griefs qu'il fait aux aultres enfans
du pays; car j ne cessera de les assembler pour les faire combattre,
et luy mesme se combat avecques eulx; dont monseigneur et moy dsirons
souvent sa mort, ou que oncques ne eust est n. A ces paroles
respondit la converse, et dit: Madame, je vous afferme que sur cest
enfant je vois ung tel signe, que par lui seulement sera le royaulme
de France honnour, ne  son temps ne sera nul qui puisse estre  luy
compar de chevalerie. De ce se commena la dame ung pou  esjouyr,
et d'illec en avant le tint plus chier.

  [17] Allait.

  [18] Physionomie.

  [19] Caractre, disposition d'esprit.

Tant creut Bertrand, qu'il vint en l'aage de neuf ans; et print une
coustume, qu'il assembloit les enfans et les partissoit par
batailles[20], et souvent les faisoit combattre si longuement que
plusieurs des enfans s'en retournoyent navrs en leurs maisons, et luy
mesme y estoit bleci et ses robbes desrompues. Quand la dame voit
Bertrand ainsi demen, moult estoit dolente, et lui disoit: Malostru,
maulvaisement vous souvient de la haulte honneur  quoy vous dit la
converse que vous devez venir; mais certes elle vous advisa mal, car
en vrit je ne le pourrois croire. De ce ne tint compte Bertrand,
ainois fit faire quintaines et joustes d'enfans, et manire de
tournois, selon le sentement qu'il pouvoit avoir de ce que ouy en
avoit raconter; car adoncques faisoit-l'on tournois parmi le royaulme
de France.

  [20] Il les distribuait en bataillons.

Ainsi se maintint Bertrand jusques  ce que les gens du pas firent
plainte au seigneur de Bron de son fils, qui leurs enfans guerroit en
telle manire. Adonc fit crier le seigneur du Guesclin et deffendre
que nul ne laissast aller enfans par sa terre avec Bertrand. Quand
Bertrand apperceut que nul des enfans ne le vouloit plus suyr, il se
prenoit  eux, et les faisoit combattre  luy oultre leur gr.
Adoncques retournrent les pres des enfans par devers le sire du
Guesclin, faire plainte de son fils, lequel le fit emprisonner. Si
advint que ung soir une chamberire portoit  souper  Bertrand; et
ainsi comme elle ouvrit l'uys de la prison, Bertrand yssit, lui osta
les clefs et l'enferma, puis s'en alla de nuit en l'un des hostels de
son pre; l print une jument et s'en alla  Rennes. Le sire du
Guesclin avoit une soeur, marie  ung chevalier de grant honneur, qui
 Rennes demouroit. L se trahit[21] Bertrand. Et quand la dame
l'aperceut, elle fut moult lie[22] de sa venue; mais pour ce que ouy
parler avoit de son maintien, luy dit: Ha! beau nepveu, mal
ressemblez la geste dont estes yssu, qui ainsi vous demenez
villement. L estoit le chevalier seigneur de la dame, qui luy dit:
Dame, laissez  Bertrand soy acquitter envers jeunesse. Puis dit 
Bertrand: Beau nepveu, l'hostel de cans est vostre. Dont Bertrand
le mercia.

  [21] Rendit.

  [22] Joyeuse.

En Rennes demoura Bertrand avec son oncle longuement, et moult changea
de ses manires; puis fut son pre rappaisi envers luy, et retourna
en son hostel. Et tant creut Bertrand qu'il fut en l'aage de treize
ans. Adonc luy bailla le seigneur du Guesclin chevaulx et harnois, et
d'illec en avant suyvit les joustes et tournoymens; et tant fut large
en faisant dons et prsens aux chevaliers qui par la terre de son pre
passoient, que en brief temps fut accompt de chevalerie et renomm de
grant largesse. Et entre ses manires avoit de coustume que, si voit
aulcun povre querant aumosne, s'il n'avoit argent, il se desvestoit et
donnoit sa robbe pour l'amour de Nostre-Seigneur: dont son pre
l'avoit plus chier que de nulle chose qui fust en lui. Or advint que
les barons de Bretaigne tindrent  Rennes unes grans joustes; et de
l'emprise fut le sire du Guesclin, pre de Bertrand, et avec ledit
sire du Guesclin, alla Bertrand  Rennes; et moult dsirant estoit de
jouster; mais pour ce que jeune estoit, son pre ne vouloit qu'il
joustast.

Au jour de la jouste arrivrent chevaliers et escuyers de plusieurs
contres,  Rennes. L eut grant feste; et y eut moult de dames, de
damoyselles et de bourgeoises. Les chevaliers de l'emprinse vindrent
sur la place des joustes. Illec furent receus en joustes tous
chevaliers et escuyers. Et sur tous ceulx qui bien le firent la
journe, donnoit-on le pris dedans au sire du Guesclin. Il advint que
pour ceulx de dehors vint jouster ung escuyer parent de la dame du
Guesclin; et moult bel et longuement se contint en la jouste, puis
retourna en l'hostel o logi estoit Bertrand qui l'escuyer
congnoissoit et le suyvit. Et en soy dsarmant entra Bertrand dans sa
chambre; et se agenouilla devant luy, en luy requerant humblement
qu'il luy voulsist prester son harnoys pour jouster: dont l'escuyer
qui le congnut si luy respondit doulcement: Ha! beau cousin, ce ne
devez vous pas requerre, mais tout prendre comme le vostre. Adonc fut
Bertrand moult lie. L'escuyer arma Bertrand moult secrtement, et luy
bailla cheval de jouste et varlet pour le gouverner.

Joyeusement vint Bertrand sur le champ; et quand il se vit sur les
rans, il fiert cheval appertement des esperons, contre ung chevalier,
et le chevalier contre luy. Bertrand, qui oncques mais n'avoit joust,
ferit le chevalier par le heaulme de telle force, qu'il le lui mist
hors de la teste. De ce coup cheut le chevalier et fut son cheval
occis. Quand les heraulx aperceurent le rude coup que fait avoit, et
ne le congnoissoient, et ne savoient quel cry crier, ils commencrent
tous  crier: A l'escuyer adventureux! Adoncques chevaucha Bertrand,
cherchant les rans; et tant fit ce jour que peu avoit de ceulx de
dedans qui ne doubtassent  jouster contre luy, et ne savoient qui il
estoit. Quand le sire du Guesclin, qui toute jour avoit eu le pris,
aperceut la retraite que faisoient les chevaliers de dedans, il fiert
cheval des esperons et s'adresse contre Bertrand son fils, lequel 
ses paremens le recongneut. Adoncques laissa Bertrand sa lance cheoir
et tourna arrire. Le sire du Guesclin, qui son fils ne
recongnoissoit, s'esmerveilla dont il avoit reffus de jouster. Et
assembla des chevaliers pour avoir conseil comme il pourroit savoir
qui l'escuyer estoit qui ainsi joustoit asprement. Par le conseil et
ordonnance du sire du Guesclin, fut dit: que l'ung des chevaliers de
dedans yroit contre luy et mettroit peine de le desheaulmer, et par ce
le pourroit-on congnoistre. Donc partit ung escuyer, qui de grant
prouesse estoit et de grant vertu, et vint contre Bertrand, et le
desheaulma. Lors fut Bertrand cogneu et avis de son pre et de son
lignaige, qui tous joyeux en furent. Et sur tous ceulx qui joye en
firent, le sire du Guesclin, pour le bien qu'il vit en Bertrand celle
journe, l'ayma tellement que d'illec en avant le tint moult chier et
luy habandonna toute sa terre.

Quand la dame du Guesclin ouyt les nouvelles de Bertrand son fils, 
qui le pris fut donn des joustes de Rennes, ne demande nul si elle
receut grant joye. Adoncques luy souvint des parolles de la converse.
Au partir de Rennes, s'en alla le sire au Guesclin  La Mote de Bron;
avec luy Bertrand son fils, auquel il bailla trs grant estat pour les
joustes et tournoyemens aller suyr. Briefvement, tant fit Bertrand,
que de lui courut grant renomme en la duch de Bretaigne.

En ce temps rgnoit en Bretaigne le bon duc Jehan, qui en tout son
temps fut vray Franois, preud'homs, et loyaument avoit servi le roy
Phelippe de Valloys. Contre le roy Phelippe guerroit le roy douart
d'Angleterre, qui tant fit, par l'ayde des Flammans, Alemans,
Guerloys[23], Hainuyers[24], Brebanons et gens de plusieurs nacions 
luy allis, qu'il mist sige devant la cit de Tournay. Quand le roy
Phelippe le sceut, il manda les princes de son royaulme. Au mandement
du roy alla le bon duc Jean de Bretaigne  grant harnoys, accompaign
de ses barons; et brivement assembla le roy quatre cens mille
hommes. Adoncques se partit pour aller contre Edouart. Tant chevaucha
par ses journes qu'il vint  Mons en Hainault. Quand la comtesse de
Hainault, qui veufve estoit, et par dvocion s'toit rendue abbesse de
Fontenelles, sceut la venue du roy Phelippe son frre et de son host,
elle fut moult dsirant de mettre paix entre le roy Edouart, qui sa
fille avoit espouse, et le roy Phelippe son frre. Et tant se peyna
la dame que  sa priere trefves furent prinses entre les roys en
esprance de paix. Adoncques fut lev le sige, et s'en alla chascun
des roys en sa contre. Quand le roy Phelippe fut retourn en France,
il donna congi  ses princes et moult les mercya de leur secours. Et
sur tous les princes fut le bon duc honnor et conjoy du roy; puis
print congi et s'en retourna en Bretaigne, o moult fut receu
honnourement.

  [23] Habitants du pays de Gueldres.

  [24] Habitants du Hainaut.

Pour la grant renomme qui de Bertrand couroit en Bretaigne, dsiroit
moult le bon duc Jehan de le veoir; et pour ce le manda; lequel y
vint. L le retint le bon duc Jehan en son service, et en tous les
voyages qu'il fit pour le roy, le mena en sa compaignie. Ne demoura
pas longuement que le bon duc Jehan trespassa, dont le pas fut moult
endommagi[25], si comme l'ystoire raconte  en avant.

  [25] Le duc Jean, mourut en 1341.


   Comme messire Bertrand se print  armer premierement.

1341.

Adoncques fut Bertrand jeune d'environ vingt ans, et moult dsira les
armes. Si considra en soy que ores estoit temps d'acqurir honneur.
Et bien avoient le lieu tous chevaliers et escuyers qui en Bretaigne
repairoient, o lors estoient les guerres des Anglois, pour ce
qu'entre le roy de France et d'Angleterre estoient trefves. Et icelluy
secours d'Anglois faisoit le roy anglois appensment[26] au comte de
Montfort, pour la puissance de Bretaigne abaisser, qui tousjours
estoit en l'obissance et souverainet du roy de France; aultrement
n'eust pas le roy anglois eu voulent de mener guerre contre Charles
de Bloys, qui cousin remu de germain du roy anglois estoit et cousin
germain estoit de la royne d'Angleterre, pour ayder au comte de
Monfort, qui riens ne lui estoit de lignaige.

  [26] Exprs.

La renomme fut par toute Bretaigne, que en la duch le comte de
Montfort n'avoit rien ne nul droit, et pour ce maints bons chevaliers
de France et d'autres contres se tirrent de la partie de Charles de
Bloys. Bertrand, qui ces choses sceut, dit que j en son vivant ne
soustiendroit maulvaise querelle; ainois seroit tousjours avec
droicture. Si se mit  tenir le party de Charles de Bloys; et pour sa
vaillance il atrahyt  soy plusieurs jeunes gens dsirans de guerre;
et tant fit que en brief temps ils se trouvrent bien soixante
compaignons ou environ arms, qui dessus eulx firent Bertrand leur
capitaine. Quand Bertrand se vit tellement accompaign, il se print 
courir sur Anglois et faire ambusches. Mais pour ce que point n'y
avoit de forteresses ne frontires o ils se peussent retraire, ils
conversoient[27] s grans forests. Ainsi se maintint Bertrand, qui
pour attraire  soy gens d'armes donnoit tout  ses compaignons; et en
peu d'heures fut povre par sa largesse. Quand Bertrand vit qu'il
n'avoit plus que donner, il print les joyaulx de sa mre et les
vendit, et en acheta chevaulx et harnoys: dont contre luy fut
courrouce et dolente. Si advint, une journe, que Bertrand
chevauchoit, luy quatriesme, par les forests; adoncques passoit ung
chevalier anglois qui dedans le chastel de Forgeray menoit la finance
pour mettre  sauvet. Tantost congnut Bertrand que le chevalier
estoit anglois, et hardiement lui courut sus. Le chevalier, qui de
grant hardiement fut, et bien mont et arm estoit, tint pou de compte
de Bertrand, pource que mal arm et mont estoit. Toutes voyes il
estoit soy septiesme. Et de grant vertu courut sus  Bertrand, qui en
peu de heures le dconfit et l'occit. Quand Bertrand eut le chevalier
conquis, il s'en vint  la Mote de Bron voir sa mre; et quand elle
l'aperceut ainsi mont et arm, moult en fut joyeuse. Adoncques
descendit Bertrand et baisa sa mre; puis vint  son pre, et lui
conta son aventure, qui grant joie en eut et moult l'introduisit en
preud'homie et largesse. Adoncques fit Bertrand apporter la male au
chevalier, et fut ouverte; illec trouva Bertrand grant finance
d'argent et aussi de joyaulx, lesquels il donna  sa mre pour ceux
que tollus lui avoit, et moult luy supplia que jamais elle ne le
mauldisist. Quand la dame vit les joyaulx, qui sans comparaison
valloient mieulx que les siens, adoncques dit: Ha! fils Bertrand!
bien dit la converse, que par toy seroit honnore toute la geste dont
tu es yssu.

  [27] Allaient.

Deux jours demoura illec Bertrand, puis print congi de son pre et de
sa mre, et emporta avec luy tout ce qu'il avoit conquis, fors les
robes et les joyaulx. Tant alla par les forests qu'il vint  ses
compaignons, qui moult furent joyeulx de sa venue et moult
s'esmerveillrent de la monture et de l'estat que avoit. Illec
despartit son gaing aux compaignons, et leur conta son adventure,
dont chascun dist  soy-mesme que encores passeroit Bertrand toute la
chevalerie de Bretaigne d'honneur et de prouesse. Ung pou sjourna
Bertrand illec, puis dit  ses compaignons, que ores estoit saison de
guerroyer et adviser quelle part ils pourroient gaigner une forteresse
pour courir sur Anglois.


   Comment Robert Canole vint prsenter la bataille devant Paris et
      Vicestre et se logea.

1370.

Cy endroit dit l'ystoire que tant chevaucha Robert Canole parmy
France, en exillant et gastant le pays, que devant Paris se vint
logier en l'hostel de Vicestre[28] avecques luy messire Thomas de
Grantson[29], messire Hue de Cavrelay, Cressouelle, et plusieurs
aultres capitaines d'Angleterre. Bien estoient Anglois nombrs 
trente mille. Au roy Charles de France envoyrent la bataille
prsenter. Dedens Paris estoit le roy Charles de France; avec luy le
duc d'Orlans, son oncle, les comtes de Saint-Pol, de Joigny, de
Dampmartin, de Sancerre, de Tancarville et de Brayne, messire Jehan de
Vienne, le sire de Fontaine, le sire de Sempy, messire Gautier de
Chastillon, messire Henry de Vodenay, messire Robert d'Estourmel et
plusieurs aultres chevaliers et escuyers qui grans gens avoient amen
par devant le roy pour Anglois combattre; mais dedens Paris les fit le
roy tous retraire, et deffendit que nul n'en yssit: dont moult
desplaisoit  la chevalerie et  ceulx de Paris, qui grant dsir
avoient d'Anglois combattre et plus grans gens estoient que n'estoient
Anglois; et en furent moult dolens; mais  bataille ne se voult le
roy accorder.

  [28] Bictre, plus anciennement Winchester, du nom d'un vque de
  Winchester, qui y fit btir un chteau, en 1204.

  [29] Grandison.

En ceste ordonnance se tint Robert Canole devant Paris, attendant que
l'on luy livrast bataille. Ung jour advint que de l'ost Robert Canole
partit ung chevalier anglois qui par orgueil voua que aux portes de
Paris viendroit sa lance attacher. A la porte Sainct-Marcel vint le
chevalier arm, et sa lance baisse. L fut le sire de Hangest, qui
sur ung coursier monta, et tout arm, sa lance abaisse, vint contre
le chevalier anglois. A l'approcher, frirent les chevaliers leurs
chevaux des esperons, et de telle vertu s'entr'encontrrent des fers
des lances, que en tronons brisrent leurs lances; puis mirent mains
aux espes et assaillirent l'ung l'autre; mais pour le coup que avoit
receu le cheval du sire de Hangest aux joustes, se desroya[30] son
cheval, et tellement se demena, que le chevalier anglois ne peut
approchier; ainois chyt le cheval par son desroy, et fit cheoir son
maistre, le sire de Hangest. Quand l'Anglois apperceut le sire de
Hangest  terre, appertement luy vint courir sus; mais en ce point
messire Raoul de Renneval y vint, qui le chevalier anglois abattit de
son destrier: et l fut le chevalier anglois occis, dont dolente fut
la chevalerie anglesse. Pour l'achoison de la mort du chevalier
anglois, furent Anglois esmeus de Paris assaillir; mais  ce ne se
accordrent pas tous; car bien savoient que  Paris avoit deux ducs
et huit comtes et grant chevalerie avecques le roy, qui voulentiers
les eussent combattus, si au roy de France eust pleu.

  [30] Fut mis hors d'tat de combattre; en dsarroi.


   Comment Canole se partit devant Paris.

Par cinq jours se tindrent Anglois devant Paris et au sixiesme jour se
deslogrent. Au partir de devant Paris, chevauchrent Anglois par le
royaume de France. De Paris yssirent messire Hue de Chastillon,
maistre des arbalestriers de France, le comte de Sancerre, messire
Loys son frre et grant chevalerie de France qui l'ost des Anglois
alloient costoyant; et moult les dommagrent. Et en ardant et exillant
le pays, allrent tant Anglois par leurs journes qu'ils entrrent en
Anjou et en Maine. L conquistrent plusieurs forteresses; et moult se
refreschirent, car grant famine avoit eu en leur ost et voyage.

Mais cy endroit se tait l'histoire des Anglois, qui en Anjou et en
Maine se sont espandus par les chasteaux, dont bien saura parler quand
lieu en sera, et retourne aux faits de messire Bertrand.


   Comment messire Bertrand partit de Perregourt pour venir devers
   le roy  Paris et comment il fut esleu  connestable.

L'histoire raconte que en Perregourt[31] laissa messire Bertrand sa
chevalerie, et soi sixiesme seulement, en estat mescogneu, vint
hastivement  Paris. De sa venue sceut nouvelle le roy Charles, qui
pour l'accompaignier lui envoya au devant messire Bureau de La
Rivire, qui de honneur sceut moult, et  l'encontre de messire
Bertrand vint trois lieues hors de Paris. Illec dit  messire Bertrand
son messaige, et grant honneur lui porta. Et un soir arriva  Paris
petitement mont, et vestu d'une robbe grise. Et de sa venue fut le
peuple de Paris moult esmeu de joie, et tant que  une voix crirent:
Nol! tout ainsi comme ils eussent fait du roy, se de lointain pays
fust venu. Et en leur grant joye demenant, disoient: Bien viengne
celluy par qui France sera recouvre! Car certes, si en France eust
est n'a pas longtemps, j la chevalerie angloise n'eust os
approucher.

  [31] Prigord, o Duguesclin reut les lettres que Charles V lui
  avait crites pour l'appeler en toute hte  Paris.

A Sainct-Pol vint messire Bertrand par devers le roy qui moult grant
chire et honneur lui fit, et dedans l'hostel de Sainct-Pol prs de sa
chambre lui fit bailler son estat semblable au sien. Et moult lui
enquit le roy de son estre. Et humblement s'agenouilloit messire
Bertrand devant le roy en lui respondant  ses demandes; mais
tousjours le relevoit le roy. Le soir, fit messire Bertrand asseoir 
sa table au soupper, et par sa chevalerie le fit honnourer. Et grant
joye fut  la court demene pour sa venue; et l'endemain fit le roy
son conseil assembler et la chevalerie, et devant tous parla en ceste
manire:

Seigneurs qui cy estes, mands vous avons pour nous conseiller sur
une affaire qui le bien et honneur du royaulme, de nous, de vos
personnes et de tous nos subjects peut bien toucher. Vous savez,
seigneurs, les grans adversits qui en nostre royaulme sont survenues;
et par ceulx qui conforter nous estoyent tenus avons est guerroys,
et nostre royaulme endommag, et nos subjects  desraison. Bien povez
apercevoir la voulont d'iceulx Anglois, qui nostre royaulme
guerroyent non contr'estant la paix jure entre nostre trs chier
seigneur et pre, le roy Jehan, dont Dieu ait l'me! et eulx, et nous
qui les accords avons tenu sans enfraindre, et fait avons envers le
roy anglois et son fils le prince ce que tenus de faire estions; mais
en rien ne nous ont tenu ce que promis et jur nous ont. Et, pour
nostre terre garder, nous fault mener guerre contre Anglois.
Seigneurs, combien que par droicte ligne nous soyons roy coronn, et
soubs nous soit ou doive estre la puissance, toutesfois bien savons
que en nous n'a de force plus que d'un homme, ni sans vous ne povons
riens. En sur que tout, j prince, par sa puissance, ne jouira de sa
terre paisiblement, si du tout n'est au gr et en l'amour de ses
subjects. Pour ce, seigneurs, en nostre royaulme ne voulons rien faire
que au gr de vous ne soit. Vrai est que pour les guerres de nostre
royaulme poursuir et maintenir, et contr'ester  l'entreprinse de nos
anciens ennemis par le povoir de nostre chevalerie, ncessaire nous
est avoir un chevalier loyal, de hardement et saige, qui nos guerres
maintiendra. En grant vieillesse est cheu nostre trs chier et aim
cousin, messire Moreau de Fiennes, nostre connestable, qui plus armer
ne se peut. Pour ce,  nous en est venu et nostre espe nous a rendue;
et oultre tout, nous a jur que pour nos guerres maintenir, n'est
chevalier  qui l'espe fust si bien deue comme  messire Bertrand du
Guesclin. Mais connestable voulons eslire du tout  vostre gr,
combien que de nostre auctorit le pourrions faire, s'il nous
plaisoit; ni de ce ne tournez rien  conquerre encontre nous. Si
respondez sur ces choses vos plaisirs.

L n'eut duc, comte, chevalier, ni bourgeois qui sa voix ne donnast du
tout  Bertrand.

Adonc fit le roi amener Bertrand devant lui, et doulcement lui dit:
Ami Bertrand, pour la loyault et hardement de vous qui de chevalerie
estes le plus prisi, par le conseil des princes et barons de nostre
royaulme, vous voulons bailler office o bien pourrez l'honneur et le
nom de vous essaulcier. Pour ce, vous prions que la connestablie de
nostre royaulme vous veuillez prendre, dont descharg s'est nostre
cousin de Fiennes par son grant ge. Humblement mercia messire
Bertrand le roy, et dit: Sire,  vostre commandement obiray
voulentiers toute ma vie, et bien y suis tenu. Bien say que l'office
est moult grant, et petitement est employ en moy, qui suis un povre
homme et un povre chevalier; mais en vrit, sire, l'espe ne
prendray-je point, si de vostre grce ne me donnez un don qui vostre
honneur n'abaissera ne vostre finance en rien.--Ami, dit le roy, bien
povez demander seurement ce qu'il vous plaira: car  peine vous
voudrois de rien escondire[32].--Sire roy, dit Bertrand, bien say que
par envie et flatterie qui en court rgne, en tout temps ont eu les
princes mal vouloir contre leurs subjects. Et pour ce, vous veuil
requerir que, si de ma personne nul homme vous est mesdisant en
derrire de moy, que croire ne le veuillez, ne que pis ne m'en soit,
jusques  tant que autant en aura dit en ma prsence. Ceste chose
dbonnairement lui octroya le roy. Puis print l'espe en sa main
dextre, toute nue. Et devant lui fut messire Bertrand agenouill, qui
l'espe receut. L baisa le roy messire Bertrand en la bouche, et se
leva.

  [32] Refuser.

Aprs ce que messire Bertrand fut retenu connestable de France[33],
lui bailla le roy mille cinq cens hommes d'armes, pays pour quatre
mois; mais pou de compte en fit messire Bertrand, ains dit au roy:
Sire, cuidez-vous que de si pou de gens puissions combattre tout le
povoir des Anglois? Et bien trouveray gens d'armes assez, si du vostre
vous plaist despendre, dont assez et largement avez, la Dieu
mercy!--Ami, dit le roy, les Anglois ne voulons pas que vous
combattiez en journe; mais assez avez gens pour les hardoyer et tenir
court. Et sur eulx pourrez assez gaigner. Au roy respondit messire
Bertrand, et dit: Sire, de grant reprouche me devroit estre tenu, si
devant moy vois venir vos ennemis, et je, qui chef suis de vos
guerres, me dpartois sans  eulx assembler!

  [33] Le 2 octobre 1370.

Aultre chose n'en peut avoir messire Bertrand  celle fois. Ains s'en
partit de Paris moult dolent, et sa semonce manda  Caen en Normandie.
L vindrent  lui le sire de Clisson, le vicomte de Rohan, le sire de
Rais, le mareschal d'Audenehan, messire Jehan de Vienne, messire
Olivier du Guesclin, le comte d'Alenon, le comte du Perche, qui pour
la venue de messire Bertrand firent grant appareil.


   Comment messire Bertrand vint  Caen, o il fut moult bien receu
     des barons de Normandie, et l fit sa monstre.

A Caen en Normandie vint messire Bertrand, qui des comtes d'Alenon et
du Perche, qui frres furent, fut moult honnour, et honnourement
receu de toute la chevalerie. En attendant gens d'armes  venir,
sjourna messire Bertrand  Caen, et l manda  sa femme qu'elle y
vinst, et tous ses joyaux et sa vaisselle apportast.

Grant desir eut la dame de son seigneur veoir, et  brief terme vint 
Caen en grant arroy, o bien fut receue de la chevalerie et des
bourgeois de Caen. Pour la venue de la dame fit messire Bertrand grant
appareil pour la chevalerie festoyer, et tint court plnire. L fut
la vaisselle de Bertrand moult regarde de tous: car merveilles
estoit de la veoir, et en Espaigne l'avoit gaigne.

De toutes parts vindrent gens d'armes  Caen; et en brief temps en
vint plus de trois mille. Pour le grant nombre de gens d'armes qui
estoient  Caen venus et de jour en jour croissoient, vint messire
Olivier de Clisson  messire Bertrand et luy dit: Sire, en vostre
affaire faut penser. Grant nombre de gens d'armes sont cy assembls,
et du roy n'avez deniers que pour mille et cinq cens hommes d'armes;
si regardez que  faire avez.--Beau frre, dit Bertrand, voir est que
du roy n'ay eu deniers que pour mille et cinq cens hommes d'armes;
mais si dix fois autant en venoit cy, tant comme ma vaisselle et les
joyaux de ma femme dureront, j homme n'en sera refus que  gaige ne
soit retenu et pay; car par tieulx reffus sont les pilleries et
compaignies venues en France. Et si  prsent emplois ma vaisselle
pour le roy servir, aultre foys la me rendra.

En la ville de Caen fit messire Bertrand sa monstre, et bien trouva
trois mille hommes d'armes. Adoncques engaigea toute sa vaisselle et
tous les gens d'armes souldoya; puis se partit, et au chastel de Vire
alla. Bien sceurent Anglois que  Caen faisoit messire Bertrand grant
assemble, et pour surs se tindrent d'avoir bataille, puis que
connestable estoit retenu messire Bertrand. Pour ce, devers luy
envoyrent un hrault, qui de par les Anglois salua messire Bertrand,
et dit: Monseigneur,  vous viens cy de par messire Thomas de
Grantson, messire Hue de Cavrelay, Cressouelle, David Holegreve et
Geoffroy Orselay[34], qui au Pont Valain se tiennent. Bien savent que
de nouvel estes retenu connestable de France, dont bien estes digne;
et pour ce vous requirent que  vostre commencement leur vueillez la
bataille accorder, et journe et place en prendre. Et bien saichez,
monseigneur, que si vous leur refusez,  vous viendront o que vous
soyez, qui grant honte vous seroit. Doulcement respondit messire
Bertrand au hrault, et dit: A vos maistres me recommanderez, et bien
leur dites: que briefvement auront de moy nouvelles; et si grant desir
ont d'avoir bataille, ils n'ont garde que je leur faille, et bien
peuvent dire qu'autant en suis-je voulentif.

  [34] Worsley.

De grans prsens donna messire Bertrand au herault, et festoyer le
fit. Et but le hrault largement, et tant ivre fut que  Vire se
coucha. Le soir mesme se partit Bertrand de Vire  la nuite, tantost
qu'il eust parl au hrault, atout sa chevalerie; et moult leur
desplaisoit, car moult estoit obscur le temps, et telle chose
n'avoient guires accoustum; et de plouvoir ne fina toute la nuit;
dont plusieurs chevaux furent perdus qui du sjour partoient. Son
chemin print messire Bertrand vers le Mans, et un messaige envoya au
chastel du Loir par devers messire Jehan de Bueil, qui savoir lui
fit: que de plusieurs forteresses s'estoient Anglois assembls environ
Pont-Valain[35], et leur chemin prins avoient en allant droit 
l'abbaye de Champaignes: car l estoit Canole; et illec attendoient la
bataille, s'il y avoit qui combattre les voulsist.

  [35] En Anjou.


   La bataille de Pont-Valain

1370.

Quand messire Bertrand sceut que prs du Pont-Valain estoient Anglois
assembls, hastivement conduisit droit l sa chevalerie. Et celle
nuit faisoit messire Bertrand l'avant garde, avec lui messire Olivier
de Mauny, son frre, messire Alain de Beaumont; et en sa bataille
avoit cinq cens combatans; mais si hastivement chevauchoit que suir ne
le povoient ses gens, ainois estoient par routtes et par troupeaux,
ni assembler ne se povoient pour l'obscurit de la nuit, et soubs
plusieurs mouroient leurs chevaux par leur travail. Un coursier tua
messire Bertrand celle journe de nuit. Tant chevaucha messire
Bertrand que au point du jour de Pont-Valain approucha, et entour lui
regarda, et de toutes ses gens d'armes ne trouva avecques lui que
environ deux cens hommes d'armes. A pied fit messire Bertrand ses gens
descendre, et leurs robbes secouer, qui de pluie estoient mouilles;
puis fit les chevaux ressangler. A celle heure cessa la pluie, et 
lever se print le soleil, qui le temps eschauffa: dont Franois se
resjouirent. Lors messire Bertrand et sa chevalerie montrent 
cheval; et tant chevauchrent que en une valle aperceurent Anglois
qui logier se vouloient. Ses coureurs envoya messire Bertrand devant,
qui les Anglois visrent, et bien les nombrrent  huit cens
chevaliers et escuyers. Aprs fit messire Bertrand ses gens descendre
en ordonnance de bataille, et tousjours lui creurent gens. De l'autre
part fut messire Thomas de Grantson, qui ses batailles ordonna. Ses
bannires fit messire Bertrand desployer; et moult furent Anglois
esbahis, quand Franois virent en ordonnance, car sitost ne les
croyoient pas veoir, et bien dirent que bien matin s'estoit lev
Bertrand.

En ordonnance, bien serrs, et tous de pied, partirent les batailles 
venir l'une contre l'autre. A l'assembler fut grant le froissis des
lances, et longuement des lances se combattirent, qui entrer ne
povoient les uns s autres; puis prindrent Franois des haches, et
tant firent que dedans Anglois entrrent. L eut bataille fire et
merveilleuse, car hardement se deffendirent Anglois; et non
pourtant[36]  l'assembler en mourut bien deux cens; mais la bataille
renfora messire Thomas de Grantson, qui en criant son enseigne,
firement assembla contre Franois, et tant fit d'armes que merveilles
fut  veoir.

  [36] Nanmoins.

A celle envahie que fit messire Thomas, furent moult grevs Franois;
mais briefvement vindrent le mareschal d'Audenehan, le comte du
Perche, messire Jehan de Vienne et messire Olivier de Clisson atout
sept cens hommes d'armes. L renfora la bataille des Franois, et
moult firement entrrent s batailles des Anglois qui en pou de
heures furent desconfits.

L furent prins messire Thomas de Grantson, David Holegreve,
Orselay[37] et plusieurs aultres chevaliers et escuyers anglois. Sur
le point de la desconfiture arriva messire Hue de Cavrelay  trois
cens lances; mais en la bataille n'entra point, ainois se retrahit.
De la bataille eschapprent Cressouelle et plusieurs Anglois, qui en
l'abbaye de Vas se retrahirent.

  [37] Worsley.

L conduisit messire Bertrand sa chevalerie. A Vas se refreschirent
les Franois, et d'assault la prindrent. Et devant Risle envoya
messire Bertrand ses coureurs; mais de l s'estoient partis Anglois,
et le lieu dsempar avoient, et plusieurs aultres places et chasteaux
dsemparrent.

Quand la desconfiture sceurent du Pont-Valain, en l'abbaye de
Sainct-Mor-sur-Loyre[38] se retrahirent Cressouelle et plusieurs
aultres Anglois qui leurs forteresses avoient laisses: car moult fut
forte l'abbaye et grant garnison d'Anglois y eut.

  [38] Sainte-Maure.


   Comment messire Bertrand alla mettre le sige devant Chiset, et
     comment Clisson tenoit le sige devant la Roche-sur-Yon et
     messire Alain de Beaumont tenoit aultre part.

1372.

L'histoire raconte que aprs la prinse de Monstereul-Bonnin, mit sige
devant Chiset[39] messire Bertrand. Au chastel de Chiset estoit, de
par le roi d'Angleterre, un chevalier, nomm Robert Miton,  grant
garnison d'Anglois. Et en la place devant le chastel fit messire
Bertrand son sige clorre et faire palis et tranchis du cost devers
les champs. Souventes fois fit messire Bertrand assaillir; mais
asprement se deffendirent Anglois.

  [39] Chizey, ville du Poitou.

En ce contemple, estoit lieutenant en Guienne de par le roy
d'Angleterre messire Jehan d'Evreux, qui les Anglois de plusieurs
contres et de plusieurs forteresses assembla dedans Nyort, et bien se
trouvrent au nombre de huit cens chevaliers et escuyers. Adonc estoit
le sire de Clisson devant le chastel de La Roche-sur-Yon, o avoit mis
le sige; et en sa compaignie estoit le sire de La Vau-Guion, le
vicomte de Rohan et plusieurs aultres barons. Et bien savoient que 
Nyort assembloit Anglois messire Jehan d'vreux; mais penser ne
savoient si c'estoit pour eulx combattre, ou le sige de Chiset
lever. Ceste chose fit savoir le sire de Clisson  messire Bertrand,
en lui mandant que sur sa garde se tenist: dont moult le mercia
Bertrand.

Et en ce mesme temps tenoit messire Alain de Beaumont, par l'ordonnance
de messire Bertrand, un sige devant un autre chastel dont estoit
capitaine Cressouelle, qui dedans fut. A messire Alain fit messire
Bertrand savoir que  Nyort se assembloient Anglois et que sur sa garde
se tenist. Adonc fit messire Alain son sige clorre de palis.

Ainsi tindrent les Franois trois siges dont chascun esproit avoir
bataille celle saison.


   Comment messire Jehan d'vreux fit son assemble d'Anglois devant
     Nyort.

Tant fit messire Jehan d'vreux que dedans la ville de Nyort assembla
huit cens chevaliers et escuyers, tant d'Angleterre comme de la
Guienne; et eurent conseil que premirement devant Chiset iroient pour
messire Bertrand combattre. Et entr'eux fut ordonn que, si victoire
avoient, tous Franois mettroient  mort, except messire Bertrand,
Morice du Parc et Geoffroy de Carmuel, qui  ranon seroient prins,
pour la grand ranon que avoir en cuidoient, et aussi pour la
vaillantise de messire Bertrand; mais Dieu leur retailla assez de leur
propos.

En la compaignie de messire Jehan d'vreux furent le sire d'Ergences,
Jacques son frre, Jaquemon Hasquet, Jannequin Haiton, le capitaine de
Mortaing et Jaquentr, capitaine de Chivr. Et par le conseil
d'icelluy Jaquentr, firent faire Anglois tunicles de toile blanche
toutes pareille, croises de la croix Saint-Georges, dont tous furent
vestus par-dessus leur harnois, qui grant chose fut  veoir. Et de
Nyort partirent en grant arroy, bannires desployes. Et au dpartir,
par grant orgueil, dit Jaquentr  son hoste: que sa chambre fist bien
parer et largement vitaille appareiller pour messire Bertrand
honnorer; car l avoit intencion de l'amener. Et tant chevauchrent
Anglois, en leur chemin tenant droit  Chiset, que dedans un bois
arrivrent. L trouvrent deux charrettes de vin, qui desparties de
Monstereul-Belay estoient menes au sige pour les cuider bailler aux
Franois. Pour le vin s'arrestrent Anglois; et les tonneaux firent
dresser et d'un bout dfoncer;  boire le commencrent avec leurs
cappelines, grves[40] et gantelets ceux qui aultres vaisseaux
n'avoient; et aprs ce que tout le vin eurent bu, et que eschauffe
leur fut la cervelle, dsirans furent aulcuns de hastivement partir
pour au sige venir; mais contredisans en furent aulcuns chevaliers
anglois, qui conseillrent que dedans le bois se tenissent toute la
journe, et la nuite partissent pour l'ost des Franois surprendre.

  [40] Gutres de peau.

Devant toute la chevalerie angloise messire Jehan d'vreux parla et
dit en ceste manire: Seigneurs, dit-il, en ceste compaignie-cy
sommes huit cens chevaliers et escuyers et deux cens archiers. Et bien
savons que devant Chiset ne sont point plus de cinq cens combattans.
Renomms sont Anglois en toutes contres que en nulle saison n'ont
trahy leurs ennemis; mais aventureusement en leurs grans avantaiges,
et sans aguet ne trahison, se sont tousjours tenus. Et ceste chose
dis-je pour ce que, si par ceste voye mettons Franois  desconfiture,
pou de honneur y pourrions nous recouvrer, ainois nous tourneroit 
reprouche. Et, certes, nul cuer vaillant ne doit tendre  deshonneur.
Aux parolles de messire Jehan d'vreux s'accordrent tous les Anglois,
et moult l'en lourent. Ainsi s'en partirent Anglois du bois pour
venir droit au sige de Chiset, o estoit messire Bertrand. Et devant
envoyrent leurs coureurs pour savoir et adviser l'estat du sige de
Chiset: car en doubtance furent que retraits se fussent Franois; mais
encore ne savoient pas Franois que si prs fussent Anglois. Et par
les coureurs des Anglois, sceurent plusieurs Franois, qui dehors du
sige estoient reculs dedans leur palis, que prs d'illec estoient
Anglois. Et guires ne demoura que Anglois envoyrent hraulx et
mandrent la bataille  messire Bertrand prsenter. Et prindrent place
les Anglois.

A celle heure se reposoit messire Bertrand en sa tente, et pour soy
conseiller manda le comte du Perche, le vicomte de Chastellerault,
messire Jehan de Vienne, admiral de France, messire Olivier de Mauny,
messire Alain de Beaumont, messire Guillaume des Bordes, messire
Geoffroy de Carmuel, messire Morice du Parc, messire Guy le Baveulx,
le vicomte d'Aunoy, messire Jehan de Montfort, le sire de Tournemine,
le sire de Hangest et plusieurs chevaliers et escuyers de France, qui
au sige estoient, auxquels messire Bertrand dit: Seigneurs, vous
vez que cy, devant nous, sont nos ennemis qui bataille nous
prsentent; et  prsent est venu un chevaucheur de France, par lequel
nous a escript le roy: que pour nous combattre il a entendu que se
assemblent Anglois; mais tant hardis ne soyons de bataille leur
livrer. Si ne voyons en ceste affaire, que tout  nostre deshonneur ne
soit, si aultrement ne nous conseillez.

Sur ces parolles pensrent les chevaliers de France; puis  messire
Bertrand respondirent tous d'un accord: Sire, nullement ne serez par
nous conseill de dsobir au mandement du roy: car, si fortune vous
estoit contraire, de lui n'auriez jamais secours. Bien savons que
pour vostre sige garder et les Anglois tenir  grant destresse, vous
estes fort en bataille de gens. Et aussi, si dedans vostre sige, qui
est clos de palis et de tranchis, Anglois vous viennent assaillir,
fort estes pour les recevoir, et plus pourriez sur eulx gaigner que
ils ne feroient sur vous: pour quoy nous semble que honneur avez assez
en ces choses faisant, sans issir en bataille.

Doulent fut messire Bertrand, quand les parolles de la chevalerie
entendit: car dsirant estoit d'Anglois combattre. Aprs ce que
longuement eut pens en ceste chose, la chevalerie fit retourner, et 
eulx parla en ceste manire: Seigneurs, tout temps ay ou maintenir
que le roy Charles de France est le droit hoir de la couronne, et que
de luy n'est nul plus vrai catholique en Dieu. Vrai est que, quand de
lui partis dernirement, en prenant de lui congi pour venir en ces
parties, par son serment me jura, que loyaulment estoit inform que 
lui appartenoit la duchi de Guienne, et que plus seur me tenisse, se
Anglois trouvois, pour contre eulx sa droicture garder. Vous savez,
seigneurs, que pour les droits du roy de France garder, je qui son
connestable suis, combien que pou vaille, suis venu en ces contres.
Et en ma compaignie cuyde avoir amen chevalerie de aussi grant
prouesse comme recouvrer l'on en pourroit en nulle contre. Et bien
l'avez-vous monstr jusques cy; et oultre cuyd-je avoir prs
d'autel[41] nombre de gens comme Anglois sont: pourquoy,  reprouche
et deshonneur me pourroit estre tourn, si bataille reffusois; et me
veuillez sur ce respondre et dire vos advis.

  [41] gal.

Appertement respondirent les chevaliers  messire Bertrand: Sire,
bien savons que du roy n'est nul meilleur chrestien. Et si de droit
ne fust hoir de la couronne,  lui ne fussions point obissans; et
savons bien aussi que de droit  lui appartient Guienne. Et bien prs
d'autel nombre avez de gens comme sont Anglois, et tous avez gens de
cognoissance, qui nullement ne vous fauldroient. Et bien voulons que
vous sachiez que cy n'a nul qui grant desir n'ait d'Anglois combattre;
mais la malveillance du roy, qui la bataille nous deffend, nous fait
ces choses vous desconseiller; et toutes voies par vous nous voulons
gouverner et faire ce qui au cueur vous encherra; car toujours nous
sommes bien trouvs de tout ce que empris avez. Et bien nous semble
que moins fussions la moiti, que soubs vostre conduite ne povons
priller.

Moult fut joyeux messire Bertrand quand ces parolles entendit, et
dbonnairement les mercia; puis dit: Seigneurs, procureur suis du roy
Charles, mon souverain seigneur, pour ses droits desbattre; et vous
jure ma foy, qu'en la duchi de Guienne est sa droicture: pour quoy
mon devoir ne ferois pas, si son droit ne desbattois. Et puisque je
say ces choses vrayes, veu qu'il est si vray catholique, Dieu, en qui
j'ay ma fiance de ses droits garder, nous sera en aide, et s'il vous
plaist, Anglois combattrons. A ce s'accorda toute la chevalerie, et
ainsi aux Anglois mandrent bataille.


   Comment Bertrand ordonna ses batailles  Chiset contre les
     Anglois.

Dedans le palis devant Chiset ordonna messire Bertrand ses batailles;
et au dehors furent Anglois en la plaine, en ordonnance de bataille
livrer. Et en attendant Franois, estoient Anglois assis  terre au
front devant. Aprs ce que messire Bertrand eut ses batailles
ordonnes, mit en sa garnison, pour le sige garder, messire Jehan de
Beaumont atout quatre-vings hommes d'armes, qui dedans les tentes et
pavillons du sige se tindrent couvertement pour Anglois surprendre,
si du chastel issoient. Et pour la bataille faire, fit messire
Bertrand le palis dont son sige estoit clos, abattre. Et en
ordonnance partirent Franois de leur sige pour assembler aux
Anglois. Et tous serrs, lances abaisses, allrent tant Franois que
aux archiers des Anglois abaissrent leurs lances. Et pou dura le
trait. Aprs ce que le trait fut failli, assembla la bataille des
Franois contre Anglois, et de lances poussrent les uns contre les
aultres. A celle bataille reculrent Anglois les Franois par force de
lances; et adoncques laissrent Anglois leurs lances cheoir, et aux
haches se prindrent pour les lances des Franois briser. Bien aperceut
messire Bertrand que Anglois avoient leurs lances laiss cheoir; et
lors, en Franois reconfortant, s'escria que chascun tinst roide sa
lance; et le pousser fit renforcier de telle vertu que Anglois
prindrent  reculer.

Quand ceulx du chastel aperceurent que aux Anglois estoient Franois
assembls, le pont du chastel firent abaisser et en armes issirent;
mais par messire Jehan de Beaumont furent desconfits et le capitaine
prins: dont briefvement sceurent Franois nouvelles, qui en bataille
estoient; et moult en creut leur hardement.

En combattant, des lances reboutrent Franois trs grandement
Anglois. Et sur les esles de la premire bataille avoit mis messire
Bertrand trs grant nombre de gens d'armes et d'arbalestriers qui de
haches et de trait assemblrent contre Anglois, tellement que enclos
furent de toutes parts, et en pou d'heures tourna sur Anglois la
desconfiture. L fut prins messire Jehan d'Evreux par messire Pierre
de Negron. Et y mourut environ six cens Anglois; ni de toute la
bataille ne furent retenus que cinq prisonniers Anglois en vie.

Et aprs la desconfiture retourna messire Bertrand au sige. Et celle
journe lui fut le chastel rendu; et bien fut frustr de son intencion
Jaquentr, capitaine de Chivr, l'Anglois, qui sur la place demoura
mort, qui  son hoste, au dpartir de Nyort, avoit chargi faire grant
appareil pour messire Bertrand festoyer, lequel cuidoit desj avoir
sur lui la victoire. Et bien est vrai ce qu'on dit en proverbe: Assez
deschiet de ce que fol pense; et: L'homme propose et Dieu
dispose...


   Comment messire Bertrand entra dedans la ville de Nyort, et
     cuidoient ceux de la ville que ce fussent les Anglois.

Tantost que le chastel fut rendu  messire Bertrand, il fit tous les
vestemens des Anglois prendre et les chevaux sur quoy monts estoient,
qui en bataille furent gaigns, et dessus fit monter Franois, et
hastivement les fit partir de Chiset pour venir devant Nyort. Quand
ceulx de Nyort aperceurent Franois habills des robbes et chevaux que
Anglois avoient, cuidrent que ce fussent Anglois, et appertement
abaissrent leur pont. Et dedans Nyort entrrent Franois hastivement;
et quand dedans furent, commencrent  crier: Guesclin! Et furent
prins tous ceulx qui dedans estoient, et moult y gaignrent de belles
richesses. Et fit messire Bertrand la ville et le chasteau garnir. Et
d'illec s'en alla devant le chastel de Sivray, et tantost le conquist
et y tint garnison. Au partir de Sivray, chevaucha messire Bertrand
devant Genay, que tantost il print d'assault et le chasteau garnit.
Aprs la prinse de Genay, chevaucha Bertrand devant Luzignan, o
ville a bien sant et le plus fort chastel de Poitou; mais guires ne
sjourna que la ville et le chastel conquist. Pour la comt et
seneschauci de Poitou garder, ordonna messire Bertrand messire Alain
de Beaumont, chevalier de renom; et du pays se partit messire Bertrand
pour aller  Pont-Orson, lui et sa chevalerie, o le duc de Bretaigne
cuidoit trouver, qui  certain jour avoit promis d'y estre, et par
l'accord de ses barons, avoit promis venir en l'obissance du roy de
France: dont il n'en fit rien, ainois s'en alla par mer en
Angleterre, o il fit pou de ce qu'il cuidoit, et depuis en bien povre
estat conversa longuement en la comt de Flandres.

Quand dedans Pont-Orson se trouva messire Bertrand, et les barons de
Bretaigne qui pour le duc mener devers le roy estoient-l venus, et la
faulte du duc aperceurent, en eulx n'eut que courroucier. Si eurent
conseil ensemble que, puisque le duc failloit au roy de convenant, les
villes et les chasteaux de la duchi de Bretaigne mettroient en
l'obissance du roy. Dont s'en entra messire Bertrand en Bretaigne, et
de par le roy Charles de France, chalengea villes et chasteaux, dont
la plus grande partie lui fut rendue.

Mais atant se tait l'histoire des faits de la duchi de Bretaigne, et
retourne aux faits de messire Bertrand, qui de Bretaigne partit pour
venir devers le roi Charles de France.

En ceste partie dit l'histoire que aprs ce que messire Bertrand eut
en Bretaigne receu les faults des barons et la saisine de plusieurs
villes et chasteaux, qui au roy se rendirent, s'en retourna  Paris,
pour le roy veoir qui par ses lettres l'avoit mand. Avec le roy
estoit adoncques le duc d'Anjou, frre du roy. Et quand messire
Bertrand fut arriv, ne demande nul la chire et l'honneur qui de par
le roy lui fut faicte, et aussi par les ducs et princes et par le
peuple de Paris: car si Dieu fust descendu en terre,  peine en
eust-on pu plus faire.


   Comment le roy Charles envoya messire Bertrand avec le duc
     d'Anjou en Perregourt.

1373.

Par le gr du roy Charles de France, fit en ce temps le duc d'Anjou
une arme pour aller en Perregourt contre Anglois, qui la comt et le
pays de Limosin guerroyent. En la compaignie du duc envoya le roy
messire Bertrand, Yvain de Gales, Hue de Villiers, le mareschal de
Sancerre, Thibault du Pont, escuyer de renom, et aultre grant
chevalerie de France, qui tant allrent par plusieurs journes que,
prs d'un chastel appel la Bernardires, qui sur la marche de Limosin
et de Perregourt est sant, arrivrent. L estoient grant nombre
d'Anglois qui tantost sceurent la venue du duc d'Anjou et de messire
Bertrand, et boutrent le feu dedans la forteresse et leurs
prisonniers ardirent, puis s'en partirent  grant haste. Illec
arrivrent briefvement Franois qui la destruction aperceurent. Et l
fut un prestre trouv qui ars estoit; et en sa main tenoit encore un
calice d'argent: dont grant piti en print  la chevalerie de France,
qui leur chemin prindrent droit  Condat.

Et  un samedi fit messire Bertrand commencer l'assault fier et
merveilleux, mais par force de mal temps cessa l'assault. Dessus eulx
descendit si grief oraige que bien perdirent cent chevaliers et
escuyers; mais lendemain fit messire Bertrand recommencer l'assault de
telle puissance, que souffrir ne peurent Anglois l'estour[42], ains se
rendirent au duc, leurs vies saulves. Et de l se partirent Anglois.
Et le chastel de Condat fit le duc garnir. Aprs la prinse de Condat
se partit le duc atout ses osts, et devant Bergerac alla mettre le
sige. La ville et le chastel fit messire Bertrand assaillir de toutes
parts, et asprement se deffendirent Anglois; mais en la fin se
rendirent au duc, qui dedans entra, et la ville et le chastel garnit.

  [42] Le combat, l'attaque.

Au partir de Bergerac, chevauchrent le duc et messire Bertrand devant
Esmettoy, qui tost leur fut rendu, et d'illec allrent devant
Sainte-Foix, qui semblablement se rendit.


   Comment messire Perducas d'Albret fut prins des Franois.

En ce temps fut prins messire Perducas d'Albret, qui Franois avoit
tout son vivant grevs, et moult le hoit le duc d'Anjou. Quand le duc
en seut la prinse, tant traita que amen lui fut en ses prisons, et
enferrer le fit. Et avant que de ses prisons peust partir, par ranon
rendit au duc vingt-sept chasteaulx qui en son obissance estoient; et
 la prire du sire d'Albret, qui son parent estoit, le mit le duc 
finance. Au sire d'Albret estoit le duc tenu en grande somme de
deniers,  cause de pension qu'il prenoit sur lui, et bien montoit la
somme de cent cinquante mille francs. A icelle finance mit le duc
messire Perducas, et au sire d'Albret la bailla en payement; mais
avant son partement paya comptant, pour chascun jour qu'il avoit
prison tenue, cinquante francs pour sa despence, avec les gaiges de
ses gardes.

En ce mesme temps estoit prins le sire de Devois, qui Franois promit
estre. Et pour ce le duc lui quitta sa ranon; mais guires ne demoura
qu'il se rendit Anglois; et tourn luy fut  grant reproche.

Depuis la prinse de Sainte-Foix, chevauchrent le duc d'Anjou et le
connestable de France devant Chastillon, qui tantost leur fut rendu,
et le chastel fit le duc garnir. De Chastillon partirent; et tant
chevauchrent que devant Saint-Maquaire vindrent et sige y tindrent.

L vindrent au secours du duc le sire de Coussy et le sire de
Parthenay,  trs grands gens. L furent apportes au duc les clefs de
plusieurs villes et chasteaux, qui au roy se rendirent. Et par accord
se rendirent ceulx de Saint-Maquaire; puis donna le duc congi  tous
ses osts, et en Touraine retourna. Et messire Bertrand s'en alla 
Paris devers le roy, qui grant joye eut de sa venue; et moult le
honnoura et fit honnourer par tous ceulx de son sang.........


   Comment messire Bertrand se partit  grant arme et entra en la
     duchi de Guienne et mit le sige  Randon.

1380.

Longuement ne sjourna messire Bertrand  Paris; mais par l'accord du
roy de France assembla trs grande arme et dedans la duchi de
Guienne entra. Et tant chevaucha en conqurant villes et chasteaux,
que devant Chastel-neuf de Randon arriva. L furent Anglois qui le
chastel gardrent, et grandement garnis furent de vivres et
d'artillerie. Fort fut le chastel et bien sant. Et assiger le fit
messire Bertrand; et assault y livra par plusieurs fois, mais pou y
exploicta. Illec jura messire Bertrand le sige. Et tant tint Anglois
 l'estroit, que de nulle part n'avoient de secours de vivres. Pour
ce, requirent Anglois un jour de trefves, et par devers messire
Bertrand envoyrent leur capitaine, qui traita: que  un certain jour
rendroient le chastel, si du roy anglois n'avoient de gens d'armes
secours; et de ce baillrent ostages  messire Bertrand: dont trefves
leur furent donnes, jusques au jour que le chastel devoient rendre.


   Comment messire Bertrand accoucha[43] au lit de mort, et comment
     il mourut, et avant il manda le mareschal et la chevalerie en sa
     tente, et comment il reut tous ses sacremens comme bon
     chrestien.

  [43] Se coucha.

Durant les trefves prinses par les Anglois du Chastel-neuf de Randon,
messire Bertrand du Guesclin, connestable de France, qui sige y
tenoit, accoucha au lit de la mort. Et quand de mort se vit si
appress, dvotement receut ses sacremens; et par devant lui fit venir
le mareschal Loys de Sancerre, qu'il tint moult cher, messire Olivier
de Mauny et la chevalerie de son sige, auxquels il dit:

Seigneurs, de vostre compaignie me fera briefvement dpartir la mort,
qui est  tous commune. Par vos vaillances, et non par moy, m'a tenu
fortune en haulte honneur, en toute France, en mon vivant, et  vous
en est deu l'honneur, et non  moi, qui mon me  vous recommande.
Certes, seigneurs, bien avois intencion de briefvement par vos
vaillances affiner les guerres de France, et au roy Charles rendre
tout son royaulme en obissance; mais compaignie  vous ne puis plus
tenir doresnavant. Et non-pourtant je requiers Dieu, mon crateur, que
loyal couraige vous doint toujours envers le roy, qui par vous, sire
mareschal, et par les vaillances de vous et de toute la chevalerie,
qui tant loyaulment et vaillamment se sont toujours ports envers luy,
affinera ses guerres. Mais, sire mareschal, et vous aultres seigneurs
qui cy estes, d'une chose vous vueil requerre, dont ma vie finirois en
grand repos, si faire se povoit. Et vous diray quelle. Vous savez,
seigneurs, que envers moy ont prins Anglois journe de leur chastel
rendre, si du roy anglois ne sont secourus. Au jour d'huy est la
journe; dont en mon cueur je dsire moult que avant ma mort Anglois
rendissent le chastel.

Des parolles de messire Bertrand eurent toute la chevalerie si grand
piti que nul ne le sauroit dire. L'un regardoit l'autre en plourant,
en faisant le non pareil dueil que l'on vist oncques; et disoient:
Hlas! or perdons nous nostre bon pre et capitaine, nostre bon
pasteur qui tant doulcement nous nourrissoit et seurement nous
conduisoit; et si bien et honneur avons, c'est par luy. O honneur et
chevalerie, tant perdras quand cestuy deffinera!

Et plusieurs aultres regrets faisoient ceulx de l'ost, tellement que
ceulx du chastel aucunement l'aperceurent; mais pourquoy c'estoit, ne
savoient rien. Ainsi passa la journe, ni du roi anglois n'eurent
aulcun secours ceulx du chastel. Et le lendemain matin, vint le
mareschal Loys de Sancerre devant le chastel, et le capitaine du
chastel manda, lequel tantost vint  luy; et moult doulcement lui dit
le mareschal Loys de Sancerre: Capitaine et amis et frres, de par
monseigneur le connestable, vous viens requerir les clefs du chastel
rendre et vos hostaiges acquitter, selon vos promesses. Courtoisement
respondit le capitaine: Sire, vray est que  messire Bertrand avons
convenances, lesquelles nous tiendrons quand nous le verrons, et non 
aultre.--Amis, dit le mareschal Loys, si de par luy ne venisse, je ne
le vous disse point.--Certes, sire, je vous tiens  bien croyant
message; et aux compaignons de la garnison me conseilleray sur vos
parolles, puis vous en feray response aprs disner, s'il vous plaist.

A ce s'accorda le mareschal Loys de Sancerre, qui devers messire
Bertrand alla, et ce qu'il trouva en Anglois lui raconta.

Adonc approchoit messire Bertrand de sa fin, et bien le congneut. Pour
ce, manda la chevalerie, et devant lui fit venir l'espe royale;
laquelle lui fut apporte. Et en sa main la print; et puis dit, par
devant tous, ces parolles: Seigneurs, entre qui j'ay eu les honneurs
des mondaines vaillances, dont peu suis digne, payer me fauldra
briefvement le truaige[44] de mort, qui nul n'espargne. Envers Dieu
premirement vous prie que me vueillez recommander. Et vous, sire Loys
de Sancerre, qui de France estes mareschal, et qui plus grand honneur
avez bien desservie,  vous recommand-je ma femme[45], et mon
parent. Au roy Charles de France, mon souverain seigneur aussi, me
recommanderez, et cette espe, soubs qui est le gouvernement de
France, de par moy lui rendrez: car en main de plus loyal ni meilleur
que vous ne la puis mettre en garde.

  [44] Tribut.

  [45] Jeanne de Laval Tintniac, sa seconde femme, qu'il pousa en
  janvier 1374, et dont il n'eut point de postrit.

Et en ces paroles fit sur soy le signe de la croix. Et ainsi trespassa
de ce sicle messire Bertrand du Guesclin[46], qui pour le renom de
ses vaillances fut mis au nombre et comme dixiesme preux. Et pour sa
mort dmenrent grand dueil la chevalerie de France et d'Angleterre;
car, j-soit ce que aux Anglois fust contraire, si l'aimoient-ils
fort, pour sa loyault et droicture, et pour ce que amiablement et
sans dure prison et ranons les traitoit et gouvernoit, quand il les
prenoit.

  [46] Le 13 juillet 1380.


   Comment le capitaine de Chastel-neuf de Randon rendit le chastel
      messire Bertrand aprs qu'il fut mort.

Au trespassement de messire Bertrand fut lev grant cri en l'ost des
Franois, dont les Anglois du chastel refusrent le chastel rendre.
Adoncques fit le mareschal Loys[47] admener les ostaiges sur les
fosss pour les testes leur faire trancher; mais appertement
abaissrent leur pont. Et au mareschal vint le capitaine les clefs
offrir, lequel les refusa et lui dist: Amis,  messire Bertrand aviez
vos convenances et  lui les rendrez.--Dieux! sire, dit le capitaine,
bien savez que mort est messire Bertrand, qui tant valloit; et comment
seroit-ce que  luy ce chastel et nous rendissions. Certes, sire
mareschal, bien querez du tout nostre deshonneur, qui  un chevalier
mort nous voulez faire rendre et nostre chasteau.--De ce n'estuet[48]
parler, dit le mareschal Loys; mais faictes le tost: car, si plus
avant en tenez parolles, allez en vostre chastel faire le service de
vos ostaiges: car brief finera leur vie.

  [47] Louis de Sancerre.

  [48] Il ne convient pas.


   Comment le capitaine et les Anglois du Chastel-neuf de Randon
     sortirent tous du chastel et allrent porter les clefs sur le
     cercueil de messire Bertrand.

Bien aperceurent Anglois que autrement ne povoit estre. Adoncques
issirent tous du chastel, leur capitaine devant eulx; et au mareschal
Loys vindrent, qui en l'ostel o repairoit le corps de messire
Bertrand les mena, et les clefs leur fist rendre et mettre sur le
cercueil de messire Bertrand, tout en plourant.

Et saichent tous que l n'y eut chevalier ni escuyer Franois ni
Anglois qui grant dueil ne dmenassent.

En ceste manire rendit l'me messire Bertrand du Guesclin, qui tant
valut. Et dedans le Chastel-neuf de Randon mist le mareschal Loys
garnison de gens d'armes et arbalestriers; puis s'en partit  grant
chevalerie; et le corps de messire Bertrand fit embasmer et charger
pour porter  Guingant en Bretaigne enterrer.

Pour le corps conduire furent messire Olivier de Mauny, messire Alain
de Beaumont et aultres chevaliers de nom, qui tant allrent par
plusieurs journes qu'ils arrivrent au Mans. Et en passant par toutes
les cits de France, issoient les bourgeois et gens d'glise des cits
 procession au devant du corps, grant dueil faisant; et dedans les
glises cathdrales faisoient le corps porter. Et en chascune cit eut
son service fait. Puis le convoyoient  torches, au dpartir, plus
d'une lieue. Mais quand du trespassement de messire Bertrand sceut le
roy Charles nouvelles, ne demande nul le grant dueil que il en
faisoit.


   Comment le roy Charles de France manda le corps de messire
     Bertrand estre amen  Saint-Denis en France.

Pour la grant amour et affection que avoit le roy Charles de France
envers messire Bertrand, escripvit hastivement  messire Olivier de
Mauny et  la chevalerie qui le corps menoient  Guingant, que le
corps amenassent  Saint-Denis en France et que l vouloit qu'il fust
enterr. Adoncques se mistrent en chemin pour le corps admener, et 
Chartres vindrent. Dehors Chartres issirent les collges et les
bourgeois, en procession,  grant nombre de torches, pour le corps
recevoir, et l eut moult grant deuil dmen. Puis le portrent dedans
le choeur de la maistre glise; et l lui fut fait le service
solemnel; puis reprindrent les chevaliers le corps, et leur chemin
prindrent droit  Paris. Mais tant fut le peuple de Paris esmeu de
dueil pour sa mort, que le roy Charles manda aux chevaliers qui le
corps apportoient, que dehors Paris le menassent  Saint-Denis. Et
ainsi le firent; et son corps fit le roi Charles enterrer au pied de
sa spulture. Dont moult fut le roy lou de ses chevaliers.

Et de vie  trespassement alla le bon roy Charles, qui tant fut sage,
au mois de septembre ensuivant aprs son bon connestable, en l'an mil
trois cent quatre-vings ans de la Rsurrection Notre-Seigneur
Jesus-Christ, qui les mes d'eulx vueille recevoir en sa benoiste
gloire. Amen. Amen. Amen. Amen. Amen. Amen.




LA FILLEULE DE DU GUESCLIN.

_Chant breton._

1364.

   Bertrand du Guesclin, ou Gwezklen, selon l'orthographe bretonne,
   a laiss dans les traditions populaires de la Bretagne un nom
   presque aussi clbre que dans l'histoire. Le peuple du pays de
   Trguier, au milieu duquel il habita et qui suivait son parti en
   masse, a conserv le souvenir de ses exploits chevaleresques, et
   chante encore de vieux chants o on le montre dtruisant l'un
   aprs l'autre les chteaux anglais perchs, comme des nids de
   vautours, sur nos rochers et nos montagnes. (_De la
   Villemarqu_.)

    _Chants populaires de la Bretagne_, recueillis et traduits
    par M. de la Villemarqu.


I.

Le soleil parat, le jour luit, la rose brille sur les pines
blanches de la haie;

De la haie leve du grand chteau de Trogoff, o les Anglais rgnent
encore;

La rose brille sur les fleurs de l'pinaie;  cette vue le soleil se
voile le front;

Car, en vrit, ce n'est pas la rose du ciel; c'est une rose de
sang;

De sang pur qu'a vers Rogerson, le plus mchant fils d'Anglais qu'il
y ait dans la valle.


II.

Marguerite, ma belle enfant, vous tes alerte, vous tes vive;

Vous vous leverez demain de grand matin, pour aller porter du lait aux
laboureurs qui travaillent  l'cobue.

--Ma bonne petite mre, si vous m'aimez, ne m'envoyez pas  l'cobue,

A l'cobue ne m'envoyez pas; vous ferez jaser les mchants.

Envoyez-y ma soeur ane, ou ma petite soeur Fransza;

Bonne petite mre, je vous en prie; Rogerson me guette.

--Vous guettera qui voudra; vous tes prie: vous irez;

Vous vous leverez avant le jour; le seigneur sera encore au lit.


III.

Marguerite disait  son pre et  sa mre, le lendemain matin,

En prenant son pot au lait, Marguerite disait:

Adieu mre, adieu pre; mes yeux ne vous verront plus:

Adieu, ma soeur ane; adieu, ma petite soeur Fransza.

Or, comme la bonne petite fille allait au champ, le long du bois,

Proprette, lgre, pieds nus, son pot au lait sur la tte;

Rogerson, du haut de la tour du chteau, la vit venir de loin:

veille-toi, mon page, et lve-toi vite, que nous allions chasser un
livre,

Chasser un levraut blanc, qui porte un pot au lait sur sa tte.


IV.

Quand la jeune fille passa le long des douves[49], le seigneur tait 
l'attendre,

A l'attendre auprs du pont-levis; si bien qu'elle tressaillit
d'pouvante,

D'pouvante en l'apercevant, et renversa son pot au lait.

Voyant cela, la pauvre fille se mit  pleurer amrement.

--Taisez vous, ma soeur, ne pleurez pas, on vous donnera un autre pot
au lait;

Approchez, et allons djener, tandis qu'on le prparera.

--Beau seigneur, je vous remercie; j'ai djen, bien djen.

--Alors venez au jardin, venez cueillir de belles fleurs,

Venez cueillir une guirlande pour orner votre pot au lait.

Je ne porte point de fleurs, je suis en deuil cette anne.

--Alors venez aux vergers, venez manger des fraises rouges comme une
braise.

--Je n'irai point manger des fraises; sous les feuilles il y a des
couleuvres.

J'entends l'appel des laboureurs de l'cobue; ils disent que je suis
paresseuse.

Ils demandent o je suis reste avec mon pot de lait caill.

--Vous allez sortir  l'instant; quand votre pot au lait sera prt;

On s'en occupe, Marguerite; venez voir  la laiterie.

En franchissant le seuil du chteau, la jeune fille tressaillit;

La pauvre petite devint blanche comme la neige, quand la porte se
ferma derrire elle.

--Ma mignonne, n'ayez pas peur, je ne vous ferai aucun outrage.

--Si vous ne songez pas  m'outrager, pourquoi changez-vous de
couleur?

--Si je change de couleur, c'est que l'air du matin est vif.

--Ce n'est point, seigneur, l'air vif du matin, c'est le mauvais
vouloir qui vous fait plir.

--Taisez-vous, petite sotte! venez au fruitier choisir un fruit.

Quand ils furent dans le fruitier, elle prit une pomme rouge:

--Seigneur Rogerson, donnez-moi, s'il vous plat, un couteau;

Donnez-moi un couteau pour peler ma pomme.

--Si vous dsirez un couteau, allez  la cuisine, et vous en trouverez
un;

Il y en a un sur la table de chne; il a t aiguis ce matin.

La petite Marguerite dit au vieux cuisinier, en entrant:

Cher cuisinier, je vous en supplie, dlivrez-moi! faites-moi sortir!

--Hlas! ma fille, je ne le puis; le pont du chteau est lev.

--Si l'homme  la tte frise comme un lion savait que je suis captive
de Rogerson;

Si mon bon parrain savait cela, il ferait couler du sang.

  [49] _Douve_, foss du chteau.


V.

Cependant Rogerson demandait  son page,  quelque temps de l:

O donc reste Marguerite, qu'elle ne revient pas ici?

--Elle tait dans la cuisine, il n'y a qu'un moment, en sa petite main
blanche un couteau;

Et elle parlait ainsi: Que ferai-je, Jsus, mon Dieu?

Mon Dieu, dites-moi, me tuerai-je ou ne me tuerai-je pas?

Oui,  cause de vous, Vierge Marie, je mourrai vierge, sans tache.

Maintenant elle est couche sur la face, dans une mare de sang;

Le grand couteau dans le coeur, appelant son parrain:

--Le seigneur Guesclin, mon parrain; celui-l me vengera!

--Mon bon petit page, ne dis pas mot; viens me la couper par morceaux
dans un panier,

Et j'irai la jeter dans la rivire, demain quand chantera l'alouette.

Or, en revenant de la rivire, il rencontra le parrain de la jeune
fille,

Il rencontra le seigneur Guesclin, la face verte comme l'oseille.

--Rogerson, dites-moi, d'o venez-vous avec ce panier?

--Je reviens de la rivire, de noyer quelques petits chats.

--Il n'est pas celui de chats noys, le sang qui coule de votre
panier!

Seigneur anglais, rpondez-moi, n'avez vous pas vu Marguerite?

--Je n'ai pas vu Marguerite depuis le pardon du Guoded.

--Tu mens, tratre, car tu l'as tue hier soir!

Tu dshonores la noblesse autant que la chevalerie!--

Rogerson,  ces mots, tira son pe:

--Tu vas voir, je pense,  l'instant si je dshonore la noblesse;

Tu vas voir  l'instant, vassal, si je suis indigne du nom de
chevalier.

Or sus! or sus! pas de quartier!

En garde! si tu as du loisir!

--J'ai eu du loisir, et j'en ai pour jouer au jeu des combats avec des
hommes de coeur;

J'ai jou  ce jeu et j'y jouerai, mais je n'y joue pas avec des
assassins de filles;

En quelque endroit que j'en rencontre, je les assomme tous comme des
chiens.

En achevant ces mots, il leva sa grande pe;

Et il en frappa un coup sur la tte de l'Anglais, et il le fendit en
deux.


VI.

Rogerson a t tu: le chteau de Trogoff est dtruit. Elle est
dtruite la forteresse de l'oppresseur; bonne leon pour les Anglais!

Pour les Anglais, bonne leon! bonne nouvelle pour les Bretons!




FAITS ET BONNES MOEURS DU SAGE ROI CHARLES V,

Par CHRISTINE DE PISAN[50].

   Comme le roi Charles establit l'estat, de son vivant, en belle
     ordonnance.


Comme il est de bonne coustume ancienne et comme redevable les rois
estre conseills par les prlats du royaume (pour laquelle chose bon
seroit aux esliseurs[51] avoir singulier regard aux leccions
d'iceulx, et par jugement vritable aprs l'informacion de leur
science et preudomie, en dboutant les non dignes, asseoir les
promocions, non mie par faveur volontaire), le sage roi, pour l'estat
des revenus de son royaume bien saintement et sagement distribuer,
tira  son conseil tous les sages prlats et de plus sain jugement,
avec la preudomie de bien et saintement vivre.

  [50] Christine de Pisan, ne  Venise, vers 1363, mourut vers
  1431. Elle tait fille de Thomas de Pisan, Vnitien, astrologue
  de Charles V. Son mari, tienne du Castel, fut notaire et
  secrtaire de ce roi. Elle composa _Le livre des faits et bonnes
  moeurs du sage roi Charles_, dont nous donnons un extrait,  la
  prire de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et l'acheva en 1404.
  Cet ouvrage est trs-curieux par les dtails qu'il renferme, mais
  il est crit dans ce style lourd qui caractrise la plupart des
  oeuvres des XIVe et XVe sicles.

  [51] Les vques taient alors lus par les chapitres et les
  principaux habitants du diocse.

_Item_ encore celui roi sage, dsireux qu'en son royaume justice et
quit fust bien garde, en rendant  chacun son droit, fit eslire en
sa court de parlement les plus notables juristes en quantit
suffisante, et iceulx institua et establit du collge de son noble
conseil; autres si notables preudes hommes fit maistres des requestes
de son hostel, et  tous autres offices o conseil appartient pourvit
de gens propices et convenables: par si que tous ses faits puissent
estre mens selon l'ordre de droiture et rgle de justice.

_Item_ et lui, comme circonspect en toutes choses, pour l'aornement de
sa conscience, maistres en thologie et divinit de tous ordres
d'glise luy plut souvent or en ses collacions[52], leurs sermons
couter, avoir entour soi, lesquels il moult honoroit et grandement
mritoit, pre espirituel, personne sage, juste et de salutable
enseignement, lequel avoit en grand rvrence.

  [52] Confrences.

_Item_, pour la conservacion de la sant de son corps furent requis
mdecins les plus experts, maistres renomms et gradus s sciences
mdicinables.

_Item_, et selon la manire des nobles anciens empereurs, pour le
fondement de vertu en soi enraciner, fit en tous pays querir et
chercher et appeler  soi clercs solemnels, philosophes fonds s
sciences mathmatiques et spculatives; de laquelle chose exprience
me apprend la vrit: car comme renomme lors tesmoignoit par toute
chrestient la suffisance de mon pre naturel s sciences
spculatives, comme suppellatif astrologien, jusques en Italie, en la
cit de Boulongne la grasse, par ses messages l'envoya querir; par
lequel commandement et volont fut puis ma mre, avec ses enfans et
moi sa fille, translats en ce royaume, si comme encor est sceu par
maints vivans.

Et ainsi gnralement, par la noblesse de son courage qui le tiroit au
bien de vertu, tous les hommes preux, vaillans, sapiens et bons
vouloit avoir de sa partie tant comme il put, et user de leur
conseils; et par estre men et gouvern en tous ses faits par les
susdits suppellatifs, comme il sera cy-aprs dclar, s'en ensuivit
vrai le proverbe qui dit: Qui bon conseil croit et quiert[53],
honneur et chevance acquiert.

  [53] Cherche.


   Ci dit exemples de princes vertueux et de vie bien ordonne,
     ramenant,  propos du roi Charles, comment en toutes choses toit
     bien rgl.

Pour ce que ramentevoir le bel ordre des bons et bien renomms
trespasss peut et doit estre exemple d'ensuivre leurs moeurs, et en
parlant de nostre roi bien ordonn, chiet  propos et me vient au
devant ramentevoir ceulx qui les temps passs bien se sont gouverns,
si comme il est escrit du vaillant roi d'Angleterre Ecfrdes, homme de
science et vertueux, lequel translata de latin en sa langue Orose, le
Pastural saint Grgoire, les Chroniques de Bde, Boce de Consolacion.
Icellui avoit en sa chapelle une chandoille ardant qui estoit divise
en vingt-quatre parties: les huit parties il mettoit en oraisons dire
et  l'estude, les autres huit en recracion pour sa personne; et il y
avoit gens dputs qui lui venoient dire jusques o la chandoille
estoit arse, et  ce avisoit quelle chose il devoit faire; et par
ceste prudente mesure trouver, est  presumer qu'encore n'estoient
horloges communs. Ce roi divisa ses rentes en deux parties: l'une il
divisa en trois parties; l'une estoit pour les serviteurs de sa
court, l'autre  ses oeuvres, car il fit faire maints beaulx difices;
et la tierce il mettoit en trsor. L'autre partie il divisa en quatre
parties: l'une estoit pour les povres, l'autre aux glises, l'autre
pour les povres escoliers, et la quarte pour les prisonniers
d'outre-mer.

A propos je treuve pareille pollicie ou semblable ordre en nostre sage
roi Charles, dont me semble expdient rciter la belle manire de
vivre mesurement en toutes choses, comme exemple  tous successeurs
d'empires, royaumes et haultes seigneuries en rgle de vie ordonne.

L'heure de son descouchier[54]  matin estoit rglement comme de six
 sept heures; et vraiment qui voudroit user en cest endroit de la
manire de parler des potes, pourroit dire que, ainsi comme la desse
Aurora, par son esjossement  son lever, rend resjos les cueurs des
voyans, se pourroit dire sans mentir semblablement de nostre roi
rendant joie,  son lever,  ses chambellans et autres serviteurs
dputs pour son corps  icelle heure, lequel, de rgle commune,
quelque cause qu'il eust au contraire, estoit lors de joyeux visage;
car aprs le signe de la croix, et, comme trs-dvot, rendant ses
premires paroles  Dieu en aucunes oraisons, avec sesdits serviteurs
par bonne familiarit se truffoit[55] de paroles joyeuses et
honnestes, par si que sa douceur et clmence donnoit hardement[56] et
audience, mesme aux moindres, de hardiment deviser  lui de leurs
truffes et esbattemens, quelque simples qu'ils fussent, se jouoit de
leur dits, et raison leur tenoit.

  [54] Lever.

  [55] Divertissait.

  [56] Hardiesse.

Aprs, lui peign, vestu et ordonn selon les jours, on lui apportoit
son brviaire; le chapelain, personne notable qui lui aidoit  dire
ses heures chacun jour canoniaux, selon l'ordinaire du temps; environ
huit heures de jour, alloit  sa messe, laquelle estoit clbre
glorieusement chacun jour  chant mlodieux et solemnel; retrait en
son oratoire, en cel espace, estoient continuellement basses messes
devant lui chantes.

A l'issue de sa chapelle, toutes manires de gens, riches ou povres,
dames ou damoiselles, femmes vefves ou autres, qui eussent affaire,
povoient l bailler leurs requestes; et lui, trs-dbonnaire,
s'arrestoit  or leurs supplicacions, desquelles passoit
charitablement les raisonnables et piteuses; les plus doubteuses
commettoit[57]  aucun maistre de ses requestes.

  [57] Remettait.

Aprs ce, aux jours dputs  ce, alloit au conseil; aprs lequel,
avec lui aucuns barons de son sang, ou prlat, ou chief du dois, si
aucun cas particulier plus long espace ne l'empeschoit, environ dix
heures assoit  table. Son manger n'estoit mie long, et moult ne se
chargeoit de diverses viandes; car il disoit que les qualits de
viandes diverses troublent l'estomac et empchent la mmoire; vin
clair et sain, sans grand fume, buvoit bien tremp, et non foison, ni
de divers.

Et,  l'exemple de David, instrumens bas, pour resjor les esprits, si
doucement jous comme la musique peut mesurer son, oyoit volontiers 
la fin de ses mangiers.

Lui lev de table,  la collacion[58], vers lui povoient aller toutes
manires d'estrangiers ou autres venus pour besongnier: l
trouvoit-on souvent maintes manires d'ambassadeurs d'estranges pays
et seigneurs, divers princes estranges, chevaliers de diverses
contres, dont souvent il y avoit telle presse de baronnie et
chevalerie, que d'estrangiers, que de ceulx de son royaume, que en ses
chambres et salles grandes et magnificens  peine se povoit-on
tourner; et sans faille[59] le trs-prudent roi tant sagement et  si
bnigne chire recevoit tous et donnoit responce par si morigine
manire, et si duement rendoit  chacun l'honneur qu'il appartient,
que tous s'en tenoient pour trs-contens, et partoient joyeux de sa
prsence.

  [58] La conversation.

  [59] Sans faute.

L lui estoient apportes nouvelles de toutes manires de pays, ou des
aventures et faits de ses guerres, ou d'autres batailles, et ainsi de
diverses choses; l ordonnoit ce qui estoit  faire selon les cas que
on lui proposoit, ou commettoit  en dterminer au conseil, deffendoit
le contraire de raison, passoit grces, signoit lettres de sa main,
donnoit dons raisonnables, octroyoit offices vaquans ou licites
requestes.

Et ainsi, en telles ou semblables occupacions exercitoit, comme
l'espace de deux heures; aprs lesquelles il estoit retrait et alloit
reposer, qui duroit comme une heure; aprs son dormir, estoit un
espace avec ses plus privs en esbattement de choses agrables,
visitant joyaulx ou autres richesses; et celle rcracion prenoit,
afin que soin de grande occupacion ne pust empescher le soin de sa
sant, comme al[60] qui le plus souvent estoit occup de ngoces
laborieux, selon sa dlie complexion.

  [60] A celui.

Puis alloit  vespres, aprs lesquelles, si c'estoit en est temps,
aucunes fois entroit en ses jardins, squels, si en son hostel de
Saint-Paul estoit, aucunes fois venoit la reine vers lui, ou on lui
apportoit ses enfans; l parloit aux femmes et demandoit de l'estre de
ses enfans.

Aucunes fois lui prsentoit-on l dons estranges de divers pays,
artillerie, ou autre harnois de guerre, et diverses autres choses; ou
marchans venoient apportans velous, draps d'or ou autres choses, et
toutes autres manires de belles choses estranges, ou joyaulx, qu'il
faisoit visiter aux cognoisseurs de telles choses, dont il y avoit de
sa famille.

En hiver, par espcial s'occupoit souvent  or lire de diverses
belles histoires, de la sainte Escriture, ou des faits des Romains, ou
moralits de philosophes, et d'autres sciences, jusques  heure de
souper, auquel s'assoit d'assez bonne heure et estoit lgirement
pris; aprs lequel une pice[61] s'esbattoit, puis se retrayoit et
alloit reposer: et ainsi, par continuel ordre, le sage roi bien
morigin usoit le cours de sa vie.

  [61] Quelque temps.


   Ci dit la phisionomie et corpulance du roi Charles.

Or me plaist deviser, et raison m'y instruit, la phisionomie et
personne du susdit noble sage prince.

De corsage estoit hault et bien-form, droit et l[62] par les
espaules, et haingre[63] par les flancs; gros bras et beaulx membres
avoit si correspondans au corps qu'il convenoit; le visage de beau
tour, un peu longuet; grand front et large; avoit sourcils en archiez,
les yeux de belle forme, bien assis, chasteins en couleur, et arrests
en regard; hault nez assez, et bouche non trop petite, et tnues
lvres; assez barbu estoit, et ot un peu les os des joues haults, le
poil ni blond ni noir; la charnure clre brune; mais la chire ot
assez pale, et crois que ce, et ce qu'il estoit moult maigre, lui
estoit venu par accident de maladie et non de condicion propre. Sa
phisionomie et faon estoit sage, attrempe et rassise,  toute heure,
en tous estats et en tous mouvemens; chauld, furieux, en nul cas
n'estoit trouv, ains agmoder en tous ses faits, contenances et
maintiens, tous tels qu'appartiennent  rempli de sagesse, hault
prince. Ot belle allure, voix d'homme de beau ton; et avec tout ce,
certes,  sa belle parlure tant ordonne et par si belle, arrang sans
aucune superfluit de parole, ne crois que rhtoricien quelconque en
langue franoise st rien amender.

  [62] Large.

  [63] troit.


   Ci dit comment le roi Charles se contenoit en ses chasteaulx et
     l'ordre de son chevauchier.

Aucunes fois avenoit, et assez souvent au temps d'est, que le roi
alloit esbattre en ses villes et chasteaulx hors de Paris, lesquels
moult richement avoit fait refaire et rparer de solemnels difices,
si comme  Melun,  Montargis,  Crel,  Saint-Germain-en-Laye, au
bois de Vincennes,  Beaut, et maints autres lieux; l, chassoit
aucunes fois et s'esbattoit pour la sant de son corps, dsireux
d'avoir doux et attremp; mais en toutes ses alles, venues et
demeures estoit tout ordre et mesure garde; car j ne laissoit ses
quotidiennes besongnes  expdier, ainsi comme  Paris.

L'accoustume manire de chevauchier estoit de notable ordre: 
trs-grand compaignie de barons et princes et gentils hommes bien
monts et en riches habits, lui assis sur palefroi de grand lite,
tout temps vestu en habit royal, chevauchant entre ses gens, si loing
de lui par telle et si honorable ordonnance que par l'aorn maintien
de son bel ordre, bien pt savoir et cognoistre tout homme, estrangier
ou autre, lequel de tous estoit le roi; ses gentilshommes devant lui
ordonns, et gens d'armes, tous estoffs, comme pour combattre, en
nombre et quantit de plusieurs lances, lesquels estoient soubs
capitaine, chevaliers notables, et tous recevoient beaulx gages pour
la desserte de cel office; les fleurs de lis en escharpe portes
devant lui, et par l'escuyer d'escuierie le mantel d'ermines, l'espe
et le chapel royal, selon les nobles anciennes coustumes royales.

Devant et aprs, les plus prochains du roi chevauchoient, les princes
et barons de son sang, ses frres ou autres; mais nul j ne
l'approchoit, si il ne l'appeloit: aprs lui, plusieurs gros
destriers, moult beaulx en destre, estoient mens, aorns de moult
riches harnois de parement; et quand il entroit en bonnes villes, o 
grand joie du peuple estoit reu, ou chevauchoit parmi Paris, o toute
ordonnance estoit garde, bien sembloit estat de trs hault,
magnifique, trs puissant et trs ordonn prince.

Et ainsi ce trs sage roi avoit chire en tous ses faits la noble
vertu d'ordre et convenable mesure. Lesquelles serimonies royales
n'accomplissoit mie tant au goust de sa plaisance, comme pour garder,
maintenir et donner exemple  ses successeurs  venir que, par
solemnel ordre, se doit tenir et mener le trs digne degr de la
haulte couronne de France,  laquelle toute magnificence souveraine
est due et pertinente.


   Ci dit l'ordonnance que le roi Charles tenoit en la distribucion
     des revenus de son royaume.

Pour ce que la science de politique, supellative entre les arts,
enseigne homme  gouverner soi mesme sa mesgnie et subjets et toutes
choses, selon ordre juste et limit; comme elle est discipline et
instruccion de gouverner royaumes et empires, tous peuples et toutes
nacions en temps de paix, de guerre, de tranquillit et adversit,
assembler et amasser par loisibles gagnes, trsors et revenus,
dispenser pcunes, meubles et recettes; appert manifestement cestui
sage prince estre trs appris, sage maistre et expert en icelle
science, laquelle la noblesse de son courage, par la prudence de son
averti entendement, lui apprenoit naturellement, sans autre estude de
lettrure apprise en ceste partie: car sa personne gouvernoit par
pollicie trs ordonne, comme dit est.

_Item_, les revenus de son domaine et rentes accrut grandement, comme
il sera dit ci aprs.

_Item_, ses princes et nobles maintenoit en honneur et largesse, et de
lui contens.

Le clergi tenoit en paix;

Le peuple en crainte et obissance en temps de paix et de guerre;

Les estranges nacions, bnivolens.

Les revenus de son royaume distribuoit sagement, dont l'une partie
estoit applique pour la paye de ses gens d'armes et soustenir ses
guerres; l'autre, pour la despence de son hostel et estat de lui, de
la reine et de ses nobles enfans, grandement et largement soustenu;
l'autre pour dons  ses frres et parens, dont continuellement avoit
avec lui  grands pensions, et des barons et chevaliers estranges qui
venoient en France veoir sa magnificence, ou ambassadeurs  qui
donnoit de riches dons; l'autre, pour payer ses serviteurs, donner 
esglises ou aumosnes; l'autre, pour ses difices, dont il bastit de
moult beaulx et notables chasteaulx et esglises; et toutes ces choses
estoient largement payes, si que pou ou nant venoient plaintes au
contraire.


   Ci dit la rgle que le roi Charles tenoit en l'estat de la reine.

Entre les politiques ordonnances institues par cellui sage roi
Charles, afin que oubliance ne m'empesche  narrer en ceste partie ce
qui est digne de mmoire et singulire louange, Dieux! quel triumphe,
quelle paix, en quel ordre, en quelle coagulence rgule en toutes
choses estoit gouverne la court de trs noble dame la reine Jehanne
de Bourbon, s'espouse, tant en estat magnificent comme en honnestes
manires rgles de vivre, si comme en ordonnances de mengs[64] et
assites, en compaignie, en serviteurs, en habits, atours, et en tous
paremens, par notable et aux solemnits des festes annes[65], ou  la
venue des notables princes que le roi vouloit honorer! En quelle
dignit estoit celle reine, couronne ou atourne de grands richesses
de joyaulx, vestue s habits royaux, larges, longs et flottans, en
sambues pontificales[66] que ils appellent chappes ou manteaulx
royaulx des plus prcieux draps d'or ou de soie, aorns et
resplendissans de riches pierres et perles prcieuses, en ceinctures,
boutonnures et attaches, par diverses heures du jour habits rechangs
plusieurs fois, selon les coustumes royales et pontificales; si que
merveilles ert[67]  veoir icelle noble reine  telles dites
solemnits, accompaigne de deux ou trois reines pour lors encore
vivantes, ses devancires ou parentes,  qui portoit grand rvrence,
comme raison et droit le devoit.

  [64] Les mets, ce que l'on mange.

  [65] Annuelles.

  [66] Majestueuses.

  [67] tait.

Sa noble mre et les duchesses femmes des nobles frres du roi,
comtesses, baronnesses, dames et demoiselles,  moult grand quantit,
toutes de parage, honnestes, duites d'honneur[68], et bien morigines;
car autrement ne fussent au lieu souffertes, et toutes vestues de
propres habits, chacune selon sa facult, correspondans  la solemnit
de la feste.

  [68] Se conduisant avec honneur.

L'assite de table en salle, le triumphe et haultesse qui y estoient
tant notable que ne cuide[69] pareil estre aujourd'huy au monde; la
contenance de celle dame loue, rassise et agmodere en parole,
maintien et regard, assure entre toutes gens, aorne de toute beaut
passant les autres princesses, estoit chose  veoir trs-agrable et
de souveraine plaisance.

  [69] Je ne pense.

Les aornemens des salles, chambres d'estranges, et riches brodures 
grosses perles d'or et soies  ouvrages divers; le vaissellement d'or
et d'argent et autres nobles estoremens[70], n'estoit si merveilles
non.

  [70] Objets pour le service de la table.

Ainsi, celle trs-noble reine, par l'ordonnance du sage roi, estoit
gouverne en estat hault, pontifical et honneste en toutes choses, si
comme  telle princesse est aduisant et redevable, en laquelle en
habits, atours royaulx trs honorables, toute honnestet estoit
garde: car autrement ne le souffrist le trs-sage roi, sans lequel
commandement et ordonnance ne fit quelconques nouvellets en aucune
chose; et comme ce soit de belle pollicie  prince, pour la joie de
ses barons, resjossans de la prsence de leur prince, mangeoit en
salle communment le sage roi Charles; semblablement lui plaisoit que
la reine fit entre ses princesses et dames, si par grossesse ou autre
impdiment n'en estoit garde; servie estoit de gentilshommes de par
le roi  ce commis, sages, loyaulx, bons et honnestes; et durant son
mangier, par ancienne coustume des rois, bien ordonne pour obvier 
vaines et vagues paroles et penses, avoit un preude homme en estant
au bout de la table, qui sans cesser disoit gestes de moeurs vertueux
d'aucuns bons trespasss. En telle manire le sage roi gouvernoit sa
loyale espouse, laquelle il tenoit en toute paix et amour et en
continuels plaisirs, comme d'estranges et belles choses lui envoyer,
tant joyaulx comme autres dons, si prsents lui fussent, ou qu'il
pensast que  elle dussent plaire, les procuroit et achetoit; en sa
compaignie souvent estoit et toujours  joyeux visage et mots
gracieux, plaisans et efficaces; et elle, de sa partie, en lui portant
l'honneur et rvrence que  son excellence appartenoit, semblablement
faisoit; et ainsi cellui en tous cas la tenoit en suffisante amour,
unit et en paix.


   Ci dit l'ordre que le roi Charles mit en la nourriture et
     discipline de ses enfans.

Le sage roi, semblablement par pollicie due, vouloit que fust rgl
l'estat de ses nobles enfans; et  son aisn fils Charles, daulphin de
Vienne, qui  prsent rgne, duquel la nativit remplit de joie le
courage du pre, clbrant la journe  grand solemnit, pourvit de
grand ordonnance en administracion de nourriture par le conseil des
sages tout au mieulx que estre povoit.

Mais encore plus dsirant pourveoir  l'entendement de l'enfant, au
temps  venir, de nourriture de sapience, si faire se put,  la
quelle,  l'aide de Dieu, n'eust mie failli, si la vie du pre longue
fust et accident de diverse fortune ne l'eust empch; et, en
approuvant la parole  ce propos que dit l'empereur Helius Adrians:
On doit, dit-il, premier les enfans nourrir et exerciter en vertus,
si que ils surmontent en moeurs ceulx qu'ils veulent surmonter en
honneurs, lui fit en ses jeunes jours apprendre lettres et moeurs
convenables  sa haultesse; et pour l'instruire  ce, bailla
l'administracion de lui  sages maistres et chevaliers anciens preudes
hommes et de belle vie; et semblablement  ses autres enfans, lesquels
vouloit qu'ils fussent tenus en obissance soubs crainte et correccion
ordonne.


   Ci commence  parler des vertus du roi Charles, et premirement
     de sa prudence et sagesse.

Bon me semble,  parfaire l'intencion de nostre oeuvre, que
distinctement soit trait des bonnes moeurs et condicions d'icellui
sage dont nous parlons.

Et comme prudence et sagesse est mre et conduiserresse des autres
vertus, laquelle lui estoit instruccion en tous ses faits, comme il a
paru au procs de sa noble vie, pouvons ramener son eslue manire
d'ordre  l'galit des nobles anciens bien renomms, si comme il est
lu du sage empereur Helius Adrians ci-devant allgu, lequel fut
lettr et instruit en toutes sciences, et si expert en rhtorique
qu'il sembloit que pens eust  quanque il exprimoit de bouche. Et
dirons nous semblablement de nostre roi, lequel en son temps nul
prince n'atteignit en haultesse de lettrure[71] ni parlure, et
prudente pollicie en toutes choses gnraulment, comme plus  plain
dirons  la fin de ce livre, si comme promis nous l'avons.

  [71] Science des lettres, littrature.


   Ci dit de la vertu de justice au roi Charles.

Si comme dit le philosophe: Nul ne doit estre appel sage, si bont
ne l'esclaire, laquelle est le principe de la sapience, avec la
crainte de Nostre Seigneur, comme dit le psalmiste.

Or, soit doncques trait des vertus ou bonts d'icellui roi que nous
disons sage, lequel,  l'exemple du bon empereur Trajan et maints
autres jadis aimeurs de justice, comme nous lisons, fut cellui Charles
pilier d'icelle; et en telle manire la gardoit que si hardi ne fut,
ni tant grant prince en son royaume, ni aim serviteur, qui extorcion
osast faire  homme tant fut petit.

Et entre les exemples qui en pourroient estre dits, une fois avint que
un chevalier de sa court donna une buffe[72]  un sergent faisant son
office, de laquelle chose  trs grand peine put estre desmu[73] le
roi par prires de ses plus aims princes, que icellui chevalier
n'encourust la loi et rigueur de justice, qui est, en tel cas, copper
le poing; toutefois onques ne fut en grce comme devant.

  [72] Soufflet.

  [73] Dtourn.

_Item_,  un juif semblablement fit droit d'un tort et extorcion que
un chrestien lui avoit faite, et fut de lui avoir bailli un faulx
gage pour bon; et voulut le roi que la simplesse du juif ft
vainqueresse de la malice du chrestien; et comme il fit droit au
juif, n'est mie doubte qu' toute personne vouloit que il ft
entirement tenu; et si au contraire lui venist  cognoissance d'aucun
de ses justiciers, en exemple donnant aux autres juges de bien et
sagement gouverner justice; tantost commandoit qu'il ft desmis et
puni selon sa desserte.

De maints cas particuliers lui mesme fit droit par bonne quit; et
comme il est escrit de l'empereur Trajan prallgu, que une fois,
comme il fut j mont sur son destrier pour aller en bataille, une
femme greve de tort,  lui venue complaignant, arresta tout son ost,
descendit, donnant sentence droicturire pour la vefve.

Avint une fois, nostre roi estant au chastel qu'on dit
Saint-Germain-en-Laye, une femme vefve, devers lui,  grand clamour et
larmes, requrant justice d'un des officiers de la court, lequel par
commandement avoit logi en sa maison, et cellui avoit efforc une
fille qu'elle avoit; le roi, moult air[74] du cas laid et mauvais, le
fit prendre; et le cas confess et atteint, le fit pendre sans nul
respit  un arbre de la forest.

  [74] Courrouc.

Pour justice tenir, lui en personne, maintes fois en son temps, selon
les nobles anciennes coustumes, tint en son palais  Paris, sant en
trosne imprial, entre ses princes et sages, le lit de justice, en cas
qu'ils sont rservs  dterminer  lui  telles solemnits dputs
d'anciennet.

Par maintes particularits pourrions trouver exemples de la juste
volont du sage roi, lesquels je laisse pour cause de brieft; mais
pour conclure de ce en brief, comme justice est ordre, mesure et
balance de toutes choses rendre  chacun selon son droit, comme dit
saint Bernard, n'est pas doubte que, par icelle bien tenir, vint 
chief de toutes ses adversits, non pas petites, et anantit les flots
de male fortune, soubs quel subjeccion avoit est djet par long
espace.

Or ce bon roi, gardant  la ligne la loi de Dieu, comme le dcret
dfend, soubs peine d'escommuniement, les champs de bataille: de quoi
on use communment s cours des princes, en l'ordre d'armes, s cas
non cognus et non prouvs, comme ce soit une manire de tenter Dieu,
onques ne voulut en son temps consentir de telles batailles.

Si pouvons conclure de lui ce qui est dit s proverbes: La joie du
juste est que justice soit faite.


   Comment le roi par son sens moult conquestoit en ses guerres,
     nonobstant n'y allast; et la cause pourquoi n'y alloit.

Mais, pour ce que aucunes gens pourroient contredire  mes preuves de
la chevalerie de cestui roi Charles, disant que recrandise ou
couardie luy tolloit[75] que lui en propre personne n'alloit comme bon
chevalereux aux armes et faits des batailles et assaulx, ainsi que
firent son ayeul le roi Philippe, et son pre le roi Jehan, et ses
autres prdcesseurs; parquoi doncques ne povoit avoir en lui si grand
titre de chevalerie, comme je lui veus imposer et adjoindre:  ceulx
convient que je rponde verit manifeste et pure au su de toutes gens.

  [75] La paresse ou la timidit l'empchait.

Que par recrandise n'alloit en personne aux armes de ses guerres,
n'est mie; car au temps qu'il estoit duc de Normandie, ains son
couronnement, avec son pre le roi Jehan maintes fois y alla; et
aussi, lui seul chevetaine de grandes routes de gens d'armes, fut en
plusieurs besongnes bonnes et honorables,  la confusion de ses
ennemis.

Mais depuis le temps de son couronnement, lui, estant en fleur de
jeunesse, ot une trs grive et longue maladie,  quelle cause lui
vint je ne sais; mais tant en fut affoibli et dbilit, que toute sa
vie demoura trs ple et trs maigre, et sa compleccion moult
dangereuse de fivres et de froidure d'estomac; et avec ce, lui
remaint[76] de ladite maladie la main destre si enfle, que pesante
chose lui eust est non possible  manier; et convint, le demourant de
sa vie, user en dangier de mdicins.

  [76] Resta.

Mais que pourtant le loz de sa grand vertu qui, sans cesser,
ouvroit[77] en toute peine pour la publique utilit, doive estre
rprim, n'est mie raison.

  [77] Travaillait, oprait.

Car, dit Vgce que plus doit estre loue chevalerie mene  cause de
sens que celle qui est conduite par effet d'armes; si comme les
Romains plus acquirent seigneuries et terres par le sens que par la
force, semblablement le fist nostre roi; lequel plus conquesta,
enrichit, fit alliances, plus grandes armes, mieulx gens d'armes
pays et toute gent; plus fit bastir difices, donna grands dons, tint
plus magnificent estat, ot plus grand despense, moins fist de grief au
peuple, et plus sagement se gouverna en toute pollicie que n'avoit
fait roi de France, selon le rapport des escritures, je l'ose dire,
depuis le temps de Charlemaine, qui, pour la haultesse de sa prouesse,
fut appel Charles le Grand. Ainsi, pour la vertu et sagesse de
cestui, lui doit bien perptuellement demourer le nom de Charles le
Sage.

Et ces choses et autres considres qui en lui abondrent, je puis
conclure icellui estre digne d'avoir le nom et titre de parfaite
chevalerie.


   Ci dit comment le roi Charles aimoit livres; et des belles
     translacions qu'il fit faire.

Ne dirons-nous encore de la sagesse du roi Charles la grand amour
qu'il avoit  l'estude et  la science? Et qu'il soit ainsi, bien le
dmonstra par la belle assemble de notables livres et belle librairie
qu'il avoit de tous les plus notables volumes qui par souverains
auteurs ayent est compils, soit de la sainte Escriture, de
thologie, de philosophie, et de toutes sciences, moult bien escrits
et richement adorns, et tout temps les meilleurs escrivains que on
put trouver occups pour lui en tel ouvrage; et si son estude bel 
devis[78] estoit bien ordonne. Comme il voulsist toutes ses choses
belles, nettes, polies et ordonnes, ne convient demander, car mieulx
estre ne peut.

  [78] Plaisir.

Mais nonobstant que bien entendt le latin, et que j ne ft besoing
que on lui exposast, de si grande providence fut pour la grand amour
qu'il avoit  ses successeurs que, au temps  venir les voulut
pourveoir d'enseignemens et sciences introduisibles  toutes vertus;
dont pour celle cause fit par solemnels maistres suffisans en toutes
les sciences et arts, translater de latin en franois tous les plus
notables livres: si comme la Bible, en trois manires, c'est assavoir,
le texte; et puis le texte et les gloses ensemble; et puis d'une autre
manire allgorise.

_Item_, le grand livre de saint Augustin, de la Cit de Dieu[79].

  [79] Par Raoul de Presle.

_Item_, le livre du Ciel et du Monde[80].

  [80] Par Nicolas Oresme.

_Item_, le livre de saint Augustin: _De Soliloquio_.

_Item_, les livres de Aristote, thiques et Politiques, et mettre
nouveaux exemples[81].

  [81] Par le mme.

_Item_, Vgce, de chevalerie[82].

  [82] Vgce avait dj t traduit par Jean de Meun.

_Item_, les dix-neuf livres des Proprits des choses[83].

  [83] Par Jean Corbichon.

_Item_, Valerius Maximus[84].

  [84] Par Simon de Hesdin.

_Item_, Policratique[85].

  [85] Par Denis Soulechat.

_Item_, Titus-Livius[86]; et trs grand foison d'autres[87].

  [86] Pierre de Bressuire avait dj traduit Tite-Live par ordre
  du roi Jean.

  [87] Voir le mmoire sur les anciens traducteurs, lu en 1741 
  l'Acadmie des inscriptions, par l'abb Lebeuf.

Comme, sans cesser, y eut maistres, qui grands gages en recevoient, de
ce embesongnis.

De la grand amour qu'il avoit  en avoir grand quantit de livres, et
comment il se dlictoit en estude, et de ses translacions, me souvient
d'un roi d'Egypte appel Tholome Philadelphe, lequel fut homme de
grand estude, et plus aima livres que autres quelconques choses, ni
estre n'en povoit rassadi[88]: une fois demanda  son libraire
quans[89] livres il avoit; cellui respondit: Que tantost en auroit
accompli le nombre de cinquante mille; et comme cellui Tholome ot
dire que les Juifs avoient la loi de Dieu escrite de son doigt, ot
moult grand dsir que celle loi fust translate d'brieu en grec; et
il lui fut dit qu'il en desplairoit  Dieu que nul la translatast
s'il n'estoit juif; et si autre s'en vouloit entremettre, que tantost
cherroit en forsnerie[90]; si manda ce roi  lazar, qui estoit
souverain prestre des Juifs, qu'il lui envoyast des sages hommes du
peuple des Juifs, qui la langue bre et grecque sussent, qui ladite
loi lui translatassent; et pour le dsir qu'il ot que ceste chose fust
accomplie, il relcha la chtivet[91] des Juifs qui estoient en
gypte, o moult en avoit grand quantit, et avec ce leur donna grands
dons. lazar, resjo de ceste chose, rendit grces  Dieu, et eslut
soixante douze preudes hommes idoines  ce faire, et au roi Tholome
les envoya, lequel les reut  moult grand honneur; et raconte saint
Augustin que le roi les fit mettre chacun  part en une celle[92] pour
estudier; et fut la translacion faite en soixante et douze jours; et
comme ils n'eussent point de collation[93] ensemble, tant comme la
translacion mirent  faire, on trouva que l'un avoit fait comme
l'autre, sans diffrence en mot ni en syllabe: laquelle chose ne put
estre sans miracle de Dieu. Celle translacion moult fut agrable au
roi. Moult fut sage cellui roi Tholome, et moult sut de la science
d'astronomie et mesura la rondeur de la terre.

  [88] Rassasi.

  [89] Bibliothcaire. Combien.

  [90] Tomberait hors de sens.

  [91] Captivit.

  [92] Cellule, chambre.

  [93] Communication.


   Ci dit comment le roi Charles aimoit l'universit des clercs.

A ce propos, que le roi Charles aimast science et l'estude, bien le
montroit  sa trs ame fille l'universit des clercs de Paris, 
laquelle gardoit entirement les privilges et franchises, et plus
encore leur en donnoit, et ne souffrit que leur fussent enfreins. La
congrgacion des clercs et de l'estude avoit en grand rvrence; le
recteur, les maistres et les clercs solemnels, dont il y a maint,
mandoit souvent pour or la doctrine de leur science, usoit de leurs
conseils de ce qui appartenoit  l'espirituault, moult les honoroit
et portoit en toutes choses, tenoit bnivolens et en paix.......


   Ci dit comment, pour le grand sens et vertu du roi Charles, les
     princes de tous pays dsiroient son affinit, alliance et amour.

Assez pourrois tenir long conte des substancieuses paroles et beaulx
notables que chacun jour on povoit or dire au sage dont nous parlons,
si comme j'en suis informe par les preudes hommes ses serviteurs, qui
encore vivent; mais pour traire  autre matire et  la conclusion de
mon oeuvre, temps est de ce faire fin.

Si dis encore que, pour la grand renomme qui d'icelui roi Charles par
le monde couroit, parquoi comme plusieurs princes de lointain pays,
comme le roi de Hongrie qui maints beaulx arcs et autres choses lui
envoya, le roi d'Espaigne, d'Aragon et maints autres, dsirassent son
affinit, amour et alliance, par mariages ou autrement,  son sang,
fils et filles: si comme eust eu  femme son fils Loys devant dit, la
fille du roi de Hongrie, aisne et hritire du pre, si elle eust
vcu; et sa tante, fille du roi Philippe son ayeul, le roi d'Aragon.

Le roi de Chypre et autres maints rois, princes et seigneurs, parquoi
plusieurs vindrent en France veoir sa sagesse, noblesse et estat, et
plusieurs leurs faulx messages y envoyrent; mesmement le soudan de
Babyloine y envoya un de ses chevaliers avec plusieurs riches et
beaulx prsens, et en lui cuidant faire grand honneur comme au
solemnel[94] prince des chrtiens, lui manda, que pour le bien et
renomme qu'il avoit entendu de son sens et vertus, si il vouloit
aller en son pays avec lui demourer, il le feroit tout gouverneur de
ses provinces et terres, et maistre de sa chevalerie, et lui donneroit
royaume plus grand et plus riche trois fois que cellui de France, et
tiendroit telle loi comme il lui plairoit. Et que nul mescroie ceste
chose, certainement je l'affirme pour vraie; car lorsque j'estois
enfant, je vis le chevalier sarrazin richement et estrangement vestu,
et estoit notoire la cause de sa venue. Dont le sage roi, prudent en
toutes choses, et qui avec toutes nations et diversits de gens de
bien se savoit avoir et les honorer selon leur estat, considrant le
bon vouloir du soudan, qui pour ce si loin avoit envoy son message,
reut ledit chevalier et ses prsens  grand honneur, et lui et ses
gens moult festoya et honora, et son drucheman[95] par qui entendoit
ce qu'il disoit; et merciant le soudan, lui renvoya de beaulx prsens
des choses de par dea, toiles de Reims escarlates dont n'ont nulles
par de l et grand feste en font, donna largement aux messages,
s'offrit  faire toutes choses loisibles qu'il pourroit pour le
soudan.

  [94] Au plus grand.

  [95] Truchement, drogman.


   Ci dit comment le roi Charles avoit propres gens instruits en
     honneurs et noblesse pour recevoir tous estrangiers.

Ainsi ce roi autoris par le monde, comme digne il en estoit, bien
savoit recevoir grands, moyens et petits. Quand nobles princes
venoient ainsi vers lui, ou leurs messages, convenoit qu'ils dinassent
avec lui, et selon qu'ils estoient notables, soient  sa table. Et 
ses dners, quand haults princes y estoient, et mesmement aux ftes
solemnes, l'assiette des tables, l'ordonnance, les nobles paremens
d'or et de soie ouvrs de haulte lice, qui tendus estoient par ses
parois et ses riches chambres, de velous brods de grosses perles d'or
et de soie, de plusieurs estranges devises, les aornemens de partout,
ces draps d'or tendus, pavillons et cieulx sur ces haults dais et
chaires[96] couvertes; la vaisselle d'or et d'argent grande et
pesante, de toutes faons, en quoi l'on estoit servi par ces tables;
les grands dressoirs couverts de flacons d'or, coupes et gobelets et
autre vaisselle d'or  pierreries; ces beaulx entremets, vins, viandes
dlicieuses et  grand plant[97] et  court plainire  toutes gens,
certes pontificale chose estoit  veoir; et tant y estoit l'ordonnance
belle, que nonobstant y eust grand quantit de gens, si y estoit
remdi que la presse ne nuisoit. Et quand iceulx princes ou
estrangiers vouloit bien honorer, les faisoit mener devers la reine et
ses enfans, o ne trouvoient pas moins d'ordonnance; et puis,  Saint
Denis: l leur faisoit montrer les reliques, le trsor et les
richesses qui l sont, les riches chasubles, aornemens d'autel.

  [96] Dais et chaises.

  [97] A profusion.

Les beaulx paremens et habits en quoi les rois sont sacrs, dont il en
fit faire de tout neufs, et les plus riches qui oncques eussent est
vus qu'on sache; tous les habits ouvrs  fines et grosses perles, et
mesmement les souliers; ouvrir les riches armoires o de joyaulx de
grand valeur a  merveilles, o est la riche couronne du sacre, qu'il
fit faire, en laquelle a un gros balez[98] au bout, du prix de trente
mille francs; et d'autres pierreries moult fines: et vaut la couronne
moult d'avoir[99]; et les autres estranges choses qui y sont, de moult
grande richesse.

  [98] Rubis-balais.

  [99] Un grand prix.

Pour maintenir sa court en tel honneur, le roi avoit avec lui barons
de son sang, et autres chevaliers duis et appris en toutes honneurs,
si comme son cousin le comte d'Estampes, qui bel seigneur estoit,
honorable, joyeux, bien parlant et bien festoyant, et de gracieux
accueil  toutes gens; aucunes fois, en certaines places et assiettes,
reprsentoit la personne du roi, et moult estoit de bel parement 
celle court. D'autres aussi y avoit: et aussi messire Burel de la
Rivire, beau chevalier, et qui certes trs gracieusement, largement
et joyeusement savoit accueillir ceulx que le roi vouloit festoyer et
honorer, faire liement[100] et  grand honneur les messages que le roi
mandoit par lui  iceulx estrangiers, les aller souvent veoir et
visiter en leur logis, leur dire de gracieux et beaulx mots, et que le
roi les saluoit, et leur mandoit que ils fissent bonne chire et
n'espargnassent rien, et telles gracieuses paroles; et quand venoit 
leur prsenter dons de par le roi, ne failloit mie  dire ces
courtoises et honorables paroles bien assises  chacun, selon son gr;
car toute l'honneur qu'il convient  belle rception de gens il
savoit, et  eux il donnoit soupers et disners en son hostel bel 
devis[101] et richement adorn; l estoit sa femme, belle, bonne et
gracieuse, qui pas ne avoit moins d'honneur, et courtoisement les
recevoit; l estoient les femmes d'estat[102] de Paris mandes, dans,
chant et fait joyeuse chire; y avoit, pour l'honneur et la
rvrence du roi, tant, que tous estrangiers du roi et de lui se
louoient.

  [100] D'une manire agrable.

  [101] Beau pour assemble et confrences.

  [102] De distinction.




AVNEMENT DE CHARLES VI.

1380.

    _Enguerrand de Monstrelet[103]._

   Comment Charles le Bien Aim rgna en France aprs qu'il eut t
     sacr  Reims, l'an 1380, et des grands inconvniens qui lui
     survinrent.


Pource qu'en mon prologue ai aucunement touch que parlerai au
commencement de ce prsent livre de l'tat du gouvernement du roi de
France Charles le Bien Aim, sixime de ce nom, et afin que plus
pleinement soient sues les causes et raisons pourquoi les seigneurs du
sang royal furent durant son rgne et depuis en division, en ferai en
ce prsent chapitre aucune mention.

  [103] Enguerrand de Monstrelet, gentilhomme n dans le
  Boulonnais, vers la fin du quinzime sicle, mourut en 1453,
  tant prvt de Cambray. Il fut attach  Philippe le Bon, duc de
  Bourgogne, qu'il accompagnait  l'entrevue du duc avec Jeanne
  d'Arc, prisonnire. Les chroniques de Monstrelet, assez
  impartiales et assez bien composes, commencent en 1400, au
  moment o s'arrtent celles de Froissart, et vont jusqu'en 1444.
  Elles ont t continues par Matthieu de Coucy.

Vrit est que le dessus dit roi Charles le Bien Aim, fils du roi
Charles le Quint, commena  rgner et fut sacr  Reims le dimanche
devant la fte de Toussaint, l'an de grce mil trois cent et
quatre-vingts, comme plus  plein est dclar au livre de matre Jean
Froissart; et n'avoit lors que quatorze ans d'ge; et depuis l en
avant gouverna moult grandement son royaume; et par trs-noble conseil
fit en son commencement de beaux voyages, o il se porta et
conduisit, selon sa jeunesse, assez prudentement et vaillamment, tant
en Flandre, o il conquit la bataille de Rosebecque et rduisit les
Flamands en son obissance, comme depuis en la valle de Cassel et s
mettes du pays de l environ, et aussi contre le duc de Gueldres; et
depuis fut-il  l'cluse pour passer outre en Angleterre, pour
lesquelles entreprises fut fort redout par toutes les parties du
monde o on avoit de lui connoissance. Mais fortune, qui souvent
tourne sa face aussi bien contre ceux du plus haut tat comme du
moindre, lui montra de ses tours; car l'an mil trois cent
quatre-vingt-et-douze, le dessus dit roi eut volont et conseil
d'aller  puissance en la ville du Mans, et de l passer en Bretagne,
pour subjuguer et mettre en son obissance le duc de Bretagne, pource
qu'il avoit soutenu et favoris messire Pierre de Craon, qui avoit
vilainement navr et injuri dedans Paris,  sa grande dplaisance,
messire Olivier de Clisson, son conntable; auquel voyage lui advint
une trs-piteuse aventure, et dont son royaume eut depuis moult 
souffrir: laquelle sera ci aucunement dclaire, j soit ce que ce ne
ft pas du temps ni de la date de cette histoire.

Or est-il ainsi que le roi dessus dit chevauchant de la dite ville du
Mans  aller au dit pays de Bretagne, ses princes et sa chevalerie
tant assez prs de lui, lui prit assez soudainement une maladie, de
laquelle il devint comme hors de sa bonne mmoire; et incontinent
tollit  un de ses gens un pieu de guerre qu'il avoit, et en frit le
varlet au btard de Langres, tellement qu'il l'occit; et aprs occit
le dit btard de Langres; et si frit tellement le duc d'Orlans son
frre, que, nonobstant qu'il ft arm, il le navra au bras, et de
rechef navra le seigneur de Sempy, et l'et mis  mort,  ce qu'il
disoit, si Dieu ne l'et garanti; mais en ce faisant se laissa cheoir
 terre; et l fut, par la diligence du seigneur de Couci et autres,
ses fables serviteurs, pris; et lui trent  grand peine ledit
pieu; et de l fut men en la dite ville du Mans, en son htel, o il
fut visit par notables mdecins: nanmoins on y esproit plus la mort
que la vie; mais par la grce de Dieu il fut depuis en meilleur tat,
et revint assez en sa bonne mmoire, non pas telle que par avant il
avoit eue. Et depuis ce jour, toute sa vie durant, eut par plusieurs
fois de telles occupations comme la dessus dite; pourquoi il falloit
toujours avoir regard sur lui et le garder. Et pour cette douloureuse
maladie perdit, toute sa vie durant, grande partie de sa bonne
mmoire, qui fut la principale racine de la dsolation de tout son
royaume. Et depuis ce temps commencrent les envies et tribulations
entre les seigneurs de son sang, parce qu'un chacun d'eux contendoit 
avoir le plus grand gouvernement de son royaume, voyant assez
clairement qu'il toit assez content de faire et accorder ce que par
iceux lui toit requis; lesquels se trouvoient vers lui les uns aprs
les autres; et,  cautelle, en absence l'un de l'autre, l'inclinoient
 faire leur singulire volont et plaisir, sans avoir regard tous
ensemble, par une mme dlibration, au bien public de son royaume et
domination. Toutefois, aucuns en y eut qui assez loyaument s'en
acquittrent, dont recommands grandement aprs leur mort en furent.
Lequel roi en son temps eut plusieurs fils et filles: desquels, c'est
 savoir de ceux qui vcurent jusqu' ge comptent, les noms
s'ensuivent:

Premirement, Louis, duc d'Aquitaine, qui eut pouse la fille premire
ne du duc Jean de Bourgogne, qui mourut devant le roi son pre, sans
avoir gnration. Le second eut nom Jean, duc de Touraine, qui pousa
la seule fille du duc Guillaume de Bavire, comte de Hainaut, qui
pareillement mourut sans gnration devant le roi son pre. Le tiers
fut nomm Charles, qui pousa la fille de Louis, roi de Sicile, et en
eut gnration, de laquelle sera ci-aprs faite aucune dclaration, et
succda au royaume de France aprs le trpas du roi Charles son pre.
La premire fille eut nom Isabelle, et fut marie la premire fois au
roi Richard d'Angleterre, et depuis au duc Charles d'Orlans, duquel
elle dlaissa une seule fille. La seconde fut nomme Jeanne, et fut
marie  Jean, duc de Bretagne, duquel elle eut plusieurs enfants. La
tierce eut nom Michelle, et eut  mari le duc Philippe de Bourgogne,
de laquelle ne demeura nul enfant. La quarte fut nomme Marie, qui fut
religieuse  Poissy. La quinte eut nom Catherine, et eut pous le roi
Henri d'Angleterre, duquel elle eut un fils nomm Henri, qui aprs le
trpas de son pre fut roi dudit royaume d'Angleterre. Lequel roi
Charles VI eut tous les enfans dessus dits de la reine Isabelle son
pouse, fille du duc tienne de Bavire.




RVOLTE DE LA FLANDRE, DE PARIS ET DE ROUEN.

1381-1382.

   Ds l'anne 1380, le peuple de Paris, foul d'impts et irrit
   de la cupidit de ses matres, commena  se soulever contre le
   gouvernement des trois oncles du roi, les ducs d'Anjou, de Berry
   et de Bourgogne, tout-puissants pendant la minorit de Charles
   VI, et qui accablaient la France d'exactions. L'esprit de rvolte
   et de dsorganisation tait gnral en Europe  ce moment; les
   serfs d'Angleterre et les communes de Flandre se soulevaient; des
   hrsies nombreuses et le grand schisme d'Occident augmentaient
   l'anarchie gnrale. Enfin clata dans la Flandre, sous la
   conduite de Philippe Arteveld, une formidable insurrection contre
   le gouvernement fodal et ses iniquits; le mouvement gagna la
   bourgeoisie de Paris et celle de Rouen. Cette entente effraya
   Charles VI et ses oncles, qui allrent attaquer Gand, le foyer
   principal de l'insurrection. Aprs la bataille de Rosebque, o
   Philippe Arteveld fut vaincu et les Flamands crass, les
   Maillotins de Paris et de Rouen furent aisment soumis.

   Nous donnons sur ces vnements importants plusieurs rcits tirs
   de l'Histoire de Juvnal des Ursins, de la Chronique du religieux
   de Saint-Denis et des Chroniques de Froissart.


1. _Rvolte de la Flandre._

1381.

    _Juvnal des Ursins[104]._

Le comte de Flandres Louys s'efforoit de faire grandes exactions sur
ses subjets, et les vouloit souvent tailler ainsi qu'on faisoit en
France. Et pource firent dire au comte qu'il s'en voulust dporter,
dont il ne fut pas content. Et s'en alla  la ville de Gand requrir
aide d'argent par manire de taille, et usa d'aucunes hautes paroles,
et lui fut refus sa requeste, dont il fut bien mal content. Et se
partit de la ville, et dlibra de se monstrer leur seigneur par voie
de fait. Et avoit un bastard bien vaillant homme d'armes, auquel il
chargea cette besogne. Et de fait, il fit grande assemble de gens de
guerre, et s'en vindrent loger assez prs de la ville de Gand comme 
une lieue, et faisoient  ceux de Gand guerre mortelle. On tuoit, on
prenoit, et mettoit-on  ranon, et boutoient feu, ardoient moulins,
faisoient toute guerre que vrais ennemis pouvoient faire. Et ledit
comte pour lui aider, fit mander des Anglois, lesquels vindrent  son
service. Ceux de Gand, voyant les manires qu'on leur tenoit,
plusieurs fois s'assemblrent, et conclurent que pour mourir ils ne
laisseroient leurs liberts; et fort se dfendoient et portoient des
dommages au comte. Et  seuret demandrent parler  lui, ce qui leur
fut octroy. Et envoyrent de bien notables gens devers le comte,
lesquels de par les habitans le supplirent qu'il leur voulus
pardonner, si aucune chose lui avoient mesfait. En luy suppliant
qu'ils ne feussent point subjets  aucuns subsides ordinaires: mais
s'il avoit affaire d'aucunes choses en ses ncessits, ils toient
prts de luy aider de certaine somme, et tant faire qu'il seroit
content. Et cuidoient lesdits ambassadeurs avoir satisfait: mais
aucuns jeunes hommes estant prs du comte, commencrent  dire qu'il
auroit par force les vilains s'il vouloit, et qu'il les falloit
poindre  bons esperons, et les subjuguer de tous points, et ainsi
s'en allrent lesdits ambassadeurs. Le comte les cuidoit toujours
subjuguer et suppditer, et les mettre en estat qu'ils n'eussent pu
manger, tellement qu'ils se missent  sa volont, et tousjours faisoit
forte et terrible guerre. Et lors ceux de Gand dlibrrent de y
rsister par voie de fait. Et pour tre leur capitaine, esleurent un
nomm Jacques Artevelle, qui toit une belle personne, haut et droit,
vaillant et de trs-bel langage, et toit fils d'un nomm Artevelle
qui se voulut faire comte, lequel eut le col coup; et se mit sus, et
assembla foison de gens et dlibra de se mettre sur les champs. La
chose venue  la cognoissance du comte, manda gens  Bruges et de
toutes parts. Et yssit Artevelle et sa compagnie, et tant que luy et
les gens du comte se rencontrrent et approchrent. D'un cost et
d'autre y fut combattu de traits, tant d'arbalestriers que d'archers,
et  la fin combattirent main  main longuement, et tellement que le
comte fut desconfit. Et y eut bien cinq mille de ses gens morts et
tus sur la place, et puis se retrahit  Bruges. Et parla Artevelle au
peuple, toujours les animant  la guerre. Et combien qu'il toit
nouvelles que les Franois aideroient au comte, toutesfois ils ne
devoient point craindre leurs jolivets superflues, qui toient cause
de leur destruction, et qu'ils devoient poursuivre leur guerre
encommence, vu la victoire qu'ils avoient eue. Et donna tel courage
au peuple, qu'il leur sembloit qu'ils toient taills de conquester
tout le royaume. Et tellement que les bonnes gens du plat pays, et
autres, laissrent leurs labourages et mestiers, et prindrent les
armes, telles qu'ils peurent finer. Et tousjours se soultivoit[105]
Artevelle, comme il pourroit grever le comte, qui estoit dedans
Bruges. Et de tout ancien temps ceux de la ville de Bruges ont
accoustum de faire une belle et notable procession, et porter le
prcieux sang de Bruges, et l abonde foison de peuple de Bruges et du
plat pays. Et l ordonna Artevelle deux mille hommes des plus
vaillans, lesquels seulement estoient vestus de leurs robes, mais
dessous arms et bien garnis. Et  diverses fois, et par divers lieux
entrrent dedans la ville, et se trouvrent tous ensemble au march,
ainsi qu'on faisoit ladite procession, et crirent alarme au long des
rues, dont le comte fut bien esbahi. Toutesfois assez diligemment
assembla gens, et se effora de rsister. Mais  la fin il fut vaincu,
et se retrahit en son hostel, et fut suivi par les Gantois, lesquels
violemment entrrent en son hostel, le cuidant trouver. Mais il se
sauva par une fenestre, et se bouta en l'hostel d'une pauvre vieille
femme, et y fut jusques  la nuit, et de l s'en alla  l'Escluse.
Les Gantois le imputrent  ceux de Bruges, disant que c'toit par eux
qu'il s'estoit sauv, et leur coururent sus, et en pillrent et
robrent, et  toute leur proye s'en retournrent  Gand.

  [104] Jean Juvnal des Ursins, fils du chancelier, naquit 
  Paris, en 1388, et mourut en 1473. Il fut vque de Beauvais,
  puis de Laon, et archevque de Reims en 1449. Il prsidait, en
  1456, l'assemble du clerg qui rhabilita la mmoire de Jeanne
  d'Arc. Il a crit une histoire de Charles VI. Jusqu'en 1416, il
  suit le religieux de Saint-Denis; depuis 1416, il crit d'aprs
  ses souvenirs; son style est clair, correct et souvent
  remarquable.

  [105] _Soultiver_, faire les choses avec adresse.


2. _Les Maillotins._

1382.

    _Juvnal des Ursins._

L'an mille trois cent quatre-vingt et deux, le duc d'Anjou, et aussi
les autres seigneurs et ceux de la cour, considrant que depuis que
les aydes avoient est mis jus, ils n'avoient pas les profits qu'ils
souloient avoir, dsiroient fort  remettre sus les aydes, et firent
plusieurs assembles; mais jamais le peuple ne leur vouloit souffrir.
Combien que messire Pierre de Villiers et messire Jean des Mares, qui
toient en la grce du peuple, comme on disoit, en faisoient
grandement leur devoir, de leur monstrer les grands dangers et prils
qui leur en pourroient advenir, et de encourir l'indignation et
malveillance du roi. Lesquelles dmonstrances ils prenoient en grande
impatience, et rputoient tous ceux qui en parloient ennemis de la
chose publique, en concluant qu'ils garderoient les liberts du peuple
jusques  l'exposition de leurs biens, et prindrent armures et
habillemens de guerre, firent dixeniers, cinquanteniers, quarteniers,
mirent chaisnes par la ville, firent faire guet et garde aux portes.
Et ces choses se faisoient presque par toutes les villes de ce
royaume; et  ce faire commencrent ceux de Paris. Et  Rouen se
mirent sus deux cens personnes mcaniques, et vindrent  l'hostel d'un
marchand de draps, qu'on nommoit le Gras, pour ce qu'il estoit gros et
gras, et le firent leur chef comme roi, et le mirent sur un chariot
comme en manire de roi, voulust ou non, et contre sa volont; et
pour doute de la mort, fallut qu'il obist, et le menrent au grand
march, et lui firent ordonner que les subsides cherroient et qu'ils
n'auroient plus cours. Et si aucuns vouloient faire un mauvais cas, il
ne falloit que dire: Faites; si estoit excut. Et procdrent 
tuer et meurtrir les officiers du roi au fait des aydes. Et pource
qu'on disoit ceux de l'abbaye de Saint-Ouen avoir plusieurs privilges
contre la ville, ils allrent furieusement en l'abbaye, rompirent la
tour o estoient leurs chartes, et les prindrent et deschirrent. Et y
eussent eu l'abbaye et religieux grand dommage, si le roi, depuis
duement inform, ne leur et confirm leurs dits privilges. Et aprs
s'en allrent devant le chasteau, cuidant entrer dedans pour
l'abattre. Mais ceux qui estoient dedans se dfendirent vaillamment,
et plusieurs en turent et navrrent. Presque par tout le royaume,
telles choses se faisoient et rgnoient, et mesmement en Flandres et
en Angleterre, o le peuple se esmeut contre les nobles, tellement
qu'il fallut qu'ils se retirassent et s'en allassent. Aucuns
demeurrent avec le roi d'Angleterre, cuidant estre asseurs; mais le
peuple y alla, et en la prsence du roi turent cinq ou six chevaliers
des plus notables, et son chancelier, l'archevesque de Cantorbie. Et
puis leur couprent les testes comme  ennemis de la chose publique,
par grand cruaut et inhumanit les tranrent parmi la ville, et
mirent la teste dudit archevesque au bout d'une perche sur le pont, et
fouloient son corps aux pieds emmy la boue. Or faut retourner  la
matire du peuple esmeu  Rouen et  Paris, et partout. Le duc d'Anjou
diffra  faire aucunes punitions, ou mettre remde aux choses dessus
dites, ds le mois d'octobre jusques en mars, et cependant cuidoit
toujours mettre les aydessus, et mesmement l'imposition du douziesme
denier, et trouva des cautelles en diverses manires pour amuser le
peuple. Mais rien n'y valoit,  ce qu'ils s'y fussent consentis.
Toutesfois, en Chastelet il fit crier ladite ferme de l'imposition, et
bailler et dlivrer pour la lever mandement exprs, dont on murmuroit
et grommeloit partout trs-fort. Et devoit commencer ladite ferme le
premier jour de mars. Et desja se assembloient meschans gens; et y eut
une vieille qui vendoit du cresson aux halles,  laquelle le fermier
vint demander l'imposition, laquelle commena  crier. Et  coup
vindrent plusieurs sur ledit fermier, et lui firent plusieurs playes,
et aprs le turent et meurtrirent bien inhumainement. Et tantt par
toute la ville le menu peuple s'esmeut, prindrent armures, et
s'armrent tellement, qu'ils firent une grande commotion et sdition
de peuple, et couroient et recouroient, et s'assemblrent plus de cinq
cens. Quand les officiers et conseillers du roi et l'vesque de Paris
virent et aperceurent la manire de faire, ils se partirent le plus
secrettement qu'ils peurent de la ville, et emportrent ce qu'ils
peurent de leurs biens meubles petit  petit. Et ceux qui ce faisoient
estoient meschans gens et viles personnes, de pauvre et petit estat,
et si l'un crioit, tous les autres y accouroient. Et pour ce qu'ils
estoient mal arms et habills, ils sceurent que en l'hostel de la
ville avoit des harnois; ils y allrent, et rompirent les huis o
estoient les choses pour la dfense de la ville, prindrent les harnois
et grand foison de maillets de plomb, et s'en allrent par la ville,
et tous ceux qu'ils trouvoient fermiers des aydes, ou qui en estoient
souponns, tuoient et mettoient  mort bien cruellement. Il y en eut
un qui se mit en franchise dedans Saint-Jacques-de-la-Boucherie, et
lui estant devant le grand autel, tenant la reprsentation de la
Vierge Marie, le prindrent et turent dedans l'glise; s'en alloient
aux maisons des morts, pilloient et roboient tout ce qu'ils
trouvoient, et une partie jettoient par les fenestres, deschiroient
lettres, papiers et toutes telles choses, effonoient les vins aprs
ce que tout leur saoul en avoient beu. Et de tant furent encores plus
pires  exercer leur mauvaisti. Si vint  leur cognoissance qu'il y
avoit des impositeurs dedans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs; si
saillirent hors de la ville, et l vindrent et s'efforcrent d'entrer
dedans, et demandrent ceux qui s'y estoient retraits. Mais ceux de
dedans se dfendirent vaillamment, tellement que point n'y entrrent.
Et de l se partirent, et vindrent au Chastelet de Paris, o il y
avoit encores deux cens prisonniers pour dlicts et debtes qu'ils
devoient, et rompirent les prisons, et les laissrent aller
franchement. Pareillement firent-ils aux prisonniers de l'vesque de
Paris, et rompirent tout, et delivrrent ceux qui y estoient, et
mesmement Hugues Aubriot, qui estoit condamn. Et lui fut requis qu'il
fust leur capitaine, lequel le consentit, mais la nuit s'en alla. Et
tousjours croissoit la multitude de peuple ainsi desvoy. On le
cuidoit refrner, mais rien n'y valoit, et la nuit entendoient en
gourmanderies et beuveries. Et le lendemain vindrent  l'hostel de
Hugues Aubriot, et le cuidoient trouver pour le faire leur capitaine.
Et quand ils virent qu'il n'y estoit pas, furent comme enrags et
desplaisans, et commencrent entrer en une fureur, et vouloient aller
abattre le pont de Charenton. Mais ils furent desmeus par messire Jean
des Mares, et commenoient ja aucunement  eux repentir et refroidir.

Merveilles[106] est un village auprs Saint-Denys; un jour avant la
dite commotion, une vache eut un monstre en semblance d'une beste, qui
avoit comme deux visages et trois yeux, et en sa bouche fourche deux
langues, qui sembla chose merveilleuse  l'abb, qui toit un bon
prud'homme. Et dit que telles choses jamais ne venoient que ce ne
fussent mauvais signes et apparences de grands maux.

  [106] Merville.

Paravant aussi au cardinal le Moyne apparut feu  gros globeaux sur la
ville de Paris, coruscant et courant de porte en porte, sans tonnerre
ni vent, et le temps tant doux et serein, qu'on tenoit chose bien
merveilleuse.

Quand les choses que avoient fait ceux de Paris vindrent  la
cognoissance du roi et de son conseil, il en fult moult desplaisant et
non sans cause. Et dlibra d'en faire une bien cruelle punition.
Laquelle chose venue  la cognoissance de ceux de Paris, ils
envoyrent devers le roi, et aussi fit l'Universit, plusieurs
notables clers et docteurs, lesquels monstrrent bien grandement et
notablement, comme les plus grands de la ville et principaux en
toient courroucs et desplaisans; et que ce qui avoit t fait estoit
par meschans gens et de bas estat, en implorant sa misricorde, et
qu'il leur voulust pardonner toute l'offense et surseoir de mettre
plus aides sus. Et y eut de grandes difficults, et le roi trs-esmeu,
n'en vouloit ouyr parler. Finalement, meu de grande misricorde, fut
content que le peuple jouist de ses immunits et franchises, et faire
cesser ce qui toit mis sus, et leur pardonna tout ce qui avoit t
fait, pourveu que justice se feroit de ceux qui avoient rompu le
Chastelet. Et de sa response furent les ambassadeurs trs-contens, et
en remercirent le roi. Et se fit mettre messire Jean des Mares en une
litire,  cause de sa maladie, et mener par les carrefours, et le
publia au peuple. Desja le prvost de Paris avoit pris plusieurs des
malfaiteurs pour en faire justice. Et quand le peuple sceut qu'on en
prenoit foison, et qu'on en vouloit faire punition, derechef
s'esmeurent aucunement, en disant que c'estoit chose trop estrange de
faire mourir si grande multitude de gens. Laquelle chose venue  la
cognoissance du roi, manda que tout fust sursis jusques  une autre
fois. Toutesfois souvent on en prenoit, et les jetoit-on en la
rivire. Le roi, ses oncles et son conseil cuidoient par simulation
induire le peuple  consentir les aydes estre leves, comme du temps
de son pre, et assembla les trois estats  Compigne, et  la
my-avril manda les plus notables des villes  estre devers luy, et
obirent. Et l proposa messire Arnaud de Corbie, premier prsident en
parlement, et monstra bien grandement et notablement les grandes
affaires du roi, tant pour le fait de la guerre, que aussi pour
l'entretnement de son estat; et qu'il n'estoit pas possible que sans
aydes la chose publique se peust conduire, ou qu'il falloit que le
royaume vnt  perdition et fust subject  pilleries et roberies, en
requrant qu'ils n'empeschassent que le roi ne usast de sa puissance
et authorit de le pouvoir et devoir faire. Lesquels respondirent
qu'ils n'estoient venus que pour ouyr et rapporter, mais qu'il
s'employeroient de leur pouvoir  faire consentir ceux qui les avoient
envoys,  faire le plaisir du roi. Et leur ordonna-l'on que  Meaux
ils fissent savoir la response, et  Pontoise. Ce qu'ils firent. Et
tous presque firent response que ainois aimeroient mieux mourir que
les aydes courussent. Et combien que ceux de Sens, qui furent 
Compigne, se firent fort que ceux de Sens le consentiroient,
toutesfois quand ils y furent, le peuple dit que jamais ne le
consentiroient ni souffriroient. Le roi fut fort press de pardonner
 ceux de Paris, et de trouver moyen d'y aller joyeusement, et parler
 eux. Et furent aucuns envoys  Paris, lesquels rapportrent que
trs-volontiers ils verroient le roi, et joyeusement le recevroient,
et le roi dit que trs-volontiers il iroit. Mais ces deux choses
requroit: l'une, que  sa venue ceux de la ville laissassent leurs
armures et harnois, et qu'ils ne se armassent point; l'autre, que les
chaisnes de nuit ne fussent point tendues, et que les portes jour et
nuit fussent ouvertes; et que seulement ceux qui estoient natifs de la
ville de Paris, et qui avoient  perdre, allassent arms par la ville;
et que par six de la ville de Paris, on luy fist savoir  Melun la
response. Si s'assemblrent en la ville de Paris, et leur fut rapport
la volont du roi, et y eut de meschans gens qui commencrent 
murmurer, et dirent que jamais ne se consentiroient  mettre ayde ni
tailles, et estoient plus enflambs que devant. Et furent six envoys
devers le roi, et y eut plusieurs alles et venues, et journes prises
 Saint-Denys, o il y avoit plusieurs conseillers du roi. Et de ceux
de Paris y eut ordonns aucuns qui y allrent, et  la fin y alla
messire Jean des Mares. Et fut l une conclusion finale prise. C'est 
savoir que le roi iroit  Paris et pardonneroit tout, et la ville lui
feroit cent mille francs. Et de ce furent les parties contentes, et
fut fait grande joye, et en l'glise de Saint-Denys chanta-l'on _Te
Deum laudamus_. Et ceux de Paris furent bien joyeux, et y vint le roi,
et  grande joie fut receu. Mais  payer l'argent de cent mille
francs, derechef y eut aucunes difficults ou contradictions, pour ce
que les habitans vouloient que les gens d'glise y contribuassent. Qui
estoit contre raison.


3. _Bataille de Rosebque._

1382.

    _Juvnal des Ursins._

Les Flamens se rebellrent contre Louys comte de Flandre, lequel
assembla plusieurs gens, tant de Bruges, que d'Artois et d'ailleurs,
pour refrner la fureur desdits Flamens, et se mit sur les champs. Et
en cette rebellion n'y avoit que ceux de Gand, et estoit leur
capitaine Philippes Artevelle, lequel estoit fort affect contre ledit
comte, car on disoit qu'il avoit fait couper la teste  son pre. Et
estoit beau langager, hardi et courageux. Mais les autres villes,
comme Bruges, Lisle, Audenarde et autres, se tenoient du parti du
comte. Quand le comte sceut que Artevelle estoit sur les champs, il
prpara et assembla ses gens, et tant que les batailles se virent, et
s'approchrent les uns des autres. Et  l'assembler, firent d'un cost
et d'autre merveilleux et grands cris, et d'un cost et d'autre, trait
se tiroit, et dards. Et y eut dure et aspre bataille, et vaillamment
de toutes parts se combattirent. Foison de communes aussi y avoit du
cost du comte, et de vaillans archers Boulonnois et d'Artois. Et de
la partie d'Artevelle, arrivoient de tous costs gens de communes du
plat pays, lesquels vindrent hardiment frapper en la bataille contre
les gens du comte, par les costs et aussi par derrire; et tellement
que Artevelle et ses gens eurent la victoire. Et s'enfuit ou retrahit
le comte et ses gens; et s'en vint ledit comte par bois et chemins
estranges jusques  Lisle, les autres de ses gens  Bruges, et les
Franois  Audenarde. Et y en eut de morts en ladite bataille des gens
d'Artevelle quatre mille, et de ceux du comte dix mille. Artevelle en
sa compagne avoit environ quatre cens Anglois, et quarante mille
hommes, sans les bannis. Et continuellement arrivoient vers lui
communes de toutes parts; et leur disoit Artevelle plusieurs paroles
par lesquelles il les animoit fort contre leur seigneur, et que ce
qu'ils faisoient estoit pour leurs liberts et franchises garder et
observer; en leur dmonstrant par divers langages qu'ils avoient juste
et sainte querelle.

Quand Artevelle vit la grande compagne qu'il avoit, si disposa
d'aller mettre le sige devant Audenarde, o il savoit que les
Franois s'estoient retraits: et de fait y alla, et y mit le sige. Et
 l'aborder, les Franois saillirent vaillamment sur les Flamens, et
grand foison en turent, mais ils ne peurent soutenir la grande charge
et quantit de gens que Artevelle avoit. Et se retrahirent en leur
place, laquelle ils firent fortifier diligemment, et firent visiter
les vivres et habillemens de guerre, et se trouvrent assez
comptemment garnis. Et pour ce dlibrrent et conclurent de eux
tenir; et souvent faisoient saillies, et plusieurs Flamens tuoient,
tant de trait que autrement. Au pays de Flandres avoit un seigneur
nomm le seigneur de Hanselles, lequel se joignit avec Artevelle, et
envova dfier le comte, et se mit audit sige avec les Flamens.

Artevelle se doutoit fort que le roi ne aidast au comte encores, veu
que ceux de dedans Audenarde estoient Franois. Et pour ce envoya
Artevelle un chevaucheur vers le roi, en manire de poursuivant ou
hraut, en luy faisant savoir, par paroles arrogantes, qu'il ne
voulust donner faveur aucune, aide ou confort au comte, ou autrement
ils se allieroient aux Anglois; et escrivit une lettre, laquelle le
messager prsenta au roi en la prsence de ceux du sang et de ceux du
conseil. Et aprs que la lettre eut est leue, veu que ce n'estoit
qu'un messager, il fut gracieusement renvoy sans aucune response.

Et tantost le comte vint devers le roi, en luy exposant la rebellion
de ses subjets, et qu'il estoit son vassal, tant  cause de la comt
de Flandres que de plusieurs autres grandes terres et seigneuries, en
le requrant qu'il voulust l'aider et donner confort. Et combien,
selon ce que aucuns disoient, qu'il avoit fait des fautes, en ayant
plusieurs grandes conjonctions avec les Anglois, toutesfois le roi
dlibra de lui aider comme  son vassal, pour plusieurs causes et
raisons lors allgues. Et pour ce qu'on voyoit qu'il estoit expdient
d'avancer la besongne, le roi trs-diligemment manda, et fit mander
gens de toutes parts, qu'on fust vers lui  my-octobre en armes, et
que chacun se disposast d'estre le mieux habill qu'il pourroit. Et
fut obi par les vassaux, capitaines et autres, et firent tellement
que au jour assign trs-grande compagne et merveilleuse et de
vaillans gens estoient sur les champs par tout, en tirant vers Arras
et les marches de Picardie. Quand le roi sceut que ses gens estoient
prests, et si belles et si grandes compagnes, il dlibra de partir
et se mettre sur les champs. Et en ensuivant la louable manire de ses
prdcesseurs, dlibra d'aller  Saint-Denys; si y alla, et fut
grandement et honorablement receu par les abb et religieux. Et le
lendemain matin fut par l'abb et les religieux chante une bien
notable messe, avec un sermon par un maistre en thologie. Et ce fait,
les corps de saint Denys et de ses compagnons furent descendus et mis
sur l'autel. Le roi sans chaperon et sans ceinture les adora, et fit
ses oraisons bien et dvotement, et ses offrandes, et si firent les
seigneurs. Ce fait, il fit apporter l'oriflambe, et fut baille  un
vieil chevalier vaillant homme, nomm messire Pierre de Villiers
l'ancien. Lequel receut le corps de Notre-Seigneur et fit les sermens
en tel cas accoustums. Et aprs s'en retourna le roi au bois de
Vincennes.

Or faut retourner aux Flamens, qui tenoient le sige devant Audenarde
o estoient les Franois. Et faisoient Artevelle et les Flamens de
grandes diligences d'assaillir la place, et avoir  leur volont
lesdits Franois, qui estoient fort lasss et travaills de eux
dfendre, et non sans cause; et envoyrent vers le duc de Bourgongne
et vers le comte les advertir, que si en bref n'avoient secours, ils
ne se pourroient plus tenir, et que aussi vivres leur dfailloient. Le
duc de Bourgongne faisoit grande diligence d'assembler gens de guerre,
pour aller lever le sige; et de fait en assembla. Ce qui vint  la
cognoissance de Philippes Artevelle, et lui fut rapport par aucuns
Flamens espies, et le sceurent ceux de sa compagne. Et en y eut un de
la ville de Gand, bien notable homme, lequel leur monstra bien
doucement, et le plus gracieusement qu'il peut, par manire de
prdication, qu'ils feroient bien de trouver accord, et qu'il se
devoit requrir, en dclarant les inconvniens qui s'en pouvoient
ensuivre. Mais incontinent il fut tu et mis en pices, et si
vouloient-ils faire le mesme  plusieurs autres. Mais Artevelle les
pacifia et apaisa, et prescha contre les raisons de celui qui fut tu,
en contemnant et mesprisant les Franois et leur puissance; et le
appeloient les Flamens leur prince et leur seigneur. Et au plus prs
de Audenarde avoit bien cinq cens pourceaux, qui paissoient et avoient
gardes. Ce que aperceurent ceux de dedans, lesquels estoient bien
despourveus de vivres. Et se assemblrent aucune petite compagne 
cheval et  pied, et saillirent hors de la ville, et se mirent ceux
de cheval entre ceux de pied et le sige des Flamens, et vindrent
aucuns de ceux de pied jusques au lieu o estoient les pourceaux, et
en prindrent deux ou trois, qu'ils traisnrent vers la ville, et moult
fort se prindrent  crier lesdits pourceaux, et tous les autres les
suivoient; et, pour abrger, tous entrrent dedans la ville. Et
s'esmeurent aucuns des Flamens pour empescher que les Franois
n'eussent les pourceaux; mais ceux de cheval, et autres qui saillirent
de la ville, rsistrent. Plusieurs des Flamens y eut de tus, sans
dommage des Franois, lesquels des pourceaux furent fort rconforts.
Et avoient bonne volont de eux tenir, veu encore qu'il estoit ja venu
 leur cognoissance que le roi estoit sur les champs. Et toit
merveilles des vaillances que faisoient les Franois dedans la place,
et tous les jours tuoient plusieurs Flamens, tant de trait que
autrement.

Le roi environ la fin d'octobre vint en la cit d'Arras, et envoya un
gentilhomme, qui entendoit et parloit bien flamend, par devers
Philippes Artevelle et les Flamens, pour les desmouvoir et monstrer
qu'ils avoient mal fait, d'avoir fait l'entreprise et les choses
qu'ils faisoient. Et sur ce leur monstra plusieurs inconvniens qui
leur pourroient advenir, le plus gracieusement qu'il peut; et firent
bonne chre au gentilhomme. Mais la response de Artevelle fut que en
nulle manire ils ne laisseroient leurs harnois, et poursuivroient ce
qu'ils avoient commenc, veu que c'estoit pour la libert du pays. Et
 tout ladite response, s'en retourna ledit gentilhomme devers le roi,
auquel il dit ce qu'il avoit trouv. Quand le comte sceut la venue du
roi, il envoya deux chevaliers devers le roi, lesquels bien
grandement, et en assez briefves paroles et gracieuses, exposrent le
bon droict et la juste querelle que avoit ledit comte, en le
suppliant que, comme son vassal, il le voulust aider et rebouter
l'orgueil et les commotions des Flamens. Le roi, qui estoit jeune,
respondit de son mouvement ausdits chevaliers: Retournez-vous-en
devers mon beau cousin, et luy dites que en bref il aura de nos
nouvelles, dont ils furent bien contens. Et quand ledit comte le
sceut, avec la compagne qu'il avoit, il fut bien joyeux.

Le roi diligemment se mit sur les champs, et ordonna ses batailles,
par le conseil des connestable, mareschaux et capitaines. Et quand le
comte le sceut, il considra que le passage seroit bien difficile au
roi et  ses gens, sinon par le pont de Commines, lequel les Flamens
occupoient, en intention de dfendre le passage. Et pour ce, pour le
gaigner et occuper sur lesdits Flamens, envoya le seigneur d'Antoing
Guillaume, bastard de Flandres, le seigneur de Burdegand, son bastard
de Flandres, et autres capitaines accompagns de gens de guerre,
lesquels en belle et bonne ordonnance approchrent dudit pont. Si les
receurent les Flamens vaillamment. Et y fut fait de vaillans faits
d'armes, tant d'un cost que d'autre, et trs-asprement et durement
combattirent et tellement rsistrent les Flamens, que les gens du
comte ja ne fussent venus  leur intention, si ce n'eut est ledit
Guillaume, lequel se tira et ses gens vers un moulin, o il trouva des
bateaux, et trouva moyen de passer de l'autre part de la rivire. Et
vindrent lui et sa compagne audit pont, pour frapper sur lesdits
Flamens, lesquels furent desconfits, et la plus grande partie morts et
tus. Et assez tost aprs se rassemblrent et rallirent les Flamens
en nombre de huit mille combattans, et vindrent bien asprement audit
pont de Commines. Et combien que les gens du pont vaillamment
rsistassent et se dfendissent, toutefois il fallut qu'ils
dmarchassent et se retrahissent, et mesmement se retrahit ou enfuit
le bastard de Flandres et plusieurs autres. Guillaume dessusdit
rsista et demeura, et fit merveilles d'armes, dont les Flamens
estoient bien esbahis. Et combien qu'il fust environn de ses ennemis,
lesquels de leur puissance taschoient  le prendre ou tuer, toutesfois
il fit tant par sa vaillance,  l'aide de ses gens, qu'il se sauva, et
revint devers le comte, qui fut bien dolent et desplaisant de ce que
les Flamens avoient recouvert ledit pont. Et fit trs-bonne chre
audit Guillaume, et le remunra, et donna de ses biens grandement.
Quand Artevelle sceut les premires nouvelles de la perdition du pont,
et que ses gens avoient est desconfits, il fut bien courrouc, et
dlibera de lever son sige, et venir lui et sa compagne vers ledit
pont. Et tantost aprs lui vindrent nouvelles qu'il avoit est
recouvert et regaign. Et pour ce demeura.

Le roi, comme dessus est dit, se mit sur les champs, en intention et
volont de combattre les Flamens, et avoit grand foison de peuple avec
lui, et ordonna, par dlibration des gens de guerre, que les gens
dbilits de leurs corps, les mal habills et arms, demeureroient 
la garde du bagage. Et au surplus, pour ce que ncessaire estoit de
gaigner le pont de Commines, que les Flamens tenoient comme dessus est
dit, pour avoir passage furent ordonns messire Olivier de Clisson,
connestable de France, et messire Louys de Sancerre, mareschal de
France,  tout deux mille combattans, qu'ils iroient audit pont,
duquel les Flamens avoient rompu une arche pour empescher le passage,
et  la garde duquel estoient commis des plus vaillans gens de guerre
qu'ils eussent; et y avoit des Anglois, et monstroient bien qu'ils
avoient grande volont de eux dfendre. Les Franois, c'est  savoir
Clisson et Sancerre, et leurs gens, allrent devant ledit pont, et
faisoient les Flamens guet merveilleusement. Et considrrent les
Franois, que veu la rupture du pont, il estoit impossible que par
ledit lieu ils les peussent gaigner. Et pour ce trouvrent moyen et
manire de passer la rivire par au dessus, la nuict ensuivant, et par
lieux dont les Flamens en rien ne se doutoient. Et quand ils le
sceurent, ils furent bien esbahis, et se mirent en bataille au devant
du pont. Et les Franois vigoureusement et vaillamment les
assaillirent, et furent iceux Flamens desconfits, et y en eut
plusieurs morts et tus, et les autres s'enfuirent ou retrahirent vers
leurs gens. Le pont, qui avoit est par eux rompu, fut rempar et
refait, et bien fortifi. Et  la garde et dfense d'iceluy fut commis
un vaillant chevalier, le seigneur de Sempy, accompagn de gens de
guerre. Et par ledit pont passrent tous les Franois. Quand Artevelle
sceut les nouvelles de ladite desconfiture, il fut moult diligent de
bien enhorter ses gens d'estre vaillans en armes et de eux apprester 
combattre. Et leur vint dire une vieille sorcire qu'elle feroit tant,
qu'il gagneroit, si on combattoit en bataille. Artevelle ordonna de
neuf  dix mille Flamens pour y aller, et  un point du jour vindrent
frapper sur aucuns logis des Franois. Et  grande et belle ordonnance
vindrent pour accomplir ce qui leur avoit est encharg. Et de fait,
approchrent d'un lieu o estoient loges aucunes parties de l'ost des
Franois, et frapprent sur ledit logis. Mais les Franois vaillamment
se dfendirent. Et  l'heure, Clisson, qui estoit log vers lesdites
marches, qui sceut et ouyt le bruit, s'en vint au lieu, et si tost
qu'il fut arriv, les Flamens ne tindrent gures, et furent
desconfits; et y en eut de trois  quatre mille morts; les autres
s'enfuirent o bon leur sembla. Philippes Artevelle, doutant que ses
gens dont il avoit grand nombre, ne sceussent ces nouvelles, se prit
 parler avant que aucune chose vinst  leur cognoissance, et leur dit
que en bref il recouvreroit ledit pont, et que les Franois  la dite
besogne avoient est desconfits.

Le roi aprs ses gens passa audit pont de Commines, visita ses gens et
en trouva plusieurs qui avoient est navrs et blesss aux dites
besongnes, et bien peu de morts. Messire Jean de Vienne, admiral de
France, bien vaillant chevalier, fut ordonn d'aller par le pays,
faire amener et conduire vivres pour l'ost, et print son chemin vers
Ypres. Plusieurs Flamens, tant de la ville que du pays, s'estoient
assembls et s'efforoient de courir sus, et de combattre ledit
messire Jean de Vienne, lequel se disposa  y rsister et les
combattit et desconfit, et y en eut plus de trois cens de tus. Quand
ceux de Ypres virent la dite desconfiture de leurs gens, se rendirent
et mirent en l'obissance du roi. Et pour ceste cause envoyrent un
religieux de vers le roi, le suppliant qu'il leur voulust pardonner,
et qu'il les voulust prendre  sa grce et mercy. Ce que le roi fit
trs-volontiers.

Artevelle animoit tousjours ses gens, et leur donnoit courage; et
envoya douze hommes de sa compagne en l'ost du roi, pour savoir
quelles gens il avoit. Et aussi le roi envoya en habits dissimuls
messire Guillaume de Langres et douze autres, lesquels entendoient et
parloient flamend, pour savoir l'estat de l'ost des Flamens; lesquels
y furent; et en eux retournant, rencontrrent les douze que Artevelle
avoit envoys en l'ost du roi, lesquels ils turent, et rapportrent
au roi ce qu'ils avoient trouv, et comme les Flamens se disposoient 
combattre le roi et son ost. Et cependant les Franois en divers lieux
faisoient forte guerre, et soudainement allrent une partie devant la
ville du Dam, qui estoit forte ville, et la prindrent d'assaut. Et
tous les jours les Franois dommageoient les Flamens, et se commena
Artevelle aucunement  esbahir, quelque semblant qu'il monstrast.

Le seigneur de Hancelles, dont dessus est faite mention, lequel se
joignit avec les Flamens et Artevelle, quand il sceut et aperceut la
puissance du roi et de ses gens, cognut sa folie et le danger et
pril; si le monstra  ses gens, mais ils n'en tindrent compte, et se
animrent plus que devant. Et pour ce il monta secrtement  cheval,
et s'en alla et les laissa. Et dient aucuns que ainsi cuida faire
Artevelle, et dist au peuple qu'on lui laissast prendre jusques  dix
mille combattans, et il se faisoit fort de desfaire la plus grande
partie de l'ost du roi, et leur monstroit la manire assez apparente.
Mais ils respondirent qu'ils ne souffriroient point qu'il se partist
d'avec eux, comme avoit fait le seigneur de Hancelles.

Les batailles du roi furent ordonnes, et eurent Clisson et Sancerre,
et Mouton de Blainville, l'avant-garde. Et avec eux se joignirent les
comtes de Saint-Paul, de Harcourt, de Grand-Pr, de Salm en Allemagne
et de Tonnerre, le vicomte d'Aulnay et les seigneurs d'Antoing, de
Chastillon, d'Anglure et de Hanguest. Les ducs de Berry et de Bourbon,
l'vesque de Beauvais et le seigneur de Sempy faisoient les aisles. Le
comte d'Eu et autres faisoient l'arrire-garde. En la grosse bataille
estoit le roi, le comte de Valois, frre du roi, et le duc de
Bourgongne Philippes, avec grande et grosse compagne. Et fut cri de
par le roi que personne, sur peine de perdre corps et biens, ne se
mist en fuite. Et fut ordonn que tous descendissent  pied, et
renvoyassent leurs chevaux. Et ainsi fut fait, except que le roi seul
estoit  cheval. Et autour de lui furent ordonns certains
chevaliers, le Besgue de Villaines, le seigneur de Pommiers, le
vicomte d'Acy, messire Guy de Baveux, Enguerrand Hubin et autres.
Toutesfois aucuns dient que un chevalier, nomm messire Robert de
Beaumanoir, fut ordonn  tout cinq cens lances pour les verdoer et
escarmoucher, pour voir leur estat et gouvernement. Ce qu'il fit bien
diligemment, et retourna vers l'avant-garde, et descendirent  pied,
et renvoyrent leurs chevaux comme les autres. Deux choses advindrent,
qu'on tenoit merveilleuses. L'une, qu'il survint tant de corbeaux qui
environnoient l'ost tant d'un cost que d'autre, que merveilles, et ne
cessoient de voleter. L'autre, que par cinq ou six jours le temps fut
si obscur et charg de bruines, que  peine on pouvoit voir l'un
l'autre. Et quand le roi sceut que les Flamens venoient pour le
combattre, il fit une manire de promesse qu'il les combattroit, et
fit marcher ses gens et desployer l'oriflambe. Et aussitt qu'elle fut
desploye, le temps  coup se esclaircit, et devint aussi beau, et
clair qu'on avoit oncques veu, tellement que les batailles se
entrevirent. Et anima fort Artevelle ses Flamens. Pareillement messire
Olivier de Clisson parla et monstra aux Franois qu'ils devoient avoir
bon courage  combattre, et plusieurs mots et bonnes paroles leur dit.
Les batailles marchrent les unes contre les autres, tant qu'ils
approchrent pour combattre main  main. Et y eut bien aspre et dure
besongne; et se portrent les Flamens si vaillamment, que eux
assembls ils firent reculer les Franois un pas et demy. Et lors un
Franois commena fort  crier: Nostre-Dame, Mont-Joie, Saint-Denys!
et plusieurs autres aussi. Et en ce point prindrent vertu et courage
les Franois, et tellement qu'ils firent reculer les Flamens, et les
rompirent, et furent desconfits en peu d'heures. Et d'un cost et
d'autre y eut de vaillans faits d'armes. Et cheurent les Flamens les
uns sur les autres  grands tas, et y en eut plusieurs morts estouffs
et sans coup frir. Et estoit commune renomme qu'il y en avoit bien
eu quarante mille morts; les autres disent vingt-cinq ou trente mille
de morts et des gens du roi environ quarante-trois personnes. Messire
Guy de Baveux, un vaillant chevalier, y fut bless.

Aprs ladite desconfiture, on douta fort que les Flamens ne se
ralliassent pour combattre. Et pour ce furent ordonns les seigneurs
d'Albret et de Coucy,  tout quatre cens hommes d'armes  cheval  les
poursuivre; et firent tellement que les Flamens n'eurent loisir de eux
assembler; et l o ils se trouvoient frappoient dessus, et y en eut
plus de mille morts. Et quand les Flamens qui s'en estoient fuys de la
bataille virent qu'on les poursuivoit ainsi chaudement, ils
s'enfuirent s bois, marescages et rivires. Et y en eut plusieurs
noys esdits rivires et marescages, o ils se boutoient si avant,
qu'ils ne s'en pouvoient avoir et l mouroient.

Et quand on eut bien sceu par les Flamens la quantit d'eux, on trouva
que vritablement il falloit qu'il y en eust bien quarante mille de
morts. Et si y avoit mesme des Flamens de la partie du comte qui
savoient les adresses des bois, s'y boutrent, et plusieurs en
turent. Le roi fut moult joyeux de cette victoire; et en eurent grand
honneur les connestable Clisson et Sancerre mareschal, et ceux de
l'avant-garde.

Et quand ceux de Flandres qui estoient demeurs au sige de Audenarde,
et l'avoient fort fortifi, sceurent que leurs gens estoient
desconfits, ils levrent leur sige comme sans arroi, et s'en allrent
par diverses pices. Et alors saillirent ceux de dedans, et les
poursuivirent, et les trouvoient par petites parties ou compagnes, et
les tuoient. Et y eut derechef grande quantit de Flamens tus et mis
 mort.

Le roi voyant et cognoissant la grande grce que Dieu lui avoit faite,
et bien dvotement avec ses parens, et tous ceux de son ost, en
remercirent Dieu.

Le comte de Flandres, en faisant son devoir, vint en l'ost du roi bien
accompagn, et en la prsence des seigneurs du sang, et de plusieurs
capitaines, barons et seigneurs, remercia le roi du grand bien et
plaisir qu'il lui avoit fait, et pareillement remercia tous les
assistans. Auquel le roi respondit: Beau cousin, je vous ay aid et
secouru tellement, que vos ennemis sont desconfits, combien que du
temps de feu monsieur mon pre, dont Dieu veuille avoir l'me, vous
fustes fort charg d'avoir eu alliance et favoriser nos ennemis les
Anglois; si vous en gardez doresnavant, et je vous auray en ma grce.

Le roi avoit grand dsir de savoir si Artevelle estoit mort ou non. Et
y eut un Flamend bien navr et bless, qui estoit l'un des principaux
capitaines, auquel on demanda s'il en savoit rien. Et il respondit
qu'il croyoit certainement qu'il estoit mort, et estoit  la besongne
assez prs de lui. Et fut men sur le champ, et fit telle diligence
qu'il trouva le corps d'Artevelle mort, et le montra au roi et aux
assistans. Et pour ce le roi voulut le faire gurir et donner sa vie.
Mais le Flamend ne voulut, et dit qu'il vouloit mourir avec les
autres. Et par l'vacuation du sang et des playes mourut.

Le roi voulut venir  Courtray et abattre les portes; et y turent les
gens d'armes, et y furent trouvs largement vivres et biens. Et
combien que le roi eust fait crier qu'on ne tuast personne, et qu'on
ne fist desplaisir  nul, toutesfois en despit de la bataille de
Courtray, o les Franois avoient est desconfits, les gens de guerre
turent presque tous ceux de la ville, et les pillrent et robrent,
et puis boutrent feu partout, et ardirent et bruslrent. Et en ladite
ville furent trouves lettres que ceux de la ville de Paris avoient
escrites aux Flamens, trs-mauvaises et sditieuses. Desquelles choses
le roi fut bien desplaisant. Et advinrent les choses dessus dites
environ la vigile de Saint-Martin.


4. _Suite de l'histoire des Maillotins._

1382.

    _Juvnal des Ursins._

Le roi avec ceux de son sang, joyeux de la victoire que Dieu leur
avoit donne, dlibra de s'en retourner  Paris, pour remdier 
leurs mauvaises volonts, et passa par les villes de Picardie,
esquelles il fut grandement et honorablement receu, et lui furent
faits plusieurs beaux dons et de grande valeur, et  tout son conseil;
et  tout son aise s'en venoit. Et pour aucunement passer l'hiver, il
vint en la ville de Compigne chasser et dduire, et y fut par aucun
temps pour soy esbattre. Et aprs il vint  Saint-Denys en France prs
de Paris, accompagn de ses oncles et de plusieurs barons et
seigneurs. Les abb, religieux et convent, et ceux de la ville de
Saint-Denys, le receurent bien grandement et notablement selon leur
pouvoir. Et vint le roi  l'glise, et print l'oriflambe, lui estant
nue teste et sans ceinture, et la rendit en moult grande dvotion
devant les corps saints, et la bailla  l'abb. Et donna  l'glise un
moult beau poille de drap d'or. Et avoient les ducs de Berry et de
Bourgongne, et tous les notables barons, grande joye, et moult se
esjouyssoient de voir les maintiens du roi, et  l'glise firent
aucuns dons.

Et cependant qu'ils s'esbattoient  Saint-Denys, le roi dlibra en
toutes manires d'abattre l'orgueil de ceux de Paris, lesquels
estoient moult esbahis, et non sans cause. Et vint le prvost des
marchands, qui lors estoit, vers le roi, et lui dit que toutes les
choses estoient apaises, et qu'il pouvoit entrer  tout son plaisir
et volont en la ville, et le pria trs-humblement qu'il eust piti du
peuple et leur voulust pardonner et remettre l'offense qu'ils avoient
faite. Et dient aucuns que de ce que le prvost des marchands avoit
dit au roi, le peuple n'en savoit rien. Toutesfois il s'offroit, et
plusieurs notables de la ville, de le faire entrer  ses plaisirs et
volont. Et le roi respondit qu'il estoit content d'entrer dedans la
ville, et ordonna audit prvost le jour. Et fit crier le roi en son
ost, que tous fussent prests et arms pour entrer en ladite ville de
Paris. Le jour au matin les gens du roi approchrent la porte
Saint-Denys, et furent les barrires rompues et abbattues, et
pareillement le fut la porte. Et ce fait, y eut trois batailles
ordonnes toutes  pied. En la premire estoit Clisson, le
connestable, et le mareschal de Sancerre. En la seconde estoit le roi,
grandement accompagn de ses parents; et estoient tous  pied, except
le roi, combien que aucuns disent que ses oncles estoient  cheval. Au
devant du roi vindrent  pied humblement le prvost des marchands et
foison de ceux de la ville, qui vindrent pour faire la rvrence au
roi et aucune briefve proposition. Mais il les refusa, et ne voulut
qu'ils fussent ouys, ni qu'ils fissent rvrence, ni dissent parole,
et passa outre, et vint  Nostre-Dame, descendit de dessus son cheval,
et vint  l'glise et en bien grande dvotion fit son oraison et son
offrande. Aussi firent ses oncles et autres seigneurs. Et s'en revint
au portail de l'glise, et monta  cheval, et s'en vint descendre au
palais. Ses gens d'armes toient logs par les quartiers s
hostelleries; et fut cri  son de trompes qu'on ne dist aucunes
paroles injurieuses, ni qu'on ne print biens ou que on fist dommage 
autruy. D'eux y eut lesquels usrent d'aucunes manires sditieuses et
de mauvais langages, lesquels furent tantost pris et pendus  leurs
fenestres. Les ducs de Berry et de Bourgongne chevauchrent par la
ville bien accompagns. Et y eut des habitans de la ville bien trois
cents de pris. Et entre autres messire Guillaume de Sens, maistre Jean
Filleul, maistre Martin Double, et plusieurs autres, jusques audit
nombre. Et n'y avoit celuy  Paris qui n'eust grand doute et peur. Et
y en eut de dcapits aux halles, qui estoient des principaux de la
commotion. La femme d'un d'eux, qui estoit grosse d'enfant, comme
dsespre, se prcipita des fenestres de son hostel, et se tua. Aprs
ces choses, furent encore gens par la ville pour oster les chaisnes,
lesquelles furent emportes hors de la ville au bois de Vincennes. Et
furent tous les harnois pris s maisons de ceux de Paris, et fut une
partie porte au Louvre, et l'autre au palais. Et disoit-on qu'il y
avoit assez pour armer cent mille hommes. La duchesse d'Orlans et
l'universit de Paris vindrent devers le roi le prier et requrir que
seulement on procdast  punir ceux qui estoient principaux des
sditions. Un nomm Nicolas le Flamend, qui estoit l'un des
principaux, eut aux halles le col coup. Et aprs ces choses ainsi
faites, on mit sus les aydes, c'est  savoir gabelles, impositions et
le quatriesme. Et fut l'eschevinage ost, et ordonn qu'il n'y auroit
plus nuls eschevins, ni prvost des marchands, et que tout le
gouvernement se feroit par le prvost de Paris. Messire Jean des
Mares, qui estoit un bien notable homme, conseiller et advocat du roi
au parlement, lequel avoit est du temps du roi Charles cinquiesme en
grande auctorit, et croyoit le roi fort son conseil, fut pris et
emprisonn. Et estoit commune renomme, que ce n'estoit pas pour cause
qu'il eust est consentant des sditions et commotions qui avoient
couru, car elles lui estoient moult desplaisantes, et y eust
volontiers mis remde. Mais s brouillis et diffrends qui avoient
est entre le roi Louis de Sicile, cuidant bien et loyaument faire,
les ducs de Berry et de Bourgongne avoient conceu grande haine contre
luy. Et luy imposa-on, qu'il avoit est comme cause desdites
sditions. Si fut mis en Chastelet, et n'y fallut gures de procs, et
sans  peine l'examiner ni dire les causes, fut dit qu'il auroit le
col coup. Et combien qu'il requist estre ouy en ses justifications et
dfenses, et aussi qu'il estoit clerc, mari avec une seule vierge et
pucelle, quand il espousa, ce nonobstant fut men aux halles. Et en
allant disoit ce psaume: _Judica me, Deus, et discerne causam meam de
gente non sancta._ Eut la teste coupe,  la grand desplaisance de
plusieurs gens de bien et notables, tant parens du roi et nobles, que
du peuple. Avec ledit des Mares, y en eut douze autres qui furent
dcapits. Et estoit grand piti de voir la grande perturbation qui
estoit  Paris. Aprs plusieurs excutions faites, le roi ordonna
qu'on lui fist un sige royal sur les degrs du palais, devant la
prsentation du beau roi Philippes. Et tantost fut grandement et
notablement par. Et s'assit en chaire, accompagn de ses oncles les
ducs de Berry et de Bourgongne, et de foison de nobles gens de
conseil. Et l fit-on venir le peuple de Paris, qui estoit grande
chose de voir la quantit du peuple qui y estoit. Et commanda le roi 
messire Pierre d'Orgemont, son chancelier, qu'il dist ce qu'il lui
avoit encharg de dire. Lequel commena bien grandement et notablement
de dire le trespassement du roi Charles cinquiesme, et le sacre et
couronnement du roi prsent, le voyage de Flandres, et la victoire, et
l'absence du roi, les grands et mauvais et merveilleux cas de crimes
et dlicts commis et perptrs, en effect, par tout presque le peuple
de Paris, dignes de trs-grandes punitions; et qu'on ne se devoit
esmerveiller des excutions j faites, en monstrant que encores y
avoit des prisonniers dignes de punitions, et d'autres  punir et 
prendre, en dclarant les matires suffisantes de ce faire. Et tint
ces paroles assez longuement. Et en prenant issue demanda au roi si
c'estoit pas ce qu'il lui avoit encharg. Lequel respondit que ouy.
Aprs ces choses, les oncles du roi se mirent  genoux aux pieds du
roi, en le priant qu'il voulust avoir piti de son peuple de Paris.
Aprs, vindrent les dames et damoiselles toutes descheveles,
lesquelles, en plorant, pareille requeste firent. Et les gens et le
peuple  genoux, nue teste, baisant la terre; et commencrent  crier:
_Misricorde!_ Et lors le roi respondit qu'il estoit content que la
peine criminelle fust convertie en civile. Et furent tous les
prisonniers mis en pleine dlivrance. Et fut la peine civile impose 
chacun des coupables, selon ce qu'ils avoient mespris. Mais elle
estoit qu'il fallut qu'ils payassent et baillassent de meuble, ou la
valeur, la moiti de ce qu'ils avoient. Et y eut moult grande finance
exige et  peine croyable. Et n'en vint au profit du roi le tiers. Et
fut la chevance distribue aux gens d'armes; lesquels en furent bien
pays et contents. Et leur donna le roi cong, et promirent, veu
qu'ils estoient bien pays et contents, de ne faire eux en allant
aucunes pilleries ni roberies. Mais ils tindrent trs-mal leur
promesse, car aussitost qu'ils furent sur les champs, ils commencrent
merveilleuses pilleries  faire, en ranonnant le peuple, et
faisoient maux innumrables.

Quand ceux de Rouen, qui estoient, comme dit est encores, en courage
de leur fureur, sceurent comme ceux de Paris s'estoient esmeus, et
qu'ils se gouvernoient  la manire dessus dite, ils firent
pareillement et pis que devant. Mais quand ils virent ce que le roi
avoit fait  Paris, ils eurent grande crainte et peur. Et non sans
cause. Ils envoyrent devers le roi demander misricorde, et qu'il
leur voulust pardonner ce qu'ils avoient mespris. Et pour cette cause,
le roi envoya messire Jean de Vienne, amiral de France, vaillant
chevalier et preud'homme, accompagn de gens de guerre. Et avec luy
messire Jean Pastourel et messire Jean Le Mercier, seigneur de
Noujant. Et entrrent dedans, et firent abattre aucunes des portes, et
prendre grande quantit des habitans, spcialement ceux qui avoient
contredit  payer les aydes et qui avoient couru sus et injuri les
fermiers. Et de ceux-ci y eut plusieurs excuts, et leurs testes
coupes. Et lors les habitants demandrent pardon et misricorde. Et
pource que c'estoit prs de Pasques, c'est  savoir la semaine
peneuse, et la Rsurrection de Nostre Sauveur Jsus-Christ, les
prisonniers furent dlivrs. Et comme  Paris, le criminel fut
converti en amende civile. Et furent exiges trs-grandes finances
trs-mal employes, et en bourses particulires comme on dit, et non
mie au bien de la chose publique. Et ainsi furent les choses apaises
 Rouen.


5. _Soulvement des Parisiens et des Rouennais  l'occasion des
impts._

1382.

    _Le Religieux de Saint-Denis[107]._

Sept fois dans le cours de l'anne prcdente, le duc d'Anjou, rgent
de France, avait runi en conseil particulier les hommes les plus
considrables des deux tats[108] pour chercher les moyens et le
moment d'tablir par ordonnance une nouvelle leve de subsides
publics, afin de pourvoir convenablement aux besoins du roi et du
royaume. Cette mesure tait sans doute ardemment dsire par ceux 
qui elle ne portait aucun prjudice, ou par ceux qui faisaient mtier
de flatter le pouvoir, et espraient par l s'enrichir au point de ne
plus compter que par talents d'or. Mais les plus notables d'entre les
bourgeois gardaient  cet gard le plus profond silence; ils savaient
que les petites gens tmoignaient leur mauvaise humeur, fronaient le
sourcil dclamaient avec force et ne voulaient pas en entendre parler.
Messire Pierre de Villiers, chevalier, et messire Jean des Marets,
personnages d'un ge avanc, d'une grande prudence et trs-aims dans
la ville, avaient essay dans plusieurs runions de changer ces
dispositions en faisant craindre au commun peuple de provoquer le
courroux du roi. Mais les mutins s'ennuyrent de tous ces pourparlers;
leur mcontentement fut comme une tincelle qui allume un vaste
incendie; persvrant dans leur opposition, ils dclarrent qu'ils
regarderaient dsormais comme ennemis de l'tat les promoteurs de
subsides. Puis, dans chaque ville, pour montrer qu'ils voulaient
dfendre leur libert par la force, ils coururent aux armes, fermrent
les portes, tendirent des chanes de fer, tablirent des dizeniers,
des cinquanteniers, des soixanteniers, et chargrent des gens arms de
veiller sans relche  l'entre et  la sortie.

  [107] La _Chronique du Religieux de Saint-Denis_ contient
  l'histoire du rgne de Charles VI; elle est crite en latin; elle
  a t publie pour la premire fois et traduite par M. L.
  Bellaguet, en 6 volumes in-4 (1839), dans la collection des
  documents indits sur l'histoire de France. L'auteur de cette
  importante histoire du rgne de Charles VI tait religieux de
  l'abbaye de Saint-Denis; on ne sait rien sur sa biographie, pas
  mme son nom. Il fut souvent tmoin oculaire des vnements qu'il
  raconte et parat avoir t l'historiographe de la cour.

  [108] La noblesse et la bourgeoisie. (_Note de M. Bellaguet._)

Ce fut Paris qui donna l'exemple de la rvolte; les autres cits
imitrent la capitale du royaume. Partout on s'abandonnait  une
prsomption sans bornes; les sditieux, dans leur aveuglement, se
flattaient de pouvoir conqurir leur libert malgr le roi. Les
Rouennais tombrent dans des excs coupables, qui seraient mieux
retracs par les accents lugubres de la tragdie que par un simple
rcit. Mais l'historien est tenu de ne point taire les fautes que
chacun doit viter  l'avenir; j'ai donc jug  propos d'en parler
ici.

Plus de deux cents compagnons des mtiers, qui travaillaient aux arts
mcaniques, gars sans doute pas l'ivresse, saisirent de force un
simple bourgeois, riche marchand de draps, et surnomm _le Gras_, 
cause de son embonpoint excessif, placrent insolemment son nom en
tte de leurs actes, et se jetant tte baisse dans cette entreprise
insense, sans en calculer l'issue, ils en firent aussitt leur roi.
Ils l'levrent, comme un monarque, sur un trne plac dans un char,
et le promenant par les carrefours de la ville, ils parodiaient les
acclamations dont on entoure le roi. Arrivs au principal march, ils
lui demandrent que le peuple demeurt libre du joug de tout impt,
et l'obtinrent. Cette franchise de peu de dure fut publie en son nom
dans la ville par la voix du hraut. Une scne si ridicule excita 
bon droit les rires des hommes senss; nanmoins, une foule
innombrable de gens sans aveu accourut aussitt vers lui, et on le
fora d'couter, assis sur son tribunal, les cris de chacun. Quelqu'un
avait-il conu la pense d'un crime et lui demandait-il ses ordres, on
l'obligeait, sous peine de mort, d'approuver et de dire: Faites,
faites. Alors pousss, je ne dirai point par leur audace, mais par
une rage forcene, ils se jetrent sur les exacteurs royaux, les
gorgrent impitoyablement, et se partagrent tout leur avoir, comme
illgitimement acquis.

Ce crime une fois commis et approuv, ils firent, en vertu de la mme
autorit, souffrir aux hommes d'glise beaucoup de pertes et de
dommages; puis, se dirigeant sur Saint-Ouen, dont les religieux
avaient obtenu un arrt qui maintenait contre la ville leurs
privilges, ces misrables, dignes de toute la colre du ciel,
entrrent de force dans la tour des Chartes, dchirrent et mirent en
pices les privilges, dont la perte aurait t irrparable, si
l'autorit du roi ne les avait rtablis peu aprs. Pousss par le mme
garement, et ne craignant pas d'offenser la majest royale, ces gens
insenss et sans armes se dirigrent vers le chteau du roi pour le
dtruire. Mais ils furent repousss par ceux du dedans; plusieurs
d'entre eux furent tus ou blesss  mort.

Cet audacieux esprit de rvolte avait gagn non-seulement les
Rouennais, mais presque tout le peuple de France, qui n'tait pas
agit d'une moindre fureur. Il tait, si l'on en croit le bruit
public, excit par les messages et lettres des Flamands, alors en
proie aussi au flau de la rbellion, et par l'exemple des Anglais,
qui, dans le mme temps, s'taient soulevs contre le roi et les
grands du royaume, les avaient forcs de fuir, et, pntrant en armes
dans le palais, avaient, sous les yeux mme du roi, entran avec
violence cinq chevaliers illustres et son chancelier, l'archevque de
Canterbury, et les avaient fait dcapiter en vue de tous, comme
perturbateurs de la tranquillit publique[109]. J'tais alors dans ce
royaume pour dfendre la cause de notre glise; et comme je tmoignais
mon indignation en apprenant que, le mme jour, la tte sacre du
prlat avait t roule  coups de pied par le peuple dans tous les
carrefours de la ville, un des assistants me dit: Sachez que dans le
royaume de France il se passera des choses plus horribles, et sous
peu. Je me contentai de rpondre: A Dieu ne plaise que l'antique foi
de la France soit souille d'un si grand forfait!

  [109] Le religieux fait ici allusion  la rvolte de Wat Tyler,
  dont il fut tmoin. Il avait t envoy  la cour d'Angleterre
  pour les affaires de l'abbaye de Saint-Denis, comme il le dit
  lui-mme. (_Note de M. Bellaguet._)

Je reviens  mon sujet. Monseigneur d'Anjou sentait bien que le crime
commis au mois d'octobre par la rage forcene du peuple rejaillissait
comme un affront sur le roi; nanmoins, il diffra sa vengeance
jusqu'au mois de mars, et fit dans l'intervalle plusieurs tentatives
pour amener les Parisiens  payer les subsides. Voyant qu'il
n'obtenait rien, ni par dputations, ni par promesses, il tenta, de
l'avis du conseil, d'arriver  son but par le fait. Il fit publier
l'ordonnance, au mois de janvier,  huis clos dans le Chtelet, de
peur d'exciter une meute parmi le peuple, qui n'tait pas encore
calm. Aussitt des enchrisseurs, attirs par l'appt du gain, se
prsentrent pour la ferme des impts. Comme la crainte de la mort
empchait de trouver quelqu'un pour faire la proclamation en public,
l'affaire tranait en longueur et menaait mme de n'avoir point
d'issue; mais un homme se chargea, pour de l'argent, d'abrger tout
dlai. Sduit par la promesse d'une rcompense pcuniaire, il se
rendit au march le dernier jour du mois de fvrier; prenant toutes
les prcautions ncessaires pour sa sret, il assembla le peuple, et,
l'amusant d'abord de discours en l'air, il raconta en criant de toutes
ses forces qu'on avait vol quelques plats d'or dans le palais, puis
ajouta que le roi promettait grce, loge et rcompense  celui qui
les rendrait. On se mit  en rire comme d'une chose incroyable; quand
le crieur vit le peuple se livrant  des conversations confuses et 
des conjectures diverses, il piqua tout  coup son cheval, et proclama
qu'on lverait l'impt le lendemain. Cette nouvelle inattendue jeta le
trouble dans d'esprit des assistants; ils la rpandirent aussitt, et
la ville se remplit de douteuses rumeurs. Le plus grand nombre croyait
que c'tait un mensonge; d'autres, comme frapps de stupeur,
attendaient l'issue de l'affaire. Bientt chauffs par l'esprit de
rvolte, ils se lient par des serments terribles, et conspirent la
mort de ceux qui ont dcrt l'impt. Les conjurs se mettent 
l'oeuvre sans plus tarder, et leurs serments,  douleur! sont bientt
suivis d'actes criminels.

Le premier jour de mars  l'heure de prime, ils se runissent  la
halle, et voyant qu'on exigeait l'impt d'une femme qui vendait un peu
de cette herbe qu'on appelle _cresson_ en franais, ils s'lancent sur
le percepteur royal, le percent de mille coups et le mettent  mort.
Ce crime une fois commis, le dsordre ne s'arrte plus  la halle; il
se rpand  et l par toute la ville. De tous les quartiers on
accourt  la halle avec un tumulte effroyable, et la foule
grossissant de tous cts, une clameur immense s'lve et retentit aux
oreilles de tous. Pour que le feu de la sdition se communique
partout, quelques tourdis, dignes de la colre du ciel, parcourent
les carrefours et les rues de la ville en poussant des cris horribles,
arms d'pes et de toutes les armes que la fureur populaire pouvait
leur fournir, appelant aux armes pour la libert de la patrie. Un
petit nombre d'hommes jettent ainsi la multitude dans l'garement;
entranant les uns et les autres, ils recrutent partout des partisans
volontaires de leur rvolte; en peu de temps ils ont rassembl cinq
cents misrables de leur espce.

La nouvelle du crime qui venait d'tre commis, en se rpandant de
toutes parts, remplit tout le monde de frayeur. En consquence,
plusieurs conseillers du roi, les principaux bourgeois, le prvt et
l'vque de Paris, craignant pour leur sret, s'loignent de la
ville, et font passer ailleurs tout leur avoir: indigns de ces
atrocits, ils pensaient qu'ils se montreraient d'autant plus
trangers  l'insulte faite au roi qu'ils seraient plus loigns de la
prsence et du contact d'une multitude aussi sditieuse. On voyait, en
effet, cette lie du peuple, ces hommes de moeurs plus ignobles encore
que leur condition, marcher par bandes,  pied et sans chef, comme au
sac de la ville; si quelqu'un des plus forcens venait  proposer
quelque crime, tous les autres misrables s'empressaient de le suivre;
il en rsulta les malheurs que je vais rapporter.

D'abord, comme ils taient sans armes, ils se portent sur l'htel de
Ville, y enlvent les poignards, les pes, les maillets de plomb[110]
et toutes les armes qui s'y trouvaient en dpt pour la dfense de la
ville, et pour prmices du massacre, ils mettent  mort tous les
percepteurs d'impts qu'ils rencontrent. Renchrissant sur leur
cruaut, ils arrachent violemment un de ces malheureux de l'glise
Saint-Jacques, et quoiqu'ils l'aient trouv sur l'autel, debout et
embrassant, par crainte de la mort, la statue de la bienheureuse
Vierge Marie, ils l'entourent et l'gorgent, profanant ainsi le
sanctuaire. Puis, satisfaits d'avoir accompli leurs projets criminels,
ils courent piller les biens des victimes, dtruisant de fond en
comble le devant de la maison de l'un d'eux, pntrant avec violence
dans d'autres maisons, brisant les portes, enlevant tout ce qu'ils
trouvent d'or, d'argent, de papiers et d'objets prcieux, les mettant
en pices et les jetant par les fentres. Ils rpandent aussi le vin
dans les celliers, en boivent outre mesure; puis, chauffs par
l'ivresse, ils poursuivent leurs excs avec plus d'audace, et se
portent sur Saint-Germain-des-Prs. Sachant que ceux des auteurs de
l'impt qui avaient chapp  leurs coups s'y taient cachs, ils les
rclament pour les mettre  mort; et comme on ne leur obit point, ils
s'efforcent de pntrer avec violence dans l'intrieur, mais ils sont
repousss vigoureusement par ceux du dedans. Leur fureur ne s'en tient
pas l: provoqus sans doute par les cris de quelques misrables, les
plus forcens se prcipitent, comme ils l'avaient dj fait, sur les
juifs, qui vivaient sous la protection du roi, en tuent quelques-uns,
mettent au pillage leurs meubles les plus prcieux, et pour comble
d'infamie, ils ne craignent pas de violer la maison du roi et de se
rendre une seconde fois coupables de lse-majest.

  [110] C'est de l que les sditieux furent dsigns par le nom de
  _Maillotins_. (_Note de M. Bellaguet._)

Il y avait dans ce rassemblement plusieurs criminels, dont les
complices taient dtenus au Chtelet royal. Ils amenrent de ce ct
la multitude aveugle; puis, forant les prisons, ils rendirent  la
libert environ deux cents hommes cribls de dettes ou sous le poids
d'accusations capitales. Ils commirent aussi de semblables excs dans
les prisons de l'vque de Paris. Ils y trouvrent messire Hugues
Aubriot, condamn nagure pour ses mfaits, et le conduisirent avec
une joie insolente jusqu' sa maison, le priant d'tre leur capitaine.
Il le leur promit, et les remercia beaucoup. Mais, soit modration
d'esprit, soit dfiance du peuple, il saisit l'occasion de fuir, et se
retira au milieu de la nuit. Le nombre de ces misrables croissait
toujours; une foule presque innombrable suivait leurs pas, non pour
les imiter, mais parce que cet trange soulvement excitait la
curiosit. Aussi, de peur que la nuit suivante ils ne commissent
quelque attentat contre les citoyens, les cinquanteniers rassemblrent
dix mille bourgeois arms de pied en cap. Ceux-ci essayrent par tous
les moyens de ramener dans le devoir la populace furieuse. Voyant que
le langage de la douceur ne pouvait ni flchir ni calmer cette
populace, ils ne jugrent pas  propos de lutter contre son aveugle
rage; mais ils rpartirent leurs hommes par escouades aux coins des
rues et dans les carrefours de la ville, pour repousser par la force
les violences qu'elle pouvait commettre. Aprs avoir pass la nuit en
dbauches de table et en orgies, cette troupe forcene de mutins et de
sditieux tomba dans un emportement frntique. Ils se rendirent chez
messire Hugues Aubriot, et ne l'ayant point trouv, ils se mirent 
crier partout avec une rage de btes froces que la ville tait
trahie. Puis ils allaient courir en toute hte au pont de Charenton
pour le dtruire; mais leur projet ne s'accomplit pas, soit que la
crainte de la mort ou le repentir les saist, soit, ce qui tait le
plus vrai, qu'ils fussent arrts par les paroles conciliantes de
messire Jean des Marets, dont l'loquence les avait souvent sduits et
amens  son avis.


6. _Les Rouennais sont punis de leurs mfaits._

   _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Bientt le roi, irrit de l'insolence des Rouennais, et ne voulant pas
fermer les yeux sur leurs outrages, de peur de les rendre plus
audacieux et de les encourager  de nouvelles fautes, entra dans la
ville avec ses oncles et une suite nombreuse de nobles seigneurs. Les
principaux auteurs des crimes qui avaient t commis voulaient lui
refuser l'entre s'il ne promettait pralablement l'impunit. Le roi
n'en fut que plus irrit, et sans diffrer sa vengeance, il fit raser
la porte par laquelle il tait entr; en passant prs du beffroi de la
ville, il fit enlever la cloche qui servait  runir la commune, et
enjoignit  tous les bourgeois de porter en personne leurs armes au
chteau royal; ce qu'ils firent avec regret et mcontentement. Le jour
suivant, les principaux coupables, condamns  mort par le conseil du
roi, subirent la peine capitale en vue du peuple; enfin, des
commissaires royaux furent chargs de recueillir l'impt sur les
boissons et la vente des draps.


7. _Le roi pardonne aux Parisiens leur offense._

   _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Le roi avait  peine employ un espace de trois jours  pacifier
Rouen, qu'on lui annona les dsordres de Paris. Sa colre en fut
double, et il partit aussitt de Rouen pour aller punir cette
offense. Cependant il crut devoir diffrer pour un temps sa vengeance,
cdant aux prires et  l'intervention de l'universit de Paris, sa
fille vnrable. Les plus sages d'entre les bourgeois, sachant qu'il
avait conu un juste ressentiment, dputrent vers lui au bois de
Vincennes les anciens de la ville avec les matres et les docteurs les
plus considrables, comme des envoys propres  rtablir la paix, les
chargeant de protester de leur innocence. Ceux-ci furent admis 
l'audience du roi, et s'acquittrent de leur mission  peu prs dans
les termes suivants:

Votre royale grandeur et minence sait beaucoup mieux que nous que
dans toute assemble, et non pas seulement dans les cits et les
grandes runions d'hommes, tous ne brillent point par une gale
sagesse et ne sont pas dous d'un savoir gal. Mais la diversit des
passions et la diffrence des moeurs produisent des gots diffrents,
et suivant l'expression du sage: _Autant d'hommes, autant d'avis_. Il
ne faut donc pas que la chaleur imprudente d'une populace inconsidre
tourne au dtriment des gens de bien. En effet, il arrive
ordinairement dans ce monde que la multitude, qui ne sait garder ni
rgle ni mesure, excite imprudemment des troubles et des sditions. Et
assurment c'est  l'insu des anciens et de ceux qui dirigent les
affaires importantes que la populace inconsidre s'est rendue
coupable.

Aprs avoir dvelopp longuement ces considrations, prosterns
humblement aux pieds du roi, ils exposrent en termes respectueux les
actes infmes et les forfaits des sditieux;  force de prires, ils
obtinrent enfin que le peuple serait affranchi des impts et qu'on
pardonnerait  l'garement de la multitude,  condition, toutefois,
que ceux qui avaient forc le Chtelet seraient saisis et mis en
jugement pour subir la peine due  leur crime.


8. _Affaires de Flandre._

1382.

    _Froissart._

   Ds 1379 les prodigalits, les exactions et les violences du
   comte de Flandre avaient soulev les Gantois contre lui. Cette
   puissante ville pouvait mettre 80,000 hommes sous les armes;
   aussi fit-elle au comte et  la noblesse une guerre fort srieuse
   et cruelle, dans laquelle aucun prisonnier ne fut pargn, tant
   ces castes rivales se hassaient profondment. En 1382, Pierre
   Dubois et Philippe Arteveld devinrent les chefs de Gand et
   battirent le comte de Flandre, le 3 mai,  la bataille de
   Beverhout, aprs laquelle ils se rendirent matres de Bruges, o
   rsidait le comte de Flandre. Le comte manqua d'tre pris dans la
   droute.


   Comment le comte Louis de Flandre, cuidant garder Bruges contre
     les Gantois, fut en grand pril; et comment le comte se esseula.

Entrementes[111] que le comte toit en son htel, et que il envoyoit
les clers des doyens des mtiers de rue en rue pour faire tous hommes
traire sur le march et garder la ville, les Gantois, qui
poursuivaient prement leurs ennemis, vinrent de bon pas et entrrent
en la ville de Bruges avecques ceux de la ville proprement: et le
premier chemin que ils firent, sans retourner  ni l, ils s'en
allrent sur le march tout droit, et l se rangrent et s'arrtrent.
Messire Robert Mareschaut, un chevalier du comte, avoit t envoy 
la porte pour savoir comment on s'y maintenoit, entrementes que le
comte faisoit son mandement pour aider recouvrer la ville; mais il
trouva que la porte toit vole hors des gonds, et que les Gantois en
toient matres; et proprement il trouva de ceux de Bruges qui l
toient, qui lui dirent: Robert, Robert, retournez, et vous sauvez
si vous pouvez, car la ville est conquise de ceux de Grand. Adonc
retourna le chevalier au plus tt qu'il put devers le comte, qui se
partoit de son htel tout  cheval, et grand foison de fallots devant
lui, et s'en venoit sur le march: si lui dit le chevalier ces
nouvelles. Nonobstant ce, le comte, qui vouloit tout recouvrer, s'en
vint sur le march; et si comme il y entroit  grand foison de
fallots, en criant: Flandre! au Lyon, au comte! ceux qui toient 
son frein et devant lui regardrent et virent que toute la place toit
charge de Gantois. Si lui dirent: Monseigneur, pour Dieu, retournez!
Si vous allez plus avant, vous tes mort ou pris de vos ennemis au
mieux venir; car ils sont tous rangs sur le march, et vous
attendent. Et ceux lui disoient voir; car les Gantois disoient j, si
trs tt que ils virent natre de une ruelle les fallots: Vez-ci
monseigneur, vez-ci le comte; il vient entre nos mains. Et avoit dit
Philippe d'Artevelle et fait dire de rang en rang: Si le comte vient
sur nous, gardez-vous bien que nul ne lui fasse mal; car nous
l'emmenerons vif et en sant  Gand; et l aurons-nous paix  notre
volont. Le comte, qui venoit et qui cuidoit tout recouvrer,
encontra, assez prs de la place o les Gantois toient tous rangs,
de ses gens qui lui dirent: Ha, monseigneur! n'allez plus avant; car
les Gantois sont seigneurs du march et de la ville; et si vous entrez
au march, vous tes mort. Et encore en tes-vous en aventure; car j
vont grand foison de Gantois de rue en rue, querant leurs ennemis; et
ont mmement de ceux de Bruges assez en leur compagnie, qui les mnent
d'htel en htel querre ceux que ils veulent avoir; et tes tout
ensoign de vous sauver: ni par nulle des portes vous ne pouvez issir
ni partir que ne soyez ou mort ou pris; car les Gantois en sont
seigneurs; ni  votre htel vous ne pouvez retourner, car ils y vont
une grand route de Gantois.

  [111] Pendant ce temps; _interea_.

Quand le comte entendit ces nouvelles, si lui furent trs-dures; et
bien y ot raison, et se commena grandement  bahir et  imaginer le
pril o il se voit. Si crut conseil de non aller plus avant et de
lui sauver s'il pouvoit; et fut tantt de soi-mme conseill. Il fit
teindre tous les fallots qui l toient, et dit  ceux qui de ls lui
toient: Je vois bien qu'il n'y a point de recouvrer; je donne cong
 tout homme, et que chacun se sauve qui peut ou sait! Ainsi comme il
ordonna, il fut fait: les fallots furent teints et jets parmi les
rues, et tantt s'espardirent ceux qui l toient. Le comte se tourna
en une ruelle, et l se fit dsarmer par un sien varlet et jeter
toutes ses armures  val, et vtit la houppelande de son varlet, et
puis lui dit: Va-t'en ton chemin et te sauves, si tu peux. Aie bonne
bouche: si tu eschis s mains de mes ennemis et on te demande de moi,
garde-toi que tu n'en dises rien. Cil rpondit: Monseigneur, pour
mourir non ferai-je. Ainsi demeura le comte de Flandre tout seul; et
pouvoit adonc dire que il se trouvoit en grand pril et en grand
aventure; car si  celle heure par aucune infortunit il fust chu s
mains des routiers qui aval Bruges alloient, et qui les maisons
cherchoient et les amis du comte occioient, ou au march les
amenoient, et l tantt devant Philippe d'Artevelle et les capitaines
ils toient morts et cervells, sans nul moyen ni remde, il eust t
mort. Si fut Dieu proprement pour lui, quand de ce pril il le dlivra
et sauva; car oncques en si grand pril en devant n'avoit t ni ne
fut depuis, si comme je vous recorderai prsentement.


   Comment le comte Louis de Flandre fut prserv d'un grand pril
     en la maison d'une povre femme  Bruges, qui bonne lui fut.

Tant se dmena  celle heure, environ mie nuit ou un peu outre, le
comte de Flandre par rues et par ruelles, que il le convint entrer
dedans aucun htel; autrement il eust t trouv et pris des routiers
de Gand et de Bruges aussi, qui parmi la ville l'alloient incessament
cherchant. Et entra en l'htel d'une povre femme. Ce n'toit pas htel
de seigneur, de salles, de chambres ni de palais; mais une povre
maisonnelle enfume, aussi noire que atrement pour la fume des
tourbes qui s'y ardoient; et n'y avoit en celle maison fors le bouge
devant et une povre couste de vieille toile enfume pour estuper le
feu, et par-dessus un povre solier auquel on montoit par une chelle
de sept chelons; en ce solier avoit un povre literon, o les enfants
de la povre femme gisoient.

Quand le comte fut tout tremblant et tout bahi entr en celle maison,
il dit  la femme, qui toit tout effre: Femme, sauve-moi; je suis
ton sire le comte de Flandre; mais maintenant me faut mussier, car mes
ennemis me chassent, et du bien que tu me feras je te rendrai le
guerredon. La povre femme le reconnut assez; car elle avoit t par
plusieurs fois  l'aumne  sa porte: si l'avoit vu aller et venir,
ainsi que un seigneur va en ses dduits, et fut tantt avise de
rpondre, dont Dieu aida le comte, car elle ne pouvoit si peu dtrier
que on et trouv le comte devant le feu parlant  elle: Sire, montez
 mont en ce solier, et vous boutez dessous un lit o mes enfants
dorment. Il le fit; et entrementes la femme s'ensoigna entour le feu
et  un autre petit enfant qui gisoit en un repos.

Le comte de Flandre entra en ce solier, et se bouta au plus bellement
et souef que il put entre la couste et le feure de ce pauvre literon,
et l se quatit et fit le petit; et faire lui convenoit.

Et vez-ci ces routiers de Gand qui routoient, qui entrrent en la
maison de celle povre femme, et avoient, ce disoient les aucuns de
leur route, vu entrer un homme dedans. Ils trouvrent celle povre
femme sant  son feu, qui tenoit son enfant. Tantt ils lui
demandrent: Femme, o est un homme que nous ayons vu entrer cans et
puis l'huis reclore!--Par ma foi! dit elle, je ne vis huy de celle
nuit homme entrer cans; mais j'en issis n'a pas grandement, et jetai
un petit d'eau et puis reclouy mon huis; ni je ne le saurois o
mussier. Vous vez tous les aisements de cans; vez l mon lit, et l
sus gisent mes enfants.

Adonc prit l'un d'eux une chandelle, et monta  mont sur l'chelle; et
bouta la tte au solier, et n'y vit autre chose que ce povre literon
des enfants qui dormoient. Si regarda bien partout haut et bas. Adonc
dit-il  ses compagnons: Allons, allons, nous perdons le plus pour le
moins; la povre femme dit voir: il n'y a me, fors elle et ses
enfants.

A ces paroles, issirent-ils hors de l'htel de la femme, et s'en
allrent router autre part. Oncques puis nul n'y entra qui y voulsist
mal faire.

Toutes ces paroles avoit oues le comte de Flandre, qui toit couch
et quati en ce povre literon. Si pouvez imaginer que il fut adonc en
grand effroi de sa vie. Quelle chose pouvoit-il lors dire, penser ni
imaginer, quand matin il pouvoit bien dire: Je suis un des grands
princes chrtiens du monde: et la nuit ensuivant il se trouvoit en
celle petitesse? Il pouvoit bien dire et imaginer que les fortunes de
ce monde ne sont pas trop estables. Encore grand heur pour lui quand
il en put issir sauve sa vie: toutefois celle dure et prilleuse
aventure lui devoit bien tre un grand mirouer toute sa vie. Nous
lairons le comte de Flandre en ce parti, et parlerons de ceux de
Bruges, et comment les Gantois persvrrent.


   Comment ceux de Gand firent grands murdres et drobements en
     Bruges; et comment ils rpourvirent leur ville de vivres,
     qu'ils prirent au Dam et  L'cluse.

Franois Acreman toit l'un des plus grands capitaines des routiers,
et envoy de par Philippe d'Artevelle et Pitre du Bois pour cerchier
et router la ville de Bruges: et ils gardoient le march, et le
gardrent toute la nuit et  l'endemain, jusques  tant que ils se
virent tous seigneurs de la ville. Bien toit dfendu  ces routiers
que ils ne portassent nul dommage ni nul contraire aux marchands et
bonnes gens trangers qui, pour ce temps, toient  Bruges; car ils
n'avoient que faire de comparer leur guerre. Ce commandement fut assez
bien gard; ni oncques Franois, ni sa route ne firent mal ni dommage
 nul homme trange. La vindication toit sue et jete des Gantois
sur les quatre mtiers de Bruges, coulettiers, virriers, bouchers et
poissonniers,  tous occire quants que on en trouverait, sans nul
dporter, pourtant que ils avoient t de la faveur du comte, et
devant Audenarde et ailleurs. On alloit par ces htels querre ces
bonnes gens; et partout o ils toient trouvs ils toient morts sans
merci. Celle nuit, en y ot des occis plus de douze cents, que uns que
autres, et faits plusieurs autres murdres, larcins et maufaits qui
point ne vinrent en connoissance, et moult de maisons et de femmes
robes et pilles, violes et dtruites et des coffres effondrs, et
tant fait que les plus povres de Gand furent tous riches. Le dimanche
au matin,  sept heures, vinrent les joyeuses nouvelles en la ville
de Gand, que leurs gens avoient dconfit le comte et sa chevalerie et
ceux de Bruges; et toient par conqut seigneurs et matres de Bruges.
Vous pouvez bien croire et savoir que  ces nouvelles,  Gand, ce fut
un peuple rjoui, qui en grandes transes et tribulations avoit t; et
firent par les glises plusieurs processions et dvots oblations en
louant Dieu, qui les avoit regards en piti et tellement reconforts
que envoy victoire  leurs gens. Plus venoit le jour avant, et plus
leur venoient bonnes nouvelles; et toient si trespercs de joie, que
ils ne savoient auquel entendre. Et je le dis pourtant que si le sire
de Harselles, qui demeur toit  Gand, et pris, ce dimanche ou le
lundi ensuivant, trois ou quatre mille hommes d'armes, et si s'en ft
venu en Audenarde, il et eu la ville  sa volont; car ceux
d'Audenarde furent si bahis quand ces nouvelles leur vinrent, que 
peine, pour la paour de ceux de Gand, que ils vidoient leur ville pour
aller tenir les bois, ou eux retraire en sauvet en Hainaut ou
ailleurs, et en furent tous appareills. Mais quand ils virent que
ceux de Gand ne venoient point et que nulles nouvelles n'en avoient,
ils recueillirent courage et confort en eux, et aussi trois chevaliers
qui l toient qui s'y boutrent: messire Jean Bernage, messire
Thierry d'Olbaing et messire Florens de Heulles. Ces trois chevaliers
gardrent, confortrent et conseillrent les gens d'Audenarde jusques
 tant que messire Daniaulx de Hallevyn y vint depuis, qui y fut
envoy de par le comte, ainsi que je vous recorderai quand je serai
venu jusques  l.

Oncques gens qui sont au-dessus de leurs ennemis, ainsi que ceux de
Gand furent adonc de ceux de Bruges, ne se portrent ni passrent plus
bellement de ville que ceux de Gand firent de ceux de Bruges; car
oncques ils ne firent mal  nul homme de menu peuple ou de mtier, si
il n'toit trop vilainement accus.

Quand Philippe d'Artevelle, Pitre du Bois et les capitaines de Gand
se virent tout au-dessus de la dite ville de Bruges, et que tout toit
en leur commandement et obissance, on fit un ban de par Philippe
d'Artevelle et Pitre du Bois et les bonnes gens de Gand, que, sur la
tte, toutes manires de gens se trassent en leurs htels, et que nul
ne pillt ni effort maison, ni prensist rien de l'autrui s'il ne le
payoit; et que nul ne se loget au logement d'autrui, et que nul
n'mt mle ni dbt sans commandement; et tout sur la tte. Adonc
fut demand si on savoit que le comte toit devenu. Les aucuns
disoient qu'il toit issu de la ville ds le samedi; et les autres
disoient que encore toit-il  Bruges, et respous quelque part o on
le pourroit trouver. Les capitaines de Gand n'en firent compte; car
ils toient si rjouis de la victoire que ils avoient, et de ce que
au-dessus de leurs ennemis se voient, que ils n'accomptoient mais
rien  comte ni  baron ni  chevalier qui ft en Flandre; et se
tenoient si grands, que tout viendroit, se disoient-ils, en leur
obissance. Et regardrent Philippe d'Artevelle et Pitre du Bois, que
quand ils se dpartirent de la ville de Gand, ils l'avoient laisse si
dgarnie et dpourvue de tous vivres, tant que de vins et de bls il
n'y avoit rien: si envoyrent tantt une quantit de leurs gens au Dam
et  L'cluse, pour tre seigneurs de ces villes et des pourvances
qui dedans toient et repourvoir la ville de Gand.

Quand ceux qui envoys y furent vinrent au Dam, on leur ouvrit les
portes; et furent tantt la ville et les pourvances mises en leur
commandement. Adonc furent traits hors de ces beaux celliers au Dam
tous les vins qui l toient de Poitou, de Gascogne, de La Rochelle et
des lointaines marches, plus de six mille tonneaux, et mis  voitures
et  nefs, et envoys  Gand par chars, et par la rivire que on dit
la Live. Et puis passrent ces Gantois outre, et s'en vinrent 
L'cluse, laquelle ville se ouvrit contre eux, et se mit en leur
obissance; et l trouvrent-ils grand foison de bls et de farines en
tonneaux, en nefs et en greniers, de marchands tranges. Tout fut pris
et mis en voitures et envoy  Gand, tant par chars comme par eau.
Ainsi fut la ville de Gand rafreschie et repourvue, et dlivre de
misre, par la grce de Dieu. Autrement ne fut-ce pas. Et bien en dobt
aux Gantois souvenir, que Dieu leur avoit aid pleinement, quand cinq
mille hommes, tous affams, avoient dconfit, devant leurs maisons,
quarante mille hommes. Or, se gardent de eux enorgueillir et leurs
capitaines aussi; mais non feront: ils s'enorgueilliront tellement,
que Dieu se courroucera et leur remontrera leur orgueil avant que
l'anne soit hors, si comme vous orrez recorder en l'histoire plus
avant, et pour donner exemple  toutes autres gens.


   Comment le comte Louis de Flandre chappa hors de Bruges, et
     chemina  pied vers Lille; et comment en moult de lieux on
     murmuroit sur son fait.

Je fus adoncques inform, et je le veuil bien croire, que le dimanche
 la nuit le comte de Flandre issit hors de la ville de Bruges; la
manire, je ne le sais pas, ni aussi si on lui fit voie aucune aux
portes; je crois bien que ouil; mais il issit tout seul et  pied,
vtu de une povre et simple houppelande. Quand il se trouva aux
champs, il fut tout rjoui; et pouvoit bien dire qu'il toit issu de
grand pril. Et commena  cheminer  l'aventure, et s'en vint dessous
un buisson pour aviser quel chemin il tiendroit; car pas ne
connoissoit le pays ni les chemins, ni oncques  pied ne les avoit
alls. Ainsi que il toit dessous le buisson, et l quati, il
entendit et out parler un homme; et c'toit un sien chevalier qui
avoit pous une sienne fille btarde, et le nommoit on messire Robert
Mareschaut. Le comte le reconnut au parler. Si lui dit en passant:
Robert, es-tu l?--Ouil, monseigneur, dit le chevalier, qui tantt
le reconnut au parler; vous m'avez fait huy beaucoup de peine 
cherchier autour de Bruges; comment en tes-vous issu?--Allons,
allons, dit le comte, Robin, il n'est pas maintenant temps de ici
recorder ses aventures; fais tant que je puisse avoir un cheval, car
je suis j lass d'aller  pied, et prends le chemin de Lille, si tu
le sais.--Monseigneur, dit messire Robert, ouil, je le sais bien.

Adonc cheminrent-ils celle nuit et l'endemain jusques  prime,
ainois que ils pussent recouvrer un cheval, et le premier que le
comte ot, ce fut une jument que ils trouvrent chez un prud'homme en
un village. Si monta le comte sus, sans selle et sans pannel, et vint
ainsi ce lundi au soir, et se bouta par les champs au chastel de
Lille. Et l s'en retournoient la greigneur partie des chevaliers qui
toient chapps de la bataille de Bruges, et s'toient sauvs au
mieux qu'ils avoient pu, les aucuns  pied et les autres  cheval. Et
tous ne tinrent mie ce chemin; et s'en allrent les aucuns par mer en
Hollande et en Zlande, et l se tinrent-ils tant qu'ils ourent
nouvelles autres. Messire Guy de Ghistelles arriva  bon port; car il
trouva en Zlande, en une de ses villes, le comte Guy de Blois, qui
lui fit bonne chre, et lui dpartit largement de ses biens pour lui
remonter et remettre en tat, et le retint de ls lui tant que y volt
demeurer. Ainsi toient les desbarets reconforts par les seigneurs
de l o ils se trayoient, qui en avoient piti; et c'toit raison,
car noblesse et gentillesse doivent tre aides et conseilles par
gentillesse.

Les nouvelles s'espardirent par trop de lieux et de pays de la
dconfiture de ceux de Bruges et du comte leur seigneur, comment les
Gantois les avoient dconfits. Si en toient plusieurs manires de
gens rjouis, et principalement communauts. Tous ceux des bonnes
villes de Flandre et de l'vch de Lige en toient si lies, que il
sembloit proprement que la besogne ft leur. Aussi furent ceux de
Rouen et de Paris, si pleinement ils en osassent parler.

Quand pape Clment en ot les nouvelles, il pensa un petit, et puis dit
que cette dconfiture avoit t une verge de Dieu pour donner exemple
au comte, et que il lui envoyoit cette tribulation pour la cause de ce
que il toit rebelle  ses opinions. Aucuns autres grands seigneurs
disoient, en France et ailleurs, que le comte ne faisoit que un petit
 plaindre si il avoit  porter et  souffrir, car il toit si
prsomptueux, que il ne prisoit ni aimoit nul seigneur voisin que il
eut, ni le roi de France ni autre, si il ne lui venoit bien  point;
pourquoi ils le plaignoient moins de ses perscutions. Ainsi advint,
et que le vocable soit voir que on dit que: A celui  qui il meschiet,
chacun lui msoffre. Par espcial ceux de la ville de Louvain furent
trop rjouis de la victoire des Gantois et de l'ennui du comte; car
ils toient en diffrend et dur parti envers le duc Wincelant de
Brabant, leur seigneur, qui les vouloit guerroyer et abattre leurs
portes, mais or se tiendroit-il mieux un petit en paix. Et disoient
ainsi en la ville de Louvain: Si Gand nous toit aussi prochaine,
sans quelque entre deux, comme Bruxelles est, nous serions tous un,
eux avec nous et nous avecques eux. De toutes leurs devises et paroles
toient informs le duc de Brabant et la duchesse; mais il leur
convenoit cligner les yeux et baisser les ttes, car pas n'toit heure
de parler.


   Comment Philippe d'Artevelle et les Gantois mirent la ville de
     Bruges et la plupart de Flandre en leur obissance.

Ceux de Gand, eux tant matres et obis entirement  Bruges, y
firent moult de nouvellets. Avisrent que ils abattroient au ls
devers eux deux portes et les murs et feroient remplir les fosss,
afin que ceux de Bruges ne fussent jamais rebelles envers eux; et
quand ils s'en partiroient, ils emmneroient cinq cents hommes,
bourgeois de Bruges des plus notables, avec eux en la ville de Gand;
par quoi ils fussent tenus en plus grand cremeur et subjection.

Entrementes que ces capitaines se tenoient  Bruges, et que ils
faisoient abattre portes et murs et remplir les fosss, ils envoyrent
 Ypres,  Courtray,  Berghes,  Cassel,  Pourpringhes, 
Bourbourch, et par toutes les villes et chastellenies de Flandre sur
la marine, et au Franc de Bruges, que tous vinssent  obissance 
eux, et leur apportassent ou envoyassent les clefs des villes et des
chasteaux, en remontrant service,  Bruges. Tous obirent, ni nul ne
osa adonc contester; et vinrent tous  obissance  Bruges,  Philippe
d'Artevelle et  Pitre du Bois. Ces deux se nommoient et escrisoient
souverains capitaines de tous, et par espcial Philippe d'Artevelle.
Cil toit qui le plus avant s'ensoignoit et se chargeoit des besognes
de Flandre; et tant que il fut  Bruges, il tint tat de prince, car
tous les jours, par ses menestrels, il faisoit sonner et corner devant
son htel  ses dners et  ses soupers, et se faisoit servir en
vaisselle couverte d'argent, ainsi comme si il ft comte de Flandre;
et bien pouvoit tenir cel tat, car il avoit toute la vaisselle du
comte, d'or et d'argent, et tous les joyaux, chambres et sommiers qui
avoient t trouvs en l'htel du comte  Bruges; ni rien on ne avoit
sauv. Encore fut envoye une route de Gantois  Mle, un trs-bel
htel du comte,  demie lieue de Bruges. Ceux qui y allrent y firent
moult de desroys; car ils drompirent tout l'htel, et abattirent et
effondrrent les fonts o le comte avoit t baptis; et mirent 
voitures, sur chars, tout le bien, or et argent et joyaux, et
envoyrent tout  Gand.

Le terme de quinze jours avoit allant et venant de Gand  Bruges et de
Bruges  Gand, tous les jours charriant, deux cents chars qui menoient
or, argent, vaisselle, draps, pennes et toutes richesses prises et
leves  Bruges, de Bruges  Gand: ni du grand conqut et pillage que
Philippe d'Artevelle et les Gantois firent l, en celle prise de
Bruges,  peine le pourroit-on priser ni estimer, tant y orent-ils
grand profit.

Quand ceux de Gand eurent fait tout leur bon vouloir de la ville de
Bruges, ils envoyrent de la ville de Bruges  Gand cinq cents
bourgeois des plus notables pour l demeurer en cause d'otagerie, et
Franois Acreman et Pitre de Vintre, et mille de leurs hommes, les
envoyrent; et demeura Pitre du Bois, capitaine de Bruges, tant que
ces portes, ces murs et ces fosss, fussent mis  uni. Et adonc se
dpartit Philippe d'Artevelle  quatre mille hommes et prit le chemin
de Ypres, et fit tant que il y parvint. Toute manire de gens issirent
au-devant de lui et le recueillirent aussi honorablement comme si ce
ft leur seigneur naturel qui vnt premirement  seigneurie, et se
mirent tous en son obissance. Et renouvela mayeurs et chevins, et
fit toute nouvelle loi; et l vinrent ceux des chastellenies de outre
Ypres, de Cassel, de Berghes, de Bourbourch, de Furnes et de
Pourpringhes, qui se mirent en son obissance, et jurrent foi et
loyaut  tenir ainsi comme  leur seigneur le comte de Flandre. Et
quand il ot ainsi exploit, et que il ot de tous l'assurance, et il ot
sjourn  Ypres huit jours, il s'en partit et s'en vint  Courtray,
o il fut aussi reu  grand joie, et se y tint cinq jours. Et envoya
ses lettres et ses messages  la ville d'Audenarde, en leur mandant
que ils vinssent devers lui en obissance; et que trop y avoient mis,
quand ils voient que tout le pays se tournoit avecques ceux de Gand,
et ils demeuroient derrire; et que si ce ne faisoient, ils se
pouvoient bien vanter que temprement ils auroient le sige; et que
jamais ne se partiroit du sige si auroit la ville, et la mettroit 
uni et  l'pe tout ce que ils trouveroient dedans.......


   Comment le roi de France vint  Comines, et tout son arroi, et de
     l devant Ypres; et comment la ville d'Ypres se rendit  lui par
     composition.

Nous parlerons du roi de France, et recorderons comment il persvra.
Quand les nouvelles lui furent venues que le pas de Comines toit
dlivr de Flamands et le pont refait, il se dpartit de l'abbaye de
Marquette, o il toit log, et chevaucha vers Comines  grand route,
et toutes gens en ordonnance, ainsi comme ils devoient aller. Si vint
le roi ce mardi  Comines, et se logea en la ville et ses oncles, dont
la bataille et l'avant-garde s'toient dloges et toient alles
outre sur le mont d'Ypres, et l s'toient loges. Le mercredi au
matin, le roi s'en vint loger sur le mont d'Ypres, et l s'arrta; et
tous gens passoient, et charrois, tant  Comines comme  Warneston,
car il y avoit grand peuple et grands frais de chevaux. Ce mercredi
passa l'arrire-garde du roi le pont de Comines, o il y avoit deux
mille hommes d'armes et deux cents arbaltriers, desquels le comte
d'Eu, le comte de Blois, le comte de Saint-Pol, le comte de Harecourt;
le sire de Chtillon et le sire de la Fre toient gouverneurs et
meneurs; et se logrent ces seigneurs et leurs gens, ce mercredi, 
Comines et l environ. Quand ce vint de nuit, que les seigneurs
cuidoient reposer, qui toient travaills, on cria  l'arme; et
cuidrent pour certain les seigneurs et leurs gens avoir bataille, et
que les Flamands des chastellenies d'Ypres, de Cassel et de Berghes
fussent recueillis et vinssent les combattre. Adonc s'armrent les
seigneurs et mirent leurs bassinets, et boutrent leurs bannires et
leurs pennons hors de leurs htels, et allumrent fallots; et se
trarent tous sur les chausses, chacun seigneur dessous sa bannire
ou son pennon. Et ainsi comme ils venoient ils s'ordonnoient; et se
mettoient leurs gens dessous leurs bannires, ainsi qu'ils dvoient
tre et aller. L furent en celle peine et en l'ordure presque toute
la nuit, jusques en my-jambe. Or, regardez si les seigneurs l'avoient
davantage, le comte de Blois et les autres, qui n'avoient pas appris 
souffrir telle froidure ni telle msaise,  telles nuits comme au mois
devant Nol, qui sont si longues; mais souffrir pour leur honneur leur
convenoit, et ils cuidoient tre combattus, et de tout ce ne fut rien;
car le haro toit mont par varlets qui s'toient entrepris ensemble.
Toutefois, les seigneurs en orent celle peine, et la portrent au plus
bel qu'ils purent.

Quand ce vint le jeudi au matin, l'arrire-garde se dlogea de
Comines; et chevauchrent ordonnment et en bon arroi devers leurs
gens, lesquels toient tous logs et arrts sur le mont de Ypres,
l'avant-garde, la bataille du roi et tout. L orent les seigneurs
conseil quelle chose ils feroient, ou si ils iroient devant Ypres ou
devant Courtray ou devant Bruges; et entrementes qu'ils se tenoient
l, les fourrageurs franois couroient le pays, o ils trouvoient tant
de biens, de btes et de toutes autres pourvances pour vivre, que
merveille est  considrer: ni depuis qu'ils furent outre le pas de
Comines, ils n'eurent faute de nuls vivres. Ceux de la ville d'Ypres,
qui sentoient le roi de ls eux et toute sa puissance, et le pas
conquis, n'toient mie bien assurs, et regardrent entre eux comment
ils se maintiendroient. Si mirent ensemble le conseil de la ville. Les
hommes notables et riches, qui toujours avoient t de la plus saine
partie, si ils l'eussent os montrer, vouloient que on envoyt devers
le roi crier merci, et que on lui envoyt les clefs de la ville. Le
capitaine, qui toit de Gand, et l tabli par Philippe d'Artevelle,
ne vouloit nullement que on se rendt, et disoit: Notre ville est
forte assez, et si sommes bien pourvus; nous attendrons le sige, si
assiger on nous veut: entrementes fera Philippe, notre regard, son
amas, et venra combattre le roi  grand puissance de gens, ne crez j
le contraire, et lvera le sige.

Les autres rpondoient, qui point n'toient assurs de celle aventure,
et disoient: que il n'toit point en la puissance de Philippe ni de
tout le pays de Flandre de dconfire le roi de France, si il n'avoit
les Anglois avecques lui, dont il n'toit nulle apparence, et que
brivement pour le meilleur on se rendit au roi de France, et non 
autrui. Tant montrent ces paroles que riote s'mut; et furent ces
seigneurs matres, et le capitaine occis, qui s'appeloit Pitre
Wanselare. Quand ceux de Ypres orent fait ce fait, ils prirent deux
frres prcheurs, et les envoyrent devers le roi et ses oncles sur le
mont de Ypres, et lui remontrrent que il voulsist entendre  trait
amiable  ceux de Ypres. Le roi fut conseill que il leur donnerait
jusques  eux douze et  un abb qui se boutoit en ces traits, qui
toit de Ypres, sauf allant et sauf venant, pour savoir quelle chose
ils vouloient dire. Les frres prcheurs retournrent  Ypres. Les
douze bourgeois qui furent lus par le conseil de toute la ville, et
l'abb et leur compagnie, vinrent sur le mont de Ypres, et
s'agenouillrent devant le roi, et reprsentrent la ville au roi 
tre en son obissance  toujours, sans nuls moyens ni rservation. Le
roi de France, parmi le bon conseil que il ot, comme celui qui
contendoit  acquerre tout le pays par douceur ou par austrit, ne
voulsist mie l commencer  montrer son mautalent, mais les reut
doucement, parmi un moyen que il ot l, que ceux de Ypres payeroient
au roi quarante mille francs pour aider  payer une partie des menus
frais que il avoit faits  venir jusques  l.

A ce trait ne furent oncques rebelles ceux de Ypres, mais en furent
tout joyeux quand ils y purent parvenir, et l'accordrent liement.

Ainsi furent pris ceux de Ypres  merci, et prirent au roi et  ses
oncles que il leur plt  venir rafreschir en la ville de Ypres, et
que les bonnes gens en auroient grand joie. On leur accorda voirement
que le roi iroit, et prendroit son chemin par l pour aller et entrer
en Flandre auquel ls qu'il lui plairoit. Sur cel tat retournrent
ceux de Ypres en leur ville; et furent tous ceux du corps de la ville
rjouis, quand ils surent que ils toient reus  paix et  merci au
roi de France. Si furent tantt, par taille, les quarante mille francs
cueillis et pays au roi ou  ses commis, ainois qu'il entrt en
Ypres.


   Comment le roi de France fut averti de la rbellion des Parisiens
     et d'autres, et de leur intention, lui tant en Flandre.

Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres quand nouvelles
vinrent que les Parisiens s'toient rebells et avoient eu conseil, si
comme on disoit, entre eux l et lors pour aller abattre le beau
chastel de Beaut qui sid au bois de Vincennes, et aussi le chastel
du Louvre et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin que ils
n'en pussent jamais tre grevs. Quand un de leur route, qui cuidoit
trop bien dire, mais il parla trop mal, si comme il apparut depuis,
dit: Beaux seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous verrons
comment l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si ceux de
Gand viennent  leur entente, ainsi que on espre bien que ils y
venront, adonc sera-t-il heure du faire et temps assez. Ne commenons
pas chose dont nous puissions repentir. Ce fut Nicolas le Flamand qui
dit celle chose, et par celle parole la chose se cessa  faire des
Parisiens et cel outrage. Mais ils se tenoient  Paris pourvus de
toutes armures, aussi bonnes et aussi riches comme si ce fussent
grands seigneurs; et se trouvrent arms de pied en cap comme droites
gens d'armes, plus de soixante mille, et plus de cinquante mille
maillets et autres gens, comme arbaltriers et archers; et faisoient
ouvrer les Parisiens nuit et jour les haulmiers, et achetoient les
harnois de toutes pices tout ce que on leur vouloit vendre.

Or, regardez la grand diablerie que ce et t si le roi de France et
t dconfit en Flandre, et la noble chevalerie qui toit avecques lui
en ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et
noblesse et t morte et perdue en France, et autant bien ens s
autres pays; ni la jacquerie ne fut oncques si grande ni si horrible
qu'elle et t; car pareillement  Reims,  Chlons en Champagne et
sur la rivire de Marne, les vilains se rebelloient et menaoient j
les gentilshommes, et dames et enfants qui toient demeurs derrire;
aussi bien  Orlans,  Blois,  Rouen en Normandie et en Beauvoisis,
leur toit le diable entr en la tte pour tout occire, si Dieu
proprement n'y et pourvu de remde; ainsi comme orrez recorder
ensuivant en l'histoire.


   Comment les chastellenies de Cassel, de Berghes, de Bourbourch,
     de Gravelines et autres se mirent en l'obissance du roi; et
     comment le roi entra en la ville de Ypres, et du convenant de
     ceux de Bruges.

Quand ceux de la chastellenie de Cassel, de Berghes, de Bourbourch, de
Gravelines, de Furnes, de Dunkerque, de Pourperinghe, de Tourout, de
Bailleul et de Messines, orent entendu que ceux de la ville de Ypres
s'toient tourns Franois et avoient rendu leur ville et mis en
l'obissance du roi de France, qui bellement les avoit pris  merci,
si furent tous effrs et rconforts aussi, quand ils orent bien
imagin leurs besognes. Car toutes ces villes, chastellenies,
bailliages et mairies, prirent leurs capitaines, leur lirent les
membres, et les lirent bien et fort qu'ils ne leur chappassent,
lesquels Philippe d'Artevelle avoit mis et sems au pays; et les
amenrent au roi, pour lui complaire et le apaiser envers eux, sur le
mont de Ypres, et lui dirent, criant merci  genoux: Noble roi, nous
nous mettons, nos corps, biens, et les villes o nous demeurons, en
votre obissance. Et pour vous montrer plus plein service, et
reconnoitre que vous tes notre droicturier seigneur, vez-ci les
capitaines lesquels Philippe d'Artevelle nous a baills depuis que par
force, et non autrement il nous fit obir  lui: si en pouvez faire
votre plaisir; car ils ne nous ont mens et gouverns  notre
entente. Le roi fut conseill de prendre toutes ces gens des
seigneuries dessus dites  merci, parmi un moyen qu'il y ot, que ces
chastellenies et ces terres et villes dessus nommes payeroient au roi
pour les menus frais soixante mille francs; et encore toient rservs
tous vivres, bestial et autres choses que on trouveroit sur les
champs; mais on les assuroit de non tre ars ni pris. Tout ce leur
suffit grandement; et remercirent le roi et son conseil, et furent
moult lies quand ils virent qu'ils pouvoient ainsi chapper; mais tous
les capitaines de Philippe qui furent l amens passrent parmi tre
dcolls sur le mont de Ypres.

De toutes ces choses, ces traits et ces apaisements, on ne parloit en
rien au comte de Flandre, ni il n'toit mie appel au conseil du roi,
ni nul homme de sa cour. S'il lui en ennuyoit, je n'en puis mais, car
tout le voyage il n'en ot autre chose; ni proprement ses gens, ni ceux
de sa route, ni de sa bataille, ne se osoient dranger ni drouter de
la bataille sus aile o ils toient mis par l'ordonnance des matres
des arbaltriers pourtant qu'ils toient Flamands; car il toit
ordonn et command, de par le roi et sur la vie, que nul en l'ost ne
parlt flamand ni portt bton  virole.

Quand le roi de France et tout l'ost, avant-garde et arrire-garde,
orent t  leur plaisir sur le mont de Ypres, et que on y ot tenu
plusieurs marchs et vendu grand plant de butin  ceux de Lille, de
Douay, d'Artois et de Tournay, et  tous ceux qui acheter le
vouloient, o ils donnoient un drap de Wervy[112], de Messines, de
Pourperinghe et de Comines, pour un franc; on toit l revtu  trop
bon march; et les aucuns Bretons et autres pillards, qui vouloient
plus gagner, s'accompagnoient ensemble, et chargeoient sur chars et
sur chevaux leurs draps bien emballs, nappes, toiles, coutis, or,
argent en plate et en vaisselles si ils en trouvoient; puis
l'envoyoient en sauf-lieu outre le Lys, ou par leurs varlets en
France. Adonc vint le roi  Yprs, et tous les seigneurs; et se
logrent en la ville tous ceux qui s'y loger purent: si s'y rafreschit
quatre ou cinq jours.

  [112] Wervicq en Flandre. Il se fabriquait beaucoup de draps en
  cette ville.

Ceux de Bruges toient bien informs du convenant du roi, comment il
toit  sjour  Ypres, et que tout le pays en derrire lui jusques 
Gravelines se rendoit et toit rendu  lui: si ne sa voient que faire,
d'envoyer traiter devers lui ou du laisser. Toutefois, tant que pour
ce terme ils le laissrent; et la cause principale qui plus les
inclina  ce faire de eux non rendre, ce fut qu'il y avoit grand
foison de gens d'armes de leur ville, bien sept mille, avecques
Philippe d'Artevelle, au sige d'Audenarde; et aussi en la ville de
Gand toient en otages des plus notables de Bruges, plus de cinq cents
chefs, lesquels Philippe d'Artevelle y avoit envoys quand il prit
Bruges,  celle fin qu'il en ft mieux sire et matre.

Outre, Pitre du Bois et Pitre de Vintre toient l qui les
reconfortoient et leur remontroient, en disant: Beaux seigneurs, ne
vous bahissez mie si le roi de France est venu jusques  Ypres; vous
savez comment anciennement toute la puissance de France envoye du
beau roi Philippe vint jusques  Courtray; et de nos ancesseurs ils
furent l tous morts et dconfits. Pareillement aussi sachez qu'ils
seront morts et dconfits; car Philippe d'Artevelle a tout grand
puissance ne laira mie que il ne voise combattre le roi et sa
puissance; et il peut trop bien tre, sur le bon droit que nous avons
et sur la fortune qui est bonne pour ceux de Gand, que Philippe
dconfira le roi, ni j pied n'en chappera, ni ne repassera la
rivire; et sera tout sur heure ce pays reconquis; et ainsi vous
demeurerez comme bonnes et loyales gens, en votre franchise, et en la
guerre de Philippe et de nous autres gens de Gand.


   Comment les messagers de Gand arrivrent et un messager anglois 
     Calais, et comment Philippe d'Artevelle fit grand amas de gens
     pour aller combattre les Franois.

Ces paroles et autres semblables, que Pitre du Bois et Pitre de
Vintre remontroient pour ces jours  ceux de Bruges, refrenrent
grandement les Brugiens de non traiter devers le roi de France.
Entrementes que ces choses se demenoient ainsi, arrivoient  Calais
les bourgeois de Gand et messire Guillaume de Firenton, Anglois,
lesquels toient envoys de par le roi d'Angleterre, et tout le pays
de  la mer, pour remontrer au pays de Flandre et sceller les
alliances et convenances que le roi d'Angleterre et les Anglois
vouloient avoir aux Flamands. Si leur vinrent ces nouvelles de messire
Jean d'Ewerues, capitaine de Calais, qui leur dit: Tant que pour le
prsent, vous ne pouvez passer, car le roi de France est  Ypres; et
tout le pays d'ici jusques  l est tourn devers lui: temprement nous
aurons autres nouvelles; car on dit que Philippe d'Artevelle met
ensemble son pouvoir pour venir combattre le roi; et l verra-t-on qui
aura le meilleur. Si les Flamands sont dconfits, vous n'avez que
faire en Flandre; si le roi de France perd, tout est ntre.--C'est
vrit, ce rpondit le chevalier anglois.

Ainsi se demeurrent  Calais les bourgeois de Gand et messire
Guillaume Firenton. Or, parlerons-nous de Philippe d'Artevelle comment
il persvra.

Voirement toit-il en grand volont de combattre le roi de France: et
bien le montra, car il s'en vint  Gand, et ordonna que tout homme
portant armes dont il se pouvoit aider, la ville garde, le suivt.
Tous obirent, car il leur donnoit  entendre que par la grce de Dieu
ils dconfiroient les Franois, et seroient seigneurs ceux de Gand et
souverains de toutes autres nations. Environ dix mille hommes pour
l'arrire-ban emmena Philippe avecques lui, et s'en vint devant
Courtray; et j avoit-il envoy  Bruges, au Dam et  Ardembourg, et 
L'cluse, et tout sur la marine s Quatre-Mtiers, et en la
chastellenie de Grantmont, de Tenremonde et d'Alost; et leva bien de
ces gens-l environ trente mille, et se logea une nuit devant
Audenarde; et  l'endemain il s'en partit et s'en vint vers Courtray;
et avoit en sa compagnie environ cinquante mille hommes.


   Comment le roi, averti que Philippe d'Artevelle l'approchoit, se
     partit de Ypres et son arroi, et tint les champs pour le
     combattre.

Nouvelles vinrent au roi et aux seigneurs de France que Philippe
d'Artevelle approchoit durement, et, disoit-on, qu'il amenoit en sa
compagnie bien soixante mille hommes. Adonc se dpartit l'avant-garde
d'Ypres, le conntable de France et les marchaux, et vinrent loger 
lieue et demie grand de Ypres, entre Roulers et Rosebecque; et puis 
l'endemain le roi et tous les seigneurs s'en vinrent l loger,
l'avant-garde et l'arrire-garde, et tout. Si vous dis que sur les
champs les seigneurs pour ce temps y orent moult de peine; car il
toit au coeur d'hiver,  l'entre de dcembre, et pleuvoit toujours.
Et si dormoient les seigneurs toutes les nuits tous arms sur les
champs; car tous les jours et toute les heures ils attendoient la
bataille. Et disoit-on en l'ost communment: Ils venront demain. Et
ce savoit-on par les fourrageurs qui couroient aux fourrages sur le
pays, qui apportoient ces nouvelles. Si toit le roi log tout au
milieu de ses gens. Et de ce que Philippe d'Artevelle et ses gens
dtrioient tant, toient les seigneurs de France plus courroucs; car,
pour le dur temps qu'il faisoit, ils voulsissent bien tre dlivrs.
Vous devez savoir que avecques le roi toit toute fleur de vaillance
et de chevalerie. Si toient Philippe d'Artevelle et les Flamands
moult oultrecuids, quand ils s'enhardissoient du combattre; car ils
se fussent tenus en leur sige devant Audenarde et aucunement
fortifis, avecques ce qu'il faisoit pluvieux temps, frais et
brouillards chus en Flandre, on ne les ft jamais all querre; et si
on les y et quis, on ne les et pu avoir pour combattre, fors  trop
grand peine, meschef et pril. Mais Philippe se glorifioit si en la
belle fortune et victoire qu'il ot devant Bruges, qu'il lui sembloit
bien que nul ne lui pourroit forfaire, et esproit bien  tre sire de
tout le monde. Autre imagination n'avoit-il, ni rien il ne doutoit le
roi de France ni sa puissance; car s'il et eu doute, il n'et pas
fait ce qu'il fit, si comme vous orrez recorder ensuivant.


   Comment  un souper ce Philippe d'Artevelle arrangea ses
     capitaines, et comment ils conclurent ensemble.

Le mercredi au soir, dont la bataille fut  l'endemain, s'en vint
Philippe d'Artevelle et sa puissance loger en une place assez forte,
entre un foss et un bosquet, et si forte haie toit que on ne pouvoit
venir aisment jusqu' eux; et fut entre le Mont-d'Or et la ville de
Rosebecque, o le roi toit log. Ce soir, Philippe donna  souper en
son logis  tous les capitaines grandement et largement; car il avoit
bien de quoi; foison de pourvances le suivoient. Quand ce vint aprs
souper, il les mit en paroles, et leur dit: Beaux seigneurs, vous
tes en ce parti et en celle ordonnance d'armes mes compagnons:
j'espoire bien que demain nous aurons besogne; car le roi de France,
qui a grand dsir de nous trouver et combattre, est log  Rosebecque.
Si vous prie que vous teniez tous votre loyaut, et ne vous bahissez
de chose que vous oyez ni voyez; car c'est sur notre bon droit que
nous nous combattrons, et pour garder les juridictions de Flandre et
nous tenir en droit. Admonestez vos gens de bien faire, et les
ordonnez sagement et tellement que on die que par votre bon arroi et
ordonnance nous ayons eu la victoire. La journe pour nous eue demain,
 la grce de Dieu, nous ne trouverons jamais seigneurs qui nous
combattent ni qui s'osent mettre contre nous aux champs; et nous sera
l'honneur cent fois plus grande que ce que nous eussions le confort
des Anglois; car s'ils toient en notre compagnie, ils en auroient la
renomme, et non pas nous. Avecques le roi de France est toute la
fleur de son royaume, ni il n'a nullui laiss derrire: or, dites 
vos gens que on tue tout sans nullui prendre  merci: par ainsi
demeurerons-nous en paix car je vueil et commande, sur la tte, que
nul ne prenne prisonnier, si ce n'est le roi. Mais le roi vueil-je
bien dporter; car c'est un enfs: on lui doit pardonner: il ne sait
qu'il fait, il va ainsi que on le mne. Nous le mnerons  Gand
apprendre  parler et  tre Flamand. Mais ducs, comtes et autres gens
d'armes, occiez tout: les communauts de France ne nous en sauront j
nul mal gr; car ils voudroient, de ce suis-je tout assur, que jamais
pied n'en retournt en France; et aussi ne fera-t-il.

Ces capitaines qui toient l  cette admonition, aprs souper
avecques Philippe d'Artevelle en son logis, de plusieurs villes de
Flandre et du Franc de Bruges, s'accordrent tous  celle opinion, et
la tinrent  bonne; et rpondirent tous d'une voix  Philippe, et lui
dirent: Sire, vous dites bien, et ainsi sera fait. Lors
prindrent-ils cong  Philippe, et retournrent chacun en son logis
entre leurs gens, et leur recordrent et les endittrent de tout ce
que vous avez ou.

Ainsi se passa la nuit en l'ost Philippe d'Artevelle; mais environ
minuit, si comme je fus adonc inform, advint en leur ost une moult
merveilleuse chose, ni je n'ai point ou la pareille en nulle manire.


   Comment la nuit dont l'endemain fut la bataille  Rosebecque
     advint un merveilleux signe au-dessus de l'assemble des
     Flamands.

Quand ces Flamands furent assis et que chacun se tenoit en son logis
(et toutefois ils faisoient bon gait, car ils sentoient leurs ennemis
 moins de une lieue de eux), il me fut dit que Philippe d'Artevelle
avoit  amie une damoiselle de Gand, laquelle en ce voyage toit venue
avecques lui; et entrementes que Philippe dormoit sur une
courte-pointe de ls le feu de charbon, en son pavillon, celle femme,
environ minuit, issit hors du pavillon pour voir le ciel et le temps,
et quelle heure il toit, car elle ne pouvoit dormir. Si regarda au
ls devers Rosebecque, et vit en plusieurs lieux du ciel fumes et
tincelles de feu voler, et ce toit des feux que les Franois
faisoient dessous haies et buissons. Celle femme coute et entend, ce
lui fut avis, grand friente et grand noise entre leur ost et l'ost des
Franois, et crier Mont-Joye et plusieurs autres cris; et lui sembloit
que ce toit sur le Mont-d'Or, entre eux et Rosebecque. De celle chose
elle fut tout effraye, et se retrast dedans le pavillon Philippe, et
l'veilla soudainement, et lui dit: Sire, levez-vous tt et vous
armez et appareillez, car j'ai ou trop grand noise sur le Mont-d'Or,
et crois que ce sont les Franois qui vous viennent assaillir.
Philippe  ces paroles se leva moult tt, et affubla une gonne, et
prit une hache et issit hors de son pavillon, pour venir voir et
mettre au voir ce que la damoiselle disoit.

En celle manire que elle l'avoit ou Philippe l'out, et lui sembloit
qu'il y et un grand tournoiement. Il se retrast tantt en son
pavillon, et fit sonner sa trompette pour rveiller son ost. Sitt que
le son de la trompette Philippe se pandit ens s logis, on le
reconnut; tous se levrent et armrent. Ceux du gait qui toit au
devant de l'ost envoyrent de leurs compagnons devers Philippe pour
savoir quelle chose il leur failloit, quand ils s'armoient: et
trouvrent ceux qui envoys y furent, et rapportrent qu'ils avoient
t moult blms de ce qu'ils avoient ou noise et friente devers les
ennemis, et s'toient tenus tous cois: Ha! ce dirent iceux, allez,
dites  Philippe que voirement avons-nous bien ou noise sur le
Mont-d'Or; et avons envoy savoir que ce pouvoit tre; mais ceux qui y
ont t ont rapport que ce n'est rien, et que nulle chose ils ne ont
trouv ni vu; et pour ce que nous ne vmes de certain nul apparent
d'mouvement, ne voulions-nous pas rveiller l'ost, que nous n'en
fussions blms. Ces paroles de par ceux du gait furent dites 
Philippe; il se apaisa sur ce; mais en courage il s'merveilla trop
grandement que ce pouvoit tre. Or, disent aucuns que c'toient les
diables d'enfer qui l jouoient et tournoient o la bataille devoit
tre, pour la grand proie qu'ils en attendoient.


   Comment le jeudi au matin, environ deux heures devant l'aube du
     jour, fut la bataille, et comment les Flamands se mirent en fort
     lieu en conroi; et de leur conduite.

Oncques puis ce rveillement de l'ost, Philippe d'Artevelle ni les
Flamands ne furent assurs, et se doutrent toujours qu'ils ne fussent
trahis et surpris. Si s'armrent bien et bellement de tout ce qu'ils
avoient, par grand loisir, et firent grands feux en leurs logis, et se
djeunrent tout  leur aise; car ils avoient vins et viandes assez.
Environ une heure devant le jour, ce dit Philippe: Ce seroit bon que
nous trassions tous sur les champs et que nous ordonnassions nos
gens; par quoi sur le jour, si les Franois viennent pour nous
assaillir, nous ne soyons pas dgarnis, mais pourvus d'ordonnance et
aviss que nous devrons faire. Tous s'accordrent  sa parole, et
issirent hors de leurs logis, et s'en vinrent en une bruyre au dehors
d'un bosquet; et avoient au devant d'eux un foss large assez, et
nouvellement relev; par derrire eux grand foison de ronces et de
genestes et d'autres menus bois. Et l, en ce fort lieu, s'ordonnrent
tout  leur aise, et se mirent tous en une grosse bataille, drue et
espesse; et se trouvoient, par rapport des conntables, environ
cinquante mille, tous  lection, des plus forts, des plus apperts et
des plus outrageux, et qui le moins accomptoient de leurs vies. Et
avoient soixante archers anglois qui s'toient embls de leurs gens de
Calais pour venir prendre greigneur profit  Philippe; et avoient
laiss en leur logis ce de harnois qu'ils avoient, malles, lits et
toutes autres ordonnances, hormis leurs armures, chevaux, charrois et
sommiers, femmes et varlets. Mais Philippe d'Artevelle avoit son page
mont sur un coursier moult bel de ls lui, qui valoit encore pour un
seigneur cinq cents florins; et ne le faisoit pas venir avec lui pour
chose qu'il se voulsist embler ni fuir des autres, fors que pour tat
et pour grandeur, et pour monter sus, si chasse se faisoit sur les
Franois, pour commander et dire  ses gens: Tuez, tuez tout! En
celle entente le faisoit Philippe d'Artevelle demeurer de ls lui.

De la ville de Gand avoit le dit Philippe, en sa compagnie, environ
neuf mille hommes tout arms, lesquels il tenoit de ct de lui, car
il y avoit greigneur fiance qu'il n'avoit s autres. Et se tenoient
ceux de Grand et Philippe et leurs bannires tout devant, et ceux de
la chastellenie d'Alost et de Grantmont; aprs, ceux de la
chastellenie de Courtray; et puis ceux de Bruges, du Dam et de
L'cluse; et ceux du Franc de Bruges toient arms la greigneure
partie de maillets, de houtes et de chapeaux de fer, d'hauquetons et
de gants de baleine; et portoit chacun un planon  picot de fer et 
virole. Et avoient par villes et par chastellenies parures semblables
pour reconnotre l'un l'autre; une compagnie, cottes faisses de jaune
et de bleu; les autres,  une bande de noir sur une cotte rouge; les
autres, cheveronnes de blanc sur une cotte bleue; les autres,
ondoyes de vert et de bleu; les autres, une faisse chiquete de
blanc et de noir; les autres, carteles de blanc et de rouge; les
autres, toutes bleues et un quartier de rouge; les autres, coupes de
rouge dessus et de blanc dessous. Et avoient chacuns bannires de
leurs mtiers, et grands couteaux  leurs cts parmi leurs ceintures,
et se tenoient tout cois en cel tat en attendant le jour, qui vint
tantt.

Or, vous dirai de l'ordonnance des Franois autant bien comme j'ai
record des Flamands.


   Comment le roi se mit aux champs emprs Rosebecque, o il fut
     surtout ordonn; et comment le conntable s'excusa au roi.

Bien savoit le roi de France et les seigneurs qui de ls lui toient
et qui sur les champs se tenoient que les Flamands approchoient, et
que ce ne se pouvoit passer que bataille n'y et; car nul ne traitoit
de la paix, et aussi toutes les parties en avoient grand volont. Si
fut cri et nonci le mercredi au matin, parmi la ville de Ypres, que
toutes manires de gens d'armes se trassent sur les champs de ls le
roi et se missent en ordonnance, ainsi qu'ils savoient qu'ils devoient
tre. Tous obirent  ce ban fait de par le roi, de par le conntable
et de par les marchaux: ce fut raison; et ne demeura nuls hommes
d'armes ni gros varlets en Ypres, quand leurs matres furent
descendus. Mais toutefois ceux de l'avant-garde en avoient grand
foison avecques eux, pour les aventures du chasser et pour dcouvrir
les batailles;  ceux-l besognoit-il le plus que il ne faisoit aux
autres. Ainsi se tinrent les Franois ce mercredi sur les champs assez
prs de Rosebecque; et entendoient les seigneurs  leurs besognes et 
leur ordonnance.

Quand ce vint au soir, le roi donna  souper  ses trois oncles, au
conntable de France, au sire de Coucy et  aucuns autres seigneurs
trangers de Hainaut, de Brabant, de Hollande et de Zlande,
d'Allemagne, de Lorraine, de Savoie, qui l'toient venus servir; et
les remercia grandement, et aussi firent ses oncles, du bon service
qu'ils lui faisoient et montroient  faire. Et fit ce soir le gait
pour la bataille du roi, le comte de Flandre; et avoit en sa route
bien six cents lances et douze cents hommes d'autres gens. Ce mercredi
au soir, aprs ce souper que le roi avoit donn  ces seigneurs, et
que ils furent retraits, le conntable de France demeura derrire, et
dernirement au prendre cong, pour parler au roi et  ses oncles de
leurs besognes. Ordonn toit du conseil du roi ce que je vous dirai:
que le conntable, messire Olivier de Clion, se desmettroit pour le
jeudi, l'endemain, car on esproit bien que on auroit la bataille, de
l'office de la conntablie; et le seroit seulement pour ce jour en son
lieu le sire de Coucy, et il demeureroit de ls le roi. Et avint que
quand le conntable, prit cong au roi, le roi lui dit moult doucement
et amiablement, si comme il toit enditt de dire: Conntable, nous
voulons que vous nous rendiez votre office pour le jour de demain; car
nous y avons autre ordonn, et voulons que vous demeuriez de ls
nous. De ces paroles, qui furent toutes nouvelles au conntable,
fut-il moult grandement merveill: si rpondit, et dit: Trs-cher
sire, je sais bien que je ne puis avoir plus haut honneur que de aider
 garder votre personne; mais, cher sire, il venroit  grand contraire
et dplaisance  mes compagnons et  ceux de l'avant-garde si ils ne
m'avoient en leur compagnie; et plus y pourriez perdre que gagner. Je
ne dis mie que je sois si vaillant que par moi se puist achever celle
besogne, mais je dis, cher sire, sauve la correction de votre noble
conseil, que depuis quinze jours en  je n'ai  autre chose entendu,
fors  parfournir  l'honneur de vous et de vos gens mon office, et ai
enditt les uns et les autres comment ils se doivent maintenir; et si
demain que nous nous combattrons, par la grce de Dieu, ils ne me
voient et je les dfaillois d'ordonnance et de conseil, qui suis us
et fait en telles choses, ils en seroient tout bahis, et en recevrois
blme. Et pourroient dire les aucuns que je me serois dissimul, et
que couvertement je aurois tout ce fait et avis pour fuir les
premiers horions. Si vous prie, trs-cher sire, que vous ne veuillez
mie briser ce qui est fait et arrt pour le meilleur; et je vous dis
que vous y aurez profit.

Le roi ne sut que dire sur celle parole: aussi ne firent ceux qui de
ls lui toient, et qui entendu l'avoient, fors tant que le roi dit
moult sagement: Conntable, je ne dis pas que on vous ait en rien
desv que en tous cas vous ne soyez trs-grandement acquitt, et
ferez encore: c'est notre entente; mais feu mon seigneur mon pre vous
aimoit sur tous autres, et se confioit en vous; et pour l'amour et la
grand confidence qu'il y avoit, je vous voulois avoir de ls moi,  ce
besoin, et en ma compagnie.--Trs-cher sire, dit le conntable, vous
tes si bien accompagn de si vaillants gens, et tout a t fait par
si grand dlibration de conseil, que on n'y pourroit rien amender; et
ce vous doit bien et  votre noble et discret conseil suffire. Si vous
prie que pour Dieu, trs-cher sire, laissez-moi convenir en mon
office; et vous aurez demain, par la grce de Dieu, en votre jeune
avnement, si belle journe et aventure, que tous vos amis en seront
rjouis, et vos ennemis courroucs.

A ces paroles ne rpondit rien le roi, fors tant qu'il dit:
Conntable, et je le vueil: et faites, au nom de Dieu et de saint
Denis, votre office, je ne vous en quiers plus parler; car vous y
voyez plus clair que je ne fais ni tous ceux qui ont mises avant ces
paroles. Soyez demain  ma messe.--Sire, dit le conntable,
volontiers. Atant prit-il cong du roi, qui lui donna liement: si
s'en retourna  son logis avecques ses gens et compagnons.


   Comment le jeudi au matin les Flamands partirent d'un fort lieu;
     et comment ils s'assemblrent sur le Mont-d'Or; et l furent ce
     jour combattus et dconfits.

Quand ce vint le jeudi au matin, toutes gens d'armes s'appareillrent,
tant en l'avant-garde et en l'arrire-garde, comme aussi en la
bataille du roi; et s'armrent de toutes pices, hormis les bassinets,
ainsi que pour entrer en la bataille; car bien savoient les seigneurs
que point n'istroient du jour sans tre combattus, pour les apparences
que leurs fourrageurs, le mercredi, leur avoient rapportes des
Flamands, qu'ils avoient cru qui les approchoient, et qui la bataille
demandoient. Le roi de France out  ce matin sa messe, et aussi
firent plusieurs seigneurs, qui tous se mirent en prire et en
dvotion envers Dieu qu'il les voulsist jeter du jour  honneur. Celle
matine leva une trs-grande bruine et trs-paisse, et si continuelle
que  peine voit-on un arpent loin, dont les seigneurs toient tout
courroucs; mais amender ne le pouvoient. Aprs la messe du roi, o le
conntable et plusieurs hauts seigneurs furent pour parler ensemble et
avoir avis quelle chose on feroit, ordonn fut que messire Olivier de
Clion, conntable de France, messire Jean de Vienne, amiral de
France, messire Guillaume de Poitiers, btard de Langres, ces trois
vaillants chevaliers et uss d'armes, iroient pour dcouvrir et aviser
de prs les Flamands, et en rapporteroient au roi et  ses oncles la
vrit; et entrementes le sire de Coucy, le sire de la Breth et
messire Hugues de Chlons entendroient  ordonner les batailles.

Adonc se dpartirent du roi les trois dessus nomms, monts sur fleur
de coursiers, et chevauchrent en cel endroit o ils pensoient qu'ils
les trouveroient et la nuit logs ils toient.

Vous devez savoir que le jeudi au matin, quand cette forte bruine fut
leve, les Flamands qui s'toient traits ds devant le jour en ce fort
lieu, si comme ci-dessus est dit, et ils se furent l tenus jusques 
environ huit heures, et ils virent que ils ne oyoient nulles nouvelles
des Franois, et ils se trouvrent une si grosse bataille ensemble,
orgueil et outrecuidance les rveilla; et commencrent les capitaines
 parler l'un  l'autre, et plusieurs de eux aussi, en disant: Quelle
chose fesons-nous ci, tant sur nos pieds, et nous refroidons? Que
n'allons-nous avant de bon courage, puisque nous en avons la volont,
requerre nos ennemis et combattre? Nous sjournons ci pour nant;
jamais les Franois ne nous venroient ci querre: allons  tout le
moins jusques sur le Mont-d'Or, et prenons l'avantage de la montagne.
Ces paroles monteplirent tant, que tous s'accordrent  passer outre
et venir sur le Mont-d'Or, qui toit entre eux et les Franois. Adonc,
pour eschever le foss qui toit par-devant eux, tournrent-ils autour
du bosquet et prirent l'avantage des champs.

A ce qu'ils se trarent ainsi sur les champs, et au retourner ce
bosquet, les trois chevaliers dessus nomms vinrent si  point que
tout et  grand loisir ils les avisrent; et chevauchrent les plaines
en ctoyant la bataille, qui se remit, tout ensemble,  moins d'un
trait d'arc prs de eux; et quand l'orent passe une fois au senestre
et ils furent outre, ils reprirent le dextre. Ainsi virent-ils et
avisrent le long et l'pais de leur bataille. Bien les virent les
Flamands; mais ils n'en firent compte, ni oncques ils ne s'en
droutrent. Et aussi les trois chevaliers toient si bien monts et
si uss de faire ce mtier, qu'ils n'en avoient-garde. L dit Philippe
d'Artevelle aux capitaines de son ct: Tout coi! tout coi!
mettons-nous meshui en ordonnance et en arroi pour combattre; car nos
ennemis sont prs de ci, j'en ai bien vu les apparents: ces trois
chevaliers qui passent et repassent nous ravisent et ont ravis. Lors
s'arrtrent tous les Flamands, ainsi qu'ils devoient venir sur le
Mont-d'Or, et se remirent tous en une bataille forte et paisse; et
dit Philippe tout haut: Seigneurs, quand ce venra  l'assembler,
souvienne-vous de nos ennemis, comment ils furent tous dconfits et
ouverts  la bataille de Bruges, par nous tenir drus et forts
ensemble, que on ne nous puist ouvrir. Si faites ainsi; et chacun
porte son bton tout droit devant lui, et vous entrelacez de vos bras,
parquoi on ne puist entrer dedans vous; et allez toujours le bon pas
et par loisir dedans vous, sans tourner  dextre ni  senestre; et
faites  l'heure de l'assembler, quand il viendra  joindre, jeter nos
bombardes et nos canons, et traire nos arbaltriers; ainsi s'bahiront
nos ennemis.

Quand Philippe d'Artevelle ot ainsi ses gens enditts, et mis en
ordonnance et arroi de bataille, et montr comment ils se
maintiendroient, il se mit sur une des ailes, et ses gens l o il
avoit la greigneure fiance de ls lui; et  son page qui toit sur son
coursier dit: Va, si m'attends  ce buisson hors du trait; et quand
tu verras j la dconfiture et la chasse sur les Franois, si m'amne
mon cheval et crie mon cri; on te fera voie; et viens  moi; car je
veuil tre au premier chef de chasse. Le page  ces paroles se partit
de Philippe, et fit tout ce que son matre lui avoit dit. Encore mit
Philippe sus de ct lui environ quarante archers d'Angleterre, qu'il
tenoit  ses gages; or regardez si ce Philippe ordonnoit bien ses
besognes. Il m'est avis que oil, et aussi est-il  plusieurs qui se
connoissent en armes, fors tant qu'il se forfit d'une seule chose. Je
vous la dirai: ce fut quand il se partit du fort et de la place o au
matin il s'tait trait; car jamais on ne les et all l combattre,
pour tant que on ne les et point eus sans trop grand dommage; mais
ils vouloient montrer que c'toient gens de fait et de volont, et qui
petit craignoient leurs ennemis.


   Comment le jeudi les Franois se mirent en toute ordonnance pour
     combattre les Flamands, qu'ils tenoient incrdules.

Or, revinrent ces trois chevaliers et vaillants hommes dessus nomms
devers le roi de France et les batailles, qui j toient mises en
pas, en arroi et en ordonnance, ainsi comme elles devoient aller: car
il y avoit tant de si sages hommes et bien uss d'armes en
l'avant-garde, qu'ils savoient tous quelle chose ils feroient et
devoient faire; car l toit la fleur de la bonne chevalerie du monde.
On leur fit voie: le sire de Clion parla premier, en inclinant le roi
de dessus son cheval, et en tant jus de son chef un chapelet de
bivre qu'il portoit; et dit: Sire, rjouissez-vous, ces gens sont
ntres; nos gros varlets les combattroient.--Conntable, dit le roi,
Dieu vous en oye. Or, allons donc avant, au nom de Dieu et de
monseigneur saint Denis.

L toient les huit chevaliers dessus nomms, pour le corps du roi
garder, mis en bonne ordonnance. L fit le roi plusieurs chevaliers
nouveaux: aussi firent tous les seigneurs en leurs batailles. L y ot
boutes hors et leves plusieurs bannires: l fut ordonn que quand
ce venroit  l'assembler que on mettroit la bataille du roi et
l'oriflambe de France au front premier, et l'avant-garde passeroit
tout outre sus aile, et l'arrire-garde aussi sus l'autre aile, et
assembleroient aux Flamands en poussant de leurs lances aussitt les
uns comme les autres, et clorroient en treignant ces Flamands qui
venoient aussi joints et aussi serrs comme nulle chose pouvoit tre:
par cette ordonnance pourroient-ils avoir grandement l'avantage sur
eux.

De tout ce faire l'arrire-garde fut signifie, dont le comte d'Eu, le
comte de Blois, le comte de Saint-Pol, le comte de Harecourt, le sire
de Chtillon, le sire de La Fre toient chefs. Et l leva ce jour de
ls le comte de Blois le jeune sire de Havrech bannire; et fit le
comte chevaliers messire Thomas de Distre et messire Jacques de
Havrech, btard. Il y ot fait ce jour, par le record et rapport des
hrauts, quatre cent et soixante et sept chevaliers.

Adonc se dpartirent du roi, quand ils orent fait leur rapport, le
sire de Clion, messire Jean de Vienne et messire Guillaume de
Langres, et s'en vinrent en l'avant-garde; car ils en toient. Assez
tt aprs fut dveloppe l'oriflambe, laquelle messire Pitre de
Villiers portoit; et veulent aucuns gens dire, si comme on trouve
anciennement escript, que on ne la vit oncques dployer sur chrtiens,
fors que l; et en fut grand question sur ce voyage si on la
dvelopperoit ou non. Toutefois, plusieurs raisons considres,
finablement il fut dtermin du dployer, pour la cause de ce que les
Flamands tenoient opinion contraire du pape Clment, et se nommoient
en crance Urbanistes: dont les Franois dirent qu'ils toient
incrdules et hors de foi. Ce fut la principale cause pourquoi elle
fut apporte en Flandre et dveloppe. Celle oriflambe est une digne
bannire et enseigne; et fut envoye du ciel par grand mystre, et est
en manire d'un gonfanon; et est grand confort le jour  ceux qui la
voient. Encore montra-t-elle l de ses vertus; car toute la matine il
avoit fait si grand bruine et si paisse, que  peine pouvoit-on voir
l'un l'autre; mais si trs-tt que le chevalier qui la portoit la
developpa et qu'il leva la lance contremont, celle bruine  une fois
chyt et se drompit; et fut le ciel aussi pur, aussi clair et l'air
aussi net que on ne l'avoit point vu en devant de toute l'anne, dont
les seigneurs de France furent moult rjouis, quand ils virent ce beau
jour venu et ce soleil luire, et qu'ils purent voir au loin et autour
d'eux, devant et derrire, et se tinrent moult  reconforts et 
bonne cause. L toit-ce grand beaut de voir ces bannires, ces
bassinets, ces belles armures, ces fers de lances clairs et
appareills, ces pennons et ces armoiries. Et se taisoient tous cois,
ni nul ne sonnoit mot, mais regardoient ceux qui devant toient la
grosse bataille des Flamands tout en une, qui approhoit durement; et
venoient le pas tout serrs, les planons tout droits levs
contremont; et sembloient des hanstes[113] que ce ft un bois, tant y
en avoit grand multitude et grand foison.

  [113] _Haste_, bois de lance.


   Comment le jeudi au matin Philippe d'Artevelle et les Flamands
     furent combattus et dconfits par le roi de France sur le
     Mont-d'Or et au val emprs la ville de Rosebecque.

Je fus adonc inform du seigneur de Esconnevort, et me dit qu'il vit,
et aussi firent plusieurs autres, quand l'oriflambe fut dploye, et
la bruine chue, un blanc coulon voler et faire plusieurs vols
par-dessus la bataille du roi; et quand il ot assez vol, et que on se
dobt combattre et assembler aux ennemis, il se alla asseoir sur une
des bannires du roi. Donc on tint ce  grand signifiance de bien. Or,
approchrent les Flamands, et commencrent  traire et  jeter des
bombardes et des canons gros carreaux empenns d'airain; ainsi se
commena la bataille. Et en ot le roi de France et sa bataille et ses
gens le premier rencontre, qui leur fut moult dur; car ces Flamands,
qui descendoient orgueilleusement et de grand volont, venoient roides
et durs, et boutoient, en venant, de l'paule et de la poitrine, ainsi
comme sangliers tout forcens, et toient si fort entrelacs ensemble
que on ne les pouvoit ouvrir ni drompre.

L furent du ct des Franois, et par le trait des bombardes et des
canons, premirement morts: le sire de Waurin, banneret, Morelet de
Hallewyn et Jacques d'Erck. Adonc fut la bataille du roi recule:
mais l'avant-garde et l'arrire-garde aux deux ailes passrent outre
et enclouirent ces Flamands et les mirent  l'troit. Je vous dirai
comment. Sur ces deux ailes gens d'armes les commencrent  pousser de
leurs roides lances  long fer et dur de Bordeaux, qui leur passoient
ces cottes de mailles tout outre et les prenoient en chair: dont ceux
qui en toient atteints se restreignirent pour eschever les horions;
car jamais, si amender le pussent, ne se missent avant pour eux
empaler. L les mirent ces gens d'armes en tel dtroit, qu'ils ne se
pouvoient aider ni ravoir leurs bras, ni leurs planons pour frir, ni
eux dfendre. L perdoient plusieurs force et haleine, et choient
l'un sur l'autre, et teignoient et mouraient sans coup frir: l fut
Philippe d'Artevelle enclos et navr de glaives et abattu, et des gens
de Gand qui l'aimoient et gardoient grand foison de ls lui. Quand le
page Philippe vit la msaventure venir sur les leurs, il toit bien
mont sur bon coursier; si se partit et laissa son matre, car il ne
lui pouvoit aider, et retourna vers Courtray pour revenir  Gand.

Ainsi fut faite et assemble cette bataille; et lorsque des deux cts
les Flamands furent treints et enclos, ils ne passrent plus avant;
car ils ne se pouvoient aider. Adonc se remit la bataille du roi en
vigueur, qui avoit du commencement un petit branl. L entendoient
gens d'armes  abattre Flamands  pouvoir; et avoient les aucuns
haches bien acres, dont ils rompoient bassinets et dcerveloient
ttes; et les aucuns plombes, dont ils donnoient si grands horions,
qu'ils les abattoient  terre. A peine toient Flamands abattus, quand
pillards venoient qui se boutoient entre les gens d'armes, et
portoient grands couteaux dont ils les paroccioient; ni nulle piti
ils n'en avoient, non plus que si ce fussent chiens.

L toit le cliquetis sur ces bassinets si grand et si haut, d'pes,
de haches, de plombes et de maillets de fer, que on n'y oyoit goutte
pour la noise. Et ou dire que si tous les haulmiers de Paris et de
Bruxelles fussent ensemble, leur mtier faisant, ils n'eussent pas
men ni fait greigneure noise comme les combattants et les frants sur
ces bassinets faisoient.

L ne se pargnoient point les chevaliers ni cuyers, mais mettoient
la main  l'oeuvre de grand volont, et plus l'un que l'autre: si en y
ot aucuns qui se avancrent et boutrent en la presse trop avant; car
ils y furent enclos et teints, et par espcial messire Louis de
Cousant, un chevalier de Berry, et messire Fleton de Revel, fils au
seigneur de Revel; encore en y ot des autres, dont ce fut dommage;
mais si grosse bataille comme celle o tant avoit de peuple ne se peut
parfournir, au mieux venir pour les victorieux, qu'elle ne cote
grandement. Car jeunes chevaliers et cuyers, qui dsiroient les
armes, s'avanoient volontiers pour leur honneur et pour acquerre
grce; et la presse toit l si grande, et l'affaire si prilleuse
pour ceux qui toient enclos ou chus, que si on n'avoit bonne aide on
ne se pouvoit relever. Par ce parti y ot des Franois morts et teints
aucuns; mais plant ne fut-ce mie; car quand il venoit  point, ils
aidoient l'un  l'autre. L fut un mont et un tas de Flamands occis
moult long et moult haut. Et de si grand bataille et de si grand
foison de gens morts comme il y ot l, on ne vit oncques si peu de
sang issir qu'il en issit; et c'toit au moyen de ce qu'ils toient
beaucoup d'teints et touffs dans la presse, car iceux ne jetoient
point de sang.

Quand ceux qui toient derrire virent que ceux qui toient devant
fondoient et choient l'un sur l'autre, et qu'ils toient tous
dconfits, si s'bahirent; et commencrent  jeter leurs planons jus
et leurs armures, et eux dconfire et tourner vers Courtray en fuite
et ailleurs; ni ils n'avoient cure fors que pour eux mettre  sauvet;
et Bretons et Franois aprs, qui les enchassoient en fosss, en
aulnaies et en bruyres, ci dix, ci douze, ci vingt, ci trente, et les
combattoient de rechef, et l les occioient s'ils n'toient plus forts
d'eux. Et si en y ot grand foison de morts en chasse entre la bataille
et Courtray, o ils se retiroient  garant; et du demeurant qui se put
sauver il se sauva, mais ce fut moult petit; et se retrayoient les uns
 Courtray, les autres  Gand, et les autres chacun o il pouvoit.

Cette bataille fut sur le Mont-d'Or, entre Courtray et
Rosebecque[114], en l'an de grce Notre-Seigneur mil trois cent
quatre-vingt et deux, le jeudi devant le samedi de l'Avent, au mois de
novembre le vingt-septime jour; et toit pour lors le roi Charles de
France au quatorzime an de son ge.

  [114] Il se trouve dans la Flandre trois communes appeles
  Roosebke: l'une  deux lieues trois quarts d'Ypres, une autre 
  trois lieues de Courtray et une troisime  deux lieues
  d'Audenarde. C'est la premire de ces communes, qu'on nomme
  aujourd'hui West-Roosebke, qui fut le thtre de la sanglante
  bataille o Philippe d'Artevelde perdit la vie. (_Note de M.
  Gachard._)


   Comment aprs la dconfiture des Flamands le roi vit mort
     Philippe d'Artetevelle, qui fut pendu  un arbre.

Ainsi furent en ce temps sur le Mont-d'Or les Flamands dconfits, et
l'orgueil de Flandre abattu, et Philippe d'Artevelle mort; et de la
ville de Gand ou des tenances de Gand, morts avecques lui jusques 
neuf mille hommes. Il y ot morts ce jour, ce rapportrent les
hraults, sur la place, sans la chasse, jusques  vingt-six mille
hommes et plus[115]; et ne dura point la bataille, jusques  la
dconfiture depuis qu'ils assemblrent, heure et demie. Aprs cette
dconfiture, qui fut trs-honorable et profitable pour toute
chrtient et pour toute noblesse et gentillesse;--car si les vilains
fussent l venus  leur entente, oncques si grandes cruauts ni
horriblets ne avinrent au monde que il ft avenu par les communauts,
qui se fussent partout rebelles et dtruit gentillesse;--or se
avisent bien ceux de Paris atout leurs maillets, que dirent-ils quand
ils surent les nouvelles que les Flamands sont dconfits 
Rosebecque, et Philippe d'Artevelle, leur capitaine, mort? Ils n'en
furent mie plus lies; aussi ne furent autres bons hommes en plusieurs
villes.

  [115] La relation contemporaine insre dans le registre de _cuir
  noir_  Tournai porte  25,000 le nombre des Flamands qui
  prirent dans la bataille. Selon la mme relation, l'arme du roi
  tait de 60,000 combattants, et celle des Flamands de 50,000.
  (_Note de M. Gachard._)

Quand celle bataille fut de tous points acheve, on laissa convenir
les fuyants et les chassants: on sonna les trompettes de retrait; et
se retraist chacun en son logis, ainsi comme il devoit tre. Mais
l'avant-garde se logea outre la bataille du roi, o les Flamands
avoient t logs le mercredi; et se tinrent tous aises en l'ost du
roi de France. De ce qu'ils avoient, ce toit assez; car toient
rafreschis et ravitaills des pourvances qui venoient de Ypres. Et
firent la nuit ensuivant trop beaux feux en plusieurs lieux aval
l'ost, des planons des Flamands qu'ils trouvrent; car qui en vouloit
avoir, il en avoit tantt recueilli et charg son col.

Quand le roi de France fut retrait en son logis, et on ot tendu son
pavillon de vermeil cendal, moult noble et moult riche, et il fut
dsarm, ses oncles et plusieurs barons de France le vinrent voir et
conjouir; ce fut raison. Adonc lui alla-t-il souvenir de Philippe
d'Artevelle, et dit  ceux qui de ls lui toient: Ce Philippe, s'il
est vif ou mort, je le verrois volontiers. On lui rpondit que on se
mettroit en peine du voir. Il fut cri et nonci en l'ost que
quiconque trouveroit Philippe d'Artevelle, on lui donneroit dix
francs. Donc vissiez varlets avancer entre les morts, qui j toient
tout dvtus aux pieds. Ce Philippe, pour la convoitise du gagner, fut
tant quis qu'il fut trouv et reconnu d'un varlet qui l'avoit servi
longuement et qui bien le connoissoit; et fut apport et tran devant
le pavillon du roi. Le roi le regarda une espace; aussi firent les
seigneurs; et fut l retourn pour savoir s'il avoit t mort de
plaies: mais on trouva qu'il n'avoit plaies nulles du monde dont il
ft mort si on l'et pris en vie; mais fut teint en la presse et
chyt parmi une fosse, et grand foison de Gantois sur lui, qui
moururent en sa compagnie. Quand on l'eut regard une espace, on l'ta
de l, et fut pendu  un arbre. Vez-l la darraine fin de Philippe
d'Artevelle.


9. _Bataille de Rosebque._

1382, 27 novembre.

   _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


   Ordre de bataille de l'arme royale.--Dfaite des ennemis 
     Rosebque.

Les douze mille hommes d'armes qui se trouvaient dans le camp furent
partags en cinq corps: le premier, suivant la coutume de France, fut
plac sous le commandement du conntable et des marchaux de France
Louis de Sancerre et Mouton de Blainville. A ces capitaines s'taient
joints beaucoup de chevaliers fameux, non moins recommandables par
leur naissance que par leur valeur, tels que les comtes de Flandre, de
Saint-Pl, d'Harcourt, de Grand-Pr, de Solms en Allemagne et de
Tonnerre; le vicomte d'Aulnay et les illustres barons les sires
d'Antoing, de Chtillon, de La Fre, d'Anglure, de Hangest, et tous
ceux qui venaient d'tre arms chevaliers et qui voulaient signaler
leur vaillance en cette journe. Messeigneurs les ducs de Berry et de
Bourbon, et avec eux aussi messire de Saimpy et l'vque de Beauvais,
Miles de Dormans, occupaient les deux ailes du corps d'arme du roi,
dont ils n'taient spars que par un petit intervalle, afin de
pouvoir au besoin porter secours  l'avant-garde. Messire Jean
d'Artois, comte d'Eu, conduisait l'arrire-garde avec un grand nombre
de chevaliers et d'cuyers. Le roi, le duc de Bourgogne, son oncle, et
le comte de Valois, son frre, avec beaucoup de chevaliers au service
et de nobles seigneurs d'une illustre origine, formaient le centre de
la bataille.

Les troupes ainsi ranges, il fut dfendu  tous, par la voix du
hraut, de quitter les rangs, sous peine, pour quiconque s'chapperait
du camp furtivement et sans permission, d'tre fltri  jamais comme
homicide et condamn en outre  subir le dernier supplice, quelles que
fussent sa condition et sa dignit. Les chevaux mme furent loigns
de la vue des combattants, afin que chacun, perdant tout espoir de se
soustraire au danger par la fuite, montrt plus de coeur. Le roi resta
seul  cheval;  ses cts se tenaient messire Raoul de Raineval, Le
Bgue de Vilaines, messire de Pommiers, le vicomte d'Arcy, Guy dit _le
Baveux_ et Enguerrand de Heudin, chevaliers renomms pour leur valeur.

Le messager de Philippe, accourant en toute hte, lui rapporte tout
cela en dtail, et l'engagea mme secrtement  fuir. Philippe
commenait  s'tonner: sa prsomption l'abandonnait; il demeura
quelque temps immobile, et son coeur se serra d'effroi. Saisi d'un
repentir tardif, il dit  voix basse au messager: Tu m'apportes une
triste nouvelle, lorsque tu m'assures qu'il y a tant de Franais avec
le roi; j'tais loin de m'y attendre. Ainsi dchu de son coupable
espoir et ne sachant quel parti prendre, il eut recours  l'artifice;
prenant un prtexte pour s'loigner, il s'adressa  toute son arme:
C'est une rude guerre, dit-il, que celle que nous avons dsire
jusqu'ici et que nous entreprenons. Il nous faut la conduire avec plus
de prudence que jamais. En consquence, j'estime que pour la terminer
heureusement il est  propos que j'aille en personne hter le secours
de dix mille de nos compagnons qui nous doivent venir. Il serait
parti sans doute  l'instant mme si quelques-uns de ceux qui taient
l ne s'y fussent opposs. Quelle ncessit t'oblige, dirent-ils, 
laisser ton camp sans chef? Peut-tre n'est-ce qu'une ruse. C'est pour
obir  tes ordres et dans l'espoir de vaincre que nous nous sommes
engags dans cette entreprise. Il faut donc que tu restes pour tenter
avec nous les chances du combat. Vaincu par ces paroles, il dut se
soumettre  la volont de tous et se ranger  leur avis; il se rsolut
ainsi malgr lui  combattre.

Dans l'arme du roi, ceux qui commandaient exhortaient vivement leurs
soldats  tenir ferme,  se rappeler les triomphes continuels de leurs
pres,  esprer dans le Seigneur et  lui recommander dvotement leur
cause, ainsi que celle du roi et du royaume, en le priant de ne point
donner la victoire aux Flamands, si turbulents dans la paix et
toujours si lches  la guerre. Dj les Franais avaient fait
pleuvoir sur eux, pendant l'espace d'un jour environ, une grle de
traits et toutes sortes de projectiles. Le bruit de l'artillerie, qui
parvenait jusqu'au roi, ne lui inspirait aucune frayeur, et on
l'entendit prononcer ces paroles remarquables: On voit bien  prsent
que ces gens-l brlent d'une ardeur guerrire; mais bientt, avec
l'aide de Dieu, ils seront extermins. En disant cela, il donna ordre
que l'on s'approcht de l'ennemi  la porte des traits. Le ciel tait
depuis six jours couvert d'un brouillard si pais, qu' peine des
premiers rangs apercevait-on les tentes de l'ennemi; les tnbres
continuelles, et pour ainsi dire palpables, qui enveloppaient
l'atmosphre, taient telles, que ceux de l'arrire-garde voyaient 
peine la trace de ceux qui marchaient en avant, et ces derniers ne
distinguaient pas devant eux au-del d'un jet de pierre. La Providence
divine permettait sans doute cette particularit, pour rendre plus
clatante la victoire du jeune roi.

Dj, conformment  son ordre, le conntable s'tait approch de
l'ennemi par une marche lente; il parcourut les rangs de ses soldats:
Je sais bien, mes chers compagnons, leur dit-il, que les paroles ne
donnent point de courage, et que le discours d'un gnral ne fait
point d'une arme lche et timide une brave et vaillante arme. Vous
dploierez toute l'audace que la nature ou l'ducation a donne 
chacun de vous. Dans le moment critique, il faut agir et non
dlibrer. Conduisez-vous donc en hommes de coeur, et que des ennemis
sans exprience de la guerre ne rsistent pas  vos coups. Il les
engagea tous aussi  ne point se laisser troubler par l'aspect d'une
multitude extraordinaire; et pour frapper les esprits en finissant son
discours, il s'cria  haute voix: Voici le moment de recueillir le
fruit de vos longs travaux. Puis il donna le signal de l'attaque,
contre les ennemis. Au mme instant une grle de traits couvrit les
deux armes. L'air retentit de cris confus et effroyables, pousss de
part et d'autre et rpts par les chos d'alentour. Le roi entendant
le bruit des armes, nouveau pour lui, et inform par Collard de
Tanques, son cuyer, que l'heure du combat tait arrive, leva
dvotement les mains au ciel, pria Dieu de lui donner la victoire, et
invoquant le secours des saints, se recommanda humblement  la
bienheureuse Vierge Marie et  saint Denis, le patron particulier de
la France.

En ce moment, messire Pierre de Villiers, garde de l'oriflamme,
dploya sa bannire d'aprs l'ordre du roi. Tout  coup, par un
miracle spcial de la Providence divine, le brouillard se dissipant,
le ciel devint pur et serein comme en un jour d't, et le soleil
dardant ses rayons, comme pour favoriser les Franais, blouit les
yeux des ennemis par une rverbration clatante. On s'attaqua d'abord
de part et d'autre avec une grande animosit et un acharnement
inexprimable; les combattants se frappaient  coups d'pes et de
godendac, aspirant  se donner mutuellement la mort. Mais les ennemis,
par leur masse serre, prsentaient un front impntrable; ils firent
reculer les Franais d'un pas et demi. Il tait assurment difficile
qu'une petite arme, quelque suprieure qu'elle ft par son exprience
et son habitude des combats, tint longtemps contre des troupes
innombrables. Aussi ceux qui se trouvrent l racontent-ils que le
succs fut quelque temps douteux, et que la bataille et t perdue
par les Franais s'ils n'avaient triomph des difficults par
l'adresse et la ruse.

Un des combattants, dont le nom est rest jusqu'ici inconnu, comme
s'il ft descendu du ciel, profitant du dsordre de la mle, s'cria
 haute voix: Courage, mes bons amis! voici que les manants tournent
le dos. Ceux des ennemis qui combattaient au premier rang regardrent
alors derrire eux, et aussitt la face du combat fut change. Les
Franais se ranimant cessrent de reculer, et reprirent l'avantage.
Ceux qui taient aux deux ailes quittrent leurs rangs; suivis d'une
foule de gens de pied qui accouraient en toute hte, ils fondirent sur
les ennemis, frappant  coups redoubls de droite et de gauche avec
une force irrsistible, et cherchant surtout  les atteindre  la
gorge au dfaut de leurs armures. Partout o ils se portaient, leurs
adversaires tremblaient, comme sous l'influence d'un astre malin. Ce
ne fut plus alors partout qu'un champ de carnage: la terre fut inonde
d'un fleuve de sang; ceux qui occupaient le centre de la bataille,
presss de tous cts par des masses nombreuses, furent touffs; et
bientt les morts et les mourants, en tombant les uns sur les autres,
formrent en plusieurs endroits des monceaux de cadavres qui
s'levaient  la hauteur d'une lance.

L'action se passait sous les yeux du roi. Dj passionn pour la
gloire, il ne voulait pas laisser les siens en pril, ni rester dans
une honteuse inaction, et il rptait souvent ces paroles inspires
par son courage: Pourquoi ne pas secourir nos soldats, qui affrontent
pour nous le danger de la mort, et qui prfrent notre gloire  leur
propre vie? Mais le duc de Bourgogne le retenait toujours, en lui
remontrant qu'un roi doit aspirer  vaincre autant par sa sagesse et
sa prudence que par son pe. Un si long carnage avait lass les
combattants; les ennemis, voyant que le succs n'avait point rpondu 
leurs esprances et que de tous cts la mort les menaait, sentirent
leur ardeur s'affaiblir; comme plongs dans l'abme du dcouragement
et du dsespoir, ils s'enfuirent au plus vite, jetant dans les marais
voisins l'image et la bannire de saint Georges. Il est difficile
d'indiquer avec certitude le nombre des morts; cependant ceux qui
assistrent  cette journe, et je suis dispos  suivre leur rcit,
prtendent que vingt-cinq mille Flamands tombrent avec leur chef, qui
tait l'artisan de cette coupable rbellion. Les Franais perdirent
dans cette lutte, si prilleuse, de nobles chevaliers, non moins
illustres par leur naissance que par leur valeur, messire Flotte de
Revel, messire Antoine et messire Guy de Cousant, messire de Bavay,
Jean Brides Breton et Moreau de Halluin. Avec eux succombrent aussi
quarante-quatre vaillants hommes, qui, commenant l'attaque avant les
autres, se jetrent sur l'ennemi et s'acquirent une gloire immortelle
par cette mort courageuse. La fleur des braves, messire Renaud, dit
_le Baveux_, gentilhomme beauceron, de haute rputation dans les
armes, fut aussi en cette occasion bless  mort; aprs la victoire on
le conduisit  Tournai, o il cessa de vivre au bout de trois jours,
couronnant par cette fin glorieuse une carrire illustre par de
nombreux exploits. Ainsi, pour n'avoir pas voulu suivre de sages
conseils, le peuple rebelle et intraitable de Flandre fut compltement
battu et descendit tout entier dans la tombe; et pour n'avoir pas su
se soumettre  un joug salutaire, il recueillit le triste fruit de ses
rvoltes en tombant sous le fer des Franais.


   Les Franais poursuivent les Flamands dans leur fuite.

Le lendemain de la Saint-Martin d'hiver, aprs cette cruelle
boucherie, on donna le signal de la retraite  tous les gens de
guerre, except aux sires de Coucy et d'Albret, qui eurent ordre de
ne point s'arrter, mais de poursuivre le cours de leurs succs pour
empcher les fuyards de se rallier. Anims par leur victoire, ces deux
seigneurs prirent avec eux 400 cavaliers arms de toutes pices, et,
prcipitant leur course, atteignirent bientt les Flamands. Alors,
comme des lions furieux, ils se jetrent sur eux le fer  la main, les
frappant  droite et  gauche de leurs pes et de leurs poignards.
Ils s'abandonnrent aux transports d'une ardeur presque forcene; les
chemins et les routes d'alentour furent inonds du sang des mourants.
Tous ceux qui essayrent ou de se rallier pour combattre, ou de se
cacher au milieu des saules, des buissons, des bois ou des marais,
montrrent  leurs dpens que l'on peut triompher aisment de la
valeur isole; ils furent extermins jusqu'au dernier. Quelques-uns,
gagnant des lieux rendus inaccessibles par des pluies abondantes,
essayrent de sauter des fosss, en se fiant  leur agilit ordinaire;
mais, puiss par une course trop longue ou par le poids de leurs
armes, ils disparurent engloutis sous les eaux. Dans cette poursuite
si acharne, quelques Franais, mus de piti, furent d'avis qu'on
pouvait pargner des malheureux qui criaient merci; que le crime de la
rbellion avait t suffisamment expi, puisque les chefs de la
sdition avaient pri. Ils retournrent sur leurs pas, et il ne resta
plus qu'environ deux cents hommes, qui donnrent libre carrire  leur
cruaut jusqu'au coucher du soleil.

J'ai appris de source certaine que le nombre de ceux qui succombrent
dans la fuite gala le nombre de ceux qui taient rests sur le champ
de bataille,  l'exception de mille hommes, qui, se sauvant d'une
course plus rapide, rejoignirent les Flamands au sige d'Audenarde;
mais ils ne furent pas plus heureux. Le comte, se dfiant de leurs
habitudes de ruse, et voulant empcher qu'ils n'effrayassent les
assigs en se disant vainqueurs, envoya vers la ville un cuyer
porteur d'une lettre qui annonait sa victoire. Ce messager, tant
lui-mme Flamand, n'inspirait aucun soupon. Fuyant  toute bride avec
les apparences de la frayeur, il suivit les autres jusqu'au camp; et
usant d'un stratagme adroit, il s'cria d'une voix tonnante: H
bien, messieurs les paysans! nous sommes vainqueurs; la plupart des
Franais ont t tus; ceux qui restent sont  demi morts; et il
lana dans la ville sa lettre attache  une flche. Ds qu'on l'eut
trouve, on la porta au capitaine; elle ne contenait que ce peu de
mots:  Nos ennemis sont vaincus; persistez, je vous en conjure, dans
votre courageuse rsolution. Le capitaine, qui tait un homme avis,
devinant aussitt la vrit, remplit ses compagnons de joie et de
confiance; il donna le signal d'une sortie, tomba tout  coup sur les
fuyards et en tua prs de neuf cents. En voyant ce coup de main, ceux
qui avaient t laisss  la garde du camp levrent le sige.

Le roi, ayant ainsi triomph d'une nation si fire et si indomptable,
passa la nuit dans sa tente, et dans les transports de sa joie il
remercia Dieu de lui avoir accord, par l'intercession de la
bienheureuse Vierge Marie, sa mre, et de saint Denis, le patron
particulier de la France, une victoire si dsire et si peu sanglante
pour les siens.


10. _Charles VI rentre victorieux  Paris, et soumet les Parisiens._

1383, 10 janvier.

    _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Vers le coucher du soleil, le prvt des marchands et quelques
notables de Paris allrent trouver les princes,  l'insu du petit
peuple, et leur assurrent avec serment qu'ils pouvaient entrer sans
rsistance  Paris, ainsi qu'ils l'avaient longtemps dsir, en tel
quipage qu'il leur plairait, en appareil de paix ou de guerre. Pour
donner plus de poids  leurs paroles, ils offrirent de marcher  la
tte du cortge royal, consentant  subir le dernier supplice si leurs
promesses ne se ralisaient pas. La proposition fut agre, et le
lendemain au point du jour les ducs firent publier, par la voix du
hraut et  son de trompe, que tous les capitaines, chevaliers,
cuyers et gens d'armes se tinssent prts  entrer dans la ville en
appareil de guerre, pour graver dans l'esprit de la populace un
souvenir plus durable de leur rcente victoire.

L'arme fut partage en trois corps; le roi tait seul  cheval au
milieu. Les bourgeois sortirent de la ville pour aller  sa rencontre
et lui offrir leurs hommages accoutums; mais on leur enjoignit
brusquement de retourner aussitt sur leurs pas, et on leur rpondit
que le roi et ses oncles ne pouvaient oublier des offenses si
rcentes, et avaient une trop belle occasion de venger  la fois les
injures faites  leur personne et  l'tat. Alors, sans plus tarder,
des paroles on en vint aux effets: on se jeta avec fureur sur les
barrires en bois qui avaient t places devant les portes pour qu'on
ne pt entrer sans permission dans la ville; on les brisa  coups de
hache; on arracha les portes mme de leurs gonds et on les renversa
sur la chausse du roi. Le cortge passa dessus, comme pour fouler aux
pieds l'orgueil farouche des Parisiens, et conduisit le roi  pas
lents jusqu' l'glise de Notre-Dame. Lorsque le roi eut fait ses
prires et qu'il eut dpos en prsent devant l'image de la
bienheureuse Vierge Marie une bannire seme de fleurs de lis d'or, il
fut escort jusqu'au Palais avec la mme pompe militaire.

Le conntable, les marchaux et les grands du royaume allrent
s'tablir dans les principaux postes de la ville, et surtout dans les
carrefours populeux, lieux ordinaires de runions pour les habitants,
afin d'apaiser promptement par la force les nouveaux mouvements qui
pourraient clater. Quant aux autres hommes d'armes, partout o ils
voulurent se loger, il fallut leur ouvrir les portes en toute hte
pour viter qu'elles ne fussent brises. Mais, de peur qu'au milieu de
cette excessive libert on n'en vnt des paroles outrageantes aux
actes coupables, on fit publier dans les carrefours, par la voix du
hraut, une ordonnance qui dfendait d'insulter les bourgeois ou de
leur faire prouver aucun dommage en quoi que ce ft, sous peine, pour
quiconque oserait enfreindre cette dfense, d'tre fltri  jamais
comme homicide et condamn au dernier supplice, quelles que fussent sa
condition et sa dignit. Cependant quelques gens avides de pillage, 
qui il tait difficile de se dfaire de leurs habitudes, n'obirent
pas  l'ordre du roi. Le conntable fit pendre deux d'entre les
coupables aux fentres des maisons o ils avaient commis leurs vols;
il voulait que le lieu tmoin du dlit ft aussi le thtre de leur
excution, pour que leur misrable fin servt d'exemple aux autres et
les dtournt du crime.

Lorsque le vol eut t ainsi dfendu sous peine de mort, les ducs,
suivant ce qui avait t convenu entre eux, envoyrent leurs gens par
toute la ville pour arrter trois cents des plus riches bourgeois,
dont les principaux taient messire Guillaume de Sens, matres Jean
Filleul, Jacques du Chtel et Martin le Double, avocats au Parlement
ou au Chtelet du roi; Jean Flamand, Jean le Noble, et Jean de
Vandetar; on les enferma tous en diverses prisons. Les autres
bourgeois, frapps d'pouvante, craignirent avec raison que la colre
du roi et des princes ne s'tendt sur eux, surtout lorsqu'ils virent
que le lundi suivant deux des prisonniers, dont l'un tait orfvre et
l'autre marchand de draps, furent mis  mort en expiation des crimes
prcdemment commis contre la majest royale. Le dsespoir de la femme
de l'orfvre rendit la chose plus dplorable. Elle tait sur le point
d'accoucher; en apprenant la fin ignominieuse de son mari, elle fut
saisie d'pouvante; puis, gare par cette frayeur qui est naturelle 
son sexe, elle se jeta par la fentre de sa maison sur le pav de la
rue, et tomba morte avec le fruit qu'elle portait dans son sein.

Cinq jours aprs, suivant le conseil donn au roi et aux ducs, les
chanes de fer que l'on tendait dans chaque rue pendant la nuit furent
enleves et transportes au bois de Vincennes. Une ordonnance royale
enjoignit aussi, sous peine de mort,  tous les habitants, de porter
leurs armes soit au Palais, soit au Louvre; et il s'en trouva une si
grande quantit, qu'il y en avait, disait-on, assez pour armer huit
cent mille hommes. Puis le roi, voulant pouvoir entrer librement dans
la ville et en sortir avec autant de gens qu'il lui plairait, sans
avoir rien  craindre des Parisiens, fit abattre l'ancienne porte de
Saint-Antoine, et achever le chteau fort[116] que son pre avait
commenc dans le mme faubourg; il fit, en outre, construire, prs du
Louvre, une tour solide que venaient baigner les eaux de la Seine.

  [116] La Bastille.

Le second samedi de ce mois, l'auguste duchesse d'Orlans[117] arriva
 Paris; par ses douces paroles et ses instantes prires, elle essaya
de calmer le courroux du roi et des princes. Mais le temps de la
misricorde n'tait pas encore venu; tout ce qu'elle put obtenir, ce
fut que l'on diffrt jusqu' la semaine suivante l'excution de sept
malfaiteurs que l'on conduisait au supplice. Le mme jour, le recteur
de l'universit de Paris, accompagn des docteurs et des matres les
plus distingus, alla trouver le roi, le suppliant humblement de
suivre l'exemple de ses prdcesseurs, qui, dans tous leurs actes,
avaient prfr la clmence  toutes les vertus; de sorte qu'on
pouvait leur appliquer cet loge: _Les rois d'Israel sont clments_.
Je ne rapporterai pas tout au long cette harangue; je dirai seulement
que l'orateur fit valoir beaucoup de raisons pour flchir le coeur du
roi et obtenir que dans sa bont il pargnt le sang des bourgeois,
lui remontrant par beaucoup d'exemples, que l'emportement aveugle
d'une populace inconsidre ne devait pas tourner au dtriment des
gens de bien.

  [117] Fille de Charles le Bel et belle-soeur du roi Jean.

Quand l'orateur eut fini de parler, le duc de Berry, oncle du roi,
rpondit en ces termes: Il appartient  un roi de punir les coupables
et les perturbateurs de la paix publique; et puisque la rbellion a
clat si publiquement, il est constant que tous ont mrit la mort et
la confiscation de leurs biens. Cependant le roi, notre sire, n'ignore
pas que tous n'ont point tremp dans ce qui s'est fait, et qu'il y en
a beaucoup qui ont dsapprouv les attentats commis envers la majest
royale. Aussi, ne voulant pas faire retomber sur tous le crime des
coupables, ni confondre les bons avec les mchants, il a rsolu de
mettre des bornes  son courroux et de se montrer aussi humain que
possible, en ne punissant que les principaux auteurs de la rvolte,
afin qu'ils servent d'exemple aux autres.

Pendant les deux semaines suivantes, plusieurs complices de la
sdition furent dcapits,  diffrents jours, par sentence du prvt
de Paris. De ce nombre tait un bourgeois trs-considr, nomm
Nicolas Flamand, qui jadis, au temps du roi Jean, avait pris part au
meurtre du marchal de monseigneur le dauphin Charles. A cette
nouvelle, deux des prisonniers, tremblant comme s'ils allaient tre
frapps par l'influence d'un astre malin, se drobrent, par une mort
volontaire,  la honte du supplice.

Ceux qui, par leurs fonctions, avaient entre au conseil du roi et des
princes, et qui taient initis aux secrets ressorts de la politique,
m'ont assur qu'au milieu de toutes ces excutions et de l'embarras
des affaires, on agita pendant quelque temps la question des subsides.
On savait bien qu'ils avaient t tablis rcemment pour subvenir aux
besoins de la guerre et pour rparer les maisons royales, et que
depuis le temps du feu roi Charles jusqu' ce jour ils avaient t
pays, contrairement aux anciens usages, sans le consentement du
peuple. Nanmoins quelques-uns proposaient non-seulement de les
rtablir, mais encore d'en faire un pur domaine du roi et d'en confier
l'administration  des juges royaux. D'autres, plus clairvoyants,
jugeant de l'avenir par le pass, craignirent que cette innovation
inoue ne ft clater dans le royaume une rbellion gnrale; ils
conseillrent de ne point s'carter de la voie ordinaire; on se rendit
enfin  leur avis. En vertu d'une dcision prise de l'assentiment de
tous, l'impt fut publi dans les carrefours de la ville, par la voix
du hraut et  son de trompe; il fut annonc qu'on payerait aux
exacteurs royaux la gabelle, douze deniers par livre sur la vente de
toutes les marchandises, et le quart pour chaque mesure de vin vendu
en dtail. Ainsi, le peuple fut rduit  subir le joug onreux qu'il
avait jusque-l refus insolemment de porter.

Depuis longtemps les Parisiens renouvelaient par voie d'lection et
choisissaient parmi les notables le prvt et les chevins chargs de
rgler les diffrends qui s'levaient  l'occasion des marchandises
entre les bourgeois ou les marchands trangers. Ce privilge fut
entirement supprim, le dernier jour du mois, par dcision des
conseillers du roi, et l'on dcrta que la charge de prvt serait
confie  un magistrat nomm par le roi et non plus par les bourgeois.
Il y avait encore des confrries, formes en l'honneur de quelques
saints et dans le but d'enrichir certaines chapelles; les membres de
ces confrries avaient coutume de se runir pour faire ensemble
joyeuse chre. On crut que ces runions pouvaient tre l'occasion de
complots dangereux, et on les suspendit jusqu' ce qu'il plt au roi
d'en ordonner autrement.

Le mme jour, une sentence fut porte contre douze criminels complices
de la sdition; avec eux on condamna  la peine de mort messire Jean
des Marets, et l'on ordonna qu'il serait plac sur la charrette plus
haut que les autres, afin d'tre mieux vu de tout le monde. Il n'avait
pu obtenir la permission de se dfendre, quoiqu'il et rclam
plusieurs fois le privilge des gens d'glise et demand instamment 
tre envoy devant l'Ordinaire. Pendant presque toute une anne il
avait servi de mdiateur entre le roi et les Parisiens; il avait
souvent modr la fureur du peuple et arrt ses excs en l'empchant
de lcher la bride  sa cruaut. Il remontrait toujours aux factieux
que c'tait s'exposer  une mort presque certaine que de provoquer la
colre du roi et des princes. Mais, cdant aux prires de cette
multitude rebelle et turbulente, au lieu de quitter Paris, comme
avaient fait les autres personnes de sa profession, il y tait rest,
et se jetant trop hardiment au milieu des orages de la discorde
civile, il avait donn le conseil de prendre les armes et de dfendre
la ville; ce qu'il savait bien dplaire au roi et aux grands. Cette
offense, disait-on, avait t la cause de sa mort. Ainsi, cet homme,
qui pendant soixante-dix annes d'une vie honorable avait second par
sa prudence les rois et les princes dans le gouvernement de l'tat,
fit voir par son exemple qu'on ne doit pas se croire solidement tabli
parce qu'on jouit d'une grande considration  la cour; la fortune,
l'accablant de ses rigueurs, l'entrana dans l'abme et le fit prir
d'une mort ignominieuse.

J'arrive  la fin de ce rcit. Plus de cent criminels ayant expi
leurs offenses par un chtiment semblable, le ressentiment du roi et
des seigneurs se calma, et le 1er mars, jour o l'anne prcdente
avait commenc la sdition, ils rsolurent d'accomplir de la manire
suivante les vengeances qui leur restaient encore  exercer. Sous une
tente magnifique et spacieuse, leve sur les degrs du Palais, le roi
prit place avec ses oncles et une foule d'illustres chevaliers. Les
bourgeois, suivant l'ordre qu'ils en avaient reu, se runirent, en
aussi grand nombre qu'ils purent, dans la cour du Palais. On voyait
parmi eux les femmes dont les maris taient en prison; les vtements
en dsordre, les cheveux pars et les mains tendues vers le roi, elles
implorrent sa misricorde avec des cris et des larmes. Alors, ainsi
qu'il avait t rgl, messire Pierre d'Orgemont, chancelier de
France, reprochant aux Parisiens tous leurs attentats anciens et
rcents, rappela, dans un loquent discours, comment, sous le rgne de
Jean, ils avaient souill la chambre royale du sang de deux nobles
seigneurs, et comment cette anne mme ils avaient indignement
massacr les juifs qui vivaient sous la sauvegarde du roi et viol le
respect d  la maison royale; puis, rprouvant leur emportement
tmraire et exagrant leurs crimes, il exposa les peines qu'ils
avaient mrites et maudit publiquement leurs trahisons. Tels furent
les griefs qu'il dveloppa dans un long discours. Plusieurs des
assistants, frapps d'pouvante, crurent que ce tonnerre de paroles
finirait par attirer sur eux les clats de la foudre. Mais les oncles
et le frre du roi se jetant humblement  ses pieds, demandrent et
obtinrent qu'au lieu d'une condamnation criminelle on pronont une
condamnation civile.

Cela fait, messire d'Orgemont harangua de nouveau le peuple: Sachez
tous, dit-il, que le roi ne veut pas abuser de tout son pouvoir, mais
qu'il aime mieux gouverner ses sujets avec clmence. Cdant aux
prires de messeigneurs les ducs, et se rglant sur l'autorit divine,
qui fait grce aux coupables mme les plus indignes de pardon, il vous
remet la peine de mort pour toutes vos rvoltes et tous vos attentats.
Il daigne effacer de son coeur tout ressentiment. Mais si vous
retombez dans les mmes fautes, il n'y aura plus de grce pour vous.

L'assemble s'tant spare, on mit tous les prisonniers en libert,
aprs leur avoir fait payer toutefois une forte amende, qui galait la
valeur de tous leurs biens; encore leur disait-on lorsqu'ils sortaient
de prison: Vous devez remercier le roi de ce qu'il vous accorde la
vie en change de biens si fragiles. Pareille exaction fut impose 
tous les bourgeois qui avaient t pendant la rvolte centeniers,
soixanteniers, cinquanteniers ou dizeniers, ou qui taient fort
riches; on envoya chez eux les gens du roi, qui, en s'emparant
d'objets prcieux et en pillant leur mobilier, les forcrent de se
soumettre  la taxe. Ruins par cette amende, qui tait au-dessus de
leurs moyens, ils se virent dpouills de leurs patrimoines, de leurs
hritages et de tout leur avoir, et furent enfin rduits  la plus
affreuse misre. Les intendants du trsor royal m'ont assur qu'il
n'entra pas le tiers de ces sommes immenses dans les coffres du roi,
et que le reste fut abandonn aux capitaines pour payer les services
des gens de guerre. Mais les capitaines gardrent tout pour eux, et
leur cupidit fut cause que leurs soldats continurent  exercer des
brigandages en sortant de Paris.




RVOLTE DES TUCHINS.

1384.

   Aprs la victoire remporte par le roi et ses oncles sur la
   bourgeoisie de Flandre et de Paris, la raction fodale ne connut
   plus de bornes; les exactions redoublrent; les impts furent
   augments, les monnaies altres. Le sort des classes populaires
   devint intolrable. Les serfs, les ouvriers, les paysans, se
   soulevrent dans une grande partie de la France sous le nom de
   _Tuchins_; une partie migra, et se retira dans le Hainaut et le
   pays de Lige; les autres furent massacrs.


1. _Rcit du Religieux de Saint-Denis._

(Traduction de M. Bellaguet).

La confirmation de la trve entre les rois de France et d'Angleterre
garantit pendant toute cette anne le repos de la France sur terre et
sur mer. Parmi le peu d'vnements mmorables qui eurent lieu, je
mentionnerai le voyage du duc de Berri. Mand au mois de mai par un
message apostolique, il prit cong du roi de France, et se dirigea
vers Avignon par l'Auvergne et le Poitou. Il rsolut de s'arrter
quelque temps dans ces provinces pour rprimer un soulvement inou du
petit peuple, dont la fureur indomptable opprimait le pays. Des bandes
nombreuses de misrables, qu'on appelait Tuchins,  cause de leur vie
dsordonne, avaient tout  coup surgi comme une nue de vers, et
s'taient montrs sur tous les points de la contre. Laissant l les
travaux des mtiers et la culture des terres, ils s'taient runis et
engags par des serments terribles  ne plus courber la tte sous le
poids des subsides, mais  maintenir leurs anciennes franchises et 
essayer de secouer par la force ce joug accablant. Bientt voyant leur
nombre s'accrotre de jour en jour, ils se portrent  de plus
coupables excs. Comme pousss par le dmon et agits d'une rage
forcene, ils se dclarrent les ennemis des gens d'glise, des nobles
et des marchands. Tantt ils les attaquaient ouvertement, tantt ils
leur dressaient des embches; aprs les avoir dpouills de tous leurs
biens, ils leur crevaient les yeux, leur coupaient quelque membre ou
les pendaient sans piti. Puis, se rpandant de tous cts par troupes
avec une fureur aveugle, ils mettaient le feu aux maisons de campagne
et les rduisaient en cendres, si l'on ne se rachetait  prix
d'argent. Partout on leur faisait un bon accueil pour se soustraire 
la mort; mais la plupart du temps ils violaient l'hospitalit et le
droit des gens, respect mme par les barbares, et dpouillaient en se
retirant ceux qui les avaient traits gnreusement.

Le rcit des cruauts de ces brigands sema la crainte et l'horreur
dans les pays d'alentour. Aussi, toutes les fois qu'un marchand se
mettait en route, il cherchait  les viter en se rendant  sa
destination par des chemins dtourns; ou bien il passait au milieu
d'eux, dguis en paysan ou  la faveur d'un vtement grossier, se
conformant  leurs manires pour chapper  l mort. Les Tuchins,
voulant prvenir toute surprise, se donnrent pour chef un cervel
nomm Pierre de la Bruyre. Cet homme brutal fit aussitt choix
d'infmes agents, et leur prescrivit de ne point recevoir dans leur
compagnie, mais de tuer sur-le-champ tous ceux qui, se mlant  leurs
bandes ou passant au milieu d'eux, n'auraient point des mains rudes et
calleuses et montreraient trop d'urbanit et de politesse dans leurs
manires, leur extrieur ou leur langage.

Tous jurrent d'excuter cet ordre cruel. Ils gorgrent nombre de
gens dont on n'a point conserv le nom. Je puis cependant citer
d'aprs des tmoins dignes de foi un illustre cuyer nomm Jean
Patrick, cossais d'origine, envoy au roi d'Aragon[118]; ils
s'emparrent de sa personne, et dans leur rage forcene ils le firent
prir d'une mort affreuse, en le couronnant d'un trpied de fer rouge.
Ils saisirent un jour un religieux de l'ordre de la Sainte-Trinit, et
trouvant sous les habits de paysan dont il s'tait couvert une croix
en signe de sa profession, ils l'attachrent  un arbre et lui
traversrent le corps avec une broche en fer. Un autre jour ils
arrtrent un prtre qui se rendait en cour de Rome; par haine et par
mpris pour sa dignit ecclsiastique, ils lui couprent l'extrmit
des doigts, lui arrachrent la peau de la tonsure et finirent par le
brler vif. Telles et plus rvoltantes encore taient les atrocits
qu'ils commettaient. Il n'y avait personne qui ne regardt ces
brigands comme indignes de vivre et qui ne les crt incapables de
rsister; car, au lieu de ne former qu'un seul corps, ils marchaient
par bandes, spars les uns des autres, et n'avaient pour s'abandonner
 leur cruaut que de vieux arcs, de mauvaises pes toutes couvertes
de rouille et des btons de chne. Cependant, la crainte qu'inspirait
leur nombre empcha qu'on ne prit les armes contre eux, jusqu'
l'arrive du duc de Berri.

  [118] Don Pdre IV.

Ce prince, ayant appris avec horreur les crimes de ces misrables,
joignit aux troupes qu'il avait amenes avec lui tout ce qu'il put
runir de gens de guerre, et leur ordonna de tomber sur ces excrables
assassins, sur ces transgresseurs des lois divines et humaines, dignes
de toute la vengeance du ciel, et de les exterminer impitoyablement
sans en pargner aucun. Ds que les Tuchins connurent les ordres du
duc, leur folle prsomption les abandonna; toute leur ardeur et tout
leur courage s'vanouirent. Ils taient au nombre de plusieurs
milliers; mais, n'obissant  aucune discipline, ils ne soutinrent
point le premier choc des assaillants, et quand ils virent leurs
adversaires venir  eux l'pe nue et la lance baisse, ils furent
comme frapps par l'influence d'un astre malin et cherchrent leur
salut dans la fuite. On les poursuivit sans relche pendant plusieurs
jours; on se livra contre eux aux transports d'une fureur presque
aveugle, et on en fit un grand carnage; les Franais ne daignrent
recevoir  merci aucun de ces sclrats. Ils furent tous  la fin
pendus, noys ou passs au fil de l'pe. C'est ainsi que ce ramas de
brigands fut annanti et subit le juste chtiment de ses crimes.
Toujours, en effet, une mauvaise fin termine les entreprises
commences sous de funestes auspices[119].

  [119] Cette expdition du duc de Berri n'tait pas la premire
  qu'il et dirige contre les Tuchins. Dj en 1382, lorsqu'il
  tait en Languedoc, il les avait poursuivis dans les
  snchausses de Beaucaire, de Carcassonne et de Toulouse. (_Note
  de M. L. Bellaguet._)


2. _Rcit de Juvnal des Ursins._

L'an mille trois cens quatre-vingt et quatre, les trefves qui avoient
est pourparles entre les ducs de Berry et de Lenclastre  Calais,
furent derechef publies et par terre et par mer, et assez
conpetemment gardes.

Et dlibra le duc de Berry d'aller visiter le pape en Avignon. Et en
y allant, il vint nouvelles audit duc que les pasans, laboureurs, et
gens mcaniques en Auvergne, Poictou et Limosin, se mettoient sus, et
tenoient les champs, et faisoient maux innumrables, et firent un
capitaine nomm Pierre de Bruyres. Et quand ils trouvoient nobles
gens, ou bourgeois, ils mettoient tout  mort, et les tuoient. Ils
rencontrrent un bien vaillant homme d'armes et noble d'Escosse, et
luy mirent un bacinet tout ardent sur la teste, et piteusement le
firent mourir. Ils prindrent un prestre, et luy couprent les doigts
de la main, luy escorchrent la couronne, et puis le boutrent en un
feu, et le bruslrent. Ils trouvrent un Hospitalier, et le prindrent,
et pendirent  un arbre par les aisselles, et le transpercrent de
glaives, viretons et sagettes, et ainsi mourut. Et ne sauroit-on
songer, dire, ni penser maux qu'ils ne fissent, et les plus grandes
cruauts et inhumanits que oncques furent faites. Et pour ce le duc
de Berry assembla des nobles et des gens de guerre, dont il fina[120]
assez aisment, et sceut o lesdites communes estoient. Et  un matin
frappa sur eux, et ne firent gures de rsistance, et lgrement
furent desconfits, et grande foison en y eut de tus sur le champ, et
de prins, lesquels furent tous pendus. Et les autres se mirent en
fuite, et retournrent  leurs maisons labourer, comme ils faisoient
paravant, et furent dlaisss, et leur fut tout pardonn. Et de cet
exploit fut le duc de Berry moult lou et recommand, et s'en alla
outre vers le pape. Lequel quand il sceut sa venue, il envoya des gens
de son palais et serviteurs, et si envoyrent tous les cardinaux, et
fut grandement et honorablement receu par le pape, lequel le festoya,
et fit festoyer en plusieurs et diverses manires.

  [120] Trouva.




MARIAGE DE CHARLES VI.

1385.

    _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Les grands du royaume, considrant que le roi tait dans toute la
force de la jeunesse et qu'il n'avait pas encore contract mariage,
voulurent assurer un hritier lgitime  la couronne; ils tinrent
conseil avec ses oncles et les princes du sang royal, afin de lui
trouver une pouse digne de son rang. Il y eut dsaccord dans les
opinions, et l'assemble se partagea entre trois avis. Le duc de
Bourgogne, Philippe, cherchant  prouver que son bien aim neveu
pouvait s'unir sans droger  la fille du duc tienne de Bavire,
exaltait par un pompeux loge la noblesse des princes bavarois.
D'autres, reprochant  ces princes d'avoir nagure abandonn l'glise,
soutenaient que la famille des ducs d'Autriche tait plus puissante et
plus considre. D'autres, enfin, estimant plus que tous les avantages
les nombreux services que les ducs de Lorraine avaient rendus aux
rois de France dans leurs guerres, au risque mme de leur vie, et la
fidlit qu'ils avaient jusque-l garde aux Franais, conseillaient
au roi de choisir la fille du duc Jean, alors rgnant. Cependant,  la
fin ils s'en remirent d'un commun accord au bon plaisir du roi pour
terminer cette contestation, et envoyrent dans les tats des trois
ducs un peintre trs-habile, pour faire le portrait des trois jeunes
princesses. Ces portraits furent prsents au roi, qui choisit madame
Isabelle de Bavire, ge de quatorze ans, la trouvant trs-suprieure
aux autres en grce et en beaut.

On envoya donc les chevaliers demander au pre de la jeune princesse
la main de sa fille, que le roi de France voulait associer  sa haute
fortune et dont il esprait obtenir ce que les hommes ont de plus cher
au monde, des enfants. Le duc devait savoir, ajoutaient les
ambassadeurs, qu'elle ne manquerait pas de richesses et qu'elle
partagerait un trne glorieux; il ne devait pas regretter d'unir son
sang et sa race  ceux d'un si grand roi. Telles furent les
considrations qu'ils exposrent dans un long discours. Le duc
accueillit leurs paroles avec de grands tmoignages de joie et de
reconnaissance, ne se croyant pas digne d'un tel honneur. Il confia
sans plus tarder sa fille chrie  leur fidlit. Les envoys
offrirent  la princesse les cadeaux de fianailles, la firent
rvtir, comme il convenait  une reine, d'une robe magnifique toute
en soie brode d'or, et la conduisirent jusqu' Amiens, dans un char
couvert, avec un brillant cortge d'hommes et de femmes.

Le roi, charm de la nouvelle de son arrive, partit le 10 juillet,
passa par Saint-Denis, o, suivant la coutume de ses prdcesseurs, il
adressa ses prires au patron particulier de la France, et se rendit
 Amiens en toute diligence. Il y pousa la princesse, et le mme
jour[121] le mariage fut clbr,  la grande satisfaction des
Franais. Il serait peut-tre fastidieux, et contraire  la brivet
dont je me suis fait une loi, de raconter en dtail toute la
magnificence de cette fte; les hrauts et les bouffons en ont, je
pense, assez parl. Je dirai cependant qu'il n'y manqua rien de ce qui
convenait  la majest royale. Le roi s'en alla trois jours aprs, et
laissa la reine  la garde de la duchesse d'Orlans et du comte d'Eu,
qui tous deux taient d'un ge mr.

  [121] Le 18 juillet, quatre jours aprs la premire entrevue du
  roi avec Isabelle de Bavire. (_Note de M. Bellaguet._)




PROJET DE DBARQUEMENT EN ANGLETERRE.

1386.

   Comme toutes les guerres du moyen ge, la guerre de Cent Ans
   prsente souvent de longues trves qui succdent  des priodes
   de guerre active. Depuis la mort de du Guesclin et de Charles V,
   les hostilits avaient t suspendues, les deux rois tant
   occups l'un et l'autre  apaiser les rvoltes qui avaient clat
   dans leurs tats. Aprs la victoire de Rosebque la guerre
   recommena. Les Anglais dbarqurent en Flandre, et prirent
   Dunkerque (1383). Charles VI marcha contre eux  la tte d'une
   nombreuse arme, qu'on fut oblig de licencier, faute de pouvoir
   la nourrir. Enfin, en 1386, les conseillers de Charles VI
   adoptrent le projet du conntable de Clisson, qui tait de
   dbarquer en Angleterre et d'aller faire la guerre aux Anglais
   sur leur territoire.

    _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


   Les Franais se disposent  passer en Angleterre.

Justement irrit des attaques des Anglais, et ne pouvant plus contenir
son ressentiment, le roi tint conseil avec les officiers du Palais et
les grands de l'tat pour aviser aux mesures  prendre; on rsolut
unanimement de passer en Angleterre. Un puissant motif poussait le roi
 cette expdition. Il jugeait  propos que les Anglais, qui s'taient
depuis si longtemps habitus  descendre en France, tremblassent 
leur tour pour leurs propres foyers et fussent retenus chez eux, en
voyant que les Franais pouvaient et osaient aussi traverser la mer.
Il voulait leur apprendre qu'au lieu d'tre toujours les agresseurs,
ils devaient quelquefois s'attendre  tre eux-mmes attaqus.
Songeant que le trsor royal tait alors puis, et qu'ayant augment
le nombre des gens de guerre, il avait besoin d'une grosse somme
d'argent pour les payer, il en demanda une partie aux prlats  titre
de prt, et dcida, avec le consentement des princes, que pour le
reste on taxerait tous les habitants du royaume suivant leurs
ressources et leurs moyens. Afin de grossir encore le nombre des
troupes dj runies, il chargea le duc de Berri, son oncle, d'aller
faire des leves en Aquitaine. Ce prince s'empressa d'excuter les
ordres du roi, et revint vers la fin de juillet avec une arme si
considrable, qu'on l'estimait capable d'exterminer plusieurs nations
barbares.

Le roi partagea ses troupes en trois corps, et en confia la conduite 
des hommes habiles et expriments. Il envoya le conntable messire
Olivier de Clisson en Bretagne, l'amiral messire Jean de Vienne en
Normandie, et messire de Saimpy en Picardie, pour dfendre les ctes,
repousser l'ennemi du rivage, et l'empcher de ravager le pays. Il
leur enjoignit aussi de faire de tous cts de nouvelles recrues, de
runir dans ces provinces une flotte suffisante, et de se rendre en
toute hte  l'cluse, le meilleur et le plus renomm de tous les
ports de l'univers. Enfin, il fit venir d'habiles architectes et
charpentiers, qu'il chargea de couper les plus beaux arbres des forts
de Normandie, pour y prendre tous les matriaux ncessaires, et
construire une grande ville en bois, forme de poutres assembles et
close de tous cts, de telle sorte qu'on pt la dresser sur le rivage
d'Angleterre et qu'elle offrit un abri sr  son arme.


   La ngligence des Franais retarde l'expdition d'Angleterre.

Le roi dsirait faire la revue de ses troupes; mais d'autres
occupations l'avaient forc de diffrer son dpart jusqu'au 5 aot. Il
maria d'abord,  Saint-Ouen prs de Paris, madame Catherine, sa soeur,
ge de neuf ans seulement,  monseigneur Jean, fils du duc de Berri:
il avait obtenu pour ce mariage une dispense apostolique, les deux
poux tant parents au deuxime degr. Deux jours aprs les ftes
brillantes qui clbrrent cette union, il se rendit  l'glise royale
de Saint-Denis, y entendit la messe, baisa dvotement les saintes
reliques des martyrs, et repartit le mme jour. Il visita  loisir
Senlis, Amiens et d'autres villes de la Picardie, et arriva enfin 
Arras vers la mi-septembre. Ceux qui avaient fait le recensement des
gens de guerre se rendirent aussitt auprs de lui, et lui dirent
qu'ils avaient trouv runis de toutes les parties du royaume,
conformment  ses ordres, huit mille chevaliers et cuyers arms de
pied en cap, ainsi qu'un nombre infini d'arbaltriers, de gens de
pied, de valets d'arme et de troupes lgres, et qu'ils brlaient
tous du dsir de passer le dtroit.

Dj une flotte de plus de neuf cents voiles avait t rassemble 
L'cluse, ce port fameux d'o partent tant de vaisseaux pour toutes
les contres du monde. La plupart des btiments taient de longs
navires  peron et  deux voiles; il y en avait d'autres plus larges,
destins au transport des chevaux, qu'on embarquait par une ouverture
pratique sur la poupe. Les plus grands, qu'on appelait _dromones_,
devaient recevoir les provisions de toutes espces et les machines de
guerre. Tout ayant t rgl suivant le rang et les besoins des
personnes, chacun s'occupa avec d'autant plus d'activit  hter les
prparatifs et  munir les vaisseaux des choses ncessaires, qu'il
tait plus impatient de signaler sa vaillance.

Tout le monde savait que l'entreprise tait pleine de hasards et de
prils. Aussi, les prlats dcidrent d'un commun accord que partout
des prdicateurs engageraient les habitants du royaume  rformer leur
conduite,  expier dignement leurs fautes et  mriter, par de pieuses
processions et par des messes solennelles, la protection de celui qui
pouvait mener  bonne fin l'expdition. Au milieu de ces actes de
dvotion, les membres du clerg allaient d'glise en glise, portant
les insignes de la milice spirituelle et demandant au Seigneur avec de
ferventes prires de se montrer favorable aux Franais. On crut que le
Dieu de misricorde avait exauc leurs voeux. En effet, le beau temps
et le calme de la mer, qui durrent pendant trois mois, promettaient
aux troupes une heureuse traverse. Mais toutes les fois que les
principaux chefs engageaient le roi  partir en lui disant: Sire,
pourquoi retarder l'entreprise? on s'est toujours repenti d'avoir
diffr, quand on tait prt  agir, il rpondait, d'aprs le conseil
de quelques seigneurs, qu'il dsirait vivement mettre  la voile, et
qu'il n'attendait que l'arrive de son oncle le duc de Berri. Il
regardait comme peu convenable de prendre quelque rsolution sans en
confrer avec lui. Il lui envoya  Paris message sur message pour le
prier de venir le joindre en toute hte avec ses troupes. Il ajoutait
toujours  la fin de ses lettres: Souvent le succs des grandes
entreprises dpend d'un seul instant. Les vents sont favorables; la
mer, toujours orageuse pendant la saison d'hiver, nous promet en ce
moment une heureuse navigation. Vous connaissez d'ailleurs
l'inconstance ordinaire des flots. Mais lorsque les messagers
revenaient au camp, ils rpondaient  toutes nos questions sur l'tat
des choses que le duc ne cherchait qu' traner le temps en longueur.
Il engageait toujours le roi  vivre dans les plaisirs et sans nul
souci, ajoutant qu'on n'avait pas suffisamment dlibr au sujet de la
traverse, et qu'une fois arriv auprs de lui, il terminerait
l'affaire autrement qu'on ne pensait.

Ds ce moment l'ardeur des Franais commena  se refroidir.
Mcontents de tous ces retards, et ne recevant point de paye, ils
prirent ce prtexte pour exercer toutes sortes de brigandages dans la
Flandre, le Vermandois et la Picardie; les paysans fuyaient partout
devant eux comme devant des ennemis. Les glises mme n'taient pas
pargnes, et l'on ne trouvait plus de prtres pour clbrer l'office
divin ou administrer les sacrements. Au dbut de la campagne, les
provisions de bl avaient paru plus que suffisantes pour les besoins
de l'arme. Les soldats s'imaginrent qu'il en serait toujours ainsi;
ne gardant plus aucune mesure, ils abusrent de l'abondance o ils se
trouvaient, et dissiprent follement leurs ressources. Bientt les
vivres commencrent  manquer dans le camp; on eut  souffrir de la
famine, et aprs avoir puis tout ce qui se trouvait dans les
environs, l'arme, qui avait dj gagn L'cluse, fut force par la
disette de rentrer dans l'intrieur du royaume.


   Les Franais abandonnent honteusement le port de L'cluse.

Je reviens  l'expdition du roi. Les hommes sages dont je partageais
l'avis, songeant aux funestes effets des retards de monseigneur le duc
de Berri ainsi qu' l'inconstance du temps, annonaient hautement que
l'entreprise aurait une fin peu glorieuse: on en eut bientt la
preuve. Le duc revint enfin au sentiment de son devoir, et aprs des
refus longtemps prolongs, il se prsenta devant le roi le 14 octobre.
Le jour de son arrive se passa en entretiens et en actes de
courtoisie; mais ds le lendemain les lments, qui semblaient irrits
de ses lenteurs, comme on le disait gnralement, cessrent d'offrir
ce calme favorable qui avait rgn jusqu'alors et qui promettait une
heureuse navigation. L'aspect du ciel changea tout  coup; d'paisses
tnbres se rpandirent de toutes parts, et la mer devint orageuse. Le
vent du midi, celui du nord et le terrible vent de l'ouest soufflant
avec violence bouleversrent les vagues. Plusieurs fois, pendant ce
mois d'octobre, les flots agits par la tempte s'levrent en
montagnes, arrachrent du rivage un grand nombre de vaisseaux, et les
brisant l'un contre l'autre, les mirent en pices ou dtruisirent tous
leurs agrs. Lorsque le vent venait  s'apaiser, l'eau tombait du ciel
avec abondance, comme si Dieu et voulu inonder la terre d'un dluge
nouveau; les torrents de pluie taient tels, que les vivres et les
vtements des gens de guerre se pourrissaient, et qu'on ne trouvait
pas hors des vaisseaux un lieu o l'on pt mettre  l'abri les bagages
les plus ncessaires.

Tous ces contre-temps excitaient un mcontentement gnral. On
rassembla les gens de mer et on leur demanda ce qu'il y avait  faire;
ils dclarrent tous formellement que la traverse tait impossible.
Le roi voulut s'en assurer par lui-mme. Un jour que le temps tait
calme, il s'embarqua tout arm avec ses oncles sur le vaisseau royal;
mais le vent ne leur permit pas de s'avancer en mer  plus de deux
milles, et les repoussa, malgr les efforts des matelots, vers le
rivage qu'ils venaient de quitter. Voyant donc que le temps s'coulait
sans aucun rsultat, le roi fit donner  ses troupes, par le hraut,
l'ordre du retour. A cette nouvelle les uns furent remplis de joie,
les autres dplorrent l'inutilit de leurs prparatifs; cette
diversit de sentiments tait un effet naturel de la diffrence des
moeurs, des ges, des conditions et des gots qui rgnaient dans
l'arme; d'autres, enfin, trouvant qu'ils n'taient pas assez pays de
leurs peines, rentrrent en France pour y exercer leurs brigandages.
Ce fut alors que le roi fit prsent au duc de Bourgogne de cette
immense ville en bois qu'il destinait, ainsi qu'il a t dit,  servir
d'abri  ses soldats. Le duc la fit dresser sous les murs de L'cluse,
pour y loger les ouvriers employs  la construction des machines de
sige et des engins de guerre.

Le roi, qui se voyait avec grand dplaisir frustr dans ses
esprances, laissa en partant, d'aprs le conseil des barons, quelques
gens de guerre pour dcharger la flotte et la mettre en lieu de sret
le plus tt possible. Mais l'ennemi ne leur donna pas le temps
d'excuter ces ordres. Ds que le calme de la mer permit aux Anglais
de mettre  la voile, ils fondirent sur les Franais, et les mirent en
fuite. Ils brlrent ou emmenrent dans leurs ports la plus grande
partie de la flotte, enlevrent les provisions, et trouvrent deux
mille tonneaux pleins de vin, qui suffirent pour longtemps aux
besoins de l'Angleterre.




MAJORIT ET CARACTRE DE CHARLES VI.

1388.

   _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Ce fut en l'an de grce mille trois cent quatre-vingt-huit que le roi
Charles, entrant dans sa vingt et unime anne, commena  rgner seul
et  diriger par lui-mme les affaires,  la satisfaction de tous ses
sujets, qui adressaient au ciel de ferventes prires pour qu'il passt
vertueusement de l'adolescence  l'ge viril, et que toutes ses
actions tournassent  la confusion des ennemis,  l'avantage et 
l'honneur du royaume. Au dire des gens de savoir et d'exprience, les
qualits bonnes ou mauvaises de ce prince mritaient dj d'tre
signales  la postrit. Je me suis donc charg d'en conserver le
souvenir, sans entrer cependant dans tous les dtails, ce qui n'est
pas ncessaire. Je pense qu'il suffira de dcrire sommairement son
extrieur et son caractre.

Je commencerai par son extrieur. Sa taille, sans tre trop grande,
surpassait la taille moyenne; il avait des membres robustes, une large
poitrine, un teint clair, les joues couvertes d'une barbe naissante,
des yeux vifs; son nez n'tait ni trop long ni trop court. L'ensemble
de sa figure tait embelli par une chevelure assez blonde, que dans
l'ge mr il avait coutume de ramener du sommet de la tte sur le
front, parce qu'il n'aimait pas  laisser voir qu'il tait chauve. Aux
grces de sa personne se joignait une grande force de corps, et la
nature semblait lui avoir prodigu ses dons d'une main gnreuse. On
remarquait en lui toutes les heureuses dispositions de la jeunesse:
fort adroit  tirer de l'arc et  lancer le javelot, passionn pour
la guerre, bon cavalier, il tmoignait une impatiente ardeur toutes
les fois que les ennemis le provoquaient par leurs attaques. Enfin, il
montrait, de l'aveu de tous, une rare habilet dans tous les exercices
militaires. Il se distinguait par une telle affabilit, qu'en abordant
les moindres gens il les saluait avec bienveillance et les appelait
par leur nom. Il entrait de lui-mme en conversation avec ceux qui
voulaient arriver jusqu' lui ou qui le rencontraient en quelque lieu
que ce ft, et ne refusait pas d'couter ceux qui demandaient 
l'entretenir; aussi, tant qu'il vcut, se fit-il aimer de tout le
monde.

Il n'oubliait jamais les services ou les offenses qu'il avait reus;
mais il n'tait pas naturellement enclin  la colre, et ce n'tait
pas sans de graves motifs qu'il se laissait aller  des injures et 
des reproches. Son langage tait plein de douceur et d'amnit; il
accueillait avec bont les ambassadeurs qui lui taient envoys et les
comblait de riches prsents: il en agit toujours ainsi. Il se fit
remarquer ds ses premires annes par sa libralit; plus tard sa
munificence dpassa les bornes de la modration, au point de faire
dire qu'il ne gardait rien pour lui que le pouvoir de donner.
Nanmoins il ne se montra point avide du bien d'autrui; il respectait
les proprits des glises et n'attentait pas, comme font les
prodigues,  la fortune de ses sujets.

Quelques taches cependant ternissaient l'clat de ces qualits et
mritaient d'autant plus le blme que sa naissance tait plus
illustre. Les apptits charnels auxquels il se livrait, dit-on,
contrairement aux devoirs du mariage, ne lui permettaient pas de
douter qu'il n'et hrit de la maldiction qui avait frapp le
premier homme et sa race perverse. Toutefois, il ne fut jamais pour
personne un objet de scandale; jamais il n'usa de violence; jamais il
ne porta le dshonneur dans une famille. On lui reprochait aussi de ne
point se conformer aux usages de ses anctres, et de n'avoir pris que
rarement et avec rpugnance les ornements royaux, c'est--dire le
manteau et la robe tranante; il s'habillait d'toffes de soie, qui ne
le distinguaient pas des gens de sa cour, et se dguisait tantt en
Bohme, tantt en Allemand; il se mlait aussi trop souvent aux
tournois et autres jeux militaires, dont ses prdcesseurs
s'abstenaient ds qu'ils avaient reu l'onction sainte. A une certaine
poque de sa vie il fut attaqu d'une maladie trange et incurable,
qui le priva souvent de la raison, et qui couvrait son intelligence
d'paisses tnbres. Mais quand il revenait  lui, il ne faisait rien
avec prcipitation et prenait en toutes choses l'avis de son conseil.




ENTRE DE LA REINE ISABEAU A PARIS.

22 aot 1389.

   Charles VI avait pous en 1385 Isabeau de Bavire; mais la reine
   ne fit son entre solennelle  Paris qu'en 1389. Ce fut
   l'occasion de ftes magnifiques. Froissart se trouvait alors 
   Paris: J'entendis  crire et registrer, dit-il, tout ce que je
   vis et ou dire de vrit que advenu toit  la fte,  l'entre
   et venue  Paris de la reine Isabel de France, dont l'ordonnance
   ainsi s'ensuit.

    _Chroniques de Froissart._


   De la noble fte qui fut faite  Paris  l'entre et venue de la
     roine Isabel de France, femme au roi Charles le Bien-aim, et
     aussi des joutes qui y furent faites, et des prsents de ceux de
     Paris.

Le dimanche vingtime jour du mois d'aot, qui fut en l'an de grce de
Notre-Seigneur mil trois cent quatre-vingt et neuf, avoit tant de
peuple dedans Paris et dehors que merveilles toit du voir; et ce
dimanche,  heure de releve, fut l'assemble faite en la ville de
Saint-Denis des hautes et nobles dames de France qui la roine devoient
accompagner, et des seigneurs qui les litires de la roine et des
dames devoient adextrer. Et toient des bourgeois de Paris douze
cents, tous  cheval et sur les champs, rangs d'une part du chemin et
de l'autre part, pars et vtus tous d'un parement de gonnes de
baudequin vert et vermeil. Et entra la roine Jeanne, et sa fille la
duchesse d'Orlans, premirement en Paris, ainsi que une heure aprs
nonne, en litire couverte, bien accompagnes de seigneurs, et
passrent parmi la grand rue Saint-Denis, et vinrent au palais; et l
les attendoit le roi. Et pour ce jour ces deux dames n'allrent plus
avant.

Or, se mirent la roine de France et les autres dames au chemin; la
duchesse de Berry, la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Touraine,
la duchesse de Bar, la comtesse de Nevers, la dame de Coucy, et toutes
les dames et damoiselles, et par ordonnance; et avoient toutes leurs
litires pareilles, si richement aournes que rien n'y failloit. Mais
la duchesse de Touraine n'avoit point de litire, pour li diffrer des
autres, ains toit sur un palefroi trs-richement aourn; et
chevauchoit d'un ls et tout le pas, et n'alloient les chevaux qui les
litires menoient, et les seigneurs qui les adextroient, que le petit
pas.

La litire de la roine de France toit adextre du duc de Touraine et
du duc de Bourbon au premier chef; et toient six seigneurs qui
tenoient  la litire de la roine de France. Je vous ai nomm les
premiers. Secondement, et au milieu, tenoient et adextroient la
litire, le duc de Berry et le duc de Bourgogne; et  la litire
derrire, messire Pierre de Navarre et le comte d'Ostrevan. Et je
vous dis que la litire de la roine toit trs-riche, et bien aourne,
et toute dcouverte.

Aprs venoit, sur un palefroi trs-bien et richement par et aourn,
et sans litire, la duchesse de Berry; et toit adextre et mene du
comte de la Marche et du comte de Nevers, et alloient tout souef le
pas, et aussi faisoient ceux qui conduisoient les litires.

Aprs venoient, en litire toute dcouverte, madame de Bourgogne et
Marguerite de Hainaut, comtesse de Nevers, sa fille; et toit la
litire mene et adextre de messire Henri de Bar et du comte de Namur
le jeune, nomm messire Guillaume.

Aprs venoit, en litire toute dcouverte, derrire, madame d'Orlans.
Car encore toit la duchesse d'Orlans sur un palefroi trs-bien et
richement par devant la duchesse de Bar et sa fille, fille au
seigneur de Coucy; et menoient ma dite dame d'Orlans messire
Jaquemart de Bourbon et messire Philippe d'Artois.

Aprs venoient les autres dames dessus nommes, la duchesse de Bar et
sa fille; et toient adextres de messire Charles de la Breth et du
seigneur de Coucy.

Des autres dames et damoiselles qui venoient derrire, sur chars
couverts et sur palefrois, n'est-il nulle mention, et des chevaliers
qui les suivoient. Et vous dis que sergents d'armes et officiers du
roi toient tous embesogns  faire voie et rompre la presse et les
gens, tant y avoit grand peuple sur les rues, que il sembloit que tout
le monde ft l mand.

A la premire porte de Saint-Denis, ainsi que on entre dedans Paris,
et que on dit  la Bastide, y avoit un ciel tout estell, et dedans ce
ciel jeunes enfants appareills et mis en ordonnance d'anges, lesquels
enfants chantoient moult mlodieusement et doucement. Et avec tout ce
il y avoit une image de Notre-Dame qui tenoit par figure un petit
enfant, lequel enfant s'battoit par soi  un moulinet fait d'une
grosse noix; et toit haut le ciel, et armoy trs-richement des armes
de France et de Bavire,  un soleil d'or resplendissant et donnant
ses rais. Et cil soleil d'or rayant toit la devise du roi et pour la
fte des joutes. Lesquelles choses la roine de France et les dames, en
passant entre et dessous la porte, virent moult volontiers; et aussi
firent toutes gens qui par l passrent.

Aprs ce vu, la roine de France et les dames vinrent tout le petit pas
devant la fontaine en la rue Saint-Denis, laquelle toit toute
couverte et pare sur un drap de fin azur, peint et sem de fleurs de
lis d'or, et les piliers qui environnoient la fontaine armoys des
armes de plusieurs hauts et notables seigneurs du royaume de France;
et donnoit cette fontaine, par ses conduits, claret et piment
trs-bon, et par grands rieus; et avoit l autour de la fontaine
jeunes filles trs-richement ornes, et sur leurs chefs, chapeaux d'or
bons et riches, lesquelles chantoient trs-mlodieusement. Douce chose
et plaisante toit  l'our! Et tenoient en leurs mains hanaps[122]
d'or et coupes d'or; et offroient et donnoient  boire  tous ceux qui
boire vouloient. Et en passant devant elles la roine de France
s'arrta, et les regarda moult volontiers, et se rjouit de
l'ordonnance; et aussi firent toutes les autres dames, et damoiselles;
et tous ceux et celles qui les virent.

  [122] Espce de coupes.

Aprs, dessous le moutier de la Trinit, sur la rue, avoit un
escharfaut, et sur l'escharfaut un chastel, et l au long de
l'escharfaut toit ordonn le pas du roi Saladin, et tous faits de
personnages, les chrtiens d'une part et les Sarrasins d'autre part;
et l toient, par personnages, tous les seigneurs de nom qui jadis au
pas Saladin furent, et armoys de leurs armes ainsi que pour le temps
de adonc ils s'armoient; et un petit en sus d'eux, toit, par
personnage, le roi de France, et entour de lui douze pairs de France,
et tous armoys de leurs armes. Et quand la roine de France fut amene
si avant en sa litire que devant l'escharfaut o ces ordonnances
toient, le roi Richard se dpartit de ses compagnons et s'en vint au
roi de France, et demanda cong pour aller assaillir les Sarrasins, et
le roi lui donna. Ce cong pris, le roi Richard s'en retourna devers
ses douze compagnons, et lors se mirent en ordonnance et allrent
incontinent assaillir le roi Saladin et ses Sarrasins, et l y eut par
battement grand bataille, et dura une bonne espace; et tout ce fut vu
moult volontiers.

Et puis passrent outre, et vinrent  la seconde porte de Saint-Denis;
et l y avoit un chastel ordonn, si comme  la premire porte, et un
ciel nu et tout estell trs-richement, et Dieu, par figure, sant en
sa majest, le Pre, le Fils et le Saint-Esprit; et l, dedans ce
ciel, jeunes enfants de choeur, lesquels chantoient moult doucement,
en formes d'anges; laquelle chose on voit et oyoit moult volontiers.
Et  ce que la roine passt de dans sa litire dessous, la porte de
paradis s'ouvrit, et deux anges issirent hors, en eux avalant; et
tenoient en leurs mains une trs-riche couronne d'or garnie de pierres
prcieuses; et la mirent les deux anges et l'assirent moult doucement
sur le chef de la roine, en chantant tels vers:

    Dame enclose entre fleurs de lis,
    Roine tes-vous de Paris,
    De France et de tout le pays,
    Nous en rallons en paradis.

Aprs trouvrent les seigneurs et les dames, devant la chapelle
Saint-Jacques, un escharfaut fait et ordonn trs-richement, sant 
dextre, ainsi comme ils y alloient et toient, le dit escharfaut
couvert de drap de haute lice, et encourtin  manire d'une chambre;
et dedans cette chambre avoient hommes qui sonnoient une orgue moult
doucement. Et sachez que toute la grand rue Saint-Denis toit couverte
 ciel de draps camelots et de soie, si richement comme si on et les
draps pour nant ou que on ft en Alexandrie ou  Damas.

Et je, auteur de ce livre, qui fus prsent  toutes ces choses, quand
j'en vis si grand foison, je me merveillai o l'on en avoit tant pris;
et toutes les maisons,  deux cts de la grand rue Saint-Denis
jusques en Chtelet, voire jusques au grand pont de Paris, toient
pares et vtues de drap de haute lice de diverses histoires, dont
grand plaisance et oubliance toit au voir. Et ainsi tout le petit pas
s'en vinrent les dames en leurs litires, et les seigneurs qui les
menoient, jusques  la porte du Chtelet de Paris; et l s'arrtrent
pour voir autres belles ordonnances que ils trouvrent devant la
porte.

A la porte du Chtelet de Paris avoit un chastel ouvr et charpent de
bois et de gurites, faites aussi fortes que pour durer quarante ans;
et l avoit  chacun des crneaux un homme d'armes arm de toutes
pices, et sur le chastel un lit par et ordonn, et encourtin aussi
richement de toutes choses comme pour la chambre du roi. Et toit
appel ce lit le lit de justice, et l, en ce lit, par figure et par
personnage, gisoit madame sainte Anne.

Au plain de ce chastel, qui toit contenant grande espace, avoit une
garenne et grand foison de rame, et dedans la rame grand foison de
livres, de connils et d'oisillons qui voloient hors et y revoloient 
sauf garant, pour la doute du peuple qu'ils voient. Et de ce bois et
rame, du ct o les dames vinrent, issit un grand blanc cerf devers
le lit de justice. D'autre part, issirent hors du bois et de la rame
un lion et un aigle faits trs-proprement: et approchoient firement
ce cerf et le lit de justice. Lors issirent hors du bois et de la
rame jeunes pucelles, environ douze, trs-richement pares en
chapelets d'or, tenant pes toutes nues en leurs mains, et se mirent
entre le cerf et l'aigle et le lion, et montrrent que  l'pe elles
vouloient garder le cerf et le lit de justice. Laquelle ordonnance la
roine et les dames et les seigneurs virent moult volontiers; et puis
passrent outre en approchant le grand pont de Paris, lequel toit
couvert et par si richement que rien on n'y st ni pt amender, et
couvert d'un ciel estell, et de vert et de vermeil samis. Et jusques
 l'glise Notre-Dame toient les rues pares; et quand les dames
eurent pass le grand pont de Paris, en approchant la grand glise
Notre-Dame, il toit j tard; car les chevaux et ceux qui les dames
menoient en les litires n'alloient ni avoient all, depuis qu'ils
dpartirent de Saint-Denis, que le petit pas.

Le grand pont de Paris toit tout au long couvert et estell de vert
et de blanc cendal; et avant que la roine de France, les dames ni les
seigneurs entrassent dedans l'glise Notre-Dame, elle trouva sur son
chemin autres jeux qui grandement lui vinrent  plaisance. Et aussi
firent-ils  tous ceux et celles qui les virent, et je vous dirai que
ce fut.

Bien un mois devant la venue de la roine en Paris, un matre engigneur
d'appertise, et de la nation de Gennve, sus la haute tour de l'glise
Notre-Dame de Paris, et tout au plus haut, avoit attach une corde,
laquelle corde comprenoit moult loin et par dessus les maisons, et
s'en venoit tout haut, et toit attache sur la plus haute maison du
pont Saint-Michel; et ainsi comme la roine et les autres dames
passoient et toient en la grand rue Notre-Dame, cil matre, pour ce
qu'il toit tard, portant deux cierges ardents en ses mains, issit
hors de son escharfaut, lequel toit fait sur la haute tour de
Notre-Dame, et s'assit sus celle; et tout chantant, sus la corde, il
s'en vint au long de la grand rue; dont cils et celles qui le voient
s'merveilloient comment ce se pouvoit faire; et cil toujours portant
les deux cierges allums, lesquels on pouvoit voir tout au long de
Paris, et au dehors de Paris deux ou trois lieues loin, moult fit
d'appertises tant, que la lgret de lui et ses oeuvres furent moult
prises.

En devant l'glise Notre-Dame, en la place, l'vque de Paris toit
revtu des armes Notre-Seigneur, et tout le collge aussi, o moult
avoit grand clerg; et l descendit la roine; et la mirent jus et hors
de sa litire les quatre ducs qui l toient: Berry, Bourgogne,
Touraine et Bourbon. Et pareillement toutes les autres dames furent
mises hors de leurs litires, et celles qui  cheval toient jus de
leurs palefrois; et par ordonnance elles entrrent en l'glise,
l'vque et le clerg devant, qui chantoient haut et clair  la
louange de Dieu et de la Vierge Marie.

La roine de France fut adextre et mene parmi l'glise et le choeur
jusques au grand autel; et l se mit  genoux et fit les oraisons,
ainsi que bon lui sembla, et donna et offrit  la trsorerie de
Notre-Dame quatre draps d'or, et la belle couronne que les anges lui
avoient pose sur le chef  la porte de Paris, en entrant, si comme il
est ici-dessus contenu; et tantt furent appareills messire Jean de
la Rivire et messire Jean le Mercier, qui lui en baillrent une plus
riche assez que celle ne fut, et lui assirent sur le chef l'vque de
Paris et les quatre ducs dessus nomms.

Tout ce fait, on se mit au retour parmi l'glise, et furent la roine
et les dames remises sur leurs litires comme devant; et l avoit plus
de cinq cents cierges ardents, car il toit j tard. Si furent en tel
arroi amenes au palais de Paris, o le roi toit, et la roine Jeanne,
et la duchesse d'Orlans, sa fille, qui l les attendoient. Et l
descendirent les dames jus de leurs litires, et furent menes,
chacune  son ordonnance, en chambres parties; mais les seigneurs
retournrent  leurs htels aprs les danses.

A l'endemain, le lundi, donna le roi  dner, en le palais de Paris,
aux dames, dont il y avoit trs-grand foison. Et  heure de haute
messe la roine de France fut adextre et amene des quatre ducs dessus
nomms en la Sainte-Chapelle du palais; et fut  la messe sacre et
enointe, ainsi comme roine de France le doit tre; et fit l'office de
la dite messe l'archevque de Rouen, qui pour lors s'appeloit messire
Guillaume de Viane.

Aprs la messe, qui fut bien chante et solennellement, le roi de
France et la roine retournrent en leurs chambres, et toutes les dames
aussi qui chambres en le palais avoient. Assez tt aprs le retour de
la messe, le roi et la roine de France entrrent en la salle, et
toutes les dames.

Vous devez savoir que la grand table de marbre, qui continuellement
est au palais, ni point ne se bouge, toit renforce d'une grosse
planche de chne paisse de quatre pols, laquelle table toit couverte
pour dner sus. En sus de la grand table, encontre un des piliers,
toit le dressoir du roi, grand, bel et bien par, couvert et orn de
vaisselle d'or et d'argent, et bien convoit de plusieurs qui ce jour
le virent. Devant la table du roi, tout au long descendant, avoit une
baille de gros merrien par raison  trois entres; et l toient
sergents d'armes, huissiers du roi et massiers moult grand foison qui
les entres gardoient,  la fin que nul n'y entrt si il n'toit
ordonn pour servir  table. Car vous devez savoir, et vrit fut, que
en la dite salle avoit si grand peuple et telle presse de gens que on
ne se pouvoit retourner, fors  grand peine. Menestrels toient l 
grand foison, qui ouvroient de leurs mtiers de ce que chacun savoit
faire. Le roi, prlats et dames lavrent. L'on s'assit  table, et fut
l'assiette telle. Pour la haute table du roi, l'vque de Noyon
faisoit le chef, et puis l'vque de Langres, et puis de ls le roi
l'archevque de Rouen, et puis le roi de France qui soit en un surcot
tout couvert de vermeil velvet fourr d'hermine, la couronne d'or
trs-riche sur son chef. Aprs le roi, un petit en sus, soit la roine
de France, couronne aussi de couronne d'or moult riche. Aprs la
roine soit le roi d'Armnie, et puis la duchesse de Berry, et puis la
duchesse de Bourgogne, et puis la duchesse de Touraine, et puis madame
de Nevers, et puis mademoiselle Bonne de Bar, et puis la dame de
Coucy, et puis mademoiselle Marie de Harecourt. Plus n'en y avoit  la
haute table du roi, fors encore tout dessous, la dame de Sully, femme
 messire Gui de la Trmouille.

A deux autres tables, tout environ le palais, soient plus de cinq
cents damoiselles: mais la presse y toit si grande, que  peine ne
les put-on servir. Des mets qui toient grands et notables, ne vous
ai-je que faire de tenir compte; mais je vous parlerai des entremets
qui y furent, qui si bien toient ordonns que on ne pourroit mieux;
et et t pour le roi et pour les dames trs-grand plaisance  voir,
si cils qui entrepris avoient  jouer pussent avoir jou.

Au milieu du palais avoit un chastel ouvr et charpent en carrure de
quarante pieds de haut et de vingt pieds de long et de vingt pieds
d'aile; et avoit quatre tours sur les quatre quartiers, et une tour
plus haute assez au milieu du chastel; et toit figur le chastel pour
la cit de Troie la grande, et la tour du milieu pour le palais de
Ilion. Et l toient en pennons les armes des Troyens, telles que du
roi Priam, du preux Hector son fils et de ses autres enfants, et aussi
des rois et des princes qui enclos furent en Troie avecques eux. Et
alloit ce chastel sur quatre roues, qui tournoient par dedans moult
subtilement. Et vinrent ce chteau requerre et assaillir autres gens
d'un ls qui toient en un pavillon, lequel pareillement alloit sur
roues couvertement et subtilement, car on ne voit rien du mouvement;
et l toient les armoiries des rois de Grce et d'ailleurs, qui
mirent le sige jadis devant Troie. Encore y avoit, si comme en leur
aide, une nef trs-proprement faite, o bien pouvoient tre cent
hommes d'armes; et tout par l'art et engin des roues se mouvoient ces
trois choses, le chastel, la nef et le pavillon. Et eut de ceux de la
nef et du pavillon grand assaut d'un ls  ceux du chastel, et de ceux
du chastel aux dessus dits grand dfense. Mais l'battement ne put
longuement durer, pour la cause de la grand presse de gens qui
l'environnoient. Et l eut des gens par la chaleur chauffs, et par
presse moult msaiss. Et fut une table sant au ls devers l'huis de
parlement, o grand foison de dames et damoiselles toient assises, de
force rue par terre; et convint les dames et damoiselles qui y
soient, soudainement et sans arroi lever, par l'chauffement de la
presse et de la grand chaleur qui toit au palais. La roine de France
fut sur le point d'tre moult msaise; et convint une verrire rompre
qui toit derrire li, pour avoir vent et air. La dame de Coucy fut
pareillement trop fort msaise. Le roi de France s'aperut bien de
cette affaire; si commanda  cesser. On cessa; et furent les tables
leves et abattues soudainement, pour les dames et damoiselles tre au
large. On se dlivra de donner vin et pices. Et se retrat chacun et
chacune, tantt que le roi et la roine furent retraits en leurs
chambres. Aucunes dames demeurrent au palais, et aucunes s'en
retournrent en leurs htels en la ville, pour tre mieux  leur aise;
car elles avoient t de chaleur et de presse trop fort greves. La
dame de Coucy retourna  son htel, et l se tint jusques sur le tard.

Sur le point de cinq heures, la roine de France, accompagne des
duchesses dessus nommes, se dpartit du palais de Paris, et s'en vint
en sa litire dcouverte parmi les rues au plus long, et les dames
aussi en leurs litires et sur leurs palefrois, et vinrent  l'htel
du roi que on dit Saint-Pol sur Seine. En la compagnie de la roine et
des dames avoit plus de mille chevaux. Et le roi de France entra en un
batel sur Seine au palais, et se fit anavier parmi la rivire jusques
 Saint-Pol; auquel htel de Saint-Pol, pourquoi qu'il soit grand
assez et bien amanand, on avoit fait faire en la cour, qui contient
grand place, ainsi que on entre ens par la porte de Seine, et
charpent une trs-haute salle, laquelle toit toute couverte de draps
crus de Normandie, lesquels draps on avoit fait venir de plusieurs
lieux; et les parois toient pares et couvertes  l'environ de draps
de haute lice d'tranges histoires, lesquelles on voit moult
volontiers; et dedans cette salle donna le roi  souper aux dames;
mais la roine demeura en ses chambres, et l soupa; et point ne se
montra cette nuit. Et les autres dames, le roi et les seigneurs
dansrent et s'battirent toute la nuit jusque sur le point du jour,
que les ftes cessrent; et retournrent chacun en son lieu pour
dormir et reposer, car bien toit heure.

Or, vous vueil parler des dons et des prsents que les Parisiens
firent le mardi, devant dner,  la roine de France et  la duchesse
de Touraine, qui nouvellement toit venue en France et issue hors de
Lombardie, car elle toit fille au seigneur de Milan; et l'avoit en
cet an mme pouse le duc Louis de Touraine; et encore n'avoit la
jeune dame, qui s'appeloit Valentine, entr en la cit de Paris quand
elle y entra premirement en la compagnie de la roine de France; si
lui devoient les bourgeois de Paris, par raison, sa bienvenue.

Vous devez savoir que le mardi, sur le point de douze heures, vinrent
les bourgeois de Paris, environ quarante, tous des plus notables,
vtus d'un drap tout pareil,  l'htel du roi  Saint-Pol, et
apportrent ce prsent qu'ils firent  la roine tout au long de Paris.
Et toit le prsent en une litire trs-richement ouvre; et portoient
la litire deux forts hommes, ordonns et appareills trs-proprement
comme hommes sauvages, et toit la litire couverte d'un ciel fait
d'un dli crpe de soie, par quoi tout parmi on pouvoit bien voir les
joyaux qui sur la litire toient. Eux venus  Saint-Pol, ils se
adressrent premirement devers la chambre du roi, qui toit tout
ouverte et appareille pour eux recevoir; car on savoit j bien leur
venue, et toujours est bien venu qui apporte. Et mirent les bourgeois
qui le prsent firent la litire jus sur deux trteaux emmi la
chambre, et se agenouillrent devant le roi, en disant ainsi:
Trs-cher sire et noble roi, vos bourgeois de Paris vous prsentent,
au joyeux avnement de votre rgne, tous ces joyaux qui sont sur cette
litire.--Grands mercis, rpondit le roi, bonnes gens! ils sont
beaux et riches. Donc se levrent les bourgeois et se retrarent
arrire; ce fait, prirent cong, et le roi leur donna. Quand ils
furent partis, le roi dit  messire Guillaume des Bordes et  Montagu,
qui toient de ls lui: Allons voir de plus prs les prsents quels
ils sont.

Ils vinrent jusques  la litire, et regardrent sus.

Or, vueil-je dire tout ce qui sur la litire toit, et dont on avoit
fait prsent au roi. Premirement, il y avoit quatre pots d'or, quatre
trempoirs d'or et six plats d'or. Et pesoient toutes ces vaisselles
cent et cinquante marcs d'or.

Pareillement autres bourgeois de Paris, trs-richement pars et vtus
tous d'un drap, vinrent devers la roine de France, et lui firent
prsent sur une litire qui fut apporte en sa chambre, et
recommandrent la cit et les hommes de Paris  li; auquel prsent
avoit une nef d'or, deux grands flacons d'or, deux drageoirs d'or,
deux salires d'or, six pots d'or, six trempoirs d'or, douze lampes
d'argent, deux douzaines d'cuelles d'argent, six grands plats
d'argent, deux bassins d'argent; et y eut en somme pour trois cents
marcs, que d'or que d'argent. Et fut ce prsent apport en la chambre
de la roine en une litire, si comme ici-dessus est dit, par deux
hommes, lesquels toient figurs, l'un en la forme d'un ours, et
l'autre en la forme d'une licorne.

Le tiers prsent fut apport semblablement en la chambre de la
duchesse de Touraine par deux hommes figurs en la forme de Maures,
noircis les viaires, et bien richement vtus, touailles blanches
enveloppes parmi leurs chefs, comme si ce fussent Sarrasins ou
Tartares. Et toit la litire belle et riche, et couverte d'un dli
couvrechef de soie comme les autres, et aconvoye et adextre de douze
bourgeois de Paris vtus moult richement et tous d'un parement,
lesquels firent le prsent  la duchesse dessus dite; auquel prsent
avoit une nef d'or, un grand pot d'or, deux drageoirs d'or, deux
grands plats d'or, deux salires d'or, six pots d'argent, six plats
d'argent, deux douzaines d'cuelles d'argent, deux douzaines de
salires d'argent, deux douzaines de tasses d'argent; et y avait en
somme, que d'or que d'argent, de deux cents marcs. Le prsent rjouit
grandement la duchesse de Touraine; et ce fut raison, car il toit
beau et riche; et remercia grandement et sagement ceux qui prsent
l'avoient, et la bonne ville de Paris de qui le profit venoit.

Ainsi en ce jour, qui fut nomm mardi, furent faits, donns et
prsents au roi,  la roine, et  la duchesse de Touraine, ces trois
prsents. Or, considrez la grand valeur des prsents et aussi la
puissance des Parisiens; car il me fut dit, je auteur de cette
histoire, qui tous les prsents vis, que ils avoient cot plus de
soixante mille couronnes d'or.

Ces prsents faits et prsents, il fut heure d'aller dner; mais ce
jour, le roi, les dames et les seigneurs dnrent en chambre pour plus
lgrement avoir fait; car sur le point de trois heures, aprs dner,
l'on se devoit traire au champ de Sainte-Catherine, et l toit
l'appareil fait et ordonn trs-grand pour jouter, de loges et de
hourds ouvrs et charpents pour la roine et les dames. Or, vous vueil
nommer par ordonnance les chevaliers qui toient dedans, et
s'appeloient les chevaliers du Soleil d'or. Et quoique ce ft pour ces
jours la devise du roi, si toit le roi de ceux de dehors, et jouta
comme les autres  forain, pour conquerre le prix par armes. Il en
pouvoit avoir l'aventure. Et toient les chevaliers eux trente.

Tout premier le duc de Berry, secondement le duc de Bourgogne, le duc
de Bourbon, le comte de la Marche, messire Jaquemart de Bourbon son
frre, messire Guillaume de Namur, messire Olivier de Clion,
conntable de France, messire Jean de Vienne, messire Jaquemes de
Vienne, seigneur de Pagny, messire Guy de la Trmouille, messire
Guillaume son frre, messire Philippe de Bar, le seigneur de
Rochefort, le seigneur de Rais, le seigneur de Beaumanoir, messire
Jean de Barbanon dit l'Ardenois, le Hazle de Flandre, le seigneur de
Courcy, Normand, messire Jean des Barres, le seigneur de Nantouillet,
le seigneur de Rochefoucault, le seigneur de Garancires, messire Jean
Harpedane, le baron d'Ivery, messire Guillaume Marciel, messire
Regnault de Roye, messire Geoffroy de Charny, messire Charles de
Hangiers, et messire Guillaume de Lignac.

Tous ces chevaliers toient arms et pars, en leurs targes, du rai du
soleil; et furent, sur le point de trois heures aprs dner, en la
place de Sainte-Catherine; et j toient venues les dames, la roine de
France toute premire. Et fut amene jusque l en un char couvert si
riche que pour le corps de li; et les autres dames et duchesses,
chacune en trs grand arroi. Et montrent et entrrent ens s
escharfauts qui ordonns toient pour elles.

Aprs vint le roi de France tout appareill pour jouter, lequel mtier
il faisoit moult volontiers; et quand il entra sur le champ, vous
devez savoir que il toit bien accompagn et arr de ce que  lui
appartenoit. Si commencrent les joutes et les battements grands et
roides, car grand foison de seigneurs y avoit de tous pays. Et vous
dis que messire Guillaume de Hainaut, comte d'Ostrevan, jouta moult
bien; et aussi firent les chevaliers qui avec lui venus toient: le
sire de Gommegnies, messire Jean d'Audregnies, le sire de Chautain,
messire Ancel de Trassegnies, et messire Cliquart de Heremes. Tous le
firent bien,  la louange des dames. Et aussi jouta moult bien le duc
d'Irlande, qui pour ces jours se tenoit en France de ls le roi, car
il y avoit t mand. Aussi jouta moult bien un chevalier allemand,
dessus le Rhin, qui s'appeloit messire Servais de Mirande.

Si furent ces joutes fortes et roides et bien joutes. Mais il y avoit
tant de chevaliers que  peine se pouvoient-ils assener de plein coup;
et la foule des chevaux et la poudrire y toit si trs-grande, que ce
les grevoit et empchoit par espcial trop grandement. Le sire de
Coucy s'y porta grandement bien. Si durrent les joutes fortes et
roides jusques  la nuit que on se dportoit, et furent les dames
menes  leurs htels. La roine de France, en son arroi, fut ramene 
Saint-Pol; et l fut le souper des dames si trs-grand, si trs-bel et
si bien toff de toutes choses, que peine seroit du recorder; et
durrent les ftes et les danses jusques  soleil levant; et eut le
prix des joutes, pour le mieux joutant de tous et qui le plus avoit
continu, de ceux de dehors, par l'assentiment et jugement des dames
et des hraults, le roi de France; et de ceux de dedans le Hazle de
Flandre, frre btard  la duchesse de Bourgogne. Et pour ce que les
chevaliers se plaignoient de la grand poudrire qu'il avoit fait le
jour des joutes, et disoient les aucuns que leurs faits en avoient t
perdus, le roi ordonna que on y pourvt. Si furent pris plus de deux
cents porteurs d'eau qui arrosrent la place ce mercredi, et
amoindrirent grandement la poudrire; mais, nonobstant les porteurs
d'eau, encore y en eut-il assez.

Ce mercredi, arriva  Paris le comte de Saint-Pol qui venoit tout
droit hors d'Angleterre, et s'toit moult ht pour tre  cette fte;
et avoit laiss derrire, en Angleterre, Jean de Chasteaumorant pour
rapporter la charte de la trve par mer. Si fut le comte de Saint-Pol
le trs-bien venu du roi et de tous les seigneurs; et toit  cette
fte, et de ls la roine de France, sa femme, qui fut moult rjouie de
sa venue.

Le mercredi, aprs dner, se trarent trente cuyers qui attendant
toient sur le champ o on avoit jout le mardi; et l vinrent les
dames en grand arroi, si comme elles toient venues le jour devant; et
montrent sur les hourds qui ordonns et appareills pour elles
toient. Si commencrent les joutes fortes et roides, qui furent bien
joutes et continues jusques  la nuit, que on se dpartit et
retourna aux htels. Et fut le souper des dames  Saint-Pol, qui fut
grand, et bel, et bien toff; et l fut donn le prix, par
l'assentiment et jugement des dames et des hraults; et l'eut un
cuyer de Hainaut qui se nommoit Jean de Floyen, venu en la compagnie
du comte d'Ostrevan; et de ceux de dedans, l'eut un cuyer du duc de
Bourgogne qui s'appeloit Damp Jean de Pobires.

Encore de rechef, le jeudi ensuivant, joutrent chevaliers et cuyers
tous ensemble; et furent les joutes roides, fortes et bien joutes;
car chacun se prenoit de bien faire. Et durrent jusques  la nuit. Et
fut le souper des dames et des damoiselles  Saint-Pol. Et l fut
donn le prix des joutes; et l'eut pour ceux de dehors messire Charles
des Armoies, et de ceux de dedans, un cuyer de la roine de France que
on appeloit Kouk.

Le vendredi, donna le roi de France  dner  toutes les dames et
damoiselles. Et fut le dner grand, bel et bien toff; et advint que,
sur le dfaillement du dner, le roi sant  table, la duchesse de
Berry, la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Touraine, la comtesse
de Saint-Pol, la dame de Coucy, et grand foison de dames, entrrent en
la salle, qui toit ample et large, et qui faite toit nouvellement
pour la fte, deux chevaliers monts aux chevaux arms de toutes
pices pour la joute, et les lances en leurs mains. L'un fut messire
Regnault de Roye, et l'autre messire Boucicaut le jeune; et l
joutrent fortement et roidement. Tantt vinrent autres chevaliers:
messire Regnault de Trye, messire Guillaume de Namur, messire Charles
des Armoies, le sire de Garencires, le sire de Nantouillet,
l'Ardenois de Doustenne, et plusieurs autres; et joutrent l bien
par l'espace de deux heures devant le roi et les dames. Et quand ils
se furent assez esbanois, ils s'en retournrent  leurs htels.

Ce vendredi, prirent cong au roi et  la roine les dames et
damoiselles qui retourner vouloient en leurs lieux, et aussi les
seigneurs qui partir vouloient. Le roi de France et la roine, au cong
prendre, remercirent grandement tous ceux et celles qui  eux
parloient, et qui  la fte venus et venues toient.




ASSASSINAT DU CONNTABLE DE CLISSON.

1392.

   Pierre de Craon, dit Froissart, tait un chevalier de France, de
   la nation d'Anjou et de Bretagne, et moult gentilhomme et de
   noble extraction. Il se mit d'abord au service du duc d'Anjou;
   mais, s'il faut ajouter foi aux accusations des contemporains, il
   se montra serviteur dloyal, et il profita de la mort du prince
   pour drober une partie de ses trsors. Puis il vint  Paris, o
   il fut favorablement accueilli,  l'htel Saint-Paul, par le roi
   Charles VI et par le duc de Touraine[123]. Il devint le
   compagnon insparable de ce dernier et le confident de ses
   nombreuses amours. Ce fut pour les avoir divulgues, suivant
   Froissart, et peut-tre aussi parce que Clisson, le conntable,
   avait dcouvert ses intrigues secrtes avec le duc de Bretagne,
   qu'il fut exclu tout  coup du service et de l'htel du roi[124].

  [123] Le duc de Touraine, frre du roi, prit en 1391 le titre de
  duc d'Orlans. Il fut assassin, comme on sait, en 1407, par Jean
  sans Peur, duc de Bourgogne.

  [124] Ce propre jour, fut dit  messire Pierre de Craon, de par
  le seigneur de la Rivire et messire Jean le Mercier, venant de
  la bouche du roi, que on n'avoit plus que faire en l'htel du roi
  de son service, et que il quist ailleurs son mieux. Pareillement
  messire Jean de Beuil et le sire d'Erbaus, snchal de Touraine,
  lui dirent ainsi. _Chron._, liv. IV, ch. 21.

Honteux et irrit de l'affront qu'il avait reu, il quitta Paris, et
se retira auprs du duc de Bretagne, son parent. Celui-ci hassait
mortellement le conntable. Il entretint donc le chevalier offens
dans des ides de vengeance; et il arrta sans doute avec lui le plan
de l'audacieux attentat que Froissart va raconter.


1 _Rcit de Froissart._

   Comment messire Pierre de Craon, par haine et mauvais aguet,
     battit messire Olivier de Clion, dont le roi et ses consaulx
     furent moult courroucs.

Vous avez bien ici-dessus ou parler et proposer comment messire
Pierre de Craon, lequel toit un chevalier en France de grand lignage
et affaire, fut loign de l'amour et grce du roi de France et du duc
de Touraine, son frre, et par quelle achoison. Si cause y avoit
d'avoir courrouc si avant le roi et son frre, ce fut mal fait. Et si
avez bien ou recorder comment il toit venu en Bretagne de ls le
duc, et lui avoit dit et cont toutes ses meschances; le duc y avoit
entendu par cause de lignage et de piti, et lui avoit ainsi dit que
Olivier de Clion lui avoit tout promu et brass ce contraire:

Or, peuvent aucuns supposer que de ce il l'avoit inform et enflamm,
pour tant que sur le dit conntable il avoit trs-grand haine, et ne
le savoit comment honnir ni dtruire; et messire Pierre de Craon tant
de ls le duc de Bretagne, souvent ils parloient ensemble et
devisoient de messire Olivier de Clion, comment ni par quelle manire
ils le mettroient  mort; car bien disoient que s'il toit occis par
quelque voie que ce ft, nul n'en feroit guerre ni contrevengeance. Et
trop se repentoit le duc de Bretagne qu'il ne l'avoit occis, quand il
le tint  son aise au chastel de l'Ermine de ls Nantes. Et voulsist
bien que du sien il lui et cot cent mille francs et il le tnt  sa
volont.

Ce messire Pierre de Craon, qui se tenoit de ls le duc et considroit
ses paroles, et comment mortellement il hoit Clion, proposa une
merveilleuse imagination en soi-mme, car par les apparences se jugent
les choses. Il s'avisa, comment que ce ft, que il mettroit  mort le
conntable, et n'entendroit jamais  autre chose, si l'auroit occis de
sa main ou fait occire; et puis on traiteroit de la paix. Il ne
doutoit ainsi que nant Jean de Blois, qui avoit sa fille, ni le fils
au vicomte de Rohan, qui avoit l'autre; avecques l'aide du duc et de
son lignage il se cheviroit bien contre ces deux: car ceux de Blois
toient encore trop fort affoiblis, et si avoit le comte Guy de Blois
vendu l'hritage de Blois, qui devoit retourner par succession
d'hoirie  ce comte de Paintieuvre, Jean de Blois, et viendroit au duc
de Touraine; l lui avoit-il montr petite amour et confidence, et
alliance de lignage. Et si ce fait toit advenu, et Clion mort, petit
 petit on dtruiroit tous les marmousets du roi et du duc de
Touraine, c'est  entendre le seigneur de la Rivire, messire Jean le
Mercier, Montagu, le Bgue de Vilaines, messire Jean de Beuil et
aucuns autres de la chambre du roi, lesquels aidoient  soutenir
l'opinion du conntable: car le duc de Berry et le duc de Bourgogne ne
les aimoient que un petit, quel semblant qu'ils leur montrassent.
Advint que il persvra en sa mauvaiset; et tant considra le dit
messire Pierre de Craon ses besognes et subtilla sus, par mauvais argu
et l'ennort de l'ennemi qui oncques ne dort, mais veille et rveille
les coeurs des mauvais qui  lui s'inclinent, et jeta tout son fait
devant ses yeux avant qu'il ost rien entreprendre, en la forme et
manire que je vous dirai; et si il eut justement pens et imagin les
doutes, les prils et meschefs qui par son fait pouvoient venir et
descendre, et qui depuis en descendirent, raison et attrempance y
eussent eu en son coeur autrement leur lieu que elles ne eurent; mais
on dit, et il est vrit, que le grand dsir que on a aux choses que
elles adviennent teint le sens, et pour ce sont les vices matres, et
les vertus violes et corrompues. Car pour ce par espcial que le dit
messire Pierre de Craon avoit si grand affection  la destruction du
conntable, il s'inclina et accorda de tous points aux consaulx de
outrage et de folie; et lui toit avis, en proposant son fait, mais
que sauvement il pt retourner en Bretagne devers le duc, le
conntable mort, il n'auroit jamais garde que nul ne le vnt l
querre, car le duc le aideroit  dlivrer et  se excuser; et au fort,
si la puissance du roi de France toit si grande que il en voulsist
faire fait, et le vnt qurir en Bretagne, sur une nuit il se mettroit
en un vaissel, et s'en iroit  Bordeaux,  Bayonne ou en Angleterre.
L ne seroit-il point poursuivi, car bien savoit que les Anglois le
hoient mortellement, pour les grandes cruauts qu'il leur avoit
faites et consenti faire, depuis les jours que il s'toit tourn
Franois; car au devant il leur avoit fait plusieurs beaux et grands
services, si comme ils sont contenus et deviss notoirement ici-dessus
en notre histoire.

Messire Pierre de Craon, si comme vous orrez, pour accomplir son
dsir, avoit de longtemps en soi-mme propos et jet son fait, et 
nullui ne s'en toit dcouvert. Je ne puis savoir si oncques il en
avoit parl au duc de Bretagne. Les aucuns supposoient que oil, et les
autres non. Mais la cause de la supposition de plusieurs est pour tant
que, le dlit fait par lui et par ses complices, le plus tt comme il
put et par le plus bref chemin, il s'en retourna en Bretagne, et s'en
vint comme  sauf garant et  refuge devers le duc de Bretagne; et
outre, en devant le fait, il avoit rendu et vendu ses chteaux et
hritages qu'il tenoit en Anjou au duc de Bretagne, et renvoy au roi
de France son hommage; et se feignoit, et disoit qu'il vouloit voyager
outre mer. De toutes ces choses je me passerai brivement, mais je
vous claircirai le fait; car je, auteur et proposeur de cette
histoire, pour les jours que le meschef advint sur le conntable de
France messire Olivier de Clion, j'tois  Paris. Si en dus par
raison bien tre inform, selon l'enqute que je fis.

Vous savez, ou devez savoir, que pour ce temps le dit messire Pierre
de Craon avoit en la ville de Paris, en la cimetire que on dit
Saint-Jean, un trs-bel htel, ainsi que plusieurs grands seigneurs de
France y ont, pour l avoir  leur aise leur retour. Cet htel, ainsi
comme coutume est, il le faisoit garder par un concierge. Messire
Pierre de Craon avoit envoy, ds le Carme-Prenant,  Paris, au dit
htel, de ses varlets qui le servoient pour son corps, et par iceux
faire l'htel pourvoir bien et largement de vins et de pourvances, de
farines, de chairs, de sel, et de toutes choses qui appartiennent  un
htel. Avec tout ce il avoit crit au concierge que il lui achett
des armures, cottes de fer, gantelets, coiffettes d'acier et telles
choses, pour armer quarante compagnons; et quand il en seroit pourvu,
il lui signifit et il les envoieroit querir, et que tout ce il fit
secrtement.

Le concierge, qui nul mal n'y pensoit, et qui vouloit obir au
commandement de son matre, avoit quis, pourvu et achet toute cette
marchandise. Tout ce terme pendant et ces besognes faisant, se tenoit
encore en Anjou, en un chastel de son hritage, bel et fort, que on
clame Sabl; et envoyoit compagnons forts, hardis et outrageux, une
semaine deux, l'autre trois, l'autre quatre, tout secrtement et
couvertement  son htel  Paris. A leur dpartement il ne leur disoit
pas pourquoi c'toit faire, mais bien leur enditoit: Vous venus 
Paris, tenez-vous des biens de mon htel tout aises; et ce qui vous
sera mtier demandez-le au concierge, vous l'aurez tout prt; et point
ne vous montrez pour chose qui soit. Je vous ensonnierai un jour tout
acertes, et vous donnerai bons gages. Ceux, sur la forme et tat
qu'il leur disoit, ouvroient et venoient  Paris; et y entroient de
nuit ou de matin, car pour lors les portes de Paris nuit et jour
toient ouvertes. Tant s'y amassrent que ils furent environ quarante
compagnons hardis et outrageux. D'autres gens n'avoit le dit messire
Pierre que faire; et de ce il y en avoit plusieurs que, si ils eussent
su pourquoi c'toit faire, l ils n'y eussent entr; mais de
dcouvrir son secret il se gardoit bien.

Messire Pierre de Craon, environ la Pentecte en les ftes, il vint
secrtement  Paris et se bouta en son htel, non en son tat, mais
ainsi que les autres y toient venus. Il manda le varlet qui gardoit
la porte: Je te commande, sur les yeux de ta tte  crever, dit
messire Pierre de Craon, quand il fut venu en son htel, que tu ne
mettes cans homme ni femme, ni laisses issir aussi, si je ne te le
commande. Le varlet obit, ce fut raison; aussi fit le concierge qui
avoit la garde de l'htel. La femme du concierge, ses enfants et la
chambrire on faisoit tenir en une chambre, sans point issir. Il avoit
droit; car si femmes ou enfants fussent alls sur les rues, la venue
de messire Pierre et t sue, car jeunes enfants et femmes par
nature clent envis ce que ils voient et que on veut cler. En tel
tat et arroi que je vous conte, furent-ils l-dedans cet htel enclos
jusques au jour du Saint-Sacrement. Et avoit tous les jours, ce
devez-vous croire et savoir, ce messire Pierre ses espies allant o il
les envoyoit, et retournant vers lui, qui pioient sur son fait, et
lui rapportoient la vrit de ce que il vouloit savoir. Et n'avoit
point encore le dit messire Pierre, jusques  ce jour du Sacrement, vu
son heure, dont il s'en ennuyoit bien en soi-mme.

Or, advint que, ce jour du Saint-Sacrement, le roi de France, en son
htel de Saint-Pol  Paris, avoit tenu de tous les barons et
seigneurs, qui pour ce jour toient  Paris, cour ouverte; et fut ce
jour le roi en trs-grand soulas, et aussi fut la roine et la duchesse
de Touraine. Et pour les dames solacier et le jour persvrer en joie,
aprs dner, dedans le clos de l'htel de Saint-Pol[125]  Paris, les
jeunes chevaliers et cuyers monts sur coursiers et tous arms pour
la joute, la lance au poing, toient l venus, et avoient jout fort
et roidement; et furent ce jour les joutes moult belles, et volontiers
vues du roi, de la roine, des dames et des damoiselles, et ne
cessrent point jusques au soir. Et eut le prix, pour le mieux
joutant, parle record des dames, premirement de la roine de France,
de la duchesse de Touraine et des hraults  ce ordonns du donner et
du juger, messire Guillaume de Flandre, comte de Namur. Et donna le
roi le souper,  Saint-Pol,  tous les chevaliers qui y vouldrent
tre. Et aprs ce souper on dansa et carola jusques  une heure aprs
mienuit. Aprs ces danses on se dpartit; et se trat chacun en son
logis, ou  son htel sans doute et sans guet, l'un a et l'autre l.
Messire Olivier de Clion, conntable de France pour lors, se dpartit
tout dernier. Et avoit pris cong au roi et s'en toit revenu par la
chambre du duc de Touraine, et lui avoit demand: Monseigneur,
demeurez-vous ici, ou si vous retournerez chez Poullain? Ce Poullain
toit trsorier du duc de Touraine, et demeuroit  la Croix du Tiroy
assez prs de l'htel, au Lion d'argent. Le duc de Touraine lui avoit
rpondu et dit: Conntable, je ne sais encore lequel je ferai du
demeurer ou de retourner. Allez-vous en; il est meshui bien heure de
partir pour vous. Donc prit  celle parole le conntable cong au duc
de Touraine, en disant: Monseigneur, Dieu vous doint bonne nuit! Et
se dpartit sur cet tat, et vint en la place devant l'htel de
Saint-Pol, et trouva ses gens et ses chevaux qui le attendoient. Et
tout compt il n'y en avoit que huit et deux torches, lesquelles les
varlets allumrent sitt que le conntable fut mont; et les torches
portes devant lui se mirent au chemin parmi la rue pour entrer en la
grand'rue Sainte-Catherine.

  [125] L'emplacement de l'htel Saint-Paul s'tendait depuis la
  rue Saint-Antoine jusqu'au cours de la Seine, et depuis la rue
  Saint-Paul jusqu'aux fosss de l'Arsenal et de la Bastille.

Messire Pierre de Craon avoit ce soir si bien pi, que il savoit tout
le convenant du conntable, et comment il toit demeur derrire, et
de ses chevaux qui l'attendoient. Si toit parti et issu hors de son
htel, et ses gens tous arms  la couverte, et tous monts sur leurs
chevaux, et n'y avoit de ceux de sa route pas six qui sussent encore
quelle chose il avoit en propos de faire. Et toit venu le dit messire
Pierre sur la chausse au carrefour Sainte-Catherine; et l se
tenoit-il et ses gens tous cois, et attendoient le conntable. Sitt
que le conntable fut issu hors de la rue Saint-Pol et tourn au
carrefour de la grand rue, et que il s'en venoit tout le pas sur son
cheval, les torches sur son ls pour lui clairer, et jangloit  un
cuyer, et disoit: Je dois demain avoir au dner chez moi monseigneur
de Touraine, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, messire
Charles d'Hangiers, le baron d'Ivery et plusieurs autres; or, pensez
que ils soient tous aiss, et que rien n'y soit pargn. Ces paroles
disant, vez-cy messire Pierre de Craon et sa route qui s'avancent, et
premirement ils entrrent entre les gens du conntable, qui toient
sans lumire, sans parler, ni sans crier.

Tout premier on prit les torches, et furent teintes et jetes contre
terre. En les prenant, le conntable avoit parl tout bas et dit
ainsi, pour tant que quand il sentit l'effroi des chevaux qui venoient
derrire, il cuidoit que ce ft le duc de Touraine qui s'battoit 
lui et  ses gens: Monseigneur, par ma foi, c'est mal fait, mais je
vous le pardonne, car vous tes jeune; si sont tous revaux et jeux en
vous. A ces mots dit messire Pierre de Craon, en tirant son pe hors
du feurre: A mort,  mort, Clion! si vous faut mourir!--Qui es-tu,
dit Clion, qui dis telles paroles?--Je suis Pierre de Craon, votre
ennemi. Vous m'avez tant de fois courrouc, que ci le vous faut
amender. Avant! dit-il  ses gens; j'ai celui que je demande et que je
veuil avoir. Et en disant ces paroles, il fiert et lance aprs lui.
Ses gens tirent pes, et lancent aprs lui. Coups commencent  voler
et  croiser sur le conntable, et il, qui toit tout nu et dpourvu,
et ne portoit fors un coutel, espoir de deux pieds de long, trait le
coutel et commence  estremir. Ses gens toient tous nus et dpourvus;
si se effrayrent, et furent tantt ouverts et pars. Les aucuns des
hommes de messire Pierre de Craon demandrent: Occirons-nous
tous?--Oil, dit-il, ceux qui se mettront  dfense. La dfense
toit petite, car ils n'toient que eux huit et sans nulle armure, et
tous entendoient au conntable occire et aterrer; ni messire Pierre de
Craon ne demandoit autre chose que le conntable mort. Et vous dis, si
comme aucuns connurent depuis qui  cet assaut et emprise furent, les
plusieurs, quand ils eurent la connoissance que c'toit le conntable
qu'ils assailloient, furent si eshids que, en frant sur lui ou
contre lui, leurs coups n'avoient point de puissance; et aussi ce
qu'ils faisoient, il le faisoient paoureusement, car en trahison
faisant nul n'est hardi. Le conntable contre les coups se couvroit de
son bras, et croisoit de son badelaire en soi dfendant vaillamment.
Sa dfense ne lui et rien valu, si la grce de Dieu ne l'et gard et
dfendu. Et toudis se tenoit sur son cheval, et tant qu'il fut fru
sur le chef d'une pe  plein coup moult vaillamment, duquel coup il
versa jus de son cheval, droit  l'encontre de l'huis d'un fournier,
qui j tait dcouch pour ordonner ses besognes et faire son pain et
cuire, et au devant il avoit ou les chevaux fretiller sur la
chausse, et plusieurs des paroles qui y furent dites; et avoit le dit
fournier un petit entr'ouvert son huis, dont trop bien en prit et chy
au seigneur de Clion de ce que l'huis toit entr'ouvert; car au
cheoir que il fit contre l'huis il s'ouvrit, et le conntable chy du
chef par dedans la maison. Ceux qui toient  cheval ne purent frir
dedans, car l'huis n'toit pas trop haut ni trop large, et si
faisoient leur fait paoureusement. Vous devez savoir, et vrit est,
que Dieu fit adonc grand grce au conntable; car si il ft aussi bien
chy dehors l'huis, comme il fit par dedans, ou que l'huis et t
ferm, il toit mort, et l'eussent tout dfroiss et pietell de leurs
chevaux; mais ils n'osrent descendre. De ce coup du chef duquel il
toit chy, cuidrent bien les plusieurs, messire Pierre de Craon et
ceux qui sur lui fru avoient, que du moins ils lui eussent donn le
coup de la mort. Si dit messire Pierre de Craon: Allons, allons, nous
en avons assez fait. S'il n'est mort, si mourra-t-il du coup de la
tte, car il a t fru de bon bras. A cette parole ils se
recueillirent tous ensemble, et se dpartirent de la place, et
chevauchrent le bon pas, et furent tantt  la porte Saint-Antoine;
et vidrent par l, et prirent les champs; car pour lors la porte
toit tout ouverte, et avoit bien t dix ans au devant, que le roi de
France retourna de la bataille de Rosebecque, et que le conntable
dont je parle ta les maillets de Paris, et en chtia au corps et de
leur chevance les plusieurs, si comme j'en traite ci-derrire en notre
histoire.

Ainsi fut messire Olivier de Clion en ce parti laiss comme mort chez
le fournier, qui fut moult bahi quand il vit et connut que c'toit le
conntable. Les gens du conntable auxquels on fit moult petit de mal,
car tous avoient entendu au conntable occire, se remirent ensemble du
mieux et du plus tt qu'ils purent, et descendirent devant l'huis du
fournier, et entrrent en la maison, et trouvrent leur seigneur et
leur matre bless, navr, et le chef durement entam, et le sang qui
lui couvroit le viaire. Si furent tous bahis, ce fut raison. L y
eut de grands pleurs et grands cris, car du premier ils cuidrent bien
qu'il ft mort.

Tantt les nouvelles en vinrent  l'htel de Saint-Pol, et jusques 
la chambre du roi. Et fut dit au roi tout effrayement, et sur le point
de l'heure qu'il devoit entrer dedans son lit: Ha! sire, nous ne vous
osons cler le grand meschef qui est prsentement advenu 
Paris.--Quel meschef? dit le roi.--De votre conntable,
rpondirent-ils, messire Olivier de Clion, qui est occis.--Occis!
dit le roi, et comment? Qui a ce fait?--Sire, nous ne savons; mais
ce meschef est advenu sur lui et bien prs d'ici, en la grand rue
Sainte-Catherine.--Or, tt, dit le roi, aux torches! aux torches! je
le vueil aller voir. On alluma torches; varlets saillirent avant. Le
roi tant seulement vtit une houpelande. On lui bouta ses souliers aux
pieds. Ses gens d'armes et huissiers, qui ordonns toient pour faire
le guet et garder la nuit l'htel de Saint-Pol, saillirent tantt
avant. Ceux qui couchs toient, auxquels les nouvelles vinrent,
s'ordonnrent pour suivre le roi, qui issit de l'htel Saint-Pol sans
nul arroi, ni attendit homme fors ceux de sa chambre. Et s'en vint le
bon pas, les torches devant lui et derrire. Et n'y avoit de ses
chambellans tant seulement que messire Guillaume Martel et messire
Hlion de Lignac. En cet tat et arroi s'en vint jusques  la maison
du fournier, et entra dedans. Plusieurs torches et chambellans
demeurrent dehors.

Quand le roi fut venu, il trouva son conntable presque au parti que
on lui avoit dit, rserv que il n'toit pas mort. Et l'avoient ses
gens j dpouill, pour tter, savoir et voir plus aisment les lieux
o il toit navr et les plaies comme elles se portoient. La
premire parole que le roi dit, ce fut: Conntable, comment
vous sentez-vous? Il rpondit: Cher sire, petitement et
foiblement.--Et qui vous a mis en ce parti? dit le roi.--Sire,
rpondit-il, Pierre de Craon et ses complices, tratreusement et sans
nulle dfiance.--Conntable, dit le roi, oncques chose ne fut si
compare comme celle sera, ni si fort amende. Or, tt, dit le roi, aux
mdecins et surgiens! Et j les toit-on all qurir; et venoient de
toutes parts, et personnellement les mdecins du roi. Quand ils furent
venus, le roi en eut grand joie, et leur dit: Regardez-moi mon
conntable, et me sachez  dire en quel point il est; car de sa
navrure j'en suis moult dolent. Les mdecins rpondirent: Sire,
volontiers. Si fut par eux tt, visit, regard et appareill de
tous points  son devoir; et toujours le roi, qui trop fort toit
courrouc de cette aventure, demanda aux surgiens et mdecins:
Dites-moi, y a-t-il nul pril de mort? Ils rpondirent tous d'une
sieute: Certes, sire, nennil; dedans quinze jours nous le vous
rendrons chevauchant. Cette rponse rjouit grandement le roi, et il
dit: Dieu en soit lou! ce sont riches nouvelles. Et puis dit au
conntable: Conntable, pensez de vous, et ne vous souciez point de
rien, car oncques dlit ne fut si cher compar ni amend sur les
traiteurs, comme cil sera; car la chose est mienne. Le conntable
rpondit moult foiblement: Sire, Dieu le vous puisse rendre, et la
bonne visitation que faite m'avez! A ces mots prit le roi cong au
conntable, et s'en retourna  Saint-Pol; et manda incontinent le
prvt de Paris, et sans sjourner vint  Saint-Pol; et j toit-il
jour tout clair. Quand il fut venu, le roi lui commanda: Prvt,
prenez gens de toutes parts bien monts et appareills, et poursuivez
par clos et chemins ce tratre Pierre de Craon, qui tratreusement
a navr, bless et mis en pril de mort notre conntable. Vous ne
nous pourrez faire service plus agrable que le trouver, le prendre
et le nous amener. Le prvt rpondit, et dit: Sire, j'en ferai
toute ma puissance. Mais quel chemin peut-on supposer qu'il
tienne?--Informez-vous, dit le roi, et si en faites bonne
diligence.

Pour le temps de lors les quatre souveraines portes de Paris toient
toudis nuit et jour ouvertes; et avoit celle ordonnance t faite au
retour de la bataille qui fut en Flandre, o le roi de France dconfit
les Flamands  Rosebecque, et les Parisiens se vouldrent rebeller, et
que les maillets furent restors, et pour mieux aisment  toute heure
chtier et seigneurir les Parisiens. Messire Olivier de Clion avoit
donn ce conseil de ter toutes les chanes des rues et des carrefours
de Paris, pour aller et chevaucher de nuit. Partout furent tes hors
des gonds des souveraines portes de Paris les feuilles, et l
couches. Et furent en cel tat environ dix ans; et entroit-on  toute
heure dedans Paris. Or, considrez comme les choses adviennent et
comment les saisons payent. Le conntable avoit cueilli la verge dont
il fut battu; car si les portes de Paris eussent t closes et les
chanes leves, jamais messire Pierre de Craon n'et os avoir fait ce
dlit et outrage qu'il fit; car il ne pt avoir issu de Paris. Et pour
ce qu'il savoit bien qu'il istroit de Paris  toute heure,
s'avisa-t-il de faire ce malfice. Et quand il se dpartit du
conntable, il le cuidoit avoir laiss mort. Mais non fit, si comme
vous oyez dire; dont depuis il fut moult courrouc.

Quand il issit de Paris, il toit une heure aprs mienuit; et issit
par la porte de Saint-Antoine; et disent les aucuns qu'il passa la
Seine au pont  Charenton, et depuis il prit le chemin de Chartres; et
les aucuns disent que  l'issir de Paris il retourna devers la porte
Saint-Honor dessous Montmartre, et vint passer la rivire de Seine au
Ponon. Par o qu'il passt la rivire, il vint sur le point de huit
heures  Chartres, et aucuns des siens les mieux monts; car tous ne
le suivirent pas, mais se dsassemblrent pour faire le moins de
montre et pour les poursuites. Au passer il avoit ordonn jusques 
vingt chevaux et laiss chez un chanoine de Chartres, lequel toit un
de ses clercs et l'avoit servi, dont mieux lui voulsist que oncques ne
l'et connu, quoique de ce dlit et forfait le dit chanoine ne st
rien. Messire Pierre, quand il fut venu  Chartres, but un coup et se
renouvela de chevaux; et se partit de Chartres tantt et prit le
chemin du Maine, et exploita tant et si bien qu'il vint en un fort
chastel qui encore se tenoit pour lui, et que on dit Sabl; et l
s'arrta et rafreschit, et dit qu'il n'iroit plus avant, si auroit
appris des nouvelles.

Vous devez savoir que ce vendredi, dont le jeudi par nuit ce dlit fut
fait par messire Pierre de Craon et ses complices, il fut grandes
nouvelles parmi Paris de cet outrage; et moult grandement en fut blm
messire Pierre de Craon. Le sire de Coucy, qui se tenoit en son htel,
sitt qu'il sut au matin les nouvelles, monta  cheval, et se partit
lui cinquime tant seulement, et vint  l'htel du conntable derrire
le Temple o on l'avoit rapport, car moult s'entre-aimoient, et
s'appeloient frres et compagnons d'armes. La visitation du seigneur
de Coucy fit au conntable grand bien. Aussi tous autres seigneurs 
leur tour le venoient voir. Et par espcial avecques le roi, son frre
le duc de Touraine en fut grandement courrouc, et disoient bien les
deux frres que Pierre de Craon avoit fait ce dlit et outrage en leur
dpit, et que c'toit une chose faite et pourpense par traitour, et
pour troubler le royaume. Le duc de Berry, qui pour ces jours toit 
Paris, s'en dissimula grandement; et  ce qu'il montra il n'en fit pas
grand compte; et je, auteur de cette histoire, fus adonc inform que
de cette aventure il n'et rien t, s'il voulsist, et que trop
clairement et brise et all au-devant; et je vous dclarerai et
dirai raison pourquoi et comment.

Ce propre jour du Sacrement, toit venu au duc de Berry un clerc,
lequel toit familier au dit messire Pierre de Craon, et lui avoit dit
ainsi et rvl en secret: Monseigneur, je vous ouvrirais volontiers
aucunes choses qui ne sont pas bien convenables, mais tailles de
venir  trs-povre conclusion; et vous tes mieux taill de y pourvoir
que nul autre.--Quelles choses? avoit dit le duc.--Monseigneur,
avoit rpondu ce clerc, je mets bien en termes que je ne vueil point
tre nomm; et pour obvier au grand meschef et eschever le pril qui
peut venir de la matire, je me dcouvre  vous.--Dis hardiment,
avoit rpondu le duc de Berry; je t'en porterai tout outre. Donc
avoit parl et dit le clerc ainsi: Monseigneur, je me doute trop
grandement de messire Pierre de Craon que il ne fasse murdrir ni
occire monseigneur le conntable; car il a amass en son htel, en la
cimetire Saint-Jean, grand foison de compagnons, et les y a tenus
couvertement depuis la Pentecte; et si il faisoit ce dlit, le roi en
seroit trop grandement courrouc, et trop grand trouble au royaume de
France en pourroit advenir; et pourtant, monseigneur, je le vous
remontre, car je mme en suis si eshid, que quoique je sois clerc
secrtaire  monseigneur Pierre de Craon et que je aie mon serment 
lui, je n'ose passer cet outrage: car si vous n'y pourvez, nul n'y
pourvoiera pour le prsent; et de ce que je vous dis et remontre, je
vous supplie humblement que il vous en souvienne, si il me besogne;
car, sur l'tat o je vois que messire Pierre veut persvrer pour
loigner et fuir, je ne vueil plus retourner vers lui.

Le duc de Berry trs-bien en soi-mme avoit glos et entendu ces
paroles, et rpondit au clerc, et dit: Demeurez de ls moi meshui, et
demain de matin j'en informerai monseigneur; il est meshui trop haut
jour, je ne vueil pas troubler le roi; et de matin sans faute nous y
pourvoierons, puisque messire Pierre de Craon est en la ville; je ne
lui savois point. Ainsi se dporta le duc de Berry de cette chose et
ngligea, et cependant le meschef advint en la forme et manire que
vous avez ou recorder.

Le prvt du Chtelet de Paris,  plus de soixante hommes  cheval
tous arms, issit hors de Paris par la porte Saint-Honor, et suivit
au pas les esclos de messire Pierre de Craon; et vint  Chenevires
passer outre au Ponon la rivire de Seine, et demanda au pontonnier
si du matin nul toit pass. Il rpondit: Oil, environ douze chevaux;
mais je n'y vis nul chevalier ni homme que je connusse.--Et quel
chemin tiennent-ils? demanda le prvt.--Sire, rpondit le
pontonnier, le chemin d'vreux.--Ha! dit le prvt, il peut bien
tre; ils s'en vont droit  Chierbourch.

Adonc entrrent-ils en ce chemin, et laissrent le chemin de Chartres,
et par cette manire perdirent-ils la juste poursuite de messire
Pierre de Craon; et quand ils eurent chevauch jusques au dner le
chemin d'vreux, il leur fut dit par un chevalier du pays qui chassoit
aux livres,  qui ils en demandrent, qu'il avoit vu environ quinze
hommes  cheval du matin traverser les champs; et avoient, selon son
avis, pris le chemin de Chartres. Donc entrrent le prvt et sa route
au chemin de Chartres, et le tinrent jusques au soir; et vinrent l au
gte, et surent la vrit, que messire Pierre de Craon, sur le point
de huit heures, avoit l t chez le chanoine, et s'toit djeun et
renouvel de chevaux. Il vit bien que il perdroit sa peine de plus
poursuivir, et que messire Pierre s'toit trop loign. Si retourna le
samedi  Paris.

Pour ce que on ne savoit au vrai, ni savoir on ne pouvoit, quand ledit
messire Pierre de Craon issit hors de Paris, quel chemin il tenoit, le
roi de France et le duc de Touraine, qui trop grand affection avoient
 ce que messire Pierre ft attrap, firent partir et issir hors de
Paris messire Jean le Barrois des Barres  plus de soixante chevaux.
Et issirent hors par la porte Saint-Antoine; et passrent la rivire
de Marne et de Seine au pont  Charenton; et tournrent tout le pays,
et vinrent devers tampes; et finablement, le samedi au dner, ils
furent  Chartres, et en ourent les vraies nouvelles. Quand le
Barrois sut que messire Pierre toit pass outre, si vit bien que en
vain il se travailleroit de plus poursuivir, et qu'il toit j trop
loign. Si retourna le dimanche vers Paris, et recorda au roi tout le
chemin que il avoit tenu; et tout aussi avoit fait le prvt du
Chtelet de Paris.

Le samedi au matin, furent trouvs des sergents du roi, qui
poursuivoient les esclos en un village  sept lieues de Paris, deux
cuyers, hommes d'armes, et un page des gens de messire Pierre de
Craon; et toient l arrts, et n'avoient pu suivre la route, ou ne
vouloient. Toutefois ils furent pris par les dits sergents et amens 
Paris et bouts en Chtelet, et le lundi ils furent dcols. Et
premirement, o le dlit avoit t fait ils furent amens, et l
leur trancha-t-on  chacun le poing; et furent dcols aux halles et
mens au gibet, et l pendus.

Le mercredi ensuivant, le concierge de l'htel messire Pierre fut
aussi excut et dcol. Et disoient plusieurs gens que on lui faisoit
tort; mais pour ce que point il n'avoit rvl la venue de messire
Pierre de Craon, il eut cette pnitence. Aussi le chanoine de
Chartres, o messire Pierre de Craon toit descendu et rafreschi et
renouvel de chevaux, fut accus, pris et mis en la prison de
l'vque; on lui ta tout le sien et ses bnfices, et fut condamn en
chartre perptuelle au pain et  l'eau; ni excusation qu'il montrt ou
dt ne lui valut rien; si avoit-il renomme en la cit de Chartres
d'tre un vaillant prud'homme.

Trop fut courrouc messire Pierre de Craon qui arrt s'toit au
chastel de Sabl, quand les nouvelles vritables lui vinrent que
messire Olivier de Clion n'toit point mort et n'avoit plaie ni
blessure dont dedans six semaines il laisst  chevaucher. Lors
s'avisa-t-il, tout considr, que en ce chastel de Sabl il n'toit
pas trop srement; et quand on sauroit la vrit, sur le pays et en
France, que il seroit l enclos et bout, on l'enclorroit de tous
points, tellement qu'il ne s'en dpartiroit pas quand il voudroit. Si
le rechargea  aucuns de ses hommes, et puis en issit secrtement et
couvertement, et chevaucha tant par ses journes qu'il vint en
Bretagne et trouva le duc au Suseniot. Le duc le recueillit, qui j
savoit toutes les nouvelles du fait, et comment le conntable n'toit
point mort. Si dit ainsi  messire Pierre de Craon: Vous tes un
chtif, quand vous n'avez su occire un homme duquel vous tiez
au-dessus.--Monseigneur, rpondit messire Pierre, c'est bien
diabolique chose: je crois que tous les diables d'enfer,  qui il
est, l'ont gard et dlivr de mes mains; car il y eut sur lui lanc
et jet plus de soixante coups, que d'pes et de grands couteaux.
Quand il chy jus du cheval, en bonne vrit je cuidois qu'il ft
mort; et la bonne aventure que il eut pour lui de bien cheoir, ce fut
de l'huis d'un fournier qui toit entr'ouvert; et parce que il chy 
l'encontre, il entra dedans, car si il ft chu sur les rues, nous
l'eussions partu et dfoul de nos chevaux.--Or, dit le duc, pour
le prsent il ne sera autrement; je suis tout certain que j'en aurai
de par le roi de France prochainement nouvelles, et aurai pareillement
la guerre et la haine que vous aurez; si vous tenez tout coiement de
ls moi, car la chose ne demeurera pas ainsi; et puisque je vous ai
promis sauf garant  tenir, je vous le tiendrai.


2. _Rcit du Religieux de Saint-Denis._

(Traduction de M. Bellaguet).

La trve conclue avec l'Angleterre avait rendu la paix au royaume.
Mais les dissensions des seigneurs soulevrent des orages  la cour,
et amenrent des vnements qui mritent d'tre rapports. Je citerai
entre autres l'attentat commis par messire Pierre de Craon, que le roi
et le duc d'Orlans traitaient avec une affection toute particulire,
 cause de la parent qui les unissait.

Pierre de Craon, s'il faut en croire ses assertions, avait encouru la
colre du duc d'Orlans en l'accusant  plusieurs reprises de se
laisser aller trop facilement  ses passions, et d'accorder trop de
faveurs  des sorciers, qui composaient des sortilges avec des os de
morts. Le duc le fit bannir de la cour. Pierre de Craon, sachant
qu'il devait sa disgrce aux suggestions de messire Olivier de
Clisson, conntable de France, conut contre lui une haine implacable,
et suivant l'habitude des gens de coeur, il ne respira plus que la
vengeance. Il le menaa par lettres et par messages de le faire
mourir, et se disposa  raliser ses menaces par une trahison. Il
avait une maison prs de l'htel royal de Saint-Paul; il s'y rendit
secrtement au mois de juin avec vingt de ses complices, et s'y tint
cach jusqu'au 14, c'est--dire jusqu' la fte du Saint-Sacrement,
attendant une occasion favorable pour mettre son projet  excution.

Ce jour-l, le conntable, qui avait soup  la cour, ayant pris cong
du roi, se disposait  rentrer chez lui, sans se dfier de rien,
lorsqu'il fut assailli tout  coup par les gens que messire Pierre de
Craon, moins criminel peut-tre qu'gar par le ressentiment, avait
placs en embuscade. D'aprs son ordre, ces assassins se jetrent avec
fureur sur le conntable, qui, abandonn de tous ses serviteurs 
l'exception d'un seul, ne pouvait gure rsister. Il se dfendit
pourtant avec courage. Garanti par une forte cuirasse qu'il portait
sous ses vtements, et arm de son poignard, il para quelque temps les
coups mortels qu'on lui portait de tous cts; mais ayant reu une
blessure grave  la tte, il se laissa glisser  bas de son cheval, et
chercha  se sauver en toute hte dans une maison voisine. Un des
assaillants s'en aperut et lui donna trois grands coups de son pe
dans le dos; puis la retirant toute sanglante il la montra  messire
Pierre de Craon. Celui-ci, convaincu que le conntable avait t perc
de part en part, se flicita du succs de son crime, sans songer qu'il
avait ainsi entach son honneur et terni l'clat de sa noblesse.
C'est fini, dit-il  ses complices; et  l'instant mme ils
s'enfuirent tous prcipitamment.


   Le roi confisque les biens de Pierre de Craon, en punition de son
     crime.

Le roi regarda comme un attentat contre sa personne la trahison
commise sur le principal dfenseur de l'tat. Aussi, ds qu'il en fut
inform, il alla consoler le conntable, et lui promit que le crime ne
resterait pas impuni. Il craignait, en fermant les yeux sur cet
assassinat, d'encourager les autres  des crimes semblables et pires
encore. Pierre de Craon avait dj pass la Seine, et avait fait
couper les cordes des bacs pour ter les moyens de le poursuivre. A
cette nouvelle, le roi, anim d'un juste ressentiment, ordonna qu'on
court sur les traces des coupables. Trois d'entre eux furent arrts,
amens  Paris, et dcapits pour servir d'exemple aux tratres.

Cependant le roi, irrit de voir que les autres complices lui avaient
chapp, et ne pouvant frapper leur personne, ordonna que leurs biens,
meubles et immeubles, fussent confisqus au profit du trsor royal. Il
fit raser les maisons que Pierre de Craon possdait  Paris. Il y en
avait une qui tait situe au cimetire Saint-Jean, et qui passait
pour la plus belle: le roi en donna les matriaux aux seigneurs de sa
cour. Ayant appris que cet htel tait bti sur l'emplacement de
l'ancien cimetire de la paroisse de Saint-Jean, comme le prouvaient
d'ailleurs les ossements desschs qu'on trouva dans les fondations,
il rendit le terrain  sa premire destination, et en fit don  la
paroisse. La vengeance du roi ne se borna pas  la destruction des
maisons que Pierre de Craon possdait  Paris: il fit dmolir
galement son magnifique chteau de Porchefontaine, qui tait  douze
milles de la capitale, et en donna les revenus au duc d'Orlans; ce
prince les cda plus tard aux Clestins de Paris, pour la fondation
d'une chapelle qu'il fit lever dans leur glise, comme on le verra.
Outre ce chteau fort, le roi accorda aussi  perptuit au duc
d'Orlans la Fert-Bernard, qui tait la rsidence principale de
Pierre de Craon. Mais il chargea auparavant l'amiral de France,
messire Jean de Vienne, de saisir et d'appliquer au trsor royal tout
ce qui s'y trouvait. La Fert-Bernard, qui renfermait un riche
mobilier et des trsors considrables, tait habite par la femme et
la fille unique de Pierre de Craon. L'amiral s'y rendit, et excuta
les ordres du roi avec la dernire rigueur. Il ne se borna pas 
piller le mobilier et tous les objets de prix, dont la valeur
s'levait  plus de quarante mille cus d'or, il poussa la brutalit
jusqu' chasser ignominieusement les deux femmes en chemise. Cette
conduite inhumaine fut rprouve par toute la noblesse.


   Les conseillers du roi l'engagent  combattre le duc de Bretagne.

Aprs avoir exerc cette premire vengeance, le roi fit publier par la
voix du hraut et  son de trompe, dans toutes les villes et cits du
royaume, la sentence de proscription et de bannissement porte contre
les complices de l'assassinat. Inform que messire Pierre de Craon
s'tait enfui en Bretagne afin d'chapper au juste chtiment qu'il
redoutait, il adressa un message au duc de ce pays pour le sommer de
lui livrer le coupable, sous peine d'tre trait comme criminel de
lse-majest. Tout le monde tenait pour certain que Pierre de Craon
tait alors auprs du duc de Bretagne, son cousin, et ennemi personnel
du conntable. Cependant le duc rpondit au roi qu'il avait bien vu le
meurtrier aprs l'excution du crime, qu'il lui avait mme fait bon
accueil, mais que Pierre de Craon avait quitt la Bretagne, et qu'il
ne savait o il tait all.

Cette rponse satisfit d'autant moins le roi, qu'on croyait fermement
le duc complice de l'assassinat et qu'on n'avait gure foi en ses
paroles. Aussi ds que le conntable fut rtabli, le roi assembla ses
barons et ses chevaliers, et leur demanda ce qu'il y avait  faire
pour sauver l'honneur de sa couronne. Parmi les principaux personnages
qui assistrent  ce conseil, on remarquait, outre le conntable,
messire Bureau de la Rivire et Jean Mercier, alors sire de Noviant.
Tous furent d'avis qu'on poursuivt par les armes la rparation de
cette injure, et que le roi enjoignt aux seigneurs du royaume, et
surtout  ses oncles, de runir des gens de guerre.

Les princes, en recevant l'ordre du roi, regardrent comme une insulte
personnelle qu'on et dcid la guerre sans les consulter. Ils
obirent cependant, bien que malgr eux; mais en mme temps ils
conurent une haine implacable contre les conseillers du roi, et
songrent aux moyens d'anantir leur crdit. Telle tait en effet
l'influence dont jouissaient ces derniers, que le roi leur abandonnait
entirement la direction des affaires, ne suivait que leurs conseils,
et ne tenait aucun compte de ceux des autres. A force d'habilet et
d'adresse ils taient parvenus  former entre eux l'union la plus
troite, croyant que personne ne pourrait s'opposer  leurs volonts.
Leurs prvisions ne furent pas trompes. Ils se mlrent d'abord 
toutes les intrigues de la cour, et on ne put obtenir que par leur
entremise les charges publiques ou la ferme des impts; on n'arrivait
aux offices de la cour qu'en leur promettant un dvouement et une
amiti  toute preuve. Ils acquirent d'immenses richesses, soit par
des dons, soit par des pensions exorbitantes; ils achetrent des
palais plus somptueux que ceux du roi, et devinrent possesseurs de
tant de biens, que leur fortune gala bientt celle des premires
familles du royaume. Mais l'opulence et les honneurs sont
ordinairement l'cueil de la modration. Ils crasrent de leur faste
insolent les plus grands personnages de France, et excitrent ainsi
contre eux une jalousie violente. Au moment mme o ils croyaient
avoir assis leur puissance sur une base inbranlable, ils apprirent 
leurs dpens, comme on le verra plus tard, que les choses humaines
sont fragiles, et qu'il n'est rien de si haut qui ne puisse tre
abaiss, ni de si brillant qui ne puisse tre terni.




DMENCE DE CHARLES VI.

1392.

_Rcit du Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

   Le roi est atteint d'une grave maladie, au moment o il allait
     soumettre par la force des armes le duc de Bretagne.


Les hommes d'armes ayant t promptement rassembls, le roi se mit 
leur tte, et marcha en toute hte sur le Mans. Il y attendit ses
oncles les ducs de Berri et de Bourgogne, qui n'obissaient qu'avec
lenteur  ses ordres, parce qu'ils dsapprouvaient l'expdition.
Malgr leur retard, il leur tmoigna sa joie de leur arrive. Le duc
de Berri obtint mme par ses instances que le roi lui rendt le
gouvernement et la garde du duch d'Aquitaine; mais il lui recommanda
d'obliger ses lieutenants  se conduire dsormais avec plus de
douceur, et  ne pas craser le pays d'impts et d'exactions, comme
ils l'avaient toujours fait.

Aprs cela, le roi fit part de ses desseins aux deux ducs. Comme il
avait t dcid que tout ce qui appartenait  messire Pierre de Craon
serait confisqu, il avait envoy des hommes d'armes contre la place
de Sabl. Il apprit bientt que les portes leur en avaient t fermes
par la garnison qui la dfendait au nom du duc de Bretagne; il en fut
vivement courrouc. Le duc, voulant apaiser son ressentiment, envoya
des gens pour lui porter des excuses, et pour lui dire que cette place
tait  sa disposition, qu'il priait le roi de venir pacifiquement, et
qu'il offrait de lui ouvrir galement les portes de toutes ses autres
places. Il redoutait l'arme royale, qui se grossissait chaque jour
par l'arrive de nouveaux corps; il avait vu le Maine cruellement
dvast, et il craignait que le roi n'exerat les mmes ravages dans
son pays, comme les gens qui l'entouraient lui en donnaient le
conseil. Mais de soudains revers viennent souvent se mler au cours
des vnements. Une maladie trange et jusqu'alors inconnue arrta le
roi dans ses projets.

J'tais alors au camp. En songeant  tout ce qu'un pareil malheur
avait de cruel, j'aurais volontiers laiss tomber la plume de mes
mains, pour ne point transmettre ce souvenir  la postrit. Mais il
est de mon devoir de raconter tous les vnements de ce rgne, quels
qu'ils soient, heureux ou malheureux. S'il faut en croire des
personnes dignes de foi, cet accident dplorable avait t annonc par
des signes prcurseurs. Ainsi une petite statue de la bienheureuse
Vierge Marie, qui faisait partie des joyaux prcieux de l'glise de
Saint-Julien au Mans, avait, dit-on, tourn sur elle-mme pendant une
demi-heure environ, sans que personne y toucht; comme ce prodige
avait dj eu lieu prcdemment, on en augura qu'une grande calamit
tait prs d'clater dans le royaume. On ignorait sans aucun doute la
maladie du roi.

Cette maladie tait pour ses familiers un juste sujet d'tonnement. En
effet, ds les premiers jours d'aot, le roi avait commenc  donner
des signes de dmence par des propos insenss et par des gestes
indignes de la majest royale. Le 5 du mois, malgr les
reprsentations de ses oncles et de ses parents, il fit publier, par
la voix du hraut et  son de trompe, l'ordre de prendre les armes; il
sortit de la ville arm de pied en cap,  la tte des troupes. Mais 
peine tait-il arriv jusqu' la lproserie, qu'un misrable, couvert
de haillons, vint  sa rencontre et lui causa une vive frayeur. Malgr
les efforts qu'on fit pour loigner cet homme par les menaces et la
terreur, il suivit le roi pendant prs d'une demi-heure, en lui criant
d'une voix terrible: Ne va pas plus loin, noble roi, car on te
trahit! L'imagination du roi, dj trouble, lui fit ajouter foi 
ces paroles, et un nouvel incident acheva d'garer ses esprits. Un des
hommes d'armes qui chevauchaient  ses cts, se trouvant trop press
dans la foule, laissa tomber  terre son pe. Au bruit du fer, le roi
fut saisi tout  coup d'un accs de fureur; dans son garement, il
tira son pe du fourreau, et tua cet homme. En mme temps il donna de
l'peron  son cheval, et pendant prs d'une heure entire il fut
emport de ct et d'autre avec une extrme rapidit, en criant: On
veut me livrer  mes ennemis! et en frappant ses amis aussi bien que
les premiers venus. Tout le monde fuyait devant lui comme devant la
foudre.

Pendant cet accs de fureur, le roi tua quatre hommes, entre autres un
fameux chevalier de Gascogne, nomm de Polignac, qui tait btard. Il
aurait caus de plus grands malheurs encore si son pe ne se ft
brise. Alors on l'entoura, on l'attacha sur un chariot et on le
ramena au Mans, pour lui faire prendre un peu de repos. Ses forces
taient tellement puises, qu'il resta deux jours sans connaissance
et priv de l'usage de ses membres. Bientt son tat empira; le corps
commena  se refroidir; la poitrine seule conservait encore un reste
de chaleur et de vie qu'on distinguait  peine aux lgers battements
de son coeur; les mdecins mme dclaraient que le roi allait mourir.
Cette nouvelle plongea toute la cour dans la dsolation. Les
seigneurs, atterrs de ce malheur, tmoignaient leur affliction par
leurs larmes et par leurs cris; ils prenaient des habits de deuil, et
donnaient toutes les marques d'un profond dsespoir. Les accents de la
tragdie pourraient seuls exprimer les lamentations des princes du
sang, et surtout celles du duc de Bourgogne. Il ne cessait d'embrasser
le corps du roi, qu'il croyait inanim, et d'une voix entrecoupe de
sanglots, il s'criait: Mon bien aim sire et neveu, je vous en prie,
soulagez ma douleur par un mot seulement.




DES SEIGNEURS SONT BRULS DANS UNE MASCARADE.

1393.


_Rcit du Religieux de Saint-Denis._

(Traduction de M. Bellaguet).

J'aurais voulu passer sous silence l'vnement que je vais raconter;
mais comme l'historien doit enregistrer les faits qui peuvent
dtourner l'homme du mal et lui apprendre  se conduire avec
modration, j'ai cru devoir insrer ici le rcit d'un malheur aussi
dplorable qu'inattendu.

A l'exemple de ses prdcesseurs, le roi Charles aimait  distribuer
des grces et  rpandre des bienfaits autour de lui. Ses largesses
s'adressaient surtout  ceux de sa cour qui, par leurs complaisances
et leur dvouement, cherchaient  mriter son affection et celle de
son pouse bien aime. Parmi les dames d'honneur attaches au service
de la reine, il s'en trouvait une, nomme Catherine, qui jouissait
d'une faveur toute particulire. La reine l'aimait tendrement, parce
qu'elle tait Allemande et qu'elle parlait allemand comme elle. Le roi
rsolut de la marier  un riche seigneur d'Allemagne, et se proposa de
dployer  cette occasion une grande magnificence et une gnrosit
sans exemple. Pour donner plus d'clat  la crmonie, il y fit
inviter en son nom la reine et les illustres duchesses de Bourgogne,
de Berri et d'Orlans. Elles se runirent le 29 janvier, avec un
nombreux cortge de seigneurs et de nobles dames,  l'htel royal de
Saint-Paul, o devait se clbrer le mariage. Rien ne manqua  la
splendeur de cette fte toute royale. Rien ne fut oubli de ce qui
pouvait contribuer  divertir les personnes invites. Il y eut toutes
sortes de mascarades, et l'on dansa au son des instruments jusqu'au
milieu de la nuit. On ne savait pas, hlas! que toutes ces
rjouissances allaient se terminer par une horrible tragdie.

Voici quelle en fut l'occasion. La marie tait veuve pour la
troisime fois. Or, dans plusieurs endroits du royaume, il y a des
gens qui ont la sottise de croire que c'est le comble du dshonneur
pour une femme de se remarier, et en pareille circonstance ils se
livrent  toutes sortes de licences, se dguisent avec des masques et
des travestissements, et font essuyer mille avanies aux deux poux.
C'est un usage ridicule et contraire  toutes les lois de la dcence
et de l'honntet. Cependant, entran par les conseils de quelques
jeunes seigneurs de sa cour, le roi, qui se laissait aller trop
facilement  son got pour les plaisirs, voulut se donner ce
divertissement; il prit avec lui cinq d'entre eux, et voici ce qu'ils
firent. Ils se vtirent de la tte aux pieds d'habits de lin, sur
lesquels on avait coll des toupes avec de la poix. Ensuite ils se
masqurent, entrrent dans la salle sous cet affreux dguisement qui
les rendait mconnaissables, et se mirent  courir de tous cts en
faisant des gestes obscnes, en poussant d'horribles cris et en
imitant les hurlements des loups. Leurs mouvements ne furent pas moins
inconvenants que leurs cris; ils dansrent la sarrasine avec une sorte
de frnsie vraiment diabolique. L'ennemi du genre humain leur avait
sans doute tendu ce pige pour les perdre, et la France aurait t
afflige d'un malheur irrparable, d'une honte ternelle, si l'ange
gardien du roi et la Providence qui veillait sur lui ne l'eussent en
ce moment tenu  quelque distanc de ses compagnons.

Pendant que les jeunes seigneurs ne songeaient qu' se divertir, un
des assistants, sans prvoir sans doute le mal qu'il pouvait faire,
jeta une flammche sur un de ceux qui faisaient partie de la
mascarade. Aussitt les vtements inflammables des danseurs
s'embrasrent tous en un clin d'oeil. Il et fallu avoir un coeur de
roche pour entendre sans frmir les cris affreux que poussrent alors
ces malheureux, pour les voir de sang-froid courir en dsordre et dans
les transports d'une frnsie qui n'tait maintenant que trop
vritable. La flamme dvorante s'levait jusqu'au plafond; la poix
liqufie ruisselait sur leur corps et pntrait dans leurs chairs.
Ils furent pendant prs d'une demi-heure en proie  ces souffrances.
En essayant d'teindre le feu, en cherchant  dchirer leurs
vtements, ils se brlrent et se calcinrent les mains. Le feu
consuma aussi les parties infrieures de leurs corps, et leurs
membres, qui tombaient par lambeaux, inondrent de sang le plancher de
la salle.

Au milieu de ces cruelles tortures, le comte de Joigny, gentilhomme
d'une illustre naissance, expira dans les bras de ceux qui
l'emportaient. Le btard de Foix et Aymeri de Poitiers moururent deux
jours aprs; Huguet de Guisay seul vcut trois jours encore.
C'taient,  l'exception de ce dernier, de jeunes seigneurs de la plus
grande esprance, et leur mort fut  tous gards dplorable. Mais
Huguet de Guisay tait un homme perdu de vices et passait pour un
misrable aux yeux de tous les honntes gens; sa perversit tait
telle, que, dans sa haine pour les gens du petit peuple, qu'il
appelait des chiens, il les forait souvent  imiter toutes sortes
d'aboiements. Souvent aussi, pendant son dner, il les obligeait 
soutenir sa table, et si l'un d'eux avait le malheur de lui dplaire
en quelque chose, il le faisait coucher  terre, montait sur son dos
et le frappait de l'peron jusqu'au sang, en disant qu'avec des gens
de cette espce il fallait employer non pas les coups de poing, mais
le fouet, comme avec les btes brutes. Au milieu mme des tourments,
il ne put s'empcher de traiter de chiens ses propres serviteurs; il
ne cessa point de rpter qu'ils taient indignes de lui survivre,
jusqu'au moment o la mort mit fin  ses injures. En apprenant qu'il
venait de rendre le dernier soupir, les seigneurs ne purent contenir
leur joie, et ils s'crirent en pleine cour: _Dieu soit lou!_ On
transporta son corps dans le Bourbonnais, d'o il tait originaire.
Pendant que le cercueil traversait les rues de Paris, presque tous
ceux qui se trouvaient sur le passage du convoi rptaient tout haut
ces mots, qu'il avait l'habitude de dire: _Aboie, chien!_ Ainsi ce
dbauch, dont les conseils et les exemples funestes entranaient,
dit-on, si souvent les jeunes seigneurs au mal, et qui s'tait attir
la haine gnrale, enveloppa ses compagnons dans sa perte. Le sire de
Nantouillet fut le seul qui chappa  la mort ainsi que le roi. Il
faisait partie de la mascarade; mais ds qu'il sentit les atteintes du
feu, il courut prcipitamment  la cuisine du palais, et se plongea
dans une chaudire pleine d'eau. Cette heureuse ide lui sauva la vie.

La reine, dans le premier moment d'effroi, s'tait enfuie avec ses
dames d'honneur dans une chambre loigne. Mais comme elle ignorait si
le roi avait pri avec ses compagnons, ou s'il avait chapp  la mort
ainsi que nous l'avons dit, elle tomba  terre demi morte de frayeur.
Elle ne reprit l'usage de ses sens que quand elle vit le roi, qui vint
la rassurer aprs avoir quitt son travestissement. La nouvelle de ce
malheur parvint bientt aux oreilles des bourgeois du voisinage. Ils
crurent que le roi tait mort, se runirent au nombre de cinq cents,
et se prsentrent  l'htel royal de Saint-Paul, dont ils se firent
ouvrir les portes de force. Ils se disposaient  venger sur les gens
de la cour la mort de leur matre bien aim, lorsque le roi se montra
sous le dais royal et calma leur fureur de la voix et du geste. Ds le
lendemain messeigneurs les ducs de Berri et de Bourgogne, oncles du
roi, et le duc d'Orlans, son frre, voulurent tmoigner au ciel leur
reconnaissance pour un si grand bienfait; ils allrent nu-pieds en
procession de la porte Montmartre  l'glise de Notre-Dame. Le roi
s'y rendit  cheval; il entendit la messe avec eux, et rendit grces 
Dieu et  la bienheureuse Vierge Marie d'avoir chapp au danger.


2. _Rcit de Froissart._

   L'aventure d'une danse faite en semblance de hommes sauvages, l
     o le roi fut en pril.

Avint que un mariage se fit en l'htel du roi, de un jeune chevalier
de Vermandois et de une des damoiselles de la roine; et tous deux
toient de l'htel du roi et de la roine. Si en furent les seigneurs,
les dames et damoiselles et tout l'htel plus rjouis; et pour cette
cause le roi voult faire les noces; et furent faites dedans l'htel de
Saint-Pol  Paris, et y eut grand foison de bonnes gens et de
seigneurs; et y furent les ducs d'Orlans, de Berry, de Bourgogne et
leurs femmes. Tout le jour des noces qu'ils pousrent, on dansa et
mena-t-on grand joie: le roi fit le souper aux dames, et tint la roine
de France l'tat; et s'efforoit chacun de joie faire, pour cause
qu'ils voient le roi qui s'en en sonnioit[126] si avant. L avoit un
cuyer d'honneur en l'htel du roi, et moult son prochain, de la
nation de Normandie, lequel s'appeloit Hugonin de Guisay; si s'avisa
de faire aucun battement pour complaire au roi et aux dames qui l
toient. L'battement qu'il fit, je le vous dirai.

Le jour des noces, qui fut par un mardi devant la Chandeleur[127], sur
le soir, il fit pourvoir six cottes de toile et mettre  part dedans
une chambre, et porter et semer sus dli lin; et les cottes
couvertes de dli lin, en forme et couleur de cheveux, il en fit le
roi vtir une, et le comte de Joigny, un jeune et trs-gentil
chevalier, une autre, et mettre trs-bien  leur point; et ainsi une
autre  messire Charles de Poitiers, fils au comte de Valentinois; et
 messire Yvain de Galles, le btard de Foix, une autre; et la
cinquime au fils du seigneur de Nantouillet, un jeune chevalier; et
il vtit la sixime. Quand ils furent tous six vtus de ces cottes qui
toient faites  leur point, et ils furent dedans enjoins et cousus,
ils se montroient tre hommes sauvages, car ils toient tous chargs
de poil, du chef jusques  la plante du pied.

  [126] S'en embarrassait, qui en prenait soin.

  [127] Le 29 janvier 1393.

Cette ordonnance plaisoit grandement bien au roi de France, et en
savoit  l'cuyer, qui avise l'avoit, grand gr; et se habillrent de
ces cottes si secrtement en une chambre, que nul ne savoit de leur
affaire, fors eux-mmes et les varlets qui vtus les avoient. Messire
Yvain de Foix, qui de la compagnie toit, imagina bien la besogne, et
dit au roi: Sire, faites commander bien acertes que nous ne soyons
approchs de nulles torches, car si l'air du feu entrt en ces cottes
dont nous sommes dguiss, le poil happeroit l'air du feu, si serions
ars et perdus sans remde, et de ce je vous avise.--En nom Dieu,
rpondit le roi  Yvain, vous parlez bien et sagement; et il sera
fait. Et de l endroit le roi dfendit aux varlets, et dit: Nul ne
nous suive. Et fit l venir le roi un huissier d'armes qui toit 
l'entre de la chambre, et lui dit: Va-t'en  la chambre o les dames
sont, et commande de par le roi que toutes torches se traient  part
et que nul ne se boute entre six hommes sauvages qui doivent l
venir. L'huissier fit le commandement du roi moult troitement, que
toutes torches et torchins, et ceux qui les portoient, se missent en
sus au long prs des parois, et que nul n'approcht les danses,
jusques  tant que six hommes sauvages qui l devoient venir seroient
retraits. Ce commandement fut ou et tenu; et se trairent tous ceux
qui torches portoient  part; et fut la salle dlivre, que il n'y
demeura que les dames et damoiselles, et les chevaliers et cuyers qui
dansoient. Assez tt aprs ce, vint le duc d'Orlans, et entra en la
salle; et avoit en sa compagnie quatre chevaliers et six torches tant
seulement, et rien ne savoit du commandement qui fait avoit t, ni
des six hommes sauvages qui devoient venir; et entendit  regarder les
danses et les dames, et mme il commena  danser. Et en ce moment
vint le roi de France, lui sixime seulement, en l'tat et ordonnance
que dessus est dit, tout appareill comme homme sauvage et couvert de
poil de lin, aussi dli comme cheveux, du chef jusques au pied. Il
n'toit homme ni femme qui les pt connotre, et toient les cinq
attachs l'un  l'autre, et le roi tout devant qui les menoit  la
danse.

Quand ils entrrent en la salle, on entendit tant  eux regarder qu'il
ne survint de torches ni de torchins. Le roi, qui toit tout devant,
se dpartit de ses compagnons, dont il fut heureux, et se trait devers
les dames pour lui montrer, ainsi que jeunesse le portoit. Et passa
devant la roine, et s'en vint  la duchesse de Berry, qui toit sa
tante et la plus jeune. La duchesse par battement le prit, et voult
savoir qui il toit; le roi tant devant elle, ne se vouloit nommer.
Adonc dit la duchesse de Berry: Vous ne m'chapperez point ainsi,
tant que je saurai votre nom. En ce point avint le grand meschef sur
les autres, et tout par le duc d'Orlans, qui en fut cause, quoique
jeunesse et ignorance lui fit faire; car si il et bien prsum et
considr le meschef qui en descendit, il ne l'et fait pour nul
avoir. Il fut trop en volont de savoir qui ils toient. Ainsi que les
cinq dansoient, il approcha la torche, que l'un de ses varlets tenoit
devant lui, si prs de lui que la chaleur du feu entra au lin. Vous
savez que en lin n'a nul remde et que tantt il est enflamb. La
flamme du feu chauffa la poix  quoi le lin toit attach  la toile.
Les chemises lines et poyes[128] toient sches et dlies et
joignans  la chair, et se prirent au feu  ardoir; et ceux qui vtues
les avoient et qui l'angoisse sentoient commencrent  crier moult
amrement et horriblement. Et tant il y avoit de meschef que nul ne
les osoit approcher. Bien y eut aucuns chevaliers qui s'avancrent
pour eux aider et tirer le feu hors de leurs corps. Mais la chaleur de
la poix leur ardoit toutes les mains et en furent depuis moult
msaiss. L'un des cinq, ce fut Nantouillet, s'avisa que la
bouteillerie toit prs de l; si fut celle part, et se jeta en un
cuvier tout plein d'eau o on rinoit tasses et hanaps. Cela le sauva;
autrement il et t mort et ars ainsi que les autres; et nonobstant
tout, si fut-il en mal point.

  [128] Enduites de poix et de lin, ou de filasse de lin.

Quand la roine de France out les grands cris et horribles que ceux
qui ardoient faisoient, elle se douta de son seigneur le roi qu'il ne
ft attrap; car bien savoit, et le roi lui avoit dit, que ce seroit
l'un des six. Si fut durement bahie et chy pme. Donc saillirent
les chevaliers et dames avant en lui aidant et confortant. Tel
meschef, douleur et crierie avoit en la salle qu'on ne savoit auquel
entendre. La duchesse de Berry dlivra le roi de ce pril, car elle le
bouta dessous sa gonne[129] et le couvrit pour eschiver le feu; et
lui avoit dit, car le roi se vouloit partir d'elle  force: O voulez
vous aller? Vous vez que vos compagnons ardent. Qui tes vous? Il est
heure que vous vous nommez.--Je suis le roi.--Ha! monseigneur, or
tt allez vous mettre en autre habit, et faites tant que la roine vous
voie, car elle est moult msaise pour vous.

  [129] Robe; _gown_ en anglais.

Le roi  cette parole issit hors de la salle, et vint en sa chambre,
et se fit dshabiller le plus tt qu'il put et remettre en ses
garnemens[130], et vint devers la roine; et l toit la duchesse de
Berry, qui l'avoit un peu reconforte et lui avoit dit: Madame,
reconfortez-vous, car tantt vous verrez le roi; certainement j'ai
parl  lui. A ces mots, vint le roi en la prsence de la roine; et
quand elle le vit, de joie elle tressaillit; donc fut-elle prise et
embrasse[131] de chevaliers et porte en sa chambre, et le roi en sa
compagnie, qui toujours la reconforta.

  [130] Habillements, vtements, ce qui garnit.

  [131] Prise et porte entre les bras.

Le btard de Foix, qui tout ardoit, crioit  hauts cris: Sauvez le
roi, sauvez le roi! Et voirement fut-il sauv par la manire et
aventure que je vous ai dit; et Dieu le voult aider, quand il se
dpartit de la compagnie pour aller voir les dames; car s'il ft
demeur avecques ses compagnons, il toit perdu et mort sans remde.

En la salle de Saint-Pol  Paris, sur le point de l'heure de minuit,
avoit telle pestilence et horriblet que c'toit hideur et piti de
l'our et du voir. Des quatre qui l ardoient, il y en eut l deux
morts teints sur la place. Les autres deux, le btard de Foix et le
comte de Joigny, furent ports  leurs htels et moururent dedans deux
jours,  grand peine et martire.

Ainsi se drompit cette fte et assemble de noces en tristesse et en
ennui, quoique l'poux et l'pouse ne le pussent amender. Car on doit
supposer et croire que ce ne fut point leur coulpe[132], mais celle du
duc d'Orlans, qui nul mal n'y pensoit quand il avala[133] la torche.
Jeunesse lui fit faire. Et bien dit, tout en audience, quand il vit
que la chose alloit mal: Entendez  moi, tous ceux qui me peuvent
our. Nul ne soit demand ni inculp de cette aventure, car ce qui
fait en est, c'est tout par moi et en suis cause. Mais ce pse moi que
oncques m'avint; et ne cuidois pas que la chose dt ainsi tourner; car
si je l'eusse cuid et su, je y eusse pourvu. Et puis si s'en alla
le duc d'Orlans devers le roi pour se excuser, et le roi le tint pour
tout excus.

  [132] Faute.--Disculper, inculper.

  [133] Descendit, abaissa;--en aval, en bas.

Cette dolente aventure avint en l'htel de Saint-Pol  Paris, en l'an
de grce 1392[134], le mardi devant la Chandeleur, de laquelle avenue
il fut grand nouvelle parmi le royaume de France et en autre pays. Le
duc de Bourgogne et le duc de Berry n'toient point pour l'heure l,
mais  leurs htels; et avoient le soir pris cong au roi,  la roine
et aux dames, et retrait  leurs htels pour tre mieux  leurs aises.

  [134] Ancien style; en 1393, nouveau style.

Quand ce vint au matin et la nouvelle fut sue et pandue parmi la
ville et cit de Paris, vous devez savoir que toutes gens furent moult
merveilles. Et disoient plusieurs communment parmi la ville de
Paris: que Dieu avoit montr encore secondement un grand exemple et
signe sur le roi, et qu'il convenoit et appartenoit qu'il y regardt
et qu'il se retrait de ses jeunes huiseuses[135], et que trop en
faisoit et avoit fait, lesquelles ne appartenoient point  faire  un
roi de France; et que trop jeunement se maintenoit et toit maintenu
jusques  ce jour. La communaut de Paris en murmuroit, et disoit sans
contrainte: Regardez le grand meschef qui est prs avenu sur le roi;
et s'il et t attrap et ars, que fussent ses oncles et son frre
devenus? Ils doivent tre tous certains que j pied d'eux n'en ft
chapp, car tous eussent t occis, et les chevaliers que on et
trouv dedans Paris.

  [135] Frivolits, oisivets.

Or avint, si trs tt que les ducs de Berry et de Bourgogne au matin
surent les nouvelles, ils furent tout bahis et merveills; et bien
y eut cause. Si montrent aux chevaux et vinrent  l'htel du roi 
Saint-Pol, et le trouvrent. Si le consolrent; et bien en avoit
mestier, car encore toit-il tout effray et ne se pouvoit r'avoir de
l'imagination, quand il pensoit au pril o il avoit t. Et bien dit
 ses oncles que sa belle tante de Berry l'avoit sauv et t hors du
pril, mais il toit trop fort courrouc du comte de Joigny et de
messire Yvain de Foix et de messire Charles de Poitiers. Ses oncles,
en lui reconfortant, lui dirent: Monseigneur, ce qui est avenu ne
peut-on recouvrer. Il vous faut publier la mort d'eux et louer Dieu et
regracier de la belle aventure qui vous est avenue, car votre corps et
tout le royaume de France a t pour cette incidence en grand aventure
d'tre tout perdu; et vous le pouvez imaginer, car j ne s'en peuvent
les vilains taire, et disent que si le meschef ft tourn sur vous,
ils nous eussent tous occis. Si vous ordonnez, appareillez et mettez
en tat royal, ainsi que  vous appartient, et montez  cheval. Si
allez  Notre-Dame de Paris en plerinage. Nous irons en votre
compagnie; et vous montrez au peuple, car on vous dsire  voir par la
cit et ville de Paris. Le roi rpondit que ainsi le feroit-il. Sur
ces paroles, s'embatit[136] le duc d'Orlans, frre du roi, qui moult
l'aimoit comme son frre. Et ses oncles le recueillirent doucement, et
le blmrent un petit de la jeunesse que faite avoit. A ce qu'il
montra, il leur en sut bon gr, et dit bien que il ne cuidoit point
mal faire. Assez tt aprs, sur le point de neuf heures, montrent le
roi et tous les compagnons  cheval, et se dpartirent de Saint-Pol,
et chevauchrent parmi Paris pour apaiser le peuple, qui trop fort
toit mu; et vinrent en la grande glise; et l out le roi la messe
et y fit ses offrandes, et depuis retournrent le roi et les seigneurs
en l'htel de Saint-Pol, et l dinrent. Si se passa et oublia cette
chose petit  petit, et fit-on obsques, prires et aumnes pour les
morts.

  [136] Tomba, s'vanouit.




MALADIE DU ROI.

PRIRES PUBLIQUES POUR SON RTABLISSEMENT.

1395.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Les plus habiles disciples de Galien et d'Hippocrate avaient longtemps
cherch, mais inutilement, les moyens de rendre la sant au roi. Les
principaux seigneurs et officiers du palais, fatigus de ces vaines
tentatives, leur dfendirent de reparatre  la cour. Le roi conut mme
tant de haine contre matre Renaud Frron, qui avait entrepris sa
gurison, qu'il le bannit et le fit chasser de Paris, en lui laissant
toutefois tout le mobilier qu'il possdait soit  Paris, soit ailleurs,
et qui le rendait plus riche qu'aucun mdecin des rgnes prcdents. On
ne sait pas encore clairement quelle fut la cause de cet exil; mais il
est certain qu'elle parut suspecte  bien des gens. Car matre Renaud
n'tait pas encore arriv  Cambrai, o il avait dessein de se retirer,
lorsque le roi retomba dans ses accs de folie. Ce qui causait surtout
un juste tonnement, c'est que, dans l'garement qui couvrait son esprit
d'paisses tnbres, il n'oubliait ni ses familiers ni ses serviteurs,
prsents ou absents, tandis qu'il ne reconnaissait pas la reine ou ses
enfants, mme lorsqu'ils se prsentaient  sa vue. S'il apercevait ses
armes et celles de la reine graves ou peintes sur les vitraux ou sur
les murs, il les effaait en dansant d'une faon burlesque et
inconvenante; il prtendait qu'il s'appelait Georges, et que ses
armoiries taient un lion travers d'une pe. On craignit que dans ces
accs de folie, o il n'avait aucun souci de sa dignit, il ne lui
arrivt quelque accident, et l'on fit murer toutes les entres de
l'htel royal de Saint-Paul. Il puisait souvent ses forces  courir 
et l dans son palais. Cependant il ne restait pas toujours dans le mme
tat. Il avait parfois des intervalles de calme. Il assistait alors au
conseil, recevait les ambassadeurs, et rpondait  tout avec assez de
bon sens; mais incontinent aprs on le voyait changer: il frmissait et
criait, comme s'il et t piqu de mille pointes de fer, et se disait
poursuivi par ses ennemis.

Il y avait dans le royaume beaucoup de nobles et de gens du menu
peuple qui taient atteints de la mme maladie. La foule s'obstinait 
dire que c'tait l'effet de sortilges et de malfices, que le roi
lui-mme avait t ensorcel, et que, selon toute vraisemblance, on
en devait accuser le seigneur de Milan. On allguait  l'appui de
cette absurde assertion que la fille de ce seigneur, la duchesse
d'Orlans, tait la seule que le roi reconnt dans son garement,
qu'il ne pouvait se passer de la voir tous les jours, et qu'absente ou
prsente il ne cessait de l'appeler sa soeur bien aime. Aussi
beaucoup de personnes des deux sexes n'pargnaient point cette
princesse. Quoique leurs accusations fussent sans fondement,
monseigneur le duc d'Orlans, voulant viter qu'il ne s'ensuivt
quelque dsordre, ordonna, d'aprs les conseils du marchal de
Sancerre et de quelques autres seigneurs, que la duchesse ft loigne
d'auprs du roi, qu'elle sortt de Paris en grande pompe et qu'elle
allt visiter ses domaines du duch d'Orlans. Qu'une si noble dame
ait commis un si grand crime, c'est un fait dont on n'a jamais eu de
preuve, et personne n'a le droit de l'en accuser. Pour moi, je suis
loin de partager l'opinion vulgaire au sujet des sortilges, opinion
rpandue par les sots, les ncromanciens et les gens superstitieux;
les mdecins et les thologiens s'accordent  dire que les malfices
n'ont aucune puissance, et que la maladie du roi provenait des excs
de sa jeunesse.

Cependant toute la France compatissait aux cruelles souffrances du
roi. Le clerg, voyant que les remdes humains n'apportaient aucun
soulagement  ce mal, et que le roi tait toujours dans le mme tat,
rsolut d'implorer l'assistance divine. Suivi d'un pieux concours
d'hommes et de femmes, il porta processionnellement d'glise en glise
les corps et les reliques des saints. En outre, les vnrables
religieux de Saint-Denis renouvelrent, par ordre des oncles du roi,
une crmonie qui n'avait pas eu lieu depuis l'an du Seigneur mil
deux cent trente-neuf. Le premier dimanche du mois de janvier, ils
allrent en procession solennelle jusqu' la Sainte-Chapelle du
Palais. Je crois devoir transmettre  la postrit le rcit de cette
crmonie, dans laquelle on avait cherch  exciter la dvotion et la
pit du peuple. En tte du cortge taient six religieux, vtus de
dalmatiques, marchant deux  deux et portant sur leurs paules les
reliques de saint Louis et de la bienheureuse Vierge Marie, et la main
de l'aptre saint Thomas, enchsses dans l'or et les pierreries.
Trois autres les suivaient, couverts de chapes de soie et portant les
insignes de la Passion, la croix, les pines, et un des clous de
Notre-Seigneur. Venait ensuite le vnrable couvent. Prs de trois
mille personnes des deux sexes accompagnrent la procession jusqu' la
porte de Paris. Pour honorer lesdites reliques, les religieux de
Saint-Magloire et de Saint-Martin, ainsi que les illustres ducs de
Berri, de Bourgogne et de Bourbon, qui avaient longtemps attendu  la
porte, se runirent au cortge qui occupait les deux cts de la rue,
et le suivirent jusqu' la Sainte-Chapelle. Les chants n'avaient point
cess depuis l'glise de Saint-Denis. A l'entre de la chapelle, on
entonna, en l'honneur du roi saint Louis, l'antienne _Quum esset rex
in accubitu_. Le prieur claustral clbra ensuite une messe solennelle
en l'honneur de ce pieux confesseur de la foi. Aprs la messe,
messeigneurs les ducs reconduisirent la procession jusqu' la porte de
la ville, et reurent la bndiction des saintes reliques. Les
religieux retournrent  l'glise de l'abbaye, et le mme jour les
chanoines de la Sainte-Chapelle et la vnrable Universit de Paris y
firent une procession solennelle. La messe de Saint-Denis y fut
clbre en grande pompe par l'vque de Senlis, matre Jean de
Dieudonn. Tous ceux qui s'y trouvaient furent reus dans la chambre
de l'abb et dans les plus beaux appartements de l'abbaye, o on leur
fit bonne chre. Dans tout le royaume de France, les personnes de tout
sexe, de tout rang, de toute condition, faisaient  l'envi des prires
et des oeuvres pieuses pour le rtablissement du roi. Enfin Dieu jeta
du haut du ciel un regard de misricorde sur la France; il accueillit
les voeux qu'on lui adressait de toutes parts, et rendit la sant au
roi vers le commencement du mois de fvrier.




MARIAGE D'ISABELLE, FILLE DE CHARLES VI, ET PAIX AVEC L'ANGLETERRE.

1396.

   Le roi d'Angleterre Richard II, aprs avoir lutt avec les
   paysans rvolts, avec les partisans des rformes religieuses et
   politiques demandes par Wiclef et Lollard, avec son oncle le duc
   de Glocester qui lui avait enlev presque toute l'autorit, avait
   enfin repris le pouvoir; mais pour le conserver il avait besoin
   de la paix avec la France. En 1395 il signa d'abord une trve de
   quatre ans avec Charles VI, et fit demander en mariage Isabelle,
   fille du roi de France, bien qu'elle ne ft ge que de sept ans.
   Charles VI accepta la proposition, et le 9 mars 1396 on signa le
   trait de mariage et on convint d'une trve de vingt-huit ans.

    _Juvnal des Ursins._


En ce temps fut advis par le roy et ceux de son sang et conseil, et
aussi par les Anglois, qu'il falloit achever ce qui avoit est
encommenc touchant l'alliance par mariage de madame Isabeau de
France. Et requroient les Anglois qu'on leur livrast ladite dame. Et
fut advis qu'il estoit expedient que les roys s'entrevissent en
quelque lieu, et qu'ils parlassent ensemble. Et de faict pour la cause
le roy vint  Boulongne, et de l  Ardres, et le roy d'Angleterre
vint  Calais. Et furent ordonnes certaines tentes, o chacun roy en
la sienne seroit. Et entre les deux tentes devoient les deux roys
parler ensemble, accompagns chacun de quatre cens chevaliers et
escuyers bien ordonns et habills.

Le vingt-septiesme jour d'octobre audit an, le roy issit d'Ardres
accompagn de ses oncles et de plusieurs ducs et comtes ses parens, et
de quatre cens chevaliers et escuyers, bien ordonns et habills,
comme en bataille range. Et devant le roy estoit le comte de Harcourt
son prochain parent, lequel portoit l'espe du roy. Et quand ils
vinrent  un traict d'arc des tentes, ils descendirent tous  pied,
except le roy et ses prochains parens, puis quand ils vinrent aux
cordes qui soustenoient les tentes, le roy et les autres descendirent
 pied. Et se divisa l'arme en deux, dea et dela les tentes. Et leur
fut ordonn qu'ils ne se bougeassent, et se tinssent sans mouvoir. Et
pource que le roy doutoit qu'aucuns de jeune courage ne s'esmeussent,
parquoy il eust pu s'ensuivre aucun inconvenient, il parla  eux bien
doucement et gratieusement, en les exhortant et commandant qu'ils ne
se bougeassent, en monstrant quel deshonneur ce seroit s'ils rompoient
les formes et manieres pourparles entre luy et son adversaire
d'Angleterre. Et lesdites formes et manieres garderent aussi les
Anglois, sans les enfraindre. Eux estans  la veue l'un de l'autre,
vinrent vers le roy les ducs de Lanclastre et de Clocestre, et autres
comtes et seigneurs d'Angleterre. Lesquels bien humblement
s'agenouillerent, disans qu'ils venoient vers luy, pour savoir en
quelle forme, habits, et ordonnance ils se devoient assembler. Et pour
ceste mesme cause, estoient alls vers le roy d'Angleterre nos
seigneurs les ducs de Berry et de Bourgongne. Le roi receut lesdits
princes d'Angleterre honorablement. Et la response ouye, le roy leur
donna  chacun un bel anneau. Lesquels les receurent, en remerciant le
roy trs-humblement, et s'en retournerent devers leur maistre. Et
voulut le roy, avant le partement desdits princes, boire avec eux, et
prirent vin et espices. Et pareillement fit le roy d'Angleterre  nos
seigneurs. Et quant  la requeste qu'on faisoit, de savoir quels
habillemens et les manieres qu'ils feroient l'un  l'autre, le roy
d'Angleterre respondit, que les convenances ou pactions de paix et
amiti ne consistoient ou gisoient pas en superfluit de robbes et
vestures, mais en cordial amour et affection. Laquelle chose fut fort
note, car par ce il monstroit la grande affection qu'il avoit au bien
de la paix.

Or il est vray qu'entre la distance des tentes, et comme au milieu du
chemin, y avoit un grand pal ou pieu fich en terre, et  ce pal l se
devoient assembler les deux roys. Et environ trois heures aprs midy
se mirent en chemin  pied. Car la distance n'estoit pas longue. Le
roy vint en un simple habit jusques aux genouils, fourr de martres,
son chapperon  une longue cornette entour sa teste, trousse en forme
de chappeau, et estoit accompagn de ses oncles. Et d'autre part le
roy d'Angleterre sortit hors de sa tente, vestu d'une robbe longue
jusques aux talons; et devant luy avoit messire Jean de Hollande, qui
portoit son espe, et le comte Mareschal, qui portoit un baston royal
dor. Et tantost que les deux roys se virent l'un l'autre, tous leurs
gens se mirent d'un cost et d'autre  genoux, jusques  ce qu'ils
fussent venus audit pal. Et quand ils y furent, ils se baiserent et
saluerent l'un l'autre, en bonne amour, paix et dilection, et lors on
demanda les espices et le vin. Et servirent les ducs de Berry et de
Bourgongne, et les ducs de Lanclastre et de Clocestre. Et estoit
grande noblesse et piti de voir ladite assemble, et de joye
pleuroient ceux qui les voyoient. Et en signe d'amour et de dilection
donna le roy au roy d'Angleterre une trs-belle couppe d'or, garnie de
pierres pretieuses, et une aiguiere. Et aussi le roy d'Angleterre luy
donna un trs-beau vaisseau  boire cervoise, avec un vaisseau aussi 
mettre eau, garnis de pierres pretieuses, lesquels dons ils receurent
benignement, en se remerciant l'un l'autre. Et  la requeste, au moins
par la persuasion des princes et seigneurs presens, ils jurerent et
promirent l'un  l'autre, que si Dieu leur donnoit grace de venir 
bonne et finale paix, qu'ils fonderoient et feroient faire  communs
frais et despens, pour memoire de leur vision mutuelle faite audit
lieu, une chappelle.

Quand les roys virent que leurs gens, tant d'un cost que d'autre
gardoient si bien et fermement ce qui leur avoit est command, en
monstrans le desir, l'affection et joye qu'ils avoient que bonne paix
fust entre les deux roys, leurs royaumes et peuples, lors le roy
d'Angleterre, et lesdits ducs et seigneurs de son sang, vinrent en la
tente du roy de France, laquelle estoit bien pare et orne de beaux
draps d'or riches, en laquelle y avoit deux chaires bien richement
habilles. Et fut offerte par plusieurs et diverses fois au roy
d'Angleterre, la chaire dextre. Ce qu'il ne voulut accepter, et tant
plus luy offroit-on, tant plus la refusoit. Et finalement se assit 
senestre, et le roy en la dextre. Et ne demeura en ladite tente que
lesdits roys, les ducs de Berry, de Bourgongne, de Bourbon, de
Lanclastre et de Clocestre, et les comtes Roland et Mareschal. Et l
ouvrirent et traiterent les matieres pourquoy ils estoient assembls,
tendans  bonne amour,  fin de paix et alliance par mariage. Ce qui
fut fait entre eux fut secret, car il n'y avoit que les roys et
princes dessus dits, lesquels aucunement rien ne revelerent, sinon du
mariage d'Angleterre et de la fille du roy. Car ds lors le roy
appeloit le roy d'Angleterre son fils, et l'autre l'appeloit son pre.
Et aprs que leur conseil fut finy, prirent vin et espices, et furent
servis en la forme dessus dite. Et au partir le roy donna  son fils
une nef d'or, de grand poids, garnie de pierres qui estoient de grand
prix, laquelle il prit en le remerciant. Et s'en allerent eux deux
jusques  l'autre tente d'Angleterre, parlans ensemble, et eux
esbatans. Et eux  la tente venus, le roy d'Angleterre donna  son
pre un beau fermail garni de pierres pretieuses, et s'en revinrent
ensemble jusques au pal. Et l venus ils s'entr'accollerent et
baiserent, et s'en retourna chacun en sa tente, en se recommandant 
Dieu l'un l'autre. Et s'en retourna le roy  Ardres, et laissa  la
garde de sa tente les comtes de Sainct-Paul et de Sancerre, le
seigneur d'Albret, messire Jean de Bueil, maistre des arbalestriers de
France, et messire Jean de Trie. Et pareillement firent les Anglois,
et mirent des princes et seigneurs du pays en la leur.

Le samedy au matin, environ neuf ou dix heures avant midy, comparurent
en leurs estats et habits, comme ils estoient en la journe de devant,
except que le roy d'Angleterre avoit un chapperon mis sur sa teste,
et vinrent lesdits deux roys jusques au pal, et se baillerent la main
l'un  l'autre, en se saluant en tout amour et dilection, et les
crmonies gardes de chacune part, et comme dessus. Puis le roy de
France prit le roy d'Angleterre par la main, et le mena en sa tente,
accompagns chacun de douze de leurs parens et conseillers. Et tantost
survint un terrible temps de pluye, gresle et vent, par telle maniere
que ceux qui estoient hors des tentes furent contraints d'eux bouter
dedans. Et furent lesdits roys, et leurs parens et conseillers, bien
quatre bonnes heures ensemble. Et quand le conseil fut finy, aucuns
s'enquirent secrettement de ce qui avoit est conclu. Et fut respondu
qu'on fist bonne chere, et que les roys, en parole de roys, avoient
sur les saincts Evangiles touchs, jur que doresnavant ils seroient
bons et loyaux amis ensemble, et que comme pere et fils
s'entr'aimeroient, et aideroient l'un  l'autre envers tous et contre
tous. Et firent alliances perpetuelles pour eux et leurs successeurs,
de pays  pays et de peuple  peuple, tant relles que personnelles.
Et les assistans, tant d'une partie que d'autre, commencerent  faire
grande joye et grande chre, et touchoient l'un  l'autre, en rendant
graces  Dieu dudit trait. Et fit-on venir vin et espices, et burent
tous ensemble. Et lors le roy  grande joye et liesse donna au roy
d'Angleterre, son gendre, quatre paires d'ornemens d'glise, sems de
perles  or battu (esquels estoient signs la representation de la
benoiste Trinit et du mont Olivet, et les images de sainct Michel et
de sainct Georges) et deux gros pots d'or, orns de pierres
pretieuses, vallans de seize  vingt mille escus, dont il remercia le
roy, et s'en revinrent au pal, en disant adieu l'un  l'autre. Et
depuis revint le roy d'Angleterre, lequel joyeusement et de bon coeur
donna au roy un beau collier d'or, riche et bien garni de pierres
pretieuses; puis s'en retournerent, et estoit ja tard, prs de soleil
couchant, et envoya le roy avec son gendre pour le conduire jusques 
Guines, les ducs de Berry et de Bourgongne, et souperent avec luy. Et
pareillement les ducs de Lanclastre et de Clocestre convoyerent le roy
jusques  Ardres, et avec luy souperent, et tous firent joyeuse chre,
et y furent jusques  neuf heures au soir. Et aprs se partirent
desdits lieux lesdits ducs de Berry et de Bourgongne, comme aussi
lesdits ducs de Lanclastre et de Clocestre, pour revenir chacun devers
son roy. Mais ce ne fut pas sans empeschement; car en icelle heure que
lesdits princes se partoient pour eux en retourner, survint une pluye
si grosse et si terrible, qu'il sembloit que Dieu voulust faire un
nouveau deluge. Et qui plus est, un vent si horrible et vehement, que
tous les luminaires furent esteints, et ne pouvoit-on cognoistre, ny
s'appercevoir l'un l'autre. Et comme les bestes sauvages vont parmy
montagnes et bois, ainsi alloient lesdits seigneurs, et n'y sceurent
trouver remede, sinon recourir  Dieu. Ce qu'ils firent bien et
devotement, parquoy ils vinrent  port de salut. Et pour la grande
violence du vent, y eut des tentes du roy cent et quatre cordes
rompues, et du roy d'Angleterre quatre seulement, dont la cause fut
qu'elles estoient en bas lieu. Et furent les draps tant de soye que de
laine rompus et dchirs, dont il y avoit foison de moult beaux.
Plusieurs gens disoient qu'en icelle paix faisant y avoit trahison, ou
qu'elle y adviendroit. Mais ceux qui sceurent et cognurent le vray
amour, dont procedoient les parties, conclurent et crurent fermement
que le diable d'enfer, adversaire de paix, fit lesdites tempestes,
comme desplaisant de ce qu'il n'avoit pu empescher le bien de la paix.
Ce fut grande chose, comme les parens, gens et serviteurs garderent
sans enfraindre les ordonnances qui leur avoient est enjointes. La
premiere chose qui fut dite estoit que chacun roy auroit quatre cens
chevaliers et escuyers, lesquels ne seroient point arms, et
n'auroient que chacun son espe, ou autre cousteau, et que autre
harnois ils n'auroient soubs ombre d'achapt, ne autrement. En outre
que soubs peine de la hard nul n'approchast les tentes des roys. Avec
ce fut defendu que, au partement des roys, c'est  savoir du roy de
France de Saint-Omer et du roy d'Angleterre de Calais, nul ne les
suivist soubs pareille peine, sinon ceux qui estoient dputs et
ordonns, et furent compts et nomms ceux qui devoient suivre.
Toutesfois il estoit permis aux marchands menans vivres, merceries et
autres choses, d'aller exercer leur faict de marchandise  Ardres, ou
 Guines, sans eux bouger de l. Et fut en outre ordonn, que nulles
riotes, clameurs, dbats, noises, discords, ou paroles injurieuses, ne
se meussent entre les gens, ny d'un cost, ny d'autre; et qu'on ne
jouast  jetter la pierre, lucter, tirer de l'arc, ne  quelque autre
jeu, dont pt venir murmure, impatience ou dbat; et que durant le
temps que les roys parleroient ensemble, on ne sonnast, ne fit sonner
trompettes, ne autres instruments de musique, et que chacun oberoit
sommairement et de plain  tout ce qui seroit ordonn. Toutes
lesquelles choses furent gardes grandement et notablement, tant d'un
cost que d'autre, sans les enfraindre.

Le lendemain au matin que lesdites tempestes estoient survenues,
lesdits roys et leurs parens voulans proceder  la consommation et
perfection des choses pour lesquelles ils estoient assembls, vinrent
en leurs tentes, et chacun d'eux se dpartit pour venir au pal. Et en
venant arriva madame Isabeau de France, accompagne du duc d'Orlans
son oncle et de barons, chevaliers et escuyers, dames et demoiselles,
et avoient belles et grandes hacquenes, lictieres, chevaux et
chariots bien garnis. Et quant  ladite dame, elle estoit moult
richement habille, de chappeau d'or, colliers et anneaux de grand
prix. Quand elle fut assez prs desdits roys, elle fut descendue de
dessus sa hacquene et prise par les ducs d'Orleans, de Berry et de
Bourgongne. Et aussi-tost qu'elle fut descendue, vinrent en grand
appareil les duchesses de Lanclastre et de Clocestre, accompagnes de
foison de dames et damoiselles bien ornes et appareilles, lesquelles
firent la reverence en la manire accoustume. Et n'avoit onques et
vu de mmoire d'homme chose si haute, ny si notable, ne dames et
damoiselles si richement habilles. Et la presenterent lesdits ducs,
accompagns desdites duchesses, au roy d'Angleterre. Et en allant vers
luy s'agenouilla deux fois. Lors le roy d'Angleterre se leva de sa
chaire, et la vint embrasser et baiser. Alors le roy lui dit: Mon
fils, c'est ma fille que je vous avois promise. Je la vous livre et
delaisse, en vous priant que la veuilliez tenir comme vostre espouse
et femme. Lequel ainsi le promit. Et lors les pere, mary et oncles la
baiserent, et la delaisserent s mains desdites duchesses, qui la
menerent  Calais. Et peut-on penser que ce n'estoit pas que plusieurs
ne pleurassent  grosses larmes, et specialement ladite dame, en
faisant grands sanglots et merveilleux. Le roy d'Angleterre pria son
pere qu'il disnast avec luy, ce qu'il fit volontiers. Si luy fit tout
le plus d'honneur qu'il put, tellement qu'il le fit seoir  la dextre,
et n'y avoit que eux deux  table, et le fit servir par les ducs de
Lanclastre et de Clocestre. Et aprs disner prirent vin et espices. Et
servit le duc d'Orleans le roy son frere, et le duc de Lanclastre le
roy d'Angleterre. Puis donna le roy  son fils un drageoir, garny de
pierres pretieuses, avec un trs-riche fermillet. Et le roy
d'Angleterre donna  son pere un autre fermillet, qui avoit est au
feu roy Jean, et estoit le plus riche de tous les dons qui avoient
est faits. Et ce fait, les roys monterent  cheval, et vinrent
jusques au pal, pour prendre cong l'un de l'autre, et dirent adieu,
en eux baisans de bon et loyal amour. Et donna le roy  son fils au
partir un beau et riche diamant et un saphir. Et son fils luy donna
deux beaux coursiers bien orns et pars. Puis se dpartirent, et s'en
revint le roy  Paris et son fils  Calais.




BATAILLE DE NICOPOLIS.

28 septembre 1396.

   Les Turks Ottomans, sous la conduite de Bajazet, avaient envahi
   l'Europe, conquis la plus grande partie de l'empire grec, et
   menaaient la Hongrie. Bajazet se vantait de mener bientt son
   cheval manger l'avoine sur l'autel de Saint-Pierre  Rome. Le roi
   de Hongrie, Sigismond, demanda du secours  la France, et la
   noblesse rpondit avec empressement  son appel. Plus de mille
   chevaliers partirent sous le commandement de Jean, comte de
   Nevers et fils du duc de Bourgogne, du comte d'Eu, conntable de
   France, et du marchal de Boucicaut. Arrivs en Bulgarie, les
   Franais assigrent et prirent plusieurs villes, entre autres
   celle de Rachova, dont ils gorgrent la garnison turque, qui
   s'tait rendue sous condition de la vie sauve. Runis aux
   Hongrois, ils allrent assiger Nicopolis; Bajazet accourut au
   secours de la place; les chevaliers franais voulurent, malgr
   l'avis du roi de Hongrie et de l'amiral Jean de Venne, attaquer
   les masses qui composaient l'arme turque, sans prendre aucune
   prcaution, et refusrent mme l'aide des troupes Hongroises;
   aprs un premier succs, les chevaliers furent vaincus, pris ou
   tus.

    _Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Le grand-duc de Hongrie, que le roi Sigismond avait envoy avec cinq
mille hommes arms de pied en cap pour reconnatre la position de
l'ennemi, revint annoncer que les Turcs n'taient qu' six milles de
distance, et que bien volontiers il les et attaqus, dans l'espoir de
les surprendre et de les vaincre, avec l'aide de Dieu, s'il n'et
craint d'offenser sa royale majest et de porter atteinte  l'honneur
des Franais. Le lendemain, avant le lever du soleil, le roi de
Hongrie se rendit seul  toute bride dans le camp des Franais, les
informa de cette nouvelle, et les supplia encore une fois de placer 
l'avant-garde les quarante mille hommes d'infanterie qu'il avait
amens avec lui. Les plus sages appuyaient cette proposition. Mais le
conntable et le marchal repoussrent leur avis avec plus
d'acharnement, et s'emportrent jusqu' leur dire d'un ton insultant:
Puisque de vaillants hommes que vous tiez, vous tes devenus
temporiseurs, laissez aux plus jeunes le soin de combattre. Vos
paroles sentent la peur et la lchet. Le roi, dplorant cette
obstination, se retira pour ranger son arme en bataille. Il
pressentait bien que cette entreprise n'aurait qu'une mauvaise fin.

Aprs le dpart du roi, vers la troisime heure du jour, les
chevaliers et les cuyers prirent les armes. Afin de pouvoir marcher
plus facilement  pied, ils couprent les longues et normes pointes
de leurs chaussures. Ce fut ainsi que cessa cette mode ridicule et
extravagante, qui avait jusqu'alors rgn parmi la noblesse. Dj
l'ennemi n'tait plus qu' peu de distance. On cria aux armes dans
tout le camp. Les plus gs et les plus expriments vinrent se ranger
autour du comte de Nevers. L'illustre amiral de France, messire Jean
de Vienne, chevalier bourguignon, prouv par de longs services,
galement remarquable par son courage et par sa prudence, et encore
plein de vigueur malgr son ge avanc, saisit l'tendard de la Vierge
Marie, qu'il s'tait charg de porter ce jour-l, et s'exprima ainsi:

Illustres chevaliers, nous voici engags dans un combat que nous
avons dsapprouv; non pas, vous le savez, que nous ayons cd  un
sentiment de crainte, mais parce que nous voulions, en dfrant  de
sages avis, assurer le succs de notre entreprise. Nous avons ddaign
d'accepter l'assistance des Hongrois. Aussi soyez bien persuads
maintenant qu'ils ne nous aideront point, et qu'ils fuiront au premier
chec. Rsignons-nous donc  courir seuls les chances de la bataille,
et mettons tout notre espoir dans celui qui n'a jamais tromp ceux qui
esprent en lui pour obtenir la victoire. Puisse-t-il nous l'accorder,
pour l'honneur de la foi chrtienne!

Au mme instant, il donna le signal de l'attaque. L'ennemi attendait
les chrtiens de pied ferme et en ordre de bataille. Je me suis enquis
et inform avec soin du nombre des Turcs, et j'ai appris de la bouche
de personnes dignes de foi que leur avant-garde, compose des gens de
pied, s'levait  plus de vingt-quatre mille hommes, et qu'elle tait
appuye par trente mille cavaliers. Bajazet, qui venait ensuite avec
une rserve de quarante mille hommes, n'tait pas en vue des
chrtiens; il s'tait arrt derrire une minence, dans une plaine
voisine, et avait rsolu d'y attendre les premiers rsultats de la
bataille. Les soldats de son avant-garde avaient pris d'habiles
dispositions pour se dfendre. Afin de rendre l'accs de leur camp
plus difficile, ils avaient plant en terre devant eux des pieux
trs-aigus, dont les pointes taient diriges contre nos troupes et
leur firent beaucoup de mal. Les ntres donnrent le signal du combat
en poussant des cris terribles, et firent pleuvoir sur l'ennemi une
grle de traits; ils s'avancrent ensuite pour l'attaquer de plus prs
 coups de lance; mais ils furent arrts par les pieux, dont les
pointes faisaient cabrer leurs chevaux, et ils restrent ainsi exposs
aux coups des Turcs. Ils parvinrent enfin  couper et  arracher ces
pieux, et purent engager un combat en rgle. Alors la lutte
recommena avec plus d'acharnement. Les Franais, rivalisant de
courage, frappaient vigoureusement l'ennemi  coups de hache et
d'pe. Les Turcs ripostaient vaillamment; leurs rangs taient si
troitement serrs, qu'ils demeurrent quelque temps impntrables.
Enfin la victoire, jusqu'alors incertaine, se dcida en faveur des
chrtiens. L'pouvante s'empara des Turcs, abattit leur courage et
leur fit perdre l'espoir d'une plus longue rsistance. Les vainqueurs
s'ouvrirent alors, l'pe  la main, un libre passage  travers les
ennemis, les culbutrent et en firent un horrible carnage. Dix mille
infidles prirent dans cette journe. C'taient autant de malheureux
condamns aux flammes de l'enfer.

Aprs cet affreux massacre, les chrtiens se rallirent pour attaquer
la cavalerie, qui formait la seconde ligne, et qui n'tait qu' une
porte de trait. Ils voulaient reconnatre la force de ce corps
d'arme et dlibrer sur ce qu'ils avaient  faire, parce qu'ils
croyaient que Bajazet en avait pris le commandement et qu'ils ne
dsiraient que plus ardemment d'en venir aux mains. Songeant 
l'infriorit de leur nombre, et  l'impossibilit o ils se
trouvaient de reculer sans tre poursuivis par les Turcs, et craignant
d'tre envelopps, si leur ligne de bataille n'offrait pas un
dveloppement gal  celle des ennemis, voici l'expdient auquel ils
eurent recours. Ils rsolurent d'engager l'action, sans se mettre en
bataille et sans s'avancer lentement, mais en pntrant l'pe  la
main au milieu des ennemis, par une attaque subite et imptueuse, et
de ne s'arrter que quand ils seraient arrivs aux derniers rangs,
qu'ils les auraient mis en droute, et qu'ils auraient ainsi jet le
dsordre dans toute l'arme. Ce plan, quelque dangereux et quelque
hardi qu'il ft, obtint une approbation unanime. Recueillant donc
toutes leurs forces, et se rappelant que la valeur aime  braver les
obstacles, ils s'lancrent avec la rapidit de la foudre, et du
premier choc ils turent ou blessrent tous les Turcs qu'ils
rencontrrent. Ils se frayrent ainsi un passage  travers les
ennemis, non sans prouver une vive rsistance. Profitant de leur
avantage, ils portrent  droite et  gauche des coups terribles, et
versrent des flots de sang. Aprs avoir tu cinq mille ennemis et
enfonc leurs lignes, comme ils se l'taient propos, ils attaqurent
 coups de poignard les soldats des derniers rangs. Ceux-ci, tonns
d'une si trange faon de combattre, cherchrent leur salut dans la
fuite, et se retirrent en toute hte vers Bajazet.

Ceux qui savent les dtails de cette journe assurent que Bajazet,
dcourag par cet chec, n'aurait pas attendu les chrtiens, si leur
imprudente audace n'et relev son espoir. En effet, malgr la sueur
qui les inondait aprs un si rude combat, malgr la fatigue produite
par l'excs de la chaleur et par le poids de leurs armes qui avaient
presque puis leurs forces, ils voulurent complter leur victoire, et
se mirent  la poursuite des fuyards, en dpit des recommandations de
leurs capitaines. Les uns leur conseillaient de rendre grce  Dieu du
succs qu'il leur avait accord, et de songer  leur sret, au lieu
de tenter l'impossible. Les autres leur criaient: Mes amis, respirez
un peu et reprenez haleine!--Braves compagnons, leur disaient
d'autres, la tmrit est mauvaise conseillre; il vous reste encore
bien du chemin  faire pour atteindre l'ennemi. Dfiez-vous des
embches qu'on peut vous tendre  l'improviste, et ne vous perdez
point par trop de hardiesse. Les vainqueurs, prsumant trop de leurs
forces, n'coutrent pas ces sages avis; ils pensaient avoir enchan
la fortune inconstante, et n'avoir rien  craindre de ses
vicissitudes. Mais tout  coup elle les entrana vers l'abme, et leur
fit cruellement expier leur aveugle tmrit.

Dieu rservait aux chrtiens une journe cruelle, une journe fatale,
comme le prouva la malheureuse issue de la bataille. Lorsqu'ils furent
arrivs au sommet de la colline, et qu'ils eurent aperu au-dessous
d'eux, dans la plaine, Bajazet avec ses troupes, ils commencrent  se
repentir de leur imprudence, et leurs coeurs furent saisis
d'pouvante. C'tait sans doute un effet de la vengeance du ciel, dont
ils avaient provoqu le courroux par leurs crimes sans nombre; car
l'impit trane toujours  sa suite le remords, et, suivant la parole
du sage, _l'impie s'enfuit, mme sans qu'on le poursuive_. Les
Franais, qui jusqu'alors s'taient avancs comme des lions, devinrent
plus craintifs que des livres; leurs capitaines ne purent pas mme
leur persuader de tirer l'pe et de se mettre en ordre de bataille,
ni les obliger  faire mine de vouloir se dfendre. Dans leur
dsespoir, ils maudirent, mais trop tard, les conseils des plus
jeunes, les vourent  la damnation ternelle, et accablrent leur
mmoire d'imprcations. Plusieurs d'entre eux s'enfuirent en toute
hte par la montagne pour rejoindre les vaisseaux. A cette vue, les
Hongrois, comme on l'avait prdit, abandonnrent leur roi et prirent
la fuite. Ainsi la gloire clatante des chrtiens se dissipa comme une
vaine fume. Leur valeur, jusqu'alors si terrible, s'vanouit tout 
coup et devint la rise des infidles et des mcrants, dont ils
taient auparavant la terreur.

Grand Dieu, _tes jugements sont un abme_, suivant les paroles du
prophte. Tu es le seul,  Seigneur, qui peux tout, et il n'est
personne qui puisse rsister  ta volont. Tu as appesanti ta main sur
ton peuple, en prenant Bajazet pour instrument de ta vengeance, et tu
lui as permis d'exterminer les chrtiens. Puisse ce chtiment tourner
 leur gloire ternelle! Je sais que tu peux seul donner une issue
favorable aux entreprises commences sous de fcheux auspices.

La frayeur des chrtiens doubla, comme il arrive ordinairement, le
courage de l'ennemi. Bajazet, enhardi par leur lchet, fit avancer
contre eux pour les envelopper, au son des trompettes et au bruit des
tambours, ses gens de pied et sa cavalerie lgre, leur recommandant
d'effrayer leurs adversaires par des cris horribles, et de les tuer
tous sans piti ou de les faire prisonniers. C'est avec un serrement
de coeur qu'on reporte sa pense vers l'issue de cet engagement. Notre
sicle n'a point vu de dsastre plus dplorable, et la postrit ne
pourra retenir ses larmes au souvenir des souffrances diverses
qu'prouvrent les vaincus. Plus de trois cents d'entre eux, qui se
prcipitrent, la tte couverte,  travers les rochers et les
escarpements de la montagne voisine, pour arriver les premiers aux
vaisseaux, prirent en se brisant les membres ou la tte; quelques-uns
seulement chapprent  la mort, mais ils furent grivement blesss.
D'autres arrivrent par la plaine sur les bords du Danube; mais la
foule de ces fuyards tait si grande, que les bateaux o ils
s'embarqurent disparurent sous les eaux du fleuve. Ceux qui
cherchrent  se sauver par terre, trouvrent sur leur passage
l'ennemi qui les gorgea sans piti, et tombrent ainsi de Charybde en
Scylla. Ceux  qui le ciel permit de se soustraire aux mains
sacrilges des Turcs, perdirent leur bagage et tout leur avoir, et
errrent dans les bois et dans des chemins inaccessibles, rduits au
plus grand dnment et  la plus affreuse misre, et cachant leur
nudit avec du foin et del paille. Un trs-petit nombre d'entre eux
put regagner le sol natal; la plupart moururent en route de faim et de
froid.

Quant  ceux qui avaient t envelopps par les Turcs, et qui
couraient  et l dans la plaine comme des troupeaux errants, ils
eurent  subir d'autres souffrances. Les ennemis, altrs de leur
sang, fondirent sur eux avec fureur comme des btes froces, et en
turent tout d'abord mille, qui aimrent mieux vendre chrement leur
vie que de se rendre. Parmi eux on remarqua surtout l'amiral de
France, le plus bel ornement de la chevalerie. Ne pouvant rallier les
fuyards ni par ses menaces ni par ses cris, et se voyant seul avec dix
de ses compagnons, il eut d'abord la pense de suivre les autres. Mais
revenant bientt  lui-mme, il ne voulut pas ternir l'clat de sa
rputation par une si honteuse lchet: Mes braves compagnons,
dit-il, ne partageons point l'infamie de cette noblesse dgnre;
mais recommandons-nous dvotement, et avec un coeur humili et
contrit,  Dieu et  la glorieuse Vierge Marie sa mre, et tentons en
leur honneur les hasards de la fortune. Au mme instant il fondit
courageusement sur les infidles; mais il fut bientt entour et
envelopp par leurs nombreux escadrons. Alors, comme un lion furieux,
il rpandit la mort autour de lui. Suivant le rcit de ceux qui le
voyaient de loin et regrettaient de ne pouvoir le seconder, six fois
il releva vaillamment l'tendard de la Vierge Marie abattu par
l'ennemi; mais il succomba enfin avec ses compagnons sous les coups
des infidles, et rendit son me au Crateur.

Les Turcs, en poursuivant ainsi avec acharnement les chrtiens pars
et disperss, parvinrent jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvrent
entour, d'un petit nombre de gens d'armes, qui, prosterns et dans
l'attitude de la soumission, supplirent instamment qu'on pargnt sa
vie. Les Turcs, dont la fureur commenait  se lasser, leur
accordrent cette grce. A l'exemple du comte, les autres chrtiens se
rsignrent, comme de vils esclaves,  une honteuse servitude; ils ne
craignirent pas de s'exposer  un ternel dshonneur, pour sauver leur
misrable vie, et se mirent  la discrtion des vainqueurs. O
aveuglement et imprvoyance des faibles humains! ils ignoraient que le
lendemain devait tre leur dernier jour!

Les Turcs, chargs des dpouilles de tous ces prisonniers et tranant
 leur suite chevaux, esclaves, bagages, tentes, en un mot toute sorte
de butin, retournrent triomphants auprs de Bajazet, qui, les yeux
levs au ciel, rendit grce  Dieu d'un succs si clatant. Un conseil
militaire s'assembla pour dlibrer sur le sort des prisonniers.
Quelques-uns proposrent de les rduire en esclavage ou de leur faire
payer une ranon. Mais Bajazet s'y refusa: Il n'est pas juste,
dit-il, de garder la foi du serment envers ces infracteurs des lois et
des traits, qui ont foul aux pieds leur propre loi, et qui, au
mpris des conventions faites avec les ntres aprs la prise de
Rachova, ont gorg sans piti des malheureux auxquels ils avaient
promis la vie sauve. Je pense que pour tirer une juste vengeance de
tant de crimes, il faut passer tous nos prisonniers au fil de l'pe.
Il n'excepta de cet arrt gnral que le comte de Nevers, en
considration de sa haute naissance; mais ce fut pour mieux humilier
le comte et pour insulter publiquement la foi chrtienne. Ds le
lendemain, Bajazet le fit placer sur une minence dans le plus piteux
quipage, et se tenant en face de lui, il enjoignit sous peine de mort
 tous les prisonniers, par la voix du hraut, de passer l'un aprs
l'autre, comme des condamns, dans l'espace qui se trouvait entre lui
et le comte.

Ainsi, nos illustres chevaliers furent donns en spectacle aux nations
et exposs aux insultes de leurs ennemis. Malgr l'clat de leur
naissance, ils furent,  doux Jsus, livrs aux outrages des
Sarrasins, en punition de nos pchs. Comment retenir nos larmes en
prsence d'un pareil malheur? Quel coeur serait assez dur, quelle me
assez cruelle, pour ne point s'attendrir en voyant ces nobles et
vaillants hommes, qu'on tranait au supplice comme des victimes,
s'adresser un dernier adieu en Jsus-Christ? Ce qui contribua encore 
augmenter la douleur, ce fut la constance avec laquelle ils
prsentrent leurs ttes aux glaives des bourreaux qui les
environnaient. En rendant le dernier soupir, ils ne faisaient entendre
que ces mots: _Seigneur, ayez piti de moi_. Cette sainte mort fut
sans doute un effet de la grce de Dieu, qui laisse souvent chtier
ses enfants afin de les admettre ensuite dans son sein. Aussi
esprons-nous qu'en mourant ainsi dans la confession de leur foi, ils
ont expi par leur sang tous les pchs que la fragilit humaine ou
que leurs mauvaises passions leur avaient fait commettre envers Dieu.

Trois mille prirent ainsi par divers supplices. C'tait un hideux
spectacle de voir ces monceaux de cadavres, ces membres pars, et tous
ces flots de sang qui inondaient la terre. Les bourreaux, souills de
sang depuis les pieds jusqu' la tte, faisaient horreur  Bajazet
lui-mme, ce cruel tyran, et aux gens de sa suite, dont les
remontrances mirent fin au massacre. Nous nous sommes assez vengs,
dit Bajazet; que les bourreaux cessent de frapper, et rendons les
derniers devoirs  ceux de nos soldats qui ont pri sous les coups de
ces fanatiques chrtiens. Plus de trente mille Turcs furent trouvs
sur le champ de bataille. Bajazet fit creuser des fosses profondes
pour y dposer leurs corps, et ordonna qu'on les couvrit de terre.
Quant aux chrtiens, il voulut, par un sentiment de mpris, que leurs
cadavres restassent exposs sans spulture aux btes froces et aux
oiseaux de proie.

Je ne crois pas devoir passer sous silence un fait assez tonnant, qui
fut regard comme un miracle par quelques personnes, et qui leur fit
dire que Dieu, pour l'exaltation de la vraie foi, avait sanctionn le
martyre des chrtiens et accord  leurs mes le repos ternel. Leurs
corps conservrent pendant treize mois toute leur fracheur, sans se
corrompre ni s'altrer, et sans que les btes froces ni les chiens
osassent y toucher. Ces animaux, au contraire, venaient sans cesse
visiter les fosses voisines, comme si c'et t leur repaire, et y
dvoraient les cadavres des Turcs. Je me souviens d'avoir demand 
plusieurs personnes ce que pensrent les infidles d'un miracle si
vident. Un chevalier galement recommandable par ses exploits et par
sa naissance, messire Gauthier des Roches, qui pendant tout ce temps
tait rest comme esclave auprs de Bajazet, et qui, ayant obtenu de
revenir en France avec un sauf-conduit, avait voulu visiter en passant
les corps des chrtiens, me rpondit  ce propos: Voici ce que je
puis vous affirmer sur la foi que je dois  Dieu et au duc de
Bourgogne. Lorsque j'eus quitt Bajazet pour retourner dans ma patrie,
le gouverneur de Nicopolis, m'ayant donn hors de la ville un repas
somptueux, me conduisit aprs le dner, pour insulter les chrtiens, 
ce funeste champ de bataille o les corps de nos frres gisaient sans
spulture, et me demanda ce que je pensais d'un pareil spectacle. Je
tmoignai que j'y voyais un effet de la grce de Dieu: Tu mens, me
rpliqua-t-il; les chrtiens taient souills de tant d'impurets, que
les brutes mmes ddaignent de se repatre de leur chair.




PRDICATION FAITE EN PRSENCE DU ROI ET DE LA REINE SUR LA RFORME DES
MOEURS DE LA COUR.

1405.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Comme je me suis fait une loi de retracer dans cette histoire les
actions dignes de blme aussi bien que celles qui mritent l'loge, je
crois devoir dire que l'extrme incurie avec laquelle la reine et le
duc d'Orlans gouvernaient les affaires pendant la maladie du roi
excitait de vifs mcontentements dans le royaume. Le peuple ne
craignait point de les accabler publiquement de maldictions, et de
dire qu'ils n'avaient d'autre pense que de multiplier contre toute
justice les taxes et les exactions, pour s'engraisser de la substance
des pauvres et assouvir leur excrable et aveugle cupidit. Ils ne
songeaient en effet qu' s'enrichir au prjudice du royaume,
s'inquitant peu du chtif tat du roi et de son fils an,
monseigneur le duc de Guienne. Ils avaient tellement restreint les
dpenses du roi, que ses intendants ne pouvaient dpasser d'un cu
d'or la somme qui leur avait t fixe par crit. On leur reprochait
encore, entre autres actes de tyrannie, d'insulter  la misre
publique en faisant grande chre aux dpens d'autrui; ils enlevaient
les vivres sans les payer, et quand on en demandait le prix, les
pourvoyeurs de la maison royale regardaient cette rclamation comme un
crime. Indiffrents  la dfense du royaume, ils mettaient toute leur
vanit dans les richesses, toute leur jouissance dans les dlices du
corps. Enfin ils oubliaient tellement les rgles et les devoirs de la
royaut, qu'ils taient devenus un objet de scandale pour la France et
la fable des nations trangres.

On parlait beaucoup et en termes assez vifs de ces dportements; mais
personne n'osait entreprendre publiquement d'y remdier par des avis
salutaires. Enfin un moine augustin, nomm Jacques Legrand, prit la
rsolution de prcher devant la reine le jour de l'Ascension. Ce hardi
dessein tait d'autant plus louable,  mon avis, que, connaissant
l'histoire du pass, ce religieux n'ignorait pas que les femmes, et
surtout les nobles dames, s'irritent facilement des paroles qui leur
dplaisent, et que leur colre est  craindre. Il prsenta dans un
tableau anim l'espce de lutte tablie entre les vertus et les vices
des gens de la cour, montrant les exemples qu'il fallait viter et
ceux qu'il fallait suivre. Il serait contraire  la brivet dont je
me suis fait une loi, de rapporter ici tout au long le sermon qu'il
pronona. Je me contenterai d'en retracer les points principaux:

Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous ft
agrable; mais votre salut m'est plus cher que vos bonnes grces: je
dirai donc la vrit, quels que doivent tre vos sentiments  mon
gard. La desse Vnus rgne seule  votre cour; l'ivresse et la
dbauche lui servent de cortge et font de la nuit le jour au milieu
des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes
qui assigent sans cesse votre cour corrompent les moeurs et nervent
les coeurs. Elles effminent les chevaliers et les cuyers et les
empchent de partir pour les expditions guerrires, en leur faisant
craindre d'tre dfigurs par les blessures. Passant ensuite au luxe
des vtements que la reine avait principalement contribu 
introduire, il le censura nergiquement, et ajouta: Partout, noble
reine, on parle de ces dsordres et de beaucoup d'autres, qui
dshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m'en croire, parcourez
la ville sous le dguisement d'une pauvre femme, et vous entendrez ce
que chacun dit.

Ce langage fut loin de plaire  la reine. Quelques demoiselles de sa
suite tmoignrent au prdicateur leur tonnement de ce qu'il avait
os dire publiquement tant de mal. Et moi, leur rpondit-il, je suis
bien plus tonn que vous osiez commettre d'aussi mchantes actions et
mme de pires, que je rvlerai hautement  la reine, quand il lui
plaira de m'entendre. Un des familiers de la reine, passant en ce
moment auprs de lui, se mit  dire avec humeur: Si l'on m'en
croyait, on jetterait  l'eau ce misrable. Le religieux, bravant ses
menaces, lui rpondit hardiment: Oui, sans doute, il ne faudrait
qu'un tyran comme toi pour excuter un tel crime. Il eut encore
beaucoup d'autres propos outrageants  essuyer pour avoir eu le
courage de dire la vrit. Quelques courtisans, afin d'attirer sur lui
la colre du roi, allrent lui raconter que le moine augustin avait
parl de l'tat de la reine dans les termes les plus offensants. Le
roi en tmoigna au contraire beaucoup de satisfaction. Il dsira mme
l'entendre, et voulut qu'il prcht devant lui dans son oratoire le
saint jour de la Pentecte.

Ce jour-l donc le religieux prcha en prsence du roi, des ducs de
France et du roi de Navarre. Il prit pour texte: _L'Esprit saint vous
enseignera toute vrit_, et commena par faire un pompeux loge de la
venue du Saint-Esprit. Puis, passant aux moeurs, il dclara que le
devoir d'un prdicateur tait de dire la vrit devant tout le monde,
quelque importune qu'elle pt tre  ceux qui l'entendaient. Il
reprsenta loquemment comment dans la cour des grands et des chefs de
l'tat les prceptes divins taient fouls aux pieds, la doctrine de
l'vangile mprise, la foi, la charit et toutes les autres vertus
thologales et cardinales presque ananties. S'levant ensuite avec
force contre les vices de ceux qui taient  la tte des affaires, il
leur reprocha hautement leur tideur pour le bien de l'tat et leur
mauvaise administration.

Aprs avoir entendu toutes ces choses, le roi, soit de son propre
mouvement, soit  l'instigation de ses courtisans, se leva et vint se
placer en face du religieux. Tout autre et t intimid par la vue
d'un si grand prince; mais lui n'en montra que plus de rsolution. Il
continua son discours, et adressant la parole au roi lui-mme, il lui
dit qu'il devait prter une srieuse attention  ce qu'il venait
d'entendre, sinon, la faute en retomberait sur ses conseillers, et
l'on pourrait dire qu'ils n'osaient point lui faire connatre la
vrit. Puis, lui rappelant l'exemple de son pre: Il est vrai,
dit-il, qu'il imposa des tailles au peuple pendant son rgne; mais du
moins ces contributions servirent  la grandeur de la France. Il
construisit des forteresses, repoussa vigoureusement les ennemis du
royaume, s'empara de leurs places, et amassa des trsors qui l'avaient
rendu au moment de sa mort le plus puissant des rois de l'Occident.
Nous ne voyons rien de pareil aujourd'hui, et pourtant des impts bien
plus lourds psent sur le peuple. Il ajouta qu'on n'avait retir
aucun avantage des taxes gnrales qui avaient t leves deux fois
cette anne, qu'on n'avait fait aucune expdition glorieuse pour le
royaume, qu'on ne payait pas mme la solde des gens de guerre, que
l'argent de ces tailles avait t dtourn au profit de quelques
particuliers, qui ne rougissaient pas d'en faire le plus honteux
usage. La suprme noblesse de ce temps-ci, continua-t-il, c'est de
frquenter les bains, de vivre dans la dbauche, de porter de riches
habits bien lacs,  belles franges et  longues manches. Cela vous
regarde aussi, monseigneur, et je vous dirai que c'est vous vtir de
la substance, des larmes et des gmissements du malheureux peuple,
dont les plaintes, nous le proclamons avec douleur, montent sans cesse
vers le souverain roi pour accuser tant d'injustices. Il signala une
personne, sans la dsigner autrement que par le titre de duc, qui
avait, dit-il, montr dans sa jeunesse les plus heureuses
dispositions, mais qui depuis s'tait attir les maldictions du
peuple par ses drglements, par son insatiable cupidit, et par
l'oppression insupportable que lui et ses pareils faisaient peser sur
tout le royaume. Il termina son discours en disant que si tant de
mfaits duraient encore longtemps, il craignait que Dieu, qui dispose
 son gr de la couronne des rois, ne transportt bientt le sceptre 
des trangers ou ne permit que le royaume ft divis en lui-mme, par
l'effet de la mauvaise conduite des princes. Il prsenta loquemment
d'autres considrations en faveur de la rforme des moeurs, et parla
en prdicateur courageux et en aptre de la vrit. Il s'attira par l
le ressentiment et la haine des mchants; mais les honntes gens et
les sages le flicitrent et le lourent de toutes les choses qu'il
avait eu le courage de dire. Le roi lui-mme applaudit  sa fidlit,
et contre l'attente des gens de la cour, qui ne cherchaient qu' le
perdre, il le prit sous sa protection et rsolut de mettre un terme
aux excs qu'il avait signals. Mais il ne put accomplir cette
rsolution: il prouva une rechute le 9 juin, et resta malade jusqu'
la fin de juillet.




ON PRIE LE ROI DE VEILLER A CE QUE LES AFFAIRES DU ROYAUME SOIENT
CONDUITES AVEC PLUS DE PRUDENCE.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Vers le mme temps, de nobles seigneurs, qui avaient toujours rempli
fidlement leurs devoirs envers le roi, lui conseillrent avec
franchise et le pressrent instamment de veiller de plus prs au
gouvernement du royaume, et de faire en sorte que les affaires
publiques fussent diriges plus sagement que par le pass. En effet,
la reine et le duc d'Orlans, qui, en vertu des droits qu'ils avaient
comme les plus proches parents du roi, s'arrogeaient l'autorit
suprme toutes les fois que le roi perdait l'usage de la raison,
dcidaient beaucoup de choses de leur propre mouvement, sans consulter
les oncles et les cousins du roi ni les autres membres du conseil. En
outre, au dire des gens de la cour, ils semblaient n'user de leur
pouvoir que pour accabler le royaume d'impts onreux et pour
s'enrichir aux dpens des habitants, sans s'inquiter de l'puisement
du trsor royal, qui ne suffisait plus aux besoins ordinaires du roi
ni aux dpenses journalires de sa maison. Quelques personnes mme
osrent les accuser de ngliger ses enfants. Le roi en fut fort
irrit; il voulut savoir la vrit de la bouche mme de son fils
an, et lui demanda affectueusement depuis combien de temps il tait
priv des caresses et des embrassements de la reine sa mre: Depuis
trois mois, rpondit le dauphin.

Des personnes qui se trouvaient l m'ont assur que le roi se montra
vivement affect de tant d'indiffrence. Il loua la fidlit de la
demoiselle qui tait charge de la garde de son fils, et qui lui avait
servi de mre pendant tout ce temps, lui fit prsent d'une coupe d'or
dans laquelle il venait de boire, et lui dit avec bont: Recevez
cette marque de ma reconnaissance, quelque faible qu'elle soit en
comparaison de vos services; continuez de veiller avec le mme soin 
l'ducation de mon fils bien aim, et je vous rcompenserai plus
amplement, si Dieu me prte vie et que je puisse mieux qu'aujourd'hui
vous tmoigner ma gratitude. Les gens de sa cour, enhardis par ces
paroles, lui reprsentrent que c'tait chose indigne de voir le
souverain du plus riche royaume du monde manquer de tout ce qui tait
ncessaire  l'clat de la majest royale. Le roi, touch de leurs
observations, rsolut d'en dlibrer dans un conseil des princes du
sang, dont les principaux membres furent les rois de Sicile et de
Navarre et les ducs d'Orlans, de Berri et de Bourbon.




LE DROIT DE PRISE.

1407.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Comme les impts prlevs sur les marchandises du royaume pour l'usage
de la famille royale ne suffisaient pas  son entretien, on y
supplait en extorquant aux habitants des campagnes les fruits de la
terre qu'ils avaient obtenus par leur travail. La plupart des princes
envoyaient chaque anne,  plusieurs reprises, par tout le royaume des
gens de bas tage, instruments de leur inique rapacit, qui mesuraient
toutes les provisions amasses dans les granges et dans les celliers,
et dfendaient aux habitants, au nom du roi et sous peine de grosses
amendes, d'en rien dtourner, jusqu' ce qu'ils eussent approvisionn
les maisons de leurs matres. C'tait un crime, d'opposer  cet ordre
la moindre rsistance et de rclamer le prix des objets enlevs. Ceux
qui se prsentaient pour cela dans les htels des seigneurs en taient
honteusement chasss, et il arrivait rarement qu'aprs bien des
peines, des ennuis, des fatigues et des dpenses, ils obtinssent une
faible partie de ce qui leur tait d. Aussi vit-on bientt beaucoup
de gens qui vivaient dans l'aisance rduits  la mendicit. Dans le
malheur qui les accablait, ils maudissaient les seigneurs. Le roi fut
enfin instruit de ce qui se passait par la rumeur publique. Songeant
avec douleur qu'il ne mangeait pas un morceau de pain qui ne ft
assaisonn de la maldiction des pauvres, il rsolut, d'aprs l'avis
de son conseil, de rprimer ces coupables excs par une salutaire et
juste rigueur. Ds les premiers jours de septembre, il fit publier par
la voix du hraut et  son de trompe, dans toutes les villes du
royaume, qu'on ne pourrait dsormais exercer le droit de prise au nom
d'aucun seigneur, quel que ft son rang, ni prendre les biens des
habitants malgr eux, si ce n'est dans une certaine mesure et en
payant comptant. Mais ce qui tonna bien des gens, c'est qu'on ajouta
que l'ordonnance avait t faite  la requte de la reine et du duc
d'Orlans, qui s'taient le plus signals par ces extorsions.
Toutefois, ce sage rglement, qui avait dj t mis en vigueur par
les anciens rois de France, ne fut point maintenu; on ne le laissa
subsister que quatre ans.




ASSASSINAT DU DUC D'ORLANS.

23 novembre 1407.

   L'assassinat de Louis duc d'Orlans, frre de Charles VI, par le
   duc de Bourgogne Jean sans Peur, commence la longue guerre des
   Armagnacs et des Bourguignons, qui ne finit qu'en 1435, au trait
   d'Arras, sign entre Charles VII et Philippe le Bon, duc de
   Bourgogne, fils de Jean sans Peur. Pendant la maladie de Charles
   VI, les princes du sang se disputaient sans cesse le pouvoir, qui
   tait pour eux une source de revenus. Le duc d'Orlans tait
   devenu le matre en 1404, aprs la mort du duc de Bourgogne,
   Philippe le Hardi, et de concert avec la reine Isabeau, il
   accablait le peuple d'impts. Le nouveau duc de Bourgogne, Jean
   sans Peur, fils de Philippe le Hardi, homme dur et violent, se
   fit le dfenseur et le chef de la bourgeoisie parisienne pour
   lutter contre le duc d'Orlans, et rsolut de le tuer afin de le
   remplacer auprs du roi et de gouverner le royaume.


1. _Rcit de Monstrelet._

   Comment Louis, duc d'Orlans, seul frre du roi de France Charles
     le Bien Aim, fut mis  mort piteusement dedans la ville de
     Paris.

En ces propres jours advint en la ville de Paris la plus douloureuse
et piteuse aventure qu'en trs long temps par avant fut advenue au
chrtien royaume de France pour la mort d'un seul homme:  l'occasion
de laquelle le roi, tous les princes de son sang, et gnralement tout
son royaume, eurent moult  souffrir et furent en trs grand division
l'un contre l'autre par trs long espace; et tant qu'icelui royaume en
fut moult dsol et appauvri, comme ci-aprs pourra plus pleinement
tre vu par la dclaration qui mise en sera en ce prsent livre:
c'est  savoir pour la mort du duc d'Orlans, seul frre germain du
roi de France Charles le Bien Aim, sixime de ce nom.

Lequel duc, tant en la dessus dite ville de Paris, fut par un
mercredi, jour de Saint-Clment pape, meurtri et mis  mort
piteusement environ sept heures du soir. Et fut cet homicide fait et
perptr par environ dix-huit hommes, lesquels toient logs en un
htel o toit lors pour enseigne l'image Notre-Dame, auprs de la
porte Barbette, et l, comme depuis il fut su vritablement, avoient
t par plusieurs jours, sur intention d'accomplir ce qu'ils avoient
entrepris.

Et quand ce vint, en ce mme mercredi, comme dit est, envoyrent un
nomm Thomas de Courteheuse, qui toit valet de chambre du roi et leur
complice, devers ledit duc d'Orlans, qui toit all voir la reine de
France en un htel qu'elle avoit achet n'avoit gure  Montagu, grand
matre d'htel du roi; et si est icelui au pied de la dite porte
Barbette. Et l d'un enfant, qui toit trpass jeune, gisoit, et
n'avoit point encore accompli les jours de sa purification. Lequel
Thomas venu devers icelui duc, lui dit de par le roi, pour le
dcevoir: Monseigneur, le roi vous mande que sans dlai veniez devers
lui, et qu'il a  parler  vous htivement, et pour chose qui
grandement touche  lui et  vous. Lequel duc, ou le commandement du
roi, icelui voulant accomplir, combien que le roi rien n'en savoit,
tantt et incontinent monta dessus sa mule, et en sa compagnie deux
cuyers sur un cheval et quatre ou cinq valets de pied devant et
derrire portant torches; et ses gens qui le devoient suivre point ne
se htoient; et aussi il y toit all  prive mesgnie, nonobstant que
pour ce jour avoit dedans la ville de Paris de sa retenue et  ses
dpens bien six cents, que chevaliers que cuyers.

Et quand il vint assez prs d'icelle porte Barbette, les dix-huit
hommes dessus dits, qui toient arms  couvert, l'attendoient et
s'toient mis couvertement auprs d'une maison. Si faisoit assez brun
pour cette nuit; et lors incontinent, mus de hardie et outrageuse
volont, saillirent tous ensemble  l'encontre de lui, et en y eut un
qui s'cria: A mort!  mort! et le frit d'une hache tellement qu'il
lui coupa un poing tout jus. Et adonc le dit duc voyant cette cruelle
entreprise ainsi tre faite contre lui s'cria assez haut en disant:
Je suis le duc d'Orlans. Et aucuns d'iceux en frappant sur lui
rpondirent: C'est ce que nous demandons.

Entre lesquelles paroles la plus grand partie recouvrrent, et
prestement, par force et abondance de coups, fut abattu jus de sa
mule, et sa tte tout cartele par telle manire que la cervelle
chyt dessus la chausse. En outre l le retournrent et renversrent
et si terriblement le martelrent, que l prsentement fut mort trs
piteusement; et avec lui fut tu un jeune cuyer, Allemand de nation,
qui autrefois avoit t son page: et quand il vit son matre abattu,
il se coucha sur lui pour le garantir, mais rien n'y fit: et le cheval
qui devant le duc alloit atout les deux cuyers, quand il sentit iceux
saquemens arms aprs lui, il commena  ronfler et avancer: et quand
il les eut passs se mit  courre, et fut grand espace que ceux qui
toient sus ne le purent retenir. Et quand il fut arrt, ils virent
la dite mule de leur seigneur qui toute seule couroit aprs eux. Si
cuidrent qu'il ft chu jus, et pour cela prirent par le frein pour la
ramener au dit duc: mais quand ils vinrent prs de ceux qui l'avoient
tu, ils furent menacs, disant, s'il ne s'en alloient, qu'en tel
point seroient mis comme leur matre. Pour quoi iceux, voyant leur
seigneur tre ainsi mis  mort, htivement s'en allrent en l'htel de
la reine en criant: Le meurtre! Et ceux qui avoient occis le dit duc
 haute voix commencrent  crier: Le feu! et avoient leur fait par
telle manire ordonn en leur htel, que l'un d'eux, en tat que les
autres faisoient l'homicide dessus dit, bouta le feu dedans icelui. Et
puis les uns  cheval, les autres  pied, htivement s'en allrent o
ils purent le mieux, en jetant aprs eux chaussetrapes de fer, afin
qu'on ne les pt suivre ni aller aprs eux. Et comme la fame et
renomme fut, aucuns d'iceux allrent en l'htel d'Artois, par
derrire,  leur matre le duc Jean de Bourgogne, qui cette oeuvre
leur avoit fait faire et commande, comme depuis publiquement il
confessa; et ce qu'ils avoient fait lui racontrent, et aprs trs
htivement mirent leurs corps en sauvet.

Et fut le principal conducteur de ce cruel homicide un nomm Raoullet
d'Actonville, de nation Normand, auquel par avant le dit duc d'Orlans
avoit t l'office des gnraux, duquel le roi l'avoit pourvu  la
requte et prire du duc Philippe de Bourgogne dfunt; et pour ce
dplaisir avisa le dit Raoullet manire comment il se pourrait venger
d'icelui duc d'Orlans. Ses autres complices furent Guillaume
Courteheuse et Thomas Courteheuse devant nomms, ns de la comt de
Guines, Jean de La Motte, et plusieurs autres jusqu'au nombre dessus
dit.

En aprs, environ demi-heure, ceux de la famille du duc d'Orlans,
quand ils ourent nouvelles de la mort et occision de leur seigneur
tant piteuse, trs fort pleurrent; et grivement au coeur courroucs,
tant les nobles comme non nobles, accoururent  lui, et l le
trouvrent mort sur les carreaux. Auquel lieu y eut grands
lamentations et regrets des chevaliers et cuyers de son htel, et
gnralement de tous ses serviteurs quand ils virent son corps ainsi
navr, mort et dtranch. Et lors, comme dit est, en trs grand
tristesse et gmissemens le levrent, et en l'htel du seigneur de
Rieux, marchal de France, qui prs de l toit, le portrent: et bref
ensuivant, icelui corps couvert de blanc linceul fut port en l'glise
de Saint-Guillaume assez honorablement. Et toit icelle glise la plus
prochaine du lieu o il avoit t mort. Et tantt aprs le roi de
Sicile, lors tant  Paris, et plusieurs autres princes, chevaliers et
cuyers, oyant la nouvelle de si cruelle mort comme du seul frre
germain du roi de France, en telle manire perptre  Paris, en
grands pleurs le vinrent voir en la dite glise. Si fut le corps mis
en un cercueil de plomb, et le veillrent les religieux de la dite
glise toute nuit en disant vigiles et psautiers; avec lesquels
demeurrent ceux de sa famille. Et le lendemain trs matin fut trouve
par ses gens la main, laquelle lui avoit t coupe sur les carreaux,
et une grande partie de sa cervelle, laquelle fut recueillie et mise
au cercueil avec le corps. Et tt aprs tous les princes tant au dit
lieu de Paris, rserv le roi et ses enfants, c'est  savoir le roi
Louis, le duc de Berry, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le
marquis de Pont, le comte de Nevers, le comte de Clermont, le comte de
Vendme, le comte de Saint-Pol, le comte de Dammartin, le conntable
avec plusieurs autres, lesquels toient l assembls, tant gens
d'glise, comme nobles, avec trs grand multitude du peuple de Paris,
si vinrent tous ensemble  la dite glise de Saint-Guillaume; et l
les principaux de la famille dudit duc d'Orlans prirent son corps
avec le cercueil, et le mirent hors de ladite glise, avec grand
nombre de torches allumes, lesquelles portoient les cuyers du dit
dfunt: et  chacun lez du corps toient par ordre, faisant pleurs et
grands gmissements, c'est  savoir le roi Louis, le duc de Berry, le
duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, chacun d'eux tenant la main au
drap qui toit sur le cercueil. Aprs eux toient par ordonnance,
chacun selon son tat, les princes, le clerg, les barons, tous
recommandant son me  Dieu notre crateur; et le portrent en icelle
manire jusqu' l'glise des Clestins. Et l, aprs son service fait
trs solennellement, fut enterr trs honorablement en une chapelle
trs excellente, laquelle il avoit fait faire et fonder; et aprs
icelui service fait et accompli, les princes dessus dits et tous les
autres se retrahirent chacun en leurs htels. Si toient en grand
soupon de savoir la vrit du dessus dit homicide ainsi fait sur le
dit duc d'Orlans.

Et de prime face fut aucunement souponn que messire Aubert de Chauny
n'en ft coupable, pour la grand haine qu'il avoit au dit duc,  cause
de ce qu'au dit messire Aubert avoit sa femme soustraite et emmene
avec lui; et tant avoit tenue icelle dame en sa compagnie qu'il en
avoit un fils, duquel et de son gouvernement sera fait mention
ci-aprs. Mais en assez bref terme ensuivant, on sut la vrit du dit
homicide, et que le dit seigneur de Chauny n'en toit en rien
coupable.

En ce mme jour, Isabelle, reine de France, quand elle sut les
nouvelles du dit meurtre et homicide fait si prs de son htel, conut
si grand fureur et hideur, que nonobstant qu'elle ne ft encore
purifie, nanmoins se fit mettre sur une litire par son frre Louis
de Bavire et autres de ses gens, et  son htel de Saint-Pol se fit
porter en la chambre prochaine de la chambre du roi, o pour plus
grand sret se logea; et mmement, la nuit que le meurtre fut
perptr, y eut plusieurs nobles qui s'armrent, comme le comte de
Saint-Pol et aucuns autres, lesquels se retrahirent en l'htel du roi,
leur souverain seigneur, non sachant quelle chose d'icelle besogne
s'en pourroit ensuivre.

En aprs, le corps du dit duc d'Orlans mis en terre, comme dit est,
s'assemblrent tous les princes en l'htel du roi Louis, avec le
conseil royal, et l fut mand le prvt de Paris et autres gens de
justice, auxquels fut command par les dits seigneurs qu'ils fissent
bonne diligence d'enqurir si par une voie on pourroit apercevoir qui
avoit t l'auteur ni les complices de faire cette besogne. Et avec ce
fut ordonn que toutes les portes de Paris, rserv deux, fussent
fermes, et qu'icelles deux fussent bien gardes pour savoir qui en
istroit.

Aprs lesquelles ordonnances et aucunes autres, les dits seigneurs et
le conseil royal se retrahirent tout confus et en grand tristesse en
leurs htels, et le lendemain, qui fut le vendredi, se rassembla le
dit conseil  l'htel du roi de France,  Saint-Pol. Auquel lieu
toient le roi Louis de Sicile, les ducs de Berry, de Bourgogne et de
Bourbon, et moult d'autres grands seigneurs avec le dit conseil royal;
et tantt aprs vint le prvt de Paris, auquel le duc de Berry
demanda quelle diligence il avoit faite sur la mort de si grand
seigneur, comme le seul frre du roi, lequel prvt rpondit qu'il en
avoit fait la plus grand diligence qu'il avoit pu, mais encore n'en
pouvoit savoir la vrit, disant au roi et  tous les seigneurs que si
l'on le laissoit entrer dedans tous les htels des serviteurs du roi,
et aussi des autres princes, par aventure, comme il croit,
trouveroit-il l la vrit des auteurs ou des complices; et lors, le
roi de Sicile, le duc de Berry et le duc de Bourbon lui donnrent
cong et licence d'entrer partout o bon lui sembleroit.

Et adonc, le duc Jean de Bourgogne, oyant la licence qui fut octroye
par iceux seigneurs au prvt de Paris, eut doutance et cremeur; et
pour ce attrait  part le roi Louis et le duc de Berry, son oncle, et
en bref leur confessa et dit que par l'introduction de l'ennemi[137]
avoit fait faire cet homicide par Raoullet d'Actonville et ses
complices; lesquels seigneurs, oyant cette confession, eurent si grand
admiration et tristesse en coeur, qu' peine lui purent-ils donner
rponse; et ce qu'ils lui en donnrent, ce fut en lui trs grandement
rprouvant la condition et manire du trs cruel homicide ainsi par
lui perptr en la personne de son propre cousin germain.

  [137] C'est--dire par l'inspiration du dmon. (_Note de
  Buchon._)

Et aprs qu'ils eurent ou la connoissance du dit duc de Bourgogne,
retournrent devers le conseil, et ne dclarrent pas prsentement ce
qu'il leur avoit dit; et tt aussi le dit conseil fini, chacun s'en
retourna en son htel.

Le lendemain, qui fut le samedi, environ dix heures devant none,
furent les seigneurs dessus dits assembls en l'htel de Nesle, o
toit log le duc de Berry, pour tenir le conseil royal; auquel lieu,
pour tre  icelui conseil, vint le duc de Bourgogne, ainsi qu'il
avoit accoutum, le comte de Waleran de Saint-Pol en sa compagnie.
Mais quand il vint pour entrer dedans, son oncle le duc de Berry lui
dit: Beau neveu, n'entrez pas au conseil pour cette fois; il ne plat
mie bien  aucuns qu'y soyez. Et sur ce, le duc de Berry rentra
dedans, et fit tenir les huis ferms, ainsi qu'il avoit t ordonn
par le grand conseil; et alors le duc Jean de Bourgogne, tout confus
et en grand doute, demanda au comte Waleran de Saint-Pol: Beau
cousin, qu'avons-nous  faire sur ce que vous oyez? Et le comte lui
rpondit: Monseigneur, vous avez  vous retraire en votre htel,
puisqu'il ne plat  nosseigneurs que vous soyez au conseil avec eux.
Et le dit duc lui dit en telle manire: Beau cousin, retournez avec
nous pour nous accompagner. Et le comte de Waleran lui fit rponse 
la manire qui s'ensuit: Monseigneur, pardonnez-moi, j'irai vers
nosseigneurs au conseil, lesquels m'ont mand. Et aprs ces paroles,
le dit duc de Bourgogne, en grand doutance, s'en retourna en son htel
d'Artois; et afin qu'il ne ft arrt ni pris, sans dlai monta 
cheval, six de ses hommes tant seulement en sa compagnie; et par la
porte de Saint-Denis se partit trs htivement, et chevaucha, en
prenant aucuns chevaux nouveaux, sans arrter en nulle place, jusqu'
son chtel de Bapaume. Et quand il y eut un petit dormi, s'en alla
sans dlai  Lille en Flandre; et ses gens, qu'il avoit laisss au dit
lieu de Paris, au plus tt qu'ils purent, ayant trs grand doute
d'tre arrts et pris le suivirent; et pareillement Raoullet
d'Actonville et ses complices, leurs vtements changs et dguiss, se
dpartirent de Paris par divers lieux; et tous ensemble s'en allrent
loger dans le chtel de Lens, en Artois, par l'ordonnance du duc Jean
de Bourgogne, leur matre et seigneur.

Ainsi et par telle manire se dpartit icelui duc aprs la mort du dit
duc d'Orlans de la ville de Paris,  petite compagnie, et laissa en
icelle ville la seigneurie de France en grand tristesse et
dplaisance.

Toutefois, ceux de l'htel du dit duc d'Orlans mort, quand ils
ourent le secret partement du dit duc de Bourgogne, s'armrent
jusqu'au nombre de six vingts hommes d'armes, desquels toit l'un des
principaux messire Clignet de Brabant; et eux, monts  cheval,
issirent de Paris pour suivre le dit duc de Bourgogne,  intention de
le mettre  mort, s'ils l'eussent pu atteindre; mais ce faire leur fut
par le roi Louis de Sicile dfendu; et pour icelles causes s'en
retournrent grandement courroucs  leurs htels.

Si fut alors par toute la ville de Paris dnonc et tout connu que le
dit duc de Bourgogne avoit fait faire cet homicide; et adonc le peuple
de la ville de Paris, lequel n'toit pas bien content du dit duc
d'Orlans, et point ne l'avoit en grce, pource qu'ils entendoient que
par son moyen les tailles et tous autres subsides s'entretenoient,
commencrent  dire l'un  l'autre en secret: Le bton noueux est
plan.

Cette douloureuse mort fut l'anne du grand hiver, en l'an mil quatre
cent et sept; et dura la gele soixante-six jours en un tenant trs
terrible, et tant qu'au dgeler le Pont-Neuf de Paris fut abattu en
Seine; et moult firent icelles eaux et geles de grands dommages en
plusieurs et diverses contres du royaume de France.

Et quant est  parler des discords, haines ou envies qu'avoient l'un
contre l'autre les ducs d'Orlans et de Bourgogne par avant la mort
d'icelui duc d'Orlans, ni des manires qui avoient t tenues par
iceux, n'est j besoin d'en faire en ce prsent chapitre rcitation,
pource qu'il sera tout au long et plus  plein dclar s propositions
qui pour ce furent faites dedans bref temps aprs ensuivant, c'est 
savoir par la justification que fit proposer le duc de Bourgogne haut
publiquement devant le roi, prsens plusieurs princes et autres
notables personnes, tant d'glise comme sculiers, et les accusations
pourquoi il disoit et avouoit d'avoir fait mettre  mort le dit duc
d'Orlans: et pareillement par les rponses que depuis en fit faire et
proposer la duchesse d'Orlans douagire et ses enfants, pour les
excusations de son feu mari; desquelles propositions les copies
seront mises et crites en ce prsent livre, tout ainsi et par la
manire qu'elles furent proposes, prsent tout le conseil royal et
autres gens de plusieurs tats, en trs-grand multitude.


   Comment la duchesse d'Orlans et son fils mainsn vinrent  Paris
     devers le roi, pour faire plainte de la piteuse mort de son
     seigneur et mari.

Louis duc d'Orlans, dfunt, avoit pous la fille de Gallas, duc de
Milan, qui toit sa propre cousine germaine, de laquelle il dlaissa
trois fils: c'est  savoir, Charles, le premier n, lequel fut nomm
duc d'Orlans aprs la mort de son pre; le second fut nomm Philippe,
et fut comte de Vertus; et le tiers avoit nom Jean, et fut comte
d'Angoulme. Et si avoit une fille qui depuis fut marie  Richard de
Bretagne, desquels princes sera ci-aprs dclare une partie de leur
gouvernement, et quelles fortunes ils eurent en leur temps.

Or est vrit que le samedi dixime jour de dcembre prochain
ensuivant vint la duchesse d'Orlans, veuve du dit duc,  Paris, Jean
son fils mainsn avec elle, et la reine d'Angleterre, femme de son
fils premier n, avec elle, laquelle toit fille du roi de France;
encontre lesquelles allrent hors de Paris le roi Louis, le duc de
Berry, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le comte de Vendme,
messire Charles d'Albret, conntable de France; avec lesquels et
plusieurs autres seigneurs elle entra dedans Paris honorablement; et
avec grand quantit de gens et de chevaux,  l'htel de Saint-Pol,
s'en alla o le roi toit, et l eut audience; et prsentement devant
le roi se mit  genoux, faisant trs piteuse complainte de la trs
inhumaine mort de son seigneur et mari. Laquelle fine, le roi, qui
toit assez subtil pour lors, et toit relev nouvellement de sa
maladie, la baisa, et en pleurant la leva, et lui dit que de sa
requte il en feroit selon l'opinion de son conseil; et elle, oue
cette rponse, s'en retourna en son htel, accompagne des seigneurs
dessus dits. Et le lundi ensuivant, le roi de France, par le conseil
du parlement, retira  sa table la comt de Dreux, le Chtel-Thierry,
le mont d'Arcuelles et tous les dites terres que le roi autrefois lui
avoit donnes sa vie durant tant seulement; et le mercredi ensuivant,
jour de Saint-Thomas, la duchesse d'Orlans, son fils mainsn dessus
dit, la reine d'Angleterre sa belle-fille, son chancelier d'Orlans et
autres de son conseil, avec plusieurs chevaliers et cuyers jadis de
l'htel de son mari, tous vtus de noir, vinrent  l'htel de
Saint-Pol pour parler au roi, et l trouvrent le roi Louis, le duc de
Berry, le duc de Bourbon, le chancelier de France, et plusieurs
autres, qui pour elle demandrent audience au roi de parler  lui, et
prsentement l'obtinrent.

Elle donc amene du comte d'Alenon et autres par le commandement du
roi en la prsence et aussi des autres princes, tantt trs fort
pleurant, au dit roi supplia derechef qu'il lui plt  elle faire
justice de ceux qui tratreusement avoient meurtri son seigneur et son
mari, Louis jadis duc d'Orlans; et toute la manire fit l dclarer 
la personne du roi par un sien avocat de parlement. Et l toit ledit
chancelier d'Orlans emprs la dite duchesse; lequel disoit au dit
avocat, mot aprs autre, ce qu'elle vouloit qui ft divulgu; et fit
exposer tout au long le dit homicide, comment il fut pi,  quelle
heure et la place o il toit quand il fut trahi et envoy querre
d'aguet appens[138], lui donnant  entendre que son seigneur et frre
le roi le mandoit, lequel meurtre devant dit touchoit au dit roi plus
qu' nulle autre personne, et conclut le dit avocat de par la dite
duchesse que le roi toit tenu sur toutes choses de venger la mort de
son frre; et  icelle duchesse, et  ses enfants, qui sont ses
neveux, faire bonne et brve justice, tant pour la prochainet du
sang, comme pour la souverainet de sa majest royale.

  [138] Guet-apens.

Auquel propos le chancelier de France, qui soit aux pieds du roi, par
le conseil des ducs et seigneurs royaux l tant, rpondit et dit que
le roi, pour l'homicide et mort de son frre  lui ainsi expose, au
plus tt qu'il pourroit en feroit bonne et brve justice. Aprs
laquelle rponse faite par le dit chancelier, le roi dit de sa bouche:
A tous soit notoire que le fait  nous expos ci en prsent nous
touche comme de notre seul frre, et le rputons  nous tre fait. Et
adonc ladite duchesse, Jean son fils et la reine d'Angleterre sa
belle-fille, tous ensemble se jetrent aux pieds du roi,  genoux, et
en grands pleurs lui requirent qu'il et souvenance de faire bonne
justice de la mort de son seul frre; lequel roi les leva, et en les
baisant derechef, promit d'en faire bonne justice, et leur assigna
jour dedans lequel il le feroit; et aprs ces paroles prirent cong et
retournrent en l'htel d'Orlans.


2. _Rcit du Religieux de Saint-Denis._

(Traduction de M. Bellaguet).

La veille de la Saint-Martin d'hiver, vers deux heures aprs minuit,
l'auguste reine de France accoucha d'un fils, en son htel  Paris,
prs la porte Barbette. Cet enfant vcut  peine, et les familiers du
roi n'eurent que le temps de lui donner le nom de Philippe et de
l'ondoyer au nom de la sainte et indivisible Trinit. Le lendemain
soir, les seigneurs de la cour conduisirent son corps  l'abbaye de
Saint-Denis avec un grand luminaire, suivant l'usage, et l'inhumrent
auprs de ses frres, dans la chapelle du roi son aeul, qui y avait
fond deux messes par jour.

La reine fut vivement affecte de la mort prmature de cet enfant, et
passa dans les larmes tout le temps de ses couches. L'illustre duc
d'Orlans, frre du roi, lui rendit de frquentes visites, et
s'effora d'apaiser sa douleur par des paroles de consolation. Mais la
veille de la Saint-Clment, comme il rentrait  l'htel royal de
Saint-Paul, aprs avoir joyeusement soup chez la reine, un crime
affreux, inou et sans exemple, fut commis sur sa personne; il tomba
sous les coups d'infmes assassins, qui avaient t aposts sur son
passage. L'horreur d'une si noire trahison aurait fait chapper la
plume de mes mains, si je ne m'tais impos le devoir de transmettre 
la postrit les actions bonnes ou mauvaises des princes de la famille
royale, et si je ne voulais apprendre aux favoris de la fortune qui
dominent orgueilleusement dans les cours, qu'ils ne doivent pas se
croire assez heureux pour tre  l'abri d'un semblable danger.

On ne peut s'expliquer cet abominable assassinat que si l'on en
cherche la cause dans les dissentiments cachs qui rgnent souvent
entre les princes. Il tait vident pour tout le monde qu'il fallait
attribuer ce crime  la haine mutuelle des ducs d'Orlans et de
Bourgogne. Sans remonter aux raisons secrtes et ignores de cette
haine, je me bornerai  exposer celles qui taient connues de tout le
monde. Pendant les intervalles de la maladie du roi, le gouvernement
du royaume tant remis entre les mains de son frre bien aim et de
son cousin, les deux princes, qui ne pouvaient se rsigner  partager
entre eux l'autorit souveraine, taient rarement d'accord sur la
direction des affaires. La diffrence de leur caractre se faisait
sentir dans toutes leurs opinions. Suivant ce qui m'a t rapport par
des gens de la cour, tout ce que l'un jugeait utile de faire, l'autre
le condamnait ou s'en montrait irrit. Cette rivalit finit par
allumer entre eux une haine implacable, et on les vit longtemps
conspirer ouvertement l'un contre l'autre. Leurs divisions dans le
conseil et les prparatifs de guerre qu'ils avaient faits  plusieurs
reprises, semblaient prsager que de terribles hostilits allaient
clater au dtriment et au scandale du royaume. L'auguste reine,
monseigneur le duc de Berri et tous les princes du sang, qui en
taient vivement affligs, essayrent vainement plusieurs fois de les
rconcilier. Des semeurs de zizanie et de discorde, maniant  leur gr
l'esprit des ducs, et leur prsentant le mensonge  la place de la
vrit, flattaient leurs penchants orgueilleux et excitaient leur
aversion mutuelle. En attaquant le mrite de l'un, ils attaquaient la
prsomption de l'autre; et chacun prvoyait que ces querelles ne
cesseraient qu'avec la vie de l'un des deux princes.

Le duc de Bourgogne cda le premier aux funestes conseils de ces
perfides courtisans, et se disposa  venger ses injures par un
assassinat. L'instrument de ce cruel et infme attentat fut un
Normand, nomm Raoul d'Ocquetonville, digne  jamais de l'excration
divine et humaine. Cet homme avait t destitu d'un office royal et
dpouill de tous ses biens par le duc d'Orlans. Quoiqu'il et mrit
ce chtiment par son infidlit dans l'exercice de ses fonctions, il
nourrissait un profond ressentiment contre le duc et cherchait toutes
les occasions de se venger. Il accueillit avec empressement cet
excrable projet de trahison, et ne pouvant attaquer le duc
ouvertement, il prit pour complices des misrables comme lui, et
concerta avec eux sa criminelle entreprise. Ils convinrent entre eux
de surprendre le duc dans un guet-apens, et se tinrent cachs pendant
dix-sept jours dans une maison propre  l'excution de leur complot,
prs de la porte Barbette, en attendant une occasion favorable. La
veille donc de la Saint-Clment, comme le duc sortait vers le soir de
chez la reine, o il avait soup joyeusement, et s'en retournait,
accompagn de cinq personnes seulement,  l'htel royal de Saint-Paul,
son implacable ennemi, non moins perfide que le tratre Judas, jugeant
que le moment d'agir tait arriv, et que rien ne s'opposait plus 
ses desseins, exhorta ses complices  consommer avec lui l'attentat.

Hlas! que l'esprit des hommes est aveugle et imprvoyant, puisqu'ils
ne savent pas le sort que leur rserve l'heure qui va suivre! A peine
le duc fut-il dans la rue, qu'il se vit envelopp tout  coup par
dix-sept assassins, dignes de toute l'animadversion divine et humaine.
Au mme instant, Raoul, leur chef, transport d'une rage vraiment
diabolique, lui abattit la main gauche d'un seul coup de sa hache,
puis lui assena sur le crne un autre coup, qui donna la mort  cet
illustre prince. L'impitoyable meurtrier retirant de la blessure son
arme toute sanglante, l'en frappa une troisime fois par derrire,
pendant qu'il tombait  terre, et fit jaillir sa cervelle sur le pav.
Les gens de la suite du duc pouvants prirent tous la fuite, 
l'exception d'un Flamand, qui se jeta sur le corps inanim de son
matre en s'criant  diverses reprises: pargnez monseigneur
d'Orlans, frre du roi. Les assassins, ne pouvant le sparer de leur
victime, le percrent de mille coups et le laissrent mort sur la
place.

C'est ainsi que le destin jaloux travaille  dtruire le bonheur des
mortels et pousse  leur perte les puissants de ce monde, en les
faisant tomber dans des piges insensibles et cachs, pour qu'ils ne
puissent prvoir ses attaques ni s'en garantir. Aprs cet odieux
attentat, qui aurait fait horreur aux nations les plus barbares,
l'excrable assassin trana ignominieusement le corps auprs d'un tas
de boue, et s'tant assur,  la lueur d'une torche de paille, que son
crime tait consomm, il s'en retourna avec ses infmes complices 
l'htel du duc de Bourgogne, aussi joyeux que s'il et fait une bonne
action, et sans tre poursuivi par personne.

Cependant le bruit de cet effroyable attentat, qui est sans exemple
dans l'histoire, se rpandit bientt; le peuple accourut en foule,
pour tre tmoin de cet horrible spectacle. C'tait une chose affreuse
 voir que ce corps couvert de blessures mortelles et ce bras mutil.
Mais ce qu'il y eut de plus affreux encore, c'est qu'il fallut
chercher et ramasser dans la boue la cervelle et la main gauche, pour
les ensevelir avec le corps.

La reine et les princes du sang furent atterrs par la nouvelle d'un
forfait si atroce; quant au duc de Bourgogne, il n'y crut pas d'abord,
et refusa mme d'ajouter foi au rcit du meurtrier. Il se rendit avec
ses serviteurs en appareil militaire  l'glise de Saint-Guillaume[139],
et y trouva le corps, qui y avait t dj dpos. Alors feignant
une grande affliction, il prit des habits de deuil, comme les autres
princes, et n'eut point honte d'assister au convoi, qui se fit en
l'glise des Clestins de Paris, o le duc avait, de son vivant
ordonn qu'on l'enterrt. Ces tristes funrailles durrent deux jours,
et furent clbres en grande pompe au milieu des larmes de tous les
assistants. Les princes se runirent ensuite, pour dlibrer dans
l'amertume de leur coeur sur les moyens de dcouvrir l'auteur de cet
horrible assassinat.

  [139] Aujourd'hui l'glise des Blancs-Manteaux.


   Portrait du duc d'Orlans.--Son meurtrier se fait connatre.

Les princes ne pouvaient se consoler de la perte de l'illustre duc
d'Orlans, si tratreusement assassin; ils pleuraient en lui le frre
unique du roi, leur cousin ou leur neveu, un prince d'un extrieur
accompli et qu'ils chrissaient tendrement. Entre autres qualits dont
la nature l'avait dou, il avait surtout une merveilleuse facilit
d'locution, qui le distinguait parmi tous les seigneurs de son temps.
En effet on l'avait vu dans plus d'une occasion surpasser par son
loquence les plus fameux orateurs, sans en excepter mme ceux de la
vnrable Universit de Paris, quelque verss qu'ils fussent dans les
subtilits de la dialectique, dans la connaissance de l'histoire et
dans la science thologique. Je l'ai vu souvent moi-mme se montrer
plus lgant dans ses rponses que ne l'avaient t ceux qui le
haranguaient. Les trangers vantaient aussi son loquence facile et
abondante et son extrme affabilit. Comme tous les princes du
royaume, il se faisait un point d'honneur d'accueillir toujours avec
les plus grands gards les personnes qu'on lui dputait, et de les
reprendre avec douceur, s'il leur arrivait de se tromper en quelque
chose. Il se montrait toujours aimable et bienveillant dans ses
manires. On peut lui reprocher toutefois d'avoir t pendant sa
jeunesse enclin  beaucoup de vices, comme le sont la plupart des
hommes; mais il les vita avec soin quand il fut arriv  l'ge mr.

Je reviens  la mort de ce noble duc. C'tait un bruit gnralement
rpandu dans le royaume que Robert de Canny n'tait pas tranger 
l'assassinat commis sur sa personne. On fondait cette accusation sur
ce qu'il avait conu une haine implacable contre le duc, qui avait
sduit sa femme. Dj messeigneurs les princes du sang avaient rsolu
en conseil de le faire rechercher et saisir, lui et tous ceux qu'ils
souponnaient. Alors le duc de Bourgogne, qui avait la conscience de
son crime, ne voulant point que la punition en retombt sur des
innocents, et pouss par un repentir tardif, se leva, prit  part le
roi de Sicile Louis et le duc de Berri, et leur avoua sans dtour
qu'il tait l'auteur de cet affreux attentat, et qu'il l'avait fait
commettre par des mains trangres,  l'instigation du diable. Cet
aveu les fit trembler et frmir d'horreur. Ils gardrent quelque temps
un morne silence, qu'ils n'interrompirent que par de profonds soupirs.
Quand les autres princes en furent informs, ils restrent comme
anantis et firent clater leur douleur par des gmissements et des
larmes. Ils maudirent justement cette excrable trahison, et vourent
le coupable aux tourments ternels qui sont le partage de Dathan et
d'Abiron. Personne n'ignorait que les deux ducs avaient fait nagure
un pacte d'amiti fraternelle, que tout rcemment encore ils l'avaient
confirm par lettres et par serments, qu'ils avaient communi
ensemble, et s'taient jur de rester fidles compagnons d'armes, et
de dfendre mutuellement leur honneur et leurs intrts envers et
contre tous. Le duc de Bourgogne tait mme all visiter monseigneur
le duc d'Orlans, son cousin, qui tait malade, et avait consenti, en
signe d'affection particulire,  dner avec lui le lendemain, qui
tait un dimanche.

Les ducs et les comtes de la famille royale, se rappelant toutes ces
circonstances, ne voulurent point couter les excuses du duc; ils
sortirent du conseil en pleurant et en sanglotant, et le jour suivant,
lorsqu'il se prsenta au Parlement, ils lui en refusrent l'entre. Le
duc en fut trs-irrit, et leur dit que quelque jour peut-tre il y
entrerait malgr eux. Le lendemain, qui tait un samedi, il quitta
Paris  la hte, et se rendit en Flandre  grandes journes. Quoique
la famille royale le regardt comme un criminel digne de la colre de
Dieu et des hommes, et que le roi prouvt le plus vif ressentiment de
la mort de son frre, on diffra le chtiment par gard pour un tel
personnage, qui portait le titre de doyen des pairs de France, qui
tait le plus riche seigneur du royaume, et qui avait dj mari sa
fille avec le fils an du roi. Bientt mme on lui fit offrir par le
comte de Saint-Pol une audience publique et l'impunit,  condition
qu'il livrerait les assassins pour qu'ils fussent jugs suivant les
formes de la justice. Le duc de Bourgogne s'y tant refus, le roi
envoya  Amiens monseigneur le duc de Berri et le roi de Sicile, afin
de confrer avec lui au sujet de ce crime abominable. L'illustre duc
de Bourbon, qui avait t dsign pour les accompagner, demanda au roi
la permission de ne point faire partie de cette ambassade et de se
retirer dans ses terres. La mort ignominieuse de son bien aim neveu
tait pour lui un coup terrible, et il rpta, dit-on, plusieurs fois
qu'il ne pourrait jamais supporter la vue de l'auteur d'une si noire
trahison.

Le duc de Bourgogne, qui avait la conscience de son crime, et qui
pensait qu'on pourrait s'autoriser contre lui-mme de l'exemple qu'il
avait donn, ne marchait qu'entour d'une garde nombreuse. Les deux
princes ne purent l'empcher d'entrer  Amiens en appareil de guerre,
et passrent dix jours dans cette ville, o ils eurent avec lui des
confrences pleines de courtoisie, et o ils se traitrent
mutuellement avec somptuosit. Le duc promit enfin d'obir aux ordres
du roi et d'aller exposer ses excuses en sa prsence. Mais, en
acquiesant  la demande desdits princes, il dclara qu'il y mettait
pour condition que les portes de Paris ne fussent plus gardes par des
gens de guerre, afin que lui et ses gens pussent y entrer en libert;
car il voulait y paratre non comme un ennemi de la ville ou du roi,
mais comme un ami qui souhaitait la paix.


   Madame la duchesse d'Orlans vient demander justice de l'horrible
    et cruel assassinat commis sur la personne de son mari.

La duchesse d'Orlans, en apprenant la mort si soudaine et si cruelle
de son poux bien aim, se livra aux transports de la plus vive
douleur; elle s'arracha les cheveux, dchira ses vtements, et ayant
fait venir les deux fils qu'elle avait eus du duc, elle leur fit
connatre par ses cris et par ses soupirs le malheur qui venait de les
frapper. Des torrents de larmes coulaient de ses yeux; sa voix tait
touffe par les sanglots. En un mot elle donna tous les signes du
plus profond dsespoir. Elle se rendit en toute hte  Paris avec une
suite nombreuse et en appareil de deuil, alla se jeter humblement aux
pieds du roi avec ses deux fils, et lui parla en ces termes, afin
d'exciter sa piti: C'est une veuve rduite au dsespoir et condamne
 passer sa triste existence dans les larmes, qui vient avec ces deux
orphelins, vos neveux, faire entendre sa voix plaintive  votre royale
majest; c'est la veuve de votre unique et bien aim frre, de ce
prince si accompli, qui vous fut toujours si fidle et si dvou, et
que vous aviez choisi avec raison pour dpositaire de vos secrets.
Dplorez avec moi le sort cruel qui vous l'a ravi. Mais que la douleur
ne vous fasse point oublier la vengeance; car, vous le savez, l'auteur
de cet attentat est le duc de Bourgogne, votre cousin germain, dont la
trahison ne saurait tre compare qu' celle de l'infme Judas. Il a
terni par cet acte de flonie l'honneur des illustres princes qui
portent les fleurs de lis. Chacun sait que c'est au mpris d'un pacte
d'amiti publiquement jur qu'il lui a fait prparer des embches
mortelles par des ministres d'iniquit. Hlas! que l'esprit de l'homme
est aveugle et imprvoyant! Au moment o il sortait de chez l'auguste
reine qu'il venait de consoler, et o il retournait  l'htel royal de
Saint-Paul, il a t surpris tout  coup par d'excrables tratres,
dignes de l'animadversion divine et humaine, qui l'ont mchamment et
outrageusement mis  mort. Il n'est point de coeur si dur, d'me si
inflexible, qui ne se ft attendrie en voyant ce bras mutil, ce corps
couvert de blessures mortelles, cette cervelle rpandue  terre, et ce
cadavre tran ignominieusement dans la rue prs d'un tas de boue.

Noble prince et seigneur, votre frre unique n'a t si indignement
trait par le mchant duc de Bourgogne, qu' cause de l'affection
particulire que vous inspiraient pour lui les liens du sang. Et
maintenant ledit duc, pour se justifier, cherche  ternir l'honneur de
mon illustre poux et celui de ses enfants, en publiant contre lui un
libelle injurieux et diffamatoire. La honte de tous ces outrages
rejaillirait sur votre royale majest, s'ils restaient impunis. C'est
pour cela que votre soeur dsole et ces pauvres enfants, vos neveux,
encore dans l'ge de l'innocence, vous supplient humblement  genoux
de ne point laisser sans vengeance cet excrable attentat, et de ne
point souffrir que d'infmes tratres se soient jous ainsi de la vie
de votre frre. Daignez user de votre puissance pour faire justice des
coupables, ou ordonnez qu'ils comparaissent devant la cour du
Parlement, afin qu'ils subissent le chtiment que mrite leur crime.

L'auguste duchesse termina cette requte en priant le roi de lui
permettre de garder ses enfants auprs d'elle, jusqu' ce qu'ils
eussent atteint l'ge de pubert. Elle le conjura aussi de leur
accorder la jouissance des biens et des domaines de leur pre, tant de
ceux qu'il tenait de la munificence royale que de ceux qu'il possdait
 titre d'achat. Le roi accda volontiers  sa demande, et lui adressa
de douces paroles de consolation. Elle parut satisfaite de cet
accueil; mais ayant appris,  son grand dplaisir, que le duc de
Bourgogne allait bientt arriver, elle prit cong du roi, qui lui
donna le baiser de paix. Le jour mme de son dpart, le roi eut une
rechute, dont on attribua la cause  la duchesse; je ne puis rien
affirmer  cet gard. La duchesse retourna  Blois, et comme son
dessein tait d'y demeurer, elle fit restaurer la ville et le chteau,
les approvisionna de vivres et d'armes, et mit bonne garde aux portes,
comme si ses ennemis eussent t dans le voisinage.


   Motifs allgus par le duc de Bourgogne touchant le meurtre du
     duc d'Orlans.

Le duc de Bourgogne ne manqua pas  sa parole; il partit de l'Artois,
et aprs avoir pass  Saint-Denis par dvotion, il arriva  Paris, et
y fit son entre en appareil de guerre, au grand tonnement de tous,
comme s'il venait de remporter quelque victoire sur les ennemis du
royaume. Il tait escort de huit cents chevaliers et cuyers partags
en trois corps et arms de pied en cap, mais la tte dcouverte. Les
bourgeois le reurent avec empressement. L'auguste reine de France et
les parents du roi ne purent, malgr leurs instantes prires,
l'empcher d'exposer publiquement les causes et les motifs de la mort
ignominieuse et dplorable du duc d'Orlans. Ils furent obligs de
cder  ses importunits, et consentirent enfin  l'entendre.
L'audience eut lieu le 8 mars, dans la grande salle de l'htel royal
de Saint-Paul, en prsence de messeigneurs le duc de Guienne, le roi
de Sicile Louis, le duc de Berri et tous les princes du sang. Matre
Jean Petit, normand de nation, professeur en thologie, plus renomm
pour la hardiesse que pour l'lgance de son langage, fut charg de
porter la parole au nom du duc. Il ne craignit pas de soutenir que si
l'on pouvait trouver quelque chose  redire  l'action du duc de
Bourgogne, et s'il avait drog  l'honneur de sa race, la mort du duc
d'Orlans n'tait que le juste chtiment de ses dmrites. Prenant
alors pour texte cette maxime du sage: _La convoitise est la source de
tous les maux_, il numra toutes les criminelles intrigues par
lesquelles le duc, dvor d'une insatiable ambition, avait cherch 
s'emparer du trne. Il serait trop long de rapporter mot pour mot son
discours; j'en rsumerai seulement les principaux points, suivant ma
coutume. Il reprsenta le duc comme un homme souill de tous les
vices, un sclrat et un tyran, et conclut de l qu'il avait t
permis de le tuer; il ajouta que, si la loi tablissait que le
maintien des droits de tous appartient aux pouvoirs publics, et
n'autorisait aucun particulier  tirer vengeance par lui-mme des
crimes d'autrui, quels qu'ils soient, les constitutions impriales,
loin d'tre favorables aux tyrans qui violent les lois, permettaient
au contraire de les exterminer.

Aprs cet exorde, qui fut assez long, matre Jean Petit passa
successivement en revue les crimes que le duc avait commis envers
Dieu, envers le roi et ses enfants, envers le royaume et la chose
publique, et l'accusa d'abord de lse-majest divine au premier chef,
en ce qu'il avait adhr aux sortilges et  l'idoltrie,
contrairement  l'honneur de Dieu et  la foi orthodoxe. S'en
remettant  Dieu du soin de punir ces crimes, il dit encore que le duc
avait t fauteur de l'excrable schisme de l'glise, et qu'il s'tait
ainsi rendu coupable du crime de lse-majest divine au second chef,
en adhrant  monseigneur Benot, dans le dessein de retarder l'union
et la paix de l'glise.

Passant ensuite des offenses spirituelles aux offenses temporelles, il
dmontra que le duc avait cherch  faire mourir le roi, d'abord par
des enchantements, des sortilges et des malfices, puis par des
breuvages empoisonns, enfin par le feu et par d'autres attentats, et
qu'ainsi il avait commis le crime de lse-majest royale au premier
chef; ce qu'il prouva de la manire suivante:

Voulant hter, dit-il, la mort du roi, qui tait dj atteint d'un
mal incurable, il a fait venir secrtement, il y a plusieurs annes,
un religieux apostat avec un chevalier, un cuyer et un valet, et leur
a remis une pe, un couteau et un anneau, pour les consacrer ou
plutt pour les excrer, s'il est permis de le dire, au nom du dmon.
Afin de mieux cacher leurs oprations  tous les regards, ils
s'enfermrent dans le chteau de Montjoie. De l l'apostat se rendit
sur une montagne voisine avant le lever du soleil, et ayant fait un
cercle d'acier autour de lui, il commena ses invocations. Deux
dmons, appels Herman et Astramon, lui apparurent sous la forme
humaine. Il leur rendit les honneurs divins, selon les prceptes de la
magie, et leur remit ces objets, en leur ordonnant de les consacrer et
de les rapporter dans le cercle. Les dmons ayant excut cet ordre,
l'apostat et ses compagnons, conformment aux instructions qui leur
furent donnes, allrent aux fourches patibulaires, dpendirent le
cadavre d'un voleur, lui mirent l'anneau dans la bouche, et l'y
laissrent quelque temps. Aprs lui avoir ouvert le ventre avec
l'pe, ils rendirent lesdits objets au duc, en lui assurant qu'il
pourrait obtenir par leur vertu tout ce qu'il dsirait. Ils lui
remirent aussi un os de l'paule dudit pendu, sur lequel ledit apostat
avait crit avec son sang certains noms diaboliques. Le duc porta
longtemps ce talisman entre sa chair et sa chemise. Un chevalier,
parent du roi, tant parvenu  le lui soustraire, le duc intrigua tant
auprs du roi, qu'il le fit exiler sans jugement. Cette condamnation
effraya les seigneurs de la cour et les habitants du royaume; mais,
bien que chacun murmurt en secret du malfice auquel le duc avait eu
recours, on n'osa point l'en accuser publiquement.

L'orateur ajouta que ledit duc, esclave dvou de la desse Vnus,
avait reu du mme religieux un anneau dont le contact avait la vertu
de fasciner toutes les femmes et de les soumettre sans obstacle  ses
dsirs impurs, et qu'il en faisait usage mme dans la semaine sainte,
pour mieux insulter le Crateur.

Pour preuve que le duc avait fait tout cela dans l'intention de hter
la mort du roi, il rappela ce que le roi avait dit, soit  Beauvais,
pendant cette grave maladie  la suite de laquelle il avait perdu les
ongles et les cheveux, soit au Mans, pendant la dmence qui l'avait
mis  toute extrmit. Ds qu'il avait pu parler, il avait demand
plusieurs fois qu'on retirt l'pe dont son frre lui avait perc le
sein; et aprs sa gurison il avait dit: Mes amis, il faut absolument
que je le tue.

Matre Jean Petit dclara qu'il n'tait pas douteux que le seigneur de
Milan, beau-pre du duc, n'et pris part  toutes ces machinations, et
que, quand sa fille tait partie pour aller pouser le duc, son pre
lui avait dit: Adieu, ma fille; je ne vous reverrai plus avant que
vous soyez devenue reine de France. Dans une autre occasion,
ajouta-t-il, ledit seigneur, ayant demand  un envoy de France des
nouvelles de la sant du roi, et ayant appris qu'il se portait bien,
avait rpondu: Vous me dites l une chose diabolique, c'est
impossible. Une autre fois, il avait envoy certaines instructions 
messire Philippe de Maizires, ami intime du duc d'Orlans, qui, aprs
avoir trahi son matre, le roi de Chypre, s'tait retir dans la
maison des Clestins de Paris. On les avait vus souvent l'un et
l'autre, pendant qu'on disait en leur prsence trois et quelquefois
quatre messes, confrer secrtement dans l'oratoire du duc sur les
moyens d'arriver  l'excution du crime. Aussi ceux qui ne
connaissaient point les intentions criminelles du duc s'tonnaient-ils
qu'aprs avoir donn tant de signes de dvotion pendant le jour, il
passt les nuits  jouer aux ds au milieu des blasphmes, de
l'ivresse et des orgies.

Le duc d'Orlans, dit-il encore, aprs avoir vainement offert de
l'argent  deux illustres seigneurs de la cour pour les pousser 
empoisonner le roi, en avait sduit deux autres et leur avait persuad
de composer  cet effet une poudre empoisonne. Mais voyant que les
fidles serviteurs du roi avaient dcouvert et djou ses projets,
qu'ils avaient mme fait emprisonner les deux tratres, il s'tait
ht de leur rendre la libert et de les renvoyer chez eux, de peur
d'tre compromis par leurs aveux. Il avait rsolu alors d'excuter
lui-mme cet attentat, et un jour que madame la reine Blanche donnait
au roi un grand dner  Neauphle, il avait jet furtivement sa poudre
empoisonne dans le plat du roi. La reine, qui en avait t avertie,
avait fait aussitt apporter un autre plat, et avait envoy le premier
 son aumnier pour qu'il le distribut aux pauvres. Celui-ci en ayant
fait plusieurs parts, et ayant ensuite port du pain  sa bouche sans
s'tre lav les mains, avait senti les atteintes du poison et s'tait
lev de table; il avait succomb peu de temps aprs. La reine, ayant
appris aussi qu'un chien tait mort subitement aprs avoir got de ce
mets, avait fait enfouir en terre les restes du plat. Ledit duc n'en
avait pas moins persist dans son dessein. Profitant de l'occasion
d'une certaine noce o le roi tait convi, il lui avait conseill,
pour gayer la fte, de se travestir avec quelques autres seigneurs,
et de prendre pour dguisement d'troites tuniques de lin toutes
couvertes d'toupes, et pendant qu'ils taient tout entiers au plaisir
de la danse, il avait mis le feu aux vtements de l'un d'entre eux. Au
mme instant la flamme s'tait communique  tous les autres, except
le roi, que d'illustres dames avaient, par hasard et sans le
connatre, retenu auprs d'elles. De plus, ledit duc, mcontent que le
roi d'Angleterre Richard, en demandant la main de la fille du roi de
France, l'et engag  se mettre en garde contre ses trahisons, avait
conclu aussitt un pacte d'alliance avec le duc de Lancaster, ennemi
capital de Richard, et lui avait promis de l'aider  dtrner son
souverain,  condition qu'il l'aiderait de son ct  s'emparer du
trne de France. Aussi, lorsque les gens dudit duc de Lancaster
avaient t assigs par les Franais dans le chteau fort de Lourdes,
le duc d'Orlans, en raison de ladite alliance, leur avait mand de ne
point rendre la place, promettant de leur envoyer du secours, s'il le
fallait, pour faire lever le sige; et ce mme Henri de Lancaster,
dans le temps qu'il cherchait  se rendre matre du royaume
d'Angleterre, avait, dit-on, rpondu aux reprsentations et aux
craintes de quelques uns de ses partisans qu'il ne redoutait point que
la France s'oppost  son entreprise, parce que le duc d'Orlans, le
plus puissant prince du royaume, avait fait serment de l'assister.

Par tout ce que je viens d'exposer, dit l'orateur, le duc a prouv
videmment qu'il aspirait au trne. Plusieurs fois mme il a accus le
roi de folie et de vices normes auprs de monseigneur Benot, et a
pri le pape de lui assurer le trne  lui et  sa postrit en
privant le roi de la dignit royale, et en dliant ses sujets du
serment de fidlit. Mais le pape s'y est constamment refus, en
allguant qu'il ne pouvait le faire sans le consentement de ses frres
les cardinaux.

Matre Jean Petit, voulant aussi dmontrer que le duc avait commis le
crime de lse-majest au second chef, dit que pendant un des accs du
roi il avait propos  la reine de l'emmener avec son fils,
monseigneur le duc de Guienne, dans le duch de Luxembourg, et lui
avait conseill d'y demeurer, jusqu' ce que le roi, qui la hassait
mortellement, ft revenu  de meilleurs sentiments  son gard; mais
que les princes du sang, s'tant aperus qu'il voulait par ce moyen
s'assurer la possession de la couronne, avaient djou ses projets.

Une autre fois, ajouta-t-il, le duc envoya par un jeune page une trs
belle pomme  monseigneur le dauphin, fils an du roi, qui rsidait 
Vincennes. La nourrice du prince trouva le fruit si beau, qu'elle le
prit, malgr le page, et le donna  son enfant, qui mourut empoisonn.
Or il est vident que le duc avait l'intention de faire prir le
dauphin, et qu'ainsi il s'est rendu coupable du crime de lse-majest
au troisime chef.

Il termina son discours en rappelant que depuis plus de treize ans le
duc entretenait dans le royaume des pillards et des brigands arms, et
qu'il avait  diverses reprises converti  son usage particulier les
contributions leves sur le peuple et l'argent du trsor royal. Il dit
que le duc de Bourgogne tait prt  dmontrer tous ces faits et
d'autres encore, qui prouvaient que le duc d'Orlans avait commis le
crime de lse-majest au quatrime chef; qu'en consquence on devait
plutt le louer que le blmer de l'avoir mis  mort.

Sur ce, l'assemble se spara. Je me souviens que plusieurs
personnages recommandables et d'un minent savoir, qui y avaient
assist, trouvrent ce plaidoyer rprhensible en beaucoup de points.
Je serais dispos  partager leur avis; mais je laisse aux vnrables
docteurs en thologie le soin de dcider s'il faut regarder comme
errones ou ridicules les raisons allgues par l'orateur.




GUERRE DES ARMAGNACS ET DES BOURGUIGNONS.

1411.

   Le meurtre de Louis duc d'Orlans avait rendu Jean sans Peur
   matre du pouvoir. Mais le nouveau duc d'Orlans, Charles,
   organisa en 1410, avec l'aide de Bernard, comte d'Armagnac, une
   ligue contre Jean sans Peur, dans laquelle entra surtout la
   noblesse du midi de la France. La guerre commena entre les
   Armagnacs et les Bourguignons en 1411; les deux partis se
   livrrent  tous les excs et commirent les violences et les
   cruauts les plus horribles. Les Armignacs ayant ravag et
   brl sans piti les environs de Paris, les classes populaires
   exaspres se donnrent pour chefs quelques bouchers, ardents
   ennemis de la faction du duc d'Orlans, et forcrent le roi 
   nommer capitaine de Paris le comte de Saint-Pol, Waleran de
   Luxembourg, un des partisans les plus dvous du duc de
   Bourgogne.

    _Rcit du Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


Le comte de Saint-Pol, nomm capitaine de Paris, songea  fortifier le
parti du duc de Bourgogne. Mais au lieu de s'entourer de gens
honorables, pris parmi d'anciennes familles de la bourgeoisie, il
choisit ses conseillers, au grand scandale de tous, dans les dernires
classes de la ville, parmi les bouchers de Paris, et s'adjoignit entre
autres les trois fils du boucher du roi, les frres Legoix, hommes
dvous au duc, qui taient d'habiles artisans de troubles, et qui
avaient prouv dans la dernire guerre qu'ils ne se faisaient aucun
scrupule de verser le sang humain. Il leur fit accorder, de par le
roi,  eux et  beaucoup d'autres gens de leur espce, au grand
dplaisir de tous les habitants, le droit de commander une troupe de
cinq cents bouchers choisis, par eux, qui devaient s'appeler milice du
roi bien qu'ils fussent pays par la ville; on leur permit de
parcourir les rues les armes  la main, de prendre note des partisans
du duc d'Orlans et de prsenter les suppliques des bourgeois aux
conseils du roi. Ces gens usrent de ce dernier droit  plusieurs
reprises avec beaucoup d'insolence. On leur reprochait un jour
d'amener avec eux trop de monde; ils rpondirent qu'ils reviendraient
une autre fois en bien plus grand nombre. Pour peu qu'on diffrt
d'acquiescer  leurs requtes, ils adressaient aux membres du conseil
les plus terribles menaces. Aussi l'archevque de Reims, matre Simon
Cramaut, et plusieurs autres quittrent la maison du roi et s'en
retournrent chez eux. Ds lors ces misrables regardrent comme un
crime toute contradiction, toute opposition  leurs dsirs. Ayant
appris que l'vque de Saintes avait exprim dans le conseil le voeu
que le duc de Bourgogne ft amende honorable afin d'obtenir la paix,
ils le menacrent de mort comme tratre notoire, et l'effet et suivi
la menace si le comte de Saint-Pol n'et fait vader secrtement le
prlat, pour le soustraire  leurs mains sacrilges. Un des plus
grands abus enfants par la licence sans bornes dont ils jouissaient,
c'est que quiconque avait encouru leur haine et avait t dsign par
eux comme Armagnac, tait, sinon mis  mort, du moins jet en prison
et dpouill de ses biens, que le premier venu pillait librement sans
en demander la permission  personne. Beaucoup de personnes riches et
notables furent ainsi rduites  la plus affreuse misre. Bientt la
troupe des Legoix devint la terreur non-seulement des conseillers du
roi, mais aussi des principaux bourgeois, qui s'enfuirent de Paris, au
nombre de plus de trois cents, avec le prvt des marchands, Charles
Culdo. Chacun pensait en effet que ces bandits taient disposs 
commettre toutes sortes d'excs semblables, et plus ports  exciter
des troubles qu' les apaiser. Les craintes qu'ils inspiraient
n'taient pas sans fondement; car la division rgnait dans la ville;
les bourgeois, loin de s'accorder entre eux, taient anims les uns
contre les autres d'une haine implacable, et se prodiguaient toutes
sortes d'injures. Les partisans du duc d'Orlans appelaient
Bourguignons ceux du parti contraire, qui les traitaient d'Armagnacs,
et chacun d'eux se tenait pour cruellement offens de ces
dnominations qui impliquaient le reproche de trahison. Bientt les
habitants du royaume suivirent tous cet exemple; les uns demandaient
qu'on tirt vengeance de l'horrible meurtre du pre du duc d'Orlans.
D'autres, en plus grand nombre, gens stupides et prts  croire toutes
les calomnies, prtendaient que cette mort tait le juste chtiment de
ses perfides machinations contre le roi et sa famille.


   Supplique adresse au roi au sujet de sa sret et de celle des
     habitants.

Souvent les bourgeois, en s'adressant les uns aux autres les
qualifications susdites, se menaaient rciproquement de la mort
ignominieuse rserve aux tratres, dans le cas o le duc dont ils
avaient embrass la cause aurait le dessus. En consquence, le comte
de Saint-Pol demanda dans un conseil prsid par le duc de
Guienne[140] en l'absence du roi, qui tait malade, que l'on prt des
mesures efficaces pour rprimer de semblables dsordres. Huit des
conseillers du roi, un pareil nombre de suppts de l'universit de
Paris et autant de bourgeois furent chargs par les membres qui
assistaient  ce conseil de pourvoir  la sret du roi et de la
ville. Aprs en avoir mrement dlibr, ils se rendirent le 26 aot
prs de monseigneur le duc de Guienne, lui prsentrent une humble
requte, et obtinrent qu'il ft pris diverses mesures. On convint
d'abord que le roi et monseigneur le duc de Guienne quitteraient
l'htel royal de Saint-Paul, qui, tant plac  une extrmit de la
ville et presque en dehors de l'enceinte, se trouvait trop expos aux
surprises et aux coups de main, et qu'ils iraient habiter le chteau
du Louvre, afin d'y tre plus en sret; en second lieu, qu'on
enverrait des ambassadeurs  la reine pour la prier de revenir 
Paris, et qu'en cas de refus de sa part, on exigerait du moins qu'elle
laisst venir madame la duchesse de Guienne auprs de monseigneur le
duc avec son frre monseigneur le comte de Ponthieu et ses deux
soeurs; que l'entre de la ville serait ferme aux ducs de Berri et de
Bourgogne, tant que dureraient leurs discordes, afin que leurs troupes
ne dvastassent point, comme l'anne prcdente, le pays d'alentour.
Il fut stipul aussi qu'on abattrait les murs de l'htel de Nesle qui
touchaient  l'enceinte, afin que les bourgeois pussent faire des
rondes autour de la ville pendant la nuit, et qu'on murerait la porte
dudit htel qui donnait sur la campagne, bien qu'on st que cela
devait dplaire beaucoup au duc de Berri. Il fut en outre rgl que le
prvt des marchands, Charles Culdo, qui tait devenu gnralement
suspect, serait destitu, et qu'on soumettrait au choix du duc pour le
remplacer une liste de six bourgeois notables. Le duc, d'aprs l'avis
du conseil, dsigna pour cette charge Pierre Gentien, personnage d'une
grande habilet et d'une illustre naissance. Il fit aussi rechercher
certaines gens qu'on lui avait dsignes comme ayant conspir contre
la ville et comme ayant menac d'y introduire secrtement les troupes
du duc d'Orlans, et donna ordre qu'on les mt en prison et qu'on les
punt selon toute la rigueur des lois, s'ils taient trouvs
coupables. Il fut dcid en dernier lieu que, pour prvenir les
meutes et les sditions populaires, dont on tait menac chaque jour
depuis deux mois et que les ennemis de la ville appelaient de tous
leurs voeux pour avoir une occasion de piller, on ferait publier dans
les rues au nom du roi,  son de trompe et par la voix du hraut, que
les officiers des ducs de Berri, d'Orlans et d'Alenon et leurs
partisans eussent  sortir de la ville et  se transporter ailleurs,
sous peine de mort et de confiscation de leurs biens. Monseigneur le
duc dlibra pendant plusieurs jours sur cette dernire demande, parce
qu'elle tait fort injurieuse pour ses parents. Mais enfin il cda aux
sollicitations et aux clameurs des habitants, qui venaient souvent au
conseil avec les Legoix l'obsder de leurs instances, et qui
rptaient sans cesse que c'tait le seul moyen d'assurer le repos de
la ville.

  [140] Fils du roi.


   Ravages commis en Picardie par les gens du duc d'Orlans.

Je passe des dcisions prises par le conseil au rcit des hostilits
commises par les troupes que, ds le lendemain de son dfi, le duc
d'Orlans envoya dans le Vermandois, riche contre relevant
immdiatement du roi, d'o les provinces voisines tiraient du bl en
abondance. Je tiens ces faits de la bouche des principaux habitants,
qui allrent trouver monseigneur le duc de Guienne et les conseillers
du roi, pour leur exposer leurs plaintes: Trs excellent prince,
dirent-ils, depuis six semaines les gens de guerre exercent de tels
ravages dans les environs, que les paysans ont t presque tous
rduits  quitter les faubourgs avec leur gros et menu btail et tout
leur mobilier, pour se rfugier dans des lieux cachs ou dans les
villes closes, comme s'ils craignaient d'tre frapps de la foudre.
Les cruauts varient suivant les inclinations des pillards. Les uns,
entrans par leurs habitudes de libertinage, portent le dshonneur
dans les familles, en outrageant sans pudeur les femmes maries et en
violant les jeunes filles encore vierges. D'autres, sans respect pour
les droits de l'hospitalit, dpouillent leurs htes, courent  et l
dans les maisons, brisent les portes des appartements et enlvent tout
ce qu'ils y trouvent de prcieux. Ils ne craignent pas de dtrousser
publiquement les marchands qui font le commerce d'change dans les
villes et dans les campagnes. Ils ont mme gorg plusieurs habitants
de Paris et d'autres villes fidles au roi; et toutes les fois qu'ils
renvoient vers le roi des paysans ou des bourgeois, aprs les avoir
mis  ranon et les avoir entirement dpouills, ils leur disent du
ton le plus insultant: _Allez retrouver votre idiot de roi, ce
fainant, ce captif_. Tels sont les outrages qu'ils ont l'audace de
profrer contre la majest royale. Pour comble d'horreur et
d'insolence, ils ont plusieurs fois arrach les yeux, coup le nez et
les oreilles  quelques-uns de ces malheureux, en leur disant: _Allez
vous montrer aux conseillers du roi,  ces perfides et  ces tratres
infmes_. Non contents d'avoir ainsi dvast le plat pays, ils ont
incendi plusieurs maisons et sont entrs de vive force dans la ville
close de Roye, riche et populeuse cit qui relve directement du roi,
et l'ont livre au pillage. En outre Bernard d'Albret, cousin du
conntable, homme actif et entreprenant, a choisi parmi les Gascons
depuis longtemps allis des Anglais, et qui ont nagure combattu sous
les ordres du comte d'Armagnac et dudit conntable, un corps de cinq
cents hommes, avec lequel il s'est empar de la ville de Ham,
appartenant en commun au duc d'Orlans et au comte de Nevers. Il se
dispose  commettre dans le pays des excs plus grands encore, si l'on
n'y pourvoit promptement par des mesures efficaces.

Tous les Gascons qui s'taient enrls sous les bannires de Bernard
d'Albret et du comte d'Armagnac ne demandaient en effet qu' en venir
aux mains avec les Bourguignons et les Flamands. Personne ne pouvait
en douter; car ils cherchaient  s'emparer de postes avantageux et
srs. Ils attaqurent  cet effet Montdidier et d'autres villes
closes; mais les secours que le roi y envoya et la courageuse
rsistance des habitants les empchrent de s'en rendre matres.

Cependant le duc d'Orlans semblait ignorer que les hostilits fussent
ainsi commences. Tantt il allait de Coucy  Melun par le Valois,
tantt il revenait dans le Soissonnais, comme s'il n'et song qu' se
divertir. Il ne laissa pas de mettre garnison dans Montlhry, et il en
aurait fait autant  Corbeil et aux ponts voisins de Paris, si l'on ne
s'y tait oppos. Aussi ses ennemis disaient-ils hautement qu'il avait
plus  coeur d'inquiter la ville que de combattre le rival qu'il
avait dfi. En faisant ainsi des marches et des contre-marches  la
tte de ses allis et d'un grand nombre de gens de guerre, il eut
bientt puis toutes les ressources et provisions de ses sujets, et
les habitants de Clermont, de Beaumont et des villes voisines se
virent rduits  la triste ncessit de fuir et d'aller chercher un
asile dans les villes royales. Ils eurent toutefois beaucoup de peine
 s'y faire admettre, parce qu'elles taient toutes favorables au duc
de Bourgogne.


   Soulvement des paysans sous le nom de Brigands.

Ceux qui demeuraient en de de la Seine et de l'Oise, instruits par
les fugitifs que l'ennemi menaait leur pays de maux plus grands
encore, s'alarmrent avec raison, et portrent plainte  plusieurs
reprises au conseil du roi et au prvt de Paris, en les suppliant
instamment d'aviser aux moyens de prvenir les malheurs qui allaient
fondre sur eux. Ceux qui possdaient des biens et des terres hors de
la ville de Paris soutinrent leur requte, et dclarrent qu'ils ne
voyaient qu'un seul remde possible dans les circonstances prsentes,
c'tait qu'on leur permt de prendre les armes au nom du roi et de
repousser la force par la force, et qu'on ne leur imputt point 
crime la mort des pillards qui tomberaient sous leurs coups.

Cette autorisation ayant t accorde, les habitants des campagnes,
par ordre du prvt de Paris, abandonnrent les travaux des champs et
se firent gens de guerre. Ils placrent sur leurs paules, comme signe
de ralliement, une croix blanche, avec une fleur de lis au milieu, se
runirent en bandes, et inscrivant sur leur bannire: _Vive le roi!_
ils se dclarrent ses plus fidles amis.

Je me souviens d'avoir lu dans les annales de France qu'en une autre
occasion les paysans se runirent ainsi contre les ennemis du royaume,
sous le nom de _Brigands_. Comme ils portaient pour la plupart des
btons ferrs  pointes trs-aigus, qu'on appelle _piques_ en
franais, on les dsigna sous le nom de _piquiers_ ou _portepiques_.
Plusieurs d'entre eux n'avaient d'autres armes que des arcs de bois,
avec lesquels on aurait pu  peine tuer un moineau, ou de vieilles
pes couvertes de rouille. Aussi furent-ils d'abord un objet de
mpris et de rise pour leurs ennemis; mais ils avaient  leur tte de
robustes paysans, sous la conduite desquels ils sortaient des bois o
ils s'taient embusqus, et massacraient un grand nombre de leurs
adversaires, surtout quand ils les surprenaient fourrageant avec leurs
btes de somme. Cependant, la plupart d'entre eux, ayant pris
l'habitude du pillage, n'eurent bientt plus d'autre occupation, tant
que dura la guerre, que de dresser des embches  ceux qu'ils
rencontraient sur les routes, amis ou trangers, et personne n'osait
plus traverser les bois qu'avec une bonne escorte.


   Le roi mande au duc de Bourgogne de venir dfendre son royaume et
     ses sujets contre le duc d'Orlans.

Ds que monseigneur le duc de Guienne apprit que les gens de guerre
dudit duc d'Orlans commettaient des dgts effroyables dans le
royaume, et qu'ils ne cessaient d'attaquer par des propos injurieux la
majest royale, il convoqua, suivant l'usage, les conseillers de son
pre, et eut avec eux  ce sujet plusieurs confrences successives, o
les dbats furent trs-anims. Je tiens de personnes que leurs
fonctions appellent  ces conseils privs, que les chanceliers de
France et de Guienne, trois vques, le comte de Saint-Pol, plusieurs
barons et douze membres de la chambre des comptes et du Parlement se
runirent en cette occasion avec monseigneur le duc de Guienne. Les
partisans du duc de Bourgogne insistrent sur la difficult de porter
remde  l'tat prsent des choses, lorsque toute la chevalerie
franaise tait sous les armes et partage, comme chacun le savait, en
deux corps anims l'un contre l'autre d'une haine implacable et
n'aspirant qu' s'entre-dtruire. Ils taient justement indigns,
disaient-ils, qu'au mpris des ordres du roi un de ces partis n'et
pas encore licenci ses gens de guerre, qui faisaient souffrir toutes
sortes de dommages aux bonnes villes du royaume et  tous les
habitants, et qui prodiguaient outrage sur outrage au lgitime
possesseur de la couronne. Nous ne pourrions numrer,
ajoutaient-ils, tous les malheurs, tous les dsastres, toutes les
calamits dont ils ont accabl l'tat et les particuliers. Il faut
donc en tirer prompte vengeance; ce qui ne leur semblait possible
qu'autant que le duc de Guienne se prononcerait pour l'un des deux
rivaux, et rclamerait le secours du duc de Bourgogne, en le priant de
venir  la tte de ses gens de guerre chasser par la force des armes
les tratres et les rebelles.

Les assistants se rangrent  cet avis, bien qu' regret, dit-on, et
il fut dcid qu'on manderait par des messages les nobles qui ne
s'taient encore dclars pour aucun des deux partis, et qu'on les
inviterait  se rendre le 20 septembre auprs de monseigneur le duc de
Guienne; puis on crivit au duc de Bourgogne, de la part du roi, une
lettre conue en ces termes:

Charles, par la grce de Dieu roi de France,  Jean, duc de
Bourgogne, notre bien aim cousin, salut et affection. Comme il est
constant que l'on commet le crime de lse-majest non-seulement
lorsque, par une fureur aveugle et sacrilge, on attente  notre vie
et  notre honneur, mais aussi quand on ourdit des complots impies
contre notre royaume et contre nos sujets, nous avons cru devoir
tmoigner tout notre mcontentement de ce que des trangers, joints 
quelques habitants du royaume, se sont avancs les armes  la main
jusqu'au coeur de la France. Voulant rprimer une telle tmrit par
notre autorit royale, nous leur avons ordonn de se retirer; mais ils
ont mpris nos ordres et nos injonctions; ils y ont rpondu par
l'insulte, et ont continu d'exercer contre nos sujets toutes sortes
de cruauts. On a vu, et c'est avec un sentiment de douleur que nous
le rappelons, des malheureux qui essayaient de rsister  la violence
succomber sous le fer ennemi; d'autres, qui se rendaient, condamns 
la plus dure servitude; des jeunes filles enleves sous les yeux mme
de leurs mres; des femmes soumises  la brutalit d'une soldatesque
sans frein, dpouilles de tous leurs ornements et rduites  pleurer
leur dshonneur. Ce n'est pas tout encore. Nos villes closes livres
au pillage, les maisons de nos paysans dvores par l'incendie, les
pauvres habitants des campagnes touffs par la fume dans les
cavernes o ils s'taient rfugis pour viter la mort, prouvent assez
que ces brigands n'aspirent qu' la ruine de notre royaume. C'est pour
vous faire connatre ces faits que nous vous adressons la prsente
lettre, cher cousin, vous conjurant par la fidlit inviolable que
vous nous avez garde jusqu' ce jour, et par l'amour que vous nous
portez  nous et  nos enfants, de venir en toute hte  la tte de
vos troupes chasser lesdits tratres et rebelles, afin de mriter nos
bonnes grces.--Donn  Paris, le 28 aot.


   Nouvelles mesures prises dans le conseil du roi.

La nouvelle que le roi avait appel le duc de Bourgogne  son secours,
d'aprs le conseil des partisans de ce prince, fut accueillie avec
faveur par les bourgeois de Paris et par les autres habitants du
royaume. On montra ds lors plus d'empressement  garder les cits et
les villes closes et  faire le guet la nuit, pour viter d'tre
surpris par les troupes du duc d'Orlans. Les Parisiens allrent plus
loin. Ils se prsentrent au conseil du roi avec les frres Legoix,
ces bouchers qu'ils avaient placs  leur tte, et l, en prsence de
monseigneur le duc de Guienne, ils demandrent avec leur insolence
accoutume, et obtinrent par leurs clameurs importunes, la permission
de courir sus aux serviteurs dudit duc d'Orlans, de ses allis et de
ses partisans, comme tratres et rebelles. On les autorisa en mme
temps  piller en toute libert les biens meubles de leurs
adversaires, et il fut dcid que si quelque motif les obligeait 
prendre les armes et  sortir de la ville, ils combattraient sous les
bannires du comte de Saint-Pol, de messire David de Revillire,
d'Antoine de Craon ou d'Enguerrand de Bournonville. Sur leur demande,
le conseil fit aussitt dresser des lettres  ce sujet, et le 11
septembre il fut publi par la voix du hraut, et  son de trompe, que
tous les partisans du duc et ses confdrs taient privs de leurs
possessions en vertu de l'autorit royale, et que leurs biens taient
dvolus au fisc, parce qu'en dsobissant aux ordres du roi ils
avaient commis le crime de lse-majest. Il fut enjoint en consquence
aux gouverneurs, baillis et justiciers des villes et provinces du
royaume, de faire saisir, en vertu de la mme autorit, par des
commissaires fidles, les biens et revenus de tous et de chacun, sans
pargner mme ceux du clerg ni des ordres rguliers. Les partisans du
duc, se voyant ainsi poursuivis comme des proscrits, songrent  se
tenir plus troitement unis, et veillrent  leur sret avec d'autant
plus de prcaution qu'ils avaient appris que toutes les villes du
royaume conjuraient leur perte.


   Le duc de Bourgogne appelle les Anglais  son secours.

En me htant de poursuivre le rcit de ces derniers vnements, j'ai
omis de mentionner une particularit dont j'aurais pu parler plus tt:
c'est que dans le courant du mois de juillet les deux ducs rivaux
avaient envoy plusieurs messages au roi d'Angleterre pour lui
demander du secours. Cette dmarche trange et inoue surprit avec
raison les habitants du royaume. Je me suis enquis soigneusement,
comme c'est mon devoir d'historien, de l'objet de ces ngociations, et
l'on m'a assur que le duc d'Orlans, faisant valoir auprs du roi
d'Angleterre la parent qui existait entre eux par sa mre, lui avait
demand seulement de ne point assister son adversaire, et que le roi
lui avait rpondu qu'en raison des offres du duc de Bourgogne il
n'avait pu lui refuser son secours, de peur de mcontenter ses sujets.
Quelle que soit l'opinion gnralement reue  cet gard, il est
certain que ledit duc de Bourgogne ngocia par messages et par lettres
le mariage de sa fille avec le fils an dudit roi, et que cette
alliance fut dcide sous la condition que le roi lui enverrait le
comte d'Arundel avec huit cents hommes d'armes et mille archers.

Les Franais furent fort scandaliss que le duc de Bourgogne se ft
adress aux ennemis mortels du royaume. On publia  la cour et
ailleurs qu'il avait cd au roi d'Angleterre, au prjudice du
royaume, les principales entres de la Flandre, savoir les ports de
L'cluse, de Dixmude, de Dunkerque et de Gravelines. On ajoutait que
ledit duc avait promis de faire hommage audit roi d'Angleterre de son
comt de Flandre, et s'tait engag par un trait  lui faire
restituer les duchs de Normandie et d'Aquitaine qu'avaient perdus ses
prdcesseurs. Mais j'ai lu des lettres que ledit duc adressait 
monseigneur le duc de Guienne en son chteau du Louvre, et o il
disait le contraire. Il y traitait de menteurs ceux qui rpandaient de
tels bruits, remerciait le roi et le duc de Guienne de n'avoir pas
ajout foi  ces imputations non plus qu' toutes les faussets et
calomnies qu'on avait inventes contre lui, et promettait de rester
toute sa vie fidle au royaume, au roi et  ses enfants, envers et
contre tous. Il parlait ensuite de la ville de Ham, et disait: Nous
nous sommes prsent devant cette ville et nous avons livr plusieurs
assauts aux rebelles; mais quand ils ont vu que nous dressions nos
batteries autour des murs, ils ont pris la fuite. C'est pourquoi les
troupes qui sont sous nos ordres se sont mises en route aujourd'hui 12
septembre pour aller combattre nos autres ennemis.




LES CABOCHIENS.

1413.

   Paris, livr en 1411 aux bouchers et au comte de Saint-Pol, fut
   au pouvoir d'une dmagogie furieuse dont les chefs furent les
   matres bouchers, auxquels se joignirent bientt les valets
   d'abattoir, les corcheurs, quarisseurs, corroyeurs, tanneurs et
   tripiers, et le bourreau Capeluche. Le nom de cabochien, que
   porta ce parti, vient des frres Caboche, corcheurs de btes 
   la boucherie de Paris. La domination des bouchers dura depuis
   1411 jusqu'au mois d'aot 1413.

    _Rcit du Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.


   Une premire meute, excite par quelques misrables, clate dans
     Paris  l'occasion du prvt, messire Pierre des Essarts.

Il y avait parmi les familiers de monseigneur le duc de Guienne des
gens qui ne cessaient de lui rpter que ceux qu'on avait taxs d'une
cupidit insatiable sauraient bien se justifier, si on voulait les
entendre. Ils l'assurrent aussi que le prvt de Paris, messire
Pierre des Essarts, avait plusieurs fois reconnu avoir remis par ordre
du roi deux millions d'or au duc de Bourgogne, sans savoir cependant
l'emploi qu'en avait fait ce prince. A l'appui de ces assertions, le
prvt s'engageait  montrer les reus que le duc lui avait donns,
et qui taient revtus de sa signature. Il se fit par l un ennemi
mortel du duc de Bourgogne; mais il se concilia en mme temps les
bonnes grces du duc de Guienne, qui le manda en toute hte auprs de
lui, d'aprs le conseil de ses familiers, ds qu'il vit le roi repris
de sa maladie.

La plupart des Parisiens, qui l'anne prcdente avaient montr
beaucoup d'attachement pour le prvt et le regardaient comme le pre
du peuple et le principal dfenseur de la chose publique, domins
alors par je ne sais quel sentiment, qu'on ne peut expliquer que par
cet amour du changement qui tourmente toujours la multitude
capricieuse, avaient conu contre lui un profond ressentiment, une
haine mortelle, et avaient demand avec instance qu'on nommt  sa
place un autre prvt. On avait facilement cd  leur demande, ainsi
qu'il a t dit plus haut; et ds lors, considrant ledit Pierre des
Essarts comme un banni mis hors la loi, ils publiaient partout que
monseigneur le duc de Guienne ne lui pardonnait pas d'avoir dilapid
les revenus de son auguste pre. Tel tait l'tat des esprits
lorsqu'on apprit, le 27 avril, cinq jours aprs la fte de Pques, que
le prvt s'tait empar, par ordre du duc de Guienne, de la bastille
Saint-Antoine avec une troupe de chevaliers et d'cuyers.

Lorsque j'ai crit ces dtails, j'ignorais dans quelle intention il
s'tait si soudainement rendu matre de ce fort royal, presque
inexpugnable, abondamment fourni de toutes espces d'armes et de
machines de sige, et par lequel on pouvait introduire  Paris un
grand nombre de gens de guerre, en dpit des habitants et au dtriment
de la ville. Mais je puis dire qu'il s'ensuivit de l d'horribles
malheurs, dont le rcit conviendrait mieux aux accents de la muse
tragique qu' la plume de l'historien. Je renoncerais donc  en
parler avec dtail si je ne m'tais fait une loi de transmettre le mal
comme le bien au souvenir de la postrit. Quelques brouillons de bas
tage, que je dois nommer ici pour les fltrir  jamais, savoir les
deux frres Legoix, ignobles bouchers, Denis de Chaumont et Simon
Caboche[141], corcheurs de btes  la boucherie de Paris,
parcoururent la ville toute la journe pour bruiter ce qui se
passait. Ils avaient avec eux quelques gens dont les noms m'chappent
en ce moment, entre autres un fameux mdecin appel Jean de Troyes,
homme loquent et rus, dj fort avanc en ge et touchant presque 
la vieillesse, dont ils avaient toujours pris conseil dans leurs
entreprises. Ces misrables, qui avaient excit les rvoltes et dirig
les meutes prcdentes, publirent partout que cette prise de
possession avait pour objet de dtruire la ville et d'enlever de force
le roi et son fils an monseigneur le duc de Guienne. Ils avaient
dj forc par leurs vaines clameurs les chevins de Paris  dposer,
comme il a t dit plus haut, le prvt des marchands, Pierre Gentien,
prsident de la monnaie royale, sous prtexte qu'il avait altr la
nouvelle monnaie d'or et d'argent, et ils avaient fait nommer  sa
place un notable bourgeois, nomm Andr d'Eperneuil. Afin de
poursuivre leurs projets, ils allrent aussitt trouver ce nouveau
magistrat, se firent remettre malgr lui la bannire de la ville,
qu'on appelait _tendard_, et obtinrent l'autorisation d'inviter les
cinquanteniers et les dizeniers  se rendre en armes sur la place de
Grve avec les hommes qui taient sous leurs ordres. Ils auraient
excut et men  fin leur sinistre dessein, sans le courage du clerc
de la ville, qui refusa  plusieurs reprises de signer l'crit du
prvt. Cet homme ne cda ni aux menaces ni  la violence, se
contentant toujours de rpondre avec douceur qu'il ne fallait rien
prcipiter, et qu'on savait bien que le prvt, les chevins et les
principaux dfenseurs de la ville avaient jur  monseigneur le duc de
Guienne de ne point faire prendre les armes aux bourgeois sans lui en
avoir donn avis deux jours auparavant. Ainsi l'autorisation du prvt
se trouva annule; il y eut ds le mme jour un grand nombre de gens
du menu peuple qui refusrent d'y obir.

  [141] Le Religieux (V, 173) nous apprend que Caboche s'appelait
  Simon le Coutellier, dit Caboche.

Le lendemain, 28 avril, les principaux cinquanteniers, gens sages et
modrs, et quelques-uns des plus notables bourgeois se runirent sans
armes, selon leur coutume,  l'htel de ville, avec le prvt des
marchands et les chevins, pour dlibrer sur l'tat des affaires.
Considrant combien les derniers troubles avaient t prjudiciables 
la chose publique, ils proposrent de mettre bas les armes qu'on avait
prises sans la permission du roi ou du duc de Guienne. Puis l'un
d'eux, ayant t charg de haranguer la multitude, engagea les
habitants  rester tranquilles chez eux,  vaquer comme de coutume aux
travaux de leurs mtiers et aux soins de leur ngoce, sans se laisser
mouvoir par des bruits mal fonds et peut-tre invents  plaisir.
Je sais, dit-il, que l'incrdulit obstine a quelquefois ses
dangers; mais il est bien plus dangereux encore de croire  la lgre.
Il n'est point convenable que vous soyez agits, comme les feuilles,
par le moindre vent. Quoi de plus absurde, je vous le demande, que de
prter l'oreille  toutes sortes de contes et de les croire comme
articles de foi, quand vous voyez qu'autant il y a d'hommes, autant il
y a d'opinions diverses? Quoi! vous vous imaginez, vous publiez que
vous tes tous dans les mmes sentiments! Il n'y a rien de plus
draisonnable que cette pense. Pour ne pas vous laisser aller  des
jugements tmraires, vous devez vous recueillir en vous-mmes, et
examiner de sang-froid, avec mre rflexion, si ceux qui sment de
pareils bruits sont des ennemis ou des amis, des misrables ou des
honntes gens. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que si quelque
trahison a t commise contre la ville ou contre le duc de Guienne, il
ne vous appartient point de saisir ni de dtenir les coupables sans le
consentement du roi.

Vouloir parler raison aux chefs de la sdition, c'tait s'adresser 
des sourds: ils rpondirent  ces sages conseils par des clameurs
tumultueuses. C'est en vain, s'crirent-ils, que nous avons fait
avertir le roi, les princes et leurs conseillers, soit en particulier,
soit en public, des dangers auxquels nous exposaient les machinations
des tratres. Puisqu'ils n'ont tenu aucun compte de nos avis, nous
avons le droit d'en tirer nous-mmes vengeance. En mme temps ces
furieux entranrent avec eux jusqu' la porte Saint-Antoine prs de
trois mille misrables qu'ils avaient arms, et s'y postrent en
dedans et en dehors des murs de la ville, afin d'empcher messire
Pierre des Essarts de s'chapper. On vit dans cette conjoncture des
chevaliers se mettre  la tte des sditieux, entre autres les sires
de Helly, Lon de Jacqueville et Robert de Mailly, familiers du duc de
Bourgogne, qui, au grand tonnement de tout le monde, offrirent
d'eux-mmes de les seconder. Je voulus connatre les motifs de leur
conduite, et j'appris que ledit Lon de Jacqueville ambitionnait le
poste de capitaine de Paris, qu'il obtint en effet plus tard, et que
les deux autres nourrissaient une haine implacable contre Pierre des
Essarts.

Pierre des Essarts, craignant avec raison pour sa vie, bien qu'il st
que le fort qu'il occupait tait inexpugnable, abondamment pourvu
d'armes et en tat de repousser les assaillants, ne laissa pas d'avoir
recours aux moyens de douceur; et s'adressant, du haut d'une fentre
de la citadelle, auxdits chevaliers et aux autres chefs de la
sdition, il leur dit qu'il tait venu sur l'invitation de monseigneur
le duc de Guienne, et leur montra des lettres patentes scelles du
sceau de ce prince. Il ajouta, pour apaiser la fureur populaire, qu'il
n'avait jamais song  rien faire au prjudice du roi ou du royaume,
de la ville de Paris ou de ses habitants; qu'il tait prt  se
retirer ailleurs si on lui laissait la facult de sortir, et qu'il ne
reviendrait pas,  moins d'tre rappel par eux; qu'il leur demandait
cette grce et les en suppliait instamment  mains jointes. Mais ces
forcens, loin d'avoir gard  ses prires, profrrent contre lui des
cris pouvantables, lui reprochrent sa trahison, et s'engagrent
entre eux par des serments terribles  ne point quitter la place
jusqu' ce qu'il se ft livr  merci, pour tre puni comme il le
mritait. Ils auraient mis leur projet  excution et commenc
l'assaut sur-le-champ, si lesdits chevaliers ne les eussent calms par
de douces paroles. Au mme instant, le duc de Bourgogne tant survenu
engagea en peu de mots Pierre des Essarts  faire sa soumission; puis
il invita la multitude  ne pas encourir le crime de lse-majest en
attaquant une forteresse du roi, s'offrit pour caution de Pierre des
Essarts, et promit de le dcider  se rendre sans rsistance.


   Les factieux arrtent et emprisonnent des gens de monseigneur le
     duc de Guienne.

Cependant le nombre des factieux s'tait accru jusqu' prs de vingt
mille, et ils menaaient tous de dtruire la Bastille. Ils auraient
mis ce projet  excution, malgr les obstacles qu'il prsentait, si
le duc de Bourgogne n'et jur  leurs chefs qu'il tiendrait
fidlement sa parole. Mais  peine les avait-il quitts, que, laissant
une partie des leurs  la garde de la place, ils emmenrent le reste
pour commettre un attentat plus grave et inou jusqu'alors. Je n'ai pu
savoir si, comme le bruit en courut, ils y furent pousss par quelque
personnage puissant; ce dont je suis sr, c'est qu'ils ne pardonnaient
pas  monseigneur le duc de Guienne ses orgies nocturnes, ses
dbauches et ses dportements scandaleux: ils craignaient,
disaient-ils, qu'il ne tombt en la mme maladie que son pre,  la
honte du royaume. Ils savaient aussi que ni les avis de sa mre ni les
conseils de ses parents n'avaient pu mettre un frein  ces dsordres.
S'imaginant donc que cet endurcissement devait tre attribu aux
suggestions de ses familiers, ils rsolurent d'arrter la plupart
d'entre eux et de les emprisonner, afin de l'obliger par la crainte 
faire ce qu'on n'avait pu obtenir de lui par la douceur.

On annona au duc cette rsolution tmraire, et on lui conseilla de
prendre aussitt les armes avec ses chevaliers, ses cuyers et ses
serviteurs, et d'arborer sur la porte de son palais la bannire des
fleurs de lis. On pensait qu'il pourrait ainsi calmer en partie la
fureur de la multitude. Mais pendant qu'on dlibrait  ce sujet on
aperut par les fentres du palais le peuple qui accourait avec ses
capitaines, anim d'une rage forcene et diabolique. Aprs avoir
plant l'tendard de la ville devant la porte et fait investir le
palais de tous cts, ils demandrent  grands cris  parler au duc.
Quoique les clameurs confuses de cette multitude rvolte lui
causassent une grande frayeur et qu'il crt sa vie et celle de ses
familiers srieusement menaces, il n'osa pas nanmoins refuser
audience aux sditieux. D'aprs le conseil du duc de Bourgogne, il se
montra  la fentre: Mes amis, leur dit-il, quel sujet vous amne, et
d'o vient un si grand moi? Je suis prt  vous entendre, et j'agirai
selon le bon plaisir de chacun de vous. A ces mots, matre Jean de
Troyes, qui avait t charg de porter la parole, imposa silence 
tous de la voix et du geste, et s'exprima ainsi:

Trs-excellent seigneur, vous voyez rassembls ici dans l'intrt de
votre royaume et de votre honneur vos bourgeois et sujets, qui
viennent humblement se recommander  votre srnissime grandeur. Ne
vous effrayez pas de ce que nous sommes en armes; car nous
n'hsiterions pas, l'exprience vous l'a dj appris,  exposer notre
vie pour vous dfendre. Mais nous voyons avec le plus vif dplaisir
qu' la fleur de votre royale jeunesse vous soyez dtourn de la route
qu'ont suivie vos anctres par les conseils de quelques tratres qui
vous obsdent  toute heure et  tout instant. Il n'est personne qui
ne sache dans le royaume combien ils ont  coeur de vous pervertir.
L'auguste reine votre mre et tous les princes du sang en sont
profondment affligs; ils craignent que quand vous aurez atteint
l'ge viril vous ne soyez incapable de rgner. C'est pourquoi,
considrant ces misrables comme dignes de l'animadversion de Dieu et
des hommes, nous avons requis plusieurs fois les principaux
conseillers du roi de les loigner de son service. Comme ils n'ont
jusqu' prsent tenu aucun compte de nos prires, nous venons demander
qu'on nous les livre, afin que nous tirions vengeance de leur
trahison.

La foule applaudit par des cris frntiques  cet insolent discours.
Le duc de Guienne, malgr tout le dplaisir qu'il prouvait, ne laissa
pas de faire bonne contenance, d'aprs le conseil du duc de Bourgogne,
et leur rpondit: Braves bourgeois et fidles sujets du roi notre
sire, je vous supplie de retourner  vos mtiers et de calmer votre
ressentiment; car j'ai toujours regard mes familiers comme de fidles
serviteurs. Son chancelier ajouta: Dites si vous en connaissez qui
aient failli  leur devoir de fidlit; ils seront punis comme ils le
mritent. Alors celui qui portait la parole lui prsenta un papier
contenant une liste d'environ cinquante des principaux chevaliers et
cuyers de la maison du duc, en tte de laquelle se trouvait le
chancelier lui-mme; il l'invita mme plusieurs fois  lire cette
liste  haute et intelligible voix. Le duc prouva une vive
indignation en s'entendant sommer par cette troupe de misrables de
livrer les prtendus tratres qui lui taient dsigns. Tout confus
d'un tel affront, il se retira dans la chambre du roi. Mais pendant
qu'il rflchissait avec amertume et douleur  l'outrage qu'il venait
d'essuyer et au danger de ses serviteurs, ces forcens brisrent les
portes avec fureur et entrrent de force dans la chambre. Ils
parcoururent aussitt le palais dans tous les sens, ainsi qu'ils en
taient convenus, en fouillrent les rduits les plus secrets, et y
arrtrent monseigneur le duc de Bar, cousin du roi, le chancelier du
duc, Jean de Vailly, Jacques de la Rivire, son chambellan, messire
Jean d'Angennes, messire Jean de Boissay, les frres Gilles et Michel
de Vitry, ses valets de chambre, Jean du Mesnil, son cuyer tranchant,
et sept autres dont je ne me rappelle pas les noms; ils leur
ordonnrent, au nom du roi, de se rendre en prison. Ils poussrent
mme la violence jusqu' fouler aux pieds tous les gards dus au rang
suprme, et osrent, avec une brutalit qui et fait horreur aux
hommes les plus sauvages, arracher des bras de madame la duchesse de
Guienne Michel de Vitry, qu'elle voulait sauver. Puis ils les
emmenrent tous  cheval, en la compagnie du duc de Bourgogne et de
plusieurs autres seigneurs, jusqu' l'htel dudit duc.

Au plus fort de l'meute, quelques hommes, gars sans doute par
l'ivresse, ayant rencontr prs de l'htel du duc un ouvrier au
service de monseigneur le duc de Berri, et faisant partie de sa
maison, qui se nommait Watelet, et qui tait fort renomm pour son
habilet  construire et  diriger les machines de sige, le turent
sur-le-champ, et l'accusrent ensuite d'avoir menac d'incendier une
grande partie de la ville  l'aide d'un feu inextinguible. Ils firent
prouver le mme sort  un autre malheureux, dont j'ignore le nom,
quoiqu'il se ft rfugi chez le comte de Vertus, dans l'espoir d'y
trouver un asile sr: son seul crime tait d'avoir dsapprouv leurs
attentats. Le mme jour, dans la soire, ils jetrent  l'eau un
secrtaire du roi, nomm Raoul de Brissac, qu'ils accusaient  tort ou
 raison, je l'ignore, d'avoir rvl aux ennemis les secrets du roi
pendant la guerre civile.


   Le prvt de Paris est arrt et mis en prison.

Aprs cela les sditieux, ayant pass toute la nuit sous les murs de
la bastille Saint-Antoine, pour que Pierre des Essarts ou ses
complices ne pussent s'chapper, conduisirent tous leurs prisonniers
au palais du Louvre, et les confirent  la garde de quelques gens de
la maison du roi conjointement et d'un certain nombre de bourgeois.
Ils dcidrent aussi que les absents, qui s'taient soustraits  leur
fureur, seraient somms, au nom du roi, de revenir  Paris, sous
peine d'tre considrs comme exils et proscrits  jamais. Cette
sommation fut faite par la voix du hraut, dans les carrefours de la
ville. Puis le duc de Bourgogne, press par les sditieux d'accomplir
sa promesse, s'aboucha avec le prvt de Paris, et l'engagea, au nom
du roi,  se rendre, s'il ne voulait tre mis en pices par la
populace qui l'assigeait. Le prvt, pour chapper au pril, laissa
entrer le duc dans la place avec quelques chevaliers; il fut aussitt
plac sous la garde de ces chevaliers, qui durent rpondre de lui sur
leur tte. Alors le peuple cessa d'investir la place et mit bas les
armes. Mais comme la rumeur publique accusait le prvt d'tre venu se
poster en ce lieu avec l'intention de conduire le roi et monseigneur
le duc de Guienne au tournoi qui devait avoir lieu le 1er mai dans le
bois de Vincennes, et de les emmener ensuite plus loin sous l'escorte
d'une troupe nombreuse de gens de guerre, on le fit sortir de la
Bastille  la demande du peuple, et on l'incarcra d'abord au Petit
Chtelet, puis au Grand, afin qu'il y ft gard plus srement. Ses
accusateurs,  l'appui de leurs imputations, prtendaient que pour
assurer le succs de son entreprise il avait cantonn dans la Brie
prs de cinq cents hommes d'armes mais qu' la nouvelle de son
arrestation ces gens de guerre s'taient dissips comme de la fume,
et taient alls chercher fortune ailleurs. Peut-tre saura-t-on  la
fin ce qu'il faut penser de cela.


   Les sditieux, d'aprs le conseil de leurs chefs, prennent des
     chaperons blancs pour signe de ralliement.

Deux jours aprs que la populace eut ainsi obtenu  force de clameurs
que l'on mt en prison celui que l'anne prcdente elle vnrait
comme un pre et un prince, et qu'elle regardait maintenant, au grand
tonnement de tous, comme un ennemi de l'tat, les chefs de la
sdition se rendirent  l'htel de ville, pour consulter le prvt des
marchands et les chevins sur ce qu'il y avait  faire. Malgr
l'assurance avec laquelle ils se vantrent d'avoir travaill d'une
manire notable pour l'honneur et dans l'intrt du royaume, du roi et
de monseigneur le duc de Guienne, les bourgeois qui avaient le plus
d'influence dans le conseil dclarrent que c'tait un acte de
tmrit trs-blmable que d'avoir pris les armes sans la permission
du roi, viol la maison de monseigneur le duc de Guienne, et arrt
malgr lui le duc de Bar, son cousin, et la plupart de ses familiers.
On savait que ce prince tait vivement irrit de cette offense; et
comme il tait  craindre que par cette considration le duc d'Orlans
et les autres princes du sang ne conussent contre la ville une haine
implacable, et ne cherchassent  tirer vengeance d'un pareil outrage,
on rsolut de leur envoyer messire Pierre de Craon avec un humble et
respectueux message, dans lequel on assurait qu'on n'avait eu aucun
dessein de leur dplaire, et qu'on avait agi dans l'intrt et pour
l'honneur du roi et de monseigneur le duc de Guienne. Il fut aussi
dcid que l'on supplierait les docteurs et professeurs de
l'Universit de Paris de faire cause commune avec le peuple, et de se
charger de prsenter ces explications au roi et aux seigneurs de sa
cour. Ceux-ci se contentrent de rpondre qu'ils s'entremettraient
volontiers de tout leur pouvoir pour mnager la paix entre eux et le
duc de Guienne. Charms de cette rponse, les rebelles s'enhardirent
dans leurs tentatives, et, au commencement de mai, ils adoptrent des
chaperons blancs, comme signe de ralliement et comme preuve de leur
persvrance dans l'esprit de rbellion. Ils allrent mme trouver
messeigneurs les ducs de Guienne, de Berri et de Bourgogne, leur
prsentrent trois chaperons, et obtinrent  force d'instances qu'ils
les portassent en tmoignage de l'affection qu'ils avaient pour la
ville et pour le peuple de Paris.


   Discours tenus en prsence des ducs de Guienne, de Berri et de
     Bourgogne.

Le mme jour, les sditieux firent reprsenter auxdits ducs, par un
loquent orateur, qu'ils devaient avoir pour agrable tout ce qui
avait t fait, et les supplirent de faire punir tous les prisonniers
comme de perfides flatteurs et de mauvais conseillers, qui avaient
appris  monseigneur le duc de Guienne  s'carter de la conduite
rgulire de ses aeux,  la honte du royaume et au dtriment de sa
sant. Ils poussrent la hardiesse jusqu' lui faire dire qu'il tait
bien loin de ce temps o, form par les sages leons de la vnrable
reine, sa mre, et lev par elle dans la pratique du bien, il donnait
de lui les plus belles esprances et faisait l'orgueil et la joie de
tous les Franais, qui bnissaient le Seigneur d'avoir donn au roi un
successeur d'un naturel si heureux. Mais, ajouta l'orateur, depuis
que parvenu  l'ge de l'adolescence, vous avez mpris l'autorit
maternelle et prt l'oreille aux conseils des mchants, ils ont fait
de vous un prince irrligieux, plein de lenteur et d'indiffrence dans
l'expdition des affaires et dans l'accomplissement des devoirs de la
royaut que vous exercez au nom de votre pre. Les habitants du
royaume voient avec dplaisir qu'ils vous ont appris  faire de la
nuit le jour,  passer votre temps dans des danses dissolues, dans des
orgies et dans toutes sortes de dbauches indignes du rang royal.

Je ne pouvais comprendre comment le peuple avait t amen  une telle
libert de langage, qui ne pouvait tout au plus tre permise qu'aux
princes du sang. On me rpondit que lesdits princes, ou du moins la
plupart d'entre eux, y avaient donn leur assentiment. Irrits mme de
voir qu'on faisait peu de cas de leurs avis, ils firent adresser au
duc pendant plusieurs jours les mmes remontrances par de savants
professeurs en thologie, tantt en prsence de la reine et des autres
seigneurs, tantt en particulier, pour l'engager  se corriger et 
adopter un genre de vie plus convenable. Le lendemain mercredi, un
fameux docteur, matre Eustache de Pavilly, qui avait t charg le
premier de haranguer le duc de Guienne, numra dans un long discours
tout ce qui a t dit plus haut, et appuya ses assertions d'un grand
nombre de citations remarquables, tires de l'criture sainte. Je
pourrais en former un ample trait, si je ne craignais de fatiguer le
lecteur; je me bornerai  en indiquer les points principaux. Il exposa
trs-loquemment quelles sont les vertus que doivent embrasser ceux
qui veulent se rendre dignes du trne o les appelle leur naissance;
il montra par des exemples puiss dans l'histoire, et particulirement
dans l'histoire de France, les vices qui ont rendu certains princes
incapables de rgner, et il ne craignit pas de dire au duc de Guienne
que c'tait par suite des excs de sa jeunesse que le roi son pre
tait tomb en une maladie incurable, et que le duc d'Orlans avait
pri d'une manire ignominieuse; que, s'il ne voulait pas rformer sa
conduite, il donnerait lieu de faire transfrer son droit de
primogniture  son frre pun. On ajoute mme que l'auguste reine
lui rpta plusieurs fois cette menace.


   On dlgue des commissaires pour faire le procs des prisonniers.

Le vnrable docteur dclara, en terminant son discours, que la
multitude qui l'environnait demandait humblement que les commissaires
royaux chargs de poursuivre les dilapidations des finances eussent 
s'acquitter de leur mission avec plus de zle, et qu'on en nommt
d'autres pour faire le procs des prisonniers, et les punir comme ils
le mritaient. Et comme ils se trouvent encore avec le comte
d'Armagnac, dit-il, beaucoup de sujets du roi qui commettent des
hostilits en Guienne, contrairement au trait conclu entre les ducs,
et qu'on ignore s'ils n'ont pas l'intention de venir jusqu'ici, le
peuple demande trs-instamment que les entres du royaume soient
confies  la garde des gens de guerre les plus fidles.

Bien que le duc ft fort indign de cette remontrance publique, il
rsolut de n'en tmoigner aucun mcontentement, et de mettre dans ses
paroles la plus grande modration. Il accorda de bonne grce ce qu'on
lui demandait, et, d'aprs l'avis des seigneurs et des prlats qui se
trouvaient l, il nomma douze commissaires que leur mrite me fait un
devoir de mentionner ici. C'taient les illustres chevaliers messire
d'Offemont, lie de Chnac, Le Borgne de la Heuse et Jean de Morteuil,
matres Robert Piedefer, Jean de Longueil, lie dit Flix du Bois,
Denis de Vasire, conseillers au Parlement, auxquels on adjoignit
Andr Roussel et Garnot de Saint-Yon, bourgeois de Paris, et le
greffier de la cour du Chtelet. Ayant ainsi content les chefs du
mouvement populaire, le duc les congdia avec de douces paroles, et
les pria affectueusement de traiter avec gard ses familiers et son
cousin, qu'ils retenaient prisonniers, les engageant  rentrer en
eux-mmes et  s'abstenir dsormais de tout soulvement. Il avait
entendu dire en effet qu'ils avaient l'intention d'arrter encore
quelques-uns de ses serviteurs.


   Le comte de Vertus, effray de ce mouvement populaire, s'chappe
     de Paris.

L'illustre comte de Vertus, jeune prince de grande esprance, que
monseigneur le duc de Guienne, son cousin, aimait beaucoup et avait
attach  sa personne, justement effray de ces troubles, quitta Paris
en secret,  la faveur d'un dguisement, et se rendit auprs de son
frre le duc d'Orlans, laissant un des siens pour dire aux princes
que c'tait la fureur aveugle des Parisiens qui l'avait contraint de
fuir si prcipitamment. J'ai su par quelques gens de la cour bien
informs que le duc de Guienne tenta lui-mme plusieurs fois de
s'chapper, et que, ne pouvant y russir, il envoya secrtement des
lettres signes de sa main aux ducs d'Orlans et de Bretagne, au roi
de Sicile Louis et au comte d'Alenon, pour les prier, au nom des
liens de la parent, au nom de la fidlit qu'ils devaient au roi son
pre, de venir  son aide et de le tirer de la captivit dans laquelle
on le retenait. Les Parisiens, instruits de ces circonstances, se
mirent  garder les portes de la ville avec les plus grandes
prcautions. On eut soin de fouiller tous ceux qui sortaient, pour
s'assurer s'ils ne portaient point sur eux quelques lettres, et l'on
tablit des postes pour faire le guet en armes toutes les nuits autour
de l'htel royal de Saint-Paul, afin qu'on ne pt enlever le prince
furtivement.


   Les chefs de la sdition font emprisonner plusieurs personnes de
     leur propre autorit.

Cependant les chefs de la sdition, en dpit des ordres du roi,
recommencrent le lendemain jeudi  parcourir en armes les rues de la
ville, ayant  leur tte un certain Philippe du Mont. Ils arrachrent
avec violence de leurs maisons prs de soixante des principaux
bourgeois et marchands, et les firent jeter en prison. J'ai su de
bonne part que ce qui avait dtermin leur arrestation, c'est qu'au
commencement de l'meute ils n'avaient pas voulu prendre les armes
avec les autres sans la permission du roi. Toutefois les sditieux,
effrays eux-mmes sur les consquences de leur attentat, et redoutant
un chtiment svre, allrent trouver monseigneur le duc de Guienne,
et lui assurrent que cette arrestation procurerait au roi de grosses
sommes d'argent. Voyant que le duc les coutait sans tmoigner trop de
dplaisir, ils l'invitrent, d'aprs les suggestions de quelques-uns
de ceux qui se trouvaient l, et le dcidrent  rintgrer dans ses
anciennes fonctions messire Jean de Nielle, son chancelier, qu'il
avait destitu. Le duc, cdant aussi aux instances de la multitude,
confirma dans son office Lon de Jacqueville, qu'il avait nomm
capitaine de Paris; puis il confia la garde du pont de Saint-Cloud 
l'ignoble quarrisseur Denis de Chaumont, et celle du pont de
Charenton  Simon Caboche, aprs leur avoir fait prter serment de
n'en livrer le passage  aucun ennemi de la ville.


   De la sant du roi.

Pendant que la ville tait agite par les orages violents et terribles
dont j'ai parl plus haut, le roi n'avait pas cess d'tre malade. Le
18 mai, il revint  la sant, et se rendit en plerinage  l'glise de
Notre-Dame de Paris, accompagn de messeigneurs les ducs de Guienne et
de Bourgogne et d'un nombreux cortge de nobles seigneurs, pour rendre
grces  la Mre des misricordes. Le menu peuple tmoigna aussi sa
reconnaissance envers Dieu par des actes de dvotion, et suivit
processionnellement le clerg d'glise en glise. A cette occasion je
ne dois point passer sous silence qu'au moment o le roi tait en
chemin pour Notre-Dame, matre Jean de Troyes, que nous avons dj
souvent nomm, vint  sa rencontre, en compagnie du prvt des
marchands et des chevins, et lui prsenta le chaperon blanc de la
ville, en le suppliant respectueusement de vouloir bien le porter
comme preuve de la cordiale affection qu'il avait pour la ville et
pour les fidles bourgeois de Paris. Le roi y ayant consenti sans
difficult, ils obligrent par leurs instances les principaux
personnages de la cour et du Parlement, les plus considrables d'entre
les bourgeois, et le vnrable recteur de l'universit de Paris  en
faire autant, et chargrent une dpuration d'aller trouver le duc
d'Orlans, le comte de Vertus, son frre, le comte d'Alenon et le duc
de Bourbon, pour connatre leurs sentiments sur tout ce qui s'tait
pass.

Le mme jour, le roi envoya certains chevaliers et cuyers auxdits
seigneurs ainsi qu'au duc de Bretagne, avec des lettres crites en son
nom, par lesquelles il les invitait  venir lui rendre l'hommage
qu'ils lui devaient; il dsirait, ajoutait-il, les entretenir de
diverses affaires et s'clairer de leurs conseils pour les mesures 
prendre. Ceux-ci, de leur ct, lui avaient adress depuis plusieurs
jours des messages; ils lui crivaient humblement, comme  leur
seigneur naturel, qu'ils taient prts  le servir, et qu'ils
mettaient  sa disposition leurs personnes et leurs biens. Le duc
d'Orlans avait mme fait publier dans sa ville qu'il dfendait  tous
les habitants, sous peine de mort, d'insulter par des propos ou des
actes offensants les serviteurs ou les sujets du roi. Mais lesdits
dputs, ayant appris  peu de distance de Paris les meutes qui
avaient clat dans cette ville, furent si effrays, qu'ils se
replirent sur Chartres, et y sjournrent jusqu'au moment o ils
surent que le roi tait revenu  la sant et avait envoy ses dputs
vers leurs matres.


   Plusieurs seigneurs et nobles dames de la maison de monseigneur
     le duc de Guienne et de celle de la reine sont arrts et mis en
     prison par les chefs de la sdition.

Le 12 mai,  la requte des chefs de la sdition, matre Eustache de
Pavilly, de l'ordre de Notre-Dame du Carmel, savant professeur en
thologie et orateur fort loquent, qui possdait  un haut degr
l'art de persuader, alla haranguer le roi dans son htel royal de
Saint-Paul, pour justifier tous les excs qui avaient t commis. Ce
serait ennuyer le lecteur que d'exposer ici tout au long les
considrations par lesquelles il prouva que l'arrestation et
l'emprisonnement des gens de la cour n'avaient pas t faits par
mpris pour son autorit, bien que malgr monseigneur le duc de
Guienne, et qu'il ne devait pas s'offenser qu'on et loign de la
personne du jeune prince des gens qui le corrompaient et qui
cherchaient  le dtourner des devoirs du rang royal et des bonnes
moeurs de ses anctres. Il cita, entre autres objets de comparaison,
l'exemple du jardinier qu'on blmerait amrement si dans un parterre
il n'arrachait pas les mauvaises herbes, qui touffent les plus belles
fleurs, et il conclut que, par la mme raison, on ne devait point
laisser impunis ceux qui empchaient les rejetons des fleurs de lis
d'atteindre toute leur beaut et tout leur clat. Il ajouta que le roi
devait souhaiter qu'on ft disparatre de telles gens comme autant
d'herbes inutiles.

Lon de Jacqueville, capitaine de Paris, et les principaux chefs de
la sdition, qui se trouvaient l, ne perdirent rien de ces paroles,
et se promirent bien de poursuivre le cours de leurs attentats. Ayant
pris avec eux dans le menu peuple prs de dix mille hommes  demi
arms, ils revinrent dans l'aprs-midi  l'htel royal de Saint-Paul,
et obtinrent du roi par leurs cris forcens qu'il engaget monseigneur
le duc de Guienne  les entendre. Le duc fut saisi de frayeur en
voyant l'htel royal environn de gens arms; il savait que la
multitude aveugle, quand elle est gare par la fureur, n'coute ni la
raison ni la piti, et ne recule devant aucun crime. Les seigneurs de
sa suite furent aussi trs effrays, surtout quand ils entendirent
matre Jean de Troyes, l'orateur de la foule, s'exprimer en ces
termes: Trs excellent prince, tous ceux que vous voyez rassembls
ici demandent que les tratres qui restent encore  la cour, et dont
les mauvais conseils vous entranent dans toutes sortes de vices, leur
soient livrs pour tre jets en prison. Le duc ayant rpondu qu'il
croyait n'avoir jamais eu auprs de lui que des serviteurs fidles,
Jean de Troyes ajouta: Nous sommes tous tellement convaincus de la
vrit de ce que j'ai avanc, que nous pensons qu'il faut arracher ces
mauvaises herbes, de peur qu'elles n'empchent la fleur de votre
jeunesse de produire les doux fruits qu'on en doit esprer. Vainement
le duc allgua l'innocence de ses serviteurs, et pria les sditieux de
se contenter de ceux qu'ils avaient dj arrts et de ne point svir
contre d'autres. Jean de Troyes ne voulut rien entendre; il dsigna 
haute et intelligible voix ceux que l'on demandait, et au mme instant
Lon de Jacqueville monta dans l'appartement de monseigneur le duc
avec seize hommes arms, et arrta lesdites personnes au nom du roi,
dont il prtendit avoir reu un ordre verbal. On fit ainsi
prisonniers messire Renaud d'Angennes, premier chambellan du duc,
Robert de Boissay, son premier matre d'htel, Jean de Nielle, auquel
le peuple avait fait rendre,  force de prires, son office de
chancelier, Charles de Villiers, Jean de Nantouillet, et matre Jean
Picard, secrtaire de la reine. Leur audace ne s'arrta pas l. Ils
osrent porter la main sur monseigneur le duc Louis de Bavire, oncle
du duc de Guienne, et se saisirent violemment de lui, comme des
autres, ainsi que de Conrad Bayer. Le duc de Guienne, justement
indign de cet attentat, eut encore la douleur de voir ses prires et
ses larmes mprises; il ne put mme obtenir qu'on laisst retourner
son oncle en Allemagne comme un proscrit. Le duc Louis apprit ainsi
que la fortune traverse souvent les vnements qui s'annonaient sous
les plus heureux auspices; il esprait pouser dans trois jours, au
milieu de ftes brillantes, madame la comtesse de Mortain, soeur du
comte d'Alenon, et veuve de monseigneur Pierre de Navarre. Et voil
que tout ce bonheur se changeait en deuil, et qu'on le tranait en
prison avec ses compagnons d'infortune.

La reine ressentit une amre douleur, et ne put contenir ses larmes et
ses sanglots, en apprenant ces odieux attentats, qu'elle considrait
comme une injure personnelle. Elle fit tous ses efforts pour obtenir
qu'on rendt la libert  son frre. Mais les chefs de la sdition ne
tinrent aucun compte de ses prires ni de ses remontrances. Pousss
par une aveugle fureur et par une frnsie diabolique, ces forcens
mirent le comble  leur premier crime par un crime plus atroce, qui
et fait horreur aux hommes les plus mprisables et aux nations les
plus sauvages. Ils saisirent de leurs mains sacrilges, avec une
barbarie sans exemple, plusieurs dames de la cour, des plus nobles et
des plus considres, qui en les voyant venir s'taient enfuies toutes
tremblantes et taient alles se cacher dans les appartements les plus
secrets du palais, entre autres la dame de Noviant en Picardie,
mesdames de Montauban, du Chtel en Bretagne, et du Quesnoy, ainsi que
onze demoiselles, et sans autre forme de procs il les emmenrent par
la Seine jusqu'au Palais pour les mettre en prison. Je ne saurais dire
combien la reine souffrit alors de se voir ainsi prive de la prsence
de son frre et de la compagnie des dames de sa suite, dans laquelle
elle trouvait tant de charmes et de douceur. Je ferai remarquer
seulement qu'elle en tomba gravement malade; et elle et sans doute
succomb, sans le talent des plus habiles mdecins, et surtout sans
l'assistance de Jsus-Christ, le mdecin des coeurs, qui amena
tout--coup une crise favorable.


   Requtes prsentes au roi par les chefs de la sdition.--Elles
     sont accueillies en partie, quelque draisonnables qu'elles
     soient.

Tous les gens sages avaient horreur de ces excs; ils ne pouvaient
croire que des entreprises si tmraires eussent lieu sans la secrte
connivence de quelques puissants personnages. On alla mme jusqu'
dire hautement que monseigneur le duc de Bourgogne avait jur  ces
misrables de ratifier et d'approuver tacitement tout ce qu'ils
feraient. Je n'ai pas lieu de partager cet avis, n'ayant eu aucune
preuve certaine du fait. Cependant toutes les fois que les sditieux
se disposaient  commettre quelque attentat, ils avaient l'audace
d'aller trouver les cinquanteniers et les dizeniers, et leur
ordonnaient, ainsi qu'aux principaux bourgeois, en les menaant de la
mort et du pillage de leurs biens, de prendre les armes comme eux ou
d'envoyer des gens  leur place; ils inspiraient ainsi partout
l'pouvante. Ils se lassaient aussi d'entendre dire que c'tait une
honte ineffaable pour les Parisiens qu'on et arrt, au mpris de
l'autorit royale, tant d'illustres personnages, et qu'on les et
retenus si longtemps en prison, au grand dplaisir de monseigneur le
duc de Guienne. En consquence, le mercredi suivant, 24 mai, ils se
prsentrent en armes, selon leur coutume, devant le roi, qui tenait
conseil sur quelques affaires importantes avec les ducs de Guienne, de
Berri et de Bourgogne. Aprs lui avoir offert leurs humbles
salutations, ils dirent qu'ils apportaient diverses requtes  sa
royale majest; et matre Jean de Troyes, qui devait porter la parole,
ayant obtenu la permission d'exposer ce qu'il avait  dire, s'exprima
ainsi: Trs excellent prince, lorsque dernirement nous nous sommes
plaints de la ngligence qui se fait sentir dans le gouvernement du
royaume, des dilapidations de vos officiers de finances et des
pensions excessives qu'on paye chaque anne, il nous a t rpondu
avec douceur que votre majest avait choisi des hommes de bien et
d'honneur, craignant Dieu et affectionns au bien du royaume, pour
oprer de salutaires rformes dans l'tat en se conformant de point en
point aux ordonnances des rois vos prdcesseurs. Nous savons qu'ils
ont compos  ce sujet un fort beau trait en style trs lgant, et
qu'ils ont divis lesdites ordonnances par chapitres. Nous demandons
humblement qu'elles soient publies cette semaine au Palais, et que,
pour donner plus d'clat  cette publication, vous teniez un lit de
justice sur votre trne royal, suivant la coutume de vos anctres.

Le chancelier ayant rpondu que le roi et ses conseillers adhraient 
cette requte, les sditieux demandrent encore que tous ceux qui
avaient t mis en prison fussent chasss de la cour, et qu'on donnt
leurs emplois  des personnes dvoues  la cause du peuple;
c'taient, je dois le dire, des gens obscurs et peu honorables. Le
chancelier les invita  soumettre les noms de ces personnes au roi,
qui verrait si elles taient dignes d'un tel honneur. Ils prsentrent
aussitt une liste, et ajoutrent: Il est vrai, trs redout
seigneur, que nous avons dernirement fait emprisonner certaines gens
de la noblesse et du peuple qui vous servaient mal, vous et
monseigneur de Guienne, et qui agissaient contre votre honneur et
contre celui de votre royaume, ainsi que les commissaires royaux vous
le feront voir bientt, Dieu aidant, plus clairement que le jour. Nous
vous supplions donc en troisime lieu de ne concevoir contre nous
aucun ressentiment  ce sujet, de ratifier et d'avoir pour agrable ce
que nous avons fait, et de daigner nous le tmoigner par des lettres
patentes scelles de votre sceau.

Monseigneur le duc de Berri,  qui son ge assignait le premier rang
dans le conseil, ayant t pri de donner son avis, insista pour que
les plus jeunes parlassent les premiers. Cependant, cdant aux
instances du roi, il rpondit qu'on pouvait en toute sret accorder
les lettres qui taient demandes, pourvu qu'elles fussent expdies
en bonne forme. Cet avis fut adopt par tous ceux qui opinrent aprs
lui. La rdaction des lettres devait tre confie aux secrtaires du
roi; mais les sditieux ne voulurent pas accepter d'autre rdacteur
que matre Guillaume Barraut; ce qu'ils obtinrent, mme malgr le
chancelier. Et comme ils surent que celui-ci avait manifest la
crainte que le secrtaire, pour leur tre agrable, n'insrt dans les
lettres des concessions plus grandes qu'ils ne l'avaient demand, et
qu'on ne le contraignt  tout sceller, ils conurent contre lui une
haine implacable.

Quant  la quatrime requte, tendante  ce que d'importuns
solliciteurs ne pussent plus s'enrichir comme auparavant des biens
caducs qui devaient revenir au trsor royal  quelque titre que ce
ft, on leur rpondit que le roi avait dj statu  cet gard en
dfendant  son chancelier,  ses secrtaires et aux gens de la cour,
sous peine de perdre leurs offices, de s'entremettre pour de pareilles
faveurs, qui taient choses tout  fait prjudiciables au roi. Les
sditieux demandaient en dernier lieu que, conformment aux usages de
ses anctres, le roi emment avec lui, quelque part qu'il allt, ses
enfants, la reine, et toute leur maison, et ils assuraient que ce
serait pour lui une grande conomie. A cela le chancelier rpondit:
S'il y a lieu de restreindre l'tat du roi, ce n'est pas vous qu'il
consultera, ce seront ses parents et les seigneurs de sa cour. Cette
rponse leur causa un tel dpit, qu'ils prirent cong du roi et de
l'assistance, et ne songrent plus qu' comploter contre le
chancelier.


   Publication des ordonnances royales.

Le roi rsolut, conformment  ses promesses, de faire publier au
palais, sous forme d'ordonnance, les rglements qu'il avait fait
mrement laborer et rdiger par des gens sages, en faveur de ses
sujets et pour la rforme de l'tat, et dont il dsirait assurer
l'excution dans tout le royaume. Il se rendit pour cela au palais, le
26 mai, accompagn des illustres ducs de Guienne, de Berri et de
Bourgogne; et l'on fut fort tonn de voir que lui et tous ceux de sa
suite portaient des chaperons blancs,  l'exemple des bourgeois de
Paris. Le lendemain, le roi sant sur son trne en la chambre du
Parlement, matre Jean du Fresne, greffier de la cour du Chtelet,
homme instruit et loquent, lut ces ordonnances  haute et
intelligible voix. Cette lecture dura prs d'une heure et demie; aprs
quoi le roi recommanda qu'elles fussent strictement et inviolablement
observes. Les princes et les prlats, assis  ses cts, en firent le
serment devant tous, en levant la main. Deux jours aprs, matre Jean
Courtecuisse, aumnier du roi, dans un sermon qu'il fit  l'htel
royal de Saint-Paul, reprsenta combien ces ordonnances taient
utiles, et combien il importait  tous les habitants du royaume de les
observer fidlement. C'tait aussi mon avis, et j'avais mme pens 
sauver ces ordonnances de l'oubli en les transmettant textuellement et
tout au long au souvenir de la postrit.


   Excution de Jacques de la Rivire et de Jean du Mesnil.

J'ajouterai  ce que j'ai dit plus haut le rcit d'un vnement
affreux, fait pour inspirer l'horreur mme aux coeurs les plus
insensibles; je veux parler de la mort dplorable de messire Jacques
de la Rivire, mort qui causa un juste tonnement  monseigneur le duc
de Guienne, aux chevaliers ses frres d'armes et aux gens de la cour,
qui connaissaient ses nobles sentiments et son rare mrite. Ce n'est
pas qu'il n'y et dans la maison dudit duc beaucoup de seigneurs aussi
remarquables que lui par l'clat de la naissance, l'lgance de la
taille et la force du corps; mais il se distinguait entre tous par sa
joyeuse humeur, par son agilit et le charme de ses manires. Il
joignait  ces qualits le prcieux avantage de parler plusieurs
langues, et il savait se concilier par l la faveur et l'affection des
nobles trangers qui venaient  la cour. En un mot, il tait orn de
tant de perfections, que je l'aurais considr comme le plus heureux
des hommes s'il avait toujours su se maintenir dans les bornes de la
modration. Mais, entran par les sollicitations de quelques amis ou
par sa propre faiblesse, il passait presque toutes les nuits dans la
dbauche, les orgies et les danses licencieuses, et se livrait avec
une ardeur excessive  tous les vices qui corrompent le coeur de la
jeunesse.

Je m'informai particulirement des motifs de son arrestation et de la
manire dont il tait mort en prison, et j'appris des commissaires du
roi chargs de lui faire son procs, qu'il avait t prouv par des
lettres crites de sa main, sans qu'on et recours  la torture pour
lui arracher des aveux, qu'il avait eu le dessein de trahir le roi et
monseigneur le duc de Guienne. Mais, ajoutrent-ils, ayant su par ses
compagnons de captivit que nous dlibrions sur le genre de mort
qu'il devrait subir, il s'abandonna au plus violent dsespoir: _Non_,
dit-il, _je ne verrai pas les vilains de Paris jouir du spectacle de
ma mort ignominieuse_. En achevant ces mots, il saisit le vase d'tain
dans lequel on lui servait  boire, s'en frappa la tte  plusieurs
reprises, et tomba mourant  terre; il aurait succomb si l'on n'avait
appel aussitt des mdecins  son secours. On banda sa blessure pour
empcher la cervelle de s'pancher. Grce  cette assistance et  ces
soins, il vcut encore neuf jours; il avoua publiquement son crime, et
mourut aprs avoir donn beaucoup de marques de dvotion et reu les
sacrements de l'glise. Son corps aurait d, selon l'usage, tre
port au gibet et pendu. Les juges royaux le firent traner jusqu' la
place du March, en haine de son infme trahison; sa tte fut mise au
bout d'une lance, et son tronc attach au gibet, le samedi 4 juin.

Voil comment on racontait sa mort parmi le peuple. Mais ce n'tait
pas l'exacte vrit. Je dois dire que des personnes dignes de foi
m'ont assur qu'il avait pri d'une faon ignominieuse et faite pour
rvolter tous les gens de bien. A la suite d'une contestation, dans
laquelle messire de la Rivire et messire Lon de Jacqueville
s'taient donn mutuellement un dmenti, celui-ci avait frapp son
adversaire avec un marteau de fer, et la violence du coup avait t
telle, que messire de la Rivire n'avait pu profrer une seule parole
ni accuser son assassin.

Un jeune gentilhomme; fort bien fait et de bonne mine, nomm Jean du
Mesnil, attach au service de monseigneur le duc de Guienne en qualit
d'cuyer tranchant, mourut comme ledit Jacques de la Rivire de mort
ignominieuse. Lorsqu'on le conduisit au supplice, les signes qu'il
donna de son repentir et de sa dvotion excitrent partout la
compassion et tirrent des larmes de tous les yeux.


   Les chefs de la sdition font destituer le chancelier.

Je vais reprendre les faits d'un peu plus haut, et exposer comment les
chefs de l'meute procdrent  la destitution du chancelier, parce
qu'il n'avait pas entirement obtempr  leurs dsirs, ainsi qu'il a
t dit ci-dessus. Ayant su que le roi avait eu une rechute la semaine
prcdente et tait de nouveau priv de sa raison, ils allrent
trouver  plusieurs reprises messeigneurs les ducs de Guienne, de
Berri et de Bourgogne, et ne se firent pas faute de calomnier le
chancelier; ils dirent, entre autres choses, que c'tait un homme
affaibli par les annes et dpourvu de bon sens, qui apposait le sceau
indistinctement  toutes les concessions, mrites ou non, faites par
le roi, et qui n'avait d'autre souci que d'enrichir ses parents et ses
amis, comme il avait t enrichi lui-mme par la munificence royale;
qu'il tait incapable de remplir de si hautes fonctions; que le rle
prsent par l'universit faisait voir de la manire la plus vidente,
non seulement tout ce qu'avait cot au roi chaque anne cette
insatiable cupidit, qui ne lui permettait pas de se contenter de ses
anciens gages, mais encore toutes les exactions qu'il avait tolres
de la part de ses subordonns, leur permettant d'extorquer de l'argent
aux habitants du royaume; qu'on devait en consquence le considrer
comme un arbre inutile qu'il fallait faire tomber sans dlai sous la
cogne; que du reste il ne devait aspirer qu' jouir en paix des
trsors qu'il avait amasss. A force de rebattre les oreilles des
princes de ces vains propos et d'autres semblables, ils parvinrent 
obtenir que l'on donnt sa place  matre Eustache de Latre, qui
avait rcemment pous sa fille, et qu'on lui tt les sceaux. Ce ne
fut pas toutefois sans difficult qu'il consentit  les rendre. Il
rpondait sans cesse qu'en pareil cas il n'tait tenu d'obir qu'au
roi, qui l'avait appel au gouvernement des affaires; il rptait
qu'il avait toujours rempli ses fonctions avec courage et d'une
manire irrprochable, au milieu des dsordres de la guerre, dans
l'adversit comme dans la prosprit. Mais il craignit qu'on n'en vnt
des menaces aux voies de rigueur, et comme on ne cessait de lui dire:
Vous obirez bon gr mal gr, il finit par se soumettre  ce qu'on
lui demandait.


   Les chefs de la sdition extorquent de l'argent aux bourgeois.

Ce n'tait point par sympathie que les princes acquiesaient aux
dsirs de ces excrables sclrats, c'tait par crainte qu'ils
n'excitassent dans la ville des sditions plus terribles. Le sire de
Helly, rcemment arriv de Guienne, o il avait laiss une arme
anglaise matresse de la campagne, voyant quelle tait leur influence,
offrit d'aller combattre l'ennemi, si on lui fournissait assez de
troupes et d'argent, et fit appuyer son projet par eux auprs desdits
seigneurs. La demande fut aussitt accorde; d'habiles et prudents
personnages, messire de la Viefville, matre Raoul le Sage, Robert du
Bellay, et Jean Gurin furent chargs de fixer le taux d'un emprunt,
qui serait prlev sur les principaux bourgeois d'aprs une
apprciation exacte des ressources de chacun, et l'on dsigna, au nom
du roi, pour prsider  la leve de cet emprunt, Guillaume Legoix,
Simon Caboche, Henri de Troyes[142], et Denis de Chaumont, qui taient
au nombre des promoteurs de cette affaire.

  [142] Fils de _Jean_ de Troyes.

Ceux-ci, se voyant investis d'une telle autorit et voulant mettre 
profit l'occasion de s'enrichir, dployrent tant de rigueur, mme
contre les avocats et les officiers du roi, qu'ils en firent
emprisonner plusieurs pour avoir refus de payer leur taxe ou demand
qu'elle ft diminue. Ils soumirent  cet emprunt forc les prlats,
les ecclsiastiques, et toutes les personnes qu'ils surent avoir en
dpt des biens appartenant  des glises ou  des orphelins. Ils
voulurent aussi imposer la mme charge aux suppts de l'Universit de
Paris; et comme matre Jean Gerson, chancelier de l'glise de Paris,
et fameux docteur en thologie, qu'ils tenaient pour un des fauteurs
de la faction des Armagnacs, refusait de payer, ils entrrent de force
dans sa maison, comme des forcens, la pillrent et emportrent tout
le mobilier. Quelque temps auparavant ils s'taient saisis, au nom du
roi, de la recette du Lendit, appartenant  l'glise de Saint-Denis,
et rserve  l'usage des religieux et du rvrend abb, qui tait
alors docteur en thologie. Ils se seraient livrs  des rigueurs
semblables ou pires encore contre beaucoup d'autres membres de
l'Universit, si le vnrable recteur, de concert avec les docteurs et
les matres, ne se ft oppos  ces premires violences, s'il n'et
fait respecter par sa rsistance nergique les franchises de
l'Universit, et forc ces pillards  restituer ce qu'ils avaient
pris.

Le peuple, fatigu de voir depuis si longtemps rgner dans la ville de
pareils misrables, ne cessait de profrer publiquement contre eux
toutes sortes de maldictions, et leur souhaitait tous les supplices
que souffre dans l'enfer le tratre Judas. En effet, il n'y avait plus
ni commerce ni consommateurs qui fissent vivre les artisans du produit
de leurs mtiers; chacun tait oblig de perdre son temps  faire
inutilement le guet jour et nuit. Enfin, les principaux bourgeois
conurent contre eux une telle haine, qu'ils ne craignirent pas de
leur adresser publiquement des reproches en plein htel de ville, les
traitant de misrables qui remplissaient des fonctions infmes, et qui
avaient abus de l'autorit dont ils taient investis, en commettant
contre le roi et le duc de Guienne des choses dignes de
l'animadversion de Dieu et des hommes. Ceux-ci rtorqurent ces
reproches contre les bourgeois en leur disant: Et pourquoi avez-vous
envoy vos gens avec nous?--Si nous les avons envoys, rpondirent
les bourgeois, c'tait pour obir aux ordres du roi, dont vous avez
usurp tmrairement l'autorit, et parce que nous ignorions tous les
crimes que vous mditiez.


   Messire Pierre des Essarts est dcapit  Paris.

La suite des vnements m'amne  parler de messire Pierre des
Essarts, et  transmettre  la postrit le rcit du procs
extraordinaire intent  cet ancien prvt de Paris. Ce procs fut
poursuivi sur les instances ritres des chefs de la sdition, qui
s'taient empars de l'autorit et de la direction des affaires en
dpit de monseigneur le duc de Guienne, des autres princes et des
principaux bourgeois. Ils savaient que ledit duc tait fort irrit de
ce qu'on avait incarcr Pierre des Essarts pour avoir excut ses
ordres, et de ce que sa dtention se prolongeait ainsi. C'est
pourquoi, craignant que, s'il tait absous, il ne pousst le duc  la
vengeance, ils avaient remis aux commissaires royaux un libelle
diffamatoire contenant l'expos de plusieurs trahisons normes qu'il
avait, disaient-ils, commises contre le roi et le royaume. Les gens de
la cour publiaient que ces trahisons taient d'autant plus coupables,
qu'il avait joui d'une autorit suprieure  celle de tous les autres.
En effet, investi de la prvt et de la capitainerie de Paris, admis
par les devoirs de sa charge aux conseils secrets du roi et des
princes, il avait encore la haute main sur tous les trsoriers du roi,
et, ce qui excitait surtout l'envie des autres seigneurs, il avait la
libre disposition des revenus ordinaires et extraordinaires de l'tat.
Ses accusateurs disaient qu'il avait dissip ces revenus en les
appliquant  son usage et en faisant d'immenses acquisitions; ils
reconnaissaient toutefois qu'une grande partie de cet argent avait
pass entre les mains de ceux que le roi voulait combattre l'anne
prcdente et qu'il tenait pour ses ennemis. Ils lui reprochaient, en
outre, d'avoir machin la ruine de la ville de Paris et la perte de
ses habitants, et d'avoir tent d'en faire sortir clandestinement le
roi, la reine et le duc de Guienne. Je ne pourrais affirmer que ces
griefs eussent quelque ralit; ce que je sais, c'est que l'anne
prcdente, lorsque le duc d'Orlans avait quitt Saint-Denis, le
prvt, aveugl par une insatiable cupidit, avait livr au pillage la
ville et l'abbaye et les avait abandonnes  une entire dvastation.
Je ne crois pas non plus devoir passer sous silence que peu de temps
auparavant il avait allum le feu de la discorde entre les princes de
la famille royale, et rveill des haines dj assoupies en faisant
prir injustement, disait-on, au mpris du trait conclu et jur,
messire Jean de Montaigu, grand matre de la maison du roi. Il fut
condamn  son tour au mme supplice. J'ignore si, cdant  la
violence des tourments ou au cri de sa conscience, il fit l'aveu de
tous les crimes qu'on lui imputait. Toujours est-il qu'il marcha  la
mort avec un air calme et serein, qui causa une admiration gnrale;
on et dit qu'il n'avait aucune apprhension de cette dernire et si
terrible preuve, tant il disait tranquillement adieu  tout le monde.
Cependant, en montant sur l'chafaud, il demanda au juge de lui
pargner avant sa mort la lecture publique des crimes dont il tait
accus. Cette grce lui ayant t accorde, le bourreau lui coupa la
tte d'un seul coup, la plaa au bout d'une pique, et alla pendre son
corps au gibet, o Pierre des Essarts lui-mme avait fait attacher peu
auparavant celui de Montaigu. Cette excution eut lieu le 1er juillet.




FIN DU RGNE DES CABOCHIENS.

4 aot 1418.

   Le supplice de des Essarts fut le dernier acte de la tyrannie de
   Caboche. Malgr les agents du duc de Bourgogne, la population de
   Paris se souleva en masse contre les Cabochiens. Le duc de
   Guyenne se mit  la tte de la raction, et le duc de Bourgogne
   lui-mme, ne pouvant empcher ce qui se faisait, suivit le
   mouvement pour conserver quelque crdit sur l'esprit des
   Parisiens. Les Cabochiens furent vaincus  l'htel de ville,
   massacrs et chasss de Paris.

    Juvnal des Ursins.


Les Anglois estoient joyeux de la division qu'ils voyoient estre entre
les seigneurs de France. Et fut le roy d'Angleterre conseill de faire
une arme, et de l'envoyer vers la coste de Normandie, savoir s'ils
pourroient avoir quelque entre et place. De faict, il envoya une
arme vers Dieppe, qui y cuida descendre. Mais les nobles et le peuple
du pays s'assemblrent sur le rivage de la mer, et combattirent les
Anglois, tellement qu'ils les desconfirent. Et fut le capitaine des
Anglois tu, et pource se retrahirent en Angleterre. Quand le roy
d'Angleterre sceut l'adventure, il en fut bien desplaisant, et ordonna
une plus grande arme  faire: de faict il le fit, et prirent terre.
Le Borgne de la Heuse y alla, et prit des gens ce qu'il put. Et cuida
dfendre la descente desdits Anglois; mais il fut bien lourdement
rebout, et y eut plusieurs chevaux morts de traicts, et aussi de ses
gens pris, et fut contraint de s'en retourner. Les Anglois cuidrent
trouver manire d'avoir Dieppe; mais ils faillirent. Et vinrent vers
Le Tresport, entrrent dedans, et en l'abbaye, et y boutrent le feu,
et ardirent tout, mesme une partie des religieux. Plusieurs gens
turent et navrrent, et si en prirent, et s'en retournrent en
Angleterre  tout leur proye.

La chose venue  la cognoissance des seigneurs d'Orlans, Bourbon,
Alenon, et autres, et la manire qu'on tenoit  Paris  la descente
desdits Anglois, ils envoyrent vers le roi, en s'offrant  son
service: en requrant que les traits de paix qui avoient est faits,
accords, promis et jurs, fussent entretenus, gards et observs. Et
que au regard d'eux, ils ne se trouveroient point qu'ils eussent fait
chose au contraire. Et que en la ville de Paris plusieurs choses
horribles et dtestables se faisoient contre les traits de paix.

Mais les bouchers et leurs allis en tenoient bien peu de compte. Et
firent faire le procs dudit messire des Essars. Et luy imposoit-on
plusieurs cas et choses, qu'on disoit qu'il avoit commis et perptr,
dont des aucunes dessus est faite mention. Et fut condamn  estre
traisn sur une claye du Palais jusques au Chastellet, puis  avoir la
teste couppe aux halles. Laquelle sentence, qui estoit bien piteuse,
et  la requeste de ceux qu'il avoit premirement mis sus, et eslevs,
fut excute. Et le mit-on au Palais sur une claye attache au bout de
la charette, et fut traisn les mains lies jusques au Chastellet: en
le menant il sousrioit, et disoit-on qu'il ne cuidoit point mourir, et
qu'il pensoit que le peuple dont il avoit est fort accoint et
familier, et qui encores l'aimoit, le deust rescourre. Et s'il y en
eust eu un qui eust commenc, on l'eust rescous, car en le menant ils
murmuroient trs-fort de ce qu'on luy faisoit. Outre qu'il avoit
esprance que le duc de Bourgongne luy tnt la promesse qu'il luy
avoit faite en la bastille Sainct-Antoine, qu'il n'auroit mal non plus
que luy. Mais il fui mis devant le Chastellet dessus la charrette, et
men aux halles, et l eut la teste couppe, son corps fut men au
gibet, et mis au propre lieu o fut mis Montagu. Et disoient aucuns
que c'estoit un jugement de Dieu de ce qu'il mourut, comme il avoit
fait mourir ledit Montagu.

Audit mois advint que Jacqueville, et ses soudoyers, qui estoient
orgueilleux et hautains, vinrent un jour de nuict, entre onze et douze
heures au soir, en l'hostel de monseigneur de Guyenne, o il
s'esbatoit, et avoit-on dans. Et vint jusques en la chambre dudit
seigneur, et le commena  hautement tancer, et le reprendre des
chres qu'il faisoit, et des danses et despenses, et dit plusieurs
paroles trop fires et orgueilleuses contre un tel seigneur, et qu'on
ne lui souffriroit pas faire ses volonts, et s'il ne se advisoit,
qu'on y mettroit remde. A ces paroles estoit prsent le seigneur de
La Trimouille, qui ne se put faire qu'il ne respondist audit
Jacqueville, que ce n'estoit pas bien fait de parler ainsi dudit
seigneur, ni  luy  faire, et que l'heure estoit bien impertinente,
et les paroles trop fires et hautaines, vu le petit lieu dont il
estoit. Sur ce se meurent paroles, tellement que La Trimouille
desmentit Jacqueville, et aussi Jacqueville La Trimouille. Monseigneur
de Guyenne, voyant la manire dudit Jacqueville, tira une petite dague
qu'il avoit, et en bailla trois coups audit Jacqueville par la
poitrine, sans qu'il luy fist aucun mal, car il avoit bon haubergeon
dessous sa robe. Le lendemain ledit Jacqueville et ses cabochiens
s'esmeurent en intention d'aller tuer ledit seigneur de La Trimouille:
de faict, ils eussent accomply leur mauvaise volont, si ce n'eust
est le duc de Bourgongne, qui les appaisa tellement, qu'ils
laissrent leur fureur et se refroidirent; mais du courroux qu'en eut
monseigneur de Guyenne, il fut trois jours qu'il jettoit et crachoit
le sang par la bouche, et en fut trs-bien malade.

Le roy fut gary, et revint en bonne sant. Laquelle chose venue  la
cognoissance des seigneurs d'Orlans et autres dessus nomms, ils
envoyrent devers le roy une ambassade, en lui requrant qu'il voulust
faire entretenir la paix, ainsi qu'elle avoit est jure et promise.
Le roy envoya vers eux l'evesque de Tournay, l'hermite de la Faye,
maistre Pierre de Marigny, et un secrtaire, lesquels seigneurs
estoient  Verneuil, et parlrent longuement ensemble. Et s'en
retourna ladite ambassade arrire vers le roy  Paris, o ils
rapportrent pleinement, comme lesdits seigneurs vouloient paix et ne
demandoient autre chose, et que hors la ville en quelque lieu sur ils
peussent parler ensemble. Et si rapportrent lesdits ambassadeurs, que
lesdits seigneurs se plaignoient fort de ce qu'on ne leur rendoit
leurs places prises durant la guerre, ainsi qu'il leur avoit est
promis. Et aussi des mutations qu'on avoit fait des officiers des
maisons du roy, de la reyne, de monseigneur de Guyenne, et des
capitaines s places du roy, et des prisonniers, tant des seigneurs,
et officiers, que des femmes et des manires qu'on tenoit s choses
qu'on faisoit.

Quand ceux qu'on nommoit cabochiens sceurent que les matires se
disposoient  la paix, ils furent moult troubls, cognoissant que ce
qu'ils avoient fait par leur puissance, qui gisoit en cruaut et
inhumanit, cesseroit; partant de tout leur pouvoir ils trouvrent
bourdes et choses non vritables, ni apparentes, pour cuider empescher
la paix: toutesfois ils delivrrent de prison les dames et aucuns des
prisonniers.

Or estoit le duc de Berry,  tout son chapperon blanc, log au
cloistre de Nostre-Dame, en l'hostel d'un docteur en mdecine, nomm
maistre Simon Allegret, qui estoit son physicien. Et presque tous les
jours il vouloit que ledit feu maistre Jean Juvnal des Ursins,
seigneur de Traignel, allast devers luy. Ils confroient ensemble du
temps qui couroit et des choses qu'on fesoit et disoit. Ledit seigneur
dit audit Juvnal: Serons-nous tousjours en ce poinct, que ces
meschantes gens ayent auctorit et domination? Auquel le seigneur de
Traignel respondit: Ayez esprance en Dieu, car en brief temps vous
les verrez destruits et venus en grande confusion. Or tous les jours
il ne pensoit, ne imaginoit que la manire comme il pourroit faire, et
dlibra d'y remdier: il estoit bien noble homme, de haut courage,
sage et prudent, qui avoit gouvern la ville de Paris douze ou treize
ans, en bonne paix, amour et concorde. Et estoit en grand soucy comme
il pourroit savoir si aucuns de la ville seroient avec luy, et de son
imagination: car il ne s'osoit descouvrir  personne, combien que
plusieurs de Paris des plus grands et moyens, estoient de sa volont.
Luy donc estant en ceste pense et grande perplexit, par trois
nuicts, comme au poinct du jour il luy sembloit qu'il songeoit, ou
qu'on luy disoit: _Surgite cum sederetis, qui manducatis panem
doloris_. Et un matin madame sa femme, qui estoit une bonne et dvote
dame, luy dit: Mon amy et mary, j'ai ouy au matin que vous disiez ou
qu'on vous disoit ces mots contenus en mes heures, o il y a: _Surgite
cum sederetis, qui manducatis panem doloris_. Qu'est-ce  dire? Et le
bon seigneur lui respondit: Ma mie, nous avons onze enfans, et est
bien mestier que nous priions Dieu qu'il nous doint bonne paix, et
ayons esprance en luy, et il nous aidera. Or en la cit y avoit deux
quarteniers drappiers, l'un nomm Estienne d'Ancenne, l'autre
Gervaisot de Merilles, qui souvent conversoient avec leurs quarteniers
et dixeniers, et sentoient bien par leurs paroles qu'ils estoient bien
mal contens des cabochiens.

Un soir ils vindrent devers monseigneur de Berry, et se trouvrent
d'adventure ensemble, ledit Juvnal avec ledit duc de Berry: l ils
conclurent qu'ils vivroient et mourroient ensemble, et exposeroient
corps et biens  rompre les entreprises desdits bouchers et de leurs
allis, et rompre leur faict. Le plus expdient estoit de trouver
moyen de souslever le peuple contre eux: et en ceste pense et volont
estoient plusieurs gens de bien de Paris, de divers quartiers: et
grommeloit fort le peuple, pource qu'ils voyoient que lesdits
bouchers, et leurs allis, par leur langage ne vouloient point de
paix: car ils firent faire lettres au roy trs-sditieuses contre les
seigneurs, c'est  savoir Sicile, Orlans, Bourbon, Alenon, et
autres, et les faisoient publier par Paris, disant que lesdits
seigneurs vouloient destruire la ville, et faire tuer des plus grands,
et prendre leurs femmes, et les faire espouser  leurs valets et
serviteurs, et plus leurs autres langages non vritables. Mais
nonobstant leurs langages et paroles, le roy et son conseil
dlibrrent d'entendre  paix, et envoya le roy bien notable
ambassade au pont de l'Arche, o estoient lesdits seigneurs, lesquels
respondirent qu'ils ne demandoient que paix. Et vint  Paris, de par
lesdits seigneurs, un bien notable homme et vaillant clerc, nomm
maistre Guillaume Signet. Lequel devant le roy, en la prsence de
monseigneur le dauphin, Berry, Bourgongne, et plusieurs dits
cabochiens, fit une moult notable proposition: monstrant en effet le
grand inconvnient au roy et royaume, par les divisions qui avoient
couru et couroient: que les Anglois sous ombre desdites divisions,
pourroient descendre et faire grand dommage au royaume, et qu'il n'y
avoit remde que d'avoir paix. Pour abrger, il fut delibr et
conclu par le roy qu'il vouloit paix. Et pour ceste cause allrent 
Pontoise lesdits duc de Berry et de Bourgongne, o il y eut articles
faits, beaux et bons, lesquels plurent  toutes les parties. Et s'en
retournrent lesdits ducs de Berry et de Bourgongne  Paris.

Le premier jour d'aoust, qui fust un mardy, les articles de la paix
furent lus devant le roy, monseigneur de Guyenne, et plusieurs
seigneurs prsens. Et ainsi qu'on vouloit dlibrer, maistre Jean de
Troyes, les Sainct-Yons, et les Gois, et Caboche, vindrent par une
manire assez imptueuse, en requrant qu'ils vissent les articles,
et qu'ils assembleroient sur iceux ceux de la ville, car la chose leur
touchoit grandement. Ausquels fut respondu que le roy vouloit paix
et qu'ils entendroient lire les articles, s'ils vouloient, mais qu'ils
n'en auroient aucune copie. Le lendemain, qui fut mercredy matin, ils
s'assemblrent en l'hostel de ville, jusques  bien mille personnes.
Plusieurs y en avoit de divers quartiers, qui y estoient  bonne
intention alls, pour contredire ausdits cabochiens. Dans ladite
assemble proposa un advocat en parlement, nomm maistre Jean Rapiot,
bien notable nomm, qui avoit belle parole et haute. En sa
proposition, il n'entendoit pas de rompre le bien de la paix et dit
que le prvost des marchands et les eschevins la vouloient. Mais les
cabochiens dirent qu'il estoit bon que pralablement, voire
ncessaire, qu'on monstrat aux seigneurs d'Orlans, Bourbon et
Alenon, et  leurs allis, les mauvaisetis et trahisons qu'ils
avaient fait ou voulu faire, afin qu'ils cognussent quelle grce on
leur faisoit d'avoir paix  eux, et aussi qu'on leur montrast et lt
les articles audit lieu. Et les tenoit maistre Jean de Troyes en une
feuille de papier en sa main: lors il fut par un de la ville dit que
la matire estoit grande et haute, et que le meilleur seroit que elle
se dlibrast par les quartiers, et que le lendemain, qui estoit
jeudy, les quarteniers, qui estoient prsens, assemblassent les
quartiers, et que l pourroit-on lire ce que tenoit ledit de Troyes,
au lieu o les assembles des quartiers se faisoient. Et aprs, tous
ceux qui estoient prsens, except ceux de la ligue dudit de Troyes,
commencrent  crier: Par les quartiers! Lors un de ceux de
Sainct-Yons, qui estoit arm, et au bout du grand banc, va dire qu'il
le falloit faire promptement, et que la chose estoit hastive. Et lors
derechef la plus grande partie des prsens commena derechef  crier:
Par les quartiers! L'un des Gois qui estoit arm dit hautement que
quiconque le voulust voir, il se feroit promptement audit lieu. Lors
un charpentier du cimetire Saint-Jean, nomm Guillaume Cirace, qui
estoit quartenier, se leva et dit que la plus grande partie estoit
d'opinion que il se fist par les quartiers, et que ainsi le falloit-il
faire. Mais lesdits Sainct-Yons et les Gois bien arrogamment luy
contredirent, en disant que malgr son visage il se feroit en la
place. Lequel Cirace d'un bon courage et visage va dire que il se
feroit par les quartiers, et que s'ils le vouloient empescher, il y
avoit  Paris autant de frappeurs de coignes, que de assommeurs de
boeufs ou vaches. Et lors les autres se turent, et demeura la
conclusion qu'il se feroit par les quartiers, et s'en alla chacun en
son hostel.

Le jeudy matin maistre Jean de Troyes, qui estoit concierge du Palais
et y demeuroit, fit grande diligence d'assembler les quarteniers de la
cit au cloistre Sainct-loy, pour les induire  sa volont; et
estoient assembls avant qu'on appellast advocats en parlement, o
estoit ledit seigneur de Traignel, advocat du roy. Auquel lesdits
quarteniers Guillaume d'Ancenne et Gervaisot de Merilles firent 
savoir l'assemble soudainement faite. Et s'en vint  Sainct-loy, et
n'y sceut si tost venir, que ledit maistre Jean de Troyes n'eust
commenc son sermon. Quand il vit ledit seigneur de Traignel il luy
dit qu'il fust le trs-bien venu, et qu'il estoit bien joyeux de sa
venue. Et tenoit ladite cdule, dont dessus est fait mention, en sa
main, contenant merveilleuses choses contre lesdits seigneurs, non
vritables, laquelle fut lue. Et demanda audit seigneur de Traignel,
qu'il lui en sembloit, et s'il n'estoit pas bon qu'on la montrast au
roy et  ceux de son conseil, avant qu'on accordast aucunement les
articles de la paix. Lequel de Traignel respondit qu'il luy sembloit
que puisqu'il plaisoit au roy que toutes les choses qui avoient t
dites ou faites  ce temps pass fussent oublies ou abolies, tant
d'un cost que d'autre, sans que jamais en fust faite mention, que
rien ne se devoit plus ramentevoir; et que les choses contenues en
ladite cdule estoient toutes sditieuses et tailles d'empcher le
trait de paix, laquelle le peuple devoit dsirer. Et sans plus
demander  autres opinion aucune, tous  une voix dirent que ledit
seigneur disoit bien, et qu'il falloit avoir la paix, en criant tous
d'une voix: La paix! la paix! et qu'on devoit dchirer ladite cdule
que tenoit ledit de Troyes. De faict elle luy fut oste des mains, et
mise en plus de cent pices. Tantost par la ville fut divulgu ce qui
avoit est fait au quartier de la Cit, et tout le peuple des autres
quartiers fut de semblable opinion, except les deux quartiers de
devers les halles et l'hostel d'Artois, o estoit log le duc de
Bourgongne. Tantost aprs dner, ledit Juvnal accompagn des
principaux de la cit, tant d'glise que autres, jusques au nombre de
trente personnes, se mit en chemin pour aller  Sainct-Paul devers le
roy. En y allant, plusieurs autres notables personnes de divers
quartiers le suivirent, et trouvrent le roy audit hostel, et en sa
compagne le duc de Bourgongne et autres ses allis. Et en bref luy
exposa ledit Juvnal leur venue, en monstrant les maux qui estoient
advenus par les divisions, et que la paix estoit ncessaire: et luy
supplioient ses bons bourgeois de Paris qu'il voulust tellement
entendre et faire que bonne paix et ferme fust faite. Et pour parvenir
 ce, qu'il en voulust charger monseigneur de Guyenne, son fils. Le
roy respondit en brief que leur requeste estoit raisonnable, et que
c'estoit bien raison que ainsi fust fait. Lors le duc de Bourgongne
dit audit seigneur de Traignel: Juvnal, Juvnal, entendez-vous bien,
ce n'est pas la manire de ainsi venir. Et il luy respondit que
autrement on ne pouvoit venir  conclusion de paix, vues les manires
que tenoient lesdits bouchers, et que autres fois il en avoit est
adverty, mais il n'y avoit voulu entendre. Aprs ces choses, ils s'en
allrent vers monseigneur le dauphin, duc de Guyenne, et se mit ledit
seigneur  une fenestre accoud; sur ses espaules estoit un des
Sainct-Yons. L luy furent dites les paroles qu'on avoit devant dites
au roy. Lequel seigneur dit qu'il vouloit la paix, et y entendroit de
son pouvoir, et le monstreroit par effet. Si luy fut requis, pour
viter toutes doubtes, qu'il mist la bastille de Sainct-Antoine en sa
main et qu'il fit tant qu'il en eust les clefs. Pour laquelle chose
il envoya vers le duc de Bourgongne, qui en avoit la garde, ou autres
de par luy. Lequel envoya qurir ceux de ladite bastille et fit
dlivrer la place audit seigneur, lequel la bailla en garde  messire
Regnaud d'Angennes, lequel depuis trois ou quatre jours avoit est
dlivr de prison. Au surplus, il fut requis et suppli audit
seigneur, qu'il lui plus le lendemain matin, qui estoit vendredy, se
mettre sus et chevaucher par la ville de Paris, lequel promit de
ainsi le faire. Et s'en retournrent ledit seigneur de Traignel et
ceux de sa compagne. Et s'en retournant ils trouvrent le recteur,
accompagn d'aucuns de l'Universit, qui alloit devers le roy et
monseigneur de Guyenne, pour pareille cause. Lesquels y allrent et
eurent pareille response que dessus.

Le peuple de Paris estoit j tout esmeu  la paix: et estoient
principalement aucuns qui se mettoient sus, c'est  savoir Pierre
Oger vers Sainct-Germain de l'Auxerrois; Estienne de Bonpuis vers
Saincte-Oportune, Guillaume Cirace au cimetire de Sainct-Jean et en
la porte Baudeloier; et tous ceux de la cit en la compagne dudit
seigneur de Traignel, pour savoir ce qu'on auroit  faire. Le
vendredy matin il alla ouyr messe  la Madeleine, qui est jouxte son
hostel[143]. Et envoya querir le duc de Berry, et y alla, lequel duc
luy demanda: Qu'est cecy, Juvnal, que voulez faire, dites-moi ce que
je ferai? Par lequel fut respondu: Monseigneur, passez la rivire,
et faites mener vos chevaux autour, et allez  l'hostel de monseigneur
de Guyenne, et luy dites qu'il monte  cheval et s'en vienne au long
de la rue Sainct-Antoine vers le Louvre, et il dlivrera messeigneurs
les ducs de Bavire et de Bar. Et ne vous souciez: car aujourd'hui
j'ay esprance en Dieu que tout se portera bien et que serez paisible
capitaine de Paris: j'iray avec les autres, et nous rendrons tous 
monseigneur le dauphin et  vous. Lors ledit duc de Berry fit ce que
dit est. Et ledit Juvnal s'en vint avec tous ceux de la cit 
Sainct-Germain de l'Auxerrois, o estoit Pierre Oger, afin que
ensemble ils fussent plus forts. Car les prvost des marchands et
eschevins, les archers et arbalestriers de la ville, et tous les
cabochiens, estoient assembls en Grve, de mille  douze cens bien
ordonns, se doutant qu'on ne leur courust sus, prts de se dfendre.
Le duc de Bourgongne faisoit grande diligence de rompre l'embusche
dudit seigneur, laquelle estoit j mise sus, et chevauchoit par la
ville au long de la rue Sainct-Antoine. Quand il fut  la porte
Bauds, ledit Juvnal, lui sixiesme seulement, prit le chemin  venir
par devant Sainct-Jean en Grve, o il trouva belle et grande
compagne des autres, et passa par le milieu d'eux. En passant,
Laurens Callot, neveu de maistre Jean de Troyes, prit maistre Jean,
fils dudit Juvnal, par la bride de son cheval, et luy demanda qu'ils
feroient. Et il luy respondit: Suivez-nous, avec monseigneur le
dauphin, et vous ne pourrez faillir. Et ainsi le firent, et prirent
leur chemin par devers le pont de Notre-Dame, en allant par
Chastellet, au long de la rivire. Et estoit j monseigneur le dauphin
devant le Louvre. Et avec luy estoient les ducs de Berry et de
Bourgongne. Et dlivra les ducs de Bavire et de Bar, qui se mirent en
sa compagne. Quand lesdits de Troyes et les cabochiens furent en une
valle sur la rivire, prs de Sainct-Germain de l'Auxerrois, un nomm
Gervaisot Dyonnis, tapissier, qui avoit en sa compagne aucuns
compagnons, vit et appereut ledit maistre Jean de Troyes qui luy
avoit fait desplaisir; il tira son pe en disant: Ribault traistre,
 ce coup je t'auray. Et tout soudainement on ne sceut ce que tous
devinrent, car ils s'enfuirent. Et envoya-l'on demander audit Juvnal
si on iroit fermer les portes, afin qu'ils ne s'en allassent. Et il
respondit qu'on laissast tout ouvert, et s'en allast qui voudroit, et
qui voudroit demeurer demeurast, et que on ne vouloit que paix et bon
amour ensemble. Mais ils s'en allrent, et prirent de leurs biens ce
qu'ils voulurent, et les emportrent. Et prirent lesdits seigneurs
leur chemin en Grve, o il y en avoit qui avoient grand desir de
frapper sur le duc de Bourgongne, dont il se doutoit fort. Parquoy il
envoya demander audit seigneur de Traignel, s'il avoit garde. Et il
respondit que non, et qu'il ne s'en doutast, et qu'ils mourroient
tous avant que on luy fist desplaisir de sa personne. Quand ils
furent devant l'hostel de ville, ils descendirent, et montrent en
haut en une chambre lesdits seigneurs, les prvost des marchands et
eschevins, et ledit seigneur de Traignel. Monseigneur le Dauphin dit
audit seigneur de Traignel: Juvnal, dites ce que nous avons  faire
comme je vous ay dit. Lors il commena  dire comme la ville avoit
est mal gouverne, en rcitant les maux qu'on y faisoit. Et dit au
prvost des marchands, nomm Andriet de Pernon, qu'il estoit bon
preud'homme, et que ledit seigneur vouloit qu'il demeurast et aussi
deux eschevins, et que lesdits de Troyes et du Belloy ne le seroient
plus; et au lieu d'eux on mit Guillaume Cirace et Gervaisot de
Merilles; que monseigneur de Berry seroit capitaine de Paris; que
monseigneur de Guyenne prendroit la Bastille de Sainct-Antoine en sa
main, et y mettroit monseigneur de Bavire, son oncle, pour son
lieutenant, et le duc de Bar seroit capitaine du Louvre. Lesquels deux
seigneurs on venoit de dlivrer de prison, et estoit commune renomme
que le lendemain, qui estoit samedy, on leur devoit coupper les
testes. Et au gouvernement de la prvost de Paris messire Tanneguy du
Chastel et messire Bertrand de Montauban, deux vaillans chevaliers.
Depuis ledit messire Tanneguy eut seul la prvost. Aprs ces choses
ainsi faites, lesdits seigneurs et le peuple se dpartirent et
allrent prendre leur rfection. Or est une chose merveilleuse, que
oncques aprs ladite mutation, ni en icelle faisant, il n'y eut aucune
personne frappe, prise, ni pille, ni oncques personne n'entra en
maison. Toute l'aprs-disne on chevauchoit librement par la ville, et
estoit le peuple tout resjouy.

  [143] L'htel des Ursins.

Le lendemain, qui fut samedy, le duc de Berry, comme capitaine,
chevaucha par la ville, et le voyoit-on trs-volontiers. Et disoient
les gens que c'toit bien autre chevaucherie que celle de Jacqueville
et des cabochiens.

Le duc de Bourgongne n'estoit pas bien content, ni aucuns de ses gens:
et le dimanche il disna de bonne heure, et s'en vint devers le roy 
son disner, qui estoit comme en transes de sa maladie: ce jour il
faisoit moult beau temps, et dit au roy, que s'il lui plaisoit aller
esbattre jusques vers le bois de Vincennes, qu'il y faisoit beau, et
en fut le roy content: mais l'esbatement qu'il entendoit, c'estoit
qu'il le vouloit emmener: or en vinrent les nouvelles audit seigneur
de Traignel, lequel envoya tantost par la ville faire monter gens 
cheval, et se trouvrent promptement de quatre  cinq cents chevaux
hors de la porte Sainct-Antoine. Et y estoit le duc de Bavire, auquel
ledit seigneur de Traignel dit qu'il allast devers le pont de
Charenton, et luy bailla maistre Arnaud de Marle, accompagn
d'environ deux cens chevaux, lesquels allrent: et ledit de Traignel
alla tout droit vers le bois, l o il trouva le roy et le duc de
Bourgongne. Et dit ledit Traignel au roy: Sire, venez-vous-en en
vostre bonne ville de Paris, le temps est bien chaud pour vous tenir
sur les champs. Dont le roy fut trs-content, et se mit  retourner.
Lors ledit duc de Bourgogne dit audit seigneur de Traignel: Que ce
n'estoit pas la manire de faire telles choses, et qu'il menoit le roy
voler. Auquel il respondit: Qu'il le menoit trop loin voler, et
qu'il voyoit bien que tous ses gens estoient houss: et si avoit ses
trompettes qui avoient leurs instruments s fourreaux; et s'en
retourna le roy  Paris. Et le trouva-l'on que vritablement il menoit
le roy  Meaux, et plus outre. Le lendemain le duc de Bourgongne,
voyant qu'il ne pouvoit venir  son intention, s'en alla bien
soudainement de ladite ville. Dont les seigneurs et ceux de la ville
furent bien desplaisans: car ils avoient bonne esprance que la paix
se parferoit: que les seigneurs d'Orlans et autres viendroient 
Paris, et que tous ensemble feroient tellement que jamais guerre n'y
seroit: aucuns disoient que le duc de Bavire, frre de la reine,
avoit laschement fait (puis qu'il avoit est acerten, ainsi qu'il
disoit, que le samedy on luy devoit coupper la teste) qu'il n'avoit
tu le duc de Bourgongne soudainement, et s'en estre all ensuite en
Allemagne, et il n'en eut rien plus est.

Le samedy fut fait une grande assemble  Sainct-Bernard de
l'universit de Paris. L envoyrent monseigneur de Guyenne, et les
seigneurs, remercier l'Universit de ce qui avoit est fait et de ce
qu'ils s'y estoient grandement et notablement conduits, en monstrant
la grande affection que ils avoient eu au bien de la paix. Et firent
ceux de ladite Universit une bien notable procession  Sainct-Martin
des Champs, et y eut du peuple beaucoup. Et fit un notable sermon
maistre Jean Gerson, qui estoit un bien notable docteur en thologie,
lequel prit son thme, _in pace in idipsum_, lequel il dduisit bien
grandement et notablement, tellement que tous en furent trs-contens.

Il y eut mutation d'officiers faite par le roy en son grand conseil.
Et fut esleu chancelier de France maistre Henry de Marie, premier
prsident du parlement, et ledit seigneur de Traignel chancelier de
monseigneur le Dauphin, et maistre Robert Mauger premier prsident,
messire Tanneguy du Chastel seul prvost de Paris, et maistre Jean de
Vailly prsident en parlement. Pour abrger, tous les officiers qui
avoient est ordonns  la requeste de ceux qu'on nommoit cabochiens
furent mus et osts.

Il y avoit un nomm Jean de Troyes, qui estoit seigneur de l'huis de
fer  Paris, qui avoit est bien extrme s maux qui s'estoient faits
au temps pass, lequel fut pris et mis en Chastellet; il confessa
plusieurs trs-mauvais cas que faisoient les bouchers et ceux de la
ligue, comme meurtres secrets, pilleries et robberies, dont d'aucuns
il avoit est consentant. Et eut le col coup s halles.

Et fut trouv un roolle o estoient plusieurs notables gens tant de
Paris, que de la cour du roy, et de la reyne, et des seigneurs. Et
estoient signs en teste les uns T, les autres B, et les autres R.
Desquels aucuns devoient estre tus. Et les et on est prendre de
nuit en leurs maisons, faisant semblant de les mener en prison; mais
on les est jets en la rivire et fait mourir secrettement: ceux-l
estoient signs en teste T. Les autres on les devoit bannir, et
prendre leurs biens, et estoient signs B. Les autres qui devoient
demeurer  Paris, mais on les devoit ranonner  grosses sommes
d'argent, estoient signs en tte R. Et s'ils eussent plus rgn, ils
eussent mis leur mauvaise volont  excution.




BATAILLE D'AZINCOURT.

25 octobre 1415.

   Henri V, roi d'Angleterre, tait mont sur le trne en 1414. Le
   nouveau roi fit cesser l'anarchie qui avait exist pendant les
   rgnes de Richard II et de Henri IV; devenu libre d'agir au
   dehors, il rsolut de recommencer la guerre contre la France, que
   les discordes des Armagnacs et des Bourguignons avaient
   entirement puise et dsorganise. Henri V fit, pour passer en
   France, les plus grands prparatifs, et sut tromper le
   gouvernement franais par des ngociations qu'il prolongea
   jusqu'au moment o il jugea  propos de les rompre et de
   dbarquer  l'embouchure de la Seine.


1. _Rcit de Monstrelet._

   Comment Henri, roi d'Angleterre, fit grands prparations en son
   royaume pour venir en France; et des lettres qu'il envoya  Paris
   devers le roi de France.

Or convient retourner en l'tat et gouvernement de Henri, roi
d'Angleterre, lequel, pour parfournir son entreprise  venir en
France, comme dit est ailleurs, faisoit grands prparations, tant de
gens comme d'habillemens de guerre, et tout faisoit tirer vers le
passage de la mer, auprs de Hantonne. Et aprs le second jour
d'aot, que les trves furent fines entre les deux royaumes de France
et d'Angleterre, les Anglois de Calais et autres lieux de la frontire
commencrent  courir et dgter le pays de Boulenois en divers lieux.
Pour auxquels rsister furent envoys de par le roi de France le
seigneur de Rambures, matre des arbaltriers, et le seigneur de
Louroy avec cinq cents combattans pour dfendre le pays sus dit. Et
brefs jours ensuivant, le dessus dit roi Henri, qui avoit ses besognes
prtes pour passer en France, envoya un sien hraut, nomm Excestre, 
Paris devers le roi de France, lui prsenter unes lettres, desquelles
la teneur s'ensuit:

A trs noble prince Charles, notre cousin, adversaire de France,
Henri, par la grce de Dieu, roi d'Angleterre et de France.

A bailler  un chacun ce qui est sien est oeuvre d'inspiration et de
sage conseil. Trs noble prince, cousin et notre adversaire, jadis les
nobles royaumes d'Angleterre et de France toient en union, maintenant
ils sont diviss. Et adonc ils avoient accoutum d'eux exhausser en
tout le monde par leurs glorieuses victoires; et toit  iceux une
seule vertu d'embellir et dcorer la maison de Dieu,  laquelle
appartient saintet, et mettre paix s rgions de l'glise, en mettant
par leur bataille concordable heureusement les ennemis publics en leur
sujtion. Mais, hlas! celle foi de lignage a perverti celle occision
fraternelle, et Loth perscute Abraham par impulsion humaine; la
gloire d'amour fraternelle est morte, et la dissence d'humaine
condition, ancienne mre d'ire, est ressuscite de mort  vie. Mais
nous contestons le souverain jug en conscience, qui n'est ploy et
inclin par prire ou par dons, qu' notre pouvoir les moyens de par
pure amour nous avons procur paix. Si ce non, nous laisserions par
pe et par conseil le juste titre de notre hritage, au prjudice de
notre anciennablet; car nous ne sommes pas tenus par si grand
annulement de petit courage que nous ne veuillons combattre jusqu' la
mort pour justice. Mais l'autorit crite au livre Deutronome
enseigne qu'en quelque cit que ly homs viendra pour icelle et
impugner et combattre, premirement il lui offre paix. Et j soit ce
que violence, ravisseresse de justice, a soustrait, et de longtemps,
la noblesse de notre couronne et nos droits hritages, toutefois
charit de par nous, en tant qu'elle a pu, a fait son devoir pour le
recouvrer d'iceux et le remettre  l'tat primerain. Et ainsi donc,
par dfaut de justice, nous pouvons avoir recours aux armes.
Toutefois, afin que gloire soit tmoin  notre conscience, maintenant
et par personnelle requte en ce trpas de notre chemin, auquel nous
traite icelle dfaut de justice, nous enhortons s entrailles de
Jsus-Christ ce qu'enhorte la perfection de la doctrine vanglique:
ami, rends ce que tu dois, et il nous soit fait par la volont de Dieu
souverain. Et afin que le sang humain ne soit pas rpandu, qui est
cr selon Dieu, l'hritage est due restitution des droits cruellement
soustraite, ou au moins des choses que nous instamment et tant de fois
par nos ambassadeurs et messages demandons, et desquelles nous
seulement fit tre content la souveraine rvrence d'icelui souverain
Dieu et le bien de paix. Et nous, pour notre parti, en cause de
mariage, tions inclin de lcher et laisser 50,000 cus d'or  nous
offerts, nous dsirant plus la paix que l'avarice, et avions prlu
iceux nos droits de patrimoine, que si grands nous ont laisss nos
vnrables antcesseurs, avec notre trs chre cousine Catherine,
votre glorieuse fille, qui avec la pcune d'iniquit, multiplier
mauvais trsor, et dshriter par honte et mauvais conseils la
couronne de notre royaume, que Dieu ne veuille!

Donn sous notre scel priv, en notre chtel de Hantonne, au rivage
de la mer, le cinquime jour du mois d'aot.

Lesquelles lettres dessus dites, aprs que par le dit hraut eurent
t prsentes au roi de France, comme dit est, lui fut dit par aucuns
 ce commis que le roi et son conseil avoient vu les lettres qu'il
avoit apportes de son seigneur le roi d'Angleterre, sur lesquelles on
auroit avis, et pourvoiroit le roi sur le contenu en icelles, en temps
et en lieu comme bon lui sembleroit, et qu'il s'en allt quand lui
plairoit devers son dessus dit seigneur le roi d'Angleterre.


   Comment le roi Henri vint  Hantonne; de la conspiration faite
     contre lui par ses gens; du sige qui fut mis  Harfleur, et de
     la reddition d'icelle ville.

Ledit roi d'Angleterre venu au port de Hantonne avec tout son
exercite, prt pour passer la mer et venir en France, fut averti
qu'aucuns grands seigneurs de son htel avoient fait conspiration 
l'encontre de lui, veuillant remettre le comte de Marche, vrai
successeur et hritier de feu le roi Richard, en possession du royaume
d'Angleterre. Ce qui toit vritable, car le comte de Cambrai et
autres avoient conclu de prendre le dessus dit roi et ses frres, sur
intention d'accomplir les besognes dessus dites. Si s'en dcouvrirent
au comte de Marche, lequel le rvla au roi Henri, en lui disant qu'il
avist  son fait, ou il seroit trahi; et lui nomma les dits
conspirateurs, lesquels le dessus dit roi fit tantt prendre. Et bref
ensuivant fit trancher les ttes  trois des principaux, c'est 
savoir au comte de Cantbrie, frre au duc d'York, au seigneur de
Scruppe, lequel couchoit toutes les nuits avec le roi, et au seigneur
de Grez, et depuis en furent aucuns excuts.

Aprs lesquelles besognes, peu de jours ensuivant, le dit roi
d'Angleterre et toute son arme montrent en mer; et en grand
diligence, et la vigile de l'Assomption Notre-Dame, par nuit, prirent
port  un havre tant entre Harfleur et Honfleur, o l'eau de Seine
chet en la mer. Et pouvoient tre environ seize cents vaisseaux tous
chargs de gens et habillements. Et prirent terre sans effusion de
sang. Et aprs que tous furent descendus, le roi se logea  Graville
en un prior, et les ducs de Clarence et de Glocestre, ses frres;
toient assez prs de lui le duc d'York et le comte d'Orset, ses
oncles; l'vque de Norwgue, le comte d'Exindorf, marchal, les
comtes de Warwick et de Kime, les seigneurs de Chamber, de Beaumont,
de Villeby, de Trompantin, de Cornouaille, de Molquilat et plusieurs
autres se logrent o ils purent le mieux, et aprs assigrent trs
puissamment la ville de Harfleur, qui toit la cl sur la mer de toute
la Normandie.

Et toient en l'ost du roi environ six mille bassinets et vingt-quatre
mille archers, sans les canonniers et autres usant de fronde et
engins, dont ils avoient grand abondance. En laquelle ville de
Harfleur toient entrs avec ceux de la ville environ quatre cents
hommes d'armes lus pour garder et dfendre la dite ville; entre
lesquels toient le seigneur d'Estouteville, capitaine de la ville de
par le roi, les seigneurs de Blainville, de Bacqueville,
d'Hermanville, de Gaillart, de Bos, de Clerre, de Breton, de
Adsanches, de Briaut, de Gaucourt, de l'Ile-Adam, et plusieurs
vaillans chevaliers et cuyers, jusqu'au nombre dessus dit, rsistant
moult fort aux Anglois descendus  terre; mais rien n'y valut pour la
trs grand multitude et puissance. Et  peine purent-ils rentrer en
leur dite ville; et ainois que les dits Anglois descendissent 
terre, iceux Franois trent la chausse tant entre Motier-Villiers
et la dite ville, pour empirer la voie, aux dits Anglois, et mirent
les pierres en leur ville. Nanmoins les dits Anglois, vaguant par le
pays, prirent et amenrent plusieurs prisonniers et proies, et
assirent leurs gros engins s lieux plus convenables entour de ladite
ville, et prestement icelle moult travaillrent par grosses pierres et
dommageant les murs.

D'autre part, ceux de ladite ville moult fort se dfendoient d'engins
et d'arbaltes, occisant plusieurs des dits Anglois. Et sont  la dite
ville tant seulement deux portes, c'est  savoir la porte Calcinences
et la porte Motier-Villiers, par lesquelles ils faisoient souvent
grands envahies sur les dits Anglois, et les Anglois fort se
dfendoient.

Icelle ville toit moult forte de murs et tours moult paisses, ferme
de toutes parts et ayant grands et profonds fosss. Adonc advint aux
dits assigs male aventure; car les chariots chargs de poudre 
canon, envoys  iceux par le roi de France, furent rencontrs et pris
des dits assigeans.

Durant lequel temps furent envoys de par le roi de France  Rouen et
en la frontire contre les dits Anglois, atout grand nombre de gens
d'armes, le conntable, le marchal Boucicaut, le snchal de Hainaut,
le seigneur de Ligny, le seigneur de Hamde, messire Clignet de
Brabant et plusieurs autres capitaines, lesquels atout leurs gens trs
diligemment gardrent le pays; et tant qu'iceux Anglois, en tant
qu'ils toient au dit sige de Hanfleur, ne prirent aucune ville ou
forteresse sur leurs adversaires; j soit ce qu' ce faire missent
grand peine par plusieurs fois, et chevauchoient trs souvent  grand
puissance sur le plat pays pour querir vivres, et aussi pour
rencontrer les Franois leurs ennemis. Auquel pays firent de trs
grands dommages, et ramenoient souvent  leur ost grands proies.
Toutefois, par le moyen de ce que les dits Franois les gardoient de
si prs, eurent assez de disettes de vivres. Avecque ce, ceux qu'ils
avoient apports de leur pays furent en la plus grand' partie gats de
l'air de la mer; et avecque ce se frit entre eux maladie de cours de
ventre, dont il en mourut bien deux mille ou plus, entre lesquels
furent les principaux le comte de Stafford, l'vque de Norwgue, les
seigneurs de Beaumont, de Trompenton, Morisse Brunel, avec plusieurs
autres nobles. Nanmoins le dit roi d'Angleterre, en grand diligence
et labeur, persvra toujours en son sige; et fit faire trois mines
par dessous la muraille qui toient prtes pour effondrer. Et avec ce
fit par ses engins confondre et abattre grand partie des portes, tours
et murs d'icelle ville; par quoi finablement les assigs, sachant
qu'ils toient tous les jours en pril d'tre pris de force, se
rendirent au dit roi anglois et se mirent  sa volont, au cas qu'ils
n'auroient secours dedans trois jours ensuivant; et sur ce baillrent
leurs otages, moyennant qu'ils auroient leurs vies sauves et seroient
quittes pour payer finances.

Si envoyrent tantt le seigneur de Bacqueville et aucuns autres
devers le roi de France et le duc d'Aquitaine, qui toit 
Vernon-sur-Seine;  eux noncer leur tat et ncessit, en suppliant
qu'il leur voulst bailler secours devant trois jours dessus dits, ou
autrement il perdroit sa ville et ceux qui toient dedans; mais  bref
dire il leur fut rpondu que la puissance du roi n'toit pas
assemble ni prte pour bailler le dit secours htivement. Et sur ce
s'en retourna le dit seigneur de Bacqueville  Harfleur, laquelle fut
mise en la main du roi d'Angleterre le jour Saint-Maurice,  la grand
et piteuse dplaisance de tous les habitants, et aussi des Franois,
car, comme dit est dessus, c'toit le souverain port de toute la duch
de Normandie.


   Comment le roi de France fit grand assemble de gens d'armes par
     tout son royaume, pour rsister  l'encontre du roi Henri, et des
     mandements qu'il envoya pour ce faire.

Aprs qu'il fut venu  la connoissance du roi de France, de ses
princes et de son grand conseil comment la ville de Harfleur toit
rendue en la main de son adversaire le roi d'Angleterre, doutant que
celui roi voulst derechef faire autres entreprises sur son royaume,
afin d'y rsister, fit mander par tous ses pays la plus grand
puissance de gens d'armes qu'il put finer. Et pour ce faire envoya 
tous ses baillis et snchaux ses mandements royaux contenant entre
les autres choses comment il avoit envoy par avant ses ambassadeurs
devers le dit roi d'Angleterre en son pays lui offrir sa fille en
mariage avec terres et grands finances pour venir  paix, laquelle il
n'avoit pu trouver; mais de fait icelui roi d'Angleterre l'toit venu
envahir en son pays et assiger la dite ville de Harfleur et la
conquerre, dont il toit moult dplaisant; et pour ce requroit bien
instamment  tous ses vassaux et sujets que sans dlai le voulsissent
aller servir.

Et mmement manda en Picardie, par ses lettres closes, aux seigneurs
de Croy, de Waurin, de Fosseux, de Crquy, de Helchin, de Brimeu, de
Mammez, de la Viefville, de Beaufort, d'Inchy, de Noyelle, de
Neufville et autres nobles, que incontinent le vinssent servir avec
toute leur puissance, sur tant qu'ils doutoient  encourir son
indignation, et qu'ils allassent devers le duc d'Aquitaine, son fils,
lequel il avoit commis chef et capitaine gnral de tout son royaume.
Lesquels seigneurs de Picardie dlayrent  y aller, pource que le duc
de Bourgogne leur avoit mand et crit et  tous ses sujets qu'ils
fussent prts pour aller avec lui quand il les manderoit, et
n'allassent  quelque mandement d'autre seigneur, de quelque tat
qu'il ft. Et pource que les dessus dits gens d'armes ne se htoient
pas assez pour aller servir le roi, furent derechef publis nouveaux
mandements, dont la teneur s'ensuit:

Charles, par la grce de Dieu, roi de France, au bailli d'Amiens ou 
son lieutenant, salut.

Comme par nos autres lettres nous vous eussions mand faire
commandement par proclamations et publications par tout votre
bailliage  tous nobles et autres ayant puissance et coutume d'eux
armer, et  tous autres gens de guerre et de trait demeurant en votre
dit bailliage et s mettes d'icelui qu'ils fussent appareills et
venissent htivement devers nous et notre trs cher et trs aim fils
le duc d'Aquitaine, notre lieutenant et capitaine gnral, car j
piea que nous partmes  aller contre notre adversaire d'Angleterre,
qui adonc toit descendu en moult grand puissance de gens d'armes et
de trait et maints habillements de guerre en notre pays de Normandie,
auquel pays aprs ils se tinrent  sige devant notre ville de
Harfleur, laquelle, par ngligence ou remanance ou retardement que
vous et autres avez fait d'excuter nos dites lettres, et par dfaut
de secours et aide, il convient que nos nobles et bons et loyaux
sujets tant en icelle, nonobstant trs grand et trs notable dfense
qu'ils firent, et que plus ne pouvoient rsister  l'oppression et 
la force des dits nos ennemis, rendirent  iceux la ville par
violence; et pource qu'il touche  chacun de nos sujets la
conservation et dfense de notre domination, nous qui avons dlibr
et du tout conclu de ravoir et recouvrer par puissance notre dite
ville, et combattre et dbouter de notre royaume notre dit adversaire
et sa puissance,  sa grande confusion,  l'aide de Dieu et de la
benoite Vierge Marie et de nos bons, vrais et loyaux parents et
sujets, desquels de prsent nous requrons l'aide et secours: vous
mandons, et le plus expressment que faire pouvons, enjoignons et
commandons, en commettant par ces prsentes, que sur la foi et loyaut
que nous devez, et sur tout ce que vous pouvez forfaire envers nous,
que derechef, incontinent vues ces prsentes, vous fassiez
commandement  tous autres de votre dit bailliage,  leurs personnes,
 leurs htels et domiciles, et  toutes gens qui ont accoutum d'eux
armer et servir guerre, et aux autres ayant puissance d'eux armer, par
proclamations solennelles s bonnes villes et autres lieux squels en
votre dit bailliage on a acccoutum de faire proclamations, tant et si
souvent qu'aucun ne puisse prtendre ignorance, que sur peine d'tre
rput pour inobdients et de forfaire corps et biens iceux,
incontinent aprs les dites proclamations, publications et
commandements, viennent arms et suffisamment habills, et iceux qui
ne pourroient venir pour trop grand' vieillesse, dbilit, infirmit
ou jeunesse, qu'ils envoient personnes suffisantes, arms et habills
chacun selon sa puissance, devers nous et notre dit fils; et  ce
faire vous les contraigniez par la caption de leurs biens, en mettant
en leurs maisons mangeurs  leurs dpens, et par toutes autres voies
et manires qu'en tels cas est accoutum de faire, pour nous aider 
combattre notre dit adversaire et sa puissance, et  dbouter hors de
notre dit royaume  sa grand confusion, comme dit est.

Et nanmoins ces choses signifies aux bourgeois et habitants des
bonnes villes de votre bailliage, en commandant  iceux et requrant
de par nous que tous les engins, canons et artilleries qu'ils ont, et
dont maintenant ils n'ont point besoin, ils, sans dlai, envoient pour
nous aider en ce que dit est, lesquels nous leur ferons rendre et
restituer; et en ce vous procdiez par si grand diligence que par vous
plus nuls inconvniens n'en puissent ensuivre  nous,  notre
domination et sujets. Sachant que si aucunes choses par votre dfaut
s'ensuivoient, que Dieu ne veuille! nous de ce nous ferions si
grivement punir que ce seroit exemple  tous autres. Mandons et
commandons  tous nos justiciers, officiers et sujets qu' vous et 
vos commis en cette partie obissent et entendent diligemment; et de
la rception de ces prsentes renvoyez certification  nos ams et
loyaux les gens de nos comptes  Paris, pour valoir en temps et en
lieu.

Donn  Meulan, le vingtime jour du mois de septembre l'an de grce
mil quatre cent et quinze, et de notre rgne le trente-six.

Ainsi sign par le roi et son conseil.

Aprs lequel mandement publi  Paris, Amiens et autres lieux du
royaume, le roi envoya devers les ducs d'Orlans et de Bourgogne ses
ambassadeurs eux requerre bien acertes que chacun d'eux lui voulst
envoyer cinq cents bassinets. Le dit duc d'Orlans fut content
d'envoyer; mais depuis y alla lui-mme avec toute sa puissance. Et le
duc de Bourgogne fit rponse que point n'y enverroit ses gens, mais
iroit en propre personne avec tous ceux de ses pays servir le roi;
nanmoins, par aucune attargation qui survint entre eux, n'y alla
pas, mais grand partie de ses gens se mirent sus et y allrent.


   Comment le roi d'Angleterre entra dedans Harfleur; des
     ordonnances qu'il y fit; du voyage qu'il entreprit  venir 
     Calais, et du gouvernement des Franois.

Or est vrai qu'aprs le trait fait et conclu entre le roi
d'Angleterre et ceux de la ville de Harfleur, comme dit est, et que
les portes furent ouvertes et ses commis entrs dedans, icelui roi 
entrer en la porte descendit de dessus son cheval et se fit
dchausser; et en tel tat s'en alla jusqu' l'glise Saint-Martin,
parrochiale d'icelle ville; et l fit son oraison trs dvotement, en
regraciant son crateur de sa bonne fortune. Et aprs ce qu'il eut ce
fait, fit prisonniers tous les nobles et gens de guerre qui toient
lans, et depuis, bref ensuivant, les fit mettre hors de la ville,
grand partie vtus de leurs pourpoints tant seulement, moyennant
qu'ils furent mis tout par nom et surnom en crit; et jurrent sur
leur foi d'eux rendre prisonniers en la ville de Calais, dedans la
Saint-Martin d'hiver prochain ensuivant. Et sur ce se partirent. Et
pareillement furent mis prisonniers grand partie des bourgeois de la
ville; et fallut qu'ils se rachetassent de grand finance; et avec ce
furent bouts dehors la plus grand partie des femmes avec leurs
enfants; et leur bailloit-on au partir  chacune cinq sous et une
partie de leurs vtements. Si toit piteuse chose de voir les regrets
que faisoient iceux habitans, dlaissant ainsi leur ville avec leurs
biens. En outre furent licencis tous les prtres et gens d'glise. Et
quant est des biens qui l furent trouvs, il en y avoit sans nombre,
lesquels demeurrent au dit roi, et les fit dpartir selon son bon
plaisir. Toutefois deux tours qui toient sur la mer moult fortes se
tinrent environ dix jours, depuis la rendition de la ville, et aprs
se rendirent comme les autres.

En aprs, le dit roi anglois envoya en Angleterre, par Calais, grand
partie de son ost, menant par navire grands dpouilles de prisonniers
et engins, en laquelle compagnie toit principal capitaine son frre
le duc de Clarence et le comte de Warwick. Et le dit roi fit rparer
les murs et fosss de la dite ville de Harfleur, et puis y mit
garnison de ses Anglois, cinq cens hommes d'armes et mille archers,
desquels toit capitaine sire Jean Le Blond, chevalier, et avecque ce
y mit grand provision de vivres et habillemens de guerre.

Aprs, en la fin de quinze jours, se partit le dit roi de la ville de
Harfleur, veuillant aller  Calais accompagn de deux mille hommes
d'armes et treize mille archers ou environ, avecque grand nombre
d'autres gens, et s'en alla loger  Fauville et s lieux voisins.
Aprs, en trpassant le pays de Caux, vint vers le comt d'Eu. Et fut
vrai que les coureurs des dits Anglois vinrent devant la ville d'Eu,
dedans laquelle toient plusieurs Franois qui saillirent  rencontre
d'eux, entre lesquels toit un trs vaillant homme d'armes nomm
Lancelot Pierres, lequel, courant contre un Anglois, de fer de lance
fut fru par entre deux lames au travers du ventre, dont en la fin en
mourut; et depuis qu'il fut navr  mort, tua le dit Anglois. Pour
laquelle mort du dessus dit Lancelot furent le comte d'Eu et plusieurs
autres Franois trs ennuys. Et de l, icelui roi d'Angleterre,
trpassant le Vimeu, avoit volont de passer la rivire de Somme  la
Blanche Tache, o jadis passa son aeul Edouard, roi d'Angleterre,
quand il gagna la bataille de Crcy contre le roi Philippe de Valois;
mais, pour tant que les Franois  grand puissance gardoient le dit
passage, comme il fut averti par les dits coureurs, reprit son chemin,
tirant vers Araines, embrasant et ardant plusieurs villes, prenant
hommes et emmenant grands proies. Et le dimanche treizime jour
d'octobre fut log  Bailleul en Vimeu. Et de l passant pays, envoya
grand nombre de ses gens pour gagner le passage du pont de Remy; mais
les seigneurs de Gaucourt et du pont de Remy avec ses enfants et grand
nombre de gens d'armes dfendirent bien et roidement le dit passage
contre iceux Anglois; pour quoi le roi d'Angleterre, non pouvant
passer, s'en alla loger  Hangest-sur-Somme et s villages 
l'environ.

Et adonc toient  Abbeville messire Charles d'Albret, conntable de
France, le marchal Boucicaut, le comte de Vendme, grand-matre-d'htel
du roi, le seigneur de Dampierre, soi disant amiral de France, le duc
d'Alenon et le comte de Richemont avec autre grand et notable
chevalerie, lesquels, oyant les nouvelles du chemin que tenoit le
roi d'Angleterre, se dpartirent et allrent  Corbie et de l 
Pronne, toujours leurs gens sur le pays assez prs d'eux, contendant
garder tous les passages de l'eau de Somme contre les dits Anglois.

Et le dit roi d'Angleterre de Hangest s'en alla passer au Pont-Audemer
et par devant la ville d'Amiens, s'en alla loger  Boves et aprs 
Harbonnires, Vauviller, Bauviller. Et toujours les dits Franois
ctoyoient par l'autre lez de la Somme. Finablement le roi
d'Angleterre passa l'eau de la Somme le lendemain de la Saint-Luc, par
le passage de Voyenne et de Bthencourt, lesquels passages n'avoient
pas t rompus par ceux de Saint-Quentin, comme il leur avoit t
enjoint de par le roi de France. Et alla le dit roi d'Angleterre loger
 Mouchy-la-Gache et vers la rivire de Miraumont; et les seigneurs
de France et tous les Franois se tirrent  Bapaume et au pays 
l'environ.


   Comment le roi de France et plusieurs de ses princes tant avec
     lui  Rouen conclurent en conseil que le roi d'Angleterre seroit
     combattu.

Durant le temps dessus dit, le roi de France et le duc d'Aquitaine
vinrent  Rouen, auquel lieu, le vingtime jour d'octobre, fut tenu un
conseil pour savoir ce qui toit  faire contre le roi d'Angleterre.
Auquel lieu furent prsents le roi Louis, les ducs de Berry et de
Bretagne, le comte de Ponthieu, mainsn fils du roi, les chanceliers
de France et d'Aquitaine et plusieurs autres notables conseillers,
jusqu'au nombre de trente-cinq; lesquels, aprs que plusieurs choses
en prsence du roi eurent t pourparles et dbattues sur cette
matire, fut en la fin conclu par trente conseillers du nombre dessus
dit que le roi d'Angleterre et sa puissance seroient combattus; et les
cinq, pour plusieurs raisons, conseilloient pour le meilleur  leur
avis qu'on ne les combattt pas au jour nomm; mais en la fin fut
tenue l'opinion de la plus grand partie. Et incontinent le roi manda
dtroitement  son conntable, par ses lettres, et  ses autres
officiers, que tantt se missent tous ensemble avec toute la puissance
qu'ils pourraient avoir et combattissent le dit roi d'Angleterre et
les siens. Et lors aprs ce fut htivement divulgu par toute France
que tous nobles hommes accoutums de porter armes, veuillant avoir
honneur, allassent nuit et jour devers le conntable o qu'il ft. Et
mmement Louis, duc d'Aquitaine, avoit grand dsir d'y aller,
nonobstant que par le roi, son pre, lui et t dfendu; mais par le
moyen du roi Louis de Sicile et du duc de Berry il fut attarg de non
y aller.

Et adonc tous seigneurs en grand diligence se tirrent tous ensemble
devers le dit conntable, lequel approchant le pays d'Artois envoya
devers le comte de Charolois, seul fils du duc de Bourgogne, le
seigneur de Montgoguier, pour lui certifier la conclusion qui toit
prise de combattre les Anglois, en lui requrant bien affectueusement
de par le roi et le dit conntable qu'il voulst tre  icelle
journe. Lequel de Montgoguier le trouva  Arras, et fut de lui et de
ses seigneurs trs honorablement reu. Et aprs qu'il eut expos la
cause de sa venue au dit comte de Charolois, prsent son grand
conseil, lui fut rpondu par les seigneurs de Roubaix et de la
Viefville, qui toient avec lui ses principaux gouverneurs, que sur sa
requte il feroit si bonne intelligence qu'il appartiendroit, et sur
ce se partit. Toutefois, j soit ce que le dessus dit comte de
Charolois dsirt de tout son coeur d'tre  combattre les dits
Anglois, et aussi que les dits gouverneurs lui donnassent  entendre
qu'il y seroit, nanmoins leur toit dfendu expressment de par le
duc Jean de Bourgogne, son pre, et sur tant qu'ils pouvoient
mprendre envers lui, qu'ils gardassent bien qu'il n'y allt pas. Et
pour cette cause, afin de l'loigner, le menrent de ladite ville
d'Arras  Aire. Auquel lieu furent derechef envoys de par le
conntable aucuns seigneurs et Montjoie, roi d'armes du roi de France,
pour faire pareilles requtes au dit comte de Charolois comme les
devant dits. Mais  bref dire fut la besogne toutefois attarge par
les dessus dits gouverneurs; et mmement trouvrent manire de le
tenir dedans le chtel d'Aire le plus coyment et secrtement qu'ils
purent faire, afin que pas il ne ft averti des nouvelles ni du jour
de la dite bataille.

Et entre-temps la plus grand partie des gens de son htel, qui
savoient bien les besognes approches, se partirent coyment et
secrtement sans son su, et s'en altrent secrtement avec les
Franois pour tre  la dite journe et combattre les dits Anglois. Et
demeurrent avec le dit comte de Charolois le jeune seigneur d'Antoing
et ses gouverneurs dessus dits. Lesquels en la fin, pour l'apaiser,
lui dclarrent la dfense de non le laisser aller  icelle besogne,
ce qu'il ne prit pas bien en gr; et comme je fus inform, pour la
dplaisance qu'il en eut se retrahit en sa chambre trs fort pleurant.

Or, convient retourner au roi d'Angleterre, lequel de Mouchy-la-Gache,
o il toit log, comme dit est dessus, se tira par devers Encre, et
alla loger en un village nomm Forceville, et ses gens se logrent 
Acheu et s villes voisines. Et le lendemain, qui toit le mercredi,
chevaucha par emprs Lucheu, et alla loger  Bouviers-l'Ecaillon; et
le duc d'York, son oncle, menant l'avant-garde, se logea  Frmont sur
la rivire de Canche.

Et est vrai que pour cette nuit les dits Anglois furent bien logs en
sept ou huit villages en l'parse. Toutefois, ils n'eurent nuls
empchements, car les Franois toient alls pour tre au-devant
d'iceux Anglois vers Saint-Pol et sur la rivire d'Anjain. Et le
jeudi, le dessus dit roi d'Angleterre de Bouviers se dlogea; et puis,
chevauchant en moult belle ordonnance, alla jusqu' Blangy, auquel
lieu, quand il eut pass l'eau et qu'il fut sur la montagne, ses
coureurs commencrent  voir de toutes parts les Franois venant par
grands compagnies de gens d'armes, pour aller loger  Roussauville et
 Azincourt, afin d'tre au-devant des dits Anglois pour le lendemain
les combattre.

Et ce propre jeudi, vers le vpre,  aucunes courses fut Philippe,
comte de Nevers, fait nouveau chevalier par la main de Boucicaut,
marchal de France, et avecque lui plusieurs autres grands seigneurs.
Et assez tt aprs arriva le dit conntable assez prs du dit
Azincourt; auquel lieu avec lui se rassemblrent tous les Franois en
un seul ost; et l se logrent tous  pleins champs, chacun au plus
prs de sa bannire; sinon aucunes gens de petit tat, qui se logrent
s villages au plus prs de l. Et le roi d'Angleterre avec tous ses
Anglois se logea en un petit village nomm Maisoncelles,  trois
traits d'arc ou environ des Franois.

Lesquels Franois, avec tous les autres officiers royaux, c'est 
savoir le conntable, le marchal Boucicaut, le seigneur de Dampierre
et messire Clignet de Brabant, tous deux se nommant amiraux de France,
le seigneur de Rambures, matre des arbaltriers, et plusieurs
princes, barons et chevaliers, fichrent leurs bannires en grand
liesse, avec la bannire royale du dit conntable, au champ par eux
avis et situ en la comt de Saint-Pol, au territoire d'Azincourt,
par lequel le lendemain devoient passer les Anglois pour aller 
Calais; et firent celle nuit moult grands feux, chacun au plus prs de
la bannire sous laquelle ils devoient l'endemain combattre. Et j
soit ce que les Franois fussent bien cent cinquante mille
chevaucheurs, et grand nombre de chars et charrettes, canons,
ribaudequins et autres habillemens de guerre, nanmoins si avoient-ils
peu d'instrumens de musique pour eux rjouir; et  peine hennissoient
nuls de leurs chevaux toute la nuit; dont plusieurs avoient grand
merveille, disant que c'toit signe de chose  venir.

Et les dits Anglois en toute celle nuit sonnrent leurs trompettes et
plusieurs manires d'instrumens de musique, tellement que toute la
terre entour d'eux retentissoit par leurs sons, nonobstant qu'ils
fussent moult lasss et travaills de faim, de froid et autres
msaises, faisant paix avecque Dieu, confessant leurs pchs, en
pleurs, et prenant plusieurs d'iceux le corps de Notre-Seigneur; car
le lendemain, sans faillir, attendoient la mort, comme depuis il fut
relat par aucuns prisonniers.

Et fut vrai que le duc d'Orlans en cette nuit manda le comte de
Richemont, qui menoit les gens du duc d'Aquitaine et les Bretons; et
eux assembls, jusqu' deux mille bassinets et gens de trait, allrent
jusqu'assez prs du logis des Anglois. Lesquels, doutant que les
Franois ne les voulsissent envahir, se mirent tous en ordonnance
dehors les haies en bataille, et commencrent  traire l'un contre
l'autre. Adonc fut le duc d'Orlans fait chevalier, et avec lui
plusieurs autres. Aprs laquelle entreprise les dits Franois
retournrent en leur logis; et pour cette nuit ne fut fait autre chose
entre icelles parties.

Durant lequel temps le duc de Bretagne vint de Rouen  Amiens, atout
six mille combattants, pour tre en l'aide des Franois, s'ils eussent
attendu jusqu'au samedi. Et pareillement le seigneur de Longny,
marchal de France, venant en l'aide des dits Franois atout six cens
hommes d'armes, coucha ce dit jour  six lieues prs de l'ost; et le
lendemain se partit trs matin pour y cuider venir.


   Comment les Franois et Anglois s'assemblrent  batailler l'un
     contre l'autre, auprs d'Azincourt, en la comt de Saint-Pol, et
     obtinrent les dits Anglois la journe.

En aprs, le lendemain, qui fut le vendredi vingt-cinquime jour du
mois d'octobre mil quatre cent et quinze, les Franois, c'est 
savoir le conntable et tous les autres officiers du roi, les ducs
d'Orlans, de Bourbon, de Bar et d'Alenon, les comtes de Nevers,
d'Eu, de Richemont, de Vendme, de Marle, de Vaudemont, de Blamont, de
Salm, de Grand-Pr, de Roussy, de Dammartin, et gnralement tous les
autres nobles et gens de guerre s'armrent et issirent hors de leurs
logis. Et adonc, par le conseil du conntable et aucuns sages du
conseil du roi de France, fut ordonn  faire trois batailles, c'est 
savoir avant-garde, bataille et arrire-garde. En laquelle avant-garde
furent mis environ huit mille bassinets, chevaliers et cuyers, quatre
mille archers et quinze cens arbaltriers. Laquelle avant-garde
conduisoit le dit conntable, et avec lui les ducs d'Orlans et de
Bourbon, les comtes d'Eu et Richemont, le marchal Boucicaut, le
matre des arbaltriers, le seigneur de Dampierre, amiral de France,
messire Guichard Dauphin, et aucuns autres capitaines. Le comte de
Vendme, et aucuns autres officiers du roi, atout seize cens hommes
d'armes, fut ordonn faire une aile pour frir les dits Anglois de
ct; et l'autre aile conduisoient messire Clignet de Brabant, amiral
de France, et messire Louis Bourdon, atout huit cens hommes d'armes de
cheval, gens d'lite, avec lesquels toient, pour rompre le trait
d'iceux Anglois, messire Guillaume de Saveuse, Hector et Philippe, ses
frres, Ferry de Mailly, Aliaume de Gapaumes, Alain de Vendme, Lamont
de Launoy et plusieurs autres, jusqu'au nombre dessus dit.

Et en la bataille furent ordonns autant de chevaliers et cuyers, et
gens de trait, comme en l'avant-garde; desquels toient conduiseurs
les ducs de Bar et d'Alenon, les comtes de Nevers, de Vaudemont, de
Blamont, de Salm, de Grand-Pr et de Roussy.

Et en l'arrire-garde toit tout le surplus des gens d'armes, lesquels
conduisoient les comtes de Marle, de Dammartin, de Fauquembergue et le
seigneur de Launoy, capitaine d'Ardres, qui avoit amen ceux des
frontires de Boulenois.

Et aprs que toutes les batailles dessus dites furent mises en
ordonnance, comme dit est, c'toit grand noblesse de les voir. Et,
comme on pouvoit estimer  la vue du monde, toient bien en nombre six
fois autant que les Anglois. Et lorsque ce fut fait, les dits Franois
soient par compagnies divises, chacun au plus prs de sa bannire,
attendant la venue des dits Anglois, en eux repaissant, et aussi
faisant l'un avec l'autre paix et union ensemble des haines, noises et
dissensions qu'ils pouvoient avoir eues, en temps pass les uns contre
les autres. Et furent en ce point jusque entre neuf et dix heures du
matin, tenant iceux Franois pour certain, vu la grand multitude
qu'ils toient, que les Anglois ne pourroient chapper de leurs mains.
Toutefois y en avoit plusieurs des plus sages qui moult doutoient et
craignoient  les combattre en bataille rgle.

Pareillement les dits Anglois, ce vendredi au matin, voyant que les
Franois ne les approchoient pas pour les envahir, burent et
mangrent; et aprs, appelant la divine aide contre iceux Franois qui
les dpitoient, se dlogrent de la dite ville de Maisoncelles; et
allrent aucuns de leurs coureurs par derrire la ville d'Azincourt,
o ils ne trouvrent nuls gens d'armes; et, pour effrayer les dits
Franois, embrasrent une grange et maison de la prior Saint-Georges
de Hesdin. Et d'autre part, envoya le dit roi anglois environ deux
cens archers par derrire son ost, afin qu'ils ne fussent pas aperus
des dits Franois; et entrrent secrtement  Tramecourt, dedans un
pr assez prs de l'avant-garde d'iceux Franois; et l se tinrent
tout coyment jusqu' tant qu'il ft temps de traire; et tous les
autres Anglois demeurrent avec leur roi. Lequel tantt fit ordonner
sa bataille par un chevalier chenu de vieillesse, nomm Thomas
Epinhen, mettant les archers au front devant, et puis les gens
d'armes; et aprs fit ainsi comme deux ailes de gens d'armes et
archers; et les chevaux et bagages furent mis derrire l'ost. Lesquels
archers fichrent devant eux chacun un pieu aiguis  deux bouts.
Icelui Thomas enhorta  tous gnralement, de par ledit roi
d'Angleterre, qu'ils combattissent vigoureusement pour garantir leurs
vies; et ainsi chevauchant lui troisime par-devant la dite bataille,
aprs qu'il eut fait les dites ordonnances, jeta en haut un bton
qu'il tenoit en sa main en disant: _Ne strecke[144]!_ et descendit 
pied comme toit le roi, et tous les autres; et au jeter le dit bton,
tous les Anglois soudainement firent une trs grand hue, dont
grandement s'merveillrent les Franois.

  [144] Hollingshed dit que le jet de ce bton tait le signal pour
  que les archers commenassent la bataille. Il est donc prsumable
  qu'au lieu de _ne strecke_, qui ne signifie rien, ni en franais
  ni en anglais, il faut lire _now, strike_, qui signifie
  _maintenant, frappez_. Le sens est raisonnable, et la
  ressemblance des sons aura pu tromper des copistes qui ne
  savaient pas la langue. (_Note de M. Buchon._)

Et quand les dits Anglois virent que les Franois ne les approchoient,
ils allrent devers eux tout bellement par ordonnance; et derechef
firent un trs grand cri en arrtant et reprenant leur haleine. Et
adonc les dessus dits archers abscons au dit pr tirrent
vigoureusement sur les Franois, en levant, comme les autres, grand
hue; et incontinent les dits Anglois approchant les Franois,
premirement leurs archers, dont il y en avoit bien treize mille,
commencrent  tirer  la vole contre iceux Franois, d'aussi loin
qu'il pouvoient tirer de toute leur puissance; desquels archers la
plus grand partie toient sans armures en leurs pourpoints, leurs
chausses avales, ayant haches pendues  leurs courroies ou pes; et
si en y avoit aucuns tout nu-pieds et sans chaperon.

Les princes tant avec le dit roi d'Angleterre toient son frre le
duc de Glocestre, le duc d'York, son oncle, les comtes Dorset,
d'Oxinforde et de Suffort, le comte Marchal et le comte de Kent, les
seigneurs de Chamber, de Beaumont, de Villeby et de Cornouaille, et de
plusieurs autres notables barons et chevaliers d'Angleterre.

En aprs, les Franois, voyant iceux Anglois venir devers eux, se
mirent en ordonnance chacun dessous sa bannire, ayant le bassinet au
chef; toutefois ils furent admonests par le dit conntable et aucuns
autres princes  confesser leurs pchs en vraie contrition, et
enhorts  bien et hardiment combattre, comme avoient t les dits
Anglois.

Et l les Anglois sonnrent fort leurs trompettes  l'approcher; et
les Franois commencrent  incliner leurs chefs, afin que les traits
n'entrassent en les visires de leurs bassinets, et ainsi allrent un
petit  l'encontre d'eux et les firent un peu reculer; mais avant
qu'ils pussent aborder ensemble, il y eut moult de Franois empchs
et navrs par le trait des dits archers anglois. Et quand ils furent
venus, comme dit est, jusqu' eux, ils toient si bien et prs serrs
l'un de l'autre qu'ils ne pouvoient lever leurs bras pour frir sur
leurs ennemis, sinon aucuns qui toient au front devant, lesquels les
boutrent de leurs lances, qu'ils avoient coupes par le milieu afin
qu'elles fussent plus fortes et qu'ils pussent approcher de plus prs
les dits Anglois. Et ceux qui devoient rompre les dits archers, c'est
 savoir messire Clignet de Brabant et les autres avec lui, qui
devoient tre huit cens hommes d'armes, ne furent que sept vingts qui
s'efforassent de passer parmi les dits Anglois. Et fut vrai que
messire Guillaume de Saveuse, qui toit ordonn  cheval comme les
autres, se drangea tout seul devant ses compagnons  cheval, cuidant
qu'ils le dussent suivre, et alla frapper dedans les dits archers; et
l incontinent fut tir jus de son cheval et mis  mort. Les autres,
pour la plus grand partie, atout leurs chevaux, pour la force et doute
du trait, redondrent parmi l'avant-garde des dits Franois, auxquels
ils firent de grands empchements, et les drompirent en plusieurs
lieux, et firent reculer en terres nouvelles parsemes, car leurs
chevaux toient tellement navrs du trait des archers anglois qu'ils
ne les pouvoient tenir ni gouverner; et ainsi par iceux fut la dite
avant-garde dsordonne; et commencrent  cheoir hommes d'armes sans
nombre, et les dessus dits de cheval, pour peur de mort, se mirent 
fuir arrire de leurs ennemis;  l'exemple desquels se dpartirent et
mirent en fuite grand partie des dessus dits Franois.

Et tantt aprs, voyant les dessus dits Anglois cette division en
l'avant-garde, tous ensemble entrrent en eux et jetrent jus leurs
arcs et sagettes, et prirent leurs pes, haches, maillets,
becs-de-faucons et autres btons de guerre, frappant, abattant et
occisant iceux Franois, tant qu'ils vinrent  la seconde bataille,
qui toit derrire ladite avant-garde; et aprs les dits archers
suivoit et marchoit le dit roi anglois moult fort atout ses gens
d'armes.

Et adonc Antoine, duc de Brabant, qui avoit t mand de par le roi
de France, accompagn de petit nombre, se bouta entre la dite
avant-garde et bataille. Et pour la grand hte qu'il avoit eue, avoit
laiss ses gens derrire; mais sans dlai il fut mis  mort des dits
Anglois. Lesquels conjointement et vigoureusement envahirent de plus
en plus les dits Franois, en drompant les deux premires batailles
dessus dites en plusieurs lieux, et abattant et occisant cruellement
et sans merci iceux. Et entre-temps aucuns furent relevs par l'aide
de leurs varlets et mens hors de la dite bataille; car les dits
Anglois si toient moult ententieux et occups  combattre, occire et
prendre prisonniers, pour quoi ils ne chassoient ni poursuivoient
personne.

Et alors toute l'arrire-garde tant encore  cheval et voyant les
deux premires batailles dessus dites avoir le pire, se mirent  fuir,
except aucuns des chefs et conducteurs d'icelle; c'est  savoir
qu'entre-temps que la dite bataille duroit, les Anglois, qui j
toient au-dessus, avoient pris plusieurs prisonniers franois. Et
adonc vinrent nouvelles au roi anglois que les Franois les
assailloient par derrire, et qu'ils avoient dj pris ses sommiers et
autres bagues, laquelle chose toit vritable; car Robinet de
Bournonville, Rifflart de Clamasse, Ysambert d'Azincourt et aucuns
autres hommes d'armes, accompagns de six cents paysans, allrent
frir au bagage du dit roi d'Angleterre, et prirent les dites bagues
et autres choses avecque grand nombre de chevaux des dits Anglois,
entre-temps que les gardes d'iceux toient occups en la bataille.
Pour laquelle dtrousse le dit roi d'Angleterre fut fort troubl;
voyant avecque ce devant lui  plein champ les Franois, qui s'en
toient fuis, eux recueillir par compagnies, et doutant qu'ils ne
voulsissent faire nouvelle bataille, fit crier  haute voix, au son de
la trompette, que chacun Anglois, sur peine de la hart, occit ses
prisonniers, afin qu'ils ne fussent en aide au besoin  leurs gens. Et
adonc soudainement fut faite moult grand occision des dits Franois
prisonniers. Pour laquelle entreprise les dessus dits Robinet de
Bournonville et Ysambert d'Azincourt furent depuis punis et dtenus
prisonniers longue espace par le commandement du duc Jean de
Bourgogne, combien qu'ils eussent donn  Philippe, comte de
Charolois, son fils, une moult prcieuse pe, orne de riches pierres
et autres joyaux, laquelle toit au roi d'Angleterre; et avoit t
trouve et prise avecque ses autres bagues par iceux, afin que s'ils
avoient aucune occupation pour le cas dessus dit, icelui comte les et
pour recommands. En outre, le comte de Marle, le comte de
Fauquembergue, les seigneurs de Launoy et de Chin, atout six cents
hommes d'armes qu'ils avoient  grand peine retenus, allrent frapper
trs-vaillamment dedans les dits Anglois, mais ce rien n'y valut; car
tantt furent tous morts ou pris. Et l en plusieurs lieux les
Franois s'assemblrent par petits morceaux; mais par iceux Anglois,
sans faire grand dfense, furent tous assez bref abattus et occis ou
pris. Et en la conclusion, le dit roi d'Angleterre obtint la victoire
contre ses adversaires; et furent morts sur la place, de ses Anglois,
environ seize cens hommes de tous tats, entre lesquels y mourut le
duc d'York, oncle du dessus dit roi d'Angleterre. Et pour vrai, en ce
propre jour, devant qu'ils s'assemblassent  bataille, et la nuit de
devant, furent faits, de la partie des Franois, bien cinq cens
chevaliers ou plus.

En aprs, le dit roi d'Angleterre, quand il fut demeur victorieux sur
le champ, comme dit est, et tous les Franois, sinon ceux qui furent
pris ou morts, se furent dpartis, fuyant en plusieurs et divers
lieux, il environna avecque aucun de ses princes le champ dessus dit
o la bataille avoit t. Et entre-temps que ses gens toient occups
 dnuer et dvtir ceux qui toient morts, il appela le hraut du roi
de France, roi d'armes, nomm Montjoie, et avecque lui plusieurs
autres hrauts anglois et franois, et leur dit: Nous n'avons pas
fait cette occision; ains a t Dieu tout-puissant, comme nous
croyons, par les pchs des Franois. Et aprs leur demanda auquel la
bataille devoit tre attribue,  lui ou au roi de France. Et lors
icelui Montjoie rpondit au dit roi d'Angleterre qu' lui devoit tre
la victoire attribue, et non au roi de France. Aprs, icelui roi leur
demanda le nom du chtel qu'il voit assez prs de lui, et ils
rpondirent qu'on le nommoit Azincourt. Et pour tant, ce dit-il, que
toutes batailles doivent porter le nom de la plus prochaine
forteresse, village ou bonne ville o elles sont faites, celle-ci, ds
maintenant et perdurablement, aura en nom la bataille d'Azincourt.

Et aprs que les dits Anglois eurent t grand espace sur le champ
dessus dit, voyant qu'ils toient dlivrs de tous leurs ennemis et
aussi que la nuit approchoit, s'en retournrent tous ensemble en la
ville de Maisoncelles, o ils avoient log la nuit de devant; et l se
logrent portant avecque eux plusieurs de leurs gens navrs.

Et aprs leur dpartement, aucuns Franois tant entre les morts,
navrs, se tranrent par nuit, au mieux qu'ils purent,  un bois qui
toit assez prs du dit champ, et l en mourut plusieurs; les autres
se retirrent  aucuns villages et autres lieux o ils purent le
mieux. Et le lendemain le dit roi d'Angleterre et ses Anglois se
dlogrent trs matin de la dite ville de Maisoncelles, et atout leurs
prisonniers derechef allrent sur le champ; et ce qu'ils trouvrent
des dits Franois encore en vie les firent prisonniers ou ils les
occirent. Et puis de l prenant leur chemin, se dpartirent; et en y
avoit bien les trois quarts  pied, lesquels toient moult travaills,
tant de la dite bataille comme de famine et autres msaises. Et par
cette manire retourna le roi d'Angleterre en la ville de Calais,
aprs sa victoire, sans trouver aucun empchement; et l laissa les
Franois en grand douleur et tristesse pour la perte et destruction de
leurs gens.


   Comment plusieurs princes et autres notables seigneurs de divers
     pays furent morts  cette piteuse besogne, et aussi les aucuns
     faits prisonniers.

S'ensuivent les noms des seigneurs et gentilshommes qui moururent  la
dite bataille de la partie des Franois. Premirement les officiers du
roi, c'est  savoir messire Charles d'Albret, conntable du roi de
France; le marchal Boucicaut, qui fut men au pays d'Angleterre et
tenu prisonnier, et l mourut; messire Jacques de Chtillon, seigneur
de Dampierre, amiral de France; le seigneur de Rambures, matre des
arbaltriers; messire Guichard Dauphin, matre d'htel du roi.

Les princes: le duc Antoine de Brabant, frre au duc Jean de
Bourgogne; le duc Edouard de Bar; le duc d'Alenon; le comte de
Nevers, frre au dit duc de Bourgogne; messire Robert, comte de Marle;
le comte de Vaudemont; Jean, frre au duc de Bar; le comte de Blamont,
le comte de Grand-Pr, le comte de Roussy, le comte de Fauquembergue,
messire Louis de Bourbon, fils au seigneur de Praux.........

Finalement, tant princes, chevaliers, cuyers comme autres gens,
furent morts en la dite journe, par la relation de plusieurs hrauts
et autres personnes dignes de foi, dix mille hommes et au-dessus;
desquels grand partie furent emports par leurs amis, aprs le
dpartement des dits Anglois, pour enterrer o bon leur sembleroit:
desquels dix mille on esproit y avoir environ seize cents varlets, et
tout le surplus gentilshommes; et fut trouv, qu' compter les
princes, y avait mort de cent  six vingts bannires.

Durant laquelle bataille, le duc d'Alenon dessus nomm,  l'aide de
ses gens, trespera trs vaillamment grand partie de la bataille des
dits Anglois, et alla jusqu'assez prs du roi d'Angleterre, en
combattant moult puissamment; et tant, qu'il navra et abattit le duc
d'York. Et adonc le dit roi, voyant ce, approcha pour le relever, et
s'inclina un petit. Et lors le dit duc d'Alenon le frit de sa hache
sur son bassinet, et lui abattit une partie de sa couronne. Et en ce
faisant, les gardes du corps du roi environnrent trs-fort icelui;
lequel, apercevant qu'il ne pouvoit chapper du pril de la mort, en
levant sa main, dit au dessusdit roi: Je suis le duc d'Alenon, et
me rends  vous. Mais, ainsi qu'icelui roi vouloit prendre sa foi,
fut occis prsentement par les dites gardes. Et en icelle mme heure,
le seigneur de Longny, marchal de France, dont dessus est faite
mention, venoit atout six cents hommes d'armes des gens du roi Louis
de Sicile, pour tre  la dite bataille. Et dj toit  une lieue
prs, quand il rencontra plusieurs Franois navrs et autres qui
s'enfuyoient; lesquels lui dirent qu'il retournt, et que les
seigneurs de France toient tous morts ou pris par les Anglois; lequel
Longny, tant grivement au coeur courrouc, s'en retourna  Rouen
devers le roi de France.

S'ensuivent les seigneurs et gentilhommes qui furent prisonniers aux
Anglois  la dite journe, lesquels on estimoit  quinze cents ou
environ, tous chevaliers et cuyers. Premirement Charles, duc
d'Orlans[145], le duc de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de Vendme,
le comte de Richemont, messire Jacques de Harcourt, messire Jean de
Craon, seigneur de Dommart; le seigneur de Fosseux, le seigneur de
Humires, le seigneur de Roye, le seigneur de Chauny, messire Boors
Quiret, seigneur de Heuchin; messire Pierre Quiret, seigneur de
Hamecourt; le seigneur de Ligne, en Hainaut; le seigneur de Noyelle,
nomm le blanc chevalier, et Baudon son fils; le jeune seigneur
d'Inchy, messire Jean de Vaucourt, messire Athis de Brimeu, messire
Jannet de Poix, le fils an et hritier du seigneur de Ligne; messire
Gilbert de Launoy, le seigneur d'Aviel, en Ternois.

  [145] Pre de Louis XII.


   Comment, aprs le partement du roi d'Angleterre, plusieurs
     Franois vinrent sur le champ pour trouver les amis du comte de
     Charolois, qu'ils firent mettre en terre, et autres matires.

Aprs ce que le roi d'Angleterre et ses Anglois se furent partis le
samedi, pour aller  Calais, comme dit est, plusieurs Franois vinrent
et retournrent sur le dit champ; et ce que par plusieurs avoit t
remu fut d'iceux de nouvel renvers; les aucuns, pour trouver leurs
matres et seigneurs, afin de les emporter en leur pays enterrer. Les
autres y vinrent pour piller ce que les dits Anglois avoient laiss;
car ils n'avoient emport fors or, argent, vtemens prcieux, hauberts
et heaumes de grand'valeur. Pour quoi la plus grand partie des harnois
des dits Franois fut trouve en le champ; mais il ne demeura pas
grandement qu'ils furent tous dnus de leurs vtemens; et mmement 
la plus grand partie furent ts leurs linges, draps, braies,
chausses et tous autres habillemens, par les paysans, hommes et femmes
des villages  l'environ. Et demeurrent sur le champ tout dnus,
comme ils toient quand ils issirent du ventre de leur mre.

Et en ce dit samedi, dimanche, lundi, mardi et mercredi, furent levs
et bien lavs plusieurs seigneurs et princes, c'est  savoir les ducs
de Brabant, de Bar et d'Alenon; les comtes de Nevers, de Baumont, de
Vaudemont, de Fauquembergue; le seigneur de Dampierre, amiral; messire
Charles d'Albret, snchal de France, lequel fut enterr  Hesdin, en
l'glise des frres mineurs; et les autres furent emports par leurs
serviteurs, les uns en leur pays, et les autres en diverses glises.
Et quant  ceux du pays, tous ceux qui purent tre connus furent levs
et emports pour mettre en terre s glises de leurs seigneuries.

En aprs, Philippe, comte de Charolois, sachant la dure et piteuse
aventure des Franois, de ce ayant au coeur grand tristesse, et par
spcial de ses deux oncles, c'est  savoir du duc de Brabant et du
comte de Nevers, mu par piti, fit enterrer  ses dpens tous les
morts qui toient demeurs nus sur le champ. Et  ce faire furent
commis, de par lui, l'abb de Rousseville et le bailli d'Aire,
lesquels firent mesurer en carrure vingt-cinq verges de terre, en
laquelle furent faits trois fosss de la largeur de deux hommes,
dedans lesquels furent mis, par compte fait, cinq mille huit cens
hommes, sans iceux qui avoient t levs par leurs amis, et aussi les
autres navrs  mort qui allrent mourir s bonnes villes aux hpitaux
et ailleurs, tant aux villages comme par les bois qui toient au plus
prs, desquels y eut un trs grand nombre, comme dit est ailleurs.

Laquelle terre et fosss dessus dits furent assez tt bnits et faits
cimetire par l'vque de Guines, au commandement et comme procureur
de Louis de Luxembourg, vque de Throuenne. Et aprs furent faites
tout autour fortes haies bien pines par-dessus, afin que les loups,
chiens ou autres btes ne pussent entrer dedans, ou dterrer et manger
les dessus dits corps.


   Comment le dessus dit roi d'Angleterre alla par mer en
     Angleterre, o il fut joyeusement reu pour sa bonne fortune.

Le sixime jour de novembre, aprs ce que Henri, roi d'Angleterre, eut
rafrachi ses gens en la ville de Calais, et aussi que les prisonniers
qui avoient tenu Harfleur furent venus devers lui, qui promis
l'avoient, monta sur la mer et alla arriver  Douvres en Angleterre;
mais il advint que en trespassant fut la dite mer moult fort trouble,
et tant que deux vaisseaux, pleins des gens du seigneur de
Cornouaille, furent pris, et aucuns autres allrent arriver vers
Zlande, au port de Cirixe. Toutefois le dit roi d'Angleterre,
retourn en son pays, pour la victoire de la dite bataille, et, avec
ce, pour la conqute qu'il avoit faite de si noble port comme
Harfleur, fut trs-grandement lou et glorifi du clerg et peuple de
son royaume; et s'en alla  Londres, menant toujours avec lui les
princes de France qu'il tenoit prisonniers.


2. _Rcit de Saint-Rmy[146]._

   De l'emprinse que dix-huit gentilshommes Franchois firent contre
   la personne du roy d'Angleterre; et du parlement qui fut tenu
   entre les deux batailles. De la bataille d'Azincourt, ou l'arme
   des Franchois fut de tous points dfaite par le roy Henry
   d'Angleterre.

En ces ordonnances faisant, du cost des Franchois, ainsi que depuis
l'ouys recorder par chevaliers notables de la bannire du seigneur de
Croy, s'eslirent ensemble et jurrent dix-huit gentilshommes, de toute
leur puissance joindre si prs du roy d'Angleterre qu'ils lui
abattroient la couronne sur la teste, ou ils mourroient tous, comme
ils firent; mais avant ce se trouvrent si prs du roy que l'un d'eux,
d'une hache qu'il tenoit, le frit sur son bachinet un si grant coup
qu'il lui abattit un des fleurons de sa couronne, comme l'on disoit.
Mais gures ne demeura que tous ces gentilshommes fussent morts et
dtranchs, que oncques un seul n'eschappa, dont ce fut grant dommage;
car si chacun se fust ainsi employ de la partie des Franchois, il est
 croire que les Anglois eussent eu mauvais parti. Et estoit chef et
conducteur des dessusdits dix-huit escuyers, Louvelet de Masinguehem
et Gaviot de Bournonville.

  [146] Jean Lefebvre, seigneur de Saint-Rmy, n  Abbeville,
  conseiller et hraut du duc de Bourgogne, premier roi d'armes de
  la Toison d'Or, a crit des mmoires sur les vnements de son
  temps, de 1407  1436. Il assista  la bataille d'Azincourt, dans
  l'arme anglaise, et mourut en 1468. Ce fut un personnage assez
  important de la cour de Philippe le Bon et de Charles le
  Tmraire.

Quand les gens du roy d'Angleterre le eurent ainsi ouy parler, comme
par ci-devant avez ouy, et faire ses remonstrances, coeur et hardement
leur crust, car bien savoient qu'il estoit heure de eux deffendre, qui
ne vouloit mourir. Aucuns de la part des Franchois veulent dire que
le roy d'Angleterre envoya secrettement devers les Franchois, par
derrire son ost, deux cens archers afin qu'ils ne fussent perus,
vers Tramecourt, par dedans un pr assez prs, et  l'endroit de
l'avant-garde des Franchois, afin que, au marcher que feroient les
Franchois, lesdits deux cens Anglois les verseroient de ce cost; mais
j'ai ouy dire et certifier pour vrit, par homme d'honneur qui en ce
jour estoit avecques et en la compagnie du roy d'Angleterre, comme
j'estois, qu'il n'en fust rien.

Or donc, comme dessus touch, les Anglois, oyant le roy eux ainsi
admonester, jetrent un grant cri en disant: Sire, nous prions Dieu
qu'il vous donne bonne vie et la victoire sur vos ennemis. Alors,
aprs ce que le roy d'Angleterre eut ainsi admonest ses gens, ainsi
comme il estoit mont sur un petit cheval, se mit devant la bannire,
et lors marcha atout sa bataille en trs belle ordonnance en
approchant ses ennemis; puis fit une repose en icelle place, o il
s'arresta. Il dputa gens en qui il avoit grand fiance, et par lui
furent ordonns eux assembler et communiquer avec plusieurs notables
Franchois; lesquels Franchois et Anglois s'assemblrent entre les deux
batailles, ne sais  quelle requeste; mais vrai est qu'il y eut
ouvertures et offres faictes d'un cost et d'autre pour venir  paix
entre les deux roys et royaumes de France et d'Angleterre. Et fut
offert, de la part des Franchois, comme j'ai ouy dire, si il vouloit
renoncer au titre que il prtendoit avoir  la couronne de France, et
de tout le quitter et dlaisser, et rendre la ville de Harfleur que de
nouvel il avoit conquise, le roy seroit content de lui laisser ce
qu'il tenoit en Guyenne et ce qu'il tenoit d'ancienne conqueste en
Picardie. Le roy d'Angleterre ou ses gens respondirent que si le roy
de France lui vouloit laisser la duch de Guyenne et cinq cits que
lors il nomma, et qui appartenoient et devoient estre  la duch de
Guyenne, la comt de Ponthieu, madame Katerine, fille du roy de
France, pour l'avoir  mariage, comme il l'eut depuis, et pour joyaux
et vesture de la dite dame, huit cent mille escus, il seroit content
de renoncer au titre de la couronne de France et rendre la ville de
Harfleur. Lesquelles offres et demandes, tant d'un cost comme de
l'autre, ne furent point acceptes, et retournrent chacun en sa
bataille. Ne demoura gure depuis que, sans plus esprance de paix,
chacun des deux parties se prpara  combattre. Comme devant est dit,
chacun archer anglois avoit un peuchon[147] aiguis  deux bouts
qu'ils mettoient devant eux, et dont ils se fortifioient.

  [147] Pieu.

Vrit est que les Franchois avoient ordonn les batailles entre deux
petits bois, l'un serrant  Azincourt, et l'autre  Tramecourt. La
place estoit estroite et trs avantageuse pour les Anglois, et au
contraire pour les Franchois; car les Franchois avoient est toute la
nuict  cheval, et si pleuvoit. Pages et varlets, et plusieurs, en
promenant leurs chevaux, avoient tout drompu la place qui estoit
molle et effondre des chevaux, en telle manire que  grand peine se
pouvoient ravoir hors de la terre, tant estoit molle. Or, d'autre
part, les Franchois estoient si chargs de harnois qu'ils ne pouvoient
aller avant. Premirement estoient arms de cottes d'acier longues,
passant les genoux et moult pesantes; et par-dessous harnois de jambe,
et par-dessus blancs harnois, et de plus bachinets de cerveil. Et tant
pesamment estoient arms, avec la terre qui estoit molle, comme dit
est, que  grand peine povoient lever leurs bastons. A merveille y
avoit-il de bannires, et tant que fut ordonn que plusieurs seroient
ostes et plies; et aussi fut ordonn, entre les Franchois, que
chacun racourcist sa lance afin qu'elles fussent plus roides quand ce
viendroit  combattre. Assez avoient archers et arbalestriers; mais
point ne les voulurent laisser tirer; et la cause si estoit pour la
place qui estoit si estroite, qu'il n'y avoit place fors pour les
hommes d'armes.

Aprs ce que le parlement se fut tenu entre les deux batailles, et que
les dputs furent retourns chacun avec leurs gens, le roy
d'Angleterre, qui avoit ordonn un chevalier ancien, nomm messire
Thomas Herpinghen, pour ordonner ses archers et les mettre au front
devant en deux aisles, icelui messire Thomas enhorta  tous
gnralement, de par le roy d'Angleterre, qu'ils combattissent
vigoureusement contre les Franchois. Et ainsi chevauchant, lui
troisime, par-devant la bataille des archers, aprs ce que il eut
faict les ordonnances, jeta un baston contre mont qu'il tenoit en sa
main, et en aprs descendit  pied et se mit en la bataille du roy
d'Angleterre, qui estoit pareillement descendu  pied entre ses gens
et la bannire devant lui. Lors les Anglois commencrent soudainement
 marcher, en jetant un cri moult grant, dont grandement
s'esmerveillrent les Franchois. Et quand les Anglois virent que les
Franchois point ne les approchoient, ils marchrent vers eux tout
bellement en belle ordonnance; et derechef firent un trs grant cri en
eux arrestant et reprenant leur haleine. Lors les archers
d'Angleterre, qui estoient, comme j'ai dit, bien dix mille combattans,
commencrent  tirer  la vole contre iceux Franchois, de aussi loin
comme ils povoient tirer de leur puissance; lesquels archers estoient
la plus grand partie sans armures  leur pourpoint, leurs chausses
avales, ayant haches et cognes pendant  leurs ceintures, ou
longues espes, les aucuns tout nuds pieds, et les aucuns portaient
hamettes ou capelines de cuir bouilli, et les aucuns d'osier, sur
lesquels avoit une croisure de fer. Alors les Franchois, vers eux
voyant venir les Anglois, se mirent en ordonnance, chacun dessous sa
bannire, ayant le bachinet en sa teste. Le connestable, le mareschal
et les princes admonestaient moult fort leurs gens  bien combattre,
et hardiment. Les Anglois, quand ce vint  l'approcher, leurs
trompettes et clairons demenrent grant bruit. Les Franchois
commencrent  incliner le chef, en espcial ceux qui n'avoient point
de pavais, pour le traict des Anglois, lesquels tirrent si hardiment
qu'il n'estoit nul qui les osast approcher; et ne s'osoient les
Franchois descouvrir. Et ainsi allrent allencontre d'eux, et les
firent un petit reculer. Mais avant qu'ils puissent aborder ensemble,
il y eut moult de Franchois blesss et navrs par le traict des
Anglois; et quand ils furent venus, comme dit est, jusques  eux, ils
estoient si presss l'un de l'autre qu'ils ne povoient lever leurs
bras pour frir sur leurs ennemis, sinon aucuns qui estoient au front
devant, lesquels les boutoient de leurs lances qu'ils avoient copps
par le milieu, pour estre plus fortes et plus roides, afin qu'ils
pussent approcher de plus prs leurs ennemis. Et avoient fait les
Franchois, le connestable et le mareschal, une ordonnance de mille 
douze cens hommes d'armes, dont la moiti d'eux devoient aller par le
cost d'Azincourt, et l'autre par devers Tramecourt, afin de rompre
les ailes des archers Anglois, mais quand ce vint  l'approcher, ils
n'y trouvrent pas huit vingts hommes d'armes. L estoit messire
Clignet de Brabant, qui en espcial avoit la charge de ce faire. Lors
messire Guillaume de Saveuse, un trs vaillant chevalier, lui
troisiesme, s'avana devant les autres, et estoit du lez d'Azincourt,
et bien trois cens lances; lesquels se frirent dedans les archers
Anglois qui avoient leurs peuchons aiguiss mis et affichs devant
eux. Mais la terre toit si molle que lesdits peuchons choient; et
retournrent tous, except trois hommes d'armes, dont messire
Guillaume en estoit l'un. Si leur msadvint que leurs chevaux chirent
entre les peuchons; si tombrent par terre entre les archers, lesquels
furent tantost occis. Les autres, ou la plus grand partie, atout leurs
chevaux, pour la force et doute du traict, retournrent parmi
l'avant-garde des Franchois, auxquels ils firent de grans
empeschemens, et les drompirent et ouvrirent en plusieurs lieux, et
les firent reculer en terre nouvelle seme; car leurs chevaux estoient
tellement navrs du traict qu'ils ne les povoient tenir ni gouverner.

Et ainsi, par iceux fut l'avant-garde dsordonne, et commencrent 
cheoir hommes d'armes sans nombre; et leurs chevaux se mirent  fuir
arrire de leurs ennemis,  l'exemple desquels se partirent et mirent
en fuite grand partie des Franchois. Et tantost aprs, les archers
anglois voyant ceste rompture et division en l'avant-garde, tous
ensemble issirent hors de leurs peuchons, et jetrent jus arcs et
flesches, en prenant leurs espes, hasches et autres armures et
bastons. Si se boutrent par les lieux o ils voyoient les romptures.
L abattoient et occisoient Franchois, et tant, que finablement
rurent jus l'avant-garde, qui peu ou nant s'estoient combattus. Et
tant alloient Anglois, frappant  dextre et  snestre, qu'ils
vindrent  la seconde bataille, qui estoit derrire l'avant-garde.
Lors se frirent dedans, et le roy d'Angleterre en personne avec ses
gens d'armes. Alors survint le duc Antoine de Brabant, qui avoit est
mand de par le roy de France; lequel y arriva moult hastivement et 
peu de compagnie, car ses gens ne le purent suivre, pour le dsir que
il avoit de soy y trouver. Si ne les voulut attendre, de haste que il
avoit; et print une des bannires de ses trompettes, et y fit un
pertuis par le milieu, dont il fit cotte d'armes. J si tost n'y fut
descendu, que tantost et incontinent par les Anglois fut mis  mort.
Lors commena la bataille et occision moult grande sur les Franchois,
qui petitement se dfendirent; car  la cause des gens de cheval, la
bataille des Franchois fut rompue. Lors les Anglois envahirent de plus
en plus les Franchois, en desrompant les deux premires batailles; et
en plusieurs lieux abattant et occisant cruellement sans mercy. Et
entre temps les aucuns se relevrent par l'aide des varlets, qui les
menrent hors de la bataille; car les Anglois estoient attentifs et
occups  combattre, occire et prendre prisonniers; pourquoy ils ne
chassoient ne poursuivoient nully[148]. Et lors toute l'arrire-garde
estant encore  cheval, vant les deux batailles premires avoir le
pieur[149], se mirent  fuir, except aucuns des chefs et conduiseurs
d'icelles. Si est assavoir que, entre temps que la bataille duroit,
les Anglois, qui estoient au-dessus, avoient prins plusieurs
prisonniers Franchois, et lors vindrent nouvelles au roy d'Angleterre
que les Franchois assailloient par derrire, et qu'ils avoient desj
prins ses sommiers et autres bagues; laquelle chose estoit vritable;
car un nomm Robinet de Bournonville, Riflart de Plamasse, Yzambart
d'Azincourt, et aucuns hommes d'armes, accompaignis d'aucuns paysans,
environ six cens, allrent au bagage du roy d'Angleterre et prinrent
les bagues et autres choses, avec grand nombre de chevaux anglois, en
tant que les gardes d'iceux estoient occups en la bataille, pour
laquelle destrousse le roy d'Angleterre fut moult troubl. Lors
derechef, en poursuivant sa victoire et voyant ses ennemis dconfits,
et voyant que plus ne povoient rsister allencontre de lui,
encommencrent  prendre prisonniers  tous costs, dont ils cuidrent
estre tous riches; et  la vrit aussi estoient-ils; car tous
estoient grands seigneurs qui estoient  ladite bataille. Et quand
iceux Franchois furent prins, ceux qui les avoient prisonniers les
dsarmoient de la teste. Lors leur survint une moult grand fortune,
car une grand assemble de l'arrire-garde, en laquelle il y avoit
plusieurs Franchois, Bretons, Gascons, Poitevins et autres, qui
s'estoient mis en fuite, avoient avec eux grand foison d'tendarts et
d'enseignes, eux monstrant signe vouloir combattre; et de faict
marchrent en ordonnance. Quand les Anglois perurent iceux ensemble
en telle manire, il fut ordonn, de par le roy d'Angleterre, que
chacun tuast son prisonnier; mais ceux qui les avoient prins ne les
vouloient tuer, pour ce qu'il n'y avoit celui qui ne s'attendist d'en
avoir grand finance. Lors, quand le roy d'Angleterre fut adverti que
nul ne vouloit tuer son prisonnier, ordonna un gentilhomme avec deux
cens archers et lui commanda que tous prisonniers fussent tus. Si
accomplit ledit escuyer le commandement du roy, qui fut moult
pitoyable chose; car de froid sang toute celle noblesse franchoise
furent l tus et dcoups, testes et visages, qui estoit une
merveilleuse chose  voir. Ceste maudite compagnie de Franchois, qui
aussi firent mourir celle noble chevalerie, quand ils virent que les
Anglois estoient prests de les recevoir et combattre, tous se mirent 
fuir subit et  eux sauver, qui sauver se put; et se sauvrent la
plupart de ceux qui estoient  cheval; mais de ceux de pied, en y eut
plusieurs morts. Quand le roy d'Angleterre vit et aperut clairement
avoir obtenu la victoire contre ses adversaires, il remercia Nostre
Seigneur de bon coeur; et bien y avoit cause, car de ses gens ne
furent morts sur la place que environ seize cens hommes de tous
estats, entre lesquels y mourut le duc d'York, son grand-oncle, et le
comte d'Oxenfort. Et pour vrit, la journe durant qu'ils
s'assemblassent en bataille, y eut faict cinq cens chevaliers ou plus.

  [148] Personne.

  [149] Pire.


   Comment le roy d'Angleterre, aprs la bataille d'Azincourt, tint
   son chemin vers Guisnes, et de l  Calais et  Londres, avec ses
   prisonniers, entre lesquels estoit le duc d'Orlans, qui fut
   trouv entre les morts; et comment il fut reu en son royaume
   d'Angleterre.

En aprs, le roy d'Angleterre se voyant demeur victorieux sur le
champ, comme dit est, tous les Franchois dpartis, sinon ceux qui
estoient demeurs prisonniers ou morts en la place, il appela avec lui
aucuns princes au champ o la bataille avoit est. Quand il eut
regard la place, il demanda comment avoit nom le chastel qu'il voit
assez prs de lui? On lui rpondit qu'il avoit nom Azincourt. Lors le
roy d'Angleterre dit: Pourtant que toutes batailles doivent porter le
nom de la prochaine forteresse o elles sont faites, ceste-ci
maintenant et pardurablement aura nom la bataille d'Azincourt. Puis,
quand le roy et ses princes eurent est l une espasse, et que nuls
Franchois ne se monstroient pour lui porter dommage, et qu'il vit que
sur le champ il y avoit est bien quatre heures, et aussi vant qu'il
plouvoit et que le vespre approchoit, se tira en son logis de
Maisoncelles. Et l archers ne firent depuis la desconfiture que
deschausser gens morts et dsarmer, sous lesquels trouvrent plusieurs
prisonniers en vie; entre lesquels le duc d'Orlans en fut un, et
plusieurs autres. Iceux Anglois portrent les harnois des morts en
leur logis par chevaliers; et aussi emportrent les Anglois morts en
la bataille, entre lesquels y fut port le duc d'York et le comte
d'Oxenfort, qui morts avoient est en la bataille; et  la vrit les
Anglois n'y firent pas grand perte, sinon de ces deux l. Quand ce
vint au soir, le roy d'Angleterre fut adverti et sut que tant de
harnois on avoit apport en son logis, fit crier en son ost que nul ne
se chargeast nant plus qu'il en falloit pour son corps, et qu'encore
n'estoit pas hors des dangers du roy de France. On fit bouillir le
corps du duc d'York et du comte d'Oxenfort, afin d'emporter leurs os
au royaume d'Angleterre. Lors le roi d'Angleterre commanda que tout le
harnois qui seroit outre et pardessus ce que ses gens emporteroient
avecques les corps d'aucuns Anglois qui morts estoient en la bataille,
fussent bouts en une maison ou grange, o l on fit tout ardoir, et
ainsi en fut fait. Lendemain, qui fut samedi, les Anglois se
deslogrent trs matin de Maisoncelles; et, atout leurs prisonniers,
derechef allrent sur les champs et sur le champ o avoit est la
bataille; et ce qu'ils trouvrent de Franchois encore en vie, les
firent prisonniers ou occirent. Le roy d'Angleterre s'arresta sur le
champ en regardant les morts; et l estoit pitoyable chose  voir la
grand noblesse qui l avoit est occise pour leur souverain seigneur,
lesquels estoient dsj tout nuds comme ceux qui naissent.

Aprs ces choses faictes, le roy d'Angleterre passa outre et print
chemin vers Calais. Si advint que,  une repose qu'il fit en son
chemin, il fit apporter du pain et du vin, et l'envoya au duc
d'Orlans, mais il ne vollut ne boire ne manger; ce qui fut rapport
au roy d'Angleterre; et le roy cuidant que par desplaisance le duc
d'Orlans ne voulsist ne boire ne mangier, tira devers lui, disant:
Beau cousin, comment vous va? Et le duc d'Orlans respondit: Bien,
monseigneur. Lors le roy lui demanda: D'o vient ce que ne voulez ne
boire ne manger? Il respondit que  la vrit il jusnoit. Si lui dit
adonc le roy d'Angleterre: Beau cousin, faites bonne chire; je
connois que Dieu m'a donn la grce d'avoir eu la victoire sur les
Franchois, non pas que je le vaille; mais je crois certainement que
Dieu les a vollu punir. Et s'il est vray ce que j'en ai ouy dire, ce
n'est de merveilles; car on dit que oncques plus grand desroy ne
dsordonnance de volupts, de pchs et de mauvais vices, ne fut vu,
qui rgnent en France aujourd'hui, et est piti de l'ouyr recorder, et
horreur aux escoutans. Et si Dieu en est courrouch, ce n'est pas de
merveilles, et nul ne s'en doibt esbahir. Plusieurs devises et
entrevalles eurent le roy d'Angleterre et le duc d'Orlans; et
tousjours exploitoient chemin de chevaucher en trs belle ordonnance,
ainsi que tousjours avoient faict, except que, aprs la bataille, ne
portrent plus cottes d'armes en chevauchant, comme par avant avoient
fait. Tant exploitrent qu'ils arrivrent  Guisnes, o le roy fut du
capitaine de la place reu en grand honneur et rvrence. Si sachez
que tousjours il faisoit chevaucher et mettre les prisonniers
Franchois entre l'avant-garde et bataille.

Le roy d'Angleterre se logea dedans le chastel de Guisnes; mais la
grosse flotte des gens d'armes tirrent vers Calais, moult las et
travaills, et chargs de prisonniers et de proyes, except les ducs,
comtes et hauts barons de France, que le roy d'Angleterre retint avec
lui. Mais quand iceux gens d'armes arrivrent  Calais, o ils
cuidrent bien entrer, pour eux refaire et aisier, comme bien mestier
en avoient, car la pluspart d'eux tous avoient est par l'espace de
huit jours ou dix sans manger pain, mais d'autres vivres, chairs,
beurres, oeufs, fromages, tousjours quelque peu en avoient fin; si
eussent alors voulu donner pour en avoir plus que on ne sauroit vous
dire, car si grand disette avoient de pain qu'il ne leur chaloit qu'il
en coustast, mais qu'ils en eussent. Si est assez  penser que les
povres prisonniers Franchois, dont le plus estoient navrs et blesss,
estoient en grand destresse, car bien cuidrent entrer tous dedans
Calais; mais ceux de la ville ne les vouldrent laisser entrer,
excepts aucuns seigneurs d'Angleterre; et le faisoient afin que
vivres ne leur faulsissent, et que la ville, qui estoit en frontire,
demourast tousjours bien garnie. Et par ainsi gens d'armes et archers
qui estoient chargs de bagues et de prisonniers, la pluspart d'eux,
pour avoir argent, vendoient  ceux de la ville de leurs bagues et
assez de leurs prisonniers; et ne leur chaloit, mais qu'ils eussent
argent et fussent en Angleterre. Et d'autre part, en y ot assez qui
mirent leurs prisonniers  courtoise ranon; et les recevoient sur
leur foy et donnoient  ce jour ce qui valoit dix nobles pour quatre,
et ne leur chaloit, mais qu'ils eussent du pain pour manger, ou qu'ils
pussent estre passs en Angleterre. Le roy d'Angleterre, qui estoit 
Guisnes, sut et fut adverti en quelle disette ses gens estoient, et il
y pourvy tantost; car,  grand diligence, il commanda que pourvance
de bateaux fust faicte; sur lesquels gens d'armes, archers et leurs
prisonniers passrent en Angleterre, les uns  Douvres, les autres 
Sandvich, o moult joyeux furent quand l se trouvrent, et aussi pour
la belle victoire qu'ils avoient eue contre les Franchois. Si se
partirent et allrent chacun en son lieu. Aprs, le roy, quand il eut
sjourn aucuns jours  Guisnes, s'en alla  Calais; et en allant se
print  deviser avec les princes Franchois, en les rconfortant
amiablement, comme celui qui bien le savoit faire; et tant
chevauchrent qu'ils vindrent  Calais, o le roy d'Angleterre fut
reu du capitaine et de ceux de la ville, lesquels lui vindrent
au-devant jusques au plus prs de Guisnes; et d'autre part les
prestres et clercs, tous revestus, avec les croix et fanons de toutes
les glises de la ville, en chantant: _Te Deum laudamus_. Hommes et
femmes s'esjouissoient, et petits enfants,  sa venue, disant: Bien
venu soit le roy nostre souverain seigneur. Et ainsi en grand gloire
et triomphe entra dedans la ville de Calais, et l sjourna le roy
aucuns jours. Si y tint la feste de Tous-les-Saincts; et tantost aprs
fit apprester ses navires pour passer en Angleterre, qui furent prests
de partir le onze de novembre; mais avant son dpartement vindrent
par-devers lui les prisonniers de Harfleur, comme ils avoient promis.
Le roy d'Angleterre fit faire voiles. Tantost qu'ils furent eslongis
de terre et entrs en mer, un moult grand vent s'esleva; et fut la mer
trs fort trouble, et tant que deux des vaisseaux du seigneur de
Cornouailles prirent en mer et tous ceux qui dedans estoient, que
oncques un seul ne s'en eschappa, que tous ne fussent pris et noys;
et mesmement aucuns povres prisonniers allrent arriver en Zlande, au
port de Zerixe. Toutefois le roy d'Angleterre arriva sain et sauf en
Angleterre, et prit terre  Douvres. Le roy d'Angleterre, pour la
belle victoire de sa bataille d'Azincourt, et aussi pour la conqueste
d'un si noble port comme de Harfleur, fut trs grandement lo et
graci du clergi et peuple de son royaume, comme bien y avoit raison.
De Douvres alla  Cantorbie. Si lui vint au-devant de lui
l'archevesque, l'abb et tous les religieux de ses glises, comme
raison estoit. Puis pour abrger, quand eut l sjourn une espasse,
il se mit  chemin pour tirer  Londres, o il fut honorablement reu;
et vindrent au-devant de lui  croix et gonfanons, avec toutes les
reliques des corps saints. Quand il vint vers Sainct-Pol, il descendit
de son cheval; si baisa les reliques et fit son offrande, puis se
dpartit et entra en un batel sur la Thamise, et vint descendre en son
palais de Wesmouster, lequel estoit moult richement par et tendu,
comme bien appartenoit  sa personne, et aussi pour l'honneur des
princes de France ses prisonniers.


3. _Rcit du Religieux de Saint-Denis._

(Traduction de M. Bellaguet.)

   Comment les Franais furent vaincus par les Anglais.

Afin d'appeler la faveur du ciel sur l'expdition du roi, on faisait
partout, depuis son dpart de Paris, des processions d'glise en
glise, on adressait  Dieu des prires publiques et on chantait des
messes solennelles. A Paris, un grand nombre de prlats, vtus de
leurs habits pontificaux, et accompagns de tout le clerg et de la
vnrable Universit, prirent part avec beaucoup d'empressement  ces
dvotions, et pour redoubler par une pompe extraordinaire le zle de
la foule immense d'hommes et de femmes qui les suivaient, ils
portaient tous  la main des cierges allums. On se flattait de
l'espoir que la Providence avait exauc ces ferventes prires; car le
bruit s'tait dj partout rpandu que l'ennemi, puis de faim et de
froid, tait presque hors d'tat de se dfendre, et que l'arme
franaise le serrait de si prs, que, si elle n'et pas quitt sa
position, elle en et triomph facilement et sans effusion de sang.
Mais tout  coup, sur les ordres de quelques chefs dont j'ignore les
noms, les Franais oprrent un mouvement, et allrent s'tablir
ailleurs. Ils n'obirent pas sans regret, prvoyant bien que ce
mouvement tait favorable  l'ennemi. En effet les Anglais passrent
aussitt la Somme sans obstacle, et se dirigrent lentement et pour la
plupart  pied sur Calais. Mais arrivs  trois lieues au del de
Hesdin, et n'tant plus qu' neuf lieues de Calais, ils rencontrrent
encore les Picards, qui les empchrent d'aller plus loin et les
forcrent de s'arrter.

Le roi d'Angleterre, alarm de tant de difficults, tint conseil avec
les principaux chefs de son arme sur le parti qu'il y avait 
prendre. Ils furent d'abord tous d'avis qu'il fallait s'ouvrir un
passage les armes  la main, et tenter les chances d'une bataille; ils
recommandrent en mme temps aux ecclsiastiques qui taient  leur
suite d'adresser, selon la coutume, des prires au Seigneur pendant
l'office divin pour lui demander la victoire. Mais quand ils virent
qu'il fallait combattre contre des troupes quatre fois plus nombreuses
que les leurs et commandes par les principaux ducs, comtes et barons
de France, ils envoyrent des dputs auxdits seigneurs, le 24
octobre, pour leur offrir la rparation de tous les dommages qu'ils
avaient causs et la restitution de tout ce qu'ils avaient pris, 
condition qu'on s'engagerait  les laisser retourner librement dans
leur pays.

Les annales des rgnes prcdents devaient avoir appris aux seigneurs
de France qu'on s'tait souvent repenti d'avoir rejet des conditions
raisonnables. Ils en avaient mme un exemple rcent dans la personne
de l'illustre roi de France Jean, qui, pour avoir attaqu les Anglais
en pareille circonstance, avait t vaincu et fait prisonnier. Mais
prsumant trop de leurs forces et entrans par les mauvais conseils
de quelques-uns d'entre eux, ils repoussrent toute proposition de
paix, et firent rpondre au roi d'Angleterre qu'ils livreraient la
bataille le lendemain. Le roi communiqua cette rponse  toute son
arme: Braves compagnons d'armes, leur dit-il, et vous tous, mes
fidles sujets, nous voici rduits  tenter les chances d'un combat
plein de hasards. Esprons en l'assistance de Dieu, qui sait que les
offres que nous avons faites taient raisonnables, et que nos
adversaires les ont rejetes avec orgueil, par un excs de confiance
en leur nombre, sans songer que Dieu aime la paix, et qu'il donne
aussi souvent la victoire  une poigne d'hommes qu'aux armes les
plus redoutables. Aprs avoir prononc ces paroles, il fit avancer
son arme environ la porte d'un arc, et se voyant dans une vaste
plaine, il ajouta: Il faut nous arrter ici, recueillir tout notre
courage et attendre l'ennemi de pied ferme, en bataillons serrs, sans
diviser nos forces. Nos douze mille archers se rangeront en cercle
autour de nous, pour soutenir au besoin le choc de l'ennemi.
Souvenez-vous donc de la valeur dont firent preuve vos anctres,
lorsqu'ils mirent en fuite le roi Philippe de Valois, lorsqu'ils
vainquirent et firent prisonnier le roi Jean, son successeur; lorsque
plus tard ils traversrent six fois la France sans obstacle. C'est
maintenant qu'il faut dployer toute votre intrpidit. La ncessit
doit augmenter votre courage. Loin de vous effrayer d'avoir affaire 
tant de princes et de barons, ayez la ferme esprance que leur grand
nombre tournera, comme jadis,  leur honte et  leur ternelle
confusion.

Des personnes dignes de foi, auprs desquelles je me suis enquis
soigneusement de l'tat et des habitudes des ennemis, m'ont assur que
jusqu' ce moment ils avaient fait maigre chre, et qu'ils avaient
grand peine  se procurer des vivres; qu'ils avaient considr comme
un crime presque impardonnable d'avoir dans leur camp des femmes de
mauvaise vie; qu'ils montraient plus d'gards que les Franais
eux-mmes pour les habitants qui se dclaraient en leur faveur; qu'ils
observaient svrement les rgles de la discipline militaire et qu'ils
obissaient scrupuleusement aux ordres de leur roi. Aussi ses paroles
furent-elles accueillies avec enthousiasme; et non-seulement les
principaux chefs, mais encore les gens de pied et les autres troupes
lgres qui formaient comme de coutume l'avant-garde, promirent de
combattre jusqu' la mort.

En l'absence du roi de France et de messeigneurs les ducs de Guienne,
de Berri, de Bretagne et de Bourgogne, les autres princes s'taient
chargs de la conduite de cette guerre. Il n'est pas douteux qu'ils ne
l'eussent termine heureusement, s'ils n'avaient pas ddaign le petit
nombre des ennemis, et s'ils n'avaient pas engag brusquement la
bataille, malgr l'avis des chevaliers les plus recommandables par
leur ge et par leur exprience. Telle fut, vous le savez,  Jsus,
notre souverain juge, qui lisez au fond des coeurs, telle fut la cause
premire de ce malheur, auquel je ne puis songer sans verser des
larmes, et qui couvrit la France et ses habitants de honte et de
confusion. Je m'acquitterai cependant de mon devoir d'historien,
quelque pnible qu'il me soit, et je transmettrai  la postrit le
rcit de cette triste journe, pour qu'elle vite avec soin de
pareilles fautes. Lorsqu'il fut question, comme il est toujours
d'usage avant d'en venir aux mains, de mettre l'arme en bataille,
chacun des chefs revendiqua pour lui l'honneur de conduire
l'avant-garde; il en rsulta des contestations, et pour se mettre
d'accord, ils convinrent malheureusement qu'ils se placeraient tous
en premire ligne. Presque tout le monde dans le camp se flattait d'un
vain espoir, surtout les jeunes gens, qui n'coutaient que leur
bouillante ardeur. Comme s'ils pouvaient gouverner au gr de leurs
dsirs la fortune inconstante, ils se persuadaient que la vue de tant
de princes frapperait les ennemis de terreur et leur ferait perdre
courage, et que pour remporter la victoire il ne fallait qu'une charge
excute avec promptitude et hardiesse. Les principaux seigneurs
oublirent en cette occasion que, quelque confiance que puisse
inspirer l'ardeur de la jeunesse, l'exprience et l'autorit de la
vieillesse doivent prvaloir dans les conseils. Adoptant l'avis le
moins sage, ils formrent deux autres corps d'arme, qui devaient
suivre le leur, et dcidrent qu'ils se porteraient en avant et
s'approcheraient de l'ennemi d'environ deux milles, mouvement dans
lequel ils eurent  surmonter des difficults de toutes sortes.
tait-ce ignorance, ou le conseil fut-il donn par quelques tratres?
Je l'ignore; mais il leur fallut camper dans un terrain d'une tendue
considrable, frachement labour, que des torrents de pluie avaient
inond et converti en une espce de marais fangeux; il leur fallut
passer la nuit sans dormir, et attendre le jour, en marchant,  leur
grand dplaisir, au milieu de la boue o ils enfonaient jusqu'aux
chevilles. Aussi taient-ils dj harasss de fatigue, lorsqu'ils
s'avancrent contre l'ennemi, et ils ne tardrent pas  apprendre 
leurs dpens que les chances des combats dpendent non des forces
humaines, mais de la fortune, ou, pour mieux dire, du souverain
arbitre de la fortune. Quatre mille de leurs meilleurs arbaltriers,
qui devaient marcher en avant et commencer l'attaque, ne se trouvrent
pas  leur poste, au moment de l'action, et l'on assure qu'ils
avaient t congdis par des seigneurs de l'arme, sous prtexte
qu'on n'avait pas besoin de leur secours.

Entre neuf et dix heures du matin on chargea l'amiral de France
messire Clignet de Brabant, Louis Bourdon et le sire de Gaule d'aller,
avec mille hommes d'armes d'lite et des mieux monts, disperser les
archers anglais qui avaient dj engag le combat. Mais  la premire
vole de flches que l'on fit pleuvoir sur eux, ils lchrent pied 
leur ternelle honte, laissrent leurs chefs seuls au milieu du danger
avec un petit nombre de braves, se replirent en toute hte sur le
centre de l'arme, comme s'ils eussent fui devant la foudre et la
tempte, et rpandirent l'effroi et l'pouvante parmi leurs
compagnons. Cependant les Anglais,  la faveur du dsordre occasionn
par leurs archers, dont les traits, aussi presss que la grle,
obscurcissaient le ciel et blessaient un grand nombre de leurs
adversaires, s'taient mis en ligne de bataille devant le front de
l'arme royale, et sans s'effrayer de la multitude des Franais, comme
l'avaient prdit nos jeunes prsomptueux, ils marchrent rsolment
sur eux, dtermins  tenter les chances d'un combat, et s'exhortant
les uns les autres  se dfendre vaillamment jusqu' la mort, ainsi
qu'ils en avaient fait le serment.

A peu prs au mme instant, les illustres ducs et comtes de France,
aprs avoir invoqu l'assistance du ciel et avoir fait le signe de la
croix, se dirent adieu les uns aux autres et s'embrassrent
affectueusement; puis ils s'avancrent contre l'ennemi  la tte de
leurs hommes d'armes; avec une contenance hardie et en criant
gaiement: _Mont-joie! mont-joie!_ O aveuglement et imprvoyance des
mortels! ils ne pensaient gure qu' cette joie prsomptueuse allaient
bientt succder le deuil et la tristesse. J'ai appris de source
certaine qu'on se battit de part et d'autre jusqu'au milieu du jour
avec acharnement, en faisant usage de toutes sortes d'armes, mais que
les Franais taient fort gns et embarrasss dans leurs mouvements.
Leur avant-garde, qui se composait de prs de cinq mille hommes, se
trouva d'abord si serre, que ceux qui taient au troisime rang
pouvaient  peine se servir de leurs pes; cela leur apprit que si le
grand nombre des combattants est quelquefois un avantage, il y a des
occasions o il devient un embarras. Ils taient dj fatigus par une
longue marche et succombaient sous le poids de leurs armes. Ils eurent
aussi la douleur de voir que les deux illustres chevaliers qui
commandaient les ailes de l'avant-garde, le comte de Vendme, cousin
du roi et grand matre de sa maison, et messire Guichard Dauphin, non
moins renomms pour leur prudence que pour leur valeur et leur
fidlit, taient forcs de reculer devant les archers ennemis, aprs
avoir perdu plusieurs des plus braves de leurs gens.

Ce fut prcisment ce qui devait, dans l'opinion des Franais, nuire
le plus  leurs ennemis qui assura la victoire des Anglais, surtout la
continuit avec laquelle ils firent pleuvoir sur nos troupes une
effroyable grle de traits. Comme ils taient lgrement arms et que
leurs rangs n'taient pas trop presss, ils avaient toute la libert
de leurs mouvements et pouvaient porter  leur aise des coups mortels.
En outre, ils avaient adopt pour la plupart une espce d'arme
jusqu'alors inusite: c'taient des massues de plomb, dont un seul
coup appliqu sur la tte tuait un homme ou l'tendait  terre priv
de sentiment. Ils se maintinrent ainsi avec avantage au milieu de
cette sanglante mle, non sans perdre beaucoup des leurs, mais
combattant avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils savaient qu'il y
allait pour eux de la vie. Ils rompirent enfin par un effort dsespr
la ligne de bataille des Franais, et s'ouvrirent un passage sur
plusieurs points. Alors la noblesse de France fut faite prisonnire et
mise  ranon, comme un vil troupeau d'esclaves, ou elle prit sous
les coups d'une obscure soldatesque. O dshonneur ternel!  dsastre
 jamais dplorable! si c'est ordinairement une consolation pour les
hommes de coeur et un adoucissement  leur douleur de penser qu'ils
ont t vaincus par des adversaires de noble origine et d'une valeur
reconnue, c'est au contraire une double honte, une double ignominie,
que de se laisser battre par des gens sans mrite et sans naissance.

Cette dfaite inattendue jeta l'pouvante dans les deux corps d'arme
qui restaient. Au lieu de marcher au secours de leurs compagnons qui
pliaient, ils n'coutrent que leur frayeur, n'ayant plus de chef pour
les conduire, et ils abandonnrent lchement le champ de bataille.
Cette fuite ignominieuse les couvrit d'un opprobre ternel. Il arriva
qu'au mme instant un corps nombreux de gens d'armes, qui se trouvait
 l'extrmit de l'avant-garde, fit un mouvement en arrire pour se
soustraire  la fureur aveugle des vainqueurs. Le roi d'Angleterre,
croyant qu'ils voulaient revenir  la charge, ordonna qu'on tut tous
les prisonniers. Cet ordre fut aussitt excut, et le carnage dura
jusqu' ce qu'il et reconnu et vu de ses propres yeux que tous ces
gens-l songeaient plutt  fuir qu' continuer le combat......


   De ce qui suivit la victoire des Anglais.

Je reprends la suite de mon rcit. Aprs cette sanglante bataille, le
roi d'Angleterre et les nobles de son arme achetrent aux simples
soldats, ainsi qu'aux gens des mtiers et du menu peuple, les plus
marquants des seigneurs de France, afin de les mettre  ranon et d'en
tirer de fortes sommes d'argent. Les Anglais ranonnrent aussi sans
piti tous les autres, mme ceux qui gisant  terre parmi les morts
respiraient encore et donnaient quelques signes de vie. Le roi,
s'loignant ensuite  quelque distance du champ de bataille, assembla
ses troupes victorieuses, et aprs avoir fait signe de la main qu'on
lui prtt silence, il remercia tous les siens d'avoir si bravement
expos leur vie pour son service, et les engagea  se souvenir de ce
brillant succs, comme d'un tmoignage vident de la justice de sa
cause et des efforts qu'il faisait pour recouvrer les domaines de ses
anctres injustement usurps. Toutefois il leur recommanda
particulirement de ne point se laisser aveugler par l'orgueil et de
ne pas attribuer leur victoire  leurs prouesses, mais d'en rapporter
tout le mrite  une grce spciale de la Providence, qui avait livr
 leurs faibles bras une arme si nombreuse et si redoutable, et
humili l'insolence et l'orgueil des Franais. Il ajouta qu'il fallait
remercier Dieu de ce que presque aucun de leurs chevaliers n'tait
rest sur le champ de bataille; qu'il avait horreur de tant de sang
rpandu et qu'il compatissait vivement  la mort de tous, et
principalement  celle de ses compagnons d'armes. Il leur fit rendre
les derniers devoirs et ordonna qu'on les enterrt, pour qu'ils ne
restassent pas exposs aux injures du temps et qu'ils ne fussent pas
dvors par les btes froces et les oiseaux de proie. Il permit aussi
qu'on rendit les mmes devoirs aux Franais, et que l'vque de
Trouanne bnt,  cette occasion, le lieu profane qui leur servit de
cimetire. Il accorda cette faveur aux prires des princes du sang de
France, qu'il traita comme ses bien aims cousins, cherchant  les
consoler, et les exhortant  supporter avec rsignation ce coup de la
fortune, qui par un de ses caprices accoutums avait fait aboutir  un
revers les plus belles esprances de succs: rsultat qu'ils devaient
attribuer surtout aux mauvaises dispositions qu'ils avaient prises.


   Des Franais faits prisonniers et tus dans la bataille.

Ds que la nouvelle de ce triste vnement fut connue du roi et de ses
sujets, la consternation fut gnrale; chacun ressentit une amre
douleur, en songeant que le royaume tait ainsi priv de tant
d'illustres dfenseurs, et que le trsor, appauvri dj par la solde
des troupes, allait tre compltement ruin par la ranon des
prisonniers. Mais ce qui leur fut le plus sensible, ce fut de penser
que ce revers allait rendre la France la fable et la rise des nations
trangres. Le roi ayant demand aux porteurs de cette triste nouvelle
quel tait le nombre des morts, ils lui rpondirent que sept de ses
cousins germains avaient succomb en faisant des prodiges de valeur,
savoir: l'illustre duc de Bar[150], un de ses frres[151], leur neveu
Robert de Marle, le comte de Nevers[152], messire Charles d'Albret,
conntable de France, le duc de Brabant, Antoine, frre du duc de
Bourgogne, jeune prince gnralement aim, sur qui l'on fondait de
grandes esprances pour le bien du royaume, s'il et vcu, et qui,
abandonnant la conduite des troupes places sous son commandement pour
se distinguer par quelque prouesse, tait all se joindre 
quelques-uns des principaux barons qui s'taient ports en avant avec
une imprudente prcipitation; enfin le duc d'Alenon[153], qui
l'emportait sur les autres princes par les agrments de sa personne et
par ses immenses richesses, et qui jusqu'alors avait joui d'une grande
rputation de prudence; mais emport par une folle ardeur et par un
dsir insens de combattre, il avait quitt le principal corps d'arme
qu'il tait charg, dit-on, de conduire, et s'tait jet tmrairement
au milieu de la mle.

  [150] douard.

  [151] Henri.

  [152] Philippe.

  [153] Jean Ier.

Outre ces princes, ajoutrent les messagers qui apportaient ces
tristes dtails, on a aussi  regretter le grand-matre des
arbaltriers de France, le sire de Bacqueville, garde de l'oriflamme,
Guichard Dauphin, plusieurs de vos baillis et snchaux, de vieux
chevaliers renomms par leur naissance et par leurs longs services, et
dont les sages conseils aidaient au gouvernement du royaume. Ils sont
tous d'autant plus  plaindre, qu'ils s'taient constamment opposs 
ce qu'on livrt bataille, et que pourtant ils aimrent mieux affronter
tous les hasards de la mle que de se dshonorer en retournant chez
eux. Ils indiqurent les noms de chacun d'eux (puissent ces noms
mriter d'tre crits dans le livre de vie!), et ils firent remarquer
que parmi les ecclsiastiques un seul, messire de Montaigu, archevque
de Sens, avait os prendre part  cette sanglante bataille, et que
tandis qu'il frappait vaillamment l'ennemi de droite et de gauche, il
avait enfin, comme les autres, pay de sa vie son entreprise
tmraire, avec son neveu le vidame de Laon. Tel fut aussi le sort
d'un trs-grand nombre de chevaliers, d'cuyers et de braves
bourgeois, qui avaient engag la meilleure partie de leurs biens pour
venir en pompeux quipage se ranger sous les bannires desdits
seigneurs et chercher l'occasion de se signaler par quelque action
d'clat. Les messagers citrent encore comme trs-regrettable la perte
de beaucoup de nobles trangers, qui s'taient joints aux seigneurs de
France en cette occasion, et notamment de plusieurs chevaliers, fameux
du Hainaut, entre autres du snchal de ce pays, qui par sa vaillance
prouve et par ses exploits dans diverses contres avait mrit
d'tre appel la fleur des braves.

Srnissime prince, dirent-ils en finissant, il serait difficile
d'indiquer d'une manire certaine le nombre des morts. Cependant, s'il
faut en croire le bruit commun, plus de quatre mille des meilleurs
hommes d'armes de votre royaume ont pri en combattant avec courage,
et il ne reste plus qu' adresser pour eux au ciel de ferventes
prires, afin qu'ils partagent avec les saints la batitude ternelle.
Vos bien aims cousins les ducs d'Orlans et de Bourbon, les comtes de
Vendme et de Richemont, et quatorze cents chevaliers et cuyers ont
t faits prisonniers et mis  ranon; d'autres, en beaucoup plus
grand nombre, ont cd  la peur et se sont couverts d'une ternelle
infamie en fuyant sans tre poursuivis.


   Le roi est vivement afflig de la dfaite de son arme, que bien
     des gens imputent aux fautes des Franais.

En entendant ce triste rcit, le roi et les ducs de Guienne et de
Berri furent frapps d'une vive douleur et tombrent dans un profond
abattement. Ils ne purent s'empcher de tmoigner leur affliction et
leur dsespoir par des gmissements et des larmes. Les seigneurs de la
cour et tous les habitants du royaume, hommes et femmes, en mditant
sur ce cruel malheur, regardaient leur sicle comme  jamais fltri et
dshonor aux yeux de la postrit: En quels mauvais jours
sommes-nous venus au monde, disaient-ils, puisque nous sommes tmoins
de tant de confusion et de honte! Partout les nobles dames et
demoiselles changeaient leurs vtements tissus d'or et de soie en
habits de deuil. C'tait un spectacle  arracher des larmes  tous les
yeux que de voir les unes pleurant amrement la perte de leurs poux,
les autres inconsolables de la mort de leurs enfants et de leurs plus
proches parents, mais surtout de ceux qui en succombant ainsi sans
gloire avaient emport avec eux dans la tombe les noms fameux de leurs
anctres, ces noms si souvent illustrs dans les combats.

Il y en eut qui, dans l'amertume de leur douleur, accusaient la
Providence divine et demandaient pourquoi elle avait permis que la
France, qui lui tait autrefois si chre, prouvt une pareille
infortune. J'ai entendu quelques personnages de savoir et d'exprience
rpondre  ce propos que ce malheur avait t attir sur le royaume
par les iniquits de ses habitants, et que s'ils avaient mrit que
Dieu leur ft propice, il tait vraisemblable qu'ils auraient pu
facilement dtruire les forces de leurs ennemis et humilier leur
orgueil excessif. Ils disaient encore  l'appui de leur raisonnement:
Les Franais d'autrefois, qui taient de vrais catholiques, vivant
dans la crainte de Dieu, sont remplacs par des fils corrompus, des
fils criminels, qui mprisent la foi chrtienne et se plongent sans
pudeur ni retenue dans toutes sortes de vices, suivant le mal et
vitant le bien, semblables  ceux qui ont dit au Seigneur leur Dieu:
_Retire-toi de nous, nous ne voulons pas connatre tes voies_. Et le
Seigneur, justement irrit, leur a retir sa grce.

J'inclinerais volontiers  partager l'opinion de ces gens sages; car
en voyant les moeurs corrompues des Franais, on peut dire que jamais
peuple n'a t plus adonn  la bonne chre. On pourrait les mettre au
nombre de ceux qui n'ont d'autre dieu que leur ventre; la dbauche
rgne si souverainement parmi eux, que les liens du mariage ne sont
plus respects, mme entre allis et parents, et que la fraude, la
ruse et l'intrigue se rencontrent partout. L'avarice, qui, selon
l'expression de l'Aptre, est la servitude des idoles, exerce un tel
empire, qu'il n'est aucun subterfuge auquel les petites gens n'aient
recours, soit dans le payement des dmes ecclsiastiques, soit dans
leurs transactions commerciales. Ils blasphment continuellement dans
leurs discours le nom du Seigneur. Mais peut-tre dira-t-on: Pourquoi
Dieu, qui jadis aurait pargn un peuple entier de coupables, s'il
s'tait trouv seulement dix justes dans le nombre, n'a-t-il pas
pargn notre royaume, dans lequel il y a des clercs, des prlats et
des religieux qui le servent assidment? J'avoue que cette objection
n'est pas sans fondement. Ce sont eux en effet que Dieu a
principalement institus pour donner l'exemple de l'obissance  ses
commandements, pour tre le miroir de l'honneur, le modle de la
chastet et de l'abstinence, la rgle de l'humilit et de la patience,
la consolation des pauvres et des affligs; voulant qu'ils fuient les
passions, qu'ils repoussent l'ambition, qu'ils vaquent  la prire, et
consacrent leur temps  de pieuses lectures. Mais ils n'observent rien
de tout cela; ils se prcipitent dans le vice sans pudeur ni retenue.
Les vques, oublieux de leurs devoirs, sont devenus comme des chiens
sans voix, qui ne peuvent plus aboyer; ils font acception des
personnes, ils oignent leur tte de l'huile du pcheur, et
abandonnent, comme des mercenaires, aux loups ravissants les brebis
qui leur sont confies; ils n'ont point horreur de l'hrsie
simoniaque; ils vivent dans la corruption, et sont tout couverts de
taches et de souillures. Ils ne dtestent ni l'avarice ni les
prsents; ils n'attaquent pas les impies en prchant librement la
vrit; et au lieu de conseiller la saintet aux princes de la terre,
il les flattent et les caressent. En considrant tant de vices et tant
d'indiffrence pour ce qui est saint, juste, raisonnable et honnte,
nous pouvons dire avec le divin Psalmiste: Nous sommes tous vraiment
bien dchus; nous sommes devenus inutiles. Il n'est personne qui fasse
le bien, personne sans exception.

Je laisse toutefois aux hommes d'exprience et de savoir le soin de
dcider s'il faut attribuer la ruine du royaume aux dsordres de la
noblesse franaise, qui est, comme chacun sait, toute plonge dans les
dlices, toute livre aux passions et aux vanits du monde, au point
qu'il n'y a plus personne parmi elle qui suive les traces de ses
anctres. Les chevaliers et les cuyers n'ont pas oubli que nagure
les ducs et princes du royaume, pousss par le diable, ennemi de la
paix, ont dpouill leurs sentiments d'affection rciproque, 
l'occasion de la dplorable mort du duc d'Orlans, se sont vou une
haine mortelle et ont enfreint  plusieurs reprises les traits jurs;
qu'ils ont ainsi fourni  ceux qui combattaient sous leurs ordres
l'occasion de mettre tout  feu et  sang; que ces dtestables
ministres de leurs fureurs, dignes de l'animadversion de Dieu et des
hommes, n'ont pargn ni les biens des glises ni ceux des monastres
et n'ont respect aucun des privilges accords par la pit des
princes  ces asiles inviolables; qu'ils ont forc les sanctuaires,
drob les vases sacrs et port leurs mains sacrilges sur les
choses saintes comme sur les choses profanes. Il est notoire pour tous
les Franais que ce sont les divisions obstines des princes qui ont
inspir  nos ennemis l'audace d'envahir le royaume; que c'est contre
l'avis des chevaliers les plus expriments qu'on a livr bataille, et
que pendant ce temps des gens de guerre, qui se prtendaient enrls
sous leurs bannires, exeraient des brigandages intolrables dans
presque toutes les provinces de France, sous prtexte qu'ils n'taient
pas suffisamment pays de leurs services.

Tous ces crimes et d'autres pires encore, pour le dire en un mot, ont
excit  si juste titre la colre de Dieu contre les grands du
royaume, qu'il leur a t la force de vaincre leurs ennemis et mme de
leur rsister. Et qu'on n'attribue pas ce malheur  la conjonction de
certains astres ou  l'influence de certaines plantes, comme l'ont
publi quelques charlatans dans leurs assertions mensongres et
extravagantes. C'est le Tout-Puissant, dis-je, qui, pouss  bout par
les pchs des habitants, a inspir aux uns l'audace d'envahir le
royaume et aux autres la pense de fuir. Je ne crois pas que depuis
cinquante ans la France ait prouv un dsastre plus grand et qui
doive avoir,  mon avis, de plus funestes consquences. Car le roi
d'Angleterre est retourn dans ses tats avec la ferme rsolution de
lever de nouvelles troupes en plus grand nombre, pour attaquer une
seconde fois la France, ds les premiers jours du printemps, et il a
rpt plus d'une fois aux seigneurs ses prisonniers: C'est vous, mes
chers cousins, qui payerez, je l'espre bien, tous les frais de la
guerre.


FIN.




GLOSSAIRE.


    A.

    A, avec.

    A CE QUE, lorsque.

    A TOUT, avec.

    A VAL, en bas.

    ABSCONS, cachs (_absconditus_).

    ACCOMPTER.
      --_Ils n'accomptoient mais rien ..._ Ils ne faisaient aucun
           compte, aucun cas, ni de...
      --_Accompt_, p. 73, trait comme s'il tait.

    ACCORD.--_Trouver accord_, s'accorder, faire la paix.

    ACERTEN, assur.

    ACERTES, certainement.

    ACERTIFIER, attester, certifier.

    ACHARIER, charrier, voiturer.

    ACHOISON, occasion, motif.

    ACONVOYE, escorte.

    ACQUITTER, p. 101, dlivrer.

    ACQUITTER (S'), faire son devoir, payer de sa personne.

    ADEXTRER, escorter, accompagner.

    ADMIRATION, tonnement.

    ADONC, alors, lorsque.

    ADORN, orn.

    ADRESSE, direction.

    ADRESSER (S'), se diriger.
      --_S'adressrent leurs bannires_, retournrent leurs bannires.

    ADUISANT, convenable.

    AFFERMER, dcider, affirmer, p. 133.

    AFFINIT, alliance par mariage.

    AGMODR, modr.

    AHATIS, empresss, ayant hte de.

    AIDABLE, dont on peut s'aider, qui peut aider.

    AIDES, impts sur les denres et les marchandises.

    AILE, voyez ELE.

    AINOIS, AINS, AINSOIS, mais, au contraire.

    AINOIS QUE, avant que.
      --AINS, p. 127, avant.

    AISEMENS, dispositions, ustensiles, tout ce qu'il y a.

    AISER (SE), AISIER, se mettre  l'aise.

    AIST.
      --_Si Dieu m'aist_, ou mieux: _si Dieu m'ast_, si Dieu m'aide.

    AMANAND, habit.

    AMAS, rassemblement.

    AMEND, puni.

    AMENRIR, diminuer, amoindrir.

    AMOUR, amiti.

    ANAVIER, mener en bateau.

    ANCESSEURS, anctres.

    ANCIENNABLET, anciennet, primogniture.

    AORN, AOURN, orn.
      --_Aornement_, ornement.

    APPAREILL, prt .

    APPERT, adroit, habile.
      --_Appertise_, exploit.

    APPRESS, serr de prs.

    APRS.
      --_En aprs_, aprs.

    ARDANT, brlant.

    ARDIRENT, brlrent (de _ardre_).

    ARDOIR, ARDRE, brler (_ardere_).

    ARGU, finesse, argutie.
      --_Mauvais argu_, mauvaises raisons.

    ARR, hanarch.

    ARRMENT, en arroi, en bon ordre.

    ARRT, plac.
      --_Arrts sur leur avantage_, placs, posts en une position
          avantageuse.

    ARROUTER (S'), se runir, se mettre en _route_, c'est--dire en
      troupe.

    ARROY, ARROI, ordre, arrangement.

    ARS, brl (de _ardre_).

    ASSGURANCE, assurance.
      --_Assgur_, assur.

    ASSEMBLER , engager le combat avec.
      --P. 462, _Devant qu'ils s'assemblassent  la bataille_, avant
         de commencer le combat.

    ASSENT, avis, assentiment, consentement.

    ASSENTIR, consentir.

    ASSEURE, p. 122, ayant le respect.

    ASSIETTE.
      --_Assiette de la table_, ensemble du service, tat de la table.
      --_Assiette_, place fixe.

    ATANT, alors.

    ATARG, retenu, arrt.

    ATOUT, avec.

    ATRAHYT, attira.

    ATREMENT, couleur noire. (D'o _tre_.)

    ATTARGATION, retard.

    ATTARGE.
      --_Fut la besogne attarge_, toute cette affaire fut trane en
          longueur.

    ATTEMPRANCE, rglement, modration, arrangement.

    ATTRAIRE, attirer.

    ATTREMP, retenu, rserv, modr, doux.

    AUCUNS, quelques-uns.

    AUQUES, aussi.

    AUTELLE (D'), de mme.

    AVAL, en bas.

    AVALER, abaisser, descendre.
      --_toit aval jus_, tait descendu.
      --_Leurs chausses avales_, leurs chausses tombant, parce
          qu'elles ne sont pas attaches.

    AVANCER.
      --_Qui dsiroient leurs corps  avancer_, qui dsiraient
          s'exercer aux armes.

    AVENUE, vnement.

    AVIS, remarqu.
      --_S'avisa_, p. 31, se ravisa.

    AVISMENT, d'une manire avise.


    B.

    BACHINET, voyez BASSINET.

    BADELAIRE, coutelas.

    BAGUES, bagages, quipages.

    BAILLE, porte (baye).

    BAN, cri public, ordre, publication, avertissement.

    BARETIERRE et mieux BARATIERRE, tratre, trompeur.

    BASCLE, btard.

    BASSINET, BACINET, armure de tte, au figur, hommes d'armes.
      --_Bachinet de cerveil_, armure de tte.

    BATAILLE, corps d'arme.

    BAUDEMENT, hardiment.

    BAUDEQUIN, drap d'or et de soie.

    BEL (AU PLUS), au mieux, le mieux.

    BELLEMENT, bien, doucement.

    BNIVOLENT, bienveillant.

    BESOGNE, affaire.

    BIVRE, castor.

    BOUGE, cuisine.

    BOURDE, moquerie, mensonge.

    BOUTER, mettre.
      --_Bout_, pouss.

    BOUTIS, pousse.

    BRAIES, culottes.

    BRANLENT OU OUVRENT, sont enfonces ou ouvertes.

    BRASS, machin, ourdi.

    BRIEF, p. 103, dans peu de temps.

    BRIGANDS, soldats  pied recouverts d'une espce de cotte de
      mailles appele _brigandine_.

    BROCHER, piquer de l'peron.


    C.

    CALENGE, dfi, rclamation.

    CANONIAUX (JOURS), jours de fte.

    CAP, tte.

    CAPPELINE, armure de tte, espce de casque.

    CAPTION, action de prendre.

    CAROLER, danser, se rjouir.

    CARREAU, flche.
      --_Carreau empenn d'airain_, flche ayant des palettes
          d'airain au lieu de palettes de plume.

    CAUTELLE, ruse.

    CEL, CELLE, cet, cette.

    CENDAL, toffe de soie.

    CERCHIER, parcourir.
      --_Cerchi_, cherch.

    CESTUI, celui, ce.

    CETTE, cette chose, cela.

    CHALENGER, rclamer.

    CHALOIT (IL NE LEUR), il ne leur importait pas.

    CHAMBRE, grand coffre, cabinet.

    CHAPELET, petit chapeau.

    CHARNEURE, peau.

    CHAUSSE, vtement de la jambe, espce de bas, de jambire en
      toffe.

    CHEF, tte.
      --_Chef du dois_, tte du dais; place d'honneur.

    CHENU, tout blanc.

    CHOIR, tomber.
      --_Chet_, _chiet_, tombe.
      --_Chent_, tombent.
      --_Chy_, tomba, arriva.
      --_Chirent_, tombrent.
      --_Chit_, _chist_, tombt.
      --_Choit_, tombait.
      --_Cherroient_, p. 144, seraient abolis.
      --_Chut,_ tomba.
      --_Churent_, tombrent.
      --_Chu_, tomb.

    CHERCHER, parcourir, fouiller.

    CHRE, CHIRE, visage, mine.
      --_Grand chre_, _grand chire_, grand accueil.

    CHREMENT, affectueusement.

    CHEVANCE, bien, richesse, proprit.

    CHEVAUCHE, service militaire d par un vassal  son suzerain.
      Voy. OST.
      --_Chevauche_, compagnie.

    CHEVERONN (terme de blason), charg de chevrons.
      --_Chevron_, assemblage de deux pices plates dont la pointe
          est tourne en haut.

    CHEVETAINE, capitaine (de _chef_, tte; _caput_).

    CHEVIR, venir  bout, se dfendre.

    CHIRE, p. 119, pour chre.
      --La vertu d'ordre tait chre au roi.

    CIL, ce, cet, celui.

    CLAMER, appeler.

    Claret, espce de vin.

    CLERC, savant.
      --_Clercs solemnels_, savants qui ont leurs degrs et ont pass
          par les solennits des rceptions universitaires.

    CLORROIENT, enfermeraient, entoureraient, cerneraient.

    CLOUIT (SE), se ferma.

    COIEMENT, COYEMENT, tranquillement.

    COIS, tranquilles.

    COMMUNAUTS, communes.

    COMPAIN, compagnon.

    COMPARE, rpare.

    COMPTEMMENT, convenablement, dment.

    COMPTE, p. 188, mauvaise forme de comte.

    CONFORTER, soutenir.

    CONJONCTIONS, liaisons, relations.

    CONJOY, affectionn.

    CONNILS, lapins.

    CONNOISSANCE, aveu.

    CONQUISTRENT, conquirent.

    CONROI, ordre, rang.

    CONSAUX, CONSAULX, conseils, conseillers.

    CONTEMNANT, mprisant.

    CONTEMPLE.
      --_En ce contemple_, en ce mme temps.

    CONTENDRE, s'efforcer.

    CONTESTER, attester.

    CONTREMONT, en l'air, en haut.

    CONTRESTANT.
      --_Non contrestant_, nonobstant.

    CONTRESTER, s'opposer.

    CONVENANT, convention, engagement, disposition.

    CONVENIR, venir aux mains.
      --P. 42, revenir en se rassemblant.
      --P. 222, se runir (chacun de leur ct).
      --_Convenir en mon office_, remplir mon office.

    CONVENT, couvent.

    CONVERSER, habiter.
      --Se runir, se diriger.

    CONVINE, projet.
      --_En bon convine_, en bon ordre.

    CORON, coin.

    CORSAGE, corps.

    CORUSCANT, s'agitant.

    COULETTIERS, culottiers.

    COULON, colombe.

    COUP (terme de blason), divis en deux parties horizontales.

    COUSTE, couverture de lit.

    CREMEUR, crainte.

    CRURENT, augmentrent (de crotre).

    CUER, coeur.

    CUIDER, croire.

    CURE, soin, souci.


    D.

    DARRAINE, dernire.

    DE. Cette prposition, qui marque aujourd'hui le gnitif, ne
      s'employait pas autrefois. On disait _le palais le roi_,
      _l'htel la reine_, _l'htel Dieu_, pour le palais du roi,
      l'htel de la reine, l'htel de Dieu.

    DBILITS, faibles, affaiblis.

    DBOUTER, repousser, pousser.

    DDUIRE, s'amuser.

    DDUIT, plaisir.

    DFAILLOIENT, manquaient.

    DJEUNER (SE), manger pour ne plus tre  jeun.

    DLAYER, diffrer. (_Dlai._)

    DMARCHER, reculer.

    DEMEURANT, reste.

    DNUER, mettre  nu.
      --_Dnu_, nu.

    DPARTIR, SE DPARTIR, partir, se mettre en route.

    DPENDRE, dpenser.

    DPITOIENT, irritaient.
      --P. 457, qui les irritaient parce qu'ils n'attaquaient pas.

    DPORTER, dispenser.
      --P. 186 et 205, pargner.

    DPUTS, dsigns.

    DESBARETS, affligs.

    DESCENDRE, accorder.
      --_Descendrai_, condescendrai.

    DESCHIET.
      --_Assez deschiet de ce que fol pense_, il tombe toujours
          beaucoup de ce que pense, de ce que veut un fou.

    DESCLORRE, ouvrir.

    DSEMPARER, dmolir, dtruire.

    DESPENDRE, dpenser.

    DESRER, rompre les rangs.

    DESROYS, dsordres.

    DESSERTE, mrite.

    DESSEVRER, sparer.

    DESTOURBER, troubler, dranger.

    DESTRE, droite.
      --_En destre_,  droite.

    DESTRIER, cheval de combat (gros cheval flamand ou danois.)

    DESTROIT (A),  l'troit.
      --DESTROIT, dtresse.

    DESV, mconnu.
      --P. 211, lisez: _Conntable, je ne dis pas que on vous ait en
          rien desv, que..._ Conntable, je ne dis pas que on vous
          ait en rien mconnu, mis hors de votre place, que...

    DTRANCH, bless  mort.

    DTRIER, arrter, diffrer, faire perdre du temps.

    DTROIT, dtresse.

    DTROITEMENT, formellement.

    DTROUSSE, pillage. (_Dtrousser._)

    DEVANT, avant.

    DEVISES, conversations.

    DEXTRE.
      --_Sur dextre_,  droite.

    DISPENSER, dpenser.

    DISSENCE, dissension.

    DOBT, doit (_Debet_).

    DOIE, doive.

    DOINT, donne.

    DOUBTE, DOUTE, crainte.
      --DOUBT, craint, redout.

    DOUTER, craindre, redouter.

    DRAP.
      --_Drap de haute lice_, tapisserie, tenture.

    DROITEMENT, exactement.

    DROITURE, droit, lgitimit.
      --_Droitures_, p. 50, hommage.

    DUIT, au pluriel DUIS, habile, expriment.

    DUREMENT, beaucoup.


    E.

    BATTEMENT, plaisir, bats.

    CARTEL (terme de blason), partag en quatre.

    CHEOIR, tomber.

    CHIQUET (terme de blason), divis en carrs.

    CU, bouclier.

    EFFICACE.
      --_Mots efficaces_, mots ayant de la porte.

    EFFORT.
      --_Venir  effort_, venir en aide, au secours.

    EFFROI, bruit.

    ELE, aile, ct, flanc.
      --Corps volant, rserve.

    EMBESOGNER (S'), travailler, s'occuper.

    EMBLS, chapps.

    EMMY, dans.

    EMPAINTE, attaque, choc.

    EMPRS, PAR EMPRS, auprs de.

    EMPRISE, entreprise.

    EN.
      --P. 42,  partir de ce moment.

    ENCHERRA, tombera dans, viendra.

    ENCLOUIRENT, entourrent.

    ENCONTRE, attaque, rsistance.

    ENCOURTIN, tapiss, tendu.

    ENDITTER, informer.

    ENFLONNIT (S'), s'irrita.

    ENFS, enfant.

    ENGIGNEUR, ingnieur, machiniste, qui fait des engins.

    ENHORTER, exhorter.

    EN-MY, dans, au milieu (_in medio_).

    ENNEMI (L'), le diable.

    ENNORT, conseil.

    ENS, dedans.
      --_Ens s_, dedans les.

    ENSEIGNE, cri d'armes.

    ENSOIGN, embarrass.
      --_S'ensoigna_, s'occupa.

    ENSONNIER, occuper, employer.

    EN SUR QUE TOUT, surtout, par-dessus tout.

    ENTENDRE, s'occuper, donner son attention, travailler, faire.
      --_Chacun y entendoit ainsi que pour lui_, chacun y travaillait
          comme pour soi.

    ENTENTIEUX, appliqus .

    ENTOUR, environ.

    ENTREMENTES, pendant.

    ENTRETANT, ENTRETEMPS, pendant ce temps-l.

    ENTREVALLES, entrevues.

    ENTRUES, pendant ce temps-l.

    ENVIS, malgr lui.

    PARS, disperss.
      --_En l'parse_, p. 452, dissmins.

    S, dans les.

    ESBANOI, gay.

    ESCHIRENT, tombrent.
      --_Tu eschis_, tu tombes.

    ESCHEVER, viter, esquiver.

    ESCLOS, traces.

    ESCOURCIR, abrger.

    ESCRIPSIT, crivit (_scripsit_).
      --_Escrisoit_, crivait.

    ESHID, effray.

    ESLISEURS, lecteurs (p. 111). Les vques taient alors lus par
      les fidles.

    ESLONGI, loign.

    ESPARDIRENT (S'), se rpandirent.

    ESPACE, ESPASSE.
      --_Une espasse_, quelque temps.
      --_Grand espace_, longtemps.

    ESPESSE, paisse.

    ESPIE, espion.

    ESPIRITUAULT, spiritualit, ce qui regarde l'me, l'esprit.

    ESPOIR, peut-tre.

    ESSAULCIER, lever.

    ESSEULA (SE), s'isola.

    ESTANT (TRE EN), tre debout.

    ESTAT, maison, train de maison.

    ESTELL, toil.

    ESTEUF, teuf, balle pour jouer  la paume.

    ESTOREMENS, objets pour le service de....... (Service de la table
      ou autre.)

    ESTRAINDIT, serra, pressa, treignit.

    ESTRANGE, tranger.

    ESTRE (L'), l'tat.

    ESTREMIR, jouer. (Jouer du couteau ou de l'pe.)

    ESTRIF, lutte, combat.

    ESTUPER, touffer.

    TAT.
      --_En tat que_, pendant que.
      --_Sur un tat que_, sur la question de savoir si...

    EVVOUS, voici.

    EXERCITE, arme.

    EXERCITOIT, s'occupait, employait son temps.

    EXPLOITER, se hter, marcher.

    EXILLER, ravager.

    EXPOSITION.
      --P. 143, perte.


    F.

    FAILLIR, manquer.

    FAINTEMENT, FEINTEMENT, par ruse, par feinte.

    FAISS, qui a des faisses (terme de blason).

    FAISSE ou FASCE (Terme de blason), bande.
      --Espce de bande ou de rgle qui occupe le milieu de l'cu et
          va d'un ct  l'autre.

    FAIT.
      --_A point de fait ni deffense_, n'ayant ni moyens d'action, ni
          de dfense.

    FAITICEMENT, bien arrang, arrang avec art.

    FAIX.
      --_Tous  un faix_, tous en masse.

    FAME, renomme.

    FAULDROIT, manquerait (de _faillir_).

    FAULSISSENT, manquassent.

    FAL, loyal.
      --_Falement_, loyalement.
      --_Fauts_, serments de fidlit.

    FLONNIE, colre.

    FRIR, frapper.
      --_Frit_, frappa; _frant_, frappant; _fru_, frapp.

    FERMILLET, petit fermoir.

    FEURE, FEURRE, paillasse.

    FEURE, p. 282, fourreau.

    FIANCE, foi, confiance.

    FIANC PRISONNIER, prisonnier sur parole.

    FIERT, frappa.

    FINES, finies, acheves.

    FINER, trouver.

    FLOTTE, quantit, grand nombre.

    FORAIN (A), en dehors des cordes de la lice.

    FORFAIRE, compromettre, exposer  une peine.
      --_Forfaire_, p. 204, faire quelque chose contre.

    FORFAIT, manque de parole, violation d'un trait, d'un serment.

    FORFAITS, tromps.

    FORFIT (SE), se trompa.

    FORHTER, trop hter.

    FORS, except.

    FORT, position.

    FOURNIER, boulanger.

    FRANCHEMENT, en libert.

    FREIN, bride.
      --P. 182, ceux qui conduisaient son cheval.

    FROISSIS, mle, combat acharn.


    G.

    GARANT.
      --_A sauf garant_, pour se garantir.

    GENTILLESSE, noblesse.

    GSIR, tre couch, tre plac, coucher.

    GESTE, race, ligne.

    GU, participe pass de GSIR.

    GONNE, robe.

    GRACI, remerci, flicit.

    GREIGNEUR, plus grand.

    GREVER, faire du mal.
      --_Grev_, accabl.

    GROSSE, expdie en grosse criture et dlivre en forme
      excutoire.

    GUERREDON, rcompense.


    H.

    HABILLS, quips.

    HABILLEMENS DE GUERRE, quipements, objets d'armement, machines.

    HAIE, p. 455, retranchement.

    HAMETTE, espce de capeline.

    HARDEMENT, courage.

    HARDOYER, harceler.

    HARNOIS, quipages, bagages, objets d'quipement et d'armement.

    HARO, bruit, bagarre.

    HART, corde.

    HAUBERGEON, HAUBERT, cotte de mailles.

    HAUQUETON, HOQUETON, casaque, vtement pour mettre par dessus
      l'armure.

    HAUME, casque.

    HOIT, hassait.

    HRIER, maltraiter.

    HOIR, hritier.

    HONNEUR.
      --_Qui de honneur sceut moult_, qui tait trs-honorable.

    HOST, hte.

    HTEL, maison.

    HOUTE, pic.

    HOURD, chafaud.

    HOUZ (TRE), avoir ses bottes de cheval, de voyage, ses houseaux.

    HUE, cri.

    HUI, HUY, aujourd'hui (_hodie_).
      --_Mais-huy_, _mes-huy_,  prsent, dsormais.

    HUIS, porte.

    HUTIN, combat.


    I.

    IDOINE, propre .

    IL, lui.

    ILLEC, alors.

    IMPDIMENT, empchement.

    IMPUGNER, combattre.

    INCLINER, saluer (s'incliner).

    INOBDIENT, rebelle.

    IRE, colre.

    ISSIR, sortir.
      --_Issit_, sortit; _issoient_, sortaient; _istroit_, sortirait.


    J.

    JA, jamais.

    JANGLE ou JENGLE, plaisanterie.
      --_Jangler_, plaisanter.

    JA PI, depuis.

    JASOIT, JAOIT QUE, JA SOIT CE QUE, quoique.

    JU, voyez GU.

    JOLIVETS, divertissements, dbauches.

    JOURNE, rendez-vous, bataille range.
      --_Journe arrte_, affaire o l'on s'arrte, bataille range.

    JOUXTE, auprs.

    JUS,  JUS,  bas, par terre.

    JUSNER, jener (_jejunare_).


    L.

    LAIENS, LANS, l-dedans. Oppos  _Cans_, ici dedans.

    LAIROIT, LAIRONS, formes de _laisserait_, _laisserons_.

    LAISSER.
      --_Ne se laissrent-ils point ..._, ne renoncrent pas ...

    LAMES.
      --P. 449, _fut fru par entre deux lames_, sous-entendu de son
          armure.

    LANCER, combattre avec la lance.

    LGREMENT, tout de suite.

    LS, LEZ, ct.
      --_De lez,  ct de..._

    LI, lui, elle.

    LIE, joyeux.

    LIESSE, joie.

    LIGE, ce qui est  quelqu'un sans rserve.

    LIGNAGE, famille, parent.

    LISIRENT, lurent.

    LITTERON, petit lit.

    LO, lou.

    LOI, loi religieuse, religion.

    LOS, LOZ, gloire, rputation.

    LUCTER, lutter.


    M.

    MAINSN, plus jeune, cadet, mineur.

    MAIS QUE, pourvu que...,  la condition que...

    MALEMENT, beaucoup.

    MANDEMENT, appel, convocation.

    MARCHE, frontire.

    MAUTALENT, mcontentement.

    MENGS, mets, ce que l'on mange ou _menge_.

    MPRENDRE, mal faire.
      --P. 452, _Et sur tant qu'ils pouvoient mprendre envers lui_,
          car en le laissant aller, ils ne pourraient rien faire qui
          le mcontentt davantage.

    MERCERIES, marchandises.

    MERCIER, marchand (_mercator_).

    MRITER, rcompenser.

    MERRIEN, merrain, bois de charpente, bois de chne.

    MESCHANCE, malechance, malheur.

    MESCHEF, malheur, msaventure.

    MESCHIET.
      --_Celui  qui il meschiet, chacun lui msoffre_, celui  qu'il
           arrive malheur, chacun lui fait de mauvaises offres.

    MESCOGNEU.
      --_En estat mescogneu_, dguis, mconnaissable.

    MESCROIE, de _mescroire_, ne pas croire.

    MESFAIRE.
      --_Sur quant que vous vous pouvez mesfaire envers moi_, quant
           ce qui se rapporte  votre devoir envers moi.

    MESGNIE, MESGNIE, suite.

    MES HUY, dsormais.

    MESSAGE, messager, envoy.

    MESTIER, MTIER, besoin.

    MTIER, art.

    METTE, limite.

    METTRE.
      --_Mettre  point_, mettre  son aise, soigner.
      --_Se mettre sus_, se mettre en avant.
      --_Quand tant y mettoient_, quand ils restaient si longtemps
          sans rien faire.

    MEURTRI, assassin.

    MIE, pas.

    MISE, de _miseur_, arbitre, celui qui est charg d'excuter une
      affaire.

    MONSTRE, montre, revue.

    MONTEPLIER, multiplier, augmenter.

    MORIGIN, p. 117, bien lev, instruit; p. 115, convenable, dcent.

    MOULT, beaucoup.

    MUA, changea.

    MUSSIER, cacher.


    N.

    N'AVOIT GURE, nagure.

    NAVR, bless.

    NE, ni.

    NANT, rien.
      --_Pour nant_, inutilement.

    NEQUEDENT, nanmoins.

    NOISE, bruit.

    NONCI, proclam.

    NON PLUS, pas plus.

    NOTABLE (PAR), surtout.

    NUL, NULLE, un, une, nul, nulle, quelque.

    NULLUI, personne, qui que ce soit.


    O.

    OBTENIR LA PLACE, gagner le champ de bataille.
      --_Obtenir la besogne_, gagner la partie.

    OCCISANT, tuant.

    OCCISION, tuerie, massacre.

    OCCUPATIONS, p. 138, invasions (de la maladie); p. 462, accusation.

    O, OU, entendu (de _our_).

    OIENT, entendent (de _our_).

    OIL, oui.

    OMBROIER, mettre  l'ombre.

    ONCQUES, ONCQUES MAIS, jamais.

    ONDOYES, ondes,  ondes de...

    OR, ORE, maintenant.

    ORREZ, entendrez.
      --ORROIENT, entendraient (de _our_).

    OST, arme.
      --OST et CHEVAUCHE. _Chevauche_ est le service d par le
        vassal noble  son seigneur. _Ost_ est le service d par
        les sujets du vassal (hommes de pte, manants, vilains).
        Le premier est un service militaire, le second est un
        service de goujat et de valet d'arme.

    OT, eut.

    OU, au.

    OUTRAGE, violence, outrecuidance.

    OUTRAGEUX, violent.

    OUTRE, au del de.

    OUVRER, travailler, agir.

    OUY, entendu (de _our_).

    OYOIENT, entendaient (de _our_).


    P.

    PALEFROI, cheval de dame, cheval qui ne sert pas au combat.

    PANNEL, drap.

    PAR, complte le sens du mot, lui donne de la force.
      --_Parachever_, achever tout  fait.

    PARAGE, noblesse.

    PARON, proposition, arrangement.

    PAREMENT, parure, ornement.
      --P. 133, tapisseries, tentures.

    PARLEMENT, confrence, entrevue.

    PARMI, avec, autour, au travers de.
      --_Parmi ce que_, sous condition que, parce que.

    PARMITANT, au moyen de quoi,  condition.

    PAROCCIOIENT (_par occioient_), tuaient tout  fait, achevaient.

    PARPERDRE, perdre entirement.

    PARROCHIALE, paroissiale.

    PARSEM.
      --_Terres nouvelles parsemes_, terres nouvellement ensemences.

    PART, ct.

    PARTI, spar.

    PARTIR (SE), partir.

    PARTU, tu tout  fait.

    PAS, passage.
      --P. 259, marche.
      --_Aller le pas_, avancer, marcher.

    PAVAIS, bouclier.

    PAVILLON, tente.

    PAVOISS, couverts.

    PENEUSE, pnitente, de pnitence (_poenosa_).
      --_La semaine peneuse_, la semaine sainte.

    PENNE, velours.

    PERUS, aperus.

    PERDURABLEMENT,  toujours.

    PETIT, peu.
      --_Si petit non_, pas mme un peu.
      --_Un petit_, un peu.

    PHYSICIEN, mdecin.

    PIED.
      --_J pied_, pas un seul.

    PIETELL, pitin, foul.

    PIMENT, vin aromatis.

    PLACE, cour.

    PLAIN, plaine.

    PLAIT, querelle.

    PLANON, pieu.

    PLAT PAYS (LE), la campagne.

    PLATE, armure.
      --P. 201, mtal.
      --_Argent en plate_, argent en lingot, en barre.

    PLENT ou PLANT, grande quantit, en abondance.

    PLOMBE, masse de plomb.

    POIGNIS, mle, empoigne.

    POINDRE.
      --_Poindre  bons perons_, attaquer par sa chevalerie.

    POLLICIE, administration, police.

    POLS, pouces.

    PORTER, supporter.

    POU, peu.

    POUDRIRE, poussire.

    POURPOINT, vtement qui couvrait le corps, depuis le cou jusqu'
      la ceinture.

    POURVEY (SE), se pourvut.

    POUVOIR (A SON), quand on peut faire autrement.

    POVOIENT, pouvaient.

    PREMIER, d'abord, premirement.

    PRENDOIENT, prenaient.

    PRENDRE.
      --_Et se prenoient prs de bien faire_, allaient jusqu'au point
          de... faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour...

    PRENSIST, prt.

    PRINDRENT, prirent.

    PRINS, pris.

    PROCS, p. 124, succs.

    PROIE, PROYE, butin, dpouilles.

    PROISMET, parent.

    PROMU, excit.

    PROPOSER, raconter.

    PROVIDENCE, prvoyance.

    PUISSANCE.
      --_De leur puissance_, autant qu'ils pouvaient le faire.

    PURE.
      --_Toute pure_, tout entire.


    Q.

    QUANQUE, autant que (_quantum_).

    QUANTS, autant que (_quantos_).

    QUANT QUE, tout ce que.

    QUARTE, quatrime.

    QUATI, cach.
      --_Quatit_ (_Se_), se reposa, se cacha.

    QUERRE, forme de _querir_, chercher.

    QUIERS (JE), je cherche.

    QUINT, QUINTE, cinquime.

    QUINTAINE, exercice militaire.

    QUIS, cherch ou cherchs (de _querir_).
      --_Quist_, chercht.

    QUITTER, tenir quitte.


    R.

    RADRECIER, redresser.

    RAIS, rayons.

    RAMENTEVOIR, rappeler.

    RASSIS, calme, mri par la rflexion.

    RAVISER, reconnatre.

    RAYANT, rayonnant.

    REBOUTER, repousser, remettre.

    RECHOIT, reoit.

    RECLOUY, refermai.

    RCOMPENSATION, ddommagement.

    RCOMPENSER, ddommager.

    RECORD, rcit.

    RECORDER, raconter, rappeler.

    RECOUVERT, recouvr, repris.

    RECOUVRER, ressource.

    RECOUVRER, rparer.
      --P. 190, trouver, reprendre.

    RECRU, mis en libert.
      --_Recrus sur leur foi_, mis en libert sur parole.

    RECUEILLIR, faire bonne rception, accueillir.
      --_Recueillir eux_, se runir, se reformer.
      --_Recueillis_, rassembls, runis.

    REDEVABLE, d, qui est de devoir.

    REDONDRENT, rebondirent, se rejetrent.

    RFECTION, repas.

    REGARD, inspecteur.

    REIGLMENT, rgulirement.

    REMANANCE, retard.

    REMONTE, midi.

    REMONTRER SERVICE, faire acte de soumission publique.

    REMPARER, rparer.

    REMUA, changea.

    REPAIRER, tre plac, demeurer, (_repaire_).

    REPAISSANT.
      --_En eux repaissant_, en mangeant.

    REPOS, berceau.

    REQURIR, chercher, rechercher.

    RESCOURRE, dlivrer, secourir, reprendre.

    RESCOUS, dlivr.

    RESCOUSSE, dlivrance, secours.

    RESPOUS, cach, repos (_repositus_).

    RESSOIGNER, craindre.

    RETAINDUS, rattraps.

    RESTORS, rtablis.

    RESTREIGNIRENT (SE), se resserrrent.

    RETRAIRE, retirer, se retirer, battre en retraite, revenir.
      --_Retrayons-nous_, retirons-nous.
      --_Se retrayoient_, se retiraient.
      --_Se retraist_, se retira.

    REVEL, fte.
      --Au pluriel, _revaux_.

    REVELER, faire des ftes.

    RVRENCE, respect.

    RIBAUDEQUIN, sorte de canon.

    RIEN, chose.

    RIEUS, ruisseaux.

    RIOTE, dsordre, combat.

    RONFLER, faire du bruit par les narines.
      --Se dit d'un cheval qui a peur.

    ROUTER, parcourir, aller partout.

    RUER JUS, renverser, jeter par terre.
      --_Ru_, jet, renvers.


    S.

    S', pour _sa_, devant une voyelle.
      --_S'me_, son me.

    SAGETTE, flche.

    SAISINE (PRENDRE LA), se saisir.

    SAMIS, velours, toffe de soie.

    SAQUEMENS, bandits, brigands.

    SAUVET, sret.
      --_Mener  sauvet_, mettre en sret.

    SE, si.

    SENESTRE, gauche.

    SOIT, tait plac (_sedebat_).

    SERCHIER, chercher.

    SEURET (A), avec scurit, avec garantie.

    SI, jusqu' ce que.

    SIED, est plac (_sedet_).

    SIEUTE, suite.

    SIGNS, marqus.

    SIGNIFIER, faire signe, prvenir.

    SIMULATION, ruse, dissimulation.

    SINGULIRE, particulire.

    SOIE, soit.

    SOLCAIER, divertir, procurer du soulas.

    SOLIER, grenier, soupente.

    SOMMIER, malle, ce que portent les btes de somme, bagages.

    SORTE (D'UNE),  la fois, ensemble, tout d'un coup.

    SOUEF, doucement.

    SOULAS, divertissement.

    SOULOIENT, avaient coutume (_solebant_).

    SOUTIVET, subtilit, ruse.

    SUBTILLA, raisonna subtilement, faussement.

    SUIR, SUYR, suivre.

    SUPPDITER, soumettre, fouler aux pieds.

    SUPELLATIF, premier, trs-distingu.

    SURCOT, surtout, manteau.

    SUR TANT, autant.


    T.

    TAILLER, faire payer la taille, l'impt fodal, sur le roturier et
      ses biens.

    TAILLES.
      --_toient tailles de_, taient faites pour (p. 429).

    TARGE, petit bouclier.

    TEMPREMENT, bientt.

    TENISSENT, tinssent.
      --_Tenist_, tint.

    TNU, fin, mince.

    TIERS, TIERCE, troisime.

    TOLLIR, enlever, prendre.
      --_Tollit_, enleva.
      --_Tollirent_, enlevrent.
      --_Tolloient_, enlevaient.
      --_Tollu_, enlev, pris.

    TOUAILLE, toile.

    TOUDIS, toujours.

    TOUILLIS, bagarre.

    TOURNEZ.
      --P. 83, _Ne de ce ne tournez rien  conquerre encontre nous_, et
           si je le faisais sans vous en parler, vous n'auriez rien 
           dire ni  gagner contre notre volont.

    TRAIRE, aller, venir.
      --P. 231, passer.
      --P. 458, tirer.
      --_Se traioit_, allait.
      --_Se trat_, alla.
      --_Se trarent_, allrent.
      --_Se trassent_, allassent.

    TRAITEUR, ngociateur, celui qui traite.

    TRAITEURS, p. 286, tratres.

    TRAITOUR, trahison.

    TRANSLATER, traduire.

    TRAVAILL, fatigu.

    TREMPOIR, vase  mettre de l'eau. (_Tremper son vin_).

    TRESPASSER, TRPASSER, dpasser, aller au del de.
      --_En trespassant_, en traversant.

    TRESPERCER, transpercer.
      --_Tresperc_, transport.

    TREUVER, trouver.

    TROUSSER, charg sur un cheval (_dtrousser_).

    TRUPHE, plaisanterie, moquerie.


    U.

    UNI.
      --_Mettre  uni_, mettre  ras,  bas.

    UNIT, union.

    USER, faire.
      --_User des besognes_, faire les affaires.

    UYS, porte.


    V.

    VAGUE, dsert.

    VAIR.
      --_Yeux vairs_, yeux bleus mlangs de vert et de jaune
          (_varius_).

    VALSIST, VAULSIST, valt.

    VARIEMENT, changement.

    VARLET, valet.

    VASSALEMENT, bravement.

    VASSELAGE, bravoure.

    VEZ-CI, voici.
      --_Vez l_, voil.

    VIST, vt.
      --P. 36, qu'il voyait.

    VELVET, velours.

    VENISSENT, vinssent.

    VENOIT.
      --_Il ne venoit mie  chacun  bel_, chacun le trouvait mauvais.

    VENROIENT, viendraient.

    VOIT, VOIENT, voyait, voyaient.

    VERDOER, provoquer, tter.

    VERT, feuilles, verdure.

    VESPRE (LE), le soir.

    VIAIRE, visage.

    VIGILE, veille.

    VINDICATION, vengeance.

    VIRETON, trait d'arbalte.

    VIRRIERS, vitriers.

    VITAILLES, vivres.

    VOIE, route, passage.

    VOIR, vrai.
      --_Au voir dire_,  dire vrai.

    VOISE (QUE IL NE), qu'il n'aille.

    VOCABLE, dicton, proverbe.

    VOIRE, mme.

    VOLE, enleve.

    VOLER, chasser au vol, avec le faucon.

    VOULDRENT, voulurent.

    VOULSISSENT, voulussent.
      --_Voulsist_, voult.


    Y.

    YSSIT, sortit.




TABLE

DES MATIRES DU QUATRIME VOLUME.


                                                                  Pages.

    _Rgne de Charles V._

  Bataille de Cocherel, 1364.--(_Froissart._)                          1
  Bataille d'Auray, 1364.--(_Froissart._)                             22
  Du Guesclin est nomm conntable de France, 1370.--(_Froissart._)   53
  Bataille de Pontvalain, 1370.--(_Froissart._)                       56
  Bataille de Chizey, 1373.--(_Froissart._)                           60
  Le conntable Bertrand du Guesclin.--(_Chronique de sire Bertrand
    du Guesclin._)                                                    69
  La filleule de du Guesclin.--(_Chant breton, traduit par M. de la
    Villemarqu._)                                                   107
  Faits et bonnes moeurs du sage roi Charles V.--(_Christine de
    Pisan._)                                                         113


    _Rgne de Charles VI._

  Avnement de Charles VI, 1380.--(_Monstrelet._)                    138
  Rvolte de la Flandre, de Paris et de Rouen, 1381-1382.            141

    1. Rvolte de la Flandre.--(_Juvnal des Ursins._)               142
    2. Les Maillotins.--(_Juvnal des Ursins._)                      145
    3. Bataille de Rosebque.--(_Juvnal des Ursins._)               152
    4. Suite de l'histoire des Maillotins.--(_Juvnal des
       Ursins._)                                                     165
    5. Soulvement des Parisiens et des Rouennais  l'occasion
       des impts.--(_Le Religieux de Saint-Denis, traduit par
    M. Bellaguet._)                                                  179
    6. Les Rouennais sont punis de leurs mfaits.--(_Le Religieux
       de Saint-Denis._)                                             179
    7. Le roi pardonne aux Parisiens leur offense.--(_Le Religieux
    de Saint-Denis._)                                                171
    8. Affaires de Flandre.--(_Froissart._)                          181
    9. Bataille de Rosebque.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)      223
   10. Charles VI rentre victorieux  Paris et soumet les
       Parisiens.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)                  231

  Rvolte des Tuchins, 1384                                          240

    1. Rcit du Religieux de Saint-Denis.                            240
    2. Rcit de Juvnal des Ursins.                                  244

  Mariage de Charles VI, 1385.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)     245
  Projet de dbarquement en Angleterre, 1386.--(_Le Religieux de
    Saint-Denis._)                                                   247
  Majorit et caractre de Charles VI, 1388.--(_Le Religieux
    de Saint-Denis._)                                                255
  Entre de la reine Isabeau  Paris, 1389.--(_Froissart._)          256
  Assassinat du conntable de Clisson, 1392.                         274

    1. Rcit de Froissart                                            275
    2. Rcit du Religieux de Saint-Denis.                            293

  Dmence de Charles VI, 1392.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)     298
  Des seigneurs sont brls dans une mascarade, 1393.                301

    1. Rcit du Religieux de Saint-Denis.                            301
    2. Rcit de Froissart.                                           306

  Maladie du roi. Prires publiques pour son rtablissement,
  1395.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)                            313

  Mariage d'Isabelle, fille de Charles VI, et paix avec
    l'Angleterre, 1396.--(_Juvnal des Ursins._)                     317

  Bataille de Nicopolis, 1396.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)     326

  Prdication faite en prsence du roi et de la reine sur la
    rforme des moeurs de la cour, 1405.--(_Le Religieux de
    Saint-Denis._)                                                   337

  On prie le roi de veiller  ce que les affaires du royaume soient
    conduites avec plus de prudence.--(_Le Religieux de
    Saint-Denis._)                                                   342

  Le droit de prise, 1407.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)         343
  Assassinat du duc d'Orlans, 1407.                                 345

  1. Rcit de Monstrelet.                                            345
  2. Rcit du Religieux de Saint-Denis.                              357

  Guerre des Armagnacs et des Bourguignons, 1411.--(_Le Religieux
    de Saint-Denis._)                                                375

  Les Cabochiens, 1413.--(_Le Religieux de Saint-Denis._)            388
  Fin du rgne des Cabochiens, 1413.--(_Le Religieux de
    Saint-Denis._)                                                   421
  Bataille d'Azincourt, 1415.                                        437

    1. Rcit de Monstrelet.                                          437
    2. Rcit de Saint-Rmy.                                          469
    3. Rcit du Religieux de Saint-Denis.                            482

  GLOSSAIRE                                                          499

  TABLE DES MATIRES                                                 513

  Errata                                                             516


FIN DE LA TABLE DU QUATRIME VOLUME.




ERRATA.


   Page 49, ligne 13: qui nuit et jour y jetoient, _lisez_: qui nuit
   et jour y toient.

   Page 56, ligne 15: 1730, _lisez_: 1370.

   Page 123,  la note 1, o l'on a mis la traduction donne par M.
   Buchon du mot _mengs_, _lisez_: au lieu de _maison_, les mets, ce
   que l'on mange.

   Page 124, aux notes 1 et 3, remplacez les traductions donnes par
   M. Buchon des mots _assiette_ et _estoremens_.--_Assiette_, tout
   ce qui est ncessaire au service de la table, l'ensemble du
   service. _Estoremens_, objets pour le service de la table.

   Page 184, ligne 11: _airement_, _lisez_: Atrement.





End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte  par le
 Contemporains (Tome 4/4), by Louis Dussieux

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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