The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
chinois, by Various

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Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois

Author: Various

Translator: Thodore Pavie

Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***




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CHOIX

DE

CONTES ET NOUVELLES


TRADUITS DU CHINOIS

PAR THODORE PAVIE


PARIS

LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,

RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7

1839




A

MONSIEUR STANISLAS JULIEN,

MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE

LITTRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLGE ROYAL

DE FRANCE.

TMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE

_De son respectueux Elve,_

THODORE PAVIE.




AVERTISSEMENT.


Au point o en sont aujourd'hui les tudes orientales, ce qu'on
attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
pas entrer dans le domaine de leur littrature des ouvrages d'une aussi
mince importance, et la magnifique bibliothque des Empereurs exclut
de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
tout au plus  occuper les loisirs d'un tudiant. Pour nous, moins
capables de juger et moins  mme de faire un choix, nous avons lu avec
un certain plaisir et comme dlassement de travaux plus srieux, ces
rcits un peu ddaigns: aprs les avoir parcourus, nous avons senti le
dsir de les tudier plus  fond, puis bientt l'envie de les traduire,
dans l'espoir que peut-tre, tout en passant sous le joug d'une langue
trangre, ils ne perdraient pas la gracieuse navet qui les distingue
dans l'original.

D'ailleurs, mme en crivant les ouvrages les plus futiles au premier
abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
d'une lgende, d'un axiome emprunt  l'une de leurs trois religions;
et ces collections de nouvelles si abondantes, si multiplies, formes
 des poques diverses, traversant ainsi les sicles sans nom d'auteur,
pourraient  la rigueur se comparer  tant d'autres recueils anonymes
du mme genre, vers ou prose, communs  toutes les nations, et qui sont
d'ordinaire la plus fidle et la plus piquante peinture des moeurs et
des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.

Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soign, qui
tmoigne du got des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
avons puis  des sources diffrentes, que nous croyons devoir faire
connatre ici:

LES PIVOINES, places en tte du volume, appartiennent au recueil
intitul Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
Le mme conte se trouve aussi dans les _Histoires  rveiller le
monde_, dont la bibliothque de l'Arsenal possde un exemplaire
incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
RENARDS-FES.

La nouvelle de l'illustre pote de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
laquelle peut tre considre comme historique (jusqu'au dnouement
toutefois), est emprunte au Kin-Kou-Ky-Kwan dj cit, ainsi que celle
du LUTH BRIS qui termine le volume.

C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
(c'est--dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
parlent) qu'ont t tirs les deux pisodes: LE BONZE SAUV DES EAUX et
LE ROI DES DRAGONS.

Ils forment, dans deux ditions dissemblables en plusieurs points,
le neuvime chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour tre
traduit en entier, mais trs riche en dtails gographiques et
en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8 de la
bibliothque de l'Arsenal est fort dfectueux.

Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause clbre.
Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
jugements de Pao-Chy, runis sous la forme de trente deux histoires
plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, trs rare et imprim 
Canton, sous le rgne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
nous le communiquer.

Malgr le grand soin apport  cette traduction, nous sommes loin de
croire notre travail irrprochable. Les personnes qui s'occupent de
la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficults
se rencontrent inopinment au milieu des textes les plus simples,
et combien de piges sont cachs au coin de chaque page. Ce sont
toujours des lettrs qui crivent, et ils se gardent bien d'pargner
les allusions historiques, les expressions potiques ou consacres,
les sentences religieuses qu'amnent chemin faisant la suite du rcit.
Maintes fois il nous et fallu renoncer  ce travail, quelque facile
qu'il paraisse  de plus expriments, si nous n'avions eu pour secours
les conseils du savant professeur dont nous suivons les leons: enfin
grce  ses vastes connaissances,  son habilet infaillible devant
laquelle tout obstacle disparat; grce  sa bienveillante complaisance
toujours active, toujours prte  venir au-devant de l'lve en danger
et  le soutenir en dpit de ses dcouragements, nous avons pu runir
ce petit faisceau d'histoires parses et le prsenter au public.

Peut-tre avons-nous trop prsum de nos forces et tent avant l'heure:
toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
rsultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
annes de lecture et d'tude; car sans tre aussi inextricable qu'on
l'a pens long-temps, la langue chinoise, mystrieuse et svre, ne
cde que peu  peu aux plus persvrants efforts. Le chemin qui conduit
 la connaissance de cet idiome est long et pnible, et ne saurait se
parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrter quelque fois pour
prendre haleine.

Arriv  cette premire halte, encore bien rapproche du point de
dpart, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
ces pisodes, ce mince volume enfin,  la classe impartiale de lecteurs
que n'effraie ou n'indispose ni l'tranget d'un mot inconnu, ni la
bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.




TABLE

    Les Pivoines, conte
    Le Bonze Kay-Tsang sauv des eaux, histoire bouddhique
    Le Pote Ly-Ta-Pe, nouvelle
    Le Lion de Pierre, lgende
    La Lgende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
    Les Renards-Fes, conte Tao-Sse
    Le Luth bris, nouvelle historique



LES PIVOINES[1],

CONTE.


Sous le rgne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Mridionaux,
au village de Tchang-Yo, situ  deux _lys_[3] de la porte orientale
de Ping-Kiang, chef-lieu du dpartement de Kiang-Nan, vivait un homme
dont le nom de famille tait Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme tait morte
sans lui laisser d'enfant.

Ds sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
et semer les fruits, avait abandonn compltement la culture de ses
terres pour se livrer tout entier  son passe-temps favori. Si, aprs
bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie tait
plus grande que s'il et ramass sur sa route une pierre prcieuse.
Vous accompagnait-il dehors pour une affaire trs importante, quand
chemin faisant se prsentait quelqu'un qui possdt un jardin, sans
s'informer mme si cela plaisait ou non au matre de la maison,
Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flner dans son parterre
et demandait avec instance la permission de voir  loisir. Quand
c'taient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-mme
dans son jardin, si cependant  cette poque tout tait panoui, il
se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
extraordinaire, une fleur qui lui manqut ou qui ft dj passe
chez lui; alors, sans penser  autre chose, il ngligeait toutes les
occupations du moment, restait attach  cette plante sans pouvoir la
quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
l'avait-on surnomm _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
marchand qui et des plantes prcieuses, sans songer  s'assurer s'il
avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achett; et
lorsqu'il tait sans argent, il se dpouillait de ses vtements et les
laissait en gage.

Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
ne faisait aucune difficult de payer les choses au-dessus de leur
valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient  leur
profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
parts de belles fleurs, les coupaient, puis,  l'aide d'un peu de boue,
dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait  peine
remis en terre ces plantes mutiles, qu'elles redevenaient vivantes.

Les jours et les mois s'tant accumuls, Tsieou-Sien tait parvenu
 former un grand jardin, renferm par des treillages de bambous;
sur cette haie factice, l'glantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
le chvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
l'altha, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie  fleurs changeantes,
le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
le glaeul dor, le lis, l'oeillet qui fleurit au printemps et celui
qui fleurit en automne, l'ipome, le lychnis couronn, la pivoine en
arbre[4] et une foule de fleurs impossible  numrer. Au printemps
elles jetaient, mme  quelque distance hors de l'enclos, un clat
pareil  celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
voyait des plantes rares, et l'une tait  peine fane qu'une autre
commenait  s'ouvrir.

En face du soleil tait dispose une porte en bois  deux battants;
aprs avoir pass cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
aux deux cts de laquelle s'levait une range de cyprs, trs
rapprochs, pour servir d'abri. Cette alle conduisait  trois salles
couvertes en chaume; mais malgr ces grossiers lments, elles taient
leves, spacieuses, bien ares, et recevaient des fentres une
lumire abondante. Dans l'appartement principal tait suspendu un petit
tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
propret extraordinaires: on et balay le sol sans rencontrer un atome
de poussire. Par-derrire, il y avait encore d'autres jolis petits
appartements, dont la chambre  coucher faisait partie.

Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception dcoraient
ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
elles se succdaient  l'envi, et les huit divisions de l'anne
n'taient qu'un ternel printemps. On y voyait donc:

      Le prunier qui lve une tige luisante; la vanille dont
      le parfum se trahit dans l'ombre; le th qui inspire de
      belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu  peu sa
      riche parure; l'amandier dont les pluies printanires
      doublent l'clat; la matricaire qui brave la rigueur
      des geles; l'immortelle des eaux  l'corce glace, au
      corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
      l'arme vient des cieux; l'hmrocalle toujours debout
      sur les degrs de marbre; le lotus argent, abondant
      au milieu des bassins; la ponia dont rien n'gale le
      parfum et la beaut; la grenade fire et pompeuse qui
      n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
      la brise une odeur drobe  la lune; l'hibiscus  la
      grce svre comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
      poirier  la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
      milieu de la nuit; le pcher aux ptales rouges, clatant
      comme s'ils refltaient le soleil; la mussnda dont les
      boutons, pareils  des diamants, sont nomms prcieux;
      le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
      carr comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
      souverain dans les palais de l'occident; le daphn, si
      beau avec ses bordures dores; la rose panache, l'azalea
      pareils  des charpes aux nuances vaporeuses, la petite
      prune _Yo-Ly_, surnomme le ballon de soie brode.

      On ne saurait dcrire toutes ces plantes, ces arbres
      mlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
      rpandent en foule leur clat et leur parfum. 

En dehors et prcisment en face de cette haie, se trouvait un lac
appel Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
la Pice d'eau du Nnuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en tait
ravissante, en toutes saisons; que le soleil part ou que la pluie
tombt, c'tait toujours mme beaut. Tsieou-Sien avait amass
de la terre et form une digue sur le rivage; l taient plants,
dans toute la longueur du lac, des pchers et des saules. A chaque
retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
des feuilles, c'tait un coup-d'oeil aussi charmant que celui du lac
Sy-Hou[5]. La rive tait compltement entoure d'hibiscus; et au
milieu des eaux apparaissaient des nnuphars magnifiques; quand ils
venaient  s'panouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
lac l'aspect d'une nue tincelante: c'tait un parfum  enivrer les
promeneurs.

On allait dans de petits bateaux  rames cueillir des chtaignes d'eau,
et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
flots. Lorsqu'il s'levait un vent oblique, les bateliers s'exeraient
volontiers  traverser le lac  la voile, et passaient d'une rive
 l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
pcheurs abritaient leurs barques et faisaient scher leurs filets;
ceux-ci se livraient  des jeux, ceux-l travaillaient aux instruments
de la pche; les uns, aprs avoir bu, se couchaient  la proue des
nacelles, les autres se dfiaient  la nage: le bruit joyeux des cris
et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
milieu des nnuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
de la flte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel tait devenu
obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumires de
leurs lanternes taient telles, qu'il tait difficile de ne pas les
confondre avec la clart des toiles et l'tincelle des vers luisants.

Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gele a
commenc  souffler, et que les arbres des forts se teignent d'une
nuance dore et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mls
aux plantes de toutes couleurs, drobaient aux regards les limites du
lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues runies en
troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nues
roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
ciel et la terre se confondaient en une mme teinte: c'tait pendant
toute l'anne un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.

Il y a des vers qui en font foi:

     Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
        vote des cieux;
     Sans que personne leur marque la mesure, les pcheurs
        chantent en cueillant les lotus;
     Peu  peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
        s'y sont multiplies  l'infini;
     Chaque jour le matre du lieu vient se reposer en face de
        son jardin et de son lac.

Mais rentrons dans les limites de notre rcit. --Tsieou-Sien, lev
chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
tombes; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
rafrachissait une seconde fois. Y en avait-il une prs de s'ouvrir,
tout hors de lui, il chantait et dansait; tantt il faisait chauffer
une coupe de vin, tantt il faisait bouillir une tasse de th, et
s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes rvrences, il faisait
devant elles des libations, en rptant par trois fois: Fleurs, soyez
heureuses! puissiez-vous vivre dix sicles! Ensuite, assis  leurs
pieds, il vidait son verre en le savourant goutte  goutte. Lorsque le
vin lui avait mont l'imagination, il chantait et sifflait au gr de
sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
son oreiller, il s'endormait  la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
le moment o le bouton se cache encore jusqu' celui o il est bien
ouvert, il demeurait  poste fixe dans son parterre: l'clat trop
vif du soleil desschait-il une fleur,  l'aide d'un petit balai de
millet, il l'aspergeait d'eau frache; lorsque la lune brillait, il
passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il  souffler un
vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
son habit d'corce, dployait son parasol et parcourait le jardin pour
tout examiner en dtail; s'il y avait une branche lse, il l'tayait
avec un roseau; au milieu mme de la nuit, il se relevait  plusieurs
reprises pour faire son inspection.

Quand enfin tout tait pass, fan, c'taient, pendant bien des jours,
des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se sparer de
l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombes, il les
essuyait dlicatement avec le balai de millet, et les dposait sur des
bassins de faence; aprs en avoir bien nourri ses regards, jusqu'
ce qu'elles fussent entirement dessches, il les plaait dans des
cruches trs propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
de th et de vin. Comme il et t trop cruel pour Tsieou-Sien de les
jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela enterrer
les fleurs .

Les ptales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
dans le lac: cela s'appelait baigner les fleurs .

Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destines
 fructifier, voil deux choses qui lui avaient toujours
singulirement dplu; et il avait coutume de formuler sa pense par
ce raisonnement:--Dans toute l'anne, les fleurs n'ont qu'une fois 
s'panouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
et sur cette saison mme il ne leur revient que quelques jours. Aprs
avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
elles ont enfin obtenu la bienfaisante temprature des quelques jours
qui leur sont accords, vous les voyez danser au gr de la brise et
venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
violemment, avec quelle facilit ne sera pas dtruit en un matin ce
qui,  si grande peine, avait obtenu quelques jours  vivre? Oh! si
les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
douleur!

Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'clat si d'abord le bouton
a t pargn, dans la suite, au milieu de leur plus grande beaut, les
fleurs ont  souffrir des calamits auxquelles elles ne rsistent pas
long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
les oiseaux les becqutent, les vers les piquent, le soleil les brle,
le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
donc  l'homme qu'il est rserv de les dfendre, c'est  lui d'en
prendre piti.

Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
germe que se dveloppe la racine de la plante, de la racine sort la
tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'annes
il faudra pour leur accroissement. Aussi  l'poque des fleurs,
patiemment attendue, quel dlicieux spectacle ces plantes prsenteront
 l'homme! De quelle beaut ne se pareront-elles pas  ses regards! Si
donc vous les coupez, la fleur dtache de la branche ne pourra plus y
tre replace, la branche arrache du tronc ne pourra plus y chercher
son appui: tel un homme mort qui ne peut tre rappel  la vie, un
supplici dont on ne peut racheter le chtiment. Ah! si les fleurs
parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!

D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
simplement chercher les plus belles, prfrant les branches mieux
garnies; puis les plantent dans un vase, les talent sur une table,
soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
exciter  boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le mme
plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
jeunes filles ne devait pas emprunter tout son clat au talent de
l'artisan! Celle branche coupe, c'en est une de moins sur l'arbre;
et le tronc ainsi mutil pourra-t-il prolonger son existence avec la
mme vigueur, et renouveler chaque anne l'incessant spectacle dont il
rjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs panouies, il
se trouve parfois des boutons encore ferms, pauvres tres qui meurent
d'une mort prmature.

On voit aussi des gens qui, trangers  tout sentiment d'affection
envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
sur leur route, sans mme dtourner la tte; ainsi, victime d'une
injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
ressentiment!

Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour rgle constante de ne
cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un tranger, c'tait avec
amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait rest volontiers
tout le jour plong dans cette contemplation. Si le matre du lieu,
prtextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
faon. Il arrivait galement que des voisins curieux venaient chez lui
dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
ou trois fois  cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tte, faisait de
grandes politesses, intercdait du fond de son coeur pour ses pauvres
plantes. Aussi, bien qu'on l'appelt le Fou des fleurs, on tait
vraiment touch de sa sincre bonhomie; car ds qu'on s'abstenait de
tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
en remerciements.

Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
deniers aux dpens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
quelque chose, le matre ne manquait pas de voir  son retour la
tige endommage, et alors, pntr de douleur et de compassion, il
appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
traiter les fleurs .

A cause de tous ces motifs, depuis qu'il tait retir dans ce
jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entre; les parents
et les amis qui demandaient  le voir, obtenaient difficilement une
rponse favorable; il ne les laissait pntrer qu'aprs leur avoir
fait ses recommandations, et, comme s'il et redout pour ses fleurs
l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardt  distance:
s'approcher tait chose dfendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
Tsieou tait occup ailleurs pour drober une fleur, celui-ci ne
tardait pas  le remarquer; alors son front se colorait, son visage
devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
quelques imprcations, et pour ce tmraire le jardin restait  jamais
ferm. Dans la suite, connaissant bien le caractre bizarre de Tsieou,
chacun s'abstenait de toucher mme une feuille.

D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres pais sont la retraite
des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
rempli  la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient  manger les fruits,
c'tait peu de chose; mais s'ils se laissaient aller  becqueter et
 endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
grain qu'il plaait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
mangeassent; il leur adressait des prires dont ces tres privs de
raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
abaissaient leur vol et sautillaient dlicatement parmi les fleurs, et
sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
flexible et harmonieuse.

Les fruits tant aussi respects, le verger en contenait une foule
d'espces d'un volume, d'un got et d'une beaut remarquables. A
l'poque de la maturit, Tsieou faisait d'abord une offrande au gnie
des fleurs, n'osant toucher qu'aprs cette oblation aux productions
de son jardin; puis il envoyait  la ronde  tous ses voisins les
prmices de sa rcolte. Le surplus tait confit, et c'tait l son
revenu de chaque anne.

Comme il avait got le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgr ses
cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il tait au
contraire bien portant, robuste et alerte. Vtu d'habits trs simples,
usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
contentement de son sort, possdait encore du superflu et savait venir
au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
voisinage qui ne lui tmoignt du respect; on l'appelait _Monsieur_
Tsieou[7], et lui-mme se dsignait par le nom du _Vieillard qui arrose
son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).

Les vers disent:

     Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
     A force de soins, il y fit clore cent plantes rares et prcieuses;
     Quand elles taient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
       regards,
     Et il tenait tant  son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
        loisir que d'aller prendre du repos.

Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
de Tchang-Yo tait voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
mandarins, appel Tchang-Oey. C'tait un individu corrompu, astucieux,
cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
sa famille, il s'occupait uniquement  opprimer ses voisins,  les
pouvanter par ses violences, et  vexer les gens de bien sous divers
prtextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
le ruiner de fond en comble: alors seulement il lchait sa victime. Une
troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
ses volonts. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans tre sous la
dpendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
formant ainsi une troupe occupe  chercher en tous lieux l'occasion de
nuire et  faire natre les dsastres sur ses pas. Combien de personnes
avaient eu  souffrir de leur despotisme!

Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
qui n'eut pas de peine  saisir et  battre vertement ce mchant
homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le djoua et
porta mme une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla  la
campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
prcisment situe au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
vieux Tsieou-Sien.

Un jour donc aprs le djeuner, et ils avaient bu au point d'tre 
moiti ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
dans le village, et ne tardrent pas  se trouver en face du jardin de
Tsieou-Sien. Ils aperoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
qui rjouissent le regard; tout autour sont des arbres rpandant un
pais ombrage. D'une voix unanime ils demandent  qui appartient ce
jardin si frais et si lgant: un domestique leur rpond que ces
plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-l mme
que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
personne de ce nom, un certain Tsieou qui possde une collection de
plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est l sa demeure, que
n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon matre est un
peu bizarre; il ne permet gure que l'on voie son jardin. Pour tout
autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette dfense
peut-elle avoir lieu? Et aussitt il pousse la porte.

A cette poque les pivoines taient en pleine fleur. Tsieou avait 
peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
deux plats couverts de fruits, il commenait  remplir son verre; il
n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
 cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
gonds frappa son oreille: il laisse l son vin, court vers la porte,
regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fume du
vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrtant  la
porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
savez-vous pas qui je suis, vieillard? rpond Tchang; je suis connu
dans la ville sous le nom de Tchang-Y-Nouy (Tchang de l'intrieur
du palais). La maison de campagne qui est ici prs, et qu'on appelle
Tchang-Kia, appartient  ma famille; j'ai appris que vous possdez une
multitude de belles fleurs, et je viens tout exprs pour les admirer.
J'observerai  sa Seigneurie, rpliqua le vieillard, que je n'ai rien
de curieux maintenant: ce sont des pchers, des abricotiers que vous
voyez ici, et rien de plus; tout est fan; il n'y a plus rien du tout
que cela.

Tchang-Oey se mit  regarder de travers le vieux jardinier, et s'cria:
Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal  regarder des
fleurs? vous me rpondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
n'en impose point  votre Seigneurie: en vrit, tout est fini.

Tchang-Oey n'tait pas homme  couter tout cela. Il s'avance donc,
ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trbuche,
est jet  l'cart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
jardinier voit qu'il a affaire  des vauriens abusant de leur force,
et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laisss  terre, et
se tient auprs des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.

Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules taient
panouies. On compte cinq espces remarquables de cette fleur qui est
la reine des parterres; ce sont: l'tage d'or, le papillon vert, la
richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tte du grand
lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la premire
de l'empire qui possda la belle varit nomme Yao-Hoang-Kouey
(l'Elgant gnie dor) dont un seul pied vaut mille des autres.

Peut-tre demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilge?
Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
princesse d'une conduite fort irrgulire. La fantaisie lui prit
d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrire le palais,
et elle crivit les quatre vers suivants:

     Demain matin, je me promnerai dans le parc:
     Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
     Et que toutes les fleurs s'panouissent dans une nuit,
     Sans attendre que la brise du matin ait souffl.

C'est que la princesse avait la puissance de commander  la nature, et
les fleurs n'osant rsister  ses ordres, dans une nuit les boutons
parurent et s'panouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
toutes nuances, dont l'clat blouissait les regards. La pivoine seule,
par un sentiment de dignit, ne consentit pas  flatter bassement la
jeune magicienne, qui, quand elle en et voulu une seule feuille,
n'et pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hta d'exiler la fleur
rebelle  Lo-Yang: et voil pourquoi les pivoines de cette ville lvent
un front radieux parmi toutes celles de l'empire.

Mais revenons  Tsieou-Sien. Les pivoines taient places en face
de la chaumire, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
l'tang; et dans toute la longueur s'levait un petit appareil en bois,
recouvert d'un rideau de toile, destin  protger les plantes contre
l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
hauteur, et les plus basses six  sept. Les plus grandes de ces fleurs
ressemblaient  un bassin de cuivre rouge; et l'clat tincelant des
couleurs qu'elles refltaient dans leur ensemble ravissait les regards.

Tous les jeunes gens se rcriaient sur la beaut de ces plantes,
et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
la balustrade de l'tang. Tsieou-Sien surpris et vex, s'cria
aussitt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
cette barrire. Mais Tchang-Oey, irrit de ce qu'on avait fait
des difficults pour le laisser entrer, cherchait en lui-mme
l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous tes mon proche
voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
Tchang-Y-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
exprs me rpondre qu'elles sont passes: je n'ai pas fait de bruit, je
suis rest tranquille; vous recommencez  bavarder, et vous voyez que
j'ai encore cout vos observations. Quand j'aurai bris vos fleurs,
il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner  me faire
entendre vos discours. Et l-dessus, dtermin  pousser la chose
jusqu'au bout, il attira  lui les fleurs et franchit la barrire pour
aller en respirer l'odeur de plus prs.

Tsieou-Sien, qui tait  ses cts, ressentait une violente colre,
mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait  lui-mme: qu'il sente
donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hlas! pouvait-il deviner
les intentions de ce mchant homme, qui se plaisant  dployer toute
sa malice et se mit  dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se htrent daller
chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
augmenter son inquitude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
s'avanant, le lieu o rampe le limaon est bien vil, et ce n'est pas
un endroit propre  vous recevoir. Sa Seigneurie, aprs avoir considr
ces fleurs  loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, rpondit:
Voil une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
la terre est ingale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
songer  choisir un tel sige! Cela ne fait rien du tout, rpliqua le
jeune homme, il suffira d'tendre un tapis de feutre pour garantir nos
vtements.

Et dj le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas tait arriv;
le tapis fut dpli, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
 mille extravagances, criant et hurlant; ils taient au comble de la
joie, tandis que le pauvre jardinier, assis  ct, les maudissait en
silence.

La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
abondance fit natre dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
pense, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
jardinier un regard oblique et troubl par le vin, il lui dit: Je vois
bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
planter votre jardin: eh bien!  cause de cela, car je n'y trouve aucun
mal, je veux vous rcompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien tait-il
bien dispos  rpondre? Sa colre redoublait. Le vieux Chinois,
dit-il, n'a point reu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
vieux Chinois, rpondit-il, comment donc consentirais-je  le vendre?
Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourn dans ma maison de
campagne, vous n'aurez rien autre chose  faire que de planter pour
mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'crirent tout
d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
de sa Seigneurie, vous ne vous htez pas de lui en tmoigner votre
reconnaissance!

Tsieou-Sien se sentait cruellement humili; mais il se rsigna et fit
quelques pas en avant. Tout  coup la colre paralysa ses bras et ses
jambes, et il ne put remuer.

Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
pourquoi ne me rponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
cette question? Sottises que tout cela, s'cria le jeune homme; si tu
rptes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais crire un
billet, et l'envoyer au prfet du dpartement.

Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'clater
en injures, mais il songea qu'il avait en tte un homme puissant, qui
de plus tait ivre. Comment donc esprer de s'entendre? Ainsi, il eut
recours  un expdient; et matrisant sa colre, il dit: Puisque sa
Seigneurie est dcide  acheter, eh bien! soit; mais je demande que
l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
en une minute, au galop.

Bien, trs bien! s'cria toute la bande, c'est  merveille:  demain
donc.

Or ils taient compltement ivres; quand ils se furent levs, les
domestiques remportrent les objets qui avaient servi au repas, et
Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prvoyance
de se tenir  ct, tout prt  les protger contre Tchang-Oey, qui
prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
l'tang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrta:
Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose,  la vrit;
cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
long de l'anne. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
ne vous acharnez pas  les dtruire: ce serait vraiment une grande
piti. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
fanes. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
vous vendez, et ces choses l sont  moi; quand je briserais tout,
qu'est-ce que cela vous fait? Et il avana la main.

Le vieux jardinier l'arrta par ses babils, et et donn sa vie plutt
que de le lcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.

Quel dtestable vieillard, s'crirent tous en choeur les amis de
Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc l de si
grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
ferez peur et que vous l'en empcherez; et les voil tous qui s'en vont
en dsordre cueillir les pivoines.

Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
avait lch Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrter le
pillage. Mais tandis qu'il attaquait  droite, il ne pouvait avoir
l'oeil  gauche. En une minute, bien des fleurs avaient t enleves.
Tsieou-Sien, accabl de chagrin, se mit  injurier cette troupe
dsordonne: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'lanant vers Tchang-Oey,
il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
bu, ses jambes n'taient pas solides, et il roula  terre la tte la
premire.

Les amis de celui-ci crirent  l'infamie; sa Seigneurie est
renverse!--Laissant l les fleurs, ils se prcipitrent sur le
vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un ge
plus mr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien tait charg,
craignit que ces fous ne s'exposassent  de fcheuses affaires en
battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey tait remis
sur pied.

Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
coeur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
jonch de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
pivoines et les foule aux pieds: quelle piti! de si belles fleurs!

     Le vieillard a chti d'un bras robuste cette troupe ivre et
       mchante;
     Ces charmantes fleurs ont en un instant cess d'exister:
     Comme si elles eussent pri victimes du vent et de la grle,
     Elles pleuvent en dsordre comme un nuage de pourpre,
       sans que personne les recueille.

Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
le jardin tait boulevers. Les voisins entendant les cris et les
gmissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
voient cette troupe de sclrats occups  couvrir la terre de dbris
de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager  cesser
leur oeuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
qui abandonnrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
leur premier sentiment s'vanouit, leur colre se calma, et ils
accompagnrent jusqu' la porte leur matre qui criait: Vous l'avez
entendu, ce sclrat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cd
son jardin, aussi je l'ai pargn; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
je lui apprendrai  mesurer ses paroles! Et l-dessus il partit en
manifestant la haine qu'il avait dans le coeur.

Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperurent bien que
le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
Alors ils retournrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
les marches de la cour, cherchant  consoler le pauvre jardinier qui
s'abandonnait  l'expression de sa douleur; puis ils prirent cong de
lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.

Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
vieillard avait toute sa vie refus l'entre de son jardin, se mirent
 dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalit, d'une
bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
L'exprience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
Cependant d'autres, dous d'une raison plus claire, disaient aussi:
Ne profrez pas des paroles si opposes aux principes de la justice;
les anciens avaient coutume de dire: La culture demande une anne,
et la fleur ne se montre que pendant dix jours. --Le curieux, frapp
de leur clat, s'crie: Ah! les belles plantes!--et voil tout. Mais
comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
vous tonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
compassion.

Mais revenons  notre vieillard: il n'avait pu s'loigner de ses fleurs
mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
 les examiner avec soin. Il les vit foules aux pieds, fltries,
maltraites, arraches de leur tige, salies, souilles de boue. Accabl
de douleur, il s'cria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimes et
si bien protges! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
feuilles, pouvais-je prvoir le malheur qui vient de fondre sur vous!

Ainsi il se lamentait, lorsque derrire lui se fit entendre une voix
humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc  te dsoler ainsi?
Tsieou-Sien se dtourne, et il voit devant lui une jeune fille de
seize ans environ, gracieuse et belle, vtue avec got et simplicit.
Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
tes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amne ici?

Je suis, rpond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
je viens tout exprs pour les admirer: il est  croire qu'elles ne sont
pas encore fanes. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit  sangloter
de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrive, demanda
la jeune fille, que vous vous dsolez ainsi? Et le pauvre jardinier
lui raconte les violences exerces par le jeune seigneur. C'est l,
reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
agrable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
rpond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitt la
branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes anctres, ajouta la jeune
inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis oprer
ce prodige; j'ai russi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.

A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'cria;
Quoi! est-il bien vrai que vous possdiez cet art surnaturel? Et
pourquoi pas, rpond la jeune fille? Le vieillard tait tomb  ses
pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
de vous en tmoigner sa gratitude, mais  chaque fleur qui s'panouira
il ira vous inviter  la venir voir.

A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
d'eau. Le vieillard s'empresse d'obir, mais il lui revient  l'esprit
ces penses: Possde-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
pourtant, elle m'est tout  fait trangre; qui l'a donc amene prs
de moi? Non, elle mrite toute confiance.... Et il se hte d'emplir sa
cruche d'une eau limpide, puis retourne la tte;--cependant, la jeune
fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
tiges, il n'en est pas rest une seule oublie  terre.

Prcdemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
maintenant, il y a cela de chang que la rouge est marbre, celle d'une
nuance plus ple porte au fond de son disque une teinte fonce; chaque
pied runit les cinq couleurs, et les voil toutes plus brillantes,
plus tincelantes qu'auparavant.

Il y a des vers qui en ont perptu la mmoire:

     On dit que ces fleurs ayant t mutiles et tranes dans la
       boue,
     Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
       les ressusciter;
     Il tait plein de foi, il tait avanc dans la vertu: aussi
       il a su concilier l'affection des objets inanims.
     Les imbciles, qui se riaient du Fou des fleurs!

Partag entre la joie et une surprise mle de crainte, Tsieou s'crie:
Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle ft une si habile
magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
l son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
le tour du jardin, cherche par ici, cherche par l.--Aucune trace
de la jeune inconnue! Par o s'en est-elle donc alle, se dit-il 
lui-mme?--Dcidment je vais retourner  la porte, l'attendre au
passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
prend sa course vers la porte, mais elle tait ferme; et tandis qu
il l'ouvre, il aperoit, assis  l'entre mme, ses deux voisins de
droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occups  regarder les pcheurs du village
qui faisaient scher leurs filets au soleil.

Ds qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lvent et le
saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
commise  votre gard; comme nous nous rendions aux champs, nous
n'avons pas pu nous informer des dtails de cette affaire.

Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu  souffrir les
mauvais traitements d'une troupe de dbauchs insolents, mais il est
venu une jeune demoiselle qui,  l'aide d'un secret magique, a su tout
rtablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
de remerciement. Vous avez d voir, vous autres, de quel ct elle est
passe.

Ces paroles tonnrent singulirement les deux voisins: A-t-il jamais
exist de moyen d'oprer un pareil prodige, s'crirent-ils? Et quand
dites-vous que cette jeune fille s'en est alle?--A l'instant mme,
rpondit Tsieou.--Nous tions trs bien placs pour la voir sortir,
et personne n'a remu par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
Cette rponse jeta quelque hsitation dans l'esprit du vieux jardinier.
Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut tre qu'un esprit immortel
qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
sur leur tige, demandrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
ponctuellement tout ce qui tait arriv; et ceux-ci, avouant qu'il
y avait l-dedans quelque chose de surnaturel, demandrent  aller
s'assurer du prodige par leur propres yeux.

Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
bien un esprit, car quel mortel peut jamais oprer de si grands
miracles par le secours de la magie.

Tsieou avait allum du feu et brlait des parfums choisis pour
remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours tmoigne
aux fleurs est ce qui a dtermin les immortels  descendre vers vous.
Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
de Tchang-Oey, informs de ce qui s'est pass, vinssent ici, ils en
mourraient de honte! Non, non, rpartit le vieillard, ces gens-l sont
comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
 quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvrent
qu'il avait grandement raison.

Dans l'excs de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
qu'il avait apport, et retint prs de lui ses deux amis, qui, aprs
avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournrent
au village, racontant l'vnement du jour. Tout le monde en fut
promptement inform, et le lendemain bien des gens avaient envie de
venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou tait un homme d'un sens
profond. S'tant vu ainsi favoris des immortels, sa pense prit son
vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit 
ct de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant t soudainement clair,
il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermes dans mon sein, je
les couvais des yeux depuis bien des annes; c'est l sans doute ce qui
a attir sur elles ce malheur arriv du dehors. Mais si les immortels
les protgent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
a plus de motifs pour fermer ma porte. Et ds le lendemain matin il
l'ouvrit  deux battants.

Ceux qui taient dj venus pour savoir quelque nouvelle, trouvrent
le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
gardez-vous de toucher  rien. Ceux-ci se htrent de faire connatre
partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.

Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons  Tchang-Oey,
qui le lendemain, voyant ses amis assembls, leur dit: Hier ce vieux
brigand m'a culbut, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
retourner  l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
feront un grand feu: ma colre pourra ainsi tre satisfaite. Etant
votre si proche voisin, rpondirent les jeunes gens, il n osera faire
des difficults; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
n'eussions pas manqu de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
troupe se mit en marche.

Mais ds la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
opr dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
rsurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
disait-il, ce vieux sclrat a le pouvoir de faire descendre les
esprits  sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
dtruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
a des esprits  son service? Il est vident que, dans la crainte d'une
seconde visite de notre part, il s'est plu  faire rpandre le bruit
que les immortels le protgent; c'est pour nous empcher d'aller le
tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en choeur
toute la bande. Les voil donc qui se htent d'arriver au jardin.

En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entre aux
gens du voisinage qui s'y promenaient  leur gr, exactement comme
on l'avait racont. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
de Tchang.--Et qu'importe! rpondit celui-ci; si les immortels ont
apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
plus dsirable. Ayant donc march, tourn de ct et d'autre jusqu'en
face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas t
dit un mot qui ne ft vrai; car ces fleurs taient surprenantes,
extraordinaires:  la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
leur clatante beaut, leur splendeur tait double, elles semblaient
sourire aux passants.

Malgr l'tonnement ml d'effroi dont il tait frapp, Tchang-Oey
n'avait en rien du tout chang d'avis, il dsirait toujours se rendre
matre de ce lieu; et aprs l'avoir regard une fois encore, une
mauvaise pense s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
quoi! lui demandrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
de got pour ce jardin? J'ai un plan, rpondit le jeune homme, un bon
plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
tre  moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
rvolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilges: le ministre de
la guerre a envoy une circulaire qui ordonne de rprimer svrement
les mauvaises doctrines, tant  l'arme que dans les dpartements, et
d'emprisonner ceux qui s'adonnent  la magie. Le prfet de ce district
a mme promis 3,000 tsien[8] de rcompense, pour encourager les
dlations. Ce qui s'est pass hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
servira de texte. J'envoie mon affid, Tchang-Pe, au palais, dnoncer
cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est tortur
avec la dernire rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
vendu au profit de l'tat. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
dvolu, et de plus j'ai trois mille tsien de rcompense.

Les amis de Tchang approuvrent trs fort le plan de sa Seigneurie. Il
tait urgent de s'occuper de le raliser; ayant donc pris toutes les
mesures, ils allrent  l'instant mme  la ville pour y dresser leur
accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller prsenter
au prfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
plus rus des subordonns de la maison Tchang, tait aussi trs vers
dans les intrigues du palais: voil pourquoi on le chargeait de cette
affaire.

Le juge suprme tait prcisment occup  poursuivre les sorciers.
En apprenant cette histoire dont tout le village avait t tmoin,
il ne put se refuser d'y croire, et envoya  l'instant mme des
satellites et des alguazils qui emmenrent avec eux d'autres affids
du palais; quant  Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
coup-d'oeil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
grce  quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint 
l'arrire-garde avec ses amis.

Le chef des recors pntra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuad que
c'tait un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espre
que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
d'imprcations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
ils l'entranrent hors du jardin.

A cette vue, les voisins frapps de stupeur, accoururent en foule pour
connatre la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
leur rpondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas lger, et
peut-tre mme que, vous autres habitants du village, vous en avez
votre part. Les paysans stupides, effrays par ces grands mots,
n'eurent plus dans le coeur que de la crainte au lieu de zle; et ils se
dispersrent prcipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
jardinier, se hasardrent seuls  suivre de bien loin pour voir o tout
cela devait aboutir.

Or, Tchang-Oey, rest en arrire avec les siens, attendit que le
propritaire ft sorti, et s'tant assur par une inspection minutieuse
qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
se rendit en hte au tribunal.

Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard  genoux
au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prostern sur les dalles,
regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
connu, mais il ignorait que les geliers, soudoys par son ennemi,
s'apprtaient  le torturer! En effet, ils apportrent les instruments
de supplice et attendirent.

Le grand-juge commena son interrogatoire d'une voix menaante:---Quel
audacieux sorcier tes-vous donc, vieillard, pour avoir os dans ce
pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
avez des complices, avouez-le sincrement. Celui qui au milieu de
l'obscurit entend clater une bombe, sans savoir d'o elle est venue,
n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
mots. Il rpondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habit le
village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
magiques il est question. Mais ces jours passs, ajouta le juge, vous
avez employ la magie pour remettre sur la tige les fleurs brises, et
vous avez le front de nier!

Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
avait t lanc par Tchang-Oey; il raconta donc en dtail la manire
dont son ennemi s'tait comport dans l'intention de s'emparer du
jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
que le juge tait trop obstin pour ajouter foi  ce rcit. Combien
de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respect les immortels
et pratiqu la vertu sans avoir pu russir  obtenir la visite des
esprits; et vous, parce que vous avez pleur vos fleurs, voil qu'un
tre cleste consent  descendre du ciel. Au moins en partant il et
d laisser son nom, afin qu'on pt le connatre! Est-ce qu'il s'en est
all sans faire d'adieux? Celui qui cherche  tromper par des paroles
aussi artificieuses est bien videmment un magicien; cela va sans se
dire.

Aussitt s'tanant des deux cts, les geliers rpondent tous
ensemble  la voix du juge; pareils  une troupe de tigres, ils
entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
les mains. Ils taient sur le point de commencer la torture, lorsque
le juge, saisi d'un tourdissement subit, faillit rouler au bas du
tribunal; sa tte et ses yeux sont troubls par des vertiges; il ne
peut demeurer sur son sige. Il ajourne donc au lendemain la suite de
l'affaire, aprs avoir ordonn aux geliers de conduire en prison le
patient, charg de la cangue.

Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se prsente  ses regards.
Seigneur Tchang, s'crie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
donn aucun sujet de me har; je n'ai jamais t votre ennemi: pourquoi
donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher  m'arracher la vie?
Mais le jeune seigneur, sans rpondre, se joignit  Tchang-Pe et au
reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.

Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
ami pour savoir ce qui s'tait pass au tribunal. Quand ils en furent
informs, ils lui dirent: C'est videmment une injustice dont vous tes
victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
du village, nous signerons une ptition en votre faveur, et nous nous
porterons caution; rassurez-vous!

Ce que vous dsirez faire serait bien utile, rpondit Tsieou-Sien en
gmissant ... et les geliers l'interrompirent par des injures: Allons,
canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
arrtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allrent
chercher du vin et des mets qu'ils dposrent  la porte de la prison;
mais qui d'entre les geliers aurait eu la complaisance de lui faire
passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en rgalrent.

A la nuit, le pauvre jardinier fut tendu sur la planche qui sert de
lit aux prisonniers; l, plus mort que vif, garrott de manire  ne
pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
il se livrait  ces penses. Aurais-je pu prvoir qu'en rendant la
vie  mes fleurs, cette jeune immortelle donnait  mon cruel ennemi
l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as piti
de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en pril; je suis
rsolu  quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.

Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la mme immortelle qui
s'avanait doucement devant lui. Aussitt il crie vers elle: Puissante
immortelle, sauvez votre jeune frre, sauvez-le, en grce! Tu veux donc
que je t'arrache  ce danger, rpondit la jeune fille; et  un signe de
sa main, la cangue se dfit et tomba d'elle-mme.

Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libratrice,
et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, rpondit celle-ci, le gnie qui
prside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
eu piti de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
qui l'a engage  rtablir les pivoines sur leurs tiges, bien loigne
de croire que des gens pervers dussent tirer de l occasion de te
calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
ta carrire, ds demain Tchang-Oey, qui dtruit les plantes et nuit
aux hommes, sera enlev du milieu des vivants. L'esprit qui prside
aux fleurs en a fait un rapport au matre du ciel, et il a retranch
la somme des jours que ce mchant avait  vivre. Les compagnons qui
secondaient ses vues prouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
pratique avec zle les vertus qui conduisent  prendre place parmi les
immortels, et, dans quelques annes, je te ferai passer dans une autre
condition d'existence.

Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
demander  Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
immortel?--Les voies sont diverses, rpondit la jeune fille cleste, il
faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
envers les fleurs tu as acquis des mrites, et dsormais c'est par
les fleurs que tu arriveras  l'accomplissement de cette voie,
c'est--dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'lever dans les airs.--Et
elle lui enseigna la manire dont il devait se vtir et se nourrir.

Aprs avoir inclin son front jusque dans la poussire pour remercier
l'envoy cleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
Il allonge la tte, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
sortirons d'ici. Le vieillard se met donc  grimper; mais toute la
puissance de son lan ne le conduit qu' moiti de la muraille. Il
reprend haleine et arrive peu  peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
crient: Le magicien est chapp, arrtez-le, arrtez-le!--Tsieou est
saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
jambes flchissent, il tombe  terre; et revenu de son trouble, il
s'veille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
le rve sont graves dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
voit tir d'affaire, son coeur se dilate; car on dit:

      Celui qui ne nourrit en son coeur aucun sentiment
      d'gosme, comprend clairement que les immortels sont les
      arbitres des vnements. 

Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
dit-il avec ironie,  des bizarreries bien tranges: il a la bont de
passer toute cette nuit entire sur le lit de douleur, tout exprs pour
nous laisser libres de nous rjouir dans son jardin. Ces jours passs,
ajoutrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
nous n'avons pas pu y prendre compltement nos bats; mais aujourd'hui
il est devenu la proprit de votre noble Seigneurie, il faut nous y
livrer  l'ivresse du plaisir.

Tchang-Oey gota leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
aprs avoir ordonn aux domestiques de prparer un festin, ils
s'acheminrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
entre; les voisins, loin d'tre rassurs en voyant Tchang-Oey, restent
silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, prcde de son chef,
arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est reste sur sa
tige; c'est comme au jour o ils les ont brises, elles sont rpandues
 terre en dsordre et jonchent le sol.

Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
parole; D'aprs ce que je vois, ce misrable possde videmment des
secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
pu oprer une transformation si complte. Est-ce que ce seraient les
immortels qui les auraient abattues? Certainement, rpondit un de ces
jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se rcrer parmi les
fleurs, voil pourquoi il s'est amus  nous jouer ce mauvais tour.
Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, h
bien! nous nous rjouirons au milieu des fleurs tombes.--Aussitt on
tend  terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'tant assis,
on s'abandonne  la joie et aux excs de l'orgie. Insensiblement le
repas s'tait prolong jusqu' l'heure o le soleil plit dans l'ouest.
Il n'y avait personne qui ne ft  moiti ivre, lorsque tout--coup il
s'lve un tourbillon imptueux. Or, ce tourbillon

     Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multiplies
       devant le vestibule,
     Et ces herbes flottantes qui s'panouissent  la surface des
       eaux,
     La tempte hurle comme une troupe de tigres affams,
     Et siffle  travers les pins de la fort.

Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs parses, elles se
relevrent en une seconde, mais transformes en petites demoiselles
hautes d'un pied. Quel prodige! s'crirent les amis de Tchang
singulirement effrays. Ils parlaient encore, quand ces petites
apparitions s'tant agites  la rencontre du vent, devinrent
subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles  voir,
portant sur leurs vtements tout l'clat des fleurs; elles errent
runies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
dans une muette stupeur.

Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habille de rouge, qui prit
la parole: Nous toutes, qui sommes soeurs, habitons ce lieu depuis plus
de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
a tmoigne Tsieou-Sien en nous dfendant toujours. Quoi donc! il a
t en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
tyrannis par eux; ils l'ont mme, par leurs calomnies, jet dans un
pril o ses jours sont menacs, et cela dans le criminel espoir de
s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
Mes soeurs, ne runirons-nous pas nos efforts pour les chtier; et
en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
l'injure dont ces impies l'ont abreuv! Que vous en semble, mes soeurs?
Toutes les jeunes filles tmoignrent leur assentiment:--Oui, il
faut se mettre  l'oeuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes lvent
 la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
imptueuse et glace qui pntrait la chair.

Ce sont des dmons, s'crirent alors les jeunes dbauchs, occups 
boire; et laissant l les coupes du festin, ils cherchent  sortir de
l'enclos; chacun s'enfuit sans songer  son voisin. L'un heurte les
pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustig
par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relve pour courir, et
retombe encore. Ce dsordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
peu calm, on songea  faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
son client Tchang-Pe taient tous les deux absents. Lorsque la trombe
souffla, le crpuscule tait assez sombre: ils se dirigeaient vers la
maison, aussi empresss que s'il se ft agi de conserver leur vie; et
tous ils s'en allaient en courant, la tte baisse sur leur poitrine,
dcourags et honteux.

Les domestiques hors d'haleine se dcident  appeler quelques
vigoureux garons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un pais bosquet
de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
lumire, c'est Tchang-Pe. Embarrass dans sa course par une racine, il
a eu la tte brise en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent  la maison.

On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux rgne un calme
parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
n'est tombe. Dans la salle champtre au contraire, les coupes et les
plats sont renverss en dsordre, le vin est rpandu et coule dans
la poussire. Les jeunes gens sont forcs d'avouer qu'il y a l un
miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
n'tait pas grand: il est visit en entier, quatre ou cinq fois; mais
hlas! on ne dcouvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
l'aurait-il enlev! Ces dmons femelles l'auraient-ils aval! Dans
quelle retraite inconnue est-il donc cach? On fait une nouvelle
perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....

Aprs avoir bien rflchi et examin, ils allaient sortir, lorsque 
la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
c'taient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
jardinier dpossd, qui, vaguement instruits de la rencontre des
jeunes gens avec les dmons et de la disparition de Tchang-Oey,
arrivaient pour voir ce qu'il en tait. Les fermiers racontent la
chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
engagent  ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
joindre  vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
une scrupuleuse attention,  l'aide de lanternes; mais leur zle tait
 bout et ils s'en allrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
responsabilit psera toute entire sur nous qui sommes les voisins.
Mais les htes du jeune seigneur, serpents sans tte, incapables de
marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
nous nous en rapportons  vous, rpondirent-ils; et ils se dispersrent.

A peine taient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du ct
de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
prcipitent  la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
la main, il y a quelque chose qui pend  cet acacia; n'est-ce pas le
bonnet de notre matre?--C'tait bien lui.--On claire le long du mur,
et  quelques pas de l,  l'angle oriental, dans un dtour form par
l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
laquelle est un homme, plant tout droit, les jambes en haut, la tte
en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vtements du jeune
seigneur. L'odeur de cette fosse tait insupportable; tandis qu'on
s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
adressaient secrtement des prires  Bouddha. Puis ils se joignirent
aux autres voisins et se retirrent.

Les fermiers chargrent sur leurs paules le cadavre du matre et
allrent le laver dans l'tang; quelqu'un partit annoncer cette
nouvelle  la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnrent  la
douleur; et le corps, dpos dans un cercueil, fut rendu  la terre;
nous l'y laisserons.

Les blessures que Tchang-Pe avait reues  la tte taient trs graves:
il expira  la cinquime veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
ont leur rcompense.

      Deux sclrats qui ont quitt le monde,
      Ce sont deux dmons mchants qui descendent dans les enfers.

Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employ
du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
dnonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
raconte tous les vnements de cette fatale soire. Le juge effray ne
peut ajouter foi  cette aventure, lorsque, quelques minutes aprs,
il voit venir le chef du village, qui, escort de tous les habitants
de Tchang-Yo, lui prsente une ptition signe des cent familles,
dans laquelle les faits sont exposs avec exactitude et tablissent
en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
fleurs, s'est livr  la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant  s'emparer illicitement du
jardin et  perdre le vieillard, a suscit contre lui une accusation
calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
Tout ce qui s'tait pass dans cette affaire tait rapport avec le
plus grand dtail et la plus grande prcision.

Le vertige dont il avait t saisi la veille avait dj donn au
juge quelque soupon, et il avait eu l'ide de l'injustice de cette
accusation; ds-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
grande de ne pas avoir encore employ la torture. Il ordonna de tirer
de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, o
il fut rendu  la libert. Puis il lui remit un arrt marqu de son
propre sceau, pour tre affich  sa porte. Ce dcret dfendait aux
promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.

Toute l'assemble salua en s'inclinant jusqu' terre, et Tsieou-Sien
adressa  ses voisins de sincres remerciements. Les deux vieillards
ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entre avec le vieux
jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi panouies que
jamais, Tsieou fut profondment mu. On lui apporta du vin pour achever
de dissiper ses terreurs: lui-mme rpondit  l'empressement de ses
amis par un banquet, et il y eut quelques jours de ftes, dont nous ne
parlerons pas.

Depuis lors, Tsieou-Sien se mit  manger chaque jour des fleurs.
Insensiblement il s'y accoutuma, renona  toute chose rtie au feu.
Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employ en aumnes.
Dans quelques annes, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
reprit la fracheur de la jeunesse.

Un jour, c'tait le 15e de la 8e lune, le temps tait magnifique, le
ciel si pur qu'on n et pu apercevoir un nuage dans toute l'tendue
de l'horizon; Tsieou-Sien tait assis, les jambes croises, auprs de
ses fleurs. Tout--coup une brise de bon augure souffle doucement, il
s'lve une vapeur tincelante comme l'clat des flambeaux: on entend,
dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
embaume l'atmosphre; des phnix bleus, des cigognes blanches
s'battent et voltigent. Peu  peu, en face de la maison, apparat la
jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses cts flottent
des tendards couverts de pierres prcieuses, et un grand nombre
d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
des instruments de musique.

Le vieillard se prosterne dans la poussire, et la jeune desse qui
prside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
mrites que vous aviez  acqurir est rempli; j'en ai fait mon rapport
au matre du ciel, qui a daign ordonner qu'en considration de l'amour
que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlev aux demeures
clestes. Celui qui aime et protge les fleurs augmente sa flicit;
celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les dtruit, attire
sur soi de grandes calamits.

Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, tmoigna sa reconnaissance
 la jeune fille assise dans l'espace, puis, obissant aux ordres des
immortels, il monta sur le nuage. Bientt, chaumire, fleurs, arbres,
tout s'leva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.

Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
du village, se prosternrent avec respect; ils virent long-temps encore
Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
d'adieux.--Puis tout disparut.

Cet endroit a chang son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
Cent Fleurs._

     Comme le matre du jardin avait toujours chri les fleurs,
     Obissant  sa voix, les immortels descendaient le visiter;
     Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont t enlevs au ciel
      avec lui:
     Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
       le feu.


[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Ponia arborea_)

[2] Il monta sur le trne en 1023.

[3] Dix lys font une lieue.

[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont dsignes
par des dnominations potiques, il en rsulte une difficult de plus 
tablir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entirement connue.

[5] Le pre Athanase Kirchre, dans sa _Chine illustre_, dit, en
parlant de ce lac clbre: Il a 40 milles d'estendu, et sans entrer
dans la ville, flotte nant moins le long des murailles et les
arrouse,... ce qui a donn aux habitants occasion de faire beaucoup de
canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
avant dans la ville, et de bastir de chaque ct de ces canaux des
temples, des monastres, des palais, des collges, etc.  Ce lac est
situ dans le Tche Kiang.

[6] En chinois, l'expression potique qui dsigne la neige est:
_Lo-Hoa_, les six fleurs.

[7] Tsieou-Kong.

[8] Environ 22,500 francs.




LE BONZE KAY-TSANG

SAUV DES EAUX.

HISTOIRE BOUDDHIQUE


La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu o les
Empereurs ont successivement tabli leur cour, depuis les Tcheou, les
Tsin et les Han jusqu' nos jours. Elle est partage entre trois les
tincelantes comme des charpes brodes, huit bras de rivires baignent
ses murs: aussi jouit-elle d'une grande clbrit.

Quand Ta-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rnes du
gouvernement, il data de l'anne Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
anne de son rgne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
souverainet de la Chine.

Un jour, Ta-Tsong tait sur son trne; les magistrats civils et
militaires, runis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
s'adressant  l'Empereur: Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
parfait est rtabli dans le royaume, que les huit provinces sont
pacifies et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformment aux
lois de l'antiquit, un concours gnral, et d'y appeler les lettrs
recommandables par leur sagesse et leurs lumires; afin de choisir
parmi eux et de tirer parti de leurs capacits, pour ramener le peuple
 la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
rpondit Ta-Tsong. 

Aussitt il rendit un dcret qui fut promulgu dans toutes les villes,
dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
camps. Il portait que les lettrs initis  la lecture des livres
classiques, capables d'en pntrer le sens et de le dvelopper avec
clart, et de prsenter les trois compositions pour le doctorat,
eussent  se rendre au concours gnral de la capitale.

L'ordonnance impriale parvint au pays de Ha-Tcheou. Un jeune homme
nomm Tchin-Ngo, dont le titre honorifique tait Kwang-Jouy (_le Bouton
brillant_), aperut cette affiche  la porte du palais. De retour chez
lui, il dit  sa mre Tchang-Chy: Un dit man du trne proclame un
concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'aprs le rsultat
de l'examen, employer les lettrs, selon leurs vertus et leurs talents.
Votre fils a le dsir de s'y prsenter; s'il obtient une magistrature
ou un grade quelconque, il donnera de l'clat  son nom, se mariera et
lvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
fils est tout dcid; seulement, il tenait  consulter sa mre avant de
partir.

--Mon fils, rpondit Tchang-Chy, vous tes vers dans la connaissance
des livres classiques: pendant l'enfance on tudie, et arriv  l'ge
mr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
 cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif  ce que vous ferez,
et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
mre. 

Kwang-Jouy ordonna aussitt  ses domestiques de tout disposer pour le
dpart, puis, aprs avoir pris cong de sa mre, il se mit en route
et ne tarda pas  arriver dans la capitale. Le concours venait de
s'ouvrir: Kwang-Jouy prsenta ses compositions; l'issue de l'examen
prouva qu'il tait admis, et son nom fut port le troisime sur la
liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
imprial, lui confra le titre de docteur; ensuite le laurat, mont
sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.

Or, comme il passait devant la porte du palais habit par le premier
ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appele Ouen-Kiao (et
aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapiss de
festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'tait pas marie
encore, tenait  la main une petite balle de soie, qu'elle allait
lancer pour deviner, par le sort, l'poux qui lui tait destin.

Dans ce moment le nouveau docteur vint  paratre sous le balcon:
la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'oeil, un homme
au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'tait un des
vainqueurs du dernier concours, son coeur fut rempli de joie; saisissant
donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manire qu'elle
allt frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
entendit alors avec surprise une charmante musique de fltes et de
hautbois retentir dans le palais; bientt une dizaine de servantes,
descendues de l'tage suprieur, arrtrent son cheval  la bride et
l'introduisirent lui-mme dans le palais pour accomplir l'union.

Le ministre sortit de la grande salle, accompagn de son pouse,
accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'
terre, et lorsque les poux eurent achev rciproquement toutes les
civilits dictes par les rites, le jeune homme salua respectueusement
ses nouveaux parents des titres de beau-pre et belle-mre.

Un grand repas fut command par Oey-Tching; la nuit se passa en
rjouissances, et les poux furent conduits par la main dans
l'appartement parfum.

Le lendemain,  la cinquime veille, Ta-Tsong sigeait sur son
trne dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
militaires taient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
ministre prit la parole et dit: Votre sujet fait observer que la
prfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
ose la demander pour Kwang-Jouy. 

Ta-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
l'ordre de partir immdiatement pour le lieu de sa rsidence et d'y
arriver dans le dlai qui lui tait assign. Aprs avoir tmoign sa
reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint  l'htel du ministre,
afin de s'entendre avec son pouse sur les prparatifs du voyage; puis
il prit cong de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
le Kiang-Tcheou.

Ils quittrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attidie
balanait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte  goutte
arrosait le calice empourpr des fleurs. Profitant de l'occasion
offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mre et
lui prsenter son pouse. Tchang-Chy tmoigna toute sa joie de voir son
fils mari, et revenu vers elle d'aprs sa recommandation. Elle couta
avec intrt le rcit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
le dsir d'emmener sa mre; cette proposition plut  la vieille dame,
qui se disposa en consquence. On partit, et en quelques jours on fut
rendu  l'auberge de Ouan-Hoa, o l'on prit quelque repos.

Tchang-Chy, s'tant trouve subitement indispose, dit  son fils:
Je suis malade, il est  propos que je reste deux jours encore  me
soigner dans cette htellerie, aprs quoi nous partirons. Kwang-Jouy
accda aux volonts de sa mre.

Le lendemain, de grand matin, il vit  la porte un homme tenant  la
main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espce dite Ly-Yu, qu'il
voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais,  l'instant o il
se disposait  le faire rtir pour l'offrir  sa mre, il s'aperut que
l'animal se dbattait, ouvrait et refermait les yeux. J'ai entendu
dire, songea Kwang-Jouy tout stupfait, que quand les anguilles ou les
autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
faut pas ngliger. Il alla donc demander au pcheur o il avait pris
ce poisson. A dix lys[4] d'ici, rpondit l'tranger, dans le fleuve
Hong-Kiang.

A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
puis, aprs avoir rendu la vie  cet tre cr, il vint annoncer
cette bonne action  sa mre. Rendre la vie aux animaux est une
oeuvre mritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait l me
remplit de satisfaction--Ma mre, reprit Kwang-Jouy, voil dj trois
jours que nous sommes ici, le dlai accord pour la route va bientt
expirer; votre fils dsire se remettre en marche demain: mais comment
est la sant de ma mre?--Pas trs mauvaise, rpartit Tchang-Chy;
cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
vivre jusqu' ce que je sois rtablie, et partez devant tous deux: aux
premires fracheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.

Ce plan fut communiqu par le docteur  son pouse, qui l'adopta. Ils
firent leurs adieux  Tchang-Chy et se mirent en route.

La difficult des chemins leur causait beaucoup de fatigue; aprs avoir
march tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivrent
 l'endroit o l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et l ils
rencontrrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
en ramant vers le rivage o ils taient arrts.

Dans une existence antrieure, Kwang-Jouy avait t destin  devenir
la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
ennemi. Les bagages ports par son ordre sur le bateau, son pouse et
lui s'embarqurent avec leurs domestiques.

Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
femme. Son visage tait arrondi comme la pleine lune, ses yeux
brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et frache
ressemblait  une cerise, sa taille de gupe offrait la flexibilit du
saule, elle avait la grce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beaut clipsait
la lune et faisait honte  la fleur. Tant de charmes firent natre de
mauvais desseins dans le coeur du batelier, qui les communiqua  son
compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirig
sur une plage dserte, et vers la troisime veille de la nuit, au
milieu du silence et de l'obscurit, ils commencrent par tuer les
domestiques, puis massacrrent Kwang-Jouy et jetrent son corps au
milieu des eaux.

A la vue de son mari gorg, Ouen-Kiao allait se prcipiter dans le
fleuve; mais Lieou-Hong la retint. Si vous obissez, lui dit-il,
tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accord; si au contraire
vous me rsistez, je vous frappe avec ce poignard. La jeune dame ne
savait quel parti prendre. Il lui fallut forcment se soumettre aux
circonstances, et elle resta  la merci du brigand. Aprs avoir atteint
la rive mridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revtu les habits et pris le
diplme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.

Or, les cadavres des domestiques assassins par le bandit avaient
flott au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy tait all 
fond. L'esprit prpos  l'inspection des mers, qui se trouvait 
l'embouchure du fleuve, l'aperut et, avec la rapidit de l'toile qui
file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui tait assis
sur son trne. Un lettr inconnu, lui dit-il, a t gorg il n'y a
qu'un instant,  l'entre du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
au fond des eaux.

Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, aprs l'avoir
considr attentivement, il s'cria: C'est l'homme gnreux qui m'a
sauv la vie! Par qui donc a-t-il t mis  mort? Puis il ajouta:
Un bienfait reu mrite une rcompense gale: je dois de mon ct le
rappeler  la vie, pour reconnatre le service qu'il m'a rendu ces
jours passs.

Il crivit de suite un billet, et chargea ce mme satellite de le
porter au gnie qui prside  la ville principale Hong-Tcheou. Dans
cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
du docteur dfunt, afin qu'il pt la rappeler  la vie. Le dieu
tutlaire de la ville ordonna  un petit gnie de prendre l'ame de
Kwang-Jouy et de la remettre  l'envoy du roi des dragons.

Celui-ci, muni de son prcieux dpt, le transporta au fond des eaux
dans le palais de son matre.--Lettr, quel est ton nom? quelle est
ta patrie? comment es-tu tomb dans ce malheur? et pour quelle cause
as-tu t victime d'un assassinat?--A ces questions, Kwang-Jouy salua
respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
le supplia de le faire revivre.

Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
trouve  son tour dans le mme danger, pourrais-je ne pas le sauver?
A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaa dans sa bouche
un certain nombre de pierres prcieuses pour empcher la dissolution
du corps; puis, quelques jours aprs que son ame fut rintgre, il
lui dit: Maintenant que tu as recouvr la vie, les circonstances
t'obligent  vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade  ma
cour.

Cette offre fut accepte avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
exprima sa gratitude au roi des dragons.

Mais revenons  la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
de son poux, elle ne voulait se nourrir que de lgumes et dormait sur
la dure. Cependant elle tait enceinte et ignorait de quel sexe serait
l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexit, elle
avait d obir  la force des vnements et suivre Lieou.

Bientt ils arrivrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
employs infrieurs de la cour allrent au-devant de celui qu'ils
prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
eux-mmes  l'htel complimenter, d'aprs l'ordre de leur rang,
le nouveau prfet. En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
je compte sur le concours de vos lumires pour aider mes faibles
talents.--Seigneur, rpondirent les magistrats, votre rare gnie, votre
haute capacit suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
l'quit prsidera  vos jugements et les punitions seront appliques
avec impartialit: tel est l'espoir de vos subordonns. De grce,
daignez tre moins humble! Aprs cette visite, ils se retirrent.

Les instants fuient avec rapidit.--Un jour que Lieou-Hong tait
sorti pour des affaires publiques, la jeune dame reste  l'htel
tait occupe du souvenir de son poux et de sa belle-mre, et
elle se dsolait dans la galerie si bien dcore de sa nouvelle
demeure. Tout--coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
l'assaillirent: elle s'vanouit. Bientt elle donna naissance  un
fils, et une voix se fit entendre, qui disait: Jeune dame, prtez
l'oreille  mes paroles. Je suis le gnie du ple sud, la desse
Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa rputation sera
immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera  le faire prir, veillez
de tout votre coeur  sa conservation. Votre poux a t sauv par le
roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
d'affection qui vous unissaient, et une clatante vengeance confondra
votre ennemi: un jour viendra o vous vous souviendrez de tout ceci.
Rassurez-vous donc et reprenez vos sens. Puis la voix se tut.

Revenue  elle, la jeune mre grava dans son esprit les paroles qu'elle
venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
que devenir. Au mme instant Lieou-Hong entra, et ds qu'il aperut
l'enfant il voulut le faire prcipiter dans le fleuve afin de s'en
dbarrasser. Il fait dj nuit, objecta la jeune dame, attendez 
demain que le jour paraisse; alors il sera jet dans les eaux et vous
serez satisfait.

Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mre, pleine de sollicitude
pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
retour du bandit, c'en tait fait de son fils. Il valait donc mieux
ds aussitt le dposer sur le fleuve et l'abandonner  son sort.
Peut-tre, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
piti; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
et un jour le hasard nous runira. Cependant il sera difficile de le
reconnatre....

Eclaire par cette pense, elle se mordit  la main, et crivit avec
son sang sur du papier les noms de ses pre et mre, ainsi que tout
le dtail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Dchirant ensuite ses
vtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
porte de l'htel se trouvant ouverte, c'tait une occasion favorable;
par bonheur aussi il n'y avait pas loin de l au fleuve.

En arrivant sur le rivage, la jeune mre versa un torrent de larmes;
et comme elle cherchait quelque objet qui pt flotter, elle remarqua
une branche que la violence du vent avait arrache. Aprs avoir rendu
grce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
la branche, attache sur sa poitrine le billet mystrieux, et le confie
ainsi  son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
rentre  l'htel.

Entran par les flots, le frle radeau alla aborder au pied du couvent
de Kin-Chan. Le suprieur de cette communaut, le bonze Fa-Ming, tait
un vieillard trs avanc dans la pratique des vertus, clair sur tous
les points de la doctrine et parfaitement instruit des prceptes de Fo.

Assis dans la posture d'une mditation profonde, il tait livr tout
entier  la pense du dieu, quand tout--coup les cris d'un petit
enfant arrivent  lui. Son coeur est mu; il court au bord du fleuve:
que voit-il?... Une branche flotte au gr des eaux, sur laquelle est
attach un enfant nouveau-n. Comme il s'empresse de le dposer 
terre, il aperoit un billet crit avec du sang, qui lui fait connatre
les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son pouse. Le vieux bonze
recueille le nouveau-n, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
l'lve; mais il garde et cache avec soin le papier mystrieux.

Les instants passent comme la flche, les jours et les mois sont
rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
eut atteint l'ge de dix-huit ans, le bonze dsira qu'il coupt ses
cheveux[8] et se livrt  l'tude de la vertu. Alors il lui imposa
le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
 suivre les commandements de la loi et  affermir son coeur dans la
pratique de la vertu.

Un jour que l'air vivifiant du printemps rjouissait la nature, tous
les bonzes rassembls  l'ombre des pins dveloppaient les textes
sacrs et parlaient sur la mditation. Ce qu'ils disaient en faveur
de l'abstinence du vin et de la viande[9] tait profond, difficile 
saisir, et, malgr l'accord de tous les religieux sur ces points, le
novice avait de la peine  en pntrer le vrai sens. Les bonzes irrits
lui adressrent des injures: Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
connat ni ton pre ni ta mre, tu n'es qu'un absurde dmon venu on ne
sait d'o!

Ainsi outrag par leurs paroles, le novice courut aussitt se jeter
aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: L'homme
qui nat entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
pour appui les deux principes qui prsident  la formation de tous les
tres; il a sa cause et son origine dans les cinq lments: ce sont
l et le pre qui lui donne l'tre et la mre qui le nourrit. Comment
donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'et ni pre ni mre? Deux
et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
auteurs de mes jours.--Eh bien! rpondit le chef des bonzes, si tu veux
arriver  connatre leurs noms, suis-moi dans ma cellule.

Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. L, le vieux bonze tira
de derrire la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
prit le papier ensanglant avec le lambeau de vtement qu'il remit au
novice. Celui-ci dploya l'crit fatal et apprit avec les noms de ses
parents la vengeance que sa mre attendait de lui.

A cette lecture Kay-Tsang clata en sanglots, tomba la face contre
terre et s'cria: Quoi! l'injustice dont mon pre et ma mre ont t
victimes n'est point encore venge, et j'ai pu arriver jusqu' l'ge
de dix-huit ans sans connatre ceux  qui je dois la vie! Maintenant
il m'est rvl que ma mre existe; et moi, si vous, mon pre, ne
m'aviez sauv des eaux, lev, soign de vos mains, comment aurais-je
pu voir ce jour dcisif? Oh! permettez donc  votre disciple d'aller
 la recherche de sa mre! Dans la suite, portant un vase du plus
prcieux parfum, il fondera un monastre dans lequel vous serez trait
avec les plus grands gards, et il vous tmoignera ainsi sa profonde
reconnaissance.

--Si tu dsires, rpondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
mendiant, va frapper  la porte de l'htel du prfet de Kiang-Tcheou:
l, tu pourras avoir une entrevue avec ta mre.

Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
A l'instant o il arriva  la demeure de Lieou-Hong, le bandit tait
sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
avec sa mre. Le novice demanda donc l'aumne aux portes du palais.

Or, cette mme nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
chancre la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: Je
n'ai pas entendu parler de ma belle-mre, mon mari est mort assassin
par le bandit, mon fils a t expos sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
retir des eaux pour l'lever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
peut-tre le ciel a-t-il dcrt que nous serions runis aujourd'hui,
qui sait?...

Elle fut interrompue dans ces rflexions par une servante qui lui
annonait qu'il y avait  la porte un religieux rcitant des prires et
demandant l'aumne.

Aussitt la dame se leva frappe de cette concidence, Et d'o
vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
de Kin-Chan, rpondit le novice; il est disciple du bonze
Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.

On servit au religieux le repas maigre exig par les commandements,
et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
attention sur ses manires et son langage se disait: C'est l'image
vivante de mon mari! Ensuite, congdiant la servante, elle lui demanda
si depuis son enfance il avait t vou  la vie du couvent, ou s'il
l'avait embrasse plus tard, comment il s'appelait, si son pre et sa
mre vivaient encore.

Kay-Tsang s'empressa de rpondre. Je ne suis point un religieux vou
ds l'enfance  la vie des couvents, et ne suis point entr dans cette
carrire  l'ge o l'on choisit une profession; mais coutez. J'ai
reu du ciel pour hritage une inimiti terrible, une haine profonde
comme les mers. Mon pre a t assassin par un sclrat qui s'est
empar de ma mre, et c'est elle que je viens chercher ici d'aprs
les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
de votre mre?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
ceux de mon pre, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-mme Kiang-Lieou,
mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
rpartit la veuve, mais o sont les preuves de ce que vous dites?

A ces mots qui lui faisaient connatre sa mre, le novice s'tait
prcipit  genoux et, avec des larmes mles de sanglots, il s'cria:
Si vous ne me croyez pas,  ma mre, voyez, voyez ces tmoignages!
Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'tait bien
son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
lui dit: Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis rest
dix-huit annes sans connatre les auteurs de mes jours, et au moment
que je retrouve ma mre, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
sparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
Lieou-Hong revenait il voudrait te faire prir. Demain je feindrai
d'tre malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir 
des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
pour y accomplir mon voeu; l du moins nous pourrons nous entretenir.

Docile aux volonts de sa mre, Kay-Tsang se spara d'elle.

Cependant  la suite de cette double motion de joie et de douleur,
excite par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du voeu fait
dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers  des bonzes. Il y
a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
en main un couteau, en rclamant imprieusement le don promis: cette
vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vrit, rpliqua
le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tt? En allant au
tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
une paire  chacune des cent familles, et cela dans le dlai de cinq
jours.

En effet,  l'poque fixe, les cent familles apportrent l'ouvrage
exig. La veuve de Kwang-Jouy demanda  Lieou-Hong o tait le couvent
auquel il convenait de faire cette offrande. Dans la province de
Kiang-Tcheou il y en a deux, rpondit-il: celui de Kin-Chan et celui
de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis. Lieou-Hong envoya
ses deux huissiers prparer un bateau, et la mre de Kay-Tsang,
accompagne de domestiques affids, s'embarqua. Le bateau fut dtach
du rivage et bientt on aborda au pied du couvent.

Au retour de son excursion, Kay-Tsang tait all trouver Fa-Ming et
lui avait racont tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
parut trs satisfait du succs de l'entreprise. Le lendemain on vit
venir une servante qui annonait l'arrive de sa matresse. Tous les
religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
le couvent. L, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revtit des
habits de deuil et dit  sa suivante de tirer de leur enveloppe les
cent paires de chaussures et de les dposer sur un plateau. Entre dans
la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
l'assemble, puis elle engagea le suprieur du couvent  distribuer les
souliers  ses religieux.

Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle dserte, il
se jeta aux genoux de sa mre, qui lui dit qu' l'instant o il se
chaussait, elle avait aperu en effet une marque au petit doigt de son
pied gauche. A ces mots, ils tombrent dans les bras l'un de l'autre
en pleurant, et tous deux ils tmoignrent leur reconnaissance au vieux
bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonn sur les eaux.
Mais celui-ci leur dit: Maintenant que la mre et le fils sont runis,
il est  craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
donc vous sparer sans bruit, afin d'viter les malheurs qui vous
menaceraient.

Alors la veuve donna  son fils un bracelet parfum, en lui disant:
Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou,  la distance de 1500 lys, 
l'htellerie de Ouan-Hoa; c'est l que nous avons laiss ton aeule,
celle qui est la mre de ton pre. Je vais crire une lettre que
tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
ministre de sa Majest: ce ministre et son pouse sont les parents
auxquels ta mre doit elle-mme le jour. Tu prsenteras cette lettre
 ton aeul, en le priant de demander  l'Empereur de vouloir bien
envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
de venger ton pre. Ensuite tu dlivreras ton aeule de la misre
dans laquelle elle doit tre plonge et tu l'amneras. Je n'ose pour
l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce sclrat de
Lieou-Hong ne s'tonnt de ma trop longue absence. Aprs ces paroles
elle quitta le couvent et regagna le bateau.

Kay-Tsang rentra en gmissant dans l'intrieur du monastre. Il
rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mre exigeait de lui; puis,
prenant cong du religieux, il se mit en route.

Arriv  l'htellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprs de
Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat tranger, nomm Tchin, n'tait
pas descendu dans cette maison avec une vieille mre, et si on savait
ce qu'tait devenue cette dame. En effet, rpondit l'htelier, elle
est reste chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
s'en alla demeurer dans un vieux four ruin, ici prs,  la porte du
sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.

Sur cette rponse Kay-Tsang demanda o tait ce four ruin et courut
chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'cria: Oh!
c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, rpondit le
novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son pouse
Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hlas!
mon pre a t assassin par un sclrat qui a forc ma mre  demeurer
prs de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'tais ici et m'y
venir chercher?--C'est ma mre qui m'a envoy avec une lettre pour la
capitale et ce bracelet parfum.

La vieille tta les deux objets et s'cria les larmes aux yeux: Hlas!
je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
qu'il a perdu tout sentiment de justice et oubli les devoirs de la
reconnaissance! J'tais loin de penser qu'il et pri victime d'un
assassinat; mais je me rjouis  l'ide que le ciel compatissant ne
l'a pas priv de postrit, et a permis qu'il y et un petit-fils pour
venir me trouver.--Et comment mon aeule a-t-elle perdu la vue? demanda
Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton pre avec anxit, rpondit la
vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleur que mes
yeux se sont ferms  la lumire.

En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba  genoux et fit
cette prire. Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon pre et ma mre
ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengs; enfin j'ai retrouv
celle  qui je dois le jour, il m'a t donn aussi de revoir mon
aeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux voeux que je lui
adresse du fond de mon coeur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
aeule s'ouvrent de nouveau  la clart du jour! Cela dit, il passa
l'extrmit de sa langue sur les paupires de la pauvre aveugle, et au
mme instant elle recouvra la vue.

Ds qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'cria: Ce sont l tous
les traits de mon fils Kwang-Jouy. Sa joie tait au comble et elle se
sentait vivement mue. Kay-Tsang pria son aeule de sortir de ce four
et la conduisit de nouveau dans l'htellerie, il paya ce qui tait d
pour le logement; puis, aprs avoir pris quelque repos, il donna  la
vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu' son retour, en lui
disant: Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
vous quitte pour aller  la capitale.

Arriv  la rsidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'htel
de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
et que d'ailleurs il tait son parent. Quand on lui fit part de cette
demande, le ministre rpondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
famille; mais son pouse lui dit: La nuit dernire, j'ai vu en songe
ma fille Ouen-Kiao; ce doit tre une lettre de notre gendre qu'on nous
apporte. Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
la salle du palais.

A peine Kay-Tsang eut-il aperu Oey-Tching et son pouse, qu'il clata
en sanglots; puis, s'inclinant jusqu' terre, il tira de sous sa
robe la lettre dont il tait charg et la leur prsenta. Le ministre
l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. Qu'y
a-t-il donc? lui demanda son pouse. Et le ministre lui raconta
tout ce qui tait contenu dans la lettre. A ce rcit la belle-mre
de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
torrent de pleurs. Rassurez-vous, lui dit alors son poux, j'irai
dclarer cet vnement  sa Majest et lui demander des troupes pour
venger notre gendre.

Le lendemain Oey-Tching se rendit  la cour et informa l'Empereur
de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait t victime, de l'oppression
exerce envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du dfunt.
L'Empereur, saisi d'une violente colre, fit assembler les 60,000
hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant,  la
tte des troupes. Ds qu'il fut sorti, Oey-Tching runit les soldats
et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
l'toile filante. Bientt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
retranchrent sur la rive septentrionale du fleuve.

Pendant la nuit,  la lueur des toiles, on distribua au peuple la
proclamation impriale, et les deux magistrats, les premiers en grade
aprs le prfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succs de
l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en mme temps, et il ne
faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong tait dj cern.
Or,  cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
et le roulement des tambours rsonnant tous  la fois. Les soldats se
prcipitrent dans le palais, les armes  la main, et le bandit ne put
leur chapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer  l'arme que le
brigand Lieou-Hong, li et garrott, allait subir le chtiment de son
crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prts, hors de la ville,
sur la place des excutions.

Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
fille de se prsenter devant lui; mais elle hsitait et voulait laver
sa honte avant de paratre devant son pre: elle avait mme form la
rsolution de se pendre. Ds que Kay-Tsang en fut averti, il courut
bien vite pour l'arracher  ce trpas volontaire, et se jetant  ses
genoux: Puisque, sur ma prire, lui dit-il, mon aeul est venu avec
des troupes, votre poux est veng: le monstre va expier son forfait.
Pourquoi donc,  ma mre, persister  vouloir vous donner la mort? Si
vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?

Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
fille  se calmer; mais la pauvre veuve s'criait: J'ai entendu dire
qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son poux: le mien
a t assassin par un bandit, et moi j'ai pu me dshonorer au point
de suivre ce misrable! Il est vrai que ce fut  cause de l'enfant que
je portais dans mon sein, que ce fut  cause de lui que je consentis
 vivre en dpt de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
est grand, mon pre est venu chtier le brigand; quant  moi, qu'ai-je
besoin de me prsenter devant lui?... Il ne me reste plus qu' mourir
pour acquitter ma dette envers mon poux.

--Ni moi, ni mon fils, rpliqua le ministre, ne voulons fouler aux
pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
contraire  la chastet d'une veuve: mais ce qui s'est pass, il
tait au-dessus de nos forces de l'empcher. Ainsi, de quoi donc
rougirais-tu?

L'aeul et le petit-fils se jetrent dans les bras l'un de l'autre
en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrter le cours de sa douleur.
Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: Mes enfants, modrez
votre chagrin; j'ai dj tir vengeance du sclrat Lieou-Hong, et son
supplice est une chose arrte.

Oey-Tching se rendit au lieu des excutions. Les deux magistrats
principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hte expdi des soldats
 la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bton. Par
ce moyen on parvint  en obtenir des aveux, qui firent connatre que
jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient complot
et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.

On procda au supplice de ces deux sclrats, en commenant par
Ly-Pieou. Clou sur un chevalet, on le trana au milieu de la place
du march; l, son corps fut coup en morceaux et sa tte montre au
peuple. Quant  Lieou-Hong, on le conduisit  l'embouchure du fleuve, 
l'endroit mme o il avait commis le crime.

Accompagn de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
 la victime le coeur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brla.
Puis tous les trois ils se penchrent sur les eaux et versrent des
larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le gnie
qui prside  l'inspection des mers alla prsenter ce papier au roi des
Dragons, qui dpcha aussitt le chef suprme des grandes tortues vers
le dfunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.

Docteur, s'cria le roi des eaux, en le voyant, rjouissez-vous! Votre
pouse, votre fils et le ministre votre beau-pre sont venus faire sur
le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espce
Yu-Y et une autre de l'espce Tseou-Pan[12], dix pices d'toffes de
soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
avec respect. Aujourd'hui mme vous allez revoir votre pouse et votre
vieille mre.

Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
Alors le petit gnie, prenant le cadavre du dfunt qui tait rest
 l'embouchure du fleuve, y rintgra l'ame absente et, cet acte
accompli, il s'loigna.

Aprs avoir longuement pleur et honor les mnes de son poux, la
veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
mais son fils l'arrta, au pril de ses jours. Au moment de leur plus
vive angoisse, ils aperurent tout--coup  la surface de l'eau un
cadavre qui flottait en s'avanant vers le rivage. Ouen-Kiao s'lance
pour le reconnatre.... C'tait bien lui, c'tait le corps de son poux!

A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
taient prsents s'approchrent aussi et distingurent le cadavre, qui
se leva lentement sur ses pieds; peu  peu le corps s'anima, il grimpa
sur le rivage et vint s'y asseoir,  la stupfaction de l'assemble.
Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui tait l prs de
lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.

Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscit.--Vous avez
t assassin, lui rpondit son pouse; notre fils, recueilli dans
le couvent de Kin-Chan, a t l'instrument de votre rsurrection.
Puis, aprs avoir racont toute cette histoire: Je ne sais en vrit,
ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon poux vivant, ou l'ombre de
mon poux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis  l'eau, rpliqua le
docteur, c'tait le roi des Dragons, et c'est lui qui,  son tour, m'a
sauv; il a rendu  mon corps l'ame qui en tait spare, et il m'a
fait prsent en outre de plusieurs objets prcieux que je porte sur
moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aeul le ministre que
je fusse veng de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
gale.

Les magistrats joignirent leurs flicitations  ces paroles, et le
ministre fit prparer un banquet pour remercier ses subordonns de la
part qu'ils avaient prise  l'vnement. L'arme entire, cavaliers et
fantassins, s'tant mise en marche pour retourner  la capitale, arriva
 l'htellerie de Ouan-Hoa, o le ministre ordonna de camper.

Le docteur tait parti avec son fils pour y aller retrouver leur
mre. Or, cette nuit-l, la vieille dame avait rv qu'elle voyait
refleurir subitement un arbre dessch, et que des oiseaux de bon
augure gazouillaient gaiement derrire la maison. Elle s'tait dit
alors: Assurment c'est que mon fils arrive! A peine avait-elle
exprim cette pense, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
il s'cria: Voil ma mre! Aussitt il se prcipita dans ses bras, et
tous les deux pleurrent de tendresse.

Aprs avoir racont ce qui s'tait pass, il paya l'htelier; puis tous
trois prirent le chemin de la capitale, o ils se prsentrent chez le
ministre.

Les poux, runis aprs une si longue absence, taient au comble de
l'ivresse. Ils ordonnrent un grand festin en rjouissance d'un si
heureux dnouement. Le ministre voulut que cette fte ft appele
Touan-Youen-Hoey: _Runion des tendres poux._

Ce jour fut consacr par toute la famille au plaisir et  l'allgresse.
Le lendemain l'Empereur tant assis au milieu des magistrats, le
ministre lui raconta ce qui s'tait pass, et parla avec loge de son
gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majest,
agrant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'tat et le retint 
la cour, pour veiller aux affaires.

Son fils Kay-Tsang tait dcid  embrasser la vie religieuse: il alla
en consquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.

Dans la suite l'pouse de Kwang-Jouy, aprs de mres rflexions,
accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
donna la mort.

Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprs pour
remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
enfance.

[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos ternel_; il
s'applique au pays o habite la cour: dans ce passage, il dsigne la
ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.

[2] An 627 de J.-C.

[3] Le mot de _prfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
_dpartement,_ les Chinois tant dans l'usage de dsigner leurs
provinces d'aprs les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
de Tsou, au temps o la Chine tait divise en sept petits tats,
c'est--dire jusqu' l'an 221 avant J.-C., poque  laquelle Hoang-Ti,
de la dynastie des Tsin, dtruisit toutes ces principauts fodales.

Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
dans la Mer Orientale, aprs un cours de 600 lieues.

[4] Une lieue.

[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
lgance, deux beaux yeux de femme.

[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon  certaine poque de l'anne.

[7] L'ide de cette phrase, traduite trop mot  mot, est celle-ci:
Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dt un jour
venger son pre.

[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._

[9] Les prceptes de la loi bouddhique dfendent aux bonzes l'usage du
vin, de la viande et de certains lgumes.

[10] La cosmogonie dveloppe dans le 1er chapitre du roman d'o cette
nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
tres vivants. A l'heure tcheou (de 1  3 heures du matin) du grand
jour de la cration (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'leva:
le ciel et la terre entrrent en jonction, et dans la seconde partie de
cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
meuvent sur la terre et dans l'eau.

[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivs par leurs
grandes vertus  l'tat de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
anglais rendent trs bien par le mot de _Boddhood_ l'tat de ces
tres privilgis, parvenus  la batitude finale et exempts de ces
interminables preuves.

[12] Yu-Y signifie _selon le dsir_, c'est--dire, une pierre
prcieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est dsirable.
Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
appel parce qu'il semble dans un perptuel mouvement,  cause de
l'oscillation de la lumire qu'il reflte.




LE POTE LY-TAI-PE.

NOUVELLE.


I.

     Louange  notre contemporain Ly,  L'Immortel exil sur
       la terre!
     Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent l
       tour--tour les deux phases de sa vie;
     Les replis de son coeur ne renfermant rien que de pur et
       de noble, il sut se conserver intgre dans des temps de
       corruption.
     Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
       obissaient comme jadis  la voix des anciens sages;
     En crivant aux Barbares dans leur propre langue, il
       recula les bornes de son imposante renomme:
     Ses vers et ses chansons rayonnrent par tout l'Empire,
       pareils au croissant radieux.
     Ne dites pas que les oeuvres du pote de gnie passent et
       s'effacent,
     Car la lune clatante est toujours suspendue au-dessus des
       rives du fleuve Tsay-Chy.

Sous le rgne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
vivait un pote de gnie appel Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
Ta-Pe. Il descendait,  la 9e gnration, de l'Empereur
Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et tait originaire de
Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait t conu
pendant un rve de sa mre, par l'influence de l'toile de Vnus, ce
fut en l'honneur de cet astre, nomm Ta-Pe-Sing, que le pote reut ce
surnom.

Dou d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
sa personne, Ta-Pe dcelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
noblesse, un homme destin  s'lever au-dessus de son sicle. A l'ge
de dix ans, grce  la pntration de son esprit, il dcouvrait le sens
des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
sa bouche tait d'une lgance parfaite, on vantait partout le tour
brillant de sa pense et l'clat de sa diction. C'tait, disait-on, un
immortel descendu sur la terre: de l vint qu'il fut aussi surnomm
l'_Immortel Exil_. Le pote Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
nous en a laiss une preuve dans les vers suivants:

     Nagure vivait Wang-Ke[3], surnomm aussi l'Immortel
       exil sur la terre.

     Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
       la pluie s'arrtaient pouvants; ses vers faisaient pleurer
       d'motion les Esprits et les Gnies;
     Aussi sa rputation fut grande: mais il restait tout le jour
       plong dans une douce ivresse.
     L'lgance de ses crits attira sur lui les faveurs de la
       cour, et ses posies, circulant dans l'Empire avec la
       rapidit du torrent, prirent place au-dessus des compositions
       vulgaires.

Or, Ly-Pe s'appelait lui-mme _le Lettr retir du Nnuphar bleu_.
Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir aprs les
places ou les grades littraires; mais, possd du dsir de voyager
d'un bout  l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
clbres et gota tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure prs du lac Yun-Mong[5] et s'alla
cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retir prs de la petite
rivire des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du mme genre, il
buvait jour et nuit. On les avait surnomms les _six Solitaires de la
rivire des Bambous._

Quelqu'un ayant vant devant Ly-Ta-Pe la qualit suprieure du vin de
Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
mille lys (cent lieues) ne l'arrta pas, et il s'y rendit. Install
dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
garde  ses voisins, lorsque vint  passer par-l Kia-Ye, le commandant
de la cavalerie. Les chansons du pote frapprent son oreille, et il
envoya des gens de sa suite demander quel tait cet homme. Pour toute
rponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:

     Le lettr retir du Nnuphar bleu, l'Immortel exil sur la
       terre a dj vu trente printemps;
     Mais il fuit la renomme au fond des tavernes.
     Pourquoi cette question,  commandant du Hou-Tcheou?
     Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
       qui rpand l'or et l'abondance.

Mais alors, s'cria le commandant stupfait, ce doit certainement tre
l'Immortel exil du royaume de Cho, le pote Ly; il y a long-temps que
sa rputation est parvenue jusqu' moi. Aussitt il invita le pote 
venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de prsents;
puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: Pour un homme de
gnie comme le lettr du Nnuphar bleu, obtenir les grades littraires,
arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
n'allez-vous faire un tour  la capitale pour y chercher l'avancement
qui vous attend!

--Aujourd'hui, rpondit Ly-Ta-Pe, je vois l'administration en proie
 de grands dsordres; il n'y a plus d'quit: pour obtenir une place
distingue dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
gagne les juges par les prsents, alors seulement on pourra usurper un
grade et une rputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-mme. Voil pourquoi,
fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
entre le vin et la posie.

--Les choses se passent ainsi, j'en conviens, rpliqua le commandant
Kia-Ye; mais vous n'tes inconnu  personne, et une fois dans la
capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.

Le pote, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
son arrive, comme il faisait un tour de promenade prs du palais, il
rencontre le docteur de l'acadmie impriale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
deux ayant dclin leurs noms se saluent avec respect, et l'acadmicien
emmne Ly-Pe  la taverne[7]; l, il te ses pendants d'or et la queue
de martre qui dcore le devant de son bonnet; puis les voil qui
boivent sans dsemparer jusqu  la nuit.

Cdant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit  descendre dans
sa maison[8], et il s'tablit entre eux une intimit de frres.
Le lendemain donc, le pote avait fait porter ses bagages chez
Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient  discuter sur la posie et 
goter le vin: l'acadmicien et son hte taient fort contents l'un de
l'autre.

Cependant le temps marche toujours, et l'poque des concours fut
bientt arrive. Alors l'acadmicien donna  Ly-Pe l'avis suivant:
Les examinateurs qui sigeront ce printemps pour la province du sud,
sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frre de l'impratrice,
et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impriales. Ces deux personnages
aiment beaucoup ceux qui leur font des prsents; et si mon sage frre
cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
savoir s'lve jusqu'aux nues, tout accs auprs de l'Empereur lui sera
ferm. Or, j'ai l'avantage de les connatre particulirement l'un et
l'autre; je vais donc crire un billet qui vous recommande d'avance 
ces magistrats: peut-tre cela vous obtiendra-t-il quelques gards.

Malgr la supriorit de son mrite et la hauteur de son caractre,
Ly-Ta-Pe se trouvait dans des circonstances o l'intrigue tait assez
puissante pour qu'il ne dt pas ngliger cette marque de bienveillance,
surtout de la part d'un acadmicien. Ho-Tchy crivit donc comme il
l'avait promis.

Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
ddain, s'crirent: Aprs avoir palp l'argent de son protg,
l'acadmicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
nouveau, sans grade, sans titre! Au jour dcisif, rappelons-nous bien
le nom de Ly-Pe, et la composition signe par lui, sans nous arrter 
la juger, jetons-la au rebut.

Le troisime jour du troisime mois, l'examen provincial commena, et
les lettrs distingus de l'Empire s'empressrent de prsenter leurs
compositions. Quant  Ly-Pe, plus que capable de tenter cette preuve,
il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il crit de verve, et
le dpose le premier sur le bureau.

Or, ds qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
pas mme le temps de parcourir la page;  grands coups de pinceau,
 tort et  travers, il biffe la composition, en disant: Un pareil
barbouilleur est bon tout au plus  broyer mon encre[9]!--Broyer
de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutt
qu'il n'est bon qu' me chausser mes bas et  me lacer mes bottines.
Puis, aprs ces grossires plaisanteries, la composition de Ly-Ta-Pe
fut jete de ct.

On a raison de dire:

     Quand vous prsentez un travail au concours, ne songez
       point  russir dans l'Empire;
     Songez seulement  russir auprs des examinateurs,

Ainsi repouss honteusement par les prsidents du concours, Ly-Ta-Pe
fut saisi d'une colre qui s'leva jusqu'au ciel; et de retour chez
lui, il s'cria: J'en fais le serment: si dans la suite mes esprances
sont remplies, je veux ordonner  Yang-Kouei de broyer mon encre et 
Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes voeux seront combls.

L'acadmicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du pote.
Restez tranquille dans ma demeure jusqu' nouvel ordre, lui dit-il;
vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mmes, et vous
tes sr de russir. Ils continurent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
son hte restaient tout le temps  boire et  faire des vers.

Cependant les jours passent les mois se succdent; et une anne
s'tait rapidement coule, lorsque des ambassadeurs trangers
arrivrent chargs d'une lettre de leur souverain. Aussitt un
envoy de la cour vint transmettre  l'acadmicien Ho-Tchy l'ordre
d'accompagner les envoys et de les faire descendre  l'htel des
postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil dposrent cette
lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
docteurs du collge acadmique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
qui pt dchiffrer un seul mot, et tous prosterns au pied des marches
d'or, dclarrent humblement  sa Majest que ce papier ne contenait
que des pattes de mouches. Vos sujets, ajoutrent-ils, ont une science
trs borne, trs peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.

A cette rponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promnent
comme ceux d'un aveugle sur ces caractres, il n'y entend rien non
plus. En vain sa Majest s'adresse  tous les officiers civils et
militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
bonheur ou de malheur.

L'Empereur, transport de colre, clate en reproches contre les grands
du palais. Quoi! parmi tant de magistrats qui reprsentent les lettres
et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
rudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
lettre ne peut tre lue, comment y rpondre? Si les ambassadeurs sont
congdis ainsi, nous voil la rise des Barbares; les rois trangers
se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontires! Que faire
alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a dchiffr cette
lettre, tous les appointements sans exception sont supprims; si
dans six jours, personne n'a pu en venir  bout, toutes les charges
sont retires; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
lverons en dignit d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
rendre quelque service  l'Empire!

Terrifis par cette dclaration sortie de la bouche du souverain,
les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
une observation  sa Majest, ce qui redoublait encore sa colre.
Cependant, de retour chez lui, l'acadmicien Ho-Tchy fit part  son
hte Ly-Pe de ce qui venait de se passer  la cour. Le pote l'couta
avec un froid sourire. Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
combien il est fcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
dernier, obtenir un grade qui m'et confr une magistrature! Hlas!
il ne m'est pas possible de partager avec sa Majest l'ennui qui
l'accable.

--En effet, reprit Ho-Tchy, frapp d'une ide subite, je songe que
mon sage frre cadet est vers dans plus d'une science, et qu'il
pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
du char imprial vous proposer  sa Majest, sous ma responsabilit
personnelle.

Le lendemain Ho-Tchy se rend  la cour, passe au milieu de la double
haie de courtisans et, arriv devant l'Empereur, il s'exprime en ces
termes: Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
humble maison un lettr de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
profondment vers dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
des trangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.

Le conseil plut  Hiouan-Tsong, et un envoy du palais alla chez le
docteur du collge acadmique porter au pote l'ordre de se prsenter
devant sa Majest. Ly-Pe fit des objections  l'envoy imprial.
L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
civils et militaires, tous galement distingus par leur profonde
rudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours  un homme pauvre
et inutile comme moi? En osant rpondre  cette invitation mane de
la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
nobles du palais.--Et par ces mots les nobles du palais, il lanait
une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.

Lorsque cette rponse fut rendue  l'Empereur, il demanda 
l'acadmicien Ho-Tchy pourquoi son hte ne s'tait pas rendu  l'appel
qui lui tait fait, quelle tait en cela sa pense? Sire, rpondit
Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
mrite, au-dessus de tous ceux de son poque, et dont les compositions
littraires frappent d'tonnement et d'admiration. Au concours de l'an
dernier, son travail a t biff, jet de ct par les examinateurs, et
on l'a mis lui-mme honteusement  la porte. Maintenant que sa Majest
l'appelle  la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
froiss. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de rpandre sur son ami
vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat suprieur: je
suis sr qu'il se htera d'obir aux volonts impriales.

--Eh bien! soit, rpondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
acadmicien, nous confrons  Ly-Pe le titre de docteur du premier
rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se prsente  la cour. Notre
acadmicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-mme d'aller porter
cette nouvelle  Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
qu'il ne refusera pas.

Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre  la cour, pour
lire la lettre des ambassadeurs, et lui dclara en mme temps combien
l'Empereur, au milieu d'un si srieux embarras, comptait sur le secours
de ses lumires. Aussitt Ly-Pe revtit son nouveau costume, qui tait
celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais imprial et
salua; puis sans plus tarder il monte  cheval et entre au palais  la
suite du docteur Ho-Tchy.

Assis sur le trne d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
l'arrive du pote, qui, s'inclinant au pied des marches, excuta une
danse mle de salutations et cria: Vive l'Empereur! pour tmoigner
au prince sa reconnaissance. Enfin, aprs s'tre de nouveau prostern,
il se tint debout. De son ct, ds qu'il eut vu paratre Ly-Pe,
l'Empereur, pareil  un pauvre qui vient de trouver un trsor, aux
tnbres soudainement illumines,  un affam  qui on prsente de
la nourriture,  une terre sche et aride  l'approche de la pluie,
l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
ces paroles: Des ambassadeurs trangers viennent de nous remettre
une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoy
chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.

--Sire, rpondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
de votre sujet sont bornes, car sa composition a t limine par
les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jet  la porte votre
humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
tranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
chargs de cette rponse, puisque dj depuis si long-temps elle
est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettr mis hors
du concours, n'a pu satisfaire aux voeux des examinateurs: comment
pourra-t-il remplir l'attente de votre Majest?

--Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
excuser ainsi. Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
ddain et, debout devant le trne imprial, il se mt  traduire
couramment en chinois la lettre mystrieuse qui contenait ce qui suit.

      Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
      de la dynastie des Tang. Depuis que vous avez usurp la
      Core[11], et pouss vos conqutes jusqu'aux confins de
      nos tats, vos soldats, par de frquentes excursions,
      violent notre territoire. Nous esprons que vous voudrez
      bien vous expliquer  cet gard, et ne pouvant supporter
      patiemment un tel tat de choses, nous envoyons des
      ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
      mains les cent soixante-seize villes de la Core. Nous
      avons des choses prcieuses  vous offrir en compensation,
      savoir: les plantes mdicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
      les tissus de la mer mridionale, les tambours de guerre
      de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
      la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
      Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
      de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
      vous. Si vous n'accdez pas  ces propositions, nous
      lverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
      carnage; et nous verrons de quel ct restera la victoire.

Aprs cette lecture,  laquelle ils avaient prt une oreille
attentive, les magistrats furent frapps de stupeur; ils se renvoyaient
l'un  l'autre des regards furtifs, sentant combien il tait peu
probable que l'Empereur acceptt les conditions exiges par le Ko-To.
En effet, l'esprit du Dragon[13] n'tait rien moins que satisfait.
Aprs donc tre rest quelque temps plong dans ses rflexions, il
s'adressa aux magistrats civils et militaires rangs  ses cts
et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
Barbares, dans le cas o leurs troupes envahiraient la Core.

Lettrs et gnraux demeurrent muets comme des idoles d'argile, ou
comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une rponse. Le
docteur Ho-Tchy lui seul fit  l'Empereur cette observation: Sire,
votre respectable aeul Ta-Tsong, dans trois expditions contre
la Core, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
 fin son entreprise, et le trsor en fut puis. Grce au ciel,
Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui clatrent entre
les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Ta-Tsong confia  deux
vieux gnraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, aprs
cent combats plus ou moins importants, la Core fut enfin anantie et
soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni gnraux, ni
soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
il nous sera difficile de rsister, et notre dfaite est certaine:
nos soldats sont poursuivis par un malheur acharn qui finira je ne
sais quand. Toutefois je dsire connatre la sage dtermination de sa
Majest.

--Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que rpondre aux
ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
convenablement.

Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au pote, et Ly-Pe rpondit:
Je ferai observer  votre Majest que cette affaire ne doit en rien
troubler son esprit clair. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
de se prsenter  l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
dans leur propre langue. Les termes de sa rponse feront rougir les
Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
au pied de votre trne.

--Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'aprs
l'usage de leur pays, rpondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
donnent  leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
les Thibtains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.

A ce flux intarissable d'explications, le coeur du sage souverain
prouva une grande joie, et ce jour-l mme il dcora Ly-Pe du titre
de docteur du collge acadmique; un logement fut prpar pour le
pote dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
retentir  grand bruit les instruments  corde, le _kin_ et le _se_;
les femmes versrent le vin, les jeunes filles richement vtues
firent circuler la coupe, et les voix destines  charmer l'Empereur
clbrrent la gloire de Ly-Pe. Quel dlicieux, quel ravissant
banquet! Il et t difficile de rester dans les bornes de l'tiquette
prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son coeur, puis, aprs
avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
officiers de sa maison de porter le pote dans le palais, et de le
placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonait la
cinquime veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siger dans la salle
d'audience.

      Au milieu du silence, le fouet qui carte la foule a
      retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
      forment le cortge, aligns sur deux rangs.

Le lendemain malin Ly-Pe,  son rveil, n'avait pas l'esprit bien net.
Les mmes officiers du palais s'empressrent de l'amener  l'audience.
Lorsque tous les magistrats eurent achev de prsenter leurs hommages
au pied du trne, Hiouan-Tsong appela prs de lui le pote Ly-Pe;
mais il s'aperut que le visage du nouvel acadmicien portait encore
des traces d'ivresse: son regard dcelait une intelligence trouble.
Aussitt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impriales un
peu de vin capable de rveiller le pote endormi, et du bouillon de
poisson assaisonn. En un instant les serviteurs apportrent sur un
plateau d'or ce qui leur avait t demand; et Hiouan-Tsong, voyant
le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
bouillon avec son btonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-mme 
Ly-Pe. Celui-ci se mit  genoux, mangea et but, et une joie brillante
illumina son visage.

Or, parmi les cent magistrats qui taient tmoins des faveurs insignes
dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci taient mcontents et se
formalisaient d'une si trange familiarit, ceux-l se rjouissaient
en voyant comme sa Majest savait se concilier l'affection des hommes.
Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
visage trahissait le dpit qu'ils prouvaient.

Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
et saluent sa Majest par acclamations, tandis que Ly-Ta-Pe revtu de
la robe violette, coiff du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
un immortel ou comme une nue glace, tenant en main la lettre des
trangers, debout  la gauche du trne,  la place de l'historiographe,
donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
se tromper d'un mot.

Se tournant ensuite vers les envoys saisis d'effroi, il leur dit:
Votre petite province a manqu aux rites; mais notre sage monarque,
dont la puissance est vaste comme le ciel, ddaigne d'y prendre garde.
Voici la rponse qui vous est signifie: coutez-la en silence.

Les ambassadeurs pouvants, tremblants, tombent au pied du trne.
Dj l'Empereur a fait disposer prs de lui un coussin enrichi des
plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
de Yu-Tien, qui sert  broyer l'encre, un pinceau de poil de livre
resserr dans un tube d'ivoire, un bton d'encre aux armes du Dragon
et parfum, une feuille de papier dor et fleuri, nuanc de toutes les
couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangs  leur place, il les
donne  Ly-Pe, qui est assis  ct du sige de Sa Majest, sur le
coussin brod, prt  crire la rponse en caractres trangers.

Sire, objecta alors le pote, les bottes de votre sujet ne sont pas
assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernire; il
espre que votre Majest, dans sa gnreuse munificence, lui donnera
des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
sur l'estrade.

L'Empereur se rendit  son dsir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: Sire, votre
sujet a un mot  dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.

--Vous tenez l des propos dplacs et inutiles, reprit l'Empereur,
cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a t limin par
Yang-Kouei et mis  la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
personnages que votre sujet aperoit ici  la tte des magistrats,
jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
daignerait-elle commander  Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
serviteur commenceraient  retrouver leur nergie, et il lvera le
pinceau pour tracer votre rponse dans la langue des Barbares; et en
prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
au-dessous de la confiance dont il est honor.

Au moment o il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au pote, et ils
songeaient tous les deux, au fond de leur coeur, que cet tudiant si mal
reu, si mal trait par eux, bon tout au plus  leur rendre ces humbles
services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
le comblait, prenait  son tour pour texte les paroles prononces
contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passe. Mais hlas! que
faire? Ils ne pouvaient aller contre la volont du souverain, et s'ils
ressentaient de la colre, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
proverbe est bien vrai:

      Ne vous attirez l'inimiti de personne, car l'inimiti
      ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
      injuri, et les paroles piquantes contre celui qui les a
      dites.

Le pote triomphait, il tait au comble de ses voeux. Chauss comme
il l'avait dsir, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
s'assied sur le coussin brod. Le ministre Yang-Kouei tait  ses
cts qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
qui frotte le bton d'encre au magistrat qui donne des conseils 
l'Empereur la diffrence tait grande. Pourquoi le pote tait-il assis
alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, drogeait
pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaiss au
rle infrieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
s'asseoir: il fallait donc qu'il se tnt sur ses jambes.

De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend  son menton, de la
droite il saisit et lve la touffe de poils de livre des montagnes
et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
sans relche; en une minute des caractres pareils  ceux des Barbares,
bien tracs, bien rangs, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
et il la prsente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
reste stupfait; c'est identiquement l'criture des Barbares, pas une
lettre ne ressemble aux caractres chinois. Sa Majest fait circuler
la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
surpris l'un aprs l'autre. Maintenant, dit Hiouan-Tsong au pote,
donnez-nous-en lecture.

Plac devant le sige imprial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la rponse
aux trangers; elle tait ainsi conue:

      Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le rgne
      a pour titre le nom des annes Kai-Youen, donne ses
      instructions au Ko-To des Po-Hai.

      Depuis les temps anciens le roc et l'oeuf ne se heurtent
      pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
      Notre dynastie favorise par le destin tend sa puissance,
      et en possession du trne elle rgne jusqu'aux quatre
      mers; elle a sous ses ordres des gnraux courageux, des
      soldats hroques, des cuirasses solides, des glaives
      tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refus
      l'alliance, a t fait prisonnier, mais les peuples Pou
      Tsan, aprs avoir donn en prsent un oiseau de mtal
      fondu, ont prt serment et obissance.

      Le Sin-Lo,  l'extrmit mridionale de la Core, nous
      envoie des louanges crites sur de riches tissus de soie;
      la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
      des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
      qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
      leur gueule[21]; le perroquet blanc est un prsent du
      royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
      vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
      Ko-Ly[22] nous a donn des chevaux renomms; le Npal a
      fait hommage de ses vases prcieux; en un mot, il n'y a
      pas une nation qui ne respecte notre majest imposante, et
      ne tmoigne des gards aux vertus qui nous distinguent,

      La Core seule rsista aux volonts du ciel, mais la
      vengeance divine a appesanti sur elle ses chtiments, et
      un empire qui comptait neuf sicles de dure a t ananti
      en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
      terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
      montre-t-il pas cependant sa sublime pntration?

      Et d'ailleurs votre petit pays, situ au-del de la
      presqu'le, n'est gure qu'une province de la Core;
      compar au cleste Empire, ce n'est qu'une principaut;
      vos ressources en hommes et en chevaux ne s'lvent pas 
      la dix millime partie de celles de la Chine. Vous tes
      comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
      (pour arrter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
      ne veut pas se soumettre.

      Sous les armes des guerriers du cleste Empire votre sang
      coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous tes
      dans le mme cas que cet audacieux qui a refus l'alliance
      et dont le royaume est devenu une annexe de de la Core.
      Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
      comme l'Ocan; il supporte avec patience votre conduite
      coupable et oppose  toute raison. Htez-vous donc de
      prvenir des malheurs par le repentir, et payez avec zle
      le tribut de chaque anne: par l vous viterez la honte
      et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
       la rise de vos voisins. Rflchissez trois fois  ces
      instructions.

      Ordre spcial.

La lecture de cette rponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
qui ordonna  Ly-Pe de la faire connatre aux ambassadeurs; puis il la
cacheta de son sceau imprial.

Le pote appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chausst
les bottines qu'il avait quittes, et il retourna au palais des
Clochettes d'or avertir les envoys de venir couter les instructions
du souverain. Il leur lut d'un bout  l'autre la lettre qu'il venait
d'crire, et en pronona les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
de sorte que les trangers n'osant articuler une parole, restrent
ples d'effroi. Mais en prenant cong de sa Majest, ils ne purent se
soustraire  la danse mle de saluts, ni aux acclamations de vive
l'Empereur!

L'acadmicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
et l les ambassadeurs lui demandrent confidentiellement quel tait
cet homme qui avait donn lecture des instructions impriales.

Il se nomme Ly-Pe, rpondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
du collge des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laait ses
bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont  la
vrit des magistrats intimes de sa Majest; mais ce sont de trs
nobles courtisans qui ne dpassent pas la ligne des hommes ordinaires;
le docteur Ly-Ta-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
sur la terre pour aider de ses secours le souverain du cleste Empire.
Quel autre pourrait l'galer!

L-dessus les ambassadeurs s'loignrent en hochant la tte. De retour
dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
A la lecture de la rponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifi, et il
entra en dlibration avec ses conseillers.--Le cleste Empire avait
pour soutien un immortel descendu des cieux!... tait-il possible de
l'attaquer?

Il crivit donc une lettre de soumission, tmoigna le dsir d'envoyer
chaque anne un tribut; et chaque anne en effet il vint en personne
faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.



II.

L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands gards, et il
aurait dsir faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
le pote refusait. Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gr de sa fantaisie
errer en toute libert, sans affaires qui l'occupent, et devenir
l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
Tong-Fang-Sou.--Trs bien! rpondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
veut pas d'emploi; les pices de monnaie jaune, les tablettes de jade
blanc, les diamants rares, les pierres prcieuses dont nous pouvons
disposer: voil ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majest; ce qui lui plairait,
ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
jours  dguster d'excellent vin dont il viderait jusqu' trois mille
verres: cela lui suffirait.

Connaissant donc les sentiments dsintresss du pote, l'Empereur ne
voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait  un
banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impriales ne
cessaient de pleuvoir sur le docteur.

Un jour Ly-Ta-Pe se promenait  cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
il voit une troupe de gens arms de haches et de couteaux qui s'avance
en escortant un char ferm dans lequel tait un captif. Le pote
arrte les gardes et les questionne. C'taient des recors venus de
Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un gnral rebelle, vaincu et
condamn  tre dcapit le mme jour sur la place du march de l'est.
Or ce captif tait un fort bel homme, qui annonait dans sa personne
quelque chose de trs distingu; et quand on lui demanda son nom, il
rpondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: Je
m'appelle Kouo-Tse-Y.

Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme suprieur.
Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'tat, le
pote crie brusquement aux soldats de s'arrter: Attendez, dit-il,
que j'aille prsenter une requte aux pieds de sa Majest, et me
rendre caution de ce prisonnier. Tout le monde reconnut Ly-Ta-Pe, le
docteur, l'Immortel exil, celui-l mme dont la main impriale avait
remu le bouillon avec son btonnet d'ivoire!... Qui donc et os lui
dsobir?

Le pote s'tant en effet dirig  cheval vers le palais, demande 
voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grce, qu'il
revient lire sur la place du march. Il ouvre ensuite le char fatal,
et en lait sortir Kouo-Tse-Y,  qui la peine de son crime est remise
et la libert rendue, sous la condition qu'il mritera son pardon par
de loyaux services. Le captif tmoigna  Ly-Pe toute sa reconnaissance
de ce bienfait signal; plus tard, il se souvint de son gnreux
librateur et le sauva du mme pril[23].

--Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
seulement qu' cette poque il y avait au palais de belles fleurs,
envoyes en prsent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommes
Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mmes que nous appelons
maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait lev dans le palais quatre
varits qui revtirent en s'panouissant des nuances de diverses
couleurs; c'taient la grande rouge, la verte fonce, l'orange ple
et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir  les
admirer en compagnie de l'Impratrice Yang-Kouey. Les comdiens furent
appels pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
princesse aimait  jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
clbrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allt  la recherche
du pote Ly-Pe.

Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur tait sorti,
et qu'il devait tre  boire dans la taverne du march. Ly-Kouei-Nien
ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
dans les trois grandes places; mais allant droit vers le march, il
entendit, du haut de l'tage suprieur d'un vaste cabaret, une voix qui
chantait:

    Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
    Quand on a vid la bouteille, on est identifi avec elle.
    Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-tre;
    Et sans s'veiller de son ivresse, le pote passe  la postrit.

Si ce chanteur n'est pas notre acadmicien Ly-Pe, pensa le comdien,
qui sera-ce? Il monte prcipitamment l'escalier: le pote tait l,
install tout seul sur un tout petit sige; prs de lui est une table
qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'lve une branche
de pcher couverte de belles fleurs marbres; c'tait devant ce bouquet
qu'il chantait et buvait. Dj il avait vid bien des verres, il tait
ivre, trs ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
quittait pas.

Sa Majest est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
s'y rendre au plus vite. En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
htes de la taverne, frapps de surprise et de crainte, se lvent et
se regardent avec inquitude. Mais le pote n'avait plus la moindre
lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
musicien il rcita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
gat:

Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!

Aprs avoir articul ces paroles, comme son regard tait fort obscurci
par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitt le comdien
prit son parti: il fit un geste par la fentre; sept  huit domestiques
montrent et, sans plus d'explication, prompts  excuter ses ordres,
ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportrent hors de la taverne et
le firent asseoir sur un superbe cheval pommel. Tandis que ceux-ci
soutenaient le pote  droite et  gauche, Kouei-Nien suivait et
fouettait la monture. Le cortge marcha directement vers la salle des
_Cinq Phnix;_ et l'Empereur, qui avait dj envoy des serviteurs pour
hter leur arrive, permit  Ly-Pe d'entrer  cheval jusque dans le
palais.

Ds que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au pote,
celui-ci tait prs de tomber; ils se mirent donc tous  le soutenir
par les bras, et le conduisirent de cette manire dans la partie
retire du palais, o se trouvait Hiouan-Tsong; aprs avoir travers
les fosss _qui font natre la joie,_ ils arrivrent avec leur fardeau
 la galerie des _Parfums enivrants._

Lorsqu il vit paratre Ly-Pe  cheval, les yeux entirement ferms,
plong encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
de sa suite d'tendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
(de la couleur mme de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
cheval il pt s'y tendre. Ensuite il s'avana pour considrer le
pote de plus prs, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
de la bouche de Ly-Pe, le souverain du cleste Empire les essuya
avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impratrice fit observer qu'on
rpandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
endormies, pour les rveiller, et les serviteurs du palais allrent
aussitt en puiser, dans le foss qui fait natre la joie, une pleine
coupe, que les jeunes suivantes de l'Impratrice jetrent sur la figure
du docteur.

Ly-Ta-Pe est rveill en sursaut au milieu de son rve; il aperoit
devant lui sa Majest, et, rempli d'effroi, il se prosterne: Sire,
dit-il, votre sujet a mrit mille fois la mort; mais l'Immortel tait
dans les fumes du vin, et par bonheur sa Majest est indulgente....
--Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: Je
suis ici avec mon pouse et mes fils occup  admirer de belles fleurs
qui rclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appel pour
que vous composiez deux pices de vers qui puissent se chanter dans un
ton brillant.

Ly-Kouei-Nien prsenta le papier fleuri et dor au pote, qui, tout
plein encore de l'inspiration du vin, crivit les trois pices que
voici:

     I.

     En voyant les nues je songe  votre parure, en voyant
       les fleurs je songe  voter visage;
     La brise du printemps caresse la jalousie de la fentre, les
       touffes de fleurs richement panouies ruisslent de rose.
     Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'tait pas montr
       devant moi,
     J'aurais pu vous rencontrer,  la clart de la lune, dans
       le sjour des dieux.

     II.

     La branche pourpre qui tincelle de rose rpand un frais
       parfum;
     Les nues et les pluies qui battent incessamment le mont
       Wou-chan attristent mon coeur.
     Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
       des Han?
     Hlas! _l'hirondelle lgre_ se confie dans l'clat d'une nouvelle
       parure.

     III.

     La fleur clbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
       empires, s'empressent  l'envi de plaire au monarque,
     Et dj toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
       regard.
     Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait natre,
     La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
       enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.

C'est superbe! Quel talent divin! s'cria l'Empereur en prodiguant
des loges  ces trois pices de vers: voil de quoi culbuter tous
les docteurs du collge des Han-Lin. Il ordonna  Ly-Kouei-Nien de
noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
s'avancrent avec leurs instruments  vent et  cordes, et Hiouan-Tsong
les accompagna lui-mme avec sa flte de jade[25]. Lorsque le concert
fut achev, l'Impratrice souleva le voile de soie brode et salua
l'Empereur  plusieurs reprises pour le remercier du plaisir qu'il lui
avait procur.

Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
faut remercier, mais bien le pote Ly-Pe. Et l-dessus la princesse
prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres prcieuses,
la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
palais la prsentrent  Ta-Pe qui la vida. Sa Majest daigna aussi
lui permettre de se promener dans le parc rserv, et ordonna  ses
serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le pote put
donc se livrer de tout coeur  son got favori. Depuis qu'il tait
tabli dans le palais, chaque jour il tait appel devant l'Empereur,
et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.

Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Ta-Pe une
rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impratrice rcitait  haute
voix les trois pices de vers composes  l'occasion des pivoines,
et louait avec transport cette posie. Kao-Ly-Sse, s'tant assur
qu'elle tait seule, saisit l'occasion et s'adressant  la princesse:
Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
entendre son Altesse elle-mme rciter les stances de Ly-Ta-Pe? Quand
la colre devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
au contraire  redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter  ce
point mon courroux, demanda l'Impratrice?--Ah! reprit Kao-Ly, coutez
ce vers qui dit:

     Hlas! l'hirondelle lgre se confie dans l'clat d'une parure
       nouvelle.

--Ce vers fait allusion  la favorite Tchao, pouse de l'Empereur
Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
tait Fey-Yen (l'_Hirondelle lgre_).

--Maintenant, dans la peinture, on reprsente un guerrier tenant 
la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relve ses
manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
taille fine et dlicate, une dmarche lgre et gracieuse, elle tait
comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
touche. L'Empereur la combla de faveurs sans gales; et cependant,
qui l'et cru? l'Hirondelle lgre entretenait de coupables relations
avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
palais, entendit tousser derrire la tapisserie; il chercha avec la
main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de rpudier
la princesse, mais, grce  ses artifices et  ceux de sa soeur, elle
para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
reparatre  la cour avec le titre d'Impratrice.

Ainsi, dans cette pice de vers, Ly-Pe vous compare  l'Hirondelle
lgre, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
aperue?

C'est que, vers le mme temps, l'Impratrice entretenait aussi avec
le tratre Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
qu'au dedans du palais, et toute la cour tait instruite de cette
intrigue,  l'exception de l'Empereur aveugl. Par l'allusion qu'il
venait de hasarder, Kao-Ly avait enfonc une pine dans le coeur de la
princesse, qui en conut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
lui  Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans ducation, qui ne
connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.

L'Empereur remarqua que son pouse avait du mcontentement contre
le pote; il ne le fit plus appeler au palais et,  partir du jour
suivant, ne l'invita plus  venir boire. De son ct, Ly-Pe ne fut pas
sans s'apercevoir que cette disgrce lui tait suscite par Kao-Ly; il
comprit aussi que sa Majest avait l'intention de rompre ses rapports
avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
permission de s'loigner, restrent sans rponse. Alors il s'abandonna
sans rserve  son got pour le vin, passant les jours en orgie avec
Ho-Tchy-Tchang l'acadmicien et sept autres compagnons de plaisir,
qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._

Au fond de son coeur Hiouan-Tsong chrissait le pote et l'estimait;
toutefois, comme le temps de ces agrables runions au palais tait
pass, par le fait il avait discontinu de le voir. Enfin, Ly-Pe
ayant  plusieurs reprises sollicit la permission de retourner dans
son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son coeur ses anciens
sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: Vous avez de la
posie dans la pense et de l'indpendance dans l'ame, nous vous
permettons d'aller pour quelque temps l o vous applent vos voeux.

Le jour tait  peine coul, qu'il le rappela. Vous nous avez rendu
de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
de rien, rpondit Ly-Pe: un bton et quelques pices de monnaie pour
acheter chaque jour de quoi boire, voil tout ce qu'il lui faut.

Cependant Hiouan-Tsong donna au pote une pancarte d'or, sur laquelle
il avait crit de sa main qu'il autorisait le docteur  parcourir tout
l'Empire sans tre inquit de personne, en s'abandonnant, suivant
son gr et son caprice, aux charmes de la posie, et buvant dans les
tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
frais du trsor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
peuple ou l'arme, manquerait d'gards envers le pote serait dclar
rebelle. Enfin l'Empereur donna en espces  Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
un vtement de soie, une ceinture orne de jade, un fouet dor, un
cheval des curies du palais et vingt domestiques pour former sa suite.

Le pote, prostern aux pieds de sa Majest, lui exprimait sa
reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore  ces prsents deux
bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
il permit  Ly-Pe de monter  cheval en sa prsence et de sortir ainsi
du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
cong, offrirent  boire au docteur et l'escortrent en pompe, depuis
la capitale jusqu  un grand portique qui en est loign de dix lys, et
les coupes se succdrent sans relche.

Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
trop de rancune contre le pote pour se joindre au cortge. Quant
 l'acadmicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
allrent le reconduire jusqu' la distance de cent lys; et il s'tait
coul trois jours depuis le dpart de la capitale, quand ils se
dirent adieu. Parmi les vers nombreux du pote, on a conserv ceux qui
ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
montagnes_. En voici l'abrg:

     Reconnaissant et fier de l'dit imprial,
     Il s'lve, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
       fume.
     Un matin, il s'loigne des acadmiciens ses amis,
     Et roule tristement au gr du vent, comme la plante sans
       racines au gr des flots.
     Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
     Les chants peuvent s'puiser, mais les sentiments ne tarissent
       jamais;
     C'est par ces lignes qu'il prend cong de ceux qu'il aime,
     Car le bateau vient, au-devant du vieux pcheur.

Vtu de soie, le bonnet de gaze sur la tte, Ly-Pe poursuit sa route
 cheval, et partout o il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
de soie_. En effet, sa dpense dans les villes et le vin qu'il boit
aux tavernes, tout cela est pay par le trsor. Bientt il arrive dans
le Kin-Tcheou et l il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui prsenter
leurs hommages et leurs flicitations: il ne se passe pas un jour sans
banquet.

Cependant les heures fuient, les mois se succdent avec rapidit; la
moiti d'une anne s'tait coule lorsque Ly-Pe annona  sa femme
qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
lettr, et tenant cache sur lui la pancarte donne par l'Empereur, il
emmne pour tout cortge un petit domestique et choisit un ne pour
monture. Bien dcid  voyager ainsi, il part; dans les villes de
premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.

Enfin, comme il passait sur les frontires du district de Hoa-Yn, il
entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conut l'ide d'aller lui
donner une leon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
domestique, et, rest seul, il pousse son ne en avant jusque dans la
cour, aux portes mme de l'htel, o il frappe trois fois.

Le gouverneur tait dans la salle d'audience, occup aux affaires
publiques;  la vue de cet tranger, il s'crie  plusieurs reprises
et avec impatience: C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
insulter ainsi et narguer un magistrat suprieur, le pre et la mre
du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
inconnu afin que je l'interroge. Le pote feignit d'avoir bu, et
il ne rpondit  aucune des questions du magistrat, qui le remit
immdiatement aux mains des geliers pour le conduire en prison. En
attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
faire un joli procs, et demain la sentence sera prononce.

Les geliers obirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. Cet homme
est fou, dit l'officier, il a perdu la tte!--Non, rpondit Ly-Pe, je
ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tte.--Alors, reprit l'intendant,
si vous avez votre raison, dressez donc une requte.... Qui tes-vous?
Pourquoi entrer ainsi avec votre ne jusque dans le palais et braver
arrogamment son Excellence?

--Bien, rpartit le pote, je vais dresser une requte: donnez-moi un
pinceau et du papier. On plaa devant lui sur une table les objets
qu'il demandait, et, poussant  l'cart l'intendant des prisons, il
le pria de vouloir bien se tenir  distance pendant qu'il crirait,
Dfinitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
barbouiller? Or, voici la requte du pote.

      Celui qui dresse cette requte est natif de Kin-Tcheou,
      son nom est Ly-Pe. A l'ge de vingt ans, ses talents
      littraires taient immenses; quand il agitait son
      pinceau les esprits et les dmons versaient des larmes;
      les huit Immortels de Tchang-Ngan retirs sur la rivire
      des Bambous rappellent le Grand Hermite. En crivant
      une rponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
      rpandu le bruit de sa renomme dans toutes les villes
      de l'Empire. Partout o s'avance le char de jade, il
      l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
      qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
      est remu par la main impriale; la manche de sa Majest
      essuie la salive de ses lvres; le chef des gardes Kao-Ly
      lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
      encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer  cheval jusqu'au
      palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
      pntrer dans l'htel du gouverneur de Hoa-Yn, mont sur
      un ne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
      impriale, o vous lirez ses titres.

Sa requte acheve, Ly-Pe la prsente  l'intendant des prisons, qui y
jette les yeux et devient si tremblant qu'il est prs de s'vanouir. Il
frappe la terre de son front, il se confond en tmoignages de respect.
Docteur, vnrable docteur, s'crie-t-il, je suis un misrable, un
officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
donn des ordres. Puis-je esprer que dans votre gnrosit, vaste
comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas  vous
que je m'en prends, rpondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
dire  votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
sa Majest: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.

L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut prsenter
la requte au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
rendit en bte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
l, prostern: En vrit, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.

Ds qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
du district vinrent saluer le pote et intercder pour le gouverneur;
ils le prirent de s'asseoir  la premire place dans la salle
d'audience. L, les crmonies acheves, Ly-Pe dploya la pancarte
impriale et la donna  lire aux magistrats assembls. Voyez, leur
dit-il:--Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
le peuple ou l'arme, lui manquera d'gards, sera considr comme
rebelle.--D'aprs ce texte, quel chtiment avez-vous mrit? Et
les magistrats,  ces mots de l'dit imprial, s'taient de nouveau
prosterns tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
rptant: Nous avons mille fois mrit la mort!

Cependant, en les voyant tous si dsols, si suppliants, Ly-Pe se mit 
sourire. Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majest des emplois et
des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passs, et vous
viterez une humiliante punition.

Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
se laisser aller aux mmes fautes. On prpara un grand festin dans la
salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement trait: on ne se spara
qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
son coeur, revint  des sentiments de justice et fut par la suite un
excellent magistrat.

Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'tant rpandue dans la
province, on en conjectura gnralement que le docteur Ly-Pe faisait
une tourne incognito, pour examiner les moeurs du pays et surveiller la
conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renont  ses
habitudes de cupidit pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
de pervers qu'il tait, ne devnt honnte et vertueux.

Le pote parcourut l'un aprs l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
vers. Mais,  l'occasion de la rvolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
s'tait retir dans le pays de Cho, avait fait prir son favori
Yang-Kouey au milieu de l'arme, et pendre l'Impratrice dans une
pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d viter ces troubles, alla se cacher au
mont Lou-Tchan.

Lorsque Tching-Wang-Ling, gnral en chef, commandant du sud-est,
profitant des circonstances, songea  monter sur le trne; il se
souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le fora de
descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le pote ne
pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
retenu au camp du gnral.

Plus tard, ds que Sou-Tsong fut proclam Empereur lgitime 
Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
celui-l mme que Ly-Pe avait arrach  la mort. Les deux capitales
taient rentres dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la rvolte
mdite par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
envoya pour chtier les rebelles; ceux-ci furent dfaits; le pauvre
pote parvint  chapper au carnage, et il tait arriv en fuyant
jusqu' l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
passage l'arrta.

On le prit pour un des complices de la rvolte et on le conduisit
devant le gnral en chef; mais c'tait Kouo-Tse.... Il reconnat son
librateur, et, renvoyant avec duret le soldat qui l'amne, lui-mme
il dtache les liens du captif, le fait asseoir sur son sige, puis,
s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: Docteur, lui
dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi clatant service  un
inconnu sur le march de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?
L-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, aprs
quelques nuits de repos, le pote fut tout--fait remis.

Le gnral Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur 
Hiouan-Tsong, quand il avait crit la rponse aux Barbares de Po-Hai,
et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
C'est ainsi que le bienfait eut sa rcompense. On a raison de dire:

     Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
       l'Ocan,
     Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
       se rencontrer?

Cependant Yang-Kouey avait t puni de mort, et Kao-Ly, de son ct,
envoy en exil. Hiang-Tsong[29] tait retourn du pays de Cho dans la
capitale, pour y vivre en qualit d'Empereur honoraire. Il fit un si
grand loge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
les embarras srieux et multiplis d'une semblable fonction ne lui
permettraient pas de vivre dans la joyeuse indpendance  laquelle
il tait habitu. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.

Or, cette nuit-l, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout--coup, au sein
des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu  peu
s'approcheront du bateau; nul homme  bord n'entendit ces voix qui
ne rsonnaient qu'aux oreilles du pote. Puis il s'leva aussitt un
grand tourbillon au milieu des eaux: c'taient des baleines qui se
dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
portant  la main des tendards pour indiquer la route, arrivrent en
face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du matre des Cieux le prier de
retourner prendre sa place dans les rgions suprieures. A cette vue,
les gens de l'quipage tombrent renverss par la frayeur; et  peine
avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le pote assis sur le
dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortge....
Bientt tout disparut  la fois dans les nues!

Le lendemain cette nouvelle fut raconte par les mariniers dans
le district voisin; deux des parents du pote la communiqurent
respectueusement  l'Empereur, qui fit lever  l'immortel Ly-Pe, sur
les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
sacrifices au printemps et  l'automne.

Dans l'anne ta-ping-hing-kouey, du rgne de Ta-Tsong de la dynastie
des Song[32], un lettr qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
belle nuit de clair de lune, aperut une voile de soie qui venait de
l'occident;  la proue de ce bateau on remarquait un criteau blanc sur
lequel taient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la posie.)
Aussitt le lettr se mit  chanter  haute voix les vers suivants:

     Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
       Prince des potes?
     Qu'il veuille bien donner un chantillon de son prcieux
       talent.

Et celui qui voguait dans la nacelle rpondit sur le mme ton:

     Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas  entamer
       une pice de vers dcousue;
     Crains d'irriter l'toile de Vnus, qui va se plonger dans
       les ondes fraches du fleuve.

Le lettr fut trs surpris de cette rponse; il voulut s'approcher pour
claircir la chose: le frle esquif tait disparu au sein des flots.
L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
sa dmarche tait lgre comme celle d'un immortel: il s'vanouit
dans la direction du temple de Ly-Ta-Pe, o le lettr le suivit par
un instinct de curiosit; mais l'tre surnaturel se droba  sa vue
au milieu de l'difice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
il avait entendu la voix rpter les vers sur le mme ton, tait
l'immortel Ly-Pe lui-mme.

De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
 boire, le Prince de la posie. Tout le monde le place au premier
rang, et dit de lui:

     En crivant aux Barbares avec leurs propres caractres,
       il dploya un talent divin;
     Le Fils du Ciel daigna de sa main impriale remuer le
       bouillon dans la coupe qu'il lui prsenta.
     Lui seul il est parti dans les airs, mont sur une baleine:
     Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
       en a gard un pieux souvenir.


[1] Il monta sur le trne l'an 713 de J.-C.

[2] Clbre pote, contemporain de Ly-Ta-Pe. Les vers cits en tte de
cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothque royale possde
les ouvrages de ces deux crivains. M. Pauthier a donn leurs portraits
dans sa _Description historique de la Chine._

[3] Autre nom de Ly-Ta-Pe.

[4] Montagne fameuse, situe dans le Sse-Tchouen, dpartement de
Kia-Ting, arrondissement de Mei.

[5] Lac clbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
de circonfrence.

[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
royaume de Tsin.

[7] Oh! l'ami sincre, dit en marge l'diteur chinois.

[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
un lettr distingu, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
suspendue au plancher, rserve  Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
ami.

[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
l'appliquent ensuite avec le pinceau.

[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
Core, dont ils taient dpendants, et fondrent, au commencement du 8e
sicle, un empire que les Khi-Tan dtruisirent en 925. Leur chef avait
le titre de Ko-To.

[11] La Core avait t soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.

[12] Montagnes qui sparent la Core du pays des Mantchoux.

[13] De l'Empereur.

[14] Prince coren, qui assassina son roi et se souleva, en 642.

[15] Les Hoei-Hou sont les mmes peuples de race turque qui, au 13e
sicle, sont connus sous le nom de Ouigours.

[16] Peuples diviss en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
la Chine, un pays considrable, que reprsente  peu prs de nos jours
la province de Yun-Nan.

[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
Ho-Ling, soumis  la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.

[18] Nom que l'on donne au palais occup par les acadmiciens
(Han-Lin), institus par ce mme Hiouan-Tsong, parce qu'il tait
contigu  celui des empereurs, nomm _Palais des clochettes d'or._

[19] On sait que les Chinois se servent de btonnets an lieu de
cuillers pour manger.

[20] Dans les Nouveaux Mlanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
252, on lit: L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
envoys qui l'apportrent offrirent de plus un serpent (lzard) vivant,
... qui pntrait dans les trous pour y prendre les rats.

[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
pied et haut de six pouces, envoy par le roi des Ouigours, qui guidait
des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce prsent est
attribu  l'ambassade romaine (Fou-Lin).

[22] Peuples de famille Ouigour, tablis au 8.e sicle, au sud du lac
Baikal.

[23] Il y a dans le texte: Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
Cette expression proverbiale est emprunte au Tso-Tchouen, et voici le
fait tel qu'il est rapport, livre 3, folio 55 de cette chronique.

Oey-Tcheou (nomm aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
lui avait point donn d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
femme  son fils Oey-Ko, dans le cas o il viendrait  mourir; puis,
sa maladie s'tant aggrave, il changea d'avis et exigea que son
hritier la ft prir  sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
aprs, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son pre. La souffrance
avait gar sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premires
recommandations qu'il m'a laisses.

Dans la suite (cette femme tait vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
de Tsin, nomm Tou-Wei, et il tait serr de prs par lui, lorsqu'il
aperut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
l'ennemi acharn  sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
mme apparition qui lui dit: Je suis le pre de la concubine sauve;
vous avez eu gard non aux dernires paroles, mais aux premires
recommandations de votre pre, et vous n'avez pas fait prir ma fille:
j'ai nou l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous tmoigner
ma reconnaissance d'un si grand service.

[24] L'amour est dsign ici par l'expression potique de _vent du
printemps._

[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut mme
chez lui une passion qui le dtourna des affaires publiques, et causa
tous les malheurs de la fin de ce beau rgne.

[26] Tching-Ti monta sur le trne l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
il est ici question tait une comdienne dont il fut trs pris et
qu'il leva au rang d'Impratrice.

[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, reprsente de nos jours 7
fr. 50 cent.

[28] Ngan-Lo-Chan, turc rfugi en Chine, devint le favori de
Hiouan-Tsong, se rvolta contre son matre, en 755, battit ses armes,
entra dans la capitale, d'o le souverain s'tait enfui, et se fit
dclarer Empereur.

[29] Il vivait encore, et lui-mme s'tait choisi un successeur en
abdiquant entre les mains de son fils.

[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.

[31] Ce dnouement, un peu puril bien qu'assez potique, est un des
sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
 reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
reprsentent un homme  cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
chose que l'apothose du pote Ly-Ta-Pe.

[32] Ta-Tsong monta sur le trne l'an 976 de J.-C.




LE LION DE PIERRE.

LGENDE.


Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont trs
rapproches les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
endroit beaucoup de mchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
pratiquent la vertu.

C'tait l cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
homme plein de probit, qui mettait sa joie dans l'aumne, et ne se
querellait point avec ses voisins. Son pouse, Tchang-Chy, avait
reu de la nature un caractre essentiellement doux et affable; elle
dirigeait son mnage avec zle et conomie. Cette femme donna le jour 
un fils qui fut nomm Tsouy-Youen; dou d'un esprit vif et d'une rare
sagacit, ce jeune homme avait,  l'ge de dix-huit ans, lu et relu le
livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son pre et sa mre
l'aimaient comme une perle prcieuse qu'on cache dans le creux de sa
main.

Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumne  la porte de
Tching-Tong. Celui-ci, rajustant  la hte ses vtements, courut
au-devant du religieux. Quand son hte fut assis dans la salle, Tching
se prosterna en sa prsence et s'excusa humblement de n'avoir pas t
plus prompt  accueillir sa visite.

Le religieux l'ayant aussitt relev, rpondit: Le pauvre bonze
ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
attendait que vous vinssiez le recevoir. L-dessus, Tching fit
prparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
quand on fut  table, il lui demanda o il allait.

Le pauvre religieux, rpondit celui-ci, arrive du couvent de
Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
vapeur errante, il est arriv jusqu'ici exprs pour vous voir: il a
quelque chose  vous communiquer.

--Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
respect, est venu demander l'aumne ou peut-tre les vivres prescrits
par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?

--Voil un homme de bien, songea en lui-mme le religieux, puis il
ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumne;
mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'tre prt  fuir
au jour du danger. Voil ce que j'avais  coeur de vous annoncer; je
n'ai rien de plus  vous dire.

Tching ayant cout ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
flau devait se dclarer.

Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
sang paratront dans ses yeux, vous devrez tre prt  partir.

--Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
bien d'en avertir tous les gens du village.

--Vos voisins sont tous de mchantes gens, rpliqua le bonze en
souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous chapperez au dsastre....
Et cependant vous ne laisserez pas que d'tre expos  de grands
chagrins et envelopp dans de fcheuses affaires.

--Et ces prils, me coteront-ils la vie?

--Non, rpondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
du papier, je vais crire quelques lignes que je vous laisserai, afin
que vous gardiez ces choses en votre mmoire.

     C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
     S'il se rencontre des animaux dous de sympathie, et
       pleins d'une gnreuse reconnaissance,
     Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
       garde!...
     Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
       s'acquitte par les douleurs de la prison.

Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. Un jour  venir, lui
dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous. Puis aprs avoir
achev le repas maigre, il prit cong de son hte. Vainement Tching
lui offrit dix leangs  titre de prsent. Le pauvre religieux est une
vapeur errante, objecta celui-ci;  quoi lui servirait cet argent? Et
il partit sans rien accepter.

Le premier soin de Tching fut de faire part  sa femme de tout ce qu'il
venait d'apprendre; et aussitt ils envoyrent au bord du fleuve Jaune
trois domestiques pour louer dix grandes barques.

Pourquoi donc tous ces prparatifs? demandaient les gens du village.
Et Tching rpondit qu'tant menac d'une inondation terrible, il
rassemblait des bateaux pour chapper au flau. Les voisins riaient de
tout leur coeur  cette explication; et Tching supportait patiemment
leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme  l'arcade de la rue
de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.

Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
monument lui demandrent le motif de cette dmarche. Celle-ci rpondit
navement  leur question; et,  peine fut-elle partie, que ces hommes
grossiers s'amusrent  ses dpens. En vrit, dirent-ils, il y a des
tres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?

Or, le lendemain du jour o ils s'taient si bien moqus de la vieille
dame, les deux bouchers, aprs avoir tu un porc, barbouillrent de
son sang les yeux du Lion. Ds que Tchang-Chy s'en aperut  sa visite
accoutume, elle courut porter cette nouvelle  son mari. Aussitt
Tching ordonna  ses domestiques de rassembler les meubles et les
ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets  bord des
bateaux.

En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
du jour dvorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
runit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
s'embarqurent. Lorsque le soleil plus ple dclina  l'horizon, des
nuages noirs s'amoncelrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
dans la nuit du troisime jour, les eaux du fleuve subitement dbordes
se prcipitrent au milieu du village. En un instant, habitants et
habitations entrans ple-mle prirent dans les flots: environ vingt
mille personnes trouvrent la mort dans cet affreux dsastre. Ainsi
cette population qui accumulait sur sa tte une masse de crimes, le
ciel voulut qu'elle ft anantie et dispart victime du flau; tandis
que Tching-Tong et son pouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient 
pratiquer la vertu, il songea  les sauver, en les faisant avertir par
un homme inspir.

Ce jour-l donc les dix grands bateaux de Tching, obissant 
l'impulsion des eaux dbordes, furent attirs au milieu du courant du
fleuve; bientt les rocs levs du rivage s'abmrent avec fracas au
fond des vagues.

D'abord les navigateurs aperurent un grand singe noir apprivois,
qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prts 
l'engloutir. A cette vue Tching dit  ses gens: Tendez-lui de longs
btons de bambous qu'il puisse saisir. En effet le singe par ce moyen
parvint sain et sauf sur le rivage.

Drivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
ports prs d'un arbre flottant sur lequel tait un nid de corbeau.
Les petits,  peine clos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnte
Tching dit  ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
la couve, dployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauve.

Enfin, dans un endroit o le fleuve fait un circuit, ils remarqurent
un homme qui, entrain par la violence des eaux et sur le point d'tre
submerg, criait au secours. Allons vers lui, dit aussitt Tching,
courons;--Mais, cher poux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
paroles prophtiques du bonze: Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
garde!

--Qu'importe, rpondit Tching, nous avons dj sauv des tres d'un
moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
montrer sans piti! A ces mots il ordonna d'allonger des btons de
bambous  l'aide desquels l'inconnu arrach  la mort put gagner le
bateau; puis il lui fit donner des vtements en change des siens qui
taient mouills.

Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
demeure.... Que voient-ils? tout le village a t couvert de sable
par la violence de l'inondation: la maison de leur matre, bien que
fortement endommage, est la seule qui n'ait pas t dtruite par
le flau. Ils rapportrent cette heureuse nouvelle  Tching-Tong;
et celui-ci, aprs avoir charg des ouvriers de rparer les dgts,
dbarqua chez lui comme il en tait sorti, avec tous les siens, grands
et petits. Quant  ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
taient dans la proportion d'un ou deux sur dix.

Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauv tait
dans l'intention de retourner dans sa famille; mais  ses questions
l'inconnu rpondit, en pleurant: Votre serviteur est le fils du
boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils pri victime du flau, ou
sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
a disparu. Le plus ardent dsir de votre serviteur, seigneur Tching,
serait d'tre le valet qui porte votre parasol, esprant ainsi vous
tmoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
redevable.

--Eh bien! rpondit Tching, restez donc prs de nous, vous y serez
trait comme un fils adoptif. Lieou-Yng accepta cette offre avec les
marques du plus respectueux dvouement.

Mais le temps vole, rapide comme la flche; les jours et les mois
passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moiti d'une anne
Tching tait de retour dans sa maison, lorsque la mre de l'Empereur
rsidant  Tong-King, la princesse Tchang, perdit un prcieux cachet
de jade, sans qu'elle pt savoir o il avait t gar. Aussitt
l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un dit
portant que quiconque dsignerait le lieu o se trouvait le cachet
perdu serait promu  un grade lev dans la magistrature.

Or, cette nuit-l, Tching vit en rve un homme inspir qui lui dit:
Aujourd'hui l'Impratrice a gar un cachet de jade; cet objet
prcieux est tomb dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
palais rserv. Instruit des vertus secrtes qui vous honorent, le
matre du ciel m'envoie tout exprs pour vous donner cet avis: faites
partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette dclaration, il
obtienne la rcompense promise.

A son rveil Tching-Tong racontait  sa femme le rve qu'il venait
d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu' la porte
du prfet de Teng-Tcheou tait affiche une dclaration entirement
conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'tre
surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
fils chercher  la capitale la magistrature promise par l'dit; mais sa
femme s'y opposa. Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
le laisser s'loigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher poux,
n'esprez rien de cette affaire.

Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il tait le
fils adoptif. Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitt
envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoy cleste
est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller  la
capitale, en place de mon frre; si la dclaration faite  sa Majest
me vaut une rcompense quelconque, je reviendrai la dposer aux mains
de votre cher fils.

Cette proposition plut beaucoup  Tching-Tong, qui fournit l'argent
ncessaire au voyage et en ordonna les prparatifs; le lendemain
Lieou-Yng, tout dispos  se mettre en route, fit ses adieux  sa
famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela  plusieurs reprises
ses recommandations: Si l'affaire russit, lui dit-il, ne sois pas
ingrat. Le jeune homme promit et s'loigna.

Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientt aux
portes de la ville et se rendit enfin  l'entre du palais imprial.
L, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
prs du matre des requtes; et Lieou-Yng, ayant dclin ses noms  ce
magistrat, lui dclara le lieu o se trouvait le cachet perdu.

Le matre des requtes fit immdiatement conduire l'tranger  l'htel
des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hta d'aller
communiquer  l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
l'Impratrice-mre, et l'interrogea  ce sujet. La princesse se souvint
qu'tant alle en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'clat
de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'tait approche du
bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
elle s'tait laisse cheoir par mgarde. En effet, une des filles de sa
suite ayant reu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
fait, le cachet s'y trouva.

Aussitt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
comment il avait t inform de la prsence du cachet au fond du bassin
de porphyre. Le jeune homme parla sans mystre, et dit  sa Majest
qu'un avis lui avait t donn en songe par un tre surnaturel. Je
vois bien, s'cria alors Jin-Tsong, que vous avez accumul des mrites
secrets. L-dessus il dcora Lieou-Yng du titre de second gendre de
l'Empereur et lui donna pour pouse la seconde fille de l'Impratrice.

Le fils adoptif de Tching-Tong tmoigna au prince la reconnaissance
dont il se sentait pntr: son bonheur et sa joie taient  leur
comble. Quelques jours aprs, l'Empereur fit disposer le palais
du Fou-Ma (gendre de sa Majest), qu'il affecta pour rsidence 
Lieou-Yng. Arriv tout d'un coup au fate des honneurs, des dignits et
du pouvoir, le jeune ingrat oublia entirement ses anciens bienfaiteurs.

Cependant depuis qu'il tait parti, et il y avait de cela deux mois,
Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrme impatience,
quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
de la capitale rpandit le bruit que ce mme Lieou, lev  la dignit
de gendre de l'Empereur, tait environn d'une grande gloire. D'aprs
cela Tching se dcida  envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagn d'un
domestique affid, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit cong de
ses parents et se dirigea vers la rsidence impriale. Il ne tarda pas
 arriver au but de son voyage; il chercha immdiatement une htellerie
o il put descendre, et ds le lendemain se rendit aux portes du palais
du Fou-Ma, pour avoir des informations.

Au moment o il se prsentait  l'entre de l'htellerie, des coureurs
arrivrent en criant d'une voix hautaine: Place! voil sa Seigneurie!

Tsouy-Youen se tint debout  ct de la porte, attendant Lieou-Yng au
passage. Celui-ci parut bientt mont sur un cheval; il s'avanait
rapidement dans la direction du palais; mais, ds qu'il aperut son
frre qui s'approchait avec l'intention vidente de le reconnatre,
il s'cria d'une voix courrouce: Quel est cet audacieux qui ose
insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frre,
frre, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?
Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de rpondre:
Est-ce que j'ai un frre? Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
entran dans le palais, subit le chtiment terrible de la bastonnade:
il reut trente coups.

Quelle horreur! La violence du supplice avait dchir en lambeaux la
peau et la chair de cet infortun, le sang ruisselait sur tout son
corps; et dans cet tat il fut jet en prison. Inform des mauvais
traitements dont on accblait son matre, le domestique, qui tait
rest  l'htellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
elle lui fut refuse.

Tsouy-Youen avait racont sa douloureuse histoire aux geliers, et
ceux-ci mus de compassion s'empressrent de lui procurer quelque
soulagement. Mais hlas! lev au sein de l'aisance, pouvait-il
rsister  un changement de situation si cruel et si inopin? En proie
aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter 
sa bouche un mets savoureux, quand tout--coup un singe franchit la
porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
prsenta au captif.

A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son pre
 l'poque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
 celui qu'il avait sauv ce jour-l; il prit donc et mangea cette
viande. Quelques jours s'coulrent, au bout desquels le singe reparut
avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
Tsouy-Youen. A force de le voir, les geliers connurent la cause qui le
faisait agir, et ils se disaient: Voyez, les animaux sont susceptibles
de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!

Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
de l'autre ct de la muraille, arrivrent une dizaine de corbeaux
qui tous, rassembls dans la prison, se mire ni  pousser des cris
douloureux. Ce doivent tre l, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
auxquels mon pre a sauv la vie, et il ajouta  haute voix: Si vous
avez pour moi quelque piti, allez de ma part auprs de mon pre et de
ma mre leur porter une lettre. Les corbeaux comprirent sa pense, et
ils se mirent  battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grce au
pinceau et au papier que les geliers lui avaient procurs, Tsouy-Youen
crivit un billet, qu'il attacha  la patte d'un des corbeaux; et
l'oiseau prit immdiatement son vol.

Il lui fallut peu de temps pour se rendre  la demeure du vieux
Tching-Tong. Assis  ct de sa femme, celui-ci s'tonnait avec elle de
ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chri. Tout aussitt
un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching tonn ne
sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
est attache. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'criture de son
fils!... Ce billet lui fait connatre l'ingratitude de Lieou-Yng, et
les maux que Tsouy souffre dans sa prison.

A la lecture de cette lettre Tching clate en sanglots, et quand la
pauvre mre apprend la cause de cette douleur, elle mle ses larmes 
celles de son poux. Je vous l'avais bien dit ds le commencement,
s'crie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
bienfaits ont engendr une inimiti terrible; notre fils est plong
dans un abme de maux, et qui sait, hlas! s'il sera possible de l'en
tirer!

--Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
qui a un coeur d'homme, il a pu arriver  cet excs de perversit et
d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-mme  la capitale,
afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui rpondit
Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; htez-vous, courez!

Ds le lendemain Tching ayant dispos ses bagages, dit adieu  sa
femme et partit. En peu de temps il arriva  la capitale, chercha un
logement; et, ds que le jour parut, il se mit  parcourir la ville
pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagn
son fils s'offrit subitement  ses regards.

Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
n'eut pas plus tt aperu son matre qu'il se prcipita dans ses
bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqu par la douleur, le
questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les dtails de
cette fatale aventure; toutefois il se refusait  y croire, il voulait
courir au palais, pntrer jusqu  Lieou-Yng et le voir. Mais le fidle
serviteur le retint de toutes ses forces et l'empcha de partir: il
redoutait pour son matre la violence du nouveau prince.

Pendant ce temps, on annona que le gendre de l'Empereur allait passer;
et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaa
debout en face de l'htel pour l'attendre; et ds que le parvenu
fut arriv prs de lui, le vieillard s'cria: Lieou-Yng, mon fils,
aujourd'hui que vous tes riche et combl d'honneurs, avez-vous oubli
votre pre?

Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
sans dtourner la tte. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
de son cheval et courait aprs lui; il parvint jusqu'aux portes du
palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emport par la colre, le
vieillard s'criait: Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
mais pourquoi fais-tu endurer  mon fils de si cruels tourments au fond
d'un cachot?

L-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y dposer
une requte d'accusation.

Prcisment Pao-Kong revenait de brler des parfums dans le temple:
Tching se jeta  genoux  la tte de son cheval et lui prsenta sa
ptition. Aprs l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
questions dtailles au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.

Restez ici, dans mon htel, lui dit Pao. Et il envoya un huissier
du tribunal  la prison, s'informer auprs des geliers s'ils avaient
sous leur garde un individu appel Tsouy-Youen. Oui, oui, dirent ces
derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
lui est refuse; il est trait avec la dernire cruaut.

Aussitt Pao-Kong ordonna aux geliers de cesser toute rigueur 
l'gard du captif, et le lendemain il dputa des huissiers auprs de
Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier  un banquet, dans son htel,
invitation  laquelle le fier parvenu s'empressa de rpondre. Aprs
avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
gardes arms de se tenir  la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
qui que ce ft: dociles aux volonts du matre, ils se placrent  leur
poste.

Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
avec un accent de colre simule, pourquoi on ne versait plus de
vin. Le majordome rpondit que tout tait bu. Ah! rpliqua Pao-Kong
en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'
cela ne tienne. Les domestiques obirent, et bientt on servit une
grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
prsenta  Lieou-Yng, en lui disant: Illustre Fou-Ma, grand homme,
conformez--vous aux circonstances et buvez!

Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis levant la voix avec colre:
Seigneur juge, dit-il, vous aimez  plaisanter. Sa Majest m'a ennobli
et revtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
m'inviter  boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, rpondit
Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats tmoignent du
respect  votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
mpriser! Cette anne mme, il y a six mois, vous avez bu un fameux
coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?

Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tte aux pieds; et
tout--coup Tching-Tong s'avana vers lui, le montra du doigt et
s'cria, en le maudissant: Monstre d'ingratitude, vil sclrat, aprs
avoir trop long-temps abus de mes bienfaits, maintenant tu abuses
des faveurs de l'Empereur! J'espre que le grand ministre daignera me
rendre justice.

A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dpouill du bonnet et
de la ceinture, insignes de sa dignit; ensuite on l'tend sur les
degrs du palais, et on lui donne quarante coups de bton, afin de le
forcer  avouer son crime.

Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il dchargea donc
sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
cou du misrable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
Le lendemain le juge prsenta  ce sujet une requte  l'Empereur.
Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reut dans son palais,
l'interrogea avec bont et couta le rcit de cette trange aventure.
Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands loges
au vieillard, s'est distingue d'une manire si clatante, votre fils
recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
donne des appointements; et ds demain nous le proclamerons d'une
manire officielle. Tching-Tong se retira aprs avoir exprim sa
reconnaissance  l'Empereur.

Le lendemain l'ordonnance promise fut publie. Lieou-Yng qui, par des
mrites d'autrui et oubliant tout sentiment d'quit, s'tait montr
ingrat et cruel, fut condamn  la peine de mort; Tsouy-Youen reut
le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
il devait ce jour mme monter  cheval pour se rendre au lieu de sa
charge. Quant  son pre, qui pendant toute sa vie s'tait plu  la
pratique du bien, un dit particulier ordonna aux magistrats d'lever
en son honneur une arcade destine  conserver le souvenir de ses
vertus.

Conformment  la teneur du dcret imprial, Pao-Kong fit sortir de
prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
diplme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
lieu de sa rsidence.

Au solstice d'hiver de la mme anne, le coupable Lieou-Yng fut
dcapit.


[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trne
en 1023.

[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est clbre en
Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet  bien des drames, des
nouvelles et des histoires fantastiques.




LA LGENDE[1]

DU ROI DES DRAGONS

HISTOIRE BOUDDHIQUE.


La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, situe dans le
Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y tablir leur
cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
Tang. Elle possde trois fleuves tincelants drouls comme des
toffes de soie; huit bras de rivires baignent ses murs en passant;
elle compte trente-six alles plantes de saules et de fleurs, et
soixante-douze pavillons o retentissent des instruments de musique
de toute espce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contres
barbares, cette capitale apparat bien comme le point principal de
toute la terre; et en vrit c'est un endroit admirable.

Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Ta-Tsong) monta sur le trne;
il changea le nom de l'anne _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
fut la premire de son rgne. Au temps dont nous parlons, ce prince
rgnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'anne _Y-Sse._

Nous ne parlerons pas des hros qui, avant son rgne, avaient pacifi
les provinces et affermi l'empire, ni des hommes minents qui avaient
fond des dynasties et disput les frontires aux Barbares; nous dirons
seulement qu' cette poque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
fleuve King-Ho, deux vritables sages. L'un tait pcheur et se nommait
Tchang-Sao, l'autre, appel Ly-Ting, tait bcheron. Bien qu'ils ne
fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivs au premier rang des
grades littraires, ils n'en mritaient pas moins le titre de potes.

Un jour, ils taient venus vendre  la capitale, celui-ci le bois
apport sur son paule, celui-l le poisson dont son panier tait
rempli. Aprs le march, ils entrrent ensemble dans un cabaret,
burent largement, puis, prenant chacun sa cruche  la main, ils s'en
retournrent en suivant les rives du fleuve.

Mon frre, dit alors le pcheur Tchang, j'ai toujours pens que se
disputer pour la renomme, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appt de
l'intrt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
entre ses bras; rpandre des bienfaits, c'est rchauffer un serpent
dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
frache beaut des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
envie,  la pente de sa destine.

--Mon frre a raison, reprit le bcheron; toutefois l'lgante beaut
de ses fleuves ne vaut pas le dme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
interrompit le pcheur, le dme verdoyant de vos montagnes ne peut
se comparer  la beaut de nos flots; il y a un recueil de posies,
intitul _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
suivants:

      Au milieu des vagues fumantes sur l'immense tendue,
      l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
      vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
      musique qui la berce. Le coeur est calme et pur, quand la
      gloire et l'intrt en sont absents. Aux heures de loisir,
      on cueille les tiges panouies des plantes du rivage et
      les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'battent sur
      les grves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
      les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
      femme et les enfants du pcheur viennent chanter et rire:
      ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
      vent n'agite pas; ils reposent sans dsir de gloire, sans
      honte secrte, sans haine importune.

Le bcheron reprit: Non, les eaux que vous clbrez ne valent pas le
vert horizon des montagnes. Le mme livre que vous venez de citer, n'en
donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?

      Au milieu des forts aux dmes vaporeux, les mlzes
      s'lvent, les fleurs s'panouissent en foule. Dans le
      calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
      langue a des inflexions pareilles aux sons de la flte. La
      teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
      s'tend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
      influence; mais voici que l't arrive d'un pas rapide, et
      il passe ramenant aprs lui l'automne qui a bientt fait
      clore d'autres fleurs brillantes et embaumes, l'automne
      qui a ses plaisirs aussi; puis tout--coup l'hiver austre
      et srieux reparat au jour qui lui est assign. Joyeux
      et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
      montagne dans une complte indpendance des hommes.

--Non, rpliqua le pcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
comparer  la frache lgance des eaux; nous avons pour nous de
prcieux avantages, clbrs dans le recueil intitul _la Perdrix
regarde les cieux_. Ecoutez.

      Les eaux o se refltent les nues, sjour des Immortels,
      fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
      qui vogue au gr de l'aviron, c'est l notre demeure: on
      ouvre le dos cailleux des poissons, on fait rtir la
      tortue  la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
      flammes le crabe tachet et la rouge crevette. La tige
      encore tendre des bambous, le fruit prcieux qui mrt
      en flottant sur les lacs, la chtaigne d'eau: voil des
      choses qu'on peut vanter. Le gracieux nnuphar, le lotus
      vnr, la violette des tangs, la menthe, la lagune des
      fosss talent  nos yeux le luxe de leur vgtation
      brillante.

Le bcheron repartit  son tour: Non, la frache posie des eaux ne
vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
avantages, vants dans les vers du mme pote, que voici:

      Les sommets des monts, les pics lancs dans la nue
      touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sches,
      un toit de chaume, c'est l notre demeure. La venaison
      sale, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
      la tortue; le daim, le sanglier et le livre sont bien
      suprieurs au poisson et  la crevette. La feuille
      embaume du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
      se communique aux mets qu'elle enveloppe, la premire
      pousse du bambou, le nflier, voil ce qu'on peut plutt
      vanter. La prune violette, la pche rouge, l'abricot mri
      par le soleil, la poire si douce au got, la jujube dont
      la saveur est piquante, tels sont les produits dlicats de
      notre vgtation.

--Non, reprit encore le pcheur, vous ne pouvez mettre en parallle
vos riantes montagnes avec nos eaux si potiques. Les vers de
l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:

      Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
      demeure qui nous convient. Au milieu des vagues cumantes
      amonceles de toutes parts, le pcheur n'prouve ni
      crainte ni terreur; il tend l'hameon, il jette ses filets
      pour prendre de beaux poissons; sans tre assaisonns
      d'pices, ces mets flattent le got: le matre de la
      barque, sa femme et ses enfants se runissent avec joie
      aprs les travaux qui les ont spars. Si la pche est
      abondante, ils la portent au march de la capitale et
      l'changent pour le vin parfum qui se boit  grands
      verres. Les habits d'corce de bambous tiennent lieu de
      couvertures, et la famille du pcheur clot ses yeux et
      dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
      sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes,  la
      gloire et  la noblesse.

--Non, rpliqua le bcheron; encore une fois, vos eaux si fraches ne
peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mmes vers ont dit aussi:

      La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
      cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
      les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
      ombrage. On pntre dans la fort, on gravit les collines
      pour aller chercher le bois sec: personne n'inquite le
      bcheron. Le gain est tantt minime, tantt abondant, et
      suivant les habitudes du sicle, on emploie son argent
       acheter du vin. Au gr de ses dsirs, les verres, les
      coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
      festins; aprs avoir bu largement, on s'endort dans
      une douce ivresse  l'ombre des pins, libre de toute
      inquitude, sans tre menac dans ses intrts, sans
      dpendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
      succs ou de la ruine.

Le pcheur ajouta de nouveau: La vie que vous menez dans les montagnes
n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitul la _Lune aux
bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:

      Quand les mille fleurs empourpres du rivage refltent
      l'clat de la lune; quand les feuilles dores des roseaux
      se froissent et se mlent, agites par le vent; quand
      le ciel d'azur rpand au loin sur le fleuve sa clart
      diaphane, l'aspect des cieux invite  troubler avec
      l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient 
      jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
      pige, les plus petits mordent  l'hameon, et cette pche
      abondante, bouillie sur les flammes ou rtie sur les
      tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
      et fiers, nous parcourons en matres les lacs que forme le
      fleuve Kiang en s largissant.

Le bcheron reprit  son tour: Mon frre, la vie que vous menez sur
les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
attache aux montagnes; le mme recueil le prouve par ces lignes:

      Quand les lianes desschs jonchent les sentiers, quand
      les tiges des bls sont coupes et que les bambous
      sment leurs feuilles  travers la montagne, quand le
      chvre-feuille dpouill de sa verdure, laisse pendre aux
      troncs des arbres ses rameaux pars, on coupe et on lie
      en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
      paule. Les insectes ont rong jusqu'au coeur l'orme et
      le saule, le vent souffle et brise  leur sommet le pin
      et l'oranger; ce qui a t recueilli  grande peine, on
      l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'change pour
      du vin, pour de l'argent, au gr de sa fantaisie.

--Malgr tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
ajouta encore le pcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
des eaux bien plus potiques. Il y a des vers intituls: L'_Immortel
s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pense:

      Sur les lacs dserts la nacelle sans compagne tourne et
      se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
      de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
      habits de paille; et quand la lune s'efface derrire
      les nuages, quelle silencieuse obscurit! La mouette
      effraye n'agite plus son aile! Mais quand  l'horizon
      les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paratre le
      soleil, fatigus des travaux de la veille, on dort parmi
      les joncs, sur les les, sans proccupation; jusqu' la
      troisime heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
      voeu de son coeur, on accomplit ses projets, on dispose 
      son gr l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
      l'oeil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
      est-ce qu'ils ont comme nous la complte indpendance de
      leur ame?

--La solitude si potique de vos eaux, reprit le bcheron, ne vaut pas
la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:

      Le printemps est pass; l'automne rgne, on prend la
      hache, on part  la fracheur du soir, et l'on emporte
      sur son paule la charge du jour. Les fleurs du dsert
      hrissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
      Les nues s'abaissent  l'horizon, on cherche sa route, on
      attend que la lune paraisse. Enfin, le bcheron frappe 
      la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
      montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
      paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
      comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
      fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout 
      son gr dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
      dans la cruche. En vrit, c'est l une vie qui donne la
      sant, une existence obscure mais indpendante.

Le pcheur rpondit: Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir  nos besoins; mais
vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agrables ressources qui
nous sont donnes. Il y a des vers qui en font foi, coutez:

      Aux heures du repos, au printemps, le pcheur voit la
      cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
      arrt aux rives dbordes des lacs;  l'ombre du treillis
      qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
      herbes, et apprend  ses enfants  entourer l'hameon d'un
      fil de soie. Quand il a cess de ramer, il s'en va, en
      compagnie de sa femme, faire scher ses filets. La nature
      l'a dou d'un caractre ferme et calme, il est semblable
      aux flots apaiss. Si, pendant son sommeil, il sent
      s'lever une brise lgre, il dploie selon la saison le
      ple manteau d'corce (qui garantit des pluies d'hiver),
      ou le verdoyant parasol (qui dfend contre les rayons du
      soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
      bonnet de gaze noire et la ceinture  laquelle pend le
      sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
      murs du palais, au temps de la disgrce!

--Non, reprit le bcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
rendent tmoignage, et les voici:

      Aux heures de loisir, le bcheron regarde voler la nue
      blanche nuance de mille reflets; il s'assied solitaire
      devant sa cabane de chaume,  l'abri du treillis de
      bambous; et l, sans que rien l'inquite, il apprend  ses
      enfants  dchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
      avec un hte la partie d'checs; puis la joie s'anime,
      il prend un bton et parcourt en chantant les sentiers
      jonchs de fleurs odorantes. Sa verve s'veille et il
      fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
      de paille, des habits de toile, de grossires couvertures
      donnent au coeur plus d'indpendance et d'nergie que des
      vtements de soie brods.

--Mon frre, interrompit le pcheur Tchang, nous pourrions lutter
long-temps encore en changeant de petites pices de vers. Il ne faut
pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
louange de la bouche du pote intress; nos chants seraient ainsi
dpourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers lis deux 
deux, il faut clbrer alternativement les avantages dont jouissent le
bcheron et le pcheur.

--Mon frre a parfaitement raison, repartit le bcheron Ly, et je le
prie de commencer.

Le pcheur Tchang prit donc la parole:

      La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
      flots cumeux; la cabane s'lve dans les profondeurs de
      la montagne, au sein d'une campagne dserte. Que j'aime
       voir au printemps les ponts jets sur les torrents
      submergs par les eaux dbordes! Quel beau spectacle
      aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
      les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
      l'poque o la carpe brillante prte  se changer en
      dragon est rtie sur la flamme; c'est le temps o le bois
      sec rong par les vers ptille dans l'tre. L'hameon
      et le filet varis  l'infini suffisent aux besoins du
      pcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
      sur l'paule sont deux choses qui soutiennent le bcheron
      pendant toute sa vie.

      Couch dans sa nacelle, le pcheur suit des yeux le vol de
      l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
      montagne, le bcheron coute la voix du cormoran. Ce qui
      fait l'objet des discours des hommes nous est tranger; le
      blme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
      Sur le bord des eaux rpandues dans la valle, on suspend
      et on fait scher les filets pareils  des charpes; la
      hache bien aiguise sur la pierre tincelle comme l'acier
      du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflte sur
      les fleuves, l'hameon solitaire demeure plong sous les
      flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
      trouble le bruit des pas.

      Le poisson qui charge la barque est chang contre du vin
      que le pcheur savoure avec sa femme:  l'aide du bois
      coup sur les monts, on emplit sa coupe qui circule  la
      ronde. On s'gaie, on puise le vin au gr de son caprice;
      on chante, on rit long-temps, on s'abandonne  sa folie!
      On appelle du nom de frres tous les compagnons de pche;
      on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
      les htes de son dsert. Chemin faisant, on a soin que les
      rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
      devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
      de main en main. Le crabe rti, la crevette bouillie sont
      chaque matin le repas joyeux du pcheur; le canard et la
      poule soigneusement prpars chargent chaque jour la table
      du bcheron.

      L'pouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
      th; tout son extrieur est comme sa pense, sans apprt
      et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
      fait prparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
      Ds l'aurore, on lve la gaffe et l'on vogue lestement
      sur la vague;  peine le jour parat, et, muni d'une
      ample provision de bois, on chemine par la grande route;
      lorsqu'il a plu, on jette sur son paule le manteau
      d'corce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
      que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
      les pins desschs. Dans les sentiers solitaires, on fuit
      le sicle, on se met  l'abri des folies du monde; grce
       l'obscurit de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
      les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
      parler des autres.

Le bcheron Ting reprit: Puisque mon frre a parl le premier, qu'il
me permette d'ajouter quelques lignes  celles qu'il a rcites:

      Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
      dsert est rude et sauvage; le pcheur est fier de sa
      libert, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
      pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
      fcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
      d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
      bcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillit;
      quand le ciel devient sombre, le pcheur couvert de son
      manteau d corce, repose sans proccupation. Quelle
      inquitude y aurait-il pour celui dont le mlze et le
      prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
      bien de la joie pour le pcheur qui a jur affection au
      cormoran et au hron! La gloire et l'intrt n'agitent
      point de leurs vains projets la tte et le coeur de
      celui-ci, et celui-l n'entend point bruire  ses oreilles
      les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
      saison, on boit une coupe de vin parfum; chaque jour, aux
      trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
      herbes du jardin.

      Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
      vente,  la vie de chaque jour; un hameon avec sa proie,
      un filet charg suffisent pour assurer l'existence. Aux
      heures du repos, on dit  ses fils d'aiguiser sa hache;
      aux instants de loisir, on dit  ses fils de rparer les
      vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
      est charmante  voir! quand souille une brise attidie,
      quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
      Pendant l't, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
      bambous; au sixime mois, on profite de la fracheur du
      soir pour aller cueillir la chtaigne d'eau encore tendre.
      Quand tombe la gele d'automne (au dixime mois), a chaque
      repas on sert l'oie engraisse; au neuvime jour de la
      neuvime lune, les larges crustacs deviennent le rgal de
      la saison.

      L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps aprs l'aurore
      son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
      banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'anne,
      on vit sur les montagnes selon ses gots; dans les quatre
      saisons, sur les lacs on faonne son existence au gr de
      ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
      s'lve au rang des immortels; celui qui tend la ligne
      dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
      porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
      abondant;  la proue de la barque se droulent les flots
      verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
      ne parlez pas des trois grandes dignits de l'empire: le
      sage affermi dans la paix ressemble  une ville fortifie.
      Sur les murs de cette ville un chef veille  sa dfense,
      tandis que ces trois grands dignitaires prtent aux voix
      de la foule une oreille inquite. La joie, partage de
      l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
      des eaux, est une rare faveur! Grces en soient rendues
      au ciel, grces en soient rendues  la terre, grces en
      soient rendues aux Esprits!

Aprs avoir rcit d'abord les pices de vers clbrant les avantages
de chacun, puis ces deux morceaux o la demande et la rponse
marchaient enchanes, les deux potes, arrivs  l'endroit o la route
se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pcheur
Tchang-Sao parla ainsi: Frre, veillez  vous prserver des dangers
qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
vous alliez rencontrer un tigre? un tel pril de mort se prsentant, il
se pourrait que demain au march il me manqut un ami!--Homme stupide
et sans coeur, s'cria le bcheron Ly fort irrit par les paroles
du pcheur, quand deux amis dvous devraient donner leur vie l'un
pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menac
d'un tel danger, le pril qui vous attend viendra des flots, et vous
serez renvers dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, rpondit le
pcheur, je ne puis tomber dans les flots.

--Cependant, reprit le bcheron, le ciel recle des vents et
des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet  de rapides
alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
assurances contre ce pril?

--Frre, rpondit le pcheur, malgr tout ce que vous avez dit en
faveur de votre profession, vous n'avez pas les mmes recours que nous
contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assur qui
vous mette  l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.

--Mais enfin, ajouta le bcheron, en passant votre vie sur les flots,
vous tes expos  mille prils,  mille accidents srieux, impossibles
 prvoir,  viter; quelle garantie avez-vous donc?

--Ecoutez, dit alors le pcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
ne savez pas. A la capitale mme, dans la rue de la porte de l'Ouest,
demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
couleur d'or, et en rcompense, il me prdit l'avenir au moyen de sa
table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
russit; aujourd'hui je suis all chez lui pour cela mme, et il m'a
dit que si je jette mes filets  l'entre d'une anse du fleuve King-Ko,
du ct de l'orient, et si je tends l'hameon sur la rive occidentale,
je suis sr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
chariot. Demain, quand je revendrai  Tchang-Ngan vendre ma pche et
acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.

L-dessus les deux amis se sparrent: or, comme ils conversaient ainsi
chemin faisant, il y avait quelqu'un cach dans les herbes; et c'tait
prcisment un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui mme qui inspectait
les domaines de son matre. Quand il entendit ces paroles: Si le
sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il russit, le
petit gnie retourna en toute hte au palais du dieu, et s'lanant
vers lui, il s'cria: Malheur! malheur!

--Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
rpondit le petit gnie, votre sujet, en faisant son inspection, est
all sur les bords du fleuve, et l il a entendu un bcheron et un
pcheur qui causaient ensemble; et les dernires paroles prononces par
eux au moment o ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
terrible. Le pcheur a parl d'un devin dont il a indiqu la demeure,
devin fort habile  connatre l'avenir au moyen des nombres, et qui,
pour prix d'une petite carpe d'or apporte chaque jour, lui dvoile les
choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
intrt des habitants des eaux, on ne cherche pas  le dtruire,  quoi
servira de veiller avec zle sur l'empire des mers,  quoi servira de
galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
conservation de la puissance imposante que possde votre Majest.

A ces mots le roi des Dragons transport de colre, saisit son glaive
 deux tranchants: il voulait s'lancer vers la capitale des Tang pour
anantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitrent les
princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
crabe conseiller d'tat, l'esturgeon chef des armes, le turbot matre
des requtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
et unanime ils firent au souverain cette observation: Grand roi,
modrez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
cette circonstance, n'avez-vous pas les nues pour vous obir, les
pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'pouvante parmi le peuple
de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espce
sont incalculables, vos mtamorphoses illimites; ainsi changez-vous
en jeune lettr, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
si ce devin existe rellement, auquel cas il vous sera trs facile de
l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier tait une vaine chimre, alors
il ne faudrait faire de mal  personne.

Cdant  ces observations, le roi des Dragons abandonna immdiatement
son glaive prcieux, et sans amonceler ni nues ni pluies, il monta
sur la rive du fleuve et se changea en un tudiant dont les habits ne
portaient les insignes d'aucun grade littraire.

      Son visage rond et gracieux dcle un merveilleux talent;
      il monte sur le rivage, pareil au soleil s'levant vers le
      znith; sa marche est droite et lgante, son pas rgulier
      et mesur; ses expressions sont conformes aux doctrines
      de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
      de dignit; une grce admirable se trahit dans toute sa
      personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
      verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
      et bonheur!_

D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il et fendu la nue,
et arrive  la capitale,  la grande rue de la porte de l'Ouest. L,
le roi des Dragons aperoit un groupe nombreux et serr, tumultueux et
bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
de la manire suivante: La famille entire des Dragons a reu du ciel
une existence spciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
hui une rvolte contre le dieu qui prside aux annes[3].

A ces mots, le roi des Dragons reconnat qu'il est dans la demeure du
sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et  ses
yeux s'offrent:

      Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
      de soie tendues par toute la salle. Dans de prcieuses
      cassolettes brlent incessamment d'odorants parfums; l
      sont rangs des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
      et sur la tapisserie, au milieu de portraits placs des
      deux cts, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
      son sige est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
      du devin est une pierre de la rivire Twan-Ky[6]: son
      bton d'encre est dor; prs de lui sont de grands
      pinceaux d'un poil clatant comme la gele, et des boules
      de cristal ranges en files. A ses cts on voyait un
      exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrog
      par les astrologues; le sorcier sait  fond les six
      figures employes dans les divinations, et possde aussi
      parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle  connatre les
      lois qui rgissent le ciel et la terre, et pntre par son
      savoir l'esprit des gnies et des immortels. Son plateau
      magique est expos au midi, il y peut lire clairement
      l'ordre et la marche des toiles et des plantes  travers
      les cieux. L'avenir et le pass s'y refltent  ses yeux
      aussi nettement que le disque de la lune; les familles
      qui prosprent et celles qui s'croulent ruines, il les
      voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
      malheur, il dcide de la mort et dicte la vie. A sa voix
      les vents et les pluies se htent d'obir, les gnies et
      les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
      nom est crit sur une enseigne devant sa porte et on y
      lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.

Or, cet homme c'tait donc Youen, le principal astronome de la cour,
Youen-Cheou-Ting, l'oncle du gnie qui prside  la grande ourse. Dou
d'une physionomie distingue, remarquable, gracieuse et pleine de
majest, il avait vu sa rputation s'accrotre dans le cleste empire;
on le regardait comme le chef des devins de la capitale.

Arriv  la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
aprs les crmonies d'usage, Youen-Cheou prie l'tranger de s'asseoir,
fait apporter une tasse de th, et demande  son hte quelle affaire
l'amne prs de lui.

Je dsire, rpondit le faux tudiant, apprendre par le secours de
votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphre.

Le docteur eut recours  ses procds divinatoires, et rpondit avec
assurance:

      Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
      enveloppe lentement les bois comme un rseau: la
      divination dclare que demain matin il doit tomber une
      pluie bienfaisante.

Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
long-temps?  combien de pieds, de pouces, de lignes s'lvera-t-elle?

Le devin rpondit: Demain, de 7  9 heures, les nuages s'tendront; de
9  11, le tonnerre grondera; la pluie commencera  tomber  midi, et 
3 heures elle aura fini sa tche; l'eau s'lvera  3 pieds 3 pouces 8
lignes[8].

--Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
srieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
prix de votre opration magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
pluie ne tombe pas  l'heure et dans la proportion indiques, je vous
jure que je ruinerai votre cole, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
est  votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crdulit du peuple.

Le devin se mit aussi  sourire et rpondit: C'est une chose convenue,
dcide; adieu, adieu;  demain, aprs la pluie!

Le roi des Dragons ayant salu le sorcier sortit de la capitale
et revint  son palais. Aussitt tous les gnies de l'empire des
eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
demandrent ce qu'il en tait du devin.

Il existe, il existe en vrit, rpondit le roi des eaux, mais c'est
un bavard, un vieux fou qui dbite des impertinences[9]! Puis il
raconta mot pour mot  la cour aquatique tout ce qui s'tait pass
entre l'astronome et lui.

Grand roi, ajoutrent en riant les habitants des eaux, vous tes le
divin Dragon, l'esprit qui prside  la pluie, le matre, l'ordonnateur
absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
n'est vous? Comment a-t-il os parler si follement? Le sorcier a perdu,
il est battu compltement.

Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
dignitaires de sa cour rirent et s'amusrent long-temps de cette
aventure. Mais tout  coup ils entendirent au milieu des airs une voix
qui criait: Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.
Tous les habitants du monde aquatique levrent la tte; c'tait un
guerrier vtu d'or qui tenait  la main un ordre du matre des cieux
et pntrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troubl
ajuste ses vtements, se lve par politesse, brle des parfums et
reoit l'ordre cleste. Le guerrier  la cuirasse d'or disparat 
travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, aprs avoir avec
une respectueuse reconnaissance bris le sceau de la lettre, le roi des
Dragons y lut ce qui suit:

      Ordre au matre suprme des huit fleuves de prendre avec
      lui le tonnerre, de faire marcher les clairs et de verser
      demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
      qui rpand partout l'abondance et la fertilit.

Sur ce dcret cleste, les dtails de l'heure se trouvaient absolument
d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'tait pas tromp
d'une minute. Le roi des Dragons tout pouvant fut prs de s'vanouir,
mais dans un instant il revint  lui, et devant toute sa cour
assemble, il s'cria: Sur cette terre de poussire, il y a des hommes
dous d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
le pouvoir de connatre les lois qui rgissent le ciel et la terre, et
la partie n'est pas gagne contre lui!

--Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armes,
il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
sujet a mme un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
manire d'anantir cet effronte bavard.

--Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.

--Le voici, rpondit le chef des armes aquatiques. C'est de faire
tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
le temps et la dure, et malgr son assurance, le devin sera en dfaut.
Alors, il se trouvera videmment vaincu; vous ferez voler en clats son
enseigne et vous le forcerez  prendre la fuite: quelle difficult y
a-t-il  cela?

Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulag.
Le lendemain, le gnie de la pluie, le gnie du vent, le matre
de la foudre, les jeunes immortels qui prsident aux nues, et la
reine des clairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
de Tchang-Ngan; runis dans l'espace au-dessus du neuvime tage
du firmament, ils s'y tinrent serrs. A neuf heures, les nuages
s'tendirent,  midi la foudre clata, d'une heure  trois la pluie
tomba, et  quatre elle avait cess; mais la quantit d'eau ne s'leva
qu' la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant prcis avait t
chang, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.

Quand la pluie ft passe, le roi des Dragons licencia son cortge, et
lui-mme, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
forme d'tudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue,  la
porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son sige, reste calme
et digne dans une complte immobilit.

Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
clate en injures contre l'astronome: Homme endiabl, s'cria-t-il,
qui prdisais  tort et  travers le bonheur et le malheur, pervers,
qui trompais  ta fantaisie le peuple crdule, non, tes divinations
n'ont rien de surnaturel, les paroles n'taient que mensonge et
fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
 laquelle la pluie est tombe, et encore, tmraire, tu restes
effrontment assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
si tu veux viter la mort qui serait le chtiment de ton crime!

Toujours plein de dignit, inaccessible au plus lger sentiment de
frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et rpondit avec un froid
sourire: Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
crime qui mrite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi et
t facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas ais de me tromper. Je
te connais, tu n'es point un lettr, mais le roi des Dragons: tu as
dsobi  l'ordre du Dieu suprme, tu as drang les heures, supprim
des minutes; tu t'es rvolt contre les lois du ciel! Ainsi donc,
seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses chapper au
glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coup en
morceaux): et tu viens m'insulter ici!

A ces paroles, le roi des Dragons sentit son coeur dfaillir, et son
courage fut ananti: il frissonne de tous ses membres, lche au plus
vite les battants de la porte, et rajustant ses vtements, il s'incline
respectueusement devant le devin, puis tombe  ses genoux en s'criant:
Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'taient
qu'une plaisanterie; j'tais incapable de discerner le mensonge de la
vrit: mais hlas! j'ai pch contre le ciel! puis-je esprer que vous
daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
quitte pas!

--Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.

--Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
eaux!

Le devin rpondit: Demain,  midi trois minutes, tu devras te trouver
prs du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
afin d'entendre la sentence, et si tu tiens  la vie, il faut aller
ensuite en toute hte demander grce  l'empereur Ta-Tsong de la
dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
les fonctions de premier ministre prs de Ta-Tsong; et si tu peux
mouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fcheux.

A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
retira en essuyant ses larmes: puis tout  coup le soleil de pourpre
se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'leva avec les
toiles, et alors:

      Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
      prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
      au gte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
      retraite pour la nuit; auprs du gu, les oies sauvages
      nouvellement arrives reposent le long des grves. La
      voie lacte tincelle comme l'argent, les heures passent
      rapides; dans le village isol, les lumires ne jettent
      plus qu'un ple reflet; une brise lgre rpand le pur
      parfum qui s'lve des cassolettes au fond des couvents de
      bonzes; les songes riants et lgers entrent dans l'homme
      et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
      fleurs sur la balustrade, la foule confuse des toiles
      brille aux cieux, la clepsydre est retourne, la goutte
      d'eau ne rend plus le mme son, dj la moiti de la nuit
      silencieuse et calme s'est coule.

Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
mais aprs avoir attendu jusqu' minuit dans le milieu des airs, il
s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
aux portes du palais de Ta-Tsong.

Or,  ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rvait,
et voici quel tait son rve: tant  se promener hors du palais,
 la clart tincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
prcipitamment  sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant 
genoux devant lui, il s'cria: Seigneur, sauvez-moi, grce, grce
pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur. Et
la rponse de l'inconnu fut celle-ci: Votre humble sujet est sous
sa vritable forme un Dragon; sa profession est de rgner sur les
eaux, mais il s'est rvolt contre le ciel; le sage ministre de votre
majest, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
doit prononcer la sentence, voil pourquoi le coupable implore la
misricorde de votre Majest; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
mon ministre qui excute la sentence, rpondit l'Empereur, je puis te
faire grce, reprends courage et va en paix.

Le roi des Dragons, transport de joie, salua Tai-Tsong et partit.

Cependant  son rveil l'Empereur avait rflchi srieusement  son
rve de la nuit, puis  5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
et militaires taient par son ordre runis autour du trne. Alors:

      Les lanternes sont suspendues aux portes du Phnix,
      les parfums abondants brlent dans les appartements du
      Dragon[10], les lumires scintillent, le paravent[11]
      couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
      chasss en l'air, et s'coulent en lambeaux tincelants;
      le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
      rites et la musique sont svres et graves comme au temps
      des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
      portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
      tiennent les ventails, placs deux  deux, s'illuminent
      d'un double clat. Les crans sur lesquels sont peints des
      paons, ceux qui reprsentent les licornes apparaissent de
      toutes parts resplendissants comme une nue flottante.
      Tout le peuple s'crie d'une seule voix[13]: Longue vie
      au souverain! et prie le ciel de lui accorder dix mille
      automnes.

      Tout  coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
       trois reprises, les courtisans en habit de fte se
      dcouvrent devant le bonnet imprial, tout le palais
      est inond de riantes lumires, il s'lve un parfum
      enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
      comme la brise dans les saules de la digue; les stores
      enrichis de pierres prcieuses, les paravents aux dessins
      fantastiques et riches sont suspendus et relevs par des
      agrafes d'or; voici les ventails sur lesquels brillent
      le Phnix et le Dragon, sur lesquels sont dessins des
      fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrte,
      les magistrats civils, lettrs minents par leur savoir,
      les magistrats militaires, hros  la fire dmarche,
      se tiennent rangs des deux cts de la route que suit
      l'empereur; ils s'coulent en ordre et par files sur le
      parquet tincelant; trois lphants s'avancent couverts
      d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
      cieux et la terre sont infinis et ternels! Puisse la
      Majest vivre dix mille automnes.

Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son oeil
de phnix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un aprs
l'autre. Tous taient l prsents, pleins d'une majestueuse dignit, et
debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
manquait  l'appel.

Ta-Tsong, ayant fait venir prs de lui l'intendant du palais
Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rve, puis il ajouta: J'ai donn ma parole
au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voil que mon ministre ne
parat pas au milieu de vous, pourquoi cela?

--Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rve le ministre tait
spcialement dsign comme celui qui doit excuter la sentence, il faut
le faire appeler  la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
tout le jour; de cette manire, vous pourrez sauver celui qui vous est
apparu en songe.

Cette rponse plut beaucoup  l'Empereur; et aussitt un officier du
palais fut charg de transmettre au ministre l'ordre de se prsenter
immdiatement devant le trne de sa Majest.

Or, pendant qu'il tait dans son htel, au milieu de cette mme nuit,
Oey-Tching avait aperu la troupe cleste occupe  faire brler de
prcieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf tages
de l'atmosphre avait frapp son oreille, et l'envoy du Dieu suprme,
mont sur l'oiseau, tenait  la main un ordre qui portait ces mots:
A midi trois minutes, tu feras, en rve, subir la peine capitale
au roi des Dragons. Oey-Tching s'tait prostern avec respect et
reconnaissance devant ce divin dcret, puis, aprs avoir pris un
repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son htel occup
 examiner l'tat de son glaive; la direction de ses ides avait t
change, et voil pourquoi il n'tait pas all  la cour prsenter ses
hommages  l'Empereur.

Quand arriva l'ordre de Ta-Tsong, le ministre fort pouvant ne savait
trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obissance aux
volonts de son souverain. Il lui fallut donc au plus tt rajuster ses
vtements, attacher sa ceinture  laquelle est suspendu le sceau marque
de sa dignit, et se rendre au palais; l, il frappe la terre de son
front aux pieds du trne, et demande  l'Empereur pardon du crime dont
il s'est rendu coupable.

Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offens, rpondit
gracieusement Ta-Tsong; et  peine les magistrats s'taient retirs
hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
la sance tait leve. Oey-Tching fut seul admis  rester avec
l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
fit entrer avec lui dans le lieu rserv aux plaisirs du repos.

D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
les provinces, formrent des projets tendant  affermir l'empire,
s'occupant ainsi des intrts les plus voisins et les plus loigns.
Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
palais d'apporter un jeu d'checs, pour qu'il ft une partie avec son
sage ministre. La volont du souverain fut immdiatement excute par
les jeunes filles de sa cour; et elles disposrent la table de jeu
destine aux loisirs de sa Majest.

Oey-Tching tmoigna  l'Empereur combien il tait sensible  un tel
honneur, et la partie commena. Or, le souverain et le ministre
jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succdaient,
les deux armes dployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
livre qui dit:

      La principale rgle du jeu d'checs, c'est de se tenir
      sur ses gardes avec attention. Les pices principales
      sont au centre, les plus faibles sur les cts, les
      moyennes protgent les ailes de l'arme; telle est la loi
      invariable qui prside  la disposition des forces. Cette
      loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
      une pice importante[15]. Tout en attaquant  gauche,
      veillez  votre droite. Si vous harcelez l'arrire-garde
      de l'ennemi, songez  dfendre les premires lignes. Car
      si vous tes victorieux sur les premiers rangs, vous le
      serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un mme
      corps, qui pour tre vivants, demandent  ne pas tre
      spars, et cependant pour les conserver, ne les faites
      pas trop dpendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
      votre jeu en l'parpillant trop; en le serrant trop aussi
      vous l'embarassez. Plutt que de tenir aveuglement  un
      pion et de chercher  le sauver  tout prix, sacrifiez-le
      et vous vous en trouverez bien; plutt que de ne rien
      risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
      rparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
      trop affaiblis, songeons  dfendre notre vie. Si au
      contraire, l'ennemi est rduit  quelques pices, et nous
      bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.

      Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
      le bon joueur, quand il range son arme, n'prouve aucune
      crainte; le bon joueur, quand on le serre de prs, n'est
      pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
      se trouble pas. La partie, commence avec des pices
      disposes en bon ordre, se termine par une clatante
      victoire. Rparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
      attaque pas, c'est le vrai moyen de prparer une attaque
      furtive. Abandonner les pices minimes, sans trop chercher
       les sauver, c'est la pense d'un plan d'une haute
      porte. Le joueur qui touche une pice  l'aventure, sans
      rflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
      coups; rpondre  l'attaque de l'adversaire, sans songer
      s'il tend un pige, c'est le moyen d'tre battu. Les vers
      disent: doucement, attention, comme lorsque vous entrez
      dans la valle obscure!...

Cependant comme Ta-Tsong et son ministre taient assis  la table
de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'tait
point encore acheve; Oey-Tching laissa tout  coup tomber sa tte sur
le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
se mit  sourire et dit: Mon sage ministre a l'esprit fatigu, tant
il s'occupe avec ardeur des intrts de l'empire; il a puis ses
forces  tablir la division des provinces, voil pourquoi le sommeil
l'a subitement vaincu! Il le laissa donc dormir  son aise, sans
l'appeler, ni l'veiller.

Oey-Tching ne tarda pas  revenir  lui, puis il se jeta aux pieds de
son Empereur, en s'criant: Sire, votre sujet a mrit mille fois la
mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accabl, et il n'a su
ce qu'il faisait! Doit-il esprer que le souverain daignera pardonner 
son sujet ce manque de respect.

--Et en quoi, rpondit Ta-Tsong, m'avez-vous manqu de respect,
relevez-vous!

Or, la partie qui avait t brusquement interrompue, et demeurait
inacheve, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait 
haute voix combien il tait touch de tant d'indulgence. Cependant
comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait  le
placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
palais; aussitt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportrent une tte
de Dragon toute sanglante, qu'ils dposrent aux pieds du prince, en
disant: Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se scher,
mais une aventure aussi trange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
parler!

--Et comment la chose s'est-elle passe, demandrent  la fois le
prince et son ministre, en se levant de leurs siges?

--C'est  quelques pas d'ici, au sud du palais, rpondirent les deux
chefs des gardes, dans telle rue, que cette tte de Dragon est venue
tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
explications  ce sujet.

- Et qu'avez-vous  m'apprendre, lui demanda l'Empereur tout effray?

A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
son front, et dit: Sire, c'est la tte du Dragon que j'ai dcapit en
rve.

Cette rponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
Tang. Mais, s'cria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
n'a pas remu, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
prs de lui! comment donc a-t-il pu excuter ce Dragon?

Le ministre rpondit de la manire suivante: Grand prince, votre sujet,

      Tout en tant devant son souverain, s'est loign de lui
      dans un rve; bien qu'il ft assis prs de son Empereur
      devant une partie commence, ses yeux s'tant voils
      et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
      nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
      librement; l'tre surnaturel tait captif dans la tour du
      Dragon coup par morceaux; l, les guerriers clestes le
      tenaient li et garott. Alors, sire, votre sujet lui a
      dit: Tu t'es rvolt contre les lois du ciel, ton crime
      mrite la mort, et j'ai reu du Dieu suprme l'ordre
      d'excuter la sentence. A ces mots le Dragon gmit et
      se dsola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
      Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
      griffes, coucha ses cailles et s'offrit volontiers  la
      mort.

      Votre sujet reprit donc un nouveau courage; aprs avoir
      retrouss sa robe, et march quelques pas, il leva son
      glaive tincelant, et d'un seul coup la sentence fut
      excute: voil pourquoi la tte est venue tomber ici, en
      roulant  travers l'espace.


[1] Cette lgende, tire du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cit plus haut,
remplace dans l'dition in.-8. de la bibliothque de l'Arsenal celle
du _Bonze sauv des eaux,_ insre dans l'in-18. Au reste, le premier
alina est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
histoires.

[2] Si-Che, femme plus clbre par sa beaut que par sa vertu, souvent
cite par les potes et les romanciers.

[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
qu'en franais, cependant on y retrouve une allusion  ce qui va suivre.

[4] Wang-Oey est un crivain distingu qui vivait sous la dynastie des
Tang.

[5] Kwei-Ko, clbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
retir du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
des herbes mdicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.

[6] Rivire du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
dlaient leurs btons d'encre sur une pierre plate.

[7] Les huit Kwas ou diagrammes invents par F-Hi, ou plutt vus par
lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
ils reprsentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
les nues, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
horizontale entire ou coupe, modifie de huit faons, et dont la
multiplication donne 64.

[8] Ces expressions ne reprsentent pas exactement les mesures
chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.

[9] De nos jours, dit en marge l'diteur chinois, est-il un seul devin
qui ne soit aussi un fou et ne dbite des impertinences?

[10] Phnix et Dragon sont des pithtes des choses qui appartiennent 
l'Empereur.

[11] Paravent derrire lequel sa Majest se tient assise pendant
l'audience.

[12] L'Empereur Yao, qui commena  rgner l'an 2357 avant J.-C.,
associa  l'empire Yu-Chun, tranger  sa famille, mais admis  cet
honneur  cause de ses vertus, et  l'exclusion de l'hritier du trne
que des vices loignrent de la succession. Le souvenir de ces deux
personnages qui apparaissent  l'aurore de l'histoire est rest cher
aux Chinois.

[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
grand matre des crmonies tant, dans une circonstance solennelle,
mont sur la montagne sacre du milieu (il y en eut cinq sous les
Tcheou), les officiers subalternes rests en bas entendirent un bruit
qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
mille annes  l'Empereur!

[14] Le fouet dont on se sert pour carter la foule devant le cortge.

[15] L'diteur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
en sont les pices; il n'y a que les mots de changs.




LES RENARDS-FES.

CONTE TAO-SSE.


I.

Sous le rgne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille tait
Wang et le petit nom Tchin: peu vers dans la connaissance des livres
classiques et historiques, et trs superficiellement instruit en
littrature, il aimait le vin et la bonne chre, et il maniait l'pe
avec un rare talent; son occupation favorite tait de courir  cheval
arm de son arbalte.

Wang perdit son pre de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
que sa mre, il se maria. Son jeune frre nomm Wang-Tsay tait d'une
force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
particulires de l'Empereur et ne songea point  se marier. Ces deux
jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
serviteurs obissaient  leurs ordres; ils se trouvaient dans une
position assure et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.

Mais tout  coup vint  clater la rvolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
dfil de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
s'tant trouv dpourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
l'Empereur fugitif. Quant  Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
moyen de rester sur le mme pied dans la capitale tombe au pouvoir
des rebelles, il abandonna ses proprits, runit tous les objets
susceptibles d'tre emports, puis emmena avec lui sa mre, son pouse
et les gens de sa maison; ils allrent dans le Kiang-Nan se mettre 
l'abri des troubles. L, Wang-Tchin s'tablit dans l'arrondissement
de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
rivire), et passa ses jours  prendre soin des terres qu'il avait
achetes autour de sa nouvelle demeure.

Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a t reprise
par les troupes de l'empire, que les chemins sont srs et tranquilles;
il lui vient  l'ide d'aller faire un voyage  Tchang-Ngan, pour
apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
tat ses anciennes proprits. Bien dcid  partir, il communique son
projet  sa mre et  sa femme, dispose ses bagages, et aprs avoir
fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du dbarquement dans le
Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
Kiang-Tou. C'est un point fort important o se runissent les deux
fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
sud; les mts des navires qui vont et viennent y sont serrs comme les
brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
trs rapproches; il y a l un continuel concours de marchands et
d'acheteurs: ce lieu est, en vrit, plein de gat et de mouvement.

Or, ce fut l prcisment que Wang-Tchin quitta son bateau pour
continuer sa route par terre; il loua des btes de somme pour porter
son bagage, et prit le costume d'un officier de l'arme. Chemin faisant
ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
ainsi en peu de temps il arriva  la ville de Fan-Tchouen, la mme qui
sous la dynastie des Han fut concde  Tang-Hoey  titre de revenu.
Cet endroit n'est pas fort loign de la capitale, et comme le fer et
la flamme y avaient port leurs ravages, les cent familles de la ville
et des campagnes s'taient caches ou avaient pris la fuite. Il ne se
trouvait donc pas une maison habite sur toute la route, et  peine un
rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'taient:

      Les sommets lancs des collines que les forts
      enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si potiques
      dont le front dchire les nues azures. Au milieu des
      rocs escarps et des monts  perte de vue serpente la
      rivire Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
      vol oblique lance  dix mille pieds ses vagues argentes;
      des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abme
      et la brise les fait flotter comme une charpe brode de
      toutes couleurs. A travers l'immense tendue de ces monts
      perdus dans les nuages, sont d'troits sentiers faits pour
      l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
      les forts vaporeuses se confondent avec les nues; les
      villages ravags sont solitaires et l'homme a disparu
      de ces campagnes dsertes; pares de mille nuances, les
      fleurs des montagnes s'panouissent avec joie, et les
      oiseaux sans nom, habitants du dsert, troublent seuls
      cette solitude de leurs cris.

Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
et des rivires, et il allait en laissant flotter les rnes de son
cheval, lorsque vers le soir,  l'heure o le ciel s'obscurcit peu
 peu, il entendit dans l'paisseur de la fort quelque chose qui
ressemblait  des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
Or, ce n'taient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
appuys contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
crit. La patte fixe sur l'criture, ils discutaient comme feraient
deux personnes qui ne sont pas d'accord  propos d'un passage douteux.

Ah! s'cria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-l sont vraiment
prodigieux; ce sont des fes! Mais quel peut tre le livre qui fixe
leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?--Et
l-dessus serrant les rnes de soie pour arrter son cheval, il lve
tout doucement l'extrmit de la bride orne d'une corne polie  la
meule, dispose la corde de l'arbalte[3], plonge sa main dans son sac
et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
la plus grande attention: l'arbalte s'arrondit comme la lune en son
plein, la balle siffle en volant avec la rapidit de l'toile filante.
Les deux Renards, plongs dans une occupation remplie d'intrt pour
eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les piait hors de la
lisire du bois: au sifflement de la corde de l'arbalte, ils lvent la
tte pour voir d'o vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
tait dj entre, ni  ct, ni de travers, mais tout juste au milieu
de l'oeil gauche du Renard qui tenait le livre.

L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perants, et
s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait dj pour
ramasser le livre laiss par son compagnon, lorsque une seconde balle
de Wang-Tchin l'atteignit  la tempe droite; il se mit  jouer des
jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour chapper  la mort.
Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna  son domestique de
ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperut que les pages
taient couvertes de caractres faits comme des ttards[4], et tous
parfaitement indchiffrables pour lui.

En vrit, songea Wang-Tchin en lui-mme, je ne sais pas du tout ce
qu'il peut y avoir d'crit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
consulter plus tard  loisir des lettrs verss dans la connaissance
des critures anciennes.--Aussitt il cache le manuscrit dans sa
manche, sort de la fort en trottant, et reprend la grande route qui
conduit  la capitale.

Or,  cette poque, le Turc Ngan-Lo-Chan tait mort, il est vrai;
mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, tait tout aussi
terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, aprs s'tre
soumis, s'tait rvolt de nouveau; dans toutes les colonies militaires
taient runies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
que des conjurs ne vinssent jusqu' la capitale pier les mesures du
gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde svre: ceux
qui entraient ou sortaient taient soumis  un examen rigoureux, et ds
le crpuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se prsenta au
pied des murailles, le soleil avait dj pli vers l'occident, et les
verroux taient tirs; il songea donc  trouver un gte pour la nuit.

Arriv  la porte d'une htellerie, le voyageur descend de cheval et
entre; le matre du lieu qui vit un tranger, l'arbalte sur le dos, le
sabre  la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
froidement; et s'avanant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un sige.--Les domestiques
eurent l'ordre de prparer et de servir une tasse de th. Pendant ce
temps, le laquais Ouang-Fo avait dcharg les bagages et les apportait
dans la maison.

Htellier, demanda Wang-Tchin au matre de l'auberge, avez-vous une
chambre sre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
ai beaucoup de vides dans mon htel, rpondit le matre, votre
Seigneurie n'a qu' choisir celle qui sera  son gr. Et l-dessus,
allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hte dans tous ses
appartements: ce qui convint le mieux  Wang-Tchin, ce fut une petite
chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent dposs les effets,
tandis qu'on menait  l'curie les btes de somme pour y tre bien
soignes.

A peine le voyageur fut-il install que le petit domestique de
l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
de vin.--Si vous en avez de bon, rpondit Wang-Tchin, apportez m'en
deux mesures, avec un plat de viande de boeuf hache, et veillez tous
ici  excuter fidlement mes ordres. Le domestique se retira en
assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obie. Wang-Tchin,
aprs avoir eu soin de fermer la porte derrire lui, sortait de sa
chambre, lorsque le garon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
demand; il venait pour savoir si sa Seigneurie dsirait aller jusque
dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
l'appartement.--Je mangerai ici, rpondit le voyageur. Et aussitt
les mets furent placs sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
domestique Ouang-Fo, debout prs de lui, versait le vin.

Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
s'avanant vers son hte, lui demanda si sa Seigneurie venait
de la frontire.--Non, rpondit Wang-Tchin, je viens de
Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'htellier, l'accent de sa Seigneurie
n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
depuis que la rvolte de Ngan-Lo-Chan a forc le char imprial de se
retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonn ma demeure pour fuir les
troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
rentrs dans le devoir; l'Empereur est revenu  Tchang-Ngan, et je vais
rparer les dsastres qu'ont d souffrir mes anciennes proprits;
ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
premire patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
mauvaise rencontre, voil pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
de l'arme.--Eh bien! reprit l'htellier, votre Seigneurie et moi,
nous sommes dans le mme cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
venu chercher un abri dans ce village. Et comme tous les deux taient
compatriotes et gens de la capitale, bien qu'trangers l'un  l'autre,
ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part rciproquement
de ce qu'ils savaient touchant ces troubles dsastreux! On a raison de
dire:

     Les fleuves, les monts, la brise prsentent toujours 
       l'oeil le mme spectacle;
     Mais les familles de la ville et des faubourgs ont  moiti
       disparu!

Leur conversation tait fort anime, lorsqu'on entendit une voix du
dehors qui disait: Htellier, y a-t-il une chambre disponible pour
cette nuit?--Oui, il y en a, rpondit le matre, mais je ne sais pas
combien vous tes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
suis seul.

L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
bagages, et il rpondit: Puisque vous tes sans compagnon, je ne puis
me hasarder  vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colre; est-ce l le motif qui
vous empche de m'ouvrir?--Monsieur, rpondit l'aubergiste, mon motif
n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
de la garnison a fait publier de tous cts une proclamation par
laquelle il dfend aux htelliers de donner un abri  tout voyageur
inconnu ou suspect. Celui qui serait dnonc comme ayant reu et log
clandestinement un tranger s'exposerait aux plus graves chtiments. Et
puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'tant rvolt, la dfense devient plus
expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
de le connatre, il y aurait donc de grands inconvnients  le loger.

--Quoi! s'cria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
suis prcisment le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
appel  Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arriv trop tard
pour entrer en ville, je me vois oblig de vous demander asile pour
cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
reste encore des doutes, des soupons, demain matin venez avec moi
jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
aura pas un qui ne me reconnaisse.

Grce au grand bonnet qu'ta l'tranger en saluant, l'aubergiste
ajouta foi  ses paroles. Par malheur, rpondit-il, le vieux Chinois
ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
formaliser de son refus, et daignez prendre un sige dans le salon.--Ne
vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu. L-dessus il
entra sans tarder dans la salle de l'htel, et dit  l'aubergiste: Je
fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
et du vin.--Puis il alla tout droit s'asseoir  la table sur laquelle
mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apport les mets
commands.

Cependant Wang-Tchin, ayant dirig son regard sur le nouveau venu,
s'aperut qu'il cachait son oeil droit sous les plis de sa manche, avec
des signes non quivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
lui qui rompit le silence. Matre, dit-il  l'aubergiste, j'ai eu bien
du malheur aujourd'hui! j'ai rencontr deux mchants animaux qui sont
cause que je suis tomb et que j'ai perdu l'oeil.

--Comment, qu'avez-vous rencontr? demanda l'aubergiste.

--Ecoutez, continua le prtendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
j'ai aperu deux Renards sauvages qui sautaient d'un ct sur l'autre,
en poussant de grands cris: je me suis mis  courir pour les prendre,
mais tout d'un coup mon pied s'est embarrass; les deux Renards
galopaient toujours, et je suis tomb si rudement que la prunelle de
mon oeil gauche est gravement attaque.

--Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'tonnais de voir que votre
Seigneurie cachait la moiti de son visage sous sa manche.--Eh bien!
interrompit  son tour Wang-Tchin, en parcourant la mme route
aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.

--Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
vivacit.

--Ils taient dans la fort, trs attentionns  regarder dans un
manuscrit, rpondit Wang-Tchin; j'ai envoy une balle dans l'oeil gauche
de celui qui tenait le livre; il l'a laiss tomber et a pris sa course.
L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
mon arbalte l'a bless  la joue, et il s'est sauv. Ainsi je n'ai pu
avoir que le livre, et les deux bles m'ont chapp.

--Quoi! s'crirent en mme temps l'inconnu et le matre de l'auberge,
des Renards qui savent lire! voil une trange aventure.--Et sur ce
livre, reprit le nouvel arriv, qu'y a-t-il d'crit? Pourrais-je
obtenir d'y jeter un coup-d'oeil?--Oh! c'est un livre bien trange,
ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractre qu'on puisse dchiffrer.
Et laissant l sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
mystrieux pour le faire voir; mais ce qui est long  dire fut prompt
 faire! il n'avait pas encore port la main  sa manche que le
petit-fils du matre de l'htel, jeune enfant de cinq ou six ans,
arriva en courant; sa vue perante, et il reconnut que cet tranger
tait un Renard. Il se garda bien de trahir sa pense, mais s'lana
droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
s'cria: Mon pre, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
ici! et vous ne le chassez pas?

A ces mots, Wang-Tchin frapp d'une ide subite, reconnut que ce devait
tre le Renard bless par lui; il se jeta prcipitamment sur son pe,
et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
menac, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effar.--Wang-Tchin
le poursuivit l'pe  la main,  la distance de quelques maisons,
mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
C'tait au milieu de l'obscurit de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
de porte qui pt faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
le matre de l'htel arriva avec une lampe allume, accompagn de
Ouang-Fo, le domestique de son hte; tous les deux allrent au-devant
de lui, l'engagrent  laisser la vie  ce pauvre animal, et  ne plus
s'en occuper.

Cependant, s'cria Wang-Tchin, si ce n'et t votre petit fils,
qui l'a dcouvert, peut-tre cet animal endiabl aurait repris son
livre.--Ces btes-l ont des moyens magiques, interrompit l'htellier,
je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous drober ce
que vous leur avez pris!--Dsormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
du Renard va tre, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
railleries: il faut absolument que d'un coup d'pe je traverse cette
maudite bte, et tout sera dit.

Il revint donc  l'htel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
les chambres voisines  droite et  gauche, ayant appris l'histoire, la
tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connatre les dtails:
ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
langue sche.

Aprs avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
pour prendre du repos; et il pensait en lui-mme que, puisque ce
Renard tmoignait tant de dsir de recouvrer son livre, ce devait
tre un objet prcieux, et il se promit bien de le tenir cach avec
tout le soin possible. Mais ds la troisime veille de la nuit, on
entendit frapper  la porte et une voix disait: Rendez, rendez-moi
vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous tmoigner ma
reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
arrivera des choses fcheuses: ne vous prparez donc pas des regrets
pour l'avenir.

Ces paroles jetrent Wang-Tchin dans un grand accs de fureur; il
se revt  la hte de ses vtements, se lve, saisit son pe, et
pour ne pas rveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
tout doucement. Mais au moment o il va pour ouvrir la grande porte,
il s'aperoit que dj l'aubergiste est descendu la fermer  clef.
Avant que je l'aie appel et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
Wang-Tchin, la diable de bte se sera esquive, et je ne pourrai la
traverser de mon pe. J'aurai vainement provoqu le mcontentement et
le dplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
l'instant rprimer une colre passagre, et demain matin, je saurai
prendre mes mesures.

L-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa  dormir comme
auparavant, mais le Renard recommena ses lamentations  plusieurs
reprises, de telle sorte que les gens de l'htellerie ayant tous,
jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se runirent en masse le
lendemain matin et firent des observations  Wang-Tchin. Puisque vous
ne pouvez, lui dirent-ils, dchiffrer un seul caractre de ce livre, 
quoi bon le garder, rendez-le donc, a vaut mieux, et tout sera fini!
Assurment il vous en arrivera quelque chose de fcheux, et il sera
bien temps alors de vous repentir!

Si Wang-Tchin avait pu savoir o cette affaire le mnerait, il et
suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fe; tout
et t fini ainsi: mais non, c'tait un homme entt et orgueilleux,
il n'couta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
ruiner de fond en comble. On dit avec raison:

      Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
      Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
      verserez des larmes!

Aprs djeuner, Wang-Tchin rgla avec l'aubergiste; les bagages furent
chargs sur les btes de somme, il monta  cheval, et entra dans la
capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
voyait des maisons en ruines,  peine quelques rares habitants; les
places et les marchs se montraient tristes et dserts! Ce n'tait
plus l l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle diffrence!
Arriv devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
ni abri.--Wang fut donc oblig de chercher un logement dans une
htellerie. Aprs y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
des nouvelles de sa famille.

Les habitants taient fort clairsems: pendant le bonjour d'arrive,
chacun raconte les vnements qui ont laiss des traces dans son
souvenir, et quand on arrive  l'endroit sensible o le coeur est
bless, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
visage.--Je voulais, dit  son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
dans ma patrie, mais j'tais loin de me douter que ma maison ne
ft plus qu'un amas de dcombres!--Hlas! il ne me reste plus de
demeure.--Depuis que les rvoltes militaires ont clat, reprirent les
parents de Wang, combien de personnes ont t violemment spares, le
pre au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
t tus! Nous avons eu  souffrir des calamits sans bornes; et si,
nous tous prsents ici, avons pu chapper au glaive dont la pointe
nous menaait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivs vivants
jusqu' ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitt votre maison
et il ne vous est rien arriv de bien fcheux; d'ailleurs ces biens
que vous aviez abandonns, nous en avons pris soin; grce  nous, vous
retrouvez vos terres dans le mme tat: si donc vous avez le dsir de
vous fixer de nouveau dans cette ville, rparez les dommages causs par
le dsastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
maison.

Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
acheta une maison dans laquelle il pt loger, fit emplette de tout ce
qui tait ncessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
vcut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'couler ainsi,
lorsque Wang-Tchin, tant sorti  la porte de sa maison, vit un homme
qui arrivait du ct de l'est et se dirigeait vers lui; vtu de deuil
de la tte aux pieds, malgr le paquet attach sur son paule, cet
homme marchait comme s'il et eu des ailes, et bientt il fut prs
de lui. Wang-Tchin lve les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.

D'o viens-tu, Lieou, s'crie Wang-Tchin, que veut dire ce vtement de
deuil? Ds qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hte de
rpondre: Ah! vous voil ici, mon matre, j'ai ordre de vous chercher
jusqu' extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
costume.--Il y a une lettre, mon matre, une lettre qui vous mettra au
fait de tout. Et le domestique, dposant son paquet  terre, l'ouvre
et en tire la lettre qu'il remet  Wang-Tchin. Celui-ci se hte de la
dcacheter, il regarde,... c'est l'criture de sa mre, et le billet
contenait ce qui suit:

      Aprs votre dpart, nous avons appris la nouvelle de la
      seconde rvolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accable
      d'inquitude et d'anxit, je suis bientt tombe
      gravement malade. La mdecine et les prires restent
      sans effet: tt ou tard il faut tre inscrit sur le
      livre des morts! Mais j'ai dj dpass douze lustres,
      et mon trpas n'aura rien de prmatur. Seulement, je
      m'afflige des troubles qui ont clat dans cette anne
      fatale, et qui me forcent de mourir trangre dans un
      pays loign; sans que ni vous, ni votre jeune frre,
      puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
      profonde douleur!... Mais, je ne veux pas tre ensevelie
      dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
      que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
      capitale ne revienne pas de sitt dans son ancien tat de
      tranquillit, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
       mes derniers instants, j'ai pens qu'il valait mieux
      laisser tout--fait les biens ruins et  moiti perdus
      que vous avez l-bas, et revenir ici vous occuper du soin
      des funrailles. Aprs que vous aurez emmen mon corps
      pour le rendre  la terre, au lieu dsign, allez dans le
      Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuple; les moeurs
      des habitants sont douces et hospitalires: d'ailleurs,
      combien il serait difficile de fonder  la capitale une
      maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
      n'agissez point avec une lgret qui compromettrait vos
      intrts, attendez que le bouclier et la lance soient en
      repos; alors vous pourrez songer  vous fixer de nouveau
      dans la capitale. Si vous dsobissiez  mes ordres,
      vous attireriez sur vous une srie de malheurs dans
      lesquels vous seriez envelopp: vous rendriez inutiles les
      sacrifices et les prires, et mme lorsque vous viendriez
      au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
      serions pas runis.

      Lisez et retenez ceci.

A cette lecture, Wang-Tchin tomba  terre en sanglotant. J'esprais,
en venant ici, s'cria-t-il, rtablir ma maison dans son ancienne
splendeur et me fixer dans ma patrie, et voil qu'au contraire la
douleur et l'inquitude que lui cause mon absence conduisent ma mre
au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tt! Mais je ne puis
arriver  temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants! Aprs
s'tre ainsi dsol, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mre
ne lui avait point adress d'autres recommandations  son heure
dernire.--Non, rpondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajout
ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possdez
ici sont dans un complet tat de ruine, et les choses sont devenues
pires encore par suite de la rvolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
prouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
tranquillit momentane. Ainsi donc, mon matre, dcidez-vous; il faut
abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
funrailles, et aprs que le corps de votre mre aura t conduit par
vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le pass,
une retraite assure contre les dsordres et les rvoltes. Si mon
matre se refusait d'obir aux volonts de sa mre mourante, la pauvre
dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
les ordres que me dicte ma mre expirante, s'cria Wang-Tchin; le pays
de Kiang-Tong d'ailleurs est une contre fort habitable, tandis que la
capitale est en proie  des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
de mieux, c'est encore de fuir cette ville!--Et aussitt il s'empressa
de faire confectionner des habits de deuil et de faire prparer le
cercueil; puis d'un ct il envoya des hommes lever la terre du
spulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
terres.

Aprs tre rest deux jours  Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
objecta  son matre que tous ces prparatifs d'lever un spulcre
et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
entier, et comme on l'attendait avec impatience  la maison, il valait
mieux qu'il partt en avant pour tranquilliser ceux qui taient
rests. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la mme ide; il
crivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
dont il avait besoin pour sa route, et l'expdia vers le Fan-Tchouen.
Au moment o il tait sur le seuil de la porte, le domestique dit
encore  son matre: Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
prs des siens!--Hlas! rpondit Wang-Tchin, que ne puis-je ds 
prsent tre libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
superflues!--Une fois dehors, le domestique s'loigna et disparut.

Cependant ds qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condolance,
et ils lui conseillrent aussi de ne pas s'exposer  trop perdre sur
ses terres en les vendant sans rflexion. Mais tourment par les
dernires volonts de sa mre, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
gard  leurs avis: dans son empressement, dans sa prcipitation, il
se dessaisit  moiti prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
 peine s'il put au bout de vingt jours faire lever le tertre et
creuser la caverne au milieu de l'difice funraire. Lorsque tout fut
achev dans le plus grand dtail, il disposa ses bagages et partit de
Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clart des toiles,
au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux crmonies
funbres. Hlas!

     Ce voyage vers la capitale entrepris les armes  la main
       lui cause bien des regrets!
     Il lui faut changer de rsolution, et suivre le cours du fleuve
       en retournant  l'est.
     C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
       des rves brillants,
     Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
       comme aux nues argentes qui se droulent.


II.

Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
 sa mre et  son pouse qui taient restes dans leur demeure de
Fan-Tchouen. La nouvelle de la rvolte de Chy-Sse-Ming tait arrive
aux oreilles des deux dames, et elles passrent les jours et les nuits
dans l'inquitude et la tristesse, en songeant  leur fils et  leur
poux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laiss partir. Deux
ou trois mois s'taient couls, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
annoncer que Ouang-Fo, le domestique affid du matre absent, arrivait
de la capitale et avait une lettre  prsenter. A ces mots, les deux
dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
frappant la terre de son front, remit la missive dont il tait porteur.
On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'oeil droit entirement perdu; mais
sans prendre le temps de le questionner  ce sujet, les dames ouvrirent
la lettre et y lurent ce qui suit:

      Depuis que je me suis loign d'auprs de vous, grce  la
      protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
      d'une excellente sant. Arriv  la capitale, j'ai fait
      une inspection dtaille de nos proprits: par bonheur,
      rien n'a souffert, et tout a continu d'tre comme par le
      pass, dans un tat satisfaisant. Enfin, pour surcrot de
      bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
      qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
      bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
      car il m'a nomm  une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
      dj reu ma nomination officielle, et comme l'poque 
      laquelle je dois entrer en fonction est assez rapproche,
      je vous envoie tout exprs Ouang-Fo qui doit vous remettre
      cette lettre  toutes les deux. Ds que vous l'aurez
      reue, hte-vous de vendre les proprits que nous avons
      achetes dans le Kiang-Nan, et accourez  la capitale
      avec la rapidit de la foudre, ne vous arrtez pas  de
      frivoles dtails; le temps o je dois partir pour le
      Yeou-Sou approche; comme nous allons bientt tre runis,
      cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
      utile de vous annoncer.

      Tchin vous salue mille fois.

Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
ne purent contenir leur joie, et demandrent alors  Ouang-Fo ce
qui lui avait mis l'oeil dans un si triste tat. Ce n'est gure la
peine d'en parler, rpondit le domestique: comme je m'tais endormi
de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voil
ce qui m'a bless. On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
capitale dans ces derniers temps: tout y tait-il comme autrefois, les
parents taient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
l'envoy rpondit: Toute la ville est au moins  moiti ruine, il
s'en faut bien qu'elle ressemble  ce qu'elle tait auparavant. Parmi
vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
restes intactes; de plus, on a pill et vol les meubles et les objets
prcieux, incendi et dtruit des habitations, confisqu les biens
de la campagne: vos proprits, terres, jardins et maisons, sont les
seules qui n'aient eu absolument rien  souffrir.

Ces nouveaux dtails augmentrent beaucoup la joie et la satisfaction
des deux dames.

Quoi! s'crirent-elles, nos biens n'ont pas t touchs, et encore
Wang-Tchin a t nomm  une magistrature! Tant de bonheur est d  la
protection du matre suprme du ciel et de la terre: nous ne pouvons
assez lui en tmoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
il faudra la lui prouver en faisant de bonnes oeuvres, et renouveler
nos prires  l'occasion de cet vnement, afin que dans l'avenir,
les magistratures devenant plus importantes encore, la prosprit et
les appointements aillent toujours croissant.--Puis elles ajoutrent
en s'adressant  Ouang-Fo: Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon matre, rpondit le
domestique. Jusqu'ici, repartit la mre de Wang-Tchin, je n'avais
jamais entendu dire qu'il y et un magistrat de ce nom, ami de mon
fils.--C'est peut-tre, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.

Ouang-Fo, prenant part  la conversation, assura  ces dames que
l'individu en question tait effectivement une nouvelle connaissance de
son matre, et il demanda qu'on le charget bien vite d'une rponse.
La mre de Wang-Tchin objecta au domestique qu'aprs un voyage aussi
fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
au moins jusqu'au lendemain. Madame, reprit  son tour Ouang-Fo, les
dispositions qu'il vous faut faire pour le dpart, demanderont bien
quelques jours; mon matre est seul dans la capitale, il n'a personne
pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
afin de tout prparer pour le dpart; et si j'attends que madame se
mette en marche, comment mon matre pourra-t-il arriver  l'poque
voulue au lieu de sa charge?

Cette observation parut trs juste  la mre de Wang-Tchin; elle
crivit donc la rponse demande, donna au domestique l'argent dont
il avait besoin pour la route, et l'expdia en avant. Aussitt aprs
le dpart de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit compltement tout ce
qu'ils possdaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
de faire manquer par ses lenteurs l'poque fixe pour l'entre en
fonction, elle ne s'arrta point  trouver un bon prix de ces divers
articles. Elle donna en offrandes la moiti de la valeur et chargea
un bonze d'employer cet argent en bonnes oeuvres. Enfin, elle loua un
bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
Pendant les derniers instants de leur sjour, la maison fut pleine du
matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
visites d'adieu; toutes allrent conduire  leur bateau la mre et
l'pouse de Wang-Tchin, qui s'embarqurent et partirent.

S'loignant donc du Fan-Tchouen, elles traversrent joyeusement le
H-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; aprs avoir dbouch dans le Tai-Kiang,
le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
Les servantes des deux dames, pour clbrer la nomination de leur
matre  une charge importante, excutaient des danses sur le pont; et
cependant ce n'tait pas le cas de s'exalter ainsi!

     Quand il fuit vers le sud pour chapper aux dsastres, il
       a lieu de s'affliger!
     Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
      au-devant de nous?
     Les serviteurs de cette famille triomphante clbrent leur
       joie par des chants et des danses:
     Au jour fix, des nuages se drouleront encore sur le ciel
       de la capitale.

Mais revenons  Wang-Tchin que nous avons laiss tournant les talons 
la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. L,
il fit dposer ses bagages dans une htellerie, congdia ses btes de
somme, et aprs son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
fleuve, pour retenir un bateau. Lui-mme, il tait assis  la porte
de l'htellerie, occup  veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant;  la proue sont
quatre ou cinq domestiques qui font clater leur joie par des cris
et des chants; ils sont au comble de l'allgresse!--Le bateau marche
toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
des trangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
laisse stupfait. Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement,  la mort de ma
mre, ils auront pass au service d'une autre personne. Et comme il
tait en proie  cette incertitude, voici que devant le treillage qui
ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tte hors
du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!

En vrit, c'est miraculeux, songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
s'lance pour avoir l'explication de ce mystre, et au mme instant
tous les gens qui taient sur le pont du bateau s'crirent d'une
seule voix en l'apercevant: Quoi, notre matre est ici! comment
cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
revtu?--Aussitt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
le rivage, et courent dans leur tonnement  la cabine de l'arrire,
avertir les deux dames, qui lvent le treillis de bambou et regardent
de leurs propres yeux.

Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce ct aperut sa
mre vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hte ses
vtements de toile, et tire de son paquet, rest prs de lui, d'autres
habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
maison, qui taient dj sauts  terre, se pressent  sa rencontre.
Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-mme passe 
bord pour aller voir sa mre. D'un regard il dcouvre sur le devant du
pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
plus de questions, il l'arrte au collet et va le frapper.--La mre de
Wang-Tchin s'lance pour retenir son fils: Le domestique n'a commis
aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?

Ds qu'il avait vu sa mre sortir de la cabine, Wang avait lch son
serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. N'est-ce
pas ce sclrat, lui dit-il, qui est venu m'apporter  la capitale
une lettre de vous, ma mre, une lettre qui m'annonait votre mort
prochaine? N'a-t-il pas t cause que j'ai manqu de pit filiale en
me prsentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
dame, il est rest constamment  la maison, comment aurait-il pu vous
porter une lettre  la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mre, une lettre qui contenait
telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est rest
deux jours prs de moi, puis je l'ai expdi en avant pour aller
rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Aprs cela, j'ai vendu
mes biens, et partant en pleine nuit,  la lueur des toiles, je suis
accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu  Tchang-Ngan!

Tout le monde resta stupfait  ces paroles: c'est vraiment une
merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
semblable  celui-ci?

Ouang-Lieou lui-mme leva la voix d'un air moqueur: Matre, dit-il,
ne prtendez pas que votre serviteur soit all  la capitale, c'est
un Ouang-Lieou rv que vous avez vu, et non un tre rel!--Et bien!
interrompit la mre de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
je voie si l'criture est de moi,--Eh! si ce n'et t l'criture de
ma mre, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi  cette lettre?
L-dessus il dploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
C'tait bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
de caractre?--Voyant l'air stupfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
ouverts et la bouche bante, occup  tourner en tous les sens et 
parcourir du haut en bas la feuille mystrieuse, sa mre lui dit: O
donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.--Hlas!
rpondit Wang, ne vous fchez pas, mais ce papier qui contenait tant
de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transform en une feuille
toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
incrdule, depuis votre dpart il n'a pas t chang entre nous une
seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoy
votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une rponse  la missive
qu'il m'apportait, et l'ai dpch en avant. Assurment il y a eu un
faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez t dupe,
et maintenant vous dites que les caractres ont disparu de dessus le
papier: quel tait donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
diaboliques?

Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prtendu Ouang-Fo qui tait
all de sa part dans le Fan-Tchouen, son tonnement et son effroi
furent au comble. Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours rest
 Tchang-Ngan, s'cria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
est-ce qu'il a t envoy porter de ma part une lettre  ma mre?
Les deux dames  leur tour poussrent un cri de surprise. En vrit,
voil qui est plus extravagant encore! rpondirent-elles. Le mois
dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens taient
rests intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appel
Hou-Pa, rencontr par hasard, vous avait introduit prs du premier
ministre lequel vous avait nomm  une magistrature; enfin vous nous
avez enjoint de vendre tout ce que nous possdions dans le Kiang-Nan,
et d'arriver dans la capitale avec la rapidit de la foudre, tant
vous-mme sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi aprs
nous tre dbarrasses des proprits, nous avons lou un bateau pour
faire notre entre dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!

Wang-Tchin tait confondu. C'est l une diabolique affaire,
s'cria-t-il; a-t-il jamais exist un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
chez le premier ministre? est-ce que j'ai t nomm  un emploi? est-ce
que je vous ai jamais envoy une lettre?--Mais enfin, reprit sa mre,
est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
veux l'interroger!--Il est all louer des bateaux, rpondit Wang-Tchin,
mais il ne tardera pas  rentrer.

Tous les domestiques s'assemblent  la proue et dirigeant leurs
regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
vtu de la tte aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnat ses
compagnons se demande avec tonnement par quel hasard il les trouve
en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive prs du
bateau, les domestiques, en le considrant de plus prs, constatent
qu'il existe une diffrence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
prcdents; et c'est que l'oeil droit du prtendu envoy tait dans
le plus dplorable tat, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
Ouang-Fo, s'crirent-ils tous  la fois, du haut du bord, ces jours
derniers tu avais l'oeil droit bien malade, comment se fait-il que tu
sois si bien rtabli aujourd'hui?--C'est--dire, rpondit Ouang-Fo,
avec un air et un ton ironique, c'est--dire que vous-mme vous avez
perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage  la maison? Parlez-vous
donc ainsi pour me donner une maldiction et me causer la perte d'un
oeil?--Dfinitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
il y a de la diablerie dans cette affaire! La mre de notre matre est
l qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
cours te prsenter devant elle.

A ces paroles le serviteur resta confondu. Quoi! la mre de notre
matre vit encore! elle est ici!--Mais, rpondirent les domestiques, o
serait-elle donc partie pour n'tre pas ici?--Ouang-Fo, n'en croyait
rien, et s'obstinait  ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
se prsenter brusquement  la porte de la cabine, et l son matre
l'arrte d'une voix svre: Misrable! ma mre est vivante, elle est
ici, et tu ne te dpouilles pas de ces vtements de tristesse, pour
paratre devant elle! Le pauvre domestique sortit donc prcipitamment
pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
convenable, se prosterner devant la mre de son matre.

Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
attentivement le domestique et crie:  miracle! le Ouang-Fo qui est
venu ces jours derniers avait  l'oeil droit une blessure grave, et
celui-ci a la vue parfaitement saine! Dfinitivement l'homme de l'autre
fois, ce n'tait pas lui!--Aussitt elle s'empresse d'atteindre la
lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'tait ni plus ni moins
qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'criture!

Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
Mais par suite de cette double dception, la famille Wang avait des
deux cts  la fois port un coup mortel  sa fortune, et on pouvait
craindre pour l'avenir de nouveaux piges du mme genre. Aussi, on
tait effray, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
lui-mme, fort agit, demeura la moiti du jour absorb dans de
srieuses penses; puis, il lui vint une ide  propos de ce prtendu
Ouang-Fo bless  l'oeil gauche, et, quoique vaguement clair sur ce
mystre, il devina juste, et s'cria: C'est cela, j'y suis!... Ce doit
tre cette bte endiable qui s'est transforme ainsi pour se jouer
de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-l? demanda sa mre.
Wang-Tchin raconta l'aventure de la fort, l'arrive du Renard bless
dans l'htellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
cour de l'auberge, et il ajouta: A cette poque, je pensais bien que
cet animal enrag s'tait mtamorphos en homme pour venir reprendre
son livre, mais, ne pouvant prvoir qu'il pousserait si loin ses
intelligentes diableries, je n'tais point en mesure de les repousser.

A ces paroles, tous les gens de la maison secourent la tte en se
mordant la langue. Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
de nuire: malgr la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
l'criture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
spare, et s'en faire un jouet. Plt  Dieu que notre matre et pu
deviner ce qui le menaait; il et rendu le livre, et tout tait fini!

--Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu  souffrir les insolences
de ces mchantes bles, c'est une raison de plus pour garder prs
de moi ce livre mystrieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
encore, je jette dans les flammes ce misrable objet, source de tant
d'infortunes!--Hlas! interrompit son pouse, les choses en sont  tel
point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
srieux et raisonnable; o demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
d'aller au Kiang-Tong.

--Mais, s'cria  son tour la mre de Wang-Tchin, les proprits de
Kiang-Nan n'existent plus; tout est entirement vendu, o habiter
maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, rpondit Wang,
nous y prendrons une maison  loyer et nous nous y installeront de
nouveau. L-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
nagure dans un accs de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
dans un morne abattement: pareils  une poupe dont les fils sont
briss, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui taient venus dans
l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
dfaite.

Arrivs dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin dbarqua le premier avec les
gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
loua une habitation; et aprs avoir employ quelques jours  meubler
cette maison, quand tout fut prt pour recevoir sa mre et sa femme,
il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
interminables prliminaires furent achevs, accabl par le chagrin,
domin par la colre, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
dans son intrieur.

Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
avaient reu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
retour, et Wang-Tchin satisfit  toutes leurs questions. L'aventure
fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
bouche, et fit bientt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.

Un jour que Wang-Tchin tait assis dans la grande salle, occup 
surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
qui arrivait rapidement du dehors. Son extrieur tait grave et
majestueux, ses vtements pleins d'lgance et bien arrangs; or ce
qu'il aperut c'tait:

      Un homme ayant sur la tte un bonnet de gaze noire, tel
      qu'on en portait au temps des Tang; le vtement qui couvre
      tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
      Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azure et des morceaux
      de jade tincellent autour de son bonnet; de longs fils de
      soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
      au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
      semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
      en est brillante comme deux nues empourpres. Son aspect
      est imposant; toute sa personne respire une lgance qui
      n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
      sur sa poitrine feraient rougir de colre la brume
      glace.--Si ce n'est un gnie immortel habitant des cieux,
      c'est au moins un monarque parmi les hommes!

L'tranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnat son jeune frre
Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
s'est port depuis leur sparation.--Mon sage frre, dit Wang-Tchin en
rpondant  ses politesses, je me flicite de ce que vous soyez venu
me chercher ici.--Quand j'arrivai  la capitale, reprit Wang-Tsay,
pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos proprits
s'taient changes en un dsert, et je m'criai: s'il avait t
envelopp dans les dsastres de la guerre civile, quel malheur! Je
pris donc des informations auprs de nos parents et de nos amis, et
ils m'apprirent que vous tiez all dans le Kiang-Tong chercher un
abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arriv vous-mme, il y
avait peu de jours, dans la capitale, vous tiez occup  rtablir
nos proprits, lorsque la nouvelle de l'tat dsespr de notre mre
vous avait dtermin  quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
prcipitamment la nuit,  la clart des toiles. A mon arrive ici,
j'ai d'abord t frapper  la porte de notre prcdente demeure, mais
les voisins ont rpondu que, depuis peu de temps, vous aviez transport
votre habitation en ce lieu. Cependant notre mre est en bonne sant,
aussi je suis all dans mon bateau changer mes vtements de deuil; mais
enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
donc tes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne parat pas
encore habitable?

--Tout cela ne peut tre racont d'un seul mot, rpondit Wang-Tchin;
en attendant, venez voir notre mre, et vous apprendrez ces aventures
en causant avec elle. L-dessus il introduisit son frre dans
l'appartement du fond, prs de la vieille dame, que les domestiques
avaient dj informe de l'arrive de Wang-Tsay. Or, ds qu'elle sut
que son jeune fils tait de retour, la mre de Wang-Tsay fut au comble
de la joie, elle s'lana au-devant de lui pour le voir; lui-mme il se
jeta aux pieds de celle qu'il avait quitte depuis si long-temps, et
lorsqu'il se releva, elle lui dit: Mon fils, jour et nuit je songeais
 vous: comment vous tes-vous port pendant cette longue absence?--Et
Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mre de son bon souvenir; puis
en attendant qu'il pt voir sa belle-soeur, il dsira apprendre de la
bouche de la vieille dame les dtails des vicissitudes passes.

Leur conversation fut interrompue par l'arrive de l'pouse de
Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frre, accompagne des femmes de sa
maison: les deux frres sortirent de l'appartement de leur mre, et la
jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
salle. L, le nouvel arriv demanda le rcit des malheurs dont ils
avaient tous t victimes, et Wang-Tchin satisfit  ses questions, en
lui racontant l'aventure des Renards et les vnements qui en taient
rsults.

Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela tait ds les temps
anciens dcrt par le destin, voil pourquoi ces calamits vous ont
assaillis: ne vous en prenez donc qu' vous-mme et non  ces pauvres
animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la fort, et
vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gnaient
en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
livre? Plus tard, dans l'htellerie, ils sont venus vous tmoigner
leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
pour vous le reprendre; malgr tout, leur dsir n'a pu tre ralis?
et vous vous tes obstin  ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
pourquoi cette mauvaise pense de vous jeter sur votre pe pour les
gorger  l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
des observations svres, mais honntes, vous ritrer instamment
leur prire, vous avez refus avec enttement d'acquiescer  leur
demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez dchiffrer un mot de ce
livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage;  quoi bon
le garder? Maintenant, vous voyez, grce  leurs mauvais tours, vos
affaires dans un dplorable tat; assurment vous ne devez en accuser
que vous seul.--C'est prcisment ce que je dis  mon mari, interrompit
l'pouse de Wang-Tchin; enfin,  quoi peut lui servir ce livre?... Et
voil dans quel ddale de maux il nous a jets!

Aux rprimandes que son jeune frre lui adressait, Wang-Tchin ne
rpondit rien du tout, mais au fond de son coeur, il tait froiss. Et
ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractres
est-il crit?--Il est assez grand, rpondit le frre an, mais
qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
caractre que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-soeur, en insistant sur cette
ide, allez donc le chercher pour que votre frre l'examine, peut-tre
il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
ce doit tre une criture fort difficile  dchiffrer, seulement, je
serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et trange;
voil tout.

Wang-Tchin tait all chercher le livre, et il le remit aux mains de
son frre: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
haut en bas. Oui, s'cria-t-il, ce sont en vrit des caractres
comme on en voit peu!... Puis il se leva, traversa la salle, et vint
dire  la face de Wang-Tchin: Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
c'tait moi-mme: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
Rassurez-vous! Puis  ces mots il sortit, et courut en fuyant.

Dans l'excs de sa colre, Wang-Tchin s'lana  la poursuite de
l'tre surnaturel, il criait de toute sa force: Audacieuse bte, o
vas-tu!--Et d'une main il le saisit par ses vtements: le fuyard
se dbattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticules.
Wang arrachait les vtements de l'animal-fe qui, s'tant secou
vivement, se dpouilla des habits dont il tait couvert, reprit sa
premire forme et se mit  fuir dehors  toutes jambes; il disparut
comme un tourbillon. Wang accompagn de tous les gens de sa maison
courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
tous cts, mais sans en dcouvrir la moindre trace.

Ruin d'abord, puis maltrait en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
tait furieux de la perte du livre enlev dans cette troisime
rencontre; grinant des dents, il regardait avidement d'un ct et de
l'autre pour tcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
vieux Tao-Sse borgne assis  la porte sous la partie saillante du toit;
et quand il lui demanda de quel ct fuyait le Renard qu'il avait d
voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du ct
de l'est. Wang-Tchin et les siens se prcipitrent donc vers la partie
de l'horizon dsigne par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'cria:
Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'tait moi! Votre
jeune frre est ici.

En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hte sur
ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvr, et gambadaient
devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
domestiques qui se mirent  la poursuite des animaux; mais les deux
Renards jourent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
ailes.

Wang-Tchin tait arriv jusqu' la porte en continuant la chasse,
mais sa mre lui cria: Il est parti ce livre qui a caus la ruine
de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris! Ainsi Wang, malgr la
colre qui l'touffait, fut oblig d'obir aux paroles de sa mre, et
il rentra avec tous les domestiques dont il tait accompagn dans sa
poursuite. Son premier soin fut de prendre les vtements laisss par
le Renard pour les examiner, mais  peine les eut-il touchs qu'ils se
mtamorphosrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:

      C'tait une feuille de bananier brise qui avait pris
      l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
      nnuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
      jade, ces pierres d'azur, c'taient de petits ronds de
      bois taills dans une branche de saule pourrie; la plante
      rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
      reprsentait les longs fils de soie violette suspendus 
      la ceinture; les chaussettes de soie n'taient rien que du
      papier blanc, et la semelle si tincelante des sandales,
      deux vieilles corces de sapin.

Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
prsents. On cria: O miracle! ces Renards possdaient en vrit un
esprit surnaturel, puisqu'ils sont dous d'un tel pouvoir! Et encore,
qui sait o est notre jeune matre, car enfin, celui qui s'est montr
n'tait qu'une apparition revtue de sa forme!--Ainsi disaient les
domestiques; et Wang-Tchin au fond de son coeur retournait ses penses
et dvorait sa douleur. Cette colre lui donna un violent accs de
fivre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mre fit appeler un
mdecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.

Quelques jours s'taient couls, lorsque les domestiques se trouvant
dans la grande salle (qui faisait face  la rue) virent arriver un
voyageur: et c'tait, ainsi qu'ils le constatrent au premier regard,
Wang-Tsay le frre de leur matre. Son bonnet de gaze noire, sa
tunique de soie tisse ressemblaient en tout point  l'accoutrement du
Renard-fe. Assurment, dirent aussitt les domestiques, ce doit tre
le faux Wang-Tsay! et tous se mirent  crier confusment: Voil le
Renard-fe, le voil venu! Puis chacun s'armant d'un bton le prit 
deux mains, et ils se rurent tumultueusement sur le nouvel arriv pour
l'assommer. Misrable canaille, criait Wang-Tsay en colre, d'o me
vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
 ma mre!--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
rception, et se prcipitaient sur lui en dsordre. Or, Wang-Tsay
ne pouvait les contenir, et comme il tait naturellement violent et
colre, il parvint  arracher un bton de la main d'un des valets,
et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient  ct de la
porte dans l'intrieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
et l'injuriaient toujours: Mchante bte, criaient-ils, puisque tu as
repris ton livre, que viens-tu faire ici?

Il tait impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pense, la
colre le dominait; et il pntra brusquement dans l'appartement de
sa mre, tandis que les domestiques, refouls en dsordre devant
ses pas, pouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte  sa porte, sortit
prcipitamment. L elle rencontre les gens de la maison et leur demande
la cause d'un tel dsordre. C'est le Renard-fe, rpondirent les
domestiques pouvants, le voil sous les traits de notre jeune matre,
il entre, il avance malgr tout!--Quoi! serait-il vrai? s'cria 
son tour la mre de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achev que son
fils tait devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
prcipitamment le bton dont il s'tait arm, et se prosternant  ses
pieds: Ma mre, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
me prenant pour un Renard endiabl, s'lancent-ils sur moi avec des
btons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
que vous, ma mre, avez mis au jour, rpondit le jeune homme; est-il
donc un faux Wang-Tsay?

Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques trangers vinrent
apporter les bagages du frre de Wang-Tchin, et convaincus alors
que leur jeune matre est rellement prsent sous leurs yeux, les
serviteurs viennent  ses pieds frapper la terre de leur front, et
lui faire des excuses. Mais enfin, que veut dire tout cela? demanda
encore Wang-Tsay. Sa mre lui raconta la diabolique histoire des
Renards, et l'avertit que son frre attaqu d'une grave maladie ne se
rtablissait pas du tout.

Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effray quand
il connut ces dtails, j'en ai autant  vous apprendre. Pendant
que j'tais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
venu m'apporter une lettre, et ce devait tre aussi un Renard
mtamorphos!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
Wang-Tsay, que j'tais arriv au pays de Cho,  la suite de l'Empereur,
en qualit de simple garde; au service du gnral en chef de Kien-Nan;
l j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voil
pourquoi, lorsque sa Majest revint  la capitale, votre jeune fils
ne put l'accompagner, et resta hors des frontires du royaume. Il y a
deux mois, un prtendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frre
an, par laquelle il m'annonait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
de notre mre, et en finissant il m'engageait  venir se concerter
avec lui pour la crmonie des funrailles. Ce faux Ouang-Lieou
voulut partir bien vite pour la capitale afin de prparer lui-mme
l'emplacement destin  la spulture, et se mit en route avant moi, ds
le lendemain: moi-mme je prends cong de mon chef et pars en laissant
l bien des petits objets prcieux, quip  la lgre et n'emportant
que le ncessaire pour ne pas retarder ma marche. Arriv  votre
prcdente habitation, j'apprends des voisins que ma mre est vivante,
et je cours au bateau quitter mes vtements de deuil. Enfin, me voil;
mais je voudrais apprendre de mon frre lui-mme quel est celui qui
s'est plu  nous alarmer et  nous tromper par ces fcheuses nouvelles;
car, en vrit, je n'entends rien  ces incroyables aventures!

L-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'tait
plus qu'un papier blanc: ce dsappointement donna autant d'envie de
rire que de se fcher  tout le monde.

Wang-Tsay entre avec sa mre chez sa belle-soeur, et demanda  voir
Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison gare: Mon fils, dit alors
sa vieille mre, ces vilains Renards nous ont  la vrit fait bien du
mal, mais je leur sais gr de t'avoir jou ce tour et ramen du pays
de Cho. Au moins ils sont cause que la mre et le fils sont runis,
et par ce seul mrite leur faute est rachete! Il ne faut pas leur en
vouloir trop.

Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le dlire, puis il entra en
convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
surnomma lui-mme, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
drob le livre qui tait comme l'ame de ces Renards.

     Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espce
        laquelle il appartient,
     Les Renards possdent des livres divins, auxquels ils attachent
       un grand prix:
     La maison a t dtruite, les biens ont laiss une place
       vide, le livre mme a disparu;
     Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
       rira dans mille ans.


[1] Il monta sur le trne l'an 713 de J.-C.

[2] Il a t question de la rbellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
de Ly-Ta-Pe.

[3] Il s'agit ici d'un arbalte  lancer les balles.

[4] Nom que l'on donne en chinois  une ancienne criture dont les
caractres ressemblent  ces animaux.

[5] Les rgions infrieures.

[6] Le mot chinois Kouang-Tse, rpond  l'anglais Kidnapper: celui qui
vole des tres humains.




LE LUTH BRIS.

NOUVELLE HISTORIQUE.


     On parle beaucoup dans le monde de la gnreuse amiti
       de Pao et de Cho;
     Mais quel homme apprcie dignement le luth de Pe-Ya!
     Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
       des sentiments de haine,
     On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
       un coeur sincre.

Parmi les plus beaux exemples d'une amiti gnreuse dont l'histoire
a gard la mmoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
clbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
des Tcheou[1], s'taient associs pour faire du commerce, et ils
gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
bnfice, Kwan se servait lui-mme trs largement, mais Pao-Cho ne le
traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
son ami avait une pauvre famille  soutenir. Plus tard, pendant les
rvolutions qui dsolrent l'Empire, Kwan ayant t fait prisonnier,
son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand loge
au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amiti il y a des degrs,
des nuances dsignes par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
dsigne par l'expression _tchy-ki_, c'est--dire, _qui vous connat 
fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
sont appels _tchy-sin, intimes de coeur_. Si c'est simplement le son
de la voix ou de la musique qui dtermine deux personnes  se porter
de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connatre par l'effet des
sons_. Cependant ceux qui sont lis de coeur, d'une faon quelconque,
rentrent sous la dnomination gnrale d'amis, _siang-tchy._

Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
raconter. Si donc, lecteur honor, vous dsirez l'entendre, secouez
vos oreilles et coutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
cette peine, ne vous drangez pas, restez dans votre noble repos, car:

     Quand celui qui connat son ami au son de sa voix parle,
       l'autre l'coute;
     Mais s'il ne s'adresse pas  celui qui distingue les sons,
       alors il ne pourra se faire entendre.

Aux temps dont l'histoire est consigne dans le Tchun-Tsieou de
Confucius,  l'poque o les guerres civiles dchiraient l'Empire,
vivait un personnage d'une naissance distingue, dont le nom tait
Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il ft originaire
de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le gnie qui prside aux magistratures
le conduisit vers le royaume de Tsin, o il arriva au rang lev de
Ta-Fou. L, il reut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
prs du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
mission, et cela de deux manires: d'abord les beaux talents dont il
tait dou le mirent  mme de remplir dignement la haute fonction que
lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
faire route par terre, aller dans sa ville natale.

Il se prsenta donc  la cour du roi de Tsou, pour lui faire connatre
les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son ct traita
magnifiquement Pe-Ya, et lui tmoigna les plus grands gards.

Le pays de Yng-Tou tait le lieu paisible o avait vcu sa famille[2];
Pe-Ya ne put donc rsister au dsir d'aller rendre une visite aux
tombeaux de ses anctres, et de se retrouver encore au milieu de ses
parents et de ses amis. Mais, malgr tout, celui qui sert avec zle
son souverain, quand il se voit charg des ordres du prince, n'ose
s'arrter long-temps en chemin. Aussi, ds que sa mission fut remplie,
Pe-Ya prit cong du roi de Tsou, qui lui donna en prsent de l'or,
des pices de soie prcieuses et un char magnifique tran par quatre
chevaux.

Cependant Pe-Ya avait t prs de vingt ans absent de son pays natal;
et quand il se mit  songer que son ancienne patrie renfermait de si
beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit natre en lui un
violent dsir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
grand tour. Voici comment il exprima son ide devant le roi de Tsou:
Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la mme incommodit
que les chiens et les chevaux, il a trop voyag par terre et il ne lui
convient pas d'tre ballott sur un char au galop; il ose donc vous
prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manire de voyager
serait plus favorable  son rtablissement. Le roi de Tsou accueillit
favorablement cette demande, et ordonna  l'intendant des rivires de
mettre  la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spcialement
destin  l'ambassadeur, l'autre supplmentaire, bien fourni de
provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
des rideaux de soie brode, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
prpar avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
adieux.

     Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
     Ne vous inquitez pas si les montagnes sont distantes et les
       rivires loignes!

Dou de tous les talents qu'veille une brillante imagination, Pe-Ya
jouissait  coeur ouvert des belles scnes que lui offraient les monts
et les fleuves. Il mit donc  la voile t fendit au loin les vagues
transparentes et azures, et contempla, sans pouvoir les puiser
toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
et les rivires aux ondes calmes et limpides. Bientt les bateaux
arrivrent  l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on tait
alors au quinzime jour du huitime mois,  la deuxime division
de l'automne[3]. Tout  coup, au milieu de la nuit, il s'leva un
vent terrible et les vagues se mirent  crotre; la pluie tombait 
torrents: dans l'impossibilit de continuer la route, le patron des
bateaux fit porter une ancre sur le rivage.

Cependant la brise ne tarda gure  s'adoucir, les flots s'apaisrent,
la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissrent voir le ciel; puis
alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive aprs la pluie,
son clat paraissait doubl. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
tait triste et ennuy. Il ordonna donc  son domestique de brler des
parfums dans une cassolette, pendant que lui-mme il prendrait son luth
pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.

Le domestique ayant allum le feu et brl les parfums, apporta le luth
dans son tui et le dposa sur la table devant son matre. Pe-Ya ouvrit
la bote et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
jouer un air: mais il n'avait pas achev son premier couplet, que les
notes sortirent pniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
se brisa.

Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
quelle tait la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. Le vent
et la pluie d'hier, rpondit le marinier, nous ont forcs de jeter
l'ancre au pied d'une montagne; elle parat,  la vrit, couverte
d'herbes et bien boise, mais on n'y voit aucune habitation.

L'tonnement de Pe-Ya redoubla. Cette montagne, pensa-t-il, est
dserte et inhabite; si j'tais prs d'une ville ou d'une campagne
bien peuple, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un tre
qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
Il me vient  l'esprit que peut-tre est-ce un ennemi qui envoie un
bandit pour m'attaquer; peut-tre est-ce un voleur qui attend l'heure
avance de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
dvaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
avec eux faire une tourne au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurment il y aura
quelqu'un parmi les touffes paisses des roseaux.

Les domestiques s'empressrent d'obir, et ils appelrent les hommes
des quipages; tous montrent de compagnie sur la rive, et bientt
du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: O
vous, seigneur qui tes dans le bateau, dissipez vos inquitudes,
car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses moeurs qui le
rapproche des brigands: il est bcheron, et il retourne au soir vers
sa cabane aprs avoir coup son bois. Au moment o la pluie tombait
avec violence, o l'ouragan se dchanait, il n'a pu trouver un abri,
et comme il s'tait avanc sur un escarpement de la montagne, l, il
a cout les vers harmonieux du Sage, et s'est arrt quelque temps 
juger les sons du luth.

--Quoi! rpondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
retirer.

--Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il rpondit d'une
voix ferme: Le seigneur du bateau a prononc des paroles erronnes. Ne
sait-il donc pas que la sincrit habite dans les hameaux, et que s'il
y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas  se montrer 
la porte. O grand homme! si, au milieu du dsert et de la montagne qui
excitent votre mpris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprcier
vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
ces rochers dserts, vous ne deviez pas vous arrter  faire rsonner
votre luth.

Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
Pe-Ya pensa que sans doute c'tait un vritable connaisseur dont
jusqu'alors il avait ignor l'existence. Son premier soin fut
d'empcher ses gens de parler malhonntement  l'inconnu; lui-mme il
revint  la porte de la cabine, sa colre s'tait change en joie,
et s'adressant au bcheron, il lui dit: O toi, sage qui habites la
rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrt assez
long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout 
l'heure en m'accompagnant.

--Si je ne l'avais pas su, rpondit l'tranger, je ne serais pas venu
prter l'oreille  vos accents. La chanson que le grand homme vient de
rpter, est celle que Confucius a compose sur la mort prmature de
Yen-Oey; ces vers ont t mis en musique pour tre chants sur le kin,
et les voici:

     Quelle douleur! Yen-Oey est mort  la fleur de l'ge!
     A cette pense, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
     Et comme il se contentait de sa vie misrable au fond des
       rues pauvres et obscures....

Aprs que vous avez eu chant ces trois vers, la corde s'est brise,
et vous n'avez pu faire entendre le quatrime: le pauvre bcheron se le
rappelle, et le voici:

     Il a pu conserver la renomme d'un sage accompli pendant
       des sicles infinis.

Cette rponse causa bien de la joie  Pe-Ya. Matre, s'cria-t-il,
assurment vous tes un lettr d'un mrite suprieur; mais il y a
trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
ainsi. L-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter  terre et
d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
longuement dans la cabine.

Les ordres de Pe-Ya furent excuts, et l'inconnu passa sur le bateau.
C'tait en effet un bcheron: il portait sur sa tte un bonnet d'corce
de bambou, et sur toute sa personne des vtements d'herbe tresse; dans
sa main il tenait un bton aiguis, destin  suspendre la charge de
bois sur son paule, et la hache tait fixe  sa ceinture; ses pieds
se cachaient dans des souliers de paille.

Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient gure garder dans leurs
paroles un ton convenable, baissrent les yeux et se regardrent
en souriant quand le bcheron parut devant eux. Coupeur de bois,
lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
prsentant en face de notre matre, songez  frapper votre front sur le
parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de rpondre comme
il convient  un honorable magistrat.

Mais le bcheron tait un homme de sens: Messieurs, rpondit-il, soyez
un peu plus polis; attendez que j'te ces vtements avant d'aller
voir votre matre. Aussitt il enleva sa coiffure d'corce, et il lui
resta sur la tte un bonnet de toile bleue; ses vtements grossiers
tant quitts, son corps n'tait plus revtu que d'une courte tunique
de toile de la mme couleur, qui couvrait ses paules, se liait  la
ceinture et descendait  peine aussi bas que l'exigeait la biensance.
Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
habits d'corce, le bton pointu et la hache, puis il dposa tout cela
 la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
en essuya la boue, et les remit  ses pieds. Aprs ces dispositions
il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destine  un
magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif clat tout autour
du sige o l'envoy de Tsou tait assis.

Le bcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
et sans se mettre  genoux il dit: Grand homme, je vous prsente
mes civilits. Or Pe-Ya appartenait aux premires familles du pays
de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face  face avec un pauvre
bcheron en habits de toile! s'il se levait de son sige pour lui
rendre son salut, peut-tre par cette condescendance il dshonorait le
corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appel le bcheron
dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.

Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un lger salut de la main
 son hte inconnu. Mon sage ami, rpondit-il, vous tes dispens de
tout crmonial. Puis il ordonna d'apporter un sige; et le domestique
dressa un petit banc  l'extrmit de la table.

Laissant donc de ct l'tiquette d'usage vis--vis d'un tranger,
Pe-Ya dit  l'inconnu d'un ton sec: Asseyez-vous, nous aurons le temps
de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4].

Celui-ci ne laissa point paratre d'humilit dans ses manires, il
s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empcher d'tre un peu
choqu de ces manires; il ne lui demanda donc point ses noms et
prnoms, et se dispensa aussi de faire servir le th. Enfin, depuis
quelques minutes le bcheron tait assis et ne disait rien, lorsque
Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: Est-ce bien vous qui tout 
l'heure avez du haut du rivage cout en connaisseur les sons de mon
luth?

Le bcheron n'articula aucune rponse. Puisque vous tes amateur,
reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
les ressources et les beauts de cet instrument?

Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
que le vent prenait une direction favorable. La lune, ajoutait-il,
jette une clart pareille  celle du jour; il faut mettre  la voile.

Pe-Ya tait d'avis qu'on attendt un peu, et le bcheron prit enfin la
parole. Grand homme, dit-il, vous avez daign interroger le pauvre
habitant du dsert, mais s'il rpond  votre demande, la longueur de
son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empcher
votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
en souriant, ce qu'il y a  craindre, c'est que vous n'entendiez rien 
ce qui concerne cet instrument; car si vous tiez capable de me donner
l'explication demande, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
fort indiffrent d'apporter quelques instants de retard  mon voyage!

--Puisque vous le prenez ainsi, rpondit le bcheron, le pauvre homme
va sans se gner donner son explication en dtail.--Cet instrument,
c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
cinq plantes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phnix
aussi aimait  y faire briller son beau plumage; or, le phnix est le
roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualits
sur tous ceux de la fort; il sut drober l'essence subtile de ces
lments favorables  son invention, et put par leur secours obtenir
des sons harmonieux. Il ordonna donc  ses gens d'abattre cet arbre;
dont la hauteur tait de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphres
clestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
il frappa la premire de ces trois parties, elle rendit un son trop
clair: il la trouva trop lgre et la mit de ct. La partie infrieure
ainsi essaye rendit un son obscur, trop peu articul: Fo-Hi la rejeta
comme tant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermdiaire,
qui produisit un son  la fois clair et grave, dans lequel les deux
qualits prcdentes se balanaient dans un parfait quilibre. Alors
il plongea ce bois dans les eaux de la rivire et l'y laissa tremper
pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
heou_ (petites divisions de l'anne); puis il le porta  l'ombre
pour le faire scher; et aprs avoir choisi une poque favorable et
un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
dans ce temps  excuter la musique appele Yao-Tchy, on le nomma
Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
degrs du ciel; sa partie suprieure large de 8 pouces reprsentait
les huit divisions de l'anne. Les quatre saisons taient figures
par le ct infrieur large de 4 pouces, et son paisseur de 2 pouces
seulement tait un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
ses diverses parties: la tte qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos dsign par le
nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
plus court, _tang du Phnix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
lunes de l'anne, il y en a mme une de plus pour reprsenter la lune
intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant  l'oeil les
cinq lments, les mtaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
fond et dans leur essence, ils reprsentaient les cinq tons de la gamme
(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
Yao et de Chun[6], on touchait le luth  cinq cordes pour chanter les
vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient  tablir le rgne
des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
ayant t captif  Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons  la fois clatants
et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
Wen-Wang,  Wou-Wang son tour ayant dtrn Cheou-Sin (le dernier
Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
dpens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
L'instrument en compta alors sept.

Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
lesquelles on ne doit pas le faire rsonner, et huit qualits minentes
qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
suit de prs l'clair, et la neige trop abondante.

Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
de la flte dans le voisinage, quand on est accabl d'affaires qui
proccupent, quand on n'a pas purifi son corps, quand on n'a pas ses
vtements et son bonnet de crmonie, quand on n'a pas fait brler des
parfums, et quand on ne se trouve pas  porte d'un ami qui connat la
musique.

Maintenant quelles sont les huit grandes beauts des sons de cet
instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystrieux, mlancoliques,
harmonieux, vibrants, tristes, graves et tendus comme le temps et
l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth  ses plus
beaux,  ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient 
l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
vertus de l'harmonie!

Quand il entendit ce flux de rponses qui coulait  grands flots,
Pe-Ya craignit d'avoir rencontr un demi-savant qui rcitait au
hasard des choses apprises. Si cet homme est ce que je pense, se
dit-il  lui-mme, nos relations se borneront  cet accueil un peu
sans faon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
rudition  l'preuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu' ce
moment dclin nos noms, je puis donc continuer sur le mme pied.
Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
 haute voix, je vous ferai cette question: Au moment o Confucius
jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
il eut quelques soupons que des penses d'avidit et de meurtre
traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
Confucius qui lui rpondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperu
un chat qui cherchait  prendre une souris; je voulais qu'il la prt,
et je craignais mme qu'elle ne lui chappt. Voil quelles taient
les penses d'avidit et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
d'aprs ce que vous avez laiss voir dans votre explication sur les
cordes et le bois de l'instrument, vous avez commenc  faire connatre
les bases de la musique d'aprs les coles des anciens sages; mais
il s'agit d'entrer dans de plus subtiles dtails. Maintenant, quand
je vais toucher mon luth, pourrez-vous,  l'audition de la musique,
connatre les sentiments de mon coeur?

Le bcheron rpondit: Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
dans la pense, moi je le pse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
conjectures, rsultat de mes rflexions; si je ne devine pas juste, le
grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.

L-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brise, et aprs qu'il eut rflchi
profondment pendant quelques instants, ses penses prirent leur
vol vers les hautes montagnes;  peine avait-il touch son luth
que le bcheron s'cria avec enthousiasme: Quelle beaut! quelle
immensit! les penses du grand homme se portent sur les montagnes
leves.--Pe-Ya ne rpondit rien, mais il crut avoir devant lui un
immortel; puis il fit de nouveau rsonner son luth: cette fois, il
laissait voguer sa pense au gr des eaux. Mais l'tranger s'cria de
nouveau avec admiration: Quelle beaut! quelle vaste tendue! vos
penses se portent sur le courant des fleuves. Et par ces deux phrases
il avait devin ce qui occupait le coeur de Pe-Ya[8].

Or, celui-ci tait tout stupfait: il laissa l son luth, et, saluant
le bcheron avec toutes les politesses qu'on doit  son hte, il
lui dit  plusieurs reprises: J'ai manqu d'gards, j'ai manqu de
respect au noble tranger. Dans la pierre se cachait un jade prcieux!
En jugeant d'aprs les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas 
mconnatre le plus sage docteur de l'Empire! Matre, quels sont les
nobles noms de votre Seigneurie?

--Tchong est celui de ma famille, rpondit le bcheron en s'inclinant,
et mon petit nom est Tse-Ky. A ces mots l'envoy du roi de Tsin
joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en rptant les noms
de son hte qui,  son tour, fit les mmes questions avec les mmes
crmonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bcheron  la place
d'honneur et s'assit lui-mme  la seconde; bien vite il ordonna aux
domestiques de servir le th; aprs le th il fit apporter le vin, on
remplit la coupe, et alors le magistrat dit  son hte: Mon intention
en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
accueil.

Le bcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
enlev le kin, et les deux amateurs de musique, assis  la table,
se mirent  boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
rompit le silence. Matre, demanda-t-il, votre accent est bien celui
des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
demeure.--Tout prs d'ici, rpondit le bcheron Tse-Ky, dans la
montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est l qu'est ma pauvre
maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tte, l'endroit que vous
habitez est en vrit un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
fort pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'cria de nouveau Pe-Ya,
avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
qui sont au-dessus de sa sphre; mais dou d'autant de connaissances
que vous l'tes, docteur, comment ne cherchez-vous pas  obtenir une
renomme, rcompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
cherchez-vous pas  vous lever aux rangs qui donnent accs dans le
palais imprial, et  crire vos noms sur des pages qui le fassent
passer  la postrit? Sacrifier ainsi son got au milieu des forts
et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bcherons et
des bergers, c'est s'exposer  pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
dsapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, rpondit le bcheron,
je ne vous cacherai pas la vrit. J'ai chez moi de vieux parents qui
n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frre; ainsi il
faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir  leurs besoins
quotidiens, et cela jusqu' la fin de leur vie. Quand je devrais tre
lev  l'une des trois grandes dignits de l'Empire, je ne changerais
pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de pit
filiale est assurment plus rare encore que les talents qui vous
distinguent! dit Pe-Ya. Puis tous les deux se mirent  vider quelques
verres.

Le bcheron ne s'tait pas plus mu de ces faveurs qu'il ne s'tait
choqu des fierts du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
avait conue pour son hte s'tait beaucoup accrue: Docteur, lui
demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Dj j'en ai
laiss passer vingt-sept.--Je suis l'ain de dix ans, reprit Pe-Ya;
si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
titre de frres, je pourrais ainsi n'tre point ingrat envers celui qui
a conquis mon amiti en apprciant la musique!--Grand homme, objecta
le bcheron, vous vous laissez garer.--N'avez-vous pas  la cour un
nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
l'audace  s'lever si haut, et pour vous du dshonneur  vous abaisser
si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent  demi, il
y en a plein l'Empire, mais des amis de coeur, le nombre en est born;
d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussire chass par
le vent, pouvait lier amiti avec un sage distingu comme vous, il s'en
fliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous tes
pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mpris pour la fortune
et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya  vos yeux?

Aussitt il ordonna  son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
et d'y jeter de nouveau des parfums prcieux; puis au milieu de la
cabine, il fit huit salutations profondes devant le bcheron qui les
lui rendit: Pe-Ya tant plus g prit le titre de _frre an,_ celui
de _frre cadet_ appartint  Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
Du jour o deux personnages se sont unis par le lien de fraternit,
pendant toute leur vie, jusqu' la mort, cette intimit ne doit pas se
dmentir. Aprs ces crmonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
burent encore une coupe.

Le bcheron cda donc la place d'honneur  son frre an, et sur ses
instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses btonnets.
Dj tous familiariss par cette appellation amicale, ils causrent 
coeur ouvert, et cependant d'aprs l'ordre qu'imposait la diffrence
d'ge. Car, on dit avec raison:

     Quand on reoit un hte avec lequel on sympathise, les
       sentiments de l'affection s'expriment sans rserve,
     Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ coute vos
       paroles long-temps et avec une oreille favorable.

Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
lune plit, les toiles diminurent peu  peu, et du ct de l'est
parut une blanche lumire. Les mariniers se mirent  prparer les
cordages des mts et  faire toutes les dispositions pour mettre  la
voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre cong de son hte. Mais le
grand seigneur remplit une coupe, la donna au bcheron, et saisissant
sa main, il lui dit avec un soupir: Mon sage frre cadet, pourquoi
notre visite amicale s'est-elle tant prolonge? Pourquoi se sparer si
tt!

A ces mots des larmes sortirent des yeux du bcheron et coulrent
goutte  goutte dans sa coupe; cependant quand il eut aval d'un trait
le vin que lui avait prsent Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
respect.

Tous les deux taient dj unis par le lien d'une amiti solide et
indlbile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit  son hte: Je n'ai pu
vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis dcid  retenir
prs de moi mon sage frre cadet, afin de voyager quelques jours dans
sa compagnie: cette proposition est-elle accepte?--Hlas! rpondit
Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer  votre
volont, mais ... tant que mon vieux pre et ma vieille mre sont
vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
allez leur demander la permission de venir rendre une visite  votre
frre indigne dans le pays de Tsin. De cette manire, vous pourrez
excuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
rites, vous aurez fait connatre  vos parents le lieu o vous allez.

--Je n'ose promettre lgrement, reprit le bcheron, ni m'exposer
 manquer de fidlit, selon les expressions de Lao-Tse; par un
engagement tmraire je serais li. Il me faut donc avant tout
demander la permission  mes vieux parents; mais au cas o ils ne
m'accorderaient pas ma demande, mon sage an pourrait m'attendre
en vain  une si grande distance, et ce serait de la part de votre
jeune frre un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
rpondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'anne
prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle poque de cette prochaine
anne dois-je attendre l'honorable arrive de mon sage ami?--Ecoutez,
rpondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin mme qu'a
commenc la 2.e division de l'automne; ce jour va tre le
seizime du huitime mois:  cette mme poque je reviendrai vous
rendre ma visite. Si, pass la seconde quinzaine, vous attendez en vain
jusqu' la moiti du troisime mois d'automne l'accomplissement de mes
promesses, ne me tenez plus pour un sage.

Puis il recommanda  son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
o habitait son ami Tchong-Tse et le jour fix pour le rendez-vous,
et l'crivit lui-mme sur un portefeuille. Puisque la chose demeure
ainsi arrange, ajouta le bcheron, je serai au jour fix sur le bord
du fleuve Kiang  vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
manque. Mais l'aurore parat dj, et il faut que je prenne cong de
mon frre.

Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
prendre la peine de les envelopper, il les prsenta de chaque main 
son ami, en lui disant: Ces deux petits prsents pourraient-ils,
faute de mieux, avoir le bonheur d'tre accepts volontiers de vos
honorables parents? Deux membres de la famille des lettrs, unis comme
la chair et les os, comme les fils d'une mme mre, ne doivent pas
ddaigner de faibles prsents!

Le bcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
un profond salut d'adieu, et prit cong. En sortant de la cabine il
parvint  arrter ses larmes, ressaisit le bton laiss  la porte,
jeta sur son paule les vtements de travail et suspendit de nouveau
la hache  sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu' la proue du bateau, et l ils se
sparrent les yeux humides.

Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
de suivre Pe-Ya, qui  l'heure convenue fit voile pour continuer son
voyage d'agrment. Il n'avait plus de got pour admirer les fleuves et
les montagnes, la tristesse tait dans son coeur, et son esprit restait
occup du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Aprs
quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
voyager par terre. Dans les lieux o il passait, comme on savait que le
seigneur Pe-Ya tait un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
bien de manquer de prvenance. On envoya donc au-devant de lui un char
sur lequel il fit son entre dans la ville capitale: l, l'envoy
rendit compte de sa mission au souverain.

Cependant le temps passe avec rapidit: l'automne, l'hiver s'taient
succd; le printemps s'coula aussi et l't arriva. Toujours plein
d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'tait pas un jour sans
songer  lui: voyant donc la seconde moiti de l'automne approcher,
il demanda au roi de Tsin un cong pour retourner dans les provinces.
Cette permission lui fut accorde; et aussitt le seigneur Pe-Ya,
disposant ses bagages, partit pour recommencer la mme tourne. Il fit
route en suivant le cours du fleuve, et la voile tait  peine hisse
qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
arriv au lieu o l'on jette l'ancre.

Le hasard voulut que, prcisment  la nuit du quinzime jour de
l'automne, le matre de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
tait  une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
sembla bien  Pe-Ya reconnatre le lieu o l'anne prcdente il avait
eu l'entrevue avec le bcheron; il donna donc l'ordre d'arrter le
bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
l'ancre, la barque fut amarre le long du rivage.

La nuit tait claire et sereine, la lune jetait furtivement  travers
la cabine une lumire clatante qui perait le rouge treillis plac
devant la porte. Pe-Ya ordonna  son domestique de rouler le store
de bambou, et sortant lui-mme hors de la chambre, il alla se placer
sur la proue du bateau. L, il se mit  contempler la constellation
de la grande ourse, le fond des eaux, la vote des cieux, et toute
cette vaste immensit tait lumineuse comme un jour brillant. Alors
lui revint en mmoire la rencontre de l'anne prcdente, la pluie
soudainement arrte, la lune rpandant sa clart; or, cette mme nuit
se reproduisait: c'tait la dernire de la deuxime quinzaine du mois,
poque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixs sur le rivage, s'tonnait
de ce que rien ne trahissait la prsence de l'ami attendu ... aurait-il
donc manqu  sa promesse?

Enfin, aprs une assez longue attente, il se dit  lui-mme: Je
comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amne aujourd'hui n'est
pas le mme que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frre
m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
a t mouvoir le coeur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
nuit donc je vais jouer un air afin que mon frre l'entende, et il
ne manquera pas de se prsenter au rendez-vous. Aussitt il demanda
qu'on dresst le luth sur la table  la proue du baleau; les parfums
furent jets dans la cassolette, le sige fut prpar, et Pe-Ya tirant
l'instrument de son enveloppe se mit  l'accorder; mais les sons qu'il
rendait taient sombres et sans clat, et la corde du sol vibrait avec
un accent de douleur.

Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. Puisque cette corde rend un son
si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
jeune frre, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parl
de ses parents qui sont fort gs: si ce n'est son pre, peut-tre ce
sera sa vieille mre qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
pit filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
que de ne pas rendre  des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
les choses se sont passes ainsi, et voil pourquoi Tse-Ky n'est pas
venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-mme
sur le rivage m'informer de mon frre.

L-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-mme il descendit
dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
nuit il ne put fermer l'oeil; il appelait l'aurore de tous ses voeux et
l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les tnbres ne se
dissipaient pas. Peu  peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
Bien vile Pe-Ya se lve et fait sa toilette; il s'enveloppe la tte
dune toffe de soie, prend des vtements commodes, et sans autre suite
que son petit domestique, qui portait l'instrument, il dbarque aprs
s'tre muni d'environ vingt-cinq onces d'or. Car, pensait-il, si mon
frre garde le deuil, ce petit prsent pourra lui tre utile pour les
frais des crmonies funbres.

Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
direction du mont Niao-Ngan, et  peine avait-il march pendant dix
lys, qu'il dbouche dans une valle, et l il fit halte.--Seigneur,
demande alors le domestique, pourquoi s'arrter?--Ici la montagne
se divise, rpondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
couchant: ainsi cette double montagne forme une double valle, qui
prsente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa rponse, nous
pourrons continuer notre marche.

Le matre se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
domestique restait debout derrire lui. Mais bientt par la grande
route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils 
un tissu d'argent. Sa tte est couverte d'un bonnet d'corce, ses
vtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
bton de rotin,  son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
s'avance  pas lents.

A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dpose
 terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bton
de ses deux mains, il s'incline  son tour, en disant: Docteur,
que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, rpondit Pe-Ya,
et je dsirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
droite mne  la partie haute, et celle de gauche  la partie basse du
village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
la valle dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
 moiti route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
village, votre Seigneurie veut aller?

Pe-Ya resta silencieux; au lieu de rpondre, il songeait avec
tonnement que son jeune frre, homme plein de tact et d'intelligence,
lui avait indiqu sa demeure d'une manire bien peu prcise. Au jour
o nous nous sommes vus, dit-il en lui-mme, tu savais bien qu'il y
avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'tre
mieux expliqu! Et Pe-Ya restait dans une grande indcision.

Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plong dans des
rflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
villages, qui portent tous les deux la mme dnomination. Je puis
vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
long-temps.

--Eh bien!  la bonne heure, dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: Ces
deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
fuyant les bruits du monde. Moi-mme j'ai demeur bien des annes
dans la montagne, et voil trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
habite par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
dire ses noms, il est sr que je connatrai sa demeure.--Je dsirerais
aller  la ferme d'un individu nomm Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
voir dans cette maison?--Tse-Ky, rpondit Pe-Ya.

A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
commencrent  couler de ses yeux, il se mit  gmir,  sangloter, et
d'une voix touffe par la douleur, il s'cria: Tse-Ky-Tchong, c'tait
mon fils!... L'an dernier,  pareil jour, il tait all couper du
bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
ils se prirent d'amiti, et au moment de se sparer, le seigneur Pe
donna  mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
livres, et se plongea dans l'tude. Moi, vieillard ignorant et dnu de
connaissances, je ne sus pas l'en empcher. Le matin il allait couper
le bois et revenait bien charg, le soir il lisait, et se fatiguait par
un travail opinitre: ses forces ne tardrent pas  faiblir, il devint
languissant et tomba malade d'puisement; puis au bout de quelques
mois, il mourut....

Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prt  dfaillir, des larmes
s'chapprent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
si les pics des montagnes se fussent,  droite et  gauche, renverss
avec fracas, il s'vanouit et roula  terre. Surpris et effray, le
vieillard arrta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
domestique quel personnage tait son matre!--L'enfant se pencha et dit
 l'oreille du vieillard: C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-mme!

--Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
l'ami de mon pauvre fils! Puis il le releva, et celui-ci aprs avoir
recouvr ses sens, resta assis sur la terre; il tait suffoqu par la
douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excs de son chagrin il
s'cria: Mon sage frre, la nuit dernire quand je jetai l'ancre, je
t'accusais d'avoir manqu  ta parole: j'ignorais que tu n'tais plus
qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
suprieur: pourquoi n'avoir pas vcu plus long-temps!

Le pre de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
eut ainsi exprim son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
la plus grande politesse, en disant: Oserais-je donner au vnrable
Tchong mon propre nom, pour perptuer ainsi le lien de fraternit qui
munissait  son fils?--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils tait encore
dans son cercueil  la maison, ou si dj on l'avait dpos hors de la
ville, dans le cimetire.

--Ce que j'ai  vous dire sur la dernire heure de mon enfant, rpondit
le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'tais avec sa
pauvre mre, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
jeune, cela dpend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
Kiang, auprs du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
qu'il a faite nagure au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
mpriser les dernires volonts de mon fils:  gauche du sentier par
lequel vous tes venu, seigneur, il y a un petit tertre frachement
lev, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
voici le centime jour qui s'coule depuis sa mort, j'avais pris
quelques feuilles de papier dor, pour aller les brler sur sa tombe,
quand j'ai rencontr, par hasard, votre Seigneurie.

--Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon pre, je veux aller
me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit  son petit serviteur
de prendre  son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
en avant appuy sur son bton, pour montrer la route; derrire lui
marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortge.

Tous trois ils revinrent  l'entre de la valle: l s'offrit  leurs
regards un amas de terre frachement remue,  la gauche du chemin
( gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut crmonieux,
et dit: Mon sage frre, sur la terre vous tiez un homme minent
par vos talents et votre gnie, aprs votre mort vous devez tre un
esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
Votre humble frre vous salue. C'est avec une sincre affection qu'il
vous dit un ternel adieu.--A ces mots la voix lui manqua, et il
clata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et mut les
montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
ou habitants, ceux qui se trouvaient loigns comme les plus proches
voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
accoururent pour savoir la cause de cette scne inattendue, et quand
ils surent que c'tait un grand dignitaire de la cour qui prsentait
des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressrent  l'envi autour
du tertre funbre, pour tre tmoins de ce spectacle.

Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner  ces crmonies, il et cru
n'avoir pas obi aux impulsions de son coeur: il se fit donc apporter
l'instrument de musique, le plaa devant lui sur le banc de pierre qui
couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croises devant
le tertre funraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
sur ses joues. Tous ceux qui taient prsents eurent  peine entendu
les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
dispersrent avec des clats de rire.

Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
par ces notes l'ame de votre noble fils, j'tais en proie  la plus
profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirs en
riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien  la musique; les
sons de votre luth leur ont sembl ceux d'un instrument qui exprime la
joie, et voil la cause de leur gat subite!--Puisqu'il en est ainsi,
reprit Pe-Ya, je demanderai  mon noble pre si lui-mme est vers dans
la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, rpondit le vieillard,
je m'y suis beaucoup exerc, mais dsormais me voil bien g, j'ai
pass 60 ans, mes organes s'moussent, et mon coeur obscurci n'est plus
capable de discerner clairement ce qui le toucherait.

--A l'instant mme, continua Pe-Ya, j'ai improvis quelques strophes
destines  consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
rciter, prtez l'oreille.

Le vieillard tmoigna un grand dsir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
rpta les lignes suivantes:

     Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
     J'avais sur les bords du Kiang rencontr un sage;
     Aujourd'hui je revenais pour le voir:
     Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
       musique,
     Je ne rencontrai qu'un tertre funbre.
     Oh! douleur!... combien mon coeur fut navr!
     Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
     Malgr moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
       joues;
     J'tais venu plein de joie, et combien mon dpart est
       douloureux!
     Au bord du Kiang s'lve un brouillard de tristesse,
     Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous tions unis, par les
       liens d'une amiti pure et prcieuse!
     Toute l'tendue des cieux ne suffirait pas  l'exprimer.
     Mais cette chanson s'achve et je ne ferai plus rsonner
       mon luth,
     Le luth destin  chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
     Le luth des anciens Empereurs est mort  cause de vous!

Aprs avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
vtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis levant
l'instrument  deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
dposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
de jade sauta en clat, et les touches d'or furent mises en pices.

Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
luth, et voici la rponse que lui fit Pe-Ya:

     J'ai bris le luth, la queue du phnix est dj froide.
     Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je rsonner l'instrument?
     Du printemps  l'automne on trouve  chaque pas des
       compagnons et des amis;
     Mais rencontrer un homme qui apprcit le luth, ce serait
       trop difficile.

Quel malheur! quelle piti! s'cria le vieillard!--Dans quelle
partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble pre? demanda
Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
la huitime maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
question?--Mon ame est plonge dans la tristesse, continua Pe-Ya,
je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apport sur moi
quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moiti? l'autre part
servirait  acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
puisse, au printemps et  l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
o repose votre fils. De retour  la cour o m'appellent mes fonctions,
je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble pre avec sa
respectable compagne, et je les emmnerai dans mon humble demeure, o
ils couleront en paix les annes que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
moi, n'est-ce pas la mme chose? Veuillez donc ne point me considrer
comme un homme tranger  votre famille, et ne pas mpriser mon offre!

Aprs ces mots, Pe-Ya prsenta l'argent au vieillard, et s'inclina
devant lui jusqu' terre en fondant en larmes; le pre de Tse-Ky
rpondit  ce salut et remercia en pleurant aussi. La moiti du jour
s'tait passe en panchements prolongs, quand ils se sparrent.

Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu 
son ami; plus tard on a compos  cette occasion les vers suivants;

     Le lien de l'affection est puissant, l'amiti a de gnreux
       efforts.
     Parmi les lettrs, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
       qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
     Si Pe-Ya n'et pas pass  la postrit, Tse-Ky ft rest
       dans l'oubli;
     Mais  cause de lui, aprs bien des sicles, on parle encore
       du luth bris.


[1] Vers 690 avant J.-C.

[2] Mot  mot, un pays o croissent le mrier et l'osier.

[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.

[4] L'tiquette chinoise exige qu'on dcline ses noms avant de prendre
un sige.

[5] Fo-Hi apparat dans les annales de la Chine  la fin des temps
fabuleux et  l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
chinois lui attribuent les premiers lments de leur civilisation et
l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employs
dans les crmonies.

[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrs des
Chinois. Leurs trois rgnes s'tendent de 2277  2205 avant J.-C.

[7] 1134 avant J.-C.

[8] Ce genre de conversation entre deux lettrs a sans doute plus
d'attrait pour l'habitant du _cleste Empire_ que pour le lecteur
franais: toutefois, ces passages font connatre quelle importance
les Chinois attachent  leur histoire, et avec quel soin ils tudient
les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
crites dans un style serr et soutenu, ce qui est pour le traducteur
une difficult de plus.

[9] La rencontre de Pe-Ya et du bcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
automne; le mot _printemps_ est sans doute appel par la rime du vers
suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.


FIN.






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du chinois, by Various

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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