Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2507, 14 Mars 1891, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 2507, 14 Mars 1891

Author: Various

Release Date: May 7, 2014 [EBook #45607]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2507, 14 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 cent.

SAMEDI 14 MARS 1891
49e Anne--N 2507.

[Illustration: LE PRINCE NAPOLON Photographie Pirou.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

DIMANCHE dernier, en m'veillant je me suis mis  la fentre. Un ciel
gris en haut, une boue jaune en bas. En face, devant une boutique de
fleuriste, des palmiers mouills tremblotant au vent de pluie. Des
passants crotts, des fiacres vernis par l'averse.

--Bon, me suis-je dit, en me rappelant le mot de ce maire de Paris
redoutant l'averse: il pleut ce matin, il n'y aura rien aujourd'hui!

Cependant, les escadrons prenaient leur place de bataille dans les
avenues du Bois, et les fantassins se dployaient en rideau pour mieux
recevoir la Ligue des bookmakers, L. D. B., qu'on disait toute prte 
entrer en guerre. Les _pari-mutuellistes_ s'taient, disait-on,
mobiliss aux cris de: _Des tuyaux ou la mort!_ On s'attendait  une
journe. Mais moi, voyant tomber la pluie-- giboules de mars, vous
voici arrives!--je prophtisais sans beaucoup de peine:

--Rien. Il n'y aura rien!

Et il n'y a rien eu, en effet. Un calme plat, trs plat. Des agents
baigns de pluie, des municipaux recevant l'onde avec la placidit de
gens qui braveraient de mme les balles.

Un _pari-mutuelliste_ faisait courir ce quatrain mouill au retour des
courses sans paris, mais non sans averses:

        8 Mars, de l'eau, pas de bataille,
        Soyons-en fiers, mais sans orgueil!
        Quelle aquarelle pour Detaille
        Que cette bataille d'Auteuil!

La question des paris, des piquets, des bookmakers, a absorb
l'attention pendant bien des jours, et l'on a pu voir par l quelle
importance ont les courses au point de vue des habitudes modernes. Je
n'en suis ni amateur ni partisan. Mais je ne me reconnais pas le droit
d'injurier ceux qui les aiment.

On me dit: Les courses dveloppent la passion du jeu et ruinent les
pauvres diables mmes, qui sont la proie des bookmakers vreux et des
joueurs de bonneteau. Sans doute. Mais la Bourse, mais la Banque, mais
les missions douteuses, mais tout ce qui fait appel aux apptits et aux
esprances des foules, n'est-ce pas du jeu, n'est-ce pas la ruine mise 
la porte de tous, sous le pseudonyme de la Fortune? Sans doute,
l'humanit serait bien autrement morale si elle savait extirper ses
passions comme un pdicure vous enlve un cor. Mais elle n'en est pas
arrive  ce degr de vertu, et elle ne parat point devoir y parvenir
encore cette anne.

Il faut la prendre comme elle est, et l'amour de l'_ala_ fait partie de
ses misres. De l, la fureur des courses. Je ne vous donne pas cet
amour des courses pour ce qu'il y a de plus noble au monde, loin de l.
C'est une ivresse comme une autre, un alcoolisme d'un certain genre.
Mais enfin, je le rpte, cela existe.

--Il faut, disait M. de Talleyrand, faire dans la vie la part du diable,
comme dans un incendie on fait la part du feu.

Lorsque l'ex-vque d'Autun rendit le dernier soupir, avec son dernier
bon mot, il y eut autour de son lit de mort une sorte de curiosit un
peu bien dplace. On voulait savoir comment finirait le prince de
Bnvent. Nous venons d'avoir  peu prs le mme spectacle autour de la
dernire maladie du prince Napolon.

--Finira-t-il en libre penseur ou en chrtien?

Si les paris n'avaient pas t interdits, on et pari, tant le got du
jeu et de l'imprvu est, encore un coup, dans la nature humaine.

Ce n'est pas d'un simple comparse de la vie contemporaine, cette fois,
c'est d'un personnage historique qu'il s'agit et, en quelque sorte,
quoique rien de mystrieux n'existe dans sa vie, d'un personnage
nigmatique: je veux dire que sa figure reste inacheve, comme sa
destine garde quelque chose d'incomplet.

C'tait une rare et profonde intelligence que ce prince toujours
mcontent et qui, mme aux jours de triomphe, n'a jamais eu l'humeur
d'un satisfait. Trop ddaigneux du vulgaire, malgr ses aspirations
socialistes, il n'a jamais t populaire, parce que le peuple aime le
panache et que le prince Napolon prfrait l'tre au paratre.

Un jour, dans je ne sais quel voyage de gala, il tait, avec un ami,
tendu dans un wagon et, aux stations, comme on le savait l, on
poussait des _vivats_, avec ce besoin qu'ont les foules d'acclamer qui
que ce soit.

Le prince Napolon, indiffrent  ces manifestations, demeurait sur ses
coussins, dans cette pose horizontale que son ami Thophile Gautier
affectionnait.

--Monseigneur, lui dit son compagnon de voyage, montrez-vous au moins,
ne ft-ce qu'une minute,  la portire. Ils vous attendent, ces braves
gens. Entendez-les! Ils vous demandent: ils voudraient vous voir.

--Eux? fit-il. Allons donc! D'abord ils m'assomment, et puis ils ne me
connaissent mme pas; ils n'ont soif que de voir un prince!

Et il demeura tendu dans son wagon.

Comment d'ailleurs n'et-il pas eu le mpris de la popularit?
N'avait-il pas rencontr un jour, en plein Paris, une pauvre fille  qui
il faisait l'aumne, lui disant:

--A qui ressembl-je?

--Je ne sais pas.

--Regarde!

Et il lui montrait la pice de monnaie  l'effigie de Napolon Ier qu'il
lui avait donne. Le regard de la malheureuse allait, presque hagard, de
la pice au prince.

--C'est vrai, vous ressemblez  a!

--Eh bien! qu'est-ce que c'est que a? Oui, le portrait qui est sur
cette pice?

--Le portrait? Je ne sais pas.

--C'est Napolon.

--Napolon? rptait la pauvre fille, comme hbte.

--Oui, Napolon. Tu ne connais pas Napolon?

--Non.

Elle ne le connaissait pas. Et ce n'tait point une idiote. C'tait une
errante, une des anonymes de l'immense foule.

Le prince Napolon, qui contait un soir cette histoire, ajoutait:

--Parlez donc de la gloire! Il y a des bas-fonds o nul rayon ne
pntre! Elle avait vingt-cinq ans, cette fille, et elle ne connaissait
pas l'empereur!

Il m'est arriv,  moi, passant par Versailles, de dire machinalement,
rue Duplessis,  une bonne bretonne qui avait pourtant t  l'cole
primaire:

--C'est l, tenez, Yvonne, que demeurait Robespierre!

--Robespierre!

Elle ouvrait de grands yeux. Et ce nom ne lui disait rien, exactement
rien. C'tait la premire fois en sa vie qu'elle l'entendait prononcer.

Le prince Napolon, discutant, un jour, avec Napolon III, se souvenait
de la ressemblance absolue que son masque csarien lui donnait avec le
fondateur de la dynastie, comme on disait en ces heures-l.

--Regarde-toi donc, s'criait-il en montrant une glace  l'empereur,
lequel de nous deux a l'air d'un Napolon?

Oui, il avait le profil de Csar et il restait tel qu'Edmond About
l'avait reprsent en une sorte de came! Le voil bien ce Csar
dclass, que la nature a jet dans le moule des empereurs romains et
que la fortune a condamn  se croiser les bras sur les marches d'un
trne...

Je me rappelle l'avoir vu, vieilli et le visage toujours beau, bien que
d'une chair affaisse et creuse de rides--quelque temps avant son exil.
C'tait dans un dner somptueux. Au dessert, tout en fumant son cigare,
le prince se mit  dire:

--Tant que quelques-uns feront des dners comme celui-ci et que tant
d'autres manqueront de pain, la machine ira mal! On peut vivre sans un
menu pareil  celui de ce soir et les malheureux ne sauraient vivre sans
le ncessaire!

C'tait au moment o la Chambre allait voter la loi sur la proscription
des prtendants.

--Si on la vote, demanda quelqu'un, que dira l'Europe?

Le prince Napolon haussa les paules.

--Ah! l'Europe! Elle se moque pas mal de quelques princes comme nous,
l'Europe! Je les connais, les souverains, je suis peu ou prou le parent
d'un certain nombre. Mais on nous collerait au mur qu'ils ne bougeraient
pas! L'Europe! Il n'y a plus d'Europe, il y a M. de Bismarck!

Depuis, les choses ont chang: il n'y a plus de M. de Bismarck. J'ignore
s'il y a une Europe. Mais il y a un tzar et il y a Guillaume II. Je
n'oublierai jamais avec quelle hauteur de philosophie ddaigneuse ce
neveu d'un empereur, ce fils d'un roi, ce cousin de Csar--enfant avant
tout de la rvolution franaise--parlait des souverains. C'tait un
cerveau puissant, moins n pour l'action que pour la discussion avec des
savants, comme Renan ou Berthelot. Avec un tel temprament, on peut
entrer  l'Institut, mais on n'arrive pas au trne.

Napolon III, plus nbuleux, mais plus croyant en son toile, n'est pas
entr  l'Acadmie, malgr la _Vie de Jules Csar_, mais il a rgn.

Et voil que cette silhouette d'un homme qui a fait tant de bruit dans
le monde et qui et souhait y faire tant de besogne a absorb presque
tous les feuillets de notre causerie hebdomadaire. N'y a-t-il donc, 
Paris, que cet cho d'un htel de Rome?

Il y a le _Mage_, qu'on donnera lundi, et tous nos reporters vont parler
de Zoroastre comme ils parleraient de Daubray ou de Mily-Meyer.
Zoroastre, comment donc! Mais ils ne connaissent que cela! demandez au
_Dictionnaire Larousse!_ Zoroastre par un z, comme Zola! Et nous allons
assister au grand dballage de science banale puise dans les
dictionnaires!

Il y a _Musotte_ et les cas de conscience qu'elle fait traiter dans les
mnages. Que devrais-je faire, dit la femme, si, tout  coup,
j'apprenais que tu as un enfant cach quelque part? L'histoire de
Musotte va certainement rendre trs prudentes les jeunes filles ds
qu'elles seront fiances. Elles exigeront de leur futur poux un serment
pralable:

Jurez-moi que vous n'abandonnez pas de Musotte!... Donnez-moi votre
parole que vous n'avez pas d'enfant! D'autres, des jeunes filles tout 
fait fin de sicle, ayant lu le compte-rendu de la pice de MM. Guy de
Maupassant et Jacques Normand, ont eu un raisonnement plus original:

--Au fait, ce serait beaucoup plus commode si nos maris nous apportaient
en dot un petit Musotte; nous n'aurions plus la peine de le mettre au
monde!

Ce qui est certain, c'est que, depuis l'avnement de _Musotte_, les
_modles_ font prime. Voil, se dit-on, des femmes qui ont du coeur!
Bonnes filles, ne demandant rien, ne demandant qu'un petit souvenir 
l'heure de la mort. Tout  fait commodes. Il n'est pas une mre de
famille qui ne rve prsentement une Musotte pour son fils,  la
condition que Musotte mourra le jour mme o le garnement pousera une
jolie fille et une grosse dot. Ah! sans cela, pas de Musotte! Ou
brusquement Musotte devient Sapho, et c'est grave. Sapho, c'est _Musotte
crampon_. Musotte, c'est _Sapho rosire._

Le malheur, c'est que Musotte est l'exception et Sapho la gnralit. Il
y a autant de Sapho qu'il y a d'officiers d'acadmie, et ce n'est pas
peu dire! Un libraire a eu l'ide de publier un _Annuaire des officiers
d'acadmie et des officiers de l'instruction publique_. Ce n'est pas
bte, et, si tout bon citoyen enrubann de violet achte ce volume, le
libraire fera fortune. Un Annuaire spcial pour les officiers
d'acadmie, n'est-ce pas admirable? C'est l'almanach des cent mille
dcors!

--C'est par un ruban qu'on tient les hommes en laisse, disait encore feu
M. de Talleyrand le ressuscit.

Rastignac.



LES MMOIRES DE TALLEYRAND

Au temps o le dialogue des morts, cette forme littraire renouvele des
Grecs, tait  la mode, il me semble qu'il y en aurait eu un bien joli 
faire,  propos de la publication des Mmoires du prince de Talleyrand.
On aurait pour la circonstance expdi aux enfers M. Renan ou quelqu'un
de ses disciples, M. Maurice Barrs, par exemple; il n'et pas manqu
d'y rencontrer le prince qui lui et tout aussitt demand des nouvelles
de son livre.

Et M. Renan, aprs lui avoir cont le tapage qu'avait fait cette
publication, et lou le got d'ironie suprieure et transcendante qui
s'en dgage.

--On a prtendu fort irrvrencieusement, lui aurait dit M. Renan, que
j'avais t de mon vivant le plus dlicieux des fumistes, mais un
fumiste. J'avoue que je l'ai bien t un peu, surtout vers la fin de ma
vie. Il est doux, quand on est arriv au comble de la gloire, de jeter
sur l'humanit un regard de moquerie bienveillante et d'indulgent
ddain. Mais vous m'avez t, je le reconnais, bien suprieur en ce
genre, et la mystification que vous avez prpare avant de mourir passe
de beaucoup toutes celles qu'on a jamais imagines.

Avez-vous d rire, en crivant vos _Mmoires_, de la bonne, de
l'excellente farce que vous mnagiez  la postrit! Ils taient les
plus innocents du monde: vous ne le saviez que trop, puisque c'est vous
qui les composiez. Vous faisiez mme exprs d'y chanter sur un mode
aimable la vertu et vos vertus; et, pendant que vous vous livriez 
cette occupation minemment bucolique, vous alliez chuchotant partout
d'un air mystrieux: Oh! ces mmoires! le secret du sicle y est! J'y
dis tout... tout... et le reste!... S'ils paraissaient aujourd'hui, ce
serait en Europe un remue-mnage pouvantable. Toutes les vrits
lches  la fois prendraient leur vol et le monde en serait effar.
Mais ils ne paratront point aujourd'hui; ils ne paratront pas mme
dans dix ans, ni dans vingt, ni dans trente; ce serait encore trop tt.
Trop de rputations encore debout seraient atteintes et bouscules.
Cinquante ans aprs ma mort! Les mmoires dormiront tout ce temps, sous
les cachets dont je les ai scells. J'ai nomm des excuteurs
testamentaires, qui,  l'poque marque, en pourront prendre
connaissance, et, s'ils ne jugent pas qu'un bouleversement trop norme
en doive rsulter, ils verront s'ils peuvent procder  la publication.

Et depuis lors,  le plus astucieux des princes! le monde a vcu dans
l'attente de vos Mmoires, et  chaque fois qu'un historien parlait de
l'poque o vous avez vcu, et tous les jours il y en avait un nouveau,
on se murmurait tout bas  l'oreille dans le public: Oui! mais il n'a
pas lu les Mmoires de Talleyrand! ah! s'il avait lu les Mmoires de
Talleyrand!

Et lorsque approcha l'heure fatale que vous aviez marque pour
l'ouverture de ce testament, il y eut dans la foule un grand
frmissement de curiosit. Sera-ce pour demain? pour aprs-demain?
enfin, nous allons tout savoir!

Ah! prince, si vous avez reu aux enfers des nouvelles de ce qui se
passait alors sur terre, vous avez d goter une joie fine et distingue
d'ironie suprieure, ce que mes disciples appellent une sensation
exquise. Mais vous tiez plus malin encore qu'on n'avait pens; vous
aviez si bien choisi vos chargs de pouvoir, qu'eux aussi, aprs avoir
pris connaissance de ces fameux mmoires, ils feignirent de trembler 
l'ide des scandales pouvantables qui en allaient jaillir; ils
refermrent le couvercle, et dclarrent qu'il fallait attendre dix ans
encore.

Et ce fut dans toute l'Europe un cri de curiosit due: quoi! dix ans
encore sans savoir le grand secret! L'imagination populaire surexcite
par ces mystrieuses cachotteries travailla sur ce thme; elle supposa
que ces mmoires taient, comme le cheval de Troie, tout pleins de
rvlations qui en allaient sortir la nuit arms, et mettre tout  feu
et  sang.

Que je vous envie, prince! comme vous avez d rire dans votre barbe!
passez-moi cette expression familire, qui n'est pas de mon style
habituel, mais sur les bords de l'Achron on se met  son aise.

Il n'y a plus enfin moyen de reculer. Il a bien fallu publier vos
_mmoires_; quel malheur que vous n'ayez pas t l! Si vous aviez vu la
mine attrape de tous vos lecteurs, qui s'taient prcipits sur les
deux volumes! Ils y cherchaient le grand secret, les malheureux! Vous
savez ce qu'ils y ont trouv!

--Eh mais! pourrait rpondre Talleyrand, ils y ont trouv quelque chose
dont ils ne se doutaient assurment pas: c'est que j'ai toujours t le
plus chaste des jeunes gens, le plus vertueux des diplomates, le plus
honnte des ministres. Est-ce qu'on savait cela? Eh bien, je l'ai dit,
on le saura maintenant......

On le saura, mon Dieu! oui, mais ce n'est peut-tre pas ce qu'on
s'attendait  trouver dans les mmoires de Talleyrand. Oh! il y a eu un
moment de dception.

Eh quoi! ce n'tait que cela! Ce Talleyrand qui avait vu tant de choses,
prt dix-sept serments, qu'il avait tous trahis, qui avait t ml 
tant d'intrigues tnbreuses, qui avait pratiqu tant de diplomates de
souverains et qui les avait tromps tous, ce n'tait plus qu'un bon
jeune homme, qui tait devenu un brave homme de ministre, pour mourir un
aimable octognaire!...

M. Mignet avait sans doute, lui, par avance lu ces mmoires tonnants,
lorsqu'il prononait cette oraison funbre, qui est reste comme un des
modles du genre acadmique:

Quand on n'a eu qu'une opinion, s'criait M. Mignet, quand on n'a t
l'homme que d'une seule cause, le jour o cette cause succombe, on se
tient  l'cart et on s'enveloppe dans son deuil; mais lorsque, ayant
travers de nombreuses rvolutions, on considre les gouvernants comme
des formes phmres d'autorit, lorsqu'on a pris l'habitude de ne les
redouter qu'autant qu'ils savent se conserver, on se jette au milieu des
vnements pour en tirer parti...

Et M. Mignet, aprs avoir montr son hros appliqu  la pratique de ses
maximes, ajoutait:

Talleyrand s'associa aux divers pouvoirs, mais il ne s'attacha point 
eux; il les servit, mais sans se dvouer; il se retira avec la bonne
fortune, qui n'est pas autre chose pour les gouvernements que la bonne
conduite...

***

Toute l'histoire de ces palinodies, arrange par lui et  son avantage,
ne peut offrir grand intrt aux lecteurs. Des deux volumes que nous
avons dj, c'est le premier qui est le plus curieux, parce qu'il nous
conte les premires annes de Talleyrand. Il va de 1754, anne de sa
naissance,  l'entrevue d'Erfurth (1808). Le prince y conte en grands
dtails les premires annes de son existence. Je ne sais si vous avez
fait cette remarque: c'est, chez tous ceux qui ont crit leurs mmoires,
le printemps de leur vie qu'ils ont tal avec le plus de vrit et de
fracheur. Qu'y a-t-il, dans les Confessions de Jean-Jacques, de plus
dlicieux que le premier volume, o il nous dit ses joies et ses misres
d'enfant, ses amours de jeune homme, ses rves et ses dceptions?
Retranchez de ce premier volume deux pages qui sont trs vilaines, et
qui le sont volontairement, c'est ce que l'on a crit de plus divin, et
songez que Jean-Jacques,  l'poque o il a rdig cette autobiographie,
tait un vieux maniaque atrabilaire. Mais, quand il retournait ses
regards vers les belles annes de sa jeunesse, il avait plaisir 
baigner ses yeux dans cette lumire pure.

Il va sans dire que je ne compare point Talleyrand  Rousseau. L'un est
un grand crivain; l'autre n'est qu'un homme de trs bonne compagnie qui
crit avec beaucoup d'agrment. Mais c'est prcisment ce qui m'a charm
dans la lecture de ces souvenirs d'enfance et de jeunesse, c'est de voir
comme en ce temps-l les grands seigneurs, quand ils avaient de l'esprit
naturel et un peu d'instruction (tous n'en avaient pas), crivaient
naturellement, d'un style ais plein de grce et d'enjouement.

Tenez! voulez-vous un exemple de cette langue  la fois libre,
familire, nette et spirituelle? Prenez le joli passage o Talleyrand,
qui tait alors lve  Saint-Sulpice et qui s'y ennuyait si
prodigieusement qu'il songeait au suicide, raconte ses premires amours.

Plusieurs fois, j'avais remarqu dans une chapelle de l'glise une
jeune et belle personne, dont l'air simple et modeste me plaisait
extrmement. A dix-huit ans, quand on n'est pas dprav, c'est l ce qui
attire. Je devins plus exact aux grands offices. Un jour qu'elle sortait
de l'glise, une forte pluie me donna la hardiesse de la ramener jusque
chez elle, et elle accepta la moiti de mon parapluie. Je la conduisis
rue Fron o elle logeait. Elle me permit de monter chez elle, et, sans
embarras, comme une jeune personne trs pure, elle me proposa d'y
revenir. J'y fus d'abord tous les trois ou quatre jours, ensuite plus
souvent. Ses parents l'avaient fait entrer malgr elle  la Comdie;
j'tais malgr moi au sminaire. Cet empire, exerc par l'intrt sur
elle, et par l'ambition sur moi, tablit entre nous une confiance sans
rserve. Tous les chagrins de ma vie, toute mon humeur, ses embarras 
elle, remplissaient nos conversations. On m'a dit depuis qu'elle avait
peu d'esprit; quoique j'aie pass deux ans  la voir presque tous les
jours, je ne m'en suis jamais aperu.

Savez-vous bien que Lesage ni Voltaire ne content pas mieux, d'un tour
plus leste et plus agrable? C'est que Talleyrand est le dernier-n du
dix-huitime sicle, et c'est le dix-huitime sicle qui a port  son
plus haut point de perfection cet art de conter, qui est une de nos
supriorits littraires. Oui, je sais bien, vous allez m'objecter les
rcits de Mme de Svign. Nous les savons tous par coeur; mais Mme de
Svign, c'tait une imagination toujours en mouvement. Je parle de
cette narration simple, aise, fluide, releve par-ci par-l d'un mot
spirituel, dont Voltaire et Lesage ont donn, tous les deux, les plus
inimitables modles.

Y a-t-il rien de plus joli que cette phrase jete ngligemment dans le
rcit: je devins plus exact aux grands offices! Et comme il se
termine, ce rcit, d'une faon  la fois juste et piquante: On m'a dit,
depuis, qu'elle avait peu d'esprit; quoique j'aie pass deux ans  la
voir presque tous les jours, je ne m'en suis jamais aperu. Quelle
faon charmante de montrer ce que peut sur l'homme la prvention de
l'amour. Il est plus que probable que cette jeune fille qu'il avait
aime tait fort ordinaire; il s'en est aperu plus tard et ne l'a pas
voulu dire. Voltaire, ni Lesage, ni personne au dix-huitime sicle, ne
se ft tir plus galamment de la difficult.

On avait bien de l'esprit en ce temps-l. N'est-ce pas Talleyrand
lui-mme qui a dit quelque part que quiconque n'avait pas vcu de 1780 
1789 n'avait pas connu la douceur de vivre? Il a trac dans ses mmoires
un joli portrait de cette socit, qui ne songeait alors qu' l'amour,
et ne se doutait gure de la proximit du gouffre o elle allait
s'engloutir tout entire.

C'tait un spectacle curieux, pendant les six annes dont je parle, que
celui de la grande socit. Les prtentions avaient dplac tout le
monde. Delille dnait chez Mme de Polignac avec la reine; l'abb de
Balivire jouait avec le comte d'Artois; M. de Vianes serrait la main de
M. de Liancourt; Chamfort prenait le bras de M. de Vaudreuil; la
Vaupellire, Travanet et Chalabre allaient au voyage de Marly et
souprent  Versailles, chez Mme de Lamballe. Le jeu et le bel esprit
avaient tout nivel. Les barrires, ce grand soutien de la hirarchie et
du bon ordre, se dtruisaient. Tous les jeunes gens se croyaient propres
 gouverner... Cet tat de choses aurait chang en un moment, si le
gouvernement et t plus fort et plus habile; si le srieux ne ft pas
totalement sorti des moeurs; si la reine, moins belle et surtout moins
jolie, ne se ft pas laiss entraner par tous les caprices de la
mode...

C'tait regrettable assurment; mais il a fait bon vivre  cette poque
pour les gens qui n'avaient que de l'esprit. A coup sr je prfre le
ntre pour toutes sortes de raisons, dont la premire est que, si
j'avais vcu alors, je n'crirais pas cet article aujourd'hui. Mais tous
ces gens dont parle Talleyrand ont d joliment s'amuser, et s'amuser
d'une faon aimable.

Talleyrand excelle  tracer un portrait. Ce n'est pas le trait enfonc 
la Saint-Simon, le trait grossi, flamboyant, qui s'impose 
l'imagination. C'est une suite de petites touches vives, lumineuses et
spirituelles. Voyez ce qu'il dit de ce brave Lafayette, qui tait bien
le plus honnte homme du monde et le plus mdiocre en mme temps.

Il tait entr dans le monde avec une grande fortune et avait pous
une fille de la maison de Noailles. Si quelque chose d'extraordinaire ne
l'et pas tir des rangs, il serait rest terne toute sa vie. M. de
Lafayette n'avait en lui que de quoi arriver  son tour; il est en de
de la ligne o l'on est rput un homme d'esprit. Dans son dsir, dans
ses moyens de se distinguer, il y a quelque chose d'appris. Ce qu'il
fait n'a point l'air d'appartenir  sa propre nature. On croit qu'il
suit un conseil. Malheureusement, personne ne se vantera de lui en avoir
donn  la grande poque de sa vie.

Ce portrait de demi-teinte est dlicieux. Cet homme qui n'a en lui que
de quoi arriver  son tour, qui reste en de de la ligne o l'on est
rput homme d'esprit, qui ne fait bien que sur le conseil des autres,
et  qui personne n'a donn de conseils  la grande poque de sa vie,
c'est d'une malice rentre et sournoise, dont l'effet est d'autant plus
grand que l'allure du style est plus cavalire, que l'air en sent mieux
son gentilhomme.

Une fois que Talleyrand est entr dans la politique, je prfre ne plus
le suivre. Je ne suis pas trop comptent en histoire, et ne saurais pas
dmler les endroits o il donne un croc-en-jambe sournois  la vrit.

Et puis, entre nous, aussitt que Talleyrand ne conte pas des anecdotes
ou ne trace pas un portrait, son style, j'ai regret  le dire, son style
devient quelconque. C'est un bon franais de diplomate:  force de
rdiger des protocoles, ce grand seigneur, ce fils de Voltaire, dit un
de nos confrres, perdit toute personnalit. Il affecta toujours de
n'tre point un lettr. Ses mmoires sont une indniable preuve qu'il ne
l'tait point.

Lui ramneront-ils la postrit? lui tiendra-t-elle rigueur de cette
dernire mystification?

--Tout cela, dirait M. Renan, dvient bien indiffrent, si, on le
regarde du haut de l'toile de Sirius.

Francisque Sarcey.



L'INTERDICTION DES PARIS AUX COURSES

L'HIPPODROME D'AUTEUIL, LE 8 MARS

[Illustration: Sportsmen improviss.]

[Illustration: Le champ de courses occup par la garde municipale.]

DES PARIS AUX COURSES

L'HIPPODROME D'AUTEUIL, LE 8 MARS

[Illustration: Le mauvais exemple.]

[Illustration: Les voitures cellulaires.]

[Illustration: Sous les tribunes.]



COEURS DLICATS

--Bien vrai, tu ne m'en veux pas, mon fils?

--Pre!

Le regard brillant d'affection du jeune marin, l'treinte prolonge de
sa main nerveuse, devraient pleinement rassurer un homme qui n'a plus le
droit de s'inquiter de la faon dont son fils unique a pris la nouvelle
de son second mariage, puisqu'il y a rpondu en prenant le train pour
assister  la crmonie. Cependant M. de Neyres reprend encore:

--Tu ne devais gure t'attendre cela? A mon ge!

Un bel clat de rire du fils. Il met au clair des dents d'autant plus
blanches que sa face est plus dore, hle par le soleil et les embruns.

--Vous voulez des compliments, je pense?

--Henri!

--Je ne vous les marchanderai pas. Sous prtexte que l'tat-civil vous
donne quelque quarante ans...

--Si tu en mettais cinq de plus.

--Quatre! Vous n'aviez pas vingt-deux ans quand je vous suis n... Je
n'en ai pas encore vingt-trois... donc... Et puis, qu'importe un lustre
de plus ou de moins quand on a votre physionomie! Pas un cheveu gris,
point de rides, et mince!... Vous ne consultez donc jamais votre miroir?

--Hlas!

--Vous le consultez mal. Maintenant pas plus qu'autrefois, on ne saurait
vous prendre pour mon pre... Un grand frre tout au plus... et pas
vnrable... en la forme, s'entend! Combien de fois nous a-t-on tenus
pour tels, lorsque nous courions les champs et les bois, si camarades...
tant tout l'un pour l'autre puisque ma mre...

--Tu ne penses pas que sa mmoire ait cess de m'tre chre!

--Pre! voyons! Aprs vingt ans de veuvage, lorsque le fils ingrat que
vous aviez rv garder prs de vous, vous a quitt, emport par la
passion de la mer et des armes, demeur seul, tout seul, n'avez-vous pas
bien le droit de songer  vous, de vous faire la famille que je n'ai pas
envie de vous donner de sitt? Qui oserait vous blmer? Qui le peut?

--Toi seul... Tu aurais un seul sentiment de regret, d'ennui de ma
rsolution Toi d'abord, tu le sais.

--Vous d'abord, vous le savez aussi. Et puis ce serait joli, maintenant
que vous tes  la veille de vous marier, de planter l celle qui vous
aime!...

--Qui m'aime!

--Oh! oui, l'ternelle crainte des coeurs raffins de ne pas faire le
bonheur d'autrui. Mais vous avez fait celui de ma mre, le mien... et
vous ferez, parbleu! celui de la jeune fille, que je ne connais pas,
mais que j'aime dj tout plein, puisque son coeur a t assez haut pour
comprendre le vtre.

--Tu dis cela pour me faire plaisir!

--Le diable m'emporte, non! Votre mariage! mais depuis que je navigue je
le demandais au ciel et  la terre, pour m'absoudre d'avoir fait faux
bond  votre affection. Je le demandais pour moi plus que pour vous;
pour tre heureux de vous voir heureux comme vous le mritez et pour
avoir des frres et des soeurs... Car je compte bien que vous m'en
donnerez... et sans compter. Si vous saviez ce que je me sens dj oncle
pour eux, car, moi, je serais trop vieux pour tre leur frre; oui, oui,
vous verrez, je me rattraperai. Allons! ne persistez pas  attrister un
moment qui devait tre joyeux... rien que joyeux.

Un serrement de main et le silence, le bon silence de gens attendris,
dlivrs surtout des paroles obliges, toujours insuffisantes  traduire
les dlicatesses infinies du sentiment et ses mille nuances; tandis que
le coup les emporte vers l'appartement de l'avenue de Messine, o le
comte Georges de Neyres va prsenter son fils  sa fiance, la jolie
Colette de Hesnaut, qui a vingt ans tout juste.

***

Certes, lorsque les deux hommes parurent dans le salon fleuri et
lumineux o les attendaient quelques amis et parents de Mme de Hesnaut,
une crole vieillie plutt que vieille et de languissant aspect, si la
face dore d'Henri de Neyres, ses yeux bruns, sa franchise d'allures,
firent bonne impression, chacun se dit que son pre ne perdait rien de
ses avantages  se trouver  ct de lui. Il ne paraissait mme que plus
jeune dans sa joie de mler son fils  son bonheur.

Mme de Hesnaut se souleva  peine pour tendre la main au jeune homme
qu'elle prsenta d'une voix extnue  ceux qui l'entouraient. Ce n'est
qu'aprs ces crmonies qu'elle appela Colette.

Un tourbillon de mousseline de soie fit brusquement irruption, venant du
salon voisin. De ce tourbillon sortit un buste charmant, une tte trs
veille aux yeux couleur de noisette mre, un teint ayant le duvet d'un
fruit rose; et coiffe d'un tas de cheveux chtain-dor qui avait l'air
de mousser. A la vue du comte qui s'tait avanc vers elle pour lui
amener Henri, elle poussa un joli cri de plaisir, lui tendant non pas
une, mais les deux mains:

--J'admirais encore vos perles... vous me gtez trop et...

Elle n'acheva pas, apercevant seulement Henri, et, de gaiet, d'embarras
peut-tre:

--Votre fils... le bb...

--Oui, m'man, reprit sur le mme ton le jeune homme.

Tous deux riant encore se serrrent la main  la camarade, pour se
trouver tout  coup embarrasss dans le silence qui s'tablit, ce
silence qui rgne toujours lorsque une mme pense s'impose  tout un
cercle.

Car tous ceux qui regardaient les jeunes gens, y compris l'indiffrente
crole, ne pouvaient chapper  cette pense que, si les jeunes gens
s'taient rencontrs plus tt, ils auraient pu se choisir et se plaire.

Ni Henri ni Colette ne l'eurent. Lui, la trouva jolie, amusante, et fut
heureux pour son pre. Quant  elle, elle s'en voulait de s'tre figur
le jeune homme plus jeune, bien plus jeune, presque enfant... C'est
qu'il avait l'air aussi homme, plus homme presque que son jeune pre!
Cela ne l'ennuyait pas; cela ne la gnait en rien: ce n'tait que de
l'tonnement.

Mais ces diverses impressions ne durrent pas. On se mit  table et la
gaiet franche du jeune enseigne de vaisseau gagna bientt les plus
graves: si bien que, lorsqu'on se spara, personne n'avait plus le
souvenir de cet clair de comprhension qui leur avait fait voir  tous
les choses telles qu'elles auraient pu, sinon telles qu'elles auraient
d tre.

***

Les premiers jours passs, Henri voulut laisser son pre et sa fiance 
ce qu'on appelle la cour, moments rputs charmants et qui ne le sont
peut-tre pas autant qu'on le dit. N'est-ce pas un temps d'agitation,
d'achats, souvent laborieux, de robes  essayer, d'ameublements 
combiner? puis, lorsque les fiancs se trouvent seuls, n'prouvent-ils
pas ce sentiment de gne qui rsulte du rle en quelque sorte appris
qu'ils ont conscience de jouer l'un vis--vis de l'autre? Mais le comte
ne voulait pas que son fils les abandonnt. Son bonheur se doublait de
le voir l en tiers avec eux. Henri ne rsista pas extrmement puisqu'il
s'tait mis  son aise avec sa future belle-mre. Il s'amusait fort de
jouer avec elle l'enfant terrible pour se faire gronder et pour la voir
rire soudain. Comme son pre avait bien choisi! Une seule chose
l'tonnait, le jeune homme, c'tait de se trouver parfois un peu
embarrass pour dire  celui-ci tout le bien qu'il pensait de la jeune
fille. Mais ce n'tait rien, sans doute.

Colette, de son ct, tait heureuse, bien plus heureuse qu'avant la
venue du gamin. Quelle bonne vie elle allait mener avec ces deux
hommes! Plus libre avec celui qui ne devait pas tre son mari, plus
rserve avec le comte, gament tendre avec tous deux, les jours, les
semaines coulaient avec rapidit. Parfois, cependant, lorsqu'ils la
laissaient seule, elle se surprenait  rvasser sans raison. Mais cela
arrive  tout le monde, n'est-ce pas? en ces moments-l.

Le mariage allait tre clbr dans une dizaine de jours lorsque Henri,
aprs un djeuner avec un ami d'enfance qui l'avait en vain suppli de
venir chasser avec lui en Bretagne, flnant sur le boulevard pour ne pas
arriver trop tt chez Colette o l'on dnait, fut attir par un talage
de joaillerie. C'tait le cas, puisqu'il en avait le loisir, de choisir
avec soin le cadeau de noces qu'il devait  la fiance de son pre.
Entr chez le marchand, il gota le plaisir de se dcider pour quelque
chose de trs cher, et, l'emplette termine, il se hta de l'apporter,
pour jouir de la surprise de la jolie fille, de l'clat de ses yeux
couleur de noisette mre et de son joli visage duvet comme un fruit
rose sous la mousse de ses cheveux chtain dor.

Colette tait seule dans le salon  peine clair, lorsque son beau-fils
entra l'crin  la main. Elle lisait ou rvait accoude  une table
lgre. Au bruit qu'il fit elle tressaillit, touffa un cri de surprise,
de peur peut-tre, et dit tout justement le mot qu'elle ne voulait pas
dire:

--Votre pre?

--Je le croyais ici, reprit Henri, tonn de mentir sans raison.

--Je croyais que vous ne vous quittiez pas?

--Aujourd'hui j'avais  faire quelque chose que je devais faire seul.

Les mots ne sont ni graves ni dangereux par eux-mmes. Ce qui est grave
et dangereux, c'est la signification que leur prte l'tat d'esprit
conscient ou inconscient o l'on se trouve. Colette eut peur, sans
comprendre pourquoi; cette peur gagna Henri, qui, pour sortir de cet
inexplicable embarras, posa l'crin devant elle, en balbutiant:

--J'ai pens, n'est-ce pas? que j'avais bien le droit... de vous
offrir...

A l'aspect des pierres qui brillaient du plus vif clat, Colette ne put
retenir un cri de joie... puis elle se prit  pleurer. Et lui:

--Qu'avez-vous? Je ne vous ai pas blesse...

Non, il ne l'avait pas blesse. Elle le lui dit, et pourtant quelque
chose devait tre bless en elle, puisqu'elle ne pouvait s'empcher de
pleurer encore. Affol par ce chagrin, Henri s'approcha et lui prit la
main... Elle le repoussa presque violemment. Le regard de surprise
qu'ils changrent aprs ce double mouvement fit entrer dans leur esprit
ce que leur coeur savait dj, la certitude inattendue que leur amiti
tait dj plus que de l'amiti.

Le comte entra sur ces entrefaites et ne parut voir qu'une chose, c'est
qu'elle avait pleur de joie de l'attention de son fils.

Mais lorsque, le lendemain, Henri dclara  son pre qu'il allait
chasser en Bretagne, lorsqu'il se lcha presque des prires que son pre
lui fit pour le retenir, celui-ci tressaillit et, soudain, n'insista
plus. Tous deux se sparrent avec une froideur qu'ils ne s'taient
jamais marque.

Au retour de la chasse o il passa huit jours, fatiguant son corps sans
arriver  vaincre le trouble de son esprit, Henri trouva son pre
souriant, heureux. M. de Neyres lui fit le plus grand plaisir qu'il pt
lui faire en lui disant qu'ils passeraient cette soire, une des
dernires avant le mariage, entre eux seuls. De Colette, pas un mot.

Le dner, o Henri parla extrmement et inventa mme quelques exploits
qu'il n'avait pas accomplis, fut assez gai. Mais lorsqu'il prit fin et
que le pre et le fils se trouvrent seuls au coin du feu dans le
cabinet de travail du comte, le silence s'tablit entre eux. Le jeune
homme se dit que son pre souffrait de ne pas tre prs de sa fiance;
et il ft cruellement jaloux.

A dix heures il n'y tint plus et, prtextant la fatigue des jours
prcdents, il se leva, serra la main  son pre, qui trs doucement lui
dit:

--Bonsoir, mon cher enfant, et...

--Que voulez-vous dire, pre?

--Rien... J'allais te rpter ce que je te disais en t'embrassant quand
tu tais enfant. Ne fais que de bons rves!

Le jeune homme se troubla et, rentr dans son appartement, se sentit
tout  coup au comble de l'inquitude. Si son pre l'avait devin! Il le
devinait autrefois.

Pourquoi aussi tait-il venu se jeter  travers ce mariage? Ne devait-il
pas penser que la fiance de son pre, un pre  qui il se sentait
moralement si semblable, pouvait lui plaire! Voil! il n'avait pas
encore aim et, comme tous ceux qui n'ont jamais attrap cette fivre
chaude, il ne la craignait pas; il niait mme son existence. Il n'aurait
d la voir que marie; il n'et pu tre jaloux...

Qu'en savait-il?

Malgr sa fatigue relle, Henri ne dormit gure et ses rves ne furent
pas bons. Plein de remords d'avoir presque ha aussi bien dans la veille
que le sommeil un pre qui avait t si exquis pour lui, il voulut, ds
le lever, aller l'embrasser.

Il frappa  la porte de l'appartement, traversa le cabinet, la chambre 
coucher, et vit que le lit n'avait pas t dfait. Une angoisse terrible
lui serra le coeur. Ses yeux errants tombrent sur une table o se
trouvait bien en vidence une lettre qu'il saisit. Elle tait  son
adresse. Il l'ouvrit. Une autre s'en chappa  l'adresse de Mme de
Hesnaut. Il lisait dj la sienne.

Pardonne-moi, mon cher enfant, de te demander, d'exiger de toi une
dmarche, qui va me faire dchoir dans ton estime, puisqu'elle consiste
 remettre toi-mme entre les mains de Mme de Hesnaut les quelques mots
par lesquels je la supplie de me rendre la parole que j'ai donne  sa
fille.

Pourquoi cela? diras-tu. Pour rien. Dj bien avant ta venue, alors que
j'tais le plus heureux, alors que je me croyais le plus dtermin  ce
mariage, des inquitudes subites, des repentirs, venaient empoisonner ma
joie. Souviens-toi de ce qui s'est pass lorsque j'ai t te chercher 
la gare, combien j'ai insist devant toi sur l'ge de Colette et le
mien. J'aurais cru que tu comprendrais mes hsitations. J'aurais cru
aussi que tu comprendrais encore pourquoi j'avais besoin que tu fusses
en tiers avec nous. La dissonance de ce jeune coeur si gai et de mon
vieux coeur plein de tristesse, que j'entendais ds que nous nous
taisions, je ne l'entendais plus autant. Il est vrai que je n'ai bien
compris tout cela moi-mme qu'en me retrouvant seul avec elle pendant
ton absence si courte et si longue. Si je fuis, si je m'vade, ce n'est
pas parce que j'ai peur d'elle; c'est de moi que j'ai peur, du
changement de ma vie, du lien, du souvenir de ta mre, revivifi par ta
prsence, tes yeux qui taient les siens! Va l'ge est l'ge, mon ami.
Il n'y a que les gens de vingt ans comme toi qui peuvent rsolument
offrir tout leur coeur... Les coeurs vieillis n'ont plus que des
moitis, des quarts de tendresse  donner, et corrompue par la rancoeur
des vieilles souffrances. Ah! si j'tais toi, ou si tu tais moi!

Mais tu n'es pas moi. Vous tes trop pareils tous deux pour que je
puisse esprer voir votre camaraderie se changer en une tendresse qui...
Je ne veux, je ne puis te demander de pousser le dvouement jusqu'
offrir, en change du vieux mari qui fait dfaut, un jeune mari  cette
charmante enfant. Mais en tout cas je puis te demander de me servir
d'avocat. Non que je sois digne d'tre dfendu. Accuse-moi plutt,
accuse l'hypocondrie trop puissante chez qui a souffert longtemps!
Arrange les choses suivant l'inspiration de ton coeur. Mais ne cherche
pas  dcouvrir le lieu o se cache ma honte et mon hypocondrie. Car je
ne veux reparatre que lorsque je la saurai heureuse et que tous pourrez
tous deux me pardonner.

Henri n'a pas voulu voir Colette; il s'est born  remplir la mission
qui lui a t confie auprs de Mme de Hesnaut, qui ne lui a pas paru
prendre au tragique la rupture. Quant  lui, il ne peut ni ne veut
profiter du sacrifice que lui fait son pre. Ah! s'il pouvait le voir,
ce pre, lui persuader qu'il n'aime pas, qu'il n'aime plus Colette!...
Mais le comte a tenu parole, et son fils ne peut dcouvrir sa retraite.
Il souffre si cruellement de cette absence, de son crime envers celui
qui a t si bon pour lui et toujours et si entirement, qu'il imagine
un moment qu'il va oublier la jeune fille.

Mais il ne l'oublie pas puisqu'il ne peut se rsoudre  quitter Paris,
puisqu'il se surprend  rder aux alentours de l'avenue de Messine, et
bientt prs de la maison. Il s'en arrache plus difficilement chaque
jour, honteux de l'esprance qui l'agite encore.

Enfin, son cong va expirer, et la mer le gurira. Elle bercera,
alanguira au moins son coeur repentant et dchir...

La veille de son dpart, au moment o il dsespre tout  fait de revoir
Colette et son pre, il reoit un mot de ce dernier. Il l'attend chez un
ami commun.

L'appartement o il est entr est obscur pour un homme qui vient du
dehors et du grand jour, et, quand il s'claire, le jeune homme voudrait
fuir, car Colette est devant lui, tremblante mais rsolue: elle lui tend
une main sur laquelle il se jette, pour s'loigner en disant:

--Mon pre, je ne veux pas, je ne veux pas le faire souffrir.

--Et s'il ne souffre plus? fait une voix grave et sans dfaillance.

Le fils est dans les bras du pre qui le regarde avec un air de
tendresse si profond que le pauvre amoureux ne peut lire aucune
arrire-pense.

--C'est vous qui le voulez... pre, c'est vous...

--C'est moi qui le veux, mes enfants.

Colette et Henri se sont carts, oublieux dj de celui qui vient de
les donner l'un  l'autre. Alors, seulement, le comte porte la main  sa
poitrine o vibre encore quelque douleur. Mais il n'a pas cess de
sourire, du sourire mlancolique du sacrifice, le sacrifice, la seule
joie humaine qui, au rebours des autres, mette l'amertume au bord de la
coupe et le miel au fond.

Ch. Legrand.



QUESTIONNAIRE

N 16.--Lettres d'Amour.

Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants clbres qui ont crit
les plus belles Lettres d'amour?

(14 juin 1890.)

RPONSES

Mlle Ass, Hayde.--Quelle jolie figure que celle d'_Hayde_, dont on a
fait _Ass_, je ne sais trop pourquoi, en tant  son nom sa couleur et
son harmonie. Son me est aussi gracieuse que son visage, son coeur
aussi doux que ses yeux, son esprit aussi fin que le sourire de sa
bouche. Son histoire est un vritable conte des Mille-et-une Nuits. La
_Belle Circassienne_ est une fleur du soleil oriental, transplante dans
la serre-chaude de Paris, qui s'ouvre, se dcolore et se fane sous le
ciel brumeux d'Occident, une sultane indolente au milieu de l'active
fourmilire du royaume de la poudre, du rouge et des mouches. Sa lgende
mystrieuse exhale encore le parfum d'une Rose de cent ans.--Soliman B.

Assurment, ce n'est pas l'amour qui domine dans les trente-six lettres
de sa Correspondance avec Mme Calandrini, figure revche de Genevoise
mmire et puritaine.

Le monde est triste et laid, les hommes mchants, les femmes ne valent
pas mieux. Elle rencontre le chevalier d'Aydie, et, sentant qu'elle est
vaincue d'avance par l'amour, elle dsarme et s'abandonne, sans combat
et sans comdie, sans calcul et sans arrire-pense. Elle offre la clef
d'or de son coeur  celui qui en a surpris le secret sans essayer de le
forcer; elle a refus des fortunes princires; de lui elle accepte tout,
et elle le convertit si bien au culte de la fidlit, qu'il sert de
modle au Couci d'_Adlade Du Guesclin_, tragdie de Voltaire, qui
annota les Lettres d'Ass: _Cette Circassienne est plus nave qu'une
Champenoise_, dit-il. Elles ont pourtant une qualit plus rare et plus
prcieuse que celles du Patriarche de Ferney, le sentiment, le naturel
et la simplicit, le charme doux d'une me tendre, l'motion sincre et
dlicieuse d'un coeur bien pris. Et un mot du coeur d'Ass vaut mieux
que tous les traits d'esprit de Voltaire, mme en littrature.--Vra.

Le chevalier d'Aydie, un Gaulois lev  Athnes, avait fait des voeux 
Malte; dans la suite, il a voulu plusieurs fois en tre relev pour
pouvoir pouser Mlle Ass, ce qu'elle n'a jamais voulu permettre: _Je
suis trop son amie pour le souffrir_. Son amour noble et illgitime,
chaste et passionn, est un mlange d'innocence et de volupt, d'abandon
et de repentir; c'est l'amour d'une vierge enivre, d'une victime
martyrise. Elle est faible, on l'est  moins; la femme la plus sage est
souvent celle qui n'a point trouv son vainqueur.--Carmen.

J.-J. Rousseau et Mme d'Houdetot.--Aucune femme n'a donn son amour 
J.-J. Rousseau, pas une n'eut le sien; il a vcu sans tre aim et sans
avoir aim. Il n'aima jamais que ses Chimres idales, incarnes dans
des ralits souvent sduisantes, parfois douloureuses, toujours
dsenchantes. Sans cesse altr de femmes, assoiff d'amours nouvelles,
il se consolait facilement de leurs illusions dcevantes, pour
recommencer cette chasse aux papillons dont les ailes brillantes ne lui
laissaient aux doigts que la fine poussire de leurs ailes dcolores.
Il a crit des Lettres d'amour  Mme d'Houdetot, brles par
Saint-Lambert; mais on peut en retrouver le reflet dans les Lettres de
_La Nouvelle Hlose_. Mme d'Houdetot considrait sans doute l'Amour
comme un ouvrage en deux volumes, la Posie avec Jean-Jacques et la
Prose avec Saint-Lambert.--Harold.

Mme d'Houdetot me redemanda ses lettres; je les lui rendis toutes, avec
une fidlit dont elle me fit l'injure de douter un moment. Elle ne
pouvait les retirer sans me rendre les miennes. Elle me dit qu'elle les
avait brles; j'en osai douter  mon tour, et j'avoue que j'en doute
encore. Non, l'on ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouv
brlantes celles de la _Julie_; eh, Dieu! qu'aurait-on donc dit de
celles-l? Non, non, jamais celle qui peut inspirer une pareille passion
n'aura le courage d'en brler les preuves. Si ces lettres sont encore en
tre, on connatra comment j'ai aim.--(_Confessions_).

Le rcit de M. de Musset, d'aprs le tmoignage de Mme la Vicomtesse
d'Allard, a t confirm par quelqu'un digne de foi qui, li avec Mme
d'Houdetot et Saint-Lambert, les a questionns sur le sort des Lettres
de J.-J. Rousseau, et en a reu les mmes rponses, avec cette seule
diffrence qu'au lieu d'une lettre, Mme d'Houdetot en aurait conserv
quatre, toutes remises  Saint-Lambert, et toutes quatre brles par
lui, du moins au dire de ce dernier.

Comme on flamberait avec plaisir le Pome des _Saisons_ du fade
Saint-Lambert, ce plat imitateur des bergeries du dix-huitime sicle,
et mme les jolis vers de sa trop fidle amie, si cet auto-da-f devait
rendre une page, une phrase des Lettres d'amour de J.-J. Rousseau!

--Un Lecteur de l'Illustration.

On admire un peu trop  la lgre, ce me semble, l'indulgence de Mme
d'Houdetot pour la passion sans espoir quelle inspira au Philosophe de
Genve. La Rvolution respecta son idole, la Postrit a inscrit son nom
sur le Livre d'or: elle lui doit la vie et l'immortalit. Que lui
doit-il?--Un Ours.

Diderot et Mlle Volland.--La Correspondance de Diderot avec Mlle Volland
est le plus original, le plus substantiel, le plus curieux et le plus
amusant de ses ouvrages; c'est un livre unique dans toutes les
littratures anciennes et modernes. Il y a dans ces Lettres l'toffe de
cent volumes, la moelle de l'_Encyclopdie._ C'est aussi le roman
mouvant et vivant des hommes et des choses de son poque; tout le
dix-huitime sicle tient dans ce microcosme au milieu duquel il a
vcu.--Curiosus.

Il n'existe pas de Lettres de Diderot  Mlle de Puisieux.--L. L.

Il serait intressant de connatre les Lettres de Mlle Volland; mais,
d'aprs ce qu'on en peut savoir par celles de Diderot, elles devaient
tre bien raisonnables et bien insignifiantes. C'tait une amie sage,
froide et sans passion. Comme elle devait assommer le bon Diderot avec
ses commrages de caillettes, et les impressions de ses lectures sur les
ouvrages srieux qui avaient ses prfrences, l'_mile_, de Rousseau,
l'_Esprit_, d'Helvtius, les opuscules de Voltaire, etc. A peine si elle
rpond par des billets, et fort inexactement, aux volumineux grimoires
de son professeur, qui a du gnie et qui le dpense  lui plaire. Si
Mlle de Lespinasse avait donn la rplique  Diderot, ils auraient mis
le feu au papier.--Vra.

Que de Grandes Amoureuses dont les Lettres ne seront mme pas
mentionnes! Que d'Amants clbres dont le nom seul veille tant
d'chos: Mirabeau, Chateaubriand, Benjamin Constant, Balzac, Stendhal,
Alfred de Musset, etc. Mais si le cadre du _Questionnaire_ n'a pas
permis d'y exposer leurs portraits, ils figureront dans une Galerie plus
complte sous la forme du livre.

Charles Joliet.



[Illustration: THTRE DES VARITS.--La course de chevaux dans la revue
Paris port de mer.]


[Illustration: La course de chevaux dans la revue des Varits.--Coupe
de la scne reprsentant le mcanisme intrieur qui met les pistes en
mouvement.]


[Illustration: Pice d'orfvrerie Pour l'ornementation d'un album offert
 M. Carnot.]



LA DERNIRE OEUVRE DE MEISSONIER

Dans une des gravures que nous avons publies sur Meissonier, au moment
de sa mort, nous avons montr le grand artiste modelant lui-mme la
maquette d'une figure qui lui servira plus tard pour un de ses tableaux.
Beaucoup des admirateurs du matre ignoraient cette particularit de son
talent. L'oeuvre que nous reproduisons ci-dessus est la dernire signe
Meissonier; elle a t modele par lui, elle vient d'tre dlicatement
cisele par MM. Bapst et Falize, et cette plaque d'or fin, qui
reprsente un faisceau de palmes et de branches d'olivier, est
aujourd'hui la proprit de M. le prsident de la Rpublique. Elle
forme, en effet, la partie principale de la couverture d'un album qui
lui a t offert ces jours-ci par les prsidents de section de
l'Exposition universelle de 1889. Cet album contient une adresse
accompagne d'un grand nombre de signatures, et sera pour M. Carnot un
souvenir prcieux de la grande manifestation artistique et industrielle
 laquelle il a prsid.


LA PORTE DE FRANCE A BELFORT

On se rappelle l'motion produite il y a quelques mois, par la nouvelle
de la dmolition de la _Porte de France_  Belfort. Cette oeuvre de
destruction, que l'on croyait abandonne, n'tait qu'ajourne,
parat-il, et il est plus que probable que la porte de France est
condamne dfinitivement  disparatre.

L'moi de la population de Belfort se comprend. Cette porte, construite
par Vauban, et sur laquelle se voient le soleil de Louis XIV et les
armes de France, rappelle en effet aux habitants, en dehors de sa valeur
historique, des souvenirs patriotiques de la dernire guerre. Le peuple
tient souvent plus  ses douleurs qu' ses joies, ce sont l des
sentiments que l'on ne discute pas.

Partout, d'ailleurs, o d'anciennes fortifications ont d subir des
modifications pour rpondre aux exigences de la dfense, on a tenu 
laisser subsister un fragment de l'ancien ensemble. Il serait facile
d'agir de mme dans le cas actuel, et, bien qu'il soit ncessaire
d'ouvrir  la circulation une voie plus large que celle qui existe pour
entrer en ville, on peut le faire en respectant la porte, et en faisant
de chaque ct une brche plus que suffisante pour assurer pleinement la
libert du charroi et de la circulation.

[Illustration: La porte de France  Belfort.--Phot. Pernelle.]



CONGLATION DU LAC D'ANNECY

Le dernier souvenir du terrible hiver que nous venons de traverser nous
aura t' lgu sans doute par le beau lac d'Annecy qui, il y a peu de
jours encore, tait compltement gel et prsentait un spectacle des
plus curieux.

Que l'on imagine, en effet, une tendue de 16 kilomtres de longueur sur
1 de largeur compltement recouverte d une paisseur de glace de 20
centimtres, persistante malgr une temprature de 8  10 centigrades
au-dessus de 0 dans la journe, et l o nagure des voiles flottaient
au vent, des rames battaient l'eau, des promeneurs tout tonns de
traverser un lac  pied sec, ou des patineurs se livrant  leurs
volutions. Depuis longtemps le fait ne s'tait produit. En 1880 le lac
avait t gel aussi, mais sur une partie seulement de sa superficie, et
la dure de la conglation avait t moindre.

H.

[Illustration: Le lac d'Annecy, pendant l'hiver de 1891.--Photographie
Pittier.]



TRAVAUX EN PAPIER DCOUP

Les cartes de visite nous ont servi, il y a quelque temps, 
confectionner des pantins articuls et mobiles (1); aujourd'hui que nous
sommes en carme, je vais indiquer comment nous pourrons dcouper, dans
des cartes de visite ou du papier fort, les soeurs de charit dont nous
donnons les dessins ci-dessous, sans oublier leurs petites lves.

[Note 1: Voir l'article: _les Pantins anims_ dans le n 2,190 de
l'Illustration du 15 novembre 1890.]

Il suffira, pour cela, de suivre exactement les instructions suivantes,
qui sont des plus simples, comme vous allez vous en assurer.

Matriel ncessaire: quelques cartes de visite, du papier blanc un peu
fort, un crayon noir, un crayon  bouts rouge et bleu, une paire de
ciseaux. Etes-vous prts? Nous commenons:

[Illustration: Fig. 1.]

Pliez en deux une carte de visite, dans le sens de sa longueur; calquez,
sur du papier transparent, la moiti du gabarit reprsent fig. 1, et
reportez-la sur une des moitis de la carte plie; le pli de la carte
devra se confondre avec la ligne pointille formant l'axe de la fig. 1.
Une fois que le contour de cette demi-figure aura t trac, dcoupez
votre carte suivant ce contour; en la dpliant ensuite, vous aurez une
figure semblable  la fig. 1. Il ne reste plus grand'chose  faire pour
transformer la carte, ainsi dcoupe, en soeur de charit.

Repliez de nouveau la carte suivant sa ligne mdiane; ramenez en avant
les deux bras, en les pliant suivant les lignes pointilles du modle,
puis faites la cornette au moyen de deux grands plis obliques, vous
pourrez en varier lgrement la forme, mais elle doit venir en avant, de
faon  cacher le visage, qui est absent. Coloriez en bleu fonc, 
l'aide du crayon de couleur, la jupe et les manches, en rservant en
blanc le grand tablier; dessinez un rosaire, un trousseau de clefs,
etc.; vous pourrez aussi placer dans une main une allumette-bougie,
figurant un cierge, ou encore un petit morceau de carton pli,
reprsentant un livre de messe; pour ces accessoires, chacun pourra les
varier suivant son got.

[Illustration: Fig. 2.]

La soeur, ainsi confectionne, aura l'aspect reprsent fig. 2. C'est
bien, n'est-ce pas, la soeur de Saint-Vincent de Paul, dont le costume
est populaire dans toutes les parties du monde.

[Illustration: Fig. 3.]

Avec le gabarit de la fig. 3, vous pourrez fabriquer une soeur un peu
diffrente; la forme de la cornette n'est plus la mme, mais elle ne
prsente aucune difficult. Cette variante est reprsente fig. 4.

[Illustration: Fig. 4.]

Le lger cartement des deux moitis de la carte permet  nos deux
soeurs de se tenir debout quand nous les posons sur la table.

[Illustration: Fig. 5.]

Si nous passons  une de leurs lves, nous constatons avec tonnement
que son gabarit (fig. 5) indique l'existence de quatre jambes!
Rassurez-vous; lorsque nous aurons dcoup, puis repli la carte sur
laquelle le demi-contour du gabarit de la fig. 5 aura t trac, nous
aurons soin de couper deux de ces jambes, en en laissant une de chaque
ct; si nous laissons la jambe droite en avant, nous laisserons la
jambe gauche en arrire, ou vice-versa, de faon que, en regardant la
fillette de profil, nous verrons ses deux pieds l'un derrire l'autre
(fig. 6).

[Illustration: Fig. 6.]

Comme elle ne peut se tenir debout, nous pourrons la fixer dans la fente
d'un bouchon de moutarde.

Le crayon de couleur nous permettra de lui faire des bas et une capeline
rouges, une robe  raies ou  pois roses ou bleus, etc.

L'ensemble figur au bas de cet article se compose de quatre soeurs,
dansant en rond avec quatre fillettes qu'elles tiennent par la main.
_Les huit personnes sont dcoupes d'un seul morceau dans une feuille de
papier._

[Illustration: Fig. 7.]

Pour cela, repliez votre feuille de papier en deux, puis, par un pli
perpendiculaire au prcdent, pliez-la en quatre; enfin, un pli
intermdiaire aboutissant  la rencontre des deux prcdents vous
donnera la feuille plie en huit. Sur la, face suprieure du papier
ainsi repli, tracez le gabarit de la demi-soeur et de la demi-fillette,
indiqu fig. 7, dcoupez en une seule fois les huit paisseurs du papier
suivant ce contour, et, en dpliant la feuille ainsi dcoupe, vous
obtenez la fig. 8, dans laquelle vous reconnatrez quatre soeurs et
quatre enfants semblables  celles dont nous avons tudi plus haut la
fabrication. Coloriez chacun des personnages, en vitant de rien
dchirer, surtout  la jonction des mains, qui est fragile; repliez
chaque soeur et chaque enfant comme si elles taient isoles, faites
l'amputation des jambes supplmentaires, et voil votre ronde organise
et vos petites personnes qui se tiennent debout sans difficult.
Posez-les sur un morceau de carton garni d'un papier vert et figurant
une pelouse; vous piquerez, dans ce carton, des brins de bois ou des
allumettes couvertes de mousse  leur partie suprieure; ce seront les
arbres du dcor champtre.

[Illustration: Fig. 8.]

Tom Tit.

[Illustration.]



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La semaine parlementaire.--Une des discussions les plus intressantes
qui aient eu lieu  la Chambre est celle qui s'est leve sur la
proposition de M. Mline tendant  exempter du principal de l'impt
foncier les terres ensemences en bl de printemps. On sait que la
plupart des rcoltes sont perdues ou fortement compromises par suite du
froid inusit qui a rgn cet hiver et qui a gel la terre  une grande
profondeur. Malgr l'intrt que mritent nos agriculteurs, un certain
nombre de dputs ne voyaient pas sans apprhension le dpt d'une
proposition qui tend  faire de l'tat le tuteur de ceux qui subissent
un dommage et  favoriser une catgorie de citoyens au moyen du fonds
commun, c'est--dire avec l'argent des contribuables. Ce systme, a dit
M. Raiberti, est un trompe-l'oeil conomique; il constitue un virement
de contribution et un privilge injuste. De son ct, M. Pelletan a
pris la parole pour dvelopper cette thse que, s'il fallait venir en
aide  l'agriculture, ce n'tait pas au moyen d'un dgrvement qui
pouvait ressembler  une faveur, mais par l'institution du crdit  bon
march.

Malgr cette opposition, la majorit a t d'avis qu'il fallait tenir
compte des dsastres causs par l'hiver exceptionnel que nous venons de
traverser, et elle s'est range au systme propos par la commission,
d'accord avec M. Mline.

--Le projet de loi sur les caisses de retraite, de secours et de
prvoyance, fondes au profit des employs et ouvriers, a t vot en
seconde lecture. Il va tre soumis maintenant  la sanction du Snat.

_La question des courses._--On croyait dans le public, et la plupart des
journaux avaient accrdit cette opinion, que l'interpellation de M.
Paulmier devait avoir pour rsultat d'amener le gouvernement  maintenir
le statu quo en matire de paris aux courses, c'est--dire  pratiquer
le systme de la tolrance. Il n'en a rien t. En effet, M. Constans,
dans un discours trs net, a rpondu  l'interpellation et aux orateurs
qui l'ont appuy qu'il lui tait impossible, en premier lieu,
d'autoriser le pari mutuel, dclar illicite par les tribunaux, et en
second lieu de percevoir un prlvement qui constituait une drogation
aux rgles de la comptabilit publique. Le ministre demandait donc un
vote prcis et dcisif. La Chambre tait place dans une situation
embarrassante, quand M. Develle est mont  la tribune pour annoncer le
dpt d'un projet de loi qui aura pour effet de rduire le nombre des
hippodromes et aussi des journes de courses.

Plusieurs ordres du jour taient dposs. Celui de M. Pichon, se bornant
 prendre acte des dclarations du gouvernement, a t accept par le
ministre et a t vot  une forte majorit. M. Develle en a prcis
par avance la porte en disant qu'il l'interprtait comme une
invitation  dposer  bref dlai le projet de loi en question et 
interdire les paris jusque-l.

Le grand dbat sur le fond mme de la question est donc ajourn.

La manifestation du 1er mai.--Nous sommes encore loin du 1er mai, et
peut-tre serait-il un peu prmatur d'en parler, si la hte que mettent
les organisateurs  prparer cette seconde reprsentation n'tait
prcisment un fait  signaler. Il y a l en effet la preuve que les
meneurs de cette entreprise procdent avec suite, avec mthode, qu'ils
veulent tout mettre en oeuvre pour russir, et qu'ils n'entendent rien
laisser au hasard. Par leurs soins, une propagande active est faite dans
tous les ateliers, des runions sont organises dans tous les centres
ouvriers, des souscriptions sont ouvertes pour couvrir les frais de
publicit: en un mot, tout est prvu pour qu' l'heure dite le monde des
travailleurs rponde  l'appel qui leur est adress dans toutes les
parties du monde.

Comme l'anne dernire, la fixation  huit heures de la journe de
travail constitue le premier article du programme adopt par les
manifestants; mais, ont soin d'ajouter les membres du conseil national,
si la journe lgale de huit heures est l'objectif immdiat de la
manifestation du 1er mai, ce n'est qu'un premier pas vers
l'affranchissement complet, c'est--dire la restitution au peuple des
travailleurs de tous les moyens de production par lui crs.

videmment, de pareilles aspirations ne sont pas nouvelles, et on les
retrouve, formules en termes  peu prs identiques, dans tous les
crits socialistes des temps passs. Mais il n'en est pas moins vrai
qu'elles se produisent aujourd'hui sous un aspect qui est fait pour
donner  rflchir  tous les gouvernements. Les socialistes renoncent 
l'action irrflchie et brutale qui les livrait autrefois, en quelque
sorte dsarms, aux mains de ceux qui avaient pour mandat de protger la
socit. Aujourd'hui, ils s'organisent, russissent  s'entendre,
chelonnent leurs revendications. Ils commencent par la journe de huit
heures, comptant, pour l'obtenir, sur l'effet moral d'une manifestation
pacifique organise  la mme heure sur tous les points du globe. Ils
verront ensuite s'ils peuvent s'entendre pour faire dclarer une grve
gnrale, et, qui sait? plus tard peut-tre, pour montrer que l o est
le nombre, l est la force. Il y a l une marche mthodique, presque
savante, qui contraste avec les emportements des rvolutionnaires de la
vieille cole et qui prouve que, de plus en plus, les questions sociales
tendront  prendre le pas sur les questions purement politiques.

Le Soudan franais.--Un tlgramme du commandant Archinard a annonc
que, le 25 fvrier, le village de Dienna, dans le Barrinko, a t pris
d'assaut. C'est l que s'taient fortifis un millier de Sofas, envoys
par Samory pour soulever le pays pendant que nous tions aux prises avec
Ahmadou. La lutte a t vive, mais le succs a t complet, et permet
d'esprer que Samory renoncera  nous susciter des difficults, comme il
l'a fait jusqu' prsent.

Le commandant Archinard comptait reprendre prochainement la route de
Kayes.

Les colonies anglaises: Canada; Australie.--On attendait avec curiosit
le rsultat des lections qui viennent d'avoir lieu au Canada, en raison
des progrs raliss par le parti qui bat en brche les principes de la
domination anglaise. Ce rsultat est favorable au gouvernement, mais la
victoire a t chrement acquise et le ministre que reprsente sir
Macdonald a prouv des pertes sensibles.

La majorit conservatrice est, en effet, trs faible. Dans une chambre
qui compte 215 membres, on le fixe  25 voix au maximum. C'est peu,
d'autant plus que, dans les provinces et les villes les plus
importantes, l'opposition a gagn du terrain. La reprsentation, il est
vrai, est gale pour toutes les provinces, mais on ne peut nier que les
dputs des grands centres civiliss ont une influence morale qui les
met au-dessus de ceux de leurs collgues nomms dans des rgions
habites par des mineurs ou des trappeurs. Or, la province d'Ontario,
qui compte 92 dputs, donnait jusqu'ici 22 voix de majorit au
gouvernement; cette fois, sa dputation est partage en deux parties
gales, on croit mme qu'elle penche du ct de l'opposition. A Qubec,
le changement est encore plus radical: cette province comptait 37
conservateurs contre 28 libraux; elle vient d'envoyer  la Chambre 38
libraux contre 27 conservateurs.

En outre, trois ministres ont subi des checs personnels. Ce sont: M.
Foster, ministre des finances; M. Carling, ministre de l'agriculture, et
M. Colby, prsident du conseil priv.

Le gouvernement canadien, bien qu'il soit assur du pouvoir pendant cinq
annes encore, va donc rencontrer de srieuses difficults.

Si le Canada, tend de plus en plus  chapper  la domination de
l'Angleterre, la situation est tout aussi caractristique en Australie,
en sorte qu'on peut se demander si, dans un avenir plus ou moins
prochain, ces grandes colonies, qui ont fait jusqu'ici, et trs
justement, l'orgueil de nos voisins, ne reprendront pas leur
indpendance complte.

Dans une des dernires sances de la Convention fdrale de Sydney, M.
Mac-Millan, trsorier et ministre des chemins de fer, a dpos au nom de
sir Henry Parkes, premier ministre de la nouvelle Galle du sud, une
sorte de projet de constitution de l'_Australasie_, ainsi qu'on
s'exprime maintenant pour englober avec l'Australie la Nouvelle-Zlande.

Le projet dbute par affirmer que les droits et privilges des diverses
colonies australiennes et no-zlandaises resteront intacts devant
l'union fdrale. L'Australasie prend pour modle les tats-Unis.

Au point de vue conomique, le projet proclame la pleine libert du
commerce entre les colonies fdres. Les autorits fdrales seules
pourront tablir les droits de douane et en rpartir les produits. Au
gouvernement fdrai galement, le soin de la dfense de l'Australasie,
la disposition pleine et entire des forces de terre et de mer. Enfin
toute une srie de lois constitutionnelles rgissent le fonctionnement
d'un vritable gouvernement, entirement distinct de celui de la
mtropole.

Espagne: ouverture des Corts.--A l'ouverture des Corts,  laquelle
assistait la reine rgente accompagne du petit roi Alphonse XIII,
lecture a t donne du discours du trne.

Dans ce message, la reine se flicite du rsultat des lections, qui ont
permis de constater combien les provinces sont attaches aux lois
constitutionnelles qui rgissent le royaume. Elle passe ensuite en
revue les principales questions d'ordre intrieur qui intressent le
pays et arrive ensuite  un sujet qui regarde la France: les relations
commerciales avec l'tranger. Par suite de la dnonciation du trait
pass avec la France, a dit la reine, il est ncessaire d'tablir de
nouvelles relations conomiques entre l'Espagne et les autres tats, car
ce trait international tait la base de notre rgime commercial.

Le message ajoute que les ngociations engages avec la France au sujet
de la dlimitation des possessions de la Guine continuent d'une faon
cordiale. Nous n'en sommes pas surpris, car, lorsque nous avons signal
les difficults qui s'taient leves sur ce point entre notre pays et
nos voisins, nous avons exprim la certitude qu'il n'y aurait pas
conflit et que les deux gouvernements apporteraient dans le rglement de
cette affaire le mme esprit d'entente et la mme loyaut.

Chine: les rceptions diplomatiques.--Nous avons indiqu dernirement
les dcisions prises par l'empereur de Chine au sujet des rceptions des
ambassadeurs accrdits auprs de lui.

La premire rception a eu lieu lieu le 5 mars, conformment aux
dispositions nouvelles. Six ministres et quatre chargs d'affaires,
accompagns de leurs secrtaires, attachs et interprtes, ont t reus
par le souverain. Le prince Ching tait charg de les introduire un par
un auprs de l'empereur et ensuite il les prsenta tous en corps.

Cette rforme qui constitue une drogation sensible aux traditions tait
combattue par le groupe conservateur de la Cour; celui-ci n'admet pas
que l'on porte la moindre atteinte au principe de la suprmatie absolue
du trne du cleste empire. En vertu de ce principe, les reprsentants
des puissances ne pouvaient tre reus par l'empereur qu' titre de
simples particuliers venant prsenter une requte ou demander une
faveur.

Afin de donner un semblant de satisfaction aux conservateurs, l'audience
du 5 mars a eu lieu en dehors des limites sacres du palais, dans une
salle servant habituellement  la rception des feudataires et
tributaires. Mais cette prcaution mme ne fait que confirmer
l'importance de la rforme opre, en montrant que l'empereur ne
sacrifie qu'en apparence au prjug traditionnel.

Ncrologie.--M. Vsigni, ancien ingnieur des constructions navales,
administrateur des Messageries maritimes.

La comtesse de Fiers, veuve de l'ancien snateur de l'Orne.

Mme la baronne d'Ivry, fille du marchal comte de Lobau.

M. J.-L. Havard, prsident honoraire de la chambre syndicale des
fabricants de papier.

Le marquis de La Guiche, ancien dput  l'Assemble nationale.



NOTES ET IMPRESSIONS

Les hommes mdiocres jouent un rle dans les grands vnements,
uniquement parce qu'ils se sont trouvs l.

(_Mmoires._)

Talleyrand.

***

En France, quand les convenances manquent, la moquerie est bien prs.

(_Ibid._)

Talleyrand.

***

crire ses mmoires, c'est souvent s'embusquer derrire sa tombe pour
tirer sans pril sur ses ennemis.

La duchesse de L...

***

Je ne voudrais pas qu'un mot hostile  quelqu'un restt aprs moi... La
postrit n'est pas l'gout de nos passions; elle est l'urne de nos
souvenirs, elle ne doit, conserver que des parfums.

Lamartine.

***

C'est voler que de vivre dans le monde sans rien essayer pour le rendre
meilleur.

Th. Bentzon.

***

C'est mconnatre la place que le coeur tient dans la vie  ct de la
raison, que de prendre l'gosme pour l'art d'tre heureux.

***

Le citoyen d'un tat libre est un peu comme la femme de Sganarelle: il
aime mieux tre battu que protg malgr lui.

G.-M. Valtour.



[Illustration: LES FUNRAILLES DU ROI KALAKAUA, A HONOLULU.--Les
rsidents europens reus par le chambellan sous le pristyle du
palais.]

LES FUNRAILLES D'UN ROI

A HONOLULU

La mort du roi David Kalakaua a surpris tout le monde  Honolulu, peuple
et rsidents trangers. On attendait en effet son retour d'Amrique o
il tait all se faire soigner. Le contre-amiral Brown, de la marine des
tats-Unis, avait inform le commandant du _Mohican_ alors dans les eaux
d'Honolulu, que le croiseur _Charlestown_, parti de San-Francisco le 24
janvier, arriverait le 31 avec le roi des Hawa  bord. De grands
prparatifs avaient t faits pour le recevoir et sa soeur, la
princesse-rgente Lilinokalani, hritire du trne, avait depuis une
semaine dj envoy les invitations  un grand bal qui devait avoir lieu
au palais Solani pour fter ce retour.

Tout  coup, le 29 janvier, de trs bonne heure, les deux offices
tlphoniques centraux envoyaient la nouvelle suivante:

Le _Charlestown_  15 milles avec le pavillon toil et le drapeau
hawaen  mi-mt. La nouvelle se rpandit instantanment et tandis que
le _Charlestown_, du large, la confirmait par signaux tlgraphiques au
_Mohican_, le peuple dj envahissait les quais, commentant le fait qui
venait de rendre douloureusement vrai le pronostic d'un mdecin
franais, le docteur Georges Trousseau, lequel, consult  Paris par le
roi, l'avait averti qu'un voyage entrepris en hiver au cours d'une
maladie grave des reins devait tre considr comme un suicide.

Le jour mme. Lilinokalani fut proclame reine aprs avoir prt serment
 la Constitution. Le soir on dbarqua le corps du roi, que des soldats
d'infanterie de marine amricains et anglais escortrent jusqu'au palais
o il devait tre expos.

Les crmonies auxquelles a donn lieu cette exposition sont curieuses,
ainsi qu'on peut le voir par les dessins que nous donnons.

[Illustration: Coiffure de deuil d'un Hawaen.]

Dans la salle du trne transforme en vritable serre par un
amoncellement de fleurs merveilleuses, le catafalque est dress,
surmont des insignes de la royaut, sceptre et couronne, et recouvert
de grands manteaux de plumes d'une richesse norme et d'un prix
fabuleux. Ils sont composs par la runion de plumes d'un jaune trs
brillant dont un unique spcimen se trouve sous chaque aile d'un oiseau
appel OO. Un muse amricain possde un de ces manteaux qui est
rput valoir un million de dollars, soit environ cinq millions de
francs. Celui qui recouvre le cercueil du roi appartenait autrefois 
Nahienaena, une cheffesse, soeur de Kamehamea Ier, le fondateur du
royaume-uni des les Hawa.

De chaque ct de la salle sont disposs d'anciens emblmes hawaens
dsigns sous le nom de Kahilis. Ces Kahilis sont des sortes de grands
cylindres de plumes emmanchs sur un bton ou une hampe, les uns fixs
dans des trpieds, les autres tenus  la main et agits de haut en bas
ou de droite  gauche prs du cercueil par des gens de la maison du roi.
De plus, pendant tout le temps que le corps est expos, des pleureuses
de profession font retentir l'air de leurs lamentations et des chanteurs
de ballades les accompagnent de leurs chants alternativement tendres,
joyeux, puis lugubres.

Habituellement aussi ces chants sont accompagns d'une danse
particulire, le hula-hula, mais qui a t cette fois-ci supprime, car
en gnral les excutants de cette danse dpassent la mesure et se
livrent alors  des contorsions et des carts qui rappellent trop le
cancan europen. Mais, si le hula-hula a t supprim, en revanche une
vieille coutume de famille a t rtablie  l'occasion des obsques de
Kalakaua. C'est celle qui consiste  laisser brler des torches pendant
le jour, en souvenir d'un vieux chef, anctre du roi dcd, qui mit un
jour le feu  ses emblmes,  son Kahilis, et le laissa brler pour
dfier le soleil.

Les rsidents europens ont t admis  dfiler devant le corps, et ont
t reus, ainsi que le montre notre dessin, sous le pristyle du
palais, par le vice-chambellan du roi dfunt.

Au dehors, le peuple manifeste sa douleur par une coutume bizarre: les
hommes se rasent d'une faon singulire, se coupant par exemple la
moiti de la chevelure ou un favori, les femmes se raccourcissent les
cheveux, puis hommes et femmes se font sauter une dent.

David Kalakaua, dont nous avons donn le portrait dans notre numro du
31 janvier dernier, tait le septime roi des les Hawa.

[Illustration: LES FUNRAILLES DU ROI KALAKAUA, A
HONOLULU.--L'exposition du corps dans la salle du Trne.]



[Illustration: LES THTRES]

Chtelet: _Camille Desmoulins_, drame historique en six actes, par
Blanchard et Mallian.-Varits: _Paris port de mer_, revue par MM.
Monral et Blondeau.--Renaissance: _La Petite Poucette_, de MM.
Ordonneau et Hennequin, musique de M. Pugno.

Le thtre du Chtelet a du bien tre tonn du calme dans lequel s'est
passe la premire soire de _Camille Desmoulins_. Pas un murmure, pas
une protestation. O donc taient alors les spectateurs de _Thermidor_,
ceux qui n'avaient pu laisser aller, tant leur conscience rpublicaine
en avait t blesse, la pice de M. Sardou? On ne les avait donc pas
avertis que le thtre menaait  nouveau la mmoire de Robespierre et
s'attaquait aux actes du tribunal rvolutionnaire? Le public ne
protestait plus; il m'a sembl mme qu'il prenait plaisir  retrouver en
scne, dans les invectives de Camille contre ses bourreaux, une rplique
du _vieux cordelier_.

Ainsi les choses taient en 1831, quand Blanchard et Mallian donnrent
ce drame historique qui eut le plus grand succs: Les Partis en 1794.
Ainsi parlait le sous-titre de la pice. Le drame tait crit  quarante
ans de distance des faits; les esprits taient tout agits, tout
enfivrs encore de l'agitation, des fivres de la Rvolution; les
passions politiques tenaient pour 89, pour les Girondins et pour
Camille. La Terreur veillait des souvenirs affreux: vous devez penser
si ce drame de _Camille Desmoulins_ fut bien reu, s'il fit courir la
foule. Fort bien fait du reste, un peu long dans sa premire partie,
mais habilement conduit dans ses dveloppements, et mouvant au dernier
point, dans le tableau qui conduit devant les juges Camille, Danton,
Philippeaux, Lacroix, Basire, Chabot, Hrault de Schelles et le gnral
Wessermann.

Tout le tribunal est l, avec ses accusateurs, ses jurs, avec le peuple
qui l'envahit, les tricoteuses et les gendarmes. On s'accuse, on se
dfend, on s'invective; Camille et Danton insultent les juges et leur
crachent au visage; la bataille est livre entre les accuss et les
accusateurs, et la foule, qui hurle, prend parti pour les victimes.
Cette scne a retrouv l'autre soir encore l'intrt des premiers jours
de sa reprsentation. Quant au rcit que la pice nous fait de l'amour
et du dvouement de Lucile pour Camille Desmoulins, il a laiss le
public assez indiffrent, et nous ne croyons pas  la longue dure de ce
drame soi-disant historique sur l'affiche du Chtelet. La pice est bien
interprte pourtant.

M. Brmond est excellent dans le rle de Camille; M. Deshayes fait le
personnage de l'abb Brardier, qui fut  la fois le matre de Camille
Desmoulins et de Robespierre, et dont la bont d'me ne parvint pas 
rapprocher ses deux anciens lves. Danton, c'est M. Bonyu; M. Raymond,
poudr  blanc, avec des ailes de pigeon, fait Robespierre, et lui donne
une tte sinistre; mais le public ne m'a pas paru prendre grand souci de
cette vocation du pass.

Aprs cent cinquante reprsentations, _Ma Cousine_ a cd aux Varits
la place  la Revue. Elle est un peu en retard, la Revue, si elle vient
nous entretenir de l'anne qui a pris fin il y a deux mois; mais depuis
ce temps il s'est pass tant de choses que l'an 90 est dj oubli et
que l'an 91 peut dj fournir son contingent  la comdie. Celle-ci a
pour titre: _Paris port de mer_, et elle est des plus gaies et des plus
heureusement venues.

M. Paris, qui songe  une union conjugale avec Mme la Manche, fait
visiter  cette fiance ses nouveaux domaines. Les voil l'un et l'autre
en promenade. Comme invention cela n'est pas trs original, mais
trouvez-moi le moyen d'introduire autrement un compre et une commre
dans ces sortes de pices! Voil le couple qui commence sa prgrination
au faubourg Montmartre,  l'endroit mme le plus dfonc de la ville.
Des guides y sont ncessaires: on en a appel du Tyrol pour la plus
grande scurit du voyageur; il y a l un Tyrolien qui chante sa
tyrolienne d'une voix charmante. Les pitons, femmes et hommes, ne se
laisseront pas intimider par les fondrires qu'ils franchissent dans un
saut prilleux: comme les passants, les sergents de ville font aussi le
saut de carpe. Voici venir un cortge pomponn, enrubann, et que
conduit, dguis en Amour, M. Lassouche. Ce Cupidon a pour mission de
Mme sa mre d'apporter un remde au mal de dpopulation qui nous menace.
Au bruit grandissant des clarinettes et des grosses-caisses, Stanley
arrive en palanquin du fond de l'Afrique; il exhibe l'homme-chat et la
femme-chatte.

Un vlocipdiste conduit  l'Odon un ours, que M. Porel refuse de
recevoir, mais que le Jardin des Plantes hbergera. M. Cooper chante
spirituellement un rondeau sur l'air du baiser. Le petit chalet que nous
avons vu pendant vingt-quatre heures sur l'esplanade de l'Opra est sous
la direction de M. Brasseur, dguis en vieille dame: l-dessus, les
plaisanteries et les calembours vont leur train; elles sont un peu
sales, les plaisanteries. _Sed erat hic locus_. Sous les traits du
maire Chamouillard, M. Baron marie ses administrs en musique.
L'histoire toute parisienne est d'hier; vous devez penser si on en a ri.

Nous arrivons maintenant au point culminant de la revue,  ce truc qui
fera courir tout Paris. Sur une vraie piste, trois chevaux monts par de
vrais jockeys galopent, pendant que le paysage de Longchamps se
dveloppe sous vos yeux. La salle tonne abattu des mains, et le sort
de _Paris Port de Mer_ tait assur pour cent reprsentations.

Le thtre de la Renaissance a jou sous ce titre: _la Petite Poucette_,
un vaudeville-oprette en trois actes, un peu trop rapidement improvis,
mais jou  merveille par Mme Mily-Meyer, charge du rle bien amusant
de la Petite Poucette. La musique pleine de gaiet et d'entrain, et qui
confine souvent au meilleur genre bouffe, est de M. Raoul Pugno: elle a
t trs applaudie. Le public, qui a biss plusieurs morceaux de la
partition, a plus chaleureusement encore accueilli au troisime acte les
couplets spirituels de la Zanardella que Mme Mily-Meyer chante et joue
avec une finesse et une fantaisie incomparables.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Mmoires du prince de Talleyrand_, publis avec une prface et des
notes par le duc de Broglie, de l'Acadmie franaise, 2 forts vol. in-8
 7 fr. 50 le vol. (Calmann-Lvy). Si longtemps attendus, ils sont enfin
publis. Aux trente ans exigs par l'auteur pour qu'aucun des
personnages mentionns ne ft encore vivant lors de la publication, les
lgataires successifs en ont ajout vingt. C'tait de quoi faire esprer
bien des choses: tant de prcautions ne pouvaient se justifier que par
beaucoup d'indiscrtions, pas mal de confidences et un peu de scandale.
C'tait le moins qu'on pt attendre d'un homme qui avait tout vu, et
qui, de son vivant, avait, par rserve diplomatique, de toujours se
taire, d'un homme de tant d'esprit qui avait d retenir tant de mots
excellents o la bnignit n'aurait eu que faire. Et voil que c'est
tout autre chose. Pas l'ombre de satire, peu ou point d'anecdotes,  peu
prs nulle malignit. Cet homme tant attaqu allait-il au moins plaider
sa cause et, par suite, prendre  son tour l'offensive? Ce n'est pas
cela davantage: pas de plaidoyer, ni mme de confession, le parti pris
au contraire de ne pas occuper de lui ses lecteurs, du moins de ce qui
ne touche que lui seul, parti pris qui ne va pas sans une forte nuance
de ddain.

Les grands intrts politiques et nationaux dont il a tenu plusieurs
fois le sort entre ses mains et dont la France et la postrit ont le
droit de lui demander compte, voil ce qu'il nous invite  considrer.
La France,  diverses reprises, lui a confi sa fortune: sa
proccupation est de prouver que cette fortune n'a pas souffert de cette
confiance; il s'anime  le dmontrer; il a le souci de convaincre, plus
presque qu'on ne devait l'attendre, et ce tmoignage qui lui tient au
coeur, il se le rend  lui-mme avec fiert. Suffira-t-il, d'autre part,
 convaincre cette postrit pour laquelle il crivait ces pages? Les
partis n'acceptent gure que l'on n'appartienne  aucun d'eux (cela
donne quelquefois si bien l'air de leur appartenir  tous!); mais si
comme ministre, comme ambassadeur, en face de l'tranger (ennemi, rival
ou alli), le prince de Talleyrand, comme on peut l'estimer avec M. le
duc de Broglie, a vraiment dfendu la cause de la grandeur et de
l'indpendance nationale, les lecteurs des _Mmoires_ reconnatront
volontiers les services de ce serviteur, peut-tre un peu trop avis,
qui dclare avec tant d'esprit n'avoir jamais abandonn aucun
gouvernement avant qu'il se ft abandonn lui-mme!

L. P.

_Reine des Bois_, par Andr Theuriet. 1 vol. in-12, 3 fr. 50
(Bibliothque Charpentier).--Le vieux chtelain clibataire Claude de
Buxine, qui vient de mourir, a sem bien des enfants dans la contre.
L'un d'eux, Claudet, a presque rang d'enfant lgitime et serait reconnu
si la mort n'avait arrt la plume du testateur avant la fin du
testament. Le chteau passe donc aux mains d'un arrire-petit-cousin,
Julien de Buxine, qui s'ennuierait fort dans ses nouveaux domaines s'il
n'y avait rencontr Reine des Bois. Devenu l'ami de Claudet, il croit
dcouvrir que Reine et lui s'aiment, ce qui n'est qu' demi la vrit,
et il veut les marier, pour n'tre plus jaloux, car il se sent pris au
coeur par la jolie fermire. Mais voil bien un obstacle imprvu. Le
cur refuse de consacrer ce mariage, et l'explication qu'il donne de son
refus  Julien, c'est que Reine est la soeur naturelle de Claudet... Oh!
ce vieux Buxine! Claudet s'engage et meurt  Montebello. Et Reine? Elle
pouse Julien qu'elle aimait. L'idylle se mle au drame pour former un
charmant pome, qui s'harmonise  merveille avec un cadre rustique, cher
 M. Andr Theuriet, les forts de la montagne langroise, dont le pote
connat bien tous les sentiers.

L. P.

_La Bataille littraire_, par Philippe Gille. Quatrime srie
(1887-1888) avec une prface de l'auteur. 1 vol. in-12, 3 fr. 50
(Victor-Havard, diteur).--Aux lecteurs des trois premires sries, la
quatrime n'est plus  recommander. La bataille continue: Ralistes et
naturalistes, spiritualistes et romantiques, se disputent pied  pied le
terrain; mais voil qu'entre en ligne un lment nouveau: de jeunes
troupes qui portent inscrits sur leur drapeau des noms tranges:
dcadents, symbolistes, volutifs, instrumentistes... Quel sera leur rle
dans la bataille? nous ne pouvons pas nous rsoudre  le croire srieux
et nous pouvons bien voir que M. Philippe Gille y a aussi quelque peine.
Mais il s'est fait un devoir de leur donner place, de nous initier
autant que faire se peut  leurs mystres. Il cherche  les comprendre,
nous aussi, et il faut bien esprer que ce n'est pas uniquement de notre
faute si nous n'y parvenons pas. La crise littraire actuelle est
d'ailleurs rsume en tte du volume dans une prface de beaucoup de
sens et d'esprit.

L. P.

_tudes d'histoire parlementaire: Les Beaux jours du second empire_, par
M. Corentin Guyho, ancien dput, avocat gnral  la cour d'Amiens. 1
vol, in-12. 3 fr. 50. (Calmann-Lvy).--On sait ce que furent, sous le
second empire, les discussions lgislatives, combien l'indpendance y
tait rare et difficile,  quel point elles taient touffes et sont
par suite demeures inconnues. Leur analyse impartiale a tent M.
Corentin Guyho qui s'est propos d'tablir par ce moyen aux yeux de la
postrit combien, ds l'origine, le second empire a manqu de contrle,
vice inaperu ou timidement signal dans les beaux jours; plus tard,
cause de ruines irrparables et de dsastres inous, quand l'empire,
atteint de la maladie de l'incertitude, fut devenu un _rgime personnel
o il n'y avait plus personne_. Volume trs intressant et trs
attachant, dont la matire se borne aux annes 1853 et 1854.

L. P.

_Tribunes et Trteaux_ par M. tienne Salliard. M. tienne Salliard
vient de publier  la librairie Marpon et Flammarion, sous ce titre:
_Tribunes et Trteaux_, esquisses parlementaires, un volume contenant
une srie d'tudes fort humoristiques sur nos hommes politiques les plus
en vue.

C'est par classifications, ou, si l'on aime mieux, par groupes--deux
termes qui leur sont galement chers du reste--que nos honorables
dfilent dans cette galerie satirique, avec leurs tics si drles, leurs
manies souvent bizarres, leurs attitudes tantt frondeuses, tantt
empreintes de la plus rjouissante flagornerie.

Dans une prface tincelante d'esprit, M Andr de Latour de Lorde
prsente au lecteur ce livre crit de verve et qui va faire sensation
dans les sphres politiques.

_Bibliothque de l'Enseignement des Beaux-Arts: les Armes_, par Maurice
Maindron. 1 vol. in-12, illustr de 300 gravures. 3 fr. 50 (May et
Motteroz, 7, rue Saint-Benoit.)--C'est l'histoire des armes offensives
et dfensives  travers les temps; elle s'adresse aux artistes, aux
amateurs, aux escrimeurs, aux officiers. Le projet est trait avec une
grande rigueur scientifique qui, fort heureusement, n'exclut pas le
sentiment de l'art. L'ouvrage se termine par un rpertoire des marques
d'armuriers les plus fameux du quinzime au dix-septime sicle.



[Illustration: NOS GRAVURES]

LE PRINCE NAPOLON

Le prince Jrme Napolon souffre, en ce moment,  Rome d'une affection
des bronches et du pritoine que le grand ge du malade rend trs
dangereuse. Bien qu'on ait signal,  plusieurs reprises, une
amlioration notable, son tat,  l'heure o nous mettons sous presse,
semble dsespr, et c'est l'heure de rappeler la longue carrire du
cousin de Napolon III.

Il est n  Trieste (Illyrie) en septembre 1822, second fils de l'ex-roi
Jrme, frre de Napolon 1er, et de la princesse Frdrique de
Wurtemberg. Il fit son ducation en Suisse, puis parcourut l'Allemagne,
l'Angleterre et l'Espagne. La France lui tait ferme: il visita Paris,
cependant, en 1815, sous le nom de comte de Montfort, et grce  une
autorisation spciale de Guizot. Deux ans aprs, du reste, le
gouvernement de Louis-Philippe autorisait l'ex-roi Jrme et sa famille
 rentrer en France. Au lendemain de la rvolution de fvrier 1819, le
prince Napolon se rallia ouvertement au nouveau rgime, et il accentua
encore son adhsion  la Rpublique dans sa profession de foi aux
lecteurs de la Corse qui l'lurent, en tte de liste, reprsentant 
l'Assemble constituante.

En 1819, le prince Napolon fut pendant quelque temps ministre
plnipotentiaire  Madrid, mais fut rvoqu pour avoir quitt son poste
sans autorisation. Il revint siger  l'Assemble lgislative, toujours
comme dput de la Corse; il se tint  l'cart au moment du coup d'tat.
Ce n'est qu' la fin de 1852 qu'il fut investi de toutes les dignits
que comportait sa proche parent avec l'empereur: il eut le titre de
prince franais, une place au Snat et au conseil d'tat, il fut
grand-croix de la Lgion d'honneur et gnral de division.

Pendant la guerre de Crime, le prince Jrme-Napolon commanda une
division d'infanterie de rserve aux batailles de l'Alma et d'Inkermann.
Trois ans aprs, en 1857, il entreprit une longue excursion dans les
mers du Nord. En 1859, le prince Napolon pousa la princesse
Clotilde-Marie-Thrse de Savoie, fille du roi Victor-Emmanuel et, par
consquent, soeur du roi actuel d'Italie. Humbert Ier.

On sait quel fut le rle du prince Napolon pendant toute la dure du
second empire. Il avait sa cour au Palais-Royal, une cour dont les
hommes les plus illustres et les plus distingus de l'poque taient les
familiers et les assidus. Ernest Renan, Sainte-Beuve, mile Augier,
Edmond About, taient parmi ceux-l. Le prince, qui avait de hautes
qualits d'intelligence, qui aimait les lettres et les arts, se plaisait
dans la compagnie de ces esprits minents, et il n'y tait pas dplac.
On pensait et on parlait librement dans ce cnacle, qui avait des
tendances anticlricales et dmocratiques non dissimules. Parfois mme
les Tuileries prirent ombrage de ce qui se disait au Palais-Royal, et ne
virent pas sans crainte le mouvement d'ides auquel le patronage du
prince Jrme-Napolon donnait une sanction impriale.

Quand clata la malheureuse guerre de 1870, le prince Jrme-Napolon,
qui avait toujours beaucoup aim les lointains voyages, se trouvait en
Norvge. Il rentra en toute hte, plein d'anxit pour l'issue des
vnements dont il prvoyait la tournure dsastreuse.

Aprs la chute de Napolon III, le prince Jrme s'occupa trs
activement de politique: il fut nomm conseiller gnral en Corse aux
lections de 1871: expuls en 1872, il obtint la permission de rentrer
en France aprs le 21 mai 1874. La tendance dmocratique qu'il donnait 
sa propagande lui eut, bientt alin les amis directs du prince
imprial. Le prince Jrme-Napolon ne faisait rien, d'ailleurs, pour
prvenir une rupture fatale. Il se prsenta aux lections lgislatives
de 1876  Ajaccio contre M. Rouher. Il fut combattu, au nom du prince
imprial, par les chefs officiels du parti imprialiste. Il choua,
mais, l'lection de M. Rouher ayant t annule, il entra  la Chambre.
Il prit part aux dbats de la loi sur la collation des grades. Son
discours tait sem de mots comme celui-ci: Semez du jsuite, vous
rcolterez un rvolt.

Le prince Jrme-Napolon vota, avec la majorit rpublicaine, contre le
ministre du 16 mai: il fut un des 363, mais il fut battu, aux lections
d'octobre 1877, par le baron Haussmann.

Depuis, le prince Napolon se consacra  la direction de son parti. La
mort inopine du prince imprial fit, du prince Jrme-Napolon, 
l'gard de la stricte hrdit, le chef dynastique de la famille
impriale. Mais la grande majorit des bonapartistes ne pardonnaient pas
au prince son opposition  Napolon III et ses allures de Csar
populaire et voltairien. On lui imposa son propre fils an, le prince
Victor-Napolon, que dsignait, d'ailleurs, le testament du prince
imprial. Ce fut, ds lors, entre le pre et le fils la rupture et la
guerre. L'exil commun, survenu depuis, ne les a pas rconcilis; et la
princesse Clotilde, au chevet de son poux mourant, n'a pas encore
russi  faire admettre le prince Victor qui est accouru  Rome.

Le prince Jrme-Napolon a deux autres enfants: le prince Louis qui
sert dans l'arme russe, et la princesse Ltitia, veuve du duc d'Aoste.



LA BATAILLE D'AUTEUIL

Un corps d'arme, ou tout au moins une division, avait t mobilise
pour assurer dimanche l'excution du vote rcent de la Chambre, qui
supprimait le jeu aux courses. Ds le matin, par une pluie battante, les
troupes occupaient l'hippodrome et ses abords, et prenaient leurs
positions. En mme temps, des escouades d'agents envahissaient les
diverses enceintes et s'chelonnaient devant les tribunes. Auteuil tait
en tat de sige.

En arrivant sur l'hippodrome, on constatait, sans s'mouvoir d'ailleurs,
que la piste ne prsentait pas son animation habituelle, qu'une partie
des baraques du mutuel avait disparu, et que les piquets des bookmakers
taient remplacs, sans avantage, par des agents, dont on s'accordait
gnralement  plaindre la corve. Pauvre gens, qui barbotaient dans la
boue depuis le matin, et semblaient grelotter sous leurs impermables
compltement dtremps! La silhouette de plusieurs voitures cellulaires,
 peine dissimules, croquemitaines qui n'effrayaient personne, faisait
doucement sourire, et de tous cts on entendait tenir, sans aucune
aigreur, les mmes propos narquois, qu'on peut rsumer ainsi: Faut-il
vraiment qu'on nous croie btes! Et on se promettait de ne pas
justifier cette opinion peu flatteuse. On tait, du reste, aguerri par
la campagne de 1887, et on s'avanait avec le calme de veilles troupes,
habitues au feu.

Les courses se passrent donc sans encombre, sans que personne songet a
rcriminer, d'autant moins que, ds la seconde preuve, les paris au
livre, sans change apparent d'argent, furent sinon autoriss, au moins
tolrs sans intervention de la police dont il convient de reconnatre
le calme et l'urbanit. On eut dit qu'elle aussi n'tait pas convaincue.

Mais alors, que faisaient, pendant ce temps, les pauvres troupiers,
rduits fort heureusement  un rle passif?

Mon Dieu, ils s'intressaient aux courses, tout simplement. A leur
impassibilit ordinaire, avait peu  peu succd un mouvement de
curiosit; ils suivaient, avec une attention un peu inquite d'abord, le
passage des chevaux aux divers obstacles: puis bientt s'enhardissaient
et on voyait merger au-dessus de la barrire en planches qui masquait
les baraques du mutuel des casques, des moustaches et des bras s'agitant
avec une animation qui rappelait les marionnettes des thtres forains:
d'autres, grimps sur les balustrades des baraques, suivaient ardemment
les dtails de la course. Il en tait de mme plus loin, dans la partie
que le public appelle le Tonkin, sans doute parce qu'elle est la plus
humide de l'hippodrome, ainsi que dans l'alle des lacs; on voyait des
groupes se former et discuter, avec animation, en connaisseurs, les
divers incidents de course que l'tat glissant du terrain rendait assez
nombreux. Enfin, le long des barrires blanches, les agents, empoigns
eux aussi, se passionnaient pour telles ou telles casaques et ils
auraient, s'ils l'avaient os, applaudi avec enthousiasme lorsqu'elles
avaient franchi, sans encombre, la fameuse rivire des tribunes dont ils
avaient si souvent entendu parler.

Il n'y avait  ce montent ni gardes, ni agents, ni public, tout le monde
tait confondu dans un mme sentiment, obissait  une mme passion:
l'accord tait complet. Les courses seules pouvaient faire ce miracle!

Puis, s'enhardissant encore, mis en got tout  fait, gardes et agents
s'approchaient doucement des donneurs, que leurs carnets et leurs
crayons permettaient de facilement reconnatre, et... ils se risquaient
 demander la cote des chevaux; de l  essayer un petit pari il n'y a
qu'un bien petit pas  faire, et l'attrait est tel qu'il n'tait pas
possible d'y rsister. Et bientt, plus ou moins vigoureusement, mais 
peu prs sur tous les points, l'arme franaise tait engage, elle
pariait avec ensemble, les officiers eux-mmes se laissaient entraner:
de nombreuses poules taient organises, et le turf comptait de nouveaux
adeptes! Rsultat peu prvu, sans doute, mais vraiment original et
significatif.

Le spectacle tait touchant, bien fait pour attendrir les aptres
fanatiques de la fameuse devise qui prche la fraternit, bien propre en
mme temps  mouvoir ce bon M. Prudhomme, dont, en cette mmorable
journe, le sabre qui devait combattre les paris ne les a pas protgs
sans doute, mais en a subi le charme.

La preuve nous parat faite, concluante et premptoire, la cause est
entendue, et il serait dommage d'insister. Aussi, avec quels cris de
joie les listmen ont-ils accueilli le dpart des fameuses voitures
cellulaires, regagnant  vide leurs dpts respectifs, au milieu des
lazzis et de plaisanteries d'un got plus ou moins douteux! et comme on
tait tent de partager l'opinion des Pandores, qui murmuraient au
retour, d'une voix un peu triste, le refrain connu:

        Ah! qu'il est beau d'tre homme d'armes.
        Mais c'est un sort bien exigeant!

Alors, on n'a arrt personne?

Pardon, un ivrogne, qu'on a relch pour lui pargner les tristesses de
la solitude.

Aujourd'hui, on est rassur; la crise durera peut-tre plus longtemps
qu'on ne l'avait cru: mais la solution en est certaine et tout le monde,
au moins la partie saine du public qui frquente les champs de course y
applaudira. On se consolera aisment, au besoin, de la suppression de
quelques journes de courses au seul dtriment de la tourbe qui
dshonorait les hippodromes, si l'on peut,  ce prix, tre pour l'avenir
assur de la tranquillit que l'on rclame depuis si longtemps.

Cette crise passagre profitera donc  l'institution des courses, et
cette saigne salutaire, en la dbarrassant du cortge d'escarpes qui la
compromettaient, lui donnera une vitalit nouvelle.

S.-F. Touchstone.



LA COURSE DE CHEVAUX DE LA REVUE PARIS PORT DE MER

Un des _clous_ de la revue _Paris port de mer_, de MM. Montral et
Blondeau, joue au thtre des Varits, est une course de chevaux.
Trois chevaux vrais, monts par de vrais jockeys, sont lancs  fond de
train et font le tour de l'hippodrome de Longchamps. Il y a l un effet
rel doubl d'un effet d'illusion. Les chevaux sont libres de toute
entrave et galopent rellement; mais le sol se drobe sous leurs pieds
en glissant en sens inverse de la direction de la course, et le paysage
ainsi que les barrires s'enfuient en sens galement contraire  la
marche des chevaux.

Nos lecteurs ont sous les yeux le mcanisme assez simple au moyen duquel
fonctionne ce remarquable truc de thtre. Les trois chevaux courent sur
trois pistes indpendante l'une de l'autre, mais disposes cte  cte.
Notre dessin reprsente, en coupe, l'une de ces pistes constitue par un
tapis sans fin en fibres de noix de coco, analogue aux paillassons qui
servent d'essuie-pieds, mais de tissu plus pais et plus serr. Cette
sorte de courroie, 93 centimtres de large, s'enroule sur deux tambours
placs de chaque ct de la scne, dans le premier dessous; elle est
tendue sur un troisime cylindre, mont dans le second dessous, et, au
niveau du plancher de scne, elle est soutenue par une suite de rouleaux
de bois trs rapprochs les uns des autres et tournant sur pivots. Le
tambour (mont  gauche du thtre et de la gravure) peut tre mis en
mouvement de rotation rapide par une machine lectromotrice qui reoit
le fluide d'une batterie d'accumulateurs place rue Feydeau,  proximit
du thtre. Des appareils commutateurs permettent, par le jeu de simples
manettes, de rester matre de la mise en marche comme de la vitesse des
machines.

Au moment de la course, chaque cheval vient se placer sur la piste qui
lui est affecte. Le courant lectrique est lanc dans les dynamos, et
la courroie-tapis entre en mouvement. Les chevaux, sentant le sol
glisser et les entraner en arrire, pitinent d'abord pour se
maintenir, puis, d'une part, le mouvement fuyant de la piste
s'accentuant, de l'autre, leurs jockeys les excitant de la voix et de
l'peron, ils prennent le galop d'autant plus marqu que plus rapide est
le mouvement du tapis sous leurs pieds. Cependant, malgr la vitesse,
les coureurs occupent toujours le centre du tableau circonscrit par le
cadre de la scne et dont le fond est form par le panorama de
Longchamps. L'immobilit des chevaux dans l'espace rsulte donc du
double effet de leur projection en avant sous l'impulsion des jockeys et
de leur ramenage en arrire par la fuite du sol. Si la courroie venait 
s'arrter subitement, le cheval et son jockey iraient se briser contre
le mur: dans le cas contraire, ils culbuteraient en arrire. L'quilibre
se maintient entre les deux impulsions par le jeu trs attentif des
commutateurs qui rglent la marche des moteurs, par suite celle des
tambours et du tapis.

L'illusion est complte par le droulement d'une toile de fond, de 93
mtres de longueur, qui reprsente le panorama de la campagne, vue des
tribunes de Longchamps. Cette toile, d'abord enroule sur un cylindre
vertical mont  droite du thtre, se droule pour venir s'enrouler sur
un cylindre absolument semblable mont  gauche de la scne et
reprsent  droite de notre gravure. Les deux cylindres sont mis en
mouvement par un treuil dispos dans les frises et manoeuvr  bras
d'hommes. Enfin, la barrire dont on voit les piquets fuir au premier
plan, dans le mme sens que le panorama, est monte sur une courroie
sans fin circulant sur deux tambours actionns par un moteur  air du
systme Popp. Le panorama se droule en une minute un quart et, pendant
ce temps, le tapis circule  la vitesse de neuf cents  mille mtres par
minute, autrement dit de douze  quinze lieues  l'heure. Ce truc
vraiment curieux a pour auteurs: M. L. Bruder, pour la construction des
pistes, M. Solignac, pour l'installation des moteurs lectriques, et M.
Justin, pour l'entranement des chevaux.

Paul Laurencin.



L'ASSOCIATION DES DAMES FRANAISES

La vente annuelle de l'association des Dames Franaises, dont le sige
social est 21, boulevard des Capucines, a t splendide: la foule tait
considrable, et les comptoirs taient tenus par les femmes les plus
distingues de Paris. Nous avons particulirement remarqu un beau
groupe qui se trouvait au comptoir de Mlle de Tailhardat: cette oeuvre
de grande valeur, due  M. Vital-Dubray, personnifie l'association et
reprsente deux ambulancires donnant leurs soins  un soldat bless.
Ces figures sont des plus expressives, et l'ensemble du groupe est des
plus russis.

Malgr qu'on ait eu  regretter l'absence de la prsidente de l'oeuvre,
Mme la comtesse Foucher de Careil, empche par son grand deuil, le
produit de la vente est trs considrable, et l'Association est de plus
en plus florissante.



[Illustration.]

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite.--Voir nos numros depuis le 21 fvrier 1891.


C'tait beaucoup pour chapper aux procs, dont il avait l'horreur, que
Barincq avait accept les propositions de Sauval, qui semblaient devoir
lui offrir une scurit absolue; cependant devant ce double refus il
avait fallu se rsoudre  plaider de nouveau: une fille lui tait ne,
il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser
dvorer la fortune de sa femme, dj gravement compromise. Il avait donc
demand aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient  examiner si
les procds de Sauval taient susceptibles d'une application
industrielle;  constater que si dans le laboratoire ils donnaient des
rsultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte;
enfin  reconnatre qu'ils ne reposaient pas sur une base srieuse, et
que ce qu'il avait vendu tait le nant mme.

Quelle stupfaction, quelle indignation pour Sauval!

Il croyait bien pourtant s'tre entour de toutes les prcautions en ne
traitant pas avec un de ces commerants de profession qui n'achtent une
dcouverte que pour dpouiller son inventeur; mais voil le terrible,
c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitt qu'on
touche aux affaires on devient un homme d'affaires.

Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bnfices qui taient
le fruit de son travail, et, sur ce point, il tait prt  toutes les
concessions; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas
de mettre en discussion: c'tait de subir le contrle d'experts qui dans
la science ne pouvaient pas tre ses pairs.

Il fallait donc qu'il se dfendit et n'acceptt pas qu'en sa personne le
savant ft une fois de plus exploit par le commerant.

L'affaire s'tait trane de juridiction en juridiction, et, pendant que
les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbr en expliquant
longuement la technique des matires colorantes  deux francs le rle;
pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun  son point de
vue l'histoire de la chimie; pendant que les juges coutaient,
somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale de Barincq sombrait,
s'enfonant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux,
pour faire marcher sa maison en mme temps que pour soutenir ses procs,
et il ne se soutenait plus que par des miracles d'nergie appuys par
des sacrifices dsesprs.

Alors qu'il pensait faire lui-mme sa vie, sans secours d'aucune sorte,
au moyen des seules ides qu'il avait en tte, il avait pu abandonner
avec indiffrence la plus grosse part de son hritage paternel; aux
abois, traqu de tous les cts, affol, il revint  Ourteau pour
expliquer sa situation  son frre, et lui demander de le sauver en
consentant une garantie hypothcaire pour une somme de cent cinquante
mille francs. Bien que le mot hypothque ft un pouvantail pour Gaston,
la garantie fut accorde, sinon sans inquitude, au moins sans
marchandages:

--Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en
aide.

Ces cent cinquante mille francs avaient t une goutte d'eau. Six mois
aprs leur versement, c'tait du garant que le crancier exigeait par
acte d'huissier le paiement de ses intrts, le garanti tant dans
l'impossibilit de se librer.

Les rapports des deux frres, jusque-l affectueux, s'taient aigris: un
huissier au chteau, c'tait la premire fois que pareil scandale se
produisait; la lettre qui l'annonait avait t dure malgr le
parti-pris de modration.

Tu n'as donc pas pens que le parlant  pourrait tre rempli au nom
d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu?

Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir  Ourteau avec
sa fille: Gaston n'tait-il pas un oncle  hritage? Il importait de le
mnager.

Au lieu d'aplanir les difficults, elle les avait exaspres, en
insistant plus qu'il ne convenait sur la gnrosit que son mari avait
montre lors du partage de la succession paternelle. Comment l'an
pouvait-il admettre la gnrosit, quand il tait convaincu que son
cadet avait simplement accompli son devoir?

Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitt le chteau pour rentrer 
Paris, la rupture entre les deux frres tait irrparable.

Les procs se prolongrent pendant dix-huit mois encore, au bout
desquels un arrt dfinitif prononait la nullit des brevets; mais il
tait trop tard, Barincq, puis, n'avait plus qu' abandonner  ses
cranciers le peu qu'il lui restait, et s'il chappait  la mise en
faillite, c'tait grce  la gnreuse intervention de Sauval.

Un ami le recueillait par piti dans la petite maison de la rue de
l'Abreuvoir, et le directeur de l'Office cosmopolitain des inventeurs,
qui avait gagn tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux
appointements de deux cents francs par mois.

IX

A six heures du matin le train dposa Barincq  la gare de Puyoo; de l
 Ourteau, il avait deux lieues  faire  travers champs. Autrefois, une
voiture se trouvait toujours  son arrive, et, par la grande route plus
longue de trois ou quatre kilomtres, le conduisait au chteau; mais il
n'avait pas voulu demander cette voiture par une dpche, et l'tat de
sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une  la gare. D'ailleurs,
cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de
traverse qu'il connaissait bien; le temps tait doux, le soleil venait
de se lever dans un ciel serein; aprs une nuit passe dans l'immobilit
d'un wagon, ce serait une bonne promenade; sa valise  la main, il se
mit en route d'un pas allgre.

Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il
s'arrta pour regarder le Gave, grossi par la premire fonte des neiges,
rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par
places sous les rayons obliques du soleil levant et pour couter leur
fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin  peine
bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en
pleine closion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse
au-dessus de laquelle s'levaient les tours croulantes du vieux chteau
de Bellocq. Que cela tait frais, joli, gracieux, et, pour lui,
troublant par l'vocation des souvenirs! Mais ce qui, tout autant que le
bruit des eaux bouillonnantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres,
rveilla instantanment en lui les impressions de ses annes de
jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait  l'autre bout du pont:
form d'un tronc de sapin dont l'corce n'avait mme pas t enleve, il
tait pos sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles;
deux boeufs au pelage bring, habills de toile, encapuchonns d'une
rsille bleue, le tranaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur
conducteur, la veste jete sur l'paule, une ceinture rouge serre  la
taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon  la main; pour
s'abriter du soleil il avait tir en avant son bret qui formait ainsi
visire au-dessus de ses yeux brillants dans son visage ras de frais.

Que de fois avait-il ainsi march devant ces attelages de boeufs,
l'aiguillon  la main,  la grande indignation de son frre qui,
n'aimant que la chasse, la pche et les chevaux, l'accusait d'tre un
paysan!

Aprs un bonjour chang, il se remit en marche, et, au lieu de
continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit la
colline.

Pour tre gographiquement dans le midi et mme dans l'extrme midi de
la France, il n'en rsulte pas que le Barn soit roussi ou pel, c'est
au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en
certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'tait la chaleur
du soleil, le bleu du ciel, la srnit, la limpidit, la douceur de
l'atmosphre; l'ocan est prs, les Pyrnes sont hautes, et, tandis que
la montagne le dfend des vents desschants du sud, la mer lui envoie
ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une
vigoureuse vgtation; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre
du btail; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans
routiniers s'obstinent  conserver en landes, les ajoncs, les bruyres
et les fougres dpassent la tte des hommes; le long des chemins les
haies sont paisses et hautes.

De profondes ornires pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris,
mais trop large de moiti, il offrait de chaque ct des tapis herbus
qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin
fleuri jusqu'au pied des haies o pquerettes, primevres et renoncules
se mlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougre royale
qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commenait
dj  pousser des jets vigoureux.

Quelle fte pour ses yeux que cette closion du printemps, si superbe
dans cette humilit de petites plantes mouilles de rose, et combien le
lger parfum que dgageait leur floraison voquait en lui de souvenirs
rests vivants!

Ce fut en grenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son
chemin jusqu'au haut de la monte. Dj une fois il l'avait vu aussi
fleuri dans une matine pareille  celle-ci et il lui tait rest dans
les yeux tel qu'il le retrouvait.

A la suite d'une pidmie on avait licenci le collge, et le train
venant de Pau les avait descendus  Puyoo  cette mme heure, son frre
et lui. Comme on n'tait pas prvenu de leur retour, personne ne les
attendait  la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'taient
fait une joie de s'en aller bride abattue  travers champs pour
surprendre leur pre. Que de changements cependant, tandis que tout
restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses: son pre,
son frre morts, lui debout encore, mais secou si violemment que
c'tait miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien  sa place
se fussent abandonns, et certainement il et cd aussi  la
dsesprance s'il n'avait pas lutt pour les siens. Le secours qui lui
venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu: un sourire, une caresse, un
mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.

Au haut de la colline il s'arrta, et, posant sa valise au pied d'un
arbre, il s'assit sur le tronc d'un chtaignier qui attendait, couch
dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pt le
descendre  la scierie.

De ce point culminant qu'un abattage fait dans les bois avait dnud, la
vue s'tendait libre sur les deux valles, celle du Gave de Pau qu'il
venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron ou il allait
descendre, et au-del, par-dessus leurs villages, leurs prairies et
leurs champs, sur un pays immense, de la chane des Pyrnes couronne
de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.

Comme il n'avait pas mis plus d'une heure  la monte et qu'il ne lui
faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait,
sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester l un moment
 se reposer, en regardant le panorama tal devant lui.

Tandis que la base des montagnes tait encore noye dans des vapeurs
confuses, les sommets neigeux, frapps par le soleil, se dcoupaient
assez nettement pour qu'il pt les reconnatre tous, depuis le pic
d'Anie, qui avait donn son nom  sa fille, comme  toutes les anes de
la famille, jusqu' la Rhune, dont le pied trempe dans la mer 
Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amus  distinguer
chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions
et ses chasses; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la
chane des Pyrnes, si pleines de souvenirs et d'motions qu'elle ft
pour lui, c'tait le village natal; aussi, quittant les croupes vertes
qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de
suite le cours du Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la
verdure de ses rives, l'amenait  la maison paternelle: isole au milieu
du parc, il la retrouva telle qu'elle s'tait si souvent dresse devant
lui en ses mauvais jours, quand il pensait  elle instinctivement comme
 un refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes chemines
et sa longue faade blanche, coupe de chanes rouges, mais aussi avec
un changement qui lui serra le coeur; au lieu d'apercevoir toutes les
persiennes ouvertes, il les vit toutes fermes, faisant  chaque tage
des taches grises qui se rptaient d'une faon sinistre. Personne non
plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les
curies, les remises, les tables; pas de btes au pturage dans les
prairies, le long du Gave, ou dans les champs; certainement la roue de
la pcherie de saumon qui dtachait sa grande carcasse noire sur la ple
verdure des saules ne tournait plus; partout le vide, le silence, et
dans la vaste chambre du premier tage, celle o il tait n, celle o
son pre tait mort, son frre dormant son dernier sommeil.

Cette vocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes
ouvertes, il l'et vu rigide sur son lit, l'touffa, et tout se brouilla
devant ses yeux pleins de larmes.

X

En entendant huit heures sonner  l'horloge de l'glise lorsqu'il
arrivait aux premires maisons du village, l'ide lui vint de passer
d'abord chez le notaire Rbnacq; c'tait un camarade de collge avec
qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur
de son fils naturel, Rbnacq devait le savoir, et pouvait maintenant
sans doute en faire connatre les dispositions.

Le caractre de son frre, port  la rancune, d'autre part l'affection
et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait
 croire que ce testament existait, mais enfin ce n'tait pas une
illusion d'hritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son
lgataire universel, il avait pu, il avait d laisser quelque chose 
Anie. En ralit, ce n'tait point d'une fortune gagne par son
industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston
jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de
ses intentions  personne, c'tait une fortune patrimoniale, acquise par
hritage, sur laquelle, par consquent, ses hritiers naturels avaient
certains droits, sinon lgaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un
hritier lgitime, qui tait son frre, et s'il pouvait dshriter ce
frre, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas
pour appuyer sa volont et mme la justifier: rancune, hostilit,
persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspill; mais
aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait,
contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui tait sa nice. Dans
ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurt
pas sur ce testament pour une somme quelconque; si minime que fut cette
somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen
d'chapper aux mariages misrables auxquels elle s'tait rsigne.

Deux minutes aprs il s'arrtait devant les panonceaux rouills qui, sur
le place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'tude o il
entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer.

--C'est  M. Rbnacq que vous voulez parler? dit le gamin.

--Oui, mon garon.

--Je vas le chercher.

Presqu'aussitt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut
pas son ancien camarade.

--Monsieur...

--Il faut que je me nomme?

--Toi!

--Chang, parat-il?

--Comme tu n'as pas rpondu  mes dpches, je ne t'attendais plus; car
je t'en ai envoy deux et je t'ai crit.

--C'est parce que je venais que je ne t'ai pas rpondu; pouvais-tu
penser que je laisserais disparatre mon pauvre Gaston sans un dernier
adieu?

--Tu es venu  pied de Puyoo? dit le notaire sans rpondre directement
et en regardant la valise pose sur une chaise.

--Une promenade; les jambes sont toujours bonnes.

--Entrons dans mon cabinet.

Aprs l'avoir install dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire
continua:

--Comment vas-tu? Et Mme Barincq? Et ta fille?

--Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston; ta
dpche a t un coup de foudre.

--Sa mort en a t un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa
sant, jusque-l excellente, commena  se dranger, mais sans qu'il
rsultt de ces drangements un tat qui prsentt rien de grave, au
moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui gurirent
naturellement, et pour lesquels il n'appela mme pas le mdecin, car
c'tait son systme, de traiter, comme il le disait, les maladies par le
mpris. Va-t-on s'inquiter pour un clou? Cependant, il tait moins
solide, moins vigoureux, moins actif; un effort le fatiguait; il renona
 monter  cheval, et bientt aprs il renona mme  sortir en voiture,
se contentant de courtes promenades  pied dans les jardins et dans le
parc. En mme temps son caractre changea, tourna  la mlancolie et
s'aigrit; il devint difficile, inquiet et mfiant. J'appelle ton
attention sur ce point parce que nous aurons  y revenir. Un jour, il se
plaignit d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il
fallut bien appeler le mdecin qui diagnostiqua un abcs interne qu'on
traita par des cataplasmes, tout simplement. L'abcs gurit, et Gaston
se releva, mais il se rtablit mal, l'apptit tait perdu, le sommeil
envol. Pourtant, peu  peu, le mieux se produisit, et la sant parut
revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'galit d'humeur.

--Avait-il des causes particulires de chagrin?

--Je le pense, et mme j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais
fait de confidences entires, pas plus  moi qu' personne, d'ailleurs.
Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui tait affaires, mais pour
ses sentiments personnels il a toujours t secret, et en ces derniers
temps plus que jamais; il est vrai qu'un notaire n'est pas un
confesseur. Mais nous reviendrons l-dessus; j'achve ce qui se rapporte
 la sant et  la mort. Je t'ai dit que l'tat gnral paraissait
s'amliorer, avec le printemps il avait repris got  la promenade, et
chaque jour il sortait, ce qui donnait  esprer que bientt il
reprendrait sa vie d'autrefois;  son ge cela n'avait rien
d'invraisemblable. Les choses en taient l lorsqu'avant-hier Stanislas,
le cocher, se prcipite dans ce cabinet et m'annonce que son matre
vient de se trouver mal; il est dcolor, sans mouvement, sans parole;
on ne peut pas le faire revenir. Je cours au chteau. Tout est inutile.
Cependant, j'envoie chercher le mdecin, qui ne peut que constater la
mort cause par une embolie; un caillot form au moment de la pousse
des anthrax ou de la formation de l'abcs de la jambe a t entran
dans la circulation et a obstru une artre.

--La mort a t foudroyante?

--Absolument.

Il s'tablit un moment de silence, et le notaire, mu lui-mme par son
rcit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade,
qu'il voyait profonde; enfin il reprit:

--Je t'ai dit que Gaston s'tait montr en ces dernires annes triste
et sombre; je dois revenir l-dessus, car ce point est pour toi d'un
intrt capital; mais, quel que soit mon dsir de l'claircir, je ne le
pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis rduit  des
hypothses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des
faits; or, les faits prcis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit,
Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son
chagrin et de son inquitude ne sont pas douteuses pour moi: elles
provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute
qui a empoisonn sa vie.

--Un doute?

--Celui qui portait sur la question de savoir s'il tait ou n'tait pas
le pre du capitaine Sixte.

--Comment...

--Nous allons arriver au capitaine tout  l'heure; vidons d'abord ce qui
te regarde. Si tu as t affect de la rupture avec ton frre, lui n'en
a pas moins souffert, et peut-tre mme plus encore que toi, attendu
que, tandis que tu tais passif, il tait actif; tu ne pouvais que
supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot
 dire pour cela, et luttant par consquent pour savoir s'il le dirait
ou ne le dirait pas; j'ai t le tmoin de ces luttes; je puis
t'affirmer qu'il en tait trs malheureux; positivement, elles ont t
le tourment de ses dernires annes.

--Nous nous tions si tendrement aims.

--Et il t'aimait toujours.

--Comment ne s'est-il pas laiss toucher par mes lettres?

--C'est qu' ce moment il payait les intrts de la somme dont il avait
rpondu pour toi, et que l'ennui de cette dpense le maintenait dans son
tat d'exaspration et son ressentiment.

--Dans sa position, cette dpense tait cependant peu de chose.

--Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que prcisment,
lorsque les chances des intrts de la garantie arrivrent, Gaston
venait de perdre une grosse somme dans un cercle  Pau, qu'il ne put
payer qu'en l'empruntant. Cela embrouilla ses affaires; il se trouva
gn. Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxra d'abord
et du mildew ensuite, le produit de ses vignes fut rduit  nant. Un
autre  sa place et sans doute essay de combattre ces maladies; lui,
ne le voulut pas; c'tait des dpenses qu'il prtendait ne pas pouvoir
entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vrit est qu'il ne
croyait pas  l'efficacit des remdes employs ailleurs, et que, par
apathie, obstination, il laissait aller les choses; et, en attendant que
le hasard ament un changement, il rejetait la responsabilit de son
inertie sur ceux qui le condamnaient  se croiser les bras. C'est ainsi
que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point t
arraches, n'ayant reu aucune faon depuis longtemps, sont devenues des
_touyas_ ou ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles.
Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs?

--Hlas!

--Comme, malgr tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester
toujours dans la gne, il arriva un moment o les conomies qu'il
faisait quand mme lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait
garantie pour toi et celle qu'il avait emprunte pour payer sa dette de
jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, esprant que,
quand ton souvenir ne serait plus rappel  ton frre par des chances,
un rapprochement se produirait; comme il n'aurait plus de griefs contre
toi, votre vieille amiti renatrait; et je crois encore qu'il en et
t ainsi, si Gaston, isol, n'avait pu trouver d'affection que de ton
ct et du ct de ta fille; mais alors, prcisment, quelqu'un se plaa
entre vous qui empcha ce retour: ce quelqu'un, c'est le capitaine
Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais  lui, nous y sommes.

--Je t'coute.

--Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frre? c'est la
question que je me pose encore, bien que pour tout le monde,  peu prs,
elle soit rsolue dans le sens de l'affirmative; mais, comme elle ne
l'tait pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des
clarts qui nous manquent, et des raisons pour croire  sa paternit, tu
me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-tre
autant que moi l-dessus, puisqu' la naissance de l'enfant, tu tais
dans les meilleurs termes avec ton frre.

--Il ne m'a rien dit alors de Mlle Dufourcq; et plus tard je n'en ai
appris que ce que tout le monde disait; deux ou trois fois j'ai essay
d'en parler  Gaston, qui dtourna la conversation comme si elle lui
tait pnible.

--Elle l'tait, en effet, pour lui, par cela mme qu'elle le ramenait 
un doute qui jusqu' sa mort l'a tourment, et mme plus que tourment,
angoiss, dsespr. C'est il y a trente-et-un-ans que Gaston fit la
connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient  deux kilomtres
environ de Peyrehorade au haut de la cte,  l'endroit o la route de
Dax arrive sur le plateau. L se trouvait autrefois une auberge tenue
par le pre et la mre Dufourcq;  la mort de leurs parents, les deux
filles, qui taient intelligentes et qui avaient reu une certaine
instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient
tirer de leur hritage en transformant l'auberge en une maison de
location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en
pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.

--Je me rappelle mme la vieille auberge.

--Tu vois donc que la situation est excellente, avec une tendue de vue
superbe; ce fut ce qui attira les trangers, et aussi la transformation
que ces deux filles avises firent subir  la vieille auberge, devenue
par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agrables,
cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'ane,
Clotilde, il n'y a rien  dire, c'tait une personne qui ne se faisait
pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison; de la jeune Lontine il
y a beaucoup  dire, au contraire; jolie, coquette, mais jolie d'une
beaut  faire sensation, et coquette  ne repousser aucun hommage. Ton
frre la connut en allant voir un de ses amis tabli chez les soeurs
Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux
d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractre n'allait pas tenir 
distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle
de le compter parmi ses soupirants! Ils s'aimrent; tous les deux jours
Gaston faisait trente kilomtres pour aller prendre des nouvelles de la
femme de son ami. O cet amour pouvait-il aboutir? Lontine Dufourcq
s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de
Saint-Christeau? C'tait bien gros pour une fille de sa condition. De
son ct Gaston domin par sa passion promit-il le mariage pour
l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade, qui, habitant la
maison, proposait, dit-on,  Lontine de l'pouser. C'est ce que
j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu
par celui-ci, un peu par celui-l, c'est--dire d'une faon
contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Lontine devint
enceinte. Pourquoi  ce moment Gaston ne l'pousa-t-il pas? Probablement
parce qu'il dsespra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait mme pas
os demander. Vois-tu la fureur de votre pre, en apprenant que son an
voulait pouser la fille d'un aubergiste?

--Notre pre n'aurait jamais donn ce consentement; il aurait plutt
rompu avec Gaston, malgr toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour
son an.

--On n'en vint pas  cette extrmit, et si votre pre connut la liaison
de son fils avec Lontine, il ne crut certainement qu' une amourette
sans consquence. D'ailleurs, avant que la grossesse ft apparente,
Lontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, o elle se
cacha; on dit dans le pays qu'elle tait auprs d'une soeur ane,
marie en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux: 
Royan on les rencontra ensemble. En mme temps qu'elle quittait
Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait
aussi; on a racont qu'on les avait vus lui et elle  Bordeaux; est-ce
vrai, est-ce faux? je l'ignore: mais tout me parat croyable avec une
femme coquette comme celle-l; si elle n'pousait pas Gaston qu'elle
devait, semblait-il, prfrer, elle retrouverait son Anglais; condamn 
une mort prochaine, celui-l tait  mnager. Chose extraordinaire, ce
ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte:
un mois aprs l'accouchement, elle fut emporte tout d'un coup. L'enfant
n'avait pas t reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le lgitimer
par mariage subsquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le
prit avec elle  Peyrehorade et l'leva comme son neveu en le disant
fils de sa soeur ane, la Champenoise. Des annes s'coulrent sur
lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant
quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre
au collge  Pau, il paya sa pension. Il se montra lve appliqu,
studieux, intelligent, et il entra  Saint-Cyr dans les bons numros. Ce
fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la premire fois, il vint au
chteau o il passa une partie de ses vacances  pcher,  chasser, 
galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oubli les amours avec Lontine, ce
sjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le pre, car
pour tout le monde Valentin tait bien le fils de Gaston; personne ne
doutait de cette paternit, et moi-mme qui jusque-l m'tais tenu sur
la rserve...

--Avais-tu des raisons pour la justifier?

[Illustration.]

--Pas d'autres que celles qui rsultaient de la non-reconnaissance par
Gaston; mais pour moi celles-l taient d'un grand poids, car, avec un
homme du caractre de ton frre, il me paraissait impossible d'admettre
que, croyant ce garon son fils, il ne lui donnt pas son nom; s'il ne
le faisait pas, c'est qu'il en tait empch; et, comme il ne dpendait
plus de personne, ce ne pouvait tre que par un doute bas sur les
relations qui avaient exist entre Lontine et Arthur Burn. Quelles
avaient t au juste ces relations? Innocentes ou coupables? Bien malin
qui pouvait le dire aprs vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient
emport leur secret. En tous cas Gaston n'osait pas se prononcer
puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils,  ses yeux, douteux.
S'intresser, s'attacher  lui, cela il le pouvait, et le jeune homme,
je dois le dire, justifiait cet intrt; mais le reconnatre, lui donner
son nom, en faire l'hritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela
il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutt je les ai devins;
j'ai assist  ses luttes de conscience alors qu'il tait partag entre
deux devoirs galement puissants sur lui: d'une part, celui qu'il
croyait avoir envers ce jeune homme; d'autre part, celui qui le liait 
son nom, et je t'assure qu'elles ont t vives.

--N'a-t-il pas fait des recherchs, une enqute?

--Aprs vingt ans! Sur un pareil sujet! Il est certain cependant qu'il a
d recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'clairer. Mais il
est certain aussi qu'ils n'ont pas t assez probants puisque la
reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continurent ainsi sans que
ma femme et moi nous osions dcider qu'elle se ferait ou ne se ferait
pas; penchant tantt pour la ngative, tantt pour l'affirmative.
Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra
plus tard  l'cole de guerre d'o il sortit le troisime. Gaston, fier
de lui, avait son nom sans cesse sur les lvres, et, toutes les fois que
Valentin obtenait un cong, il venait le passer au chteau; un pre
n'et pas t plus tendre pour son fils; un fils plus affectueux pour
son pre. Cependant ce fut  ce moment mme que j'acquis la certitude
que jamais Gaston ne le reconnatrait, et voici comment elle se forma
dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien dcousu, bien incohrent?

--Je te trouve d'une lucidit parfaite.

--Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modle
de testament qu'il copierait. Si rserv que je dusse tre avec un
client dfiant qui avait toujours peur qu'on l'ament  dire ce qu'il
voulait tenir secret, je fus cependant oblig de lui adresser quelques
questions. Il me rpondit vasivement en se tenant dans des gnralits,
si bien qu'au lieu d'un seul modle je lui en fis quatre ou cinq,
rpondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se prsenter
pour lui. Quatre jours aprs, il m'apporta son testament dans une
enveloppe scelle de cinq cachets et me demanda de le garder.

--Alors, il a fait un testament?

--Il en a fait un  ce moment; mais, il y a un mois, il me l'a repris
pour le modifier, peut-tre mme pour le dtruire, et je ne sais pas
s'il en a fait un autre; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis
dpositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul hritier
lgitime de ton frre; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre,
que tu recueilleras cet hritage.

--Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de
Gaston.

--Parfaitement. Cela dit, je remonte  la conviction qui s'est tablie
en moi que Gaston ne reconnatrait pas le capitaine, le jour mme o il
m'a demand un modle de testament. Et cette conviction est, il me
semble, base sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant
naturel reconnu n'a pas sur les biens de son pre les mmes droits que
l'enfant lgitime? dans l'espce, le capitaine, fils lgitime de Gaston,
hrite de la totalit de la fortune de son pre, fils naturel reconnu il
n'hrite que de la moiti de cette fortune, puisque ce pre laisse un
frre qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entire, il faut
qu'elle lui soit lgue par testament, et ce testament n'est possible en
sa faveur que s'il est un tranger et non un enfant naturel reconnu.

--Je ne savais pas cela du tout.

--N'en sois pas surpris; quand la loi s'occupe des enfants naturels,
adultrins ou incestueux, elle est pleine d'obscurit, de lacunes, de
trous ou de traquenards, au milieu desquels ceux dont c'est le mtier
d'interprter le Code ont souvent bien du mal  se dbrouiller. Donc,
selon moi, ton frre, faisant son testament, renonait  reconnatre le
capitaine pour son fils.

--Et la conclusion de ton raisonnement tait que le dsir de laisser
toute sa fortune au capitaine le guidait.

--En effet, la logique conduisait  cette conclusion.

--Souponnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son testament?

--Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne
reposent que sur des hypothses.

--Puisque tu les as examines, trouves-tu quelque inconvnient  me les
dire?

--Nullement.

--Tu admets, n'est-ce pas? qu'elles nous intressent assez pour que je
te les demande?

--Je crois bien.

--Depuis longtemps j'tais habitu  l'ide que Gaston laisserait sa
fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que
les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la
paternit, que je croyais certaine; les conditions sont donc changes.

--Aprs avoir t trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant
dans un sens oppos.

--Je n'irai que jusqu'o tu me diras d'aller. La fortune m'a t trop
dure pour que je me laisse emballer; et je puis t'affirmer, avec une
entire sincrit, qu'en ce moment mme je suis plus profondment mu
par le chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troubl
par la pense de son hritage. Certainement je ne suis pas indiffrent 
cet hritage, sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne serait
que ceux auxquels j'ai renonc, mais enfin je suis frre beaucoup plus
qu'hritier; fais-moi l'honneur de le croire.

--C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des
hypothses auxquelles je suis arriv, quand je me suis demand pourquoi
Gaston me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre
rupture je ne suis pas rest sans parler de toi avec ton frre. Dans les
premires annes cela tait difficile, je t'ai expliqu pourquoi: colre
encore vivante, rancune exaspre par les embarras d'argent, chances
des sommes  payer. Mais quand tout a t pay, quand le souvenir des
embarras d'argent s'est effac, ton nom n'a plus produit le mme effet
d'exaspration, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et
reprsenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait
fcheux qu'elle ne pt pas se marier uniquement parce qu'elle n'avait
pas de dot.

--Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout coeur.

--En honnte homme, en honnte notaire qui doit clairer ses clients,
mme lorsqu'ils ne lui demandent pas, et les guider dans la bonne voie,
vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous ne
fussiez pas entirement frustrs d'un hritage sur lequel vous aviez des
droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce sens
que Gaston me l'a repris? Cela est possible.

--videmment.

--Sans doute; et j'aime d'autant plus  m'arrter  cette hypothse
qu'elle est consolante, et que sa ralisation serait honorable pour la
mmoire de ton frre en mme temps qu'elle vous serait favorable. Mais
il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frre a voulu
modifier son testament, qui sous sa premire forme n'tait pas en ta
faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te
donner  toi ou  ta fille ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir
modifi dans un sens tout oppos, comme il peut aussi l'avoir tout
simplement supprim.

--Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui puisse
te faire croire  cette suppression?

--Rien du tout, et mme je dois dire que ces relations sont devenues
plus suivies qu'elles n'taient, quand Sixte a t nomm officier
d'ordonnance du gnral Harraca qui commande  Bayonne, ce qui lui a
permis de venir  Ourteau trs souvent; j'ajoute encore que ce choix a
t inspir par Gaston qui avait t l'ami du gnral.

(_A suivre_)

Hector Malot.

[Illustration.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2507, 14 Mars 1891, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2507, 14 ***

***** This file should be named 45607-8.txt or 45607-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/5/6/0/45607/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

