The Project Gutenberg EBook of Mariages d'aventure, by mile Gaboriau

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Title: Mariages d'aventure

Author: mile Gaboriau

Release Date: July 11, 2014 [EBook #46253]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIAGES D'AVENTURE ***




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                               MARIAGES
                              D'AVENTURE




             PARIS.--IMPR. DE E. DONNAUD, RUE CASSETTE, 9.




                               MARIAGES
                              D'AVENTURE

                                  PAR

                            MILE GABORIAU

                          _Troisime dition_

                        [Illustration: colofon]

                                 PARIS
                           E. DENTU, DITEUR
             _Libraire de la Socit des Gens de Lettres_
               PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

                                 1873
                         Tous droits rservs


                                   A
                       Madame GEORGES COINDREAU


_Cet automne, chre s[oe]ur, au retour de nos courses dans les montagnes
des Eaux-Chaudes, j'ai crit ce volume._

_Je te le ddie--tmoignage de notre inaltrable affection._

MILE GABORIAU.




                                   I

                     MONSIEUR J.-D. DE SAINT-ROCH

                        AMBASSADEUR MATRIMONIAL




I


Pourquoi Pascal Divorne donna sa dmission moins de quinze jours aprs
sa sortie de l'cole des ponts-et-chausses, dont il tait un des lves
distingus, on ne l'a jamais su au juste.

Il ne prit pas la peine de l'expliquer, et ne donna aucune raison,
peut-tre parce qu'il n'en avait pas de bonnes  donner. J'entends de
ces raisons admirables, bases sur un intrt certain et un gosme
prudent, seules admissibles et concluantes pour des juges payant
patente.

Les occasions ne lui manqurent pourtant pas de dire la vrit ou mme
de mentir. Tout ce qu'il avait  Paris de parents loigns et de
connaissances, le sondrent habilement. On croyait flairer quelque
secret, qui sait, quelque petit scandale-c'tait tentant. Il eut la
cruaut de tromper l'attente de ces excellents curieux, qui, pour
s'immiscer dans les affaires d'autrui, ont l'ternel et banal prtexte
d'un intrt tendre qu'ils n'eurent jamais. Il rit au nez de ces
obligeants, toujours prts  ouvrir leur coeur  une confidence, leur
bouche  un bon conseil, mais qui pour rien au monde n'ouvriraient leur
bourse s'il en tait besoin.

Quelques-uns s'acharnaient. Ceux-l, Pascal les prit  part, et tout
bas, mystrieusement, aprs avoir jet de tous cts des regards de
conspirateur inquiet, il pronona ce gros mot de politique, lui qui de
sa vie ne s'tait occup de politique. Le moyen lui russit, les entts
s'enfuirent pleins d'pouvante, croyant dj voir s'entrebiller pour
les engloutir les portes du mont Saint-Michel.

De guerre lasse, on laissa Pascal tranquille, mais non sans dclarer que
c'tait un jeune homme peu sociable, qui manquait de franchise et dont
il tait prudent de se dfier, d'autant qu'il avait des opinions par
trop avances.

Restaient les amis. Il leur avoua simplement, sans dtails, que, bien
que Franais et mme trs bon Franais, il avait en horreur toute espce
d'uniforme, ft-il plus brod qu'une chsse, et qu'un emploi du
gouvernement ne pouvait convenir  son caractre; les chances alatoires
de la fortune lui semblaient prfrables  des appointements fixes,
petits ou gros, gagns ou non; enfin, son indpendance lui paraissait
plus prcieuse mille fois que tous les honneurs administratifs, qu'un
portefeuille de ministre mme, ft-ce de Dieu le pre.

Naturellement, ses amis se souciaient infiniment peu du motif cach de
ses actions; que leur importait qu'il ft une chose ou une autre? Ils
dclarrent en choeur que la sagesse elle-mme parlait par sa bouche
et qu'il avait incontestablement raison.

Un seul blma hautement le jeune ingnieur, et d'un ton paterne lui
reprocha son imprudente prcipitation. Mais c'tait l'intime de Pascal,
son confident, son copain du collge Henri IV. Ils avaient fait leurs
tudes ensemble, et depuis ils taient insparables.

Ce fidle Achate transform en Mentor se nommait Eugne Lorilleux. Il
tait de deux ou trois ans plus g que Pascal. Muni depuis dix-huit
mois du diplme de docteur en mdecine, il cherchait pniblement  se
faire une clientle.

Il en tait encore aux dbuts, plus difficiles, plus hasardeux dans
cette carrire que dans toute autre. Il avait des clients, mais des
clients qui payaient mal ou mme ne payaient pas. Ses malades habitaient
les tages suprieurs, tristes habitants des mansardes. Il lui fallait
gravir quatre-vingts marches pour signer une ordonnance. Il avait des
consultations gratuites et des consultations payantes; mais, comme aux
unes et aux autres il ne venait que des pauvres, ce n'tait vraiment pas
la peine d'tablir une distinction.

Mais il prenait patience. Il attendait cette occasion heureuse qui,
trois fois dans la vie, dit-on, passe  la porte de chaque homme et
qu'il s'agit de savoir saisir.

Travailleur acharn, il comptait sur sa science et sur son talent pour
arriver  la rputation et  la fortune. En quoi il se trompait et se
trompe encore aujourd'hui. Il est savant, c'est incontestable, mais il
lui manque le coup d'oeil, le sang-froid, l'audace. Sr de lui dans
son cabinet, imperturbable en thorie, il n'a pas, prs du lit du
malade, ce sens divinatoire, cette inspiration soudaine qui font les
grands, les vritables gurisseurs.

Lorilleux n'est cependant pas un homme ordinaire. Son grand malheur est
de n'avoir jamais connu l'enthousiasme. Il n'a eu ni adolescence ni
jeunesse. Il est n vieux. Tel vous le voyez aujourd'hui, tel il tait
 quatorze ans, sur les bancs du lyce, lorsqu'il achevait sa troisime.
Rien de chang en lui: ni la taille, ni le caractre.

C'est un petit homme compass et solennel. Il exagre la gravit, la
dignit et le respect de soi-mme, au point d'en paratre parfois
ridicule.

Sa figure insignifiante n'est certes pas le miroir de son esprit, c'est
une page blanche o il n'y a rien  dchiffrer. Plus dli qu'un paysan
normand, il a la faiblesse de supposer  tout le monde la mme manie de
finasserie. Il ne croit pas aux actions indiffrentes, et toujours il
veut dcouvrir un but cach.

Vous ne lui ferez pas entendre qu'on agit souvent spontanment, sans
plan mdit; il vous rpondra invariablement: --Il y a quelque chose
l-dessous. Ses jours se passent  djouer par d'habiles manoeuvres
des complots fantastiques, ou  dmler laborieusement le fil imaginaire
de quelque trame bien complique. Ces craintes exagres, ces
investigations font le malheur de sa vie. Souvent ses amis se sont
moqus de ces singulires apprhensions. Lorsqu'ils le rencontrent plus
proccup qu' l'ordinaire:

--Eh bien! Lorilleux, lui demandent-ils, as-tu trouv la petite bte?

Enfin, ce calculateur traite la vie comme une suite de problmes
d'algbre dont les gens habiles ont toujours la solution en poche.
Depuis dix ans, il s'est trac une rgle de conduite qui, croit-il, ne
laisse aucune prise au hasard, il ne s'en est jamais cart d'une ligne.

Faut-il, aprs cela, s'tonner de son esprit born, de ses ides
troites? Il est le contraste vivant de Pascal, qui a, lui, des ides
larges, une certaine audace de conception et un grand courage
d'initiative. Aussi lui reproche-t-il d'tre romanesque.

L'opposition des caractres suffirait  expliquer la grande amiti des
deux jeunes gens, mais il y avait autre chose encore.

Depuis longtemps dj le mdecin avait des vues sur son ami, qui ne s'en
doutait gure. Cela datait du collge.

Lorilleux avait une soeur de dix ans plus jeune que lui, qu'il aimait
avec passion. Souvent,  l'ge o les autres adolescents n'ont que des
ides de plaisir, il s'inquitait de cet enfant. Leur mre, madame
Lorilleux, tait veuve; une rente viagre composait presque toute sa
fortune et devait s'teindre avec elle. Que deviendrait la jeune fille
si sa mre venait  mourir? Et mme, en cartant ce malheur, quel serait
son sort plus tard? Une demoiselle sans dot ne se marie gure, et sa
famille, qui avait dj de la peine  joindre les deux bouts tous les
ans, ne pourrait certes lui en donner; son frre n'aurait pas encore eu
le temps de lui en amasser une, lorsqu'elle atteindrait ses vingt ans.
O lui trouver un mari?

Voil les ides qui tourmentaient ce prcoce calculateur de dix-sept
ans, lorsqu'il vint  penser que son ami Pascal serait plus tard--dans
une dizaine d'annes--un excellent parti pour cette soeur chrie.

Cette ide parut sublime au prvoyant collgien. Il s'y accrocha, elle
ne le quitta plus. A force de la tourner dans tous les sens, de
l'envisager sous toutes ses faces, de calculer toutes les probabilits,
il en vint  la considrer non-seulement comme admirable, comme
ncessaire, mais encore comme devant russir avec un peu de patience et
d'habilet.

--La fortune, se disait-il, ne sera pas un obstacle: la famille de
Pascal est riche, et lui est le plus dsintress des hommes. Ma soeur
sera jolie, modeste, bien leve, elle fera le bonheur de son mari et
sera la meilleure des mres de famille. Elle plaira certainement 
Pascal. D'ailleurs, s'il ne l'pouse pas pour l'amour d'elle, il
l'pousera par affection pour moi, son meilleur ami, afin de resserrer
les liens de notre amiti et de devenir mon frre. Ainsi j'assure le
bonheur de deux tres que je chris. Toutes mes actions doivent tendre
vers ce but.

Et voil pourquoi Lorilleux devint et resta l'intime de Pascal, pourquoi
il prit un si tendre intrt  tout ce qui le touchait. Il savait,  un
centime prs, le chiffre de la fortune qui devait lui revenir un jour,
et il tait all passer quinze jours en Bretagne dans la famille de son
futur beau-frre, uniquement pour tudier le caractre des parents
qu'aurait sa soeur. Il revint convaincu qu'il ne trouverait pas
d'obstacles de ce ct.

D'ailleurs, jamais un mot, une allusion ne lui chapprent. Il ne dit
rien qui pt faire souponner ses projets ou donner l'veil. Il tait
trop prudent pour cela. Sa soeur tait encore trop jeune, Pascal
n'tait pas mme sorti du collge. Il fallait attendre, il attendit.

Mais aussi de quels soins il entoura cet ami! Comme il le choyait! comme
il s'informait avec sollicitude de tout ce qui avait trait  sa famille!
N'y avait-il pas, comme cela arrive si souvent en province, quelque
petite cousine leve  la brochette, quelques projets d'union? Non,
rien de tout cela.

Lorsque Pascal fut reu  l'cole polytechnique, Lorilleux tait
certainement le plus content des deux. Comme il flicita son ami! Quel
hymne il chanta  sa gloire! Et en lui-mme il disait:

--Allons, ma soeur pousera un officier d'artillerie.

Mais Pascal sortit avec le numro trois et opta pour l'cole des ponts
et chausses.

--Bravo! se dit Lorilleux, qui n'tait pas tranger  cette dcision, la
vie de garnison et dplu  ma soeur, elle sera la femme d'un
ingnieur. Cela m'arrange beaucoup mieux.

Et il se frottait les mains.

On peut juger de son dsappointement lorsque le jeune ingnieur donna sa
dmission, sans l'avoir consult, sans rien lui avoir fait pressentir.
Cet acte d'indpendance dplut fort au mdecin; mme il le considra
comme une indlicatesse: abandonner une position sre, une carrire
magnifique!

--Peste soit de l'tourdi! rptait-il du ton dont il aurait dit: Ma
pauvre soeur a un mari qui fait des folies.

Cependant il cacha un peu son ressentiment. Pascal tait Breton,
c'est--dire qu'il tenait assez  ses ides. Le faire revenir sur une
dtermination tait chose impossible. Lorilleux ne l'essaya pas. C'et
t jeter inutilement du froid sur des relations toujours si chaudement
amicales. Mais il blma nergiquement l'tourdi. La folie tait faite,
il fallait en tirer parti, et dj le mdecin avait en vue certaine
position d'ingnieur.

--Que vas-tu faire, maintenant? demanda-t-il  Pascal, voici cinq annes
de perdues.

--Tu trouves, cher ami, moi qui croyais avoir mis le temps  profit.

--Mais, encore une fois,  quoi vas-tu te dcider?

--Tu verras, j'ai mon projet.

--Ah! fit Lorilleux avec dpit, tu ne m'en avais pas parl.

--C'est une surprise.

--Enfin! nul plus vivement que moi ne souhaite que tu russisses. Mais
la vie n'est pas un roman. Attends-toi  des dceptions. En tout cas,
mon amiti me commande de ne te pas cacher mon opinion: tu as fait une
sottise.




II


Malheureusement l'avis de Lorilleux fut aussi l'avis de M. Divorne le
pre, avou licenci prs le tribunal de premire instance de Lannion
(Ctes-du-Nord).

La nouvelle de cette dmission intempestive le frappa comme un coup de
foudre; il fut atteint au coeur. C'en tait fait de ses plus chers
dsirs, des projets qu'en bon pre de famille il avait btis sur la tte
de ce fils unique.

Voir Pascal, l'hritier de sa fortune et de son nom, ingnieur 
Lannion, se promener par les rues avec ce fils, superbe sous l'uniforme
brod, pe au ct, claque sur la tte, tel avait t le rve de sa
vie, et voil que, par un incomprhensible caprice, il s'vanouissait
au moment de devenir une ralit. M. Divorne disait caprice, parce que
Pascal annonait purement et simplement qu'il se retirait, sans
explication aucune, sans excuse.

On et t furieux  moins. L'avou ne se fit pas faute de se mettre en
colre. Il envoya  Pascal sa maldiction. Il y avait certes de quoi
justifier vingt maldictions.

Cependant, le premier tourdissement pass, le pre malheureux essaya de
rflchir. Peut-tre et-il d commencer par l. Il se demanda jusqu'
quel point un jeune homme de vingt-quatre ans qu'on a russi  faire
admettre  l'cole polytechnique d'abord,  l'cole des ponts et
chausses ensuite, dont l'ducation reprsente un capital de plus de
trente mille francs, a le droit de donner sa dmission sans le
consentement de ses parents ou de ses tuteurs. En avait-il vraiment le
droit?

L'avou essaya d'en douter. Il consulta. Hlas! il dut se rendre 
l'vidence, et c'est avec une profonde amertume qu'il reconnut une
lacune dans la loi. Il maudit le lgislateur et l'accusa d'imprvoyance,
lui, l'interprte, l'admirateur passionn des dcrets et ordonnances.

Puis, comme s'il et t besoin d'aviver sa douleur et d'attiser sa
colre, il ne rencontrait dans les rues de Lannion que des figures
dolentes; on semblait s'tre donn le mot. C'est qu'en moins de rien, la
nouvelle avait fait le tour de la ville. Le soir mme on en parla en dix
endroits diffrents.

On plaignait le pre, on condamnait le fils sans appel.

De ce jour, Pascal fut un homme tois. Ses compatriotes dcidrent que
c'tait un garon perdu, qui n'arriverait jamais  rien, et qui certes
finirait mal. Un avou tait bien malheureux d'avoir un fils semblable
qui le dshonorerait peut-tre quelque jour.

Quelqu'un avana mme que M. Divorne avait en deux jours vieilli de dix
ans. Encore un peu on et affirm que ses cheveux avaient blanchi dans
une nuit; on cite des exemples de ce miracle, aprs d'pouvantables
catastrophes.

Bref, Pascal et ruin sa famille, fait des faux, mrit le bagne, qu'il
n'et gure t plus honni; tant est grande l'amnit des mes
charitables de province.

Madame Divorne reut vingt visites dans la semaine; jamais elle n'avait
eu tant d'amies. Toutes les femmes qui la connaissaient un peu
trouvrent un bon prtexte pour venir savoir au juste ce qui en tait,
s'assurer par elles-mmes de la vrit, et retourner un peu le poignard
dans la blessure, si blessure il y avait.

Il faut dire que, tout en condamnant le fils, en compatissant  la
douleur du pre, on trouvait gnralement que cette punition frappait
juste. L'avou avait toujours t heureux, et le bonheur est un tort qui
se pardonne difficilement dans les petites villes de province. Le succs
de l'un est pour tous une cruelle injure. La jalousie dort au fond de
tous les coeurs. Que de haines sourdes et envenimes qui n'ont pas eu
d'autre point de dpart!

Plus que tout autre M. Divorne tait envi. On l'avait connu pauvre, et
il tait riche. On se souvenait de sa veste de ratine lorsqu'il tait
petit clerc chez son prdcesseur, et il avait une des plus jolies
maisons de la ville. Ah! il avait fait de bonnes affaires.

--Quelle chance il a! disaient ceux qu'une prudence imbcile ou qu'une
notoire incapacit attachaient  une immuable mdiocrit, quelle chance
il a!

Un petit hritage lui avait permis de faire quelques tudes, la dot de
sa femme lui avait pay sa charge d'avou, et depuis il avait toujours
prospr. Ses conomies avaient fait la boule de neige.

Et que de pres il avait humilis jadis, en comparant leurs fils au
sien! Avait-il assez fait parade de la satisfaction que lui donnait cet
enfant qui tous les ans revenait charg de couronnes et n'avait que des
boules blanches  ses examens! Et, plus tard, avait-il chant assez haut
ses esprances!

Ce qui arrivait tait donc une punition mrite, une preuve qu'il faut
se dfier de ces collgiens modles, de ces jeunes gens de tant
d'esprit: ils croient  leur supriorit, ils veulent faire autrement
que n'ont fait leurs pres, et tournent mal. Il y a longtemps qu'on l'a
dit, l'esprit est immoral.

Ainsi, pendant quinze jours, tous les gens qui abordaient l'avou, ravis
au fond de l'me, croyaient de bon got de mettre leur visage au
diapason suppos de la douleur paternelle. Au palais, il recevait des
compliments quotidiens de condolance; au cercle, des poignes de main
de consolation.

Son irritation s'accroissait d'autant, il n'tait pas loin de croire que
Pascal avait commis un crime. Il rentrait chez lui plus furieux que
jamais, et, faute de mieux, il s'en prenait  sa femme dont la faiblesse
maternelle, aveugle et imprudente, comme on sait, avait caus tout le
mal.

Cependant,  force d'envisager la situation, de l'tudier, M. Divorne
finit par se persuader que le mal n'tait pas irrparable.

Il songeait srieusement  crire au ministre de l'intrieur,  faire le
voyage de Paris pour solliciter une audience, lorsque Pascal, un beau
soir, tomba comme une bombe dans la maison paternelle. Il arrivait par
la voiture qui fait le service entre Rennes et Brest.

Certes, on ne l'attendait gure! Josette, la vieille bonne, qui tait
alle ouvrir en grondant contre l'impertinent qui se permettait de
sonner si fort  pareille heure, faillit tomber  la renverse en
reconnaissant son jeune matre. Car elle le reconnut du premier coup,
ainsi qu'elle s'en vantait plus tard, bien qu'il ft terriblement
chang, et grandi et renforci, depuis trois ans passs qu'elle ne
l'avait vu.

Elle poussa un cri de joie, de surprise, et, lchant la chandelle,
s'lana dans les escaliers en appelant  elle tout le monde, comme si
le feu et t  la maison.

Pascal, pendant ce temps, avait ferm la porte et s'avanait  ttons.

--C'est moi, criait-il en riant, c'est moi, n'ayez pas peur.

Aux cris perants de Josette, la porte du salon s'tait ouverte.

--Eh bien! qu'est-ce, qu'est-ce donc? demandait l'avou surpris de ce
dsordre.

Josette, tout mue, n'tait pas prs de recouvrer la parole. Mais dj
madame Divorne avait reconnu la voix de son fils et se prcipitait  sa
rencontre. Et l'avou rptait encore: Qu'est-ce, qu'est-ce? que dj
Pascal tait dans les bras de sa mre qui pleurait de bonheur, tout en
le serrant  l'touffer sur son coeur.

Par lui, par ce fils chri, elle avait bien souffert depuis quinze
jours; mais sa prsence seule tait une justification complte, une
compensation plus que suffisante. Il parut, et tout fut pardonn, ou
plutt oubli.

Quant  M. Divorne, il crut de sa dignit de rester impassible.
Pouvait-il faire moins pour le principe d'autorit paternelle? Il
russit, ma foi,  dominer son motion, non sans peine, non sans une
lgre grimace qui dissimulait une larme. Mais enfin il demeura
convenablement froid et svre, et sa figure exprima le mcontentement,
mme en embrassant ce fils, autrefois sa joie et son orgueil.

Par exemple, c'est tout ce qu'il put prendre sur lui. A l'treinte de
son fils, il sentit que sa colre se fondait comme les neiges aux brises
d'avril. L'attendrissement le gagnait. Il ne voulut pas donner sa
faiblesse en spectacle, et, prtextant une affaire urgente,--une
affaire urgente  Lannion,  neuf heures du soir!--il sortit
prcipitamment, en se mouchant plus fort que de raison.

L'enfant prodigue tait revenu, et le pre, comme celui de l'Ecriture,
n'avait pas ordonn de tuer le veau gras pour fter le retour. Il est
vrai que le pre de l'Ecriture n'tait pas un avou au tribunal de
premire instance.

Pascal resta donc seul avec sa mre. Il fallait s'occuper de faire
souper le voyageur.

Il avait l'apptit d'un homme qui depuis deux jours vit d'-comptes
drobs  la hte aux buffets des chemins de fer, c'est--dire que,
n'ayant pas voulu s'touffer, il mourait de faim. Josette s'empressait
de dresser la table devant la chemine. Elle allait, venait, du salon 
la cuisine, de la cuisine au salon, perdant la tte, faisant dix tours
pour un; de temps  autre elle essuyait une larme ou cassait une
assiette, preuves manifestes de son motion.

Madame Divorne s'tait assise vis--vis de son fils qui dvorait. Elle
tait en extase, elle l'admirait, elle et voulu pouvoir rester ainsi
des annes. Mais une explication tait imminente entre Pascal et son
pre, cette explication pouvait tre orageuse. Ne fallait-il pas
prvenir Pascal, obtenir de lui quelque concession? Elle voulait
s'interposer, au risque d'attirer sur elle le poids de deux colres.

--Ton pre est bien irrit, mchant enfant, dit-elle; tu nous donnes, tu
lui donnes du moins bien des tourments.

--Mais non, chre mre, je t'assure; va, sois tranquille, ce ne sera
rien.

--Au moins fallait-il le prvenir, lui demander conseil.

--Certain d'avance d'un refus! Quelle folie! j'aurais pass outre: juge
alors.

--Au moins promets-moi d'tre raisonnable s'il te gronde, de ne pas te
mettre en colre.

--Je te le promets; mais tu verras comme j'ai eu raison.

--Ah! je le souhaite, murmura tristement madame Divorne.

Pascal l'embrassa, et sa cause fut gagne. Dsormais elle tait prte 
se ranger du ct de son fils, sre qu'il ne pouvait avoir tort.

Voil pourtant comme toutes les mres sont difficiles  convaincre! Ah!
elles ne se paient pas de mauvaises raisons!

Il parat que l'avou ne recouvra pas son courage en route. Lorsqu'il
revint, l'affaire urgente termine, sa figure tait loin d'avoir gagn
en svrit. Il ne fut question de rien. Il causa fort amicalement avec
son fils. Il rit, plaisanta, mais de la dmission, pas un mot.

Il n'en fut pas question davantage le lendemain, ni les jours suivants.
Dieu sait pourtant qu'on ne se faisait pas faute de lui demander partout
o il paraissait:

--Votre fils est donc ici? Eh bien?...

Le bruit de ce retour s'tait en effet rpandu trs vite. On avait vu le
facteur entrer chez l'avou avec une malle et un carton  chapeau: les
visites assigrent la maison. Mais madame Divorne dfendit sa porte.
Elle s'est fait ce jour-l des ennemis qui ne lui ont pas encore
pardonn.

Une fois, Pascal s'avisa de sortir. Il n'avait pas fait cent pas dans la
rue que cinq personnes dj, dont deux qu'il ne connaissait gure et une
qu'il ne connaissait pas du tout, taient venues lui serrer la main et
lui demander hypocritement des nouvelles de l'cole des ponts et
chausses.

Il rentra tout courant, maudissant ses compatriotes, et se jurant bien
de ne plus mettre le nez dehors.

Les jours se passaient, et M. Divorne semblait avoir compltement oubli
ses griefs contre son fils. Vingt fois celui-ci, que cet tat
d'incertitude tourmentait, serait all au-devant de l'explication qu'il
tait venu chercher; sa mre le retint toujours.

--Attends, lui disait-elle. Je connais ton pre, il est trs long 
prendre un parti. Il rflchit depuis ton arrive. Lorsque sa dcision
sera bien arrte, il t'en fera part, sois tranquille.

Un matin, en effet, aprs djeuner, lorsque la nappe fut te, l'avou,
d'un air grave, pria son fils de lui prter toute son attention.

--Allons, pensa Pascal, le moment est venu.

M. Divorne tait prolixe d'ordinaire, on le lui reprochait au palais;
mais jamais, comme en cette circonstance solennelle, il n'abusa du don
prcieux de la parole.

L'exorde de son discours fut une sorte d'invocation  l'amour paternel.
Qui mieux que lui en avait compris les devoirs? Il en faisait son fils
juge: avait-il assez donn de preuves de son affection? Et quelle avait
t sa rcompense?

Puis il passa  l'numration des soucis sans nombre que donnent les
enfants. Rien ne fut oubli, ni les inquitudes de la premire
dentition, ni un voyage en poste  Paris,  une poque o Pascal avait
t malade. Ce fut le premier point.

Le second traita des sacrifices pcuniaires. Ce fut le plus long.
L'avou calcula, chiffra tout ce qu'il avait dbours,-- une paire de
souliers prs,--pour donner  son fils les bienfaits de cette ducation
qui lui avait manqu  lui-mme.

Enfin, comme de juste, dans une troisime partie, il aborda le chapitre
des compensations: il tint compte des satisfactions de tout genre qu'il
devait  Pascal. Elles taient nombreuses, il n'en omit pas une seule.

En un mot, ce discours fut comme la lecture du grand-livre en partie
double de la paternit, avec ses chagrins, ses pertes d'une part, ses
joies, ses bnfices de l'autre. Jusqu'alors, M. Divorne le constatait,
la balance tait en faveur de son fils, et lui, le pre, se
reconnaissait dbiteur.

--Et maintenant, ajouta-t-il en manire de conclusion, j'espre, Pascal,
que tu ne voudras pas changer cet tat de choses. Tu as d rflchir
depuis que tu es ici, tu dois regretter d'avoir si follement bris ta
carrire. Reviens sur ta dcision, adresse-toi au ministre, il ne te
refusera pas ta rintgration, et je suis prt  te pardonner le vif
chagrin que tu m'as caus.

L'effet produit fut loin d'tre celui qu'attendait M. Divorne. Pascal
garda quelques instants le silence, comme s'il et rassembl toutes ses
forces. On et pu croire qu'il hsitait  rpondre. Enfin, d'une voix
ferme:

--Mon pre, dit-il, ce que vous dsirez est impossible. Ma demande,
croyez-le, serait repousse; d'ailleurs, je ne saurais me dcider  la
faire.

--Fort bien, reprit l'avou de l'air le plus mcontent; il est si facile
aujourd'hui de se faire une position. Sans doute, vous avez trouv
mieux?

--Sinon mieux, au moins plus  mon got. Vous devez penser que j'ai
rflchi avant d'agir. Quant  mes intentions, je suis venu ici
prcisment pour vous en faire part. C'tait d'autant plus ncessaire,
que j'aurai besoin de vous.

--C'est vraiment fort heureux. Je comprends alors que tu aies song 
moi. Et en quoi pourrai-je t'tre utile?

--Avant de rien entreprendre, il est ncessaire que je me procure des
fonds, et j'ai compt...

--Ah! nous y voici donc, dit l'avou d'un ton goguenard; il te faut des
fonds... Mais il me semble qu'avant de quitter une position toute faite,
tu devais t'assurer de ma bonne volont. Si je te refusais... et certes,
je refuserai...

--Mais, mon pre, reprit Pascal avec un peu d'impatience, il me semble
qu'il y a dix ans  peu prs une de mes tantes m'a laiss par son
testament une quarantaine de mille francs.

Une vieille plaideuse de soixante ans,  peu prs certaine du gain d'un
de ses procs, serait venue dire  l'avou: --J'y renonce, elle l'et
certes moins surpris qu'il ne le fut aux paroles de son fils.

--C'est--dire que tu me demandes des comptes, pronona-t-il avec
amertume. Ah! c'est une surprise cruelle.

Pascal eut beau se dfendre, le coup tait port. Il essaya d'expliquer
ses projets  venir, il voulut se justifier, faire connatre l'emploi de
l'argent qu'il demandait, M. Divorne se refusa mme  l'couter.

--Eh! que m'importe, disait-il, je ne veux rien savoir.

En effet, il tait bien loin de la discussion prsente. Il avait oubli
jusqu' la dmission; il ne songeait plus qu'au moyen de sauver cet
argent que Pascal, il devait bien se le dire, tait en droit de
rclamer.

Il cherchait quelque moyen pour donner le moins possible, convaincu
qu'un si jeune homme ne pouvait faire qu'un dtestable usage d'une somme
aussi forte.

--Voyons, Pascal, dit-il enfin, je comprends que tu aies besoin
d'argent. Cependant, tu pouvais t'y prendre d'une autre faon pour m'en
demander. Suis-je donc un pre ridicule? T'en ai-je jamais refus? Tu
n'as pas abus, je le reconnais. Mais voici cinq ans que tu travailles
beaucoup, peut-tre dsires-tu te distraire, faire un voyage...

--Mais non, mon pre, si vous me laissiez parler, je vous...

--Tais-toi, coute: tu as sans doute des dettes. Eh! mon Dieu! tous les
jeunes gens en ont...

--Je ne dois pas un sou.

--Mais coute-moi donc, je ne te demande rien. Sois franc, tu as besoin
de cinq mille francs?

--Mon cher pre...

--Il te faut davantage... soit, tu auras dix mille francs.

Et l'avou, se levant, comme pour annoncer que la discussion tait
close, se dirigea vers la porte. Pascal comprit qu'il fallait en finir.

--Mon pre, dit-il, j'ai besoin de tout ou de rien.

--Rien alors, rpondit M. Divorne d'un ton menaant, en revenant sur ses
pas; rien. Crois-tu que je vais, jeune insens, te laisser dissiper ta
petite fortune?

--Cet argent m'est ncessaire, pourtant, indispensable.

--Ah! c'est indispensable; soit. Ta tante t'a laiss une ferme, une
ferme que je te rendrai en bon tat, avec un bail avantageux. Soit,
reprends tes biens et arrange-toi. Qu'en feras-tu?

--Je les vendrai.

--Et tu crois que cela te donnera de l'argent du jour au lendemain? Il
faut attendre une occasion, chercher un acqureur, poser des affiches...

--Je chercherai, je poserai des affiches.

--Mais tu n'y penses pas, malheureux! et que dirait-on  Lannion, si on
te voyait vendre seulement un franc de terre! Sais-tu ce qu'on dirait?

--Eh! que m'importe! s'cria Pascal avec vivacit. Je vais commander les
affiches de ce pas.

M. Divorne connaissait son fils. Il comprit que sa dtermination tait
prise.

--Arrtez, dit-il, je veux vous viter cette honte. Je trouverai
l'argent, duss-je faire un sacrifice.

Pascal, qui regrettait de s'tre un instant laiss emporter, voulut
prendre les mains de son pre; mais il le repoussa.

--Epargnez-vous d'inutiles protestations, fit-il; et il ajouta d'un air
d'ironie: Vous voudrez bien, je l'espre, m'accorder huit jours.

Et il sortit en fermant la porte avec violence.

Pendant cette discussion, madame Divorne n'avait pas prononc une
parole; elle pleurait. Pascal, que la colre paternelle avait affermi
dans sa rsolution, se sentit faible devant les larmes de sa mre.

Il s'agenouilla prs d'elle, et lui prenant les mains:

--Mre, dit-il, chre mre, un mot, dis un mot, et je renonce  mes
projets, et j'essaie de retirer ma dmission.

Un clair de joie brilla dans les yeux de madame Divorne, clair de
triomphe aussi. Comme son fils l'aimait! que ne lui sacrifiait-il pas,
lui si ferme tout  l'heure!

--Non, mon Pascal, non, suis tes inspirations, j'ai confiance, moi.

--Chre mre, au moins faut-il que tu saches...

--Rien, je ne veux rien savoir. Je te le rpte, j'ai confiance;
comprendrais-je, d'ailleurs?

Et comme il s'obstinait, elle lui ferma la bouche de ses deux mains.

La maison fut bien triste pendant les jours qui suivirent. L'avou tait
sombre et ne disait mot. On ne le voyait qu'aux heures des repas; le
reste du temps il s'enfermait dans son cabinet. Madame Divorne se
cachait pour pleurer.

Pascal n'avait pas ide d'un tel supplice. Il aurait donn deux ans de
sa vie pour pouvoir partir. Si encore il avait pu causer de ses projets,
taler ses plans. Mais non, il fit prs de son pre deux ou trois
tentatives inutiles, et sa mre lui rpondait toujours: --J'ai
confiance, sans vouloir lui laisser dire une parole.

Enfin, le jour indiqu, M. Divorne conduisit son fils dans son cabinet.

--Voici, dit-il, en lui montrant une liasse d'actes, vos comptes de
tutelle. Voyez si j'ai administr vos biens en bon pre de famille.
Lisez, et donnez-moi quittance.

Pascal prit une plume.

--Non, lisez, insista l'avou.

Et comme le jeune homme s'y refusait, il prit les actes, et lui-mme lut
 haute voix, insistant sur certains dtails, et de temps  autre
s'arrtant pour demander:

--tes-vous satisfait de ma gestion?

Les actes taient longs. Pascal se mourait d'impatience, lorsqu'enfin
cette lecture, vritable supplice qui dura prs de trois heures, fut
termine.

--Maintenant, dit le pre, voici votre argent. Il vous revient, comme
vous avez pu vous en convaincre, quarante-trois mille sept cent
cinquante-six francs soixante centimes. Comptez si tout y est.

Pascal mit les billets et l'argent dans sa poche; son pre l'arrta:

--Non, comptez, vous dis-je, j'y tiens.

Il fallut obir.

--Nous sommes quittes, n'est-ce pas? dit alors l'avou. Quand
partirez-vous?

--Mais le plus tt possible, ds demain, si je puis avoir une place dans
la voiture... On m'attend  Paris.

--En effet, vous auriez tort de vous faire attendre.

--Cependant, mon pre, je ne voudrais pas nous quitter ainsi; vous tes
injuste  mon gard, et je...

--Chansons que tout cela! fit l'avou avec impatience; laissez-moi, j'ai
 travailler.

Le lendemain matin,  neuf heures, le garon des messageries vint
avertir Pascal qu'on attelait les chevaux  la diligence, et qu'il
n'avait que le temps de se rendre au bureau.

Les adieux furent pnibles. Madame Divorne sanglotait. A la voir
treindre son fils, on aurait pu croire qu'elle l'embrassait pour la
dernire fois. Pascal n'tait gure moins mu que sa mre;  peine s'il
pouvait retenir ses larmes; il lui et t impossible de prononcer une
parole.

C'est en cette circonstance que M. Divorne montra bien quelle tait la
force de son caractre et l'nergie de sa volont,--une volont de
fer.--Non-seulement il ne voulut pas embrasser son fils, mais encore il
refusa de lui donner la main. Il affecta mme un ton railleur et dgag.

--Souvenez-vous, dit-il  son fils, que vous portez avec vous toute
votre fortune. Lorsqu'elle sera dissipe, ce qui, je prsume, ne sera
pas long, vous me ferez sans doute l'honneur de recourir  moi; je vais
toujours faire prparer votre chambre.

Pascal se rendit seul  la diligence. Les gens de Lannion en conclurent
qu'il venait d'tre chass par son pre.




III


Il y aura six ans, vienne le mois de fvrier, que Pascal est de retour 
Paris aprs son expdition en Bretagne. Il arriva  la gare de
Montparnasse par le train de cinq heures du matin.

Il faisait un joli petit froid de sept  huit degrs au-dessous de zro.
On ne trouva cependant aucun voyageur de gel dans les wagons: cet
accident arrivait parfois en hiver, avant l'heureuse ide, qu'ont eue
les Compagnies, d'utiliser au profit des voyageurs la vapeur perdue de
la locomotive.

Pascal avait fait un triste voyage. Il adorait ses parents, et l'ide du
chagrin qu'il venait de leur causer lui pesait sur le coeur comme un
remords. Jamais route ne lui parut plus longue; il lui semblait que la
locomotive roulait sur place: il lui tardait d'tre  Paris. Quelques
heures de sommeil auraient tromp son impatience, mais c'est vainement
qu' plusieurs reprises il prit ses dispositions pour reposer:  peine
fermait-il les yeux, qu'il tait rveill par quelqu'un des nombreux
agents que la Compagnie entretient et paie pour empcher les voyageurs
de dormir;  chaque moment on lui demandait son billet, pour y faire des
trous de forme varie avec un petit instrument de fer.

Il faut dire aussi que le jeune ingnieur n'avait pas t lev  se
promener avec 40,000 francs dans son porte-monnaie. La liasse de billets
de Banque qu'il avait en poche ne laissait pas de l'inquiter un peu. En
homme prudent, il garda la main dessus, de Lannion  Paris. En arrivant,
il avait le bras engourdi.

Harass de fatigue, les jambes brises, il gagna la salle o il est
d'usage que les voyageurs attendent leurs bagages pendant quelques
quarts d'heure. Il venait de s'asseoir, lorsqu'il s'entendit appeler par
une voix joyeuse.

--Eh! monsieur l'ingnieur! monsieur l'ingnieur!

Il se retourna, et le long de la grille si ingnieusement dispose pour
sparer les arrivants de leurs amis venus au-devant d'eux, il aperut
un gros homme  face panouie qui lui faisait toutes sortes de signes
d'amiti. Il courut  lui.

--Enfin, vous voil, monsieur l'ingnieur, dit l'homme, j'ai reu votre
lettre, je vous attendais. Avez-vous fait bon voyage, au moins?

--Pas des meilleurs. Ah! pre Lantier, si vous n'aviez pas eu ma parole!
Enfin, j'ai l'argent.

--Chut!... plus bas, au nom du ciel... si on vous entendait! Est-ce
qu'on parle d'argent comme cela tout haut? Le mien est prt aussi; je
l'ai port  la Banque. Chez moi, il m'empchait de dormir. Nous allons
le faire un peu travailler, cet argent, s'il vous plat.

--Oui, dit Pascal avec un soupir, il s'agit de ne pas perdre la partie.

--Perdre la partie, monsieur l'ingnieur, avec tous les atouts en main;
vous voulez rire, sans doute. Ah ! vous descendez chez moi, ici, 
deux pas.

--Mais, mon brave ami, je vais vous gner horriblement.

--Me gner! un homme comme vous. Ah! vous ne me feriez pas l'injure de
descendre  l'htel! Vous ferez un bon somme jusqu'au djeuner, nous
causerons aprs. Allez, j'ai dnich une fameuse affaire. Je vais
toujours chercher une voiture.

Si Lantier ne tira pas le canon pour M. l'ingnieur, c'est qu'il n'avait
pas de canon. Mais la maison avait t mise sens dessus dessous; une
bonne chambre bien chaude, une bouteille de vieux vin, un bouillon
dlicieux attendaient Pascal. Lorsqu'il fut prt  se mettre au lit:

--Je vous quitte, lui dit Lantier; s'il vous manque quelque chose,
appelez...

--Merci, je n'ai besoin que de sommeil. A tantt, mon cher associ.

Le brave homme referma doucement la porte et s'loigna sur la pointe du
pied.

--C'est pourtant vrai, se disait-il, je suis son associ. Qui m'aurait
dit cela, que je deviendrais l'associ d'un homme comme lui, qui tait
le premier des ponts et chausses!

Jean Lantier, l'associ de Pascal, est  cette heure un des
entrepreneurs aiss de Paris. Il ne sera jamais trs riche, parce qu'il
n'est pas ambitieux. Il compte se retirer des affaires aussitt qu'il
pourra donner 50,000 cus  chacune de ses filles; il en a trois, tout
en gardant pour lui une vingtaine de mille livres de rentes.

Il y a vingt ans, Jean Lantier roulait la brouette sur une grande
route, au service des ponts et chausses. Il tait gai et bien portant.
Comme il gagnait 67 francs par mois,--dduction faite d'une retenue pour
la caisse des retraites,--comme il avait une bonne conduite et qu'il
n'tait pas mal de sa personne, il trouva un bon parti pour s'tablir.

Il se maria, et reut en dot, de son beau-pre, une somme ronde de 6,000
francs en bons cus sonnants. Sa femme tait douce, jolie, bonne
mnagre; il se trouva le plus heureux des hommes.

Mais les enfants vinrent. La famille augmenta, les appointements
restrent les mmes, la gne entra dans le mnage. Jean Lantier ne gagna
plus que juste de quoi s'empcher de mourir de faim, lui et les siens.
On mettait de ct autrefois, il fallut prendre au sac.

--Cela ne peut durer ainsi, grommelait sans cesse Lantier. Et un beau
jour il fit un coup de tte.

--Au petit bonheur, dit-il. Il rendit  l'administration pelle et
brouette, malgr sa femme qui l'engageait  patienter.

A la tte d'un capital de 2,000 cus, il se lana dans les entreprises
de terrassements. Mais en tout il faut un apprentissage: il l'apprit 
ses dpens. Sa premire affaire engloutit la moiti de son avoir. Il ne
se dcouragea pas. Sentant l'insuffisance de son instruction, il
travailla, le soir, et mme fit la dpense de quelques leons. Aprs
deux ou trois entreprises _de blanc_, c'est--dire sans profits ni
pertes, il regagna le capital perdu, le risqua de nouveau, l'augmenta,
et finalement le doubla.

A quarante ans, il tait  la tte de 40,000 francs qui ne devaient pas
un centime  personne. Et il avait bien vcu, et ni la femme ni les
enfants n'avaient endur de privations.

C'est vers ce temps que Jean Lantier fit la connaissance de Pascal, qui
dirigeait les travaux dont il avait la concession.

Le jeune ingnieur se prit d'amiti pour son entrepreneur. C'tait un
homme laborieux, intelligent, on pouvait compter sur lui. Tous ceux qui
le connaissaient l'estimaient. Ses confrres l'appelaient un
gte-mtier, parce qu'une fois un trait sign, il avait l'habitude de
l'excuter, dt-il y perdre.

Il arriva que Pascal eut l'occasion de rendre un assez grand service 
son entrepreneur. Contre l'ordinaire, l'oblig fut reconnaissant. Jean
Lantier, qui avait toujours profess une grande vnration pour les
ponts et chausses, reporta tout cette vnration sur le jeune
ingnieur. Bientt son admiration n'eut plus de bornes, il allait
partout chantant ses louanges, et tout le bien qu'il disait, il le
pensait.

Les travaux termins, l'entrepreneur ne perdit point Pascal de vue. Il
allait le voir assez souvent, tantt pour le seul plaisir de causer avec
lui, tantt pour lui demander un conseil. Sans trop savoir pourquoi,
Lantier se serait jet dans le feu pour son ami l'ingnieur.

Cependant, la dernire anne d'tudes de Pascal touchait  sa fin, et
dj il songeait srieusement  donner sa dmission. S'il hsitait, s'il
tardait encore, c'est qu'il dsirait trouver tout de suite  utiliser
son activit et ses aptitudes. Il attendait avec impatience le rsultat
de certaines dmarches qu'il venait de faire prs d'une grande Compagnie
de chemin de fer.

La rponse tardait  venir.

Jean Lantier, sans s'en douter, mit fin aux incertitudes du jeune homme.

On tait alors au fort des dmolitions de Paris, si toutefois elles ont
diminu. Des quartiers entiers recevaient cong, des rues populeuses
tombaient, et taient comme par enchantement remplaces par des voies
nouvelles. Lantier rvait de devenir dmolisseur.

C'est une profession toute moderne, qui a ses hros et ses dupes, mais
qui compte bon nombre de millionnaires.

Avant de rien tenter, cependant, avant de confier son sort et son argent
 une soumission cachete, l'entrepreneur tait venu consulter le jeune
ingnieur. Le brave homme se grisait de ses esprances, ses projets lui
montaient  la tte. Il en parlait sans cesse, et avec la volubilit de
l'enthousiasme; il les exposait avec la clart de la conviction.

Il eut vite mis Pascal au courant. Il lui expliqua les mystres d'un
mtier alors bien moins connu qu'aujourd'hui, et lui en montra le fort
et le faible. Il parlait en expert, ayant longtemps tudi le
btiment, aussi bien pour la dmolition que pour la construction.
Lorsqu'on a mis quarante ans  amasser sou  sou 40,000 francs, on ne
les expose pas volontiers sur une seule carte.

Mais Lantier tait sr de son fait. Il avait dj essay quelques
petites spculations qui lui avaient russi; il avait eu des huitimes,
des douzimes de lots, et il ne regrettait qu'une chose, d'avoir t
trop timide, trop prudent. Il avait au reste la vocation. Jamais
dmolisseur ne tira plus ingnieusement parti des vieux matriaux: il
est le premier qui ait eu l'ide d'entreprendre en grand la vente des
bois de dmolition comme bois  brler. Il occupe vingt hommes dans le
vaste chantier qu'il a tabli prs de l'ancienne barrire de Monceaux,
et chaque jour il s'y dbite des centaines de stres de gros bois,
qu'achtent les gens aiss, et des milliers de petits fagots  cinq
sous, chauffage conomique des pauvres mnages.

Involontairement, Pascal prta toute son attention  un homme si sr de
russir qu'il se faisait fort de doubler son capital en moins d'un an.

--Voyez-vous, monsieur l'ingnieur, disait Lantier, voici comment la
chose se passe: La ville veut dmolir un quartier pour le reconstruire,
n'est-ce pas? Il lui faut bien dblayer le terrain et jeter bas les
vieilles constructions. Que fait-elle, alors? elle divise son quartier
par lots de deux, de quatre, de dix maisons, cela dpend; puis elle met
ces lots en adjudication. Les entrepreneurs soumissionnent, et celui qui
offre les conditions les plus avantageuses a le lot. Vous comprenez bien
qu'entre gens du mtier, on est assez raisonnable pour s'entendre et ne
pas laisser tomber les prix. Qu'on ait donc une adjudication sur cinq ou
six, et on fait joliment ses affaires...

--Mais il faut beaucoup d'argent, objecta Pascal.

--Pas tant que vous croyez. La ville fait crdit. Elle se contente d'un
cautionnement qui varie selon l'importance du lot. Mais on n'est pas
longtemps  se faire de l'argent comptant. Tout se vend, voyez-vous,
dans une maison, du pignon aux fondations, de la cave au grenier. On
construit, si on dmolit, et ceux qui font construire ont du bnfice 
acheter du vieux qui fait d'ailleurs tout aussi bon usage que du neuf;
ils ont vite dbarrass les dmolisseurs de leurs marchandises. On leur
cde les ardoises, les portes, les fentres, les chemines, les
carreaux, les escaliers, tout enfin, de la pierre, du bois et du fer.
Des lattes de la toiture, on fait des fagots  deux sous, on dbite les
poutres trop vieilles pour resservir, on nettoie les briques, et on
trouve encore  se dfaire des platras...

--Mais gagne-t-on vraiment de l'argent?

--A boisseaux, monsieur l'ingnieur,  boisseaux...

Et tenez, vous connaissez bien le grand Joigny, n'est-ce pas, qui
travaillait avec moi? eh bien!  cette heure il a une voiture, oui,
monsieur, une voiture, et il l'a paye, et elle est  lui... Pourtant il
tait bte et paresseux, et il a commenc avec deux sous qu'il avait
emprunts. Ah! si j'avais cent mille francs au lieu de quarante mille,
et le bonheur d'avoir un homme comme vous avec moi...

Lantier s'arrta, s'apercevant que son auditeur ne l'coutait plus.

--Ah! murmurait Pascal, rpondant  ses penses secrtes, c'est bien
tentant.

--Quoi! comment! que dites-vous! s'cria l'entrepreneur, le coeur vous
en dirait-il? Non, ce serait trop de chance. C'est pour le coup que ma
fortune serait faite. Qu'est-ce qui me manque  moi? c'est de voir en
grand. Les grosses affaires me font peur, et je manque les meilleures
occasions. Ensuite il faut se faire des relations, comme on dit, voir
l'un, voir l'autre, causer avec les gros bonnets pour se tenir au
courant, et moi je n'ose pas; tandis qu'avec vous!... ah! je n'aurais
plus peur de m'enfoncer; j'irais trouver le prfet lui-mme, oui, et je
lui dirais: Vous voulez dmolir Paris; soit, je m'en charge, et voil
monsieur l'ingnieur qui vous le rebtira, et un peu mieux, j'ose le
dire, que tous vos architectes.

L'enthousiasme du brave homme fit sourire Pascal.

--Vous riez, continua-t-il, je ferais pourtant comme je le dis. Ce n'est
pas tout d'abattre, il faut reconstruire: voil votre affaire. Et  cela
encore on gagne gros. De trois vieilles maisons on en fait une neuve.
Ce n'est pas plus malin que a... Mais bast, est-ce que vous songez
seulement  ce que je vous dbite l?

--coutez, Lantier, reprit Pascal, j'ai besoin de rflchir  tout ce
que vous venez de me dire. Je puis complter les cent mille francs, et
il est possible que je ralise votre ide d'association. Repassez dans
trois jours, et je vous rendrai rponse.

Au jour indiqu, longtemps avant l'heure, Lantier, qui ne vivait plus,
se prsentait chez l'ingnieur, le coeur battant de crainte et
d'espoir.

--Eh bien! lui dit Pascal, ds qu'il entra, j'ai rflchi, c'est une
affaire conclue.

Lantier faillit devenir fou de joie.

--A nous Paris! s'cria-t-il.

Et dans son exaltation, il embrassa son ingnieur, et ensuite lui
demanda pardon de la libert grande.

Il fut alors convenu que Pascal allait partir pour la Bretagne afin de
se procurer l'argent ncessaire. L'entrepreneur, de son ct, devait,
pendant le voyage de son associ, runir ses capitaux et se mettre en
qute de quelque bonne affaire, car il s'agissait de ne pas perdre une
minute.

Les deux associs prouvrent bien qu'ils connaissaient la valeur du
temps. Ds le jour de son arrive, Pascal trouva la besogne prpare.
Il avait  peine djeun, aprs s'tre bien repos, que Lantier alla
chercher une grande feuille de papier sur laquelle il avait pris ses
notes, et lui dmontra la ncessit d'acheter une demi-douzaine de
maisons de la rue de la Harpe, qu'on dmolissait alors pour faire place
au boulevard Saint-Michel.

Lorsque Lantier eut fini, ils convinrent d'aller ensemble le lendemain
visiter leurs acquisitions futures. Il s'y rendirent en effet, et, aprs
une journe passe  mesurer,  calculer,  estimer la valeur
approximative de chaque chose, ils arrtrent leur prix dfinitif, et le
soir mme Pascal rdigea la premire soumission de la socit Pascal et
Lantier.

Ils avaient toutes chances d'tre adjudicataires, car leur offre tait
leve; mais pour leur premire affaire ils taient dcids  se
contenter d'un trs-petit bnfice, suffisant cependant, eu gard aux
chances de perte: une trentaine de mille francs environ,  leur
estimation. Cela fait, ils n'avaient plus qu' attendre le rsultat.

Cependant Pascal ne pouvait demeurer ternellement chez son associ,
bien que celui-ci l'et vivement dsir. Il se mit  la recherche d'un
domicile, recherche pnible, et, aprs avoir gravi une centaine
d'tages, il finit par arrter un petit logement tout meubl qui ne lui
convenait pas le moins du monde; mais cet appartement tait  deux pas
de l'Htel de Ville, dsormais le centre de ses oprations. C'est en
effet sous les combles de l'htel de la prfecture de la Seine, dans une
galerie vitre,  cent quatre-vingts marches au-dessus du sol, que se
traitent toutes les affaires de grande voirie.

Pascal tait  peine install dans son nouveau domicile, qu'il vit
accourir Lorilleux, prvenu enfin de son retour. Le mdecin n'avait pas
t sans inquitude depuis un mois. Qu'tait devenu le futur mari de sa
soeur? que comptait-il faire? reviendrait-il? Et il se dsesprait.
Aussi venait-il vite prendre de ses nouvelles.

En entrant chez son ami, il se heurta contre Jean Lantier qui sortait,
mais il ne prit pas garde  cet homme qui portait le costume des
ouvriers aiss.

--Enfin, je tiens mon dserteur, cria-t-il ds la porte; le voici
revenu, le pigeon voyageur; laisse-moi te serrer les mains et me poser
en point d'interrogation. Ah ! que signifie cette fugue, daigneras-tu
me l'apprendre?

--Oh! trs volontiers, d'autant qu'il n'y a plus  revenir maintenant
sur ma dtermination...

--C'est--dire que tu redoutais mes conseils, ta folie se dfiait de ma
sagesse. Trs bien! je suis fix; tu as d faire des choses insenses.

--Je ne le pense pas.

--Excuse-toi, alors, dfends-toi, j'coute.

--Eh bien, mon cher ami, je suis marchand de maisons en vieux, maon en
gros, entrepreneur de dmolitions, si tu l'aimes mieux.

--Oh! c'est impossible! exclama le mdecin, toi, un ancien lve de
l'cole polytechnique?... tu veux sans doute plaisanter.

--Pas le moins du monde, et ce gros homme couvert de pltre que tu as
heurt en entrant est mon associ; il venait m'apprendre que nous sommes
adjudicataires de neuf maisons rue de la Harpe; nous allons y mettre le
pic ds demain.

Alors il raconta au mdecin l'histoire de l'association, du voyage en
Bretagne, des quarante mille francs, de la colre de M. Divorne.

Lorilleux, en l'coutant, semblait plus surpris qu'un homme qui tombe
des nues. A chaque instant il poussait des exclamations d'tonnement,
des oh! des ah! il levait vers le ciel des bras dsesprs. Enfin,
lorsque Pascal eut fini:

--Cher ami, lui dit-il, tu as perdu la tte, il n'y a rien  faire 
cela. Tu crois que la vie est un roman, et tu as agi comme un hros de
feuilleton. Quand Paul Fval veut du bien  un de ses personnages, il
lui fait cadeau d'un million, sans bourse dlier. Mais dans la vie
relle, on ne trouve pas de millions comme cela.

--Qui sait? rpondit Pascal avec une nuance de fatuit.

--Ce n'est pas un conseil qu'il te faut, reprit le mdecin, mais bien
une douche. Tu n'es qu'un pote gar  l'cole des ponts et chausses,
qui pourtant est bien loin du Parnasse. Aurait-on cru cela d'un
mathmaticien? Mon pauvre ami, tu ne sais rien de l'existence, ni de ses
difficults, et je vois avec douleur que tu vas l'apprendre  tes
dpens. Je devais pourtant te servir d'exemple.

--Sais-tu bien que tu n'es pas encourageant!

--Hlas! c'est que je suis dans le vrai.

Sur ce sujet, la conversation en resta l. Comme l'avait dit Pascal, il
tait trop tard pour revenir sur ses pas, et Lorilleux aurait
inutilement froiss son ami.

Mais le mdecin sortit plus mcontent qu'il ne l'avait jamais t. Cette
frasque de son ami cotait, il se le disait au moins, quarante mille
francs  sa soeur; car il considrait cet argent comme perdu, et il en
faisait son deuil. Une chose cependant le consolait, c'est que
probablement cette exprience refroidirait singulirement Pascal, et le
ramnerait  des ides plus positives. On dit que les folies passes
sont un gage de sagesse pour l'avenir. Mieux valait que l'tourdi
dpenst quarante mille francs avant son mariage que de se ruiner
lorsqu'il serait pre de famille. Cette cole, d'ailleurs, ne le ruinait
pas. Il avait encore  attendre de sa famille une jolie aisance.

Telles taient les rflexions de Lorilleux. Enfin, comme  quelque chose
malheur est toujours bon, il songeait, non sans une certaine
satisfaction, que cet vnement mettait Pascal sous sa main. Ainsi, il
restait prs de lui, et il comptait bien redoubler de soins et
l'entourer d'une plus svre surveillance. Ainsi, il ne lui chapperait
certainement pas; tandis que, nomm ingnieur en province, il aurait
fort bien pu se marier sans prvenir son ami. Que seraient alors devenus
ses projets?...

On peut penser aprs cela que le mdecin fut l'hte fidle de Pascal, il
venait presque tous les jours passer la soire avec lui.

--Comment va le roman? demandait-il de temps  autre.

--Mais pas mal, rpondait l'associ de Jean Lantier.

En effet, si l'entreprise tait romanesque, les bnfices taient
rels. Les maisons de la rue de la Harpe avaient donn moins qu'on ne
l'esprait, mais quelques autres avaient rendu davantage. Deux lots
importants prs de Saint-Lazare avaient surtout procur des bnfices
tout  fait inesprs.

Il est vrai que les deux associs, Pascal la tte et Lantier les bras,
ne mnageaient pas leurs peines, ni leurs dmarches. Pascal courait du
matin au soir, faisait dix visites, rdigeait les marchs et les
soumissions, assigeait les commissions et les bureaux de l'Htel de
Ville. Lantier, dans le pltre jusqu'aux genoux, comptait les pierres et
les poutres, et ne reculait pas devant les litres de vin ncessaires 
la conclusion des petites ventes.

Cette activit donnait beaucoup  penser  Lorilleux, et il n'tait pas
sans remarquer l'air heureux des deux associs. Pascal prenait plus
d'assurance, on devinait  son aplomb l'homme qui russit. Le ventre de
Lantier s'arrondissait.

--Il ne me trompe donc pas, se disait le mdecin, il russit donc. C'est
prodigieux, c'est invraisemblable; mais enfin, tant mieux, c'est pour ma
soeur qu'il travaille, et je dois doublement me rjouir, comme ami et
comme beau-frre.

Les parents de Pascal avaient naturellement t les premiers instruits
du succs de ses entreprises. On n'avait pas voulu l'couter lorsqu'il
tait  Lannion, il savait bien qu'on le lirait. Il ne se faisait pas
faute d'crire souvent; mais madame Divorne seule rpondait. Toutes les
semaines, rgulirement, elle adressait  son fils une bonne lettre,
bien longue, bien tendre, comme savent seules en crire les mres. Pour
l'avou, il s'obstinait  garder le silence; il semblait avoir perdu
l'usage de la plume.

Dans les commencements, Pascal s'affligea beaucoup de cette obstination
de son pre; peu  peu, il s'en inquita moins, sachant bien qu'il se
rendrait et que sa rancune ne tiendrait pas devant de bons et solides
arguments, sur l'tat ou sur premire hypothque.

Et ces arguments, le jeune ingnieur tait en tat de les fournir. Les
affaires allaient de mieux en mieux, les dmolisseurs ne savaient o
donner de la pioche; si bien que les associs, lorsqu'ils firent leur
inventaire, au bout de deux ans, trouvrent que chacun d'eux possdait
un peu plus de cent soixante mille francs. Les pices de vingt sous
taient devenues des pices de cinq francs, pour parler comme Jean
Lantier.

Ce rsultat ferique blouit Lorilleux. Il voulut douter, mais il
fallut bien se taire, les chiffres taient l.

--Peut-tre devrais-tu t'arrter, dit-il  son ami; ne compromettras-tu
pas dans tes spculations futures ce que tu as si heureusement gagn?

Pascal n'entendait pas de cette oreille. Il ne s'tait pas fait, comme
il le disait, maon en gros pour s'arrter en si beau chemin. Le mdecin
dut imposer silence  la voix inquite qu'il nommait sa prudence. Il se
rsigna  penser que sa soeur aurait voiture, et il se promit bien de
la lui emprunter quelquefois, pour blouir certains clients qui
s'obstinent  ne pas croire au talent qui va  pied.

Mais Pascal ne songeait pas encore  la voiture, ou du moins n'en
parlait pas. Seulement, comme il se trouvait fort mal dans son petit
logement, il rsolut de se donner un peu ses aises. Il aimait le
confortable, et pensait l'avoir bien gagn.

En consquence, il loua dans la rue de Rivoli un joli appartement dont
les fentres donnaient sur le square Saint-Jacques. Il ne le paya gure
plus de trois fois ce qu'il valait. La vue, il faut tout dire, tait
comprise dans le prix.

Cette vue tait une des plus belles de Paris, elle n'tait pas encore
masque par ces deux malencontreux thtres, niaises et prtentieuses
constructions, prs desquelles la tour Saint-Jacques, cet inimitable
bijou, semble une protestation de l'art et du bon got.

En homme prudent qui veut pouvoir faire une rparation ou un
embellissement, sans risquer le lendemain d'tre augment ou de recevoir
cong, Pascal fit un bail. Outre le prix de son loyer, il avait 
acquitter divers petits frais qui augmentaient d'un sixime le prix
convenu; mais il ne voulut pas chicaner pour si peu: il faut bien se
conformer  l'usage.

Il paya six mois d'avance, prta entre les mains du portier le serment
de se conformer aux usages de la maison, signa un tat de lieux qui lui
cota cent dix-sept francs cinquante-cinq centimes, remplit diverses
autres formalits, et enfin fut chez lui. A Paris, avoir un chez-soi
n'est pas plus difficile que a.

Puis il mit les ouvriers dans son appartement. Des sept pices qui le
composaient, il en fit trois, et alors il put recevoir plus de deux
personnes  la fois, tendre les bras sans danger de se faire du mal aux
mains, et ternuer sans risquer de casser le globe de sa pendule.

Le propritaire le laissa tailler  sa fantaisie, se promettant bien de
lui faire payer trs cher, plus tard, ces dgradations  son immeuble.

C'est alors que Pascal fit vraiment des folies. Il trancha du Crsus, et
ne dpensa pas moins d'une douzaine de mille francs pour dorer ses
lares. Pour ce prix il eut quelques beaux meubles, des tapis, des
toffes de bon got et trois ou quatre de ces bronzes qu'on ne rencontre
pas sur toutes les pendules des coiffeurs lgants.

Chose singulire! Lorilleux en cette circonstance parut oublier son rle
de Mentor. Loin de prcher l'conomie, il poussa presque  la dpense.
Il avait calcul que l'appartement serait assez grand pour un jeune
mnage, et il pensait que l'achat des meubles tait une dpense
ncessaire qu'il valait autant faire de suite. S'il s'intressait si
vivement aux dispositions de l'appartement, au bois des meubles,  la
couleur des tentures, c'est qu'il meublait par la pense l'appartement
de sa soeur. Sa conviction tait telle, qu'il empcha son ami
d'acheter un petit tableau de Boucher, un chef-d'oeuvre, parce qu'il
trouvait le sujet peu convenable.

C'tait cependant une occasion unique.

C'est vers cette poque que, tout  coup, le bruit des immenses
richesses de Pascal se rpandit  Lannion. Il avait remu ses louis
d'or, et leurs tintements taient venus aux oreilles de ses
compatriotes. Toute la ville sut bientt  n'en pas douter que le fils
de M. Divorne tait trois ou quatre fois millionnaire, pour le moins.

Cette incroyable nouvelle avait t apporte par deux enfants de la
ville, qui, aprs tre venus tenter fortune  Paris, retournaient au
pays, Gros-Jean comme devant, plus pauvres de quelques mille cus, mais
riches de cette conviction qu'il y a beaucoup d'appels et peu d'lus.
Ils avaient eu besoin de Pascal et l'avaient trouv au moment critique.

Les braves gens mesurrent le luxe de leur compatriote  leur
reconnaissance, et ils racontrent  qui voulut les entendre qu'il
roulait voiture et habitait dans la capitale un palais des Mille et une
nuits.

On ne les croyait qu' demi, lorsque tous les faits qu'ils avaient
avancs furent confirms et au-del par un jeune tudiant auquel Pascal
avait prt une fois quatre-vingts francs pour aller au bal masqu, et
cent francs un autre jour pour apaiser un tailleur menaant.

Ce jeune homme, qui avait dn quelquefois chez Pascal, ne tarissait pas
 son sujet. Les meubles de chne et les bronzes l'avaient bloui: on ne
sait pas encore au Quartier Latin tout ce qui se fabrique  Paris de
vieux chne avec du carton-pte verni, et de bronze florentin avec du
mastic prpar par la galvanoplastie.

Cet tudiant, qui en tait encore  s'tonner des magnificences et de la
gnrosit de Pascal, stupfia ses compatriotes par ses descriptions,
faites de bonne foi. Selon lui, l'ingnieur se lavait les mains dans
l'or, et, la nuit, reposait sur des matelas de billets de banque.

Les exagrations admises comme choses certaines, Pascal fut plus admir
qu'il n'avait t honni. Les pres qui avaient trembl autrefois d'avoir
un pareil fils, le citrent en exemple  leurs enfants; ceux qui
l'avaient le plus maltrait ne se pardonnaient pas cette offense, ce
crime de lse-capital. Ah! l'argent est un avocat puissant!

Le rsultat immdiat et le plus clair de ce revirement d'opinion fut
pour Pascal une avalanche de lettres: on se rappelait  son souvenir, on
sollicitait sa protection pour un neveu, on lui dnonait les gens qui
avaient mal parl de lui. Un conseiller municipal se hasarda  lui
crire et  faire un appel  son bon coeur, au nom des pauvres de
Lannion, sa ville natale.

Pascal ne rpondit  personne, mais il mit sous pli cinq cents francs
pour les pauvres. A cette munificence royale, on vit bien que sa
fortune n'avait pas t exagre; on reconnut  ce trait l'homme dont la
signature sur un chiffon de papier donne  ce chiffon la valeur de
l'argent comptant. On le salua millionnaire. Quant  demander o et
comment il avait gagn cette fortune norme, personne n'en eut l'ide.
Ce sont l d'indiscrtes questions qu'on adresse seulement aux pauvres
diables.

Par suite de ces petits vnements, l'importance de M. Divorne s'accrut
singulirement; sa considration grandit de cent coudes. Il recueillit
les bnfices des succs de son fils. Il rejaillit sur son front
quelques-uns des rayons d'or qui faisaient l'aurole de Pascal. On salua
avec vnration le pre d'un homme si riche.

Et pourtant, l'avou tait le seul  ne pas ajouter foi  ce qu'il
appelait des cancans de petite ville. Pascal avait bien crit qu'il
gagnait de l'argent; mais tait-ce probable? Il avait prdit  son fils
qu'il se ruinerait; la prdiction devait s'accomplir, car un pre ne
doit pas se tromper, et tous les jours il s'attendait  le voir revenir
rduit  la besace.

L'envoi des cinq cents francs, bien vite connu de tout le monde, branla
ses convictions. Qui lui garantissait la fausset de tous ces on-dit?
Tous les jours on voit des choses plus surprenantes. Il s'inquita, et
son esprit fut singulirement troubl. Toutes ses ides taient
bouleverses, et il ne savait pas encore au juste s'il devait s'affliger
d'avoir t mauvais prophte, ou de se rjouir du succs de son fils, 
supposer que ce succs ft rel.

Cet tat d'incertitude tait insoutenable pour l'avou. Mais il ne
voulait pas que l'ide d'aller s'assurer des faits part venir de lui.
Il amena fort adroitement sa femme, qui ne demandait pas mieux,  le
presser de faire le voyage de Paris. Pour sauver les apparences, il
rsista quelque temps, faiblement il est vrai, et enfin eut l'air de se
rendre aux sollicitations d'une mre inquite. Un beau jour il s'avoua
vaincu, et comme il avait pris ses mesures  l'avance, il se dcida tout
 coup, et partit sans crier gare. Il voulait surprendre son fils, qu'il
ne surprit pas le moins du monde.

Pascal causait fort tranquillement avec Lorilleux, qui lui consacrait
presque toutes ses soires, lorsque son pre entra. Il fut mdiocrement
tonn, mais trs-joyeux; depuis longtemps il esprait et attendait ce
petit triomphe. C'est avec un bonheur rel qu'il embrassa son pre,
lequel en cette circonstance se dpartit de sa froideur habituelle, et
s'attendrit, bien qu'il y et un tmoin de sa faiblesse.

Du premier coup d'oeil, l'avou comprit qu'il devait y avoir du vrai
dans les lettres de Pascal; aussi fut-il un peu honteux de sa longue
fermet, mais il n'en laissa rien paratre, et prit  tche de se
montrer aimable et affectueux.

Comme il voulait des renseignements, il raconta longuement et gaiement
les bruits qui avaient agit Lannion. Pascal, tout en riant beaucoup de
l'imagination fertile de ses compatriotes, ne voulut pas laisser plus
longtemps son pre dans le doute, et en quelques mots il lui exposa le
chiffre de sa fortune. Il possdait environ huit mille livres de rentes,
gagnes en un peu plus de deux ans.

Il y avait loin de ce revenu modeste aux millions dont on l'avait
gratifi; c'tait peu en comparaison. Mais ce peu sembla encore norme 
l'avou. Faisant un retour sur lui-mme, il se rappela qu' l'ge de
vingt-six ans, qu'avait alors son fils, il tait, lui, simple second
clerc dans une tude de province, aux maigres appointements de mille
francs l'an. Tant d'argent gagn en si peu de temps choquait toutes ses
ides. Il ne put s'empcher de dire que ce bien tait,  son avis, trop
facilement acquis. Il vanta l'poque o l'on mettait vingt-cinq ans 
amasser quatre mille livres de rentes, sans penser que cent mille livres
de cet ge d'or reprsentaient presque cent mille cus de notre ge de
fer.

Puis, comme il tait de ces hommes qui veulent avoir raison encore,
lorsque l'vidence leur a dmontr leur erreur, il remonta son dada
favori, et prouva clair comme le jour  son fils qu'il avait eu le plus
grand tort de donner sa dmission et de ne pas couter les conseils
senss d'un pre qui avait plus d'exprience que lui. Mais il le fit
sans amertume et uniquement pour conserver ses avantages.

--Tu aurais les millions qu'on te prte, dit-il  son fils, je te le
rpterais encore: tu as eu tort. Je suis trop ferme en mes principes
pour qu'un succs les fasse varier. Tu as russi, mais tu devais
chouer. Une exception ne fait rien  la rgle, et tu es une exception.

Pascal convint de tout avec la meilleure grce du monde. A quoi lui
aurait servi de combattre des opinions plus solides que le roc, que la
mer use  la longue? Il aurait eu d'ailleurs affaire  deux adversaires,
car Lorilleux prtait  l'avou l'appui de son loquence. Lorilleux
triomphait enfin, il trouvait quelqu'un qui entendait la vie comme lui;
il abusa de ses avantages.

Cette premire soire mit au mieux l'avou et le mdecin, et les quinze
jours qui suivirent ne firent qu'accrotre l'estime et l'amiti qu'ils
ressentaient l'un pour l'autre. Plus ils causaient, et mieux il leur
tait dmontr qu'ils s'entendaient sur tous les points. Le
machiavlique Lorilleux profita trs habilement de cette bonne fortune
pour s'tablir solidement dans le coeur du pre de son ami. Mme, avec
des prcautions et une dlicatesse infinies, il osa parler de
l'tablissement futur de Pascal, et fut au comble du bonheur lorsqu'il
crut dcouvrir que M. Divorne ne regarderait pas  la dot de la femme
que choisirait son fils.

Quinze jours passrent comme un songe pour l'avou; il aurait t
parfaitement satisfait, si Pascal avait eu quelqu'un de ces titres qui
font si bon effet sur une carte de visite; mais il n'en avait aucun, car
on ne peut dcemment s'intituler dmolisseur. Il ne put s'empcher de
communiquer son chagrin  son fils.

--Si on me demande ce que tu fais, lui dit-il, que rpondrai-je?

--Eh! cher pre, rpondit Pascal, ne suis-je pas toujours ingnieur et
plus que jamais architecte? Dites, si vous le voulez, que j'ai rebti
Paris.

--Tu plaisantes toujours, fit l'avou avec humeur. Quand donc seras-tu
srieux comme M. Lorilleux! voil un homme pos, au moins, et qui entend
la vie. Tu es heureux en tout, car tu peux te vanter d'avoir l un ami
qui t'est dvou, et c'est chose rare.

Jean Lantier aussi plut beaucoup  M. Divorne. Il avait bien t un peu
surpris de voir  son fils un tel associ qui aurait port la veste
ronde avec plus d'aisance que la redingote, mais la rondeur du bonhomme
le charma. L'entrepreneur, en l'honneur du pre de son associ, avait
donn un grand dner, et l'ordonnance du repas, la magnificence de la
vaisselle, l'excellence des vins, mirent le comble  l'tonnement de
l'avou, qui ne se doutait pas que le mme homme pt passer ses journes
dans les dbris et les gravats, et rentrer le soir dans un intrieur si
confortable, pour ne pas dire si luxueux.

Enfin, M. Divorne partit enchant, en faisant promettre  son fils de
venir tous les ans au moins une fois passer quelques jours  Lannion.

--Dcidment, dit-il  sa femme, lorsqu'il fut de retour, notre fils est
dans une trs belle position.

On peut juger du ravissement de madame Divorne.

--Sans doute, se disait-elle, Pascal songera bientt  se marier, et
c'est  moi de chercher une jeune fille digne d'avoir un tel mari.

La mme ide,  peu prs, tait venue  Jean Lantier.--Si je pouvais
marier une de mes filles  monsieur l'ingnieur, quel bonheur pour elle,
quel honneur pour moi: avoir dans ma famille un homme qui tait le
premier  l'cole des ponts et chausses! Il faudra voir. J'ai trois
filles qui seront bientt en ge, elles sont jolies, bien leves... ma
foi! je lui donnerai le choix.

Ainsi, de trois cts  la fois, la libert de Pascal tait menace; lui
ne s'en doutait gure.




IV


La visite de M. Divorne, deux voyages en Bretagne pour embrasser sa
mre, tels furent, pendant six ans, c'est--dire jusqu' l'anne
dernire, les plus grands vnements de l'existence de Pascal.

C'est dire le calme de sa vie, la rgularit de ses habitudes. Tous les
plaisirs taient  sa porte, il avait ce qui manque si souvent  la
jeunesse, l'argent et la libert, mais il n'en abusa pas. Le diable
s'tait fait ermite avant d'tre vieux. Jamais jeune homme ne vcut plus
loin des jouissances stupides et peu avouables o se ruent avec fureur
la jeune finance, monnaie de billon des gros traitants du sicle pass,
et la phalange grotesque des gandins, troupe idiote qui vise aux vices
des princes de la fatuit et n'atteint qu'au ridicule. Sans tre l'idal
de la vertu, Pascal et bien mrit d'une belle-mre.

Mais il ne faudrait pas lui faire trop honneur de cette sagesse
exemplaire. Une bonne partie des loges doit revenir  Lorilleux, qui
veillait sur son ami avec la sollicitude d'une mre, non sur son fils,
mais sur sa fille. Nuit et jour, Argus aux cent yeux toujours ouverts,
le mdecin montait la garde autour de son futur beau-frre. Il aurait
rendu des points au dragon qui faisait sentinelle devant la porte du
jardin des Hesprides, et qu'Hercule tua dans sa gurite, autant pour
voler des pommes que pour donner une grande leon aux factionnaires 
venir.

Une ou deux fois Pascal faillit avoir une liaison un peu srieuse. C'est
alors que le mdecin montra toute son habilet. Il tait bien l'homme
des petits moyens; petites ficelles, petites ruses, il ne recula devant
rien pour se jeter  la traverse. S'il dpassa les bornes de la stricte
honntet, il ne s'en inquita gure. Pascal tait pour lui un dpt
dont il devait compte. Il le dfendit avec la conscience d'un
dpositaire scrupuleux, et avec tant d'adresse qu'il n'veilla aucun
soupon,  ce qu'il crut au moins.

Ce que redoutait surtout Lorilleux, c'tait de voir son ami s'en aller
dans le monde. Les bals parisiens sont tapisss de toiles d'araignes
ourdies par les mamans jalouses de se dbarrasser de leurs fillettes, et
o viennent se prendre les clibataires tourdis. Le jeune homme 
marier marche dans les salons, au milieu de piges toujours tendus.
Qu'il perde la tte un soir, c'en est fait de lui; il est guign,
amadou, circonvenu, tourdi, pris, li et mari avant d'avoir eu le
temps de se reconnatre. Il n'est pas encore bien dcid  prendre
femme, il n'est pas encore sr de son choix, que dj il a prononc le
oui fatal.

Le mdecin savait fort bien tout cela, sinon par exprience, au moins de
bonne source. Aussi mit-il tout en oeuvre pour empcher Pascal de
profiter des belles relations qu'il avait et qui lui ouvraient  deux
battants toutes les portes. Ne voulant pas que son ami allt dans le
monde o il n'aurait pu le suivre toujours, il fit venir le monde  lui.
Par ses soins, le salon de Pascal devint le centre, le point de runion
d'un groupe d'hommes de son ge, de socit agrable, de relations
sres, tous remarquables  un titre quelconque. Lorilleux les avait
svrement passs au crible avant de les admettre. Aucun d'eux n'avait
de soeur  marier.

Pascal laissait faire. Il s'tait fort bien aperu des petites
manoeuvres du mdecin, mais il ne s'en tait pas inquit. Il tait
loin d'en deviner le but. Il l'aurait su, qu'il ne s'en serait pas
pouvant. Les gens seuls qui se savent assez faibles pour cder  une
obsession, pour sacrifier leur volont  la volont d'autrui, redoutent
la tyrannie; ils connaissent leur irrsolution, et croient partout voir
des attentats  leur libert: ces gens-l, toujours flottants entre
l'opinion de Pierre et l'avis de Paul, sont de terribles compagnons; au
moindre mot, ils lvent l'tendard de l'indpendance, se posent en
rvolts, et finissent par en passer o l'on veut. S'ils se marient,
leurs femmes portent sous leur crinoline le vtement qui en mnage est
le privilge,  ce qu'on prtend, du sexe fort.

Lorilleux n'eut pas  combattre ces petites rvoltes  propos de rien.
Pascal tait beaucoup trop sr de sa volont pour redouter l'influence
d'autrui, et, loin d'en vouloir  son ami, il tait fort touch de ses
attentions. Ce genre de vie, au surplus, tait tout  fait dans ses
gots; il n'aimait pas  sortir, et pourtant il aimait la causerie.
Jamais il n'tait si content que lorsqu'il avait quatre ou cinq bons
camarades, et cela arrivait presque tous les soirs, au grand dsespoir
du portier qui, les jours de pluie surtout, trouvait trs mauvais qu'on
ost faire monter tant de monde par des escaliers cirs.

Tout le reste du temps de Pascal tait pris par ses travaux, dont
l'importance croissait de jour en jour. Il suffisait  tout, descendant
sans peine aux plus menus dtails. Jamais on ne vit entrepreneur plus
actif, et cette fivre d'activit, il avait l'art de la communiquer 
tous ceux qui l'entouraient. Il savait reconnatre le zle, et ne
lsinait jamais; il se dfiait des conomies ruineuses. Aussi ses
employs ne se mnageaient pas, et ne gaspillaient jamais son temps;
certains de recevoir double salaire s'ils faisaient un travail double,
ils se jetaient sur la besogne en gens qui voient au bout un bnfice
assur. Ainsi, il obtint de si prodigieux rsultats, que les confrres
rivaux se demandaient s'il n'tait pas un peu sorcier. Ils se creusaient
la tte  chercher une chose bien simple: Pascal savait se faire aimer
et sacrifier  propos un billet de 1,000 francs.

Aprs avoir bien dmoli, les deux associs avaient abord la btisse,
spculation pineuse, o le plus habile est expos  se tromper. Mais en
cela aussi ils furent heureux, parce qu'ils avaient raisonn juste.

Pascal et Lantier, sans avoir besoin d'un livre de statistique, savaient
que le nombre des gens riches,  Paris comme ailleurs, est fort limit.
Ils firent leurs calculs l-dessus. Malheureusement, nos seigneurs les
propritaires, dtenteurs aimables du capital, ne sont pas encore
convaincus de cette fcheuse vrit. Leurs architectes ne construisent
plus que des palais, somptueuses demeures aux balcons sculpts, aux
vestibules dalls de marbre. Le premier tage est destin aux
millionnaires, et il faut avoir des intelligences avec la Banque pour
habiter sous les combles. On dit bien  ces entts qu'ils font fausse
route, que le nombre de ceux qui peuvent mettre plus de 1,000 cus 
leur loyer n'est pas grand: paroles et peines perdues.

Plus tard, quand ces palais n'auront trouv d'autre habitant qu'un
portier maussade et insolent, quand les criteaux auront pendant bien
des termes essuy la pluie et le vent sans amener un locataire, alors
les tristes propritaires de ces improductifs monuments couteront les
plaintes de leur bourse lse. A grand renfort de cloisons, ils
diviseront et subdiviseront leurs appartements magnifiques; mais ils
n'en feront pas des logements commodes, et encore seront-ils forcs de
les louer trs cher. Beaucoup se ruineront  ce mtier, et cela sans
doute fera rflchir; ils renonceront aux palais, et reviendront aux
maisons.

Plus modestes et plus senss, Pascal et son associ se contentaient de
btir des habitations habitables. Un honnte homme qui avait des enfants
et moins de vingt mille livres de rentes,--il en est dans ce cas--y
pouvait loger. Aussi,  peine termines, taient-elles loues de la cave
au grenier,  des prix raisonnables, assez avantageux cependant, pour
faire suer  l'argent plac sept ou huit pour cent, bnfice qui n'est
pas  ddaigner.

De telles maisons, si facilement loues, se vendaient plus aisment
encore. Le bouquet de fte que les maons placent sur la dernire
chemine n'avait pas le temps de se faner que les acheteurs se
prsentaient. Pascal se faisait un nom parmi les architectes srieux, et
le capital social grossissait  vue d'oeil.

Ce bonheur constant, d  beaucoup d'habilet et de savoir-faire,
taquinait prodigieusement Lorilleux. Faute de savoir se l'expliquer, il
se consolait en rptant ce refrain banal, pav dont les sots qui
restent en chemin assomment les gens d'esprit qui russissent:

--Il a de la chance.

Et lui, Lorilleux, n'avait pas de chance, il le reconnaissait, non sans
amertume. Semeur patient, il ne rcoltait rien,  l'encontre de ce que
promet l'vangile. Chaque matin il tait veill par quelque petite
dception; tous les jours il trouvait dans ses combinaisons si savantes
une erreur de calcul. Et au lieu de s'en prendre  lui, il s'en prenait
aux vnements; comme si toute l'habilet ne consistait pas en cela:
dominer les vnements, ou tout au moins les faire tourner  son
avantage.

Le mdecin avait rv la gloire et la fortune, et gloire et fortune
semblaient le fuir. Son nom tait toujours obscur, et son plus gros
client tait un droguiste retir, qui, depuis qu'il habitait la campagne
et respirait un air pur, ne pouvait plus respirer.

Aussi, insensiblement, le caractre de Lorilleux s'tait aigri; son
teint avait pris ce ton bilieux qui est la livre de l'envie; il
devenait tyrannique, susceptible, cassant. Il prenait les choses au pis,
et ne cachait plus sa haine ni son mpris pour les hommes. Partout il
voyait les intrigants et les fourbes plus adroits que lui, et il
dplorait son peu d'adresse.

Le mdecin avait encore d'autres soucis qui troublaient son sommeil et
assombrissaient son front. Pascal allait tre dcidment trs riche.
Cette fortune, venue si vite qu'elle avait dconcert toutes ses
prvisions, l'inquitait horriblement. Ne serait-elle pas un obstacle? A
ne considrer que l'exprience, Pascal, avec vingt mille livres de
rentes, devait tre beaucoup moins dsintress que lorsqu'il tait
relativement pauvre. Lui qui jadis,  chaque spculation heureuse de son
ami, se frottait les mains en pensant  sa soeur, il en tait rduit 
lui souhaiter quelque bonne petite faillite qui brcht un peu son
capital.

Il se reprocha amrement d'avoir tant attendu et rsolut de dmasquer
ses batteries, non tout d'un coup, mais avec une sage lenteur.

Dmasquer est bien le mot. Personne au monde ne pouvait se douter des
intentions de Lorilleux; sa mre mme n'tait pas dans la confidence. Ce
profond diplomate n'avait jamais rien laiss percer de son secret. Sa
soeur, aussi bien que son ami, ignorait ce projet amoureusement
caress pendant quatorze ans. Et quel secret! le rve d'une vie entire.

Avec une prudence au-dessus de son ge, Lorilleux s'tait bien gard
d'admettre son ami dans l'intimit de sa famille. Il avait devin qu'un
mariage est presque impossible entre deux jeunes gens qui ont grandi
ensemble. Se voir tous les jours ne peut conduire qu' une douce et
fraternelle amiti. Grce  d'habiles prcautions, mademoiselle
Lorilleux et Pascal s'taient  peine entrevus dans de rares occasions,
mnages avec un art infini. Ils ne s'taient pas parl en tout dix
fois.

Il s'agissait maintenant pour le mdecin de mettre les jeunes gens en
prsence. Grave affaire; pourtant il lui semblait que toutes les
difficults, sauf cette fortune maudite, taient aplanies. Pascal allait
avoir trente ans, il tait dou de tous ces avantages extrieurs qui
sduisent une femme. Mademoiselle Lorilleux avait, elle, dix-huit ans,
elle tait remarquablement jolie, brune, et ravissante de grces et de
distinction. Elle devait  son frre une ducation beaucoup plus
srieuse que ne l'est ordinairement celle des femmes. Enfin, ce frre
prvoyant et rigide s'tait appliqu  briser la volont de la jeune
fille, exagrant  plaisir sa tyrannie, lui prparant ainsi d'heureux
jours pour le temps o elle trouverait un joug moins rude que le sien.

Lorsque le mdecin les considrait tous deux, cet ami entour de tant de
soins, cette soeur si tendrement aime, il ne pouvait s'empcher de
s'merveiller et de s'applaudir de son oeuvre, tant il les trouvait
bien faits l'un pour l'autre. Il les unissait par la pense,
s'installait dans le mnage, et le bonheur dont il les voyait jouir
tait sa rcompense.

Dcid  presser le dnouement, Lorilleux comprit qu'avant tout il
devait peu  peu habituer Pascal  l'ide du mariage, le lui faire
dsirer. C'tait affaire de temps. Encore, dans ce travail prparatoire,
le mdecin avait, sans s'en douter, deux auxiliaires puissants. Madame
Divorne ne voulait pas avoir vainement cherch et trouv une hritire,
une belle-fille selon son coeur. Dans toutes ses lettres elle
glissait,  ct d'un loge de sa perle bretonne, quelque dlicate
allusion matrimoniale. Jean Lantier, en vritable orfvre, rptait sans
cesse qu'un homme tait bien fou de se rsigner  vivre seul, quand il y
a de par le monde tant de charmantes demoiselles qui ont reu la
meilleure des ducations dans les pensionnats les plus renomms de
Paris; tablissements modles, o la moins intelligente des lves
apprend bien vite  faire trois toilettes par jour.

Mais Lorilleux, par le fait de ses relations quotidiennes avec Pascal,
pouvait agir bien plus directement. Il avait trouv pour endoctriner son
ami une petite combinaison assez ingnieuse. Il avait feint d'tre
lui-mme atteint de matrimoniomanie. Grce  ce dtour, il pouvait tout
dire, ses insinuations ne pouvant tre regardes que comme les
panchements d'une confiante amiti.

Aussi, comme il disait bien les amertumes de la solitude, les tristesses
du clibat! Comme il chantait les douceurs de l'hymne, le chaste
bonheur de deux mes qui se comprennent et dont l'union a t sanctifie
par l'glise et reconnue par la loi.

Puis il dtaillait  plaisir les causes dterminantes qui le
dcidaient. Un homme doit se marier jeune. N'est-ce pas folie que
d'attendre pour choisir une compagne l'heure de la dcadence? Ainsi font
ces vieux honts qui semblent moins chercher une pouse qu'une
garde-malade.

Qu'apportent-ils, ceux-l,  la chaste jeune fille qu'ils conduisent 
l'autel, en change de ses trsors de jeunesse et de candeur? Un coeur
teint, une imagination fltrie, un corps us, des ruines, des dbris de
toutes sortes. Aussi, quel sort les attend! Il faut voir l'intrieur de
ces mnages, un an aprs la signature du contrat. Ah! qu'on est plus
sens mille fois en Angleterre, en Amrique, en Allemagne! L, chacun
pouse la femme qu'il aime, et l'pouse pour elle-mme. Pas de ces
considrations honteuses qui font, en France, du mariage une
spculation, une affaire d'argent que discutent froidement des
notaires, et dont la conclusion dpend d'un chiffre au total. En ces
pays heureux, ce n'est pas la dot qui attire les pouseurs; aussi,
toutes les jeunes filles se marient, riches ou pauvres, pourvu qu'elles
soient belles et aimables; il n'y a que les laides  coiffer sainte
Catherine, et encore lorsqu'elles ne savent pas sauver leur figure 
force de bonnes qualits.

Ainsi parlait Lorilleux avec l'loquence de la conviction. Chaque jour,
pour reproduire ces quelques ides, il inventait une forme nouvelle.
Pour dcrire les enchantements de la lune de miel, il devenait presque
pote. On aurait pu croire que tous les matins il tudiait, pour les
paraphraser le soir, quelques pages de ce livre aimable et ingnieux
qui, aprs avoir fait la rputation et la fortune de M. Legouv le pre,
n'a pas t sans contribuer aux succs littraires et  la renomme de
M. Legouv le fils.

A tous ces propos, Pascal prtait une oreille distraite. Lorsque
Lorilleux, aprs avoir dcrit la femme de ses rves, c'est--dire aprs
avoir fait le portrait de sa soeur, s'criait:

--Oui, c'est bien dcid, le jour o je trouve cette femme, je me marie.

--Marie-toi, lui rpondait simplement Pascal.

Il fallait alors une grande force de caractre au mdecin pour ne pas
dire  son ami:

--Eh bien! et toi?

Mais dj  deux ou trois reprises le jeune ingnieur tait venu
au-devant de cette question, toujours suspendue aux lvres de Lorilleux.

--Je me marierai trs probablement, disait-il, comme tout le monde, mais
je suis assez jeune pour attendre encore. Je me trouve fort heureux tel
que je suis; la solitude ne me pse en aucune faon. D'ailleurs,  notre
poque, une femme est un luxe encore au-dessus de mes moyens. Il faut
vraiment de la fortune  celui qui ne se sent pas l'utile courage de
considrer la dot avant tout; et je veux, moi, pouvoir choisir sans
m'inquiter de l'argent.

Si le peu d'empressement de Pascal dsolait Lorilleux, au moins il tait
ravi de son dsintressement. Et Dieu sait s'il l'approuvait!

--Une femme doit tout tenir de son mari, disait-il.

Mais au fond du coeur il maudissait les femmes qui ont amen les
hommes  penser ainsi: Une femme est un luxe, il faut tre riche pour
se marier. C'est pourtant cette maxime dsolante qui peuple les
couvents. Dix coquettes font cent vieilles filles. Pour une femme qui
ruine son mari, cinquante hommes jurent de vivre et de mourir
clibataires.

Au moins la persistance de Lorilleux n'avait pas tard  produire
d'excellents effets. Sa manie de mariage tait devenue un des textes
favoris de conversation des amis qui presque tous les soirs se
runissaient chez Pascal. Il avait sem une ide, elle germait, elle ne
devait pas tarder  porter ses fruits.

Dans les groupes de jeunes gens, il est rare qu'il n'en soit pas ainsi:
qu'un seul se dcide, les autres arrivent bien vite  partager ses
dsirs. L'ternelle histoire des moutons de Panurge.

En attendant, on plaisantait le mdecin; c'tait  qui le taquinerait,
en affectant de caresser sa marotte.

--Docteur, disait l'un, j'ai votre affaire: cent vingt mille francs et
des esprances. J'ai vu le portrait de la fortune des parents chez un
notaire.

--Lorilleux, affirmait un autre, j'ai vu  deux pas de chez Pascal, dans
la montre de Badi, la photographie d'une jeune fille charmante; elle
vous conviendra, allez donc demander son adresse...

Contre son ordinaire, le docteur prenait fort bien les plaisanteries.

--Parbleu, rpondait-il, vous devez tous avoir mon affaire, on a
toujours l'affaire d'un homme bien pos qui dsire se marier; le malheur
est qu'on ne lui offre que des jeunes filles auxquelles il conviendrait
fort bien, mais qui ne lui conviennent pas du tout.

Et tout bas, Lorilleux se disait:--Allez, mes amis, allez, riez  votre
aise! Le dresseur ramne mille fois, s'il le faut, son cheval devant
l'obstacle qu'il veut lui faire franchir, et le cheval finit par sauter.
Vous sauterez tous, ce dont je me soucie fort peu; mais Pascal aussi
sautera, et c'est ce que je veux.

Voil o en tait de sa marche savante le machiavlique Lorilleux,
lorsqu'un soir, un des amis arriva porteur des plus sduisantes
propositions.

Cet ami, tout en riant, avait pris la chose au srieux; il s'tait
enquis d'un bon parti prs de cinq ou six vieilles dames de sa
connaissance, et on n'avait pas tard  lui trouver ce qu'il demandait.
Il venait donc offrir  Lorilleux de le prsenter. Voir n'engage  rien.

Le mdecin couta fort attentivement les dtails qu'on lui donnait, fit
quelques objections, et finit par refuser.

--Cet homme-l est par trop difficile  la fin, dit un des jeunes gens,
nous ne le marierons jamais. S'il ne veut pas mourir garon, il n'y a
plus qu'une ressource, M. de Saint-Roch, la providence des clibataires.

Il n'est personne assurment qui n'ait au moins entendu parler de cet
excentrique et mystrieux personnage. C'est lui qui s'intitule
l'ambassadeur des familles. Il se glorifie d'avoir invent la
_profession matrimoniale_, et se flatte d'avoir rendu au mariage un
lustre nouveau, alors qu'il tait bien prs de tomber dans la
dconsidration.

Aussi, la proposition faite  Lorilleux de s'adresser  cet habile homme
eut un succs de rires. Le mdecin ne sourcilla pas.

--Pourquoi non? dit-il fort srieusement. Mais je voudrais savoir avant
si M. de Saint-Roch a jamais mari quelqu'un?

--Comment, malheureux, rpondit l'auteur de la motion, vous avez
l'audace de douter? Vous n'avez donc de votre vie lu un journal? Ouvrez
le premier venu, vous serez difi. Le clbre ambassadeur ne ddaigne
pas de louer, de temps  autre, la quatrime page des cinq grands
journaux. C'est l qu'il brille dans sa gloire. Il annonce aux familles
qu'il tient  leur disposition un riche assortiment de demoiselles et
dames veuves, de seize  soixante ans, toutes ornes des avantages
sociaux les plus recherchs, esprit, beaut, naissance, et embellies de
quelque petit million de dot.

--Oh! reprit Lorilleux, je sais tout cela parfaitement. J'ai lu que M.
de Saint-Roch est honor de la confiance des premires familles de la
noblesse, de la magistrature, de l'arme et de la finance. J'ai lu que
toutes les maisons princires de l'Europe ont l'habitude de solliciter
ses bons offices; je sais aussi qu'il faut crire lisiblement son
adresse, mais tout cela ne m'a pas convaincu. J'en reviens donc  ma
question: A-t-il jamais mari quelqu'un?

--Mais, docteur,  Paris seulement il y a au moins une douzaine de
ngociants en mariages.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Qu'ils n'auraient pas un magasin s'ils n'avaient pas des pratiques.

--J'ai vu des magasins sans pratiques.

--Enfin, vous croyez, cher Esculape, que c'est uniquement pour son
plaisir et sa gloire que l'inventeur de la profession matrimoniale
dpense cent mille francs par an  louer des quatrimes pages de
journaux?

Cette dernire raison parut concluante  Lorilleux, il s'avoua
convaincu. Mais la conversation continua sur le chapitre. Qui M. de
Saint-Roch mariait-il, o, comment? Quels taient ses procds? Autant
de questions que nul des amis ne pouvait rsoudre.

--Eh bien! messieurs, dit enfin l'un d'eux, je dois vous avouer une
faiblesse, dix fois j'ai t sur le point d'crire  M. de Saint-Roch.

--Et pourquoi? grands dieux! demanda le docteur.

--Par curiosit.

--Ma foi, dit Pascal, j'ai eu la mme ide; cet homme m'intrigue.

--Alors, objecta Lorilleux, il faut non crire, mais y aller toi-mme.

--Au fait, ce serait plus intressant et plus instructif.

--Puisque c'est ainsi, reprit Pascal en riant, je satisferai d'un coup
votre curiosit et la mienne, j'irai trouver l'homme mystrieux.

--C'est vraiment un beau projet, fit le mdecin en haussant les paules,
je te reconnais bien l.

--Y verrais-tu quelque inconvnient?

--Oh! aucun en vrit, si cela peut vous amuser. Je trouve seulement
qu'il est inconvenant d'aller chez un homme avec l'intention de se
moquer de lui. Cet enfantillage n'est plus gure de notre ge.

On imposa silence  ce trouble-fte.

--C'est convenu, dirent les amis, Pascal va  la dcouverte; s'il est
satisfait, nous donnons tous, d'emble, notre clientle  M. de
Saint-Roch.




V


Le fondateur de la profession matrimoniale occupe tout le premier tage
d'une magnifique maison situe  l'angle de deux des plus belles rues du
quartier de la Chausse-d'Antin.

Son appartement n'a pas moins de seize fentres de faade, et les riches
rideaux qu'on aperoit du dehors donnent aux passants une haute ide de
l'intrieur.

Le choix seul de cette maison est un coup de matre. Sa situation lui
donne deux entres sur des rues diffrentes. Deux escaliers conduisent
chez le ngociateur, et encore, en cherchant bien, on trouverait au
moins un escalier de service et un couloir obscur qui aboutit  une
troisime rue.

Dans ses annonces, M. de Saint-Roch fait sonner bien haut ces trois
issues, gages d'incognito pour les pratiques. Il n'est pas fier, et ne
tient pas  ce que ses visiteurs se fassent annoncer  son de trompe.
Enfin, comme pour prparer des excuses, des prtextes, aux hommes aussi
bien qu'aux femmes, une modiste en renom occupe le troisime tage,
tandis qu'au deuxime demeure un banquier dont on entend tinter les cus
dans l'escalier. Trois fois heureux prsage!

Cette maison mystrieuse a sans doute un portier, deux portiers plutt,
puisqu'il y a deux portes, mais personne jamais ne les a vus. Il y a
deux loges, mais jamais au carreau de l'une ni de l'autre ne se montre
une tte maussade; jamais une voix insolente ne crie aux visiteurs: O
allez-vous? Cette question pourrait tre embarrassante.

Des criteaux  lettres dores sur un fond de laque noire, remplacent
avantageusement les portiers absents. Ils prennent pour ainsi dire
l'tranger par la main, le suivent tout le long de l'escalier, et le
conduisent o il dsire aller: chez le banquier, chez la modiste, o
chez l'homme aux mariages.

Dans cette bienheureuse maison, d'un ct ou de l'autre, on entre comme
chez soi. C'est ainsi qu'y entra Pascal. Guid par les mains  l'index
tendu dessines sur le mur, il gravit l'escalier. Sur le palier du
premier tage donnent trois portes; sur toutes trois, en lettres
brillantes, on lit le nom illustre de l'ambassadeur matrimonial.

Pascal sonna au hasard  l'une de ces entres. Le timbre vibrait encore
que la porte s'ouvrait, et il se trouvait face  face avec un superbe
domestique, plus dor sur tranche qu'un suisse de cathdrale.

--M. de Saint-Roch? demanda Pascal.

--Si monsieur veut bien prendre la peine de me suivre, rpondit
respectueusement le magnifique valet, je vais conduire monsieur.

Et cartant une portire de damas, il prcda le jeune homme dans un
couloir clair par des verres dpolis. Un pais tapis assourdissait le
bruit des pas.

Tout en marchant, Pascal riait; il songeait aux rclames du ngociateur
qui dpeignent sa maison sous un aspect fantastique: portes
mystrieuses, escaliers drobs, corridors sombres, rien n'y manque;
peut-tre cependant les valets devraient-ils tre sourds et muets.

Enfin, le domestique introduisit le visiteur dans un petit salon tendu
de reps lilas tendre, d'une nuance audacieuse.

--Si monsieur veut prendre la peine de s'asseoir, dit-il, je vais
prvenir monsieur.

Et en mme temps il frappait trois coups sur un timbre plac au milieu
de la table.

--Me faudra-t-il attendre longtemps?

--Monsieur est prvenu que monsieur l'attend dans le salon lilas,
rpondit en s'inclinant le domestique. Monsieur ne tardera pas  venir
retrouver monsieur.

Il s'inclina de nouveau et se retira sans bruit, refermant discrtement
la porte.

--Diable! pensa Pascal, il parat qu'il y a des salons de toutes les
couleurs, ici; examinons toujours celui-ci.

Ce salon lilas est,  vrai dire, une petite merveille de luxe malentendu
et de richesse de mauvais got. Une revendeuse  la toilette y aurait
des blouissements. Tout est dor, depuis le bras des fauteuils jusqu'
la rosace du plafond. La tapisserie des meubles est brode  la main; il
n'en est pas un qui ressemble  l'autre. Le tapis  personnages est le
chef-d'oeuvre du grotesque: il doit reprsenter la toilette de madame
de Pompadour, ou autre chose, l'auteur du carton peut seul savoir quoi.

Le reste est  l'avenant. Mais ce qui donne au salon lilas une
physionomie particulire, c'est le nombre des tableaux de tout genre
accrochs aux lambris, et la profusion incroyable de menus objets
disposs sur la chemine, sur les tables, sur quatre ou cinq tagres.

Bronzes, pltres, marbres, porcelaines, bois sculpts, il y a de tout.
Un magasin de bric--brac peut seul donner une ide de cet encombrement
d'objets d'art. Et quels objets d'art! Des choses inoues, prodigieuses,
des statuettes  faire frmir, des peintures  donner le frisson. Un bon
tableau, trois mdiocres, quelques bronzes de chez Barbedienne,
trouveraient grce; mais tout le reste!...

Pascal, horripil, allait d'un objet  l'autre. Sous chaque bibelot il y
avait une tiquette et une devise; on lisait: A notre bon ami.--A
l'auteur de mon bonheur.--Souvenir d'une heureuse mre.--Gage de
reconnaissance, etc., etc...

videmment tous ces objets d'art taient des dons, mais de qui? Le sujet
de la pendule tait un Amour joufflu soufflant de tous ses poumons sur
un brasier. Au-dessous du Cupidon, on avait grav au burin: Ainsi sera
toujours notre flamme!...

Le nouveau client de M. de Saint-Roch se perdait en conjectures.

Il tait l, bahi, devant cet Amour et cette flamme, lorsqu'une porte
s'ouvrit doucement et l'ambassadeur matrimonial lui-mme parut sur le
seuil.

C'est un petit homme grassouillet, dodu et frais  faire plaisir. Les
lis et les roses que les parfumeurs vendent en petits pots
s'panouissent sur sa joue scrupuleusement rase. Sa bouche en coeur,
qui sourit comme un bouquet  Chloris, dcouvre un crin de perles fines
et blanches, dernier mot de l'art du dentiste. Son oeil a la tendre
gat d'un madrigal.

Coquet, soign, musqu, il exhale les plus pntrantes senteurs. Fait-il
un mouvement, un geste, on dirait un sachet qu'on agite. Il a les grces
juvniles d'un berger de Watteau, et des prcieusets de poses  ravir
le coeur. Vestris l'et aim pour sa faon de cambrer la jambe, c'est
le dieu Menuet en personne.

Son gilet  transparents est un souvenir du premier empire. C'est lui
qui usera le dernier des habits bleu-barbeau,  boutons d'or cisel, 
basques longues et effiles. Il a renonc  la culotte courte, mais des
boucles de brillants ornent les fins escarpins de castor qui
emprisonnent ses gros pieds. Des manchettes de malines cachent  demi
ses mains poteles et poilues.

Il a la passion des bijoux. Toute sa personne resplendit et scintille
comme le ciel d'une nuit de dcembre. Des bagues s'enfilent  tous ses
doigts. Ouvre-t-il son habit, on croit voir s'ouvrir la boutique d'un
orfvre. Epingles, boutons, tincelles, constellent sa cravate, sa
chemise et son jabot. Des chanes d'or tombent en triples cascades le
long des plis de son gilet. Il n'a jamais moins de trois montres sur
lui; leurs breloques formeraient un muse. Il ne porte pas de boucles
d'oreilles, mais sa perruque blonde et frise est un pome.

Tel il apparut radieux sur le seuil du salon, et Pascal fut bloui.

L'ambassadeur matrimonial ne sembla pas trop fier de l'effet qu'il
produisait. Sa vanit sur ce point doit tre blase. Mais comme la
surprise du nouveau client ressemblait fort  une timidit exagre, il
entreprit de le rassurer. Aussi, est-ce d'une voix enchanteresse qu'il
modula ces simples paroles:

--Vous tiez, je le vois, monsieur, en contemplation devant mes pauvres
ex-voto.

--Ex-voto! rpta Pascal comme un cho.

--Si je me sers de cette expression, continua l'illustre ngociateur,
c'est que je dois  la reconnaissance tous les objets que vous voyez
ici. C'est en pensant  moi que des mains amies ont brod ces
fauteuils; ces bronzes, ces tableaux, sont pour moi les gages d'un
imprissable souvenir.

Pascal s'inclina. Les paroles lui manquaient pour peindre sa
stupfaction.

--Aussi, continua l'ambassadeur matrimonial d'une voix attendrie, j'aime
 m'entourer de ces dons pieux. Ils sont mon trsor le plus cher, la
plus prcieuse rcompense de mes labeurs. Mais tout n'est pas ici, je
vous prie de le croire. J'ai sept autres salons encore, aussi encombrs
que celui-ci.

--Monsieur, dit Pascal, vous avez, je le vois, mari bien du monde.

--Le tiers de la France,  peu prs, rpondit M. de Saint-Roch d'un air
modeste. Beaucoup ne s'en doutent gure, beaucoup m'ont oubli.

--Est-ce possible?

--Cela est ainsi, du moins. Ah! monsieur, et l'attendrissement semblait
gagner l'ambassadeur, j'ai fait bien des ingrats! On a calomni mes
intentions si pures, on m'a intent des procs. Mais j'ai des arrts et
jugements en ma faveur, par mes soins ils ont t imprims, avec les
plaidoiries des dix avocats. J'ai des consultations qui confirment la
moralit et la lgalit de mes actes! j'ai encore... Mais tous ces
prsents que vous voyez ici ne sont-ils pas la plus loquente des
plaidoiries, le pangyrique le plus glorieux...

--Monsieur, essaya Pascal, je n'ai jamais eu l'ide de contester...

--Heureusement, continua M. de Saint-Roch, il n'est pas que des ingrats
en ce monde. Tenez, ce petit groupe que vous voyez l m'a t ce matin
envoy par un jeune mnage que j'ai mari l'an pass. Je dois ce tableau
 deux jeunes poux dont j'ai ngoci l'union il y a quatre ans. Ah!
ceux-l me donnent bien de la satisfaction; ils en sont  leur cinquime
enfant, c'est une fille, et ils m'ont choisi pour parrain. Que de
couples ont gard ma mmoire au fond de leur coeur! ils m'crivent,
ils m'informent de tout ce qui leur arrive d'heureux..... Survient-il
une petite brouille dans le mnage, ils me prennent pour arbitre, et
j'ai bientt rtabli la paix.

--Voil des faits qui honorent un homme.

--Et une profession, monsieur. Ah! si les heures n'taient pas si
courtes, je voudrais, aprs avoir allum le flambeau de l'hymne,
entretenir sa flamme toujours pure et brillante. Que faudrait-il pour
cela? Une maison d'assurance contre les querelles de mnage. Les poux
soumettraient leurs petits griefs  un jury compos de personnes des
deux sexes. Le jugement rendu, d'habiles ngociateurs feraient entendre
raison  celui des poux qui serait dans son tort. Mais, pardon, j'abuse
de vos instants, monsieur; veuillez donc prendre la peine de passer dans
mon cabinet.

Et l'homme surprenant s'effaa devant Pascal, pour lui livrer passage,
avec la grce flexible d'un professeur de maintien.

Le cabinet de M. de Saint-Roch ressemble  tous les laboratoires
d'affaires possibles. A la malpropret,  la poussire prs, un avou
s'y croirait chez lui. Mais les valets du ngociateur font la chasse aux
araignes, et essuient soigneusement le cuir dor des nombreux cartons
qui tapissent la pice.

L'ambassadeur matrimonial daigna, de sa main, avancer un fauteuil  son
jeune client, et lui-mme prit place devant un vaste bureau charg de
papiers et de dossiers orns de ficelles roses.

--Monsieur, dit alors Pascal, je suis venu vous trouver parce que je
dsire me marier.

--Bien, monsieur, bien, trs bien! rpondit M. de Saint-Roch, voil une
bonne pense. Le mariage, monsieur, est la vritable fin de l'homme. Je
puis vous en parler, moi qui seul ai le droit de me dire son
rnovateur. Dieu et moi avons dit  l'homme: Prends une compagne. Et si
moi-mme je ne suis pas pre de famille, c'est que j'exerce un sacerdoce
trois fois saint. Je suis vou au clibat, comme le confesseur. Je porte
en moi trop de secrets pour ne pas redouter et fuir la prsence d'une
femme aime.

--Aussi ai-je toute confiance.

--Loyaut et discrtion, monsieur, voil ma devise. Ah! vous avez mille
fois raison de vous adresser  moi. Comment se font, s'il vous plat,
les mariages dans le monde? Je ne parle pas des exceptions. Ils se font
par hasard, par un ami, un parent, une simple connaissance. Les vieilles
femmes ordinairement ont la rage de marier les gens. Oh! les vieilles
femmes! Mais quelles garanties avez-vous, quel contrle? Vous pousez de
confiance, les yeux ferms. Si vous tes dlicat, on exploite votre
dlicatesse; on vous promettait des monts d'or, on ne vous donne rien.
Mais vous tes engag, une fausse honte vous retient, vous tes furieux,
mais vous n'osez dire: Non.

Pascal fit un geste de dngation.

--Oh! reprit M. de Saint-Roch, je sais qu'il y a des exceptions. Mais
enfin, chez moi, jamais de surprise, jamais de dception. Ce qui honore
mes actes, monsieur, ce qui les distingue, c'est que vous pouvez
toujours faire vrifier par votre notaire les pices et documents que je
fournis; et cela, sans tre engag. Voil d'o dcoule ma rputation
hors ligne...

--C'est fort bien, monsieur, interrompit Pascal, mais ne serait-il pas
temps d'en revenir  mon affaire?

--Nous y voici; mais je tenais, mon cher client,  vous donner ces
explications ncessaires.

Et sur ce, l'interrogatoire de Pascal commena. Nom, profession,
famille, demeure, fortune, caractre, dtails intimes, le ngociateur en
mariages n'oublia rien. Il prenait des notes,  mesure que le jeune
homme rpondait. Lorsqu'il fut  bout de questions:

--Maintenant, mon cher client, dit-il, vous pouvez dormir tranquille,
nous trouverons chaussure  votre pied, et cela, avant longtemps.

--Comment, rpondit Pascal surpris, avant longtemps; mais je croyais que
ce serait de suite...

--Oh! fit l'ambassadeur qui parut extrmement choqu, comme vous y
allez! Ah! bouillante jeunesse, continua-t-il d'un ton badin, vous
croyez qu'un mariage se fait ainsi...

--Pardon, je supposais...

--Que j'avais l, dans un carton, une pouse  vous prsenter? Mais
parlons srieusement. Nous sommes aujourd'hui jeudi, revenez mercredi
prochain, je me serai occup de vous.

M. de Saint-Roch se leva sur ces mots, l'audience tait finie. A ce
moment, quatre coups frapps sur un timbre retentirent.

--Ah! fit l'ambassadeur, quelqu'un m'attend dans le salon rose.

--Alors, dit Pascal,  mercredi.

Et il se dirigea vers la porte. M. de Saint-Roch le retint.

--Pas par l, pas par l, dit-il. Peste! vous pourriez rencontrer
quelqu'un. On ne doit rencontrer personne chez moi, la maison est
dispose en consquence. J'y recevrais vingt personnes  la fois, que
chacun se croirait seul. Par ici, venez.

Et, ouvrant une porte dissimule par des cartons, il remit Pascal aux
mains d'un domestique, qui le conduisit, par un couloir assez obscur,
jusqu' la rue.

Le soir mme, Pascal racontait, sans omettre le plus lger dtail, sa
visite au ngociateur. Jamais rcit n'eut plus grand succs. Mais ce
n'tait l qu'un premier acte, et chacun engagea le jeune ingnieur 
pousser l'aventure. Lorilleux lui-mme, que les exhortations
matrimoniales de l'ambassadeur avaient beaucoup rjoui, fut de cet avis.

Pascal fut donc fidle au rendez-vous. Cette fois on le fit attendre
dans un salon vert-pomme,  la couleur prs exactement semblable au
premier. Il n'eut pas le temps de s'impatienter. M. de Saint-Roch parut
presque aussitt.

Mais combien cette seconde rception fut diffrente de la premire!
Pascal fut accueilli comme un fils attendu avec impatience,
l'ambassadeur ne savait quelle fte lui faire.

--Eh bien! lui dit-il, j'ai pens  vous. Ah! vous tes un jeune homme
bien honnte, et je vous dois des flicitations: pourquoi tous mes
clients ne vous ressemblent-ils pas?

--Comment cela, en quoi?

--Eh! vous tes trop modeste, mon cher enfant, vous m'avez cach une
partie de votre fortune. Que me disiez-vous donc, que votre pre possde
dix mille livres de rentes et une tude qui vaut quarante mille francs?
Son tude vaut trente mille cus, et il a bien prs de vingt mille
livres de rente. Sa seule ferme de Kerpris rapporte douze mille francs
par an. Il a prs de Guingamp des bois magnifiques, et de superbes prs
le long du Trieux.

Jamais homme ne fut plus stupfait que Pascal en coutant ces dtails.
Comment! un tranger connaissait mieux ses affaires que lui-mme? D'o
diable M. de Saint-Roch tenait-il ces dtails?

--Ce n'est pas tout, continua le fondateur de la profession
matrimoniale, vous annonciez une fortune personnelle de trois cent mille
francs; vous avez beaucoup mieux que cela. Le docteur Lorilleux dit
partout que vous avez le double, mais votre associ, M. Lantier, calcule
sur quatre cent cinquante mille francs.

--Morbleu! monsieur, dit Pascal, d'o savez-vous tout cela?

--Eh! eh! fit M. de Saint-Roch en riant, on est all aux renseignements.

--Monsieur!

--N'allez-vous pas vous fcher? Ah , croyez-vous donc que je marie les
gens sans savoir ce que je fais? Ce serait de belle besogne, vraiment!
Sachez que je n'ignore aucun dtail de l'existence de mes clients. Je
sais toutes les particularits de votre vie mieux que votre meilleur
ami, le docteur Lorilleux. Ainsi, je pourrais vous dire ce que vous lui
avez cach: par exemple, pourquoi vous avez donn votre dmission il y a
six ans.

--Oh! pour cela!...

--Eh! cher client, vous vous tes retir parce que vous deviez tre
nomm en province, et qu' aucun prix,  ce moment, vous ne vouliez
quitter Paris,  aucun prix! Certaine affaire de coeur...

Pascal devint cramoisi. Il eut presque peur.--Ah , pensait-il, c'est
un sorcier, cet homme, ou un employ de la prfecture de police. Il
regrettait fort sa dmarche, et tait bien prs de se fcher.

--Je sais que tout est fini depuis longtemps, ajouta M. de Saint-Roch.
D'ailleurs, soyez sans inquitude; ma maison, je vous l'ai dit, est un
confessionnal. Effray de l'immense responsabilit qui pse sur moi,
jamais, par discrtion, je n'ai form aucun lve. J'emporterai mes
secrets au tombeau; cabinet, titres, notes, correspondances, tout mourra
avec moi, et alors, la profession matrimoniale retombera dans l'enfance
et la dconsidration.

Il pronona ces dernires paroles d'une voix mue, sa figure farde
exprimait une douleur profonde. Pascal ne savait s'il devait rire ou se
mettre en colre. tait-ce un charlatan ou un homme convaincu? --Quel
comdien! pensa le jeune homme. Peu  peu cependant le sourire habituel
revint sur les lvres de l'homme singulier.

--Maintenant, parlons de vous, dit-il. Vous tes jeune, joli garon,
spirituel, riche, vous tes trs facile  marier, l'affaire sera vite
faite. Rpondez-moi comme  votre confesseur: Vous mariez-vous par
spculation, voulez-vous beaucoup d'argent?

--L'argent est une belle chose, je ne le mprise pas, mais je veux aimer
la femme que j'pouserai.

--Eh bien! vous tes dans le vrai. Parfois, je suis forc de me prter 
des spculations, mais cela me fche toujours. Ainsi, nous disons une
fortune qui rponde  la vtre, une femme que vous puissiez aimer.

--Vous l'avez dit.

M. de Saint-Roch se leva, et, prenant un norme registre, l'ouvrit sur
son bureau.

--J'ai l, dit-il en frappant sur le registre, l, les plus riches
fortunes de France et des divers pays, toujours avec titres  l'appui.

Pascal s'avana pour jeter un coup d'oeil sur ce rpertoire de toutes
les hritires de l'Europe.

--Oh! vous pouvez regarder, dit l'ambassadeur, vous n'y comprendrez
rien. Tous mes registres sont crits en caractres hiroglyphiques, et
seul j'en ai la clef.

Tout en parlant, il feuilletait son registre:

--Quinze cent mille francs, c'est trop. Cent mille francs, pas assez.
L, il faut tre noble, baron au moins; ici, on veut un militaire; il y
a des parents singuliers! Ah! voici, peut-tre: un million comptant,
une veuve, cinquante-trois ans...

--Bien oblig.

--Cherchons encore. Ici, on dsire que le mari continue  grer une
fabrique. Cette demoiselle exige que l'homme qu'elle prendra ne fume
pas; des exigences et pas de dot! Cette autre n'pousera qu'un blond, et
vous tes brun; belle fortune pourtant. Ah! une de mes meilleures
clientes, elle s'est remarie trois fois, toujours par mes soins:
vingt-neuf ans, cinq enfants...

--Passons...

--Voici peut-tre votre affaire: deux cent mille francs, dix-huit ans,
excellente ducation, parents honorables...

--Cela pourrait aller.

--D'autant que je vous donne le chiffre du comptant. Il y a de belles
esprances, trs belles, superbes. La mre est ge, sa sant est
dplorable, vous comprenez.... et toute la fortune est de son ct.
Quant  la jeune fille, elle est trs jolie, ma foi! grande, bien faite,
blonde. S'il faut tout dire, je lui crois un caractre ingal, les
domestiques ne restent jamais plus de deux mois dans cette maison-l.

--Diable!

--Oui, quand on se marie, c'est pour plus longtemps. Les parents
exigeront que leur gendre demeure avec eux...

--Alors, merci. Puis, je dois vous l'avouer, je n'aime pas les blondes.

--Fort bien! Et M. de Saint-Roch continua sa revue. Ah! pour le coup,
s'cria-t-il, nous y voici. La demoiselle est charmante, oui, charmante,
et brune. Elle a vingt ans, et n'est jamais alle en pension. Excellente
ducation cependant, la mre est un peu rigoriste. La jeune personne a
le meilleur caractre, elle est aimable, vive, enjoue, un peu enfant
peut-tre; mais elle n'est pas coquette et sait tenir une maison. Le
pre est un ancien fabricant de Roubaix, retir depuis trois ans, un
brave et excellent homme, nullement taquin. Grande fortune, ma foi! en
immeubles, s'il vous plat, bien prs d'un million. Ils donneront cent
mille cus.

--Arrtons-nous, dit Pascal, il me semble difficile de trouver mieux.

--N'est-ce pas? Certainement la demoiselle vous plaira. Par exemple, je
ne puis vous garantir,  cinquante mille francs prs, le chiffre de la
dot. Le pre est un peu serr.

--Peu importe, je vous ai dit mes prtentions. Je ne suis pas exigeant.
Et maintenant, quel est le nom de cette jeune fille, quand la verrai-je?

--Patience, vous saurez son nom quand il le faudra; on ne tardera pas 
vous prsenter. Il ne nous reste plus qu'une formalit  remplir, la
plus simple au monde.

M. de Saint-Roch prsenta alors un petit papier  son nouveau client, en
le priant de vouloir bien le signer.

Pascal s'y engageait  compter  l'ambassadeur matrimonial cinq pour
cent sur la dot, le lendemain de son mariage avec mademoiselle...

Le nom tait en blanc.

--Voil le fond du sac, pensa Pascal. Dois-je signer? Bah! je ne crois
pas que cette signature puisse jamais me coter un centime. Et, de sa
plus belle criture, il traa son nom au bas du papier.

M. de Saint-Roch prit la plume  son tour. Il mit sa signature  ct de
celle de Pascal. Puis, dans le blanc laiss  la place du nom de la
jeune fille, il crivit: Antoinette Gerbeau.

--Antoinette, dit Pascal. Ce nom me plat assez.

--C'est d'un heureux augure, rpondit gracieusement M. de Saint-Roch;
vous aurez bientt de mes nouvelles.

Il mit ensuite son client  la porte avec les mmes prcautions que la
premire fois.

Les dtails de cette seconde entrevue gayrent encore beaucoup les amis
du jeune ingnieur, sauf vers la fin. L'pisode du papier  signer leur
parut inconvenant. L'homme d'affaires en cela perait trop sous l'habit
bleu-barbeau du commis-voyageur de l'hymen. Presque tous affirmrent
qu'ils n'auraient certes pas oubli leur signature dans ce mystrieux
laboratoire, et ils dclarrent que M. de Saint-Roch n'aurait pas leur
pratique.

Lorilleux profita de ces dispositions pour en revenir  ses moutons et
rpter, avec plus d'assurance, que jamais l'ambassadeur matrimonial
n'avait mari personne. On partagea son avis, et on l'engagea, puisqu'il
tait toujours dcid  prendre femme,  s'adresser ailleurs.




VI


Il y avait trois jours que, pour la dernire fois,  ce qu'il croyait,
Pascal avait salu M. de Saint-Roch; il ne songeait plus gure 
l'ambassadeur matrimonial, lorsqu'un soir, comme il rentrait, son
domestique lui remit une lettre apporte dans la matine.

Pascal brisa le cachet et lut:

     Monsieur et cher client,

     Je reois  l'instant l'avis qu'une excellente occasion se
     prsente pour vous de voir mademoiselle Gerbeau. Mon excellent ami
     le chevalier de Jeuflas ira ce soir vous prendre  neuf heures
     prcises. Il se fera un plaisir de vous conduire  un bal o vous
     rencontrerez cette demoiselle.

     Je serais dsol que ma lettre ne vous parvnt pas  temps,
     peut-tre ne trouverions-nous jamais de si tt pareille occasion,
     la jeune personne sortant peu.

     Considrez-moi, je vous prie, monsieur et cher client, comme le
     plus dvou de vos amis.

J.-D. DE SAINT-ROCH.

--Diable! se dit Pascal,  neuf heures! Il est huit heures et demie
passes, je n'ai que le temps de fuir si je veux viter le personnage.

Mais, au mme instant, le domestique annona:

--Monsieur le chevalier de Jeuflas.

Le chevalier est un homme du meilleur monde, aimable, poli, distingu.
Il serait difficile de lui assigner un ge, il doit avoir entre trente
et soixante-cinq ans.

Ce qui se voit du premier coup d'oeil, c'est qu'il a un excellent
tailleur. Deux ou trois ordres, dont un marron clair, fleurissent  sa
boutonnire. Il grasseye lgrement en parlant.

M. de Jeuflas n'eut aucunement l'air embarrass de se prsenter ainsi
chez un tranger. Il salua gracieusement Pascal.

--Monsieur, dit-il, un de mes bons amis, qui a pour vous une estime
singulire, m'a dit votre dsir d'aller dans le monde. Je me tiendrai
pour trs honor de prsenter dans les quelques maisons o je suis reu
un homme aussi distingu que vous.

La pose, le geste, le ton, tout tait parfait. Voil ce que remarqua
Pascal tout en se confondant en excuses. Il expliqua que, rentr depuis
quelques minutes  peine, il n'avait t prvenu qu' l'instant de la
venue du chevalier. Dans le fait, bien que fort intrigu, il hsitait 
suivre l'ami de M. de Saint-Roch.

--Je ne suis pas prt, monsieur, ajouta-t-il, et je craindrais d'abuser
de votre obligeance...

--Oh! qu' cela ne tienne, rpondit le chevalier, rien ne nous presse,
et je puis fort bien vous attendre.

La curiosit triompha, et Pascal, aprs quelques faons, se dcida 
suivre M. de Jeuflas. Pour lui faire prendre patience pendant qu'il
s'habillerait, il lui offrit des cigares; mais le chevalier refusa, bien
qu'amateur, avoua-t-il, de bons cigares, parce qu'il ne fumait jamais
lorsqu'il devait aller dans un salon o se trouveraient des femmes.

Tout en s'habillant, Pascal se disait:

--O diable M. de Saint-Roch pche-t-il de pareils compres? C'est qu'il
est fort bien. Il n'y a plus que les gentilshommes et les coiffeurs, 
craindre d'empester le tabac lorsqu'ils se prsentent chez une femme;
videmment le chevalier est un gentilhomme. Allons, l'intrigue se
complique.

Le chevalier avait sa voiture. Lorsqu'il y fut install  ct de
Pascal:

--Pour ce soir, dit-il, nous allons chez un ancien magistrat, fort de
mes amis, qui donne deux ou trois soires dansantes par hiver. C'est une
bonne et agrable maison, o vous vous plairez, j'en suis sr.

A la faon dont la matresse de la maison le reut, lorsque M. de
Jeuflas l'eut prsent comme un de ses meilleurs et de ses plus anciens
amis, Pascal vit bien que le chevalier tait effectivement trs
considr, et plus aim encore. A sa seule recommandation il dut cet
accueil amical et gracieux qu'on rserve pour les htes aims.

Quant  la maison, elle tait vraiment ce qu'avait dit le compre de
l'ambassadeur.

Pascal se sentit soulag d'une assez grande inquitude. Il n'avait pas
craint une avanie, mais il redoutait fort d'tre conduit dans un monde
au moins quivoque.

La prsentation termine, M. de Jeuflas tira son trs nouvel ami un peu
 l'cart.

--Voyez donc l-bas, lui dit-il du ton le plus dsintress, sur la
banquette qui touche la fentre, cette jolie personne, au premier rang,
la troisime aprs le rideau. Oui, l. N'est-ce pas, qu'elle est
ravissante? C'est mademoiselle Antoinette Gerbeau. J'aime beaucoup son
pre; sa mre est le modle achev de toutes les vertus. Je suis un de
leurs intimes.

Il s'loigna sur ces mots, laissant son jeune ami, comme il disait, 
ses rflexions.

Pascal aurait t bien difficile s'il n'avait t de l'avis du
chevalier. Mademoiselle Gerbeau tait une admirable jeune fille. D'pais
cheveux bruns encadraient sa figure d'une expression charmante, et
faisaient ressortir l'admirable blancheur de son teint; sa bouche tait
mutine et rieuse, ses grands yeux noirs ptillaient de malice et de
gat. On valsait,  ce moment, et sans doute elle regrettait de rester
 sa place. De temps  autre, elle se retournait vers sa mre, place
derrire elle, comme pour lui reprocher de l'avoir prive d'un grand
plaisir.

--M. de Saint-Roch ne m'avait pas tromp, pensa Pascal. Mais  ce
moment, en prsence de cette jeune fille si belle, le souvenir de
l'ambassadeur matrimonial le gnait; il et voulu l'oublier et ne
devoir qu'au hasard le plaisir d'admirer cette beaut si parfaite.--Je
vais toujours l'inviter  danser, se dit-il; et tournant autour du
salon, en longeant les banquettes pour viter les valseurs, il arriva
jusqu' mademoiselle Gerbeau.

Elle tait engage pour tous les quadrilles, sauf pour le prochain.
Personne n'avait eu l'ide de le lui demander, pensant qu'elle l'avait
promis. Elle s'inquitait mme un peu de faire encore tapisserie pendant
une contredanse, aprs n'avoir pas vals. Aussi Pascal fut admirablement
accueilli, non parce qu'il tait homme d'esprit et beau cavalier, mais
uniquement parce qu'il tait le danseur dsir.

Pascal n'aimait pas la danse; il trouvait le quadrille moderne un
divertissement fort ridicule, et pourtant celui qu'il dansa avec
mademoiselle Gerbeau lui sembla trop court. Il aurait t, il est vrai,
bien embarrass de dire pourquoi. Sa conversation avec la jeune fille
n'avait eu rien de bien attachant. Il avait, entre les figures, chuchot
quelques-uns de ces riens qui sont le hors-d'oeuvre oblig de la
contredanse, et que chaque danseur met dans la poche de son habit noir
avec son foulard. Mademoiselle Gerbeau avait murmur bien timidement
quelques monosyllabes, et voil tout.

Cependant, quand l'orchestre s'arrta, essouffl d'avoir couru aprs
les ritournelles, dcoupes dans l'opra en vogue ou dans quelque
mlodie de Beaumann, il avait envie de crier: Encore!

Il lui fallait reconduire sa danseuse  sa place. Tout en prenant le
plus long, pour avoir le plaisir de la sentir s'appuyer  son bras
quelques minutes de plus, il la pria de lui accorder une mazurque,
puisqu'elle avait promis tous les quadrilles.

--Je ne danse pas la mazurque, monsieur, dit-elle d'un petit air triste.

--Je vous en prie, mademoiselle, insista Pascal, permettez-moi de
solliciter cette faveur en prsence de madame votre mre; je suis sr
qu'elle ne me refusera pas.

Elle leva les yeux sur Pascal, et rougit de se voir devine. Elle
brlait de la danser, cette mazurque sduisante, mais sa mre tait
inflexible. Bien bas, sans avoir grand espoir dans une dmarche
plusieurs fois renouvele, elle rpondit:

--Je le veux bien, monsieur.

Il est trs-loquent, au moins, cet intrigant de Pascal Divorne, mon
ami; il le montra bien. Il emporta d'emble le consentement de madame
Gerbeau. Et ce n'tait pas chose facile, car elle a des principes
arrts, trs arrts, et ne s'en dpart pas volontiers. Jusqu' ce jour
elle avait jur, au su de tout le monde, que jamais, au grand jamais,
sa fille ne se mlerait  ces danses inconvenantes o un jeune homme a
le droit d'enlacer de son bras la taille d'une jeune fille.

Oui, elle l'avait jur et cri sur les toits; c'tait l'article premier
de la charte maternelle octroye le jour o, pour la premire fois, elle
avait conduit sa fille au bal. Tout le monde le savait bien. Aussi
lorsqu'on vit mademoiselle Antoinette mazurker avec ce beau jeune homme
que personne ne connaissait, on pensa qu'il y avait quelque chose, et
que le danseur heureux tait un futur mari.

Pascal, lui, fut hroque; il dansa avec d'autres jeunes filles trois ou
quatre quadrilles, esprant ainsi mriter une mazurque nouvelle. Mais
lorsque, vers deux heures du matin, il chercha madame Gerbeau pour lui
arracher un second consentement, elle avait disparu.

Son dpit fut vif. Il regretta de s'tre donn tant de mouvement pour
rien. Alors seulement il se souvint de son introducteur. Il eut quelque
peine  le dcouvrir; enfin il l'aperut dans le salon de jeu.

Le chevalier de Jeuflas tait assis  une table d'cart. Il gagnait. Ce
n'tait plus le mme homme, sa froideur l'avait quitt, sa figure
exprimait une joie passionne, bien que contenue. Son regard s'tait
allum et lanait des clairs fauves comme l'or amass devant lui.

--Voil donc le secret! pensa Pascal, cet homme est un joueur. C'est par
le jeu que M. de Saint-Roch le tient. Pauvre homme! quelle servitude!

En apercevant son protg, le chevalier lui fit an signe amical.
Attendez-moi, semblait-il lui dire. De ce moment, il ne fut plus  son
jeu. Ses traits reprirent leur calme, son regard s'teignit.

Ds qu'il put quitter la table d'cart, il se leva et vint rejoindre
Pascal.

--Eh bien! lui demanda-t-il, non sans une certaine anxit, qui se
lisait bien dans ses yeux.

--Vous me voyez ravi, rpondit le jeune homme, enchant, sous le charme.
De ma vie je n'ai vu une aussi charmante jeune fille.

--N'est-ce pas? dit avec une satisfaction non moins visible que son
anxit le chevalier de Jeuflas. Eh bien, je l'aurais pari. Voulez-vous
que je vous prsente  son pre, qui est, je vous l'ai dit, mon ami?

--Je le voudrais, mais je crois que ces dames sont parties.

Le chevalier tira sa montre.

--Trois heures bientt. Il est trop tard en effet, ces dames se retirent
toujours  deux heures. Madame Gerbeau est inflexible, except pour
vous, cependant. Ah! il faut que vous lui plaisiez bien.

--Comment! cette mazurque...

--Si vous connaissiez cette mre, vous sauriez quelle immense faveur.
Mais, dites-moi, tes-vous libre, demain matin?

--Pourquoi cela?

--Je vous ferais djeuner avec M. Gerbeau.

--Je suis libre comme l'air, rpondit Pascal avec empressement.

--Eh bien! demain, ou plutt aujourd'hui,  onze heures prcises,
promenez-vous dans le passage Jouffroy, je vous rencontrerai par hasard.

--J'y serai, comptez sur moi.

A onze heures trois minutes, Pascal en tait  son second tour dans le
passage Jouffroy, lorsqu'il vit venir de loin le chevalier de Jeuflas,
donnant le bras  un homme d'une soixantaine d'annes,  la figure
prospre,  la physionomie bienveillante. C'tait M. Gerbeau.

Le chevalier parut enchant de rencontrer son jeune ami; il lui raconta
qu'il tait all le matin mme dbaucher son vieil ami Gerbeau; bref, il
finit par l'inviter  venir djeuner avec eux. Ce que Pascal accepta
avec un visible plaisir.

En route, bien qu'on n'et pas loin  aller, M. de Jeuflas trouva le
moyen de raconter,  l'oreille de M. Gerbeau, la biographie de Pascal.
Si bien qu'en arrivant  la porte du restaurant, l'ancien fabricant
savait qu'il allait djeuner avec un jeune homme charmant, remarquable
autant par sa conduite que par son talent, ancien lve de l'cole
polytechnique, appartenant  une famille honorable et riche, et orn
d'une fortune personnelle de quatre cent mille francs.

Le chevalier dit tout cela entre deux bouffes de son cigare, car il
fumait le matin.

Au moins son adresse ne fut pas perdue. Le dessert n'tait pas servi,
que dj Pascal avait sduit le pre d'Antoinette. Au caf, la conqute
tait acheve.

M. Gerbeau, fabricant trs habile, tait un fort mdiocre connaisseur en
maisons. Or, depuis dix-huit mois, il se trouvait  la tte d'une assez
mauvaise affaire. Saisi tout  coup de la passion de btir, passion qui
a troubl la cervelle de tant de pauvres rentiers, il avait eu la
fcheuse ide de vendre des proprits qu'il avait en Saintonge, pour
acheter des terrains  Paris. Sur ces terrains, acquis de seconde main,
et fort cher, il avait eu l'ide non moins malheureuse de faire btir.

Une maison en construction, pour qui n'est pas initi, est une
vritable bouteille  l'encre: impossible de rien voir aux dpenses.
Voil o en tait M. Gerbeau. Il comprenait instinctivement qu'on le
pillait, mais qui? mais comment? Il tait srieusement inquiet, parce
qu'il savait vaguement qu'il en est de la spculation comme de
l'engrenage d'une machine: qu'on laisse s'engager un doigt sous la roue,
il faut bientt couper le bras, si on ne veut pas que le corps suive le
doigt. Dans la spculation, un billet de banque attire l'autre, une
fortune est vite  sa fin.

M. Gerbeau conta sa msaventure  Pascal, et Pascal lui promit de le
tirer de l, en faisant la part au feu, s'il le fallait absolument, mais
en la faisant aussi petite que possible.

Il tint parole, et aprs huit jours de courses, de dmarches, de calculs
du jeune ingnieur, le fabricant put voir clair dans son affaire. Cette
petite exprience lui cotait soixante mille francs net. Il entrevit non
sans frmir la profondeur du gouffre o il avait failli tre prcipit.
Il comprit que sans Pascal il tait peut-tre ruin: sa reconnaissance
fut grande.

Toutes ces dmarches, on le comprend, ces arrangements  prendre,
amenrent souvent Pascal chez M. Gerbeau pendant les jours qui
suivirent leur premire rencontre. Il y fut invit  dner  plusieurs
reprises. Ainsi, il eut de frquentes occasions de voir mademoiselle
Antoinette, et loin de revenir sur sa premire impression, il ne fit que
subir davantage le charme. Il trouvait dans cette famille un parfum
d'honntet, de bonheur, d'aisance, qui lui rappelait le doux souvenir
de sa famille. En madame Gerbeau, cette mre si digne sans raideur, si
tendre sans faiblesse, il croyait revoir sa mre. Enfin, il le sentait,
il le comprenait, il aimait Antoinette.

C'est alors que Pascal et souhait voir l'ambassadeur matrimonial
descendre au tombeau avec tous ses secrets, titres, actes et registres
crits en caractres hiroglyphiques. L'ombre de l'onctueux et paternel
M. de Saint-Roch le poursuivait plus terrible et plus farde que celle
de Jzabel. Il n'osait le maudire, car enfin c'tait  lui qu'il devait
de connatre celle qu'il aimait, mais comme il l'aurait ananti de bon
coeur!

Puis il se rappelait sa signature au bas d'un trait, en caractres trs
lisibles. Il l'avait devant les yeux, ce trait, crit en caractres de
feu; il lui semblait avoir sign un pacte diabolique.

Et ce terrible chevalier de Jeuflas, autre dmon, autre remords!
Celui-l semblait peut-tre plus effrayant  Pascal, car le ngociateur
sort peu de son laboratoire, et ce chevalier, il devait le rencontrer 
chaque pas, c'tait un ami de la famille dans laquelle il voulait
entrer. N'assisterait-il pas au mariage? Alors sans doute un sourire
satanique viendrait errer sur ses lvres!

Oh! comme Pascal aurait volontiers donn la moiti de ce qu'il possdait
pour connatre Antoinette sans avoir jamais connu les deux complices du
pacte.

Et personne  qui conter ses peines, pas un ami  consulter! Pour rien
au monde Pascal n'et voulu que son meilleur ami, que Lorilleux st ce
qui se passait. Il tremblait  cette seule ide qu'un jour, peut-tre,
quelqu'un viendrait  savoir qu'il s'tait mari par l'entremise de M.
de Saint-Roch.

Cependant il fallait se dcider  quelque chose. Pascal avoua  M.
Gerbeau qu'il aimait sa fille. Le fabricant fut ravi de cet aveu;
seulement il demanda quelques jours pour consulter sa femme et sa fille.

La rponse fut favorable: trois jours aprs sa demande, Pascal tait
admis  faire sa cour--officiellement.

Mais  qui devait-il cette dcision si prompte, qui comblait ses voeux
les plus chers?

Au chevalier de Jeuflas, qui avait vit du temps perdu  courir aux
renseignements, et avait rpondu sur sa tte de son jeune ami; au
chevalier de Jeuflas qui, pendant tout un aprs-midi, enferm avec
madame Gerbeau, avait chant les louanges de son protg: il tait
descendu aux moindres de ces dtails, si prcieux pour une mre inquite
du bonheur de sa fille; il avait dit jour par jour la vie du jeune
ingnieur; au chevalier de Jeuflas enfin, qui avait parl de la famille
de Pascal comme s'il la connaissait depuis vingt ans, et avait trac de
M. et de madame Divorne le portrait le plus flatteur et le plus
ressemblant.

Le chevalier n'avait certes rien dit que de trs vrai. Mais devoir son
bonheur  un pareil homme! tre son complice!--car enfin il mentait en
ralit, puisqu'il avanait des choses dont il n'tait pas sr, des
faits qu'il ignorait,--quel supplice et quelle honte!

Pascal ne savait pas au juste s'il tait furieux ou au comble de la
joie.




VII


Depuis quinze jours, Pascal, autrefois si casanier, n'habitait plus chez
lui. Ses amis venaient et ne le trouvaient pas.

Le domestique avait tous les jours la mme rponse  la bouche:

--Monsieur est sorti, il a dit qu'il ne rentrerait pas de la soire.

Jean Lantier cherchait en vain son associ pour une affaire qui ne
souffrait, disait-il, aucun retard: pas d'associ.

Lorilleux se perdait en conjectures et se mourait d'inquitude.

Cela ne pouvait durer, et un soir la mme proccupation runit
l'entrepreneur et le mdecin. Tous deux,  dix heures du soir,
attendaient Pascal dans son cabinet.

Jean Lantier, press par sa femme, voulait parler d'une de ses filles.

Lorilleux tait dcid  inviter son ami  venir dner en famille, le
surlendemain, comptant lui prsenter sa soeur.

A onze heures, Pascal rentra radieux. Il avait pass la soire prs de
mademoiselle Antoinette, elle n'avait pas rpondu: Non,  une question
qu'il avait os lui adresser tout bas.

Pascal rentrait avec la rsolution bien arrte d'crire  sa famille
pour solliciter l'autorisation ncessaire, et d'annoncer hautement son
mariage. C'tait bien le meilleur moyen de dtourner les soupons, si
quelqu'un pouvait en avoir. Ainsi il laissait M. de Saint-Roch et le
chevalier de Jeuflas dans la coulisse dont ils ne devaient pas sortir.
Les constructions de M. Gerbeau expliquaient parfaitement l'introduction
de Pascal dans cette famille: les relations d'affaires sont souvent le
prlude d'une bonne et sincre amiti.

--Ce n'est pas malheureux! s'cria Lorilleux, ds que le jeune ingnieur
parut, voici deux heures que nous t'attendons. Te voir devient
furieusement difficile. Mais tu es superbe! chez quel prince souverain
as-tu dn? Je ne te savais pas si beau.

Depuis sa premire entrevue avec mademoiselle Gerbeau, Pascal en effet
tournait au dandy.

--Il faut bien corriger un peu la feuille de figuier, rpondit-il
gament; quand on veut faire des conqutes, on doit autant que possible
revtir l'armure du conqurant. Donc, tu es satisfait de mon armure?

--Conqutes! conqurant, balbutia Lorilleux.

--Certainement. Ne vas-tu pas te fcher de ce que j'ai adopt les ides
dont tu me rebats les oreilles depuis un temps infini? Mais,  propos,
depuis deux semaines que je t'ai  peine entrevu, as-tu dcouvert enfin
ta jeune fille idale?

Le mdecin eut le pressentiment d'un horrible malheur.

--Non, pas encore, rpondit-il; trouver une femme comme je la veux n'est
pas facile.

--Je crois bien, dit Jean Lantier, mettre la main sur l'anguille dans le
sac de vipres.

--Vous tes aussi trop exigeants, reprit Pascal. Et, ma foi! comme je ne
poursuis pas une chimre, j'ai trouv. J'espre bien avoir pris
l'anguille, comme dit Jean Lantier. Bref, mes amis, vous qui tes mes
meilleurs amis, vous saurez les premiers la grande nouvelle: Je me
marie, c'est dcid.

Ce fut comme un coup de massue pour les deux amis du jeune ingnieur.

Lantier s'affaissa lourdement sur un fauteuil. Lorilleux demeura
ptrifi, plus immobile que la femme de Loth aprs la mtamorphose, plus
ple que sa cravate blanche de docteur. Pascal les regardait avec
stupfaction.

--Eh! mais, dit-il, la nouvelle de mon mariage ne parat pas vous causer
une joie folle. Je pensais que vous partageriez mon bonheur, je
m'attendais  des flicitations...

--Ce n'est donc pas une plaisanterie? demanda Lantier.

--Une plaisanterie! J'espre bien qu'avant trois semaines nous
clbrerons la noce, et je compte que vous en serez, Lantier, mon vieil
ami. Et nous allons nous occuper de me btir une jolie petite maison, o
nous pendrons la crmaillre avant l'hiver prochain.

--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, dit l'entrepreneur avec un soupir.
J'tais venu, ajouta-t-il, pour vous parler d'une affaire que j'ai,
c'est--dire que j'avais en vue; mais comme rien ne presse, ce sera pour
une autre fois. Il se fait tard aujourd'hui, et l'instant ne me parat
pas bien choisi.

En saluant Lorilleux qui ne le voyait pas, il serra la main de Pascal
et sortit. On put entendre son pas lourd dans l'escalier que, deux
heures auparavant, il avait mont leste et joyeux.

En mme temps que Lantier sortait, Pascal passa dans une autre pice,
laissant Lorilleux seul dans son cabinet.

Alors seulement le mdecin sortit de son immobilit. Mais ce fut pour se
livrer  un de ces accs de rage froide que connaissent seuls les gens
de cette trempe.

La bile, et non le sang, lui montait  la tte  flots presss, lui
serrait la gorge  l'touffer, et l'aveuglait. D'un mot, Pascal venait
de renverser le laborieux difice de sa vie, il tait enseveli sous les
dcombres.

Tout est perdu, plus d'esprance! Voil les mots qui bourdonnaient  son
oreille, et sa fureur redoublait. Il se sentait capable des plus grands
crimes. Comme il hassait cet homme qu'hier encore il nommait son ami!
Et en quelques minutes sa haine avait pris d'effroyables proportions.

--L'infme, disait-il d'une voix sourde, les dents serres, le
misrable, trahir ainsi notre amiti... Oh! il me paiera cher les
horribles souffrances qu'il me donne. Le bonheur de sa vie ne suffira
pas  me payer de tels moments.

Et il marchait  et l, dans le cabinet, avec l'agitation fivreuse
d'un fou, l'oeil hagard, plus effrayant que le tigre qui tourne autour
de sa loge. Ses doigts crisps heurtaient les murailles. Avec quel
bonheur il aurait poignard Pascal! Mais il cherchait, il voulait une
vengeance plus raffine.

Mais c'tait dj plus que n'en pouvait supporter le mdecin. Cet accs
furieux ne dura qu'une minute; il fut oblig de s'asseoir. Sa colre
n'avait pas diminu, il tait homme  l'entretenir pendant des annes,
mais peu  peu il recouvrait son sang-froid.

Sa figure contracte reprenait son masque habituel. Il rflchissait,
tout en froissant machinalement quelques papiers placs devant lui sur
une table.

Tout  coup un nom au bas d'une lettre lui sauta aux yeux, un nom qui
lui rvlait l'nigme de la conduite de Pascal.--Une lettre de M. de
Saint-Roch, se dit-il; et il lut ce billet qu'avait crit l'ambassadeur
matrimonial pour annoncer  son client la venue d'un de ses amis.

La date de cette lettre, qui concordait si bien avec la disparition de
Pascal, valait pour Lorilleux les plus longues et les plus compltes
explications.

--Plus de doute, pensa-t-il, c'est cette demoiselle Gerbeau qu'il
pouse! S'il me faut une assurance encore pour me prouver que je ne me
trompe pas, Pascal lui-mme va me la donner tout  l'heure. Se marier
par l'intermdiaire d'un M. de Saint-Roch! c'est horrible. Mais tout
n'est pas perdu encore, murmura-t-il aprs un moment de rflexion. Je
puis parer ce coup terrible et imprvu.

Et obissant  une inspiration soudaine, qui illumina d'un rayon de joie
sa ple figure, il prit une plume et se prpara  crire.

A ce moment la voix de Pascal retentit dans la pice  ct.

--Eh bien! docteur, tu ne viens pas te chauffer? Il fait un froid de
loup dans mon cabinet, nous serons ici beaucoup mieux pour causer.
Apporte donc la bote aux cigares.

--Je suis  toi, cria le mdecin; laisse-moi achever une lettre...

Lorilleux crivit en effet, non pas une lettre, mais deux. Voici la
premire:

     Cher monsieur Divorne,

     Si vous voulez viter un irrparable malheur, accourez sans perdre
     une minute. Votre fils est tomb entre les mains d'un brocanteur de
     mariages que vous connaissez peut-tre de nom, M. de Saint-Roch.
     Cet homme va le faire entrer dans une de ces familles que fuient
     tous les honntes gens, il va lui faire pouser une de ces jeunes
     filles qui ne trouvent pas de maris. Pascal est amoureux et
     aveugle. Il s'est cach et se cache de ses meilleurs amis. Leurs
     reprsentations seraient d'ailleurs inutiles, vous savez
     l'enttement de votre fils. Seul vous pouvez sauver de la honte et
     du dsespoir ce malheureux jeune homme.

Un de vos amis.

     _P.S._ Peut-tre sera-t-il convenable de ne pas montrer cette
     lettre  Pascal. Venez, venez vite.

La seconde lettre, destine  M. Gerbeau, tait ainsi conue:

     Cher ami,

     Reois mes compliments sincres: tu es un bon pre et un gaillard
     sans prjugs. Tu maries ta fille  un homme qui t'a t prsent
     par M. de Saint-Roch, l'habile agent matrimonial. Antoinette sera
     bien heureuse! Tu dois tre fier d'avoir pour gendre un homme
     enrichi par des spculations vreuses,--si toutefois il est riche,
     ce dont je doute. Tu seras plus glorieux encore quand tu sauras
     pourquoi M. Pascal Divorne a t honteusement chass de l'cole
     des ponts et chausses. Adresse-toi  lui pour le savoir. Allons,
     bonhomme, prpare les cus de la dot.

     Comme tu pourrais ne pas me croire, je t'envoie des pices
     justificatives, un autographe de l'illustre Saint-Roch.

     Ton meilleur camarade te flicite. A quand la noce?

Dans cette seconde missive, Lorilleux renferma soigneusement le billet
de M. de Saint-Roch. Puis il plia les deux lettres anonymes, mit
l'adresse  la premire, et rejoignit Pascal pour savoir de lui o il
fallait adresser la seconde. Le mdecin tait tout heureux, comme un
homme qui vient de voir se briser en clats,  deux pas de lui, une
tuile qui semblait devoir lui tomber invitablement sur la tte.

--Eh bien! demanda-t-il  Pascal, maintenant que nous voici seuls,
vas-tu au moins me raconter le roman de tes amours, affreux cachottier?

Le jeune ingnieur ne demandait pas mieux. Quelle excellente occasion
pour parler d'Antoinette! Il ne s'en fit pas faute, et fut prolixe comme
un amoureux. Mais il eut bien soin d'omettre les noms de l'ambassadeur
et du chevalier son compre. Il dit qu'une personne de ses
connaissances lui avait adress l'ancien fabricant qui avait besoin
d'un architecte; il avait eu le bonheur de sauver la fortune de ce brave
homme, et leur intimit datait de ce service. Il avait vu la jeune
fille, il l'avait demande, on la lui avait accorde, c'tait tout.

--Tu as oubli, dit le mdecin, le nom de cet estimable fabricant?

--Il s'appelle Gerbeau.

--Je ne m'tais pas tromp, pensa Lorilleux. Et o demeure, ajouta-t-il
tout haut, l'heureux pre de cette fille charmante?

--Rue Pave, au numro 5, rpondit Pascal sans dfiance.

--Quoi! tu te maries au Marais! Oh! fi, le bourgeois!

--Mon cher, le Marais est, aprs le faubourg Saint-Germain, le quartier
des hritires; ne t'y trompe pas. C'est aussi un des rares recoins de
Paris o l'on trouve encore des maisons habitables, avec de vrais
appartements, et des escaliers o l'on peut passer deux de front.

--Allons, tu es un heureux mortel, fit le mdecin. Mais, tourdi que je
suis, j'ai oubli quelque chose dans l'ptre que je viens de
griffonner.

Et passant dans le cabinet de Pascal, il crivit, en dguisant son
criture, comme il l'avait dj dguise, sur l'adresse de la seconde
lettre anonyme:

                              _A monsieur
                 Monsieur_ GERBEAU, _ancien ngociant,
                       5, rue Pave, au Marais._
                         PARIS.

--Adieu, dit-il  Pascal quand il eut fini, je te laisse en tte  tte
avec le souvenir de la belle Antoinette. Je vais mettre ma lettre  la
poste et rentrer chez moi. Je tcherai de rver que j'ai trouv une
Antoinette, moi aussi.

Certes, Lorilleux n'avait aucun remords de l'infme trahison dont il se
rendait coupable. A ses yeux, la conduite de Pascal, le dommage qu'il
lui causait, auraient excus bien d'autres perfidies. Mais le coup qui
l'avait frapp tait trop rcent pour qu'il n'en et pas gard quelques
traces. Il avait beau tre matre de soi, sa figure, si ple
d'ordinaire, semblait livide. Ses efforts pour se contraindre faisaient
perler le long de ses tempes des gouttelettes de sueur. Sa main
tremblait encore en serrant la main loyale de son ami.

--Tu as quelque chose d'extraordinaire ce soir, dit Pascal en le
regardant fixement. As-tu prouv quelque vive contrarit? serais-tu
malade?

--Je n'ai rien, en vrit, rpondit Lorilleux sans rougir, jamais je ne
me suis mieux port.

Puis il sortit rapidement. Il sentait le besoin d'tre seul. Les deux
lettres qu'il avait dans sa poche le brlaient. Arriv devant le bureau
de poste, il rflchit:

--Si je mets  la poste ce soir, se dit-il, la lettre de M. Gerbeau, il
fermera sa porte  Pascal trs probablement; mais trs probablement
aussi Pascal trouvera le moyen d'avoir une explication, et il est
possible qu'il s'ensuive une rconciliation. Si, au contraire, je laisse
 M. Divorne le temps d'arriver, la colre des deux pres brouillera si
bien les cartes que le mariage sera rompu  tout jamais. Il faut  M.
Divorne quatre jours pour recevoir la lettre et accourir, c'est donc
dans quatre jours seulement que je lancerai mon brlot chez M. Gerbeau.

Et Lorilleux alla se coucher, content comme Titus lorsqu'il n'avait pas
perdu sa journe.




VIII


Il tait huit heures du matin. Pascal, lev depuis l'aube, c'est--dire
depuis un quart d'heure, parcourait son logis, un mtre  la main.

--Dcidment, disait-il, tout en prenant des mesures, impossible de
rester ici, c'est trop petit. Quand je rtablirais les cloisons qui
divisaient mon appartement en sept pices, je ne l'agrandirais pas d'un
pouce, bien que mon propritaire croie prcisment le contraire. Il
faudra chercher ailleurs. C'est fcheux, je regretterai plus d'une fois
la verdure du square; comme compensation, il est vrai, je n'aurai plus
la vue du fate de ce Thtre-Lyrique, lequel ressemble,  s'y
mprendre,  une grande malle qui a perdu sa poigne...

L'entre de M. Divorne pre interrompit brusquement le monologue de
Pascal.

--Mon pre! s'cria-t-il, laissant, de surprise, tomber le mtre qu'il
tenait.

--Oui, moi, rpondit l'avou. Mais avant tout, un mot, un seul: te
maries-tu? est-ce vrai?

--Je vous l'ai crit.

--Et par l'intermdiaire d'un marchand d'hritires?

Pascal s'tait bien gard de souffler mot de M. de Saint-Roch dans sa
lettre; aussi fut-il bien tonn, et plus contrari encore, de voir
l'avou si bien au fait. Il n'eut pourtant pas l'ide de nier, sachant
bien qu'en toute sret il pouvait se confier  son pre.

--C'est vrai, dit-il.

--Malheureux!

--Au moins, coutez comment les choses se sont passes. C'est une
plaisanterie qui se trouve avoir un dnoment srieux, je lui devrai mon
bonheur.

Le rcit du jeune homme fut long, parce qu'il n'omit pas la circonstance
la plus insignifiante: M. Divorne l'couta avec cette attention patiente
qu'il prte  ses clients lorsqu'ils le mettent au courant d'un procs.
Quand enfin Pascal eut achev:

--Pauvre jeune homme! s'cria M. Divorne, et tu ne vois pas le pige,
et tu ne comprends pas que tu es la dupe d'une comdie prpare  ton
intention!

--Cependant, mon pre, il me semble que le hasard seul...

--Et tu donnes dans ces hasards, toi? Mais comprends donc bien que ces
gens-l ne cousent pas leurs malices de fil blanc; s'ils n'taient pas
habiles, ils ne prendraient personne. J'avoue, cependant, que leur
traquenard est assez ingnieux; un plus fin que toi y serait pris. Mais
on ne refait pas au mme un vieil avou retors. Et je suis l, moi,
morbleu!

L'avou venait d'veiller au fond du coeur de son fils la niche
viprine des soupons. Pourtant Pascal voulut dfendre encore la famille
Gerbeau. Son pre l'interrompit.

--Voyons, continua-t-il, que sais-tu de ces gens-l?  qui en as-tu
parl? quelles personnes t'ont rpondu d'eux? Tout ce que tu en connais,
tu le tiens de deux intrigants, ligus pour te pousser dans le panneau,
c'est--dire pour te faire entrer dans une famille tare et ruine.

--Oh! ruine.

--Toi-mme m'as dit que sans toi la fortune de ce M. Gerbeau tait
compromise ou allait l'tre dans une affaire. Es-tu certain qu'il n'ait
pas beaucoup d'affaires de ce genre?

--Si ce n'tait que l'argent, je suis assez riche pour deux.

--Soit, j'admets qu'il soit riche, trs riche, cela prouve-t-il qu'il
soit honnte homme? Je connais, pardieu! nombre de coquins
millionnaires. Mais rien qu' leur manire d'agir, je crois pouvoir te
prdire  coup sr qu'il faut renoncer  ce mariage.

Pascal ne rpondit rien. Aux discours de son pre, il lui semblait que
des cailles lui tombaient des yeux. N'avait-il pas agi bien lgrement?

--coute, garon, reprit l'avou, raisonnons un peu. Lorsqu'un pre de
famille honorable veut marier sa fille, s'adresse-t-il, pour lui trouver
un mari,  un monsieur... comment l'appelles-tu, ton intrigant?

--De Saint-Roch.

--Va pour Saint-Roch. Si tu avais une fille, t'y prendrais-tu ainsi?
Non. Cela seul devait t'clairer. Et ensuite, comment as-tu t admis
dans cette famille? tout  coup, sans informations, sans renseignements,
sur la soi-disant parole d'un compre. Tu entres dans la maison comme un
mendiant dans une glise, et aussitt on te permet de faire la cour 
la demoiselle..... Tiens, vois-tu, ces gens-l...

--Cependant, mon pre, ils sont reus dans d'honorables familles. C'est
 une soire chez un ancien magistrat....

--Ainsi, tu crois encore  l'ancien magistrat.... un magistrat o ton
chevalier d'industrie a ses grandes entres! Pauvre garon! mais on t'a
fait danser dans un bal d'occasion, avec des figurants lous  la
soire...

--Oh! par exemple! mon pre, je me connais en physionomies, et....

--Mon cher ami, en y mettant le prix, on trouve fort bien des intrigants
 mine honnte! Mais veux-tu que je te donne raison sur tous ces points?
Soit. La famille Gerbeau est riche et honorable, trs honorable, je le
veux bien; alors c'est la fille qui...

--Oh! mon pre! s'cria Pascal atteint au coeur, de grce! ne parlez
pas ainsi. Elle, si pure, si belle! Oh! si vous la connaissiez, rien
qu' voir cette figure si suave, ces yeux si candides! vous
reconnatriez votre injustice et votre erreur.

M. Divorne haussa les paules.

--Comment, c'est toi,  trente ans, qui parles ainsi! Mais, mon garon,
 dix-huit ans, je savais dj la foi qu'on doit ajouter  ces airs de
candeur. Tu crois encore que de beaux yeux, tendres et timides, sont le
reflet fidle d'une belle me! Mais qu'une femme veuille te tromper, ses
yeux ne te rvleront rien de son coeur, pas plus que la surface calme
et unie d'un lac ne te dira les vases et les scories amasses dans les
profondeurs des eaux si limpides...

--Mais je l'aime! s'cria Pascal qui avait presque les larmes aux yeux,
je l'aime!

--Hlas! mon pauvre ami, dit M. Divorne, je crains bien que ce soit sans
espoir. Avant de rien dcider, pourtant, il faut voir, s'informer, et
c'est ce que je vais faire aujourd'hui mme, aprs que tu m'auras donn
 manger, toutefois, car je meurs de faim.

Tout en djeunant, M. Divorne s'efforait de consoler son fils.

--Voyons, disait-il, ne te dsole donc pas, nous te trouverons une autre
femme, si tu ne peux pouser celle-l. Ta mre en avait dj une toute
prte, et mme je dois te dire que la nouvelle de ton mariage a fait
beaucoup de peine  ta mre, beaucoup; elle a pleur. Si tu l'avais
consulte, tout ceci n'arriverait pas. Tu serais venu  Lannion, tu
aurais vu la jeune fille qu'elle te destine, tu l'aurais aime. Mais
rien n'est perdu, si ce mariage-ci choue, tu l'aimeras....

--Je ne puis aimer qu'Antoinette, soupira le triste Pascal.

--Vraiment! fit l'avou en hochant la tte, c'est si srieux que cela!
Eh bien, il ne faut pas rester plus longtemps dans l'incertitude; ce
soir mme tu seras fix. Fais-moi venir une voiture, et donne-moi
l'adresse du pre de la jeune personne et de tes deux intrigants. Ah!
, tu ne connais aucun des amis, ou des ennemis, l'un vaut l'autre, de
la famille Gerbeau?

--Je ne sais mme pas quelles sont leurs relations.

--Prodigieux! je te trouve prodigieux! Ah! ce serait pourtant bien
important. Voyons, rflchis, cherche un peu.

--J'ai beau chercher, je ne vois personne absolument, sauf peut-tre
leur notaire...

--Leur notaire? Tu connais le notaire de la famille et tu ne le dis pas!
et tu ne t'es pas adress  lui! Mais, cher ami, lorsqu'il s'agit d'un
mariage, les notaires sont la source mme des renseignements, on ne
consulte qu'eux, ils ont t institus exprs pour cela. Son nom,
vite...

--Matre Bertaud.

--Bertaud....... Je ne le connais pas, mais peu importe. Son titre me
suffit. Il est mon ami ou doit l'tre, tous les officiers ministriels
sont mes amis; nous sommes confrres, ou peu s'en faut. Je commence ma
tourne par lui. Allons, je pars, ne te tourmente pas.

Bien certainement, si M. Divorne avait pens qu'il trouverait des
renseignements, je ne dis pas excellents, mais seulement passables, il
ne se serait pas mis en qute; il aurait purement et simplement refus
son consentement; il aurait profit du premier moment de surprise de
Pascal pour lui arracher la promesse de ne pas passer outre.

Mais il s'attendait  recueillir de singulires histoires sur ces
parents, qui mettaient leur fille en talage dans la boutique d'un
ngociateur matrimonial; il s'apprtait  entendre des rvlations
dplorables, des confidences tranges; il s'en rjouissait d'avance en
montant en voiture; il s'en rjouissait, parce qu'en quittant Lannion il
avait bien promis  sa femme de faire manquer ce mariage. Il allait
ainsi se trouver rompu, sans manoeuvres de sa part, sans acte
d'autorit. Et non-seulement Pascal ne pourrait lui en vouloir, mais
encore il lui saurait gr d'tre entr dans ses ides et de n'avoir
dcid la rupture dfinitive qu'aprs des dmarches qui prouvaient
combien tait ncessaire cette extrmit. Voil ce que pensait l'avou
en montant l'escalier de matre Bertaud.

Pascal, rest seul, se dsolait. Avait-il ou non t pris pour dupe? Les
apparences, il est vrai, taient pour l'avou, mais les apparences sont
trompeuses. Comment, pourquoi le nom de mademoiselle Gerbeau se
trouvait-il sur le rpertoire aux hritires de M. de Saint-Roch? Il
devait y avoir quelque motif cach. Ah! qu'il regrettait amrement de
s'tre tant avanc, comme cela,  l'aveuglette. L'exprience, la raison,
lui disaient, lui prouvaient que son pre tait dans le vrai. Mais il
tait amoureux, et son coeur plaidait chaudement la cause
d'Antoinette.

Le bruit d'une vive discussion dans l'antichambre tira Pascal de ses
rflexions. Presque aussitt le chevalier de Jeuflas entra ou plutt fit
irruption, violant la consigne svre, donne au domestique, de ne
laisser entrer personne.

Le premier mouvement de Pascal--ce n'tait pas le bon--fut de sauter au
cou du chevalier pour l'trangler. Par bonheur, il se contint, et toute
sa colre tomba lorsqu'il eut envisag l'ami et courtier de M. de
Saint-Roch.

Pauvre M. de Jeuflas! il semblait vieilli de dix ans. En une nuit, le
chagrin avait creus des rides le long de ses tempes. Lui si droit la
veille, il marchait courb, le chef branlant. Sa toilette n'avait pas sa
correction habituelle, sa cravate tait chiffonne, ses souliers maculs
de boue. La disposition si naturellement symtrique des quelques cheveux
qui lui restaient tait drange.

Il devait, lui aussi, avoir reu un rude coup. Il ne paraissait gure
moins afflig que son jeune ami. Il tait visiblement trs mu. Son
visage exprimait l'abattement; sa voix tremblait; cependant il
grasseyait encore.

--Eh bien! dit-il d'un ton piteux, tout est manqu. Mais vous savez le
malheur; je le vois  votre tristesse...

Et le chevalier, accabl, s'assit ou plutt se laissa tomber sur un
fauteuil.

--Oui, rpondit Pascal, l'arrive de mon pre...

--Il s'agit bien de votre pre, ma foi!..... Vous n'avez donc pas reu
la lettre de M. Gerbeau?

--J'ai reu des lettres, dit Pascal, mais je ne les ai pas ouvertes.
Elles sont toutes l, sur ma chemine.

Le chevalier se leva avec effort et, prenant la correspondance intacte
de son jeune ami, chercha un instant parmi les lettres, les journaux,
les imprims arrivs dans la matine.

--Voici la lettre de Gerbeau, dit-il enfin; je reconnais son criture.
Vous permettez, n'est-ce pas?

Et, sans attendre la rponse de Pascal, il brisa l'enveloppe et
parcourut rapidement la lettre.

--Oh! tout est bien fini, dit-il lorsqu'il eut achev. Je sais mon
Gerbeau par coeur: il prirait plutt que d'avouer qu'il s'est tromp.
Tenez, ajouta-t-il en passant la lettre au jeune homme, lisez... et du
calme surtout.

Le calme tait fort ncessaire, en effet. M. Gerbeau avait crit sous
l'impression d'une violente colre, et il n'avait pas mnag ses termes.
Il disait  Pascal:

Ne prenez plus la peine, monsieur, de vous prsenter chez moi. Vous n'y
trouverez personne, dsormais. Je sais tout. J'ai appris vos perfides
manoeuvres pour surprendre ma confiance. Je connais les odieux
complices qui vous ont mnag l'accs de ma maison. Je n'ignore pas
davantage votre expulsion de l'cole. Mon regret le plus cuisant est
d'tre votre oblig. Fixez vous-mme le prix de vos services,
demandez-moi la moiti de ma fortune, mais ne songez plus  ma fille.

Pascal lut avec une lenteur extrme cette lettre injurieuse. Il n'y
comprenait pas grand'chose, il est vrai, mais le sens le tourmentait
peu. Il tait plus inquiet du motif qui avait fait agir M. Gerbeau.

--Serait-ce une comdie? se disait-il; mais pourquoi? Sans doute pour
aller au-devant d'une rupture, pour prvenir l'enqute de mon pre. Mais
comment a-t-on pu savoir l'arrive de mon pre?

A toutes ces questions, il ne trouvait pas de solution satisfaisante.
Enfin, il reposa tranquillement la lettre sur la table, et M. de
Jeuflas, qui l'observait et s'attendait  une explosion de fureur, fut
trs surpris de ce calme.

--Eh bien! demanda le chevalier, que dites-vous de cela?

--Rien. M. Gerbeau est sans doute devenu fou. Il m'crit des injures, et
je veux tre pendu si je sais pourquoi.

--Comment, vous ne comprenez pas?

--Pardon! Je vois trs bien qu'il ne veut plus me donner sa fille, mais
c'est tout ce que je vois. Ce n'tait pas la peine de me la faire
proposer par M. de Saint-Roch.

--Mais, malheureux! s'il vous repousse, c'est qu'il a su la part que
Saint-Roch prenait  cette affaire.

--Pardieu! c'est trop fort, rpondit Pascal; esprez-vous me faire
entendre que c'est  l'insu de M. Gerbeau que le nom de sa fille se
trouve sur les registres de votre ami,--avec titres  l'appui, pour
parler comme lui!

--Je vous jure qu'il l'ignorait.

--Alors, je n'y suis plus du tout.

--C'est cependant bien simple. Dans les mariages que fait Saint Roch, il
arrive presque toujours que l'une des deux parties ignore son entremise.
Vous imaginez-vous donc qu'il connat tous les gens qu'il marie? Pas le
moins du monde. Il a des agents, des cooprateurs, qui travaillent pour
lui, qui lui donnent les renseignements et qui...

--... Partagent les honoraires;  merveille! Ainsi vous, chevalier, vous
tes un de ces cooprateurs, je trouve le mot trs-joli.

M. de Jeuflas, sous le regard sardonique de Pascal, ne put s'empcher de
rougir. Un instant il resta muet, embarrass. Enfin, reprenant tout 
coup courage:

--Eh bien! oui, rpondit-il, je suis un des agents de Saint-Roch. Il
faut vivre, n'est-ce pas, et _je vois de pires mtiers_. _La honte, si
honte il y a_, je la partage avec plus d'un homme bien pos et
largement dcor, avec nombre de vieilles femmes trs estimes, trs
honores et trs dvotes. Ah! je connais  Saint-Roch plus d'un agent
qu'on ne souponne gure, et dont personne n'aurait l'ide de se
dfier... Mais aprs tout, o est le mal quand on agit loyalement?

--Oh! loyalement! fit Pascal...

--Oui, monsieur. Ainsi, je puis trs bien vous expliquer le mcanisme de
Saint-Roch. Il a des agents, moi, par exemple. Je dresse la liste de
toutes les demoiselles  marier que je connais parmi mes relations, dont
les parents sont mes amis. Je prends des renseignements sur la fortune,
sur la moralit, etc. J'agis de mme pour les jeunes gens, et je porte
le tout  Saint-Roch. Ses autres cooprateurs agissent de mme. Il
recopie nos listes, et peut ensuite offrir les jeunes gens ou les
demoiselles qu'on lui indique, et cela  leur insu. C'est ce qui est
arriv pour mademoiselle Gerbeau. Quelquefois mme les mariages se
concluent sans qu'on se soit adress  Saint-Roch directement, et c'est
en cela que consiste son habilet; tout se fait par ses agents, qu'il
met en rapport.

Pascal gardait toujours son air triste; au fond, il tait ravi.
Volontiers il aurait embrass le cooprateur matrimonial, car il ne
doutait pas de sa vracit: on n'imite pas l'air et le ton qu'avait
l'afflig chevalier. Le jeune homme renaissait  l'esprance.--Ainsi
donc, se disait-il, Antoinette n'est pas perdue pour moi.

--Maintenant, demanda-t-il au chevalier, comment M. Gerbeau a-t-il t
inform?...

--J'aurais d vous le dire d'abord, c'est une lettre anonyme...

--Oh!

--Oui, une lettre anonyme, et qui, de plus, doit tre d'un de vos amis.

--Sachez, monsieur, dit Pascal, que mes amis ne font pas de ces
infamies.

--C'est au moins de quelqu'un qui a accs chez vous, car  la lettre
tait joint le billet par lequel Saint-Roch vous annonait ma visite.

--C'est impossible! s'cria le jeune homme.

Et il courut  son bureau, pour retrouver le fameux billet. Mais c'est
en vain qu'il chercha, fouilla tous les tiroirs, bouleversa ses cartons,
secoua un  un tous les papiers; le billet ne se retrouva pas. Il vint
se rasseoir fort dcourag.

--C'est incroyable, disait-il, une lettre anonyme! Mais au fait, qui a
prvenu mon pre?

--Ah! rpondit le chevalier, vous avez quelque ennemi bien perfide.

--Oh! je le trouverai. Si j'avais seulement cinq minutes entre les mains
la lettre adresse  M. Gerbeau...

--Allez la lui demander si vous voulez, dit M. de Jeuflas avec
dcouragement; quant  moi, je ne m'en sens pas le courage. Il m'a
trait ce matin d'une faon indigne, il m'a presque jet  la porte...

--Aussi, comment diable un homme comme vous se met-il  la solde d'un
ngociant en mariages?

--Eh! monsieur! la misre! J'ai t riche, je suis ruin. Est-ce  mon
ge qu'on se met  travailler? Et encore,  quoi serais-je bon...

--Pauvre chevalier! vrai, je vous plains...

--Vous auriez tort de me railler, en tout cas. Cette affaire avec
Gerbeau me perd  tout jamais. Qu'adviendra-t-il si elle s'bruite? C'en
est fait de mon honneur, de mon crdit, de ma considration, toutes les
maisons me seront fermes.

Pascal eut piti de cet homme malheureux.

--Quoi qu'il advienne, lui dit-il, je vous promets le silence le plus
absolu.

--Et Gerbeau, se taira-t-il? Ce matin, il m'a chass de chez lui, 
honte! moi le chevalier de Jeuflas. A cette heure, il a sans doute
racont l'aventure  vingt personnes.

--Je me trompe peut-tre, reprit Pascal, mais il me semble que, dans
l'intrt mme de sa fille, M. Gerbeau doit se taire. Vous vous alarmez
 tort.

Mais Pascal eut beau faire, il ne put ramener le sourire sur les lvres
de l'infortun cooprateur. Il avait la mort dans l'me, il n'tait plus
que l'ombre de lui-mme.

Lorsqu'enfin il se retira, il serra affectueusement la main du jeune
homme, et sa dernire parole fut un conseil.

--Vous avez un ennemi bien dangereux, dit-il, tenez-vous sur vos gardes.

Cet avis tait au moins inutile.

Frapp au coeur dans son amour, Pascal tait bien rsolu  dcouvrir
le misrable qui trahissait ainsi l'amiti. M. Gerbeau pouvait ne pas
vouloir revenir sur sa dcision, alors c'en tait fait du bonheur de sa
vie. Il voulait se venger.




IX


Assis  son bureau, devant les fameux cartons verts qui renferment tant
et de si terribles secrets, devant ses registres en caractres
hiroglyphiques, M. de Saint-Roch, l'oeil illumin par l'inspiration,
travaillait au bonheur de l'humanit.

L'aptre du mariage rdigeait une rclame, une de ces rclames superbes
qui, places  la quatrime page, font quelquefois de l'_Ami de la
Religion_ un journal amusant.

La tche tait pnible et le travail hriss de difficults. On le
voyait au papier couvert de ratures et de surcharges. C'est que
l'annonce est le ct srieux de la mission de l'illustre ambassadeur:
chaque ligne lui cote gros, et les marchands de publicit ont un petit
instrument pour mesurer l'espace; aussi faut-il dire beaucoup en peu de
mots.

C'est ce que s'efforait de faire le propagateur-initiateur. Sa rclame,
destine  faire battre la chamade  tous les coeurs clibataires,
s'adressait plus spcialement qu' l'ordinaire aux pres de famille:

Pres prudents, disait-il, je suis la sauvegarde de l'honneur des
familles. C'est moi, Saint-Roch,--pas de succursales,--qui ai invent le
mariage il y a quarante ans. Mon laboratoire est l'antichambre de la
mairie, ma bienveillance vaut presque le sacrement. Vos demoiselles vous
embarrassent-elles, adressez-les  moi, je leur trouverai un placement
avantageux. Ecrivez-moi--lisiblement,--je viens de recevoir un
assortiment complet de princes souverains  marier, de la plus belle
qualit. Pres de famille, vous me bnirez, moi, Saint-Roch, car...

Six coups frapps sur un timbre firent tressaillir l'ambassadeur.

--Oh! dit-il, un client dans le salon gris-perle.

Aussitt il cacha son prospectus dans un tiroir, et ouvrant une armoire,
il en tira un habit bleu barbeau, exactement semblable  celui qu'il
avait sur lui,  cette seule diffrence prs que le premier tait fort
rp, et le second tout flamboyant de neuf.

Ce changement  vue, si important pour une ngociation matrimoniale,
termin, il s'approcha de la glace pour donner un coup d'oeil sur sa
toilette.

Il tira ses manchettes de malines, rajusta son jabot, disposa
gracieusement les cataractes de ses chanes de montres, frotta les
pierreries de ses bagues pour leur donner plus d'clat, et enfin, d'un
geste coquet de la tte, imprima  sa blonde chevelure boucle un tour
plus gracieux.

Alors, il s'adressa dans la glace un dernier et charmant sourire et se
dirigea vers le salon gris-perle, o sans doute la pratique
s'impatientait.

Il entra. Suivant sa noble et affable habitude, il salua gracieusement
le nouveau client, en trois temps, ainsi que le prescrivent les
professeurs de maintien de la bonne cole, les talons sur la mme ligne,
la pointe du pied en dehors, le buste lgrement inclin, le coude
arrondi, la main  la hauteur de la poitrine...

Il excutait le deuxime temps de son salut, il prparait dj le
troisime, lorsque le client lui sauta  la gorge, sans piti pour le
jabot, en l'appelant: Misrable!

Ce pauvre M. de Saint-Roch eut une terrible frayeur. Il fit un bond de
ct, cherchant  mettre la table entre lui et ce visiteur peu
parlementaire.

Ce rapide mouvement de retraite lui russit; mais, dans son volution,
il heurta la table et entrana sept  huit ex-voto de porcelaine, qui
tombrent et se brisrent avec clat.

--Bon, pensait l'ambassadeur, ce doit tre quelque nouveau mari qui
n'est pas content. Je connais a.

Ce n'tait pas un nouveau mari, mais bien M. Gerbeau en personne. La
lettre anonyme de Lorilleux produisait son petit effet. Ce n'tait plus
l'honnte et digne ngociant qu'on connat, c'tait un tigre dchan.
Savoir le nom de sa fille sur les registres de M. de Saint-Roch l'avait
jet hors de ses gonds. Il s'tait promis de donner des coups de canne 
l'ambassadeur, et il venait  la seule fin de tenir sa promesse.

Cependant, l'inventeur du mariage, retranch derrire sa table, avait
repris un peu de courage.

--Je vous prviens, dit-il  son adversaire, que si vous usez encore de
violence, j'appelle mes domestiques. Maintenant, si vous voulez causer,
causons, mais doucement. Qui tes-vous et que...

--Qui je suis, coquin, rpondit l'ex-fabricant, un pre dont tu as
failli compromettre la fille, infme tripoteur! Je suis monsieur
Gerbeau,  qui tu voulais donner pour gendre un homme tar, vil
brocanteur! un certain Pascal Divorne, renvoy honteusement de l'cole.

--Taisez-vous, cria M. de Saint-Roch, et n'insultez pas un jeune homme
qui vaut mieux dans son petit doigt que vous dans toute votre personne.

--Ah! tu m'insultes, coquin! reprit M. Gerbeau. Attends, attends!

Et il tournait autour de la table pour tcher de saisir le ngociateur.
Mais M. de Saint-Roch n'tait pas moins leste que lui; la discussion
cependant continuait.

--Qui t'a permis de te mler du mariage de ma fille?

--Je n'ai pas de comptes  rendre.

--Je m'adresserai aux tribunaux.

--Je m'en soucie peu, j'ai des arrts qui sanctionnent mon honorable
profession.

De guerre lasse, essouffls, n'en pouvant plus, les deux adversaires
s'arrtrent. Mais quel dsordre, justes dieux! dans la toilette si bien
ordonne de M. de Saint-Roch! Les chanes d'or battaient au hasard sa
poitrine, le jabot pendait comme une loque, une des manchettes tait
arrache  demi; et la belle chevelure blonde qui s'tait dplace!

Il n'avait pas cependant, cet illustre ambassadeur, perdu sa faconde si
brillante; il entreprit,  force d'loquence, de dompter le farouche M.
Gerbeau.

--Vous avez parl de tribunaux, monsieur, s'cria-t-il, mais n'aurais-je
pas le droit de me plaindre moi-mme de vos transports? Vous avez
insult la plus noble des professions, vous calomniez mon sacerdoce.

--Gredin! rptait M. Gerbeau entre ses dents.

--D'autres aussi ont essay de me ternir aux yeux de mes contemporains
et de la postrit: j'en ai obtenu justice. Connaissez-vous les arrts
en ma faveur?

--Je m'en moque.

--Avez-vous lu la plaidoirie de mes avocats?

--Je m'en soucie!

--Enfin, une consultation imprime  mes frais?

M. Gerbeau commenait  tre un peu honteux de son emportement.

--Il ne s'agit pas de tout cela, dit-il avec humeur. Vous avez os mler
le nom de ma fille  vos tripotages malpropres, c'est ce que je ne puis
souffrir. Je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir dchir de ma main la
page o vous avez crit le nom de ma fille. Je vous dfends, dsormais,
de vous occuper d'elle. Il me faut votre promesse et des garanties.

--Soit, rpondit l'ambassadeur; veuillez, monsieur, me suivre dans mon
cabinet, nous nous expliquerons.

Une explication, commence si vivement, devait tre longue. Elle fut
interminable. Et pourtant, jamais le clbre ngociateur n'avait t si
beau, si touchant, si pathtique. Oubliant le dsordre de sa toilette,
qui dans un autre moment l'et rempli de confusion et et paralys ses
moyens, il entassait raisons sur raisons, non pour se disculper, mais
pour convaincre son adversaire.

En dpit des difficults, il esprait encore renouer ce mariage rompu;
un si beau mariage, si merveilleusement assorti! il le savait mieux que
personne.

Il attaqua tout d'abord les prjugs de M. Gerbeau. Pour s'assurer les
susceptibilits de ce ngociant, l'ambassadeur ne craignit pas de
dchirer  ses yeux le voile mystrieux qui pour le profane environne
ses oprations. Il mit  nu les rouages ingnieux de sa maison. Il vanta
ensuite la grandeur de sa mission, les bienfaits de son intermdiaire.
N'est-elle pas, cette profession, un progrs heureux de notre
civilisation, tout comme la vapeur, le gaz, les vtements confectionns,
les omnibus et le tlgraphe lectrique?

Mais il atteignit rellement au sublime, lorsqu'il parla de Pascal,
lorsqu'il numra les belles qualits de ce jeune ingnieur, si riche,
si conome, vritable merle blanc des gendres. Mme, emport par son
sujet, il lui arriva d'enfreindre son voeu de discrtion, et, pour
disculper Pascal, lchement calomni et accus d'avoir t renvoy de
l'cole, il raconta l'histoire de ce qui l'avait fait renoncer  son
brevet.

L'ambassadeur prchait dans le dsert. M. Gerbeau restait plus froid que
marbre; il se bornait  lever la voix de temps  autre, pour rappeler
le but de sa visite. Enfin, voyant que l'loquence de M. de Saint-Roch
ne tarissait pas:

--Brisons l-dessus, dit-il, je ne crois pas un mot de tout ce que vous
me dites; je me trompe, je crois que vous avez un grand intrt  marier
M. Divorne.

--Eh! monsieur, les notaires aussi ont intrt  marier leurs clients...

--Oui, mais ils sont officiers ministriels; on sait qu'on peut se fier
 eux; leur probit et leur discrtion...

L'ambassadeur vit jour  porter, croyait-il, un coup dcisif.

--Leur discrtion! s'cria-t-il, ah! je vois bien, monsieur, que vous ne
connaissez pas la mienne; j'ai cependant dpens plus de cent mille
francs pour l'annoncer au monde entier. Un secret est chez moi plus en
sret que votre argent  la Banque de France. Ma maison est le
confessionnal de l'univers, le tombeau des secrets du monde entier. Rien
ne transpirera jamais des mystres dont je suis le confident. La mort
mme ne me fera rien rvler. A ma mort, tout doit me suivre au
cercueil, tout, cabinet, titres, mmoires. Je n'ai jamais form d'lve.
Quant  mes registres, vous pouvez les ouvrir. Jetez les yeux sur cette
nomenclature de toutes les hritires des cinq parties du monde, vous ne
comprendrez rien aux caractres hiroglyphiques que seul je puis
dchiffrer...

Le bruit d'un timbre, qui rsonna dans le lointain des appartements,
coupa brusquement la parole au ngociateur. Il prta l'oreille et compta
cinq coups.

--Peste soit de l'importun! murmura-t-il, c'est une visite, au salon
bleu-ciel.

Presque aussitt un domestique entrebilla une des portes du cabinet et
fit un signe  M. de Saint-Roch.

--Mille pardons! dit l'ambassadeur  M. Gerbeau, je suis  vous 
l'instant. Et il s'approcha du domestique.

--Monsieur, dit celui-ci  voix basse, il y a un monsieur dans le salon
bleu.

--Je le sais, j'ai entendu, il tait inutile de me dranger.

--C'est que monsieur ne sait pas que ce monsieur parat furieux. Il ne
voulait pas attendre et menaait de tout casser.

--Diable! quelle espce d'homme est-ce?

--Un grand qui a des lunettes d'or; assez vieux, bien mis, l'air de
province, il m'a donn sa carte.

M. de Saint-Roch prit la carte, y jeta les yeux et poussa une
exclamation de joie; il avait lu:

                            PIERRE DIVORNE,

                           _Avou licenci_.

--Le pre! pensa-t-il, l'avou! c'est le ciel qui me l'envoie.

Et saisi d'une de ces inspirations sublimes qui dcident des batailles,
il repoussa le domestique, et s'lana dans le corridor, laissant son
visiteur seul et stupfait.

M. Divorne, le pre, sortait prcisment de chez matre Bertaud. Le
notaire lui avait donn sur la famille d'Antoinette des dtails si
inesprs, des renseignements si brillants, qu'il regretta amrement la
promesse faite  sa femme de rompre le mariage. Mais, esclave de sa
parole, il s'affermit dans sa rsolution de refuser malgr tout son
consentement. S'il venait chez le ngociateur, c'est qu'il voulait
passer un peu sa colre, et lui laver convenablement la tte.

C'est dire qu'il accueillit fort mal M. de Saint-Roch qui accourait.
Mais l'ambassadeur ne s'amusa pas  rpondre, il prit le bras de
l'avou, et le poussant presque devant lui:

--Dans mon cabinet, dit-il, dans mon cabinet.

Une fois entrs:

--Monsieur, pronona-t-il, en s'adressant  son premier visiteur, j'ai
l'honneur de vous prsenter M. Pierre Divorne, avou licenci prs le
tribunal de Lannion, pre de M. Pascal.

Puis, se retournant vers l'avou:

--Je vous prsente, monsieur, dit-il, M. Gerbeau, ancien fabricant 
Roubaix, pre de mademoiselle Antoinette.

Les deux pres se salurent froidement, tandis que M. de Saint-Roch
allait s'asseoir derrire son bureau, en homme dsormais parfaitement
dsintress dans la question.

Il y eut un moment de silence assez long entre l'avou et le fabricant.
Puis, ils commencrent  parler ensemble, trs vivement, chacun esprant
faire taire l'autre et le forcer  l'couter.

M. Gerbeau, qui n'avait pas eu de renseignements et qui persistait  se
croire pris pour dupe, tait le plus irrit. Il parlait de beaucoup le
plus haut; il reprenait sans discontinuer la mme phrase:

--Je ne veux rien entendre, je refuse positivement votre fils...

Cette obstination injurieuse  refuser Pascal exaspra M. Divorne,  la
fin.

--Allons chez matre Bertaud nous expliquer, proposa-t-il.

--Soit, dit M. Gerbeau.

Et ils sortirent,--par le couloir d'introduction, au risque de
rencontrer quelqu'un!--sans mme saluer M. de Saint-Roch.

Mais cette impolitesse n'attrista pas le ngociateur.

--Ils vont chez le notaire, se dit-il en se frottant joyeusement les
mains, c'est bon signe. a m'a donn du mal, mais l'affaire est dans le
sac: ici dix mille francs au moins, dont trois mille pour Jeuflas;
bnfice net, sept mille livres.

Et s'asseyant  son bureau, il se remit  la confection de sa rclame,
qui se terminait ainsi:

     Ce qui distingue surtout M. de Saint-Roch, c'est que jamais
     l'intrt ne le guide. Moraliser l'espce humaine, voil son but;
     faire fonctionner le mariage, tel est son moyen. Mystre et
     dsintressement sont sa devise.

L'illustre ngociateur avait devin juste. Tout s'arrangea dans l'tude
du notaire. Matre Bertaud savait mettre en pratique ces belles et
nobles paroles d'un tabellion  son successeur: Souvenez-vous, jeune
homme, qu'un notaire est un tampon destin  amortir le choc des
intrts. Il s'interposa habilement entre ces deux pres, entre M.
Gerbeau, qui ne voulait pas donner sa fille, et M. Divorne, qui
s'obstinait  vouloir cette fille, depuis qu'on la refusait  son fils.

Grce  l'inpuisable patience de matre Bertaud, le plus patient et le
plus onctueux des notaires, on finit par s'entendre.

Aprs moins de cinq heures de pourparlers, le mariage fut arrt,
dcid, conclu, presque sign.

Il y tait stipul, entre autres conditions, que M. Gerbeau donnait  sa
fille cent mille cus comptants. C'tait au moins cinquante mille francs
de plus que n'aurait voulu l'ancien fabricant, mais il avait eu la main
force, tant par le notaire que par M. Divorne.

L'avou, intraitable sur l'article dot, tait bien loin de se douter
qu'il travaillait bien moins pour son fils que pour l'ambassadeur
matrimonial.

Enfin, la date du mariage fut fixe, et les deux pres, devenus les
meilleurs amis du monde, sortirent ensemble de l'tude de matre
Bertaud. M. Divorne avait hte d'annoncer la bonne nouvelle  son fils.

La visite du chevalier de Jeuflas avait singulirement rassur Pascal,
mais il tait bien loin de s'attendre  une solution si prompte.

Il faillit tomber  la renverse, en voyant entrer son pre et M.
Gerbeau. Mais on n'est pas longtemps  revenir des commotions que donne
un bonheur inespr.

Pascal fut vite mis au courant de ce qui s'tait pass, tant chez le
propagateur-initiateur que chez le notaire, et bientt il se trouva
qu'il tait le moins surpris des trois.

--Qui jamais se serait attendu  cela? rptait M. Divorne.

Et dans le fait, l'avou et t bien embarrass d'expliquer comment,
tout  coup, il avait oubli les serments faits  sa femme.

--Ce que je ne comprendrai jamais, disait M. Gerbeau, c'est que ce cher
Pascal ait eu l'ide incroyable, impossible, de s'adresser  ce M. de
Saint-Roch.

--Oh! pour cela, rpondit Pascal, je jure bien que je croyais simplement
faire une trs innocente plaisanterie.

--Comme si on plaisantait avec le mariage, dit gravement M. Divorne:
c'est jouer avec le feu.

--Et encore, continua Pascal, qui jamais se serait dout du rle de mon
ambassadeur, sans un de mes amis qui s'est empress de vous crire? Le
malheureux croyait me nuire, il m'a rendu le plus grand des services.
Mais je voudrais bien savoir qui je dois remercier.

--Il faudrait voir l'criture, dit M. Gerbeau; voici ma lettre.

--Et la mienne, fit M. Divorne.

Mais l'criture, habilement contrefaite, n'apprenait rien  Pascal. Il
tournait et retournait les deux lettres anonymes, tout en se creusant la
tte  chercher le mobile de leur auteur, lorsqu'il aperut ses
initiales  lui, un P et un D en relief, aux angles des deux feuilles de
papier.

--Morbleu! dit-il, ces lettres ont t crites chez moi.

--Mais par qui? demandrent ensemble M. Gerbeau et l'avou.

--Ah! voil, rpondit Pascal; il vient beaucoup d'amis chez moi.

Mais en mme temps le jeune homme se disait que, seuls, Lorilleux ou
Jean Lantier avaient pu s'emparer du billet de M. de Saint-Roch. Le
doute  cet gard n'tait pas possible.

C'est alors que Pascal se souvint de la pleur de son ami, la dernire
fois qu'il l'avait vu. Il se rappela encore que le mdecin tait rest
seul, ce soir-l, dans son cabinet, pour y crire, disait-il, une
lettre.

videmment Lorilleux tait le coupable.

Cette trahison si lche d'un ami d'enfance accabla Pascal. Les
dceptions en amiti sont plus cruelles qu'en amour, parce qu'elles sont
plus inattendues. Cependant il se garda bien de dire tout haut ce nom
qu'il venait de deviner. Indign contre le mdecin, il sentait qu'il
l'aimait encore et qu'il rpugnait  livrer au mpris le nom d'un ancien
camarade de collge; il avait honte d'avouer qu'il avait t dupe
d'apparences trompeuses.

Aussi, lorsque M. Gerbeau, aprs un assez long silence, lui demanda:

--Eh bien! devinez-vous? tes-vous sur la trace?

--Non, rpondit-il. Je n'ai pas mme un soupon.

--Il faut faire une enqute, proposa l'avou. Si tu restes dans
l'incertitude, te voil condamn  te dfier de tous tes amis.

--J'aime mieux ne plus penser  cette infamie, dit rsolment Pascal.

Et il froissa les lettres et les jeta dans un coin, se rservant bien de
les reprendre plus tard, pour confondre et accabler le tratre
Lorilleux.

--Soit! s'cria M. Gerbeau, n'y pensons plus, non plus qu'au Saint-Roch
et  son acolyte Jeuflas. Pardon universel. Et moi, je vais, de ce pas,
consoler ma pauvre fille, que j'avais laisse dans les larmes, je puis
le dire maintenant.

Pascal ne fut pas dsol d'apprendre que mademoiselle Antoinette avait
beaucoup pleur; et, sans doute pour remercier son futur beau-pre de
l'aveu, il l'embrassa de bon coeur.




X


A l'exemple des mineurs prudents, qui s'loignent bien vite lorsque, la
mine charge, ils ont mis le feu  la mche, Lorilleux s'tait tenu 
l'cart en attendant l'explosion de ses bombes anonymes.

Il ne reparut que le lendemain de ce jour si rempli o le mariage de
Pascal avait t dcid. Le mdecin dissimulait assez bien ses graves
inquitudes sous un air agrablement badin.

--Quoi de neuf? demanda-t-il en s'installant dans le fauteuil de son
ami. Moi, je suis accabl de besogne: tous mes clients se sont donn le
mot pour tomber malades le mme jour. Et ton mariage,  propos?

--Je me marie toujours avec mademoiselle Gerbeau.

--Ah! fit le mdecin, qui plit. Et ton pre?

--Il est ici depuis hier matin.

--Il consent?

--Qui l'en empcherait?

Lorilleux, fort dcontenanc, se demandait anxieusement s'il ne s'tait
pas tromp en crivant les adresses, lorsque Pascal, qui s'tait lev
fort tranquillement, lui tendit les lettres anonymes en lui disant d'un
ton fort calme:

--Tiens, mon ami, voici deux lettres qui ont failli faire chouer mon
mariage; reprends-les, et surtout aie soin de les brler. Que personne
ne se doute que tu es capable d'une semblable action.

En venant chez son ami, le mdecin tait prpar  tout,  tout, except
 cela. Il balbutia quelques paroles d'excuse; il voulut essayer de
nier, il n'en eut pas la force. La honte, l'motion le suffoquaient.

Il se leva, cachant sa figure entre ses mains, et se dirigea vers la
porte en chancelant comme un homme ivre.

Pascal l'arrta.

--Je n'oublie pas ainsi, lui dit-il, vingt annes d'une amiti dvoue;
Lorilleux, je te pardonne.

--Ah! s'cria l'infortun docteur, que les larmes gagnaient, c'est grand
ce que tu fais l, car tu ne sais pas quelles penses me guidaient.

--Je ne veux pas le savoir.

--Il serait gnreux de m'entendre; de grce, coute-moi. Ton mariage,
mon ami, est le coup le plus rude que puisse me porter la destine. C'en
est fait des rves de ma vie.

--Quoi! parce que j'pouse mademoiselle Gerbeau?

--Oui! je voulais te donner une femme. Cette femme, c'est ma soeur.
Seul, tu me semblais digne d'elle. Je croyais ainsi assurer ton bonheur
et le sien. Voil plus de quinze ans que je dsire ce mariage...

--Eh! que ne l'as-tu dit plus tt. J'aurais peut-tre dj quatre
enfants  cette heure...

--J'ai voulu attendre.

--Mon cher ami, je te l'ai rpt vingt fois, les gens qui attendent
toujours que la poire soit mre, finissent par n'en jamais manger.

--Accable-moi, soupira le mdecin, je le mrite, mais, au nom du ciel,
ne me raille pas.

--Je n'ai jamais t plus srieux, reprit Pascal; mais vois la vanit
des projets: tu voulais me marier avec ta soeur, ma mre levait
exprs pour moi une hritire, Lantier me destinait une de ses filles...
Folies. Je me marie, et c'est par hasard. Vois-tu bien, mon cher, on
n'pouse jamais avec prmditation.

Lorilleux tait trop accabl pour rpondre.

--coute, continua Pascal, veux-tu, veux-tu faire une fois en ta vie une
action sense? Accepte, mais l, tout  coup, les yeux ferms, une
proposition que je vais te faire, et qui te prouvera que je t'avais dj
pardonn.

--Je suis prt  faire tout ce qu'il te plaira.

--Lantier voulait me donner une de ses filles, l'ane, avec deux cent
mille francs de dot. Je dclare la jeune personne charmante; mais
Lantier ne m'a prvenu que ce matin, il tait trop tard, j'en aime une
autre. Seulement, pour calmer le chagrin de ce pre, je lui ai propos
un autre gendre; et cet autre, c'est toi. Tu lui conviens, acceptes-tu?
est-ce dit?

--Au moins, laisse-moi quelques jours de rflexion.

--Pas une heure. Oui ou non, sur-le-champ.

Incertain, perdu, presque fou d'avoir  prendre ainsi subitement une
dcision si grave, Lorilleux ferma les yeux, comme le voyageur bloui
qui tout  coup, sous ses pas, entrevoit un abme bant. Lui qui
mrissait ses actions les plus indiffrentes, se rsoudre ainsi  l'acte
le plus important de la vie, quelle preuve! Mais enfin, triomphant des
habitudes de toute son existence:

--Soit, dit-il, j'accepte.

Et tout bas, il ajouta: La fortune de ma femme rejaillira sur ma
soeur.

--Ainsi, reprit Pascal, je puis prvenir Lantier.

--Oui, j'ai toujours t malheureux, peut-tre la chance me
viendra-t-elle par ton entremise.

--Eh! cher ami, pour que le bonheur entre dans une maison, il faut lui
tenir la porte ouverte.

       *       *       *       *       *

Le soir mme, pour prvenir toute occasion de chagrin  venir, Pascal,
aprs bien des hsitations, osa,--contre l'avis de M. Divorne et mme de
M. Gerbeau,--instruire mademoiselle Antoinette de tout ce qui s'tait
pass; il lui dit le rle jou par l'ambassadeur matrimonial et le
chevalier de Jeuflas Pour toute rponse, la jeune fille lui tendit la
main, comme je souhaite, ami lecteur, que te la tende la femme que tu
aimes, lorsque tu auras quelque requte  lui prsenter.

Cependant le chevalier de Jeuflas ne fut point invit  la noce, qui eut
lieu quinze jours plus tard.




XI


Depuis un mois, le jeune mnage tait install dans une ravissante
maison des Champs-Elyses, arrange, Dieu sait avec quels soins! par
Jean Lantier, devenu le beau-pre du docteur Lorilleux; M. et madame
Divorne taient repartis pour Lannion, enchants de leur belle-fille,
lorsqu'un matin, un monsieur se prsenta qui tenait essentiellement,
disait-il,  parler  Pascal.

Ce visiteur tait coquettement vtu, malgr l'heure matinale. Il
portait, par-dessus son habit bleu-barbeau, une douillette de couleur
claire, double de satin blanc, il avait des gants paille. Pour ne pas
dranger l'ordre merveilleux de sa chevelure blonde, il tenait son
chapeau  la main.

Le domestique pensa d'abord que cet tranger si bien fris sortait de
quelque bal et se trompait de porte; mais, comme il insistait sous
prtexte d'affaires trs urgentes, il se dcida  l'introduire dans le
cabinet de son matre.

--Bonjour, cher enfant, dit la voix de miel de M. de Saint-Roch; j'ai
voulu vous surprendre dans votre bonheur; me pardonnez-vous cette
indiscrtion qui est ma seule rcompense?

Pascal ne jugea pas  propos d'offrir un sige  l'ambassadeur.

--Eh bien, cher client, continua le ngociateur, bnissons-nous notre
ami? Je ne vous avais pas tromp, hein? papa Gerbeau s'est gentiment
excut; peste! trois cent mille francs....

--Je suis fort press ce matin, interrompit Pascal.

M. de Saint-Roch poussa un gros soupir.

--Ingrat! murmura-t-il, ingrat! il oublie que j'ai t son initiateur 
la flicit du mariage.

--De quoi s'agit-il?

--C'est la moindre des choses, reprit l'ambassadeur; nous avons un petit
trait, vous savez, cinq pour cent de la dot. Vous avez eu cent mille
cus, il me revient quinze mille francs.

--Et si je refusais de payer? demanda Pascal en souriant.

--Oh! fit M. de Saint-Roch, plissant sous son vermillon, quelle
plaisanterie, marchander votre bonheur...

--Mais si je ne plaisantais pas, si je marchandais?

--Nous plaiderions, alors, j'ai la douleur de vous le dire, et je
gagnerais certainement. J'ai, vous le savez, des arrts en ma...

--Assez, assez, dit Pascal... Tenez,  le plus dsintress des
ambassadeurs, voici votre argent.

--Ah! cher enfant, s'cria l'homme illustre d'une voix doucement mue,
je n'attendais pas moins de votre reconnaissance. C'est la dette du
bonheur que vous acquittez... Puis, avisant sur le bureau un petit
presse-papier:--J'emporte ceci, dit-il; ce souvenir me sera plus
prcieux que les billets de banque que vous venez de me donner. Ne
suis-je pas votre second pre, en voyant ce don pieux d'une...

--Au revoir, cher monsieur de Saint-Roch, dit Pascal, en poussant son
second pre vers la porte.

Mais le _diou_ de l'hymen s'arrta sur le seuil.

--Cher enfant, dit-il  demi-voix, si jamais,--Dieu vous prserve de ce
malheur!--vous veniez  perdre votre pouse, souvenez-vous de mes bons
offices, et conservez-moi votre clientle.

                   *       *       *       *       *




                                  II

                         PROMESSES DE MARIAGE




I


Au dire de tous, mme de ses amis, et on sait l'impartialit des amis,
Hector Malestrat tait et mritait d'tre le lion de la jeunesse
bordelaise.

C'tait, en 1859, un fort joli garon, un peu fat, lgrement
prtentieux, et fier comme il convient de ses avantages. Il avait
vingt-neuf ans, une agrable figure, beaucoup d'argent, et un bon
tailleur. On citait comme une merveille son htel de Bordeaux, on
admirait ses chevaux et ses voitures, on copiait servilement ses
livres; son chalet d'Arcachon avait rendu malade de jalousie un Anglais
spleenique. Enfin, la capricieuse fortune s'tait complue  vider sur la
tte de cet heureux mortel le coffre-fort de ses faveurs.

Hector tait le fils unique d'un armateur fabuleusement riche et
nanmoins d'une honntet si rare, qu' Bordeaux son nom tait devenu le
synonyme de probit commerciale. Sur la fin de sa carrire, et comme il
songeait srieusement  jouir enfin de ses millions, ce ngociant fut
atteint de malheurs que nul ne pouvait prvoir. La faillite de plusieurs
maisons d'Angleterre et de Hollande, trois sinistres en mer, une baisse
norme sur les vins, le mirent  deux doigts de sa perte. Tout autre que
lui et succomb, son immense crdit lui permit de faire face  tout,
l'orage passa sans le renverser.

Mais s'il ne fut pas ruin compltement, ses capitaux subirent une telle
diminution qu'il se trouva pauvre, en comparant le pass au prsent. Il
en prit un grand chagrin, comme tout homme habitu au bonheur, qui ne
sait ce que c'est que la lutte et se laisse abattre au premier revers.
La mort de sa femme, sa compagne de vingt-cinq ans, qu'il aimait de tout
ce que le commerce lui avait laiss de coeur, compliqua des peines
dj au-dessus de son nergie. Il baissa la tte sous ce dernier coup,
languit une anne  peu prs, et mourut avec le regret de n'avoir pu
rparer ce qu'il appelait son dsastre, en demandant pardon  son fils
de l'avoir mis sur la paille par son imprudence.

A vingt-trois ans, Hector se trouva donc orphelin, libre et matre d'une
fortune qui s'levait encore  bien prs de cent mille livres de rentes.
Son pre, en mourant, lui avait recommand de continuer les affaires;
mais, aprs quelques jours de rflexions, il pensa qu'il n'avait pas de
got dispendieux, que par consquent il tait assez riche. Il liquida 
tout prix les oprations en train, ferma le comptoir et ne voulut plus
entendre parler d'affaires. Il disait qu'il n'avait pas trop de tout son
temps pour s'occuper srieusement de ses plaisirs.

De ce moment, il donna le vol  toutes ses fantaisies, et commena
d'parpiller ses revenus le plus joyeusement du monde, en compagnie de
quelques _beaux_ de son cercle qui, ds les premiers jours, voulurent
bien lui former une petite cour, et devinrent plus tard les satellites
de cet astre.

Hector, cependant, en vrai fils de son sicle calculateur, prtendit
mettre  son dsordre un ordre infini. Il se le promit et se tint
parole, fermant les oreilles lorsqu'il le fallait, et mme le coeur, 
tous les entranements. Il eut pour ses prodigalits la prudence d'un
avou. Il s'accorda pour soixante mille francs de folies par an, et
jamais il ne dpensa dix louis de plus.

C'en tait assez pour lui assurer une belle position; il eut l'art de
prendre la premire place. Une aventure scandaleuse dans le grand monde
fut la premire marche de son pidestal. Il ne mentit pas  de si
heureux dbuts, et la chronique assure que rarement il trouva des
cruelles. Sans doute il eut l'adresse de bien choisir, et il ne
compromit pas sa rputation de conqurant, en livrant des batailles
perdues d'avance, ou mme douteuses.

Il avait d'ailleurs une vie fort occupe. Une danseuse arrivait-elle au
Grand-Thtre avec de niaises prtentions  la vertu? on tait sr de le
trouver  la tte de la cabale qui chutait ce sylphe  prjugs et le
forait de partir ou de se rendre. D'ordinaire il tyrannisait la
premire forte chanteuse, heureuse de s'assurer,  ce prix, la
protection d'un homme qui rgnait despotiquement dans la loge infernale
de l'Opra, et dont le _veto_ tait sans appel au moment critique des
dbuts. Elle avait droit, en change de sa confiance,  des succs
orageux pays comptant,  des avalanches de bouquets et de couronnes, 
une ovation lors de son bnfice, et  un compte ouvert  la caisse de
son tyran,  l'article amour.

Que fallait-il  Hector pour couronner l'difice de sa rputation? Deux
ou trois duels. Il les eut, heureux pour lui, pas trop malheureux pour
ses adversaires. La gloire sans le remords, le triomphe sans l'odieux
de la victoire. Sa bravoure devint un fait notoire, et il fut  l'abri
des mchancets directes. On redoutait d'ailleurs son esprit un peu
brutal, comme celui de tous les hommes avantageux qui, aprs avoir tout
os, croient pouvoir tout dire.

Pour varier ces occupations si nobles et si graves, Hector, suivant la
saison, chassait ou s'aventurait en mer, sur un yacht  lui. Puis il
dressait ses attelages et montait  cheval. Quand il passait, bien des
gens s'arrtaient au bord du trottoir ou tout au moins se retournaient.
Les petites grisettes, si agaantes sous leurs bonnets  ruches de
rubans, n'avaient pas pour le regarder d'assez grands yeux. Il pouvait
recueillir sur sa route comme un murmure d'admiration. On disait:

--Voil M. Malestrat qui passe.

Et c'est l une jouissance vive et dlicate, la plus grande des villes
de province. A Paris, on ignore ce plaisir, qui transporte la vanit:
Rastignac et de Marsay passent inaperus dans la foule qui roule sur les
boulevards. La majorit ne connat pas M. de Rothschild de vue.

Hector et peut-tre fait courir; la dconfiture d'un sien ami qui avait
dpens un million pour gagner un prix de huit cents francs, vint
l'clairer fort  propos sur le danger d'une curie. Ce fut comme un
poteau de salut plac prs de l'abme. Sa plus grosse dpense resta le
jeu. On joue beaucoup  Bordeaux; quiconque s'est promen pass minuit
aux alentours du Grand-Thtre, a pu facilement s'en convaincre. A
travers les volets des clubs, ferms par ordre de la police, filtrent de
vives lueurs, et dans le silence de la nuit on entend le tintement de
l'or sur les tapis. C'est comme une provocation de la fortune, comme une
enseigne au-dessus de la porte: Ici l'on gagne. Par malheur, on y perd
souvent aussi, mais Hector tait heureux au jeu.

Aussi ce roi absolu tait  la fois trs envi, trs adul, trs
calomni. Les uns le disaient avare, les autres prodigue. On ne peut
contenter tout le monde. Quelques hommes, de ceux qui le gagnaient plus
que de raison au baccarat, l'accusaient d'tre joueur. Certains soupeurs
mrites avaient bien t jusqu' dire du mal de sa cave et 
dconsidrer son cuisinier. Enfin deux ou trois belles dames, aprs
s'tre inutilement compromises pour lui, en taient venues  dchiqueter
sa rputation de leurs trente-deux fausses dents. Mais il avait pour lui
l'escadron charmant des demoiselles  marier,--on le disait si
dangereux!--et la phalange sacre des mamans qui le guignaient pour
leurs fillettes,--on assurait qu'il ne tiendrait pas  la dot;--et aussi
ceux qui lui empruntaient de l'argent. En tout, une arme respectable.
Amis et ennemis, flatteurs et calomniateurs, il avait tout ce qui
consacre la supriorit.

Eh bien! cet homme heureux s'ennuyait.

Comme nombre de gens, Hector valait mieux que sa rputation. Qui l'et
jug sur sa faon de vivre, se ft grossirement tromp. Il avait fait
nombre de folies, mais sans passion, le coeur y tait rest tranger.
Il agissait suivant certaines formules que le monde impose, et qui
souvent rendent un homme d'esprit tributaire des imbciles. Devenir un
homme  la mode l'avait flatt en commenant; son but atteint, il avait
cru son honneur intress  maintenir sa rputation. Sa vanit tait
devenue comme un boulet qu'il tranait, sans oser rompre la chane. Il
avait bonne envie de donner un but a son existence, mais il ne savait
lequel. Une fausse honte, une certaine dfiance de soi, et aussi les
mille fils de l'habitude le retenaient.

Il se demandait comment s'y prendre pour faire autrement qu'il n'avait
fait jusqu'alors, cherchait et ne trouvait pas. Qu'entreprendre  son
ge? Se remettre aux affaires? Mais l'argent fait tout l'intrt du
commerce, et il se trouvait plus riche que ses dsirs. Il et fallu se
mettre rsolment  travailler, mais  quoi? et que dirait Bordeaux?
Brave l'pe  la main, il se sentait sans courage contre l'opinion.
N'tait-il pas lui-mme l'homme de l'opinion, et ne lui devait-il pas
tout? Il ne savait que rougir de son peu de rsolution. Il mprisait un
peu ses bons amis, mais leurs railleries lui inspiraient une vritable
terreur. Jusqu'alors il avait vcu non pour soi, mais pour les autres;
il le comprenait fort bien, et cette ide l'exasprait. En jugeant
l'avenir d'aprs le pass, il se sentait le coeur affadi, mais il ne
se dcidait  rien.

Le fait est qu'il tait excd de cette existence, plus aride qu'un
loge acadmique, et, malgr son apparente varit, plus monotone que
les volutions d'un pendule.

Le soir, en rentrant chez lui, il se laissait aller sur son fauteuil,
plus fatigu qu'un acteur aprs six heures de planches, billait et se
rptait avec un norme dcouragement:

--C'est toujours la mme chose, toujours la mme chose!

Ah! si les amis l'avaient vu! Mais il cachait soigneusement cet crasant
ennui, que nul ne souponnait, pas mme son valet de chambre.

Enfin, un matin, il eut une inspiration qu'il jugea envoye d'en haut.

--Si je faisais une fin, murmura-t-il, si je me mariais?

Il saisit l'inspiration au vol, et, sance tenante, sans trouble, sans
hsitations, il dcida qu'avant trois mois il serait mari; lui qui
jusqu'alors n'avait pens au mariage que comme un jeune sous-chef du
ministre, ambitieux et remuant, pense  sa retraite.

Son esprit ne s'arrta pas une minute  ces mille dtails futiles ou
graves, tristes ou charmants, qui font du mariage une si belle ou si
terrible chose. Il ne songea pas davantage aux sept ravissements qui,
dit le pote arabe, attendent le coeur de l'poux. Mme il ne se posa
pas ce terrible problme, fantme de la dernire nuit de ceux qui vont
se lier pour toujours:--Serai-je heureux? serai-je malheureux?

Non, il se disait simplement:--J'ai assez de la vie de garon, cela me
changera.

Et il btissait ainsi son chteau en Espagne:

--Ma femme sera jolie, spirituelle et trs riche. Nous aurons la
meilleure maison de Bordeaux. Elle fera admirablement les honneurs de
son salon, nous recevrons beaucoup, je serai le plus envi et, partant,
le plus heureux des hommes.

Aprs avoir vcu pour le monde, il allait se marier pour le monde.
Toujours la mme folie.

Le soir mme, avant de quitter le cercle, il fit part  ses amis de sa
grande rsolution; il dit que c'tait chose arrte irrvocablement.

Il tait  peine sorti, qu'il y eut un _tolle_ gnral.--Quelle mouche
l'avait piqu? devenait-il fou? Se mettre la corde au cou,  son ge!

Si encore il avait demand conseil  ses amis! A quoi servent les amis,
si on ne les consulte pas? Les intimes se dclarrent trs blesss,
disant qu'il avait conduit toute cette affaire avec peu de dlicatesse.

Mais les commensaux habituels d'Hector, htes de tous les jours, taient
srieusement affects. Ils prvoyaient que la caisse d'un homme mari
est de plus difficile composition que celle d'un clibataire. Au fond,
ils se trouvaient lss, et leur figure prit le deuil que bientt, sans
doute, allait prendre leur fourchette.

La conversation sur ce texte du mariage d'Hector fut infinie. La table
de baccarat fut dlaisse, tant tait grand l'intrt.

Comme il avait gagn toute la soire, on vit bien que le dpit ne
l'avait pas fait parler. Aussi ne songea-t-on qu' dcouvrir la femme
mystrieuse qui avait triomph de l'irrsistible. Toutes les demoiselles
et veuves  marier de la ville et des environs furent passes en revue,
sans que le moindre indice pt mettre sur la trace.

Enfin,  deux heures du matin, on se spara sur cette conclusion, qu'il
devait y avoir un amour sous roche.

Il y avait bien une pouse sous roche, en effet, mais d'amour point.
Hector tait simplement promis  une jeune fille que, depuis dix-sept
ans passs, on lui tenait en rserve. Elle s'appelait Aurlie Blandureau
et habitait Paris. Les amis ignoraient ce dtail.

Autrefois, lorsqu'il commenait timidement les affaires avec les
capitaux d'autrui, M. Malestrat avait eu un associ, M. Blandureau.

Bientt cet associ se lassa. Il ne comprenait pas grand'chose aux
oprations qu'il faisait, puis il trouvait la fortune trop lente  venir
 Bordeaux. Il partit pour Paris, fonda une maison de commission et se
maria. Mariage et maison prosprrent; il avait dj mieux de cinq cent
mille francs lorsque sa femme lui donna une fille. M. Malestrat, choisi
pour parrain, fit,  cette occasion, le voyage de Paris avec son fils,
g de dix ans.

Le soir mme du baptme, aprs un magnifique dner o l'on but
prodigieusement  la sant de l'accouche, les deux associs se jurrent
de marier ensemble leurs enfants. Il n'y eut pas de billets changs ni
de ddit stipul; mais on sait ce que vaut une bonne parole.

Pour les deux familles, cette union devint une chose aussi certaine que
si le maire y et pass avec son charpe. Lorsque M. Blandureau
crivait, toujours il demandait des nouvelles du mari de sa fille. M.
Malestrat, de son ct, ne manquait jamais de s'informer de la femme de
son fils.

Hector avait toujours entendu parler de cette affaire comme de chose
arrte. On ne lui demanda pas son avis. D'ailleurs, que lui importait?
Il avait seulement t prvenu que les dix-huit ans de mademoiselle
Blandureau taient l'chance.

Lors des revers de M. Malestrat, il et pu y avoir rupture. L'armateur
crivit  son ami, ds qu'il vit clair dans sa situation, pour lui
avouer qu'il n'avait mme plus cent mille livres de rentes, et lui
rendre sa parole. Mais M. Blandureau n'entendit pas de cette oreille.

Ce qui est fait est fait, crivit-il noblement par le retour du
courrier. Ma fille aura quinze cent mille francs de dot; je me soucie
peu de l'argent. N'eussiez-vous plus une obole, nos paroles tiennent
toujours.

A la mort de son pre, Hector ne voulut pas laisser protester sa parole.
Il continua la correspondance avec M. Blandureau. Chaque anne, au
premier janvier et le jour de la Sainte-Aurlie, il faisait porter au
chemin de fer une caisse de cadeaux. Ces attentions valaient un
engagement formel et expliquent la brusque dcision d'Hector: ce n'tait
plus qu'une question de probit commerciale.

Du reste, il ne savait rien de sa fiance, sinon qu'elle s'appelait
Aurlie, qu'elle tait grande et brune, et qu'elle avait t leve au
Sacr-Coeur.




II


Un excellent systme pour ne pas revenir sur une dtermination, est de
s'en ter les moyens. Ainsi fit Hector: il brla ses vaisseaux en
crivant  son futur beau-pre pour lui annoncer que, fin septembre, il
irait lui rappeler un engagement cher  son coeur.

Aussitt il s'occupa srieusement de son dpart. Ce n'tait pas une
petite besogne: il avait  mettre ordre  ses affaires et  liquider un
pass orageux.

Comptant ne revenir  Bordeaux qu'avec sa femme, il ne voulait rien
laisser en arrire qui pt trahir le secret des annes coules. Il
redoutait le sort de certains maris que des spectres oublis viennent
tirer par les pieds lorsqu'ils s'endorment dans la quitude. Il prit des
prcautions et voulut des garanties. Avant de jeter ses souvenirs  la
mer, il eut soin de les lester d'une bonne grosse pierre qui les
empcht de revenir jamais flotter  la surface.

Le dernier acte de ce sacrifice fut l'inventaire de ses trophes de
sducteur. Il s'tait enferm avec un grand feu dans la chemine pour
l'auto-da-f. En fouillant  pleines mains dans le tiroir de son
secrtaire, il lui semblait qu'il remuait les cendres de son coeur.
C'tait un retour sur lui-mme, un examen de conscience qui plus d'une
fois le fit rougir.

Tout y passa sans piti, sinon sans regrets: rubans fans, bouquets
fltris, portraits microscopiques, bagues, boucles soyeuses brunes ou
blondes, billets parfums de violette ou de verveine, tout, tout. A
chaque lettre cependant il s'arrtait. Une nouvelle criture, n'tait-ce
pas un nouveau chapitre?

Il regardait en soupirant s'envoler la fume, roulant dans ses spirales
des bluettes de papier o les lettres un instant apparaissaient en
traits de feu.

Cette fume, n'tait-ce pas sa jeunesse?

Et tandis qu'avec les pincettes il attisait la flamme, il se demandait
tout ce que reprsentaient au juste ces reliques de promesses oublies,
de serments menteurs, d'illusions, d'amour vrai, de larmes ou de
remords.

Lorsqu'il n'y eut plus qu'un monceau de cendres au-dessus duquel
voltigeaient quelques dbris, comme des papillons noirs, il poussa un
soupir de satisfaction.

--Allons! se dit-il, c'est fini, je suis libre, je suis un autre homme.

Le lendemain, il fit venir son tapissier. Il s'agissait, en son absence,
de changer tous les ameublements. Puis il livra son htel aux peintres,
qui, des caves aux greniers, devaient tout refaire, tout restaurer. Par
ce dernier acte de sa volont, il se mettait bnvolement  la porte de
chez lui.

On tait  la fin de juin, lorsque, ses dernires visites P. P. C.
faites, Hector quitta Bordeaux. Trois mois encore le sparaient de sa
premire entrevue avec sa future. Il n'en tait pas embarrass. Il avait
pens qu'un voyage en Suisse est la prface indispensable d'un mariage,
et il tait parti.

C'tait prendre le chemin des coliers, mais tout chemin mne  Rome.
Hector se rjouissait d'avoir un peu de temps devant lui pour rflchir
et se prparer convenablement. On n'entre pas dans une ide aussi
facilement que dans une paire de pantoufles, et il devait se
familiariser avec la sienne. Il s'exerait au genre grave qui sied 
l'homme sur le point de devenir pre de famille, et il trouvait que cet
air lui allait bien. Il avait command  son tailleur des vtements
d'une coupe srieuse, parce qu'il avait reconnu la vrit du vieux
proverbe: l'habit fait le moine.

Aprs moins d'un mois d'exercice, une vritable mtamorphose s'tait
accomplie en lui. Plusieurs fois il se surprit  croire qu'il tait
rellement mari, et depuis plusieurs annes; avait-il l'occasion de
causer avec une jeune femme, il prenait involontairement un ton
paternel.

Mais il eut beau se promener six semaines durant  travers la Suisse, il
avait des yeux pour ne pas voir, il ne regarda rien. Les plus beaux
paysages le trouvrent indiffrent, son esprit tait ailleurs.

Peu  peu, sans s'en rendre compte, il tait parvenu  se monter
l'imagination. Peu press d'arriver, au dpart, voil que tout  coup il
fut dvor d'impatience. Il comptait les jours et mme les heures. Le
miroitement de l'inconnu l'attirait invinciblement. Il lui arriva de
soupirer pour mademoiselle Aurlie, et, symptme plus grave, il ne se
trouvait pas ridicule.

Tant et si bien qu'un mois avant l'poque fixe, il s'veilla  Tours, 
six heures de Paris. Comment cela s'tait-il fait? Il se le demanda
quand la raison lui revint.

Il brlait d'arriver. Dans le lointain du calendrier, la maison de M.
Blandureau lui apparaissait comme la terre promise. L rgnait Aurlie.
Il n'avait qu' se rendre  la gare,  prendre un billet, le soir mme
il serait prs d'elle. Quelle tentation!

Mais quoi! arriver ainsi  l'improviste, tomber dans une maison comme un
avis de dmolition! N'y verrait-on pas une preuve de mauvais got, une
dfiance peu dlicate, un sentiment d'infriorit? L'exactitude en
matire d'chance consiste moins  tre prt quinze jours  l'avance
qu' se trouver en mesure  l'heure juste. Il se fit violence et dcida
qu'il attendrait.

Mais que faire,  Tours, seul, pendent quatre ternelles semaines?

Il avait  choisir entre ces deux alternatives: revenir sur ses pas, ou
mettre  profit ses dernires heures de libert, en tudiant incognito
la vie parisienne.

Justement Hector ne connaissait pas Paris. Il y tait venu tout enfant;
mais, depuis qu'il tait en ge de raison, il n'avait jamais voulu y
remettre les pieds. Il redoutait les dsenchantements du retour. Aprs
six mois du boulevard des Italiens, se contenterait-il des Fosss de
l'Intendance? Peut-tre Bordeaux lui paratrait-il alors mesquin et
petit, il aurait des regrets. Il ne tenta pas l'aventure, ne voulant pas
quitter sa ville, o il avait une supriorit que ne consacrerait pas
Paris. Il aimait mieux tre le premier dans la seconde ville de France,
que le second dans la premire: du Csar tout pur.

Mais,  la veille d'un mariage, il eut peur de Paris et aussi de
lui-mme. La conversion tait trop frache. De fait, on aurait tort de
choisir la grande ville, pour y faire retraite avant ses noces. Toutes
les tentations de saint Antoine y paient leurs impositions et s'y
promnent en robes de soie. Hector se dit qu'une fois mari il aurait
tout le temps d'aller  la dcouverte. C'tait un expdient  tenir en
rserve, une poire pour la soif future.

Cependant, continuer le mtier d'amoureux errant lui souriait peu.

Il tait  bout de dlibrations et d'expdients, lorsque fort  point
il se souvint d'un de ses bons amis d'enfance, qui devait avoir plant
sa tente sur les bords de la Loire, quelque part, entre Blois et Tours.

Cet ami l'tait venu voir souvent  Bordeaux, et  chaque fois l'avait
conjur de lui rendre ses visites. Il avait promis, parce que les
promesses ne cotent rien; il avait song, qui plus est,  tenir sa
parole, mais toujours au dernier moment quelque empchement tait
survenu. Cependant il aimait beaucoup cet ancien camarade de collge, il
l'estimait, et il prouvait  le revoir un extrme plaisir.

En ce moment, il s'accrocha  ce souvenir avec l'empressement que met
l'homme qui se noie  saisir une branche. Il s'habilla en toute hte et
courut aux informations.

Tout le monde  Tours connat M. Ferdinand Aubanel. Il habite,  cinq
petites lieues, une belle proprit, la Fresnaie. A l'loge pompeux
qu'on lui fit de son ami, Hector conclut que la tente devait tre un
chteau.

Il n'avait plus rien  apprendre. Il eut vite trouv une calche, et,
tout en roulant sur le chemin qui mne  la Fresnaie, il se rptait
qu'il est bon d'avoir des amis un peu partout.




III


Le vhicule avanait lentement, les chevaux, comme on dit, trottaient
sur place, le conducteur dormait  demi. Hector ne songeait pas  s'en
plaindre. Enfonc dans une rverie sans but, il se laissait aller au
balancement monotone de la voiture; son esprit se reposait  contempler
ces paysages si tranquilles de la Touraine.

La route tait belle. Tantt accroche au flanc d'une colline ombreuse,
elle dominait le cours de la Loire; tantt elle s'enfonait dans quelque
frache valle, avec mille sinuosits qui adoucissaient les pentes.

Bientt on prit un chemin de traverse.

--Voici que nous avanons, dit le conducteur.

Et d'un coup de fouet, il veilla ses maigres chevaux, dont l'allure ne
changea pourtant pas.

Dj tout annonait le voisinage de quelque riche habitation. L'oeil
du matre devait veiller par l. Les haies vives taient bien
entretenues, alignes et sans espaces vides, les fosss relevs
soigneusement, les arbres taills de faon  donner de l'ombre sans que
le chemin ft endommag par l'humidit.

On dpassa deux fermes, tapies dans des massifs d'ormeaux comme des
nids; plus loin, c'tait le toit pointu d'un pigeonnier qu'on apercevait
dominant les cimes. On coupait, dans une prairie, le regain un peu en
retard cette anne, et l'odeur des foins embaumait l'air. Dans un enclos
soigneusement entour de barrires, des chevaux de race paissaient. Au
bruit de la voiture, ils relevaient leurs ttes intelligentes; l'un
d'eux, le favori sans doute, s'avana jusqu'aux poteaux de la petite
porte, allongeant son col fin par-dessus les planches.

Puis l'habitation apparut, au loin,  l'extrmit d'une longue, longue
avenue de marronniers. Ce n'tait pas un chteau  proprement parler,
mais une de ces bonnes grosses maisons bourgeoises sans prtention,
flanques de deux ailes un peu en retour, commodes, hospitalires, avec
tout un tage consacr aux chambres d'amis.

Prs de la grille un domestique tait debout, comme en vedette, la main
devant les yeux,  cause du soleil; il semblait interroger la voiture,
probablement pour signaler plus vite le visiteur.

--On attend quelqu'un sans doute, se dit Hector; je n'ai pas de chance
en vrit, je serai peut-tre importun.

Mais en avanant il reconnut le domestique pour l'avoir vu  Bordeaux
avec son ami. Lui semblait aussi reconnatre Hector, car il faisait des
signes avec son chapeau.

Lorsque la voiture s'arrta dans la cour:

--Ah! monsieur, dit cet homme  Hector, enfin vous voici! mon matre se
mourait d'impatience en vous attendant.

--On m'attendait, moi?

Il ne put entendre la rponse, Ferdinand tait accouru et le serrait
dans ses bras  l'touffer.

--Ah! merci! lui disait-il, merci, c'est trs bien ce que tu fais l. Tu
es un ami vritable, toi, et tu le prouves; je savais bien que tu
viendrais. Tu as reu ma lettre et tu as tout quitt.

--Mon cher ami, depuis trois mois je suis absent de Bordeaux, le dsir
de te voir m'a seul amen. Je n'ai pas reu ta lettre, et le hasard...

--Soit! c'est le hasard, bnissons-le. Il a tout fait, mais je n'en suis
pas surpris; le hasard est  mes ordres dsormais. Je suis l'homme le
plus heureux. Que dsires-tu? Je vais le souhaiter pour toi, tu seras
exauc. Mon bonheur me fait trembler; ce n'est pas naturel. Mais je te
tiens l, au milieu de la cour, je perds la tte, suis-moi. J'ai le plus
pressant besoin de tes conseils, viens; peut-tre dsires-tu te
rafrachir?

Et Ferdinand,  pleine voix, appela ses domestiques pour leur donner des
ordres: toute la maison fut en l'air. Alors il entrana son ami, mais il
ne lchait toujours pas son bras, il le pressait sous le sien, autant
dans la crainte de le voir s'enfuir que pour s'assurer de la ralit de
sa prsence.

Et le long des corridors, dans l'escalier, il continuait, s'essoufflant
 parler:

--Si je t'ai crit d'accourir, c'est que je veux ta signature  mon
contrat, tu es mon tmoin, je me marie, cher Hector, aprs-demain. Une
jeune fille, non, un ange, et belle, belle... Mais tu la verras: je
l'aime, ou plutt je l'adore. Et dire qu'aprs-demain elle sera  moi, 
moi tout seul, pour toujours; tiens, cette ide me rend fou. Je tremble
que ce ne soit un rve; si tu es mon ami, ne m'veille pas.
Aprs-demain... mais que c'est long! c'est une ternit, vivrai-je
jusque-l? Les jours ont vingt-quatre heures et les heures soixante
minutes: j'aurai des cheveux blancs d'ici l. Et elle m'aime, oui, mon
ami, elle m'aime, elle me l'a dit, elle te le rptera si tu veux, elle
s'appelle Herminie. Tout  l'heure nous monterons au grenier, je te
montrerai sa maison; elle, tu la verras ce soir; mais viens, viens.

--C'est une rage, pensa Hector, tout le monde se marie; j'ai bien fait
de me dcider, je n'aurais plus trouv de femme si j'avais attendu. Sois
bni,  mon pre, de ta sage prvoyance!

On tait au premier tage. Ferdinand ouvrit une porte, et s'effaant
devant son ami:

--Entre, lui dit-il, entre, c'est ma chambre, ma chambre de garon; je
ne l'habiterai pas longtemps, nous en aurons une autre, ici,  ct; les
tapissiers y mettent la dernire main. C'est un chef-d'oeuvre, un nid
de satin... Mais pardon, cher Hector, attends, prends garde, je vais te
trouver une chaise.

Il y parvint, non sans peine. Le chaos avait lu domicile dans la
chambre de garon, la confusion y tenait cour plnire. Les objets les
plus disparates y avaient t entasss comme  plaisir, lit, table,
commode, chaises; tout tait encombr. Le parquet mme n'tait pas
libre, ni sans danger; deux caisses  peine ventres taient places en
travers;  ct gisaient des dbris, des planches avec leurs clous en
l'air, des tenailles, un marteau, un ciseau de menuisier.

Prs de la fentre, un monsieur bien mis se tenait debout. Il s'inclina
respectueusement lorsqu'entrrent les deux amis. Il tenait  la main une
petite bande de toile cire, avec des chiffres en or, son mtre enfin.

--C'est mon tailleur, dit Ferdinand  son ami, il arrive de Paris avec
ces deux caisses qui sont pleines d'habits. Depuis un mois il ne
travaille que pour moi.

--Et tu prtends essayer tout cela?

--Sans aucun doute, tu vas bien le voir. Au surplus, tu seras juge.
Voil o tes conseils me deviennent indispensables; n'es-tu pas le roi
de la mode, ou plutt la mode en personne? Rien qu' regarder un gilet,
tu dois lui donner bonne faon.

Il parlait ainsi, tout en se dshabillant. Le tailleur, d'un air grave,
prsentait les vtements que Ferdinand endossait les uns aprs les
autres. Il ne se lassait pas, il n'en trouvait aucun  son gr.

--Hlas! gmissait-il, ma tournure est piteuse, je m'en aperois
aujourd'hui; j'avais des illusions. Regarde, Hector, regarde, suis-je
assez commun, assez balourd? tu me trouves grotesque, n'est-il pas vrai?
Mon cher tailleur, vos habits vont abominablement; ce pantalon est trop
court, ce gilet trop long: l'un me grossit outre mesure, l'autre
m'crase la poitrine.

Le tailleur se donnait beaucoup de mal. Tout allait au mieux et
avantageait monsieur. Jamais il n'avait vu plus charmante tournure ni
trouv plus difficile client.

Et on essayait encore.

--Aussi, c'est vrai, dit Ferdinand, vit-on jamais modes plus ridicules
que les ntres! Le chapeau tuyau de pole a tu l'hrosme. Soyez donc
beau, noble, potique avec cette loque qu'on appelle un habit noir!
L'humanit entire a l'air de sortir du mme moule! Apollon du Belvdre
aurait aujourd'hui l'air d'un coiffeur. La galanterie a disparu avec les
bas  coins, l'esprit s'est enfui avec la poudre.

--Levez un peu le bras, monsieur, disait le tailleur; bien, ainsi.
Maintenant, tournez la tte, c'est cela.

--Avec tes ides, reprenait Hector, il fallait te marier en carnaval, tu
aurais pu choisir un costume  ton gr, prendre la cuirasse des
croisades, les souliers  la poulaine, les bottes Louis XIII, le chapeau
galonn d'or, le justaucorps  brevet, et la cravate des merveilleux. Tu
avais pour faire ton choix le magasin aux costumes de la
Porte-Saint-Martin.

--Tu crois rire, mon ami, et tu viens d'mettre une grande et fructueuse
ide. Mais l, srieusement, vois... suis-je digne d'elle, d'elle, si
belle, si gracieuse, si potique? Non, je suis affreux, je voudrais
avoir une marraine pour fe; comme Peau-d'Ane, j'aurais un pantalon fait
d'un pan de la nue, un gilet couleur soleil, et un habit taill dans
l'aile d'un papillon.

--Monsieur est trs bien ainsi, affirma le tailleur; si monsieur veut
marcher un peu.

Ferdinand fit quelques pas.

--Trs bien! insista Hector.

Il tait temps, les caisses taient vides. Restait  rgler la faon de
porter l'habit noir.

Ferdinand le voulait boutonn jusqu'au col,  la manire de M. de
Girardin.

Hector tenait pour l'habit ouvert; c'est plus crmonie.

Le tailleur insistait pour qu'il ft maintenu par un double bouton; il
en avait apport exprs. Il cita sept ou huit de ses clients, tous plus
nobles les uns que les autres, qui ont adopt cette mode.

On discuta, mais on ne dcida rien. Ferdinand dclara qu'il s'en
remettait  l'inspiration qui vient toujours au moment suprme.

Le tailleur fut libre, mais non Hector. Il avait  dire son avis sur la
corbeille.

Elle avait t dpose dans le grand salon, sur la table  th.

C'tait un meuble d'un got exquis, comme il en sort quelquefois de chez
Tahan, le travail tait d'une dlicatesse infinie. C'tait un grand
coffre ovale, en bois de rose avec des incrustations. Les poignes et
les serrures d'argent avaient d tre ciseles par des fes.

Hector pensa qu'il achterait la pareille pour mademoiselle Blandureau.

--Eh bien! qu'en dis-tu? demanda Ferdinand.

--Admirable.

--C'tait mon avis. Ce qui me dsole, c'est qu'elle sera bien trop
petite, et alors comment faire?

Ce joli meuble paraissait  Hector d'une taille fort respectable. Mais,
en regardant autour du salon, il comprit les inquitudes de son ami.

Sans doute il avait dvalis les dix plus somptueux magasins de Paris
pour runir toutes la merveilles qu'il voulait offrir  sa femme.

Hector admira srieusement les cachemires et les dentelles, les
coffrets, les toffes, les bijoux, les ventails. Il valua le tout 
une somme considrable.

--Ma tante et moi avons couru quinze jours pour acheter tout cela, dit
Ferdinand.

--Eh bien, elle a prt la main  de belles folies. As-tu par hasard
hrit d'un royaume, ou comptes-tu te ruiner?

--Me ruiner, moi! impossible. Je l'ai essay trois fois, pour me
distraire, avant de connatre Herminie. Je n'ai pas russi. Sitt que
j'cornais mon capital, vlan! il me tombait un hritage. A ce train
j'aurais rduit ma famille  moi seul. Je me suis arrt. Ceci ne me
cote rien, c'est la succession d'un de mes oncles. Tout y a pass, mais
ce n'est pas trop payer un sourire d'Herminie. Pourvu que la corbeille
ne soit pas trop troite. Enfin, c'est l'affaire de ma tante, elle sera
ici demain de bonne heure, car c'est demain que j'envoie la corbeille.
Allons dner.

--Dcidment, pensa Hector, la tte n'y est plus.

Au moins, l'estomac tait toujours solide. Ferdinand le prouva bien 
table. Il mangea comme quatre, tout en parlant. Mais il avait  peine
aval la dernire bouche, qu'il se leva, et, bon gr mal gr, entrana
Hector.

--Je vais faire ma visite  ma fiance, lui dit-il, ce sera la troisime
aujourd'hui. Je dois te prsenter, tu le comprends; n'es-tu pas mon
meilleur ami? J'ai souvent parl de toi, on te connat. C'est  une
demi-lieue d'ici; nous irons  pied, si tu le veux, j'ai besoin d'air et
de mouvement.

A mesure qu'ils avanaient sur la route qui mne de la Fresnaie 
Cormes-Ecluse qu'habitait la future famille de Ferdinand, Hector put
remarquer que la verve de son ami allait en s'teignant. Lorsqu'il entra
au salon, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel parurent tour  tour sur
sa figure, il balbutiait en prsentant Hector.

--Diable, pensa celui-ci, il parat que c'est trs srieux.

Et il observait du coin de l'oeil la contenance de mademoiselle
Herminie. Elle tait devenue plus rouge qu'une pivoine. Elle s'tait
leve pour faire une petite rvrence, bien timide, mais presque
aussitt elle s'tait rassise. Une broderie qu'elle tenait paraissait
absorber toute son attention. Mais Hector remarqua que ses mains
tremblaient si fort, qu' peine elle pouvait tenir son aiguille. Puis,
bien qu'elle et la tte penche sur son ouvrage et les yeux baisss, il
put voir le regard qu'elle adressa  Ferdinand.

Toute son me avait pass dans ce regard humide et doux, plein d'aveux
nafs et de candides promesses.

--Elle l'aime, se dit-il, eh bien! tant mieux! c'est un brave garon, il
le mrite.

Et tandis que Ferdinand s'approchait de sa fiance, il resta prs des
parents; il parlait de choses indiffrentes, de la Suisse qu'il n'avait
pas vue, de Bordeaux. Lorsqu'il s'arrtait un instant, il entendait le
chuchotement des amoureux assis prs de la table  ouvrage, si prs que
leurs cheveux se confondaient.

Toute la maison tait en mouvement. A ct, il y avait des couturires
qui achevaient le trousseau. A la cuisine,  l'office, on prparait le
grand dner qui le lendemain devait prcder le contrat.

Il fallut aller voir les robes. Ferdinand sortit avec sa fiance et sa
mre. Hector resta seul avec le pre, qui profita de cette occasion pour
entamer l'loge de son futur gendre. Il semblait ne pas devoir tarir.

Les deux amis revinrent le soir, par un sentier qui avait la rputation
de couper au plus court, et beaucoup plus long que la route en ralit.
Ferdinand allait le premier, clairant la marche, il cartait les
cltures  claire-voie qui sparent les champs et avertissait son ami
quand il y avait un foss  sauter.

Sur le seuil de la chambre prpare pour le voyageur, ils se sparrent
avec une dernire poigne de main, se souhaitant mutuellement bonne
nuit.

Hector reconnut une de ces bonnes grandes chambres, qui attendent le
visiteur aim dans les maisons riches de la campagne, et s'entendent
avec les matres pour l'y retenir longtemps. Le confortable de la vie de
famille clatait de toutes parts. L, du moins, ni l'air ni l'espace
n'avaient t mesurs par un architecte complice de la sordide lsinerie
du propritaire. Le plafond s'levait  quatre mtres, on et pu entrer
en voiture par les fentres. Ds votre entre, un bon fauteuil vous
tendait les bras et vous invitait aux douceurs de la vie contemplative.

Hector eut un cri de joie, il se retrouvait comme chez lui. Et il y
avait deux mois qu'il essuyait la poussire des auberges, se brisant aux
durs fauteuils, se courbaturant  l'humidit des lits, doutant de tout,
mme quelquefois de la scrupuleuse virginit du linge. Aussi, avec
quelles dlices il respira le parfum d'iris des serviettes de fine
toile, comme il s'merveillait de la blancheur des draps, clatante
comme la neige.

Et il se dshabillait  la hte, il promettait  son pauvre corps dix
heures de bon sommeil, ni plus ni moins, les poings ferms.

Il comptait sans son hte.

Ses ides s'embrouillaient  peine, que Ferdinand entra en robe de
chambre; il s'assit sans faon sur le pied du lit.

Il avait mille choses de la plus haute importance  confier  son ami.
Et sous ce prtexte, il dbita les extravagances les plus inoues.
Hector riait de ses folies, et de temps  autre essayait de le renvoyer.
Mais Ferdinand bravait le sommeil, et toujours il avait quelque chose 
ajouter.--Tiens, coute encore, je m'en vais aprs.

Enfin sur le matin, comme cinq heures sonnaient, Hector russit  le
mettre  la porte,  force de raisonnements, et aussi en le poussant un
peu par les paules.

Mais c'est peine perdue de courir aprs le sommeil enfui. Hector le vit
bien. Dj la maison s'emplissait de rumeurs matinales.

Dans la cour, on venait d'amener la voiture neuve, le carrosse des
noces; on ouvrait les portes de la remise, les garons d'curie
s'appelaient. Dans les corridors retentissaient les sabots bruyants des
servantes, le ban et l'arrire-ban des vassales avaient t convoqus
pour prter la main en cette solennit. Le glacier de Tours arrivait,
avec ses ustensiles sonores, moules de cuivre ou de fer-blanc, seaux et
sabotires; on et dit le carillon d'une glise de village voyageant en
carriole. On dballait le tout  grand bruit. Les escaliers gmissaient,
branls sous les pas d'un bataillon d'ouvriers. Les tapissiers
montaient des banquettes pour le bal; le long de la rampe ils hissaient
leurs chelles doubles. Tout le btiment tremblait au choc des marteaux,
tandis qu' grand renfort de clous on montait les tentures.

Bientt, dominant le tumulte, la voix de Ferdinand retentit, il appelait
tout le monde  la fois, hommes et femmes, il criait tout le calendrier
par la fentre. Sa tante, la vieille demoiselle Aubanel, venait
d'arriver.

Hector prit un parti hroque. Il se leva et descendit. Ferdinand
battait dcidment la campagne; il le remplaa et se fit l'aide de camp
de la tante. Sous ses ordres il dirigea l'arme indiscipline des
domestiques et des ouvriers. Il veilla  tout avec le sang-froid et la
prsence d'esprit du capitaine de vaisseau un jour de tempte.

Ferdinand avait disparu.

--Tu ferais bien, mon neveu, lui avait dit sa tante, d'aller rendre
visite  ta future.

Il ne se l'tait pas fait rpter deux fois.

Enfin, tout fut termin, ou  peu prs. Il manque toujours quelque
chose, mais on doit savoir s'arrter: le mieux est ennemi du bien. A
peine restait-il le temps de courir au dner, loign d'une demi-lieue
en ne prenant pas le plus court.

C'tait un dner en cinq points, long et plantureux, un repas comme on
les ordonne en Touraine; Gamache, s'il revenait sur terre, choisirait ce
pays pour ses noces. La table ployait sous le faix des bouteilles et des
verres, la lumire tincelait sur la facette des cristaux. Il y avait
trente-huit personnes autour de la table, et deux plats au moins par
convive. Tous se connaissaient et mme taient un peu parents. Hector
aurait sembl tranger, mais Ferdinand avait parl, beaucoup parl. On
vit leur intimit, les regards reconnaissants de la tante  son aide de
camp, et il fut trait comme de la famille. Un vieux cousin s'cria: Il
n'y a qu'un parent de plus. On rit. Ce soir-l on riait de tout et de
rien. Hector eut de l'esprit, et parut spirituel, ce qui est mieux, quoi
qu'on dise. Le futur tait fier de son ami, encore un peu et il en et
par sa boutonnire. Par instants il cessait de regarder sa fiance pour
lui sourire des yeux et le remercier d'avoir apport sa part d'entrain
et de gat.

Mais voil que, sur la fin, deux messieurs tout de noir habills, le col
tendu par l'empois d'une cravate blanche, se levrent et silencieusement
passrent dans le salon.

--Ces messieurs sont les notaires, dit  Hector une de ses voisines.

On les suivit. Les chaises, dans le salon, avaient t prpares 
l'avance, en cercle. On prit place. Au milieu, sur la table, des plumes
de cygne, immacules, attendaient pour la signature, prs d'une grosse
critoire de vermeil.

Le plus vieux des deux notaires tait debout, il avait mis ses lunettes,
il tenait le contrat  la main. Le silence s'tablit, profond. En
prtant l'oreille, on et entendu battre le coeur du futur.

La lecture commena.

Le vieux notaire, d'un ton monotone, numrait les clauses et
conditions, les noms et prnoms des conjoints; il hsitait de temps 
autre, lorsqu'il trouvait un mot difficile, et mme il nonnait. Il
bredouillait toutes les fois qu'il arrivait  ces passages techniques,
aussi obligatoires qu'inutiles, qui sont comme le cadre de tous les
actes. A la fin de chaque phrase, il levait la voix et reprenait
haleine; il faisait des tenues en tournant les feuillets. Les phrases
taient si longues, si longues, qu'il lui fallait s'y reprendre  trois
fois, et, entortilles qu'elles taient, et hrisses de mots barbares,
des nids de procs devaient se cacher dans leurs replis.

Le vieux cousin, de temprament apoplectique, grommelait entre ses
dents. Une pareille lecture, aprs un de ces dners qui font un labeur
de la digestion, lui paraissait comme un guet-apens. Hector se sentait
pris d'un invincible sommeil. Ferdinand s'agitait sur sa chaise comme
Guatimozin sur son gril, il n'tait pas sur un lit de roses.

Enfin il s'acheva, ce contrat interminable; le notaire lut d'un ton
joyeux les dernires phrases, chacun se leva pour signer.

Hector,  demi veill, avait fait comme tout le monde.

Debout, il attendait son tour, le notaire avait d'abord pass la plume
aux dames. Son regard errait insoucieusement autour du salon, se
complaisant aux figures satisfaites, lorsque par hasard ses yeux
s'arrtrent sur la table.

Il vit alors, tenant la plume, une main si mignonne, si dlicate, si
parfaite, qu'il en eut comme un blouissement.

Elle avait, cette petite main, une grce indicible; les doigts taient
longs et fusels, lgrement inflchis  la premire phalange et
coquettement retrousss; les ongles taient roses et troits, avec des
reflets nacrs  la racine; ils se dtachaient nettement sur la peau
d'une blancheur ferme et vive; elle avait une carnation d'enfant, aux
lumires elle semblait transparente, et sous le tissu souple de la peau
on suivait les sinuosits bleues des veines, comme si le sang et coul
 ciel ouvert. Un poignet d'une puret divine, d'une dlicatesse
infinie, rattachait cette main au bras blanc,  demi perdu sous la
dentelle des manches.

Hector s'merveillait  ces dtails charmants. Par un mouvement
instinctif il se rapprocha, cartant les hommes debout devant lui, et
qui lui cachaient celle  qui appartenait cette main d'une si magnifique
perfection.

--Malheureusement, se disait-il, une femme d'au moins trente-cinq ans
peut seule avoir une main pareille.

Il se trompait. C'tait la main d'une toute jeune fille, de dix-huit ans
 peine, belle comme un rve, potique  faire clore des sonnets dans
le cerveau d'un agent de change. Elle avait les cheveux d'un admirable
blond, lumineux, avec ces teintes chaudes qui font l'orgueil des belles
Vnitiennes. Tordus sans art par le poignet vigoureux d'une rustique
camriste, ils taient retenus par un peigne qui disparaissait
entirement sous les flots dors; si souples, si abondants, qu' tout
instant on pouvait craindre ou esprer de les voir briser le lien qui
les retenait, et s'pandre, comme un manteau d'or, sur des paules dont
on devinait les contours exquis sous une petite guimpe  la vierge,
ferme au col par une ruche de dentelles.

--O donc avais-je les yeux? se demandait Hector. Quoi! je n'avais pas
remarqu encore cette rayonnante beaut.

Et il oubliait de prendre la plume, bien que son tour ft venu et que le
notaire l'et appel trois fois.

Puis on partit pour la mairie du bourg, distante de quelques centaines
de pas  peine. Hector avait offert son bras  la vieille demoiselle
Aubanel, il l'entranait, vite, trop vite; il avait hte de retrouver
la jeune fille blonde.

Il ne put la rejoindre que dans la salle de la mairie. Elle s'appuyait
sur le bras du vieux cousin, insoucieuse, ignorante de son admirable
beaut. Il parlait, et elle souriait en l'coutant. Une innocente malice
ptillait dans ses grands yeux bleus. A quelque plaisanterie plus
amusante que les autres, elle clatait de rire; alors ses lvres roses
dcouvraient ses dents, fines et brillantes comme des perles.

--On n'est pas plus belle, murmurait Hector en regagnant la maison de
son ami.

Il s'enferma dans sa chambre, et lorsque Ferdinand, comme la veille,
voulut entrer, il refusa nergiquement d'ouvrir, jurant qu'il dormait,
et qu'il ne se lverait pas mme pour teindre le feu s'il prenait  la
maison.

Mais une douce vision le tint longtemps veill.

--Si mademoiselle Aurlie pouvait lui ressembler!

Le lendemain, c'tait le grand jour. Longtemps encore le mariage  la
mairie ne sera qu'une formalit ennuyeuse, un acte par devant un gros
monsieur qu'on connat souvent trop, et auquel l'charpe tricolore ne
prte aucune majest.

A onze heures,--on se marie en plein soleil, en Touraine,--une douzaine
de grandes voitures dcouvertes vinrent prendre les invits. Il faisait
le plus beau temps du monde, le ciel se mettait de la fte. Jamais on ne
vit noce plus gaie, plus souriante. C'tait comme une de ces belles
matines qui promettent un jour radieux.

Il y avait des fleurs partout; les cochers avaient de gros bouquets 
leur poitrine, avec des flots de rubans blancs; les chevaux taient plus
enguirlands qu'un mouton de procession de la Saint-Jean. Le long des
sentiers s'arrtaient des groupes de paysans et de paysannes. Les hommes
agitaient leurs chapeaux, les femmes poussaient de joyeux vivats.

Les voitures roulaient doucement sur le sable des alles, au milieu de
ces beaux paysages de la Loire qui inspirent le dsir de se faire
laboureur, par des routes charmantes qui rduisent les promeneurs 
envier le sort du facteur rural qui les parcourt tous les jours.

Aprs la crmonie, sous le porche, Hector retrouva la jeune fille de la
veille. Son ami passait, il l'appela.

--Quelle est, je t'en prie, lui demanda-t-il, cette dlicieuse
personne?

--Une de nos voisines, fit l'autre ngligemment.

Et, allongeant le bras dans la direction de l'horizon:

--Tiens, sa mre habite ce petit chteau, que tu vois l-bas  mi-cte,
comme un point blanc au milieu des arbres.

Elle tait demoiselle d'honneur de la marie, et l'usage faisait Hector
son cavalier servant.

Tout le reste du jour, rieuse, babilleuse comme les libres oiseaux qui
gazouillaient dans les ormes du parc, elle se suspendit  son bras. Ils
allaient, tous deux, suivant les groupes amis dans les grandes alles du
jardin et le long des charmilles.

Il fallut qu'il lui contt l'histoire de son amiti avec Ferdinand, et
comment il s'tait dcid  venir. Ses questions avaient cette superbe
assurance d'une candeur qui ignore tout. Une ou deux fois, Hector fut si
surpris, qu'il le laissa voir. Alors elle arrtait sur lui ses grands
yeux tremblants. Mais bientt elle reprenait sa srnit insouciante. Et
lui bnissait le thme facile de causerie qu'elle lui donnait, car
vraiment il n'et su que lui dire. Prs d'elle il tait  court, mme de
ces frivoles niaiseries, de ces platitudes lgantes, qui sont la
fausse monnaie d'une conversation spirituelle qu'changent des
inconnus.

Parfois, tout en coutant, elle se baissait pour saisir au vol une
fleur, qu'elle effeuillait machinalement. Elle s'appuyait alors plus
fortement sur le bras d'Hector pour ne pas tomber, et il admirait
l'lgante souplesse de sa taille; ou bien, c'tait une branche qui
s'embarrassait dans les plis de sa robe de crpe blanc, et qu'elle
arrachait en riant. Elle se piquait les doigts et vivement les portait 
sa bouche, et les mordillait du bout de ses petites dents blanches.

Surpris, ravi, Hector s'abandonnait doucement  cette irrsistible
sduction de l'innocence. Tant de grces pudiques et naves le tenaient
si bien sous le charme, qu'il n'essayait mme pas d'analyser les
sensations nouvelles qui l'enivraient.

Plac prs d'elle,  table, il maudissait ceux qui lui adressaient la
parole et le foraient  rpondre, mais il l'observait curieusement et
souriait lorsque, timidement, elle trempait sa lvre au vin prcieux
qu'on versait dans les verres de mousseline.

A six heures prcises,--il faisait encore grand jour,--des violons
grincrent. Le bal commenait sous la charmille, plus tard il devait
continuer dans le salon.

Aux premiers accords elle s'tait leve, Hector l'avait suivie.

Toute la nuit il dansa, comme un collgien en vacances, s'essuyant le
front aprs chaque quadrille, tendant la main  tous les plateaux.

Valses, polkas, masurkes, il ne reculait devant rien. On et pu le
prendre pour un de ces pauvres surnumraires qui ont leur nomination
dans leurs escarpins. Mademoiselle Aubanel ne put s'empcher de lui
faire compliment. Il ne l'entendit pas. Un reste de prudence murmurait 
son oreille:

--Tu peux au plus l'inviter une fois sur cinq.

Et il invitait toutes les femmes, jeunes, laides, vieilles, jolies, et
pour toutes, il avait des attentions charmantes, des phrases
spirituellement flatteuses.

De sa vie il n'avait t aussi satisfait. Il se souciait bien du monde
vraiment, en ce moment; il jouissait pour lui; mme il esprait
probablement que le bal durerait toujours, jusqu'au jugement dernier,
puisqu'il avait fait des invitations pour la trente-septime
contredanse.

Mais voici que, tout  coup, sur les trois heures du matin, on n'aperut
plus la marie. La marie avait disparu.--Qu'est devenue la marie?

Ce fut le signal de la retraite, qui bientt se changea en droute,
malgr les efforts du vieux cousin, qui essayait d'organiser un cotillon
et menaait du garde champtre les danseuses qui s'enfuyaient. Il
invoquait  grands cris l'assistance d'Hector.

Hector venait d'offrir son bras  la charmante blonde et la reconduisait
avec sa mre jusqu' leur voiture. Le vestibule tait encombr; on
cherchait les chles et les manteaux.

Elle faisait une petite moue mutine.

--Comme nous partons de bonne heure, maman, disait-elle.

--Et vite, vite, ma fille, disait la mre, couvre bien ton cou, et tes
paules, et tes bras; l'air est froid au dehors, les fluxions de
poitrine courent les chemins, guettant les imprudentes, et vite, vite,
ce chle, et cette sortie de bal, et cette charpe, et ce bon gros
manteau, et encore ce foulard sur ta tte.

Et la jeune fille grelottait et riait. Embarrasse dans les toffes,
comme une momie dans ses bandelettes, elle pouvait  peine marcher.
Hector la soutint ou plutt la porta jusqu' la voiture; il aida ensuite
la mre  tendre sur elle une grande couverture de voyage; toutes deux
le remerciaient.

Le cocher fouetta les chevaux.

Hector resta seul sur le perron, surpris, triste, comme le rveur qui
voit s'envoler un rve heureux, comme l'enfant qui regarde  terre les
dbris de son jouet favori.

Il avait remarqu que la voiture avait des lanternes plus brillantes que
les autres: tant qu'il le put, il suivit leurs lueurs  travers les
sinuosits de la route; elles se montraient ou disparaissaient suivant
les pentes, comme des feux follets dans la campagne.

Il les perdit de vue, mais il espra les revoir encore des fentres du
salon. Il remonta trs vite, et, le front contre la vitre, il les
chercha longtemps  travers les arbres, dans l'ombre.

Le salon tait vide. Au loin, on entendait le roulement des dernires
voitures qui se perdaient dans la nuit. Les domestiques, fatigus,
allaient et venaient d'un pas tranant. Ils teignaient les lampes et
soufflaient les bougies.

Hector se rsignait  regagner sa chambre, lorsque Ferdinand, l'air
effar, traversa le salon comme un ouragan.

Il l'arrta par le bras, malgr lui, presque de force.

--Comment s'appelle-t-elle? demanda-t-il.

--Elle, qui? ma femme? Herminie.

--Eh! il s'agit bien de ta femme!

Mais Ferdinand avait russi  se dgager, il tait dj loin.




IV


Elle s'appelait Louise d'Ambleay et venait d'avoir dix-sept ans.

Sa mre, madame la baronne d'Ambleay, tait reste veuve aprs peu
d'annes d'un mariage heureux. Jeune encore, riche, dcide  ne jamais
se remarier, elle n'eut pas le courage de se sparer de sa fille unique,
et voulut elle-mme se charger de son ducation.

Elle eut pour aides, dans cette tche si difficile, un vieil abb fort
savant, trs spirituel, plus original encore, et une institutrice
anglaise. Par miracle, cette Anglaise tait excellente musicienne; par
un miracle plus grand, elle n'tait nullement romanesque. Le prtre et
l'institutrice font encore aujourd'hui partie de la famille; sans aucun
doute, ils finiront leurs jours au chteau d'Ambleay,  discuter, sans
pouvoir se mettre d'accord, leur systme d'ducation. Car ils ont chacun
un systme. Il est vrai qu'ils n'en ont pas fait l'essai sur leur lve.

Ainsi, Louise eut le rare bonheur d'viter les pensions et les couvents,
dont l'air est si souvent fatal aux jeunes filles. Une brebis malsaine a
plus tt fait qu'un loup de mettre  mal tout un troupeau, et la plus
svre vigilance souvent ne peut pas carter de telles brebis. Enfin les
demoiselles rapportent de la meilleure des maisons d'ducation nombre de
prjugs et de sottes ides, dont plus tard, dans le monde, elles ont
mille peines  se dfaire.

A cette ducation, sous les yeux de sa mre, Louise devait cette
ignorance adorable, cette grce instinctive, cette navet sereine, ses
plus grands charmes, bien avant sa rare beaut.

Madame d'Ambleay vivait fort retire. Abme dans sa douleur,  la mort
de son mari, elle s'tait rfugie dans son chteau, se refusant  voir
personne. Plus tard, lorsque le temps eut sch ses larmes et ramen un
sourire sur ses lvres, elle ne voulut plus changer son genre de vie.
Elle pensait que les plaisirs du monde ne valent pas ceux d'une calme
retraite.

Elle recevait cependant quelques-uns de ses parents de Tours, qui tous
les ans,  tour de rle, venaient passer une quinzaine au chteau. Elle
avait aussi les visites de quatre ou cinq voisins de campagne, autrefois
amis de son mari, bons gentilshommes qui, malgr leur noblesse, avaient
le bon esprit de ne pas tre ou de ne pas paratre mcontents, et qui,
par extraordinaire, ne parlaient jamais politique, au moins devant des
femmes.

Plusieurs fois dj, dans le pays, on s'tait tonn que madame
d'Ambleay ne part pas songer  l'tablissement de sa fille. Quelques
indiscrtes mme,--de ces mamans qui conduisent leurs demoiselles  tous
les bals de la prfecture et de la recette gnrale, avec l'ide fixe
d'y trouver un bon parti,--l'avaient,  cet gard, interroge 
brle-pourpoint.

Madame d'Ambleay rpondait ordinairement que rien ne pressait.

L-dessus, les bonnes mes avaient charitablement rpandu le bruit que
la baronne sacrifiait Louise  son gosme maternel, qu'elle la
squestrait impitoyablement, bien dcide  lui faire, bon gr mal gr,
coiffer sainte Catherine.

Hector sut trs vite tous ces dtails et beaucoup d'autres encore, par
la femme de son ami. Madame Aubanel tait prcisment la meilleure, ou
plutt la seule amie de Louise. Aussi devint-elle la confidente du jeune
homme, sans qu'il s'en doutt. Il recherchait les occasions de se
trouver seul avec elle, et, toutes les fois qu'il le pouvait, il
s'emparait de son bras. Il faisait assaut d'empressements avec
Ferdinand, qu'il trouvait fort ridicule avec sa galanterie de jeune
mari.

Il faut dire que, tout en parlant toujours et sans cesse de mademoiselle
d'Ambleay, Hector essayait et croyait prendre l'air le plus dtach et
le plus dsintress du monde. Mais il russissait mal. Sans sa
proccupation, il et surpris de malins sourires sur les lvres de la
jeune femme. Elle croyait voir clair dans le coeur de l'ami de
Ferdinand.

Hlas! il n'y voyait rien lui-mme, au moins dans les premiers jours.
S'il dissimulait, c'tait de trs bonne foi. Il tait le premier 
prendre le change.

S'il restait  la Fresnaie, lui qui s'tait si bien promis de partir ds
le lendemain du mariage de son ami, c'est qu'il ne pouvait faire
autrement. Il se le prouvait.

Les prtextes ne lui manquaient pas, ni les excellentes raisons. Il n'y
a pas, en Touraine, de bonne fte sans lendemain, de noce sans retour.
C'est  qui, des parents et des amis, recevra les nouveaux maris. Les
broches tournent quinze jours durant, les violons font rage toutes les
nuits; les bals, les dners, les parties de campagne se succdent sans
interruption. Pour que cette folie de plaisirs se calme, il faut que
toute la parent soit sur les dents.

Hector pouvait-il refuser les invitations qui pleuvaient dru comme
grle? Non certes. C'et t faire injure  son ami.

Et partout il retrouvait mademoiselle d'Ambleay, dont la mre, pour ce
fait du mariage d'une amie de sa fille, avait renonc  ses habitudes
d'isolement.

Moins prvenu, Hector aurait  coup sr remarqu le singulier changement
qui s'oprait dans le caractre de la jeune fille. Elle, si rieuse, si
expansive le premier jour, elle devenait de plus en plus rserve. A
l'encontre de ce qui arrive d'ordinaire, il l'intimidait davantage 
mesure qu'elle le connaissait mieux.

Il ne fit pas cette remarque, lui qui se flattait de connatre les
femmes, parce que le sducteur le plus habile perd ses moyens ds
l'instant o il aime srieusement, de mme que le meilleur acteur
deviendrait excrable s'il ressentait vraiment la passion qu'il
s'efforce de rendre.

Cependant les jours se passaient, et chaque soir Hector faisait sa malle
pour la dfaire le lendemain. Il se maudissait d'tre si faible; il se
trouvait inconvenant et mme un peu ridicule, de demeurer l, en tiers
dans une lune de miel, de jouer le rle de trouble-fte, d'pouvantail 
amoureux. Parfois il tait pris de remords.

--Le pauvre Ferdinand, pensait-il, doit tre excd de moi. Il y a
longtemps qu' sa place j'aurais trs poliment jet  la porte mon bon
ami Hector.

Mais Ferdinand n'avait pas si mauvais caractre. La prsence de son ami
l'enchantait. Il disait les plus jolies choses sur l'amour et l'amiti,
et ne se reprochait rien, sinon l'excs de son bonheur, qui commenait 
l'inquiter srieusement. Il aurait vcu cent ans ainsi, sans se douter
des perplexits de son ami. Il fut averti par sa femme.

C'tait un matin, les jeunes maris djeunaient en tte--tte. Ds
l'aube, Hector avait gagn les champs sous le prtexte trs plausible de
tirer quelques perdrix, en ralit pour aller rder un peu du ct du
chteau de madame d'Ambleay. Ferdinand bnissait ce phnix des amis,
qui, en dpit de ses affaires,--car il devait avoir des affaires,--leur
consacrait ainsi plusieurs semaines.

--Es-tu bien sr, mon ami, demanda madame Aubanel, que sa seule amiti
pour toi, pour nous, retienne M. Malestrat  la Fresnaie?

--Parbleu! rpondit Ferdinand, la bouche pleine, quelle autre
raison.....

--Qui sait? quelque gentille raison, toute jeune, bien blonde.....

--Bah!...

--Mademoiselle d'Ambleay, par exemple?

--Comment, ton amie, tu crois? quelle ide! Mais au fait, pourquoi non?
on la dit fort bien, cette demoiselle.

--On la dit... comme si tu ne la connaissais pas.

--Je la connais; mais vous savez bien, madame, que depuis deux ans je
n'ai pas regard d'autre femme que vous.

--Et j'espre bien que ce sera toujours ainsi.

--Je le jure, dit gravement Ferdinand. Mais revenons  ta dcouverte.
Hector amoureux, c'est invraisemblable! Comment ne m'a-t-il rien dit? ce
serait le comble de la dissimulation, un crime de lse-amiti; j'en
aurai raison, et certainement je le confesserai.

La confession tait toute faite.

Les indcisions d'Hector avaient cess, aprs trois semaines des plus
cruelles et des plus comiques perplexits qui aient jamais troubl le
coeur et l'esprit d'un amoureux.

La premire fois, la nuit du bal, aprs une journe dlicieuse, Hector
n'avait pas eu le loisir de la rflexion. Il n'tait pas une de ses
penses qui ne ft  cette adorable jeune fille,  mademoiselle
d'Ambleay. Il subissait le charme.

Le lendemain seulement, le souvenir de mademoiselle Blandureau, de cette
inconnue qu'il devait pouser, vint mchamment troubler son bonheur. Il
chassa vite cette ide importune, se disant qu'il aurait bien assez de
toute sa vie pour penser  celle qui allait tre sa femme, et il ne
songea plus qu' Louise.

Mais il revint  la charge, ce souvenir, plus vif, plus pressant. Au
milieu des rves d'Hector, mademoiselle Aurlie Blandureau se dressait
devant lui, froide et svre comme le remords. Elle disait:

--Que fais-tu, fianc coupable, que fais-tu, tandis que je t'attends? Tu
oublies, je le vois, cette lettre qu'il y a deux mois  peine tu
crivais  mon pre. C'est une horrible trahison.

--Daignez m'excuser, ombre irrite, murmurait Hector. Vous devez bien
comprendre qu'il n'y a rien de srieux dans tout ceci; je vais partir et
j'oublierai celle que vous croyez, bien  tort, votre rivale.

--Je suis ta femme, ou c'est tout comme, reprenait l'ombre de
mademoiselle Aurlie; dsormais toutes tes penses m'appartiennent. Tu
n'as plus le droit d'ouvrir ton coeur  une autre femme. Ton pre
a-t-il, oui ou non, donn sa parole? Tu as, toi, reconnu la dette.
Est-ce ainsi que tu prtends remplir des engagements deux fois sacrs?
Que dira M. Blandureau, mon trop crdule pre?

--Hlas, oui! murmura Hector, que dira M. Blandureau?

Et il baissait la tte comme un coupable. Il ne pouvait s'empcher
d'avouer que l'ombre de la fiance inconnue avait raison, et il
cherchait  la dsarmer par de belles promesses.

Enfin, le jour arriva o, aprs un examen de conscience, il dut s'avouer
qu'il tait srieusement pris de mademoiselle d'Ambleay, mais l,
srieusement, pour tout de bon. Il tait amoureux comme jamais il ne
l'avait t, comme il ne croyait pas qu'on pt l'tre.

Ce fut le comble. L'ombre d'Aurlie devint inexorable. Elle le pressait,
le tourmentait, le harcelait, le torturait nuit et jour. Il n'avait
plus un instant de rpit.

Pris comme dans un inextricable labyrinthe, entre le pass et le
prsent, il ne voyait pas d'issue  l'avenir. Il se creusait l'esprit 
chercher un expdient pour concilier ce qu'il appelait son devoir et ses
dsirs les plus chers. Mais comme tous les hommes d'imagination, il
n'arrivait qu' des combinaisons romanesques et impossibles.

Il tait bien dispos  ne pas pouser mademoiselle Blandureau, mais il
ne voulait pas reprendre sa parole. L'ide d'une banqueroute au jour de
l'chance lui faisait horreur. C'tait le seul moyen pourtant. Il le
repoussa, ce moyen, le reprit, l'carta, le discuta longtemps, et
finalement dut se rsoudre  l'admettre.

--Mon pre, se disait-il, a pris des engagements; il n'en avait pas le
droit. J'ai eu le tort de ratifier moi-mme ces engagements. Mais
qu'ai-je promis en dfinitive? d'aimer mademoiselle Blandureau. Or,
l'amour n'est si beau que parce qu'il est involontaire, et j'en aime une
autre. Si je tenais ma parole, je serais un malhonnte homme, car
j'assurerais mon malheur et celui d'Aurlie. Donc, je dois m'abstenir.
Il y a force majeure; ce n'est plus une banqueroute, c'est une faillite
simple.

J'ai droit  un concordat.

Rsolu  ne pas laisser chapper le bonheur qui passait  porte de sa
main, il poursuivit son ide de rupture dans tous ses dveloppements.

Quel tort faisait-il  mademoiselle Aurlie? Aucun certainement. Elle ne
l'avait jamais vu, et ainsi elle ne pouvait l'aimer; donc, aucune
souffrance. tant trs riche, elle n'aurait qu' choisir entre tous les
partis qui se prsenteraient; donc, aucun prjudice.

Tout le difficile pour Hector n'tait plus que de redemander sa parole 
M. Blandureau. Cette terrible perspective le tint en suspens deux jours
encore. Mais il usa ce remords comme les autres. Il dcida qu'il
crirait lorsque tout serait termin, c'est--dire lorsqu'il aurait
demand la main de mademoiselle d'Ambleay.

Ds lors il bannit tout souci, donna cong au souvenir fcheux de
mademoiselle Aurlie, et, tout entier  son amour, il attendit une
occasion favorable pour se dclarer bravement.

Bravement est peut-tre de trop. L'audacieux Hector tait devenu fort
timide. Il aurait sans doute attendu longtemps encore, lorsque madame
Aubanel prcipita les vnements. Pour la centime, la millime fois,
il venait d'amener--maladroitement--la conversation sur mademoiselle
d'Ambleay.

--Ma prsence ici la contrarie donc? demanda-t-il; c'tait votre
meilleure amie, madame, et depuis votre mariage elle n'est pas venue
vous rendre visite une seule fois.

--Ah! vous avez remarqu cela? C'est grave, dit madame Aubanel.

Ferdinand se mit  rire. Hector rougit, balbutia, s'embrouilla, mais
n'en continua pas moins. Deux minutes plus tard, il en tait  cette
question qui lui brlait les lvres:

--Elle ne songe donc pas  se marier?

--Eh! le sais-je? rpondit la jeune femme en souriant. Il fallait le lui
demander, vous qui avez dans si souvent avec elle.

--J'y ai bien pens, dit navement Hector, mais je n'ai pas os.

--Il fallait oser.

--Quoi! vous croyez... je pourrais esprer... elle vous aurait parl...

--Comme vous y allez! Je ne crois rien, je ne sais rien, on ne m'a rien
dit.

--Ah! madame, vous tes cruelle, reprit Hector avec dcouragement; moi
qui dj songeais...

--A la demander en mariage? Essayez... Seulement vous rencontrerez, je
le crains, certaines difficults...

--Je ne suis pas noble, c'est vrai.

--Oh! ce ne serait pas une raison.

--Qu'est-ce, alors? Oh! madame, dites-le moi, je vous en prie...

--C'est un secret.

C'en tait trop pour Ferdinand, qui depuis cinq minutes faisait, pour
s'empcher de rire, des efforts surhumains. En voyant la figure piteuse
de son ami, sur ces mots: C'est un secret, il clata. Il ne riait pas,
il se tenait les ctes, il se tordait. A peine le fou rire lui
laissait-il le moyen d'articuler quelques lambeaux de phrases.

--Parle, mon ami, disait-il, continue, cher Hector, tu me ravis... Ah!
si tu pouvais te voir! tu es trop drle... Non, de ta vie tu n'as t si
amusant...

Le rire de son mari avait gagn madame Aubanel. Hector se leva furieux.

--Eh bien, oui! s'cria-t-il, j'aime mademoiselle Louise; qu'y a-t-il de
si risible  cela?

Et comme on ne lui rpondait pas:

--Oui, je l'aime, continua-t-il, et mon plus ardent dsir est de
l'pouser. Et au fait, j'en aurai le coeur net. Je vais aller demander
sa main, aujourd'hui mme, sur-le-champ. Je me rends de ce pas chez
madame d'Ambleay...

--Et tu lui diras? demanda Ferdinand.

--Je lui dirai: Madame, j'aime votre fille, je crois que je ne lui suis
pas indiffrent...

--Tu n'es qu'un fat.

--Je rpte ce que ta femme m'a dit...

--Oh! par exemple, quelle horreur! fi! monsieur, interrompit madame
Aubanel...

Hector lana  la jeune femme un regard furibond.

--Je puis, reprit-il, m'tre cruellement tromp sur le sens de certaines
de vos paroles; alors je ne dirai pas cela. Non, je dirai.... je
dirai... je... Eh! par ma foi! je ne sais pas ce que je dirai; mais je
parlerai, je m'expliquerai. Dans tous les cas je sortirai de cette
affreuse incertitude qui me tue. Je ne puis supporter l'incertitude,
c'est pour moi comme une rage de dents. Et quand une dent m'empche de
dormir, je n'hsite pas... je la fais arracher.

Et il sortit, laissant ses amis dans un nouvel accs de gat.

--Parbleu! s'cria Ferdinand, d'un ton suffisant, le pauvre garon a
perdu la cervelle; je n'tais certes pas plus fou la veille de mes
noces.

--Eh bien! monsieur? dit gament madame Aubanel en menaant son mari du
doigt...

--Je serai fou trs longtemps encore, rassure-toi. Mais srieusement, je
voudrais bien que ce mariage d'Hector russt, nous fonderions ici une
colonie d'amis. A-t-il des chances, au moins?...

--J'ai de bonnes raisons pour croire que Louise ne dira pas non.

--C'est dj quelque chose.

--Malheureusement, je suis au moins aussi sre d'une vive rsistance de
la part de madame d'Ambleay.

--Bast! quand on se sent aim on est bien fort; je jure pour ma part que
si tes parents s'taient opposs  notre mariage...

--Chut!... le voici.

Hector reparut, plus grave qu'un dput le jour du vote de l'Adresse,
tout de noir vtu comme un notaire o un matre d'htel. Il achevait de
mettre ses gants paille.

--Je pars pour le chteau d'Ambleay, dit-il d'un ton rsolu.

Ses amis essayrent quelques reprsentations des plus justes, mais tous
leurs efforts chourent contre son obstination.

--Je veux tre fix, rpondit-il; je me sens en veine de courage, j'en
profite, le sort en est jet. La voiture doit tre attele, adieu;
souhaitez-moi bonne chance.

Lorsque Hector fut parti, madame Aubanel conjura son mari de courir
aprs cet imprudent, qui par une dmarche inconsidre allait
certainement tout compromettre.

--Je ne me drangerai certes pas, rpondit Ferdinand; crois-tu donc,
chre amie, qu'il ira chez la baronne? que nenni. Le chteau est  prs
d'une heure d'ici, il aura le temps de la rflexion, et nous allons le
voir revenir tout penaud.




V


Une fois seul, en voiture, sur la route du chteau de la baronne, Hector
rflchit en effet.

Quelle aventure courait-il? n'tait-ce pas une folie? Aller ainsi, seul,
de but en blanc, demander  madame d'Ambleay la main de sa fille,
c'tait marcher au-devant d'un refus. Qui le forait  risquer ainsi,
sur une seule carte, le bonheur de toute sa vie? Il pouvait attendre, se
faire mieux apprcier de la mre de Louise, intresser ses amis  son
succs...

Il se dit tout cela. Mais il n'en poursuivit pas moins sa route. Ce
n'est pas qu'il redoutt les railleries de Ferdinand, mais il obissait
 une voix secrte, inexplicable pressentiment qui lui conseillait de
poursuivre.

En chemin il rencontra un pauvre, et vida sa bourse entre les mains du
mendiant, surpris d'une semblable gnrosit. S'il tait pass devant
une glise, il y serait entr pour faire brler un cierge. Le bruit de
la voiture ayant effray des pies en train de picoter au milieu de la
route, il remarqua avec satisfaction qu'elles taient trois et qu'elles
avaient pris leur vol  droite. Cet augure est infaillible.

Dans la cour du chteau, un gros dogue assez laid et passablement
malpropre vint  lui, le flaira, et se mit  lui lcher les mains. Il le
flatta doucement. Les caresses de ce chien lui semblaient encore un
heureux prsage. L'inquitude et l'attente doivent avoir donn naissance
 la superstition.

Comme il traversait le jardin, il crut apercevoir derrire les massifs
une robe blanche qui fuyait. Il reconnut ou plutt devina Louise.

Enfin, on l'introduisit dans le salon, en le priant d'attendre. On tait
all prvenir madame d'Ambleay. Il eut ainsi le temps de se remettre un
peu. Il en avait besoin. Sa dmarche en ce moment lui apparaissait comme
un acte de dmence insigne. Pour un peu il se serait enfui comme un
voleur, lorsque la baronne entra.

C'est une femme d'une quarantaine d'annes, mais jamais on ne lui
donnerait cet ge. Le calme et la quitude de sa vie lui ont laiss
cette fleur de jeunesse que ds la vingtime anne perdent les femmes de
la ville. On ne se douterait jamais de ses souffrances passes, sans ses
cheveux blancs, qui forment avec sa figure juvnile le contraste le plus
trange, et attestent la profondeur de ses chagrins. Sa voix est douce,
un peu tranante, son geste affable et digne. Toute sa personne est
empreinte de cette distinction suprme que la fortune ne donnera jamais.

Ses yeux, fort beaux, trahirent, en apercevant Hector, une lgre
surprise. Mais ce ne fut qu'un clair. Elle pensa que sans doute il
quittait la Fresnaie et venait lui faire une visite d'adieu. D'un geste
gracieux, elle indiqua un fauteuil  son visiteur, et prit place
elle-mme sur une causeuse.

Hector tait fort ple  ce moment, comme un homme qui s'est jet 
l'tourdie dans un grand pril et s'aperoit qu'il ne peut plus reculer.
Son mariage  cette heure pouvait n'tre plus qu'une question
d'habilet. Il le comprit, et parvint  dominer un peu son angoisse.
Pas de phrases entortilles, pensa-t-il, droit au but; je m'expliquerai
aprs. Sa voix tait fort tremblante, mais trs distincte pourtant.

--Madame, dit-il, je n'ai pu voir sans l'aimer mademoiselle votre fille.
Si j'avais le bonheur d'tre par vous jug digne d'elle, je n'aurais pas
assez de toute ma vie pour payer la dette de ma reconnaissance.

Madame d'Ambleay se leva brusquement, en portant la main  son front.
Une foule de circonstances qui lui avaient chapp ou lui avaient paru
insignifiantes, se prsentaient tout  coup  son esprit comme un
faisceau lumineux. Elle s'accusa d'imprvoyance et d'aveuglement.

--Imprudente! murmura-t-elle en reprenant sa place, imprudente...

--Pardonnez-moi, madame, continua Hector avec un geste suppliant,
pardonnez-moi la singularit, l'inconvenance mme de ma dmarche. J'ai
obi  un sentiment dont je ne suis plus le matre. D'ordinaire, dans le
monde, un ami, un parent, se chargent de la demande que j'ai os vous
faire moi-mme. Mais, hlas! je n'ai plus de parents, je suis seul,
isol. Vous me connaissez  peine, je le sais, mais toute une ville, le
jour o vous le voudrez, se lvera pour tmoigner de l'honneur de ma
famille. Pour moi, madame, demandez-moi, si vous le voulez, des annes
d'preuves...

Le regard froid et svre de la baronne glaa les paroles sur les
lvres d'Hector; il y eut un moment de silence aussi embarrassant pour
l'un que pour l'autre.

--Croyez, monsieur, dit enfin madame d'Ambleay, mal remise encore de
son motion et de sa surprise, croyez que je me tiens pour trs honore
de votre dmarche. Mieux et valu, pourtant, me la faire pressentir;
prvenue, je vous aurais pargn la douleur d'un refus, car il m'est
impossible d'accueillir votre demande...

--Oh! madame! s'cria douloureusement Hector...

--Impossible! monsieur.

Un cri touff, qui semblait venir de la pice voisine, rpondit  ce
mot, prononc d'un ton ferme qui annonait une inbranlable rsolution.

--coutez... dit la baronne avec inquitude, imposant silence  Hector.

Presque aussitt on entendit comme le bruit sourd d'un corps qui
s'affaisse sur lui-mme, et madame d'Ambleay s'lana vers une des
portes du salon.

Elle carta la tapisserie, ouvrit vivement la porte, embrassa d'un coup
d'oeil l'appartement, et se retournant vers Hector qui l'avait suivie:

--Je vous prie de m'attendre, dit-elle.

La porte se referma sur la baronne, et le jeune homme demeura seul.

Qui avait pouss ce cri? mademoiselle d'Ambleay, videmment. Elle
coutait donc aux portes!...

En toute autre circonstance, Hector se serait beaucoup amus de cette
situation  la fois triste et comique, et d'une vulgarit dsolante.
Mais il n'avait pas le coeur  la raillerie. A peine osa-t-il se
rjouir de cet aveu si formel arrach  la jeune fille. Quelle serait
l'influence de cet aveu involontaire sur la dcision de madame
d'Ambleay? L tait pour lui toute la question.

Dvor d'inquitudes et d'angoisses, ne sachant s'il devait craindre ou
esprer encore, il se laissa tomber sur un fauteuil, prtant l'oreille 
tous les bruits de la maison. Son sort se dcidait en ce moment. Un mot
allait consommer son dsespoir ou le faire renatre au bonheur.

Il tait si profondment plong dans ses sombres rflexions, qu'il
n'entendit pas la porte s'ouvrir et ne s'aperut pas de la prsence de
l'ancien prcepteur de Louise. Il fallut que celui-ci lui toucht
lgrement le bras.

Hector tressaillit comme un dormeur veill par un seau d'eau froide. Sa
figure exprima un si naf bahissement, il roulait des yeux si effars,
que l'abb ne put s'empcher de sourire.

--Monsieur, dit le prtre, madame la baronne ne tardera pas sans doute 
revenir, mais elle a craint pour vous l'ennui, et m'envoie vous tenir
compagnie.

Le jeune homme s'inclina.

--Ce cher abb, pensa-t-il, va, sans s'en douter, me raconter tout ce
qui se passe.

Folle prsomption! En vain Hector se mit en frais de ruses et de
diplomatie. A toutes ses questions insidieuses ou directes, le spirituel
prtre trouva moyen, tout en parlant beaucoup, de ne rpondre absolument
rien. Si bien, qu'aprs une heure et plus de conversation, le triste
amoureux n'tait pas plus avanc qu'auparavant. Il tait fort
dconcert, lorsqu' sa grande satisfaction la baronne vint rompre le
tte--tte. L'abb, presque aussitt, s'esquiva discrtement.

La physionomie de madame d'Ambleay accusait une douleur profonde. Il
tait ais de voir qu'elle avait pleur; elle avait encore quelque peine
 retenir ses larmes. Hector aurait eu piti de l'altration des traits
de la pauvre mre, si lui-mme n'avait beaucoup souffert. La douleur est
goste.

--Avant tout, monsieur, dit la baronne avec des prires dans la voix,
jurez-moi, quoi qu'il puisse arriver, de ne jamais ouvrir la bouche sur
ce qui vient de se passer.

--Je vous le jure, madame.

L'accent inimitable de sincrit d'Hector dut rassurer madame
d'Ambleay. Elle le remercia d'un seul regard, mais ce regard valait
toutes les actions de grces de la terre.

--Tout  l'heure, monsieur, reprit-elle,  votre demande si imprvue,
j'ai rpondu: impossible. Alors,--elle rougit en prononant ces
mots,--alors, je n'avais pas consult ma fille. Maintenant, c'est avec
son assentiment que je viens vous dire: Je ne crois pas qu'il me soit
possible de vous accorder jamais sa main.

Hector saisit parfaitement la nuance de cette seconde rponse. Pourtant
ce fut comme une seconde blessure. Ce n'tait pas l ce qu'il attendait.
Il retombait rudement  terre, de toute la hauteur de ses esprances. La
baronne continua:

--Voici bien longtemps dj que le mariage de ma fille est
inexorablement arrt. Le baron d'Ambleay,  son lit de mort, a dsign
lui-mme l'poux qu'il destinait  sa fille. J'ai jur d'obir  ses
volonts; on ne trahit pas un serment fait au chevet d'un mourant. Dt
mon coeur se briser, dt le coeur de Louise tre bris de mme, nous
tiendrons une promesse sacre. On n'est jamais compltement malheureux
lorsqu'on a la conscience d'avoir rempli son devoir.

--N'est-il donc plus d'espoir? murmura Hector accabl.

--Je vous en fais juge, monsieur, coutez-moi: A la Rvolution, le
grand-pre de mon mari migra avec toute sa famille, sa femme et ses
cinq enfants. Tous ses biens furent mis en squestre, et il ne tarda pas
 tomber dans une dtresse profonde. C'est  Londres qu'il s'tait
rfugi. Lui et les siens faillirent prir de misre, de froid et de
faim, dans cette ville o ils ne connaissaient personne. Pour donner un
peu de pain  ses enfants, il se plaa comme homme de peine chez un
riche fabricant, et sa femme, une Cinq-Cygne, fit des mnages dans le
voisinage. Mais que pouvaient leurs efforts!... La femme tomba
dangereusement malade. Un propritaire inexorable allait, faute de
paiement, jeter toute la malheureuse famille dans la rue, c'en tait
fait d'eux, lorsque la Providence, dont il ne faut jamais dsesprer,
leur envoya un sauveur. Un riche baronnet recueillit le grand-pre de
mon mari et lui offrit, ainsi qu' tous les siens, la plus noble des
hospitalits. Et cela, non pour quelques jours, pour quelques mois, mais
pour des annes. Les d'Ambleay doivent leur salut  cet homme si
gnreux,  cet ami des jours malheureux. Et plus tard, lorsque la
tempte rvolutionnaire fut calme, c'est grce  lui qu'ils purent
regagner la France et recouvrer une partie de leurs biens. Le souvenir
de ce bienfait s'est transmis comme hritage dans notre famille,
monsieur.

--Je le comprends, rpondit faiblement Hector.

--Eh bien, monsieur, nous pouvons aujourd'hui acquitter cette dette. A
son tour, la famille de ce noble Anglais a connu le malheur; son fils a
t ruin. Plusieurs fois mon mari est all mettre  ses pieds toute
notre fortune; jamais il n'a voulu accepter une obole de ceux qui
devaient plus que la vie  son pre. Il aurait pu travailler,
entreprendre quelque chose, tenter de relever sa fortune; mais vous
savez l'horreur profonde, insurmontable, de la noblesse anglaise pour
tout ce qui touche au commerce. Le baronnet, enferm dans le chteau de
ses pres, refusa toutes les propositions, prfrant sa mdiocrit,
hroquement supporte,  toutes les jouissances de richesses acquises
au prix de ce qu'il appelait son honneur. Enfin, il est mort, ne
lguant  son fils que sa pauvret et un nom sans tache.

C'est ce fils, monsieur, qui doit tre le mari de Louise.

--Ah! s'cria Hector, emport par son dsespoir, l'Anglais n'avait fait
que partager sa fortune, et vous, madame, vous sacrifiez votre fille.

--Cette union, monsieur, dit svrement la baronne, a t arrte entre
le pre de ce jeune homme et mon mari. Nous n'avions aucun autre moyen
de venir en aide  une famille cruellement prouve, trop fire pour
accepter la restitution d'une aumne.--Car ils ont fait l'aumne aux
d'Ambleay. Depuis longtemps le jeune baronnet est prvenu, il connat
nos conventions, il sait que ma fille lui est destine, l'poque fixe
pour ce mariage approche, et enfin, pour tout vous dire...

La pleur livide d'Hector effraya la baronne; aussi hsita-t-elle une
minute aprs ces dernires paroles.

Elle s'arma cependant de courage, et dtournant la tte:

--Nous l'attendons, dit-elle d'une voix faible.

--Vous tes cruelle! madame, rpondit Hector avec amertume, il ne
fallait pas revenir sur votre refus...

--Je suis revenue sur mes premires paroles, parce que j'tais contre
vous avant d'avoir parl  Louise; maintenant je suis pour vous.
J'aurais tout fait pour hter la conclusion de ce mariage, dsormais je
ne ferai rien...

--Qu'esprez-vous alors?...

--J'espre en Dieu, monsieur. Le fianc de ma fille peut oublier sa
promesse, Louise peut lui dplaire... que sais-je?...

Hector secoua tristement la tte.

--Si encore on pouvait aider  cet oubli. Ah! si je le connaissais,
j'irais lui dire...

--Vous ne lui diriez rien, monsieur. Si seulement vous prononciez le nom
de ma fille devant lui, vous auriez alors moins de chances
qu'aujourd'hui.

--Mais je suis riche. Si la moiti de ma fortune...

--Si c'tait une question d'argent, elle serait dj rsolue.

--Oh! murmura Hector, arrter ainsi par avance des mariages! fatale
imprudence. Mon pre aussi, madame, reprit-il plus haut, avait dcid
que j'pouserais la fille d'un de ses amis. Il m'attend, cet ami...

--C'est encore un obstacle dont vous ne parliez pas.

--S'il n'y avait que celui-l! ajouta-t-il tourdiment.

--Je vous excuse, monsieur, reprit madame d'Ambleay avec dignit, ce
n'est pas votre raison qui parle. Sachez mme que si le baronnet venait
 oublier la parole de son pre, je ne vous accorderais pas la main de
Louise avant le mariage de votre fiance..... Mais permettez-moi d'aller
rejoindre ma fille, et reposez-vous sur la Providence. J'aurai cependant
encore un service  rclamer de vous...

Hector arrta du geste madame d'Ambleay.

--Je vous comprends, madame, dit-il; ce soir mme j'aurai quitt la
Fresnaie.

Et, prenant cong de la baronne, il se retira dsespr, la tte vide,
le coeur gonfl de sanglots. Il sentait qu'il laissait son me dans ce
petit chteau de Touraine.

Comme il traversait lentement la cour pour regagner sa voiture,
cherchant  deviner laquelle de toutes ces fentres tait celle de
Louise, il fut rejoint par l'abb. Il salua tristement ce prtre dont il
enviait le bonheur.

Ne vivait-il pas presque de la mme vie que mademoiselle d'Ambleay? il
la voyait tous les jours, il pouvait lui parler  toute heure.

--Cher monsieur, lui dit le vieux prcepteur, excusez-moi de courir
ainsi aprs vous, mais ne m'avez-vous pas dit tantt que vous comptiez
partir prochainement pour Paris?

--J'y serai demain, rpondit Hector avec un soupir.

--Ma foi! cela tombe bien. Je vous serais fort oblig s'il vous
convenait de vous charger pour moi d'une petite commission...

--Je suis tout  votre service, monsieur...

--Oh! c'est simplement une lettre  remettre de ma part au fianc de
mademoiselle Louise, sir James Wellesley, qui habite pour le moment la
capitale, rue de Rivoli, htel des Etrangers.

Hector prit la lettre en tremblant de plaisir, et l'abb qui se
confondait en remercments le reconduisit jusqu' sa voiture.

--Que veut dire ceci? pensait Hector, lorsqu'il se trouva seul; madame
d'Ambleay ne m'avait pas dit le nom de cet Anglais de malheur;
prendrait-elle ce moyen dtourn? M'autorise-t-elle tacitement ainsi 
faire tous mes efforts pour amener une rupture? Non, ce n'est pas
probable. Est-ce Louise qui... Oh! non, non, impossible, l'ide doit
venir de l'abb, je le souponne trs fin, avec son air bonhomme. Le
chagrin de son lve m'aura valu sa protection. Il sait le proverbe:
Aide-toi, le ciel t'aidera, et il me conseille, c'est vident, de
donner un coup de main  la Providence. Il m'en fournit les moyens. A
bon entendeur, salut! Je ne parlerai jamais de madame d'Ambleay  M.
Wellesley; mais que je perde l'amour de Louise s'il vient jamais en
Touraine!

Hector trouva ses amis de la Fresnaie fort inquiets de sa longue
absence, et sa figure bouleverse ne les rassura pas.

--Vous avez chou? lui demanda madame Aubanel.

--Hlas, oui!... il me reste bien peu d'espoir.

Strict observateur de sa parole, Hector ne parla pas de la scne du
salon, mais en peu de mots il rsuma sa conversation avec la mre de
Louise. Lorsqu'il en arriva  la lettre dont il tait charg par l'abb,
madame Aubanel partagea son avis.

--C'est une branche de salut qu'il vous tend, dit-elle, mais soyez
circonspect. Je connais la baronne depuis mon enfance, jamais je ne l'ai
vue revenir sur une dcision. Pas un mot de Louise  sir James. Si je
suis surprise d'une chose, c'est qu'elle ne vous ait pas repouss
absolument. Il y a pour moi l-dessous un mystre que je pntrerai. Je
dois vous avouer que je connaissais l'histoire de la famille d'Ambleay,
et l'change des paroles...

--Et je n'en savais rien, moi! s'cria Ferdinand; ma femme a des
secrets, c'est une trahison. Mais toi, pauvre ami, que vas-tu faire?

--D'abord, partir ce soir mme; puis, j'agirai selon les circonstances.
Toi-mme,  ma place, que ferais-tu?

--Vrai, je n'en sais absolument rien. Tout ce que je puis dire, c'est
que si entre Herminie et moi j'avais aperu un rival, un homme, un
Anglais surtout...

--Eh bien?

--Je l'aurais trangl, net, sans remords. Moi, d'abord, je ne puis
souffrir les Anglais.

--Hlas! j'avais la faiblesse d'aimer ce peuple.

--Quel aveuglement!

--J'en reviens. C'est gal, ton moyen est violent.

--Surtout, conclut madame Aubanel, de la prudence, monsieur Hector, de
la prudence.

Quelques heures plus tard, Ferdinand conduisait son ami  la station de
chemin de fer la plus voisine, distante encore de trois lieues.

Hector expliquait  Ferdinand une combinaison ingnieuse et infaillible
qu'il venait d'imaginer.

--Vois-tu bien, cher ami, je vais trouver cet Anglais maudit, je
l'accable de prvenances, je lui ouvre mon coeur, ma maison, ma
bourse...

--C'est aimable de ta part.

--N'est-ce pas? Le voil donc sduit. Il est mon ami, mon insparable,
nous ne faisons plus qu'un, il ne voit que par mes yeux.

--Jusqu'ici, tout va bien; et aprs?

--Aprs, ami Ferdinand, j'inocule  ce fils de la perfide Albion le
virus de tous les vices de notre civilisation gangrene. J'veille en
lui toutes les passions qui ruinent le coeur, l'esprit, la sant et la
bourse. Je le fais joueur, ivrogne, libertin. Je le plonge au plus
profond du cloaque infect de la dbauche. Je le veux, d'ici un an, perdu
d'honneur et de dettes, chauve, et sans un sou...

--Tais-toi, Hector, la passion te fait perdre le sens moral.

--Ce n'est rien encore. Il est ruin, je viens  son secours; je lui
prte de l'argent, tant qu'il en veut, plus qu'il n'en veut. Je nourris
royalement ses vices. Je lui jette en pture cent, deux cent, cinq cent
mille francs, s'il le faut... C'est bien le diable si madame d'Ambleay
accepte un pareil gendre. J'admets pourtant qu'elle se rsigne 
immoler sa fille  ce sacripant, alors j'use de mes droits. J'ai pris
mes prcautions, l'Anglais m'a sign des lettres de change, je
l'excute, et je l'envoie pourrir  Clichy...

--Diable! dit Ferdinand, tu es un ingnieux sclrat. Mon procd tait
brutal, le tien est plus doux, mais bien autrement abominable.

--Rassure-toi! cher ami; ds le lendemain de mon mariage avec
mademoiselle d'Ambleay, je lui assure une rente perptuelle de vingt
mille livres. Quant au reste, tant pis pour lui. De quoi s'avise-t-il,
cet intrigant, de vouloir pouser la femme que j'aime?

Les deux amis venaient d'entrer  la gare.

Hector avait pris son billet et faisait enregistrer ses bagages.
Ferdinand l'attira dans un coin.

--coute, dit-il mystrieusement, il est venu cet t  la Fresnaie un
photographe...

--Ah a! que me chantes-tu l?

--Patience donc. Il n'tait pas fort habile, cet artiste, cependant je
l'ai autoris  faire le portrait de ma femme. Mademoiselle d'Ambleay a
profit de l'occasion pour avoir le sien. Il en tait rest une preuve
 ma femme, je l'ai vole pour toi, la voici...

--Oh! donne, cher Ferdinand, donne vite, tu es le meilleur des amis.....
Te faut-il tout mon sang?

--Merci pour aujourd'hui. Il est assez laid, ce portrait; mais tu sais,
les blondes viennent mal. Allons, adieu! le train va partir, envoie-moi
ton adresse, nous te tiendrons au courant...

Hector monta en wagon, bnissant au fond du coeur l'abb, madame
Aubanel, Ferdinand, la photographie et les photographes.

Il n'tait pas seul dans son compartiment, ce qui le chagrina beaucoup.
Mais il profita du sommeil des autres voyageurs pour sortir plus de cent
fois de sa poche le portrait de mademoiselle Louise et lui dire les plus
jolies choses.




VI


A Paris, on attendait Hector.

Sa lettre  la famille Blandureau donnait trois mois de rpit, ils
furent bien employs. Tout tait prt  temps pour la venue de l'poux.
La maison se tenait sous les armes, comme un rgiment  la veille de
l'inspection. Les domestiques faisaient envie  voir, sous leurs livres
neuves. Le mobilier du salon avait t renouvel, depuis les bourrelets
des fentres et des portes, jusqu'aux tableaux de grands matres que
l'ancien ngociant se plat  acheter,-- des prix raisonnables, pour
encourager les arts.

M. Blandureau avait des agitations fbriles, en pensant  l'arrive de
son gendre futur. Les prparatifs taient termins, pourquoi
tardait-il? Et il comptait les jours. Madame Blandureau, aussi,
paraissait tourmente, plutt par la curiosit, il est vrai, que par
l'inquitude.

Seule, mademoiselle Aurlie ne semblait en aucune faon trouble par
l'approche du grand vnement. Ses anxits, si elle en avait, ne se
trahissaient gure. Elle attendait, avec l'impatience la plus paisible
et la plus calme, comme il convient  une ancienne lve du
Sacr-Coeur.

Tout le monde a connu, connat ou connatra la famille Blandureau.

C'est l'preuve trs nette et trs distincte, bien qu'aprs la lettre,
d'un tableau raliste: intrieur d'un ngociant retir avec une norme
fortune. Ce tableau sera vrai,  quelques dtails prs, tant que le
commerce enrichira des commerants, c'est--dire longtemps encore.

Les gens qui ont pratiqu M. Blandureau, commissionnaire pour les
tats-Unis,--une industrie qui a beaucoup perdu,--affirment qu'en
affaires c'tait un homme tout rond. Il l'est encore au physique. Son
ventre majestueux semble appeler une charpe; il a les jambes trop
courtes, et ses bras ne sont pas assez longs. Sa tte petite, un peu
dnude, ne manque pas de finesse. Il a les yeux remuants qui disent
bien son caractre, il ne saurait rester une heure en place.

M. Blandureau serait le meilleur des hommes, s'il pouvait oublier sa
grande fortune. Il l'oublie quelquefois, alors il est charmant. Vous
parlez, il vous coute d'un air affable, ses rponses sont simples et
bienveillantes.

Mais si tout  coup ses millions lui reviennent  l'esprit, bonsoir!
l'homme poli disparat; vous n'avez plus qu'un interlocuteur maussade,
brusque, impertinent. Il tranche du gros traitant, coupe la
conversation, et, d'un ton qui n'admet pas de discussion, affirme les
plus grosses absurdits. C'est alors le plus dtestable et le plus
assommant des parvenus.

M. Blandureau s'ennuie, voil son malheur. Il voulait une grande
fortune, il l'a. Ses voeux sont combls, son but est atteint, sa vie
n'a plus de raison d'tre. Il maudit, j'en suis convaincu, la vanit qui
l'a fait se retirer du commerce. Tous les trente-un du mois, il a des
crispations en songeant qu'il n'a pas d'chance  faire. Pour lui les
journes sont interminables, bien qu'il use pour tuer le temps de tous
les expdients possibles: les journaux sont sa plus grande distraction,
et il ferait peut-tre de l'opposition, s'il tait bien convaincu que
ces affreux libraux n'en veulent pas  ses proprits.

Tous ceux qui l'entourent ont souvent  souffrir de ses brusques
changements d'humeur. On lui pardonne, parce qu'on le sait trs bon en
ralit. On n'ignore pas que ce petit tyran est aussi, lui, lourdement
opprim. Il est en effet le plus esclave des despotes. Sa fille,
l'imprieuse Aurlie, le domine et l'crase de sa supriorit. De sa
vie, il n'a su rsister  cette enfant, objet d'un culte qui n'est pas
exempt de crainte. Au souffle de ses inspirations, il obit plus vite
que la girouette aux quatre vents du ciel. Il a honte parfois de sa
faiblesse, et il s'en venge sur sa femme.

Aussi madame Blandureau est-elle comme une ilote entre son mari qu'elle
craint et vnre,--il a fait fortune,--et sa fille qu'elle admire et
redoute pour son esprit et ses manires hautaines.

Un employ aux passeports tracerait bien le portrait de madame
Blandureau: front moyen, yeux moyens, taille moyenne, tout en elle est
moyen, sauf l'esprit. Sa plus grande jouissance intellectuelle est
l'absorption d'un drame de M. d'Ennery, et elle a contribu, par sa
prsence, au succs si mrit du _Pied de mouton_.

Cette pauvre femme se rjouit d'tre riche, et pourtant sa fortune est
son plus grand malheur.

Elle a trente-six robes, toutes plus magnifiques les unes que les
autres, mais elle est mal  l'aise dedans. Elle souhaiterait une mise
simple, son mari exige d'elle des toilettes millionnaires. Elle aimerait
 se promener  pied, son mari ne veut la laisser sortir qu'en voiture,
avec un valet sur le sige,  ct du cocher. Enfin, dernier supplice,
elle est oblige de commander  des domestiques dont la mine
impertinente et la belle tenue l'intimident et lui imposent normment.

Mademoiselle Blandureau ne tient en rien de sa mre. Souveraine absolue
de la maison, elle rgne sans contrle; devant sa volont, toutes les
volonts plient. Les bourgeois vaniteux aiment  se donner des matres
dans leurs enfants.

A voir mademoiselle Aurlie, on devine son caractre. Hautaine,
capricieuse, elle n'est et ne peut tre sensible qu'aux jouissances
idiotes de la vanit. Elle traverse la vie en jouant les emplois de
reine.

C'est une grande jeune fille  la dmarche superbe, trs brune, au
regard dur. Ses yeux noirs ont le froid et l'clair de l'acier. Jamais
on n'y surprit une lueur de sensibilit, ni d'autres larmes que des
larmes de colre. Sa voix sche et brve est plus imprieuse encore que
son regard.

Elle aime peut-tre ses parents. Si elle traite sa mre assez mal,  peu
prs comme une premire femme de chambre, elle sait bon gr  son pre
d'avoir amass une grande fortune. Il est vrai qu'elle ne lui pardonne
pas de s'appeler Blandureau.

Ce nom ridicule, trivial, commun,--pour parler comme elle,--a empoisonn
sa jeunesse et fait encore son dsespoir.

Son horreur pour ce nom date du couvent.

Place dans une maison peuple des filles de la vieille aristocratie,
elle eut le tort immense de vouloir humilier des compagnes moins riches.

On se vengea. Ses jeunes amies lui prouvrent qu'une demoiselle dont le
pre s'appelle Blandureau ne peut prtendre  rien, sinon  redorer le
blason de quelque gentilhomme ruin, et qu'il n'est en ce bas monde
qu'un avantage social vraiment digne d'envie: avoir eu un aeul aux
croisades.

Les railleries de ses compagnes exasprrent Aurlie. Elle y rpondit
par un talage tout  fait ridicule; les pigrammes redoublrent, on lui
avait donn un surnom, on ne l'appelait plus que _Blandurette_. Dire ce
qu'elle souffrit est impossible.

Enfin comme, un jour de sortie, son pre, sur ses ordres exprs, l'avait
envoye chercher dans un vritable carrosse de gala, ses ennemies,
pendant la rcration, improvisrent une longue complainte sur l'air de
Cadet-Roussel.

Cette complainte commenait ainsi:

    Blandurette a l'air seigneurial
    D'un' servante en carnaval;
    Pour taler sa grand' toilette,
    Son papa lui donne un' brouette.
            Ah! ah!
          Oui vraiment,
    Blandurette est bonne enfant!

Les cinquante autres couplets n'taient ni plus mchants ni plus
spirituels, mais ils faillirent faire mourir de dpit mademoiselle
Aurlie: elle eut une attaque de nerfs, et le lendemain sortit de son
couvent pour n'y plus remettre les pieds.

Elle eut des matres  domicile.

Mais ce surnom de Blandurette est rest dans sa vie comme un souvenir
amer. Elle n'a revu aucune de ses compagnes du couvent, et, si elle en
rencontre quelqu'une, elle lui lance des regards furibonds.

Si mademoiselle Aurlie a song parfois au mariage, c'est avec
l'esprance de quitter ce nom fatal. Ce sera le plus beau jour de sa
vie.

Hector n'tait pas noble, il est vrai, mais portait un nom sonore,
Malestrat. Elle esprait bien dcider son mari  mettre devant une
particule,  prendre un titre mme, ce qui n'est pas trs difficile,
dit-on, avec de l'argent.

Toute la famille Blandureau habitait alors sa maison de campagne de
Ville-d'Avray, bien qu'on ft au commencement de l'hiver. Il est de bon
ton de rester se morfondre  la campagne jusque dans les premiers jours
de janvier; les nobles familles du faubourg Saint-Germain ne ddaignent
pas cette conomie.

La maison de Ville-d'Avray est l'oeuvre des ennuis de M. Blandureau.

Il y a consacr trois ans et prs de cinq cent mille francs; il appelle
cette habitation sa bonbonnire.

C'est en effet quelque chose dans le got des pices montes que les
restaurateurs servent aux repas de noces et de corps. Tous les ordres
d'architecture s'y mlent et s'y confondent dans le plus abominable
tohu-bohu. Il y a des tours et des ogives, des poivrires avec un
pristyle italien; des pignons moyen ge avec des colonnes grecques et
des tourelles flamboyantes, enfin une vrandah comme en ont les
planteurs du Sud  leurs habitations.

Il y a  Paris trois ou quatre architectes qui ont gagn cent mille
francs de rente  agrmenter de ces horribles choses la campagne
parisienne, jadis si belle.

La _Folie-Blandureau_, c'est ainsi que les voisins l'appellent pour
flatter l'ex-ngociant, est btie moiti pierres et moiti briques de
toutes les couleurs. Il y a des peintures  l'extrieur et des
incrustations de marbre et de porcelaine. On dirait quelque chose de
chinois, une pagode si vous le voulez, et le voyageur s'arrte
involontairement pour voir sortir le magot.

Tout autour de l'habitation, il y a un grand parc bien bois. M.
Blandureau voulait jeter bas les arbres, et les remplacer par des vernis
du Japon; mademoiselle Aurlie l'en a empch. Son activit alors s'est
rabattue sur le jardin, dont il a voulu faire un petit bois de Boulogne
en miniature: il y a des rochers, une grotte et deux ponts, un tang et
une rivire; il y a aussi une cascade. Un vieux cheval tire  la journe
la rivire d'un puits: la cascade tarit quand le cheval prend ses repas.

C'est  Ville-d'Avray que tomba Hector, le lendemain de son dpart de la
Fresnaie,  quatre heures du soir. M. Blandureau, qui se rappelait
l'avoir vu quand il n'avait que dix ans, le reconnut lorsqu'il se fut
nomm.

Il le pressa sur son coeur, en l'appelant son fils, et poussa de
grands cris pour attirer toute la maison, mme il cassa une sonnette.

Madame Blandureau accourut au bruit et son mari lui prsenta leur
gendre.

--Mais o est donc Aurlie? demanda-t-il; au jardin sans doute?

On chercha mademoiselle Aurlie; on ne la trouva pas.

L'arrive de son mari futur lui ayant t signale, elle avait couru
prcipitamment  sa chambre.

Comme elle ne fit qu'un brin de toilette, au bout de moins de deux
heures elle reparut. Elle s'avana majestueusement, annonce de loin par
les froufrous de sa robe de soie qui balayait les tapis  un demi-mtre
derrire elle.

On et dit la statue de la Dignit descendue de son socle.

--Arrive donc! lui cria M. Blandureau.

Et le bonhomme, prenant la main de sa fille, la mit dans celle d'Hector.

--Allons, embrassez-vous, mes enfants, dit le pre.

Les deux enfants ne s'embrassrent pas.

Mademoiselle Aurlie se recula en dessinant une rvrence aussi froide
que correcte.

Hector s'inclina profondment.

La jeune fille venait de dcider que son mari ne serait jamais rien pour
elle.

Hector se disait, tout en souriant gracieusement:

--Grand Dieu! que cette grande fille me dplat! Je n'aurais pas
d'avance dcid de rompre mon mariage, que certainement j'en prendrais
la rsolution aujourd'hui.

De ce moment Hector tudia le caractre de mademoiselle Aurlie, il
esprait arriver trs rapidement  lui dplaire et  se faire donner
cong.

Le malheur est que M. Blandureau tait enchant de lui; il lui trouvait
l'air bon enfant, et le ngociant retir adore les bons enfants.

Mais c'est prcisment cet air que ne peut souffrir mademoiselle
Aurlie. Hector a les faons d'un homme comme il faut, c'est--dire
qu'il est simple. Mademoiselle Aurlie, dont le got n'est pas fort
exerc, confond cette simplicit avec les manires communes. La suprme
distinction pour elle est le vtement qui attire l'oeil, la dmarche
emphatique, la figure solennelle, enfin cette confiance en soi qui donne
aux niais les allures insupportables qu'ils tranent dans le monde.

Hector, au bout d'une heure, savait  fond le caractre de sa fiance.
Aussi  table eut-il l'humeur enjoue et l'entrain facile d'un
commis-voyageur. Sans se soucier du pincement de lvres de mademoiselle
Aurlie, il appela M. Blandureau papa beau-pre, et madame Blandureau
belle-maman.

Tout le long du dner, il parla de commerce, hrissant sa conversation
de chiffres. Il est vrai qu'il ne sait rien du commerce: peu importe; il
parla de spculations, de hausse, de baisse, de frets, de navires en
charge.

Il avait, dirait-il, une ide des plus heureuses, une entreprise
considrable qu'il voulait commencer immdiatement aprs son mariage. Il
s'agissait d'oprer une rfle des cuirs bruts sur les marchs du
Mexique; il comptait alors amener une disette, faire la loi  la
tannerie franaise, maintenir les prix, et raliser ainsi des bnfices
considrables.

Mademoiselle Aurlie plissait  ces discours.

Ce fut bien autre chose, vraiment, au dessert. Hector s'attendrit, parla
de l'avenir, et dit tout haut ses rves. Il esprait, une fois mari,
trouver enfin le bonheur et la tranquillit; sa femme serait son
caissier; elle tiendrait les livres et s'occuperait de la
correspondance.

--Songez, mademoiselle, dit-il, s'adressant alors directement  Aurlie,
aux magnifiques affaires que nous pouvons entreprendre et aux bnfices
immenses que nous raliserons, car enfin notre maison n'aura presque
plus de frais.

La jeune fille ne rpondit pas. En elle-mme elle se promettait de
dconcerter fort les plans de son futur mari.

Hector outra un peu son rle, ce ne fut pas un malheur. A la fin, il
avait russi presque  dplaire  M. Blandureau.

Cependant, comme il se faisait tard, le ngociant ne voulait pas laisser
Hector regagner Paris. Il lui offrit une chambre, mais, sur un signe de
sa fille, il cessa vite d'insister.

--Vous avez peut-tre raison de refuser, dit-il au jeune homme, notre
maison dans cette saison est presque inhabitable.

M. Blandureau est bien honnte, sa maison est inhabitable en toute
saison.

Le dernier mot d'Hector en se retirant fut dit  l'oreille de M.
Blandureau.

--Eh bien! lui demanda-t-il,  quand la noce?

--Oh! rpondit celui-ci, nous en recauserons, nous avons le temps, rien
ne presse.

Hector s'en alla tout joyeux.--De ce ct-ci, se disait-il, mon affaire
est faite. A l'Anglais, maintenant, sus  l'Anglais!




VII


Le lendemain,  neuf heures du matin, Hector en habit noir, malgr
l'heure, entrait  l'htel des Etrangers.

--Sir James Wellesley? demanda-t-il  un valet.

--Je vais avoir l'honneur de conduire monsieur, rpondit le domestique.

Hector fut introduit dans un petit salon o on le pria d'attendre.

C'tait au quatrime, une toute petite pice, garnie de ces meubles
particuliers aux htels, qu'on fabrique sans doute exprs pour eux, car
on n'en trouve nulle part ailleurs de semblables.

Au milieu, sur une grande table, tait dploy un plan de Paris hriss
d'pingles.

Sur la chemine, on apercevait tous les livres publis sur Paris 
l'intention de nos voisins d'outre-Manche: le _Promeneur  Paris_, le
_Guide des Muses_, l'_Art de connatre Paris en trois jours_, _the
Traveller's illustrated Guide in Paris_ et _the Murray's Guide_. Il y
avait aussi toutes sortes de manuels de conversation et deux ou trois
dictionnaires _pocket_.

Hector n'attendit gure plus de cinq minutes. La porte s'ouvrit et sir
James parut.

C'est un homme d'une trentaine d'annes environ, le type le plus
frappant de l'Anglais classique. Il n'a pas les cheveux trs blonds,
mais sa barbe est du plus beau rouge. Il a le teint clair et frais comme
celui d'un lycen. Ses yeux d'un beau bleu de faence n'ont pas la
moindre expression; il est grand et raide, parat gn aux articulations
et est mis  la dernire mode de Regent's street, qui tire expressment
ses modes de la rue Vivienne. Sir James est le _cant_ fait homme; jamais
baronnet plus digne, plus froid, plus poli, plus rserv, plus pudibond
n'a promen en France la fiert britannique. Une seule fois dans sa vie
il n'a pas t parfaitement convenable et mme a t tout  fait
_improper_, c'est en venant de Douvres  Calais sur le steam-boat: il ne
fut pas le matre des impressions de son estomac et, _for shame!_ une
vieille lady, place prs de lui, s'cria: _Shocking!_

Sir James parle  peine franais; aussi remuait-il la langue dans sa
bouche, cherchant un mot, lorsque Hector prit la parole:

--C'est  M. Wellesley que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il.

--Oui, rpondit le baronnet.

Hector sortit alors de sa poche la missive de l'abb, et la remettant 
son rival:

--Voici, monsieur, une lettre, que je suis charg de vous remettre.

--Vous permettez, monsieur? demanda sir James en brisant le cachet.

L'abb avait eu soin d'crire en anglais. Aussi M. Wellesley parcourut
la lettre en quelques secondes.

Le vieux prtre y parlait sans doute avantageusement d'Hector, car les
manires de sir James changrent subitement du tout au tout. Autant il
avait t froid, autant il devint poli et mme affectueux. Il invita son
visiteur  s'asseoir, ce qu'il n'avait pas fait pour un homme qui ne lui
avait pas t prsent.

Aprs une heure de conversation assez laborieuse vu la difficult de la
mimique, les deux jeunes gens taient au mieux ensemble.

Sir James raconta  son nouvel ami qu'il tait en route pour aller se
marier en Touraine. S'il s'tait arrt  Paris, c'est qu'il dsirait se
perfectionner dans la langue franaise et parler intelligiblement avant
de se prsenter devant celle qu'il devait pouser.

Hector pensa que son sjour dans la capitale durerait longtemps.

L'Anglais alors confessa l'ennui profond qu'il prouvait  Paris; il n'y
connaissait personne et vivait seul. Il lui semblait toujours que les
gens auxquels il adressait la parole se moquaient de lui. S'il entrait
dans un magasin, les marchands le volaient; au thtre il ne comprenait
absolument rien; mme au ballet de l'Opra il trouvait les pirouettes de
mademoiselle Emma Livry trop crites en franais. Bref, il tait tout 
fait dsol, _very disappointed_, comme il le dit avec un soupir.

Mais la figure du baronnet s'claira quand Hector lui eut dit qu'il
comptait rester quelques semaines  Paris et qu'il se mettait  sa
disposition, soit pour le promener, soit pour le prsenter dans quelques
familles o il tait admis.

Sir James, d'un ton attendri, jura une ternelle amiti  celui qu'il
appelait son sauveur.

--Oui, nous serons amis, se disait Hector; ta navet rend mon plan plus
facile, et je ne te quitterai que lorsque tu seras devenu le plus
impossible des poux.

Alors, pour resserrer cette amiti d'une heure, le fianc d'Aurlie
proposa  l'Anglais de le prsenter le soir mme  M. Blandureau.

Hector, qui connaissait la susceptibilit aristocratique d'un baronnet
tory, se garda bien de lui dire que ce Blandureau tait un ngociant
retir.




VIII


Le commerce,  ce qu'on assure, n'est pas fait prcisment pour
dvelopper les qualits du coeur et de l'esprit. C'est au commerce
cependant que M. Blandureau doit une vertu rare et prcieuse, qui domine
son caractre et lui donne une certaine originalit, par le temps qui
court.

Cet homme vaniteux est fanatique de ce qu'il appelle la probit
commerciale.

Ce fanatisme date de ses dbuts dans les affaires, lorsqu'il signait
beaucoup de billets qu'il payait avec exactitude  l'chance.

Il pouvait, sans tre agit de vains scrupules, s'en tenir l. Le code
particulier de l'industrie a des marges assez larges pour que chacun y
soit  l'aise.

On achte, on rgle, on paie, et on est considr. Le surplus ne regarde
personne.

Mais M. Blandureau ne voulut pas rester un ngociant vulgaire. Sa
signature avait cours comme un billet de banque, il rsolut de donner 
sa parole la valeur de sa signature. Ds lors, il s'astreignit  tenir
ses promesses verbales non moins scrupuleusement que ses promesses
signes. Il traitait hautement de coquins ceux qui ne se croient pas
engags tant qu'il n'y a rien d'crit.

Lorsqu'on traitait une affaire avec lui, s'il disait: C'est convenu,
on pouvait dormir tranquille, aussi tranquille qu'aprs un contrat
rdig par deux notaires.

A plusieurs reprises il s'engagea ainsi dans des oprations
dsavantageuses, sans tre autrement li que par une promesse verbale;
il pouvait se retirer, il ne le voulut pas, et subit les pertes sans se
plaindre. S'il avait t pauvre, gn, peut-tre l'aurait-on trouv un
peu simple; il tait riche, on l'admira.

En ces sortes d'occasions, il mettait  s'excuter un certain hrosme,
jamais il n'et accept la remise d'un centime. Aussi, sur les places de
New-York, de Londres et de Paris, on disait:

--Parole de Blandureau vaut de l'or.

Ce proverbe commercial caressa dlicieusement l'amour-propre du
ngociant et exalta son orgueil. C'tait son bonheur, sa gloire. On voit
sur les panneaux de superbes carrosses, autour de vieilles armoiries,
des devises qui ne valent pas celle-l.

--La Banque, disait souvent M. Blandureau en se rengorgeant, la Banque
de France, qui exige trois signatures sur les effets qu'elle escompte,
n'hsiterait pas  faire des avances sur ma simple parole.

C'tait peut-tre aller un peu loin. Mais il faut respecter des dfauts
qui produisent de telles qualits. Tant de gens n'auront jamais les
qualits de leurs dfauts!

Vanit oblige. M. Blandureau le comprit, et, sur la fin de sa carrire
commerciale, il aurait sans balanc sacrifi sa fortune et suspendu ses
paiements un jour d'chance, plutt que de laisser sa parole en
souffrance, suivant sa pittoresque expression.

Aujourd'hui qu'il est retir des affaires, il applique ses principes 
la vie prive; ils sont la rgle de sa conduite, le guide de ses actions
les plus indiffrentes, enfin sa probit commerciale a dgnr en
monomanie.

Ne vous avisez pas de manquer  un rendez-vous que vous lui aurez donn,
vous baisseriez singulirement dans son estime, il vous accuserait de
n'avoir ni honneur ni dlicatesse.

En revanche, vous pouvez compter absolument sur lui lorsque, pour la
moindre chose,  propos de quoi que ce soit, il vous aura donn cette
fameuse parole qui a cours  la Banque.

Vous l'avez invit  dner, il vous a promis de venir, soyez certain
qu'il viendra. Il viendra, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il tonne; il
viendra malade, il serait venu mourant. Et il fera honneur  votre
dner, et il mangera, il boira, il sera bon convive, dt-il dans la nuit
prir d'indigestion.

Aussi est-il extrmement difficile de lui arracher une promesse
formelle. Il hsite toujours, ne dit ni oui, ni non. Il redoute de
s'engager, ne sachant jamais o cela peut le conduire.

Avec un tel caractre, M. Blandureau ne devait point songer  rompre un
mariage arrt jadis entre lui et M. Malestrat le pre; il n'en eut pas
mme l'ide. Hector avait eu le bonheur de lui dplaire, mais il lui
aurait dplu mille fois davantage que rien n'et t chang  des
conventions qu'il considrait comme sacres.

Hector s'tait cruellement tromp lorsqu'il avait cru ses affaires en
bon chemin de ce ct. Si le premier soir M. Blandureau avait rpondu
vasivement lorsque son gendre futur lui avait demand:--A quand la
noce? c'est qu'il n'avait pas eu le loisir de la rflexion. Il avait
prouv une dception cruelle et n'avait pas t matre de son dpit et
de sa mauvaise humeur. Il avait obi  ce premier mouvement dont il faut
toujours se dfier.

Hector n'tait pas loin, que dj l'ancien ngociant se reprochait avec
amertume une rponse qui pouvait veiller certains doutes dans l'esprit
du jeune homme, et lui donner  penser qu'on voulait temporiser pour
l'conduire ensuite poliment sous n'importe quel prtexte.

Bien certainement, s'il n'avait pas t si tard, M. Blandureau aurait
couru aprs son gendre; mais il ne connaissait mme pas son adresse 
Paris. Il regagna son appartement, en se promettant bien de lui faire
des excuses le lendemain.

--Ce mariage ne me plat pas beaucoup, se disait-il, donc je dois me
hter de le conclure, mon honneur y est intress.

C'est  peu prs ce qu'il rpondit  sa fille, lorsque mademoiselle
Aurlie lui avoua trs catgoriquement que jamais elle n'aimerait le
mari qu'on lui avait choisi.

--Je n'y puis rien, ma pauvre enfant, lui dit-il; nous nous sommes
engags dans une spculation malheureuse, il faut en subir les
consquences. C'est surtout quand les suites doivent en tre
dsastreuses qu'on a du mrite  ne pas faillir  ses promesses; nous ne
faillirons pas  la ntre; parole de Blandureau vaut de l'or.

Et comme la jeune fille faisait une moue assez significative:

--coute, continua l'ancien ngociant, il ne faut pas trop s'affliger.
Qu'ai-je promis  M. Malestrat? de lui accorder ta main. Donc tu
l'pouseras. Mais je ne lui ai pas garanti que tu l'aimerais, fort
heureusement. Ainsi, lorsque tu seras marie, si tu ne reviens pas sur
son compte, eh bien! tu plaideras en sparation, ou mme vous vous
quitterez  l'amiable, s'il veut y consentir.

Cette faon assez neuve d'envisager un mariage fit sourire mademoiselle
Aurlie, et elle n'insista pas davantage. Elle savait que tout ce
qu'elle pourrait dire  son pre serait parfaitement inutile, elle tait
 l'avance rsigne  pouser Hector. Au fond, elle en prouvait un
assez mdiocre chagrin, personne, jusqu'ici, n'ayant russi  toucher
son coeur.--Autant celui-l qu'un autre, pensait-elle. Et dj elle
arrtait dans son esprit un plan fort habile, qui, ds le lendemain du
mariage, devait lui assurer  tout jamais une incontestable suprmatie
dans le mnage.

On ne demanda pas l'opinion de madame Blandureau, parce qu'ordinairement
cette excellente dame n'a jamais d'opinion. Elle en avait une, pourtant,
en cette circonstance: elle avait trouv son gendre le plus aimable et
le plus sduisant des fiancs.--Excellent jeune homme, pensait-elle, tu
n'auras pas, Dieu merci! le temps d'tudier le caractre de ma fille; tu
l'pouseras dans la quinzaine, et ainsi tu auras assur la tranquillit
de mes vieux jours. Sois bni mille fois!

Telle tait la situation morale de la famille Blandureau, lorsque, le
lendemain de son arrive, Hector s'avisa de prsenter  Ville-d'Avray
son nouvel ami M. James Wellesley.

C'taient les dbuts du jeune baronnet dans cette socit franaise qui,
aujourd'hui encore, passe,  Londres comme dans presque toutes les
capitales de l'Europe, pour la plus spirituelle, la plus moqueuse, la
plus impitoyable qu'il soit au monde. Ce qui prouve bien que renomme
vaut mieux que ceinture dore, et qu'on peut vivre trs longtemps sur
une rputation bien tablie.

Sir James avait pass une partie de la journe  se prparer  cette
prsentation solennelle et dcisive. Comme avant tout et surtout il
redoute le ridicule, il avait exagr tous ses ridicules. Il tait plus
froid, plus grave, plus empes que jamais; si raide, qu'il pouvait 
peine faire un mouvement. Il marchait tout d'une pice, et, s'il
s'inclinait, son corps formait un angle droit et aigu comme un couteau
qu'on referme.

Sa physionomie exprimait bien ce ddain profond du monde entier, qui est
une des prrogatives du citoyen de la Grande-Bretagne. Enfin, quoique
fort troubl au fond de comparatre au tribunal des dames franaises, il
avait cette imperturbable assurance, cette confiance en soi, d'un homme
sachant sa valeur, et sr que si on s'avisait d'arracher un cheveu de sa
tte, lord Palmerston n'hsiterait pas  armer une centaine de vaisseaux
et  dpenser un million de livres pour obtenir rparation et faire
restituer le cheveu.

Lorsqu'il avait offert ses services au jeune Anglais, pour l'introduire
dans le monde parisien, Hector n'avait eu qu'un but: poser les premiers
jalons d'une amiti qui, dans sa pense, devait tre funeste  un rival
dtest. Certes, il ne le croyait pas appel au moindre succs.

Combien il se trompait!

M. Wellesley apparut  la famille Blandureau fascine, comme
l'incarnation vivante et admirable des grandes traditions de la
noblesse. Madame Blandureau avouait, plus tard, que, ce jour-l, elle
avait cru voir un empereur, pour le moins, entrer dans son salon.

Hector se trouva du coup relgu au second plan; mieux encore, il fut
clips, si bien qu'on ne sembla plus s'apercevoir de sa prsence. Le
gendre tait oubli pour le nouveau venu.

De sa vie, le vaniteux ngociant n'avait fait si gracieusement, avec
tant d'affabilit, les honneurs de sa maison.

Pour son nouvel hte, il eut des attentions dlicates, presque
respectueuses. Mais en apprenant que sir James doit hriter de la
pairie, d'un de ses oncles qui sige  la Chambre des Lords, il devint
tout  fait obsquieux.

De ce moment, il n'appela plus M. Wellesley que mylord. Il mettait 
prononcer ce titre si magnifique une nave et orgueilleuse emphase: il
en avait, comme on dit, plein la bouche.

C'tait  ne plus reconnatre le monsieur Blandureau qui fait si
volontiers profession d'opinions aussi librales qu'galitaires. Lui
qui, chaque fois que l'occasion s'en prsente, dit nettement son opinion
sur les prtres et les nobles, il ne se sentait pas d'aise d'avoir  sa
table un reprsentant authentique de cette aristocratie anglaise, la
plus fire et la plus susceptible de la terre.

S'il se souvint d'Hector, ce fut pour le fliciter de ses belles
relations, et le remercier d'avoir song  lui prsenter ce noble
tranger.

Mademoiselle Aurlie tait, s'il est possible, plus ravie que son pre,
et elle ne sut pas mieux que lui dissimuler ses impressions.

Sous le regard de M. Wellesley, ce regard qui n'exprimait absolument
rien, que la satisfaction de soi, elle rougit comme une pensionnaire.
Pour la premire fois de sa vie elle fut embarrasse et douta
d'elle-mme. Enfin, chose trange, elle crut sentir quelque chose comme
un lger battement de coeur.

Mais aussi, pouvait-on rver un gentilhomme plus convenablement guind,
plus parfaitement froid, plus noblement digne? N'tait-il pas vraiment
l'idal de l'tiquette et de la solennit officielles?

Toute jeune fille, qu'elle se l'avoue ou non, caresse au fond de son
coeur un hros invraisemblable qu'elle ne rencontre jamais dans la vie
relle; plus heureuse, mademoiselle Blandureau venait de trouver son
hros.

Une subite mtamorphose s'opra en elle.

La hardiesse de son regard s'teignit, sa voix devint moins imprieuse,
son geste, son maintien se firent modestes.

Elle parut oublier son rle superbe de reine, et redevint une jeune
fille.

Enfin, elle eut pour sa mre des attentions et des prvenances qui
stupfirent celle-ci. Madame Blandureau ne comprenait rien  ce
changement, et son regard tonn semblait interroger toutes les
personnes prsentes, et leur demander la cause de tant d'affabilit.

La superbe Aurlie venait de trouver son matre.

Sir James, de son ct, ne fut pas long  comprendre qu'il tait
sympathique  tous. Il est de ces nuances imperceptibles que ne peut
imiter la politesse la plus raffine, et qui donnent bien vite  l'homme
du monde la mesure de l'accueil qu'on lui fait.

Le baronnet se sentit plus  l'aise; sa timidit se rassura. Venu chez
des trangers, il se trouvait aprs moins d'une heure dans une maison
amie. Il oublia donc un peu sa morgue, dnoua le masque de sa froideur
et cessa de se tenir sur le qui-vive d'une prudence souponneuse.

En accompagnant Hector, M. Wellesley s'tait bien jur de ne pas ouvrir
la bouche. Il ne s'abusait pas sur sa facilit  parler notre langue,
et ne voulait pas prter  rire.

Certain qu'on ne se moquerait pas de lui, il osa parler et parla
beaucoup. On ne le comprenait gure,  dire vrai, mais l'attention qu'on
lui prtait n'en tait que plus grande.

Cette premire soire acheva de perdre Hector dans l'esprit de
mademoiselle Aurlie.

Tout en prtant une oreille distraite aux discours de M. Wellesley qui
expliquait  M. Blandureau la diffrence qui existe entre un whig et un
tory, diffrence que le ngociant n'a jamais bien comprise, elle
comparait involontairement les deux jeunes gens, et certes la
comparaison n'tait pas  l'avantage d'Hector.

Comme il lui semblait commun et trivial!

Il tait gai, spirituel et railleur, il avait en parlant le geste anim
des hommes du Midi; il riait, et, chose plus grave, les autres riaient
en l'coutant.

Quelle diffrence entre ces deux hommes, entre l'air plein de bonhomie
de l'un et la physionomie glace de l'autre, entre le regard clair et un
peu moqueur d'Hector et le regard terne de sir James!

Comme on reconnaissait bien,  premire vue, le neveu du pair
d'Angleterre et le fils du marchand de Bordeaux! Car enfin, M.
Malestrat tait un marchand.

Mademoiselle Aurlie tait devenue profondment triste, en faisant
toutes ces rflexions.

--Et cependant, se disait-elle, cet homme que je hais, il me faudra
l'pouser!...

A cette ide, elle tait bien prs de pleurer, et, pour la premire fois
encore, elle accusa d'imprudence son pre, qui lui avait choisi un mari
sans la consulter. Jamais elle n'avait t si vritablement malheureuse.

Sir James ne paraissait pas s'apercevoir que les heures s'coulaient, et
c'est  minuit seulement qu'il parla de se retirer.

Tout en reconduisant ses htes jusque dans la cour, M. Blandureau
faisait jurer  mylord Wellesley de revenir souvent, le plus souvent
possible.

--Je vous le promets, rpondit le baronnet.

Et lorsqu'il se trouva seul avec Hector:

--Je ne saurais exprimer, lui dit-il, l'impression profonde que je garde
de cette jeune fille; je la trouve, en vrit, tout  fait charmante et
adorable.

Hector ouvrait la bouche pour rpondre:

--Mademoiselle Aurlie est ma fiance.

Un secret pressentiment l'arrta.




IX


Le jour o Hector avait imagin l'abominable plan qui devait conduire 
l'abme l'homme heureux dsign par le baron d'Ambleay, il n'avait pas
compt avec sa conscience. Il n'avait cout que le dsespoir,
conseiller des rsolutions insenses.

Avec le sang-froid et la rflexion, le sentiment de l'honneur lui
revint, et il comprit tout l'odieux de son projet. Il eut horreur
d'avoir pu s'y arrter seulement une minute, et il y renona. Pourtant,
 moins d'un miracle, il n'entrevoyait pas de salut possible. Que
pouvait-il faire? Attendre. Il attendit avec les mortelles angoisses du
malheureux qui sait une invitable condamnation suspendue sur sa tte.

S'il retournait encore chez M. Blandureau, c'est qu'il hsitait  rompre
le premier; il avait d'ailleurs la conviction qu'un jour ou l'autre on
lui signifierait trs poliment cong. Il n'avait certes pas
l'empressement d'un jeune homme admis officiellement  faire sa cour, 
peine paraissait-il une fois ou deux par semaine.

Mais il pouvait rester  Paris. La maison de Ville-d'Avray avait conquis
un hte assidu, un hte qui remplissait avec une merveilleuse exactitude
les devoirs ngligs par Hector.

Sir James est un homme qui, lui aussi, sait tenir une parole donne. Il
avait promis  M. Blandureau de revenir quelquefois, il revint tous les
jours.

Oui, tous les jours, ce baronnet, aussi audacieux qu'exemplaire,
affrontait trois et quatre heures de conversation avec l'ancien
ngociant, ravi de se voir cout si attentivement par un homme dont
l'oncle sige  la Chambre haute. C'tait l'auditeur le plus
bienveillant et le plus rsign qu'il et jamais rencontr.

Il est vrai que le plus souvent le lord futur rpondait de faon 
prouver premptoirement qu'il n'avait rien entendu ou rien compris, mais
M. Blandureau ne s'arrtait pas pour si peu. Il attribuait l'incohrence
de son interlocuteur  la difficult qu'il devait prouver  s'exprimer
en franais, et n'en continuait que de plus belle.

Le fait est que, tout en paraissant prter une oreille patiente aux
discours du pre, le baronnet n'avait d'yeux et d'attention que pour la
fille.

Frapp au coeur, le premier soir, sir James, le lendemain, adorait
mademoiselle Aurlie. Au bout de huit jours il tait amoureux fou,
amoureux au point de perdre le boire et le manger, mais non pas assez
fou, malheureusement, pour perdre la mmoire.

L'infortun souffrait tous les tourments qu'avait endurs Hector,
lorsque, prs de mademoiselle d'Ambleay, il oubliait la fille de M.
Blandureau.

Il tait cependant bien plus excusable. Frapp comme par la foudre, il
n'avait pas eu une minute pour la rflexion. Il ne s'appartenait plus,
dj, lorsque le souvenir de Louise lui revint. Et cependant, la voix
impitoyable de sa conscience lui criait:

--Gentilhomme indigne, tu forfais  l'honneur!

Mais qu'est le devoir, lorsque la passion commande! et dj sir James en
tait arriv  s'avouer que, pour lui, s'loigner d'Aurlie, ce serait
mourir.

Il avait bien d'autres tortures encore.

Il tait pauvre, et il savait le pre de mademoiselle Blandureau
prodigieusement riche. Cette fortune tait un insurmontable obstacle
aux yeux du gentilhomme anglais. Lui qui avait  peine de quoi vivre, il
professait pour l'argent un souverain mpris. Mais qui voudrait croire 
son dsintressement?

Une hritire, en notre sicle, peut-elle croire au dsintressement
d'un homme pauvre?

S'il demandait a M. Blandureau la main de sa fille, celui-ci n'y
verrait-il pas la dmarche d'un gentleman ruin qui spcule sur son nom
pour faire des rparations au manoir paternel?

Mais ces tristes rflexions s'envolaient  un seul regard de
mademoiselle Aurlie, et plus d'une fois les yeux de la jeune fille
rencontrrent ceux du baronnet.

Sir James est un homme timide en dpit de ses manires hautaines. Il est
modeste aussi; bien longtemps il refusa de croire  des apparences trop
flatteuses. Il avait bien remarqu que la jeune fille ne fuyait pas sa
prsence. Arrivait-il, si elle n'tait pas au salon, elle ne tardait pas
 y descendre. Plus d'une fois, en s'loignant, il avait cru
l'apercevoir soulevant un coin d'un des rideaux de mousseline de la
fentre, et l'accompagnant du regard jusqu' sa voiture.

Il attribuait tout cela au hasard; il n'y voulait voir que des actions
indiffrentes, jusqu' ce qu'un jour enfin ce hasard qu'il gratifiait si
bnvolement de ses succs lui fournit l'occasion de se trouver seul
avec mademoiselle Aurlie.

Oh! ce ne fut qu'un instant, cinq minutes  peine, mais on dit bien des
choses en cinq minutes, surtout quand on ne parle pas, car ils ne se
parlrent pas. Ils restrent debout, l'un devant l'autre, mus,
tremblants, les yeux dans les yeux.

Ma foi! sir James ne se possda plus, le magntisme de l'amour
bouleversa toutes ses ides innes du respect des convenances; il se
rendit coupable d'une hardiesse qu'il ne s'explique pas encore
aujourd'hui, il osa prendre la main de mademoiselle Aurlie et la porter
respectueusement  ses lvres.

Mademoiselle Aurlie ne retira pas sa main; mme il crut sentir une
lgre pression de ses doigts, muette rponse  sa muette dclaration.

Sans doute sir James allait enfin bgayer quelques phrases, lorsque M.
Blandureau entra. Le ngociant ne remarqua ni la rougeur de sa fille, ni
l'air embarrass du baronnet. Il tenait un journal  la main et venait
demander  mylord des explications sur la conduite du cabinet anglais
dans l'affaire du _San Jacinto_.

Sir James russit, aprs des efforts incroyables,  matriser son
motion. Que n'et-il pas donn pour loigner Blandureau? Il tait aim,
c'tait dsormais une certitude pour lui; il et voulu pouvoir savourer
son bonheur; mais non, il lui fallait rpondre aux questions de l'ancien
ngociant, qui lui rptait toujours:

--Que pensez-vous de l'enlvement des commissaires du Sud?

L'infortun baronnet ne pensait rien du tout, sinon que mademoiselle
Aurlie est la plus belle des femmes. Il se rejeta dans les gnralits
et ne mit pas moins d'un bon quart d'heure  amplifier cet axiome de la
politique britannique: Les principes de morale sont ternels, mais le
coton est indispensable.

Cette journe, si heureusement commence pour sir James, devait finir
bien tristement, hlas!

Le matin, il avait reu l'aveu tacite de l'amour de mademoiselle
Blandureau; le soir mme il apprit qu'elle tait la fiance d'Hector et
qu'avant un mois elle serait sa femme.

C'est l'ancien ngociant lui-mme qui lui rvla cette funeste nouvelle.
M. Wellesley plit et chancela sous le coup.

--Est-ce possible? balbutia-t-il, est-ce possible?

Son trouble tait trop visible cette fois. M. Blandureau fut oblig de
s'en apercevoir.

--Qu'avez-vous, mylord? demanda-t-il.

--Oh! fit le baronnet, je souffre, je souffre beaucoup!

Et, prenant cong, il se retira sans s'apercevoir que mademoiselle
Aurlie partageait visiblement son motion.

Sir James rentra chez lui dans un tat impossible  dcrire. L'homme
froid n'existait plus. Il parlait haut dans sa chambre, il gesticulait.

--Je suis maudit dcidment, disait-il, et tout  fait perdu dsormais.
J'ai viol ma parole de gentleman, j'ai oubli mademoiselle d'Ambleay,
j'ai tromp ma fiance, et voici que maintenant j'enlve le coeur de
la fiance du seul ami que j'aie en France. Je serai un tratre  ses
yeux, un homme tout  fait vil et mprisable.

Il eut d'abord l'ide d'crire  Hector; il voulait confesser sa faute
involontaire; mais il rflchit et dchira la lettre.

Puis, une inspiration soudaine illuminant son visage:

--Oui, dit-il, je n'ai que cela  faire; ma rsolution est prise.

Et le lendemain il retourna chez M. Blandureau, comme si rien ne s'tait
pass.

Son existence tait affreuse. En prsence de mademoiselle Aurlie, il
tait au septime ciel; se retrouvait-il seul, il tombait sans
transition au plus profond de l'enfer.




X


Cependant M. Blandureau commenait  s'apercevoir de ce qui se passait.
Il n'en tait pas positivement sr, mais il avait ce que la justice
appelle de srieuses prsomptions.

Il tait aussi mcontent que possible. Il s'tait fait jusqu' prsent
honneur  lui-mme des visites quotidiennes de sir James. En dcouvrant
qu'il pouvait bien venir aussi pour sa fille, son amour-propre fut
bless au vif.

Ce n'est pas qu'un mariage avec le neveu d'un pair d'Angleterre ne l'et
flatt infiniment; il et donn pour raliser ce beau rve la moiti de
sa fortune. Mais il s'tait engag avec Hector; il ne songea donc qu'
presser l'union dcide et  prvenir son futur gendre de ses soupons.

Hector, lui aussi, avait des soupons.

Un jour qu'il tait venu chez M. Blandureau o il se faisait de plus en
plus rare, il avait aperu sur une table une grammaire anglaise et un
_pocket-dictionary_.

Ce fut comme un trait de lumire, et c'est le coeur gonfl de joie et
d'esprance qu'il ouvrit ces deux volumes. Les pages en taient coupes,
et quelques signes au crayon le long des marges attestaient qu'on s'en
tait servi.

--Oh! pensa Hector, mademoiselle Aurlie est trop sense pour vouloir
apprendre l'anglais sans matre. Mon ami James, j'imagine, sera le
professeur. Puisse-t-elle bientt parler comme une demoiselle du
Lancashire!

Et il s'loigna plus joyeux qu'il ne l'avait t depuis longtemps.

--Ne troublons pas ces jeunes gens, se disait-il; si M. Blandureau veut
me voir, il viendra me chercher.

M. Blandureau, en effet, aprs avoir inutilement attendu son gendre,
alla le surprendre un matin.

L'ancien ngociant paraissait fort mu.

--Vous aimez ma fille? lui demanda-t-il tout d'abord.

--Certes, rpondit Hector, comme une soeur.

--Eh bien, continua M. Blandureau, je dois vous rvler un fait trs
grave. Votre ami mylord Wellesley aime Aurlie.

Hector eut toutes les peines du monde  comprimer sa joie.

--tes-vous bien sr de ce que vous dites? demanda-t-il.

--A peu prs. Je crois donc qu'il serait bon de presser l'affaire, et de
vous marier le plus tt possible.

--C'est bien, dit Hector, je vous remercie; j'aviserai.

Et comme M. Blandureau en revenait sans cesse  son ide, il lui joua la
scne de M. Dimanche. M. Blandureau quitta son gendre, assez surpris de
son peu d'empressement.

Une surprise plus grande l'attendait chez lui. Sa fille l'avait fait
demander.

Mademoiselle Aurlie aimait vritablement sir James, et elle tait bien
rsolue  rompre  tout prix avec Hector.

Elle trouvait  cette rupture des avantages sans nombre. D'abord elle
devenait la femme d'un homme titr; on l'appelait mylady. Comme elle
avait assez de fortune pour deux, elle s'inquitait peu de la fortune.
Elle irait habiter l'Angleterre, o nul ne songerait  lui reprocher
son origine plbienne. Enfin la meilleure raison, elle aimait sir
James.

Aussi est-ce du ton le plus rsolu qu'elle dclara  son pre que jamais
elle n'pouserait Hector.

On se ferait difficilement ide de la colre et de l'tonnement de
l'ancien ngociant  l'annonce de cette rsolution d'Aurlie.

--Songes-tu bien  ce que tu dis? balbutia-t-il, toi, ma fille, lorsque
tu sais que j'ai donn ma parole!

--Vous la reprendrez, mon pre.

--Jamais, s'cria le ngociant, jamais! Parole de Blandureau vaut de
l'or.

--Soit, rpondit mademoiselle Aurlie; mais, moi, je n'ai rien promis et
je n'ai rien  tenir.

--Mais, malheureuse enfant, la prsence seule de ce jeune homme ici
impliquait une acceptation de ta part. Je suis le crateur du billet,
mais tu es l'endosseur. D'ailleurs, songe au dsespoir d'Hector; veux-tu
briser sa vie?

--Croyez-vous qu'il m'aime, mon pre?

--S'il t'aime! ah! si tu savais de quel ton il me disait, il n'y a pas
plus d'une heure: Mademoiselle Aurlie, je l'aime comme une soeur.

La jeune fille ne put retenir un clat de rire.

--Vous trouvez que cela suffit? demanda-t-elle.

--Je t'affirme, rpondit M. Blandureau, je t'affirme que moi je n'aimais
pas du tout ta mre lorsque nous nous sommes maris. Dieu sait cependant
si nous avons t heureux!

--Eh bien, moi, reprit mademoiselle Aurlie,  aucun prix, mon pre, je
ne veux de ce bonheur. Je ne suis pas des jeunes filles que l'on
contraint, ajouta-t-elle d'un ton de dfi.

--Et moi, s'cria M. Blandureau furieux, je jure que la terre cessera de
tourner et le soleil d'clairer la terre avant qu'on me voie reprendre
ma parole.

Et il sortit en tirant violemment la porte.

Mademoiselle Aurlie n'tait pas d'un caractre  s'effrayer pour si
peu. Elle ne renona nullement  ses esprances.

Une heure plus tard, Hector recevait d'elle un petit billet o,
invoquant sa dlicatesse de galant homme, elle le conjurait de se
retirer. D'ailleurs, elle ne lui donnait aucun dtail.

Mais Hector ne pouvait ainsi se rendre  la lgre aux dsirs de
mademoiselle Aurlie. Il voulut la voir auparavant, lui parler.

Et comme le temps pressait, il sauta dans une voiture et se fit conduire
 Ville-d'Avray.

Il y avait quinze jours  peu prs qu'Hector n'avait vu mademoiselle
Blandureau; il la reconnut  peine, tant l'avait transfigure l'amour
vrai qu'elle prouvait. C'tait encore la statue, mais la statue anime
par l'tincelle.

C'est avec une rougeur modeste qu'elle lui conta fort simplement son
roman.

Si elle avait crit  Hector, c'est qu'elle tait sre de l'amour de M.
Wellesley.

Hector fut vraiment touch de l'expression d'angoisse qui se peignit sur
les traits de la jeune fille, lorsqu'en terminant elle lui renouvela sa
prire.

--Je vais vous obir, mademoiselle, lui dit-il, avec l'espoir qu'
dfaut de l'amour que je n'ai su mriter, cette dfrence me vaudra
votre amiti.

En toute autre circonstance, Hector aurait t singulirement troubl
d'avoir  affronter la colre de M. Blandureau; mais il tait si joyeux
que c'est  peine s'il y songea.

L'ancien ngociant, pour tout dire, le reut assez mal.

Ravi de cette rupture, il tenait  honneur d'en paratre indign. Il fit
des reprsentations  Hector, lui offrit de fermer la porte  M.
Wellesley, lui proposa d'augmenter le chiffre de la dot, et lorsqu'il
vit le jeune homme inbranlable, il l'accabla des paroles les plus
dures et lui reprocha son manque de foi.

--Votre pre n'aurait pas agi ainsi, lui dit-il; mais enfin, puisque
vous refusez absolument d'accepter ma fille, car c'est vous qui refusez,
je l'espre, et sans motifs, vous allez m'en signer une dclaration.

Hector signa de grand coeur, et prenant cong de M. Blandureau, il
courut au caf le plus voisin et crivit  Ferdinand:

Tout est arrang. Accours, je t'attends.

Le soir mme, M. Blandureau agrait la demande de M. James Wellesley.
Mme il profita du changement de gendre pour diminuer la dot de cinq
cent mille francs.

Alors seulement le baronnet apprit que son beau-pre avait t dans le
commerce. Ses prjugs voulurent lever la voix. Il leur imposa silence.
Il se consola d'ailleurs par cette rflexion:

--Qui le saura en Angleterre?

Deux jours plus tard, Hector achevait sa toilette lorsque le domestique
de l'htel lui annona qu'un monsieur insistait pour lui parler.

--Qu'il entre, dit Hector, sr que ce devait tre Ferdinand, et il
s'avana  la rencontre de son ami.

Ce n'tait pas Ferdinand, mais bien sir James, plus ple et plus grave
qu' l'ordinaire. Il tenait  la main une bote d'acajou qu'il posa sur
la table.

--J'ai  vous parler srieusement, dit-il  Hector, tes-vous certain
que personne ne peut nous entendre?

--Personne, rpondit Hector, surpris de ce dbut.

L'Anglais alla s'assurer que la porte tait bien ferme, et revenant
vers son ami:

--Monsieur, lui dit-il, je suis un homme tout  fait coupable et tout 
fait indigne de votre amiti. Je me mprise moi-mme et vous ne sauriez
m'accabler de plus de reproches que ne m'en a fait ma conscience.
J'avais une fiance, je l'ai trahie; hier, j'ai d lui crire que
j'tais un homme sans foi; aujourd'hui je viens vous dire: Ami, je vous
ai trahi de la faon la plus misrable, je vous ai enlev le coeur de
celle que vous deviez pouser, j'aime Aurlie, j'en suis aim. Son pre
vient de m'accorder sa main.

--Tu es le meilleur et le plus excellent des hommes, s'cria Hector en
serrant le gentleman sur son coeur. S'il te faut jamais un ami sr,
viens  moi. Te faut-il toute ma fortune, parle?

M. Wellesley pensa que la raison d'Hector s'garait, et ses remords en
redoublrent.

--Revenez  vous, lui dit-il, je ne vous ai pas tout dit encore. Je veux
vous offrir toutes les satisfactions qu'un homme peut dsirer. J'ai l
une bote de pistolets; une seule de ces armes est charge. Vous allez
choisir et...

--Me battre avec vous! s'cria Hector, et pourquoi, grand Dieu!
Rassurez-vous; je n'aimais pas mademoiselle Aurlie.

--Que vous l'aimiez ou non, reprit sir James, mon action n'en est ni
moins perfide, ni moins odieuse. Mais, je vous le rpte, j'ai l des
pistolets...

--Vous tes fou, fit Hector en haussant les paules. Comment, vous me
prenez mademoiselle Aurlie, et vous voulez me tuer par-dessus le
march!

M. Wellesley se fcha tout rouge sur ces dernires paroles.

--Il est trop tard pour reculer, dit-il; je vous ai fait des excuses
telles que dsormais je ne pourrais supporter votre vue. Vous refusez la
rparation que je venais vous offrir; c'est moi maintenant qui vous
demande satisfaction.

Un duel aurait certainement termin cette singulire querelle, si
l'arrive de Ferdinand n'tait venue y mettre un terme.

Il avait reu la lettre d'Hector et il accourait.

Ds qu'on l'eut mis au courant de l'affaire:

--Laisse-moi, dit-il  Hector, moi qui parle anglais comme un Londonien,
je vais arranger l'affaire avec M. Wellesley.

Il s'entendait  arranger les affaires, Ferdinand.

Une fois Hector pass dans une autre pice, il raconta  sir James
l'histoire de son ami et de mademoiselle d'Ambleay.

La fureur de l'Anglais ne connut plus de bornes.

--Je suis jou! s'cria-t-il; et alors il exigea des rparations d'une
voix si imprieuse et si haute, qu'Hector accourut au bruit.

On s'expliqua, et le lendemain Hector gratifiait sir James d'un joli
coup d'pe dans le bras, qui retarda son mariage de six semaines.

Ces quelques gouttes de sang retremprent l'amiti de ces ennemis d'un
jour.




XI


Ferdinand tait plus fier cent fois qu'un triomphateur romain, le soir
o, aprs trois semaines d'absence, il fit son entre  la Fresnaie,
suivi de son ami Hector.

On attendait les voyageurs. La maison avait cet air de fte qui trahit
au dehors la joie de ceux qui l'habitent. Tenue au courant, par son
mari, de tout ce qui se passait  Paris, madame Aubanel avait mnag 
Hector la plus douce des surprises. A force d'loquence, elle avait
dcid madame d'Ambleay  venir dner  la Fresnaie avec sa fille. La
baronne avait essay de rsister, mais quelles bonnes raisons
pouvait-elle donner? Sir James lui avait officiellement notifi la
rupture, et elle lui avait rpondu pour lui rendre sa parole.

C'est donc Louise que la premire Hector aperut lorsqu'il entra dans le
salon, et le regard qu'changrent les deux amants fut comme un long
pome, qui disait leurs angoisses passes et leur flicit prsente.

Hector tait bien loin de s'attendre  un tel bonheur; il avait redout
de nouveaux obstacles; aussi fut-il oblig, pour ne pas tomber, de
chercher un point d'appui sur le bras de son ami, tandis qu'il
s'inclinait respectueusement devant la baronne.

--Si j'ose reparatre devant vous, madame, lui dit-il d'une voix
tremblante d'motion, c'est que j'ai rempli les conditions que vous
aviez cru devoir m'imposer.

Et il lui prsenta une lettre.

Cette lettre tait celle o M. et madame Blandureau avaient l'honneur
d'informer leurs amis et connaissances du mariage de mademoiselle
Aurlie Blandureau, leur fille, avec sir James Wellesley.

S'il y avait sir et non pas mylord, ce n'tait pas la faute de
l'ancien ngociant; il avait eu  ce sujet une discussion de plus de
deux heures avec le baronnet.

Madame d'Ambleay parcourut rapidement cette lettre qui ne lui apprenait
rien de nouveau, et s'adressant  sa fille:

--Eh bien! ma pauvre enfant, dit-elle d'un ton de fausse tristesse,
voici que M. Wellesley t'abandonne pour une autre.

Depuis plus de quinze jours dj mademoiselle Louise se rjouissait de
cette bienheureuse trahison, elle fit cependant tous ses efforts pour
paratre surprise: elle essaya mme,--voyez la perfidie,--une petite
moue chagrine. Mais elle tait mal exerce  la dissimulation, et ses
yeux brillants de joie donnaient  son air dpit un clatant dmenti.

--Et quand se marie M. Wellesley? demanda la baronne  Hector.

--Le trois du mois de mai prochain, rpondit Ferdinand, grce  ma
diplomatie qui a fait hter le mariage.

--Eh bien! reprit madame d'Ambleay, je crois que nous pouvons faire nos
prparatifs pour cette poque.

Et, prenant la main de sa fille, elle la mit dans la main d'Hector.

       *       *       *       *       *

M. et madame Hector Malestrat sont aujourd'hui fixs en Touraine. Ils
habitent le chteau d'Ambleay en attendant que soit acheve la jolie
maison qu'ils font construire  une lieue de la Fresnaie.

Hector ne retourna jamais  Bordeaux, et si vous ouvrez les _Petites
Affiches,_ vous y lirez probablement:

A VENDRE, dans un des plus jolis quartiers de Bordeaux, l'htel
Malestrat, entirement remis  neuf et magnifiquement dcor.

Mademoiselle Aurlie, devenue madame Wellesley, rgne 
Follingham-Castle, le manoir de son mari, dans le Lincolnshire.

Son nom de demoiselle ayant t par hasard prononc devant quelques-unes
des chtelaines du voisinage, elle n'a pas hsit  leur faire entendre
que les Blandureau sont allis aux premires familles de France.

Madame Wellesley, adore d'un mari qu'elle aime, est d'ailleurs si
heureuse, qu'elle ne songe mme pas  souhaiter la mort de cet oncle qui
doit lui lguer le titre de lady.

Ni Hector, ni sir James, s'ils ont des enfants, ne s'aviseront d'arrter
vingt ans  l'avance leur tablissement, ils savent trop ce qu'il en
cote.

--Les promesses de mariage faites par les parents, dit M. Blandureau,
sont des lettres de change tires sur l'avenir, le plus inexact de tous
les dbiteurs.

Et le hasard est et restera toujours le premier des ngociateurs en
mariages.

                                  FIN




TABLE

I

M. J. D. DE SAINT-ROCH, ambassadeur matrimonial      1

II

PROMESSES DE MARIAGE                               175

          Paris.--Imprimerie de E. Donnaud, rue Cassette, 9.






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