The Project Gutenberg EBook of L'expdition de la Jeannette au ple Nord
raconte par tous les membres de l'expdition - volume 1, by Various

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Title: L'expdition de la Jeannette au ple Nord raconte par tous les membres de l'expdition - volume 1
       ouvrage compos des documents reus par le "New-York Herald"
       de 1878  1882

Author: Various

Editor: Jules Geslin

Release Date: July 22, 2014 [EBook #46357]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXPDITION DE LA JEANNETTE ***




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   Les numros des pages blanches n'ont pas t repris.




    L'EXPDITION
    DE
    LA JEANNETTE
    AU POLE NORD

    RACONTE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPDITION

    OUVRAGE COMPOS
    Des documents reus par le "New-York Herald" de 1878  1882

    TRADUITS, CLASSS, JUXTAPOSS
    PAR
    JULES GESLIN

    TOME PREMIER

    [Logo]

    PARIS
    MAURICE DREYFOUS, DITEUR
    13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13

    Tous droits rservs.




    L'EXPDITION
    DE
    LA JEANNETTE
    AU POLE NORD




    L'EXPDITION
    DE
    LA JEANNETTE
    AU POLE NORD

    RACONTE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPDITION

    OUVRAGE COMPOS
    Des documents reus par le "New-York Herald" de 1878  1882

    TRADUITS, CLASSS, JUXTAPOSS
    PAR
    JULES GESLIN

    TOME PREMIER

    [Logo]

    PARIS
    MAURICE DREYFOUS, DITEUR
    13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13

    Tous droits rservs.




A

JAMES GORDON BENNETT

Propritaire et Directeur du "NEW-YORK HERALD"

PAR AUTORISATION

CE LIVRE EST DDI


    MONSIEUR,

_De tous les noms que les tats-Unis envoient  la France, le plus
sympathique et le plus populaire est certes le vtre. En le mettant 
la premire page de ce rcit, o vivent et meurent tant d'hommes que
chacun va apprendre  aimer,  respecter,  admirer, nous ne faisons
que devancer le voeu du public franais._

_Il lui semblerait pnible, en effet, qu' l'entre de ce livre, dont
vous tes l'me, de ce livre qui est votre oeuvre et o vous tes
chez vous, il ne vous rencontrt point tout d'abord, comme un ami,
pour vous serrer la main et pour vous remercier._

    L'AUTEUR      L'DITEUR

    Dcembre 1882.




PREMIRE PARTIE

LE VOYAGE DE LA JEANNETTE




    L'EXPDITION
    DE
    LA JEANNETTE
    AU POLE NORD




PREMIRE PARTIE

LE VOYAGE DE LA JEANNETTE




CHAPITRE PRLIMINAIRE.

Le baptme de la Jeannette.

  M. James Gordon Bennett.--Son caractre dpeint par le
    _Figaro_.--Aprs l'exploration de l'Afrique centrale, la
    dcouverte du ple nord.--Plan gnral de cette dernire
    expdition.--De Long.--Baptme de _la Jeannette_.


Bien que nous ne devions commencer la relation du voyage au ple
nord, entrepris par le lieutenant de Long, qu'au moment o celui-ci
quittera le port de San Francisco, il est cependant un pisode
antrieur  la date du dpart, et se rattachant  l'expdition, que
nous croyons ne pouvoir passer sous silence. Cet pisode est celui du
baptme de _la Jeannette_. Il ne sera pas indiffrent, en effet, pour
nos lecteurs, de savoir que c'est dans un de nos ports, au Havre, que
la _Pandora_ changea, le 4 juillet 1878, son nom contre celui si
minemment franais de _Jeannette_.

Mais avant d'arriver aux dtails de la crmonie du baptme, avant
galement d'exposer, en quelques mots, l'ide qui a prsid 
l'organisation de l'expdition arctique  laquelle tait destine _la
Jeannette_, nous ne pouvons nous dispenser de parler du promoteur
de cette entreprise, car, connaissant l'homme, on s'expliquera plus
facilement la hardiesse du projet. L'expdition de _la Jeannette_, en
effet, n'a point, comme toutes les expditions du mme genre qu'on
avait vues jusqu'alors, t quipe aux frais d'un gouvernement, ou
 l'aide de souscriptions publiques, comme celle que projetait notre
infortun compatriote M. Lambert, lorsqu'clata la guerre de 1870,
pendant laquelle il prit victime de son dvouement  la patrie, mais
elle est entirement due  l'initiative d'un simple journaliste; ce
journaliste est, il est vrai, M. James Gordon Bennett, qui, dit-on,
possde une fortune de quarante millions. Mais, comme nous n'avons
point l'honneur de connatre personnellement M. Bennett, nous
laisserons  d'autres le soin de peindre le caractre de cet homme
aux ides grandes et gnreuses.

Ce James Gordon Bennett est une figure singulirement originale
et sympathique, dit le rdacteur du _Figaro_, envoy au Havre pour
assister au baptme de _la Jeannette_. A vingt-trois ou vingt-quatre
ans, il tait dj  la tte du plus grand journal du monde entier,
fond par le premier Bennett, son frre. Celui-ci, en mourant,
laissait au jeune homme une fortune de quarante millions, avec la
proprit d'une feuille qui rapportait environ trois millions par
an. Cela n'aura rien d'tonnant quand j'aurai dit qu'un jour j'ai
compt, dans un seul numro du _New-York Herald_, jusqu' trois
mille six cents annonces. La direction de cette feuille est un
vritable gouvernement. M. Bennett le mne  grandes guides, soit
 New-York, soit  Londres, soit  Paris, avec une audace et une
nergie surprenantes. Il passe sa journe  recevoir et  envoyer
des dpches. Si M. Bennett tait oblig de vivre loin d'un bureau
de tlgraphe, cela quivaudrait pour lui  la prison. Avec cela,
chasseur, cavalier, sportman infatigable, grce  une constitution
physique rsistante comme l'acier.

Voici un ct du caractre de cet homme riche et entreprenant; mais
l'esquisse serait bien incomplte si nous nous bornions  reproduire
ce qu'a dit de lui le _Figaro_. Nous ne connaissons point M. Bennett
personnellement, nous l'avons dj dit, mais nous connaissons au
moins une de ses entreprises, et cette entreprise suffirait,  elle
seule, pour exciter notre admiration. Tout le monde connat, en
effet, les suites de sa fameuse question: O est Livingstone?

Mais il ne pouvait suffire  M. Bennett que Stanley, envoy par lui,
et retrouv Livingstone, et qu'aprs la mort de ce dernier, il et
repris son oeuvre inacheve et l'et mene  bonne fin en traversant
l'Afrique de part en part. Il est un autre problme qui, depuis
des sicles, proccupe l'humanit: la dcouverte du ple ou, du
moins, de ce passage  travers les mers polaires qui, s'il existe,
mettrait en communication l'Ocan Atlantique et l'Ocan Pacifique.
Entrevoyant quelles seraient, non-seulement au point de vue de la
science gographique, mais aussi au point de vue des relations
commerciales des deux mondes, les consquences de la dcouverte
de ce passage, s'il venait  s'ouvrir, M. Bennett, confiant dans
son heureuse toile, s'est demand pourquoi il n'essaierait pas de
rsoudre ce problme comme il avait rsolu, grce  Stanley, celui de
l'exploration de l'Afrique centrale.

Pour lui, se poser la question, c'tait la rsoudre. Il commena donc
par acheter, de ses propres deniers, un joli petit navire  vapeur de
construction anglaise, la _Pandora_, qui avait dj tt des glaces
du ple sous le commandement de son ancien propritaire, le capitaine
Allan Young. Ce navire lui cota deux cent mille francs, plus une
centaine de mille francs de rparations en Angleterre. Il le fit
venir au Havre pour l'expdier ensuite  San Francisco, se proposant
de dire au gouvernement des tats-Unis: Je vous fais cadeau de
ce navire et je me charge de toutes les dpenses qu'entranera
son voyage au ple nord, quelle qu'en soit la dure; vous n'avez
plus qu' choisir dans votre marine les hommes qui composeront son
quipage.

Suivant les prvisions d'alors, le sjour du navire dans les mers
arctiques devait tre de deux ans, et on estimait les dpenses de
l'expdition  cinq ou six cent mille francs. Avec le prix d'achat
c'tait donc un million de francs que M. Bennett se prparait  tirer
de sa poche pour rendre un service  la science et augmenter le
prestige du nom amricain. Mais lorsque le navire fut arriv  San
Francisco, de nouvelles rparations furent juges ncessaires, et il
fut envoy  Mare Island sur les chantiers de constructions navales
de l'tat. M. Bennett, alors, donna carte blanche aux ingnieurs du
gouvernement pour faire  _la Jeannette_ toutes les rparations et
toutes les amliorations qu'ils jugeraient ncessaires, s'engageant
 payer toutes les dpenses, de sorte qu'au moment o ce navire
sortit des docks de la marine de l'tat on put dire que les ouvriers
s'taient arrts faute de rparations ou d'amliorations  faire.
Ensuite le navire fut approvisionn pour trois ans au lieu de deux.
Mais, d'aprs l'estimation d'un journal amricain, M. Bennett avait
dpens environ deux millions de francs.

Toutefois, chez M. Bennett, l'audace n'exclut point l'esprit
pratique. Avant de commencer cette entreprise, il avait longuement
tudi la question du ple nord, que tant de hardis navigateurs
ont vainement tent de rsoudre. Aprs avoir examin la cause
des dsastres qui ont cot tant d'argent et tant de vies 
l'Angleterre et  l'Amrique en particulier, il s'est dit: Il y
a deux faons d'aborder le ple nord, l'une en venant de l'Ocan
Atlantique, l'autre en remontant le Pacifique. Jusqu' prsent les
expditions--et elles ont toutes chou--ont pris le chemin de
l'Atlantique; arrives dans la rgion des glaces, elles ont eu 
lutter contre un courant venant videmment du ct du Pacifique; il
nous faut donc prendre l'autre voie.

Au reste, laissons M. Bennett expliquer lui-mme son plan, comme il
l'a fait devant quelques-uns de ses invits, le jour du baptme de
_la Jeannette_.

--Notre ide  nous, dit-il, est d'aller au rebours de nos
prdcesseurs; nous arriverons du Pacifique au dtroit de Behring, et
l, puisqu'il y a un courant, au lieu de l'avoir contre nous, nous
l'aurons avec nous, et nous tcherons de sortir de ce ct-ci de
l'Ocan Atlantique.

--Cette mthode, ajoutait-il philosophiquement, a un avantage: c'est
que _la Jeannette_, une fois engage dans le courant, ne pourra
revenir sur ses pas.

--Et si elle n'avance pas, lui interjeta-t-on?

--Eh bien! elle y restera. C'est l ce qu'il s'agit prcisment de
savoir. Tout naturellement, le commandant de _la Jeannette_ est fix
sur ce point... aussi bien que moi!

Paroles tristement prophtiques, qui malheureusement ne devaient que
trop se raliser. Mais n'anticipons pas et revenons  la crmonie du
baptme.

Ce fut le jeudi 4 juillet 1878, jour anniversaire de l'indpendance
amricaine, que choisit M. Bennett pour le baptme de _la Jeannette_.
Ce fut une fte intime,  laquelle assistaient une vingtaine
d'amis particuliers. M. Ryan, le sympathique directeur du bureau
du _New-York Herald_  Paris, sept ou huit journalistes anglais ou
franais, et, parmi ces derniers, un rdacteur du _Figaro_ et M.
Charles Bigot, du _XIXe Sicle_.

C'est  ces derniers que nous avons emprunt la plus grande partie
des dtails qui prcdent et ceux qui vont suivre.

Un train spcial emmena de Paris au Havre tous ces invits. Parmi
eux se trouvaient une douzaine de misses amricaines jolies et
distingues; car pour les amricains il n'est point de fte si la
plus belle moiti de l'humanit ne vient l'embellir. On y voyait
aussi M. Stanley, qui, quelques jours auparavant, tait venu  Paris
recevoir la grande mdaille de la Socit de gographie qu'il a si
bien mrite.

Grce  cette heureuse concidence, ces deux hommes, Stanley et de
Long, dont les noms sont destins  passer  la postrit, ont pu se
trouver runis.

Quand on a vu M. Stanley, dit M. Charles Bigot, on ne s'tonne plus
de son succs. Ses cheveux noirs ont pu blanchir avant l'ge, mais le
corps est toujours d'une sant et d'une vigueur admirables. A voir
ses larges paules en cette taille plus petite que grande et ses
jambes solides, ses muscles robustes, on s'explique qu'il ait rsist
o tant d'autres explorateurs ont succomb. L'oeil verdtre est d'une
nergie et d'une clairvoyance singulire. J'imagine bien qu'il sait 
part lui ce qu'il vaut; mais je vous dfierais de trouver soit dans
son langage, soit dans son allure le moindre signe de vanit: il
revient d'Afrique, absolument comme l'un de nous, avant-hier soir,
revenait du Havre, aussi simple que s'il et fait la chose la plus
naturelle du monde et la plus aise. Ce Yankee et fait plaisir 
voir aux vieux Romains.

Qu'on nous permette, puisque nous parlons de M. Stanley de rapporter,
d'aprs le _Figaro_, une petite anecdote raconte par lui-mme et
qui, nous en sommes sr, fera plaisir  tous les coeurs franais.
Comme on le sait M. Stanley tait parti, pour son grand voyage en
Afrique, avant la guerre de 1870. Pendant plus d'un an il resta
sans recevoir absolument aucune nouvelle d'Europe. Un soir, dans un
dsert, au campement, il tait avec Livingstone, qu'il avait dj
retrouv, lorsqu'on lui apporta des lettres d'Europe et entre autres
une dpche venue par le tlgraphe jusqu' Zanzibar, laquelle
lui annonait brutalement en une vingtaine de mots, Sedan, Metz,
l'empereur prisonnier, Paris en flammes, Bismarck  Versailles,
c'est--dire l'effondrement de la France tout entire.

Stanley et Livingstone se regardrent sans se dire un mot, puis ils
se mirent  pleurer de rage; tous les deux, en effet, aimaient la
France.

Nous ne nous arrterons point  noter tous les incidents du voyage
et de la journe, nous arriverons tout de suite  la crmonie du
baptme, qui, au reste, fut des plus simples.

Aprs le djeuner, dit le rdacteur du _Figaro_, nous traversons
le pont pour nous rendre sur _la Jeannette_.--La rade est en fte,
joyeusement illumine par le soleil, et pavoise de drapeaux, comme
une rue de Paris  la fte du 30 juin. (1878).

Nous grimpons sur le pont du navire, qui parat bien petit  ct
de trois frgates amricaines qui l'avoisinent. Une heure se passe
 regarder les rgates organises par les quipages de ces trois
frgates.--Car c'tait jeudi, 4 juillet, fte nationale pour les
tats-Unis, anniversaire de la proclamation de leur indpendance.
Les matelots, tous en blanc, veste et bret, poussent des hurrahs
frntiques pour saluer les vainqueurs de chaque course.

Enfin,  cinq heures, a lieu la crmonie du baptme. Elle est aussi
courte que peu complique.

Une dame de la socit s'avance, et brise, sur le mt de beaupr,
une bouteille de champagne orne de rubans multicolores.

Et voil l'ancienne _Pandora_ baptise du gracieux nom de
_Jeannette_.

Cette crmonie fut suivie d'un lunch auquel assistrent tous les
invits de M. Bennett. Plusieurs toasts furent ports. M. Bennett but
d'abord  M. Stanley, qui,  son tour, porta un toast  son mule
M. de Long, futur commandant de l'expdition au ple Nord. Celui-ci
blond, grand, teint dlicat, aux yeux doux mais spirituels et pleins
de malice abrits derrire un lorgnon, forme avec M. Stanley un
vritable contraste. On ne se douterait gure rencontrer dans cet
homme le loup de mer sur lequel on compte pour une expdition aussi
hardie. On s'tonnerait aussi en voyant la gaiet et l'entrain tout
franais de ce futur hros de trente-trois ans, si l'on n'ignorait
qu'il a du sang franais dans les veines et que son aeul quitta
Bordeaux au temps de la rvocation de l'dit de Nantes. Cette gaiet
et cet entrain s'allient cependant chez M. de Long  la simplicit et
au calme, qui sont comme le fond du temprament amricain. Sa rponse
 M. Stanley fut d'une simplicit noble que chacun sentait sincre.
Vous tes, Monsieur, lui dit-il, l'homme qui a fait ses preuves; je
suis l'homme qui a ses preuves  faire.

Il les fera, n'en doutez pas, ajoute M. Bigot; celui qui l'a choisi
se connat en hommes. Il sait que le lieutenant de Long est  trente
ans un marin prouv, un homme d'un caractre rsolu et patient,
capable de garder son sang-froid au milieu des plus redoutables
prils et de s'arrter l seulement o l'nergie humaine aura donn
son suprme effort. Bonne chance au lieutenant de Long et hurrah
pour _la Jeannette_. Puisse la fortune, cette matresse jalouse des
destines humaines, leur sourire  tous deux!

Il va quitter, ce brave marin, quitter pour deux longues annes
entires, sa jeune et charmante femme, sa petite fille qui a six
ans  peine. Elle tait l avant-hier, cette femme, tandis que
l'on baptisait _la Jeannette_; elle tait l cette fillette, avec
ses grands cheveux blonds lui tombant sur le cou, avec son chapeau
de paille sur lequel tait crit le nom de _la Jeannette_; je
n'oublierai pas de longtemps comme elle souriait de toutes ses dents
au bruit des bouchons de champagne, croquant de beaux abricots. Elle
ne voyait qu'une fte, l'heureuse innocente, dans cette compagnie
assemble, dans ces discours et ces bravos o le nom de son pre
tait  chaque instant rpt. Elle ne sait rien des rigueurs du
ple, des les de glaces flottantes, des dangers que son pre va
courir. Mais sa mre!... elle ne les ignore pas, celle-l, et la
sparation va tre pour elle une terrible preuve. Elle gardait
pourtant son calme et sa srnit, son regard aimable. Elle trouvait
la force de sourire, elle aussi. Elle sait que l'homme est ici-bas
non pour se contenter du bonheur, mais pour agir, pour excuter
rsolment les grands desseins qu'il est capable de former. Ses
yeux, pendant deux annes, verseront plus d'une larme; plus d'une
inquitude poignante dchirera son coeur; mais elle a confiance dans
un courage qui lui est connu; elle aussi a pris un coeur viril; elle
admire l'homme qu'elle a prfr, d'tre prt  tout affronter pour
illustrer un nom dont elle a fait le sien.




CHAPITRE II.[1]

La Jeannette.--Son quipage

  Portrait de _la Jeannette_.--Rparations qu'elle
    subit avant d'entreprendre son voyage.--De
    Long.--Chipp.--Danenhower.--Ambler.--Collins.--
    Newcomb.--Dunbar.--Les hommes de l'quipage.

  [1] Extrait de divers articles du _New-York Herald_.


Le navire.

Avant de prsenter au lecteur les diffrents membres de l'expdition
arctique projete par M. Bennett, nous devons lui faire faire
connaissance avec le navire destin  leur servir de demeure pendant
les longs mois qu'ils seront sans doute condamns  passer au milieu
des glaces polaires.

_La Jeannette_ est un navire mixte, gr en barque. C'est un navire
bas et lanc, qui a t construit pour le compte du gouvernement
anglais. Il tait primitivement destin  servir d'aviso et de
transport pour l'escadre de la Mditerrane. Mais quand il fut
achev, la marine de Sa Majest britannique n'en ayant plus besoin,
le fit mettre en vente. Il fut achet par le capitaine Allan Young,
yachtman anglais distingu qui avait dj pris part  l'heureuse
expdition de sir Lopold Mac Clinctock,  la recherche des restes
de Franklin. Son nouveau propritaire, aprs un court voyage dans
les mers arctiques, le vendit  M. Bennett, qui le destinait 
l'usage que nous savons. C'est ce qu'on appelle un navire haut sur
quille,--c'est--dire dont la quille s'en va en forme de coin,--de
sorte qu'on peut esprer, s'il vient  tre pris dans les glaces,
qu'il sera soulev par leur pression, au lieu d'tre cras,
comme il arrive d'ordinaire aux navires  fond aplati ou  flancs
perpendiculaires.

Aprs la crmonie du baptme, _la Jeannette_ ne tarda pas  prendre
le chemin de l'Amrique, emportant  son bord le capitaine de Long
et sa famille. Nous ne nous arrterons point aux quelques petits
incidents qui purent survenir pendant la traverse du Havre  San
Francisco; d'ailleurs, aucun de ces incidents ne mrite de fixer
notre attention. Nous dirons seulement que le voyage dura cinq mois
et demie et que le capitaine de Long choisit la route du dtroit de
Magellan au lieu de celle du cap Horn.

Comme nous l'avons dit, M. Bennett avait achet _la Jeannette_ afin
de l'offrir au gouvernement des tats-Unis, pour une expdition au
ple nord.

Par acte du 27 fvrier 1879, le Congrs accepta cette offre et
autorisa le secrtaire de la marine  se charger de l'armement du
navire. Ce dernier avait,  la vrit, fait ses preuves dans les mers
arctiques, pendant le voyage excut par le capitaine Allan Young;
nanmoins on crut ncessaire de le remettre au dock pour le rparer.

_La Jeannette_ fut donc, ds son arrive  San Francisco, envoye
 Mare Island, o le secrtaire de la marine tait autoris 
prendre, dans les arsenaux de l'tat, tous les matriaux ncessaires
pour la mettre en tat d'affronter les prils de l'expdition 
laquelle on la destinait. La seule restriction apporte  cette
autorisation tait qu'aucune des dpenses pour les rparations ou
les amliorations faites au navire ne devait rester  la charge du
dpartement de la marine. Il tait, en outre, enjoint au secrtaire,
par l'acte du Congrs, de faire vrifier, avant d'en prendre charge,
si le navire tait rellement appropri  un voyage d'exploration
dans les mers polaires. A Mare Island, _la Jeannette_ subit donc une
inspection minutieuse, aprs laquelle les ingnieurs dclarrent
que, vu les dangers du voyage qu'elle allait entreprendre, il tait
prudent de la renforcer, pour qu'elle pt supporter plus facilement
la pression des glaces. Ce n'tait l, toutefois, qu'une mesure de
prcaution, puisque ce navire tait d'une excellente construction et
possdait la force ordinaire des navires de ce tonnage. De grands
travaux furent nanmoins entrepris pour satisfaire au desideratum
des ingnieurs, et M. Bennett en paya tous les frais. On changea
les anciennes chaudires de _la Jeannette_, qu'on remplaa par
des neuves, et on mit tout en oeuvre pour qu'elle ft dans les
meilleures conditions possibles au moment de son dpart: des barreaux
de fer furent placs  l'avant et  l'arrire des chaudires pour
soutenir les flancs du navire. Son extrme-avant fut, jusqu' une
dizaine de pieds du faux-pont, rempli de solides madriers bien
calfats. Des hiloires additionnelles et des madriers de six pouces
d'paisseur furent ajouts  la charpente ordinaire pour renforcer
son petit-fond. En outre, le fond fut rpar partout o il en avait
besoin. Toutes ces rparations et amliorations furent faites avec
tant de soin, qu'on pouvait raisonnablement croire que _la Jeannette_
tait en tat de surmonter tous les prils ordinaires qu'on est
accoutum  rencontrer dans la navigation des mers polaires.

Aprs avoir donn  nos lecteurs la description de l'instrument, il
nous reste  leur prsenter ceux qui taient destins  s'en servir.


Le lieutenant de Long, commandant de l'expdition.

De Long est n  New-York, dans le courant de l'anne 1844, d'une
famille d'origine franaise, comme nous l'avons dj dit, et comme
son nom, au reste, le ferait deviner. Nous avons fort peu de dtails
sur sa famille, de mme que sur les annes de son enfance, jusqu'
l'ge de seize ans, poque o il fut admis  l'Acadmie navale, sur
la prsentation d'un membre du Congrs, M. Benjamin Wood. Grce  ses
facults naturelles et  son assiduit, il s'y distingua bientt,
et en sortit le dixime sur cinquante, avec le grade d'aspirant de
marine. Le 1er dcembre 1866, il tait promu  celui d'enseigne et
devenait successivement matre en mars 1868, et lieutenant en mars
1869.

Ce fut vers cette poque qu'tant envoy rejoindre l'escadre
amricaine qui croisait dans les mers d'Europe, il fit la
connaissance de miss Emma Wotton, qui fut plus tard mistress de Long.
Le pre de cette jeune fille, le capitaine Wotton, habitait le Havre,
o il tait  la tte de l'agence de la _Compagnie des Paquebots
du Havre  New-York_. Le capitaine Wotton tenait gnreusement sa
maison ouverte  tous ses compatriotes, et particulirement aux
officiers de la flotte. Ce fut grce  cette circonstance que les
deux jeunes gens se rencontrrent et s'prirent l'un de l'autre.
De Long demanda au capitaine la main de sa fille; mais, avant de
l'obtenir, il fut rappel  New-York. Peu de temps aprs, M. Wotton
tant all lui-mme faire un voyage en Amrique, de Long ritra ses
instances auprs de lui et en obtint cette rponse: Partez pour
votre croisire dans les mers du sud de l'Amrique, et si, quand
vous reviendrez, dans un an, vos sentiments, pas plus que ceux de ma
fille, n'ont chang, elle sera votre femme. Joyeux de cette rponse,
de Long partit rejoindre son navire, le _Lancaster_, qui l'attendait
 Norfolk. Un peu avant son dpart, de Long reut la nouvelle de la
mort de sa mre, avec laquelle il vivait  Williamsbourg; son pre
tait mort quelques annes auparavant. Il dut donc revenir pour les
obsques, auxquelles assista M. Wotton, qui conduisit le deuil avec
lui. Immdiatement aprs cette triste crmonie, de Long repartit
pour le sud. Mais comme deux des cts les plus saillants de son
caractre taient l'nergie et la persvrance, il revint  New-York
aussitt sa croisire termine, et se rendit directement chez le
frre de sa fiance,  qui il se prsenta en lui adressant gaiement
ces paroles: Eh bien, Jack, me voici; le temps est pass, je m'en
vais la chercher. A la vrit, l'anne fixe par M. Wotton n'tait
pas encore compltement coule, quand de Long arriva au Havre et
se prsenta dans les bureaux de l'agence des _Paquebots du Havre
 New-York_; nanmoins le capitaine donna son consentement, et le
mariage fut clbr  bord du navire de guerre _Shanenhoah_, car on
tait alors au milieu de l'hiver 1870-71, poque pendant laquelle, on
se le rappelle, tout mariage clbr en France tait dclar nul.

En 1873, de Long prit part, en qualit de second  bord de
la _Juniata_, qui tait commande par le capitaine Braine, 
l'expdition envoye  la recherche du _Polaris_. Ce voyage lui
fournit l'occasion de se distinguer par une entreprise des plus
hardies, qui, sans doute plus tard, lui valut l'honneur d'tre choisi
pour commander _la Jeannette_. La _Juniata_ se trouvant bloque par
les glaces, dans le port d'Upernavick, sur la cte occidentale du
Gronland, il obtint de son commandant l'autorisation d'quiper une
petite chaloupe  vapeur pour tenter de continuer les recherches plus
au nord. Il surveilla lui-mme l'armement de ce petit btiment, qui
n'avait que trente-cinq pieds de long, et qui reut le nom de _Petite
Juniata_, et partit, avec un quipage d'lite,  la recherche du
navire disparu et de l'quipage du capitaine Buddington. Il essaya
d'abord de remonter la baie de Melville, en longeant la cte, pour
traverser cette baie  la hauteur du cap York, qui tait le but de
son expdition; mais craignant d'tre pris dans les glaces, il dut
renoncer  ce plan et chercher  trouver un passage au milieu des
les de glaces flottantes. Ces premires tentatives furent inutiles;
plusieurs fois mme il fut oblig de rtrograder. Enfin, ayant eu la
bonne fortune de trouver un passage ouvert, il s'avana droit dans
la direction du cap York. Cinq jours aprs son dpart, la _Petite
Juniata_ fut assaillie par une pouvantable tempte,  un moment o,
pour conomiser le combustible, toutes ses voiles taient dehors.
Pendant trente heures, il lui fallut lutter contre cette tempte
arctique, mille fois plus terrible que celles des basses latitudes:
 chaque instant, elle tait menace d'tre crase au milieu des
centaines d'icebergs qui l'entouraient, ou d'tre ensevelie sous les
dbris de ces montagnes de glace, qui, se heurtant les unes contre
les autres, s'abmaient en projetant au loin leurs clats. Enfin, la
tempte s'apaisa et la mer se calma. A ce moment, le cap York tait
en vue,  huit milles environ. De Long dsirait ardemment y parvenir,
mais il tait inabordable par terre  cause des glaces qui bordaient
le rivage. D'un autre ct, la _Petite Juniata_ ne pouvait prolonger
son voyage, faute de combustible, car le capitaine Braine avait donn
l'ordre formel  de Long de regagner le port d'Upernavick ds qu'il
aurait puis la moiti de sa provision de charbon. L'ordre de virer
de bord fut donc donn, malgr le regret de de Long d'abandonner
l'entreprise au moment o il touchait le but qu'il s'tait propos
d'atteindre, et aprs tant de dangers courus. De retour  Upernavick,
il trouva dans le port de cette station le navire la _Tigress_, qui,
lui aussi, venait dans ces parages pour participer  la recherche
du _Polaris_ et de son quipage. De Long, dsireux de poursuivre
l'oeuvre qu'il avait commence, demanda au capitaine Groer, qui
commandait le navire, de l'accepter  son bord avec les gens qui
l'avaient accompagn dans sa premire tentative; mais celui-ci,
voulant se rserver en entier l'honneur de l'entreprise, lui refusa.
Ce refus, toutefois, ne dcouragea point le jeune lieutenant; il
essaya de reprendre une seconde fois le chemin du nord avec sa
chaloupe, et ne fut arrt que par le manque de charbon.

D'aprs un dicton du sud: Quiconque a bu des eaux du Rio Grande y
reviendra avant de mourir, mais on pourrait dire, avec non moins
de raison, pour le nord: Quiconque a vu les glaces ternelles de
l'Arctique voudra les revoir. De Long n'avait point chapp 
l'influence fascinatrice de ces rgions: le premier voyage dont
nous venons de retracer un des pisodes avait fait natre en lui un
vritable enthousiasme pour tout ce qui a trait aux rgions polaires:
de retour dans sa patrie, il se mit  tudier avec ardeur tous les
ouvrages crits sur le ple nord, et  lire les relations des hardis
marins qui, au pril de leur vie, se sont aventurs dans ces rgions
mystrieuses. Le tableau de leurs misres et de leurs infortunes,
loin de ralentir son ardeur, ne faisait que l'exciter; et comme
l'enthousiasme est contagieux, il savait inspirer aux autres les
propres sentiments qui l'animaient. D'ailleurs, personne plus que lui
ne dploya de persvrance et de rflexion dans les prparatifs de
l'expdition de _la Jeannette_.

De Long est un homme d'un physique superbe et d'une constitution
vigoureuse; il a six pieds de haut et des formes vritablement
athltiques. Ceux qui ont vcu dans son intimit le dpeignent
comme un homme d'excellentes manires; conteur agrable et
spirituel. C'est, en outre, un observateur clairvoyant des hommes
comme des choses,  qui ses voyages ont fourni un fond srieux de
connaissances. Il aime sa profession avec fiert.


Charles W. Chipp, premier lieutenant.

Le lieutenant Chipp, qui part en qualit d'officier excutif 
bord de _la Jeannette_, n'en est pas non plus  ses dbuts dans
la navigation des mers arctiques: lui aussi tait  bord de la
_Juniata_, dans son voyage  la recherche du _Polaris_, pendant
lequel il fut toujours le premier  s'offrir comme volontaire ds
qu'une mission prilleuse se prsenta. C'est ainsi qu'il accompagnait
de Long dans sa dangereuse expdition  bord de la _Petite Juniata_.

Le lieutenant Chipp est n  Kingston, dans l'tat de New-York,
en 1848. Il entra  l'Acadmie navale en 1863. Il passa ses
premires annes de service maritime en qualit d'aspirant  bord
du _Contocook_, de l'escadre des Indes occidentales, en 1868; du
_Franklin_, dans l'escadre d'Europe, et du _Guard_. Il s'embarqua
ensuite, comme enseigne,  bord de l'_Alaska_, de l'escadre d'Asie,
 laquelle il resta attach pendant trois ans, avec le mme grade.
Cette croisire, tout en lui fournissant l'occasion d'acqurir de
l'exprience, lui permit aussi d'tudier les sujets les plus varis
et les plus intressants. Le 12 juillet 1870, il fut promu au grade
de master et envoy ensuite en Core, o il prit part  l'attaque des
forts de la rivire Sall. tant  bord du _Monocacy_, il participa
aux combats du 1er, du 9, du 10 et du 11 juin 1871, et prit le
commandement de la compagnie de Mokee, quand ce brave officier fut
tu  l'assaut du fort du Condi.

Plus tard, il assista avec ses collgues  une grande fte donne en
leur honneur par la cour de Siam  Bankok. Ce fut au mois de fvrier
1873, qu'il se rendit  bord de la _Juniata_. Aprs son retour, il
fut envoy  Santiago de Cuba pour arrter le massacre des derniers
prisonniers du _Virginius_, et ramener ceux-ci aux tats-Unis. En
1874, il retourna  bord de la _Juniata_ qui se rendait  Key-West,
rendez-vous d'o elle fut envoye rejoindre l'escadre d'Europe, et
croisa depuis les ctes de Norwge jusqu' celles du Levant. Attach
au mois de mai 1876 au service des torpilles  Newport, il passait,
au mois de septembre de la mme anne,  bord de l'_Ashuelot_, qui
faisait partie de l'escadre d'Asie. Il y resta jusqu'en mars 1879,
poque o il reut l'ordre de rejoindre _la Jeannette_. Il a donc eu
neuf ans et huit mois de service effectif  la mer. Sous tous les
rapports, c'est un marin instruit et pratique, et son choix a reu
l'approbation de tous les marins.


John Wilson Danenhower, deuxime lieutenant.

Matre Danenhower, qui occupe le troisime rang hirarchique  bord
de _la Jeannette_, est n  Chicago, dans l'Illinois, le 30 septembre
1849. Il est entr  l'Acadmie de marine en 1866. En 1870, il tait
 bord du _Plymouth_ en qualit d'aspirant, qu'il conserva pendant
deux ans soit  bord de ce navire, soit  bord de la _Juniata_, qui,
tous les deux, faisaient partie de l'escadre d'Europe. Il fut ensuite
promu au grade d'enseigne aprs un examen au concours et servit sur
le _Portsmouth_ pendant les voyages d'exploration et d'hydrographie
faits par ce navire de 1871  1874. Il fut alors invit  passer
l'examen de master,  la suite duquel il reut sa commission. En
1874, il fut attach  l'observatoire naval de Washington, d'o
il passa au service des signaux, dirig par le commodore Parker.
Il s'embarqua plus tard sur le _Vandalia_, o il resta jusqu'en
juillet 1878, poque o il reut l'ordre d'aller au Havre rejoindre
_la Jeannette_. Matre Danenhower est un jeune homme d'un mrite
suprieur  celui de la moyenne des officiers distingus de la marine
des tats-Unis, qui se font d'ordinaire remarquer par leurs qualits
professionnelles et leur savoir. Depuis qu'il est entr dans la
marine, il a des tats de service effectif plus chargs qu'aucun des
officiers de sa promotion. Pendant l'expdition de _la Jeannette_, il
remplira le rle d'hydrographe en mme temps que celui de lieutenant
en second.


Georges W. Melville, sous-ingnieur de la marine.

Les glaces des mers arctiques ne sont point inconnues non plus au
sous-ingnieur Melville, qui remplissait les fonctions d'ingnieur
en chef  bord de la _Tigress_, pendant le voyage de celle-ci, dont
nous avons parl. Ses services furent tellement apprcis, pendant
le cours de cette expdition, que le commandant de la _Tigress_ en
fit l'loge le plus flatteur dans le rapport qu'il adressa, aprs son
retour, au secrtaire de la marine. D'ailleurs, M. Melville possde
la confiance entire de son commandant actuel, le lieutenant de Long.
A bord de _la Jeannette_, outre son service professionnel, il sera
charg de plusieurs branches des travaux scientifiques que doivent
entreprendre les membres de l'expdition, probablement de la partie
minralogique et de la partie zoologique.

L'ingnieur Melville est n  New-York, le 19 janvier 1841, et
suivit les cours d'une cole publique de cette ville. Aprs avoir
fait tout son stage d'ingnieur, il entra dans la marine en 1861,
avec le grade de sous-ingnieur de 3e classe. Pendant la guerre
de scession, il servit  bord des navires de guerre _Michigan_,
_Dakota_ et _Wachusett_; il passa ensuite dans le service des
torpilles de l'escadre de blocus du Nord et de l'Atlantique, o il
fut lev au grade de sous-ingnieur de 2e classe en 1862. Aprs
la guerre, il fut nomm sous-ingnieur de 1re classe et s'embarqua
sur le _Chattonoaga_. Il fut ensuite envoy successivement  bord
du _Tacony_, du _Penobscot_, du _Lancaster_ et du _Portsmouth_.
Il quitta ce dernier navire et entra aux chantiers de la marine 
Boston, puis  New-York et enfin  Philadelphie. Appel de nouveau 
la mer en 1873, il s'embarqua sur la _Tigress_ qu'il quitta pour le
_Tennessee_. Il venait de passer son examen pour le grade d'ingnieur
en chef, dans lequel il avait obtenu le 5e rang sur la liste, quand
il fut appel  bord de _la Jeannette_. M. Melville a douze ans et
neuf mois de mer; c'est un homme d'une taille colossale et dans la
force de l'ge.


Le docteur James Markam Marshal Ambler, chirurgien de la Jeannette.

Le docteur Ambler, fils du docteur Carey Ambler, est n dans le
comt de Fauquier, tat de Virginie, le 30 dcembre 1848. Il a fait
ses premires tudes  Washington et  Lee College, dans son pays
natal. Il se rendit ensuite  l'Universit du Maryland, o il prit
ses diffrents grades. Aprs l'obtention de son diplme de docteur,
il pratiqua la mdecine, pendant trois ans,  Baltimore. Il quitta
ensuite la mdecine civile en 1874, pour entrer dans la marine en
qualit d'aide-chirurgien. Il fut d'abord attach  l'Acadmie de
marine, d'o il passa  bord de la corvette _Kansas_, et fit, avec
celle-ci, une croisire dans les Antilles. Il fut ensuite envoy
 bord du vaisseau amiral _Minnesota_, qui resta pendant deux ans
stationn dans le port de New-York. De l, il entra  l'hpital de la
marine. Enfin, en 1877, il fut promu au grade de chirurgien.

C'est un homme de six pieds, fortement constitu et d'un physique
agrable. Comme mdecin, il est entirement dvou  son art, et
fera, nous en sommes srs, tout ce qui sera en son pouvoir pour
remplir noblement sa mission humanitaire.


Jrme J. Collins, mtorologiste, correspondant du _New-York Herald_.

Jrme J. Collins est n  Cork, en Irlande, le 17 octobre 1841, son
frre tait ngociant et manufacturier, et, pendant vingt-deux ans,
c'est--dire jusqu'en 1863, fit partie du conseil de la ville. Le
jeune Jrme Collins fit ses tudes  l'cole de Mansion-House, qui
tait dirige par les frres de saint Vincent. De trs bonne heure,
son got pour les sciences exactes se dessina. A l'ge de seize ans
 peine, il devenait l'lve de sir John Benson, ingnieur du port
de la ville de Cork. Sous l'habile direction de ce matre, le jeune
lve fit de rapides progrs dans son art, et fut bientt nomm
sous-ingnieur de la ville. En cette qualit il fut charg d'un grand
nombre de travaux importants, sur la rivire ou dans le port; mais
celui qui lui fit le plus d'honneur est la construction du pont de
North-Gate, sur lequel son nom a t grav, et qui lui valut les
flicitations de ses concitoyens.

Voyant que son pays natal ne pouvait offrir un champ assez vaste pour
son activit, il se rendit en Angleterre. La crise financire de 1866
tant survenue, il se dcida  passer dans le Nouveau-Monde, o il ne
tarda pas  se crer une place honorable par les travaux remarquables
dont il dirigea l'excution.

Toutefois ce n'est point comme ingnieur, mais comme mtorologiste,
que M. Collins a surtout sa renomme, car ce n'est point par un
novice que les variations atmosphriques doivent tre observes 
bord de _la Jeannette_; M. Collins a, en effet, droit  l'ternelle
reconnaissance de ses contemporains et des gnrations  venir,
pour sa belle dcouverte des lois qui prsident au dveloppement et
 la transmission des temptes  travers l'Ocan Atlantique, lois
qui permettent de prdire plusieurs jours  l'avance l'arrive des
temptes sur les ctes d'Europe. Cette seule dcouverte le place
certainement au rang des premiers savants de notre poque.

Mais,  ct du savant, existe l'homme honnte, courageux,
affectionn, gai et tendre qui laisse derrire lui un souvenir cher 
tous ceux qui ont ressenti le charme qu'il sait exercer sur tous ceux
qui l'entourent.


Raymond L. Newcomb, naturaliste taxidermiste de l'expdition.

M. Raymond L. Newcomb est n  Salem, dans le Massachusetts,
en janvier 1849; c'est un des descendants de Newcomb qui se
distingurent pendant la Rvolution de 1776. Son grand-pre prit part
 la bataille de Lexington et servit, pendant toute la dure de la
guerre, dans une compagnie d'artillerie. Son pre est encore dans le
commerce  Salem.

Comme taxidermiste et comme ornithologiste, il jouit de l'estime
des socits savantes. D'ailleurs, c'est  la recommandation du
professeur Baird, du Smithsonian-Institute, qu'il doit la place qu'il
occupe  bord de _la Jeannette_. En 1878, il avait dj t envoy,
par ce corps savant, sur les bancs de Terre-Neuve, pour y recueillir
des spcimens d'histoire naturelle. Il est certain que les travaux
qu'il accomplira  bord de _la Jeannette_, lorsqu'ils viendront au
jour, seront accueillis avec une vive reconnaissance par le monde
savant, dont il sera le seul reprsentant dans cette exploration des
mers polaires[2].

  [2] M. Newcomb a t assez heureux pour sauver les notes et
  les croquis pris par lui dans l'Ocan arctique, de sorte qu'il
  n'a point  regretter, en ce qui concerne ses travaux, la
  perte des rapports officiels de l'expdition. Ces notes et ces
  croquis au crayon sont trs complets. Les premires sont crites
  trs fin, mais lisiblement nanmoins; tandis que les secondes
  portent le cachet d'un ouvrage srieux et d'un talent artistique
  incontestable.

  En outre des tudes pour lesquelles il avait t spcialement
  attach  l'expdition, il a trouv le temps de recueillir
  des notes sur maints incidents intressants, survenus pendant
  le voyage, que nous aurons, au reste, l'occasion de mettre 
  contribution un peu plus tard. Jeune et enthousiaste, il a
  rapport une description vivante des scnes qui se sont passes
  sous ses yeux pendant le voyage et racont maintes particularits
  de la vie  bord d'un navire explorateur qui sont dignes d'tre
  conserves. Sa description des les Jeannette, Henrietta et
  Bennett sont intressantes et les croquis qu'il a faits de ces
  les peuvent, quand  prsent, tenir lieu de cartes. (Extrait
  d'une des lettres de M. Jackson.)


Le capitaine Dunbar, pilote des glaces.

Le poste de pilote des glaces est de ceux qui demandent une longue
exprience de la navigation dans les mers polaires, jointe aussi 
beaucoup de prudence; aussi a-t-on choisi, pour remplir ce poste
important  bord de _la Jeannette_, un homme qui frquente les mers
glaciales depuis trente-cinq annes.

Le capitaine Dunbar est n en 1834  New-London, dans le Connecticut.
Depuis sa jeunesse, sauf dans les quatre annes qui viennent de
s'couler, pendant lesquelles il a t engag  la chasse du phoque
et de l'lphant de mer, il a toujours navigu  bord de navires
baleiniers. Pendant sa longue carrire de marin, il a fait la pche
dans l'Ocan Atlantique aussi bien que dans l'Ocan Pacifique, et
dans les mers arctiques comme dans les mers antarctiques. Homme d'un
esprit inventif et plein d'inspirations subites dans les moments
difficiles, il peut rendre les plus grands services  une expdition
dans les mers polaires, o il faut toujours compter avec l'imprvu.

M. Dunbar termine la liste des membres de l'expdition que nous
pouvons considrer comme formant l'tat-major. Il nous reste donc
maintenant  donner la liste des hommes d'lite choisis par le
lieutenant de Long pour composer l'quipage de _la Jeannette_.
Nombre d'entre eux mriteraient certes, une mention spciale pour
leurs tats de services et leur conduite hroque dans certaines
circonstances de cette terrible expdition; mais la suite du rcit
mettra en lumire, nous l'esprons, les mrites respectifs de chacun.
Au reste, nous aurons  revenir sur quelques-uns d'entre eux.


LISTE DES HOMMES DE L'QUIPAGE.

    Jack COLE, matre d'quipage.
    Alfred SWEETMAN, matre charpentier.
    William NINDERMAN, charpentier.
    George-Washington BOYD, charpentier.
    Walter LEE, machiniste.
    George LANDERTACK, chauffeur.
    Louis-Philipp NOROS, matelot.
    Herbert-Wood LEACH, matelot.
    James H. BARTLETT, matelot.
    Henri-David WARREN, matelot.
    George-Stephenson MANSON, matelot.
    Adolf DRESSLER, matelot.
    Carl-August GORTZ, matelot.
    Peter-Edward JOHNSON, matelot.
    Henry WILSON, matelot.
    Edward STAR, matelot.
    Hans ERICKSON, matelot.
    Henry-Hansen KNACK, matelot.
    Nelse IVERSON, matelot.
    Albert-George KUEHNE, matelot.
    Ah SAM, cuisinier, (chinois).
    Long SING, boulanger, (chinois).
    ALEXIS, chasseur indien.
    ANEQUIN, chasseur indien.




CHAPITRE III.

Dpart de San Francisco[3].

  Triste tat de l'atmosphre pendant les jours qui prcdent le
    dpart de _la Jeannette_.--Baie de San Francisco.--Aspect
    du port et des jetes au moment du dpart.--Ce qui se passe
     bord du navire.--Adieux du capitaine de Long et de sa
    femme.--Courage de cette dernire.

  [3] Lettre de M. Collins.


Depuis plusieurs jours le temps est inconstant et dsagrable.
Dimanche les vents fixs  l'ouest soufflaient avec une extrme
violence: des nuages d'une poussire aveuglante rendaient presque
impossible toute promenade, au dehors aussi bien que dans les rues
de San Francisco, et les habiles prdisaient une priode de mauvais
temps. Hier, cependant, le vent s'est modr, mais vers le soir, un
gros nuage sombre s'est lev de la mer et une pluie fine s'est mise
 tomber. _La Jeannette_ aura vilain temps pour partir demain,
se rptaient les flneurs autour de la Bourse des marchandises;
quelles tnbres du diable elle aura pour quitter la cte!
ajoutaient d'autres augures de malheur. Ce matin, le ciel tait
encore trs charg; cependant quelques changements favorables se sont
oprs peu  peu, et vers midi, le soleil se hasarda  se montrer de
temps en temps entre de gros nuages. D'un autre ct les embarcations
qui rentraient au port, rapportaient qu'au dehors une brise lgre
soufflait du sud-ouest, c'est--dire dans une direction favorable
 _la Jeannette_. Or, comme le dsir est le pre de la pense, on
prtendait que la nature s'tait apaise et avait impos silence aux
lments pour favoriser le dpart de l'expdition.

La baie de San Francisco, si belle dans ses proportions, n'a pas
d'gale parmi tous les ports de l'univers sous le rapport de la
hardiesse et du pittoresque des collines qui forment son enceinte; et
celui qui, du sommet des collines tages qui forment Telegraph-Hill,
(nom si cher aux premiers Californiens), et plong ses regards dans
la baie qui s'tend  ses pieds et joui d'un de ces spectacles qu'on
n'oublie jamais.

_La Jeannette_ reposait sur ses ancres  moit chemin, entre la
terre ferme et l'le Yerba Buena. On voyait les matelots se promener
nonchalamment et avec insouciance sur le pont ou accouds sur la
lisse, portant leurs regards du ct de la ville de la richesse et
du plaisir dont peut-tre ils ne parcourront plus jamais les rues.
Ils taient presque muets. Le silence qui prcde ordinairement le
bruit et l'agitation du moment des adieux rgnait alors sur le pont
du navire. Tout tait prt pour le dpart et on n'attendait plus
que le capitaine. Tous les bateaux de plaisance de la flottille du
Yacht-Club de San Francisco taient l autour de _la Jeannette_
silencieuse, allant et venant au milieu d'une multitude d'autres
embarcations de tous genres et de toutes dimensions, depuis le
schooner coquet avec toutes ses voiles dehors jusqu' l'impertinent
petit you-you.

A la vrit je m'attendais  traverser une foule nombreuse,
rassemble le long des jetes pour assister au dpart de _la
Jeannette_, mais je ne pensais pas rencontrer une foule si
enthousiaste et si avide de voir le capitaine de Long au moment o il
quitterait la rive. Le moment du dpart est fix pour trois heures,
et si le capitaine n'tait pas encore  bord, du moins il arrivait
sur le port.

Quels Cheers et quels Good-Bye sortirent alors comme une
explosion de la poitrine de tous les gens rassembls sur le port
et sur les jetes! Le capitaine arrivait en compagnie de mistress
de Long et de M. Jrme Collins. En fendant la foule ces messieurs
levrent leurs chapeaux pour rpondre aux acclamations dont ils
taient l'objet. L'enthousiasme tait alors  son comble aussi
bien parmi les simples marins qui encombraient la jete, que chez
le millionnaire qui tait venu l pour honorer l'intelligence et
le courage. Sur tous les points d'o l'on pouvait apercevoir _la
Jeannette_, depuis les quais et les jetes jusqu'au sommet de
Telegraph-Hill, on ne voyait qu'une foule grouillante, agite,
qui, depuis des heures, attendait le dpart du navire. La jete
Mieg elle-mme, qui se trouve au nord de la ville, tait encombre
de trois fois plus de monde qu'elle n'en pouvait porter; mais la
police tait impuissante  contenir la foule. Bon nombre de voitures
n'avaient pu arriver jusqu'au port, et les personnes qui s'y
trouvaient avaient t obliges de descendre pour s'approcher et
contempler une dernire fois _la Jeannette_, au moment o celle-ci
levant ses ancres faisait ses prparatifs de dpart. Rellement
le spectacle que prsentait la baie tenait plus de la ferie que
de la ralit. Partout on distinguait les blanches voiles du
Yacht-Club sillonnant rapidement la baie sous l'impulsion d'une
brise frache et donnant un air anim  la surface des flots. Avec
ma jumelle, il m'tait impossible de lire les noms de toutes ces
embarcations, mais je pouvais cependant reconnatre le _Frolie_,
au commodore Harrison, le _Consuelo_, le _Cornelius O'Connor_,
l'_Azaba_, le _Starled-Fanon_, le _Clara_, le _Magic_, l'_Ida_, le
_Sappho-Livvely_, le _Virgeis_, le _Laura_, le _Queen of the Bay_, le
_Tivilight_, le _Meryflower_, l'_Enserata_, etc.

Maintenant laissons, pour quelques instants, la parole  M. Collins:
L'ancre est leve, dit-il, le propulseur se meut lentement, poussant
_la Jeannette_ en avant, juste assez pour nous faire comprendre que
nous sommes en route. Les chapeaux et les mouchoirs que l'on agite
sur les jetes d'embarquement et mme, de tous les points de San
Francisco d'o l'on peut nous voir, nous disent assez que les bons
habitants de cette ville nous accompagnent de leurs voeux, quoique
nous ne puissions les entendre. Le capitaine et le premier lieutenant
sont sur le pont: l'ordre de pousser trois cheers est donn; les
matelots grimpent dans les agrs; le sifflet de la machine donne
le signal: Hurrah! hurrah! nous sommes dfinitivement partis. La
flottille du Yacht-Club, sous les ordres du commodore Harrison, nous
accompagne. Avec quelle grce ces jolies embarcations, comme autant
de mouettes aux ailes blanches, effleurent la surface des flots, 
ct de notre navire qui s'avance majestueusement vers le goulet.
Elles ne nous quitteront qu' la barre.

Pendant ce temps-l, mistress de Long tait dans la cabine avec
son mari, M. William Bradford, l'artiste qui a reprsent avec
tant de bonheur les scnes arctiques, et M. Brooks, de l'Acadmie
des sciences. Elle se montrait pleine d'esprance et prdisait 
l'expdition un vritable succs. Aimable et charmante femme! tout
le monde avait appris  la respecter, elle avait t la vie de
notre famille de _la Jeannette_, depuis que cette famille avait t
organise. Si nous dsirions acheter quelque objet pour notre usage,
nous ne le faisions jamais sans la consulter.

Cependant le moment suprme de la sparation approche, _la
Jeannette_ a pass la Porte-d'Or. Boum! boum! c'est le canon qui
salue _la Jeannette_. La batterie vomit des nuages de fume blanche
et paisse qui s'en vont en roulant sur la mer. Nous entendons les
acclamations de la garnison et nous y rpondons. C'est l'arme
qui salue la marine: _Blood is thicker than water_. Adieu, braves
soldats, puissent toujours vos canons saluer ainsi vos amis et
devenir la terreur de nos ennemis! A ce moment les embarcations
de plaisance, encombres de spectateurs qui forment des voeux
pour le succs de notre entreprise, se rangent sur l'arrire de
_la Jeannette_, et baissent leurs pavillons en signe d'adieux. De
notre ct, nous agitons nos chapeaux et nos mouchoirs; mais le
navire trace toujours son sillon dans les flots sous l'impulsion
d'une lgre brise. Nous voici arrivs au niveau des deux pointes
de la baie; _la Jeannette_ va franchir le seuil de l'immense Ocan
Pacifique pour s'loigner vers l'ouest, afin d'viter les vents
contraires du nord-ouest qui rgnent le long de la cte. Les petits
remorqueurs qui couraient devant nous commencent  ressentir l'effet
de la houle. Le commandant de Long fait un signal au commodore
Harrison de s'approcher avec le _Frolie_ pour prendre mistress de
Long et quelques amis rests  bord et les ramener  terre. Le
_Frolie_ s'avance; un canot de _la Jeannette_ est descendu  la mer.
C'est l'heure des adieux, l'heure o le mari et la femme vont se
sparer. En ce moment cruel, bien des femmes eussent faibli. Mistress
de Long, avec un courage vraiment hroque, tendit la main  chacun
des officiers, et leur adressant quelques paroles d'esprance, leur
dit: Au revoir! Plus d'un spectateur dsintress de cette scne
mouvante, et pu taxer cette femme d'indiffrence, car c'tait
l'heure o son mari, plus de la moiti d'elle-mme, allait se sparer
d'elle pour affronter les dangers d'une mer inconnue, et quelle mer,
l'Ocan glacial! Cependant il et pu aussi distinguer les larmes
qui roulaient dans tous les yeux. Enfin, dit M. Bradford qui nous
a racont cette scne, de Long se tournant vers moi, me dit: Il
est temps. Il descendit alors avec sa femme dans le canot, o je
les suivis. Quand tout fut prt: Nage, dit-il aux rameurs en leur
dsignant le _Frolie_ de la main. Il est impossible de dpeindre le
silence poignant, oppress qui rgna dans le canot pendant ce trajet.
Pas un mot ne fut chang; les coups secs des avirons contre les
tolets, et le clapotis des lames  l'avant du bateau taient les
seuls bruits qui frappaient nos oreilles. Quand nous fmes rangs
le long du petit yacht, de Long pressa sa femme dans ses bras, et
leurs lvres se rencontrrent; puis, lui serrant une dernire fois
la main, il lui dit simplement: Au revoir! Alors, mistress de Long
monta sur le yacht, o, se penchant sur la lisse pour considrer
encore une fois son mari, elle le contemplait avec des yeux o il
tait facile de reconnatre  quelles terribles angoisses elle tait
en proie, tandis que du fond de son coeur une ardente prire montait
au ciel, pour amener la bndiction de l'ternel sur son voyage. Les
regards et l'attitude de sa femme parurent faire hsiter de Long;
mais, reprenant aussitt de l'empire sur lui-mme, il se retourna
vers les matelots, et d'une voix forte leur dit: Nagez, mes amis.
Ceux-ci se courbrent  l'instant sur leurs avirons, et quelques
minutes plus tard le canot abordait _la Jeannette_. Nous suivions
chacun de ses mouvements; nous vmes de Long gravir les degrs de
l'chelle, et, aussitt qu'il fut  bord, _la Jeannette_ s'loigna.
Nous restmes sur le pont du _Frolie_ et, sans changer une parole,
nous suivions des yeux _la Jeannette_ qui se confondait peu  peu
avec l'horizon. Quand elle eut disparu, mistress de Long me dit:
Nous descendrons  l'intrieur, si vous le voulez bien, car je sens
le besoin d'tre seule. Je me rendis aussitt  son dsir. Mais
ds que nous fmes descendus, tel tait l'empire que cette femme
possdait sur elle-mme, peut-tre aussi aide par la confiance
inbranlable qu'elle avait dans l'entreprise de son mari, elle
reprit compltement ses sens et entama la conversation. Jamais je
n'ai vu, et je n'espre plus voir une seconde fois chez une femme, un
courage semblable  celui dont mistress de Long me donna l'exemple
en cette circonstance.




CHAPITRE IV.

Traverse de San Francisco  Oonalachka.

  tat des esprits  bord de _la Jeannette_ quand on eut perdu
    de vue les forts de San Francisco.--Le mal de mer.--Le
    calme.--Superbes couchers de soleil.--Occupations du
    naturaliste.--Les Albatros.--Amnagement  bord.--La
    cabane de M. Collins.--Ah Sam, le chef chinois, et ses
    talents culinaires.--Le Steward.--Long Sing.--Qualits
    et dfauts de _la Jeannette_.--La vie  bord.--Les
    attributions de chacun.--Un courant.--Les brouillards.--L'le
    d'Ougalgo.--Description de cette le par MM. Collins et
    Newcomb.--Illiouliouk  Oonalachka.


Ce fut le soir seulement, en nous avanant de plus en plus sur
l'Ocan Pacifique, que nous comprmes enfin que notre voyage tait
commenc. Nous pmes alors envisager l'avenir et songer  toutes
les ventualits qu'il nous rservait peut-tre. A ce moment pas un
de nous ne laissa chapper un mot faisant allusion au but de notre
voyage; mais il tait facile de comprendre, en voyant nos fronts
soucieux, qu'un mme objet absorbait toutes nos penses. Quant
arriva l'heure du dner--c'tait notre premier repas  bord--la
conversation roula uniquement sur les mets qui nous furent servis.
Il tait vident qu'un accord tacite rgnait entre nous, pour ne
point amener la conversation sur le sujet qui nous proccupait tous;
chacun prfrant rester livr  ses propres rflexions. Naturellement
des liens invisibles et difficiles  rompre rattachaient encore le
coeur d'un bon nombre d'entre nous  cette terre que nous venions
d'abandonner.

Le dpart d'amis et de parents qu'on venait de quitter; la
sparation toujours triste d'un mari et de sa femme dans de telles
circonstances, taient des motifs suffisants pour imposer le silence
au plus loquace d'entre nous, n'et-il t que simple spectateur de
ces adieux touchants.

Au reste nous sentions tous qu'il fallait deux ou trois jours
pour nous accoutumer compltement  notre nouvelle existence, et
relguer au fond de notre mmoire,  l'tat de simple souvenir, notre
attachement pour la terre ferme.

Pour ma part j'tais anim des meilleures intentions et parfaitement
prt  me plier  toutes les exigences de la situation, et peut-tre
y serais-je parvenu, si un certain mouvement phnomnal, proportionn
naturellement  la force des vagues, n'tait venu me convaincre que
pour tre rellement philosophe, un homme doit rester  terre. Les
anciennes, mais toujours renaissantes sensations du mal de mer furent
pousses, chez moi,  un degr d'intensit que je n'avais jamais,
ou du moins que j'avais rarement prouv: tous les plaisirs de la
table me devinrent indiffrents pendant deux jours environ, et me
firent prfrer la position horizontale. Et-on laiss tout le pont
 ma disposition, on ne m'et pas dcid  monter l'chelle; non, on
ne m'et pas mme dcid  mettre le pied sur le premier chelon.
Quoique charge autant qu'elle pouvait l'tre, sans dpasser les
limites de la prudence, _la Jeannette_ faisait preuve d'une trop
grande mobilit et produisait, en effet, sur un pauvre homme de
terre, des dsastres si graves et si pnibles que, je l'avoue, je
ne mnageai pas les expressions les moins flatteuses  l'gard des
marins en gnral, mais surtout  l'gard du constructeur de notre
navire, en particulier.

D'autres, au reste, partageaient ma misre. Je pouvais entendre,
en effet, des bruits non quivoques qui annonaient assez que les
propritaires de certaines autres cabines du carr avaient gravement
 se plaindre et payaient religieusement le tribut d'usage au dieu
de la mer. Je ne veux citer aucun nom, mais le nombre des malades
tait grand, malgr les efforts de certains d'entre nous pour cacher
leur dtresse. Efforts en vrit trop hroques dans une circonstance
aussi dnue de posie, surtout quand les preuves les plus palpables
attestaient que le tyran, la mer, les tenait dans ses griffes et
les secouait sans merci; mieux valait reconnatre franchement sa
faiblesse. Il est des gens qui ne veulent jamais l'avouer, d'autres
qui sont trop francs. Notre pilote de glaces, le capitaine Dunbar,
qui, pendant trente-cinq ans, a navigu  bord des baleiniers, m'a
dit qu'il tait toujours pris du mal de mer, lorsqu'il s'embarquait
aprs plusieurs mois de sjour  terre. Quand un vieux loup de mer
comme celui-l est malade, comment des gens appels par vocation
 vivre sur l'lment solide ne se ressentiraient-ils pas des
hauts et des bas pendant les premiers jours qu'ils passent  bord.
Nanmoins, comme avec le temps on triomphe de tous les obstacles,
au bout de quelques jours nous tions habitus aux mouvements du
navire et avions acquis le pied marin. A partir de ce moment la vie
redevint charmante, car  bord d'un navire, pouvoir modeler ses
mouvements sur ceux du roulis et du tangage, n'est rien moins qu'un
immense progrs; et devenir capable de conserver son djeuner, en
est incontestablement un plus immense encore; mais venir se mettre 
table et manger avec apptit est le plus immense qu'on puisse faire.
Personne ne me contredira.

Le temps tait extrmement agrable, je parle, bien entendu, au point
de vue du voyageur; aux yeux du marin il en tait tout autrement:
un calme dlicieux, une mer tranquille,  peine ride par quelques
lames arrondies berait notre navire. Quelquefois mme la surface
de l'Ocan tait aussi unie que celle d'un tang. Rarement les
vagues taient assez fortes pour incommoder mme un petit canot de
plaisance. De temps en temps une lgre brise plissait l'eau, qui
se confondait avec l'horizon, et la faisait miroiter aux rayons du
soleil. Pendant les douze premiers jours de notre voyage, la mer
avait une teinte bleu-indigo superbe, mais si fonce qu'il et t
difficile d'imaginer que ses eaux taient transparentes; on et dit
plutt une immense nappe de mercure ou d'huile, tant ses mouvements
taient lents et paresseux.

De grands rideaux de cumulus apparaissaient  l'horizon, s'levaient
vers le znith, puis, quelques heures aprs, couvraient toute la
vote cleste. Mais bientt la brise les chassait, laissant derrire
eux un bleu intense, ou tranant quelques cirrhus floconneux,
ressemblant  autant d'icebergs charris par les courants de l'Ocan.
Parfois ces nuages prenaient les formes les plus fantastiques.
Un soir, c'tait un splendide coucher de soleil voil par un
rideau sombre aussi noir que l'encre, tranchant sur un fond dor
resplendissant dont les teintes allaient en s'attnuant pour tourner
au jaune et au vert. Souvent, au contraire, l'aurole du soleil
rayonnait sur un fond noir de nuages sombres: dans ce cas, les
effets taient renverss, les ombres se dtachaient sur un fond de
lumire superbe et donnaient au tableau une splendeur extraordinaire.
Trop beaux pour durer quelques minutes, ces tableaux grandioses me
laissaient juste le temps de retracer sur le papier leurs principaux
caractres et la relation de leurs diffrentes parties et de noter
quelques-unes de leurs teintes. Plus tard, je recommenais mon
dessin avec plus de soin afin d'aider notre artiste  reproduire
sur la toile les scnes sublimes que le crateur peignait pour nous
dans le ciel. Jour par jour, ces scnes d'une admirable beaut se
succdaient avec une merveilleuse varit surtout vers le coucher
du soleil. Pour moi l'tude de la forme des nuages offre un intrt
particulier au point de vue de la connaissance du temps  venir. Bien
que nous fussions isols et rduits  nos propres observations, nous
avons gnralement prvu les changements de temps avec une grande
exactitude pendant la premire priode de notre voyage vers le nord.
Depuis notre dpart, le 8 juillet, la temprature de l'eau a peu
vari,  la surface de la mer, pendant les douze premiers jours de
notre traverse. Aussitt qu'elle baissa nous pmes observer un
changement marqu dans sa couleur qui, du bleu fonc, passa au vert
sale. Cette brusque variation fut pour nous l'indice de l'existence
d'un courant qui nous et entrans au sud-sud-ouest si nous
n'avions chauff  haute pression. Mais son influence ne se fit pas
longtemps sentir, et le 24 nous voguions dans des eaux tranquilles
et de couleur bleu ple dont la temprature allait en s'levant 
mesure que nous avancions. Comme cette temprature tait note 
chaque heure, notre livre de loch porte une srie de renseignements
qui pourront tre utiles  ceux qui voudront tudier les caractres
physiques de l'Ocan Pacifique.

Au sud du 50 de latitude nord, le rgne animal semblait limit aux
oiseaux de mer,  leurs parasites et aux tortues.

Les occupations de notre naturaliste se bornrent jusque-l 
conserver, au moyen de composs arsenicaux, les dpouilles de
quelques albatros voraces et confiants, qui persistaient  suivre le
sillage du navire et  s'lancer sur tous les dtritus d'aliments
qu'on jetait par dessus le bord. Mais quelques-uns de ces dtritus
cachaient un hameon attach  une ligne pendant  l'arrire. Quand
un albatros avalait un de ces apptissants morceaux, il comprenait
vite de quoi il s'agissait. Alors commenait un combat qui finissait
toujours par la capture du pauvre volatile, lequel, tir hors de son
lment, venait chouer sur le pont. L'albatros, avec ses immenses
ailes et ses pieds palms, est dans l'impossibilit de s'chapper,
car il ne peut prendre essor sur une surface plane et rigide. Ils se
bornait donc  battre des ailes, et restait prisonnier, promenant,
avec un tonnement ml de frayeur, ses grands yeux de gazelle sur
les gens de l'quipage et sur les agrs du navire.

Les albatros communs  queue courte, dont nous avons pris un bon
nombre, mesurent de sept  huit pieds d'envergure. Leur hauteur,
quand ils se tiennent droits, dpasse trente pouces. Chose trange,
ces oiseaux qui vivent constamment sur la surface de l'Ocan et qui
dorment sur les vagues, ont le mal de mer comme le plus vulgaire
_terrien_ ds qu'ils sont sur le pont d'un navire. Tous ceux que nous
avons pris chancelaient pendant un instant et expectoraient sur le
pont tout le contenu de leur estomac. J'attribuai d'abord ce rsultat
 la frayeur, mais je remarquai ensuite que plusieurs de ces oiseaux,
une heure aprs leur capture laissaient tomber de leur bec une espce
de liquide ressemblant  une scrtion analogue  la salive produite
sous l'influence du mal de mer lorsque celui-ci est au paroxysme de
son intensit. Bien qu'ils n'aient pas l'air mchant, ces oiseaux
vous frapperaient fort bien aux jambes ou vous briseraient un ou deux
doigts, s'ils en trouvaient l'occasion. Pour se poser sur les flots,
ils replient leurs longues ailes, vritables voiles triangulaires,
d'un air aussi gauche et aussi embarrass que possible. Lorsqu'ils
veulent s'lever, on dirait qu'ils ont besoin d'emmagasiner de l'air
sous eux, car ils s'battent rapidement avant de prendre leur essor.
Au moment o ils s'abaissent pour prendre du repos, ils lvent trs
haut l'extrmit de leurs ailes, de sorte que celles-ci forment un
plan inclin; arrivs prs de la vague, ils allongent leurs pieds
en avant comme pour prendre l'eau et s'arrter. De cette faon ils
peuvent descendre au milieu d'une mer trs grosse sans tre couverts
par les vagues.

Tout le plumage, mais surtout les grandes plumes de ces oiseaux,
donnent asile  une multitude de curieux parasites. Parmi ces
derniers, il en est qui ont jusqu' 3/16 de pouce de long avec une
grosseur proportionne.

Pendant que nous tions au sud du 40 de latitude, nous apercevions
de temps en temps des tortues qui flottaient  la surface de la mer,
quand celle-ci tait calme. Cependant nous n'essaymes d'en prendre
aucune, ces amphibies ne valant pas  nos yeux la peine qu'on se
dranget pour les capturer. D'ailleurs, les tortues, en gnral, ne
mritent nullement la rputation que leur a faite Bardwell Slote.
Aussi les laissmes-nous dormir en paix et mme ronfler, si tel tait
leur bon plaisir. Sous cette latitude, nous voyions aussi quelques
poulets de la mre Carey et des ptrels tournoyer autour du navire.
Plus au nord, les puffins, les golands, les guillemots et quelques
autres espces, firent leur apparition; mais toutes se tenaient, pour
chercher leur nourriture,  une distance qui les mettait  l'abri des
sductions du lard et des autres morceaux dlicats et allchants que
nous avions l'attention de jeter  la mer, et qui eussent suffi pour
entraner la perte d'oiseaux moins dfiants.

Vous ayant entretenu de la mer, du ciel et des oiseaux qui planent
dans les airs, il n'est peut-tre que temps d'appeler maintenant
votre attention sur notre navire, de vous en dpeindre les qualits;
car c'est en lui que, pour un temps, se rsumera notre univers.

Vous savez qu' notre dpart de San Francisco, le navire tait
charg jusqu' couler bas, c'est--dire depuis la ligne du pont
presque jusqu' la quille. Il en rsultait que son tirant d'eau
tait considrablement augment, et qu'avec une mer un peu houleuse,
le pont tait toujours humide et dpourvu de confort. Mais comme
notre provision de charbon diminuait  raison de cinq tonnes par
jour, _la Jeannette_ se releva de bonne heure et nous emes alors
les pieds secs. Cependant on ne pourrait employer un steamer trs
rapide pour les expditions arctiques,  cause de l'norme quantit
de charbon qu'il faudrait emporter. Avec la vitesse qu'elle possde,
_la Jeannette_ pourra rendre tous les services qu'on peut attendre
d'elle au milieu de la banquise, car, en employant simultanment les
voiles et la vapeur, elle pourra acqurir une vitesse suffisante pour
profiter d'une occasion favorable....

Toutes voiles dehors, _la Jeannette_ porte: une grand'voile, un
hunier et une voile de perroquet sur son grand mt; une trinquette,
une voile carre ou hunier et une voile de perroquet sur son mt de
misaine; enfin une voile d'tai, un foc et un clin-foc sur son mt
d'artimon; en outre, un foc-ballon.

Toutes ces voiles neuves ont t confectionnes avec le plus grand
soin  Mare Island. En outre, nous avons deux autres jeux de voiles
de rserve prts  servir, et dont l'un est compltement neuf. Les
manoeuvres courantes sont galement neuves, et le mt de misaine,
ainsi que le grand mt, sont pourvus de vergues, de flches mobiles,
qu'on peut manoeuvrer du pont, ce qui vite aux matelots de grimper
au sommet des mts pour ferler les voiles. La mture est solidement
construite, avec l'inclinaison prononce qu'on retrouve dans tout
navire construit en Angleterre. Tout le monde se rappelle ce
schooner long, bas, aux allures dhanches, qui apparat toujours
dans les romans maritimes, juste au moment o le hros va dire ou
faire quelque chose d'important. Eh bien, si _la Jeannette_ tait
un schooner, au lieu d'tre arme en barque, elle ressemblerait 
ce fameux btiment. Le gaillard d'arrire commence entre le grand
mt et le mt d'artimon, et sert de plafond  notre salle  manger.
Dans cette dernire, se trouvent une table perce au centre par
le mt d'artimon, un harmonium et une bibliothque. Nous avons
juste l'espace ncessaire pour mettre nos chaises entre la table
et la cloison qui spare la salle  manger de la salle des cartes.
Celle-ci est divise en trois parties par des lignes imaginaires, qui
sparent le domaine du chirurgien, avec ses appareils au sinistre
aspect et ses files de flacons rangs en bataille, de celui de
notre naturaliste, orn de tout un attirail de peaux et d'autres
chantillons d'histoire naturelle. C'est dans cette dernire partie
que se trouvent aussi mes bbs, c'est--dire les botes renfermant
mes instruments scientifiques. A tribord, c'est--dire  main
droite de la chambre des cartes, se trouvent aussi la principale
bibliothque du navire, les petits instruments scientifiques, les
instruments d'optique, et diffrents autres objets du mme genre,
faisant le complment de ce que doit emporter un btiment qui va
explorer les rgions arctiques. Derrire la cabine, se trouve un
autre compartiment, que traverse la tige du gouvernail, et qui porte
le nom de ce dernier, o sont emmagasins nos lampes, quelques
provisions additionnelles et des sacs de pommes de terre, qui, je
dois le dire, marchent grand train sur la voie de la dmoralisation.
Au dessous, dans le carr, se trouvent six hamacs, dont quatre dans
des cabines spares; des rideaux seulement protgent les deux
autres. Des manches  air et quelques autres inventions du mme genre
donnent un peu d'air pur dans cette espce de cachot maritime; mais,
si les vents tombent, l'atmosphre y devient assez dsagrable pour
nous faire prfrer le gaillard d'arrire, o Dieu nous prodigue son
oxygne.

Quelle bizarre collection d'objets, contient cet espace, long de
six pieds, large de quatre et haut de cinq pieds six pouces, qui
constitue ma cabine! Un petit sabord de huit pouces de diamtre,
soigneusement lutt avec du blanc de cruse et de la graisse, quand
le navire est  la mer, mais qui, au besoin, peut s'ouvrir pour
ventiler la pice, est la seule ouverture par o l'air pntre chez
moi. Au fond, et au-dessus de mon hamac, une pile de vtements de
flanelle, bien enrouls et bien empaquets pour les protger contre
l'humidit. Une petite bibliothque encombre de livres traitant
des sujets les plus divers; une cuvette; une petite glace terne;
plusieurs sachets et petits sacs, prsents de quelques jeunes
charmantes femmes de San Francisco, ornent mon rduit et me servent
de vide-poche. Ma panoplie est compose d'un fusil  deux coups,
d'une carabine Winchester  sept coups, de deux carabines Remington,
modle de la marine, et d'une paire de revolvers Remington. Ce
formidable arsenal constitue ma part d'armes  feu, abstraction faite
de celles ranges sur les rateliers de la cabine et qui appartiennent
presque toutes au systme Snyders. Une fois que je suis entr dans ma
cabine, ma tte touche le plafond, il n'y a plus place pour personne,
et mme si je veux biller en tendant les bras, il me faut monter
sur le pont. Cependant, j'espre vivre plus ou moins confortablement
dans ce rduit, pendant la dure de notre expdition; et si la
fortune de la guerre venait nous contraindre  l'abandonner pour
tablir nos quartiers sur la glace, je regretterais les agrments de
ce petit palais.

Le docteur Ambler, l'ingnieur en chef Melville, le second lieutenant
Danenhower, le naturaliste Newcomb, et le pilote de glaces Dunbar,
partagent avec moi l'obscurit du carr. Quand viendra le temps
froid, nous aurons un pole au milieu de notre poste. Nous avons
une ample provision d'excellentes couvertures, qui, jointes  nos
fourrures et  du combustible, nous permettront de braver l'intensit
du froid, quelle qu'elle soit. De leur ct, les hommes sont trs
confortablement installs dans le poste de l'avant. C'est une pice
allonge, qui sert de dortoir et de rfectoire aux vingt-quatre
hommes de l'quipage, y compris les trois Chinois. Quand nous aurons
pris nos quartiers d'hiver, on installera pour eux, sur le pont,
une cabane qui pourra les contenir tous. Ils trouveront l un abri
contre le froid, et ils auront de l'air, avantages qu'ils n'eussent
point trouvs runis dans l'entre-pont. Entre les carrs, se trouve
la cuisine, o sont prpars, dans la mme marmite, le repas des
officiers et celui des matelots. Car la nourriture est exactement
la mme pour tous, et je crois que le seul privilge dont nous
jouissions dans la cabine est de pouvoir sucrer notre th et notre
caf avec du sucre en pierre, tandis que les matelots n'ont que de la
cassonade demi-blanche, qui, d'ailleurs, est souvent bien prfrable
pour cet usage.

Le dpartement de la cuisine est sous la haute direction de notre
chef chinois, dont souvent les thories sont superbes, mais dont
la pratique est malheureusement plus que mdiocre. Il est anim,
nanmoins, des meilleures intentions; aussi se perfectionnera-t-il,
j'espre; toutefois, pour l'instant, nous buvons un caf dtestable.
Il y a quelques jours,  la demande gnrale, je me rendis  la
cuisine pour enseigner pratiquement  Sam l'art de faire le caf. Le
drle, avec ses petits yeux disposs en forme de croissant, et un
sourire naf et enfantin, me regardait manipuler le moka parfum,
et suivait avec intrt les progrs de la dcoction; mais, hlas,
aprs deux ou trois jours, il retombait dans sa routine; j'tais
rduit, pour la seconde fois,  recommencer mes dmonstrations sur
le mme sujet, autant dans mon propre intrt que pour mnager les
susceptibilits gastronomiques de mes camarades. Puisque me voici
arriv sur le chapitre de la nourriture en gnral, il m'est bien
permis d'ajouter que Sam nous a tous surpris par le nombre de modes
varis qu'on peut apporter dans la confection d'un hachis. Un
hachis, pour lui, est le sublime de l'art culinaire, et parvenir 
le russir semble tre le but vers lequel tend toute son ambition;
malheureusement, ses efforts, pour y exceller, deviennent un peu
monotones, et je n'ai que trop de raisons de craindre que tant que
durera notre provision de pommes de terre fraches, il nous faille
supporter cette monomanie; heureusement, quand nous en aurons vu la
fin, ainsi que celle de nos carottes et de nos navets, Sam retombera
en notre pouvoir. Je puis bien reconnatre quelques-uns des lments
d'un hachis, mais, au del, tout est incertitude pour moi: aprs le
boeuf, le mouton, le porc, mlangs en certaines proportions avec des
carottes, des pommes de terre, des oignons, et Dieu seul sait quoi
encore, et qui font la base de ce mets, toutes les ides spculatives
chancellent devant la masse mystrieuse qui en rsulte, et il ne
reste  la malheureuse victime  laquelle elle est destine, qu'
l'avaler, si elle se sent encore un peu d'apptit, ou  se rsigner
 sortir de table avec un peu de pain et de beurre dans l'estomac.
Pour ma part, je me rsigne et j'avale ma ration, sans me plaindre,
songeant qu'un jour, peut-tre, ce plat mystrieux pourra tre
considr comme un mets de luxe,  ct d'autres mets plus grossiers
dont on ne reconnatra que trop la nature.

Malgr cela, notre navire possde un superbe approvisionnement: des
viandes conserves, des potages de nature varie, des lgumes en
botes de toutes sortes, des fruits secs ou en bocaux, de la farine,
des condiments, etc. Deux fois par jour nous recevons du pain
frais qu'on nous distribue d'une main gnreuse. Le pain est d'une
qualit bien suprieure  celui qu'on mange dans certaines villes
qui, cependant, se piquent de leurs ressources alimentaires. Notre
steward, un Anglo-Chinois, mais ayant plutt le type Chinois, est
un vritable matre dans l'art de fabriquer le pain, les gteaux
et les puddings; c'est, d'ailleurs, un garon d'une intelligence
peu commune. Charley Long-Sing est son nom; il a dj servi sur
plusieurs navires et steamers, et il se sent chez lui. Quant  notre
garon de cabine, Ah Sing, c'est l'tre le plus dshrit de la race
mongole, que j'aie jamais rencontr. Quand  bord tout le monde avait
dj, depuis plusieurs jours, repris possession de soi-mme tant au
physique qu'au moral, ce malheureux restait enroul sur lui-mme,
comme un animal, dans quelque coin du navire, et refusait toute
espce de nourriture. Sa faiblesse tait devenue telle que nous
commencions  craindre pour ses jours. Il fallut mme avoir recours
 la science du docteur Ambler pour le tirer de l; celui-ci lui fit
prendre de l'extrait de Liebig, et alors l'estomac restaur d'Ah
Sing put supporter un peu de nourriture; pendant plusieurs jours,
le pauvre garon avait l'air d'un spectre et faisait vritablement
peur  voir. Aujourd'hui il est suffisamment rtabli pour faire son
service, qui consiste  aider le steward, et  nettoyer l'intrieur
du navire, du haut en bas. Pas un d'entre nous ne dsire aussi
ardemment qu'Ah Sing arriver dans l'Ocan Arctique. A la vrit,
il ne se fait pas la moindre ide de la nature de ces rgions, car
malgr toutes les explications que nous et ses compatriotes, qui
sont  bord, avons pu lui donner, il n'est pas parvenu  se former
une ide dfinie du but de l'expdition de _la Jeannette_. Sa seule
question est celle-ci: Sommes-nous bientt rendus?

Aujourd'hui, le train de vie  bord est devenu parfaitement rgulier,
et,  moins d'vnements imprvus, il est invraisemblable qu'on y
change quelque chose. Sur le pont, les hommes de quart sont relevs
avec une rgularit absolue toutes les quatre heures; prs des
machines, au contraire, les mcaniciens ne se relvent que toutes les
six heures. Tout ce qui touche  la machinerie du navire est plac
sous la haute direction de notre ingnieur en chef, M. Melville,
qui, au point du vue social, aussi bien que sous le rapport physique
ou professionnel, est le plus charmant camarade que j'aie jamais
rencontr. Les machines de _la Jeannette_, qui ne sont pas du dernier
modle, sont un peu grandes pour la capacit de ses nouvelles
chaudires. Ce sont des machines  basse pression et  condensation,
la pression de la vapeur dans le cylindre tant ordinairement de
dix livres. Le condensateur est aussi d'un vieux modle. Il produit
un vide gal seulement aux 23/30 du maximum; mais cette proportion
n'est pas encore toujours atteinte, ce qui entrane naturellement
une dperdition de force motrice. Le propulseur est une hlice 
deux ailes, qu'on peut remonter sur le pont en cas de ncessit.
Le pas de l'hlice est de quatorze pieds et son diamtre de neuf.
On peut attribuer les causes de notre peu de vitesse relative 
la disproportion entre la puissance de l'hlice et la section
immerge du navire, ainsi qu'au poids mort  mouvoir. L'espce de
cuirasse en planches de trois pouces dont on a doubl la coque de
_la Jeannette_, a augment considrablement l'aire de sa section
immerge. Mais ce renforcement tait ncessaire pour augmenter
sa force de rsistance  la pression des glaces. En employant
conjointement les voiles et la vapeur, _la Jeannette_ pourrait, avec
un vent favorable, faire sept noeuds  l'heure, et par un grand frais
atteindrait peut-tre jusqu' huit noeuds ou huit noeuds et demie.
Dans son voyage du Havre  San Francisco, qui a dur 165 jours,
elle a parcouru environ 15,000 milles avec une vitesse moyenne de
90 milles 9 par jour, soit 3 milles 7  l'heure. Dans notre voyage
actuel, il nous a fallu 25 jours pour faire 2,100 milles. Comme notre
consommation journalire de charbon est de cinq tonnes et que nos
soutes n'en contiennent que cent trente-cinq, nous n'avons rellement
de combustible que pour vingt-sept jours. Aussi vous pouvez vous
imaginer si la plus stricte conomie de charbon rgne  bord.

Quant  notre mture et  nos agrs, ils ne laissent absolument
rien  dsirer sous le rapport de la quantit et de la qualit. Les
voiles sont manies par quipes de six hommes sous les ordres du
quartier-matre ou du matre d'quipage de service; et les manoeuvres
sont admirablement faites. Toutes voiles dehors, _la Jeannette_
marche mieux qu'avec la vapeur, quand le vent est favorable, et
quand on peut employer les voiles conjointement avec la vapeur,
le propulseur s'en trouve visiblement soulag; mais, jusqu'ici,
les vents ont t presque constamment entre le sud-ouest et le
nord-ouest; ils ont aussi pass quelquefois au nord pour retourner
au sud; mais, dans ces diffrentes directions, ils ne pouvaient que
nous tre contraires ou de peu de secours, puisque nous marchions
directement au nord-ouest de San Francisco.

Le lieutenant Chipp est un marin accompli. D'ordinaire, il est charg
de la surveillance du navire, de ses voiles, de sa mture, des
provisions, etc. C'est l'officier excutif du bord, celui  qui le
capitaine remet ses ordres.

Les observations et les calculs astronomiques sont confis au
lieutenant Danenhower, qui s'acquitte de ses fonctions avec une rare
habilet. C'est lui qui tient en ordre les chronomtres et surveille
leur marche journalire. Il a, en outre,  contrler la distribution
des vivres de chaque jour,  tenir le livre de loch et les autres
livres du bord.

Les attributions du docteur Ambler, notre chirurgien, sont
naturellement bien faciles  dfinir;  lui incombe le soin de
veiller sur l'tat sanitaire de l'quipage, qui, jusqu'ici, ne lui a
pas donn grand tracas, car la sant de tous les hommes est reste
excellente depuis notre dpart. Nous avons fait ensemble quelques
tudes sur la ventilation du navire; cub le volume d'air respirable
qui peut se trouver entre les ponts; j'ai mesur avec un petit
anmomtre de poche, la vitesse des courants qui pntrent par les
coutilles dans les chambres  coucher; cela est autant de donnes
qui peuvent tre utiles pour entretenir la sant gnrale  bord.

M. Dunbar, notre pilote de glaces, est un vieux marin  qui les mers
du Sud ne sont pas plus inconnues que celles du Nord. Quand nous
serons dans les glaces, il aura pour mission de se tenir constamment
dans le _nid_, au sommet du grand mt, pour clairer notre marche au
milieu ou autour des les de glace. Le nid est un abri de forme de
tonneau long et troit, attach au sommet du mt; une trappe existe
au fond, pour permettre  l'homme de vigie d'y pntrer. Un capuchon
mobile, qu'il place dans la direction du vent, le protge contre ses
morsures. Notre nid ne sera mis en position qu'au moment d'entrer
dans les glaces; en ce moment, il est relgu dans un des coins du
pont, et rempli de pommes de terre.

Notre naturaliste, taxidermiste, M. Newcomb, est dj entr en
fonctions et sa collection s'est enrichie de quelques peaux encore
en prparation, qu'il conserve au moyen de compositions arsenicales.
C'est un jeune homme intelligent et actif, qui promet beaucoup,
et, j'en suis sr, s'acquittera remarquablement de sa mission de
collectionneur.

Le lieutenant de Long, notre commandant, exerce naturellement la
haute surveillance sur l'ensemble du navire; c'est lui qui dirige
notre course et rgle tout en dernier ressort. A son bord, il a
russi  faire que chacun se trouve comme chez soi. C'est un charmant
compagnon,  la table commune, comme autour du pole. Chaque soir,
quand il fait, avec le lieutenant Chipp, sa partie de _Cribbage_,
qui est son jeu favori, il insiste toujours pour que je torture
l'harmonium, et fasse rsonner la cabine de ses accords lugubres. Le
dimanche, il prside au service divin sur l'arrire du navire et lit
la Bible. Un bon nombre des gens de l'quipage y assistent, mais
personne n'y est contraint. Je crois que le service est clbr dans
le rite piscopal. Avant notre dpart de San Francisco, nous emes 
bord, la visite d'un bon nombre de ministres de cette secte, ainsi
que ceux d'autres sectes protestantes, qui ne ngligrent ni les
compliments ni les prires pour faire accepter leurs livres d'hymnes
et leurs bibles par les gens de l'quipage. Ces livres taient
imprims en allemand, en danois et en anglais, pour satisfaire  tous
les gots. C'est ainsi que notre bibliothque s'enrichit de plusieurs
exemplaires des recueils d'hymnes en musique, de Moody et de Stankey,
qui, sans doute, pourront, un jour ou l'autre, devenir fort utiles
pour nous distraire.

Le capitaine, ayant, il y a une quinzaine de jours, runi tout son
quipage sur le pont, afin de connatre de chaque matelot le nom de
la personne  qui devait retourner sa solde au cas o il viendrait
 mourir pendant l'expdition, nous fmes tmoins de l'incident
suivant: deux pauvres garons vinrent dclarer qu'ils n'avaient pas
d'hritiers, et qu'ils taient compltement seuls au monde. Ainsi
ces infortuns ont pu partir compltement libres, et sans laisser
d'affection derrire eux. Quand vint le tour de notre cuisinier
chinois, il n'a pu se rappeler le nom de sa mre; cette pauvre femme
court donc de grands risques, si son fils vient  mourir, de ne
pas recueillir son hritage, lors mme qu'il le lui lguerait par
testament.

Mais j'en reviens  la relation de notre voyage. Au nord du 50
de latitude, une norme baleine vint nous montrer son large dos,
et, dans ses bats, faire jaillir l'eau prs du navire, apportant
ainsi une diversion  la monotonie de notre traverse. Cependant la
vue la plus intressante que nous ayons eue jusqu'ici, c'est celle
d'une le, la premire terre qui soit apparue  nos yeux depuis San
Francisco. A la vrit, ce ne fut point une surprise pour nous, car,
tant partis le 8 juillet, comme nous tions alors au 1er aot,
nous devions nous trouver dans les parages de la passe d'Akantan,
c'est--dire un peu  l'est d'Oonalachka. Mais depuis le 28 juillet,
les brouillards intenses nous enveloppaient, et nous empchaient
de faire le point; nous tions donc obligs de nous baser sur nos
calculs pour fixer notre position. La certitude du voisinage de la
terre nous forait  faire un emploi constant de la sonde, et  nous
tenir toujours aux aguets pour la dcouvrir. Le nombre croissant
des oiseaux de mer que nous apercevions, et parmi lesquels se
trouvaient des espces que nous savions ne jamais s'loigner beaucoup
du rivage, ne faisaient que corroborer notre opinion. D'un autre
ct, des plantes marines accumules et enchevtres les unes dans
les autres passaient prs du navire indiquant un courant, ainsi
qu'une terre, dans la direction d'o elles venaient. Du reste, la
mer tait presque aussi unie qu'une glace; nous n'avions donc aucune
inquitude; mais ce brouillard persistant qui nous enveloppait de
toute part, nous couvrant comme d'un voile, nous impatientait. Le 1er
aot, le capitaine changea de route pour porter sur l'est, et aprs
quelques milles dans cette direction, ordonna de laisser tomber les
ancres, tout en restant en pression, prt  profiter de la premire
claircie. Celle-ci ne se fit pas trop attendre. Au bout de six
heures, le brouillard se leva, nous laissant apercevoir la terre 
treize milles. L'ordre de lever les ancres fut aussitt donn et en
avant. Nous marchmes pendant deux heures environ, et le brouillard,
reprenant le dessus, les ancres retombrent de nouveau. De tribord
nous venait un bourdonnement monotone, malgr les cris stridents des
oiseaux de mer. Quelques minutes d'attention me firent facilement
reconnatre pour ce bourdonnement le bruit des vagues, brisant sur un
rocher ou sur une plage de galets. Nous tions donc prs de la terre.

La baleinire fut mise  flot, et le lieutenant Chipp reut l'ordre
d'en prendre le commandement et d'aller reconnatre cette terre,
que nous ne pouvions voir au milieu de la brume. Je m'empressai
de saisir un aviron et de prendre place dans l'embarcation. Notre
naturaliste, M. Newcomb, en fit autant et se mit  ramer comme un
vieux marin. Une minute aprs, la lgre embarcation fendait les
flots avec rapidit, au milieu d'une nue d'oiseaux qui tournoyaient
autour de nous en faisant un bruit infernal. Quelques coups de fusils
de notre naturaliste et de M. Chipp, tirs au hasard, en firent
tomber plusieurs raide morts autour de nous. Pendant ce temps-l,
nous continuions de ramer vigoureusement. Tout  coup, comme si un
rideau se ft lev devant nos yeux, nous apermes le profil hardi et
rocheux d'Ougalgan,  un demi-mille du point o le navire avait jet
l'ancre, et prs des rochers dcouverts par Cook en 1778 et qui ont
reu son nom. La mer formait un lger ressac le long de la plage et
des falaises, qui servaient d'asile  une multitude d'oiseaux.

Nous nous disposmes  dbarquer dans une petite anse o la mer tait
si limpide que nous en voyions le fond  trois brasses de profondeur.
M. Newcomb et moi sautmes les premiers sur la grve, qui, en cet
endroit, tait couverte de galets et de blocs arrondis de granit de
dimensions fort variables. Les uns n'taient pas plus gros qu'une
pomme de terre, tandis que d'autres atteignaient la taille d'une
citrouille. En face de nous, les falaises presque  pic s'levaient 
trois cents pieds, ne nous prsentant d'autre sentier, pour arriver 
leur sommet, qu'une espce de sillon couvert de pierres dtaches et
de terre et faisant saillie le long de leurs parois. Mais, en avant!
Et mon fusil dans une main, tandis que, de l'autre, je m'accrochais
aux asprits du rocher, je me mis  grimper comme je pus, le long de
cette espce de sentier escarp. J'arrivai ainsi jusqu' la hauteur
de deux cent cinquante pieds environ; mais il fallut m'arrter l; la
pente tait devenue plus raide, les cailloux se drobaient sous mes
pieds, et les longues herbes auxquelles je m'accrochais cdaient sous
le poids de mon corps; j'avoue mme qu'il m'arriva de glisser et de
dgringoler pendant une cinquantaine de pieds, pour me relever avec
une forte couleur d'argile, qui n'ajoutait aucun lustre nouveau  mon
exploit.

Ougalgan est une le de formation volcanique, compose en majeure
partie de granit basaltique dispos en couches perpendiculaires.
Nous y rencontrmes, parmi les galets de la plage, une quantit
considrable de scories.

Ds que nous fmes  bord, _la Jeannette_ reprit sa route, et, aprs
une navigation assez dangereuse le long d'un canal fort tortueux,
pendant laquelle le capitaine surveilla lui-mme les manoeuvres et
dirigea le navire avec une grande habilet, nous finmes, malgr le
brouillard, par doubler le cap ou plutt la pointe Kaleghta, dans
l'le d'Oonalachka, et par atteindre, le 2 aot, la boue que nous
cherchions. Nous allmes jeter l'ancre en face d'Illiouliouk, o se
trouvaient dj plusieurs autres navires, entre autres le steamer
_Saint-Paul_, capitaine Eskine, de la Compagnie commerciale de
l'Alaska, et le cutter de l'tat, _Rush_, command par le capitaine
Bailey.




CHAPITRE V.

Illiouliouk[4].

  Arrive  Illiouliouk.--Description de cette station.--Les
    magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska.--Ce qu'ils
    contiennent.--M. Greenbaum.--Le dput collecteur Smith;
    ses attributions.--Trafic du whisky dans l'Alaska et les
    les Aloutiennes.--Un bal  Illiouliouk.--Le pope et sa
    famille.--Les mariages.--Baie d'Oonalachka et ses environs.

  [4] Deuxime lettre de M. Collins.


    Port d'Illiouliouk, Oonalachka, 6 aot 1879.

Notre arrive  Illiouliouk eut pour effet de rveiller un peu les
nergies assoupies de ce petit coin de terre, si retir de la route
ordinaire des navires. Comme nous n'approchions que lentement, la
population tout entire avait eu le temps d'accourir pour nous voir
arriver. Avant que nous eussions tourn  angle droit le rcif qui
cache l'entre du port, tous les habitants taient dj descendus
sur la plage. Nos ancres n'avaient pas encore touch le fond que
le commandant du cutter _Rush_ fit mettre son canot  la mer et
s'empressa de venir nous faire sa visite officielle. Il s'tait
mis en grande tenue de crmonie, portant le cordon dor auquel
lui donne droit sa qualit de lieutenant commandant d'un navire de
l'tat. Nos officiers, de leur ct, avaient revtu leurs uniformes
de gala. La rception eut lieu dans la cabine, avec tout le
crmonial d'usage.

Nous emes ensuite la visite officielle des autorits civiles,
reprsentes par M. Greenbaum, l'agent de la Compagnie de l'Alaska,
et M. Smith, le dput collecteur du port d'Illiouliouk. Le premier
est charg, par sa Compagnie, de fonctions assez importantes, car
Illiouliouk est le centre d'o partent les provisions de toute
espce, destines aux stations secondaires; c'est aussi l'entrept o
viennent se runir les fourrures et les autres produits du pays qui
doivent tre expdis  San Francisco. En un mot, Illiouliouk est le
quartier gnral de la Compagnie commerciale de l'Alaska, pour les
les Aloutiennes, les territoires de l'Alaska et les les du Phoque.
C'est de ce point que le schooner _Saint-George_ transporte les
vivres, les vtements et autres objets, aux stations de Saint-Paul,
de Saint-Georges, de Saint-Michel et autres stations de chasse
chelonnes  l'ouest, sur toute la chane des les Aloutiennes. On
y trouve la loutre de mer, si recherche par sa prcieuse fourrure.
M. Greenbaum est toujours largement approvisionn, et la demeure
confortable qu'il occupe ici, montre suffisamment que la compagnie
qui l'emploie n'oublie aucun de ses besoins. Les marchandises
confies  sa garde sont entasses dans trois vastes btiments.
En face, existe un _wharf_ commode, construit sur des pieux assez
profonds pour permettre aux navires de mille tonneaux de venir, sans
danger, se mettre  quai.

On trouve, dans ces magasins, une trange collection d'objets qui
peuvent se classer sous les rubriques: charbons, huiles, viandes,
toffes, bottes, souliers, poterie, coutellerie, (haches, couteaux,
et autres instruments tranchants), quincaillerie (serrures,
sonnettes, clous, vis, etc.), objets de fantaisie (pipes et maints
autres objets capables d'exciter le caprice des indignes),
instruments de musique (orgues de Barbarie, botes  musique, fltes,
violons, et _hoc genus omne_), armes (carabines, fusils de chasse
des modles les plus divers; tous destins aux changes). Outre les
objets que je viens d'numrer, il en existe encore, je crois, une
infinit d'autres que je n'ai pas eu le temps d'examiner.

Vous vous demanderez peut-tre de quel usage peuvent tre les orgues
de Barbarie dans le commence d'change que font les agents de la
Compagnie. Eh bien, afin de vous viter la peine de chercher, je vous
dirai que ces instruments se vendent ici comme des petits pts;
et qu'il existe, dans ces les lointaines, telles familles qui ont
sacrifi tout leur avoir, s'levant quelquefois  plusieurs centaines
de dollars,  la vanit de possder un orgue de Barbarie avec de
nombreux cylindres. Je peux mme affirmer que l'orgue auquel fut
dcern la mdaille d'or,  l'exposition de Vienne, pour le fini de
sa construction, la justesse de ses accords et pour ses accessoires,
est, aujourd'hui, la proprit d'un ivrogne aloutien, qui l'a,
dit-on, pay plusieurs centaines de dollars. Quand cet homme
s'enivre, il frappe  coups redoubls sur ce pauvre instrument, ou
se met  tourner la manivelle pour faire de la musique, selon que le
gnie du mal ou celui de l'harmonie s'empare de lui.

Naturellement, M. Greenbaum est un matre dans tout ce qui concerne
le genre de commerce qu'il fait au nom de la Compagnie, et celle-ci
n'a qu' se louer de son zle et de son habilit; mais je dois
ajouter que c'est un homme aimable et hospitalier, digne d'tre
recommand  tous ceux qui visitent ces contres.

Les attributions du dput collecteur, M. Smith, sont galement
plus importantes qu'on ne pourrait se l'imaginer en visitant ces
contres lointaines. On ignore, en effet, assez gnralement, que la
plaie de ces parages, est le commerce de contrebande qu'y font les
marchands de whisky. L'introduction de ce poison dans l'Alaska, aussi
bien que dans les les Aloutiennes, est interdite par la loi; mais
cette prohibition n'empche pas, chaque anne, des navires quips
en apparence pour la pche  la baleine, mais en ralit chargs de
whisky, de quitter le port de San Francisco, ou celui de Honolulu,
aux les Sandwich, pour se rendre au dtroit de Behring, o ils
changent leur cargaison contre les fourrures que leur apportent
les chasseurs indignes, qui habitent les stations tablies sur les
ctes de l'Alaska, de la Sibrie, et sur les les Aloutiennes. Ces
Indiens, comme du reste tous les Peaux-Rouges, sous quelle latitude
qu'ils habitent, se dpouillent de ce qu'ils ont de plus prcieux
pour se procurer cette drogue. Le seul mot anglais connu de la
plupart d'entre eux est celui de whisky, qu'ils vous lancent  la
tte, en portant le pied sur le pont du navire; et telle est leur
passion pour cette liqueur, qu'ils se mettraient  genoux devant vous
pour en obtenir. Les contrebandiers font leur profit de ce penchant
bien connu des Indiens pour les spiritueux; ils se procurent du
whisky au plus bas prix possible, c'est--dire de la plus mauvaise
qualit, et, chaque anne, viennent visiter les stations chelonnes
le long des ctes qui avoisinent le dtroit de Behring, semant
ainsi, au milieu des Indiens, une cause de vol, de meurtre et de
toutes sortes d'abominations. Pour empcher ce trafic dshonnte, le
gouvernement entretient ici un petit btiment, le cutter _Rush_, et
un certain nombre d'agents du Trsor, au nombre desquels se trouve
M. Smith, dont nous venons de parler. Ds qu'un navire est rencontr
le long de la cte, il est soumis  une inspection rigoureuse s'il
est suspect, et confisqu s'il est trouv nanti de marchandises
prohibes. Il se trouve, en ce moment,  Illiouliouk, environ
seize cents gallons d'eau-de-vie de contrebande, provenant des
confiscations rcentes. On raconte que dernirement, un navire, qu'on
savait faire ce genre de commerce prohib, ayant fait naufrage sur
l'le de Nounivak, le capitaine fut oblig, par mesure de prudence,
ds qu'il eut perdu tout espoir de le sauver, de dtruire tout le
stock de marchandises qu'il savait  bord, car si des indignes,
en visitant l'pave, y avaient dcouvert leur liqueur favorite,
ils n'eussent pas manqu de convier toute la peuplade  une orgie
nationale, et, dans ce cas, tous les gens de l'quipage eussent t
infailliblement massacrs par ces sauvages devenus fous-furieux sous
l'empire de la boisson alcoolique. On voit donc quels services peut
rendre un officier comptent pour contrler et surveiller le commerce
qui se fait sur ces ctes et sur les les voisines, et je dois dire
que M. Smith s'acquitte avec beaucoup de zle et beaucoup de succs
de la tche difficile qui lui est confie. Au reste, avant d'occuper
son poste actuel, il tait dj familiaris, depuis de longues
annes, avec les moeurs et les coutumes des tribus de l'Alaska.
Autrefois, en effet, il fit partie d'une expdition envoye dans
l'Alaska, par la _Western Union Telegraph company_, qui se proposait
de relier les lignes tlgraphiques de l'Amrique septentrionale avec
celles de Sibrie, projet qui, aprs la russite du premier cble
transatlantique, dut tre abandonn, il est vrai; mais bon nombre
des membres de l'expdition, connaissant les habitudes des peuplades
de ces rgions, et s'tant familiariss avec le genre de commerce
qui s'y faisait, revinrent dans l'Alaska; M. Smith fut de ce nombre.
C'est ainsi qu'avant d'tre nomm au poste de dput collecteur, il
avait parcouru toute la contre qui se trouve au nord et le long des
rives de la rivire Yukon.

Aprs l'agent de la Compagnie et le collecteur, vient, comme
importance, le prtre russe, qui veille aux besoins spirituels d'un
petit troupeau d'indignes tablis sur l'le d'Oonalachka. Bien que
ces gens appartiennent au rite grec tel qu'il se pratique en Russie,
je dois dire que la petite glise qu'on trouve ici, de mme que la
maison du pasteur, font grand honneur  celui-ci aussi bien qu' ses
ouailles. Ce prtre, issu du mariage d'un Russe avec une Aloutienne,
est mari avec une belle matrone, galement d'origine mtisse, et
dont les manires annoncent une ducation au-dessus de l'ordinaire.
Il y a plusieurs garons et plusieurs jeunes filles charmantes et
fort au courant des diffrentes figures du quadrille et de la valse.

Pendant notre relche  Illiouliouk, M. Greenbaum donna une petite
soire dansante, pour laquelle il emprunta  _la Jeannette_, au
_Rush_ et au _Saint-Paul_, tous leurs cavaliers. Quant aux dames,
elles furent fournies par l'aristocratie de la localit. Cette soire
fut extrmement agrable; on dansa au son des instruments du pays,
et, comme rafrachissements, on servit le th  la Russe, du jus de
limon, etc., etc. Enfin, la fte se termina par un souper dlicieux.
Les cavaliers dployrent en cette circonstance, vis--vis de leurs
dames, au teint un peu brun, toute la galanterie dont ils taient
capables; aussi cette soire fera-t-elle poque dans les fastes
d'Illiouliouk. Je dois dire que les reines de la soire furent
les filles du pasteur de l'endroit et une jeune dame, parente par
alliance, dit-on, du professeur Elliot, de Washington.

Mon service me retint malheureusement  bord ce soir-l, et je ne
pus assister  cette fte. Je perdis ainsi l'occasion de recueillir
maints dtails qui eussent sans doute intress vos lecteurs. La
seule chose que je puisse donc ajouter, c'est que tout se passa de la
faon la plus agrable, sous l'oeil maternel de la femme du pope.

La Compagnie commerciale de l'Alaska n'est pas la seule qui existe
ici. La Compagnie amricaine pour le commerce des fourrures et des
changes y possde aussi un petit comptoir, dont la direction est
confie  M. King, chez lequel habitaient plusieurs d'entre nous;
mais, jusqu' prsent, les affaires de cette Compagnie ne paraissent
pas avoir pris un grand dveloppement.

En outre, le village d'Illiouliouk possde une demi-douzaine
d'ouvriers blancs et environ une centaine d'indignes, tous
Aloutiens.

Vu de la mer ou plutt de la baie qui lui sert de port, Illiouliouk
prsente un coup d'oeil plus imposant que du ct oppos. Ce village
s'tend du nord-ouest au sud-est, au pied de hautes collines
parallles  la cte. La baie semble enferme au milieu des terres;
tout autour court une grve couverte de sable et fortement incline,
o les kayaks des indignes peuvent aborder facilement. Les canots
des navires vont, au contraire, se ranger le long de la jete de la
Compagnie de l'Alaska pour dbarquer. Cette jete est situe vers
l'extrmit nord-ouest du village, et, comme nous l'avons dit, en
face des magasins de la Compagnie. Un peu plus au sud, on remarque
la maison de M. Greenbaum. C'est un difice bti tout en bois, o
ne manquent ni l'espace ni le confort. Vient ensuite la maison du
pope, situe prs de la petite chapelle, toutes les deux peintes
en une couleur assez gaie, et qui rjouit l'oeil. La maison est
proprement entretenue et parfaitement garnie. On nous dit que ce
pasteur tait salari par le gouvernement russe et par les autorits
ecclsiastiques de l'empire. Son salaire, joint  son casuel, peut
s'lever, parat-il,  la somme annuelle de quatre mille dollars.
Cette somme peut paratre leve, mais,  la vrit, elle ne l'est
pas trop pour dcider un homme d'une certaine ducation  quitter
les plaisirs d'une vie civilise pour venir se confiner dans cette
localit lointaine, au milieu des peuplades encore  demi-sauvages.

A propos du casuel de ce digne pope, je dois vous raconter que le
lendemain de notre arrive, nous assistmes, dans la petite glise
russe,  un double mariage, et je tiens  vous donner quelques
dtails sur les mariages de cette contre. Les deux jeunes fiancs
que nous vmes taient arrivs de l'le Saint-Paul par le dernier
steamer, avec l'intention de se marier avec une femme quelconque
de la station d'Illiouliouk; peu leur importait, du reste, la
femme qu'ils pouseraient; ils s'en reposaient, pour le choix,
sur la sagacit de quelque vieille femme du village qui s'occupe
ordinairement d'assortir les couples. Sous le rite de l'glise russe,
les empchements au mariage, pour cause de parent, s'tendent,
en effet, aux cousins les plus loigns, et comme les gens de ces
stations voisines sont tous parents ou allis  des degrs plus ou
moins rapprochs, il est fort difficile, pour un jeune homme qui
dsire se marier, de trouver une femme qu'il puisse pouser. Il doit
donc avoir recours aux services de quelqu'une des vieilles femmes
du pays, qui connaissent l'arbre gnalogique de chaque famille, et
celle-ci lui choisit, parmi les filles de la contre, une personne
qui ne soit pas au degr prohib. Il est rare que l'homme ne ratifie
pas ce choix, bien qu'il ne connaisse souvent celle qui doit devenir
sa femme qu'au moment o ils se rencontrent tous les deux au pied de
l'autel.

--Avec qui allez-vous vous marier? demandmes-nous  l'un des futurs
poux.

--Je ne sais pas, nous rpondit-il, je n'ai pas encore vu la femme.

Cette manire de procder est, pour ainsi dire, une rgle parmi ces
peuplades, et tant pis pour ceux qui regrettent l'affaire quand elle
se conclut; car les avocats du divorce n'ont rien  faire dans ce
pays.

La crmonie fut clbre d'aprs le rite adopt par l'glise russe,
avec cierges et couronnes. Elle fut d'une longueur dmesure; mais
comme les deux couples intresss n'avaient pas l'air de s'en
plaindre, nous n'avions pas le droit, nous-mmes, de dire quelque
chose.

tant all dans la soire me promener le long de la cte avec le
docteur Ambler, nous rencontrmes l'un des deux couples qui profitait
d'un superbe coucher de soleil pour s'abandonner tout en entier aux
douceurs de la lune de miel. L'homme avait l'air assez niais, mais
la femme paraissait aussi gaie que le comportait la circonstance.
Ayant gravi quelques collines couvertes de neige nous atteignmes un
point d'o nous jouissions d'une vue superbe. Notre oeil embrassait
d'un seul coup un ensemble de terre, d'eau et de ciel vert, bleu
et gris, formant une mosaque admirable, surtout au moment o le
soleil couchant teintait le paysage d'une dlicate nuance pourpre,
adoucissant les ombres et mettant en relief certains profils hardis
qui donnaient au tableau un caractre tranch. Pour mieux jouir de ce
spectacle, nous nous assmes sur le flanc d'une colline qui allait
s'inclinant doucement vers la mer. Nous y restmes pendant une
heure songeant aux amis rests derrire nous, et nous demandant ce
qu'ils faisaient  ce moment, car pour nous c'tait l'heure du soleil
couchant, tandis que pour vous c'tait celle o l'astre du jour
apparat sur l'horizon. Mon imagination me retraait,  ce moment
le tableau de New-York s'veillant pour reprendre sa vie affaire,
tandis que mes yeux, plongeant dans le brouillard, distinguaient ce
petit village isol et tranquille o chacun se disposait  aller
se livrer au sommeil. Ce ne fut qu'avec peine que nous pmes nous
arracher  ce site charmant.

Je serais injuste si j'omettais de parler des prvenances et des
attentions dont nous fmes l'objet de la part de tous les habitants
de cette station, et en particulier de l'empressement avec lequel
M. Greenbaum allait au-devant de nos besoins. En partant de San
Francisco, le capitaine avait apport avec lui des lettres du gnral
Miller, directeur de la Compagnie commerciale de l'Alaska, dans
lesquelles celui-ci invitait tous les agents de cette Compagnie 
nous fournir tous les objets dont nous pourrions avoir besoin. Or,
il arriva que le dpt de charbon, entretenu ici par le dpartement
de la marine, et sur lequel nous comptions pour remplir nos soutes
avait t presque entirement puis par le _Rush_. En outre, ce
qui restait de combustible tait de si mauvaise qualit, que le
capitaine prfra recourir aux magasins de la Compagnie, que lui
ouvrit gracieusement M. Greenbaum, pour renouveler sa provision.
Nous pmes aussi nous procurer un superbe lot de peaux de rennes,
pour confectionner nos vtements de fourrures, et maintes autres
provisions dont nous avions besoin. Pour les menus objets, tels
que mitaines, bas, etc., dont les officiers, aussi bien que les
matelots taient encore dpourvus, M. Greenbaum ne voulut accepter
aucun paiement, de sorte qu'en quittant ce port hospitalier, nous
tions tous collectivement et individuellement les obligs de cette
gnreuse Compagnie qu'il reprsente.

Un des caractres distinctifs de la baie d'Illiouliouk sont les
deux normes promontoires  pic qui en forment l'entre. Chacune
avec ses masses rocheuses pourrait servir d'assiette  un nouveau
Gibraltar; et si elles taient places  l'entre de quelques-uns
de nos ports de l'Occident ou de l'Orient, elles en feraient une
forteresse imprenable. Le flanc des collines qui environnent la baie
est couvert de gazon d'un vert luxuriant, tandis qu' leur pied
fleurissent des plantes des espces les plus varies; plus loin,
sur les sommets des collines qui sont au second plan, apparaissent
les bruyres, et enfin les mousses de montagne couvrent les tages
suprieurs. Nous fmes aussi compltement que les circonstances nous
le permettaient, une collection de ces divers vgtaux, que nous
desschmes afin de pouvoir les tudier et les classer plus tard.
Au point de vue gologique, l'le est forme en majeure partie de
gneiss et de granit entremls de veines basaltiques qui viennent
affleurer  la surface sur les flancs des collines qui bordent
le rivage. On rencontre aussi des couches calcaires au nord du
village et dans le travers du mouillage de la baie. Ces dernires
prsentent ceci de remarquable qu'on y rencontre sur quelques
points des cristallisations considrables. J'ai fait le croquis de
quelques rochers isols prsentant une forme extraordinaire qu'on
remarque en avant des falaises du cap Kaleghta. Les proportions
donnes par la nature  ces structures gigantesques, trompent l'oeil
inexpriment. Ce qui apparaissait de loin et  premire vue comme
un galet ou la pointe d'un rocher, prend,  mesure qu'on approche,
les dimensions d'une cathdrale, tandis que les falaises qui forment
le fond du tableau semblent s'lever jusqu'aux cieux et cacher leur
crte au milieu des nuages en mouvement. En outre, on y remarque un
enfoncement de la cte qu'on et pris d'abord pour une baie large
et profonde, mais qui, quand on l'examine, prsente les caractres
indiscutables d'un ancien cratre: c'est une vaste coupe dont une
partie des bords s'est croule, laissant un libre accs  l'oeil du
marin pour scruter les asprits de sa paroi intrieure. C'est en
vain qu'on voudrait se dfendre d'un certain sentiment de respect en
face des bouleversements oprs par les forces de la nature dans ces
rgions presque inconnues, mais pleines de tant d'attraits pour le
gologue comme pour le peintre.

Ds que notre charbon fut embarqu, nous nous prparmes  quitter le
port d'Illiouliouk, et le lendemain matin nous partions pour l'le
Saint-Michel, sur la cte de l'Alaska. En vitant de nous rendre 
l'le Saint-Paul, comme le capitaine se l'tait d'abord propos,
nous gagnions au moins deux jours, car le temps,  cette poque, est
extrmement variable dans ces rgions. Au reste, ayant trouv les
fourrures dont nous avions besoin  Oonalachka, nous n'avions plus de
raisons srieuses pour relcher  cette le.




CHAPITRE VI.

Saint-Michel de l'Alaska[5]

  Dpart d'Illiouliouk.--Traverse de ce port  Saint-Michel,
    sur la cte d'Alaska.--Commencement des observations
    mtorologiques.--Arrive  Saint-Michel.--Description
    de cette station.--Son commerce.--Nous y trouvons nos
    chiens.--Caractre de ces animaux.--Un chef indien menace
    le fort de Saint-Michel.--Un baril de whisky est cause
    de sa mort.--Description gologique des environs de
    Saint-Michel.--Une chasse aux canards.--La chaloupe en
    danger de sombrer.--Les bains russes  Saint-Michel de
    l'Alaska.--Arrive de la golette _Fanny A. Hyde_ avec un
    supplment de provisions pour _la Jeannette_.--Dpart de
    Saint-Michel.--Les chiens  bord.--Les Indiens Alexis et
    Anequin, nos conducteurs de chiens.--Les adieux d'Alexis
    et de sa femme.--Entre dans la mer de Behring.--Une
    tempte.--Arrive  la baie Saint-Laurent.--Premires nouvelles
    de Nordenskjold.--Plan de l'expdition de _la Jeannette_.

  [5] Troisime lettre de M. Collins.


Baie de Saint-Laurent, prs du dtroit de Behring (Sibrie orientale).

    27 aot 1879.

Malgr le sjour agrable que nous avions fait  Oonalachka pendant
notre courte relche, personne,  bord de _la Jeannette_, ne tmoigna
le moindre regret quand arriva le moment de lever l'ancre pour nous
engager dans la mer de Behring.

Nanmoins, tous les nouveaux amis que nous laissions  Illiouliouk
voulurent nous donner une dernire preuve de leur sympathie, et,
au moment o _la Jeannette_ quittait la jete, elle fut salue par
toute l'artillerie de la place et par celle de la golette le _Rush_,
qui se trouvait sur la baie. Les canons qui dfendent cette station
ne sont point,  la vrit, des engins bien formidables, mais il
peuvent, nanmoins, faire assez de bruit, dans cette enceinte de
collines et de montagnes, pour satisfaire les plus exigeants. Les
pavillons furent hisss, et les mille dmonstrations qu'on nous fit
sur le rivage purent nous convaincre que la brave _Jeannette_, en
s'enfonant vers le nord, emportait les voeux les plus sincres des
rsidents d'Illiouliouk.

Nous tions  peine sortis du port, o les eaux sont toujours
parfaitement tranquilles, que les effets de la houle, qui rgne 
l'extrieur, se firent sentir d'une faon fort marque. Quand nous
fmes dans le travers du cap Kaleghta, poursuivant notre route vers
l'est afin de passer au nord de Nounivak, notre navire commena,
sous l'influence du roulis et du tangage,  gambader d'une faon
tellement dsordonne que la marche devint difficile ailleurs que
dans la cabine, o nous pouvions nous appuyer d'un ct  la table et
de l'autre  la muraille. Le vent, cependant, nous tait favorable,
c'est--dire qu'il soufflait du sud, de sorte que nous marchions 
pleine vapeur avec toutes nos voiles dehors. Aussi, ce jour-l, _la
Jeannette_ nous merveilla en filant rgulirement ses cinq noeuds
 l'heure. Le second jour, ce fut encore mieux, car, vers le point
du jour, le vent se mit  souffler presque en tempte et toujours
dans la mme direction, si bien que nous franchmes un espace de
173 milles en vingt-quatre heures; ce dont nous nous flicitions
dj, esprant que la traverse serait plus courte que nous ne
l'avions suppos. D'un autre ct, le charbon que nous avions pris 
Oonalachka, tout en brlant comme de la paille, produisait rapidement
de la vapeur, et notre machine, que M. Melville avait inspecte dans
tous ses organes pendant notre sjour dans le port d'Illiouliouk,
fonctionnait  merveille; tout nous prsageait donc que nous serions
bientt  Saint-Michel, et que si la golette _Fanny A. Hyde_, qui
devait nous amener de San Francisco un supplment de vivres et
de charbon, ne se faisait point attendre, dans peu de jours nous
voguerions vers l'Ocan Arctique. Mais sous ces latitudes, les vents
sont extrmement variables pendant l't; aussi, le troisime jour,
nous reprmes notre ancienne vitesse de quatre noeuds  l'heure; et
ce ne fut que six jours juste aprs avoir doubl le cap Kaleghta que
nous atteignmes l'le Stuart dans la baie Norton.

Pendant cette traverse, la ncessit de dterminer la nature du fond
de la mer,  mesure que nous avancions, nous obligeait  nous arrter
chaque jour pour jeter la sonde. Chaque jour galement, lorsque
l'tat de la mer le permettait, nous tranions la drague.

Les sondes obtenues dans ce trajet descendirent de quatre-vingts
brasses  cinq. Le fond se montra partout compos de beau sable
gris et de vase; il tait recouvert de vgtations ayant beaucoup
d'analogie avec la mousse, et dans lesquelles pullulait une multitude
d'tres marins d'espces extrmement varies. Nous nous occupions
aussi de dterminer la temprature et la densit de l'eau de la mer 
diverses profondeurs. Je pus constater que les thermomtres dont nous
nous servions pour obtenir les degrs de temprature, fonctionnaient
 merveille, tant donn que nos hommes taient encore un peu gauches
 manier les lignes; mais ils se perfectionnrent rapidement.

Des observations mtorologiques furent aussi faites pendant
ce temps,  chaque heure et tous les jours, avec une parfaite
rgularit. Afin de faciliter cette besogne, nous avions divis le
temps en veilles ou quarts (j'entends en quarts mtorologiques).
Ainsi je commenais mon quart  midi pour finir  six heures du soir.
A ce moment, M. Chipp venait me relever, et notait les observations
faites  sept et huit heures. A son tour, le docteur Ambler faisait
celles de neuf, dix et onze heures. Puis je reprenais le poste
de minuit  quatre heures du matin; notre second lieutenant, M.
Danenhower venait alors me remplacer. A sept heures le lieutenant
Chipp lui succdait, pour cder lui-mme la place au docteur 
neuf heures. Quand arrivait midi, je recommenais la srie comme
la veille. Le nombre des heures d'observation tait donc de quatre
pour le lieutenant Chipp; de deux seulement pour le lieutenant
Danenhower,  cause de ses nombreuses occupations; de huit pour le
docteur Ambler, et de dix pour moi. En outre, je tenais un registre
o je notais rgulirement les diffrentes tempratures observes
 la surface de la mer et  diverses profondeurs, ainsi que les
diffrentes densits Ajoutez  cela la rdaction de mon journal, et
vous pourrez vous convaincre qu'il ne nous restait gure de loisirs 
bord.

Ce fut le 11, au soir, que nous vmes la terre  tribord c'est--dire
 l'est du navire. C'tait une cte basse, qu'une minence ou petite
colline qui apparaissait un peu au-dessus de l'horizon nous fit
reconnatre. Nous fmes alors obligs de sonder  chaque instant pour
clairer notre marche, et pendant la nuit nous n'avanmes qu'avec
une extrme lenteur. Enfin, le lendemain, 11,  dix heures du matin,
nous laissions tomber nos ancres en face du fortin qui touche la
petite station  laquelle les Russes donnent le nom de Michoelovski,
et que nous appelons Saint-Michel. Quelques instants plus tard,
l'agent de la Compagnie commerciale de l'Alaska, M. Newman, vint
nous offrir l'hospitalit chez lui, et, en outre, mettre  notre
disposition toutes les provisions que les magasins de la Compagnie
pourraient nous fournir.

Peu aprs, je me rendis  terre pour visiter le fort, o je trouvai
un curieux assemblage de btiments en bois, formant un rectangle, aux
angles duquel s'levaient quatre petits blokhaus, lesquels, du temps
de la domination russe, taient arms de canons. Mais aujourd'hui,
ce point stratgique n'a plus aucune importance pour la dfense du
pays. En pntrant dans l'enceinte, on voit, en face de soi, les
magasins de la Compagnie et les maisons d'habitation. Ces dernires
sont habites par M. Newman, agent de la Compagnie; M. Nelson, qui
a t envoy comme naturaliste par l'Institut Smithsonien, et qui
est en mme temps attach au service des signaux comme observateur;
et enfin par quelques ouvriers russes et quelques Indiens qui
travaillent au fort. Les habitations de l'agent de la Compagnie et du
naturaliste de l'Institut Smithsonien sont propres et confortablement
meubles. Il est clair, d'ailleurs, que ces messieurs sont assez
philosophes pour se contenter d'un confortable relatif dans ce coin
de terre isol.

A notre arrive, nous trouvmes runis  Saint-Michel tous les chiens
que nous devions prendre  bord, pour le service de nos traneaux,
quand nous serions au milieu des glaces, ou sur la Terre de Wrangell.
Ils formaient ensemble une meute d'assez bonne apparence, mais
semblaient d'humeur fort querelleuse, et enclins  se battre sans
le moindre motif. On les voyait couchs nonchalamment, en tirant la
langue, le long du mur d'enceinte, ou sur la pointe des rochers qui
avoisinent le fort; de temps en temps, ils poussaient un hurlement
particulier, qu'on et pris, surtout la nuit, pour la trompette de
Satan appelant ses acolytes en conseil gnral. Au moment de leur
repas, ils recevaient leur pitance journalire de poisson sec;
mais c'tait aussi le moment o sonnait le branle-bas du combat;
d'ailleurs, le vent de la guerre soufflait en permanence, car, rgle
gnrale, le chien des Esquimaux est enclin  se battre, et souvent
on peut se demander pourquoi la bataille est commence. Tous les
chiens se promnent tranquillement, ou sont nonchalamment couchs
au soleil, paraissant paisibles; quand l'un d'eux se prcipite
sur un de ses compagnons, alors c'est une charge gnrale sur le
pauvre animal. Nous avons perdu, de cette faon, neuf des chiens
que la Compagnie de l'Alaska avait fait runir pour nous. Tous ont
t tus par leurs semblables. Nous avons donc t obligs de nous
procurer de nouvelles recrues pour en emmener quarante avec nous.
Naturellement, nous avons aussi emmen des Indiens pour conduire ces
btes indisciplines, et nous servir en mme temps de chasseurs.

On trouve dans les magasins de la Compagnie,  Saint-Michel, les
mmes marchandises que celles que nous avons vues  Oonalachka.
Toutefois, la liste n'en est pas aussi nombreuse et ces marchandises
y sont en moins grande quantit. Les fourrures qui sont apportes
ici viennent de la contre qui avoisine le bas Yukon et des ctes
adjacentes. Ce sont les Indiens eux-mmes qui les apportent au fort,
o ils arrivent par villages entiers, conduits par leur chef, qui
dirige les ngociations et les changes. C'est par ce moyen que
l'agent de la Compagnie se procure des peaux de renard, d'ours, de
zibeline, de loup et d'cureuil; en retour, il donne du caf, du
sucre, du tabac, de la poudre, du plomb (en grains ou en balles),
des fusils  baguette, des vtements, etc. Il reoit aussi des os de
baleine, pour garnir les patins des traneaux; mais ces os viennent
de la cte septentrionale de la Sibrie et sont regards comme une
marchandise d'un prix lev. On y achte aussi quelquefois des
chiens, comme pour nous, par exemple, mais les Indiens ne les cdent
qu'en change de fusils; le prix moyen d'un bon chien est de sept
dollars. Les chiens vritablement suprieurs atteignent parfois
le prix de quinze dollars; mais c'est un prix extrme, qu'on ne
donne que pour un chien de tte d'attelage, parfaitement dress et
disciplin.

Aussitt que les Indiens ont termin leurs changes, ils regagnent
leur village, o ils vont jouir  loisir de leurs nouvelles
acquisitions, et le petit fort redevient triste et morne jusqu' ce
qu'un nouveau parti d'indignes n'arrive. Jusqu' prsent, l'agent et
les rsidents blancs qui habitent le fort n'ont pas eu  se plaindre
des gens du pays, mais il arrive quelquefois que ceux-ci s'agitent
et montrent des propensions  la guerre. L'anne dernire, un chef
qui rsidait  une soixantaine de milles au nord de Saint-Michel,
menaa,  plusieurs reprises, de venir purger le fort de la prsence
des trangers. Le fort fut aussitt mis en bon tat de dfense, et
M. Newman fit tous ses prparatifs pour donner  ce chef et  ses
Indiens, la chaleureuse rception qu'ils mritaient. Mais ceux-ci
ne se prsentrent jamais. Ce chef belliqueux tant parvenu  se
procurer d'un contrebandier, deux barils de whisky, ce fut, pour le
village tout entier, l'occasion d'une orgie, au milieu de laquelle,
lui et son fils eurent la tte fendue  coups de hache par son propre
beau-frre. Depuis le jour o ce drame de famille eut lieu, une anne
s'est coule, et les habitants du fort n'ont plus entendu parler
de guerre, ni de menaces, et aujourd'hui ils jouissent d'une paix
profonde. Car les parents survivants du chef, imputant la mort de
ce guerrier valeureux  la possession des deux barils de whisky, en
vinrent sagement  conclure que cette liqueur tait la cause unique
de leur deuil, et dfoncrent les deux barils, dont ils laissrent
couler le contenu. Cette sage dtermination empcha probablement la
tribu entire d'tre dcime de la main de ses propres enfants.

La contre qui environne la station de Saint-Michel est entirement
volcanique. Toutes les minences qu'on y rencontre sont des
cnes de volcans teints aujourd'hui. Tous les rochers du
voisinage appartiennent  d'anciennes coules de lave, qui, en se
refroidissant, se sont fendues en colonnes de structure grossire,
qui ont d, sur divers points, supporter une pression considrable, 
en juger par l'enchevtrement de la surface et certaines dviations
anormales. Leur face suprieure, ainsi que le bord des fentes,
exposs  l'air, prsentent un aspect poreux, absolument comme
un rayon de miel, qu'on doit sans doute attribuer  l'effet du
refroidissement. Le sable de la plage est galement form de dbris
de lave. D'ailleurs cette substance entre, pour une large proportion,
dans la composition du sable que nous avons trouv au fond de la mer
depuis Oonalachka jusqu' Saint-Michel. Tout prs de cette dernire
station, on peut visiter un lac superbe qui occupe aujourd'hui la
place d'un ancien cratre. L'intrieur du pays, galement, doit tre
volcanique, car j'ai en ma possession plusieurs chantillons de
lave, que je destine  ma collection minralogique et qui m'ont t
apports du milieu des terres. On voit aussi, le long des rivages
de la baie Norton et sur les ctes de l'le Stuart, d'immenses amas
de bois flott, qui y sont apports principalement par la rivire
Yukon, laquelle vient se dcharger par plusieurs branches dans la
mer de Behring. Son embouchure est situe un peu au sud de l'le
Stuart. Comme le cours de cette rivire est navigable pendant plus de
dix-huit cents milles  partir de son embouchure et que la surface
qu'elle drive est extrmement boise, la quantit de bois qu'elle
emporte chaque anne  la mer est immense. Celle-ci s'en dbarrasse
en le rejetant dans les baies et les golfes qui se trouvent au
nord, o les Indiens vont enlever les plus fortes pices qu'ils
runissent en tas sur le rivage,  une distance suffisante pour
les mettre  l'abri des plus hautes mares. Ces bois leur servent
ensuite de combustible quand ils sont secs. On voit ces piles de bois
chelonnes,  une centaine de mtres de la plage, tout autour de la
baie.

La couche de sol qui recouvre la lave est gnralement tourbeuse
et ressemble beaucoup  celles de mme nature qu'on rencontre
ailleurs; elle ne s'en distingue que par sa beaut et la varit de
la vgtation dont elle est partout revtue. Toutefois, on n'y voit
aucun arbre, mais elle est couverte d'arbrisseaux peu levs, de
gramines, de fleurs et de mousses superbes; ces dernires surtout
offrent une varit de coloris que je n'ai rencontr nulle part
ailleurs.

Le canal qui spare l'le de Saint-Michel de la terre ferme est bord
de marais et d'tangs sals, o les canards et les oies sauvages, les
bcassines et maintes autres espces d'oiseaux aquatiques, viennent
faire leurs nids. Voulant profiter de cette circonstance, afin
d'apporter quelque changement  notre rgime de viandes conserves,
quelques-uns d'entre nous prirent le parti d'aller, avec la chaloupe
 vapeur, faire une excursion cyngtique le long de ce canal. Nous
emportions avec nous une tente et deux jours de vivres, et, en outre,
nos fusils, des munitions, des couvertures, etc., etc. Au point
de vue du gibier, nous emes peu  nous louer des faveurs de la
fortune: la fume de notre machine effrayait les oiseaux, qui ne nous
laissaient point approcher; de sorte que nous ne tumes que quinze
canards et une trentaine de bcassines. Cependant nous tions guids
par un chasseur indien, mais le pauvre homme tait dans un tel tat
de sant, qu'il montra une bien moins grande rsistance  la fatigue
que n'importe lequel d'entre nous.

Le soir du premier jour, nous tablmes notre campement sur la
lisire d'un marais; mais, pendant la nuit, la pluie tomba par tels
torrents, qu'elle dtrempa le sol et nous mit, mme sous notre tente,
o nous nous tenions entasss, dans le plus pitoyable tat o jamais
chasseurs se soient trouvs. Le lendemain, le temps continuant 
tre mauvais, et notre Indien se trouvant en proie  un violent
accs de fivre, qui le faisait frissonner de tous ses membres,
nous jugemes prudent de reprendre le chemin du navire. Mais, en
franchissant la barre qui ferme l'embouchure du canal, la mer tait
si houleuse, que la chaloupe embarquait de l'eau  chaque lame, si
bien qu'elle s'emplissait rapidement, et que nous faillmes tre
noys. Quand nous arrivmes au navire, aprs plusieurs heures d'une
lutte terrible pour sauver notre existence, nous avions retir tous
nos vtements extrieurs et nos bottes, nous tenant prts  nous
jeter  la mer pour aborder  la nage. Ds que nous fmes grimps
sur le pont, on nous servit un djeuner chaud, qui, avec le feu
de la cabine, fut extrmement got par tous les membres de notre
petite troupe. Ce serait une ingratitude de ma part de ne pas ajouter
que nous dmes tous notre salut  M. Melville, notre ingnieur en
chef, et  M. Dunbar, notre pilote de glace. Le premier s'tait
mis  la machine qu'il surveillait, tandis que le second tenait la
barre du gouvernail, et, par leurs efforts combins, russirent 
nous tirer du mauvais pas o nous nous trouvions, car nos signaux
rpts avaient t mal interprts  bord de _la Jeannette_, et ce
ne fut qu'au moment o nous n'en tions plus qu' une centaine de
mtres, que nos compagnons songrent  mettre une embarcation  la
mer pour venir  notre secours. A ce moment, notre chaloupe tait 
moiti remplie d'eau, et les feux de la chaudire taient teints.
Pour donner une ide de la porte des sens des naturels de la cte
prs de laquelle nous tions mouills, je dois signaler ce fait, que
pendant la lutte dsespre que nous emes  soutenir contre la mer
pour nous maintenir  flots, ils avaient aperu nos efforts, et se
rendant compte de notre position, ils taient alls immdiatement au
fort prvenir les habitants du danger que nous courions, tandis que
du navire, qui tait d'un mille au moins plus rapproch de nous que
le village, on n'avait absolument rien aperu, malgr les efforts
du docteur Ambler, qui, pendant plus d'une heure, agita sa jaquette
attache au haut de la gaffe de la chaloupe.

La baie peu profonde o _la Jeannette_ avait jet l'ancre nous
fournissait du poisson frais en abondance, et, en particulier,
d'excellent saumon. Nous prenions aussi, avec des filets apports de
San Francisco, que nous jetions chaque jour, une quantit norme de
superbes carrelets et d'autres poissons d'une taille moindre, qui,
 l'clat des couleurs, joignaient une chair fort dlicate; mais
ceux-l seuls qui, pendant un mois, ont t privs de mets savoureux
et recherchs, peuvent apprcier la saveur du carrelet ou du saumon
bouilli, lorsqu'il est assaisonn d'un bon apptit et arros d'un
large bol de th. Pour un disciple d'picure, ces aliments et cette
boisson paratraient sans doute manquer de saveur et tre indignes
de son palais; mais que celui-l s'abstienne d'entreprendre une
expdition comme la ntre, sinon je lui prdis bien des dboires.

Pour nous, nous tions satisfaits de manger ou de boire tout ce qui
se prsentait, et nous bnissions la Providence quand elle nous
envoyait l'occasion de varier notre ordinaire.

Notre relche, en cette baie, nous fournit encore l'occasion de nous
procurer une jouissance d'un nouveau genre. Pour nous remettre de
nos fatigues aprs l'aventure de chasse que j'ai raconte, M. Newman
nous invita  prendre un bain russe au fort. C'est l un des derniers
vestiges qui soit rest de la domination russe dans ces contres. La
salle de bain, o l'on nous introduisit, se trouve dans un btiment
carr de forme allonge, qui est divis en deux compartiments
concentriques. Dans celui du milieu, qui est la vritable salle de
bain, se trouve une espce de foyer ou pole, destin  recevoir
des pierres rougies au feu. Quant tout est prt, la personne qui
doit prendre un bain entre dans la pice; la porte est ferme et
calfeutre avec des peaux; le tuyau de la chemine est galement
ferm, et le domestique attach  la salle jette sur les pierres de
l'eau qui siffle en se transformant en vapeur. Alors la temprature
s'lve subitement  un tel degr, que le sang bout presque dans les
veines, la respiration devient pnible; mais les pores de la peau
se dilatent, et alors le baigneur ressent les effets particuliers
du bain russe. Il reste aussi longtemps qu'il peut rsister, puis,
aprs s'tre plong dans un bassin plein d'eau, il en sort pour se
prcipiter dans la chambre extrieure o on l'ponge de la tte aux
pieds pour le refroidir; quand il a repris sa temprature normale, on
lui permet de s'habiller, alors seulement. Le charme des sensations
qu'on prouve au sortir d'un bain russe, se trouve singulirement
attnu par le souvenir du supplice qu'on est oblig de s'imposer;
mais les effets de ce bain sont rellement bienfaisants pour
l'organisme, quand il est pris avec prcaution. En terminant, je ne
dois pas oublier de parler du cigare et du verre de th russe, qui
sont les complments obligs du bain, si l'on veut en ressentir tous
les bienfaits. A la vrit, la salle du fort Saint-Michel n'a pas
l'aspect le plus engageant qu'on puisse rver; mais elle remplit
nanmoins admirablement le but pour lequel elle a t cre; ce qui
prouve qu'on ne doit pas toujours juger les choses d'aprs leurs
apparences.

Le 18, la golette _Fanny A. Hyde_ fut enfin signale de l'le
Stuart, et bientt aprs, nous l'apermes qui se dirigeait sur le
port pour y jeter l'ancre. Nous attendions avec impatience ce petit
navire,  bord duquel se trouvait notre complment de vivres et de
charbon. Jamais navire ne fut donc mieux accueilli que celui-l,
lorsqu'aprs avoir doubl la pointe Saint-Michel, il vint,  midi,
se ranger le long du flanc de _la Jeannette_. Son capitaine monta
aussitt  notre bord et nous le conduismes dans la cabine, o il
nous expliqua les causes de son retard. Les calmes, les brouillards,
les vents contraires, etc., taient des excuses suffisantes pour
faire comprendre comment une des golettes les plus rapides de San
Francisco avait dpens quarante jours pour faire la traverse de ce
port  Saint-Michel. Au reste, _la Jeannette_, un navire  vapeur,
n'avait-elle pas souffert elle-mme de ces contre-temps? Mais la
_Fanny A. Hyde_ tait arrive; c'tait assez; nous allions donc
pouvoir reprendre notre route dans quelques jours, c'est--dire
ds que son chargement serait  bord de notre navire. Nous avions
besoin d'anthracite, car le charbon que nous avions n'et pas dur
longtemps, si nous l'avions brl seul, et justement la golette nous
en apportait. Pour ne pas perdre de temps, nous laissmes une bonne
partie du charbon sur le pont, tout en remplissant nos soutes, et
_la Jeannette_ fut encore une fois charge  couler bas. Aussitt
que tout fut arriv  bord, nous nous mmes en route pour la baie
Saint-Laurent, qui se trouve sur la cte de Sibrie,  une trentaine
de milles au sud du cap oriental. Toute la cargaison de la _Fanny
A. Hyde_ n'ayant pu trouver place  bord de _la Jeannette_, son
capitaine reut l'ordre de nous suivre.

Outre ce que nous avions pris  bord de ce navire, nous avions aussi
embarqu notre meute, compose d'une quarantaine de chiens, qui, 
peu prs tous les quarts d'heure, se livraient entre eux des assauts
formidables, malgr l'espace restreint qu'on leur avait laiss sur
notre pont dj encombr. Je crois que si nous leur avions laiss
la place suffisante pour se battre, ils se seraient trangls les
uns les autres jusqu'au dernier, et le combat n'et cess que faute
de combattants. Ces guerres entre chiens nous montraient d'une
faon amusante combien la force arme peut avoir de poids si elle
intervient au moment opportun. En effet, quand l'acharnement des
belligrants tait  son comble, un matelot, arm d'un bout de cble,
s'avanait vers le champ de bataille et frappait alors de toute la
vigueur de son bras, et, je dois le dire, avec la plus parfaite
impartialit, sur les combattants: le moyen tait infaillible, car
il s'ensuivait toujours une trve, qui, malheureusement, n'tait
que temporaire. Les parties se retiraient chacune dans un coin et
semblaient confrer; mais, comme  Constantinople, ces confrences et
ces changes de notes diplomatiques ne semblaient qu'envenimer les
choses, car soudain la trompette guerrire retentissait dans un coin,
et le bout de cble recommenait  faire de nouvelles merveilles.

En quittant la baie Norton, nous avons emmen avec nous deux Indiens
du district de Saint-Michel, qui doivent nous accompagner pendant
notre voyage dans l'Ocan Arctique. L'un d'eux, du nom d'Alexis,
parle un peu l'anglais; c'est un homme intelligent, qui pourra
nous tre utile, comme chasseur et comme conducteur de traneaux.
L'autre, plus jeune, nomm Anequin, ne parle pas l'anglais; mais,
avec le concours de son camarade, qui lui sert d'interprte, il se
tire nanmoins parfaitement d'affaire. C'est un jeune homme  la
figure large, aux traits enfantins, avec une mine veille et une
physionomie agrable. Le capitaine a pass avec ces deux Indiens des
contrats rguliers, par lesquels il s'engage  les ramener tous les
deux dans leur patrie, et se charge, en outre, de nourrir la femme
d'Alexis et la mre d'Anequin. De plus, il leur paiera des gages
chaque mois et remettra au premier une carabine Winchester, avec une
certaine quantit de munitions, quand l'quipage de _la Jeannette_
pourra se passer de ses services. Comme ces deux Indiens sont adroits
et fort experts dans l'art de conduire les chiens, ils pourront nous
rendre de grands services; aussi leur a-t-on offert, je crois, des
conditions trs avantageuses.

Madame Alexis est une jeune femme  la figure un peu bouffie,
timide, mais tout en ayant l'air jovial. Avant le dpart, elle vint
 bord pour voir son mari. Dans une circonstance aussi triste, elle
eut une tenue fort dcente. Quant  son mari, quoiqu'en gnral
un Esquimau n'ait pas l'habitude de se rpandre en pleurs et en
lamentations, lorsqu'il se spara de celle  laquelle il tait uni
pour la vie, il montra un certain stocisme, tempr cependant par
les marques d'affection qu'il tmoignait  sa femme. Tous les deux
allrent s'asseoir, en se donnant la main, sur un sac de pommes
de terre, prs de la porte de la cabine, et l, changrent sans
doute des promesses de fidlit ternelle. Je fus vivement mu en
voyant ce tableau. Je montai sur le pont avec mon album, sur lequel
je crayonnai le portrait de ces deux bons Indiens. A la vrit,
il me fallut les esquisser dans la position o ils se trouvaient,
c'est--dire pendant qu'ils me tournaient le dos, car madame Alexis
tait trop modeste pour se laisser portraiturer de face. Au moment
o elle allait quitter _la Jeannette_, le capitaine de Long lui fit
prsent d'une tasse et d'une soucoupe ornes de lettres dores. Elle
eut peine d'abord  contenir l'motion et la joie que lui causait la
possession de tels trsors, mais elle les enfouit bientt dans les
vastes replis, ou plutt dans les magasins que formaient les plis de
sa longue robe de fourrure, et s'en alla.

Ce fut le 21 aot, au soir, que nous quittmes la baie Saint-Michel.
_La Jeannette_ fut salue par toute l'artillerie du fort et celle
de l'tablissement de la _Western fur and trading Company_, comme
elle l'avait t  Illiouliouk, au moment de son dpart. Quand nous
fmes sortis de la baie, nous trouvmes la mer unie comme une glace;
au reste, le ciel tait presque pur. Il n'est d'ailleurs pas rare,
 l'poque de la belle saison, de jouir d'un temps pareil dans la
baie Norton; mais, malheureusement, trop souvent, un temps si calme
et si serein n'est que l'avant-coureur d'une tempte venant du nord.
Le 23 au matin, quand nous emes dpass l'le du Traneau, pour
traverser le dtroit de Behring, nous emes l'occasion d'en faire
l'exprience. Au moment o je faisais le quart (mtorologique), de
une heure  quatre heures du matin, je commenai  remarquer des
rides  la surface de la mer, qui allaient en s'accentuant; en outre,
le vent avait tourn au nord. C'tait pour nous un indice certain
d'un changement de temps. Peu  peu, la mer monta et atteignit de
grandes hauteurs, dans le courant de la journe. Les vagues lavrent
le pont du navire et entranrent mme quelques ustensiles du bord.
Le poste des matelots fut inond; une lame brisa la passerelle et,
du mme coup, dfona la fentre de la chambre du capitaine, qui
fut inonde. Pendant une partie de la journe, nous avions de l'eau
jusqu'aux genoux, ds que nous nous aventurions sur le pont. Le
vent continua de mugir pendant plusieurs heures, emportant la crte
des vagues. L'embrun passait entre les ponts comme une vole de
mitraille. Sous l'effort de la tempte _la Jeannette_ dvia un peu de
sa route, mais fit aussi bonne contenance qu'on pouvait l'esprer,
charge comme elle l'tait. La tempte s'tant enfin apaise, nous
reprmes notre route, et le 25, quand nous arrivmes ici, le temps
tait superbe. Ds notre arrive, nous remes la visite de quelques
tchouktchis qui, prenant _la Jeannette_ pour un navire marchand,
vinrent avec leurs _baidaras_ ou canots faits de peaux, se ranger
le long du navire. Ces sauvages sont vtus de peaux de bte; leur
aspect est sale et repoussant. Ce sont eux qui nous apprirent que
le navire du professeur Nordenskjold avait franchi le dtroit de
Behring environ trois mois auparavant, se dirigeant vers le sud.
Cette nouvelle nous fut apporte par un de leurs chefs qui parlait un
peu l'anglais. Il monta  bord de _la Jeannette_, o le capitaine le
fit descendre dans la cabine, o il le questionna. J'tais prsent
 l'entretien. Ce chef raconta que, pendant l'hiver dernier, il
avait vu, et mme tait all  bord d'un navire  vapeur qui tait
rest, pendant toute cette saison, pris dans les glaces de la baie
Kolioutchine, sur la cte arctique de la Sibrie orientale. Il ajouta
que ce navire tait _swiss_, voulant probablement dire _swedish_
(sudois). Le capitaine tait un vieillard  barbe blanche, et deux
des officiers parlaient anglais; un autre qui tait russe et nomm
Horpish (pour Nordquist), lui avait parl en langue tchouktchise,
dans laquelle il s'expliquait couramment. L'quipage entier, y
compris les officiers, tait compos de trente-cinq hommes, dont
aucun n'avait de vtements de fourrures; aussi, quand ces hommes
montaient sur le pont, le froid les faisait grelotter. Ils lui dirent
qu'ils se disposaient  retourner chez eux. Leur navire tait aussi
un navire  vapeur, mais moins grand que _la Jeannette_. Il ajouta
qu'aprs avoir doubl le cap Oriental et pass le dtroit de Behring,
ce navire tait venu mouiller dans la baie Saint-Laurent, o il
n'tait rest qu'un jour; mais, qu'tant mont lui-mme  bord, il
avait parfaitement reconnu les mmes hommes qu'il avait vus dans
la baie Kolioutchine; qu'ensuite ce navire s'tait rendu aux les
Diomdes, dans la partie la plus resserre du dtroit. Il y tait
rest pendant une demi-journe et avait repris la route du sud, dans
la direction du Kamtchatka. Ce chef qui, comme je l'ai dit, parle un
peu l'anglais, comprend parfaitement les cartes.

Je le questionnai pour savoir quel chemin lui et ses compagnons
suivaient pour se rendre  la baie Kolioutchine. Il me traa alors
sur la carte une route qui longeait presque constamment la cte, me
faisant comprendre qu'il leur fallait quatre jours pour faire ce
voyage, en m'indiquant quatre villages o ils s'arrtent. Lui ayant
ensuite demand pourquoi ils ne suivaient pas la ligne droite, il me
rpondit: Non, trop long; voulant dire par l qu'on ne trouvait
point sur cette route de village o s'arrter.

Le capitaine de Long questionna soigneusement ce tchouktchi, afin
de voir s'il ne le trouverait point en contradiction avec lui-mme,
mais celui-ci rpta toujours la mme chose, ne faisant que quelques
variantes insignifiantes. Il est donc probable que le professeur
Nordenskjold est parti comme il nous l'a racont, et que, se trouvant
sans doute  court de charbon, il n'a relch dans aucun port russe
ou japonais, d'o il aurait pu tlgraphier de ses nouvelles avant
le dpart de _la Jeannette_ de San Francisco, car il aurait pu
tlgraphier de Vladivostock ou de Yokohama, par la voie de Chine, de
Singapore et d'Aden.

Notre golette est arrive hier, 26, avec le charbon que nous
n'avions pu prendre  Saint-Michel. Mais je crois aussi que le
capitaine n'tait pas fch de l'avoir pour conserve jusqu'ici, afin
d'avoir sous la main un moyen d'envoyer de ses nouvelles d'un point
aussi recul que possible, et en mme temps de faire connatre ce
que nous aurions pu apprendre du professeur Nordenskjold.

_La Jeannette_ part ce soir pour l'Ocan Arctique. Nous nous
rendrons directement au cap Serdze-Kamea, o nous questionnerons
les indignes, afin d'obtenir quelques dtails sur l'expdition
de Nordenskjold, et sur le navire qui a pass l'hiver au milieu
des glaces de la baie Kolioutchine. Si les renseignements obtenus
corroborent ce que nous avons appris ici, nous aurons alors lieu
de croire que l'expdition sudoise est partie. Sinon, nous nous
rendrons nous-mmes  la baie Kolioutchine, afin d'obtenir des
dtails plus circonstancis sur le navire en question. Mais si nous
pouvons nous abstenir d'aller  la recherche de Nordenskjold, il
est probable que nous nous dirigerons immdiatement sur la Terre
de Wrangell, o, croyons-nous, jamais homme blanc n'a encore pos
le pied. Tout, maintenant, est donc pour nous sujet d'incertitude,
quant  l'avenir; mais, dans le cas o les circonstances tourneraient
au pire, et si nous ne pouvions atteindre la Terre de Wrangell,
pendant cette saison, nous pourrions hiverner sur la cte de Sibrie,
et atteindre cette terre mystrieuse au printemps prochain. J'ai,
d'ailleurs, bon espoir que nous y parviendrons cette anne, car
tous les pronostics nous font prsager une saison ouverte dans les
mers arctiques. D'un autre ct, nous sommes abondamment pourvus
de vtements de fourrures et de provisions de toutes sortes; nous
pourrons donc nous nourrir suffisamment et nous tenir chaudement
pendant longtemps, quels que soient les vnements. Nos chiens nous
fourniront le moyen de faire des explorations, et de nous loigner
 des distances considrables du point o le navire aura pris ses
quartiers, et nous pourrons ainsi tudier la nature et le caractre
de la contre o nous aborderons. Maintenant, srs d'avoir la
sympathie de tous ceux que nous laissons derrire nous, nous nous
enfonons dans le nord, confiants dans la protection de Dieu et dans
notre bonne fortune. Adieu.




CHAPITRE VII.

Dernires nouvelles de la Jeannette[6].

  _La Jeannette_ quitte la baie Saint-Laurent pour continuer sa
    route au nord.--Dernires nouvelles de l'expdition.--Elle est
    rencontre par la _Sea Breeze_.--Rapport du capitaine de ce
    navire sur l'tat de la mer glaciale  cette poque.--Le _Mount
    Wollaston_ et _le Vigilant_ sont pris dans les glaces peu de
    jours aprs la disparition de _la Jeannette_

  [6] Renseignements fournis par le capitaine Jesperson, de la
  golette _Fanny A. Hyde_, et le capitaine Barnes, de la _Sea
  Breeze_.


_La Jeannette_ partit en effet, le soir mme, de la baie
Saint-Laurent, remorquant la _Fanny A. Hyde_, qui, faute de vent, ne
pouvait appareiller. A sept ou huit milles du mouillage, les deux
navires se sparrent: l'un prit la direction du nord vers le dtroit
de Behring, tandis que l'autre faisait voile au sud pour regagner San
Francisco. Naturellement, les dernires paroles changes entre les
deux quipages furent des souhaits mutuels de russite dans leurs
voyages respectifs. Au moment de prendre cong du capitaine de Long,
racontait le capitaine Jesperson, comme je lui exprimais l'espoir que
nous nous reverrions bientt, il me rpondit:--Moi aussi, j'ai cet
espoir, et n'ai pas mme le moindre doute sur sa ralisation.--Au
reste, ajoutait le capitaine Jesperson, tous les membres de
l'expdition avaient la mme esprance. Toutefois, le Chinois qui
devait remplir les fonctions de garon de cabine et qui avait t
malade pendant toute la dure de la traverse, avait obtenu son cong
 Saint-Michel, avec l'autorisation de s'en retourner  San Francisco.

En revenant  San Francisco, le capitaine Jesperson rapportait le
courrier de _la Jeannette_. C'tait la dernire occasion que les
gens de l'expdition devaient avoir, pendant de longs mois, pour
communiquer avec ceux qu'ils laissaient derrire eux. Nanmoins, tous
ceux qui s'intressaient au sort de _la Jeannette_ devaient encore
recevoir de ses nouvelles, avant qu'elle ne dispart au milieu des
brouillards et des glaces.

En effet, comme nous le raconterons plus tard en reprenant la suite
de notre rcit, forcment interrompu ici, _la Jeannette_, aprs avoir
franchi le dtroit de Behring, se dirigea vers le cap Serdze, pour
recueillir quelques dtails sur l'expdition de Nordenskjold, et sur
le navire enferm dans les glaces de la baie Kolioutchine, mit le cap
droit au nord sur l'extrmit mridionale de la Terre de Wrangell.
Ici, nous n'examinerons point les causes qui l'ont empche d'aborder
 cette dernire terre, nous rservant de les faire connatre plus
tard. Nous dirons seulement que pendant cette partie de son voyage,
elle fut aperue par quelques-uns des navires baleiniers amricains,
qui, chaque anne, frquentent ces parages, et nous laisserons la
parole au capitaine Barnes, de la _Sea Breeze_, qui s'en approcha
le plus prs. Le brave marin nous donnera, sur l'tat des glaces et
de la mer, quelques renseignements qui pourront peut-tre servir 
expliquer la srie des vnements que nous raconterons par la suite.
Pendant l't de l'anne 1879, dit-il, la banquise qui longe la cte
amricaine de l'Ocan Arctique, descendit beaucoup plus bas que de
coutume, et souvent s'tendit jusqu'au cap des glaces. En outre, des
vents violents du nord prvalurent pendant tout le mois d'aot, ce
qui empcha le courant qui, d'ordinaire, porte au nord-est, de se
faire sentir; nous pmes mme remarquer que les glaces flottantes
taient chasses au sud-ouest et atteignaient presque la latitude du
cap Lisburne. A la fin du mois, toute la flottille de baleiniers se
trouvait encore dans les parages du cap des glaces, lorsque la _Sea
Breeze_ quitta la cte orientale pour mettre le cap  l'ouest. Elle
se dirigea vers l'le Herald, en longeant la bordure des glaces qui
avoisinaient cette le. Au sud de la ligne que nous suivions, la mer
tait presque compltement libre; nanmoins, les glaces s'avanaient
beaucoup plus au sud que d'ordinaire. Arrivs au 178 40' de
longit. ouest, nous remarqumes que les glaces s'inflchissaient
au nord-ouest; un vent frais du sud-sud-est nous favorisant, nous
gouvernmes aussitt dans cette direction, que nous suivmes jusqu'
la nuit. A neuf heures du soir, nous apermes le sommet des mts
d'un navire, que nous avions  l'ouest, et qui semblait se diriger
droit au nord. La nuit tant survenue, nous fmes obligs de mettre
en panne pour attendre le jour et reprendre notre route vers le
nord-nord-ouest. Ds l'aube, c'est--dire  trois heures et demie du
matin, le navire que nous avions vu la veille ne se trouvait plus
qu' quelques milles en avant de nous. Il nous fut alors facile
de reconnatre un steamer, marchant en mme temps  la vapeur et
toutes voiles dehors dans la direction du nord. Le temps, qui avait
t beau jusque-l, devint brumeux, et la neige se mit  tomber en
flocons si serrs, que nous entrmes, sans nous en apercevoir, dans
une chancrure de la nappe de glace, o nous fmes bientt entours
de glaons flottants. Le lendemain matin, le temps tant toujours
brumeux, nous lofmes au vent presqu' sec de toile en attendant
une claircie. Quand celle-ci se produisit, nous avions le steamer
au nord,  environ six milles; mais le brouillard, s'abaissant de
nouveau, nous le cacha tout  fait pour un moment. Un peu plus tard,
nous l'apermes encore.

Dans l'aprs-midi, le brouillard s'paissit de nouveau et persista
pendant vingt-quatre heures. Pendant tout ce temps nous avions
gouvern vers l'ouest. Le lendemain, nous trouvant juste en face de
la banquise, je fis virer de bord pour prendre la direction oppose,
et bientt nous emes un temps clair, mais le steamer tait hors de
vue. Sans doute il avait eu l'claircie quelques heures avant nous.
Au moment o nous le vmes pour la dernire fois, il tait environ
onze heures du matin. C'tait le 3 septembre, et je n'ai nul doute
que ce ne ft _la Jeannette_. Elle se trouvait  environ cinquante
milles dans le sud-ouest de l'le Hrald.

Pendant les deux jours qui suivirent, les baleiniers que nous avions
laisss aux environs du cap des Glaces, commencrent  arriver dans
nos parages. Quelques-uns se rapprochrent autant que possible
de l'le Herald, qui alors se trouvait parfaitement en vue. Deux
d'entre eux au moins, crurent apercevoir la fume d'un steamer dans
la direction du nord. Peu aprs, les glaces que nous avions  l'est
commencrent  se rapprocher du banc qui se trouvait  l'ouest et
couvrirent l'espace rest libre jusque-l. Quant  nous, il nous
fallut nous diriger vers le sud et vers l'est, o les baleines
commenaient  se montrer, de sorte que nous ne nous rapprochmes
pas de l'le Herald jusqu' la fin de septembre. Pendant tout ce
temps, nous ressentmes de violents courants dans la direction du
nord-nord-est. Dans les premiers jours d'octobre, la mer tait
presque compltement libre au sud de l'le Hrald...

Pendant la dure du mois de septembre, la masse de glaces solides
avait recul d'une cinquantaine de milles vers le nord, tandis
que les amas de glaons flottants avaient t pousss au sud, et
couvraient presque toute la partie mridionale de l'Ocan Arctique,
jusqu'au cap Hope. Il est donc peu probable que _la Jeannette_ ait pu
suivre les ctes de Sibrie, et qu'au moment o nous la vmes venir
de cette direction, en suivant la bordure des glaces et se dirigeant
vers le nord, elle attendait une claircie pour aborder soit  la
Terre de Wrangell, soit  l'le Herald. A ce moment, la nappe de
glace n'tait pas encore compltement ferme dans cette direction,
et je ne doute pas le moins du monde qu'elle ait pu aborder  la
Terre de Wrangell. Mais si, au contraire, elle s'est trouve prise au
moment o les deux banquises se sont rapproches, elle a d y rester
emprisonne, et, sans espoir de pouvoir tre secourue, se laisser
entraner,  la drive,  la merci des courants; ce qui, d'ailleurs,
pourrait arriver  tout navire envoy  sa recherche.

Telles furent les dernires nouvelles prcises reues touchant _la
Jeannette_. Tel tait, aussi, l'tat des glaces dans l'Arctique au
commencement d'octobre de l'anne 1879. Mais celles-ci changrent
promptement. A peine une semaine plus tard, quatre baleiniers
amricains, _le Vigilant_, le _Mount Wollaston_, le _Mercury_,
l'_Helen Mar_, confiants dans l'tat de la mer, s'taient avancs
assez loin au nord. Mais le 10 octobre, pendant que les deux
premiers, se trouvant  70 milles au nord-est du point o _la
Jeannette_ avait t aperue pour la dernire fois, se dirigeaient
vers le nord-ouest, le vent du nord s'leva et produisit une brusque
variation de temprature. L'effet fut si subit, qu'en douze heures la
surface de la mer fut couverte d'une couche de glace de six pouces
d'paisseur. Heureusement le _Mercury_ et l'_Helen Mar_ s'aperurent
 temps du danger qui les menaait. Nanmoins, l'quipage du premier
n'eut que le temps de l'abandonner, pour se rfugier  bord du
second, qui tait plus neuf et mieux en tat de naviguer. Toutefois,
ce ne fut pas sans des peines inoues que l'_Helen Mar_ parvint  se
dgager et  gagner la mer libre, en se frayant un chemin  travers
la glace pendant l'espace de plus de soixante milles. A partir de ce
jour, on n'a plus revu le _Mercury_.

Le _Mount Wollaston_ et _le Vigilant_ portaient ensemble soixante
hommes d'quipage. On n'a plus jamais entendu parler du premier;
quant au second, les Tchouktchis prtendent avoir vu son pave, mais
jusqu' ce jour, on n'a rien de certain  ce sujet. Sans doute, les
glaces se sont refermes sur eux. Ils n'auront pu se dgager et se
sont trouvs perdus corps et biens.

Tels furent les derniers vnements qui parvinrent  la compagnie
maritime en l'anne 1879. Les renseignements mtorologiques
rapports de ces parages, n'taient pas de meilleur augure; on
savait que de violentes temptes s'y taient succd  de courts
intervalles, rendant fort prilleuse la situation des navires qui, se
trouvant loin d'un port, avaient t surpris et emprisonns dans les
glaces.




DEUXIME PARTIE

LA JEANNETTE EST PERDUE




DEUXIME PARTIE

LA JEANNETTE EST PERDUE




CHAPITRE VIII.

Plans de recherches[7].

  Quitude du gouvernement des tats-Unis au sujet de _la
    Jeannette_ pendant la premire anne qui suivit le dpart de
    ce navire.--Le _Corwin_ est envoy  la Terre de Wrangell en
    1880.--Inutilit de ses recherches.--Plan du voyage de de Long,
    d'aprs ses lettres.--L'opinion publique s'meut de ne pas
    recevoir la moindre nouvelle.--La Socit de gographie charge
    son prsident de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on
    envoie un navire sur les traces de _la Jeannette_.--Adresse
    de M. Daily au prsident des tats-Unis.--Les Chambres
    votent un premier crdit de 175,000 dollars.--Achat du
    _Rodgers_.--Seconde expdition du _Corwin_  la Terre de
    Wrangell.--Il arrive  accoster cette terre, o personne
    n'avait encore mis le pied.--quipement du _Rodgers_.--Son
    dpart de San Francisco.--Sa croisire.--Immenses rsultats de
    celle-ci.--_L'Alliance_ part le mme jour de Newport pour le
    nord de l'Atlantique.--Voyage de ce navire.--L'_Eira_ et le
    _Barentz_.--Le _Proteus_.--La station du cap Barrow.--Immensit
    du plan de recherches.--Rsultats nuls au point de vue de _la
    Jeannette_.--Fausses nouvelles.--Nouveaux prparatifs.--Plan du
    lieutenant Hogaard.--Une prophtie.--Melville et treize autres
    marins de _la Jeannette_  l'embouchure de la Lna.

  [7] Extrait d'une srie d'articles du _New-York Herald_.


La perte probable du _Mount Wollaston_ et du _Vigilant_, pas plus que
les dernires nouvelles de l'tat atmosphrique de l'Ocan Arctique
au nord du dtroit de Behring,  la fin de l't 1879, ne suffirent 
faire concevoir des craintes sur le sort de _la Jeannette_. On avait
confiance dans la solidit de ce navire; en outre, on le savait mont
par un quipage d'lite. De plus, il tait abondamment approvisionn
pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire dfaut; mais le
capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord
du dtroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de
combustible, si le besoin s'en tait fait sentir. Dans l'opinion du
gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes
de _la Jeannette_ n'avaient donc  redouter ni la disette, ni les
atteintes du froid.

L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passrent sans qu'on
ressentt la moindre apprhension sur le sort de l'expdition;
d'ailleurs on esprait que les baleiniers, qui, chaque anne, se
rendent au dtroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en
revenant des parages o _la Jeannette_ avait t aperue pour la
dernire fois.

Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre compltement
 cette source d'informations. Connaissant les habitudes des
baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire
la moindre recherche qui les aurait dtourns de leur lieu de pche
et peut-tre forcs d'aborder sur des terres d'un accs difficile.
Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du
_Corwin_,  la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de
Long avait d y construire. Le _Corwin_, dont nous aurons bientt
l'occasion de parler de nouveau, tait un navire appartenant  la
marine de l'tat, charg par le gouvernement de croiser sur les
ctes de l'Alaska, pour empcher l'introduction du whisky et des
armes  feu dans l'tendue de ce territoire et sur les les voisines
appartenant aux tats-Unis.

Aussitt charg de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap
sur la Terre de Wrangell; mais l, il rencontra des difficults
que ni son nergie ni son courage ne purent lui faire surmonter;
 cinq reprises diffrentes, il tenta d'aborder; mais,  chaque
fois il dut y renoncer vu l'tat de la mer et de la banquise contre
laquelle il venait se heurter. Il revint donc  San Francisco sans
aucune nouvelle de _la Jeannette_. Les baleiniers restrent aussi
successivement  leurs ports d'attache, mais pas un n'tait  mme de
fournir le moindre renseignement sur l'expdition au ple nord.

Aprs cette campagne la question de la recherche de _la Jeannette_
n'avait pas avanc d'un pas.

Cette absence absolue de nouvelles commena  susciter quelques
apprhensions; au reste les nouvelles apportes de l'Arctique taient
loin d'tre rassurantes, on s'tonnait qu'un aussi grand nombre de
navires eussent pu visiter les parages de la Terre de Wrangell sans
trouver le moindre indice du passage de de Long et de ses compagnons,
quand on tenait pour certain qu'ils avaient d aborder sur terre,
puisque de Long disait, dans des lettres crites  sa femme avant son
dpart:

Alors, si la saison est encore favorable pour avancer vers le nord,
j'irai  la Terre de Kellett (Wrangell), dont je suivrai la cte
orientale aussi loin que possible.

Si la position de Nordenskjold n'inspire aucune inquitude et que
j'apprenne qu'il n'est pas ncessaire pour nous d'aller  la baie
Saint-Laurent, je pousserai immdiatement  travers le dtroit
de Behring et me dirigerai de suite vers la Terre de Kellett. Je
suivrai, aussi loin qu'il me sera possible, la cte orientale, afin
d'atteindre la plus haute latitude o notre navire pourra arriver
avant de prendre mes quartiers d'hiver.

Si rien ne vient entraver notre marche, je me bornerai  toucher
 la pointe mridionale de la Terre de Kellett, o je construirai
un cairn sous lequel je dposerai une relation de notre voyage
jusqu' la date  laquelle nous serons arrivs. Mon intention est
d'en faire autant tous les vingt-cinq milles marins et de donner
les renseignements utiles pour faire connatre les progrs de notre
marche. Mais si nous venions  rencontrer des obstacles sur notre
route, nos descentes  terre seraient plus frquentes et les cairns
plus nombreux. Toutefois, comme nous ignorons quelles difficults
peuvent nous attendre, il est impossible de tracer d'avance un plan
dfini de nos oprations.

Comme peut-tre, dans le courant de l'anne prochaine, on enverra
un navire  notre recherche, je dois, pour lui faciliter la tche
vous donner des indications gnrales sur le plan de campagne que je
compte suivre si nous parvenons  trouver, sur la cte de la Terre
de Kellett, un port convenable pour y tablir nos quartiers d'hiver.
Je ferai, pendant l'automne prochain et le printemps suivant, tous
mes efforts pour remonter aussi loin que possible vers le nord, avec
les traneaux; et pendant l't 1880, ds que l'tat des glaces me le
permettra, je prendrai la route du ple avec mon navire pour aller
hiverner... o Dieu nous conduira. Mais si, au contraire, notre
mauvaise fortune voulait que nous ne rencontrassions point de port,
et qu'il nous fallt passer l'hiver au milieu des glaces, nul ne peut
dire o nous serons dans un an, ni o on devra nous chercher.

Dans le cas o quelque dsastre viendrait  fondre sur notre navire,
nous oprerions notre retraite vers les tablissements de la cte de
Sibrie, ou vers les lieux habits par les tribus du cap oriental, o
nous attendrions une occasion propice pour retourner  notre dpt de
Saint-Michel.

Si on envoie un navire uniquement pour obtenir de nos nouvelles,
qu'il aille en chercher sur les ctes de la Terre de Kellett et sur
celles de l'le Herald; au contraire, s'il avait pour mission de nous
suivre, il pourra, aprs avoir trouv les dernires notes laisses
par nous sur ces ctes, tenir pour certain,  moins d'un avis oppos,
que nous avons t entrans  l'est. Or, si malgr mes efforts pour
marcher droit au nord je m'aperois que nous sommes emports dans la
direction de l'est, j'essayerai de gagner l'Atlantique en tournant
la pointe septentrionale du Gronland, si nous sommes arrivs  une
latitude assez leve; dans le cas contraire, je prendrai la voie du
dtroit de Lancastre pour venir dboucher dans la baie de Melville.

Les indications contenues dans ces lettres taient assez prcises.
De Long voulait aborder  la Terre de Wrangell: mais l'avait-il
pu? N'avait-il pas, comme il semblait le craindre lui-mme, t
pris au milieu des glaces? Les deux champs de glace signals par le
capitaine de la _Sea Breeze_ ne s'taient-ils pas referms sur lui et
ne le tenaient-ils point emprisonn, l'emportant dans une direction
inconnue? Telles taient les questions que s'adressaient ses amis et
ceux de ses compagnons, ainsi que toute personne qui s'intressait 
l'expdition. D'ailleurs n'avait-il pas, pour ainsi dire, exprim le
dsir qu'on envoyt un navire  sa recherche?

D'un autre ct, le souvenir de Franklin et de ses infortuns
compagnons, ainsi que l'histoire plus rcente du _Tegethoff_, taient
encore trop prsents  la mmoire de tous pour qu'on restt plus
longtemps inactif. Comme l'enthousiasme, la crainte est contagieuse,
et la crainte de quelques individus isols d'abord, s'empara du
public en gnral. Les socits scientifiques s'murent  leur tour
et rsolurent de s'adresser au gouvernement pour obtenir l'envoi d'un
navire  la recherche de _la Jeannette_ et de son quipage.

Ce fut la Socit de gographie qui en prit l'initiative. A la suite
d'un vote mis  l'unanimit par le conseil, son prsident, M. Daily,
fut charg de prsenter une adresse au prsident des tats-Unis, pour
demander la prsentation aux Chambres d'un projet de loi autorisant
le secrtaire de la marine  envoyer un navire de l'tat  la
recherche de _la Jeannette_, et lui accordant les fonds ncessaires
pour couvrir les frais de l'expdition.

Il est vrai, dit en substance cette adresse, que _la Jeannette_ est
la proprit de M. Bennett; elle a t achete et approvisionne 
ses frais; mais, du jour o le Congrs a autoris le secrtaire de
la marine  en prendre charge et  lui donner un quipage choisi
parmi les officiers et les matelots de la marine de l'tat, ce
navire doit tre assimil aux autres navires de l'tat. Or, qui
se permettrait de supposer, si un de nos navires de guerre tait
dans une position prilleuse, que le secrtaire de la marine pt
hsiter un seul instant  employer tous les moyens en son pouvoir
pour lui porter secours? Eh bien, _la Jeannette_ est peut-tre
en danger. Avant de partir, ce navire avait t,  la vrit,
renforc de faon  pouvoir rsister  la pression des glaces;
son quipage avait t approvisionn de trois ans de vivres, de
vtements, de fourrures, d'une tente de pont, o il pouvait se
mettre  l'abri tout en respirant l'air pur; mais _la Jeannette_
ne pouvait porter que cent tonnes de charbon, et la consommation
journalire d'un steamer est d'environ huit tonnes. Le lieutenant
de Long a renouvel, il est vrai, sa provision  Saint-Michel,
dans l'Alaska, et pouvait, aprs avoir travers le dtroit de
Behring, en faire autant au cap Beaufort, o se trouve un gisement
d'excellent charbon qu'il connaissait. Mais, a-t-il pu le faire? En
outre, si ses approvisionnements taient au complet et d'excellente
qualit au dpart, il n'en a pas t de mme partout: les chiens
qu'il a pris  Saint-Michel taient d'une qualit infrieure,
d'aprs M. Yvan Petroff, et les traneaux construits en Californie,
qu'il a emports avec lui, taient loin de valoir les _nartas_
des Russes. J'ajouterai mme, d'aprs la mme personne, qu'
Saint-Michel on considrait l'quipement de l'expdition comme fort
loin de correspondre aux difficults qu'elle devait rencontrer
dans l'Arctique. En vain nous opposerait-on les rapports faits
par quelques baleiniers sur l'tat des mers arctiques  la fin de
1879, qui,  leur avis, tait favorable au lieutenant de Long et au
succs de l'expdition. Ces rapports ne reposent que sur de simples
apprciations, et l'exprience du pass nous force  nous dfier
des conjectures en tout ce qui concerne les voyages d'explorations
polaires: le gouvernement ne peut s'y arrter, ni baser ses dcisions
sur des hypothses qui ont souvent t dmenties par les vnements.
Malgr l'esprance qu'on peut conserver, de voir le lieutenant
de Long revenir dans le cours de l't prochain, on doit,  tout
prix, viter le risque de le laisser passer un troisime hiver
dans l'Arctique; car, pour quiconque connat les mers polaires, un
troisime hiver pass dans les glaces quivaut  un arrt de mort.
Non-seulement l'invasion du scorbut est alors  craindre, mais
l'tiolement physique et la prostration morale deviennent tels,
que les malheureux qui y seraient exposs se trouveraient dans
l'impossibilit d'oprer leur retraite, soit par terre, soit par mer.

Nous prions donc le gouvernement de ne pas imiter l'exemple que lui
a donn le gouvernement anglais, quand il s'est agi de Franklin. Il
est probable, en effet, que si un navire se ft port au secours de
l'_Erebus_ et de la _Terror_, ds que sir Ross en fit la demande,
les dbris de cette malheureuse expdition eussent t sauvs. Mais
le gouvernement anglais, se reposant sur le fait qu'aucun dsastre
n'tait survenu, depuis de longues annes, aux nombreux vaisseaux qui
avaient frquent les mers arctiques, et sachant que les deux navires
taient approvisionns pour trois ans, attendit presque l'expiration
de ce dlai. Aussi, quand arrivrent les secours qu'il expdia,
Franklin tait mort; les deux navires avaient t abandonns, et
les cent neuf hommes qui avaient survcu  leur chef, aprs avoir
tent de s'ouvrir un chemin  travers les dserts de neige, sous la
conduite du capitaine Crozier, taient morts aussi.

L'lan tait donn. D'autres compagnies savantes, imitant l'exemple
de la Socit de gographie, adressrent des ptitions aux Chambres
et au gouvernement. Celui-ci, de son ct, ne resta pas inactif;
sur la demande du prsident Garfield, un projet de loi fut prsent
aux Chambres, et,  l'unanimit presque absolue, et sans autres
discussions que des discussions de forme, un crdit de 175,000
dollars fut vot pour l'achat et l'quipement d'un navire. Quelque
temps plus tard, un second crdit de 25,000 dollars fut vot pour
l'appropriation d'un navire de l'tat, qu'on destinait  aller
croiser sur la limite des glaces, entre le Gronland et le Spitzberg.
En outre, le _Corwin_, que nous avons dj vu, en 1880, faire de
vaines tentatives pour aborder  la Terre de Wrangell, reut l'ordre
de recommencer ses recherches dans les mmes parages. Enfin, deux
autres expditions, qui,  la vrit, n'avaient pas pour objectif
principal de retrouver _la Jeannette_ ou les gens de son quipage,
mais fonder des stations mtorologiques dans l'extrme nord, furent
charges d'oprer des reconnaissances dans le voisinage des points
o elles s'tabliraient, et aussi loin que le permettraient les
moyens dont elles pourraient disposer. La premire, sous les ordres
du lieutenant Greely, devait aller s'installer  la baie de lady
Franklin, sur le dtroit de Smith; tandis que la seconde, commande
par le lieutenant Ray, tait destine au cap Barrow, au nord de
l'Alaska.

Ce furent donc cinq expditions que le gouvernement des tats-Unis
mit sur pied, et qui, dans l'espace de deux ou trois mois,
quittrent les bords du Pacifique ou de l'Atlantique, pour se mettre
 la recherche de _la Jeannette_. Nous n'entrerons naturellement
point dans de grands dtails sur chacune d'elles, bien que toutes
mriteraient,  plus d'un titre, les honneurs d'une relation
particulire. Nous passerons mme sous silence les deux dernires,
qui, comme nous l'avons dit, n'taient pas,  proprement parler, des
expditions de recherches, mais nous reprendrons, dans leur ordre
chronologique, d'aprs la date de leur dpart, les trois premires,
pour en dire quelques mots.

Comme on pouvait le deviner, le _Corwin_, spcialement construit
pour naviguer dans les mers polaires, fut le premier prt. Il
partit de San Francisco le 1er mai 1881, et, le 27 du mme mois,
jeta l'ancre dans le port d'Illiouliouk,  Oonalachka. Ne prenant
que le temps ncessaire pour renouveler son charbon et complter
ses autres provisions, il en repartit presque aussitt pour la baie
Saint-Laurent, traversa le dtroit de Behring. L, il dbarqua une
petite troupe au cap Serdze-Kamea, sous les ordres du lieutenant
Herring, avec mission d'explorer la cte jusqu' Tapkau, avec des
traneaux attels de chiens, qu'on s'tait procurs en passant le
long de la cte d'Amrique. Le commandant du _Corwin_ retourna
ensuite sur la cte d'Amrique, d'o il revint peu aprs reprendre
le lieutenant Herring et ses compagnons, pour se rendre  l'le
Herald. Quittant cette le presque aussitt, il mit le cap sur la
Terre de Wrangell, o il finit par aborder, le 12 aot 1881, aprs
maintes difficults. C'est donc  lui que revient l'honneur d'avoir,
le premier, mis le pied sur cette terre, qui joue un si grand
rle dans tout le cours de cette histoire, et d'en avoir explor
la partie la plus mridionale; car on ne peut gure reconnatre 
Kellett l'honneur de l'avoir devanc, puisque celui-ci, aprs y tre
descendu, renona  gravir la barrire de falaises qui s'levait
devant lui. Aprs avoir pris possession de cette terre au nom des
tats-Unis, et avoir cherch en vain des traces de _la Jeannette_,
le capitaine Hooper, sans aborder une seconde fois  l'le Herald,
comme il se l'tait propos, retourna  bord du _Corwin_ pour se
rendre au cap Barrow, o l'appelaient les ncessits de son service.
Revenant ensuite, aprs avoir sauv une partie de l'quipage de
Daniel Webster, qui s'tait trouv pris dans les glaces, il tenta
d'aborder une seconde fois, le 30 aot,  la Terre de Wrangell, o
il esprait rencontrer le _Rodgers_; mais des temptes accompagnes
de brouillard, qui se succdrent le 30, le 31, et les 1er, 2, 3 et
4 septembre, le forcrent  abandonner ce projet. Il reprit donc le
chemin de Saint-Michel, d'o il partit le 14 septembre, pour revenir
 San Francisco, et arriver dans ce port le 21 octobre.

Le _Rodgers_ dont nous venons de parler, tait le navire pour l'achat
et l'quipement duquel les Chambres amricaines avaient vot un
crdit de 175,000 dollars. Ce fut aussi celui dont le voyage eut les
rsultats les plus importants. Originairement, il avait t construit
pour la pche  la baleine et avait t achet par le gouvernement
amricain dans le but spcial de l'envoyer  la recherche de _la
Jeannette_ et des quipages du _Mount-Wollaston_ et du _Vigilant_,
les deux baleiniers disparus dont nous avons dj parl. Aussitt
aprs avoir subi  Mare-Island les rparations ncessaires et avoir
t appropri pour l'usage auquel on le destinait, le _Rodgers_,
command par le lieutenant Berry, quitta le port de San Francisco le
16 juin 1881. Il se rendit d'abord  Petropaulowsk, sur la cte du
Kamtchatka. L, il rencontra le _Strelock_, navire de guerre russe,
dont le capitaine Livrau se mit  la disposition du lieutenant
Berry, son commandant, pour lui fournir tout ce qui pouvait lui
manquer, et lui annona que la veille il avait reu de son propre
gouvernement l'ordre de l'aider par tous les moyens en son pouvoir;
il devait lui-mme faire des recherches le long de la cte de
Sibrie, et aller aussi loin que les exigences de son service et la
sret de son navire le permettraient.

Le lieutenant Berry profita de son sjour  Petropaulowsk pour se
procurer plusieurs attelages de chiens et des traneaux, puis reprit
la mer pour se rendre  la baie Saint-Laurent.

C'est de ce point que le 11 aot il partit dfinitivement pour
l'Ocan Arctique. Deux mois s'coulrent sans que personne st au
juste sa position. Enfin, au bout de ce laps de temps, il rencontra
un navire baleinier, le _Belvidere_ auquel il confia ses dpches.
Mais ce ne fut le 7 novembre seulement, quand ce dernier arriva  San
Francisco, qu'on apprit que le lieutenant Berry s'tait assur que la
Terre de Wrangell tait une le et en avait fait faire le tour.

On apprit aussi par les lettres apportes par le _Belvidere_ ce
que le lieutenant Berry avait fait depuis son arrive dans l'Ocan
glacial. En quittant le dtroit de Behring, il s'tait rendu au
cap Serdze-Kamea, o devait l'attendre le _Strelock_; mais n'y
rencontrant point ce navire il s'tait immdiatement dirig sur
l'le Herald o il tait arriv le 24 aot. Aprs des recherches
minutieuses, n'y ayant rencontr aucun des cairns, que le capitaine
de Long avait promis d'y laisser, il y avait dpos lui-mme une
lettre dans un cairn qu'il avait construit, pour attester son
passage, et pris le chemin de la Terre de Wrangell. La traverse
avait t difficile: le _Rodgers_ avait d se frayer un chemin 
travers des glaces brises, pendant une douzaine de milles. Enfin,
arriv prs de l'extrmit mridionale, il avait rencontr un port
commode o il tait entr. De l les explorateurs taient partis en
diffrentes directions: les uns taient remonts au nord en suivant
la cte orientale, sous la direction de matre H. S. Waring; les
seconds commands par l'enseigne de vaisseau Hunt, avaient long
d'abord la cte mridionale et avaient ensuite remont la cte
occidentale aussi loin que possible; enfin le lieutenant Berry,  la
tte des troisimes s'tait enfonc  l'intrieur des terres o il
tait arriv au pied d'une haute montagne qu'il avait gravie jusqu'
son sommet, lev de 2,500 pieds. De ce lieu lev on dcouvrait
la mer sur tous les points de l'horizon, sauf  l'ouest-sud-ouest,
o une chane de hautes montagnes, interceptant la vue, semblait
terminer la terre de ce ct.

Matre Waring aprs avoir rencontr la cte orientale, pendant un
certain nombre de milles, avait trouv que celle-ci s'inflchissait 
l'ouest et l'avait suivie dans cette direction, mais s'tait trouv
subitement emprisonn par les glaces. Aprs trois jours d'attente il
avait d se dcider  abandonner son embarcation, pour revenir par
terre au point o le navire tait  l'ancre. Plus heureux l'enseigne
Hunt, avait contourn la pointe sud, et remontant la cte occidentale
ne s'tait arrt que devant le banc de glace qui tenait bloqus
Waring et ses compagnons, dont il avait aperu la situation sans
pouvoir parvenir jusqu' eux. La Terre de Wrangell n'tait donc
qu'une le, et une le de peu d'importance, dont on avait fait le
tour. C'tait l une dcouverte importante, mais, nanmoins, le but
principal de l'expdition n'tait point atteint, car aucun des trois
groupes n'avait trouv les cairns annoncs par de Long, ni aucun
vestige de l'expdition de _la Jeannette_, car la seule trace que
cette le et t jamais visite tait le cairn construit par le
capitaine Hooper, le 11 aot prcdent.

Tromp dans ses esprances, le lieutenant Berry avait rsolu de
pousser ses recherches plus au nord pour y dcouvrir une terre dont
les baleiniers lui avaient affirm l'existence. Il tait donc remont
jusqu'au 73 44' de latitude nord, mais s'tait toujours heurt  la
nappe de glace,  l'est aussi bien qu' l'ouest, sans rien dcouvrir.
Voyant alors l'inutilit de ses tentatives ritres, il avait
repris la direction du sud. Ayant abord une seconde fois  l'le
Herald, il en tait reparti pour explorer la cte septentrionale de
la Sibrie, d'o il tait retourn  la baie de Saint-Laurent, aprs
avoir dbarqu quelques-uns de ses gens dans une le voisine du cap
Serdze-Kamea. Ceux-ci devaient, avec les chiens et les traneaux
qu'il leur laissa, pousser leurs explorations par terre jusqu'au cap
Jakan. Arriv  la baie Saint-Laurent, il s'tait occup d'tablir
son navire dans les quartiers d'hiver, d'o il esprait reprendre ses
recherches l'anne suivante.

Mais qu'on nous permette ici d'anticiper un peu sur les faits et de
dire que la campagne du _Rodgers_ devait finir par une catastrophe,
car ce navire brla au milieu des glaces le 30 novembre suivant.

Pendant que le _Corwin_ et le _Rodgers_ faisaient ainsi de vains
efforts au nord du dtroit de Behring pour retrouver leurs
compatriotes disparus, _l'Alliance_ croisait dans les parages du
Spitzberg.

Ce navire, qui appartenait  la marine militaire des tats-Unis,
tait parti d'un des ports de l'Atlantique le mme jour que le
_Rodgers_ quittait San Francisco sur le Pacifique, c'est--dire
le 16 juin. Avant de se rendre directement sur le lieu de sa
croisire, il fit escale  Saint-Jean-de-Terre-Neuve, d'o il
partit pour Reykjavik, sur la cte mridionale de l'Islande. Le
capitaine Wadleigh, qui le commandait, esprait trouver dans cette
le des pilotes norwgiens qui pourraient le conduire  Hammerfest,
au nord de leur pays, o il devait s'arrter avant de gagner le
Spitzberg. Tromp dans cette esprance, il quitta l'Islande aussitt
et prit le chemin d'Hammerfest, o il arriva le 25 juillet. Ayant
trouv dans cette ville le pilote des glaces qu'il cherchait, il
appareilla, aussitt ses derniers prparatifs termins, pour la
cte du Spitzberg, et le 24 aot, il tait  Green-Harbour. Nous
n'entreprendrons point de le suivre dans les diffrentes alles et
venues qu'il opra le long des ctes de cet archipel; qu'il nous
suffise de dire que _l'Alliance_ dpassa le 80 nord, atteignant
ainsi un degr de latitude que deux navires seulement ont dpass;
mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'elle ait pu le faire
sans aucun des appareils protecteurs dont sont toujours munis les
vaisseaux qui doivent affronter le choc des glaces. _L'Alliance_,
en effet, n'avait reu son ordre de dpart que dix jours avant
d'appareiller.

Aprs un voyage de quatre mois et demi elle rentrait  Halifax, le
1er novembre, sans avoir obtenu plus de succs relativement  _la
Jeannette_ que le _Corwin_ et le _Rodgers_ et que les deux autres
expditions dont nous avons parl antrieurement.

Avant de quitter _l'Alliance_, nous croyons utile d'expliquer la
thorie sur laquelle s'est appuy, pour l'envoyer dans les parages
du Spitzberg, le comit institu pour tudier les moyens les plus
propres pour faire parvenir srement des secours  _la Jeannette_,
thorie qui, jusqu'ici, n'a point t rendue publique par le moyen
de la presse:--Au moment du dpart de _l'Alliance_ la thorie de
Petermann n'avait point encore t renverse par les dcouvertes du
lieutenant Berry et l'on se disait: si de Long a dbarqu sur la
Terre de Wrangell et continu en traneau sa route vers le ple,
pour revenir il a eu deux voies ouvertes devant lui: le dtroit de
Smith et le Spitzberg, sur lesquelles il est assur, ou du moins
il a plus de chance de rencontrer des baleiniers et des chasseurs
de morses, qu'en revenant  la pointe mridionale de la Terre de
Wrangell; car c'est le seul point de cette dernire terre o il
peut esprer rencontrer des baleiniers pour revenir avec eux par le
Pacifique. Mais ce point est loign de onze cents milles du ple,
tandis que l'extrmit septentrionale du Spitzberg n'en est qu'
cinq cent quatre-vingt-cinq environ. En admettant qu'aprs avoir
quitt son navire il ait gagn le ple avec ses traneaux, sa route
scientifique a t celle du Spitzberg. Tels sont les motifs qui ont
fait envoyer _l'Alliance_ dans cette direction. Et si le voyage de
ce navire n'a pas eu d'autres rsultats, il a prouv du moins que
de Long n'avait pas pris cette route, et mis fin  une source de
nombreuses conjectures.

D'aprs ce qui prcde, jamais plan de secours n'avait t combin
sur une aussi vaste chelle; nanmoins, on ne s'en tait pas tenu l.
Le secrtaire de la marine des tats-Unis, voulant qu'aucun point de
la circonfrence du cercle arctique ne demeurt inexplor et comptant
avec raison sur le bon vouloir de la Russie, dont le vaste empire
borde prs d'un tiers de l'Ocan glacial, avait,  la date du 28 mai
1881, tlgraphi au ministre amricain  Saint-Ptersbourg:

Priez gouvernement russe d'inviter tous les navires portant son
pavillon et visitant les ctes de la Sibrie de vouloir bien veiller
sur le steamer _la Jeannette_, quip pour une exploration arctique
par la munificence de M. James Gordon Bennett. Bien qu'on n'ait
encore signal aucun dsastre arriv  ce navire, notre gouvernement
croit prendre une sage prcaution en provoquant l'attention de
gouvernements amis,  son sujet.

    BLAINE, secrtaire de la marine.

Mais le peuple amricain n'tait pas seul  s'intresser au salut
de la phalange hroque partie  bord de _la Jeannette_. En effet,
comme pour associer le nom de l'Angleterre  celui de l'Amrique, qui
dj s'taient donn la main dans une autre circonstance semblable
demeure clbre, M. Leigh Smith, le hardi explorateur de la Terre
de Franois-Joseph, avait aussi promis son concours. En 1880, M.
Leigh Smith, avec son yacht de 360 tonneaux l'_Eira_, avait russi,
le premier aprs Payer et Weyprecht,  toucher  cette vaste terre
encore inconnue en 1873, et, aprs en avoir explor les ctes sur une
centaine de milles, tait revenu en Angleterre.

Au mois de juin 1881, il tait reparti pour continuer son oeuvre, se
chargeant, en mme temps, de faire tout ce qui serait en son pouvoir
pour dcouvrir des traces de _la Jeannette_ et sauver son quipage,
si celui-ci avait abord sur la Terre de Franois-Joseph.

Pendant longtemps, on a pu se demander s'il ne faudrait point ajouter
le nom de M. Smith au martyrologe des explorations arctiques. On
savait qu'il n'avait emport que pour quatorze mois de vivres, et
ce laps de temps tait coul, quand, au mois d'aot dernier, M.
Smith avec son quipages a t rencontr par le _Hope_, envoy  sa
recherche. Quant  l'_Eira_, elle avait subi le sort du _Tegethoff_
et tant d'autres. Elle avait t crase par les glaces l'anne
prcdente.

Enfin, en terminant, citons encore le _Barentz_, que le gouvernement
hollandais envoie depuis quelques annes pour tudier le mouvement
et l'tat des glaces dans la partie de l'Ocan glacial, qui s'tend
de la Nouvelle-Zemble,  l'est, au Spitzberg,  l'ouest, et  la
Terre de Franois-Joseph, au nord, et qu'on dsigne aussi sous le
nom de mer de Barentz. Au moment de partir, le commandant de ce
navire avait aussi reu pour instruction de recueillir tous les
renseignements et tous les indices de nature  le mettre sur les
traces de _la Jeannette_.

Malgr cet immense dploiement de moyens, la question de _la
Jeannette_ restait  peu prs aussi avance pendant l'automne 1881
qu'au commencement de la mme anne.

A la vrit, on racontait que des Esquimaux prtendaient avoir vu
quatre hommes blancs se diriger vers l'embouchure de la rivire
Mackenzie, mais l'exactitude de ce fait tait rvoque en doute.

En outre, on avait reu, au _New-York Herald_, une dpche du bureau
de ce journal,  Londres, ainsi conue:

    Londres, 14 octobre, 2 heures matin.

Je viens de recevoir un tlgramme du professeur Nordenskjold dat
de cette nuit et ainsi conu:

Capitaine Johanneser, commandant la _Lna_ pendant l'expdition
Nordenskjold, vient d'arriver  Yakoutsk. Il rapporte qu'un Yakoute
du village de Boulouni raconte avoir vu, le 13 septembre 1879
(nouveau style), un steamer  l'embouchure de la Lna. On suppose que
c'est _la Jeannette_.

Le steamer _Louise_, arriv le 19 septembre  Tromso, rapporte que
les Samoydes de l'embouchure de l'Yenissi ont trouv, pendant
l'hiver dernier, les cadavres de deux Europens, ayant une bouteille
de whisky. Cette nouvelle mrite attention, vu qu'on ne signale la
perte d'aucun navire europen, dans ces parages, pendant le cours de
l'anne dernire.

    NORDENSKJOLD.

Le tlgramme de Londres ajoute:

Ceci est la copie exacte du tlgramme dans lequel l'anne 1879 est
nettement indique.

Malgr sa prcision, et le nom du professeur Nordenskjold appos au
bas, ce tlgramme n'inspira gure plus de confiance que les rumeurs
qui circulaient parmi les Esquimaux. Il donna naissance  un plan de
secours combin avec une rare sagacit par un jeune officier de la
marine danoise, le lieutenant de vaisseau Hogaard.[8]

  [8] Le lieutenant Hogaard, qui accompagnait Nordenskjold  bord
  de la Vega, est aujourd'hui parti  la tte d'une nouvelle
  expdition au ple nord.

Pour dfendre son plan, rsultat de l'induction et du raisonnement,
le lieutenant Hogaard disait:

Puisqu'un Yakoute prtend avoir vu la fume d'un steamer en face
de l'embouchure de la Lna, cette fume doit tre celle de _la
Jeannette_, si cet homme dit la vrit. Certes, il n'est point
inadmissible que de Long, aprs avoir essay en vain de remonter au
nord, le long des ctes orientales et occidentales de la Terre de
Wrangell, se soit dcid  pousser de plus en plus  l'ouest. En
second lieu, on retrouve des traces de l'expdition  l'embouchure de
l'Yenissi, o des Samoydes prtendent avoir trouv les cadavres de
deux Europens, ayant une bouteille de whisky. Si ce second fait est
vrai, nous avons l une autre trace certaine de _la Jeannette_, et,
dans ce cas, je pense que le lieutenant de Long a constamment suivi
la cte de Sibrie vers l'ouest, sans pouvoir se frayer un chemin
au milieu des champs de glace qui circonscrivent au nord la partie
libre des eaux qui l'avoisinent. De cette faon, il est arriv vers
la partie la plus septentrionale de l'Asie. Me rappelant aujourd'hui
les paroles qu'un de ses amis prononait devant moi  Yokohama:--Ou
il atteindra le ple, ou nous ne le reverrons jamais,--je pense
qu'il a d se tenir le raisonnement suivant: Jusqu' prsent il m'a
t impossible de m'approcher du ple; si je continue d'aller vers
l'ouest, j'arriverai  la Terre de Franois-Joseph, o les chances
ne sont pas meilleures; alors ici ou jamais! Puis il a mis le cap
au nord. La raison qui me fait croire--en me basant sur les deux
rumeurs dont je viens de parler et dont je ne veux point garantir
l'authenticit--qu'il est venu aussi loin vers l'ouest, c'est la
prsence de ces deux cadavres  l'embouchure de l'Yenissi; c'est l
une preuve certaine que _la Jeannette_ a t crase, ou, comme le
_Tegethoff_, emprisonne par les glaces sur la cte de quelque terre
polaire inconnue, et qu'une partie au moins de son quipage a tent
de revenir en traneau vers les rgions habites. Et ces cadavres
sont ceux des deux infortuns qui sont alls le plus loin. _Si_ la
Jeannette _a t abandonne loin de l'est du cap Tscheliouskine, il
et t bien plus naturel d'aller chercher des contres habites 
l'embouchure de la Lna; c'est pourquoi je pense que si son quipage
a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivire_.

L'expos des motifs qui avaient prsid  la conception du plan du
lieutenant Hogaard nous dispense d'entrer dans de longs dtails sur
ce plan lui-mme. Bornons-nous donc  dire que la suite montrera
jusqu' quel point ses prvisions furent justifies.

A la fin de l'automne 1881, aprs le retour du _Corwin_ et de
_l'Alliance_ dans leurs ports respectifs, aucune nouvelle prcise de
_la Jeannette_ n'avait encore franchi les limites du monde civilis;
les recherches taient donc pour ainsi dire  recommencer et 
recommencer sur un plus vaste plan encore: Le _Rodgers_ tait rest 
la baie Saint-Laurent, prt  repartir pour le nord, ds la rupture
des glaces; le lieutenant Ray et le lieutenant Greely veillaient, de
leur ct, l'un au cap Barrow, l'autre  la baie de Lady Franklin. M.
Leigh Smith, avec l'_Eira_, n'tait point encore revenu de la Terre
Franois-Joseph, mais entre ces diffrentes stations existaient de
vastes lacunes. Il fallait en complter le rseau. Les Anglais se
souvenant de l'aide que lui avaient fourni les tats-Unis pour les
recherches de Franklin, proposaient de faire surveiller les abords
de la baie d'Hudson et les parages de la rivire Mackenzie; en
outre, l'opinion publique, en Angleterre, rclamait du gouvernement
de la reine qu'on envoyt  la recherche de l'_Eira_ un navire qui
pourrait, en mme temps, secourir _la Jeannette_ ou son quipage.
Les tats-Unis, de leur ct, se prparaient  quiper un nouveau
navire dans le mme but. Enfin, le lieutenant Hogaard proposait de
mettre  excution le plan qu'il avait form, d'explorer le nord de
l'Asie jusqu'au cap Tscheliouskine vers l'est, et, au nord, jusques
o les glaces lui permettraient d'avancer. Le rseau allait donc
tre presque complet. Cependant on semblait n'avoir pas pris garde
aux dernires paroles prononces par le lieutenant Hogaard devant la
Socit Royale de gographie de Londres. Si _la Jeannette_ a t
abandonne loin de l'est du cap Tscheliouskine, il et t bien
plus naturel d'aller chercher des contres habites  l'embouchure
de la Lna; c'est pourquoi je pense que si son quipage a pu aborder
quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivire. Lui-mme,
pensant que de Long avait pntr plus  l'ouest, avait l'intention
de ne pas dpasser le cap Tscheliouskine. En Angleterre comme en
Amrique, les meetings se succdaient pour activer les prparatifs
et tudier les plans de secours, lorsqu'une nouvelle soudaine vint
couper court  tout et jeter la joie et l'esprance dans le coeur de
ceux qui s'intressaient au sort des gens de _la Jeannette_.

Le 20 dcembre le directeur du _New-York Herald_ recevait de
Washington la dpche suivante du secrtaire d'tat:

On vient de recevoir un tlgramme ainsi conu de M. Hoffman, notre
charg d'affaires  Saint-Ptersbourg:

_Jeannette_ crase dans les glaces, 11 juin, par 77 de latitude
nord et 157 longitude est. quipage, embarqu sur trois canots,
dispers par vents et brouillards.--Canot no 3, avec onze hommes,
command par ingnieur Melville, arriv embouchure de la Lna le 19
septembre. Canot no 1, avec capitaine de Long, Dr Ambler et douze
matelots, arriv ensuite  la Lna dans un tat pitoyable.--Prompts
secours envoys.--Pas de nouvelles du canot no 2.

    P.-T. Frelinghuysen,
    Dpartement de l'tat.

Le mme jour (20 dcembre 1881), le directeur du _New-York Herald_ 
Londres tlgraphiait  New-York:

Le correspondant du _Central News_  Londres est venu au bureau du
_Herald_ pour nous remettre une copie d'un tlgramme en franais
ainsi conu:

Gouverneur Sibrie orientale annonce bateau polaire amricain
_Jeannette_ trouv, quipage secouru.

Aussitt que le prsident des tats-Unis eut connaissance de la
premire de ces dpches, il chargea le secrtaire d'tat (ministre
de l'intrieur) d'adresser au charg d'affaires des tats-Unis 
Saint-Ptersbourg, M. Hoffman, le tlgramme suivant:

    Dpartement de l'tat.

    Washington, 20 dcembre 1881.

Hoffman, charg d'affaires, Saint-Ptersbourg.

Prsentez les sincres remercments du prsident  toutes les
autorits ou personnes qui, par quelque moyen, ont aid  secourir
les infortuns survivants de _la Jeannette_, ou fourni renseignements
 notre gouvernement.

En mme temps que ces dpches arrivaient  New-York, le
correspondant du _New-York Herald_  Paris en tlgraphiait une autre
plus explicite:

    Paris, 20 dcembre 1881.

Notre correspondant de Saint-Ptersbourg nous annonce par le
tlgraphe que le gnral Ignatieff a reu ce matin la dpche
suivante, que je transcris littralement:

    Irkoutsk, 19 dcembre, 6 h. 25, soir.

Le gouverneur d'Yakoutsk crit que le 14 septembre, trois habitants
de Hagan-Oulouss-de-Zigane, localit prs du cap Barhay, ont
dcouvert un grand canot contenant onze survivants de l'quipage du
steamer naufrag _la Jeannette_, au cap Barhay,  140 verstes au
nord du cap Bikoff. Ces gens avaient beaucoup souffert. L'adjoint au
chef du district a reu aussitt l'ordre de se rendre auprs d'eux,
avec un mdecin et des mdicaments, pour leur donner les soins que
rclamaient leur tat, et de se mettre  la recherche du reste de
l'quipage naufrag. Cinq cents roubles ont t aussitt mis  sa
disposition pour faire face aux dpenses urgentes.

L'ingnieur Melville a expdi trois dpches identiques: une au
directeur du bureau du _Herald_  Londres; une seconde au secrtaire
de la marine  Washington, et une troisime au ministre des
tats-Unis  Saint-Ptersbourg. Les pauvres malheureux arrivs ici
ont tout perdu. L'ingnieur Melville raconte que _la Jeannette_ tait
emprisonne dans les glaces et fut crase par elles le 23(?) juin,
par 77 de latitude nord et 157 de longitude est. L'quipage est
parti dans trois bateaux. A cinquante milles de l'embouchure de la
Lna, ils se sont perdus de vue mutuellement, pendant une violente
tempte et au milieu d'un brouillard intense. Le canot no 3, sous
le commandement de l'ingnieur Melville, est arriv  l'embouchure
du bras oriental de la Lna le 29 septembre, et fut arrt pur
des icebergs prs du hameau d'Idolaciro-Idolatre; le 29 octobre,
Ninderman et Noros, du canot no 1, sont aussi arrivs  Bolonenga
(Boulouni). Ils apportaient la nouvelle que le lieutenant de Long,
le Dr Ambler et une douzaine d'autres naufrags, avaient abord 
l'embouchure la plus septentrionale de la Lna, o ils se trouvent
actuellement, dans la plus affreuse dtresse. Bon nombre ont les
pieds gels. Des gens sont immdiatement partis de Bolonenga, pour
s'occuper activement de retrouver ces malheureux, qui sont en danger
de prir. Aucune nouvelle n'a encore t reue du canot no 2. Dans
sa dpche  M. Bennett, Melville le prie d'envoyer immdiatement,
par tlgraphe, de l'argent  Yakoutsk ainsi qu' Irkoutsk. Je vous
prie de demander instamment que 6,000 roubles soient mis de suite 
la disposition du gouverneur d'Yakoutsk, afin qu'on puisse aller 
la recherche des morts et porter secours et assistance aux autres
naufrags, qu'on veut faire venir dans la maison du gouverneur. L,
ils trouveront un mdecin qui leur prodiguera tous les soins que la
science pourra lui suggrer.

    _Sign_: Prsident PDACHENKO.

    _Contre-sign par le ministre de
    l'intrieur_: OBRESKOFF.




CHAPITRE IX.

  Dpche adresse d'Irkoutsk au bureau du _New-York Herald_, de
    Londres, le 21 dcembre, et signe Melville.--M. Melville
    demande de l'argent.--Rponse tlgraphique de M. Bennett,
    contenant une dpche du gnral Ignatieff annonant envoi de
    fonds.--Rponse du secrtaire d'tat des tats-Unis.--Rponse
    du secrtaire de la marine.--De tous cts on envoie de
    l'argent.

  Nouvelle dpche de M. Bennett.--O ont t trouvs M. Melville
    et ses compagnons?--Par qui?

  Par quelle route les canots de _la Jeannette_ sont-ils arrivs
     l'embouchure de la Lna?--La _tundra_.--Fausses nouvelles
    dmenties aussitt.--Dpche du gnral Anoutchine.--Danenhower
    et Melville reoivent l'ordre de rester  l'embouchure de la
    Lna.--Rsum succinct du voyage de _la Jeannette_.--Arrive
    du canot no 3  l'embouchure de la Lna.--Il entre dans un des
    bras latraux du fleuve.--Difficults qu'il rencontre.

  Envoi de Kusmah  Boulouni.--Nouvelles que ce dernier en
    rapporte.--M. Melville part pour cette localit.--Il croise
    en route Bieshoff, le commandant de la place.--Noros et
    Ninderman.--Ninderman, le hros de l'expdition.


_New-York Herald_, 22 dcembre 1881.

    Londres, 21 dcembre, 3 heures matin.

La dpche suivante a t reue ce matin,  minuit 20, au bureau du
journal  Londres:

    Irkoutsk, 21 dcembre, 2 h. 05, soir.

_Jeannette_ crase par les glaces par 77 15' latitude nord 157
longitude est. Bateaux et traneaux arrivs heureusement jusqu'
cinquante milles au nord de la Lna, o les bateaux furent spars
par une tempte. La baleinire, commande par l'ingnieur en chef
Melville, entra dans l'embouchure orientale de la Lna le 17
septembre. Elle fut arrte par les glaces dans la rivire. Nous
trouvmes un village indigne, et aussitt que le fleuve fut pris,
je me mis en communication avec le commandant de Bolonenga. Le 29
octobre, j'appris que le premier canot, portant le lieutenant de
Long, le docteur Ambler et douze autres hommes de l'quipage avait
abord  l'embouchure septentrionale de la Lna. Le commandant de
Bolonenga envoya immdiatement du secours aux gens de la baleinire.
Nous sommes tous bien. Ninderman et Noros arrivs  Bolonenga le 29
octobre, cherchrent du secours pour l'quipage du premier canot.
Tous ceux qui le composent sont dans une triste condition et en
danger de mourir de faim; tous ont cruellement souffert du froid.
Le commandant de Bolonenga a dpch des claireurs indignes et va
poursuivre courageusement les recherches jusqu' ce qu'il les ait
trouvs. Encore aucune nouvelle du second canot. Envoyez argent pour
besoins urgents  Irkoutsk et  Yakoutsk. Voici la liste des gens qui
montent les bateaux:


_Premier canot_ (sauv).

    Lieutenant George W. DE LONG.
    Dr James M. AMBLER.
    Jrme J. COLLINS.
    William NINDERMAN.
    Louis NOROS.
    Hans ERICKSON.
    Henry KNACK.
    Adolf DRESSLER.
    Carl GORTZ.
    Walter LEE.
    Nelse IVERSON.
    George BOYD.
    ALEXIS.
    Ah SAM.


_Second canot_ (manquant).

    Lieutenant Charles W. CHIPP.
    Captain William DUNBAR.
    Alfred SWEETMAN.
    Henry WARREN.
    Peter JOHNSON.
    Edward STAR.
    SHAWELL.
    Albert KUEHNE.


_Baleinire_ (sauve).

    Ingnieur George W. MELVILLE.
    Lieutenant J.-W. DANENHOWER.
    Jack COLE.
    James BARTLETT.
    Raymond NEWCOMB.
    Herbert LEACH.
    George LANDERTACK.
    Henry WILSON.
    MANSON.
    ANEQUIN.
    Long SING.

    _Sign_: MELVILLE.

Cette dpche ne resta pas longtemps sans rponse. De tous cts, 
Saint-Ptersbourg,  Washington et  Paris, on semblait rivaliser
d'ardeur pour porter secours aux naufrags, et les dpches se
succdaient rapidement.

Celle de Melville tait date du 21 dcembre, 2 h. 05,  Irkoutsk;
le mme jour, M. Bennett tlgraphiait de Paris,  M. Frelinghuysen,
secrtaire d'tat  Washington:

A la rception du tlgramme de mon correspondant de
Saint-Ptersbourg, m'apportant les premires nouvelles de _la
Jeannette_ et m'annonant qu'une somme de 6,000 roubles tait
ncessaire, j'ai expdi tlgraphiquement cette somme, par
l'entremise de MM. de Rothschild, au gnral Ignatieff, 
Saint-Ptersbourg, en le priant de tirer sur moi pour toutes autres
sommes qui seraient juges ncessaires afin d'assurer le salut et le
bien-tre de de Long et de ses compagnons.--J'ai reu aujourd'hui
le tlgramme suivant du gnral Ignatieff:--Je me suis ht de
communiquer  votre correspondant les nouvelles reues d'Irkoutsk.
J'ai donn ordre au gouverneur de prendre les mesures les plus
promptes pour qu'on porte secours  l'quipage naufrag; en mme
temps je l'ai autoris  faire toutes les dpenses ncessaires, dont
je lui ai promis le remboursement.

    IGNATIEFF.

Vous pouvez voir, par cette dpche, que le gouvernement russe
fait tout ce qui est en son pouvoir pour assurer le salut et le
prompt retour du capitaine de Long et de ses hommes. Si vous, ou le
secrtaire de la marine, avez quelques instructions  me donner,
je ferai mon possible pour les suivre. J'ai l'intention d'envoyer
un correspondant spcial au-devant des naufrags, qui prendra la
route que ceux-ci doivent suivre pour venir ici. Comme il s'coulera
quelques jours avant son dpart, peut-tre vous ou le secrtaire de
la marine, dsirerez-vous profiter de l'occasion pour envoyer aux
gens de l'quipage des lettres de leurs parents et de leurs amis.

Mon correspondant de Saint-Ptersbourg me tlgraphie que la
distance  parcourir, pour arriver au lieu o se trouvent les
naufrags, est de 4,000 milles; distance que, seul, un voyageur
muni d'un _papier de faveur_, mettrait au moins un mois 
franchir. J'apprends aussi de Saint-Ptersbourg que l'empereur a
personnellement donn l'ordre que les vtements, les provisions,
l'argent ou les moyens de transport ncessaires soient mis  la
disposition du personnel de _la Jeannette_, ce qui est pour nous
une sre garantie que tout sera mis en oeuvre pour procurer aide et
confort aux gens de l'quipage.

    James GORDON BENNETT.


_Rponse du secrtaire Frelinghuysen._

    Dpartement de l'tat.

    Washington, 21 dcembre 1881.

    James Gordon Bennett, Paris.

Tlgramme annonant votre gnreuse provision reu. Avant
rception, avais envoy dpche suivante  Hoffman:

Le prsident dsire que vous fassiez provision afin de procurer
immdiatement assistance aux officiers et matelots de _la Jeannette_
et d'assurer leur retour. Tlgraphiez promptement le montant de la
somme que vous dsirez et il y sera pourvu par le secrtaire de la
marine et par moi. Tlgraphiez aussi les mesures  prendre par le
gouvernement pour sauver l'quipage du canot manquant.

    FRELINGHUYSEN, secrtaire.

De son ct, le secrtaire de la marine tlgraphiait  M. Melville,
 Irkoutsk:

Faites tous vos efforts et n'pargnez aucune dpense pour assurer
le salut du canot no 2. Faites donner tous les soins aux malades et
aux hommes gels dj trouvs, et aussitt que possible faites-les
transporter dans un climat plus doux. Dpartement fournira fonds
ncessaires.

Dans ces diverses dpches, il n'est encore question que des
prparatifs de recherches et des moyens d'arriver  rendre celles-ci
fructueuses; de tous cts l'argent ncessaire arrive, et on peut
tre assur qu'il ne fera pas dfaut. Mais l'action va se suivre
de prs. M. Bennett tlgraphiait, en effet, le 23 dcembre, au
secrtaire d'tat  Washington:

    Paris, 23 dcembre 1881.

    Honorable Frederick T. FRELINGHUYSEN,
    Secrtaire d'tat, Washington.

Je viens de recevoir de mon correspondant de Saint-Ptersbourg le
tlgramme suivant:

Gnral Ignatieff a envoy  Yakoutsk l'ordre de faire partir deux
nouvelles expditions d'explorateurs  la recherche de l'quipage
naufrag; il veut que tout soit mis en oeuvre pour retrouver le canot
no 2.

Ainsi qu'on a dj dit, Melville et les dix hommes qui
l'accompagnent ont t rencontrs par trois Yakoutes. Les Yakoutes
sont des nomades d'un caractre doux; ils sont, en outre, experts
dans l'art de soigner les accidents et les maladies, causs par le
froid. Les naufrags ne pouvaient donc tomber entre de meilleures
mains. On doit, nanmoins, se rappeler que de Barcho, o ils ont
t rencontrs,  Yakoutsk, la distance est de 2,000 verstes, soit
environ 1,400 milles, et qu'il n'existe aucun moyen rgulier de
transport. Vingt jours au moins sont ncessaires pour franchir cette
distance. Les gens envoys  leur secours tant partis depuis trois
jours, mettront deux mois environ pour aller les joindre et les
ramener  Yakoutsk.

Il ne faut pas perdre de vue que tout ce qui concerne Melville et
ses compagnons est  peu prs connu, mais qu'on ne sait absolument
rien touchant le sort de de Long et de sa troupe, qui se composait
encore de treize personnes aprs le dpart de Ninderman et de Noros.
Il faudra beaucoup de temps pour arriver jusqu' eux dans une contre
dpourvue de chemins. La distance de Yakoutsk  Irkoutsk est de 2,818
verstes. Le service postal tabli entre ces deux villes tant fort
dfectueux, quinze jours au moins seront ncessaires pour transporter
vingt-quatre personnes.

Dans huit jours, le gnrai Tchernaieff, gouverneur d'Yakoutsk--non
le gnral Tchernaieff de Serbie,--recevra du gouvernement, par
un courrier extraordinaire, les instructions ncessaires pour
envoyer deux expditions  l'embouchure de la Lna. La ligne
tlgraphique s'arrtant  Irkoutsk, on ne recevra pas avant trois
mois de nouvelles directes des naufrags. Le voyage d'Irkoutsk 
Saint-Ptersbourg devant durer probablement un mois, mme en faisant
la plus grande diligence, les gens de l'quipage n'arriveront pas
dans cette dernire ville avant le mois d'avril, et  New-York avant
le mois de mai.

Telles sont les informations que j'ai reues jusqu' ce jour. Si
le gouvernement dsirait communiquer directement avec les hommes de
_la Jeannette_, je prends la libert de lui faire connatre que le
gnral Anoutchine, gouverneur de la Sibrie orientale, est en ce
moment  Saint-Ptersbourg, mais qu'il peut correspondre directement
avec le gnral Pdashenko, qui le remplace pendant son absence. Si
je reois d'autres nouvelles, je vous en informerai  l'instant.

    James GORDON BENNETT.

Laissons un instant, si vous le voulez, l'quipage de _la Jeannette_
pour nous demander par quel chemin elle est arrive  l'embouchure
de la Lna, et quelle est le caractre du pays o doit se trouver la
troupe de de Long, jusqu' ce que des nouvelles plus prcises nous
renseignent exactement  ce sujet.

Une dpche de Saint-Ptersbourg, date du 26 dcembre,  laquelle
nous ajouterons quelques dtails, clairera le lecteur sur ces deux
points.

Pour arriver  l'embouchure de la Lna, dit cette dpche, les
canots de _la Jeannette_ ont pass entre la Nouvelle-Sibrie et l'le
de Fadievsko, qui n'est habite que pendant l't. Des peuplades
nomades s'y rendent avec leurs traneaux attels de chiens et s'en
reviennent  la fin de la belle saison. Les canots ont ensuite trouv
sur leur route l'le Petite et l'le de Stolbovo. La distance
entre le lieu o _la Jeannette_ a t crase par les glaces et
l'embouchure de la Lna est d'environ cinq cents milles. L'embouchure
de cette rivire est situe dans cette partie aride et dsole de la
cte septentrionale de la Sibrie  laquelle on a donn le nom de
_tundra_.

La cte septentrionale de la Sibrie entre le cap Chelivuskine et le
dtroit de Behring, dit M. Kennan, est probablement la partie la plus
strile et la plus inhospitalire de tout l'empire russe. Sur des
centaines de milles au sud de l'Ocan Arctique, cette rgion ne forme
presque partout que d'immenses steppes inhabitables et impropres
 toute espce de culture. Les Russes la dsignent sous le nom de
_tundra_. En t, cet espace ne prsente  l'oeil qu'un immense tapis
de lichens gris-bruntre, saturs d'eau, o le voyageur rencontre
difficilement un point solide pour y poser le pied; tandis qu'en
hiver ces dserts sont couverts d'un linceul de neige apporte par
les vents du ple et amoncele en long et minces sillons semblables
aux vagues de l'Ocan.

La _tundra_ diffre sous maints rapports des autres dserts sans
arbres comme sans verdure. D'abord le sol de cette immense zone
reste constamment glac. Pendant l'hiver le sol de la partie qui
borde la Lna, depuis Yakoutsk jusqu' son embouchure, n'est qu'une
couche de glace de plusieurs centaines de pieds d'paisseur et dont
la surface, pendant l't, a environ vingt ou trente pouces de
profondeur. Alors une vgtation chtive apparat sur ce sol dgel,
o elle puise sa nourriture dans la mince couche d'humus que supporte
un substratum de glace de cinq ou six cents pieds d'paisseur et
constamment impermable. Il en rsulte qu' la fonte des neiges,
l'eau sature le sol, et, grce  la lumire continuelle du jour de
juin et juillet, la mousse prend un rapide dveloppement. Cette
mousse forme alors un coussin souple et flexible o le voyageur qui
ose s'y aventurer enfonce jusqu'au genou, sans rencontrer une base
solide. C'est ainsi qu'anne par anne, depuis des sicles, les
couches de mousse se succdant et laissant  l'hiver leurs dtritus
pour alimenter celles qui les suivront, ont fini par former,  la
surface de la _tundra_ une immense ponge de milliers de milles
carrs. Pour les autres vgtaux, il en existe peu ou point. Un
buisson de groseilliers rabougris, une maigre touffe d'herbe des
marais, un bouquet de kerovnik, bravant le froid et les temptes,
apparatra peut-tre  et l tranchant, par sa couleur verte, sur la
teinte bruntre du reste de la plaine, mais d'ordinaire, l'oeil du
voyageur pourra scruter tout l'horizon, sans y rien dcouvrir que le
ciel et la mousse.

En hiver, cet aspect est bien autrement lugubre; et l'observateur
qui pourrait, de la nacelle d'un ballon, plonger son regard sur
cette rgion dsole, s'imaginerait facilement planer au-dessus de
la mer glaciale. Rien, en effet, de prs comme de loin, ne viendrait
lui rappeler qu'il se trouve au-dessus d'un continent, si ce n'est
peut-tre la blanche silhouette d'une chane de montagnes couverte
de neige et strile, se profilant dans l'espace, ou la ligne sombre
et sinueuse de buissons malingres, rabougris, et de pins s'tendant
 travers le linceul blanc qui recouvre cette zone d'un point 
l'autre de l'horizon, comme pour lui dire que l existe quelque
rivire glace, tributaire de l'Ocan Arctique. Pendant cette saison,
la _tundra_ prsente un tableau d'une inexprimable horreur, mme en
plein midi, quand sa surface, qui ne peut tre compare qu' celle
d'un ocan de neige, est balaye par la tempte, et emprunte une
teinte rougetre aux tristes rayons de soleil, qui merge  peine
au-dessus de l'horizon. On se sent le coeur et l'imagination glacs
 l'aspect effrayant et sinistre de ces solitudes incommensurables.
Mais pendant la nuit, quand l'oeil ne peut plus distinguer les
limites vagues et confuses de l'horizon, quand tous les objets n'ont
plus que des formes indcises et qu'alors les franges vert-ple de
l'aurore borale commencent  envahir de leurs replis sinueux tout
ce segment de cercle du ct du nord, clairant de leurs lueurs
fantastiques et fugitives l'immense linceul de neige qui enveloppe
toute la nature, alors nul ne saurait dpeindre l'horreur des
tnbres et du silence qui rgnent dans cette rgion maudite, ni son
aspect de dsolation indicible et presque infernale, qui terrifie et
cependant fascine l'imagination.

En toute saison, en toute circonstance, que la _tundra_ soit
couverte de mousse ou qu'elle soit couverte de neige, la zone qu'elle
embrasse semble une vritable terre de maldiction. En t, on dirait
que la couche de mousse sature d'humidit, qui crot sur l'eau qui
recouvre le sol, n'est l que pour recevoir les averses qui tombent
par intervalle et la fouettent impitoyablement de leurs ondes glaces
jusqu' ce que, disparaissant, elle fasse place  un manteau de
neige. En hiver, les terribles rafales du nord, dsignes par les
Russes sous le nom de _poorgas_, aprs avoir balay les plaines de
glace de la mer arctique, viennent aplanir sa surface neigeuse et
y creuser de longs sillons, que dans leur souffle imptueux, elles
finissent par durcir et polir.

Tel est le climat et l'aspect de l'immense _tundra_ qui borde la
mer glaciale et sur laquelle la fortune a jet les survivants de _la
Jeannette_.

Toute cette cte fut visite pour la dernire fois et dcrite par
le lieutenant Pierre Anjou, en 1823. Antrieurement elle avait t
explore, en 1735 et 1736, par le lieutenant Prontschischeff. Elle
fut galement visite en 1739, dans la partie la plus septentrionale,
par le lieutenant Dimitri Lapteff. L'endroit o les gens du canot
no 3 ont abord se trouve situ entre le lieu o fut enseveli, en
1735, le lieutenant Lassnius, qui prit l avec ses trente-cinq
compagnons, et celui o, pendant l'anne 1736, prirent le lieutenant
Prontschischeff et sa femme. La distance de ce point  Yakoutsk est
de plus d'un millier de milles, qu'il faut parcourir  travers une
contre compltement dpourvue de population.

Jusqu'au 11 janvier, c'est--dire pendant seize jours, on ne reut
plus aucune nouvelle importante de _la Jeannette_.

Cependant, le 9, le _Central News_ publiait une dpche en franais,
qu'il avait reue de son correspondant de Saint-Ptersbourg. Elle
tait ainsi conue:

    Irkoutsk, 7-1.

Soulkowski quitta 28 juillet _Rodgers_, qui partit Terre Herald.
Jusque-l taient ensemble. Baie Providence arriva autre golette
amricaine dont l'quipage raconta avoir vu Herald bateau bris
avec passagers morts, cuillers trouves avec initiales _Jeannette_.
_Rodgers_ hivernera Herald, d'o enverra nouvelles par Chine.

Mais la vracit de cette dpche fut aussitt rvoque en doute. Le
correspondant du _Herald_  Saint-Ptersbourg tlgraphiait le mme
jour  son journal:--N'attachez aucune importance aux _canards_
expdis de Saint-Ptersbourg  une agence de nouvelles, relatifs 
la prtendue dcouverte d'un canot contenant des cadavres et quelques
cuillers portant les initiales de _la Jeannette_. Cette dcouverte
aurait eu lieu le 10 aot. Absolument aucune nouvelle concernant _la
Jeannette_ n'a t reue, soit par le gouvernement russe, soit par
le gnral Anoutchine. Ce dernier a tlgraphi de nouveau que les
dtails les plus minimes d'information, au sujet du navire ou des
naufrags, lui soient envoys sans retard. On lui a rpondu qu'il
avait reu tout ce qu'on avait pu recueillir de nouvelles jusqu' ce
moment.

Au reste, aucun renseignement important ne devait arriver de sitt.

Le 11 janvier, le correspondant,  Saint-Ptersbourg, tlgraphiait
au _New-York Herald_:

Les premires nouvelles reues d'Yakoutsk, depuis le 20 dcembre,
sont arrives ce matin, en rponse aux ordres donns, soit par
l'empereur, soit par le comte Ignatieff, soit par le gnral
Anoutchine. On doit se rappeler que la ligne tlgraphique se termine
 Irkoutsk, et que, de cette ville  Yakoutsk, la distance est de
2,118 verstes, c'est--dire plus de 1,800 milles. C'est donc un
voyage de 3,600 milles, aller et retour, qu'il faut faire au milieu
des neiges, et qui demande vingt jours.

Voici ce que le gnral Anoutchine me transmet par le tlgraphe:

Aucune nouvelle directe de _la Jeannette_. En vertu des instructions
que j'ai tlgraphies, les habitants du littoral des gouvernements
d'Yakoutsk et d'Yniss ont t informs du naufrage et invits 
rechercher, avec toute l'activit possible, les naufrags qui n'ont
pas encore t trouvs.

    Gnral ANOUTCHINE.


A partir de ce moment, une srie de dpches assez peu importantes se
sont succd  des intervalles rapprochs; nous ne croyons pas devoir
les reproduire en entier, d'autant plus qu'elles ne font souvent que
se rpter l'une l'autre, et nous nous bornerons  les analyser pour
donner un peu de suite  notre rcit.

Le 12 janvier, on annonait,  Saint-Ptersbourg, l'arrive 
Yakoutsk du lieutenant Danenhower et de cinq de ses compagnons, qui
avaient atteint cette ville le 18 dcembre prcdent. A cette poque,
on y attendait aussi Melville, avec le reste de la troupe, pour les
jours suivants. Mais, d'aprs les dernires nouvelles de Boulouni,
qui remontaient jusqu'au 16 novembre,  midi, on n'avait encore
aucune nouvelle du capitaine de Long et de la troupe du canot no 1.

Ds que le secrtaire de la marine apprit l'arrive de Danenhower 
Yakoutsk, il lui envoya une dpche pour lui enjoindre, ainsi qu'
Melville, de rester sur les lieux, afin de participer aux recherches
entreprises pour retrouver leurs compagnons. On ignorait, en effet,
en Amrique, que Danenhower avait presque perdu la vue. On ignorait
galement que Melville, ds qu'il avait appris l'arrive de de Long
et de ses compagnons  l'embouchure de la Lna, s'tait rendu 
Boulouni, d'o il tait parti  leur recherche, tandis que Danenhower
prenait le chemin de Yakoutsk, avec le reste des hommes du canot no
3. Ces derniers,  l'exception de Bartlett, taient mme partis de
Yakoutsk, pour se rendre  Irkoutsk, quand arriva la dpche.

Mais laissons Melville s'enfoncer dans le nord  la recherche de
de Long, et Danenhower continuer sa route vers Irkoutsk, pour dire
quelques mots du voyage de _la Jeannette_, dont, pour ainsi dire,
les dpches n'ont pas fait mention. Une lettre de M. Melville
au _New-York Herald_ nous fournira les dtails que, sans elle,
nous serions obligs d'aller puiser dans une foule de dpches
plus ou moins exactes et souvent contradictoires. Nous viterions
mme de donner tous ces dtails sur le sjour de _la Jeannette_
dans les glaces, s'ils ne nous paraissaient indispensables pour
faire comprendre ce qui va suivre, car ils nous amneront tout
naturellement aux premires recherches de M. Melville dans le delta
de la Lna.

Ayant dj donn, avec les lettres de M. Collins, la relation du
commencement de l'expdition, nous n'y reviendrons naturellement
point, et ne reprendrons le rcit qu'au moment du dpart de _la
Jeannette_ de la baie Saint-Laurent.


Le 27 aot, dit M. Melville, aprs avoir embarqu le reste de la
cargaison de notre golette (la _Fanny A. Hyde_), nous prmes la
route du dtroit de Behring et des les Kolioutchine. Notre but,
en faisant ce dtour, tait, avant de nous enfoncer vers le nord,
d'avoir des nouvelles prcises de Nordenskjold. Nous arrivmes  la
baie Kolioutchine le 31 aot. Nous tant convaincus par nos propres
yeux que l'expdition sudoise tait partie, nous mmes aussitt le
cap sur la Terre de Wrangell.

Le 3 septembre, nous rencontrmes les premires glaces. Le 4, nous
tions en vue de l'le Herald. Jusqu'au 6, nous pmes nous frayer un
chemin  travers les glaons; mais, ce jour-l, nous fmes arrts et
restmes emprisonns dans la banquise.

Quelques jours plus tard, le 14, plusieurs membres de l'expdition
firent une tentative pour aborder l'le Herald, qu'ils se proposrent
de visiter, mais ils chourent. C'est  partir de ce moment que les
glaces commencrent  nous entraner vers le nord-ouest.

Le 21 octobre, nous tions en vue de la Terre de Wrangell, qui nous
restait au sud.

Nous restmes encastrs dans notre berceau de glace jusqu'au
25 novembre. Le navire subissait alors une pression terrible,
qui menaait de l'craser. Ce jour-l, les deux glaons qui
l'treignaient s'cartrent et le laissrent flotter en eau libre,
sans que, nanmoins, il lui ft possible de manoeuvrer. Mais, dans la
soire du mme jour, les glaces se rapprochrent, et notre immobilit
recommena, pour durer jusqu'au 12 juin 1881, jour o _la Jeannette_
coula  fond.....

Toutefois, ce long laps de plus de vingt et un mois ne s'coula point
sans quelques autres incidents. Mais ce n'est point ici le moment
de les raconter en dtail; nous y reviendrons plus tard. Nous nous
bornerons donc  signaler les principaux.

Le 19 janvier 1880, les glaces exercrent une pression si effrayante
sur les flancs du navire, qu'une voie d'eau se dclara. On parvint 
s'en rendre matre, mais jamais compltement, de sorte que pendant
le reste du temps, soit dix-huit mois environ, on fut oblig de
manoeuvrer les pompes. L'accident avait cependant paru tellement
grave, que tous les prparatifs taient faits pour dbarquer sur la
Terre de Wrangell.

Nanmoins, le mouvement de drive vers le nord-ouest continuait
toujours, entranant le navire dans cette direction. La Terre de
Wrangell finit donc par disparatre, au mois de mars 1880.

Le navire resta ainsi pendant quatorze mois, sans qu'aucune autre
terre appart dans son horizon. Enfin, le 17 mai 1881, une terre fut
signale.

Nous tions alors, dit M. Melville, par 76 43' 20" de latitude
nord, et 161 de longitude est. Aucune terre n'tant indique sur
nos cartes, dans ces parages, nous en conclmes que celle que nous
voyions tait nouvelle. Comme c'tait une le, nous lui donnmes le
nom de Jeannette, mais nous n'y abordmes point.

Notre mouvement de drive tait alors fort rapide, et toujours dans
la mme direction. Le 24 mai, nous apermes une nouvelle terre,
juste dans la direction o les glaces nous emportaient. Celles-ci
taient alors extrmement morceles, et prsentaient l'aspect d'un
vritable chaos, qui nous causait de vives inquitudes.

Le 1er juin, une troupe de six hommes fut envoye pour aborder sur la
terre dcouverte; elle en revint le 6 juin, aprs l'avoir visite.
C'tait une le, qui reut le nom de Henrietta. Elle est situe par
77 8' de latitude nord et 157 43' de longitude est.

Dans la nuit du 10 au 11, on ressentit,  bord de _la Jeannette_,
les premiers chocs, prcurseurs de la rupture gnrale des glaces
et de la crise fatale. Pendant la journe du 11, la pression fut
effrayante, et il devint vident que le navire ne pouvait rsister
longtemps. On commena donc  l'vacuer, afin de ne pas se laisser
surprendre par l'vnement sinistre qu'on ne prvoyait que trop. Le
12 au soir, _la Jeannette_ fut abandonne, et le 13, vers quatre
heures du matin, elle sombrait.

Les prparatifs de la retraite durrent six jours, pendant lesquels
les naufrags continurent d'tre entrans au nord-ouest, jusqu'
77 42' de latitude.

Pendant leur marche vers le sud, ils dcouvrirent une le, 
laquelle ils abordrent avec beaucoup de difficults, le 29 juillet.
Ils lui donnrent le nom d'le Bennett. Elle gt par 76 38' de
latitude nord et 150 30' de longitude est. Ils en repartirent le
6 aot et, sur leur chemin, rencontrrent l'le de Fadievski, qui
appartient  l'archipel de la Nouvelle-Sibrie. Ils y abordrent le
31. Ils passrent ensuite successivement  Katelno, Stolbovo et
Sensenovski, o ils abordrent le 10 septembre. C'est de l qu'ils
partirent dans leurs canots, le 12, pour gagner l'embouchure de la
Lna, o Barkin tait fix comme lieu de rendez-vous.

Reprenons ici la lettre de M. Melville.

Dans la nuit, continue-t-il, nous fmes spars par une violente
tempte. Notre canot arriva de la cte au sud de Barkin dans la
matine du 14.

Le 16, nous entrmes dans l'embouchure du bras oriental de la Lna,
sur la rive duquel nous rencontrmes une hutte abandonne dans
laquelle nous nous arrtmes. Aprs deux jours de marche en avant,
nous rencontrmes trois indignes qui refusrent de nous piloter
jusqu' un village.

Le 20, nous tentmes de remonter la rivire, mais les bas-fonds
nous barrant le passage, nous fmes obligs de reprendre le chemin
de la cabane o nous avions pass la nuit prcdente. Enfin nous
trouvmes Bushiell Kooll Gow qui s'offrit pour nous piloter jusqu'
Boulouni; mais, aprs trois jours d'un travail horriblement pnible,
nous nous arrtmes chez Spridow. Nous en repartmes le lendemain
et poursuivmes notre voyage jusque chez Nichola Chagra, o nous
arrivmes le 26.

Dans la matine du 27, nous partmes pour Boulouni, pilots par
Chagra et l'exil Euphme. Mais le mauvais temps et la glace nous
forcrent de retourner sur nos pas et de rentrer chez Nichola
Chagra. L on nous dit qu'il faudrait attendre quinze jours avant
que la glace soit assez prise pour nous permettre de continuer notre
voyage en traneau.

J'envoyai alors un autre exil, nomm Kusmah, pour prvenir le
commandant de Boulouni de notre arrive et de la triste condition,
dans laquelle nous nous trouvions. Kusmah partit le 16 octobre mais
ne revint que le 29. Il nous apportait du pain et quelques autres
provisions. En route il avait rencontr,  Bulcour, deux membres de
la troupe de de Long qui lui avaient donn une lettre. Il me remit
aussi une lettre de Bieshoff commandant de Boulouni dans laquelle
celui-ci m'annonait son arrive avec des traneaux attels de rennes
pour nous emmener. Il devait, en mme temps, nous apporter des vivres
et des vtements.

Dans l'espoir de le rencontrer en chemin, je quittai la demeure
de Nichola Chagra le 30 octobre, me dirigeant sur Boulouni, o
je voulais me hter de prparer, de concert avec Bieshoff, une
expdition pour l'embouchure septentrionale de la Lna, afin de
porter du secours  de Long et  ses hommes. Le 2 novembre,  mon
arrive  Boulouni, j'appris que j'avais pris un autre chemin que
Bieshoff, que, par consquent, je n'avais pu rencontrer en route.

Mais en arrivant  Boulouni, M. Melville rencontra... Noros et
Ninderman, les deux hommes de la troupe de de Long, ceux-ci avaient
remis  Bieshoff, un long mmoire contenant le rcit de ce qui tait
arriv  la troupe du capitaine depuis le moment de la sparation des
trois canots, en le priant de faire parvenir ce mmoire au ministre
des tats-Unis  Saint-Ptersbourg. Bieshoff, au lieu de l'expdier
 son adresse, l'emporta en partant pour rejoindre Melville, afin de
le remettre  celui-ci. Melville tait dj parti, lorsqu'il arriva 
Simowyelak. Bieshoff remit le mmoire  Danenhower. Ce dernier tait,
en effet, comme nous le verrons plus tard, rest  la tte des hommes
du canot no 3 qu'il devait ramener  Boulouni et conduire ensuite
 Yakoutsk dans le plus bref dlai possible; mais avant de partir
lui-mme, il s'empressa de faire parvenir ce mmoire  Melville sur
les traces duquel il expdia aussitt Bartlett.

Ce mmoire, ainsi que les renseignements obtenus de vive voix par
M. Jackson, de Ninderman et de Noros, et plus tard, de l'ingnieur
Melville, vont nous permettre de retracer la suite des vnements
survenus  de Long et  ses hommes, depuis le jour o ils perdirent
de vue leurs compagnons, et, en mme temps, nous servir  faire
connatre au lecteur dans quelles circonstances M. Melville entreprit
ses premires recherches que nous raconterons ensuite.

Avant d'entreprendre ce rcit, laissons M. Jackson lui-mme exprimer
son opinion sur le compte de Ninderman, l'un des hros de cette
histoire:

Personne peut-tre, dit M. Jackson, n'a autant contribu que
William Ninderman  amener la troupe du capitaine de Long aussi
loin qu'elle est arrive. Dans le journal de de Long, on peut, jour
aprs jour, voir le supplment de travail impos  cet homme ou
que lui-mme entreprenait de son propre gr, toutes les fois qu'il
en trouvait l'occasion. Avec l'Indien Alexis il tait toujours en
tte  la recherche des meilleurs chemins et des endroits les plus
propices pour tablir le campement en sondant la glace afin de
trouver un passage sr pour ceux qui le suivaient. Sur la nappe de
glace de la mer polaire, lui et Bartlett marchaient toujours en tte
de l'escouade du plus lourd traneau, ou aidaient  faire passer
aux autres, au moyen de radeaux de glace, les crevasses qui leur
barraient le passage.

Dans le canot, quand le temps tait mauvais, c'tait encore lui
qui, avec Erickson, servaient de pilotes. Et durant la nuit de la
dernire tempte, pendant laquelle Erickson eut les pieds gels si
affreusement, Ninderman resta au gouvernail. Peut-tre si Erickson
et cout les conseils que celui-ci ne cessait de lui donner, de
remuer les jambes et de frapper des pieds, n'et-il point prouv ce
malheur. Cette terrible retraite n'tait point, au reste, la premire
preuve de Ninderman dans les mers arctiques, car il avait, comme
nous l'avons dj dit, fait partie de l'quipage du _Polaris_, et
fait cette terrible traverse de 196 jours sur un glaon, depuis les
quartiers d'hiver de ce navire dans le dtroit de Smith jusqu'aux
environs de Terre-Neuve. Accoutum au danger et au froid dans les
plus terribles circonstances, son exprience tait grande, et on
verra, dans la dernire note de de Long, quelle confiance celui-ci
avait dans son adresse et dans son jugement. Ce fut lui qui fit les
bquilles pour le malheureux Erickson et qui construisit les radeaux
sur lesquels ses compagnons traversrent les rivires libres de glace
du delta. Ce fut Ninderman, enfin, que de Long choisit pour l'envoyer
en avant, quand il n'avait plus d'espoir que dans le secours des
indignes de Kumah-Surka.




CHAPITRE X.

  Histoire du parti du lieutenant de Long jusqu' l'envoi de
    Ninderman et de Noros  la recherche de secours.--Voyage
    de ces derniers.--Arrive de M. Melville  Boulouni.--Ce
    qui arriva au canot no 1 aprs la sparation des trois
    embarcations.--Arrive sur la cte de Sibrie.--Efforts de de
    Long pour y aborder.--Il y parvient enfin, mais dans quelles
    conditions.--Marche vers le sud.--Dtresse des naufrags.--Mort
    d'Erickson.--De Long se dcide  envoyer chercher des
    secours.--Ses instructions  Ninderman.--Il lui donne l'ordre
    de partir avec Noros.--Scne des adieux.--Dpart.--Noros
    et Ninderman aperoivent un troupeau de rennes.--Tentative
    inutile pour tuer un de ces animaux.--Une cavit dans le flanc
    d'un monticule leur sert d'abri pour la premire nuit.--Ils
    se croient dans l'le Titary.--Leur erreur.--Une effroyable
    bourrasque.--Une nuit dans la neige.--La hutte de Matoch.---
    Accs de dsespoir.--Hutte des Deux-Croix.--Deux jours dans
    cette hutte.--Noros et Ninderman continuent leur marche vers
    le Sud.--Ni feu ni abri.--Une infusion d'corce de _saule
    arctique_ et des morceaux de peau de phoque pour nourriture
    pendant plusieurs jours.--Faiblesse des voyageurs.--Leur
    courage.--Distance parcourue.--Arrive  Bulcour.--Cette
    station est dserte, mais ils y trouvent du poisson.--Arrive
    d'un Tongouse.--Ils se sentent sauvs.--Le Tongouse part
    chercher du renfort.--Regret de Ninderman de l'avoir laiss
    partir.--Les deux voyageurs sont emmens  un campement de
    Tongouses nomades.--Ninderman essaie de faire comprendre  ses
    htes que le capitaine et leurs camarades sont rests plus au
    nord, et meurent de faim.--Il ne peut dcider les Tongouses 
    le suivre.--Son dsespoir.--Kumah-Surka.--Arrive de l'exil
    Kusmah.--Ninderman le prend pour le commandant de Boulouni et
    cherche  lui faire comprendre la situation de de Long.--Kusmah
    confond de Long avec Melville.--Ninderman lui donne une dpche
    pour le ministre des tats-Unis  Saint-Ptersbourg.--Kusmah
    l'emporte  Melville.--Les Tongouses conduisent les deux
    voyageurs  Boulouni.--Arrive de Melville.--Son entrevue avec
    Noros et Ninderman.--Ce qu'il fait pour eux avant de partir 
    la recherche de de Long.


La tempte du 12 septembre qui spara les trois canots, dsempara
pour ainsi dire celui du capitaine, en lui enlevant, pendant la nuit,
son mt et ses voiles. Quand le jour vint, de Long, n'apercevant
plus les deux autres embarcations, ne songea qu' mettre lui-mme en
pratique les instructions qu'il avait donnes au lieutenant Chipp et
 l'ingnieur Melville; et, sans perdre de temps, il se dirigea vers
la cte de Sibrie.

Le vent continuant  souffler avec violence pendant toute la journe
du 13, son canot, qui tait trs charg, embarquait des lames 
chaque instant; il se trouvait continuellement  demi submerg.
Pendant toute la journe une partie des hommes fut donc occupe 
puiser l'eau. A l'approche de la nuit, estimant que la cte ne
pouvait tre loigne, le lieutenant de Long fit installer une
semelle, pour viter d'tre pouss contre les glaces qui pouvaient
border le rivage. La nuit se passa dans ces conditions. Le jour
suivant, la tempte s'apaisa enfin, et la mer se calma peu 
peu; mais tous les gens du canot avaient les pieds et les mains
cruellement maltraits par le froid, et lorsqu'on arriva en vue de
terre, de Long lui-mme ne pouvait presque plus faire usage de ses
membres.

On ne tarda pas  dcouvrir l'embouchure d'une petite rivire o
l'on essaya en vain d'entrer,  cause du peu de profondeur de l'eau
et de la glace qui commenait  s'y former. Il fallut donc retourner
en arrire. Pendant deux jours, on rangea la cte  distance sans
trouver un point o aborder. A la fin, le capitaine voulant  tout
prix arriver  terre, fit gouverner droit au rivage; mais on en
tait encore  deux milles quand le canot toucha. Alors tous les
hommes en tat de marcher reurent l'ordre de sortir du canot afin de
l'allger, et de le haler vers la terre. On russit ainsi  le faire
avancer d'un mille, mais il fut impossible de le traner plus loin.
Il ne restait donc qu' le dcharger et  transporter  dos, jusqu'au
rivage, les objets qu'il contenait.

On tait alors au 16 septembre. Aussitt arrivs sur la cte, les
naufrags se runirent autour d'un grand feu, que M. Collins, sorti
un des premiers du canot, tait venu allumer pour rchauffer leurs
membres engourdis, remettant au lendemain le dchargement du canot.
Cette opration prit la plus grande partie de la journe du 17.

La petite troupe, qui se composait du commandant, le lieutenant
de Long, du docteur Ambler, de M. Collins et de onze hommes de
l'quipage, Ninderman, Noros, Erickson, Knack, Boyd, Gortz, Dressler,
Lee, Iverson, Alexis et Ah Sam, resta encore pendant deux jours sur
le rivage, pour se reposer et se remettre des terribles atteintes du
froid qu'elle avait eues  endurer. Le docteur Ambler, seul, tait
relativement en bon tat. Parmi les hommes, Noros et Ninderman se
trouvaient les deux plus solides.

Aprs ce dlai, les livres de loch du navire, et diffrents
autres objets, que les gens de la troupe taient hors d'tat de
porter, furent renferms dans une cache, et de Long donna l'ordre
du dpart dans la direction du sud. Les fardeaux avaient t
rpartis aussi galement qu'on l'avait pu entre tous les hommes
valides; le capitaine portait lui-mme sa couchette et quelques
papiers. Cependant, quelques hommes se plaignaient de leur charge
et demandrent  l'abandonner; mais le capitaine insista pour que
le tout ft emport. Les naufrags avaient des provisions pour
cinq jours, non compris un chien, le dernier des quarante pris 
Saint-Michel, lequel pouvait, au besoin, leur servir de nourriture.

Erickson, dont les deux pieds taient compltement gels, marcha
d'abord avec des bquilles, mais ses compagnons construisirent un
traneau, sur lequel ils l'emmenrent. La petite troupe marcha ainsi
pendant cinq jours. L'Indien Alexis ayant russi  tuer deux rennes,
on s'arrta pour se restaurer, et faire un bon repas, car, dit
Noros, la maxime du capitaine tait de bien se nourrir tant qu'on
avait des provisions. On se remit ensuite en marche.

Pendant les dix premiers jours, les naufrags franchirent une
distance de vingt milles environ, et atteignirent un point voisin
de celui dsign sur les cartes, sous le nom de Tcholbogoje, mais
o n'existe qu'une seule hutte. Les quatre jours suivants les
amenrent  l'extrmit d'une langue de terre, o ils furent obligs
de s'arrter pour attendre qu'une rivire, large d'environ cinq
cents mtres, qui leur barrait le passage, ft prise par les glaces.
Pendant ce temps-l, ils turent un autre renne. Ce fut vers cette
poque qu'Erickson subit l'amputation de tous les doigts de pied.

Ds qu'il devint possible de traverser la rivire, le capitaine donna
donc l'ordre du dpart; son intention tait de se rendre  Sagasta.
Pendant la nuit, Erickson ayant quitt ses gants, une de ses mains
gela, et, ds lors, son tat empira, car la circulation ne put tre
rtablie.

Le 6 octobre, dit Ninderman, l'tat d'Erickson ne permettait
plus d'esprer sa gurison, et nous craignions mme de ne pouvoir
l'emmener plus loin. Sa mort tant invitable, M. Collins proposa
de demeurer seul auprs de lui, pendant que le reste de la troupe
continuerait sa marche en avant; mais le capitaine n'y voulut point
consentir et dit que tout le monde resterait auprs du moribond.

A un moment o je me trouvais seul dans la hutte avec le capitaine,
continue Ninderman, il me demanda si je me sentais la force d'aller
 Kumah-Surka, qu'il ne croyait loign que de vingt-cinq milles.
Il pensait qu'en partant en compagnie de quelqu'un, je pourrais
faire ce voyage en quatre jours. Il ajouta que si nous ne trouvions
personne  cette station, nous n'aurions qu' pousser plus au sud,
jusqu' Agaket, qui, d'aprs lui, devait se trouver  quarante-cinq
milles plus loin. Si vous trouvez quelqu'un, me dit-il, revenez
aussi vite que possible, en apportant assez de vivres pour que
nous puissions arriver  cette station. Il me demanda ensuite
qui je voudrais prendre pour compagnon. Je lui dsignai Noros. Ne
feriez-vous pas mieux de prendre Iverson? rpliqua-t-il. Non, lui
rpondis-je; pendant quelques jours, Iverson s'est plaint de douleurs
aux pieds. Alors il accepta mon choix. Puis, m'adressant de nouveau
la parole: Ninderman, me dit-il, vous savez que nous n'avons plus
rien  manger; que je ne puis vous donner, pour faire votre voyage,
d'autres vivres que votre portion de chien. Pendant que nous nous
entretenions de ce sujet, le docteur, s'tant approch d'Erickson,
se releva en disant: Il est mort! Cette nouvelle nous remplit tous
de tristesse. Les premiers moments d'motion passs, le capitaine,
se retournant vers moi, me dit: Ninderman, nous continuerons tous
ensemble notre route vers le sud.

Il tait environ neuf heures quand Erickson expira. Le capitaine
m'ayant demand o nous pourrions trouver une place pour l'enterrer:
La gele, lui rpondis-je, a rendu la terre trop dure pour que
nous puissions lui creuser une fosse; d'ailleurs, nous n'avons
aucun instrument convenable pour la faire; il ne nous reste donc
qu' faire un trou dans la glace de la rivire, pour y dposer son
corps. Oui, me dit-il; vous avez raison, et il chargea Noros et
Boyd d'envelopper le corps dans un morceau de toile  voile de la
tente. A midi, tout tait prt pour les funrailles, et le pavillon
fut plant prs du cadavre; quand nous emes bu le peu d'alcool
mlang d'eau chaude que nous avions pour notre dner, le capitaine
nous dit: Mes amis, nous allons rendre les derniers devoirs  notre
ancien compagnon. Le plus profond silence rgnait alors parmi
nous; le capitaine nous adressa quelques paroles; puis, quand il
eut fini, nous prmes le corps d'Erickson et le portmes sur le
bord de la rivire. L, nous creusmes un trou dans la glace avec
une hachette; le capitaine lut ensuite le service des morts, et le
corps fut descendu dans le trou, d'o le courant l'entrana sous nos
yeux. Trois coups de fusils furent alors tirs sur sa tombe, et nous
reprmes le chemin de la hutte.

Le temps tait extrmement mauvais; le vent soufflait avec violence,
et la neige tombait par rafales effrayantes. Nous rentrmes sous la
hutte, plongs dans nos tristes penses; nous avions peu de choses 
nous dire, et nous gardions le silence. Le capitaine me pria d'aller
voir si le temps ne s'tait pas assez amlior pour nous permettre
de partir. Je sortis, mais le temps tait encore si mauvais et la
neige tombait en flocons si serrs que j'en fus aveugl. Il nous et
t impossible de nous conduire. Cette journe me rappelait celle o
nous avions enterr le capitaine Hall. En rentrant, j'invitai donc
le capitaine  diffrer le dpart: Eh bien! dit-il, nous attendrons
jusqu' demain.

Le soir,  l'heure du souper, le capitaine nous dit en nous faisant
distribuer notre dernire portion de chien: Voici le reste de nos
provisions, mais j'espre que nous en aurons d'autres. Le repas
achev, chacun de nous alla se coucher dans l'espoir de prendre un
peu de repos.

Le lendemain,  notre rveil, le vent soufflait encore avec force,
et la neige continuait  tomber par rafales. Nous fmes nanmoins nos
prparatifs de dpart. En quittant la hutte, nous y laissmes une
carabine  rptition, quelques munitions et une note indiquant notre
passage. Notre bagage se composait uniquement de quelques papiers,
du journal particulier du capitaine et de deux carabines, en outre
des vtements que nous portions sur nous. Comme je suggrais au
lieutenant de Long l'ide de laisser tous les papiers dans la hutte,
lui promettant de revenir les chercher ds que nous serions arrivs 
une station habite: Ninderman, me rpondit-il, tant que je vivrai,
ces papiers me suivront.

Nous nous dirigemes vers le sud-est  travers des terrains
sablonneux. Nous remontmes ensuite la rive occidentale d'un cours
d'eau, venant du sud, que nous rencontrmes sur notre gauche; nous
inclinmes ensuite au sud-est jusqu'au bord d'une autre rivire,
dont le lit tait compltement  sec; aprs l'avoir traverse,
nous reprmes la direction du sud, puis celle de l'est. Enfin nous
arrivmes au bord d'un large cours d'eau, que le capitaine supposa
tre celui de la Lna. Croyez-vous, me dit-il, que la glace soit
assez forte pour nous porter? Je vais essayer, lui rpondis-je.
Je m'avanai aussitt sur la glace, mais j'tais  peine  quelques
pas du bord, qu'elle se rompit sous moi, et je passai  travers. Je
me relevai aussi prestement que possible, de sorte que je fus  peine
mouill. Mais en me retournant, je vis, derrire moi, le capitaine
plong dans l'eau jusqu'aux paules. Je m'empressai d'aller  son
secours, et nous regagnmes la berge en toute hte pour y allumer
du feu et scher nos vtements. Comme il tait l'heure de midi, nous
profitmes de cette halte pour prendre un peu d'alcool et d'eau
chaude.

Ainsi que nous l'avons vu, la mort d'Erickson avait fait natre chez
le capitaine de Long l'esprance de pouvoir marcher plus rapidement
vers le sud. Mais, hlas! cette esprance ne devait tre que de
courte dure! Pendant les deux jours qui suivirent, tous les gens de
la troupe n'ayant que quelques onces d'alcool pour se soutenir, se
sentirent bientt dfaillir. Il fallut donc s'arrter.

De Long revint alors  son premier projet, et le 9 octobre, qui tait
un dimanche, aprs avoir rassembl tous ses hommes sur la berge du
fleuve et leur avoir lu le service divin, il fit venir Ninderman et
Noros, pour leur rpter les instructions qu'il avait donnes au
premier avant la mort d'Erickson. Voici en quels termes Ninderman
raconte cette entrevue: Le capitaine, dit-il, en me remettant une
copie de la petite carte du cours de la Lna, m'adressa ces paroles:
C'est tout ce que je peux vous donner pour vous guider dans le
voyage que vous allez entreprendre; quant aux renseignements sur
le pays ou sur la rivire, je ne peux vous en fournir aucun, que
vous ne possdiez aussi bien que moi. Dirigez-vous donc vers le sud
avec Noros, que je mets sous vos ordres; allez jusqu' Kumah-Surka.
Si vous ne rencontrez personne  cette station, poursuivez votre
route jusqu' Agaket, qui se trouve  quarante-cinq milles plus au
sud; si Agaket tait galement dsert, continuez jusqu' Boulouni,
qui est encore  vingt-cinq milles plus loin qu'Agaket; en un
mot, allez jusqu' ce que vous trouviez une station habite; mais
j'espre que vous trouverez quelqu'un  Kumah-Surka. Puis il
ajouta: Si vous tiez assez heureux pour tuer un renne  moins
de deux jours de marche, revenez nous en prvenir aussitt.
Ensuite, il nous recommanda de ne pas quitter la rive occidentale
du fleuve, car disait-il, l'autre rive est absolument dserte, et
nous n'y trouverions point de bois flott. Je ne vous remets aucune
instruction crite, continua-t-il, car vous ne rencontrerez personne
capable de la lire, j'aime donc mieux m'en rapporter  votre sagacit
pour diriger votre propre conduite. Cependant, je vous recommande
expressment de ne pas vous aventurer  essayer de passer les cours
d'eau  gu. Adieu donc, ajouta-t-il en terminant, nous vous suivrons
d'aussi prs que nous le pourrons.

Aprs cet entretien, Ninderman et Noros se disposrent immdiatement
 partir. On leur remit une carabine, cinquante cartouches, et trois
onces d'alcool pour toutes provisions.

Au moment du dpart, dit Noros, tous nos compagnons vinrent les uns
aprs les autres nous faire leurs adieux; la plupart avaient les
larmes aux yeux. M. Collins vint le dernier; en me serrant la main,
il se borna  me dire: Noros, souvenez-vous de moi quand vous serez
 New-York.

Nous leur prommes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir
pour leur ramener des secours, et nous nous mmes en route. Bien que
tous parussent avoir  peu prs perdu l'esprance, ils poussrent
nanmoins trois hurrahs au moment o nous nous loignions.

Au lieu de suivre les sinuosits du fleuve, continue Noros, nous
coupmes directement  travers les terres, vers une chane de
montagnes qui s'levait en face de nous, et au pied de laquelle nous
tions srs que celui-ci passait, car nous tions dans une le forme
par divers bras. Revenus sur la rive, nous ctoymes la rivire
pendant cinq ou six milles, puis nous nous arrtmes pour prendre
un peu d'alcool et d'eau chaude, car il tait midi. Nous reprmes
ensuite notre route, qui nous conduisit au sommet d'une pointe de
terre escarpe, o nous apermes, perch sur une petite barque
abandonne, un ptarmigan, que Ninderman tira sans le tuer. Cependant
le coup avait port, car, en s'envolant, l'oiseau perdit quelques
plumes de la queue.

La marche tant moins pnible sur le bord du fleuve que sur la
colline, nous y redescendmes; mais, au bout d'un mille environ,
l'ide nous vint de remonter sur la hauteur, afin d'inspecter la
contre environnante, et de chercher  y dcouvrir du gibier. A
peine tions-nous arrivs au sommet, que Ninderman, se retournant
brusquement vers moi: Des rennes, me dit-il, donne-moi la carabine.
En effet, du point o nous tions, il tait facile de distinguer, 
un demi-mille au milieu de la plaine couverte de neige, un troupeau
d'une douzaine de ces animaux. Tous taient couchs,  l'exception de
deux ou trois, qui paissaient en faisant le guet. Malheureusement
ils taient presque sous le vent. Ninderman se dpouilla aussitt de
ses vtements, et prit la carabine. En lui remettant les cartouches,
je lui dis: Ninderman, prends ton temps; ne tire qu' coup sr, et
songe qu'en tuant un de ces animaux tu peux nous sauver tous.--Je
ferai de mon mieux, me rpondit-il et il se mit  ramper en traant
un sillon dans la neige. La rverbration de la lumire m'aveuglait
presque, et j'avais peine  distinguer les objets; nanmoins, je
suivais avec la plus profonde anxit chacun de ses mouvements,
notant ses progrs, partag entre la crainte et l'esprance.
Ninderman n'tait dj plus qu' deux ou trois cents mtres du
troupeau, lorsqu'il fut aperu ou vent par une des sentinelles,
qui donna l'alarme. Aussitt toute la bande fut sur pied et prit la
fuite prcipitamment. Ninderman, se relevant alors, envoya deux ou
trois balles au hasard dans la direction du troupeau, comptant sur
la fortune pour abattre un de ces animaux; mais aucun de ses coups
ne porta. Les rennes disparurent et Ninderman revint compltement
dcourag. Je n'ai pu les empcher, me dit-il; j'ai fait de mon
mieux. Il fallut donc se rsigner.

Aprs cette nuit sans repos, nos deux hommes se remirent en marche
le lendemain matin. Ils se croyaient alors  l'extrmit mridionale
de l'le Titary, ne pouvant reconnatre, sur la carte que leur avait
remise de Long, les diffrents points par lesquels ils passaient. Un
simple coup d'oeil sur cette carte suffit pour comprendre combien
cette erreur tait facile. Si, en ralit, ils s'taient trouvs
sur l'le Titary, ils n'avaient pas d'autre direction  prendre que
celle qu'ils suivaient; mais ils n'taient encore qu' l'extrmit
de la pointe de terre qui se trouve juste au nord de Stolbo, et
dont ils ne connaissaient point la vritable position. A leurs
pieds coulait la branche de la Lna connue sous le nom de Bras de
Bykoff, laquelle se dirige vers l'est. A cet endroit, le fleuve
tait couvert de glaces flottantes; de larges glaons emports par le
courant passaient rapidement devant eux. Ce jour-l, leur marche fut
contrarie par une violente tempte du sud-ouest, qui leur soufflait
avec tant de force la neige et le sable au visage que souvent ils ne
pouvaient avancer. Afin de se soustraire  ces terribles effets, ils
se dcidrent  se diriger vers le nord-ouest. Nous tions obligs,
dit Noros, de marcher dans la direction du vent, c'est--dire vers
le nord-ouest; mais ce jour de marche nous carta tellement de notre
route que nous mmes deux jours  revenir au ct oppos de la terre
o la tempte nous avait surpris, et alors, bien que celle-ci ne
ft pas compltement apaise, nous poursuivmes notre route vers le
sud, en dpit du vent et des tourbillons de neige et de sable. Quand
arriva la nuit, il nous fut impossible de trouver un abri sur la
rive du fleuve, et nous dmes nous rsigner  creuser un trou dans
la neige pour nous protger contre la violence du vent. Ce travail
nous prit trois ou quatre heures, car nous n'avions pour l'excuter
que nos mains et nos couteaux. A la fin, nanmoins, nous parvnmes 
creuser une cavit assez large et assez profonde pour nous contenir
tous les deux, et nous nous y blottmes. Mais nous n'tions pas
 bout de nos peines, car, pendant la nuit, le vent amoncela une
telle quantit de neige devant l'ouverture de notre retraite, que ce
ne fut qu'au prix de longs efforts que nous pmes nous en arracher
le lendemain matin. Nous en sortmes cependant et reprmes notre
marche, sans avoir touch  notre petite provision d'alcool, que nous
conomisions autant que nous pouvions.

La journe fut encore pnible pour les deux voyageurs, car la tempte
continuait de faire rage, chassant devant elle des tourbillons de
neige qui venaient leur fouetter le visage et les aveuglaient.
Cependant, vers le soir, ils eurent la joie d'apercevoir, dans la
direction du sud-est, une hutte qui leur promettait un abri pour la
nuit. Ils s'y rendirent en toute hte et trouvrent une petite hutte
en bois, avec un foyer au milieu. Leur premier soin fut d'y allumer
du feu, qu'ils entretinrent aux dpens des bancs qu'ils trouvrent
attachs sur tout le pourtour de la hutte.

Ce ne fut qu' regret, dit Noros, que nous nous dcidmes  quitter
cette hutte, la premire que nous eussions rencontre depuis notre
dpart. Nanmoins, nous regagnmes le lit de la rivire. Le vent
du sud soufflait encore avec tant de force que nous avions peine 
marcher  l'encontre. Chaque pas que nous faisions tait suivi d'un
moment d'arrt, car nous avions besoin de nous affermir pour porter
l'autre pied en avant. En face de tant de misres, le dsespoir
commena  s'emparer de nous et nous fmes sur le point de retourner
en arrire,  la hutte que nous venions de quitter, pour y attendre
que la mort vnt nous dlivrer de tant de souffrances.

Nous nous remmes en marche et fmes ensuite une longue tape.
Enfin, nous sentant puiss, nous songemes  chercher un abri pour
la nuit. L'endroit le plus favorable que nous pmes trouver fut une
anfractuosit dans le flanc d'un monticule lev, o s'tait produit
un boulement. Nous allummes du feu  l'entre, et, aprs avoir bu
notre ration d'alcool, nous nous y installmes de notre mieux pour
passer la nuit; mais l'intensit du froid nous empcha de dormir; il
nous fallait, en outre, nous relever  chaque instant pour entretenir
notre feu.

Nanmoins, l'ide du devoir et le souvenir de la promesse qu'ils
avaient faite  leurs compagnons rests derrire eux, soutinrent ces
deux hommes, qui, malgr le manque absolu de nourriture, continurent
leur marche fatigante. Dans l'aprs-midi, ils aperurent en face
d'eux une chane de montagnes et crurent distinguer une hutte au
pied de l'une d'elles. Toutefois, pour y arriver, il leur fallait
traverser  gu une rivire peu profonde qui les en sparait. Noros,
sans s'inquiter de son compagnon, qu'il croyait derrire lui, partit
seul et, en arrivant sur la rive oppose, put se convaincre que ses
yeux ne l'avaient pas tromp. Il se trouvait, en effet, en face d'une
petite _palatka_, c'est--dire d'une hutte conique comme une tente,
construite en clayonnage et enduite extrieurement d'une couche de
boue. Il y entra, mais elle tait compltement dlabre. Ce fut
alors seulement qu'il s'aperut de l'absence de Ninderman. Il se mit
aussitt  sa recherche. Celui-ci au lieu de suivre Noros, tait
remont un mille plus haut pour traverser la rivire et, de son ct,
avait trouv une seconde hutte, plus petite encore que la premire,
et prs de laquelle les indignes avaient plant deux croix, pour
indiquer le lieu o deux des leurs taient ensevelis. Noros l'y
rejoignit.

Cette hutte leur servit d'abri pendant un jour et demi. Ils avaient
la bonne fortune d'y trouver deux poissons et une anguille, fort
avancs, il est vrai, mais qu'ils mangrent jusqu' la dernire
bribe, et cette nourriture, quoique de mauvaise qualit, leur rendit
un peu de vigueur. Trouvant que la distance qu'ils avaient parcourue
correspondait assez bien  celle que leur avait indique de Long au
moment de leur dpart, ils s'imaginrent tre  Kumah-Surka. N'y
trouvant personne, ils se dcidrent  se hter d'atteindre Agaket ou
Boulouni, ds qu'ils se sentiraient reposs.

Ds le 15 au matin, ils se remirent donc en marche; mais il semble
que les vnements taient conjurs contre eux: le vent du sud-est
leur soufflait, avec tant de rage, la neige et le sable dans les
yeux, qu'ils taient obligs de les tenir presque constamment ferms.
Aussi firent-ils peu de chemin ce jour-l. Le soir, ils ne trouvrent
pour abri qu'une grotte, creuse par les eaux dans la berge du
fleuve. C'tait une espce de conduit souterrain, long de quinze
mtres, large de deux pieds et haut de sept, avec une ouverture 
chaque extrmit. Ils y passrent la nuit.

Le lendemain, ils durent se contenter, pour djeuner, d'avaler
une infusion d'corce de saule arctique et de mcher des morceaux
du pantalon de peau de phoque de Noros. Le temps tait devenu
horriblement froid; ils se remirent nanmoins en marche, et, pendant
toute la journe, eurent  traverser un terrain entrecoup de bancs
de sable et de petits cours d'eau couverts de glace. Vers le soir,
ils arrivrent sur le bord de la Lna proprement dite,  un endroit
o les montagnes de la rive occidentale viennent plonger leur pied
jusque dans les eaux du fleuve. Il tait galement glac, et nos
deux voyageurs, esprant trouver du gibier sur la rive oppose, se
hasardrent  le traverser. Mais cette rive tait presque aussi
montagneuse que l'autre, et, quand arriva le soir, ils durent se
rsigner  passer la nuit  la belle toile, au fond d'un ravin
creus dans le flanc d'une montagne. Ce fut pour eux une des plus
affreuses nuits qu'ils eussent jamais passes.

Le jour suivant, ils s'empressrent de repasser sur la rive
occidentale; heureusement pour eux, tous les cours d'eau taient
glacs, de sorte qu'ils n'avaient plus  les passer  gu; mais la
nuit ne fut gure meilleure que la nuit prcdente. Ils durent se
blottir sous une saillie de la berge et rester l, sans feu, jusqu'au
lendemain, car ils ne purent pas se procurer de bois, et, pour comble
de misre, ils n'avaient rien  manger et rien pour se couvrir.

Nanmoins, le jour suivant, qui tait le 19, ils russirent  se
procurer une infusion d'corce de saule arctique, et, aprs avoir
mch quelques morceaux de peau de phoque, reprirent la direction
du sud, en suivant le lit du fleuve; mais ils n'avanaient plus que
lentement, tant leur faiblesse tait extrme. Nous ne pouvions
presque plus marcher, dit Ninderman; quand nous avions fait quelques
pas, nous nous laissions tomber sur la glace pour nous reposer.

Cependant, malgr l'extrmit  laquelle ils taient rduits, ces
deux hommes ne s'arrtrent point; dtermins  aller jusqu'au bout,
ils taient, comme ils l'ont dit plus tard, dcids  ramper sur
la glace quand ils ne pourraient plus marcher, et nul doute qu'ils
ne l'eussent fait. Qu'on nous permette, en effet, de supputer ici
la longueur du chemin qu'ils ont parcouru  pied, sans nourriture,
par un froid intense, et l'on reconnatra qu'ils ont accompli une
tche vritablement surhumaine. Du point o ils laissrent leurs
compagnons, jusqu' celui o ils trouvrent le canot abandonn,
la distance est de quinze milles; de ce point  Matvah, elle
est de quinze  dix-huit milles en ligne droite; mais on doit se
rappeler qu'ils ont fait un dtour de trente-cinq milles; de Matvah
 Bulcour, o ils sont arrivs, elle est, d'aprs les chiffres
officiels, de cent dix verstes, soit un peu plus de soixante-dix
milles: c'est donc cent vingt milles en chiffres ronds (48 lieues)
qu'ils ont parcourus dans les conditions o ils se trouvaient.

Heureusement, les secours ne se feront plus gure attendre. Dans
la soire de ce mme jour, 19 octobre, Noros, ayant pris un peu
d'avance sur Ninderman, aperut,  un dtour du fleuve, une hutte
carre, btie au fond d'un ravin, entre deux montagnes de la rive
occidentale. Puis, s'approchant, il remarqua deux autres huttes
coniques, construites en clayonnage et recouvertes d'un enduit de
boue. Appelant aussitt Ninderman, il lui fit part de sa dcouverte,
et tous deux se dirigrent vers ces huttes, avec l'espoir d'y trouver
au moins un abri pour la nuit.

C'tait la station de Bulcour, qui devait leur fournir plus qu'un
abri, car ils trouvrent bientt, prs de ces huttes, un magasin
contenant une quinzaine de livres de poisson, de l'espce _Blue
moulded fish_. Ils prirent cette station pour celle d'Agaket, et se
dcidrent  y rester deux jours.

Mais, au bout de ce dlai, quand ils se disposrent  partir pour
Boulouni, que leur carte indiquait comme la place dsormais la plus
rapproche, leurs forces les trahirent. Tant qu'ils taient rests
assis ou couchs, ils s'taient crus en tat de continuer leur
route; mais, ds qu'ils voulurent marcher, leurs jambes flchirent
sous eux. Ils se dcidrent alors  prolonger encore leur sjour
de vingt-quatre heures. Ce retard les sauva, car, de Bulcour 
Kumah-Surka, il leur restait encore cinquante verstes ou trente-trois
milles  parcourir, et, dans l'tat o ils se trouvaient, il leur
tait impossible de franchir cette distance. Or, pendant que Noros et
Ninderman prparaient leur dner, ils entendirent,  l'extrieur de
la hutte, un bruit qui leur rappela celui d'un vol d'oies sauvages.
Ninderman s'approcha aussitt de la porte, et, regardant  travers
les fentes: Des rennes, dit-il  Noros, et, sans perdre de temps,
se trana pour prendre sa carabine, dpose  l'autre extrmit
de la hutte. Mais, pendant qu'il revenait vers la porte, celle-ci
s'ouvrit brusquement, et un Tongouse apparut sur le seuil. Celui-ci,
aussi surpris que nos deux hommes, et voyant un fusil entre les
mains de Ninderman, tomba  genoux, implorant misricorde. Noros
et Ninderman, revenus de leur surprise, essayrent de le rassurer,
et Ninderman jeta sa carabine dans un coin de la cabane, pour lui
montrer qu'il n'avait aucune intention de lui faire le moindre mal.
Mais le Tongouse fut longtemps avant de revenir de sa frayeur. A
la fin, il sortit pour attacher les rennes de son traneau, car
c'taient eux que Ninderman avait vus  travers la porte, et revint
dans la hutte. Alors, dit Ninderman, il nous adressa quelques
paroles que nous ne pmes comprendre. De notre ct, nous cherchmes
 lui expliquer que nous voulions aller  Boulouni. Sa vue seule nous
avait rendus si heureux, que nous l'eussions presque embrass, car
nous nous sentions sauvs. En vain cherchmes-nous, en lui montrant
la direction du nord,  lui expliquer que nous avions laiss nos
compagnons derrire nous. Il ne comprit rien  nos signes. Il examina
mes vtements, puis, retournant  son traneau, il en revint avec une
paire de bottes et une peau de renne qu'il nous remit. Levant ensuite
trois doigts, il nous fit signe qu'il allait s'en aller et qu'il
reviendrait bientt. Nous comprmes d'abord qu'il reviendrait dans
trois jours.

Ma premire pense fut de l'empcher de partir, mais Noros m'en
dissuada, me disant qu'il valait mieux le laisser agir  sa guise.
Cet homme nous laissait, en effet, suffisamment d'objets pour
nous montrer que son intention tait de nous secourir. En outre,
ne pouvions-nous pas le rejoindre, en suivant les traces de son
traneau, s'il venait  manquer  sa parole? Telles furent les
raisons que Noros me donnait pour me dtourner de mon projet. Nous
le laissmes donc partir, et le suivmes mme jusqu' son traneau,
o nous trouvmes quatre rennes au lieu de deux, car cet homme
venait pour chercher un autre traneau qu'il avait laiss, trois
jours auparavant, prs de la hutte o nous nous trouvions; mais nous
l'avions bris pour entretenir notre feu.

Nous le suivmes des yeux jusqu'au bas du ravin, qu'il descendait
lentement, puis nous rentrmes dans notre hutte, attendant le sort
que la fortune nous rservait. Mais nous ne vmes point revenir le
Tongouse; nous commenmes  craindre qu'il manqut  sa parole, et
je regrettai amrement de l'avoir laiss partir.

La nuit tait dj close depuis longtemps, et nous nous prparions
 nous mettre en route, malgr les tnbres, quand, enfin, nous
entendmes un bruit de traneaux. C'tait notre Tongouse, avec deux
autres indignes. Ils amenaient avec eux cinq traneaux attels de
rennes. Ds qu'ils furent  la porte, le premier sauta hors de son
traneau et se prcipita  l'intrieur de la hutte, avec des poissons
gels, des vtements de fourrure et des bottes. Nous mangemes les
poissons, pendant que le Tongouse emportait dans un traneau le
peu de bagages que nous avions, et, ds que nous emes endoss les
vtements et chauss les bottes qu'il nous apportait, il nous fit
monter en traneau, et nous nous mmes en marche. Il tait  peu prs
minuit. Aprs une quinzaine de milles, nous arrivmes  la porte de
deux vastes tentes, tout entoures de traneaux, mais nous ne pmes
apercevoir un seul renne. Les indignes nous prsentrent alors de
l'eau pour nous laver la figure et les mains, et nous firent entrer
dans l'une des tentes. Une vaste marmite, remplie de viande de renne,
bouillait sur le feu; elle fut retire, et l'on nous invita  nous
restaurer. On nous donna ensuite un peu de th, puis le matre de la
maison, ayant tendu des peaux de renne par terre, nous fit signe
d'aller nous y coucher. Ce fut notre premire nuit confortable depuis
notre dpart.

Le Tongouse qui avait rencontr les deux voyageurs  Bulcour, et qui
appartenait  une peuplade nomade, les avait amens  son campement.
Ces gens, aprs avoir pass l't dans une contre situe plus au
nord, revenaient  Kumah-Surka pour y passer l'hiver. Leur caravane
se composait de sept hommes, de trois femmes et de soixante-quinze
rennes. Ces derniers formaient les attelages de trente traneaux.

Le lendemain, cette caravane se remit en route, emmenant Noros et
Ninderman. Ce ne fut que le surlendemain, 24 octobre, qu'on arriva 
Kumah-Surka, vers quatre heures de l'aprs-midi. Dans cette localit,
les voyageurs furent confis aux soins de deux Tongouses, qui en
emmenrent chacun un dans leur demeure respective.

Pendant le trajet,  quelques verstes de Bulcour, l'un des Tongouses,
nomm Alexis, fit signe  Ninderman de le suivre et le conduisit
vers une colline qui s'levait  quelque distance de la route.
Quand ils furent arrivs au sommet, l'indigne parut questionner
son compagnon, en lui indiquant l'le de Stobowy, pour savoir si
ce n'tait pas l qu'il avait laiss ses camarades. Ninderman lui
rpondit affirmativement et chercha  lui faire entendre qu'il
dsirait des traneaux pour y retourner et porter des vivres  la
troupe du capitaine. Mais le Tongouse ne parut pas le comprendre,
car il descendit de la colline et continua sa route vers le sud.
On arriva  Kumah-Surka dans la soire. Les indignes s'occuprent
aussitt de prparer de la nourriture pour toute la caravane et de
trouver un abri pour leurs htes. Ninderman ne put donc pas leur
faire part de sa mission ce soir-l. Le lendemain, aprs le repas
du matin, l'occasion se prsenta d'elle-mme, et il s'empressa de
la saisir. Un Tongouse ayant apport un modle de bateau yakoute,
que chez eux on appelle parahut (par corruption du nom de bateau 
vapeur en russe), lui demanda si son parahut tait comme celui-l.
Alors, Ninderman, se servant de baguettes pour figurer les mts, lui
reprsenta un navire et s'effora de lui expliquer que le sien tait
m par la vapeur. Tous parurent le comprendre parfaitement, et lui
demandrent o et comment il l'avait perdu.

Indiquant alors le nord, Ninderman leur dit que c'tait trs loin
dans cette direction, et, prenant deux morceaux de glace, leur montra
comment le navire avait t cras et ensuite avait sombr. Taillant
ensuite trois petits modles de bateaux, il y planta des petits bouts
de bois pour reprsenter des hommes, et leur expliqua, autant qu'il
le pouvait, comment, avec des traneaux, des chiens et des bateaux,
ils avaient travers l'ocan, tantt sur la glace, tantt avec leurs
canots, et qu'enfin ils avaient suivi la cte.

Pour leur faire comprendre comment le canot du capitaine avait
abord, il traa, sur un morceau de papier, la ligne des ctes et
leur reprsenta la scne du dbarquement. Indiquant ensuite le cours
de la rivire, il leur montra, sur la rive droite, le chemin suivi
par les naufrags, dans leur marche vers le sud, en dsignant les
points o ils avaient rencontr des huttes. Afin d'indiquer le nombre
de jours qu'avait dur cette marche, il penchait la tte en fermant
les yeux comme pour dormir et comptait les nuits sur ses doigts.
Enfin il leur expliqua que le capitaine, tant trop faible pour aller
plus loin et mourant de faim, l'avait envoy avec Noros pour chercher
des vtements et des vivres. Arrivant ensuite  son propre voyage, il
leur dit que depuis seize jours lui et Noros avaient quitt la troupe
du capitaine; qu'au moment de leur dpart, celui-ci et ses compagnons
n'avaient rien mang depuis deux jours. En un mot, il employa tous
les moyens que pouvait lui suggrer son devoir d'tre utile  ses
compagnons, pour dterminer ces indignes, qui l'avaient lui-mme si
bien accueilli,  leur porter secours. Mais tous ses efforts furent
inutiles. Par instant, les Tongouses semblaient comprendre ce qu'il
leur disait; mais, une minute plus tard, il s'apercevait qu'ils
n'avaient rien compris du tout.

Toute la journe se passa ainsi, et le lendemain, Ninderman
recommena encore ses explications, employant tantt les signes,
tantt les dessins, afin de rendre sa pense plus facile  saisir.
Comme la veille, il crut,  plusieurs reprises que ses htes
l'avaient compris; et quand il les entendait soupirer et voyait
leur figure consterne devant le tableau qu'il s'efforait de leur
faire des souffrances et des tortures de ceux qui taient rests
dans le delta, il sentait renatre l'esprance. Mais cette illusion
tait bientt dissipe: les Tongouses ne voulaient ou ne pouvaient
le comprendre. En effet, ds qu'il les pressait de partir au
secours de de Long, leur visage se revtait comme d'un masque, et
devenait totalement dpourvu d'expression. Cependant, il ne leur
demandait pas de partir seuls; il les priait seulement de consentir 
l'accompagner. Car bien qu'puis par la faim, la dyssenterie et les
fatigues de plusieurs semaines passes sans abri, il n'tait gure en
tat d'entreprendre un pareil voyage; son inquitude tait si grande,
qu'il s'y sentait contraint. Mais tous ses efforts furent inutiles.
Alors l'image de ses infortuns compagnons morts ou mourants, et
n'ayant plus d'esprance qu'en Noros et en lui, lui passa devant les
yeux. Voyant l'impuissance  laquelle il tait rduit pendant que
tant de gens soupiraient aprs son retour, qui, seul, pouvait les
sauver, il sentit que l'preuve tait trop rude pour lui. Cet homme
si fort et si courageux, qui maintes fois avait vu la mort face 
face sans sourciller, et qui avait endur les plus terribles misres
sans faiblir, s'affaissa dans un coin de la hutte et se mit  pleurer
comme un enfant. Une vieille femme, celle du chef de la hutte, en
le voyant sangloter, s'approcha de lui pour lui tmoigner toute sa
compassion. Les indignes eux-mmes se rassemblrent et tinrent
conseil pendant longtemps, puis vinrent essayer de le consoler.
Ils s'approchaient de lui, et lui mettant la main sur l'paule et
le regardant avec compassion, lui disaient que le lendemain ils le
conduiraient  Boulouni. Ninderman, esprant trouver dans cette
localit quelqu'un capable de le comprendre, avait, en effet, demand
 s'y rendre, et les Tongouses attribuaient sa douleur  l'impatience
qu'il avait d'y arriver.

Quand, le lendemain, il leur rappela cette promesse, ils lui
rpondirent qu'on avait dj envoy chercher le commandant de
Boulouni, et que cet officier arriverait dans quelques heures.

Pendant la soire, l'exil Kusmah, dont nous reparlerons plus tard,
arriva  Kumah-Surka. Ninderman s'empressa de lui demander s'il
tait le commandant de Boulouni, et crut que cet homme lui avait
rpondu affirmativement. Une question de Kusmah, ayant fait croire
 Ninderman que le gouvernement de Saint-Ptersbourg, supposant que
_la Jeannette_ arriverait sur les ctes de Sibrie, avait donn
des ordres pour qu'on rechercht l'quipage, raconta de son mieux
l'histoire tout entire de la perte du navire, ainsi que celle de la
retraite, cherchant  se faire comprendre, en se servant de sa petite
carte et de dessins. Nanmoins, il s'aperut bientt que Kusmah ne
comprenait rien, ni  la carte, ni  son rcit; alors il lui dit
que pendant le voyage un des hommes tait mort, et qu'il en restait
onze encore. Kusmah parut alors comprendre parfaitement et se mit
 faire des signes d'assentiment, mais il comprenait,  son tour,
que Ninderman faisait allusion  Melville et  tous les gens de sa
troupe, qui taient aussi au nombre de onze. Il rptait sans cesse:
Capitan, oui; deux capitans, premier capitan, second capitan,
dsignant par l Melville et Danenhower. Ninderman comprit qu'il lui
disait ne pouvoir rien faire avant que l'un ou l'autre de ces deux
capitans n'ait tlgraphi  Saint-Ptersbourg pour demander des
instructions. Il se mit alors en devoir d'crire une dpche qu'il
destinait au ministre amricain  Saint-Ptersbourg, dpche dans
laquelle il proposait de raconter exactement ce qui s'tait pass,
et d'ajouter que le capitaine et sa troupe mouraient d'inanition,
manquant de vivres et de vtements; et pendant qu'il adressait la
parole  Kusmah, celui-ci lui arracha presque sa dpche avant
qu'elle ne ft finie,  sa grande surprise, car il ne s'attendait
nullement  cette manire d'agir, supposant toujours avoir affaire au
commandant de Boulouni. Trois jours plus tard, Kusmah remettait cette
dpche entre les mains de Melville,  Symowyelak.

Ici s'arrte le rcit de Noros et de Ninderman.

De Kumah-Surka on les conduisit  Boulouni, o ils arrivrent le 29
octobre. En apprenant leur arrive, le commandant de la place les
envoya chercher, et leur donna l'hospitalit pour la journe. Le
lendemain, il les fit conduire chez le vicaire, qui,  son tour,
se dchargea au plus vite, sur une de ses ouailles, des devoirs que
lui imposait l'hospitalit. Deux jours plus tard, en effet, Noros et
Ninderman logeaient chez un indigne, dont ils n'eurent nullement
 se louer. D'ailleurs, rgle gnrale, les habitants de Boulouni
ne se montrrent pas dignes de tous loges en cette circonstance.
Heureusement, M. Melville arriva. Ds que Kusmah lui eut remis la
dpche dont nous venons de parler, il se mit en route pour Boulouni,
et, le 2 novembre, atteignit cette localit. Son premier soin fut de
se rendre prs de ses deux anciens compagnons et de pourvoir  leurs
besoins, en forant les gens de la localit  leur fournir toute la
nourriture ncessaire.

Nous lui laisserons le soin de raconter lui-mme ce qui se passa
alors. Le 2 novembre, en arrivant  Boulouni, j'y rencontrai,
dit-il, Noros et Ninderman, les deux envoys de de Long. Ils
taient l'un et l'autre, dans l'abattement le plus complet; et bien
qu'ils souffrissent de la diarrhe et qu'ils fussent mins par la
fivre, c'est dans la _Stanzia_, espce de caravansrail rserv
aux voyageurs indignes, que je les trouvai. Quand ils voulurent
me parler de leurs compagnons et me raconter leur voyage, le
courage leur manqua compltement, et ils clatrent en sanglots.
Cependant, au milieu de leurs phrases entrecoupes, je parvins 
recueillir quelques dtails sur le chemin qu'ils avaient suivi et
une description, aussi exacte qu'ils pouvaient me la faire, de
l'endroit o ils avaient laiss le capitaine. Ils se plaignaient de
la nourriture qu'on leur donnait. En effet, depuis qu'ils avaient
quitt la maison du commandant, ils n'avaient eu  manger que du
poisson gt, dont un homme en bonne sant n'et pas voulu faire sa
nourriture, et,  plus forte raison, des malades privs d'apptit.
En outre, ils avaient cruellement souffert du froid, car on ne leur
faisait du feu que deux fois par jour, le matin et le soir.

Ne trouvant dans le village aucun fonctionnaire  qui adresser
mes rclamations, et comme Noros et Ninderman avaient fait la
connaissance du pasteur du pope Malinki, je me rendis chez celui-ci
et lui fis comprendre qu'on devait prendre plus de soin de ces deux
hommes. Il me rpondit que, n'ayant aucune autorit, il ne pouvait
rien faire de plus; je lui fis alors remarquer qu'il existait deux
ou trois maisons vacantes dans le village, et que j'entendais que
mes compatriotes y fussent installs le lendemain. Il me le promit
bien qu' contrecoeur. J'allais alors passer la nuit avec Noros et
Ninderman dans l'espce de hall o on les avait relgus.

Le pope revint le lendemain; mais, sentant qu'il avait outrepass
ses pouvoirs, il ne me parut plus dispos  remplir sa promesse.
Voyant son mauvais vouloir, je lui dis que puisqu'il n'existait
aucun reprsentant de l'autorit dans le village, je prendrais sur
moi de m'installer o bon me semblerait, et, joignant l'action  la
parole, j'allai visiter toutes les maisons vides, et, choisissant la
meilleure, j'en pris possession, malgr les criailleries d'un certain
nombre d'habitants, attroups autour de moi et du pope Malinki en
particulier, et j'allai chercher Noros et Ninderman.

Mais je ne m'arrtai pas l. Retournant trouver le pope Malinki, je
lui dclarai que je comptais sur lui pour fournir aux deux malades
toute la viande de renne et tout le pain dont ils auraient besoin,
ajoutant: Je suis officier de la marine des tats-Unis, et jamais
le gnral Tchernaieff, gouverneur de ce district, ne souffrira que
des gens de ma nation, jets par la tempte sur la cte de Sibrie,
soient maltraits par ses administrs. Cette dclaration fit
rflchir le pope, ainsi que les Russes et les indignes prsents 
notre entretien, quelques instants plus tard, en effet, on m'apporta
un sac de farine et un quartier de renne. Le pope lui-mme m'envoya
un renne vivant, des bougies, du sucre et du th pour mes deux
compagnons.

Il fallut un long laps de temps  Noros et  Ninderman pour se
remettre, de sorte qu'au dpart de M. Melville ils ne purent
l'accompagner. Noros fut le premier rtabli, et mme ft parti
volontiers avec M. Melville, pour lui indiquer la route qu'il avait
suivie avec son compagnon, mais celui-ci prfra aller seul  la
recherche de de Long, croyant arriver  son but, avec les indications
que lui avait fournies Ninderman. Nous verrons bientt son erreur.

D'ailleurs, Noros et Ninderman taient convaincus que leurs
compagnons taient dj morts le jour o eux-mmes furent recueillis
par les Tongouses. Cependant, si le 22, jour de la rencontre, ils
taient partis avec des traneaux de Bulcour o ils se trouvaient,
ils seraient arrivs  temps pour sauver de Long et la plupart de
ses camarades. Le trajet n'et pas, en effet, demand plus de
deux jours, et s'ils taient arrivs juste au point o se trouvait
alors la troupe, ils y auraient rencontr de Long, le Dr Ambler, M.
Collins, Gortz, Dressler, Boyd, Iverson et Ah Sam encore vivants.
Mais ils l'ignoraient, et ils ne purent se faire comprendre.

Cependant, ces deux hommes, en entreprenant le terrible trajet
qu'ils venaient d'accomplir, n'avaient point en vue uniquement leur
salut personnel. Ils taient partis pour aller chercher des secours,
et trouver leurs compagnons rests derrire eux. Aussi l'un et
l'autre ont-ils fait tout ce qui tait en leur pouvoir pour remplir
dignement leur mission, et de Long, en les choisissant, ne pouvait
mieux placer sa confiance. Quand, il est vrai, arriva en Amrique la
premire nouvelle que deux hommes de la troupe de de Long, avaient
chapp au triste sort de leurs camarades, il se trouva des gens qui
pensrent que ces deux hommes avaient abandonn leurs compagnons
affaiblis, pour ne songer qu' leur propre sret. Heureusement, la
dcouverte du dernier journal de de Long, est venue, comme nous le
verrons, venger ces deux hommes courageux d'une pareille imputation.
Aujourd'hui, aucun blme ne peut leur tre adress; on sait qu'ils
ont fait, non-seulement ce qu'on pouvait demander d'eux, mais encore
qu'ils ont dploy une plus grande somme de rsistance physique
et beaucoup plus de persvrance qu'on en pouvait attendre de la
gnralit des hommes. Si de Long, en expdiant Ninderman, lui et
remis des ordres crits, tout et t rgulier; mais, lui-mme
n'avait pas la moindre ide de l'tendue de la tche qu'il lui
imposait, ni des difficults qu'il devait rencontrer. Au moment
de son dpart, il se croyait, en effet,  vingt-cinq milles de la
station de Kumah-Surka, et s'attendait  le voir de retour au bout
de deux ou trois jours. En lui disant adieu, il lui expliqua qu'il
ne lui donnait pas d'ordres crits, parce que, vraisemblablement,
il ne trouverait personne pour les lire; il se borna donc  dire 
Ninderman: Allez et faites de votre mieux. Et on peut dire que
celui-ci s'acquitta fidlement de sa mission. Kumah-Surka ne fut
atteint que le 24 octobre, et Boulouni la veille seulement du jour o
de Long inscrivit sa dernire note sur son carnet.

Arrtons-nous  cette dpche, qui vient brutalement, en deux mots,
nous donner le dnoment fatal de l'expdition de _la Jeannette_:

J'ai trouv le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.

Cette dpche est date du 24 mars 1882 dans le delta de la Lna.

Mais comment, o et quand sont-ils morts?

Comment les a-t-on trouvs?

L'ingnieur Melville est parti d'Yakoutsk vers la fin de janvier;
plus de deux mois se sont couls depuis son dpart. Qu'a-t-il fait
depuis ce temps? Ce sont autant de questions auxquelles seules
rpondront les lettres de M. Jackson, dont nous voyons deux dpches
prcder celle de l'ingnieur Melville. Ce M. Jackson est le chef du
bureau du _New-York Herald_  Londres, que M. Bennett a expdi comme
correspondant spcial de son journal  la recherche des survivants de
_la Jeannette_. C'est de lui que ce dernier tlgraphiait: J'envoie
moi-mme un de mes correspondants sur lequel on peut compter, et qui
fera tout ce qu'il est humainement possible de faire, lorsqu'il
voulait dissuader le secrtaire de la marine des tats-Unis d'envoyer
des officiers de la flotte  la recherche de l'quipage de _la
Jeannette_, parce qu' son avis ces derniers ne pouvaient arriver en
temps utile  l'embouchure de la Lna.

Ce sont donc les lettres de M. Jackson que nous allons reproduire
maintenant, car c'est  lui que nous devons les dtails
circonstancis publis dans le _New-York Herald_ sur tout ce qui a
trait au voyage et  la perte de _la Jeannette_,  la retraite de
l'quipage et  l'arrive des survivants sur la cte de Sibrie, au
second voyage de recherches de M. Melville et aux derniers moments
des gens de la troupe de de Long. Ces dtails, il les tient de la
bouche de M. Weiscomb, du lieutenant Danenhower ou de l'ingnieur
Melville, ou bien il les a puiss dans le journal de poche de
l'infortun capitaine de Long.

Ce qui prcde sera plus que suffisant, nous l'esprons, pour
expliquer les motifs qui nous font donner ici la relation du
voyage de M. Jackson, qui, en fait, est le vritable historien
de l'expdition,  laquelle il a, pour ainsi dire, particip en
assistant au dnoment.




CHAPITRE XI.

Premires recherches de M. Melville.

  Mmoire remis par Ninderman  Bieshoff, commandant de Boulouni
    pour le ministre amricain  Saint-Ptersbourg.--Bieshoff
    emporte le mmoire  Semenouvelak pour le remettre 
    Melville.--Celui-ci tant parti, Bieshoff remet le mmoire 
    Danenhower, qui l'expdie immdiatement  Melville.--Arrive
    de Bartlett  Boulouni et dpart de Melville.--Entrevue de
    ce dernier avec Bieshoff  Burulak.--Son dpart dfinitif
    pour le delta.--Kumah-Surka.--Bulcour.--Matvah.--Melville
    se croit sur les traces de de Long.--Plus de vivres.--Dpart
    pour Upper-Boulouni.--On apporte  Melville trois notes de de
    Long.--Voyage  Bellock.--Premire _cache_.--Son contenu.--Plus
    de vivres.--Nouvelles recherches.--Osoktock.--Usterda.--On
    perd les traces de de Long.--Les indignes refusent
    d'avancer.--Retour.--Bulcour.--Boulouni.--Melville y
    rencontre encore une partie de sa troupe.--Il part pour
    Yakoutsk.--Extraits de son rapport au secrtaire de la
    marine des tats-Unis.--loge de Danenhower, de Bartlett
    et de Leach.--Records de de Long.--Dpche de Melville
    au secrtaire de la marine.--Melville commence ses
    prparatifs pour une seconde campagne.--Ses instructions
     l'ispravnik de Verchoyansk.--Son nouveau plan de
    recherches.--Dpart.--Dpches annonant la dcouverte de de
    Long et du reste de sa troupe.--Tous morts.


En arrivant  Boulouni, Ninderman, reconnaissant son erreur sur le
compte de Kusmah, qu'il avait pris jusqu'alors pour le commandant
de cette place, s'empressa de tenter un nouvel effort pour faire
parvenir des nouvelles de _la Jeannette_ et de son quipage au
ministre amricain  Saint-Ptersbourg. Il rdigea donc un long
mmoire dans lequel il racontait les principaux vnements du voyage,
la perte du navire, la retraite  travers les champs de glace de
l'Ocan Arctique, etc., insistant sur le danger que de Long et
le reste de sa troupe couraient de mourir de faim dans le delta.
Il remit ensuite ce mmoire  Bieshoff, vritable commandant de
Boulouni, qui lui promit de le faire parvenir  destination. Celui-ci
emporta le mmoire  Semenovyelak pour le remettre  Melville. Nous
savons dj comment il se fit que ces deux hommes ne se rencontrrent
point. Bieshoff remit donc le mmoire  Danenhower, rest, aprs le
dpart de Melville,  la tte de la troupe du canot no 3. Danenhower,
apprciant la valeur des renseignements contenus dans l'crit de
Ninderman, s'empressa d'expdier Bartlett sur les traces de Melville
pour le lui remettre. De son ct, Bieshoff, profitant de l'occasion
qui lui tait offerte, envoya une lettre  son subordonn, 
Boulouni, dans laquelle il lui recommandait de favoriser, par tous
les moyens en son pouvoir, les prparatifs de Melville pour son
voyage au delta; il faisait, en outre, savoir  ce dernier qu'il se
trouverait lui-mme  Burulak le 5 novembre avec Danenhower et le
reste de la troupe.

L'arrive de ce courrier ne fit naturellement que hter le dpart
de Melville, qui prit immdiatement ses dispositions pour se
trouver  Burulak en mme temps que Bieshoff. Celui-ci fut exact au
rendez-vous. Melville eut une entrevue avec lui et profita de sa
rencontre avec Danenhower pour lui donner verbalement des ordres sur
la conduite qu'il avait  suivre, ordres qu'au reste il lui avait
laisss par crit  Boulouni. Nous laisserons M. Melville parler
lui-mme:

Je fis comprendre  Bieshoff que toutes les dpenses faites par
moi seraient payes: Je n'ai pas d'argent, lui dis-je, mais mon
gouvernement, aussi bien que les autorits russes, sanctionneront
tout ce que j'aurai dit ou fait. Je lui dis ensuite que j'avais
besoin de dix jours de vivres pour moi-mme et pour les hommes que
j'emmenais avec moi. Il me fallait aussi de la nourriture pour les
chiens. Bieshoff me fit donner tout ce dont j'avais besoin. Je pris,
dans l'aprs-midi du 5, cong de lui et de mes anciens compagnons, et
allai passer la nuit  Kumah-Surka.

J'emportai, pour me guider dans mes recherches, une description de
l'endroit o Noros et Ninderman avaient laiss de Long et le reste du
parti. J'emmenai en outre de Burulak deux Tongouses, Vasili-Kulgar et
Tomat Constantine, avec deux traneaux attels de chiens. L'un de mes
conducteurs, Tomat Constantine, est un des trois Tongouses qui ont
secouru Ninderman et Noros  Bulcour.

Le lendemain, je fis cinquante verstes et m'arrtai  Bulcour, o
je passai la nuit dans une des huttes de cette station. C'est 
partir de l seulement qu'ont vritablement commenc mes recherches.
Pendant la nuit, une tempte de neige s'tant leve, mes deux
compagnons refusrent de se mettre en route le lendemain matin.
Souffrant encore des atteintes du froid que j'avais endur, et ne
pouvant presque faire usage de mes pieds ni de mes mains, je dus m'en
remettre  la prudence des deux indignes, et il fut dcid que nous
resterions  Bulcour jusqu' ce que la tempte ft apaise. Nous y
passmes donc la journe et la nuit suivante.

Enfin, le 8 au matin, le temps tant redevenu assez calme, nous nous
prparmes  remonter en traneau. La distance de Bulcour  la hutte
de Matvah, la prochaine station que nous devions rencontrer, est
d'environ cent trente verstes. Avant de partir, mes conducteurs me
prvinrent que nous serions obligs de coucher dans la neige  moiti
route, me faisant remarquer que si nous tions surpris par le mauvais
temps, nous avions, hommes et chiens, tout  redouter; mais surtout
que l'preuve serait terrible pour moi, vu mon extrme faiblesse.
Nous partmes nanmoins, et, chemin faisant, nous visitmes,  vingt
verstes au nord de Bulcour, une petite hutte o Noros et Ninderman
avaient pass une nuit. Cette hutte tait destine  servir de remise
aux traneaux des Tongouses. Nous y trouvmes des traces videntes du
passage de Noros et Ninderman. Ceux-ci, faute de nourriture, avaient
t rduits  mcher des morceaux de cuir arrachs  leurs bottes,
et, pour se chauffer, avaient bris les traneaux qui se trouvaient
l. Nous ne nous y arrtmes point, et allmes passer la nuit plus
loin, dans un trou creus dans la neige.

Le lendemain, nous visitmes l'endroit dsign, dans le rcit de
Noros et Ninderman, sous le nom de hutte des Deux-Croix, mais dont
le nom vritable est Karulach. J'y trouvai encore des traces de
leur sjour. Nous nous remmes en route et nous arrivmes enfin le
soir,  minuit,  Matvah, o nous passmes la nuit. Le lendemain
matin, au moment du dpart, je trouvai un ceinturon que je reconnus
pour avoir t fait  bord de _la Jeannette_. Cependant Noros et
Ninderman ne m'avaient nullement parl de la hutte de Matvah; ils
l'avaient compltement oublie, et ce ne fut que plus tard, quand ils
la visitrent une seconde fois, qu'ils se rappelrent y avoir fait
halte. Cependant, outre le ceinturon, j'avais encore trouv d'autres
indices certains qu'un ou deux hommes au moins de la troupe de de
Long s'taient arrts dans cette hutte. Je me croyais donc sur les
traces du capitaine.

Mais cette journe me rservait une dsagrable surprise. Quel
ne fut pas, en effet, mon tonnement, quand, au moment de partir,
mes conducteurs me dclarrent qu'il ne nous restait plus de
vivres. J'en avais pris pour dix jours en partant de Burulak, et
nous tions en route depuis cinq jours seulement. Je leur demandai
alors  quelle distance tait le village le plus rapproch. Ils
m'indiqurent Upper-Boulouni (Boulouni du nord),  environ cent
trente verstes dans la direction du nord-ouest. Je leur ordonnai
de m'y conduire immdiatement. Nous partmes et allmes coucher 
Khaskata. Le lendemain, nous poursuivmes notre voyage et arrivmes 
Upper-Boulouni vers minuit. En route, nous avions visit la station
de chasse de Cath-Couta, ainsi que huit autres huttes qui toutes
taient dsertes. A Cath-Couta, nanmoins, nous avions trouv une
abondante provision de poisson et de viande de renne, mais pas la
moindre trace de de Long.

En arrivant  Upper-Boulouni, je fus frapp de l'importance de cette
station, qui pouvait compter une centaine d'habitants. Le lendemain,
un de ces derniers vint m'apporter un papier. Il me fit comprendre
qu'il l'avait trouv dans une hutte  cinquante verstes  l'est
d'Upper-Boulouni. J'examinai ce papier: c'tait un des _records_ de
de Long. On m'informa ensuite que deux autres papiers du mme genre
et un fusil avaient t trouvs dans les environs; on me promit de
me les apporter le lendemain. En effet, le lendemain, on me remit le
fusil et deux autres _records_. L'un d'eux, le plus important, avait
couru grand risque d'tre perdu. Il avait t remis  une femme qui,
aprs l'avoir port pendant quelque temps sous ses vtements, l'avait
jet quand elle avait vu que l'criture en tait presque efface. On
eut donc beaucoup de peine  le retrouver.

Ces _records_ portaient les dates du 22 et du 25 septembre et celle
du 1er octobre. J'y trouvai indiqus les points o de Long s'tait
arrt, et par l j'appris qu'il avait continu sa marche vers le sud.

Je fis venir les deux indignes qui avaient trouv ces notes pour
les prier de m'indiquer la hutte o avait t rencontre la premire,
et de m'y conduire. J'appris que cette hutte portait le nom de
Bellock, et que la date de la dcouverte de ces papiers remontait 
une douzaine de jours. Enfin, je sus aussi par ces indignes que les
trois _records_ avaient t trouvs dans trois huttes diffrentes,
distantes les unes des autres.

Pendant la journe du 12, le temps fut si mauvais qu'il tait
impossible de songer  se mettre en route. Le lendemain, le temps
tait meilleur; mais, quand je me disposai  partir, j'prouvai de
srieuses difficults  me procurer des vivres pour mes hommes et
pour mes attelages. Nanmoins, je parvins  faire comprendre aux
habitants qu'il m'en fallait absolument. Comme il n'y avait dans le
village que du poisson gel, je fis ma provision personnelle, prenant
un poisson pour chacun des vingt jours pendant lesquels je comptais
rester absent, et dis  mes hommes d'en prendre le double pour eux
et ensuite de se munir d'une quantit suffisante de nourriture pour
leurs chiens. La question des vivres semblait donc tranche, et je
ne m'en occupai plus; or, quand il s'agit de charger les traneaux,
mes deux conducteurs y placrent bien les vingt poissons que j'avais
choisis, mais ils n'en prirent qu'un fort petit nombre pour eux et
pas un seul pour les chiens. Je sus plus tard que les gens du village
n'avaient rellement pas de vivres et m'avaient donn tout ce qu'ils
avaient pu retrancher de leur provision. A ce moment, je l'ignorais
compltement. Nous partmes pour Bellock, o nous arrivmes pendant
la nuit. Le lendemain matin, au point du jour, me guidant sur les
indications du _record_, je suivis la branche principale de la Lna
septentrionale, en restant sur la rive droite jusqu' la mer.

Alors, marchant en toute hte, je suivis la cte pendant cinq ou
six milles, et, au grand tonnement de mes deux guides, je leur
indiquai la hampe de pavillon que de Long avait plante pour indiquer
sa premire _cache_. Ils furent encore plus surpris quand je leur
dis ce que contenait cette cache. J'y trouvai le tout parfaitement
install sur un lit de broussailles, pour empcher que les diffrents
objets ne touchassent la terre, et recouvert d'un vieux sac-lit de
chiffons et de lambeaux de toile  voile; mais le vent avait enlev
une partie de la couverture, que la neige avait remplace. Je pris
tous les objets qui se trouvaient l et les plaai sur les traneaux,
 l'exception d'un aviron

Voici le contenu de cette cache:

Une caisse contenant des rebuts, une certaine quantit de
mdicaments;

Une bote pleine de menus objets (pices);

Une caisse contenant des livres de marine et un sextant;

Une bote avec un chronomtre;

Deux serviettes en cuir renfermant quatre livres de bord;

Deux poles de cuisine;

Deux bouts de corde;

Sept vieux hamacs uss;

Un paquet de vieux habits;

Une carabine Winchester, une carabine  rptition, toutes les deux
brises;

Une bote d'chantillons minralogiques de l'le Bennett.

Examinant ensuite les environs de cette cache, je remarquai que
des glaons taient venus s'chouer  quelques mtres seulement. Je
continuai  explorer la plage sur une longueur de cinq  six milles
et jusqu' un mille ou un mille et demi du bord pour retrouver le
canot. Mais ce fut en vain, et la nuit arriva. Le vent commenait 
souffler avec force; je pris le parti de retourner  Bellock avec
tous les objets que j'avais trouvs. En y arrivant je fus fort tonn
d'apprendre, de la bouche de mes conducteurs, qu'encore une fois ils
n'avaient plus qu'un jour de vivres pour eux et pour leurs chiens.
Force me fut donc de reprendre la route d'Upper-Boulouni pour prendre
de nouvelles provisions et emmener les objets que j'avais trouvs.
Arriv l, je fis un choix de tous les objets de quelque valeur et
je jetai les vieux sacs-lits, les vtements, les bottes, en un mot
tout ce qui ne valait pas la peine d'tre emport. Le lendemain le
vent soufflait avec rage. Nanmoins je fis mes prparatifs pour
partir, mais quand ils furent termins, tous les conducteurs sauf un
me dclarrent qu'il tait impossible de se mettre en route par un
vent pareil. Leur ayant dclar de mon ct que je partirais avec
ou sans eux, ils consentirent tous  me suivre, et nous partmes
pour Osoktock, la _pavarna_ ou hutte-abri la plus rapproche de
Bellock. De l je me rendis  Usterda, o avait t dpos le dernier
des _records_ de de Long que je possdais, et dans lequel celui-ci
annonait son intention de traverser le fleuve pour suivre ensuite la
rive occidentale jusqu' ce qu'il et trouv une station.

Aprs avoir visit Usterda je me rendis  Okasch qui se trouve 
un mille plus au sud, et j'y passai la nuit dans une hutte prs de
laquelle s'en trouvaient d'autres remplies de neige. Le lendemain
je traversai le fleuve comme de Long l'avait fait et suivis la
rive occidentale dans la direction du sud, d'aprs les indications
fournies par le _record_. Noros et Ninderman m'ayant parl de
diffrentes huttes dans lesquelles le capitaine s'tait arrt avec
sa troupe, et en particulier de celle o Erickson tait mort je
prvins les indignes que je devais visiter toutes celles que nous
rencontrerions depuis Usterda jusqu' Matvah. Poussant ensuite au
sud aussi loin que je supposai que la troupe du capitaine avait pu
aller, je traversai de nouveau le fleuve pour visiter une vieille
hutte dlabre et correspondant  la description que m'avaient
faite Noros et Ninderman de celle o Erickson avait expir. Je la
visitai minutieusement sans y trouver le moindre indice qui rvlt
le passage de de Long et de ses gens. Je continuai donc ma route
vers le sud en suivant la berge orientale du fleuve, sur laquelle je
trouvai une seconde hutte en bon tat. Je l'examinai encore avec soin
 l'intrieur et  l'extrieur mais sans y trouver aucun vestige du
passage de ceux que je cherchais.

Le vent se mit ensuite  souffler avec fureur; mes compagnons me
dirent alors qu'il tait absolument ncessaire que nous nous mettions
en qute d'un abri ou _pavarna_. Le plus rapproch tait Sistergenek
o nous passmes la nuit. Le lendemain le vent soufflait avec la
mme rage, aussi mes compagnons taient peu disposs  se mettre
en route. Mais comme nous tions presque  court de provisions et
qu'ils me disaient que ces temptes de vent duraient quelquefois dix
jours de suite, je les pressai de partir. Ils me rpondirent qu'ils
iraient jusqu' Kovino, hutte qui se trouvait  quarante milles plus
loin. Arriv en cet endroit je visitai soigneusement la hutte et ses
abords, mais encore sans y trouver la moindre trace de mes compagnons
disparus. Je commenai alors  comprendre que j'avais perdu leur
piste.

A cette poque je n'avais plus que trois ou quatre heures de lumire
par jour pour faire mes recherches. En outre, je n'avais point 
compter sur les gens du pays pour me fournir des vivres. Malgr
l'incapacit o je me trouvais de me tenir sur les jambes, je pouvais
nanmoins, quoiqu' moiti dsempar, rsister au froid et dsirais
poursuivre les recherches; mais les Tongouses qui m'accompagnaient
refusrent d'affronter plus longtemps la tempte. Ils m'assurrent
que si nous continuions de marcher en avant nous finirions
infailliblement par prir de froid, eux et moi.

Il me fallut alors cder et prendre le parti de retourner 
Boulouni. Le temps tait si mauvais que mes conducteurs refusrent
de quitter Kovino ce jour-l; je fus donc oblig d'y rester la nuit.
Pendant la nuit, la tempte s'tant apaise, nous emes une belle
journe le lendemain. J'en profitai pour reprendre immdiatement la
direction du sud avec l'intention de m'arrter  Matvah. Le temps
continuant  tre beau, nous passmes cette station sans nous y
arrter et poursuivmes notre chemin pour aller camper plus loin.
Nous nous arrtmes vers onze heures du soir. N'ayant point de tente
nous creusmes un trou dans la neige, o nous nous couchmes pour
dormir. Mais pendant la nuit s'leva une terrible tempte accompagne
d'une neige paisse, qui dura quarante-huit heures. Pendant tout
ce temps nous n'emes pour nourriture que du poisson gel et cru.
Aussitt que la tempte fut un peu calme, nous nous remmes en route
pour Bulcour, distant de quatre-vingts verstes, et nous n'y arrivmes
qu'aprs dix-huit heures de marche.

Pendant ce temps la tempte avait repris avec tant de violence que
les chiens, ne pouvant avancer, se couchaient et poussaient des
gmissements.

En outre les traneaux taient si chargs avec les objets que
j'avais trouvs dans la cache de Bellock, que les conducteurs furent
obligs de faire le chemin  pied, tandis que moi-mme, tant hors
d'tat de marcher, je restai sur l'un des traneaux. Pour comble de
malheur,  une vingtaine de verstes de Bulcour, nos deux traneaux se
brisrent successivement. Nous tions alors au milieu des tnbres de
la nuit, ce qui fit perdre beaucoup de temps pour les rparer, et le
jour allait poindre lorsque nous arrivmes  Bulcour.

Pour ne pas entraver notre marche plus longtemps, je pris le
parti de laisser  cette station la majeure partie des objets que
j'emmenais avec moi et de continuer notre route jusqu' Kumah-Surka,
d'o je renverrais mes compagnons chercher ce qui tait rest en
arrire. La distance entre ces deux localits est de cinquante
verstes, que nous franchmes en quatorze heures. Le lendemain je
me rendis  Burulak par une route excrable, et le surlendemain
j'arrivai  minuit  Boulouni, aprs une absence de vingt-trois jours.

En y arrivant j'y rencontrai encore Bartlett, Ninderman, Noros,
Manson, Landertack et Anequin; l'impossibilit de se procurer
des moyens de transport ayant empch Danenhower de prendre plus
de cinq hommes avec lui pour se rendre  Yakoutsk, il avait
naturellement choisi les plus faibles et s'tait mis en route avec
eux immdiatement. Je pris donc des mesures pour le rejoindre avec
ceux qui restaient et je quittai Boulouni le 1er dcembre. Le 6
j'arrivai  Verchoyansk en mme temps que l'ispravnik Ipatieff. Je
comptais pouvoir y monter une seconde expdition pour reprendre mes
recherches, mais n'ayant pu m'y procurer de provisions, et l'poque
de l'anne  laquelle nous tions ne permettant pas de faire de
nouvelles tentatives; en outre, n'ayant que les 500 roubles que
le gnral Tchernaieff m'avait envoys, je me dcidai  me rendre
moi-mme  Yakoutsk d'o,  tous les points de vue, je pourrais
entrer plus facilement en communications tlgraphiques avec le
dpartement de la marine. Toutefois je dois ajouter qu'avant de
quitter Boulouni, j'avais promis au Cosaque commandant cette localit
que s'il consentait  continuer les recherches et parvenait  trouver
de Long et  rapporter les livres et les papiers de ce dernier,
avant mon retour, non-seulement je lui rembourserais tous ses
frais, mais je lui assurais encore une rcompense de mille roubles.
Je lui ritrai cette promesse par crit  Verchoyansk, o je la
fis traduire par l'exil Lon; et la lui envoyai  Boulouni par
l'ispravnik, en mme temps qu'une carte et toutes les instructions
que je pouvais lui donner.

Ici s'arrte le rcit fait par M. Melville  M. Jackson en ce qui
concerne ses premires recherches. Pour le complter, nous allons
emprunter ce qui suit au rapport qu'il adressa au secrtaire de la
marine ds son arrive  Yakoutsk.

La connaissance que j'ai acquise du pays, dit-il dans ce rapport,
et les renseignements que m'ont fournis Noros et Ninderman ont fait
natre en moi la quasi-certitude que de Long et ses compagnons se
trouvent  l'ouest de la Lna, entre Sisteraneck et Bulcour. Ces deux
localits sont spares par une rgion nue et dsole, n'offrant
au voyageur aucun moyen de subsistance sur une longueur de cent
cinquante verstes. Pour organiser une expdition et explorer une
rgion aussi tendue, il me fallait un personnel nombreux et l'appui
spcial des autorits russes pour me faire obir. C'est pourquoi je
me suis dcid  venir jusqu' Yakoutsk, afin de pouvoir envoyer des
dpches aux tats-Unis et prparer, avec le concours des autorits
russes, une nouvelle expdition pour repartir vers le nord.


Par le prochain courrier je vous transmettrai des dtails
circonstancis sur l'organisation de cette expdition et sur les
plans que j'aurai adopts. Arrivs  Boulouni, M. Danenhower
n'ayant trouv de moyens de transport que pour six personnes, prit
avec lui les cinq hommes les plus faibles de sa troupe et arriva
ici le 17 dcembre. Les six autres sont arrivs avec moi hier
soir, 5 janvier. Tous sont trs bien portants  l'exception de M.
Danenhower, qui souffre beaucoup des yeux, du timonier Jack Cole,
atteint d'alination mentale, et du matelot Herbert Leach, qui a
un gros doigt de pied gel. Demain matin, M. Danenhower partira
avec neuf hommes pour se rendre  Irkoutsk, d'o il gagnera les
bords de l'Atlantique. Je garde avec moi H. Bartlett, mcanicien de
premire classe, et le matre d'quipage Ninderman. M. Danenhower
emporte aux tats-Unis les notes et les objets trouvs dans les
diffrentes caches que j'ai visites: je vous ai expdi aujourd'hui
un tlgramme pour vous en prvenir.

En terminant, je dois signaler  l'attention du dpartement la
conduite ferme et courageuse du lieutenant Danenhower, qui, dans les
moments les plus critiques, s'est prodigu pour sauver l'embarcation,
et, dans maintes circonstances, m'a aid de ses connaissances
techniques. D'ailleurs, malgr la malheureuse circonstance qui l'a
priv de son commandement lgitime, l'accord le plus parfait a
continu d'exister entre nous.

La conduite de Joseph H. Bartlett, mcanicien de premire
classe, mrite aussi une mention spciale. Son intelligence plus
qu'ordinaire, sa bonne volont  toute preuve et son nergie, le
rendent grandement recommandable.

Enfin je signalerai le matelot Herbert Leach, qui, le jour de la
tempte, est rest  la barre pendant onze heures conscutives, et
qui ensuite, bien qu'ayant les pieds gels et souffrant de douleurs
atroces, s'est tenu  son aviron comme les autres, sans profrer un
seul murmure.

Au rapport de M. Melville tait jointe la copie des diffrents
_records_ laisss par le lieutenant de Long, que nous allons
reproduire ici.

Le premier de ces _records_ a t trouv par M. Melville, prs du
point o aborda la troupe de de Long, en abandonnant son embarcation:


EXPDITION DU STEAMER ARCTIQUE LA JEANNETTE.

    Delta de la Lna, lundi 19 septembre 1881.

_La Jeannette_, crase par les glaces, a sombr, le 12 juin 1881,
par 77 15' de latitude nord et 155 de longitude est. Les quatorze
personnes ci-dessous dnommes faisaient partie de son quipage.
Elles ont abord ici le 17 courant. Dans le cours de l'aprs-midi,
nous allons nous mettre en marche pour essayer d'atteindre une des
stations situes sur les bords de la Lna.

    George W. DE LONG,
    Lieutenant commandant.


    1 Lieutenant DE LONG.
    2 Chirurgien AMBLER.
    3 M. COLLINS.
    4 W.-P.-C. NINDERMAN.
    5 A. GORTZ.
    6 Ah SAM.
    7 ALEXIS.
    8 H.-H. ERICKSON.
    9 H.-H. KNACK.
    10 C.-W. BOYD.
    11 W. LEE.
    12 N. IVERSON.
    13 L.-P. NOROS.
    14 A. DRESSLER.

Quiconque trouvera cette note est pri de l'envoyer au secrtaire
de la marine, avec une indication du temps et du lieu o il l'aura
trouve.

(Suivait la traduction de cette note en cinq ou six langues
diffrentes.)

Le _record_ continuait:

Un autre _record_ a t dpos  environ un demi-mille au nord de
l'extrmit mridionale de l'le Semenovski. Un poteau en indique la
place. Au nombre de trente-trois personnes, officiers ou matelots,
composant l'quipage de _la Jeannette_, nous avons quitt cette le,
dans trois embarcations, le 12 courant (il y a une semaine). Dans la
nuit qui suivit, nos embarcations furent spares par un ouragan,
et depuis nous n'avons plus revu les deux autres. En prvision d'un
tel accident, les deux autres canots avaient reu l'ordre de faire,
chacun de leur ct, tous leurs efforts pour atteindre une des
stations de la Lna, avant d'attendre les autres. Mon embarcation
toucha terre le 16 courant au matin. Je suppose que nous sommes
dans le delta de la Lna. Depuis notre dpart de l'le Semenovski,
je n'ai pas eu une seule occasion de vrifier notre position. Aprs
deux jours d'essais infructueux pour atteindre le rivage ou pour
entrer dans l'un des bras du fleuve, j'ai abandonn mon canot, et
nous avons gagn la terre, en marchant  gu pendant l'espace d'un
mille et demi, emportant avec nous nos provisions et tous nos effets.
Nous allons maintenant, avec l'aide de Dieu, essayer de gagner par
terre l'une des stations du bord du fleuve, qui se trouve, je crois,
 quatre-vingt-quinze milles. Nous sommes tous bien portants; nous
avons pour quatre jours de provisions, des armes et des munitions;
nous n'emportons, en outre, que le livre du navire, des papiers, des
couvertures, des tentes, et quelques mdicaments; nous avons donc des
chances de nous en tirer.

    George W. DE LONG,
    Lieutenant de la marine des tats-Unis.


Le second _record_ fut trouv, dans une hutte, par un chasseur
yakoute, qui me le remit  Upper-Boulouni.

    George MELVILLE,
    Aide-ingnieur de la marine des tats-Unis.


RECORD No 2

    Dans une hutte du delta de la Lna,
     environ douze milles de la pointe du delta.

    Lundi, 26 septembre 1881.

Quatorze hommes, officiers ou matelots, du steamer arctique _la
Jeannette_, appartenant  la marine des tats-Unis, sont arrivs ici
hier soir, et vont continuer leur route vers le sud ce matin. On
trouvera un _record_ plus dtaill dans une bote en fer-blanc, que
nous avons suspendue dans une cabane situe sur la rive droite du
bras le plus large de la Lna,  quinze milles au nord d'ici.

    George W. DE LONG,
    Lieutenant commandant.


    L'aide-chirurgien AMBLER.
    M. J.-J. COLLINS.
    A. GORTZ.
    W.-F.-C. NINDERMAN.
    A. DRESSLER.
    H.-H. ERICKSON.
    Ah SAM.
    H.-H. KNACK.
    ALEXIS.
    G.-H. BOYD.
    L.-P. NOROS.
    W. LEE.
    N. IVERSON.


Le troisime _record_ a t trouv dans une hutte par un chasseur
yakoute, qui me l'a remis  Upper-Boulouni.

    George MELVILLE,
    Aide-ingnieur de la marine des tats-Unis.


RECORD No 3.

EXPDITION ARCTIQUE DU STEAMER LA JEANNETTE.

    Dans une hutte du delta de la Lna,
    suppose voisine de Tchobogolje.

    Jeudi, 22 septembre 1881.

Les noms suivants sont ceux de quatorze personnes ayant appartenu
comme officiers ou matelots  l'quipage de _la Jeannette_; elles
sont arrives ici hier, dans l'aprs-midi, en venant  pied de
l'Ocan Arctique.

    Geo. W. DE LONG,

    Commandant de l'expdition, lieutenant de
    la marine des tats-Unis.

Quiconque trouvera cette note est pri de l'envoyer au secrtaire de
la marine des tats-Unis, en y joignant l'indication de l'poque et
de l'endroit o il l'a trouve. (La mme note tait traduite en six
langues.)


    Lieutenant DE LONG.
    L'aide-chirurgien AMBLER.
    M. COLLINS.
    W.-F. NINDERMAN.
    H.-H. ERICKSON.
    A. GORTZ.
    G.-H. BOYD.
    N. IVERSON.
    A. DRESSLER.
    H.-H. KNACK.
    L.-P. NOROS.
    W. LEE.
    Ah SAM.
    ALEXIS.

_La Jeannette_ fut crase par les glaces et sombra le 12 juin
1881, par 77 15' de latitude nord et 155 de longitude est, aprs
vingt-deux mois de drive  travers l'ocan, au milieu d'une
immense plaine de glace. Les trente-trois hommes, officiers et
matelots, composant son quipage, ont tran trois bateaux et
leurs provisions, sur la nappe de glace, jusqu'au 76 degr 38'
de latitude nord et 150 30' de longitude est, o ils ont abord
sur une le nouvelle--l'le Bennett--le 19 juillet. De l, ils se
sont dirigs vers le sud, tantt dans leurs embarcations, tantt en
tranant celles-ci sur la glace, jusqu'au 10 septembre. Ce jour-l,
ils abordrent  l'le Semenovski, qui se trouve  quatre-vingt-dix
milles au nord de ce delta. Le 12 septembre, ils en partirent
ensemble avec leurs embarcations; mais pendant la nuit suivante,
ils furent spars par un ouragan. Depuis je n'ai revu ni l'un
ni l'autre des deux autres bateaux, ni aucun des hommes qui les
montaient. Ces derniers sont diviss comme suit:

Le canot no 2 porte: le lieutenant Chipp, M. Dunbar, A. Sweetman,
W.-S. Hornell, R. Star, H. D. Warren, A. P. Kuehne et P. Johnson.

La baleinire: l'aide-ingnieur Melville, le lieutenant Danenhower,
M. Newcomb, J. Cole, J. H. Bartlett, H. Wilson, S. Landertack, F.
Manson, Charles Long Sing, Anequin et H. W. Leach.

Mon embarcation ayant rsist  l'ouragan, dcouvrit la terre dans
la matine du 16 courant. Aprs deux jours de tentatives inutiles
pour aborder,  cause des bas-fonds, nous abandonnmes le canot
pour nous rendre  gu jusqu'au rivage, en emportant nos armes, nos
provisions et nos notes  douze milles environ du nord-est de ce
point. Nous avons tous un peu souffert du froid, de l'humidit et du
manque d'abri, et trois des hommes sont devenus boiteux; mais comme
il ne nous restait que pour quatre jours de vivres, nous avons t
obligs de nous rationner et de marcher quand mme vers le sud. Le
lundi 19 septembre, nous avons abandonn sur le rivage une partie de
nos effets, que nous avons amoncels au pied d'un poteau o on les
trouvera. Les plus prcieux sont un chronomtre, deux annes du livre
de loch du navire, une tente, etc., que nous tions compltement
incapables de porter. Il nous a fallu quarante-huit heures pour
franchir ces douze milles,  cause de nos malades. Ces deux huttes
m'avaient paru une place convenable pour nous arrter, pendant que
j'enverrais le chirurgien et Ninderman en avant, pour nous chercher
du secours. Mais la nuit dernire, nous avons tu deux rennes, qui
nous donnent de la nourriture en abondance pour le moment, et nous en
avons vu un si grand nombre d'autres, que nous sommes sans inquitude
pour l'avenir. Aussitt que nos trois malades seront guris, nous
reprendrons notre route  la recherche d'une des stations de la Lna.

    Samedi, 24 septembre, 8 h. du matin.

Nos trois boiteux tant en tat de marcher, nous allons reprendre
notre voyage, avec des rations de chair de renne pour deux jours,
autant de pemmican et trois livres de th.

    George W. DE LONG,
    Lieutenant commandant.

Le quatrime _record_ a t trouv dans une hutte, par un chasseur
yakoute, qui me l'a donn  Upper-Boulouni.

    George MELVILLE,
    Aide-ingnieur de la marine des tats-Unis.


    Samedi, 1er octobre 1881.

Quatorze hommes, officiers ou matelots, appartenant au steamer
arctique de _la Jeannette_, de la marine des tats-Unis, sont arrivs
 cette hutte le mercredi 28 septembre. Ayant t forcs d'attendre
que le fleuve soit pris par les glaces, ils se prparent  le
traverser ce matin, pour gagner la rive occidentale et poursuivre
leur voyage  la recherche d'une des stations de la Lna.

Nous avons deux jours de vivres; mais comme jusqu'ici nous avons t
assez heureux pour nous procurer du gibier, pour suffire  nos plus
pressants besoins, nous envisageons l'avenir sans crainte.

Tous les hommes de notre troupe sont bien portants  l'exception
d'Erickson,  qui on a enlev les orteils qu'il avait gels. On
trouvera d'autres _records_ dans diverses huttes, sur la rive
orientale de ce cours, que nous avons suivi en venant du nord.

    George W. DE LONG,
    Lieutenant de la marine des tats-Unis,
    commandant de l'expdition.


Enfin, comme dernire annexe  son rapport, M. Melville y avait joint
le commencement de dpche que Kusmah, on se le rappelle, avait pour
ainsi dire arrache des mains de Ninderman  Kumah-Surka. Voici en
quels termes M. Melville l'annonce au secrtaire de la marine:

Ce papier est une copie de la note donne  Kusmah, qui l'a apporte
 Boukouff, o il me l'a remise. C'est la premire nouvelle que j'ai
reue du canot no 1.

    George MELVILLE,
    Aide-ingnieur.


    6 novembre.

Steamer arctique _Jeannette_ perdu le 11 juin. Abords sur la cte
de Sibrie le 25 septembre environ. Dsirons secours pour retourner
prs du capitaine, du docteur et de neuf autres de nos compagnons.

    William C.-F. NINDERMAN,
    Louis P. NOROS.

Aussitt son arrive  Yakoutsk, M. Melville s'empressa d'expdier
via Irkoutsk le tlgramme suivant au secrtaire de la marine 
Washington, qui le reut le 20 janvier:

Ordres pour rester avec deux hommes, afin de recommencer les
recherches en mars et pour que Danenhower et les neuf autres
survivants retournent aux tats-Unis. Danenhower a en partie recouvr
la vue.

    MELVILLE.

Le secrtaire Hunt s'empressa de faire parvenir  Melville les ordres
que celui-ci demandait.

En mme temps que l'ingnieur Melville envoyait cette dpche au
secrtaire de la marine, et sans attendre la rponse de ce dernier,
qui, ncessairement, ne pouvait lui parvenir de sitt, il se mit
activement  faire les prparatifs de sa seconde expdition. D'un
autre ct, il s'adressait aux autorits russes, pour que des
recherches fussent faites pendant l'hiver. Nous l'avons dj vu
donner des instructions crites au Cosaque qui commandait  Boulouni,
et lui promettre une forte rcompense s'il trouvait de Long et ses
compagnons; de mme il expdia  l'ispravnik de Verchoyansk les
instructions qui suivent et dont une copie fut envoye par lui aux
tats-Unis, en mme temps que son rapport et par le mme courrier
qui emportait sa dpche  Irkoutsk.

Voici ces instructions:

Je dsire et c'est galement le souhait du gouvernement des
tats-Unis d'Amrique et des promoteurs de l'expdition, que des
recherches actives et incessantes soient faites pour retrouver mes
compagnons des deux canots disparus. Le lieutenant de Long et ceux
qui l'accompagnent, formant ensemble une troupe de douze personnes,
seront rencontrs sur la rive occidentale de la Lna.

Ils sont au sud de la petite station de chasse situe  l'ouest de
la hutte connue des Yakoutes sous le nom de Qu Vina.

Ces hommes taient dans l'impossibilit de venir aussi loin que
Bulcour. J'ai dj travers cette rgion, mais en suivant la rive du
fleuve. Il est donc ncessaire d'explorer plus attentivement et sur
une certaine largeur les terrains levs qui se trouvent en retrait
du fleuve, aussi bien que la rive elle-mme.

J'ai dj visit bon nombre de huttes et de cabanes; peut-tre
cependant, ne les ai-je pas toutes visites: c'est pourquoi il est
indispensable que toutes, grandes et petites soient fouilles pour y
rechercher les livres, les papiers, et les corps des gens de cette
troupe. Des hommes privs de vivres et mal vtus auront naturellement
cherch un abri dans les huttes qu'ils auront rencontres sur leur
chemin, et, s'ils sont puiss, peut-tre les rencontrera-t-on dans
l'une d'elles.

S'ils se sont sentis incapables de porter plus loin leurs livres et
leurs papiers, ils les auront laisss dans une hutte. Mais s'ils
sont parvenus  les transporter au sud de la contre qui s'tend
de Matvah  Bulcour, on trouvera ceux-ci runis en tas au pied de
quelque objet plac de faon  attirer l'attention des gens envoys
 la recherche. Un mt ou une pile de bois aura t tabli  ct ou
au-dessus. Dans le cas o ces livres et ces papiers viendraient 
tre dcouverts, on devra les expdier au ministre amricain rsidant
 Saint-Ptersbourg; cependant, s'ils taient trouvs  une poque o
l'on pt me les faire parvenir avant mon dpart, je dsire qu'ils me
soient adresss.

Quant aux cadavres qui viendraient  tre dcouverts, je dsire
qu'il soient transports sur un point central, et aussi prs que
possible de Boulouni. On les dposera cte  cte  l'intrieur d'une
hutte pour qu'ils puissent tre reconnus plus tard; ensuite la hutte
devra tre ferme soigneusement et recouverte d'une paisse couche
de terre ou de neige et rester dans cet tat jusqu' ce que des
personnes envoyes d'Amrique arrivent avec les pouvoirs ncessaires
pour prendre des dispositions dfinitives  leur gard. En recouvrant
la hutte de terre ou de neige on devra le faire de telle faon que
les animaux froces ne puissent pntrer jusqu'aux cadavres et les
dtruire.

Les recherches pour le petit canot qui contenait huit hommes devront
tre faites depuis l'embouchure occidentale de la Lna jusqu' celle
de la rivire Jana et mme au-del de celle-ci. Jusqu' ce jour on
n'a reu aucune nouvelle de cette embarcation. Mais comme les trois
canots devaient se rendre  Barkin pour gagner ensuite l'embouchure
de la Lna, il est naturel de supposer que le lieutenant Chipp,
s'il a pu rsister  l'ouragan, s'est dirig sur ce point. Mais si,
pour une cause quelconque, il n'a pu trouver une des embouchures de
la Lna, il aura continu  longer, soit  l'ouest de Barkin, pour
pntrer dans le bras septentrional du fleuve, soit au sud, pour
prendre une des entres latrales de celui-ci. Si ce plan ne lui a
pas russi, il peut, chass par le mauvais temps ou pour quelque
autre cause, avoir t forc de suivre la cte vers l'embouchure de
la Jana.

Des recherches actives et persistantes doivent commencer
immdiatement pour tre continues jusqu' ce que les hommes, les
livres et les papiers soient retrouvs. On devra prendre un soin
particulier  ce qu'une exploration minutieuse soit faite de la
contre o se trouve de Long et ses compagnons, ds le dbut du
printemps, au moment o la neige commence  disparatre et avant la
crue du fleuve. Un ou plusieurs officiers amricains viendront, selon
toute probabilit,  Boulouni pour participer aux recherches; mais
les recherches dont il est question dans ces instructions devront
tre conduites indpendamment de toutes autres et faites sous la
direction des autorits russes comptentes.

    George W. MELVILLE.


Quelques jours plus tard, le 10 janvier, Melville crivit encore au
secrtaire de la marine  Washington pour lui faire connatre le plan
de la nouvelle campagne qu'il se proposait d'entreprendre:

Voici la lettre qu'il lui adressait.

    Yakoutsk, 10 janvier 1882.

    A l'honorable secrtaire de la marine, Washington.

    Monsieur,

J'ai l'honneur de vous soumettre le plan de campagne suivant, que
je me propose d'adopter, pour la recherche des hommes disparus des
canots no 1 et no 2. Je vous adresse en mme temps l'tat des vivres
et la liste des effets et autres objets qui nous seront ncessaires
pour une absence de six mois. Toutefois, si nous tions forcs
d'attendre dans le delta que le fleuve soit pris par les glaces pour
revenir  Yakoutsk, ces provisions devraient tre renouveles par les
autorits russes de cette dernire ville. Il est peut-tre bon de
vous prvenir en ce moment que toutes les provisions pour Boulouni et
le delta y sont amenes  dos de cheval ou dans des traneaux attels
de rennes, et que le trajet de 2,000 verstes qui spare Boulouni
d'Yakoutsk ne peut s'effectuer que pendant l'hiver; il serait donc
possible que nous fussions obligs de rester  Boulouni ou dans les
environs jusqu'au mois de novembre prochain.

Les oprations de la recherche seront effectues par trois
partis. En voici le plan: Je me propose d'tablir  Boulouni le
dpt de toutes nos provisions. Le centre de nos oprations sera
aux Deux-Croix, prs du mont Jai. L'un des partis se rendra 
Sisteraneck, au nord, pour revenir en explorant le pays jusqu'aux
Deux-Croix; le second explorera, en marchant vers le sud, la moiti
du chemin entre les Deux-Croix et Bulcour; enfin le troisime partira
de ce dernier point dans la direction du nord pour se rendre aux
Deux-Croix. Ces trois partis peuvent explorer toute la contre entre
Sisteraneck et Bulcour dans les vingt jours qui suivront leur dpart
du dpt. Cette exploration termine, le dpt sera transport 
Cathcontee, entre Sisteraneck et Ouvina; un des partis explorera
le bras septentrional et le bras occidental de la Lna jusqu' la
rivire Olenek; le second descendra le bras nord-ouest, visitant
la contre jusqu' Upper-Boulouni; enfin le troisime partira
d'Upper-Boulouni, sur la cte nord-ouest, se dirigeant au sud-ouest
 la rencontre du second parti. Les recherches pour de Long et Chipp
seront alors termines  l'ouest jusqu'au bas Olenek.

Cette contre explore nous transporterons notre dpt  Provarnia
no 6, d'o deux partis se dirigeront au nord, l'un en explorant le
bras septentrional de la Lna, l'autre en suivant la ligne des ctes
est et ouest jusqu' ce qu'il rencontre le premier, et tous les
deux reviendront  travers les terres jusqu' Provarnia, d'o ils
transporteront le dpt au no 18.

De l un des partis fera le tour complet de l'le portant le no
18, se dirigeant d'abord au sud-est, puis au nord, pour tourner au
sud-ouest et reprendre la direction de l'est afin de revenir  son
point de dpart; les deux autres exploreront la cte jusqu' Barkin,
et,  l'ouest, jusqu'au bras se dirigeant au sud-ouest vers Usterda,
puis transporteront le dpt  Bikoff pour explorer la ligne de cte
au sud-est de ce point jusqu'au fond de la baie. L les trois partis
se partageront la besogne comme suit: deux d'entre eux se rendront
en ligne directe jusqu' la cte qui se trouve en face de Bikoff,
de l'autre ct de la baie, o ils se spareront pour oprer, l'un
en remontant au nord et  l'est jusqu'au cap nord (cap Burkia) et
revenir ensuite  Bikoff, l'autre en descendant vers le fond de la
baie, o il rencontrera le troisime venant le long de la cte; aprs
leur rencontre, ces deux partis reviendront galement  Bikoff.

Toutes ces explorations peuvent tre acheves avant les inondations
qui suivent la fonte des neiges; mais il sera ncessaire d'attendre
la disparition des glaces avant d'essayer d'explorer en canot la
partie de la cte qui s'tend jusqu' la rivire Jana. En considrant
la position qu'occupaient les trois embarcations avant que l'ouragan
ne souffle du nord-est, il semble impossible que le second canot ait
t port par les courants  l'est de la Jana.

Sur l'avis et du consentement du gnral P. Tscheniroff (?), j'ai
engag comme auxiliaires Buhokoff et un sergent cosaque du nom de
Peter Kolenkin, le premier  raison de 100 roubles par mois, et le
second  raison de 50; je dois, en outre, leur fournir les vivres
et les vtements pendant le temps des recherches. De plus, j'ai
tlgraphi  M. Sibiriakoff, le propritaire du steamer la _Lna_,
pour le prier de m'adjoindre M. Guenbeck, capitaine de ce navire,
pour m'accompagner au delta, et m'aider dans les recherches. Les
trois partis seront composs comme suit:

Premier parti: L'aide-ingnieur Melville et le capitaine Guenbeck.

Second parti: William C.-F. Ninderman et M. Buhokoff.

Troisime parti: James H. Bartlett et le sergent Kolenkin.

Chaque parti aura, en outre, un Yakoute pour conduire les chiens.

Pendant l't on peut se procurer de la chair de renne et du poisson
dans le delta de la Lna. Je serai  Boulouni vers le 15 fvrier, et
je commencerai les recherches vers le 1er mars, c'est--dire aussitt
que les temptes du printemps le permettront.

Vous trouverez ci-inclus la liste de nos provisions de bouche et la
carte du delta de la Lna, sur laquelle sont marqus les points o
nous tablirons nos dpts, etc.

Le gnral Tchernaieff m'a promis que toutes nos provisions seraient
rendues  Boulouni le 15 fvrier. Nous partirons aussitt que
possible, comptant pour vivre sur les ressources de la contre.

    J'ai l'honneur d'tre, etc.
    George W. MELVILLE,
    Aide-ingnieur de la marine des tats-Unis.


Aprs l'envoi de ce plan de campagne, les prparatifs de l'ingnieur
Melville ne furent pas de longue dure. En effet, le 27 janvier, il
tlgraphiait de Yakoutsk au secrtaire de la marine  Washington:

J'ai l'honneur de vous informer que j'ai termin aujourd'hui mes
prparatifs et complt mes provisions de toute nature. Je quitterai
Boulouni dans la journe pour me rendre dans le delta et poursuivre
mes recherches. Notre convoi de vivres est parti depuis quatre jours,
et,  moins de circonstances imprvues, je serai  l'embouchure du
fleuve avant le 1er mars. Du 8 mars au mois d'octobre, aucun service
postal rgulier n'existant entre Boulouni et Yakoutsk, vous ne
devrez pas vous inquiter de moi ni de mes compagnons, si vous ne
recevez pas de nouvelles pendant ce laps de temps. D'ailleurs, je
vous tiendrai au courant de mes mouvements aussi souvent que je le
pourrai.

En effet, on ne devait pas recevoir de si tt des nouvelles de
Melville, et les mois de fvrier, de mars et d'avril s'taient
successivement couls, lorsqu'enfin, le 5 mai, le tlgraphe apporta
les trois dpches suivantes:


PREMIRE DPCHE.

    Station du Renne-Kenurack, district de Verchoyansk,
    10 avril 1882.

Le bruit court, parmi les Tongouses, que cinq hommes ont t trouvs
par les indignes  l'embouchure de la Lna.

Ils en dpeignent un comme portant un uniforme brod d'or.

Noros me dit que le capitaine de Long portait son uniforme sous son
ulster au moment o il a dbarqu.

Je ne vous donne ceci que comme une rumeur, mais on doit se rappeler
que les nouvelles se rpandent avec une extrme rapidit parmi les
Tongouses.

    JACKSON.


DEUXIME DPCHE.

    40 milles au-del de Kenurack, 12 avril 1882.

Une estafette cosaque vient d'arriver, apportant des dpches
annonant que le corps du capitaine de Long et ceux de dix de ses
hommes ont t trouvs runis dans un mme endroit.

Cette estafette emporte des dpches cachetes, que vous recevrez en
mme temps que celles-ci.

    JACKSON.


Ces dpches cachetes, que contenaient-elles? Hlas, la confirmation
pure et simple de la prcdente. L'une tait adresse au _New-York
Herald_, et l'autre au secrtaire de la marine des tats-Unis. Toutes
les deux taient identiques; en voici la teneur:

    Delta de la Lna, 24 mars 1882.

J'ai trouv le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.

Tous les livres et tous les papiers ont t retrouvs.

Je reste pour continuer  chercher la troupe commande par le
lieutenant Chipp.

    MELVILLE.




CHAPITRE XII.

Voyage de M. Jackson,
_Correspondant du_ New-York Herald.

  Dpart de Londres.--Arrive  Saint-Ptersbourg.--Visite au
    gnral Ignatieff.--Visite au gnral Anoutchine, gouverneur
    gnral de la Sibrie orientale--Une _podoroschnaya de
    la couronne_.--Tmoignages de bienveillance du gnral
    Anoutchine.--M. Hoffman, notre charg d'affaires 
    Saint-Ptersbourg.--Dpart de Saint-Ptersbourg pour Moscou
    et Orenbourg.--Les chemins de fer russes.--Arrive 
    Orenbourg.--Le propritaire de l'htel de l'Europe.--Visite au
    gouverneur d'Orenbourg.--Le gnral Anoutchine a mis son propre
    traneau  ma disposition pour faire le voyage jusqu' Irkoutsk.


Conformment  vos instructions, je suis parti de Londres le 7
janvier, pour aller au-devant des survivants de _la Jeannette_ dont
quelques-uns ont dj quitt l'embouchure de la Lna, pour retourner
en Amrique. Aprs les avoir rencontrs je poursuivrai mon voyage
jusqu' Yakoutsk, et, au besoin, jusqu' l'embouchure de la Lna.
Dans ce dernier cas je me joindrai aux autorits russes,  qui je
prterai mon concours pour les aider dans l'accomplissement du devoir
de courtoisie internationale que le czar a lui-mme impose  ses
reprsentants de la partie nord-est de son vaste empire. Arriv 
Paris le lendemain 7, j'ai pris les nombreuses lettres adresses
aux gens de _la Jeannette_. Le jour suivant j'tais en route pour
Saint-Ptersbourg. J'ai d m'arrter pendant une demi-journe 
Berlin pour y faire viser mon passeport  l'ambassade russe, de sorte
que je n'arrivai que le 12,  6 heures du soir, dans la capitale de
l'empire russe, c'est--dire la veille du nouvel an.

Le moment tait mal choisi pour un homme press; il me fallait, en
effet, rendre visite au gnral Ignatieff, ministre de l'intrieur,
et le jour du nouvel an est un jour de repos pendant lequel toutes
les affaires publiques et officielles sont religieusement suspendues.
Je devais, en outre, voir le gnral Anoutchine, gouverneur de la
Sibrie orientale, alors  Saint-Ptersbourg et enfin m'occuper de
tous les prparatifs ncessaires pour un voyage aussi long que celui
que j'allais entreprendre au milieu des rigueurs de l'hiver.

Heureusement les excellences et les hauts dignitaires de l'empire
se contentrent d'un jour de cong. Ds le samedi matin, quelques
minutes aprs dix heures, je pus donc rendre ma visite au gnral
Ignatieff, qui me reut de la faon la plus courtoise. C'est  peine
si j'eus quelques minutes  attendre. Le gnral se souvenait de
moi. Nous nous tions, en effet, rencontrs frquemment pendant la
campagne de Bulgarie, et ce fut sur cette guerre que roula d'abord la
conversation, puis, naturellement, celle-ci tomba sur le voyage de
_la Jeannette_ et sur l'arrive,  Saint-Ptersbourg, de la nouvelle
du naufrage et de ses suites.

Le 14 janvier, si vous vous rappelez, on n'avait encore de nouvelles
prcises que du canot no 3, arriv  l'embouchure de la Lna avec
l'ingnieur Melville, le lieutenant Danenhower et neuf matelots.
On savait aussi que deux matelots du canot no 1, dans lequel se
trouvaient le capitaine de Long, M. Jrme Collins, correspondant du
_Herald_, le docteur Ambler et douze marins, taient arrivs seuls
 Boulouni. Ces deux hommes, Ninderman et Noros, venaient annoncer
l'arrive de la troupe du capitaine dans le delta, et en mme temps
chercher des secours. Quant au canot no 2, command par le lieutenant
Chipp, on n'en avait absolument aucune nouvelle. Le gnral Ignatieff
n'en savait pas davantage, car la nouvelle publie par les journaux
de Saint-Ptersbourg, qu'on avait dcouvert un canot contenant quatre
cadavres, lui paraissait dnue de tout fondement, absolument comme
celle publie dans les journaux de Moscou, que le canot no 3 avait
t dcouvert par les gens envoys  la recherche des naufrags, et
qui n'avaient trouv que des cadavres.

Le gnral me donna l'assurance qu'il m'aiderait de tout son pouvoir.
Il me conseilla d'aller trouver le gouverneur gnral de la Sibrie
orientale, et me remit une lettre pour le directeur des postes.
Dans cette lettre, il priait ce fonctionnaire de me procurer un
interprte. Il me fit ensuite le rcit de quelques-uns de ses voyages
en Sibrie, pendant l'hiver. Sa conversation fut fort intressante,
car le gnral est un beau conteur, qui s'entretient volontiers avec
les correspondants de journaux sur toutes sortes de sujets autres
que ceux qui touchent  la politique. Il me raconta que dans une
circonstance il avait fait le trajet d'Irkoutsk  Orenbourg en
quatorze jours, soit cent soixante dix milles par jour. Il est vrai
que dans cette occasion il tait mand par le czar, pour affaires
urgentes, et qu'il voyagea jour et nuit sans s'arrter autrement que
pour renouveler son attelage.

J'eus  m'applaudir de m'tre rendu chez le gnral Ignatieff ds la
premire heure, car avant onze heures, les salons d'attente taient
encombrs d'officiers aux brillants uniformes, et de dputations
envoyes de villes loignes, qui attendaient patiemment leur tour
d'audience.

Ma seconde visite fut pour le gnral Anoutchine, gouverneur
gnral de la Sibrie orientale. Celui-ci doit passer l'hiver 
Saint-Ptersbourg, et n'a l'intention de retourner  Irkoutsk,
sige de son gouvernement, qu'au mois de mai. Le but de ma visite
tait d'obtenir une _podoroschnaya_, ou laisser-passer pour la
route d'Orenbourg  Irkoutsk et de demander au gnral, quelques
indications pour la suite de mon voyage. Aprs avoir lu le rcit
captivant des aventures de Michel Strogoff, dans le roman de Jules
Verne, qui, j'ai le regret de l'avouer, est le guide le plus connu
et le plus suivi des voyageurs en Sibrie, je m'tais imagin
qu'Ekaterinbourg, tte de ligne du chemin de fer qui traverse
l'Oural, tait le point de dpart ordinaire de ceux qui visitent la
Russie d'Asie. Ce qui venait encore corroborer cette ide; je savais
que la mission gographique, envoye rcemment de Saint-Ptersbourg
pour tudier le cours de la Lna, suivait cette route. Mais le
gnral Anoutchine m'apprit que cette voie n'tait d'ordinaire
suivie qu'en t. On laisse alors le chemin de fer  Nijni Novgorod
pour prendre le bateau  vapeur jusqu' Perm; l, on reprend la ligne
ferre d'Ekaterinbourg. En hiver, les voyageurs sont obligs de faire
en traneau la route de Kazan  Perm, et de suivre le lit du fleuve,
ce dernier tant toujours glac en cette saison. La voie ferre qui
doit relier ces deux villes et que les cartes portent indique par
des lignes pointes n'est pas encore termine. Le gnral Anoutchine
m'expliqua en outre, que la mission gographique avait pris la
ligne d'Ekaterinbourg de prfrence  celle d'Orenbourg uniquement
parce qu'elle devait rencontrer  Nijni Novgorod des facilits pour
se procurer les traneaux dont elle avait besoin pour transporter
ses nombreux bagages, qu'elle n'et pas rencontrs ailleurs. Il
me conseilla donc de me faire prparer, pour le lundi suivant, un
laisser-passer et tous les papiers dont je pouvais avoir besoin.
Fidle  sa promesse, il tenait  ma disposition, un passeport avec
le sceau de la couronne, et quand j'y retournai le lundi, il me
remit, en outre, une lettre dans laquelle il me recommandait aux
autorits de toutes les stations que je devais traverser; enfin, il
me dit qu'il avait tlgraphi aux gouverneurs d'Orenbourg, de Tomsk
et de Tobolsk pour les prvenir du jour probable de mon arrive,
et pour les prier d'inviter leurs subalternes  me rendre tous les
services que je pourrais leur demander. Mais sa bienveillance ne
devait pas s'arrter l, comme vous le verrez tout  l'heure.

Le gnral Anoutchine semble, en vrit, avoir diminu de moiti
les fatigues et les ennuis de mon voyage. Son tlgramme  mis  mon
service une vritable arme de hauts fonctionnaires et sa lettre
finira d'aplanir la majeure partie des difficults que je peux
rencontrer dans mon voyage au del d'Irkoutsk.

En face de tant de prvenances, vis--vis de moi, simple reprsentant
du _Herald_, de la part du gnral Anoutchine, vous seriez sans doute
tents de croire que celui-ci aurait pu s'en prvaloir pour exiger
de moi un tribut quelconque de reconnaissance; cependant il n'en fut
rien, car il me dclara qu'en agissant ainsi il ne faisait qu'aller
au-devant des dsirs du czar, son matre. Le czar avait, en effet,
donn l'exemple, car aussitt l'arrive de la nouvelle du dsastre de
_la Jeannette_, il avait fait tlgraphier  Irkoutsk, et  Yakoutsk
pour que tout soit mis en oeuvre, afin de porter secours aux gens de
l'quipage.

Peut-tre me saura-t-on gr, de dire quelques mots du passeport
ou _podoroschnaya_, qui me fut remis par le gnral et d'en
donner la traduction. D'abord, je dirai qu'il y a trois sortes de
_podoroschnaya_: la _podoroschnaya_ des courriers, la _podoroschnaya_
de la couronne avec deux sceaux, et la _podoroschnaya_ ordinaire avec
un sceau unique. Celle qui me fut remise, tait une _podoroschnaya_
de la couronne, c'est--dire avec deux sceaux; c'est celle qu'on
donne aux hauts fonctionnaires qui voyagent sur les routes postales
de l'Empire. Cette pice m'octroyait le droit d'exiger des chevaux
et d'en obtenir de prfrence  tous autres voyageurs; sauf, bien
entendu, les courriers du czar et les hauts fonctionnaires appels
 Saint-Ptersbourg pour affaires urgentes, comme dans le cas du
gnral Ignatieff, cit plus haut. Ce passeport me permet donc
d'exiger des chevaux dans toutes les stations de poste, et, au
besoin, d'imiter l'exemple d'Ivan Ogareff, en faisant dteler ceux
des traneaux de personne n'ayant qu'un laisser-passer de troisime
classe. Au nombre des avantages multiples attachs  ce prcieux
papier, se trouve, je crois, celui de rduire de moiti les frais
de transport, rduction dont jouissent tous les heureux possesseurs
d'une _podoroschnaya_ de la couronne et les employs du gouvernement.

Voici maintenant la traduction de cet inestimable document:


PODOROSCHNAYA DE LA COURONNE

    Au nom de Sa Majest impriale le czar
    Alexandre Alexandrovitch, souverain de toutes
    les Russies, etc., etc., etc.

De Saint-Ptersbourg  Irkoutsk, on fournira, sans le moindre dlai,
 M. ***, correspondant spcial du _New-York Herald_, les chevaux
dont il aura besoin, jusqu'au nombre maximum de cinq, pour lesquels
il paiera le prix port au tarif.

Fait  Saint-Ptersbourg, le 4 janvier (16 janvier) 1882.

    Pour le chef de chancellerie et le gouvernement
    d'Irkoutsk,
    GOREW.

Je joins  cette pice la copie de la lettre que me remit le
gouverneur gnral:

Le porteur de la prsente, M. ***, quitte Saint-Ptersbourg pour
se rendre dans la Sibrie orientale, o il va secourir des gens de
l'quipage du navire envoy  la dcouverte du ple, le steamer
_Jeannette_, naufrag dans l'Ocan Arctique.

En consquence, toutes autorits locales de la Sibrie orientale
sont invites  fournir, dans les limites de la loi et de leurs
attributions, toute l'aide dont M. *** peut avoir besoin; elles
devront spcialement faciliter, par tous les moyens, la rapidit de
son voyage aller et retour; elles devront, en outre, satisfaire 
tous ses dsirs lgitimes dans les conditions ci-dessus nonces.

    Saint-Ptersbourg, 4 janvier 1882.

    Le gouverneur gnral de la Sibrie orientale,
    membre du conseil de l'tat-major imprial,

    Gnral-lieutenant ANOUTCHINE.

    Contre-sign: A. URSAFF, membre du conseil imprial
    et chef de la chancellerie des voyages.


L'espace me manque pour vous donner la traduction d'une autre pice
que je crus aussi m'tre absolument ncessaire pour acheter des
armes  Saint-Ptersbourg. Depuis l'apparition du nihilisme, il est
obligatoire d'avoir une permission spciale du chef de la police
pour acheter, se servir ou porter des armes. En sortant de chez
le gnral Anoutchine, je me rendis donc, avec sa lettre, chez le
gnral Kotsoff, qui occupe actuellement le poste de chef de la
police. Celui-ci fut un peu surpris de se voir dranger ce jour-l,
qui tait un jour de fte, celui de la bndiction des eaux de la
Nva. Mais, au premier coup d'oeil jet sur ma lettre, il s'empressa
de dsigner un employ pour libeller le permis de port d'armes que je
sollicitais. C'est en vertu de ce permis que je pus devenir l'heureux
possesseur de deux revolvers, l'un pour moi et l'autre pour mon
interprte; d'un fusil de chasse, pour le cas o je me trouverais en
pril de mourir de faim, et d'une carabine  rptition Winchester,
spcialement destine  recevoir les loups affams en qute de leur
pture ou les maraudeurs Kirghiz, si ces derniers s'avisaient de
jouer le rle de dtrousseurs de grand chemin sur notre passage.

Je n'ai point encore parl des mille attentions dont je fus
l'objet de la part de M. Hoffman, notre charg d'affaires 
Saint-Ptersbourg. Il avait dj expdi des lettres adresses aux
gens de _la Jeannette_, en les recommandant au gouverneur intrimaire
d'Irkoutsk; il m'en remit encore un paquet qui m'tait expdi de
Paris, ainsi que d'autres, et des tlgrammes adresss  de Long, 
Collins, etc. M. Hoffman a toujours montr le plus vif intrt pour
tout ce qui concerne _la Jeannette_. C'est par son intermdiaire
qu'est entretenue l'active correspondance tlgraphique, relative
aux naufrags de ce navire, qui existe entre Saint-Ptersbourg
et Washington. D'un autre ct, les autorits russes, m'a dit
M. Hoffman, ont, en toutes circonstances et par tous les moyens
possibles, montr les sentiments les plus cordiaux et la plus grande
courtoisie dans tout ce qu'elles ont fait pour l'quipage de _la
Jeannette_.

Lord Loftus tait venu personnellement m'inviter  l'aller voir avant
mon dpart pour la Sibrie; mais, au milieu de la confusion cause
par mes prparatifs, je n'ai pu, malheureusement, me rendre  cette
aimable invitation.

J'ai reu galement la visite du chevalier Obreskoff, chef du cabinet
particulier du gnral Ignatieff, qui venait, au nom du gnral et au
sien, me souhaiter un heureux voyage.

M. Alexandre Weikoff, un des membres les plus connus de la Socit
impriale de gographie russe, est aussi venu  l'htel pour me
donner de prcieux renseignements sur la route que j'allais suivre et
me remettre une lettre de recommandation pour ses confrres envoys
par le gouvernement pour tudier, au point de vue topographique, le
cours de la Lna.

Je devais, pensait-il, rejoindre ces messieurs  Irkoutsk, et,  son
avis, j'aurais pu continuer mon voyage en leur compagnie et descendre
avec eux, en suivant le cours de la Lna, jusqu' l'embouchure de ce
fleuve. Mais je crains que ces savants ne marchent trop lentement.
D'ailleurs, avant d'arriver  Irkoutsk, je ne peux dire ce que je
ferai. Pour tablir un plan, il me faut d'abord connatre le sort de
la troupe du lieutenant de Long, que Noros et Ninderman ont laiss
derrire eux; et ensuite il me faut galement avoir un entretien
avec Danenhower. D'aprs une dpche que j'ai reue aujourd'hui de
Saint-Ptersbourg, celui-ci est attendu  Irkoutsk pour mercredi
prochain. Il ramne avec lui neuf des survivants de _la Jeannette_.
Comme je partirai mercredi galement d'Orenbourg, il est probable
que je rencontrerai le lieutenant Danenhower  Tomsk. Je lui ai
d'ailleurs dj tlgraphi dans cette ville.

Enfin, je dois vous signaler la bienveillance des directeurs de la
Banque prive de commerce de Saint-Ptersbourg. Ces messieurs ont
bien voulu m'ouvrir des crdits dans leurs succursales d'Irkoutsk et
d'Yakoutsk.

Le jour de la bndiction des eaux de la Nva tant un jour de fte
pendant lequel toutes les affaires sont suspendues, je fus oblig de
surseoir  mes prparatifs pendant cette journe, qui fut presque
entirement perdue pour moi; je ne partis donc que le 19 au soir de
Saint-Ptersbourg pour me rendre  Moscou. La distance entre ces deux
villes est de 403 milles; comme nous tions partis  sept heures un
quart du soir et que nous ne sommes arrivs qu' dix heures du matin;
nous avons donc mis quinze heures pour faire ce trajet. Le train pour
Orenbourg part de Moscou  trois heures de l'aprs-midi; mais, bien
que la distance entre ces deux dernires villes n'est que le double
de la premire, nous ne sommes arrivs que le lundi matin  une
heure. Il est vrai, nous fmes un peu retards par la neige, mais le
trajet aurait d nanmoins tre beaucoup moins long, et quarante-huit
heures eussent suffi; mais les directeurs des chemins de fer russes,
bien qu'ils aient adopt dans une certaine mesure le systme
des wagons amricains, ne se rendent pas compte des avantages
d'une marche rapide. Cependant, quelques-unes des modifications
apportes par eux  l'agencement des wagons-lits sont excellentes
et mriteraient d'tre imites, mme en Amrique. Le fait que les
Compagnies ne fournissent de garniture de lit autre que les matelas,
ne mrite certes pas qu'on s'en plaigne, dans ces rgions limitrophes
de l'Asie, domicile et paradis des mouches et de la vermine que les
marchands soignent amoureusement et emportent partout o ils vont. En
vertu de cette sage mesure, chaque voyageur est donc forc d'emporter
sa garniture de lit; or, comme entre Moscou et Orenbourg les voitures
sont chauffes  une temprature presque insupportable, on n'a gure
besoin d'autre couverture qu'un shawl ou une couverture de voyage. Le
plus grand dsagrment qu'on rencontre sur cette ligne est d'avoir
affaire  environ une demi-douzaine de compagnies diffrentes, de
sorte que l'infortun voyageur est oblig de changer de voiture 
peu prs toutes les huit ou neuf heures, assez souvent au milieu de
la nuit, au moment o, dormant du sommeil du juste, son imagination
l'emportait au milieu de rves dors. La chaleur est souvent
tropicale dans les voitures, 17 Raumur tant la temprature qu'on
y entretient d'ordinaire, sans se proccuper de celle du dehors, et
justement la temprature est extraordinairement basse en Russie en
ce moment: pendant tout le temps du voyage, le thermomtre tait 
peine au-dessus de 0; cependant nous avons eu un lger commencement
de dgel. Il est vrai qu'il a tomb beaucoup de neige, mais l'hiver a
t exceptionnellement doux. A Saint-Ptersbourg, tout le monde se
plaignait de ne pouvoir aller en traneau. Les nouvelles venues du
nord de la Sibrie y signalent galement un hiver trs doux.

En arrivant  Orenbourg, je me rendis, avec mon interprte,  l'htel
de l'Europe, que je trouvai illumin comme s'il n'et t que neuf
heures du soir. Le cuisinier tait encore debout, et le propritaire
avait eu soin de faire chauffer ses meilleures chambres  la
temprature rglementaire en Russie. Celui-ci, aprs avoir gourmand
ses garons, qui,  son gr, ne montraient pas assez de diligence
dans le service, vint nous donner quelques dtails confidentiels
sur son origine et sur les raisons qui l'ont amen  s'tablir dans
une ville comme Orenbourg. Il nous numra ensuite les nombreux
avantages que prsentait son htel sur un tablissement rival, et
tout cela, j'en suis certain, pour arriver  me faire accepter un
bain qu'il me proposa pour le lendemain matin. J'acceptai volontiers
sa proposition, mais quand arriva le matin, je n'avais pas encore
termin ma toilette que je fus surpris de voir entrer dans ma chambre
un personnage ayant belle prestance et la tournure militaire. Aprs
la courbette rglementaire, il s'annona comme le matre de police,
Ustimovitch,--c'est le chef de la police d'Orenbourg,--ajoutant qu'il
avait reu l'ordre de Son Excellence le gouverneur de se tenir  mes
ordres et de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour me rendre
agrable mon sjour en cette ville. Il me dit, en outre, que la
veille au soir il s'tait rendu  la gare pour me recevoir et m'y
avait attendu pendant une heure. Je dois dire tout de suite que le
colonel Ustimovitch ne cessa de me combler d'attentions, et que plus
tard, pendant la journe, il nous accompagna (en personne) dans les
diffrents magasins o nous dsirions acheter des vtements et des
fourrures pour le voyage. Aprs le dpart du colonel, on m'annona
un second visiteur: c'tait un officier subalterne de la police
militaire qui tait plac  ma disposition. A onze heures, je me fis
conduire chez le gouverneur afin de lui prsenter mes hommages.

Je fus  l'instant introduit dans le cabinet particulier du gnral
Ostiafaff, qui me souhaita cordialement la bienvenue. Il me dit qu'il
avait reu le tlgramme du gouverneur gnral, et qu'il serait
heureux de me rendre tous les services dont j'aurais besoin. Il me
demanda si je dsirais une podoroschnaya; mais, comme vous le savez,
j'en avais une que m'avait remise le gouverneur gnral lui-mme.
Nous nous entretnmes quelques instants du sort de l'infortune
_Jeannette_, puis je fus fort surpris d'apprendre que le gouverneur
gnral mettait  ma disposition, pour faire le voyage d'Irkoutsk,
son propre traneau, qu'il avait laiss  Orenbourg, et qu'il avait
crit au gnral Ostafiaff  ce sujet. Je m'empressai naturellement
d'accepter cette offre. Ce traneau, comme je pus m'en convaincre
plus tard, tait un spacieux et confortable vhicule construit avec
soin et parfaitement amnag pour nous protger contre les atteintes
du froid rigoureux que nous devions sans doute rencontrer. De plus,
nous pouvions nous y tendre compltement pour dormir  notre aise
pendant la nuit. Il et t impossible de trouver un pareil traneau
 acheter  Orenbourg, et ceux que nous aurions pu trouver, quoique
bien infrieurs, nous auraient cot au moins de 200  400 roubles.
Certes, les faveurs du gouverneur gnral ne s'arrtaient pas aux
paroles aimables ou aux lettres de recommandation. Au moment o
j'allai prendre cong de lui, le gouverneur m'exprima le dsir d'tre
tenu au courant des progrs de mon voyage, afin de me faire parvenir
les lettres ou tlgrammes  mon adresse qui pourraient arriver aprs
mon dpart.

J'ai tlgraphi aujourd'hui au lieutenant Danenhower,  Irkoutsk,
pour lui annoncer mon arrive ici et le jour probable de mon dpart.
Je l'ai prvenu en mme temps que je le rencontrerais probablement 
Krasnoyarsk, qui se trouve  deux mille cinq cents verstes environ
d'Orenbourg et  mille verstes d'Irkoutsk. Comme il a une troupe
nombreuse avec lui, il ne voyagera sans doute que pendant la journe,
tandis que, seul avec mon compagnon, je voyagerai jour et nuit; nous
nous rencontrerons donc vraisemblablement au point que j'indique.
J'espre qu'il ne me faudra gure plus de trois semaines pour arriver
 Irkoutsk, et de seize jours,  raison d'environ deux cents verstes
par jour, pour atteindre Krasnoyarsk. En mesures anglaises, la
distance  franchir entre Orenbourg et Irkoutsk est approximativement
de 2,300 milles. Si je dois me rendre  Yakoutsk, la distance
totale entre Orenbourg et cette dernire ville est d'environ 4,500
milles; un autre millier de milles me conduirait aux bords de
l'Ocan Pacifique. J'emporte avec moi, outre des tlgrammes et
des communications confidentielles pour le capitaine de Long et le
correspondant du _Herald_, les lettres suivantes:

        _Noms des destinataires._                _Lieux d'envoi._

    Lieutenant DE LONG,                Rondant.
    Jrme J. COLLINS,                 New-York.
    Lieutenant CHIPP,                  Brooklyn, Kingston, New-York (2).
    Lieutenant DANENHOWER,             New-York, Washington (2), Carlisle,
                                        P. A; Georgetown, D. C.
    Raymond L. NEWCOMB,                Salem (8), Boston (3), East,
                                        Glouces, Nenbury port.
    Dr AMBLER,                         Baltimore.
    Capitaine DUNBAR,                  New London com. (2).
    Herbert LEACH,                     Boston, Penobscot (7).
    James BARTLETT,                    Laona, New-York.
    Henry D. WARREN,                   Philadelphia.
    Louis NOROS,                       New-York (3).
    Henry WILSON,                      New-York.
    Ingnieur MELVILLE.                New-York, Phil. (2), Washington.




CHAPITRE XIII.

Suite du voyage de M. Jackson.--De Orenbourg  Omsk[9].

  Arrive  Omsk.--Nourriture des voyageurs pendant le
    trajet.--quipement d'un voyageur partant pour la
    Sibrie.--Provisions de bouche.--Attelage du traneau.--Les
    petits chevaux sibriens.--Les routes sibriennes au mois de
    janvier.--La golette des steppes.--Ses allures.--Les traneaux
    russes.--Leurs qualits.--Cinq heures d'immobilit au milieu
    des neiges sur la crte de l'Oural.--Efforts de notre attelage
    pour nous tirer de l.--Des loups, vrais ou imaginaires.--De la
    prtendue frocit des loups sibriens.--Notre msaventure sur
    le sommet de l'Oural, n'est que le premier de trois chtiments
    que nous devions subir pour tre partis un vendredi.--Second
    chtiment.--Les mdecins tartares.--Cure merveilleuse.--Plaisir
    d'un voyage au milieu des steppes.--Curieux effets de
    neige.--Le roi Burran, dieu des temptes en Sibrie.--Malices
    de ce dieu.--L'poque des mariages.--Les matres de poste.--Une
    station d'hiver Kirghize.--La maison d'cole.--Omsk et ses
    habitants.

  [9] Deuxime lettre de M. Jackson.


    Omsk (Sibrie occidentale), 6 fvrier 1882.

Nous sommes arrivs hier  Omsk, capitale de la Sibrie occidentale,
 huit heures quelques minutes. Notre voyage a dur deux cent
vingt-huit heures conscutives, pendant lesquelles nous avons march
nuit et jour et franchi 1,540 verstes, soit environ 1,000 milles,
sur les 2,700 qui marquent la distance entre Orenbourg et Irkoutsk.
Ce long voyage, vu sa nouveaut, n'a nullement manqu d'intrt
pour moi. Le traneau du gnral Anoutchine, bien que massif comme
un brick hollandais, est un vhicule extrmement confortable dans
lequel, envelopp de fourrures comme je l'tais, je n'ai nullement
souffert de l'intensit du froid. Cependant, je crois que je n'aurais
pu aller beaucoup plus loin sans prendre un peu de repos ou sans
prendre quelque chaude boisson. Un homme peut supporter les froids
les plus rigoureux lorsqu'il a une quantit suffisante de bonne
nourriture pour entretenir la temprature interne, des vtements
chauds et de bonnes fourrures pour empcher la dperdition de la
chaleur cre et entretenue dans son propre corps. Mais pendant ce
long voyage, nous n'avons trouv que par exception des aliments
fortifiants; depuis notre dpart d'Orenbourg, nous n'avons gure
mang que de la soupe aux choux avec des tranches de viande bouillie
qui avaient servi  la faire, du th, du pain noir, et, de temps en
temps, du lait bouilli pour notre djeuner. Nous n'avons gure touch
 ma provision de potages conservs, de beefsteaks froids et de
sauces glaces. L'unique raison en est qu'il faut trop de temps pour
les rchauffer; en outre, l'opration est souverainement ennuyeuse;
de plus, nous n'avons,  la vrit, jamais t trs affams. Je
prfrais donc faire une ou deux tapes de plus avec une assiette de
soupe aux choux ou un bol de lait chaud, plutt que de perdre cinq
ou six heures  tudier l'art de faire la cuisine en campagne. Si
j'avais  faire un second voyage comme celui-ci, je crois que je
serais tent de toujours expdier en avant mon courrier accompagn
d'un cuisinier franais, et de me faire prcder ainsi d'une tape,
d'abord, afin d'viter l'insupportable ennui de me rveiller et de
sortir de mon traneau toutes les deux ou trois heures pour prsenter
ma podoroschnaya au matre de poste et lui payer d'avance le loyer
de quatre chevaux pour l'tape suivante, et, en second lieu, pour
trouver  manger le long de la route. Imaginez-vous, si vous le
pouvez, que vous faites un voyage de neuf jours et de neuf nuits
pendant lequel vous tes forc,  chaque station, d'abandonner le nid
bien chaud que vous vous tes fait dans vos fourrures, de sortir de
votre traneau, et, au milieu du froid intense d'une nuit glaciale,
d'attendre pendant cinq ou dix minutes avant de pouvoir arracher le
matre de poste  un sommeil de plomb, tout cela uniquement pour lui
payer le prix de la course de ses chevaux que vous prenez pour un
trajet de quinze ou vingt milles. Bien que cette dsagrable corve
ne m'incombe pas  moi-mme, je ressens une certaine commisration
pour mon compagnon de plume, qui s'imposait cette pnible mission
parce qu'il connaissait la langue russe et l'art de voyager en
Sibrie. Mais, sauf ces misres inhrentes  un voyage dans cette
contre, notre route s'est faite jusqu'ici sans dangers et sans
difficults. La principale msaventure qui nous soit arrive est un
arrt forc de cinq heures dans les amas de neige de l'Oural, et
le seul contre-temps qui en soit survenu s'est born  une couple
d'oreilles et de joues geles, et qui, heureusement, appartenaient
 un de nos conducteurs, ou yemschiks, qui tait sur le sige du
traneau.

Un coup d'oeil sur le tableau des distances que nous avons parcourues
entre Orenbourg et Omsk pourra vous donner une ide du ct le plus
dsagrable d'un voyage en Sibrie, et vous faire concevoir les
souffrances qui attendent encore le lieutenant Danenhower et les
neuf hommes qui l'accompagnent avant d'atteindre la premire station
de chemin de fer sur la frontire europenne. En vrit, quand je
songe  la longueur du voyage que ces braves gens font en ce moment,
je suis presque tent d'en rester l de mon rcit. Il n'est gure
possible qu'ils puissent trouver des traneaux aussi chauds et
aussi confortables que celui mis si gracieusement  ma disposition
par le gouverneur gnral; or,  moins qu'ils ne soient munis de
bonnes fourrures, j'ai tout lieu de craindre qu'ils aient beaucoup
 souffrir du froid, peu importe qu'ils voyagent pendant le jour ou
pendant la nuit. Mais ce n'est que dans une prochaine lettre, lorsque
j'aurai vu le lieutenant et ses hommes, et qu'ils m'auront fait le
rcit de leur expdition sur l'Ocan Arctique et de leur voyage 
travers la Sibrie, que je pourrai vous entretenir plus longuement 
ce sujet.

Omsk se trouve  1,000 milles ou 1,540 verstes d'Orenbourg, soit
un peu plus du tiers de la distance de cette dernire ville 
Irkoutsk. Nous avons fait en moyenne 150 verstes ou 100 milles par
vingt-quatre heures: mais, dans les trois derniers jours, notre
voyage a t beaucoup plus rapide que dans les cinq ou six premiers.
Il faut attribuer la lenteur relative de notre marche, non pas tant
aux amas de neige ou au mauvais tat des chemins que nous avons
rencontrs, qu'au temps consacr  prparer nos repas. Une heure
perdue pour prparer notre djeuner, une heure pour notre dner et
une heure pour notre souper nous donnaient un total de trois heures
par jour ou l'quivalent de 30 milles. Je me suis donc vite dcid
 laisser de ct les provisions et les friandises que nous avions
apportes pour m'en remettre  la fortune du pot tout le reste de la
route. Ensuite, par une distribution judicieuse de pourboires aux
conducteurs, je suis parvenu galement  rduire au minimum le temps
pass aux stations, de sorte que le troisime ou le quatrime jour,
nous avons fait 200 verstes par jour, et dans les vingt-quatre heures
qui ont prcd notre arrive  Omsk, nous avons franchi 235 verstes
ou 150 milles, ce qui est une bonne allure, mme en Sibrie. Dans
les endroits o la route tait bonne, nous avons souvent fait une
verste en quatre minutes ou un mille en six, tout en conservant cette
allure pendant quinze ou vingt milles conscutifs. Dans le district
d'Orenbourg, c'est--dire d'Orenbourg  Trosk, j'ai pay quatre
kopecks, ou  peu prs deux _cents_, par cheval et par verste; sur la
route postale ordinaire, de Trosk  Omsk, je n'ai plus pay qu'un
kopeck et demi par mille et par cheval. Nous avions d'ordinaire cinq
chevaux,  cause de l'paisseur de la couche de neige qui couvrait la
route. Quelquefois ce nombre a t rduit  quatre, mais frquemment
nous l'avons port  six, et dans l'Oural nous en avons mme eu
jusqu' huit pour nous tirer des amas de neige.

Les quelques jours que j'ai passs  Orenbourg ont t srieusement
employs  quiper le traneau du gouverneur gnral. Nous avons
eu, en outre,  faire l'achat de fourrures pour le voyage. Pendant
tout ce temps, l'empressement  nous tre agrable du chef de la
police ne s'est pas dmenti un seul instant. Quant  vous faire
connatre les objets qui sont ncessaires  un voyageur s'embarquant
pour la Sibrie, je n'ai pas de meilleur moyen que de vous faire
l'numration de mes emplettes.

Se tenir les pieds chauds tant le grand desideratum pendant un
voyage en traneau, j'avais achet trois paires de chaussettes en
laine pour protger mes extrmits infrieures, qui, jointes 
deux caleons trs chauds, des inexpressibles fort pais, et trois
chemises en flanelle, devaient constituer la premire enveloppe
protectrice de mon corps. Une longue paire de bottes montant
jusqu'aux cuisses, recouvertes elles-mmes de bottes en feutre pais
atteignant aux genoux, formaient le reste de mon quipement par en
bas. Une longue redingote russe double de fourrure pour mettre
sur la premire enveloppe, et un large surtout en peau de renne
garnie de ses poils  l'intrieur et  l'extrieur, compltaient
l'accoutrement. Le surtout, bien que le moins cher, est le plus
ncessaire de tous ces vtements; avec lui, on peut braver les plus
basses tempratures, car, tant impermable  la chaleur, il empche
le corps de perdre la sienne propre, tout en opposant une barrire
impntrable au froid. Il est ncessaire de se protger le cou et la
tte autant qu'on le peut; j'avais donc achet un cache-nez en laine
d'Orenbourg pour me couvrir la gorge et les oreilles, ainsi qu'un
bonnet trs chaud comme coiffure, sur lequel je devais mettre un
capuchon en poil de chameau tiss, tel qu'en fabriquent les Kirghiz.
Ce dernier, auquel on donne le nom de _baschlik_, est hautement
recommand par le docteur Nordenskjold; au reste, il est en usage
dans l'arme russe. C'est une coiffure chaude dont le bord antrieur
peut, quand on veut dormir, tre ramen sur la face, qu'il couvre
en partie et prserve efficacement contre les morsures du froid le
plus vif. Si j'ajoute  ce qui prcde une couple de paires de gants
bien chauds, j'en aurai fini avec la description de mon accoutrement,
et je puis dire qu'ainsi cuirass, je ne ressentis pas la moindre
atteinte du froid pendant les quatre premiers jours du voyage, malgr
que le traneau restt ouvert. Par la suite, le nez fut la seule
partie de mon corps qui eut  en souffrir, car cet utile appendice,
qui fait l'ornement de notre visage, est trs difficile  protger, 
moins de rendre la respiration difficile et embarrasse. Je fus, en
outre, oblig d'acheter un grand tapis en peau pour couvrir le fond
du traneau, et toute une collection de coussins pour amortir les
chocs et les soubresauts qu'on est toujours expos  ressentir avec
un vhicule de l'espce du ntre.

Comme provision de bouche, je m'tais muni d'une centaine de botes
de potage conserv qu'il suffisait de faire dgeler et de chauffer;
de quarante ou cinquante beefsteaks tout cuits; d'un petit flacon
de cognac pouvant servir au besoin de thermomtre, si le mercure
venait  se solidifier; d'un peu de beurre, de fromage, de quelques
condiments, d'une pole  frire, d'un pot  soupe, de couteaux,
de fourchettes, etc. Nos provisions se congelrent immdiatement,
et, dans cette condition, pouvaient se conserver indfiniment. Le
fromage glac et les condiments furent pour nous des ressources
inapprciables dans les misrables stations de poste qu'on rencontre
le long de la route. Nous n'avions ni vin ni bire; de l'eau froide
ou du th pendant toute la dure du voyage et, de temps  autre, du
lait dlicieux et des oeufs frais furent les seules boissons que nous
pmes nous procurer.

Ainsi approvisionns, nous partmes, aprs que notre chargement et
t scientifiquement arrim dans notre vaisseau des steppes par le
propritaire de l'htel de l'Europe, un Allemand des bords de la
Baltique dont la maison peut tre recommande aux voyageurs qui se
dirigent sur Orenbourg pour aller, soit en Sibrie, soit dans l'Asie
centrale, car c'est de cette ville que partent les routes postales
dans un grand nombre de directions. Orenbourg est aussi le centre des
communications rgulires avec Tashkend, dont la route est tout aussi
frquente que celle d'Irkoutsk.

Nos prparatifs termins, nous partmes le vendredi matin. Cinq
petits chevaux vigoureux taient attels  notre traneau, un
dans les brancards, deux autres  ses cts (c'est l'attelage des
_trokas_) et deux de vole. Sur l'un de ces derniers tait grimp
un petit garon dont on n'apercevait que le manteau en peau de
mouton et le capuchon de fourrure. Tout tant prt, le conducteur,
ou yemschik, monta sur le sige, tandis que deux cosaques  cheval
nous attendaient pour nous escorter jusqu' la sortie de la ville.
Ds que le chef de la police nous eut fait ses adieux et nous eut
souhait bon voyage, le yemschik et le postillon firent retentir
l'air de leurs cris. A ce signal, nos petits chevaux  la crinire
hrisse baissrent leurs naseaux jusqu' terre et partirent 
fond de train, enlevant le traneau et nous emportant, au bruit du
tintement joyeux de leurs grelots, jusqu' la premire station,
loigne de seize verstes. Leur ardeur ne se ralentit pas un seul
instant. Ces vigoureux petits chevaux ne connaissent pas le trot; ils
partent au galop, et si quelqu'un les active de temps en temps, le
bout de l'tape est atteint en quelques minutes. Ce sont de braves
et courageuses petites btes, au long poil, aux membres gros, laides
 voir, mais souples comme des chats, rapides comme des cerfs, et
d'une force surprenante. Avec elles, le fouet est inutile; il suffit
ordinairement au yemschik, pour piquer leur susceptibilit, de faire
entendre un juron amical ou de vanter, par des cris d'admiration,
leur rsistance  la fatigue et leur vitesse. Alors, ils bondissent
et ne laissent gure voir qu'ils sentent le poids d'un traneau quand
la route est bonne.

N'allez pas cependant vous imaginer qu'un voyage en traneau sur
la neige des routes asiatiques ou sibriennes soit tout  fait
aussi agrable qu'une promenade d'hiver sur la Cinquime Avenue ou
 Central Park. Au dbut de la saison des neiges et des frimas,
de petits trous se sont forms dans les routes des steppes; ces
trous taient insignifiants au commencement, c'taient au plus de
simples dpressions de niveau sur lesquelles les traneaux passaient
sans secousses bien sensibles. Mais l'hiver est la grande saison
des voyages pour les caravanes de l'Asie centrale, et c'est 
cette poque que des centaines de traneaux, attels de paisibles
chameaux ou d'infatigables petits chevaux  long poil, de la plaine,
s'alignent sur les routes qui conduisent  Orenbourg. En ce moment,
ces traneaux, lourdement chargs, ont pass en files interminables
le long de ces routes, et quand le premier a rencontr une de ces
ornires sur son passage, tous les autres l'ont suivi l'un aprs
l'autre, de sorte que les petits trous de cet t sont aujourd'hui de
vritables fondrires o les traneaux plongent avec une impitoyable
nergie. Les routes au-del d'Orenbourg sont ainsi coupes par des
ornires profondes pendant un grand nombre de milles, ce qui fait que
votre traneau subit le roulis et le tangage exactement comme entre
Douvres et Calais.

Mais votre traneau, cette golette des steppes, peut soutenir
la gageure contre n'importe quel paquebot du Canal pour toutes
espces d'allures, et encore lui rendre des points pour un certain
nombre de poses d'quilibre instable. Placez-vous  l'intrieur et
comptez-les. Il y a d'abord le trou en avant, que vous reconnaissez
quand votre traneau s'lve comme les steamers du Canal et fait un
plongeon furieux pour avoir le plaisir de se relever triomphalement,
la seconde d'aprs, sur la crte de la vague suivante. D'autres
plongeons moins hardis succdent au plongeon dsespr que vous venez
de faire avec votre vhicule, et vous finissez par vous imaginer que
vous tes revenu en terrain droit. Mais, pendant l't, il s'est
form des ornires profondes comme des cavernes qui, vous pouvez en
tre sr, n'ont point disparu de la surface du monde avec l'hiver,
quoique la neige les ait recouvertes et niveles. Soudain, comme
si une vague d'une hauteur immense vous et pris par le travers,
vous roulez sur votre compagnon de voyage; vous vous imaginez
alors tre ignominieusement vers sur le ct de la route: pur
effet d'imagination. Votre traneau, aprs avoir fait une douzaine
de mtres au plus sur le ct, reprend de lui-mme sa position
verticale et vous replace, avec un rude soubresaut, dans le sens de
la perpendiculaire. Car si la construction des traneaux russes est
particulire, elle est cependant faite de manire  les empcher de
verser, sauf par un miracle, par un foss ou par un prcipice. Le
traneau proprement dit, sur lequel repose le corps du vhicule, est
bti entirement en bois; les diffrentes parties sont assembles
entre elles par des joints bien faits et  grand renfort de cordes.
Les patins, sans ferrure, sont trs rapprochs,-- une distance de
deux pieds et demi au plus. Mais ces traneaux ont un appareil de
sret, espce de balustrade place tout autour  environ un pied de
terre, qui empche tout accident. Le yemschik aura beau faire, il
ne peut vous verser, et aucune collision srieuse ne peut survenir
pendant la route. Pendant la nuit, cette disposition prsente des
avantages spciaux: vous rencontrez des caravanes sans fin; les
conducteurs, depuis le premier jusqu'au dernier, sont tous endormis,
tandis que votre yemschik, fier de son rang et ne tenant nullement
 suivre, avec son traneau, un des cts de la route, continue 
suivre la ligne droite, renverse tous les obstacles qui se trouvent
sur son passage, et se maintient triomphant au milieu du chemin.
Quelquefois les conducteurs de caravanes sont terriblement obstins,
mais il leur faut se rsigner  voir leurs traneaux lourdement
chargs verss sur le ct de la route, au grand divertissement du
yemschik, et sans trop de chagrin pour ces Asiatiques indolents,
qui sont parfaitement accoutums aux mauvais traitements que leur
infligent les lords des routes postales.

Dans l'aprs-midi de notre second jour de voyage, nous atteignmes
la chane des monts Oural, ou, pour tre plus exact, les derniers
chelons de cette chane avant qu'elle ne s'abaisse pour disparatre
presque compltement autour de la mer Caspienne et du lac Aral,
non que je prtende par l qu'on doit faire fi des montagnes qu'on
rencontre entre Orenbourg et Omsk, car elles s'lvent encore  un
millier de pieds au-dessus du niveau de la mer, mais leurs flancs
arrondis, sans tre entrecoups de prcipices, n'en sont pas moins
assez dangereux pour les traneaux. De routes, sur le penchant de ces
montagnes, il est inutile d'en chercher; les caravanes de marchands,
seules, y ont trac des sentiers que le voyageur est forc de suivre.
De temps en temps, ces sentiers traversent la steppe, puis soudain
font un dtour  droite ou  gauche pour suivre le cours d'une
rivire glace, ou pour arriver plus loin au pied des montagnes.
Juste en face de vous s'lve une colline insignifiante qui n'a pas
plus de cent pieds d'lvation; les cris du yemschik vous prviennent
que votre attelage va monter; celui-ci prend son lan, et les cinq ou
six vigoureuses petites btes piquent une course sur le flanc de la
colline et arrivent ainsi au milieu de la pente; mais il leur reste
 atteindre le fate. C'est alors que l'agilit et la sret de pied
des petits chevaux sibriens se montrent dans tout leur jour, et que
vous pouvez vous figurer que l'attelage qui vous trane est compos
de gros chats plutt que de chevaux, car ils grimpent vritablement
sur la pente incline. Aprs une heure ou deux de cet exercice, ils
atteignent enfin la crte. L'heure du danger approche: la route
contourne  mi-pente les flancs largement arrondis de la montagne;
au moment o vous passez, elle est unie comme une glace, car une
vingtaine de caravanes vous ont dj prcd ce jour-l sur cette
route. Soudain votre traneau glisse rapidement sur le plan inclin
o il est plac, et vous vous imaginez que le poids du vhicule va
entraner traneau, attelage et tout le reste au bas de la pente.
Rien de tout cela. Vos petits chevaux tournent brusquement leur tte
vers le sommet, arrtent le mouvement et reprennent leur route.
Souvent il leur faut franchir plus d'un mille le long de la montagne
en rptant nombre de fois cette manoeuvre. Si, par hasard, les
harnais taient vieux et uss et venaient  se rompre, vous en seriez
quitte pour une jambe ou un bras bris, mais vous perdriez rarement
la vie. Votre traneau pourra glisser sur la pente et aller jusqu'au
bas de la colline avec une vitesse vertigineuse, toutefois il ne sera
jamais renvers.

Nous ne devions toutefois pas franchir les derniers chelons de
l'Oural sans quelque aventure. Nous quittmes la station, au pied
de la chane,  cinq heures du soir, avec cinq chevaux attels 
notre traneau. Le matre de poste jugeait ce nombre suffisant.
Nanmoins, par prcaution, il nous avait donn un postillon de
renfort pour conduire la seconde paire de chevaux, car on avait
chang la disposition de notre attelage, le cheval de brancards ayant
t priv de ses deux acolytes, placs en avant. Le vent s'tait
lev dans l'aprs-midi et soufflait avec violence au moment du
dpart. Nous nous trouvions alors en compagnie de deux marchands
juifs qui, n'ayant aucun bagage dans leur traneau, avaient russi
 nous suivre pendant une partie de l'aprs-midi. Il avait mme t
convenu que nous continuerions de marcher de conserve pour franchir
le dernier chanon de montagnes. Cette tape tait, en effet, une
des plus longues et la plus difficile de la journe: nous avions une
vingtaine de milles  faire en plein pays de montagnes, et il nous
fallait franchir la crte la plus leve de la chane. Heureusement
la nuit n'tait pas sombre,--d'ailleurs, elle ne l'est jamais,
dans ces rgions couvertes de neige,--mais le vent commena 
soulever toute cette neige, ce qui rendit l'air aussi opaque qu'un
brouillard de Terre-Neuve. Ne pouvant plus rien distinguer le long
de la route, nous nous installmes commodment au fond de notre
traneau, ne laissant qu'une toute petite ouverture pour avoir un
peu d'air pur; puis, semblables aux passagers qui, au milieu de la
tempte, se rfugient dans leurs cabines, comptant sur l'habilet
du capitaine pour les mener au port, nous abandonnmes le soin de
notre propre sret  l'adresse de nos yemschiks, et nous laissmes
conduire sans nous inquiter des dangers que nous pouvions courir.
Les mugissements de la tempte et le sifflement aigu de l'air qui
pntrait  l'intrieur du traneau par la petite ouverture dont
je viens de parler, couvraient tous les bruits du dehors, sauf le
tintement des grelots et les cris rpts de notre yemschik en
chef, qui encourageait son attelage, et ceux des postillons qui lui
rpondaient. C'tait pour nous la seule preuve que nos conducteurs
taient toujours  leur poste. Vers huit heures, la temprature
tomba presque subitement  20 Raumur au-dessous de zro. De son
ct, le vent redoubla de violence et semblait vouloir emporter
le traneau. Le son clair des grelots attachs aux harnais, qui
jusque-l avait berc nos oreilles de son agrable monotonie, se
faisait bien entendre encore, mais ce n'tait plus ce carillon
joyeux et continu auquel nous nous tions habitus dans la plaine.
De temps en temps, un amas de neige interrompait notre marche, mais
nos courageuses petites btes repartaient aprs quelques minutes
d'arrt. Cependant ces chappes devinrent peu  peu de plus en
plus rares, et finalement, juste au moment o nous allions atteindre
la large crte de la montagne, les chevaux s'arrtrent net sans
pouvoir avancer d'un pouce. Le conducteur descendit alors de son
sige et vint nous prvenir que notre attelage tait incapable de
faire avancer le traneau d'un pas de plus. Nous descendmes, dans
l'espoir qu'en l'allgeant de notre poids les chevaux pourraient
le tirer de ce mauvais pas. La couche de neige qui couvrait le sol
autour de nous avait trois pieds d'paisseur et augmentait presque
 vue d'oeil. Quand le traneau fut ainsi allg, le yemschik se
dcida  faire une nouvelle tentative; peine inutile: les chevaux,
quoique puiss de lassitude, rpondirent cependant avec courage
 la voix de leur guide, et, comme s'ils comprenaient qu'on leur
demandait un dernier effort, ils bondirent de toute la longueur de
leurs traits; mais le traneau resta immobile comme un terme. Les
pauvres animaux enfonaient dans la neige jusqu'au poitrail. Aprs
plusieurs efforts simultans, le dsordre commena: chaque cheval se
mit  faire des efforts individuels dsesprs; tous tombaient les
uns aprs les autres, mais se relevaient aussitt pour recommencer,
et semblaient dcids  succomber  la tche plutt que d'y renoncer.
Mais,  la fin, le cheval des brancards tomba compltement puis et
resta tendu dans la neige. Pendant tout ce temps, les conducteurs,
connaissant bien leurs animaux, ne firent pas une seule fois usage du
fouet; ils savent, en effet, que lorsque leurs chevaux renoncent 
la besogne, malgr leurs cris et leurs encouragements, c'est qu'ils
n'en peuvent plus.

C'est ainsi que le jeudi,  dix heures du soir, nous nous trouvmes
arrts sur la croupe la plus leve de l'Oural,  dix milles de la
station du versant oppos la plus voisine, au moment o une violente
tempte dchargeait sur nous toute sa fureur. Dans cette position,
il ne nous restait qu' envoyer au village voisin chercher des
hommes et des chevaux de renfort. Nous ordonnmes donc  deux des
postillons de s'y rendre  cheval et de revenir avec du secours dans
le plus bref dlai. Mais en voyant partir ses deux collgues, notre
yemschik en chef parut pris d'une vritable terreur de rester seul
avec les chevaux, et insista beaucoup pour obtenir l'autorisation
de se joindre  eux. Peut-tre eut-il raison. On savait, en effet,
que des troupes nombreuses de loups rdaient dans les montagnes, et
des chevaux puiss devaient certainement tre un appt suffisant
pour les attirer. Nous le laissmes donc partir, et bientt aprs
nous vmes disparatre chevaux et cavaliers derrire la crte de
la montagne. Peu  peu, nous cessmes d'entendre le tintement des
grelots, et nous nous trouvmes seuls pour veiller  notre propre
conservation et  celle du traneau du gouverneur. D'tranges ides
remplissent l'esprit de gens laisss en pareille situation. Nous
ignorions combien de temps il nous faudrait attendre du secours. Les
hommes partis pour l'aller chercher ne rencontreraient-ils point des
amas de neige plus considrables qui les empcheraient de revenir
nous porter assistance? Malgr ces penses peu encourageantes, nous
rsolmes de prendre patience et de nous tenir sur nos gardes.
Nous tirmes nos armes, bien dtermins, si les loups venaient 
se montrer,  faire bonne contenance, et, s'ils nous attaquaient,
 grimper sur le haut du traneau pour nous y dfendre jusqu'
la dernire extrmit. Comme le bruit du vent couvrait tous les
autres, nous ne pouvions esprer entendre les hurlements de ces
btes froces s'ils venaient  s'approcher; nous devions nous tenir
aux aguets. Tout  coup, nous apermes,  travers le brouillard et
 cent cinquante ou deux cents mtres, un petit point noir auquel
notre imagination pouvait prter n'importe quelle forme. Bientt
aprs, nous en distingumes un second que nous n'avions certainement
point encore remarqu; puis plusieurs autres: c'taient donc des
loups, ou bien encore quelque buisson dont le vent avait enlev la
neige. Nous les surveillmes attentivement; mais ils semblaient se
mouvoir. Nous nous dcidmes alors  leur envoyer nos balles. Nous
fmes feu; mais les points noirs restrent immobiles, soit que nos
coups eussent port juste,--ce qui est fort improbable,--soit que ces
points ne fussent que de simples buissons plants l pour indiquer
aux conducteurs de traneaux leur chemin au milieu de cette vaste
nappe de neige. Lequel des deux tait-ce? Il m'est impossible de
le dire, quoique mon compagnon, qui a rsid pendant trois ans en
Sibrie, soutnt mordicus que nous avions eu affaire  des loups.
Malgr cette alerte, nous sentant fatigus  la longue et  moiti
gels, nous rentrmes dans notre traneau et nous nous ensevelmes
dans nos fourrures, pour attendre notre dlivrance, sans plus nous
proccuper des loups que s'ils n'existaient pas. L'attente fut
longue et pnible, car cinq heures s'taient coules avant que
nous entendissions le tintement des grelots dans le lointain. Peu
de temps aprs, nous distingumes enfin,  travers le brouillard,
un petit troupeau de chevaux traant leur route au milieu du
manteau blanc dont la montagne tait recouverte, et les cris et
les clameurs de nos hommes nous annoncrent que nous allions tre
tirs de notre situation peu enviable. Une bande de paysans arms
de larges pelles en bois suivaient nos librateurs et venaient pour
ouvrir une tranche dans l'amas de neige o nous tions rests en
dtresse. Dix minutes d'un travail opinitre, et le terrain tait
dblay devant nous. Nos postillons enfourchrent leurs chevaux, et
bientt aprs on et pu nous voir, dans notre vhicule, monter et
descendre en bondissant sur le flanc de la montagne. Enfin, vers
quatre heures du matin, nous atteignmes la station voisine. C'tait
le dimanche. En arrivant, nous trouvmes nos deux bons amis de la
veille, les deux juifs asiatiques, endormis et ronflant bruyamment
sur les deux seuls bancs inoccups de la salle de la station. Ils
nous avaient suivis, avec leur lger traneau, jusqu'au moment
o nous tions rests en dtresse, puis, profitant des tnbres,
s'taient drobs tranquillement  notre vue; ils n'avaient pas mme
eu l'obligeance d'avertir le matre de poste de la situation critique
o nous nous trouvions. Rvolts d'une semblable conduite, nous fmes
immdiatement changer nos chevaux, et nous les laissmes l en leur
souhaitant charitablement d'tre bientt pris dans un amas de neige
et de n'en jamais sortir.

Maintenant revenons aux loups. Je suis forc, malgr moi, d'admettre
que ceux de Sibrie, ou plutt de la Sibrie mridionale et de la
province d'Orenbourg, n'ont pas l'habitude d'attaquer les voyageurs
sur les routes.

Fieffs poltrons, ils peuvent hurler et suivre les gens isols,
mais en rgle gnrale ils se bornent  attaquer pendant la nuit
les basses-cours des fermes dans les villages, pendant le jour,
 guetter un jeune poulain, un mouton cart de son troupeau ou
chapp  l'oeil vigilant du pasteur nomade. Pendant toute la dure
de nos longs voyages de nuit, nous n'avons aperu que treize loups,
non compris nos loups imaginaires de l'Oural. Trois jours aprs
l'aventure que je viens de raconter, sur les sept heures du soir,
pendant que nous tions occups  admirer le paysage de neige au
clair de la lune, mon compagnon s'cria: En voil! Je regardai, et
je vis onze de ces animaux, gros comme des renards arrivs  toute
leur taille, qui traversaient tranquillement la route. Quand nous
fmes passs, ils s'arrtrent pour nous regarder sans tmoigner la
moindre crainte. Nous fmes arrter notre attelage, et, sortant du
traneau, nous emes le temps de prendre nos armes, de les charger et
de faire feu avant qu'ils bougeassent, comme s'ils taient indcis
sur ce qu'ils avaient de mieux  faire: rester  porte de nos
balles, o ils taient relativement en sret, ou continuer leur
chemin, peut-tre au risque de se faire tuer. Plus tard nous en
vmes deux autres qui, aprs avoir travers la route devant nous,
attendirent que nous eussions fait feu sur eux, pour prendre leur
course vers un endroit moins prilleux. Pour montrer combien les
loups sont peu dangereux en Sibrie, j'ajouterai que rarement les
conducteurs de traneaux signalent leur prsence. Le genre de chasse
que leur font les paysans des contres que nous avons traverses
en est une autre preuve: quand ceux-ci dsirent se dbarrasser des
rapines et des brigandages commis par ces carnassiers dans leurs
basses-cours ou dans leurs troupeaux, ils s'arment d'un gros bton
puis montent sur leurs rapides petits chevaux, et s'en vont les
assommer dans les steppes. Ceci est facile quand la neige est encore
molle et n'a qu'un pied environ d'paisseur, car le loup, bientt
puis, finit par perdre la respiration et s'assied sur la neige,
o il attend tranquillement le chasseur, qui l'assomme avec son
bton. Quant  poursuivre les traneaux, je suis port  croire que
les loups ne le font jamais sur les grandes routes suivies par les
courriers. Le thme favori sur lequel un voyageur en Sibrie aime
 broder est cependant de dpeindre la course chevele qu'il a
t oblig de faire, poursuivi par une bande de loups affams; de
raconter comment il a tu celui qui approchait son traneau de plus
prs, et comment aussi (en dpit du proverbe) ces voraces carnassiers
ont dvor leur compagnon et leur guide, tandis que son yemschik,
frappant  coups redoubls sur ses chevaux, leur faisait atteindre
une vitesse vertigineuse, et  la fin dposait son voyageur en sret
 la station voisine. Je sais que la relation d'un voyage en traneau
 travers la Sibrie manquerait de son principal attrait, s'il ne
contenait le rcit d'une pareille aventure; mais je sais aussi que
les loups ne sont pas nombreux sur les routes postales de ce pays,
ou, s'ils sont nombreux, ce sont des animaux assez poltrons pour ne
pas faire courir au voyageur plus de danger que n'en offriraient des
renards. Je suis mme port  croire que plus d'un chien inoffensif
a pri, sacrifi  l'ambition de voyageurs avides d'avoir  raconter
quelque aventure mouvante. A chaque station de poste, en effet, on
trouve un certain nombre de ces bonnes btes, qui ressemblent assez 
des loups. Ces animaux appartiennent  la station et sont peut-tre
les favoris des yemschiks eux-mmes; ils aiment  suivre leur matre
vritable ou d'adoption jusqu' la station voisine et  revenir avec
lui. Trs souvent il peut arriver qu'un couple de ces chiens, n'ayant
rien de mieux  faire ici-bas, se fourre dans la tte de vous servir
d'escorte en galopant paisiblement le long du traneau. Ils courent
alors un grand risque de payer de leur vie cette innocente fantaisie.
Gare  eux, en effet, si le voyageur vient  les apercevoir pendant
la nuit, car  la vrit, la mort d'un chien ne peut-elle pas, tout
aussi bien que celle d'un loup, servir de thme  une imagination
fertile pour broder sa petite histoire mouvante? Pour moi, je vous
dpeins les loups tels que je les ai vus jusqu' prsent. Si plus
tard, je viens  rencontrer sur ma route quelques-uns de ces colosses
dcharns dcrits par certains voyageurs, alors peut-tre aurai-je 
changer compltement de langage  leur sujet.

Aux yeux de mon compagnon de voyage, la msaventure qui nous tait
survenue sur le sommet de l'Oural n'tait que le juste chtiment
de l'acte sacrilge que nous avions commis en partant un vendredi.
Cette rvlation ne laissa point d'exciter mon hilarit. Attendez et
vous verrez, continua-t-il en souriant  son tour, nous aurons trois
accidents au moins avant d'obtenir le pardon de cette faute.

L'incident suivant parut lui donner raison, car le second chtiment
ne devait pas se faire attendre. Nous tions au dimanche; ce jour-l
nous arrivmes vers midi  Bamsaja, qui est la premire station
aprs Orsk. tant presss par la faim nous nous y arrtmes avec
l'intention de dner. Comme le matre de poste n'avait rien  nous
donner, nous nous dcidmes  puiser dans nos provisions, o je
pris une bote de potage prpar, et, pendant que mes compagnons
s'occupaient de la vaisselle et de la batterie de cuisine, je
me mis en devoir d'ouvrir cette bote. J'avais fait  Orenbourg
l'acquisition d'un instrument spcial pour ce genre d'opration.
L'instrument, il est vrai, tait des plus primitifs, et je n'avais
jamais fait d'apprentissage; mais je dus cependant m'y prendre
avec une maladresse peu ordinaire, car, en finissant de dtacher
le couvercle de la bote, je me l'enfonai jusqu'aux articulations
des deux doigts de la main droite. Cette blessure fort douloureuse
laissait chapper beaucoup de sang. L'hmorrhagie devint mme si
abondante, que je commenai  craindre de perdre pour longtemps
l'usage de mes deux doigts, d'o serait rsulte pour moi
l'impossibilit d'crire. Allons, me dit mon compagnon, je ne
connais qu'une chose  faire en cette circonstance. Voulez-vous que
j'envoie chercher le mdecin tartare du village? Ces gens font des
cures rellement remarquables. tant  Irkoutsk, j'ai moi-mme t
guri d'rysiples aux pieds, par un de ces mdecins, lorsque tous
les docteurs m'avaient abandonn.--Trs bien, lui rpondis-je,
appelez qui vous voudrez, homme ou femme, peu m'importe, ds lors
qu'il pourra arrter le sang.

Ce sont d'tranges personnages, ces docteurs de village,
ordinairement d'origine tartare, chez qui l'art de gurir se transmet
de gnration en gnration d'une faon toute particulire. Un
homme, par exemple, ne rvle point son secret ni ses formules, 
ses enfants mles, mais  ses filles; et celles-ci,  leur tour,
ne les transmettent qu' leur descendance masculine. Le docteur
fut trouv plus promptement que nous ne l'avions espr, le matre
de poste nous ayant dit que le yemschik qui devait nous conduire 
la station voisine, s'tait rendu fameux par ses cures. On le fit
appeler; c'tait un homme encore jeune, vtu de peaux de moutons
grossires, mais d'un abord et d'un aspect agrables. Il entra dans
la salle, examina mes blessures pendant un moment, puis demanda
 mon compagnon mon nom et celui de mon pre: Ivan Ivanovitch,
c'est--dire Jean fils de Jean, lui rpondit celui-ci, ajoutant que
j'esprais tre compltement guri dans deux jours. Ainsi renseign
sur mon nom et sur ma parent, le paysan posa un de ses doigts sur
l'extrmit de mes doigts blesss. Il leva les yeux au plafond,
murmura  demi-voix une prire ou formule mystrieuse, dans un jargon
tartare, auquel je ne compris naturellement rien. Je pus cependant
distinguer les deux noms Ivan Ivanovitch, ce fut tout. Il ajouta
seulement que mes blessures seraient guries dans le dlai fix.
Je jetai les yeux sur mes deux doigts, dont le sang avait coul
jusque-l avec tant d'abondance, qu'il s'en tait form une petite
flaque sur le plancher, et je fus fort tonn de voir l'hmorrhagie
arrte comme par un effet magique. Une ligne rouge de sang s'tait
dj forme entre les lvres des deux coupures. J'tais stupfait,
mais le fait tait l. Rien de plus? demandai-je. Rien du tout,
me rpondit le paysan; tenez votre main tranquille et les blessures
vont se fermer. Je pris cependant la prcaution de placer une petite
pice de coton-laine sur les coupures et d'envelopper mes doigts dans
un mouchoir. Deux jours aprs, les lvres des deux plaies taient
presque compltement reprises, et je pouvais recommencer  me servir
de mes doigts pour inscrire mes notes sur mon carnet. Au moment o
j'cris cette lettre, deux petites raies rouges sur les articulations
de mes doigts, indiquent seules que j'ai t coup en cet endroit.
La gurison a t si parfaite, que mes doigts sont aussi souples
aujourd'hui qu'ils l'taient huit jours avant que je n'essayasse
d'ouvrir la malheureuse bote.

Cette petite histoire pourra paratre un peu bizarre et indigne
d'tre rapporte; car peut-tre est-il ordinaire que des coupures
dans les articulations des doigts se ferment d'elles-mmes en deux
jours, et d'une manire si complte, qu'on peut se servir de sa
main pour crire sans ressentir la moindre douleur et sans craindre
de voir la plaie se rouvrir; c'est ce que j'ignore. Cependant, hier,
je montrai les cicatrices de mes doigts  un docteur allemand, qui
habite Omsk, et il ne put s'empcher de reconnatre que la gurison
s'tait opre avec une rapidit vraiment remarquable, ajoutant que
les dchirures de ce genre sont gnralement trs gnantes pendant
dix ou quinze jours; au reste, il m'avoua que les praticiens du pays
reconnaissent parfaitement la puissance mystrieuse que possdent
les mdecins indignes. Naturellement je n'entrerai point dans la
discussion de ce sujet au point de vue psychologique.

Un voyage en traneau d'un millier de milles  travers les steppes
immenses de la Sibrie n'est point aussi dpourvu de charmes qu'on
pourrait se l'imaginer. D'abord le carillon joyeux des grelots
attachs aux harnais de votre attelage, auquel votre oreille
s'habitue, vous procure un certain sentiment de plaisir; ensuite
quelle jouissance de se sentir emport dans l'espace avec une
rapidit vertigineuse pendant des jours et des nuits! Il est vrai
que, quand les vents, perdant leur violence furieuse, cessent de
chasser devant eux les nuages de neige  travers les steppes, que
la tempte s'est apaise et que le soleil brille pendant toute la
journe dans un ciel pur et sans nuages, le jour se passe dans une
lugubre uniformit; vos yeux se fatiguent  se promener sans cesse
sur une plaine de neige d'une blancheur blouissante, mais votre
imagination n'est jamais oisive. L'immensit de cette nappe blanche
vous semble un vaste ocan dont la surface a t glace subitement
et maintenue avec les milliers d'accidents qu'elle prsentait  ce
moment. Les longs sillons qui roulent l'un aprs l'autre et les lames
 la crte dchiquete, tout s'y trouve. Une longue file de buissons
ou de vgtaux nains, vous reprsentent la population d'une plage de
bains pendant l't, et vous pouvez aisment vous figurer pour un
instant, vous trouver en face de Manhattan Beach avec ses nombreux
baigneurs. Quand le soleil disparat de l'horizon, l'immense mer
de neige, qui se prolonge  l'infini, se trouve, pour un instant,
environne des teintes les plus vives, et le ciel, depuis l'horizon
jusqu'au znith, revt toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ici,
point de tnbres, point de nuit. Le soleil a disparu, mais la
couleur de la neige vous permet de voir au loin de tous cts. Alors
la lune se lve et montre son orbe petit et insignifiant, mais
brillant et froid comme une tincelle lectrique. En face d'une telle
lune, le pote a pu dire:

    La lune a suspendu sa lampe au firmament,

car, par rapport  tout ce qui vous entoure, elle ressemble au globe
d'une lampe lectrique, suspendu seulement  quelques centaines de
pieds de la surface de la terre,  un demi-mille de distance. Vous
avez peine  reconnatre en elle votre vieille amie la lune, qui,
dans les climats plus chauds, inonde de sa douce lumire les bois
et les valles, et entoure d'une aurole la tte des amoureux dans
leurs promenades sentimentales au milieu des jardins, des moissons,
ou sur le bord des rivires, des lacs ou de la mer. Ici, elle est
brillante sans clat, et parat si prs de vous, qu'elle semble
prte  vous tomber du ciel sur la tte. Indiffrente aux amours, au
moins pendant le long hiver de la Sibrie, elle claire le voyageur
et lui indique sa route. Mais vers le matin, d'pais brouillards
qui semblent s'lever subitement, obscurcissent sa lumire et vous
empchent de voir  vingt mtres. Ces brouillards, d'un froid
pntrant, durent jusqu'au lever du soleil, qui les dissipe  mesure
qu'il monte sur l'horizon. Les effets d'optique auxquels on assiste
alors sont rellement curieux: car ces brouillards intenses donnent
aux objets les plus rapprochs une forme et un aspect vraiment
fantastiques. Plus curieuses encore sont les formes bizarres
qu'affectent les petits bouquets de broussailles et de ronces
rachitiques plants  cinquante mtres de distance les uns des autres
des deux cts du chemin, entre Orenbourg et Omsk, surtout au moment
du crpuscule. La neige amoncele au pied des buissons, reprsente
toutes sortes d'animaux vrais ou fantastiques, qui semblent garder
un air farouche. On dirait les lphants qui bordent la chausse
conduisant aux tombeaux des empereurs de Chine. A ct, de petites
touffes d'arbrisseaux affectent la figure de gnomes amis ou ennemis,
tandis que les saules  la taille lance, vous reprsentent
les silhouettes les plus fantastiques et les plus ridicules de
personnages efflanqus, et vous retracent les profils de personnes
connues ou dont vous avez vu la caricature. Ainsi ces deux saules qui
se croisent  la moiti de leur hauteur et se courbent en avant sous
le poids de la neige qui surcharge leur tte, vous reprsentent-ils
autre chose que Henry Irving, vtu de son costume d'Hamlet? Voyez
comme il marche  grands pas pour vous suivre. Son voisin ne peut
tre qu'un garde du corps efflanqu, avec sa coiffure grotesque,
marchant  ses cts, pour lui servir d'escorte et le protger.

Curieux aussi sont les phnomnes musicaux d'un traneau en
mouvement. Ceux-ci vous permettent, surtout pendant la nuit, de
supputer les degrs de la temprature extrieure. Ne voyageant
pas pour la science, j'ai naturellement nglig de me munir de
baromtres, de thermomtres aussi bien que de chronomtres, et je
ne possde qu'un thermomtre de poche, achet  Orenbourg, et dont
l'chelle s'arrte  30 Raumur au-dessous de 0. Mais depuis trois
nuits dj, le mercure nous refuse ses indications au-del de 30
au-dessous de zro; il nous faut attendre la conglation de notre
flacon de cognac, pour recommencer nos observations thermomtriques.
Toutefois ce ne sera que vers 40 Raumur que nous pourrons avoir
quelques indications sres. Encore ne sera-ce qu'un jour que ces
indications pourront nous tre d'une utilit constante. Heureusement,
pour les tempratures de 12  20, nous avons un thermomtre
naturel, qui marque ses donnes par des sons et n'en est pas moins
intressant. Les patins de notre traneau, en glissant rapidement
sur la surface cassante de la neige, rendent, aussitt que le
thermomtre est descendu  12 Raumur, un son tout particulier.
Quand vous tes assis dans le traneau, vous croyez entendre,  un
mille de distance, une meute innombrable qui tient la bte aux abois,
pendant qu'au-dessous de vous, les sons sortent distinctivement.
A la voix plus grave et plus sonore des vieux chiens, se mlent
les glapissements clairs et flts des jeunes chiennes; mais le
tout forme un concert que les sifflements du roi Burran ne peuvent
couvrir. Il vous est facile alors, quand vous tes chaudement
envelopp dans vos fourrures, et si vous tes  moiti assoupi au
fond de votre vhicule, de vous imaginer que toute la meute du Wild
Huntsman d'Odenwald, s'est rassemble sous vous et tout autour de
votre traneau pour vous escorter et vous protger.

Mais arrivons au roi Burran, ce parent loign du Blizzard de
l'ouest, et le grand ogre des voyageurs en Sibrie. Ce vent
malfaisant semble se rjouir quand,  son arrive, il trouve la
terre couverte de lgres particules de neige glace toutes prtes
 tre enleves et balayes de-ci, de-l, au gr de ses capricieux
dsirs. Aussitt, il rvle sa joie diabolique par tous les mfaits
qu'il peut commettre sans entraves ni conteste. Appelant  son aide
ses compagnons, toute la famille des Burrans s'en mle. D'abord,
de son souffle puissant, matre Burran promne  son aise, par
toute l'tendue des plaines immenses, les particules de neige qu'il
rencontre, comme s'il se proposait de niveler toute la contre et
de la couvrir d'un linceul d'une affreuse monotonie. C'est ainsi
qu'il pousse la neige sur les routes postales jusqu' ce qu'elle y
atteigne le niveau de la plaine environnante, berant son stupide
esprit de l'illusion que les conducteurs de traneaux perdront
leur chemin et resteront en dtresse dans quelque banc de neige.
Mais la ruse est vente, et des buissons de broussailles qu'il ne
peut couvrir ont t plants le long de la route entire, de sorte
qu'en hiver le yemschik peut conduire son traneau avec autant de
scurit qu'au milieu de l't. Ah! pense en lui-mme ce gnie du
mal, il existe un endroit auquel ces stupides humains n'ont pas
song: cette route qui traverse le bois, l-bas, je la bloquerai, et
cet imbcile de yemschik aura un dtour de quatre ou cinq verstes 
faire pour reprendre son chemin. Aussitt dit, aussitt fait: la
route est bloque, et matre Burran court en fredonnant au village
voisin. Bon! se dit-il, une station de poste. Ah! le voyageur veut
traverser les rues pour aller prendre son relais de chevaux! je les
lui chaufferai! Et d'amener toute la neige qu'il peut enlever de
la plaine pour la rassembler en monceaux normes dans les rues du
village et contre les maisons des paysans. Voyons, si nous faisions
d'une pierre deux coups, nous aurions non-seulement rendu le chemin
difficile pour le voyageur, mais nous aurions aussi donn  ces
misrables paysans quelque chose de mieux  faire que d'aller l'aider
 dptrer son traneau de la neige. D'ailleurs, les troupeaux de
ces braves gens grelottent derrire leur abri de planches. Quarante
degrs Raumur, n'est-ce pas trop pour ces pauvres btes? Nous allons
leur donner une belle couverture blanche qui les tiendra chaud.
Ainsi dit, ainsi fait. Matre Burran emplit de neige les cours
des fermes, jusqu' ce que le niveau de celle-ci atteigne le fate
des maisons, et, le lendemain, les pauvres paysans sont obligs de
retirer leurs bestiaux de dessous la couche de neige, o quelques-uns
sont dj morts. Ceci fait, matre Burran, content de lui-mme,
s'en va, pour passer le temps, amonceler encore quelques bancs de
neige sur la route, puis reprend le chemin du nord et disparat. Tel
semble tre l'esprit qui guide le roi des temptes quand il visite la
Sibrie, et malheur au voyageur qui suit de trop prs la marche de ce
monarque. Quand vous suivez les routes postales de la Sibrie, vous
ne pouvez vous dfendre de croire que le vieux Burran a pour habitude
de jouer  dessein de pareils tours aux paysans, aux yemschiks et aux
voyageurs, tant sa manire de procder est uniforme. Un bon nombre
des villages que nous avons traverss pendant les deux derniers jours
de notre voyage d'Orenbourg  Omsk taient littralement couverts et
au mme niveau que les plaines environnantes, les cours des fermes
tant remplies de la neige qui n'avait pu trouver place dans les rues
du village. Nous fmes cependant assez heureux pour n'arriver qu'un
jour ou deux aprs son passage, et nous n'emes qu'un seul dtour 
faire pour viter des amas de neige accumuls sur la route dans la
fort. Une seule fois aussi nous fmes pris dans son pige, et nous
pouvons encore nous flatter d'avoir perdu, en cette circonstance, le
moins de temps possible.

A part ces phnomnes remarquables de la nature, il ne reste plus
grand chose  voir pendant ce long trajet  travers les plaines de
la Sibrie; seuls, les misrables villages qui se trouvent chelonns
tous les dix ou quinze milles le long de la route nous offrent un
spectacle nouveau. Juste  l'poque o nous passions, ces hameaux
prsentaient une animation et une vie extraordinaires: cela vient de
ce que les dernires semaines qui prcdent le long jene du carme
sont ordinairement choisies par les jeunes gens pour se marier,
et plus il y a de mariages, plus on est gai. Dans une vingtaine
de villages que nous traversmes, les mariages semblaient tre la
seule occupation du moment. Des traneaux conduits par des paysans
couronns de guirlandes, surchargs de jeunes filles de tous les
ges, depuis six ans jusqu' trente, toutes chantant et criant d'une
faon des plus dsagrables, montaient ou descendaient les rues ou
faisaient,  la file les uns des autres, le tour de la petite glise
de bois. Les gens plus gs, les parents du mari et de la marie,
restaient  l'intrieur des maisons, o ils buvaient jusqu' tomber
ivres-morts, en l'honneur de la circonstance. Dans une station, nous
trouvmes le matre de poste compltement abruti par la boisson, ce
qui nous causa un retard assez considrable; cependant il n'tait
que midi; le soir, sans doute, il aura eu une attaque de _delirium
tremens_, ou quelque voyageur l'aura trouv couch dans la neige en
quelque endroit du village. Quant aux animaux qui s'y trouvent, vous
les voyez tous, quand le soleil brille, presss le long des maisons
sur le ct le plus chaud de la rue, se rchauffant de leur mieux.
En hiver, on rencontre fort peu de voyageurs dans les stations
chelonnes le long de la route; cependant chacune d'elles a une
salle spare pour les voyageurs, qui peuvent s'y reposer et y dormir
pendant la nuit sur des bancs de bois sans que le matre de poste
ait le droit de leur demander le moindre payement. Nous pourrions
compter sur nos doigts les voyageurs que nous avons rencontrs
pendant le millier de milles que nous venons de parcourir. Ce furent
d'abord un officier russe et sa femme, que nous trouvmes dans une
premire station, o ils avaient accapar les deux sofas de la salle
des trangers. Dans une autre, nous rencontrmes une famille entire
qui, aprs un voyage de six semaines, tait arrive d'Irkoutsk 
Trosk. Le mari, homme d'une quarantaine d'annes, avait rempli
le poste de caissier dans une banque  Irkoutsk; il s'en allait 
Saint-Ptersbourg pour y chercher un climat nouveau et plus sain
pour lui. Il emmenait avec lui sa femme et un petit enfant, confi
aux soins d'une vieille nourrice. Il nous raconta qu' Krasnoyarsk,
une autre de ses enfants, une petite fille, tait tombe malade et
y tait morte. Enfin, dans une troisime station, ce fut un vieil
employ du gouvernement, faible et us, qui avait pass trente
ans  Irkoutsk, et qui,  la fin, avait obtenu d'tre rappel 
Saint-Ptersbourg, o il esprait terminer ses jours au milieu de
ses amis. Il avait l'air profondment triste. En route, il avait eu
le malheur d'tre vol par un autre voyageur. Il est bien rare,  la
vrit, qu'un employ subalterne puisse revenir en Europe aprs avoir
occup un poste en Sibrie. Il est assez facile d'obtenir un emploi
dans cette contre, mais  peine un sur mille de ceux qui s'y rendent
peut conomiser assez d'argent pour revenir au milieu des siens. On
pourrait avec raison mettre, pour les employs, sur la frontire de
Sibrie, cette inscription terrible:

Vous tous qui me franchissez, dites pour toujours adieu 
l'esprance et aux amis que vous laissez derrire vous.

Il y a peu d'loges  faire des matres de poste et des stations
tablies sur les routes de la province d'Orenbourg et de la Sibrie
en gnral; les uns et les autres ne brillent nullement par l'aspect,
et les premiers, quand ils ne sont pas absolument stupides, sont
des coquins. Les meilleurs d'entre eux, cependant, sont les vieux
Cosaques, qui se montrent toujours polis et convenables, et ne
manquent jamais de vous donner une partie de leur lait frais et de
leurs oeufs, ou de partager avec vous leur frugal repas. Un des
plus beaux types de ces matres de poste cosaques que nous ayons
rencontrs tait celui de Kapakulskaya. C'tait un beau vieillard de
soixante-dix ans environ, nomm Ponsmarew. Il possdait une vaste
maison et d'immenses troupeaux de moutons, de chevaux et de boeufs,
qu'il entretenait sur les steppes. La rencontre de cet homme, qui
nous reprsentait rellement un des plus nobles types de sa race, et
avec lequel nous pouvions nous entretenir, nous fit vritablement
plaisir. Il nous prsenta ses deux fils, beaux jeunes gens de
dix-neuf et vingt ans, qui, avec leur vieux pre, sont les plus
beaux spcimens de l'espce humaine que nous ayons rencontrs sur
notre route. Ils taient assez intelligents pour nous fournir maints
renseignements sur leur genre de vie et sur leurs travaux. Au moment
du dpart, ils nous offrirent de nous faire visiter un campement
de Kirghiz nomades dont la station d'hiver se trouvait  quelques
verstes seulement de notre route. Naturellement, j'acceptai cette
offre immdiatement. Un des fils attela donc son traneau et nous y
conduisit, tandis que notre traneau nous suivait.

Quoique demi-nomades, les Kirghiz de ce district sont  moiti
civiliss et _russifis_. Pendant l't, ils errent avec leurs
tentes, ou _kibitka_, sur toute l'tendue des steppes o ils font
patre leurs normes troupeaux de gros et de menu btail; mais,
pendant l'hiver, ils reviennent s'tablir dans leurs maisons de
bois, construites sur le modle des maisons russes, et qui sont
plus chaudes que leurs tentes. C'est la saison pendant laquelle ils
s'adonnent  l'levage des jeunes chvres, des agneaux et des veaux,
comme aussi celle o ils s'occupent de l'ducation de leurs enfants.
Leurs troupeaux sont enferms dans de vastes caves creuses dans le
sol et recouvertes de terre presque au niveau de la plaine. Leurs
lgres kibitkas sont toujours plantes prs de l, mais restent
inhabites pendant la saison rigoureuse. Quant  la maison de bois
de ceux que nous visitions, nous la trouvmes chauffe par un de
ces immenses poles qu'on ne rencontre qu'en Russie, et nous pmes
nous convaincre que le samovar y joue un rle important. Contigu
 la maison d'habitation, se trouve un hangar couvert en chaume
et bois, abrit: c'est l'table rserve aux femelles qui ont des
petits. Un peu plus loin, une petite hutte sombre, grande comme une
cabane irlandaise, mais plus chaude et plus propre, sert de salle
d'cole aux enfants du village et aussi de salle de rcration aux
jeunes chevreaux et aux jeunes agneaux. On nous introduisit dans
cette pice, non sans peine,  la vrit, car une douzaine de chvres
et de brebis se montrrent tout  fait disposes  nous disputer
la prsance. Mais quelle scne dlicieuse! quel tonnant concert!
On et dit un essaim d'abeilles; et un troupeau d'agneaux, confin
dans cette petite cabane faisait chorus. Une demi-douzaine de jeunes
Kirghiz, assis sur le sol avec les jambes croises, montrant leurs
petites figures brunes aux yeux fendus en amandes, surmontes d'un
bonnet de fourrure, et penchs sur leurs livres, lisant ou plutt
bourdonnant leur leon avec une charmante intonation. Au milieu de ce
dlicieux bourdonnement d'abeilles, se mlait par intermittences un
choeur bruyant de voix chevrotantes dont nous fmes quelques instants
avant de dcouvrir les excutants. A la fin, nous les apermes.
C'taient une vingtaine de jolis petits animaux enferms dans une
niche dpose dans un des angles de la cabane. Les enfants taient
naturellement accoutums  ce bruit, qui, pour nous, paraissait
trange. Ils chantaient leurs leons et leurs prires en langue
kirghize, sur un rhythme d'une dlicieuse monotonie. C'est une
espce de rcitatif chant que les prtres ritualistes pourraient
imiter, au grand avantage de leurs congrgations. Ce chant,
entreml et interrompu par le blement des chevreaux, auxquels
leurs mres rpondaient du dehors, formait un concert scolaire
kirghiz trangement intressant. Les enfants taient tous trs
jeunes, leur ge variant de trois  dix ans; aussi ce fut avec une
extrme surprise que nous les entendmes lire couramment l'criture
hiroglyphique de leurs gros livres kirghiz. Le matre, un jeune
homme de dix-sept  dix-huit ans, tait arm d'une longue baguette
dont il se servait seulement pour appliquer de temps en temps un
lger coup sur le bonnet de ceux de ses lves qui se montraient
inattentifs. La dure des classes est trois heures le matin et trois
heures le soir, pendant tout l'hiver, et ce petit monde parat trs
heureux de son existence. Avant de quitter cette scne intressante,
mon ami en fit un croquis, et, aprs avoir distribu quelques livres
de gteaux de miel aux enfants, nous partmes de cette singulire
salle de classe. Au dehors, une demi-douzaine de Kirghiz, monts sur
leurs petits chevaux poilus et rapides, nous attendaient pour nous
escorter; ils nous suivirent jusqu' notre traneau, en marchant
toujours au galop et en poussant des cris de joie.

Nous voici enfin  Omsk, o nous sommes arrivs jeudi soir de bonne
heure, grce  l'extrme et puissante bienveillance du gouverneur
gnral de la Sibrie occidentale. Le long de la route, depuis
Trosk, tous les matres de poste avaient t prvenus de mon arrive
et invits  me tenir des chevaux en rserve. En approchant d'Omsk,
nous traversmes nombre de stations o se trouvaient des voyageurs
munis de la podoroschnaya ordinaire. Ceux-ci attendaient patiemment
des chevaux, tandis que les ntres taient amens immdiatement
et attels  notre traneau. Aussi nous avancions  grandes
journes. Dans plusieurs stations, les trois meilleurs chevaux, qui
sont toujours rservs pour les courriers impriaux et pour les
gouverneurs, nous furent donns, afin que notre voyage ne souffrt
d'aucun retard. Enfin,  notre arrive, nous trouvmes des chambres,
que nous avait fait rserver le chef de la police.

Ma premire visite fut naturellement pour le gouverneur gnral.
Il avait dj tlgraphi mon arrive au lieutenant Danenhower,
 Irkoutsk. Son Excellence fut extrmement bienveillante et me
donna beaucoup de conseils au sujet de la meilleure nourriture que
nous pouvions prendre pour la route. Il plaa ensuite un de ses
aides-de-camp  ma disposition pendant tout le temps de mon sjour
 Omsk. En un mot il me tmoigna, sous tous les rapports, la plus
complte bienveillance.

Omsk est une ville agrable, possdant de beaux difices publics,
des boulevards et des rues magnifiques; elle a mme un petit bois de
Boulogne  l'extrieur. Cette ville est situe sur l'Irtysch et l'Om;
c'est le sige du gouverneur gnral de la Sibrie occidentale et
du commandement militaire. Elle est fire du nombre de ses coles,
d'une manufacture de drap appartenant  l'tat, d'un corps de cadets
pour la Sibrie, dans lequel cent lves apprennent l'tat militaire
et iront ensuite commander les rgiments de ligne ou les rgiments
de Cosaques. Le commerce de cette ville avec l'Asie centrale est
considrable et productif, car les marchands paraissent y faire
d'excellentes affaires.

Les plus grands dsagrments, pour les habitants de cette ville,
sont la chaleur accablante et la poussire dont ils ont  souffrir
pendant l't, et, en second lieu, le penchant universel que les
ouvriers et les domestiques montrent pour le vol. Chaque anne, cette
ville reoit d'Europe plusieurs milliers de malfaiteurs qui y sont
envoys en exil; on les rpartit, il est vrai, entre les villages de
la province, mais presque tous trouvent moyen de revenir  Omsk, o
ils forment l'arme des yemschiks, des garons d'htel, des valets de
pied, des manoeuvres et des vagabonds; aussi les habitants d'Omsk se
plaignent-ils avec raison de cet tat de choses.

Hier, j'acceptai l'invitation d'aller passer la soire dans une
famille allemande, pour y assister  une partie de billard. Ce fut
pour moi une bonne aubaine, car j'eus ainsi l'occasion d'apprendre un
grand nombre de dtails sur les petites misres de la vie dans cette
capitale au petit pied. M. Rosenplaenter et sa femme, mes htes, sont
originaires des provinces baltiques; le mari exerce la profession
de pharmacien dans cette ville, o il possde une charmante maison.
Il me raconta quelques-unes des aventures curieuses qui lui sont
arrives avec les exils russes.

Un jour, me dit-il, un ouvrier qui avait t employ par moi,
quelques semaines avant, pour rparer des appareils de chauffage,
vint me trouver pour me demander de l'argent.

--Pourquoi vous donnerais-je de l'argent? lui demanda-t-il, fort
surpris. Ne vous ai-je pas pay l'ouvrage que vous avez fait pour moi?

--Oh! j'en conviens, rpondit l'ouvrier, mais je vous ai sauv la
vie.

--Comment cela?

--Eh bien, pendant que je rparais votre pole, j'tais parvenu 
dcouvrir o tait votre argent, et je m'tais entendu avec deux
complices pour vous voler. Les deux autres voulaient vous tuer, vous
et votre femme, afin de faire un bon coup de filet, mais je m'y suis
oppos de toutes mes forces, et, comme vous le savez, nous n'avons pu
vous voler qu'une partie de vos habits de fourrure.

Je lui donnai cinq roubles pour sa bienveillance, dit M.
Rosenplaenter, heureux d'apprendre que j'avais chapp  un meurtre
et  une mort subite.

Une autre aventure tout aussi curieuse, ajouta-t-il, m'est encore
arrive il y a quelques semaines seulement.

Un officier de la police tant venu me prvenir qu'un prisonnier qui
avait t autrefois  mon service dsirait me parler pour me faire
une rvlation importante, je demandai qu'on me l'ament:

--Eh bien, dis-je  cet homme, quand il fut en ma prsence,
qu'avez-vous  me faire savoir?

--Je demande pardon  Votre Honneur, me rpondit-il, mais je
voudrais me dbarrasser d'une bote de drogues et de mdicaments que
j'ai vole pendant que j'tais  son service.

Je lui dis de l'aller chercher, et, quand il revint, je trouvai des
articles d'une valeur d'une couple de cent roubles qui tous avaient
t drobs chez moi. Il me demandait cinq roubles pour me les
restituer, mais je ne lui en donnai que deux.

Puis, l'interrogeant sur le motif qui l'avait pouss  commettre ce
larcin:

--Pourquoi, lui dis-je, aviez-vous vol ces substances dont vous ne
connaissez ni le nom ni l'usage?

Alors il me rpondit avec un aplomb imperturbable:

--Vous savez bien, monsieur, que j'avais un frre  Omsk; eh bien,
nous nous tions dcids  quitter cette ville pour aller tablir
une petite pharmacie dans notre village, qui est prs d'ici, et nous
esprions y faire de bonnes affaires; mais mon frre s'en est all,
et moi j'ai renonc  me mettre dans le commerce.




CHAPITRE XIV.

D'Omsk  Krasnoyarsk.

  Omsk.--Coup d'oeil sur les environs de cette ville.--Aridit et
    fertilit.--Ce que serait devenue la Sibrie occidentale en
    d'autres mains que celles des Russes.--Les marais de la Baraba,
    d'aprs M. Jules Verne et Mme de Bourboulon; ce qu'ils sont
    en hiver.--Les caravanes de th en Sibrie.--Quelle source
    d'ennuis elles sont pour les voyageurs.--Commerce du th en
    Russie.--Kolyvan.--Le registre aux rclamations.--La condition
    prcaire d'un matre de poste.--La Sibrie peinte en quelques
    lignes par une artiste franaise.--Les forats en rupture
    de ban.--Arrive  Tomsk.--Le dimanche du beurre dans cette
    ville.--Opinions diverses sur la ville de Tomsk.--Rflexions
    sur l'avenir des relations commerciales entre l'Europe et
    la Sibrie par la mer de Kara.--De Tomsk  Krasnoyarsk.--M.
    Danenhower reste  Irkoutsk.


    Krasnoyarsk (Sibrie orientale), 17 fvrier 1882.

J'ai quitt Omsk, la belle capitale de la Sibrie occidentale, le 8
fvrier,  neuf heures du matin. Le lieutenant Danenhower m'avait
tlgraphi d'Irkoutsk que le secrtaire de la marine lui avait
envoy l'ordre de quitter immdiatement cette ville pour retourner
aux tats-Unis, en emmenant les neuf hommes de son canot sauvs avec
lui. Son intention tait, m'annonait-il, de partir le jeudi suivant.
J'ai donc cru sage de prendre des dispositions pour que nous nous
rencontrions  Krasnoyarsk plutt que dans n'importe quelle autre des
stations de la route, car ces stations ne possdant pas d'htel, il
nous et t impossible de nous trouver en tte--tte.

Pendant les deux jours que je suis rest  Omsk, aprs mon long
voyage  travers les steppes de la province d'Orenbourg, je n'ai
gure trouv de temps pour visiter cette ville. Avec ses larges rues,
ses boulevards ombrags, les bords pittoresques de sa rivire, Omsk
doit tre, comme Orenbourg, une jolie ville en t. Nanmoins, les
gens qui l'habitent disent prfrer les six ou sept mois d'hiver 
la chaleur et  la poussire du reste de l'anne. Dans les mois les
plus chauds, les gens riches quittent la ville pour se rendre dans de
charmantes localits sur les bords de l'Irtysch, o ils passent un
mois ou deux sous les tentes khirghizes, qui sont les habitations les
plus agrables qu'on puisse trouver pour cette poque. Avec l'hiver
commencent les ftes mondaines, car il ne faudrait pas s'imaginer
que les villes sibriennes manquent de toutes sortes d'attractions.
Omsk possde un thtre o se donnent des reprsentations dramatiques
deux fois par semaine, un cirque que les Russes aiment surtout 
frquenter, et de nombreux concerts privs et publics. Ces amusements
servent surtout  rendre la vie agrable pour les habitants de cette
ville. Cependant la neige et les froids continuels de l'hiver, aussi
bien que la poussire et la chaleur de l't, doivent rendre le
sjour d'Omsk terriblement pnible pour un tranger. Les trangers,
et principalement les dames employes au tlgraphe, m'ont dit
que la premire anne de sjour en Sibrie est pour eux une anne
d'affaissement moral. Ils se sentent entirement squestrs du reste
de l'univers; une pouvantable mlancolie s'empare d'eux et les tue;
aussi beaucoup d'entre eux, ne pouvant conomiser assez d'argent
pour s'en retourner, se laissent aller au dsespoir et se suicident.
Les terribles vents du nord semblent les glacer jusqu'au coeur, sans
que l't puisse leur ramener la joie. On dirait que ces immenses et
lugubres plaines sans arbres, qui s'tendent pendant des milliers de
verstes autour de la ville, et la nature elle-mme, se coalisent pour
leur rendre leur sort plus cruel et plus terrible.

Cependant on ne doit point accuser la nature seule de l'tat de
choses qui existe dans cette partie de la Sibrie. L'homme aussi
a contribu largement  dvelopper la monotonie qui rgne sur ces
immenses surfaces; il a abattu les grandes forts qui couvraient
autrefois cette contre, sans se mettre en peine au moins jusqu' ces
dernires annes, de les remplacer par d'autres. largissant ainsi
les limites du dsert qui rgne autour de lui. Aujourd'hui si les
immenses forts qui couvrent les flancs de l'Alta n'existaient pas
pour emmagasiner les eaux qui alimentent les grandes rivires, il
lui serait impossible de soutenir ici le grand combat de la vie. Il
est vrai, la Russie ayant enfin reconnu le mal en mme temps que ses
causes, s'efforce, depuis quelques annes, d'en attnuer les effets
en entreprenant, mais dans de trop troites limites, des cultures
forestires. Il faudra bien du temps pour rparer la faute du pass.

Un jour, me tenant sur le pont de l'Irtysch,  Omsk, je cherchais 
dcouvrir  quelque vingt milles de distance les limites de la plaine
qui entoure la ville; mais aussi loin que l'oeil pouvait s'tendre,
je n'apercevais que la surface immense et dnude de la steppe, qui,
en cette saison, ressemblait  un vaste ocan de glace, o j'tais
tent de chercher la matire de quelque navire arrivant au port. A
mes pieds se trouvaient seuls, un steamer solitaire et trois barques
emprisonns dans les glaces de la rivire; et ce sont l les seuls
btiments par lesquels se fait le transport de presque tous les
produits de la contre voisine. Cependant le sol, l o il n'a point
t envahi par le sable, est extrmement fertile, et des flottes de
steamers auraient peine  enlever toutes ses productions s'il tait
intelligemment soign et cultiv. La Sibrie occidentale aurait pu
devenir le Canada de l'Asie et le grenier de toute l'Europe, si le
gouvernement russe avait accord plus d'attention au dveloppement
intrieur de cette contre, et s'il avait dvers sur elle les
millions dpenss dans la guerre contre la Turquie. Si, au lieu
de tomber dans les mains de la Russie, la Sibrie ft devenue une
colonie anglaise, ou se ft trouve l'un des tats du Far-West, sa
population serait triple aujourd'hui.

Il y a quelques annes, la Russie fit tudier le trac d'une ligne
de chemin de fer  travers l'Oural qu'on se proposait de prolonger
jusqu'aux rivages de l'Ocan Pacifique, mais l'argent lui fait
dfaut, et son papier-monnaie n'a plus que les deux tiers de sa
valeur d'mission; en outre les charges des anciens emprunts psent
lourdement sur le pays. Cependant si cette ligne tait construite
et si la Russie savait, en poursuivant ses conqutes au sud de la
Sibrie et dans l'Asie centrale, tirer parti des ressources des pays
conquis, le commerce de la Chine avec l'Europe serait bientt entre
ses mains, et l'Amrique aurait un terrible rival sur le march des
crales. Mais depuis trois sicles qu'elle est en possession de
cette immense contre, elle n'a su en tirer que des mtaux prcieux,
ou en faire le lieu d'enterrement de ses condamns criminels et
politiques.

Je parlais de l'Irtysch tout  l'heure, or ce fut sur ses bords o
la ville d'Omsk tale aujourd'hui sa magnificence que se droulrent
les premiers incidents de la lutte qui devait faire tomber sous le
joug moscovite cette immense contre, qui, depuis, a pris le nom de
Sibrie. Si nous en exceptons la conqute des Indes par les Anglais,
celle de ce pays est peut-tre un fait unique dans l'histoire.

Mais ce n'est point ici le lieu de faire l'histoire de la conqute
de la Sibrie par les Russes. Nous ne suivrons donc point M.
Jackson dans la digression qu'il entreprend  ce sujet, renvoyant
les lecteurs dsireux de connatre les dtails de cette conqute
remarquable  tous les points de vue aux ouvrages d'histoire, o ils
pourront l'tudier plus en dtail et sur des donnes plus prcises
que celles que nous pourrions lui fournir en courant. Arrivons donc 
la description des marais de la Baraba.

Chacun a prsent  la mmoire le rcit mouvant que fait l'auteur
bien connu des _Aventures de Michel Strogoff_, au moment o celui-ci
traverse les marais de la Baraba. L'intrpide courrier quitta Omsk
le 29 juillet, c'est--dire au milieu des chaleurs de l't. Le
lendemain il traversa la station de poste de Touroumoff, pour entrer
dans le district marcageux de la Baraba.

Le 30 juillet[10],  neuf heures du matin, Michel Strogoff dpassait
la station de Touroumoff et se jetait dans la contre marcageuse de
la Baraba.

  [10] _Michel Strogoff_, par Jules Verne, 1re partie, ch. XV.
  (Hetzel et Cie, diteurs.)

L, sur un espace de trois cents verstes, les difficults naturelles
pouvaient tre extrmement grandes. Il le savait, mais il savait
aussi qu'il les surmonterait quand mme.

Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud, entre le
soixantime et le cinquante-deuxime parallle, servent de rservoir
 toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'coulement ni vers
l'Obi ni vers l'Irtysch. Le sol de cette dpression est entirement
argileux, par consquent impermable, de telle sorte que les eaux y
sjournent et en font une rgion trs difficile  traverser pendant
la saison chaude.

L, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de
mares, d'tangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les
exhalaisons malsaines, qu'elle se dveloppe, pour la plus grande
fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.

En hiver, lorsque le froid a solidifi tout ce qui est liquide,
lorsque la neige a nivel le sol et condens les miasmes les
traneaux peuvent facilement et impunment glisser sur la crote
durcie de la Baraba. Les chasseurs frquentent assidment alors la
giboyeuse contre  la poursuite des martres, des zibelines et de ces
prcieux renards, dont la fourrure est si recherche. Mais, pendant
l't, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable mme,
lorsque le niveau des eaux est trop lev.

Michel Strogoff lana son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse
que ne revtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les
immenses troupeaux sibriens se nourrissent exclusivement. Ce n'tait
plus la prairie sans limite mais une sorte d'immense taillis de
vgtaux arborescents.

Le gazon s'levait alors  cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe
avait fait place aux plantes marcageuses, auxquelles l'humidit,
aide de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques.
C'taient principalement des joncs et des butomes, qui formaient
un rseau inextricable, un impntrable treillis, parsem de mille
fleurs, remarquables par la vivacit de leurs couleurs, entre
lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se
mlaient aux bues chaudes qui s'vaporaient du sol.

Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'tait
plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes
montaient plus haut que lui, et son passage n'tait marqu que par le
vol d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisire
du chemin et s'parpillaient par groupes criards dans les profondeurs
du ciel.

Cependant, la route tait nettement trace. Ici elle s'allongeait
directement entre l'pais fourr des plantes marcageuses; l, elle
contournait les rives sinueuses de vastes tangs dont quelques-uns,
mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mrit le
nom de lacs.

Entre autres endroits il n'avait pas t possible d'viter les
eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais
sur des plates-formes branlantes, ballastes d'paisses couches
d'argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop
faible jete au-dessus d'un abme. Quelques-unes de ces plates-formes
se prolongeaient sur un espace de deux ou trois cents pieds, et
plus d'une fois les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des
tarantass, y ont prouv un malaise analogue au mal de mer.

Michel Strogoff, lui, que le sol ft solide ou qu'il flcht sous
ses pieds, courait toujours sans s'arrter, sautant les crevasses
qui s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils
allassent, le cheval et le cavalier ne purent chapper aux piqres de
ces insectes diptres, qui infestent ce pays marcageux.

Les voyageurs obligs de traverser la Baraba pendant l't ont le
soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte
de mailles en fil de fer trs tnu, qui leur couvre les paules.
Malgr ces prcautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais
sans avoir la figure, le cou, les mains cribls de points rouges.

L'atmosphre semble y tre hrisse de fines aiguilles, et on serait
fond  croire qu'une armure de chevalier ne suffirait pas  protger
contre le dard de ces diptres. C'est l une funeste rgion que
l'homme dispute chrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins,
aux taons, et mme  des milliards d'insectes microscopiques, qui ne
sont pas visibles  l'oeil nu; mais, si on ne les voit pas, on les
sent  leurs intolrables piqres, auxquelles les chasseurs sibriens
les plus endurcis n'ont jamais pu se faire.

Telle est la description des marais de la Baraba, emprunte presque
mot pour mot  Mme de Bourboulon, femme du ministre de France en
Chine de 1858  1862. Cette dame nous donne une intressante relation
de son voyage  travers les marais. Komsk, qui se trouve  358
verstes d'Omsk, dit-elle, est ravag annuellement par la fivre des
marais; en automne cette maladie prend un tel dveloppement que
toutes les gens, qui sont  mme de le faire, quittent cette localit
pour Kolyvan ou Omsk. On m'a assur que les gens qui habitent dans
les villages de ces marais atteignent rarement la cinquantaine. Mais,
s'crie-t-elle, quelles magnifiques prairies on pourrait faire dans
ces marais abandonns.

En terminant la description que M. Jules Verne lui a videmment
emprunte pour son _Voyage de Michel Strogoff_, elle dit: La Baraba,
qui a 320 verstes (325 kilomtres) dans sa partie la moins large et
qui s'tend en hauteur du cinquante-deuxime au soixantime degr de
latitude, est peut-tre le plus vaste marais du monde. Occupant le
fond d'un immense plateau, situ entre les fleuves Obi et Irtysch,
elle sert de rservoir aux eaux pluviales ainsi qu' celles qui
proviennent de la fonte des neiges, et, comme le sol argileux en
est impermable, ces eaux n'y trouvent pas d'coulement, et y
forment des lacs, des tangs et des marais ftides et croupissants.
Des milliers d'oiseaux aquatiques s'y donnent rendez-vous de la
Haute-Asie et de l'Europe orientale pour y nicher, sachant bien que
c'est l leur empire et que l, l'homme ne viendra pas les dranger.
L'hiver, la neige et la glace recouvrent toute la surface de la
Baraba, qui prsente alors le mme aspect que les autres contres de
la Sibrie et qui est sillonne en tous sens par les traneaux des
chasseurs de zibelines, de martres et de renards.

Aussi, en hiver, le voyageur traverse-t-il cette immense et malsaine
contre, sans ressentir les attaques de la fivre ou celles des
moustiques. A la vrit, s'il n'tait prvenu d'avance, il ne
saurait qu'il passe dans cette rgion tristement intressante. La
neige et la glace ont,  cette poque, fait de la Baraba une vaste
plaine blanche et monotone, diffrant peu du reste des steppes qu'il
a traverses jusque-l. Le seul changement qu'il remarque est la
rgularit de la route, et il n'a pas de raisons de s'en plaindre.
Pour nous, la premire journe que nous passmes dans ces marais
fut une de nos meilleures, nous franchmes deux cent cinquante
milles. Malheureusement nous ne pmes soutenir cette vitesse ds
que nous rentrmes sur les routes ordinaires. Nous y rencontrions
des caravanes sans fin de marchands de th qui nous obstruaient le
passage et nous foraient de suivre le ct de la route, o nous
attendaient des ornires et des abmes qui en font un vritable enfer.

Ces caravanes de th suffisent pour mettre hors de lui le voyageur
le mieux dou. Imaginez-vous, en effet, des centaines de traneaux
aligns les uns  la suite des autres et dont la ligne se confond
des deux cts avec les deux points opposs de l'horizon. Ajoutez 
cela que chacun de ces traneaux est charg de cinq ou six caisses de
th, et que tous sont conduits par des lascars qui dorment pendant
toute la nuit, ou s'ils ne dorment pas, se runissent  cinq ou six
sur un traneau pour causer et bavarder, tandis que leurs chevaux
vont au gr de leur caprice, barrant le chemin  tout voyageur qui
a le malheur de les rencontrer sur sa route et forant celui-ci
 chercher au prix de dtours incessants  trouver un passage au
milieu d'eux, si mieux il n'aime suivre le ct de la route, remplie
de trous et de fondrires. Il ne faut plus songer ici  s'ouvrir
un chemin de vive force; l'entreprise serait dangereuse, car ces
traneaux sont lourdement chargs, et votre automdon courrait grand
risque de mettre en pices vhicule et voyageurs.

Heureusement les paresseux personnages qui conduisent ces
traneaux ont aussi leurs jours de dboires. Quand les caravanes
qui transportent l'or des mines les rencontrent sur leur passage,
l'escorte de Cosaques qui accompagne ces caravanes a vite fait d'en
nettoyer la voie. Les Cosaques se prcipitent au milieu d'eux,
distribuant de droite  gauche des coups de plat de sabre, appuyant
au besoin ce premier avertissement de la pointe de leurs lances. Ce
traitement, tout brutal qu'il est, ne saurait cependant faire natre
chez le voyageur le moindre sentiment de compassion pour ceux qui en
sont l'objet. Quel est l'homme, en effet, si patient qu'il soit, qui
ne deviendrait presque fou de dsespoir aprs s'tre senti cahot
et culbut pendant toute une nuit pour laisser la voie libre  ces
drles.

On se demande, en voyant ces immenses caravanes, o les animaux
attels aux traneaux et les hommes qui les conduisent peuvent
vivre. Il est vrai, chaque cheval a sa botte de foin sur l'arrire
du traneau qui le prcde, et les conducteurs trouvent sans doute
du pain noir dans les villages qu'ils traversent. Mais les chevaux,
o et quand dorment-ils? Un fois en marche, la caravane ne s'arrte
plus: jour et nuit elle continue sa route; ces pauvres btes sont
donc obliges de dormir en marchant, et ce genre d'existence dure
plusieurs mois!

D'Omsk  Tomsk nous avons rencontr au moins six ou sept mille de ces
traneaux. L'immense quantit de th qu'ils transportent arrivera
dans un mois environ  la frontire. Mais une quantit plus grande
encore de cette denre se trouve actuellement  Tomsk, o elle
attend le rtablissement des communications par eau ou par chemin
de fer avec la Russie. Quand on considre l'norme quantit de th
importe en Russie chaque anne, on est surpris que cette puissance
n'ait pas encore ouvert de meilleures voies de communication entre
ses frontires europennes et celles de la Chine. Jusqu' prsent,
les caravanes sont parties de Kiatcha pour se rendre  Irkoutsk;
de l elles se dirigent vers l'Oural, o elles arrivent aprs
avoir travers la Sibrie dans presque la moiti de sa plus grande
longueur. Aujourd'hui il est question de raccourcir ce trajet en
faisant venir les ths par la Mongolie, jusqu' Blisk. L on les
embarquerait sur l'Obi pour les amener par eau jusqu' Tiunsen, en
remontant la rivire Tobol; de Tiunsen, enfin, on les conduirait
par terre  Ekaterinbourg, tte de ligne d'une voie ferre. Quant
au projet de relier la Chine  la Russie par un chemin de fer 
travers la Sibrie et l'Asie centrale, il n'y faut pas songer d'ici
bien des annes. Cependant cette ligne, avec l'appoint du commerce
de la Chine et de l'Asie centrale, joint au transport des produits
agricoles de la Sibrie payerait, en bien peu de temps, les frais de
sa construction. Les produits de la Sibrie ont aujourd'hui bien peu
d'importance  la vrit; et les paysans qui habitent cette contre
restent apathiques, malgr l'immense tendue de terres arables qu'ils
possdent; mais il faut en chercher la cause dans le manque de moyens
de transport dont ils souffrent. Si ces gens avaient un chemin de
fer pour conduire leurs crales sur les marchs europens, ils
secoueraient leur apathie, et, avec l'appoint des migrants, qui ne
manqueraient pas de venir apporter l'appui de leurs bras, la Sibrie
deviendrait bientt un des greniers de l'univers.

Six cent cinquante verstes sparent Omsk de Kolyvan. C'est dans
cette dernire localit, suivant Jules Verne (toujours d'aprs Mme
de Bourboulon), que pendant l't les officiers et les employs
de Komsk et autres villes voisines, cherchent un refuge contre le
climat malsain de la Baraba. C'est aussi  Kolyvan qu'il place la
scne de rivalit entre les deux reporters franais et anglais,
pendant laquelle ce dernier tlgraphie des vers, pour rester en
possession du fil tlgraphique. Cette localit ne prsente rien
d'intressant; c'est un village trois fois aussi tendu, avec des
maisons trois fois aussi clairsemes que les vingt villages que nous
avons rencontrs dans la steppe. Elle possde quelques beaux difices
publics,  et l, comme pour mieux faire ressortir la misre et le
dlabrement des autres. Cependant, Kolyvan occupe une place honorable
dans mes souvenirs, car elle possde la seule station de poste, o,
sur un espace de six cents milles, d'Omsk  Tomsk, j'aie pu trouver
autre chose  manger que des choux ou de l'ternel _chai_. Pauvre
vieille femme, comme elle tait aux petits soins pour nous! Elle
paraissait seule, cependant, diriger la maison; elle tait marie, il
est vrai, mais son mari tait invisible, et je crains fort qu'il ne
ft incapable d'aucun service; ivre peut-tre.

Dans chaque station de poste, en Sibrie, les voyageurs ont  leur
disposition un livre sur lequel ils peuvent consigner toutes leurs
rclamations au sujet du service des chevaux ou des extorsions des
matres de poste. Les voyageurs russes, d'ailleurs, semblent user
largement du privilge qui leur est accord de pouvoir divulguer,
dans ces volumes, leurs petits contre-temps et la nature grincheuse
de leur caractre. A Kolyvan, j'ai trouv plusieurs plaintes de
voyageurs inscrites sur ce livre: les uns temptaient parce qu'ils
avaient t obligs d'attendre les chevaux, un autre, parce que le
matre de poste tait absent. Cette dernire infraction avait valu 
notre hte une amende de quatre roubles; mme amende lui avait t
galement inflige pour avoir fait attendre un relais des chevaux
pendant une heure dix minutes.

Ce n'est certes pas une position absolument enviable, que celle de
matre de poste en Sibrie. Le gouvernement leur alloue, il est
vrai, une somme de 800 roubles par an, pour entretenir une troka;
mais ils doivent transporter les dpches  la station suivante,
et tenir constamment trois chevaux  la disposition des courriers.
C'est pourquoi,  moins de pouvoir entretenir une douzaine de
chevaux, leurs revenus sont bien minimes aprs dfalcation de leurs
amendes. Sur la plus grande partie de la route, on leur donne un
kopeck et demi par cheval et par mille; ce qui fait, la moyenne
des relais tant de trois chevaux, moins d'un demi-dollar (2,50)
par vingt verstes. L-dessus, ils ont  payer les conducteurs ou
yemschiks, dont les gages varient de trente  soixante roubles par
an, non compris leurs pourboires; en outre, du pain et un lit pour se
coucher  la fin de l'anne. Les profits du matre de poste sont donc
extrmement minces.

Mes dpenses pour louage de chevaux d'Omsk  Tomsk, c'est--dire sur
une distance de six cents milles, pendant laquelle j'ai toujours
eu cinq chevaux, ne se sont leves qu' soixante roubles. Il faut
convenir que ce n'est pas exorbitant, et un prix si peu lev ne
peut naturellement exister que dans une contre o la nourriture des
chevaux ne cote presque rien  leur matre, et o un homme peut
vivre avec cinquante centimes par jour.

A partir de Kolyvan, le pays prend un aspect plus agrable et moins
sauvage. A la longue, je me sentais fatigu de l'extrme monotonie
des steppes et de leur manteau de neige tincelante, de leurs
villages dlabrs et de leurs pics solitaires qui vous lorgnent sur
le ct de la route quand vous passez.

En 1853, mourut  Nove-Tcherkask, une artiste franaise, Mlle Lise
Christiani, que les Sudois, dans leur enthousiasme, avaient nomme
la Sainte-Ccile de France. Pendant treize mois, elle visita la
Sibrie donnant des concerts  Ekaterinbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk,
Irkoutsk, Kiatcha, Yakoutsk, Okhotsk, Petropaulowsk, etc.

Voici ce qu'elle crivait sur la Sibrie, peu de temps avant de
mourir: Cet ternel linceul de neige qui m'environne finit par me
donner le frisson au coeur. Je viens de parcourir plus de trois
mille verstes de plaine d'une seule haleine; rien, rien que de la
neige! La neige tombe, la neige qui tombe, la neige  tomber! Des
steppes sans limite, o l'on se perd, o l'on s'enterre! Mon me a
fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble
qu'elle repose glace dans mon corps, qui la regarde sans avoir la
force de la rchauffer. Je crains, au contraire, que ce ne soit l'me
ensevelie qui attire bientt la bte, comme dit Xavier de Maistre.

Ce sentiment de tristesse dsesprante s'empare de vous sur ces
routes de Sibrie, surtout sur celles d'Orenbourg  Kolyvan. Le pays
et la vie vous glent le coeur, en dpit de vos chaudes fourrures et
de votre traneau bien ferm. La terre, sous sa cuirasse neigeuse,
et l'humanit glace dardent sur vous des rayons tincelants, quand
vous glissez le long de la route. La barbe et les moustaches des
conducteurs sont raidies par la gele, et leur respiration semble
se transformer en glaons. Sur ces chemins vous ne rencontrez que
des prisonniers grelottants, et n'entendez que le bruit des chanes
suspendues  leurs genoux. De-ci de-l, vous voyez encore, sur votre
chemin, un couple de vagabonds aux joues gerces par le froid. Ils
vous tendent la main pour vous demander quelques kopecks que vous
leur donnez; ce sont des forats en rupture de ban qui essayent de
sortir de Sibrie. Pendant la journe, ils errent le long des routes,
qu'ils abandonnent  l'approche des grandes villes pour chercher un
chemin  travers les marais ou les bois;  la nuit, ils se rendent
dans les villages o se trouve leur nourriture, o chaque paysan met
un morceau de pain  sa porte, pour eux. A la vrit, c'est autant
la crainte que l'humanit ou la commisration qui pousse les paysans
 cet acte de charit. Ces malheureux vagabonds parcourent ainsi des
milliers de verstes dans l'espoir de parvenir  gagner la Russie
d'Europe et de se trouver libres, sans doute pour reprendre leur
existence criminelle. On en cite un qui, aprs s'tre chapp deux
fois de Sakalin, a deux fois fait  pied le long et pnible voyage
jusqu' la frontire, o il fut arrt et renvoy aux mines.

Lorsqu'un de ces vagabonds est pris dans une ville ou dans un village
frontire, il est arrt par prvention et interrog sur son nom et
le lieu d'o il vient; s'il refuse de rpondre aux questions qui lui
sont poses, ou n'y rpond pas d'une faon prcise, on le retient
en prison pendant quatre mois, c'est--dire jusqu' ce que la liste
et les signalements des prisonniers vads soient arrivs des bords
du Pacifique ou des autres lieux de dtention. Alors, si un de ces
signalements peut se rapporter  lui, il est renvoy aux mines;
sinon, il en est quitte pour une condamnation  quelques annes de
travaux publics comme vagabond; mais, au bout de sa peine, il a la
joie de se voir libr et d'chapper ainsi aux longues annes d'exil
auxquelles il tait d'abord condamn, et peut s'en aller la tte
haute en face de la police. On aurait tort de s'apitoyer outre mesure
sur le sort de ces misrables qui, en gnral, sont des criminels de
la pire espce qui ne reviennent au milieu de la socit que pour
retourner  leurs anciens vices, et recommencer leurs forfaits. En
rgle gnrale, la Sibrie elle-mme est un sjour trop doux pour
eux, car, dans d'autres pays, ils seraient pendus.

Nous approchons enfin de Tomsk. La neige commence  prendre un aspect
moins lugubre dans cette portion favorise de la Sibrie. Les forts
se montrent  l'horizon; le pin et le sapin, toujours verts, prennent
la place du bouleau maigre dnud ou des buissons rabougris; des
collines boises, entrecoupes de larges et, en apparence, fertiles
valles, succdent aux steppes sans limites. La route suit la large
valle de l'Obi, et,  la fin d'un plateau lev, nous distinguons
les coupoles arrondies des glises grecques de Tomsk. Ce soir nous
pourrons nous reposer dans la chambre, affreusement sale il est vrai,
mais chaude de ce qu'on appelle un htel.

En arrivant j'avais rellement besoin de repos. Avec un aussi joli
paysage que celui que nous avons rencontr pendant les deux cents
dernires verstes, il ne pouvait tre question de dormir. En outre,
la route tait excrable: partout des trous semblables  des
fondrires, o le traneau plongeait  chaque instant; de sorte que
l'existence nous tait devenue presque insupportable. Maintenant,
figurez-vous une route o mille par mille, votre traneau plonge,
butte et craque  chaque instant; o vous croyez  toute minute
que vos chevaux ne pourront vous tirer de l'abme, et vous ne vous
tonnerez pas d'apprendre que le traneau du gouverneur gnral,
qui semblait construit pour durer toute une ternit, commenait
donner  donner des signes de faiblesse, et que nous ayons t
obligs de nous arrter plusieurs fois pendant le dernier jour pour
lui faire des rparations. Ce fut le dimanche, aprs midi, que nous
franchmes le Tom, en passant sur glace, pour gravir, sur l'autre
rive, la pente rapide qui conduit  la ville. Celle-ci, est btie
sur un plateau lev d'o l'oeil dcouvre toute la plaine que nous
venons de traverser. Ce jour-l tait un jour de fte pour la jolie
petite ville sibrienne; on tait, en effet, au dimanche du Beurre,
qui prcde les sept longues semaines de jene, imposes  ses
fidles soumis par une glise intolrante. Ce jour-l, chacun monte
en traneau pour faire le tour de la ville et parcourir les rues;
c'est la promenade du 1er mai, au Prater, pour les Viennois, ou,
pendant l't, le Pincio des Romains, et le Rottenrow des citadins de
Londres. Aussi puis-je dire que ce dimanche-l, j'ai vu  Tomsk, au
moins mille traneaux, conduits par leur propritaires ou lous pour
la circonstance. Chacun paraissait s'amuser et jouir des rayons du
soleil. Une foule de spectateurs, chaudement vtus, stationnaient le
long des principales rues, en attendant la procession, ou regardaient
les traneaux passer sur la glace du fleuve. Un voyageur, M. Russei
Tillough, nous dit Jules Verne, regarde Tomsk, pendant l'hiver,
non-seulement comme la plus belle ville de Sibrie, mais encore comme
une des plus belles du monde, avec ses maisons ornes de colonnes et
de pristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et rgulires,
ses quinze glises qui refltent leurs coupoles dans les ondes du
Tom, plus large ici qu'aucun des fleuves de France. Madame de
Bourboulon, qui visita Tomsk en t, pendant son voyage de Shangha 
Moscou, nous l'a dpeint, au contraire, comme une ville maussade. Que
puis-je vous dire, en prsence de ces deux opinions diamtralement
opposes, d'une ville que, naturellement, j'eus  peine le temps
de parcourir? D'ailleurs, la beaut d'une ville dpend du point
d'o vous la regardez. Roustchouk, avec ses minarets tincelants et
ses arbres verts, regard de la rive roumanienne du Danube, semble
un paradis terrestre, tant que vous n'entrez pas  l'intrieur de
ses murs, car alors vous ne trouvez plus qu'un dtestable trou.
Bucharest, appel le Paris de l'Orient par ceux qui n'ont vu que
la Bulgarie, semble, nanmoins, au voyageur qui vient du nord, une
ville fort ordinaire. Tomsk possde une large et belle rue borde de
superbes maisons, appartenant aux propritaires des mines d'or ou 
de riches commerants, et un vaste parc o il y a jardin public avec
cafs, cascades et promenades d't. C'est une ville gaie (autant
qu'une ville de Sibrie peut l'tre), surtout en hiver quand les
commerants n'ont autre chose  faire que de songer au plaisir, et
que quelques milliers de mineurs viennent s'y installer aprs les
travaux de la belle saison. Le jour de notre arrive, on y donnait
un grand bal masqu. Le chef de la police me proposa d'y assister.
Vous y trouverez, me disait-il, toute la beaut de Tomsk, du grand
comme du demi-monde, et vous aurez occasion de vous y amuser. Mais
 sept heures du soir, j'tais dans mon lit, et probablement celui
qui et essay de me tirer de sous mes couvertures y et perdu le
reste de ses jours. J'tais compltement puis des cahots continuels
des jours prcdents; aussi, le lendemain, quand je me rveillai, le
soleil tait-il dj haut sur l'horizon.

Avant de quitter Tomsk, j'eus un entretien avec un Allemand, M.
Edmond Khn, sur une question  l'ordre du jour dans les capitales
du commerce europen: je veux parler de la possibilit d'tablir,
par la mer de Kara, une ligne commerciale entre les ports d'Europe
et ceux de la Sibrie. M. Nordenskjold et autres ont beaucoup crit
sur ce sujet. Tous, cependant, ont des ides errones sur l'avenir
des relations qu'on pourrait crer par cette voie entre les marchs
de l'Obi et de l'Yenissi et ceux d'Europe. Aprs son voyage de
l'Atlantique au Pacifique par le nord de l'Asie, M. Nordenskjold
a fait beaucoup de bruit pour faire croire  la ralisation de ce
projet. Mais ici, en Sibrie, on ridiculise les ides du professeur
sudois. Si M. Nordenskjold, dit-on, voulait essayer de passer
pendant cinq annes conscutives au nord-est, et qu'il y russit,
il ferait plus pour la cause qu'il soutient qu'on n'a encore fait
jusqu' ce jour, car le voyage de la _Vga_ n'a fait que confirmer
ce que chaque marin de l'Ocan polaire connaissait dj. Depuis
1874, des vaisseaux sont parvenus  l'embouchure de l'Obi et de
l'Yenissi, quelquefois il est vrai, avec beaucoup de difficult.
Depuis 1878, les tentatives faites pour atteindre le nord de la
Sibrie ont t assez heureuses. En 1878, les navires expdis par
Bartning, de Hambourg, Oswold Cateley, de Saint-Ptersbourg, et celui
du capitaine Wiggins sont arrivs  l'embouchure de l'Obi; en 1879,
ceux de Bartning et Funk, de Bernaul, ceux de Hambourg, ne purent
entrer dans le mme fleuve, tandis que la _Louisa_, appartenant 
Knoop, de Brme, entrait dans l'Yenissi. En 1880, le vaisseau de
Bartning arrivait  l'Obi, tandis que celui de Knoop, ne pouvait
prendre la cargaison qui l'attendait  l'embouchure de l'Yenissi.
Knoop envoya deux steamers en 1881, qui tous les deux arrivrent 
destination. La mme anne, Siriakoff perdait deux navires dans la
mer de Kara et le capitaine Dahlman conduisait le sien sans avaries
 Turkchansk, sur l'Yenissi. Mais, jusqu' prsent, ceux qui ont
travers la mer de Kara ont eu  compter avec le hasard, et ces bases
manquent de consistance pour tablir une entreprise commerciale. M.
Khn qui, il y a quatre ans, fut envoy par une compagnie de commerce
et de colonisation pour tudier les moyens d'tablir des relations
commerciales avec la Sibrie, m'a dit qu'il en tait arriv  la
conclusion que le commerce tait trop alatoire pour tre profitable.
Il lui est arriv d'envoyer des chargements  Obdorsk, sur l'Obi,
qu'il a t oblig de revendre  perte parce que les vaisseaux
d'Europe n'ont pu venir les rechercher. Il reconnat nanmoins que
si la chance favorise un navire, son armateur peut faire d'normes
profits. Le bl rouge de Russie, disait-il, me cotait de 22  26
kopecks le poud de 36 livres anglaises; en 1879, de 26  36 kopecks;
en 1880, de 30  35 et, en 1881, de 35  40. Cette dernire anne la
rcolte avait t bonne, mais les prix levs s'taient maintenus,
parce que les rserves taient puises, les annes prcdentes ayant
t mauvaises. A prsent, le prix est de 25  30 kopecks le poud.
Ce sont l les prix de Bsk dans l'Alta, sur l'Obi. Le prix du
transport de ce point  l'embouchure de l'Obi est de 40 kopecks le
poud, soit 70 kopecks ou 35 cents par poud de 35 livres.

Certes la marge laisse aux bnfices serait assez large si les
navires russissaient toujours  atteindre les points d'embarquement,
et  en retourner. M. Nordenskjold estime le prix du bl, dans la
Sibrie occidentale,  12 ou 15 shellings le _quarter_ et les frais
de transport par navire, jusqu'en Angleterre, de 45 ou 50 shellings.
Les navires doivent arriver  l'Obi ou  l'Yenissi du 1er au 15
aot. En outre du bl, la province de Tomsk peut exporter des peaux,
du suif brut, du chanvre, de la graine de lin, de la cire et beaucoup
d'autres produits dont les prix ne sont que nominaux ici.

De terre labourable nous en avons une quantit incommensurable qui
reste en friches. Des centaines et des milliers de milles carrs
d'un sol noir et fertile restent sans culture, les paysans ne
trouvant pas de meilleur moyen d'en tirer parti que de le laisser
envahir par l'herbe des steppes pour faire patre quelques ttes de
btail et leurs chevaux, mais s'ils avaient un march o ils pussent
couler leurs produits, ils ne tarderaient pas, bien qu'ils soient
les plus apathiques des hommes,  sortir de leur lthargie. De plus,
la Sibrie offrirait un superbe dbouch aux produits manufacturs
d'Europe, si ceux-ci pouvaient y arriver rgulirement par mer.
D'ailleurs les marchands de Hambourg et de Brme font dj un
commerce considrable sur les bords de l'Obi et de l'Yenissi.

J'ignore si ces renseignements intresseront beaucoup les ngociants
et les manufacturiers amricains, mais il me semble que dans l'avenir
on pourrait faire un commerce important avec la Sibrie par l'Ocan
Pacifique et en remontant la Lna, comme de la Baltique on va
remonter l'Obi et l'Yenissi. Ce commerce dpendrait toujours,  la
vrit, de l'tat des glaces dans les mers polaires, mais le moyen
de trouver une route d'Amrique aux les sibriennes et  la Lna
( Yakoutsk), par la Terre de Wrangell, est un problme qui mrite
d'attirer l'attention des commerants amricains et des socits de
gographie. M. Khn est, toutefois, d'avis que la Sibrie ne peut
attendre la prosprit que de la cration d'une ligne ferre, de
Russie aux bords du Pacifique. Mais, au cas o cette ligne serait
construite, les produits manufacturs amricains pourraient arriver
sur les marchs de cette contre  un prix moins lev que ceux de
l'Europe.

Le trajet de Tomsk  Krasnoyarsk fut pour nous la partie la plus
pnible de tout notre voyage, quoique le paysage, pendant la moiti
de la route, ft agrable en maints endroits, mme sous son manteau
d'hiver. Sur une longueur de plus de deux cents milles, la large
route que nous suivions, passait au milieu des forts de pins, de
sapins, de mlzes et de bouleaux, qui, en t, doivent la rendre
agrable. On ne voyait de clairires qu'autour des villages,
dissmins  et l,  une vingtaine de verstes les uns des autres.
En quittant les steppes, nous esprions trouver un chemin plus
facile; la route traversait de charmantes valles boises, pour
arriver ensuite au sommet de belles collines, d'o nous jouissions, 
chaque dtour, d'un panorama nouveau sur de belles forts. Le temps
ne laissait rien  dsirer; chaque jour, le soleil nous chauffait
de ses rayons, de sorte que nous pouvions tirer compltement les
rideaux du traneau, et respirer  pleins poumons l'air tide qui
nous enveloppait. Les nuits seules taient fraches. Quand le soleil
tait descendu au-dessous de l'horizon, le froid commenait  se
faire sentir et devenait mme extrmement piquant. C'tait nanmoins
une vritable surprise pour moi de voir des jours aussi sereins en
Sibrie. Pendant toute une semaine, je n'aperus pas un seul nuage.
Chaque matin, vers sept heures, le soleil s'levait radieux au-dessus
des hauteurs boises qui bordaient la route; la gele blanche
disparaissait de la barbe et des moustaches de nos conducteurs, et
les clochettes des harnais faisaient entendre leur doux et joyeux
carillon. Toutefois, ce tableau n'a trait qu' la dernire moiti
du trajet; dans la premire, nous fmes secous et cahots d'une
faon diabolique, tant la route avait t dfonce par le passage des
caravanes.

Nous atteignmes Krasnoyarsk le 16,  dix heures du soir, mais ce ne
fut pas sans quelque difficult, pendant les trente derniers milles,
la terre tant presque dpourvue de neige, les chevaux avaient
beaucoup de peine  faire glisser notre traneau. Les grandes forts
que nous venions de traverser semblaient avoir arrt la neige et
l'avoir empche de tomber dans la plaine qui entoure Krasnoyarsk;
huit chevaux vigoureux taient donc ncessaires pour tirer notre
traneau sur le sol glac. De distance en distance, nous suivions, il
est vrai, le lit de la rivire, mais ce chemin tait souvent obstru
par des glaons, et il nous fallait reprendre la rive. Une ou deux
fois nous fmes arrts net, mais en plaant des morceaux de bois
sous les patins du traneau, nous russmes  triompher de toutes les
difficults de la route. Ce ne fut pas une de mes moindres surprises,
dans ce long voyage  travers la Sibrie, de trouver un espace de
cinquante milles o la route tait exempte de neige, aprs en avoir
rencontr sans interruption pendant deux mille milles.

En arrivant  Krasnoyarsk, je trouvai un tlgramme du lieutenant
Danenhower, qui est encore  Irkoutsk; c'est pourquoi je quitte
immdiatement la premire de ces villes, pour me rendre dans la
capitale de la Sibrie orientale.




CHAPITRE XV.

De Krasnoyarsk  Irkoutsk.

  Arrive  Krasnoyarsk.--Dception de n'y pas trouver le
    lieutenant Danenhower et ses hommes.--Difficults pour se
    procurer des chevaux.--Mauvais tour d'un Yemschik.--Son
    chtiment.--Ressources alimentaires des voyageurs en
    Sibrie pendant le carme.--Stupidit d'un matre de
    poste.--Intelligence des chevaux sibriens.--Anecdotes.--La
    canne magique.--Une caravane charge d'or.--Les convois de
    transports.--Arrive  Irkoutsk.


    Irkoutsk, 24 fvrier 1882.

Ce ne fut pas sans une certaine motion que je franchis les dernires
tapes qui me sparaient de Krasnoyarsk. En arrivant dans cette
ville, je comptais, en effet, rencontrer le lieutenant Danenhower
et ses hommes; mais, comme je l'ai dj dit, je n'y trouvai qu'une
dpche dans laquelle le lieutenant m'annonait que l'tat de ses
yeux l'avait forc de prolonger son sjour  Irkoutsk. Cette nouvelle
me dcida  continuer immdiatement mon voyage pour Irkoutsk.
Toutefois, si notre arrive  Krasnoyarsk avait t prcde d'une
foule d'ennuis, notre dpart de cette Athnes de la Sibrie, comme
l'appelle ironiquement madame de Bourboulon, ne s'effectua point
sans une vritable srie de contre-temps. D'abord, il me fallut
attendre jusqu'au lendemain,  six heures du soir, la rponse 
un tlgramme que j'avais adress au lieutenant Danenhower. En
second lieu, quand nous voulmes nous assurer des chevaux pour nous
transporter jusqu' la station voisine, tous les matres de poste
nous dclarrent qu'ils avaient dfense de fournir des attelages pour
voyager sur les routes dpourvues de neige, et refusrent de nous
procurer ceux dont nous avions besoin. Comme il tait facile d'en
obtenir ailleurs, je ne jugeai pas  propos de faire usage de la
lettre du gnral Anoutchine et de faire intervenir les autorits; je
m'entendis avec un loueur ordinaire qui, moyennant quatorze roubles,
devait me transporter  la station voisine, malgr les difficults de
la route. L'heure du dpart tait fixe  six heures du soir.

A cette poque, circulaient de sinistres rumeurs: des assassinats
et des vols avaient t commis, disait-on, les jours prcdents
sur la route. On racontait mme que la veille de mon arrive, deux
cadavres de voyageurs avaient t trouvs  vingt verstes du chemin
que nous avions suivi, et que ces cadavres avaient t privs de
leurs ttes, et tellement mutils, qu'il tait impossible de les
reconnatre. La police de Krasnoyarsk craignait dj que les deux
voyageurs assassins ne fussent votre correspondant et un artiste de
l'_Illustrated London News_, qui, croyait-on, m'accompagnait. Fort
heureusement notre arrive vint dissiper les doutes  ce sujet. Comme
j'tais prpar  recevoir les voleurs et les assassins sibriens,
ces bruits ne me firent pas songer un instant  retarder mon dpart.
Neuf chevaux furent attels sur notre traneau, et notre yemschik,
ainsi que son compagnon, durent se tenir prts  partir. Toutefois
ces deux derniers objectrent qu'il tait bien tard, demandant 
ne partir que le lendemain matin. Je refusai premptoirement et
rentrai dans ma chambre pour revtir mes vtements de fourrure
et prendre mes bottes. Je me disposai  sortir pour monter en
traneau, lorsque je vis arriver mon yemschik, qui, les traits tout
bouleverss, me raconta que son frre, en revenant de la station o
nous nous rendions, venait de perdre deux de ses chevaux qui avaient
disparus sous la glace. Il me supplia ensuite de remettre le dpart
au lendemain, me faisant remarquer que la nuit tait fort sombre.
L'ide seule du danger que j'allais affronter sans m'en douter, me
fit frissonner: Je remis donc, quoiqu' regret, notre dpart au jour
suivant, et donnai  mon homme, un rouble pour m'avoir prvenu 
temps, heureux d'en tre quitte  si bon compte.

Mais j'avais tout bonnement t dupe de mon yemschik, qui avait
invent cette petite histoire pour m'en imposer comme j'en eus la
preuve le lendemain.

Au point du jour, en effet, un jeune yemschik, un de ses amis, sans
doute un de ses complices, vint me prvenir que son confrre ne
pouvait remplir son engagement vis--vis de moi et s'offrit de le
remplacer si je voulais lui donner vingt roubles pour neuf chevaux.
Je les lui accordai, sr de me ddommager en faisant infliger une
punition au mauvais drle qui m'avait ainsi jou. J'crivis donc au
chef de la police pour lui raconter le tour dont je venais d'tre
victime, et son auteur fut condamn  trois jours de prison.

Nous partmes donc le lendemain  six heures du matin, suivant le
lit de l'Yenissi pendant six milles. Ce court trajet suffit pour
nous convaincre que notre premier yemschik avait t puni trop
svrement. Il tait presque impossible, avec nos neuf chevaux, de
se frayer un passage au traneau  travers les glaons. Force fut
donc de reprendre la route. Celle-ci tant compltement dpourvue de
neige, c'est  peine si nous pouvions avancer, et maintes fois notre
attelage se trouvait arrt court. Pour gravir la pente d'une simple
colline il nous fallut trois heures.

Enfin nous recommenmes  trouver de la neige sur les routes et 
reprendre notre ancienne allure. Ce phnomne de l'absence de neige
sur les routes autour de Krasnoyarsk se renouvelle presque tous les
ans parat-il. On doit sans doute l'attribuer, comme je l'ai dj dit
 l'agglomration des forts qui avoisinent cette ville. Mais cette
douceur relative du climat n'est pas sans inconvnients pour les
habitants de la contre. Quand vient le dgel, surgissent de partout
les germes de maladies pidmiques que l'hiver n'a pas dtruit et
l'on cite certains villages o tous les enfants jusqu'au dernier ont
t enlevs par la diphthrie.

Cinq jours de marche  travers un plateau lev, couvert presque
partout de forts, et nous arrivmes  Irkoutsk. Cette dernire
partie de notre voyage fut la plus agrable. Le paysage devint plus
beau et plus gai; quelquefois mme il tait assez pittoresque pour
nous faire oublier que nous tions dans les dserts sauvages de la
Sibrie. On se serait plutt imagin au milieu des belles valles de
la Haute-Bavire. Les habitants eux-mmes avaient l'air plus ouvert
et plus intelligent; leurs villages, situs au milieu des clairires
et protgs de tous cts par ces bois, taient mieux btis. Tout
respirait, en un mot, un certain air de civilisation.

Nous traversmes ces belles forts et ces paysages montagneux pendant
plus de trois cents milles; les jours taient ensoleills et chauds;
les oiseaux gazouillaient  et l dans les forts et autour des
villages, et si le carme n'avait pas tendu son influence jusque
sur les cuisines des stations de poste, ce trajet et t pour moi
une vritable partie de plaisir. Mais l'glise grecque, avec ses
ides troites, dfend encore l'usage des aliments gras pendant une
priode de sept semaines, alors le paysan sibrien n'a littralement
 vous offrir que du lait, du pain, une soupe nausabonde au poisson,
et quelquefois un ou deux oeufs. Vous serez peut-tre curieux
d'apprendre comment les voyageurs parviennent  se nourrir sur les
routes sibriennes pendant ce temps de jene, et  quel prix. Voici
ce que j'extrais de mon carnet de voyage:

8 fvrier.--Lait chaud et pain noir pour souper.

9 fvrier.--Djeuner: lait, pain; dner: soupe, th; souper: pain
noir avec samovar pour prparer le th.

10 fvrier.--Djeuner: lait, pain, samovar; dner: soupe, th;
souper: lait, pain noir.

11 fvrier.--Djeuner: lait chaud, pain noir; dner: (Kolyvan) soupe,
beefsteaks, oeufs, th.

12 fvrier.--Djeuner: th, pain, lait; dner: th, oeufs; souper 
Tomsk,  l'htel.

18 fvrier.--Cinq heures du matin: caf; dner au coq de bruyre pris
dans nos provisions, un verre de lait, pain noir; souper: quatre
oeufs frits, pain, lait bouilli et samovar.

19 fvrier.--Djeuner  Komsk, beefsteak, bouteille de bire aussi
paisse que de l'extrait de Malt, pain noir;  4 heures, lait chaud,
pain noir;  minuit, lait froid, pain noir.

20 fvrier, etc.

Telle est la carte de nos festins qui nous cotaient pas un rouble,
c'est--dire moins d'un demi-dollar par jour. Heureusement l'espoir
de nous trouver au milieu d'une socit civilise soutenait nos
forces et notre courage pendant que nous traversions ce pays en
traneau. Plus on s'avance au nord, nanmoins, plus la cuisine
devient maigre, et lieutenant Danenhower m'a racont qu'entre
Yakoutsk et Irkoutsk on ne trouve que rarement du lait le long de la
route. Il n'est donc pas tonnant qu' la longue on prenne en horreur
la vue des stations de poste de la Sibrie. C'est en vrit une honte
pour le gouvernement russe de ne pas mieux choisir les maisons o
il tablit ses stations de poste, et de ne pas exiger des matres
de poste, en les nommant, qu'ils se tiennent en mesure de fournir
aux voyageurs une nourriture substantielle. Mais l'emploi de matre
de poste en Sibrie est, rgle gnrale, un pis-aller. Celui qui
l'occupe est d'ordinaire un tre stupide. Pour vous en donner une
ide, je vous raconterai ce qui m'est arriv  Tomsk.

Peu aprs midi, j'envoie demander cinq chevaux au matre de poste.
Il me fait rpondre qu'il ne peut me les donner avant sept heures du
soir. Alors je louai d'autres chevaux pour aller jusqu' la station
voisine. J'envoyai un domestique rclamer ma _podoroschnaya_ qu'il
ne m'avait point rendue. Cet homme eut l'audace de refuser de la
rendre sous prtexte qu'elle tait fausse, prtendant que je ne
pouvais pas avoir une _podoroschnaya_ date de Saint-Ptersbourg et
signe par le gnral Anoutchine, gouverneur gnral d'Irkoutsk. Je
lui fis rpondre qu'il tait un _ne_ et un _ivrogne_ et le plus sot
des matres de poste que j'eusse encore rencontrs, le menaant,
s'il ne me renvoyait mon passeport sur l'heure, d'aller moi-mme
consigner mes observations  son gard sur son livre de police ou de
le dnoncer au gouverneur comme incapable de tenir son emploi. Aprs
ces menaces, ma _podoroschnaya_ me fut promptement restitue. Mais
peut-on s'imaginer que cet employ ignort que le gouverneur gnral
de la province voisine tait  Saint-Ptersbourg?

Les seuls moments o les matres de poste sont en rgle sont ceux o
ils attendent le passage d'un gnral ou d'un gouverneur gnral.
Alors tout est en ordre  la station. Deux jours avant d'arriver 
Irkoutsk, trouvant un de ces tablissements nettoy et par presque
comme pour un jour de fte, je m'enquis de la raison. C'est qu'on
attend un gnral inspecteur des prisons, me rpondit-on. Quand je
demandai des chevaux, le matre de poste me rpondit froidement
qu'il n'en avait point de disponibles, parce qu'il en rservait neuf
pour le gnral. A quelle heure l'attendez-vous? lui demandai-je.
Demain, midi, me rpondit-il. Alors, lui rpliquai-je en lui
exhibant la lettre du gouverneur gnral, vite cinq chevaux, si vous
ne voulez avoir  rpondre de mon retard. Les chevaux me furent
amens sur l'heure. Cette manire d'aplanir les difficults me plut,
et  partir de ce moment, je n'hsitai plus  prendre mme les
chevaux rservs pour le courrier. Grce  ma lettre, je faisais 260
verstes par jour sans difficult.

Aprs le matre de poste, vient le yemschik, pour la btise; mais
heureusement on tient ce dernier par le pourboire qu'on proportionne
 la rapidit avec laquelle il vous conduit. Le porteur d'une
podoroschnaya de la couronne peut esprer parcourir dix verstes 
l'heure, tandis qu'un courrier en parcourt douze; mais en promettant
quelques kopecks par verste, on arrive  marcher  la vitesse de
dix-huit ou vingt verstes. Le meilleur moyen est de faire des
conomies sur les chevaux pour les reporter sur le conducteur; vous
arrivez ainsi  marcher  l'allure qui vous convient.

Toutefois le plus intelligent animal qu'on rencontre le long de
ces routes de Sibrie, sans en excepter le matre de porte ni le
yemschik, est cet infatigable petit cheval de poste. Jamais il ne
recule devant la peine et marche jusqu' ce qu'il tombe puis.
Ainsi sur cet norme parcours de 2,700 milles, dix ou douze chevaux
seulement durent tre dtels et laisss sur la route. Le yemschik
s'occupe assez peu de ces accidents; il se borne  retirer l'animal
de l'attelage, lui roule ses traits autour du cou, et lui dit de
s'en aller. La fidle petite bte n'a pas besoin qu'on lui indique
la route; elle retourne seule  son curie, peu importe la distance,
ft-elle de cinq ou dix milles. Si personne ne l'arrte, le yemschik
est sr de la retrouver en rentrant. Quand on arrive  un relais,
c'est--dire tous les quinze milles environ, le conducteur donne dix
minutes  ses chevaux pour manger un peu de foin et reprendre la
route qu'il vient de suivre. On accorde trois heures de repos  ces
pauvres btes quand elles sont de retour  la station, et si un autre
voyageur survient, il leur faut reprendre le harnais et recommencer
le mme trajet.

En hiver, ce mtier n'est pas trop dur pour eux, mais en t, o
les voyageurs sont plus nombreux, on les fait travailler jusqu'
extinction, et il est rare qu'ils rsistent plus de deux ans  une
pareille besogne. Mais on les achte  bon march, et leur nourriture
ne cote presque rien  leur propritaire, sauf en hiver et dans la
priode la plus rigoureuse.

On cite une foule d'anecdotes qui montrent l'intelligence de ces
animaux; en voici une: Un jour, un paysan de la circonscription
de Krasnoyarsk, tant all  un mariage dans un village situ 
une quarantaine de verstes au-del de l'Yenissi, but tellement de
_kwas_ et de _wodka_, qu'en revenant il s'endormit dans sa kibitka,
laissant ses chevaux se guider eux-mmes; ceux-ci, heureusement,
connaissaient aussi bien la route que leur matre quand il tait 
jeun; ils reprirent donc le chemin de l'curie et arrivrent sans
encombre jusqu'au bord de l'Yenissi. L, nanmoins, la position
s'embrouilla, car le passeur du bac se trouvait de l'autre ct du
fleuve, et lui aussi tait endormi. Fatigus d'attendre le rveil
de leur matre, aprs avoir mesur la largeur du fleuve qui, en
cet endroit, est d'un demi-mille, ainsi que leurs propres forces,
ils se jetrent bravement  l'eau avec la kibitka et se mirent en
devoir de traverser  la nage. veill en sursaut et se voyant 
moiti submerg, le paysan eut bientt repris ses sens; mais se
voyant arriv heureusement  moiti du fleuve, il laissa ses chevaux
continuer leur route, et ceux-ci gagnrent l'autre rive, sans qu'on
leur adresst une seule parole.

On peut s'imaginer, dit Mme de Bourboulon, la surprise des habitants
de Krasnoyarsk, en voyant au point du jour ce nouveau Neptune, tran
dans son char, s'approcher de leur ville par une voie aussi inusite.

Mme de Bourboulon raconte encore l'aventure de deux officiers russes,
qui, compltement dsarms, se promenaient en troka, lorsqu'ils
furent attaqus et poursuivis par une troupe de loups. Le traneau
ayant vers, les loups se jetrent sur un des chevaux qu'ils
commenaient  dchirer  belles dents. Les officiers couprent
alors les traits pour permettre aux autres chevaux de fuir, et se
blottirent eux-mmes sous le vhicule, attendant qu'on vnt les
dlivrer. Toutefois, leur surprise fut grande de voir les chevaux
au lieu de fuir, fondre hardiment sur les loups et jouer avec tant
de vigueur de leurs pieds de derrire que ces carnassiers prirent la
fuite. Mme de Bourboulon dit avoir entendu raconter encore une foule
d'autres anecdotes sur le compte de ces animaux, mais qu'elle ne peut
garantir l'authenticit que des deux prcdentes. Pour ma part, j'ai
entendu raconter  un habitant d'Irkoutsk le fait suivant, dont il
a t lui-mme tmoin oculaire. Un jour, en traversant l'Angara sur
le bac, un paysan,  moiti ivre, se plaant devant son cheval, se
mit  le frapper du poing sur les naseaux. A plusieurs reprises il
recommena cet acte brutal malgr la dsapprobation des passagers. A
la fin, aprs un coup plus violent que les autres le cheval voulut
se venger, il saisit entre ses dents, le bonnet et les cheveux de
son matre, le trana sur le bord du bac; puis, aprs l'avoir tenu
suspendu au-dessus de l'eau, le secoua avec fureur et le laissa
tomber dans le fleuve, d'o l'on eut beaucoup de peine  le retirer.
Mais c'est assez sur ce sujet; je m'arrte.

Pendant les deux premiers jours qui suivirent notre dpart de
Krasnoyarsk, nous ne fmes pas plus de cent milles par jour. J'ai
dj parl des interminables caravanes de th; j'ai dit comment elles
dfoncent les routes et forcent le voyageur  des arrts continuels,
parce que les conducteurs stupides, ivres ou endormis laissent leurs
chevaux prendre toute la largeur du chemin, de sorte que le premier
se trouve en face de ce dilemme: se frayer un chemin au milieu des
amas de neige ou de passer sur le ct de la route. Ce n'est qu'avec
un puissant attelage et un traneau en fer qu'on pourrait ordonner 
votre yemschik de charger ces caravanes et vous ouvrir un passage de
vive force; avec le ntre, nous n'y pouvions songer.

Heureusement surgit une ide lumineuse dans l'esprit de mon
compagnon. Avant de quitter Paris, un de mes amis m'avait fait cadeau
d'une superbe canne plombe, surmonte d'une belle pomme en argent,
qui pouvait au besoin me servir d'arme, si j'avais maille  partir
avec les ours ou les loups, ou quelque autre animal imaginaire; mais
revenons  l'ide de mon compagnon: Fatigu de trouver la route
sans cesse obstrue par des caravanes sans fin, il imagina d'lever
la canne au-dessus du traneau et dit au yemschik d'enjoindre aux
conducteurs de la caravane d'avoir  nous laisser le passage libre.
L'effet fut magique. Tous les conducteurs rangrent aussitt leurs
traneaux, qu'ils poussaient jusque dans les amas de neige qui
bordaient la route et se tenaient respectueusement, leur coiffure
 la main, pendant que nous passions, s'imaginant sans doute que
j'tais l'empereur en personne ou au moins quelque gouverneur gnral.

Je vis cinq caravanes ainsi ranges sur le ct de la route, dans
l'espace d'un demi-mille. J'avais donc ma revanche. Quand les
caravanes d'or rencontrent de tels embarras sur leur route, elles
jettent une grande confusion parmi les conducteurs de caravane de
th. Si ces derniers ne sont pas assez prompts  se ranger, les
Cosaques sautent en bas de leurs siges et tombent  coups redoubls
de plat ou de dos de sabre sur les retardataires. Ceux-ci reoivent
ces mauvais traitements comme chose due, et se bornent  protger
leur tte avec leur vaste manteau pour tcher d'amortir les coups. Je
ne rencontrai qu'une seule caravane d'or, c'tait prs de Tomsk. Elle
se composait d'une douzaine de traneaux couverts et escorts par un
officier et une dizaine de soldats, qui marchaient en avant ou en
arrire. Cette caravane transportait pour une valeur de 6,000,000 de
roubles d'or. Chaque coffre contenant le prcieux mtal tait plac
dans le corps mme d'un traneau, o il tait solidement scell avec
des crampons de fer rivs dans la charpente. Chaque traneau tait
attel de cinq ou six chevaux. Quelquefois, les autorits permettent
 certaines personnes de prendre passage sur ces traneaux, pour
faire le voyage d'Irkoutsk et Saint-Ptersbourg. Cette faveur est en
gnral rserve aux familles des fonctionnaires ou des officiers qui
sont incapables de payer les frais d'un si long voyage.

De temps en temps, nous rencontrions sur notre route des bandes de
criminels qui se rendaient au lieu d'exil qui leur tait assign,
probablement aux mines du Trans-Bakal. Quand vous rencontrez ces
bandes de malheureux, votre attention est d'abord attire par le
cliquetis des chanes que quelques-uns d'entre eux portent, rives
au-dessus du genou. Ces chanes leur laissent la libert de marcher,
mais non celle de courir. On ne prend cette prcaution que contre les
criminels de la pire espce. Ces convois sont prcds d'une escouade
de soldats avec leurs fusils chargs et la baonnette au bout, et
derrire viennent des traneaux pour les malades, et ceux qui sont
trop faibles ou trop puiss pour continuer leur route, enchans
ou non. Un de ces convois tait accompagn de femmes, de petits
garons et de petites filles qui marchaient en libert le long de la
route. C'taient les femmes et les enfants de quelques exils. Les
premires taient videmment des femmes de la campagne: elles avaient
des traits repoussants et peu propres  inspirer la piti. Quant aux
hommes, quelques-uns avaient un aspect sinistre. C'taient videmment
des assassins pour qui le bannissement ne me semblait pas une peine
suffisante. Je n'aperus aucun condamn politique.

Je n'arrivai  Irkoutsk qu'aprs la tombe de la nuit, fort
dsappoint de ne pas jouir de l'agrable coup d'oeil qu'offre cette
ville, si souvent dcrite, avec ses nombreux clochers, au lever
du soleil, ou au moins en plein jour. Et, comme jusqu' prsent
je ne suis pas encore sorti de la maison  la lumire du jour, je
suis forc de remettre toute description de la ville,  une date
postrieure.




CHAPITRE XVI.

Irkoutsk et ses curiosits

  Ides prconues du voyageur qui arrive  Irkoutsk.--Tableau de
    l'animation de cette ville, par Mme de Bourboulon.--Aspect
    extrieur de la ville.--.Quand un marchand sibrien est
    devenu vieux et riche, il se fait ermite.--Pourquoi tant
    d'glises  Irkoutsk? Irkoutsk d'aujourd'hui et Irkoutsk avant
    l'incendie de 1879.--Ravages causs par cet incendie.--Comment
    il clata.--Organisation des sapeurs-pompiers en
    Sibrie.--Krasnoyarsk et son abme.--Irkoutsk et sa
    rivire.--L'Angara.--Le lac Bakal.--Sources thermales
    des bords de ce fleuve.--Leurs vertus.--Kakhta et
    Maimatchin.--Maimatchin, la ville interdite aux femmes.--Visite
    de deux dames russes  cette ville.--L'arc-de-triomphe
    d'Irkoutsk.--La chapelle miraculeuse.--La chsse de saint
    Innocent.--Vie de ce saint homme.--Le dernier saint russe.--Les
    mdailles et les crucifix de saint Innocent.--Stock d'objets
    d'changes pour descendre le cours de la Lna.--Prix des
    denres alimentaires  Irkoutsk.--Le vin de Champagne 
    Irkoutsk.--Friponnerie de commis de magasin.--Les exils.--Les
    exils polonais en Sibrie.--Triste sort de ces infortuns.--Un
    dentiste amricain dans la capitale de la Sibrie
    orientale.--M. Ledyard et ses anctres.--Impression gnrale
    produite sur M. Jackson par la ville d'Irkoutsk.--L'hiver sur
    les bords de l'Angara.


On a beaucoup crit pour vanter Irkoutsk, la capitale de la Sibrie
orientale. Chaque voyageur qui a visit ces rgions s'est cru,
pour ainsi dire, oblig de tomber en extase devant cette ville, et
devant la rivire Angara qui baigne ses faubourgs. On arrive donc
 Irkoutsk avec des ides prconues; on s'attend  y rencontrer de
longues et larges rues bordes, d'un bout  l'autre, de superbes
maisons, vritables htels princiers, appartenant aux propritaires
des mines d'or et toute une pliade d'glises grecques, sans rivales
pour la splendeur. Naturellement, M. Jules Verne, dans son rcit des
_Merveilleuses aventures de Michel Strogoff_, ne pouvait omettre
de dire quelques mots de cette ville, et--toujours d'aprs Mme de
Bourboulon--de nous la dpeindre comme une apparition enchanteresse
sur laquelle vient se reposer l'oeil surpris du voyageur qui, pendant
des milliers de verstes, depuis Ekaterinbourg jusqu' l'Angara, n'a
rencontr que des steppes sans limite, des forts ou des marais.
C'est Mme de Bourboulon,  la vrit, qu'il faut rendre responsable
de l'extravagance de ces descriptions des villes sibriennes, elle
qui a dcor du titre pompeux d'Athnes de la Sibrie, cette vulgaire
bourgade qu'on dsigne sous le nom de Krasnoyarsk et qui nous
prsente Irkoutsk sous un jour qui le ferait prendre pour un Paris en
miniature.

Au reste, voici ses propres expressions:

En entrant dans la ville, aprs quarante jours de voyage 
travers les dserts de la Mongolie, nous sommes surpris de trouver
l'animation et le mouvement d'une grande ville. Ici on trouve un
grand mouvement de voitures: tarantass, telegas, droschkies et les
petits coups de nos fabricants de Paris. Bon nombre de maisons sont
 deux ou trois tages. La grande rue contient un certain nombre de
beaux magasins avec glaces et enseignes, en russe et en franais.
Il est vrai qu'Irkoutsk tait une bien plus jolie ville avant
l'incendie de 1879; mais on doit reconnatre encore aujourd'hui que,
vue du dehors et spcialement d'une certaine distance, elle est fort
jolie, ayant de larges rues, beaucoup de belles maison, un palais o
habite le gouverneur, quelques grands difices publics ou militaires
et environ vingt mille habitants. Mais la gloire d'Irkoutsk et
la cause de sa renomme, sont ses glises au nombre de vingt ou
vingt-cinq. Ces glises lui donnent un certain cachet religieux et
respectable qui prvient en sa faveur. Irkoutsk, en un mot, est un
vrai Brooklyn pour les glises.

L'ensemble de ces difices surmonts chacun de cinq dmes grecs,
produit un effet imposant. De plus, le nombre de ces monuments donne
une preuve de la richesse de cette cit; ce doit tre pour le coeur
des gens bien pensants un indice consolant de rgnration morale.
Ds qu'un fripon quelconque a fait fortune en Sibrie soit dans les
mines, soit dans l'picerie en vendant des marchandises frelates 
un prix exorbitant ou du vin ptillant  raison de sept roubles la
bouteille, et qui n'a de champagne que le nom, soit encore dans le
commerce des boutons de cuivre et des anneaux ayant pour acheteurs
les pauvres Yakoutes et les Tongouses qui habitent les bords de
la rivire; aussitt, dis-je, qu'un de ces coquins si communs 
Irkoutsk s'est enrichi par un commerce malhonnte et s'est retir
des affaires, il jette un coup d'oeil en arrire, il voit qu'il est
temps de faire pnitence. C'est alors qu'il songe  accomplir un acte
d'expiation dont le souvenir passera  la postrit. Il n'oublie
pas d'ailleurs les distinctions terrestres telle que la nomination
dans l'ordre de Sainte-Anne ou la croix de Vladimir qui doivent tre
sa rcompense ici-bas, il consacre alors une partie de sa fortune 
construire une glise. C'est  la vrit  peu prs la seule voie qui
lui reste pour obtenir les honneurs qu'il convoite en ce monde et
assurer le salut de son me dans l'autre.

Telle est l'origine des superbes monuments religieux dont Irkoutsk
est littralement encombr et qui lui ont valu sa renomme de beaut
que plus d'une ville pourrait lui envier avec d'au moins autant
de raison, que la rputation de saintet de ses riches citoyens
repentants _in extremis_. Mais tez-lui ses glises et je crois que
les voyageurs ne lui trouveront rien de plus attrayant qu' Tomsk,
Omsk o n'importe quelle autre des villes sibriennes qui sont toutes
strotypes sur le mme modle. Toutefois j'ai lieu de croire que
le nombre des constructions religieuses ne diminuera pas de sitt,
car vraiment si le nombre des commerants continue  crotre et si
ceux-ci persistent  s'enrichir par les procds qu'ils emploient
actuellement, l'enceinte de la ville ne tardera pas  devenir trop
troite pour la multitude d'glises qui restent encore  btir
comme tmoignages matriels de l'aveu des iniquits commises. C'est
donc  tort, il me semble, que Mme de Bourboulon a fait croire aux
habitants d'Irkoutsk, que leur ville tait un petit Paris sibrien,
tandis qu'ils n'ont emprunt  la grande capitale que ses vices sans
acqurir aucune de ses nombreuses qualits.

Je dois dire qu'aujourd'hui Irkoutsk n'a plus que le reflet de sa
splendeur d'avant 1879. L'incendie qui clata le 7 juin 1879, brla
les trois quarts de la ville, et aujourd'hui c'est  peine si la
moiti des maisons dtruites alors sont reconstruites. Nombre de
propritaires qui se sont trouvs dpouills par cette catastrophe
de leur demeure et de tout leur avoir, n'ont pu faire rebtir leurs
maisons dont les ruines noircies, attestent encore aujourd'hui les
ravages du feu. Pendant longtemps le souvenir de ce sinistre occupera
une place marque dans la mmoire des habitants d'Irkoutsk. Je me
rappelle encore la dpche annonant  New-York la nouvelle de cet
vnement. Si ma mmoire est fidle, cette dpche tait ainsi
conue: Irkoutsk, la capitale de la Sibrie orientale, a t presque
entirement dtruite par le feu.--Cette nouvelle ne causa aucune
motion. Les gens qui lurent la dpche hochrent tout simplement
de la tte en se disant: Irkoutsk, c'est la premire fois que j'en
entends parler, et on n'y songea plus.

Cet incendie fut nanmoins une pouvantable catastrophe: le feu
consuma au moins cent difices en pierre; trois mille maisons en
bois, six glises grecques, deux synagogues, deux temples catholiques
ou luthriens, les btiments de la douane et la halle aux viandes.
La valeur des proprits dtruites a t estime  35 millions de
dollars. Sur les trente-six mille habitants que comptait la ville,
vingt mille purent tre considrs comme sans asile; huit mille
des habitants qui eurent  souffrir du feu taient dans l'aisance;
deux mille taient militaires; mille, employs du gouvernement;
mais on fut oblig de fournir du bl  prix rduit  six mille;
deux mille cinq cents employs du gouvernement furent remercis 
la suite de cette catastrophe, en un mot quatorze mille restrent
sans emploi. Avant l'incendie, le gouvernement possdait  Irkoutsk
nombre d'tablissements importants: un gymnase, o l'on enseignait le
chinois et le japonais; un sminaire; une cole militaire; une cole
de navigation; un thtre, et, en outre, plusieurs manufactures; tous
ont t reconstruits.

Il faut faire remonter l'origine de cet incendie  une cause assez
insignifiante et qui, partout ailleurs, n'et pas eu les proportions
dsastreuses que prit cette catastrophe. Une pauvre femme eut le
malheur de renverser une lampe de ptrole qui communiqua le feu  sa
maison construite en bois; un vent violent soufflait alors, de sorte
que les flammes gagnrent les maisons voisines galement construites
en bois, et en fort peu de temps, l'incendie s'tendit par toute la
ville. Irkoutsk n'est plus, comme je l'ai dj dit, qu'une partie
de lui-mme, mais comme toutes les autres villes de la Sibrie, il
est menac d'tre de nouveau rduit en cendres, les conditions o
il se trouvait avant 1879 restant les mmes aujourd'hui. J'ai eu
l'occasion de me rendre compte de l'organisation et de la manire
de procder du corps des sapeurs-pompiers de cette ville. Deux
jours avant mon dpart, un incendie clata dans un tablissement de
bains. Je me rendis aussitt sur le lieu du sinistre en compagnie
du lieutenant Danenhower et de Jack Cole, afin de voir la manire
dont on chercherait  se rendre matre du flau. Mais dans quelques
instants, la maison fut rduite en cendres. Le pauvre Jack Cole
tait indign et exhalait librement sa colre. Heureusement il
s'exprimait en anglais. Il s'effora inutilement d'expliquer  ceux
qui l'entouraient, la manire simple et rapide par laquelle lui et
ses camarades eussent en un instant rgl cette petite affaire.

Le corps des sapeurs-pompiers sibriens possde une organisation fort
curieuse. Dans un village,  une centaine de verstes d'Irkoutsk,
ayant eu  attendre mes chevaux pendant une heure environ, j'en
profitai pour visiter la localit. Mon attention fut attire par de
grossires peintures en blanc sur fond noir, que je vis  l'entre
de chacune des maisons. Une de ces peintures reprsentait un
clairon, une autre une hache, une troisime un cheval attel  un
traneau sur lequel tait un tonneau, d'autres taient de simples
numros. Ces signes, hiroglyphiques pour moi, avaient cependant
une signification, dont j'eus l'explication plus tard; ces tableaux
taient destins  rappeler les devoirs incombant  chaque villageois
en cas d'incendie. Ainsi le tableau reprsentant un cheval attel
 un traneau charg d'un tonneau, signifie que le propritaire de
la maison o se trouvait ce tableau, doit se rendre sur le lieu du
sinistre avec un tonneau plein d'eau, et ainsi chacun doit arriver
pour combattre le flau avec les instruments ou ustensiles indiqus
sur le tableau plac sur sa maison. Quant  ceux dont les maisons
portent seulement des numros, ils n'ont qu' se joindre aux pompiers
dans le plus bref dlai possible en emportant un seau avec eux. A
Irkoutsk, ds qu'un incendie vient  clater, les habitants en sont
aussitt avertis: pendant le jour au moyen de ballons placs sur
une tour leve; pendant la nuit, ces ballons sont remplacs par des
lanternes  verres de couleur. Quant aux pompes  incendie, c'est une
chose extravagante, encore inconnue dans ces rgions.

Pour le voyageur, Irkoutsk a ses curiosits, tout comme une ville
ordinaire. Krasnoyarsk par exemple, se vante d'avoir au milieu des
montagnes qui l'avoisinent, un abme dont on n'a pu encore trouver
le fond. D'aprs ce que rapportent les habitants, on a pu laisser
descendre un plomb attach au bout d'une ligne jusqu' une profondeur
de cinq ou six milles, sans rencontrer d'obstacle. On eut pouss
l'exprience plus loin, mais la corde fit dfaut et avant que celle
qu'on avait demand  Saint-Ptersbourg n'arrivt, l'ancienne ligne
se brisa, de sorte qu'on en resta l, et depuis on n'a fait aucune
nouvelle tentative pour mesurer la profondeur du gouffre. D'un autre
ct, si Krasnoyarsk a son abme, Irkoutsk a sa rivire l'Angara, qui
circonscrit les deux tiers de la ville, et qui, pour les habitants,
est la plus froide, la plus rapide et la plus belle du monde. Mais
la grande curiosit d'Irkoutsk, celle qu'aucun voyageur qui vient
en cette ville en t, ne peut se dispenser de visiter, est le lac
Bakal. Celui-ci est environ  quatre-vingt dix verstes d'Irkoutsk,
et c'est en ralit le plus froid, le plus profond et en mme temps
l'un des plus beaux lacs du monde. Les auteurs allemands l'ont nomm
le lac de Constance de la Sibrie, et comme il alimente l'Angara,
celle-ci doit naturellement tre le Rhin de la Sibrie. Les chutes de
Schaffhouse y sont reprsentes par les rapides que forme l'Angara
en sortant du lac. Sur ces rapides, l'eau se prcipite avec une telle
imptuosit, qu'elle ne gle jamais, lors mme que la glace atteint
six pieds d'paisseur sur le lac. C'est  cinq milles environ du lac,
au milieu d'un paysage montagneux plein de majest, que se trouvent
ces rapides. En cet endroit, la rivire est large de plus d'un
mille, et l'norme volume de ses eaux se prcipite en bouillonnant
sur un plan inclin de quatre milles environ de longueur. A la tte
des rapides et au milieu du courant, existe une masse norme de
rochers qu'on nomme Shaman Karmen, parce que c'est sur ces rochers
qu'autrefois,  l'poque o le Shamanisme florissait dans ces
contres, on faisait des sacrifices humains; les victimes taient
ensuite prcipites dans les eaux du torrent qui gronde au-dessous.

L'Angara est la seule rivire qui sorte du Bakal. Les beauts
de cette rivire ont servi, je crois, de thme  un jeune exil
russe, le comte Tohta pour crire un pome; de mme, un des
nombreux employs de tlgraphe envoys par la compagnie danoise,
et rest ensuite au service de la Russie pour transmettre les
dpches anglaises  destination du Japon et de la Chine, un jeune
Danois, M. Larsen, a compos, pendant son sjour  Irkoutsk, une
valse entranante, intitule Angara, dont la czarine rgnante
a gracieusement accept la ddicace. C'est sans doute la seule
composition musicale qu'ait inspir la Sibrie; car la musique
caractristique de cette contre est le grincement lugubre des
chanes attaches aux pieds des prisonniers, que la police russe
trane  travers la neige, pendant des milliers de milles le long des
routes sans fin de la Sibrie.

Pendant l't, les eaux de l'Angara sont froides comme la glace,
et quiconque tenterait de s'y baigner serait assur d'y contracter
une maladie; en hiver galement, ceux qui voyagent sur la glace
qui recouvre son lit peuvent constater que la temprature y est de
quelques degrs infrieure  celle qui rgne sur ses rives. On doit
attribuer la cause de ce phnomne  ce que les eaux de l'Angara
saillent des profondeurs insondables du Bakal o les cinq mois de
l't ont  peine le temps de les dgeler. En hiver, ce lac prsente
la miniature fidle de l'Ocan Arctique avec ses monticules de
glaons superposs et ses immenses crevasses. L aussi les caravanes
de traneaux s'en vont  la drive sur d'normes glaons comme elles
pourraient le faire au-del du cercle arctique. La couche d'air
qui recouvre cette vaste nappe d'eau est si froide que les oiseaux
de passage qui veulent la traverser en hiver, tombent quelquefois
asphyxis sur la glace. Quelques auteurs ont prtendu qu'on y
rencontrait des phoques prsentant les mmes caractres spcifiques
que ceux de l'Ocan glacial: toutefois je n'ai aucune preuve de ce
fait.

En hiver, ds que les eaux du Bakal sont glaces, sa surface donne
passage aux nombreuses caravanes qui se rendent de Russie en Chine et
_vice versa_. Pour faciliter l'immense trafic qui se fait par cette
voie, l'administration des postes de Russie entretenait autrefois
en hiver, au milieu mme du lac, une station o les voyageurs
trouvaient les relais de chevaux dont ils avaient besoin. Mais
il arriva une anne, o,  la suite d'un dgel subit, la station
entire: chevaux, yemschiks et constructions disparurent sous la
glace sans que depuis on ait pu en retrouver la moindre trace. Cette
catastrophe fut cause de la suppression de cette station. En t,
quand le temps est calme, un vieux bateau  vapeur portant le nom
de Gnral Korsakoff fait le service du lac, mais ce btiment ne
peut affronter les temptes violentes et les rafales qui s'y lvent
quelquefois. Il existe  Irkoutsk un dicton d'aprs lequel ce n'est
que sur le Bakal et dans une vieille embarcation qu'un homme apprend
vritablement  prier du fond de son coeur.

Le lac Bakal est l'objet d'un culte superstitieux parmi les
indignes; ils lui donnent le nom de Svyatoe More, c'est--dire
Mer-Sainte. La lgende dit que jamais le corps d'un chrtien n'est
perdu dans ses eaux; car si quelqu'un vient  s'y noyer, ses flots
ont toujours soin de le rapporter sur le bord. Ce lac est la plus
vaste nappe d'eau douce de l'ancien monde, et en Asie elle ne le
cde en tendue qu' la mer Caspienne et  la mer d'Aral. Ses rives
sont leves et accidentes et souvent fort pittoresques; sur divers
points elles atteignent jusqu' mille pieds d'lvation... Les
chasseurs d'Irkoutsk peuvent trouver dans les forts qui couvrent
ses rives, les animaux sauvages de toutes les tailles; les ours, les
cerfs, les renards, les loups, les lans y abondent. On rencontre
aussi, dans le voisinage, des sources d'eaux minrales qui jouissent
d'une grande rputation parmi les gens habitants d'Irkoutsk.
Celles de Yurka sur la Selinga,  200 verstes de Verchare Zdevisk
et  quelques milles seulement de la rive orientale du lac Bakal,
constituent une station thermale affectionne aussi bien des Russes
que des Bouriaites. L'eau de ces sources a une temprature de 48
Raumur et contient une forte proportion de soufre... D'aprs les
savants de l'endroit, une cure doit s'effectuer dans les vingt et
un jours, si non le patient doit y revenir l'anne suivante. On
raconte l'histoire d'un Bouriaite dont le traitement et la gurison
mritent d'tre rapports. Cet homme, tant compltement perclus, fut
apport  la station, car il ne pouvait se tenir  cheval. Chaque
jour on le portait dans la piscine o on le laissait jusqu' ce qu'il
s'vanouit. Alors on le retirait et on le couvrait de neige de la
tte aux pieds, et enfin on le conduisait dans une chambre chauffe
 une temprature presque intenable, on l'y maintenait envelopp de
fourrures. Au bout d'une semaine de ce traitement, dit-on, le patient
tait dj capable d'aller seul au bain, et au bout de vingt et un
jours il s'en retournait compltement guri. Un pareil traitement ne
pourrait nanmoins tre support par un autre que par un Bouriaite.

Aprs le Bakal et l'Angara, Irkoutsk se vante encore du voisinage de
Kiakhta et de Mainsatchine, les deux villes frontires de la Russie
et de la Chine, deux places dignes d'tre visites. La distance qui
la spare de ces deux villes, est de six  sept cents verstes, ou un
peu plus de quatre cents milles. Avec une voiture ou un traneau,
on peut faire ce voyage, aller et retour, en six jours; et les
voyageurs qui visitent Irkoutsk se dispensent rarement de faire ce
voyage afin de pouvoir dire qu'ils ont mis le pied sur le sol du
Cleste-Empire. Tout le commerce par terre entre la Russie et la
Chine se fait  Mainsatchine, et c'est pour cette raison que les deux
villes de Mainsatchine et Kiakhta, ont t fondes. Mainsatchine
compte environ deux mille habitants, tous Chinois, appartenant au
sexe masculin, car la prsence des femmes dans cette ville et dans
la circonfrence de cinq cents verstes tout autour, a t interdite
lors de la signature du trait de commerce de Kiakhta. En outre, des
ths et des lanternes de diverses couleurs, les marchands chinois
de Mainsatchine fournissent encore  l'Europe, une grande quantit
d'objets et de peintures d'un caractre qui n'est pas prcisment
de nature  orner les murs de votre salon. On raconte mme,  ce
sujet, l'histoire d'un fonctionnaire russe, qui, tant all visiter
Kiakhta avec sa femme et sa fille, ne put dissuader celles-ci de se
rendre  Mainsatchine. Elles ne voulurent entendre parler  aucun
prix de retourner sur les bords de l'Angara sans avoir pntr dans
la ville prohibe du Cleste-Empire. Le fonctionnaire dut donc cder.
Et les deux dames, ayant revtu des uniformes militaires, toute la
famille se fit conduire  Mainsatchine. Mais ces paens de Chinois
eurent bien vite reconnu leur supercherie et vu que deux de leurs
visiteurs appartenaient  un autre sexe que celui dont ils portaient
le costume, nanmoins, ils n'en laissrent rien voir, et, agissant
absolument comme s'ils n'eussent pas vent la ruse, conduisirent
de la faon la plus naturelle du monde les trois visiteurs dans une
maison spcialement consacre  la vente de ces sortes d'objets,
qui, disions-nous, tout  l'heure, ne seraient pas prcisment 
leur place le long d'un mur d'un sminaire ou d'un pensionnat de
jeunes filles. Les deux dames durent se rsigner  examiner sans
sourciller les divers objets qu'on exhiba devant elles, mais se
promirent bien de ne jamais plus revenir  Mainsatchine. Toutefois,
les femmes peuvent visiter cette ville, pourvu que l'un des riches
marchands chinois de cette place veuille bien favoriser leur entre
et le recevoir chez lui. C'est ainsi que Mme de Bourboulon visita
Mainsatchine. On est mme surpris que M. Jules Verne n'y ait point
conduit son hros, aprs l'avoir amen sur les bords de Bakal, qui
se trouve  une si faible distance.

Quand aux objets dignes d'tre vus que possde Irkoutsk  l'intrieur
de ses murs ou dans ses environs immdiats, on peut citer un arc
de triomphe, lev pour perptuer le souvenir de l'annexion des
territoires de l'Amour  la Russie; et une jolie petite chapelle
situe au milieu de la ville. Cette chapelle chappa miraculeusement,
dit-on,  l'incendie de 1879. Mais la vraie curiosit d'Irkoutsk
est la chsse du grand Innocent, un saint dont le corps est encore
aussi frais que le jour de sa spulture. Cette prcieuse relique
est conserve dans le monastre de Vosnesenati, qui est bti sur
l'Angara elle-mme. Le corps de ce saint repose dans un sarcophage
enrichi d'or et d'argent et surmont d'un dais de superbes toffes
admirablement brodes. Mais de tout le corps on ne laisse voir
au public qu'une main dessche sur laquelle les dvots viennent
appliquer respectueusement leurs lvres. Pendant les premiers temps
de son apostolat, Innocent se voua au service des missions. En 1721,
il fut envoy par le synode de l'glise grecque pour vangliser
les Chinois. Mais, trouvant les barrires de la Chine fermes,
il revint  Irkoutsk, o il se fixa. L il consacra son temps et
sa fortune aux pauvres. Il allait presque sans vtements, car il
donnait tous ceux qu'il possdait aux malheureux qu'il rencontrait
grelottant le long de son chemin. Cet homme de bien tant mort, son
souvenir resta cher  tous ceux au milieu desquels il avait vcu et
travaill. Or, il arriva que quelque cinquante ans aprs sa mort
des fouilles furent pratiques dans le sol du monastre o il avait
t enterr et que son corps fut retrouv intact. La nouvelle se
rpandit aussitt par toute la ville qu'un miracle s'tait opr;
et bientt toutes les glises de la Sibrie orientale retentirent
des louanges du saint homme qui avait t l'objet d'une telle faveur
de la part du Trs-Haut. Les plerins arrivrent de toute part pour
voir la chsse o le corps d'Innocent avait t dpos; les portraits
du saint furent vendus par milliers; et l'on attribua aux crucifix
d'Innocent des vertus merveilleuses pour gurir les maladies et les
infirmes, et, en outre, celle de rconforter ceux dont le coeur tait
las de ce monde et de ses misres. Enfin le clerg dclara hautement
qu'Innocent avait t un saint pendant sa vie.

Mais alors quelques mauvais plaisants, comme il n'en manque pas 
Irkoutsk, surgirent et voulurent savoir pourquoi le corps d'un
certain haut fonctionnaire russe, notoirement connu pour avoir
t un fieff voleur pendant tout le temps qu'il avait occup son
emploi, ne recevait point aussi les honneurs rservs aux saints,
puisque son corps, exhum en mme temps que celui d'Innocent, avait
prsent le mme tat de parfaite conservation. Ces mcrants
allrent mme jusqu' prtendre que le corps du saint homme, ayant
t inhum dans un endroit o le sol ne dgle jamais  quatre pieds
de profondeur pourrait bien ne s'tre ainsi conserv que parce qu'il
ne pouvait faire autrement. Mais on imposa silence  ces personnages
irrvrencieux, et le corps de pauvre fonctionnaire fut vou 
l'oubli pendant que la renomme d'Innocent grandissait tous les
jours, sans que rien pt lui porter atteinte. Elle prit mme un tel
dveloppement  Irkoutsk que pas une femme vertueuse, condamne 
garder le lit, n'et voulu se dispenser d'avoir sous son oreiller
un crucifix d'Innocent auquel, naturellement, on s'empressait
d'attribuer sa gurison quand elle se relevait. Aujourd'hui encore on
cite de ces gurisons.

Une fois la rputation de thaumaturge octroye  Innocent bien ancre
dans l'esprit des habitants d'Irkoutsk, le clerg du monastre prit
le soin d'tablir les statuts lgaux et ecclsiastiques ncessaires
pour lui assurer une place dans le calendrier. On s'adressa donc au
czar pour obtenir de lui, en sa qualit de chef spirituel de l'glise
grecque, le droit pour Innocent, quoique mort, de vivre en esprit
au plus haut rang de la gloire spirituelle. Le czar se rendit aux
sollicitations de son clerg, et un beau jour arriva, au monastre
de Wosnesenati, un courrier spcial, apportant un ukase imprial,
octroyant au moine dfunt le droit d'avoir une aurole autour de la
tte sur ses images; mais dclarant en mme temps qu'il serait le
dernier saint qu'on pourrait dcouvrir dans les limites de l'empire
russe. Et voil comment Innocent est rest le dernier sur la liste
des saints de race russe.

La rputation de saint Innocent est fort grande, dit-on, parmi
les habitants de la basse Lna. Aussi tais-je dtermin 
m'approvisionner assez largement, en quittant Irkoutsk, de mdaillons
et d'images de ce saint, dont j'esprais tirer parti pour me procurer
les ncessits de la vie dans les rgions septentrionales o les
roubles papier ou les kopecks de mtal n'ont pas le quart de la
valeur des boutons de cuivre, des anneaux du mme mtal, ou des
mouchoirs de poche aux couleurs voyantes. Ces derniers forment une
portion assez considrable du stock d'articles d'change que j'ai
achete  Irkoutsk. Il me seront, d'ailleurs, aussi ncessaires sur
la basse Lna, que des articles similaires le sont par le voyageur
de l'Afrique centrale. J'ai achet aussi une certaine quantit de
boutons de cuivre, d'anneaux, de ttes de tabac, de tissus communs
et de velours, et, en somme, j'emmne avec moi le chargement d'une
voiture de colporteur. Ce fut une bonne fortune pour moi d'avoir
fait mes achats  Irkoutsk, car  Yakoutsk, on ne peut gure trouver
que des briques de th et du tabac, sauf pendant la foire annuelle
du printemps. Mais, outre cet avantage, j'ai eu celui de me rendre
compte des profits normes que prlvent les marchands de ces
contres, et de voir  quel point ces gens sont enclins  vous
voler quand il le peuvent. Aussi combien les marchands amricains
me semblent-ils peu soucieux de leurs intrts en ne tournant pas
leurs efforts du ct de ces districts du Trans-Bakal, et en
laissant leurs confrres russes et anglais rcolter tout le profit
que fournit le commerce de ces contres, quand ils pourraient amener,
sur les mmes marchs, des marchandises similaires  celle de leurs
concurrents, mais dont les frais de transport seraient moins levs
des deux tiers. Du reste il sera peut-tre intressant pour eux
d'avoir un aperu du prix que j'ai pay certains objets. Les sommes
exprimes par les roubles-papier[11] et les kopecks devraient tre
divises par deux afin d'avoir le cours actuel quivalent au dollar
d'Amrique.

  [11] L'quivalent en monnaie franaise serait 2 fr. 50 par
  rouble-papier.

Un petit fromage de Hollande, fort mauvais, d'ailleurs, 1 rouble 20
kopecks la livre;

Une bote de pruneaux de France, 4 roubles;

Une bouteille de lgumes conservs au vinaigre (_pickles_), 2 roubles
25 kopecks;

Un petit flacon de sauce Worcester, 1 rouble 30 kopecks;

Du sucre, 40 kopecks la livre;

Du caf, 1 rouble 30 kopecks;

Du th, 2 roubles;

Une livre d'extrait de Liebig, 2 roubles 80 kopecks;

Une terrine de pt de foie gras de Strasbourg, 5 roubles;

Des fruits conservs en flacons, 2 roubles 1/2 la pice, et le
dtaillant se plaint parce que le flacon lui cote un rouble de
transport pour venir de Saint-Ptersbourg.

De fruits conservs, de provenance amricaine, je n'en ai pu trouver
nulle part. Des couteaux fort ordinaires, avec un manche en os, sans
nom de fabricant, ou des couverts en fer,  manche d'os galement,
se vendent  raison de 15 francs la douzaine. Les seuls articles
de fabrique amricaine que j'aie rencontrs  Irkoutsk sont des
machines  coudre; encore ne pourrais-je pas affirmer que ces
machines n'auraient point t construites en Allemagne et vendues
avec l'tiquette d'une maison amricaine. Toute la coutellerie qu'on
trouve ici semble provenir de Solingen, en Allemagne; elle est,
d'ailleurs, d'un prix modr et d'excellente qualit; les fabricants
de lames de Sheffield n'auraient donc gure de chance ici. Tous les
instruments, tels que: haches, scies, etc., portent des noms de
fabricants allemands ou russes. Les vins portent d'ordinaire une
belle tiquette franaise, mais viennent  peu prs tous du Caucase
ou de la Crime. L, ils sont pays  raison d'un franc la bouteille;
mais  Irkoutsk, on les vend 3 ou 4 roubles. Un champagne trs doux
et trs mauvais, qui cependant n'a jamais travers l'Oural, est
cot 7 roubles la bouteille. Je peux affirmer qu'il y aurait ici
un dbouch important pour les vins de Californie, pourvu qu'ils
portassent une tiquette franaise; autrement ils ne seraient pas
accepts du public. Le _porter_ anglais cote 4 roubles le quart
de bouteille, et passe aux yeux des dandys irkoutskiens comme le
breuvage du high life.

En outre des prix exorbitants que le voyageur est oblig de
payer pour tous les objets dont il a besoin, celui-ci se trouve
continuellement expos  tre victime des escroqueries et des vols
les plus honts. Le lendemain de mon arrive  Irkoutsk, j'eus 
me rendre dans deux des plus grands magasins de la ville. Dans le
premier, je voulais m'approvisionner de plumes, d'encre, de crayons,
etc. J'y fis pour neuf roubles d'achat, que je soldai en remettant
un billet de cent roubles. Quand on me rendit la monnaie, on ne me
remit que quatre-vingt-un roubles. Quand l'employ me vit compter
ma monnaie, il me prsenta un billet de dix roubles, s'excusant
de s'tre tromp. Dans un autre magasin, j'allai pour acheter une
demi-douzaine de cigares; l encore, le garon voulut faire un
petit profit en retenant vingt kopecks sur la monnaie qu'il devait
me rendre, et il attendit que je lui fasse remarquer son erreur.
Il me semble que ce genre de tromperie est assez en usage parmi
les employs des magasins d'Irkoutsk. Mais comment pourrait-il en
tre autrement, au milieu d'une population forme, dans de larges
proportions, de gens dports dans cette contre pour des crimes
qu'ils ont commis en Europe? Une telle multitude de malfaiteurs ne
suffirait-elle pas pour gangrner la population la plus probe et la
plus vertueuse? A plus forte raison, elle ne peut que dmoraliser
celle d'Irkoutsk.

J'ignore  combien d'exils Irkoutsk peut donner asile, mais je crois
pouvoir affirmer, sans crainte d'tre dmenti, que les exils forment
au moins un cinquime de la population de cette ville. Les auteurs
admettent, en gnral, que le nombre des exils politiques est 
celui des exils pour crimes de droit commun comme 1 est  10; or,
on compte, au moment o j'cris, deux cent soixante-dix-neuf exils
politiques en cette ville. Si la proportion est juste, il est facile
d'en dduire le nombre des exils qui se trouvent dans la capitale de
la Sibrie orientale. Presque tous ces exils politiques et autres
vont en libert dans l'enceinte de la ville. Ils sont nanmoins
soumis  une rigoureuse surveillance de la police.

Mon but n'est point de faire ici de la statistique au sujet des
exils envoys en Sibrie par le gouvernement russe; ce n'est point,
en effet, le motif qui m'amne dans cette contre; toutefois, je
me sens forc, pour ainsi dire, d'appeler l'attention du public
sur les renseignements absurdes publis sur cette matire par le
pasteur anglais Landrell, dans un livre intitul _Through Siberia_.
D'aprs cet auteur, quatre-vingts prisonniers politiques seulement
ont t envoys en Sibrie dans le courant de l'anne 1880. Cette
assertion est fort errone, car les nihilistes dports sont presque
tous rangs dans la classe des exils politiques, et ils sont fort
nombreux. Des deux cent soixante-dix-neuf prisonniers politiques dont
j'ai parl, je crois pouvoir affirmer que les deux tiers sont des
Polonais, qui ont vieilli en exil et qui ont fini, pour la plupart,
par s'adonner au commerce et se crer des positions lucratives.

Les Polonais forment l'aristocratie des exils: ce sont les hommes
les plus instruits du pays, et tous sont dignes de sympathie.
Plusieurs groupes de ces infortuns prenaient leurs repas  l'htel
o j'tais descendu: ce sont de beaux spcimens de leur race, mais
tous vieillis et casss. Ils ont renonc  tout jamais  l'espoir
de retourner dans leur patrie, non pas parce qu'ils n'en pourraient
obtenir la permission, mais parce qu'ils manquent des moyens de
transport ncessaires. Ces vieux patriotes songent toujours  la
grandeur future de la Pologne, mais avec le dsespoir de se sentir
aussi inoffensifs que des enfants, et incapables de travailler
 cette grande oeuvre. L'arrt qui a frapp ces hommes, qui les
a arrachs  la patrie et au foyer qu'ils chrissaient, et pour
lesquels ils ont vaillamment combattu, les a condamns  une vie plus
qu'inutile au milieu des solitudes de la Sibrie, semble terriblement
cruel. Personne ne peut saisir l'exacte, mais terrible signification
des mots: exil en Sibrie,  moins d'avoir vu ces hommes devenus
vieux et dsesprs dans ces rgions lointaines, ou d'avoir considr
leurs corps uss et desschs par la douleur de se sentir  des
milliers de milles du lieu o ils ont laiss leur coeur et leur me.
Ah! je maudirais le ciel et la terre, si j'tais condamn  finir
mes jours dans ce pays de la mort, loin de tout ce qui est beau, de
ce qui est bon, de ce qui est sain dans l'univers; loin du monde o
la tendresse et l'amour rgnent en douces matresses prs du foyer
domestique.

Cependant il n'existe point d'autres portes pour sortir de ce pays
maudit que le pardon, qui souvent vient trop tard, ou la mort qui, le
plus souvent, dlivre l'exil de ses maux, et, en change, lui donne
une tombe dans un sol glac qui ne dgle jamais.

Telles sont les penses qui assaillent mon esprit, quand je songe au
sort des exils Polonais qui restent encore dans ce pays.

Je n'ai aucune sympathie pour les criminels ordinaires, pas plus
que pour les nihilistes, et me borne  plaindre toute une contre,
quelque inhospitalire qu'elle soit, mais cependant digne d'un avenir
meilleur, de se sentir souille par leur prsence. Cependant chaque
jour ici on peut voir, le long des routes, des convois de criminels
qui se rendent  l'endroit qui leur a t assign comme lieu d'exil.
Le 6 mars, le fameux docteur Weimar, qui s'est trouv impliqu dans
les complots des nihilistes contre la vie du dernier czar, passa
 Irkoutsk se rendant dans quelque localit encore plus recule,
mais dont je ne pus savoir le nom. Sans doute on le conduisait dans
quelque village perdu de la province d'Amour, o il pourra faire
d'intressantes tudes au milieu des populations pourries de cette
contre.

Un des plus intressants parmi les exils que j'aie rencontrs 
Irkoutsk, est, vous serez surpris en l'apprenant, un Amricain,
mais celui-l, est un exil volontaire, c'est un dentiste du nom de
Ledyard, qui est venu s'tablir en cette ville, amenant avec lui
sa femme et son enfant. Il y a deux mois seulement que le docteur
Ledyard est venu de Chine pour s'installer ici et chercher fortune
dans la Sibrie orientale. Je crains bien que cet exil d'un nouveau
genre ne reste pas longtemps sur les bords de l'Angara, car il a
hrit de ses anctres d'un got trop prononc pour les voyages pour
songer  s'installer  poste fixe dans un endroit quelconque. Le
docteur Ledyard, originaire des bords du Pacifique, de San-Jos,
je crois, est, en effet, un petit-fils de John Ledyard, l'un des
officiers du capitaine Cook, lequel professa pendant toute sa vie un
tel amour pour les aventures que sous ce rapport il ne fut surpass
par aucun de ses contemporains.

Ayant conu le projet de traverser  pied l'Europe, l'Asie et
l'Amrique, et d'aller en un mot aussi loin qu'il lui serait
possible, il partit de Londres avec cinquante livres sterling
(1,250 francs) dans sa poche. Il arriva ainsi jusqu' Yakoutsk, o
il rencontra le capitaine Billings, autre voyageur anglais, qui,
aprs avoir, comme lui, navigu sous les ordres de Cook, tait entr
au service de l'impratrice Catherine II, laquelle l'avait envoy
explorer le nord-est de la Sibrie et les les de l'Ocan oriental,
afin d'y faire des dcouvertes au nom de la Russie. Cette rencontre
n'empcha point cependant Ledyard d'tre arrt  Yakoutsk comme
espion franais et ensuite renvoy sous escorte jusqu'en Europe.
Plus tard il fut envoy en Afrique par la Socit de gographie
de Londres, qui le chargea d'explorer cette contre. Le docteur
Ledyard, son descendant est aussi un vrai nomade, et j'ai bon espoir
d'apprendre un jour qu'avant de quitter la Sibrie il a descendu la
Lna jusqu' Yakoutsk pour y tudier la merveilleuse dentition des
Yakoutes, dont il sera question plus tard...

Je ne crois pas, continue M. Jackson, qu'il me reste beaucoup  dire
sur Irkoutsk et sur ses habitants, car mes observations n'ont pu
ncessairement tre compltes, la majeure partie du temps que j'ai
pass dans cette ville ayant t consacre au lieutenant Danenhower
et aux autres survivants de _la Jeannette_. Pour faire comprendre
l'impression gnrale produite sur moi par Irkoutsk, je ne peux mieux
faire que de la comparer  un homme qui serait m par une machine qui
pourrait vivre, marcher et parler, mais auquel manquerait la chose la
plus essentielle, l'me. Pour moi, cette ville n'est qu'un assemblage
de maisons admirablement alignes. Elles sont habites; mais quelque
chose semble manquer  leurs habitants; ils paraissent soupirer
aprs le jour o commencera leur dveloppement moral, intellectuel
et commercial. Ils aspirent aprs le moment o la contre o ils
vivent aura ouvert ses portes au dveloppement qui s'achemine vers
eux  travers le Pacifique et o toutes les barrires naturelles
et artificielles qui se trouvent sur le chemin de celui-ci auront
disparu. Leur rve, en un mot, est de voir s'ouvrir la grande re
qui leur a t prophtise  l'poque de l'annexion des territoires
de l'Amour, dont leur arc de triomphe est charg de perptuer le
souvenir, c'est--dire de voir le temps o le Pacifique sera comme
une autre Mditerrane.

Cependant il existe  Irkoutsk des gens qui aiment cette ville;
tmoin cette belle irkoutskienne dont un auteur allemand raconte la
lgende. On lui demandait si elle n'tait pas fatigue de la ville
de l'Angara: Il me plairait beaucoup, rpondit-elle, de visiter les
cits historiques de l'Europe; cependant je ne pourrais jamais tre
compltement heureuse que dans la capitale de la Sibrie orientale.

A mon avis, la seule chose digne d'tre vante  Irkoutsk c'est
l'hiver. A la vrit il m'est impossible de parler du printemps sur
les bords de l'Angara; cependant je ne peux admettre que cette saison
y soit bien agrable, quand, en t, on y est encore importun par la
pluie, les temptes et la boue. Alors la nation semble se rveiller;
mais au bout de quelques semaines surviennent les terribles chaleurs
du mois d'aot, le seul mois agrable de l't sibrien. En septembre
les nuits deviennent froides, et il faut abandonner le jardin d't.
Avec octobre commence l'hiver. Pendant un mois il fait un froid
rigoureux et la neige tombe continuellement. Enfin,  cette priode
dsagrable, succde le vritable hiver, saison qu' New-York mme
on considrerait comme dlicieuse. C'est l'poque des promenades en
traneau et de tout le cortge des distractions de l'hiver. Ajoutez
 cela que jour par jour le soleil apparat dans un ciel sans nuage.
Ici point de ces vents qui vous glacent jusqu' la moelle des os,
point de ces temptes furieuses qui se succdent dans les contres
plus mridionales; non, l'hiver sibrien, sur les bords de l'Angara,
est une saison rellement dlicieuse.




TABLE DES MATIRES


    AVANT-PROPOS.

    PREMIRE PARTIE.

    Le Voyage de la Jeannette.


    CHAPITRE PRLIMINAIRE.

    LE BAPTME DE LA JEANNETTE.

    M. James Gordon Bennett.--Son caractre dpeint par le
      _Figaro_.--Aprs l'exploration de l'Afrique centrale, la
      dcouverte du ple nord.--Plan gnral de cette dernire
      expdition.--De Long.--Baptme de _la Jeannette_.             1


    CHAPITRE II.

    LA JEANNETTE.--SON QUIPAGE.

    Portrait de _la Jeannette_.--Rparations qu'elle subit
      avant d'entreprendre son voyage.--De Long.--Chipp.--
      Melville.--Danenhower.--Ambler.--Collins.--Newcomb.--
      Dunbar.--Les hommes de l'quipage.                            15


    CHAPITRE III.

    DPART DE SAN FRANCISCO.

    Triste tat de l'atmosphre pendant les jours qui prcdent le
      dpart de _la Jeannette_.--Baie de San Francisco.--Aspect
      du port et des jetes au moment du dpart.--Ce qui se passe
       bord du navire.--Adieux du capitaine de Long et de sa
      femme.--Courage de cette dernire.                            33


    CHAPITRE IV.

    TRAVERSE DE SAN FRANCISCO A OONALACHKA.

    tat des esprits  bord de _la Jeannette_ quand on eut perdu de
      vue les forts de San Francisco.--Le mal de mer.--Le
      calme.--Superbes couchers de soleil.--Occupations du
      naturaliste.--Les Albatros.--Amnagement  bord.--La
      cabane de M. Collins.--Ah Sam, le chef chinois, et ses
      talents culinaires.--Le steward.--Long Sing.--Qualits
      et dfauts de _la Jeannette_.--La vie  bord.--Les
      attributions de chacun.--Un courant.--Les brouillards.--L'le
      d'Ougalgo.--Description de cette le par MM. Collins et
      Newcomb.--Illiouliouk  Oonalachka.                           41


    CHAPITRE V.

    ILLIOULIOUK.

    Arrive  Illiouliouk.--Description de cette station.--Les
      magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska.--Ce qu'ils
      contiennent.--M. Greenbaum.--Le dput collecteur Smith;
      ses attributions.--Trafic du whisky dans l'Alaska et les
      les Aloutiennes.--Un bal  Illiouliouk.--Le pope et sa
      famille.--Les mariages.--Baie d'Oonalachka et ses
      environs.                                                     65


    CHAPITRE VI.

    SAINT-MICHEL DE L'ALASKA.

    Dpart d'Illiouliouk.--Traverse de ce port  Saint-Michel, sur
      la cte d'Alaska.--Commencement des observations
      mtorologiques.--Arrive  Saint-Michel.--Description
      de cette station.--Son commerce.--Nous y trouvons nos
      chiens.--Caractre de ces animaux.--Un chef indien menace
      le fort de Saint-Michel.--Un baril de whisky est cause
      de sa mort.--Description gologique des environs de
      Saint-Michel.--Une chasse aux canards.--La chaloupe en
      danger de sombrer.--Les bains russes  Saint-Michel de
      l'Alaska.--Arrive de la golette _Fanny A. Hyde_ avec un
      supplment de provisions pour _la Jeannette_.--Dpart de
      Saint-Michel.--Les chiens  bord.--Les Indiens Alexis et
      Anequin, nos conducteurs de chiens.--Les adieux d'Alexis
      et de sa femme.--Entre dans la mer de Behring.--Une
      tempte.--Arrive  la baie Saint-Laurent.--Premires
      nouvelles de Nordenskjold.--Plan de l'expdition de _la
      Jeannette_.                                                   79


    CHAPITRE VII.

    DERNIRES NOUVELLES DE LA JEANNETTE.

    _La Jeannette_ quitte la baie Saint-Laurent pour continuer sa
      route au nord.--Dernires nouvelles de l'expdition.--Elle
      est rencontre par la _Sea Breeze_.--Rapport du capitaine de
      ce navire sur l'tat de la mer glaciale  cette poque.--Le
      _Mount Wollaston_ et _le Vigilant_ sont pris dans les glaces
      peu de jours aprs la disparition de _la Jeannette_.         103


    DEUXIME PARTIE.

    La Jeannette est perdue.


    CHAPITRE VIII.

    PLANS DE RECHERCHES.

    Quitude du gouvernement des tats-Unis au sujet de _la
      Jeannette_ pendant la premire anne qui suivit le dpart
      de ce navire.--Le _Corwin_ est envoy  la Terre de
      Wrangell en 1880.--Inutilit de ses recherches.--Plan du
      voyage de de Long, d'aprs ses lettres.--L'opinion publique
      s'meut de ne pas recevoir la moindre nouvelle.--La
      Socit de gographie charge son prsident de s'adresser
      au gouvernement pour demander qu'on envoie un navire sur
      les traces de _la Jeannette_.--Adresse de M. Daily au
      prsident des tats-Unis.--Les Chambres votent un premier
      crdit de 175,000 dollars.--Achat du _Rodgers_.--Seconde
      expdition du _Corwin_  la Terre de Wrangell.--Il arrive
       accoster cette terre, o personne n'avait encore
      mis le pied.--quipement du _Rodgers_.--Son dpart de
      San Francisco.--Sa croisire.--Immenses rsultats de
      celle-ci.--_L'Alliance_ part le mme jour de Newport pour
      le nord de l'Atlantique.--Voyage de ce navire.--L'_Eira_
      et le _Barentz_.--Le _Proteus_.--La station du cap
      Barrow.--Immensit du plan de recherches.--Rsultats
      nuls au point de vue de _la Jeannette_.--Fausses
      nouvelles.--Nouveaux prparatifs.--Plan du lieutenant
      Hogaard.--Une prophtie.--Melville et treize autres marins de
      _la Jeannette_  l'embouchure de la Lna.                    113


    CHAPITRE IX.

    Dpche adresse d'Irkoutsk au bureau du _New-York Herald_, de
       Londres, le 21 dcembre, et signe Melville.--M.
      Melville demande de l'argent.--Rponse tlgraphique de
      M. Bennett, contenant une dpche du gnral Ignatieff
      annonant envoi de fonds.--Rponse du secrtaire d'tat
      des tats-Unis.--Rponse du secrtaire de la marine.--De
      tous cts on envoie de l'argent.--Nouvelle dpche
      de M. Bennett.--O ont t trouvs M. Melville et ses
      compagnons?--Par qui?--Par quelle route les canots de _la
      Jeannette_ sont-ils arrivs  l'embouchure de la Lna?--La
      _tundra_.--Fausses nouvelles dmenties aussitt.--Dpche
      du gnral Anoutchine.--Danenhower et Melville reoivent
      l'ordre de rester  l'embouchure de la Lna.--Rsum succinct
      du voyage de _la Jeannette_.--Arrive du canot no 3 
      l'embouchure de la Lna.--Il entre dans un des bras latraux
      du fleuve.--Difficults qu'il rencontre.--Envoi de Kusmah 
      Boulouni.--Nouvelles que ce dernier en rapporte.--M. Melville
      part pour cette localit.--Il croise en route Bieshoff, le
      commandant de la place.--Noros et Ninderman.--Ninderman, le
      hros de l'expdition.                                       141


    CHAPITRE X.

    Histoire du parti du lieutenant de Long jusqu' l'envoi de
      Ninderman et de Noros  la recherche de secours.--Voyage
      de ces derniers.--Arrive de M. Melville  Boulouni.--Ce
      qui arriva au canot no 1 aprs la sparation des trois
      embarcations.--Arrive sur la cte de Sibrie.--Efforts de
      de Long pour y aborder.--Il y parvient enfin, mais dans
      quelles conditions.--Marche vers le sud.--Dtresse des
      naufrags.--Mort d'Erickson.--De Long se dcide  envoyer
      chercher des secours.--Ses instructions  Ninderman.--Il
      lui donne l'ordre de partir avec Noros.--Scne des
      adieux.--Dpart.--Noros et Ninderman aperoivent un
      troupeau de rennes.--Tentative inutile pour tuer un de ces
      animaux.--Une cavit dans le flanc d'un monticule leur sert
      d'abri pour la premire nuit.--Ils se croient dans l'le
      Titary.--Leur erreur.--Une effroyable bourrasque.--Une
      nuit dans la neige.--La hutte de Matoch.--Accs de
      dsespoir.--Hutte des Deux-Croix.--Deux jours dans cette
      hutte.--Noros et Ninderman continuent leur marche vers le
      Sud.--Ni feu ni abri.--Une infusion d'corce de _saule
      arctique_ et des morceaux de peau de phoque pour nourriture
      pendant plusieurs jours.--Faiblesse des voyageurs.--Leur
      courage.--Distance parcourue.--Arrive  Bulcour.--Cette
      station est dserte, mais ils y trouvent du poisson.--Arrive
      d'un Tongouse.--Ils se sentent sauvs.--Le Tongouse part
      chercher du renfort.--Regret de Ninderman de l'avoir laiss
      partir.--Les deux voyageurs sont emmens  un campement de
      Tongouses nomades.--Ninderman essaie de faire comprendre 
      ses htes que le capitaine et leurs camarades sont rests
      plus au nord, et meurent de faim.--Il ne peut dcider les
      Tongouses  le suivre.--Son dsespoir.--Kumah-Surka.--Arrive
      de l'exil Kusmah.--Ninderman le prend pour le commandant de
      Boulouni et cherche  lui faire comprendre la situation de
      de Long.--Kusmah confond de Long avec Melville.--Ninderman
      lui donne une dpche pour le ministre des tats-Unis
       Saint-Ptersbourg.--Kusmah la porte  Melville.--Les
      Tongouses conduisent les deux voyageurs  Boulouni.--Arrive
      de Melville.--Son entrevue avec Noros et Ninderman.--Ce qu'il
      fait pour eux avant de partir  la recherche de de
      Long.                                                        165


    CHAPITRE XI.

    PREMIRES RECHERCHES DE M. MELVILLE.

    Mmoire remis par Ninderman  Bieshoff, commandant de Boulouni
      pour le ministre amricain  Saint-Ptersbourg.--Bieshoff
      emporte le mmoire  Semenowelak pour le remettre 
      Melville.--Celui-ci tant parti, Bieshoff remet le mmoire 
      Danenhower, qui l'expdie immdiatement  Melville.--Arrive
      de Bartlett  Boulouni et dpart de Melville.--Entrevue de
      ce dernier avec Bieshoff  Burulak.--Son dpart dfinitif
      pour le delta.--Kumah-Surka.--Bulcour.--Matvah.--Melville
      se croit sur les traces de de Long.--Plus de
      vivres.--Dpart pour Upper-Boulouni.--On apporte
       Melville trois notes de de Long.--Voyage 
      Bellock.--Premire _cache_.--Son contenu.--Plus de
      vivres.--Nouvelles recherches.--Osoktock.--Usterda.--On
      perd les traces de de Long.--Les indignes refusent
      d'avancer.--Retour.--Bulcour.--Boulouni.--Melville y
      rencontre encore une partie de sa troupe.--Il part pour
      Yakoutsk.--Extraits de son rapport au secrtaire de la
      marine des tats-Unis.--loge de Danenhower, de Bartlett
      et de Leach.--_Records_ de de Long.--Dpche de Melville
      au secrtaire de la marine.--Melville commence ses
      prparatifs pour une seconde campagne.--Ses instructions
       l'ispravnik de Verchoyansk.--Son nouveau plan de
      recherches.--Dpart.--Dpches annonant la dcouverte de de
      Long et du reste de sa troupe.--Tous morts.                  199


TROISIME PARTIE.

    Premires recherches.


    CHAPITRE XII.

    VOYAGE DE M. JACKSON,
    _Correspondant_ du New-York Herald.

    Dpart de Londres.--Arrive  Saint-Ptersbourg.--Visite au
      gnral Ignatieff.--Visite au gnral Anoutchine, gouverneur
      gnral de la Sibrie orientale.--Une _podoroschnaya de
      la couronne_.--Tmoignages de bienveillance du gnral
      Anoutchine.--M. Hoffman, notre charg d'affaires 
      Saint-Ptersbourg.--Dpart de Saint-Ptersbourg pour Moscou
      et Orenbourg.--Les chemins de fer russes.--Arrive 
      Orenbourg.--Le propritaire de l'htel de l'Europe.--Visite
      au gouverneur d'Orenbourg.--Le gnral Anoutchine a mis son
      propre traneau  ma disposition pour faire le voyage jusqu'
      Irkoutsk.                                                    233


    CHAPITRE XIII.

    SUITE DU VOYAGE DE M. JACKSON.

    DE ORENBOURG A OMSK.

    Arrive  Omsk.--Nourriture des voyageurs pendant le
      trajet.--quipement d'un voyageur partant pour la
      Sibrie.--Provisions de bouche.--Attelage du traneau.--Les
      petits chevaux sibriens.--Les routes sibriennes au mois
      de janvier.--La golette des steppes.--Ses allures.--Les
      traneaux russes.--Leurs qualits.--Cinq heures d'immobilit
      au milieu des neiges sur la crte de l'Oural.--Efforts
      de notre attelage pour nous tirer de l.--Des loups,
      vrais ou imaginaires.--De la prtendue frocit des loups
      sibriens.--Notre msaventure sur le sommet de l'Oural
      n'est que le premier de trois chtiments que nous devions
      subir pour tre partis un vendredi.--Second chtiment.--Les
      mdecins tartares.--Cure merveilleuse.--Plaisir d'un voyage
      au milieu des steppes.--Curieux effets de neige.--Le roi
      Burran, dieu des temptes en Sibrie.--Malices de ce
      dieu.--L'poque des mariages.--Les matres de poste.--Une
      station d'hiver kirghize.--La maison d'cole.--Omsk et ses
      habitants.                                                   249


    CHAPITRE XIV.

    D'OMSK A KRASNOYARSK.

    Omsk.--Coup d'oeil sur les environs de cette ville.--Aridit et
      fertilit.--Ce que serait devenue la Sibrie occidentale
      en d'autres mains que celles des Russes.--Les marais de
      la Baraba, d'aprs M. Jules Verne et Mme de Bourboulon;
      ce qu'ils sont en hiver.--Les caravanes de th en
      Sibrie.--Quelle source d'ennuis elles sont pour les
      voyageurs.--Commerce du th en Russie.--Kolyvan.--Le registre
      aux rclamations.--La condition prcaire d'un matre de
      poste.--La Sibrie peinte en quelques lignes par une artiste
      franaise.--Les forats en rupture de ban.--Arrive 
      Tomsk.--Le dimanche du beurre dans cette ville.--Opinions
      diverses sur la ville de Tomsk.--Rflexions sur l'avenir des
      relations commerciales entre l'Europe et la Sibrie par la
      mer de Kara.--De Tomsk  Krasnoyarsk.--M. Danenhower reste 
      Irkoutsk.                                                    287


    CHAPITRE XV.

    DE KRASNOYARSK A IRKOUTSK.

    Arrive  Krasnoyarsk.--Dception de n'y pas trouver le
      lieutenant Danenhower et ses hommes.--Difficults pour se
      procurer des chevaux.--Mauvais tour d'un yemschik.--Son
      chtiment.--Ressources alimentaires des voyageurs en
      Sibrie pendant le carme.--Stupidit d'un matre de
      poste.--Intelligence des chevaux sibriens.--Anecdotes.--La
      canne magique.--Une caravane charge d'or.--Les convois de
      transports.--Arrive  Irkoutsk.                            317


    CHAPITRE XVI.

    IRKOUTSK ET SES CURIOSITS.

    Ides prconues du voyageur qui arrive  Irkoutsk.--Tableau
      de l'animation de cette ville, par Mme de Bourboulon.--Aspect
      extrieur de la ville.--Quand un marchand sibrien est
      devenu vieux et riche, il se fait ermite.--Pourquoi
      tant d'glises  Irkoutsk? Irkoutsk aujourd'hui et
      Irkoutsk avant l'incendie de 1879.--Ravages causs
      par cet incendie.--Comment il clata.--Organisation
      des sapeurs-pompiers en Sibrie.--Krasnoyarsk et son
      abme.--Irkoutsk et sa rivire.--L'Angara.--Le lac
      Bakal.--Sources thermales des bords de ce fleuve.--Leurs
      vertus.--Kakhta et Maimatchin.--Maimatchin, la ville
      interdite aux femmes.--Visite de deux dames russes 
      cette ville.--L'arc-de-triomphe d'Irkoutsk.--La chapelle
      miraculeuse.--La chsse de saint Innocent.--Vie de ce saint
      homme.--Le dernier saint russe.--Les mdailles et les
      crucifix de saint Innocent.--Stock d'objets d'changes pour
      descendre le cours de la Lna.--Prix des denres alimentaires
       Irkoutsk.--Le vin de Champagne  Irkoutsk.--Friponnerie
      de commis de magasin.--Les exils.--Les exils polonais
      en Sibrie.--Triste sort de ces infortuns.--Un dentiste
      amricain dans la capitale de la Sibrie orientale.--M.
      Ledyard et ses anctres.--Impression gnrale produite sur M.
      Jackson par la ville d'Irkoutsk.--L'hiver sur les bords de
      l'Angara.                                                    331


FIN DU TOME PREMIER




    MAURICE DREYFOUS, diteur

    13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, A PARIS.

    DITION DE LUXE

    L'EXPDITION
    DE
    LA JEANNETTE
    AU POLE NORD
    RACONTE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPDITION

    OUVRAGE COMPOS

    Des Documents reus par le NEW-YORK HERALD, de 1878  1882

    TRADUITS, CLASSS, JUXTAPOSS PAR JULES GESLIN


    INDICATIONS SOMMAIRES

    AVANT-PROPOS

    _Spcial  cette dition_

    TEXTE

    Lettres.--Carnets.--Notes.--Journaux de bord.--Rapports, etc.,
      etc., des officiers, des savants, des marins de _la
      Jeannette_.--Rsum des divers voyages faits par mer
      pour retrouver _la Jeannette_.--Voyage de M. Jackson
      (correspondant du _New-York Herald_), par voie de terre,
      ses lettres.--Les renseignements que les indignes lui
      fournissent.--Dpches, lettres, rapports.--Rcits des
      derniers survivants.

    SOIXANTE-QUINZE ILLUSTRATIONS HORS TEXTE

    _Fac-simile_ des cartes de tous les lieux parcourus.--Cartes
      des drivations de _la Jeannette_.--Les bouches de la Lna,
      etc., etc.--Autographes.--Plans, croquis et divers documents
      graphiques originaux envoys par les officiers ou savants,
      ou retrouvs parmi les paves.--Portraits des divers membres
      de l'expdition.--Scnes, vues, dessins du navire  diverses
      poques.--_Nombreuses gravures_ d'aprs les dessins excuts
      par les divers artistes anglais et amricains ayant particip
      aux voyages de recherches.

    DEUX VOLUMES IN-OCTAVO

    =Prix: 20 Francs.=

    _Il existe quelques exemplaires relis avec fers spciaux.
    Prix =25= fr_.

    Il a t tir 25 exemplaires numrots sur papier de Hollande
    Van Gelder, avec gravures sur papier teint.--Prix, =40= fr.

    Paris, imp. Tolmer et Cie.--Succursale  Poitiers.--616.





End of the Project Gutenberg EBook of L'expdition de la Jeannette au ple
Nord raconte par tous les membres de l'expdition - volume 1, by Various

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