The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
by Voltaire
(#7 in our series by Voltaire)

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Title: L'Ingenu

Author: Voltaire

Release Date: November, 2003  [Etext #4651]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on February 20, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
by Voltaire
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dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
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			     OEUVRES

			       DE

			    VOLTAIRE.

			   TOME XXXIII

	      DE L' IMPRIMERIE DE A.  FIRMIN DIDOT,

			RUE JACOB, N 24.




			     OEUVRES

			       DE

			    VOLTAIRE

	      PRFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

			PAR  M. BEUCHOT.

			  TOME XXXIII.

			ROMANS.  TOME I.

			    A PARIS,

		     CHEZ LEFVRE, LIBRAIRE,

	 RUE DE L'PERON, K 6.  WERDET ET LEQUIEN FILS,

		     RUE DU BATTOIR, N 2O.

			   MDCCCXXIX.




L'INGNU,

HISTOIRE VRITABLE

TIRE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.

1767.


Prface de l'diteur


L'INGNU, _histoire vritable, tire des manuscrits du
P. Quesnel_, 1767, deux parties, petit in-8, fut, dans
quelques ditions, intitul: _Le Huron, ou l'Ingnu_.

L'ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout
de huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui tait de trois
livres, monta  vingt- quatre[1].

  [1]  Mmoires secrets, du 13 septembre 1767.


Trois ans aprs, on vit paratre _L' Ingnue, ou l'Encensoir des
dames, par la nice  mon oncle_, Genve et Paris, chez Desventes,
1770, in-12.

				------

Les notes sans signature, et qui sont indiques par des lettres,
sont de Voltaire.

Les notes signes d'un K sont des diteurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix.  Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des diteurs de Kehl, en sont spares par un--, et sont, comme
mes notes, signes de l'initiale de mon nom.

                                                 BEUCHOT.

4 octobre 1829.





L'INGNU.




CHAPITRE I.

Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa
soeur rencontrrent un Huron.

Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de
profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua
vers les ctes de France, et arriva par cette voiture  la baie
de Saint-Malo.  Quand il fut  bord, il donna la bndiction  sa
montagne, qui lui fit de profondes rvrences, et s'en retourna
en Irlande par le mme chemin qu'elle tait venue.

Dunstan fonda un petit prieur dans ces quartiers-l, et lui
donna le nom de prieur de la Montagne, qu'il porte encore, comme
un chacun sait.

En l'anne 1689, le 15 juillet au soir, l'abb de Kerkabon,
prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de
la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le
frais.  Le prieur, dj un peu sur l'ge, tait un trs bon
ecclsiastique, aim de ses voisins, aprs l'avoir t autrefois
de ses voisines.  Ce qui lui avait donn surtout une grande
considration, c'est qu'il tait le seul bnficier du pays qu'on
ne ft pas oblig de porter dans son lit quand il avait soup
avec ses confrres.  Il savait assez honntement de thologie; et
quand il tait las de lire saint Augustin, il s'amusait avec
Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.

Mademoiselle de Kerkabon, qui n'avait jamais t marie,
quoiqu'elle et grande envie de l'tre, conservait de la
fracheur  l'ge de quarante-cinq ans; son caractre tait bon
et sensible; elle aimait le plaisir et tait dvote.

Le prieur disait  sa soeur, en regardant la mer: Hlas!  c'est
ici que s'embarqua notre pauvre frre avec notre chre
belle-soeur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frgate
_l'Hirondelle_, en 1669, pour aller servir en Canada.  S'il
n'avait pas t tu, nous pourrions esprer de le revoir encore.

Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre
belle-soeur ait t mange par les Iroquois, comme on nous l'a
dit?  Il est certain que si elle n'avait pas t mange, elle
serait revenue au pays.  Je la pleurerai toute ma vie; c'tait
une femme charmante; et notre frre qui avait beaucoup d'esprit
aurait fait assurment une grande fortune."

Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre  ce souvenir, ils
virent entrer dans la baie de Rance un petit btiment qui
arrivait avec la mare: c'taient des Anglais qui venaient vendre
quelques denres de leur pays.  Ils sautrent  terre, sans
regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa soeur, qui fut
trs choque du peu d'attention qu'on avait pour elle.

Il n'en fut pas de mme d'un jeune homme trs bien fait qui
s'lana d'un saut par-dessus la tte de ses compagnons, et se
trouva vis--vis mademoiselle.  Il lui fit un signe de tte,
n'tant pas dans l'usage de faire la rvrence.  Sa figure et son
ajustement attirrent les regards du frre et de la soeur.  Il
tait nu-tte et nu-jambes, les pieds chausss de petites
sandales, le chef orn de longs cheveux en tresses, un petit
pourpoint qui serrait une taille fine et dgage; l'air martial
et doux.  Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des
Barbades, et dans l'autre une espce de bourse dans laquelle
tait un gobelet et de trs bon biscuit de mer.  Il parlait
franais fort intelligiblement.  Il prsenta de son eau des
Barbades  mademoiselle de Kerkabon et  monsieur son frre; il
en but avec eux: il leur en fit reboire encore, et tout cela d'un
air si simple et si naturel, que le frre et la soeur en furent
charms.  Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui
il tait et o il allait.  Le jeune homme leur rpondit qu'il
n'en savait rien, qu'il tait curieux, qu'il avait voulu voir
comment les ctes de France taient faites, qu'il tait venu, et
allait s'en retourner.

Monsieur le prieur jugeant  son accent qu'il n'tait pas
Anglais, prit la libert de lui demander de quel pays il tait.
Je suis Huron, lui rpondit le jeune homme.

Mademoiselle de Kerkabon, tonne et enchante de voir un Huron
qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme  souper;
il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allrent de
compagnie au prieur de Notre-Dame de la Montagne.

La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits
yeux, et disait de temps en temps au prieur: Ce grand garon-l a
un teint de lis et de rose!  qu'il a une belle peau pour un
Huron!  Vous avez raison, ma soeur, disait le prieur.  Elle
fesait cent questions coup sur coup, et le voyageur rpondait
toujours fort juste.

Le bruit se rpandit bientt qu'il y avait un Huron au prieur.
La bonne compagnie du canton s'empressa d'y venir souper.
L'abb de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune
basse-brette, fort jolie et trs bien leve.  Le bailli, le
receveur des tailles, et leurs femmes furent du souper.  On plaa
l'tranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de
Saint-Yves.  Tout le monde le regardait avec admiration; tout le
monde lui parlait et l'interrogeait -la-fois; le Huron ne s'en
mouvait pas.  Il semblait qu'il et pris pour sa devise celle de
milord Bolingbroke, _Nihil admirari_.  Mais  la fin, excd de
tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un
peu de fermet: Messieurs, dans mon pays on parle l'un aprs
l'autre; comment voulez-vous que je vous rponde quand vous
m'empchez de vous entendre?  La raison fait toujours rentrer les
hommes en eux-mmes pour quelques moments: il se fit un grand
silence.  Monsieur le bailli, qui s'emparait toujours des
trangers dans quelque maison qu'il se trouvt, et qui tait le
plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la
bouche d'un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous?  On
m'a toujours appel l'Ingnu, reprit le Huron, et on m'a confirm
ce nom en Angleterre, parceque je dis toujours navement ce que
je pense, comme je fais tout ce que je veux.

Comment, tant n Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en
Angleterre?  C'est qu'on m'y a men; j'ai t fait, dans un
combat, prisonnier par les Anglais, aprs m'tre assez bien
dfendu; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parcequ'ils sont
braves et qu'ils sont aussi honntes que nous, m'ayant propos de
me rendre  mes parents ou de venir en Angleterre, j'acceptai le
dernier parti, parceque de mon naturel j'aime passionnment 
voir du pays.

Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment
avez-vous pu abandonner ainsi pre et mre?  C'est que je n'ai
jamais connu ni pre ni mre, dit l'tranger.  La compagnie
s'attendrit, et tout le monde rptait, _Ni pre, ni mre!_ Nous
lui en servirons, dit la matresse de la maison  son frre le
prieur: que ce monsieur le Huron est intressant!  L'Ingnu la
remercia avec une cordialit noble et fire, et lui fit
comprendre qu'il n'avait besoin de rien.

Je m'aperois, monsieur l'Ingnu, dit le grave bailli, que vous
parlez mieux franais qu'il n'appartient  un Huron.  Un
Franais, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en
Huronie, et pour qui je conus beaucoup d'amiti, m'enseigna sa
langue; j'apprends trs vite ce que je veux apprendre.  J'ai
trouv en arrivant  Plymouth un de vos Franais rfugis que
vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il m'a fait faire
quelques progrs dans la connaissance de votre langue; et ds que
j'ai pu m'exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre
pays, parceque j'aime assez les Franais quand ils ne font pas
trop de questions.

L'abb de Saint-Yves, malgr ce petit avertissement, lui demanda
laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,
l'anglaise, ou la franaise.  La hurone, sans contredit, rpondit
l'Ingnu.  Est-il possible?  s'cria mademoiselle de Kerkabon;
j'avais toujours cru que le franais tait la plus belle de
toutes les langues aprs le bas-breton.

Alors ce fut  qui demanderait  l'Ingnu comment on disait en
huron du tabac, et il rpondait _taya_: comment on disait manger,
et il rpondait _essenten_.  Mademoiselle de Kerkabon voulut
absolument savoir comment on disait faire l'amour; il lui
rpondit _trovander_[a]; et soutint, non sans apparence de raison,
que ces mots-l valaient bien les mots franais et anglais qui
leur correspondaient.  _Trovander_ parut trs joli  tous les
convives.

  [a] Tous ces noms sont en effet hurons.

Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothque la grammaire
hurone dont le rvrend P. Sagar Thodat, rcollet, fameux
missionnaire, lui avait fait prsent, sortit de table un moment
pour l'aller consulter.  Il revint tout haletant de tendresse et
de joie; il reconnut l'Ingnu pour un vrai Huron.  On disputa un
peu sur la multiplicit des langues, et on convint que, sans
l'aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parl
franais.

L'interrogant bailli, qui jusque-l s'tait dfi un peu du
personnage, conut pour lui un profond respect; il lui parla avec
plus de civilit qu'auparavant, de quoi l'Ingnu ne s'aperut
pas.

Mademoiselle de Saint-Yves tait fort curieuse de savoir comment
on fesait l'amour au pays des Hurons.  En fesant de belles
actions, rpondit-il, pour plaire aux personnes qui vous
ressemblent.  Tous les convives applaudirent avec tonnement.
Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise.  Mademoiselle
de Kerkabon rougit aussi, mais elle n'tait pas si aise; elle fut
un peu pique que la galanterie ne s'adresst pas  elle; mais
elle tait si bonne personne, que son affection pour le Huron
n'en fut point du tout altre.  Elle lui demanda, avec beaucoup
de bont, combien il avait eu de matresses en Huronie.  Je n'en
ai jamais eu qu'une, dit l'Ingnu; c'tait mademoiselle Abacaba,
la bonne amie de ma chre nourrice; les joncs ne sont pas plus
droits, l'hermine n'est pas plus blanche, les moutons sont moins
doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si lgers
que l'tait Abacaba.  Elle poursuivait un jour un livre dans
notre voisinage, environ  cinquante lieues de notre habitation;
un Algonquin mal lev, qui habitait cent lieues plus loin, vint
lui prendre son livre; je le sus, j'y courus, je terrassai
l'Algonquin d'un coup de massue, je l'amenai, aux pieds de ma
matresse, pieds et poings lis.  Les parents d'Abacaba voulurent
le manger, mais je n'eus jamais de got pour ces sortes de
festins; je lui rendis sa libert, j'en fis un ami.  Abacaba fut
si touche de mon procd qu'elle me prfra  tous ses amants.
Elle m'aimerait encore si elle n'avait pas t mange par un
ours: j'ai puni l'ours, j'ai port longtemps sa peau; mais cela
ne m'a pas consol.

Mademoiselle de Saint-Yves,  ce rcit, sentait un plaisir secret
d'apprendre que l'Ingnu n'avait eu qu'une matresse, et
qu'Abacaba n'tait plus; mais elle ne dmlait pas la cause de
son plaisir.  Tout le monde fixait les yeux sur l'Ingnu; on le
louait beaucoup d'avoir empch ses camarades de manger un
Algonquin.

L'impitoyable bailli, qui ne pouvait rprimer sa fureur de
questionner, poussa enfin la curiosit jusqu' s'informer de
quelle religion tait M. le Huron; s'il avait choisi la religion
anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote?  Je suis de ma
religion, dit-il, comme vous de la vtre.  Hlas!  s'cria la
Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n'ont pas
seulement song  le baptiser.  Eh!  mon Dieu, disait
mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne
soient pas catholiques?  Est-ce que les rvrends pres jsuites
ne les ont pas tous convertis?  L'Ingnu l'assura que dans son
pays on ne convertissait personne; que jamais un vrai Huron
n'avait chang d'opinion, et que mme il n'y avait point dans sa
langue de terme qui signifit _inconstance_.  Ces derniers mots
plurent extrmement  mademoiselle de Saint-Yves.

Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon 
M. le prieur; vous en aurez l'honneur, mon cher frre; je veux
absolument tre sa marraine: M. l'abb de Saint-Yves le
prsentera sur les fonts: ce sera une crmonie bien brillante;
il en sera parl dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera
un honneur infini.  Toute la compagnie seconda la matresse de la
maison; tous les convives criaient: Nous le baptiserons!
L'Ingnu rpondit qu'en Angleterre on laissait vivre les gens 
leur fantaisie.  Il tmoigna que la proposition ne lui plaisait
point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la
loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu'il repartait le lendemain.
On acheva de vider sa bouteille d'eau des Barbades, et chacun
s'alla coucher.

Quand on eut reconduit l'Ingnu dans sa chambre, mademoiselle de
Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se
tenir de regarder par le trou d'une large serrure pour voir
comment dormait un Huron.  Elles virent qu'il avait tendu la
couverture du lit sur le plancher, et qu'il reposait dans la plus
belle attitude du monde.


CHAPITRE II

Le Huron, nomm l'Ingnu, reconnu de ses parents.

L'Ingnu, selon sa coutume, s'veilla avec le soleil, au chant du
coq, qu'on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du
jour_.  Il n'tait pas comme la bonne compagnie, qui languit dans
un lit oiseux jusqu' ce que le soleil ait fait la moiti de son
tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d'heures
prcieuses dans cet tat mitoyen entre la vie et la mort, et qui
se plaint encore que la vie est trop courte.

Il avait dj fait deux ou trois lieues, il avait tu trente
pices de gibier  balle seule, lorsqu'en rentrant il trouva
monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrte
soeur, se promenant en bonnet de nuit dans leur petit jardin.  Il
leur prsenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une
espce de petit talisman qu'il portait toujours  son cou, il les
pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne rception.
C'est ce que j'ai de plus prcieux, leur dit-il; on m'a assur
que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit
brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez
toujours heureux.

Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la
navet de l'Ingnu.  Ce prsent consistait en deux petits
portraits assez mal faits, attachs ensemble avec une courroie
fort grasse.

Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s'il y avait des peintres en
Huronie.  Non, dit l'Ingnu; cette raret me vient de ma
nourrice; son mari l'avait eue par conqute, en dpouillant
quelques Franais du Canada qui nous avaient fait la guerre;
c'est tout ce que j'en ai su.

Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de
couleur, il s'mut, ses mains tremblrent.  Par Notre-Dame de la
Montagne, s'cria-t-il, je crois que voil le visage de mon frre
le capitaine et de sa femme!  Mademoiselle, aprs les avoir
considrs avec la mme motion, en jugea de mme.  Tous deux
taient saisis d'tonnement et d'une joie mle de douleur; tous
deux s'attendrissaient; tous deux pleuraient; leur coeur
palpitait; ils poussaient des cris; ils s'arrachaient les
portraits; chacun d'eux les prenait et les rendait vingt fois en
une seconde; ils dvoraient des yeux les portraits et le Huron;
ils lui demandaient l'un aprs l'autre, et tous deux -la-fois,
en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures taient
tombes entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils
comptaient les temps depuis le dpart du capitaine; ils se
souvenaient d'avoir eu nouvelle qu'il avait t jusqu'au pays des
Hurons, et que depuis ce temps ils n'en avaient jamais entendu
parler.

L'Ingnu leur avait dit qu'il n'avait connu ni pre ni mre.  Le
prieur, qui tait homme de sens, remarqua que l'Ingnu avait un
peu de barbe; il savait trs bien que les Hurons n'en ont point.
Son menton est cotonn, il est donc fils d'un homme d'Europe; mon
frre et ma belle-soeur ne parurent plus aprs l'expdition
contre les Hurons, en 1669: mon neveu devait alors tre  la
mamelle: la nourrice hurone lui a sauv la vie et lui a servi de
mre.  Enfin, aprs cent questions et cent rponses, le prieur et
sa soeur conclurent que le Huron tait leur propre neveu.  Ils
l'embrassaient en versant des larmes; et l'Ingnu riait, ne
pouvant s'imaginer qu'un Huron ft neveu d'un prieur bas-breton.

Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui tait grand
physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de
l'Ingnu; il fit trs habilement remarquer qu'il avait les yeux
de sa mre, le front et le nez de feu monsieur le capitaine de
Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un et de l'autre.

Mademoiselle de Saint-Yves, qui n'avait jamais vu le pre ni la
mre, assura que l'Ingnu leur ressemblait parfaitement.  Ils
admiraient tous la Providence et l'enchanement des vnements de
ce monde.  Enfin on tait si persuad, si convaincu de la
naissance de l'Ingnu, qu'il consentit lui-mme  tre neveu de
monsieur le prieur, en disant qu'il aimait autant l'avoir pour
oncle qu'un autre.

On alla rendre grce  Dieu dans l'glise de Notre-Dame de la
Montagne, tandis que le Huron d'un air indiffrent s'amusait 
boire dans la maison.

Les Anglais qui l'avaient amen, et qui taient prts  mettre 
la voile, vinrent lui dire qu'il tait temps de partir.
Apparemment, leur dit-il, que vous n'avez pas retrouv vos oncles
et vos tantes; je reste ici; retournez  Plymouth, je vous donne
toutes mes hardes, je n'ai plus besoin de rien au monde, puisque
je suis le neveu d'un prieur.  Les Anglais mirent  la voile, en
se souciant fort peu que l'Ingnu et des parents ou non en
Basse-Bretagne.

Aprs que l'oncle, la tante, et la compagnie, eurent chant le
_Te Deum_; aprs que le bailli eut encore accabl l'Ingnu de
questions; aprs qu'on eut puis tout ce que l'tonnement, la
joie, la tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne
et l'abb de Saint-Yves conclurent  faire baptiser l'Ingnu au
plus vite.  Mais il n'en tait pas d'un grand Huron de vingt-deux
ans, comme d'un enfant qu'on rgnre sans qu'il en sache rien.
Il fallait l'instruire, et cela paraissait difficile; car l'abb
de Saint-Yves supposait qu'un homme qui n'tait pas n en France
n'avait pas le sens commun.

Le prieur fit observer  la compagnie que, si en effet
M. l'Ingnu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de natre en
Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en
pouvait juger par toutes ses rponses, et que srement la nature
l'avait beaucoup favoris, tant du ct paternel que du maternel.

On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre.  Il
dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques
morceaux de Shakespeare qu'il savait par coeur; qu'il avait
trouv ces livres chez le capitaine du vaisseau qui l'avait amen
de l'Amrique  Plymouth, et qu'il en tait fort content.  Le
bailli ne manqua pas de l'interroger sur ces livres.  Je vous
avoue, dit l'Ingnu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et
que je n'ai pas entendu le reste.

L'abb de Saint-Yves,  ce discours, fit rflexion que c'tait
ainsi que lui-mme avait toujours lu, et que la plupart des
hommes ne lisaient gure autrement.  Vous avez sans doute lu la
_Bible_?  dit-il au Huron.  Point du tout, monsieur l'abb; elle
n'tait pas parmi les livres de mon capitaine; je n'en ai jamais
entendu parler.  Voil comme sont ces maudits Anglais, criait
mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus de cas d'une pice de
Shakespeare, d'un plum-pudding et d'une bouteille de rum que du
Pentateuque.  Aussi n'ont-ils jamais converti personne en
Amrique.  Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur
prendrons la Jamaque et la Virginie avant qu'il soit peu de
temps.

Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de
Saint-Malo pour habiller l'Ingnu de pied en cap.  La compagnie
se spara; le bailli alla faire ses questions ailleurs.
Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se retourna plusieurs
fois pour regarder l'Ingnu; et il lui fit des rvrences plus
profondes qu'il n'en avait jamais fait[1]  personne en sa vie.

  [1] Plusieurs ditions de 1767 portent: _faites_.  B.


Le bailli, avant de prendre cong, prsenta  mademoiselle de
Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collge; mais 
peine le regarda-t-elle, tant elle tait occupe de la politesse
du Huron.



CHAPITRE III.

Le Huron, nomm l'Ingnu, converti.


Monsieur le prieur voyant qu'il tait un peu sur l'ge, et que
Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tte
qu'il pourrait lui rsigner son bnfice, s'il russissait  le
baptiser, et  le faire entrer dans les ordres.

L'Ingnu avait une mmoire excellente.  La fermet des organes de
Basse-Bretagne, fortifie par le climat du Canada, avait rendu sa
tte si vigoureuse, que quand on frappait dessus,  peine le
sentait-il; et quand on gravait dedans, rien ne s'effaait; il
n'avait jamais rien oubli.  Sa conception tait d'autant plus
vive, et plus nette, que son enfance n'ayant point t charge
des inutilits et des sottises qui accablent la ntre, les choses
entraient dans sa cervelle sans nuage.  Le prieur rsolut enfin
de lui faire lire le nouveau _Testament_.  L'Ingnu le dvora
avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni
dans quel pays toutes les aventures rapportes dans ce livre
taient arrives, il ne douta point que le lieu de la scne ne
ft en Basse-Bretagne; et il jura qu'il couperait le nez et les
oreilles  Caphe et  Pilate, si jamais il rencontrait ces
marauds-l.

Son oncle, charm de ces bonnes dispositions, le mit au fait en
peu de temps; il loua son zle; mais il lui apprit que ce zle
tait inutile, attendu que ces gens-l taient morts il y avait
environ seize cent quatre-vingt-dix annes.  L'Ingnu sut bientt
presque tout le livre par coeur.  Il proposait quelquefois des
difficults qui mettaient le prieur fort en peine.  Il tait
oblig souvent de consulter l'abb de Saint-Yves, qui, ne sachant
que rpondre, fit venir un jsuite bas-breton pour achever la
conversion du Huron.

Enfin la grce opra; l'Ingnu promit de se faire chrtien; il ne
douta pas qu'il ne dt commencer par tre circoncis; car,
disait-il, je ne vois pas dans le livre qu'on m'a fait lire un
seul personnage qui ne l'ait t; il est donc vident que je dois
faire le sacrifice de mon prpuce; le plus tt c'est le mieux.
Il ne dlibra point: il envoya chercher le chirurgien du
village, et le pria de lui faire l'opration, comptant rjouir
infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie, quand
une fois la chose serait faite.  Le frater, qui n'avait point
encore fait cette opration, en avertit la famille, qui jeta les
hauts cris.  La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui
paraissait rsolu et expditif, ne se ft lui-mme l'opration
trs maladroitement, et qu'il n'en rsultt de tristes effets,
auxquels les dames s'intressent toujours par bont d'me.

Le prieur redressa les ides du Huron; il lui remontra que la
circoncision n'tait plus de mode; que le baptme tait beaucoup
plus doux et plus salutaire; que la loi de grce n'tait pas
comme la loi de rigueur.  L'Ingnu, qui avait beaucoup de bon
sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur; ce qui
est assez rare en Europe aux gens qui disputent; enfin il promit
de se faire baptiser quand on voudrait.

Il fallait auparavant se confesser; et c'tait l le plus
difficile.  L'Ingnu avait toujours en poche le livre que son
oncle lui avait donn.  Il n'y trouvait pas qu'un seul aptre se
ft confess, et cela le rendait trs rtif.  Le prieur lui
ferma la bouche en lui montrant, dans l'ptre de saint
Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux
hrtiques: _Confessez vos pchs les uns aux autres_.  Le Huron
se tut, et se confessa  un rcollet.  Quand il eut fini, il tira
le rcollet du confessionnal, et saisissant son homme d'un bras
vigoureux, il se mit  sa place, et le fit mettre  genoux devant
lui: Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux
autres_; je t'ai cont mes pchs, tu ne sortiras pas d'ici que tu
ne m'aies cont les tiens.  En parlant ainsi, il appuyait son
large genou contre la poitrine de son adverse partie.  Le
rcollet pousse des hurlements qui font retentir l'glise.  On
accourt au bruit, on voit le catchumne qui gourmait le moine au
nom de saint Jacques-le-Mineur.  La joie de baptiser un
Bas-Breton huron et anglais tait si grande, qu'on passa
par-dessus ces singularits.  Il y eut mme beaucoup de
thologiens qui pensrent que la confession n'tait pas
ncessaire, puisque le baptme tenait lieu de tout.

On prit jour avec l'vque de Saint-Malo, qui, flatt comme on
peut le croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux
quipage, suivi de son clerg.  Mademoiselle de Saint-Yves, en
bnissant Dieu, mit sa plus belle robe, et fit venir une
coiffeuse de Saint-Malo, pour briller  la crmonie.
L'interrogant bailli accourut avec toute la contre.  L'glise
tait magnifiquement pare; mais quand il fallut prendre le Huron
pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.

L'oncle et la tante le cherchrent partout.  On crut qu'il tait
 la chasse, selon sa coutume.  Tous les convis  la fte
parcoururent les bois et les villages voisins: point de nouvelles
du Huron.

On commenait  craindre qu'il ne ft retourn en Angleterre.  On
se souvenait de lui avoir entendu dire qu'il aimait fort ce
pays-l.  Monsieur le prieur et sa soeur taient persuads qu'on
n'y baptisait personne, et tremblaient pour l'me de leur neveu.
L'vque tait confondu et prt  s'en retourner; le prieur et
l'abb de Saint-Yves se dsespraient; le bailli interrogeait
tous les passants avec sa gravit ordinaire; mademoiselle de
Kerkabon pleurait; mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas,
mais elle poussait de profonds soupirs qui semblaient tmoigner
son got pour les sacrements.  Elles se promenaient tristement le
long des saules et des roseaux qui bordent la petite rivire de
Rance, lorsqu'elles aperurent au milieu de la rivire une grande
figure assez blanche, les deux mains croises sur la poitrine.
Elles jetrent un grand cri et se dtournrent.  Mais la
curiosit l'emportant bientt sur toute autre considration,
elles se coulrent doucement entre les roseaux; et quand elles
furent bien sres de n'tre point vues, elles voulurent voir de
quoi il s'agissait.



 CHAPITRE IV.

L'Ingnu baptis.


Le prieur et l'abb tant accourus demandrent  l'Ingnu ce
qu'il fesait l.  Eh parbleu!  messieurs, j'attends le baptme:
il y a une heure que je suis dans l'eau jusqu'au cou, et il n'est
pas honnte de me laisser morfondre.

Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n'est pas ainsi
qu'on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez
avec nous.  Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours,
disait tout bas  sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu'il
reprenne sitt ses habits?

Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m'en ferez pas
accroire cette fois-ci comme l'autre; j'ai bien tudi depuis ce
temps-l, et je suis trs certain qu'on ne se baptise pas
autrement.  L'eunuque de la reine Candace[1] fut baptis dans un
ruisseau; je vous dfie de me montrer dans le livre que vous
m'avez donn qu'on s'y soit jamais pris d'une autre faon.  Je ne
serai point baptis du tout, ou je le serai dans la rivire.  On
eut beau lui remontrer que les usages avaient chang, l'Ingnu
tait ttu, car il tait breton et huron.  Il revenait toujours 
l'eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa tante
et mademoiselle de Saint-Yves, qui l'avaient observ entre les
saules, fussent en droit de lui dire qu'il ne lui appartenait pas
de citer un pareil homme, elles n'en firent pourtant rien, tant
tait grande leur discrtion.  L'vque vint lui-mme lui parler,
ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa
contre l'vque.

  [1] Dans les premires ditions on avait mis: _la reine de
  Candace_.  En corrigeant cette faute, Voltaire mit dans
  l'_errata_ un _N. B._ en ces termes: Comment le P. Quesnel
  aurait-il ignor que Candace tait le nom des belles reines
  d'Ethiopie, comme Pharaon on Pharou tait le ltitre des rois
  d'gypte? B.


Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m'a donn mon oncle,
un seul homme qui n'ait pas t baptis dans la rivire, et je
ferai tout ce que vous voudrez.

La tante, dsespre, avait remarqu que la premire fois que son
neveu avait fait la rvrence, il en avait fait une plus profonde
 mademoiselle de Saint-Yves qu' aucune autre personne de la
compagnie, qu'il n'avait pas mme salu monsieur l'vque avec ce
respect ml de cordialit qu'il avait tmoign  cette belle
demoiselle.  Elle prit le parti de s'adresser  elle dans ce
grand embarras; elle la pria d'interposer son crdit pour engager
le Huron  se faire baptiser de la mme manire que les Bretons,
ne croyant pas que son neveu pt jamais tre chrtien s'il
persistait  vouloir tre baptis dans l'eau courante.

Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu'elle
sentait d'tre charge d'une si importante commission.  Elle
s'approcha modestement de l'Ingnu, et lui serrant la main d'une
manire tout--fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour
moi?  lui dit-elle; et en prononant ces mots elle baissait les
yeux, et les relevait avec une grce attendrissante.  Ah!  tout
ce que vous voudrez, mademoiselle, tout ce que vous me
commanderez; baptme d'eau, baptme de feu[2], baptme de sang,
il n'y a rien que je vous refuse.  Mademoiselle de Saint-Yves eut
la gloire de faire en deux paroles ce que ni les empressements du
prieur, ni les interrogations ritres du bailli, ni les
raisonnements mme de monsieur l'vque, n'avaient pu faire.
Elle sentit son triomphe; mais elle n'en sentait pas encore toute
l'tendue.

  [2] Voyez tome XXVII, page 289.  B.


Le baptme fut administr et reu avec toute la dcence, toute la
magnificence, tout l'agrment possibles.  L'oncle et la tante
cdrent  monsieur l'abb de Saint-Yves et  sa soeur l'honneur
de tenir l'Ingnu sur les fonts.  Mademoiselle de Saint-Yves
rayonnait de joie de se voir marraine.  Elle ne savait pas  quoi
ce grand titre l'asservissait; elle accepta cet honneur sans en
connatre les fatales consquences.

Comme il n'y a jamais eu de crmonie qui ne ft suivie d'un
grand dner, on se mit  table au sortir du baptme.  Les
goguenards de Basse-Bretagne dirent qu'il ne fallait pas baptiser
son vin.  Monsieur le prieur disait que le vin, selon Salomon,
rjouit le coeur de l'homme.  Monsieur l'vque ajoutait que le
patriarche Juda devait lier son non  la vigne, et tremper son
manteau dans le sang du raisin, et qu'il tait bien triste qu'on
n'en pt faire autant en Basse-Bretagne,  laquelle Dieu avait
dni les vignes.  Chacun tchait de dire un bon mot sur le
baptme de l'Ingnu, et des galanteries  la marraine.  Le
bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s'il serait
fidle  ses promesses.  Comment voulez-vous que je manque  mes
promesses, rpondit le Huron, puisque je les ai faites entre les
mains de mademoiselle de Saint-Yves?

Le Huron s'chauffa; il but beaucoup  la sant de sa marraine.
Si j'avais t baptis de votre main, dit-il, je sens que l'eau
froide qu'on m'a verse sur le chignon m'aurait brl.  Le bailli
trouva cela trop potique, ne sachant pas combien l'allgorie est
familire au Canada.  Mais la marraine en fut extrmement
contente.

On avait donn le nom d'Hercule au baptis.  L'vque de
Saint-Malo demandait toujours quel tait ce patron dont il
n'avait jamais entendu parler.  Le jsuite, qui tait fort
savant, lui dit que c'tait un saint qui avait fait douze
miracles.  Il y en avait un treizime qui valait les douze
autres, mais dont il ne convenait pas  un jsuite de parler;
c'tait celui d'avoir chang cinquante filles en femmes en une
seule nuit.  Un plaisant qui se trouva l releva ce miracle avec
nergie.  Toutes les dames baissrent les yeux, et jugrent  la
physionomie de l'Ingnu qu'il tait digne du saint dont il
portait le nom.



CHAPITRE V.

L'Ingnu amoureux.


Il faut avouer que depuis ce baptme et ce dner mademoiselle de
Saint-Yves souhaita passionnment que monsieur l'vque la ft
encore participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule
l'Ingnu.  Cependant, comme elle tait bien leve et fort
modeste, elle n'osait convenir tout--fait avec elle-mme de ses
tendres sentiments; mais, s'il lui chappait un regard, un mot,
un geste, une pense, elle enveloppait tout cela d'un voile de
pudeur infiniment aimable.  Elle tait tendre, vive, et sage.

Ds que monsieur l'vque fut parti, l'Ingnu et mademoiselle de
Saint-Yves se rencontrrent sans avoir fait rflexion qu'ils se
cherchaient.  Ils se parlrent sans avoir imagin ce qu'ils se
diraient.  L'Ingnu lui dit d'abord qu'il l'aimait de tout son
coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait t fou dans son
pays, n'approchait pas d'elle.  Mademoiselle lui rpondit, avec
sa modestie ordinaire, qu'il fallait en parler au plus vite 
monsieur le prieur son oncle et  mademoiselle sa tante, et que
de son ct elle en dirait deux mots  son cher frre l'abb de
Saint-Yves, et qu'elle se flattait d'un consentement commun.

L'Ingnu lui rpond qu'il n'avait besoin du consentement de
personne, qu'il lui paraissait extrmement ridicule d'aller
demander  d'autres ce qu'on devait faire; que, quand deux
parties sont d'accord, on n'a pas besoin d'un tiers pour les
accommoder.  Je ne consulte personne, dit-il, quand j'ai envie de
djeuner, ou de chasser, ou de dormir: je sais bien qu'en amour
il n'est pas mal d'avoir le consentement de la personne  qui on
en veut: mais, comme ce n'est ni de mon oncle ni de ma tante que
je suis amoureux, ce n'est pas  eux que je dois m'adresser dans
cette affaire, et, si vous m'en croyez, vous vous passerez aussi
de monsieur l'abb de Saint-Yves.

On peut juger que la belle Bretonne employa toute la dlicatesse
de son esprit  rduire son Huron aux termes de la biensance.
Elle se fcha mme, et bientt se radoucit.  Enfin on ne sait
comment aurait fini cette conversation, si, le jour baissant,
monsieur l'abb n'avait ramen sa soeur  son abbaye.  L'Ingnu
laissa coucher son oncle et sa tante, qui taient un peu fatigus
de la crmonie et de leur long dner.  Il passa une partie de la
nuit  faire des vers en langue hurone pour sa bien-aime; car il
faut savoir qu'il n'y a aucun pays de la terre o l'amour n'ait
rendu les amants potes.

Le lendemain son oncle lui parla ainsi aprs le djeuner, en
prsence de mademoiselle de Kerkabon, qui tait tout attendrie:
Le ciel soit lou de ce que vous avez l'honneur, mon cher neveu,
d'tre chrtien et Bas-Breton!  mais cela ne suffit pas; je suis
un peu sur l'ge; mon frre n'a laiss qu'un petit coin de terre
qui est trs peu de chose; j'ai un bon prieur; si vous voulez
seulement vous faire sous-diacre, comme je l'espre, je vous
rsignerai mon prieur, et vous vivrez fort  votre aise, aprs
avoir t la consolation de ma vieillesse.

L'Ingnu rpondit: Mon oncle, grand bien vous fasse!  vivez tant
que vous pourrez.  Je ne sais pas ce que c'est que d'tre
sous-diacre ni que de rsigner; mais tout me sera bon pourvu que
j'aie mademoiselle de Saint-Yves  ma disposition.  Eh!  mon
Dieu, mon neveu, que me dites-vous l?  Vous aimez donc cette
belle demoiselle  la folie?--Oui, mon oncle.--- Hlas!  mon
neveu, il est impossible que vous l'pousiez.--Cela est trs
possible, mon oncle; car non seulement elle m'a serr la main en
me quittant, mais elle m'a promis qu'elle me demanderait en
mariage; et assurment je l'pouserai.--Cela est impossible,
vous dis-je, elle est votre marraine; c'est un pch pouvantable
 une marraine de serrer la main de son filleul: il n'est pas
permis d'pouser sa marraine; les lois divines et humaines s'y
opposent.--Morbleu!  mon oncle, vous vous moquez de moi:
pourquoi serait-il dfendu d'pouser sa marraine, quand elle est
jeune et jolie?  Je n'ai point vu dans le livre que vous m'avez
donn qu'il ft mal d'pouser les filles qui ont aid les gens 
tre baptiss.  Je m'aperois tous les jours qu'on fait ici une
infinit de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu'on
n'y fait rien de tout ce qu'il dit: je vous avoue que cela
m'tonne et me fche.  Si on me prive de la belle Saint-Yves,
sous prtexte de mon baptme, je vous avertis que je l'enlve, et
que je me dbaptise.

Le prieur fut confondu; sa soeur pleura.  Mon cher frre,
dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne; notre
saint-pre le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra
tre chrtiennement heureux avec ce qu'il aime.  L'Ingnu
embrassa sa tante.  Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui
favorise avec tant de bont les garons et les filles dans leurs
amours?  Je veux lui aller parler tout--l'heure.

On lui expliqua ce que c'tait que le pape; et l'Ingnu fut
encore plus tonn qu'auparavant.  Il n'y a pas un mot de tout
cela dans votre livre, mon cher oncle; j'ai voyag, je connais la
mer; nous sommes ici sur la cte de l'ocan; et je quitterais
mademoiselle de Saint-Yves pour aller demander la permission de
l'aimer  un homme qui demeure vers la Mditerrane,  quatre
cents lieues d'ici, et dont je n'entends point la langue!  cela
est d'un ridicule incomprhensible.  Je vais sur-le-champ chez
monsieur l'abb de Saint-Yves, qui ne demeure qu' une lieue de
vous, et je vous rponds que j'pouserai ma matresse dans la
journe.

Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume,
lui demanda o il allait.  Je vais me marier, dit l'Ingnu en
courant; et au bout d'un quart d'heure il tait dj chez sa
belle et chre basse-brette qui dormait encore.  Ah!  mon frre,
disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez
un sous-diacre de notre neveu.

Le bailli fut trs mcontent de ce voyage; car il prtendait que
son fils poust la Saint-Yves; et ce fils tait encore plus sot
et plus insupportable que son pre.

CHAPITRE VI.

L'Ingnu court chez sa matresse, et devient furieux.

A peine l'Ingnu tait arriv, qu'ayant demand  une vieille
servante o tait la chambre de sa matresse, il avait pouss
fortement la porte mal ferme, et s'tait lanc vers le lit.
Mademoiselle de Saint-Yves, se rveillant en sursaut, s'tait
crie: Quoi!  c'est vous!  ah!  c'est vous!  arrtez-vous, que
faites-vous?"  Il avait rpondu: Je vous pouse; et en effet il
l'pousait, si elle ne s'tait pas dbattue avec toute
l'honntet d'une personne qui a de l'ducation.

L'Ingnu n'entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces
faons-l extrmement impertinentes.  Ce n'tait pas ainsi qu'en
usait mademoiselle Abacaba, ma premire matresse; vous n'avez
point de probit; vous m'avez promis mariage, et vous ne voulez
point faire mariage; c'est manquer aux premires lois de
l'honneur; je vous apprendrai  tenir votre parole, et je vous
remettrai dans le chemin de la vertu.

L'Ingnu possdait une vertu mle et intrpide, digne de son
patron Hercule, dont on lui avait donn le nom  son baptme; il
allait l'exercer dans toute son tendue, lorsqu'aux cris perants
de la demoiselle plus discrtement vertueuse, accourut le sage
abb de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique
dvot, et un prtre de paroisse.  Cette vue modra le courage de
l'assaillant.  Eh, mon Dieu!  mon cher voisin, lui dit l'abb,
que faites-vous l?  Mon devoir, rpliqua le jeune homme; je
remplis mes promesses, qui sont sacres.

Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant.  On emmena
l'Ingnu dans un autre appartement.  L'abb lui remontra
l'normit du procd.  L'Ingnu se dfendit sur les privilges
de la loi naturelle, qu'il connaissait parfaitement.  L'abb
voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage,
et que, sans les conventions faites entre les hommes, la loi de
nature ne serait presque jamais qu'un brigandage naturel.  Il
faut, lui disait-il, des notaires, des prtres, des tmoins, des
contrats, des dispenses.  L'Ingnu lui rpondit par la rflexion
que les sauvages ont toujours faite: Vous tes donc de bien
malhonntes gens, puisqu'il faut entre vous tant de prcautions.

L'abb eut de la peine  rsoudre cette difficult.  Il y a,
dit-il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de fripons parmi
nous; et il y en aurait autant chez les Hurons, s'ils taient
rassembls dans une grande ville; mais aussi il y a des mes
sages, honntes, claires, et ce sont ces hommes-l qui ont fait
les lois.  Plus on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre;
on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la
vertu s'est donn elle-mme.

Cette rponse frappa l'Ingnu.  On a dj remarqu qu'il avait
l'esprit juste.  On l'adoucit par des paroles flatteuses; on lui
donna des esprances: ce sont les deux piges o les hommes des
deux hmisphres se prennent; on lui prsenta mme mademoiselle
de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette.  Tout se passa
avec la plus grande biensance, mais, malgr cette dcence, les
yeux tincelants de l'Ingnu Hercule firent toujours baisser ceux
de sa matresse, et trembler la compagnie.

On eut une peine extrme  le renvoyer chez ses parents.  Il
fallut encore employer le crdit de la belle Saint-Yves; plus
elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l'aimait.  Elle le
fit partir, et en fut trs afflige: enfin, quand il fut parti,
l'abb, qui non seulement tait le frre trs an de
mademoiselle de Saint-Yves, mais qui tait aussi son tuteur, prit
le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant
terrible.  Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours
son fils  la soeur de l'abb, lui conseilla de mettre la pauvre
fille dans une communaut.  Ce fut un coup terrible: une
indiffrente qu'on mettrait en couvent jetterait les hauts cris;
mais une amante, et une amante aussi sage que tendre!  c'tait de
quoi la mettre au dsespoir.

L'Ingnu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa navet
ordinaire.  Il essuya les mmes remontrances qui firent quelque
effet sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain,
quand il voulut retourner chez sa belle matresse, pour raisonner
avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de convention,
monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu'elle
tait dans un couvent.  Eh bien!  dit-il, j'irai raisonner dans
ce couvent.  Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort
au long ce que c'tait qu'un couvent ou un convent, que ce mot
venait du latin _conventus_, qui signifie assemble; et le Huron ne
pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas tre admis dans
l'assemble.  Sitt qu'il fut instruit que cette assemble tait
une espce de prison o l'on tenait les filles renfermes, chose
horrible, inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint
aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque Euryte, roi
d'Oechalie, non moins cruel que l'abb de Saint-Yves, lui refusa
la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l'abb.
Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa matresse,
ou se brler avec elle.  Mademoiselle de Kerkabon, pouvante,
renonait plus que jamais  toutes les esprances de voir son
neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu'il avait le diable au
corps depuis qu'il tait baptis.

CHAPITRE VIL

L'Ingnu repousse les Anglais.

L'Ingnu, plong dans une sombre et profonde mlancolie, se
promena vers le bord de la mer, son fusil  deux coups sur
l'paule, son grand coutelas au ct, tirant de temps en temps
sur quelques oiseaux, et souvent tent de tirer sur lui-mme:
mais il aimait encore la vie,  cause de mademoiselle de
Saint-Yves.  Tantt il maudissait son oncle, sa tante, toute la
Basse-Bretagne, et son baptme; tantt il les bnissait,
puisqu'ils lui avaient fait connatre celle qu'il aimait.  Il
prenait sa rsolution d'aller brler le couvent, et il s'arrtait
tout court, de peur de brler sa matresse.  Les flots de la
Manche ne sont pas plus agits par les vents d'est et d'ouest que
son coeur l'tait par tant de mouvements contraires.

Il marchait  grands pas, sans savoir o, lorsqu'il entendit le
son du tambour.  Il vit de loin tout un peuple dont une moiti
courait au rivage, et l'autre s'enfuyait.

Mille cris s'lvent de tous cts; la curiosit et le courage le
prcipitent  l'instant vers l'endroit d'o partaient ces
clameurs, il y vole en quatre bonds.  Le commandant de la milice,
qui avait soup avec lui chez le prieur, le reconnut aussitt; il
court  lui, les bras ouverts: Ah!  c'est l'Ingnu, il combattra
pour nous.  Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurrent
et crirent aussi: C'est l'Ingnu!  c'est l'Ingnu!

Messieurs, dit-il, de quoi s'agit-il?  pourquoi tes-vous si
effars?  a-t-on mis vos matresses dans des couvents?  Alors
cent voix confuses s'crient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui
abordent?  Eh bien!  rpliqua le Huron, ce sont de braves gens;
ils ne m'ont point enlev ma matresse.

Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller
l'abbaye de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-tre
enlever mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur
lequel il avait abord en Bretagne n'tait venu que pour
reconnatre la cte; qu'ils fesaient des actes d'hostilit, sans
avoir dclar la guerre au roi de France, et que la province
tait expose.  Ah!  si cela est, ils violent la loi naturelle;
laissez-moi faire; j'ai demeur long-temps parmi eux, je sais
leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu'ils puissent
avoir un si mchant dessein.

Pendant cette conversation, l'escadre anglaise approchait; voil
le Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau,
arrive, monte au vaisseau amiral, et demande s'il est vrai qu'ils
viennent ravager le pays sans avoir dclar la guerre
honntement.  L'amiral et tout son bord firent de grands clats
de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyrent.

L'Ingnu piqu ne songea plus qu' se bien battre contre ses
anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur.
Les gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se
joint  eux: on avait quelques canons; il les charge, il les
pointe, il les tire l'un aprs l'autre.  Les Anglais dbarquent;
il court  eux, il en tue trois de sa main, il blesse mme
l'amiral, qui s'tait moqu de lui.  Sa valeur anime le courage
de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et toute la cte
retentissait des cris de victoire, vive le roi, vive l'Ingnu!
Chacun l'embrassait, chacun s'empressait d'tancher le sang de
quelques blessures lgres qu'il avait reues.  Ah!  disait-il,
si mademoiselle de Saint-Yves tait l, elle me mettrait une
compresse.

Le bailli, qui s'tait cach dans sa cave pendant le combat, vint
lui faire compliment comme les autres.  Mais il fut bien surpris
quand il entendit Hercule l'Ingnu dire  une douzaine de jeunes
gens de bonne volont, dont il tait entour: Mes amis, ce n'est
rien d'avoir dlivr l'abbaye de la Montagne, il faut dlivrer
une fille.  Toute cette bouillante jeunesse prit feu  ces seules
paroles.  On le suivait dj en foule, on courait au couvent.  Si
le bailli n'avait pas sur-le-champ averti le commandant, si on
n'avait pas couru aprs la troupe joyeuse, c'en tait fait.  On
ramena l'Ingnu chez son oncle et sa tante, qui le baignrent de
larmes de tendresse.

Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur,
lui dit l'oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon
frre le capitaine, et probablement aussi gueux.  Et mademoiselle
de Kerkabon pleurait toujours en l'embrassant, et en disant: Il
se fera tuer comme mon frre; il vaudrait bien mieux qu'il ft
sous-diacre.

L'Ingnu, dans le combat, avait ramass une grosse bourse remplie
de guines, que probablement l'amiral avait laiss tomber.  Il ne
douta pas qu'avec cette bourse il ne pt acheter toute la
Basse-Bretagne, et surtout faire mademoiselle de Saint-Yves
grande dame.  Chacun l'exhorta  faire le voyage de Versailles,
pour y recevoir le prix de ses services.  Le commandant, les
principaux officiers, le comblrent de certificats.  L'oncle et
la tante approuvrent le voyage du neveu.  Il devait tre, sans
difficult, prsent au roi: cela seul lui donnerait un
prodigieux relief dans la province.  Ces deux bonnes gens
ajoutrent  la bourse anglaise un prsent considrable de leurs
pargnes.  L'Ingnu disait en lui-mme: Quand je verrai le roi,
je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et
certainement il ne me refusera pas.  Il partit donc aux
acclamations de tout le canton, touff d'embrassements, baign
des larmes de sa tante, bni par son oncle, et se recommandant 
la belle Saint-Yves.


CHAPITRE VIII.

L'Ingnu va en cour.  Il soupe en chemin avec des huguenots.

L'Ingnu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ'il n'y
avait point alors d'autre commodit.  Quand il fut  Saumur, il
s'tonna de trouver la ville presque dserte, et de voir
plusieurs familles qui dmnageaient.  On lui dit que, six ans
auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille mes, et qu'
prsent il n'y en avait pas six mille.  Il ne manqua pas d'en
parler  souper dans son htellerie.  Plusieurs protestants
taient  table; les uns se plaignaient amrement, d'autres
frmissaient de colre, d'autres disaient en pleurant,

     ......  Nos dulcia linquimus arva,
              Nos patriam fugimus[1].

  [1]Virgile, _clog_. I, vers 3.  B.


L'Ingnu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces
paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes,
nous fuyons notre patrie.

Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?--C'est qu'on veut
que nous reconnaissions le pape.--Et pourquoi ne le
reconnatriez-vous pas?  Vous n'avez donc point de marraines que
vous vouliez pouser?  car on m'a dit que c'tait lui qui en
donnait la permission.--Ah!  monsieur, ce pape dit qu'il est le
matre du domaine des rois.-- Mais, messieurs, de quelle
profession tes-vous? --Monsieur, nous sommes pour la plupart des
drapiers et des fabricants.--Si votre pape dit qu'il est le
matre de vos draps et de vos fabriques, vous faites trs bien de
ne le pas reconnatre; mais pour les rois, c'est leur affaire; de
quoi vous mlez-vous[2]?--Alors un petit homme noir prit la
parole, et exposa trs savamment les griefs de la compagnie.  Il
parla de la rvocation de l'dit de Nantes avec tant d'nergie,
il dplora d'une manire si pathtique le sort de cinquante mille
familles fugitives et de cinquante mille autres converties par
les dragons, que l'Ingnu  son tour versa des larmes.  D'o
vient donc, disait-il, qu'un si grand roi, dont la gloire s'tend
jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui
l'auraient aim, et de tant de bras qui l'auraient servi?

  [2] C'est la rponse de Fontenelle  un marchand de Rouen,
  jansniste.  K.


C'est qu'on l'a tromp comme les autres grands rois, rpondit
l'homme noir.  On lui a fait croire que, ds qu'il aurait dit un
mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu'il nous ferait
changer de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un
moment les dcorations de ses opra.  Non seulement il perd dj
cinq  six cent mille sujets trs utiles, mais il s'en fait des
ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement matre de
l'Angleterre, a compos plusieurs rgiments de ces mmes Franais
qui auraient combattu pour leur monarque.

Un tel dsastre est d'autant plus tonnant, que le pape rgnant[1],
 qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi
dclar.  Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle
violente.  Elle a t pousse si loin, que la France a espr
enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de sicles
 cet tranger, et surtout de ne lui plus donner d'argent; ce qui
est le premier mobile des affaires de ce monde.  Il parat donc
vident qu'on a tromp ce grand roi sur ses intrts comme sur
l'tendue de son pouvoir, et qu'on a donn atteinte  la
magnanimit de son coeur.

  [1] Innocent XI.  Vojez  tome XXII, page 280.  B.

L'Ingnu, attendri de plus en plus, demanda quels taient les
Franais qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons.  Ce
sont les jsuites, lui rpondit-on; c'est surtout le P. de La
Chaise, confesseur de sa majest.  Il faut esprer que Dieu les
en punira un jour, et qu'ils seront chasss comme ils nous
chassent.  Y a-t-il un malheur gal aux ntres?  Mons de Louvois
nous envoie de tous cts des jsuites et des dragons.

Oh bien!  messieurs, rpliqua l'Ingnu, qui ne pouvait plus se
contenir, je vais  Versailles recevoir la rcompense due  mes
services; je parlerai  ce mons de Louvois: on m'a dit que c'est
lui qui fait la guerre de son cabinet.  Je verrai le roi, je lui
ferai connatre la vrit; il est impossible qu'on ne se rende
pas  cette vrit quand on la sent.  Je reviendrai bientt pour
pouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie  la noce.
Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui
voyageait _incognito_ par le coche.  Quelques uns le prirent pour
le fou du roi.

Il y avait  table un jsuite dguis qui servait d'espion au
rvrend P. de La Chaise.  Il lui rendait compte de tout, et le
P. de La Chaise en instruisait mons de Louvois.  L'espion
crivit.  L'Ingnu et la lettre arrivrent presque en mme temps
 Versailles.


CHAPITRE IX.

Arrive de l'Ingnu  Versailles.  Sa rception  la cour.

L'Ingnu dbarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines.
Il demande aux porteurs de chaise  quelle heure on peut voir le
roi.  Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait
l'amiral anglais.  Il les traita de mme, il les battit; ils
voulurent le lui rendre, et la scne allait tre sanglante, s'il
n'et pass un garde du corps, gentilhomme breton, qui carta la
canaille.  Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un
brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame
de la Montagne; j'ai tu des Anglais, je viens parler au roi; je
vous prie de me mener dans sa chambre.  Le garde, ravi de trouver
un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages
de la cour, lui apprit qu'on ne parlait pas ainsi au roi, et
qu'il fallait tre prsent par monseigneur de Louvois.--Eh bien!
menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me
conduira chez sa majest.  Il est encore plus difficile, rpliqua
le garde, de parler  monseigneur de Louvois qu' sa majest;
mais je vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis
de la guerre; c'est comme si vous parliez au ministre.  Ils vont
donc chez ce M. Alexandre, premier commis, et ils ne purent tre
introduits; il tait en affaire avec une dame de la cour, et il y
avait ordre de ne laisser entrer personne.  Eh bien!  dit le
garde, il n'y a rien de perdu; allons chez le premier commis de
M. Alexandre; c'est comme si vous parliez  M. Alexandre
lui-mme.

  [a] C'est une voiture de Paris  Versailles, laquelle ressemble
   un petit tombereau couvert.


Le Huron tout tonn le suit; ils restent ensemble une demi-heure
dans une petite antichambre.  Qu'est-ce donc que tout ceci?  dit
l'Ingnu; est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci?
il est bien plus ais de se battre en Basse-Bretagne contre des
Anglais, que de rencontrer  Versailles les gens  qui on a
affaire.  Il se dsennuya en racontant ses amours  son
compatriote.  Mais l'heure en sonnant rappela le garde du corps 
son poste.  Ils se promirent de se revoir, le lendemain, et
l'Ingnu resta encore une autre demi-heure dans l'antichambre, en
rvant  mademoiselle de Saint-Yves, et  la difficult de parler
aux rois et aux premiers commis.

Enfin le patron parut.  Monsieur, lui dit l'Ingnu, si j'avais
attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous
m'avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement
la Basse-Bretagne tout  leur aise.  Ces paroles frapprent le
commis.  Il dit enfin au Breton: Que demandez-vous?--Rcompense,
dit l'autre; voici mes titres: il lui tala tous ses certificats.
Le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la
permission d'acheter une lieutenance.--Moi!  que je donne de
l'argent pour avoir repouss les Anglais?  que je paie le droit
de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos
audiences tranquillement?  je crois que vous voulez rire.  Je
veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi
fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu'il me
la donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de
cinquante mille familles que je prtends lui rendre: en un mot je
veux tre utile; qu'on m'emploie et qu'on m'avance.

Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut?  Oh!  oh!
reprit l'Ingnu, vous n'avez donc pas lu mes certificats?  c'est
donc ainsi qu'on en use?  Je m'appelle Hercule de Kerkabon; je
suis baptis, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous
au roi.  Le commis conclut, comme les gens de Saumur, qu'il
n'avait pas la tte bien saine, et n'y fit pas grande attention.

Ce mme jour, le rvrend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV,
avait reu la lettre de son espion, qui accusait le breton
Kerkabon de favoriser dans son coeur les huguenots, et de
condamner la conduite des jsuites.  M. de Louvois, de son ct,
avait reu une lettre de l'interrogant bailli, qui dpeignait
l'Ingnu comme un garnement qui voulait brler les couvents et
enlever les filles.

L'Ingnu, aprs s'tre promen dans les jardins de Versailles, o
il s'ennuya, aprs avoir soup en Huron et en Bas-Breton, s'tait
couch dans la douce esprance de voir le roi le lendemain,
d'obtenir mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d'avoir au moins
une compagnie de cavalerie, et de faire cesser la perscution
contre les huguenots.  Il se berait de ces flatteuses ides,
quand la marchausse entra dans sa chambre.  Elle se saisit
d'abord de son fusil  deux coups et de son grand sabre.  On fit
un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le
chteau que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,
auprs de la rue Saint-Antoine,  la porte des Tournelles[1].

  [1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14
  juillet 1789, puis dmolie.  B.


Quel tait en chemin l'tonnement de l'Ingnu!  je vous le laisse
 penser.  Il crut d'abord que c'tait un rve.  Il resta dans
l'engourdissement, puis tout--coup transport d'une fureur qui
redoublait ses forces, il prend  la gorge deux de ses
conducteurs, qui taient avec lui dans le carrosse, les jette par
la portire, se jette aprs eux, et entrane le troisime, qui
voulait le retenir.  Il tombe de l'effort, on le lie, on le
remonte dans la voiture.  Voil donc, disait-il, ce que l'on
gagne  chasser les Anglais de la Basse-Bretagne!  Que dirais-tu,
belle Saint-Yves, si tu me voyais dans cet tat?

On arrive enfin au gte qui lui tait destin.  On le porte en
silence dans la chambre o il devait tre enferm, comme un mort
qu'on porte dans un cimetire.  Cette chambre tait dj occupe
par un vieux solitaire de Port-Royal, nomm Gordon, qui y
languissait depuis deux ans.  Tenez, lui dit le chef des sbires,
voil de la compagnie que je vous amne; et sur-le-champ on
referma les normes verrous de la porte paisse, revtue de
larges barres.  Les deux captifs restrent spars de l'univers
entier.



CHAPITRE X.

L'Ingnu enferm  la Bastille avec un jansniste.


M. Gordon tait un vieillard frais et serein, qui savait deux
grandes choses: supporter l'adversit, et consoler les
malheureux.  Il s'avana d'un air ouvert et compatissant vers son
compagnon, et lui dit en l'embrassant: Qui que vous soyez, qui
venez partager mon tombeau, soyez sr que je m'oublierai toujours
moi-mme pour adoucir vos tourments dans l'abme infernal o nous
sommes plongs.  Adorons la Providence qui nous y a conduits,
souffrons en paix, et esprons.  Ces paroles firent sur l'me de
l'Ingnu l'effet des gouttes d'Angleterre, qui rappellent un
mourant  la vie, et lui font entr'ouvrir des yeux tonns.

Aprs les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui
apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de
son entretien, et par cet intrt que prennent deux malheureux
l'un  l'autre, le dsir d'ouvrir son coeur et de dposer le
fardeau qui l'accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de
son malheur; cela lui paraissait un effet sans cause; et le
bon-homme Gordon tait aussi tonn que lui-mme.

Il faut, dit le jansniste au Huron, que Dieu ait de grands
desseins sur vous, puisqu'il vous a conduit du lac Ontario en
Angleterre et en France, qu'il vous a fait baptiser en
Basse-Bretagne, et qu'il vous a mis ici pour votre salut.  Ma
foi, rpondit l'Ingnu, je crois que le diable s'est ml seul de
ma destine.  Mes compatriotes d'Amrique ne m'auraient jamais
trait avec la barbarie que j'prouve; ils n'en ont pas d'ide.
On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien grossiers, et
les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffins.  Je suis, 
la vrit, bien surpris d'tre venu d'un autre monde pour tre
enferm dans celui-ci sous quatre verrous avec un prtre; mais je
fais rflexion au nombre prodigieux d'hommes qui partent d'un
hmisphre pour aller se faire tuer dans l'autre, ou qui font
naufrage en chemin, et qui sont mangs des poissons: je ne vois
pas les gracieux desseins de Dieu sur tous ces gens-l.

On leur apporta  dner par un guichet.  La conversation roula
sur la Providence, sur les lettres de cachet, et sur l'art de ne
pas succomber aux disgrces auxquelles tout homme est expos dans
ce monde.  Il y a deux ans que je suis ici, dit le vieillard,
sans autre consolation que moi-mme et des livres; je n'ai pas eu
un moment de mauvaise humeur.

Ah!  M. Gordon, s'cria l'Ingnu, vous n'aimez donc pas votre
marraine?  Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de
Saint-Yves, vous seriez au dsespoir.  A ces mots il ne put
retenir ses larmes, et il se sentit alors un peu moins oppress.
Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles?  Il me
semble qu'elles devraient faire un effet contraire.--Mon fils,
tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute scrtion
fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage soulage l'me:
nous sommes les machines de la Providence.

L'Ingnu, qui, comme nous l'avons dit plusieurs fois, avait un
grand fonds d'esprit, fit de profondes rflexions sur cette ide,
dont il semblait qu'il avait la semence en lui-mme.  Aprs quoi
il demanda  son compagnon pourquoi sa machine tait depuis deux
ans sous quatre verrous.  Par la grce efficace, rpondit Gordon:
je passe pour jansniste; j'ai connu Arnauld et Nicole; les
jsuites nous ont perscuts.  Nous croyons que le pape n'est
qu'un vque comme un autre; et c'est pour cela que le P. de La
Chaise a obtenu du roi, son pnitent, un ordre de me ravir, sans
aucune formalit de justice, le bien le plus prcieux des hommes,
la libert.  Voil qui est bien trange, dit l'Ingnu; tous les
malheureux que j'ai rencontrs ne le sont qu' cause du pape.

A l'gard de votre grce efficace, je vous avoue que je n'y
entends rien; mais je regarde comme une grande grce que Dieu
m'ait fait trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui
verse dans mon coeur des consolations dont je me croyais
incapable.

Chaque jour la conversation devenait plus intressante et plus
instructive.  Les mes des deux captifs s'attachaient l'une 
l'autre.  Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait
beaucoup apprendre.  Au bout d'un mois il tudia la gomtrie; il
la dvorait.  Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui
tait encore  la mode, et il eut le bon esprit de n'y trouver
que des incertitudes.

Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vrit_.
Cette nouvelle lumire l'claira.  Quoi!  dit-il, notre
imagination et nos sens nous trompent  ce point!  quoi!  les
objets ne forment point nos ides, et nous ne pouvons nous les
donner nous-mmes!  Quand il eut lu le second volume, il ne fut
plus si content, et il conclut qu'il est plus ais de dtruire
que de btir.

Son confrre, tonn qu'un jeune ignorant ft cette rflexion,
qui n'appartient qu'aux mes exerces, conut une grande ide de
son esprit, et s'attacha  lui davantage.

Votre Malebranche, lui dit un jour l'Ingnu, me parat avoir
crit la moiti de son livre avec sa raison, et l'autre avec son
imagination et ses prjugs.

Quelques jours aprs, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de
l'me, de la manire dont nous recevons nos ides, de notre
volont, de la grce, du libre arbitre?  Rien, lui repartit
l'Ingnu: si je pensais quelque chose, c'est que nous sommes sous
la puissance de l'Etre ternel, comme les astres et les lments;
qu'il fait tout en nous, que nous sommes de petites roues de la
machine immense dont il est l'me; qu'il agit par des lois
gnrales, et non par des vues particulires; cela seul me parat
intelligible; tout le reste est pour moi un abme de tnbres.

Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du pch.--Mais,
mon pre, votre grce efficace ferait Dieu auteur du pch aussi;
car il est certain que tous ceux  qui cette grce serait refuse
pcheraient; et qui nous livre au mal n'est-il pas l'auteur du
mal?

Cette navet embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu'il
fesait de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il
entassait tant de paroles qui paraissaient avoir du sens et qui
n'en avaient point (dans le got de la prmotion physique), que
l'Ingnu en avait piti.  Cette question tenait videmment 
l'origine du bien et du mal; et alors il fallait que le pauvre
Gordon passt en revue la bote de Pandore, l'oeuf d'Orosmade
perc par Arimane[1], l'inimiti entre Typhon et Osiris, et enfin
le pch originel; et ils couraient l'un et l'autre dans cette
nuit profonde, sans jamais se rencontrer.  Mais enfin ce roman de
l'me dtournait leur vue de la contemplation de leur propre
misre, et, par un charme trange, la foule des calamits
rpandues sur l'univers diminuait la sensation de leurs peines;
ils n'osaient se plaindre quand tout souffrait.

  [1] Voyez tome XV, pages 314-315.  B.


Mais, dans le repos de la nuit, l'image de la belle Saint-Yves
effaait dans l'esprit de son amant toutes les ides de
mtaphysique et de morale.  Il se rveillait les yeux mouills de
larmes; et le vieux jansniste oubliait sa grce efficace, et
l'abb de Saint-Cyran, et Jansnius, pour consoler un jeune homme
qu'il croyait en pch mortel.

Aprs leurs lectures, aprs leurs raisonnements, ils parlaient
encore de leurs aventures; et, aprs en avoir inutilement parl,
ils lisaient ensemble ou sparment.  L'esprit du jeune homme se
fortifiait de plus en plus.  Il serait surtout all trs loin en
mathmatiques sans les distractions que lui donnait mademoiselle
de Saint-Yves.

Il lut des histoires, elles l'attristrent.  Le monde lui parut
trop mchant et trop misrable.  En effet l'histoire n'est que le
tableau des crimes et des malheurs.  La foule des hommes
innocents et paisibles disparat toujours sur ces vastes
thtres.  Les personnages ne sont que des ambitieux pervers.  Il
semble que l'histoire ne plaise que comme la tragdie, qui
languit si elle n'est anime par les passions, les forfaits, et
les grandes infortunes.  Il faut armer Clio du poignard, comme
Melpomne.

Quoique l'histoire de France soit remplie d'horreurs, ainsi que
toutes les autres, cependant elle lui parut si dgotante dans
ses commencements, si sche dans son milieu, si petite enfin,
mme du temps de Henri IV, toujours si dpourvue de grands
monuments, si trangre  ces belles dcouvertes qui ont illustr
d'autres nations, qu'il tait oblig de lutter contre l'ennui
pour lire tous ces dtails de calamits obscures resserres dans
un coin du monde.

Gordon pensait comme lui.  Tous deux riaient de piti quand il
tait question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et
d'Astarac.  Cette tude en effet ne serait bonne que pour leurs
hritiers, s'ils en avaient.  Les beaux sicles de la rpublique
romaine le rendirent quelque temps indiffrent pour le reste de
la terre.  Le spectacle de Rome victorieuse et lgislatrice des
nations occupait son me entire.  Il s'chauffait en contemplant
ce peuple qui fut gouvern sept cents ans par l'enthousiasme de
la libert et de la gloire.

  [1] Le comt de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de
  largeur; il avait t, en 1140, runi au comt d'Armagnac.  Le
  vicomte de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, runi
  au comt d'Armagnac.  Le comt d'Astarac avait environ treize lieues
  de longueur et onze de largeur.  B.


Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se
serait cru heureux dans le sjour du dsespoir, s'il n'avait
point aim.

Son bon naturel s'attendrissait encore sur le prieur de
Notre-Dame de la Montagne, et sur la sensible Kerkabon.  Que
penseront-ils, rptait-il souvent, quand ils n'auront point de
mes nouvelles?  Ils me croiront un ingrat.  Cette ide le
tourmentait; il plaignait ceux qui l'aimaient, beaucoup plus
qu'il ne se plaignait lui-mme.



CHAPITRE XI

Comment l'Ingnu dveloppe son gnie.


La lecture agrandit l'me, et un ami clair la console.  Notre
captif jouissait de ces deux avantages qu'il n'avait pas
souponns auparavant.  Je serais tent, dit-il, de croire aux
mtamorphoses, car j'ai t chang de brute en homme.  Il se
forma une bibliothque choisie d'une partie de son argent dont on
lui permettait de disposer.  Son ami l'encouragea  mettre par
crit ses rflexions.  Voici ce qu'il crivit sur l'histoire
ancienne:

Je m'imagine que les nations ont t long-temps comme moi,
qu'elles ne se sont instruites que fort tard, qu'elles n'ont t
occupes pendant des sicles que du moment prsent qui coulait,
trs peu du pass, et jamais de l'avenir.  J'ai parcouru cinq ou
six cents lieues du Canada, je n'y ai pas trouv un seul
monument; personne n'y sait rien de ce qu'a fait son bisaeul.
Ne serait-ce pas l l'tat naturel de l'homme?  L'espce de ce
continent-ci me parat suprieure  celle de l'autre.  Elle a
augment son tre depuis plusieurs sicles par les arts et par
les connaissances.  Est-ce parcequ'elle a de la barbe au menton,
et que Dieu a refus la barbe aux Amricains?  Je ne le crois
pas; car je vois que les Chinois n'ont presque point de barbe, et
qu'ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille annes.  En
effet, s'ils ont plus de quatre mille ans d'annales, il faut bien
que la nation ait t rassemble et florissante depuis plus de
cinquante sicles.

Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la
Chine, c'est que presque tout y est vraisemblable et naturel.  Je
l'admire en ce qu'il n'y a rien de merveilleux.

Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donn des
origines fabuleuses?  Les anciens chroniqueurs de l'histoire de
France, qui ne sont pas fort anciens, font venir les Franais
d'un Francus, fils d'Hector: les Romains se disaient issus d'un
Phrygien, quoiqu'il n'y et pas dans leur langue un seul mot qui
et le moindre rapport  la langue de Phrygie: les dieux avaient
habit dix mille ans en Egypte, et les diables, en Scythie, o
ils avaient engendr les Huns.  Je ne vois avant Thucydide que
des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins amusants.  Ce
sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des
sortilges, des mtamorphoses, des songes expliqus, et qui font
la destine des plus grands empires et des plus petits tats: ici
des btes qui parlent, l des btes qu'on adore, des dieux
transforms en hommes, et des hommes transforms en dieux.  Ah!
s'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins
l'emblme de la vrit!  J'aime les fables des philosophes, je
ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs.

Il tomba un jour sur une histoire de l'empereur Justinien.  On y
lisait que des apdeutes[1] de Constantinople avaient donn, en
trs mauvais grec, un dit contre le plus grand capitaine du
sicle[2], parceque ce hros avait prononc ces paroles dans la
chaleur de la conversation: La vrit luit de sa propre lumire,
et on n'claire pas les esprits avec les flammes des bchers.
Les apdeutes assurrent que cette proposition tait hrtique,
sentant l'hrsie, et que l'axiome contraire tait catholique,
universel, et grec:  On n'claire les esprits qu'avec la flamme
des bchers, et la vrit ne saurait luire de sa propre lumire.
Ces linostoles[3] condamnrent ainsi plusieurs discours du
capitaine, et donnrent un dit.

  [1] Ignorants, gens sans ducation.  (Note de M. Decroix.)

  [2] La facult de thologie d Paris avait donn, en mauvais
  latin, une censure du _Blisaire_ de Marmontel.  B.

  [3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis).
  L'auteur fait ici allusion  la censure du _Blisaire_ de
  Marmontel par la Sorbonne.  (Note de M. Decroix.)


Quoi!  s'cria l'Ingnu, des dits rendus par ces gens-l!  Ce ne
sont point des dits, rpliqua Gordon, ce sont des contr'dits[4]
dont tout le monde se moquait  Constantinople, et l'empereur
tout le premier; c'tait un sage prince, qui avait su rduire les
apdeutes linostoles  ne pouvoir faire que du bien.  Il savait
que ces messieurs-l et plusieurs autres pastophores[5] avaient
lass de contr'dits la patience des empereurs ses prdcesseurs
en matire plus grave.  Il fit fort bien, dit l'Ingnu; on doit
soutenir les pastophores et les contenir.

  [4] L'dition encadre de 1775 porte: _contr'dits_; on lit de
  mme dans les ditions de Kehl.  Toutes les ditions
  antrieures  1775 portent: _contredits_, Mais on ne doit pas
  oublier que beaucoup d'ouvrages de Voltaire ont t imprims
  en pays trangers, et quelquefois loin des yeux de l'auteur.  B.

  [5] Vtus de longues robes ou manteaux.  (Note de M. Decroix.)


Il mit par crit beaucoup d'autres rflexions qui pouvantrent
le vieux Gordon.  Quoi!  dit-il en lui-mme, j'ai consum
cinquante ans  m'instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre
au bon sens naturel de cet enfant presque sauvage!  je tremble
d'avoir laborieusement fortifi des prjugs; il n'coute que la
simple nature.

Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique,
de ces brochures priodiques o des hommes incapables de rien
produire dnigrent les productions des autres, o les Vis
insultent aux Racine, et les Faydit aux Fnelon.  L'Ingnu en
parcourut quelques uns.  Je les compare, disait-il,  certains
moucherons qui vont dposer leurs oeufs dans le derrire des plus
beaux chevaux: cela ne les empche pas de courir.  A peine les
deux philosophes daignrent-ils jeter les yeux sur ces excrments
de la littrature.

Ils lurent bientt ensemble les lments de l'astronomie;
l'Ingnu fit venir des sphres: ce grand spectacle le ravissait.
Qu'il est dur, disait-il, de ne commencer  connatre le ciel que
lorsqu'on me ravit le droit de le contempler!  Jupiter et Saturne
roulent dans ces espaces immenses; des millions de soleils
clairent des milliards de mondes; et dans le coin de terre o je
suis jet, il se trouve des tres qui me privent, moi tre voyant
et pensant, de tous ces mondes o ma vue pourrait atteindre, et
de celui o Dieu m'a fait natre!  La lumire faite pour tout
l'univers est perdue pour moi.  On ne me la cachait pas dans
l'horizon septentrional o j'ai pass mon enfance et ma jeunesse.
Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le nant.

CHAPITRE XII.

Ce que l'Ingnu pense des pices de thtre.

Le jeune Ingnu ressemblait  un de ces arbres vigoureux qui, ns
dans un sol ingrat, tendent en peu de temps leurs racines et
leurs branches quand ils sont transplants dans un terrain
favorable; et il tait bien extraordinaire qu'une prison ft ce
terrain.

Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se
trouva des posies, des traductions de tragdies grecques,
quelques pices du thtre franais.  Les vers qui parlaient
d'amour portrent -la-fois dans l'me de l'Ingnu le plaisir et
la douleur.  Ils lui parlaient tous de sa chre Saint-Yves.  La
fable des deux Pigeons lui pera le coeur; il tait bien loin de
pouvoir revenir  son colombier.

Molire l'enchanta.  Il lui fesait connatre les moeurs de Paris
et du genre humain.--A laquelle de ses comdies donnez-vous la
prfrence?--Au _Tartufe_, sans difficult.  Je pense comme vous,
dit Gordon; c'est un tartufe qui m'a plong dans ce cachot, et
peut-tre ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur.

Comment trouvez-vous ces tragdies grecques?--Bonnes pour des
Grecs, dit l'Ingnu.  Mais quand il lut l'_Iphignie_ moderne,
_Phdre_, _Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira,
il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les
apprendre.

Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c'est le chef-d'oeuvre
du thtre; les autres pices qui vous ont fait tant de plaisir
sont peu de chose en comparaison.  Le jeune homme, ds la
premire page, lui dit: Cela n'est pas du mme auteur.--A quoi
le voyez-vous?--Je n'en sais rien encore; mais ces vers-l ne
vont ni  mon oreille ni  mon coeur.--Oh!  ce n'est rien que
les vers, rpliqua Gordon.  L'Ingnu rpondit: Pourquoi donc en
faire?

Aprs avoir lu trs attentivement la pice, sans autre dessein
que celui d'avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux
secs et tonns, et ne savait que dire.  Enfin, press de rendre
compte de ce qu'il avait senti, voici ce qu'il rpondit: Je n'ai
gure entendu le commencement; j'ai t rvolt du milieu; la
dernire scne m'a beaucoup mu, quoiqu'elle me paraisse peu
vraisemblable: je ne me suis intress pour personne, et je n'ai
pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me
plaisent.

Cette pice passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.--Si
cela est, rpliqua-t-il, elle est peut-tre comme bien des gens
qui ne mritent pas leurs places.  Aprs tout, c'est ici une
affaire de got; le mien ne doit pas encore tre form: je peux
me tromper; mais vous savez que je suis assez accoutum  dire ce
que je pense, ou plutt ce que je sens.  Je souponne qu'il y a
souvent de l'illusion, de la mode, du caprice dans les jugements
des hommes.  J'ai parl d'aprs la nature; il se peut que chez
moi la nature soit trs imparfaite; mais il se peut aussi qu'elle
soit quelquefois peu consulte par la plupart des hommes.  Alors
il rcita des vers d'_Iphignie_, dont il tait plein; et
quoiqu'il ne dclamt pas bien, il y mit tant de vrit et
d'onction, qu'il fit pleurer le vieux jansniste.  Il lut ensuite
_Cinna_; il ne pleura point, mais il admira.

CHAPITRE XIII.

La belle Saint-Yves va  Versailles.

Pendant que notre infortun s'clairait plus qu'il ne se
consolait; pendant que son gnie, touff depuis si long-temps,
se dployait avec tant de rapidit et de force; pendant que la
nature, qui se perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de
la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur,
et la belle recluse Saint-Yves?  Le premier mois on fut inquiet,
et au troisime on fut plong dans la douleur; les fausses
conjectures, les bruits mal fonds, alarmrent: au bout de six
mois on le crut mort.  Enfin monsieur et mademoiselle de Kerkabon
apprirent, par une ancienne lettre qu'un garde du roi avait
crite en Bretagne, qu'un jeune homme semblable  l'Ingnu tait
arriv un soir  Versailles, mais qu'il avait t enlev pendant
la nuit, et que depuis ce temps personne n'en avait entendu
parler.

Hlas!  dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait
quelque sottise, et se sera attir de fcheuses affaires.  Il est
jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se
comporter  la cour.  Mon cher frre, je n'ai jamais vu
Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons
peut-tre notre pauvre neveu: c'est le fils de notre frre; notre
devoir est de le secourir.  Qui sait si nous ne pourrons point
parvenir enfin  le faire sous-diacre, quand la fougue de la
jeunesse sera amortie?  Il avait beaucoup de dispositions pour
les sciences.  Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur
l'ancien et sur le nouveau _Testament_?  Nous sommes responsables
de son me; c'est nous qui l'avons fait baptiser; sa chre
matresse Saint-Yves passe les journes  pleurer.  En vrit il
faut aller  Paris.  S'il est cach dans quelqu'une de ces
vilaines maisons de joie dont on m'a fait tant de rcits, nous
l'en tirerons.  Le prieur fut touch des discours de sa soeur.
Il alla trouver l'vque de Saint-Malo, qui avait baptis le
Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils.  Le prlat
approuva le voyage.  Il donna au prieur des lettres de
recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui
avait la premire dignit du royaume, pour l'archevque de Paris,
Harlay, et pour l'vque de Meaux, Bossuet.

Enfin le frre et la soeur partirent; mais, quand ils furent
arrivs  Paris, ils se trouvrent gars comme dans un vaste
labyrinthe, sans fil et sans issue.  Leur fortune tait mdiocre,
et il leur fallait tous les jours des voitures pour aller  la
dcouverte, et ils ne dcouvraient rien.

Le prieur se prsenta chez le rvrend P. de La Chaise; il tait
avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience  des
prieurs.  Il alla  la porte de l'archevque; le prlat[1] tait
enferm avec la belle madame de Lesdiguires pour les affaires de
l'Eglise.  Il courut  la maison de campagne de l'vque de
Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de Maulon, l'amour
mystique de madame Guyon.  Cependant il parvint  se faire
entendre de ces deux prlats; tous deux lui dclarrent qu'ils ne
pouvaient se mler de son neveu, attendu qu'il n'tait pas
sous-diacre.

  [1] Franois de Harlay de Chauvalon, archevque de Paris, de
  1670  1695, refusa la spulture  Molire, fit enfermer madame
  Guyon, donna la bndiction nuptiale  Louis XIV et  madame de
  Maintenon.  Il tait connu par ses aventures galantes.  Un
  jour'qu'il entrait dans un salon o taient un grand nombre de
  belles dames, il dit:

           Formosi pecoris custos;

  l'une d'elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:

                                    formosior ipse. B.


Enfin il vit le jsuite; celui-ci le reut  bras ouverts, lui
protesta qu'il avait toujours eu pour lui une estime
particulire, ne l'ayant jamais connu.  Il jura que la Socit
avait toujours t attache aux Bas-Bretons.  Mais, dit-il, votre
neveu n'aurait-il pas le malheur d'tre huguenot?--Non,
assurment, mon rvrend pre.--Serait-il point jansniste?--Je
puis assurer  votre rvrence qu' peine est-il chrtien: il y a
environ onze mois que nous l'avons baptis.--Voil qui est bien,
voil qui est bien, nous aurons soin de lui.  Votre bnfice
est-il considrable?--Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous
cote beaucoup.--Y a-t-il quelques jansnistes dans le voisinage?
Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus
dangereux que les huguenots et les athes.--Mon rvrend pre,
nous n'en avons point; on ne sait ce que c'est que le jansnisme
 Notre-Dame de la Montagne.--Tant mieux; allez, il n'y a rien
que je ne fasse pour vous.  Il congdia affectueusement le
prieur, et n'y pensa plus.

Le temps s'coulait, le prieur et la bonne soeur se
dsespraient.

Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand bent
de fils avec la belle Saint-Yves, qu'on avait fait sortir exprs
du couvent.  Elle aimait toujours son cher filleul autant qu'elle
dtestait le mari qu'on lui prsentait.  L'affront d'avoir t
mise dans un couvent augmentait sa passion; l'ordre d'pouser le
fils du bailli y mettait le comble.  Les regrets, la tendresse,
et l'horreur, bouleversaient son me.  L'amour, comme on sait,
est bien plus ingnieux et plus hardi dans une jeune fille, que
l'amiti ne l'est dans un vieux prieur et dans une tante de
quarante-cinq ans passs.  De plus, elle s'tait bien forme dans
son couvent par les romans qu'elle avait lus  la drobe.  La
belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu'un garde du corps
avait crite en Basse-Bretagne, et dont on avait parl dans la
province.  Elle rsolut d'aller elle-mme prendre des
informations  Versailles; de se jeter aux pieds des ministres,
si son mari tait en prison, comme on le disait, et d'obtenir
justice pour lui.  Je ne sais quoi l'avertissait secrtement qu'
la cour on ne refuse rien  une jolie fille; mais elle ne savait
pas ce qu'il en cotait.

Sa rsolution prise, elle est console, elle est tranquille, elle
ne rebute plus son sot prtendu; elle accueille le dtestable
beau-pre, caresse son frre, rpand l'allgresse dans la maison;
puis, le jour destin  la crmonie, elle part secrtement 
quatre heures du matin avec ses petits prsents de noce, et tout
ce qu'elle a pu rassembler.  Ses mesures taient si bien prises,
qu'elle tait dj  plus de dix lieues lorsqu'on entra dans sa
chambre, vers le midi.  La surprise et la consternation furent
grandes.  L'interrogant bailli fit ce jour-l plus de questions
qu'il n'en avait fait dans toute la semaine; le mari resta plus
sot qu'il ne l'avait jamais t.  L'abb de Saint-Yves en colre
prit le parti de courir aprs sa soeur.  Le bailli et son fils
voulurent l'accompagner.  Ainsi la destine conduisait  Paris
presque tout ce canton de la Basse-Bretagne.

La belle Saint-Yves se doutait bien qu'on la suivrait.  Elle
tait  cheval; elle s'informait adroitement des courriers s'ils
n'avaient point rencontr un gros abb, un norme bailli, et un
jeune bent, qui couraient sur le chemin de Paris.  Ayant appris
au troisime jour qu'ils n'taient pas loin, elle prit une route
diffrente, et eut assez d'habilet et de bonheur pour arriver 
Versailles, tandis qu'on la cherchait inutilement dans Paris.

Mais comment se conduire  Versailles?  jeune, belle, sans
conseil, sans appui, inconnue, expose  tout, comment oser
chercher un garde du roi?  Elle imagina de s'adresser  un
jsuite du bas tage; il y en avait pour toutes les conditions de
la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donn diffrentes nourritures
aux diverses espces d'animaux, il avait donn au roi son
confesseur, que tous les solliciteurs de bnfices appelaient _le
chef de l'glise gallicane_; ensuite venaient les confesseurs des
princesses; les ministres n'en avaient point; ils n'taient pas
si sots.  Il y avait les jsuites du grand commun, et surtout les
jsuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les
secrets des matresses; et ce n'tait pas un petit emploi.  La
belle Saint-Yves s'adressa  un de ces derniers, qui s'appelait
le P. Tout--tous.  Elle se confessa  lui, lui exposa ses
aventures, son tat, son danger, et le conjura de la loger chez
quelque bonne dvote qui la mt  l'abri des tentations.

Le P. Tout--tous l'introduisit chez la femme d'un officier du
gobelet, l'une de ses plus affides pnitentes.  Ds qu'elle y
fut, elle s'empressa de gagner la confiance et l'amiti de cette
femme; elle s'informa du garde breton, et le fit prier de venir
chez elle.  Ayant su de lui que son amant avait t enlev aprs
avoir parl  un premier commis, elle court chez ce commis: la
vue d'une belle femme l'adoucit, car il faut convenir que Dieu
n'a cr les femmes que pour apprivoiser les hommes.

Le plumitif attendri lui avoua tout.  Votre amant est  la
Bastille depuis prs d'un an, et sans vous il y serait peut-tre
toute sa vie.  La tendre Saint-Yves s'vanouit.  Quand elle eut
repris ses sens, le plumitif lui dit: Je suis sans crdit pour
faire du bien; tout mon pouvoir se borne  faire du mal
quelquefois.  Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui
fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de
Louvois.  Ce ministre a deux mes: M. de Saint-Pouange en est
une; madame Dufresnoy[2], l'autre; mais elle n'est pas  prsent 
Versailles; il ne vous reste que de flchir le protecteur que je
vous indique.  La belle Saint-Yves, partage entre un peu de joie
et d'extrmes douleurs, entre quelque esprance et de tristes
craintes, poursuivie par son frre, adorant son amant, essuyant
ses larmes et en versant encore, tremblante, affaiblie, et
reprenant courage, courut vite chez M. de Saint-Pouange.

  [1] Dans les ditions antrieures aux ditions de Kehl, ou lit:
  _Madame Du Belloy_.  B.



CHAPITRE XIV.

Progrs de l'esprit de l'Ingnu.


L'Ingnu fesait des progrs rapides dans les sciences, et surtout
dans la science de l'homme.  La cause du dveloppement rapide de
son esprit tait due  son ducation sauvage presque autant qu'
la trempe de son me; car, n'ayant rien appris dans son enfance,
il n'avait point appris de prjugs.  Son entendement n'ayant
point t courb par l'erreur tait demeur dans toute sa
rectitude.  Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que
les ides qu'on nous donne dans l'enfance nous les font voir
toute notre vie comme elles ne sont point.  Vos perscuteurs sont
abominables, disait-il  son ami Gordon.  Je vous plains d'tre
opprim, mais je vous plains d'tre jansniste.  Toute secte me
parat le ralliement de l'erreur.  Dites-moi s'il y a des sectes
en gomtrie?  Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon
Gordon; tous les hommes sont d'accord sur la vrit quand elle
est dmontre, mais ils sont trop partags sur les vrits
obscures.--Dites sur les faussets obscures.  S'il y avait eu
une seule vrit cache dans vos amas d'arguments qu'on ressasse
depuis tant de sicles, on l'aurait dcouverte sans doute; et
l'univers aurait t d'accord au moins sur ce point-l.  Si cette
vrit tait ncessaire comme le soleil l'est  la terre, elle
serait brillante comme lui.  C'est une absurdit, c'est un
outrage au genre humain, c'est un attentat contre l'tre infini
et suprme de dire: il y a une vrit essentielle  l'homme, et
Dieu l'a cache.  Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit
par la nature, fesait une impression profonde sur l'esprit du
vieux savant infortun.  Serait-il bien vrai, s'criat-il, que je
me fusse rendu malheureux pour des chimres?  Je suis bien plus
sr de mon malheur que de la grce efficace.  J'ai consum mes
jours  raisonner sur la libert de Dieu et du genre humain; mais
j'ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me
tireront de l'abme o je suis.

L'Ingnu, livr  son caractre, dit enfin: Voulez-vous que je
vous parle avec une confiance hardie?  Ceux qui se font
perscuter pour ces vaines disputes de l'cole me semblent peu
sages; ceux qui perscutent me paraissent des monstres.

Les deux captifs taient fort d'accord sur l'injustice de leur
captivit.  Je suis cent fois plus  plaindre que vous, disait
l'Ingnu; je suis n libre comme l'air; j'avais deux vies, la
libert et l'objet de mon amour: on me les te.  Nous voici tous
deux dans les fers, sans savoir la raison et sans pouvoir la
demander.  J'ai vcu Huron vingt ans; on dit que ce sont des
barbares, parcequ'ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n'ont
jamais opprim leurs amis.  A peine ai-je mis le pied en France,
que j'ai vers mon sang pour elle; j'ai peut-tre sauv une
province, et pour rcompense je suis englouti dans ce tombeau des
vivants, o je serais mort de rage sans vous.  Il n'y a donc
point de lois dans ce pays?  on condamne les hommes sans les
entendre!  Il n'en est pas ainsi en Angleterre.  Ah!  ce n'tait
pas contre les Anglais que je devais me battre.  Ainsi sa
philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outrage dans
le premier de ses droits, et laissait un libre cours  sa juste
colre.

Son compagnon ne le contredit point.  L'absence augmente toujours
l'amour qui n'est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue
pas.  Il parlait aussi souvent de sa chre Saint-Yves que de
morale et de mtaphysique.  Plus ses sentiments s'puraient, et
plus il aimait.  Il lut quelques romans nouveaux; il en trouva
peu qui lui peignissent la situation de son me.  Il sentait que
son coeur allait toujours au-del de ce qu'il lisait.  Ah!
disait-il, presque tous ces auteurs-l n'ont que de l'esprit et
de l'art.  Enfin le bon prtre jansniste devenait insensiblement
le confident de sa tendresse.  Il ne connaissait l'amour
auparavant que comme un pch dont on s'accuse en confession.  Il
apprit  le connatre comme un sentiment aussi noble que tendre,
qui peut lever l'me autant que l'amollir, et produire mme
quelquefois des vertus.  Enfin, pour dernier prodige, un Huron
convertissait un jansniste.

CHAPITRE XV.

La belle Saint-Yves rsiste  des propositions dlicates.

La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc
chez M. de Saint-Pouange, accompagne de l'amie chez qui elle
logeait, toutes deux caches dans leurs coiffes.  La premire
chose qu'elle vit  la porte ce fut l'abb de Saint-Yves, son
frre, qui en sortait.  Elle fut intimide; mais la dvote amie
la rassura.  C'est prcisment parcequ'on a parl contre vous
qu'il faut que vous parliez.  Soyez sre que dans ce pays les
accusateurs ont toujours raison, si on ne se hte de les
confondre.  Votre prsence d'ailleurs, ou je me trompe fort, fera
plus d'effet que les paroles de votre frre.

Pour peu qu'on encourage une amante passionne, elle est
intrpide.  La Saint-Yves se prsente  l'audience.  Sa jeunesse,
ses charmes, ses yeux tendres mouills de quelques pleurs,
attirrent tous les regards.  Chaque courtisan du sous-ministre
oublia un moment l'idole du pouvoir pour contempler celle de la
beaut.  Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; elle
parla avec attendrissement et avec grce.  Saint-Pouange se
sentit touch.  Elle tremblait, il la rassura.  Revenez ce soir,
lui dit-il; vos affaires mritent qu'on y pense et qu'on en parle
 loisir; il y a ici trop de monde; on expdie les audiences trop
rapidement: il faut que je vous entretienne  fond de tout ce qui
vous regarde.  Ensuite, ayant fait l'loge de sa beaut et de ses
sentiments, il lui recommanda de venir  sept heures du soir.

Elle n'y manqua pas; la dvote amie l'accompagna encore, mais
elle se tint dans le salon, et lut le _Pdagogue chrtien_[1],
pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves taient dans
l'arrire-cabinet.  Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il
d'abord, que votre frre est venu me demander une lettre de
cachet contre vous?  En vrit j'en expdierais plutt une pour
le renvoyer en Basse-Bretagne.--Hlas!  monsieur, on est donc
bien libral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu'on en
vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions.  Je suis
bien loin d'en demander une contre mon frre.  J'ai beaucoup  me
plaindre de lui, mais je respecte la libert des hommes; je
demande celle d'un homme que je veux pouser, d'un homme  qui le
roi doit la conservation d'une province, qui peut le servir
utilement, et qui est le fils d'un officier tu  son service.
De quoi est-il accus?  comment a-t-on pu le traiter si
cruellement sans l'entendre?

  [1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_
  (voyez tome XXIX, page 119).  L'auteur est le P. Outreman.  B.


Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jsuite espion et
celle du perfide bailli.--Quoi!  il y a de pareils monstres
sur la terre!  et on veut me forcer ainsi  pouser le fils
ridicule d'un homme ridicule et mchant!  et c'est sur de pareils
avis qu'on dcide ici de la destine des citoyens!  Elle se jeta
 genoux, elle demanda avec des sanglots la libert du brave
homme qui l'adorait.  Ses charmes en cet tat parurent dans leur
plus grand avantage.  Elle tait si belle, que le Saint-Pouange,
perdant toute honte, lui insinua qu'elle russirait si elle
commenait par lui donner les prmices de ce qu'elle rservait 
son amant.  La Saint-Yves, pouvante et confuse, feignit
long-temps de ne le pas entendre; il fallut s'expliquer plus
clairement.  Un mot lch d'abord avec retenue en produisait un
plus fort suivi d'un autre plus expressif.  On offrit non
seulement la rvocation de la lettre de cachet, mais des
rcompenses, de l'argent, des honneurs, des tablissements; et
plus on promettait, plus le dsir de n'tre pas refus
augmentait.

La Saint-Yves pleurait, elle tait suffoque,  demi renverse
sur un sofa, croyant  peine ce qu'elle voyait, ce qu'elle
entendait.  Le Saint-Pouange,  son tour, se jeta  ses genoux.
Il n'tait pas sans agrments, et aurait pu ne pas effaroucher un
coeur moins prvenu; mais Saint-Yves adorait son amant, et
croyait que c'tait un crime horrible de le trahir pour le
servir.  Saint-Pouange redoublait les prires et les promesses:
enfin la tte lui tourna au point, qu'il lui dclara que c'tait
le seul moyen de tirer de sa prison l'homme auquel elle prenait
un intrt si violent et si tendre.  Cet trange entretien se
prolongeait.  La dvote de l'antichambre, en lisant son _Pdagogue
chrtien_, disait: Mon Dieu!  que peuvent-ils faire l depuis deux
heures?  jamais monseigneur de Saint-Pouange n'a donn une si
longue audience; peut-tre qu'il a tout refus  cette pauvre
fille, puisqu'elle le prie encore.

Enfin sa compagne sortit de l'arrire-cabinet, tout perdue, sans
pouvoir parler, rflchissant profondment sur le caractre des
grands et des demi-grands, qui sacrifient si lgrement la
libert des hommes et l'honneur des femmes.

Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin.  Arrive chez
l'amie, elle clata, elle lui conta tout.  La dvote fit de
grands signes de croix.  Ma chre amie, il faut consulter ds
demain le P. Tout--tous, notre directeur; il a beaucoup de
crdit auprs de M. de Saint-Pouange; il confesse plusieurs
servantes de sa maison; c'est un homme pieux et accommodant, qui
dirige aussi des femmes de qualit: abandonnez-vous  lui, c'est
ainsi que j'en use; je m'en suis toujours bien trouve.  Nous
autres pauvres femmes nous avons besoin d'tre conduites par un
homme.--Eh bien donc!  ma chre amie, j'irai trouver demain le
P. Tout--tous.

CHAPITRE XVI.

Elle consulte un jsuite.

Ds que la belle et dsole Saint-Yves fut avec son bon
confesseur, elle lui confia qu'un homme puissant et voluptueux
lui proposait de faire sortir de prison celui qu'elle devait
pouser lgitimement, et qu'il demandait un grand prix de son
service; qu'elle avait une rpugnance horrible pour une telle
infidlit, et que, s'il ne s'agissait que de sa propre vie, elle
la sacrifierait plutt que de succomber.

Voil un abominable pcheur!  lui dit le P. Tout--tous.  Vous
devriez bien me dire le nom de ce vilain homme; c'est  coup sr
quelque jansniste; je le dnoncerai  sa rvrence le P. de La
Chaise, qui le fera mettre dans le gte o est  prsent la chre
personne que vous devez pouser.

La pauvre fille, aprs un long embarras et de grandes
irrsolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange.


Monseigneur de Saint-Pouange!  s'cria le jsuite; ah!  ma
fille, c'est tout autre chose; il est cousin du plus grand
ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de
la bonne cause, bon chrtien; il ne peut avoir eu une telle
pense; il faut que vous ayez mal entendu.--Ah!  mon pre, je
n'ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je fasse; je
n'ai que le choix du malheur et de la honte; il faut que mon
amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de
vivre.  Je ne puis le laisser prir, et je ne puis le sauver.

Le P. Tout--tous tcha de la calmer par ces douces paroles:

Premirement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y
a quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon
mari_; car bien qu'il ne le soit pas encore, vous le regardez
comme tel; et rien n'est plus honnte.

Secondement, bien qu'il soit votre poux en ide, en esprance,
il ne l'est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un
adultre, pch norme qu'il faut toujours viter autant qu'il
est possible.

Troisimement, les actions ne sont pas d'une malice de coulpe
quand l'intention est pure, et rien n'est plus pur que de
dlivrer votre mari.

Quatrimement, vous avez des exemples dans la sainte antiquit
qui peuvent merveilleusement servir  votre conduite.  Saint
Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1],
en l'an 340 de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer 
Csar ce qui appartenait  Csar, fut condamn  la mort, comme
il est juste, malgr la maxime, _O il n'y a rien le roi perd ses
droits_.  Il s'agissait d'une livre d'or; le condamn avait une
femme en qui Dieu avait mis la beaut et la prudence.  Un vieux
richard promit de donner une livre d'or, et mme plus,  la dame,
 condition qu'il commettrait avec elle le pch immonde.  La
dame ne crut point faire mal en sauvant son mari.  Saint Augustin
approuve fort sa gnreuse rsignation.  Il est vrai que le vieux
richard la trompa, et peut-tre mme son mari n'en fut pas moins
pendu; mais elle avait fait tout ce qui tait en elle pour sauver
sa vie.

  [1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l'article
  ACYNDINUS. B.


Soyez sre, ma fille, que quand un jsuite vous cite saint
Augustin, il faut que ce saint ait pleinement raison.  Je ne vous
conseille rien, vous tes sage; il est  prsumer que vous serez
utile  votre mari.  Monseigneur de Saint-Pouange est un honnte
homme, il ne vous trompera pas; c'est tout ce que je puis vous
dire: je prierai Dieu pour vous, et j'espre que tout se passera
 sa plus grande gloire.

La belle Saint-Yves, non moins effraye des discours du jsuite
que des propositions du sous-ministre, s'en retourna perdue chez
son amie.  Elle tait tente de se dlivrer, par la mort, de
l'horreur de laisser dans une captivit affreuse l'amant qu'elle
adorait, et de la honte de le dlivrer au prix de ce qu'elle
avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu' cet amant
infortun.

CHAPITRE XVII.

Elle succombe par vertu.

Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins
indulgente que le jsuite, lui parla plus clairement encore.
Hlas!  dit-elle, les affaires ne se font gure autrement dans
cette cour si aimable, si galante, si renomme.  Les places les
plus mdiocres et les plus considrables n'ont souvent t
donnes qu'au prix qu'on exige de vous.  Ecoutez, vous m'avez
inspir de l'amiti et de la confiance; je vous avouerai que si
j'avais t aussi difficile que vous l'tes, mon mari ne jouirait
pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d'en
tre fch, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde
comme ma crature.  Pensez-vous que tous ceux qui ont t  la
tte des provinces, ou mme des armes, aient d leurs honneurs
et leur fortune  leurs seuls services?  Il en est qui en sont
redevables  mesdames leurs femmes.  Les dignits de la guerre
ont t sollicites par l'amour, et la place a t donne au mari
de la plus belle.

Vous tes dans une situation bien plus intressante; il s'agit de
rendre votre amant au jour et de l'pouser; c'est un devoir sacr
qu'il vous faut remplir.  On n'a point blm les belles et
grandes dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que
vous ne vous tes permis une faiblesse que par un excs de
vertu.--Ah!  quelle vertu!  s'cria la belle Saint-Yves; quel
labyrinthe d'iniquits!  quel pays!  et que j'apprends 
connatre les hommes!  Un P. de La Chaise et un bailli ridicule
font mettre mon amant en prison, ma famille me perscute, on ne
me tend la main dans mon dsastre que pour me dshonorer.  Un
jsuite a perdu un brave homme, un autre jsuite veut me perdre;
je ne suis entoure que de piges, et je touche au moment de
tomber dans la misre.  Il faut que je me tue, ou que je parle au
roi; je me jetterai  ses pieds sur son passage, quand il ira 
la messe ou  la comdie.

On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si
vous aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le rvrend
P. de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d'un
couvent pour le reste de vos jours.

Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexits
de cette me dsespre, et enfonait le poignard dans son coeur,
arrive un exprs de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux
beaux pendants d'oreilles.  Saint-Yves rejeta le tout en
pleurant; mais l'amie s'en chargea.

Ds que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans
laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir.
Saint-Yves jure qu'elle n'ira point.  La dvote veut lui essayer
les deux boucles de diamants.  Saint-Yves ne le put souffrir;
elle combattit la journe entire.  Enfin, n'ayant en vue que son
amant, vaincue, entrane, ne sachant o on la mne, elle se
laisse conduire au souper fatal.  Rien n'avait pu la dterminer 
se parer des pendants d'oreilles; la confidente les apporta, elle
les lui ajusta malgr elle avant qu'on se mt  table.
Saint-Yves tait si confuse, si trouble, qu'elle se laissait
tourmenter; et le patron en tirait un augure trs favorable.
Vers la fin du repas, la confidente se retira discrtement.  Le
patron montra alors la rvocation de la lettre de cachet, le
brevet d'une gratification considrable, celui d'une compagnie,
et n'pargna pas les promesses.  Ah!  lui dit Saint-Yves, que je
vous aimerais si vous ne vouliez pas tre tant aim!

Enfin, aprs une longue rsistance, aprs des sanglots, des cris,
des larmes, affaiblie du combat, perdue, languissante, il fallut
se rendre.  Elle n'eut d'autre ressource que de se promettre de
ne penser qu' l'Ingnu, tandis que le cruel jouirait
impitoyablement de la ncessit o elle tait rduite.


CHAPITRE XVIII.

Elle dlivre son amant et un jansniste.

Au point du jour elle vole  Paris, munie de l'ordre du ministre.
Il est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur
pendant ce voyage.  Qu'on imagine une me vertueuse et noble,
humilie de son opprobre, enivre de tendresse, dchire des
remords d'avoir trahi son amant, pntre du plaisir de dlivrer
ce qu'elle adore!  Ses amertumes, ses combats, son succs,
partageaient toutes ses rflexions.  Ce n'tait plus cette fille
simple dont une ducation provinciale avait rtrci les ides.
L'amour et le malheur l'avaient forme.  Le sentiment avait fait
autant de progrs en elle que la raison en avait fait dans
l'esprit de son amant infortun.  Les filles apprennent  sentir
plus aisment que les hommes n'apprennent  penser.  Son aventure
tait plus instructive que quatre ans de couvent.

Son habit tait d'une simplicit extrme.  Elle voyait avec
horreur les ajustements sous lesquels elle avait paru devant son
funeste bienfaiteur; elle avait laiss ses boucles de diamants 
sa compagne sans mme les regarder.  Confuse et charme, idoltre
de l'Ingnu, et se hassant elle-mme, elle arrive enfin  la
porte de

     ...  cet affreux chteau, palais de la vengeance,
     Qui renferme souvent le crime et l'innocence[1].

  [1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57.  B.


Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manqurent;
on l'aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le
front constern.  On la prsente au gouverneur; elle veut lui
parler, sa voix expire; elle montre son ordre en articulant 
peine quelques paroles.  Le gouverneur aimait son prisonnier; il
fut trs aise de sa dlivrance.  Son coeur n'tait pas endurci
comme celui de quelques honorables geliers ses confrres qui, ne
pensant qu' la rtribution attache  la garde de leurs captifs,
fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur
d'autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des larmes des
infortuns.

Il fait venir le prisonnier dans son appartement.  Les deux
amants se voient, et tous deux s'vanouissent.  La belle
Saint-Yves resta long-temps sans mouvement et sans vie: l'autre
rappela bientt son courage.  C'est apparemment l  madame votre
femme, lui dit le gouverneur; vous ne m'aviez point dit que vous
fussiez mari.  On me mande que c'est  ses soins gnreux que
vous devez votre dlivrance.  Ah!  je ne suis pas digne d'tre sa
femme, dit la belle Saint-Yves d'une voix tremblante; et elle
retomba encore en faiblesse.

Quand elle eut repris ses sens, elle prsenta, toujours
tremblante, le brevet de la gratification, et la promesse par
crit d'une compagnie.  L'Ingnu, aussi tonn qu'attendri,
s'veillait d'un songe pour retomber dans un autre.  Pourquoi
ai-je t renferm ici?  comment avez-vous pu m'en tirer?  o
sont les monstres qui m'y ont plong?  Vous tes une divinit qui
descendez du ciel  mon secours.

La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant,
rougissait, et dtournait, le moment d'aprs, ses yeux mouills
de pleurs.  Elle lui apprit enfin tout ce qu'elle savait, et tout
ce qu'elle avait prouv, except ce qu'elle aurait voulu se
cacher pour jamais, et ce qu'un autre que l'Ingnu, plus
accoutum au monde et plus instruit des usages de la cour, aurait
devin facilement.

Est-il possible qu'un misrable comme ce bailli ait eu le pouvoir
de me ravir ma libert?  Ah!  je vois bien qu'il en est des
hommes comme des plus vils animaux; tous peuvent nuire.  Mais
est-il possible qu'un moine, un jsuite confesseur du roi, ait
contribu  mon infortune autant que ce bailli, sans que je
puisse imaginer sous quel prtexte ce dtestable fripon m'a
perscut?  M'a-t-il fait passer pour un jansniste?  Enfin,
comment vous tes-vous souvenue de moi?  je ne le mritais pas,
je n'tais alors qu'un sauvage.  Quoi!  vous avez pu sans
conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles!
Vous y avez paru, et on a bris mes fers!  Il est donc dans la
beaut et dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les
portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze!

A ce mot de _vertu_, des sanglots chapprent  la belle
Saint-Yves.  Elle ne savait pas combien elle tait vertueuse dans
le crime qu'elle se reprochait.

Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous
avez eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crdit pour
me faire rendre justice, faites-la donc rendre aussi  un
vieillard qui m'a le premier appris  penser, comme vous m'avez
appris  aimer.  La calamit nous a unis; je l'aime comme un
pre, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui.

Moi!  que je sollicite le mme homme qui....--Oui, je veux
tout vous devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu' vous:
crivez  cet homme puissant, comblez-moi de vos bienfaits,
achevez ce que vous avez commenc, achevez vos prodiges.  Elle
sentait qu'elle devait faire tout ce que son amant exigeait: elle
voulut crire, sa main ne pouvait obir.  Elle recommena trois
fois sa lettre, la dchira trois fois; elle crivit enfin, et les
deux amants sortirent aprs avoir embrass le vieux martyr de la
grce efficace.

L'heureuse et dsole Saint-Yves savait dans quelle maison
logeait son frre; elle y alla; son amant prit un appartement
dans la mme maison.

A peine y furent-ils arrivs que son protecteur lui envoya
l'ordre de l'largissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un
rendez-vous pour le lendemain.  Ainsi,  chaque action honnte et
gnreuse qu'elle fesait, son dshonneur en tait le prix.  Elle
regardait avec excration cet usage de vendre le malheur et le
bonheur des hommes.  Elle donna l'ordre de l'largissement  son
amant, et refusa le rendez-vous d'un bienfaiteur qu'elle ne
pouvait plus voir sans expirer de douleur et de honte.  L'Ingnu
ne pouvait se sparer d'elle que pour aller dlivrer un ami: il y
vola.  Il remplit ce devoir en rflchissant sur les tranges
vnements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d'une
jeune fille  qui deux infortuns devaient plus que la vie.



CHAPITRE XIX.

L'Ingnu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassembls.


La gnreuse et respectable infidle tait avec son frre l'abb
de Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de
Kerkabon.  Tous taient galement tonns; mais leur situation et
leurs sentiments taient bien diffrents.  L'abb de Saint-Yves
pleurait ses torts aux pieds de sa soeur, qui lui pardonnait.  Le
prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais de joie; le
vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point
cette scne touchante.  Ils taient partis au premier bruit de
l'largissement de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur
province leur sottise et leur crainte.

Les quatre personnages, agits de cent mouvements divers,
attendaient que le jeune homme revnt avec l'ami qu'il devait
dlivrer.  L'abb de Saint-Yves n'osait lever les yeux devant sa
soeur: la bonne Kerkabon disait: Je reverrai donc mon cher neveu!
Vous le reverrez, dit la charmante Saint-Yves, mais ce n'est plus
le mme homme; son maintien, son ton, ses ides, son esprit, tout
est chang.  Il est devenu aussi respectable qu'il tait naf et
tranger  tout.  Il sera l'honneur et la consolation de votre
famille: que ne puis-je tre aussi le bonheur de la mienne!  Vous
n'tes point non plus la mme, dit le prieur; que vous est-il
donc arriv qui ait fait en vous un si grand changement?

Au milieu de cette conversation l'Ingnu arrive, tenant par la
main son jansniste.  La scne alors devint plus neuve et plus
intressante.  Elle commena par les tendres embrassements de
l'oncle et de la tante.  L'abb de Saint-Yves se mettait presque
aux genoux de l'Ingnu, qui n'tait plus l'ingnu.  Les deux
amants se parlaient par des regards qui exprimaient tous les
sentiments dont ils taient pntrs.  On voyait clater la
satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l'un; l'embarras
tait peint dans les yeux tendres et un peu gars de l'autre.
On tait tonn qu'elle mlt de la douleur  tant de joie.

Le vieux Gordon devint en peu de moments cher  toute la famille.
Il avait t malheureux avec le jeune prisonnier, et c'tait un
grand titre.  Il devait sa dlivrance aux deux amants, cela seul
le rconciliait avec l'amour; l'pret de ses anciennes opinions
sortait de son coeur: il tait chang en homme, ainsi que le
Huron.  Chacun raconta ses aventures avant le souper.  Les deux
abbs, la tante, coutaient comme des enfants qui entendent des
histoires de revenants, et comme des hommes qui s'intressaient
tous  tant de dsastres.  Hlas!  dit Gordon, il y a peut-tre
plus de cinq cents personnes vertueuses qui sont  prsent dans
les mmes fers que mademoiselle de Saint-Yves a briss: leurs
malheurs sont inconnus.  On trouve assez de mains qui frappent
sur la foule des malheureux, et rarement une secourable.  Cette
rflexion si vraie augmentait sa sensibilit et sa
reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle
Saint-Yves; on admirait la grandeur et la fermet de son me.
L'admiration tait mle de ce respect qu'on sent malgr soi pour
une personne qu'on croit avoir du crdit  la cour.  Mais l'abb
de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle pu
faire pour obtenir si tt ce crdit?

On allait se mettre  table de trs bonne heure: voil que la
bonne amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui
s'tait pass; elle tait en carrosse  six chevaux, et on voit
bien  qui appartient l'quipage.  Elle entre avec l'air imposant
d'une personne de cour qui a de grandes affaires, salue trs
lgrement la compagnie, et tirant la belle Saint-Yves  l'cart:
Pourquoi vous faire tant attendre?  Suivez-moi; voil vos
diamants que vous aviez oublis.  Elle ne put dire ces paroles si
bas que l'Ingnu ne les entendt: il vit les diamants; le frre
fut interdit; l'oncle et la tante n'prouvrent qu'une surprise
de bonnes gens qui n'avaient jamais vu une telle magnificence.
Le jeune homme, qui s'tait form par un an de rflexions, en fit
malgr lui, et parut troubl un moment.  Son amante s'en aperut;
une pleur mortelle se rpandit sur son beau visage, un frisson
la saisit, elle se soutenait  peine.  Ah!  madame, dit-elle  la
fatale amie, vous m'avez perdue!  vous me donnez la mort!  Ces
paroles percrent le coeur de l'Ingnu; mais il avait dj appris
 se possder; il ne les releva point, de peur d'inquiter sa
matresse devant son frre, mais il plit comme elle.

Saint-Yves, perdue de l'altration qu'elle apercevait sur le
visage de son amant, entrane cette femme hors de la chambre dans
un petit passage, jette les diamants  terre devant elle.  Ah!
ce ne sont pas eux qui m'ont sduite, vous le savez; mais celui
qui les a donns ne me reverra jamais.  L'amie les ramassait, et
Saint-Yves ajoutait: Qu'il les reprenne ou qu'il vous les donne;
allez, ne me rendez plus honteuse de moi-mme.  L'ambassadrice
enfin s'en retourna, ne pouvant comprendre les remords dont elle
tait tmoin.

La belle Saint-Yves, oppresse, prouvant dans son corps une
rvolution qui la suffoquait, fut oblige de se mettre au lit;
mais pour n'alarmer personne elle ne parla point de ce qu'elle
souffrait; et, ne prtextant que sa lassitude, elle demanda la
permission de prendre du repos; mais ce fut aprs avoir rassur
la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jet
sur son amant des regards qui portaient le feu dans son me.

Le souper, qu'elle n'animait pas, fut triste dans le
commencement, mais de cette tristesse intressante qui fournit
de ces conversations attachantes et utiles si suprieures  la
frivole joie qu'on recherche, et qui n'est d'ordinaire qu'un
bruit importun.

Gordon fit en peu de mots l'histoire et du jansnisme et du
molinisme, et des perscutions dont un parti accablait l'autre,
et de l'opinitret de tous les deux.  L'Ingnu en fit la
critique, et plaignit les hommes qui, non contents de tant de
discordes que leurs intrts allument, se font de nouveaux maux
pour des intrts chimriques, et pour des absurdits
inintelligibles.  Gordon racontait, l'autre jugeait; les convives
coutaient avec motion, et s'clairaient d'une lumire nouvelle.
On parla de la longueur de nos infortunes et de la brivet de la
vie.  On remarqua que chaque profession a un vice et un danger
qui lui sont attachs, et que, depuis le prince jusqu'au dernier
des mendiants, tout semble accuser la nature.  Comment se
trouve-t-il tant d'hommes qui, pour si peu d'argent, se font les
perscuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes?
Avec quelle indiffrence inhumaine un homme en place signe la
destruction d'une famille, et avec quelle joie plus barbare des
mercenaires l'excutent!

J'ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du
marchal de Marillac, qui, tant poursuivi dans sa province pour
la cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous
un nom suppos.  C'tait un vieillard de soixante et douze ans.
Sa femme, qui l'accompagnait, tait  peu prs de son ge.  Ils
avaient eu un fils libertin qui,  l'ge de quatorze ans, s'tait
enfui de la maison paternelle; devenu soldat, puis dserteur, il
avait pass par tous les degrs de la dbauche et de la misre:
enfin, ayant pris un nom de terre, il tait dans les gardes du
cardinal de Richelieu (car ce prtre, ainsi que le Mazarin, avait
des gardes); il avait obtenu un bton d'exempt dans cette
compagnie de satellites.  Cet aventurier fut charg d'arrter le
vieillard et son pouse, et s'en acquitta avec toute la duret
d'un homme qui voulait plaire  son matre.  Comme il les
conduisait, il entendit ces deux victimes dplorer la longue
suite des malheurs qu'elles avaient prouvs depuis leur berceau.
Le pre et la mre comptaient parmi leurs plus grandes infortunes
les garements et la perte de leur fils.  Il les reconnut, il ne
les conduisit pas moins en prison, en les assurant que son
minence devait tre servie de prfrence  tout.  Son minence
rcompensa son zle.

J'ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frre,
dans l'esprance d'un petit bnfice qu'il n'eut point; et je
l'ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d'avoir t
tromp par le jsuite.

L'emploi de confesseur, que j'ai long-temps exerc, m'a fait
connatre l'intrieur des familles; je n'en ai gure vu qui ne
fussent plonges dans l'amertume, tandis qu'au dehors, couvertes
du masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et
j'ai toujours remarqu que les grands chagrins taient le fruit
de notre cupidit effrne.

Pour moi, dit l'Ingnu, je pense qu'une me noble, reconnaissante,
et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d'une
flicit sans mlange avec la belle et gnreuse Saint-Yves; car
je me flatte, ajouta-t-il, en s'adressant  son frre avec le
sourire de l'amiti, que vous ne me refuserez pas, comme l'anne
passe, et que je m'y prendrai d'une manire plus dcente.
L'abb se confondit en excuses du pass et en protestations d'un
attachement ternel.

L'oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie.
La bonne tante, en s'extasiant et en pleurant de joie, s'criait:
Je vous l'avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre!
ce sacrement-ci vaut mieux que l'autre; plt  Dieu que j'en
eusse t honore!  mais je vous servirai de mre.  Alors ce fut
 qui renchrirait sur les louanges de la tendre Saint-Yves.

Son amant avait le coeur trop plein de ce qu'elle avait fait pour
lui, il l'aimait trop pour que l'aventure des diamants et fait
sur son coeur une impression dominante.  Mais ces mots qu'il
avait trop entendus, _vous me donnez la mort_, l'effrayaient
encore en secret, et corrompaient toute sa joie, tandis que les
loges de sa belle matresse augmentaient encore son amour.
Enfin on n'tait plus occup que d'elle; on ne parlait que du
bonheur que ces deux amants mritaient; on s'arrangeait pour
vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets de fortune
et d'agrandissement; on se livrait  toutes ces esprances que la
moindre lueur de flicit fait natre si aisment.  Mais
l'Ingnu, dans le fond de son coeur, prouvait un sentiment
secret qui repoussait cette illusion.  Il relisait ces promesses
signes Saint-Pouange, et les brevets signs Louvois; on lui
dpeignit ces deux hommes tels qu'ils taient, ou qu'on les
croyait tre.  Chacun parla des ministres et du ministre avec
cette libert de table, regarde en France comme la plus
prcieuse libert qu'on puisse goter sur la terre.

Si j'tais roi de France, dit l'Ingnu, voici le ministre de la
guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute
naissance, par la raison qu'il donne des ordres  la noblesse.
J'exigerais qu'il et t lui-mme officier, qu'il et pass par
tous les grades, qu'il ft au moins lieutenant-gnral des
armes, et digne d'tre marchal de France; car n'est-il pas
ncessaire qu'il ait servi lui-mme, pour mieux connatre les
dtails du service? et les officiers n'obiront-ils pas avec cent
fois plus d'allgresse  un homme de guerre, qui aura comme eux
signal son courage, qu' un homme de cabinet qui ne peut que
deviner tout au plus les oprations d'une campagne, quelque
esprit qu'il puisse avoir?  Je ne serais pas fch que mon
ministre ft gnreux, quoique mon garde du trsor royal en ft
quelquefois un peu embarrass.  J'aimerais qu'il et un travail
facile, et que mme il se distingut par cette gat d'esprit,
partage d'un homme suprieur aux affaires, qui plat tant  la
nation, et qui rend tous les devoirs moins pnibles.  Il desirait
que ce ministre et ce caractre, parcequ'il avait toujours
remarqu que cette belle humeur est incompatible avec la cruaut.

Mons de Louvois n'aurait peut-tre pas t satisfait des souhaits
de l'Ingnu; il avait une autre sorte de mrite.

Mais pendant qu'on tait  table, la maladie de cette fille
malheureuse prenait un caractre funeste; son sang s'tait
allum, une fivre dvorante s'tait dclare, elle souffrait, et
ne se plaignait point, attentive  ne pas troubler la joie des
convives.

Son frre, sachant qu'elle ne dormait pas, alla au chevet de son
lit; il fut surpris de l'tat o elle tait.  Tout le monde
accourut; l'amant se prsentait  la suite du frre.  Il tait,
sans doute, le plus alarm et le plus attendri de tous; mais il
avait appris  joindre la discrtion  tous les dons heureux que
la nature lui avait prodigus, et le sentiment prompt des
biensances commenait  dominer dans lui.

On fit venir aussitt un mdecin du voisinage.  C'tait un de
ceux qui visitent leurs malades en courant, qui confondent la
maladie qu'ils viennent de voir avec celle qu'ils voient, qui
mettent une pratique aveugle dans une science  laquelle toute la
maturit d'un discernement sain et rflchi ne peut ter son
incertitude et ses dangers.  Il redoubla le mal par sa
prcipitation  prescrire un remde alors  la mode.  De la mode
jusque dans la mdecine!  Cette manie tait trop commune dans
Paris.

La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son mdecin 
rendre sa maladie dangereuse.  Son me tuait son corps.  La foule
des penses qui l'agitaient portait dans ses veines un poison
plus dangereux que celui de la fivre la plus brlante.



CHAPITRE XX.

La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.


On appela un autre mdecin: celui-ci, au lieu d'aider la nature,
et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les
organes rappelaient la vie, ne fut occup que de contrecarrer son
confrre.  La maladie devint mortelle en deux jours.  Le cerveau,
qu'on croit le sige de l'entendement, fut attaqu aussi
violemment que le coeur, qui est, dit-on, le sige des passions.

Quelle mcanique incomprhensible a soumis les organes au
sentiment et  la pense?  comment une seule ide douloureuse
drange-t-elle le cours du sang?  et comment le sang  son tour
porte-t-il ses irrgularits dans l'entendement humain?  quel est
ce fluide inconnu et dont l'existence est certaine, qui, plus
prompt, plus actif que la lumire, vole, en moins d'un clin
d'oeil, dans tous les canaux de la vie, produit les sensations,
la mmoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige,
rappelle avec horreur ce qu'on voudrait oublier, et fait d'un
animal pensant ou un objet d'admiration, ou un sujet de piti et
de larmes?

C'tait l ce que disait le bon Gordon; et cette rflexion si
naturelle, que rarement font les hommes, ne drobait rien  son
attendrissement; car il n'tait pas de ces malheureux philosophes
qui s'efforcent d'tre insensibles.  Il tait touch du sort de
cette jeune fille, comme un pre qui voit mourir lentement son
enfant chri.  L'abb de Saint-Yves tait dsespr, le prieur et
sa soeur rpandaient des ruisseaux de larmes.  Mais qui pourrait
peindre l'tat de son amant?  nulle langue n'a des expressions
qui rpondent  ce comble de douleurs; les langues sont trop
imparfaites.

La tante, presque sans vie, tenait la tte de la mourante dans
ses faibles bras; son frre tait  genoux au pied du lit; son
amant pressait sa main qu'il baignait de pleurs, et clatait en
sanglots; il la nommait sa bienfaitrice, son esprance, sa vie,
la moiti de lui-mme, sa matresse, son pouse.  A ce mot
d'pouse elle soupira, le regarda avec une tendresse
inexprimable, et soudain jeta un cri d'horreur; puis, dans un de
ces intervalles o l'accablement, et l'oppression des sens, et
les souffrances suspendues, laissent  l'me sa libert et sa
force, elle s'cria: Moi, votre pouse!  ah!  cher amant, ce nom,
ce bonheur, ce prix, n'taient plus faits pour moi; je meurs, et
je le mrite.  O dieu de mon coeur!   vous que j'ai sacrifi 
des dmons infernaux, c'en est fait, je suis punie, vivez
heureux.  Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient tre
comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs l'effroi et
l'attendrissement; elle eut le courage de s'expliquer.  Chaque
mot fit frmir d'tonnement, de douleur, et de piti, tous les
assistants.  Tous se runissaient  dtester l'homme puissant qui
n'avait rpar une horrible injustice que par un crime, et qui
avait forc la plus respectable innocence  tre sa complice.

Qui?  vous coupable!  lui dit son amant; non, vous ne l'tes pas;
le crime ne peut tre que dans le coeur, le vtre est  la vertu
et  moi.

Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener
 la vie la belle Saint-Yves.  Elle se sentit console, et
s'tonnait d'tre aime encore.  Le vieux Gordon l'aurait
condamne dans le temps qu'il n'tait que jansniste; mais, tant
devenu sage, il l'estimait, et il pleurait.

Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger
de cette fille si chre remplissait tous les coeurs, que tout
tait constern, on annonce un courrier de la cour.  Un courrier!
et de qui?  et pourquoi?  c'tait de la part du confesseur du roi
pour le prieur de la Montagne; ce n'tait pas le P. de La Chaise
qui crivait, c'tait le frre Vadbled, son valet de chambre,
homme trs important dans ce temps-l, lui qui mandait aux
archevques les volonts du rvrend pre, lui qui donnait
audience, lui qui promettait des bnfices, lui qui fesait
quelquefois expdier des lettres de cachet.  Il crivait  l'abb
de la Montagne que sa rvrence tait informe des aventures de
son neveu, que sa prison n'tait qu'une mprise, que ces petites
disgrces arrivaient frquemment, qu'il ne fallait pas y faire
attention, qu'enfin il convenait que lui prieur vnt lui
prsenter son neveu le lendemain, qu'il devait amener avec lui le
bon-homme Gordon, que lui frre Vadbled les introduirait chez sa
rvrence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un mot dans
son antichambre.

Il ajoutait que l'histoire de l'Ingnu et son combat contre les
Anglais avaient t conts au roi, que srement le roi daignerait
le remarquer quand il passerait dans la galerie, et peut-tre
mme lui ferait un signe de tte.  La lettre finissait par
l'esprance dont on le flattait, que toutes les dames de la cour
s'empresseraient de faire venir son neveu  leur toilette, que
plusieurs d'entre elles lui diraient: Bonjour, monsieur l'Ingnu;
et qu'assurment il serait question de lui au souper du roi.  La
lettre tait signe: Votre affectionn Vadbled, frre jsuite.

Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et
commandant un moment  sa colre, ne dit rien au porteur; mais se
tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce
qu'il pensait de ce style.  Gordon lui rpondit: C'est donc ainsi
qu'on traite les hommes comme des singes!  on les bat et on les
fait danser.  L'Ingnu, reprenant son caractre, qui revient
toujours dans les grands mouvements de l'me, dchira la lettre
par morceaux, et les jeta au nez du courrier: Voil ma rponse.
Son oncle pouvant crut voir le tonnerre et vingt lettres de
cachet tomber sur lui.  Il alla vite crire et excuser, comme il
put, ce qu'il prenait pour l'emportement d'un jeune homme, et qui
tait la saillie d'une grande me.

Mais des soins plus douloureux s'emparaient de tous les coeurs.
La belle et infortune Saint-Yves sentait dj sa fin approcher;
elle tait dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature
affaisse qui n'a plus la force de combattre.  O mon cher amant!
dit-elle d'une voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse;
mais j'expire avec la consolation de vous savoir libre.

Je vous ai ador en vous trahissant, et je vous adore en vous
disant un ternel adieu.

Elle ne se parait pas d'une vaine fermet; elle ne concevait pas
cette misrable gloire de faire dire  quelques voisins: Elle est
morte avec courage.  Qui peut perdre  vingt ans son amant, sa
vie, et ce qu'on appelle l'_honneur_, sans regrets et sans
dchirements?  Elle sentait toute l'horreur de son tat, et le
fesait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui
parlent avec tant d'empire.  Enfin elle pleurait comme les autres
dans les moments o elle eut la force de pleurer.

Que d'autres cherchent  louer les morts fastueuses de ceux qui
entrent dans la destruction avec insensibilit: c'est le sort de
tous les animaux.  Nous ne mourons comme eux avec indiffrence,
que quand l'ge ou la maladie nous rend semblables  eux par la
stupidit de nos organes.  Quiconque fait une grande perte a de
grands regrets; s'il les touffe, c'est qu'il porte la vanit
jusque dans les bras de la mort.

Lorsque le moment fatal fut arriv, tous les assistants jetrent
des larmes et des cris.  L'Ingnu perdit l'usage de ses sens.
Les mes fortes ont des sentiments bien plus violents que les
autres, quand elles sont tendres.  Le bon Gordon le connaissait
assez pour craindre qu'tant revenu  lui il ne se donnt la
mort.  On carta toutes les armes; le malheureux jeune homme s'en
aperut; il dit  ses parents et  Gordon, sans pleurer, sans
gmir, sans s'mouvoir: Pensez-vous donc qu'il y ait quelqu'un
sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de m'empcher de
finir ma vie?  Gordon se garda bien de lui taler ces lieux
communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu'il n'est
pas permis d'user de sa libert pour cesser d'tre quand on est
horriblement mal, qu'il ne faut pas sortir de sa maison quand on
ne peut plus y demeurer, que l'homme est sur la terre comme un
soldat  son poste: comme s'il importait  l'Etre des tres que
l'assemblage de quelques parties de matire ft dans un lieu ou
dans un autre; raisons impuissantes qu'un dsespoir ferme et
rflchi ddaigne d'couter, et auxquelles Caton ne rpondit que
par un coup de poignard.

Le morne et terrible silence de l'Ingnu, ses yeux sombres, ses
lvres tremblantes, les frmissements de son corps, portaient
dans l'me de tous ceux qui le regardaient ce mlange de
compassion et d'effroi qui enchane toutes les puissances de
l'me, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par
des mots entrecoups.  L'htesse et sa famille taient accourues;
on tremblait de son dsespoir, on le gardait  vue, on observait
tous ses mouvements.  Dj le corps glac de la belle Saint-Yves
avait t port dans une salle basse, loin des yeux de son amant,
qui semblait la chercher encore, quoiqu'il ne ft plus en tat de
rien voir.

Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est
expos  la porte de la maison, que deux prtres  ct d'un
bnitier rcitent des prires d'un air distrait, que des passants
jettent quelques gouttes d'eau bnite sur la bire par oisivet,
que d'autres poursuivent leur chemin avec indiffrence, que les
parents pleurent, et qu'un amant est prt de s'arracher la vie,
le Saint-Pouange arrive avec l'amie de Versailles.

Son got passager, n'ayant t satisfait qu'une fois, tait
devenu de l'amour.  Le refus de ses bienfaits l'avait piqu.  Le
P. de La Chaise n'aurait jamais pens  venir dans cette maison;
mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l'image
de la belle Saint-Yves, brlant d'assouvir une passion qui par
une seule jouissance avait enfonc dans son coeur l'aiguillon des
dsirs, ne balana pas  venir lui-mme chercher celle qu'il
n'aurait pas peut-tre voulu revoir trois fois, si elle tait
venue d'elle-mme.

Il descend de carrosse; le premier objet qui se prsente  lui
est une bire; il dtourne les yeux avec ce simple dgot d'un
homme nourri dans les plaisirs, qui pense qu'on doit lui pargner
tout spectacle qui pourrait le ramener  la contemplation de la
misre humaine.  Il veut monter.  La femme de Versailles demande
par curiosit qui on va enterrer; on prononce le nom de
mademoiselle de Saint-Yves.  A ce nom, elle plit et pousse[1] un
cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur
remplissent son me.  Le bon Gordon tait l, les yeux remplis de
larmes.  Il interrompt ses tristes prires pour apprendre 
l'homme de cour toute cette horrible catastrophe.  Il lui parle
avec cet empire que donnent la douleur et la vertu.
Saint-Pouange n'tait point n mchant; le torrent des affaires
et des amusements avait emport son me, qui ne se connaissait
pas encore.  Il ne touchait point  la vieillesse, qui endurcit
d'ordinaire le coeur des ministres; il coutait Gordon, les yeux
baisss, et il en essuyait quelques pleurs qu'il tait tonn de
rpandre: il connut le repentir.

  [1] Toutes les ditions, depuis 1767 jusques et compris les
  ditions de Kehl et quelques unes de celles qui les ont
  suivies, portent: _poussa_.  C'est un erratum manuscrit de feu
  Decrois qui a propos de mettre _pousse_.  B.

Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont
vous m'avez parl; il m'attendrit presque autant que cette
innocente victime dont j'ai caus la mort.  Gordon le suit
jusqu' la chambre o le prieur, la Kerkabon, l'abb de
Saint-Yves, et quelques voisins, rappelaient  la vie le jeune
homme retomb en dfaillance.

J'ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j'emploierai
ma vie  le rparer.  La premire ide qui vint  l'Ingnu fut de
le tuer, et de se tuer lui-mme aprs.  Rien n'tait plus  sa
place; mais il tait sans armes et veill de prs.  Saint-Pouange
ne se rebuta point des refus accompagns du reproche, du mpris,
et de l'horreur qu'il avait mrits, et qu'on lui prodigua.  Le
temps adoucit tout.  Mons de Louvois vint enfin  bout de faire
un excellent officier de l'Ingnu, qui a paru sous un autre nom 
Paris et dans les armes, avec l'approbation de tous les honntes
gens, et qui a t -la-fois un guerrier et un philosophe
intrpide.

Il ne parlait jamais de cette aventure sans gmir; et cependant
sa consolation tait d'en parler.  Il chrit la mmoire de la
tendre Saint-Yves jusqu'au dernier moment de sa vie.  L'abb de
Saint-Yves et le prieur eurent chacun un bon bnfice; la bonne
Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires
que dans le sous-diaconat.  La dvote de Versailles garda les
boucles de diamants, et reut encore un beau prsent.  Le
P. Tout--tous eut des botes de chocolat, de caf, de sucre
candi, de citrons confits, avec les _Mditations du rvrend
P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] relies en maroquin.  Le
bon Gordon vcut avec l'Ingnu jusqu' sa mort dans la plus
intime amiti; il eut un bnfice aussi, et oublia pour jamais la
grce efficace et le concours concomitant.  Il prit pour sa
devise: _Malheur est bon  quelque chose_.  Combien d'honntes
gens dans le monde ont pu dire: _Malheur n'est bon  rien!_

  [1] La _Fleur des saints_ est du jsuite Ribadeneira; voyez
  tome XXIX, page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe 
  Paris_, et une du _Marseillais et le Lion_.  B.
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by Voltaire
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