The Project Gutenberg EBook of Au bord de la Bivre, by Alfred Delvau

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Title: Au bord de la Bivre
       impressions et souvenirs

Author: Alfred Delvau

Release Date: August 29, 2014 [EBook #46718]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU BORD DE LA BIVRE ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    AU BORD
    DE
    LA BIVRE




Il a t tir un petit nombre d'exemplaires sur grand papier de fil
verg de format in-8 carr, au prix de 6 fr. Plus six exemplaires sur
papier de Chine,  12 fr.


Paris.--Imp. A. Wittersheim et Ce, 31, quai Voltaire




    _ALFRED DELVAU_


    AU BORD
    DE
    LA BIVRE


    IMPRESSIONS ET SOUVENIRS

    _Nouvelle dition_

    PRCDE D'UNE BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES DE L'AUTEUR

    PARIS
    _CHEZ REN PINCEBOURDE_
    14, RUE DE BEAUNE (quai Voltaire)

    1873




BIBLIOGRAPHIE DES LIVRES ET PUBLICATIONS _d'Alfred Delvau_


   En nous dcidant  rimprimer Au bord de la Bivre, nous avons
   eu l'ide de dresser la bibliographie des ouvrages d'Alfred
   Delvau. Ce petit livre, en effet, plein des souvenirs d'enfance
   de l'auteur, fils d'un matre-tanneur du faubourg Saint-Marceau,
   a t comme un prlude  la srie si recherche de ses
   publications parisiennes.

   Les Dessous de Paris,--l'Histoire anecdotique des cafs et des
   cabarets de Paris,--les Barrires de Paris,--les Cythres
   parisiennes, les Heures parisiennes,--entre toutes les
   productions de Delvau, ont fait sa fortune littraire et
   bibliographique; il a trouv dans ces tudes la forme et le
   cadre de son talent; il leur doit ses meilleurs et ses plus
   durables succs.

   Nous n'apprendrons rien  nos lecteurs en disant que les livres
   d'Alfred Delvau se signalent prsentement par les surenchres
   qu'ils excitent dans les ventes;--ses livres sur Paris,
   surtout;--mais les autres ont suivi le mme mouvement de hausse,
   de plus en plus sensible.

   Notre bibliographie se trouve acheve aprs d'assez longues
   recherches; non pas paracheve. Cependant, dans la nomenclature
   que voici,  peine si nous n'avons pas pu voir deux volumes sur
   lesquels nous avions d'ailleurs des indications suffisantes.


1848

Grandeur et dcadence des grisettes, par Alfred Delvau. Paris, A.
Desloges, 1848; imp. d'A. Ren, petit in-18, 104 p.

   Trs-rare. Nombreuses vignettes, empruntes aux Physiologies,
   moins celle de la couverture, reproduite p. 70, grave exprs par
   F. Leblanc, d'aprs C. Bruno: elle reprsente une grisette fumant
   une cigarette  la fentre de sa mansarde. C. Bruno est un
   pseudonyme de Delvau, quelque peu dessinateur, et mme graveur 
   l'eau-forte.

   La couverture annonce, sous presse: Histoire pigrammatique des
   quarante fauteuils, par Alfred Delvau, 1 vol. in-18. Ces
   pigrammes n'ont pas paru en volume, mais beaucoup plus tard,
   dans un petit journal: Le journal pour rire(?).

Ledru-Rollin. Sa vie politique. Paris, dans tous les dpts de
journaux, 1848, in-18, 12 p.

   Attribution peut-tre inexacte des Supercheries littraires
   dvoiles de Qurard, dernire dition, article Rpublicain de
   la veille (lisez la vieille).

La prsidence, s'il vous plat, par un rpublicain de la vieille.
Prix, 15 centimes. Paris,  la librairie passage du Commerce, 1848;
imp. Boul, in-18, 33 p.

   A l'article Rpublicain de la veille (lisez la vieille) de la
   dernire dition des Supercheries littraires dvoiles de
   Qurard, Delvau est dsign comme auteur de ce pamphlet, ce qui
   est vrai, et comme se disant fils naturel du fameux
   Ledru-Rollin, ce qui est faux, de toute fausset. Delvau a
   toujours repouss avec nergie cette imputation calomnieuse,
   propage par les ennemis de l'homme politique qui l'avait pris
   en affection. Il tait fils lgitime. M. Ledru-Rollin, dans des
   circonstances douloureuses, s'tait intress  sa famille.

La Conspiration des poudres, in-folio.

   Dans une lettre du 4 mars 1849, Delvau se reconnat pour l'auteur
   de ce pamphlet que nous n'avons pu retrouver.


1850

A bas le suffrage universel! par Alfred Delvau. 10 centimes. Paris,
Garnier frres, 1850; imp. Lacour, in-8, 16 p.

Histoire de la Rvolution de Fvrier, par Alfred Delvau, secrtaire
intime de Ledru-Rollin. I. Paris, Blosse et Garnier frres, 1850; imp.
Lacour, in-8, 481 p., plus 6 p. de faux-titre, titre et ddicaces 
Ledru-Rollin et au Peuple.

   Livre annonc comme devant avoir deux volumes; il en a eu un seul
   qui va jusqu'au 15 mai. Comme le succs se faisait attendre,
   Blosse, l'diteur rel (MM. Garnier taient seulement vendeurs)
   eut l'ide de rduire la publication  un tome, en ajoutant un
   chapitre sur le 15 mai. Ce chapitre fut compos, et mme mis en
   pages; mais tenant compte de l'indiffrence publique, de plus en
   plus marque, Blosse y renona.

   Le seul exemplaire connu de ce complment,--51 p. numrotes 481
    531, avec le mot fin  la dernire,--figurait dans notre
   catalogue d'aot 1871.

   L'Histoire de la Rvolution de Fvrier a eu un prospectus.
   Paris, imp. Lacour, in-8, 4 p.


1851

Les murailles rvolutionnaires, collection complte des professions de
foi, proclamations, dcrets, affiches, Bulletins de la Rpublique,
fac-simile de signatures, etc., etc. (Paris et les dpartements),
depuis fvrier 1848 jusqu' ce jour, recueillis et mis en ordre par
Alfred Delvau. Paris, Charles Joubert, 1851; imp. Lacour, in-4 de 956
p., publi par livraisons.

   Premier titre de cette publication; l'diteur Bry an, entre les
   mains de qui elle passa, y ajouta illustrs de portraits des
   membres du gouvernement provisoire, des principaux chefs de
   clubs, des rdacteurs et grants des premiers journaux de la
   Rvolution, mais ces portraits se rduisirent  quatre. Le nom
   de Delvau retranch du nouveau titre, se retrouve  la fin de
   l'avant-propos, dat de janvier 1851.

   Une soi-disant seizime, en ralit seconde dition, avec
   augmentations et amliorations importantes, a paru sous ce titre:
   Les murailles rvolutionnaires de 1848, collection des dcrets,
   Bulletins de la Rpublique, adhsions, affiches, fac-simile de
   signatures, professions de foi, etc. Prcde d'une prface
   d'Alfred Delvau. Paris et les dpartements. Seizime dition,
   illustre de portraits, augmente d'une prface nouvelle, par M.
   Foucart, de beaucoup de pices et documents indits, d'une table
   alphabtique contenant les noms des signataires des pices
   contenues dans l'ouvrage, ainsi que les noms cits dans ces
   pices. Paris, Picard, 1868; imp. Jules Bonaventure, 2 vol.
   in-4, XXXII-280 et 552 p.

   Les divers tirages de la premire dition de ce livre, et la
   seconde, dite seizime, ont eu des exemplaires coloris, imitant
   le bariolage des affiches sur les murailles.

Aventures d'un ver luisant. Histoire d'un garon de bonne foi. Par
Johanna et Gottfried Kinkel; traduction d'Alfred Delvau. J. Bry, d.;
imp. Gerds, grand in-8  deux colonnes, 48 p., vignette-frontispice
de Rouget, d'aprs C. Mettais, illustrations.

   De la srie des Veilles populaires, romans illustrs. Prface
   date de dcembre 1852. Delvau ignorait l'allemand; il a eu pour
   cette traduction un collaborateur efficace rest inconnu. Ce
   fascicule se termine par une nouvelle de lui: Bagatelle,
   histoire srieuse.


1854

Au bord de la Bivre. Impressions et souvenirs. Par Alfred Delvau.
Prix 1 fr. 25 c. Paris, J. Bry an, 1854; imp. Prve, in-18, 107 p.

   Tirage  1,500 ex. (un petit nombre sur papier fort); il n'en
   restait que 5 chez l'diteur, en janvier 1856; une lettre de
   Delvau nous donne ces dtails. Sa mise en vente dans une
   librairie  bon march, et surtout sa fabrication sur affreux
   papier, expliquent la grande raret de ce petit livre. Il a t
   reproduit sous le titre: Les bords de la Bivre, dans les Amis
   du peuple, journal illustr, publi par Bry an; 52 numros,
   du 4 mars 1858 au 24 fvrier 1859.


1859

G. Garibaldi. Vie et aventures. 1807-1859. Par Alfred Delvau. Paris,
Lcrivain et Toubon, 1859; imp. Bry an, grand in-8  deux colonnes,
portrait sur bois de Garibaldi.

   De la Bibliothque franco-italienne. Un second tirage, sans
   changements, dans la Bibliothque pour tous, 1852.

Le petit caporal des Zouaves. Paris, Lcrivain et Toubon, 1859; imp.
Bry an, grand in-8  deux colonnes, 48 p., portrait sur bois.

   De la Bibliothque franco-italienne.

Les martyrs de l'Italie, sous la domination autrichienne, par Alfred
Delvau. Paris, Lcrivain et Toubon, 1859; imp. Bry an, grand in-8 
deux colonnes, 48 p., illustrations.

   De la Bibliothque franco-italienne.

Histoire populaire de la Campagne d'Italie, par Alfred Delvau. Paris,
Lcrivain et Toubon, 1859; imp. Bry an, grand in-8  deux colonnes,
48 p.

   De la Bibliothque franco-italienne. La dernire page est
   consacre  une gravure sur bois reprsentant P. Bry an,
   conduisant un convoi de blesss. Une note anonyme de Delvau sur
   cet diteur, dans la Revue anecdotique (2e quinzaine de juin
   1862, p. 36), commente agrablement cette estampe.

Mmoires d'un vieux sou, par Alfred Delvau et Pierre Bry. Lcrivain et
Toubon, 1859; imp. Bry an, grand in-8  deux colonnes, 48 p.,
figure-en-tte grave sur bois, par J. Regnier, d'aprs Mettais.

   De la Bibliothque populaire, romans, contes et nouvelles;
   reproduit sous le titre Mmoires historiques et anecdotiques
   d'un vieux sou, dans Les amis du peuple, journal illustr,
   publi par P. Bry, 1859. La dernire page donne la premire
   rdaction du Cabaret du pre Cense, avant-dernier chapitre de
   l'Histoire anecdotique des cafs et cabarets de Paris; voir
   anne 1862.

Les Chimres, par Alfred Delvau. Paris, Lcrivain et Toubon, 1859;
imp. Bry an, grand in-8  deux colonnes, 48 p., vignette initiale de
C. Mettais.

   Livre  clef; de la Bibliothque populaire, romans, contes et
   nouvelles;  la suite Les sentiers perdus; rimprims dans le
   volume: Les amours buissonnires, en 1863. Delvau, qui a
   beaucoup ddi, a fait ici sa ddicace-chef-d'oeuvre: A mes
   anciens amis J. L., sculpteur; G. M., mdecin; M. T., philosophe;
   H. V., banquier, et  quelques autres,--oubli sincre et
   profond.

Chansons de Dsaugiers, prcdes d'une notice, par Alfred Delvau.
dition J. Bry. Paris, J. Bry, 1859; imp. Bry an, in-8, X-272 p.

Lettres  milie sur la Mythologie, par C.-A. Demoustier, prcdes
d'une notice par Alfred Delvau. Paris, Lcrivain et Toubon, 1859; imp.
Bry an, in-8, IV-280 p.

   Rimprim sur clich, en 1868,  l'adresse de Bernardin-Bchet;
   Lagny, imp. Varigault.

Essais de Montaigne, prcds d'une tude biographique et littraire,
par Alfred Delvau. Paris, Lcrivain et Toubon, 1859; imp. Bry an, 2
vol. in-8, VII-288 et 286 p.

Bibliothque bleue, rimpression des romans de chevalerie des XIIe,
XIIIe, XIVe, XVe et XVIe sicles, faite sur les meilleurs textes, par
une socit de gens de lettres sous la direction d'Alfred Delvau.
Paris, Lcrivain et Toubon, 1859-1860; imp. Bry, grand in-8  deux
colonnes.

   Cette publication illustre a eu 29 livraisons  50 centimes, de
   48 p. chacune, parues dans cet ordre: Histoire des quatre fils
   Aymon,--Huon de Bordeaux,--Pierre de Provence, plus Clomads et
   Claremonde,--Tristan de Lonois,--Grard de Nevers,--Gurin de
   Montglave,--Mlusine,--Artus de Bretagne,--Ogier le
   Danois,--Flores et Blanchefleur, plus Witikind,--1re srie des
   Amadis de Gaule,--2e srie,--3e srie,--4e srie,--5e srie,--6e
   srie,--7e srie,--La princesse de
   Trbisonde,--Buzando-le-Nain,--Zirse l'Enchanteresse,--Lancelot
   du Lac,--La reine Genivre,--Berthe aux grands pieds,--Milles et
   Amys,--Baudouin-le-Diable,--Galien restaur,--Jean de
   Paris,--L'pervier blanc,--Fier--bras.

   Le libraire Bachelin-Deflorenne, acqureur des empreintes de
   cette bibliothque, l'a remise en vente en 1869, sous ce titre:
   Alfred Delvau. Collection des romans de chevalerie, mis en prose
   franaise moderne, avec illustrations; 4 vol., prcds d'une
   tude inacheve de Delvau sur les romans de chevalerie et sur les
   origines de la langue franaise.


1860

Alfred Delvau. Les dessous de Paris, avec une eau-forte de Flameng.
Paris, Poulet-Malassis et De Broise, 1860; imp. Ch. Jouaust, in-18,
288 p.

   La plupart des articles de ce livre avaient paru dans Le
   Figaro. Le frontispice a eu quelques preuves d'tat avant
   l'adresse de Deltre; il manque dans beaucoup d'exemplaires; on
   le trouve  notre librairie.


1861

Paris inconnu, par A. Privat d'Anglemont, prcd d'une tude sur sa
vie, par M. Alfred Delvau. Paris, A. Delahays, 1861; imp. Blot, in-16,
283 p.

   De la Bibliothque athnienne.


1862

Lettres de Junius. Paris, Dentu, 1862; imp. Tinterlin, in-18, 258 p.,
plus la table.

   Douze lettres, en collaboration avec Alphonse Duchesne; les onze
   premires publies dans Le Figaro, pendant le dernier trimestre
   de l'anne 1861. Ce sont les trois meilleurs mois de ma vie
   littraire, a crit Delvau, en faisant dans son livre Les lions
   du jour, article Junius, l'histoire de sa campagne satirique
   sous le voile de ce pseudonyme. Voir anne 1867.

   Il faut joindre au volume: Le Junius, chronique des deux mondes.
   Paris, E. Dentu, 1862; imp. Tinterlin, 2 nos (1er mai et 1er
   juin) in-18, ensemble de 144 p., l'un et l'autre signs
   d'Alphonse Duchesne et d'Alfred Delvau.

Alfred Delvau. Histoire anecdotique des cafs et des cabarets de
Paris, avec dessins et eaux-fortes de Gustave Courbet, Lopold
Flameng et Flicien Rops. Paris, E. Dentu, 1862; imp. Bonaventure et
Ducessois, in-18, XVIII-300 p., table comprise.

   Quelques exemplaires sur papier verg. Sept eaux-fortes: le
   frontispice, par M. Flicien Rops; les six autres, y compris le
   cul-de-lampe de la table, par M. Lopold Flameng. Bien que sign
   de M. Courbet, l'en-tte pour le chapitre Andler-Keller est
   grav par M. Flameng, d'aprs un vague dessin du matre
   d'Ornans[1]. Les en-tte des chapitres: La Californie et Le
   cabaret du Lapin blanc sont des rductions de planches du livre
   Paris qui s'en va.

  [1] On a deux eaux-fortes signes de M. Courbet: celle-ci, et
  dans la publication des Aqua-fortistes contemporains une
  esquisse des Demoiselles de village, planche admirable, mais de
  M. Bracquemond. Dans l'un et l'autre cas, M. Courbet avait
  promis, et il fallut tenir sa promesse.


1863

Alfred Delvau. Les Amours buissonnires. Paris, Dentu, sans date; imp.
veuve Parent,  Bruxelles, in-18, 324 p.

   Roman raliste, dont nous avons vu la clef; (entr'autres, le
   romancier-journaliste Charles Bataille y figure sous le nom de
   Charles Bouronneau)--suivi de la nouvelle: Les sentiers perdus,
   antrieurement parue. Voir l'article Les Chimres, anne 1859.


1864

Alfred Delvau. Les Cythres parisiennes, histoire anecdotique des bals
de Paris, avec vingt-quatre eaux-fortes et un frontispice de Flicien
Rops et mile Thrond. Paris, Dentu, 1864; imp. Poupart-Davyl, in-18,
281 p.

   Quelques exemp. papier verg. Les 6 eaux-fortes de vues
   extrieures de bals de Paris, sont de M. E. Thrond; les 18
   autres, plus le frontispice, de M. Flicien Rops. Ce volume, mis
   en vente  3 fr. 50, vaut aujourd'hui trois et quatre fois
   davantage; ce n'est pas encore le prix o l'diteur et d le
   coter, si le travail des deux artistes, amis de Delvau, n'avait
   pas t gratuit.

   Dans notre catalogue d'aot 1871, nous avons signal le premier,
   sur l'exemplaire d'Alfred Delvau, les preuves d'essai d'une
   partie des eaux-fortes de M. F. Rops, qui donnent un haut prix au
   trs-petit nombre d'exemplaires qu'elles dcorent. Nous
   rpterons ici la description de ce volume exceptionnel, avec la
   note qui la commentait.

   Exemplaire de l'auteur dans une bonne reliure pleine en maroquin
   rouge, poli, filets dors, tte dore, tranches barbes,
   couverture conserve, avec un double tat du frontispice, et
   quatre planches plies d'preuves d'essai tires sur chine
   volant, contenant 18 sujets de M. Flicien Rops.

   Les quatre preuves plies ajoutes sont bien d'essai et non
   d'tat.

   Il faut savoir qu'avant d'attaquer la planche dfinitive de ses
   eaux-fortes pour les Cythres parisiennes, M. Flicien Rops,
   encore indcis en 1864 sur les procds de ce genre de gravure,
   avait esquiss, sur de petits cuivres, les illustrations du
   livre, pour les reproduire, avec certitude, dans le travail
   dfinitif.

   Ces preuves d'essai, improvises, en toute libert, au courant
   de la pointe, ont t recueillies par Delvau; elles taient
   tires  deux ou trois exemplaires au plus, dans l'atelier du
   matre,  Namur; elles sont en contre-partie des eaux-fortes du
   livre; on y remarque mme,  l'tat d'esquisse vive et arrte,
   un type de calicot et un type de grisette: la Gigolette et le
   Gigolo, et une tte de jeune multresse tire  part, qui n'ont
   pas t reproduits dans les illustrations dfinitives.

   L'preuve d'tat du frontispice est aussi de toute raret.

   Nous avions cot ce beau livre au prix de 110 fr. Un second
   exemp., avec 26 preuves d'essai ou d'tat, papier vlin,
   demi-rel. mar. bleu, dor en tte, s'est vendu 61 fr. en avril
   dernier.

   La note prcdente, rdige  l'improviste et de mmoire, est 
   modifier, informations prises auprs de M. F. Rops lui-mme. A
   supposer qu'aucune preuve ne se soit perdue, peut-tre
   pourrait-on voir paratre encore deux nouveaux exemp. avec 18
   figures d'essai, mais en tat, pour partie, car il n'y a pas eu
   plus de 13 figures d'essai. L'artiste a bien voulu nous en
   dresser la liste, que voici. Les quatre premires sont graves
   dans le sens des estampes du livre; huit en contre-partie; les
   dernires sont deux types qui n'ont pas t utiliss: 1.
   Composition centrale du frontispice,--2. le Prado,--3. les
   Barreaux verts,--4. la Belle moissonneuse,--5. le bal
   Montesquieu,--6. l'Hermitage,--7. la salle Markouski,--8. le bal
   de la Cave,--9. le casino d'Asnires,--10. le Vieux-Chne,--11.
   le Salon de Mars,--12. la Gigolette,--13. le Gigolo.

Dictionnaire rotique moderne, par un professeur de langue verte.
Freetown, imp. de la Bibliomaniac-society (Bruxelles, Mertens, pour J.
Gay), 1864, in-8 et in-12, X-319 p., front.  l'eau-forte de Flicien
Rops.

   Tir  250 ex. in-12 et 50 petit in-8, les uns et les autres sur
   papier verg.


1865

Alfred Delvau. Le fumier d'Ennius, avec une eau-forte de Flameng.--Ne
drangez pas mes petits cochons, s. v. p.--Ma serrure a un rat.--Miss
Fourchette.--Miei prigioni.--Les bijoux indiscrets.--Les deux
Balagny.--La premire matresse.--Le cabaret du Pot-au-Lait.--Les
cocottes de mon grand-pre.--La Fort noire.--Ce que disent les lvres
et ce que pense le coeur.--Voyage de circumlocomotion  la recherche
de feu Arouet de Voltaire.--Miss Fauvette.--Les Gasconnades de
l'amour.--Mille e tre...--La monnaie de deux sous en pices de six
francs.--La carpe de Bilboquet.--Mon dernier article. Paris, Achille
Faure, 1865; Corbeil, typ. Crt, VII-315 p.

   M. Lopold Flameng a grav deux fois le mme frontispice pour ce
   livre. Le premier, au nom de l'diteur A. Delahays,  qui Le
   fumier d'Ennius avait d'abord t propos, est de toute raret.
   Le second, qui manque souvent, se trouve  notre librairie.

Mmoires d'une honnte fille, avec le portrait de l'auteur, par G.
Staal. Paris, A. Faure, 1865; imp. Poupart-Davyl, in-18, 312 p.

   Quelques ex. papier verg. La Petite Revue du 21 octobre 1865
   dvoila l'anonyme. Deux portraits ont t gravs pour ce livre;
   le premier, par M. Ch. Carrey, ne fut pas utilis, parce que
   l'honnte fille en grande toilette, ressemblait  l'impratrice.
   On le trouve  notre librairie.

Alfred Delvau. Franoise, chapitre indit des quatre sergents de La
Rochelle. Avec une eau-forte d'mile Thrond. Paris, Achille Faure,
1865; Corbeil, imp. Crt, in-32, 128 p.

   22 ex. numrots sur papier de Chine et sur papier de Hollande.
   L'eau-forte a eu des preuves avant la lettre.

Histoire anecdotique des Barrires de Paris, par Alfred Delvau, avec
dix eaux-fortes de mile Thrond. Paris, E. Dentu, 1865; imp.
Poupart-Davyl, in-18, 301 p.

   Quelques exemplaires papier verg.

La comtesse de Ponthieu, roman de chevalerie indit, publi avec
introduction et traduction par Alfred Delvau. (Tir d'un manuscrit du
XIIIe sicle, appartenant  la Bibliothque impriale.) Paris,
Bachelin-Deflorenne, 1865; imp. Bonaventure, Ducessois et Ce, in-8,
XIV-48 p. Papier verg; imprim  150 ex.

Alfred Delvau. Grard de Nerval, sa vie et ses oeuvres. Eau-forte de
Staal. Paris, Mme Bachelin-Deflorenne, 1865; imp. Bonaventure,
Ducessois et Ce, in-32, 147 p., papier verg. Un ex. sur peau de
vlin.

   De la Collection des Bibliophiles franais.

   Le portrait, bien que grav d'aprs une photographie d'Adrien
   Tournachon, ce qui n'est pas indiqu, manque de ressemblance.

Aucassin et Nicolette, roman de chevalerie provenal-picard, publi
avec introduction, par Alfred Delvau. (Tir d'un manuscrit du XIIIe
sicle, appartenant  la Bibliothque impriale.) Paris,
Bachelin-Deflorenne, 1866, in-8, XXII-100 p., papier verg; imprim 
150 ex.

Alfred Delvau. Henry Murger et la Bohme. Eau-forte de G. Staal.
Paris, Me Bachelin-Deflorenne, 1866; imp. Bonaventure, Ducessois et
Ce, in-32, 136 p., papier verg. Un ex. sur peau de vlin.

   De la Collection des Bibliophiles franais.


1866

Alfred Delvau. Les Heures parisiennes. 25 eaux-fortes d'mile
Bnassit. Paris, Librairie centrale, 1866; imp. Jouaust, in-18, 210
p.

   Deux cents exemp. papier de Hollande, avec figures sur chine,
   avant la lettre.

   A ce livre se rattache la brochure suivante: Un pisode de la
   censure occulte de l'Empire. Histoire du livre d'Alfred Delvau
   intitul Heures parisiennes. Rcit anecdotique des perscutions
   et des taquineries administratives dont cet ouvrage fut l'objet,
   appuy et confirm par trois nergiques lettres de Delvau; suivi
   de la rimpression des sept cartons de textes supprims par un
   censeur occulte, placs en regard des textes substitus, et
   accompagn d'un portrait de Delvau dessin et grav  l'eau-forte
   par H. Valentin. Paris, librairie centrale, 1872; imp.
   Gauthier-Villars, in-18, XLV p.; 100 ex. papier de Hollande.

   M. Julien Lemer, diteur des Heures parisiennes, tablit dans
   ce remarquable pamphlet que le bureau de visa des estampes de
   l'Empire exigea sept cartons dans le texte, et la modification de
   la planche Minuit, pour laisser paratre les vingt-cinq
   eaux-fortes de M. Bnassit.

   Delvau fait remonter ces avanies policires  un homme de lettres
   exerant une censure occulte, sur le front de qui il s'tait
   permis de s'gayer.

   Quoi qu'il en soit, pour mieux manifester encore son bon plaisir
   dans cette affaire, l'administration, aprs avoir fait mettre les
   pouces au pauvre Delvau, autorisa la mise en vente, sans
   substitution de textes ni modification d'estampe, des 200 ex. sur
   papier de Hollande. Ce sont les meilleurs, de toute faon.

Alfred Delvau. Du pont des Arts au pont de Kehl (Reisebilder d'un
Parisien), avec un frontispice par mile Bnassit. Paris, Achille
Faure, 1866; imp. Poupart-Davyl, in-18, 344 p.

   Publi sans le frontispice annonc sur le titre, qui se faisait
   attendre; il a paru depuis et se trouve  notre librairie.

   On a imprim que la scne en tte de cette eau-forte reprsente
   Alfred Delvau et son camarade de voyage, M. Alphonse Daudet,
   entre deux gendarmes, mais  tort: elle se rapporte  une
   histoire de dsertion en Belgique,  laquelle Delvau se trouva
   ml; voir p. 58 et suiv.

Alfred Delvau. Dictionnaire de la langue verte. Argots parisiens
compars. Paris, E. Dentu, 1866; imp. Jouaust, in-18, XVI-406 p.

   Tirage  600 ex., dont 100 papier de Hollande, numrots.

   M. Lordan Larchey, auteur des Excentricits de langage, accusa
   Delvau de plagiat, et en mme temps l'diteur Dentu de fausse
   dclaration du nombre de tirage. Un dbat des plus vifs entre les
   deux hommes de lettres, l'diteur et l'imprimeur, suivit cette
   double inculpation. La Petite Revue de 1866 en a donn toutes
   les pices. Il se termina par un arbitrage de la Socit des gens
   de lettres.

   Delvau avait eu le tort de dissimuler ses emprunts au travail de
   M. Larchey. Celui-ci, troubl  l'improviste dans sa possession
   dj ancienne de lexicographe de nos divers argots, pour avoir
   dfini le premier un certain nombre de vocables, s'exagrait sa
   gloire et sa proprit. Le Dictionnaire avait une nomenclature
   d'environ 7,000 mots; les Excentricits,  leur quatrime
   dition, et sur le chantier depuis 1858, en donnaient  peine
   2,000. Ce rapprochement suffisait pour carter l'ide de plagiat.

   Une seconde dition du Dictionnaire de la langue verte,
   entirement revue et considrablement augmente, avec une
   nouvelle prface, a paru chez Dentu en 1867; imp. Jouaust, in-18,
   XXXV-514 p., sans indication du nombre de tirage; elle a eu 100
   exemp. sur papier verg.

Alfred Delvau. Le grand et le petit trottoir. Paris, A. Faure, 1866;
imp. Poupart-Davyl, in-18, 243 p.

   Quelques exemp. papier verg. Le livre devait paratre avec une
   eau-forte de M. Flicien Rops qui tarda trop, au gr de l'auteur
   impatient de publicit. Cette planche, trs-soigne, reprsente
   un essaim d'amours faisant le sige irrgulier d'une alcve. Il
   en a t tir quelques preuves; nous n'avons pu la cataloguer
   qu'une fois.


1867

Alfred Delvau. A la porte du Paradis.--Ma premire leon de boxe.--Je
me tuerai demain.--Feu Andr-Andr.--L'hritier du mandarin, etc.
Paris, A. Faure, 1867; Vichy, imp. A. Wallon, in-18, 324 p., y compris
un catalogue des Ouvrages de M. Alfred Delvau, dress avec soin.

Les Plaisirs de Paris, guide pratique et illustr, par Alfred Delvau.
Paris, A. Faure, 1867; imp. Poupart-Davyl, in-16, 299 p.,
faux-titre-frontispice de A. Collette.

Alfred Delvau. Les lions du jour, physionomies parisiennes. Paris,
Dentu, 1867; imp. Charles Noblet, in-18, 330 p.

   59 tudes, quelques-unes curieuses; le volume n'a pas de table.
   Sa couverture verte offre dans un mdaillon rond, non reproduit
   sur le titre, une mnagerie de lions et de lionnes en tte
   desquels se carre M. de Villemessant,  qui le livre est ddi.

Alfred Delvau. Les sonneurs de sonnets. 1540-1866. Paris,
Bachelin-Deflorenne, 1867; imp. Jouaust, in-32, 187 p., papier verg.

   Dernire publication de Delvau, mort le 3 mai 1867, rue Houdon,
   15. Il tait n  Paris en 1825.


INDICATIONS DIVERSES

   Sur le catalogue de MM. Lcrivain et Toubon, et depuis sur celui
   de MM. Penaud, Jolly, on a attribu faussement  Delvau un roman
   intitul: Le Petit Homme rouge.

   Delvau a fait deux tentatives au thtre: Le rou innocent,
   comdie en un acte et en vers, jou  l'Odon en 1850, non
   imprime; 2. Rien comme personne, en collaboration avec
   Montjoye, qui parut seul sur l'affiche; ceci rsulte d'une
   attestation autographe, signe de cet auteur dramatique, laquelle
   a figur sur un de nos catalogues.

   Nous avons aussi catalogu deux nouvelles de Delvau, en tirage 
   part ou en preuves (?): 1. Un mari au XVIIe sicle. S. l. n.
   d., s. n. d'imp.; in-8, 21 p.--2. Alice. S. l. n. d., s. n.
   d'imp.; in-8, 40 p.

   Nous n'avons pas  donner ici la liste, trs-considrable, des
   journaux et des revues auxquels Delvau a collabor, non plus que
   celle des publications auxquelles il a particip. Il a laiss en
   manuscrits un certain nombre de travaux en prparation qui ont
   figur pour la plupart sur nos catalogues mensuels  prix
   marqus, d'aot 1871  juillet 1872, auxquels les curieux peuvent
   se reporter.

   Dans le premier de ces catalogues, nous avons dcrit cinq pices
   graves par lui; il faut y ajouter deux eaux-fortes d'aprs van
   Ostade.


FIN




COURTE PRFACE


Une prface est la bndiction qu'un auteur donne  son livre.

C'est Rabener, un Allemand, qui a dit cela. Ces braves Teutons n'en
font jamais d'autres. Ils trouvent toujours moyen,-- travers les
pigrammes dont on ne se fait pas faute  leur endroit, et en courant
ainsi  travers choux, c'est--dire  travers la mtaphysique;--ils
trouvent moyen, dis-je, d'tre pleins de bon sens, d'humour et de
finesse.

Va donc pour la bndiction! Pain bnit et livre bni n'en sont pas
meilleurs pour cela assurment; mais les fidles et les lecteurs le
mangent et le lisent avec plus d'apptit.

Sois donc bni,  mon livre, enfant conu dans les heures de
dsoeuvrement d'une existence besogneuse et tourmente, et venu au
monde un peu par les bras et par les pieds, comme la mre de Caligula.

Tu vas tomber entre les mains d'inconnus et d'inconnues, les uns
bourrus, les autres nerveuses, qui te jetteront souvent par-dessus
leur tte sur l'angle d'un meuble ou dans les cendres de l'tre. Tu
seras brl ou lacr comme un livre illustre; ou tu seras tout
bonnement laiss l, ddaigneusement, parce qu'on t'aura trouv mal
lch, mal peign, mal bross, pauvrement vtu, et le visage trop
fade, _Habent sua fata libelli_... Oh! mon Dieu oui... c'est comme
j'ai l'honneur de le dire,--en langue morte.

Va donc  travers le monde littraire, et ne t'tonne pas, ne te
scandalise pas des rudoiements, des sarcasmes, des quolibets et des
sifflets. Je te bnis,--selon l'usage antique et solennel,--je te
bnis, mais voil tout. Je ne m'occuperai pas plus de toi, dsormais,
qu'on ne s'occupe des vieilles lunes et des neiges de l'an pass.

Bonne chance, cher enfant, et bon voyage.




AU BORD DE LA BIVRE


I


... Je ferai un jour, moi aussi, ma petite thorie des milieux.

On ne sait pas assez, on ne se dit pas assez quelle influence
ont,--sur la conduite des penses, sur les oprations de l'esprit et
les volutions du coeur,--les objets extrieurs avec lesquels vous
tes en contact familier chaque jour. C'est une influence d'autant
plus funeste ou salutaire,--selon ces objets,--qu'elle est lente et
continue. Les moindres clous, les moindres angles de la bote dans
laquelle se meut votre individu physique, s'enfoncent chaque jour plus
avant dans les profondeurs de votre individu moral. C'est un peu
l'histoire des habitudes, de l'accoutumance volontaire ou involontaire
 des choses ou  des tres qui accomplissent les mmes volutions que
vous. C'est la communion intime et efficace de votre moi avec les
mille riens dont se compose votre existence quotidienne; communion
charmante, aprs tout, et  laquelle, malgr tout, on veut rester
fidle.

Il y a des gens qui vivent pendant trente ans dans la mme chambre qui
est malsaine et triste, et avec la mme matresse qui est maigre,
jaune et acaritre. Pourquoi?

Je n'ai jamais t, pour ma part, indiffrent aux localits dans
lesquelles les ballottements de ma vie m'ont jet. Il y a des sjours
dans lesquels j'aurais voulu pouvoir vivre tout mon sol, jusqu'aux
confins extrmes de l'existence humaine. Il y en a d'autres qu'on ne
m'et pas imposs impunment. Une cellule de prison,--malgr tout
l'odieux des dsavantages y attachs,--une cellule serait presque
accepte par moi sans trop de rpugnance, mais  la condition qu'elle
aurait son jour sur un horizon de forts et qu'on me permettrait de la
meubler de meubles  mon got et d'amis de mon choix. Je n'ai pas une
nature contemplative et songeuse pour rien; il faut bien se garder de
lui refuser les aliments qu'elle rclame imprieusement, sous peine de
voir cette rverie empche, cette contemplation contrarie se changer
en mlancolie. Et de la mlancolie  la tristesse il n'y a qu'un pas;
il y en a deux de la tristesse au suicide.

Jusqu'ici j'ai t aussi peu prisonnier que possible, et, bien loin
d'en tre fch,--comme le seraient certaines barbes longues  ides
courtes, de ma connaissance, qui s'imaginent qu'on sert une cause en
se faisant mettre dans l'impossibilit de la servir,--bien loin d'en
tre fch, je m'en suis, au contraire, toujours applaudi et estim.
Il est plus spirituel et plus facile d'tre libre que d'tre
prisonnier.

Aussi, dans mes prires,--quand j'en adresse  l'tre suprme,
rgisseur gnral des biens terrestres et des consciences
humaines,--je n'oublie jamais ce morceau:

--Mon Dieu! Prservez-moi des verroux, des mchants et des niais! Ne
mettez ni mon corps, ni mon coeur, ni mon esprit dans des prisons
odieuses. tre prisonnier d'un imbcile est plus douloureux que d'tre
prisonnier chez des anthropophages. Les anthropophages vous tuent
avant de vous manger; les sots vous mangent avant de vous tuer...
Dlivrez-moi donc des verroux, des mchants, des niais et des
menteurs.--Amen!...

Je suis depuis quelques mois dans un logement qui ne plairait pas 
tout le monde, mais dont je suis enchant d'avoir fait la
connaissance. J'y vis depuis un mois d'une vie cnobitique et en mme
temps familiale, pleine de joies austres. J'prouve,--dans ce milieu
nouveau o des circonstances quelconques m'ont transplant
violemment,--un bonheur calme, gal et profond qui ne ressemble,
certes,  aucun des autres bonheurs desquels j'ai tt jusqu'ici, mais
c'est du bonheur.

Pour en arriver l, il a fallu la rupture d'une affection envahissante
et spoliatrice des autres affections. Il y a donc des douleurs
bienfaisantes et des dsastres salutaires? Il faut le croire...

Pour moi,  mesure que je sens se dcrocher de mon coeur toutes les
pampilles amoureuses, toutes les fanfreluches de la passion, toutes
les passementeries des dsirs, et que je m'enfonce davantage dans
l'ombre et dans la paix de la vie familiale, je m'applaudis d'un
accident,--si triste en soi,--dont j'ai dplor la venue et dont je
bnficie  cette heure.

Je m'applaudis surtout de faire ce que je fais comme si c'tait le
rsultat naturel d'une vie simple, candide, unie,--tandis que c'est,
au contraire, l'aboutissement d'une existence peuple de chimres et
sillonne de folies.

Je rentre dans le sentier obscur, mais non pnible, de la vie intime,
duquel je m'tais un peu cart et gar, et j'y rentre avec un
attendrissement sincre; je m'y sauve de moi-mme, ou plutt je m'y
reconquiers.

Je n'y entre pas trop bris, trop dpouill, trop appauvri. Je n'tais
pas assez fort pour les luttes du genre de celles qu'il m'a fallu
soutenir pour vivre de la vie dont j'ai vcu, et cela m'a un peu
fatigu, un peu cass les bras et le coeur. Mais je ne suis pas
encore, Dieu merci!  ranger parmi les invalides du sentiment. J'ai
gaspill une partie de mes trsors, j'ai sem une bonne part de ma
cervelle et de mon coeur sur les sentiers perdus de la folie et de
l'enamourement... mais je suis encore assez riche pour tre heureux,
je le sens bien; et toutes ces rvasseries et toutes ces flambes de
jeunesse ne m'ont pas tellement affol que je ne puisse encore prouver
la sant de ma cervelle et de mon coeur.

Je reviens  mon point de dpart;  quelques pas de l'endroit o je
suis n et o je ne mourrai pas, sans doute. J'y reviens avec la joie
calme, mais grande et sans pareille, du voyageur qui retrouve enfin
l'humble clocher de l'humble village qu'il avait quitt un jour pour
aller par del les monts et les mers  la recherche des pays tranges
et inconnus...

    On revient de plus loin que les bornes des mondes;
    De plus loin que l'enfer,--de plus loin que la mort;
    De plus loin que le fond des mers les plus profondes:
    On revient de l'amour!...--et l'on revient plus fort!

    On revient de l'amour,--cette blonde chimre,
    Nageant dans un azur splendide, blouissant,
    Que, le front chaud encor des baisers d'une mre,
    On poursuit enivr, fascin, frmissant!

    Voyage extravagant, plein de prils sans nombre,
    Qu'on entreprend  deux,--mais d'o l'on revient seul!
    O l'on a la moiti du coeur prise dans l'ombre
    Et la moiti du corps prise dans un linceul!

    O pays de Temp! tout peupl de bergres
    Qui mnent des troupeaux de coeurs patre l'amour;
    Eldorados, Edens, demeures des chimres,
    On vous attend vingt ans,--on vous possde un jour!

    Pays charmeurs et doux, j'ai franchi vos murailles,
    J'ai, dans vos sentiers verts, effeuill mes printemps;
    J'ai dormi dans vos bras, chimres sans entrailles,
    Et vous m'avez vers vos filtres irritants...

_Et ctera_, pantoufle! Quand on rime sa douleur on ne souffre plus!
Quand on raconte ses amours on n'aime plus. J'en suis l. Il s'est
fait un apaisement subit dans mon coeur et dans mon esprit. J'ai
repris possession de moi-mme,--je m'appartiens! Qui que ce soit qui
ait fait cela, prpar cela, amen cela, je l'en remercie et je m'en
applaudis. Le rsultat est si bon, si plein de sant, si prometteur de
joies vritables, que je ne sais vraiment pas si j'ai fait quelque
chose pour mriter qu'il soit.

J'oublie mes annes d'oubli. Je me redresse assoupli, retremp,
rajeuni, sur le seuil de cette vie familiale, si pleine de calme et de
recueillement.

J'ai  faire amende honorable et je la fais gaiement. J'ai t fou,
vaniteux, puril, fanfaron. C'est bien. Je dpose ma vieille dfroque
de jeune homme, sans cris de colre, sans lamentation, sans reproches
et sans regrets. J'ai trop gagn  la transformation qui s'est opre
en moi pour tre tent de regarder avec la moindre amertume ce qui a
prcd ce moment. D'ailleurs, les regrets et les reproches m'ont
toujours sembl chose parfaitement absurde, parce que parfaitement
inutile.

Adieu paniers! vendanges sont faites! J'ai mordu aux grappes de
l'amour; j'ai rougi mes lvres de son sang divin; je me suis gris
avec toutes les liqueurs fortes des passions et des chimres. Je me
garderai bien, aujourd'hui que je suis dgris, de bafouer et
d'anathmatiser mes ivresses d'autrefois, de rougir de moi-mme, de me
montrer au doigt, de me faire une morale ridicule,--que je
n'couterais pas. Je suis plus respectueux devant mes ivresses que
Cham devant No,--je passe devant elles sans les rveiller, de peur
de les attrister...

Le logement que j'habite est situ dans un quartier pour lequel j'ai
une prdilection particulire. Je suis peut-tre le seul qui ait pour
lui cette prdilection: c'est le faubourg Saint-Marceau!

Peu de gens,--de ceux qui sont partis d'o je suis parti,--de la cuve
d'un tanneur,--et qui ont travers dans leurs prgrinations
diverses les couches les plus leves de la vie matrielle et
morale,--consentiraient  revenir vers ces humbles sentiers tout
empuantis, o se sont essays leurs premiers pas; ou, s'ils le
faisaient, ils s'y feraient voiturer dans une baignoire pleine d'eau
de Cologne,--de peur des asphyxies.

Moi, loin de redouter les inconvnients attachs  mon faubourg
Saint-Marceau, je les aime et je les recherche. On aime toujours son
nid, nid de torchis, de mousse, de sable ou de duvet.

Je ne suis pas n pour rien en plein faubourg Saint-Marceau, entre la
rue Mouffetard et le march aux chevaux, sur les bords de cette peu
potique rivire de Bivre, dont les naades sont des blanchisseuses
et les tritons des mgissiers. Mon enfance ne s'est pas passe pour
rien sur la berge de ce ruisseau noir,  couter les bruits
discordants et tapageurs des battoirs et des marteaux; sur les
montagnes de tanne leves dans la cour de la maison paternelle, 
contempler les _motteux_ pitinant sur leurs petits cercles noirs, et
travaillant pour les chaufferettes des portires et les chemines des
pauvres mnages.

Si la Bivre puait un peu,--maintenant que je la sens  distance, je
dirais presque qu'elle ne puait pas du tout,--les montagnes de tan
sentaient bon, trs-bon mme. Que de dpouilles de chnes,--revtus
encore de leur aubier,--j'ai vu jeter dans ces grandes fosses humides
o j'avais si peur de me laisser choir! Pauvres chnes! Et quelle
cruelle chose que l'industrie qui corche vifs des boeufs et des
arbres pour chausser les pieds des gnrations humaines! Vous ne
pouvez donc pas marcher pieds nus, tas de pieds plats! La nature ne
vous a pas fait ces pieds-l pour les emprisonner dans des bottes...
Des bottes! mon premier dsir de jeune homme, comme la culotte avait
t ma premire aspiration d'enfant; je n'ai pas le droit d'en mdire.

Oui, j'aime ce quartier que fuient comme peste les gens du bel air,
qui ne savent pas ce qui est bon et sain, et qui prfrent les odeurs
douteuses de leurs quartiers commerants aux parfums gaulois de ce
quartier travailleur.

J'aime ce quartier dont je connais chaque rue, chaque carrefour,
chaque cul-de-sac, chaque maison, chaque borne, presque chaque pav.
J'ai vagu, petit polisson morveux, loque au derrire, cheveux blonds
au vent, le visage purpurin, dans tous les chemins qui aboutissaient
 la maison paternelle, mconnaissable, hlas! aujourd'hui! Ces
souvenirs d'enfance sont un peu les mmes partout et chez tous; il
n'est pas un enfant duquel on ne puisse dire ce que Rabelais dit de
Gargantua: Tousiours se veaultroyt par les fanges, se mascaroyt le
nez, se chauffouroyt le visaige, acculoyt ses soliers, baisloyt
souuent aux mousches... pissoyt sur ses soliers... se mouschoyt  ses
manches... Il pissoyt contre le soleil, battoyt  froid, songeoyt
creux,... se gratoyt o ne lui demangeoyt point,... se chatouilloyt
pour se faire rire,... battoyt les buissons sans prendre les osillons,
et croyoit que vessies feussent lanternes...

Mais  ct de ces dtails communs  tous, il y en a d'autres
particuliers  chacun; il y a des souvenirs simples, petits et calmes,
qui n'ont de saveur et de posie que pour celui qui les a.

Ces souvenirs-l ne disparaissent qu'avec vous. Et certes, bien que je
n'aie pas encore atteint l'ge o l'on rcapitule sa vie comme on
rcapitule les dpenses faites, lorsqu'on a  solder son compte
dfinitif, j'ai cependant un copieux bagage de souvenirs...

Eh! bien, parmi ceux-l qui, touffus et obscurs, obstruent les avenues
de ma cervelle et les sentiers de mon coeur, il en est quelques-uns,
drageons noueux et vivaces qui s'cartent du tronc principal et
s'pandent le plus sur ma vie pense de tous les jours. Ceux-l me
sont prcieux, et quoiqu'affaiblissants et nervants comme tout ce qui
porte  l'attendrissement, je ne les repousse pas, je ne les arrache
pas lorsqu'ils font saillie sur mes autres penses plus viriles et
plus srieuses. Ce sont les xranthmes du coeur.

Je ne les arrache pas, au contraire, je les arrose. C'est un dfaut
que je condamne chez les autres et auquel je rebrousse fortement le
nez lorsque je le vois poindre dans les discours ou dans la conduite
des gens que j'aime; mais je me laisse volontiers envahir par cette
mlancolie,--bien inoffensive aprs tout,--des choses disparues. Je
raille brutalement, dans la vie vulgaire, les rveurs et les potes
dont je trouve tout haut l'influence dsastreuse, pernicieuse,
immorale, en ce qu'ils provoquent au suicide moral sans cesse
entrepris et jamais russi,--ce qui fait qu'on passe son temps 
mourir. Mais tout bas je les lis et je les remercie des heures noires
qu'ils suppriment sur le cadran de mon existence quotidienne.

Je suis un grand faiseur de romans. Je dpense un temps absurde 
difier des chteaux de cartes et  procrer des chimres. Mais ces
romans me permettent quelquefois d'ignorer l'histoire, de l'oublier
pendant quelque temps; mais ces chimres amusent les apptifs maladifs
de mon esprit, et, quoique viande creuse, lui servent de pture
suffisante; mais ces chteaux de cartes abritent dans les jours de
brouillards et de pluie les susceptibilits frileuses et les
dlicatesses peureuses de mon individu.

L'homme est double, il n'a pas besoin d'tre gris pour se ddoubler.
C'est un bonheur qui n'est pas donn  tout le monde, c'est une
facult que ne possdent pas tous les hommes; mais ceux qui ne la
possdent pas, ceux qui ne jouissent pas de ce bonheur l,--parce
qu'ils ont mis, ds leur naissance, leur intelligence en fourrire, et
qu'ils ne se servent, comme les polypes, que de leurs bras pour
vivre,--ceux-l ont d'autres bonheurs auxquels nous ne participerons
probablement jamais. Qu'importe!...




II


J'ai voulu revoir, il y a quelques annes, la maison paternelle. La
cour n'existait plus, on avait bti des ateliers dessus. Le
splendide peuplier,--plant au milieu de cette cour le jour de ma
naissance,--coup, dracin et transform en bches! Un voisin a
rchauff ses vieux tibias avec mon acte de naissance! Le petit
appentis de gauche,  deux compartiments,--le bureau de mon pre et la
petite salle o je recevais le premier baiser de ma mre en revenant
du collge,--chang aussi, et en quoi, mon Dieu! en loge de
portier... L o il y avait des bruits srieux et des jasements
d'enfants, il y a maintenant des bruits de marmite et des parfums de
savate! _Ubi troja fuit!_... Voil o fut mon enfance! Voil o se
trouva mon bonheur!

Si la maison paternelle,--le nid o nous fmes couvs cinq et d'o
nous prmes notre vol, disperss par les orages vulgaires de
l'existence, les plumes  peine pousses,--si cette chre maison n'est
plus, chre patrie de nos premiers jours et cher tmoin de nos
premires joies comme de nos premires douleurs, il me reste au moins
son souvenir o je puis me rfugier de temps en temps, quand il fait
froid et noir dans ma vie de tous les jours. Aux secousses et aux gros
temps de l'heure prsente, j'ai  opposer le calme et le ciel bleu des
premires heures de ma vie. Dante a eu tort de dire qu'il n'est pas
de douleur plus vive que celle de se rappeler dans les malheurs les
jours de la flicit,--et surtout de mettre ces paroles amres dans
la bouche de Francesca di Rimini et dans le chant V; car l'aurore
gaie le crpuscule de ses reflets, le printemps rchauffe l'automne
de ses tides et doux rayons. Bonne et ravissante chose, au contraire,
que ces souvenirs-l. Ils vous font millionnaire au milieu de la
misre!...

Je n'ai point encore termin ce _speech_ auquel je pourrais donner le
mme titre que celui donn  sa harangue par Cicron, bourgeois
d'Arpinum, pangyriste de Marius, puis de Sylla, avocat bavard,
roturier infidle  son origine. C'est, en effet, un discours _pro
domo me_!

Pour ma maison! pour ma pauvre et chre rivire de Bivre,--qui
baignait son escalier!

Ah! cette rivire roule une eau fangeuse, noire, rouge, impossible, je
le sais. Ses bords sont garnis de dtritus et de dbris d'animaux,
c'est un got dcouvert, je le sais toujours! Mais ce que je sais
aussi c'est que, pour moi, cette petite rivire a toute la posie et
le charme d'un ruisselet  l'onde cristalline, se jouant sous le
soleil  travers les roseaux. C'est que, pour moi, qui l'aime, elle
vaut la Voulzie qu'aimait tant Hgsippe Moreau.

Mme de Stal ne prfrait-elle pas son ruisseau de la rue du Bac au
splendide lac de Genve?...

Je me souviens qu'enfant je passais des heures entires, assis les
jambes pendantes, sur la berge,  couter le fracas des marteaux et
des fouloirs et  regarder les rats nombreux sortir de leurs trous,
traverser l'eau et se livrer, sur l'un et l'autre bord, des combats
trs-intressants. Je n'avais pas lu encore la _Batrachomyomachie_ du
vieil Homre, et je devinais qu'il y avait  faire un pome burlesque,
plein d'attrait, avec un combat de rats et de grenouilles.

Je me souviens aussi que tous les ans, aux vacances, je construisais
une petite galiote en carton, je la bourrais de friandises et de
fleurs et je la livrais tout joyeux et tout haletant aux caprices de
l'eau de la Bivre. Pourquoi? Je n'en sais rien. Les habitants des
les Maldives lancent tous les ans un petit vaisseau charg de
parfums, de gomme et de fleurs, comme une offrande  la mer. Je
faisais peut-tre mon offrande  la Bivre. Les enfants sont aussi
superstitieux que les sauvages.

Je me souviens encore que,--toujours sur les bords de cette affreuse
rivire que j'aime tant,--il y avait un grand chantier qui aboutissait
l d'un ct et de l'autre  la rue Fer--Moulin,  deux pas du
cimetire Sainte-Catherine, qui est aujourd'hui l'amphithtre de
Clamart.

Ce grand chantier tait,  l'poque dont je parle,--compltement
abandonn, chose rare dans une ville o il n'y a pas un pouce de
terrain inoccup, o l'on plante des maisons lorsqu'on devrait planter
des arbres, et surtout dans un quartier industriel o l'usine et les
mtiers ont besoin de toutes les places disponibles, et mme de celles
qui ne le sont pas.

Quoi qu'il en soit,  cette poque, ce vaste chantier tait
compltement abandonn. L'herbe y croissait, paisse et drue en
beaucoup d'endroits, rare et pele en beaucoup d'autres o broutaient
deux ou trois chvres. Parmi ces herbes, tapis charmants pour les
bats printaniers, plancher facile aux rondes enfantines,--croissaient
en abondance toutes ces plantes parasites qui poussent n'importe o et
entre n'importe quoi, la folle avoine, la bardane, les chardons et la
laitue que les anciens appelaient _la viande des morts_, parce qu'elle
crot en effet trs-volontiers dans les cimetires.

L't, c'tait un endroit charmant,  peine clos, o,--pendant le
jour,--venaient s'battre, comme des moineaux-francs, des nues de
gamins tapageurs, et o l'on voyait

    Bien des couples rveurs qui le soir,  la brune,
    Se baisaient sur la bouche en regardant la lune...

Il y a peut-tre des gens qui s'imaginent qu'on ne sait pas aimer, pas
tre jeune, pas tre beau dans ce plbien quartier Saint-Marceau.
L'_ubi amor_, la patrie des coeurs, est partout, sous toutes les
znes, sous toutes les latitudes, sous tous les costumes. Le pays o
l'on s'aime--pour recueillir des enfants,--ce pays ador est tout coin
de terre o il y a un brin de soleil, un brin de verdure, un brin de
jeunesse et un brin de beaut.

La chanson de Mignon est d'une mlancolie et d'une posie touchantes:

Connais-tu la terre o les citronniers fleurissent--_Kennst du das
Land wo die citronen bluhen?_--o, dans leur sombre feuillage,
mrissent les oranges dores?...

Eh bien! cette chanson de Mignon se chante en franais, en parisien,
avec un accent faubourien mme, sur les bords de la Bivre! Seulement
il n'y est plus question de citronniers ni d'oranges... Les amoureux
qui la chantent parlent du pays empourpr, radieux, plein de
promesses, o ils veulent aller, et ils y vont... Il est donc naturel
qu'une fois de retour de ce pays des rves--et des ralits,--ils le
regrettent, comme Mignon; et y aspirent de nouveau, comme elle...

Je te raconterai tout  l'heure mes premires amours avec une petite
ouvrire de la filature des _Cent-Filles_,--amours chastes, innocentes
et phmres qui n'ont laiss dans mon coeur d'autre trace que celle
laisse par certains parfums prcieux au fond du vase qui les a
contenus, mme durant l'espace d'un clair. On peut briser mon coeur
en mille morceaux,--c'est aux trois quarts fait, puisqu'il est
fl,--chacun de ses morceaux sentira encore l'amour, liqueur divine,
que le ciel y a verse il y a seize ans!...

Je n'en ai pas encore fini avec les purilits de ce qu'on est convenu
d'appeler le _golden age_,--un ge dont je voudrais bien avoir la
monnaie aujourd'hui. Je n'en ai pas encore fini avec lui, et je ne
m'en plains pas. Ces souvenirs-l, ridicules et ennuyeux pour les
autres, me refont une jeunesse de quelques heures, me repeuplent la
bouche de ses dents blanches, la tte de ses cheveux blonds, l'esprit
de ses papillons, le coeur de ses niaiseries adorables. Que veux-tu?
je m'arrte avec complaisance et tendresse sur ce temps o je n'tais
encore qu'un petit bambin aux cheveux bouriffs, o je faisais des
ronds dans les puits, o je dnichais des oiseaux, o je faisais des
accrocs  tous les endroits dfendus de ma culotte, o je me faisais
un nez postiche avec des gousses de tilleul, o je faisais des
cocottes, o je jouais aux barres, au cheval fondu,  saute-mouton, 
la bloquette,  la marelle...

Ah! la marelle! T'en souviens-tu? Moi, je m'en souviens beaucoup.

Toutes les fois que je jouais  la marelle,--dans ce vaste chantier si
hospitalier  tous nos bats, je ne sais plus trop comment je m'y
prenais, mais je ramenais toujours mon palet dans l'espace rserv 
l'_enfer_. Le moins qu'il pouvait m'arriver tait d'entrer dans le
_purgatoire_. Jamais je ne suis entr dans le _paradis_...

Je l'ai bien gagn pourtant.




III


Une histoire intressante et triste  crire, ce serait l'histoire de
certaines phrases, la Gense de certaines penses qu'on rencontre dans
certains livres.

Souvent un mot est une larme cristallise, une phrase est un sanglot
fig. Un rcit n'est souvent qu'un rideau derrire lequel se joue un
drame,--le drame de la vie et des passions du pote... On se demande
rarement,--quand on lit,--pourquoi telle pense vous a remu, pourquoi
elle vous remue encore de temps en temps quand elle traverse votre
souvenir. On ne sait pas quels chemins ont d prendre le coeur et
l'esprit d'un crivain pour arriver  certaines conclusions. On ne le
sait pas, on ne tient pas mme  le savoir, parce qu'il faudrait lui
en tenir compte. Et de fait le pote, qui se respecte un peu, ne doit
pas mettre ainsi les indiffrents dans les secrets de sa vie,--ouvrir
ainsi aux simples passants l'alcve de ses sentiments.

Souvent, au milieu d'une raillerie,--masque grimaant qui cache un
visage en larmes,--il y a un mot de jet qui vient rvler l'immensit
de cette douleur, comme une pierre jete dans un abme en rvle la
profondeur.

Lorsque le pote vous dit: --Triste comme un sourire
d'adieu!--Menteur comme une promesse de retour! c'est qu'il a
prouv les navrantes douleurs d'une sparation et les amres
dceptions d'une promesse qui n'a pas t tenue.

Lorsqu'il vous parle des cres volupts qu'on prouve  battre les
pavs de la ville, ou  courir dans les chemins inonds de pluie,
battus par l'orage,--c'est que lui-mme,--un jour que la misre de son
coeur et les tortures de son esprit l'avaient pouss hors de son
logis,--il avait ressenti une sorte de joie sauvage  errer ainsi au
hasard,  se jeter ainsi au milieu d'un ouragan furieux,--il avait
prouv une volupt amre  sentir la pluie souffleter ses joues,
tremper ses vtements, glacer ses os, et ses larmes s'taient mles 
celles du ciel, et il avait jet des cris et des blasphmes qui
s'taient perdus dans les clameurs furieuses de l'ouragan!...

On ne sait pas ces choses. On n'a pas besoin de les connatre.
Pourquoi les connatrait-on? Le mtier de pote est un apostolat.
Qu'importent la vie et les douleurs de l'aptre si le rsultat de sa
mission a t obtenu? Qu'importe son cri suprme de dsespoir,--son
_Lamma sabactani_,--ses roidissements, ses convulsions, son
agonie,--si tout cela a servi  rendre son oeuvre loquente,
mouvante, humaine!...

Rude mtier, lamentable histoire, pnible labeur! tre le propre
charpentier de son chafaud,--se traner, de gaiet de coeur,  son
Golgotha,--se prsenter  soi-mme l'ponge pleine de fiel et le
calice d'absinthe,--retourner dans les sentiers empierrs o l'on a
laiss des lambeaux de sa vie,--refaire les stations douloureuses de
son douloureux Calvaire,--tout cela pour intresser le premier venu et
mouvoir la dernire venue!

Pauvres hommes de gnie! Pourquoi et pour qui donc crivez-vous?
Quelles sductions ont donc pour vous des applaudissements que l'on
vous marchande et des sarcasmes que l'on ne vous pargne pas? Quelle
attraction vertigineuse a donc pour vous cette grande impudique qu'on
appelle la gloire? Avec quels yeux blouis entrevoyez-vous donc cette
froide justicire qui se nomme la postrit?

La gloire! la postrit! En quoi les avez-vous mrites? A quoi
avez-vous t utiles?

Ces rflexions me venaient l'autre jour en voyant ouvert sur ma table
un roman de M. de Senancour,--_Obermann_;--ce livre si peu lu sur
lequel George Sand a crit d'admirables lignes qui le rsument autant
que peut tre rsume cette oeuvre qui ne conclue pas, o il y a une
telle lassitude de la vie, o il y a un tel mpris du bonheur, que
l'esprit s'arrte troubl, remu, pouvant... Le cri, le blasphme
d'Obermann, c'est,--avec une intonation diffrente,--le cri pouss par
tous les rveurs, par tous les chercheurs, par tous les Promthes de
ce monde. C'est le _doute_ de l'Acadmie d'Athnes, le _non liquet_
des Romains, le _peut-tre_ de Rabelais, le _que sais-je_ de
Montaigne, le _qui en sabe_ de Camons, le _chi lo sa_ de Dante, le
_wie weet_ de Bilderdyk, le _wer weisz_ de Klopstock, le _who knows_
de Milton...

J'ai lu ce livre  diffrentes poques de ma vie. La premire fois que
je le lus, j'tais jeune, trs-jeune et amoureux, trs-amoureux. Je ne
compris pas le superbe ddain, le sublime oubli d'Obermann 
l'endroit de la femme;--et je jetai le livre,--scandalis.

Je viens de le relire. Je comprends un peu mieux.

Il arrive un moment o l'amour ne compte plus dans l'existence de
l'homme, o il le rejette comme un manteau trop lourd, pour marcher
plus vite et plus srement  son but, pour n'avoir point  le rejeter
plus tard comme la robe brlante et empoisonne du Centaure.

L'heure o s'accomplit ce sacrifice est solennelle dans la vie d'un
homme. Il sent en lui,-- ce moment,--des tressaillements et des
dchirements inprouvs jusque-l. Les parfums des coupes brises et
des roses effeuilles lui montent au coeur et l'enivrent encore. Les
chansons de fte et les bruits de baisers rsonnent  son oreille,
mais pour la dernire fois... Ces parfums et ces bruits vont
s'vanouir et s'teindre. On ne les sent presque plus, on les entend 
peine; tout  l'heure tout sera dit. La mtamorphose sera complte.
Les rubans roses de l'amour ne peuvent plus cacher les cheveux blancs
qui viennent d'apparatre au milieu de vos cheveux noirs comme des
prophtes de dsastres et de ruines au milieu d'une fte joyeuse...
Votre dmission de jeune homme, s'il vous plat, monsieur?

Avant de la donner, je veux rester quelques instants encore  couter
les grelots d'argent du souvenir, et noyer mon regard dans une image
flottante  l'horizon du rve.

Je ne fais pas impunment ce voyage sur les bords de la Bivre, d'o
chacun de mes pas fait partir des niches de souvenirs. Je ne m'arrte
pas impunment dans ce grand chantier o broutaient les chvres
attaches  un piquet,--o schaient quelques linges attachs  une
longue corde,--o poussaient les chardons, les girofles de murailles,
les paritaires, les mousses, les saxifrages,--o couraient les beaux
lzards et les orvets aux yeux d'or le loug des vieilles pierres,--o
nous nous runissions pour jouer  la marelle et aussi pour montrer et
voir la _comdie pour une pingle_.

La _comdie pour une pingle_! aucun drame, aucun opra-comique, aucun
vaudeville, aucune tragdie, ne m'a donn les motions que me donnait
la _comdie pour une pingle_! Il faut avoir t jeune pour savoir ce
qu'il y avait de joyeuses attentes et de manifestations de bonheur
dans cette simple _comdie pour une pingle_! Trois morceaux de
cartons ferms par un rideau de papier bleu, avec des rainures o l'on
passait des bonshommes en papier chargs de reprsenter et de dire
quelque chose!... Voil le thtre, voil les acteurs, voil les
pices!... Quand je songe qu'un jour je pleurai toutes les larmes de
ma tte parce qu'il m'tait impossible de payer mon entre!

Je n'avais ni une _pingle_, ni un clou, ni quoi que ce soit. Je
n'avais rien. J'avais tout donn  Louisette pour qu'elle pt
voir,--et je croyais que cela ne m'empcherait pas de voir, moi
aussi. Mais le contrleur fut impitoyable, mes larmes furent
impuissantes, et Louisette ne se drangea mme pas de toute la
reprsentation pour venir me consoler.

Elle ne me consola que longtemps aprs.

Ah! Louisette! Louisette!...




IV


Les lgants, les lions, les gentilshommes,--toute la _gentry_, en un
mot tous les gens de _little_ et _high life_,--ne se doutent gure que
la plupart des adorables matresses dont ils ornent leur ct comme
d'un bouquet de lilas ou de violettes, sortent du faubourg
Marceau--qui est la grande fabrique de l'espce fminine.

Toutes ces filles, ples ou roses, blondes, brunes ou dores,
nonchalantes ou alertes, ddaigneuses ou sans faon,--mais presque
toutes charmantes,--qui ont loge  l'Opra, coup au mois, boudoirs
splendides, toilettes inoues,--qui se noient dans des flots de
dentelles et dans des rivires de diamants,--on sait o ces rivires
prennent leur source;--toutes ces filles, qui font _profession de
savoir l'amour_, viennent en effet de l.

Cela a t constat par les statistiques des Parent-Duchtelet, des
Braud et des Frogier; mais,  dfaut de ces graves bouquins, on peut
arriver  cette constatation avec certaines prcautions et une
certaine persistance.

Pour l'observateur attentif et soigneux, qui ne laisse traner aucun
dtail, qui ramasse les mots sans importance tombs  et l et
destins  tre oublis par les autres, il y a de ces dtails de
costume et de langage qui trahissent et accusent fortement l'origine
plbienne de ces vierges folles.

D'ailleurs, quelques-unes d'entre elles l'avouent parfois, cette
origine, dans un moment de franchise brutale, en vue d'humilier
l'homme qui les paye. Elles l'avouent, parce qu'elles sont sres
qu'il ne les croira pas.

Cela est, pourtant. Ces aristocratiques personnes qui, de leurs
blanches menottes, fripent et dchirent si ngligemment tant d'toffes
prcieuses,--qui, de leurs non moins blanches quenottes, rongent si
nonchalamment des hritages fabuleux,--ces aristocratiques Las, ces
Phryns lgantes, ces Aspasies de bon got et de bon ton qui
ressemblent  la premire duchesse venue, ont eu pour commencements
les filatures et les fabriques du _faubourg souffrant_.

Leur premier amant,--_leur homme_, lorsqu'elles n'avaient pas encore
quinze ans,--celui qui les battait et qu'elles regrettent
souvent,--n'en dplaise  leurs amants d'aujourd'hui et  ceux de
demain,--leur premier amant a t un camarade d'atelier, un compagnon
de leurs travaux et de leurs jeux, un blousier, un voyou quelconque.
C'est fcheux, sans doute, mais c'est ainsi. Ces messieurs du
faubourg ont le dessus du panier des amours, et comme ils ont
l'apptit des vingt ans, ils mordent aux grappes amoureuses
lorsqu'elles sont dans toute leur fracheur, dans tout leur clat,
dans toute leur saveur, dans tout leur parfum,--et ils n'en laissent
que ce qu'ils ne peuvent pas manger. Heureusement qu'ils en laissent
beaucoup.

   Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse!

n'est-ce pas, _gentle reader_?

Qu'importent les commencements? Le fier palmier commence bien dans un
grossier vase d'argile...

Louisette tait ne en plein faubourg Saint-Marceau, et elle tait
trs-belle,--ce qui est trs-commun chez les gens communs, beaucoup
plus commun que chez les gens distingus--qui remplacent la beaut par
la distinction.

Elle travaillait  la filature des _Cent filles_, rue Censier, o il y
avait, ple-mle, confondus, de cent cinquante  deux cents ouvriers
des deux sexes et de tous les ges.

Louisette avait dix ans quand je la rencontrai, un jour qu'elle
sortait avec son pain bis pour aller djeuner sur l'herbe du grand
chantier voisin, et que j'tais sorti, moi aussi, pour aller faire le
lzard au soleil, dans ce chantier.

Je la vois encore dans ses haillons couverts de flocons de laine,
grignottant du bout des dents ce vilain pain bis trs-dur qu'elle
partageait avec un rgiment de moineaux, marchant pieds nus sur les
pavs du roi et sur l'herbe du bon Dieu, et secouant de temps en temps
sa brune chevelure si sauvagement emmle et de laquelle pendaient des
tordions, croiss de laine blanche, qui faisaient un effet trange.

Avec cet accoutrement une autre et trouv moyen d'tre laide et
repoussante. Elle, au contraire, avait trouv moyen d'tre charmante.

Cette petite fille du peuple si bizarrement vtue, avait un visage
d'une candeur et d'une beaut remarquables. Je ne la potise pas, je
raconte tout simplement et tout sincrement.

Sa bouche rose,--nid de baisers prts  s'envoler,--souriait
rarement, mais quand elle souriait, c'tait pour verser le baume de ce
sourire sur la mauvaise humeur et la mchancet des autres. Le charme
mlancolique de ce sourire lui venait d'une dent casse,--chre
perle,--par un soufflet de sa mre. Il y a des mres qui battent leurs
filles dans le faubourg Marceau; il y a l des maris qui battent leurs
femmes, l, comme ailleurs,--un peu plus qu'ailleurs, toutefois...

Ses yeux taient bruns et doux, malgr cette couleur sombre. Ils
taient ourls de noir et l'on voyait encore pendre,--en guise de
cils, les bouts de soie dont la nature s'tait servie pour les faire.
Ces yeux-l taient bien les frres de la bouche; ils s'ouvraient en
mme temps qu'elle, souriaient comme elle, et, comme elle,
gurissaient.

Toutes les fois que je rencontre une gravure de Lawrence, je songe 
Louisette.

Comme presque toutes les natures rveuses et impressionnables, cette
humble fille du peuple,--grossire de costume, dlicate
d'instincts,--tait trs-religieuse. Personne ne lui avait appris,
dans sa famille, le chemin de l'glise,--elle y allait rgulirement.

Malgr le peu d'envie que j'en eusse, j'y allais avec elle. Mais je
dois l'avouer, la crature m'occupait plus que le Crateur. D'ailleurs
elle priait pour nous deux,--cette jeune vierge plbienne, pleine de
gaucherie, de timidit et de grce.

O saint Mdard,--saint des quarante jours de pluie,--que ton obscure
glise nous a vus de fois, elle et moi, agenouills sur tes dalles
froides, elle grenant son rosaire et murmurant ses _oremus_, moi,
tourmentant ma casquette et murmurant contre ses prires!... L'amour
est un dieu jaloux des autres dieux...

Quant  elle, elle associait trs-bien mon image profane  l'image
divine, mais trs-chastement. Je ne sais pas comment elle s'y prenait
pour cela, mais elle le faisait. Je dois le croire, puisqu'elle me le
disait.

Je me souviens qu'un dimanche de la Pentecte, le cur de St-Mdard
tait en chaire; il lisait  ses ouailles la prose latine de ce
jour-l: _Dulcis hospes anim_..... (Seigneur, doux hte de l'me,
etc.) Je regardais Louisette. Tout  coup je vis ses yeux se noyer de
larmes. Elle ne comprenait pas, cependant, ou elle ne devait pas
comprendre. Mais il y avait dans la voix du prtre une telle onction,
une telle ferveur, une telle tendresse, que la traduction du texte
latin lui arrivait au coeur par des voies inconnues et sympathiques.
Elle tait chrtienne--sans avoir t baptise, et je me souviens
qu'elle s'cria: Je voudrais tre au Seigneur... et  toi!...

Hlas! elle ne fut ni au Seigneur ni  moi!...

Nos amours ne durrent pas longtemps. Deux ans  peine. Elles finirent
bien tristement.

Un jour de vacances, je m'tais chapp, j'avais travers la Bivre
sur une planche et j'tais entr dans le grand chantier par
l'chancrure faite  son mur de ce ct-l.

Il tait deux heures. Le soleil clairait ce grand espace  ce moment
dsert.

Un cheval paissait,--grave et comme ennuy, le licol tranant, la tte
perdue sous les flots secous de sa longue crinire.

Je le reconnus vite pour un vieil ami que je n'avais pas vu depuis
quatre mois, pas plus que Louisette. C'tait un vieux cheval de
charrette qui avait eu des jours glorieux et qui tranait maintenant
des mottes  brler dans tous les quartiers de Paris. Une bte
rustique, mais vaillante, qui avait perdu ses forces mais qui avait
conserv sa mle encolure et surtout son grand oeil intelligent. On
l'appelait l'_Ami_,--et jamais bte ne fut mieux appele.

Je bondis vers lui, il leva la tte et accourut vers moi.

J'allais lui demander des nouvelles de Louisette,--et il allait m'en
donner,--lorsque je la vis apparatre elle-mme  l'extrmit du
chantier.

Nous courmes l'un vers l'autre, et pendant quelques instants nous
restmes embrasss et comme suffoqus par notre joie.

Louisette avait quatre mois de beaut de plus.

J'avais quatre mois d'amour de plus.

Nous n'tions--ni elle, ni moi--dans l'ge o l'amour est jug
dangereux par les grands et petits parents. Nous aurions pu aller tous
deux au bois,

    Cueillir la violette,
    Girofle! girofla!...

nous ne serions pas revenus trois.

Et pourtant c'est  cet ge-l que la passion est la plus dangereuse,
en ce qu'elle pousse vigoureusement ses racines dans les coeurs bien
disposs  la recevoir.

Mais les parents,--grands et petits,--ne savent pas cela, et ils
laissent ensemble de longues heures, de longs mois, de courtes annes,
des enfants qui ne sont pas destins  vivre ensemble et qui se
souviendront toujours, quoi qu'on fasse, qu'ils avaient rsolu de ne
jamais se sparer...

Nos caresses enfantines donnes et reues, rendues et reprises, on
improvisa une promenade  cheval sur l'_Ami_.

L'animal me comprit et il s'avana vers nous avec un petit
hennissement de satisfaction.

Je l'avais souvent mont  cr et, grce  son allure pacifique et
solennelle, je n'avais jamais fait de chutes. Cela m'encouragea  lui
confier Louisette,--aprs avoir, au pralable, recouvert sa vieille
chine de mon vieil habit de collgien, les boutons en dessous, bien
entendu.

Louisette n'tait pas une amazone bien aguerrie. Elle ne s'tait
jamais assise que sur une chaise, sur un banc ou sur l'herbe; elle
n'avait point encore l'habitude de ce sige mouvant, et son premier
mouvement fut un mouvement d'effroi.

Cette frayeur,--que je raillai de mon mieux,--tait un pressentiment.
Je fouettai l'_Ami_ et, moi tenant sa longe, elle tenant sa crinire
grise, nous fmes quelques tours dans l'enclos.

C'tait charmant et puril. Le ciel avait ce jour-l son outre-mer des
jours de fte,--le soleil ses rayons d'or les plus gais et les plus
rjouissants. Le trot paisible et rgulier de l'_Ami_,--qui paraissait
s'associer  notre bonheur et qui soufflait bruyamment et d'une
manire amicale,--avait donn des couleurs plus roses et plus
clatantes aux joues un peu plies de Louisette. Elle jetait de temps
en temps de petits cris de biche effarouche que je faisais semblant
de ne pas entendre, et je continuais de houssiner la monture et de
l'aiguillonner pour la rveiller un peu de son allure monotone.

Si les joues de Louisette taient roses, les miennes taient rouges.
Le sang m'envahissait la face et me battait violemment aux tempes. Les
cheveux au vent, la cravate dnoue, la chemise dchire, j'allais,
j'allais, j'allais, tournant et faisant tourner l'_Ami_ dans une
ronde qui, pour tre calme,--comme le comportait le caractre de ce
brave animal,--n'en devenait pas moins vertigineuse.

--Andr! s'cria Louisette avec un accent d'effroi rel,--Andr,
arrte l'_Ami_... j'ai peur!... je veux descendre!...

Je ne l'avais pas coute,--peut-tre ne l'avais-je pas entendue,
occup que j'tais  couter le bruit trange que faisaient les
battements de mon coeur et les bouillonnements de mon sang. Et au
moment mme o elle profrait pour la deuxime fois ce cri d'alarme,
je cinglais le vieux cuir du pauvre l'_Ami_,--qui n'en pouvait plus.

Cette fois un troisime cri fut pouss,--mais si dchirant, si
douloureux, si plein de reproche, qu' seize ans de distance je
l'entends vibrer encore en moi.

Puis je sentis  travers le visage comme un souffle chaud et une
douleur aigu--et je tombai.

En me relevant j'aperus Louisette vanouie sur le sol, ple comme le
furent depuis des visages aims,  leur dernire heure,--les cheveux
dnous, les lvres contractes et bleuies...

L'_Ami_ tait immobile, jetant le feu par ses naseaux, tout en sueur,
et me regardait de _ses grands yeux tristes_,--comme dit le romancero
 propos de Babiea, le cheval du Cid.

L'_Ami_ tait couronn--et Louisette s'tait cass la jambe!

Je n'appris tout cela que beaucoup plus tard, quatre ou cinq mois
aprs, lorsqu'il tait trop tard. Car je l'avoue ici,--et cet aveu me
cote,--en apercevant Louisette tendue sur le sol, avec sa pleur et
son dsordre, je la crus morte, et je courus tout haletant vers la
maison paternelle, d'o je ne sortis pas de quelques jours,
apprhendant  chaque minute, dans des angoisses terribles, la venue
des gendarmes et du procureur du roi...

L'_Ami_ fut confi  l'quarrisseur le lendemain de cette lamentable
journe. Quant  ma pauvre Louison-Louisette, elle fut confie aux
soins d'un rebouteur du quartier qui lui raccommoda la jambe, mais qui
ne put l'empcher de boiter.

   Maintenant, mre heureuse aux bras d'un autre poux,

Louisette a oubli le grand enclos de la Bivre, la filature des Cent
filles, le vieux l'_Ami_, le jeune Andr, et quand on lui demande par
hasard la cause de sa claudication, elle ne se la rappelle plus...




V


La Bivre symbolise l'existence de certains individus.

Elle commence humble, chtive, silencieuse, mais roulant une eau
claire sur un lit de cailloux,  travers des mandres capricieux
et le long de rives ensaules, se perdant dans les prs o
paissent,--majestueuses et nonchalantes,--de belles gnisses au fanon
blanc,  la croupe un peu anguleuse, la queue battant les
flancs,--comme dans les toiles de Paul Potter, ou comme dans l'un de
ces tableaux trop rares de Johann Breughel qui m'ont fait crire
quelque part:

    Si j'avais de l'argent j'irais passer mes jours
    Dans un des pays peints par _Breughel de velours_!

Et je n'y ferais pas de vers surtout.

C'est ma vie  sa source. Obscure et roulant son onde limpide o le
soleil vient de temps en temps dsaltrer un de ses rayons brlants,
o le soleil vient de temps en temps laver sa robe bleue. Pas de
grands bruits, pas de grosses tourmentes, pas de dsastres
considrables. Des rides lgres que font les brises attidies en
passant  sa surface,--une caresse plutt qu'une larme,--et, pour
toute tempte et pour tout malheur, un murmure innocent, une gronderie
sans clat du petit flot contre un petit caillou qui entrave sa course
vagabonde.

Puis, peu  peu,--les annes venant et l'adolescence s'en allant,--la
vague se courrouce, le flot s'emporte et se brise avec plus de fougue
contre des obstacles plus srieux. Le ruisseau courait tout  l'heure
 travers les prairies, le long des haies de sureau, au sifflement
gaillard des merles, avec toute l'allure un peu folle du poulain qui
n'a point encore senti la selle, le harnais et le collier. Il pouvait
rver  son aise, dormir  son caprice et chanter  son gr; on ne lui
demandait pas d'tre utile et il ne demandait qu' tre inutile.

Voil que son lit se creuse et s'largit; sa course se rgle, sa vie
s'endigue; il est fort, il faut qu'il soit utile. C'est la loi commune
et providentielle. L'homme doit commencer de bonne heure son labeur,
endosse de bonne heure la livre du travail. Le ruisseau fait
maintenant tourner la roue d'un moulin, il aide  moudre le bl, il
aide  la vie des autres et de lui-mme.

Ce n'est pas tout. Ce n'est que le commencement. Il faut obir  la
pente, aller  travers le grand chemin au grand but, traverser la
Seine pour aller se perdre dans l'Ocan,--goutte d'eau au dpart,
goutte d'eau  l'arrive,--larme tombe des yeux bleus d'une nymphe
rveuse des environs de Versailles et bue par une hutre baillante des
environs d'Etretat.

Avant de mler son onde aux eaux du grand fleuve, puis de la grande
mer, il faut quelquefois la laisser rouler sur un grand lit de vase,
le long de rives froides et tristes, sans consolation et sans posie.
C'est le moment terrible, c'est la crise. L'eau de la jeunesse est
souvent aussi noire et boueuse, sans gaiet et sans soleil, sans
grandeur et sans parfum, remue par les passions, endigue par les
devoirs, servile et laide, avachie et sans conscience, contrainte par
le besoin ou force par les dsirs--coupable ou malheureuse...

Il faut toujours aller, aller sans cesse, aller sans fin. L'homme
commence au berceau, mais il ne finit pas  la tombe; la rivire
commence dans un creux de rocher, mais elle ne finit pas  l'Ocan,
car l'_Ocan est le pre des choses_, comme la mort est le moule des
tres...

L'humble rivire,--hier limpide, aujourd'hui trouble,--sera demain
un fleuve calme et fort, portant tous les fardeaux sans murmure,
recevant toutes les fanges sans en tre souill, tous les tributs sans
en tre enorgueilli, courageux et indiffrent aux chances diverses de
sa course, rsign aux fortunes diverses de sa prgrination...

La Bivre part de Guyancourt et se jette dans la Seine au boulevard de
l'Hpital. Je la remonte comme je remonte mes souvenirs, allant contre
le courant, tournant le dos  l'avenir, les yeux fixs vers la
source--o j'aime  me retremper.

A son embouchure elle ctoie le Jardin-des-Plantes, qui est le point
de jonction de ma vie passe et de ma vie prsente.

Je ne saurais, sans tre ingrat, ne pas consacrer un souvenir
affectueux et presque tendre  ce cher Jardin-des-Plantes, le vrai
jardin, le jardin par excellence, dont le Luxembourg et les
Tuileries,--bien que ses ans,--ne sont que de ples imitations.

Je ne m'attendris pas  froid et je n'ai point de tressauts  propos
d'un brin de gazon. Mais je te le dis en toute sincrit de coeur et
d'esprit, ce n'est point sans une certaine motion et une certaine
exultation que je traverse cet immense jardin dont les vieux et grands
arbres ont vu mes jeunes et petits premiers pas.

Je dis: cet _immense_ jardin--et je ferais sourire quiconque
m'entendrait. Et pourtant, pour moi ce jardin est immense comme une
fort. Je le vois toujours  travers mes lunettes d'enfant, avec les
yeux qui me faisaient prendre la petite fontaine du coin de la rue de
Poliveau pour un lac--et les peupliers qui l'ombragent pour des gants
chevelus comme le bois de Meudon.

J'ai une tendresse particulire pour ce jardin-l qui n'est
point,--comme les autres,--battu par des tourbillons de promeneurs et
qui n'a souvent, pendant des journes entires, d'autres htes que ses
htes sauvages. Ce n'est point un jardin banal.

J'y suis venu ramasser des marrons pour m'en faire des colliers d'une
toison d'or quelconque et des gousses de tilleul pour m'en faire un
nez postiche. Les sylvains et les hamadryades, qui en font leur sjour
habituel, ne sont point effarouchs des turbulences de la jeunesse.
Plus d'un m'a vu passer l'oeil en feu, le front en sueur, le costume
en dsordre,--courant je ne sais plus aprs quels papillons!... J'ai
senti le souffle caressant de plus d'une passer sur mon jeune visage
et troubler la surface limpide de ma jeune me.

O tes-vous, sylvains rieurs, amis de l'enfance? folles hamadryades,
amies des vieux sylvains,--o tes-vous? Si la fable qui vous concerne
est vraie,--et elle le doit tre, comme le sont toutes les fables qui
sont des vrits en tenue de bal masqu,--s'il est vrai que votre
destine soit indissolublement lie  celle des chnes, des arbres au
milieu desquels vous tes nes, vous vivez toujours,  sylvaines!
puisque les vieux marronniers de la longue alle--o je suis venu
m'battre tout petiot, tout enfanctelet,--dressent toujours vers le
ciel leur tte toujours plus verte et plus touffue!... Vous m'avez vu,
poupard rose, tout titubant sous les premires ivresses de la vie, me
pourmenant au soleil,--et aujourd'hui vous me revoyez, grand garon
barbu, moustachu, chevelu, le nez au vent, les mains dans les poches,
l'oeil en point d'interrogation, marchant nonchalamment dans vos
alles sables et regardant  mon tour--d'un regard attendri--les
bats bruyants des bambins qui en feront peut-tre autant que moi, un
jour, s'ils en ont le temps!...

Vous vivez toujours,--sylvains et querquetulanes!--C'est donc bien
intressant pour vous d'assister ainsi  l'closion des gnrations et
de les suivre jusqu' leur dcrpitude?...

Mme encore aujourd'hui je reste tout rveur devant le treillage
derrire lequel sont parqus certains animaux que la captivit a
rendus mlancoliques: le bison,--entre autres,--qui ressemble tant 
un littrateur trs-connu,--et la vache cossaise qui ressemble si
trangement, avec ses cils blancs et son coronal rouge,  un bourgeois
trs-inconnu!

Pauvre bison! comme il a l'air d'tre empoign par la nostalgie! Comme
il rumine bien en exil! Il y a dans tout son air un regret profond
des prairies natales et des bois familiers, un souvenir des Delawares
et du vieux Trappeur. On dirait presque, par instants,  voir certains
regards noys et le mouvement attrist de ses mchoires, qu'il murmure
une sorte de _super flumina Babylonis_--le psaume le plus
attendrissant du monde.

Pauvre vache cossaise! celle-l aussi s'ennuie--malgr les joies de
la maternit qui lui ont t procures et qui se sont traduites par un
charmant petit veau de la mme couleur, mal jamb, tout gauche
d'allures, tout trbuchant, tout dgingand, tout tonn. Ils ont
l'air tous les deux de rver aux brumes de la Tweed, aux cornemuses
des highlanders, aux nols des chevriers... Il me prend parfois des
envies d'aller louer un volume de Walter Scott ou les posies de
Robert Burns--et de venir leur en lire quelques pages, chos de la
patrie...

Et le bassin des gallinacs, des palmipdes et des longirostres!
Avez-vous vu quelquefois l un cormoran, qui,--perch sur une
patte,--considre d'un air si mlancolique l'eau du bassin, veuve de
poisson? Voil dix ans que je le surprends,-- quelque heure que je
vienne,--dans cette position de pcheur! Voil dix ans qu'il attend
une anguille!

Ce cormoran est un de mes amis. Quand je passe de son ct et qu'il
m'aperoit, il quitte le bord du bassin, vient fourrer son long bec 
travers les claires-voies du treillage, et se plante en face de moi,
sur sa longue patte,--l'autre est soigneusement dissimule sous son
aile,--et il attend. Il attend mme trs-longtemps.

Pauvre cormoran!




VI


Le Jardin-des-Plantes a d'autres charmes encore  mes yeux. Il n'est
point riche seulement en htes  deux ou quatre pattes,--en
chantillons du rgne animal; il est riche surtout en produits
vgtaux. Je crois qu'il a tous les arbres et toutes les plantes du
globe,--hormis le baobab et l'upas,--comme il a tous les animaux des
deux mondes,--except peut-tre le _rotifer_ de Charles Nodier.

C'est une immense bibliothque d'histoire naturelle que ce jardin. On
y peut lire,--pour peu qu'on ait de bons yeux,--tous les livres des
Buffon, des Tournefort, des Daubenton, des Linn, des de Jussieu,--et
surtout le livre du bon Dieu, le mieux crit de tous, le plus clair et
le plus savant, le plus vrai et le plus potique.

Aussi le Jardin-des-Plantes a-t-il des coins toujours verts, et il ne
prsente pas,--dans la mauvaise saison,--ces squelettes d'arbres qu'on
voit errer ailleurs durant l'hiver.

Aussi est-il toujours un admirable jardin, plein d'ombre et de soleil,
de solitude et de gaiet,--propre aux jeux bruyants de l'enfance,
comme aux rveries silencieuses de la jeunesse et aux mditations
svres de l'ge mr. On s'y recueille, on y joue, on y aime, on y
rve. La bonne d'enfant,--orne de son insparable _pays_ en pantalon
garance,--y coudoie l'tudiant,--le provincial y heurte le pote, la
foule y ctoie le dsert.

Je ne le traverse jamais en vain. Je ne m'y arrte jamais impunment.
Il me tombe,--du haut de ces arbres sculaires,--je ne sais quelle
sensation trange de bien-tre; il s'exhale vers moi, de ces parterres
en fleurs,--je ne sais quels parfums et quels sentiments qui
m'enivrent et me transforment.

Il y a des bains de soleil et de verdure qui sont des bains de
Jouvence.

Je les recommande aux malades de coeur et d'esprit,  ceux que la
lourde besogne de la vie a fatigus outre mesure,  ceux qu'une trop
longue attente de biens trop dsirs, ou de bonheurs trop convoits, a
rendus amers, injustes et mchants,-- tous les fous,  tous les
orgueilleux,  tous les amoureux,  tous les malheureux.

La nature est le gurisseur souverain. Elle a une panace
infaillible!...

Ce qui fait qu'on ne croit pas en elle, c'est qu'on ne croit pas assez
en soi. Il ne faut douter de rien ni de personne en ce monde. Pour
tre aim, plaint et regrett, il faut tre doux, bon et hospitalier
aux autres et  soi-mme.

Il y a des sources d'honntet, de bont et de bienveillance. Il faut
aller s'y dsaltrer.

Elles ne sont pas loin, d'ailleurs. Elles sont partout, ou presque
partout.

Tant qu'il y aura, voyez-vous, une goutte d'eau sur une feuille
d'arbre,--un scarabe d'or dans le calice d'une fleur,--une ravenelle
sur la crte d'un vieux mur,--de rouges coquelicots dans les pis
jaunissants,--un oiseau chantant sous les ramures,--des poissons
d'argent sautant dans les ruisseaux,--de fauves troupeaux pturant
dans de vertes prairies,--des canards dans une mare,--le bruit du vent
dans les roseaux, les bandes jaunes du soleil couchant et les bandes
roses du soleil levant, et,--au milieu de ce paysage,--des groupes
d'tres humains pleins de sve, de jeunesse, de sant, des ombres
confondues, une musique de soupirs et de baisers, des hymnes de
flicit, de concorde et d'amour;--tant qu'il y aura de ces choses au
monde, il y aura de la posie, c'est--dire du bonheur; et aveugles et
sourds seront ceux qui ne verront rien de ces splendeurs et qui
n'entendront rien de ces harmonies,--ou qui auront l'outrecuidante
navet d'apporter le livre de leurs potes aims en face de ce pome
vivant, superbe, resplendissant, incommensurable, ternel, qui
s'appelle la vie--et qui a pour pote un illustre anonyme de gnie!
Des livres en face de Dieu, allons donc!...

Pour ma part,--la main sur ma conscience qui me dicte ces pages,--la
main sur mon coeur qui y applaudit,--je l'avoue ici: je prfre les
tableaux de Miris aux toiles de Salvator Rosa,--les chefs-d'oeuvre du
Poussin aux chefs-d'oeuvre de Paul Vronse,--les paysages de Troyon,
de Rousseau ou de Daubigny aux choses peintes d'Horace Vernet! Mais
une chose que je prfre  toutes ces choses,--un chef-d'oeuvre que je
mets au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre,--un paysage que j'aime
mieux que tous ces paysages,--c'est le chef-d'oeuvre ternellement
jeune et ternellement beau de la vie, c'est le paysage immortel sign
d'un nom que les enfants balbutient dans leurs prires du soir, et que
les vieilles femmes marmottent dans leurs oraisons de toute la
journe. La plus belle page de Georges Sand et les plus beaux vers de
Victor Hugo,--deux grands potes pourtant,--ne valent pas pour moi un
coin de gazon o s'agitent des milliers d'tres,--un coin de fort o
croissent des milliers de plantes. J'ai pass bien des nuits dans les
bois,--sanglotant et songeur,--une main pose sur ma poitrine
bondissante, l'autre main crispe sur mon front en sueur, mordant la
terre de mes lvres convulsives o courait sans cesse un nom trop
cher, et toujours,--en prsence des bruissements sonores et des
harmonies sans fin dont j'tais entour, sous l'influence des aromes
sans nom dont j'tais inond,--je me suis senti rconfort! Et
toujours je suis sorti meilleur et moins dbile de ces combats
douloureux o j'assistais  l'agonie de mes profanes amours! Et
toujours le nom,--maudit la veille,--qui courait frntiquement sur
mes lvres embrases, sortait, purifi par le pardon, de mon coeur
dsormais plus libre. Ah! croyez-moi, cette influence salutaire, vous
ne la rencontrerez nulle part ailleurs! Ce baume gurisseur des
blessures du coeur, vous ne le cueillerez pas dans vos livres--o ne
croissent que la scabieuse, la cigu et les pavots!...

La posie ne se chante pas, l'amour ne se chante pas, le vin ne se
chante pas. On aime la femme, on boit le vin, on respire la posie par
tous les pores du coeur, de l'esprit et du corps. Pourquoi chanter les
belles et bonnes choses? Qu'a-t-on besoin--pour tre heureux--que
votre bonheur vous soit servi dans un langage, harmonieux sans doute
parfois, mais, dans tous les cas, insuffisant et incomplet? Est-ce
qu'il ne vaut pas mieux chercher  dchiffrer le grand alphabet de la
vie humaine, tudier la langue universelle,--c'est--dire la
nature,--dans toutes ses manifestations, dans tous ses modes, dans
tous ses tons, dans toutes ses gammes? Quels trsors de posie il y a
en elle, mes amis! Votre vie toute entire ne suffirait pas  la
recherche de ces richesses que vous ddaignez un peu trop. Prenez-en
donc ce que vous pouvez en prendre, sans fatigue et sans ennui; faites
votre moisson priodique de posie, pour faire votre rcolte de
bonheurs!




VII


Je me fais--par distraction--le fossoyeur de mes annes. Seulement, ce
n'est pas dans une tombe de quelques pieds que je les ensevelis, mais
dans un gouffre sans fond,--d'o elles ne pourront plus remonter.

Quelquefois,--en me penchant sur l'abme pour essayer de les
ressaisir,--mon oeil aperoit quelque pan de souvenir qui flotte  et
l dans le vide, retenu aux asprits des parois de cet abme.

C'est qu'en tombant, l'anne  laquelle appartient ce lambeau s'est
heurte trop violemment, et qu'elle a laiss de sa chair aux saillies
aigus de son tombeau. En me rappelant bien,--en effet,--je me
souviens que, lors de son ensevelissement pour l'ternit, un
gmissement s'est fait entendre...

O ma jeunesse!  mon coeur!...

Puis je vois aussi quelquefois pousser,--entre les joints des pierres
spulcrales,--audacieusement penches sur l'abme, de pauvres petites
fleurs mlancoliques. Ce sont les rayons de soleil de mes nuits; ces
paritaires sont les clats de rire et les larmes de joie de mes annes
englouties. Elles constatent que j'ai t heureux,--quelquefois...

Je les ai voques et les voil toutes qui s'envolent devant mes yeux
un peu troubls par leur apparition et par leur nombre, comme ces
oiseaux d'hiver qui traversent le ciel en longues files, chantant
leur lai ainsi que le dit Dante--_E como i gru van cantando lor
lai_...

En voil une qui vient de se dtacher du groupe et s'abattre--comme
fatigue--devant moi.

Elle est bien lourde, bien charge d'vnements pour moi, en effet...

Vous m'interrogiez, l'autre jour,--toi pench sur moi, ta matresse
penche sur toi. Vous vouliez savoir de ma bouche quelles routes
j'avais prises pour arriver au bonheur--o je ne suis pas encore
arriv...

    O mes charmants amis, doux amoureux candides,
    Qui venez, curieux, interroger mes rides,
    Et savoir de mon coeur--o tout est cendre et mort,
    L'avenir toil que vous garde le sort!...
    Comme vous maniez finement l'ironie!...
    Ces questions,  moi, dont la vie est finie!
    Qui ne sais plus quelle heure il est dans mon pass!
    A moi qui trane  peine, ici, mon pied lass,
    A moi qui ne vis plus, vous deux qui voulez vivre,
    Vous dites d'peler les pages du grand livre,
    Pour savoir de ma lvre et vous en attrister,
    Sur combien d'heureux jours vous pouvez bien compter!
    Quelles flicits et quel bonheur suprme
    Pouvez-vous demander aprs ce bien-l: J'AIME!
    Quand on a vos vingt ans, vos charmes, votre ardeur,
    On sait prendre tout seul la route du bonheur!...

Et vous la prendrez--et vous l'avez prise...

D'ailleurs, mauvais guide pour moi-mme, comment voulez-vous que j'en
sois un sr pour vous?

coutez-moi, et comprenez-moi.

Il y a, au haut de la rue Mouffetard, quand on a dpass les Gobelins,
une minence de laquelle on plane sur Paris. C'est--du moins c'tait
autrefois--la _Butte-aux-Cailles_. C'est l que le 3 juillet 1815,--le
matin mme de la dernire capitulation de Paris,--taient placs deux
obusiers et seize pices de canon. C'est de l que l'on pouvait
entendre tout  la fois le bruit de l'artillerie des allis s'emparant
des hauteurs de Vanves et de Montrouge,--et celui des violons venant
des guinguettes du boulevard de l'Hpital, de la _Belle-Moissonneuse_,
du _Grand-Vainqueur_ et autres _Deux-Edmond_!!! O patriotisme! sainte
vertu des temps antiques! pouvantail des temps modernes!...

A partir de cette Butte-aux-Cailles jusqu' la barrire Saint-Jacques,
il y avait,--et il y a encore un peu,--une large valle au milieu de
laquelle coulait la Bivre, qui sort de Paris par la barrire
Croullebarbe,--entre la barrire Fontainebleau et la barrire
Saint-Jacques,-- l'endroit o se trouvaient au treizime sicle le
moulin et les vignes de Croullebarbe.

O faubourg Marceau,--noble et vaillant faubourg! Tu n'as pas toujours
t habit par des chiffonniers et des blanchisseuses, par des
tanneurs et des cotonnires! Tu as vu sortir de ton sol fertile et
chaud des vignes plantureuses aimes de Jules Csar et ne connaissant
pas l'_odium_... Tu as donn tes sueurs  l'agriculture avant de les
donner  l'industrie! Autres temps, autres vignes! C'est de la bire
qu'on fait maintenant sur les bords de la Bivre... et de la bire de
Strasbourg, encore!...

Dans cet espace compris entre la Butte-aux-Cailles et le rond-point de
la barrire Saint-Jacques, il y avait donc-- l'poque dont je veux
parler,--une petite valle au milieu de laquelle coulait la Bivre,
entre une bordure de saules. C'tait le Champ-de-l'Alouette. On
l'appelait aussi le Clos-Payen, si ma mmoire me sert bien.

Il y avait une grande nappe verte o venaient pacager les ruminants du
voisinage, et d'immenses tendages o schaient au soleil des
cargaisons de linge.

 et l,--sur les collines qui remontent vers le quartier
Saint-Jacques,--se groupaient des maisonnettes blanches aux
contrevents verts qui avaient l'air de prendre  chaque instant leur
lan pour venir combler la valle. Il y avait des jardins derrire et
devant ces maisons, de faon  les faire ressembler  des bastides des
environs de Marseille, ou  des cottages des environs de Londres.

Il y a dix ans, parmi ces maisonnettes, on en remarquait une plus
avenante, plus coquette, plus pittoresque encore que les autres.

Elle avait appartenu  un industriel trs-connu qui avait pous en
1840 une jeune femme heureusement moins connue que lui, et comme il
s'tait empress de mourir--voyant qu'il ne faisait plus bon vivre
pour lui ici-bas,--sa proprit du champ de l'Alouette avait pass
entre les mains de sa veuve. Le reste de sa fortune avait t
abandonn  des parents.

Mme R... n'tait pas d'humeur  imiter Calypso aprs le dpart
d'Ulysse. Quelque temps aprs le dpart de son mari, elle rouvrit les
fentres de sa maison, se dbarrassa de son attirail de veuve et
songea  se remarier.

Cela lui tait autant permis qu' une autre, mieux qu' une autre,
puisqu'elle n'avait que vingt-huit ans, qu'elle avait la peau
trs-blanche, les joues trs-fraches, les cheveux trs-blonds.

Ma mre rsolut de me marier avec elle.

Que lui avais-je fait pour qu'elle cont ce projet? Je n'en sais
rien.

En tout cas, elle le conut et elle rsolut de le voir russir.

Aussi, un matin d'avril, nous frappions  la porte de la blonde Mme R.




VIII


A cette poque j'avais toutes sortes de raisons--des meilleures--pour
fuir le mariage.

J'tais un grand jeune homme maigre--comme je ne le serai plus
jamais,--j'avais beaucoup de romans en tte et en vue, des romans
d'aventures, des histoires de cape et d'pe, dans le got des choses
de la Calprende, et, platoniquement amoureux de la muse, je n'aurais
point voulu faire divorce avec elle,--au prix de n'importe quoi. Je
ressemblais alors beaucoup au chevalier Guillan le Pensif,--et cela
me parat trange aujourd'hui que je me regarde et que je me trouve
des faux airs de Falstaff.

Je hassais alors profondment le mariage. Non que j'apprhendasse les
consquences ordinaires de cet acte civil et religieux. Mais, malgr
moi, je me rappelais l'interrogation de Panurge:

_Qui me fera coquu?_

et la rponse loquente et satanique de Trouillogan, philosophe
pyrrhonien:

_Quelcqu'un..._

Et je prfrais,  tout prendre, le rle du quelcqu'un au rle de
l'autre.

Je suis toujours dans ces sentiments-l. Quand on me demande par
hasard si je n'ai jamais eu l'intention de me marier, je rponds comme
Chapelle  la duchesse de Bouillon:--_Quelquefois, le matin..._

Seulement alors ils taient plus chevaleresques. J'avais l'ge o l'on
gonfle ses voiles avec le vent de son orgueil et o l'on abandonne
ensuite son esquif aux caprices de la mer, sans pilote, sans
gouvernail, sans rien.

J'avais l'ge qu'on n'a qu'une fois. L'ge o l'on est brave,
tmraire, imprudent, fou;--o le danger a ses ivresses,--o le pril
grise comme un verre de vin vieux ou comme un sourire de jeune
vierge;--o, mourir en face du soleil,  coups d'pe, sur un champ de
bataille, avec l'odeur de la poudre, semble meilleur que mourir dans
son lit,  coups de tisane, en face d'une garde-malade, avec une
atmosphre d'hpital...

Aujourd'hui je partage encore mon opinion  l'endroit de toutes ces
choses. Je n'ai plus les mmes raisons de le faire, je le sais bien,
mais qu'importe? Cela prouve tout simplement que si les annes m'ont
enlev les raisons que j'avais alors, elles ne m'ont pas apport la
raison que je n'aurai jamais.

J'y compte bien. Le meilleur moyen de ne pas vieillir est de rester
jeune le plus longtemps possible--si c'est possible.

A l'poque dont je parle j'tais tourment de passions voyageuses. Je
brlais de marcher sur les traces des Chardin, des Tavernier, des
Chandler, des Mungo Park, des Humboldt, des Levaillant, et je
m'criais, vingt fois la journe, comme Alexandre:

--Donnez-moi d'autres univers, celui-ci est trop troit pour moi!...

Aujourd'hui je dis, comme Horace:

--Ce petit coin de terre vaut pour moi tous les mondes!...

Mais alors j'avais vingt ans et j'tais tourment par les aspirations
et les ardeurs de la vingtime anne...

Alors je ne voyais que deux routes d'ouvertes devant mes yeux, mes pas
et mes dsirs.

L'une, troite, rocailleuse, malaise, avec un soleil ardent, sans
ombrages,--un steppe aride, une sierra maudite, un terrain effrit,
pel, brl, sordide,--une voie antique borde de tombeaux et de
dbris,--les tombeaux des voyageurs morts avant d'arriver, les dbris
des obstacles qu'ils ont briss pour arriver...

C'est la route du labeur obstin, de l'intelligence vaillante, du
courage surhumain!... C'est le chemin que prennent les grands esprits
et les grands coeurs. Quand on y tombe, puis et dcourag, c'est sur
un roc aigu,--sur la calomnie ou sur l'indiffrence; on s'en relve
bris, dsenchant, en lambeaux, pour aller expirer plus loin de
fatigue, de douleur, de soif, de faim, et plus cruellement, car, de
cette pierre o l'on tombe sans pouvoir s'en relever, on entrevoit le
but  atteindre avant de fermer pour jamais des yeux dsesprs...

Ne tombez jamais, vous qui vous tes engags dans cette pre voie; ne
tombez jamais! Il y a l,--derrire ces tombeaux, ces ruines, ces
broussailles,--des hynes hideuses qui n'attendent que votre chute
pour se ruer sur vous!...

Cette noble route,--ce calvaire!--c'est la route de la gloire et du
succs!...

Il y en a une autre.

Celle-l on ne l'indique  personne, car tout le monde la prend. C'est
la grande route! Elle a de la poussire qui aveugle, mais elle a aussi
des cabarets  enseigne de gui o l'on se dsaltre. Il y a des bornes
de distance en distance pour faire plaisir aux gens qui tiennent 
savoir combien de lieues ils ont faites,--pour se reposer,--et quelle
heure il est,--pour manger.

C'est une route royale! c'est le pav du roi, des bourgeois et des
manants; il y a peu ou point d'ornires, et quand par hasard il y a un
petit trou o l'on courrait risque de tomber et de s'y enfoncer une
cte, il y a,-- ct--un garde-fou, ou un garde champtre qui vous
arrte au nom de la loi, et vous empche,--au nom de cette paternelle
loi--de vous faire aucun mal.

Cette route battue, cette route facile,--o le bien vous vient presque
en dormant,--o le bonheur vous arrive sans secousse,--cette grande
route battue par la foule me semblait insupportable, odieuse,
fcheuse.

Elle a des sductions, pourtant, auxquelles beaucoup,--qu'on croyait
robustes et vaillants,--se sont laisss entraner. Je sais que des
cerveaux intelligents se sont habitus sans trop d'efforts  cette
existence charmante o le bonheur pousse sous vos pas avec les fraises
et les asperges... Je sais que, parmi les meilleurs esprits, un
certain nombre qui,--dans leur jeunesse,--avaient cri avec frocit
contre le bourgeois, se sont un jour laisss marier  de jolis yeux en
or et  une superbe gorge matelasse de billets de banque;--qu'ils ont
pris un tablissement, puis du ventre, ainsi que leurs femmes!... Je
sais que l o, o il y a cinq ou six ans, on avait laiss un esprit
fort, un pote fier et pauvre, on retrouve un bon gros homme tout
fleuri, tout rond, tout idiot, qui songe aux dents de lait de son
dernier et aux frais de trousseau de son premier, et qui,--s'il vous
rencontre,--vous reconnat trs-difficilement et murmure, en vous
quittant, avec un mpris de bonne foi: Peuh! ces artistes, ces
crivains... a ne sait pas se ranger!...

Ah! mes amis! mes amis inconnus! dfiez-vous de cette fcheuse ide
qui mne droit  l'abtardissement du coeur,  la mort prmature de
l'intelligence!... Servez-vous de votre divin flambeau pour
clairer--ou pour incendier, mme!--Servez-vous-en! mais ne l'teignez
pas ainsi, volontairement,--vous ne sauriez plus le rallumer!...

Voil ce que je disais il y a dix ans.

Entre le tableau de Salvator Rosa, si sombre, si morne, si dsol, o
il y a des cris de blasphmes et des appels furieux  une divinit qui
s'est voil la face et bouch les oreilles,--o l'on respire la vapeur
cre et brlante du sang humain qui vient de couler l comme du vin
dans un banquet;--entre ce tableau si plein d'une sublime horreur, et
le tableau de Miris, si doux, si frais, si limpide, o l'on boit la
vie comme une liqueur bnie, je n'hsitais pas;--je prfrais le
Salvator Rosa. Je voulais prendre la route glorieuse,--le Calvaire...

C'est dans ces dispositions que j'entrai un matin d'avril dans la
maison de la veuve dont j'ai parl.

Une belle matine d'avril,--une splendide avrile! La nature tait
toute rjouie, et elle secouait sa neige odorante sur les arbres et
sur les fleurs. Les marges des sentiers commenaient  rougir et 
envoyer des parfums de fraise au nez des promeneurs. Les oiseaux
chantaient leurs petites chansons charmantes,--sans faire de
couacs,--perchs sur leurs buissons, dans les haies, sur les arbres.

Une splendide avrile, en vrit!...

La veuve tait dans son jardin.

La prsentation se fit. Ma mre, qui la connaissait, causa avec elle
de tout ce qu'elle voulut,--je n'entendis pas un mot de leur
conversation, occup que j'tais du jardin. Astreint  la politesse
ordinaire en pareil cas, j'avais le corps inclin en avant, de manire
 dcrire un angle de quatre-vingt-cinq degrs et demi sur le plan de
l'horizon,--un angle d'incidence. Je devais tre trs-ridicule,--comme
on l'est toujours dans ces moments-l--quand on est mal lev.

Heureusement que Mme veuve R*** tait la soeur--ou plutt la
petite-nice de Mme de Warens. Elle avait le mme ge, le mme visage
et la mme bont que la _maman_ de Jean-Jacques Rousseau,  son
arrive chez elle,  Annecy.

Je regardais de son ct, inclinant poliment ma tte en signe
d'assentiment  son discours, mais en ralit tout entier 
l'admiration que me causaient le jardin et la petite maisonnette. Un
vrai nid de passereaux, d'amoureux et de potes,--une maisonnette
faite comme  souhait pour le plaisir des yeux, pour la joie de
l'oreille et le ravissement du coeur.

Le lierre de l'anne prcdente,--qui avait rsist aux neiges et aux
pluies de la mauvaise saison,--grimpait joyeusement le long de la
faade en briques, se tordait, s'allongeait en mille caprices, mordant
ici la pierre d'appui d'une croise, et allant s'accrocher l au zinc
de la gouttire. De temps en temps, des moineaux francs sortaient de
cette paisse couverture de lierre et voletaient  l'entour, en
ppiant d'une faon tendre,--pleine d'intrt pour moi.

Les contrevents verts taient  moiti ferms  cause du soleil, et
laissaient mon regard curieux fouiller les rideaux blancs,  moiti
tirs, sous lesquels je devinais un intrieur propre, calme et
chaste--qui me faisait battre le coeur.

Il y a trois vertus  exiger d'une femme: la jeunesse, la bont et la
propret. L'hygine du corps est un peu l'hygine du coeur. Les corps
malades et malsains font les esprits inquiets et les coeurs atrophis.

Des fraches et riantes couleurs de la faade de la maisonnette, mes
regards se portrent sur l'ensemble du jardin.

Il n'tait pas trs-grand, mais il n'tait pas trs-petit.

L't, lorsque tout tait en fleurs, lorsque la vigne courait le long
des murs,--mle aux girofles jaunes,--lorsque les chvrefeuilles
emplissaient, avec les cobas, les interstices du treillage des
tonnelles et des berceaux,--lorsque tous les arbres taient chargs de
fruits, toutes les plantes de fleurs,--ce devait tre une admirable
chose que ce concert d'odeurs et de couleurs, mari au concert de voix
et de bruits de toutes sortes que l'on entend toujours l't,--et le
jardin devait paratre trs-vaste.

Mais  ce moment de l'anne o je le voyais pour la premire fois, il
paraissait beaucoup moins grand. On s'apercevait,  et l,-- travers
les dchirures et les claircies,--que l'hiver avait souffl ses
temptes sur ce petit coin de terre; et,  le considrer de prs, on
remarquait aisment que les accrocs et les avaries qu'il avait subis
n'taient pas encore rpars. Cependant,  et l aussi,--le travail
rparateur du printemps apparaissait. A ct des endroits pels par le
froid, brls par les geles,--excoris et effondrs par les
pluies,--se montraient des aigrettes de fleurs et des panaches de
gazon. L'herbe tait rare,--mais elle tait seme de muguets et
maille de jacinthes. Les taillis taient claircis,--mais on n'en
voyait que mieux les massifs de lilas cachs derrire eux.

Et puis--et puis!--ces pommiers, ces abricotiers, ces amandiers en
fleurs! Ces fleurs roses, ces fleurs blanches, ces fleurs parfumes!

    Neige odorante du printemps!...

Touchante posie! Doux enivrements de l'esprit et de l'me! Tableaux
faits pour rassrner! spectacles faits pour verser la paix dans les
coeurs troubls, pour verser la bont dans les cerveaux aigris!

Le printemps est une promesse,--la promesse de l't,--comme la jeune
fille est la promesse de la femme! Ces beaux arbres verts donnent
leurs fleurs roses, comme la jeune fille donne ses pudeurs charmantes;
plus tard ils donneront leurs fruits savoureux, comme elle ses
maternelles amours... Si le printemps s'ternisait,--on croirait
aisment  Dieu,  l'amour, au bonheur et  la vie!

Malheureusement il parat que cela n'est pas possible. On a essay de
me prouver qu'un printemps ternel, qu'une ternelle jeunesse et qu'un
ternel bonheur deviendraient vite monotones et fatigants. Je l'ai
cru--ne pouvant faire autrement. Ce qui fait que je ne crois plus
aujourd'hui ni  l'ternit des fleurs, ni  l'ternit du coeur, ni 
l'ternit du bonheur,--ni, enfin, et surtout,  l'ternit de
l'ternit!...

En me promenant j'aperus,--dans quelques niches pratiques dans
les murs, entre deux touffes de lierre, ou de chvrefeuille,
ou de clmatite,--des groupes de terre cuite, des figurines
d'argile.--C'taient des dieux lares, sans doute, dont la prsence,
dans ce jardin, rvlait le sjour d'un amateur des beaux-arts,--avec
des traditions de l'Empire. Il y avait, entre autres petits
dieux,--_Dii minorum gentium_--un Priape corn, tout grelotant et
tout honteux dans son coin obscur, qui avait l'air d'implorer une
feuille de figuier,--pour dissimuler les cicatrices injurieuses du
temps. Il semblait tout dpays dans ce chaste jardin de veuve, dans
cette calme retraite de femme, ferme aux mauvaises passions et sourde
aux bruits grossiers. J'arrachai une bandelette de lierre et je la lui
offris. Je crus apercevoir dans ses yeux morts, comme un sourire 
deux tranchants. Remerciait-il ou se moquait-il?... Vieux dieu
d'argile, va!...

J'avais oubli ma mre et son amie. J'tais perdu dans la douce
atmosphre de souvenirs qui m'entourait. Je me croyais bien loin, et
je peuplais ce jardin de figures bien chres...

Tout  coup j'entendis les sons d'un piano,--d'abord vagues comme des
prludes, doux comme les lueurs de l'aube, tendres comme des soupirs
de brises lointaines. Puis ces sons s'levrent, il y eut des cris,
des larmes, des sanglots, des douleurs,--l'instrument semblait avoir
une voix humaine et raconter une de ces histoires banales o il n'y a
ni poignard, ni sang, ni poison,--mais o l'on souffre atrocement.

Je n'ai pas,--pour le piano,--la rpulsion que beaucoup de gens
manifestent  son endroit. Je l'aime, non pas en artiste,--je ne suis
pas digne de ce nom,--je l'aime comme l'aime le premier venu qui a des
oreilles et qui est dispos  se laisser aller  toutes les
impressions mlancoliques. Je l'aime comme j'aime l'orgue de Barbarie.
C'est ainsi!...

Si mes moyens me le permettent, quand je me sentirai mourir, dans mon
lit,--si je n'ai pas le suprme bonheur de mourir debout, en face du
soleil,--je veux payer des musiciens pour qu'ils me chantent et
jouent les airs que j'ai le mieux aims dans ma vie, afin de passer de
la lumire clatante  la nuit funbre sans brusquerie, sans secousse,
sans rvolte. Je veux commencer dans la vie le rve de la mort sans
tre importun par des obsessions mesquines,--ni interrompu par des
accents vulgaires...

Mais mes moyens ne me permettront jamais cette suprme fantaisie... Il
faut m'y rsigner. C'est fait!...

Ainsi, cette veuve ne se contentait pas d'tre encore jeune, d'tre
encore belle, d'tre encore frache, d'tre bienveillante, affectueuse
et hospitalire. Elle tait intelligente et artiste,--par-dessus le
march.

C'tait trop de bonheur pour un homme seul... Et, en descendant en
moi-mme, je reconnus que j'en tais indigne.

D'ailleurs des voix inconnues m'appelaient dans d'autres chemins,--des
bras invisibles m'attiraient vers d'autres horizons. Ce jardin en
fleurs, si gai, si riant, si prometteur, me sduisait bien et me
retenait bien; mais le mariage m'loignait. J'avais envie de serrer la
main de cette veuve affable, avenante et gracieuse, et de lui dire:

--Madame, permettez-moi de vous demander la main de votre jardin--que
je dsire pouser.

Et en effet, ce jardin-l,--sans la femme,--aurait fait la joie de
toute ma vie. Je serais rest pour l'aimer et le cultiver, l'orner et
l'arroser,--et j'aurais vieilli ainsi sans m'en apercevoir...

Mme R*** et ma mre descendirent.

Je compris,-- certain regard que cette dernire me lana,--qu'il y
avait eu une conversation fort longue dont j'avais t un peu l'objet,
et qu'il fallait me dclarer.

Je m'avanai, je saluai humblement et courtoisement. Puis,--avec un
sourire:

--Madame,--demandai-je,--avez-vous lu _Tristram Shandy_ de Sterne?

--Mais... non...--me rpondit-on avec le mme sourire.

--C'est fcheux, madame... Car, outre que c'est un livre amusant, vous
y auriez lu, au chapitre III du second volume, une phrase qui exprime
parfaitement ma pense et rend  merveille mon sentiment  l'endroit
du mariage...

--Et... cette phrase?--demanda Mme R*** avec un sourire moins franc,
mais toujours poli.

--Cette phrase, madame?--rpliquai-je toujours en souriant, comme pour
dissimuler mon impolitesse,--cette phrase? c'est celle que prononce le
pre de Tristram Shandy aprs sa conversation avec l'oncle Tobie et le
docteur Slop,  propos de l'enttement de sa femme... La femme
a,--dit-on,--t faite pour le bonheur de l'homme... Je veux bien le
croire; mais ce n'est pas pour le mien!...

Et, l-dessus, je m'inclinai profondment--et...je sortis.

Le soir mme de ce jour, je prenais le bton du touriste, j'endossais
le havre-sac du voyageur,--j'empruntais  la bourse de ma mre les
cus les plus disposs  courir le monde,--comme moi,--et, charg de
sa bndiction comme d'une gide, je partais...




IX


N'allez pas aux rives lointaines!--s'crie quelque part, avec
mlancolie, je ne sais plus quel pote qui tait sans doute revenu de
bien loin, les souliers gris de poussire, les cheveux blancs de
dsenchantements,--le coeur plein de regrets, les yeux pleins de
larmes.

Pourquoi se lancer ainsi,-- perte de vue, d'haleine, de sant et
d'argent,--dans des courses au clocher frntiques, sans souci des
fondrires, des casse-cou, des abmes,-- la poursuite des grands X
et des sduisantes chimres qui font tinter  vos oreilles leurs
clochettes d'argent, et scintiller  vos yeux leurs paillettes d'or?

Ah! pourquoi? pourquoi!

Pourquoi y a-t-il des X et des chimres au monde? Pourquoi le pays du
rel vous force-t-il  vous rfugier--tout plor--dans la patrie de
l'idal? Pourquoi toutes les sductions et toutes les promesses de
l'inconnu et de l'infini viennent-elles battre la charge devant vos
vingt ans? La vie est seme de points d'interrogations et
d'exclamations. Elle pose sans cesse des nigmes aux voyageurs,--comme
le sphinx du chemin de Thbes,--et, comme lui, elle dvore tous ceux
qui ne les devinent pas.

Ces poursuites haletantes, ces chevauchades insenses  travers tout,
durent quelques annes,--tant que l'on est ardent, enthousiaste et
fou;--quelques annes au bout desquelles vous vous trouvez moins
avanc qu'au dpart, sans avoir pu, seulement, arracher quelques
plumes  l'aile de ces pris, de ces oiseaux charmeurs,--femme,
gloire ou fortune,--qui ont voltig devant vous, dcevantes visions,
pendant si longtemps!...

Vous avez t loin, bien loin, dans ces poursuites acharnes. Vous
vous tes d'abord cart du nid paternel, sur le seuil duquel,--
votre dpart,--il y avait une mre qui retenait ses larmes et ses
sanglots pour vous faire croire  sa tranquillit et  son
indiffrence,--et pour ne pas vous retenir! Puis, une fois hors de la
porte des regards amis,--une fois hors de l'atmosphre de tendresse
dans laquelle vous aviez jusque-l vcu,--vous avez couru, couru,
couru sans vous arrter, sans vous retourner! Vous ne savez pas, vous
ne pouvez pas vous rappeler le nombre des chemins que votre pied
vagabond a traverss sans y laisser de traces, mme fugitives,--le
nombre des sentiers aux halliers desquels vous avez,--en passant
tourdiment,--laiss de votre duvet, passereaux imprudents qui vouliez
voler aussi haut que l'aigle,--et aussi loin que l'hirondelle!...

Puis un jour,--bless, tranant l'aile,--vous revenez!

Ah! pourquoi revenir! pourquoi ne pas rester,--foudroy,--dans quelque
abme, au fond de quelque ravin, quand vous aviez encore devant les
yeux le soleil d'une apparition blouissante,--dans la tte et dans le
coeur l'ivresse vertigineuse d'une passion insense? C'est si beau, si
plein de volupts et d'enivrements, de mourir  vingt ans,--dans toute
sa fougue, dans toute sa jeunesse, dans toute sa beaut, dans toute sa
fleur! Les vivants,--s'il y en a encore qui se souviennent de
vous,--les vivants parlent quelquefois de vous avec honneur, avec
sympathie, avec attendrissement. C'tait,--disent-ils parfois dans
leurs causeries,--un jeune fou... tte folle, coeur fou... mais hardi,
mais vaillant, mais beau... Pauvre enfant! il s'est brl la cervelle
pour la Juanita,--ou la Rosita,--ou la n'importe qui,--desse de
thtre, de bal ou de comptoir!...--Ou bien: Brave enfant! il est
tomb comme un hros des vieux temps, la poitrine troue de balles,
perdant sa vie avec son sang, mais toujours souriant et moqueur devant
la camarde qui le saisissait dj, de ses doigts maigres, jaunes et
hideux, par ses beaux cheveux noirs,--ou blonds,--ou fauves... Cette
oraison funbre vaut bien,--en tout cas,--celle qu'on prononce sur
votre cercueil de chne, plus tard,--lorsque vous avez consenti  vous
laisser de nouveau tendre sur l'horrible roue de la vie, jusqu'
soixante ans: _Il fut bon pre_, _bon poux_,--_bon_, etc., etc.

Mais enfin vous revenez de ces longs et infructueux voyages,--de ces
lointaines et prilleuses prgrinations,--et, lorsque vous embrassez
votre mre, vous remarquez,--avec un serrement de coeur terrible,--que
ses cheveux ont blanchi, que ses yeux sans paupires sont bien rouges,
que ses joues sont bien ples et bien creuses, et que si son coeur
s'est agrandi,--le coeur d'une mre ne peut jamais s'amoindrir et se
rapetisser,--son cerveau s'est teint! Toute la flamme de la tte
s'est retire dans la poitrine, qu'elle consume... Et votre mre,--
son tour,--qui vous avait vu partir blond, souriant, rose, joyeux,
droit, fier, tincelant,--et qui avait t presque console de votre
dpart en songeant que vous emportiez avec vous un trsor: la sant et
la jeunesse!--votre mre,  son tour, voit--avec une douleur qu'elle
ne vous montre pas et que vous ne connatrez jamais,--quels ravages
terribles cette absence a faits sur vous et en vous... Elle remarque,
malgr ses pauvres chers yeux rouges que le travail et les larmes ont
obscurcis,--elle remarque chacun des plis que votre visage a de plus
qu'au dpart, chacune des dents, chacune des mches de cheveux que
vous avez de moins! Elle devine,  la vieillesse anticipe de votre
extrieur, la vieillesse htive de l'intrieur,--o elle n'entrera
jamais, de peur de ne retrouver que des ruines, l o elle avait
difi des esprances et des illusions qu'elle croyait devoir tre
ternelles!...

Quelle chute pour cette bien chre brave femme! Elle vous avait
patiemment attendu pendant tout le temps qu'il vous avait plu de
prolonger votre absence; elle n'avait jamais murmur, elle n'avait
jamais blasphm, elle ne vous avait jamais maudit ni reni,--parce
qu'aprs tout vous tiez son enfant, le fruit de ses entrailles, la
chair de sa chair, l'me de son me, et qu'elle vous avait mis au
monde au milieu des souffrances...

Mais, durant cette longue nuit,--qui s'tait faite pour elle, du jour
o vous aviez disparu,--elle avait nourri un espoir, et cet espoir
l'avait soutenue jusqu' l'heure de votre retour; elle avait espr
que vous lui reviendriez plein de force, de sant, d'nergie et de
tendresse, et qu'elle pourrait marcher jusqu' sa tombe sans
trbucher,--appuye qu'elle serait, pauvre vieille femme dbile, sur
vos robustes paules de jeune homme!... Ah! Et il se trouve que la
pauvre vieille femme est plus forte et plus vaillante que le jeune
homme, et que c'est  elle de le soutenir et de le consoler
dsormais,--tant les luttes insenses qu'il a soutenues, tant les
dsenchantements de toutes sortes qu'il a prouvs, l'ont bris,
fltri, teint, ce fier, ce joyeux, ce fort et blond jeune homme d'il
y a quelques annes!... Ah! pauvre mre! ah! pauvre fils! pourquoi
n'tes-vous pas morts tous deux,--toi, la femme, avant le
dpart,--toi, l'enfant, avant le retour!...

    N'allez pas aux rives lointaines!

Quand je suis revenu de mes courses infcondes, de mes entreprises
vagabondes, j'ai trouv le foyer dgarni, mais non dsert; les visages
plis, mais non dvasts; l'accueil mlancolique, mais non dsol; les
yeux humides, mais non teints. Je me suis assis, j'ai secou la
poussire de mes vtements et les soucis de mon esprit. Des voix
connues et des lvres aimes m'ont appel et embrass. J'ai senti
quelque chose se passer en moi, se remuer dans mes entrailles,
s'agiter dans mon coeur.--Andr,--m'a-t-on demand alors,--Andr... tu
nous reviens pour longtemps?...--Pour toujours!--ai-je rpondu.

Pour toujours! quel mot orgueilleux!




X


Une fois rentr en possession du calme et du repos--si ardemment
convoits pendant les heures sombres du voyage,--je me suis arrang
avec mes souvenirs et avec mes esprances, mon pass et mon avenir se
sont rencontrs dans une pense unique. J'ai refait un bail de trois,
six, neuf, avec la vie, et j'ai pri le bonheur de venir frapper
quelquefois  ma porte toujours ouverte.

De temps en temps, quand je suis un peu fatigu par les rcits de
voyages qu'on m'a demands, par les histoires plus ou moins
intressantes qu'on m'a fait raconter,--je me surprends  songer au
jour o j'ai entrepris ces voyages,-- cette belle matine d'avril o
la nature tait en fte,-- cette petite maisonnette du Champ de
l'Alouette,-- ce petit jardin du Clos-Payen, si plein de soleil, de
verdure, de parfums et de gaiet,-- cette gracieuse hospitalit d'une
heure que j'y ai reue,--aux songes que j'y ai faits tout
veill,--aux sons mlancoliques du piano que j'y ai entendus,  ce
vieux dieu frileux et moqueur que j'y ai vu, grelottant dans sa petite
niche, sous sa petite robe de lierre...

Alors, en me rappelant, je me surprends  comparer, et je me dis,--non
sans quelque amertume,--que j'ai t bien loin chercher ce qui tait
bien prs;--que le bonheur n'est point le fantme diapr aprs lequel
j'ai couru;--que la vie n'est point celle que j'ai mene;--qu'il y a
des bonheurs aiss et une vie calme, honnte et douce  la porte des
dsirs modestes;--qu'on a tort de ddaigner les chances d'_aurea
mediocritas_ qui vous sont offertes, pour aller au bout du monde, 
travers tous les cueils et toutes les misres,  la recherche d'une
proie ambitieuse qui vous chappe;--qu'on n'a pas le droit d'tre
ironique  l'endroit de la btise, parce que la btise est plus sense
et plus spirituelle que le gnie,--en ce qu'elle rencontre, sans
effort, les joies inapprciables que le gnie mourra sans
connatre;--que les simples de coeur et d'esprit sont les vritables
lus de ce monde, les privilgis, et qu'on doit les imiter au lieu de
les railler;--qu'ils ont de beaux enfants dont ils sont srieusement
les pres,--des bambins charmants qui leur grimpent aux jambes et
leur tirent la barbe, avec leurs jolis petits doigts roses toujours
sales, et leur caressent le visage avec leur petit muffle toujours
barbouill;--et qu'enfin ils ont,--pour eux tout seuls,--de chastes
femmes qui sont de bonnes mres et qui ne lisent d'autres romans que
ceux qu'elles font, le soir, en reprisant des bas, au bruit de la
bouilloire qui chante, de leurs mioches qui rient, de leurs maris qui
fument en lisant, du ron-ron du chat familier qui guette une ombre sur
le parquet...

Je devine bien--alors,--que ma jeunesse extravase aurait pu,  dfaut
de ce bonheur dfendu, en rencontrer un autre plus permis, et--entre
les deux sentiers indiqus--en choisir un autre moins glorieux que
l'un, moins ensoleill que l'autre, mais moins pineux, moins
sanglant, moins funeste...

Ce sentier ctoie les deux routes. C'est un sentier perdu, une trane,
une sente, un filet de route, un peu sinueux,--pas trop,--un peu
bossu,--pas trop non plus,--avec une bordure suffisamment touffue
pour permettre de voir sans tre vu. De cette faon on n'est point
importun par les clameurs insolentes, folles, niaises et cruelles de
la foule, et l'on peut suivre du regard et du coeur la marche des
rares passants qui se sont aventurs intrpidement dans la voie aride
et douloureuse. Bien que trop loign d'eux pour en tre entendu, on
leur crie: Courage! quand on les voit haleter sous leur croix,--et
l'on bat des mains  leur triomphe quand on les aperoit monter les
degrs glissants du Capitole!...

Voil le vrai, le seul, le meilleur sentier  suivre. Je m'y suis
engag rsolment, je dsire maintenant ne plus m'en carter. Ne
pouvant tre un fou sublime,--mes moyens ne me le permettant pas,--je
me rjouis de n'tre pas non plus un cuistre vulgaire, une mchante
bte, un affreux homme...

Il y a une histoire plaisante et profonde que j'ai lue quelque
part,--dans ma jeunesse. C'est l'histoire du chien qui attrapait
toutes les proies aprs lesquelles il tait lanc,--et du renard
qu'aucun animal ne pouvait attraper. Le chien fut lch aprs le
renard. Il aurait d l'attraper, mais il ne l'attrapa pas, parce que
le renard ne pouvait tre attrap. Ces chiens d'hommes sont lchs
aprs ce renard inattrapable qu'on appelle le bonheur,--ils courent
aprs l'impossible.

Je veux tcher de n'tre pas de ces hommes-l. Les longs voyages me
font peur; les longues courses, du genre de celles que j'ai faites,
sont pleines de dangers. On s'chauffe, on s'reinte, on se met en
nage, et l'on ne peut pas se rafrachir,--ce qui est triste!...

J'ai appris  tre modeste. Je crois savoir quel est dsormais mon
itinraire. Si, arriv au bout de ce petit sentier paisible, je ne
peux pas dire,--comme l'ombre de Virgile  Dante:--Je fus pote et je
chantai!--_Poeta fui e cantai_,--je pourrai du moins murmurer,
peut-tre avec un accent de regret: Je fus humble et je me tus!...




XI


Vous est-il quelquefois arriv,--lorsque l'inexorable loi du devoir
vous avait pouss loin des lieux aims et familiers o vous aviez
jusque-l vcu, et que vous marchiez rsolment dans votre nouveau
chemin, sans regarder derrire vous, frappant de votre bton les pavs
et les buissons, regardant s'allonger devant vous le grand dsert de
la vie;--vous est-il arriv,  un coude que faisait brusquement le
chemin,  l'angle d'un mur, de vous retrouver pour ainsi dire face 
face avec l'horizon que vous aviez laiss derrire vous, croyant ne
plus pouvoir jamais, jamais, jamais le contempler et l'admirer?

C'est un horizon radieux comme une promesse! C'est l'horizon bni qui
clt votre jeunesse et contient tous vos souvenirs... Vous ne
pouvez,--sans que les larmes de l'attendrissement vous montent du
coeur aux yeux,--vous ne pouvez regarder ce spectacle inattendu,
entrevoir aussi inopinment ce paradis perdu dont la Fatalit,--desse
implacable,--vous avait chass! Tout est l! Tous les bruits et tous
les parfums! toutes les joies et toutes les douleurs, aussi! C'est le
cimetire fleuri de votre jeunesse, plein des tombes charmantes de vos
souvenirs!...

Alors, perdu, rendu fou par ce mirage enivrant, vous rebroussez
chemin. Vous voulez retourner sur vos pas pour faire encore une fois
la route parcourue,--dsireux de revoir les aubpines en fleurs, les
haies de sureau, o bourdonnent et picorent les abeilles,--les fermes
au chaume bruni o jasent des htes aims,--les clochers moussus o
voltent les corneilles,--les cerisiers o se balance le bonhomme de
paille parmi les fruits rouges,--les vergers apptissants,--les
fentres perdues dans un feuillage frmissant et ornes de visages
connus et souriants!... Vous voulez,--ne ft-ce qu'un instant,--courir
follement, vous battre avec ivresse dans ces sentiers perdus de la
jeunesse,--sentiers verts et parfums, ruisselants de soleil et
baigns d'ombre, tout retentissants de bruits charmeurs, clats de
rire et baisers sonores, soupirs d'amants et roucoulements de ramiers,
murmures des ruisseaux familiers, susurrement des brises
matinales,--sentiers des joies faciles et des folies charmantes...
Vous voulez--vous rappelant le temps o vous alliez  deux cueillir
les morilles savoureuses, les violettes odorantes, les baies aigres du
groseillier, grener les mriers, abattre les noix du chemin, et
cheniller les ronces couvertes de ces petites mordelles qui les
rongent;--vous voulez retourner sur vos pas pour baiser sur le sable
ou sur le gazon l'empreinte qu'y ont laisse des pieds trop adors...
mais vous ne le pouvez plus!... Une impitoyable fort de broussailles
vous prsente ses pines, ses amertumes, ses angoisses, et vous force
 reprendre la route austre,--sous peine d'tre dchir, meurtri,
bless  mort!...

J'en tais l tout  l'heure.

Tout  l'heure,--assis  ma fentre ouverte,--je restais tout songeur,
fumant lentement ma pipe dont la fume bleue mettait en mouvement le
tourne-broche de mes ides, et regardant,--sans trop les voir,--les
volutions pittoresques de tout un clan de volatiles caquetant et
gloussant dans la cour.

Je songeottais et je rvassais paresseusement. _Dea mihi hc otia
fecit!..._

O allaient mes regards, o vaguaient mes penses? Je ne sais trop. Je
montais en croupe derrire un nuage blanc, et je chevauchais dans le
vide pendant quelques minutes,--puis, reprenant terre, j'essayais de
m'insinuer sous les plumes de ce coq fanfaron qui se campait sur ses
ergots et lanait d'une voix claire son _corrico-co_ provocateur. Je
voulais savoir ce qui se passait dans l'me de ce sultan de
basse-cour...

Je songeais encore  bien des choses. Les nuages ne sont pas plus
changeants et plus prompts que les fantaisies de la cervelle. Dans un
seul instant on va d'un ple  l'autre,--d'un grain de mil perdu sur
un pav  une chambre perdue dans le ddale des rues de Paris. Le
cerveau humain est une maison avec ses corridors, ses chambres, etc.
Et, comme toutes les bonnes maisons, il a deux escaliers,--le grand et
le petit. Le grand, par lequel descendent les penses habilles,
pares, brillantes, orgueilleuses. Le petit escalier de service, par
lequel s'enfuient les penses honteuses, coupables, misrables,
crottes et dguenilles--dont on rougit comme d'un parent pauvre avec
lequel on est forc de vivre. Que de gens dont les penses prennent
toujours le petit escalier de service!...

Les miennes allaient le prendre tout  l'heure, lorsque mon regard
tomba dans une chambre du rez-de-chausse--dont la fentre tait
entr'ouverte.

Une cage tait accroche  un clou, au dehors, et dans cette cage
sifflait un merle--qui se consolait de l'esclavage par la musique.
Autour de la croise grimpait un pied de vigne vierge ml  un pied
de houblon dont les festons capricieux pendillaient dans le vide de la
chambre et se dcoupaient sur sa pnombre.

Mais si,-- l'extrieur,--sifflait joyeusement ce merle, deux plus
beaux oiseaux chantaient leur douce chanson,-- l'intrieur.

Un jeune homme et une jeune fille,--elle cousant, lui mangeant des
cerises.

Le jeune homme est un ouvrier que je rencontre quelquefois dans
l'escalier. Jusqu'ici je lui avais trouv l'air pais, la physionomie
triviale, les allures canailles. Mais, en ce moment,--quoiqu'il ft
vtu, comme  l'ordinaire, d'un bourgeron, d'un pantalon de velours et
d'une casquette,--il avait presque de la grce, presque de la finesse,
presque de la distinction...

Peut-tre devait-il cette mtamorphose au contact de _sa bonne
amie_--comme on dit dans mon faubourg. Elle avait assez de grce,
d'lgance et de distinction, en effet, pour en revendre,--ou pour en
donner. C'est une ouvrire que je rencontre aussi de temps en temps,
un refrain sur les lvres, un bouquet  son fichu; elle n'est pas
extrmement jolie, elle a ce qu'on appelle, je crois, la _beaut du
diable_,--c'est--dire celle que prtent la jeunesse et la sant.

Elle tait, en ce moment, vtue d'une de ces robes en jaconas ou en
indienne, si transparentes, si lgres, qu'on les croirait faites avec
des ailes d'abeille, et sur lesquelles sont semes des fleurs qui
sentent si bien le printemps.

Elle avait, en outre, un col brod d'une blancheur clatante et un
bonnet de linge galement blanc, galement frais. Tout cela simple et
d'une coquetterie ravissante.

Elle assise, lui debout, ils causaient et formaient des projets
d'union et de bonheur  n'en plus finir. Ils se promettaient un tas de
flicits rciproques,--obissance ternelle de la femme, fidlit et
protection non moins ternelles du mari,--soin du mnage, ducation
des enfants, _et ctera, et ctera_!...

De temps en temps une note triste tait jete au milieu de ces
fioritures dlicieuses. La jeune fille,--prvoyante jeune
fille!--songeant aux mioches  venir et au nanan qui leur est
ncessaire,--avec le reste,--faisait allusion  leur pauvret. Elle
parlait misre, privations, abstinence,--et le jeune homme rpondait
travail, courage, vertu... Bon jeune homme, va!...

De temps en temps elle levait la tte et des yeux vers son amant, et
elle lui souriait avec une petite moue adorable. Lui, tout en
l'enveloppant d'un regard amoureux,--s'amusait, en manire de
badinage,  lui jeter des cerises. Il avait russi  lui en envoyer
sur chaque oreille, en guise de pendeloques, lorsqu' dessein, ou
involontairement, il lui en jeta une dans le cou. Elle poussa un petit
cri et rougit. Etait-ce le contact froid du fruit sur sa poitrine
nue,--tait-ce autre chose? Je ne sais.

Ce que je sais, c'est que j'aurai longtemps cette scne devant les
yeux,--c'est que, pendant longtemps, je verrai ce groupe amoureux, ces
festons de vigne et de houblon, cette cage accroche  un clou sur le
mur,--et jusqu' ce dtail d'un morceau de bois claff, fendill, du
cadre de la fentre...

Ce que je sais encore, c'est que le jeune homme,-- ce cri et  cette
rougeur,--se pencha vers son amie, et, comme involontairement elle
faisait le geste de retirer de sa gorge le fruit qui s'y tait gliss,
il la prvint et posa sa main o elle voulait poser la sienne...

Il tait plus os que Jean-Jacques avec Mlles Gallet.

La jeune fille poussa,-- ce contact,--un autre petit cri, d'une
tonalit diffrente, et rougit cette fois plus violemment. Puis leurs
cheveux se mlrent, leurs haleines se confondirent, leurs lvres se
rencontrrent,--sans se chercher,--et voil que la jeune fille
abandonne son aiguille, laisse glisser de ses genoux le travail
commenc, ferme les yeux, plit en murmurant: Andr! Il lui rpond
tendrement: Marie! et voil qu'il la prend par la taille, l'enlve
entre ses bras robustes, et disparat dans la pnombre du logement...
Puis j'entends un bruit de baisers, et le chat du logis,--qui dormait
sans doute sur le lit,--saute effray par-dessus la petite porte
entr'ouverte et va tomber tout hriss sur le dos d'une poule qui se
met  glousser d'une faon lamentable...

_O giovent! giovent!..._

J'ai visit bien des coins du globe. J'ai t l o il fait trop
chaud, et l o il fait trop froid,--l o les hommes sont trop
blancs, l o ils sont trop noirs,--l o ils sont trop spirituels, l
o ils ne le sont pas assez. J'ai vu les bagnes o ils hurlent,--et
les salons o ils minaudent et grimacent. J'ai caus avec de grands
potes et avec de grands sclrats... Eh bien! dans la hutte du
Samoyde et dans le wigham du Canadien, sous la tente de l'Arabe
et dans l'ajoupa du ngre, dans le boudoir de la lorette et
dans la mansarde de l'ouvrire, dans le salon de l'artiste et
dans la loge du portier, j'ai entendu conjuguer ce verbe
divin--_amare_,--_habb_,--_svmk_--_aghapi_!...--Au fond de tous ces
vases,--les uns d'argile, les autres d'or,--j'ai toujours trouv cette
perle rare qu'on appelle l'AMOUR!...

Andr et Marie! ces deux noms que je viens d'entendre ont remu et
fait vibrer en moi des cordes que je croyais brises. Les esprits
malhabiles et chagrins disent d'un coeur: Il est mort!--comme on le
dit d'un arbre qui ne donne plus ni feuilles, ni fleurs, ni ombrage,
ni posie!... Mais un beau jour,--on ne sait sous quelle influence
printanire merveilleuse,--on voit tout  coup pousser,  et l, des
surgeons verdoyants qui percent le tronc et le pied de l'arbre. C'est
une nouvelle jeunesse qui commence,--c'est l'_t de la Saint-Martin_
du coeur!

Pour ajouter  ce que ces deux noms jets dans mon esprit y remuent de
souvenirs, un orgue vient de s'arrter sous mes fentres, et, pendant
que j'cris ces lignes, il joue un air qu'_elle_ chantait,--un vieil
air charmant qui fatigue peut-tre les oreilles des autres,--mais qui
rjouit singulirement les miennes et jette en mon coeur des harmonies
sans fin.

Ce qu'il y a dans un son, dans un parfum,--choses fugitives et
insaisissables,--on ne peut le savoir, on ne peut le rendre, surtout.
Mais ces choses fugitives et insaisissables arrivent parfois  prendre
un corps, ce parfum se fait chair, ce son se fait femme... On voit, on
sent, on touche l'tre ador; on voit les lvres roses entr'ouvertes,
les yeux noirs  moiti clos, mouills de langueurs et estomps
d'ardeurs; les cheveux crespels aux reflets bleus ou dors! On entend
le _frou-frou_ enchanteur d'une robe de soie, dont le contact vous
faisait frissonner! On respire les parfums innomms qui lui faisaient
une atmosphre enivrante qui vous enveloppait et vous grisait. Le
coeur,--transport, enthousiasm, enivr par ces symphonies d'odeurs,
de couleurs et de sons,--se reprend  bondir extravagamment comme aux
premiers temps des premiers baisers et des premiers aveux! Cette
musique vous rappelle les mots furtifs et les caresses timides
changs,--le premier regard, le premier sourire! Ces parfums vous
rappellent la premire ivresse, le premier soupir! On sent circuler en
soi, bondir en soi, tressaillir en soi, le sang, les ardeurs, la
passion de sa jeunesse et de ses printanires amours! C'est quelque
chose d'enivrant et d'amer,--un mlange de volupt et de douleur,
comme une sorte de conscience qu'on a du rve que l'on fait, de son
vanouissement prochain, du rveil navrant qui vous attend!... On
tend les bras pour saisir ces chers fantmes--et l'on n'embrasse
qu'une nue, comme Ixion! On avance le pied pour aborder cette le
fortune,--pays de la tendresse et de l'amour,--et ce pays fuit devant
vous, comme la trompeuse Ithaque devant Ulysse!...

Ah! si une femme fut aime au monde,--Marie,--c'est toi! aube
rayonnante qui n'es plus maintenant qu'un crpuscule sombre!...

Mais je ne veux pas jeter de terre dans le calice de ma rose,--je ne
veux point ventrer ma poupe pour voir si c'est du son ou de l'or
qu'elle contient! Je garde ma foi  une divinit absente, et je prie
maintenant sur les dbris de l'autel dsert par elle...

_Elle_ n'est plus aujourd'hui,--et ne sera plus dsormais,--que la
note marginale de ma vie. Elle ne peut plus se mler au texte de mon
histoire. Le mot terrible a t dit,--le _Man thecel phars_
redoutable a t prononc--mes rves se sont vanouis, comme
les palais enchants de Morgane, aux premires lueurs du
soleil,--c'est--dire de la ralit et des avertissements du devoir.
Quand,--aprs bien des luttes, bien des veilles, bien des
larmes,--j'ai compris que tout allait sombrer en moi, je me suis
redress avec nergie contre ce sentiment dominateur, tyrannique,
opinitre, qui m'avait mordu au coeur, et qui m'treignait si
violemment et si cruellement. Je n'ai pas voulu que la gangrne montt
plus haut. J'ai fait la part du feu. J'ai laiss se consumer ma
poitrine,--o rien n'est debout  cette heure,--o rien ne reste que
les murs, calcins et noircis par les flammes qu'ils ont contenues.

L'orgue a cess,--il est parti,--emportant avec lui le vieil air et le
vieux souvenir. Job vient d'allonger son museau pointu entre mes
jambes,--il aboie doucement et me tire par le pan de mon habit en me
regardant avec ce regard humain et si plein de choses qu'ont certains
animaux. Thodore,--son camarade de lit, un angora de la chapelle
sixtine,--vient de sauter familirement sur mon paule, et j'entends
bruire son ron-ron amical. Lui, aussi, me regarde avec son oeil
intelligent qui reluit comme de l'or en fusion--dont il a la couleur.

Je ferme ma fentre, je rallume ma pipe et je vais prendre dans
l'armoire un tome de Pantagruel, en fredonnant un sifflottement
guilleret et moqueur,--frre cadet du _lilaburello_ de l'oncle Tobie,
et petit cousin du _Tirily_ de Henri Heine...

    ..... Ma chandelle est morte,
    Je n'ai plus de feu...
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Nous n'irons plus au bois;
    Les lauriers sont coups!...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


IT IS ALL




ENVOI A L'ONCLE TOBIE


Vous tes le hros de prdilection de mon esprit--et surtout de mon
coeur.

Vous avez une bienveillance et une affectuosit qui m'attendrissent
toujours, et me font pleurer parfois.

Je ne me demande pas,--comme votre gouailleur neveu,--d'o vous
viennent cette bont et cette mansutude que vous tmoignez  tout ce
qui vit et souffre. Je ne songe pas au sige de Namur--votre
_califourchon_ favori,--ni  votre blessure dans l'aine qui en fut la
consquence.

Je ne songe qu' votre bonhomie et  votre bon coeur. Je me rappelle
sans cesse ce jour o un frelon entra pendant que vous dniez et
sembla prendre plaisir  vous importuner par ses bourdonnements. Vous
cherchiez  l'attraper--et il vous chappait toujours. A la fin vous
l'attrapez! Vous vous levez aussitt de table et vous allez ouvrir la
fentre. Puis lchant le frelon:

--Va... va... pauvre diable!--lui dites-vous doucement.--Je ne te
ferai point de mal... Le monde est assez grand pour nous contenir, toi
et moi...

Ah! cher et bon oncle Tobie! je vous vnre et je vous aime.

Recevez donc cet humble tmoignage de mon respect et de mon amiti
pour vous,--et ne m'oubliez pas auprs du caporal Trim!

    ALFRED DELVAU.

    Paris, avril 1854.


Paris.--Imp. A. WITTERSHEIM et Ce, 31, quai Voltaire.





End of the Project Gutenberg EBook of Au bord de la Bivre, by Alfred Delvau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU BORD DE LA BIVRE ***

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