Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844

Author: Various

Release Date: August 29, 2014 [EBook #46721]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0065, 25 ***




Produced by Rnald Lvesque







L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

[Illustration.]

        N 65. Vol. III--SAMEDI 25 MAI 1844.
        Bureaux, Rue de Seine 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
        Prix chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

        Ab. pour les Dp--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
        Pour l'tranger         --    10            --    20          --    40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Portrait du vice-amiral Lalande; Portrait du
prince de Joinville. Carte du Texas_.--Courrier de Paris.--La Chasse au
Poste. _Deux Gravures_.--Des Vitraux anciens et modernes. _Vitraux de
MM. Galimard et Lami de Nozan,  Saint-Germain-l'Auxerrois._--Les Salles
d'asile.--Exposition des produits de l'Industrie. 4 article. Bronzes et
bnisterie. _Ostensoir de M. Froment-Meurice; Bnitier en bronze par M.
Quesnel; Fauteuil et Chaise en bois sculpt, par M. mile Grimpr;
Candlabre en bronze, par M. Denire; Meuble de milieu d'un Salon et
Prie-Dieu, par M. Groh; Buffet par M. Ringuet._--Courses de
Chantilly.--Le Dernier des Commis voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre
IX. Rcit; les catastrophes de Potard,--Marguerite, romance. Paroles de
M. A. de La Fizelire, musique de M. Lon Dusautoy.--_Une
Gravure_.--Romanciers Contemporains. Charles Dickens, (Suite et fin.)
Sjour dans den; dpart du paradis terrestre. Modes. _Une
gravure._--Antiquits trouves  Hrouval. _Deux Gravures._--Rbus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: Portrait du vice-amiral Lalande.]

Nous avons, la semaine dernire, annonc la publication de la _Note_ de
M. le prince de Joinville sur _l'tat des forces navales de la France_.
Ce n'tait, il y a huit jours, qu'un document remarquable, plein de
reproches fonds et surtout de conseils utiles; aujourd'hui cet crit
est devenu un vnement par l'moi qu'en a ressenti le cabinet; la
colre qu'ont tmoigns nos feuilles trangres les mieux disposes
d'ordinaire pour les ministres, et par la leon que des journaux
franais qui reoivent leurs confidences les plus intimes ont t
chargs de faire au jeune amiral. Le _Morning Chronicle_ ne trouve pas
plus de sagesse que de dignit et de noblesse dans cette brochure de
_boucanier._ _L'Observateur de Bruxelles_ y cherche vainement l'acte
d'un bon citoyen et n'y voit qu'une dmarche propre  jeter une espce
de froideur entre le prince de Joinville et ses frres, et  mcontenter
le duc de Nemours, qui a horreur de la publicit, que son frre vient de
rechercher avec autant d'clat que de succs. La presse ministrielle
franaise, dans ses reproches, brave un peu moins l'honntet, mais
nanmoins il est facile de voir que, sans sa dignit de prince, le jeune
marin et t trait comme le caporal Bach. Il a d se rendre au chteau
de Compigne.

Presque au mme moment o paraissait cette brochure qui renferme un
loge si fier, si national, si senti de l'escadre que la France avait en
1840 dans la Mditerrane, des matelots exercs qui la montaient, de
leur chef habile et actif,  ce mme moment, en quelque sorte, la mort
enlevait ce regrettable amiral, la tombe se refermait sur ses restes, et
la marine franaise avait  ajouter sur ses tables funraires charges,
depuis quelques annes, de noms si glorieux et si prmaturment
inscrits, aux noms de l'habile de Rigny, de l'intrpide Gallois, du
savant Dumont d'Urville, le nom de Lalande.

Il tait n au Mans le 13 janvier 1787. A seize ans  peine, en 1803, il
entra dans la marine en qualit de mousse. La rupture de la paix
d'Amiens recommenait pour la France la lutte maritime soutenue depuis
prs d'un sicle et demi, en mme temps que nous avions  lutter sur les
champs de bataille contre l'Europe continentale. Le jeune marin se fit
promptement remarquer, obtint des grades par ses bons services, et se
vit toujours confier des postes et des missions suprieurs  ses grades.

Parvenu  celui d'enseigne de vaisseau, il se distingua dans le combat
acharn  la suite duquel les frgates _l'Italienne, la Calypso_ et la
_Cyble, capitaines Jurien, Jacob et Cocault_, attaqus le 24 fvrier
1809 dans la rade des Sables-d'Olonne, forcrent  la retraite une
division anglaise compose de trois vaisseaux, deux frgates et une
corvette aux ordres du vice-amiral Stepford.

En 1814, se trouvant aux Antilles, il prit part aux divers engagements,
et se fit de nouveau remarquer par un sang-froid qui s'alliait en lui 
la plus brillante valeur. La paix ne dcouragea point son ardeur, et on
le vit en dployer autant pour la protection de notre pavillon sur
toutes les mers, qu'il en avait montr au jour du combat pour sa gloire.
De 1822  1836, il s'leva du grade de capitaine de frgate  celui de
contre-amiral. Chaque avancement fut le prix de signals services. En
1837, il fut nomm commandant de l'escadre d'Afrique, et fut mand
devant Tunis pour y faire respecter le drapeau de la France. En 1838, il
fut nomm commandant de l'escadre de la Mditerrane; et, en 1840, il
avait runi autour de lui vingt vaisseaux, quand il reut l'ordre
douloureux de quitter ces eaux, o sa prsence seule et empch la
catastrophe de Syrie. En 1844, le dpartement du Finistre l'envoya
prendre place  la chambre des dputs. L'autorit de sa parole tait
immense dans toutes les questions maritimes, et sa rserve habituelle
ajoutait encore au poids de ses observations quand on y entrevoyait la
critique d'une mesure propose. lev au grade de vice-amiral en 1843,
il fut, presque  la mme poque, expos aux redoublements acharns de
la maladie dont il avait ressenti, il y a vingt-cinq ans, les premires
atteintes, et qui l'a conduit au tombeau aprs une anne entire de
souffrances.

[Illustration: Portrait du Prince de Joinville.]

Pendant que nous avions  rendre les derniers devoirs  un des hommes
les plus braves et les plus prudents de notre arme de mer, la nouvelle
est venue que l'arme d'Afrique avait  dplorer la mort d'un chef
d'escadron et d'un certain nombre de soldats qu'un courage aventureux a
engags avec des prcautions insuffisantes dans une partie non explore
de la province de Constantine. M. le duc d'Aumale s'est trouv lui-mme,
pendant quelques instants, prisonnier, et n'a d la vie qu'au sacrifice
qu'un gnreux commandant a fait de la sienne pour dgager le prince.

La chambre des dputs a enfin, dans sa sance du samedi 18, termin la
discussion du projet sur la rforme des prisons, et vot au scrutin sur
l'ensemble de cette loi, qui a runi 234 voix sur 359 votants. Du jour
de sa prsentation  celui du scrutin, elle a subi de bien nombreuses et
de bien profondes modifications, ce qui ne lui a rien fait gagner, on le
comprend, en unit et en ensemble, quel que soit d'ailleurs le mrite
des changements introduits. De toutes les peines que prononce notre code
pnal, il en est une seule que l'on n'a pas song  appliquer: c'est la
peine de la dportation. En vrit,  voir ce qui se passe dans les
colonies pnales de l'Angleterre, et le regret o en est cette puissance
de ne pouvoir renoncer du jour au lendemain  des tablissements qui lui
ont t aussi dispendieux  fonder, et qu'elle n'est pas en mesure de
remplacer immdiatement par autre chose, on devait tre peu port 
prsumer que nous en viendrions  vouloir entrer dans la voie o nos
voisins se dsesprent d'tre engags, et  restaurer une peine qui n'a
t applique que dans les mauvais jours de notre histoire. Malgr tout,
on s'est amus  crire, par amendement dans la loi nouvelle, la peine
de la _transportation_, qui n'est pas crite dans le _Dictionnaire de
l'Acadmie_, et dont le sens vrai ne sera jamais, nous l'esprons bien,
dtermin et dfini par l'application. C'est tout aussi menaant que
l'est aujourd'hui la dportation; c'est plus neuf, et ce sera tout aussi
inoffensif. Ce projet de loi, si longuement discut, n'aboutira pas en
dfinitive, et c'est la conviction o tait la Chambre de son
impossibilit qui lui a valu bon nombre de boules blanches. Du moment
qu'on a eu la certitude que le rsultat indigeste de cet interminable
dbat ne pourrait jamais prendre place dans nos codes, sur les bancs du
centre comme sur ceux de l'opposition, beaucoup d'adversaires du projet
n'ont plus vu d'inconvnient  donner au cabinet et  la commission la
satisfaction de leur adhsion apparente. Pour nous, cependant, nous
voyons quelque chose de bien grave dans la dclaration solennelle qui a
t faite par le ministre, par la majorit, par le scrutin, que la
dtention cellulaire aggravait la punition  ce point que sa dure
devrait tre, dans ce systme abrge d'un cinquime. Vous avez tous
reconnu et proclam cela, et vous avez aujourd'hui  Tours,  Bordeaux,
des prisonniers qui subissent cellulairement le temps d'emprisonnement
ordinaire auquel ils ont t condamnes. C'est donc une aggravation de
leur sort que l'administration s'est permise: elle vient de l'avouer,
et, ce qui est bien grave encore, c'est quelle ne va pas tre en mesure
de la faire cesser, comme elle croyait le pouvoir quand elle a fait cet
aveu. La rduction du cinquime du temps reconnue indispensable par le
nouveau projet tombe comme lui; il ne demeurera donc de tout cela qu'une
souveraine injustice, reconnue telle par ses auteurs, confesse, mais
continue.

La prcdente lgislature a vot une loi pour l'tablissement d'une
ligne de fer de Montpellier  Nmes. Acquisition de terrains, travaux
d'art et de terrassement, pose de la voie de fer, l'tat avait tout
fait; il s'tait mme pourvu d'une partie du matriel roulant. Il n'y
avait plus qu' lancer une locomotive quand on s'est dit; Mais qui
exploitera? Sera-ce l'tat? Sera-ce une compagnie? Le gouvernement et la
commission de la Chambre s'taient prononcs pour l'exploitation par une
compagnie. Un projet de bail a t dress, il fixe le maximum de la
dure de la jouissance  douze ans, et dtermine le minimum du prix de
fermage  cinq pour cent de la dpense des rails value  cinq
millions. M. Boissy-d'Anglas avait prsent un amendement tendant 
attribuer  l'tat l'exploitation du chemin jusqu'en 1849. M. Berryer
l'a appuy avec toute la prcision, la nettet, la sret de
raisonnements qui distinguent l'minent orateur. La Chambre en a dcid
autrement; elle s'en est tenue  l'exploitation par les compagnies,
malgr les raisons graves et particulires qui, en cette occasion,
semblaient devoir faire donner la prfrence  l'exploitation par
l'tat. Cependant les dputs partisans exclusifs de l'exploitation par
les compagnies ne devraient pas perdre de vue que chacune des lois de
concession de chemins de fer renferme un article qui donne  l'tat la
facult de racheter la concession elle-mme. Pour que l'tat sache, la
convenance d'user de cette facult se prsentant, s'il serait en mesure
de faire face aux devoirs qu'elle lui imposerait, il faut que ses agents
aient pu fonctionner sur un chemin et en diriger l'exploitation,
autrement on demeurerait dans l'inconnu, et la facult de rachat
deviendrait illusoire ou bien prilleuse. La Chambre a-t-elle pens que
la ligne de Montpellier  Nmes tait trop peu importante pour mettre
l'tat  mme de faire une preuve srieuse et de nature  l'clairer
compltement? Nous voudrions bien que c'et t l le seul et
dterminant motif de son vote.

[Illustration.]

La Chambre des pairs a continu la discussion de la loi sur
l'enseignement secondaire. La semaine dernire, M. Martin (du Nord)
avait dit que les jsuites et leur enseignement seraient peut-tre moins
hostiles si on les laissait s'tablir en France, qu'en les refoulant 
nos frontires. Cette semaine, M. Guizot,  son tour, a mis la pense
que beaucoup de prventions disparatraient, beaucoup de difficults
seraient rsolues, si le cabinet comptait un prlat parmi ses membres,
et si la Chambre avait encore des vques sur ses bancs. Le langage de
M. le garde des sceaux, celui de M. le ministre des affaires trangres,
ont t relevs avec vivacit  la tribune du Luxembourg. En dehors de
cette Chambre ils ont galement produit beaucoup d'effet: mais cet effet
doit donner une certitude plus complte encore que la Chambre des
dputs ne sera saisie que le plus tard qu'on pourra d'une question
qu'on a dj cependant rendue plus irritante par les hsitations et les
dlais.

Les nouvelles d'Hati ne nous sont venues cette semaine que par la voie
de l'Angleterre. Elles taient peu concordantes, mais cependant, en
gnral, trs-dfavorables  la cause des multres. On a annonc,
dmenti, puis rpandu de nouveau le bruit de la mort du
gnral-prsident Hrard.

Un trait, qui semble devoir trancher dfinitivement une question dont
la solution a t longtemps diffre, vient d'tre conclu entre le Texas
et les tats-Unis. Il est convenu, par ce trait, que le Texas sera
annex au territoire de l'Union, et nommera un dput ou reprsentant au
congrs. Les tats-Unis se chargent de payer les dettes du Texas jusqu'
concurrence de la valeur des terres situes dans te Texas, qui seront
mises en vente. Le trait ne parle point de l'esclavage. Ce point sera
sujet  discussion entre les tats  esclaves et ceux qui n'en ont pas,
dans l'examen que le snat a prsentement  en faire pour la
ratification qui devra tre donne dans les trente jours de la
communication du trait  cette assemble. L'Angleterre pourra bien,
elle, ne pas se contenter d'un dlai aussi court pour se rsigner  voir
cet arrangement d'un bon oeil. Ses dmarches auprs du Texas n'ont pas
t plus secrtes qu'heureuses. Elle ne cherchera probablement pas 
dissimuler davantage son dpit, mais ce sera probablement aussi sans
plus de profit. Quant  la France, qui a reconnu l'indpendance du
Texas, elle ne pouvait lever des objections contre l'annexation que
dans le cas o elle s'offrirait  prserver cet tat de la guerre dont
le menace le Mexique, qui le confine, et contre lequel il n'est pas en
tat de lutter. Nos griefs contre Santa Anna sont grands sans doute;
mais rien n'annonce en ce moment que nos escadres soient armes en
guerre.--Les ngociations entames entre le ministre amricain et le
charg spcial de l'Angleterre, M. Pakenkam, sur la question concernant
le territoire de l'Orgon, sont suspendues; M. Pakenkam attend de
nouvelles instructions de son gouvernement.

La cour de Dublin a remis  trois mois le prononc du jugement contre
O'Connell. Cette remise est considre comme un ajournement indfini;
car on peut, dans trois mois, demander de nouveau  entamer des
plaidoiries; et, en supposant que la cour s'y refuse, il resterait
encore aux dfenseurs des accuss la facult de former une opposition au
jugement, et de plaider sur cette opposition. Il est vident que
l'embarras seul empche sir Robert Peel de dclarer franchement qu'il
renonce  toutes poursuites.--M. Hume avait dpos sur le bureau de la
chambre des communes une motion pour la suppression, dans l'intrt de
l'Irlande et de l'Angleterre elle-mme, de la charge de lord-lieutenant
d'Irlande. Aprs un discours dans lequel le ministre n'a pas combattu
cette proposition d'une manire absolue, son auteur l'a retire sur
l'observation faite par M. Peel qu'il aurait  s'occuper de cette
question, et qu'un vote de la Chambre, pour ou contre, pourrait lui
rendre la solution plus difficile.--Les ngociations diplomatiques entre
les tats Unis et l'Angleterre  l'occasion du Texas viennent de donner
lieu  une motion du mme genre de la part de M. Hume, qui a encore eu 
se contenter de la mme rponse.--Dans la chambre des lords, l'affaire
du Maltais que le consul anglais avait livr  la justice de Tunis,
malgr les rclamations des consuls des autres nations, et en violation
des franchises accordes aux trangers, a donn lieu  des
interpellations de la part de lord Beaumont. Mais, bien entendu, elles
n'avaient pas pour but de blmer l'trange conduite du consul anglais
que nous avons prcdemment expose. C'est au contraire la fermet du
consul gnral de France, lequel a montr une sollicitude si active et
si claire pour ne pas laisser tablir un prcdent, menaant dans
l'avenir la sret de tous les chrtiens, c'est M. de Lagau qu'on
accuse. Lord Aberdeen, bien qu'avec plus de rserve, a jet aussi
quelque blme sur la conduite de notre agent; mais il a fait observer
que cette affaire devait plutt tre traite par correspondance
diplomatique entre les deux puissances qu' la tribune de l'une d'elles.
Il a promis le dpt sur le bureau de la Chambre des dpches changes
 cette occasion avec le cabinet des Tuileries. Le dbat ne s'est pas
prolong davantage.--Des troubles ont clat dans l'le de Guernesey.
Dans la journe du dimanche 19, on y a transport 4  500 hommes de
l'le de Wright.

En Espagne, les deux reines, l'infante et Narvaez, aprs nous avoir fait
savoir, par le tlgraphe, qu'ils vont prendre les eaux de Caldas en
Catalogne, nous donnent aujourd'hui l'assurance que c'est bien
uniquement pour la sant de la jeune Isabelle, et non pour la faire se
rencontrer avec le fils de don Carlos dans une vue d'union matrimoniale
et de fusion politique. Pendant cette absence, comme on suppose trop de
force aux progressistes, dans les corts actuelles, pour songer  les
runir, on se prparera  des lections nouvelles qu'une dissolution ne
tardera pas  ncessiter. On espre que la nouvelle Chambre sera d'assez
bonne composition pour consentir  donner au ministre un blanc-seing
pour gouverner sans elle et  se laisser congdier. Cela fait, si les
choses se passent ainsi, il faudra convenir que l'Espagne aura bien
profit des leons que Louis XVIII donnait  Ferdinand VII, par la main
de son secrtaire Paul Louis Courier, sur le gouvernement reprsentatif
et la manire de s'en servir commodment.--M. Gonzals-Bavo a reu, pour
consolation du portefeuille qui lui est tomb des mains, l'ambassade de
Lisbonne.

L'attention se porte sur le Maroc. On a menac,  Tanger, les Europens
de la prochaine arrive des Kabyles de l'intrieur. Le corps consulaire
a crit au pacha pour protester d'avance contre cette infraction aux
ordres avous de l'empereur. Des mesures ont t immdiatement prises
pour appeler en vue de la cte des btiments anglais et un btiment
franais. On s'attend  une rponse ngative de la part de l'empereur 
l'ultimatum espagnol. Dans ce cas, le consul gnral de cette nation
amnera son pavillon et s'embarquera, si toutefois il peut le faire.

Le canton du Valais est divis en deux partis: celui de la Vieille
Suisse et celui de la _Suisse Nouvelle._ Craignant de ne pouvoir
maintenir la paix entre eux, le gouvernement de ce canton s'tait
adress au vorort, dont le sige, cette anne, est Lucerne, pour
demander son intervention. Lucerne, qui penche pour la Vieille Suisse, a
ordonn  des troupes fdrales de se rendre dans le canton qui en
rclamait; mais les cantons libraux se sont opposs  cette mesure.
Celui de Vaud avait t dsign pour fournir un contingent d'infanterie;
son conseil d'tat a dclin la comptence du vorort et repouss cette
demande de troupes jusqu' ce qu'il en ft dcid par une dite
extraordinaire. En attendant, la guerre civile a clat en Valais. La
Vieille Suisse s'est empare de Sion. La Jeune Suisse se lve en masse:
chaque parti a des pices de canon; toute la population prend part 
cette lutte. Des prtres marchent en tte des colonnes improvises.

La ville de Geseeke, prs de Paderhorn, en Prusse, a t le thtre d'un
vnement dplorable. Le 5 de ce mois, vers neuf heures, la populace se
runit, s'arma d'une grande quantit de pierres, et les lana contre les
maisons habites par les juifs; toutes celles de ces maisons qui taient
en bois ont t dmolies, et les autres fortement endommages. Une seule
des maisons des Isralites a t mnage par les perturbateurs, parce
que parmi ses habitants se trouvait une femme nouvellement accouche.
Par suite de ces actes de vandalisme, des familles entires, des femmes,
des vieillards, des enfants, se trouvent sans abri. Heureusement le
peuple n'a commis aucun attentat contre les personnes. Voici ce qui a
excit sa fureur contre les Isralites: dans la matine, un prtre
catholique reut par la poste une lettre anonyme portant le timbre de
Paderhorn, et qui contenait les insultes les plus grossires contre le
culte catholique et contre tout ce qui est sacr aux yeux de ceux qui le
professent. Le prtre communiqua cette lettre  quelques-uns de ses
amis, qui en parlrent  d'autres personnes, de sorte que peu  peu le
contenu de la lettre reut une grande publicit, bientt le bruit courut
que c'taient les juifs de Geseeke qui auraient fait crire cette
missive. La populace devint furieuse, elle rsolut de se venger sur les
juifs, et elle commit les dvastations que nous avons rapportes. Un
grand nombre d'arrestations ont t faites, et la justice informe.

Un pouvantable accident est arriv sur le chemin de fer de Bruxelles 
Anvers. Une partie des voitures composant un convoi est sortie des rails
en arrivant au Vieux-Dieu. Plusieurs wagons ont t briss; trois
personnes ont expir dans les vingt-quatre heures. Le nombre des blesss
et la gravit des blessures ne permettaient gure d'esprer que l'on ne
comptt pas bientt un plus grand nombre de victimes.

Le gnral Sainte-Aldegonde, l'un des pairs limins en 1830, vient de
mourir  l'ge de quatre-vingt-quatre ans.--M. le lieutenant-gnral
Durocheret, directeur du personnel au ministre de la guerre, a t
enlev subitement dans un ge bien moins avanc.



Courrier de Paris

Le soleil tout  coup a fait volte-face et nous a tourn le dos. O
soleil! voil de les traits; tu nous souris avec le jour, tu viens
gayer notre rveil, tu cours sur nos rideaux en rayons joyeux, tu joues
sur nos tapis, sur nos plafonds et sur nos dalles. En te voyant, notre
tristesse se change en gaiet; sois le bienvenu, disons-nous, hte
charmant, ami printanier! et nous n'avons pas assez d'ouvrir nos portes
pour te recevoir, nous t'ouvrons aussi nos fentres; quelle agrable
intimit! que l'aurore en est dlicieuse et douce, quand tu mles ta
vive lumire  la fracheur de l'air matinal! et peu  peu, quand le
jour s'avance et entre dans son midi, si ton amiti devient par trop
chaude, on la tempre par des moyens qui ne font que lui donner plus de
prix et de charme; et en effet, quel plaisir de te voir, comme un ami
fidle et que rien ne rebute, rder autour de la jalousie et de la
personne pour tcher de le frayer passage; tandis que le matre du
logis, recueilli dans la fracheur et dans l'ombre, surprend avec
volupt quelques lueurs de ta lumire  travers ses rideaux de soie et
se dit: Il est toujours l, ce cher soleil; je le retrouverai tout 
l'heure, si je le veux, ce soir, demain, quand bon me semblera.

Non, mes braves Parisiens; si vous avez le soleil aujourd'hui, demain
vous ne l'aurez pas; le soleil est changeant et volage comme tous les
trsors qui ornent et chauffent la vie; changeant comme la jeunesse,
comme la beaut, comme la fortune; volage comme le plaisir, comme
l'amour, et,--faut-il le dire?--comme l'amiti, quoique l'amiti ait une
rputation de sagesse et de stabilit; profitez donc du soleil,
lorsqu'il vous visite, et, loin de vous casemater contre l'excs de ses
tendresses, abandonnez-lui vos fentres bantes, mme au plus ardent de
la journe, au risque d'tre rtis tout vif; sinon, plus tard, vous le
regretterez, et plus lard il ne sera plus temps.

Qui ne prfrerait, je vous le demande, un magnifique soleil de plein
midi  ce ciel noir et maussade qui tend depuis huit jours sur Paris
comme un funbre linceul? Qui n'accepterait volontiers un soleil
africain  la place de cette pluie froide et taquine dont nous sommes
inonds? Ce ciel noir, c'est la mort, et le soleil est la vie.

A la ville, le soleil est un bon compagnon dont on peut,--nous l'avons
vu,--temprer l'exagration et les excs; mais le mauvais temps, le ciel
sombre, horribles visiteurs auxquels rien ne peut vous soustraire!
Barricadez vos fentres pour les chasser, opposez-leur la double
cuirasse de vos rideaux et de vos jalousies, ce sera cent fois pis
encore; pour fuir la vue d'un ciel lugubre, vous vous mettez dans un
tombeau, vous changez votre logis en catacombes; oui, vous avez beau
faire, le mauvais temps est un ennemi acharn et invitable; nul moyen
de le fuir; il vous saisit de tous cts et se fait voir, quoi que vous
fassiez, ici sur les vitres humides, l sur les murs ruisselants, sur
l'escalier macul de boue, par les teintes couleur de tnbres qu'il
projette dans votre chambre; le mauvais temps met tout en deuil: il
agace les nerfs les plus paisibles, il attriste les coeurs les plus
joyeux, il te l'apptit aux plus gourmands, il vous donne l'ennui de
vivre et le dsir d'aller chercher si par hasard l-bas, dans l'autre
monde, le ciel n'est pas toujours limpide et pur, et les beaux jours ne
sont point ternels.

Huit jours de froid et de pluie  Paris, dans cette belle saison du mois
de mai, huit jours de temps excrable, n'est-ce pas un horrible tour que
le baromtre nous joue? Que de regrets et de dceptions! je ne parle pas
seulement des Parisiens, c'est--dire des naturels du pays qui, tout en
maugrant, se rsignent et se barricadent chez eux, et rallument leur
foyer, comme si le maussade dcembre tait revenu abrit sous son
parapluie, mettant ses socques et grelottant dans les plis de son
manteau; non, le Parisien n'est pas le plus  plaindre; ce qui est
surtout digne de piti, ce qui fait peine  voir, ce qui saigne le
coeur, c'est l'tranger, c'est l'honnte espce venue du fond de quelque
dpartement lointain pour passer quinze jours de printemps  Paris; race
malencontreuse qui tombe au milieu de cette inondation et de ces
journes lugubres; voyez-vous leur dsespoir? ils se promettaient
d'aller d'un pied leste et pimpant visiter la grande ville, marchant
sans crainte sur le pav et sur l'asphalte mis  sec par le mois de mai
 la tide haleine; et voici que nos pauvres diables sont obligs de se
crotter jusqu' l'chine, ou de s'entasser dans un omnibus humide, ou de
se mettre,  travers champs,  la poursuite d'un fiacre, ou de s'puiser
la poitrine  hler un cabriolet qui leur rpond firement ce mot fatal:
Charg! A moins qu'ils ne prfrent rester emprisonns dans la chambre
troite de leur htel garni, en attendant qu'il plaise  Dieu de
dissiper les nuages et de ramener le beau temps; dans cette situation,
vous devinez leurs souffrances; ils taient venus  Paris pour chercher
le mouvement et le plaisir, et ils se trouvent rduits  y pratiquer une
espre de dtention cellulaire.

Ne ressemblent-ils pas  des mes en peine ou  des oiseaux nouvellement
enferms dans la cage? Que de fois ils donnent des coups de bec contre
les barreaux de leur prison! que de fois ils consultent le baromtre
pour savoir s'il est de bon prsage! que de fois ils ouvrent la fentre
et tendent la main dans la rue pour s'assurer s'il pleut ou s'il ne
pleut pas! que de fois enfin ceux qui craignent les coups d'air, les
rhumes de cerveau, les fracheurs et les rhumatismes, collent leur nez
contre les vitres d'un air attrist et qui semble dire,  la faon des
hros d'Homre: O Jupiter! rends-nous le beau temps et combats contre
nous!

Les plus  plaindre, ce ne sont pas les provinciaux du sexe masculin; le
mle, en dfinitive, se glisse partout et barbote dans la boue avec
assez de rsignation, dt-il relever sur ses bottes l'extrmit de son
pantalon; la gouttire lance-t-elle ses gerbes de pluie dans le nez du
mle, un cabriolet l'clabousse-t-il, sa semelle donne-t-elle en plein
dans un ruisseau, il soutient l'aventure assez courageusement,  la
manir de Caton d'Utique, et pense qu'aprs tout il en sera quitte pour
brosser, en rentrant, son chapeau et ponger son collet de velours; mais
les martyrs des martyrs, ce sont ces demoiselles et ces dames; comment
se hasarder dans ces rues immondes, quand on n'a pas le pied parisien?
Comment aventurer, au milieu de ce dluge, cette robe, ce chapeau, cette
charpe qu'on a si prcieusement encaisss au dpart, dans ses cartons
et dans ses malles? Cher chapeau, robe non moins chre, dont on disait 
chaque relais, avec un soupir: Pourvu que mon chapeau ne soit pas
bossel! pourvu que ma robe ne soit pas fane! Conducteur! conducteur!
ayez-en bien soin: je vous les recommande; s'il vous arrive le moindre
malheur, je,... je,... je vous arrache les yeux!

Mais,  Providence! tandis que je dcris les petites misres du mauvais
temps, tandis que je pleure les infortunes des victimes de la pluie,
tandis que j'ai l'me dchire au spectacle de ces excellentes gens qui
ne savent o mettre le pied, de peur de se crotter, ni comment sortir,
ni comment rester, ni  quoi occuper leurs journes si aimables, si
douces, si faciles  dpenser quand le ciel est pur et souriant, tandis
que je mdite, en un mot, sur toutes ces tribulations et sur toutes ces
disgrces, voici un rayon de soleil qui se laisse entrevoir furtivement,
puis deux, puis trois, puis quatre; puis le ciel fait sa toilette, se
rase, si on peut se permettre de le dire, chasse les vilains nuages qui
assombrissaient sa face, et se montre de nouveau, tel que nous l'avions
vu pendant tout ce beau commencement de mai, frais, riant, couleur
d'azur et radieux.

Salut,  soleil! sois le bienvenu! tu joues  la coquetterie et tu
disparais  et l pour qu'on te regrette et qu'on t'aime davantage.
Vous tous cependant, tribus attristes, trangers malheureux,
provinciaux affligs, qui aviez remis prudemment dans vos malles vos
robes neuves et vos habits de fte, consolez-vous, soyez contents,
reprenez votre air de badauds satisfaits; la rue est saine, le jour est
limpide, le pav ne vous menace d'aucune claboussure; allez sans
crainte et sans parapluie, et donnez-vous-en du matin au soir,  droite,
 gauche, sur tous les ponts de la ville, oui, chers amis, visitez les
ours du Jardin des Plantes; flnez sous les marronniers des Tuileries;
entrez au Muse; entassez-vous dans les galeries de l'Industrie;
nourrissez-vous chez Vfour, glacez-vous chez Tortoni, entreprenez
l'ascension des tours de Notre-Dame et de la colonne, et, si l'Odon ne
vous fait pas peur, si _Sophocle_ est quelque peu de votre connaissance,
poussez jusqu'au Second-Thtre-Franais pour y voir jouer Antigone,
tragdie grecque, reprsente  la grecque, avec la mise en scne
antique.

Cette curieuse reprsentation, depuis si longtemps annonce, a
dfinitivement eu lieu mardi dernier; on peut dire que ce n'est pas sans
peine; depuis un mois, l'Odon imprimait ces mots sur son affiche:
Demain, _Antigone_, sans remise: demain arrivait, et _Antigone_ ne
venait pas; si bien que l'affiche de l'Odon avait fini par ressembler 
cette enseigne de barbier qui annonait: Demain, on rasera ici gratis.

Il est juste de dire,  l'honneur de l'Odon, que l'entreprise n'tait
pas facile et qu'il a fallu prendre de srieuses prcautions pour la
mener  fin. D'abord il y avait des difficults d'excution matrielles
incontestables; lever un thtre sur le thtre mme, ce n'est pas
rien; tablir ensuite,  la place de l'orchestre des musiciens, une
espce d'avant-scne, ce que les anciens appelaient le _proscenium_,
lieu rserv au choeur, c'est bien encore quelque chose. Aprs ces
travaux de charpentier et de maon restait l'tude de la tragdie
elle-mme, c'est--dire la posie aprs les planches et le rabot. Ce
dernier travail a souffert de l'indisposition de mademoiselle Planat,
charge d'abord du rle d'Antigone; il a fallu recourir  la bonne
volont de mademoiselle Bourbier pour remplacer la jeune actrice alite;
vous voyez donc que l'Odon n'a pas gaspill ses heures autant qu'il en
a l'air,  la poursuite de cette reprsentation d'_Antigone_, et que
trs-probablement d'autres que lui n'auraient pas t plus prompts ni
plus expditifs.

Tout le monde tait inquiet, aussi bien l'Odon que le public, et chacun
de son ct craignait la bizarrerie de ce spectacle; peut-tre mme en
redoutait-on le ridicule, malgr le grand nom de Sophocle. Vous allez
voir une caricature des spectacles antiques, disaient quelques-uns;
comment voulez-vous qu'avec nos thtres larges comme la main on fasse
quelque chose qui ressemble  ces vastes ftes dramatiques qui tenaient
toute une ville prsente et attentive? Oh! comme nous allons rire!

On n'a pas ri le moins du monde; le public s'est montr continuellement
intress et srieux; il semblait qu'il assistt scrupuleusement, avec
toute la gravit d'un disciple docile et curieux de s'instruire,  la
dcouverte d'un cours de posie ancienne. Le public, il est vrai, tait
appropri  la circonstance, c'est--dire qu'il se composait de
spectateurs qu'on retrouve dans toutes les solennits o l'art est
srieusement engag; potes, artistes, crivains, le tout saupoudr de
jolies femmes et de bas-bleus. Contentons-nous de dire aujourd'hui que
Sophocle a t reu courtoisement et vivement applaudi; il aurait pu se
croire  Athnes. Plus tard, _l'Illustration_, qui se pique de religion
potique, fera un rcit complet de cette intressante soire, parlant
des acteurs, et des traducteurs, et de la musique que M. Mendelssohn a
crite pour le choeur thbain, musique qui nous arrive en droite ligne
de Berlin.

--Il est toujours question du voyage du roi  Londres. On en fixe
l'poque au mois de septembre: toutefois, rien n'est officiel dans ce
projet d'outre-mer. Est-ce un bruit qui part de l'imagination des
fabricants de nouvelles, ou bien le roi a-t-il vritablement envie de
rembourser  la reine Victoria les avances qu'il en a reues l'anne
dernire? Attendons que le temps claircisse ce grave mystre, et donne
tort ou raison aux devins qui disent: Oui, le roi ira! Non, le roi
n'ira pas! Il est certain que le oui dit vrai,  moins que ce ne soit
le non. Cependant, S. M. Louis-Philippe est  sa maison des champs, et
les Tuileries sont en ce moment dtrnes par Neuilly.

--Il a t clbr, mardi dernier,  l'glise Notre-Dame-de-Lorette, un
mariage qui a fait grand clat dans la finance et dans la haute
aristocratie parisiennes. Mademoiselle Sellires, fille du clbr
banquier, a pous le prince de Berghes. Il n'y avait que des altesses
et des ducs du ct du mari, et du ct de la marie que des caissiers
cousus d'or et des millionnaires. Mademoiselle Sellires est une des
riches hritires de Paris. On la recherchait plus encore pour sa grce
et si beaut que pour sa fortune. Elle a dix-huit ans. M. le prince de
Berghes est g de vingt et un ans tout au plus. Il est lui-mme
prodigieusement riche, et d'une fortune suprieure  celle de
mademoiselle Sellires, ce qui a fait dire au jeune prince: On ne dira
pas du moins que je fais un mariage d'argent. C'est en effet un mariage
d'inclination, assurent les gens bien informs, un mariage d'inclination
dans toute la force du mot. M. le prince de Berghes, lev, dit-on, loin
du tourbillon o la jeunesse actuelle se plonge, et dans des principes
trs-rservs et trs-scrupuleux, M. de Berghes a fait tout rcemment
son entre dans le monde C'est une me novice qui, prenant feu tout 
coup  la beaut de mademoiselle Sellires, commence sa jeunesse par le
mariage, comme les autres la finissent.

Le mme jour, un autre mariage d'inclination s'accomplissait entre M. le
duc de Guiche et mademoiselle de Sgur; ici la finance n'entre pour
rien, et nous ne marchons que sur des blasons. Ah  est-ce que nous
retournerions  l'ge d'or, qu'on ne s'pouse plus que pour ses beaux
yeux, et qu'on laisse les mariages d'argent de ct?--Soyez tranquille!
c'est une contagion sentimentale qui ne fera pas beaucoup de malades
dans ce sicle de mtal.

--L'Acadmie franaise, qui avait longtemps repouss Charles Nodier de
son vivant, comme suspect du crime de lse-Acadmie, vient de commander
son buste aprs sa mort. Il n'y a rien de tel que de mourir, a dit un
philosophe.

--Le dsastre de la maison Garcia a jet l'effroi dans plus d'une
famille; le monde artiste est particulirement compromis dans cette
ruine; M. Garcia aimait les arts, et ses salons leur taient ouverts. On
parle d'une perte de 250,000 francs pour Tamburini, le clbr chanteur
italien. Que de roulades pour arriver  cette pargne! et en une seconde
tout cela roule dans l'abme!

--M. Royer-Collard est gravement malade.

--Les inquitudes que la sant de M. Jacques Laffitte donnait depuis une
semaine sont heureusement calmes.

Une diligence qui verse au dtour de la rue Lafayette, quelques ctes
enfonces, un malheureux jeune homme inconnu qui se brle la cervelle
dans l'glise Saint-Gervais, aux pieds du saint autel, voil les
dernires tristesses de la semaine, en attendant l'autre.



La Chasse au poste.

Les chasseurs de la Provence sont en ce moment dans un tat de
surexcitation fbrile; les journaux du pays retentissent de plaintes
amres contre la nouvelle loi sur la chasse. Nous lie pourrons plus
chasser au poste, disent-ils; Marseille rclamera sans doute, Marseille,
o le poste  feu dans la pinde est devenu une ncessit de la vie,
dont la campagne est hrisse  chaque pas de ces innombrables petits
blockhaus o le chasseur, attentif derrire sa meurtrire, guette
l'arrive d'un oisillon sur le cimeau, tout, en tournant la succulente
andouille qui chante sur le gril  l'unisson des merles et des bruants.
Mais que deviendrait une grande partie de notre population provenale,
si l'on voyait disparatre les marchs aux grives, si l'on tait
condamn  ne plus entendre l'orchestre de la _chiquerie_ (1) aux
premires lueurs du matin, et  abandonner, comme un exil, cette petite
cabane o l'on avait prouv de si vives jouissances? (_La Provence,_
du 7 avril.)

      [Note 1: _Chic_ est le cri d'appel des grives; on nomme
      _chiquerie_ l'harmonie produite par plusieurs grives qui
      chantent.]

Mes chers compatriotes s'effraient  tort, et je suis bien aise de leur
porter des paroles de consolation. Les anguilles de Melun crient avant
qu'on les corche, et vous, vous criez alors qu'on ne vous corche pas.
Lisez donc l'article 2 de la loi nouvelle. Voici le texte: Le
propritaire ou possesseur peut chasser ou faire chasser en tout temps,
sans permis de chasse, dans ses possessions attenantes  une habitation
et entoures d'une clture continue faisant obstacle  toute
communication avec les hritages voisins. Est-ce clair? On dirait que
les deux Chambres ne songeaient qu' vous en rdigeant cet article 2;
car les vingt mille bastides qui existent dans les environs de
Marseille, soit qu'elles aient un hectare ou un are de jardin, soit que
leur terrain soit grand comme un billard ou comme un chle de cachemire,
sont closes de murs faisant obstacle  toute communication avec les
hritages voisins: donc vous pouvez y chasser le cerf et le sanglier, le
livre et le lapin s'il s'en trouve; et si, par une espce de fatalit,
ces quadrupdes sont des animaux fabuleux sur vos heureux rivages, vous
pouvez continuer en toute sret de conscience  poser sur les branches
de la pinde vos appeaux de grives et de pinsons, d'ortolans et de
chardonnerets, et fusiller de la cabane voisine tous les oiseaux de
passage qui s'arrteront pour se reposer au retour de leur longue
prgrination ou bien avant de partir pour leur voyage d'outre-mer.
Ainsi la loi semble faite  votre taille, comme il semble qu'Alger fut
conquis dans l'intention de favoriser votre commerce; vous avez plaisir
et profit, un beau soleil et des figues bien mres; ne vous plaignez
donc pas.

[Illustration: Vue extrieure d'un poste  feu pour la chasse dans les
environs de Marseille.]

Les chasseurs parisiens, accoutums  tuer des perdreaux et des faisans,
des chevreuils et des livres, lveraient les paules de piti en voyant
des milliers de chasseurs provenaux guettant une grive, un pinson, une
linotte. Eh! messieurs, tous les genres de chasse ont leurs motions. A
Paris et partout ailleurs, on court aprs le gibier, mais  Marseille on
attend qu'il vienne  la pinde; voil toute la diffrence, le plaisir
est le mme au Midi comme au Nord. Vous ne savez peut-tre pas ce que
c'est qu'une _pinde_; c'est un bouquet de pins sur lesquels viennent
s'abattre les oiseaux de passage attirs par les appeaux placs dans des
cages et sur les branches de ces arbres. Tout prs de l, le chasseur
est blotti dans un trou recouvert de feuillage, ou confortablement
install dans une cabane, un pavillon, un kiosque garni d'un rtelier de
fusils chargs, prts  vomir la mitraille sur l'imprudent voyageur ail
qui se posera n'importe o. Au fate du pin le plus lev on attache
plusieurs baguettes, deux horizontales, une verticale, qu'on nomme
_cimeaux_; quelquefois ces baguettes forment un ventail, on les pose de
manire que de la loge on puisse les voir de profil. Alors le coup de
fusil prend en charpe tous les oiseaux qui s'y trouvent perchs. Dans
certains postes fashionables bien organiss, des fusils sont poss sur
un afft et toujours dirigs sur cette espce d'ventail, de sorte que
sans viser on peut tuer. Les dames, les demoiselles qui n'osent pas
toucher un fusil tirent de loin une ficelle attache  la dtente; le
coup part, et le but est atteint. Cette chasse est fort amusante,
essayez-en pendant le passage des grives; ayez quelques bons appeaux
dans des cages, et vous ne regretterez pas votre abonnement 
_l'Illustration_; vous bnirez le jour o vous avez dpos vos 30 fr.
sur notre bureau.

[Illustration: Intrieur d'un poste  feu.]

La chasse au poste est  Marseille le rve de toute la population. A la
bourse, les conversations sur les grives se croisent avec celles sur les
cotons; l'arrive d'un nouvel oiseau de passage est quelquefois annonce
avant celle d'un navire. Tout oiseau qui, le dimanche, se pose sur un
arbre,  Marseille, est un oiseau mort, plum, rti, mang. Les
trangers qui arrivent dans la capitale des Phocens, un jour de fte,
s'tonnent de la fusillade continue qu'ils entendent, et plusieurs
s'arrtent, hsitant d'entrer dans une ville qu'ils croient envahie par
l'meute. A Marseille, tout homme qui se respecte a sa bastide et sa
pinde; celui qui n'en possde point passe sa vie  la dsirer,  faire
des conomies pour se procurer un jour cette jouissance. Dans le prix
d'une bastide, la pinde entre pour moiti; si les arbres sont beaux, si
la cabane est confortable, si tout se trouve dans une situation
favorable et dans une direction adopte par les oiseaux du passage, eh!
alors, les prtentions du vendeur n'ont plus de bornes, il montre 
l'acqureur le livre o sont inscrits, sincrement  ce qu'il dit, les
oiseaux tus l'anne prcdente, et le dmon cyngtique, le plus
tentateur de tous les dmons, fait promptement dnouer les cordons de la
bourse.

La chasse au poste,  part l'amusement de tuer des oiseaux, offre
d'autres plaisirs encore. Les dames aiment beaucoup la pinde; on les
invite; et comme les Marseillais sont trs galants de leur nature, elles
viennent embellir ces runions par leur prsence. Je dis par leur
prsence, et non par leur conversation, car  la chasse au poste il faut
se taire, c'est un point essentiel: le moindre bruit ferait dguerpir la
grive prte  se poser sur le cimeau, elle irait chez le voisin, vous ne
la tueriez pas, et, pour comble de malheur, il la tuerait, ce serait une
double perte,  cause de la rivalit qui existe entre tous les postes.
Le silence est donc recommand aux dames; on leur dit:

Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements.

Mais, sans parler, il y a bien des moyens de s'entendre, et les yeux des
Marseillais pourraient en apprendre aux plus jolies bouches du Nord. Et
puis on djeune; avec leurs belles mains blanches les dames font les
apprts du festin, les carnassires sont vides;  la ville on les a
beurres de jambons et de poutargues, de poissons et de volailles; car,
 Marseille, on va toujours  la chasse avec la carnassire pleine, on
la rapporte vide, cela fait compensation; c'est le contraire dans les
autres pays. Le djeuner commence lorsque le passage est fini; alors on
peut parler, rire et chanter, les joyeux propos circulent avec les
bouteilles; et si quelque oiseau vient, malgr le bruit, se poser sur le
cimeau, un domestique aux aguets en prvient les convives, et le pauvre
petit tombe mort entre deux verres de vin de Champagne.

Le chien tant le compagnon oblig du chasseur, bien des gens se croient
obligs d'aller chasser au poste avec un chien. Ils font cela par acquit
de conscience et pour se donner un air. Le pauvre Mdor rougit en allant
ramasser un pinson bless; il sent bien qu'il fait un mtier
dshonorant; mais son obissance, son dvouement au matre, lui font
surmonter son dgot. Quelle noble abngation! C'est Paganini jouant des
contredanses dans un bastringue. A la chasse au poste on ne ramasse les
morts qu'aprs la bataille. Les chiens servent quelquefois  poursuivre
les chats qui, sur le mur voisin, guettent la chute du petit oiseau pour
l'enlever  la barbe du chasseur; en sorte qu'on a souvent, en chassant
au poste, le spectacle d'une chasse au chien courant en miniature.

En rsum, j'estime fort cette chasse quand il s'agit de grives, et
lorsque je suis fatigu de courir la plaine. Cela fait diversion; on
chasse en se reposant; on peut le faire avec intrt mme dans les pays
o l'on rencontre du gibier plus noble; mais je suis d'avis de laisser
vivre les pinsons, les linottes, les chardonnerets; j'aime mieux les
entendre chanter que de les voir rtis sur ma table. Cependant! si
j'habitais Marseille, si j'en tais rduit  ce seul menu gibier, qui
sait o ne m'emporterait pas l'envie de brler de la poudre?

_La Provence_ du 3 mars s'indigne de l'article de la loi qui dfend la
chasse sur la proprit d'autrui, sans la permission du propritaire;
elle dit que cette disposition est criante, qu'elle quivaut  une
prohibition complte. Cet article n'est pas nouveau; il n'est que la
reproduction de l'article 1er de la loi de 1790. Il est dfendu 
toutes personnes de chasser, en quelque temps et de quelque manire que
ce soit, sur le terrain d'autrui, sans son consentement,  peine de
vingt livres d'amende envers la commune du lieu, et d'une indemnit de
dix livres envers le propritaire des fruits, sans prjudice de plus
grands dommages-intrts, s'il y chet. Tout cela est bas sur le droit
commun; car enfin charbonnier est matre chez lui, et, ne possderait-il
qu'un centiare de terre, vous n'avez pas le droit d'y entrer sans sa
permission.



Des Vitraux anciens et modernes.

VITRAUX DE MM. GALIMARD ET LAMI DE NOZAN,
A SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Depuis quelques annes, la peinture sur verre fait d'honorables efforts
pour reconqurir dans nos difices religieux la place qu'elle y occupait
autrefois; nous avons  constater aujourd'hui un des plus beaux succs
qu'elle ait encore obtenus: nous voulons parler de la fentre que
viennent de placer  Saint-Germain-l'Auxerrois MM. Galimard et Lami de
Nozan.

Pour mieux faire comprendre les loges que nous avons  donner en ce
moment et les critiques que nous nous permettrons, nous allons entrer
dans quelques dtails qui ne seront pas sans intrt pour la plupart de
nos lecteurs.

Une verrire ne se peint pas comme un tableau; l'artiste ne dispose pas
du verre comme le peintre de sa toile, ni de ses couleurs comme ce
dernier de sa palette. Les verres employs dans les vitraux sont colors
d'avance, teints dans leur pte; ce sont des verres de couleur, en un
mot. Ainsi, lorsque l'on voit une draperie rouge, par exemple, briller
sur un fond bleu, le rouge et le bleu ne sont pas deux couleurs
appliques sur un mme morceau de verre blanc, mais bien deux morceaux
de deux feuilles de verre diffrentes mis  ct l'un de l'autre, et
runis au moyen d'un plomb qui les maintient invariablement dans le mme
plan. On voit de suite quel travail complexe exigent les vitraux. Il
faut d'abord composer sa fentre avec un grand soin, en arrter le
dessin et les couleurs. Cette premire opration demande un grand
talent, une grande habitude, un got sr et une entente peu commune de
l'harmonie des couleurs. On possde alors ce qu'on appelle un carton.
Sur ce carton on dcoupe avec soin des verres de couleur, en ayant soin
que les plombs destins  les runir tracent les contours du dessin
reprsent par le peintre. Ces plombs, loin de nuire  l'effet de la
verrire, font au contraire l'office d'un trait vigoureux sans lequel
les couleurs juxtaposes arrivaient confusment  l'oeil du spectateur.

Les verres une fois dcoups, on trace alors sur eux, avec une couleur
fusible au feu, les ombres et les plis des draperies; on passe les
teintes des chairs qui se peignent sur verre blanc, ainsi que certains
jaunes, et on les fait cuire  la manire de la porcelaine, dans une
moufle. Le feu fixe d'une manire indlbile ces couleurs  la surface
des verres. Il ne reste plus qu' les runir par des plombs, et  monter
la fentre au moyen de ferrures qui lui donnent la solidit ncessaire
pour rsister aux normes pressions qu'exerce le vent sur les grandes
ouvertures des glises.

Ces oprations demandent donc bien des talents divers, il est rare que
la mme main les excute toutes. Nous verrons tout  l'heure les plus
grands peintres faire des cartons, et leur excution paratre chose
assez difficile pour que des artistes du premier ordre se chargent de
les traduire en vitraux.

[Illustration: Peinture sur verre.--Fentre de Saint-Germain-l'Auxerrois
par MM. Galimard et Lami de Nozan.]

Un mot maintenant sur l'histoire de la peinture sur verre.

On ne connat pas de vitraux antrieurs au douzime sicle. Parmi
ceux-ci il faut citer deux fentres de l'abbaye de Saint-Denis,
rserves de l'ancien difice du temps de l'abb Suger. L'inauguration
en avait t faite en 1140. La peinture n'est alors qu'une mosaque; les
dessins sont au trait, sans ombre. Au treizime sicle on ajoute
quelques hachures pour donner du relief aux draperies. Les deux rosaces
latrales de Notre-Dame, les vitraux de la sainte Chapelle sont de cette
poque. On peut juger de la prodigieuse activit des artistes du temps:
les vitraux de la sainte Chapelle furent excuts en un an, de 1247 
1248. Jusque-l les sujets affectent le style lgendaire; ce sont de
petites figures, divises en panneaux. Le quatorzime sicle, au
contraire, voit excuter des figures colossales portes sur des
pidestaux et surmontes de dais; on essaie des rinceaux, des fleurons
en pices de rapport; enfin apparaissent les premires armoiries; les
plus anciennes sont du rgne de Charles VI. L'glise de Saint-Svrin
nous offre quelques fentres de ce sicle. Les grands portraits de la
cathdrale de Strasbourg doivent aussi y tre rapports. Mais, quelques
annes plus tard, le gothique se perd, la renaissance apparat de toute
part, les levs d'Albert Durer enseignent la perspective. Loin de
perdre  ce mouvement universel, la peinture sur verre lui doit ses plus
brillants chefs-d'oeuvre. A la fin du quinzime sicle,  Beauvais, les
vitraux de Saint-tienne, de Notre-Dame-de-Lorette, de Saint-Jean,
s'excutaient sur les cartons de Raphal, et Jules Romain dessinait les
vitres de Saint-Sbastien et l'arbre de Jess. Au seizime sicle l'art
est dans toute sa splendeur: Arnault des Molles, en 1517, peint toutes
les fentres du sanctuaire de la cathdrale d'Auch, et l'ensemble
admirable produit par l'unit de composition et de manire en fait un
chef-d'oeuvre encore plus peut-tre que le mrite de l'excution et du
got. Bernard de Palissy travail le  Saint-Gervais avec Jean Cousin, et
ce dernier, s'cartant de la destination religieuse des vitraux, peint
en grisaille, pour le chteau d'conen, les amours de Psych d'aprs des
cartons de Raphal.

Nous touchons  la dcadence; la peinture sur verre, comme tous les
arts, en fut atteinte; cependant, au commencement du dix-septime
sicle, se peignaient encore les vitraux de Saint-Mry et ceux de
Saint-Paul; les Leviel travaillaient  Rouen, famille de peintres
verriers dont le dernier descendant laissa un trait complet sur la
matire, trait qui n'est pas assez rare pour qu'on puisse s'expliquer
comment s'est accrdite cette universelle croyance de prtendus secrets
perdus et retrouvs. Mais une autre cause que celle que nous venons de
signaler contribua  acclrer la ruine de l'art. On voulut se passer de
ces plombs qui assemblent les verres de couleurs diffrentes. Jean de
Bruges trouva des maux qui, appliqus sur le verre blanc et fondus au
feu, donnaient les mmes tons que ceux qu'offraient les verres teints en
pte. Il fit ces dlicieux petits panneaux si recherches des amateurs.
Pinagrier le suivit et le surpassa dans cette voie. On peut admirer
plusieurs de ses chefs-d'oeuvre  Saint-Etienne-du-Mont. Mais la
peinture sur verre est de son essence une dcoration; elle doit tre
traite comme un dcor; les maux en firent une peinture de chevalet. Le
public se dgota des vitraux; la nouvelle architecture s'en accommoda
difficilement; le gothique,  cette poque, tait trait de barbare.
Cependant un des Leviel fut mand de Rouen pour peindre les vitraux des
Invalides; le projet resta sans excution. Les fentres de la chapelle
de Versailles reurent des bordures colories en bleu et en jaune. Plus
tard,  Saint-Sulpice, on fit des essais encore plus malheureux. Enfin,
en 1811, Pris, mailleur de la Lgion d'honneur, peignit un panneau
qu'on voit encore dans la chapelle des chanoines  Saint-Denis.

Lors donc que, de nos jours, il y eut raction dans le got du public en
faveur de l'art gothique de la renaissance, la tradition des vitraux
tait  peine perdue. Puisqu'on restaurait nos vieilles basiliques, il
tait tout naturel qu'on chercht  les clairer telles qu'elles
l'taient  l'poque de leur construction. Dans le premier moment de
ferveur, de lourdes bvues furent commises; ainsi, 
Saint-Germain-l'Auxerrois, glise du commencement du quinzime sicle,
on plaa des vitraux qui, outre qu'ils sont fort mauvais, ne peuvent,
par leur style et l'agencement des figures, dater que du treizime
sicle. En premire ligne, parmi les faiseurs de vitraux, parut la
manufacture de Svres, qui, par un dplorable abus de l'emploi des
maux, une mauvaise direction, et de malheureuses habitudes de peintres
sur porcelaine, est loin de produire ce qu'on pourrait esprer d'elle
avec les beaux talents dont elle dispose; puis vinrent se placer  ct
d'elle, sans pouvoir cependant lui tre compars, M. Thevenot de
Clermont, la verrerie de Choisy, M. Laurent, et plusieurs autres
fabricants plus ou moins habiles; mais les vitraux faits en fabrique ne
sont pas des vitraux; c'est ce qu'on ne saurait trop rpter  MM. les
architectes; la peinture sur verre est un art, et une fabrique n'est pas
plus apte  faire une verrire qu'un marchand de couleurs  couvrir une
toile.

Aussi avons-nous hte de citer M. Marchal, dont les pastels ont fait
tant de sensation lors de leur apparition. M Marchal est un artiste, il
a tudi les beaux vitraux de Metz; et, sans chercher  les copier, il a
voulu crer des verrires qui ne relevassent d'aucune poque, mais de
son seul talent. On peut voir ses essais dans l'glise de
Saint-Jacques-du-Haut Pas.

Ce n'est pas dans cette voie qu'ont tent de le suivre, quant  prsent,
MM. Galimard et Lami de Nozan; ils ont pens que, dans une glise d'une
poque et d'un style donn, il valait mieux s'en tenir au simple
pastiche; l'harmonie du monument y gagne assurment, et le choix d'une
telle verrire fait autant d'honneur au got de l'architecte qui sait
l'apprcier qu'aux artistes qui l'ont excute. Nommer d'ailleurs M.
Lassus, quand il s'agit de got, c'est mettre tout le monde de son cte.

Donnons donc une description de cette fentre.

Elle appartient videmment, par son style,  la seconde moiti du
quinzime sicle, et elle est du genre histori le plus brillant de
cette poque. Les costumes rappellent ceux du temps de Louis XII.

Les trois panneaux d'en bas reprsentent, ainsi que nous l'apprend la
lgende: Comment le corps de monseigneur saint Landry fut port en
terre. Le premier panneau, o se trouvent le sonneur, le porte-tendard
et les deux enfants de choeur, est au-dessus de tout loge; comme style,
inspiration religieuse, on ne peut rien imaginer de mieux. Composition
et excution, c'est assurment ce qu'il y a de plus remarquable dans
toute la fentre. Placez ce panneau au milieu des vitraux de Beauvais,
il soutiendra la comparaison. Les deux autres panneaux sont aussi dignes
d'loges; la procession marche bien, il y a du deuil et de la solennit
tout  la fois.

On sait que lors de l'invasion des Normands, au septime sicle, les
reliques de saint Landry, ancien vque de Paris et patron de
Saint-Germain-l'Auxerrois, furent transportes dans la cit. Les trois
panneaux suprieurs nous montrent donc comment ceux de
Saint-Germain-l'Auxerrois translatrent le corps de monseigneur saint
Landry. Ici l'effet est tout diffrent: tout  l'heure la composition
tait calme et triste, maintenant elle est tincelante; peut-tre mme
trouverions-nous  blmer cet clat. Les Normands approchaient;
c'taient de terribles barbares, idoltres, sans piti ni merci, et ce
n'est pas avec cet air de fte que des gens frapps de terreur vont
cacher l'objet de leur culte et de leur dvotion. Il semble, du reste,
que le peintre ait prvu notre critique en plaant  la fin du cortge
ce guerrier qui, s'appuyant sur sa longue pe, semble honteux d'une
aussi triste prvoyance, et cet enfant qui regarde derrire lui d'un air
effray. Aprs tout, le brillant combin avec l'harmonie n'est pas chose
assez commune pour que nous tenions  notre objection, et nous
signalerons, pour en terminer avec ces panneaux, le seigneur en robe
rouge double d'hermine qui porte la chsse. On le croirait arrach 
une de ces inimitables verrires de Saint-Patrice,  Rouen.

Les trfles sont fort sagement dcors; c'est ordinairement un cueil
que ne savent pas viter les faiseurs de vitraux modernes; il semble
qu'ils n'aient pas assez de couleurs criardes pour garnir les meneaux du
haut de leurs fentres. Ici, au contraire, tout est calme et harmonieux.

Des dais  clochetons surmontent la procession des reliques et relient
ainsi, d'une manire ingnieuse, avec la bande d'architecture qui occupe
la partie suprieure des panneaux d'en bas, tout l'ensemble de la
composition. Si nous avons des loges  donner  cet ange  ailes rouges
et  robe verte qui est si admirable d'effet, nous sommes forcs de
trouver bien maigres les guirlandes qu'il tient suspendues; ne
pouvait-on pas, sans nuire  la composition, faire quelque chose de plus
toff?

Le trfle suprieur reprsente saint Landry fondant l'Htel-Dieu. Ce
panneau est digne de ceux qu'il couronne et termine glorieusement
l'ouvrage. Les anges qui l'entourent sont d'un got exquis. Nous
recommandons l'ange qui est au fate de la fentre, et, pour terminer
par une critique, nous voudrions que celui qui est  sa droite et les
ailes moins noires; elles font presque tache.

Quant  cet clat trop vif qui choque toujours nos yeux dans les vitraux
modernes, comme il ne vient pas ici de l'assemblage de couleurs en
dsaccord les unes avec les autres, que les critiques prennent un peu de
patience, et la poussire et la crasse auront bientt donn  cette
verrire cette profondeur de ton et cette harmonie que nous admirons
tant chez les anciens. Qu'en n'oublie pas que nous les voyons aprs
plusieurs sicles de mise en place, et qu'on regarde les vieilles
fentres nettoyes de l'abbaye de Saint-Denis.

C'est, nous croyons, la premire fois qu'on tente de reproduire le style
du quinzime sicle, et ce coup d'essai est un coup de matre; il laisse
bien loin derrire lui tous les pastiches essays des autres poques.
Mais aussi MM. Galimard et de Nozan sont des artistes, et non des
fabricants; l est le secret de leur succs.

M. de Nozan a, depuis quelques annes, enrichi plusieurs glises du Midi
de vitraux, qu'il a faits  lui seul, composition et excution, et qui,
dit-on, sont dignes de son dernier ouvrage en collaboration. Il n'a pas
craint de mettre tout amour-propre de ct en excutant des cartons
composs par M. Galimard, lve de M. Ingres; et ce dernier, qui lui
aussi a fait des vitraux, ne s'est pas cru dshonor en s'associant  un
homme de talent. Ils ont sagement pens et agi en gens qui aiment l'art;
car, pour faire de bons cartons, il faut avoir excut des vitraux, et
pour traduire en vitraux les cartons d'autrui, il faut soi-mme tre
capable d'en faire. Le beau succs dont leur oeuvre est l'objet doit
tre aujourd'hui leur plus douce rcompense.



Les Salles d'Asile.

Nous avons fait connatre l'institution des Enfants-Trouvs; nous avons
dit les titres  la reconnaissance et  l'admiration de l'humanit que
cette fondation pour de faibles et innocentes cratures, dlaisses au
moment de leur naissance et voues  une mort presque certaine, avait
donns  Vincent de Paul. Mais on ne peut se dissimuler qu' ct de ses
immenses bienfaits, cette oeuvre n'ait pu quelquefois favoriser le vice
et l'inhumanit. Une mre dnature, ou plus souvent encore une mre ne
puisant pas dans le sentiment maternel l'nergie ncessaire pour lutter
contre la misre, peut tre excite  abandonner ses droits en dposant
sur le seuil hospitalier l'enfant qui, ds ce moment, lui devient
presque toujours tranger. Une socit, la socit de charit
maternelle, s'est forme dans le but de combattre cette ncessit
cruelle, de resserrer des liens si puissants et si doux; mais les
secours que cet tablissement accorde aux mres indigentes cessent 
l'instant o les enfants quittent le sein maternel. Plus tard, les
coles primaires et de charit les reoivent dans leur enceinte;
nanmoins il s'coule toujours un intervalle de plusieurs annes pendant
lequel un grand nombre d'enfants languissent dans le plus cruel abandon.

Les premires annes de la vie des enfants, si prcieuses et si
dcisives pour leur dveloppement moral et physique, sont, pour les
enfants des classes pauvres, une poque de dangers de toute nature, et
la source de mille maux. La corruption du coeur en est souvent la suite,
et un trop grand nombre de ceux qui,  l'ge de sept ou de huit ans,
entrent dans les coles, y apportent le germe de bien des vices. La
grossiret du langage, l'habitude du blasphme, le mensonge, la
propension au vol, ne leur sont que trop familiers, et la voix de la
conscience est touffe dans leur coeur avant que d'avoir pu s'y faire
entendre. Comment pourrait-il en tre autrement? Une mre, ds qu'elle
est charge d'enfants en bas ge, serait force, si elle ne voulait pas
les quitter, de renoncer  toute occupation extrieure. Cependant le
travail est la condition d'existence du pauvre; s'il est forc de
suspendre ses pnibles efforts, une horrible perspective s'ouvre devant
lui: le dnment, la faim, la misre, le dsespoir, l'assaillent et le
pressent. Il faut mourir ou solliciter les secours toujours insuffisants
de la charit publique. Des milliers de familles sont dans ce cas. Le
prix de la journe de l'ouvrier qui est pre ne peut, dans une ville
surtout, fournir  l'existence de plusieurs personnes, suffire  tous
leurs besoins Qu'arrive-t-il alors? La mre, oblige aussi de contribuer
au soutien de la famille, abandonne ses enfants pendant la plus grande
partie du jour, ou bien elle les confie  une voisine inattentive, ou
bien elle s'en remet  une de ces femmes dont le mtier est de garder
les enfants. Dans le premier cas,  combien d'accidents ne sont-ils pas
exposs, soit que, renferms sous clef, ils courent la chance de devenir
victimes du feu et de tous les dangers que leur imprudence peut faire
natre, soit qu'errants dans les rues, ils y trouvent d'autres prils en
mme temps qu'ils y reoivent les plus tristes leons et les plus
dangereux exemples! Dans le second cas, ils sont retenus dans une
chambre troite et malsaine, repaire infect dans lequel quinze, vingt ou
trente enfants se trouvent entasss, et o le dfaut d'espace les
condamne  une inaction dangereuse pour cet ge. Combien ces
inconvnients ne deviennent-ils pas plus graves encore, lorsque la
personne charge du soin de garder ces enfants, et qu'on n'a choisie que
parce qu'elle demandait le salaire le moins lev, se montre indigne de
remplir une telle tche. Nulle surveillance n'est alors exerce sur eux;
leurs mauvais penchants naissent et se dveloppent sans qu'on y fasse
attention, et la contrainte, souvent mme la violence et la brutalit,
rpriment leurs joies enfantines en excitant chez eux des sentiments
d'irritation.

Il tait donc naturel que la condition des petits enfants des pauvres,
en serrant douloureusement le coeur de quiconque l'observe, inspirt des
efforts en leur faveur. On s'est dit qu'en prenant ses enfants  une
pauvre mre, en les lui gardant tout le jour, en la mettant  mme
d'employer avec courage les forces que Dieu lui donne, et de joindre son
gain au gain de son mari, on secourrait puissamment la famille. On s'est
dit qu'il est de plus grandes misres encore, que telle est celle d'une
malheureuse veuve. Quelque dchirement de coeur qu'elle ressente, il lui
faut quitter ses enfants, et, l'me pleine d'angoisses, aller gagner le
pain de chaque jour. On a pens que les salles d'asile subviendraient 
ces cruelles ncessits, et que la mre de famille qui aurait dpos ses
enfants dans leur enceinte pourrait se livrer  un travail assidu, sans
que nulle inquitude vnt troubler son coeur. Mais, pour que ce bienfait
ne devnt pas un encouragement  la paresse et  l'imprvoyance des
mres de famille indigentes, on a pens en mme temps qu'il ne fallait
admettre que les enfants dont les parents justifieraient d'une
occupation quelconque, et que l'habitude de la mendicit ft un motif
invariable d'exclusion. Telle fut la pense mre de ces tablissements.

Mais qu'est-ce qu'une salle d'asile? Un asile s'ouvre d'ordinaire pour
la souffrance, le malheur: bien des larmes sont verses dans son
enceinte; mais de celui-ci partent des cris joyeux, des chants, des
accents de bonheur. Qu'est-ce donc qu'une salle d'asile?

La salle d'asile reoit l'enfant du pauvre pendant la journe de travail
de la mre. L il est gard avec soin, surveill, instruit avec
discernement et douceur, il apprend  connatre ses devoirs; il
contracte des habitudes pures et paisibles;  l'abri des dangers de
l'isolement et de funestes exemples, il crot en force de corps et
d'me. Quand la premire ducation de l'enfance a t essentiellement
morale, l'impression reue d'elle ne s'efface pas. Le but des salles
d'asile est donc minemment social, car en prservant les enfants de
tous les prils auxquels les expose un affreux abandon, on empche qu'un
jour ils ne deviennent menaants pour la socit. Cette oeuvre, si
humble dans sa forme, peut donc tre immense par ses rsultats. Disons
comment elle a pris naissance, puis nous exposerons ses dveloppements
successifs et sa situation prsente  l'tranger, en France et surtout 
Paris.

Dans la partie la plus pre de la chane des Vosges, a dit Cuvier dans
un rapport fait  l'Acadmie en 1829, un vallon, presque spare du
monde, nourrissait chtivement, il y a soixante ans, une population
reste  demi sauvage; quatre-vingts familles, rparties dans cinq
villages, en composaient la totalit: leur misre et leur ignorance
taient galement profondes; elles n'entendaient ni l'allemand ni le
franais: un patois, inintelligible pour tout autre qu'elles, faisait
leur seul langage; des haines hrditaires divisaient les familles, et
plus d'une fois il en tait n des violences coupables. Un vieux
pasteur, Jean-Frdric Oberlin, entreprit de les civiliser; et, pour cet
effet, en habile connaisseur des hommes, il s'attaqua d'abord  leur
misre; de ses propres mains, il leur donna l'exemple de tous les
travaux utiles. Leur agriculture une fois perfectionne, il introduisit
diffrentes industries pour occuper les bras superflus. Il cra une
caisse d'pargnes. Ds l'origine il s'tait fait leur matre d'cole, en
attendant qu'il en et form pour le seconder. Ds qu'ils aimrent 
lire, tout devint facile; des ouvrages choisis venant  l'appui des
discours et des exemples du pasteur, les sentiments religieux, et avec
eux la bienveillance mutuelle, s'insinurent dans les coeurs; les
querelles, les dlits disparurent; et lorsque Oberlin fut prs de sa
fin, il put se dire que dans ce canton, autrefois pauvre et dpeupl, il
laissait trois cents familles rgles dans leurs moeurs, pieuses et
claires dans leurs sentiments, jouissant d'une aisance remarquable, et
pourvues de tous les moyens de la perptuer. Voil les rsultats
qu'obtint le digne pasteur. Son principal moyen pour y arriver fut de
donner tous ses soins  l'ducation des enfants ds leur plus jeune ge.
Il institua, pour les instruire gratuitement, des conductrices que
lui-mme dirigeait; il tablit ainsi, dans cinq villages et trois
hameaux, ce qu'on y appela des coles  tricoter, car les enfants, ds
l'ge de quatre ans, y taient exercs  ce travail. En mme temps on
les faisait prier de coeur et sans formule apprise; on les exerait 
chanter des cantiques Des images reprsentant les faits principaux de
l'histoire sainte, d'autres reproduisant des plantes, des animaux,
servaient  les instruire. Second activement par sa femme, le bon
pasteur le fut aussi par le dvouement admirable d'une jeune fille
entre chez lui comme servante  l'ge de quinze ans. Son zle et ses
nobles lans ne pouvant se renfermer dans une sphre aussi troite, elle
partagea, pendant quarante-sept ans, toutes les peines et tous les
soucis de son matre, et fut son plus ferme appui dans toutes ses
entreprises. Quand Oberlin mourut, il lgua cette excellente et pieuse
femme  ses sept enfants qu'elle avait levs, et il lui lgua,  elle,
le soin de poursuivre encore aprs lui leur oeuvre commune. Voici ce
qu'il dit de cette Louise Scheppler dans la lettre testamentaire o il
retraa aux siens toutes les obligations qu'il avait contractes envers
elle: Vrai aptre du Seigneur, elle alla dans tous les villages o je
l'envoyais, assembler les enfants autour d'elle, les instruire dans la
volont de Dieu, prier avec eux, et leur communiquer toutes les
instructions qu'elle avait reues de moi et de votre mre. Tout ceci
n'tait pas l'ouvrage d'un instant, et les difficults insurmontables
qui s'opposaient  ces saintes occupations en auraient dcourag mille
autres. D'un ct, le caractre sauvage et revche des enfants; de
l'autre, leur langage, patois qu'il fallait abolir; puis, une troisime
difficult taient les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait
braver. Pierres, eaux, pluies abondantes, vents glaants, grles, neiges
profondes en bas, neiges tombant d'en haut, rien ne la retenait; et,
revenue le soir, essouffle, mouille, transie de froid, elle se
remettait  soigner mes enfants et mon mnage. Ce qui s'accomplissait
au Ban-de-la-Roche, c'est ainsi que s'appelait ce lieu, fut d'abord
ignor; mais lorsque toute cette contre fut mtamorphose et rgnre
sous le rapport matriel et sous le rapport moral, on reconnut combien
avait d'importance le mode d'ducation employ  l'gard des petits
enfants.

C'tait en 1770 que ce bienfaiteur de l'humanit tait parvenu  tablir
ses coles. Trente et un ans plus tard, en 1801. une femme pieuse, se
drobant aux attraits et aux plaisirs du monde, et consacrant ses jours
 l'exercice de la charit, entreprit de fonder  Paris le premier
tablissement destin  recueillir, pendant les travaux journaliers de
leurs mres, les petits enfants au-dessous de quatre ans. Plusieurs
accidents cruels, arrivs  des enfants en l'absence de pauvres femmes
qui ne gagnant la plupart du temps que vingt-cinq sous par jour, n'en
pouvaient donner huit ou dix pour les faire garder, firent natre dans
le coeur de madame de Pastoret l'ide des salles d'asile ou
d'hospitalit. Elle recueillit dans une chambre de la rue de Miromnil,
et confia pour la journe aux soins d'une soeur hospitalire et d'une
bonne femme, des enfants  la mamelle que leurs mres devaient venir
allaiter une ou deux fois dans le cours de leurs travaux.
L'tablissement tait pourvu de douze berceaux, de linge, de lait et de
sucre; mais il n'y avait que deux femmes, leurs forces furent  bout,
et, malgr les vifs regrets de madame de Pastoret, il fallut renoncer 
augmenter le nombre des enfants. La pieuse fondatrice leva tous ceux
qui avaient pris place dans ses berceaux, et la salle d'hospitalit fut
transforme en une cole gratuite qui n'a pas cess d'exister. Le germe
des salles d'asile fut ainsi arrt dans son premier dveloppement.

On a suppos, on a mme affirm qu'alors cette ide avait t recueillie
et ports en Angleterre. Sans doute les trangers qui avaient pu voir
l'asile des berceaux, avaient d en tre vivement touchs et en avaient
emport cette impression dans leurs patries. Mais rien de semblable ne
fut entrepris en Angleterre avant l'anne 1817. A cette poque M. Owen,
qui dirigeait  New-Lamark, dans le nord de l'cosse, un grand
tablissement de filature de coton, s'affligeant de voir dans l'abandon
les petits enfants des nombreux ouvriers qu'il employait, conut la
pense de les faire amener le matin par leurs parents et de les confier
aux soins d'une personne sure. Il choisit un simple tisserand, dans
lequel on ne souponnait qu'un grand amour pour les enfants et une
patience infatigable avec eux. Cet homme dont le nom a pris rang dans la
Grande-Bretagne parmi ceux des hommes utiles, c'tait James Buchanan. Il
russit  porter l'cole au del de cent cinquante enfants de l'ge de
deux  six ans, et  crer pour eux des moyens d'amusement et
d'instruction. L'imitation de la discipline militaire, dj suivie dans
les coles de Lancaster, lui fut particulirement utile en veillant
l'attention, en excitant l'intrt, en rglant les rapides et uniformes
mouvements de ses jeunes lves. Le chant ne lui facilita pas moins sa
tche. Deux ans aprs Buchanan fut appel  Londres par lord Brougham,
et la mthode d'enseignement des _Infant-Schools_ fut bientt porte 
un haut degr de perfection. Ces tablissements se multiplirent
rapidement en Angleterre.

En 1823, quelques Franais qui avaient visit ces coles exprimeront 
Paris l'admiration qu'elles avaient fait natre en eux. Un petit nombre
de femmes dvoues forma un comit, dont madame de Pastoret fut lue
prsidente. Elles se runirent pour la premire fois le 4 mars 1826,
publirent un prospectus, et provoqurent des dons et des souscriptions.
Le conseil gnral des hospices leur accorda, au mois de mai de la mme
anne, un don de 3,000 francs et une maison dpendant de l'hospice des
Mnages. Le comit confia la direction de la salle d'asile d'essai 
deux soeurs prises dans l'ordre de la Providence, tabli  Portruix
(Vosges), cette communaut seule ayant consenti  en accorder pour cette
tentative nouvelle. M. l'abb Desgenettes, alors cur des Missions
trangres, s'associa aux travaux du comit, lev au nombre de douze,
dont trois dames protestantes. Mais le zle des fondatrices de l'oeuvre,
le soin qu'elles avaient pris de faire venir les manuels anglais, de les
faire traduire, la bonne volont des soeurs, les efforts persvrants de
chacun n'avaient pu encore faire possder bien compltement et
naturaliser chez nous cette mthode d'enseignement dans laquelle se
trouvent mille dtails qu'on ne peut bien saisir que par les yeux.

Le besoin de se voir dsigner une personne capable et dvoue, qui
voult bien aller en Angleterre tudier les _Infant-Schools_, mit le
comit en rapport avec M. Cochin, alors maire du douzime
arrondissement. Cet administrateur, qui ignorait les efforts nouveaux et
l'organisation rcente de l'oeuvre, qui n'avait pas eu davantage
connaissance de la tentative faite, vingt-cinq ans auparavant, par
madame de Pastoret, venait, de son ct, dans le but d'arriver  allger
un peu la triste position des nombreuses familles indigentes de son
quartier, en laissant aux mres la facult de se livrer  un travail
lucratif, de faire disposer deux chambres dans la rue des Gobelins, pour
y recevoir, durant le jour, un certain nombre de petits enfants. M.
Cochin, que son tude et ses observations personnelles mettaient par
consquent dj  mme de bien calculer toutes les exigences d'une
pareille mission, et n'apprcier les qualits qui seules pouvaient en
assurer le succs, indiqua au comit madame Millet comme la personne qui
lui paraissait convenir le mieux, uniquement peut-tre,  cette lche
qui devait commencer par l'tude et finir par l'organisation. Madame
Millet se rendit en Angleterre en 1827; elle vit avec les yeux d'une
femme d'esprit et sentit avec le coeur d'une bonne mre. trangre  la
langue anglaise, l'instinct du bien, la charit, l'amour de l'enfance,
furent ses guides, et en deux mois elle sut si bien comprendre la
mthode et se pntrer de ses avantages, qu'elle revint l'importer en
France avec les modifications ncessites par la diffrence des moeurs,
des usages, et avec des amliorations qui lui ont t suggres par la
pratique.

A son retour, madame Millet organisa, avec un plein succs, une nouvelle
salle d'asile ouverte par le comit des dames, rue des Martyrs; et M.
Cochin fonda dans le mme temps, l'tablissement si vaste et si complet
qui depuis a t considr comme _asile modle_. Le comit ouvrit
successivement trois autres salles d'asile; mais les ressources taient
prcaires, et, pendant quatre annes, il ne les obtenait qu'avec peine
et irrgulirement. Ce ne fut qu' la fin de 1829 que le conseil gnral
des hospices, cdant aux vives sollicitations du comit des dames se
dcida  prendre cette institution sous son adoption et sa tutelle. Un
arrt du conseil, approuv par le ministre de l'intrieur, consacra
l'oeuvre des salles d'asile, qui, ds ce moment, furent ranges dans la
catgorie des _tablissements d'utilit publique et de charit_.
L'administration des hospices commena ds lors  s'en occuper, de
concert avec les dames du comit, auxquelles furent donns des
rglements approuvs par M. le prfet de la Seine. La Comptabilit des
salles d'asile revtit les formes administratives et fut soumise au
contrle de l'autorit. Dans l'espace de onze annes, le comit obtint
de la charit publique en dons et en souscriptions, 113,116 fr.
Du conseil gnral des hospices,                            80,695
Du conseil municipal,                                            23,000
Des bureaux de bienfaisance,                                21,100
Total,                                                                 247,911 fr.

L'administration des hospices se chargea de payer en outre les loyers et
les frais de premier tablissement. Le nombre des salles s'leva
successivement  vingt-quatre dans l'espace de ces onze annes.

Les allocations de la ville, que les progrs de l'institution avaient
rendues ncessaires, lui avaient donn un caractre municipal. Bientt
l'autorit remarqua que les enfants n'taient pas seulement recueillis
et surveills, qu'ils taient levs, que les salles d'asile formaient
en ralit le premier degr de l'ducation de l'enfance, et qu' ce
titre, elles devaient passer sous le contrle de l'administration, dont
la mission est de veiller  la direction intellectuelle et murale de
l'ducation  tous les ges et dans tout le royaume. Par une circulaire
qui suivit la publication de la loi sur l'enseignement primaire du 28
juin 1833, le ministre de l'instruction publique s'en saisit. Les salles
d'asile taient considres comme la base de l'instruction primaire. Le
nouveau caractre qu'elles recevaient amena quelque incertitude sur la
part de direction qui pouvait tre laisse  leurs fondatrices. Par
suite d'une sorte de conflit elles se trouvrent, pendant l'anne 1837,
prives de la surveillance maternelle dont elles ont besoin. Cet tat de
choses tait contraire aux intrts des salles existantes et aux progrs
de l'institution. Il importait d'y mettre un terme, et ce fut le but
d'une organisation nouvelle que M. de Salvandy, ministre de
l'instruction publique, soumit  l'approbation royale le 22 dcembre
1837. Cette ordonnance reproduit les dispositions de la loi du 28 juin
1833, relative aux coles primaires, mais avec des modifications exiges
par ce qu'il y a de spcial dans l'institution.

Telle est l'origine, tels furent les notables progrs des salles d'asile
en France. On a peine  concevoir aujourd'hui combien elles
rencontrrent d'abord d'obstacles et de prventions, et combien il
fallut de temps et d'efforts pour en faire apprcier les rsultats si
utiles et si incontestables. Cette institution est porte maintenant au
budget de l'instruction publique pour la somme de trois cent mille
francs, et cette somme est annuellement et entirement employe en
subventions accordes aux salles d'asile naissantes ou  celles qu'il
s'agit d'amliorer.--Il serait impossible d'indiquer avec une entire
exactitude quel est en ce moment en France le nombre des salles d'asile,
car on donne parfois ce nom  des tablissements trop peu nombreux ou
trop mal organiss pour le mriter; mais on est fond  croire qu'il ne
s'lve pas de beaucoup au-dessus de mille.

Pendant dix ans,  une ou deux exceptions prs, on ne pouvait obtenir
des communauts religieuses d'accorder des soeurs pour la direction des
salles d'asile, et toutes les instances demeuraient vaines; mais en
1836, M. l'abb Dupuch, maintenant vque d'Alger, tablit  Bordeaux
plusieurs salles d'asile, et depuis cette poque le nombre des
tablissements fonds par le clerg et dirigs par des soeurs de
diverse congrgations s'est accru rapidement. On doit s'en rjouir,
mais il est  dsirer que la mthode d'enseignement lancastrienne y soit
conserve avec soin. Elle rend les enfants plus heureux et plus faciles
 diriger.

Dans un prochain article nous passerons en revue quelques innovations
essayes  l'tranger, et nous ferons connatre l'emploi de la journe
d'un enfant dans une salle d'asile de Paris (2).

      [Note 2: Nous avons emprunt la plupart des renseignements
      contenus dans cet article  des notes communiques par une des
      femmes  qui ou est redevable et de l'institution et d'une partie
      de ses dveloppements. Nous les avons complts  l'aide du
      _Journal des Salles d'Asile_, auquel ces bienfaitrice de l'oeuvre
      ont souvent fourni galement d'excellents travaux. En nous
      remettant ces documents, on a impos  notre reconnaissance la
      dure condition de garder le silence. Si cette rserve n'tait pas
      dicte uniquement par une modestie aussi noble que sincre, nous
      aurions pu tre tent d'y voir en temps une leon donne aux
      philanthropes  grand orchestre.]

(_La suite au prochain numro._)



Exposition des Produits de l'Industrie.

(4e article.--Voir t. III, p. 49, 153, 164 et 180.)

BRONZES.

L'industrie des bronzes est une des plus intressantes dont nous ayons 
nous occuper: c'est une industrie minemment parisienne, qui appelle 
son aide les artistes les plus habiles et les ouvriers les plus infimes,
qui s'adresse aux fortunes les plus considrables, pour lesquelles elle
se fait grandiose, imposante et puissante, et aux plus petits rentiers,
chez lesquels elle fait pntrer le got des choses solides et
confectionnes avec art. Les jurys de 1835 et 1839 s'taient plaints de
ne pas voir arriver aux expositions ce qu'ils appelaient la partie
industrielle de la fabrication des bronzes, celle qui va trouver la
grande masse des petits consommateurs, et de n'avoir  rcompenser que
les grands fabricants, ceux qui, par l'importance de leurs ateliers, le
choix de leurs modles et le fini de leur excution, se recommandent
d'eux-mmes  l'attention publique; tandis qu'ils auraient dsir
appeler aussi les rcompenses sur les fabricants de troisime et
quatrime ordre, sur ceux qui versent leurs produits courants dans le
petit commerce. En sera-t-il diffrent cette anne, et le jury de 1844
signalera-t-il l'arrive au grand jour de ces bronziers qui font tout
pour rpandre dans le public le got des bronzes, et qui se drobent
obstinment  la reconnaissance publique? Nous ne saurions l'affirmer;
cependant il nous a sembl remarquer cette anne un assez grand nombre
de produits usuels, qui marquent un pas fait depuis la dernire
exposition, et qui ne sont pas indignes de figurer, mme au point de vue
de l'art.

L'industrie des bronzes remonte  la plus haute antiquit. Les Hbreux,
les gyptiens, les Grecs en faisaient usage:  Rome, des portes de
temples, des statues, les tables des lois taient en bronze, qui prenait
le nom de mtal sacr. Puis il disparat dans les orage qui ont suivi
la chute de la civilisation romaine, pendant les premiers temps de la
chrtient et une partie du moyen ge. On ne le voit reparatre qu' la
renaissance, avec Donatello, Ghiberti et Benvenuto Cellini; c'est
seulement en 1624 qu'il se naturalise en France: d'abord sous forme de
canon, puis, quand la dorure au mat est invente, comme objet de luxe et
d'ameublement. Ds lors ses progrs devinrent rapides:  l'exposition de
1806, ses produits placent l'industrie des bronzes au premier rang, et,
depuis cette poque, elle ne connat pas de rivale. Le chiffre de son
commerce augmente tous les ans. Les principaux marchs qui lui servent
de dbouchs  l'extrieur sont l'Angleterre, la Belgique, l'Italie,
l'Allemagne et la Russie. Chaptal, dans son livre de l'industrie
franaise, crit en 1818, valuait le mouvement commercial  35
millions, et le nombre d'ouvriers  6,000. Les fabricant contestrent
ces valuations, et les rduisirent de moiti, c'est--dire  18
millions de francs et 3,000 ouvriers. En 1834, le mouvement commercial
avait peu augment; mais, en 1839, le jury l'valua  23 millions de
francs, dont un tiers pour l'tranger et deux tiers pour la France. Nous
pensons qu'il y a encore eu amlioration depuis 1839; car, comme nous le
disions plus haut, les produits de cette industrie tendent  s'adresser
aux masses, qui commencent  apprcier l'avantage de trouver un objet
d'art dans un meuble usuel.

On sait que le bronze n'est pas un mtal pur: c'est un alliage,
c'est--dire une combinaison de plusieurs mtaux. Les proportions en
sont trs-varies, suivant qu'elles s'appliquent aux canons, aux
cloches, aux statues, aux mdailles, ou aux produits que nous voulons
plus spcialement examiner. Dans l'tat o se trouve actuellement
l'industrie, des progrs de la fonderie en bronze, autrement dit de la
composition du mtal, dpend, pour cette fabrication, la possibilit de
satisfaire aux exigences de l'art et  celles du bon march. La plupart
des fabricants de bronze ne font pas eux-mmes leur mtal: ils remettent
leurs modles  des fondeurs qui exercent spcialement cette industrie.

On conoit l'influence de la composition du mtal sur l'objet que le
bronzier doit ensuite travailler, ciseler et dorer. Aussi une des
oprations les plus importantes est-elle celle du dosage des diffrents
mtaux qui doivent entrer dans le bronze. Malheureusement, dans cette
industrie, on a encore recours  des rgles empiriques, o mme les
fondeurs tendent  abaisser le titre du bronze et  substituer le plomb
ou le zinc au cuivre. Aussi, en gnral, l'alliage livr par les
fondeurs n'est pas le plus convenable pour l'ajustement, le tour, la
ciselure et surtout la dorure. Il parat certain que l'alliage le plus
compltement satisfaisant est celui qui se compose ainsi:

Cuivre.   82 parties.
Zinc       18
tain        3
Plomb     1 1/2

Il est bien entendu qu'il s'agit ici des bronzes destins  la dorure.
Celui de la colonne de juillet, par exemple, a une composition toute
diffrente: sur 100 parties, il y a 91.40 de cuivre, 5.53 de zinc, 1.70
d'tain, 1.37 de plomb; cette composition est, du reste, la mme que
celle qu'avaient adopte les frres Keller, clbres fondeurs du sicle
de Louis XIV, pour tous les grands objets sortis de leurs ateliers.

Si, dans le bronze, la proportion de cuivre est trop forte, l'alliage
absorbe plus d'or, parce que ses pores sont plus ouverts, et que le
cuivre a plus d'affinit pour l'or que le zinc: s'il y a trop de zinc,
l'alliage perd la belle couleur jaune qui convient tant  la dorure, et
dans les recuits auxquels on est oblig de soumettre les pices,
l'oxydation, plus rapide pour le zinc que pour le cuivre, nuit  la
qualit de la dorure. Or, la dorure entre, dans la dpense d'un bronze
dor, pour le quart et souvent la moiti de la valeur; et si l'on
considre que le ton et la dpense dpendent de la qualit du mtal et
de son aspect primitif, on reconnatra la ncessit de demander aux
sciences chimiques le meilleur alliage: l est le progrs et la source
de beaux bnfices pour l'avenir.

L'industrie des bronzes doit occuper aujourd'hui environ 6,000 ouvriers,
dont 800 ouvriers fondeurs, 600 tourneurs, 1,800 monteurs, 600 doreurs,
arpenteurs et vernisseurs, 1,200 ciseleurs, 400 sculpteurs-modeleurs et
600 hommes de peine. La profession la plus dangereuse, la seule
dangereuse mme de celles que nous venons d'numrer, est celle de
doreur. On sait que jusqu' prsent la dorure s'effectue en amalgamant
l'or et le mercure, dans la proportion de 10 d'or pour 90 de mercure. La
pte ainsi faite est tendue sur la pice  dorer, et chauffe sur des
charbons ardents. Le mercure se volatilise, laissant l'or dans un tat
de division extrme; mais les vapeurs mercurielles, quand elles ne sont
pas attires dans la chemine du doreur par un courant d'air rapide,
attaquent bien vite la sant de l'ouvrier. Le problme  rsoudre
consistait donc  trouver un moyen de ventilation nergique qui
entrant le mercure volatilis. C'est  quoi est parvenu M. d'Arent, au
moyen d'un fourneau d'appel et de diverses combinaisons fort
ingnieuses. Avons-nous fait un pas depuis cette poque, et le procd
Ruolz pour la dorure doit-il  tout jamais dispenser d'employer le
mercure? pourra-t-on le plier  toutes les exigences les plus
capricieuses de la mode, donner  volont les teintes diffrentes des
bronzes actuels? enfin, le procd par la voie humide se
substituera-t-il partout au procd meurtrier par le feu et le mercure?
Si cela tait, cette invention serait non-seulement un grand fait
industriel, par le bon march auquel elle permet de livrer les dorures
et les argentures, mais ce serait surtout un immense service rendu 
l'humanit, et le commencement de la moralisation des ouvriers doreurs,
qui cherchent aujourd'hui dans les spiritueux l'oubli de leurs terribles
prvisions, ou au moins  s'tourdir sur le terme d'une vie misrable
dont les jours sont compts.

Les fabricants que nous trouvons les premiers cette anne sont ceux que
nous sommes habitus  voir figurer galement au premier rang  toutes
les expositions.

D'abord M. Denire, dont la rputation est europenne, et qui joint au
fini des pices le got svre des modles et la bonne composition de
son alliage, qu'il fabrique lui-mme. Dj aux prcdentes expositions,
quoique ayant obtenu toutes les mdailles et ayant t dcor de la
croix de la Lgion d'honneur, il a tenu  prouver que le succs auquel
il tait parvenu ne l'avait pas arrt dans ses progrs. Cette anne
encore, o il a t nomm, membre du jury, son exposition se distingue
de celle de ses confrres. Il a expos une partie des pices d'un
magnifique dessert que lui avait command le duc d'Orlans. Il est
impossible de voir rien de plus fin, de plus dlicat et de plus lgant
tout  la fois. Ce dessert se compose de quatre-vingts pices, dont il
n'y a gure que dix  douze d'exposes; mais c'est une oeuvre hors
ligne. Pour en donner une ide  nos lecteurs, nous leur dirons que le
dessert complet est valu  250,000 francs, et que, dans cette somme,
le bronze et la dorure entrent pour 160,000 francs, et les cristaux et
pierres prcieuses pour environ 80,000 fr. M. Denire a expos aussi des
candlabres renaissance. Nous offrons  nos lecteurs le dessin d'un
candlabre en bronze dont l'excution ne laisse rien  dsirer. Ce
candlabre serait bien plac dans un foyer de salle de spectacle. Nous
avons encore remarqu une table de porphyre soutenue par des griffons;
des girandoles, des lustres et des pendules, dont l'une en malachite; et
toutes ces pices prouvent ce que nous avons dit plus haut, que M.
Denire ne s'est pas endormi dans son triomphe, et que sa fabrication
est encore en progrs.

[Illustration: Ostensoir de M. Froment-Meurice.]

Aprs lui vient M. Thomire, au pre duquel l'industrie des bronzes doit
une partie de ses plus beaux succs. Ceux qui ont vu l'exposition de
1834 se rappelleront le temple command par M. Demidoff, et qui a tant
excit l'attention publique  cette poque. Cette anne M. Thomire ne
prsente pas de pice aussi capitale: son exposition se compose, comme
celle de M. Denire, de pendules, candlabres, lustres surtout et pices
de table. Nous n'avons rien de particulier  en dire, sinon qu'on trouve
chez lui plus de contourn et de rocaille que chez M. Denire.

Aprs ceux que; nous venons de nommer, se prsentent MM. Paillard,
Chaumont et Serrurot, dont les produits soutiennent bien la vieille
renomme de leur industrie; M. Villemsens, dont la spcialit religieuse
ne repousse pas le progrs, surtout au point de vue de l'art, et dont
l'exposition laisse cependant un peu  dsirer sous ce rapport.

[Illustration: Bnitier en bronze, par M. Quesnel.]

Parmi les bronziers fondeurs, nous placerons au premier rang MM. Quesnel
et Eck-Dorand. Ces derniers ont fondu la statue de Molire, qui figure
au-dessus de la fontaine de ce nom. Ils ont expos cette anne des
bronzes d'art d'une belle excution, des statues, des mdaillons, et la
comparaison de leurs produits avec ceux des fondeurs d'un ordre
infrieur nous a convaincu que ces habiles artistes ne s'en rapportaient
pas  des rgles empiriques pour la composition de leur mtal.

MM. Quesnel ont une exposition vraiment remarquable et qui attire
l'attention, parce que leurs produits s'adressent  tous ceux qui ont un
peu de got (et qui n'en veut pas avoir beaucoup, dans ce temps-ci?).
Elle consiste en bronzes d'art, statues, statuettes, groupes: c'est
Mercure inventant la lyre, l'ducation de l'Amour, un groupe
d'Amphitrite; mais MM. Quesnel ne se sont pas borns  la mythologie
paenne; ils ont fait aussi une incursion dans le domaine religieux: ils
ont un groupe de l'ange Michel et Gabriel, des chandeliers gothiques, et
surtout un bnitier en bronze dor, dont nous donnons aujourd'hui le
dessin. Ce bnitier est d'une composition svre et les lignes en sont
harmonieuses. Les draperies des deux anges qui se tiennent au pied de la
croix tombent bien, et l'ampleur de ces vtements convient tout  fait 
la couleur sombre du mtal. MM. Quesnel ont rserv l'or pour la base et
la coquille du bnitier. Il n'y en a pas trop, et pour nous qui n'avons
jamais compris qu'une glise ft une espce de mine d'or, nous avons t
satisfait de voir que, dans cet objet d'art, il n'a pas t prodigu.

[Illustration: Fauteuil en bois sculpt par le procd mcanique de M.
mile Grimpr.]

Les bronzes, dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, touchent de si
prs  l'orfvrerie, qu'ils ne seront pas surpris de nous voir les
transporter subitement et sans transition devant la case de M.
Froment-Meurice, dont l'exposition est si remarquable. Il y a, dans les
produits de cet artiste, du style, de la pense et une excellente
composition. Son plus beau travail est un vase command par la ville de
Paris, comme tmoignage de reconnaissance  M. Emmery, ingnieur des
eaux de la capitale, qui, pendant une carrire toute de travaux
intelligents, a su concilier la science avec l'humanit, et faire
d'excellents travaux avec des ouvriers moraliss par lui et qui lui
taient attachs comme  un pre. La forme du vase est grecque, et
l'ornementation, du seizime sicle, est riche et bien jete. Ce vase
est cisel avec une vritable perfection.

[Illustration: Candlabre en bronze, par M. Denire.]

Le dessin que nous empruntons  l'exposition de M. Froment-Meurice est
un ostensoir, style Louis XII. Nos lecteurs verront combien il s'carte
des ostensoirs ordinaires, qui ont malheureusement l'air d'tre tous de
la mme famille. Celui de M. Froment-Meurice est d'une remarquable
composition; les amateurs peuvent y apprcier le passage du gothique 
la renaissance. C'est une mine nouvelle  exploiter. On a t jusqu'
prsent ou tout gothique ou tout renaissance. Cependant il y a dans
cette poque recule de transition un certain charme indfinissable, la
gaucherie du style qui s'veille jointe  la rouerie de celui qui finit,
toute cette alliance  moiti avoue,  moiti cache de deux styles si
diffrents, qui aurait pour nous tout l'attrait de la nouveaut et qui
ne risquerait pas de fausser le got du public, comme certaines oeuvres
d'artistes que nous ne nommerons pas, et qui croient faire du nouveau en
faisant du bizarre. Il y a l, nous le rptons, pour notre orfvrerie
surtout, une riche mine  exploiter, et nous convions les orfvres qui
tiennent  ce que leurs produits conservent, sur les marchs trangers,
leur rputation de bon got,  entrer dans cette voie nouvelle.



[Illustration: Cabinet ou Meuble de milieu d'un salon, par M. Groh.]

BNISTERIE.

En 1834, tous les organes de la publicit et le jury central avaient
signal et dplor le mauvais got, la recherche et la forme
disgracieuse de l'bnisterie franaise. A cette poque, en effet, les
formes de nos meubles n'taient que la caricature des formes anglaises,
et on prtendait cependant travailler dans le genre _comfortable_, comme
si la commodit devait exclure la grce. Nos meubles sont maintenant
tout autres; ils runissent gnralement le bon got  l'lgance et 
la solidit. C'est une industrie toute nouvelle et qui a subi de grands
changements depuis vingt-cinq ans. Ici encore on peut reconnatre
l'influence de la rvolution franaise. Avant cette poque, il y avait
en France quelques grands propritaires dont les habitations grandioses
prsentaient des salles de dimensions normes, et pour lesquelles les
ameublements devaient tre massifs et levs de formes. Nous ne voulons
pas dire que le bon got devait en tre exclu; mais tout au moins les
lignes devraient tre grandes et svres pour tre en rapport avec la
hauteur des appartements. Depuis la rvolution, les terres ont t
divises  l'infini; il n'y a presque plus de grandes fortunes, mais une
multitude de petites; plus de grands chteaux, de grands htels, mais
beaucoup de petites villas, de petits appartements. On fait maintenant
deux tages dans un seul d'autrefois, un appartement complet dans un des
salons de rception de nos anctres. Si le luxe est moins rpandu, grce
 la modicit des fortunes, le got du _comfort_ est descendu dans les
derniers chelons de la classe bourgeoise. Voil pourquoi nos fabricants
ont d renoncer  l'excution des grands meubles froids, mais dignes de
nos pres, et chercher  l'tranger des formes plus en harmonie avec, la
petitesse des appartements et le got du bien-tre. C'est  l'Angleterre
qu'ils ont emprunt leurs formes, parce que l la prosprit commerciale
avait fait depuis longtemps ce qu'a amen chez nous la division des
fortunes. Mais les premiers essais ont t dfavorables, les premires
imitations d'un mauvais got remarquable. Comme nous le disions plus
haut, on remarquait encore en 1834 cette invasion barbare.

[Illustration: Chaise en bois sculpt par le procd mcanique de M.
mile Grimpr.]

[Illustration: Buffet en chne par M. Ringuet.]

[Illustration: Prie-Dieu de M. Groh.]

Quelques fabricants, cependant, avaient su trouver des formes
gracieuses; mais ils avaient voulu en mme temps rhabiliter les bois
indignes et affranchir notre pays du tribut qu'il paie pour bois
exotiques. Cet essai n'a pas t heureux. C'est qu'en effet, il faut
bien le reconnatre, et notre amour-propre national n'est nullement
bless par cet aveu, nos bois indignes,  l'exception du noyer, qui
prend une teinte si chaude en vieillissant, tous nos bois n'ont pas
cette vivacit de couleur, cette varit de texture, cette richesse de
fibres que prsentent les bois des climats chauds, produits d'un sol
vigoureux et d'une ardent atmosphre. Nos bois sont ternes et froids; le
temps ne leur ajoute qu'une apparence gristre et plombe, tandis que
les bois exotiques gagnent en couleur et en ton en vieillissant.

Les bois le plus gnralement employs pour meubles sont l'acajou,
l'bne et le palissandre. Nos fabricants font trs-peu de meubles en
acajou massif, tandis que les Anglais en font trs-peu en plaqu.
L'exploitation du palissandre a pris une trs-grande extension, parce
que ce bois est celui qui se prte le mieux aux incrustations; il est
plus facile  dcouper que l'acajou, et n'exige pas tant de dextrit de
la part de l'ouvrier. Lorsque les courbes du bois dcoup ne se
rencontrent pas bien avec les ornements  incruster et laissent des
vides, on les remplit avec de la poussire de palissandre dtrempe dans
la colle; cette poudre prend corps, et, quand elle sche, on peut polir,
poncer et vernisser le bois sans qu'elle se dtache. Le palissandre est
aussi facile  scier mince que l'acajou, mais son grain est plus lche,
il est plus mou, plus fibreux, ce qui augmente la difficult de
l'opration du vernissage et explique la diffrence de prix avec
l'acajou. Aprs le palissandre, le bois le plus appropri aux
incrustations est le houx, bois totalement dpourvu de nervures, d'un
blanc mat et froid. Nous avons vu une table de houx incrust d'amarante,
trs-lgante,  une des expositions prcdentes. C'est le triomphe de
ceux qui veulent,  tort,  notre avis, condamner l'bnisterie  ne se
servir que des bois indignes. L'aptre de cette innovation, M. Vernet,
parmi un grand nombre de meubles en orme, en frne, en noyer, en avait
expos en 1839 plusieurs en chne vert. Ce bois ressemble au plus bel
acajou mouchet, mais, ce qui empche qu'il se vulgarise beaucoup, c'est
qu'il est d'une dessiccation difficile et que les fabricants, d'accord
d'ailleurs en cela avec le got des consommateurs, prfrent employer
des bois qui leur arrivent dj secs. Cependant il serait  dsirer que
l'usage du chne vert devnt plus gnral: le dpartement de la Corse en
possde des forts magnifiques, et quinze dpartements du Midi en ont
aussi dont l'exploitation serait une source de richesse pour le pays.

La fabrication des meubles est concentre presque tout entire  Paris,
o, depuis trente ans, elle s'est organise sur une vaste chelle dans
le faubourg Saint-Antoine. Ce faubourg lui-mme, dit le jury de 1839,
avec ses 40,000 habitants, semble ne former qu'une seule usine dirige
par les matres les plus intelligents et servie par les ouvriers les
plus habiles, tout y est soumis au principe fcond de la division du
travail. Les scieries mcaniques dbitent le bois de placage en feuilles
lgres, en baguettes sveltes et dlies. La hardiesse des dcoupures ne
connat plus de bornes; elle s'est empare des mtaux, de l'ivoire, de
l'caille naturelle et factice, pour en faire des fleurs, des
bordures... Ce que disait le jury en 1839 est plus vrai encore
aujourd'hui o les cours industriels faits aux ouvriers bnistes, les
modles qu'on leur met sous les veux, la thorie qui vient dtruire la
routine, a fait natre chez eux le got du dessin et, par suite, le bon
got des ornements. Nous n'avons pas remarqu, en effet, comme aux
expositions prcdentes, ces formes affreuses et repoussantes, ces
espces de barbarismes qui affligeaient l'oeil du curieux.

Ici d'ailleurs, comme dans d'autres industries que nous avons dj
signales, il y a progrs sous le rapport mcanique.

Dj en 1839, le jury avait remarqu les procds invents par M mile
Grimpr pour sculpter mcaniquement le bois et y produire, au prix du
travail le plus simple, les effets les plus inattendus et les plus
varis. Cette anne encore le jury aura  constater un nouveau pas fait
dans les procds de sculpture pour l'bnisterie; nous voulons parler
des procds imagins par M. Wood, et dont nous offrons un spcimen 
nos lecteurs. Ici c'est la sculpture  chaud: on soumet le bois sur
lequel on veut sculpter  l'application d'un moule chaud qui porte en
creux le dessin qu'on veut produire en relief. On conoit que la
premire application ne produit pas le rsultat attendu; mais on la
renouvelle un certain nombre de fois, et bientt le morceau de bois est
devenu une oeuvre d'art sans ciseau, sans marteau, sans rabot, et il a
de plus acquis une teinte fonce qui lui donne plus de valeur. Ce que
nous avons dit sur un dessin en relief s'applique galement pour la
moulure complte des colonnes, chapiteaux, dossiers, comme on le voit
dans la chaise et le fauteuil de bois sculpt par ce procd.

Nous avons choisi, parmi les meubles dont l'excution nous a sembl
remarquable, ceux qui ont t excuts par MM. Groh et Ringuet.

M. Groh a expos un prie-Dieu en chne d'une forme gothique. Les
dtails en sont bien soigns; nous critiquerons seulement la forme des
portes du bas surmontes de deux cussons: outre qu'il nous a toujours
sembl de mauvais got de faire intervenir les insignes de l'orgueil
dans un meuble qui sert  s'agenouiller,  s'humilier, la caisse de ce
prie-Dieu nous a sembl trop basse et trop large pour les deux battants
de la porte, qui paraissent disproportionns; sauf ces critiques de
dtail, nous reconnaissons que le style de ce meuble est svre et
parfaitement appropri  sa destination. Nous louerons sans restriction
un autre meuble de M. Groh, le meuble de milieu de salon, qui est
irrprochable. Il est en bne,  quatre pans, et les figurines, les
dtails des ornements y ont t faits _con amore_; c'est une des plus
belles pices de l'exposition de l'bnisterie. Dans un genre diffrent,
nous signalerons aussi un meuble de salle  manger, un magnifique buffet
en chne, d  M. Ringuet. La couleur de ce bois, qui prend, d'ailleurs,
en vieillissant des teintes sombres, est convenable pour une salle 
manger, et les attributs que M. Ringuet a prodigus avec une sage
mesure, sont tout  fait appropris  la nature de son service.

Nous arrtons ici notre compte rendu de l'bnisterie, en rptant
qu'elle nous a sembl cette anne dans un progrs marqu. Le bon got
tend  pntrer dans les masses, et les fabricants commencent 
comprendre que s'il est lucratif de prendre  l'tranger ce qu'il a de
bon, il est mille fois plus honorable de chercher des bnfices dans une
excution irrprochable et mise  la porte de tous.

Erratum.--Dans notre article du numro dernier, relatif au moulin  bras
portatif, nous avons par erreur dsign M. Tarin comme inventeur de ce
mcanisme. Nous nous empressons de rectifier cette erreur, et d'annoncer
 nos lecteurs que l'inventeur et le constructeur est _M. Bouchon_, de
la Fert-sous-Jouarre.



Courses de Chantilly,

Quelques jours ont pass sur les courses du Champ-de-Mars, et dj elles
sont vieilles.

Toutes ces courses ont t languissantes et insipides. Chevaux et
_sportsmen_, acteurs et spectateurs taient engourdis: on s'ennuyait;
pour rveiller les dormeurs, une poule de _hacks, gentlemen riders_, est
improvise. M. de Tournon s'lance sur _Olivia_, au marquis de Vidil.
Quel cheval rsisterait  la marquise Olivia? M. de Tournon est un de
nos plus lgants et plus hardis cavaliers. Vainement M. de Caters et
_Phosphore_, M. de Larochette et _Maid_, MM. Lupin, de Perregaux et
Mosselman jouent des pieds et des mains, de l'peron et de la cravache,
_Olivia_ vole et arrive la premire. Dj le matin, sous M. Edgar Ney,
elle avait battu MM. de Bernis et de Pracoutal, deux cavaliers
distingus. Mais pourquoi le marquis de Vidil, si rude chasseur, si
vaillant gentleman, a-t-il laiss  M. de Tournon toute la gloire de ces
deux succs?

Allons donc sur la pelouse de Chantilly, sans mme jeter quelques fleurs
et quelques mots  ces pauvres dfuntes.

Pour devenir populaires, il ne manque aux courses de Chantilly qu'un
chemin de fer. Tant qu'elles n'auront pas un railway conomique au
service des demi-sportsmen, elles resteront la proprit exclusive des
membres du Jockey-Club. Allons, messieurs de Chantilly, cotisez-vous,
imposez-vous, fouillez dans vos bourses, mais ayez un chemin de fer, si
vous dsirez que votre ville reste l'_Epsom_ franais.

Jeudi pass, outre les dsagrments et les fatigues du voyage, la pluie
s'tait mise de la partie; il faisait froid, triste et humide. Cinquante
amateurs, arms de parapluies, de manteaux et de tweeds, taient perdus
sur cette immense pelouse, qui serait trop vaste pour une arme de cent
mille sportsmen. Le prince de Beauvau a eu l'trenne de la victoire. Sa
pouliche _Rachel_ s'est adjug le prix de Chantilly, 1,200 francs.

Dans le prix du ministre du commerce, _Governor_ gagne les deux
preuves, et M. de Rothschild 2,000 francs.

Voici surgir un vainqueur nouveau. Salut  _Mustapha!_ L'administration
des haras royaux lui doit 3,000 francs.

Prix de Diane, 6,000 francs. _Sido, Cavatine, Angelina, Lantere_,
promettaient une belle course. Vaines promesses! _Cavatine_ se drobe,
_Sido_ s'endort, _Angelina_ regarde voler les oiseaux, _Lanterne_ seule
fait en conscience son mtier de jument de course. Le prince de Beauvau
gagne 6,000 Francs.

Le samedi tait le jour consacr  la chasse. La pluie et le vent ne
servent pas le nez des chiens; en dpit du mauvais temps, la chasse
s'annonait sous de brillants auspices. Attaqu  Ermenonville, l'animal
de meute se fit chasser pendant quatre heures, puis les dfauts
arrivrent: dcourags et mouills, les chiens ne retombrent plus sur
la voie. Au lieu d'un victorieux hallali, on dut sonner la _retraite
manque_. Quelle _bredouille!_

Dimanche, malgr le mauvais temps, les tribunes sont dsertes. Nos
frres de Normandie, de Bretagne ou de Picardie ont prfr Versailles
et Saint-Germain  Chantilly; ils ont mieux aim galoper eux-mmes sur
les chevaux du bois de Boulogne, que de voir s'escrimer les fils de
_Royal-Oak_ et _Ibrahim._

En tout autre temps, la journe et t bonne pour l'curie Rothschild,
qui a gagn deux courses sur quatre: avec _Drummer_, le prix de Nemours
et ses 3,000 fr.; avec _Governor_, le prix de l'Oise et ses 2,000 fr.
Mais, aujourd'hui, qu'importaient ces luttes anodines, ces mesquines
rcompenses? Aujourd'hui, il n'y a qu'un prix: c'est le prix du
Jockey-Club, tous les autres ne sont que du remplissage. La leon reue
l'anne dernire par des parieurs extravagants n'a pas t perdue: 
peine si quelques cent mille francs sont en jeu. _Lanterne_ est premire
favorite, et, par hasard, la favorite a justifi les esprances qu'elle
avait fait natre. Encore le prince de Beauvau! Cette victoire sera le
plus beau fleuron de sa couronne d'leveur, honorifiquement et
spculativement parlant: elle lui a rapport au moins 60,000 francs.

Une course de haies, orne de _gentlemen riders_, a couronn cette
mmorable sance sur le turf. Notre amour-propre national n'est pas peu
flatt d'avoir  constater la supriorit d'un rider franais sur les
riders anglais. Le vicomte de Tournon a brillamment mont _Cattoman.
Tiger_, le vainqueur des vainqueurs, timidement mont, et
_Wild-Irish-Grit_ ont d cder la victoire  un cavalier plus habile et
plus intrpide.



Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 80, 106, 118, 138,150, 170 et 186.)

IX.

RCIT.--LES CATASTROPHES DE POTARD.

La chaleur du rcit semblait dsormais emporter le conteur, et ce fut
sous l'empire d'une motion croissante qu'il en reprit la suite. douard
lui-mme devenait de plus en plus attentif, et l'intrt qu'il prenait 
cette histoire n'tait pas entirement exempt de proccupation.

Beaupertuis, poursuivit le voyageur, jugez de l'horreur de ma punition.
A la vue de cet homme et des clairs funbres qui s'chappaient de ses
yeux, je compris que nous tions menacs d'une affreuse catastrophe. Un
instant il hsita, se tint comme en arrt devant sa proie, en la
dvorant du regard; mais bientt la colre prit le dessus, il se
prcipita vers le lit o gisait la malheureuse Agathe. J'avais suivi ces
mouvements avec le sang-froid que donne l'imminence du danger, et au
moment critique, je prvins ce furieux et fis  sa victime un rempart de
mon corps. Une lutte s'engagea entre nous.

--Arrire, pkin! s'criait-il. Tu auras ton tour; laisse-moi expdier
d'abord la complice.

--Non, dis-je avec nergie, vous n'approcherez pas de cette couche que
la douleur rend sacre.

--Infme! continuait-il tout en cherchant  me repousser et en
brandissant le poing vers l'accouche, voil ou t'ont conduite tes
dportements! Tu as dshonor mon nom; il n'y a que le sang qui puisse
laver cette injure. Et toi, misrable, ajoutait-il en me secouant de
toute sa force, tu paieras cher ta trahison.

Aux cris de ce forcen, le docteur tait accouru et s'interposa. Agathe
venait de tomber dans un vanouissement profond; il invoqua les gards
dus  tout malade, et les devoirs de son ministre. Poussepain ne
voulait entendre  rien: il avait soif de carnage; les remontrances de
l'ami qui l'accompagnait taient elles-mmes impuissantes.

--Major, disait-il au mdecin, ce n'est pas  vous que j'en veux, mais
il faut que je dpce cet homme et cette femme. tez-vous de l.

Enfin, quelques villageois tant survenus, on put se rendre matre de
l'nergumne, et on l'entrana de force dans une chaumire voisine, o
il fut gard  vue jusqu' ce que l'accs de colre fut pass. J'tais 
peine remis de cette motion, qu'une nouvelle preuve vint m'assaillir.
L'ami de l'ex-dragon reparut sur le seuil de notre porte, et me fit un
geste  la fois mystrieux et hautain auquel il tait impossible de se
mprendre. Il s'agissait de quelques minutes d'explication. Je sortis.

--Monsieur, me dit cet homme en me toisant avec majest, vous comprenez
que je ne suis pas venu ici pour faire du sentiment. Un ex-major des
cuirassiers ne se drange que pour des motifs plus militaires. Il s'agit
de se couper la gorge avec mon camarade Poussepain. En vous attaquant 
l'pouse lgitime d'un ancien, vous deviez comprendre qu'un moment
viendrait o il ferait chaud. Nous y voici, que vous en dit le coeur?

Je ne suis point un bretteur, Beaupertuis, ni un pilier de tir au
pistolet ou de salle d'escrime; je n'ai jamais jou le rle d'un
spadassin, d'un casseur d'assiettes; mais quand on me force dans mes
derniers retranchements, jamais je ne recule. C'tait ici le cas; aussi
ma rponse ne se fit-elle pas attendre.

--Je suis prt, monsieur, dis-je  l'ex-major.

--A la bonne heure, jeune homme, voil qui est parler, rpliqua-t-i! Et
avez-vous quelqu'un pour vous assister?

--J'emmnerai le docteur, rpondis-je; il peut nous tre utile.

--Trs-bien, monsieur, poursuivit l'ancien cuirassier, que mon ton
ferme rendait plus poli; il ne reste plus qu' rgler le choix des
armes. Ces lattes sont-elles de votre got?

En mme temps il dboutonnait sa redingote  brandebourgs, et me
montrait deux longs sabres de cavalerie. Je n'avais aucune ide de la
manire dont on pouvait se servir de ces instruments, et j'aurais
prfr tout autre moyen de vider la querelle. L'ex-major s'aperut de
mon hsitation.

--Qu' cela ne tienne, monsieur, dit-il en fouillant dans les vastes
poches de sa polonaise. Si les lattes ne vous sourient pas, voici deux
petits brlots qui feront tout aussi bien notre affaire.

Ces petits brlots consistaient en une paire de pistolets d'aron du
plus fort calibre, et chargs jusqu' la gueule.

--Soit, dis-je, je prfre ceci.

--Au mieux, jeune homme. Il y a plaisir de traiter avec vous. Les
choses marchent comme sur des roulettes. Et la distance, maintenant?

Comme vous l'entendrez, major.

--Bravo! alors ce sera quarante pas  marcher l'un sur l'autre. Quant 
l'heure, mettons demain matin  la pointe du jour. D'ici l, je
veillerai sur Poussepain. Au revoir, jeune, homme.

Nous nous sparmes sur ces mots, et je retournai prs d'Agathe. La
syncope avait cess; mais une fivre violente venait de se dclarer, et
il s'y mlait un tel dlire, qu'il fallait surveiller les mouvements de
la malade. Deux fois elle s'tait, prcipite hors de son lit en
poussant des cris d'effroi et de dsespoir. Une vision fatale
l'obsdait; son oeil gar se promenait dans tous les coins de la
chambre, comme s'il et cherch un spectre. La nuit se passa ainsi, sans
autre relche que de lgers intervalles d'un assoupissement ml de
soubresauts convulsifs. Quand l'aube parut, il fallut songer  notre
rendez-vous. J'avais prvenu le docteur; il consentait  m'accompagner;
mais, par une sorte d'instinct, Agathe s'tait empare de l'une de mes
mains, et ne semblait pas vouloir s'en dsaisir. A mesure que je faisais
un effort pour la dgager, je sentais ses doigts exercer une pression
plus vive, et son bras se roidir avec une vigueur fivreuse. Pour
m'arracher  cette treinte, la violence fut presque ncessaire, et
quand elle sentit que je lui chappais, la pauvre femme exhala un soupir
si dchirant qu'on et pu le prendre pour son dernier souffle. Enfin
nous quittmes le logis au moment o le jour commenait  se faire, et 
peu de distance du seuil parurent nos deux antagonistes, envelopps dans
leurs manteaux. L'ex-major prit la conduite de l'affaire, et marcha vers
une clairire qu'il tait all reconnatre ds la veille. Nous le
suivmes en silence.

Depuis quelques heures, j'avais profondment rflchi  la lutte dans
laquelle j'tais engag. Entre Poussepain et moi, la partie n'tait pas
gale. Il y apportait une haine violente et lgitime, un coeur aigri par
les blessures de l'amour-propre et la honte d'un affront public. Rien de
pareil de mon ct; les torts que pouvait avoir l'ancien dragon ne
m'taient pas personnels et ne me touchaient que d'une manire
indirecte. Sans doute un homme, totalement gel en Russie, n'aurait pas
d prendre une femme de dix-sept ans pour en faire une garde-malade;
mais il payait cher son erreur, et j'tais l'instrument de cette
expiation. C'tait assez. J'allai donc  ce combat sans haine et sans
colre. Comme une victime et non autrement. Mon plan tait fait; je
voulais risquer ma vie sans attenter  la sienne, essuyer son feu et
dcharger mon arme  tout hasard. Avec un champion aussi exaspr, cette
rsolution tait pleine de prils, car il s'agissait d'un duel 
outrance; mais l'esprit de conservation ne fut pas assez fort chez moi
pour me faire dsirer la mort d'un homme contre lequel je n'avais aucun
sujet de ressentiment. Telles taient mes dispositions quand nous
arrivmes sur le terrain.

Le lieu du combat avait t admirablement choisi; on voyait que
l'ex-major des cuirassiers tait un connaisseur. Des rideaux de chnes
nains entouraient un vaste espace dcouvert, o le sol conservait un
niveau gal; le soleil, l'ombre, le vent avaient t calculs de manire
 ce que les avantages fussent balancs D'ailleurs tout devait tre
rgl par le sort: le choix de la place, celui du pistolet. Quant au
droit de tirer, il restait  la volont des combattants, libres de se
devancer ou d'attendre en marchant l'un vers l'autre. On vrifia les
charges, et, aprs les prliminaires d'usage, les tmoins se retirrent
 l'cart. Quoique je fusse  quelque distance de Poussepain,
l'expression farouche de son visage me frappa. La soif de mon sang y
tait crite d'une manire si visible que le dsir de me dfendre me
revint. Au lieu ne tenir mon pistolet abaiss, comme j'en avais fait le
projet, je le mis en ligne  la hauteur du sien, de manire  gner son
point de mire et  lui crer une proccupation qui nuisit  la justesse
de son tir. C'tait tout le rsultat que je me proposais d'atteindre.
Nous fmes ainsi quelques pas, lui rapidement, moi avec une lenteur
calcule, l'oeil fix sur ce tube terrible, qui pouvait vomir la mort
d'un instant  l'autre J'attendais le feu de mon adversaire, et de son
ct. il semblait dcid si ne tirer qu' coup sr. Enfin, quand il fut
arriv  une trs-petite porte, je le vis s'arrter et froncer
horriblement le sourcil: une dtonation se fit entendre, et je ressentis
une vive secousse dans l'paule droite. Il faut que la contraction
occasionne par la douleur ait dtermin chez moi, dans les phalanges de
la main, un mouvement involontaire, car mon coup suivit immdiatement le
coup qui m'tait destin, et presque en mme temps j'aperus Poussepain
Tournoyant sur lui-mme et tombant sur le gazon, tandis que je
m'affaissais de mon ct en proie  une forte hmorragie. Le mdecin
accourut; j'avais une balle dans l'paule; l'ex-dragon une balle dans
l'oeil. Les deux blessures taient graves. Il nous donna les premiers
soins. Quoique affaibli par la perte de mon sang, aucun dtail de cette
scne ne m'chappait. Poussepain se roulait  dix pas de moi, le visage
ensanglant, la bouche cumante; il se relevait sur ses poignets et
cherchait, en rampant sur le sol,  parvenir jusqu' moi. Sa fureur,
loin de s'teindre, semblait acqurir plus d'nergie.

--Misrable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!...
attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la
mre... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infmes!... Je
veux tout exterminer...

A ces derniers mots, ses forces le trahirent et il retomba puis sur
le gazon. Je n'taie gure mieux accommod que lui, et bientt les
objets prirent  mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivrent plus
 mon oreille que d'une manire confuse. Quand je revins  moi, le lieu
de la scne avait chang. J'tais tendu sur un lit de sangle dans la
mme chambre qu'Agathe, la seule qui ft habitable dans notre
maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil et cherchait 
extraire la balle qui tait reste dans ma blessure. Je jetai vivement
les yeux du ct de l'accouche; elle semblait plus calme, mais l'ardeur
de la fivre tait encore empreinte sur ses joues; sa respiration,
courte et saccade, parvenait jusqu' moi et me serrait le coeur.

--Beaupertuis, j'abrge ces tristes dtails. Pendant trois semaines la
mme pice renferma deux agonisants que dvorait le mal. Dans les heures
lucides, Agathe et moi nous nous penchions l'un vers l'autre et
changions de douloureux regards. On nous avait dfendu de parler:
eussions-nous voulu enfreindre cette dfense, la force nous aurait
manqu pour cela. La maladie d'Agathe tait une fivre puerprale,
qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le dlire ne
la quittait pas; le sang battait les artres avec une telle force, qu'on
entendait presque les pulsations. Quant  moi, ma plaie s'tait
envenime et demandait des soins continuels; l'aspect en tait du plus
mauvais caractre, et des escarres dangereuses donnrent plus d'une fois
de l'inquitude  notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un
dvouement  toute preuve, il plaa prs de nous  demeure un de ses
meilleurs aides, et venait nous voir lui-mme tous les trois jours.
Aucun secours ne nous manqua; les villageoises se relevaient pour passer
les nuits  notre chevet, et le cur du lieu ne quittait plus la
maisonnette.

Hlas! rien ne put sauver Agathe. L'preuve avait t trop rude; elle y
succomba. La vigueur de sa constitution ne servit qu' prolonger son
agonie et  la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours
qu'elle passa dans ce momie, des scnes dchirantes se succderont sous
mes yeux. Aux approches de la mort, sa tte s'tait dgage; la malade
avait retrouv toute la nettet, toute la srnit de ses ides. Elle
fit approcher mon lit du sien, et me prenant la main, elle me dit d'une
voix douce comme celle des anges:

--Mon ami, je vais partir. J'ai commis une faute; le ciel me punit, je
me soumets  sa justice. Mais je te laisse une enfant; tche qu'elle
soit plus sage et plus heureuse que sa mre. D'en haut, je veillerai sur
vous; toi, carte d'elle les mauvaises penses. Et surtout,
ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais-la  la vengeance de mon
mari. C'est un homme implacable; il la tuerait.

Sur le dsir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle
combla de caresses et bera sur son sein jusqu'au moment o ses forces
la trahiront. Deux heures aprs, c'en tait fait de la pauvre femme;
elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.

Jugez de ma douleur, douard: elle me jeta dans une nouvelle crise et
amena une longue rechute. A diverses reprises, le mdecin dsespra de
me sauver; ma plaie tait horrible  voir, et des accidents nerveux
loignaient l'emploi d'un traitement nergique. Pour que je sois sorti
vivant de cette preuve, il fallait la richesse d'organisation et la
vigueur du sang qui me sont chus en partage. Cent autres  ma place ne
se seraient pas relevs de ce lit de douleur. Enfin, les plus fcheux
symptmes disparurent, la fivre cda, j'entrai en convalescence. La
jeunesse fit le reste, et  part un sentiment de langueur qui persista
pendant quelques mois, il ne me resta bientt plus aucune trace de cette
rude secousse. La blessure morale fut plus lente  gurir. On ne perd
pas ce que l'on a aim sans qu'un vide se fasse dans l'existence et sans
qu'on cherche longtemps autour de soi les joies vanouies et le bonheur
disparu. Ma pense ne pouvait s'habituer  l'absence d'Agathe; il me
semblait qu'elle n'tait pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais
partout, dans tous les sentiers ou nous avions l'habitude de marcher
ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au
Val-Suzon, je m'obstinais  y sjourner, comme si j'eusse d la voir
reparatre, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-tre
aurais-je persist dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef
de la maison Grabeausec n'tait venu en personne pour vaincre ma
rpugnances et m'emmener dans sa voilure.

Ce fut alors que je songeai  ma Jenny, ce seul et prcieux legs de la
mourante. L'enfant venait  souhait: sa nourrice, Marguerite, tait une
villageoise qui avait pass la jeunesse, et dont l'ge roulait entra
trente-cinq et quarante ans. Robuste, bien constitue, elle avait de
plus l'exprience et la maturit qui inspirent la confiance. Dj elle
s'tait attache  son poupon comme l'et fait une mre, avait song
pour moi  mille petits dtails, au baptme, au vaccin,  tout ce
cortge de soins qu'exige l'enfance. Quand je quittai le Val-Suzon,
Jenny tait une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner 
passer encore quelque temps dans cette vive atmosphre de la montagne.
Je le sentais, et pourtant une inquitude vague pesait sur mes
rsolutions. Les menaces de Poussepain les recommandations et les
prires d'Agathe me revenaient  la mmoire. Si cet homme allait
dchirer de ses mains ce dernier gage d'une triste union, assouvir sa
vengeance sur cette faible crature! Cette ide m'obsdait, et  peine
arriv  Dijon, je m'informai de l'tat de mon adversaire.

Quoique l'ex-dragon n'et pas quitt le lit, on avait l'espoir de le
tirer d'affaire. L'oeil tait perdu; la balle en avait bris le globe,
mais l'obliquit du coup avait diminu la gravit de la blessure, et
aucun organe essentiel n'tait ls. La cure demandait des soins et du
temps, surtout du repos. Cette dernire circonstance me rassura; je crus
Jenny en sret au Val-Suzon, et rsolus de l'y laisser pendant quelques
mois encore. La nourrice tait une femme prudente; mes gnrosits
devaient d'ailleurs stimuler son zle. Plus tranquille de ce ct, je
recommenai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion  mes
regrets. Fragile et changeante nature que la ntre, douard! Au bout de
quelques semaines, j'avais repris got  la vie; le souvenir d'Agathe
n'tait plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de
doux et de mlancolique, et rchauffait mon coeur au lieu de le dvorer.
Peu  peu je m'habituai  porter sur l'enfant qu'elle me laissait la
tendresse que m'avait inspire la mre, et je croyais rester fidle 
cette mmoire chrie en me dvouant  ce fruit de ses entrailles.

Les choses allrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes
itinraires pour passer quelques jours au Val-Suzon et y jouir des
caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses
progrs. Les dents poussaient, et avec elles commenait ce premier babil
si charmant  entendre. Les visites me rendaient fier et heureux; je
m'ouvrais aux illusions de la paternit, je m'abreuvais  une nouvelle
source de joies. Cependant un jour ma scurit fut trouble Au dire de
la nourrice, un individu tranger au pays avait paru au Val-Suzon et
semblait rder autour des chaumires. Je pressai Marguerite de
questions; je lui demandai quelques dtails sur cet homme, sur son
signalement; elle ne put rien me dire, sinon qu'il tait grand, sec et
borgne. Cette dernire circonstance me frappa; je retournai  Dijon
trs-proccup et rsolu  claircir mes doutes. J'y achevai mon enqute
au sujet de Poussepain; il commenait  sortir et c'tait lui
probablement que l'on avait aperu du ct de la montagne. Sitt que je
fus certain du fait, je pris un parti dcisif.

Le lendemain j'tais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture.
Tout y avait t dispos pour un voyage; quelques provisions, des
oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets 
la nourrice et lui proposai de m'accompagner. Son mari et son dernier
enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme
n'hsita pas; elle se dclara prte  me suivre. Je fis mes conditions
et dictai des ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence
sur ce quelle avait vu au Val-Suzon.

Il tait inutile que Jenny connt le mystre de son origine et les
catastrophes qui avaient accompagn sa naissance. Pour tout le monde
c'tait une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-mme ne
devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour loigner d'elle les
vengeances de Poussepain, ces prcautions me semblaient ncessaires, et
j'organisai ainsi, ds le premier jour, une espce de cordon sanitaire
contre les caquets et la curiosit. Les vnements me prouveront que
tant de prudence n'tait pas vaine.

Le chemin qui conduit au Val-Suzon dbouche sur la grande route par une
alle d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la
nourrice et l'enfant, arriva jusqu' ce point sans faire de fcheuse
rencontre; mais l,  travers une claircie, se dessina une apparition
qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la cte  cheval, et sa
figure tait trop caractristique pour que je pusse m'y mprendre.
C'tait mon invitable ennemi, auquel l'accident rcent donnait tous les
airs d'un cyclope. De son dernier oeil il interrogeait les environs, et
si j'eusse continu  tenir le mme chemin, en moins de dix minutes nous
devions nous trouver face  face. Par un mouvement rapide comme la
pense, je grimpai sur le sige  ct du conducteur, et, tournant sur
la gauche, j'engageai la voiture au soin d'un fourr pais. Quand elle
se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et
allai surveiller les mouvements de l'ennemi. Je ne m'tais pas tromp;
Poussepain quitta la chausse pour prendre la longue avenue qui conduit
au village. Son air tait plus farouche que jamais, et quand il passa
devant le petit bois o nous tions cachs, il s'arrta comme l'ogre qui
sent la chair frache, tint son oeil fix sur cette masse de verdure, et
parut hsiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre
retraite tait trahi et peut-tre un nouveau drame et-il commenc dans
ces solitudes. Heureusement l'immobilit du feuillage dtourna les
soupons de Poussepain, et nous entendmes le pas de son cheval
s'loigner peu  peu. Ds qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement
la voiture dans le sentier, et me dirigeai au trot vers la grande route.
L, au lieu de suivre la direction de Dijon, je pris  droite pour
gagner Sombernon et Beaume par des chemins de traverse. Je me crus en
sret que lorsque j'eus atteint Lyon et dpos mon prcieux fardeau
dans mon modeste logement.

Depuis cette poque. Beaupertuis, et il y a dix-sept ans de cela, j'ai
revu vingt fois ici,  Lyon, ailleurs mme, cet oeil terrible, cet oeil
vengeur qui, de loin en loin, m'apparaissait et venait se fixer sur moi.
Poussepain ne m'adressait point alors de provocation, mais il me suivait
obstinment; il s'attachait  mes pas comme s'il et voulu arriver par
ce moyen jusqu' l'asile de sa victime. Il m'a pardonn peut-tre, mais
non au fruit de l'adultre. Aussi jugez de mes transes pour cet enfant,
et quel soin j'ai mis  entourer son existence du plus profond mystre.
Je n'arrivais chez moi qu'aprs mille dtours; je changeais de logement
tous les trimestres; aucun bail n'tait contract sous mon nom. Quand
mes amis voulaient pntrer les secrets de mon intrieur, j'entrais dans
des colres affreuses: je me cachais de tout le monde, de ma fille mme,
de Marguerite, dont je craignais les indiscrtions. Ma vie s'est coule
au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais,  chaque retour de
voyage, de trouver ma maison inonde de sang.

Heureusement une grande joie effaait toutes ces peines. Ma fille tait
l; je la voyais crotre, se dvelopper sous mes yeux. Je passais des
heures entires  couter son babil,  me mler  ses jeux,  pier ses
caprices ou  essuyer ses larmes. C'tait mon Agathe qui semblait
revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de
tendresses j'ai verses sur elle! Nul mobile n'a exerc plus d'influence
sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fut  son intention;
pour elle le travail me semblait lger; je portais gaiement le harnais
du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achterais  mon
retour. Avant que j'eusse une fille, je n'avais pas d'autre ambition que
celle d'exceller dans ma partie; ni la grandeur ni la fortune ne me
tentaient. Assez d'clat s'attachait  mon nom pour que je voulusse
rajouter une certaine aurole de dsintressement. J'tais Potard le
prodigue, le don Juan des cafs, le Balthazar des tables d'hte;
toujours prt  offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes
pargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs  la romaine, en
vins d'extra, en bichoffs homriques, sans compter d'innombrables
cruches de bire. Des que Jenny fut l, une rvolution s'opra dans mon
humeur: si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours
est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique  tout
propos, que je ne poussai plus avec le mme acharnement au dbit des
liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer  lui amasser une
dot. La dot de Jenny! Quel courage ce mot m'a donn! Les Grabeausec lui
doivent une partie de leur fortune.

Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intrt dans les
bnfices de la maison: c'tait bien le moins, aprs huit ans de
voyages. L-dessus je fondai l'tablissement de ma fille. J'y travaillai
avec une ardeur, avec un lan dont vous n'avez pas d'ide; un pre a
tant de courage! Le ciel et la droguerie ont bni mes efforts.
Aujourd'hui, douard, ma petite Jenny est  la tte de quatre-vingt
mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux cus! Vous pouvez
le demander aux Grabeausec; la Somme est en compte courant chez eux.
Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas,
Beaupertuis? ajoute Potard en prenant la main du jeune homme.

--Certainement, rpliqua douard, dont l'embarras avait t croissant
pendant cette dernire confidence; certainement, troubadour; la dot est
convenable. On pourrait tre plus mal partag.

--Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'pouse pas le
fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous
autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il
vienne seulement un honnte garon, fils de ngociant ou de
manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main. Touchez
l; ma fille est  vous.

Tous ces mois taient dits avec une intention telle, et accompagns de
gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le
sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune nomme demeurait aussi
froid que si cette histoire ne l'et pas touch directement. A la vue de
ce flegme, le voyageur ne put rprimer son humeur.

Hum! douard, ajouta-t-il avec quelque insistance, y tes-vous?

--Mais non, pre Potard, rpliqua celui-ci en feignant un air dgag,
non, je vous assure.

--Ah! vou n'y tes pas, monsieur Beaupertuis, dit alors Potard d'un ton
svre; eh bien! je vais m'expliquer plus clairement.

XXX.

(_La suite au prochain numro._)



        Partition musicale

        MARGUERITE

        PAROLES DE
        H. A. DE LA FIZELIRE.

        MUSIQUE DE
        M. LON DUSAUTOY.

        DDI A MADAME A.-A.

        Il m'aime un peu beaucoup. Il m'aime infiniment
        Disait une fillette effeuillant la corolle
        D'une fleur et ses doigts abandonnaient au vent
        Les rayons arrachs  la blanche aurole.
        Marguerite
        Si petite
        Fleur des champs
        Des amants
        Marguerite
        Parle vite
        Car mon coeur
        Bat de peur.

        2e Couplet

        Petite fleur rponds me sera-t-il fidle
        Celui qui dans mon coeur a surpris mon amour.
        Va ne me cache rien de grce dis ma belle
        Si mon bonheur naissant aura plus d'un beau jour.
        Marguerite
        Si petite
        Fleur des champs
        Des amant
        Marguerite
        Parle vite
        Car mon coeur
        Bat de peur.
        3e Couplet.

        La symbolique feuille au vent tourne en spirale
        Voltige autour de moi s'enfuit et monte au ciel.
        Mon bonheur suivra-t-il le hasard deux ptale
        Dans sa course rapide au voyage ternel.
        Marguerite
        Si petite
        Fleur des champs
        Des amants
        Marguerite
        Parle vite
        Car mon coeur
        Bat de peur.

        4e Couplet.

        La pauvre enfant tremblait, les feuilles prophtiques
        Avaient parl trois fois la fleur tait  bout
        lnfiniment beaucoup rpondez mots magiques
        Le destin a proscrit le triste pas du tout.
        Marguerite
        Si Petite
        Fleur des champs
        Des amants
        Marguerite
        Parle vite
        Car mon coeur
        Bat de peur.

        5e Couplet.

        De ses plus frais attraits dpouillez la prairie
        Jeune fille effeuillez, effeuillez tour  tour
        Vos dsirs et ses fleurs que votre me ravie
        Dans leurs dbris pars lise un serment d'amour.
        Marguerite
        Si petite
        Fleur des champs
        Des amants
        Marguerite
        Parle vite
        Car son coeur
        Bat de peur.



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Sjour dans den.--Dpart de ce Paradis terrestre.--Martin quitte
l'Amrique.

(Suite et fin.--Voir t. II, p. 28, 56, 103, 139, 155, 214, 325, 347, et
t. III, p. 37.)

Un peu ranim par la contemplation de leurs communs malheurs, et
laissant le pauvre Martin au bureau de l'agence gnrale d'architecture
et de cadastre, Mark Tapley poursuivit sa course en qute de secours.
Chemin faisant, il se flicitait de la situation digne d'envie 
laquelle il se voyait parvenu.

J'ai bien souvent song, se disait-il, que rien ne m'irait mieux que
d'chouer en quelque le dserte; mais l je n'aurais eu, au bout du
compte,  m'inquiter que de moi-mme; moi, si peu difficile, si ais 
contenter, le beau mrite! Au lieu qu'ici, il me faudra prendre soin de
mon associ, et c'est presque juste mon fait. Que me fallait-il? un
homme dont les jambes flchissent  l'heure o il en a le plus besoin;
un homme si mal dans ses affaires, que le premier chiffre pos sur son
livre de recette ne puisse jamais gagner de compagnon; un homme fait
comme son manteau et son habit, mme toffe dessus que dessous, l'un
n'enveloppant jamais que l'autre, et cet homme, poursuivit Mark Tapley
aprs un moment de silence, l'homme qu'il me faut, je l'ai trouv, je le
tiens! quelle chance!

Il s'arrta pour regarder autour de lui, se demandant vers laquelle de
ces misrables huttes il valait mieux se diriger d'abord.

Je ne sais o frapper, sur ma foi, reprit-il. Toutes d'un extrieur
aussi engageant, galement commodes  l'intrieur sans doute,
approvisionnes de tout le luxe, de tout le confortable que pourrait
dsirer un alligator dans l'tat de nature! Voyons un peu: le citoyen
que nous avons rencontr hier dans sa tourne du soir demeure au-dessous
de l'eau, dans ce chenil l-bas, au tournant. Si je le puis, je voudrais
viter de dranger celui-l. Pauvre hre! Il fait une si triste figure;
vrai colon dans toutes les rgles! Ah! ici nous avons une hutte 
fentre, c'est de quoi rendre les propritaires trop fiers; et par l
une porte! pure aristocratie! C'est gal, en avant, et va pour le
premier bouge venu!

Il marcha droit  la cabane la plus proche, heurta de la main; on lui
cria d'entrer; il entra.

Voisin! dit Mark, car je suis votre voisin, quoique vous ne me
connaissiez pas; je viens vous demander... Eh! hol! oh!... Suis-je au
lit? Rv-je?...

Son nom venait d'tre prononc; ses pans d'habit taient tiraills, ses
jambes embrasses par deux petits garons dont il avait frquemment
dbarbouill les riants visages, et fait souvent chauffer la soupe 
bord du noble et rapide paquebot le _Screw._

Ai-je la berlue? poursuivit Mark, se rcriant toujours. C'est  n'en
pas croire ses yeux! Mais, si ce n'est pas l ma compagne de voyage,
soignant sa petite fille, que j'ai regret  voir si dlicate; si ce
n'est pas la son mari, qui tait venu  sa rencontre  New--York: si ces
petits drles ne sont pas mes ci-devant jeunes amis, certes, il faut
convenir que la ressemblance est  tromper.

Dans sa joie de le revoir, la femme avait laiss chapper quelques
larmes; le mari serrait cordialement les deux mains de Mark dans les
siennes, et il les y retint tandis que les marmots se pendaient aux
jambes du nouveau venu, et que l'enfant malade, berce sur les genoux de
sa mre, tendait vers lui ses petits doigts amaigris et brlants, tout
en murmurant du fond de sa gorge dessche le nom si souvent rpt de
Mark Tapley.

Il tait bien la mme famille, passablement change, grce au salubre
climat d'den, mais cependant toujours la mme.

Eh bien! je dis que voil un rveil-matin qui compte! s'cria Mark
reprenant haleine; il y a de quoi perdre l'esprit. Attendez, une minute
seulement, et dans un tour de main je suis  vous. Nous y voil!... Ces
messieurs ne sont, pas de ma socit? seraient-ils sur la liste des amis
de la maison?

Ces derniers mois avaient trait  certains cochons tiques, entrs  la
suite de Mark, et qui paraissaient s'affectionner beaucoup aux talons de
la famille. Comme ils n'appartenaient point au logis, ils furent chasss
par les petits garons.

Je n'entretiens nulle prvention contre les crapauds, reprit Mark, qui
d'un coup d'oeil avait parcouru la chambre, pas la moindre; mais si mes
deux jeunes amis pouvaient engager  sortir, par la mme occasion, ceux
qui nous tiennent compagnie, ils trouveraient l'air du dehors
rafrachissant, je n'en fais nul doute. Ce n'est pas, encore une fois,
que je nourrisse contre eux aucune inimiti, poursuivit-il, s'asseyant
sur un escabeau. Le crapaud est, j'en conviens, un joli animal,
agrablement tachet,  l'oeil brillant,  la peau lisse et polie, tout
lustr, des plus frais, et qui se rengorge  la faon d'un vieux
gentilhomme; mais n'importe, ses qualits se dploient avec plus
d'avantage dehors que dedans,  mon avis du moins.

Affichant,  l'aide de ce bavardage, autant d'insouciance et de gaiet
que possible, Mark avait cependant l'oeil  tout. L'aspect dbile et
abattu de la malheureuse famille, le dplorable changement de la pauvre
mre, l'tat dsespr de l'enfant fbrile qu'elle tenait sur son sein,
l'air de dcouragement rpandu sur toutes choses, lui allaient au coeur;
leurs souffrances, leur misre, taient aussi videntes  ses yeux que
la tonne de farine en fermentation qui servait de table, que les
couvertures moisissantes et les instruments de labourage rouills qui
pendaient aux murs, que l'humidit malsaine qui tachetait le sol, que la
moisson de vgtations croupissantes qui tapissaient chaque trou.

Mais, dites-moi donc un peu qui vous amne? demanda l'homme, aprs les
premires exclamations de surprise.

--Tout uniment le dernier bateau  vapeur. Nous venons ici faire
fortune,  force d'exactitude et d'activit, puis raliser au plus vite
et nous retirer sur notre petit bien. Et vous autres, comment vous va?
Comme des princes, on dirait?

--Nous sommes un peu maladifs pour l'instant, rpliqua la pauvre femme
en se penchant sur sa petite fille. Quand nous serons acclimats, cela
ira mieux.

--Le climat en dvorera plus d'un d'ici l, pensa Mark tout bas; tout
haut il ajouta gaiement: Mieux, dites-vous? certainement que cela ira
mieux pour tous. Nous n'avons qu' nous maintenir en bonne humeur et bon
courage,  vivre en bons voisins, et tout tournera  merveille. A
propos, cela me rappelle, mon pauvre associ, assez mal en ce moment, et
pour lequel je venais vous demander secours. Je voudrais bien, matre,
que vous pussiez venir le voir tout de suite, et nous en dire votre
avis.

Il et fallu une demande bien draisonnable pour que les reconnaissants
amis de Mark n'y fissent pas droit sur-le-champ. L'homme se leva prta
l'accompagner, non sans que Mark et d'abord soulev l'enfant malade
entre ses bras, en s'efforant de rconforter la mre; mais la main de
la mort tait dj sur la pauvre petite crature, et il le vit.

Ils trouvrent Martin tendu par terre, envelopp de ses couvertures. Il
paraissait fort malade; ses dents claquaient, et le frisson convulsif
qui branlait tous ses membres ressemblait plutt  un terrible spasme
qu'au frmissement que donne le froid. L'ami de Mark dclara que c'tait
une fivre d'accs du caractre le plus grave, assez commune dans le
canton. Il prdit que le lendemain n'apporterait nul soulagement au
malade, qui, pendant plusieurs jours encore, irait de mal en pis.
Lui-mme, atteint de cette fivre, avait langui une couple d'annes
entre la vie et la mort, heureux, aprs en avoir vu succomber tant
d'autres, d'en pouvoir retirer ses os.

Et peu de chose avec, pensa Mark, regardant les formes amaigries du
colon. Vive den!

Le coffre des nouveaux arrivs contenait quelques mdicaments; et, guid
par l'exprience personnelle de son ami, Mark put les employer au
soulagement, de Martin. Les services de l'habitant d'den ne se
bornrent pas l; il allait et venait sans relche, rendant  Mark
toutes sortes de bons offices dans les tentatives varies du brave
garon pour amliorer leur situation, qui semblait dsespre. Cependant
l'homme ne pouvait offrir d'espoir dans l'avenir, car la mauvaise saison
commenait et la colonie n'tait qu'une vaste tombe. La nuit mme
l'enfant du colon mourut, et Mark, qui aida le pre le lendemain 
enterrer le pauvre petit cadavre sous un arbre, eut grand soin d'en
faire un secret  Martin.

Indpendamment de ses nombreux devoirs, en sa qualit de garde-malade
d'un associ qui ne le laissait pas manquer d'occupations, et qui
devenait plus exigeant  mesure qu'il souffrait davantage, Mark, de
grand matin et tard dans la nuit, travaillait au dehors. Avec l'aide de
son ami et de quelques autres, il labourait, s'efforant de tirer partie
de leur misrable terroir. Ce n'tait pas que la moindre esprance
stimult son nergie, ce n'tait pas qu'il et quelque but fixe pour
tendre ses nerfs et raffermir son courage, il agissait sous l'habituelle
impulsion de son inaltrable bonne humeur, de son activit joyeuse, de
l'tonnante lasticit de ses esprits. Au fond, il regardait leur
position comme sans ressource; et, fidle  sa devise, il se retrempait
dans la souffrance.

Quant  me faire fort, l, bien  ma guise, disait-il  Martin en
confidence, dans un de ses moments de loisir (c'est--dire un soir, en
lavant le linge de la maison, aprs une rude journe de travail), c'est
 quoi je renonce, voyez-vous. C'est un coup de fortune sur lequel
j'aurais tort de compter.

--En tes-vous  souhaiter des circonstances plus difficiles? demanda
faiblement Martin, de dessous sa couverture, en poussant un gmissement.

--Eh! monsieur, elles pouvaient si aisment le devenir, n'eut t le
bonheur dont je suis enguignonn! La nuit de notre arrive promettait,
j'en conviens; je pensais vraiment que cela allait en valoir la peine,
et que les choses prenaient tournure.

--Que vous faut-il donc, si vous n'en trouvez pas assez? murmura
tristement Martin.

--Oh! monsieur, regardez comme tout a tourn maintenant! voyez plutt! A
peine ai-je mis le pied dehors, qu'il faut que je tombe sur une famille
de connaissance; bonnes gens, toujours en l'air, toujours prts  nous
venir en aide: tait-ce  cela que je devais m'attendre? Si j'avais
trbuch sur un serpent pour m'en faire mordre; sur un patriote de
premire vole, pour y gagner un bon coup de couteau de Bowie; ou sur
une bande d'associs du club de Sympathie universelle, pour qu'ils
fissent de moi une bte curieuse,  la bonne heure! il y avait occasion
de montrer son courage, de gagner quelque crdit  ses propres yeux. A
prsent, comme vont les choses, le grand but de mon voyage est manqu.
Toujours mme guignon! Mais vous, monsieur, comment vous sentez-vous ce
soir?

--Pis que jamais, dit le pauvre Martin.

--Cela peut compter, assurment, reprit Mark; mais ce n'est pas assez,
il me faudrait tomber grivement malade moi-mme, et n'en demeurer pas
moins gaillard et joyeux jusqu'au bout!

--Au nom du ciel, ne parlez pas ainsi! s'cria Martin avec un
tressaillement d'horreur. Et que ferais-je, moi, si vous tombiez
malade?

Quoique l'exclamation n'et rien de bien flatteur, elle releva
singulirement les esprits de Mark; et, frottant son linge avec un
redoublement de vigueur, il dclara que son baromtre tait en train de
remonter.

Car il y a une chose encore qui me va dans ce canton, poursuivi t-il,
c'est qu'on y trouve un petit chantillon au grand complet de la
meilleure des rpubliques. Il nous est rest trois colons amricains
dans toute la force du terme. Ils vous jureront srieusement et de
sang-froid, ici-mme, monsieur, que nous sommes dans le plus salubre et
le plus agrable coin du globe. Comme ce coq qui se cachait pour sauver
sa vie, et que son chant fit dcouvrir,  tout prix il faut qu'ils se
vantent; ils sont ns et mis au monde pour cela.

En parlant il regardait  travers la porte ouverte, et ses veux
tombrent sur un maigre individu, en souquenille bleue, coiff d'un
chapeau de paille, ayant entre ses lvres une courte pipe noire, et  la
main un immense gourdin en bois d'hickory des plus noueux. Le personnage
marchait, fumait, chiquait, crachait, tout  la fois, marquant son
passage par une longue trace de tabac dcompos.

Justement, en voil un! cria Mark. Hannibal Chollop, en personne.

--Ne le laissez pas entrer! murmura faiblement Martin.

--Oh! il n'en demandera pas la permission, rpliqua Mark.

Il avait dit juste; Hannibal Chollop entra gravement. Sa figure tait
presque aussi dure, aussi noueuse que son bton, ses mains  l'avenant;
sa tte ressemblait  un vieux balai de bruyre noire, et un
inbranlable chapeau la surmontait. Il s'assit sur le coffre des
Anglais, croisa ses jambes, regarda Mark, et dit, sans dranger sa pipe:

Eh bien, monsieur _Compagnie_ (Mark s'tait srieusement prsent sous
ce nom  tous les dennens), comment vous tirez-vous d'affaires?

--A merveille! rpondit celui-ci.

--N'est-ce pas M. Chuzzlewit que vous avez l? demanda  haute voix le
visiteur. Et vous, monsieur, comment vous tirez-vous d'affaires?

Martin secoua la tte, en s'abritant instinctivement sous sa couverture,
il s'apercevait qu'Hannibal, l'oeil fix sur lui, se prparait 
cracher, et comme le recommande la chanson, il prenait garde.

Ces prcautions sont superflues, monsieur, dit M. Chollop avec
complaisance; je suis  l'preuve de la fivre, mme la plus maligne.

--J'agissais par un motif tout personnel, reprit Martin, levant les yeux
de nouveau avec inquitude; vous sembliez sur le point de...

--Je sais calculer mes distances  un pouce prs, monsieur.

Et sur l'heure, M. Chollop donna la preuve de cette merveilleuse
facult.

Je ne demande monsieur, poursuivit-il, que deux pieds dans une
direction circulaire, et je m'engage  ne pas les dpasser. J'ai pris
une fois dix pieds, en cercle bien entendu, mais c'tait une gageure.

--J'espre que vous l'avez gagne, monsieur? dit Mark.

--Moi, monsieur? j'ai rafl les enjeux. Oui, monsieur. Chollop garda le
silence quelques instants, qu'il employa activement  complter le
cercle magique au centre duquel il sigeait; puis il reprit la parole.

Comment aimez-vous ma patrie, monsieur? demanda-t-il, fixant ses
regards sur Martin.

--Pas du tout, rpondit le malade.

L'Amricain continua de fumer sans la moindre motion, attendant que
l'envie de parler lui revint. Le moment arriv, il ta sa pipe et
reprit:

C'est tout simple; pour nous apprcier, il faut une certaine
lvation.... L'me de l'homme doit tre prpare  la libert, monsieur
Compagnie.

Ces derniers mots s'adressaient  Mark; car, sous l'excitation d'une
fivre ardente, que le bourdonnement monotone de cette insupportable
voix poussait jusqu'au dlire, Martin, plus qu' demi fou, fermait les
yeux, et, souhaitant le visiteur  tous les diables, s'tait retourn
sur son misrable grabat.

Et le corps, rpliqua Mark, qu'en dites-vous? ne lui faudrait-il pas
aussi quelque utile prparation? surtout s'il est destin  habiter un
bni petit marcage dans le genre de celui-ci?

--Appelez-vous den un marcage, monsieur? demanda gravement M Chollop.

--Mais il me semble qu'il n'y a pas de doute l-dessus, du moins pour
moi.

--Opinion tout  fait europenne, dit le major: aussi ne me
surprend-elle nullement. Que diraient vos millions d'Anglais s'ils
possdaient un pareil marcage au milieu de leur le mesquine, monsieur?

--Ils diraient que c'est un horrible trou, repartit Mark, et
prfreraient, je gage, qu'on leur inocult la fivre de toute autre
faon.

--_Europien!_ rpta Chollop avec une piti sardonique: de plus en plus
_europien!_

Il demeura alors immobile, silencieux, sombre, fumant; vraie chemine de
haut fourneau.

Vous ne vous sentez pas  l'aise, comme chez vous, dans den, pas vrai?
reprit enfin M. Chollop.

--Non, dit Mark; non assurment.

--Il vous manque les abus du vieux pays, n'est-ce pas? la taxe sur les
maisons?

--Les maisons, plutt.

--Vous n'avez pas ici d'impts sur les fentres! dit Chollop.

--Ni de fentres, ajouta Mark.

--Point de gibet, donjons, potences, tortures, menottes, poucettes,
chafauds, piloris! dit Chollop.

--Il faut nous contenter des pistolets  double batterie, des serpents 
sonnettes et des couteaux de Bowie; mais est-ce la peine d'en parler!
dit Mark.

Il fut heureux pour l'Anglais que la conversation ne se termint pas
d'une manire funeste. M. Chollop, fougueux patriote, muni d'une canne 
pe qu'il appelait agrablement sa _chatouilleuse_; d'un grand couteau
que, dans ses jours de bonne humeur, il nommait son _bistouri_, portait
constamment en poche, entre autre hochets, une paire de pistolets  sept
coups, et, par une singulire logique, se trouvait tre tout  la fois
ardent avocat de la libert et de l'esclavage, de la dmocratie et de la
loi de Lynch. Lorsqu'il avait, selon sa phrasologie, coup le sifflet,
ou frott les oreilles d'un homme d'une opinion contraire  la sienne,
et rfut les arguments d'un adversaire par l'envoi de quelques balles,
il s'applaudissait d'avoir plant l'tendard de la civilisation dans
les jardins sans bornes de sa patrie. Par bonheur, devanant toujours
les institutions de la grande rpublique. Chollop se prparait  pousser
plus loin, et vu ses apprts de dpart et l'tat de dsolation de la
colonie, il se contenta de rire de bon coeur de l'admirable astuce dont
Scadder avait fait preuve en _flouant_ les Anglais. Aprs quoi, M.
Hannibal Chollop demeura silencieux, aussi fidle  sa double occupation
qu'une des machines  vapeur de sa patrie et convaincu,  ce qu'il
paraissait, que la plus grande marque de dfrence que l'on pt donner 
des trangers tait de passer trois heures  convertir leur maison en
crachoir.

A peine avait-il enfin disparu, lui, sa chatouilleuse, son bistouri et
ses pistolets  ressorts, que Mark s'adressa  Martin;

Oh! vous pouvez mettre le nez hors de la couverture, monsieur, 
prsent, nous en voil dbarrasss. Mais qu'est ceci? poursuivit-il,
s'agenouillant pour mieux voir les traits bouleverss de son associ, et
pour soulever sa main brlante. Beau rsultat de tant de bavardage et
de rodomontades! Il a le transport maintenant, et ne me reconnat plus!

En effet, Martin, au plus mal, fut plusieurs jours  l'agonie, soign
tout le temps par les pauvres amis de Mark, qui s'oubliaient eux-mmes.

Quant  celui-ci, fatigu d'esprit et de corps, travaillant tout le
jour, veillant toute la nuit, soumis au plus maigre rgime et aux plus
durs labeurs, entour des circonstances les plus dcourageantes, jamais
il ne laissa chapper un murmure, jamais il ne se montra las ou abattu.
Si parfois Martin lui avait paru goste ou brusque, s'il avait eu lieu
de juger que l'nergie de son compagnon, toute de boutade, tombait au
premier choc de la mauvaise fortune, il oublia tout pour ne plus se
souvenir que des meilleures qualits du malade et se dvouer  lui corps
et me.

Plusieurs semaines s'coulrent avant que Martin et repris assez de
forces pour faite quelques pas aid d'une canne et soutenu par le bras
de Mark. Faute de bon air et d'une nourriture saine, son rtablissement
fut des plus lents, et sa convalescence durait encore, lorsque le coup
qu'il avait tant redout les frappa; Mark tomba malade.

Il avait bravement lutt, mais la fivre fut la plus forte.

Tout  plat pour l'heure, monsieur, dit-il un matin en retombant sur
son lit, mais joyeux tout de mme!

Abattu de fait et sous un lourd fardeau, comme personne ne devait le
savoir mieux que Martin.

Si les amis de Mark s'taient montrs bons et tendres pour un compagnon,
pour lui ils le furent cent fois davantage. Maintenant le tour de Martin
tait venu:  lui de s'asseoir et de veiller prs du triste chevet,
coutant pendant les longues nuits chaque lugubre son qui vibrait 
travers la vaste et sombre solitude;  lui d'entendre le pauvre Mark,
dans ses rveries dlirantes, tour  tour jouer aux quilles dans la cour
du Dragon, faire de tendres remontrances  mistriss Lupin, chanceler 
bord du paquebot, parcourir les routes de la vieille Angleterre avec
l'ancien ami Tom Pinch, incendier les souches pourries des arbres de
l'den, tout cela  la fois.

Mais ds que Martin lui donnait  boire, lui administrait quelque
mdicament, lui rendait n'importe quel service, ou rentrait au logis
aprs les corves du dehors, l'inbranlable Mark se rveillait pour
s'crier: Toujours gaillard, monsieur, toujours content!

A la fin le nouveau garde-malade ne put s'empcher de remarquer la
conduite de celui qui jamais ne lui avait fait l'ombre d'un reproche,
jamais n'avait laiss chapper un soupir de regret, et qui s'efforait
encore de demeurer immuable et ferme. Martin s'tonna qu'un homme, n
sans aucun des avantages qu'il possdait lui-mme, montrt une aussi
relle supriorit. La ruelle d'un malade, surtout celle du joyeux
compagnon que Martin avait toujours vu agir, et toujours pour autrui,
offre de favorables chances  la rflexion. Le matre en vint  se
demander pourquoi cette diffrence entre son serviteur et lui.

Les frquentes visites de leur compagne de traverse, l'ancienne amie de
Mark, contriburent  la solution du problme, en suggrant  Martin
l'ide que, dans l'aide qu'il avait, ou plutt qu'il n'avait pas prte
 cette femme, et celle qu'il en recevait, la diffrence n'tait pas
moins saillante, et pas plus en sa faveur; de penses en penses, ces
mditations finirent par l'affecter profondment.

La nature de Martin tait originairement gnreuse et franche; mais il
avait t lev dans la maison de son grand-pre, et frquemment les
vices domestiques les plus bas se propagent pour s'entre-dvorer
ensuite, l'gosme surtout. Martin, ds l'enfance, avait instinctivement
raisonn ainsi: Mon tuteur pense tellement  lui, que si je ne songe 
moi de mon ct, je serai infailliblement oubli. En consquence, il
avait grandi pour devenir personnel. Mais il ne se l'tait jamais avou.

Si quelqu'un l'et tax d'gosme, il et repouss l'accusation comme une
infme calomnie. Pour branler la bonne opinion qu'il avait de lui-mme,
pour qu'il s'interroget srieusement et  fond, il fallut qu' peine
relev de son lit de souffrance, il et  veiller prs de celui d'un
autre moribond, et pt toucher au doigt tout ce qu'avait de pauvre, de
dpendant, de misrable, ce _Moi_, qui venait  peine d'chapper  la
tombe.

En passe de rflchir (il eut de longs mois pour le faire) sur sa propre
gurison et sur l'tat dsespr de Mark il fut enfin amen  considrer
lequel des deux il et mieux valu qui fut pargn, et pourquoi. L'pais
rideau tir entre lui et sa conscience se leva alors quelque peu, et le
_Moi_, toujours le _Moi_ si perfectionn de nos jours,  l'trange
satisfaction de nos modernes philosophes, commena  se laisser
entrevoir.

Durant ces longues heures o il semblait qu'il n'et plus qu' attendre
le dernier soupir de Mark, il se demanda, comme tout homme se serait
senti pouss  le faire en pareil cas, s'il avait rempli ses devoirs
envers cet ami dvou. Avait-il mrit cette fidlit, ce zle sans
bornes? y avait-il rpondu?--Non.--Quelque courtes qu'eussent t leurs
relations, il s'avoua qu'en mainte et mainte circonstance, il avait
encouru le blme: et comme il s'efforait toujours de remonter  la
cause, le rideau lentement lev lui dcouvrit le _Moi_, encore le _Moi_,
toujours le _Moi_, de plus en plus largi.

Il se passa longtemps, nanmoins, avant que Martin pntrt assez avant
dans la connaissance de lui-mme pour discerner l'entire vrit. Mais,
dans la terrible solitude de ce hideux dsert, toute esprance brise,
toute ambition teinte, et la mort rlant constamment  la porte, la
rflexion rgnait, comme sur une ville assige de la peste; et, frapp
 la fin de ce qui, en tout temps, avait manqu  sa vie, Martin
dcouvrit en plein la tache gangrene.

Pour cette dure leon, den tait la bonne cole, et cachait, dans ses
marcages infects, dans ses impntrables taillis, dans son air
pestilentiel, d'admirables prcepteurs, arms d'arguments sans rplique.

Convaincu qu'il avait nourri dans son sein un profond gosme, Martin
s'arrta  la rsolution solennelle, si jamais il recouvrait la sant,
de ne plus songer qu' draciner ce vice. En attendant, se dliant 
juste titre de lui-mme, il ne voulut parler  son malade ni de repentir
du pass, ni de projets pour l'avenir, et se contenta de tenir les yeux
fermement attachs  son but. L'orgueil n'tait pour rien dans cette
dcision, c'tait humilit pure, vrai courage, tant den l'avait jet
bas, tant den le relevait haut.

Aprs de longues souffrances, de mortelles crises, pendant lesquelles,
lorsque la force de parler manquait au patient, il s'essayait  tracer,
sur l'ardoise, d'une main dfaillante; Toujours joyeux! Mark commena
 aller moins mal; puis il retomba. Les symptmes, plus ou moins
favorables, alternrent; enfin, la convalescence prit le dessus.

Ds que son compagnon fut en tat de parler sans fatigue. Martin le
consulta sur un plan que, peu de mois auparavant, il et excut sans
s'inquiter de l'opinion de personne.

Notre situation est videmment dsespre, lui dit-il; le lieu est
dsert, le dplorable tat de la colonie est connu; vendre le lot que
nous avons achet, n'importe  quel rabais, deviendrait impossible,
quand ce ne serait pas dloyal. Le point vers lequel doivent tendre
toutes nos penses, c'est de quitter den pour jamais, et d'aller revoir
l'Angleterre. Mais comment, par quels moyens? Il s'agit seulement de
retourner au pays, Mark!

--Seulement, monsieur: mais c'est tout! dit celui-ci. en insistant sur
le dernier mot.

--De ce ct de l'Ocan, un seul homme nous peut venir en aide,
poursuivit Martin; c'est M. Bevan.

--J'y pensais lorsque vous tiez malade, dit Mark.

--Si ce n'tait la perte de temps, j'crirais  mon grand-pre, et
j'implorerais de sa boute ce qu'il faut pour nous tirer de la trappe o
nous nous sommes si cruellement laisss prendre. Essaierons-nous d'abord
de M. Bevan?

--C'est un vritable gentilhomme, qui m'a toujours plu, rpondit Mark.

--La petite cargaison, que tout notre avoir a paye, pourrait peut-tre
encore produire quelque argent, ce qui aiderait  nous acquitter; mais,
ici, impossible de rien vendre.

--Pour chalands, on n'aurait que des cadavres, rpliqua Mark, en
branlant tristement la tte; des cadavres et des pourceaux!

--Faut-il crire et demander uniquement la somme ncessaire pour nous
faire atteindre New-York, ou tout autre port, ou nous pourrions ensuite
gagner notre passage par n'importe quel travail? D'ailleurs, je puis
expliquer  M. Bevan quelles sont mes relations de famille, et m'engager
 le rembourser ds que j'aurai mis le pied en Angleterre.

--Le pire serait qu'il dt non, et il peut dire oui. Si donc ce n'est
pas trop  contre-coeur que vous en essayez, monsieur...

--A contre-coeur! se rcria Martin. Non, non: c'est par ma faute que
nous sommes ici, et il n'est rien que je ne fasse pour nous en tirer. Le
souvenir du pass est pour moi un remords. Ah! Mark, si je vous eusse
consult plus tt, jamais nous ne serions venus ici.

Ebahi de cet aveu, Mark n'en protesta pas moins de toutes ses forces
qu'en tous cas les choses se seraient passes de mme, puisqu'il avait
mis dans sa tte de voir den du moment qu'il en avait entendu parler.

Laissant de ct la lettre  M. Bevan, l'anxieuse attente de la rponse,
les tonnements de Mark  mesure qu'il s'apercevait du changement de son
associ, et acqurait la certitude que dsormais il n'y aurait plus
aucun mrite  se maintenir de bonne humeur et joyeux auprs de lui;
passant mme sur la triste mort des deux petits camarades qui avaient si
tendrement accueilli M. Tapley  sa premire promenade dans den, nous
contemplerons nos voyageurs debout, au soleil levant, sur le pont du
navire qui les ramenait  New-York.

Courage! cria Martin saluant de la main les deux maigres figures dont
les ombres s'allongeaient sur la rive aplatie, nous nous retrouverons
encore quelque jour dans le vieux monde!

--Ou plutt dans l'autre, murmura Mark. Cela saigne le coeur de les voir
l cte  cte, immobiles, seuls! ah! c'est pis que tout!

Les deux amis changeront un regard, tandis que le vaisseau fuyait
rapidement; puis leurs yeux se reportrent sur la plage qu'ils venaient
de quitter. La hutte, avec sa porte toute grande ouverte et les arbres
abattus  l'entour, la stagnante brume du malin et le rouge soleil
entrevu au travers, les vapeurs qui s'levaient du rivage et du fleuve,
les rapides flots qui faisaient paratre et plus plate et plus triste la
boueuse grve qu'ils lavaient en courant; den enfin, plus d'une fois
depuis, hanta leurs rves; et  quelle joie alors de s'veiller et de
voir que ce n'tait qu'une ombre, un mirage du pass!

Nos voyageurs atteignirent enfin New-York, o les attendait l'excellent
M. Bevan, et nous les retrouvons en sret  bord du mme paquebot qui
les avait amens jadis, heureux de voir l'Amrique disparatre et se
fondre avec les images.

Eh bien! Mark,  quoi pensez-vous donc avec votre air grave? demanda
Martin.

--Eh! monsieur, je me demandais comment je m'y prendrais si j'tais
peintre, et charg de faire le portrait de l'aigle amricaine. Quelle
mine lui donnerais-je?

--La mine d'un aigle,  ce que je prsum.

--Non, monsieur, non, cela ne m'irait pas; je la ferais rassembler  la
chauve-souris,  cause de sa courte vue; au coq-d'inde, attendu sa
jactance, vu sa probit,  la pie; au paon,  cause de sa vanit; 
l'autruche, parce qu'elle croit, en cachant sa tte dans la boue, que
personne ne la verra.

--Et au phnix, interrompit Martin. Comme lui, elle peut s'lancer du
milieu ses cendres accumules par ses fautes et par ses vices, et
prendre un nouvel essor vers le ciel.



Modes.

Chaque jour amne une rvlation sur les modes d't, et cette mode,
nous la reconnaissons jolie et distingue dans son ensemble, lorsqu'elle
se compose, d'abord, d'une redingote en soie changeante ou  larges
rayures nues; ensuite d'une capote de crpe couverte d'Angleterre, et
enfin d'un mantelet charpe de dentelle noire.

Quant aux chapeaux, la paille  jour orne de rubans et de fleurs forme
la coiffure du matin, comme le chapeau de crpe sur lequel est pos un
saule marabout compose l'une des principales parures du soir. On
commence  voir aussi quelques chapeaux en paille de riz, orns, pour la
plupart, de rubans de nuances fonces; quelquefois pour adoucir ce que
ces teintes ont de trop dur, on y mle du tulle illusion.

[Illustration.]

Entre une foule de robes, nous signalerons les redingotes  revers trs
dcollets, dans le genre de celle qui est reprsente par notre dessin.
Puis les robes en taffetas broch,  rayure pompadour, garnies de hauts
volants en biais et dentels, presque sans fronces, bords, soit d'un
effil, soit d'un ruban assorti  l'toffe et plisss au bord; le
corsage plat dcollet et  pointe, avec berthe dentele, ouverte sur
l'paule et lace.

On voit encore sur les robes du soir beaucoup de garnitures en
dentelles, et cela a trs-bon air; mais dans cette saison, nous leur
prfrons les garnitures de rubans, de fleurs ou de tulle illusion,
poses en biais et en forme de tablier.

Pour les toilettes de campagne dont un s'occupe dj, il se fait des
redingotes amazones en coutil de fil blanc ray de couleur. Les corsages
en sont trs-montants et ferms par une range de boutons en ivoire; les
manches en amadis ont au bas un revers boutonn de mme que le corsage.



Antiquits trouves  Hrouval.

Lorsqu'on va de Paris  Rouen par la route d'_en haut_, on remarque,
avant d'arriver  Gisors, sur la gauche, une haute colline couronne
d'une vieille tour en ruines. Comme tous les lieux levs et faciles 
dfendre, cette colline a t habite ds les temps les plus reculs.
Les druides y construisirent un collge qui, si l'on en croit la
tradition, communiquait, par des signaux, avec celui de Montmartre. Plus
tard, un temple de Jupiter remplaa ce premier tablissement druidique,
et  ce temple paen succda, pendant l're chrtienne, la tour dont les
ruines existent encore, et qui prit le nom de _Montjavoult._

Sept hameaux composent le village dissmin autour du vieux chteau de
Montjavoult. De ces hameaux, le plus intressant pour le gologue et
pour l'antiquaire est, sans contredit, celui de Hrouval, situ dans une
position charmante,  l'entre d'un troit vallon qui dut autrefois
servir d'amphithtre et de cirque. On ne peut y remuer profondment la
terre sans trouver des antiquits gauloises ou romaines. Il y a quelques
annes, on y dcouvrit cinq tombeaux gaulois; tout rcemment encore, un
cheval, en tranant la charrue, s'enfona subitement dans une excavation
ouverte sous ses pieds, c'tait un ancien tombeau. Un homme d'esprit et
de got, qui a le bonheur de possder une proprit dans ce beau pays,
ordonna immdiatement des fouilles, que ses ouvriers viennent d'achever.
Nous avons vu, dans son salon de Paris, les curieuses antiquits dont
nous croyons devoir offrir  nos abonns un dessin fidle.

[Illustration: Urnes en terre rouge et noire, pe en fer et chaise en
bronze provenant d'un tombeau antique dcouvert  Hrouval.]

[Illustration: Bracelet de verroterie, boucles et bague en bronze
trouvs  Hrouval.]

On trouva successivement,  un mtre environ au-dessous du sol, neuf
sarcophages en pierre placs du levant au couchant; mais les pierres
brises avaient laiss pntrer les terres, qui se trouvaient mles aux
dbris humains. Un seul tombeau tait intact. On l'ouvrit. Il renfermait
deux crnes, qu' leurs dimensions diffrentes, on reconnut aisment
pour le crne d'un homme et celui d'une femme; des bracelets de
verroterie de diverses couleurs taient mls aux ossements de la femme
 la hauteur des bras.

Prs des ossements de l'homme se trouvaient une pe en fer, des
anneaux, de nombreux ornements en bronze antique, un style et des
boucles de mme mtal parfaitement travaills.

Parmi ces anneaux, on en remarquait un d'une forme si gracieuse, qu'on
pourrait le prendre pour une bague moderne. Il est surmont d'un chaton
creux, destin sans doute  renfermer des cheveux, des parfums ou du
poison. Enfin ce tombeau contenait encore, dit le journal auquel nous
empruntons ces dtails, un ornement de bronze, garni de petites pierres
qu'on croirait montes sur argent et ayant la forme des mdaillons que
les femmes du dix-neuvime sicle portent au col ou des broches qui leur
servent  attacher leurs chles et leurs robes.

Cette spulture tait sans doute celle d'une femme gauloise et d'un
guerrier romain. Le crne de l'homme paraissait fractur par une
blessure. Il tait entour d' ornements en fer rongs par la rouille, et
dont on ne pourrait reconnatre aujourd'hui l'usage; puis, enfin, prs
de ses ossements tait place une urne en terre rouge, orne de lgers
dessins en creux. Les tombeaux voisins renfermaient deux autres urnes en
terre bleue de formes assez lgantes. Une mdaille de
Faustiana-Augusta, trouve  quelques pas de l et trs-bien conserve,
peut indiquer l'poque  laquelle ces spultures appartiennent.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS

La fantaisie a ses limites.
La beaut, en gnral, court aprs les hommes qu'elle croit d'honneur.

[Illustration: Nouveau rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844, by Various

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