Project Gutenberg's Le dernier des commis voyageurs., by Louis Reybaud

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Title: Le dernier des commis voyageurs.

Author: Louis Reybaud

Release Date: September 19, 2014 [EBook #46902]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DERNIER DES COMMIS VOYAGEURS. ***




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                   Le dernier des Commis Voyageurs.

                             Par Louis Reybaud

                    [Illustration: Portrait de l'auteur.]

                       Produit par Gutenberg.org



                                   PRFACE

Ce livre a t publi anonymement en format feuilleton dans le journal
"L'Illustration", entre le 30 mars et le 8 juin 1844. Pour en faciliter
l'accs, Gutenberg.org le rdite aujourd'hui en format de livre
lectronique.

Il ne semble pas qu'il ait t publi,  ce jour, sans aucun autre
soutien, bien qu'il ait paru dans "Nouvelles de Louis Reybaud" (1852),
avec trois autres nouvelles, et en 1856 avec une histoire courte "Les
aventures d'un fifre."


I

UN RELAIS.

Plaisantons pas, voyageurs; laissez-moi gouverner ma mcanique. La cte
est rapide, voyez-vous: nous tombons  pic sur Tarare.

--Conducteur, soyez calme! La mcanique, a me connat. J'ai vu prir le
sabot et natre la mcanique. Vous avez affaire  un routier.

--Possible, voyageur; mais une imprudence est vite commise. S'il
arrivait un accident, on me mettrait  pied.

--Conducteur, vous tes jeune: autrement votre mot serait sans excuse.
Vous ne connaissez donc pas le vieux troubadour, l'ancien des anciens...
Diable de palonnier, comme il s'emporte!

--Mais serrez donc le frein, voyageur; la pente nous gagne.

--C'est fait, conducteur; on ne prend pas le vieux troubadour en faute.
Voil! Nous allons nous insrer doucement dans Tarare. N'empche que
votre palonnier ne soit une pauvre bique. Dites donc, postillon?

--De quoi, m'sieur?

--Conseillez  votre matre, mon garon, de ne prendre des limousins que
pour l'arbalte. Au limon, toujours des normands ou des comtois, des
races carres; beaux poitrails, croupes normes: il n'y a que cela pour
tenir  la descente:

                                 Et vogue la berline,
                                Qui porte mes amours.

Cette conversation, mle de chants, se passait sur l'impriale de l'une
des grandes messageries qui font le service entre Paris et Lyon par la
route du Bourbonnais. Le principal interlocuteur tait un petit homme
trapu, vigoureux, et dont la figure ronde et joviale exprimait cette
satisfaction qui nat d'une sant parfaite et d'un merveilleux estomac.
Les rides du visage accusaient une cinquantaine d'annes, mais des
annes lgrement portes et qui n'avaient nui ni  l'enluminure du
teint, ni  la vivacit de l'oeil, ni  la ptulance des allures. Le
buste tait puissant, le cou large, les cheveux gris et coups ras, le
nez un peu camard, l'oreille rouge, la denture encore belle, le front
court et sillonn. La force de la musculature et la richesse du sang
clataient chez ce sujet, et son florissant aspect donnait une grande
ide de l'harmonie de ses fonctions digestives.

C'est  Moulins, au milieu de la nuit, que l'on avait pris le nouvel
hte de l'impriale. Depuis qu'il s'y tait install, personne autour de
lui n'avait eu un instant de repos. La temprature tait froide et les
autres voyageurs auraient voulu se dfendre contre l'air extrieur 
l'aide des rideaux de cuir qui garnissaient leur demeure arienne.
Impossible: le nouveau venu les cartait avec une obstination
infatigable, et semblait avoir fait un pacte avec la bise. Il est vrai
qu'il avait pris ses prcautions: la houppelande double de peaux de
mouton, les bottes fourres, la casquette de loutre rabattue sur les
oreilles, et par-dessus tout cela le manteau bleu de ciel avec l'agrafe
en similor. Notre homme s'agitait, soufflait sous ces enveloppes,
coudoyant ses voisins ou les inquitant par des pitinements opinitres.
Dsormais,  ses cts, personne ne s'appartint plus; il semblait tre
le matre, le souverain de cette voiture. Son aplomb dominait le
conducteur, et les postillons avaient pris le parti de lui obir. A
chaque relais il mettait pied  terre, non sans fouler les orteils qui
se trouvaient sur son passage; puis,  peine remont, il allumait une
norme pipe allemande et infectait de fume les trois pauvres diables
que leur toile avait fait asseoir sur les mmes banquettes que lui.

Quand le jour parut, ce fut un autre mange. Dans le moindre bourg, dans
les hameaux mme, cet homme trouvait quelqu'un  apostropher, quelques
mots  changer.

Bonjour, pre Picard.

--Tiens! ah! c'est vous, troubadour?

--Oui, mon bonhomme, c'est moi; et la mre Picard, et les petits Picard,
comment tout ce monde-l se comporte-t-il:

--Trs-bien, troubadour,  souhait; faites honneur. Ah a! dgringolez
donc de votre perchoir; il y a le temps de se gargariser avec un peu de
fil-en-quatre.

--A la bonne heure! en voil une d'ide. Oh! le conducteur! oh! le
postillon, par ici! voil un homme gnreux qui rgale. En avant le
fil-en-quatre, et vive le pre Picard!

                                Ah! comme on entrait
                                Boire  son cabaret!

Quelques lieues plus loin, la scne variait. Du haut de son observatoire
notre remuant voyageur apercevait,  une certaine distance, un picier
sur le pas de sa porte, et s'improvisant un porte-voix  l'aide de ses
deux mains:

Pre Jaboulot, criait-il, combien vous reste-t-il de sacs de poivre du
dernier envoi de la maison Grabeausec et compagnie?

--Quatre sacs, troubadour; de la vraie drogue, impossible de les vendre.

--Fouette, postillon, rpliquait le voyageur, en accompagnant ces mots
d'un geste qui exprimait  son interlocuteur lointain le regret de
n'avoir pu saisir et comprendre ses paroles.

Cet homme remplissait ainsi les grands chemins de son activit, et
menait  lui seul plus de bruit que tout le coche ensemble. Peu  peu le
conducteur s'tait vu forc de lui abandonner une partie de ses
attributions; il surveillait l'attelage, ajustait les traits, sonnait de
la trompette, faisait jouer la mcanique, prodiguait ses conseils aux
postillons, s'emparait du fouet et l'agitait d'une manire bruyante.
Quand ces ressources taient puises, il entamait son rpertoire de
chansons, et cherchait  justifier le surnom de _troubadour_ sous lequel
il paraissait fort connu et presque populaire dans la contre, l'assaut
du grave au doux, il puisa son _Branger_ pour en venir  des romances
couvertes d'une gaze beaucoup plus diaphane. Ses voisins semblaient
moins charms qu'impatients de cet exercice vocal; mais l'artiste n'en
continuait que de plus belle  les combler de refrains et de flonflons.
Probablement il s'inquitait peu des impressions de son auditoire; son
propre suffrage lui suffisait. De leur ct, ses compagnons avaient pris
le parti d'opposer  ce dbordement un silence et une rsignation
exemplaires, et cette patience ne se dmentit qu'au dernier tournant de
la descente qui aboutissait  la Grande-Rue de Tarare.

Monsieur, se hasarda alors  dire l'un des voyageurs, nous voici au
relais; si vous modriez les clats de votre voix? On va nous prendre
pour une meute.

Celui qui parlait ainsi tait un jeune homme de vingt-cinq ans, blond,
dlicat, presque imberbe, d'une physionomie douce et heureuse. Depuis
que le personnage qui rpondait au surnom de _troubadour_ avait fait
invasion dans le cabriolet, il s'tait appliqu  lui laisser tous ses
aises et  ne point gner ses mouvements. Pelotonn dans un coin, il
s'efforait d'occuper le moins d'espace possible, et se contentait de se
dfendre contre les carts d'une pantomime turbulente. Le troubadour
aurait d lui tenir compte de cette longue condescendance; cependant il
mit quelque aigreur dans sa rponse.

Jeune homme, lui dit-il, on pourrait croire que vous tes tranger  la
Charte constitutionnelle et aux lois du royaume.

--Mais, monsieur, il me semble...

--Au fait, vous tes jeune, et vous n'avez pas triomph en juillet pour
la dfense des lois:

                          Au sein d'une masse profonde.
                          Qui guide leurs drapeaux sanglants?
                          Dessous une perruque blonde,
                          C'est Lafayette en cheveux blancs.

--Encore une fois, monsieur...

--Deux minutes d'attention, jeune homme. Que dit la Charte, article 3:
Tout Franais a le droit de publier ses opinions; la censure ne pourra
jamais tre rtablie.

--Eh bien?

--Je publie mes opinions par la voie ou plutt par la voix des romances,
et vous attentez  ma libert individuelle, vous me ramenez aux mauvais
temps de la censure, en m'interpellant hors de propos.

--Cessez vos railleries, monsieur.

--Jeune homme, coutez votre ancien jusqu'au bout. Je suis Potard, le
fameux Potard, autrement dit le vieux troubadour, doyen des commis
voyageurs de l'picerie et de la droguerie lyonnaises. Il faut que ce
conducteur soit excessivement jeune pour ne pas connatre le pre
Potard, le vieux troubadour. De Lille en Flandre jusqu' Bayonne, tous
les conducteurs me connaissent; ils ont tous fum avec moi le calumet de
l'amiti et partag le petit verre de la sympathie. Il n'y a qu'un
Potard au monde comme il n'y a qu'un Napolon. Bon garon, viveur,
noceur, balochard mme, mais inflexible sur les principes:

                               Plutt la mort que l'esclavage!
                               C'est la devise des Franais.

--Mon Dieu, monsieur...

--Maintenant que je me suis dboutonn, jeune homme, que j'ai mis mon
coeur  jour, comme, si j'tais de verre,  votre tour pour les noms,
prnoms et qualits. A propos, j'oubliais d'ajouter que je voyage pour
les Grabeausec et compagnie, rue du Bt-d'Argent; premire maison de
droguerie, ayant des relations dans les deux Indes: voil.

--Moi, monsieur, je me nomme Edouard Beaupertuis, et je reprsente la
maison de mon pre Beaupertuis et Blainval, articles chles, soieries et
nouveauts.

--Beaupertuis de la rue Caillou? tablissement connu, riches fabricants,
des gens qui travaillent avec leurs capitaux. Jeune homme, je vous en
flicite. Que ne parliez-vous plus tt? Les Beaupertuis, malpeste! c'est
du bon papier, premire valeur. On leur donne 500,000 francs de fortune,
haut la main. Touchez l, mon cher, touchez l!

On venait d'arriver au relais, et dj les voyageurs descendaient un 
un de la voiture; le conducteur dclara qu'il accordait trois quarts
d'heure pour le djeuner. L'htesse du Lion-d'Or se tenait, en tablier
blanc,  l'une des portires et invitait la compagnie  se rendre dans
la salle  manger. Edouard Beaupertuis eut beau faire, il ne put se
dbarrasser des treintes du pre Potard. Le vieux troubadour l'emmena
vers l'htellerie en chantant:

                          Point de chagrin qui ne soit oubli
                          Entre l'amour et l'amiti.

Jeune homme, ajoutait-il, vous dbutez dans la carrire des voyages; je
veux faire votre ducation. Vous me revenez, saprelotte, vous me
revenez! J'ai une lgion d'lves qui battent les grandes routes, et il
y a parmi eux des sujets qui me font honneur. Cependant, faut-il
l'avouer, le feu sacr n'y est plus. Pour caroller la pratique, je ne
dis pas; mais pour le coeur, pour l'amour de la patrie et surtout pour
la romance, il y a dchet, un cruel dchet. Vous parlez  ces
jouvenceaux de notre illustre Branger, Connais pas, qu'ils
rpliquent. Voil pourtant o nous en sommes: les grandes traditions se
perdent. Le commis voyageur aime mieux roucouler un air de _Robert le
Diable_ que _le Dieu des Bonnes Gens_; l'institution est en dcadence,
c'est tois:

                      Le verre en main gament je me confie
                      Au dieu des bonnes gens.

Le vieux troubadour tait trop expert en matire de grandes routes pour
pousser plus loin l'entretien. Le djeuner tait servi, et il fallait se
mettre  table sur-le-champ, sous peine de donner de l'avance aux autres
convives. Le pre Potard changea avec la servante un coup d'oeil
d'intelligence, choisit une place  porte des grosses pices, et ouvrit
la tranche devant un canard flanqu de navets. A peine avait-il
commenc les oprations, que le conducteur entra.

En voiture, messieurs! s'cria-t-il.

Un sourire effleura les lvres du troubadour.

Conducteur, dit-il, le jeu est vieux, trs vieux; rservez-le pour une
meilleure occasion. Avec le pre Potard, c'est peine perdue. Il y a
temps pour tout; songeons d'abord aux lgumes. Vous offrirai-je des
aiguillettes de ce palmipde, conducteur? Pristi! le drle se dfend
joliment. Il faut qu'il suit mort centenaire.

En mme temps, le commis voyageur de la maison Grabeausec et compagnie
plongeait le couteau dans les entrailles de la bte, et le retirait avec
un morceau de papier embroch au bout de la lame.

Par exemple, s'cria-t-il, en voil une svre. Un canard savant! un
canard qui digre le papier et se nourrit d'criture! c'est du nouveau!

Cette dcouverte rpandit quelque tonnement parmi les convives; on
examinait  la ronde ce morceau de papier fix au bout du couteau, sans
pouvoir s'expliquer par quel hasard il se trouvait log dans le ventre
de l'animal. Le pre Potard semblait lui-mme fort intrigu, quand tout
 coup on le vit bondir sur sa chaise et se frapper le front;

J'y suis! je l'ai trouv! Passez-moi l'objet; nous allons rire. Je
parie que c'est ce farceur d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie,
qui a mont le coup. Passez-moi l'objet, vous dis-je; je suis curieux de
voir cela.

Le couteau, aprs avoir fait le tour de la salle, se trouva de nouveau
entre les mains du vieux troubadour. Il en dtacha le papier et l'ouvrit
avec quelques prcautions. A peine eut-il jet les yeux dessus, que sa
physionomie s'anima.

Silence! messieurs, s'cria-t-il. Ceci vous reprsente un acte civil de
la plus haute importance: c'est l'extrait mortuaire concernant le
volatile ici tendu. L'pitaphe est courte, mais expressive: 2 fvrier.
Nous voici au 15; c'est donc treize jours pleins. Je ne m'tonne plus
que le dfunt soit si coriace; il passe peu  peu  l'tat de momie.
J'en ai vu au Louvre,  Paris, qui sont moins solides que celle-l. Il
est vrai que le canard est d'une conservation plus facile qui l'homme.

Les convives riaient  gorge dploye, et le papier accusateur circulait
encore une fois autour de la table.

C'est gal, ajouta le vieux troubadour, l'ide est jolie. J'en reviens
 dire qu'il n'y a qu'Alfred, de la maison Papillon, qui ait pu l'avoir.
Satan farceur, tu me rendras jaloux! A ce moment, le conducteur, qui
s'tait absent pendant quelques minutes, reparut  la porte de la salle
 manger.

En voiture, messieurs, dit-il.

--Ah! conducteur, s'cria le pre Potard en l'interrompant, vous
commencez  devenir fastidieux, mon cher. Bon pour des conscrits de
s'effaroucher; mais quand on a sur le dos trente-cinq ans de voyages, on
connat les rengaines Voyons, conducteur, nous ne sommes pas ici pour
faire les affaires de l'aubergiste; au contraire. Soyons calme, mon
camarade, et rinons-nous  fond le gosier; c'est trs-salubre.

                     A boire,  boire,  boire!
                    Nous quitterons-nous sans boire?
                    Nous quitterons-nous sans boire un coup?

Bon gr, mal gr, il fallut que le conducteur en passt par ce que
voulait le pre Potard: le vieux troubadour s'emparait tout  fait du
commandement. Sur l'article de la nourriture, il tait d'ailleurs
inflexible; il voulait s'en donner dans toute la plnitude de son
apptit, et avec le calme d'un estomac sr de sa force. Toutes les
htelleries du Bourbonnais et de la Bourgogne le connaissaient: on le
savait implacable dans ses rancunes, mais fidle dans ses amitis.
L'aventure du canard tait arrive aux oreilles du matre de
l'tablissement; il comprit qu'il fallait touffer cette affaire, et
improviser une rparation. A l'instant la table fut couverte d'une
profusion de mets, et les plus fins, les plus recherchs, furent placs
devant le pre Potard, avec un petit beaujolais dont la couleur semblait
toute autre que celle du vin qui garnissait le reste de la table. Le
vieux troubadour comprit la porte de ces attentions, et s'empressa d'y
faire honneur. Il passa du vol-au-vent  la galantine, du veau aux
carottes au civet de livre, expdia un jeune poulet, et se prcipita
sur le fromage comme un homme  jeun. Il tait vraiment beau sur ce
champ de bataille, qu'il jonchait de dbris. Au milieu d'aussi furieux
coups de dent, il trouvait encore quelques mots  placer:

Dcidment, messieurs, le canard de tout  l'heure tait une erreur,
une pure erreur: l'hte doit y tre tranger; Alfred, de la maison
Papillon, aura tout fait. Voyez, ajouta-t-il, comme pour s'acquitter
d'une dette d'honneur, voyez comme on djeune ici. J'ai pass cent
trente fois au Lion-d'Or; toujours le mme service, toujours des
compotes de pommes et des meringuer, au dessert. Nulle part on ne
travaille le vol-au-vent comme dans cette maison; et puis, c'est
suprieurement garni: des quenelles, des crtes de coq, des champignons,
des truffes; on n'y pargne rien.

Pendant tout le temps que se prolongea cette scne, le conducteur se
tint sur le seuil de la porte, visiblement contrari, mais n'osant pas
persister dans ses fonctions de trouble-fte. Enfin, lorsque quarante
minutes se furent coules ainsi, il reprit timidement la parole:

Si nous montions en voiture, messieurs: nous avons trois heures de
retard.

--Adjug pour cette fois, conducteur, rpliqua le pre Potard; le temps
d'engloutir le pousse-caf, et nous sommes  vous.

Tout le monde se leva, et les comptes se rglrent. Le vieux commis
voyageur portait la main  la poche, quand l'aubergiste entra et le prit
 part:

Allons donc, troubadour, lui dit-il, vous voulez plaisanter.

--De quoi! pre Robineau: les bons comptes font les bons amis. Trois
francs pour tout le monde, quarante sous pour les copins: voil.

--Rien de rien, troubadour; vous m'avez sauv une tuile; c'est moi qui
vous dois du retour.

--En voiture, messieurs! cria de nouveau le conducteur.

La diligence s'branla, et cinq heures aprs elle entrait dans le
faubourg de Vaize, traversait la Sane, et venait dposer les voyageurs
sur la place des Terreaux.

Jeune Beaupertuis, dit alors le vieux troubadour  son compagnon de
route, sans adieu, n'est-ce pas? Voici mes divers domiciles: de huit 
dix heures du matin, au _caf Casati_; dans la journe, chez les
Grabeausec; le soir, au _caf de la Perle_, entre neuf et minuit; chez
moi, jamais, place Saint-Nizier, maison du boulanger, au troisime, la
porte en face, disposez du pre Potard  la vie et  la mort. Il pleut,
je me sauve.


II

LA PLACE SAINT-NIZIER.

Ce qui frappe le plus vivement l'oeil de l'observateur, quand il
parcourt la ville de Lyon, c'est le soin avec lequel on y a mnag et
employ l'espace. A peine  et l aperoit-on quelques grands
dcouverts comme les places des Terreaux et de Bellecour; partout
ailleurs ce n'est qu'un entassement confus de maisons si hautes que le
jour en est presque intercept. On chercherait vainement, hors de la
ligne des quais, une perspective rgulire, une de ces rues largement
ouvertes o la lumire et l'air se jouent librement. Le coeur de la
cit, qui va de la rue des Capucins  la rue Saint-Dominique, est
sillonn de ruelles qui se brisent d'une manire ingale, et forment un
labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouillards et un
pais nuage de fume.

Cette disposition de la seconde ville du royaume s'explique par son
assiette mme. Les deux grands cours d'eau sur lesquels elle est situe
s'y resserrent de telle faon qu'il a fallu tirer le plus de parti
possible de l'troite langue de terre qui les spare. La presqu'le de
Perrache, qui offre aujourd'hui un prcieux moyen d'agrandissement; la
vaste plaine qui s'tend des Brotteaux  la Guillotire, et o s'lve
une cit nouvelle, n'taient autrefois que des marcages ou tout au
moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eut t dangereux de
btir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaisse
d'un ct par les hauteurs de la Croix-Rousse, de l'autre par les
escarpements de Saint-Just et de Fourvires. De l cette ncessit de
resserrer et d'exhausser les habitations, en mme temps que l'on
rduisait outre mesure l'espace abandonn  la circulation et  la voie
publique. Aussi un genre de luxe que possdent toutes les villes de
province, et auquel Paris lui-mme ne renonce que peu  peu et  regret,
celui des cours et des jardins, est-il absolument ignor  Lyon. La
vgtation y est pour ainsi dire supprime, et les vides intrieurs
mnags dans les constructions sont  peine suffisants pour les clairer
et les arer de manire  les rendre habitables. Nulle part les maisons
ne ressemblent davantage  des niches, et le bourdonnement sans fin qui
s'lve de cette enceinte affaire rend cette ressemblance plus
frappante et plus juste encore.

La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces
que l'on a pu mnager dans l'intrt de la salubrit publique. Une
magnifique glise, dont le style tient du gothique et du lombard, en
occupe le centre, et tout autour de l'difice religieux s'est tabli un
bazar qui tmoigne en faveur de la tolrance de nos anctres, ou tout au
moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du
Lyonnais. Un march, garni d'choppes, couvre le reste de la place, et
le bruit des cloches s'y mle incessamment aux cris des marchands et aux
mille plaintes des animaux exposs en vente. Rien n'est plus bizarre et
plus choquant que l'aspect de ce chef-d'oeuvre de l'architecture du
moyen ge termin par des talages de fripiers, de crmiers, de bouchers
et d'herboristes, qui lui font une espce de soubassement. Aucune
profanation ne saurait affliger davantage l'artiste et troubler autant
son admiration.

Au sixime tage d'une maison qui borde cette place, on pouvait
remarquer, il y a peu d'annes, deux croises qu'unissait entre elles
une vgtation extrieure. Des tiges de capucines et de pois de senteur,
partant des impostes et grimpant le long de la faade sur des soutiens
invisibles, dcrivaient un arc rgulier et se paraient d'une foule de
fleurs qui ressemblaient de loin  autant de clochettes. A diverses
reprises, dans le courant de la journe, on voyait s'avancer timidement,
dans ce cadre de verdure, une tte blonde, un visage charmant quoiqu'un
peu ple. C'est l que le pre Potard avait son domicile lgal. Quelle
tait cette fe du logis? En garon qui sait calculer, et  qui
l'habitude des affaires a inspir une dfiance incurable, Potard n'avait
jamais voulu se marier. Absent pendant dix mois de l'anne, il craignait
les suites de ce dlaissement forc, et n'entendait pas donner prise 
la raillerie. Il avait donc,  diverses reprises, refus des partis
avantageux.

Mais quelle tait alors la jeune fille qu'on voyait chaque matin
paratre  cette croise de la place Saint-Nizier, semblable  une fleur
dtache du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivit dans ses
habitudes, il tait facile de voir qu'elle agissait en matresse de la
maison. Absent ds le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des
stations fort courtes, et il rentrait le soir, sans bruit,  une heure
assez avance. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisant  ce
sujet, en clbrant sa conqute et lui faisant compliment d'une aussi
bonne fortune; mais il entrait alors dans de telles colres, et
repoussait si nergiquement les allusions et suppositions graveleuses,
qu'on s'tait accord  tirer un voile sur ce mystre de sa vie et 
l'oublier compltement. En ce qui concernait ce dtail, le troubadour
tait intraitable: il drogeait il tout,  son humeur,  son caractre,
 ses habitudes. Lui, si ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors
d'un voile sombre et ne se laissait pas pntrer. Au caf, en voyage,
sur la place publique, il tait toujours le factieux. Potard, Potard le
troubadour; mais son domicile tait mur pour les curieux, et mme pour
ses amis les plus intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis
les pieds.

Comme le romancier a des privilges surnaturels, et que les portes les
mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le
voile qui couvre cet intrieur, dt le pre Potard s'en formaliser. Il
est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle  manger
dont la propret fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en
gnral, un contraste qui affecte fort dsagrablement le regard.
L'escalier tout en pierres massives, mal quarries et d'un parement
grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'asprits boueuses
que les pieds des passants tendent  exhausser peu  peu, et se
dveloppe, sur une hauteur de huit tages, par une cage enfume, informe
et dont les parois salptres sont dans un tat de suintement perptuel.
Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrs
sans fin qui sont vous  l'humidit et aux tnbres. Le badigeon, qui
pourrait leur rendre quelque clart, semble ignor  Lyon, et la ville
qui confectionne des tissus si brillants et si dlicats semble se plaire
dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier
pour entrer dans les appartements,  l'instant la perspective change.
Tous les murs intrieurs portent un revtement en boiserie, orn de
quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relve un
vernis brillant. C'est la tapisserie  l'usage de la ville, et les
marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lss.

Le logement du pre Potard tait une espce de bonbonnire de ce genre,
et tout y attestait la prsence de mains soigneuses et attentives. Rien
qui ne ft brillant et lustr, rien qui ne ft empreint d'un certain
got et d'une lgance naturelle. Les couleurs des meubles et des
rideaux taient parfaitement assorties, la petite chemine  tablier
avait les proportions et l'harmonie dsirables; partout des trumeaux et
des corniches, des parquets bien cirs et des boiseries bien jointes.
Les femmes seules savent crer et entretenir ces dtails du bien-tre
intrieur. Aussi en voyait-on deux dans la pice o nous venons
d'entrer; l'une assise prs d'une lampe  rflecteur et travaillant  un
ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir
aux prparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes
de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et mme quelque
raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son sige pour
aller vers la porte d'entre et prter l'oreille aux bruits qui viennent
du dehors, puis elle se rassied en laissant chapper un petit geste
d'impatience. Il n'y a pas  s'y tromper, c'est le visage qui se montre
chaque jour  la croise de la place Saint-Nizier, entre les pois de
senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est
douce et touchante; les traits d'une finesse acheve portent cependant
ce caractre de souffrance commun aux populations  qui l'air et
l'espace sont mesurs d'une manire avare. Un sentiment de mlancolie
s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie
meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pense aux rayons
du soleil natal et aux horizons de cette contre heureuse que couvrent
des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui
porte le costume de sa province; alerte malgr ses rides, elle va et
vient, donne l'oeil  tout, surveille ses fourneaux en mme temps
qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune
fille, assise dans l'angle de la pice, un regard furtif et presque
maternel.

Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant chapper un soupir, il me
semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?

--Neuf heures et cinq minutes  la pendule de la chambre, mam'selle
Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.

--Bon ami devrait tre ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu
sais qu'il est trs-exact pour le souper.

--N'y a pas de quoi s'inquiter, mam'selle. Les Grabeausec l'auront
retenu; c'est l'poque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit l
pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de
collier, quoi!

--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les
larmes me viennent aux yeux malgr moi. J'ai l'ide qu'il nous arrivera
quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais
tre morte.

--Sainte Vierge! que dites-vous? s'cria la vieille servante en faisant
un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme , mam'selle; vous allez
offenser Dieu.

--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours
sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!

--Comment, huit jours? Il a dn ici ce matin, le bourgeois. Votre
mmoire dmnage, mam'selle;  cette preuve qu'il vous a port un joli
chle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est l, sur cette chaise.

--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.

--Et de qui donc?

--Tu sais bien! De qui pourrait-ce tre? C'est de lui.

--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant
un ton presque svre. Je croyais que c'tait rompu.

--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je
souffre!

En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse
profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard
tait fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contract qui
touchait  l'garement. La vieille servante se sentit dsarme par cette
crise:

Mam'selle, dit-elle  sa matresse; ne vous mettez donc pas dans ces
tats-l! Vrai, vous me fendez le coeur. Avez piti de votre pauvre
Marguerite qui vous a nourrie, leve et ne vous a pas quitte depuis
seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.

--Tu crois, rpliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu
crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!

Un torrent de larmes s'chappa de ses yeux et procura quelque
soulagement  cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus
calme, elle ajouta:

coutez, mam'selle; rien n'est plus ais que de tromper une pauvre
vieille femme qui a son march  faire, une maison  tenir en tat, de
mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous tes votre matresse
absolue;  seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas tre l.
Dam! le pauvre cher homme! son mtier est de battre les grandes routes;
faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais
pourquoi? Parce qu'il est en tourne pour les Grabeausec. S'il restait 
surveiller sa maison, adieu le mtier, adieu les profits! La misre
entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie,
plus de chles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu  peu
comme  est venu. Et la misre, si vous saviez comme c'est triste!

--Bah! quand le coeur est heureux!

--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas pass comme nous
autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y rsiste. C'est pour vous
dire qu'il faut bnir ce bon M. Potard  toute heure de votre vie. Et
penser que nous lui prparons du chagrin,  ce pauvre cher homme! Dieu!
s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien 
craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut tre juste, je l'aurais bien
mrit.

--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit
Jenny, dont la pense suivait une autre direction que celle de la
vieille servante.

--Allons, voil que sa marotte la reprend.

--J'ai regard de tous les cts, Marguerite; sur la place, dans la rue,
 la croise de son petit logement de derrire; personne, personne! Huit
jours ainsi, quelle agonie!

Les deux femmes en taient l de leur entretien quand un bruit soudain
et trange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait
des pas rapides rsonner sur les marches de l'escalier, comme si
plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante tait
entrecoupe d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas
jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, aprs quelques minutes de
ce mange, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette
retentit  la porte.

Sainte Vierge! s'cria Marguerite, qui peut sonner ainsi?

--Ouvrez donc, dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un nergique
juron.

Marguerite reconnut son matre, et obit. Le pre Potard se prcipita
chez lui avec l'imptuosit d'un ouragan, et alla se jeter, hors
d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle  manger. Toute
sa personne respirait le plus beau dsordre: chacun de ses cheveux, plus
hrisss que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le noeud
de sa cravate avait excut un mouvement de conversion, et ne se
prsentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cd  un
effort trop brusque, et les pans de la redingote taient bouleverss
comme par un coup de vent. tendu sur son fauteuil, le troubadour ne
semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage
avec un foulard.

Ouf! dit-il enfin... En voil un qui a voulu me faire gagner le
souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que
le pied m'ait gliss... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand
les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus
rgulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un
malfaiteur.

--Un malfaiteur! s'crirent  la fois les deux femmes.

--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de
n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.

Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le pre Potard reprit:

Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant
l'alle de la maison, je vis se glisser  mes cts une espce d'ombre
qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y
prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui
regagne son appartement. Au premier tage, mme manoeuvre: au moment o
je tourne la rampe, le sylphe s'chappe et monte un tage plus haut; au
second, au troisime, au quatrime, mme crmonie. Alors, je me ravise
et rflchis: Cet homme, pensai-je en moi-mme, doit exercer quelque
industrie non autorise par les lois; il prend chasse jusqu' ce que je
me sois remis quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est
bien, opposons stratgie  stratgie. Au lieu de monter, alors que
fais-je? Je me livre  une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et
puis je m'achemine vers notre sixime  pas de loup. Arriv  mi-chemin,
j'aperois, dans une chambre situe sur le derrire, une lumire qui se
dplace vivement.

--De quel ct? dit Jenny, interrompant le pre Potard avec une vivacit
inquite.

--L, sur la cour, ma petite, vis--vis de notre cuisine. Mais
laisse-moi achever, la lumire s'teint, et je m'efface de nouveau.
Alors, je vois dboucher nom drle sur notre palier; il avait
probablement un paquet de fausses clefs  la main, car je l'entends
ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens
plus; je me prcipite sur lui afin de le livrer  la police; mais mon
gaillard se met  jouer des jambes avec une supriorit  laquelle je
suis forc de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'loigne par
une pousse, et descend les escaliers huit  huit. De malfaiteur doit
tre de premire force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie,
on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a gliss
entre les doigts. Mais c'est gal, je le repincerai; il n'a qu' bien se
tenir.

Pendant que le pre Potard poursuivait le rcit de son aventure, la
jeune fille semblait en proie  une motion que trahissait le jeu de sa
physionomie. Le dnoment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:

C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.

--Non, saprelotte, j'ai mon ide; ou ne fait pas aller le pre Potard.
Aprs le souper, j'irai chez le commissaire.

On se mit  table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se
chargeait ordinairement de l'gayer, obissait malgr lui  une certaine
proccupation, et Jenny tait retombe dans sa mlancolie habituelle. La
vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard
se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se
disposa  sortir.

O allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxit.

--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai.
Mon drle n'en aura pas le dernier mot.

Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout
et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans
une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure
s'coula ainsi, et dj Potard dsesprait de prendre sa revanche, quand
des pas mesurs rsonnrent dans l'alle de la maison. C'tait la marche
d'un homme qui prenait videmment quelques prcautions et amortissait 
dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annona au
troubadour que c'tait l son ennemi; il retint son haleine et prta une
attention profonde. Le son rgulier des pas se rapprochait toujours, et
l'inconnu s'arrta au sixime tage, prcisment devant la porte de
Potard. Dj mme il se penchait vers la serrure, quand une main
terrible le saisit au collet en mme temps qu'une voix de stentor
retentissait  son oreille.

Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne
m'chapperas pas cette fois! ah! sclrat! ah! pendard! nous allons
enfin savoir qui tu es.

En mme temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu 
l'aide d'une vigoureuse treinte, il le poussait dans son appartement.


III.

LE DOUBLE MYSTRE.

Au bruit qui se faisait  la porte de l'appartement, Jenny et Marguerite
venaient d'accourir; et cette scne, qui jusque-l s'tait passe dans
l'ombre, se trouva inopinment claire. Impossible de rendre le
mouvement de surprise qui clata  la fois chez les divers personnages
qui y jouaient un rle. Jenny ne put contenir un cri touff; Marguerite
sentit la lampe qu'elle tenait vaciller dans sa main, elles deux hommes
en prsence poussrent une exclamation simultane:

douard!

--Le pre Potard!

Si chacun des acteurs ne se ft pas trouv plac sous le coup de ses
propres motions, il et t impossible de ne pas remarquer le trouble
de la jeune fille et la pleur soudaine qui se rpandit sur son visage.
La mort, en la touchant, ne l'et pas marque d'une empreinte, plus
profonde. Heureusement l'effet de la surprise troubla le sang-froid
ordinaire du pre Potard, et Jenny put se remettre de cette secousse
avant que des soupons se fussent veills autour d'elle, ce qui lui
restait d'altration dans les traits fut facilement imput  la frayeur,
et la jeune fille put se retirer dans sa chambre, le coeur plus
tranquille, pendant que le troubadour et l'homme qu'il avait si rudement
collet changeaient des explications sur leur singulire rencontre.

Parbleu! s'cria Potard, voil une aventure. C'est donc vous, douard
Beaupertuis! Ma foi, oui, c'est vous!

Le jeune homme avait eu le temps de composer son maintien, et il
rpondit d'une voix assez calme:

Moi-mme, monsieur; et il me semble que vous auriez pu avoir plus
d'gards pour les parements de mon habit, ajouta-t-il en lui montrant
ses vtements fort endommags par la lutte.

--J'en suis dsol, mon cher; mais dans ce moment-l je vous aurais mis
en charpie. Savez-vous pour qui je vous prenais?

--Non, ma foi!

--Pour un voleur, pour un infme voleur!

--Monsieur!...

--Ne vous fchez pas! C'est un malentendu qui peut arriver au plus
honnte homme. N'empche que j'aurais eu tout  l'heure un plaisir
infini  vous massacrer. J'tais mont en diable!

--Je m'en suis aperu, monsieur.

--Que voulez-vous! la nuit, on tape o l'on peut. Vous tes heureux de
vous en tirer  aussi bon compte; j'avais soif de sang humain, j'aurais
bu dans votre crne. Le ciel ne l'a pas permis... Mais oublions cela,
jeune Beaupertuis; venez dans la salle  manger pour vous remettre. Le
combat, est fini; il ne reste plus qu' panser les blessures.
Marguerite, une fiole et deux verres.

Les paroles avaient t changes avec rapidit, et c'est  peine si
douard Beaupertuis avait pu placer quelques monosyllabes. Il avait
compris que tous les droits taient du ct de Potard, en sa qualit de
matre du logis. videmment surpris par les incidents qui venaient de se
passer, on voyait qu'il se tenait sur ses gardes et luttait contre un
embarras intrieur. Il suivit machinalement le troubadour, s'assit avec
lui  une table, et accepta un verre de bire. L'entretien et langui si
Potard n'avait eu soin de le relever.

A prsent que vous vous tes un peu remont le moral, dit-il,
expliquez-moi donc, jeune Beaupertuis, ce que vous faisiez tout 
l'heure sur le palier de cet appartement. Je suis curieux de
l'apprendre.

douard tait prpar  cette question, et cependant il ne put se
dfendre d'un peu d'hsitation avant que d'y rpondre. Il se dcida
enfin, et prenant un ton plus familier;

Mais il me semble, pre Potard, rpliqua-t-il, que vous deviez vous
attendre  ma visite.

--Tiens, c'est moi que vous veniez voir, Beaupertuis?

--Et qui serait-ce?

--Vous comptiez me trouver ici?

--Sans doute, pre Potard.

--Voil qui est trange, poursuivit le troubadour en devenant plus
soucieux; oui, jeune homme, ceci est trange. A neuf heures du soir,
sans vous tromper de porte. Diable! vous avez la main heureuse.

--Vous m'y aviez engag, pre Potard; souvenez-vous donc de ce que vous
me dtes sur les Terreaux avant de nous sparer: place Saint-Nizier,
maison du boulanger, au troisime; ne manquez pas de me venir voir. Eh
bien! me voici!

--Vous voici au sixime, jeune Beaupertuis, et dans ma maison o il n'y
a point de boulanger. Je vous avais donn une fausse adresse, farceur.
Le pre Potard n'est visible qu'au dehors; chez lui, jamais.

douard comprit qu'il s'tait enferr, et qu'il lui serait plus
difficile de sortir de ce mauvais pas qu'il ne l'avait d'abord cru. Il
balbutia quelques excuses; mais le troubadour l'interrompit et lui dit
avec un air srieux:

Jeune homme, pas de mauvaises dfaites! On ne fait point aller le pre
Potard comme le dernier des conscrits. Voyons, de la franchise. On vous
a suivi ce soir dans votre campagne du haut en bas de l'escalier, voici
prs de deux heures que j'ai l'oeil sur vous. Je vous ai vu dans
l'alle, au premier, au second, et ainsi de suite, jusqu'au sixime
tage; je vous ai aperu dans la chambre en face: j'ai suivi tout votre
mange, et ce n'est pas  moi que vous en donnerez  garder. Je suis
indiscret peut-tre, mais j'ai mes raisons pour cela. Expliquez-vous
avec sincrit.

La situation de Beaupertuis devenait de plus en plus embarrassante; mais
cet embarras mme sembla lui rendre sa prsence d'esprit. La vieille
Marguerite venait d'entrer dans la pice o se trouvaient les deux
interlocuteurs; par un signe, le jeune homme fit comprendre au
troubadour qu'il ne pouvait, devant un tiers, entrer dans de plus amples
confidences; puis, quand la servante, aprs avoir achev son service, se
fut retire, il se leva, ferma la porte avec une espce de solennit,
et, de retour  sa place, il ajouta gravement et  demi-voix:

Pre Potard, je vous crois un honnte homme.

--Je m'en flatte, Beaupertuis.

--Eh bien! sous le sceau du secret, je vais vous confier un mystre de
ma vie. Jurez-moi que ce que je vous dirai mourra dans votre oreille.

--Je vous le jure, jeune homme. Muet comme une tombe, vous pouvez y
compter. Allez, j'en ai gard d'autres.

--Sachez donc, pre Potard, que je poursuis une aventure avec une grande
dame de la ville, avec une comtesse de la place Bellecour, tout ce qu'il
y a de plus empanach.

--Vous en tes bien capable, rpliqua le troubadour en souriant de ce
dbut; bien capable, et elle aussi. Cela me rappelle une certaine
marquise d'Arcis-sur-Aube, qui remonte pour moi  1817 ...

Les souvenirs anacrontiques abondaient dans la vie du troubadour, et
toutes les fois qu'on le mettait sur ce terrain, il sentait renatre ses
passions d'autrefois, et s'imaginait devoir reverdir les myrtes de sa
jeunesse. douard Beaupertuis ne pouvait choisir une diversion plus
heureuse aux soupons vagues dont il tait l'objet. Aussi reprit-il
toute son assurance.

Vous le savez, pre Potard, ajouta-t-il, l'amour vit de mystre; et,
pour cacher cette intrigue  tous les yeux, il a fallu s'entourer de
grandes prcautions.

--A qui le dites-vous, jeune homme! C'est comme moi  Bar-sur-Seine,
pour la femme d'un pharmacien. Dans une cave, mon cher, dans une cave!
au milieu des drogues infectes de l'poux et sans le moindre luminaire!
On a bien raison de dire que la passion est aveugle. Achevez votre
rcit; c'est plein d'intrt.

--Il a donc fallu choisir en ville un lieu de rendez-vous, pre Potard,
un quartier sr, populeux, une maison  double entre. C'est ici que le
hasard m'a conduit, sous votre propre toit; c'est dans cette chambre o
vous m'avez aperu...

--Je vous comprends! pargnez-moi le reste! Vous tes un heureux coquin,
jeune Beaupertuis; mais pourquoi ne pas me dire cela tout de suite?

--Pre Potard, un galant homme ne fait de semblables aveux qu' la
dernire extrmit.

--Vous avez raison, Beaupertuis: c'est comme moi  Chlons-sur-Marne;
une aventure des plus burlesques avec l'pouse d'un notaire. Un jour il
y a alerte, surprise; je m'vade et me donne de l'air; mais le pan de
mon habit reste pris dans une porte. Que faire? Il s'agit de sacrifier
un frac neuf ou une pauvre femme. Je n'hsite pas une seconde; j'immole
le frac sur l'autel de ses charmes, et quitte la Champagne avec une
basque de moins. Voil ce qui s'appelle agir en chevalier franais. Il
parat que nous sommes de la mme cole.

Le pre Potard tait de nouveau lanc, et il n'y avait plus d'effort 
faire pour lui donner le change. De la femme du notaire il passa  la
femme d'un passementier, raconta ses amours d'auberge es ses amours du
grand monde, composa une suite d'aventures dont il tait le hros, et o
il jouait le rle d'un Amadis et d'un Galaor; le tout entrecoup de
quelques refrains, comme ceux-ci, par exemple:

                       Lisette seule a le droit de sourire
                       Quand je lui dis: Je suis indpendant.

Ou bien:

                                Allons, ma belle,
                                Paie  ton tour
                                D'un peu d'amour
                                Le troubadour.

Beaupertuis, ajouta-t-il, vous tes jeune, prtez l'oreille  votre
ancien. Moi aussi j'ai t jeune, trs-jeune; personne n'a t plus
jeune que moi. La vie sans amour est une pipe sans feu. En voyage, il
faut des femmes comme il faut des relais; autrement l'existence est un
vrai dsert de Saharah. Encore dans le dsert trouve-t-on des caravanes
de chameaux. Rgle gnrale, le voyageur digne de ce nom se mnage un
caprice, par arrondissement; c'est le moins qu'il puisse, faire pour le
sentiment et sa dignit d'homme.

Potard et parl longtemps ainsi sans tre interrompu dans ses
excursions sur les domaines de la galanterie; Beaupertuis ne l'coutait
que machinalement et s'abandonnait  ses propres rflexions. Pour peu
qu'on ait suivi ce rcit avec quelque soin, on aura pu s'assurer de deux
choses: la premire, c'est qu'douard tait un habitu de cette maison:
la seconde, c'est qu'il ne s'attendait pas  y trouver le pre Potard.
De stratagme en stratagme, il tait parvenu  donner  ce dernier une
explication satisfaisante; mais il lui restait  claircir l'autre
partie du mystre. A quel titre le troubadour se trouvait il l, entre
ces deux femmes? tait-ce comme matre un comme commensal? Quels droits
avait-il sur cette jeune fille? Ces ides se pressaient dans l'esprit
d'douard, et un doute pnible venait s'y mler. Sous l'empire de cette
proccupation, il essaya de renverser les rles, et de mettre son ancien
sur la sellette.

Pre Potard, lui dit-il, vous tes en fonds pour les vieux pchs; ce
n'est pas d'aujourd'hui que votre rputation est faite; vous avez jonch
la France de victimes, on sait cela.

--Merci, Beaupertuis, vous rendez justice  vos matres; c'est d'un bon
naturel. La jeunesse est si prsomptueuse  prsent!

--Il me semble pourtant, troubadour, que de tous vos exploits, vous
oubliez le plus beau. Sur les grandes routes, on peut ne pas se montrer
toujours dlicat; mais ici, corbleu! vous roulez, sur du choisi. Je vous
en fais mon compliment, c'est la fleur des pois.

Ces paroles, prononces avec une lgret qui cachait mal un profond
dpit, oprrent un changement  vue dans la physionomie du voyageur.
D'panouie qu'elle tait, elle devint tout  coup sombre et inquite.

Pour l'amour de Dieu, jeune homme, ne parlons pas de a. Plaisantez
Potard pour tout ce qui dpasse le seuil de cette porte, c'est bien; il
s'y prtera, il fera chorus. Potard au dehors sera toujours Potard,
Potard le noceur, le balochard, le joyeux compre, toujours prt 
chanter la mre Godichon en troubadour qu'il est. Oui,  mort,
Beaupertuis, jusqu' extinction de chaleur naturelle et d'_ut_ de
poitrine! Mais ici, ajouta-t-il avec un accent plein d'amertume, ici
rien, s'il vous plat; rien sur cette maison, rien sur ce que vous avez
pu y voir. Le hasard vous y a fait entrer; oubliez tout, je vous en
conjure.

--Une si jolie fille, ce sera difficile, pre Potard.

--Cessez ce langage, jeune homme, reprit le voyageur en prenant la main
d'douard et la serrant avec vivacit; cessez ce langage, ou nous nous
fcherons. Vous avez un mystre dans votre vie; moi, j'en ai un aussi
qu'un seul homme au monde devra un jour connatre, et cet homme, ce
n'est pas vous. coutez, voulez-vous que nous restions en de bons
termes? ajouta-t-il d'un ton suppliant.

--Mais sans doute, pre Potard, rpondit le jeune homme, touch malgr
lui.

--Eh bien! jurez-moi de rayer cette soire de votre mmoire, de ne m'en
plus parler, de n'en parler  personne au monde.

--Comme vous tes solennel!

--Le jurez-vous?

--Mon Dieu, trs-volontiers.

--Merci, jeune Beaupertuis, vous tes un galant homme; mais il me faut
encore une promesse.

--Laquelle? Vous tes exigeant aujourd'hui.

--C'est que vous ne chercherez plus  remettre le pied ici. Restons
chacun sur nos terres, et point d'excursions, s'il vous plat. Vos
grandes dames en seraient trop jalouses.

Aprs avoir prononc ces mois, Potard se leva pour faire comprendre 
douard que la sance tait termine, il prit lui-mme une lampe et
accompagna le jeune homme jusqu' la porte de la maison, o ils
changrent un adieu en apparence cordial. Cependant, au moment de se
sparer, l'un et l'autre trahirent leur pense par quelques paroles qui
moururent sur leurs lvres.

Un mystre! Eh bien! je le saurai malgr toi, vieux satyre, se dit
Beaupertuis.

--Ce jeune homme en a trop vu! Il faudra changer de logement, se dit le
prudent Potard.

Quand le troubadour fut remont, il voulut s'assurer si Jenny tait
remise de ses frayeurs. La jeune fille n'avait pas quitt sa chambre, et
Marguerite venait de s'y asseoir  ses cts avec son rouet. Potard les
trouva toutes les deux fort tranquilles; la physionomie de Jenny avait
mme quelque chose de plus gai et de plus panoui que de coutume.

Eh bien! dit le voyageur en dposant sa lampe sur une chiffonnire,
voil une soire fertile en vnements. Il l'a tout de mme chapp
belle, ce jeune homme; un coup de pouce de plus et je l'tranglais.
J'tais si mont!

--Ce n'est donc pas un voleur? rpondit Jenny en retenant avec peine un
sourire.

--Au contraire, c'est un trs-galant homme, le fils d'un de nos
fabricants de chles; premier crdit; fameux papier!

--Le fils d'un fabricant! s'cria la jeune fille en relevant la tte. En
tes-vous bien sr, bon ami?

--C'est connue je le dis, ma petite.

--D'un fabricant de chles! ajouta-t-elle, redevenue rveuse et
inquite.

--Chles, soieries et nouveauts, reprit Potard; de gros faiseurs qui
ont maison  Londres et aux tats-Unis, les Beaupertuis.

--Les Beaupertuis, bon ami; et ce jeune homme est un Beaupertuis?

--douard Beaupertuis, ma petite, un charmant enfant que, j'ai connu en
voyage; pauvre chanteur, mais beaucoup de moyens. Mais qu'est-ce que tu
as donc, Jenny? on dirait que tu vas passer. Comme te voil ple!

--Ce n'est rien, bon ami; l'motion de tout  l'heure, l'ide que tel
homme, pouvait tre, un voleur...

--Un voleur de coeurs, ma mignonne; c'est son genre d'industrie. Il
parat que le gaillard s'en acquitte  merveille.

--Vous plaisantez toujours, dit la jeune fille de plus en plus trouble;
un voit que vous frquentez les mauvais sujets, non ami.

--Allons, voil que tu me grondes. Eh bien! tu as raison, je ne devrais
pas tenir de ces propos. Que veux-tu, petite?  cinquante ans on ne se
refait pas.

--C'est donc un coureur que votre Beaupertuis? reprit la jeune fille,
qui semblait craindre l'effet de ses scrupules et dsirait prolonger
cette confidence.

--Un coureur? pas prcisment, Jenny; il parat au contraire qu'il
entretient une grande passion, une passion volcanique.

--Vraiment!...

--Oui; et c'est pour cela qu'il montait la garde dans l'escalier. Rgle
gnrale, une passion vritable est la compagne des factions infiniment
prolonges.

A ces mots les deux femmes, par un mouvement spontan, se regardrent et
jetrent ensuite les yeux sur Potard, comme si elles eussent craint un
pige. Celui-ci continua de l'air le plus naturel du monde:

Au fait, l'objet en vaut la peine.

--Mon Dieu, bon ami, dit Jenny avec la mort dans l'me, comme vous nous
faites soupirer aprs les choses. Au fond, qui se soucie de votre
Beaupertuis? ajouta-t-elle avec un peu d'emportement.

--Allons, petite, ne te fche pas; j'ai voulu plaisanter. Les femmes
sont si curieuses! Voici l'affaire en quelques mots: le Beaupertuis a
une intrigue avec une grande dame.

--Une grande dame! s'cria Jenny, frappe au coeur.

--Une dame de Bellecour, poursuivit Potard. Il est entr avec moi dans
les plus grands dtails: une dame  panaches, un morceau de choix. Il
faut dire qu'il est trs-bien, ce jeune homme!

La jeune fille ne put pas en entendre davantage; elle tait  bout des
efforts qu'elle avait faits pour se vaincre. Son visage se dcomposa, un
frisson violent se dclara dans tous ses membres, ses dents se
choqurent avec une vivacit convulse et elle tomba tendue sur le
parquet, mourante et sans mouvement. Marguerite courut chercher de l'eau
frache, et Potard, en donnant les premiers soins  la malade, dit 
demi-voix:

Je m'en doutais: il y a quelque chose l-dessous. Pourvu que je suis
arriv  temps!


IV.

LE CHAPITRE DES COMPLICATIONS.

Les vnements de cette soire laissrent dans l'esprit de Potard des
traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi
cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible, le trouble de
Jenny, son vanouissement, l'embarras et l'effroi de Marguerite, tout
contribua  le convaincre que sa surveillance avait t mise en dfaut,
et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystre. Comment le
pntrer? L commenaient ses incertitudes. La crise que la jeune fille
venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un tat de
souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un
interrogatoire. Comme les tiges qu'un violent orage a courbes, Jenny se
relevait lentement; son organisation dlicate luttait mal contre les
ravages du chagrin; une fivre opinitre donnait  ses yeux un clat
maladif et colorait ses pommettes d'un ronge de mauvais augure.

Quand les plus fcheux symptmes eurent cess, Potard questionna
pourtant la jeune tille; mais elle fut impntrable. Les instances les
plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'tait pass, il
ne fallait voir que l'effet d'une secousse imprvue; telle fut la seule
explication que l'on put en tirer. Potard n'osait pas mieux prciser ses
soupons et troubler la sainte pudeur qui est l'apanage ordinaire de cet
ge. Il tait donc oblig de s'en tenir  des insinuations vagues qui
n'avanaient en rien son enqute. Interroge  son tour, Marguerite
garda aussi la dfensive, et ni les prires ni les menaces ne changrent
sa dtermination. videmment il y avait concert entre ces deux femmes,
et presque complot. Dsespr de ce silence, Potard essaya de puiser des
renseignements  une autre source. Il se rendit chez Beaupertuis pour
provoquer des claircissements. douard ayant quitt Lyon; il s'tait
remis en voyage peu de jours aprs leur dernire rencontre. Ainsi tout
conspirait pour laisser Potard en proie au soupon et  l'incertitude.

Le temps s'coulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des
Grabeausec tait achev; les nouveaux chantillons, l'itinraire; les
instructions, tout tait prt; rien ne s'opposait plus au dpart, et en
le diffrant on et laiss prendre l'avance aux maisons rivales pour le
curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchs.
Potard comprit qu'il importait de frapper un coup dcisif. Dans la
plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqu
une maisonnette offrant les avantages de la solitude sans avoir les
dangers de l'isolement. Quelques habitations, peuples d'honntes
ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui mnageait une
issue du ct de la campagne. Sans en prvenir personne, Potard arrta
ce logement, le fit disposer d'une manire convenable, et, quand tout
fut prt, il signifia sa volont aux deux femmes, qui obirent avec
rsignation. En moins d'une semaine, le dmnagement fut fait, et celui
qui aurait frapp  la porte du petit appartement de la place
Saint-Nizier et trouv l'oiseau envol et la cage vide. Cet abandon se
trahit bientt au dehors; faute de soins, les capucines et les pois de
senteur se fltrirent sur leurs tiges, et cet arc de verdure, nagure si
vigoureux et si rgulier, n'offrit plus que des festons en dsordre et
des feuilles jaunies par la scheresse.

Plus tranquille  la suite de ce coup d'tat, le pre Potard se remit en
voyage, et le poivre, le sumac, les bois de campche, les estagnons
d'essence, la cochenille, l'indigo, le caf et le sucre occuprent
bientt une telle place dans sa pense, que le souvenir de son aventure
alla peu  peu en s'affaiblissant. Ses soupons ne tenaient pas devant
un ordre de noix de galles, et il n'est rien qu'une belle affaire en
gommes du Sngal n'et le pouvoir d'effacer. Potard tait alors sur son
vrai thtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de
Lyon le citaient en exemple  leurs voyageurs; L o les autres
glanaient, il trouvait matire  une ample moisson, et ressemblait  ces
chiens de race qui ne quittent pas la partie sans emporter le morceau.
Dieu sait quel rpertoire d'ingnieuses formules il avait cr pour
vaincre les rsistances et arracher un consentement! Comme il s'aidait
avec art des moindres circonstances pour entraner les volonts
paresseuses et subjuguer les volonts rebelles! Une caresse  l'enfant,
un compliment  la femme, une flatterie au mari, des poignes de main
aux commis et aux garons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et
ne les employait qu'en les relevant par la mise en oeuvre. Quelle
varit dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractres aux
moeurs, aux prjugs de chacun! Quelle sret de coup d'oeil, quel
aplomb, quelle fcondit de ressources, quelle souplesse, quelle
dextrit de langage! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la
tactique qui prside  l'invasion des places fortes. C'est un sige en
rgle, o tous les effets sont calculs, et dont les combinaisons sont
infinies: tantt il faut brusquer l'assaut, tantt conduire lentement la
tranche. Les diversions habiles, les regards incendiaires, les mines et
contre-mines, tout l'appareil et toutes les ruses de l'attaque sont du
ressort d'un voyageur de gnie, et lui appartiennent par droit
d'assimilation. L'art des voyages sera donc quelque jour plac sur la
mme ligne que l'art des siges, et Potard aura mrit d'en tre le
Vauban.

Quatre mois s'coulrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon
pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des
Brotteaux, et il y retrouva les choses au point o il les avait
laisses. Seulement Jenny semblait tre revenue  la sant et au
bonheur; son teint s'tait anim, la langueur rpandue sur ses traits
avait disparu. Le voyageur attribua ces rsultats  l'air de la campagne
et  un exercice plus frquent. Sa maison, embellie par les soins des
deux femmes, tait charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin
avait chang d'aspect. Une alle en forme de berceau, recouverte de
vigne vierge et de chvrefeuille, conduisait jusqu' la porte qui
s'ouvrait sur les champs; quelques plantes rares garnissaient une petite
serre, et des bancs de gazon taient symtriquement disposs dans les
angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de
cet Eden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tourne. Du reste,
plus de soupons, plus d'inquitudes; il avait chass le souvenir du
pass comme un mauvais rve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait
le coeur tranquille.

Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'critures
l'avait conduit jusqu' une heure assez avance, et il venait  peine
d'teindre sa lampe quand un bruit, qui semblait voisin, attira son
attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croise, il appliqua son oeil
contre les lames des volets. Une obscurit profonde voilait les objets,
et la brume qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore.
Cependant il lui sembla voir une omble se glisser sous l'alle couverte,
et un grincement touff lui lit croire que l'on faisait jouer la
serrure de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la rapidit de
la pense, et un instant aprs le silence avait repris le dessus.
Troubl par cette vision, Potard ne put se rendormir; ds qu'il vit
poindre le jour, il se leva, et alla s'assurer si rien, dans l'aspect
des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison tait dans un
ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirs; pas le moindre
drangement ni le moindre dsordre ne se laissaient voir. Dans le
jardin, mme recherche et mme rsultat; le sol, sec et bien battu,
n'avait conserv aucune trace; la porte qui donnait sur les champs tait
ferme  clef. Potard commenait  croire qu'il avait t le jouet d'une
illusion; cependant il eut l'ide de jeter au dehors un dernier coup
d'oeil. La clef de l'issue tait  sa place; il s'en servit pour ouvrir
et se diriger vers la plaine en examinant avec prcaution le terrain un
peu dtrempe par la pluie. Il n'y avait pas  s'y tromper: un homme
avait pass par l, et y avait laiss des empreintes videntes. Potard
suivit ces traces dans toute l'tendue de la jachre, et constata
qu'aprs un court circuit le coupable avait d regagner la grande route.
L'examen des vestiges laisss sur le sol le conduisit  une autre
dcouverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de
chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale.

Lorsque Robinson dcouvrit pour la premire fois, dans une le qu'il
croyait dserte, des empreintes de pas humains, il n'prouva pas une
frayeur plus grande que celle dont fut saisi Potard  la vue de ces
indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta  sec,
et il sentit son gosier se resserrer comme sous une treinte vigoureuse.
Le pass lui revint alors  la mmoire, et son coeur se remplit
d'amertume. Cette gaiet qu'il avait trouve,  son retour, assise sur
le seuil de sa maison, n'tait qu'une feinte: on lui souriait pour mieux
le tromper. Accabl sous sa propre dcouverte, il n'osait pas regagner
le logis, et un instant il eut la pense de fuir devant une perfidie si
habile. La raison et la tendresse l'emportrent; il rsolut de se
vaincre et d'opposer dissimulation  dissimulation. Personne n'tait
encore lev chez lui; son excursion matinale n'avait pas t remarque.
Il rentra sans bruit, remit tout dans l'ordre accoutum, et se rfugia
dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait  faire. Deux heures
aprs il retrouvait, dans le jardin, Marguerite et Jenny, qui s'taient
rveilles au premier chant de l'alouette. La jeune fille tait
radieuse; elle se baignait avec joie dans une atmosphre charge des
parfums du matin; elle suivait de l'oeil les oiseaux qui construisaient
leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer
l'arme. Cette joie faisait un mal horrible  Potard; cependant il
parvint  se matriser. Le djeuner se passa comme d'habitude, et rien
ne put faire souponner aux deux femmes que le matre de la maison tait
sur la trace de leur secret.

Quand Potard fut sorti de chez lui,  son heure ordinaire, ces
sentiments tumultueux, jusque-l comprims, firent explosion  la fois:

Malheur  elles, s'cria-t-il, ou plutt malheur  lui! Je le
rejoindrai, ft-ce dans les enfers. On ne connat pas le pre Potard;
non, on ne le connat pas; mais il se fera connatre. Ah! vous avez cru
me jouer; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de
comdie; eh bien! vous verrez, morbleu, vous verrez. Passons-le sous
jambe, qu'ils se sont dit, il est si bonhomme! Un bonhomme, moi? Je vais
devenir un volcan incendiaire, un vsuve qui ne laissera rien d'intact
sur son chemin. Ah! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire
aller un homme qui a roul dans toutes les ornires de France et de
Navarre! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui,
j'en ferai une; ils veulent me plonger dans le sang comme  Dijon,
ajouta-t-il comme accabl par un souvenir plein d'horreur.

Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la grande route
qui va des Charpennes aux Brotteaux, et aboutit au pont Morand par une
magnifique avenue borde de deux ranges d'arbres. Depuis la soire de
la place Saint-Nizier, le voyageur avait une ide fixe que les
circonstances ne lui avaient pas permis de raliser: il voulait
rejoindre douard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre
un parti aprs l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner 
ce dsir une vivacit et une nergie nouvelles: en sortant de chez lui,
Potard s'tait jur qu'il trouverait douard dans la journe, et, mort
ou vif, aurait raison de ce jeune homme. Cette rsolution tait bien
arrte dans sa tte, et  peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se
rendit chez les Beaupertuis, o il trouva l'ancien voyageur de la
maison, alors commis principal.

Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en dguisant ses
proccupations.

--Ah! c'est toi, Polard; comment vont les chansons, vieux? De plus en
plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon veut t'amne, l'ancien?

--Une misre, Eustache: je voudrais savoir o est votre petit douard;
charmant garon, ma foi, un cadet qui ira bien. O loge-t-il donc,
Eustache?

--O loge douard?

--Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se trahir.
Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. Il
me doit une revanche aux dominos.

--Alors te sera  son retour, vieux; il est encore en voyage. On ne
l'attend que dans deux semaines.

--En voyage! vrai, Eustache? en voyage; tu ne plaisantes pas? douard
est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacit dont
il ne put se dfendre.

--Sans doute; et qu'y a-t-il d'tonnant, troubadour, qu'douard soit en
voyage? C'est la saison de la vente. Tu es bien singulier aujourd'hui.

--C'est juste, dit Potard se remettant; je n'y avais pas song. Il est
donc en voyage, votre petit douard? Ta parole d'honneur, Eustache?

--Ah a, vieux, tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide.
Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici
une lettre que la maison a reue ce matin de Metz. Vingt douzaines de
chles en crpe de fantaisie, un joli ordre! Lis la signature.

--douard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'oeil avide sur la
lettre que lui prsentait le commis. C'est trange!

--trange, troubadour, pourquoi? Dcidment tu as reu quelque coup de
marteau sur le timbre. Comme te voil ahuri!

--Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'douard m'a fait gorger le
double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en
mlasse. Adieu, collgue. Merci.

--Adieu, vieux.

Potard sortit dsespr; cette trame dont il croyait tenir le fil se
compliquait de plus en plus; il ne savait dsormais  quoi se rattacher,
il tait  bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les
quais du Rhne, en proie  une espce d'garement, esprant toujours que
le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait
son mystrieux ennemi. Il n'aperut que d'honntes visages qui n'avaient
rien de sducteur: des ngociants ou des employs qui vaquaient  leurs
affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes
villes et s'agite pour gagner le pain de la journe. Sur toutes ces
physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son nigme et la
clef de l'apparition qui venait de troubler  jamais son repos. Quand il
reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un
homme ivre, tant les dceptions dont il tait le jouet avaient laiss
dans son cerveau empreinte profonde.

Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant
Jenny et Marguerite les combats de son me et la source d'o ils
provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au
milieu des tortures, toute leur srnit. Il garda le sourire sur les
lvres pendant que le chagrin lui rongeait le coeur. Il s'associait aux
petites joies de la jeune fille, et se prtait  ses moindres caprices
avec sa patience et sa bont accoutumes; il grondait Marguerite moins
souvent qu' l'ordinaire, et resta indiffrent  des ngligences dans le
service qui autrefois eussent provoqu ses reproches. Sa vie intrieure
manquait dsormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il
s'agissait d'exercer une surveillance qui ne ft pas souponne, et de
ne pas provoquer autour de lui la dfiance pendant qu'il mnageait  ces
deux femmes un sige dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait
comme  son habitude, mais des missaires, rpandus prs de la maison,
lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y
taient oprs. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le
silence le plus profond rgnait dans sa chambre; mais au lieu de se
livrer au sommeil, Potard tait debout devant sa croise ouverte, l'oeil
et l'oreille aux aguets, en butte  une insomnie fivreuse.

Une semaine s'coula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions
n'avaient rien aperu de suspect, et le long entretien que Potard
poursuivait avec les toiles n'amenait aucun rsultat. L'incertitude
dvorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces
insomnies prolonges. Quoique la passion le soutint, il tait une heure,
dans le cours de ces veilles, o son oeil se fermait involontairement
et o sa tte se penchait sur l'appui de la croise; alors d'horribles
cauchemars s'emparaient de lui, et il n'chappait  ce triste sommeil
qu'en proie au vertige et le coeur rempli d'angoisses. Il en tait l,
une nuit, quand un son sec et brusque le rveilla en sursaut: il se
remit vivement sur son sant; mais, par un geste mal calcul, il heurta
l'espagnolette, qui rsonna sous sa main. C'en fut assez pour changer
l'aspect de la scne: une ombre effarouche se perdit sous le berceau,
et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intrieur de la maison
cessrent  l'instant mme. En prsence de cette proie qui allait encore
lui chapper, le coeur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui,
il allait se prcipiter par la croise afin d'atteindre son ennemi et
l'abmer au besoin dans sa chute, quand l'ide, l'inspiration d'une
vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait  ses cts un
fusil, une bonne arme de Saint-tienne, dont les perdrix de la plaine
environnante avaient plus d'une fois prouv la justesse; avec la
rapidit de l'clair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de
la croise, et au moment o l'ombre, s'vanouissant par un chemin qui
lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparatre
dans la campagne, il l'ajusta et pressa la dtente. Le coup partit, et
un cri se fit entendre. Potard s'lana hors de sa chambre, croyant
trouver sur le sol le cadavre de sa victime.

Cependant le bruit d'un coup de feu, tir au milieu de la nuit, avait
mis en veil tout le voisinage. Les croises des maisons environnantes
se garnissaient de curieux ou de femmes pouvantes; on s'interpellait 
la ronde pour savoir d'o provenait cette mousqueterie et quel attentat
avait t commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la
jeune fille tait sur le seuil de sa porte, un bougeoir  la main, dans
tout le dsordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son ct,
descendait de sa mansarde dans un nglig semblable. Toutes les deux
semblaient prouver une surprise n'avait rien de jou, et qui ne cessa
mme pas lorsque Potard leur dit d'un ton moiti farouche, moiti
solennel:

                     Femmes, venez voir votre ouvrage!

Elles suivirent le troubadour dans le jardin o les populations voisines
descendaient  leur tour, armes de lanternes et offrant le spectacle
des plus tranges accoutrements. Potard marchait  la tte de ce
bataillon et cherchait partout le corps du dlit. Dans la premire
ivresse de l'attentat, il et foul aux pieds avec dlices le cadavre de
son ennemi: cette joie lui fut refuse. On eut beau fouiller de toutes
parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrire les
bancs de gazon, point de cadavre, point d'tre anim ou inanim. La
petite porte du jardin tait close, et rien n'indiquait qu'on l'et
ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans
tous les sens, avide de sa proie, et dsespr de ne pas la trouver.
Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scne tait une
plaisanterie imagine par le voyageur, et qu'aprs avoir dcharg son
arme sur une chauve-souris, il trouvait agrable de convertir cet
exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se
retirrent-ils pas sans murmurer et en menaant le troubadour du
commissaire de police.

Qu'on juge de l'tat de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait,
et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut
pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et
plong dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut
mont sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le
chasseur en qute de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche.
Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne,
il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son oeil vint
 se fixer sur les panneaux extrieurs de la porte. Ce fut toute une
dcouvert qui lui arracha un cri spontan:

J'en tais bien sr! s'cria-t-il.

Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laiss
leur empreinte sur le bois.

Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire.
L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas tre
all bien loin.


V.

RVLATIONS.

Dix jours aprs ce drame ml de mystre, Potard faisait son entre 
Dijon, et en foulait le pav d'un pas rveur et mlancolique, comme un
tre marqu du sceau de la fatalit. En apparence, il tait, rendu aux
affaires; en ralit, il appartenait  des obsessions qu'il ne pouvait
vaincre. Le mme voile pesait toujours sur son intrieur; il avait
quitt Lyon sans que rien ft clairci; il avait d fuir devant une
trahison impntrable et un silence obstin. Aussi et-il t difficile
de reconnatre le joyeux troubadour dans cet homme affaiss, triste,
amaigri, qui se transportait de comptoir en comptoir, de magasin en
magasin, pour y faire machinalement des offres de service. Plus de
verve, plus d'ardeur: Potard allait en tourne comme un vieux soldat va
au feu, par devoir, mais sans lan, presque indiffrent au succs ou aux
revers, en proie  un dcouragement, incurable. Il ne savait plus
prendre parti ni pour la cannelle ni pour le cacao, laissait insulter
ses propres chantillons et leur abandonnait le soin de se dfendre.

Ce qui le jetait dans cet accablement, c'tait le dpit de ne savoir 
quoi se rattacher, ni  qui s'en prendre. On a vu d'intrpides soldats,
qui avaient fait leurs preuves sur les champs de bataille, contenir mal
leur trouble en face d'ennemis invisibles et de dangers mystrieux.
Potard tait dans ce cas: une catastrophe relle l'et affect moins
profondment que le malheur insaisissable dont il semblait tre le
jouet. Cette lutte avec des fantmes l'exasprait; sa colre, sans objet
et sans issue, se retournait contre lui et le livrait aux dsordres
d'une concentration violente. Faute de pouvoir dvorer quelqu'un, il se
sentait dvor lui-mme; il s'agitait, il se consumait peu  peu sous la
tunique ardente du soupon, triste fruit de sa surveillance. Jusqu' ce
que sa haine pt s'attaquer  un tre vivant, il tait oblig d'en
contenir l'essor et d'en essuyer les ravages.

Dans ses courses au sein de la ville, Potard avait  parcourir l'une des
rues qui conduisent  l'glise de Sainte-Bnigne. L, presqu'au tournant
de la place, le voyageur s'arrtait parfois en face d'une maison avec
boutique au rez-de-chausse. Un mercier l'occupait alors, et se
drobait, par la nature de ses attributions,  la comptence de Potard;
mais, sur la faade extrieure, des vestiges mal effacs attestaient que
cette demeure n'avait pas toujours t livre aux cheveaux et aux Y de
la mercerie. Deux pains de sucre trs-distincts, quoique souills par le
temps, et ces mots lisibles encore: _Fabrique de moutarde_, rvlaient
une autre priode d'exploitation et une existence antrieure o
l'picerie et la droguerie avaient rgn sans partage sur ce pignon.
Sans doute le voyageur se reportait  ces souvenirs, quand il adressait
 la vieille enseigne des regards attendris et douloureux. On et dit
que dans cette contemplation muette il cherchait une diversion aux
combats du son me et  l'amertume qui l'inondait. Ce fut l qu'un jour,
 la suite, d'une petite sance d'motions, il rencontra douard
Beaupertuis, qui dbouchait prcisment de la place de Sainte-Bnigne.

Le troubadour ne nourrissait alors contre douard aucune espce de
dfiance. On a vu qu' la suite de sa premire aventure, il s'tait
assur de l'absence du jeune homme; il en fit autant aprs la seconde
apparition nocturne, et son ami Eustache s'empressa de lui fournir lu
preuve que Beaupertuis, encore en tourne, exploitait alors la ville de
Strasbourg. Devenu plus souponneux, Potard ne se contenta pas de
demi-preuves; il voulut voir les pices, vrifia le timbre de la poste,
s'assura enfin de l'_alibi_ comme aurait pu le faire un juge
d'instruction. douard Beaupertuis sortit de cette enqute avec tous les
honneurs de la guerre et entirement rhabilit dans l'esprit du pre
Potard. Aussi, en le rencontrant dans une rue de Dijon, celui-ci
s'empressa-t-il de le prvenir.

Tiens, c'est vous, Beaupertuis! s'cria-t-il en lui prsentant la main;
toujours en route, comme le Juif errant.

Le premier mouvement du jeune homme avait trahi quelque embarras; mais
l'accueil ouvert du troubadour le mit sur-le-champ  l'aise.

Que voulez-vous, pre Potard, on trane le boulet; les affaires sont si
dures!

--C'est parler d'or, Beaupertuis. Le voyageur est fait pour rouler comme
l'eau pour aller  la mer. Mais que vois-je?... ajouta Potard en se
passant la main sur le front comme pour carter un mauvais rve; est-ce
possible!... Ah! mon Dieu!... Ciel!...

Ces exclamations, se succdant coup sur coup, taient accompagnes d'un
bouleversement complet dans la physionomie du voyageur. Les mots
sortaient avec peine de son gosier; un air sombre et farouche avait
remplac ses premiers sourires; son regard, empreint d'garement,
semblait chercher sur la personne d'douard le mot d'une nigme
affreuse; un tremblement, nerveux agitait ses membres, et la pleur
tait descendue sur ses joues, ordinairement si colores. Par un
mouvement brusque, il rejeta la main du jeune homme qu'il avait
jusque-l tenue dans les siennes.

Qu'avez-vous donc, pre Potard? lui dit son interlocuteur avec un
sentiment visible d'inquitude.

--Beaupertuis! rpliqua le voyageur avec un ton solennel; Beaupertuis!
poursuivit-il en levant de plus en plus la voix.

Puis, comme s'il se ft soudainement ravis, il ajouta sur un diapason
plus bas et plus calme:

Ce n'est rien, jeune homme, des blouissements... des vertiges...
Depuis quelque temps, j'y suis sujet. On ne vieillit pas impunment;
j'expie mes vieux pchs.

Evidemment Potard cherchait  se rendre matre de son motion, et il y
parvint. Voici ce qui avait opr cette rvolution subite dans ses
manires: en levant les yeux sur douard, machinalement il les avait
fixs sur l'une de ses oreilles, et une singulire circonstance l'avait
frapp en deux endroits, le lobe portait les traces d'une dchirure.
Potard examina les cicatrices, qui paraissaient fraches encore, et
elles lui semblrent provenir d'un corps menu et rond comme la
grenaille. A cette rvlation, rapide comme la pense, succda un
rapprochement entre ces blessures et le coup de feu essuy nagure par
un mystrieux sducteur. Potard calcula qu'en raison de la position de
la porte du jardin et de la croise d'o il avait ajust l'ennemi,
l'oreille gauche avait pu tre seule atteinte; c'tait  l'oreille
gauche que Beaupertuis portait ces cicatrices. Il n'y avait plus  en
douter, douard tait le coupable; il y avait preuve du flagrant dlit.

Ces impressions, cette dcouverte frapprent l'esprit de Potard avec la
vitesse de l'clair, et il arrta aussitt son plan de conduite. Dans le
premier moment, la colre fut sur le point de l'emporter; mais les
conjonctures taient dlicates et l'affaire demandait des mnagements.
Il fallait obtenir des aveux, et peut-tre la violence tait-elle un
mauvais moyen pour y parvenir. D'un autre ct. Potard n'avait pas une
position entirement nette: avant d'exiger des explications, il lui
restait  faire la preuve des droits qu'il avait  cette confidence.
Depuis longtemps notre hros s'tait prpare  cet vnement; ce secret,
qu'il avait gard jusque-l d'une manire si scrupuleuse, allait lui
chapper; l'heure tait arrive d'une confession complte. Pour que
l'interrogatoire d'douard Beaupertuis n'aboutit pas  un change de
rcriminations ou  des dmentis systmatiques, il fallait commencer par
faire preuve de franchise et prendre l'initiative de la sincrit.
Potard avait t jou, il le sentait; il aurait pu user de reprsailles,
mais ce jeu offrait trop de prils et le cas tait trop grave pour le
rduire aux proportions d'une revanche d'amour-propre. Il rsolut donc
d'y apporter de la prudence et de la grandeur, d'aller au-devant des
objections, de mettre tous les procds de son ct. Ainsi s'expliquent
l'empire qu'il eut sur lui-mme et ce passage soudain d'une irritation
involontaire  une modration calcule. Quand il reprit la parole, ce
fut presque avec un air d'enjouement.

Beaupertuis, dit-il, excusez-moi; je tombe de temps  autre dans des
ides noires; c'est l'ge qui me vaut cela. Et puis, j'ai sur le coeur
quelque chose qui me pse.

--Vous, pre Potard? demanda le jeune homme, dont le trouble augmentait
 chaque instant.

--Oui, douard, moi-mme. Et tenez, je cherchais un confident! Un
confident, cela soulage! Voyons, Beaupertuis, voulez-vous tre le mien?

Sans savoir au juste o Potard voulait en venir, et quel rle
l'attendait lui-mme, en tout ceci, le jeune homme essaya de se
dfendre; il opposa des excuses, prtexta des affaires, se prtendit 
jeun, imagina des rendez-vous, enfin employa mille stratagmes pour
couper brusquement l'entretien. Mais le troubadour avait fait ton plan,
et rien ne pouvait l'en dtourner.

Je le tiens, disait-il  part lui, tu ne m'chapperas qu' bonnes
enseignes. A mon tour, maintenant.

douard eut beau faire, il ne put se dgager. Potard trouvait rponse 
tout et se montrait inflexible.

Voyons jeune homme, disait-il, pas de mauvaises dfaites. On doit bien
une demi-journe de son temps  un ancien. Vous n'avez pas djeun: cela
se rencontre  merveille; je suis  jeun aussi. Ah! parbleu, ajouta-t-il
en montrant sur sa gauche un bouchon d'assez pauvre apparence, voici un
coin o l'on excute avec un certain succs l'omelette au lard; il s'y
trouvera bien une longe de veau pour assortir l'omelette, et quelques
fioles de petit bourgogne pour arroser le tout. Allons, Beaupertuis,
embotez le pas et suivez votre chef de file:

                                En avant, marchons,
                               Contre les flacons.
                      travers le choc et le bruit des bouchons,
                              Volons au rfectoire!

Oh! la fille! s'cria-t-il en entrant dans la taverne et en poussant
devant lui douard, qui se rsignait en victime. Tout ce qu'il y a de
mieux dans l'tablissement; c'est Potard qui rgale!

A ce nom connu, la maison entire s'empressa d'accourir. On vrifia les
existences, on inspecta le garde-manger, et,  force de recherches, on
trouva la base d'un djeuner assez passable. Le troubadour dsirant un
cabinet particulier, on mit la table dans une chambre  coucher du
premier tage, d'o l'oeil plongeait sur la rue et dcouvrait les trois
mots: _Fabrique de Moutarde_, qui semblaient agir sur le coeur de Potard
avec la puissance d'un rvulsif. Quand le repas fut servi et
l'assortiment de liquides mis  la porte des convives, le troubadour
congdia la servante, et, sous l'empire d'un pommard du meilleur
millsime, il commena son histoire:

                                RCIT DE POTARD.

Jeune Beaupertuis, dit-il, la philosophie enseigne  l'homme la
ncessit de dominer ses passions, et voil pourquoi cette science ne
fait pas gnralement fortune. C'est au point que les philosophes n'en
usent pas pour leur compte et se contentent de l'expliquer aux autres
humains avec la manire de s'en servir. De l il faut tirer deux
conclusions: la premire c'est que tout fils d'Adam a quelque chose sur
la conscience; la seconde c'est qu'en raison de ses fautes il doit se
montrer indulgent pour celles du prochain.

A ces deux vrits, claires comme de l'eau de roche, j'en ajoute une
troisime qui ne l'est pas moins, c'est qu'au nombre des sentiers que
parcourt l'homme ici-bas, il n'en est point qui soit plus glissant que
le sentier des voyages. Je ne veux pas remonter  Joconde ni 
Tlmaque, parce que vous m'opposeriez peut-tre le jeune Anacharsis.
Restons dans le dix-neuvime sicle, qui a tant amlior le voyageur de
commerce, au point de vue de l'anatomie descriptive et de la physiologie
compare. Le voyageur de commerce est une cration de notre poque; non
que l'antiquit en ait ignor les lments, tmoin le joaillier Chardin
qui enfona, dans le dix-septime sicle de notre re, le grand empereur
de Perse pour une partie d'meraudes; tmoin encore le marchand
d'orvitan Marco Polo, qui refit, au treizime sicle, le farouche khan
des Tartares, dans une affaire de thriaque; mais si l'on retrouve le
voyageur de commerce dans ces temps loigns de nous, on peut dite que
c'est comme exception, comme thorie, presque comme mythe. Dfiez-vous
donc, Beaupertuis, de ces rats d'rudition qui se servent des anciens
pour faire passer la vie dure aux modernes; mprisez leurs textes et
privez-vous avec dlices de leurs opinions. Le voyageur de commerce
appartient au dix-neuvime sicle comme la vapeur, comme la navigation
arienne, comme les pompes intimes en caoutchouc, comme les phalanstres
et autres inventions destines au soulagement de l'humanit.

Ds l'origine, jeune homme, l'institution a jet tout son clat, et je
crains quelle ne soit sur le chemin d'une dcadence. Permettez-moi d'en
donner deux motifs, l'un matriel, l'autre moral. Motif matriel; le
chemin de fer. Vous le savez, le chemin de fer tend chaque jour  se
substituer aux routes ordinaires, et le wagon menace tous les vhicules
connus, depuis l'humble coucou jusqu'aux superbes messageries. Supposez
donc la France couverte d'un rseau de chemins de fer; du train dont on
les mne, c'est une supposition sans danger. Vous allez de Paris  Lyon
en cinq heures, de Marseille  Paris en dix, de Bayonne  Lille en
Flandre en dix-huit heures. Entre le lever et le coucher du soleil, vous
coupez la France dans sa plus longue diagonale. Trs-bien! j'admire avec
vous le gnie contemporain; il ne lui reste plus qu' prendre la lune
d'assaut au moyen de ballons de sige. Mais, aprs cet hommage rendu 
l'esprit de dcouverte, j'ajoute:--Adieu le voyageur de commerce! Avec
le chemin de fer, son rgne expire; que serait-ce avec le ballon? En
effet, grce  la rapidit des communications, chaque ngociant sera son
propre voyageur. Dans la mme journe, on achtera  Marseille une
partie de poivre et on la revendra  Toulouse; on sera le matin sur les
quais de Bordeaux, le soir  la Bourse de Paris; on fera un tour de
France en une semaine. Le bourgeois mme, moins picier qu'en gnral on
ne le suppose, usera du chemin de fer dans l'intrt de ses
approvisionnements; il ira acheter son beurre  Isigny, ses rillettes 
Tours, son saucisson  Arles, son miel  Narbonne, ses pieds de cochon 
Sainte-Menehould, ses haricots  Soissons, ses fromages au Mont-d'Or,
ses pts de foies  Strasbourg, ses poulardes au Mans, ses ctelettes 
Pressac, ses hutres  Cancale. Or, je vous le demande, au milieu de ces
excs de la locomotion, que deviendra le voyageur de commerce? Il ne lui
restera plus qu' se prsenter sous la roue d'un wagon et  prir en
jetant l'ennemi hors de ses rails. Voil le motif matriel qui pousse 
la dcadence du voyageur.

Le motif moral est plus grave encore. Le voyageur n'est plus national;
son coeur ne bat plus au mot magique de patrie. Beaupertuis, vous tes
jeune, vous n'avez pas connu ce beau temps du voyage, ce temps o il fut
port si haut et devint un quatrime pouvoir. C'est le voyageur de
commerce qui a fait la rvolution de Juillet et expuls la riche
[illisible] du territoire franais. Ne riez pas, jeune homme, ce que je
vous dis est trs srieux. A cette poque, tout voyageur tait une
puissance, un des mille conducteurs de ce patriotisme lectrique qui
ruisselait dans toute la France. Que de Brangers j'ai ainsi colport
jusque dans les plus petits hameaux! que de portraits de Manuel, de
Lafayette et du gnral Foy j'ai rpandus sur ma route! Il faut rendre
cette justice  l'institution, Beaupertuis, que nous tions tous alors
de chauds patriotes ennemis de la tonsure, tous, depuis le voyageur
soieries jusqu'au voyageur en peaux de lapins. Pas d'exceptions, pas la
moindre; la tideur n'tait pas mme permise. Pour ma part, j'ai fait
aux jsuites un tort dont ils ne se relveront jamais, par la manire
dont je chantais _les Hommes Noirs_, avec tous les refrains et
embellissements dont la chose est susceptible. Vous connaissez sans
doute cette plaintive romance, Beaupertuis?

--Qui ne la connat pas, pre Potard? rpliqua le jeune homme.

--Eh bien! jugez de l'effet! Je l'ai file deux mille fois au moins 
table d'hte, sans compter les diligences et les socits particulires.
Comment voulez-vous qu'une congrgation rsiste  de pareils moyens?
Aussi l'ai-je mise en poudre; et c'est votre faute, enfants, si elle
reparat  l'horizon. Oh! le beau temps, douard, le beau temps! quel
enthousiasme! comme on s'entendait alors, et quelle intelligence dans
l'attaque! Rien ne se faisait sans nous: on nous voyait  la tte de
toutes les manifestations publiques. Nous avons cr le champ d'asile,
dot les fils du gnral Foy, renvers de Villle, chass de Polignac.
Pas d'invention qui ne passt par nos mains: les chapeaux  la Bolivar,
les tabatires Touquet, les charpes  la Pluthellne. Et Napolon, que
ne nous doit-il pas! Lui avons-nous prodigu les apothoses! Je ne sais,
grand homme, si dans ta demeure dernire, tu es enchant de tes anciens
aides de camp, gnraux, marchaux et fournisseurs du vivres; mais 
coup sr tu n'es pas mcontent du voyageur de commerce. Il se peut
mme que l-bas tu aies eu connaissance de la manire dont Potard
lisait des sons en ton honneur, et compt les larmes qu'il extirpait des
yeux de la multitude quand il chantait;

                 Pauvre soldat, je reverrai la France,
                 La main d'un fils me fermera les yeux;

ou bien:

                     Parlez-nous de lui, grand'mre,
                     Grand'mre, parlez-nous de lui.

Napolon, tu as balanc dans mon coeur l'picerie et la droguette, et
je me flatte que c'est un beau succs.

Mais pardon, Beaupertuis, je m'abandonne malgr moi  mes souvenirs.
Que voulez-vous! l'esprit de nationalit enflammait alors nos poitrines,
et il y avait de l'cho dans toutes les tables d'hte quand on parlait
d'honneur et de patrie. Ce monde n'existe plus; la politique s'est
retire de l'institution. Nous tions des citoyens alors, aujourd'hui
nous ne sommes que des carotteurs. Le marchand de chanes de sret
et de pastilles du srail est devenu notre gal: comme nous, il _allume_
l'acheteur et fait l'article avec succs. Le voyageur ne passe plus sur
les balances de nos destines; les vnements se succdent sans qu'on
s'inquite de ce qu'il en pense. N'est-ce pas l une chute morale des
plus affligeantes? Hlas! nous vivons en un sicle o tout s'en va,
dieux, rois, matres de poste, chapeaux de castor et rverbres: est-il
tonnant que le voyageur de commerce prenne le mme chemin?


VI.

RCIT.--LE CAPITAINE POUSSEPAIN.

A mesure que Potard avanait dans sa confidence, son caractre ouvert et
jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit  dessein, il
tmoignait  son jeune convive plus d'entranement et plus d'abandon.
Celui-ci, de son ct retrouvait peu  peu son aisance, et ne semblait
plus aussi press de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et
semblait jouer avec elle, l'autre commenait  se croire dsintress en
toute cette affaire, et sentait ses dfiances cder devant un sentiment
de curiosit. La vertu du liquide bourguignon contribuait  entretenir
cette sorte de trve, et Potard y puisait cette verve qui tourne si vite
 l'effusion et  l'attendrissement.

Beaupertuis, dit-il en poursuivant son rcit, je viens de vous narrer
les succs politiques du voyageur de commerce; vous allez peut-tre en
conclure qu'ils s'obtenaient aux dpens des affaires et nuisaient 
l'exploitation de la clientle. Il n'en est rien; le voyageur le plus
notoirement national tait toujours celui qui prenait le plus d'ordres.
Moi-mme si j'ai laiss un nom dans les fastes du voyage, c'est  des
refrains patriotiques que je le dois. Tel droguiste avait refus
obstinment un lot de cochenille, sous le prtexte que la marchandise
n'tait point assez argente, qui, sur une roman lance  propos,
revenait de sa prvention, trouvait la substance tinctoriale beaucoup
plus  son gr, et se la laissait mettre fort agrablement sur le dos.
J'ai fait, en ce genre de vritables tours de force. Permettez-moi de
vous citer un.

Il s'agissait d'une partie considrable de safran d'Espagne, pour
laquelle les Grabeausec avaient t indignement refait par une maison
d'Alicante. Mauvaise drogue, mle de corps trangers, pique par
l'humidit; triste affaire, en un mot. Quand les Espagnols se mlent de
camelote, ils n'y pargne pas la faon. Ordre de Lyon de placer cela 
tout prix. On m'envoie des chantillons un peu fards, mais affreux
nanmoins. Il n'y avait plus qu' payer d'audace. J'aborde un teinturier
d'Alsace, un gros faiseur, riche, rus, connaissant l'article jusqu'au
bout des ongles, qu'il avait excessivement noir. Cet homme avait vcu
toute sa vie dans le safran; il le manipulait, il en respirait chaque
jour le parfum, le portait  ses lvres pour en prouver la saveur, et
devait avoir, comme les canards levs au rgime de la garance, les os
colors en rouge. C'est une autopsie que je recommande  MM. les
membres de l'Institut; seulement, il faudra peut-tre attendre la mort
du sujet pour s'y livrer. Les canards l'ont bien passe, cela est vrai:
mais le teinturier dont je parle lverait peut-tre des objections de son
vivant. Ces gens-l ne sont pas  la hauteur de la science.

Quoi qu'il en soit, ce fut  cet industriel que je m'adressai pour
dbiter mon odieuse drogue. J'aime  prendre le taureau par les cornes.
Avec un sang-froid asiatique, je lui soumis mes chantillons.

--Pre Shoulmergerberger, ajoutai-je, voici la fleur de pois en fait de
safran; vous en avez la premire vue. Cent balles de ce numro! Un
march d'or! Je vous l'ai gard en ami, en vritable ami.

L'Alsacien appartenait  cette famille de manufacturiers flegmatiques
qui semblent mettre un prix  leurs paroles! tant ils s'en montrent
avares; il traitait d'ailleurs le franais d'une manire affligeante, et
avait ses raisons pour en user sobrement. A peine eut-il jet un coup
d'oeil sur l'chantillon que je lui dirais, qu'il le repoussa en disant:

--C'est ein ortire!

Traduction libre: C'est une ordure! Le mot tait humiliant, mais je ne
me tins pas pour battu; je revins  la charge. Prenant le safran 
pleines mains, je l'parpillai, je cherchai  en faire ressortir la
couleur,  le faire miroiter au soleil, trouver son jour,  le prsenter
sous son plus bel aspect.

Peine perdue: mon Alsacien ne dmordait pas de son opinion aussi
dplorable que laconique. J'eus beau relever les qualits de la
marchandise, exalter la vertu qu'elle aurait  l'emploi, dplorer
l'aveuglement du teinturier, rien ne put toucher mon homme; il resta
inflexible. Je comptais, comme dernire ressource, sur la proposition
d'un grand rabais,  la condition qu'il se charget de la partie
entire. Ce moyen choua comme les autres.

--C'est ein ortire, rptait-il, ein tridple ortire!

On ne pouvait pas le sortir de l; il en devenait fastidieux.
N'importe; je m'tais promis de lui colloquer mes safrans, et je rsolus
de tenir bon.

Le pre Shoulmergerberger ne subissait ici-bas qu'une seule influence,
celle de madame Shoulmergerberger et de ses deux filles. Comme les
Alsaciens de la vieille roche, le teinturier s'tait mari jeune, afin
de se voir revivre dans une srie de gnrations; et quoiqu'il n'et que
cinquante ans, il possdait dj un chantillon de la deuxime.
Cependant un nuage obscurcissait alors l'toile de sa maison. Son fils,
le seul mle de la famille, tait absent depuis cinq mois; Il parcourait
les ports de l'Amrique du Sud, afin d'y crer des dbouchs aux toiles
peintes. Cet exil volontaire faisait la douleur de madame
Shoulmergerberger, et l'objet de ses entretiens avec les deux
Shoulmergerberger que leur sexe rendait plus sdentaires. Ces femmes
changeaient l'expression de leurs craintes au sujet de l'absent, le
suivaient de l'oeil sur la carte du globe, et inondaient de larmes de
joie les lettres qui leur arrivaient de l'autre hmisphre. Pour peu
qu'on devint un habitu de la maison, il fallait s'associer  ces
explosions d'attendrissement,  ces scnes de regret.

C'est l-dessus que je basai mon plan d'attaque. Bon gr, mal gr,
l'Alsacien devait avaler mes safrans. Pour cela, j'entrepris les dames
Shoulmergerberger au point de vue de ce gros garon gar dans le
Nouveau-Monde; je leur parlai de l'Amrique comme d'un pays salubre et
favorable au dveloppement de la jeunesse; je leur fis une description
pleine d'intrt des produits alimentaires que le jeune exil trouvait
dans ces lointains climats, et des ananas gigantesques qu'il savourait 
son dessert; j'insistai sur les tudes morales qu'il recueillait chemin
faisant, et sur les trente ngres  qui il pouvait administrer librement
des coups de canne. Tout cela charmait, fascinait, consolait mes
Alsaciennes; je les voyais, au gr de mon rcit, pleurer ou rire, passer
par tous les genres d'motion. Au bout de deux sances, j'avais fait de
tels progrs dans leur esprit qu'elles ne pouvaient plus se passer de
moi; mon empire tait assur. Cependant le pre Shoulmergerberger
rsistait encore; les safrans lui paraissaient trop abominables; il
demandait du temps, voulait voir d'autres chantillons, enfin cherchait
des biais. Je me dcidai  frapper le grand coup. Un soir, toute la
famille se trouvait rassemble, et l'on fit un appel  mon talent de
chanteur. J'tais en voix; je me promis une scne de larmes. En
l'honneur du membre de la famille domicili aux antipodes, j'annonai
une barcarolle de circonstance, l'_Exil_, de Branger, et je commenai:

                       Qu'il va lentement le navire
                       A qui j'ai confi mon sort!

A ces accents tendres comme le hautbois et dchirants comme la
cornemuse, il fallait voir l'auditoire. On me buvait des yeux, mon cher,
on me dvorait; je sentais tous ces coeurs palpiter sous ma voix. Les
trois femmes Shoulmergerberger semblaient fondre d'motion; leurs seins
taient haletants, leurs narines dilates outre mesure. J'avais calcul
mes effets et gradu mes impressions; chaque couplet levait d'un degr
l'chelle de l'panouissement. J'arrivai ainsi au dernier:

                         Oui, voil les rives de France,
                         Oui, voil le port vaste et sr.....

L'illusion tait complte, on et cru que le jeune homme allait
dbarquer; sa famille s'lanait dj au-devant de lui. Il faut dire que
je dtaillais chaque mot avec un art, une expression pleine d'onction et
de mlancolie. Jamais je n'ai t plus beau que ce soir-l; il
s'agissait de cent balles de safran:

                                France adore,
                                Douce contre,
                          Aprs un an enfin je te revois.

Je crois mme, Dieu me pardonne, que je me permis quelques variantes
au point de vue du l'Alsace et de cette runion de famille, le tout pour
arriver au bouquet:

                        Ah! que mon me est attendrie,
                        L furent mes premiers amours;
                        L ma mre m'attend toujours.
                        Saint  ma patrie!

Beaupertuis, faut-il vous le dire?  ce dernier trait, je m'effrayai
moi-mme de mon triomphe. Il y avait dans le timbre de ma voix quelque
chose de si pntrant quand je chantai _l ma mre m'attend toujours_,
que madame Shoulmergerberger n'y rsista plus: elle tomba pme comme
une carpe; ses deux filles ne voulurent pas tre en reste et tournrent
l'oeil de leur ct, tandis que le teinturier, en proie  des sanglots
incroyables, se prcipitait dans mes bras, me pressait sur son coeur et
me faisait entendre ces mots flatteurs, quoique entrecoups:

--Bodard! g brends fotre bardie t zavrans!

C'est--dire, en dialecte franais, que mon affaire tait enleve.
Voil le triomphe de la romance.

Si je vous ai communiqu cette anecdote, jeune homme, ce n'est pas pour
en tirer personnellement vanit: il y a longtemps que Potard a sacrifi
ce sentiment puril sur l'autel de l'exprience. J'ai voulu seulement
vous prouver que le patriotisme, loin de nuire aux autres qualits du
voyageur, en est le complment ncessaire. Que d'affaires j'ai entames
ainsi par la politique, afin de les rsoudre d'une manire plus prompte
et plus sre! Trois ou quatre calembours sur la prise du Trocadro m'ont
donn six mois de vogue; j'ai inscrit cinquante commissions sur mon
carnet  l'aide d'un bon mot sur M. de Castelbajac. L'picier ne sait
pas rsister  de tels moyens; la politique le flatte, il s'honore de la
comprendre Tenez, Beaupertuis, voyez-vous cette maison qui s'lve en
face de nous?

--Celle du mercier, pre Potard? rpondit le jeune homme.

--Oui, douard; mais le mercier n'est pour rien dans les souvenirs que
j'y rattache. Je remonte plus haut dans le cours des temps, et je sens,
 cette vue, mes yeux se mouiller de larmes. Encore une maison dont la
politique m'a ouvert l'accs! Mon Dieu! mon Dieu! que de deuil a plan
sur cette enceinte! Rien que d'y penser, je sens mon coeur se fondre
comme une grenade, ajouta le voyageur, devenu triste et pensif; la force
me manque pour achever.

--Eh bien! pre Potard, remettons la suite  un autre jour, lui dit
douard, s'associant  cette douleur.

--Non. Beaupertuis, il faut boire le calice jusqu' la lie, reprit le
troubadour en se versant un verre de bourgogne:  quoi bon reculer?
L'heure est venue de drouler cette lamentable histoire. Prtez-moi donc
attention.

Il y a dix-huit ans de cela (vous voyez que mes souvenirs datent de
loin), cette maison tait occupe par le plus insociable, le plus
farouche de tous les guerriers. On le nommait Poussepain; un vieux de la
vieille, dcor de la main du grand homme, brave comme un Csar, mais
bte  manger du trfle, et parvenu au grade de capitaine aprs
vingt-cinq ans de service. Dans son beau temps, il composait un superbe
officier de dragons; mais il avait pass par tant d'preuves, s'tait vu
entamer le cuir si souvent, avait t rti et gel tant de fois, que pas
un de ses membres ne restait intact, et que la peau de son visage avait
pris l'aspect du parchemin. Des yeux de chat sauvage animaient sa
physionomie et lui donnaient un air de duret extraordinaire; son nez
arrondi en virgule avait quelque chose de fier et d'imprieux comme le
bec de l'aigle, toute sa personne se ressentait de ces habitudes
militaires que l'empire a naturalises parmi nous; il commandait chez
lui dans les mmes termes qu'au rgiment, et traitait comme des
Prussiens les voyageurs qui frappaient  sa porte.

Car, il est temps de vous le dire, le capitaine Poussepain, aprs le
licenciement de l'arme de la Loire, s'tait retir  Dijon, sa patrie;
et avec les fonds provenant de son patrimoine, il avait ouvert un
magasin d'picerie et une fabrique de moutarde. Un homme aussi irritable
choisir un tel commerce, c'tait folie. Sa marchandise devait lui monter
au cerveau, et j'en ai fait la triste exprience. Quand je connus
Poussepain, le troupier s'tait retranch dans sa manufacture comme dans
un fort devant lequel venaient chouer toutes les sollicitations, toutes
les offres de service. Il ne voulait, sous aucun prtexte, entendre
parler des voyageurs de commerce, qu'il nommait des flibustiers, des
pipeurs, des galriens. Impossible d'entamer avec lui une affaire;
quelques commissionnaires des ports de mer avaient le monopole de ses
approvisionnements, et il ne voulait  aucun prix nouer de nouvelles
relations.

Parmi les motifs auxquels on attribuait ce squestre, il en tait un
qui devait agir vivement pour les esprits chevaleresques et aventureux.
Peu d'annes auparavant, Poussepain avait pous une jeune femme, et
veillait comme un ex-dragon sur cette autre toison d'or. On racontait
des merveilles de la beaut de cette victime, que le troupier avait
associe  ses cicatrices. Elle se nommait Agathe et appartenait  une
famille de pauvres gens dont elle avait assur l'existence par son
mariage. Du reste, on la voyait peu; jamais elle ne descendait ni dans
le magasin, ni dans la fabrique;  peine avait-elle la libert de
visiter ses parents. Pour charmer ses loisirs, Poussepain lui racontait
la campagne d'gypte, o il avait figur comme marchal des logis des
dromadaires et comme pestifr de Jaffa. C'tait l'une des grandes
distractions de la jeune pouse,  moins que le capitaine ne prfrt
l'initier au passage de la Brsina, o il avait jou un rle
trs-dramatique. La pauvre Agathe subissait dix fois par mois les mmes
rcits, et s'endormait profondment au bruit de ces grandes batailles.

Voil ce qui se disait dans le public au sujet de la maison, et les
tables d'hte du Chapeau-Rouge, de la Galre, de la Cloche,
retentissaient chaque jour de nouveaux dtails au sujet de
l'ex-capitaine et de son invisible moiti. Longtemps j'coutai ces
propos sans y prter aucune attention. Un picier de plus un de moins
dans la capitale de la Bourgogne n'tait pas une si grande affaire que
cela valt la peine d'y songer Je me trouvais alors dans la plus belle
priode le ma gloire; loin que je fusse oblig de courir aprs la
clientle, c'tait elle qui venait  moi. On s'informait de mon passage,
on me gardait les ordres qui n'avaient rien d'urgent; partout o
j'entrais, je voyais des visages panouis et des esprits bien disposs.
A quoi bon aller chercher des affronts et perdre mes pas auprs d'un
Iroquois? J'avais ray Poussepain de ma liste, et tout s'tait born l.
Sans ce diable d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, j'en serais
encore au mme point, et Dieu sait que de douleurs cette rserve m'et
pargnes! Mais un jour,  dner et en prsence de quarante voyageurs,
Alfred m'entreprit au sujet du capitaine Poussepain, et me mit au dfi
de forcer la consigne qui gardait sa porte. D'abord je passai
condamnation; mais Alfred s'en enfla tellement, il m'agaa si bien, que
je me prcipitai dans l'aventure.

--Voyez, messieurs, disait-il, Potard lui-mme, le grand Potard, met
les pouces devant le fabricant de moutarde; dcidment c'est un gaillard
inexpugnable.

--Eh bien! non, m'criai-je en me levant; non, non, vingt fois non!
Avant qu'il soit huit jours, j'aurai apprivois cet homme des bois. Qui
veut tenir le pari?

--Moi, moi, dirent  la ronde mes jeunes cervels.

--Trente bouteilles de romane ou de clos Vougeot ajoutai-je avec une
voix solennelle; la qualit au choix du vainqueur. Et signons pour plus
de sret.

L'acte fut dress, mis en rgle, et je fus engag dans l'entreprise. A
peine sorti de table, j'en eus du regret; mais vous savez, Beaupertuis,
ce que c'est que l'amour-propre, et quel rle il joue dans les
dterminations humaines. Il a conduit maint poltron sur le terrain et
forc plus d'un courage chancelant  faire bonne contenance devant le
feu de l'ennemi. J'en tais l; l'affaire avait fait du bruit;
impossible de reculer...

Ce fut alors seulement que je pus me rendre compte des difficults de
l'opration. Plus de cent voyageurs de commerce s'taient prsents chez
Poussepain sans pouvoir dpasser le seuil de sa porte. L'un d'eux, plus
hardi que les autres, s'tait gliss jusque dans le magasin; mais, 
l'aspect de tant d'audace, l'ex-capitaine avait dcroch son grand sabre
de dragon et aurait fait un mauvais parti  l'imprudent s'il n'et
prudemment battu en retraite. Comment adoucir ce Tartare? comment
museler cette bte fauve? comment ramener cette crature primitive au
sentiment de la civilisation? L gisait le problme, et je me pris  y
rflchir.

--Cet homme est trop sauvage, pensai-je  part moi, pour n'tre pas
foncirement stupide; il doit tre bouch comme de l'eau de Seltz. Des
lors, de quoi s'agit-il? De trouver son faible, voil tout son faible?
il en a un; quel homme n'en a pas?

Je me livrai pendant quelques minutes  ce travail d'analyse, aprs
quoi l'inspiration m'arriva, et bondissant comme dut le faire Archimde
dans son bain.

Je le tiens, m'criai-je; je le tiens!

En effet, je le tenais. Mon premier soin fut de me procurer une branche
de saule que je fis desscher en l'approchant du feu, puis une pince de
terre que je renfermai dans une bote de citronnier. Pourvu de ces deux
ustensiles, j'crivis au farouche Poussepain:

Capitaine,

Un voyageur qui arrive de Sainte-Hlne possde quelques souvenirs
qu'il a recueillis sur la tombe mme du grand homme.

Si tous les admirateurs et tous les officiers de Napolon ne peuvent
pas accomplir ce lointain plerinage, il est du devoir de ceux qui sont
plus favoriss de ne pas se montrer avares de ces prcieuses reliques.

Je sais, capitaine, le cas que l'Empereur faisait de vous; j'en ai
caus souvent avec le gnral Montholon, et l'on m'a fait promettre de
vous offrir un rameau de la branche de saule que j'ai dtache de
l'arbre  l'ombre duquel repose le grand Napolon; j'y ajouterai une
pince de terre prise sur son tombeau, et qui a par consquent pu se
mler  ses cendres.

Si je ne savais pas dans quelle solitude vous plonge le regret d'avoir
perdu votre empereur, je serais all moi-mme vous faire hommage de ces
nobles dbris; mais je respecte trop le motif qui vous isole du monde
pour chercher  vaincre vos rpugnances.

Je tiens les objets glorieux et susdits  votre disposition.

Votre serviteur,

Potard.

Htel du Chapeau-Rouge, chambre 8.

J'envoyai cette lettre par un garon et j'attendis  ma croise le
rsultat de la dmarche. La ruse tait grossire, mais elle avait alors
toute la fleur de la nouveaut. On n'avait encore exploit ni le saule
pleureur, ni le petit chapeau, ni les dbris du cercueil; aussi tais-je
plein d'espoir. Cependant mon messager ne revenait pas, et peu  peu
l'inquitude me gagnait. L'ex-dragon aurait-il pntr le stratagme? se
serait-il dout de la mystification? Le cas pouvait devenir grave, et
dj je m'imaginais que mon soudard donnait je fil  son grand sabre de
cavalerie afin de me fendre plus rgulirement en quatre, lorsque je vis
dboucher le garon charg de ma missive, avec un homme  ses cts,
tenue svre, redingote bleue boutonne jusqu'au menton, chapeau sur
l'oreille, balafre atroce sur la joue gauche, oeil  dix pas devant lui,
allure militaire, un peu ralentie  cause des rhumatismes.

--C'est lui, m'criai-je; je le tiens. Arrive donc, culotte de peau,
arrive donc. A nous deux main tenant.


VII.

RCIT.--AGATHE.

Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard aprs une courte pause,
sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser l'ex-guerrier.
C'est pourtant l'une des oprations les plus brillantes dont j'aie
parsem ma carrire. Quoique amorc par ma proposition, l'ancien n'avait
pas compltement donn dans le panneau; il fallut achever sa conqute,
le fasciner, l'blouir, le stupfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour
cela je l'entrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres
que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler  notre infortun
Napolon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota
d'abord pour me drober les preuves d'motion qui se glissaient sous ses
paupires; mais bientt il n'y tint plus, lcha subitement les cluses,
et rpandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'oeil
d'un grognard. Ce tmoignage d'attendrissement fut le signal de sa
dfaite; ds lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa
main, de cette main jusque l si rebelle, un ordre de vingt balles de
poivre de Sumatra. C'tait noblement capituler. Aussi, quel moment pour
moi, lorsque, le soir mme, en pleine table d'hte, je fis circuler ce
certificat de mon triomphe! Les concurrents ne revenaient pas de leur
surprise, et Alfred, de la maison Papillon en fut atterr.

J'avais donc conquis,  la pointe de l'locution, mon entre chez le
fabricant de moutarde, il faut rendre cette justice  Poussepain, qu'il
dfendit ses pnates pied  pied, et me contraignit,  faire chaque jour
un nouveau sige. Si je l'emportai, ce ne fut qu' force de flonflons
patriotiques et mme anacrontiques. Le cerbre montrait-il les dents,
je l'endormais  l'aide d'une romance. D'abord il ne me reut que sur le
seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des
outrages de l'atmosphre. Plus tard je pntrai dans le petit comptoir
vitr qui lui servait de niche, et o il expdiait ses factures. J'eus
accs ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres
recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu 
peu avec l'habitude de me voir; je l'gayais, je lui devenais
ncessaire. Aucun cataplasme n'avait russi  calmer ses rhumatismes
aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile.
Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je
t'entamais sur le chapitre de Waterloo, et le magntisais en chantant,
avec toute la magnificence de ma voix;

              O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!
              Si quelqu'un profanait les funbres asiles,
                      Fais-lui crier par les chos:
             Tu vas fouler la cendre des hros! (ter.)

C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je
m'emparais de son intimit. Cependant, nos relations n'avaient pas
encore franchi les sphres commerciales, et madame Poussepain tait
toujours pour moi une beaut invisible et mystrieuse, comme pour
Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau
diriger des regards furtifs vers les croises du logement, me tromper
volontairement de porte, essayer de tous les stratagmes, rien ne
m'avait russi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce
heureusement qu'il faut dire?  mon secours. Une attaque de goutte cloua
sur son lit le fabricant de moutarde; et, un milieu de ses douleurs, il
songea  moi et  mes chansons, comme il eut song  un baume ou  un
spcifique. Un de ses employs vint me rclamer  l'htel et m'exprimer
le dsir du malade. Jugez de ma joie! J'avais pris got  cette
entreprise; elle avait l'attrait du fruit dfendu. Cette tour d'airain,
si bien garde, allait n'ouvrir enfin, et me mettre en prsence de la
victime qui y gmissait sous la garde d'un magicien. L'histoire
commenait comme un roman; seulement la princesse tait l'pouse
lgitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela
prs, je nageais en pleine chevalerie.

Aussi n'entrai-je dans la partie rserve du logement qu'avec une
certaine motion, et le spectacle qui m'y frappa d'abord ne fit que
l'accrotre. Poussepain venait d'essuyer un accs des plus rudes; sa
figure contracte portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour
se soulager il sacrait comme un paen. Penche sur son lit, une femme
lui soulevait le pied, envelopp de ouate et de toile cire, et le
dposait avec une dlicatesse infinie sur un coussin qui devait le
supporter. Quoiqu'il ft impossible de traiter un malade avec plus de
dextrit, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre crature une
partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le nom d'Agathe se
mlait aux jurons brillants et varis qui sortaient de sa bouche, comme
un feu de file. Je ne m'tais jamais fait illusion sur les avantages
physiques de Poussepain; mais j'avoue que, vu en nglig, il dpassa mon
attente. J'estime qu'un ttard bien russi doit tre plus voisin de
l'Apollon du Belvdre que ne l'tait ce jour-l le ci-devant capitaine,
de la vieille, dcor de la main du grand homme. La goutte lui avait
pouss les yeux si avant sous le crne, que les prunelles taient 
peine visibles; la peau du visage avait tourn au maroquin et pris la
couleur de l'acajou; la balafre qui sillonnait sa joue gauche semblait
s'tre agrandie par l'maciation, et un bonnet de colon, surmont d'une
mche altire, contrastait par sa blancheur avec les tons terreux du
masque et l'expression terne du regard. En outre, dans le dsordre qui
rsulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans
voiles, et c'tait un spectacle peu flatteur que celui de cette acadmie
osseuse et noire, o l'acier et le plomb avaient pratiqu de larges
entailles et de nombreuses solutions de continuit.

Je ne sais si Agathe gagnait  ce contraste, mais,  sa vue,
Beaupertuis, je fus bloui; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez
rien vous figurer de plus pur, de plus virginal: le pinceau de l'Albane
en et t jaloux. Ce qui clatait surtout dans sa physionomie,
c'taient la candeur et la grce. Peut-tre avez-vous remarqu, douard,
le sentiment naf que les peintres des grandes coles ont jet sur la
figure de la Vierge, tonne pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses
bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien
en elle qui trahit la femme; on et dit une jeune fille. Le regard
qu'elle arrta sur moi tait,  la fois curieux et effarouch; il ne se
ressentait pas de la pruderie qu'amne toujours l'exprience, et de
cette modestie tudie qui est une arme de plus  l'usage des coquettes.
Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements; sa pudeur tait
une pudeur d'instinct, sans mlange, sans apprt, sans rticence. Non,
jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la
vie des voyages n'est pas trangre au dveloppement des passions
fugitives; je vous ai mme cit, je crois, quelques-unes des grandes
dames qui m'ont honor de leur attention. Tenez, comme votre princesse
de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se dfendre d'une
allusion maligne.

--Vous n'oubliez donc rien, troubadour, rpliqua le jeune homme en se
prtant  la plaisanterie.

--Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus
srieux. Les bons coeurs sont comme les bons vins, ils gagnent 
vieillir.

Et il reprit son rcit.

Agathe tait vraiment belle. Je ne vous la dcrirai pas, douard; on a
trop abus de la mthode descriptive applique aux femmes. Je ne
mesurerai ni ses mplats, ni l'arc de ses sourcils, ni l'aile de ses
narines, comme s'il s'agissait d'une surface gomtrique; je ne
dcomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'taient
ses yeux, son teint, ses cheveux, ses dents, ses lvres; je
n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son
buste et de ce qu'il runissait de charme sous tous les aspects; je ne
dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des
extrmits les plus dlicates et les plus distingues que l'on pt voir.
C'est une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par
l'ensemble, de livrer une crature parfaite  une dissection minutieuse,
o se perdent l'harmonie gnrale et la beaut de relation. Agathe tait
une adorable blonde; que cela vous suffise; Potard vous l'assure et
Potard a la prtention de s'y connatre. J'ai parcouru les routes
royales et dpartementales, j'ai battu mme les chemins vicinaux, de
manire  rendre des points  tous les voyageurs de l'antiquit et des
temps modernes. Eh bien! dans le cours de mes plerinages, je n'ai nulle
part rencontr une beaut aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de
souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une grce exquise, des
traits ravissants, une lgance particulire de formes, et, par-dessus
tout cela, un air de simplicit et d'ignorance, de curiosit et de
vivacit, que je n'ai jamais rencontrs ailleurs. Mais, Dieu me
pardonne! je crois qu' mon tour je cde  la manie des descriptions.
Encore une fois, Beaupertuis, ne dcrivons pas les femmes;
contentons-nous de les adorer.

C'est ce que je fis  l'gard d'Agathe. Jusque-l j'avais trait
l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai
encore trait depuis par le mme procd. Mais, au milieu de mes
vicissitudes galantes, je n'ai prouv ici-bas qu'une seule passion
vritable, celle qui m'atteignit alors. Bien des annes ont pass sur
ces souvenirs; le deuil a terni cette page de mon histoire, et pourtant
je sens l, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amre
et quelle sve de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout,
mme les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon me
tait enchane  cette maison et  ses htes; tout ce qui ne s'y
rattachait pas m'tait devenu indiffrent.  quoi ne me rsignai-je pas!
J'tais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs.
J'pargnais ainsi  sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques,
je partageais avec elle le calice des mauvais procds; et ainsi
s'tablit entre nous une sorte d'union mystrieuse avant qu'aucun mot
d'amour et t chang. Elle me devinait, et cela suffisait  mon
bonheur; un aveu plus formel m'et sembl moins doux. Il faut aimer,
Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces dlicatesses et
des joies ineffables qui y reposent.

Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait difficile 
amuser. Un homme moins pris et envoy l'impotent  tous les diables;
moi je trouvais dans ces tracasseries mme un charme de plus; c'tait un
sacrifice que je faisais  ma tendresse. Pour calmer les douleurs de
Poussepain, j'avais puis mes ressources lyriques. Dans les accs
ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux rsultats. Je
touchais la fibre belliqueuse et les rminiscences de l'poque
impriale; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait
ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus aigu,
ce topique agit en sens inverse; Poussepain entrait alors dans une
effervescence extraordinaire; il bondissait sur sa couche, parlait de se
lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs,
la romance plaintive ne faisait que les accrotre, et il fallut chercher
un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde.

Je me rabattis donc sur la chanson comique, afin d'agir par le
contraste. Il m'en souvient, c'tait dans une longue soire d'hiver. La
pauvre Agathe veillait depuis deux nuits; ses joues plies trahissaient
sa fatigue. Poussepain tait devenu intolrable; un temps orageux
exasprait son mal, et il nous faisait payer la folle enchre de ses
douleurs. Sa femme tait  bout d'efforts, et de temps  autre, je
voyais une larme furtive descendre lentement sur ses joues. Vous
l'avouerai-je, Beaupertuis? il me prenait parfois des envies
pouvantables d'trangler cet homme et de dlivrer l'ange dont il
lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une
incurable infirmit me semblait un fait contre nature; cette enfant
n'tait pas arrive  la fleur de l'ge, ne s'tait pas panouie  la
beaut pour tre seulement une garde-malade. Cependant, je domptai ces
mauvaises penses, et cherchai une autre diversion aux maux du patient.
Dans le genre badin et grivois, je possdais un rpertoire fort tendu:
ignorant jusqu' quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de
l'ironie, je n'avais pas abord cette partie de mon bagage musical. Je
craignais qu'il ne prit ce divertissement en mauvaise part et ne
s'effaroucht de certains refrains un peu dcollets. Au point o nous
nous trouvions, je rsolus de tout oser, et prenant la parole au milieu
d'un fort accs.

--Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une
chanson d'un style lger, mais foncirement militaire.

L'ex-dragon, au lieu de me rpondre, continuait  se tordre sur son
lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je
commenai:

                    Un grenadier est une rose
                    Qui brille de mille couleurs;
                    Il n'est point de prils qu'il n'ose
                    Les affronter par sa valeur (_bis_).
                    Chanteur, danseur, il danse, il chante,
                    D'un lit de paille il se contente;
                    Le dieu d'amour voltige auprs (_bis_).
                    Voil (_quater_) le grenadier franais (_bis_).

A mesure que je dbitais ma symphonie militaire, je voyais les
convulsions de mon malade se calmer comme par enchantement; le visage
reprit plus de srnit, l'oeil s'anima, l'attitude devint plus
tranquille. Les doses de laudanum que nous lui administrions toutes les
demi-heures produisaient un effet moins prompt et moins sr que ce
simple et innocent flonflon. Cela tenait du prodige. Il est vrai,
Beaupertuis, que j'y mettais un accent inimitable et une pantomime qui
semblait emprunte  la vie des camps. Agathe tait l; je me surpassais
 son intention. Tous les deux nous tions merveills du rsultat, et
pour assurer l'action du remde, je m'empressai de redoubler la dose.

--Autre couplet, dis-je, et je chantai:

                 Le sapeur est trs-respectable,
                 Sincre  son gouvernement;
                 Franc buveur, militaire aimable,
                 Esclave de son fourniment (_bis_).
                 A son pays vouer sa barbe,
                 Au feu rester droit comme un _arbe_,
                 De rien ne redoutant jamais (_bis_).
                 Voil (_quater_) le vrai sapeur franais  (_bis_)

Vous me croirez si vous le voulez, Beaupertuis, mais je vous dclare,
foi de Potard, que l'accs de goutte s'arrta devant ce couplet et ceux
qui le suivirent. Poussepain, qui, depuis cinq semaines, se livrait  la
plus affreuse collection de grimaces qui ait jamais dshonor un visage
humain, se sentit soulag comme par miracle: ses membres devinrent plus
souples, sa bouche se dlia, le sourire reparut sur ses lvres, et, au
moment o je m'y attendais le moins, il fit chorus. C'tait un homme
sauv. Ds lors, je me prodiguai; je passai en revue mon rpertoire
factieux; par exemple, _le conscrit de Corbeil, qui n'avait pas son
pareil_, et une foule d'autres nocturnes appropris  mon auditeur.
Poussepain accueillait ces cantates avec des clats de rire qui devaient
lui dsopiler la rate, rtablir la circulation du sang et donner une
issue  la bile qui engorgeait ses vaisseaux. Au bout d'une semaine de
ce traitement musical, un mieux sensible se manifesta; les douleurs
avaient perdu de leur nergie et de leur frquence, l'apptit tait
revenu, la langue tait belle, le pouls rgulier, la physionomie
meilleure. Je continuai mon systme de mdication et prodiguai mes sons
de poitrine: le succs couronna mes efforts.

Dans le cours de cette cure, j'eus avec Poussepain un entretien
singulier, dont je ne compris le sens que plus tard. Au milieu de ces
barcarolles d'un genre foltre, je me trouvais entran parfois  en
essayer quelques-unes qui arrivaient jusqu' la limite de l'Anacron.
C'tait voil pourtant et pouvait se chanter parfaitement devant le
sexe. J'avais mme obtenu avec ces mlodies, spirituelles, mais
transparentes, un succs fou dans les meilleures socits. Exemple: _Ma
Lisa, tiens bien ton bonnet!_ Genre lger, si l'on veut, mais d'une
lgret accessible  des oreilles de femmes maries; pour les autres,
je ne dis pas. Eh bien! un jour, au moment o j'entamais cette
barcarolle, dans laquelle j'excellais, l'ex-dragon me secoua le bras de
manire  me le dsarticuler.

--Potard, me dit-il  demi-voix, ne vous lancez pas tant. Il ne faut
pas jouer ces airs-l sans sourdine.

--De quoi! lui rpondis-je, c'est trs-dcent; vous allez voir,
capitaine.

--Du tout, du tout, reprit-il avec un peu de brusquerie; il y a des
jeunesses ici; gardez la chose pour un autre endroit.

--Comment! des jeunesses! Il y a votre femme, capitaine, dis-je en
insistant. Quand je vous dis que c'est gaz au possible; on chanterait
cela  la cour.

--Non, non, Potard; pas devant cette innocente, je vous en prie; ce
serait mal.

Quand je vis que Poussepain le prenait ainsi, je n'insistai plus; mais
ces paroles me revenaient sans cesse  l'esprit. Une jeunesse! une
innocente! On ne parle pas ordinairement ainsi de sa femme; je m'y
perdais. D'un autre ct, les manires d'Agathe avaient quelque chose
d'inexplicable. La pauvre enfant m'aimait, je n'en pouvais douter; tout
la trahissait, son regard, ses gestes, ses paroles. Sans nous parler,
nous nous tions compris. Tout ce je que faisais pour elle,  son
intention, allait droit  son coeur, et un coup d'oeil expressif venait
 l'instant m'en remercier. Dans les longues veilles coules au chevet
du malade, ce langage muet, o l'amour place tant d'loquence, nous
tient lieu de tous les plaisirs et de toutes les distractions. Nous
vivions ainsi l'un dans l'autre, et l'un par l'autre, et ce bonheur
mystrieux et doux semblait nous suffire.

Cependant, j'avais pu remarquer qu'Agathe n'apportait pas, dans notre
complicit tacite, la prudence ordinaire d'une femme et cette timidit
qui nat toujours de la certitude du pril. Elle semblait s'abandonner 
un sentiment nouveau pour elle avec le calme d'une conscience pure, sans
que rien indiqut une lutte, mme lgre, contre le sentiment du devoir.
Cette conduite ne pouvait provenir que d'une perversit profonde ou
d'une simplicit inoue. La candeur de la jeune femme, l'innocence
empreinte sur son front, cartaient la premire hypothse et
justifiaient la seconde. Mais il restait toujours l-dessous une nigme
 claircir. J'essayai de le faire en pressant Agathe, en lui adressant
ces demi-mots qui sont presqu'un aveu. Elle ne me comprit pas ou ne
parut pas me comprendre. Je n'osai pas insister, de peur d'veiller les
soupons du fabricant de moutarde, et remis l'explication  une occasion
plus sre. L'abandon d'Agathe m'obligeait  beaucoup de rserve, et plus
d'une fois, en prsence de son irascible mari, je me fis forc de
contenir, par la froideur de mon attitude, des dmonstrations qui
auraient pu nous trahir. Telle tait la situation trange qui se
prolongeait entre nous.

Il avait t convenu que nous clbrerions la convalescence et la
gurison de Poussepain par un gala en petit comit. Pour la premire
fois, j'tais admis  la table de l'ex-dragon et faisais diversion 
l'ternel tte--tte qu'il poursuivait depuis le jour de son mariage.
Pour que notre homme en ft venu l, il fallait une je l'eusse fascin.
Depuis que son Empereur tait descendu dans la tombe, Poussepain n'avait
plus qu'une chose au monde, la bonne chre et le bon vin; j'oublie 
dessein sa femme. Aussi se piquait-il d'tre gourmet et connaisseur en
crus de Bourgogne. Son patriotisme provincial ne lui permettait pas de
pousser plus loin ses recherches, mais dans les limites de la Cte-d'Or
et mme du Beaujolais, il s'estimait pass matre en matire de
dgustation. Sa cave se ressentait de cette prtention, et sa sant
aussi. Il y puisait ces accs que je venais de gurir avec des romances.
Peut-tre la dite et les tisanes y avaient-elles lgrement concouru;
mais l'honneur le plus rel en revenait  mes sons de poitrine.

Poussepain craignait sans doute les tortures de la goutte, mais il
aimait encore plus le bouquet du liquide bourguignon. A peine guri d'un
accs, sur-le-champ il avait le soin de s'en mnager un autre, et
n'pargnait rien pour qu'il ft plus violent que le premier. Son
existence s'coulait ainsi entre deux tisanes, dont l'une tait
l'expiation de l'autre, et celle-ci la revanche de celle-l. Agathe
tait habitue  ces alternatives, et passait d'un mari goutteux  un
mari en goguette. Seulement, dans ce dernier tat, elle avait  essuyer
de plus le passage de la Brsina ou la campagne d'gypte.

Le dner de convalescence fut splendide; Poussepain aimait  bien faire
les choses. Mais le luxe de la table n'tait rien auprs de celui des
vins. Volney, Pommard, Clos-Vougeot, Itmane, Thorins, Nuits, tous les
grands crus y passrent, et le grognard ne s'en tint pas  une seule
anne; il avait  venger trois mois d'eau chaude. Vous savez,
Beaupertuis, que j'ai laiss un nom parmi les hommes qui lvent
agrablement le coude. Eh bien! Poussepain faillit me compromettre ce
soir-l. Heureusement une autre ivresse balanait l'effet du bourgogne.
Agathe tait prs de moi; nos regards ne se quittaient pas; nos mains et
nos pieds se touchaient. Peu  peu, la surveillance de Poussepain
s'tait relche, sa langue s'embarrassait dj, et c'est  peine s'il
avait la force d'articuler quelques mois.

Attention, Potard, dit-il de sa voix la plus solennelle, je vais vous
raconter une histoire.

--Misricorde, me dit tout bas la pauvre Agathe, nous y voici. Je me
sauve.

--Potard, mon bon Potard, poursuivit l'ex-capitaine de dragons, avec
une effusion qu'il venait de trouver au fond de dix bouteilles, vous
tes un brave garon... je veux faire quelque chose pour vous... Vous
aimez la mmoire de l'Empereur... Vive l'Empereur!... Je vais vous
raconter le passage de la Brsina.


VIII.

RCIT.--LES AMOURS DE POTARD.

Heureusement pour nous, continua Potard, le soldat de l'empire n'tait
plus en tat de donner  sa menace tous les dveloppements qu'elle
comportait. Sous l'influence d'un nectar infiniment prolong, ses ides
couraient dj les champs et sa langue faisait irrgulirement son
service. Aux ballottements de la tte, aux clignotements de l'oeil, il
tait facile de reconnatre que Poussepain venait de s'imbiber outre
mesure, et quand il prit la parole, sa voix avait cet accent nasal qui
est la musique des buveurs.

--Voici la chose, dit-il... Nous venions de passer sur le ventre  cinq
cent trente-six mille cosaques... j'tais du neuvime corps... 
l'arrire-garde... en bataille sur les hauteurs pendant que la grande
arme oprait sa retraite... Victor nous dit: Enfants! il faut tenir
ici deux jours, autrement l'Empereur est cern!... Les mots nous
lectrisent... Deux ponts avaient t jets sur la Brsina... fleuve de
malheur!... Ebl tait l, le brave Ebl!... c'est bien... Napolon
passe... Eugne aussi... Davoust, Ney aussi... Les cuirassiers de
Caulaincourt dfilent sur les ponts... Nous restons cinq mille hommes
contre cent mille... trs-bien!  part un givre qui nous blanchissait
les moustaches... Les Russes nous chargent... de mieux en mieux... les
obus pleuvent... la mitraille nous prend en charpe... personne ne
bouge... Il s'agissait de sauver l'Empereur... Fallait voir a,
Potard... c'tait superbe... quarante-huit heures sans reculer d'une
semelle...  cheval de nuit et de jour... quels hommes! Dieu, quels
hommes!... le moule en est perdu!... Mais vous ne buvez pas, voyageur?
Est-ce que vous seriez malade?... Allons, pays encoure un rouge bord...
c'est innocent au possible... une vraie pelure d'oignon... A la mmoire
du gnral Ebl... brave Ebl!... Sans lui, il faillit passer l'eau  la
faon des canards!... Brave Ebl!... Voil un nuits un peu chouette!...
Qu'en dites-vous, voyageur?

--Un breuvage des dieux, capitaine, rpondis-je en vil flatteur.

--Pour en revenir  la Brsina, reprit Poussepain, le neuvime corps
la traversa des derniers... Le brave Ebl avait fait sa besogne en
conscience... mais les ponts en bois ne sont pas de fer... et puis,
voyageur, pour arriver  l'autre bord, il fallait passer sur le corps de
vingt-cinq mille des ntres, des tranards, des blesss, des
fournisseurs, des infirmiers, des vivandiers, tous les goujats du
camp... Ces malheureux se pendaient  la queue de nos chevaux ou
restaient empils sur les traves des ponts... Pas moyen de tortiller...
les Russes taient sur notre dos. En avant! dis-je  mes hommes, et le
rgiment balaya tout ce qui se trouvait sur son passage... c'taient des
jurons, des cris, des imprcations! Que voulez-vous, voyageur: la guerre
n'a pas t invente pour les poules mouilles.. Une supposition que le
brave Ebl n'et pas t l, quel plongeon nous faisions tous! Mais il
tait l, le brave Ebl!... Nous franchmes donc la Brsina...

--A la bonne heure m'criai-je, croyant tre quitte du rcit.

--Un instant, voyageur; nous ne sommes pas au bout... La grande arme
campe devant Zembin, et l'Empereur la quitte... Jusqu'alors sa prsence
nous avait soutenus... Quand il fut loin, la grle tomba sur l'arme...
le froid nous arrachait la peau... notre haleine se changeait en
glaons... Le dernier du mes trois chevaux s'affaissa entre mes
jambes... je voulus le relever, il tait gel... Un dragon  pied, jugez
du coup d'oeil!... J'arrivai au bivouac, abm, extnu... On fit rtir
du cheval; c'tait notre ordinaire... j'y ajoutai quelques gouttes
d'eau-de-vie et je m'endormis devant un grand feu... Au rveil, autre
histoire, et comble de calamit... je veux me relever, impossible... je
porte la main  mon nez; l'organe est insensible, on l'et dit de
carton... j'essaie de me servir de mes pieds... ce n'est plus de la
chair, c'est du marbre... La position devenait gnante... se voir
mtamorphos en bloc de glace, quelle humiliation pour un homme!... Pour
en sortir, je fais un dernier effort; je me prcipite dans la neige et
me frictionne avec ce liniment... Ide de salut! c'est  elle que je
dois mon nez, qui risquait de tomber au pouvoir des Russes... Le nez me
revint, voyageur; mais l'orteil resta  la bataille... O! l'affreuse
nuit! ajouta Poussepain avec amertume, la dplorable nuit, qui a
empoisonn toutes celles que j'ai passes depuis lors sur cette terre...
Potard, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?

--Volontiers, capitaine, rpondis-je.

--Ne vous laissez jamais geler, mon camarade. Le sabre possde des
qualits rafrachissantes; le plomb est l'ami du soldat; mais le froid
ne pardonne jamais. Un homme qui a t gel, ne ft-ce qu'un quart
d'heure en sa vie, peut se dire en bien mauvais tat.

--Je ne sais, dit Potard reprenant la parole pour son compte, lequel
agissait le plus en ce moment sur Poussepain, du vin ou du souvenir;
mais il en tait arriv  un point d'abandon et d'attendrissement
extraordinaires. Se penchant vers mon oreille afin de n'tre pas entendu
d'Agathe, il complta sa confidence par le plus singulier des aveux:
puis il ajouta sur un ton lugubre:

--Oui, en bien mauvais tat!

L'ivresse, accrue par l'exaltation qu'occasionne toujours un long
monologue, tait arrive  son dernier paroxysme. L'ancien dragon
balbutia encore quelques mois, auxquels se mlait le nom du gnral
Ebl, du brave Ebl; mais peu  peu les sons devinrent plus confus, et
la tte alourdie finit par prendre un point d'appui sur la table. Le
bourgogne oprait; Poussepain s'endormit profondment.

Je me sens incapable, jeune homme, de vous rendre les sentiments qui
m'assigrent alors. Tout le pass venait d'tre clair  mes yeux
d'une manire soudaine; je comprenais ce qu'il y avait d'inexplicable
dans l'existence de ce mnage; l'nigme de cette maison n'avait plus
rien d'obscur pour moi. Tant que l'ancien ne me parut pas entirement
absorb par le sommeil, je ne le perdis pas de vue, craignant un pige
et surveillant ses moindres mouvements; mais sitt que je le vis plong
dans une immobilit profonde, je me tournai vers Agathe et fixai sur
elle un regard triomphant. La jeune fille le soutint avec une candeur
anglique. Rien ne semblait pouvoir altrer la puret, la srnit de
son visage. Cependant nous restions seuls pour la premire fois, et cet
isolement aurait d faire natre un peu de confusion chez la femme la
moins exprimente. Agathe n'prouvait rien de pareil; elle semblait
partage entre le bonheur que lui inspirait ma prsence et la piti que
lui causait l'tat de son mari. Pendant qu'ivre d'espoir et en butte 
une tentation invincible, je contemplais ce visage cleste et tant de
trsors mconnus, elle s'absorbait tout entire dans les soins
qu'exigeait cet incident, mettait un peu d'ordre autour d'elle,
cherchait  rendre plus commode l'oreiller sur lequel Poussepain
exhalait les fumes de l'ivresse. J'tais si heureux de ce spectacle, si
fier de ma proie, si assur de la victoire, que je ne fis rien pour la
distraire de cette occupation. Quand elle eut achev, elle revint vers
moi, me prit la main avec une vivacit charmante et la pressa sur son
coeur. C'tait le dernier aveu de la pudeur vaincue. Une partie de la
nuit s'coula dans ce tte--tte, et je pus quitter la maison avant que
Poussepain ft sorti de son assoupissement.

Six jours aprs cette aventure, je quittai Dijon. Depuis longtemps les
Grabeausec se plaignaient de ma ngligence; les affaires en souffraient,
et Alfred, de la maison Papillon, avait profit de cette clipse pour
embaucher une partie de ma clientle. Il tait temps de se livrer  une
revanche; elle ressembla au rveil du lion. En moins de quatre mois je
fis une tourne gnrale et enlevai  la course pour 500,000 fr. de
commissions. On eut dit Napolon dans son retour de l'le d'Elbe:
j'allais de clocher en clocher. Alfred, de la maison Papillon, dtalait
devant moi, et quittait les villes o je plantais mes aigles. Jamais je
n'avais eu plus d'orgueil, plus d'aplomb, plus de confiance; je me
donnais des airs de conqurant qui subjuguaient l'picier et
anantissaient le droguiste... Ceux qui semblaient le plus anims contre
moi se retournaient  ma vue, et, convertis par quelques mots  effet,
reprenaient la cocarde des Grabeausec. Cette campagne, Beaupertuis, a
laiss des souvenirs dans l'histoire des voyages: j'eus mon 20 mars en
attendant mon Sainte-Hlne.

Je viens d'voquer un rapprochement avec Napolon; je dois y ajouter
une petite couleur d'Annibal. Quand on a brill dans une partie, on a le
droit de puiser chez tous les grands hommes; comme eux j'appartiens  la
postrit. C'est pour vous dire, douard, que si je conduirais la
clientle d'une manir aussi militaire, un espoir m'y animait et un
dsir bien vif me soutenait en cela. Je songeais aux dlices de Capone,
et je voulais m'en passer la fantaisie: voil le trait par lequel
j'tais lgrement Annibal. Revoir Dijon, et, avec Dijon, la maison de
la place Sainte-Bnigne, et, dans cette maison, l'ange qui la
remplissait de lumire, telle tait mon ide, le mobile qui me rendait
si fort contre l'picerie en rvolte, et si suprieur  Alfred, de la
maison Papillon. Que pouvaient dire dsormais les Grabeausec? J'amenais
 leurs pieds la clientle repentante et vaincue; je les couvrais de mes
lauriers, je les enivrais de l'encens de mes triomphes: Alfred tait
mt; il expiait ses succs phmres. Aussi, ds que ma tourne fut
acheve, repris-je le chemin de la capitale de la Bourgogne: j'en avais
videmment le droit.

Je revis Agathe; quatre mois d'absence l'avaient bien change. Les airs
de jeune fille qui l'animaient autrefois avaient disparu; mais une
beaut plus srieuse tait empreinte sur son visage. Un cercle bleutre
entourait ses yeux et leur donnait une grce mlancolique; sa lvre
n'avait plus le mme incarnat, ses joues me semblrent polies; ce
n'tait plus ni sa taille de gupe, ni ses mouvements de gazelle. Je me
doutais du motif de cette mtamorphose, et au premier moment mon coeur
s'en enorgueillit. Cependant Agathe semblait en proie  une tristesse
profonde. Heureuse de ma prsence, elle semblait nanmoins plus retenue,
plus timide qu'autrefois, et je voyais des larmes trembler au bord de
ses paupires. Dans une premire visite, il me fut impossible d'avoir
avec elle le moindre entretien: Poussepain tait l, non plus vaincu par
le vin, mais vigilant, svre et souponneux. En me reconduisant jusqu'
l'escalier, elle put seulement me dire avec une expression douloureuse:
Mon ami, vous m'avez perdue!

Vous le devinez, Beaupertuis, Agathe allait tre mre. Jusqu'alors elle
avait pu cacher sa faute  son mari, mais le moment arrivait o toute
feinte serait impossible. C'tait grave, et en y rflchissant mieux, je
ne vis au bout de cet vnement que deuil et abme. Nous n'avions pas
affaire  un poux de comdie; Poussepain avait pu dsarmer devant moi
et cacher ses griffes  cause de mon humeur joviale; dans tout cela il
n'y avait qu'une trve. Au premier soupon, au moindre indice, son
naturel farouche devait reparatre, et une vengeance terrible pesait sur
nous, pour ce qui me reperdait personnellement, j'tais prt  tout;
mais il s'agissait de sauver cette malheureuse victime que le vieux
soldat allait dchirer de ses mains, de l'arracher de cette maison qui
menaait de devenir sa tombe. Devant un tel pril, il n'y avait qu'un
parti  prendre, c'tait de fuir au plus tt. Agathe n'y consentit pas
d'abord; elle voulait mourir o l'enchanait son devoir; mais j'invoquai
mon amour, je lui parlai de son enfant, et elle cda. Il fut convenu que
je lui chercherais un asile o elle put se croire  l'abri des
poursuites, et o elle attendrait le moment de sa dlivrance.

Agathe avait t leve et nourrie dans le village de Val-Suzon,
endroit dlicieux qu'arrose un ruisseau charmant et qui forme une sorte
d'oasis au sein d'une chane de collines. Quoique loign seulement de
quelques lieues de la ville, le Val-Suzon n'est peupl que de ptres et
il est rare que le citadin s'aventure dans ses profondeurs; l'artiste
seul et l'ami de la nature peuvent se plaire  de tels sites. Ce fut l
qu'Agathe m'envoya  la dcouverte. Le lieu me parut favorable  nos
desseins; il tait calme, salubre et solitaire. J'y achetai une
maisonnette et la fis arranger du mieux qu'il fut possible: quelques
meubles, des hardes et les objets les plus ncessaires dans un mnage,
furent apports de la ville et rendirent ce sjour habitable. Au
Val-Suzon vivaient de braves gens qui avaient soign Agathe dans sa
premire enfance; je les trouvai tout dvous pour celle qu'ils
nommaient encore leur fille. Ils m'aidrent dans mes prparatifs,
surveillrent l'installation de la maisonnette, et, quoique pauvres,
voulurent contribuer aux premiers approvisionnements.

Tout tait dispos dans cette retraite, et il ne s'agissait plus que de
combiner les moyens de fuite, d'en choisir le jour et l'heure, de
manire  chapper  la surveillance de Poussepain. La chose offrait de
grandes difficults, pour que les soupons du guerrier ne se portassent
point sur moi, il avait t convenu avec la jeune femme que je
paratrais moins souvent chez le fabricant de moutarde et que
j'viterais ce qui pourrait trahir notre connivence. Aussi,
volontairement, je m'tais priv des occasions o nous pouvions nous
concerter. D'un autre ct, les mfiances de Poussepain s'taient
subitement rveilles; parfois,  table, il lui chappait des allusions
qui avaient un sens farouche, et, de loin en loin, il jetait des regards
sombres sur son sabre de cavalerie. Lorsque Agathe entendait ces propos
et apercevait ces gestes menaants, il lui prenait des frissons affreux,
et souvent il lui vint la pense de se prcipiter aux genoux de son mari
afin de lui demander grce. Il fallait en finir; une pareille situation
ne pouvait se prolonger sans danger. A tout vnement, je tins un
cabriolet prpar aux portes de la ville et rsolus de profiter de la
premire circonstance. Poussepain sortait rarement, mais ses affaires
l'obligeaient nanmoins  quelques absences. Un soir je le vis entrer au
caf Militaire, et  l'instant mme j'allai frapper chez lui. Agathe
n'tait pus prte, elle faisait quelques objections; je l'enlevai dans
mes bras, traversai la partie solitaire de la ville, et la portai ainsi
jusqu'il la voiture. Cinq minuits aprs, nous roulions sur la route du
Val-Suzon. J'tais un Pierre Bonaventure, et Agathe tait ma Bianca
Capello; passez-moi le souvenir historique.

Si j'en avais le temps, Beaupertuis, je vous raconterais ici une
pastorale du genre le plus sentimental. Je vous peindrais d'abord les
paysages du Val-Suzon et les petites fleurs bleues ou jaunes qui
maillent les berges du ruisseau; vous y verriez les troupeaux broutant
les gazons de la montagne, et les villageoises allant  la glande au
bruit de la cornemuse et du cornet  bouquin. Les peintures-l sont d'un
genre trs-moderne; on les recommence vingt fois de la mme manire et
toujours avec un nouveau succs. Certes, s'il est des sites au monde qui
mritent cet honneur, ce sont ceux du Val-Suzon. J'y ai pass,  cot
d'Agathe, des journes entires  voir couler l'eau du torrent et 
entendre chanter les fauvettes sur la cime des peupliers. La pauvre
enfant retrouvait dans tel air pur la sant et le bonheur; elle ne se
souvenait plus qu'elle avait t madame Poussepain; son mariage lui
paraissait un mauvais rve. J'tais son seul poux, son seul matre, sa
seule pense et son seul amour. Aucun droit ne se plaait  ct du
mien, n'en ternissait la puret et n'en diminuait la valeur. En se
retrouvant prs de la nature, Agathe se sentait libre de tout lien de
convention et prenait le ciel pour tmoin et pour complice.

J'ai vu s'couler dans ces solitudes les semaines les plus heureuses de
ma vie. Le travail n'en souffrait pas; seulement, quand j'avais exploit
une ville de la Bourgogne et rcolt la fleur des affaires, je laissais
mes rebuts aux autres et venais me reposer pendant quelques jours au
Val-Suzon. L, je menais la vie d'un sultan; j'tais le roi, l'oracle du
village. Les notables accouraient,  la veille, s'asseoir chez moi
autour d'un broc de vin, et je les comblais de cavatines et de romances.
Agathe runissait les femmes dans une autre pice et tournait le rouet
avec elles. Quand le temps tait beau, nous faisions des courses aux
environs,  Curtis et  taulle; nous nous enfoncions dans les
chtaigneraies et dans les forts de chnes, nous recueillions en chemin
les baies des prunelliers ou ramassions les fraises des bois. C'taient
des joies d'enfant, des rires sans fin, assaisonns de djeuners sur
l'herbe. Je tournis dcidment au champtre.

Cependant le terme de la grossesse s'approchait et il fallait songer
aux derniers prparatifs. J'avais  Dijon un mdecin qui m'tait dvou;
malgr la distance, il me promit de venir assister Agathe. La layette
tait prte, la nourrice aussi; nous avions choisi une belle et frache
villageoise dont le lait devait arriver  point. On la nommait
Marguerite...

--Marguerite, dit douard, par un entranement presque involontaire.

--Oui, Beaupertuis, Marguerite; c'tait ainsi que s'appelait la
nourrice. Oh! nous avions song  tout, mme au nom de l'enfant. Un
garon se serait nomm Pierre, une fille devait se nommer Jenny.

--Jenny! rpta douard, mais sur un ton plus bas cette fois et en se
contenant.

Potard ne parut pas dispos  abuser de son embarras, et il reprit;

Tout tait prt; j'avais arrang ma besogne de manire  pouvoir rester
trois semaines auprs d'Agathe; je voulais me trouver l dans le moment
critique, et ne la quitter que lorsqu'elle serait entirement hors
d'affaire. Jusqu'alors tout nous avait russi, aucun nuage n'avait
travers notre bonheur. Dans les premiers jours qui suivirent la fuite
de sa femme. Poussepain avait jet un feu du diable; mais depuis ce
temps, le volcan semblait s'tre apaise, et une rsignation sourde
prenait la place de cette bouillante colre. Peut-tre se doutait-il
d'o venait le coup, et dans la crainte d'tre pi, je mis, dans le
dbut, une extrme circonspection dans mes dmarches. Ce n'tait qu' la
suite de longs circuits et avec la certitude de n'tre pas suivi que je
me rendais  la montagne. Plus tard, j'y apportai un peu moins de
prudence; je ne croyais pas que la surveillance put s'tendre si loin et
s'exercer d'une manire si persvrante.

Enfin le jour tant souhait tait venu, des symptmes certains
l'annonaient. Je montai  cheval et courus,  toute bride  la ville,
d'o je ramenai mon ami le docteur. L'ivresse  laquelle j'tais en
proie ne me permit pas de songer aux prcautions les plus simples. La
perspective de la paternit me causait des vertiges; j'tais si heureux
que je n'y voyais plus, et que je lanai mon cheval au galop le long des
prcipices. Nous arrivmes  temps, les grandes douleurs de
l'enfantement avaient commenc. Il y avait un petit dsordre dans la
maison; nous nous trouvions dans les beaux jours d't; les portes
taient ouvertes; on allait et l'on venait avec la libert qu'autorise
le village. Fixe au pied du lit d'Agathe et tenant l'une de ses mains
dans la mienne, je ne pouvais me dtacher de ce spectacle. Cependant une
crise eut lieu et en mme temps un cri se fit entendre. Jugez de mes
transports. Beaupertuis, j'tais pre.

--C'est une fille, dit le docteur.

Agathe suivit des yeux l'enfant que l'on emportait, et sa figure
portait l'empreinte de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des
mres, quand je vis tout  coup ses traits se dcomposer et passer de
l'expression de la joie  celle d'une terreur profonde.

Je me retournai me trouvai en face de Poussepain assist d'un gaillard
 moustaches et balafr comme lui.


IX.

RCIT.--LES CATASTROPHES DE POTARD.

La chaleur du rcit semblait dsormais emporter le conteur, et ce fut
sous l'empire d'une motion croissante qu'il en reprit la suite. douard
lui-mme devenait de plus en plus attentif, et l'intrt qu'il prenait 
cette histoire n'tait pas entirement exempt de proccupation.

Beaupertuis, poursuivit le voyageur, jugez de l'horreur de ma punition.
A la vue de cet homme et des clairs funbres qui s'chappaient de ses
yeux, je compris que nous tions menacs d'une affreuse catastrophe. Un
instant il hsita, se tint comme en arrt devant sa proie, en la
dvorant du regard; mais bientt la colre prit le dessus, il se
prcipita vers le lit o gisait la malheureuse Agathe. J'avais suivi ces
mouvements avec le sang-froid que donne l'imminence du danger, et au
moment critique, je prvins ce furieux et fis  sa victime un rempart de
mon corps. Une lutte s'engagea entre nous.

--Arrire, pkin! s'criait-il. Tu auras ton tour; laisse-moi expdier
d'abord la complice.

--Non, dis-je avec nergie, vous n'approcherez pas de cette couche que
la douleur rend sacre.

--Infme! continuait-il tout en cherchant  me repousser et en
brandissant le poing vers l'accouche, voil ou t'ont conduite tes
dportements! Tu as dshonor mon nom; il n'y a que le sang qui puisse
laver cette injure. Et toi, misrable, ajoutait-il en me secouant de
toute sa force, tu paieras cher ta trahison.

Aux cris de ce forcen, le docteur tait accouru et s'interposa. Agathe
venait de tomber dans un vanouissement profond; il invoqua les gards
dus  tout malade, et les devoirs de son ministre. Poussepain ne
voulait entendre  rien: il avait soif de carnage; les remontrances de
l'ami qui l'accompagnait taient elles-mmes impuissantes.

--Major, disait-il au mdecin, ce n'est pas  vous que j'en veux, mais
il faut que je dpce cet homme et cette femme. tez-vous de l.

Enfin, quelques villageois tant survenus, on put se rendre matre de
l'nergumne, et on l'entrana de force dans une chaumire voisine, o
il fut gard  vue jusqu' ce que l'accs de colre fut pass. J'tais 
peine remis de cette motion, qu'une nouvelle preuve vint m'assaillir.
L'ami de l'ex-dragon reparut sur le seuil de notre porte, et me fit un
geste  la fois mystrieux et hautain auquel il tait impossible de se
mprendre. Il s'agissait de quelques minutes d'explication. Je sortis.

--Monsieur, me dit cet homme en me toisant avec majest, vous comprenez
que je ne suis pas venu ici pour faire du sentiment. Un ex-major des
cuirassiers ne se drange que pour des motifs plus militaires. Il s'agit
de se couper la gorge avec mon camarade Poussepain. En vous attaquant 
l'pouse lgitime d'un ancien, vous deviez comprendre qu'un moment
viendrait o il ferait chaud. Nous y voici, que vous en dit le coeur?

Je ne suis point un bretteur, Beaupertuis, ni un pilier de tir au
pistolet ou de salle d'escrime; je n'ai jamais jou le rle d'un
spadassin, d'un casseur d'assiettes; mais quand on me force dans mes
derniers retranchements, jamais je ne recule. C'tait ici le cas; aussi
ma rponse ne se fit-elle pas attendre.

--Je suis prt, monsieur, dis-je  l'ex-major.

--A la bonne heure, jeune homme, voil qui est parler, rpliqua-t-i! Et
avez-vous quelqu'un pour vous assister?

--J'emmnerai le docteur, rpondis-je; il peut nous tre utile.

--Trs-bien, monsieur, poursuivit l'ancien cuirassier, que mon ton
ferme rendait plus poli; il ne reste plus qu' rgler le choix des
armes. Ces lattes sont-elles de votre got?

En mme temps il dboutonnait sa redingote  brandebourgs, et me
montrait deux longs sabres de cavalerie. Je n'avais aucune ide de la
manire dont on pouvait se servir de ces instruments, et j'aurais
prfr tout autre moyen de vider la querelle. L'ex-major s'aperut de
mon hsitation.

--Qu' cela ne tienne, monsieur, dit-il en fouillant dans les vastes
poches de sa polonaise. Si les lattes ne vous sourient pas, voici deux
petits brlots qui feront tout aussi bien notre affaire.

Ces petits brlots consistaient en une paire de pistolets d'aron du
plus fort calibre, et chargs jusqu' la gueule.

--Soit, dis-je, je prfre ceci.

--Au mieux, jeune homme. Il y a plaisir de traiter avec vous. Les
choses marchent comme sur des roulettes. Et la distance, maintenant?

Comme vous l'entendrez, major.

--Bravo! alors ce sera quarante pas  marcher l'un sur l'autre. Quant 
l'heure, mettons demain matin  la pointe du jour. D'ici l, je
veillerai sur Poussepain. Au revoir, jeune, homme.

Nous nous sparmes sur ces mots, et je retournai prs d'Agathe. La
syncope avait cess; mais une fivre violente venait de se dclarer, et
il s'y mlait un tel dlire, qu'il fallait surveiller les mouvements de
la malade. Deux fois elle s'tait, prcipite hors de son lit en
poussant des cris d'effroi et de dsespoir. Une vision fatale
l'obsdait; son oeil gar se promenait dans tous les coins de la
chambre, comme s'il et cherch un spectre. La nuit se passa ainsi, sans
autre relche que de lgers intervalles d'un assoupissement ml de
soubresauts convulsifs. Quand l'aube parut, il fallut songer  notre
rendez-vous. J'avais prvenu le docteur; il consentait  m'accompagner;
mais, par une sorte d'instinct, Agathe s'tait empare de l'une de mes
mains, et ne semblait pas vouloir s'en dsaisir. A mesure que je faisais
un effort pour la dgager, je sentais ses doigts exercer une pression
plus vive, et son bras se roidir avec une vigueur fivreuse. Pour
m'arracher  cette treinte, la violence fut presque ncessaire, et
quand elle sentit que je lui chappais, la pauvre femme exhala un soupir
si dchirant qu'on et pu le prendre pour son dernier souffle. Enfin
nous quittmes le logis au moment o le jour commenait  se faire, et 
peu de distance du seuil parurent nos deux antagonistes, envelopps dans
leurs manteaux. L'ex-major prit la conduite de l'affaire, et marcha vers
une clairire qu'il tait all reconnatre ds la veille. Nous le
suivmes en silence.

Depuis quelques heures, j'avais profondment rflchi  la lutte dans
laquelle j'tais engag. Entre Poussepain et moi, la partie n'tait pas
gale. Il y apportait une haine violente et lgitime, un coeur aigri par
les blessures de l'amour-propre et la honte d'un affront public. Rien de
pareil de mon ct; les torts que pouvait avoir l'ancien dragon ne
m'taient pas personnels et ne me touchaient que d'une manire
indirecte. Sans doute un homme, totalement gel en Russie, n'aurait pas
d prendre une femme de dix-sept ans pour en faire une garde-malade;
mais il payait cher son erreur, et j'tais l'instrument de cette
expiation. C'tait assez. J'allai donc  ce combat sans haine et sans
colre. Comme une victime et non autrement. Mon plan tait fait; je
voulais risquer ma vie sans attenter  la sienne, essuyer son feu et
dcharger mon arme  tout hasard. Avec un champion aussi exaspr, cette
rsolution tait pleine de prils, car il s'agissait d'un duel 
outrance; mais l'esprit de conservation ne fut pas assez fort chez moi
pour me faire dsirer la mort d'un homme contre lequel je n'avais aucun
sujet de ressentiment. Telles taient mes dispositions quand nous
arrivmes sur le terrain.

Le lieu du combat avait t admirablement choisi; on voyait que
l'ex-major des cuirassiers tait un connaisseur. Des rideaux de chnes
nains entouraient un vaste espace dcouvert, o le sol conservait un
niveau gal; le soleil, l'ombre, le vent avaient t calculs de manire
 ce que les avantages fussent balancs D'ailleurs tout devait tre
rgl par le sort: le choix de la place, celui du pistolet. Quant au
droit de tirer, il restait  la volont des combattants, libres de se
devancer ou d'attendre en marchant l'un vers l'autre. On vrifia les
charges, et, aprs les prliminaires d'usage, les tmoins se retirrent
 l'cart. Quoique je fusse  quelque distance de Poussepain,
l'expression farouche de son visage me frappa. La soif de mon sang y
tait crite d'une manire si visible que le dsir de me dfendre me
revint. Au lieu ne tenir mon pistolet abaiss, comme j'en avais fait le
projet, je le mis en ligne  la hauteur du sien, de manire  gner son
point de mire et  lui crer une proccupation qui nuisit  la justesse
de son tir. C'tait tout le rsultat que je me proposais d'atteindre.
Nous fmes ainsi quelques pas, lui rapidement, moi avec une lenteur
calcule, l'oeil fix sur ce tube terrible, qui pouvait vomir la mort
d'un instant  l'autre J'attendais le feu de mon adversaire, et de son
ct, il semblait dcid si ne tirer qu' coup sr. Enfin, quand il fut
arriv  une trs-petite porte, je le vis s'arrter et froncer
horriblement le sourcil: une dtonation se fit entendre, et je ressentis
une vive secousse dans l'paule droite. Il faut que la contraction
occasionne par la douleur ait dtermin chez moi, dans les phalanges de
la main, un mouvement involontaire, car mon coup suivit immdiatement le
coup qui m'tait destin, et presque en mme temps j'aperus Poussepain
Tournoyant sur lui-mme et tombant sur le gazon, tandis que je
m'affaissais de mon ct en proie  une forte hmorragie. Le mdecin
accourut; j'avais une balle dans l'paule; l'ex-dragon une balle dans
l'oeil. Les deux blessures taient graves. Il nous donna les premiers
soins. Quoique affaibli par la perte de mon sang, aucun dtail de cette
scne ne m'chappait. Poussepain se roulait  dix pas de moi, le visage
ensanglant, la bouche cumante; il se relevait sur ses poignets et
cherchait, en rampant sur le sol,  parvenir jusqu' moi. Sa fureur,
loin de s'teindre, semblait acqurir plus d'nergie.

--Misrable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!...
attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la
mre... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infmes!... Je
veux tout exterminer...

A ces derniers mots, ses forces le trahirent et il retomba puis sur
le gazon. Je n'taie gure mieux accommod que lui, et bientt les
objets prirent  mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivrent plus
 mon oreille que d'une manire confuse. Quand je revins  moi, le lieu
de la scne avait chang. J'tais tendu sur un lit de sangle dans la
mme chambre qu'Agathe, la seule qui ft habitable dans notre
maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil et cherchait 
extraire la balle qui tait reste dans ma blessure. Je jetai vivement
les yeux du ct de l'accouche; elle semblait plus calme, mais l'ardeur
de la fivre tait encore empreinte sur ses joues; sa respiration,
courte et saccade, parvenait jusqu' moi et me serrait le coeur.

--Beaupertuis, j'abrge ces tristes dtails. Pendant trois semaines la
mme pice renferma deux agonisants que dvorait le mal. Dans les heures
lucides, Agathe et moi nous nous penchions l'un vers l'autre et
changions de douloureux regards. On nous avait dfendu de parler:
eussions-nous voulu enfreindre cette dfense, la force nous aurait
manqu pour cela. La maladie d'Agathe tait une fivre puerprale,
qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le dlire ne
la quittait pas; le sang battait les artres avec une telle force, qu'on
entendait presque les pulsations. Quant  moi, ma plaie s'tait
envenime et demandait des soins continuels; l'aspect en tait du plus
mauvais caractre, et des escarres dangereuses donnrent plus d'une fois
de l'inquitude  notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un
dvouement  toute preuve, il plaa prs de nous  demeure un de ses
meilleurs aides, et venait nous voir lui-mme tous les trois jours.
Aucun secours ne nous manqua; les villageoises se relevaient pour passer
les nuits  notre chevet, et le cur du lieu ne quittait plus la
maisonnette.

Hlas! rien ne put sauver Agathe. L'preuve avait t trop rude; elle y
succomba. La vigueur de sa constitution ne servit qu' prolonger son
agonie et  la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours
qu'elle passa dans ce momie, des scnes dchirantes se succderont sous
mes yeux. Aux approches de la mort, sa tte s'tait dgage; la malade
avait retrouv toute la nettet, toute la srnit de ses ides. Elle
fit approcher mon lit du sien, et me prenant la main, elle me dit d'une
voix douce comme celle des anges:

--Mon ami, je vais partir. J'ai commis une faute; le ciel me punit, je
me soumets  sa justice. Mais je te laisse une enfant; tche qu'elle
soit plus sage et plus heureuse que sa mre. D'en haut, je veillerai sur
vous; toi, carte d'elle les mauvaises penses. Et surtout,
ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais-la  la vengeance de mon
mari. C'est un homme implacable; il la tuerait.

Sur le dsir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle
combla de caresses et bera sur son sein jusqu'au moment o ses forces
la trahiront. Deux heures aprs, c'en tait fait de la pauvre femme;
elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.

Jugez de ma douleur, douard: elle me jeta dans une nouvelle crise et
amena une longue rechute. A diverses reprises, le mdecin dsespra de
me sauver; ma plaie tait horrible  voir, et des accidents nerveux
loignaient l'emploi d'un traitement nergique. Pour que je sois sorti
vivant de cette preuve, il fallait la richesse d'organisation et la
vigueur du sang qui me sont chus en partage. Cent autres  ma place ne
se seraient pas relevs de ce lit de douleur. Enfin, les plus fcheux
symptmes disparurent, la fivre cda, j'entrai en convalescence. La
jeunesse fit le reste, et  part un sentiment de langueur qui persista
pendant quelques mois, il ne me resta bientt plus aucune trace de cette
rude secousse. La blessure morale fut plus lente  gurir. On ne perd
pas ce que l'on a aim sans qu'un vide se fasse dans l'existence et sans
qu'on cherche longtemps autour de soi les joies vanouies et le bonheur
disparu. Ma pense ne pouvait s'habituer  l'absence d'Agathe; il me
semblait qu'elle n'tait pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais
partout, dans tous les sentiers ou nous avions l'habitude de marcher
ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au
Val-Suzon, je m'obstinais  y sjourner, comme si j'eusse d la voir
reparatre, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-tre
aurais-je persist dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef
de la maison Grabeausec n'tait venu en personne pour vaincre ma
rpugnances et m'emmener dans sa voilure.

Ce fut alors que je songeai  ma Jenny, ce seul et prcieux legs de la
mourante. L'enfant venait  souhait: sa nourrice, Marguerite, tait une
villageoise qui avait pass la jeunesse, et dont l'ge roulait entra
trente-cinq et quarante ans. Robuste, bien constitue, elle avait de
plus l'exprience et la maturit qui inspirent la confiance. Dj elle
s'tait attache  son poupon comme l'et fait une mre, avait song
pour moi  mille petits dtails, au baptme, au vaccin,  tout ce
cortge de soins qu'exige l'enfance. Quand je quittai le Val-Suzon,
Jenny tait une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner 
passer encore quelque temps dans cette vive atmosphre de la montagne.
Je le sentais, et pourtant une inquitude vague pesait sur mes
rsolutions. Les menaces de Poussepain les recommandations et les
prires d'Agathe me revenaient  la mmoire. Si cet homme allait
dchirer de ses mains ce dernier gage d'une triste union, assouvir sa
vengeance sur cette faible crature! Cette ide m'obsdait, et  peine
arriv  Dijon, je m'informai de l'tat de mon adversaire.

Quoique l'ex-dragon n'et pas quitt le lit, on avait l'espoir de le
tirer d'affaire. L'oeil tait perdu; la balle en avait bris le globe,
mais l'obliquit du coup avait diminu la gravit de la blessure, et
aucun organe essentiel n'tait ls. La cure demandait des soins et du
temps, surtout du repos. Cette dernire circonstance me rassura; je crus
Jenny en sret au Val-Suzon, et rsolus de l'y laisser pendant quelques
mois encore. La nourrice tait une femme prudente; mes gnrosits
devaient d'ailleurs stimuler son zle. Plus tranquille de ce ct, je
recommenai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion  mes
regrets. Fragile et changeante nature que la ntre, douard! Au bout de
quelques semaines, j'avais repris got  la vie; le souvenir d'Agathe
n'tait plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de
doux et de mlancolique, et rchauffait mon coeur au lieu de le dvorer.
Peu  peu je m'habituai  porter sur l'enfant qu'elle me laissait la
tendresse que m'avait inspire la mre, et je croyais rester fidle 
cette mmoire chrie en me dvouant  ce fruit de ses entrailles.

Les choses allrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes
itinraires pour passer quelques jours au Val-Suzon et y jouir des
caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses
progrs. Les dents poussaient, et avec elles commenait ce premier babil
si charmant  entendre. Les visites me rendaient fier et heureux; je
m'ouvrais aux illusions de la paternit, je m'abreuvais  une nouvelle
source de joies. Cependant un jour ma scurit fut trouble Au dire de
la nourrice, un individu tranger au pays avait paru au Val-Suzon et
semblait rder autour des chaumires. Je pressai Marguerite de
questions; je lui demandai quelques dtails sur cet homme, sur son
signalement; elle ne put rien me dire, sinon qu'il tait grand, sec et
borgne. Cette dernire circonstance me frappa; je retournai  Dijon
trs-proccup et rsolu  claircir mes doutes. J'y achevai mon enqute
au sujet de Poussepain; il commenait  sortir et c'tait lui
probablement que l'on avait aperu du ct de la montagne. Sitt que je
fus certain du fait, je pris un parti dcisif.

Le lendemain j'tais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture.
Tout y avait t dispos pour un voyage; quelques provisions, des
oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets 
la nourrice et lui proposai de m'accompagner. Son mari et son dernier
enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme
n'hsita pas; elle se dclara prte  me suivre. Je fis mes conditions
et dictai des ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence
sur ce quelle avait vu au Val-Suzon.

Il tait inutile que Jenny connt le mystre de son origine et les
catastrophes qui avaient accompagn sa naissance. Pour tout le monde
c'tait une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-mme ne
devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour loigner d'elle les
vengeances de Poussepain, ces prcautions me semblaient ncessaires, et
j'organisai ainsi, ds le premier jour, une espce de cordon sanitaire
contre les caquets et la curiosit. Les vnements me prouveront que
tant de prudence n'tait pas vaine.

Le chemin qui conduit au Val-Suzon dbouche sur la grande route par une
alle d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la
nourrice et l'enfant, arriva jusqu' ce point sans faire de fcheuse
rencontre; mais l,  travers une claircie, se dessina une apparition
qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la cte  cheval, et sa
figure tait trop caractristique pour que je pusse m'y mprendre.
C'tait mon invitable ennemi, auquel l'accident rcent donnait tous les
airs d'un cyclope. De son dernier oeil il interrogeait les environs, et
si j'eusse continu  tenir le mme chemin, en moins de dix minutes nous
devions nous trouver face  face. Par un mouvement rapide comme la
pense, je grimpai sur le sige  ct du conducteur, et, tournant sur
la gauche, j'engageai la voiture au soin d'un fourr pais. Quand elle
se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et
allai surveiller les mouvements de l'ennemi. Je ne m'tais pas tromp;
Poussepain quitta la chausse pour prendre la longue avenue qui conduit
au village. Son air tait plus farouche que jamais, et quand il passa
devant le petit bois o nous tions cachs, il s'arrta comme l'ogre qui
sent la chair frache, tint son oeil fix sur cette masse de verdure, et
parut hsiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre
retraite tait trahi et peut-tre un nouveau drame et-il commenc dans
ces solitudes. Heureusement l'immobilit du feuillage dtourna les
soupons de Poussepain, et nous entendmes le pas de son cheval
s'loigner peu  peu. Ds qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement
la voiture dans le sentier, et me dirigeai au trot vers la grande route.
L, au lieu de suivre la direction de Dijon, je pris  droite pour
gagner Sombernon et Beaume par des chemins de traverse. Je me crus en
sret que lorsque j'eus atteint Lyon et dpos mon prcieux fardeau
dans mon modeste logement.

Depuis cette poque. Beaupertuis, et il y a dix-sept ans de cela, j'ai
revu vingt fois ici,  Lyon, ailleurs mme, cet oeil terrible, cet oeil
vengeur qui, de loin en loin, m'apparaissait et venait se fixer sur moi.
Poussepain ne m'adressait point alors de provocation, mais il me suivait
obstinment; il s'attachait  mes pas comme s'il et voulu arriver par
ce moyen jusqu' l'asile de sa victime. Il m'a pardonn peut-tre, mais
non au fruit de l'adultre. Aussi jugez de mes transes pour cet enfant,
et quel soin j'ai mis  entourer son existence du plus profond mystre.
Je n'arrivais chez moi qu'aprs mille dtours; je changeais de logement
tous les trimestres; aucun bail n'tait contract sous mon nom. Quand
mes amis voulaient pntrer les secrets de mon intrieur, j'entrais dans
des colres affreuses: je me cachais de tout le monde, de ma fille mme,
de Marguerite, dont je craignais les indiscrtions. Ma vie s'est coule
au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais,  chaque retour de
voyage, de trouver ma maison inonde de sang.

Heureusement une grande joie effaait toutes ces peines. Ma fille tait
l; je la voyais crotre, se dvelopper sous mes yeux. Je passais des
heures entires  couter son babil,  me mler  ses jeux,  pier ses
caprices ou  essuyer ses larmes. C'tait mon Agathe qui semblait
revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de
tendresses j'ai verses sur elle! Nul mobile n'a exerc plus d'influence
sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fut  son intention;
pour elle le travail me semblait lger; je portais gaiement le harnais
du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achterais  mon
retour. Avant que j'eusse une fille, je n'avais pas d'autre ambition que
celle d'exceller dans ma partie; ni la grandeur ni la fortune ne me
tentaient. Assez d'clat s'attachait  mon nom pour que je voulusse
rajouter une certaine aurole de dsintressement. J'tais Potard le
prodigue, le don Juan des cafs, le Balthazar des tables d'hte;
toujours prt  offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes
pargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs  la romaine, en
vins d'extra, en bichoffs homriques, sans compter d'innombrables
cruches de bire. Des que Jenny fut l, une rvolution s'opra dans mon
humeur: si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours
est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique  tout
propos, que je ne poussai plus avec le mme acharnement au dbit des
liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer  lui amasser une
dot. La dot de Jenny! Quel courage ce mot m'a donn! Les Grabeausec lui
doivent une partie de leur fortune.

Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intrt dans les
bnfices de la maison: c'tait bien le moins, aprs huit ans de
voyages. L-dessus je fondai l'tablissement de ma fille. J'y travaillai
avec une ardeur, avec un lan dont vous n'avez pas d'ide; un pre a
tant de courage! Le ciel et la droguerie ont bni mes efforts.
Aujourd'hui, douard, ma petite Jenny est  la tte de quatre-vingt
mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux cus! Vous pouvez
le demander aux Grabeausec; la Somme est en compte courant chez eux.
Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas,
Beaupertuis? ajoute Potard en prenant la main du jeune homme.

--Certainement, rpliqua douard, dont l'embarras avait t croissant
pendant cette dernire confidence; certainement, troubadour; la dot est
convenable. On pourrait tre plus mal partag.

--Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'pouse pas le
fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous
autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il
vienne seulement un honnte garon, fils de ngociant ou de
manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main. Touchez
l; ma fille est  vous.

Tous ces mois taient dits avec une intention telle, et accompagns de
gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le
sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune nomme demeurait aussi
froid que si cette histoire ne l'et pas touch directement. A la vue de
ce flegme, le voyageur ne put rprimer son humeur.

Hum! douard, ajouta-t-il avec quelque insistance, y tes-vous?

--Mais non, pre Potard, rpliqua celui-ci en feignant un air dgag,
non, je vous assure.

--Ah! vous n'y tes pas, monsieur Beaupertuis, dit alors Potard d'un ton
svre; eh bien! je vais m'expliquer plus clairement.


X.

L'ANCIEN ET LE MODERNE.

Jeune homme, poursuivit Potard en donnant  sa voix un accent de plus
en plus solennel, vous vous tromperiez trangement si vous ne voyiez
dans ma confidence que le dsir de vous distraire et d'intresser votre
curiosit. Voici bien des annes que ce secret demeure enseveli dans mon
coeur, et vous tes le seul homme en faveur de qui je me sois dparti de
ma rserve. C'est la fatalit qui le veut; ce secret doit tre dsormais
le vtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre
avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins.
Maintenant, monsieur Beaupertuis, rpondez-moi d'une manire
catgorique, avec franchise, avec loyaut. Songez-vous  mettre 
couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez sduite?
Consentez-vous  pouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons,
expliquez-vous.

Pendant tout ce rcit, douard avait eu le temps de prendre une
dtermination et de prparer son rle. Aussi fut-ce de l'air le plus
naturel du monde qu'il rpondit;

Mais vraiment, pre Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire!
L'amour paternel vous gare; en quoi puis-je tre ml  tout ceci?

--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains,
prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspre. Voil une dissimulation qui
est bien de notre poque! L'hypocrisie  ct de la trahison!

--Monsieur Potard! s'cria Beaupertuis s'animant  ce reproche.

--A la bonne heure, vous vous fchez; j'aime mieux . Jeune homme, vous
devez penser qu' mon ge on ne se jette pas dans les choses 
l'tourdie. Les modernes sont des rous, je le sais; mais ils n'en sont
point encore  peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises dfaites; ce
serait du temps perdu. Traitons ceci d'aprs les procds d'autrefois,
s'il vous plat. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me
reste  faire; mais quant  battre la campagne et  me glisser entre les
mains, ne l'esprez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je
ne vous lcherai pas.

--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous tes mont
et prvenu; vous tes le jouet d'un malentendu et d'une mprise; cela
excuse  mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez
donc, expliquez-vous avec plus de dtail, et que je sache au moins sur
quoi vos soupons sont fonds.

En prononant ces mots, douard avait pris des airs si diplomatiques et
un aplomb si tudi que l'irritation du voyageur ne lit que s'en
accrotre.

Ah! il faut des preuves? s'cria-t-il; nous marchons le code  la main;
je joue au magistrat! Encore la mthode moderne! Les sducteurs
d'aujourd'hui se mettent en rgle avec la loi! A moins de les prendre la
main dans le sac, ils se tirent de qualit. Trs-bien! Vous voulez des
preuves, monsieur Beaupertuis? alors coutez!

--J'coute! rpondit douard sans rien perdre de sa tranquillit.

--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre ide de la
perspicacit de vos chefs de file. Le mpris de l'ge et de l'exprience
est encore une invention rcente; mais il ne faut pas en abuser. Par
exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se
mprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma
maison, sur le palier de mon appartement?

--Mais il me semble, dit douard, que je vous donnai alors une
explication, et qu'elle parut vous satisfaire.

--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous emes quitt
la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je
me sois tromp sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous
entriez alors chez moi  la faveur des tnbres, jeune homme, et par le
chemin des voleurs.

--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? rpliqua
douard avec son calme imperturbable.

--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procd moderne! Nous
sommes ici comme aux assises. On fait un appel  la conscience d'un
homme, et il vous rpond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il
faudra dsormais faire constater les sductions par huissier, et fournir
le tmoignage judiciaire du dshonneur de nos enfants! Oh! les modernes!
les modernes! Mais o avez-vous donc le coeur, malheureux!

--Voyons, pre Potard, dit douard en l'interrompant, ne vous exasprez
point ainsi. Vous tes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je
puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds  Lyon.
Toujours en voyage! toujours!

--Je vous attendais l, jeune homme. C'est vrai: vous tes un tacticien
habile; quand le moderne se mle d'intriguer, il n'y pargne pas la
faon. Vous avez dress ce finaud d'Eustache, et il vous sert  dpister
les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a cot, ni
les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicit
de votre commis. Ah ! vous nous prenez donc pour des buses, pour des
oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant
les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes
ns d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont
grosses comme des cbles?

Potard tait si videmment mont, que Beaupertuis, malgr toute son
assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manire ouverte, et se contenta
de jeter les yeux  droite et  gauche comme un homme qui voudrait
quitter la partie.

Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut
absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si
le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?

douard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec dfiance.
De son ct, Potard cherchait  le pntrer avec un regard plein de
menace et d'ironie. En mme temps il tendait la main vers l'oreille
gauche du jeune homme.

Qu'avez-vous donc l, monsieur? lui dit-il.

Beaupertuis ne put se dfendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut
qu'un oubli imperceptible, la dure d'un clair.

O donc, monsieur? rpondit-il froidement.

--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt;
touchez donc votre cartilage.

Le jeune homme, comme pour se rendre  l'invitation de Potard et avec
une insouciance affecte, porta la main  son oreille.

Bah! dit-il, une corchure!

--Une corchure! s'cria Potard dont les yeux s'enflammaient de colre.
Bien trouv! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en
s'chauffant, les corchures ne laissent pas des cicatrices de ce
calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez l, monsieur; et ce
trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit o vous sorttes de chez moi
 la drobe, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un
malfaiteur.

--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec
quelque fiert.

--Vous n'tes pas au bout, jeune homme, et vous me tranerez en police
correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous tes digne
d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous
prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai racont mes
aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny
est ne. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi  un aveu. En me
dpouillant entirement pour ma fille, je croyais faire une part
suffisante  la question d'intrt, et je comptais sur votre
dsintressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce ct. C'tait
une exprience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'me: j'ai
trouv chez vous un caillou en place du coeur.

--Monsieur!

--Oui, monsieur, et vous n'tes pas le seul. C'est encore une dcouverte
moderne; l'gosme et l'intrt ptrifient tout aujourd'hui. Voici un
quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul lan
gnreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calcul; vos
gestes, vos paroles, votre contenance.

--Monsieur Potard...,

--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous rglerons nos comptes
ensuite. J'ai donc essay de toucher votre coeur: il est rest
insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le sducteur de ma Jenny
n'aura de repos ici-bas que le jour o sa faute aura t rpare. Je
n'ai pas plac toutes mes affections sur une seule tte, trembl pour
elle toute ma vie, puis ce que la tendresse d'un pre peut imaginer de
dvouement et de soins, sacrifi  cette enfant mon bonheur, mon repos,
ma gaiet mme, pour que l'oeuvre de tant d'annes vienne se fltrir au
contact d'un Machiavel blas avant l'ge, d'un tartufe, d'un Escobar,
d'un jsuite...

--Monsieur, ces insultes...

--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'cria Potard avec
emportement: je ne rtracte rien. Allez, vous n'tes pas au bout. Ah!
vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh
bien! je m'attache  vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, ds
aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur:
je vous entranerai aux enfers s'il le faut, plutt que de vous lcher.
Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons,  l'pe, au
pistolet,  la carabine, au canon Paixhans, comme vous voudrez; nous
nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu' ce que je vous
aie laiss sur le carreau. Vraiment, ce serait un rle trop commode que
celui de sducteur. On aperoit une jeune fille  la promenade, on la
suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y
rpondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu' l'oubli
de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu' s'en
vanter lchement avec quelques amis, et  voler vers d'autres conqutes.
Voil de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette
jeune fille bris en un jour, et les larmes de sang que va verser un
pre en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison,
tout cela vous importe peu; il n'y a pas mme place dans vos mes pour
le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en levant la voix avec
vhmence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi
gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plong dans le
coeur un poignard empoisonn sans que j'essaie de vous rendre mal pour
mal, blessure pour blessure. Plutt que de laisser un pareil outrage
impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple
pouvantable... je vous assassinerais.

En prononant ces derniers mots, Potard avait port les mains sur son
interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleverse, ses
yeux injects de sang, indiquaient  quel degr d'exaspration il tait
parvenu, Beaupertuis comprit,  la vigueur des phalanges qui le
contenaient, que la partie ne serait pas gale pour lui; sans rien
perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une
diversion:

Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange
rien. En aucune manire, il ne me convient de paratre cder  la
violence.

Le voyageur ne lchait pas prise et continuait  secouer le jeune homme
sous son poignet de fer.

J'en aurai le coeur net, s'criait-il, je vous briserai en dix mille
morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.

Cependant, cette fureur s'tant un peu calme, douard put esprer de se
faire entendre.

Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre  une scne indigne de vous
et de moi, peut-tre auriez-vous d vous assurer davantage de
l'exactitude de vos soupons. Et si vous vous trompiez!

--Encore! rpondit Potard que l'impatience regagnait.

--Assez de voies de fait, s'il vous plat, monsieur. Je me mets  vos
ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre mprise? je vous la
fournirai.

--Comment cela, jeune homme?

--Chez moi, dans trois jours, le temps d'crire  Lyon. Je vous quitte
peur aller me mettre en mesure.

En mme temps douard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le
prvint et lui barra le passage.

A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors
d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver
votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tchez de nous en
servir d'un autre.

--Mais vraiment...

--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'chapperez plus. Il faut
que tout ceci s'claircisse, voyez-vous; je ne suis pas un pre de
comdie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais
sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire.
coutez-moi.

--Je vous coute.

--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le
coup pour Lyon. Une fois l, je vous conduis auprs de Jenny et de
Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Aprs cette entrevue,
si j'ai tort, je vous offrirai toutes les rparations du monde, qu'en
dites-vous?

Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait
rapidement rflchi, et ce fut sans la moindre hsitation qu'il rpondit
au voyageur;

J'accepte vos conditions.

--Eh bien! venez, s'cria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous
la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il
faut avoir l'oeil ouvert.


XI.

A LYON.

Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'preuve dcisive qu'ils
poursuivent, il convient de jeter un coup d'oeil en arrire pour fixer
la situation de quelques personnages du cette histoire.

L'instinct paternel n'avait pas tromp notre hros: sa Jenny avait t
sduite par douard, et cette sduction ne diffrait gure de celles qui
atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier panouissement.
Les circonstances en taient toutes simples, toutes vulgaires;
l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs
d'douard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.

Comment et-elle rsist? Marguerite n'tait pour elle ni un conseil ni
un guide. Une mre seule peut deviner les premires impressions qui
naissent dans un coeur, surveiller cette effervescence, la dominer et
empcher qu'elle n'aille jusqu' une faute. Jenny avait reu des
lments d'ducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans
quelques pratiques de pit; mais ce qui devait tre une sauvegarde se
changea prcisment en cueil. En fait de lectures, la jeune fille se
sentit bientt entrane vers celles qui parlaient  son imagination et
la peuplaient de hros de fantaisie. Elle lut des romans, et son me
nave fut trouble par les passions fivreuses qui y rgnent. Aussi le
premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal
de sa dfaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas
 se prsenter.

Potard avait sjourn  Lyon, il aurait pu opposer  la sduction les
ressources de l'exprience, carter de Jenny le poison que versent les
cabinets de lecture, dfendre la place contre les ruses des assigeants.
Mais les affaires tenaient le voyageur loign pendant plus de dix mois
dans le cours de l'anne, et sa fille disposait ainsi d'une libert 
peu prs sans limites. D'ailleurs, par la position quivoque qu'il avait
prise, Potard s'tait volontairement priv d'une partie de son ascendant
sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obir, elle
en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre hros portait ce joug
avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant
l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut
ainsi qu'elle s'leva, libre comme l'air, et contenue seulement par son
excellente nature. Marguerite, quand on la poussait  bout, grondait
bien de temps  autre; mais la bonne femme ne savait pas rsister non
plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jett
dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit
dsarme.

Ainsi grandit la fille d'Agathe, marque, comme sa mre, du sceau de la
fatalit. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrtienne, la
conduisait  l'glise du Saint-Nizier; cette circonstance, hlas!
prcipita la chute. Au nombre des lgants qui venaient papillonner
autour des fleurs de beaut rpandues dans la nef et dans les chapelles,
douard Beaupertuis tait l'un des mieux gants et des plus assidus. Il
remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en tre remarqu. Rien ne
prte autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les
parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voils ou imptueux, qui
semblent vibrer  l'unisson des cordes de l'me. Bien des passions
mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient clore que des
penses chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si
prompte au pch qu'elle s'arme de ce qui est destin  la vaincre; tout
lui sert de prtexte; elle se joue des chanes qu'on lui impose. Pendant
que Marguerite, agenouille sur les dalles du temple, le rosaire en main
et la prire sur les lvres, s'absorbait consciencieusement dans ses
devoirs religieux, Jenny changeait avec douard des regards pleins
d'ivresse et les signes d'intelligence  l'usage des amoureux. Une fois
arrive l, rien ne pouvait la dfendre, et sur cette pente glissante
elle roula promptement vers l'abme. Aucune difficult de position,
aucun embarras de surveillance ne la protgeaient; elle n'essaya pas
mme de se garantir d'un pril qu'elle ignorait, et s'abandonna  ce
premier penchant avec l'imprudence du son ge. A seize ans calcule-t-on
jamais?

Ds ce jour douard fut le matre absolu des volonts de cette enfant;
il exera sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne
s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour
elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prte  tout trahir
plutt que de dplaire  celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu,
tait un de ces esprits froids qui psent leurs actions et ne se
dterminent qu'aprs un long calcul. Il faonna Jenny  sa guise, la
rendit impntrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument
docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne.
C'est ainsi qu'il tait parvenu  maintenir dans leurs rapports un
mystre qui en doublait le charme et en garantissait la scurit. La
jeune fille se trouvait fascine  ce point que jamais elle n'avait
interrog douard sur ses intentions, ni tendu sa pense jusqu'aux
consquences de sa faute.

Beaupertuis avait besoin de ce dvouement aveugle: il servait ses plans
et aidait  ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une
matresse qu'il lui et t difficile de remplacer; il y tenait donc, et
beaucoup, mais  ce titre seulement. Il avait tout pes, il ne pouvait
pas en faire sa femme. C'tait un jeune homme prudent et avis, comme
tous les enfants du sicle. Il avait calcul une sa figure, sa fortune
et sa position reprsentaient une dot du deux cent mille francs, et il
s'tait dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu' ce prix. Encore, en
vritable commerant, tenait-il ses prtentions plus haut afin de
pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny tait
une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans
impatience, les heures du clibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien
n'est press en fait d'tablissement, douard pouvait prolonger pendant
quelques annes encore cette chasse aux grosses dots et aux riches
hritires. Tels taient les calculs de cet habile jeune homme, et
eussent ils t moins sages, son pre aurait pris soin de les rectifier.
Le chef de la maison Beaupertuis tait un de ces hommes qui n'apprcient
les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent  un
sentiment  quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui
peuple aujourd'hui notre corps lectoral et nos deux Chambres, trouvait
dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification
complte de ses prjugs et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et
creux! l'amour, agrable chimre! Le dvouement, erreur d'un autre ge!
Le dsintressement, utopie! Vive l'intrt! c'est le dieu et le culte
du temps! Hors du domaine des intrts, qu'y a-t-il du rel ici-bas, si
ce n'est la privation et la misre? et sous la royaut de l'argent, quoi
de plus glorieux que de se faire,  force de millions, une place parmi
les seigneurs de l'atelier et de la finance?

Voil dans quelles mains Jenny tait tombe; c'est  ce rle que la
rduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du pre. On
a vu qu'douard ne dmentait pas le sang des Beaupertuis, et quel
honneur il faisait  son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce
que Potard appelait, dans son langage, les procds modernes. Ce brave
garon, tout expansif, ne pouvait pas croire  une habilet si rflchie
et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant
borgne o avait eu lieu sa confrence, un doute involontaire s'empara de
son esprit  la vue d'un jeune homme si calme, si matre de lui-mme. Il
eut peur de s'tre tromp, d'avoir obi trop promptement  une premire
impression. Cette hsitation ne fut pas toutefois de longue dure. Il
s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout  ses yeux. Il s'tait
d'ailleurs avanc de manire  ne pouvoir reculer, et trop de
circonstances accusaient douard pour qu'il ne pousst pas jusqu'au bout
cette douloureuse enqute.

Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis  l'htel du
Chapeau-Rouge et l'installa  ses cts, dans sa propre chambre. De
toute la soire il ne lu quitta pas, alla arrter avec lui deux places 
la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses
prparatifs dans la soire et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix
heures, douard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le
jeune homme tait plong dans un profond sommeil.

Dcidment, je me serai tromp, se dit le vieux voyageur en le
regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout cte  cte de son
bourreau.

Sur cette rflexion, il s'assoupit, et grce au vin de la Cte-d'Or, il
ne se rveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il
les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux taient ferms, et
aucun indice ne trahirait la prsence d'un tre vivant. Potard se leva,
alla brusquement vers cette couche... elle tait dserte. Il agita les
sonnettes  les briser; les garons de l'htel accoururent. perdu, il
les interrogea; les rponses taient dsesprantes. douard Beaupertuis
tait parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et
roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un
tigre bless, s'habilla  la hte, ramassa ses effets ple-mle et alla
se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'lancer  la poursuite du
fugitif.

Deux heures d'avance! s'criait-il; avec de l'argent, cela se rattrape.
Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le
paie.

Mais douard avait fait le mme calcul, et sa gnrosit dpassait
encore celle de Potard. Le dsir d'chapper  cette poursuite lui
donnait des ailes et lui suggrait une foule d'expdients. Souvent le
vieux voyageur trouvait le relais dmont ou garni seulement de btes
poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son dsespoir ne
rparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui dtalait
devant lui avec la rapidit de la foudre. Enfin un cabriolet entra au
grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux
fleuves, et vint dboucher sur l'alle sablonneuse des Brotteaux.
Quelques minutes aprs, il descendait sur le seuil de son logement. Au
premier appel, personne ne rpondit; il redoubla avec force; mme
silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit
enfoncer la porte, et se prcipita comme un furieux dans la maison.

O dception! la cage tait vide; les oiseaux venaient de dnicher.


XII.

LE COUP DE GRCE.

Ds que Potard se vit assur de la disparition de Jenny, il n'hsita pas
sur le parti qui lui restait  prendre. Remontant  la hte dans son
cabriolet de voyage, il se fit conduire  la rue du Griffon, o les
Beaupertuis et les Blainval avaient le sige de leur tablissement, mit
pied  terre devant, leur porte, et pntra avec vivacit dans le
magasin o les commis procdaient  l'emballage des toffes. Sans
changer avec eux la moindre parole, le vieux voyageur marcha vers le
cabinet du chef de la maison, comme un homme qui ddaigne de s'expliquer
avec les subalternes. Le pre Beaupertuis tait absent; Eustache se
trouvait seul dans le bureau.

Tiens! c'est encore ce cher troubadour! s'cria-t-il en reconnaissant
Potard et allant  sa rencontre. Comment la passons-nous, vieux?
Toujours frais, toujours vermeil,  ce que je vois!

--Pas de mots perdus, Eustache; j'ai  parler au patron, dit Potard en
l'interrompant.

En mme temps son oeil sondait tous les recoins du bureau, comme pour y
dcouvrir celui qu'il cherchait.

Absent par cong, reprit Eustache; en course pour une affaire, vieux.
Tu ne l'as manqu que de cinq minutes! Mais si tu n'es pas press,
attends-le sur cette chaise. Il va revenir.

--J'aimerais mieux savoir o il est, rpliqua Potard, dont la patience
tait  bout; j'irais le rejoindre.

--Ah! pour a, troubadour, tu m'en demandes plus que je n'en sais. Ce
sont les secrets du patron; il ne doit de comptes  personne. Mais
qu'as-tu donc, vieux? Tu frtilles comme un poisson. On dirait que tu as
des inquitudes dans les jambes.

--Le chef tardera-t-il  rentrer? reprit Potard en insistant; j'ai
quelque chose de trs-urgent  lui dire.

--Eh hum! sois calme, rpondit Eustache; le pre Beaupertuis ne
s'clipse jamais pour longtemps; il sait ce que vaut l'oeil du matre.
Allons! voyons, assieds-toi, troubadour.

Au lieu de se rendre  cette invitation, Potard continuait  arpenter le
bureau  grands pas et  jeter de temps en temps un regard impatient
vers le magasin, pour s'assurer si le chef de la maison n'arrivait pas.
Eustache suivait ses mouvements avec un air de dfiance et de curiosit.

Sur quelle herbe as-tu march ce matin? lui disait-il. Comme te voil
effarouch, troubadour! On t'a souffl une commission majeure,  ce
qu'il parat. Vrai, l'on dirait un livre qui a manqu son gte. Voyons,
Potard, dboutonne-toi. Que risques-tu, vieux! Devant un camarade, un
ami?

--Un ami! s'cria le voyageur, comme s'il se ft rveill  ce mot. Un
ami, toi! un ami!!! Il n'y a plus d'amis! ajouta-t-il avec douleur.
Entre anciens, c'tait bon; les modernes ont supprim cela. Toi, mon
ami? allons donc!

--Comme tu le prends! rpondit Eustache un peu dmont par cette brusque
sortie. En voil des bourrades! Tu tournes dcidment  l'homme des
bois; tu deviens sauvage. Que t'ai-je fait, vieux?

--Ce que tu m'as fait, Eustache? Peu de chose; tu t'es jou de moi,
voil tout. Quand je suis venu, il y a quelque temps, le demander o
tait douard Beaupertuis, que m'as-tu rpondu?

--La vrit, Potard, rpliqua le commis, qui perdait de plus en plus
contenance. Je t'ai dit qu'il tait en voyage; nous avions l des
lettres.

--Oui, des lettres, fabrication moderne, n'est-ce pas? dit amrement le
voyageur. Et,  cette heure, o est-il, votre beau fils?

--Mais, toujours en voyage, vieux, rpondit Eustache, dont l'attitude
tait de plus en plus embarrasse. Mon Dieu, oui, en voyage, demande 
ces messieurs.

--Et il y a des lettres, reprit Potard, encore des lettres, en veux-tu,
en voil? Toujours du mme tonneau.

--Sans doute il doit y en avoir.

--Assez, Eustache, assez. Il ne faut pas traiter un ancien comme si ou
avait affaire  des recrues. Bon pour une fois, mon garon. Comment,
toi, avec qui j'ai si longtemps battu l'estrade, poursuivit le voyageur
en s'animant; toi, qui es mon contemporain, qui sais ce que je vaux,
quel coeur il y a dans cette poitrine, toi, me tromper!

--Mon Diou, Potard...

--Pas de mauvaises dfaites; je sais ce que je sais. Tu m'as tromp,
Eustache! et, pour qui? Pour un misrable, pour un Machiavel, qui
m'enlve ma tille!

--Ta fille, vieux, est-ce possible?

--Oui, Eustache, ma fille, mon enfant, mon seul amour. Elle court les
champs avec cet infme.

--Dis-tu vrai, Potard?

--Vrai, comme j'existe! La foudre est tombe sur ma maison: je n'avais
qu'une joie au monde, et la voil dtruite. Autant vaudrait tre clou
entre quatre planches avec dix pieds de terre sur le corps. Si je vis,
c'est pour me venger.

--coute, vieux, dit le commis mu de cette confidence; j'ignorais tout
cela, foi de camarade. Je ne voyais l-dedans qu'une aventure de jeune
homme. Aussi, que ne parlais-tu plus tt?

--Ce secret ne m'appartenait pas tout entier, Eustache.

--A la bonne heure; mais ce n'en est pas moins une fatalit, poursuivit
Eustache. Si je l'avais su! N'importe, ajouta-t-il, peut-tre est-il
temps encore! Viens, Potard.

En mme temps le commis cherchait  entraner son interlocuteur dans une
pice plus loigne, d'o le son de sa voix ne pt pas parvenu;
jusqu'aux oreilles des employs, lorsqu'en se retournant il aperut son
patron qui venait d'entrer dans le magasin. Cette vue suffit pour oprer
un changement de scne. Par un mouvement machinal, et comme une personne
prise en faute, Eustache se remit  la besogne, et laissa Potard seul en
face du chef de la maison Beaupertuis, qui, le mesurant d'un regard
froid et souponneux, lui dit;

Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?

Le pre Beaupertuis possdait une de ces physionomies qui glacent et
intimident. C'tait un petit, homme sec, jaune, au teint bilieux, d'une
sant grle, mais soutenu par cet amour du gain qui donne du ressort aux
constitutions les plus chtives. Ses manires, ses paroles avaient
quelque chose de dur et, pour ainsi dire, de cassant; son commandement
affectait des formes imprieuses et militaires. Dans sa famille comme
dans son comptoir, il ne souffrait pas d'autre opinion, d'autre volont
que la sienne. L'orgueil du parvenu se lisait sur ses traits; sa lvre
tait pince, son oeil ddaigneux. Aussi, malgr son sang-froid habituel
et les griefs qui l'amenaient, Potard ne put-il se dfendre d'un
sentiment de trouble  l'aspect de ce visage hautain, o l'gosme avait
marqu son empreinte.

Monsieur, rpondit-il, je voudrais avoir avec vous un entretien
particulier.

--Parlez, monsieur, dit le vieillard; il n'y a point ici d'oreilles
indiscrtes.

--Pourtant, monsieur...

--Parlez, vous dis-je, et soyez bref. Quand on est dans les affaires,
les moments sont compts.

Une explication en prsence de tant de tmoins embarrassait Potard.
Cependant, comme il y avait urgence, il n'hsita pas. Avec tous les
mnagements possibles, il dclara au chef de la maison Beaupertuis le
motif qui le conduisait auprs de lui, raconta brivement la sduction
dont sa fille avait t la victime, et laissa entrevoir quelle
rparation il en attendait. Quoique le voyageur fit tout au monde pour
se contenir, on voyait,  mesure qu'il avanait dans son rcit, se
rveiller en lui les bouillonnements tumultueux de sa colre. Sa voix,
d'abord sourde et touffe, trouva par degrs un accent plus nergique,
son geste s'anima, ses joues se colorrent, son oeil prit un clat
menaant et sombre. Cependant le calme ironique du vieillard ne se
dmentait pas; il coutait cette confidence comme si elle ne l'eut
touch que trs-indirectement. Au lieu de se proccuper de l'motion
toujours croissante de son interlocuteur et de la fureur concentre qui
clatait dans ses gestes et dans ses paroles, il semblait porter son
attention ailleurs, et parcourait d'un air distrait quelques papiers
qu'il venait de prendre dans l'un de ses cartons. Ce ddain exaspra
Potard; quand il vit que le chef de la maison Beaupertuis s'obstinait
dans ce mange, il s'arrta brusquement, et se posant devant lui en
athlte et les bras croiss;

Eh bien! monsieur, dit-il brusquement.

--Excusez-moi, mon garon, rpliqua froidement le vieillard; je tenais 
vrifier un fait qui vous concerne. C'est clairci maintenant; vous tes
dcidment le numro dix.

--Le numro dix! Qu'entendez-vous par l, monsieur?

--J'entends, mon cher, ajouta l'industriel, que vous tes le dixime
pre, ou oncle, ou tuteur, qui vient ici me rabattre les oreilles des
fredaines de mon fils. Est-ce que cela me regarde? Il est majeur,
adressez-vous  lui.

--Monsieur....

--Trve  ces balivernes, mon garon; c'est du temps perdu. Je vous
rpterai le mot de cet ancien; Mon coq est lch, gardez vos
poulettes.

En prononant ces mots, le chef de la maison Beaupertuis adressa 
Potard un salut qui quivalait  un cong, et lui tourna le dos, comme
un homme press de retourner  ses affaires. Notre hros cumait, un
tremblement nerveux parcourait tous ses membres, il sentait s'lever en
lui des transports de rage et avait toutes les peines du monde  se
contenir. Cependant il parvint  vaincre sa colre, et, rejoignant le
vieillard, il ajouta;

Vous me renvoyez  votre fils, monsieur: soit; c'est avec lui que je
m'expliquerai. Veuillez seulement me dire o je pourrai le rencontrer.

--Eh! parbleu, mon camarade, rpliqua le vieillard avec vivacit; ce ne
sont pas l mes affaires. Vous me brisez la tte, avec vos histoires de
pronnelles.

--Ah! c'est ainsi que vous prenez! s'cria le voyageur clatant  la
fin; ah! vous croyez que je me laisserai traiter sous jambe, monsieur le
marquis de l'organsin et de la trame. Attendez, nous allons changer
d'antienne. Vous me direz o se cache votre fils, monsieur! vous me le
direz sur-le-champ, de votre plein gr, ou je vous ferai sortir les mots
de la gorge.

A cette menace, le chef de la maison Beaupertuis comprit qu'il fallait
changer de tactique; il fit quelques pas vers le magasin et s'cria; 
toi, Joseph!

Cet ordre amena sur-le-champ  ses cts une espce de colosse qui
remplissait dans la maison les fonctions de garon de peine. C'tait un
Alsacien, taill en bloc de marbre et qui semblait avoir toutes les
qualits d'un homme d'excution. L'industriel l'avait habitu  obir en
aveugle et  deviner ses dsirs. Sur un signe, cet Hercule venait de
comprendre ce que son matre voulait de lui; il tenait Potard en arrt.
En mme temps le bataillon entier des employs tain accouru, de sorte
que le pre Beaupertuis se trouvait entour d'une sorte de garde
prtorienne.

Quoique l'exaspration du voyageur ft au comble et qu'il en ft arriv
au point o la prudence n'a plus d'empire, il tait impossible qu'il ne
vit pas combien la partie devenait ingale. Dsormais tout ceci ne
pouvait aboutir qu' un esclandre sans rsultat; il le comprit  temps
et s'pargna un chec inutile. Remettant brusquement son chapeau sur sa
tte et jetant  la ronde des regards de dfi. Dix contre un! c'est
trop, monsieur Beaupertuis, s'cria-t-il. Peste, quel tat-major! Je
mets bas les armes, mais je saurai bien vous retrouver, monsieur.

Ces mots dits, il se retira lentement et gagna l'escalier. Il venait
d'atteindre l'alle lorsque, dans l partie la plus obscure, il entendit
une voix qui l'appelait. C'tait celle d'Eustache:

Vieux, disait-il, coute ici.

Potard alla vers lui; le commis le prit par la main et ajouta avec une
motion qu'il dguisait mal: Deux mots seulement et ne me trahis pas.
Il y a complot entre le pre et le fils; il s'entendent comme deux
larrons en foire. Et dire que je trane le boulet dans cette baraque!

--Au fait, Eustache.

--Eh bien! mon pauvre troubadour, on te joue. douard Beaupertuis est
parti depuis ce matin pour l'Angleterre. C'tait arrang depuis
longtemps.

--Pour l'Angleterre!

--Oui, vieux, et l il s'embarquera sur le _Great-Western_. On l'envoie
aux tats-Unis pour les affaires de la maison. Les Amricains sont de
mauvais payeurs, et ils nous doivent cent mille cus. Tu comprends!

--Dis-tu vrai, Eustache? N'est-ce pas encore un pige?

--Non, Potard; fie-toi  un ancien. douard est sur la route de Calais;
il n'a pas un instant  perdre, le paquebot part le 10.

--Le 10! Et nous sommes au 7! Et ma fille est avec lui! Dieu du ciel,
inspire-moi!

Par un geste prompt comme la pense, le voyageur repoussa vivement le
pauvre Eustache, qui s'apprtait  lui rpondre, et courut comme un fou
vers le cabriolet de voyage qui l'attendait toujours  la porte.

En route, dit-il. Par le Bourbonnais, postillon. Cinq lieues  l'heure;
je paie comme un prince du sang.

La voiture s'branla, et le malheureux pre reprit sa course au clocher.


XIII.

UN RAYON DE SOLEIL.

La fatalit s'en mlait. Quelque diligence qu'il mit dans sa poursuite,
Potard ne, put rejoindre le ravisseur, dont les mesures taient prises
avec une prcision dsesprante. Sur le chemin notre hros retrouvait
les traces du couple fugitif, mais  vingt heures de distance. Au terme
de son douloureux itinraire, une dernire preuve lui tait rserve.
Quand il arriva sur les quais de Liverpool, le _Great-Western_ venait 
peine de se laisser glisser sur les eaux de Mersey. On l'apercevait au
loin agitant ses grandes nageoires, et se couronnant d'une aigrette de
fume. Potard,  cette vue, sentit ses forces l'abandonner; ce spectacle
le terrassa. Le vertige s'empara de lui; il chancelait comme un homme
ivre, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il gagna l'htel le
plus voisin, o une fivre ardente le retint routine pendant six
semaines. Affaibli par le mal et par la douleur, il put, au bout de ce
temps, repasser la Manche et reprendre le chemin de sa petite maison des
Brotteaux.

Ds lors entre lui et le monde il y eut rupture complte; la solitude
devint son seul abri contre le dsespoir. Il ne restait plus rien du
grand Potard, de ce troubadour incomparable qui avait grandi au milieu
de flots de bire et de mlodie. Tout ce qui se rattachait  sa vie
passe lui tait devenu odieux; la pipe, cette dernire compagne de
l'isolement, n'avait plus pour lui le moindre charme. Il avait bris de
ses mains tout un arsenal de ce genre, laborieusement amass, et o il
avait prodigu le souffle de sa jeunesse. C'tait une abdication
complte, un de ces actes dcisifs qui tirent de Charles-Quint un simple
profs ilu Saint-Juste, et du voluptueux de Ranc, le fondateur de
l'ordre le plus svre qui ait jamais difi la chrtient. Comme eux,
Potard se dclara mort au monde; il renouvela les grands exemples des
vallons de la Castille et des marcages du Perche; il fit voeu de
silence et de misanthropie, et y persista en dpit de tous ses amis,
mme des Grabeausec.

Un bonheur lui restait pourtant et semblait lui suffire: sa fille, en
quittant le toit paternel, n'avait pas pu y effacer les traces d'un long
sjour, ni emporter avec elle ces mille riens qui acquirent tant de
prix par l'absence. C'tait la joie du bon Potard de dcouvrir  chaque
instant quelque souvenir de ce genre: tantt un vtement oubli, tantt
un ouvrage d'aiguille qu'un brusque dpart avait interrompu. Pour ces
petits dtails, hochets d'un coeur aimant, la mmoire du malheureux pre
le servait  merveille. Il savait reconnatre dans le parfum quelles
fleurs Jenny avait plantes, sur quel banc de gazon elle aimait 
s'asseoir. Un oiseau, lev par ses soins, tait devenu l'hte favori de
la maison; le piano sur lequel ses doigts agiles s'taient promens, le
couvert, le gobelet dont elle se servait  table, le fauteuil qu'elle
prfrait, les meubles de sa chambre, la glace qui avait souvent reflt
ses traits, tout tait devenu pour Potard l'objet d'un culte qui allait
presque  l'idoltrie. Il ne vivait plus que dans ces restes d'un pass
vanoui, et repeuplait ainsi sa maison d'images qui lui taient chres.

Dans les heures les plus pnibles du regret, jamais Potard n'avait song
 sa Jenny pour la maudire; il ne savait que la pleurer et la plaindre.
Les torts qu'il n'imputait pas  douard Maupertuis, c'tait sur
lui-mme qu'il les rejetait. Il se reprochait avec des larmes amres de
n'avoir pas obi au dernier voeu d'Agathe, d'avoir nglig cette enfant
 qui il n'avait manqu, pour tourner au bien, qu'une tutelle plus
claire et une surveillance plus attentive. Cette pense accablait
Potard; son malheur, si grand qu'il ft, ne lui semblait qu'une
expiation incomplte de ses torts. Pouvait-il exiger qu'une jeune fille,
 peine close  la vie des passions, et le sentiment de ses devoirs,
quand lui, avec sa tte grisonnante et une longue exprience des
faiblesses du coeur, avait  ce point mconnu les siens? Ainsi
raisonnait le vieux voyageur, s'accusant lui-mme, se frappant la
poitrine, et jetant sur la faute de sa Jenny un voile misricordieux.

Huit mois s'coulrent sans que Potard se dpartit de sa rgle de
conduite. Il n'avait pas quitt un seul jour sa maison des Brotteaux; il
n'y recevait que de rares visiteurs, et seulement pour des objets
d'affaires. Une vieille servante prsidait  son mnage, et respectait
le silence et la mlancolie de son matre. Un jour pourtant que notre
hros parcourait son jardin en donnant  et l quelques soins  des
plantes prfres, un violent coup de sonnette retentit  sa porte, et
Eustache entra chez lui avec une imptuosit qui ne lui tait point
ordinaire.

Potard, dit-il. Potard!

--Qu'y a-t-il donc, Eustache? te voil bien effar.

--Il y a, vieux, que le pre Maupertuis est au plus bas; une attaque de
paralysie! Il n'ira pas loin. Qui aurait imagin? Un homme que je
croyais sensible comme une pierre  fusil!

--Mais encore, Eustache.

--C'est juste, vieux; il faut commencer par le commencement. Hier donc,
il nous arrive une lettre de la Nouvelle-Orlans; la maison Fichenall et
compagnie, de bons correspondants que nous avons l-bas. Le pre
Maupertuis dcachette le pli et se met  lire; je le suivais du coin de
l'oeil. Te figures-tu mon tonnement quand je vois le patron se pmer et
tomber roide entre mes bras? Un homme sec comme un caillou!

--Et la cause, Eustache, la cause?

--Ah! la cause, c'est une autre histoire. N'empche que je n'aurais
jamais cru a du pre Beaupertuis. Un homme dur comme du mtal!

--En finiras-tu?

--M'y voici, vieux. La lettre des Fichenall annonait tout uniment que
le petit douard venait d'tre pinc par la livre jaune et qu'avant
vingt-quatre heures il serait entirement tordu. Il parat que c'est un
mal qui ne plaisante pas.

A mesure que le commis parlait, on voyait le visage de Potard
s'panouir.

Bont du ciel, s'cria-t-il, me voil donc veng! Frapps tous deux! le
pre et le fils! Je savais bien que j'aurais mon tour! Et mon enfant,
ajouta-t-il avec inquitude, ma Jenny, qu'est-elle devenue, Eustache?

--Ah! pour cela, vieux, j'en ignore. Les Fichenall n'en disent rien.

Le retour sur les dangers que courait sa fille changea  l'instant mme
les dispositions de Potard. Il oublia tout pour ne plus songer qu'
elle; il se demandait avec effroi si le flau l'aurait respecte, si
elle n'aurait pas succomb aux atteintes d'un climat meurtrier. Cette
ide remplissait son me d'pouvante. Il voulait partir sur-le-champ,
aller arracher son enfant  ce ciel maudit, la ramener sous le toit
paternel. Eustache eut beaucoup de peine  obtenir de lui qu'il
attendrait l'arrive du prochain paquebot porteur de nouvelles
dcisives.

Quinze jours se passrent dans cette attente; quinze jours, c'est--dire
un sicle. Pas du lettres, rien qui put mettre un terme aux inquitudes
de Potard. Le pre Beaupertuis venait de mourir, emport par une
secousse trop rude pour son ge. Cette perte touchait peu notre hros;
son oraison funbre consista en quelques jurons qui durent rjouir la
tombe du dfunt. Une autre proccupation dominait sa pense et
l'absorbai tout entier. L'impatience le gagnait, et, press d'aller  la
recherche de sa fille, il faisait dj ses prparatifs de dpart.

L'une des habitudes du vieux voyageur tait d'entrer une fois par jour
dans la chambre de sa fille, et d'y tromper sa douleur par les souvenirs
que cette, vue rveillait en lui. Un matin, quelle fut sa surprise,
lorsqu'il aperut,  demi voile dans l'ombre et tendue sur le sopha,
une femme vtue d'une robe blanche. Il marcha rapidement vers la
croise, l'entr'ouvrit, et chercha  s'assurer quelle pouvait tre cette
apparition. Qu'on juge de ses transports! c'tait sa Jenny, qui se
prcipita plore dans ses bras. Potard crut qu'il allait mourir; il
tomba sans forces sur un fauteuil, et retint sa fille par une vive
treinte, comme s'il et craint de la voir s'chapper. Pendant quelques
minutes, on n'entendit dans cette chambre que des sanglots entrecoups.
Le pre passait les mains sur le visage de son enfant, pour s'assurer
qu'il n'tait pas le jouet d'un rve, d'une illusion; la fille,
silencieuse et craintive, continuait  fondre en larmes.

Eh! eh! vieux, je le savais bien, que je te la ramnerais. dit une
voix  leurs ctes.

C'tait Eustache, l'invitable Eustache.. Depuis le jour o Potard
l'avait pris pour confident. Eustache ne songeait plus qu' rparer ses
premiers torts. Ds ce moment, il se dvoua  son ami, silencieusement,
mystrieusement, et suivit cette affaire  son intention. Prvenu de
l'arrive de Jenny, il avait arrang cette mise en scne et conduit la
reconnaissance. Pour le remercier, Potard ne trouva pas un seul mot; il
se contenta de lui tendre la main.

Ce n'est pas tout, vieux, reprit le commis, il y a ici prs un second
coupable. Quand la tourterelle se montre, c'est que le tourtereau n'est
pas loin.

--Qu'est-ce  dire, Eustache? Et la livre jaune?

--On en revient,  ce qu'il parat, vieux. L'amour est un si grand
mdecin: demande  la fille.

Le commis avait  peine achev ces paroles, qu'douard parut sur le
seuil de la chambre, et alla se jeter aux genoux de Potard. Les larmes
recommencrent  ruisseler, et l'motion gagna jusqu' Eustache. Le
voyageur releva Beaupertuis et complta l'amnistie.

Ah! jeune homme, jeune homme, disait-il, quel mal vous m'avez fait!

On s'expliqua. douard Beaupertuis, frapp en effet de la fivre jaune,
n'avait d la vie qu'aux soins de Jenny; et la voix de la reconnaissance
avait fini par touffer chez lui la voix de l'intrt. La mort de son
pre, en le laissant matre de ses volonts, avait achev ce retour  de
meilleurs sentiments. Il venait demander  Potard la main de sa fille.

Quand notre hros fut certain de tant de bonheur, sa physionomie changea
comme par un coup de thtre. Ce n'tait plus le mme homme; l'ancien
Potard avait reparu; le troubadour tait retrouv.

Ouf! s'cria-t-il, il tait temps! J'en serais mort! Allons, il y a
encore des coeurs sous le ciel; et rptons avec la romance:

                      Pas de chagrin qui ne soit oubli
                           Entre l'amour et l'amiti.

--Bien! bien! disait Eustache en battant la mesure; tu n'as rien perdu
de les moyens, vieux.

--Quelle noce! ajoutait Potard, quelle noce!

--Et quelle bosse, troubadour! Ancien style, n'est-ce pas? Les petits
plats dans les grands?

--Tu verras, Eustache, cela fera du bruit dans Lyon. Je veux que ma
Jenny soit pare comme une reine.

--Mon pre! dit la jeune fille l'embrassant.

--Chre enfant! ajouta Potard attendri. Et vous, douard, je vous dois
une rparation; je vous avais condamn  la lgre.

--Au fait, tu es un peu vif, vieux, dit Eustache.

--Eh bien! rparation aux modernes. Mais c'est gal, Beaupertuis, reprit
Potard en hochant la tte, je n'en persiste pas moins  dire que le beau
temps du voyageur de commerce est pass. L'institution est en baisse,
mon cher; croyez-en l'ancien des anciens.

                             Ah! pour un rien,
                             Oui, pour un rien,
                       Nous laisserions finir le monde
                      Si nos femmes le voulaient bien.

--Adjug, dit Eustache; je suis garon.

FIN



                               TABLE DE MATIRES

    I. UN RELAIS.
   II. LA PLACE SAINT-NIZIER.
  III. LE DOUBLE MYSTRE.
  IV. LE CHAPITRE DES COMPLICATIONS.
   V. RVLATIONS.
  VI. RCIT.--LE CAPITAINE POUSSEPAIN.
 VII. RCIT.--AGATHE.
VIII. RCIT.--LES AMOURS DE POTARD.
  IX. RCIT.--LES CATASTROPHES DE POTARD.
   X. L'ANCIEN ET LE MODERNE.
  XI. A LYON.
 XII. LE COUP DE GRCE.
XIII. UN RAYON DE SOLEIL.


                                BIBLIOGRAPHIE


Histoire scientifique et militaire de l'expdition franaise en gypte,
prcde d'une introduction prsentant le tableau de l'gypte ancienne
et moderne, depuis les Pharaons jusqu'aux successeurs d'Ali-Bey, et
suivie du rcit des vnements survenus en ce pays depuis le dpart des
Franais et sous le rgne de Mohammed-Ali d'aprs les mmoires,
matriaux, documents indits, 10 vol., 1830-1836.

Voyage pittoresque autour du monde, rsum gnral des voyages de
dcouvertes de Magellan, Tasman, Dampier, etc., 2 vol., 1834-1835.

La Syrie, l'gypte, la Palestine et la Jude, considres sous leur
aspect historique, archologique, descriptif et pittoresque, 2 vol.,
1839.

tudes sur les rformateurs contemporains ou socialistes modernes.
Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen, 1842.

tudes sur les rformateurs ou socialistes modernes. La socit et le
socialisme, les communistes, les chartistes, les utilitaires, les
humanitaires, 1843.

La Polynsie et les les Marquises, voyages et marine accompagnes d'un
voyage en Abyssinie et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme
de Panama, 1843.

Pierre Mouton, 2 vol., 1843.

Quelques chapitres des Mmoires de Jrme Paturot, patent, lecteur et
ligible, crits par lui-mme, 2 vol., 1843,

Csar Falempin, ou les Idoles d'argile, 2 vol., 1845.

Le Coq du clocher, 1846.

Jrme Paturot  la recherche d'une position sociale, 2 vol., 1846.

Jrme Paturot  la recherche de la meilleure des rpubliques, 1848.

Le Baron de Paturot  la recherche de la meilleure des monarchies, par
un rpublicain du lendemain, 1849.

Marie Brontin, 2 vol., 1850.

Athanase Robichon candidat perptuel  la Prsidence de la Rpublique,
1851.

Les Idoles d'argile, 2 vol., 1852.

Nouvelles de Louis Reybaud. Le Dernier des commis voyageurs. Les Idoles
d'argile. Le Capitaine Martin. Les Aventures d'un fifre, 1852.

Moeurs et portraits du temps, 2 vol., 1853.

La Comtesse de Maulon, 1853.

La Vie  rebours, 1854.

La Vie de corsaire, 1854.

Marines et voyages, 1854.

Scnes de la vie moderne, 1855.

Le Dernier des commis voyageurs. Les Aventures d'un fifre, 1856.

L'Industrie en Europe, 1856.

Ce qu'on peut voir dans une rue: impressions d'un gardien de Paris,
1858.

Mmoires d'un garde de Paris, collection Meline, Leipzig, Alphonse Drr,
libraire, 1857. dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
interdite en France.

tudes sur le rgime des manufactures. Condition des ouvriers en soie,
1859.

Mathias l'humoriste, 1860.

douard Mongeron, 1860.

conomistes modernes, 1862.

Rapport sur la condition morale, intellectuelle et matrielle des
ouvriers qui vivent de l'industrie du coton, 1862.

Rapport sur la condition morale, intellectuelle et matrielle des
ouvriers qui vivent de l'industrie de la laine, 1865.

Fourchambault et Commentry: rapport sur la condition morale
intellectuelle et matrielle des ouvriers qui vivent de l'industrie du
fer, 1868.

Splendeurs et infortunes de Narcisse Mistigris, 1874.

Le Fer et la houille, suivis du Canon Krupp et du Familistre de Guise,
1874.





































End of Project Gutenberg's Le dernier des commis voyageurs., by Louis Reybaud

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written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
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redistribution.



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To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

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any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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