The Project Gutenberg EBook of Le Dragon Imprial, by Judith Gautier-Mends

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Title: Le Dragon Imprial

Author: Judith Gautier-Mends

Release Date: September 20, 2014 [EBook #46907]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DRAGON IMPRIAL ***




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LE DRAGON IMPRIAL

PAR

JUDITH MENDS


PARIS

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

PASSAGE CHOISEUL, 47

M. DCCC. LXIX




CHAPITRE PREMIER

TA-KIANG SE RVOLTE CONTRE LA TERRE


            Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme
            prend la forme d'un dragon qui suit
            humblement les pas de son matre, cet
            homme tiendra un jour dans sa main la
            poigne de jade du sceptre imprial.

            Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour
            rvler le miracle qu'ont vu les yeux; car
            la destine serait renverse et une nue
            de malheurs descendrait du ciel.


C'tait dans le grand champ de Chi-Tse-Po,  trente lis de Pey-Tsin.
Le vent de la dixime lune effeuillait les arbres, les arbres peu
nombreux, car il n'y avait qu'un orme dans ce champ,  ct d'un
cannellier.

Vers l'orient s'levaient les dix tages retrousss d'une pagode au
del de laquelle apparaissait une pagode encore, plus vague et plus
lointaine. C'tait tout; l'oeil pouvait s'emplir d'espace et arriver
sans halte  la ligne vaporeuse et rose de l'horizon.

Sous le cannellier un homme tait assis, riant  la lumire qui
blanchissait la plaine d'un bout  l'autre, sans intervalle ni
hsitation, et parfois grelottant un peu malgr les trois robes
somptueuses dont il tait vtu; car le soleil des jours d'automne
rchauffe beaucoup moins qu'il n'claire, et les premires froidures
sont les plus sensibles au corps, comme le premier reproche d'un ami
glace le coeur plus douloureusement.

Cet homme, jeune encore et d'agrable mine, tait singularis au plus
haut point par l'extrme mobilit de ses traits qui ne laissaient
aucun sentiment inexprim, se tendant, se ridant, s'allongeant
ou s'panouissant sous les diverses influences d'un esprit sans
doute trs-prompt; ses petits yeux, que tour  tour couvraient et
dcouvraient des paupires clignotantes, roulaient avec tant de vitesse
tant de penses joyeuses, malignes ou bizarres, qu'ils faisaient songer
par leur palpitant clat au miroitement du soleil sur l'eau; et sa
bouche bien faite, toujours entr'ouverte par quelque sourire, laissait
voir deux ranges de jolies dents blanches, gaies de luire au grand
jour et de mler leurs paillettes claires aux tincelles du regard.
Tout cet tre tait dlicat, fluet; on pressentait des dextrits
infinies dans la frle lgance de ses membres; il devait monter aux
arbres comme un singe et franchir les rivires comme un chat sauvage;
ses petites mains troites, un peu maigres, aux ongles plus longs
que les doigts, taient certainement capables de tisser des toiles
d'araignes ou de broder une pice de vers sur la corolle d'une fleur
de pcher.

Comme lui-mme, ses vtements taient clairs, paillets, vivaces: sur
deux robes de crpe grsillant il portait un surtout en damas rostre
qu'ourlait une haute bordure de fleurs d'argent et que serraient  la
taille les enlacements d'une charpe frange d'o pendait un petit
encrier de voyage  ct d'un rouleau de papier jaune; un grand collet
de velours tram d'argent lui couvrait les paules, et, sur sa calotte
de soie violette, qu'ornait une mince plume verte, le bouton de rubis
des lettrs de premire classe rougeoyait firement comme la crte d'un
jeune coq.

Quant  ses noms, qu'il devait  son bon got, car le fait de son
existence tait la seule chose par laquelle il ft induit  croire
qu'il avait probablement eu des parents, ils se composaient de trois
syllabes aimables qui faisaient le bruit d'une petite pice d'argent
remue dans un plat de cuivre, et son mtier, si l'on peut dire que
Ko-Li-Tsin et un mtier en effet, tait celui des gens qui n'en
pratiquent point d'autre que de causer agrablement  tout propos et
d'improviser des pomes chaque fois qu'un sujet favorable se prsente
 leur esprit. Son enfance avait jou dans les rues d'un village,
profitant sans ennui des leons d'un vieux lettr charitable, qui,
dans de longues promenades, lui empruntait de la gaiet et lui donnait
de la science; sa jeunesse rieuse, aventureuse, rarement besogneuse
grce aux libralits des personnes, innombrables dans ce temps, qui
aimaient la posie, courait de ville en ville, de province en province,
au gr de cent dsirs futiles. Pourquoi se trouvait-il  cette heure
dans la solitude mlancolique des campagnes? Pour l'amour d'une jeune
fille qu'il n'avait jamais vue. Un jour (quelques lunes avaient cr
et dcru depuis ce jour) Ko-Li-Tsin, qui rsidait alors  Chen-Si,
fut pri  dner, avec plusieurs personnes de distinction, chez le
mandarin gouverneur de la ville. Celui-ci, vers la fin du repas,
dcouvrit  ses convives qu'il tait dans le dessein de donner sa fille
unique en mariage  quelque pote trs-savant, ce pote ft-il pauvre
comme un prtre de Fo et et-il les cheveux rouges comme un mchant
Y-Tiun. Aprs avoir vant les grces et les vertus de son enfant non
sans vider un grand nombre de tasses, l'aimable gouverneur dclara
mme que celui d'entre les jeunes hommes ses htes, qui, en l'espace
de huit lunes, composerait le plus beau pome sur un noble sujet de
philosophie ou de politique, deviendrait certainement son gendre
et, par suite, s'lverait, sous sa protection, aux postes les plus
envis. Ko-Li-Tsin, en rentrant chez lui, s'tait immdiatement mis
en devoir d'assembler des rhythmes et des consonnances; mais, au lieu
de chanter les gloires d'un empereur ou d'claircir quelque obscure
question de morale, il dpeignit dans ses vers le charme des nattes
noires mles de perles, des sourcils fins comme des traits de pinceau
et du sourire timide et doux que ne pouvait manquer d'avoir la fille
du mandarin. Les jours suivants, Ko-Li-Tsin ne russit pas mieux 
diriger son inspiration dans la voie indique. Qu'tait-ce donc qui le
rendait distrait  ce point? Ce pouvaient tre les mille bruits et les
aspects de la rue joyeuse qui s'agitait sous ses fentres. Il espra
que dans le calme des champs son esprit serait plus rflchi et plus
srieux, et, tirant de sa bibliothque les Annales historiques, avec
les livres des philosophes, il se rfugia dans le pays de Chi-Tse-Po.
L, s'abritant, la nuit, dans une cabane solitaire, et, le jour,
errant au soleil dans la belle plaine immense, il entreprit rsolument
la tche prescrite. Hlas! les grands pis souples et les bls de
riz entr'ouverts, et les marguerites toilant l'herbe lui fournirent
trop de comparaisons neuves et charmantes avec la future pouse qu'il
entrevoyait en rve pour qu'il pt composer le moindre quatrain
philosophique ou historique. Soixante jours s'coulrent. Cependant il
ne perdit point courage. Chaque matin il s'veillait avec la conviction
intime qu'il pourrait, le soir, rciter aux toiles son pome achev.
Et voil par quelle suite de circonstances Ko-Li-Tsin grelottait au
soleil, le premier jour de la dixime lune, dans le champ dsert de
Chi-Tse-Po, sous un cannellier.

A quelques pas de lui, sous l'orme, un laboureur bchait; il ne sentait
certainement pas ce premier souffle de l'hiver qui faisait frissonner
Ko-Li-Tsin, et, par instants, il essuyait du revers de sa manche son
visage en sueur; car bien des fois dj sa bche s'tait enfonce sous
la pression de son pied pour ressortir brillante de la terre noire et
humide.

Ce paysan, g de vingt ans  peine, tait d'un aspect farouche: fort
et hautain, il avait l'air d'un cdre; son front ressemblait  la lune
sinistre d'un ciel d'orage; ses longs sourcils obscurs s'abaissaient
comme des nuages pleins de temptes; de tyranniques puissances
roulaient dans ses yeux sombres, et ses lvres, souvent ensanglantes
par des dents furieuses, tmoignaient des penses froces qui mordaient
son coeur. Cependant il tait beau comme un dieu, bien qu'il ft
terrible comme un tigre brusquement apparu au dtour d'un chemin.

Il avait pour tout costume une courte chemise en coton bleu sur un
pantalon de mme toffe, un chapeau de paille claire, retrouss comme
le toit d'un pavillon, et,  ses pieds nus, des souliers  larges
semelles; mais ces vtements vulgaires, tout dors par le soleil,
taient splendides et paraient le jeune laboureur tout autant que
l'aurait pu faire la robe de brocart jaune, traverse de dragons
d'argent, que porte dans la Ville Rouge l'blouissant Fils du Ciel.

Depuis quelques instants il bchait avec rage, fouillant, tranchant,
dchirant le sol pierreux. Cette furie dplut au lettr Ko-Li-Tsin qui
attendait patiemment sous son arbre une pense philosophique propre 
tre mise en vers de sept caractres.

--Laboureur, demanda-t-il, comment te nommes-tu?

--Ta-Kiang, rpondit le jeune homme d'une voix rude et sans interrompre
sa violente besogne.

--Eh bien! Ta-Kiang, dit Ko-Li-Tsin, je te conseille de ne pas mettre
autant de colre dans ton travail.

Puis il rva un instant en comptant sur ses doigts et, fidle
 sa coutume invtre d'appuyer ses moindres discours par des
improvisations potiques, il ajouta, parlant en vers:

            O jeune laboureur qui maltraites la terre,
            si la terre a de la rancune, elle te
            donnera d'affreux pis contrefaits,

            Et tes bls de riz, au lieu de sourire
            coquettement, seront semblables  des
            bouches dentes;

            Si bien que les potes, en qute de
            comparaisons gracieuses, se trouveront
            singulirement dsorients.

            Cesse donc,  jeune laboureur, de
            brutaliser la terre bienfaisante.

--La terre! Je la hais, dit Ta-Kiang en mordant sa bouche. Tu penses
que je la creuse afin de me nourrir? Tu te trompes. Je la frappe comme
je frapperais un ennemi esclave sous mon talon. Ce sont des blessures
que je lui inflige avec ce fer, et, si elle pouvait prendre un corps,
comme je dvorerais sa chair et comme je boirais son sang avec dlices!

--Eh! qu'as-tu donc, qu'as-tu donc? dit Ko-Li-Tsin. Il faut se rsigner
au sort que le ciel nous a fait. Vois, je suis pote, est-ce que je me
plains?

En ce moment Ta-Kiang heurta un caillou de sa bche avec un tel
courroux qu'elle se brisa dans un ptillement d'tincelles.

--Tant mieux! cria-t-il. Ah! terre dteste, je me suis trop souvent
courb vers ta face triste et noire; je respire depuis trop longtemps
le parfum malsain des plaies que je te fais; c'est assez. Tu me
reprendras un jour, terre vorace; alors tu me rongeras et tu me
dtruiras; mais jusqu' ce jour du moins tu ne me verras plus, car je
veux tourner dsormais mon visage vers le ciel salutaire, vers le grand
ciel salutaire et lumineux!

Ta-Kiang se dressa firement et, croisant ses bras sur sa poitrine, il
se mit  marcher avec agitation.

--Prends garde! s'cria Ko-Li-Tsin en riant de tout son coeur; prends
garde au mauvais gnie qui te conseille la rvolte! car, un, deux,
trois, quatre, ajouta-t-il en comptant sur ses doigts:

            Les mchants Y-Tiuns nous montrent
            souvent du doigt un diamant qui scintille
            sous le soleil au fond d'un prcipice;

            Nous descendons pleins de joie et
            ddaignant les piqres des ronces, mais le
            soleil se cache, et  la place du diamant
            il n'y a plus qu'un caillou humide.

            Honteux et tristes nous remontons
            pniblement; les mauvais Gnies, pendant
            notre absence, ont mis le feu  notre
            maison et drob notre sac d'argent.

Le pote cessa tout  coup de parler et jeta sa main sur sa bouche
comme pour intercepter un cri. Ta-Kiang venait de passer devant lui,
et, au soleil, l'ombre du laboureur s'tait dforme: ce n'tait
plus le reflet d'un tre humain qui se dessinait bleutre sur la
terre grise, mais c'tait le reflet gigantesque d'un dragon ail. Or
Ko-Li-Tsin n'ignorait pas que si l'ombre d'un homme prend la forme
d'un dragon qui suit humblement les pas de son matre, cet homme
tiendra un jour dans sa main la poigne de jade du sceptre imprial.
Le pote fut donc sur le point de pousser un grand cri de surprise,
mais il le retint sagement, parce qu'il savait aussi que nulle bouche
ne doit s'ouvrir pour rvler le miracle qu'ont vu les yeux; car la
destine serait renverse et une nue de malheurs descendrait du ciel.

Ta-Kiang continuait de marcher, levant vers le ciel un front superbe.

--Frre, dit Ko-Li-Tsin encore stupide d'tonnement, tu auras raison de
faire ce que tu te proposes. Pardonne-moi si j'ai ri tout  l'heure; je
n'avais pas vu ton front.

--Adieu donc, dit Ta-Kiang.

Et il s'loigna  grands pas.

Non loin de l, dans un pli  peu prs insensible du terrain, reluisait
un petit lac qui semblait d'acier bleu; toile de nnuphars, encadr
de bambous souples qui se penchaient gracieusement au moindre souffle,
il disparaissait presque tout entier sous des entrelacements de minces
lattes et sous des parasols de larges feuilles envahissantes, de sorte
que le ciel y trouvait  peine une petite place pour se mirer.

Ses cheveux mls aux feuilles et ses petits pieds nus chausss
d'herbes humides, une jeune fille trempait dans l'eau des tiges de
bambou qu'elle venait de cueillir et les rangeait ensuite dans une
corbeille, tout en chantant un joli chant rapide.

C'tait une enfant de quinze ans, toute charmante, un peu farouche;
son tendre front avait la douceur du premier croissant de la lune, et
sa bouche fleurissait plus dlicieusement qu'une petite rose pleine de
soleil; mais ses grands yeux noirs, sous leurs longs cils brillants,
avaient cette expression hardie et sauvage qui tonne dans les yeux
d'une hirondelle que l'on vient de prendre.

Son costume de paysanne ne manquait pas de quelque recherche. Sur un
large pantalon couleur d'orange, elle portait une robe de lin violet
orne  profusion de mille broderies; et quelquefois, coquette, elle
interrompait son travail pour aller cueillir une fleur rose ou bleue
qu'elle piquait dans ses longues nattes en penchant son visage vers
l'eau.

Tout  coup elle tressaillit; la tte renverse en arrire, elle
prtait l'oreille  un son lointain.

--Comme je reconnais vite le bruit de ses pas! dit-elle. Je vais aller
au-devant de lui.

Cependant elle ne bougea point.

--Cet empressement serait peu convenable; il vaut mieux que je feigne
de ne pas l'avoir entendu venir.

Et, rougissante, elle continua son travail et sa chanson.

Ta-Kiang apparut bientt. crasant les bambous sous la fermet de ses
pas, il s'approcha de la jeune tille qui tournait vers lui un visage
plein de sourires.

--Voici Ta-Kiang, dit-elle, qui a laiss sa bche pour venir un instant
rire avec Yo-Men-Li, sa fiance, prs du petit lac des bambous.

--J'ai, en effet, laiss ma bche, rpondit Ta-Kiang, mais c'est pour
ne plus la reprendre; je suis venu voir ma fiance, mais c'est afin de
lui dire que je vais partir pour toujours.

--Partir! rpta Yo-Men-Li avec surprise et comme prononant une parole
dont le sens lui aurait t inconnu.

--Oui, affirma Ta-Kiang.

--Pourquoi essayes-tu de me faire peur? dit-elle avec un sourire
indcis. Il ne se peut pas que tu penses srieusement  quitter ta
fiance.

--Ma fiance prendra un autre laboureur pour poux, et son coeur
m'oubliera quand ses yeux auront cess de me voir.

--C'est donc vrai! cria-t-elle; et des larmes soudaines obscurcirent
ses yeux. Tu t'en vas, tu me laisses, et mchant, tu me conseilles de
choisir un autre fianc! Ah! crois-tu que jamais je puisse....

Yo-Men-Li s'interrompit brusquement; son visage prit une expression
d'pouvante admirative, et ses larmes, en un instant, se schrent; car
elle venait d'apercevoir dans le lac clair le reflet net d'un dragon
ail, et, tout aussi bien que le pote Ko-Li-Tsin, elle savait que si
l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les
pas de son matre, cet homme tiendra un jour dans sa main la poigne de
jade du sceptre imprial.

--Pars, pars, dit-elle alors, tandis qu'une fire joie gonflait son
coeur douloureux. Tu seras riche, tu seras glorieux, et Yo-Men-Li,
abandonne, se rjouira solitairement de ton bonheur.

--Adieu donc, jeune fille, dit Ta-Kiang. Et il se dirigea rapidement
vers sa cabane. Large et basse, sous son vieux toit en paille de
bambou, la cabane sordide, entoure d'une palissade o schaient
quelques linges pendus, se montra bientt  lui dans un coin fauch du
champ.

Il poussa la porte et entra. La nuit se faisait dj entre les quatre
murs de terre de la triste demeure car elle n'avait qu'une seule
fentre aux carreaux de corne jadis diaphanes, maintenant paissis de
poussire. Avec Ta-Kiang entra un peu de jour: un vieil homme, jaune
et us, frottait une faux d'un caillou dur; une femme, plus vieille,
faisait cuire du riz pour le repas du soir devant un petit feu de
racines chiche et fumeux.

--Parents vnrs, dit Ta-Kiang, j'ai form une rsolution: je
quitterai ce soir le champ de Chi-Tse-Po, parce que je veux conqurir
la richesse et la renomme afin de soulager et de consoler votre
vieillesse.

Il se tut, prvoyant des colres et des rsistances; mais sa grande
ombre miraculeuse s'talait sur le sol dans l'angle clair que
produisait l'entre-billement de la porte.

--J'approuve la rsolution que t'inspire Kouan-Chi-In elle-mme! bgaya
le vieux pre dont un grand frisson secoua les membres tremblants.

--Pars, lve-toi, triomphe et mprise tes parents inutiles! dit la
mre qui sentait son coeur battre d'pouvante et d'orgueil.

Tous deux taient tombs  genoux.

--Que faites-vous? demanda Ta-Kiang surpris de les voir en cette
posture.

--J'ai laiss choir, dit le pre, le caillou dont j'aiguise ma faux.

La mre dit:

--Je cherche une pice de cuivre qui s'est chappe de mes doigts dans
la cendre.

Et si les deux vieillards mentaient ainsi, c'est qu'ils connaissaient,
comme le pote Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li la vannire, ces paroles d'un
sage ancien: Nulle bouche ne doit rvler le miracle qu'ont vu
les yeux, car la destine serait renverse et une nue de malheurs
descendrait du ciel.

Trois heures plus tard, comme le soir tombait, le laboureur Ta-Kiang
quitta pour toujours la cabane situe dans un coin fauch du grand
champ de Chi-Tse-Po, et, mont sur un lourd cheval qui tranait
d'ordinaire la charrette o s'entassent les gerbes de bl de riz, il
commena de marcher dans la plaine, vers l'horizon.

O allait-il? o tendait son lan? il n'aurait pas pu le dire. La
cataracte ignore dans quel gouffre elle se prcipite; la flche
imptueuse ne sait pas quel coeur elle va percer. Mais il sentait
que la dtente irrsistible dont il tait lanc le dcochait vers
un but certain et que sa volont s'adaptait  la destine. Or, son
dsir, indfini encore, tait immense. Ses vieux parents, sa cabane,
Yo-Men-Li, qu'tait-ce que cela? Le pass, l'oubli, la fume d'un
feu teint; il voyait s'allumer l'avenir. D'ailleurs, fatal, il ne
concevait ni esprance ni joie, ayant la certitude et l'orgueil.
Avant l'entreprise il jouissait du succs. Ses grandeurs taient en
lui, virtuelles. Des batailles futures se tordaient, furieuses, dans
le champ de sa pense; il sentait dj sur sa tte comme un poids de
couronne, et ses mains tenaient un grand faisceau de puissances et de
victoires.

Cependant il traversait solitairement le champ de Chi-Tse-Po sur un
vieux cheval las,  la tte humble, au pas boiteux.

La nuit tait venue. Une dernire lueur s'teignait du ct de
l'occident. La plaine semblait une mer obscure et immobile.

Ta-Kiang, dans l'ombre, dvia du chemin o il s'tait engag. Lorsque
les Pou-Sahs vous garent, pensa-t-il, ils vous mettent dans la bonne
route. Mais son cheval marchait avec peine dans les terres frachement
remues et buttait  chaque pas. Le voyageur tourna la tte avec
l'esprance d'apercevoir un sentier; il vit dans les tnbres deux
personnes  cheval qui s'avanaient vers lui.

--Qui vient l? cria-t-il en faisant halte.

--Frre, dit une voix qui tait celle de Ko-Li-Tsin, je t'aime,
permets-moi de m'associer  ta fortune. Un esprit ingnieux et un
dvouement attentif ne sont pas des compagnons inutiles.

--Je t'accepte pour serviteur, rpondit Ta-Kiang d'un ton hautain.

--O toi dont je ne suis plus la fiance, dit une voix de femme, veux-tu
que je te suive comme une servante? Si tu me repousses, je vais
subitement mourir, pareille  une plante saisie par la gele.

--Pauvre petite, emmne-la, insinua le pote.

Mais Ta-Kiang dit avec rudesse:

--Je n'ai pas besoin qu'une femme me suive.

--Une femme! s'cria Yo-Men-Li en rsistant aux larmes qui lui
montaient aux yeux. J'ai revtu les habits de mon jeune frre et j'ai
pris un coeur d'homme en mme temps que ce costume d'homme. S'il faut
du courage pour te servir, j'en aurai plus qu'un guerrier; s'il faut
de l'adresse et de la ruse, je serai plus adroite qu'un voleur et plus
ruse qu'un juge; s'il faut mourir, je mourrai, et, morte, s'il faut
revenir des pays d'en haut pour te servir encore, sois tranquille, j'en
reviendrai.

Yo-Men-Li parlait d'un ton ferme. Ta-Kiang songea qu'une femme hardie
peut accomplir de grands travaux.

--Si tu le veux, sois ma servante, dit-il en poussant son cheval en
avant.

--Attends, dit Ko-Li-Tsin, j'ai encore quelques mots  te dire.

--Parle, mais hte-toi.

--Oh! dit le pote, je serai bref. Il y a quelques lunes, pendant mon
sjour dans la ville de Tong-Tchou, qui est certainement une ville
remarquable par la beaut de ses pagodes et la laideur de ses bonzes,
il y a quelques lunes, donc, je fis la connaissance d'une trs-jeune
veuve que je n'hsiterais pas  proclamer la plus jolie des femmes si
je ne connaissais pas Yo-Men-Li, ta servante, et si le gouverneur de
Chen-Si n'avait pas une fille destine  devenir l'pouse du lettr
Ko-Li-Tsin ds qu'il aura trouv une pense philosophique propre  tre
mise en vers de sept caractres.

--Abrge, dit Ta-Kiang.

--C'est ce que je fais. J'eus le bonheur de rendre  l'poux dfunt
de cette aimable personne un signal service, un service d'ami, en
consolant sa femme de la perte douloureuse qu'elle avait faite.
Je la consolai, dis-je, en d'aimables entretiens gays par les
improvisations rjouissantes que m'inspire communment mon naturel
enjou.

Ta-Kiang fit un geste d'impatience, mais le pote n'y prit point garde.

--Un, deux, trois, quatre, dit-il en comptant sur ses doigts.

            Un matin une jeune pivoine crut qu'il
            fallait mourir parce que la lune s'tait
            teinte;

            Mais le soleil joyeux vint rire au-dessus
            d'elle, et la jeune pivoine, oublieuse de
            la lune, s'panouit avec tendresse.

--Je me lasse, dit Ta-Kiang.

--D'couter les vers que j'improvise? Cela ne saurait tre. Enfin,
reconnaissante d'avoir retrouv en ma compagnie ses sourires
d'autrefois, la jeune veuve voulut, quand je partis, me donner en
souvenir d'elle une large ceinture pleine de liangs d'or. Je me
dfendis d'abord d'accepter, objectant que la joie d'avoir oblig une
si gracieuse femme me rcompensait au del de mes mrites; mais elle
insista de telle faon que, dans la crainte de lui dplaire, je dus
recevoir son prsent.

--Achveras-tu? cria Ta-Kiang.

--Je n'ai pas tir un seul liang de cette ceinture, continua
Ko-Li-Tsin; ne la refuse pas, car l'argent est utile pour voyager au
loin.

--Tu pouvais m'pargner le rcit, dit Ta-Kiang en acceptant la ceinture.

Yo-Men-Li, timidement, reprit la parole.

--Je ne possde qu'une bien faible somme, murmura-t-elle. Depuis
longtemps je l'amassais; elle tait destine  acheter mes habits de
noces; mais maintenant je ne me marie plus. Si Ta-Kiang daigne la
recevoir des mains de sa servante, Yo-Men-Li sera trs-heureuse.

Elle versa une petite poigne d'or dans la main de celui qui avait t
son fianc. Ta-Kiang cria:

--Partons!

Les trois aventuriers se mirent en marche. Ils se dirigrent
silencieusement vers une colline lointaine au del de laquelle passe
la route qui conduit  Pey-Tsin. La lune, large et claire, montait 
l'horizon. Derrire Ta-Kiang, l'ombre dmesure d'un dragon s'tendait
d'un bout  l'autre de la plaine, comme si elle avait voulu embrasser
le monde de ses grandes ailes ployes.




CHAPITRE II

PEY-TSIN


            Un voyageur traversait une grande
            plaine non loin du Fleuve Blanc, et
            c'tait  l'heure o la lune s'allume
            mlancoliquement dans le crpuscule du
            soir, et il vit une grande lueur du ct
            de l'orient.

            Oh! oh! se dit-il, voici un pays trange,
            un pays certainement plus trange que tous
            les pays o j'ai voyag jusqu' ce jour;
            car, ici, c'est  l'orient que le soleil
            se couche.

            Et s'adressant  un homme qui harcelait
            d'un aiguillon de bambou un troupeau de
            buffles noirs: Quel est donc ce pays,
            dit-il, o le soleil se couche du ct de
            l'orient?

            --Sou-Tong-Po lui-mme n'a jamais vu de
            pays o le soleil se couche du ct de
            l'orient, et ce que tu prends pour le
            coucher miraculeux d'un astre, c'est la
            splendeur de Pey-Tsin, dit le ptre.


De coteau en coteau, de valle en valle, le voyage fut long. Le soleil
se leva, se coucha, se leva. Point d'auberge sur la route; on mangeait
 cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec
ses penses; Yo-Men-Li, extnue, montrait des sourires et cachait des
larmes; Ko-Li-Tsin lui-mme parlait peu. Ils atteignirent pniblement
la plaine sablonneuse qui environne Pey-Tsin, plaine monotone et
interminable, o l'oeil ne rencontre rien pour se poser, et palpite,
bloui et las, comme un oiseau sur l'Ocan. Enfin, tandis que le soir
tombait pour la troisime fois depuis leur dpart, ils aperurent
une gigantesque muraille qui fermait l'horizon, noire  sa base,
blouissante  son fate. C'tait le premier rempart de la Capitale du
Nord. Haut, crnel, tnbreux sur le ciel, il barrait la route aux
flammes du soleil qui se couchait derrire la ville; mais les rayons
triomphants dbordaient le mur sombre, et de chaque crneau ruisselait
un incendie.

Long d'un foss pareil  un fleuve, flanqu de lourdes tours carres
qui s'avancent jusqu'au milieu de l'eau, le rempart quadrangulaire
qui cerne Pey-Tsin de sa fiert puissante projette de loin en loin un
bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d'une
longue galerie vote et dont la plate-forme s'exhausse d'un pavillon
de bois rouge o des soldats attentifs veillent perptuellement sur
deux terrasses superposes, derrire des canons en bronze vert, pareils
 des dragons bants.

Les trois voyageurs, depuis longtemps pis,  travers les balustrades
 jour des terrasses, par les yeux perants de la mfiance vigilante,
choisirent pour entrer dans la ville la galerie centrale du bastion qui
faisait face  leur arrive. C'tait celle qu'on nomme la Porte du Sud
ou la Porte Sacre.

--Arrtez! cria une sentinelle.

Ils firent halte.

--Qui tes-vous?

Ko-Li-Tsin rpondit:

--Ta-Kiang, laboureur; Yo-Men-Li, vannier; Ko-Li-Tsin, pote. Le pote,
ajouta-t-il, c'est moi.

--D'o venez-vous?

--Du champ de Chi-Tse-Po.

--O allez-vous?

--A Pey-Tsin.

--Passez.

Les aventuriers se htrent vers une longue avenue, nomme Avenue du
Centre, qui s'ouvre au del de la Porte Sacre et traverse la Cit
Chinoise, la premire des quatre cits dont se compose la Capitale du
Nord. Ta-Kiang tait en tte. Il entra firement dans Pey-Tsin. Il
n'avait pas parl depuis trois jours. Il dressa le front, et dit:

--Il me semble que j'ai conquis cette ville.

Tout d'abord la Cit Chinoise a l'air d'tre la plaine encore; chtive,
elle contraste singulirement avec la majest de son monstrueux
rempart. Ses maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles
ternes, aux troites fentres treillages de roseaux, aux portes en
saillie, que protgent mal de minces auvents d'ardoises, se dispersent
parmi des terrains cultivs et tournent de ci de la, sans rgle, leurs
petites faades grises. L'Avenue du Centre, qui s'loigne large et
directe, semble une route  travers champs; des ornires continues
s'y approfondissent chaque jour dans un sol boueux, sous les lourdes
roues des chariots. Mais,  mesure qu'on pntre plus avant dans
la Cit, les maisons se rapprochent, s'exhaussent et s'alignent;
les faades se revtent de laque, des galeries finement dcoupes
circulent autour des fentres, et les toitures,  chaque angle, se
dcorent de dragons ou d'oiseaux fantastiques; on tait dans un
chemin, on se trouve dans une rue. Bientt apparaissent face  face
la Pagode du Ciel et celle de l'Agriculture; leurs grands jardins,
plants de cdres mornes, et ferms d'un mur bas qu'un petit foss
protge, laissent voir  travers les branches des dmes couleur d'azur,
des murs dont l'mail bleu est parsem d'toiles d'or et de hardis
escaliers d'albtre. L'Avenue du Centre, nagure monotone et traverse
 peine de quelques paysans, se colore et se peuple. Des banderoles
multicolores frissonnent, attaches  des poteaux de bois rouge. Cent
boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues,
argentes. Bruyantes et populeuses, des rues s'ouvrent sur la voie
principale et y dversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs
maisons. Ou pitine dans la boue, on se coudoie, on crie. Des groupes
de plaisants se forment  et l, crivant sur les murs des sentences
factieuses ou d'impertinentes pigrammes adresses  quelque grand
dignitaire, et la foule autour d'eux les approuve et se pme de rire.
Des deux cts de l'avenue, devant les maisons, des marchands de toute
espce ont dress des baraques afin d'y installer leurs industries;
ils vocifrent, hurlent, imitent des cris d'animaux, choquent des
tam-tams, secouent des clochettes, et font claquer des plaques de bois
pour attirer l'attention des chalands qui se pressent entre deux rangs
d'tages bariols. Des cuisiniers ambulants activent sans relche le
feu de leurs fourneaux; le riz fume, la friture grsille, et plus d'un
gourmand se brle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant
qui ne s'attendait gure  cette agression, et, roulant autour de sa
main la longue natte du patient, le renverse en arrire et lui rase le
crne avec vlocit. Des bandes de mendiants gmissent  tue-tte; une
troupe de musiciens fait un tapage assourdissant; un orateur, mont sur
une borne, s'gosille, tandis que des volailles gorges glapissent
aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands
d'eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le
dos de la foule le contenu de leurs vastes seaux. A droite,  gauche,
les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarmes
dans plus de boue et dans plus d'encombrement. Artre principale 
son tour, chacune d'elle reoit les flots tumultueux de vingt ruelles
tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands
carrefours o s'entassent des sacs de riz et de bl, des monceaux de
fruits, des montagnes de lgumes et d'immenses quartiers de viande
crue; au-dessus des victuailles, dans des cages d'osier suspendues 
des poteaux, apparaissent, hideuses, des ttes de criminels rcemment
excuts; souvent les cages sont brises, effondres, et les ttes,
retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement,
verdtres, grimaantes, effroyables. Ming-Tse a dit: Il faut des
exemples  la foule. En suivant jusqu au bout les rues transversales,
les mille pitons arriveraient aux faubourgs latraux de la Cit
Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants o des maisons rustiques
rampent misrablement dans de petits champs plants de choux et de
riz, o des enfants chtifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens
efflanqus, furetant dans des tas d'immondices, peuplent seuls des
chemins dfoncs. Mais les cohues ne se prolongent gure au del
des marchs; gens affairs ou promeneurs curieux se htent, leurs
affaires termines ou leur curiosit satisfaite, de s'engager dans
les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre
obliquement l'Avenue du Centre. Ces passages, couloirs troits, se
signalent aux passants par les odeurs ftides et la vapeur noirtre
qu'exhale leur entre obscure. Mal clair de quelques lampes qui
fument et tremblotent, enduit d'une boue glissante o sont pars des
dbris informes de tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques
inconnues, leur terrain se bossle prilleusement entre deux ranges
d'affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de
dmolitions et qui montrent encore  et l un angle sculpt ou une
ancienne dorure dshonore par cent macules. Ce sont des boutiques,
et, sous le prtexte de faire commerce d'objets d'art anciens, des
brocanteurs y entassent d'horribles vieilleries poussireuses:
porcelaines fles, pots corns, costumes dteints, pipes noircies,
bronzes bossues, fourrures manges des vers, engins de pche rompus,
bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans
poignes. Blottis, enfoncs, engloutis dans ces encombrements de viles
antiquailles, les marchands s'efforcent de ne pas touffer entirement;
au-dessus de chaque talage se dresse une vieille tte jaune, pointue,
au crne pel, aux yeux cercls d'immenses lunettes, qui clbre sans
relche d'une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique.
Mais l'pre fume des lampes chatouille si dsagrablement la gorge,
les loques dcolores qui se balancent en guise d'enseigne et semblent
des ranges de pendus, sont pleines de vermines si videntes, que le
passant le moins dlicat rsiste  l'loquence des brocanteurs et se
hte de continuer son chemin vers l'avenue du Centre, claire, bruyante,
directe, o les poumons se peuvent emplir d'air pur, les oreilles de
bruits joyeux, et o le regard embrasse tant d'aspects souriants depuis
la Porte Sacre, par laquelle on dbouche de la plaine, jusqu' la
Porte de l'Aurore, creuse dans le long mur transversal qui termine la
populaire Cit Chinoise.

La Porte de l'Aurore donne entre dans l'lgante Cit Tartare; elle
s'y ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci
vers la gauche, celui-l vers la droite, et que borde un foss du ct
oppos au rempart. En face d'elle, au del d'un petit pont construit de
pierres roses, qui s'lve de quelques marches, saute le foss, puis
s'abaisse, une alle au sol blanc, trs-large, assez peu longue, se
droule entre des palissades en bois de fer d'o dbordent agrablement
des branches tortueuses et des grappes de lianes fleuries. C'est la
promenade favorite des potes de Pey-Tsin. Lentement, un parasol
ouvert  la main, ils y marchent d'un pas mesur, balanant la tte
au vent de leur rverie, souriant  l'inspiration, et quelquefois
suivant d'un regard tendrement attentif une chaise  porteurs ferme
d'un lger rideau de soie, o l'indiscrtion des brises leur a
permis d'apercevoir un mystrieux et doux visage. L'alle s'achve
tout  coup dans un blanc carrefour pav de marbre, devant un mur
norme, face mridionale du rempart carr qui enserre la Cit Jaune;
mais ce mur ne limite pas la Cit Tartare, car la belle Route de la
Tranquillit s'loigne, en le longeant d'abord, de l'est et de l'ouest
de la place, et, de chaque ct, va rejoindre, au del du point o il
se drobe en un brusque angle droit, une avenue parallle  l'Alle
des Potes, non moins large, et prolonge interminablement. Ainsi la
ville, refoule  son centre, a deux ailes immenses: elle ressemble
 un corps sans tte qui tendrait les bras. Le quartier occidental
est triste; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu
nombreux; la grande avenue de l'Ouest n'offre elle-mme qu'un aspect
monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu'interrompent des
difices en ruines. C'est dans ce quartier que sjourne la population
mahomtane de Pey-Tsin; une mosque s'y lve, non loin de la pagode
des Piliers de l'tat, o l'on conserve, grave sur des tablettes
de jade, l'histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode
Blanche, antique monument tomb. Mais  l'orient la ville rit, moderne
et remuante. Elle n'a pas, quoique marchande, l'aspect gnralement
sordide de la Cit Chinoise. Ses maisons pavoises, aux toits luisants
de vernis, ouvrent d'clatantes boutiques sur des rues spacieuses
qui roulent continuellement une foule lgante. Dans l'Avenue de
l'Est, qui resplendit inonde de soleil, mille bannires voltigent
et s'entremlent au-dessus des maisons basses mais gracieuses; de
vifs scintillements s'allument sur les caractres d'or, d'argent et
de vermillon qui surchargent les enseignes verticales; innombrables,
des lanternes sont accroches aux angles des toits, aux saillies des
poutres, aux treillis des fentres: faites de soie, de papier, de
verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques,
carres, en forme de poissons, d'oiseaux ou de dragons, peintes,
barioles, dores, couvertes de caractres, ornes de glands et de
franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux
ds qu'un souffle trs-lger les frle. De loin en loin une porte
triomphale, rige en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit
la largeur de l'avenue; ses gracieux piliers de pierre ou de bois,
sculpts et dors, ou peints de couleurs vives, s'appuient aux faades
des maisons et portent haut les bords retrousss de sa toiture
d'meraude, tandis que, sous son arc, la houle des passants se resserre
et, au del, dborde en groupes tumultueux. De jeunes dsoeuvrs,
vtus de soie, une plume de paon  leur calotte, cachant leurs ples
visages derrire des ventails fleuris, circulent nonchalamment dans
la multitude affaire. Quelquefois ils s'arrtent devant l'ouverture
carre et encadre de bois  jour d'une boutique aux belles enseignes;
ils laissent tomber leur regard dsabus sur les flots de satins,
de brocarts et de soies qui ruissellent de l'talage, puis ils
s'loignent, indiffrents. Autour d'eux la foule se hte; les coulis,
courbs sous des fardeaux, passent rapidement en cadenant leur marche
d'un cri doux et mlancolique: A-ho! a-ho! Les chaises  porteurs se
croisent, les unes basses, troites, faites de bambous et couvertes
d'un toit flottant de coton bleu; les autres hautes, larges, en bois
de cdre, dcoupes ou peintes, et surmontes d'un dme de laque noire
incruste d'or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer
dans des brouettes qu'un homme tire au moyen d'une corde et qu'un autre
pousse par derrire, tandis qu'une voile attache  un mt diminue la
peine des conducteurs en acclrant la marche du vhicule. Quelquefois,
glorieux et superbe, s'avance un soldat  cheval; un serviteur 
pied lui fraye le chemin en criant: La, la, la! Des escamoteurs, des
jongleurs, des sorciers se dmnent et prorent entours de badauds
rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d'une maison
une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des
boutiques de marchands de dners, de jeunes hommes mangent et boivent
sous des treillis de bois rose; ils chantent, babillent, improvisent
des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec
eux assaut d'ingnieuses reparties.  et l des coulis et des porteurs
de chaises, accroupis, jouent aux ds,  la mourre, aux checs;
quelques oisifs observent les coups d'un air grave en fumant une petite
pipe troite. Tout  coup des gens  cheval arrivent au galop: ce sont
les avant-coureurs d'un cortge officiel; les jeux sont renverss, la
cohue, refoule brusquement, envahit les boutiques ou se rpand dans
les rues voisines. Dans la troue apparaissent bientt des musiciens
aux costumes bariols, qui font gmir des gongs, siffler des fltes et
grincer des cymbales; derrire eux, firement portes par de jeunes
serviteurs, se dploient des bannires rouges ou vertes, dcoupes
en forme de dragons ou d'animaux symboliques, alourdies d'normes
caractres rvlant les noms et les titres du grand personnage qui
s'avance; puis viennent des soldats tout arms, des bourreaux levant
des fouets et tirant de lourdes chanes, des serviteurs ploys sous
le faix d'un coffre o s'entassent de somptueux costumes et agitant
continuellement de petits encensoirs de bronze; un homme splendidement
vtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la
dimension indiquent le rang du mandarin qui le possde; enfin s'avance
le mandarin lui-mme, balanc, plus haut que toutes les ttes, dans un
large fauteuil dor, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle
argente que fixe au-dessus de lui un manche d'ivoire enfonc dans
le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers dcors du globule blanc
termine le cortge, et brusquement la foule se referme pendant que le
mandarin continue sa route vers le Tribunal des Rites situ, dans la
partie septentrionale de l'Avenue de l'Est,  ct du temple des Mille
Lamas et en face de la pagode de Kon-Fou-Ts, ou vers l'une des hautes
portes qui donnent entre dans l'auguste Cit Jaune.

Au del de ces portes, plus de foule, plus de tumulte; quelques graves
bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs ttes entirement
rases, laissant traner leurs longues robes noires, et cachant leurs
mains dans de grandes manches flottantes; de hautains lamas, au front
inspir, aux yeux exalts par un rve, d'illustres fonctionnaires dans
de somptueuses chaises  porteurs, se dirigent vers les pagodes o ils
ont coutume de faire leurs dvotions; plus rarement passe un lettr
de haut grade qui se fait conduire, accompagn d'un nombreux cortge,
au Palais sacr des rudits, qu'on nomme Ren-Lin-Ue. Aucune maison
vulgaire, aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues,
paves de granit, de la Cit Jaune; immense, claire, calme, avec ses
innombrables temples de marbre, qu'entourent des bois mystrieux, ses
fiers palais cerns de blanches galeries, et ses parcs o luisent des
tangs mornes, elle se droule somptueusement. De toutes parts mille
splendeurs clatent. Au-dessus d'une fort de cdres noirs et de saules
au feuillage clair s'tagent la grande Pagode des Anctres Impriaux,
o le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mnes glorieux, et l'Autel
de la Terre et des Champs, kiosque norme, espace d'innombrables
colonnettes d'albtre incrust d'mail bleu et renfle une toiture
lgre, forme de lames d'argent qui brillent comme des ails de
cigogne. Imposante et prcde d'un vaste escalier de marbre gris,
s'lve la Maison de Justice. La pagode illustre o les fils et frres
de l'empereur subissent les preuves littraires s'enorgueillit de deux
pavillons magnifiques; le long de leurs murs, autour de leurs piliers,
sous leurs arceaux de bois sculpt, peint ou dor, rampent, grimacent,
combattent de fantastiques animaux aux gueules bantes, aux croupes
hrisses, aux minces cous tortueux, et sur le fate aigu et argent de
l'un des pavillons s'rige dmesurment le terrible dragon imprial.
Vaste et dsert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses
arbres centenaires, o montent les fracheurs des grands ruisseaux
tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yoen-Fi est petite,
mais glorieuse; elle voit chaque anne l'pouse auguste du Fils du Ciel
offrir des sacrifices  l'ingnieuse femme qui dcouvrit le ver  soie.
Succession interminable de btiments carrs et de cours spacieuses, un
couvent bouddhique,  son centre, dresse un superbe difice de marbre
blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d'une majestueuse
colonnade circulaire o, dans les intervalles des piliers, de petites
chapelles contiennent des statues dores de divinits  cent bras ou
 ttes d'animaux. Enfin Kouan-Min-Ti, la pagode impriale, situe
dans la partie mridionale de la Cit Jaune, apparat triomphalement,
au milieu d'un grand parc solitaire. Deux kiosques lgers surmontent
sa noble porte; entre mille branches enlaces, tincellent la laque
rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures o tinte
une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptes
disparaissent presque entirement sous les lanternes multicolores qui
s'y accrochent et sous les illustres tendards de soie tisse d'argent
qui enveloppent tout l'difice de frissons lumineux. Mais la plus
pompeuse gloire de la Cit Jaune est la verte colline artificielle
qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent; 
chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre prcieuse
qui termine une calotte de satin; et rien n'est plus charmant que les
labyrinthes fleuris et les enchevtrements de petites routes ombreuses
qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. A chaque
pas les promeneurs font s'envoler des faisans d'or et des pigeons aux
ailes roses, ou s'enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau,
puis, curieusement, s'arrte. De tous cts se groupent de petits
rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent
des ponts de marbre sculpt, qui sautent par-dessus des cascades. De
minces filets d'eau circulent sous la mousse; des violettes et des
pervenches se rpandent dans l'herbe humide; des touffes d'hydranges,
de citronelles et de lilas blancs prennent d'assaut les vieux cdres
obscurs; souvent, par une troue du feuillage, on aperoit au fond
d'un pavillon entr'ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et
quelquefois apparat, enchan sur un roc, un aigle noir, fier et
farouche, qu'entourent de narquoises et audacieuses chvres aux cornes
d'argent. De loin en loin des bosquets parfums se votent, et l'on
peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des siges
de porcelaine, sous une pluie de camlias et de jasmins, au milieu des
chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais les
plus indolents promeneurs ne s'arrtent que peu de moments, tant ils
ont hte d'atteindre le fate des mamelons; car de l le regard bloui
embrasse Pey-Tsin dans sa totalit magnifique.

norme, et faisant songer  un coffre de laque, unique en apparence,
mais quadruple en effet, Pey-Tsin enferme quatre villes entre les
fosss de son rempart extrieur. Au centre, derrire des murailles en
briques sanglantes, se cache la Cit Rouge; c'est le Coeur du Monde,
l'Enceinte sacre, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toute part
la Cit Jaune l'enveloppe. Puis se droule la Cit Tartare, qu'un
grand mur fortifi spare de la Cit Chinoise, compartiment extrme de
l'immense coffre.

Au pied de la Montagne de Charbon, la Ville Rouge est cerne d'un
large canal; et l'eau limpide qui reflte la rigidit des murailles
semble prolonger jusqu'au coeur de la terre le voile impntrable pos
entre l'impriale splendeur et l'admiration vulgaire. Mais du haut de
l'minence on dcouvre, pareille au vaste dos d'un lphant blanc, la
claire coupole de marbre du palais principal; les mille toits dors qui
l'entourent sont semblables  de grands boucliers levs vers le ciel,
et l'on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt
cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d'un soldat au
costume superbe, au casque flamboyant.

Autour de l'Enceinte Sacre se rpandent et scintillent les monuments
de la Cit Jaune; les pagodes lvent leurs triples toits azurs et
tordent les spirales de leurs colonnes d'albtre; partout des globes
d'or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches  jour et des
flches claires percent le feuillage des cdres noirs; des tours, des
pavillons, des portiques et des kiosques s'tagent; au milieu d'eux
reluit la Mer du Centre, grand lac limpide qui frissonne entre des
saules penchs, et d'une le verdoyante de robiniers et d'ifs s'lance
un pont de marbre sculpt; vu d'en haut, il semble un ruisseau de lait
qui coulerait dans l'air.

Plus loin, c'est la Cit Tartare avec ses rues chamarres et
fourmillantes, ses toits brillants, ses dmes couleur d'meraude et ses
gracieuses porte triomphales. A l'est, la grosse tour du Gong, pareille
 un gant, se dresse au-dessus des murailles; au nord, prs de la
pagode de Kouen-Chi-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphas
bleus, de bambous  aigrettes, de nlumbos roses, et, plus haut, prs
du rempart extrieur, entre des monuments somptueux, s'tend la Mer
du Nord;  l'ouest, au-dessus des pagodes et des palais dchus, monte
l'Observatoire de Kan-Si; du sommet de la tour carre o les lettrs
se runirent jadis pour admirer les astres, des instruments et des
machines astronomiques, depuis longtemps ddaigns, tendent vers le
ciel leurs grands bras extravagants; au sud enfin s'lve le pavillon 
sept tages de la Porte de l'Aurore.

Plus loin encore rampe la Cit Chinoise, dont les toits bas semblent
une troupe de tortues; leur monotone ondulation n'est dpasse de loin
en loin que par la potence peinte en rouge d'une balanoire publique
ou par quelqu'une de ces minces tours  dix tages destines, par leur
poids immobile,  fixer l'esprit de la Terre, comme un bloc de jade
retient des feuilles de papier soyeux, et  faire natre dans leur
ombre des potes glorieux.

Au del de la Cit Chinoise apparaissent les formidables remparts avec
leurs grands crneaux, leurs lourds bastions et leurs portes de bronze;
et derrire eux, quelques faubourgs misrables sont accroupis auprs de
la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d'un palais.

Dans le lointain, la plaine unie, verte, dore, sans bornes; puis,
vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yu-Min-U, la rsidence
d't; et, au fond de l'horizon, les dentelures bleutres des montagnes.

Dme immense du paysage, le ciel, d'un azur profond, roule un aveuglant
soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la
ville des blancheurs clatantes  ct de noires ombres portes, change
en diamants les dalles de granit, en brasiers les toits multicolores,
en langues de feu les banderoles aux tons intenses, et fait de la
grande Capitale du Nord un blouissement d'or, de pourpre, de flamme.




CHAPITRE III

LA PRUDENCE DE KO-LI-TSIN


            Le voyageur qui vient de loin dans la
            poussire et sous le soleil

            Chemine pniblement, et dans son esprit
            mille projets se construisent;

            Il songe  l'auberge pacifique, aux
            cuisines parfumes et  la table o il
            s'accoudera

            En tournant la face du ct de la route
            qui s'loigne vers l'avenir.


--Et moi, dit Ko-Li-Tsin en entrant  la suite de Ta-Kiang dans la
Cit Chinoise, je crois voir dj le Dragon  Cinq Griffes ouvrir ses
ailes d'or sur ma robe de mandarin et le globule de saphir rayonner 
ma calotte; je suis le Grand Cdre de la Fort des Mille Pinceaux, et
le Fils du Ciel, la tte dans sa main, coute avec extase les vers que
j'improvise. Un, deux, trois, quatre, cinq, ajouta le pote en comptant
sur ses doigts.


            Le jeune homme de Chi-Tse-Po avait des
            penses hautaines, mais ses actions
            taient infrieures.

            Il cultivait le chanvre et le riz; il
            cultivait aussi l'alos et le bl.

            Mais les Gnies immortels avaient sem
            dans son esprit une graine d'ambition;

            Et le jeune homme, laissant se courber les
            pis et les tiges de chanvre, se dirigea
            vers d'autres travaux afin de faucher les
            bls d'or de l'approbation.


L'improvisateur se tourna vers Ta-Kiang dans le but d'apaiser
avec modestie les enthousiasmes qu'il prvoyait; mais Ta-Kiang,
silencieux et en proie  son rve hautain, n'avait pas prt
l'oreille. Ko-Li-Tsin, dconcert, regarda Yo-Men-Li. Celle-ci
contemplait Ta-Kiang avec une tendre inquitude; timide et retenant
son souffle, elle suivait sur la face morne du matre le reflet des
luttes intrieures. Quand il fronait les sourcils, elle sentait son
coeur battre d'effroi; mais s'il laissait chapper un cruel sourire,
elle redevenait joyeuse et pensait: Maintenant il est victorieux.
Ko-Li-Tsin, plein de dpit, se mit  chantonner d'un air qui voulait
paratre indiffrent et se fit  part lui la promesse d'tre peu
prodigue,  l'avenir, des trsors de son esprit.

Les trois aventuriers suivaient la longue Avenue du Centre, cahots par
le pas ingal de leurs montures tasses.

--Oh! oh! dit un barbier ambulant en toisant avec ddain Ko-Li-Tsin,
voici un voyageur qui n'a gure de liangs  sa ceinture, car il ne
s'est point arrt dans une auberge pour y changer de costume; avec sa
robe somptueuse, noire de boue et grise de poussire, il ressemble au
lendemain d'une fte.

--Femelle d'ne! pensa le pote.

Une vieille femme se dirigea vers Yo-Men-Li et lui dit sans politesse:

--Vous tes des comdiens, n'est-ce pas? Et c'est toi qui remplis,
parce que tu n'a pas de moustaches, le rle de la belle Siao-Man dans
la comdie intitule _la Servante malicieuse?_ Il faut me dire dans
quelle pagode vous donnerez des reprsentations, afin que j'aille voir
si tu ressembles  une femme quand tu as une tunique longue et de
trs-petits pieds. Au surplus, dit la vieille, tu fais un mtier qui
n'est pas honorable.

Yo-Men-Li, en rougissant, dtourna la tte.

--Des comdiens? cria un marchand de dners qui haranguait devant sa
porte un groupe de mangeurs attabls. Tu te trompes, vnrable mre!
Ce sont certainement des voleurs qui, chasss de quelque province,
viennent exercer leur mtier dans la grande Capitale; et, de leur
arrive, il ne rsultera rien de bon ni pour nous ni pour eux. Je me
souviens d'un criminel qui est pass devant ma porte, il y a peu de
jours, entre quatre bourreaux, et dont la tte, le lendemain, tait
pendue dans une cage d'osier au-dessus justement du quartier de mouton
que vous mangez en ce moment, mes htes. Eh bien! celui-ci, ajouta le
marchand de dners en dsignant Ta-Kiang, ressemble  l'homme qui a t
dcapit: avec mme visage, il aura mme sort.

Ko-Li-Tsin, prcipitamment, saisit son encrier, l'ouvrit, y trempa son
pinceau, et dans le coin droul d'une feuille en fibrine de nlumbo,
traa quelques caractres.

--Qu'cris-tu l? demanda Yo-Men-Li.

--L'ordre, dit Ko-Li-Tsin, de faire donner cent coups de bambou  ce
bavard lorsque Ta-Kiang, empereur, sera assis dans la salle du Repas
Auguste, entre Yo-Men-Li, sa premire pouse, et Ko-Li-Tsin, son
premier mandarin.

Cependant le soir montait. L'obscurit et le silence s'tablissaient
dans les rues. Au loin le bourdonnement du gong ordonnait la fermeture
des portes. Les veilleurs de nuit commenaient  rder, portant des
lanternes  leurs ceintures et faisant s'entre-choquer de petites
plaques de bois pour mettre les voleurs en fuite et tranquilliser
les honntes gens. Quelques passants attards regagnaient  la hte
les ruelles transversales, dj closes de barrires  claire-voie,
changeaient  voix basse deux ou trois paroles avec le Ti-Pao, gardien
du quartier, puis longeaient les murs noirs; et l'on entendait leurs
semelles claquer sur les dalles.

--Ces gens-l vont souper, dit Ko-Li-Tsin. Mon estomac entre en
rvolte. Il me rappelle, comme si je ne m'en souvenais pas, que l'heure
du repas du soir est depuis longtemps passe. Que puis-je lui rpondre?
Absolument rien. Ta-Kiang se nourrit d'ambition et Yo-Men-Li d'extase;
mais ces rgimes sont peu substantiels.

--Toi qui as habit Pey-Tsin, ne pourrais-tu pas nous conduire dans
quelque auberge? demanda Yo-Men-Li.

--Et o donc penses-tu que je vous conduise? s'cria le pote,
stupfait qu'on pt lui attribuer d'autre dessein que d'obtenir un
bon gte aprs un bon repas. Quand nous aurons franchi la Porte de
l'Aurore, qui de la Cit Chinoise donne entre dans la Cit Tartare,
tu ne tarderas pas  voir briller les grandes lanternes dont se dcore
l'auberge de Toutes les Vertus, o Kong-Pang-Tcha, qui achte cher,
vend  bon march.

Ko-Li-Tsin se tut un instant; puis, les yeux  demi ferms, et
caressant par moments de la langue les deux ou trois poils blonds de sa
lvre suprieure:

--Combien de fois, reprit-il en se parlant  lui-mme, combien de fois,
sous l'auvent de la galerie extrieure, Kong-Pang-Tcha m'a vers dans
de petites tasses enveloppes de paille de riz le th des premires
pousses ou le Pi-kao  pointes blanches ou la Rose d'automne de la
dernire rcolte! Je connais le portail et la premire cour toujours
pleine d'une odeur charmante de fricasses et de rtis, qui souhaite
la bienvenue  l'apptit des arrivants; je sais en quel coin de cette
cour s'ouvre la citerne o des domestiques viennent incessamment puiser
de l'eau dans de grands seaux d'osier, et je me rappelle les auges de
bois, accroches aux murs, que chaque voyageur remplit d'avoine et de
paille hache pour son cheval ou pour sa mule. Mais je me rappelle
bien mieux la salle o l'on s'assied devant des tables dlicieusement
odorantes de viandes et de poissons. Rminiscences savoureuses! quels
repas! Les pts, les volailles succdent sans relche aux confitures,
aux gteaux, aux pistaches, aux noisettes sches, et le tide vin de
riz frissonne clairement dans les tasses. On boit, on fume, on chante.
Toute l'auberge est pleine de joie et de vie. Des coulis entrent,
sortent, se culbutent, se querellent, jettent des paquets, rclament
de l'argent. Les voyageurs appellent, s'informent et s'irritent. On
voit s'engouffrer sous la grande porte des chaises  porteurs que des
chariots renversent, des chameaux, des mulets, des nes. Injures,
pitinements, coups de fouet jaillissent et se croisent. Des mendiants
qui se sont insinus dans la cour glapissent aigrement leurs infirmits
douteuses. Le seigneur Kong-Pang-Tcha, parmi le tumulte, vocifre
des ordres que ses serviteurs rptent en hurlant; de jeunes garons
chantent sur un ton aigu le compte des voyageurs prts  partir; et,
en mme temps, tous les chiens du voisinage s'imaginent qu'il est de
leur devoir d'aboyer  perdre haleine; de sorte que, tout en mangeant,
ft-on morose comme les pnitents qui se macrent dans la Valle du
Daim Blanc, on se sent pris d'un rire inextinguible. Puis, le soir
vient, les bruits s'apaisent, les voyageurs se retirent dans les
appartements suprieurs. L des matelas profonds reoivent les corps
fatigus, et l'obscurit des songes est doucement illumine par la
blancheur des lanternes suspendues au plafond des chambres paisibles.
Quelquefois, il est vrai, les dormeurs sont veills en sursaut par
un formidable tapage: toutes les montures, libres la nuit dans la
premire cour, se battent, se mordent, piaffent, hennissent, braient
intolrablement. Mais il est un moyen de rduire au silence la plus
bavarde bte: on prend une planchette de bois et une corde, on relve
la queue de l'ne ou du cheval criard, on la lie  la planchette, puis
on attache solidement celle-ci  la croupe de l'animal; ainsi forc de
tenir sa queue en l'air et priv de la facult d'accompagner de gestes
aimables ses bruyants discours, le plus obstin tapageur se rsigne 
se taire et laisse dormir son matre dans l'auberge de Kong-Pang-Tcha.
Ah! belle auberge! chre auberge! ne verrai-je pas bientt luire les
douze lanternes en papier peint de ta porte hospitalire! Un, deux,
trois, quatre, ajouta Ko-Li-Tsin, obissant encore  sa manie invtre,

            Comme l'amoureux absent dsire entendre
            la voix dlicate de sa bien-aime, mon
            oreille aspire  ta voix rauque, 
            Kong-Pang-Tcha!

            Le coeur de celle qu'on aime ressemble au
            foyer bien flambant de l'htellerie o le
            voyageur se chauffe et reprend des forces.

            Mais la femme perd sa beaut; le feu
            s'teint; le voyageur s'gare en des
            sentiers couverts de neige.

            Kong-Pang-Tcha va fermer sa porte; le
            dner sche sur la cendre des fourneaux,
            et Ko-Li-Tsin, affam, erre encore par les
            chemins.

Les trois aventuriers avaient franchi la Porte de l'Aurore; maintenant
ils remontaient vers le Nord la longue Avenue de l'Est, et ils
allaient dans peu d'instants atteindre la rue transversale o est
situe l'auberge de Toutes les Vertus. Mais Ko-Li-Tsin, plus prudent
qu'affam, pensa: Il serait prilleux d'arriver chez Kong-Pang-Tcha
avant que les lanternes soient teintes, car l'ombre miraculeuse
qui suit les pas de Ta-Kiang pourrait se montrer  des personnes
indiscrtes. Je sais bien que d'ordinaire les Pou-Sahs rservent les
visions sacres aux yeux seuls qui en sont dignes; nanmoins il ne faut
pas s'exposer inutilement  un pril, mme douteux. Et Ko-Li-Tsin dit
 son cheval: L! l! par piti pour les reins de ton matre, garde
une allure modre. Mais tout  coup, au moment mme o il sacrifiait
sa juste impatience d'un repas et d'un lit aux intrts de son matre,
d'blouissantes lumires clatrent, multicolores,  deux ou trois
cents pas devant lui.

--Oh! dit Yo-Men-Li, qu'est-ce que cette foule pompeuse et charge de
tant de belles lanternes?

--C'est sans doute, dit Ko-Li-Tsin, le cortge d'un mariage, car
je vois des hommes  cheval, de grandes tables o s'amonclent de
somptueux costumes, des chaises  porteurs et d'innombrables musiciens.
Voici des lanternes, ajouta-t-il en soi-mme, autrement dangereuses que
les deux ou trois lampions fumeux de Kong-Pang-Tcha. Il est vrai que
le cortge, sorti d'une petite rue, remonte, comme nous, l'Avenue de
l'Est; mais il s'loigne si lentement que nous ne manquerons pas de le
rejoindre, avec quelque prudence que je modre l'allure de nos chevaux.
Ceci est grave. Que faire?

Ko-Li-Tsin songea un instant, puis, se tournant vers Ta-Kiang:

--Matre glorieux, dit-il, je crains de m'tre gar; car depuis cinq
annes je ne suis pas venu dans la Capitale du Nord. Si tu le permets,
j'irai seul  la recherche d'une auberge, tandis que tu m'attendras
avec Yo-Men-Li sous le portique obscur de ce monument, qui est, je
crois, la Pagode de Kouan-Chi-In.

--J'y consens, dit Ta-Kiang en se dirigeant, suivi de Yo-Men-Li, vers
l'ouverture qu'avait dsigne Ko-Li-Tsin. Et celui-ci, satisfait,
s'loigna vivement en pensant: Quand le cortge aura disparu je
reviendrai et je leur dirai: Allons, j'ai trouv l'auberge.

Ta-Kiang et Yo-Men-Li, sous le portique, dans l'ombre, se tenaient
immobiles. Le lieu tait noir. La jeune fille aurait eu peur si elle
avait os. Elle s'effora de voir autour d'elle. Elle distingua un
grand mur que dpassaient de sombres arbres emplis de frmissements
indcis et de bruits teints. Il lui sembla que ce mur tait hostile et
plein d'embches. Si elle n'avait craint de s'exposer  quelque dure
rponse, elle aurait dit  Ta-Kiang: Allons-nous-en! Tout  coup elle
jeta un cri parce qu'un homme tait sorti du mur.

--Ah! qui vient l? dit-elle.

--Un chien, je pense, dit Ta-Kiang. Non, ajouta-t-il, c'est un homme,
et en voici un autre.

--Un autre encore! cria douloureusement Yo-Men-Li.

Bientt douze hommes, sortis du mur, les envelopprent. Les uns
saisirent Ta-Kiang, les autres Yo-Men-Li. Ils les arrachrent de leurs
selles, les lirent de cordes et les emportrent dans la nuit, tandis
que Yo-Men-Li poussait de grands sanglots, et que Ta-Kiang, farouche,
hurlait: Je ferai pendre ces hommes!




CHAPITRE IV

LA SECTE DU LYS BLEU


            Lorsque les sabres sont couverts de
            rouille et que les bches sont brillantes;

            Lorsque les greniers sont pleins et que
            les prisons sont vides;

            Lorsque les boulangers vont en chaise 
            porteurs et les mdecins  pied;

            Quand les degrs des pagodes sont uss et
            les cours des tribunaux couvertes d'herbe,

            L'empire est bien gouvern.


La quinzime anne du glorieux rgne de Kang-Si, second empereur de la
dynastie tartare des Tsings, la troisime nuit de la dixime lune, il y
avait une assemble mystrieuse dans la Pagode de Kouan-Chi-In.

Ce temple est vaste. Plafond, sol et murs sont de marbre. Sous le
miroitement des pierreries incrustes, sous l'clat ple des maux
bleus, entre des Pou-Sahs dors accroupis dans des niches paves de
turquoise, se dressent, gigantesques, sur quatre pidestaux de bronze,
les statues de cuivre des quatre gardiens de F; celle-ci est arme
d'un glaive, celle-l porte une guitare; la troisime s'abrite sous
un large parasol; la quatrime serre la gorge d'un serpent; au milieu
d'elles, F, d'argent, resplendit, avec un soleil sur la poitrine,
entre deux Gnies de porphyre couchs, l'un sur un lion, l'autre sur un
lphant, et, derrire lui, dominant toutes les statues, en or, s'lve
Kouan-Chi-In, la desse misricordieuse, qui chevauche un tigre de jade.

Or, cette nuit, de nombreux personnages, en divers groupes,
emplissaient la pagode. D'un ct, sous les vives lumires des
lanternes, brillaient des hommes aux costumes somptueux, qui taient
de grands dignitaires de l'empire; les uns appartenaient  la Cour
des Rites; d'autres semblaient venir de la Fort des Mille Pinceaux;
plusieurs taient des Chefs de Troupe; un seul faisait partie du
Conseil imprial. Il portait le Dragon  Cinq Griffes brod sur sa robe
couleur d'or. A droite se mouvait tumultueusement un flot d'individus
se rattachant aux castes infrieures des Cent Familles. Enfin,
devant la statue de F, trente bonzes, la tte entirement rase,
envelopps de robes noires, longues, aux manches pendantes, se tenaient
agenouills, et, parmi eux, le Grand Bonze, trs-vieux, aux cheveux
longs, le front orn d'un croissant dentel, le cou charg d'un grand
collier de perles qui tombait jusqu'au ventre, se dressait dans une
longue robe blanche, et, levant la face vers Kouan-Chi-In, tendait les
bras.

Chacun des assistants, sur sa manche ou sur sa calotte, portait l'image
d'un Lys Bleu.

Le Grand Bonze, d'abord, pria, puis frappa les dalles de son front, et,
se retournant vers l'assemble, il dit:

Honorables assistants, nous nous sommes runis dans un but grave et
saint sous le dme de la Pagode de Kouan-Chi-In. Pendant qu'il en
est temps encore nous voulons gurir le peuple malgr lui, et par
tous les moyens permis ou dfendus, de la dplorable maladie qui
le ronge et l'enveloppe; je veux dire de l'indiffrence tranquille
que lui communique l'empereur Kang-Si, le plus tolrant et le plus
pacifique des matres. Sans colre contre les crimes, sans respect
pour les institutions, Kang-Si adoucit les lois, recule devant la
ncessit des chtiments, excuse la ngligence des rites, autorise
les insultes aux antiques coutumes, et dj l'exemple salutaire des
supplices a presque entirement disparu de la Grande Capitale. Les
Cent Familles tombent dans un engourdissement funeste et la Patrie du
Milieu s'endort dans une paix dtestable. D'ailleurs Kang-Si n'est
point, comme les empereurs de la dynastie des Mings, le pre et la
mre de ses sujets: le roi tartare Tien-Tsong, mort au milieu de ses
triomphes, lgua l'empire conquis  son jeune fils, Choun-Tchi, qui
fut le pre de Kang-Si; Kang-Si donc est Tartare; l'impratrice a des
pieds de servante; et il est impossible que les Chinois soient les
fils de Kang-Si. Le peuple, il est vrai, se rjouit de ce que son pre
n'est pas de sa famille, comme des enfants confis  la surveillance
distraite d'un tranger s'estiment d'abord heureux de n'tre plus sous
le regard svre et pntrant du pre; mais nous dirons au peuple:
Tu as tort de te rjouir, et le peuple reconnatra qu'il a tort.
Cependant si Kang-Si, vil Tartare, s'tait born  laisser tomber
en dsutude les rgles sublimes de la civilisation chinoise, je me
serais born moi-mme  veiller contre lui la colre des justes
Pou-Sahs, et je ne me serais pas mis  la tte de la rvolte; mais,
parmi les institutions branles, la religion, plus dangereusement
que toute autre, est atteinte. Kang-Si ne s'inquite pas du culte
sacr; les dieux sans doute lui paraissent inutiles; il est incrdule
aux prsages, peu soucieux des prescriptions religieuses; durant
la dernire clipse il s'est dispens du jene et n'a point visit
les pagodes. Des prtres chrtiens, venus du Pays des Plantes sans
Fleurs ou de la Reine des Fleurs de l'Ouest, circulent et blasphment
librement dans la Patrie du Milieu; Pey-Tsin leur est ouvert, leurs
pagodes s'lvent  quelques pas de nos pagodes; l'empereur en a
mme laiss pntrer quelques-uns dans l'enceinte interdite de la
Ville Rouge, et jusque dans les chambres augustes de son palais. L'an
dernier, nouvelle et cette fois intolrable insulte aux vrais Pou-Sahs
et aux usages immmoriaux de la Nation Unique, un prtre europen a
t attach avec le titre d'interprte  l'ambassade envoye sur la
frontire de la Patrie des Russes; car Kang-Si prfrait aux purs
Lao-Tss, instruits dans la crainte des divinits ternelles, ce prtre
vil, dont le dieu est mort!

Il y eut un frmissement indign parmi les assistants; seul le mandarin
qui portait le Dragon  Cinq Griffes brod sur sa robe couleur d'or,
secoua la tte et rit.

--Que chacun de vous  son tour exprime d'une voix ferme les crimes
qu'il impute  Kang-Si, continua le Grand Bonze. Moi, j'ai dit.

Le personnage qui avait ri s'avana de quelques pas et parla ainsi
d'une voix hautaine:

--Ce que vient de dire le Grand Bonze contre l'usurpateur tartare m'est
tout  fait indiffrent. Que le Fils du Ciel gouverne bien ou mal la
Patrie du Milieu, qu'il honore ou mprise les Lao-Tss, cela m'inquite
peu. J'ai contre le matre une haine violente, spciale; c'est pourquoi
j'ai voulu m'unir  vos complots confus et souterrains. J'aiderai de
toute ma puissance et de toute ma richesse  la chute de Kang-Si.
Membre du Conseil Mystrieux et Chef de la Table Auguste, je vous
livrerai sa personne; si vous tes pauvre je soudoierai des assassins,
et, s'il le faut, je lui arracherai moi-mme le fouet du commandement
et la vie, duss-je tre cras sous le renversement de son trne; car
je le hais. Mais pourquoi je le hais, nul n'a le droit, Grand Bonze, de
le savoir.

Le Chef de la Table Auguste cessa de parler. Un membre de la Cour des
Rites sortit du groupe de ses collgues, et dit avec gravit:

--Il est d'usage ancien que le Fils du Ciel ne choisisse un ministre
ou n'lise un gouverneur sans les approbations des Lettrs et des
Censeurs; or, sans en faire part aux Censeurs ni aux Lettrs, Kang-Si
vient de nommer un gouverneur dans la province de F-Kiang. Cette
irrvrence nous a choqus et nous irrite contre l'usurpateur tartare.

--Nous, cria un des Chefs de Troupes,--et sa voix hardie fit frmir le
papier huil des lanternes,--nous voulons des guerres et des siges! Ce
n'est pas la rouille, c'est le sang qui doit rougir nos fers glorieux.
Or Kang-Si, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort
enveloppent Kang-Si, qui ne fait pas se tremper dans le sang les
glaives magnanimes des guerriers!

Jeune encore, un lettr de la Fort des Mille Pinceaux salua
l'assemble d'un mouvement bien rhythm, remua sa tte avec lgance
d'une paule  l'autre, et, revtant de termes nobles ses judicieuses
penses:

--Bonze impeccable, dit-il, lorsque Ouan-Chen descend des nuages
sombres pour se promener le soir sur la Montagne des Pchers Fleuris,
il coute avec complaisance la grive violette qui, en chantant, le
suit de branche en branche, et lorsque l'oiseau a fini de chanter, le
Pou-Sah des vers, reconnaissant, te une bague de ses doigts sacrs
et la met, comme un collier, au cou frle du musicien, afin que, le
lendemain, les jeunes filles, en voyant la grive orgueilleuse de sa
parure, se disent entre elles: Voil la grive qui a chant pour le
doux Ouan-Chen! Or, Grand Bonze, comme Ouan-Chen, l'usurpateur issu
d'un pre mongol se plat  entendre les sons gracieux d'un chant bien
rim; mais, ajouta l'orateur en regardant les Chefs de Troupes non
sans quelque mpris, ce n'est pas au cou des potes qu'il attache les
colliers somptueux.

Le lettr se tut, salua de nouveau avec grce, puis sourit vers ses
collgues en lissant dlicatement son sourcil gauche du bout de l'ongle
trs-long de son petit doigt.

--Et vous, dit le Grand Bonze en s'adressant aux hommes tumultueux
qui appartenaient aux castes infrieures des Cent Familles, que
reprochez-vous  Kang-Si?

Cent voix clatrent, rpondant:

--Nous lui reprochons d'avoir pos sur notre cou son pied tartare!
C'est lui qui nous contraint  porter de ridicules nattes entre nos
deux paules! Chinois, nous voulons un matre chinois! En haut les
Mings, en bas les Tsings!

--En haut les Mings, en bas les Tsings! rpta furieusement l'assemble
tout entire, et le Grand Bonze s'cria: Gloire  Kouan-Chi-In, qui
unit tous nos esprits dans une seule volont!

Puis, quand le silence fut rtabli, il ajouta:

--Mais il ne suffit pas de vouloir d'une faon vague et incertaine.
Kang-Si doit mourir; qui le frappera? Kang-Si frapp, qui rgnera?

Ces paroles gravement prononces rendirent les auditeurs pensifs.
En effet, qui rgnera? se disaient les personnages illustres en se
regardant l'un l'autre d'un oeil fier. Et les pauvres gens, n'ignorant
point que les plus dures besognes sont d'ordinaire imposes aux plus
humbles, se poussaient du coude en murmurant: Qui frappera Kang-Si?

--Qui frappera? qui rgnera? rpta le Grand Bonze.

En ce moment un grand bourdonnement de voix et de pas se fit entendre,
et d'une porte tout  coup ouverte jaillirent au milieu de l'assemble,
deux hommes furieux, les mains lies, et trbuchant et pousss par des
bras brusques et nombreux.

--Voici des espions que nous avons surpris rdant autour de la pagode,
dirent ceux qui les poussaient.

Tous les assistants frissonnrent. Plus d'un plit. Le Chef de la Table
Auguste essaya de se drober derrire son voisin, de sorte qu'un Chef
de Troupe, en le suivant des yeux pensa: Celui-ci, un jour, pourra
nous trahir. Cependant le Grand Bonze tendit les bras et dit:

--Que craignez-vous? Ces deux hommes vont tre interrogs, et, si ce
sont des espions, ils ne retourneront pas vers leurs matres. Qu'on les
conduise dans la chapelle de Lao-Kiun.

Les deux captifs, geignant et rsistant, furent emports, et le Grand
Bonze,  pas lents, les suivit.

La moiti d'une heure s'coula avant son retour. Quand il reparut, son
front rayonnait comme celui d'un homme qui a subi la prsence clatante
d'un dieu. Il alla s'agenouiller devant la statue de F et pria
longuement. Puis, tourn vers l'assemble, les yeux extatiques, il dit
avec lenteur:

--Ces deux hommes ne sont pas des espions. Nous ne courons aucun
danger. Retirez-vous, mes htes.

Les conspirateurs ne se htaient point d'obir.

--Nous sparer, objecta une voix, sans avoir dsign celui qui doit
frapper et celui qui doit rgner?

--Les Pou-Sahs vous l'ordonnent, rpliqua le Grand Bonze.

Il leva les mains vers l'image de Kouan-Chi-In et ajouta:

--Que la misricordieuse Kouan-Chi-In dtourne de moi sa face si sa
volont n'a point parl par ma bouche!

La statue d'or ne bougea point. La foule fut convaincue et s'coula
silencieusement par une galerie obscure qui s'ouvrait derrire un des
quatre gardiens de F.

--Toi, demeure, dit le Grand Bonze au Chef de la Table Auguste.




CHAPITRE V

CELUI QUI VIENT N'EST PAS CELUI QU'ON ATTEND

            Lorsqu'il monte  un arbre pour drober
            un fruit, ou escalade un mur pour voir, 
            travers le papier ros des fentres, une
            jeune fille envelopper de bandelettes ses
            petits pieds parfums,

            Le sage ne manque pas de rouler sa natte
            autour de sa tte prudente;

            Car il pourrait arriver que les oies
            gardiennes du logis, happant et tirant
            sans respect une belle natte pendante,

            Secouassent vivement la cervelle dans la
            tte du curieux.

--O sont-ils? s'cria Ko-Li-Tsin, en tournant de tous cts la tte.
Ils ont disparu comme des Rou-lis malicieuses, sans laisser plus de
trace que l'oiseau Youen n'en laisse dans les ondes bleues du ciel.

Il se mit  crier.

--Ta-Kiang! Yo-Men-Li!

Des cliquettements secs et peu distants rpondirent seuls, mls  des
bruits de pas.

--Ho! ho! dit-il, je crains de deviner. Mes amis se seront laiss
prendre par les veilleurs de nuit. Ils n'auront pas su rpondre  cette
question pose sans politesse: Que faites-vous si tard hors de chez
vous? Glorieux Ta-Kiang, tendre Yo-Men-Li, vous passerez la nuit en
bien mauvaise socit: voleurs, mendiants et vagabonds, ces repaires
de vermine, vous coudoieront amicalement et vous appelleront: Frres!
J'espre que nos sujets, lorsque nous serons empereur, auront la
licence de se promener jusqu' la onzime heure sans s'excuser.

Deux lueurs rousses parurent au fond d'une rue et s'avancrent en se
balanant.

--Voici les yeux du tigre, dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'il vienne avec
ses griffes crochues et ses moustaches roides; comme je saurai lui
rpondre sans hsitation: Ma femme est en train de me donner un fils;
je vais promptement qurir le mdecin. Et le tigre s'loignera en me
souhaitant bonne chance. Mais, continua le pote, cette rponse tait
d'usage autrefois quand j'habitais Pey-Tsin; depuis, les naissances ont
d se multiplier  un degr d'invraisemblance, visible mme pour l'oeil
de la police, et je risque fort d'tre trait de radoteur, de menteur,
et probablement de voleur. Dans cette apprhension, je juge prudent de
me drober adroitement et d'viter tout conflit; car il faut que je
demeure libre pour retrouver mes compagnons s'ils sont gars, pour les
dlivrer s'ils sont captifs.

Ko-Li-Tsin sauta  terre, attacha son cheval  la barrire d'une ruelle
transversale, et se glissa le long des murs, cherchant l'ombre.

La ronde de police marchait en faisant cliqueter ses petites
planchettes, et la clart dnonciatrice des lanternes fouillait au loin
l'obscurit.

--Je suis pris! pensait Ko-Li-Tsin.

Les veilleurs aperurent le cheval et l'entourrent en agitant leurs
bras levs.

--Ceci me fait gagner un peu de temps. Je perds mon cheval, mais le
bambou me perd. Le dos de l'animal connatra peut-tre de lourds
cavaliers, mais le mien ignorera toujours le poids du bambou lisse.

Ko-Li-Tsin rencontra l'encoignure d'une grande porte et s'y blottit;
mais, par un mauvais hasard, la porte tait mal close; et, en
s'appuyant sur elle, il tomba en arrire, dans une posture peu
compatible avec sa dignit.

--Voici une faon d'entrer tout  fait contraire aux rites, dit-il,
mais je sortirai avec politesse lorsque cette maudite ronde sera loin.

Le pote se trouvait dans un jardin lgant; il aperut au milieu
d'arbustes plusieurs btiments larges et bas;  quelques pas de lui se
dressait le kiosque du portier.

Cependant la ronde se rapprochait; elle passa devant la porte.
Ko-Li-Tsin allait pousser un soupir de soulagement, lorsque le marteau
de bronze rsonna brusquement.

--Ten-Hou! dit Ko-Li-Tsin, ils m'ont vu entrer. Comment prouver que je
ne suis pas un voleur? Je regrette le bambou, car je n'viterai pas la
cangue.

Il se cacha derrire un arbre.

Les hommes de police poussrent la porte et apparurent avec leurs
lanternes au moment o le portier sortait de son kiosque, effar et
somnolent.

--Femelle d'ne! lui cria le Chef des veilleurs, c'est ainsi que tu
exposes ton noble matre? Tte sans front! tu n'es pas mme capable de
gouverner une porte docile. Je te ferai chasser d'ici et btonner sur
le seuil.

--Grce, grce! matre magnanime, dit le portier tout  fait veill.
Si la porte est ouverte, c'est que les voleurs sont venus; car j'ai
tourn trois fois dans la serrure la grosse clef qui pend maintenant
sur ma cuisse.

--Incestueux niais, dgot des chiens galeux! rpliqua le veilleur,
les voleurs n'entrent pas par la porte. Vois ta serrure qui te tire la
langue en signe de drision. Tu as tourn la clef tandis que la porte
tait ouverte comme l'est en ce moment ta bouche d'idiot. Allons fils
de mule! ferme vite et retourne dans ton curie; demain tu entendras
parler de nous.

Le portier ferma soigneusement la porte et rentra chez lui en
grommelant.

--Le chien! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l'hte contraint du respectable
propritaire de ce jardin. Un pote n'est pas une Rou-li. J'aurai beau
faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les toiles de venir
me prter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il
feindra de ne pas m'entendre, et je n'aurai pas lieu d'tre bless de
son indiffrence, car  peine se drangerait-il pour Kon-Fou-Ts ou
pour le grand Li-Tai-P.

Des tintements de gong s'envolrent de la Tour Orientale, tantt
sonores et paraissant tout proches, tantt sourds et lointains; c'tait
la premire veille qui sonnait.

--Voici la dixime heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte; il faut
que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frmis en songeant au danger
que court la grandeur future de mon matre, expose  la curiosit
grossire des voleurs et des veilleurs plus redoutables. D'ailleurs,
j'ai trs-faim. Pourquoi ai-je commis l'imprudence de me mettre en
voyage sans emporter une quantit raisonnable de nids d'hirondelle dans
un petit sac de soie pendu  ma ceinture,  ct de mon encrier et de
mon pinceau? C'est sans doute parce que je suis parti peu de temps
aprs le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes  la dixime
lune, et les fruits mrs, en cette saison, tombent des arbres roux.

Ko-Li-Tsin pntra dans l'intrieur du jardin et se mit  suivre les
contorsions des alles, dans le double espoir de dcouvrir une issue
et de trouver quelque poire dore parmi les branches gracieuses des
arbres. Il arriva bientt devant la faade en briques roses d'une
petite maison; une clart riait, trouble et blanche,  travers des
carreaux de papier diaphane.

--Ho! ho! se dit-il.

Et il resta quelques instants immobile.

--Cependant je voudrais bien connatre le visage de l'aimable seigneur
qui me loge cette nuit; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre,
un jour ou l'autre, sa politesse.

Ko-Li-Tsin s'approcha de la fentre et, comme elle tait trop haute
pour qu'il y pt atteindre, il monta sur un sige de porcelaine qui se
trouvait l, puis, dlicatement, du bout de son ongle le plus aigu, fit
un petit trou dans le papier d'un carreau, et regarda.

Il avait devant son oeil curieux une chambre lgamment orne,
qu'clairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur
un lger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table
en laque rouge, troite et semblable  un rouleau de papier  demi
droul; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu'une jeune fille assise devant la
table et trempant par instants un pinceau dans l'encre qu'une servante,
debout  ct d'elle, dlayait sur une pierre  broyer.

--Que le Pou-Sah du mariage m'entende! s'cria le pote. Je ne rve pas
celle que je dois conqurir plus belle que cette jeune fille aux longs
cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon
esprit. Ah! poursuivit-il en pliant un  un ses doigts rhythmiques,

            Son front, sous ses cheveux obscurs,
            ressemble  la lune mergeant de la nuit;

            Ses joues sont deux plaines couvertes de
            neige; son nez est une colline de jade;

            Ses grands yeux aux cils luisants sont
            deux hirondelles d't;

            Et ses dents sont un ruisseau clair qui
            coule entre deux rives o fleurissent des
            pivoines.

Comme Ko-Li-Tsin achevait d'improviser cet ingnieux pome, une
conversation s'tablit entre les deux personnes qu'il piait.

--La dixime heure est passe, dit la matresse; se serait-il mfi?

La servante rpondit:

--Cela se pourrait bien.

--Tu as ouvert la porte de la rue, n'est-ce pas?

--Oui, oui, ds que le portier a t couch, j'ai entr'ouvert la porte.

--Ah! quel dommage s'il ne venait pas!

--En effet, il serait si bien reu!

Toutes deux se mirent  rire aux larmes; Ko-Li-Tsin, sur son sige de
porcelaine, se mit  rire aussi.

--N'as-tu rien entendu?

--J'ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des alles.

--Oh! s'il venait, quel bonheur! dit la matresse en battant des mains.

Elles recommencrent  rire; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.

--videmment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les
rgles admises, attend un homme cette nuit; elle parat mme l'attendre
avec beaucoup d'impatience. A vrai dire, il me semble que l'approche
d'un homme qu'on aime devrait donner plus d'motion et moins de gaiet.
Moi-mme, qui suis d'un caractre joyeux, le jour o j'entrerai dans la
Chambre Parfume pour m'asseoir auprs de ma jeune femme, je tremblerai
un peu, je pense, et je ne rirai pas aux clats. Nanmoins je ne puis
pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et
je dois la prvenir que le portier a ferm la porte. En rcompense de
ce bon office, elle me rendra la libert, et je pourrai courir  la
recherche de Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin allait frapper  la fentre, lorsqu'il sentit que quelqu'un
tirait violemment sa natte et l'agitait sans aucun gard, comme on fait
de la corde d'une cloche.

--Ah! ah! cria une voix courrouce, je te tiens! Tu ne savais pas que
je te guettais de ma terrasse! Coquin, aprs le tour que tu m'as jou,
tu viens te mettre sous la griffe du tigre! Tu vas voir comment je sais
venger ma fille!

Ko-Li-Tsin, d'un mouvement brusque, tourna sur lui-mme, dgagea sa
natte et sauta  terre. Il se trouva en face d'un petit vieillard
trs-gras qui portait une lanterne.

--Grands Pou-Sahs! le mandarin gouverneur de Chen-Si! Oh! qu'elle
est belle l'pouse que j'obtiendrai ds que j'aurai achev mon pome
philosophique!

Et le pote fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher
son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, svre
observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille  un homme
qu'il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.

En dpit de sa colre, le gouverneur fut bien oblig de poser sa
lanterne et de joindre les mains pour rendre le salut.

--Bien, bien, chien! grommelait-il en se courbant avec crmonie, je
serai aussi poli que toi, mais je te romprai de coups tout  l'heure.

Ko-Li-Tsin, habilement, redoublait et prolongeait les saluts.

--Ane sans probit! disait le mandarin, tandis qu'il pliait le cou et
levait les mains  la hauteur de son front, ton dos se souviendra de
moi. Misrable, je vais te battre jusqu' ce que tu crves sous les
yeux de ma fille, qui se tordra de rire.

La fentre s'ouvrit, et la fille du gouverneur, le visage couvert
d'un voile lger, apparut avec sa servante. En mme temps, plusieurs
domestiques arms de longs bambous sortirent de la maison. Ko-Li-Tsin
comprit que ces gens, moins polis que leur matre, ne perdraient pas
le temps  lui rendre ses politesses, et rsolut de chercher son salut
dans la fuite. Le mandarin tendit la main pour l'arrter, mais il
n'attrapa que deux ou trois bribes de franges et qu'un lambeau de
ceinture dore.

Les serviteurs se lancrent  la poursuite du fugitif, srs de
l'atteindre dans le jardin bien clos. Leur matre les excitait
de la voix, et courait lui-mme aussi vite que son embonpoint
le lui permettait. Mais Ko-Li-Tsin enjambait les touffes de
reines-marguerites, sautait par-dessus les rochers hrisss de cactus,
franchissait les petits lacs artificiels, et ainsi se drobait assez
facilement aux domestiques, qui, de crainte d'tre battus, respectaient
les fantaisies des alles. Ne trouvant pas d'issue, il revint sur ses
pas. Son agilit dfiait les btons menaants, qui frappaient au hasard
les tnbres. Il passa sous la fentre o riaient les deux jeunes
filles, il leva la tte vers elles, et la lueur des lampes tomba sur
son visage.

--Ce n'est pas lui! s'cria la servante.

--C'est un jeune homme, dit la matresse.

Ko-Li-Tsin tait dj loin. Aprs lui la meute des valets traversa
rapidement le sillon clair qui tombait de la fentre, et, les suivant 
grand'peine, furieux, pourpre, en sueur, le mandarin haletait derrire
eux.

--Qu'il est agile pour son ge! grommelait-il. C'est la peur qui le
rend lger comme une cosse vide. Mais il ne m'chappera pas.

Et le respectable pre de famille continuait  courir ingalement,
trbuchant  chaque pas, entran tantt  droite tantt  gauche par
le poids dplac de son ventre majestueux.

Cependant Ko-Li-Tsin chappait toujours aux bambous exasprs. Il
faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entrans par
l'lan le dpasser, puis, quand ceux-ci, s'tant retourns, taient sur
le point de le saisir, il se drobait en un bond prodigieux.

Depuis quelques instants il tournait autour d'un pavillon qui
semblait inhabit. Ayant russi  dpister momentanment ceux qui le
poursuivaient, il s'arrta dans l'angle d'une porte pour reprendre
haleine. Quelqu'un le tira doucement par la manche; c'tait la jeune
servante de la fentre.

--Suis-moi, dit-elle  voix basse.

Et elle l'entrana de l'autre ct de la porte, qu'elle ferma sans
bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir troit qu'clairait assez
obscurment une lanterne de soie pose sur la premire marche d'un
escalier.

--Apprends-moi d'abord qui tu es, dit la servante; car si tu tais un
voleur, ma matresse te laisserait battre par son pre.

Ko-Li-Tsin rpondit d'une voix entrecoupe par son souffle haletant:

--J'tais perdu dans les rues de Pey-Tsin  une heure avance. Pour
viter la ronde de police je suis entr dans ce jardin, dont la porte
tait ouverte. J'esprais que je pourrais sortir sur l'heure; mais
on ferma la porte, et je me suis trouv prisonnier. Je m'appelle
Ko-Li-Tsin, et je suis pote.

--Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen tincelle
sur ta calotte. Voici ce que te dit ma jeune matresse: Je m'appelle
Tsi-Tsi-Ka, et j'aurai dix-sept ans quand luira la douzime lune. Il
y a quelque temps, mon pre, qui tait alors gouverneur de Chen-Si,
dclara dans un festin que j'pouserais celui qui composerait pour
m'obtenir le plus remarquable pome philosophique. Trente jours plus
tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix
d'un grand nombre de liangs, envoya un pome que mon pre trouva
parfait, et il fut dcid que j'appartiendrais au mandarin. Mais,
ayant lu moi-mme le pome, je fis remarquer  mon pre qu'il avait
t copi textuellement dans la premire partie du See-Chou, et qu'au
surplus, il tait crit d'une criture lourde et maladroite. Mon
pre, furieux, voulut attirer le faux pote dans un pige afin de la
btonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ride, j'ai vu, quand
tu es pass sous ma fentre, le doux visage d'un jeune homme. Prends
donc cette clef, et pars vite, car avant que mon pre ait le temps de
reconnatre son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos.

--Dis  ta matresse, rpondit Ko-Li-Tsin, que j'assistais au dner
du vnrable gouverneur de Chen-Si, et que depuis ce jour je pense 
elle avec tendresse; dis-lui que, malgr l'insuffisance de mon talent,
je m'efforcerai si ardemment que je composerai un pome digne d'elle.
Maintenant, ajouta Ko-li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre
pour viter les bambous.

La servante le prit par la main, le guida  travers plusieurs chambres
obscures, et lui montra enfin une petite cour solitaire.

--Traverse cette cour, dit-elle. Dans le mur qui nous fait face tu
trouveras,  gauche, une petite porte, et tu pourras l'ouvrir avec
la clef que ma matresse t'a confie. Va, et que les Pou-Sahs te
conduisent.

Ko-Li-Tsin traversa la cour, trouva la porte en ttant les murs,
l'ouvrit, vit une rue et pensa: Je suis sauv.

Mais les serviteurs du mandarin, convaincus, aprs avoir fouill le
jardin en tout sens, que leur victime future n'y tait plus, taient
alls, par groupes, surveiller toutes les issues de la maison et du
jardin. Quatre ou cinq d'entre eux aperurent Ko-Li-Tsin au moment o
il mettait le pied dans la rue, et se prcipitrent sur lui en hurlant.

--Je crois que tous les mchants Yen-Kiuns sont conjurs contre moi,
mais je leur chapperai, s'cria le pote, aussi certainement que
Ta-Kiang sera empereur et que j'pouserai la fille du gouverneur de
Chen-Si!

Et il se mit  courir tout droit devant lui, d'une course folle que
htaient les cris menaants de la troupe acharne  le suivre. Il entra
dans l'Avenue de l'Est et la gravit vers le nord. Les domestiques le
harcelaient encore. Il courut plus vite, il touffait. Il se trouva
tout  coup devant l'norme lac artificiel qu'on nomme la Mer du Nord.
Contraint de s'arrter, il entendit plus proches les clameurs et les
pas de ses ennemis. Il pensait  se prcipiter dans l'eau, lorsqu'il
aperut une barque amarre au tronc d'un saule. D'un bond il y tomba,
rompit la corde qui la retenait au rivage, saisit les rames, et,
furieusement, tandis que les domestiques du mandarin allaient, eux
aussi, atteindre le bord, il dirigea le lger bateau vers la partie la
plus obscure du grand lac. Enfin, quand il n'entendit plus rien, quand
il ne vit plus rien, il se laissa choir dans le fond de l'embarcation,
extnu, rompu, et brusquement, comme on tombe dans un trou, s'endormit.




CHAPITRE VI

LE POISSON JAUNE



            Garde-toi de dire d'un homme qui passe
            avec un poisson sur le dos: Voil un
            pcheur;

            Car souvent une jeune fille cache en
            un sein dlicat le coeur furibond d'un
            guerrier.


Le lendemain, avant qu'il ft grand jour, un homme,  travers les
rues dsertes de la Cit Tartare, se dirigeait vers l'lgante Ville
Jaune. Il portait sur ses paules un norme poisson couleur d'or
qui le forait  marcher pniblement courb. Arriv devant la Porte
Septentrionale, il dut s'arrter et attendre l'ouverture de la ville.

Le soleil monta tout  coup et fit tinceler les toits vernis des
maisons; les enseignes, les banderoles frissonnrent, multicolores,
et les rues se laissrent voir clairement dans toute leur longueur,
pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des
arcs triomphaux, dont les contours s'estompaient dans le matin vaporeux.

La cinquime heure sonna. Dans les pavillons fortifis du bastion
septentrional les soldats commencrent  s'agiter, et bientt le gong
d'airain branla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les
portes d'bne toiles de clous d'or s'ouvrirent largement; un pont
mobile s'abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique 
l'paule. L'homme qui pliait sous le poids d'un Poisson Jaune, mit le
pied sur le pont et s'avana vers la porte.

--Eh! dernier n de laie! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que
les estropis, les mendiants et les gueux n'entrent pas dans la noble
Cit Jaune?

--Je suis aussi droit, rpondit l'homme, qu'on peut l'tre sous un
fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car
j'entends ta voix de boeuf  jeun, et je vois ta face de carpe de
Tartarie; je n'ai aucune infirmit cache; je ne t'ai pas tendu la
main en glapissant mes misres: donc je ne suis pas plus mendiant
qu'estropi.

--Mais, rpliqua le soldat, tu es un gueux; par consquent tu
n'entreras pas.

Et il abaissa sa pique devant l'homme.

--Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera priv de poisson  son repas
du soir, et toi demain tu seras mis  la cangue.

L-dessus il fit mine de s'en retourner.

--O donc allais-tu avec ton poisson? demanda la sentinelle avec un
commencement d'inquitude.

--Que t'importe, puisque je m'en vais?

--Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.

--Oh! moi, je ne tiens pas beaucoup  passer; mon poisson m'a t pay
d'avance par le Chef de la Table Auguste, qui m'attend en ce moment; et
je ne risque rien, puisque je dirai que c'est toi qui m'as empch de
remplir mon devoir.

L'homme tait dj au milieu du pont; le soldat courut aprs lui.

--Mais entre donc, queue de mulet, groin de porc, misrable, qui veux
me faire mettre  la cangue par mchancet; tu vois bien que je ne
t'empche pas d'entrer, gueux ftide!

Et il le poussa brusquement dans la Cit Jaune.

Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises,
suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique
sanglante qui enferme la Ville Rouge; puis, arriv  la Montagne de
Charbon, il la gravit et s'arrta prs d'un palais superbe, au toit
couleur d'meraude. L il frappa de son poing ferm le gong plac
devant la porte principale; deux domestiques vtus de robes bleues et
coiffs de bonnets de fourrure se prsentrent sans retard.

--Ai-je vu l'honorable palais du glorieux mandarin Koueng-Tchou, membre
du Conseil Imprial et Chef de la Table Auguste? demanda l'homme.

--Tu as vu son palais, rpondirent les serviteurs; que veux-tu?

--J'ai pch un Poisson Jaune, le plus magnifique qu'on puisse voir.
Il est de l'espce de ceux qu'il est interdit  tout homme de manger,
et qui sont rservs  la bouche vnrable du Fils du Ciel; je viens
l'offrir  votre noble matre pour le repas de l'empereur.

--Ce serait en effet un plat trs-somptueux. Entre dans la cour; nous
appellerons les cuisiniers.

Le pcheur passa entre les deux grands lions de bronze de la porte et
pntra dans la premire cour, pendant que les serviteurs s'loignaient
du ct des cuisines, en lui faisant signe d'attendre. Il dposa
lentement son fardeau  ses pieds et ta sa calotte pour s'essuyer le
front avec sa manche; puis il promena ses yeux sur les beaux btiments
qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dors
qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier
tage.

Les cuisiniers arrivrent, ayant leurs nattes roules autour de la
tte, vtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrs
de mme toffe. L'un d'eux, qui ne portait pas de tablier, s'avana,
les bras croiss.

--Il y a huit jours que tu as pch ce poisson, dit-il d'un air
ddaigneux.

--Il vit encore, dit le marchand en poussant la bte du pied.

Le poisson billa et se tordit faiblement.

--Soit, reprit le cuisinier; mais il aura peut-tre un got trop
prononc de vase.

Le pcheur se mit  rire.

--Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs; je
ne l'ai donc pas ramass dans les fanges du rivage.

--Allons, il vaut un liang d'or.

--C'est--dire qu'il coterait  ton matre trois liangs d'or; tu m'en
donnerais un et tu en garderais deux. Le march ne me convient pas.

Le pcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos
et s'loigna; mais il revint.

--Je te donnerai un liang d'argent avec le liang d'or.

Le marchand secoua la tte, plaa rsolument le poisson entre ses deux
paules, et se dirigea vers la porte.

Or, depuis un moment, un personnage d'aspect illustre, ayant  son ct
un jeune serviteur, tait venu s'accouder au rebord de la galerie. Il
avait regard la scne qui se passait dans la cour; il avait cout les
propos du cuisinier dloyal. C'tait Koueng-Tchou lui-mme, le Chef de
la Table Auguste. Il mdita pendant quelques instants; puis un sourire
cruel, conforme sans doute  quelque froce pense, crispa sa bouche.

--Voleurs! drles! cria-t-il, rentrez dans les cuisines!

Les cuisiniers, pouvants, disparurent comme des Rou-lis.

--Pcheur, reprit le mandarin, je t'achte ton poisson.

Le pcheur salua profondment.

--Toi, continua Koueng-Tchou en s'adressant au jeune serviteur qui
l'accompagnait, va donner seize liangs d'or  cet homme. Je te charge
de garder ce poisson; s'il tombe une seule caille de son dos je te
ferai couper la tte.

Le matre rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec
rapidit, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de
surprise:

--Ko-Li-Tsin! cria-t-il.

--Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en carquillant ses yeux.

--Comment en une nuit es-tu devenu pcheur?

--Et toi, comment es-tu devenue le serviteur prfr du mandarin
Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?

--Il est en sret, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fire joie.

--Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai t poursuivi. On voulait me battre.
J'ai vol comme une hirondelle. Je suis tomb dans une barque. Ce matin
je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouv des filets
dans la barque. J'ai pch. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On
m'a indiqu la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah
des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voil mon histoire,
raconte-moi la tienne.

--D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais
n'oublions pas le poisson.

Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils
entrrent dans une vaste salle affecte aux repas des domestiques.
Tandis que le pote dposait son fardeau sur une tagre, Yo-Men-Li
trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des
noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite
table et dit  Ko-Li-Tsin: Assieds-toi et mange. Il obit avec un
empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jene.

--Maintenant coute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as
quitts devant une pagode? Tu tais parti depuis quelques instants 
peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourrent nos chevaux,
puis, brusquement, nous saisirent, nous lirent et nous emportrent.

Ko-Li-Tsin, qui avait dj mang toutes les pistaches hormis une,
laissa tomber la dernire, et ouvrit dmesurment la bouche.

Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet hach; il se
remit  manger. Elle continua:

--Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute
tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait
fait franchir plusieurs portes. Nous tions entre deux balustrades
de marbre, dans une alle pave de marbre. De chaque ct des cdres
immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions
sculpts qui regardaient en arrire. On nous forait d'avancer plus
vite. Les alles se croisaient, toutes semblables. J'aperus enfin,
lev sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se
superposaient en se rtrcissant.

--C'tait la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.

--On nous obligea de monter les degrs innombrables d'un escalier
d'albtre; puis on nous entrana par des galeries obscures, et
longtemps nous roulmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une
salle rayonnante, et j'entendis crier: Voici des espions que nous
avons surpris rdant autour de la pagode!

Ko-Li-Tsin, qui portait  sa bouche une tasse de vin de riz, la replaa
sur la table sans y tremper les lvres, et ouvrit infiniment les yeux.

--Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait  une assemble
nombreuse. A notre arrive il se tut et tous les assistants levrent
les bras avec pouvante. Puis, tandis que nous nous dbattions, trois
jeunes Lao-Tss nous emmenrent dans une chapelle voisine, et le
Grand Bonze lui-mme vint nous interroger. Je rpondis simplement que
je venais du champ de Chi-Ts-Po  la suite d'un laboureur en qui
j'avais foi et dont l'ambition tait immense. Mais Ta-Kiang refusa de
parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tss: Levez vos lanternes
vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un
tratre. Et les Lao-Tss levrent lentement leurs lanternes.

Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un
petit bton qui n'tait pas tomb.

--Bien! bien! trs-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrass qu'elle.
Ils levrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent trs-bien.

Et, craignant de hasarder la moindre allusion  l'ombre miraculeuse
qu'avait d produire Ta-Kiang ainsi clair, le pote se mit 
contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse
qu'il n'avait pas vide.

--Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui dtournait la tte de crainte de
rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se
passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientt avec les Lao-Tss
en tmoignant pour notre matre du respect le plus humble et le plus
agenouill.

Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imagin de se mettre
dans la bouche tant de noisettes  la fois qu'il faillit touffer.
Yo-Men-Li poursuivit:

--Une heure plus tard, les Lao-Tss revinrent; ils emmenrent Ta-Kiang,
et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu
de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me
conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle o nous
avions t introduits d'abord. L'assemble tait beaucoup moins
nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tss, et  ct
du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon  Cinq
Griffes brod sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi tait l.
Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trne lev, il tait
assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et
avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un aprs l'autre
les assistants, agenouills, lui rendaient hommage, et le nommaient:
Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous
tions tombs au milieu d'une runion de conspirateurs, qui, n'ayant
pas de chef, avaient choisi notre matre pour empereur!

--Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des
mains, et il ajouta, enthousiaste:

            Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles
            s'vanouissent et les murailles
            s'croulent.

            Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les
            hommes s'agenouillent dans la poussire de
            ses souliers.

            Dj le laboureur de Chi-Ts-Po est l'gal
            du Fils du Ciel; bientt il aura conquis
            Pey-Tsin,

            Bientt l'empire, bientt le monde! Sa
            gloire fera tressaillir tous les peuples.

            Et le Dragon Ail l'ira proclamer aux
            immortels dans les nuages!

Ko-Li-Tsin se leva tout mu; ses petits yeux brillants s'ouvraient et
se fermaient avec rapidit, et il tendait les bras comme un guerrier
victorieux. Yo-Men-Li, accoude  la table, cachait son visage dans ses
mains; elle sanglotait tout en riant.

--Mais toi, petite, reprit le pote, comment et pourquoi es-tu ici?

--Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tte. Le Grand Bonze
m'a dit: Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible
pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton matre? J'ai dit: Oui;
et le Grand Bonze a ajout: Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef
de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le. J'ai suivi
le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce
qui sera ordonn sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et
dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: Je sais que je dois peut-tre mourir
pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacr.

--Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de
manger, s'tait lev. Mais pourquoi ton coeur est-il plein de funbres
penses?

--Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hte-toi
de rejoindre le matre.

Le pote quitta la salle du repas infrieur et traversa la cour.
Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.

--Frre, dit-elle, souviens-toi du nom de ta soeur.

Ko-Li-Tsin la considra d'un oeil attendri.

--Soeur fidle,  bientt, dit-il.

Et pendant qu'il s'loignait la porte se referma assez lentement pour
qu'il pt entendre la voix imprieuse du mandarin Chef de la Table
Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:

--Que mon cortge soit prt  me suivre avant la quatrime heure; et
toi, va revtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la
Ville Rouge.

Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus
sourde:

--Monte d'abord vers la salle suprieure o sont entasses mes armes
prcieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effil dont la
longueur gale celle du Poisson Jaune.




CHAPITRE VII

LA VILLE ROUGE


            Un homme s'endormit, et, dans un rve, il
            vit la Ville Rouge.

            Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce
            que cette pivoine plus rayonnante que le
            soleil? 

            Et l'homme s'veilla, et il ne vit ni sa
            maison ni sa femme, et maintenant c'est
            lui qu'on nomme

            L'aveugle aux yeux rouges.


L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux crneaux d'or, qui drobe la
Clart Impriale  l'admiration populaire s'lve  trente coudes du
sol. L'eau limpide d'un foss le reflte et le prolonge jusqu'au coeur
de la terre. On voit tinceler des piques  son fate, et,  ses pieds,
prs des portes closes, rder des sentinelles graves. La strangulation
serait leur partage si quelque audacieux pntrait par fraude dans
l'Enceinte Sacre. Donc, les murailles sont formidables et les gardes
sont froces.

Au del du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur,
la Srnit, sjournent imprissablement les Pieds, le Foie et le
Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple
Unit! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent  peu de
mortels. Celle de l'Est consent  laisser passer les pieux Lao-Tss
et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, troite et peu
magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord,
porche immense, livre passage  des armes; l'ouverture du Sud, qui est
le portail principal, se compose de trois votes surmontes chacune
d'une tour  quatre tages;  droite passent les parents de l'empereur;
 gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la vote centrale,
plus leve que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au
bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.

Ce triple portail s'achve en un double escalier de marbre rose qui
a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la premire place,
au sol de brique, de la mystrieuse Ville Rouge. Cette place est si
vaste que cinquante mille hommes peuvent  l'aise y brandir leurs armes
formidables et s'exercer au combat. A gauche et  droite elle projette
une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intrieures du
rempart. C'est le Boulevard de la Force, o habite l'arme d'lite
qui a la gloire de protger le Ciel: une monte, douce assez pour que
des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles;
et paralllement aux fortifications, de l'autre ct de l'avenue,
s'alignent des pavillons affects au logement des guerriers infrieurs.
Ils sont symtriquement construits et joints l'un  l'autre par des
palissades de laque; sur leurs toits dors flottent d'innombrables
banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes,
brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une arme.

Devant chacune des trois autres entres de la ville, comme devant
le Portail du Sud, le boulevard s'panouit en une immense place
qu'entourent des arsenaux, des poudrires, des magasins de costumes
guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats,
les meilleurs de l'empire.

Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pntre dans les larges
rues dalles de gris et de rose qui partent du boulevard, bientt on
ne voit plus marcher avec fiert les soldats aux visages farouches.
On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortges,
des savants ou des glorieux potes; la ville change de caractre;
on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places
sont traverses tantt par des canaux pleins de poissons rares, que
franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantt par des
portes triomphales en marbre blanc, o un sculpteur habile a creus
d'ingnieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris
d'o se penchent des saules au feuillage symtrique, horizons de
montagnes traverss par de froces guerriers qui chevauchent des lynx.
On voit s'lever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des
Gloires Intellectuelles, o Kon-Fou-Ts est honor; le Monument de
la Paix Parfaite, qui enferme la table gnalogique des anctres de
l'empereur et les instruments de labourage employs dans les crmonies
religieuses; la Salle de la Tranquillit Certaine, o, le premier jour
de chaque anne, les lettrs viennent en grande crmonie prsenter
au Fils du Ciel une biographie de son pre; le Palais des Livres,
plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon o sont contenus, prcieux
et redouts, les vingt-cinq sceaux impriaux. Enfin, par un portique
d'albtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. L monte vers
le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux
et serein. Carre,  pans coups, elle se compose de cinq terrasses
qui se superposent en se rtrcissant, A chaque tage une toiture
couverte d'mail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protge une
plate-forme de marbre blanc o brlent sans cesse des parfums doux dans
des cassolettes de bronze; les parois des murs extrieurs, revtues
de carreaux de faence aux couleurs vives et brillantes, imitent
les innombrables facettes d'une pierre prcieuse, et tout l'difice
scintille merveilleusement. C'est au fate de la plus haute des cinq
terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, o le
trsor imprial sommeille dans un large coffre de laque plac sur une
estrade et sanctifi par ce caractre: TCHIN. Une immense galerie suit
les quatre faades de la cour qu'on peut traverser  l'abri du grand
soleil; et derrire de fins treillis de laque rouge de longues salles
s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'bne
dor, o s'enchssent des plaques de corne transparente, et protges
par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amonclent depuis
mille sicles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes
tables d'albtre adosses aux murailles, des coffrets de jade vert,
merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent dborder des perles
de Tartarie qui se rpandent sur des nappes de satin pourpre, comme de
grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur
lumineuse, ont t verss  pleins bords les plus purs diamants; les
rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent
sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette
ses rayons chauds; les ples amthystes se mirent dans la limpidit
des larges meraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent
comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent,
pareils  de longues chanes, que les agrafes de topaze bouclent des
ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent
sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et
encombres de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches
paves de turquoises succdent les fantastiques idoles sculptes dans
des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des potes,  ct
de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la
mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen,
desse misricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les tnbreux
enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels
s'lever vers les Clestes Nuages. Non loin de monstres renverss,
qui sont les Ye-Tioums, Gnies du Mal, apparaissent des symboles
sacrs. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'bne
reprsentent Yen et Yang, les deux principes gnrateurs sortant du
chaos primitif: l'eau mane du Yen, et la lune est la pure essence de
l'eau; le soleil, qui est le feu, nat du Yang; et tous les astres sont
issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le
dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des lments.
Puis s'alignent, taills dans des pierres dures, les philosophes, les
potes, les guerriers clbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial:
produit sublime du Yang et du Yen, gant merveilleux compos de force,
de gnie, de fcondit, il sculpte le monde durant dix-huit mille
ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tche; le phnix
Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle,
la queue d'un poisson et la tte couronne d'une aigrette de cinq
couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps
de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue
vnre, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs
coudes. Quand il meurt sa substance transforme complte son oeuvre;
son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves
purs, courent dans sa chair, champ fcond; sa tte est la plus haute
montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont
les chnes et les cdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font
mtaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre,
ce sont les hommes voraces. Aprs la statue d'onyx qui figure le Gant
Crateur se dressent les trois souverains, le Cleste, le Terrestre
et l'Humain, qui enseignrent aux mortels les fonctions de la vie,
et dont les glorieuses actions furent crites sur la carapace de
la tortue divine. Puis apparaissent, clatants d'or ou de cuivre,
You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le
grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pche, et
Kon-Fou-Ts et Lao-Kiun et Meng-Ts, et vingt potes et cent empereurs.
D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en
marbres rares, des dents de lamantins finement sculptes, des tours
d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocros ou de buffle,
et qui neutralisent la mchancet des poissons, des maux superbes et
d'antiques porcelaines toilant et fleurissant les plafonds ou les
murs. Des costumes lourds de pierreries, crass de ramages d'or,
s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignes d'argent
sculpt. Dans des armoires parfumes de musc et de camphre sont
suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard
bleu, de lynx, de cerf, de plican, d'astrakan, de rat de Chine et de
dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes,
les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de
crmonie, ou se droulent en tapis profonds dans des chambres o sont
glorieusement amasss des trophes, des chariots aux roues massives,
des sabres cisels, des arcs de laque, des lances, des piques et des
canons pris  l'ennemi.

De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pntre
dans le Jardin de la Srnit, o se droulent des confusions adorables
de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts lgers,
de lacs toiles de nnuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable,
qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chanes; car
il n'a pas refus ses branches au suicide d'un empereur.

Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de
huit terrasses chelonnes, se dresse, monstrueux et resplendissant, le
Palais du Fils du Ciel.

Pos sur des sommets, il ressemble  une gigantesque touffe de fleurs,
avec ses toits revtus de marbres et de porcelaines aux couleurs
violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustes d'oiseaux
d'or, et les transparences d'albtre de ses prcieuses murailles o
s'enchssent des pierres fines, o circulent de dlicats branchages en
mail vert et bleu.

Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent,
s'tagent, s'escaladent l'un l'autre dans un dsordre plein
d'blouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, o sjourne la
douce impratrice tartare aux grands pieds, s'adosse  une colline
artificielle, la gravit de ses toits chelonns, puis, fantasque,
s'incline vers l'un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque
ct du palais, un pont svelte nettement reflt dans l'eau.  et l
des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s'interrompent
pour laisser descendre les marches lisses d'un escalier de jade.
Devant des portails lgers s'accroupissent des lions de jaspe aux
crinires de mtal fin, des tigres aux larges faces de bois dor. Des
grues dmesures et des cigognes aux vastes ailes ployes dominent
des pilastres bizarrement contourns. Dans de grandes caisses de
marbre blanc s'panouissent, par touffes splendides, des pivoines,
des camlias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums prcieux
brlent sans trve sur de larges trpieds de bronze. Partout les
couleurs clatent, radieuses: sur les plates-formes, sur les murailles,
sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l'un des ponts.
Chaque kiosque est un crin. L'or, le jade, l'ivoire, les maux,
marient leurs clarts confuses, et sur toutes ces pompes, d'o s'lve
un concert intense et continu de fracheurs, de scintillements et de
rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Lon. Au fate
du palais imprial, sur un globe d'or clatant comme le soleil, il pose
ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans
cesse palpitantes. Sa tte est celle d'un chameau, augmente d'une
longue barbe d'o pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des
yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jasp ressemble  un
serpent. Son dos se hrisse d'cailles d'or. Il a les serres d'un aigle
et le ventre d'une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant;
son haleine, au souffle du feu. C'est lui qui crache le tonnerre et
renverse les nuages; et c'est lui qui produit les temptes par le
battement prodigieux de ses grandes ailes de chauve-souris.




CHAPITRE VIII

LA MAIN QUI TIENT LE SABRE N'EST PAS CELLE QUI A FRAPP


            Les jeunes filles sont plus dlicates que
            les premires pousses du th imprial.

            Elles se plaisent  lancer le volant lger
            que leur pied attrape et rend  leur main,

            Ou  faire clore des pivoines carlates
            sur des robes de soie, tandis que devant
            leur fentre un petit oiseau chante, prs
            de l'eau, sous un saule.


Peu d'instants avant la quatrime heure, Ko-Li-Tsin sortait de la
pagode de Kouan-Chin-In, o il venait de voir l'empereur Ta-Kiang. Il
avait l'air soucieux; ses regards, si vifs d'ordinaire, taient fixs 
terre; il remontait machinalement la grande Avenue de l'Est.

--Ta-Kiang est bien cruel, se disait-il. Il me semble que si j'tais
empereur mon coeur ne cesserait point de battre et qu'il continuerait
d'aimer, de compatir aux souffrances. Mais Ta-Kiang marche, inflexible
comme le bronze, vers son but glorieux, et ne voit pas les fleurs qu'il
crase en chemin. Pauvre Yo-Men-Li, quelle terrible action on te fait
commettre! Devant elle les plus froces guerriers sentiraient leur coeur
plir et leurs mains trembler. Que sera-t-elle donc pour toi, douce
fille au grand dvouement? Tu seras morte avant de lever le bras. De
toutes faons d'ailleurs tu priras. Mille supplices dchireront ton
corps charmant; et lui,  qui tu auras donn tout ton amour et ta vie,
il ne retournera mme pas la tte pour donner une larme  ton cadavre.

Ko-Li-Tsin frappa du pied avec colre et s'essuya rapidement les yeux.

--Pourquoi ne m'a-t-on pas choisi? ajouta-t-il. Un homme a de la force
pour souffrir.

Il resta un instant immobile, mordant ses ongles. Les passants,
tonns, tournaient la tte pour le voir.

--Je veux la sauver! s'cria-t-il subitement. Il est impossible que je
la laisse mourir.

Et il se mit  courir. Il enfila la ruelle du Poisson Sec, qui dbouche
dans l'avenue de la Tour Blanche, atteignit la rue des Parents de
l'Empereur et remonta le chemin des Lions de Fer, qui le conduisit 
l'une des portes de la Ville Jaune. Il passa si vite sous l'arcade
du portail que la sentinelle n'eut pas le temps de l'arrter. Enfin,
arriv devant le palais de Koueng-Tchou, il frappa un coup violent sur
le gong.

--C'est encore toi? dirent les portiers; que veux-tu donc? As-tu un
autre poisson  vendre, ou rclames-tu quelques coups de bambou?

--Je veux voir le jeune serviteur  qui j'ai parl ce matin, dit
Ko-Li-Tsin essouffl.

--Il est parti pour la Ville Rouge, dans le cortge du mandarin
Koueng-Tchou, dirent les portiers en fermant la porte au nez du pote.

Ko-Li-Tsin commena de courir vers la Ville Rouge, mais bientt il
s'arrta.

--Que je suis fou! dit-il. Je ne peux pas entrer dans l'Enceinte Sacre.

Il regarda avec dsespoir les hautes murailles de brique sanglante.

--C'est l que va mourir la joyeuse jeune fille qui tressait des
bambous dans le champ de Chi-Tse-Po. Comme elle doit se trouver perdue
et abandonne dans ce grand palais! comme elle tremble en voyant les
gardes majestueux et les eunuques farouches! et comme son coeur se serre
de douleur quand elle songe qu'aucun regard ami ne lui dira adieu
lorsqu'elle partira pour les pays d'en haut!

Ko-Li-Tsin regarda encore le large foss, les hautes murailles, et
haussa les paules.

--C'est impossible, murmura-t-il. Pourtant il ne sera pas dit, lorsque
la cigogne entre d'un coup d'aile, que le pote Ko-Li-Tsin reste  la
porte.

Il se dirigea vers le Portail du Sud. Une sentinelle tartare marchait
d'un bout  l'autre du large pont de marbre qui prcde l'entre, et
faisait sonner le bois de sa pique sur les dalles.

--Si je tuais ce soldat? dit Ko-Li-Tsin, je le jetterais ensuite dans
le foss; son armure l'attirerait au fond. Oui, ajouta-t-il en se
moquant de lui-mme, je tuerai, moi qui n'ai pas seulement un couteau,
cet homme arm de toutes pices. Avant que je me sois approch de lui,
sa pique m'aurait travers le coeur.

La sentinelle, dans sa promenade monotone, jetait parfois un regard sur
Ko-Li-Tsin.

--Bien! dit le pote, il m'a dj remarqu et se dfie de moi; il
parat que j'ai l'air suspect.

Mais,  la grande surprise de Ko-Li-Tsin, le soldat semblait lui faire
des signes d'intelligence.

--Que veut dire cela? Pourquoi porte-t-il sa main  sa bouche? pensa le
pote, en imitant les mouvements de la sentinelle.

Cette manoeuvre parut la satisfaire entirement, car elle lui fit signe
d'approcher du pont. Lorsqu'ils furent prs l'un de l'autre:

--Tu viens de sa part? demanda rapidement la sentinelle.

--Chut! dit Ko-Li-Tsin.

Le soldat cligna des yeux et se retourna vers la ville.

--De quelle part? pensa Ko-Li-Tsin. Comment paratre tout savoir en
ignorant tout? Soyons prudent et audacieux; cet homme est la porte par
o j'entrerai. Il faut le vaincre. Entre un ne tartare et un pote
chinois, la partie n'est pas gale.

La sentinelle revenait.

--T'a-t-elle remis quelque chose pour moi? dit-elle.

--Non, dit Ko-Li-Tsin; le message est verbal.

--Ah! tu lui as parl? Elle est donc seule? dit le soldat forc de
s'loigner.

--Bon! pensa Ko-Li-Tsin, je sais dj qu'il s'agit d'une femme et
qu'elle a des parents qui la surveillent. Ce tartare est amoureux, tant
mieux! il sera facile de le tromper.

            L'amour fait bourdonner le sang si fort
            qu'on entend un mot pour un autre;

            Il trouble la vue au point qu'on prendrait
            une poule pour l'oiseau phnix.

Le soldat avait march plus vite.

--Elle est seule? reprit-il.

--Oui; sa mre est partie en chaise pour la pagode de Kouan-Chi-In.

--Comment! sa mre? dit l'homme en riant.

--Sa matresse, veux-je dire, reprit vivement Ko-Li-Tsin. Ane que je
suis, pensa-t-il, je ne songe pas que ce Tartare est un homme vil;
celle qu'il aime ne peut tre qu'une servante.

Le soldat n'allait plus que jusqu'au milieu du pont.

--Que t'a-t-elle dit?

--Elle t'attend.

--Elle m'attend! Mais, si je quitte la Porte du Sud, je perds la vie.

--Si tu restes, tu perds l'amour.

--Il vaut mieux perdre l'amour que la vie, dit le soldat en s'en allant.

--Encore! pensa Ko-Li-Tsin; je mrite la cangue! Voil que je prte 
cet homme des sentiments levs.

Il ajouta tout haut:

--Tu perds une prcieuse occasion; elle ne se retrouvera jamais.

--C'est vrai, dit le Tartare, qui s'oublia jusqu' s'arrter devant
Ko-Li-Tsin.

--Va donc! insista le pote.

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--On me couperait la tte.

--Personne ne s'apercevra de ton absence.

--Tu crois? Les guerriers, du haut des murailles, verraient que
personne ne garde la Porte du Sud. Il faudrait que quelqu'un me
remplat.

--Eh bien! donne-moi ta pique, je marcherai sur le pont en t'attendant;
mais fais vite. Le bonheur t'attend l-bas, et ici l'ennui te tient.

--Attends, il faut que je rflchisse, dit le soldat branl.

Il reprit sa promenade, mais revint en courant:

--Prends mon sabre, dit-il. Au prochain tour, je te donnerai ma pique.

Ko-Li-Tsin prit le sabre et ferma  demi les yeux pour cacher les
ptillements de ses prunelles.

Le soldat parcourut le pont en trois enjambes.

--Tu ne bougeras pas avant mon retour? dit-il en confiant sa pique au
pote.

--Sois tranquille.

Il n'y eut pas d'interruption dans la promenade; Ko-Li-Tsin commena
d'arpenter le pont au moment mme o la sentinelle s'loignait
rapidement.

A cent pas elle se retourna; elle fit un signe de tte au pote, qui la
guettait, puis disparut.

Alors Ko-Li-Tsin s'enfona sous la vote centrale du grand portail.
Il tait sr de n'y rencontrer personne. Il posa la pique contre la
muraille et mit le sabre  sa ceinture.

--Cela peut servir, dit-il.

Bientt ses semelles claqurent sur les dalles du Boulevard de la
Force. Les guerriers qui le voyaient passer le prenaient pour l'un
d'entre eux. Une motion violente le tenait par la gorge. Son coeur
battait d'orgueil et de joie.

--Quoi! pensait-il, je suis dans cette mystrieuse cit, merveille
incomparable, qui apparat souvent dans les rves des hommes! Moi,
pote obscur, je pntre par mes propres forces dans l'enceinte o nul
n'entre; je lve mes regards sur les splendeurs sacres; je viole la
demeure du Ciel! Je suis sacrilge et glorieux!

Il s'arrta pendant un instant; il n'osait avancer davantage.

--Allons, dit-il, en se faisant violence, Yo-Men-Li est en pril. Elle
va mourir peut-tre. Il faut que je meure  sa place.

Le pote tira son ventail de sa manche et le dploya pour se donner
une contenance tranquille. Il traversa lentement la grande cour des
manoeuvres, s'engagea dans des rues somptueuses, franchit le seuil
d'un haut portail et poussa un cri d'admiration devant la Tour de la
Souveraine Concorde. Il ne put s'empcher d'en faire le tour.

--C'est l, disait-il, que, depuis tant de sicles, les plus glorieux
empereurs tiennent leurs conseils. L'illustre dynastie des Mings,
issue d'un rebelle, a moins dur que cette tour insensible, qui a vu
Hong-Vou, Yong-Lo, Kia-Tchin, Ouan-Li, Tien-Tsong, et qui ne s'croule
pas sur l'usurpateur tartare. Oh! mille fois vaut mieux le laboureur
Ta-Kiang, choisi par les Sages immortels, que l'tranger Kang-Si de la
dynastie des Tsings!

Ko-Li-Tsin s'aperut que les soldats de la tour le regardaient avec
dfiance; il entra sous la galerie qui suit les quatre faces de la
cour, et s'engagea dans une rue.

--Cette rue me conduit-elle vers le Palais Imprial? D'ailleurs, je
sais que pour passer sous le Portail du Ciel Serein, il faut tre muni
d'une tablette de jade qui tmoigne que l'on est mandarin de service
pour la semaine courante. Je ne peux pas me procurer cette tablette.
Vais-je donc perdre le fruit des prodiges dj accomplis?

Le pote passait devant de longues salles dont les portes taient
ouvertes. Il y voyait des serviteurs occups  diffrents travaux.
Il remarqua une femme seule qui disposait dans un coffre des plats
d'argent et d'or.

--Si je parlais  cette femme? elle m'indiquerait peut-tre une porte
de service. Je pourrais lui raconter une histoire bien complique
et bien touchante; elle ne manquerait pas d'tre attendrie. Voyons,
ajouta-t-il, si je saurai lire sur son visage quel est le ct de
son caractre le moins fortifi. Bon! elle n'est plus trs-jeune; et
cependant son visage est soigneusement fard. Je vais lui dire que
ses yeux ont rendu mon coeur malade; c'est toujours d'amour qu'il faut
parler aux femmes qui ne sont plus capables d'en inspirer.

Il entra. La femme poussa un cri plein de coquettes terreurs.

--Tais-toi! dit Ko-Li-Tsin d'une voix tendre; ne me fais pas payer de
ma vie l'imprudence que j'ai commise pour te voir.

--Qui es-tu? Comment es-tu entr?

--Je ne sais ce que je suis depuis que je t'ai vue, car je n'ai plus
d'me; autrefois j'tais un riche marchand de sabres. J'ai franchi le
foss, escalad la muraille; pour venir vers toi j'ai des ailes.

--Yu-Tchin, pourtant, ne te connat pas, dit-elle en baissant les yeux.

--Non. Il y a cependant bien longtemps que je te poursuis, ingrate
Yu-Tchin! Chaque jour j'allais cueillir pour toi des pivoines rouges
et blanches; mais elles se fanaient sans que je pusse te rencontrer.
Aujourd'hui je t'en apportais, mais elles sont tombes dans le foss.

--Vraiment? dit-elle en penchant la tte, et souriante.

Ko-Li-Tsin se rapprocha et lui prit la main, non sans tendresse.

--Ah! grands Pou-Sahs! s'cria Yu-Tchin, entends-tu ces pas? Je suis
perdue! Surprise avec un homme qui n'est pas du palais, je prirai sous
le bambou.

Elle se mit  courir avec effarement d'un bout  l'autre de la salle.

--Voyons, folle! dit le pote, cache-moi quelque part.

--Oui! oui! dit la pauvre femme, en lui dsignant le grand coffre
d'bne; fourre-toi l dedans et ne bouge pas.

Ko-Li-Tsin se blottit dans le coffre, qui se referma sur lui. Il se
trouva soudain dans le silence et dans l'obscurit.

--Me voici dans une position incommode et mlancolique, pensa-t-il.
Quels sont donc ces angles aigus qui me dchirent les jarrets? Ah! je
me souviens; je suis couch sur des pices d'argenterie. Allons! je
crois le moment venu de composer mon pome philosophique.

Et il commena de mditer; mais sa rverie fut bientt interrompue: il
sentit qu'on enlevait sa cachette.

--Bien! o m'emporte-t-on? pensa-t-il.

Aprs une suite de balancements assez uniformes, des cahots ritrs
et brusques firent comprendre au pote qu'il gravissait un escalier;
parfois il lui semblait qu'on reprenait un chemin uni, mais bientt on
montait encore.

--Ils m'lvent aux pays d'en haut! pensa-t-il.

Enfin Ko-Li-Tsin rebondit dans la bote pleine de pointes aigus. On
venait de la poser  terre. Aucun mouvement ne suivit ce dernier choc.
Il n'entendait plus rien. Mais il touffait. Avec son front, sans trop
d'efforts, lentement, il tcha de soulever le couvercle de sa prison.
Il obtint une petite fissure, et pour la maintenir y introduisit le
manche d'un pinceau qu'il tira de sa ceinture. L'entre-billement
laissait pntrer un peu d'air, et, en y appliquant son oeil, il
pourrait peut-tre voir autour de lui.

--Je tuerai le premier qui ouvrira le coffre, dit-il en posant la main
sur la poigne de son sabre.

Puis il regarda o il tait. Il vit une vaste salle aux murs revtus de
bois de fer dcoup, au plafond pesant de dragons en relief dors sur
un fond bleu, puis, dans un angle, une table aux pieds de jade vert,
recouverte d'une natte de satin blanc brode de fleurs multicolores, et
enfin, auprs d'elle, un lourd trne de bronze qui avait la forme d'un
dragon ail. La table tait surcharge de porcelaines rares et de bols
d'or fin; quatre monstres d'bne  la queue panouie, au corps couvert
de pustules de nacre, dressaient  chacun de ses angles leurs larges
mufles bants, destins  recevoir des lampes d'argent.

--Je suis dans la Salle du Repas Auguste! s'cria intrieurement
Ko-Li-Tsin. Je ne peux manquer de voir tout ce qui se passera.

Il se disposa du mieux qu'il put dans sa bote et se reprit  songer 
son pome philosophique.

Tout  coup des fltes, des pi-pas, des tam-tams clatrent avec joie;
le tambour bourdonna, le gong vibra violemment, et des mandarins
infrieurs, appuys aux chambranles des portes, soulevrent les lourdes
draperies de brocart d'or.

Le Fils du Ciel, une main sur l'paule du Chef des Eunuques, s'avanait
au milieu d'un brillant cortge de mandarins glorieux; il parlait des
affaires de l'empire d'une voix grave et haute. Il s'assit lentement
sur son trne de bronze.

Les mandarins s'agenouillrent et trois fois frapprent la terre du
front.

Puis on couvrit la table des mets que la loi prescrit et que la saison
comporte; car il est interdit au souverain de la Chine de manger des
plantes potagres htives ni des fruits mris en serre chaude.

Enfin Ko-Li-Tsin, attentif, vit entrer le Chef de la Table Auguste,
suivi de Yo-Men-Li ple, tremblante et affaisse sous le poids d'un
grand poisson jaune.

Le mandarin s'avana vers l'empereur et s'agenouilla prs de lui.

--Matre de la terre, dit-il, Souveraine Splendeur, Fils bien-aim du
Ciel, superbe Kang-Si au glorieux rgne! permets  ton vil esclave de
t'offrir ce poisson, que tu daignes prfrer, bien qu'il soit indigne
de ta divine personne.

Il prit le plat d'or des mains de Yo-Men-Li et l'leva vers l'empereur.
Alors la jeune fille, les joues empourpres, les yeux brillants de
fivre, tira du poisson un large sabre qu'on y avait enfoui comme dans
un fourreau d'or, et, d'un mouvement rapide, en dirigea la pointe, qui
jeta un clair, vers la poitrine du souverain.

Kang-Si, qui n'avait pas encore tourn la tte, tressaillit  la piqre
du fer, un rubis limpide vint se mler aux pierreries de sa robe. Il
se leva brusquement, et le lourd trne de bronze se renversa avec un
retentissement terrible.

Yo-Men-Li, vanouie, roula sous la table, dans les grands plis de la
nappe. Les mandarins prcipitrent leurs fronts vers le parquet, et les
serviteurs, pouvants, s'enfuirent en poussant de grands cris, tandis
que le Chef des Eunuques, faisant mille contorsions de douleur, voulait
palper la poitrine de son matre; mais Kang-Si le repoussa violemment.

Il regarda avec mpris Koueng-Tchou courb et frissonnant d'pouvante.

--Tratre! s'cria-t-il, tu oses t'attaquer au Ciel mme, toi que le
Ciel a lev jusqu' lui! Pendant qu'il rpandait vers toi les rayons
blouissants de sa splendeur, tu mditais un crime odieux! Mais le Ciel
est invincible, et il va faire tomber sur ta tte ses tonnerres et
l'craser.

--Grce! divin seigneur, soupira le mandarin.

--Peux-tu tenir  une vie si misrable et si infme? dit l'empereur,
les lvres crispes de dgot. Avant de te la prendre je te ferai subir
de nombreuses tortures afin que tu confesses les profondeurs de ton
crime; ensuite tu mourras de la Mort Lente.

Les mandarins se relevrent et se prcipitrent sur Koueng-Tchou, tous
les visages exprimant la rage et l'horreur.

--Mais, ajouta le Fils du Ciel, un autre a port le coup. Ce lche
avait un complice, qu'est-il devenu?

--Qu'on le cherche! hurlrent les assistants, qu'on l'amne, qu'on
le mette en pices! O est-il? Quel est le monstre odieux qui a os
frapper le Souverain du Ciel?

Et ce cri retentit dans tout le palais.

Alors Ko-Li-Tsin apparut au milieu de la salle; il secoua sa tte
spirituelle et fire, et, jetant son sabre sur le parquet:

--C'est moi, dit-il.




CHAPITRE IX

LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L'ACIER FOUETTE


            L'homme qui a lu les sentences des
            potes et a reu les enseignements des
            philosophes rsiste avec courage aux plus
            dures preuves;

            Car il sait qu'il faut frotter le diamant,
            pour le polir,

            Et que le Sage doit se plier aux
            circonstances, comme l'eau prend la forme
            du vase qui l'treint.


Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Imprial circulent,
s'enroulent, s'enchevtrent, comme de monstrueuses entrailles, des
couloirs sans issue, o l'atmosphre, prisonnire depuis des sicles,
pse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n'a vu ce sinistre
labyrinthe, et le ple condamn qu'y poussent des bras cruels, aprs
avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientt le
souvenir du soleil. Errant, les bras tendus, ttant des deux mains
les murs humides, il jette un cri de dsespoir; mais son cri s'enfuit
devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant,
lui revient par un autre chemin, pareil  la clameur d'un monstre
gigantesque; et bientt le misrable, cras de terreur, se laisse
choir, le coeur bris, et meurt dans l'ombre intense, pleur par la
sueur froide des murailles.

Sous le palais mme s'tendent des cachots affreux. Dans plusieurs
tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hrisss partout de
minces lames tranchantes, qui laissent  peine assez de place pour
le corps d'un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s'appuie aux
murs, mille blessures torturent ses membres; alors lui-mme, affol et
furieux, se jette sur la mort. D'autres cachots,  la place du sol,
montrent un lac profond, au centre duquel parat une petite plateforme
de marbre, si troite que deux pieds y trouvent  peine leur place.
Le condamn ne peut ni s'asseoir, ni se coucher, ni mme changer de
posture. Il est rare qu'aprs deux jours le malheureux ne se soit pas
prcipit dans le lac. Mais depuis la dchance des Mings farouches ces
prisons sont solitaires. L'empereur Kang-Si est glorieux et clment.

Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reoit
quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants: bien
des sanglots ont frapp ses votes de granit noir; bien des aveux ont
t arrachs par le fer et les flammes  des bouches discrtes entre
les murailles de ce lieu morne; et beaucoup d'innocents y ont avou des
crimes imaginaires pour chapper aux tortures. Cette salle prcde les
cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincrit.

C'est l que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d'instants aprs son
arrestation. Il tait calme. Il avait accompli sa volont. Il tait
hroque et serein. Il avait au cou une corde qu'un soldat tirait.

La lueur de quelques lanternes en soie rouge, portes par les gardes,
ensanglantait les spirales de marbre noir qui montent du sol aux
votes et les murailles confuses ou saillissent en caractres d'or les
sentences des philosophes.

Au fond de la salle, sur une estrade, s'lve un fauteuil de laque,
dont le dossier dessine une niche d'idole, et devant les marches de
l'estrade, sur un vaste cran de satin noir, apparat, finement brod,
le mystrieux symbole du Tang. C'est un lion monstrueux qui veut
dvorer le Soleil: les poils de sa queue retrousse retombent comme les
branches d'un saule; son corps est entirement bleu; sa face, hrisse
de moustaches roides, ouvre une gueule profonde, arme de dents; le
Soleil est reprsent sous la figure d'un jeune homme vtu de blanc,
dont le visage est rouge et qui a des yeux d'or.

Un mandarin-juge entra majestueusement et alla s'asseoir sur le
fauteuil de laque; deux mandarins de second ordre se tinrent debout 
ct de lui.

Des gardes firent avancer Ko-Li-Tsin en tirant la corde qui lui serrait
le cou et lui enjoignirent de s'agenouiller. Mais il s'assit sur un
bloc de marbre scell au sol, qui tait un tabouret de torture.

--Rebelle, dit le juge, quel est ton nom?

--Un joli nom, dit le pote en s'inclinant avec politesse: Ko-Li-Tsin.

--O es-tu n?

--Ah! j'tais fort jeune alors! et, comme je n'ai jamais vu mes
parents, je ne sais pas o je suis n. La premire fois que je me suis
rencontr j'avais huit ans; c'tait sur la place d'une belle cit, dans
la province de Ho-Nan.

--Quels sont tes parents?

--Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.

--Impudent! s'cria l'interrogateur, ne te moque pas de la justice.

--Qu'elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n'ai
jamais vu mes parents, et elle me demande: quels sont tes parents?

            Lorsqu'on a runi les oeufs dans une
            corbeille on ne saurait dire quelle poule
            a pondu cet oeuf-ci ou celui-l;

            Et quand les poulets, clos dans le four
            de briques, se promnent dans la campagne,
            ils ne savent pas quels sont leurs parents.

--On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronant les sourcils.

--C'est une largesse que je vous fais.

--D'ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis
longtemps dans la Capitale du Nord?

--Depuis deux jours.

--Et d'o viens-tu?

--Des champs, o l'air est pur et le vent doux.

--Avec qui es-tu venu?

--Avec l'empereur.

--Tais-toi, misrable! cria le juge.

Ko-Li-Tsin continua:

--Pour quelques-uns, Kang-Si est le Fils du Ciel; pour moi, le Fils du
Ciel, c'est un autre.

--Ne blasphme pas, infme, ou mille supplices vont dchirer ton corps.
Mais, parle, pourquoi t'es-tu livr? Plusieurs affirment que ce n'est
pas toi qui as port le coup criminel.

--Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment o j'ai
frapp, si les troupes de cigognes n'arrivaient pas du septentrion.

--Tu as des complices: o sont-ils?

Le pote se mit  balancer la tte en chantonnant.

--Ko-Li-Tsin ne le dira pas.

--Avoue, ou la torture saura t'arracher ton secret.

--Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts:

            Lorsqu'on aura dpec mon corps en cent
            morceaux et ouvert chacun de mes membres,

            On ne dcouvrira pas dans quel lambeau de
            ma chair est cach le secret;

            Et quand je ne serai plus qu'une boue
            sanglante, les lches oreilles penches
            vers mes dbris fumants n'entendront aucun
            souffle tratre.

            Ainsi, juge vnrable, prpare tes
            instruments, remplace dans les sentences
            des Sages Compassion par Cruaut,

            Et que tes rves soient sereins.

--Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.

Deux bourreaux s'emparrent de Ko-Li-Tsin et le dpouillrent de ses
vtements; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un
pinceau et un rouleau de papier s'assit  quelques pas.

--Tu peux jeter tout cela, dit le pote.

Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de
ses ongles une lame aigu de bambou.

--Remarquez, dit Ko-Li-Tsin, que mes ongles sont aussi beaux et aussi
longs que ceux d'un prince. Vous allez les briser et les rendre
semblables  ceux d'un homme vulgaire qui s'occupe de vils travaux.
N'importe, faites.

Les bourreaux frapprent avec de petits maillets sur les lames de
bambou, qui s'enfoncrent cruellement dans les doigts du pote.

Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences
des philosophes en or sur le mur noir.

Lorsque de chacun de ses doigts s'lana un jet de sang vermeil, les
bourreaux s'cartrent. Ko-Li-Tsin, ple, regarda ses mains, puis les
tendit vers le juge.

--On parle beaucoup d'une fontaine qui se trouve dans les jardins de
Yu-Min-U, dit-il. Elle est construite d'aprs un modle tranger;
c'est un grand cerf qui s'effraie au milieu d'un large bassin
d'albtre; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets
d'eau limpide, et des chiens furieux l'entourent, crachant sur lui des
hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu'une fontaine vivante,
pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux?

--Veux-tu parler? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe
blanche et pointue.

--Je suis trs-bavard de ma nature, dit Ko-Li-Tsin, et tout dispos
 te soumettre les ingnieuses observations que j'ai faites sur la
culture du riz pendant mon sjour dans les champs de Chi-Ts-Po. Cela
ne manquera pas de t'intresser.

--Tu avoueras pourtant, dit le juge irrit.

--Non! dit Ko-Li-Tsin.

Les deux tortionnaires se rapprochrent de lui; l'un portait de la poix
enflamme dans un bassin de cuivre, l'autre tenait un poignard aigu.

--Maudits cuisiniers, dit le pote, que prparez-vous l? C'est au
moins le repas du mandarin des enfers; car je ne vis jamais pareil
aliment.

--Tu vas en goter, dit le juge.

--Tant mieux! lorsque j'aurai la bouche calcine et la langue rduite
en cendres, tu n'espreras plus me faire trahir mes amis.

--Tu n'en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu'il ne soit rien
fait  ta langue.

Le malheureux pote sut bientt de quoi il s'agissait. Un des bourreaux
lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son
poignard, et dans les blessures vives l'autre versa de la poix toute
flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se
contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour
ne pas crier, et ses yeux taient pleins de larmes.

Un silence profond rgnait parmi les gardes: ils semblaient
impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines
immobiles les coeurs se serraient.

--Pauvre Yo-Men-Li! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.

--Veux-tu parler enfin? cria le juge.

--Attends, dit le pote d'une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir
sans avoir compos un pome philosophique des plus importants; car,
lorsqu'elle l'aura lu, la jeune fille adorable que j'aime se croira
veuve et ne se mariera pas; ce qui rendra mon me heureuse dans les
pays d'en haut. Donne-moi donc de quoi crire et laisse-moi songer.

--Cette fois ma patience est lasse! s'cria le juge en se levant.

Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux,
les ayant ramasses, se dirigrent vers un brasier que deux eunuques
activaient en soufflant.

--Ah! ah! dit Ko-Li-Tsin, tu ddaignes la posie; cela augmente le
mpris que j'avais pour toi. Ton matre Kang-Si, lui-mme, a quelque
estime pour les potes.

Quand les tortionnaires revinrent, chacun d'eux tenait  la main un
martinet dont les longues lamelles d'acier flexible avaient t rougies
au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s'approcha pour compter
les coups. L'un des affreux instruments s'leva, jetant des tincelles,
puis retomba sur les reins du pote. Les lames brlantes s'enfoncrent
si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les
retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grsillants.
Ko-Li-Tsin tait  bout de forces. Le second martinet se leva, puis
retomba dans l'horrible blessure. Cette fois le pote crut qu'il allait
mourir, et il poussa un long cri.

--Grand empereur, venge-moi! hurla-t-il, en s'affaissant, vanoui.

Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.

--Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vtements,
poussez-le dans un coin, et introduisez le mandarin Koueng-Tchou.

On remit ses vtements  Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans
un coin obscur.

Tous les regards se tournrent vers la porte o apparut le grand
dignitaire. Il avait une corde au cou; un soldat le tirait violemment.
Sa large face tait d'une lividit terreuse; ses yeux obliques et
brids laissaient filtrer des clairs de rage haineuse; sa bouche
paisse se crispait de ddain sous sa moustache noire et tombante. Il
portait encore la magnifique robe jaune et le manteau de crmonie. Il
jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonch
de lambeaux de chair. Bien qu'il demeurt impassible en apparence, il
sentait l'effroi faire plir son coeur.

--Tu dshonores le Dragon  Cinq Griffes qui ouvre sans mfiance ses
ailes sur ta poitrine, dit le juge ds que le mandarin fut devant lui;
tu souilles la couleur impriale et tu rends odieux le globule de rubis
rose. Arrachez-lui ses insignes d'honneur, ajouta-t-il.

Deux gardes s'approchrent de Koueng-Tchou et portrent leurs mains sur
l'agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les
saisit  la gorge, chacun d'une main, si violemment que ces hommes,
la face soudainement empourpre, chancelrent. Koueng-Tchou les lcha
alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras tendus,
ils tombrent en arrire, et leurs crnes clatrent sur les dalles
avec un bruit atroce.

Les gardes, poussant un cri d'horreur, se prcipitrent vers leurs
compagnons expirants, et s'agenouillrent prs d'eux. Le juge tait
devenu blme sur son trne de laque.

--Monstre, cria-t-il, sacrilge, que le Ciel me pardonne d'avoir vu
cela! L'empereur est outrag, et le Dragon Auguste devient complice
d'un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vtements; il est
impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce
meurtrier infme.

Tous se rurent vers Koueng-Tchou, qui se dbattit furieusement. Le
manteau de satin jaune s'empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin.
Enfin le mandarin, dpouill de sa splendeur, apparut dans une robe de
dessous, troite, qui se tendait sur son ventre puissant.

--Faites-lui subir la torture, et qu'il dnonce ses complices, dit le
juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.

Koueng-Tchou regarda avec mpris celui qui tait son infrieur quelques
instants auparavant.

--Tu n'auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes
amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour chapper bientt 
votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.

--Parle donc, lche! s'cria le magistrat.

--Voici, dit Koueng-Tchou. Il s'est form une socit rvolutionnaire
dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme
la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs; ils ont
lu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au rgne aim du ciel. Un
laboureur! ajouta le mandarin d'une voix ironique. Celui qui a frapp
Kang-Si ne porte pas son vrai costume; c'est une femme, une concubine
de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas Auguste?
Je l'ignore. Celui qui s'est fait prendre pour elle se dit pote; il
est tout dvou au laboureur. Le coeur de la rvolte est  Pey-Tsin et
rside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Kouan-Chi-In.
Vous savez tout.

Le juge mdita pendant quelques instants afin de graver dans sa mmoire
les paroles du tratre.

--Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers;
et il enverra dans la Pagode de Kouan-Chi-In un Pa-Tsong suivi de
deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans
un cachot l'homme qui n'a point parl. Quant  Koueng-Tchou, qu'il
subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volont
misricordieuse de l'empereur.

Koueng-Tchou fut emport, et quelques gardes se penchrent vers le coin
o on avait pouss Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n'tait plus l.




CHAPITRE X

LES PIEDS DU PENDU


            Son me, chasse  grand'peine de son
            corps, s'exhale autour de lui en une
            atmosphre pestilentielle;

            Et lorsqu'il sera dans la terre, entre les
            pierres de sa tombe pousseront des herbes
            empoisonnes.


Les gardes poussrent Koueng-Tchou dans un lieu entirement obscur.
Craignant de tomber dans quelque embche, le tratre demeura immobile.

Un homme, qui tait un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il
les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se rvla tout entire.

Elle tait de marbre noir, carre, peu vaste, mais au plafond lev. A
son centre se dressait une trs-haute chelle double, surmonte d'une
planchette assez longue pour qu'un homme s'y pt coucher. Du plafond
pendait un anneau noir.

Le bourreau demanda  Koueng-Tchou s'il comptait faire quelque
rsistance.

--Non, dit le mandarin.

--N'importe! dit l'autre. Et  l'improviste il lana circulairement une
corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koueng-Tchou; il avait
retenu une extrmit de la corde, il saisit l'autre au passage, tira et
noua: le mandarin tait bien garrott.

--Monte  cette chelle et assieds-toi sur la petite table, en
attendant.

--Je ne puis monter, ayant les bras lis.

--C'est juste.

D'une seule main il empoigna Koueng-Tchou, monta vingt degrs de
l'chelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un oeil,
visa de l'autre le milieu du plafond, lana un fort lacet de soie qui
passa dans l'anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un noeud
coulant, le mit au cou du patient, descendit de l'chelle, la retira
vivement, et dit: Tu es pendu!

Puis il s'assit  terre, leva les yeux et reprit:

--Tu sais que ton complice s'est envol? Oui, oui. Pour ma part,
je crois que c'est une rou-li malicieuse. La corde te gne? tu t'y
habitueras. Si tu avais fait comme lui, tu ne serais pas ballott entre
le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas
te servir d'ailes. A propos de ton ventre, rjouis-toi, car il enflera
singulirement tout  l'heure. Ne te remues pas tant; tu forces le
lacet  pntrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable;
si l'on apprenait que je t'ai donn un conseil je perdrais ma place.
Tiens, tu es dj bien rouge! D'ordinaire, tu dois avoir l'haleine
courte. Attends, n'touffe pas; voici ton lit.

Le bourreau replaa l'chelle sous le mandarin, monta, desserra le
noeud et dit:--Repose-toi, honnte Koueng-Tchou. Si tu as un liang dans
ta poche, je t'apporterai une tasse d'eau. Tu ne veux pas boire? Je
comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu'un lacet de soie
change beaucoup le caractre, car tous ceux que je pends sont comme
toi. Mais, dit le bourreau, tu t'es assez repos, je crois.

Il descendit de l'chelle et la retira en disant:

--Te voil encore pendu.

Puis, s'tant assis  terre, il continua:

--Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus
dsagrable qu'une autre, Je ne veux parler que des morts violentes,
n'tant pas mdecin, mais bourreau. Eh bien! je suis persuad que
la strangulation est pnible. Le pouce, longuement appliqu sur la
gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste  tre coup
en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t'chappes de
mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de
ne pas t'y faire condamner. Les Sages l'vitent; ils prfrent la
simple dcollation, qui est rapide, tincelante et rouge. Tu aurais
d te borner aux mfaits qui s'expient par la dcollation. Allons, tu
deviens jaune maintenant? Je n'ai jamais vu d'homme aussi sensible 
la pendaison. Quand tu tais mandarin, tu devais tirer la langue en
montant l'escalier des terrasses. Me voil, me voil.

Il replaa l'chelle, monta et desserra le noeud.

--coute, vnrable Koueng-Tchou. J'ai une femme qui a t mre
plusieurs fois. Je comprends qu'on chrisse ses enfants, les garons
bien entendu; les filles, on les vend. Le pre le plus heureux en
filles est celui qui n'a que des garons. Eh bien! donne-moi quelques
liangs, et j'irai, ds que tu seras mort, porter ton dernier salut 
ton illustre pouse et  tes glorieux enfants. Tu ne veux pas? Tu as le
foie bien dur. Quoi! tu ne dsires pas que tes fils puissent un jour
se dire avec mlancolie: Notre pre pensait  nous le jour o il a
t pendu? Tu as tort. Cependant, fais comme il te plaira. Ah! ah! tu
respires un peu plus librement et ta langue rentre derrire tes dents?

Le bourreau descendit vivement et renversa l'chelle, en disant:
Descends au pays d'en bas, imprial Koueng-Tchou!

Puis il alla dcrocher les lanternes, regarda autour de lui s'il
n'oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu,
qui s'agitait; mais il rencontra l'chelle renverse, et, pour ne pas
faire un petit dtour, mit le pied dessus.

Alors il dut se passer quelque chose d'assez inattendu, car deux heures
plus tard, lorsque des gardes entrrent dans la salle, tonns de la
longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles,
aux langues longues, osciller l'un sous l'autre dans la nuit, le
premier ayant le cou dans un noeud coulant, le second ayant la gorge
entre les deux pieds du premier. Le pendu avait trangl le bourreau.




CHAPITRE XI

LES AILES DU DRAGON


            Sans doute une grand renversement a eu
            lieu, car ceux qui priaient combattent et
            les Sages se sont arms de glaives.

            Oh! oh I disent les Pou-Sahs des nuages,
            depuis quand les terrasses des pagodes
            sont-elles des champs de bataille?

            Et quels sont ces hommes qui renversent
            les statues d'or des Dieux vnrs?


Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincrit,
avait bientt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs.
Il entendit un vague murmure de paroles; c'tait la voix du tratre
mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se
soulever. A travers la haie des soldats il vit Koueng-Tchou qui parlait
d'un air fier.

--Le misrable! le lche! et je n'ai pas la force de me traner jusqu'
lui pour l'trangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge.
Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l'empereur. Que faire?
Il faudrait que Ta-Kiang ft prvenu. Hlas! je suis prisonnier et
mourant.

Il sentit une main se poser lgrement sur son paule, tourna la tte
et, dans la pnombre, aperut une femme qu'il lui sembla avoir entrevue
dj.

--Tu es courageux comme un Sage cleste, murmura-t-elle; tu as souffert
plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vrit. Je
veux te sauver. Trane-toi jusqu' cette porte pendant que les gardes
contemplent la mditation du juge et suis-moi.

--Ah! se dit Ko-Li-Tsin, c'est la femme qui m'a fait entrer dans le
coffre.

Il se trana sur les coudes, car ses mains taient horriblement
douloureuses,

--Se pourrait-il qu'elle me sauvt? pensait-il.

Le pote s'tait considrablement rapproch de la porte. Yu-Tchin le
soutenait en tremblant.

--Encore un effort! disait-elle; les soldats ne regardent pas, tu vas
tre sauv. Viens, pauvre meurtri! viens, je baiserai tes blessures!

Enfin ils se trouvrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se
lever; il ressentait d'atroces douleurs; des sanglots lui montaient
 la gorge; mais on avait omis de lui rompre les jambes: il se tint
debout.

--Courage, cher malheureux! dit Yu-Tchin  voix basse. Atteignons vite
l'extrmit de ce couloir: on ne te cherchera pas d'abord sous cette
vote, car on croit qu'elle n'a pas d'issue. La porte de la prison o
elle conduisait a t mure il y a longtemps sur un homme condamn 
mourir de faim.

Ko-Li-Tsin s'appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains
pour ne pas dfaillir. Ils taient dans une obscurit profonde, parce
que Yu-Tchin avait referm la porte de la Salle de la Sincrit; elle
avait mme prudemment pouss un verrou.

--Mais comment sortirons-nous, s'il n'y a pas d'issue? demanda
Ko-Li-Tsin  voix basse.

--Il y a une ouverture carre qui donne sur un des lacs du palais,
dit-elle; c'est par l que je suis entre. Un petit bateau attend sous
cette fentre.

--Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs
douloureux de mes mains mutiles?

--La fentre est basse, tu n'auras qu' te laisser glisser. Je passerai
d'abord, et puis je te soutiendrai; car je veux te sauver. Quand nous
serons hors d'ici je te soignerai, et quand tu seras guri nous nous
marierons, et nous serons heureux loin des palais.

--Oui, oui, bonne crature.

Ils arrivrent devant la fentre. C'tait en effet une ouverture
carre, perce trs-bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement
dans l'obscurit.

--Laisse-moi passer la premire, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras
afin que tu tombes doucement dans le bateau.

Elle se courba pour passer par l'ouverture, puis sauta sans hsiter.

Ko-Li-Tsin  son tour, se baissa, et, aprs avoir difficilement ramp,
parvint  s'asseoir sur le rebord extrieur de la fentre.

--Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.

Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.

--Oh! non, dit-il, le mur frlerait trop rudement la plaie cruelle de
mes reins.

--Comment faire? dit-elle avec dsespoir.

--Attends.

Le pote, s'aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre,
puis il s'effora de descendre. La manoeuvre d'abord fut aise; mais
lorsqu'il ne se tint plus  la fentre que par les coudes, il hsita;
une sorte de vertige le prenait; il sentait qu'il lui faudrait se
cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de
saisir, et qu'il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper
malgr lui.

--Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai. Ko-Li-Tsin ferma les yeux.
Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa
tomber, tourdi, effar.

Au moment o son poids l'entranait dans le lac, elle le saisit, et il
se trouva assis sur la petite banquette d'un bateau qui faisait mille
soubresauts, comme s'il et t sur les vagues orageuses de la mer.

Yu-Tchin prit les rames et se hta d'loigner l'embarcation.

--Tu es sauv! dit-elle en sanglotant de joie. Kouen-Chi-In m'a
protge. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu tais devenu dans le
coffre de laque, et je suis entre dans le palais. Tout le monde
tait en moi sur les terrasses et dans les galeries; j'appris qu'on
avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en
entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrt
n'tait pas celui qui avait port le coup sacrilge; je m'informai de
son visage et de son costume; je reconnus qu'il s'agissait de toi, et
j'appris que tu tais dans la Salle de la Sincrit. Sans tre vue, je
me glissai dans cette salle. L j'ai souffert autant que toi, pauvre
innocent! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander
grce; mais on ne m'aurait pas coute. J'aurais t emprisonne
peut-tre et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je
vis qu'on te jetait dans l'angle de la salle,  quelques pas de la
porte du couloir condamn, je conus un vague espoir de te sauver, et,
toute tremblante, je courus dtacher un bateau; je ramai vigoureusement
vers cette ouverture que je connaissais; je te rejoignis; et tu sais le
reste.

--Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers
 ta louange. Mais htons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si
on me sparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge?

--Il est plus ais d'en sortir que d'y entrer, dit-elle.

Le bateau toucha le bord du lac  un point trs-loign du palais,
et les fugitifs descendirent sur l'herbe paisse, toile de fleurs.
Yu-Tchin se dirigea  travers les jardins impriaux, en soutenant
Ko-Li-Tsin; ensuite elle lui fit traverser des cours qu'il ne
connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l'Ouest,
qui est celle des serviteurs. Ils avaient  peine franchi le pont qui
saute le foss qu'un murmure confus leur arriva de l'Enceinte Sacre.

--Entends-tu? dit la femme effraye, on te cherche. Le gong vibre; la
cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons! fuyons vite!

--Si je pouvais courir! dit le pote. D'ordinaire je vais plus vite
qu'un cheval furieux.

Par un hasard favorable, une chaise  porteurs de louage passait 
trente pas devant eux.

--Par ici! par ici! cria Yu-Tchin. On a besoin de vous.

Les porteurs tournrent la tte.

--La journe est finie, dirent-ils.

--Vous aurez un liang d'or, rpliqua Ko-Li-Tsin.

Les porteurs s'approchrent rapidement.

--Portez-moi vite  la pagode de Kouan-Chi-In, dit Ko-Li-Tsin en
s'asseyant sur le petit banc couvert d'une toffe de coton bleu.

Les porteurs se mirent en route.

--Pourquoi vas-tu  la pagode? demanda Yu-Tchin, qui marchait  ct de
la chaise. Viens chez ma soeur qui est marie; nous te soignerons toutes
deux.

--Il faut avant tout remercier le Ciel, dit le pote.

--La pagode est ferme  cette heure.

--Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais ds que j'aurai
adress quelques paroles  Kouan-Chi-In, qui t'a protge, j'irai o tu
voudras.

--Oh! oui, dit-elle; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu
es riche? Je ne suis pas pauvre; nous achterons une maison loin de la
ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours; jamais
nous ne resterons l'un sans l'autre; nous serons semblables aux tendres
sarcelles.

--Oui! oui! dit Ko-Li-Tsin en souriant.

            L'oiseau youen et l'oiseau youan seront
            jaloux de notre union.

            Les Sages immortels se pencheront du haut
            des nuages pour nous voir,

            Et la postrit nous offrira comme exemple
            aux poux.

Les porteurs s'arrtrent.

--Prends un liang d'or dans ma ceinture et jette-le  ces hommes,
dit le pote en sortant pniblement de la chaise; maintenant soulve
le marteau de la porte que tu vois sous cette vote, et frappe trois
coups, puis deux, puis un seul coup.

Yu-Tchin obit. La porte s'ouvrit aussitt.

--En haut les Mings! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la
porte.

--En bas les Tsings! rpondit celui-ci. Entrez.

Ko-Li-Tsin, suivi de Yu-Tchin, entra et dit rapidement:

--Ferme les portes. Donne l'alarme. Qu'on emplisse d'eau les fosss;
les Tigres de guerre nous suivent.

Le jeune bonze ferma la porte  triple tour et courut vers la pagode,
les bras levs.

La bonne Yu-Tchin, stupfaite, considrait Ko-Li-Tsin qui marchait
lentement dans l'alle de marbre.

Bientt sur l'escalier d'albtre de la pagode parurent des Tao-Ses
portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient
en criant. Le Grand Bonze lui-mme sortit et marcha au-devant de
Ko-Li-Tsin.

--Que s'est-il pass? demanda-t-il.

--Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n'est point
entr dans la poitrine. L'enfant avait la main faible. Je me suis fait
prendre  sa place, craignant que son coeur ne ft faible aussi devant
la torture.

--On t'a tortur? dit le bonze. Tu n'as rien avou?

--Rien, dit Ko-Li-Tsin; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont
venir s'emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le
Dragon a des ailes, qu'il les ouvre.

--Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous
avions prvu tous les rsultats possibles de notre tentative; il y a
des chevaux  la porte du pavillon imprial. Toi, viens vers Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hter.

--Oh! qu'as-tu, malheureux? dit le Grand Bonze. On t'a meurtri  ce
point? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.

--Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le pote; allons d'abord vers
l'empereur.

--Quelle est cette femme? dit le bonze.

--Celle qui m'a sauv et nous a sauvs tous.

--Qu'elle soit la bienvenue!

Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin  soutenir le pote, gravit
l'escalier d'albtre. Ils arrivrent en peu de temps au pavillon
qu'habitait l'empereur, et entrrent dans une belle salle peu claire
de quelques lanternes obscures.

--Approche, dit Ta-Kiang, aprs que le Grand Bonze l'eut  voix basse
prvenu de la ncessit o le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un
moment.

Ko-Li-Tsin s'avana.

--Permets-lui de ne pas s'agenouiller, dit le Tao-Se; il s'est fait
presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.

--Tu as fait ton devoir en serviteur dvou, dit l'empereur; je te
rcompenserai. Mais  prsent coute mes dernires paroles. Je pars,
je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de
bataille, soulever des peuples, entraner des troupes  ma suite, et,
grossissant mon arme  chaque pas, je reviendrai formidable. Toi,
reste  Pey-Tsin, et smes-y la rvolte. Donne des armes  tous les
hommes robustes. Je te nomme gnral de l'arme que tu auras conquise.
Aujourd'hui nous avons fait une faute. Si le sabre n'a pas atteint le
coeur de l'ennemi, c'est que le sabre avait t confi  une main faible
et indigne. Dsormais que les femmes ne soient plus mles aux graves
travaux. J'ai parl.

--Matre, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas excuts, c'est que
je serai mort ou prisonnier.

Une musique guerrire se fit entendre dans le lointain.

--Voici les Tigres de guerre! s'cria le pote; il n'est plus temps de
fuir; nous sommes perdus.

Ta-Kiang lui lana un regard courrouc.

--Ne dis jamais devant moi qu'il n'est plus temps.

--J'ai tort, rpondit Ko-Li-Tsin en baissant la tte. Le Dragon est
invincible.

--Le Dragon peut tre vaincu par le Dragon, dit le bonze; hte-toi,
Ta-Kiang! je te suivrai; car  ma voix les couvents et les pagodes se
lveront. Les soldats viennent du ct de l'Est, ajouta le Tao-Se;
fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, dtends la pagode,
occupe les soldats afin qu'ils ne nous poursuivent pas.

--Oui, dit le pote.

--A prsent, au revoir! Tu verras bientt flotter la bannire du Lys
Bleu.

L'empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d'un
troit escalier, montrent  cheval et s'loignrent au galop, suivis
d'une petite troupe de cavaliers arms qui portaient des lanternes.

--Puissent-ils bientt revenir sous les longs plis glorieux de
l'tendard des Mings! dit Ko-Li-Tsin.

Cependant la musique guerrire, qui s'tait tue un instant, clata
soudain  peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas rguliers
et nombreux.

--Allons! dit le pote  Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquite et
tonne, allons, bonne crature, aide-moi  marcher, afin que je puisse
donner des ordres et prparer la dfense.

--Mais, dit Yu-Tchin, tu n'es donc pas un marchand de sabres?

--Non.

--Ah! dit Yu-Tchin. Qu'es-tu donc?

--Pote et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.

--Ah! dit Yu-Tchin.

Puis, elle ajouta:

--Veux-tu me permettre de panser tes plaies?

--Non, les nouvelles blessures guriront les anciennes.

Yu-Tchin se mit  pleurer.

--C'tait bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux
encore t'exposer  mourir!

--Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.

--S'il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutil qu'il
emploiera des sicles  se gurir et ne m'pousera jamais!

--Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.

Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils taient revenus sur la terrasse.

--Frappe ce gong de toute ta force, dit le pote.

Yu-Tchin obit: les bonzes accoururent.

--Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous excut mes ordres?

--Les fosss sont pleins d'eau, rpondirent les Tao-Ses; les portes de
fer sont bien closes, et chacun de nous est arm d'une hache et d'un
sabre.

--Combien d'hommes tes-vous?

--Nous tions trente; dix d'entre nous sont partis avec l'empereur.

--La victoire est impossible; mais que la rsistance soit longue. Toi,
Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des
yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l'empereur. Quand tu les
verras courir dans la plaine, tu viendras me prvenir.

Yu-Tchin, rsigne, s'loigna.

--Les soldats franchiront le foss en un bond, continua Ko-Li-Tsin,
ple et s'appuyant au mur; allez donc enlacer aux troncs des cdres
de tratresses cordes habilement emmles, afin que nos ennemis s'y
embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles
d'araignes.

Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.

--Bien! ils attaqueront d'abord la porte de l'Est. A votre besogne!
qu'un seul reste prs de moi pour m'empcher de tomber, et htez-vous
pendant que je parlementerai avec les soldats.

Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu'un second coup de marteau
branla.

--Qui frappe ici aprs les heures prescrites? Qui vient troubler d'un
bruit sacrilge le repos glorieux de la misricordieuse Kouan-Chi-In?

--Ouvrez! cria le Pa-Tsong, c'est le Dragon  Cinq Griffes qui heurte.

--Le Dragon est-il bless? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel? En
ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les Tao-Ses rigides, et ils
se mettront en prires.

--Le Dragon se porte bien, malgr vos criminelles tentatives, et il
vient faire sentir ses griffes aigus  la chair des coupables.

--Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Kuan-Chi-In;
tu ne les trouverais pas.

--Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode,
pourquoi hsites-tu  ouvrir?

--Parce qu'un Tao-Se doit du respect  la Mre de la Sagesse.

--Ta-Kiang, le rebelle, est ici! cria le Pa-Tsong; livre-le et je te
laisserai la vie, bien que j'aie ordre de vous exterminer tous.

--Tu offenses les Pou-Sahs; je ne veux pas m'associer  ton crime, dit
Ko-Li-Tsin en se retirant.

Les Tigres de guerre poussrent des cris sauvages et trpignrent sur
les dalles.

--Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgr portes et fosss.

--Cerne, cerne, il n'est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.

Il revint sur la premire terrasse; les bonzes se runirent autour de
lui.

--Que faut-il faire, matre?

--Montez sur la seconde terrasse, rpondit Ko-Li-Tsin, car il est
impossible de dfendre la premire. L'escalier d'albtre est si large
que nous tous, sur une mme ligne, n'en fermerions pas l'entre. Celui
qui mne  la plate-forme que nous allons occuper est intrieur et
troit; nous en fermerons la porte et nous pourrons rsister pendant
quelques instants.

Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxime plate-forme.

Les soldats avaient franchi le foss; mais ils s'embarrassrent dans
les cordes tendues entre les cdres, et Ton entendait monter de toutes
parts leur cri rauque et bestial.

--Dmolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs dbris
de distance en distance.

Les bonzes levrent leurs haches et frapprent les dlicates
sculptures. Une blanche poussire de marbre neigea autour d'eux.

Les assaillants s'taient dgags  coups de sabre des liens de soie
qui avaient entrav leur marche; ils s'avanaient avec prcaution,
craignant quelque nouvelle embche.

Un Tao-Se, plus g que les autres, s'approcha de Ko-Li-Tsin.

--Matre, dit-il, je vais sans doute mourir ici; il faut que je
t'apprenne o se cache le prcieux trsor de la pagode. Les richesses
qu'il enferme appartiennent maintenant  Ta-Kiang. Pendant son
absence, tu peux les employer  le servir. coute donc: dans le socle
de la statue de Kouan-Chi-In une porte s'ouvre sur l'escalier d'un
souterrain....

Une flche siffla  l'oreille de Ko-Li-Tsin. Le Tao-Se, frapp  la
tempe, tomba en arrire et mourut sans un cri. Son bras dj roide
tendait  Ko-Li-Tsin deux clefs d'or.

Le pote se baissa, prit les clefs de ses mains sanglantes et les cacha
dans sa ceinture.

Les Tigres de guerre avaient gravi l'escalier d'albtre et hurlaient
au pied de la pagode. Une nue de flches s'envola de leurs arcs bien
tendus et vint gratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tte
des assigs. Au mme moment, la lune claira une avalanche tumultueuse
de pierres et de marbre, dont la blancheur s'ensanglantait dans les
paules brises et dans des crnes rompus.

--Bien! dit Ko-Li-Tsin; ils dtriorent nos murailles, mais nous
cassons leurs ttes.

Des gmissements se mlaient aux cris de rage des assaillants.

--Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu'ils soient revenus de
leur frayeur! cria Ko-Li-Tsin.

Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclins vers leurs
compagnons blesss. Plusieurs ne se relevrent pas.

Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.

--Les Tigres de guerre ont les griffes coupes, dit-il.

Une flche vint le piquer  l'paule.

--Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la
flche, qu'il cracha aux soldats.

--Femelle d'ne! cria le Pa-Tsong  celui qui avait lanc la flche;
ne tire pas sur celui-l; nous avons ordre de le prendre vivant. Le
bourreau se chargera de lui. Mais enfonons les portes et escaladons
les murs.

Les Tigres de guerre se rurent sur la pagode; des coups de hache
branlrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se
couvrirent de corps agiles qui, s'accrochant aux saillies des colonnes,
montaient rapidement.

Ko-Li-Tsin tait anxieux.

--Nous n'avons plus rien  leur jeter, disait-il.

Il regarda autour de lui: il ne vit que les colossales statues dores
des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des pidestaux incrusts de
turquoises.

Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration
haletante des soldats qui approchaient. Le pote regarda les Dieux
tranquilles: il semblait leur demander conseil. Tout  coup il s'lana
vers l'un d'eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des
mains et des genoux. Le Dieu s'inclina vers l'ennemi, lui montrant sa
large face souriante, puis, bloc terrible dtach de son pidestal,
s'abattit pesamment, et les corps qu'il rencontra furent aplatis sur
les dalles de marbre.

--Ah! ah! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide!
Suivez mon exemple. Vous n'avez plus de pierres? jetez des Dieux aux
soldats de l'empereur.

Les bonzes s'arc-boutrent aux socles des statues et bientt de mainte
partie de l'difice descendit une masse norme et brillante.

Les soldats restaient atterrs sous cette pluie formidable de Dieux
d'or. Le plus profond silence rgnait parmi eux. Aucun gmissement ne
s'levait, car ceux qui taient atteints ne criaient plus.

Cependant, aprs quelques instants d'effroi, les Tigres de guerre
reprirent courage, recommencrent l'ascension, et bientt des
mains s'accrochrent aux rebords de la terrasse. Les premires
furent abattues  coup de haches; mais un soldat mit le pied sur
la plate-forme. Un bonze, s'lanant vers lui, l'enlaa; ils
luttrent quelques minutes au bord de la terrasse; puis, s'entranant
mutuellement, roulrent ensemble sur les piques aigus des Tigres de
guerre. D'autres soldats succdrent au premier, et Ko-Li-Tsin, appuy
 la muraille, se disait: Je suis  bout. Ses blessures, aggraves
par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s'en aller
avec son sang; ses yeux troubls ne distinguaient plus les bonzes des
guerriers impriaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin,
dit  son oreille: Tes amis sont sauvs; ils courent dans la plaine.

--Ah! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.

Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les
soupirs des bonzes gorgs. Puis il s'vanouit entre les bras des
soldats qui le chargeaient de chanes.




CHAPITRE XII

L'HRITIER DU CIEL


            La lune monte vers le coeur du ciel
            nocturne et s'y repose amoureusement.

            Sur le lac lentement remu, la brise du
            soir passe, passe, repasse en baisant
            l'eau heureuse.

            Oh! quel accord serein rsulte de l'union
            des choses qui sont faites pour s'unir!

            Mais les choses qui sont faites pour
            s'unir s'unissent rarement.


La nuit emplissait la Salle du Repas Auguste lorsque Yo-Men-Li,
cache dans les longs plis de la nappe de satin, se rveilla de son
vanouissement.

--O suis-je? dit elle en regardant avec effroi l'obscurit. Dans un
affreux cachot, sans doute.

Elle tta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou
sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fracheur lisse des dalles
d'albtre et de la soyeuse toffe qui tranait  terre.

--Que s'est-il pass? dit-elle. L'empereur tait sur son trne de
bronze. Calme, il rvait. Moi, je l'ai frapp d'un sabre aigu. J'avais
du sang dans les yeux; j'avais peine  voir clair. Le Fils du Ciel
s'est lev avec un effroyable fracas d'orage; j'ai pens que le
tonnerre venait dfendre l'empereur. Mais ensuite je ne me souviens
pas. Pourquoi ne m'a-t-on pas enchane? Pourquoi ne m'a-t-on pas tue?
Ah! s'cria-t-elle en se levant brusquement, j'ai entendu le mandarin
demander grce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que
j'avertisse Ta-Kiang. Il faut qu'il fuie.

Elle fit quelques pas, les bras tendus.

--Hlas! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu?

Tout  coup elle poussa un cri touff, se rejeta en arrire, puis
demeura immobile; les rapides battements de son sang faisaient  ses
oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu'avait-elle donc vu? Sur
le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans clairer. Et
Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d'pouvante.

--Me voil redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J'ai peur, je
n'ai plus mon coeur de jeune garon, je suis une femme qui tremble pour
sa vie inutile, et j'oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prvenir du
pril, je reste ici sans souffle. Peut-tre dans ce moment des soldats
se dirigent vers sa retraite; ils vont l'arrter, le tuer. Oh! quand je
devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.

Yo-Men-Li se prcipita sur la chose luisante et y posa les mains;
elle faillit s'vanouir en sentant des cailles humides et froides;
cependant elle ne retira pas ses doigts.

--Si c'est un monstre venu de l'empire des Ye-Tioums, qu'il me dvore
tout de suite, pensa-t-elle.

Mais soudain elle s'cria:

--C'est le poisson coupable, le complice de mon crime!

Et elle se recula vivement; mais le plat d'or que son pied heurta
rebondit sur les dalles et un bruit mtallique clata dans l'obscurit.

Yo-Men-Li s'enfuit, gare.

--Je veux sortir de cette salle, soupira-t-elle, car toutes les
terreurs y habitent.

Elle atteignit la muraille et chercha frntiquement une issue; un
lourd rideau s'carta sous sa main; palpitante, elle se prcipita hors
de la Salle du Repas Auguste.

Une clart presque insensible emplissait la chambre o Yo-Men-Li venait
d'entrer; c'tait une lumire vague, indcise, n'clairant rien, mais
blanchissant doucement l'obscurit; on et dit de la neige sous une
nuit noire: la lune s'tait leve et caressait faiblement les fentres
o s'enchssaient entre des nervures d'or des coquillages nacrs aux
ples transparences.

Yo-Men-Li avana d'un pas ferme; mais le claquement de ses semelles sur
le sol lui fit peur.

--S'il y avait des hommes dans cette chambre, pensa-t-elle, des hommes
endormis qui s'veilleraient brusquement! oh! combien leur effroi
serait moins violent que le mien!

Elle retint son souffle et marcha lentement. Parfois elle frlait
le ventre rebondi d'un grand vase de porcelaine ou le rebord d'une
balustrade de laque. Soudain le bruit de ses pas s'teignit; elle
foulait un pais tapis de fourrures: sans s'en apercevoir elle
avait pntr dans une autre salle. Elle s'arrta, pouvante: elle
voyait de toutes parts, dans les murailles, des yeux flamboyants qui
la regardaient avec courroux; on et dit d'une troupe innombrable
d'affreux oiseaux aux prunelles lumineuses, perchs sur des buissons
noirs.

Yo-Men-Li cacha son visage dans sa main.

--J'ai vers le sang du Ciel, murmura-t-elle; j'ai vu sur la poitrine
auguste une larme rouge au milieu des pierreries; voici les Pou-Sahs
terribles qui demandent vengeance. Oh! Ta-Kiang! Ta-Kiang!

Pour calmer son coeur elle pensa au fier regard et au front superbe de
celui qu'elle adorait.

Elle releva la tte; les yeux dans les murailles brillaient toujours.
Cependant elle vit un large espace compltement noir. Baissant les
paupires et tendant les mains, Yo-Men-Li se dirigea rapidement
vers lui. C'tait une porte. La jeune fille en carta les draperies
moelleuses, puis elle resta immobile sur le seuil.

La lune clatait, bleue et claire, de l'autre ct du rideau; mais ce
n'tait pas une chambre qu'elle clairait; c'tait un lac. Yo-Men-Li
vit distinctement des roseaux et des bambous se reflter dans l'eau
pure, des saules fins y tremper leurs branches, et des nnuphars
entr'ouvrir leurs coupes blanches  sa surface. Plus loin elle vit
un pont lger qui se courbait; et, auprs des rives, des cormorans
dormaient, un pied dans l'eau.

--Il me faudra donc revenir en arrire et traverser de nouveau ces
salles effrayantes, dit Yo-Men-Li avec dsespoir.

Elle tourna la tte et vit les yeux farouches qui brillaient comme des
toiles rouges.

--Oh! non; j'aime mieux mourir tout de suite.

Laissant retomber la draperie, elle descendit la pente de la berge et
avana sa tte, qui se reflta dans l'eau.

--Ta-Kiang! soupira-t-elle.

Et, prise de vertige, elle s'lana, faisant flchir les roseaux et
tomber de clairs diamants qui roulrent sur le lac. Mais son pied
rencontra une surface solide. Le lac n'tait qu'un vaste miroir, fait
d'acier lumineux.

--Quoi! dit Yo-Men-Li, l'eau elle-mme me repousse et la mort ne veut
pas de moi!

Tout affole par le miracle, elle courait en sanglotant parmi les
roseaux et les bambous de satin.

--Il faut pourtant que je sorte du palais! s'cria-t elle en s'arrtant
subitement; il s'agit bien de mourir inutile et criminelle! Il faut
sauver Ta-Kiang: ma vie n'est pas  moi.

Elle se dirigea, haletante, vers le petit pont d'albtre dcoup et
monta quelques marches o se tordaient des branchages de corail aux
fleurs de topaze.

--J'arriverai peut-tre dans le jardin imprial, dit-elle.

Elle marcha sans hsitation. Mais, de l'autre ct du pont, elle se
retrouva dans l'obscurit. Elle entendit un mugissement sourd, pareil
au murmure d'une cascade lente ou aux vibrations lointaines d'un gong.

--O suis-je? Hlas! dans le palais encore, et les soldats sont en
marche sans doute, et je n'arriverai pas avant eux, et Ta-Kiang sera
perdu!

Elle se mit  pleurer silencieusement, puis une autre terreur l'envahit.

--Je suis peut-tre dans la chambre du Fils du Ciel! Si j'allais le
voir apparatre avec sa poitrine sanglante et son visage terrible! Oh!
je mourrais d'pouvante. Je ne veux pas le voir, l'empereur courrouc.

Elle marcha rapidement devant elle. Ses pas lgers veillaient un bruit
lourd et profond. Yo-Men-Li crut que toute une arme de guerriers
aux cuirasses de bronze s'tait leve derrire elle. Elle poussa un
cri d'agonie et se mit  courir, perdue, au milieu du tumulte qui
grossissait formidablement.

Soudain, en face d'elle, un rideau s'carta, laissant passer un flot
de clart. blouie, la jeune fille chancela. Elle allait tomber sur le
rude sol, lorsqu'un bras rapide la saisit et l'emporta.

Quelques instants aprs, le front baign d'eau parfume, le corps
envelopp de fourrures et enfonc dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit
ses yeux encore voils de larmes et les promena lentement autour d'elle.

Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu'clairaient quatre
lampes de porphyre poses sur des trpieds de bronze. Les murs, jusqu'
la moiti de leur hauteur, taient revtus d'une paisse couche de
laque noire o mille rseaux d'or formaient des cadres irrguliers, et,
dans ces cadres, des tortues  la carapace couleur d'azur tranaient
de longues queues en fils d'argent, des grues aux pieds grles
poursuivaient des mouches d'meraude, des oisillons aux ailes carttes
serraient dans leurs griffes d'or des branches transversales. Et des
jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaaient
devant des tigres furibonds. La partie suprieure des murailles
tait voile d'un satin pur o des broderies clataient. Au plafond
s'entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dores.
Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux
en cuivre jaune; debout sur leurs pattes de devant, la tte entre les
pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hrisse en
un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrire
une large tagre o bruissaient lumineusement de grandes coupes d'or
pleines de pierreries. Entre des portes fermes de lourdes draperies,
d'immenses vases de porcelaine renflaient leurs flancs polis; enfin,
au milieu de la chambre, une table de laque rouge droulait ses formes
rares. Elle semblait une ceinture de brocart carlate qui, laissant
 terre un de ses bouts ploy, se lverait comme un serpent, puis,
formant un angle brusque, s'tendrait horizontalement pour redescendre
bientt, et enfin remonter en deux degrs d'escalier dont le dernier,
restant suspendu, se terminerait par l'enroulement de l'autre bout de
la ceinture. Sur le plus haut degr tait pos un vase o trempaient de
larges pivoines, sur l'autre un plat charg de fruits mrs; la tablette
horizontale portait une pierre  broyer, un bton d'encre, les Quatre
Livres et un porte-pinceau taill dans une pierre fine.

Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu'elle
voyait. L'atmosphre doucement tide de la chambre l'engourdissait.
Elle tait couche sur le banc d'honneur; prs d'elle une grande
cigogne d'argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre
dpoli. La jeune fille, toujours effraye, considrait ce grand oiseau.

--Es-tu bien ou mal, pauvre petite? dit une voix  ses pieds. Tu tais
si froide tout  l'heure que je t'ai crue morte pour toujours.

Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tte vers un jeune homme accroupi
non loin d'elle et qui lui souriait.

--Qui es-tu? dit-elle, tremblante.

--Est-ce que je te fais peur? dit le jeune homme d'une voix douce. Je
suis le prince Ling, quatrime fils du grand Kang-Si, et je n'ai pas le
coeur cruel.

--Le fils de Kang-Si! s'cria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses
yeux.

--Tu ne veux pas me voir? dit le prince en se dressant. Kang-Si est
un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de
Kang-Si?

La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le
prince Ling paraissait n'avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage
 l'ovale pur tait olivtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de
passion, tincelaient firement. Sa bouche ressemblait aux pches
d'automne. Il portait une robe de satin jaune brode d'or, et le Dragon
Imprial ouvrait ses ailes sur sa poitrine.

--Mais toi-mme, qui es-tu, cher petit frre? reprit le prince, qui
regardait en souriant les vtements menteurs de Yo-Men-Li. Dis-moi
pourquoi tu es ainsi vtue, et pourquoi tu tais  cette heure dans la
Salle d'Airain, faisant un tapage si pouvantable? Ne voulais-tu pas me
tuer, comme on a voulu tuer aujourd'hui mon pre bien-aim?

La jeune fille frissonna; mais le prince lui riait si doucement qu'un
peu rassure, elle pensa: Il faut cacher l'moi de mon coeur et user
d'artifice. Ce jeune homme me fera sortir du Palais.

--Laisse-moi, dit-elle, m'agenouiller devant toi et te rendre l'hommage
qui t'est d.

--Regarde-moi avec des yeux moins sombres: ainsi tu caresseras mon coeur
plus agrablement que par un salut.

Yo-Men-Li s'tait leve, cartant les fourrures qui l'enveloppaient.

--Je dois m'humilier devant l'Hritier du Ciel, dit-elle, devant le
matre futur de l'Empire.

Le jeune homme s'assit sur le banc d'honneur, et, prenant les mains de
Yo-Men-Li, il l'attira prs de lui.

--Laisse-moi tenir tes petites mains et parle-moi avec ta douce voix
d'oiseau. Je serai plus honor que si tu frappais le sol de ton front.

Yo-Men-Li, frmissante, n'osait pas retirer ses mains.

--Tu ne sais donc pas, adorable amie, continua le prince Ling, que
si tu tais entre ailleurs que chez moi on t'aurait emprisonne et
torture pour savoir ce que tu faisais la nuit dans le Palais Sacr?
Je suis bien heureux que le Pou-Sah des rencontres t'ait conduite vers
moi. Dis-moi qui tu es, et je serai plus glorieux qu'un immortel.

La jeune fille essaya de se dgager.

--Grand Prince, dit-elle, je ne dois te parler qu' genoux.

--Oh! non, dit-il; si tu te mettais  genoux devant moi j'aurais envie
de pleurer, comme si je voyais la claire lune tombe sur la terre. Dis
ton nom, je l'couterai avec recueillement.

Yo-Men-Li tait mue et confuse; jamais on ne lui avait parl ainsi.

Si Ta-Kiang me disait cela, pensa-t-elle, je mourrais de dlices.

L'hritier du Ciel attendait, la regardant tendrement.

--Je suis coupable, dit Yo-Men-Li. J'ai voulu, curieuse et sacrilge,
voir la Ville Mystrieuse. J'ai revtu les habits de mon jeune frre;
je me suis introduite dans le Palais  la suite d'un cortge; mais,
juste chtiment de mon crime, je me suis gare dans la nuit effrayante.

--Chre criminelle! dit le prince Ling, en caressant doucement le cou
de Yo-Men-Li, si un autre que moi savait cela, on ferait bien mal 
ce joli cou, pareil au jade laiteux; moi, pour le punir, je vais le
charger d'une lourde chane.

Le jeune homme retira de son cou un collier en perles de Tartarie,
et le plaa sur les paules de Yo-Men-Li. Le collier retombait trois
fois vers la poitrine de l'enfant. Elle tait adorable au milieu de
ces fourrures parses et de ces lueurs de perles, avec son beau visage
inquiet et fier.

Le prince la regardait, stupfait et ravi.

--Comme tu es belle! disait-il. Je ne peux pas croire que tu sois une
femme. Tu es une rou-li. Tu vas disparatre, te changer en oiseau,
t'envoler et me laisser seul, pour toujours dsespr. coute: Mon pre
veut que je choisisse des pouses, car j'ai dix-sept ans. Chaque matin
on conduit vers moi des jeunes filles choisies parmi les plus nobles et
les plus belles de l'Empire. Je les regarde avec indiffrence. Mon coeur
reste froid, et mon pre bien-aim me rprimande. Je n'ai jamais aim
aucune femme; mais, ce soir, j'ai choisi mon pouse, et demain,  son
rveil, mon pre sera heureux.

--Non! dit Yo-Men-Li avec terreur, non, magnanime prince, je ne puis
tre ton pouse: je suis fiance depuis longtemps.

--A qui?  qui? s'cria le jeune homme en plissant. Tu ne peux tre
fiance; tu ne l'es plus, puisque je t'aime! Personne ne viendra
te disputer  moi. Quel est celui qui t'aime? continua-t-il en
fronant les sourcils, je le tuerai; si tu neveux pas dire son nom,
j'exterminerai tous les jeunes hommes de l'Empire, et quand nous serons
seuls, enfin tu seras libre!

--Je suis fiance, mais je ne me marierai pas, dit Yo-Men-Li avec un
soupir o il y avait des larmes.

Le prince se mprit sur le sens de cette parole.

--Pardon, dit-il avec un regard plein de soumission suppliante. Je
t'ai parl durement,  toi! Mais tu me disais des choses cruelles. Tu
seras mon pouse, la seule, entends-tu bien, et, plus tard, je te ferai
impratrice rayonnante, et je t'adorerai sans fin.

--Ta-Kiang, pensait Yo-Men-Li, pourquoi n'as-tu pas le coeur de ce jeune
homme?

Le prince avait les yeux humides et souriait.

--Tu ne souffres plus, au moins? dit-il. Tu es si ple! Comme tu as
eu peur, pauvre petite, toute seule dans la nuit. Si j'avais su que
tu tais dans le palais! Mais, dis, veux-tu que je te fasse voir
les merveilles de la Ville Rouge? Viens, tu prendras tout ce que tu
trouveras beau. Non, tu ne veux pas. Tu es lasse, veux-tu dormir? Je
mettrai mon bras sous ta tte, et je ne bougerai pas.

--Je veux partir, s'cria Yo-Men-Li en se levant brusquement. Grand
prince, tu es bon; indique-moi la route; fais-moi sortir d'ici!

--Oh! non, dit le prince avec inquitude; tu ne partiras pas. Ta seule
prsence a boulevers mon me. Je suis transform, comme un ciel noir
o se lve la lune. Ne me replonge pas dans l'ombre; je ne pourrai plus
y vivre. Je veux rester ternellement li  toi, comme la lumire au
soleil.

--Laisse-moi partir, dit Yo-Men-Li, fivreuse; ma mre mourrait
d'inquitude en ne me voyant pas revenir; mon pre me tuerait  mon
retour, et ma mmoire serait dshonore!

--Non; car demain des envoys glorieux iront dire  tes parents que tu
vas tre l'pouse du prince Ling.

--Nous ne nous sommes pas rencontrs selon les rites, dit la jeune
fille; le Fils du Ciel ne consentira pas  notre mariage.

--Si, mchante enfant! Mon pre ne me laissera pas souffrir; car il
m'aime. Mais toi, tu ne m'aimes pas, tu me dtestes; tes regards
tombent sur moi froids et courroucs.

--Je t'aimerai si tu me laisses partir.

--M'aimer? Tu ne m'as mme pas appris ton cher nom.

--Mon nom de famille est Yo; mon nom de mre, Men-Li.

--Yo-Men-Li! dit le prince en fermant les yeux.

--Montre-moi la route, dit la jeune fille.

--Oh! mauvaise! mauvaise! Tu dis que tu m'aimeras? dis-tu vrai? Je
ferai ta volont pour que tes yeux deviennent doux en me regardant.
Mais tu ne m'aimeras pas, tu t'enfuiras, tu te cacheras; je ne te
verrai plus et je mourrai de douleur.

Le prince posa son visage dans ses mains; des larmes coulaient entre
ses doigts.

--Non, dit Yo-Men-Li; je reviendrai, je ferai ce que tu voudras, je
t'aimerai, je serai ton esclave.

--Vraiment? s'cria le prince, tu m'aimeras et tu reviendras vers moi?

Il la saisit dans ses bras et l'treignit contre sa poitrine 
l'touffer; mais Yo-Men-Li se droba vivement. Le prince s'appuya  la
muraille, dfaillant.

--Partons, dit la jeune fille.

--Jure-moi que tu reviendras? soupira-t-il.

--Tu me reverras demain  la dixime heure; je le jure sur les
cercueils de mes anctres. D'abord, pensait-elle, il faut sauver
Ta-Kiang.

--Attends, dit le prince, mets cette robe d'hermine sur tes paules,
car la nuit est froide; puis je t'obirai. Le coeur ple de tristesse,
je te conduirai o tu voudras.

Le prince fit entrer les petites mains de Yo-Men-Li dans les larges
manches de la robe d'hermine, et boucla l'agrafe d'or sur la poitrine
de l'enfant; puis il alla dans une chambre voisine, qui tait la Salle
du Sommeil. Une ouverture ronde perce dans la muraille laissait
apercevoir cette chambre, claire d'un jour bleutre. Le prince Ling
reparut bientt, suivi d'un eunuque vtu de rouge.

--Ne crains rien, dit-il  Yo-Men-Li, cet homme est moins qu'un chien,
car il est muet.

L'eunuque prit les lanternes au bec de la cigogne et ouvrit dans le mur
de laque une petite porte invisible.

--Allons, dit Yo-Men-Li.

--Appuie-toi sur moi, dit doucement le prince, je t'en supplie.

Elle posa sa main sur l'paule du jeune homme. L'eunuque leva les
lanternes et passa devant. Ils s'engagrent dans une longue galerie
contourne, qui dboucha dans un vestibule o se hrissaient des lions
et des monstres sculpts.

--Demain, disait le prince, je donnerai une grande fte. Je conduirai
vers mon pre la belle Yo-Men-Li, et mon pre lui sourira.

--Revoir Kang-Si! pensait Yo-Men-Li en tremblant.

Ils arrivrent sur les terrasses, dont la lune changeait l'albtre en
neige. Ils descendirent un grand escalier, sous la clart douce de la
nuit. Le prince tournait la tte pour voir Yo-Men-Li, et appuyait sa
joue  la petite main pose sur son paule. Aprs avoir franchi la
porte du Ciel Serein, ils traversrent de longues cours, suivirent de
longues rues, et arrivrent au rempart. L'eunuque rveilla les soldats,
la grande porte fut ouverte, le pont fut abaiss.

--A la dixime heure, demain, dit le prince, tu viendras et tu
m'aimeras, n'est-ce pas, Yo-Men-Li?

--Tu as mon serment, dit-elle.

Le prince l'attira dans ses bras, et, penchant son visage vers le front
parfum de la jeune fille, il le respira longuement comme une fleur
prcieuse.

--A prsent je suis mort, dit-il, tu emportes ma vie. Va, l'eunuque
t'clairera jusqu' ta maison. O est-elle?

--Dans l'Avenue de l'Est.

Le prince fit un signe. L'eunuque lui donna une des lanternes et se mit
 marcher devant Yo-Men-Li.

--Je suis fou, disait le prince en les regardant s'loigner: je laisse
partir mon bonheur.




CHAPITRE XIII

ROSES, PERLES, PLEURS


            Il avait nagure autant de rves qu'il
            y a de fleurs de pcher sur la colline
            orientale;

            Mais maintenant son front n'a plus qu'une
            pense,

            Comme une porcelaine blanche o trempe une
            pivoine.


Le prince Ling suivit Yo-Men-Li des yeux aussi longtemps qu'il put
la voir. Lorsqu'elle eut disparu avec l'eunuque il rentra lentement,
rveur.

--J'tais un guerrier dans une plaine brlante, cras sous le poids de
son armure en corne noire; mais soudain un serviteur inconnu m'enlve
ma lourde cuirasse, un vent parfum souffle de l'est, et je pense qu'
l't lourd succde le tide printemps.

Il remonta les escaliers des terrasses. Le regard lev vers la lune, il
souriait et murmurait:

--Yo-Men-Li! Yo-Men-Li!

Revenu dans sa chambre, o brlaient les quatre lampes odorantes, il
jeta les yeux sur le pome qu'il composait avant l'arrive de la jeune
tille.

--Ah! ah! Voil ce que j'crivais avant de l'avoir vue. Il n'y a pas
une heure que je la connais, et pourtant je n'crirai plus jamais rien
de semblable; je ne saurais mme pas finir le vers commenc. Celui
qui me verra dsormais ne reconnatra pas le prince Ling; comme le
voyageur qui trouve au retour son champ inond par le fleuve se dit:
Ce lac brillant sous le ciel peut-il bien tre la plaine fconde o
se dressaient autrefois les grands pis? Ainsi mes amis s'tonneront
devant moi.

Le prince froissa le papier o s'alignaient ses vers anciens.

--Aux Ye-Tioums l'tude, la morale et les sages maximes! Grands
philosophes que je vnrais, je vous quitte; vous n'tes plus mes
conseillers ni mes matres; mon coeur ne peut contenir dsormais que la
joie ou le dsespoir.

Le prince trempa un pinceau dans l'encrier et crivit sur une page
blanche:

            J'tais pareil  un pavillon inhabit au
            milieu d'un lac glac par l'hiver.

            Sous le ciel noir, lourd de pluie, dans
            les arbres grles et dpouills, les
            oiseaux, gonflant leurs plumes, dormaient
            tristement, croyant que c'tait la nuit.

            Mais soudain le grand soleil s'panouit;
            le toit d'or du pavillon s'claire, et sur
            le lac fondu fleurissent les tulipes d'eau;

            Et les fentres s'ouvrent joyeusement,
            et une femme penche vers les fleurs son
            visage plus beau que la lune, pendant que
            les oiseaux en fte chantent pour elle
            avec tendresse.

Le prince Ling s'loigna de la table et alla s'asseoir sur le banc
d'honneur, regardant la place vide o tait nagure Yo-Men-Li; et il
baisa les fourrures qui l'avaient enveloppe.

--Pourquoi l'ai-je laisse partir? soupira-t-il.

Et pendant trs-longtemps il rva, triste et heureux.

L'eunuque rentra dans l'appartement.

--Eh bien! t'a-t-elle rpt sa promesse? Parle-moi d'elle. O l'as-tu
conduite?

L'eunuque traa en l'air des caractres avec son ventail.

--Elle m'a dit: A demain! dcrivit-il. Je l'ai conduite  l'extrmit
septentrionale de l'Avenue de l'Est.

--Et tu n'as pas vu dans quelle maison elle est entre?

--Non, glorieux matre; elle m'a ordonn de m'loigner sans retourner
la tte.

--Tu crois qu'elle viendra?

--Certes! traa l'eunuque.

--Allons, dit le prince, viens me mettre au lit; si le sommeil pouvait
me prendre et me conduire  demain! Il me semble que je vais mourir
d'impatience.

Le prince se coucha, mais il ne put dormir. Appuy sur un coude, les
yeux ouverts, il vit plir la lune, la dernire toile s'teindre, et
avant que l'aurore ft leve, il se leva.

Il courut au jardin, une petite jonque de laque au bras. Il voulait
choisir pour sa bien-aime les fleurs nouvellement closes. Il prit des
touffes de roses pourpres et les roses ples qui ont l'arme du th;
il cueillit le yeng-yeng, cette fleur d'amour dont le parfum trouble
le coeur, la fleur de lune, le lys d'or et la pervenche humide; il se
penchait sur les lacs pour saisir les nlumbos et les nnuphars jaunes,
il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre les camlias
grimpants et les claires hydranges qui faisaient pleuvoir sur lui leur
rose odorante.

Il disposa son bouquet dans la jonque de laque et se dirigea vers les
longues galeries o sont entasses les richesses des empereurs. Il
parcourut lentement les salles, remuant du bout de ses grands ongles
les diamants et les saphirs au fond des coupes d'or.

--Quelle est la pierre assez belle pour Yo-Men-Li? Quel est le diamant
digne de son regard? O sont les perles qui valent son sourire?

Il ta sa calotte de satin et l'emplit jusqu'aux bords des pierreries
les plus rares.

--Lorsqu'elle sera assise prs de moi je les verserai sur sa robe, et
elle se divertira un instant de les voir, entre ses genoux, briller
comme des fleurs de feu; puis, se levant et secouant sa robe, elle rira
peut-tre du bruit joyeux qu'elles feront en roulant sur le sol.

Il continua  fureter, ouvrant les coffrets, renversant les tasses d'or
mat.

--Je lui poserai moi-mme cette aigrette de rubis sur le front; je
pourrai ainsi toucher un instant ses cheveux lisses. Et ce bracelet
d'escarboucles? peut-tre aimera-t-elle son clat de soleil et me
donnera-t-elle, en change du bijou, son bras de jade  baiser.

Il prit encore des colliers d'meraudes, des agrafes de corail, des
bagues de topaze, puis remonta vers le Palais, coutant, le coeur gonfl
de joie, la huitime heure du matin qui tintait sur le gong du Portail
Serein.

En rentrant dans sa chambre, le prince s'arrta devant un large miroir
d'acier poli, semblable  la lune sur les roseaux; il se vit, les joues
empourpres par la fracheur du matin, les mains ensanglantes par
les pines, les vtements ruisselants de rose, les bras enlacs de
colliers flamboyants, les cheveux toiles de fleurs et de lueurs, et
les yeux pleins d'amour.

--Ah! s'cria-t-il en souriant, m'aimerait-elle si elle me voyait
ainsi, outrag par les ronces et charg comme un paysan qui se rend au
march?

Il versa tous les bijoux dans une grande corbeille de porcelaine et
plaa sur la table de laque la jonque pleine de fleurs.

--Allons, reprit-il en frappant sur un petit gong d'argent, qu'on
apporte les parfums les plus purs, les plus superbes costumes, et qu'on
m'habille! Si ma bien-aime me surprenait ainsi, elle me prendrait pour
un homme vil.

Des serviteurs entrrent. Les uns portaient de larges coffres de
laque fleuris d'or, d'o ruisselaient  demi dployes des toffes
resplendissantes; les autres des plateaux d'or dbordant de plumes
multicolores, d'aigrettes, de calottes brodes, des botes prcieuses
renfermant les globules honorifiques, et des vases de jade o fumaient
des parfums.

Le prince, impatient, plongea ses bras dans les coffres et retira les
vtements l'un aprs l'autre. Il dispersait  terre ceux qui ne lui
plaisaient pas. Lorsqu'il eut prfr une robe qui lui sembla digne de
plaire  Yo-Men-Li, il se livra aux serviteurs qui le lavrent avec du
lait odorant, l'inondrent de parfums, mlrent  sa longue natte des
brindilles de soie, puis le revtirent du costume choisi. C'taient une
robe de damas, couleur de saphir, ramage de broderies d'or et borde
d'une haute bande de satin dont les couleurs alternes formaient un
triple arc-en-ciel ondoyant, un manteau court, aux larges manches, en
satin jaune, qui portait sur la poitrine et sur les paules le Dragon
 Cinq Griffes, et une calotte de brocart jaune surmonte d'une petite
couronne finement dcoupe. Couvert de ces splendeurs, il mit  son
pouce une bague d'or au chaton form d'un gros rubis conique et lisse,
dont la douce caresse rafrachit les paupires, puis, ayant fait
appeler l'eunuque muet, il lui dit:

--Vas attendre ma bien-aime  la porte de la Ville Rouge; il est temps.

L'eunuque s'loigna.

--Comme la fivre palpite dans mes tempes, disait le prince,  demi
couch sur le banc d'honneur; comme l'attente oppresse mon coeur et fait
trembler mes membres!

L'homme de bronze qui est assis au sommet du Portail Serein commena de
frapper la dixime heure sur le gong.

Le prince devint ple et se leva brusquement.

--Elle vient! elle est  prsent prs des murailles; dans un instant
elle sera ici; je vais mourir de joie. Il faut dix minutes pour venir
des murailles  cette chambre. Oh! longues minutes!

Elles s'coulrent. Le prince souriait.

--La voil, disait-il.

Cinq minutes encore se passrent.

--Elle marche lentement; elle se repose de moment en moment, pendant
qu'elle monte les degrs des terrasses.

Il carta le store bleu de sa fentre et regarda.

L'eunuque revenait seul.

--Misrable! cria le prince, que fais-tu l?

--Elle ne vient pas, traa l'eunuque.

--Je te ferai mettre  la cangue! elle est  la Porte du Sud, elle
t'attend, chien, pendant que tu te promnes!

L'eunuque tourna les talons et se mit  courir vers les murailles.

Le prince attendit longtemps.

--Si elle ne venait pas! se dit-il tout  coup.

Une douloureuse terreur l'envahit.

--Pourquoi ne viendrait-elle pas? Pourquoi cette enfant voudrait-elle
me faire mourir?

La onzime heure retentit. Le prince Ling n'essaya point de se contenir
plus longtemps. Oubliant toute tiquette, il se prcipita hors de la
chambre, descendit l'escalier des terrasses et alla rejoindre l'eunuque.

Celui-ci tait seul.

Le prince, mortellement triste, n'osa point lui parler; il tourna des
yeux pleins de larmes vers l'Avenue de l'Est, demeura immobile et
attendit.

La douzime heure tinta; le prince frmit.

--Elle ne viendra pas! dit-il avec dsespoir.

L'eunuque secoua la tte.

--Viens! gmit le prince. Conduis-moi o tu l'as laisse; puisqu'elle
ne veut pas venir, allons la chercher.

Le jeune homme se mit  marcher rapidement; il traversa la Ville Jaune
et entra dans la Ville Tartare, accompagn longtemps par le regard
des passants tonns de voir l'Hritier du Ciel courir les rues sans
cortge et suivi d'un seul eunuque. Il arriva  l'extrmit de l'Avenue
de l'Est.

--C'est ici que tu l'as laisse? dit-il.

L'eunuque dcrivit:

--Oui.

Le prince regarda autour de lui; puis il alla frapper  une maison;
mais lorsque le portier vint ouvrir il ne sut que demander. Il tourna
la tte vers l'eunuque; celui-ci traa en l'air des caractres avec son
ventail.

--Demande, voulait-il dire, si l'homme qui habite la maison a une fille.

Le prince rpta la question au portier.

--Il en a trois, rpondit le portier; la plus ge a huit ans.

Le prince s'excusa et se dirigea vers une autre porte. Aux portiers de
vingt maisons il fit la mme demande; aucun ne connaissait la jeune
fille qu'il cherchait. Il arriva devant la pagode de Kouan-Chi-In; et
il errait, plein de tristesse, jetant aux murailles muettes des regards
dsesprs.

Un vieillard, de la terrasse de sa maison, appela le prince.

--Jeune seigneur, dit-il, que cherches-tu?

Le prince leva la tte.

--As-tu vu une jeune fille rentrer seule chez elle, cette nuit?
demanda-t-il.

--Si cette nuit n'avait pas t pleine de troubles et de batailles, ta
question serait oiseuse; car un vieillard ne passe pas volontairement
la nuit  regarder ce qui se fait dehors. Mais, ayant t rveill par
les cris des soldats, j'ai ouvert ma fentre et j'ai observ le combat
sanglant qui s'est livr devant la pagode de Kouan-Chi-In.

--Et tu as vu une jeune fille?

--Non; mais un jeune garon qui, aprs la bataille, est venu frapper 
la pagode.

--C'est elle! s'cria le prince en battant des mains. Et que s'est-il
pass, bon vieillard, aprs que ce jeune garon eut frapp  la porte
de la pagode?

--Les vainqueurs lui ont ouvert, et il est entr en donnant les signes
de la plus vive inquitude.

--Ensuite?

--Ensuite, je suis all me coucher.

--Merci, honorable Seigneur, dit le prince; et il se dirigea vers la
pagode.

La porte rompue encombrait l'entre. Il fut oblig d'enjamber des
dbris. Les longues alles de marbre taient dsertes. Sur les degrs
des terrasses grimaaient des ttes de cadavres; et la pagode  demi
croule brlait lentement. Le prince, pouvant, se mit  courir
autour du monument; il se penchait sur les morts en frmissant et
appelait tristement Yo-Men-Li.

--O est-elle? o est-elle? criait-il avec garement; et, fou de
douleur, il arrachait les broderies de sa robe et touffait ses
sanglots en mordant ses mains mouilles de larmes.

L'eunuque se jeta  ses pieds, le suppliant par ses gestes d'apaiser
cette douleur, de reprendre espoir et de revenir au Palais pour ne
pas se montrer aux passants, lui, le fils du Matre, ainsi oublieux
de l'tiquette; mais le prince ne voulut pas comprendre. Ce ne fut
qu'avec la nuit qu'il rentra dans son palais splendide, le coeur et le
foie briss, plus misrable que le mendiant affam qui grelotte sous la
pluie.




CHAPITRE XIV

LA CIGOGNE VOYAGEUSE


            Tan-Io-Su, voyant parmi le cortge d'un
            mandarin un bourreau qui tirait des
            chanes et portait sur sa tte une cage
            pleine d'oiseaux:

            La! la! dit-il, pourquoi cet homme
            porte-t-il sur sa tte une cage pleine
            d'oiseaux?

            C'est pour tmoigner, dit le bourreau, du
            soin avec lequel je garde les prisonniers
            que la justice me livre.

            N'est-ce pas plutt, dit Tan-Io-Su, pour
            tmoigner que les prisonniers ont des
            ailes?


Dans le quartier le plus occidental de la Cit Tartare se groupe une
suite de btiments noirs, tristes, peu levs, qu'une mince tour  dix
tages surmonte: ce sont les prisons de Pey-Tsin, redoutes et cruelles.

A l'intrieur, en de longues galeries sordides, froides, grouillantes
de rats, se tranent et gmissent de misrables criminels. Tous
appellent avec instance la mort, qui met un terme  tous les supplices.
Affreux, sales, mangs de vermine, les uns, chargs de chanes trop
courtes qui circulent du cou aux poignets et des poignets aux pieds,
peuvent  peine se tenir debout; d'autres, blottis dans des cages
troites et boueuses, mendient avec des cris de bte sauvage un peu
de nourriture; car les aliments chtifs auxquels ils ont droit sont
souvent diminus par les geliers cupides. Plusieurs, lis ensemble
en longue file par leurs mains que traverse un clou riv, arrivent
 une maigreur effrayante, et quelquefois un prisonnier, au milieu
de ses compagnons, tombe mort; il est aussitt dvor par les rats.
Quelques-uns ont les poignets serrs dans des menottes trop petites,
qui, dchirant la chair, mettent les os  nu; et souvent leurs mains et
leurs avant-bras, enfls horriblement, recouvrent les rudes bracelets
et les ensevelissent sous d'affreuses boursouflures tumfies.

C'est dans ce lieu lugubre de supplice et de misre que les soldats
lchrent Ko-Li-Tsin. En entrant, le dlicat pote sentit son coeur se
serrer de compassion et de dgot.

--Je ne veux pas mourir ici! s'cria-t-il.

--Tu n'y mourras pas, mais tu y vivras, dit un gelier qui remuait des
chanes.

--Toutes choses peses, j'aime encore mieux y mourir.

--A moins que tu n'aies de l'argent, chuchota le gelier en le
regardant  la drobe.

--Ah! dit Ko-Li-Tsin, combien te faudrait-il pour ne pas me mettre ici?

--Pour un liang d'or je te donnerai une chambre propre; pour deux
liangs, je te logerai au sommet de la grande tour, o l'air est pur et
d'o l'on peut voir la ville tout  son aise.

--Conduis-moi au sommet de la tour, dit Ko-Li-Tsin en lui donnant deux
liangs d'or, et soutiens-moi, car je ne peux pas marcher.

Quand ils eurent gravi les dix tages de la tour, le gelier lit entrer
Ko-Li-Tsin dans une petite cellule et prpara des chanes.

--Ne m'attache pas; mes mains sont toutes meurtries et mes reins
saignent.

--Donne un autre liang d'or, dit le rapace gardien.

--Prends-le dans ma ceinture.

--Du reste, tu ne t'envoleras pas d'ici, ajouta le gelier en se
retirant et en fermant  triple tour une porte solide.

Ko-Li-Tsin se trana vers un grabat, s'y laissa tomber, extnu, et
s'endormit soudain d'un sommeil lourd et douloureux.

Lorsqu'il rouvrit les yeux le soleil emplissait sa prison. Il promena
autour de lui son regard appesanti. Il tait dans une troite chambre
ronde, situe sur la dernire plate-forme de la tour. Il n'y avait
d'autres meubles que le lit et une petite table cagneuse. Mais en face
du grabat s'ouvrait une terrasse semi-circulaire, et la porte qui y
conduisait n'tait pas verrouille.

Ko-Li-Tsin tait trop faible pour se lever. Il resta plusieurs jours
sur sa couche, abattu et fivreux.

--Ta-Kiang est sauv, pensait-il; il sera empereur, et moi je vais
mourir ici, sans gloire; la fille du gouverneur de Chen-Si ne me
pleurera mme pas.

Affaibli par la perte de son sang, triste pour la premire fois de sa
vie, le pote se laissait aller  un engourdissement profond; il ne
s'veillait gure qu'une fois par jour: c'tait quand le gelier, vers
la douzime heure, lui apportait une maigre pitance.

Cependant, aprs quinze jours de prostration complte, il sentit la vie
revenir et l'apptit renatre. Au moyen de quelques liangs d'argent
il obtint du gelier une nourriture supportable et des remdes pour
ses blessures. Bientt il vit les longs ongles de ses mains noircir et
tomber un par un. Il ne souffrait plus; les plaies de ses reins taient
cicatrises. Un jour, sentant sa poitrine avide d'air pur, il ouvrit
la porte de sa cellule et mit le pied sur la terrasse. Un grand oiseau
blanc, perch sur la balustrade de porcelaine, s'envola bruyamment.

--Tiens! dit Ko-Li-Tsin, les cigognes sont arrives. Voici venir
l'automne, la saison des vents furieux. Et il se remmora ces vers d'un
pote qu'il aimait:

            Les sauterelles vertes poussent en mme
            temps que le bl; ainsi, dans la belle
            saison, les jeunes gens boivent et
            foltrent.

            Mais ceux dont l'esprit s'lve deviennent
            bientt tristes, car les nuages noirs se
            balancent  moiti chemin du ciel.

            Les hirondelles noires s'en vont, les
            cigognes blanches arrivent; ainsi les
            cheveux blancs suivent les cheveux noirs.

            Et c'est une rgle unique sur toute la
            terre, comme il n'y a qu'une lune dans le
            ciel.

Puis il s'avana et regarda en bas.

--En effet, dit-il, je ne m'envolerai pas d'ici, c'est trop haut.

La ville se droulait et miroitait  ses pieds; il l'entendait
murmurer comme une mer lointaine. La tour tait place  un angle du
mur quadrangulaire qui enfermait tous les btiments de la prison;
elle surplombait lgrement une petite route sale et troite, o se
promenaient continuellement des sentinelles tartares. Ko-Li-Tsin
s'amusa  regarder le rseau des rues et des carrefours, qui, vu de si
haut, ressemblait aux fibrilles d'une grande feuille sche; et sa gat
renaissante improvisa des vers.

--Un, deux, trois, quatre, dit-il, en comptant sur ses doigts:

            Je vois la plaine et les montagnes bleues;
            je vois aussi le grand ciel fin et tout
            uni.

            La Capitale du Nord me parat un immense
            troupeau de buffles, et le Palais de
            l'Empereur semble un grand lphant couch
             mes pieds.

            Nul n'est au-dessus de moi. L'oiseau qui
            s'envole d'auprs de moi descend.

            Je vois le monde comme doivent le voir du
            haut des Nuages les Sages immortels.

--Ces vers, ajouta Ko-Li-Tsin, rvlent une certaine pente vers des
ides srieuses. Pendant que je suis tranquille et solitaire, je vais
enfin composer mon grand pome philosophique; et je pourrai accomplir
le rve de ma vie.

Cependant la cigogne tournoyait au-dessous de la terrasse, inquite,
n'osant revenir. Ko-Li-Tsin rentra sans bruit dans sa cellule.

--Je ne veux pas l'effrayer, dit-il; elle pourra devenir pour moi un
compagnon agrable.

L'oiseau se posa sur la balustrade ds que la terrasse cessa d'tre
occupe.

--Fort bien! pensa Ko-Li-Tsin. Et, derrire les vitres de corne
transparente, il faisait  la cigogne mille signes amicaux. Elle y fut
apparemment sensible, car lorsque le pote, lentement et d'un air doux,
mit de nouveau le pied sur la terrasse, elle ne s'envola point. Le
lendemain, elle poussa la condescendance jusqu' permettre  Ko-Li-Tsin
de lui caresser les ailes. Reconnaissant, il lui rcita des vers et
inventa sur la blancheur des cigognes mille comparaisons gracieuses.
A partir de ce moment le pote et l'oiseau furent deux amis. Ils
prenaient leur repas ensemble. Souvent la cigogne,  cause des grands
vents, dormait dans la cellule de Ko-Li-Tsin. Le cachot et le ciel se
mlaient.

Mais un jour, pendant que la cigogne, perche sur la balustrade,
lissait ses ailes, familirement,  ct de Ko-Li-Tsin, une flche
habilement lance vint la frapper, et elle tomba en tournoyant au pied
de la tour. Ko-Li-Tsin poussa un cri de colre et de douleur; il se
pencha rapidement, et vit dans la petite rue quelqu'un qui ramassait
l'oiseau et s'enfuyait en l'emportant. Plein de rage, il lana vers le
fuyard toutes les tasses et tous les plats qui couvraient sa table.
Mais la porcelaine se brisa sur les dalles de la rue sans atteindre
le ravisseur, qui disparut avec la cigogne. Ko-Li-Tsin sentit alors
toute l'horreur de la prison: pour la premire fois il fut pris d'un
dsir farouche de libert. Jusque-l il avait eu patience, se disant
que ses amis travaillaient dans l'ombre, que Yo-Men-Li avait sans doute
rejoint Ta-Kiang, et que celui-ci, triomphant bientt, viendrait le
dlivrer. Il tait presque heureux, au milieu du ciel clair, composant
des vers sur la lune et sur les cigognes, berc la nuit par les vents
mlancoliques de l'automne, songeant parfois  son pome philosophique
et  la fille du gouverneur de Chen-Si, qu'il revoyait, dans des rves
pleins de bambous, derrire le papier rostre d'une fentre imaginaire.
Mais l'absence de son compagnon ail bouleversa sa rsignation en
impatience et sa tranquillit en tristesse; il songea alors que,
pendant qu'il tait prisonnier et inactif, ses amis runissaient des
armes, organisaient des batailles, conquraient des villes, et que
toutes ces choses glorieuses se faisaient sans lui. Il fut pris de
dsespoir, et finit par se demander pourquoi les soldats de l'empereur
ne venaient pas le prendre pour le tuer.

--Pourquoi ne m'a-t-on pas encore trangl? demanda-t-il un jour au
gelier.

--Paye, tu le sauras.

Ko-Li-Tsin lui donna un demi-liang.

--Eh bien! dit le gardien, c'est parce que l'empereur ne signe les
sentences de mort qu' la fin de l'anne, et nous ne sommes qu'au
huitime mois.

--Encore quatre mois  rester ici! rpta ds lors bien souvent
Ko-Li-Tsin, pench hors de la balustrade et mesurant des yeux la
hauteur de la tour.

Mais un jour il eut une grande joie; il vit un oiseau blanc s'lever
rapidement vers la terrasse: c'tait la cigogne qui revenait.
Retrouvant pour un instant toutes ses gaiets, il se mit  battre des
mains, et lorsqu'elle fut pose sur le rebord de porcelaine il baisa
tendrement le petit bec rose de son amie.

--Tu n'es donc pas morte! lui disait-il. On te tenait prisonnire? Tu
t'es chappe pour revenir? Si tu savais combien j'ai t triste de ton
absence et comme je suis heureux de te revoir! Mais tu as t blesse;
es-tu bien gurie au moins?

Ko-Li-Tsin regardait la cigogne, en lui caressant les plumes. Il
s'aperut qu'elle avait au cou un petit rouleau de papier retenu par un
cordon de soie.

--D'o vient ceci? s'cria le pote, dtachant le cordon et dployant
le rouleau avec un battement de coeur.

C'tait une lettre d'une criture grosse, maladroite et vulgaire. Les
caractres s'alignaient en colonnes tortueuses. Elle tait ainsi conue:

Grand pote et matre souverain, c'est moi qui ai lanc une flche
sans pointe contre la cigogne, aprs m'tre exerce au tir pendant
plusieurs jours; je voulais emporter l'oiseau chez moi et l'habituer 
ma maison. Je lui ai donc prsent une compagne de son got. Maintenant
il rentrera chaque soir au soleil couchant dans ma demeure; mais,
comme je ne lui donnerai jamais  manger, c'est vers toi qu'il ira
chercher sa nourriture. De la sorte, nous pourrons correspondre. Je
ne peux pas vivre sans toi; j'ai failli devenir folle quand j'ai vu
qu'on t'emmenait. Je t'ai suivi, criant et pleurant. Les soldats se
moquaient de moi. A force de ruse je suis parvenue  voir le gelier;
je lui ai donn mes bijoux, et il m'a dit que tu tais au sommet de
la tour. Alors j'ai cherch  te voir de la rue; mais tu ne sortais
pas et j'avais peur des sentinelles. Enfin, un jour je t'ai vu, j'ai
compris que tu tais guri, et j'ai imagin de prendre la cigogne pour
t'envoyer une lettre. Dis-moi ce que je puis faire pour te tirer de
cette affreuse tour. Que veux-tu que je devienne, mon poux tant au
ciel et moi sur la terre?

Au glorieux Ko-Li-Tsin, son esclave humble et agenouille,

                                         YU-TCHIN.

--Bonne crature, dit le pote, comme elle m'aime! j'en ferai
certainement mon pouse du second rang, si la fille du gouverneur le
veut bien.

Il rpandit tout le bol de riz destin  son repas du soir; la cigogne
sauta sur les dalles de la terrasse et becqueta les grains rapidement.

Ko-Li-Tsin se promenait, plong dans une rflexion profonde. Les vents
s'taient levs si fort, qu'ils faillirent, par deux fois, emporter sa
calotte. Il se frappa le front et s'cria:

--Oh! quelle ide!

Mais il se mit  rire de tout son coeur.

--Ide burlesque, ajouta-t-il.

Cependant il continua de marcher sur la terrasse, les yeux brillants,
la bouche serre.

--Pourquoi pas? murmurait-il. Ce sera, en tout cas, une mort moins
honteuse que la strangulation. Allons, l'entreprise est digne de
Ko-Li-Tsin.

Prenant  sa ceinture son critoire de voyage, il rpondit brivement 
Yu-Tchin, roula sa lettre et l'attacha au cou de la cigogne. L'oiseau
n'avait pas l'air d'tre dispos  repartir sur-le-champ. Il s'tait
perch sur la balustrade et commenait une toilette consciencieuse.
Ko-Li-Tsin essaya de le pousser, mais il voletait un instant et
revenait. Ce ne fut qu'au moment o le soleil allait disparatre que la
cigogne ouvrit ses ailes et descendit. Ko-Li-Tsin la suivit des yeux.
Elle franchit le Lac du Nord et se posa sur une maison isole, dont le
large toit retrouss tait surmont d'un petit belvdre.

--Bon! dit Ko-Li-Tsin, la maison est haute et peu loigne. Aucun
monument entre elle et ma tour. Le vent soufflera de l'est pendant
toute la onzime Lune. Ce sera presque possible.

Ce soir-l le pote mangea peu et dormit moins. Il mdita toute la
nuit, faisant  voix basse de mystrieux calculs, et attendit le jour
avec impatience. Ds l'aurore il se mit  marcher sur sa terrasse,
calculant toujours, et songeant; on et dit d'un architecte qui combine
des mesures.

--Je dois peser bien peu, disait-il, car j'ai dplorablement maigri
depuis que j'habite cette tour. Tant mieux!

Il regardait souvent du ct de la maison d'o devait partir la
cigogne. Il carquillait les yeux et tchait de reconnatre Yu-Tchin
dans les formes vagues qu'il apercevait sur le belvdre. Enfin un
point blanc se dtacha de la toiture et monta lentement. C'tait
l'oiseau; mais il semblait voler pniblement. De temps en temps il
baissait le cou et regardait ses pattes comme avec tonnement. Il
arriva enfin. Il portait une tige de bambou creuse, longue d'au moins
vingt pieds, d'une lgret excessive. Ko-Li-Tsin la dtacha avec
empressement.

--C'est cela! c'est bien cela! s'cria-t-il. Merci, bonne Yu-Tchin!

Aprs avoir donn  manger  la cigogne, il se mit activement 
l'ouvrage. Dtachant les longs cordonnets de soie mls  sa natte,
il les unit solidement l'un  l'autre de manire  n'en former qu'une
corde, puis tordit, ploya et lia le bambou.

--Cela me sert  quelque chose, disait-il, d'avoir t pendant toute
mon enfance un affreux vaurien n'aimant qu' courir et qu' jouer dans
les champs.

Le pote travailla tout le jour. Il ne s'interrompit que lorsque la
douzime heure fut sur le point de sonner; alors il rentra dans sa
cellule afin que le gelier ne vnt pas le surprendre sur la terrasse.
Le soir, la tige de bambou avait le contour vague des paules d'un
animal, et la cigogne tait partie, emportant une seconde lettre pour
Yu-Tchin. Il se coucha, mais, auparavant, il avait attach la carcasse
de bambou  la balustrade de porcelaine, car depuis quelques jours les
terribles typhons de Tartarie soufflaient avec une violence redouble,
et ils auraient pu emporter le prcieux bton contourn.

Le lendemain l'oiseau apporta une seconde tige plus courte que la
premire. Ko-Li-Tsin l'attacha par un bout au milieu de sa fantastique
bte; puis, liant un cordon  l'une des paules, il le fit passer sous
l'extrmit infrieure de la tige centrale, le ramena vers l'autre
paule, l'y fixa, et, ces choses faites: Il ne me manque plus que du
papier, dit-il.

La cigogne employa trois jours  transporter les papiers de diverses
couleurs dont Ko-Li-Tsin avait besoin; il les dcoupa soigneusement
et tiqueta les morceaux. Le quatrime jour, Yu-Tchin lui envoya un
morceau de colle; mais, n'ayant pas de feu, il ne savait comment le
faire fondre. Il attendit la douzime heure, et dit au gelier, qui
venait lui apporter sa nourriture quotidienne:

--Voil bientt un mois que je suis ici; je m'ennuie.

Le gelier fit un geste qui signifiait parfaitement: Cela m'est bien
gal.

--Ne pourrais-tu rien faire pour me distraire un peu?

Le gelier secoua la tte.

--Regarde l'horizon et les montagnes, dit-il.

--Je les ai regards.

--Regarde-les encore.

--Que font les autres prisonniers? demanda Ko-Li-Tsin.

--Ils geignent et gmissent  m'assourdir.

--Ils ne se promnent pas?

--Leurs chanes ne leur permettent mme pas de se tenir debout. On leur
dtache le bras droit seulement  l'heure o ils doivent prparer leur
repas.

--Ah! dit Ko-Li-Tsin, ils prparent eux-mmes leur repas? Cela me
divertirait peut-tre de faire cuire mes aliments.

--Oui; mais cela me fatiguerait beaucoup de porter ici un fourneau et
du bois  brler.

--Mais, dit Ko-Li-Tsin, tu n'aurais plus la peine de prparer mon dner.

--Ce n'est pas moi qui le prpare, c'est un prisonnier. Je n'ai la
peine que de lui donner quelques coups de bambou.

--Je te donnerai un liang d'argent.

Le gelier tendit la main.

--Apporte le fourneau d'abord.

--Tu l'auras demain.

--Tu auras ton liang demain.

--Allons, je vais le chercher; mais tu me donneras quelques tsins de
plus pour m'avoir fait monter deux fois les dix tages?

--C'est convenu.

Le gardien descendit et revint bientt avec le fourneau et les fagots.
Ko-Li-Tsin lui donna un liang, y joignit quelques tsins, le congdia
et se remit au travail, tout joyeux. D'abord il alluma le feu et fit
fondre son morceau de colle, puis il commena  tendre le papier sur
les tiges de bambou et  le coller avec prcaution. Le grand vent de
Tartarie ne s'tait pas calm. Souffle, souffle, disait le pote.
Bientt le squelette lger fut entirement recouvert. L'animal prenait
un corps. Ko-Li-Tsin, avec de l'encre et son pinceau, lui fit de gros
yeux ronds et des cailles.

Cependant la cigogne avait emport une dernire lettre pour Yu-Tchin;
et, en se couchant, le pote se dit: C'est pour demain. Il ne dormit
pas. Il coutait le vent furieux battre les murs de sa cellule. Il
entendait son ouvrage de bambou et de papier claquer et s'agiter comme
s'il voulait s'envoler. Il se leva plusieurs fois pour aller voir s'il
n'tait pas arriv quelque malheur.

--Allons! allons! fougueuse monture, ne pars pas sans ton cavalier,
disait-il en resserrant les cordelettes.

Ds le lever du soleil le pote s'accouda  la balustrade de
porcelaine; il ne s'occupa nullement de son djeuner. Il tenait ses
yeux fixs sur le belvdre de la petite maison et murmurait:

--Pourra-t-elle l'apporter jusqu'ici?

Vers la onzime heure la cigogne s'envola du toit de la maison et
franchit le lac rapidement; mais bientt son ascension se ralentit. A
quelques pieds au-dessous de la terrasse, elle s'arrta, ne pouvant
aller plus loin. Ko-Li-Tsin ne respirait pas. L'oiseau s'tait pos sur
la balustrade de l'tage infrieur. Il essayait par moments de s'lever
encore, puis retombait. Son matre, pench vers lui, l'appelait et
lui montrait de la nourriture. La cigogne fit un effort suprme; elle
s'approcha, posa son bec sur le rebord de porcelaine, et le pote,
tendant les bras, la saisit et l'amena sur la terrasse.

--Enfin, s'cria-t-il, belle cigogne, tu m'as sauv. Je ferai pour ta
gloire plus de cent pomes.

L'oiseau avait  la patte le bout d'une corde de soie mince mais
solide. Cette corde s'loignait de la tour, franchissait le lac et se
perdait dans les vapeurs d'un jour d'automne. Aprs l'avoir attache
au milieu d'une autre corde qui reliait, en flottant, les deux pointes
de son animal, Ko-Li-Tsin n'eut que le temps de se prcipiter dans la
cellule, car le gelier venait d'y entrer. L'espion sorti, il revint
sur la terrasse et attacha  l'extrmit infrieure du monstre lger
une interminable queue forme des cent lambeaux lis ensemble de sa
propre robe dchire. Puis il attendit, assis sur la balustrade, les
jambes dans l'espace. Son coeur battait, il avait le visage blme, mais
aucune hsitation ne passa dans ses yeux.

Le soir monta. Les vents taient furibonds. La machine de bambou et
de papier claquait  se briser. Ko-Li-Tsin la tenait d'une main, de
l'autre il se cramponnait au dernier morceau de sa robe allonge en
queue. La corde, qui descendait vers la ville, paraissait bien tendue.
Enfin la nuit s'tablit tout  fait, et les vents taient devenus
formidables. En route! dit Ko-Li-Tsin, et il lcha le monstre, qui
s'leva avec une rapidit vertigineuse, entranant derrire lui sa
queue, et, au bout de sa queue, Ko-Li-Tsin.


CHAPITRE XV

LE DRAGON VOLANT


            Quand des hommes voient quelque chose
            d'extraordinaire, ils ont peur et adorent.

            Mais ds qu'ils n'ont plus peur,

            Si la chose est inanime, ils la brisent;
            si elle est vivante, ils la tuent.


--Seize.

--Trente-cinq.

--Fils de chien! nous n'avons que dix doigts, et  nous trois nous ne
pouvons pas faire trente-cinq. Tu boiras deux tasses de vin.

--Je les boirai.

Les gardes de nuit pariaient au jeu de la mourre dans le pavillon qui
exhausse la Porte Septentrionale de la Ville Tartare. Trois taient
accroupis sur le parquet autour d'une lanterne. Le dos hriss de
flches aux plumes teintes, la tte orne d'un casque de cuivre termin
par une pointe d'o pend un gland rouge, ils tendaient l'une vers
l'autre leurs larges faces panouies, qui ont la couleur du cuir vieux;
ils plissaient leurs petits yeux obliques; ils ouvraient  de gros
rires leurs larges bouches que cernent de noires moustaches tombantes;
et derrire eux leurs nattes se tranaient comme des couleuvres. Les
autres gardes, appuys du dos aux balustrades de bambou, tenant d'une
main leur pique et croisant un pied sur l'autre, regardaient les trois
joueurs gras et bruyants.

--Par mon fiel de brave guerrier! tu triches!

--Ton fiel est celui d'un lapin aux yeux rouges, si tu dis que je
triche.

--D'un lapin? femelle d'ne, ne dis-tu pas que j'ai le fiel d'un lapin?

--Je le dis, si tu dis que je triche.

--D'un lapin! que Kouan-Te t'extermine!

--Allons, dit un des spectateurs, qu'il boive une tasse de vin.

--Je la boirai.

--Vingt! J'ai gagn. Donne l'argent.

--Non; et c'est toi qui as le fiel d'un lapin, car tu as ferm le pouce.

--Que la poussire de Tartarie t'emplisse la gorge! je n'ai pas ferm
le pouce.

--Tu n'auras pas l'argent.

--Mais je te dnoncerai comme voleur, tratre, homme sans rate, et je
te ferai mettre  la cangue!

La querelle allait devenir vive, lorsqu'un des soldats appuys  la
balustrade leva la tte et dit:

--Oh! oh! quel est cet oiseau prodigieux qui traverse le ciel?

Tous se prcipitrent et dressrent leurs fronts hors du pavillon.
En effet, un fantastique animal passait lentement devant la lune. Sa
silhouette se dtachait en noir sur la profondeur bleutre du ciel.

--C'est le Dragon! c'est le Dragon! s'crirent les soldats en se
jetant la face contre terre.

Et ils demeurrent longtemps prosterns, en proie  la plus vive
terreur et se poussant l'un l'autre du coude.

--Que vient-il nous annoncer?

--Est-ce la pluie ou la scheresse?

--Si c'tait un ye-tioum de l'enfer revtu d'une fausse apparence?

--On dirait qu'il s'approche et descend.

--Si nous appelions le Pa-Tsong?

--Oui, oui; appelons-le bien vite.

Un des soldats rampa vers l'escalier et reparut avec un jeune chef.

--Voil, dit celui-ci en regardant le Dragon Volant, voil un voyageur
qui est entr sans demander la permission au Gnral des Neuf Portes.

--C'est un gnie peut-tre qui vient rpandre sur nous une dangereuse
maladie?

--Eh bien! prenez les gongs, les tamtams, et, en hurlant, faites un
grand tapage pour l'effrayer et l'empcher de se poser. Mais je crois
voir le Fan-Koui lui-mme? ajouta le jeune chef. Allons! lancez des
flches.

Les soldats ayant band leurs arcs, tirrent; mais leurs mains
tremblaient et les flches s'parpillrent dans le ciel.

--Maladroits et vauriens! cria le Pa-Tsong, c'est ainsi que vous savez
votre mtier?

Il banda un arc et tira  son tour. La flche atteignit le dragon, qui
vacilla un instant, mais reprit sa marche tranquille. Les soldats,
voyant que rien de terrible ne s'tait produit, lancrent une
nouvelle nue de traits. Cette fois, le dragon volant fut entirement
transperc. A travers ses plaies bantes, on apercevait des toiles.
Puis, aux cris et aux trpignements de joie des soldats, le monstre
tournoya dans l'air et s'abattit profondment.




CHAPITRE XVI

KO-LI-TSIN TROUVE UN AMI DIGNE DE LUI


            Une vapeur enveloppe le bateau comme d'une
            gaze lgre, et une dentelle d'cume
            l'entoure, semblable  un rang de dents
            blanches.

            La lune lentement s'lve en souriant  la
            mer, et la mer semble une grande toffe de
            soie brode d'argent.

            Les poissons viennent souffler  la
            surface des globules qui sont autant de
            perles brillantes, et les flots clairs
            bercent doucement le Bateau des Fleurs.

            Mon coeur se tord de douleur en le voyant
            si loign de moi et retenu au rivage par
            une corde de soie.

            Car c'est l que fleurissent les fleurs
            les plus clatantes; c'est l que le vent
            est parfum et que demeure le printemps.

            Je vais chanter une chanson en vers,
            marquant la mesure avec mon ventail, et,
            la premire hirondelle qui passera, je la
            prierai d'emporter l-bas ma chanson.

            Et je vais jeter dans la mer une fleur que
            le vent poussera jusqu'au navire.

            La petite fleur, quoique morte, danse
            lgrement sur l'eau; mais moi, je chante
            avec l'me dsole.


--Par tous les Mandarins de l'Enfer, s'cria Ko-Li-Tsin, l'eau est
froide pendant le onzime mois comme la neige des montagnes de l'Ouest,
et coupante, lorsqu'on tombe de si haut, comme mille lames d'acier.
Mais les dalles des rues ou les dragons des toitures eussent t plus
fcheux encore.

Le pote secoua sa tte hors de l'eau et regarda de tous cts la
pleur limpide du lac o se mirait la lune.

--O suis-je? dit-il; que les rivages sont loigns! Je suis las et
bris de ma chute. Mes larges manches s'emplissent d'eau; mes semelles
psent comme des blocs de plomb, et il me semble que je trane aprs
moi un flot inerte de lourds cadavres.

Ko-Li-Tsin nageait pniblement et ne savait de quel ct se diriger; il
s'essoufflait de plus en plus.

--Aprs avoir vol dans l'espace comme les Sages immortels, disait-il,
vais-je me noyer ici comme un chien bless?

Il luttait courageusement, mais devenait plus lourd  chaque mouvement.
Ses tempes battaient; il fixait des yeux hagards sur les reflets de la
lune parpills  la surface de l'eau. Tout  coup une petite jonque
passa dans la clart. Ko-Li-Tsin jeta un cri, battit l'eau de ses
mains, puis, extnu de ce dernier effort, se laissa couler. Il n'avait
pas encore perdu connaissance, lorsqu'il se sentit violemment saisi et
enlev par un poignet vigoureux. Aprs avoir touss, ternu et frott
ses yeux pleins d'eau, il vit qu'il tait assis dans un bateau en face
d'un personnage de haute taille qui ramait. Ko-Li-Tsin se hta de se
lever et de saluer selon les rgles.

--Mon noble sauveur, dit-il, excuse-moi de t'avoir dtourn de ton
chemin. Si je n'en avais pas t  mon suprme effort, je n'aurais pas
cri pour attirer ton attention. Mon nom est Chen-Ton; je suis pote,
et je chanterai tes louanges.

L'homme quitta les rames, se leva  son tour, et salua:

--Mon nom est Lou; je suis originaire du P-Tchi-Li. Ce jour est un des
meilleurs de ma vie, car j'ai retard le voyage au pays d'en haut d'un
grand pote qui me sera un ami prcieux. Mais tu ne peux rester ainsi
imbib d'eau. Quand j'ai entendu ton cri, j'allais au Bateau des Fleurs
de la Mer du Nord. Veux-tu que je t'y conduise? L de gracieuses femmes
te scheront, te rchaufferont; puis nous terminerons la nuit en buvant
ensemble joyeusement.

--Merci, merci, seigneur Lou, dit le faux Chen-Ton; c'est avec
empressement que j'accepte ta proposition, car il y a bien longtemps
que je n'ai bu des tasses de vin avec un ami et que je n'ai respir les
parfums du Bateau des Fleurs!

--Allons, allons, tu me conteras ton histoire, dit Lou en se remettant
 ramer.

Il dirigea habilement son embarcation vers des lumires de toutes
couleurs qui brillaient non loin du rivage, et pntra bientt dans une
alle que forment sur le lac deux haies de grandes jonques pavoises.
A droite,  gauche, des coques peintes de tons brillants, couvertes
d'emblmes bizarres et de figures allgoriques, semblent d'immenses
corbeilles de fleurs, avec leurs ponts chargs de plantes rares et
somptueuses. Sur chaque navire, du milieu des pivoines et des lanternes
multicolores s'lve lgamment une porte aux colonnettes dores et
enlaces de feuillage ou d'animaux sculpts, au toit frang de monstres
et surmont de banderoles flottantes. Ce portique mne, par un troit
chemin mnag entre les fleurs, jonch de roses et travers de loin en
loin par une tige fantasque de lianes et de jasmins,  une habitation
construite en bambou, dont on aperoit,  travers le feuillage, une
range de coquettes fentres fermes de stores verts. Quatre bancs
couverts de riches tapis s'appuient extrieurement  ses quatre faces.
Un rideau de soie carlate voile l'entre des salles intrieures; sans
cesse gonfl de brises, il palpite comme le soulvement gal d'un sein,
laissant sortir de tendres soupirs de flte, de doux frmissements de
pi-pas, laissant entrer dans les chambres tides la fracheur embaume
du lac; et, sur la terrasse qui domine la maisonnette,  demi couchs
sur des lits de mousse ou accouds  de fines balustrades de laque, des
hommes de tout ge rvent ou causent, mlant l'odeur du tabac opiac
aux parfums chauds des floraisons.

Ko-Li-Tsin et son nouvel ami montrent sur la plus brillante des
jonques, marchant dans les fleurs, cartant les branches souples.

--Salut, salut! seigneur Lou, crirent du haut de la terrasse quelques
fumeurs. Ne viens-tu pas rire avec nous?

--Salut, salut! rpondit Lou. Je ne viens pas rire avec vous. Je suis
aujourd'hui engag avec un ami.

Et, soulevant le rideau de soie carlate, il pntra avec Ko-Li-Tsin
dans l'appartement intrieur. Un parfum de musc et de camphre leur
monta aux narines. Leurs pieds enfonaient dans un tapis profond. Sous
la clart trouble et tendre des lanternes suspendues aux poutrelles
d'un plafond dor, des femmes gracieuses, aux costumes clatants,
s'accroupissaient auprs de plusieurs jeunes hommes languissamment
tendus sur des coussins; elles mordillaient le bout d'une flte de
jade ou grattaient de l'ongle les cordes d'un pi-pa, ou parfois, en
renversant la tte, laissaient chapper de leurs lvres un long rire
clair comme une cascade.

Le seigneur Lou traversa rapidement la salle, lit un signe de tte
aux personnes qu'il connaissait, souleva un autre rideau de soie et,
descendant quelques marches, introduisit Ko-Li-Tsin dans la seconde
chambre.

Celle-ci tait presque solitaire. Trois femmes seules sommeillaient
dans les fleurs.

Au plafond, sous des treillis de bambou, brillent des miroirs d'acier
poli qui refltent avec mille brisures la chambre et les lumires.
Accrochs aux murs, des tableaux peints sur papier de riz reprsentent
des scnes amoureuses, et au fond un petit autel de jade vert supporte
une frle statue, couleur d'or, de la desse Son-Tse-Pou-Sah, qui
s'assied les jambes croises, et montre sur sa main droite un enfant
nouveau-n.

--Allons, s'cria Lou, jeunes oisillons paresseux, venez consoler et
rchauffer mon pauvre ami qui sort de l'eau.

Les femmes se levrent et s'approchrent chancelantes sur leurs
trs-petits pieds.

--Nous voici, dirent-elles. O est le coeur endolori? nous le gurirons
par de tendres chansons; o est le corps glac par le froid? nous le
rchaufferons sous nos lvres tides.

Leurs paroles s'grenaient de leurs bouches comme des perles tombent
d'un collier.

--Il suffit de vous entendre pour oublier toute tristesse, rpondit
Ko-Li-Tsin, et de vous voir pour se sentir envahi d'une douce chaleur,
comme devant un feu de sarment.

--Il faut trouver des vtements pour mon ami et lui retirer ses habits
mouills, dit Lou d'un ton impratif.

Puis il sortit, et deux femmes le suivirent; mais la troisime
s'approcha du pote, l'enveloppant de son lent regard.

A peine comptait-elle seize ans; elle avait dj conquis tous les
secrets des caressantes attitudes, toutes les grces et toutes les
mollesses des mouvements velouts. Petite, gracieuse, elle marchait
en faisant onduler son corps, et en s'tirant doucement, comme lasse
et ensommeille. Ses yeux lourds, chargs de langueur, brillaient
paresseusement entre ses grands cils; sa bouche mignonne se gonflait
parfois d'une petite moue mutine qui s'affaissait bientt dans un
sourire; souvent elle balanait la tte avec lenteur, faisant trembler
les fleurs et les pierreries poses dans ses cheveux; et nulle musique
n'tait plus douce que le _si-so si-so_ de sa double robe de satin
brode de perles.

Elle dshabilla Ko-Li-Tsin avec mille minauderies tendres, et lui lit
revtir des robes parfumes et tides.

--Maintenant, viens, dit-elle, en le tirant par sa manche, viens te
reposer sur ces coussins de soie rose gonfls de plumes d'orfraie.
Je te chanterai une chanson bien rhythme pour rendre le calme  ton
esprit.

--Que parles-tu de me rendre le calme? dit Ko-Li-Tsin en riant. Chacun
de tes mouvements me retourne le foie; quand tu me chanteras ta chanson
il sortira certainement de ma poitrine.

--Tu ne veux pas que je chante? dit-elle, en faisant la moue. Alors je
vais rejoindre le seigneur Lou.

--Oh! non! dit Ko-Li-Tsin, mon ami rit et fume avec tes compagnes;
reste prs de moi, et chante pour me rjouir.

Le pote s'tendit sur les coussins, pendant que la jeune femme allait
vers le mur pour y prendre son pi-pa. Elle feignit d'abord de ne
pouvoir l'atteindre; mais, faisant un petit saut, elle le dcrocha
avec un soupir. Puis elle vint s'asseoir aux pieds de Ko-Li-Tsin, et
commena de faire vibrer les cordes.

--Je vais te chanter les chi-pa-mo, dit-elle, qui sont les dix-huit
trsors d'une jeune femme.

            Ses yeux sont comme deux tangs bords de
            bambous noirs; ses sourcils ressemblent 
            de jeunes pis de seigle.

            Ai-yo, ai-yo! j'aime les yeux de la belle
            fille.

            Son front ressemble  du jade couvert de
            gele blanche; ses cheveux ont l'air de
            saules au printemps.

            Ai-yo, ai-yo! j'aime le front et les
            cheveux de la belle fille.

            Sa bouche est une pivoine rouge prs
            d'clore; ses joues sont des pivoines
            roses tout panouies.

            Ai-yo, ai-yo! j'aime la bouche et les
            joues de la belle fille.

            Ses seins sont comme des fleurs voiles de
            neige, ses paules comme les ailes fermes
            d'une cigogne.

            Ai-yo, ai-yo! j'aime les seins et les
            paules de la belle fille.

            Ses pieds sont comme des nnuphars
            entr'ouverts sur l'eau et ses jambes comme
            deux pi-pas renverss.

            Ai-yo, ai-yo! j'aime les pieds et les
            jambes de la belle fille.

            Son ventre est comme un lac o donne la
            lune....

La jeune femme renversa sa tte sur les genoux de Ko-Li-Tsin et se prit
 rire.

--Eh bien! dit-il en lui caressant les cheveux, tu ne continues pas?

--Non, dit-elle, secouant la tte, je ne veux pas.

Elle jeta par terre sa guitare et fit semblant de pleurer.

Le pote l'attira dans ses bras et l'embrassa pour la consoler.

--Ai-yo, ai-yo! dit-il, j'aime la belle fille tout entire.

Le seigneur Lou reparut dans la chambre.

--Eh bien! noble pote, t'es-tu assez repos, et te plat-il de venir
boire et causer en ma compagnie?

--Je suis, dit Ko-Li-Tsin en se levant, plus frais et plus dispos que
je ne l'ai jamais t. Bonsoir, douce sarcelle, ajouta-t-il en saluant
la jeune femme; j'espre te revoir souvent.

Puis il monta avec Lou sur la terrasse pleine de buveurs et de fumeurs.
Ils s'tablirent en face l'un de l'autre.

--Que le Pou-Sah du souvenir vienne  mon aide! pensa Ko-Li-Tsin en
regardant pour la premire fois son ami bien en face. Il me semble que
j'ai dj rencontr ce bienfaisant seigneur qui tire les gens du lac,
les fait somptueusement vtir par de belles jeunes filles et leur offre
des tasses de tide vin de riz.

En ce moment aussi le seigneur Lou paraissait observer le faux Chen-Ton
avec une sorte de curiosit inquite.

--Ne m'accorderas-tu pas la confiance de me raconter ton histoire?
demanda-t-il ds qu'un jeune garon eut dpos devant eux un grand bol
plein de vin et deux tasses.

--Eh quoi! ne l'ai-je point fait dj? dit Ko-Li-Tsin, embarrass.

--Non. Par suite de quelles circonstances tais-tu dans le lac?

--Voici. Je suis revenu d'un long voyage.

--Ah! ah! O tais-tu all?

--A Kai-Fon-Fou. J'ai des parents dans le Ho-Nan. Ce soir, pour me
divertir, pour comparer la lune  son reflet dans l'eau, j'ai dtach
mon petit bateau du saule qui le cache aux regards curieux; mais
pendant mon absence mon bateau avait sans doute reu une blessure. Il
sombra, et j'allais me noyer, quand tu m'es apparu. A ton tour, noble
seigneur, parle-moi de ta personne vnrable. Quelle est ta glorieuse
profession?

--Mon pre m'a laiss une fortune qui me suffit, dit Lou. Je ne suis
encore que Tiu-Ien, mais j'espre conqurir bientt des grades plus
levs dans la littrature et dans les sciences.

Ko-Li-Tsin battit des mains.

--Tu es pote aussi! s'cria-t-il. Que le Pou-Sah des rencontres soit
lou!

            Comme une pouse infidle ouvre l'oreille
            aux paroles d'un riche marchand qui lui
            offre des perles de Tartarie dans une
            coupe de jade vert;

            Ainsi ma jonque a laiss pntrer en elle
            l'eau dangereuse du lac jaloux.

            Mais, pour me sauver, mon frre m'a t
            envoy dans un rayon de lune par les
            Pou-Sahs compatissants;

            Et maintenant j'entendrai les vers de
            mon frre caresser doucement mon oreille
            parfume encore du souffle d'une belle
            fille!

--Bien! bien! s'cria le seigneur Lou avec enthousiasme. Comment
aurais-je pu me douter qu'il y et un homme pareil dans la Patrie du
Milieu?

Et, faisant des gestes nombreux, il renversa sa tasse devant lui.

--Ah! ah! reprit-il.

            J'ai rempli ma tasse d'un vin bien
            fabriqu; mais, quand j'ai voulu boire, la
            tasse tait vide, parce que l'toffe de ma
            manche l'avait jete  terre.

            Quand il pleut, c'est que le vent renverse
            les tasses pleines des Sages immortels qui
            s'enivrent dans les nuages, au-dessus des
            montagnes;

            Mais la rose des champs et l'humidit
            des fleurs, aspires par le soleil,
            remplissent de nouveau les tasses des
            Gnies;

            Et il reste assez de vin dans le Bateau
            des Fleurs de la Mer du Nord pour que
            je puisse boire encore en composant des
            vers  la louange de la lune et du pote
            Chen-Ton!

--Oh! dit Ko-Li-Tsin ravi, quel ami glorieux j'ai rencontr! Jamais
aucun homme, depuis la mort de l'illustre Li-Tai-P et celle de
Sou-Tong-Po, le voyageur, n'a enferm de plus nobles penses en des
rhythmes plus harmonieux. Mais, ajouta le pote aprs un silence, que
disent donc ces seigneurs qui boivent  ct de nous? il me semble que
j'entends parler de rvolution et d'armes.

--Ils en parlent en effet, dit le seigneur Lou en fronant les sourcils.

--Me permettras-tu de me drober un instant aux charmes de la
conversation afin d'couter ce qu'ils racontent? car j'arrive des
champs et j'ignore ce qui se passe dans la Patrie du Milieu.

Le nouvel ami de Ko-Li-Tsin fit un geste d'assentiment.

--En moins d'une Lune, disait un jeune buveur qu' son costume de
satin jaune et  ses deux sabres croiss derrire son dos il tait
ais de reconnatre pour un Pa-Tsong, en moins d'une Lune la rvolte a
grossi dangereusement. Aprs avoir quitt Pey-Tsin dans la compagnie
de quelques bonzes, Ta-Kiang a couru les campagnes, soulevant les
laboureurs; plusieurs chefs d'arme, abandonnant le vritable Fils
du Ciel, se sont soumis au rebelle, et maintenant une multitude
formidable, commande par le jeune homme de Chi-Tse-Po, campe devant la
ville de Hang-Tchou, dans le Tch-Kiang.

Ko-Li-Tsin eut grand'peine  retenir une exclamation de joie.

--Magnanime Ta-Kiang! pensa-t-il.

--Croyez-vous, dit-il d'un ton indiffrent, que le rebelle renversera
la dynastie tartare?

--Cela pourrait bien arriver.

--Renverser notre glorieux Kang-Si! s'cria un personnage obse, dcor
du globule de Mandarin. Qui a dit cela?

--Kang-Si est glorieux en effet. S'il tait d'une dynastie chinoise,
reprit le Pa-Tsong, il serait inbranlable sur son trne de bronze;
mais il est Tartare; il se pourrait qu'il ft renvers.

--Je ne crois pas qu'il puisse l'tre, dit le seigneur Lou en riant,
car les Pou-Sahs le protgent. Ne savez-vous pas ce qui s'est pass
tout rcemment dans la Pagode de l'Agriculture?

--Je le sais, et mieux que vous peut-tre, repartit le jeune chef.
C'tait quelques jours aprs le sige et l'incendie de la Pagode
de Kouan-Chi-In. Le bruit courait que les bonzes du Temple de
l'Agriculture conspiraient pour le retour et le triomphe des rebelles
enfuis; mais le Fils du Ciel avait dfendu qu'on les inquitt. Or, un
soir, le grand Tao-Se entra seul dans le temple afin de s'y livrer
 des mditations pieuses; en passant  ct de la grande cloche du
seuil, il lui sembla qu'elle vibrait sourdement. Une heure aprs,
lorsqu'il sortit, la cloche rendit un son plus fort, et cette fois le
bonze s'arrta, plein de terreur.

--Que veut dire cela? s'cria-t-il en tremblant. Le Ciel a-t-il quelque
chose  me rvler?

--Oui, dit la cloche d'une voix terrible et sonore.

--Parle! Qui es-tu? dit le Tao-Se en se prosternant.

--Je suis le Dragon, et je viens te rprimander de ta conduite
criminelle.

Le prtre frappait la terre de son front.

--Tu me trahis, continua la voix; mais je te pardonnerai si tu consens
 te repentir et  faire ce que je t'ordonnerai.

--Ordonne, dit le Tao-Se pouvant, et pardonne-moi mes erreurs.

--L'empereur aim du ciel, reprit la voix, c'est Kang-Si au rgne
glorieux. Votre empereur rebelle est envoy par les mandarins de
l'enfer. Cesse d'encourager la rvolte que tu allumes dans la ville,
et soumets-toi au vrai matre de l'Empire; sinon d'affreux malheurs te
tortureront. Voil ce que j'avais  te dire. Retire-toi.

Le bonze fut entirement converti, et le germe de la rvolution fut
touff dans la Capitale.

--Tu vois bien, dit le seigneur Lou, que j'avais raison de dire que les
Pou-Sahs protgent l'empereur Kang-Si.

--Tu aurais eu raison en disant que l'empereur se protge lui-mme,
reprit le Pa-Tsong. Vous n'ignorez pas, continua-t-il en s'adressant 
tous les buveurs attentifs, que Kang-Si se plat  sortir quelquefois
de son palais pour se promener seul et dguis dans la ville et se
mler aux groupes des oisifs. Eh bien! un soir, l'empereur est sorti
de la Ville Rouge; il s'est dirig sans tre vu vers le Temple de
l'Agriculture; il a attendu un instant o il ne passait personne;
alors, se faisant le plus petit qu'il a pu, il s'est blotti dans
l'norme cloche de bronze; et voil pourquoi il a t donn au Grand
Tao-Se de converser avec le Pou-Sah de la cloche.

Les auditeurs clatrent de rire. Le seigneur Lou convint que cette
histoire tait tout  fait vraisemblable et digne de Kang-Si, duquel on
connaissait mille ruses analogues. Puis d'autres propos circulrent.

--Sait-on, demanda quelqu'un, ce qu'est devenu le pote Ko-Li-Tsin,
celui qui avait attent audacieusement aux jours sacrs du Ciel?

--Il est dans la prison, dit le Pa-Tsong; on le rserve  un terrible
supplice.

--Oh! oh! lit Ko-Li-Tsin.

--On raconte qu'il a subi la torture avec un courage admirable.

--Il est vrai, dit le seigneur Lou; Kang-Si serait heureux d'avoir de
pareils serviteurs.

Ko-Li-Tsin fut sur le point de saluer celui qui parlait ainsi; mais
il se retint heureusement. Il jugea mme convenable de donner une
direction nouvelle  la conversation.

--Ne faisons-nous plus de vers? dit-il au seigneur Lou.

--J'allais te le demander, dit celui-ci. Choisis toi-mme, un sujet
favorable.

--Te plairait-il de parler des Rves en vers de sept caractres?

--Cela me plairait, dit Lou en prenant un pinceau.

Les deux nouveaux amis se recueillirent un instant. L'oeil de Ko-Li-Tsin
ptillait de plaisir. Ils crivirent sans s'interrompre et terminrent
en mme temps.

--Voici, dit Ko-Li-Tsin, en offrant ses tablettes au seigneur Lou, qui
lui tendait les siennes.

Ko-Li-Tsin se hta de lire les vers de son compagnon. Ils taient
conformes aux bonnes rgles, et disaient:

            Pendant le sommeil les penses de l'homme,
            sortant de son esprit, se promnent devant
            ses yeux, et les rves de la nuit comblent
            les dsirs du jour.

            Le pauvre se voit riche, et l'homme vil se
            voit glorieux.

            Celui qui, pleurant sa bien-aime absente,
            s'endort dans ses larmes refroidies, sent
            la tte de celle qu'il adore penche vers
            son paule.

            Le pote converse avec Kon-Fou-Ts; le
            mandarin se croit empereur.

            Mais l'empereur, sur son lit somptueux,
            froisse les coussins de son front plein
            de soucis, et, souvent, s'appuyant sur le
            coude, il parle au chef des Eunuques:

            De quel ct souffle le vent? dit-il. Des
            nuages voilent-ils la lune implacable? La
            brlante scheresse menace-t-elle toujours
            mon peuple?

            Cependant il s'endort, et il rve qu'une
            pluie abondante est descendue du ciel.

De son ct, le seigneur Lou admirait l'criture irrprochable de
Ko-Li-Tsin et lisait les vers suivants:

            Le rve ressemble  une ombre sur le
            sable. Mais quand on l'crit sur des pages
            blanches, le rve devient comme un corps
            au soleil.

            Un jeune bonze de Na-Ian crivait ses
            songes sous les treillis du Pavillon
            Rouge. Sur la plus haute terrasse de la
            Tour  Neuf tages une fille crivait
            aussi ses songes.

            Le rve du jeune prtre tait tendre;
            celui de la jeune fille tait doux.

            J'ai conduit les deux rves l'un vers
            l'autre, comme deux poux timides.

--Voici, s'cria Lou, le plus lgant pome que je connaisse, et
j'annonce un glorieux avenir  celui qui l'a crit.

--Ne parle pas de mes vers, dit Ko-Li-Tsin; ils semblent tre ceux d'un
enfant auprs des tiens. Tu me vois encore immobile d'admiration.

--Non, dit Lou avec gravit; ton pome vaut mieux que le mien, et si
l'empereur l'avait sous les yeux il te ferait certainement un des
premiers de l'Empire.

En parlant ainsi, le seigneur Lou regardait fixement Ko-Li-Tsin; ses
sourcils s'taient dresss, son visage avait pris une expression de
noblesse et de majest peu conciliable avec sa condition modeste:
Ko-Li-Tsin frissonna.

Lou prit sa tte dans ses mains et songea longuement.

--O donc ai-je vu cet homme? murmura-t-il.

Tout d'un coup il releva le front, bondit sur son sige et cria:

--Je me souviens! c'est celui qui a voulu m'assassiner!

Mais Ko-Li-Tsin n'tait plus en face de lui.

Pendant que le seigneur Lou songeait, le pote s'tait silencieusement
lev; il avait descendu l'escalier de la terrasse, enfil le couloir
fleuri, travers, en sautant de barque en barque, l'troite rue
liquide; et maintenant il courait dmesurment vite vers la maison de
Yu-Tchin, situe  peu de distance.

--C'tait lui! disait-il en haletant; il allait me reconnatre; j'tais
perdu. Je ne croyais pas, en tombant dans ce lac, tomber dans un danger
si grand. J'aurais d le tuer? Non, il venait de me sauver la vie.
D'ailleurs je n'en aurais pas eu le courage aprs avoir ri et chant
avec lui.

Il atteignit la maison de son amie et frappa  coups redoubls.
Yu-Tchin vint lui ouvrir, et, pleurant de joie, se jeta dans ses bras.

--Te voil! cria-t-elle; je te croyais mort, et j'tais prte  mourir
de chagrin. J'avais tout prpar pour notre mariage. Vois, je suis
toute pare, les invits sont encore l; viens vite.

--Il s'agit bien de se marier! dit Ko-Li-Tsin rapidement. Bonne
Yu-Tchin, prends une hache, une corde, une lanterne, et suis-moi.




CHAPITRE XVII

LE TIGRE DE JADE


            Vaincu par la flche du chasseur de
            Tartarie, le grand tigre est renvers sur
            le dos dans les ronces du ravin.

            Mais dans sa gueule ouverte, comme dans le
            tronc d'un saule creux, les abeilles ont
            dpos leur miel,

            Et la gueule du tigre, bante, apparat
            pleine d'or.


--Eh bien! s'cria Ko-Li-Tsin, en franchissant la porte ruine de la
pagode de Kouaq-Chi-In, me suis-je tromp? O sommes-nous? O est
l'escalier d'albtre? N'est-ce pas ici que je me suis battu?

--C'est bien ici, dit Yu-Tchin; mais l'escalier est dmoli et la
pagode, pendant trois jours, a brl.

--Misrable Ko-Li-Tsin! gmit le pote, que faisais-tu dans ta prison?
Paresseux et prudent, tu soignais tes blessures, tu prparais jour
 jour ton vasion, et tu as perdu un mois, et tu as tout perdu! Il
fallait fuir tout de suite, t'accrocher aux saillies des terrasses,
descendre les dix tages de la tour, trangler les soldats, et enfin
excuter l'ordre du matre. Ta-Kiang est glorieux, vainqueur, chef
d'une arme terrible; toi, qu'auras-tu fait dans toute cette gloire? Tu
n'as pas mme pu sauver Yo-Men-Li; et peut-tre vas-tu causer la perte
de l'empereur. Lorsqu'il frappera aux portes de Pey-Tsin en disant:
C'est moi! tu ne seras pas l. pour lui ouvrir, et s'il te demande:
O sont tes soldats? tu lui montreras Yu-Tchin arme d'une pioche.

--Mais qu'as tu donc, matre? dit en tremblant Yu-Tchin. Pourquoi es-tu
si dsespr en face de ces ruines?

--C'est qu'il y avait sous la pagode un trsor qu'on m'avait confi et
sans lequel je ne puis rien faire, rpondit Ko-Li-Tsin. Je pleure de le
voir englouti.

--Si le feu, dit Yu-Tchin, n'a pas brl le trsor, nous le
retrouverons sous les dcombres.

--Tu as raison; mais il faudrait plusieurs hommes robustes pour
soulever cette montagne de pierres croules, et je ne peux dire mon
secret  personne.

--Essayons tout seuls, dit Yu-Tchin. Il n'est sans doute pas
indispensable de soulever les pierres. Nous pourrons peut-tre nous
glisser  travers les interstices de l'croulement et arriver jusqu'au
trsor.

--Essayons! dit Ko-Li-Tsin. Je suis fou de me dcourager. La prison m'a
affaibli l'esprit. Allons, bonne Yu-Tchin, quand nous devrions tre
crass sous les dbris du monument, tchons de lui arracher son coeur
prcieux.

Ko-Li-Tsin posa le pied sur les restes branlants du grand escalier,
et tendit la main  Yu-Tchin. Ils atteignirent dangereusement la
premire terrasse qui tait  demi effondre et toute couverte de blocs
renverss.

--Prenons garde, dit le pote; parmi l'obscurit nous pourrions glisser
dans quelque fente et y mourir sans gloire. La nuit va finir, attendons
le jour.

--Oui, fit Yu-Tchin; les ombres semblent des trous et les trous des
surfaces planes. Il vaut mieux attendre une clart plus franche que
celle de ma lanterne en papier bleu.

Assis l'un prs de l'autre sur le socle d'une statue brise, Yu-Tchin
disait mille choses tendres  Ko-Li-Tsin songeur.

Bientt des blancheurs bleutres frapprent les monceaux de dbris,
faisant briller les cassures des pierres et luire  et l des maux et
des fleurs de porcelaine.

Tout tait bris, dtruit, dfigur: les terrasses, les toits
chelonns s'effondraient entre les murs d'albtre, dont la blancheur
tait sillonne de traces de fume et de longues tranes de sang
noirci; les adorables sculptures de jade, rompues par la hache,
s'miettaient en grlons; o se dressrent de prcieuses colonnettes
on ne voyait que des tronons lchs par la flamme. Cependant, sous le
soleil qui se levait, la pagode ruine gardait encore quelque chose de
son ancienne majest; et formait des monceaux somptueux et brillants.

Ko-Li-Tsin s'avana vers l'difice tomb.

--Prenons courage! dit-il  Yu-Tchin; tchons d'carter ces pierres
pesantes et de soulever ces toitures affaisses, comme si nous tions
une arme entire.

--Viens par ici, dit Yu-Tchin, qui frissonnait un peu dans le froid du
matin. Il ne faut pas songer  soulever les pierres, mais  profiter
des maladresses du hasard qui a d laisser quelque porche debout.

--Le crois-tu? Kuan-Te  pris a tche de tout dtruire. On dirait mme
que Lao-Kuon lui est venu en aide, et que le tonnerre est tomb sur la
pagode.

--N'importe! dit Yu-Tchin, nous entrerons.

Posant  terre sa lanterne  ct de sa pioche, elle enroula la corde
autour de sa taille, et se glissa par une troite brche en se faisant
aussi mince qu'elle pouvait. Ses doigts s'gratignaient aux parois
brches des murailles. Elle disparut; mais Ko-Li-Tsin l'entendit
battre des mains joyeusement.

--Le premier pas est fait, dit-elle, donne-moi la lanterne et la
pioche. Bien! Maintenant, prends le chemin que j'ai fray.

--A voir l'entre, fit le pote en s'insinuant  son tour dans la
ruine, on ne pourrait pas croire qu'elle ft assez large pour le corps
d'une fouine.

--O sommes-nous? dit Yu-Tchin, qui regardait autour d'elle.

La lumire, pntrant par d'troites brches, tombait en rayons
blafards sur le sol jonch d'clats de pierres et formait des ombres
singulires que la clart bleue de la lanterne contrariait ou
redoublait. Ce lieu avait t jadis un vestibule. Le plafond ployait
dangereusement; une porte qui conduisait  la salle principale de
la pagode tait debout; mais des murs abattus formaient devant elle
de petites collines. Ko-Li-Tsin monta sur les dbris encore chauds,
et tendit la main  Yu-Tchin qui les escalada  son tour; perdant
l'quilibre, elle tomba sur le pote, et tous deux roulrent dans le
temple mme, au milieu d'un grand fracas de pierres croulantes. Ils
ne se firent d'autre mal que de se meurtrir un peu les genoux et les
mains. Yu-Tchin n'avait pas lch sa lanterne; aprs avoir eu peur,
elle riait dans les dcombres. Ko-Li-Tsin se mit  rire aussi; mais il
chercha longtemps la pioche, qui avait bondi au loin.

Un jour ple rgnait dans l'enceinte autrefois somptueuse, car de
minces filets de jour descendaient comme une pluie par les fentes
des toits calcins. Le sol tait couvert de cendres. Les statues des
Pou-Sahs de bronze avaient fondu et coul en ruisseaux sombres. Toute
une partie du plafond, effondre, laissait passer par son billement
dchiquet les planchers et les toitures des tages suprieurs.
Des lambeaux de balustrades dores s'allongeaient comme des bras
hagards; des dragons, des lions de marbre blanc, souills de suie,
s'appuyaient sur des poutrelles brises et prtes  s'affaisser; des
cassolettes, des vases en mtal, des autels de jade et des tronons de
dieux restaient suspendus dans les entre-croisements des dcombres ou
roulaient dans des cascades de ruines.

--Comment retrouver la desse Kouan-Chi-In au milieu de tout cela? dit
Ko-Li-Tsin en promenant ses veux sur les dbris informes. Elle aura
fondu comme les autres dieux, et nous ne pourrons pas mme reconnatre
la place o elle se dressait.

--Tu sais, dit Yu-Tchin, que Kouan-Chi-In est d'ordinaire monte sur un
tigre blanc; la desse tait probablement en bronze dor, mais le tigre
devait tre en jade. Or le jade ne brle ni ne fond.

--Tu as raison, dit Ko-Li-Tsin, cherchons le tigre blanc.

Ils s'avancrent prudemment. Leurs pas soulevaient des nuages de
cendres.

--Si le plafond s'croulait! dit Yu-Tchin en regardant en haut.

--Nous serions crass, bonne Yu-Tchin.

--Ah! fit-elle en se rapprochant de lui.

--Je me souviens, dit Ko-Li-Tsin, que les quatre gardiens de F
occupaient chacun un angle du temple, et l'un d'eux devait tre plac
o je suis.

Le pote se baissa et ramassa quelque chose.

--Voici d'ailleurs le manche maill de son parasol. La grande statue
de F tait au milieu des gardiens, et la desse s'levait  quelques
pas derrire lui.

Il se dirigea vers l'endroit o il jugeait qu'elle avait t jadis.

--Ah! dit-il, la statue est dtruite, mais voici le tigre renvers, et
le socle est encore debout.

--Prends-garde, fit Yu-Tchin; vois comme les dalles sont fendilles et
branlantes autour du pidestal.

Ko-Li-Tsin s'avana lentement et prit  sa ceinture les deux clefs d'or.

--Pourvu que la serrure se trouve de ce ct! dit-il, de l'autre
l'encombrement des toits croules nous empcherait d'y atteindre.

Tout  coup la dalle sur laquelle Ko-Li-Tsin posait le pied bascula, et
le pote disparut dans une ouverture qui fut aussitt referme par la
chute du socle et d'un gros tas de pierres.

Yu-Tchin hurla d'pouvante et de dsespoir. Elle se jeta par terre,
essayant de ses mains, de ses dents, de ses ongles, de redresser le
pidestal, et criant de toute son haleine: Ko-Li-Tsin! Mais rien ne
lui rpondait; le silence avait succd au retentissement bruyant,
occasionn par l'engloutissement du pote.

Folle de douleur, Yu-Tchin saisit la pioche et frappa avec frnsie.
Pendant une heure elle travailla  dblayer l'entre-billement obstru;
de temps en temps elle gmissait: Ko-Li-Tsin! Enfin elle crut
entendre une voix lointaine qui murmurait: Par ici!

--Me voil! cria-t-elle.

Attachant la lanterne  sa ceinture, elle continua  carter les blocs
de pierre. Bientt la voix de Ko-Li-Tsin devint plus distincte.

--Tu n'es pas bless? dit Yu-Tchin.

--Non, dit le pote; mais je ne puis t'aider; je suis dans une
obscurit complte.

--Retire-toi promptement! s'cria Yu-Tchin avec effroi; le pidestal va
tomber sur toi!

Elle recula elle-mme. Un norme monceau s'effondra lentement.

--Il est mort! dit Yu-Tchin, l'oeil hagard.

Elle restait immobile, regardant avec fixit le trou bant. Mais
soudain elle entendit nettement la voix de Ko-Li-Tsin qui lui disait:
Viens-tu?

--Ah! tu es encore vivant, mon poux chri! O es-tu?

--Dans le noir, dit Ko-Li-Tsin; apporte ta lanterne.

Les pierres en s'croulant avaient form une pente douce qui
s'enfonait sous la terre. Yu-Tchin, tremblante, se laissa glisser;
elle se trouva bientt dans un souterrain qu'illumina la lueur de sa
lanterne.

--O sommes-nous? dit Ko-Li-Tsin. Ah! Kouan-Tchi-In nous protge! Car
voici le trsor, le merveilleux trsor!

En effet, de tous cts s'alignaient de grands bassins d'argent
pleins de poudre d'or; dans des vases de jade scintillaient des
saphirs, des Dieux en argent massif, accroupis face  face, formaient
une longue alle brillante, et, au milieu du souterrain, sur une
estrade, s'ouvrait un vaste coffre de laque rempli jusqu'au bord d'un
blouissement, miraculeux de liangs d'or.




CHAPITRE XVIII

LES ANES NE SAVENT PAS S'ILS PORTENT DE L'OR OU DU FER


            Sous ces lunettes, sous cette barbe
            blanche, oh! oh! quel est cet homme?
            Vraiment, il reposera bientt dans la
            Salle des Anctres.

            Cependant, si tu lui arrachais ses
            lunettes et sa barbe, tu verrais

            Que ses yeux tincellent comme des rubis
            et qu'il ne lui manque pas une seule dent.


La Rue de Kou-Toung est une des rues les plus sales et les plus
troites de la Cit Chinoise. Elle est perdue dans ce rseau
inextricable de carrefours et de ruelles contenu de chaque ct de
l'Avenue du Centre entre le chemin de Cha-Coua et la muraille de la
Cit Tartare. Grouillante, encombre, tapageuse, brillant de mille
couleurs violentes, mais si peu large et si traverse d'enseignes
que la nuit s'y tablit avant le coucher du soleil, elle donne asile
 une foule obscure: petits commerants, bimbelotiers, revendeurs,
raccommodeurs de porcelaine, marchands de vieux livres noircis  demi
rongs par les rats, fabricants de verroteries, de petits bijoux en
mtal faux, de bracelets en jade commun; c'est l aussi que logent,
aprs leur journe termine, les barbiers ambulants, les cuisiniers,
les marchands d'eau, les forgerons en plein vent. Les faades des
maisons, construites en briques et en bambou, disparaissent, barioles
d'affiches de toutes sortes, qui sont des satires, des proclamations,
des sentences, des maximes, des pices de vers placardes par un pote
ddaigneux des libraires, ou des critiques moqueuses des moeurs, du
costume, du visage de quelque grand dignitaire.

Une multitude vulgaire et mal vtue pitine dans la boue paisse dans
la Rue de Kou-Toung. Des enfants accroupis sur des tas d'ordures jouent
au prteur sur gages: le nez charg d'une paire de lunettes en papier,
l'un estime, regarde, retourne avec mpris les trognons de choux que
lui prsentent ses camarades et discute le nombre de cailloux qu'il
prtera sur les trognons, avec les grimaces d'un vieil usurier. Les
marchands et les habitants des maisons passent la plus grande partie
de la journe assis devant leur porte sur des nattes de bambous,
s'interpellant l'un l'autre, riant bruyamment et assaillant les
passants de mille quolibets hardis.

Une des maisons les moins misrables et le plus solidement construites
de la Ruelle de Kou-Toung tait habite par un vieux marchand de
lanternes retir depuis longtemps du commerce. Il passait pour riche
parmi les gens du quartier, car il possdait une seconde maison en face
de celle o il logeait, et en tirait quelques revenus. Son ventre, du
reste, avait l'ampleur d'un ventre de mandarin.

Un jour que, les mains derrire le dos, une petite pipe de mtal 
la bouche, il parlait sentencieusement  ses voisins des rformes 
introduire dans la machine gouvernementale, des chances probables de la
rvolution, des dommages qu'une guerre civile ferait subir au commerce
et spcialement aux propritaires, il vit venir  lui un vieillard
courb par l'ge, le crne couvert d'un large bonnet de feutre, le
visage enfoui dans une barbe blanche, hrisse et bouriffe, le
corps envelopp d'une robe brune assez misrable. Il tait accompagn
d'une petite vieille habille d'affreux chiffons sales, et tous deux
mutuellement soutenaient leur faiblesse.

--Salut, salut! matre, dit le vieillard au propritaire ventru, en
s'inclinant selon les rgles.

--Salut, salut! dit le propritaire, en se courbant  son tour.

--Je viens de lire les gros caractres d'une annonce ainsi conue:
Que celui qui veut louer une maison  un prix raisonnable s'adresse 
Sin-Tou; et l'on me dit que Sin-Tou, c'est toi.

--En effet, je suis Sin-Tou, dit le propritaire d'un air majestueux,
et depuis quelques jours plusieurs personnes se disputent ma maison.

--Ah! dit le vieillard; cependant, puisque ton affiche n'est pas
retire, tu n'as pas encore fait choix d'un locataire; j'espre que,
par gard pour mon ge, tu me donneras la prfrence.

--Ton ge est en effet vnrable, dit Sin-Tou; mais, tant pauvre, je
ne puis me permettre d'tre gnreux. Je livrerai ma maison  celui qui
m'en offrira le meilleur prix.

--Je suis pauvre aussi, dit le vieillard. Je suis de Kan-Ton, et je me
nomme A-Po. Voici la mre de mes trois fils.

Le propritaire salua la vieille femme.

--Mes trois fils, reprit A-Po, extraient du fer dans les montagnes
qui avoisinent G-Ol. Chacun d'eux m'envoie un tiers du minerai qu'il
rcolte chaque jour. Je me charge de le vendre, et c'est ainsi qu'est
soutenue ma vieillesse.

--Le fer est d'un bon rapport, dit Sin-Tou; les riches s'en servent
pour rendre non abordables les portes de leurs palais; ils en font
des lions qui ornent leurs jardins et des dragons qui hrissent leurs
toitures; les guerriers ont besoin de sabres et de lances, et le peuple
ne peut se passer d'ustensiles solides. Le fer, heureux vieillard, est
aussi prcieux que l'or.

--Il faudrait pour bien vendre, dit A-Po, avoir l'activit de la
jeunesse et l'habitude du commerce. Les grands marchands crasent les
petits; ils accaparent les dbouchs, et lorsqu'on arrive aprs eux
chez les acheteurs, ceux-ci vous rpondent: Nous n'avons besoin de
rien.

--Tu exagres, rpondit Sin-Tou. Les grands marchands ddaignent de
vendre peu et laissent des chalands aux industriels plus modestes.

--Enfin, o est la maison que tu veux louer? dit le vieillard.

--C'est celle qui est en face de nous, dit majestueusement Sin-Tou.

--Oh! oh! et combien en veux-tu par anne? Elle est dans une rue bien
peu are et sera bien malsaine pour un homme de mon ge.

--Malsaine! s'cria le propritaire; apprends qu'ainsi abrite du
vent et du soleil, elle est frache l't et chaude l'hiver. La rue
est peu are! dis-tu. Ne vois-tu pas que la Ruelle des Libraires se
croise avec la Ruelle de Kou-Toung, et que ma maison est place dans un
perptuel courant d'air?

--Et combien en veux-tu?

--Mille pices, dit le propritaire sans hsiter.

--Mille pices! s'cria la vieille femme en ouvrant les bras avec
effroi.

--Mille pices! rpta le vieillard en tremblotant.

--Pas un tsin de moins, dit Sin-Tou.

--Mais si je louais ta maison, il nous faudrait manger des rats crus et
du riz moisi.

--C'est une bonne nourriture, rpliqua le propritaire.

--Et de quoi se compose ta maison? Elle doit tre semblable au Palais
du Fils du Ciel pour valoir tant de pices?

--Elle contient un appartement pour les femmes, une boutique et des
caves.

--Les caves sont elles grandes? demanda le vieillard.

--Grandes et solidement fermes.

--Je te donne quatre cents pices de ta maison, car je suis las de
courir et de chercher.

--Si tu n'tais pas un homme vnrable, dit le propritaire, je ne
consentirais jamais  ce march dsastreux; mais, par respect pour ton
ge, j'accepte.

--Je te remercie, dit A-Po.

Son pouse lui tendit un sac d'o il tira quatre cents pices. Sin-Tou,
aprs les avoir comptes lui-mme, alla chercher les clefs de la
maison; puis le vieux et la vieille s'loignrent en titubant.

Le lendemain, ds le lever du jour, trois nes pels qui trbuchaient 
chaque pas dfilrent dans la Ruelle de Kou-Toung; ils taient chargs
de grands sacs gris qui semblaient fort pesants. A-Po tirait les btes
par une corde et la vieille femme les suivait, arme d'un bambou. Ils
s'arrtrent devant leur maison, dchargrent pniblement les nes et
transportrent un  un les sacs  l'intrieur; puis ils partirent. Une
heure plus tard ils revinrent avec les nes non moins chargs. Vingt
fois au moins dans la journe la mme manoeuvre fut rpte, et le soir
Sin-Tou, assis devant sa porte, se disait:

--Ce vieillard est plus riche qu'il ne voulait le dire; il possde
beaucoup de ferraille.

Mais, au grand tonnement du propritaire, les deux vieilles gens
n'habitrent pas la maison. On les voyait seulement venir quelquefois,
suivis d'un ne, et peu d'instants aprs, s'loigner en emportant un
des lourds sacs de fer.




CHAPITRE XIX

TA-KIANG SE RVOLTE CONTRE LE CIEL


            Il ne faut rendre aux vainqueurs que des
            honneurs funbres.


Hurlants, hideux, farouches, sanglants dj, deux cent mille guerriers
emplissent la grande plaine qui environne Sian-Hoa, la Ville Parfume.
Quels sont ces hommes? Ceux-ci, aux visages blmes, viennent du Nord
infertile; ils ont laiss les champs pierreux qui rsistaient  leurs
bches, ouvert l'table aux bestiaux maladifs et abandonn leurs vieux
parents dans les cabanes; ceux-l viennent du Sud brlant, o les pis
se calcinent sous le soleil; exasprs par la famine, aprs avoir tu
leurs femmes et leurs enfants, ils ont fui l'implacable scheresse;
leur taille est haute, leur corps maigre, leur face a la couleur du
cuivre. Tumultueux comme la foudre, les uns, pirates redouts, sont
venus de la mer; ils sont ambitieux et braves. D'autres sont des
bandits des montagnes: ils luttaient avec les grands serpents et
les tigres pour leur ravir leurs grottes inaccessibles; souvent ils
descendaient dans la plaine et remontaient bientt repus et chargs. Il
y a aussi dans cette multitude des mendiants dcharns, haillonneux,
et des artisans vaincus par la misre. Des prisons ventres ont vomi
des flots d'hommes hagards. Enfin d'innombrables tratres transfuges
se sont joints  l'arme: leurs corps trapus gardent des lambeaux
d'uniformes, leurs visages froces sont hrisss de poils; leurs bras,
qu'ils n'ont pas essuys, sont rouges encore jusqu'au coude d'un
massacre rcent.

Cette foule formidable, fauve, bestiale, c'est l'arme de Ta-Kiang.

Ta-Kiang, durant trois lunes, a cri: Je suis le Frre An du Ciel;
je libre et je glorifie! Je ferai grands les ambitieux et riches
les avides; l'esclave sera seigneur et le prisonnier libre; ceux qui
ont faim se rassasieront; les criminels seront pardonns. Je suis le
Coeur de l'Antique Patrie du Milieu, qu'on croyait mort depuis que le
Tartare l'a cras sous son pied; mais voil qu'un sang temptueux
le gonfle, et qu'il palpite, et ses battements formidables branlent
l'Empire. L'imprudente antilope qui s'est aventure dans l'antre d'un
lion endormi a moins de terreur lorsque le roi famlique ouvre ses yeux
d'or que le Tartare n'en ressent devant le rveil farouche de la Vraie
Patrie. Je reprendrai le nom de la lumineuse dynastie et je m'assirai
sur un trne rouge et fumant,  la clameur triomphale du peuple. Que
ceux qui sont de la pure race, que ceux qui ne sont pas ns de crimes
ou d'adultres et ne roulent pas dans leurs veines de sang ennemi
viennent s'abriter sous les plis somptueux de ma bannire et hurlent
avec moi: _En haut les Mings! en bas les Tsings!_ Et la grande voix de
Ta-Kiang a roul d'cho en cho. Des missaires enthousiastes ont port
sa parole dans les provinces malheureuses. Bientt un flot d'hommes
farouches s'est branl, et, comme un grand fleuve qui dborde, les
guerriers se sont avancs, renversant les cits, entranant les
populations, toujours plus nombreux, toujours plus terribles. Derrire
eux les maisons s'croulent et fument, les champs sont rass et
striles. Aprs avoir pris Hang-Tchou, capitale du Tch-Kiang, cette
belle ville qui fut la rsidence impriale sous la dynastie des Song,
renvers Lui-Fon-Ta, la Tour des Vents Foudroyants; aprs avoir enjamb
la Rivire tortueuse, ils ont march vers le port de Ning-Po-Fou,
qu'ils ont surpris la nuit: ils ont jet les soldats dans le Lac de la
Lune et les marchands dans l'Etang du Soleil. Ensuite ils ont camp
pendant deux jours dans l'Ile aux Buffles, en face de Can-Pou, nomme
aussi la Porte troite; lorsqu'ils s'loignrent, Can-Pou n'tait plus
qu'un monceau de cendres. Sur les ctes effrayantes de la Mer Jaune
ils recrutrent de hardis pirates et s'enfoncrent avec eux dans la
province voisine. En mme temps, sur les rives de la Rivire du Dragon,
les fils indomptables du Fo-Kien, qui ne voulurent jamais se soumettre
aux usurpateurs tartares ni adopter la natte pendante exige par la
mode nouvelle, se soulevrent en tumulte; et l'arme poursuivit son
chemin, considrablement accrue. Elle gagna le Ho-Nan, si fertile et
si riant qu'on l'appelle la Fleur du Milieu; elle se dispersa en tous
sens, ravageant et pillant les cits et les villages, dvastant les
plaines, changeant les lacs limpides en lacs de sang, et se rassembla
devant Kai-Foung, la capitale, que bat continuellement le furieux
Fleuve Jaune. Cette ville tait fameuse pour ses richesses et ses
splendeurs, et les rvolts hurlaient de joie sous ses murs. Mais le
chef tartare qui la dfendait voyant, aprs huit jours de rsistance,
ses soldats faiblir et ses remparts s'brcher, hroque, brisa
lui-mme la digue qui maintenait le terrible Houan-Ho, et la ville
fut submerge, mais non pille, et ses trente mille dfenseurs furent
engloutis, mais non vaincus. Les rebelles, pleins de rage, se rurent
sur une cit voisine; ils imposrent mille tortures aux vieillards,
firent rtir tout vifs les jeunes enfants, et les dvorrent aux yeux
de leurs mres, lies douloureusement  des poteaux.

Maintenant ils sont dans le P-Tchi-Li; ils pourraient en deux jours
atteindre la Capitale de l'Empire, mais ils s'attardent devant
Sian-Hoa, qui tremble et s'affame.

Le camp s'tend comme une mer houleuse autour de la ville, dont les
hautes murailles crneles et les grands pavillons aux toits retrousss
se dressent au-dessus des tentes en nattes de bambou qui couvrent
dmesurment la plaine. Tourne vers la ville, accroupie comme un
lynx prt  s'lancer, l'arme est l de toutes parts; les sauvages
guerriers se vautrent, crient, chantent, boivent du vin de riz ml de
poudre, ou, ivres, dorment en monceaux humains, qui sont pareils  des
troupeaux de grands boeufs couchs.

La tente de Ta-Kiang se dresse en face de la porte principale de
Sian-Hoa, et les grands mts en bois de cdre qui l'entourent lvent
plus haut que les murailles des bannires soyeuses o on lit en
caractres d'or: En haut les Mings! en bas les Tsings! Vaste et
superbe, elle est en toile d'argent que voile un lger papier huil,
transparent et impermable; les draperies de l'entre, pompeusement
releves, laissent voir une somptueuse doublure de satin jaune d'or et
le Dragon Lon, accroupi sur un globe de cristal qui brille au sommet de
la tente, est visible de tous les points de l'horizon.

Ta-Kiang a dompt ces aventuriers farouches et superstitieux. Pour
eux, il est bien le Frre An du Ciel, l'gal des Immortels, le
Seigneur du Monde. Lorsqu'il passe, tous se prosternent, n'osant voir
sa splendeur. Lorsqu'il parle, tous sont immobiles de terreur et de
respect. Il est leur pre et leur dieu; il a combl les dsirs, ralis
les rves, Kuan-Te, le Roi des Batailles, est son frre cadet: il est
le formidable, le triomphateur; ses pas branlent l'empire, son souffle
renverse les cits; il autorise le pillage et ordonne l'orgie, tout en
restant inaccessible, grave, immuable au milieu des joies temptueuses
de son arme, comme le grand rocher calme et pensif au milieu de la mer
frntique. Et ces hommes froces lui sont soumis comme des esclaves,
dvous comme des fils;  sa voix l'ivresse se dissipe, la dbauche
s'interrompt; sur un signe, ils se prcipitent dans les flammes pour
touffer l'incendie avec leur corps, et s'il les juge criminels ils se
retirent  eux-mmes leurs vies coupables.

Une double haie de soldats agenouills, qui forme une longue alle,
prcde l'entre de la tente que gardent deux lions de jade. A
l'intrieur un tapis en poil de chameau s'tend sur le sol, et le jour
apais est plein de sourds reflets d'or sous les murs de satin jaune.
L, sur un trne de marbre noir, Ta-Kiang, la joue dans sa main, songe
et construit l'avenir. Son costume est celui des antiques Chinois. Il
a abandonn les vtements tartares; il est vtu comme l'taient Fou-Si
et Kon-Fou-Ts. Sur une robe lilas ple, aux plis fins et rguliers, il
porte une longue tunique en crpe soyeux, entr'ouverte sur la poitrine
et serre  la taille par une ceinture qui disparat dans l'ampleur
souple de l'toffe. Comme il est empereur, la tunique est jaune d'or;
une bande de broderies dlicates, o les dragons se mlent aux fleurs,
l'ourle et remonte sur la poitrine en se croisant. Il n'a plus la tte
rase  demi ni la longue natte pendante. Ses cheveux sont enferms
dans une coiffure de satin jaune ayant presque la forme d'un casque,
et sur son front brille un saphir norme. Ses armes sont prs de lui:
la lance, les deux sabres et le fouet de commandement. Des mandarins
l'entourent et attendent, prosterns, qu'il parle. On voit parmi eux
les principaux affilis de la secte du Lys Bleu qui complotaient jadis
dans la Pagode de Kouan-Chi-In, et qui sont venus rejoindre l'empereur
lu.

Le Grand Bonze, conseiller intime de Ta-Kiang, pntre sous la tente et
dit:

--Le chef Gou-So-Gol tremble et s'humilie devant ton auguste porte.

--Laisse approcher, dit Ta-Kiang, le plus clbre de mes guerriers.

Gou-So-Gol parat. C'est un jeune homme de haute taille, beau comme
la pleine lune et brillant comme elle. Il marche, selon la mode des
vainqueurs, avec des mouvements brusques et terribles.

Il s'agenouille et frappe la terre de son front.

--Parle, dit l'empereur.

--Unique Sublimit, dit Gou-So-Gol, qui se relve, le mprisable
gouverneur de Sian-Hoa offre de nous donner cent mesures de perles,
vingt chariots pleins d'or et les plus belles jeunes filles de la ville
si nous voulons nous retirer sans bataille.

--Cette ville est prise depuis l'instant o notre tente s'est dresse
en face d'elle, dit Ta-Kiang. De quoi s'avise le gouverneur de nous
offrir une partie de ce qui est  nous tout entier? Nous prendrons
mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d'or et les filles
du gouverneur, si cela nous plat. N'est-ce pas ton avis,  le plus
brave de mes chefs?

--Auguste Souverain, dit le guerrier, ta parole n'est-elle pas la
sagesse et la vrit? J'ai la gloire de penser comme toi. D'ailleurs
en acceptant nous perdrions un joyeux combat, plein de ruissellements
rouges et un flamboyant incendie sur le ciel nocturne.

--Va donc, dit l'empereur,  favori de Kuan-Te, va prendre cette ville
et reviens promptement, afin que je puisse me diriger vers la Capitale,
but de ma course, et enfin combler ma vaste ambition.

Gou-So-Gol se prosterne, puis se retire; ses yeux tincellent, sa face
fire rayonne.

L'empereur fait signe au Grand Bonze d'approcher.

--Quelles nouvelles sont venues de Pey-Tsin? dit-il.

--Depuis plus de cinq lunes Ko-Li-Tsin, sorti de prison, possde le
trsor de Kouan-Chi-In. L'envoy de Ko-Li-Tsin a ajout: Bientt
l'empereur pourra entrer dans Pey-Tsin.

--Bientt, dit Ta-Kiang. Que les jours sont longs!

Et son sourcil imprial se fronce.

Cependant Gou-So-Gol est sorti de la tente, levant les bras et
poussant de grands cris. Plusieurs soldats s'lancent dans toutes les
directions, et, rptant le cri du guerrier, convoquent les chefs
principaux. Bientt autour de Gou-So-Gol cent Tsian-Kiuns sont runis.

--coutez, dit Gou-So-Gol, la parole sacre de l'empereur.

Tous les chefs se prosternent respectueusement.

--Va! m'a-t-il dit, prends cette ville, qui est  nous dj. Emporte
mille mesures de perles, cinq cents chariots pleins d'or, toutes les
filles qui te plairont; puis laisse la ville flambante et reviens
promptement.

Les Tsian-Kiuns, hurlant de joie, se relvent et courent chacun vers
un point du camp afin de rassembler leurs hommes. Le gong vibre, le
tam-tam claque, tout le camp s'branle tumultueusement, chaque oeil
lance un regard froce: on va piller et tuer. Le sang de la veille, qui
noircit et s'caille sur les bras des soldats, va tre lav dans du
sang tide et vermeil. Le signal du dpart tinte, une clameur furieuse
lui rpond, et les guerriers, par troupes, s'lancent en faisant de
grandes enjambes et en brandissant dans chaque main un glaive bien
aiguis.

Gou-So-Gol arrive le premier sous les murs, et l'lite de l'arme se
rue derrire lui avec d'effroyables hurlements. La ville, remplie
d'effroi, reste silencieuse. Mais les assaillants sont si nombreux que
la proie est trop petite pour eux. Tandis que les premiers trpignent
au bord du foss, les derniers ondulent encore au loin dans la plaine,
et une irrsistible pousse prcipite plusieurs soldats dans l'eau.

Tout  coup une pluie de flches descend du fate des murailles vers
Gou-So-Gol, mais toutes percent la terre autour de lui sans le toucher.
Mille fuses meurtrires, dont les baguettes sont des lames aigus,
s'lvent bruyamment et retombent sur les crnes des assigs. Alors
les frles dragons de bronze vert rangs sur les bastions crachent des
projectiles brlants qui vont faire au loin des trous dans les rangs
des rebelles, tandis qu'une frange de fume voile le fate des remparts.

--Allons! s'crie Gou-So-Gol, je ne veux pas que le combat soit long,
car le Frre An du Ciel m'a dit: Reviens promptement! Qu'on apporte
des poutres en bois de cdre et qu'on lance sur les murailles des
bombes ftides.

--Que veut faire le glorieux chef? se disent les soldats en excutant
ses ordres.

Les bombes sont lances et clatent au fate des murailles, rpandant
une paisse fume sulfureuse, infecte et aveuglante. Gou-So-Gol dit:

--Pendant que les ennemis ne peuvent voir nos actions, mettez debout
une poutre et tenez-la solidement.

Agile comme un chat sauvage, Gou-So-Gol l'enlace des pieds et des
mains, disant  ses soldats:

--Lorsque je serai en haut du cdre, vous l'inclinerez lentement et
l'appuierez au sommet du rempart.

Les assaillants, remplis'd'admiration, poussent de grands cris et
glorifient le nom de leur chef. Celui-ci s'lve; mais ses armes
l'alourdissent et l'embarrassent; il jette sa pique, ses flches et
son arc, et ne garde que les deux sabres croiss derrire son dos.
Bientt il atteint l'extrmit du mt, qui s'abaisse vers la ville et
s'embote entre deux crneaux. La fume a voil toute cette manoeuvre
aux assigs. Gou-So-Gol avec prcaution dgage ses jambes et cherche
le sol: il se trouve qu'il chevauche un dragon.

--Bon! dit-il.

Et tandis qu'autour de lui les soldats tartares gmissent, toussent et
se frottent les yeux, il retourne le canon, et, tranquille, attend que
la fume se dissipe.

De tous cts, autour de la ville, les chefs principaux de l'arme
rebelle ont imit Gou-So-Gol; des poutres se sont leves, puis
abaisses vers le rempart, y dposant chacun un Tsian-Kiun; et
maintenant les soldats, tenant des poutres embrasses, montent l'un
derrire l'autre. Lorsque l'touffante fume s'lve enfin et plane
au-dessus de la ville, les Tartares, pouvants, se voient assaillis de
toutes parts. Gou-So-Gol met feu au canon qu'il a conquis et protge
l'escalade de ceux qui le suivent. Quelques assigs se jettent 
genoux et offrent de se rendre; mais Gou-So-Gol dit:

--L'empereur aim du Ciel a parl ainsi: De quoi s'avisent les
Tartares de vouloir nous donner ce que nous tenons dans nos mains?

Les vaincus essayent de rsister.

Gou-So-Gol, suivi d'un petit nombre de Chinois, tire ses deux sabres,
et, plus rapide que les flches qu'on lui lance, il descend le talus
qui conduit  la ville. On veut lui barrer le passage, mais il fauche
les ttes et les membres autour de lui. La terreur est telle parmi les
assigs que plusieurs se prcipitent du haut des murailles dans les
fosss. Gou-So-Gol a atteint une des portes de la ville; il s'est fray
jusqu' elle un chemin sanglant. On s'agenouille sur son passage en
demandant grce; il renverse les suppliants du pied, et, repoussant les
lourds verrous, il ouvre largement la porte et abaisse l'arche volante
du pont. Alors toute l'arme forcene des Chinois envahit la ville,
comme un fleuve dborde, et se presse d'un si farouche lan que plus
d'un soldat tombe et meurt, cras sous les pieds de ses compagnons.
Les Tartares fuient vers le centre de la ville, mais les rebelles, plus
rapides qu'eux, les saisissent, les jettent  terre et, du genou, leur
crasent la poitrine.

--Grce! piti! crient les misrables; nous vous dirons o sont nos
richesses et o habitent nos jeunes filles aux cheveux longs.

--Nous saurons bien les trouver sans vous, disent les soldats en
ricanant; et, enfonant dans la bouche des Tartares leur large glaive,
ils montrent  leurs yeux mourants des faces froces aux sourcils
dresss, aux poils raides et hrisss.

Quelquefois ils tranglent lentement les vaincus ou se plaisent  leur
crever les yeux,  leur couper le nez, la langue, les oreilles, et 
les abandonner vivants.

Puis ils se prcipitent sur les habitations, brisent les murs, font
voler les portes en clats. A l'intrieur, les vieillards vnrs
se tordent les bras et arrachent leur barbe pure; les pouses, les
jeunes filles se jettent dans les citernes ou s'tranglent  demi de
leurs longues nattes mles de perles, et bientt, sous des sabres
sacrilges, les ttes des vieillards s'entrouvrent et pleurent du
sang sur leurs barbes blanches, les femmes, mourantes, sont releves
outrageusement, puis, lorsqu'une maison est de toutes parts saccage et
pille, les vainqueurs y mettent le feu et s'loignent.

Dans les rues on trbuche sur des mourants qui se tordent, les pieds
glissent dans le sang qui fume. De tous cts des cris aigus de
femmes se mlent aux gmissements des soldats et aux imprcations des
rebelles. On entend aussi les ptillements des flammes joyeuses qui
commencent  prendre leur part du dsastre.

Cependant le gouverneur de la ville est mont sur la terrasse de son
palais. Il veut tenter un suprme effort pour apaiser les sauvages
vainqueurs. Couvert de ses somptueux habits, il s'avance jusqu' la
balustrade et y pose la main. Son front est blme mais tranquille.
Sa main ple ne tremble pas. Il parle d'une voix claire et forte qui
domine le tumulte:

--Vainqueurs, dit-il, pourquoi tes-vous plus froces que les tigres
et les lions? Avez-vous donc oubli les sages maximes des philosophes,
qui ordonnent la magnanimit aprs la victoire? ou bien tes-vous
d'une race o les conseils des philosophes sont ddaigns? A quoi vous
sert ce surcrot de sang vers, puisque le combat est termin et que
Kuan-Te vous a faits victorieux? Aprs nous avoir humilis et dfaits,
que voulez-vous encore? Notre or? nous vous le donnerons; loyalement
nous viderons nos coffres, sans garder pour nous un tsin de cuivre, et
demain nous irons vous mendier un peu de riz. Mais au moins laissez
vivre nos parents vnrables et nos fidles pouses.

L'infme multitude ricane sans piti. Une flche cruelle vient emplir
la bouche du gouverneur, et son discours s'achve en un vomissement
rouge. Mais Gou-So-Gol se retourne plein de courroux; il dmle dans
la foule le soldat qui a lanc la flche, saisit  son tour un arc et
cloue le rire  la gorge du tratre; puis il se dirige vers le palais
du gouverneur et seul y pntre, dfendant  tous de le suivre. Il
enjambe les marches des escaliers de laque et traverse de grandes
salles; il se trouve bientt en face d'une jeune fille belle comme
Miao-Chen; elle tient un sabre de chaque main et barre une porte avec
un air de courage et de dcision.

--Tu n'entreras pas, monstre sauvage! crie-t-elle les dents serres. Tu
ne vas pas, sous mes yeux, gorger ma vieille mre, et tu mourras avant
d'avoir fait cela!

Gou-So-Gol regarde la jeune fille sans insolence et s'incline devant
elle.

--Belle guerrire! dit-il, je veux te parler avec politesse. Tu es mon
bien, et je n'aurais qu' te prendre; mais tes yeux fiers, ta voix
imprieuse ont troubl mon coeur farouche, et je te demande si tu veux
tre la premire pouse de Gou-So-Gol, le chef glorieux.

--Je ne m'approcherai de toi qu'avec rpugnance, rpond la jeune
fille; mais si tu me promets d'pargner ma vieille mre et de la faire
respecter par tes soldats, je consentirai  te cacher le dgot que tu
m'inspires.

--J'ai dj veng la mort de ton pre, dit Gou-So-Gol, comme si j'avais
prvu que j'allais aimer sa fille; et il ne sera rien fait  ta vieille
mre, je te le jure.

--Mon pre est mort! s'crie la jeune fille en sanglotant. O chef des
cruels guerriers! tu auras une pouse ternellement dsole.

--Je tcherai de te consoler, dit Gou-So-Gol, par ma gloire et par ma
douceur; mais maintenant indique-moi o sont les richesses de la ville,
car l'Empereur Unique m'a dit: Prends cinquante chariots pleins d'or
et mille mesures de perles.

--Je vais te conduire, dit la jeune fille; le trsor de la ville est
dans ce palais.

Pendant ce temps, au dehors, le carnage a continu. Les vainqueurs
ruissellent de sang et de sueur, ils haltent, car les maisons 
piller sont nombreuses, et les victimes  gorger se succdent sans
fin. Partout les demeures ventres craquent et fument. Sur les toits
les dragons de bronze se tordent douloureusement. Aux fentres, des
hommes dont la tte a roul au loin se penchent vers la rue et laissent
jaillir de leurs cous mutils des fontaines carlates.

Gou-So-Gol sort du palais, il lve les bras et s'crie:

--Que le massacre et le pillage cessent! Qu'on runisse sur cette place
tout le butin conquis et qu'on amne de solides chariots et tous les
Tartares vivants encore.

Le gong tinte, l'ordre circule, les rebelles, tranant de lourds
et prcieux fardeaux, tirant des chars, poussant devant eux des
Tartares humilis, se rassemblent de toutes parts devant le palais.
On surcharge les chars, on y attelle les vaincus pleins d'horreur; on
les frappe, ils s'lancent. Bientt,  travers les rues obscurcies
par le soir et par la fume, au milieu des guerriers emportant
chacun une femme en pleurs qui se cache le visage, une longue file
de chariots roule pniblement, crasant des cadavres. Les Tartares,
courbs sous les fouets, cribls de blessures, tombant  chaque pas
sur les genoux, le coeur plein de honte et de dsespoir, rugissent de
conduire leurs propres richesses au camp de l'ennemi. Dans le premier
chariot, Gou-So-Gol triomphe, entre deux femmes vtues de blancs
habits de deuil, qui pleurent et regardent en arrire. Dans le second
s'entassent, dsoles et tremblantes, les plus belles jeunes filles de
la ville. D'autres vhicules sont chargs de lingots d'or et d'argent,
de pierreries lumineuses, de vases prcieux, d'toffes superbes, qui
tincellent dans le crpuscule. Enfin le cortge, sorti de la ville,
entre dans la plaine, aux retentissements du gong, aux voix formidables
de soldats qui hurlent  tue-tte: En haut les Mings! en bas les
Tsings! Lorsqu'il arrive devant la tente impriale, Gou-So-Gol fait
halte et pousse le cri de victoire; les draperies somptueuses se
soulvent; et l'empereur apparat sur son trne de marbre noir, le
menton dans la main.

Le chef des guerriers se prosterne et frappe la terre de son front.

--Parle, dit Ta-Kiang,  le plus illustre des combattants!

--Voici, dit Gou-So-Gol, cinquante chariots pleins d'or et mille
mesures de perles. De plus, je t'amne,  Fils Cleste, de timides
femmes, choisies parmi les plus belles, et je t'offre aussi, magnanime
vainqueur, ma jeune pouse, que j'aime comme moi-mme.

--Je te donne l'pouse de ton choix, dit l'empereur, et toutes les
jeunes filles belles parmi les belles pour la servir. Mais n'as-tu fait
que prendre les trsors et les femmes?

--Vois, dit Gou-So-Gol en dressant la tte, cette ville flamboyante est
belle dans le soir.

Tourn vers le formidable incendie qui se lve devant le soleil
couchant et l'efface, l'empereur admire le dsastre; ses yeux augustes
et son front le refltent; il en sent la chaleur, et il dit:

--Sois lou, Gou-So-Gol!




CHAPITRE XX

LES BEAUX CHEMINS NE VONT PAS LOIN


            Sur un trne d'or neuf, le Fils du Ciel,
            blouissant de pierreries, est assis au
            milieu des mandarins; il semble un soleil
            environn d'toiles.

            Les mandarins parlent gravement de graves
            choses, mais la pense de l'Empereur s'est
            enfuie par la fentre ouverte.

            Dans son pavillon de porcelaine, comme une
            fleur clatante entoure de feuillage,
            l'impratrice est assise au milieu de ses
            femmes.

            Elle songe que son bien-aim demeure trop
            longtemps au conseil, et, avec ennui, elle
            agite son ventail.

            Une bouffe de parfum caresse le visage de
            l'empereur.

            Ma bien-aime, d'un coup de son ventail,
            m'envoie le parfum de sa bouche. Et
            l'empereur, tout rayonnant de pierreries,
            marche vers le pavillon de porcelaine,
            laissant se regarder en silence les
            mandarins tonns.


Au moment o le premier soleil levant de la cinquime lune dorait
les ruines fumantes de Sian-Hoa, le Chef des Eunuques pntra, comme
d'habitude, dans la Chambre Sereine de l'empereur Kang-Si. Ayant dans
sa main droite une horloge  eau, il s'approcha du lit auguste et
rveilla le matre.

--C'est aujourd'hui le premier jour de la lune, dit le Fils du Ciel, en
s'appuyant sur un coude. Le soleil lance quelques rayons  travers les
coquillages des fentres; le ciel sans doute est pur, l'air frais, la
route sche; il serait doux de courir aux bords des lacs sur un jeune
cheval de Tartarie!

--Il faut contenter ses dsirs, dit l'eunuque, lorsqu'ils ne font tort
 personne.

--Oui, dit Kang-Si; mais l'empereur, qui est le pre et la mre d'un
grand enfant plein de caprices et de colres injustes, ne s'loigne
jamais sans avoir le coeur troubl par de vives inquitudes.

--Le grand enfant dort  cette heure, dit l'eunuque, en prsentant
 l'empereur une infusion des premires pousses  l'arme exquis et
printanier.

Le Fils du Ciel reut la tasse et soupira.

--Comment se trouve  prsent mon quatrime fils, le prince Ling, dont
le coeur est dchir par un chagrin inconnu? dit-il douloureusement.

L'eunuque, aprs avoir hsit un instant rpondit:

--Que ton noble esprit soit en repos; le glorieux prince, depuis hier,
a recouvr toute sa joie; il chante sans cesse et rit de tout son coeur.

--Mon th me semble plus parfum que les lvres de l'impratrice!
s'cria Kang-Si tout joyeux. Je redoutais secrtement que mon fils,
malgr la surveillance dont il est l'objet, ne ft abus de l'excrable
opium pour endormir son chagrin cuisant. Mais puisqu'il rit et
puisqu'il chante, mon coeur reprend sa srnit.

L'empereur, qui, en parlant ainsi, s'tait lev et revtu de
somptueuses robes, entra avec majest dans une chambre o l'attendaient
dj, prosterns, les mandarins de service. Il reut les mmoires des
autorits suprieures de Pey-Tsin et les rapports envoys par les
gouverneurs de provinces; il les lut tous avec attention, faisant de
temps en temps au papier une marque du bout d'un de ses longs ongles.

--Tous ces rapports sont rassurants, dit-il aux mandarins qui
l'entouraient; ils annoncent que l'Empire pacifique est florissant.
Mais on avait parl d'insurrection et de soulvements en de lointaines
provinces?

--Il est vrai, Matre du monde, mais ces insurrections insignifiantes
ont t promptement touffes.

--Et la secte du Lys Bleu? je la croyais assez dangereuse.

--Dangereuse, Souverain Unique? dangereuse comme une fourmi qui veut
escalader le ciel. D'ailleurs, depuis l'incendie de la Pagode de
Kouan-Chi-In, c'est--dire depuis plus de dix lunes, elle n'existe plus.

--Et ce fou, ce rebelle qui avait eu l'audace de se faire proclamer
empereur?

--Est-ce qu'une telle audace peut exister,  gloire unique? Cet homme
n'est-il pas le hros d'une fable? Mais s'il a jamais t vivant, il
doit tre mort.

--Cependant le bruit courait, il y a peu de mois, que le rebelle,  la
tte d'une arme de voleurs, avait mis le sige devant Hang-Tcheou,
dans le Tch-Kiang?

--O unique Sublimit! comment cela se pourrait-il? D'ailleurs si cela,
seul un instant, a t, le gouverneur du Tch-Kiang a d chasser les
rebelles comme l'et fait de son souffle le Dragon lui-mme.

--Et le pote Ko-Li-Tsin qui avait russi  s'vader de la prison o il
attendait une mort mrite?

--Il a t bientt ramen dans le cachot o ta clmence le laisse
vivre,  Pacifique!

--Ainsi, dit Kang-Si glorieux, l'Empire est tranquille et satisfait?

--Comment, sous ta misricorde et sous ta justice, ne serait-il pas
satisfait?

--Sans manquer  mes devoirs de pre et de mre du peuple, je puis
aller chasser pendant quelques journes dans les Montagnes Fleuries?

--Matre du Ciel, tu peux t'absenter sans inconvnient.

--C'est bien, dit Kang-Si; je partirai dans une heure.

Alors il commanda au Chef des Eunuques de faire tout prparer pour
le dpart; puis, joyeux en pensant qu'il allait se livrer  sa noble
passion pour la chasse, il sortit du palais le visage rayonnant,
descendit les escaliers d'albtre, et, se faisant prcder de trois
eunuques qui portaient des pierreries, il se dirigea vers le pavillon
de l'impratrice, afin de lui dire un tendre adieu et de puiser dans le
doux aspect de sa bien-aime une heureuse influence pour son voyage.




CHAPITRE XXI

LA VALLE DU DAIM BLANC


            On va  la gloire par le palais,  la
            fortune par le march,  la vertu par le
            dsert.


Le jour dor tombait dans la profondeur de la valle. Le soleil,
triomphant des vapeurs matinales, les dispersait comme des plumes
de cygne. Sur les pentes des montagnes humides et brillantes se
rpandaient d'onduleuses cascades, pareilles  des chevelures argentes
par les ans. Les sommets qui dchirent les nuages paraissaient fumer
lentement, et, au fond de la valle, le lac qui les reflte tait de
cristal bleu.

Sur les plateaux des Montagnes Fleuries, au lieu de neige, blanchissent
ternellement des camlias purs; du haut en bas s'accrochent aux flancs
des collines d'immenses touffes de magnolias, des badianes toiles,
des clmatites, des pivoines arborescentes. Les amandiers en fleur, les
pchers, les abricotiers sauvages, le mrier et les figuiers rampants
s'enlacent; ils forment un rseau inextricable et parfum au-dessus
duquel tournoient sans relche des insectes bourdonnants, et voltent
des oisillons sans nombre au plumage multicolore, aux perptuelles
roulades, qu'interrompt quelquefois un grognement rauque ou un long
miaulement plein d'une tendresse dangereuse. Aux bords du lac des tiges
de bambou, minces, espaces, s'lvent directes. Quelques saules au
ple feuillage se tordent ou se penchent. Parfois une tortue qui nage
lentement carte les nlumbos en fleur, tandis qu'un grand oiseau aux
pattes grles traverse l'eau et jette un cri.

Les Montagnes Fleuries sont d'ordinaire dsertes, et la Valle du Daim
Blanc est une valle de solitude. Les jours sont rares o un pieux
voyageur, venant du Hou-P ou du Ho-Nan, mont sur un buffle qu'il
dirige du bout d'un rameau symbolique, suit le sentier  demi effac
qui s'enroule autour du mont et descend dans la valle jalouse. Aucun
bruit humain ne se mle au chaud bourdonnement, pars dans la lumire,
qui vient des arbres, des cascades, des fleurs, des papillons.

Cependant le premier jour de la cinquime Lune, une clameur
inaccoutume, qui roulait de sommets en sommets et de ravins en ravins,
fit ouvrir l'oeil aux tigres somnolents et gronder les ours noirs.
C'tait une rumeur confuse de musique, de cris, de hennissements, de
galops entrecoups. Par instants, un chevreuil pouvant s'lanait
d'une broussaille et bondissait dans la valle, des renards et
des onces fuyaient par groupes, des faisans superbes et des paons
s'envolaient lourdement.

Tout  coup, au milieu d'abois aigus, un loup descendit la pente d'une
colline, poursuivi par une troupe de grands chiens au corps bleu,  la
queue touffue,  la tte orne d'une aigrette de poils. Au mme moment
parurent au fate de la cte des cavaliers pompeusement vtus; et l'un
d'eux, plus superbe que les autres, portait sur un poing un immense
oiseau de proie.

Les cavaliers s'arrtrent et suivirent du regard le loup et les
chiens. Furieuse, les yeux sanglants, la bte sauvage s'tait retourne
et tenait tte aux btes domestiques, qui formaient autour d'elle un
cercle hurlant. Ses crocs blancs infligeaient de cruelles morsures. Par
moments elle s'lanait et arrachait un lambeau de chair  ses ennemis,
qui s'loignrent successivement, poussant des cris de dtresse.

Alors, du haut de la colline on rappela les chiens, et le grand
cavalier lcha son oiseau.

L'pervier tendit ses larges ailes et se prcipita vers le loup qui
fuyait: il plana au-dessus de lui et longtemps le vol furieux suivit
la course pouvante. Puis, brusquement, l'oiseau s'abattit et serra
la gorge du quadrupde dans ses serres formidables. Un lutte terrible
s'engagea. Le grand cavalier, mu, se penchait sur le cou de son cheval
et regardait attentivement: l'pervier couvrait entirement son ennemi
de ses ailes qu'on voyait battre de temps en temps; on entendait les
aboiements suprmes et les convulsions du loup faisant tressauter
l'oiseau; enfin, celui-ci leva sa tte fire, referma ses ailes, et
se tint immobile. Alors, les cavaliers, faisant clater les fltes,
les tcha-kias et les sangs, descendirent la colline et se runirent
autour du cadavre du loup. On appela l'oiseau, qui revint se poser sur
le poing de son matre, et tous les chasseurs, descendus de cheval, se
couchrent sur les fleurs au bord du lac, pour se reposer et pour boire.

--Allons! dit le grand cavalier, qu'on donne  manger  mon pervier!
Il a bien gagn sa nourriture. Si tous les Chinois de mon empire
accomplissaient leurs devoirs comme ce noble oiseau accomplit le sien,
la cangue et le bambou deviendraient superflus.

--En effet, magnanime seigneur, rpondit un mandarin  globule rouge,
bien peu d'hommes valent ton oiseau favori.

L'empereur remit l'animal  deux fauconniers qui s'approchrent, puis
il regarda autour de lui le paysage.

--La ravissante valle! dit-il; quelles rougeoyantes collines! Elles
mritent bien leur nom de Montagnes Fleuries, car ici le sol est un
parterre brillant, le vent un parfum, le son une musique. Qu'il serait
doux de vivre en ces lieux, exempt de soucis et d'attachement, car
Lao-Tse a dit: La perfection consiste  tre sans passions pour mieux
contempler l'harmonie de l'univers.

Et Kang-Si, rveur, s'loigna lentement de ses mandarins, cueillant 
et l une pivoine et roulant dans son esprit des rhythmes potiques.

Il se trouva bientt seul et s'assit prs d'un ruisseau, le sourire aux
lvres, l'me bienveillante; il ne songeait plus  son empire ni  sa
gloire; il se sentait libre et envelopp par la nature, et tout bas il
rcitait des vers champtres.

Il entendit un petit bruit doux, furtif, hsitant; il tourna la tte et
vit un daim blanc comme le jade, qui, tenant en l'air une de ses fines
pattes, le regardait avec de grands yeux clairs.

--Oh! l'adorable bte! s'cria-t-il, ne remuant pas de peur de
l'effrayer. N'est-elle pas le Gnie de la valle? En la voyant, j'ai
pens  la douce impratrice.

Le daim, faisant rouler quelques pierres sous ses pieds, s'approcha du
ruisseau et le franchit d'un bond lger.

--Ah! il s'en va, dit Kang-Si attrist.

Mais le daim, sur l'autre rive, se retourna, et, penchant le cou vers
l'eau, y trempa son muffle couleur de neige. L'eau reflta sa jolie
tte et ses minces pattes de devant.

--Je comprends, dit l'empereur, il voulait boire; par prudence, il a
mis le ruisseau entre nous deux.

Et il continua d'admirer les coquets mouvements de la bte blanche.
Mais, depuis quelques instants, derrire elle, une grande broussaille,
d'o jaillissaient par places des morceaux de rochers noirs, s'agitait
tumultueusement avec un bruit trange. Un ours en sortit, cassant les
branches, et, lentement, en balanant la tte d'un air horriblement
caressant, s'approcha du svelte animal, qui continuait  boire,
paisible. Kang-Si se leva d'un bond, et, prenant son lan, sauta sur
l'autre rive. L'ours avait dj saisi le daim. Il s'tait couch sur le
dos et, avant de le tuer, s'amusait  le rouler entre ses pattes sans
lui faire aucun mal. L'empereur tira les deux sabres croiss derrire
son dos et s'avana. L'ours renversa la tte et, ouvrant sa large
gueule, regarda Kang-Si d'un air doux.

--Attends! tratre, dit l'empereur, tu as l'air de rire et de te moquer
de moi, mais tout  l'heure tu mugiras de douleur.

Il le frappa d'un coup de sabre faiblement et avec prcaution,
craignant de blesser le daim. L'ours devina un adversaire dangereux,
lcha sa proie et se remit sur ses jambes, tandis que le daim fuyait
rapidement.

--Trs-bien! dit Kang-Si. A prsent,  nous deux.

Et, plac en face de l'ours, il faisait de grands gestes terribles.
L'animal s'tait assis sur son derrire et balanait sa tte, la gueule
entr'ouverte. L'empereur se jeta sur lui et lui enfona ses deux sabres
dans la poitrine; l'ours, furieux de douleur, le saisit entre ses
lourdes pattes et lui fit sentir ses griffes dans les paules; puis,
d'un mouvement brusque, attira son adversaire et le serra  l'touffer
contre ses poils souples. Kang-Si se vit inond du sang de la bte, et
ses narines augustes taient offenses par une odeur violente et fauve.
Alors, d'un effort irrsistible, il se dgagea et enfona un sabre dans
la gorge de l'ours, qui tomba sur le dos et ne remua plus.

--Mais, dit l'empereur haletant et souill, pendant que je tuais l'ours
le joli daim blanc s'est enfui.

Il se trompait. En promenant ses regards autour de lui, il le vit 
mi-chemin de la colline, furtif, aux grands yeux ouverts.

--Ah! dit-il en s'lanant  sa poursuite, j'ai risqu ma prcieuse vie
pour sauver la tienne; je veux au moins te conqurir et t'amener avec
moi.

Le daim parut d'abord voir venir l'empereur sans inquitude; mais
lorsqu'il le jugea un peu trop proche, sans doute, il bondit soudain en
avant, puis,  peu de distance, il s'arrta encore. Kang-Si continua
 courir. Toujours le charmant animal feignait de vouloir se laisser
prendre et s'enfuyait subitement; mais, tout  coup, sans que le
sentier et tourn, le daim blanc disparut.

--C'tait dcidment le Gnie de la valle! dit l'empereur en
s'arrtant.

Comme il achevait cette phrase, la petite bte blanche avana la tte
hors d'une grotte naturelle ouverte sur le chemin.

--Ah! s'cria le Fils du Ciel, tu es rentr dans ta demeure, tu ne
m'chapperas plus.

Mais lorsqu'il mit le pied sur le seuil de la grotte il se trouva en
face d'un Solitaire grave et serein, qui s'inclina devant lui.

Ce sage, ce philosophe, ce disciple de Kon-Fou-Ts et de Lao-Tse,
portait une ample et longue robe dchiquete et sale, de coton
jauntre, aux larges manches plus longues que les bras, et serre 
la taille par une corde noire. Il avait la tte et les pieds nus.
Il s'appuyait sur un long rameau tortueux. Sa bouche tait douce,
son front tait plein de penses; ses petits yeux brids, sans cils,
jetaient un clat tranquille. Il avait le crne entirement ras. Il
portait une barbe blanche, mince et pointue sous le menton et une
longue touffe de poils  chaque joue.

--Salut! noble Kang-Si! dit-il; salut, magnanime empereur!

--O grand Sage, ta science a devin mon nom! dit le Fils du Ciel en
saluant avec respect.

--Je ne sais pas seulement ton nom, dit le philosophe, je sais aussi
que ton coeur est le plus compatissant et le meilleur de tous les coeurs
de l'Empire. Je sais pourquoi tes habits sont souills, et pourquoi ton
dos saigne. Je te rends grce de m'avoir conserv cet animal; car on
peut se passer des hommes, mais on a besoin d'un ami.

Le daim blanc vint mettre son mufle doux dans la main de l'empereur.

--Oui, tu as l un prcieux compagnon, dit Kang-Si en caressant les
poils lisses de la bte.

--Entre dans mon humble grotte, dit le Sage, tu m'couteras pendant
quelques instants; si le hasard t'a conduit vers moi, c'est parce que
j'avais de grandes choses  te rvler.

L'empereur suivit le philosophe et entra dans la caverne. Il jeta les
yeux autour de lui. L'habitation du Solitaire tait d'une simplicit
complte: un amas de feuilles sches formait le lit, deux rochers
taient le sige et la table; pour tout ustensile, une cuelle de
porcelaine brche; mais les parois de rochers lisses taient creuses
de ces maximes clbres:

LE CIEL N'A PAS DE PARENTS, IL TRAITE GALEMENT TOUS LES HOMMES.

LE SAGE FAIT LE BIEN COMME IL RESPIRE; C'EST SA VIE.

QUI TROUVE DU PLAISIR DANS LE VICE ET DE LA PEINE DANS LA VERTU EST
ENCORE NOVICE DANS L'UN ET DANS L'AUTRE.

ACCUEILLEZ vos PENSES COMME DES HTES, ET TRAITEZ VOS DSIRS COMME DES
ENFANTS.

--coute, dit le philosophe lorsque Kang-Si se fut assis sur une
pierre. L'erreur n'a qu'un temps; mais quelquefois lorsqu'elle se
dissipe il est trop tard pour rparer les maux qu'elle a causs.
Pendant que tu chasses joyeusement dans la Valle du Daim Blanc ton
empire s'croule.

--Que dis-tu? s'cria Kang-Si en se levant.

--Je dis, reprit le Solitaire, que tes mandarins te trompent en te
disant que la Patrie du Milieu est calme. Si tu passais trois jours
 la chasse comme tu l'as dcid, tu trouverais  ton retour un
usurpateur assis sur ton trne.

--Oh! les tratres maudits! s'cria l'empereur.

--Pendant que tu tais calme et ignorant dans ton palais, une arme
formidable marchait vers ta capitale, prenant les villes sur sa route,
tuant, saccageant, pillant, et son chef, orgueilleux de ses succs,
comme s'il et ignor que la victoire n'est que la lueur d'un incendie,
se disait empereur et obscurcissait ta gloire.

--Mais o est-il? Que fait-il  prsent, cet homme? il est temps encore
de l'craser.

--Son arme compte deux cent mille hommes; elle marche vers Pey-Tsin.

--Pey-Tsin est inexpugnable! s'cria Kang-Si. La plus grande
tranquillit y rgne, et ses habitants me sont dvous et m'honorent.

--Ce matin, lorsque tu es sorti en grande pompe, dit le Sage, tous
les habitants sont rentrs dans leurs maisons, selon le rite, afin
de ne pas s'aveugler  ta splendeur, et tu as travers des rues
dsertes. C'est pourquoi tu dis: La ville est tranquille! Mais si tu
y retournais  prsent, seul et dpouill de ton appareil superbe, tu
entendrais gronder l'meute, tu verrais bouillonner la foule, et tu ne
dirais plus: Ces hommes me sont dvous et m'honorent.

--Mais toi qui sais tout, demanda Kang-Si constern, ne peux-tu me dire
ce que me rserve l'avenir?

--Je ne le puis, dit le Solitaire; l'avenir est obscur devant mes yeux.
Les Pou-Sahs enveloppent le rebelle de leur dangereuse protection.

--Allons! dit Kang-Si, cette cruelle nouvelle a un instant troubl
mon coeur; mais je reprends courage et confiance. Tant que je vivrai
l'Empire sera  moi; s'il doit m'tre ravi on me tuera sur mon trne,
au milieu de ma gloire.

--Va donc, mon fils, dit le philosophe; mais revts un humble costume
pour rentrer dans ta capitale, car dj, dans ton apparat auguste, tu
ne pourrais peut-tre plus passer.

L'empereur soupira.

--Peux-tu me prter une robe? dit-il.

--Oui, j'ai une trs-vieille robe qui te rendra mconnaissable.

--Plus vieille que la tienne? demanda Kang-Si, inquiet.

--Oui, encore plus vieille, rpondit svrement le Solitaire.

--Tu me feras honneur en me la donnant, dit l'empereur repentant.

Kang-Si, sur ses habits somptueux et souills de sang, jeta une loque
informe, grise, ftide, que lui tendait le philosophe.

--Prends aussi ce bton pour t'aider  marcher, dit le Sage en lui
prsentant une branche de cdre, car le chemin est long.

--Merci et adieu, grand Solitaire! Dans la victoire comme dans la
dfaite je ne t'oublierai jamais.

--Marche vite, mon fils, et que la divine Raison te conduise et
t'claire.

L'empereur s'loigna, et aprs quelques pas tourna la tte pour saluer
encore; il vit le Solitaire debout,  l'entre de la grotte, une main
sur la tte de son daim blanc. Tous deux, avec douceur, le regardaient
partir.




CHAPITRE XXII

IL EN EST DE LA VILLE COMME DE LA MER: LE VENT QU'IL FAIT DCIDE DE
TOUT.



            Lorsqu'un homme vous donne des raisons qui
            sont carres avec un trou au milieu,

            Qui portent d'un ct des caractres  la
            signification aimable et de l'autre le nom
            de l'Empereur,

            Qui sonnent joyeusement dans la ceinture
            de celui qui les approuve, on peut dire:

            Voil un homme qui donne de bonnes raisons.


Vers la cinquime heure du soir, un religieux misrablement vtu
pntra dans Pey-Tsin par la Porte du Sud et s'enfona dans la Cit
Chinoise. Une foule tumultueuse se pressait dans l'Avenue du Centre.
 et l des groupes inquiets, des harangueurs sditieux. Le misrable
qui s'avanait avec peine au milieu de la route encombre demanda 
quelqu'un:

--Pourquoi tous ces gens s'agitent-ils ainsi?

--Parce que les Chinois dvorent enfin la bannire jaune de Tartarie!

--Tu parles sans respect de la race impriale, dit le religieux avec
courroux.

--D'o viens-tu donc? Dfendrais-tu encore la race de l'usurpateur?

Sans rpondre, le religieux s'approcha d'un groupe de soldats chinois
et leur dit:

--Arrtez cet homme; il insulte l'empereur.

--Quel empereur? rpondirent-ils.

--Est-ce que le Ciel a un autre fils que Kang-Si? s'cria le religieux
d'une voix menaante.

--Kang-Si n'est qu'un tratre btard, dit un un soldat; le Ciel n'a
qu'un fils lgitime, ce n'est pas Kang-Si.

--Qui a dit cela?

--Notre Pa-Tsong, qui a reu mille liangs pour le croire.

Le religieux, crispant ses poings, s'loigna en silence. Il se mla
 des curieux qui entouraient un homme mont sur une pierre. Mince,
petit, lgant malgr des vtements sordides, cette homme donnait
lecture d'une proclamation, et ses yeux ptillaient d'intelligence
derrire d'immenses lunettes bordes de noir. Une vieille femme
loqueteuse,  ct de lui, tait assise sur un sac bien gonfl.

Aujourd'hui, criait-il, premier jour de la septime lune de notre
rgne magnanime, nous-mme, lumineux empereur Ta-Kiang, que le Ciel
chrit, a vous dcid dans notre suprme bont ce qui suit: Que ceux
qui vendent et que ceux qui achtent coutent attentivement! Ayant
song, dans notre prvoyance paternelle, que l'impt sur la terre
productive tait, sous l'ancienne dynastie, d'une exigence exagre, et
sachant que cet impt pse spcialement sur les Cent Familles, par la
raison que le cultivateur, opprim et forc de donner le meilleur de
son grain, vend alors, pour ne rien perdre, les produits indispensables
le double de leur valeur, et force celui qui a peu de fortune  une
sobrit de solitaire; voulant faire cesser ce dplorable tat de
choses, avons ainsi rduit l'impt pour l'avenir: au lieu de payer
cent tsins par mo, on ne payera plus que cinquante tsins dans les
annes heureuses, et dans les annes de scheresse le cultivateur sera
dispens de tout impt. Vous qui coutez, rjouissez-vous et respectez
ceci!

--Bien! bien! dirent les auditeurs. En haut les Mings!

Quelqu'un cria cependant:

--Les nouveaux venus promettent beaucoup et souvent tiennent peu.

--Ta-Kiang n'est pas un tratre, dit l'orateur. Non-seulement il tient
ce qu'il promet, mais il donne ce qu'il n'a pas promis. Tiens,  toi,
que te doit-il? Rien. Pourtant il te fait prsent de cinquante liangs
d'or.

La vieille femme se baissa, ouvrit le sac et en tira cinquante liangs
d'or, qu'elle remit  l'interrupteur.

--Voil un homme habile! dit le religieux en continuant sa route d'un
air chagrin.

Il suivait la longue Avenue du Centre. Il vit partout la mme
agitation. On ne s'occupait plus d'acheter ni de vendre. Les femmes,
les vieillards proraient devant les boutiques. Des enfants qui
savaient  peine parler criaient: En bas les Tsings! en haut les Mings!

Arriv lentement au grand carrefour form par la rencontre de la rue de
Cha-Koua avec l'Avenue de l'Est, il vit que mille gens faisaient des
gestes et poussaient des cris d'enthousiasme vers un homme pench en
dehors de la balustrade du pont qui traverse le carrefour. Le religieux
reconnut le rus personnage qui avait lu la proclamation un instant
auparavant, bien que celui-ci et retir ses grandes lunettes et mis
une perruque blanche, qui contrastait comiquement avec son gai visage.
Une jeune servante tait auprs de lui.

--Oui, disait-il,  quiconque criera avec son coeur comme avec sa
bouche: En haut les Mings! en bas les Tsings! je donnerai un liang d'or.

Il y avait des cris frntiques et des mains impatientes tendues vers
l'orateur. Il puisait alors dans un grand sac que la jeune femme tenait
entr'ouvert, et jetait une pluie d'or sur la foule.

--Le dangereux ennemi! dit le religieux qui se hta de gagner la Porte
de l'Aurore.

Dans la Ville Tartare l'meute avait un autre caractre. Plusieurs
maisons taient ornes de grosses lanternes et de banderoles o ces
mots luisaient en caractres d'or: LA LUMINEUSE DYNASTIE REVIENT,
RJOUISSONS-NOUS! Les rues taient encombres d'une multitude d'hommes
lgants qui ne se promenaient pas; ils taient runis par groupes et
se parlaient avec animation.

--On prtend que l'arme approche, disait l'un.

--On croit mme qu'elle entrera avant la nuit dans Pey-Tsin, ajoutait
l'autre.

--Il y aura de belles ftes, disait un troisime.

Le religieux grina des dents.

--Les misrables! disait-il, pour eux, tout ceci n'est qu'un jeu et
qu'une distraction.

Dans un autre groupe compos de Tartares il saisit ces mots:

--On dit que les mandarins de Kang-Si sont revenus pleins d'pouvante
des Montagnes Fleuries. L'empereur les a quitts pendant la chasse.
Sans doute il s'est enfui. Que veut-on que nous fassions, nous si le
matre nous abandonne?

Entendant ceci, le religieux pressa le pas.

Devant la porte de la Cit Jaune, au centre d'une foule, il vit un
homme assis sur le dos d'un lion de cuivre; il tait richement vtu, et
le bouton de rubis rougeoyait sur sa calotte. Prs de lui une lgante
femme s'appuyait  la croupe du lion.

--Quelle joie on prouve, disait-il,  redresser son corps lorsqu'il
est rest longtemps courb,  tirer lentement ses membres,  biller
et  reprendre peu  peu une posture normale! Les prisonniers mis  la
cangue, les poltrons rfugis dans des coffres connaissent le bonheur
de s'tendre  l'aise lorsqu'ils sont dlivrs ou rassurs. Mais les
Chinois, plus que tous, vont prouver une joie immense et fire de
redresser enfin leur tte et leur dos, courbs depuis si longtemps.
Comme des familles rapaces fabriquent dans des pots de porcelaine de
dplorables nains, on voulait faire des Tartares avec les Chinois. Mais
voici que les fils de la Grande Patrie brisent le vase, redeviennent
eux-mmes; et ceux qui voulaient les torturer et les falsifier vont 
leur tour se courber et s'amoindrir.

            O enfants de la grande Patrie du Milieu!
            depuis quand tes-vous humilis et
            soumis? Depuis quand vos larmes sches
            gercent-elles vos joues amaigries?

            Dans votre propre palais vous tes
            esclaves, et vous excutez ce que vous
            devriez ordonner.

            Le vent a souffl, et la poussire de
            Tartarie s'est abattue cruellement et a
            dvast les fleurs et les pis.

            Mais la pluie, longtemps attendue, tombe
            enfin abondante, et les fleurs, secouant
            leurs souillures, reparaissent fraches et
            vivaces.

--Voici un homme trop loquent, dit le religieux, qui cette fois
n'avait pas reconnu l'orateur.

Il entra sous la porte de la Ville Jaune, et en passant devant le
pavillon des soldats tartares il y frappa.

--Tratres! leur dit-il, que faites-vous donc l, inutiles, insoucieux
et couchs comme des boeufs qui attendent le coup de massue du boucher?

--Que veux-tu que nous fassions? dit un jeune guerrier qui pariait des
liangs d'or au jeu de la mourre. Le Matre est parti; nous n'avons pas
d'ordres.

--Vous en aurez bientt, dit l'homme en s'loignant.

La Ville Jaune tait absolument dserte; tous les nobles, les riches et
les dignitaires, pleins d'pouvante, se cachaient dans leurs palais et
s'y fortifiaient. Quelques Tao-Ses seulement apparaissaient en groupes
et s'entretenaient d'un air sournois.

Le religieux atteignit la porte mridionale de la Ville Rouge et
demanda passage.

--Personne n'entre, dit la sentinelle.

--Comment, tte de boeuf, je n'entre pas?

--Personne n'entre, rpta le soldat.

--Mais moi, misrable? cria le religieux en secouant rudement la
sentinelle.

--Ni toi ni aucun homme; et si tu continues  me secouer je te passe ma
pique au travers du ventre.

Le religieux devint blme.

--Quoi! dit-il d'Une voix sourde, ici mme tout est donc perdu! Oh!
j'entrerai pourtant! cria-t-il.

--Tu es dcidment fou, vil mendiant. Depuis quand les gueux
entrent-ils dans la Ville Sacre?

--C'est vrai! dit le religieux avec un clair de joie dans les yeux.

Et il arracha l'affreuse loque qui le couvrait.

--L'empereur! s'cria la sentinelle en tombant la face contre terre.

--Allons! ouvre vite, dit Kang-Si.

Le soldat frappa du pied une dalle. Les deux battants du portique
central s'cartrent, le gong vibra, les cloches retentirent, et
l'empereur passa sous la vote d'honneur.

Les mandarins accoururent  sa rencontre et s'agenouillrent devant lui.

--O Matre des Matres! s'crirent-ils, Sublimit inoue! nos coeurs se
noyaient dans le dsespoir et dans l'obscurit. Nous avions perdu le
soleil et la vie; nous ne savions o tait le Dragon, et nos membres
tremblaient d'effroi. Mais le voil qui reparat, et la joie nous
envahit doucement.

Alors l'empereur, le sourcil fronc, croisa lentement les bras.

--Lches! menteurs! troupeau de courtisans! chiens qui souillez de bave
les nobles mains que vous lchez! comment osez-vous paratre encore
devant moi sans craindre que les flammes de mes yeux ne vous rduisent
en cendres ou que le souffle de ma colre ne vous disperse? Monstres
abjects, qu'avez-vous fait de ma gloire? qu'avez-vous fait de ma
splendeur? qu'avez-vous fait de l'Empire? Ma gloire est une drision,
l'avenir rira de moi, votre honte voile ma splendeur, l'Empire est un
champ de bataille, et j'y suis vaincu. Pourquoi? Parce que, bouches
pleines de lchets, vous m'avez fait de faux rapports pour que ma
srnit ajoutt une faveur  votre fortune. Vous m'avez menti sans
trembler, me disant, lorsque le nuage jaune et pestilentiel traversait
l'air: Le ciel est serein, pour que mon sourire vous ft glorieux!
Et maintenant, aveugl par vos plates louanges, je suis tomb dans un
gouffre sans fond. Vous avez coup les ailes du Dragon. Je vais tomber
comme un mourant, brisant le cdre vivace de ma dynastie. Cependant, je
suis venu du Septentrion, vainqueur et magnanime; j'ai dompt les coeurs
et conquis les pays; jetant les sabres, j'ai pos mes mains paternelles
sur les villes, j'ai laiss derrire moi la joie mle au respect, et
j'ai pu m'asseoir, rayonnant et superbe, sur le vieux trne de la Chine
glorieuse. Mais aujourd'hui, vous que j'entranais dans mes victoires,
vous que je faisais grands, envis, clbres, vous que j'aimais comme
des fils, voil que sourdement et lchement vous avez min l'difice
splendide que j'avais construit. Ah! sachez-le bien, il vous crasera
tous en s'croulant. Mon trne est trop lourd pour ne pas effondrer la
terre lorsqu'il tombera. Croyez-vous donc, fumeurs d'opium, dbauchs
immondes, parce que vous fermez les yeux, que les flches ne vous
atteindront pas; parce que vous fermez les oreilles, croyez-vous que
l'orage ne gronde pas? Et quand vous cacherez vos lches visages dans
vos mains, la foudre n'osera-t-elle pas tomber sur vos ttes? Vous
ne savez donc pas, tant bien abrits derrire des murailles, que le
rebelle triomphe, que les villes pleurent et saignent sous ses pas,
qu'il crase et qu'il dompte, et que le peuple, terrifi mais plein
d'enthousiasme, le suit et l'acclame! Vous ne savez donc pas que
Pey-Tsin est  lui, que mes soldats m'abandonnent, que seuls les murs
de la Ville Rouge nous protgent encore, et que demain peut-tre elle
ne sera plus notre ville! Oh! misrables flatteurs, qu'avez-vous fait
de moi? qu'avez-vous fait de la Chine glorieuse?

L'empereur cacha son visage dans ses mains, et laissant les mandarins
ternir leur front dans la poussire, il s'loigna; il gagna le palais,
gravit les escaliers d'albtre, et, de terrasse en terrasse, monta
jusqu' la petite plate-forme qui domine les toitures de l'difice, et
que surmonte le globe d'or o resplendit le Dragon Lon.

--Ah! s'cria-t-il en tendant les bras vers lui, toi, mon compagnon,
toi, mon frre, tu ne me trahiras pas!

Puis l'empereur baissa les yeux. La ville se droulait  ses pieds,
obscure et tumultueuse. Il entendait monter un bruit hostile et
menaant.

Cependant, au del des murs d'enceinte, dans la plaine dmesure, une
masse fourmillante ondulait et roulait et montait.

--Qu'est-ce que cette mer, dit Kang-Si, qui va submerger Pey-Tsin?

Le soleil couchant, effleurant la masse mouvante, arracha  et l des
cris de lumire  des piques et  des cuirasses.

--Mon compagnon, mon frre, cria dsesprment l'empereur, c'est leur
arme!




CHAPITRE XXIII

LA FORCE TREMBLE ET L'ORGUEIL DOUTE


            Tandis que les hommes, avant la bataille,
            appellent leur esprit  l'aide pour
            dfendre leur corps,

            Les Pou-Sahs, dans les nuages, inscrivent
            d'avance ceux qui doivent mourir pendant
            le combat.


L'empereur ne se coucha point cette nuit-l. Le front soucieux, la
bouche crispe, il marcha longuement dans la Chambre Sereine, sous les
lueurs des lanternes bleues. Plus d'une fois il appela le Chef des
Eunuques, qui se tenait immobile derrire une porte. Il envoya des
hommes aux bastions de la Ville Jaune; il fit donner des instructions
aux principaux chefs guerriers; il dpcha des espions habiles vers
l'arme de Ta-Kiang. Enfin ds que le jour parut il dit  l'eunuque:

--Qu'on veille tous les mandarins, magistrats, lettrs et chefs de
troupes qui se trouvent dans l'enceinte de la Ville Rouge, et qu'ils
s'assemblent en conseil extraordinaire dans la Salle des Audiences.

Une heure aprs, cent glorieux personnages se trouvaient runis dans
cette salle, anxieux et attendant l'empereur.

Kang-Si entra, le souci fronc. Tous se prosternrent. Il alla
s'asseoir sur son trne et parla d'une voix haute.

--Relevez-vous, dit-il. Les Sages enseignent: il ne faut pas employer
ceux qu'on souponne ni souponner ceux qu'on emploie. Je crois que
vous m'tes dvous; votre tendresse aveugle pour ma personne et
l'inquitude que vous preniez de ma tranquillit ont t les seules
causes de vos erreurs. Mais nous sommes  prsent en pleine mer, par la
tempte, sur une jonque qui fait eau. Vous avez fait par imprudence une
blessure  la coque du navire; par cette blessure les vagues amres se
prcipitent, et nous allons sombrer. Hommes frivoles, auteurs du mal,
songez si la gurison est possible.

--Invincible souverain! demanda le grand chef de la Cour des Rites,
sommes-nous donc en un trs-grand danger?

--Matre Cleste! dit le gnral des Neuf Portes, les entres de la
ville sont bien closes et rudes  dfoncer.

--Les vils rebelles n'oseront pas attaquer Pey-Tsin, affirma un lettr
de la Fort des Mille Pinceaux.

--Ils craindraient d'tre foudroys par l'arme du Ciel, dit un
mandarin guerrier.

--Il faut convenir, reprit le Fils du Ciel avec un sourire ironiquement
triste, que la vanit vous emplit les yeux de soleil au point que vous
ne voyez rien autour de vous. Malheureux! puisse le Ciel suprieur ne
pas vous punir comme vous mritez d'tre punis!

Puis, se tournant vers le Chef des Eunuques, il demanda:

--Les hommes que j'attends sont-ils revenus?

--Oui, Souverain Suprme! rpondit l'eunuque.

--Fais-les entrer l'un aprs l'autre.

L'eunuque s'loigna. On introduisit un homme vtu comme un Chinois du
peuple. Il s'agenouilla au milieu de la salle.

--Parle, dit l'empereur, qu'as-tu appris? La ville est tranquille,
n'est-ce pas, et nous n'avons rien  craindre?

--Matre du Monde! dit l'homme, voici: Hier, avant la fermeture des
portes, des armes formidables attaqurent la ville. A chacune de ses
neuf portes vingt-deux mille soldats se rurent. Quelques sentinelles
tartares furent renverses et gorges, puis les rebelles marchrent,
et des neuf entres se joignirent au centre de Pey-Tsin sans prouver
de rsistance. La foule les acclamait, et de plusieurs points
s'levrent des fuses tandis qu'clataient des bombes de rjouissance.
Souverain seigneur, j'ai parl sincrement.

L'empereur tourna les yeux vers les faces blmes de ses mandarins.

--Va, dit-il au messager, tu seras rcompens.

Un autre homme fut introduit, misrable et haillonneux; son visage
tait boulevers par l'pouvante.

--Apprends-nous ce que tu sais, dit le Fils du Ciel.

--O Matre Unique! s'cria-t-il, les rebelles entourent dj la Cit
Rouge, cinquante mille hommes campent devant la Porte Occidentale de
la ville. Ils poussent des hurlements effroyables; ils ont des visages
terribles.

--Oh! dit l'empereur, si toutes les bouches taient aussi franches que
la tienne, je ne serais pas si misrable!

On amena deux autres messagers.

--Eh bien? dit l'empereur.

--Sublimit Cleste! dit l'un, la Ville Rouge est cerne; il y a
cinquante mille hommes devant chacune de ses quatre portes. En face du
Portail du Sud, le chef des rebelles a dress sa tente et reoit les
hommages d'une grande partie de la population.

--Se prparent-ils  nous attaquer sur l'heure? demanda Kang-Si.

--Adorable Splendeur! dit l'autre espion, d'aprs ce que j'ai entendu,
les rebelles sont las et veulent quelques heures de repos. Ils
n'attaqueront pas avant la douzime heure.

--Bien! dit l'empereur, retirez-vous. Que pensez-vous de ceci?
ajouta-t-il en s'adressant aux mandarins consterns. Croyez-vous 
prsent ma mort prochaine et ma dynastie en danger?

--O Matre  jamais unique! seul Souverain du Monde! s'crirent les
mandarins en se frappant le front contre les dalles, comment racheter
nos fautes horribles? Nous ne sommes plus dignes de voir ta face
sublime; mais permets-nous de te dfendre de tout notre courage et de
verser pour toi jusqu' la dernire goutte de notre sang coupable.

--Ce sera, dit l'empereur, une grande joie encore de mourir
glorieusement au milieu de vous. Mais puisqu'il nous reste quelques
heures, tenons conseil, et que les mandarins guerriers donnent leurs
avis sur les moyens de dfense. Combien avons-nous d'hommes dans la
Ville Rouge?

--Cinquante mille de tes meilleurs soldats,  Gloire Ineffable! dit le
Chef principal de l'Arme Tartare.

--Et vingt mille hommes sans armes, habitants ou serviteurs, dit le
Grand Matre des Crmonies.

--Avons-nous beaucoup de munitions de guerre? demanda le Fils du Ciel
en se tournant vers le mandarin charg de l'inspection des arsenaux et
des poudrires.

--Splendeur incomparable! rpondit le mandarin, chaque homme pourra
lancer dix mille flches, tirer six mille coups de feu, allumer quinze
cents fuses, et chaque dragon de bronze crachera deux cents boulets.

--Pour combien de temps avons-nous des vivres?

--Srnit immuable! rpondit l'ancien gouverneur de Chen-Si, devenu
Chef de la Table Auguste, tous les gens de la ville pourront satisfaire
leur apptit pendant un mois.

--Maintenant, dit le Fils du Ciel, que les guerriers exposent des plans
de dfense.

Le Chef de l'Arme Chinoise s'avana, et, aprs avoir accompli les
trois prosternements du Ko-Tou, parla:

--Divine intelligence! c'est avec terreur que mon esprit obtus va te
prsenter son fils difforme. Cependant le voici. Le combat peut durer
un mois. Il faut fatiguer l'ennemi et l'craser continuellement sous
une pluie de flches et de balles, puis, par ruse ou courage, faire
sortir de la ville des messagers qui s'en iront dans les provinces, et
runiront ton arme dbande et dcourage; ils ramneront des soldats
forts et nombreux, et les rebelles seront pulvriss sous les murs
inexpugnables de la Cit Rouge.

--Crois-tu que la ville ne puisse pas tre prise? dit l'empereur.
Souviens-toi de Sian-Hoa, nagure la plus puissante des forteresses,
maintenant un monceau de cendres.

Le Chef de l'Arme Tartare s'avana et se prosterna.

--Bont inaltrable! dit-il, j'ai conu un plan hardi et hasardeux,
mais qui pourrait dcider promptement la victoire.

--Parle, dit le Fils du Ciel.

--Quand l'arme rebelle attaquera par quatre points de la ville il
faudra ouvrir simultanment les quatre portes, et, sans inquiter les
ennemis, les laisser emplir l'immense place qui s'tend devant chaque
entre de la Ville Rouge. Puis on refermera les portes sur eux. Nos
soldats, rangs sur le haut des remparts, posts aux fentres des
maisons qui entourent la place et  celles des rues qui s'en loignent,
commenceront alors un feu terrible, incessant, et feront tomber une
pluie continuelle de flches; des dragons de bronze, placs devant
chaque rue en trois rangs superposs, vomiront horriblement la mort.
Assaillis de toutes parts, surpris, tombs dans un pige, les rebelles
ne sauront de quel ct diriger leurs armes. Ils ne pourront envoyer
leurs flches qu'aux nuages, de peur de s'entre-tuer; tandis que nos
guerriers, dominant l'ennemi, protgs, cachs, viseront tout  leur
aise; et pas un de leurs coups, dans cette foule compacte, ne manquera
de frapper un homme. A la fin de la journe il ne restera plus un
rebelle.

--Ce plan est audacieux, s'cria le Fils du Ciel, mais c'est celui
qu'il faut choisir, car la victoire serait clatante! Htons-nous de
prparer les moyens d'excution et d'lire les principaux chefs. Toi,
tu commanderas au Nord, dit-il au mandarin qui venait de parler. Le
Chef de l'Arme chinoise se chargera d'ouvrir l'entre orientale. Le
Matre des Poudrires combattra les ennemis entrs par la porte de
l'Ouest. Mais qui donc opposerai-je au chef des rebelles, camp devant
le Portail du Sud?

--Accordez-moi la faveur de lutter contre cet infme, mon pre, dit
alors une voix faible et lente.

Le prince Ling, suivi d'un cortge d'honneur, venait d'entrer dans
la Salle des Audiences. L'empereur leva les yeux vers lui et ne
put retenir un cri de douleur en voyant l'air de lassitude et de
renoncement qui enveloppait son jeune fils. Ses joues avaient maigri;
son beau front tait devenu grave comme celui d'un vieillard; ses yeux
taient noircis par l'insomnie, et les coins de sa bouche s'abaissaient
dsesprment. Il avait la dmarche nonchalante et indcise des gens
ivres d'opium.

--Il veut mourir, se dit l'empereur, il veut se faire tuer dans le
combat. Mon fils, ajouta-t-il tout haut, votre sant semble rclamer
le repos et la compagnie du mdecin plutt que l'activit du combat et
le voisinage des dragons de bronze. Je ne voudrais pas, au milieu de
toutes mes douleurs, avoir  pleurer le plus cher de mes fils.

--O mon pre! dit le prince Ling, tu me pleureras, en effet, car je
vais mourir de dsespoir si tu me refuses de combattre pour ta vie et
pour ta gloire.

--O mon fils! dit l'empereur, tes bras alanguis pourront-ils soulever
tes deux sabres? Le sang amer qui emplit ton coeur attendra-t-il une
blessure pour s'chapper?

--Puisque mon pre glorieux me mprise au point de me refuser ce qu'il
accorde au plus vil soldat, dit le prince en baissant la tte, la vie,
dgote de moi, va s'enfuir de mon corps indigne.

--Eh bien! dit le Fils du Ciel avec un soupir, va donc ranger derrire
le Portail du Sud la quatrime partie de l'arme.

--Merci, sublime pre, dit le prince Ling en se prosternant par trois
fois.

Puis, appuy d'une main sur l'paule d'un eunuque, il sortit lentement
de la salle.

Cependant un mandarin-juge s'approcha du matre, qui mditait
tristement, et son front frappa les marches du trne.

--Que veux-tu? dit Kang-Si.

--Souverain clment! dit le juge, toi qui pleures autant de larmes
qu'il tombe de gouttes de sang dans une bataille, m'autoriserais-tu, si
cela tait en mon pouvoir,  sauver l'Empire par un moyen pacifique qui
ne compromettrait nullement, en cas d'insuccs, le plan de dfense du
noble Chef de l'Arme Tartare?

--Si ton artifice peut empcher l'effusion du sang, dit Kang-Si,
emploie-le.

Et le Fils du Ciel, d'un geste, congdia les mandarins du conseil et
demeura seul, dans la salle, sur son trne.

--O solitaire de la Valle du Daim Blanc, dit-il, si ce jour est le
dernier de mon rgne, que le Dragon m'emporte vers les pays d'en haut
avant le soleil couch!




CHAPITRE XXIV

YO-MEN-LI


            Hlas! d'o viens-tu, petite hirondelle
            noire, avec ta plume bouriffe et tes
            jolis yeux effrays?

            Les pchers fleuris disaient: Est-ce
            qu'un oiseau de proie, tomb des nuages, a
            mang la cervelle de la petite hirondelle
            noire?

            Le ruisseau o tu allais boire disait:
            Elle a peut-tre commis l'imprudence
            d'aller se dsaltrer dans quelque grand
            fleuve;

            Et ses ailes, tout  coup mouilles par
            un flot, sont devenues pesantes au point
            de ne pouvoir plus s'envoler.

            Les pchers, le ruisseau se trompaient.
            L'hirondelle, en voletant dans les
            petits cadres d'un treillis, a fait des
            confidences  l'oreille d'un pote.


Lorsque, sortie enfin de la Ville Rouge, Yo-Men-Li tait entre dans
la Pagode de Kouan-Chi-In, des soldats brusques l'avaient saisie et
garrotte, et bientt ramene au Palais Imprial. L le mandarin-juge
s'tait ht de l'interroger. Sachant que Ta-Kiang tait libre, n'ayant
rien  craindre que pour elle, elle avait avou qu'elle tait venue de
Chi-Tse-Po avec un laboureur, son fianc, que le chef du Repas Auguste
l'avait conduite dans la Ville Rouge pour tuer Kang-Si, et que c'tait
elle qui avait port le coup maladroit. On l'avait alors plonge dans
un cachot pour la punir avant de lui ter la vie, et depuis six lunes
elle ne voyait pas le soleil. Le lieu o elle se mourait lentement
tait comme un tombeau profond. Yo-Men-Li ne l'avait jamais vu. Elle
n'en savait que l'ombre froide et humide. Une fois par jour une main
se posait sur son paule, tandis qu'un plat tait jet auprs d'elle;
et, lorsque, vaincue par la faim, elle cherchait  ttons son repas,
ses mains rencontraient des animaux velus qui la mordaient dans
l'obscurit. Une lutte pleine d'effroi et de dgot s'tablissait entre
la prisonnire et les rats, et elle dvorait quelques restes salis.
Longtemps elle pleura, se tordant sur la planche qui lui servait de
lit. Puis elle ne pleura plus; ses yeux secs lui semblaient de flammes.
Comme d'un murmure confus, elle se souvenait de la vie, de Pey-Tsin,
des bonzes, du palais; le champ de Chi-Tse-Po lui apparaissait
vaguement, frais et ensoleill, avec ses deux tours de pagode sur le
ciel clair, minces et lointaines. Alors l'ombre l'touffait, lui pesait
comme une pierre de spulcre, et, tendant les bras, elle poussait
de longs cris de douleur. Ta-Kiang seul se dressait nettement dans
son rve. Il marche, disait-elle; quand il aura conquis le monde,
il viendra me dlivrer. Elle pensait aussi  un frre bien-aim, 
Ko-Li-Tsin, si doux pour elle. Un jour la fivre la prit. Elle se mit
 trembler,  claquer des dents,  souffrir,  s'affoler. Sa prison se
peupla d'tres fantastiques, effroyables. Ses yeux ouverts dmesurment
voyaient des lueurs rouges o s'agitaient des hommes monstrueux, des
bourreaux, des tortionnaires, des victimes sanglantes, des cadavres,
des dmons aux faces funbres qui la menaaient d'armes brlantes. Elle
entendait leurs menaces rauques et bourdonnantes; elle les sentait
s'approcher et lui serrer la gorge. Puis sa tte se troublait, et elle
croyait rouler dans des abmes. Huit jours durant les rats mangrent
seuls le triste repas. Mais la fivre s'en alla. Yo-Men-Li tomba dans
un long abattement. Immobile, les yeux ouverts, elle demeura sans
penses: elle ne savait plus le soleil, ni la vie, ni la parole, ni
le son. Ta-Kiang n'tait plus qu'un nom qu'elle entendait gronder.
Une fois elle essaya de se lever et de se tenir debout; ses jambes
ployrent, elle retomba. Alors elle fit un effort pour songer. Je n'ai
pu compter les jours, tant toujours dans la nuit. Voil longtemps,
longtemps qu'il n'y a que de l'ombre. Je suis vieille  prsent. Mes
jambes tremblent, mes cheveux sont blancs, mon front est rid, je vais
bientt mourir de vieillesse. C'est cela. Quand je serai morte il fera
clair. Et elle attendait. Quelquefois ses doigts remuaient comme pour
compter. Mais une fois la porte de son cachot s'ouvrit, la lueur d'une
lanterne blouit ses yeux, le bruit d'une voix terrifia ses oreilles,
Viens! disait la voix. Et comme Yo-Men-Li ne remuait pas, un homme la
prit et l'emporta.



CHAPITRE XXV

LE POU-SAH ROUGE


            Kouan-Te, ce Pou-Sah terrible, aime le
            rire des blessures; il aime qu'on s'gorge
            dans les plaines brlantes;

            Il aspire avec dlices le sang qui fume et
            l'odeur des batailles; mais ses narines
            palpitent d'un plaisir que ne leur procure
            aucun autre massacre

            Lorsque monte vers elles le parfum
            courageux que laisse chapper le coeur
            perc du plus brave.


Devant la Porte Mridionale, Ta-Kiang avait lev sa tente, car il ne
voulait entrer dans la Ville Rouge, minence souveraine qui domine le
monde, qu'au son du gong d'or, par le portail d'honneur. Autour de
lui se groupait l'lite de son arme, remplissant la grande place qui
prcde les portiques et se rpandant dans les larges rues voisines.
Les soldats taient couchs sur la terre ou assis au bord du foss; ils
n'avaient pas dress leurs tentes parce que l'empereur leur avait dit:
t Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux.

Quelques habitants de Pey-Tsin s'taient mls aux rebelles et se
disposaient  prendre part au combat; d'autres applaudissaient de loin;
plusieurs attendaient la dcision de la victoire avant de prendre un
parti.

Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la premire fois son
beau visage tait serein et firement joyeux. Il avait entendu son nom
retentir comme une fanfare. Pey-Tsin s'tait donn  lui avec amour.
Il tait bien l'empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrire lui, le
glorifiait. Entre lui et son trne il n'y avait plus qu'une muraille;
elle tait branlante dj et croulait. Les triomphes passs, grondant
encore comme un tonnerre qui s'apaise, rpondaient de la dernire
victoire.

Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vtu de
jaune; il avait la tte couverte d'un casque d'or dcoup  jour
que surmontait une haute pointe. Il tait tout arm, car il voulait
combattre lui-mme. Il s'appuyait de la main sur l'paule de
Ko-Li-Tsin, non moins superbe.

Le pote n'avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour o il
s'envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies,
s'panouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse.
Sous une coiffure guerrire son fin visage affectait des mines
farouches, et il s'appuyait sur sa pique d'une faon remarquablement
agressive.

--Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j'ai quitt le champ dsormais
clbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la valle, j'ai atteint
les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier
homme, grandissait d'une coude par jour; j'ai grandi de mille coudes
par heure. Il y a six mois, j'tais le talon mprisable de la terre; je
suis maintenant le front du Ciel.

--Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n'tais alors que pote. Aujourd'hui, aprs
avoir fait bien des mtiers, je suis pote et guerrier. Mais quelque
chose manque  ma joie. Nous tions trois en quittant le grand champ
sous la lune, nous ne sommes que deux ici.

--Oui, dit l'empereur. Qui donc partit avec moi?

--Yo-Men-Li.

--J'avais oubli cette enfant maladroite. Qu'est-elle devenue?

--Je l'ignore. Elle est morte peut-tre.

--Qu'importe! il ne faut pas s'inquiter des fourmis qu'on crase en
marchant.

--Elle t'aimait, cette aimable crature, dit le pote, attrist.

--Ne parle plus de cela, rpliqua Ta-Kiang en fronant le sourcil. Nous
touchons au but. Pourquoi n'a-t-on pas encore attaqu la Ville Rouge?

Le Grand Bonze, qui se tenait immobile  l'entre de la tente, s'avana
et dit, aprs s'tre prostern:

--Frre An du Ciel, tes guerriers taient las. Vois d'ailleurs cette
fuse devant la portire de ta tente: quand tu l'allumeras, les quatre
parties de ton arme attaqueront en mme temps les quatre portes de
la Cit Sacre. Mais il faut, avant le combat, rendre  Kouan-Te les
honneurs convenables; tu as retard jusqu' ce jour la crmonie qui
lui est chre entre toutes; si tu l'omettais plus longtemps, le Pou-Sah
des batailles pourrait se retirer de toi.

--Tu as bien parl, dit Ta-Kiang, qu'on se hte!

--As-tu choisi, Souverain Cleste, le guerrier  qui est rserv
le suprme honneur? Plusieurs Chefs sont l; ils veulent supplier
l'auguste matre de dsigner l'un d'entre eux.

--Introduis-les, dit Ta-Kiang.

Cinq Chefs entrrent et prcipitrent leurs fronts aux pieds de
l'empereur.

--Seigneur Sublime! cria l'un, glorifie mon nom! Je n'ai jamais couch
dans un lit ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivs  mes
mains.

--Splendeur blouissante! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma
lance a fait rpandre  l'ennemi noierait toute une arme.

--Lumire Inextingible! dit le troisime,  quoi sert, si la clmence
de ta justice ne me dsigne pas, d'avoir dchir du talon plus de
ventres fumants qu'il n'y aura d'empereurs chers  Ti dans ta
prcieuse dynastie?

--Rayonnement de la Raison! dit le quatrime, j'ai pris cinq villes
et ravag dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes
filles; les maldictions des parents me suivent comme un essaim norme
d'oiseaux funbres. Un jour j'ai envoy une caisse pleine d'oreilles
droites au gouverneur d'une province ennemie. Qui donc pourrait
l'emporter sur moi, si ce n'est toi,  matre?

Un seul n'avait pas parl: c'tait Gou-So-Gol. L'empereur l'aperut et
lui fit signe d'approcher.

--Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne; sois glorieux.

Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et
disant aux guerriers: Voici le vainqueur choisi par le Frre An du
Ciel! Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre.
Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant,  un pli furtif de son front,
on devinait qu'une pense amre se mlait  la joie de son triomphe.

Une heure plus tard, en face de la tente impriale, se dressait un
autel de marbre rouge, sculpt et incrust de pierreries, devant lequel
on avait plac un large bassin d'or aux anses formes de dragons
contourns, et derrire l'autel, sur un grand pidestal, apparaissait
Kuan-Te, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaante, en des
habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le
dos est un buisson de flches, et dont le visage effroyable, noir comme
l'bne, se hrisse de poils rouges.

Ta-Kiang songeait sur son trne. Toute l'arme tait immobile et
silencieuse. Une musique formidable se fit entendre; le gong branlait
l'air de ses vibrations terribles; et, seulement quand sa voix
puissante s'teignait un peu, on entendait les sifflements des fltes,
les dchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.

Un cortge s'avana; il tait compos des chefs de l'arme. Tous
portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes,
des tigres ou des lions en carton dor. Puis Gou-So-Gol parut.
Magnifiquement vtu, il tait mont sur un cheval blanc; et le Grand
Bonze,  ct de lui, marchait  pied.

Ds que l'arme vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal
s'leva. Ta-Kiang lui-mme descendit de son trne, s'avana hors de sa
tente et cria:

--Gloire  toi!

Devant la statue de Kouan-Te, Gou-So-Gol mit pied  terre, et, suivi
du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l'autel. Il se dressa
fier, superbe, dominant la multitude et pareil  un dieu vivant.
Les cris d'enthousiasme et d'admiration redoublrent. Gou-So-Gol
tait envelopp de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il
levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientt il
s'agenouilla sur l'autel, pendant que le Grand Bonze, arm d'une longue
lame, s'approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vtue
d'un costume guerrier s'lana vers Gou-So-Gol et l'enlaa fortement.
C'tait la jeune pouse qu'il avait conquise  Sian-Hoa.

--O mon poux! s'cria-t-elle, pourquoi m'as-tu cach ta gloire?
pourquoi t'es-tu enfui de moi sans m'annoncer ton triomphe?
Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue
infranchissable? Croyais-tu que j'allais retenir le bras lev sur toi
et te dshonorer  jamais? O toi que je devrais har et que j'aime,
sache que je n'ai plus un coeur de femme, et que je t'ai pris tout ton
courage!

--Oh! oui, dit Gou-So-Gol  voix basse en se relevant  demi; tu m'as
pris mon courage, car mes yeux sont troubls par les larmes, car ma
gorge est serre par les sanglots. Je t'ai fuie pour ne pas me tordre
de dsespoir en m'arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs! avec quelle
joie j'eusse accueilli, avant de la connatre, l'honneur envi de tous
les guerriers qui m'ternise dans les mmoires! Mais maintenant je dis:
Que vais-je devenir au pays d'en haut puisqu'elle n'y est pas?

--Je te rejoindrai bientt, dit la jeune femme; aprs cette guerre je
partirai!

--Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mre abandonne
sous la pluie, dans un chemin solitaire.

--Songe  la splendeur qui environnera irrvocablement ton nom! Songe
aux Pou-Sahs glorieux, que dsormais tu gales!

--Lorsque j'habiterai au del des nuages, dit le guerrier, mes regards
seront toujours baisss vers la terre, cherchant ta demeure.

--Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre, dit-elle, et je
succomberai bientt, glorieuse aussi.

Elle se tourna vers l'arme et ajouta d'une voix ferme et forte;

--Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J'ai dj
combattu  ct de mon poux vainqueur, c'est moi qui commanderai ses
guerriers.

Des cris d'approbation s'levrent de toutes parts et le Grand Bonze
dit:

--La famille de Gou-So-Gol tant dsormais sacre, on ne doit rien lui
refuser.

Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron o tait brode en
or une face de lion et le donna  sa jeune pouse; puis, s'agenouillant
de nouveau sur l'autel de marbre, il carta ses habits et dcouvrit sa
poitrine palpitante. Le couteau du Grand bonze scintilla un instant,
s'enfona dans le coeur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le
gong frmit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s'lana
du coeur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin
plac au pied de l'autel. Les principaux guerriers s'avancrent, tenant
 la main chacun une coupe de jade; mais la jeune veuve du glorieux
mort tendit la premire une coupe  la fontaine carlate et but le sang
intrpide et chaud afin de conqurir le courage et la force. Les chefs
burent aprs elle, puis l'arme dfila en bon ordre devant le bassin
d'or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang
prcieux de Gou-So-Gol.

--L'attaque! l'attaque! crirent alors les soldats exalts.

Ta-Kiang approcha de la fuse une mche enflamme.

Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte
Mridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, rvla qu'il tait
charg d'un message. Ko-Li-Tsin arrta le bras de l'empereur, et dit:

--Matre, la ville veut peut tre se rendre, il faut couter cet homme.

--Va l'entendre! dit Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin s'approcha de la muraille. Le mandarin et le pote se
salurent selon les rites.

--Qu'as-tu  nous dire? cria Ko-Li-Tsin en levant la tte.

--Je veux parler  votre chef, dit le mandarin.

Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.

--Cet homme veut parler  toi-mme, glorieux empereur, dit-il.

--Qu'est cet homme? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de
Kang-Si? Je ne parle pas  des serviteurs. Que le chef ennemi vienne
lui-mme, et je consentirai peut-tre  l'entendre; mais que le
messager s'adresse  toi.

Le pote retourna vers la muraille.

--Le Frre An du Ciel, l'illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut
converser qu'avec ton matre. Si Kang-Si ne consent pas  venir en
personne, expose  moi-mme ta mission.

--Qui es-tu, pour que je daigne te parler?

--Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, pote de
l'Empire, et, en ce moment, Chef d'Arme, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.

--Je n'admets pas tes titres.

--J'admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire! dit
Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l'interrogea dans la Salle de la
Sincrit.

--Ah! c'est toi, dit le mandarin; eh bien! coute. Le glorieux empereur
Kang-Si, seul matre du monde, consent  vous rendre un otage qui doit
vous tre cher et  vous laisser impunis si vous levez immdiatement le
sige et abandonnez Pey-Tsin.

--Voil une proposition! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question?

Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille ple, aux longs
vtements dchirs.

--Yo-Men-Li! s'cria le pote.

--Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est
clment, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut
de ce bastion.

--Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son coeur plir.

Et il courut vers la tente impriale.

--O Matre de la Terre! s'cria-t-il, Empereur sublime! ils veulent
jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lves le sige 
l'instant! O magnanime! ne laisse pas commettre une cruaut dont la
seule pense serre le coeur et glace l'esprit.

--Parles-tu srieusement? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que
le respect d'une vie infime m'arrtera un instant dans ma marche
triomphale? Penses-tu que je vais quitter mon trne pour pargner
Yo-Men-Li? Que m'importe cette jeune fille!

Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagn d'un
regret leur me glorieuse.

--C'est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit
Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l'empereur; mais les jeunes filles
sont faites pour vivre aimes et pour mourir doucement. Ne laisse pas
se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles; ne la laisse
pas tuer cruellement; elle si douce, si dvoue, et qui t'adore!

--Allons, dit Ta-Kiang, annonce  l'envoy de Kang-Si que je donne le
signal de l'attaque.

Ko-Li-Tsin se releva firement.

--Non! s'cria-t-il, non! quand ta colre devrait me foudroyer,  coeur
plus froce que le coeur des tigres, je n'irais pas porter cette rponse
impitoyable.

Ta-Kiang regarda le pote avec surprise.

--Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.

Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.

Ko-Li-Tsin s'lana hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin; elle
l'attendait, comme toujours.

--Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon coeur, que tord
le dsespoir.

Et, cachant son visage dans sa main, il entrana Yu-Tchin loin des
murailles.

Cependant le Grand Bonze rptait au mandarin les paroles de
l'empereur. Yo-Men-Li, d'elle-mme, sans hsiter, mit le pied sur un
crneau. Mais au moment o elle allait se prcipiter, un cavalier
resplendissant apparut derrire elle, la saisit dans ses bras, donna un
coup furieux au mandarin et s'enfuit en emportant la jeune fille. Le
malheureux juge perdit l'quilibre et, tombant du fate des murailles,
vint se briser le crne sur le rebord du foss. Au mme instant une
fuse rapide s'leva dans le ciel  une hauteur prodigieuse avec un
bruit retentissant, et, de quatre cts  la fois, l'arme rebelle,
ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacres.




CHAPITRE XXVI

LE PAVILLON DES TULIPES D EAU


            J'ai vu un chemin doucement obscurci par
            les grands arbres, un chemin bord de
            buissons en fleurs.

            Mes yeux ont pntr sous l'ombre verte
            et se sont longuement promens dans le.
            chemin.

            Mais  quoi bon prendre cette route? elle
            ne conduit pas  la demeure de celle que
            j'aime.

            Quand ma bien-aime est venue au monde on
            a enferm ses petits pieds dans des botes
            de fer; et ma bien-aime ne se promne
            jamais dans les chemins.

            Quand elle est venue au monde on a enferm
            son coeur dans une bote de fer; et celle
            que j'aime ne m'aimera jamais.


A travers les rangs des soldats stupfaits, franchissant les dragons
de bronze aligns  l'embouchure des rues, ensanglantant les flancs
de son cheval, le prince Ling enfila les larges avenues dalles du
quartier de la Force, pntra dans le jardin imprial, s'arrta devant
un merveilleux kiosque de laque pos au milieu d'un lac clair dans une
touffe multicolore de fleurs au chaud parfum et nomm le Pavillon des
Tulipes d'Eau, sauta  terre, passa un pont en bois dor, et, entrant
dans le pavillon, dposa Yo-Men-Li sur des coussins de satin ple.

--Toi! toi! cria-t-il en s'agenouillant auprs d'elle, toi que j'ai
tant attendue, tant pleure, toi que j'ai si souvent enlace dans les
illusions de l'opium, toi que j'ai appele si douloureusement dans
la cruaut des nuits fivreuses, te voil, tu existes, tu n'tais
pas une Rou-Li, une fausse apparence! Mon coeur gonfl et fier emplit
ma poitrine. J'touffe. Le bonheur me dborde. Je suis comme un lac
longtemps dessch sur lequel on ouvre soudain une cluse: l'eau, trop
abondante, se prcipite en tumulte et bientt envahit la plaine. Vois,
je pleure, et ces larmes de joie sont un baume pour les blessures
qu'ont faites  mes yeux les larmes de dsespoir. Je ne te quitterai
plus, je m'attacherai  toi comme le guerrier s'attache  la gloire,
comme la plante est attache  la terre. Je fleurirai sur ton coeur,
je m'lverai plus haut que les cdres et je serai plus grand que
l'empereur, mon pre, afin que ma splendeur plaise  tes yeux!

Yo-Men-Li regardait le prince avec indiffrence.

--Mais parle-moi, continua-t-il; parle, pendant que je baisserai les
paupires pour mieux entendre ta voix. Pourquoi n'es-tu pas venue,
parjure, lorsque je t'attendais si confiant? Pourquoi t'es-tu faite
insaisissable pendant que je fouillais la ville, pendant que je faisais
comparatre devant moi toutes les jeunes filles qui l'habitent, depuis
la plus noble jusqu' la plus humble; dis, cruelle enfant, dis,
pourquoi n'es-tu pas venue?

--Tu veux le savoir? rpondit Yo-Men-Li. Parce que tes soldats
m'avaient prise et emprisonne; pendant que tu me cherchais j'tais
sous ton palais, dans un cachot que le jour n'a jamais vu.

--Toi! tu as souffert? s'cria le prince avec dsespoir, on t'a mise
dans ces affreux cachots noirs et humides, dans ces cachots qui me font
triste quelquefois la nuit! Oh! quel supplice inventer pour ceux qui
ont os cela? Toi, en prison! Pendant que je me tordais de dsespoir
et que je m'empoisonnais lentement d'opium, tu te mourais horriblement
dans l'ombre; tes beaux yeux s'agrandissaient d'effroi, ton doux visage
plissait loin du soleil! Oh! qu'il est ple, ton visage! on croirait
voir la lune poudre de gele blanche. Mais pourquoi t'avoir prise 
mon amour? pourquoi t'avoir torture, tandis que je pleurais?

--Apprends, dit Yo-Men-Li, que je suis ton ennemie. Complice des
rvolts, c'est moi qui ai frapp ton pre. Je t'ai menti le soir o
je t'ai vu, parce que je voulais sortir du palais pour aller dire 
Ta-Kiang de fuir.

Le prince Ling recula, avec un cri de douleur.

--Tu as voulu tuer mon pre, Kang-Si, le plus glorieux des hommes!
dit-il. Tu as voulu cela, et moi, fils monstrueux, je t'aimais!

Le prince, quelques instants, demeura silencieux, la tte baisse.

--Eh bien! je t'aime! s'cria-t-il bientt. Tu as frapp la poitrine
auguste de mon pre vnr  genoux? N'importe! Criminel et lche,
je t'aime! C'est en vain que je souffle sur mon coeur pour y agiter
une tempte, il reste calme. Je sens une grande douleur; je n'prouve
pas de colre. Je demanderai ta grce. Je dirai que Kouan-Chi-In, la
bonne desse, a ouvert la porte de l'enfer aux criminels, et que les
criminels sont devenus des Gnies vertueux. Je dirai que tu es une
femme, que tu as seize ans, et que je t'aime! Je dirai que je vis de ta
vie, que je mourrai de ta mort; et mon pre au grand coeur pardonnera.

--Je ne veux pas de son pardon, dit Yo-Men-Li en dtournant la tte.

--Tu ne veux pas, s'cria le prince avec douleur, tu ne veux pas que je
te fasse heureuse? Tu ne veux pas de ma puissance, de ma fortune, de
ma gloire? Que t'ai-je fait? Je t'aime, je pleure, je te cherche dans
l'ivresse. Hautain avec tous, je suis devant toi comme un vil esclave;
tu es le prince, je suis le peuple au front courb. Mais tu ddaignes
de m'infliger des impts. Pourquoi dtiens-tu ma joie? Pourquoi, avec
un doux visage, as-tu le coeur plus cruel que le lynx au corps souple?

--Parce que je ne t'aime pas, dit Yo-Men-Li.

--Oh! ne dis pas cela! soupira le prince Ling, en appuyant sa main ple
sur la bouche de la jeune fille. Si tu savais comme ces mots serrent
ma gorge et ptrifient mon coeur, tu n'aurais pas le courage de les
prononcer. Tu m'aimeras un jour, laisse-le moi croire! Malgr toi tu
m'aimeras, tant j'userai ma vie et ma gloire  te plaire!

--Je ne t'aimerai jamais! dit Yo-Men-Li.

--Jamais! Oh! pourquoi? Pourquoi ne m'aimerais-tu pas, moi le Fils du
Dragon, moi qui trouble les rves timides des jeunes tilles, moi qui
brille prs de mon pre comme une toile prs de la lune?

--Parce que j'aimais Ta-Kiang, le laboureur, dit Yo-Men-Li, et que
j'aime Ta-Kiang, le Frre An du Ciel.

--Tais-toi! cria le prince en devenant plus ple que les perles de son
collier. Tais-toi! ou bien, comme deux ruisseaux qui se rejoignent, ton
sang et le mien vont se mler sur le sol. Ne dis pas que tu l'aimes,
car, sous cette douleur, je deviendrais furieux comme un cheval bless.
Tu l'as dit cependant! Tu as eu la cruaut de me couper par la racine.
Le coup est si violent que je le sens  peine; l'arbre abattu garde
encore quelque temps des rameaux verts, mais bientt il se dessche et
meurt.

Et le prince, tendant ses bras sur la muraille et la frappant de son
front, se mit  sangloter longuement.

Yo-Men-Li le regardait, ennuye.

Tout  coup il se retourna; ses yeux brillaient, pleins de larmes; ses
dents claquaient furieusement.

--coute, dit-il. Je suis comme une bte sauvage dompte par la faim.
coute ce que mon lche coeur a conu. Tout mon sang se rvolte contre
moi-mme; ma gorge ne veut pas laisser passer ces infmes paroles;
n'importe! un lion affam dvorerait un Pou-Sah! coute: Tu aimes
Ta-Kiang? Oh! ce nom semble  ma bouche un tison ardent! Ta-Kiang!
tu l'aimes, et tu veux pour lui la gloire, le triomphe, le trne
resplendissant de la Patrie du Milieu? Eh bien! moi, monstre sans
nom, je vais trahir mon pre, le livrer aux gorgeurs, je vais faire
capituler la Ville Rouge, ouvrir le palais et les salles des trsors!
Je prendrai le rebelle par la main, je lui ferai monter les degrs
sacrs du trne; puis, m'inclinant devant lui, je le saluerai empereur!
Mais, en change de tant de lchets, tu me laisseras t'emporter loin,
bien loin, si loin que le souvenir de mes crimes se perde pendant le
voyage; et alors, sans fin enlac  ton corps, les yeux fixs sur tes
yeux, je serai horriblement heureux.

Le prince, secou par de grands frissons, riait un rire plein de
sanglots.

--Eh bien! disait-il, veux-tu? je suis prt.

--Ta-Kiang n'a pas besoin de ton aide, rpondit Yo-Men-Li avec ddain.
Il vaincra sans tes basses trahisons. Dj il triomphe, dj les portes
de la Ville Rouge s'branlent. Et bientt tu t'assiras glorieusement
sur le trne, Ta-Kiang,  magnanime,  superbe!

--Ah! s'cria le prince, dont les yeux s'ensanglantrent, c'est  ce
point que tu l'aimes? c'est ainsi que tu ddaignes mon amour violent
et soumis? Eh bien! je me souviens que je suis prince et formidable,
que je commande au monde, que je suis l'Hritier du Ciel; sache que tu
m'aimeras, car je te contraindrai  m'aimer; sache que je vais tuer ce
vil laboureur, et que sa tte sera suspendue au poteau du march.

--Le tuer? dit Yo-Men-Li en souriant. Penses-tu que si je t'avais cru
capable de draciner ce cdre altier je ne t'aurais pas arrach l'un de
tes sabres pour te le plonger dans le coeur? Non, fils du Dragon, tu ne
tueras pas le grand Ta-Kiang.

--Il va mourir, il est mort puisque tu l'aimes! Ah! jeune fille plus
froce que les bourreaux, sans me laisser cueillir une seule fleur, tu
as bris mille pines cruelles dans mon coeur! Sans me laisser une fois
sourire, tu as brl mes yeux de larmes, et, pour faire fuir mon me,
tu me dis que tu aimes ce rebelle, ce fou, ce chien! Attends, c'en est
fait de lui, et, comme un boucher, je dpcerai son corps et je t'en
ferai manger les morceaux!

Le prince, hurlant et tirant ses deux sabres, bondit hors du Pavillon
des Tulipes d'Eau.




CHAPITRE XXVII

LE DRAGON IMPRIAL


            Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme
            prend la forme d'un dragon qui suit
            humblement les pas de son matre, cet
            homme tiendra un jour dans sa main la
            poigne de jade du sceptre imprial.

            Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour
            rvler le miracle qu'ont vu les yeux; car
            la destine serait renverse et une nue
            de malheurs descendrait du ciel.


Le vaste champ dall sur lequel s'ouvre le Portique du Sud n'tait que
fume, hurlements, fureurs. Parmi des ruissellements rouges, les bottes
de guerre dchiraient des cadavres. Les blesss, renverss, mordaient
les jambes de leurs compagnons, qui marchaient sur des plaies. Des
fuses bruyantes trouaient, des flches promptes sillonnaient la vapeur
de sang et de poudre dont s'enveloppent les combats, et qui, traverse
de soleil, semblait un nuage d'or.

Malgr la constante pluie meurtrire qui tombait des remparts et du
fate des maisons, les soldats de Ta-Kiang, forts de leur nombre,
rsistaient et triomphaient. En dpit des dragons de bronze aux gueules
foudroyantes, ils rampaient vers les murailles, ou s'efforaient vers
les embouchures des rues; et  et l trpignaient de froces luttes
corps  corps, o les costumes disparates et les sauvages accoutrements
des rebelles chinois heurtaient les beaux uniformes des guerriers
tartares.

L'arme impriale tait superbe au soleil. On voyait briller les
cuirasses de cuivre, cailles comme le dos d'un dragon, et les
casques pointus, o s'agite un gland de soie rouge, des Hoa-Ti-Tis,
Vainqueurs du Ciel. Les Tigres de Guerre aux corps agiles tordaient
mille mouvements souples et sournois; vtus de maillots jaunes tachets
de noir, les pieds arms de griffes, la tte couverte d'un capuchon
que surmontent deux petites oreilles, la poitrine orne d'une face
de tigre, ils tenaient de la main droite un long coutelas recourb,
et cachaient leur bras gauche sous ce bouclier clbre qui attend
le boulet au passage, le reoit avec un fracas de tonnerre et le
fait dvier de sa route. Les somptueux Uo-Fous, dont le casque se
termine par deux cornes dores, brandissaient au bout d'une tige en
bois de fer leurs haches miroitantes, dites Haches de la Lune. Tout
sanglants, apparaissaient aussi des soldats du corps glorieux qu'on
nomme Tchou-Tie-Ten, l'Etrier Sauveur du Ciel, et que Kang-Si institua
nagure en souvenir d'une bataille o lui-mme, dlaiss par Kouan-Te
et environn d'ennemis, fut sauv par un guerrier clbre, Tchin-Tsou,
qui, se prcipitant au milieu des combattants, couvert de blessures, le
front saignant, mais rugissant et le visage terrible, arracha, n'ayant
plus d'armes, les triers de l'empereur, et, formidable, avec ce fer,
mit en fuite l'ennemi. C'est pourquoi les soldats de Tchou-Tie-Ten
portent un trier de fer emmanch  un pieu. Non loin d'eux grimaaient
les effroyables Li-Kouis aux cuirasses de corne noire, aux casques
noirs, aux noirs visages vernis qui sont hrisss d'une folle barbe
rouge et borgnes artificiellement. Les Archers Tartares, l'anneau
d'agate au pouce, cambraient leur taille et lanaient des traits aux
plumes colores; sur leurs paules, sur leurs dos, sur leurs poitrines,
des caractres d'or rappelaient la gloire du guerrier Li-Siou, le
Preneur de Flches, qui n'allait au combat qu'avec son arc, et
renvoyait aux ennemis leurs propres projectiles, qu'il attrapait au
vol. Enfin de loin en loin, encourageant et ordonnant, s'agitaient
des chefs aux poitrines glorieuses, illustres de lions brods, de
panthres, de chats sauvages et de licornes marines.

Mais, malgr la splendeur intrpide des soldats impriaux, les
rebelles, sur tous les points, taient vainqueurs. A gauche, dans la
place enveloppe de flches frmissantes comme d'une nue d'oiseaux,
la veuve de Gou-So-Gol, monte sur le cheval du guerrier sacrifi,
attaquait furieusement une maison et en brisait la porte; plusieurs
chefs autour d'elle l'imitaient et, dlogeant les soldats, les
prcipitaient du haut des toits. Vers les remparts, Ko-Li-Tsin, se
courbant poliment sous les flches et raillant les balles inhabiles,
gravissait la pente qui monte au fate des murailles; suivi d'un flot
de hardis assaillants, il voulait s'emparer des bastions et arrter la
pluie meurtrire. Enfin, au centre de la place, Ta-Kiang, heureux et
farouche, s'avanait vers la plus large des avenues qui s'enfoncent
dans la ville. Echappant par miracle aux projectiles lancs, il
regardait autour de lui s'affirmer la victoire, et, parfois, levant les
yeux, il voyait s'lever dans le ciel des flches ornes de banderoles
rouges, signaux de triomphe donns par les rebelles qui attaquaient sur
d'autres points la ville, et il se disait: Bientt je me reposerai sur
mon trne!

Mais le prince Ling, d'un lan furieux et irrsistible, fendit le flot
hurlant des soldats et se prcipita dans la mle.

--O es-tu? cria-t-il, grinant des dents. O es-tu, dsastre, typhon,
nuage pestilentiel? Tu as fini de triompher, serpent vorace, car me
voici, formidable et vengeur. Viens, mes dents aiguises par la haine
vont dvorer ton foie venimeux.

--Qui es-tu, vermisseau courrouc? dit Ta-Kiang avec ddain.

--Je suis celui qui te chtiera, cria le prince; je suis le fils du
Dragon!

--Tu mens! car tu n'es pas mon fils!

--Allons! hurla l'Hritier du Ciel, descends de cheval et viens me
combattre si tu l'oses.

--Puisque tu tiens  mourir de ma main, dit Ta-Kiang, je descendrai de
cheval.

Et il sauta  terre.

--C'est lui qu'elle aime, murmurait le prince; c'est  cause de lui
qu'elle me ddaigne et que mon coeur se tord comme une couleuvre blesse.

La bataille s'carta autour des deux adversaires, qui, face  face, se
considrrent.

Ta-Kiang resplendissait dans l'or du costume imprial. La victoire
exaltait l'expression farouche de son front, la tyrannie de ses yeux
et le ddain de sa lvre. Son teint dor semblait reflter le soleil.
Tout en lui tait majest et force. Il se dressait, les reins cambrs,
un pied en avant, et appuyait sur les dalles les pointes de ses deux
glaives.

Le prince Ling apparaissait frle et plein d'lgance. Son visage, ple
comme le jade, aux longs yeux noirs languissamment meurtris, au front
las,  la bouche clatante, mais, vers les coins, imperceptiblement
abaisse par la douleur, avait un charme plein de tristesse, et, dans
les souplesses de ses vtements en crpe et en fine soie, son corps
s'affaissait, somnolent d'opium. Cependant, fivreux, les lvres
tremblantes de colre, il croisait ses bras sur sa poitrine et serrait
nerveusement les poignes de ses sabres.

Le premier il s'lana; Ta-Kiang le chargeait d'un mprisant regard.

--Oh! cria l'Hritier du Ciel, ta vie oppresse ma poitrine ainsi que
ferait un lourd ciel d'orage. Quand tu seras mort mes poumons se
dilateront dlicieusement.

Ta-Kiang, hautain, rpondit:

--Je te laisserai vivre, mutil, afin que tu puisses voir l'humiliation
de ta race.

Et les quatre glaives se froissrent avec un bruit sifflant et soyeux.
Ta-Kiang, calme, souriait ddaigneusement, et ses poignets taient
inflexibles comme du bronze. Le prince, au contraire, trpignait
furieusement, Il dgagea ses sabres, et, revenant brusquement, en
dirigea les pointes vers la poitrine de son ennemi; mais celui-ci, d'un
coup sec, les abaissa. Le fils de Kang-Si poussa un gmissement de rage
et se prcipita de nouveau sur son adversaire, si violemment qu'un des
glaives du rebelle fut bris. Ta-Kiang en jeta le tronon  terre, et,
saisissant le poignet de Ling, l'treignit dans sa main puissante. Les
doigts fins et ples du jeune prince laissrent tomber un sabre, tandis
que plein de colre, tout son corps frmissait. Les deux glaives encore
entiers se heurtrent haineusement, et l'hritier du Ciel fut bless
 l'paule au moment o il atteignait son ennemi en pleine poitrine;
mais son fer avait rencontr une caille du lourd Dragon d'or brod sur
la robe impriale; il ploya et se rompit. Le prince, dsarm, poussa
un cri de dsespoir, et fit un bond en arrire; mais l'empereur se
prcipita sur lui et dans une caresse meurtrire l'enlaa de ses bras
durs. Alors s'engagea une lutte acharne, corps  corps, pleine de
tumulte, de pitinements et de morsures. Le prince, plus faible que son
adversaire, n'chappait  l'touffement que par les mille torsions de
ses membres souples. Mais l'treinte affreuse se resserrait lentement.
Ils bondissaient, se courbaient, se relevaient; le grand soleil,
luisant sur les broderies de leurs costumes, les faisaient ressembler 
deux grands poissons hors de l'eau. Cependant le prince Ling se dgagea
d'un effort suprme, s'loigna de quelques pas, chancelant, prt 
s'vanouir; et il resta ainsi quelques instants, le regard fix sur son
ennemi.

Alors, soudainement, son visage, mouill de sueur et de sang, exprima
un ravissement dmesur. Ses yeux se remplirent de triomphe, et, levant
les bras, il cria avec la voix de Loui-Kon, Roi du Tonnerre:

--L'Ombre du Dragon Imprial marche derrire toi, Ta-Kiang! Tu devais
t'lever jusqu'au trne du Ciel, mais j'ai rvl le miracle et
renvers la destine.

Ta-Kiang devint blme comme la lune. Il poussa un rugissement terrible,
bondit sur le prince et le renversa sur les dalles.

--Misrable! grinait-il, les dents serres, une cume rouge  la
bouche, tu as prononc tes dernires paroles!

Et, appuyant le genou sur la gorge du prince, il l'crasait
horriblement. L'Hritier du Ciel tendit les bras, ses doigts crisps
gratignrent les dalles lisses, son visage s'empourpra, un flot de
sang monta  ses lvres, il ferma les yeux.

Cependant Chinois et Tartares, ayant entendu la parole de Ling,
rptaient de toutes parts: L'ombre du Dragon Imprial marche derrire
Ta-Kiang, mais le miracle est rvl!

Ta-Kiang,  leurs cris, se releva et tourna la tte. Il vit son
arme hsitante, prte  demander grce; il vit ses chefs, jadis si
terribles, reculer, trembler, jeter leurs armes en signe de soumission.
Enfin, levant les yeux, il aperut dans le ciel des flches ornes de
banderoles blanches, signaux de dtresse lancs par les rebelles des
trois autres armes.

Alors le laboureur croisa les bras. Il mit le pied sur le corps
immobile du jeune prince et promena autour de lui un regard si froce
que les Tartares qui s'taient approchs pour le saisir reculrent.
Sa face tait verdtre comme celle d'un Ye-Tium; sa bouche saignait;
une telle haine bouillonnait en lui qu'il s'tonnait de ne pas mourir
empoissonn d'amertume. Il et voulu que la terre s'effondrt, que
le ciel s'teignt; il mprisait les hommes et dtestait les dieux,
il blasphmait sa mre de l'avoir mis au monde, et si la vieille
tremblante du champ de Chi-Tse-Po et t l, son fils farouche l'et
trangle de ses mains.

Mais tandis que ce tumulte grondait dans l'me du laboureur, ses dents
serres ne laissaient pas chapper un soupir.

Les Tartares, peu  peu, s'taient rassurs, et tout  coup, avec
mille contorsions menaantes, ils se prcipitrent sur Ta-Kiang et le
garrottrent. Ds lors la dfaite fut complte. Voyant leur empereur
captif, les Chinois perdirent la confiance qui les faisait invincibles.
Les plus braves, croisant les bras, attendaient la mort avec fiert, et
les plus faibles s'agenouillaient suppliants.

Belle et sanglante, la veuve de Gou-So-Gol apparaissait encore sur son
cheval harass. Elle leva les yeux vers les nuages et s'cria:

--O mon poux! voici la bataille finie. La triste dfaite s'abat sur
nous comme une pluie de pierres. Bourdonnante, elle souffle l'effroi
dans l'oreille des guerriers qui se courbent comme sous une menace
terrible. Qu'adviendra-t-il de ceci? Je l'ignore; mais le combat est
termin, et je vais te rejoindre, selon ma promesse.

Ayant parl ainsi, la jeune femme tourna vers elle son glaive, se
trancha la tte, et tomba en arrire sur son cheval qui s'emporta.

Ko-Li-Tsin seul rsistait encore. Le gai pote avait glorieusement
combattu. Ses sabres ruisselaient; un sang tide coulait dans ses
manches; et il semblait Kouan-Te lui-mme. Au cri pouss par le prince
Ling, un affreux blasphme s'tait chapp de ses lvres. Il trangla
le premier qui, auprs de lui, rpta les paroles funestes, et enfona
son glaive dans la gorge du second qui proclama le miracle. Mais
bientt l'arme vocifra tout entire. Ko-Li-Tsin entendait toutes les
bouches rvler le vnrable mystre, et il s'enfonait les ongles dans
le front. Il essaya de joindre Ta-Kiang pour le dfendre, mais quatre
soldats tartares se rurent sur lui simultanment et il fut oblig de
se rfugier dans une petite ruelle solitaire. Les quatre hommes l'y
poursuivirent, et pendant qu'il s'adossait prudemment  une muraille,
ses adversaires, grimaant et faisant de larges enjambes, se placrent
en face de lui avec des gestes, terribles.

--Voici des personnages peu courtois, dit le pote; ils veulent
m'envoyer au pays d'en haut sans se soucier de savoir si je suis en
humeur de voyager. Tartares sans politesse, je ne veux pas partir
ainsi,  l'improviste et sans bagage. Nous allons voir si vous me
congdierez contre mon gr.

Et, plein d'adresse, il faisait tournoyer devant lui ses glaives
sanguinolents.

--D'ailleurs, reprit-il pendant que les Tartares s'efforaient en vain
de rompre cette barrire d'acier tourbillonnant, vous ignorez peut-tre
que je n'ai pas atteint encore le but de ma vie. Je veux parler de mon
grand pome, dont vous ne sauriez vous expliquer toute l'importance.
Loin d'tre fini, il n'a pas encore de premier vers. Vous n'avez pas,
j'espre, l'audacieuse prtention de me rendre immobile et stupide
avant que mon pome soit grav comme sur du jade dans la mmoire de
tous les Fils de Pan-Kou.

Les soldats, peu sensibles aux discours du pote, pitinaient et
grondaient en lui portant des coups ritrs qu'il parait avec une
prodigieuse rapidit.

--Cependant, reprit Ko-Li-Tsin, le moment me semble grave et suprme.
Si je retarde encore l'excution de mon oeuvre mon nom demeurera peu
glorieux, car je crois que je mourrai aujourd'hui. O! Tsi-Tsi-Ka! si
je ne peux t'avoir pour pouse, je veux au moins que, veuve, tu me
pleures; et, malgr ces vils soldats, je vais composer le pome dont tu
es le prix.

Ko-Li-Tsin devint silencieux. Tout en guettant les mouvements de ses
adversaires et en cartant violemment leurs glaives, il balanait la
tte selon des rhythmes.

--Un! s'cria-t-il bientt, le premier vers est fait! Gloire aux
Pou-Sahs! Toi, ajouta-t-il, parlant au plus laid des quatre Tartares,
tu me dplais avec ta face noire et borgne; je t'aimerais mieux aveugle.

Et il enfona son glaive dans l'oeil du soldat qui tomba en arrire,
mort.

--Trs-bien! dit Ko-Li-Tsin. Je tuerai un homme  chaque vers.

Et il se remit  songer.

--Deux! cria-t-il, aprs un long temps. Le second vers vibre dans mon
esprit. Eh bien! personne ne tombe?

Et le pote faisant un pas brusque en avant, pera  la fois de ses
glaives deux des Tartares.

--Ah! ah! dit-il, cette fois mon esprit est en retard.

Mais il courait un grand pril. Pendant que ses sabres taient
engags dans les blessures, le dernier adversaire se ruait sur lui
dangereusement. D'un violent coup de pied, Ko-Li-Tsin le fit rouler 
terre, et pendant que le soldat furieux se relevait, il dgagea ses
glaives, et, terminant son troisime vers:

--Trois! dit-il, j'ai rattrap le temps perdu.

Et il se remit  batailler sans colre avec le dernier vivant.

--Tu penses bien, lui dit-il, que je n'ai plus besoin de me presser,
et que je vais prendre tout mon temps pour inventer la fin de mon
pome. Tiens, je te piquerai  chaque caractre qui s'panouira dans
mon cerveau ingnieux; le vers sera de sept caractres; ainsi,  chaque
coup, tu sauras exactement o j'en serai.

Le soldat rugissait et se dmenait dsesprment.

--Voyons, dit le pote, connais-tu ce caractre?

De la pointe d'un sabre il lui grava sur le front un signe sanglant.

--Non, continua-t-il. Je suis sr que tu ne sais mme pas tracer ton
nom. Tu ne mrites aucune estime. Voici le second, ajouta-t-il.

Il lui abattit une oreille.

Le soldat, pouvant, commenait  reculer.

--Allons! reprit Ko-Li-Tsin, je suis clment et je te fais grce de
quatre mots: voici le dernier.

Et il lui plongea son glaive dans le coeur.

--Mon pome est termin! s'cria-t-il alors en levant les bras. O belle
Tsi-Tsi-Ka, fleur de mon triste jardin! tu es  moi; tu n'appartiendras
 aucun poux, et, aprs ma mort, tes larmes fconderont ma tombe!

Mais tout  coup, pendant qu'il se livrait  sa joie mlancolique,
une femme se prcipita dans ses bras avec un cri d'pouvante. C'tait
Yu-Tchin. Elle avait suivi le pote durant tout le combat, tremblante
et pleine d'effroi, mais bravant la mort pour ne pas quitter celui
qu'elle aimait.

--Ko-Li-Tsin! s'cria-t-elle, plissante et renversant sa tte en
arrire.

Le pote poussa un gmissement douloureux, car il vit que Yu-Tchin
avait le corps travers d'une flche.

--Malheureuse! quel est le misrable qui t'a frappe?

--Je suis arrive dans tes bras en mme temps que la flche, murmura
Yu-Tchin en s'efforant de sourire. J'ai vu un homme  une fentre;
il bandait son arc et te visait; j'ai couru alors plus rapide que son
trait.

--C'est pour me sauver que tu as reu cette funeste blessure? Oh!
Yu-Tchin, la douleur crase mon coeur; c'est pour moi que tu vas mourir!

--Eh bien! dit Yu-Tchin d'une voix teinte, n'est-ce pas mon devoir?
L'pouse ne doit-elle pas donner sa vie pour son poux?

--Merveilleuse crature! s'cria Ko-Li-Tsin en la couchant doucement
sur ses genoux, pardonne-moi de ne pas t'avoir assez adore, de n'avoir
pas consacr tous mes instants  te faire heureuse et joyeuse.

--Pardon? dit Yu-Tchin les yeux demi-clos et souriant encore; qu'ai-je
 te pardonner, matre glorieux? Ton coeur ne devait pas se pencher
jusqu' moi, et tu ne pouvais pas m'aimer comme je t'aimais!

--Maintenant, murmura Ko-Li-Tsin, je t'aime.

--Oh! dit-elle. Et son ple visage reflta une joie immense.

Elle reprit d'une voix plus basse:

--J'ai t heureuse, va! bien heureuse! Vivre prs de toi, te voir,
t'entendre parler, quelle joie! Je priais chaque soir les Pou-Sahs
de me laisser ainsi toujours. Et puis, tu ne sais pas, toi qui es
grand, ce que donne de bonheur l'humble admiration. Oh! j'avais des
blouissements sans fin! Quand tu tournais les yeux vers moi ou quand
tu me parlais avec tant de douceur, j'tais fire comme si le soleil
et lui pour moi seule. Je ne comprenais pas tes actions, mais je les
devinais glorieuses et sublimes, et je te suivais extasie. J'ai t
heureuse! bien heureuse!

La voix de Yu-Tchin s'entrecoupait; le sang qui n'avait pas jailli de
sa blessure, se rpandait intrieurement et l'touffait.

--Ah! cria Ko-Li-Tsin, le visage inond de larmes et serrant avec
dsespoir son front dans sa main, la voir souffrir ainsi et ne pas
pouvoir lui prendre sa souffrance! Et c'est pour moi, c'est pour moi
qu'elle meurt douloureusement!

--Tais-toi, rpondit Yu-Tchin, n'aie pas de chagrin. Si tu savais avec
quelle joie je meurs! Car ma tte est pose sur tes genoux et mon
humble vie a la gloire sans nom de sauver la tienne.

--Yu-Tchin! Yu-Tchin! ne meurs pas!

Yu-Tchin avait baiss les paupires. Sa poitrine haletait pniblement.
Elle essaya de parler encore.

--Dis? lorsque tu viendras dans le pays d'en haut, tu me permettras
encore d'tre ta servante?

Puis elle tendit les bras, rouvrit brusquement les yeux et mourut avec
un grand soupir.

Ko-Li-Tsin tait atterr.

--Morte! dit-il. Yu-Tchin est morte! Yo-Men-Li est morte! La bataille
est perdue! Ta-Kiang est prisonnier! Toute la tendresse, toute la
grce, toute la force, perdues! La cigogne dvoue a referm ses ailes,
l'hirondelle a clos ses beaux yeux farouches, le Dragon est tomb dans
un pige d'enfant; et le pote Ko-Li-Tsin sent son coeur ruisseler par
une triple blessure.

Il baissa la tte et ses larmes tombrent lentement sur le corps de
Yu-Tchin.

Mais bientt de nombreux Tartares se prcipitrent dans la ruelle.

--Le voici! le voici! criaient-ils.

Et ils se jetrent sur lui pour le lier. Ko-Li-Tsin, avec respect,
dposa sur une dalle blanche le cadavre de son amie, puis il se laissa
attacher les mains, et, jetant un dernier regard  Yu-Tchin:

--Du moins, en mourant, tu m'as vu libre encore! dit-il.




CHAPITRE XXVIII

KANG-SI


            Ne force pas  devenir ton juge l'empereur
            ton pre.


Dans la salle de la Paix Lumineuse, Kang-Si sigeait sur son trne.
De la main droite il dirigeait vers sa poitrine la pointe aigu d'un
sabre, car il avait rsolu de s'arracher la vie quand tout espoir se
serait vanoui; mais il portait dans sa main gauche le sceptre de jade,
afin d'apparatre aux vainqueurs redoutable quoique mort, et pour que
son bras, bras de cadavre, brandt encore la force et le commandement.

Kang-Si avait alors quarante ans. Depuis quinze ans dj il rgnait.
Les Pou-Sahs lui avaient donn la taille haute et ample qui convient au
matre d'une nation, et le visage bon qui sied au pre d'un peuple. Un
front uni,  peine bomb, des yeux longs et troits d'o tombaient des
clmences, un nez large, cras, des joues panouies en plis nombreux,
formaient sa face sereine, et son paisse lvre clatait comme une
fleur carlate sous une noire moustache mince et tombante selon la mode
tartare.

Il avait revtu le costume majestueux des crmonies illustres. Sous
un manteau de satin jaune aux vastes plis et dont les manches longues
prenaient en s'achevant la forme d'un sabot de cheval, un plastron qui
montre, en or et en argent, l'image du dragon Lon, dcorait la poitrine
impriale. Plus bas tincelait le damas bleu d'une robe. Une agrafe
de jade fermait une ceinture parmi les enroulements d'un collier fait
de grosses boules de corail rose qui descendait jusque sur le ventre
vnrable; et le front souverain resplendissait sous la haute coiffure
de brocart d'or sem de perles, d'o s'lancent vers la gauche deux
longues plumes de paon retenues par une boucle de saphir, tandis que le
sceptre tortueux, en jade pur, chargeait le bras auguste.

Tel tait Kang-Si, troisime empereur de la dynastie des Tsings,
pendant que la victoire et la dfaite jouaient aux ds dans la
poussire rouge des champs de bataille; tel il brillait dans la salle
de la Paix Lumineuse, sur le trne hautain qui enfonce quatre pieds
dans un tapis en poils de chamelle, et dont le dossier large se
glorifie d'une peau de dragon marin, tandis que deux grands ventails
en plumes de paon palpitent  droite et  gauche, non loin de quelques
cassolettes doucement vaporeuses.

Prs du trne, sur des siges gradus, brillaient plus obscurment les
grands dignitaires de l'empire. A la gauche illustre du Fils du Ciel
s'panouissaient largement les ministres suprmes, dont les poitrines
bombes montrent pompeusement un fabuleux Tchi-Nen qui se hrisse
d'cailles d'or; les Ta-Kouen, cachant leurs mains dans leurs manches,
songeaient, et, sur les robes des plus nobles d'entre eux, des grues
dores ouvraient leurs ailes en signe de suprmatie, tandis que des
paons et des oies sauvages, envols dans un ciel toil de pierreries,
traversaient les plastrons des lettrs de troisime et de quatrime
classe. A la droite de l'empereur se groupaient respectueusement les
mandarins infrieurs; sur leurs vtements apparaissaient des oiseaux
encore: aigles, faisans argents, canards, perroquets, mais aux ailes
ployes, et levant seulement une patte pour indiquer l'intention de
monter.

Le plus profond silence rgnait dans la salle de la Paix Lumineuse.
Les pierreries et l'or des costumes dardaient des lueurs fixes, car
aucun mouvement ne faisait tressaillir les lumires sur les facettes
ni sur les broderies. Le Fils du Ciel apparaissait comme la statue
immobile d'un dieu environn de rayons. Son front tait un lac glac,
calme devant le souffle de la tempte. Il ne daignait pas trembler.
Il subissait la destine tte haute. Cdre altier dans l'orage, il
attendait que la foudre tombt. Il serait bris, non renvers. Et,
comme l'empereur, les mandarins avaient la face sereine et fire. Mais
la serre cruelle de l'angoisse se crispait sur tous les coeurs.

Tout  coup un bruit de pas rapides et un cliquetis de cuirasse
retentirent dans le silence, et le Matre des Rites cria:

--Le grand Chef des Guerriers Tartares s'avance vers la prsence
auguste du Ciel.

Le Chef tait sanglant et superbe; il s'agenouilla au milieu de la
salle, tachant de rouge les dalles d'albtre.

--Parle! dit Kang-Si.

--Srnit Sublime! s'cria le guerrier d'une voix retentissante comme
un chant de victoire; le Ciel triomphe! tu es glorieux! ton pied divin
crase les rebelles!

L'empereur se leva. Son visage resplendissait.

--Que Kouan-Te, le matre des batailles, soit lou! dit-il.

Et il se rassit dans sa gloire.

--Chef Illustre! ajouta-t-il, le Ciel te remercie. Quel est le premier
homme de la patrie du Milieu? c'est moi. Vainqueur, sois le second.

Le guerrier frmit sous cet honneur suprme et dressa firement la
tte, tandis que les mandarins tour  tour s'inclinaient devant lui.

--Matre du monde, reprit-il, le chef des rebelles a t pris vivant
afin qu'il s'humilie devant ta splendeur; Ko-Li-Tsin, son complice, est
captif comme lui, et l'on a surpris errante par la ville, une torche
incendiaire  la main, la jeune fille au coeur de couleuvre qui jadis
dirigea la pointe d'un sabre vers ta poitrine cleste.

Le chef fit un signe et des soldats entrrent, poussant des
prisonniers. Ils les conduisirent devant le trne et les jetrent 
genoux. D'un bond, Ta-Kiang se releva. Yo-Men-Li, qui pleurait, ne fit
aucune rsistance. Quant  Ko-Li-Tsin, il demeura  genoux, mais il
s'assit sur les talons.

Le Fils du Ciel contempla le farouche visage du laboureur qui venait
d'branler si terriblement la Patrie du Milieu. Tandis que Ta-Kiang,
plein de mpris, dtournait l'orgueil de son regard, Kang-Si admirait
le rebelle au beau front.

--Ta-Kiang, dit-il aprs un long silence, ton ambition tait dmesure:
comme le Tang aux dents avides, tu voulais dvorer le Soleil; mais le
Soleil resplendit plus pur que jamais et tes gencives sont meurtries.
Lao-Tse a dit judicieusement: Plus l'on tombe de haut, plus grande
est la chute. Tu es prcipit des sommets du Ciel. O laboureur  la
grande folie! tu tombes  terre aux pieds de ton vainqueur.

--Mon vainqueur, ce n'est pas toi, dit Ta-Kiang d'une voix hautaine.
J'ai t trahi par les Dieux, par les lches Dieux excrs.

Le Fils du Ciel dtourna du rebelle son visage obscurci et l'abaissa
vers Yo-Men-Li en pleurs.

--Jeune fille, dit-il, faible enfant qui voulais lutter contre des
gants, quel Pou-Sah t'a ordonn d'exposer ta jeunesse  la colre des
chtiments et de traverser les villes, un sabre rouge  la main,  toi
qui vivais en paix dans ta cabane au toit de bambou?

--J'aime Ta-Kiang! dit-elle.

L'empereur soupira et fit signe d'loigner Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Puis
il se tourna vers Ko-Li-Tsin qui tait demeur assis sur ses talons.

--Eh! eh! c'est toi, ami Chen-Ton? dit Kang-Si.

--Salut, seigneur Lou, rpondit Ko-Li-Tsin avec politesse.

--Il faut convenir, reprit l'empereur, que j'ai fort  me louer de
t'avoir tir de l'eau.

--Sans doute, car tu as fait une bonne action.

--S'il m'en souvient, continua l'empereur, tu m'as assez hardiment
menti tandis que nous buvions ensemble sur la terrasse du Bateau des
Fleurs.

--Mais, dit le pote, tu ne m'as pas, je crois, parl avec une
franchise au-dessus de tout blme.

--Il est possible. Sache cependant que je t'avais enfin reconnu et
que....

--Tu allais me faire inhumainement reconduire dans la prison d'o je
sortais? Mais Ko-Li-Tsin est fils d'une Rou-Li.

            Un jour deux renards se rencontrrent sur
            un chemin; ils s'accostrent selon les
            rites.

            --Moi, dit l'un, je suis un mouton
            pacifique qui se promne par la prairie.

            --Moi, dit l'autre, je suis une douce
            gazelle qui viens me dsaltrer au
            ruisseau clair.

            Mais aprs les salutations d'usage,
            s'tant regards en face, les deux
            renards, l'un vers l'est, l'autre vers
            l'ouest, s'enfuirent pouvants.

L'empereur ne put pas s'empcher de sourire.

--Allons, Chen-Ton, dit-il, ton talent pour la posie apaise ma justice
et me fait oublier les crimes que tu as commis. Si tu consens  te
repentir et  t'humilier devant le matre vritable, ta vie sera sauve.

--Seigneur Lou, rpondit Ko-Li-Tsin, mon coeur est sensible  ta
bont, mais Meng-Tseu a dit: Celui qui pour viter la mort renie ses
compagnons vaincus et se range de l'avis du plus fort n'est pas digne
de vivre.

--Meng-Tseu, rpliqua l'empereur, a dit aussi: Celui qui reconnat son
erreur ne s'est pas tromp. Cependant, puisque tu ne veux pas de la
vie, reste fidle  tes compagnons. N'as-tu rien  demander avant de
mourir?

--A toi, rien; mais, si tu me le permets, je parlerai  ce respectable
mandarin, rpondit Ko-Li-Tsin, en dsignant l'ancien gouverneur de
Chen-Si, devenu Chef de la Table Auguste,

--Je te le permets.

--Ne me reconnais-tu pas, illustre gouverneur? demanda le pote.

--Je ne t'ai jamais vu, dit le mandarin avec mpris; et s'il m'tait
arriv de te rencontrer, j'aurais promptement oubli ton visage.

--Il n'est pas cependant des plus dsagrables, rpliqua Ko-Li-Tsin, et
tu t'en souviens tout aussi bien que de la promesse que tu m'as faite.

--Moi, je t'ai fait une promesse?

--Je vais venir en aide  ta mmoire paresseuse. Rappelle-toi le dner
somptueux que tu offris  plusieurs jeunes hommes dans la capitale
du Chen-Si. Rappelle-toi ton serment de donner ta fille en mariage 
celui qui composerait en moins de dix lunes le plus remarquable pome
philosophique ou politique. Eh bien! les dix lunes ne sont pas encore
coules: j'ai fait un pome qui est incontestablement admirable, et je
te prie d'aller chercher ta fille, mon pouse.

--Moi, s'cria le Chef de la Table Auguste, moi je donnerais Tsi-Tsi-Ka
 un misrable tel que toi! J'aimerais mieux l'trangler de ma propre
main.

--Parjure! dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'importe! C'est en vain que tu
refuses de me donner ta fille; elle est  moi, puisque je l'ai
conquise; moi mort, elle sera veuve.

Et le pote, aprs avoir salu poliment l'empereur, sortit de la salle
au milieu d'un groupe de soldats.

Alors les mandarins, pleins de joie, s'empressrent autour de Kang-Si;
mais le Matre, rveur sur son trne, les loigna d'un geste.

Il resta seul. Il songea  l'empire si glorieusement conquis par son
aeul Tien-Tsong, si rapidement perdu, si soudainement recouvr.
Il pensa  Ta-Kiang, ce laboureur qui avait su conduire une arme
triomphante, aux mandarins flatteurs qui avaient caus tant de
dsastres, et il se dit: Dsormais je serai la tte et le bras. Mais,
hlas! que de sang a coul, que de sang va couler encore! Quand il
neige sur le champ de bataille on ne voit plus la terre rouge ni les
cadavres; que ne puis-je rpandre ma clmence sur mes ennemis, comme le
ciel verse la neige! 

Tandis qu'il rvait ainsi, solitaire dans la salle o s'amassaient les
ombres, une tenture se souleva derrire le trne, et l'impratrice
tartare aux pieds libres, apparut gmissante et en pleurs.

La glorieuse pouse du Ciel rayonnait comme la pleine lune. Elle
portait une robe de satin blanc brode de perles fines et une
tunique de brocart d'argent. Sur sa tte frissonnait une aigrette
de pierreries. La pleur de ses fins poignets se mlait  la puret
laiteuse des bracelets de jade. Mais, quoique belle, l'impratrice
pleurait, et, dans ses longs ongles limpides, elle recueillait les
larmes tremblantes au bout de ses cils.

--Doux Repos de la Terre! dit l'empereur en descendant de son trne et
en se dirigeant vers elle, pourquoi tes pleurs coulent-ils aprs la
victoire?

--O Matre puissant! rpondit-elle en appuyant sa tte sur l'paule de
son poux, venge le mieux aim de mes fils!

--Le prince Ling est mort! gmit l'empereur, subitement blme.

--Non, il souffre encore. Son beau visage est meurtri et sanglant. Son
souffle douloureux sonne lugubrement dans sa poitrine dchire. Autour
de lui les mdecins secouent la tte.

--Oh! cria l'empereur, l'Hritier du Ciel, mon fils bien aim, mourir!
Et moi, je me croyais victorieux!

--Venge-le! dit l'impratrice. Peut-tre ne partira-t-il pas pour le
pays d'en haut; mais, vivant ou mort, qu'il soit veng! Extermine
entirement toute cette arme maudite et fais subir mille supplices au
chef excrable des rebelles.

--Je le ferai, dit Kang-Si.

--Que chaque goutte du sang de ton fils soit paye d'un lac de sang!
continua la Tartare.

L'empereur soupira longuement.

--Oui, dit-il. Toi cependant, mre au coeur rouge, va pleurer auprs de
l'espoir du, secourir l'avenir qui croule, consoler le fils qui meurt
avant le pre.

Puis le grand empereur, plein de souci, s'loigna pour aller se livrer,
selon les rites, au jene et aux macrations, avant de signer les
sentences de mort.



CHAPITRE XXIX

LE COUCHER DU DRAGON


            La montagne engendre un volcan, et ce
            volcan la dchire;

            L'arbre produit le ver et ce ver lui ronge
            la moelle:

            L'homme enfante mille projets et ces
            projets le dvorent.


Deux lents voyageurs cheminaient vers Pey-Tsin. Sous la chaude
poussire ensoleille, par les bosslements dangereux de la route,
ils allaient, soutenant mutuellement leur faiblesse, car c'taient
deux vieillards, un homme et une femme, aux membres frissonnants,  la
taille vote,  l'oeil las. Mendiant  et l un peu de riz, buvant aux
ruisseaux, dormant sous l'auvent d'une porte ou  l'abri d'un cdre,
depuis bien des jours dj ils avaient quitt leur cabane, lorsqu'ils
arrivrent sous le mur majestueux de la Capitale du Nord. Devant la
grande ville, en face de cette splendeur tardivement apparue, leur
vieillesse hagarde trembla d'admiration; tandis qu'ils franchissaient
le Portail du Sud, leur sang lourd et inerte se htait dans leurs
veines.

--D'o venez-vous? cria une sentinelle.

--Du champ de Chi-Tse-Po, rpondirent-ils.

Saluant avec respect, ils entrrent dans Pey-Tsin. La ville tait tout
mue encore des vnements rcents. Des groupes inquiets parlaient 
voix basse. On voyait rder des soldats tartares  la mine farouche.
Aux fentres pendaient des lambeaux de bannires dchires. Quelques
maisons brles  moiti fumaient  et l. Les deux voyageurs,
blouis, hsitaient devant les larges avenues, ne sachant vers quel
point se diriger; timidement ils accostrent un passant.

--C'est aujourd'hui, dirent-ils, qu'on proclame chef de l'Empire
Ta-Kiang, le glorieux laboureux. Indique-nous le chemin pour parvenir
jusqu' lui.

--Ah! ah! rpondit le passant avec un mauvais sourire, Ta-Kiang? Suivez
cette multitude d'hommes et de femmes qui se htent vers la Porte de
l'Aurore, et vous ne manquerez pas de voir Ta-Kiang, bonnes gens.

Les deux vieillards se mlrent  la foule tumultueuse qui remontait
l'Avenue du Centre et gagnrent avec elle un grand carrefour situ au
centre de la Cit Tartare.

L, depuis le lever du soleil, le bourreau ouvrait et repliait le bras,
des vivants faisant des morts. Des monticules forms de corps sanglants
et des monceaux de ttes grimaantes bosselaient lugubrement la place.

Kang-Si, l'empereur magnanime, avait offert la vie aux vaincus
qui voudraient lui rendre hommage, mais beaucoup refusrent de se
soumettre: on voyait tomber les ttes hautaines qui n'avaient pas voulu
se courber.

Debout au milieu du carrefour, entre ses deux aides, le bourreau
portait une robe jaune sous un tablier de cuir jaune; le fourreau de
son glaive tait de brocart d'or, et sur sa tte chantait une cage au
treillis clair pleine d'oiseaux prisonniers. Les rebelles, autour de
lui, attendaient les mains lies derrire le dos, une petite plaque
de bois entre les dents afin qu'ils ne pussent blasphmer l'empereur.
Ils taient rangs en bon ordre et demeuraient indiffrents, tandis
que, derrire eux, la foule avide et cruelle ondulait en bourdonnant.
 et l un Tartare  l'uniforme glorieux, la pique au poing, se
tenait immobile sur son cheval. Entre les dalles le sang formait des
ruisseaux, des fleuves, des lacs o le ciel se refltait, rouge.

Une  une les victimes venaient s'agenouiller devant le bourreau, qui,
saisissant leurs longues nattes, les dcapitait d'un seul coup du
glaive fatal appuy extrieurement  son avant-bras. Puis il lanait au
loin les ttes sanglantes, dont les lvres, subitement tendues sur les
dents crispaient un rire atroce. Des flots de sang clair s'lanant sur
le sol refoulaient les larges flaques qui s'en allaient ruisseler entre
les jambes des rebelles, et quelquefois atteignaient la foule, de sorte
que plus d'un spectateur, baissant les yeux, voyait que ses larges
semelles blanches taient devenues toutes rouges.

Dans un angle du carrefour, entre Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, le laboureur
Ta-Kiang tait assis sur une pierre. Farouche et superbe encore, il
semblait un tyran sanguinaire qui assiste  un carnage ordonn par
lui. Cependant c'tait sa gloire qu'il voyait crouler, c'tait son
arme qu'on gorgeait sous ses yeux, et lui-mme, un supplice honteux
l'attendait.

Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, tant les plus coupables, devaient
mourir aprs leurs complices. Comme la goutte aprs la goutte dans une
horloge  eau, chaque tte, en tombant, comptait une minute de leur
heure dernire.

Yo-Men-Li tait affaisse sur les dalles, aux pieds de Ta-Kiang, et
levait vers lui de grands yeux dsols. De temps en temps, avec la
rgularit du flux et du reflux d'une mer, un flot de sang venait
mouiller les pieds et souiller la robe de la jeune fille; mais elle
n'y prenait point garde. Elle n'avait point le temps de prendre garde
 cela. Elle ne songeait pas non plus que bientt son tour viendrait,
qu'il lui faudrait s'agenouiller devant le bourreau hideux, qu'elle
sentirait la tideur du glaive ruisselant sur son cou pur comme le
jade, que sa jolie tte tomberait et irait se mler aux ttes fauves
des soldats, ni qu'elle tait une faible enfant irresponsable de ses
actions, ni qu'elle avait seize ans et que la vie souriait. Ta-Kiang
tait vaincu: pour elle, le ciel venait de s'effondrer. Il faisait
noir. Quelqu'un avait souffl le soleil.

Ko-Li-Tsin, debout, s'adossait  un poteau dor qui levait au-dessus
des maisons la bannire impriale; il parlait  Ta-Kiang, qui ne
l'coutait pas.

--Te souviens-tu, disait-il, du champ de Chi-Tse-Po? le premier jour
o je t'ai parl, j'tais au pied d'un arbre, comme je suis au pied de
ce poteau. Tu t'es dress superbe, avec l'avenir dans tes yeux, et tu
es parti; je t'ai suivi. Yo-Men-Li aussi t'a suivi. Mais la foudre que
tu portais a clat entre tes mains, et voici la fin. Ta pense tait
trop sublime, ta tte tait trop fire, trop haute; ce glaive va tout
niveler. Tu tombes. Mais quel branlement cause ta chute! L'empire
palpite, le Tartare lui-mme a frmi. Un sillon glorieux brille o tu
as pass. Le champ de Chi-Tse-Po tait bien nomm le Champ du Lion, il
semble qu'on avait prvu sa destine. Un lion en effet s'en est lanc;
dans ses mchoires terribles il brisait le joug des opprims. Il leur
disait: tant les loups, pourquoi tremblez-vous comme des moutons?
tant les matres, pourquoi vous faites-vous serviteurs? Pourquoi,
tant Chinois, tes-vous Tartares? Et ceux qu'il avait dlivrs
couraient derrire lui en cortge triomphal. Il a travers la Patrie
du Milieu. Il est venu jusqu'au coeur du monde. Tandis qu'il avanait,
l'usurpateur devenait blme et s'efforait de tenir plus solidement
dans sa main tremblante le jouet de jade du commandement. Et le Lion de
Chi-Tse-Po n'a pas t vaincu par un homme. Il tait trop fort, trop
beau, trop puissant; il faisait peur aux plus formidables. Un Pou-Sah
seul a pu le renverser. Maintenant le peuple qui l'acclamait courbe la
tte; les bouches se taisent. Mais les coeurs murmurent, et bientt on
cherchera les traces du Grand Laboureur. On dira: Voici d'o il est
parti, voil par o il a pass. L il y avait une ville, ici un peuple;
la ville est dtruite, le peuple a disparu; Ta-Kiang a cras l'une
et gorg l'autre. Pourquoi? parce qu'au-dessus de la ville flottait
la bannire jaune, et que le peuple tait compos de Tartares, de
Man-Kous ou de Men-Tchous. On se remmorera ses paroles et on dira
avec lui: Dans notre propre palais nous couchons  l'curie, tandis
qu'un tranger dort dans notre lit somptueux; au lieu de l'trangler
et de jeter son cadavre aux chiens, nous tremblons sur la paille entre
les jambes de ses chevaux. Nous sommes dpouills, bafous, mpriss;
on nous refuse les hautes fonctions de l'tat, on vole notre argent
et l'on nous ddaigne. Si un Tartare prend pour femme lgitime une
Chinoise, il est aussitt destitu de ses grades, ruin, dshonor,
comme s'il s'tait alli  une famille criminelle. Enfin, nous qui
sommes les matres, nous ployons les reins, nous courbons la tte et
nous disons: Bien! bien!  tout cela. Et vous tous qui rpterez ces
paroles de Ta-Kiang, vous secouerez votre front, vous dresserez votre
taille, et, croisant les bras, vous regarderez l'ennemi en face. Si
vous tes vaincus, d'autres se relveront aprs vous et lutteront
encore. Le talon qui vous crasera se sentira mordu, dvor, rong,
et, un jour, c'est vous qui craserez le crne de l'intrus, et vous
redeviendrez fiers, nobles, puissants, vous redeviendrez Chinois. Vous
pourrez appeler votre empereur Pre, il sera de votre famille; la tte
sera d'accord avec le coeur, et, vous souvenant du pass, vous prendrez
pour dieu Ta-Kiang le laboureur!

Ko-Li-Tsin parlait  voix haute. Autour de lui le peuple applaudissait
sourdement; chacun poussait le coude  son voisin ou faisait un signe
de tte approbatif, mais n'osait exprimer hardiment ses sympathies;
car les soldats tartares taient l. Puis, vers le milieu du jour,
trois chaises  porteur somptueuses taient venues se placer non loin
des principaux rebelles; elles avaient des draperies de satin jaune;
elles venaient donc de la Ville Impriale; et l'on se disait  voix
basse: Est-ce que le Fils du Ciel a voulu assister  la mort de ses
ennemis? Aucune de ces chaises ne s'tait ouverte, aucun rideau ne
s'tait cart, mais on prvoyait des fentes dans l'toffe et derrire
ces fentes, des yeux.

Cependant les excutions taient sur le point d'tre termines. Les
monceaux de cadavres grossissaient, tandis que le nombre des rebelles
diminuait. Bientt ils ne furent plus que cent, et bientt plus que
dix. Le soleil descendait vers l'horizon. Enfin la dernire tte
roula dans un lac rouge qui fumait, et les deux aides du bourreau
s'avancrent vers Ta-Kiang. Alors on vit s'agiter les rideaux d'une
des chaises  porteurs; une main les entr'ouvrit et fit un signe. Deux
soldats tartares s'approchrent de Ta-Kiang et l'amenrent devant la
portire de la chaise. Les tentures s'cartrent tout  fait et l'on
vit apparatre un homme grav entirement vtu de rouge, qui tait le
Chef des Eunuques.

--coute, dit-il, voici les paroles mmes du Fils du Ciel, de l'Unique
Sublimit: Tu as, plus cruel que les tigres, tu des milliers d'hommes,
gorg des femmes, brl des villes; tu as boulevers l'Empire
pacifique, sem partout la ruine et le dsastre; sacrilge enfin, tu
osas t'attaquer au Ciel mme. Mais, sans le savoir, tu chevauchais
le Dragon; il t'entranait irrsistiblement; les Pou-Sahs du mal te
dirigeaient et te commandaient. Toi, fatal, tu n'tais qu'un jouet
dans leurs mains. C'est pourquoi je te dis: Abjure ton ambition, rends
hommage au lgitime Fils du Ciel et sa clmence rayonnera sur toi.

Ta-Kiang crispa ddaigneusement la bouche.

--Si j'avais t vainqueur, dit-il, j'aurais trangl Kang-Si de mes
propres mains. Ta-Kiang n'accepte rien des hommes.

Les rideaux retombrent. La chaise s'loigna. Les deux aides du
bourreau entranrent Ta-Kiang au milieu du carrefour, et la foule se
rapprocha, chuchotant: C'est le tour du chef des rebelles.

--Agenouille-toi, dirent les aides.

Mais Ta-Kiang les repoussa et redressa si firement sa taille que le
bourreau fut contraint de se hausser pour saisir la natte du patient.

--Ne me touche pas, homme immonde, cria Ta-Kiang, en saisissant le
glaive.

Et lui-mme, d'un seul coup, fut son propre excuteur.

Yo-Men-Li poussa un dsespr soupir; mais Ko-Li-Tsin criait:

--L'empereur de la Chine est mort! glorieusement! sur le champ de
bataille! et le Dragon l'emporte au pays d'en haut!

En ce moment deux vieillards, un homme et une femme, blmes, mornes,
tremblants, s'avancrent vers le cadavre de Ta-Kiang. Ils tordaient
leurs bras en silence. Des larmes glissaient sur leur visage dans
le sillon des rides. Ils se penchrent pniblement vers la tte du
laboureur, dont le regard mort tait terrible, et, la prenant dans
leurs vieilles mains sches et jaunies, douloureux, les yeux sanglants,
ils l'emportrent, avec effort, comme si toute leur douleur s'ajoutait
au poids de ce fardeau, puis, chancelants, ils se perdirent dans la
foule.

Alors une voix cria:

--Viens, jeune fille!

--Me voici, rpondit Yo-Men-Li en se dirigeant vers le bourreau.

--Viens ici d'abord, reprit la mme voix.

Et une main la saisit et l'entrana vers la seconde chaise,
qu'entourait une haie de serviteurs. On souleva les tentures, et
l'Hritier du Ciel, horriblement blafard, se laissa voir, tendu sur
des coussins.

--Yo-Men-Li! soupira-t-il avec tendresse, mon corps souffre mille
tortures, mais mon coeur est plein de joie, car je t'aime, et je viens
t'arracher  la mort.

--Qui es-tu? dit Yo-Men-Li d'une voix saccade et sourde.

--Oh! s'cria le prince en mettant sa main ple sur ses yeux, elle ne
me connat pas!

Il reprit avec douceur:

--Je suis le prince Ling, le prince Ling, que tu as fait si cruellement
souffrir! Mais n'importe, il t'aime. coute: mon pre te fait grce,
il pardonne. Tu seras ma femme. Tu seras belle, adore, glorieuse. Tu
possderas des palais, des villes et des peuples. Tu auras des monceaux
de jade clair et l'amour du plus grand des hommes, car tu seras
Impratrice.

--Ta-Kiang est mort! Ta-Kiang est mort! rpondit Yo-Men-Li.

Ko-Li-Tsin s'tait rapproch. Il s'essuyait les yeux. Il dit:

--Accepte, petite soeur. Vois le soleil, coute les oiseaux; tu ne dois
pas mourir encore.

--Vivrais-tu, frre? cria-t-elle en s'lanant vers le bourreau.

Le prince Ling poussa un grand cri, un flot de sang lui monta aux
lvres, et, mort peut-tre, il se renversa sur les coussins; car la
tte de Yo-Men-Li venait de tomber. Elle tait l, si blme, aux grands
yeux tristes, tourns du ct o les vieillards avaient emport la tte
de Ta-Kiang.

--Allons, bourreau, cria Ko-Li-Tsin, fais vite, je m'ennuie, tant seul.

Mais quelqu'un le tira par la manche, et le conduisit  son tour vers
une chaise  porteurs.

--Viens, viens, tout prs, dit une voix douce, car toi seul dois me
voir.

Ko-Li-Tsin passa sa tte entre les rideaux de soie; il laissa chapper
une exclamation de surprise joyeuse et son coeur bondit dans sa
poitrine; car c'tait la fille du gouverneur de Chen-Si qui, en face de
lui, rougissait faiblement sous l'ombre tendre des draperies.

--Tsi-Tsi-Ka! s'cria-t-il le visage illumin; toi, toi, ici! Tu viens
me donner une joie suprme et rendre ma mort glorieuse?

--Ne parle pas de mourir! dit Tsi-Tsi-Ka en souriant; j'apporte la vie.

--Tu es ma vie en effet! dit le pote. Depuis que je t'ai vue  travers
le papier de ta fentre, je n'ai d'autre soleil que ta face; mon coeur
n'a d'amour que pour toi; et je vais emporter ton seul souvenir au pays
des nuages!

--Non! non! tu ne partiras pas, s'cria la jeune fille. L'empereur
m'envoie vers toi. Je te dispense des rites, m'a-t-il dit, oublie les
convenances, je veux que sa grce lui soit annonce par une bouche
chrie, par la bouche de son pouse. Va donc vers ce jeune mandarin,
vers ce Grand Cdre de la Fort des Mille Pinceaux, et dis-lui qu'il
t'a gagne et que te voil.

--Est-ce possible! s'cria le pote, tu es ma femme et je puis porter
un tel bonheur? Vois, mes mains tremblent, mes yeux sont pleins de
larmes, mon coeur m'touffe. Il a dit cela? C'est moi qui suis ton
poux! Oh! que je t'aime, Tsi-Tsi-Ka! ne m'oublie jamais, reste fidle
 ma mmoire,  tendre veuve, et remercie le seigneur Lou de sa grande
clmence!

--L'empereur? Viens le remercier avec moi; il t'attend, il te fait un
des plus grands de l'Empire.

--Je ne puis aller vers lui, douce amie; mais mon pouse adore parlera
pour moi.

--Pourquoi ne peux-tu pas venir?

--Parce qu'il faut que je meure.

--Mourir! mourir! Pourquoi, puisque tu as ta grce?

--Parce que mes amis sont partis. Je tarde beaucoup, il faudra que je
me hte pour les rejoindre.

--C'est donc ainsi que tu m'aimes! s'cria Tsi-Tsi-Ka.

--Oui! dit Ko-Li-Tsin, je t'aime assez pour ne pas vouloir te donner
un poux lche et dshonor. Je meurs pour que tu sois une veuve
glorieuse; mais je ne partirai pas sans crire pour toi le pome par
lequel je t'ai conquise.

Et, pendant que Tsi-Tsi-Ka fondait en larmes, Ko-Li-Tsin, le front
calme, les yeux brillants, trempa son doigt dans le sang encore chaud
des rebelles et traa de gros caractres rouges sur la faade blanche
d'une maison voisine:

O TRISTES ENFANTS DE LA VIEILLE PATRIE! VOICI QUE NOTRE FACE EST DANS
L'OMBRE ET QUE NOS YEUX NE RFLCHISSENT PLUS AUCUNE LUEUR. POURTANT
NOTRE DOS EST ILLUMIN DU REFLET BRILLANT DES SPLENDEURS ANCIENNES, CES
SOLEILS SUR L'HORIZON.

NOUS SOMMES PLUS DSOLS QUE L'OISEAU YOUEN SPAR DE L'OISEAU YANG.
NOUS SOMMES DOMPTS. ON NOUS A DROB NOTRE GLOIRE, NOTRE FIERT, NOTRE
PUISSANCE. O LGISLATEURS! O AIEUX! NE RENIEZ PAS VOS FILS INDIGNES,
CAR C'EST ENCORE LE SANG BOUILLANT AUTREFOIS AVEC ORGUEIL DANS VOS
VEINES QUI, MAINTENANT, IMMOBILE DANS LES COEURS, EST SEMBLABLE A UNE
MER PRISE PAR LE FROID.

ET VOUS, N'HUMILIEZ PAS LE PASS, O HABITANTS DE L'EMPIRE UNIQUE!
FAITES FONDRE VOTRE COEUR AUX RAYONS DES ANCIENS JOURS. PRENEZ COURAGE
ET FOI. SOYEZ COMME CET HOMME QUI, AYANT LAISS CHOIR DANS LA MER
UNE PERLE PRCIEUSE, VOULUT TARIR LA MER POUR RECONQURIR SA PERLE.
QUE TOUT CHEMIN VOUS SOIT BON S'IL CONDUIT A VOTRE BUT. SUIVEZ TOUTE
INTELLIGENCE QUI, NE FUT-CE QUE PAR AMBITION, SE DIRIGE VERS L'OBJET
DE VOTRE ESPOIR, COMME LE VOYAGEUR LAS, RENCONTRANT LA CHARRETTE D'UN
MARCHAND QUI SE REND A LA VILLE POUR SON COMMERCE, NE DDAIGNE PAS DE
S'ASSEOIR A COT DE LUI.

AINSI PARLE,  CHINOIS! KO-LI-TSIN, POTE ET GUERRIER, DE QUI LA MORT
EST PEU LOINTAINE. GARDEZ-VOUS DE LAISSER CHAPPER SES CONSEILS COMME
LES DOIGTS LAISSENT FUIR L'EAU, MAIS QUE LE DSIR DE LA GLORIEUSE
DLIVRANCE SOIT GRAV DANS VOTRE ESPRIT, COMME JADIS FURENT GRAVS LES
HAUTS FAITS DES TROIS SOUVERAINS SUR LA CARAPACE DE LA TORTUE DIVINE!

Pendant que Ko-Li-Tsin, trempant son doigt, comme un pinceau, dans
le sang des vaincus, traait de nobles caractres sur le mur d'une
maison, la foule s'tait silencieusement rapproche, et lisait. Le
pote n'avait point achev d'crire son premier vers, que les faces de
tous les spectateurs talrent les signes de la plus vive admiration.
Bien! bien! disait-on de toute part, et plus d'un, saisissant un
encrier pendu  sa ceinture, se htait de copier sur son ventail les
caractres du pome. Au second vers l'admiration s'exalta. Quel est
cet homme-ci? cria fortement un lettr du Han-Lin-Yu, gar parmi
la populace; quel est cet homme qui dispose si ingnieusement les
sonorits des rimes les plus rares, quilibre avec tant d'habilet la
force et la mollesse des rhythmes divers, emploie,  l'exclusion de
tous autres, les caractres purs chers aux Sages anciens et enfin,
prt  mourir, se rvle philosophe comme Lao-Tse, pote comme
Sou-Tong-Po? Le troisime vers, par ses comparaisons hardies, redoubla
l'enthousiasme. Les soldats tartares eux-mmes, bien qu'ignorants
et vils, ne purent s'empcher de joindre leur approbation  celle
des Chinois, et quand, de sa belle criture, Ko-Li-Tsin eut trac
le dernier vers de son pome, tous, d'une voix haute, s'crirent:
Non, nous ne laisserons pas s'chapper tes conseils comme les doigts
laissent fuir l'eau, et le souvenir de Ko-Li-Tsin, pote et guerrier,
est dsormais grav dans notre esprit, comme jadis furent gravs les
hauts faits des trois souverains sur la carapace de la Tortue Divine!

Ko-Li-Tsin tait heureux. Il salua la foule. Il dit  Tsi-Tsi-Ka:

--Tu es la veuve d'un poux illustre.

Puis il marcha vers le bourreau.

--Mon poux! cria Tsi-Tsi-Ka, ne meurs pas!

Et la foule, tendant les bras vers le pote, rpta:

--Ne meurs pas! ne meurs pas!

Mais Ko-Li-Tsin dit au bourreau:

--Mes amis m'attendent, hte-toi.

Et bientt le bourreau montra aux assistants la tte du pote. Elle
souriait.

En ce moment le soir venait. Une vapeur chaude s'levait du carrefour.
 et l, sur l'azur ple du ciel, il semblait qu'on vt des
claboussures de sang. Devant le soleil un grand nuage s'effrayait dans
la lumire. Il avait la forme d'un animal ail fait de fume, de sang
et d'or. Sinistre, il descendait au milieu d'un incendie. C'tait le
coucher du Dragon.

FIN




TABLE

       I.--Ta-Kiang se rvolte contre la Terre
      II.--Pey-Tsin
     III.--La prudence de Ko-Li-Tsin
      IV.--La Secte du Lys Bleu
       V.--Celui qui vient n'est pas celui qu'on attend
      VI.--Le Poisson Jaune
     VII.--La Ville Rouge
    VIII.--La main qui tient le sabre n'est pas celle qui a frapp
      IX.--Le bambou perce, la poix brle et l'acier fouette
       X.--Les pieds du pendu
      XI.--Les ailes du Dragon
     XII.--L'Hritier du Ciel
    XIII.--Roses, perles, pleurs
     XIV.--La cigogne voyageuse
      XV.--Le dragon volant
     XVI.--Ko-Li-Tsin trouve un ami digne de lui
    XVII.--Le tigre de jade
   XVIII.--Les nes ne savent pas s'ils portent de l'or ou du fer
     XIX.--Ta-Kiang se rvolte contre le Ciel
      XX.--Les beaux chemins ne vont pas loin
     XXI.--La Valle du Daim Blanc
    XXII.--Il en est de la Ville comme de la mer; le vent qu'il fait
           dcide de tout
   XXIII.--La force tremble et l'orgueil doute
    XXIV.--Yo-Men-Li
     XXV.--Le Pou-Sah rouge
    XXVI.--Le Pavillon des Tulipes d'Eau
   XXVII.--Le Dragon Imprial
  XXVIII.--Kang-Si
    XXIX.--Le coucher du Dragon

FIN DE LA TABLE.





End of Project Gutenberg's Le Dragon Imprial, by Judith Gautier-Mends

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To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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