The Project Gutenberg EBook of Les cavaliers de la nuit, 1er partie, by 
Pierre Alexis Ponson du Terrail

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Title: Les cavaliers de la nuit, 1er partie

Author: Pierre Alexis Ponson du Terrail

Release Date: November 9, 2014 [EBook #47321]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAVALIERS DE LA NUIT, 1ER PARTIE ***




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                                  LES
                         CAVALIERS DE LA NUIT

                            Premire Partie

                          LE GANT DE LA REINE




                         NOUVEAUTS EN LECTURE

                  DANS TOUS LES CABINETS LITTRAIRES


=Les Mmoires d'un vieux Garon=, par A. de GONDRECOURT.
5 vol. in-8.

=Les Cavaliers de la Nuit=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL, auteur
de la _Tour des Gerfauts_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Les Paysans, Scnes de la Vie de campagne=, par H. de
BALZAC. 5 vol. in-8.

=Les Damns de Java=, par MRY. 3 vol. in-8.

=La Fille de Cromwell=, par Eugne de MIRECOURT, auteur des _Confessions
de Marion Delorme_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Roi de la Barrire=, par Paul FVAL. 4 vol. in-8.

=La Roche sanglante=, par MOL-GENTILHOMME. 5 vol. in-8.

=Le Fou de la Bastide=, par Madame Clmence ROBERT. 3 vol. in-8.

=Le Chteau des Fantmes=, par Xavier de MONTPIN. 5 vol. in-8.

=La Fe du Jardin=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Le Capitaine Zamore=, par le marquis de FOUDRAS et Constant
GUROULT, auteur de _Roquevert l'Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Dragon de la Reine=, par Gabriel FERRY, auteur du _Coureur
des Bois_. 4 vol. in-8.

=Diane de Lancy=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.

=Les Amours d'Esprance=, par AUGUSTE MAQUET, collaborateur
d'ALEXANDRE DUMAS. 5 vol. in-8.

=Les Vautours de Paris=, par le marquis de FOUDRAS et Constant
GUROULT, auteur de _Roquevert l'Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Madame Pistache=, par Paul FVAL. 2 vol. in-8.

=La Tombe-Issoire=, par LIE BERTHET. 4 vol. in-8.

=Le Comte de Sallenauve=, par H. DE BALZAC. 5 vol. in-8.

=Les Amours de Vnus=, par XAVIER DE MONTPIN. 4 vol. in-8.

=La Dernire Favorite=, par madame la comtesse DASH. 3 v. in-8.

=Robert le Ressuscit=, par MOL-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=Les Tonnes d'Or=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.

=Les Libertins=, par EUGNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.

=La Famille Beauvisage=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.

=Un Rou du Directoire=, par EUGNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.

=Le Dput d'Arcis=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.

=Mercds=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Blanche de Savenires=, par MOL-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=La Fille de l'Aveugle=, par EMMANUEL GONZALS. 3 vol. in-8.

=Le Chteau de La Renardire=, par MARIE AYCARD. 4 vol. in-8.

=Roch Farelli=, par Paul FVAL. 2 vol. in-8.

=La comtesse Ulrique=, par le marquis de FOUDRAS et Constant
GUROULT, auteur de _Roquevert l'Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Les Catacombes de Paris=, par LIE BERTHET. 4 vol. in-8.

=La Tour des Gerfauts=, par le vic. PONSON DU TERRAIL. 5 v. in-8.

=La Belle Gabrielle=, par AUGUSTE MAQUET. 5 vol. in-8.

Imprimerie de GUSTAVE GRATIOT, 30, rue Mazarine.




                                  LES
                               CAVALIERS
                                 DE LA
                                 NUIT

                            Premire Partie

                          LE GANT DE LA REINE

                                  PAR

                     LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL

                               Auteur de

        La Tour des Gerfauts, les Tonnes d'Or, Diane de Lancy.

                                   I

     AVIS.--Vu les traits internationaux relatifs  la
     proprit littraire, on ne peut rimprimer ni traduire cet
     ouvrage  l'tranger, sans l'autorisation de l'auteur et de
     l'diteur du roman.

                                 PARIS

                    L. DE POTTER, LIBRAIRE-EDITEUR

                        RUE SAINT-JACQUES, 38.




                                  LE
                            DPUT D'ARCIS

                                  PAR

                             H. DE BALZAC

Jamais peut-tre, dans aucune de ses oeuvres, la supriorit de Balzac
ne s'est manifeste avec autant d'clat que dans le _Dput d'Arcis_;
jamais il n'a prouv si hautement qu'il n'est point de sujet si aride,
ni d'tude si svre qui ne puissent devenir attrayants sous l'aile
fcondante du gnie. Les admirateurs du grand crivain s'attendaient 
voir briller exclusivement dans cet ouvrage l'observation profonde,
hardie, presque infaillible qui forme une des faces les plus
saisissantes de son talent; mais, ce qu'ils croyaient impossible dans
des _Scnes de la vie politique_, ce qu'ils y trouveront, avec surprise,
rpandu en abondance et port au plus haut degr, c'est l'intrt, mais
un intrt si vif, si attachant, que le _Dput d'Arcis_ nous parat
suprieur, sous ce rapport du moins,  tout ce qui est sorti jusque-l
de la plume de Balzac. Le procd employ par l'illustre romancier pour
atteindre ce prodigieux rsultat consiste  laisser dans l'ombre les
hautes combinaisons de la politique pour pntrer dans les familles et y
mettre en jeu toutes les passions humaines par le contre-coup des
petites intrigues lectorales. L, tous les sentiments, depuis les plus
abjects jusqu'aux plus levs, se droulent dans des scnes mouvantes
et vivement claires par des caractres clatants de vrit. C'est
d'abord le comte de Sallenauve, noble figure, potique et srieuse  la
fois, l'une des plus sympathiques crations de Balzac; puis Mme de
l'Estorade, Nas, la famille Beauvisage, la famille Giguet, la belle et
touchante Luigia, puis cette terrifiante et originale figure de Vautrin,
revtant ici un caractre tout nouveau, une dernire et suprme
_incarnation_, sublime d'habilet, de dvouement et de pathtique dans
son rle de pre. Nous en passons beaucoup d'autres pour laisser au
lecteur tout le charme de cette admirable composition qui, nous le
rptons, se distingue surtout par un immense intrt.

                        LES CATACOMBES DE PARIS

                        Roman par LIE BERTHET

Il est des choses dont tout le monde parle et que peu de personnes
connaissent rellement. De ce nombre sont les vastes carrires qu'on
appelle _Catacombes de Paris_, bien que ce nom convienne seulement 
l'ossuaire qu'elles renferment. M. Elie Berthet, que la puissance de ses
conceptions dramatiques et le charme pittoresque de ses descriptions ont
plac parmi nos premiers romanciers, a eu l'ide de descendre dans ces
immenses souterrains, de les tudier avec soin et d'en dgager la sombre
et mystrieuse posie qu'ils renferment. L'ouvrage que nous offrons au
public est le rsultat de ses tudes et de ses tnbreuses promenades
sous le sol parisien.

Mais les _Catacombes_, avec l'ordre admirable qui rgne aujourd'hui dans
leurs lugubres dtours, n'eussent pas offert au roman des ressources
suffisantes. L'auteur est donc remont jusqu' l'poque o ces galeries
furent, pour ainsi dire, dcouvertes, alors que leur dlabrement
compromettait la solidit d'une portion de Paris et que, chaque jour, 
chaque heure, de nouveaux croulements venaient consterner les quartiers
de la rive gauche. En beaucoup d'endroits on peut encore observer l'tat
primitif des carrires; ces endroits s'appellent _travaux des anciens_.
Il lui a donc t facile de se reprsenter les _Catacombes_ telles
qu'elles taient au sicle dernier, et il a cr l'oeuvre la plus
curieuse, la plus dramatique, la plus saisissante qui soit jamais tombe
de sa plume.




                               PROLOGUE.

                          LA TOUR DE PENN-OLL




CHAPITRE PREMIER




I


--Quelle nuit sombre, quelle orage!... Matre, ne chercherons-nous point
un abri, castel ou chaumire, o nous puissions attendre le jour le
verre et les ds en main?

--Que me font la nuit et l'orage!

--Matre votre manteau ruisselle et les bords de votre feutre sont aussi
dtremps que la route o nous chevauchons. Le vent en a bris la plume;
votre cheval se cabre  la lueur de la foudre, et le rugissement de la
mer fait frissonner le mien sous moi.

--La bise schera mon manteau; je remplacerai ma plume brise; et quant
 nos chevaux, si le tonnerre et les rugissements de la mer les
pouvantent, s'ils refusent d'avancer, nous mettrons pied  terre, et
nous continuerons notre chemin a pied.

--Matre, matre, au nom de Dieu!....

--Dieu veille sur ceux qui le servent. Mais souviens-toi qu'un peron de
fer est viss  ta botte.... L'heure s'avance,--on nous attend!

Ce dialogue avait lieu sur une route de Bretagne, courant en rampes
brusques et raboteuses entre une fort et une falaise dserte, au pied
de laquelle la mer dferlait pendant une nuit orageuse du mois d'aot
1572.

La pluie tombait en tourbillonnant au souffle du vent, et les clairs
dchiraient la vote noire du ciel. La fort, situe  droite de la
route, inclinait sous l'effort de la tempte les hautes cimes de ses
noirs sapins, qui jetaient, comme un lointain et lugubre cho, leurs
gmissements et leurs craquements confus aux voix courrouces de
l'Ocan.

Les deux cavaliers cheminant ainsi par ce sentier dsert, et dont les
montures frmissaient  chaque clat du tonnerre, venaient de bien loin
sans doute, car la pluie qui ruisselait depuis deux ou trois heures,
n'avait pu parvenir  laver la boue de leurs manteaux. Celui des deux
cavaliers qui parlait la voix haute, avec l'accent imprieux du matre,
tait un jeune homme solide et camp sur sa selle comme un preux du
moyen-ge.

Quand un clair dchirait la nue, on pouvait distinguer la belle et
martiale figure d'un homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans, avec un
teint brun, une barbe noire pointue, de fines moustaches retrousses,
une lvre insouciante et railleuse, de longs cheveux boucls, malgr la
mode du temps, qui les voulait rass.

La longue pe du jeune cavalier rebondissait sur les flancs de son
cheval; son manteau court, sans broderies, tait firement attach sur
son paule; son feutre, tout dtremp qu'il ft, cavalirement inclin
sur son oreille gauche.

C'tait un beau jeune homme chevauchant le poing sur la hanche et la
tte haute malgr l'orage, la foudre et le vent.

Son compagnon tait un gros homme de prs de quarante ans, dj
grisonnant, ventru, pleurard, qui,  en juger par ses plaintes rcentes,
et prfr de beaucoup le plafond enfum et les pots d'tain d'une
taverne  ce voyage nocturne  la suite du gentilhomme auquel il servait
d'cuyer.

--Allons! matre fainant, reprit le cavalier aprs un moment de
silence, essuie ton front et donne une accolade  cette gourde  large
panse qui roule et rebondit sur ton dos; elle te conseillera la
patience...

--Nous venons de si loin! murmura l'cuyer lass.

--Corbleu! si nous venons de loin, c'est une bonne raison pour ne pas
nous dcourager au terme du voyage. La tour de Penn-Oll est proche, nous
a-t-on dit; c'est l que nous allons.

--Si elle tait si proche que vous le dites, matre, nous la verrions 
la lueur de ces clairs.

Le gentilhomme haussa les paules et ne rpondit pas; puis il poussa
vigoureusement son cheval qui prit le trot.

Au bout de cent pas, la route fit un coude et se trouva suspendue sur le
bord de la falaise qui surplombait sur une mer en courroux.

Le vieil ocan tait beau de colre et de majest! Les rocs de la grve,
les cavernes sous-marines retentissaient sous son clapotement; ses lames
couronnes d'une cume blanche, hrisses d'une gerbe d'tincelles
phosphorescentes, galopaient vers la terre, mugissantes et cheveles,
comme des troupeaux de buffles sauvages qui fuiraient quelque fleuve
dbord dans l'Amrique du Nord.

L, le cavalier arrta court sa monture, et sa silhouette noire apparut
entre le ciel et la mer, ayant une pointe de rocher pour appui. Et sous
le poids sans doute d'une pense tenace, oubliant son cuyer qui, lui
aussi, s'tait arrt pour avaler une gorge de vin, il sembla se parler
 lui-mme et murmura:

--Non, jamais les vagues molles des mers d'Italie n'eurent pareils
rugissements, jamais le golfe napolitain ne dploya si majestueuse
fureur... O vieil Ocan! c'est bien toi que j'ai entendu dans mon
enfance, quand tu m'veillais dans cette demeure vermoulue dont tu
rongeais patiemment la base. C'est bien toi que j'ai vu, tantt d'un
gris terne, tantt noir comme le ciel qui nous couvre tous deux,
toujours avec ta crinire cumante que tu jettes, ainsi qu'un dfi,  ce
mme ciel qui t'impose sa couleur!

C'est bien cette grve dsole sur laquelle j'ai couru tte nue; c'est
bien cette lande aride dont les ronces ensanglantaient mes pieds...

J'avais oubli le nom de mon pays, comme le mien, comme celui de mon
pre; je sais maintenant le premier; dans deux heures, je saurai les
autres!

Et il peronna de nouveau son cheval et repartit, pressant du genou les
flancs essouffls du noble animal, et lui communiquant cette impatience
fbrile du voyageur press d'arriver.

Le chemin qu'il suivait se bifurquait un peu plus loin, ou du moins il
tait rejoint par un autre qui venait de l'intrieur des terres et
sortait d'une coule de chtaigniers et de sapins.

Au moment o notre gentilhomme arrivait  ce point de jonction, un
autre cavalier l'atteignait aussi par la route intrieure.

Celui-l tait tout seul; mais, comme le premier, et autant qu'on en
pouvait juger au travers des tnbres, c'tait pareillement un
gentilhomme, jeune, hardi, portant bien son feutre et son manteau et
possdant, lui aussi, une bonne rapire  poigne d'acier tordu et des
pistolets dans ses fontes.

Celui-ci, parvenu le premier  l'embranchement des deux sentiers,
s'arrta et parut hsiter, puis apercevant les deux cavaliers qui
venaient sur lui, il leur cria:

--Hol, messeigneurs! vilains ou gentilshommes, qui que vous soyez,
parlez-vous une langue chrtienne, italien, franais ou espagnol?

Et il s'exprimait en franais avec une nuance d'accentuation alsacienne.

--Oui, rpondit le premier cavalier dans la mme langue, mais avec
l'intonation italienne. Que dsirez-vous?

--Je dsire savoir lequel bout de ce chemin, du nord ou du sud, conduit
 la tour de Penn-Oll?

--J'y vais, messire, et si vous me voulez suivre...

--Volontiers, mon gentilhomme, car je me suis gar deux fois dj, je
viens de loin et l'heure me presse.

--Vous venez de loin? dit le premier cavalier en tressaillant.

--Oui, messire.

--Puis-je vous demander de quel pays?

--Sans doute. Je viens de Lorraine: de la cour du duc de Guise.

--Ah! fit le premier cavalier intrigu, et vous allez  la tour de
Penn-Oll?

--On m'y attend  minuit prcis.

Le premier cavalier tressaillit de nouveau.

--C'est comme moi, dit-il. Et je viens pareillement de loin.

--D'o venez-vous?

--De Naples.

--Et vous allez  Penn-Oll?

--Oui, messire.

--Sang-Dieu! mon gentilhomme, puisqu'il en est ainsi, peut-tre
m'expliquerez-vous un mystre.... J'ignore mon pays, je porte un nom de
hasard. Je suis cuyer de monseigneur le duc de Mayenne, j'avais quatre
ou cinq ans quand je quittai la demeure paternelle, je ne sais pourquoi,
je ne puis m'expliquer comment: un nuage s'tend sur mon souvenir.

Il y a quinze jours un inconnu a placard,  la porte de mon logis, une
lettre avec son poignard. Cette lettre contenait...

--Peut-tre ces mots, interrompit le premier cavalier: Si vous voulez
savoir votre nom, le nom de votre pays, et les grandes choses que vous
rserve la destine, prenez sur-le-champ la route de Bretagne, et
trouvez-vous, le 17 du mois d'aot, le douzime coup de minuit sonnant,
 la porte de la tour de Penn-Oll.

Le cavalier poussa un cri.

--Vous savez donc, dit-il, vous connaissez celui qui m'a crit?

--Pas plus que vous. J'ai reu une lettre semblable  la vtre, et comme
la vtre je l'ai trouve cloue  la porte de mon logis avec la dague
que voil.

--C'est trange! murmura le cavalier. Ainsi, comme moi vous ignorez
votre pays?

--Non, fit vivement le gentilhomme, je viens de le reconnatre. Mon
pays, c'est la Bretagne. Cette mer que voil, je m'en souviens
maintenant, cette grve que nous foulons, je l'ai parcourue les pieds
nus, les cheveux au vent...

Le cavalier qui venait de Lorraine, ainsi que l'avait fait nagure le
Napolitain, arrta court son cheval, lui tourna la tte vers l'Ocan;
examina les vagues moutonnantes, puis la falaise  pic, puis la grve
dserte, puis la fort sombre o le vent sanglotait;--il laissa une
minute glisser la bride de sa main, porta cette main  son front, sembla
lire dans son souvenir, interroger les chos lointains et les tableaux
brumeux du pass, et enfin, il s'cria:

--Moi aussi! moi aussi, je te reconnais mer qui grondait dans ma tte,
quand j'essayais de me rappeler les jours teints, je vous reconnais
bien aussi falaise escarpe, grve rocailleuse, fort chevelue, vent
imptueux qui en courbe les cimes!

--Vous aussi! fit le Napolitain... Oh! c'est plus qu'trange!

--Ecoutez, continua l'cuyer du duc de Mayenne, je commence  me
rappeler la demeure paternelle: c'tait un vieux chteau, un chteau qui
tombaient en ruines... l'Ocan l'entourait...

--Vous souvient-il de votre pre? interrompit le Napolitain, dont la
voix tremblait.

--Oui, oui, fit vivement le Lorrain; c'tait un homme de haute taille,
dj blanc de cheveux et de barbe, mais dont l'oeil brillait comme un
reflet d'pe au soleil.... Il tait vtu de noir.... Il avait une plume
noire  son chapeau....

Le cavalier napolitain poussa un nouveau cri:

--Cet homme tait votre pre? s'cria-t-il.

--Et, continua le Napolitain dont la voix tremblait de plus en plus, ne
vous souvient-il pas maintenant que vous aviez des frres?

--Des frres?

Le Lorrain passa de nouveau la main sur son front...

--Oui, balbutia-t-il, il me semble... Nous tions quatre, j'tais le
plus petit... car les autres me portaient...

--Oh! fit soudain l'Italien dont l'motion couvrit la voix: le voile du
pass se dchire.... Je me souviens... Tu es mon frre!

Et, poussant un mme cri, les deux cavaliers se jetrent  bas de leurs
chevaux, et aux clats de la foudre, aux lueurs des clairs,
s'treignirent et se donnrent un baiser.

--Frre! dit alors le Napolitain, l'heure marche! A cheval! on nous
attend!

Ils se remirent en selle et continurent leur route cte  cte, la main
dans la main, ainsi qu'il convient  deux rejetons du mme arbre que la
tempte a longtemps spars, et dont un nouveau caprice de la tempte
runit enfin les rameaux. Tout  coup, une bouffe de vent leur apporta
sur son aile le bruit d'un lointain galop de cheval qui retentissait
parmi les voix de l'orage.

--Frre! dit le Lorrain, entends-tu?

--Oui, fit l'Italien, tournant la tte et tendant l'oreille. C'est un
cavalier qui accourt bride abattue.

--Frre, nous tions quatre, peut-tre est-ce l'un de nos frres!

--Qui sait? fit le Lorrain hochant la tte.

--Qui donc veux-tu qui chevauche  pareille heure, par temps pareil et
dans pareil chemin, si ce n'est celui que l'heure presse, que la
destine pousse, que le prestige ardent de l'inconnu attire?

--C'est juste, dit le Lorrain.

Et tous deux mus par la mme pense, s'arrtrent, coutant, anxieux, le
galop qui se rapprochait.

Bientt une silhouette noire se dessina sur le sillon blanc du chemin,
puis cette silhouette cria:

--Hol! cavaliers?

--Qui tes-vous? rpondit l'Italien frmissant.

--Un gentilhomme espagnol qui a nom don Paz.

Le Lorrain tressaillit.

--Ce n'est pas notre frre, murmura-t-il.

--Que demandez-vous?

--Mon chemin.

--O allez-vous?

--A la tour de Penn-Oll.

--Nous y allons... venez avec nous...

L'Italien tremblait en parlant:

--Mon gentilhomme, reprit-il au moment o le cavalier arrivait sur eux,
vous nommez-vous bien don Paz?

--Oui certes, car c'est moi qui me suis donn ce nom.

--Et... vous n'en avez pas d'autre?

--Je le saurai dans une heure!

Un double cri chappa aux poitrines oppresses des deux gentilshommes.

--C'est lui! murmurrent-ils.

--Qui lui! fit le nouvel arrivant.

--Notre frre, dit le Lorrain, en lui tendant les bras par-dessus le col
de son cheval. Frre, te souvient-il du manoir paternel?... Te
souviens-tu d'une vieille salle aux plafonds cussonns, d'une tour
croulante, d'une mer furieuse qui en mordait les assises: te
souviens-tu d'une grve isole o nous tions quatre enfants,  nous
dfier  la course?

--Oui, dit l'Espagnol.

--Reconnais-tu cette mer, cette grve? Vois-tu dans l'loignement cette
masse gigantesque qui se dresse plus noire que la nuit d'alentour?...
Frre, frre, te souvient-il?

Comme les deux autres, le troisime cavalier tourna la tte de sa
monture vers la mer, puis vers la fort, puis vers la masse gigantesque
aperue par le Lorrain...

Comme eux il interrogea le pass, la main sur son front, et il cria
comme eux:

--Oui, je me souviens! Frres, salut!

--Htons-nous donc! ajouta-t-il, car minuit sonnera bientt et on nous
attend!

Et alors ils labourrent de l'peron les flancs haletants de leurs
chevaux, et ils galoprent vers la tour de Penn-Oll qui commenait 
apparatre au travers des brumes, et qu'un clair leur montra tout 
coup solitaire sur sa base de rochers, spare du continent par un
troit bras de mer.

Vingt minutes aprs ils taient en face d'elle, n'ayant plus pour
l'atteindre que le bras de mer  franchir.

--Matre, grommela alors l'cuyer du gentilhomme italien, je ne vois de
barque nulle part.

--Nos chevaux nagent.

--Matre, la mer est si mauvaise...

--Ecuyer maudit, rpondit le gentilhomme, si tu crains la mort, demeure
sur la grve... tu n'as point de secret  apprendre... et je n'ai nul
besoin de toi!

Et il lana bravement son cheval  la mer.

L'animal se cabra, recula frissonnant, mais l'peron dchira son flanc,
et furieux, ensanglant, il se jeta  la rencontre des vagues,
hennissant de douleur.

Le Lorrain et l'Espagnol suivirent leur frre.

L'cuyer hsita longtemps, mais la pluie tombait toujours... et sa
gourde tait vide!

Il ta son chapeau, fit un signe de croix, invoqua la madone
napolitaine, et suivit les trois gentilshommes.

L'Ocan essaya bien de rugir et de rejeter  la cte ces hommes assez
tmraires pour la braver ainsi; mais ces hommes taient de forte et
fire trempe,--et ils fendirent les lames, et aprs quelques minutes
d'une lutte terrible, l'ongle de fer de leurs talons grina sur le roc
glissant et poli qui supportait la tour de Penn-Oll. Cette tour tait
tout ce qui restait d'une antique demeure fodale.

La vague avait pass sur les dcombres du reste.

--Frres! dit alors le cavalier lorrain en soulevant le marteau de
bronze de la porte, nous tions quatre autrefois, et nous ne sommes que
trois maintenant!

--Voici le quatrime! rpondit une voix venant de la haute mer.

Ils regardrent, et aperurent, se balanant  la crte des vagues, 
cent brasses de la tour, une barque,  l'avant de laquelle se tenait
tout debout un gentilhomme vtu de noir, avec une plume rouge au
chapeau.

--D'o venez-vous? Frre, d'o viens-tu?

--D'cosse, rpondit-il.

En ce moment le beffroi de la tour retentit, et sonna le premier des
douze coups de minuit.

--Entrons, dit le cavalier lorrain,--laissant retomber, sur le chne
ferr de la porte, la main de bronze qui servait de marteau.




CHAPITRE DEUXIME




II


Le coup de marteau retentit  l'intrieur de la tour avec un bruit
lugubre qui alla se rpercuter en de sonores et lointains chos, tandis
que minuit sonnait.

A la dernire vibration du beffroi, la porte tourna sur ses gonds et
mit  dcouvert les tnbreuses profondeurs d'un vestibule au fond
duquel blanchissaient les dalles d'un escalier  balustre de fer.

Presque aussitt, en haut de cet escalier, une lumire brilla, clairant
la tte du vieillard, blanchie et ride, mais dont les yeux enfermaient
un rayon de jeunesse et de mle nergie.

--Qui tes-vous? demanda la voix chevrotante de ce vieillard.

--Des gens qui cherchent un nom, rpondit l'un des cavaliers.

--D'o venez-vous?

--De loin.

--Enfin! murmura le vieillard dont l'oeil flamboyait.

Puis il reprit:

--Lorraine, tes-vous l?

--Oui, dit le cavalier lorrain.

--Naples, tes-vous l?

--Oui, dit le Napolitain.

--Et vous, Espagne?

--Moi aussi, dit le castillan don Paz.

--Et vous, cosse?

Il y eut un moment de silence, puis un choc eut lieu en dehors, la
barque qui se balanait peu auparavant sur les lames houleuses accosta
le roc de Penn-Oll, et le quatrime gentilhomme sauta lestement 
terre, entra dans le vestibule et rpondit:

--Me voil!

--C'est bien, dit le vieillard, suivez-moi.

Et il remonta les deux marches qu'il avait descendues, sa torche  la
main.

L'escalier tait large, les quatre gentilshommes le gravirent de front
cte  cte.

Au bout de cinquante marches, ils eurent atteint le premier repos et se
trouvrent face  face avec leur guide. Alors ils reculrent tous d'un
pas, portrent la main  leur feutre ruisselant et salurent ce
vieillard.

Il tait vtu de noir, il tait de haute taille, sa barbe tait blanche
et non taille,--son feutre qu'il tenait  la main avait une plume
noire.

--Mon pre! exclamrent-ils tous ensemble, et ils lui tendirent les bras
avec la spontanit passionne de la jeunesse.

Mais le vieillard fit un pas de retraite, poussa une porte devant lui et
rpta froidement:

--Suivez-moi!

Ils traversrent, guids par la torche du vieillard, une premire salle
dvaste, sans meubles, avec des boiseries vermoulues et des
tapisseries de haute lice tombant en lambeaux.

Puis le vieillard ouvrit une seconde porte qui livra passage  un jet de
lumire, et les quatre gentilshommes furent introduits dans une autre
salle tout aussi vaste, enfume au plafond, mais tendue de rouge
carlate et moins dlabre que la premire; un feu colossal flambait
sous le manteau cussonn de l'tre, jetant de fantastiques lueurs aux
tentures et au vieil ameublement gothique.

Au milieu de cette salle, sur un lit de parade, tait un enfant de
quatre ou cinq ans, dormant, tout vtu, de ce profond et calme sommeil
de la jeunesse. Il tait habill de velours noir et portait au col une
chane d'or massif.

Ses cheveux d'un blond dor ruisselaient en boucles capricieuses sur la
courtine rouge du lit et ses mains blanches et mignonnes, croises sur
sa poitrine, se dtachaient admirablement sur le velours noir de son
pourpoint.

Au chevet du lit, il y avait une femme vtue de noir, d'une merveilleuse
beaut, blonde comme l'enfant, et si jeune qu'on et dit sa soeur
ane.

Son front ple portait l'empreinte de la tristesse, la douleur avait
creus un pli lger aux coins de ses lvres, et la queue de sa longue
robe de crpe, ramene sur sa tte, annonait qu'elle tait en deuil.

Qui donc pleurait-elle?

Un anneau d'alliance pass  sa main droite et bris selon la mode du
temps, disait assez qu'elle tait veuve.

A l'angle droit de la chemine se trouvait un large et haut fauteuil de
cuir de Cordoue  clous d'or.

Autour de ce fauteuil se groupaient quatre siges pareils mais moins
levs.

Le vieillard gagna lentement le premier, s'y assit et dit:

--Seigneurs cavaliers, dcouvrez-vous. L'enfant qui dort ici est votre
matre.

Et comme leurs regards se portaient avec curiosit sur l'enfant qui
sommeillait paisiblement, le vieillard continua:

--Seigneurs cavaliers, vous tes venus malgr la distance, malgr la
tempte, sur la foi d'un billet trac par une main inconnue, merci! vous
tes hardis, vous tes loyaux, vous tes Bretons!

Vous ne vous tes point tromps, messires, en m'appelant votre pre.
Cette tour, cette salle vous ont vus natre, cette mer vous a bercs.

Vous avez oubli votre nom, vous ne l'avez jamais su, peut-tre; ce nom,
je vous le dirai tout  l'heure.

Vous tes frres, messires, vous vous ressemblez assez les uns aux
autres pour que nul n'en puisse douter en vous voyant runis, et
pourtant, malgr cette communaut de berceau, quatre pays divers,
spars par de longues distances, ont vu grandir votre jeunesse. Vous
n'avez point t enlevs d'ici comme on le pourrait croire; c'est moi,
moi, votre pre, qui vous ai confi  quatre messagers diffrents;
lesquels, prenant quatre routes opposes, vous ont conduits en des
climats lointains, et l, feignant de vous abandonner  la merci du
hasard, n'ont cess, invisibles et muets, de veiller sur vous.

Les quatre gentilshommes se regardrent avec tonnement.

--Don Paz, continua le vieillard, s'adressant  l'Espagnol, quelle
route avez-vous faite sur le chemin de la fortune et des honneurs?

Don Paz s'avana au milieu de la salle, rejeta son manteau, et apparut
aux yeux paternels couvert d'un riche pourpoint brod d'or, et portant 
la ceinture une pe  poigne cisele.

--Mon pre, dit-il avec la gravit solennelle des Castillans, je suis le
favori du roi d'Espagne et je commande un rgiment de ses gardes.

--tes-vous riche?

--J'ai un crdit illimit sur les caisses du roi.

--C'est bien; cela nous servira peut-tre. Seyez-vous  ma droite, don
Paz, vous tiez l'an de mes fils et vous vous nommiez Jean.

--Gatano, poursuivit le vieillard, s'adressant au Napolitain, avez-vous
fait fortune?

Comme l'Espagnol, le Napolitain s'avana, rejeta son manteau boueux et
se montra vtu de velours noir fan, portant fraise jaunie, pe
grossirement taille, mais d'une garde sre et d'une pointe vaillante,
et stylet de lazzaronne sur le flanc.

--Mon pre, dit-il, le roi de Naples m'a souvent confi un rgiment et
donn beaucoup d'or. J'ai toujours battu l'ennemi et trait comme
l'ennemi l'or du roi. Le vin de Falerne, mes cranciers,--et, par les
cornes de Satanas, ils sont nombreux! les ds, le jeu de paume et les
femmes ont ordinairement pris soin de vider mon escarcelle. Voyez
plutt...

Et le Napolitain secoua la bourse qui pendait  sa ceinture et dans
laquelle deux pistoles s'entrechoqurent avec un maigre bruit.

--Que vous soyez riche ou pauvre, avare ou prodigue, peu m'importe!
L'essentiel est que vous soyez bien en cour et qu'un jour vous deveniez
puissant. Seyez-vous  ma gauche, dit le vieillard. Vous tes le second
de mes fils, et vous vous nommiez Raoul.

Et vous? continua-t-il, s'adressant au Lorrain.

--Moi, fit celui-ci, je ne suis ni pauvre ni riche, ni grand seigneur ni
vilain. Quand ma bourse est pleine, mon tavernier verse du vin de
Guienne et dcoiffe des flacons poudreux; quand elle est vide,--et par
le pied fourchu du diable! elle l'est souvent,--il remplace le vin de
Guienne par du Bourgogne, et ses flacons poudreux restent en cave.

Quant au duc de Mayenne, que je sers en qualit d'cuyer, il m'aime
comme son chien, son cheval et sa matresse. Il me sacrifiera mme ces
trois tres et tous ses amis, mais il m'abandonnera aux rapires de
quatre estafiers s'il sent son dner servi et s'il a le nez chatouill
par le fumet d'une bisque de perdreaux ou d'un salmis de bcasses. En
temps de famine, c'est un homme  se dvorer lui-mme tout cru.

--Et le duc de Guise, son frre, comment vous traite-t-il?

--Mal; il m'accuse d'avoir t son heureux rival.

--C'est bien, messire Gontran, car c'est ainsi, je crois, qu'on vous
nomme en Lorraine. Si votre crdit est mesquin, vous avez fire mine et
grand air, et, en vous voyant, l'on se dit: Bon sang ne peut mentir!
Allez vous asseoir sur ce dernier escabeau. Vous tiez le plus jeune et
vous aviez nom Alain.

Des quatre cavaliers, trois taient assis dj; le quatrime, celui qui
demeurait debout au seuil de la salle, envelopp dans son manteau, ple,
hautain, tait un beau jeune homme de vingt-trois ans, plus grand que
les autres, blond comme ils taient bruns, ayant dans son visage, dans
sa tournure, quelques-uns des traits caractristiques du peuple anglais.

Le plaid cossais lui tenait lieu de manteau, et la plume rouge de son
feutre avait t enleve  un coq de bruyres des monts Cheviot.

Il s'avana de lui-mme et sans attendre que son pre l'invitt.

--Moi, dit-il, je ne suis ni favori de roi, ni cuyer de duc. Ma bourse
est lgre, mon pe est lourde, et je suis un simple soldat dans les
gardes de la reine d'cosse; mais je me sens fort, messire mon pre, et
vous pouvez compter sur moi pour les choses grandes ou aventureuses que
vous nous avez rserves. Il est inutile que vous m'appreniez mon nom,
j'ai une meilleure mmoire que mes frres et je ne l'ai point oubli; je
me nommais et je me nomme Hector.

Et le quatrime cavalier alla prendre place auprs des autres, aprs
s'tre inclin, comme eux, devant la jeune femme vtue de noir et
portant le deuil des veuves.

Le vieillard fit un geste d'assentiment, demeura silencieux pendant
quelques instants, puis continua:

Il fallait, messires mes fils, un motif bien puissant pour obliger un
pre  se priver de ses quatre rejetons et les faire lever ainsi en
terre trangre, isols les uns des autres.

Ce motif vous allez le comprendre:

J'ai soixante-cinq ans, je suis Breton et l'un des derniers
gentilshommes de ce pays qui se souviennent que jadis la Bretagne tait
un fire duch, libre de droit, ayant souverain lgitime, lequel
souverain tait duc, comme celui de France tait roi.

Le duc de Bretagne et le roi de France marchrent de pair aux grandes
assembles de l'Europe; ils avaient tous les deux couronne en tte et
dague au flanc, perons d'or et vaillante pe.

Le duc ne plaait point ses mains dans les mains du roi, en signe de
vasselage,--le duc tait son gal, et il l'appelait _mon cousin_.

Malheureusement la loi salique n'existait pas en Bretagne; les femmes
rgnaient. Un jour vint o la couronne ducale des Dreux brilla au front
d'une femme, et cette femme deux fois l'pouse d'un roi de France, lui
vendit le trne de Bretagne, lui livra son manteau d'hermine, ses cls
vierges, sa libert, et le roi, prenant tout cela, raya le nom de
Bretagne du livre des nations!

Notre beau duch ne fut plus qu'une obscure province  laquelle on
envoya un gouverneur indolent qui s'tablit dans le palais ducal, et
substitua au loyal et paternel gouvernement de nos souverains, le
despotisme et l'exaction.

Des gentilshommes bretons, quelques-uns s'indignrent et s'enfermrent
derrire leurs murailles, protestant par leur silence contre cette
violation du droit des peuples;--d'autre flchirent le genou et
courbrent la tte. Ils s'en allrent, vtus de bure et couverts d'armes
non-ciseles, les matres nouveaux dans leur Louvre; les matres
nouveaux les accueillirent froidement, et leurs courtisans, qui
portaient pourpoints de velours et manteaux brods, se moqurent de
leurs grossiers habits et de leurs lourdes chaussures.

Alors, comme la vanit humaine parle souvent plus haut que le
vritable orgueil, les lches retournrent chez eux, vendirent leurs
prs et leurs moulins, puis s'en revinrent  la cour de France, vtus
comme les courtisans, ayant riches justaucorps et collerettes de fine
dentelle.

Et puis, d'autres les imitrent, et, moins d'un sicle aprs, la
Bretagne tout entire tait vaincue, garrote,  jamais dpouille de
son manteau ducal. L'toile des Dreux s'tait efface devant l'astre des
Valois.

Pourtant, la duchesse Anne tait morte sans postrit; le trne de
France tait pass aux mains du roi Franois, et il et t juste que
le duch de Bretagne retournt aux rejetons de ses anciens matres, si
ces rejetons existaient.

Le duc Franois avait un btard, un beau gentilhomme qui se nommait
Robert de Penn-Oll...

A ce nom, les quatre cavaliers tressaillirent et jetrent  leur pre un
regard loquent de curiosit.

--Attendez, fit le vieillard d'un geste.

Et il reprit:

Robert de Penn-Oll tait un vaillant compagnon, il portait haut la tte
et savait quel noble sang coulait dans ses veines. Race oblige, il se
crut oblig, et quand la reine de France, Anne, duchesse de Bretagne et
sa soeur, mourut, il revendiqua hautement la couronne de son pre...

Il appela  lui la noblesse de Bretagne...

La noblesse de Bretagne tait dcourage ou corrompue. Le roi de France
avait peu  peu, et sous divers prtextes, ras ses murailles, combl
ses fosss, dmantel ses places fortes; il avait arros du plus pur et
du plus noble sang breton la terre meurtrire d'Italie, et la noblesse
de Bretagne demeura sourde  la voix hroque de Penn-Oll.

Il avait rclam son bien, la couronne qui tait la sienne, et on
l'accusa de haute trahison.

Il paya de sa tte l'audace d'avoir os parler de son droit. Mais il
laissait un fils; ce fils, c'tait mon pre...

Le chtelain de Penn-Oll s'arrta, se prit  couter le murmure
d'tonnement et d'orgueil qui souleva les poitrines des quatre fils 
cette rvlation de leur origine, de mme qu'un vieux cheval de bataille
qui se trane dans un sillon dresse soudain la tte au bruit lointain
du clairon, et l'oreille tendue, hennissant, l'oeil en feu, coute
avec une cre volupt les notes de la fanfare guerrire.

Ecoutez, reprit-il: Mon pre se nommait Guy de Penn-Oll; comme son pre
il tait vaillant, comme lui il tait de haute taille et portait
noblement la tte en arrire.

Comme lui, il fit un appel  la noblesse de Bretagne, comme lui il
invoqua la justice du roi de France.

Le roi jeta avec ddain ses prtentions et la noblesse lui fit dfaut.

Le roi d'alors se nommait Henri II, et il avait pour femme Catherine
de Mdicis.

Le roi et pardonn peut-tre, la reine fut implacable. Mon pre avait
pris les armes avec son fils an, g de vingt ans. Moi, j'en avais
huit  peine, et mon corps et flchi sous le poids d'une armure.

Mon pre mourut sur le billot et par la hache, comme c'tait son droit
de gentilhomme.

Mon frre, protg par un gentilhomme breton au service du roi de
France, parvint  fuir; il gagna les ctes d'Angleterre et jamais on ne
le revit.

Moi, je demeurais triste et seul dans le manoir de Penn-Oll, notre
unique hritage.

Alors parut un dit du roi qui ordonnait de raser le chteau, et l'dit
fut excut.

Seulement, comme je n'tais point coupable du crime de rbellion et
qu'il me fallait vivre et avoir un abri, on me laissa un coin de terre
et cette tour qui demeura debout sur l'ilt de rochers o se dressait
nagure la forteresse de Penn-Oll.

J'tais du sang de mon pre, mais je compris, en devenant homme, que
l'heure n'tait point venue de recommencer l'oeuvre de mes anctres et
de tenter comme eux la fortune.

Je vcus solitaire dans cette vieille tour que l'aile du temps
dlabrait d'heure en heure, que la mer rongeait  la base, comme si la
mer elle-mme et voulu dtruire ce qui restait de la race des antiques
ducs bretons. Une chtelaine du pays de Lon, pauvre comme moi, accepta
ma main et mourut en donnant le jour au dernier de vous.

Je vous levai dans l'ombre et le silence, comme une louve allaite ses
louveteaux, et je me dis:

La race des Dreux ne mourra point encore, et peut-tre un jour viendra
o la Bretagne, se drapant de nouveau dans l'hermine ducale, jettera le
gant aux Valois et redeviendra grand peuple.

Mais une pense me proccupait incessamment:

Qui sait, me disais-je, lorsqu'ils auront vingt ans, s'ils n'oublieront
pas leur origine, s'ils ne mentiront point  leur sang, et, sduits par
les promesses et les flatteries de la fortune, s'ils n'iront point
offrir leur pe  ces mmes rois de France qui les ont dpouills?

Et comme mes cheveux se hrissaient  cette ide fatale, je pris une
rsolution dsespre:

J'envoyais l'un de vous en Espagne, l'autre en Italie, le troisime en
Lorraine, le quatrime en Angleterre; quatre nations o le nom de France
est dtest, o la haine de l'oriflamme devait vous tre inculque
chaque jour.

Ils grandiront, pensai-je, ils haront la France, ils deviendront
vaillants, et si, d'ici l, mon frre n'a pas reparu, je les appellerai
 moi et nous recommencerons l'oeuvre de nos pres....

Le vieillard s'arrta une fois encore, et spontanment, ivres d'un
enthousiasme subit, les quatre cavaliers se levrent et portrent la
main  la garde de leur pe.

--C'est bien, fit le vieillard dont l'oeil rayonna, l'heure viendra.

Mais ce premier mouvement de fiert teint, le regard des cavaliers se
porta vers le lit.

--Qu'est-ce que cet enfant? demanda Alain.

--Votre matre.

--Et cette femme?

--Sa mre. Attendez, et coutez-moi:

Il y avait dix-huit ans que vous tiez partis, j'tais demeur seul,
quittant rarement cette salle, et montant souvent sur la plate-forme de
la tour, la nuit, qu'elle ft toile ou orageuse.

Alors, mon regard se portait alternativement vers le nord qui me
cachait l'cosse, vers l'est o est la Lorraine, vers le sud-est qui me
drobait l'Italie, et vers le sud-ouest o se trouve
l'Espagne,--songeant  chacun de vous.

Une nuit, la mer tait bien grosse, il pleuvait comme  cette heure, la
foudre dchirait les flancs tourments des nuages, et la grve
retentissait des sanglots des lames clapotant et se tordant sous les
rochers.

Et cependant, je demeurais sur la plate-forme, les yeux tourns vers le
Nord, quand un cri de dtresse m'arriva. Mon oeil plongea dans
l'obscurit, et au milieu des tnbres j'aperus une frle barque,
suspendue  la crte d'une vague et prte  venir se briser contre les
rocs qui servent de base  la tour.

Dans cette barque, continua le chtelain de Penn-Oll, j'aperus une
forme blanche et une forme noire.

La forme blanche tait une femme tenant dans ses bras un enfant, et
semblant invoquer le ciel pour lui. La forme noire tait un homme de
haute taille qui, l'aviron en main, essayait de lutter contre la lame en
fureur.

Mais malgr sa force, malgr son sangfroid, il ne pouvait parvenir 
manoeuvrer l'embarcation, qui, pousse par le vent, arrivait sur les
rescifs de la tour avec une effrayante vitesse.

Je me prcipitai vers l'escalier intrieur qui conduisait  la
plate-forme, et je descendis de toute la vitesse de mes jambes
engourdies....

J'arrivai trop tard... la barque venait de heurter le roc et s'tait
brise.

Un double cri de suprme angoisse m'annona ce malheur, et je ne vis
plus sur les flots qu'un dbris d'aviron et l'homme qui luttait
nergiquement contre la mort, nageant d'une main, tenant la femme de
l'autre.

La femme,  demi-vanouie, serrait son enfant sur son sein.

Je m'lanais  la mer, je parvins  saisir la femme et je voulus
dgager l'homme; l'homme tait puis dj, et tandis que je retournais
au rivage, entranant la mre et l'enfant, l'infortun disparut en leur
criant:--Adieu!

Je dposai les deux infortuns sur le roc, je retournai  la mer,
j'essayai de retrouver le naufrag, je sondai la profondeur de l'abme,
mon oeil plongea sous les lames... Je ne vis plus rien!

Tout  coup la foudre retentit, un clair jaillit du ciel et me montra
 cent brasses le malheureux qui, parvenu  remonter  la surface, se
dbattait dans les convulsions dernires de l'agonie.

Il m'aperut, fit un suprme effort, sortit la tte entire hors de
l'eau et me cria:--Je suis le petit-fils de Guy de Penn-Oll, cette
femme est la mienne, cet enfant est le mien!

Et comme je n'avais plus qu'une brasse  faire pour atteindre cette
tte, une lame passa dessus, et elle disparut pour toujours.

Cet homme tait mon neveu, le fils de mon frre, n dans l'exil, il
avait voulu voir la terre de ses pres et mettre sa femme et son fils 
l'abri des murs de Penn-Oll.

Cette femme et cet enfant, messires mes fils, les voil!

Si la Bretagne doit jamais reconqurir son indpendance et son rang
parmi les peuples, la couronne ducale sera place sur le front de cet
enfant: il est le chef de la race.

Le chtelain s'arrta et croisa les bras sur sa poitrine; alors, d'un
commun lan et mus par la mme pense, les quatre cavaliers se levrent,
tirrent leurs pes et s'approchrent du lit o l'enfant dormait
toujours.

Et comme deux heures sonnaient au beffroi de la tour, don Paz, qui
tait l'an de tous, tendit son bras et son pe au-dessus de la tte
de l'enfant, et dit:

--Sire duc, notre neveu et notre matre, nous te reconnaissons duc
souverain de Bretagne, de plein et lgitime droit;--et, notre pe
aidant, nous te ferons duc de fait! Sire duc, notre neveu et matre,
j'espre dvouer ma vie  la restauration de notre race, en ta personne,
sur le trne de la vieille Armorique.

Et, ayant parl, don Paz se couvrit, comme c'tait l'usage alors, aprs
avoir tenu discours  un souverain, et il fit un pas en arrire avant de
rendre son pe au fourreau.

Aprs lui vint Gatano, qui rpta mot pour mot le mme serment, puis se
couvrit.

Les deux autres cavaliers jurrent comme leurs frres; comme eux, ils
remirent rapire au fourreau et feutre en tte.

Alors, le vieux chtelain de Penn-Oll, reprit:

J'avais raison de croire  notre antique adage: Bon sang ne peut
mentir; vous tes de l'hroque race de Dreux, messires mes fils, et si
je meurs avant que notre tche soit remplie, je descendrai calme et
confiant au cercueil.

Maintenant, coutez-moi, car si je n'ai plus la force qui donne la
victoire, j'ai l'exprience qui conseille les batailles. L'heure n'est
point venue o il vous faudra, une fois encore, appeler la Bretagne aux
armes, et lui montrer son manteau d'hermine comme drapeau national. Les
peuples reviennent tt ou tard aux races qui firent leur splendeur et
leur force; tt ou tard ils tournent les yeux vers le pass et
comprennent que le pass renferme les gages certains de grandeur et de
prosprit de l'avenir.

Cette heure ne tardera pas  sonner pour l'Armorique, mais il la faut
attendre. Et pour tre fort au jour de la lutte, il faut tre calme et
prudent la veille.

La race des Valois s'teint. Le roi Franois II est mort sans ligne,
le roi Charles IX mourra de mme; son frre d'Anjou et son frre
d'Alenon s'teindront pareillement, si j'en crois la voix secrte de
l'avenir.

Alors deux nouvelles races se trouveront en prsence et se disputeront
le trne:--Les Guises et les Bourbons, Lorraine et Navarre.

Ce jour-l sera celui de notre rveil et du rveil de la race bretonne.

Que chacun de vous retourne au pays qui lui a servi de seconde patrie;
que chacun de vous s'attache  la fortune du matre qu'il s'est fait,
et qu'il grandisse en dignits.

Plus vous serez haut situs dans l'chelle des hommes, plus votre tche
sera facile.

Le peuple, auquel vous pourrez montrer  la fois l'pe qui asservit et
l'or qui enchane, celui-l sera le vtre, car il comprendra que vous
possdez les deux prestiges les plus puissants pour dompter les hommes:
la force et la richesse.

Mais d'ici l, il vous faut tre patients, aviss, circonspects. Nous
avons pour adversaires trois races de rois ou de princes, Valois,
Bourbons et Lorrains, toutes trois intresses  notre perte, toutes
trois prtes  nous dtruire.

Il y a, de par le monde chrtien, une femme dangereuse, terrible, pour
qui la mort n'est qu'un jeu, qui emploie indiffremment le poison et le
poignard, le gant parfum des Italiens et la dague des estafiers,--cette
femme a tu mon pre... et elle se nomme Catherine de Mdicis!

Il y a quelques mois  peine que cet enfant est ici avec sa mre. Ni
l'un ni l'autre n'ont travers la mer et touch le continent; nul ne
les a vus... et cependant depuis huit jours, des cavaliers inconnus
longent la grve au galop et jettent de rapides regards aux vieux murs
de la tour.

Peut-tre que dj la vie de cet enfant est menace; peut-tre les
bourreaux viendront le rclamer demain. Emportez-le!

Que l'un de vous se charge de sa jeunesse; qu'il l'lve dans la haine
de l'oriflamme et des rois de France, dans l'ignorance de son nom et de
son rang.

Quand il aura quinze ans, ge o les souverains sont hommes, il sera
temps de lui rvler l'un et l'autre.

--Sire mon pre, dit don Paz, donnez-moi l'enfant, je m'en charge.

--Non pas, fit Gatano, je le veux pour moi.

--Non pas, dit Gontran le Lorrain, c'est moi qui l'aurai.

--Et moi, murmura l'cossais avec son fier sourire, ne suis-je donc rien
ici?

Et comme une querelle allait peut-tre s'engager, la veuve jusque-l
muette, se leva:

--Je suis sa mre, dit-elle, et j'ai le droit de ne pas me sparer de
mon enfant.

--Il le faut, rpondit le vieillard.

--Mais c'est mon fils!

--C'est le duc de Bretagne; voil tout!

--Mon Dieu! supplia la pauvre mre.

--Madame, dit froidement le vieux Penn-Oll, choisissez: si votre fils
demeure ici, le poignard ou le poison vous le raviront avant qu'il soit
peu..... S'il part avec l'un de ses oncles, Dieu permettra sans doute
que la couronne de Bretagne tincelle un jour  son front.

--Eh bien! fit la veuve, je suis cossaise, mon pre est un laird des
montagnes, laissez-moi retourner dans mon pays avec celui de vos fils
qui a vcu en cosse et nous l'lverons ensemble.

Le vieillard tressaillit et frona le sourcil, puis il parut hsiter;
mais don Paz s'cria:

--Non pas, je suis l'an, et aprs le duc notre matre et le chtelain
notre pre, j'ai le droit de parler haut et franc.

--Parlez, dit le vieux Penn-Oll.

--Nous venons, reprit don Paz, de faire hommage lige et de promettre
fidlit et appui  l'enfant qui sera notre duc; puisque l'un de nous
doit l'lever, il faut que celui-l soit dsign par le sort, car nous
sommes tous gaux.

--C'est juste, fit Gatano.

L'cossais et la mre gardrent seuls un morne silence.

--Venez, continua don Paz, en tirant sa bourse et jetant sur une table
quatre pices d'or: l'une est  l'effigie du duc de Lorraine, l'autre 
celle du roi de Naples, la troisime est un quadruple espagnol, la
quatrime un souverain anglais.

En prenant les quatre pices, il les jeta dans son feutre et les remua
comme des ds au fond d'un cornet.

--Messire mon pre, continua-t-il, se tournant vers le Penn-Oll, mettez
la main dans ce chapeau et prenez une pice d'or.

Si c'est une quadruple, l'enfant m'appartiendra; si c'est un souverain
il sera  mon frre d'cosse; un Carolus napolitain,  mon frre de
Naples; une pice Lorraine  celui de nous qui vient de ce pays.

Le vieillard plongea sa main ride dans le feutre et en ramena une pice
d'or sur laquelle les quatre cavaliers se prcipitrent anxieux.

Gontran le Lorrain poussa un cri de joie.

--L'enfant m'appartient! s'cria-t-il.

L'cossaise plit.

--Je n'ai plus de fils, murmura-t-elle.

--La Bretagne aura un duc! rpondit le vieux Penn-Oll.

--Et vous serez duchesse-mre, ajouta l'cossais avec un sourire triste
et rsign.

Etrange prestige du nom! Ces quatre hommes ignoraient, deux heures
auparavant, l'existence de cet enfant, et ils venaient de se le disputer
comme on se dispute une matresse.

Le vieux Penn-Oll alla vers une fentre qu'il ouvrit..... L'orage avait
fui, la foudre teignait ses dernires lueurs  l'horizon lointain, un
vent puissant, soufflant de terre, balayait les nuages dont les flancs
vides ne reclaient plus la tempte; et dj au levant, entre la terre
toujours brumeuse et le ciel encore tourment, se dessinait une bande
blanchtre annonant la prochaine apparition de l'aube.

--Messires mes fils, dit alors le vieillard, voici le jour, la mer
s'apaise, il faut partir; le salut de l'enfant le veut!

Les quatre gentilshommes reprirent leurs manteaux et se levrent.

Alors la veuve s'approcha du lit, veilla l'enfant qui jeta un regard
tonn sur tous ces hommes inconnus pour lui, et, le prenant dans ses
bras, le serra longtemps sur son coeur, touffant ces sanglots
maternels, dont aucune voix, aucune plume ne rendront jamais les notes
dchirantes. Puis, par un brusque geste, et comme si elle et voulu
rompre avec la douleur, elle le tendit  Gontran qui le reut dans ses
bras en s'inclinant, et dit:

--Je vous le rendrai vaillant, et il sera duc un jour.

--Que Dieu protge le fils, murmura-t-elle, puisqu'il brise le coeur
de la mre.

Et elle retomba sur son sige, cacha sa tte dans ses deux mains et
pleura.

Gontran ta son manteau et en couvrit l'enfant qui, tonn, regardait sa
mre.

Alors don Paz s'avana, tira son pe de nouveau et, l'tendant sur la
tte du futur souverain breton:

--Sire duc, mon matre, dit-il, le plus grand capitaine du monde
chrtien, l'infant don Juan d'Autriche, m'a donn l'accolade de
chevalier avec cette pe;  mon tour, je vous fais chevalier, et je
vous rserve ce glaive pour le jour o votre main le pourra porter.

Et il donna trois coups de plat d'pe sur le jeune hritier des ducs
bretons; et l'enfant, comprenant vaguement la solennit de cet acte,
courba le front avec gravit et mit un genou en terre; puis se releva
l'oeil brillant et fier, jetant  sa mre un mle regard.

Sa mre pleurait toujours.

Il alla vers elle, lui prit les mains, la baisa au front, lui disant:

--Ne pleure pas.....

Ensuite, et semblant comprendre que la destine inflexible l'appelait
ailleurs, il retourna auprs de Gontran et se plaa  sa droite.

Gatano vint  son tour vers lui, flchit un genou et lui baisa
silencieusement la main. Aprs quoi il alla  son pre et lui baisa la
main pareillement:

--Adieu sire mon pre, dit-il.

Et il se dirigea vers la porte.

Don Paz l'imita et sortit aprs lui.

Puis Gontran prit de nouveau l'enfant dans ses bras, et les suivit.

Alors, Hector l'cossais vint  la veuve qui pleurait toujours, lui prit
les mains et lui dit.

--Madame, puisque vous tes du pays d'cosse et que je retourne sur
cette noble terre, ne voulez-vous point venir avec moi, et revoir le
castel de vos aeux?

La veuve se leva, tourna un regard perdu vers la porte par o son fils
venait de disparatre, puis elle regarda tour  tour le vieillard grave,
muet, attachant son oeil triste et profond sur cette mme porte par
laquelle une fois encore s'en allaient ses quatre rejetons, ensuite sur
ce jeune homme si fier et si beau, ce mlancolique et ple jeune homme
qui venait de murmurer le nom de patrie  son coeur dsol de mre
comme pour y verser un baume et en adoucir la plaie saignante, et elle
parut hsiter...

Elle les regarda tour  tour, l'un avec sa lvre d'adolescent o la
douleur, peut-tre, avait dj mis un pli; l'autre avec son front
chauve et rid, sa barbe blanche, son oeil rsign et calme; puis,
aprs avoir hsit longtemps entre le jeune homme qui lui parlait de sa
patrie et qui, d'un seul mot, avait fait revivre dans son souvenir les
tourelles du manoir paternel et les heures bnies du pass;--et le
vieillard qui allait se trouver solitaire et morne dans sa demeure
vermoulue, que l'Ocan berait de son ternel et monotone refrain;--elle
se prcipita enfin vers le vieillard, porta ses deux mains  ses lvres,
et lui dit:

--Mon pre, je veux vivre avec vous, je veux soutenir vos vieux ans,
comme un rseau de lierre taye le vieux mur, qu'il embrasse
troitement.

Hector inclina la tte.

--Dieu vous bnira, dit-il.

Et ayant bais comme ses frres la main paternelle, il sortit le dernier
et ferma la porte.

Alors, le vieillard, courb par le temps, et la jeune femme, si
cruellement prouve comme mre et comme pouse, demeurrent seuls, et
le premier murmura ces mots:

--Dieu protgera et fera grand et fort le fils de la mre qui aura t
forte comme la femme des critures.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, les quatre cavaliers taient arrivs au bas du grand
escalier de la tour.

Les trois premiers se tenaient par la main, le quatrime, Gontran,
portait l'enfant dans ses bras.

Hector l'cossais franchit le dernier le seuil extrieur de la tour, et
en ferma la porte comme il avait ferm la premire.

Sur l'troite plate-forme de rochers que la mer rongeait depuis le
commencement du monde, et qui supportait la four, l'cuyer du Napolitain
attendait, tenant les trois chevaux en main:

--Matre, dit-il d'une voix lamentable, ne me sera-t-il pas bientt
permis d'entrer, et de me rchauffer le corps avec un bon feu et le
coeur avec une bouteille paenne?

--Il t'est permis de monter  cheval et de me suivre, rpondit Gatano.
En selle, mon matre!

L'cuyer poussa un douloureux soupir:

--Quelle hospitalit! murmura-t-il.

Et comme l'oeil du gentilhomme tait svre, et qu'il redoutait pour
son dos une douzaine de coups de plat d'pe, l'cuyer se rsigna et mit
le pied  l'trier.

--Matre, ajouta-t-il timidement, o allons-nous maintenant?

--A Naples.

--_O Sancta madonna di Napoli!_ murmura le pauvre diable, _si
benedetta_!

La barque et les marins de l'cossais attendaient l'aviron en main.

--Adieu, frre! dit-il. Dieu vous garde et l'enfant avec vous!

--Adieu, frre! rpondirent-ils. Dieu efface la tristesse rpandue sur
ton front.

--Frres, murmura-fil d'une voix douloureuse, l'amour est incurable
quand il monte trop haut. Le mien est sur les marches d'un trne...
Adieu!

Et il sauta dans la barque qui s'loigna, l'emportant lui et son secret.

Les trois gentilshommes se mirent en selle et lancrent leurs chevaux 
la mer.

Quand ils eurent atteint la grve, ils suivirent le sentier par o ils
taient venus, puis ils s'arrtrent  l'embranchement des deux routes:
celle du nord et celle du sud.

--Adieu, frre, dit Gontran, nous nous reverrons!

--Adieu, rpondit don Paz; moi aussi, j'ai un amour au coeur, mais
cet amour est le frre de l'ambition, et il me mnera si loin, que je
placerai notre duc sur le trne!

--Adieu, dit  son tour Gatano, j'ai aim, moi aussi, mais mon amour
est bris, et je suis devenu philosophe.

--Et moi, fit Gontran, je n'ai jamais aim, et je n'ai ni douleur, ni
ambition, je suis insouciant et brave, et je ne dsire pas l'pe du
commandement dans une bataille, mais je me bats comme un fils de roi,
et j'ai la tte lgre et le bras lourd.

Maintenant, le hasard vient de fixer un but srieux  ma vie; je
marcherai droit et ferme vers ce but; j'lverai cet enfant, dsormais
mon seul amour et ma seule esprance, j'en ferai un homme vaillant et
fort!... Adieu! nous nous reverrons!

Et il quitta ses deux frres, qui continurent leur route vers le sud,
et se sparrent un peu plus loin. C'est lui que nous allons suivre.

Messire Gontran tait un hardi compagnon, un insouciant gentilhomme,
comme il l'avait dit lui-mme. Et cependant, sa mre elle-mme n'et pas
t plus attentive, plus minutieuse de soins que ce rude soldat ne le
fut pour ce frle enfant.

Son voyage dura six jours.

Le soir du sixime, il entra dans Paris par o il tait contraint de
passer, et il alla descendre  l'htellerie du _Grand-Charlemagne_,
situe en dessous du bac de Nesle, sur la rive gauche de la Seine, en
face du Louvre.

Tandis que son cheval tait aux mains des varlets et palefreniers, il
entra dans la cuisine de l'htellerie qui en tait le principal lieu de
runion.

Il y avait affluence de buveurs dans la salle, toutes les tables taient
occupes et charges de flacons et de pots d'tain.

Mais ces buveurs avaient un air farouche et sombre qui ne ressemblait en
rien aux faces panouies et rubicondes de ces Gnovfains libertins et
de ces ribauds, francs compagnons, qui garnissaient,  cette poque,
tout cabaret respectable et bien achaland.

A son entre, l'un d'eux, qui paraissait avoir sur les autres une
autorit mystrieuse, se leva et vint droit  Gontran:

--tes-vous catholique, seigneur gentilhomme? lui demanda-t-il  voix
basse en attachant sur lui un regard inquisiteur et perant.




CHAPITRE TROISIME




III


Le 23 aot de l'anne 1572, jour de l'arrive de Gontran  Paris, vers
sept heures du soir environ, le roi Henri de Navarre tait seul dans son
appartement, au Louvre, occup  crire d'une bonne et grosse criture
assez illisible, et sur le plus beau parchemin qu'il se pt trouver chez
les tanneurs du temps, une ptre galante  madame Charlotte de Sauve,
commenant par ces mots:

   Chre ma mie,

Mon frre Charlot m'ayant retenu une partie de la journe dans la
librairie o il resserre et conserve avec un soin prcieux des livres
rares et curieux sur la vnerie et fauconnerie et autres genres de
chasse, et puis ayant voulu que je lui vinsse en aide et secours dans
son laboratoire pour forger une serrure et sa cl en forme de trfle,
je suis arriv  la vespre sans me pouvoir occuper de vous autrement
qu'en songeant  vos beaux yeux et belles mains blanches et mignonnes.

Madame Catherine, la reine-mre, m'ayant tmoign ensuite le dsir de
me voir assister  une reprsentation de magie et divination des cartes,
qui sera faite chez elle, ce soir,  neuf heures de releve, par son
parfumeur et gantier, matre Ren Roggieri, et madame Margot, ma femme,
tant pareillement prie, je ne pourrai vous aller rendre visite que
demain, en votre retrait des Prs-Saint-Germain.

Le roi de Navarre en tait l de son ptre quand on frappa doucement 
sa porte.

Henri leva la tte, jeta sa plume et alla ouvrir.

C'tait madame Marguerite de Valois, reine de Navarre depuis le 18 aot
de la mme anne, c'est--dire depuis cinq jours.

Le roi recula de surprise  la vue de sa femme, et, par un geste rapide,
cacha sous un livre ouvert la lettre commence.

Mais la reine tait ple et trouble, et elle n'y prit garde.

Elle vint droit au roi et lui dit:

--Sire, m'accorderez-vous une confiance entire?

Le Barnais attacha son oeil clair et perant sur elle, examina les
lignes contractes de son visage et lui dit:

--Je vous coute; madame?

--Me croirez-vous?

--Mais... sans doute...

Et le Barnais frona le sourcil.

--C'est que, continua la reine, si vous alliez ne pas me croire...

--Je vous croirai, madame.

--Eh bien! sire, il faut fuir.

Le roi fit un soubresaut.

--Et pourquoi? demanda-t-il.

--Parce qu'on en veut  vos jours.

Le roi haussa imperceptiblement les paules et sourit:

--Ma mie, dit-il, je n'ai pas d'ennemi que je sache. Et votre mre,
madame Catherine, qui seule pourrait m'en vouloir, est si gracieuse avec
moi...

Un amer sourire glissa sur les lvres de Marguerite:

--Vous ne connaissez pas ma mre, murmura-t-elle.

--Oh! si fait bien, dit le roi; mais comme je connais ses petites
manies, je prends mes prcautions. Pour aujourd'hui, je suis
parfaitement tranquille.

--Que voulez-vous dire, sire!

--Oh! presque rien... Vous connaissez Nisus, le chien de votre frre
Charlot?...

--Oui, dit la reine qui, de la croise, jetait un regard inquiet sur la
rue.

--Eh bien! j'ai caress Nisus tant et si souvent, qu'il m'a pris en
grande amiti.

--Ah! fit la reine, distraite.

--Et, m'aimant ainsi, il ne me quitte pas.

--Tiens! murmura Marguerite, toujours penche  la croise.

--Il me suit en tous lieux, mais surtout  table...

Marguerite attacha un regard anxieux sur le roi, dont la physionomie
pleine de finesse avait revtu ce manteau de bonhomie qui ne la quitta
plus dans la suite, et  laquelle tout le monde se trompa.

--Or,  table, il se place toujours prs de moi, le menton sur mon
genou.

--Eh bien?

--Comme j'ai toujours aim les chiens, et celui-l plus que les autres,
j'ai coutume de partager mon repas avec lui...

Marguerite regardait toujours par la fentre sans cesser d'couter le
roi.

--Or, comme je connais les bizarreries de cette excellente madame
Catherine, notre mre, j'ai pour habitude, et--dans l'intention vidente
de flatter son got pour les chiens--de donner la premire bouche de
chaque mets  Nisus.

--Ah! fit Marguerite, commenant  comprendre.

--Si Nisus trouve le morceau de son got, continua le roi avec un
sourire naf, je prends le second pour moi et je mange en toute
scurit. Mais, si par hasard, et cela n'est point arriv encore, il
faisait la grimace, je repousserais le plat pour faire une petite malice
 madame Catherine. Vous voyez bien, ma mie, que j'ai raison d'tre
parfaitement en repos.

Mais Marguerite, au lieu de rpondre, saisit vivement le bras de son
mari, et l'entrana vers la croise.

--Regardez, dit-elle.

La nuit jetait, comme un manteau, ses premires brumes sur les paules
frileuses de cette ville, gante dj, qu'on nomme Paris. Le soleil
avait disparu derrire les coteaux de Meudon, dans un sanglant linceul
de nuages qui semblait attester l'approbation du ciel dans le drame
pouvantable dont le prologue commenait.

Les deux berges de la Seine taient encombres de populaire; au milieu
des flots de cette foule mouvante brillaient a et l le canon d'un
mousquet ou le fer d'une pertuisane; et parmi les hommes, qui se
croisaient en tous sens, plusieurs portaient un linge au bras et une
croix blanche sur le dos.

Ces hommes passaient les uns auprs des autres sans avoir l'air de se
connatre, puis ils changeaient des signes mystrieux et se mlaient
aux groupes divers, forms et disperss  tout moment avec une
incroyable rapidit.

Le roi, apercevant cette foule inusite, frona le sourcil et se tourna
vers Marguerite:

--Y a-t-il quelque fte de saint  clbrer demain? demanda-t-il
tranquillement.

--C'est demain la Saint-Barthlemy, rpondit Marguerite.

--Ah! dit le roi. Peu m'importe!

--Sire, dit vivement Marguerite, voyez-vous cette foule?

--Sans doute.

--Ces mousquets, ces pertuisanes.

--Oui. Eh bien?

--Eh bien! c'est une fte sanglante qui s'apprte.

Le roi frona le sourcil davantage.

--C'est le massacre gnral des huguenots.

Le roi fit un pas en arrire et mit la main  la garde de son
pe;--mais une pense subite lui vint, et refoulant son pe  moiti
sortie du fourreau:

--Vous tes folle, dit-il!...

--Folle?

--Sans doute. Le roi Charles IX, mon frre, qui est catholique, ne vous
a point marie, vous sa soeur,  moi le roi de Navarre, qui suis
huguenot, pour...

--Mon frre, fit Marguerite d'une voix sourde, est l'instrument aveugle
de ma mre.

Le roi remit la main sur la poigne cisele de son pe.

--L'amiral sera massacr, ses partisans massacrs, vous ne serez point
pargn, vous... car...

--Car? fit le roi.

--Car, reprit Marguerite d'une voix lente et basse, c'est le duc Henri
de Guise qui sera le grand ordonnateur de la fte.

--Cordieu! s'cria le roi mettant rapire au vent et perdant une minute
son sangfroid terrible, nous nous dfendrons, ventre-saint-gris! A moi
Navarre et les huguenots de France,  moi l'amiral!

Et il fit un pas.

--Silence! s'cria Marguerite le retenant, coutez!

Le roi s'arrta et prta l'oreille.

Un bruit vague et lointain, ml de sourds murmures, de cliquetis
d'pes et de mousquets se fit entendre dans les corridors.

--Ce sont les bourreaux qui s'arment, souffla Marguerite. Fuyez, sire,
fuyez!

--Fuir! dit le roi dont l'oeil tincela, un roi fuir?

--Il le faut! dit-elle.

Mais comme il hsitait, un cri retentit dans les corridors, un cri
terrible, strident, pouss par cent voix diffrentes avec un dsesprant
ensemble:

--Au Barnais! mort au Barnais!

Le roi recula jusqu' la fentre et se pencha en dehors.

Au dehors, la foule, frmissante d'impatience, venait d'entendre le cri
de mort et rptait:

--Mort au Barnais! jetez-nous le Barnais!

La tte du roi disparut de l'embrasure de la croise, et Marguerite, le
saisissant par la main, lui dit:

--Venez! venez!

En ce moment, neuf heures sonnrent aux paroisses Saint
Germain-l'Auxerrois, Sainte-Genevive et Saint-Thomas-du-Louvre, et le
tocsin, s'branlant soudain, donna le signal du massacre.

Au mme instant, un coup d'arquebuse se fit entendre, renversant un
huguenot qui passait sur la berge.

--Venez! venez! fit Marguerite frissonnante.

Et, poussant devant elle une de ces portes secrtes masques dans un
pan de mur ou de boiserie, et communes au Louvre d'alors, elle
l'entrana dans une galerie obscure, refermant la porte aprs elle.

Le roi se laissa conduire, toujours la main sur son pe, et le coeur
bouillonnant de colre.

Marguerite le guida ainsi au travers des tnbres, jusqu' une seconde
porte qui tait ferme, mais dont elle avait la cl...

Et elle s'apprtait  ouvrir, quand des cris retentirent derrire cette
porte.

--Mon Dieu! fit-elle dsespre, l'issue est garde, par o fuir?...
Venez!

Elle lui fit rebrousser chemin  moiti, ouvrit une autre porte, et
pntra dans une vaste salle mal claire par une lampe  abat-jour de
cristal dpoli...

C'tait sa chambre  coucher.

--L! l! dit-elle en lui indiquant l'alcve dont les rideaux taient
soigneusement ferms. Couchez-vous dans mon lit. On ne viendra pas vous
y chercher. Le roi ne fit qu'un bond vers l'alcve et se blottit
jusqu'au menton, l'pe nue, sous la courtine de soie. Mais il y tait 
peine, et Marguerite n'avait point encore eu le temps de fermer
entirement les rideaux, que la porte principale de l'appartement,
laquelle donnait sur l'un des grands couloirs, vola en clats, et qu'une
troupe de forcens, le fer au poing, envahit la salle, vocifrant:

--Mort au Barnais!

Marguerite jeta un cri, s'lana vers le roi qui s'tait lev soudain,
et qui, un oreiller d'une main en guise de bouclier, son pe de
l'autre, s'apprtait  vendre chrement sa vie; elle poussa une nouvelle
porte secrte qui tait au fond de l'alcve, entrana le roi par cette
porte et la tira aprs elle.

Cette porte communiquait avec un troit escalier tournant montant aux
petits appartements et conduisant en mme temps au laboratoire de
Charles IX.

Ce fut l que Marguerite fit entrer le roi.

Le laboratoire ne renfermait qu'une seule personne, un jeune Italien de
vingt ans, ciseleur florentin, du nom d'Andra Pisoni, et favori de
Charles IX.

--Cachez le roi, lui cria Marguerite; cachez-le! Le ciseleur se leva
tout effar, cherchant du regard un coin ignor o le roi se pt
blottir; mais le roi n'en eut pas le loisir, car les assassins de
Catherine, aprs avoir enfonc les portes  mesure que Marguerite les
fermait, apparurent de nouveau, et l'un d'eux, ajustant le roi, fit feu.

Plus prompt que l'clair, Andra Pisoni se jeta au-devant de lui, reut
la balle en pleine poitrine et tomba mort.

Soudain une voix tonnante se fit entendre; le roi Charles IX parut sur
le seuil, ivre de fureur, l'pe  la main, criant:

--Mort aux huguenots!

Mais  peine eut-il vu le cadavre du jeune ciseleur qu'il aimait,
gisant, pantelant encore, dans une mare de sang, qu'un clair de ces
fureurs terribles auxquelles il tait sujet jaillit de ses yeux
enflamms:

--Arrire, assassins! arrire! s'cria-t-il.

Et tandis qu'il se penchait frmissant vers le cadavre, tandis que les
assassins reculaient pouvants, la reine de Navarre prit de nouveau la
main du Barnais, le fit passer sur le corps des estafiers et lui fit
redescendre avec elle cet escalier tournant et tnbreux, qui,
heureusement, aboutissait  une poterne ouvrant sur la Seine, en dessous
du parapet.

Marguerite avait la cl de cette poterne.

--Adieu, dit-elle au roi; fuyez!

--Adieu, dit le roi en lui baisant la main; merci!

--Courez  la porte Saint-Jacques..... demandez le chef des gardes.

--Quel est-il?

--Montaigu.

--Trs bien.

--Demandez-lui un cheval et ne vous arrtez qu'au point du jour pour le
laisser souffler.

--Merci... adieu...

Le roi n'hsita pas une minute, il se jeta bravement  l'eau, et comme
la nuit tait obscure, il atteignit l'autre rive sans qu'un coup
d'arquebuse ft tir sur lui.

Mais au moment o il se dressait sur la berge et reprenait sa course, un
homme le heurta, et cet homme vocifra:

--C'est un huguenot! mort au huguenot!

Et aussitt d'autres hommes accoururent et environnrent le roi, qui,
l'pe  la main, s'apprta  leur tenir tte.

En ce moment, une rumeur terrible s'levait dans la direction de la rue
de Bthisy; le Suisse Besme venait de jeter  M. le duc Henri de Guise
le cadavre de l'amiral de Coligny.

       *       *       *       *       *

Revenons  Gontran le Lorrain, que nous avons laiss  l'htellerie du
_Grand-Charlemagne_.

--tes-vous catholique? lui avait demand un des buveurs.

Ce buveur tait un gros homme ventru et bouffi, ayant sous d'pais
sourcils de petits yeux gris de mer empreints de fanatisme et de
frocit.

Il portait la moustache en croc, comme les catholiques, au lieu de
l'avoir pendante comme ceux de la religion rforme.

--tes-vous catholique?

Il fit cette question  Gontran d'un air si imprieux que Gontran mit la
main  son pe et rpondit:

--Que vous importe!

Le gros homme fit un pas de retraite, mais aprs avoir jet un regard
furtif  ses compagnons, il revint  la charge et dit:

--Messire, je me nomme Antoine Pernillet.

--Ah! fit Gontran.

--Je suis marguillier de la paroisse Sainte-Genevive.

--Je vous en flicite, c'est un bel emploi.

--Et c'est moi qui suis l'htelier du _Grand Charlemagne_.

--Ah! fit le gentilhomme, fronant le sourcil; en ce cas, vous feriez
bien de me faire donner un lit et un souper, j'ai faim et je suis las.

--C'est prcisment pour cela, messire, que je vous demande si vous tes
catholique?

--Est-il ncessaire de l'tre pour manger et dormir?

--Je ne loge pas de huguenots.

--Eh bien! matre Antoine Pernillet, tavernier du diable, rpondit
Gontran, qui commenait  s'impatienter, fais-moi servir sans scrupule,
je suis catholique et du beau pays de Lorraine.

La figure de l'htelier, sombre jusque-l, s'panouit.

--Vous tes Lorrain? fit-il.

--Oui, maraud.

--Vous connaissez alors le duc de Guise?

--Par Dieu! oui; je suis l'cuyer de son frre, monseigneur le duc de
Mayenne.

L'hte poussa un cri de joie, se dcouvrit avec respect, et les buveurs
en firent autant.

--Alors, continua l'htelier en clignant de l'oeil, vous savez ce qui
se prpare?

--Non.

--Ah! par exemple!

--Je ne sais rien...

L'hte le regarda tonn.

--D'o venez-vous donc? fit-il.

--Mais, dit Gontran, je viens de Bretagne, o mon matre m'avait envoy.

--Ah!

--Et j'y suis all chercher cet enfant, qui est... un pch vniel du
duc de Mayenne.

L'htelier regarda l'enfant avec intrt.

--Pauvre cher ange! dit-il.

--Or, vous comprenez, continua confidentiellement Gontran, que cet
enfant est plac sous ma garde et que je rponds de sa vie.

--Par la trs sainte Vierge, qu'osent nier ces chiens de huguenots!
s'cria matre Pernillet avec enthousiasme, nous veillerons sur lui, et
mal ne lui arrivera, bien que la nuit qui vient doive tre orageuse.

--Que se passera-t-il donc?

--Oh! presque rien...

--Mais encore?

--Nous tuerons l'amiral, le roi de Navarre et tous les huguenots...

Gontran tressaillit et regarda son hte en face pour savoir s'il parlait
srieusement ou se voulait _gausser_ de lui.

--tes-vous fou, matre tavernier? dit-il.

--Fou? non, messire.

--Le roi de Navarre n'est-il pas huguenot?

--Oui certes, le mcrant!

--Et n'a t-il pas pous le 18 du prsent mois...

--Marguerite de Valois, soeur de notre roi Charles IX?

--Alors, dit Gontran, il est impossible de penser que le roi de France
laisse gorger son beau-frre.

L'htelier haussa les paules.

--On peut bien vous dire cela,  vous qui tes Lorrain, fit-il en
clignant de l'oeil et prenant un ton mystrieux...

--Dites! fit Gontran.

--Eh bien! voyez-vous, messire, il y a deux rois en France...

--Ah!

--Le roi pour rire et le roi pour de bon.

--Trs bien.

--Le roi de nom et le roi de fait.

--Vraiment! Et quel est le roi de nom?

--Sa Majest Charles IX.

--Et le roi de fait?

--Monseigneur le duc Henri de Guise.

--Trs bien! fit Gontran avec calme.

Puis il ajouta avec une bonhomie toute confidentielle:

--Je m'en doutais.

--Vous voyez bien, murmura l'htelier dont le visage s'largit outre
mesure, vous voyez bien que vous en savez plus que vous n'en avez
l'air...

--Vous croyez? rpondit l'cuyer qui devint subitement madr.

--Hum! fit l'htelier.

--Chut! murmura Gontran.

Et il mit un doigt sur sa bouche.

--, continua-t-il, faites-moi donner  souper, matre, je meurs de
faim... et puis une chambre et un lit, car cet enfant tombe de
sommeil...

L'htelier jeta un regard de tendresse ml d'admiration au jeune
descendant des Dreux, qui, lass d'une journe de soleil, de poussire
et de cheval, s'tait assis sur un banc et jetait un coup d'oeil
tonn autour de lui; puis il souffla tout bas  l'oreille du
gentilhomme:

--Il a une ressemblance frappante...

Et il s'arrta.

--Avec qui? fit Gontran inquiet.

--Avec M. de Mayenne, murmura l'htelier.

Le front assombri de Gontran se rassnra, et il rpondit:

--Je crois que vous avez raison.

--Hol! cria l'htelier  ses garons de cuisine et  ses marmitons, un
souper pour ce gentilhomme, et du meilleur vin qui soit en cave... ,
marauds que vous tes, pressez-vous!

Les valets se htrent d'obir.

--Je dsire tre servi dans ma chambre, dit l'cuyer.

Et ses ordres furent ponctuellement excuts.

Tandis qu'il se rendait avec l'enfant  l'appartement qui lui avait t
prpar, l'hte, aprs avoir pris cong de lui avec force gnuflexions
et inclinaisons de tte, revint  la cuisine o les buveurs continuaient
 chuchoter entre eux:

--Hol! dit-il, enfants de notre mre l'Eglise romaine et bons
compagnons de la messe, apprtez-vous  bien faire votre devoir
aujourd'hui, car nous avons ici un homme qui aura l'oeil sur nous!

Pendant que matre Antoine Pernillet, propritaire de l'htellerie du
_Grand-Charlemagne_, et marguillier de la paroisse Sainte-Genevive, lui
faisait ainsi une rputation et le haussait considrablement dans
l'opinion de ses chalands, notre gentilhomme s'attablait avec son
pupille.

L'enfant tait triste et grave, comme il convient  ceux que la destine
fait orphelins de bonne heure; il ne pleurait pas cependant, peut-tre
parce qu'il comprenait dj que les larmes sont indignes d'un homme,
mais il avait cette pleur mate que la douleur met aux fronts les plus
juvniles, et  la lvre cette amertume rsigne qui est comme une
prescience des malheurs  venir.

Gontran tait bon compagnon, il buvait et mangeait bien
d'ordinaire,--mais ce jour-l, bien qu'il et soif et faim, il toucha 
peine aux mets qu'on lui servit, et laissa son hanap demi-plein.

Les rvlations mystrieuses et les demi-mots de l'hte avaient jet le
trouble dans son esprit.

--Ainsi donc, murmurait-il sourdement, je vais assister  un massacre!
Dans quelques heures, Paris sera converti en une immense boucherie, et
le sang, coulant par torrents, ira grossir les eaux bourbeuses de ce
fleuve qui roule sous ma fentre! Et ce sont les hommes que je sers...

Gontran s'arrta et essuya la sueur froide que ces penses de carnage
faisaient couler sur son front.

--Guise contre Navarre, continua-t-il, huguenots contre catholiques. La
boucherie sera belle...

Il s'arrta encore; son regard tomba sur l'enfant qui tournait son
oeil triste vers la fentre ouverte, d'o l'on apercevait les
tourelles pointues et les pignons du vieux Louvre;--et haussant les
paules:

--Au fait, murmura-t-il, mon pre nous l'a dit. Nous avons trois races
de rois ou de princes pour ennemies. Dieu est sage, laissons-le faire...
Deux de ces races vont tre aux prises, peut-tre l'une succombera...
Dieu est sage, et les huguenots sont marqus d'avance, sans doute, pour
le supplice et le poignard.

Et matre Gontran, se rconfortant avec cette rflexion, se remit
bravement  table et fit tardivement honneur au souper de son hte.

Mais, tandis qu'il mangeait, l'enfant, bris de fatigue, s'endormit sur
son sige.

Gontran se leva et le porta sur le lit, o il le coucha tout habill.

Pendant ce temps, la nuit venait avec cette rapidit qui lui est propre
vers la fin de l't; un murmure sourd montait des rues avoisinantes et
de cette berge sans parapet qui, deux sicles plus tard, devait se
nommer le quai Malaquais et le quai Voltaire. Gontran se mit  la
croise qui donnait sur la rivire, et s'y accouda.

Il vit une foule immense, confuse, se droulant en tous sens; il
aperut, parmi les groupes sombres, les croix blanches des conjurs; il
vit briller aux lueurs mourantes du crpuscule et au reflet vague encore
des lanternes qui s'allumaient une  une, le canon des mousquets et le
fer des hallebardes; il entendit de sourds murmures, des imprcations
touffes, des demi-mots qui taient des mots d'ordre; il surprit un
change perptuel de signes de ralliement... Et alors, comme c'tait
avant tout un brave et loyal gentilhomme, il fut tent de prendre son
pe et d'aller se ranger parmi les victimes contre ceux qui les
devaient gorger.




CHAPITRE QUATRIME




IV


Une rflexion subite arrta Gontran: il n'tait plus le soldat
insoucieux buvant mal quand il tait pauvre, bien quand son escarcelle
tait ronde; se battant toujours de mme, tantt pour une matresse,
tantt pour son seigneur le duc de Mayenne, le plus souvent sans savoir
pourquoi.

Gontran avait reu la garde d'un dpt plus prcieux que tous les
trsors du monde,--il avait  veiller sur l'orgueil futur, sur le
restaurateur  venir des splendeurs tombes de sa race,--sur l'espoir
peut-tre de l'indpendance de tout un peuple.

Aller se battre! Etait-ce possible?

Et tandis qu'il ferraillerait en chevalier errant pour des amis
inconnus, ces amis prendraient d'assaut l'htellerie du zl catholique
Pernillet, et, de mme que les catholiques ne feraient de quartier 
personne, eux gorgeraient femmes et enfants, et ne respecteraient pas
davantage l'hritier de Robert de Dreux!

Ou bien lui-mme, lui Gontran, recevrait une bonne estocade dans la
poitrine, ou une balle de mousquet dans la tte,--et l'enfant dont il
s'tait charg se trouverait isol, perdu en cette vaste mer qu'on nomme
Paris, loin des grves bretonnes, loin de ses oncles, tranquilles sur
son sort, et se fiant  leur frre, loin de sa mre dont il ignorerait
le nom et que nul ne pourrait lui rendre...

Gontran en tait l de ses rflexions, quand le murmure qui montait
toujours de la rue et de la berge s'teignit subitement.

Il se pencha de nouveau  la croise, regarda et vit la foule qui
s'coulait peu  peu, silencieuse et sombre, par les rues voisines,
laissant dsert le bord de la rivire.

Que signifiait cette manoeuvre?

Etait-ce un contre-ordre?

Etait-ce une habile disposition stratgique, une ruse de guerre d'un
grand capitaine?

Gontran se souvint de plusieurs campagnes dans la Flandre, qu'il avait
faites avec le duc de Guise, et il crut reconnatre dans cette
disposition subite de la foule la main de celui qui avait t son
gnral.

Une lutte intrieure de quelques secondes se livra chez lui entre le
devoir qui l'enchanait auprs de cet enfant et son coeur loyal qui
essayait de parler aussi haut que le devoir; mais,  la fin, le devoir
l'emportant sur la gnrosit, il alla fermer la porte au verrou et
revint au chevet du lit.

L'enfant dormait profondment.

Gontran prit son manteau et l'en couvrit.

Puis il tira son pe, mit ses pistolets sur la table et se plaa auprs
de l'enfant endormi, veillant sur lui et prt  le dfendre avec
l'audace et l'nergie d'un lion.

L'hte frappa  la porte.

--Que voulez-vous? demanda Gontran.

--Un mot, messire.

--Parlez!

--Monseigneur de Mayenne ne vous a-t-il pas donn des instructions
particulires?

--Oui, rpondit Gontran  tout hasard.

--Daignerez-vous me les communiquer?

Gontran hsita.

--C'est que, continua l'hte, qui ne prit point garde  cette
hsitation, nous manquons d'ordres...

--Ah! dit Gontran d'un ton hautain.

--La troupe que je commande est partage en deux opinions...

--Lesquelles?

--Les uns veulent attaquer le Louvre, par les fentres duquel on doit
nous jeter le Barnais, les autres se porter rue de Bthisy, sur la
maison de l'amiral.

Gontran frona le sourcil, selon son habitude, et se dit  part lui:

--L'amiral n'a rien fait  ma race, ni  moi; le Barnais est mon ennemi
naturel; tchons de sauver l'amiral.

Puis il dit  Pernillet:

--Allez d'abord au Louvre.

--Ah! vous croyez que le duc le veut?

--Qu'est le Barnais?

--Roi.

--Qu'est l'amiral?

--Duc.

--Le roi a le pas sur le duc aux ftes comme au supplice; commencez par
le roi!

--C'est juste, dit l'htelier. Adieu, messire...

Et il s'en alla, puis revint sur ses pas:

--Ne nous donnerez-vous pas un petit coup de main, messire?

--Non, dit Gontran, et cependant j'ai la main qui me dmange
singulirement, et je suis capable de devenir fou aux premiers coups de
mousquet...

L'hte fit un signe d'admiration.

--Mais, vous comprenez, continua Gontran, que j'ai  veiller sur cet
enfant...

--Bah! il dort.

--Il peut se rveiller...

--Les enfants ont le sommeil dur...

--Et s'enfuir effray...

--C'est juste.

--Et courir  travers Paris, et s'y perdre...

--Et puis, il ressemble si fort  M. de Mayenne que le premier huguenot
qui, le fer au poing, le rencontrerait l'embrocherait comme un poulet.

L'hte frmit:

--Il ne faut pas le quitter, messire, dit-il avec motion.

--Je ne bougerais pas de l pour un royaume, ft-ce celui de France!

--Et mme, acheva l'hte, toute rflexion faite, je vais vous laisser
dix de mes hommes pour garder ce cher enfant.

--Bon, pensa le brave gentilhomme, voici dix bourreaux qui ne feront
rien cette nuit.

Puis tout haut:

--J'allais vous les demander, dit-il avec flegme.

--Ils sont  votre service! s'cria Pernillet, vivent messeigneurs de
Lorraine!

Et l'hte redescendit et ordonna  dix de ses hommes, lesquels s'taient
arms durant le souper du gentilhomme, de demeurer dans la cuisine de
l'htellerie pour veiller  la garde du prcieux enfant.

En ce moment la premire arquebusade retentit, et le fougueux Pernillet
s'lana  la tte de ses soldats, arms pour le massacre, dans la
direction du Louvre, qu'il gagna au moyen d'une grosse et lourde barque
amarre devant sa porte.

La nuit tait devenue obscure pendant ce temps-l, et  peine si
Gontran, qui avait repris son poste d'observation  la fentre,
distinguait entre lui et le Louvre, illumin comme pour une fte, le
sillon blanchtre de l'eau qui coulait au milieu. Tout  coup, il vit
presque simultanment un point noir trancher sur ce sillon blanc et le
couper lentement en deux, et quatre ou cinq des hommes qui taient
demeurs sur le seuil de l'htellerie pour garder l'enfant, se diriger
vers la berge, sans doute parce que, comme lui, ils avaient aperu le
point noir.

Ce point noir, c'tait le roi de Navarre qui, en sortant de l'eau et se
retrouvant sur ses pieds, heurta un homme arm.

Le roi avait l'pe nue:

--Place! cria-t-il.

--Qui tes-vous?

--Que vous importe!

Et le roi poussant une terrible estocade en avant, renversa l'homme qui
roula sur le sol, la poitrine creve et jetant un cri sourd.

Le roi fit un pas, mais un autre homme, puis un autre, et encore un
autre lui barrrent le chemin, et tous crirent:

--C'est un huguenot! mort aux huguenots!

Le roi fit un pas en arrire, puis fondit sur le plus rapproch de ses
adversaires et l'tendit raide mort.

--Place! cria-t-il une seconde fois.

Mais les cinq hommes qui restaient dans l'htellerie accoururent au
secours des autres qui leur criaient:

--Des mousquets, apportez des mousquets!

Et, par la Vierge! comme on disait alors, c'en tait fait du roi, si un
nouveau personnage ne ft accouru l'pe haute et criant:

--Arrire! arrire! assassins!

Ce personnage tait Gontran qui, oubliant tout  la vue de cet homme
qu'on allait gorger sous ses yeux, avait saut par la fentre et
tombait comme la foudre au milieu des massacreurs!




CHAPITRE CINQUIME




V


Les massacreurs se retournrent stupfaits, et reconnurent le
gentilhomme qui s'tait annonc dans l'htellerie comme cuyer de
monseigneur le duc de Mayenne, et dont matre Antoine Pernillet leur
avait fait un si grand loge, en leur conseillant de tailler proprement
leur besogne, car il aurait les yeux sur eux.

A sa vue ils reculrent tout tremblants.

L'un d'eux cependant, plus hardi que les autres, s'cria:

--C'est un huguenot! mort aux huguenots!

--Taisez-vous! lui dit Gontran d'un ton imprieux.

Le massacreur intimid se tut.

--Vous dites que c'est un huguenot?

--Oui, messire.

--Vous en tes bien sr!

--Dame! fit le massacreur, puisqu'il vient du Louvre.

--Est-ce  dire qu'il n'y a que des huguenots au Louvre? Le roi, la
reine, les princes sont des huguenots, donc?

--Je ne dis pas cela... mais... mais... Au fait! murmura le bourgeois,
la preuve que c'en est un, c'est qu'au lieu d'attendre que le passeur
soit de retour, il s'est jet  la nage.

--Cela prouve une seule chose: c'est qu'il tait press...

--De fuir! fit le massacreur, qui tait tenace et qui avait toujours la
pointe de son pe au visage du roi.

--Non, dit Gontran, pas de fuir, mais de porter un ordre, mes matres,
ajouta-t-il durement; vos paules ont mrit cinquante coups de houssine
chacune, car vous avez failli tuer un des meilleurs serviteurs de
monseigneur le duc de Mayenne.

A ce nom, les massacreurs frmirent et poussrent un cri de terreur:

--Grce! murmurrent-ils.

--Messire, continua froidement Gontran, s'adressant au roi, qui calme et
le fer au poing, semblait attendre l'issue de la ngociation de son
protecteur inconnu; messire, veuillez me communiquer l'ordre que vous
m'apportez, afin que ces braves gens soient bien convaincus qu'ils
mritent une bastonnade.

Le roi qui avait saisi un imperceptible signe de Gontran se pencha  son
oreille, et feignit d'y murmurer quelques mots.

--C'est bien, dit Gontran avec dfrence. Suivez-moi!

Et il rentra dans l'htellerie, suivi du roi qui passa la tte haute au
milieu des massacreurs tout tremblants.

Gontran gagna l'appartement o il avait laiss l'enfant endormi, et o
il le retrouva dormant toujours.

Gontran ferma la porte, puis revint  lui:

--Messire, lui dit-il, vous tes dsormais ici en sret, et demain je
vous escorterai o il vous plaira.

--Merci! dit le roi.

Et il s'assit, et de la croise regarda, la sueur au front et l'angoisse
au coeur, la flamme rouge qui s'levait au-dessus des toits dans la
direction de la rue Bthisy, et annonait l'incendie de la maison de
l'amiral.

Gontran, discret autant qu'il tait brave, tait revenu se placer au
chevet du lit sur lequel le roi n'avait point jet les yeux encore.

Il faisait nuit dans la chambre autant qu'au dehors; Gontran voyait 
peine l'homme qu'il venait de sauver, mais il devinait qu'il tait
jeune, beau, de grande naissance, et il s'applaudissait de l'avoir
arrach  la mort.

Le roi, lui, songeait vaguement au danger qu'il venait de courir, mais
ce qui l'occupait, ce qui treignait son coeur, et sa tte au point de
l'isoler entirement de son sauveur et des objets environnants, c'tait
ce massacre qui commenait et qu'il tait impuissant  arrter, comme
il l'avait t  le prvenir.--C'taient ses frres, ses sujets gorgs
sans dfense, son vieil ami l'amiral dont on brlait la maison et dont
on tranait par les rues le cadavre mutil... C'tait peut-tre...

Le roi frissonna  cette pense subite et, se retournant brusquement,
vint  Gontran qui tait toujours immobile et calme  son poste:

--Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauv, merci! mais il faut que vous
fassiez plus...

--Parlez, messire.

--J'ai une matresse...

--Ah! dit Gontran.

--Une matresse qu'on assassinera peut-tre dans une heure...

Gontran tressaillit.

--O est-elle? demanda-t-il.

--Monsieur, continua le roi, je suis un gentilhomme barnais attach au
roi de Navarre et son ami. Le peuple de Paris me connat, car il m'a vu
souvent passer avec mon matre. Si j'essayais de faire cinquante pas
dans la rue, je serais bien certainement arrt au dixime.

Gontran regarda le roi et frmit.

--Or, continua le roi d'une voix que la douleur et l'angoisse rendaient
sympathique et entranante, je ne tiens pas  la vie, moi, mais j'aime
ma matresse d'un ardent amour, et je veux la sauver  tout prix.

Gontran chancela.

--Vous tes gentilhomme, monsieur, si je ne l'avais vu  votre costume,
je le devinerais bien certainement  votre gnreuse intervention, 
laquelle je dois mon salut. Je suis huguenot et vous tes catholique,
mais nous sommes gentilshommes tous deux, et je m'adresse  vous
loyalement, et je vous dis: Sauvez celle que j'aime!

--Je le veux bien, dit Gontran, mais comment?

--Vous tes, je le vois, un des chefs du parti lorrain, vous tes
influent auprs des serviteurs de Guise, et vous pouvez aller jusqu'
elle, la couvrir de votre manteau et la ramener ici.

--Monsieur, dit Gontran dont la voix tremblait, vous voyez cet enfant!

--Oui, dit le roi, s'approchant du lit.

--Cet enfant m'est confi...

--Eh bien?

--Je rponds de sa vie sur ma tte; m'en rpondez-vous sur la vtre, si
je m'expose pour sauver votre matresse?

--Sur l'honneur et foi de gentilhomme, dit le roi d'une voix sonore et
grave, je m'engage  veiller sur cet enfant pendant votre absence et 
me faire tuer avant qu'un cheveu tombe de sa tte.

Et le roi cartant Gontran se mit  sa place l'pe nue, dans cette
fire et chevaleresque attitude qui lui tait naturelle, et que nul roi
peut-tre ne retrouva aprs lui.

--C'est bien, dit Gontran, o est votre matresse?

--Connaissez-vous Paris?

--Presque pas.

--Avez-vous entendu parler des Prs-Saint-Germain?

--Oui, j'y suis all.

--Eh bien! aux Prs-Saint-Germain, vous verrez une petite maison en
briques rouges, adosse au rempart, vous heurterez  la porte et vous
demanderez la matresse du logis, si dj la maison n'est entoure de
catholiques...

--Bien! dit Gontran prenant son manteau.

--Vous lui direz: Madame, suivez-moi, Barn vous attend!

--Est-ce tout?

--Tout.

Gontran ceignit son pe, enfona son chapeau sur ses yeux, puis, au
moment de passer la porte, se retourna et dit au roi:

--Vous me rpondez de l'enfant, n'est-ce pas?

--Sur mon honneur!

Gontran frappa le sol du pommeau de son pe. A ce bruit, deux des
hommes qui taient commis  la garde de l'enfant et buvaient aux
cuisines, accoururent:

--Vous voyez ce gentilhomme? leur dit-il d'une voix brve et imprieuse,
il me remplace ici. Tandis que je vais chercher des ordres,
obissez-lui comme  moi.

Les massacreurs s'inclinrent et demeurrent en dehors.

Gontran partit, emmenant deux autres des soldats de matre Pernillet.

Il avait eu soin de mettre un linge blanc  son bras, et ses deux
compagnons portaient la croix des conjurs.

Partout ils trouvrent le passage libre; la foule s'cartait devant eux
avec respect ou terreur.

Ils arrivrent ainsi aux Prs-Saint-Germain, et aperurent la maison en
briques rouges dpeinte par le roi.

Les prs taient dserts, silencieux, la maison ferme et sans lumire
aux croises.

Gontran heurta violemment la porte, qui rsista.

Il heurta une fois encore...

Mme silence!

Alors il n'hsita plus; et bien que la porte ft en chne ferr, il
appuya contre elle ses robustes paules, et d'un effort suprme,
l'enfona.

Il pntra dans un vestibule obscur, gravit un petit escalier galement
plong dans les tnbres, traversa deux pices dsertes; puis, arriv 
une troisime, il trouva agenouille dans un coin une femme blanche et
froide que la terreur rendait muette, et qui versait des larmes
silencieuses.

Cette femme tait madame Charlotte de Sauve.

Elle avait appris une heure auparavant ce qui se passait, elle avait
voulu courir  Paris, pntrer jusqu'au Louvre, arriver au roi: elle
avait t repousse et refoule par un flot de populaire qui criait:
_Mort au Barnais!_ et elle s'tait rfugie dans sa maison que ses
serviteurs venaient d'abandonner.

L, domine par la terreur, elle avait verrouill toutes les portes et
s'tait rfugie au coin le plus obscur pour y prier ardemment et
demander  Dieu le salut de celui qu'elle aimait.

A la vue de Gontran et des deux hommes qui le suivaient, elle poussa un
cri et ferma les yeux, croyant dj voir sur son sein la pointe
meurtrire d'une pe.

Mais Gontran alla vers elle et lui dit  l'oreille:

--Ne craignez rien... je viens vous sauver...

Et, comme elle le regardait d'un oeil plein d'tonnement et
d'pouvante, il suivit, toujours assez bas pour que les massacreurs ne
le pussent entendre:

--Barn vous attend!

--Il vit donc! s'cria-t-elle dlirante.

--Silence! ne prononcez pas son nom...

--Mais o est-il?

--Suivez-nous, moi et ces hommes...

Charlotte se leva avec peine... elle tait si brise!

Gontran lui jeta son manteau sur les paules et lui offrit son bras.

--Venez! dit-il.

Elle le suivit,  moiti folle, prononant des mots entrecoups,
incohrents, que Gontran s'efforait d'touffer... Ils rentrrent dans
Paris; ils arrivrent  peu prs sans encombre jusqu' l'endroit o
s'lve maintenant la rue Jacob.

Mais l, un flot de populaire barrait le chemin. On assigeait une
maison de calviniste, et le calviniste se dfendait avec l'nergie du
dsespoir; les balles ricochaient des fentres sur le pav, les amis et
les serviteurs du malheureux assig prcipitaient sur les assigeants
tout ce qu'ils avaient sous la main, bahuts, vaisselle, pierres,
candlabres.

Et ces objets dj lourds, acqurant une pesanteur terrible par la
distance qu'ils parcouraient dans leur chute, frappaient de mort ou
tourdissaient ceux qu'ils atteignaient.

--Place! cria Gontran.

Mais la foule ne s'carta point, la foule avait le dlire, elle voyait
rouge, elle avait les pieds dans le sang, elle voulait du sang encore.

--Place! rpta-t-il, place  l'cuyer du duc de Mayenne!

La foule entendit ce mot magique et s'carta; mais au moment o Gontran,
portant Charlotte dans ses bras, se trouvait  demi dgag, une pierre
lance d'une croise de la maison vint le frapper au front.

Charlotte le vit chanceler avec un nuage de sang sur le visage, puis
pirouetter une seconde et tomber.

Un moment elle fut tente de se pencher sur lui, d'essuyer le sang de sa
plaie, de lui donner ces soins ardents dont seules les femmes ont le
secret;--mais la foule hurlait et pitinait... la foule l'en spara par
une brusque ondulation.....

Elle le crut mort.

Alors, comme _il_ l'attendait, comme elle voulait le voir et arriver 
tout prix jusqu' lui, elle se cramponna au bras des deux hommes qui
escortaient Gontran et qui l'entranrent, croyant servir M. de Mayenne.

--C'tait un fier soldat, dit l'un d'eux en parlant de Gontran, et
messeigneurs les princes et madame la Vierge perdent gros  sa mort!

Telle fut l'oraison funbre de Gontran.




CHAPITRE SIXIME




VI


Pendant ce temps, le roi veillait sur l'enfant qui dormait toujours, et
de temps  autre il se penchait  la croise et regardait avec anxit,
tantt flamboyer la rue de Bthisy, tantt tinceler les fentres du
Louvre.


Il entendait retentir les cris de mort des massacreurs, et,  chaque
minute, son nom ml  de terribles imprcations.

Puis son oeil s'abaissait au bas de la croise, et sur la grve
toujours dserte, cherchait dans l'ombre une apparition, comme s'il et
voulu hter de ses voeux l'arrive de sa bien-aime Charlotte.

Enfin apparurent trois ombres.....

Le roi frmit. Ils taient partis trois, ils revenaient trois seulement,
o donc tait Charlotte?

Tout  coup il aperut une robe blanche et il poussa un cri.

Cette robe, c'tait la sienne sans doute.

Mais le roi avait au moment suprme un terrible sangfroid; il comprit
qu'il devait son salut au quiproquo tabli entre le gentilhomme et les
hommes qu'il commandait, et modrant soudain sa joie, il reprit un
visage impassible et calme.

C'tait, en effet Charlotte qui arrivait, conduite par les deux
massacreurs, et qui bientt alla se jeter dans les bras de son royal
amant.

Les deux massacreurs taient respectueusement demeurs sur le seuil.

Par un sentiment de prudence, le roi ferma la porte sur eux, le premier
lan de tendresse apais, il regarda autour de lui, chercha son sauveur
des yeux, ne le vit point, et dit  Charlotte:

--O donc est ce gentilhomme?

--Mort, dit Charlotte.

--Mort?

--Tu sous les fentres d'une maison assige.

Le roi chancela, passa une main fivreuse sur son front, puis regarda
l'enfant, dont le sommeil paisible n'avait point t interrompu:

--Pauvre enfant! murmura-t-il, j'ai jur de veiller sur toi. Je
tiendrai mon serment, je serai ton pre.

Et comme les cris de mort retentissaient toujours, et que, cependant,
l'aube commenait  paratre, le roi songea que peut-tre, dans une
heure, la fuite ne serait plus possible, et appelant les deux
massacreurs, il leur dit:

--Accompagnez-moi jusqu' la porte Saint-Jacques, o je dois remettre
cet enfant aux mains du capitaine Hector de Montaigu, ainsi que madame
qui est sa mre.

Les deux massacreurs s'inclinrent, croyant toujours servir la cause de
M. de Mayenne, et le roi prenant l'enfant dans ses bras l'enveloppa de
son manteau.

       *       *       *       *       *

Au lever du soleil, la maison du calviniste tait rase. Un homme se
dressa parmi les morts, passa la main sur son front alourdi, se souvint,
et murmura:

--Mon Dieu! l'enfant?

Et, tout chancelant encore, cet homme se mit  courir, arriva 
l'htellerie, pntra jusqu' la chambre o il avait laiss l'enfant
endormi et poussa un cri terrible...

L'enfant avait disparu!




                          LE GANT DE LA REINE




I


Quinze jours aprs la rencontre des Cavaliers de la nuit  la tour de
Penn-Oll, jour pour jour, heure pour heure,  minuit sonnant, les
fentres du chteau royal de Glascow, en cosse, s'illuminrent comme
par enchantement, et la ville, paisiblement endormie dj, se rveilla
aux notes harmonieuses d'un brillant orchestre.

La reine d'cosse--cette belle et malheureuse Marie Stuart, me faible
et grand coeur, dont la cruaut de la reine d'Angleterre fit une
martyre--la reine d'cosse, disons-nous, donnait un bal de nuit  sa
cour pour solenniser le mariage de l'Italien Sbastiani[1] avec
Marguerite Carwod, une de ses filles d'honneur.

 [1] Ce Sbastiani appartenait  une famille illustre de Corse, dont
 une branche migra  la fin de la Renaissance et vint s'tablir en
 Provence, o il en existe encore des descendants.

La reine, partie la veille d'dimbourg, tait arrive le soir, la nuit
tombant,  Glascow.

Elle avait dn en tte--tte avec la comtesse de Douglas, sa dame de
compagnie, et tait demeure enferme avec ses ministres depuis huit
heures jusqu' onze, pour laborer les bases d'un trait avec
l'Angleterre touchant la dlimitation exacte des frontires sur certains
points des deux royaumes.

A onze heures, Sa Majest avait renvoy les ministres pour procder  sa
toilette.

A minuit, les portes des salles du bal avaient t ouvertes  deux
battants, et le flot de courtisans s'y tait engouffr aux prludes
d'une valse.

Puis, la valse s'tait teinte, et alors, en attendant la reine et son
poux, cent groupes divers s'taient forms, remarquables par la
pittoresque originalit et la diffrence varie des costumes.

Ici, un courtisan vtu de soie abordait un lord militaire arm de toutes
pices; l, un laird des montagnes portant au flanc la longue claymore,
et sur l'paule le plaid ray blanc et bleu;--plus loin, une dame
d'honneur, adoptant le costume galant de la cour de France, causait avec
une chtelaine du Nord, ayant conserv la jupe cossaise et la coiffure
nationale.

Les groupes taient bruyants, anims, joyeux ici, l soucieux, car
depuis plusieurs annes dj de sombres nuages planaient sur le pays
d'cosse, amoncels dans le lointain par la politique astucieuse de la
reine d'Angleterre, qui trouvait toujours un sonore cho chez les lords
et les bannerets, dont l'ambition ombrageuse s'accommodait mal des
libralits de Marie Stuart et de la confiance aveugle qu'elle tait
toujours prte  accorder  des trangers, de prfrence  ses propres
sujets.

Le sombre drame du meurtre du chanteur Rizzio, assassin par Douglas,
Murray et le roi lui-mme, aux pieds de la reine et dans son oratoire,
n'tait point encore oubli, et l'on sentait instinctivement que ce
calme momentan, cette fte de l'heure prsente ne serait point un lien
de scurit assez fort pour prvenir de nouvelles temptes.

Parmi les diffrents groupes d'o le rire et la discussion s'chappaient
avec une sorte de volubilit fbrile, il en tait un qui attirait les
regards plus que tous les autres: il se composait de trois seigneurs
minents par leur opulente fortune, leurs titres et leurs dignits, la
popularit dont ils jouissaient et une rputation d'audace bien connue.

L'un, et celui sur lequel les yeux de tous se portaient de prfrence,
tait le comte lord de Bothwell, l'un des plus grands seigneurs terriens
d'cosse, jeune, beau, quoique d'un aspect farouche et cauteleux,
audacieux jusqu'au crime, et professant un souverain mpris de la
lgalit, qu'il appelait d'ordinaire la _pierre d'achoppement des
niais_.

L'autre tait son beau-frre, le comte de Huntley.

Le troisime, lord Maitland, seigneur des Marches du sud, vendu depuis
longtemps  lisabeth.

Ces trois seigneurs s'entretenaient tout bas et avec feu, et ils avaient
eu soin de se placer  distance des autres groupes, de manire  n'tre
point entendus. Seul, un jeune homme, un page, bien plutt, car sa lvre
tait vierge encore de tout duvet, ne se mlait  aucun attroupement, ne
parlait  personne et se tenait  demi appuy  une des portes d'entre,
et jetant un mlancolique regard sur cette foule bariole et tincelante
d'armes, d'toffes clatantes et de pierreries.

Il pouvait avoir dix-huit ans et portait le costume clatant des gardes
de la reine.

Tout  coup l'oeil rveur de ce jeune homme s'illumina, et quittant le
poste d'observation o il tait, il courut  la rencontre d'un jeune
homme envelopp d'un long manteau brun, et qui venait d'entrer dans la
salle du bal par une porte oppose.

Ce gentilhomme n'tait point en costume de cour; ses bottes poudreuses,
son feutre terni, les faveurs fanes de son justaucorps annonaient
qu'il venait de faire une longue route.

Il tendit la main au jeune homme et lui dit:

--Bni soit Dieu qui me fait te rencontrer, Henri!...

--Comment! te voil, Hector?

--J'arrive, mon ami.

--Je le vois bien  ton costume.

Le gentilhomme eut un triste sourire:

--Mon costume n'est pas galant, n'est-ce pas?

--En effet...

--Et tu trouves que je suis bien hardi de venir au bal de la reine?...

--Ainsi costum, oui, mon ami.

--Pauvre Henri, fit le gentilhomme avec un amer sourire, j'ai fait tant
de chemin depuis huit jours! j'ai crev dix chevaux, fait naufrage sur
les ctes d'Angleterre, et j'ai failli,  deux lieues de Perth, tre
assassin par des montagnards qui me traitaient de papiste.

--Mais qui te pressait donc ainsi? Et, d'abord, d'o viens-tu? Un soir,
tu es parti sans faire d'adieux  personne, pas mme  moi que tu
aimes...

--D'o je viens? De Bretagne. Pourquoi y suis-je all? mon ami, c'est un
secret qui n'est pas le mien.

--Garde-le, en ce cas.

--Qui me pressait? Oh! tu le devines, n'est-ce pas? Huit jours loin
d'elle, huit jours sans la voir! huit jours de transes mortelles,
d'angoisses sans trve, de souffrances sans nom!

--Tu l'aimes donc bien?

Le gentilhomme posa la main sur son coeur:

--Assez pour en mourir, dit-il sourdement.

--Et tu en mourras, mon ami, murmura tristement le jeune garde: l'amour
d'un soldat pour une reine est chose qui tue!

--Je le sais.

Le gentilhomme pronona ces mots avec un accent de simplicit terrible
et de vrit telle, que le jeune homme en tressaillit profondment et se
tut.

Puis il reprit avec feu:

--Je sais bien que mon amour est chose insense, et qu'entre elle et moi
aucune puissance humaine ne comblera jamais l'abme... je l'aime sans
espoir, mais tel qu'il est, cet amour m'est cher... Nul ne le sait
hormis moi, nul peut-tre ne le saura. Elle ne l'apprendra jamais...
mais je sais que j'ai une mission auprs d'elle, mission obscure,
muette, que les vnements peuvent rendre clatante... Autour d'elle se
pressent des ennemis dangereux: les uns veulent la dshonorer, les
autres la dpouiller; tous veulent lui arracher un pouvoir qui leur fait
ombrage... je suis l.

Et comme le jeune garde se taisait toujours, le gentilhomme reprit aprs
une seconde de silence et de pnibles rflexions:

--Je sais bien que je ne suis qu'un soldat obscur, inconnu, sans autre
fortune que l'esprance, sans autre puissance que mon pe..... Mais
elle est lourde, va! et malheur  qui touchera  ma reine, malheur  qui
me voudra briser mon idole!

--Tu te trompes, ami, dit le jeune garde, quand tu dis ne possder ni or
ni fortune. Mon or est  toi, mon pe aussi.

--Merci!

--Tu as quelques annes de plus que moi, tu m'as presque servi de pre
dans cette maison o mon pre te recueillit et d'o la mort l'arracha
trop tt. Un pre est le matre chez son enfant, il dispose de lui, de
sa bourse, de sa vie, de son intelligence, de son dvouement: prends,
ami; tu es mon pre, tout est  toi.

--Tu es noble et bon comme ton pre, enfant, Dieu te vienne en aide!
mais ce n'est point de l'or qu'il me faut pour veiller sur elle, ce ne
sont pas des dignits et de riches habits. Plus je serai obscur, plus ma
tche sera facile.

Il y a un homme ici, un homme qui porte un noble nom et qui est aussi
riche, aussi puissant, aussi redout que je suis pauvre, faible et peu
craint de tous. Cet homme cache un coeur vil, une me criminelle, sous
son pourpoint de gentilhomme; cet homme ne recule ni devant le poignard,
ni devant le poison, ni devant cette arme terrible qu'on nomme la
calomnie..... Cet homme..... regarde-le bien, Henry...

--O est-il?

--Vois-tu, l-bas, ce groupe compos de trois seigneurs?

--Oui, Maitland, Huntley..... Bothwell...

--C'est lui.

Henry tressaillit.

--Il a un visage de tigre.

--Il est plus lche que lui. Cet homme, Henry, poursuit depuis longtemps
la reine d'un amour odieux... fatal... Cet homme ne reculera devant
rien; pour possder sa souveraine une heure, il bouleversera l'cosse,
il armera contre elle depuis le premier laird jusqu'au dernier
vassal... il n'hsitera point  la traner sur une claie d'infamie...

--Horreur!

--Regarde-le bien, Henry. Si mon poignard ne lui clt la bouche, si ma
main n'arrache sa langue  temps, la reine d'cosse est perdue.

--Tu exagres, Hector...

--Non, de par Dieu! mon ami.... Je sais bien ce que je dis. Dieu me
garde de calomnier! Aussi tu comprendras, n'est-ce pas? tout ce que j'ai
souffert, tout ce que j'ai endur d'angoisses depuis huit jours... huit
sicles! pendant lesquels le monstre aurait pu triompher!

Je suis arriv  Edimbourg. J'tais bien las, bien bris. Mon cheval
allait s'abattre. On m'a dit que la reine tait partie pour Glascow avec
sa cour. J'ai demand si lord Bothwell tait avec elle, et comme on m'a
rpondu que oui, j'ai demand un autre cheval et je suis parti.

--Noble coeur! murmura Henry.

--Je suis arriv ici, il y a dix minutes. Le chteau tait illumin, les
abords gards par les soldats, la cour encombre de chevaux, de valets,
de litires. On m'a dit que la reine donnait un bal.

Un moment j'ai hsit, un moment j'ai song  entrer dans une
htellerie pour y prendre un peu de repos, un pot d'ale, un morceau de
venaison et secouer la poudre de mes habits; mais mon coeur et mon me
taient bien autrement affams que mon corps... je voulais la voir!

--Eh bien! dit Henry, tu vas tre satisfait, car voici le hraut qui
ouvre sa porte  deux battants.

En effet, le grand chambellan parut, sa baguette blanche  la main, sur
le seuil de la porte oppose, laquelle communiquait directement avec les
petits appartements, et cria d'une voix haute et solennelle:

--La reine!

La reine avait alors vingt-cinq ans environ; elle tait de taille
moyenne, svelte, un peu grassouillette. Ses cheveux, d'une admirable
nuance chtain clair, taient longs, abondants et relevs sur le front,
suivant la mode franaise qu'elle avait adopte  la cour de feu
Franois II, son premier poux.

Elle avait  la lvre un fier et bon sourire, plein de navet et de
fermet  la fois, mlange bizarre de l'ingnuit de la femme et de la
dignit de la reine.

La reine entra d'un pas lent, grave, malgr son sourire, majestueuse
sans raideur.

Elle s'appuyait au bras du comte Lenox, pre du roi, vieillard vnrable
dont l'oeil ptillait de jeunesse, dont les cheveux blancs et la barbe
grisonnante ombrageaient un visage encore sans rides, dont la taille
robuste et souple dfiait le poids des annes.

--Henry, murmura le gentilhomme, s'appuyant sur le jeune garde, et tout
ple et dfaillant; Henry, soutiens-moi...

--Du courage, ami!... rpondit Henry, tout bas.

--Mon Dieu! fit le gentilhomme d'une voix mue, je la voyais cependant
tous les jours... je m'tais habitu  ne plus plir...  ne plus
chanceler... et parce qu'il y a huit jours... Mon Dieu! mon Dieu!
qu'elle est belle!

Et le gentilhomme chancelait encore.

Mais soudain son visage s'empourpra, son oeil eut un clair de colre,
et il se redressa hautain et fort. Lord Bothwell venait de s'approcher
de la reine, devant laquelle il s'tait inclin profondment.

Et la reine lui avait souri!

--Henry, murmura Hector,--car c'tait bien, et nos lecteurs l'ont dj
devin, ce beau et fier jeune homme aux moustaches blondes que nous
avons vu recevoir les instructions paternelles  la tour de
Penn-Oll,--Henry, l'as-tu vu?

--Oui, dit Henry frmissant.

--Elle lui a souri... Mon Dieu! mon Dieu! si elle allait l'aimer?

--Oh! fit Henry avec indignation.

--Ce n'est pas que je sois jaloux, va! reprit Hector; l'amour sans
espoir ne peut l'tre... Mais si elle l'aimait, c'est--dire si elle le
croyait? Oh! malheur! Henry, car l'amour de cet homme est une bave qui
souille ce qu'elle clabousse... _Elle_ serait perdue!

En ce moment, le grand chambellan ouvrit de nouveau les deux battants de
la porte et annona:

--Le roi!

Le roi tait un ple et beau jeune homme de vingt et un ans  peine,
blond, mince, presque frle et portant sur son visage les traces d'une
dbilit prmature et d'une maladie mortelle. Depuis le meurtre de
Rizzio, le roi tait mal avec la reine qui ne lui pardonnait pas un tel
scandale; il vivait loin d'elle, retir, et il s'tait choisi lui-mme
une rsidence hors du chteau et des murs de Glascow, au milieu des
champs.

C'tait une petite maison compose d'un seul tage, entoure d'un parc,
adosse  une verte colline et portant le nom de _Kirk of field_,
c'est--dire l'glise champtre.

Le roi avait appris l'arrive nocturne de la reine  Glascow et dsirant
tenter une rconciliation, il lui avait envoy son pre sir Darnley,
comte de Lenox, pour essayer ce rapprochement.

La reine avait rpondu qu'elle verrait avec joie le roi venir  son
bal.

Et le roi, tout malade qu'il ft, tait venu en grande hte.

La reine, entendant ce cri: Le roi! la reine, disons-nous, se
retourna, quitta le bras du comte de Lenox, congdia d'un sourire lord
Bothwell et s'avana vers sir Henry Darnley, son royal poux.

--Votre Majest, lui dit-elle en lui donnant sa main  baiser, arrive
tout  propos pour ouvrir le bal avec moi.

Le roi s'inclina et offrit sa main.

La reine prit cette main, la pressa doucement et dit tout bas au roi:

--Merci de votre empressement, monsieur.

--Vous ne m'en voulez plus? demanda timidement le roi.

--Non... Henry... fit-elle, appuyant avec une grce charmante sur ce
mot.

--Vous tes bonne... Marie... murmura-t-il.

Et il pressa  son tour la belle main de la reine.

On n'attendait plus que les nouveaux poux.

L'huissier les annona bientt.

L'poux tait un grand jeune homme, brun presque bistr, portant haut la
tte et s'exprimant avec cette volubilit grcieuse de geste et de
paroles qui trahissait son origine mridionale.

L'pouse tait blonde, lance, l'oeil bleu, les mains blanches,
rveuse et nonchalante.

On et dit une fleur du nord s'appuyant  un vigoureux arbuste du midi.

L'orchestre s'veilla; alors la reine dit au roi:

--Ouvrons le quadrille; venez!

Derrire Leurs Majests, lord Bothwell tait avec lord Maitland.

Bothwell montra alors, avec son mauvais sourire, la tte ple du roi, et
dit  lord Maitland:

--_Voil un homme qui danse et qui mourra cette nuit._

Ces mots avaient t dits bien bas, mais un homme les entendit, et cet
homme recula et porta instinctivement la main  la garde de son
poignard.

C'tait Henry, le jeune garde du corps de la reine. Henry recula jusqu'
Hector qu'il avait laiss  deux pas, accoud  un guridon, dvorant du
regard le moindre geste, le moindre sourire de la reine, et devinant
qu'un rapprochement s'oprait entre les royaux poux; ce qui cartait
Bothwell, au moins pour quelque temps.

--Hector, dit Henry d'une voix brve, coute!

--Que veux-tu?

--Viens!

Il l'entrana loin du centre des danseurs, dans une embrasure de
croise.

--Eh bien? fit Hector.

--Tu vois le roi?

--Oui.

--Il est bien ple, n'est-ce pas?

--Oui, dit Hector.

--Il a l'air souffrant?

--Je le crois.

--Eh bien! _il mourra cette nuit_.

Hector fit un mouvement.

--Que veux-tu dire? murmura-t-il.

--Je ne sais pas si c'est un complot ou l'effet de la maladie; je ne
sais pas si le roi mourra assassin ou succombera  quelque brusque
priptie du mal, mais il mourra cette nuit.

--Tu es fou!

--Non, demande plutt  lord Bothwell.

--C'est lui qui l'a dit?

--Oui,  lord Maitland.

Hector tressaillit.

--Quand cela? demanda-t-il.

--Tout  l'heure, j'tais derrire eux.

--Et... fit Hector, dont la voix tremblait et qui porta la main  son
poignard comme Henry l'avait fait lui-mme nagure, et tu es bien sr,
tu as bien entendu?

--Ils parlaient en excellent cossais.

Hector redevint ple et les muscles de son visage se contractrent.

--Ami, dit-il, la reine a souri  Bothwell, n'est-ce pas?

--Oui, dit Henry.

--Puis elle l'a quitt pour aborder le roi?

--Oui.

--Eh bien! retiens ceci: Bothwell a pris ce sourire pour un
encouragement...

--L'infme!

--Bothwell est convaincu que la reine l'aime ou est bien prs de
l'aimer...

--Oh! fit Henry que la colre suffoquait.

--Bothwell est riche, et il y a ici plus d'un montagnard avide, plus
d'un courtisan ruin qui ne demandent pas mieux que de recoudre leur
bourse troue avec la pointe de leur dague...

--Crois-tu? dit Henry frmissant.

--Enfant! murmura Hector avec une tendre piti pour l'ingnuit du jeune
homme.

Lord Bothwell paiera l'un ou l'autre, s'il ne l'a fait dj... Lord
Bothwell fera assassiner le roi cette nuit!

Henry ne rpondit pas, mais il mit de nouveau une main sur sa dague,
l'autre sur son pe et fit un pas dans la direction du roi, comme s'il
et voulu se ranger  ses cts et lui faire, de sa poitrine, une
cuirasse contre le fer des assassins.

--Attends donc! continua Hector, le retenant par le bras; coute;
sais-tu ce que rve cet homme en ce moment?

--Que rve-t-il? fit Henry, dont la lvre enfantine devint menaante.

--Il rve, poursuivit Hector, le trne d'cosse!

--O infamie!

--Et il espre l'avoir. La reine l'aime... il le croit du moins... et
alors, comme pour les lches et les tratres, il n'est rien de
sacr,--le roi mort, cet homme sera assez infme, assez vil pour
demander sa main  la veuve de l'homme qu'il aura fait assassiner.

--Si j'tais sr de cela, fit Henry, je lui plongerais sur l'heure, dans
la poitrine, la lame entire de mon pe.

L'oeil d'Hector s'attachait toujours opinitrement sur lord Bothwell.

Tout  coup il tressaillit.

--Avec qui tait-il? demanda-t-il  Henry.

--Avec lord Maitland.

--Et c'est  lui qu'il a dit...

--Oui...

--O donc est lord Maitland, maintenant?

Ils le cherchrent des yeux et ne le virent point; ils firent le tour du
bal, plongrent dans tous les groupes, errrent de salons en salons...
lord Maitland avait disparu!

--Cherche-le, dit Hector, fouille le chteau, et si tu le rencontres
parlant, une bourse  la main,  quelque pauvre diable, tue-le! Moi, je
reste ici, et je veille sur Bothwell.

Henry disparut.

Hector demeura  sa place, piant les moindres mouvements de Bothwell,
qui causait avec lord Murray de Tullibardine, se suspendant pour ainsi
dire  ses lvres, et cherchant  saisir le sens des paroles qu'ils
changeaient  mi-voix.

Quelquefois la reine, qui valsait avec Douglas, passait prs de lui
emporte sur le bras puissant du vaillant cossais; sa robe
l'effleurait, son haleine arrivait jusqu' lui.

Et alors Hector abandonnait un instant de son tenace regard lord
Bothwell, pour reporter un oeil d'envie sur cette femme qu'il aimait
et qu'un autre emportait dans ses robustes bras, aux stridentes mlodies
de l'orchestre.

La reine adorait la valse.

La valse finit enfin..... Hector respira.

La reine prit le bras de Douglas et fit avec lui le tour de la salle.

Tout  coup elle essuya son front et murmura:

--Dieu! que j'ai chaud!

Douglas s'lana vers un guridon et revint avec un plateau de sorbets
et de confitures d'Orient, de ces confitures noirtres dont Henri III
avait toujours soin d'emplir son drageoir.

La reine se dganta de la main droite et prit son gant de la main
gauche, pour saisir le hanap d'or cisel que Douglas lui prsentait.

Mais, soit distraction, soit qu'elle le ft  dessein, son gant lui
chappa et tomba  terre.

Un homme tait derrire la reine; il se baissa, prit ce gant, et le
cacha lestement dans son pourpoint. C'tait Bothwell.

Un homme tait derrire Bothwell et le vit dissimuler le gant.

C'tait Hector.

Bothwell alors fit un pas vers la porte et s'apprta  sortir.

Hector devint ple de colre, et, comme Bothwell, fit galement un pas
vers la porte et se disposa  le suivre. Mais la reine se retourna par
hasard, aperut Hector, remarqua sa pleur, puis son habit poudreux, ses
faveurs fltries, et, intrigue par cet trange costume, vint  lui.

--Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-elle avec cette
familiarit si digne et si bonne des souverains.

Hector s'arrta muet, troubl, tremblant... Il oublia Bothwell, il
oublia le monde...

La reine lui parlait.




CHAPITRE DEUXIME




II


Hector demeurait toujours immobile et muet.

--Comment vous nommez-vous? reprit la reine.

--Hector, madame, rpondit-il enfin.

--N'tes-vous pas dans mes gardes?

--Oui, madame.

--Et n'tes-vous pas celui dont j'ai sign un cong il y a quinze jours?

--Oui, madame, balbutia Hector tout tremblant.

--Vous n'tes donc pas parti?

--Je demande humblement pardon  Votre Majest, j'arrive.

--Ah! dit la reine, et d'o venez-vous?

--De Bretagne.

--En si peu de jours?

--J'avais hte de revenir auprs de Votre Majest.

La reine sourit.

--Vous tes un brave gentilhomme, dit-elle. Aussi, puisque vous arrivez
de si loin, ai-je le droit de vous soumettre  une dernire preuve...

Hector s'enhardit et osa regarder la reine.

--Vous allez, continua-t-elle, m'accorder une valse.

A cette proposition Hector chancela, plit plus fort encore, et faillit
se trouver mal.

--Venez, dit la reine, venez, monsieur.

Elle lui offrit sa belle main qu'il osa serrer  peine, et elle
l'entrana vers l'orchestre, ivre, tourdi, ne sachant plus s'il rvait
ou veillait, s'il existait rellement, si rellement il allait valser
avec la reine, ou bien s'il tait le jouet de quelque hallucination,
d'autant plus sduisante que le rveil en serait affreux.

La reine fit un signe aux musiciens, et se mit en place avec son
valseur.

En ce moment les yeux gars d'Hector se dirigrent machinalement vers
la porte, et tout aussitt il eut un brusque mouvement nerveux, une de
ces rticences inexplicables comme en fait seul prouver un spectacle
subit et inattendu.

Il venait d'apercevoir lord Bothwell qui quittait la salle du bal et
s'esquivait.

Cette sortie de lord Bothwell, c'tait le rveil du songe d'Hector, la
ralit brisant le masque de la ferie, le ciel s'entr'ouvrant sous lui
et le laissant choir sur la terre abandonne un instant.

Lord Bothwell qui sortait, c'tait le poignard lev sur le roi, le
dshonneur suspendu peut-tre sur la tte de la reine, comme une
nouvelle pe de Damocls!

Et Hector seul pouvait courir aprs lui, le poignarder dans un corridor
et sauver peut-tre l'existence entire de cette infortune Marie
Stuart, qui, bonne comme Louis XVI, loyale comme lui, fit tant de
fautes par lgret, tant d'inconsquences par bonhomie, qu'elle sembla
tenter ternellement l'chafaud.

Seul avec Henry, Hector savait le secret de cet homme; seul il avait
devin son but tnbreux et le drame qu'il prparait.

Et Henry tait sorti pour courir aprs lord Maitland--Henry ne revenait
pas, et cependant Hector aurait pu, s'il et t l, lui indiquer lord
Bothwell d'un geste; et comprenant ce geste, Henry se ft attach aux
pas de l'assassin, il l'et suivi lentement, dans l'ombre, comme le
lynx suit sa victime, et  l'heure o cet homme aurait ouvert la bouche
pour prononcer l'arrt du roi, il l'et frapp srement, sans plir et
sans trembler.

Quant  lui, Hector, il valsait avec la reine, c'est--dire qu'il
recevait un honneur que plus d'un lord puissant et demand  genoux
sans pouvoir l'obtenir--un honneur qu'il ne retrouverait peut-tre
jamais comme sujet, un bonheur unique et sans lendemain pour un amant.

Et pourtant, puisque Henry n'tait pas l, puisque Bothwell sortait,
puisque la vie du roi tait menace, pouvait-il continuer  s'enivrer au
bras de la femme anime de ce mystrieux parfum qui est le fluide de
l'amour?

Ne devait-il pas s'arracher des bras de cette femme, et fuir pour suivre
l'assassin?

Hlas! cette femme tait une reine--cette femme, il l'aimait--cette
femme, il l'enlaait de son bras, il sentait sa tte penche sur son
paule; il aspirait son haleine avec la volupt que mettrait un captif
des plombs de Venise  respirer enfin l'air embaum des champs;--cette
femme l'treignait de ses mains fbriles, l'entranait malgr lui...

Et puis, s'arrter, c'tait faire un scandale, un scandale qui
profiterait peut-tre aux conjurs au lieu de leur nuire, en les
avertissant des soupons qu'on pouvait avoir et en les poussant ainsi 
se hter.

Hector songea  tout cela, toutes ces rflexions passrent rapidement
dans son esprit. Il capitula avec lui-mme, se rsignant  attendre la
fin de cette valse infernale qui et pu tre pour lui une heure de
bonheur cleste; et cette valse lui parut durer un sicle, l'orchestre
lui sembla s'terniser  plaisir, et quand enfin, au moment o il
teignait sa dernire note, son dernier et sonore soupir, il porta
plutt qu'il ne conduisit la reine sur un sofa voisin, une ombre reparut
dans le sillon de lumire que la porte des salles de bal projetait dans
les antichambres, et lord Bothwell rentra.

Hector pirouetta sur lui-mme comme un homme ivre: il lui passa dans la
gorge et dans le coeur un tel clair de haine et de fureur  l'endroit
de cet homme qu'il faillit aller  lui et le poignarder sur place.

Ce fut alors que Marie Stuart, indispose sans doute par l'atmosphre
brlante du bal, sortit au bras de Douglas et se retira une demi-heure
chez elle, congdiant son cavalier.

Pendant ce temps, Hector, redevenu matre de lui, continuait 
s'attacher aux pas de Bothwell, piant ses dmarches et ses paroles.

Mais le noble lord avait une gat folle et une bonhomie qui eussent
drout un chercheur de conspirations moins tenace et moins convaincu.

Peu aprs lord Maitland reparut--puis la reine, qui rentra et dansa une
_cossaise_ avec le roi. Puis enfin, comme trois heures sonnaient 
l'horloge du chteau, le roi se couvrit, demanda son manteau, fit
appeler ses gens et prit cong de la reine.

--Vous retournez  _Kirk of Field_? demanda la reine.

--Oui, rpondit le roi; j'aime cette retraite.

--Eh bien! mon prince, je vais vous reconduire.

--Avec votre cour?

--Oh! non, presque seuls, comme des amants du petit peuple.

--Messieurs, continua la reine, s'adressant  ses gentilshommes, dansez
avec ces dames une heure encore; dans une heure je reviendrai, et nous
souperons.

Puis, avisant Hector, elle lui fit un signe.

Hector accourut.

--Monsieur, lui dit-elle, vous avez t mon valseur; vous allez tre ma
sauvegarde. Sa Majest se retire  _Kirk of_ _Field_, je l'accompagne,
suivez-nous.

Hector s'inclina et prit son feutre et son manteau.

--Cherchez un gentilhomme des gardes qui vienne avec vous,
ajouta-t-elle.

Hector tourna la tte pour obir, aperut Henry qui, aprs une course
infructueuse  travers le chteau, rentrait dans le bal, o lord
Maitland l'avait prcd, et lui fit signe de le suivre.

Le roi et la reine sortirent accompagns par Hector, Henry, le comte de
Lenox et Douglas.

Le valet de chambre du roi les prcdait.

Bothwell et Maitland se rejoignirent.

--Pourvu, dit Bothwell, que la reine ne s'attarde pas chez le roi.

--Non, dit Maitland; mais  tout hasard, on ne mettra le feu  la mche
que lorsqu'elle sera partie.

--Et le gant?

--Il est plac.

--Croyez-vous qu'on ait remarqu la premire absence de la reine?

--Oh! trs certainement. Cette absence nous sert  souhait.




CHAPITRE TROISIME




III


Leurs Majests montrent en litire avec Douglas et le comte de Lenox,
pre du roi.

Hector et son compagnon enfourchrent les premiers chevaux sells
qu'ils trouvrent, et se placrent aux deux portires.

Le trajet du chteau  _Kirk of Field_ tait court, vingt minutes au
plus en allant  pied.

Le convoi royal en franchit la distance en un quart d'heure; Leurs
Majests mirent pied  terre  la grille du parc et laissrent leur
litire.

La reine donnait le bras au roi.

Le roi tait expansif, radieux, plein d'esprance malgr ses souffrances
continues.

La reine s'abandonnait  une causerie charmante, folle, enfantine, qui
ravissait le vieux Lenox, dont le coeur paternel avait souffert de la
rupture momentane des deux poux.

Les deux gardes-du-corps cheminaient derrire,  distance respectueuse,
au pas de leurs chevaux et penchs sur leur selle pour se pouvoir
entretenir  voix basse.

--Tu n'as donc pas pu joindre Maitland?

--Non.

--O le misrable est-il all?

--Je ne sais.

--Et comment prvenir...

--Il faut rester ici...

--Non, non, dit Hector, il vaut mieux suivre la reine  son retour 
Glascow et ne pas perdre de vue Bothwell et Maitland, ou plutt...

--Ou plutt? fit Henry.

--Tu resteras, toi; tu te cacheras dans le parc, derrire un arbre ou un
mur, n'importe o...

--Bien...

Hector mit la main dans ses fontes, en tira deux pistolets dont il
vrifia scrupuleusement les amorces, et les tendit  Henry:

--J'en ai aussi, dit Henry.

--Prends toujours. Passe-les tous quatre  ta ceinture, sous ton
manteau.

--Aprs?

--Tu te tiendras  distance de la maison; tu auras l'oeil fix sur les
portes et les fentres, et le premier homme qui se glissera dans l'ombre
et y voudra pntrer, tu feras feu.

--S'ils sont plusieurs, que ferai-je?

--Tu as la vie de quatre hommes dans tes mains, tu vises juste et ces
pistolets sont longs.

--Mais si les assassins sont dans la maison?

--Oh! dit Hector, nous allons bien voir. Je n'en sortirai qu'aprs avoir
fait la plus minutieuse des perquisitions.

Ils taient arrivs  la porte de l'ermitage du roi.

C'tait une pauvre demeure, meuble sans faste; une retraite de gantier
ou de forgeron retir bien plus qu'une habitation royale.

Le roi en ouvrit lui-mme la porte et livra passage  la reine, qui
entra la premire.

Les royaux poux allrent droit  la chambre  coucher du roi,
s'assirent un moment avec le vieux Lenox et Douglas, tandis que les deux
gardes demeuraient respectueusement  la porte.

Puis la reine se retira avec son beau-pre et le lord.

--Madame, dit alors Hector, voulez-vous me faire une grce?

--Parlez, dit gracieusement la reine.

--Quand le capitaine des gardes de Votre Majest prpare ses logis dans
un chteau royal, il a pour habitude de faire une svre perquisition
des celliers aux combles. Me permettrez-vous d'en faire autant ici?

--Je vous le permets, monsieur, dit la reine en riant, mais je crois que
c'est parfaitement inutile.

--Il y a toujours un poignard lev sur les rois, murmura Hector d'une
voix, profonde.

La reine tressaillit:

--Vous avez raison, dit-elle. Visitez cette maison.

Douglas et Lenox applaudirent  cette mesure; et les deux gardes, une
torche d'une main, l'pe de l'autre, parcoururent la maison,
fouillrent armoires et bahuts et jusque sous le lit du roi.

La maison tait entirement vide, et la reine en sortit avec son
escorte, laissant le roi et son domestique couchs dans la mme pice.

A la grille du parc la reine remonta en litire, et Hector remit le
pied  l'trier, laissant  Henry la garde de l'ermitage de _Kirck of
Field_.

La reine rentra dans le bal. Son entre fut accueillie par des vivats et
des applaudissements.

Elle dansa une heure encore; puis  quatre heures et demie, comme la
prime aube commenait  glisser indcise sur les sommets neigeux des
montagnes, les portes de la salle du souper furent ouvertes et on se mit
 table.

La reine plaa lord Douglas  sa droite et lord Bothwell  sa gauche;
elle fut d'une gat folle, et accepta les galanteries de Bothwell avec
une complaisance qui fit plus d'une fois plir Hector, plac assez prs
d'eux pour tout voir.

--Le roi est bien obissant  ses mdecins, dit lord Douglas, et il
renonce de bon gr  un souper exquis...

--Milord, dit la reine avec enjouement, le roi ne veut pas mourir.

--Il mourra cependant, dit Bothwell.

La reine tressaillit:

--Que voulez-vous dire, milord?

--Mais, fit Bothwell en riant, je veux, dire qu'un jour viendra o il se
couchera, suivant la loi commune, dans le cercueil de ses anctres.

--Puisse ce jour tre loin! milord.

--Oh! dit Bothwell se mordant les lvres, esprons-le; d'ailleurs,
l'amour de Votre Majest est un firman de longue vie.

--Vous tes un flatteur, milord.

--Votre Majest me fera, j'espre, la grce de croire  ma sincrit.

--Eh bien! dit la reine, puissiez-vous dire vrai. Le roi deviendra
centenaire  ce compte, et mes sujets avec lui.

Une contraction fbrile tourmenta le visage de Bothwell, qu'piait
toujours Hector avec une tnacit implacable.

Tout  coup un fracas terrible branla les murs de la salle et fit
tressaillir le chteau tout entier sur ses antiques assises, en mme
temps qu'une lueur immense, apparaissant  l'horizon par toutes les
croises entr'ouvertes, plissait l'clat des lustres et clairait de
son rougetre reflet les montagnes, le golfe et la ville entire de
Glascow.

On et dit le bouquet colossal d'un feu d'artifice sorti des mains
d'arquebusiers gants!

La reine poussa un cri de frayeur, les lords plirent et se regardrent
avec stupeur, plusieurs femmes s'vanouirent...

Et quant  Hector, qu'un sombre pressentiment agitait, il fut oblig de
se cramponner  la table pour ne point tomber  la renverse.

Le premier moment de stupeur vanoui, on se prcipita aux croises; on
interrogea l'horizon.

Mais la flamme mystrieuse s'tait teinte, les collines, le golfe, la
ville taient rentrs dans l'ombre, et l'on n'apercevait plus dans le
lointain d'autre lumire que la lueur tremblotante de l'aube caressant
la croupe frileuse des hautes montagnes.

Ce fut, pendant dix minutes, un singulier tumulte, une affreuse mle,
un incohrent change de questions prcipites, de suppositions
absurdes, de commentaires de toute espce...

Et comme la terreur glaait encore la plupart des convives, quelques-uns
 peine songrent  s'lancer au dehors et  s'enqurir de la cause de
cet trange fracas et de cette infernale lueur.

La reine retrouva bientt son sangfroid et s'adressant  quelques
gentilshommes:

--A cheval! messieurs,  cheval! dit-elle. Courez dans toutes les
directions s'il le faut, mais apportez-moi sur-le-champ des
renseignements srs, et positifs!

On se prcipitait de tous cts, dj on s'engoufrait en flots
tumultueux sous toutes les portes, quand un jeune homme ple, dfait,
haletant, entra et cria:

--La maison du roi vient de sauter!

La reine jeta un cri, ce cri trouva un profond et douloureux cho
partout, et Hector chercha des yeux lord Bothwell pour le poignarder.

Lord Bothwell avait disparu!

A cette foudroyante nouvelle succda une minute de morne et terrible
silence, rempli d'angoisse et d'oppression, puis la reine s'cria:

--Le roi? le roi est-il sauv?

--Je ne sais... dit le jeune homme... J'ai vu la flamme... les
dcombres... je ne sais rien... je suis accouru... voil tout!

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine en dlire.

--Mon fils! hurla le vieux Lenox en s'lanant hors de la salle.

Cet exemple rendit  la reine abattue un peu d'nergie.

Elle se leva, suivit le vieux Lenox, demanda un cheval et se prcipita
au galop vers _Kirk of Field_ avec une trentaine de gentilshommes parmi
lesquels tait Hector.

On eut atteint en dix minutes l'emplacement o s'levait nagure la
retraite du roi.

Alors  la clart naissante du jour, un affreux spectacle s'offrit aux
yeux.

La maison avait disparu;-- sa place et sur un rayon de cent mtres la
terre tait jonche de dcombres fumants, de poutres noircies, de
pierres calcines, de meubles briss et pars.

A l'endroit mme o la maison tait btie, apparaissait une crevasse
bante, un boyau crev qui allait s'enterrant  plusieurs mtres de
profondeur et se dirigeait vers Glascow.

Au fond de la crevasse se trouvaient les dbris de trois normes barils
qui avaient d tre remplis de poudre. La maison avait saut au moyen
d'une mine qui communiquait avec Glascow.

Un cri de vengeance et de rprobation s'leva comme un ouragan parmi les
spectateurs de ce lugubre drame,--on se demandait quel pouvait tre
l'assassin;--plusieurs noms d'exils coururent dans la foule accompagns
de sourdes imprcations, et ces imprcations se changrent en cris de
mort quand on eut retrouv dans un champ voisin le corps du roi intact,
mais priv de vie.

A la vue de ce cadavre, la reine s'vanouit, et Hector qui, seul,
connaissait le secret du drame, la reut et la soutint dans ses bras.

Le vieux Lenox, sombre, muet, cherchait parmi les dcombres une trace,
un vestige qui pt guider une enqute sur les coupables.

Ce vieillard n'avait pas le temps de pleurer son fils,--il voulait avant
tout le venger.

Douglas l'aidait dans ses recherches.

Ils descendirent tous deux dans le boyau, puis arrivs  l'endroit o la
crevasse cessait pour redevenir souterrain, ils demandrent des torches
et s'y engagrent, suivis par la foule et l'pe  la main. Tout  coup,
Douglas poussa un cri, tendit le doigt et s'arrta.

Le vieux Lenox suivant du regard la direction de ce doigt, aperut,
gisant sur le sol, un objet blanc et se prcipita dessus.

Cet objet tait un gant!

Une rumeur terrible s'leva.

--A qui donc tait ce gant?

Ce gant ne portait de marque, mais il tait bien petit, bien frais,
pour avoir pu recouvrir une main de soldat et mme de gentilhomme.

C'tait un gant de femme!

La foule rebroussa chemin pour demander  la clart du jour la
possibilit d'une enqute, que la lueur des torches lui refusait, elle
revint sur ses pas jusqu' l'endroit o la reine tait tombe vanouie.

La reine avait repris ses sens.

Elle demanda ce gant, avide qu'elle tait de vengeance. Comme les
autres, elle le prit, l'examina... et jeta un cri.

Ce gant, c'tait le sien!

C'tait celui que, pendant le bal, elle avait t pour prendre un
gobelet sur le plateau prsent par Douglas.

Elle ne le dit point cependant, mais Douglas le reconnut.

Douglas dganta silencieusement son autre main, puis il mit les deux
gants  ct l'un de l'autre, et dit froidement:

--C'est le gant de la reine, et peut-tre va-t-elle nous expliquer...

--Des explications? fit la reine foudroye, je ne sais pas... je ne
comprends rien... j'ai perdu mon gant dans le bal... voil tout.

Et comme la reine suffoquait, anantie, se taisait, et qu'un morne
silence s'tablissait parmi les courtisans et les seigneurs accourus,
Douglas reprit:

--Madame, on vous aura vol votre gant... ou bien...

Douglas s'arrta, et ce silence d'une seconde pesa d'un poids terrible
sur toutes les poitrines...

--Ou bien, reprit Douglas dont la parole tait brve et glace autant
que son regard tait flamboyant, vous l'aurez donn vous-mme  celui
qui a pntr dans ce souterrain.

--Horreur! dit la reine.

Mais un troisime personnage intervint alors dans le colloque; celui-l
tait terrible d'attitude, et il redressait comme un Dieu courrouc sa
grande taille vote par l'ge.

Il s'avana jusqu' la reine, et lui dit:

--Moi, comte de Lenox, je t'accuse, toi, Marie Stuart, reine d'cosse,
d'avoir assassin le roi, ton mari, qui tait mon fils!

Mais,  cette voix foudroyante, une autre voix, non moins superbe, non
moins retentissante, non moins convaincue, s'cria:

--C'est faux! la reine est innocente.

Et comme un cavalier arrivait  la grille du parc, le gentilhomme qui
venait d'lever la voix l'aperut et s'cria:

--Attendez! vous tous qui accusez, la lumire va se faire!

Et il s'lana, tte nue, sans armes, mais l'oeil enflamm,  la
rencontre de lord Bothwell qui accourait.

Cet homme, c'tait Hector.




CHAPITRE QUATRIME




IV


Lord Bothwell avait t un de ceux qui, montant  cheval au moment o la
reine l'ordonnait et demandait des renseignements, s'taient prcipits
hors du chteau et dans des directions diffrentes.

Lord Bothwell, mieux que personne, savait o la catastrophe avait eu
lieu; il avait jug prudent de prendre une route oppose et de n'arriver
sur le thtre du drame qu'aprs le premier acte.

Il tait  cent mtres encore du groupe form autour de la reine,
lorsque Hector l'atteignit et sauta brusquement  la bride de son
cheval, qu'il arrta court.

Le premier mouvement de lord Bothwell fut de porter la main  ses
fontes, et de brler la cervelle  l'homme assez insolent pour saisir la
bride de son cheval.

Mais Hector cloua sa main ouverte sur le pommeau de sa selle, et lui
dit:

--Savez-vous ce qui se passe, monsieur?

--Non, dit Bothwell, baissant involontairement les yeux sous le regard
ardent du gentilhomme.

--On a assassin le roi.

--Ah! fit Bothwell feignant une surprise douloureuse et profonde.

--On l'a fait sauter au moyen d'une mine.

--Dieu!

--Et savez-vous qui l'on accuse?

Une pleur livide monta au front de Bothwell.

--Qui donc? demanda-t-il.

--La reine!

--C'est impossible...

--Rien n'est plus vrai. Et savez-vous?...

--Quoi? Parlez!

--On l'accuse, parce que dans le souterrain,  l'entre de la mine, on a
trouv un gant...

Bothwell frissonna sur sa selle.

--Ce gant tait le sien...

--Impossible!

--Et ce gant, elle l'avait t au bal.

Bothwell attacha son oeil perant sur Hector et se demanda si cet
homme ne tenait point son secret.

--Elle l'avait t, poursuivit Hector, au moment o lord Douglas lui
prsentait un sorbet...

Bothwell frissonna plus fort...

--Puis elle l'avait laiss choir...

Bothwell prvit le coup qu'allait lui porter Hector; volontairement ou
non, sa main se porta de nouveau sur les fontes de sa selle pour y
chercher un pistolet et casser la tte  celui qui en savait trop.

Mais Hector qui lui tenait une main dj saisit celle qui restait libre
et la serra si fort que le lord en jeta un cri.

--Or, continua-t-il, sans prendre garde  ce cri, ce gant est tomb...
un homme s'est baiss et l'a ramass... et puis il l'a cach dans son
pourpoint...

--Et, demanda impudemment Bothwell, quel est cet homme?

--Vous le savez bien, milord...

--Moi?

--Oui, vous!

--Et comment voulez-vous que je le sache?

--D'une faon bien simple; cet homme, c'tait...

--C'tait? fit lord Bothwell avec un calme inou.

--Milord, dit froidement Hector, vous tes un grand misrable, car cet
homme, c'tait vous!

--Vous mentez!

--C'est vous qui mentez! C'est vous qui tes l'assassin du roi... C'est
vous qui vous tes empar du gant de la reine pour le jeter dans le
souterrain, et faire planer sur elle les soupons qui auraient pu
s'arrter sur vous...

--Monsieur, interrompit Bothwell, devenu tout  coup, par un de ces
brusques revirements de l'intelligence, compltement matre de lui;
monsieur, permettez-moi de me dfendre sur un point...

--Lequel?

--Je n'ai jamais eu l'intention de faire accuser la reine.

--Vous tes un lche! Pourquoi jeter ce gant dans le souterrain?

Lord Bothwell eut l'audace de regarder Hector fixement:

--Monsieur, lui dit-il, si je vous avoue que je suis l'assassin du roi,
et qu'ensuite je vous confie un secret... me croirez-vous?

--Vous avouez donc?

--Oui.

--Vous tes un monstre; mais parlez, je vous croirai.

--Monsieur, reprit Bothwell avec calme, je n'ai pas jet le gant de la
reine dans le souterrain, je l'y ai laiss tomber en m'enfuyant quand
j'ai eu mis le feu  la mche qui devait brler une heure.

--Ah! fit Hector soulag.

--Ce gant que la reine a laiss choir m'tait destin...

Un ouragan de colre passa dans la gorge d'Hector:

--Vous mentez! s'cria-t-il; vous tes un infme!

--C'tait un signal, dit froidement Bothwell.

--Un signal! mais pourquoi, dans quel but?

--La reine me disait par l que l'heure tait venue.

--Quelle heure?

--Mais... de faire sauter le roi...

--Infamie et calomnie!

--Monsieur, vous tes jeune; vous ne comprenez rien  la politique.

Ces mots prononcs froidement, sans aigreur, avec le calme navrant de la
conviction, entrrent au coeur d'Hector comme une lame d'acier.

Un instant il pirouetta sur lui-mme et chancela foudroy;--un instant
son amour se trouva mis  une torture sans pareille par cette rvlation
inattendue.

Alors il se souvint que la reine avait souri  Bothwell plusieurs fois,
qu'ensuite elle s'tait montre bien affectueuse pour le roi, si l'on
songeait au meurtre rcent de Rizzio...

Durant quelques secondes, il crut aux infmes paroles de Bothwell, et il
crut voir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds pour l'engloutir, le
ciel descendre sur sa tte pour l'craser...

Un sicle de douleurs sans nom, de brlantes angoisses, de mpris
terribles, d'illusions brises passa devant ses yeux durant ces quelques
secondes.

Enfin il s'cria:

--Mais on l'accuse, monsieur, on l'accuse!

--C'est une fatalit, dit froidement Bothwell.

--Mais elle n'est pas coupable, elle ne doit pas l'tre!

--Qu'y puis-je faire?

--Tout avouer et prendre tout sur vous.

--Vous voulez donc m'envoyer  l'chafaud?

--La reine ira.

--Non, car je la sauverai.

--Vous la sauverez!

--Oui.

--Vous dtournerez jusqu'au moindre soupon?

--Je vous le jure.

--Nul ne la croira... nul ne la pourra croire coupable?...

La voix d'Hector tremblait.

--Non, dit tranquillement Bothwell.

--Tous ces hommes qui l'accusent, tous ces sujets hardis dont la voix
est grosse de menaces et d'insultes, se tairont?

--Ils se jetteront  genoux et demanderont grce et pardon!

--Et quand disculperez-vous la reine?

--Sur-le-champ;--venez avec moi, et me laissez parler.

Et lord Bothwell poussa son cheval et arriva jusqu' la reine, qui
tressaillit  sa vue et jeta les yeux sur lui ainsi que sur un
dfenseur.

Hector l'avait suivi.

--Milords et messieurs, dit Bothwell, je me nomme Georges de Bothwell,
je suis, par les femmes, de sang royal, et ma parole n'a jamais t mise
en doute.

On le regarda avec tonnement.

--Un crime vient d'tre commis, continua-t-il; notre roi bien-aim vient
de prir, victime d'un lche assassinat.

Un murmure d'approbation couvrit ces paroles. Bothwell continua:

--Une fatalit inoue vous fait accuser votre reine.

Un second murmure, respectueux encore, mais menaant, se fit entendre.

--Eh bien! moi, comte de Bothwell, j'affirme sur la foi du serment que
la reine est innocente!

Un poids norme sembla tre enlev de chaque poitrine, la reine poussa
un cri de joie et regarda son dfenseur avec une expression de
gratitude indicible.

Seuls, deux hommes, les deux accusateurs de la reine, Douglas et Lenox,
ne partagrent point ce sentiment gnral, et Lenox s'adressant a
Bothwell, lui dit:

--Il y a cependant un coupable... Il y a cependant un assassin..... d'o
vient donc ce gant? le gant de la reine... car il est bien  vous,
n'est-ce pas, madame?

--Oui, dit la reine que l'angoisse reprenait.

--Ce gant, dit Bothwell, je vais vous en expliquer l'origine. La reine
l'a t dans le bal en prenant un hanap de vos mains, lord Douglas...

--Je m'en souviens.

--Ce gant est tomb sur le sol..... un homme l'a ramass...

Hector respira et attacha sur Bothwell un oeil tonn et curieux.

--Cet homme, poursuivit Bothwell, avait  se plaindre du roi; cet homme
est l'assassin du roi.

Hector regarda Bothwell avec enthousiasme et se dit:

--Il a plus de courage que je ne croyais; il expie son crime par un
grand dvoment...

--Cet homme, continua l'implacable Bothwell, a voulu perdre la reine et
se sauver en la perdant; aprs avoir mis le feu  la mche, il a jet
le gant de la reine dans le souterrain.

Un cri d'indignation retentit.

--Et... fit Douglas en attachant sur Bothwell son regard d'aigle, quel
est cet homme?

Bothwell promena son regard dans le cercle, puis dit lentement avec
calme, sans aucune altration dans la voix:

--Sur mon me et conscience, jurant devant Dieu et les hommes que je dis
l'exacte vrit, et prt  soutenir mon dire en lit de justice ou en
champ-clos pe au poing et dague aux dents,--cet homme, le voil!

Et il tendit la main vers Hector qui recula foudroy et ne put trouver
un mot, un geste, un signe, pour dire  cet homme:

--Tu mens!

La reine jeta un cri,--un cri d'tonnement, presque un cri de joie.

La joie est d'un gosme froce.

Cette joie acheva de glacer le coeur d'Hector;--mais en mme temps et
sous le coup d'une accusation aussi terrible, un grand jour se fit dans
son esprit; il comprit au sangfroid atroce de Bothwell que lui seul
tait coupable, que la reine tait innocente...

Que lui importait le reste maintenant? Que lui faisait cette accusation,
cette infamie qu'on lui jetait au front pour ternir sa loyaut? Elle
tait innocente! Il pouvait l'aimer encore!

Vingt glaives se levrent sur sa poitrine, il et t frapp de cent
coups diffrents, si Douglas n'et tendu entre la foudre et lui son
robuste bras, disant:

--Je demande que l'on m'coute!

Et comme on obissait toujours  Douglas, la foule s'carta:

--Milord, dit Douglas  Bothwell, l'assassin que voil vous a sans
doute avou son crime?

--L, tout  l'heure! dit Bothwell.

--Et vous a-t-il dit  quelle heure, en quel temps il avait incendi la
mche?

--Une demi-heure avant le dpart du roi.

--Vous en tes certain?

--Trs certain.

--Eh bien! dit Douglas, cela est entirement faux, car ce jeune homme,
que je n'ai pas perdu de vue une minute, est demeur constamment dans la
salle de bal, tandis que la reine, tandis que vous-mme, lord Bothwell,
vous tes sortis tour  tour. A ces mots acrs, froids, prononcs par
l'impassible Douglas, Bothwell tressaillit et plit; la foule le regarda
avec stupeur, et Hector, ranim par ce secours inespr, releva la tte.

Il regarda la reine.

La reine ple, tremblante, le regardait aussi; enfin elle murmura:

--Je suis sortie du bal, mais pour rentrer chez moi. J'y ai laiss ce
jeune homme, je l'y ai retrouv; je crois, en effet, qu'il n'est pas
sorti.

La reine perdait Hector en voulant le sauver. Hector faillit mourir de
joie en la voyant lever la voix pour le dfendre. Il poussa le
dvoment chevaleresque jusqu' la folie, car il dit, sachant bien que
Bothwell tait un monstre qui dshonorerait la reine sans scrupule:

--Votre Majest se trompe, je suis sorti dix minutes; c'est moi, c'est
bien moi qui ai tu le roi!

Douglas recula stupfait, mais son oeil perant se riva au front
d'Hector, et il devina tout:

--Marie Stuart, reine d'cosse! s'cria-t-il, et toi, lord Bothwell, je
vous accuse tous deux d'avoir assassin, de complicit, sir Henry
Darnley, comte de Lenox et roi d'cosse! Je me porte garant de
l'innocence de ce jeune homme, et je vais convoquer un lit de justice de
la noblesse cossaise pour juger les coupables! Ce jeune homme sera
provisoirement dtenu. Qu'on l'arrte!

La reine pouvait se sauver en se jetant au bras de Douglas, en
repoussant Bothwell avec mpris. La reine ne le fit point. Elle ne vit
dans le premier qu'un accusateur, dans l'autre qu'un soutien. Elle prit
le bras de Bothwell, se leva et dit  Douglas, avec une dignit et une
fiert suprmes:

--Je suis prte  paratre devant mes juges, mylord, et je vais les
attendre sous la protection de l'homme que vous appelez mon complice,
et qui est innocent comme moi!

Hector jeta un cri terrible  ces paroles; il se prcipita sur la reine
pour lui parler, pour la retenir;--et, la voyant s'appuyer sur Bothwell,
il sentit qu'elle tait perdue...

Mais la reine le repoussa et Hector revint, ananti, rendre son pe 
sir Murray de Tullibardine, capitaine des gardes, qui l'arrta.

En ce moment Henri s'approcha:

--Ami, lui dit tout bas Hector, tu vas monter  cheval  l'instant.

--Oui, dit le jeune homme.

--Tu iras  Madrid  franc trier, tu demanderas un gentilhomme du roi
d'Espagne, nomm don Paz, et tu lui diras:

--Votre frre d'cosse est en pril... il vous attend... htez-vous!...

--Bien, dit l'enfant.

--Ensuite, tu t'embarqueras pour Naples, tu demanderas un autre
gentilhomme, nomm Gatano, et tu lui diras pareillement:

--Votre frre d'cosse est en pril... accourez... il vous attend.

Et puis tu reviendras par la Lorraine, et  Nancy tu t'informeras du
logis du seigneur Gontran, l'cuyer du duc de Mayenne, et, quand tu
l'auras trouv, tu lui rpteras pareillement:

Seigneur, votre frre d'cosse est en pril... accourez!

--Oh! presse-toi, ajouta Hector, ne mnage ni l'or ni la sueur... il
faut que la reine soit sauve!

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE

Des chapitres du premier volume.

Prologue.--La tour de Penn-Oll.

             Pages
CHAP.  I.        5
 --   II.       39
 --  III.      111
 --   IV.      157
 --    V.      175
 --   VI.      201
Le gant de la reine.

 --    I.      209
 --   II.      253
 --  III.      271
 --   IV.      299

Fin de la table du premier volume.

Fontainebleau, imp. de E. Jacquin.






End of the Project Gutenberg EBook of Les cavaliers de la nuit, 1er partie, by 
Pierre Alexis Ponson du Terrail

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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