The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
#8 in our series by Pierre Loti

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Title: Pecheur d'Islande

Author: Pierre Loti

Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on March 19, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***




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Pecheur d'Islande

Compositions de E. Rudaux

Pierre Loti
De l'Academie Francaise

A Madame Adam
(Juliette Lamber)
Hommage d'affection filiale,
Pierre Loti




Premiere Partie

I


Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une
sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer.  Le gite, trop
bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une
grande mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
monotone, avec une lenteur de sommeil.

Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop
rien: une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un
couvercle en bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les
eclairait en vacillant.

Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient,
en repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de
terre.

Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres
exactement la forme,
et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
caissons etroits scelles au murailles de chene.  De grosses poutres
passaient aud-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere
leurs dos, des couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de
la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les
morts. Toutes ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees
d'humidite et de sel; usees, polies par les frottements de leurs mains.

Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient
franches et braves.  Maintenant ils restaient attables et devisaient,
en breton, sur des questions de femmes et de mariages.

Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur
une planchette, a une place d'honneur.  Elle etait un peu ancienne, la
patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naif.  Mais les
personnages en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les
vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet
d'une petite chose tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de
cette pauvre maison de bois.  Elle avait du ecouter plus d'une ardente
priere, a des heures d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux
bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.

Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine
bleue serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur
la tete, l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle _suroit_
(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les
pluies).

Ils etaient d'ages divers.  Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
trois autres, de vingt-cinq a trente.  Le dernier, qu'ils appelaient
Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept.  Il etait deja un homme,
pour la taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee,
couvrait ses joues; seulement il avait garde ses yeus d'enfant, d'un
gris bleu, qui etaient extremement doux et tout naifs.

Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver
un vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur.

... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des
eaux noires et profondes.  Une montre de cuivre, accrochee au mur,
marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.

Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais
sans rien dire qui fut deshonnete.  Non, c"etaient des projets pour
ceux qui etaient encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees
dans le _pays,_ pendant des fetes de noces.  Quelquefois ils lancaient
bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
d'aimer.  Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempes, est
toujours une chose saine, et dans sa crudite meme il demeure presque
chaste.

Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom
que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas.  En effet, ou
etait-il donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut?  Pourquoi ne
descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fete?

--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine.

Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de
bois, afin d'appeler par la ce Yann.  Alors une lueur tres etrange
tomba d'en haut:

--Yann!  Yann !... Eh! _l'homme!_

_L'homme_ repondit rudement du dehors.

Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui
etait entree ressemblait bien a celle du jour.  - "Bientot minuit..."
Cependant c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
crepusculaire renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux.

Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller
jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une
echelle de bois.

Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait
presque un geant.  Et d'abrod il fit une grimace en se pincant le bout
du nez a cause de l'odeur acre de la saumure.

Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait
de face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu,
formaient comme deux boules en haut de ses bras.  Il avait de grands
yeux bruns tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe.

Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le
traitait comme un grand frere.  L'autre se laissait caresser avec un
air de lion calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches.

Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes
petites.  Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais
coupees; elles etaient frisees tres serre en eux petits rouleaux
symetriques au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et
exquis; et puis elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote
des coins profonds de sa bouche.  Le reste de sa barbe etait tondu ras,
et ses joues colorees avaient garde un veloute frais, comme celui des
fruits que personne n'a touches.

On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.

Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu.  C'etait un
petit garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
marins qui etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
travail assez dur, il etait l'enfant gate du bord.  Yann le fit boire
dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.

Apres, on reprit la grande conversation des mariages:

--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?

--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a
vingt-sept ans, pas marie encore!  Les filles, qu'est-ce qu'elles
doivent penser quand elles le voient?

Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes
ses epaules effrayantes:

--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a
l'heure; c'est suivant.

Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann.  Et
c'est la, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait  appris a
parler le francais et a tenir des propos sceptiques.  - Alors il
commenca de raconter ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure
quinze jours.

C'etait a Nantes, avec une chanteuse.  Un soir, revenant de la mer, il
etait entre un peu gris dans un Alcazar.  Il y avait a la porte une
femme qui vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt
francs.  Il en avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis
tout de suite en arrivant, il l'avait lance a tour de bras, _en plein
par la figure,_ a celle qui chantait sur la scene?  - moitie
declaration brusque, moitie ironie pour cette poupee peinte qu'il
trouvait par trop rose.  La femme etait tombee du coup; apres, elle
l'avait adore pendant pres de trois semaines.

--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
montre en or.

Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
meprisable joujou.  C'etait conte avec des mots rudes et des images a
lui.  Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup
au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par
en haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole.

Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le
surprenaient.  Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des
sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de
Ploubazlanec.  Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un
chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere.  De ce cimetiere, situe sur
la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere
avait disparu autrefois dans un naufrage.

--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres
bonne heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au
large.  Chaque soir il disait encore ses prieres et ses yeux avaient
garde une candeur religieuse.  Il etait beau, lui aussi, et, apres
Yann, le mieux plante du bord.  Sa voix tres douce et ses intonnations
de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe
noire; comme sa croissance s'etait faite tres vite, il se sentait
presque embarrasse d'etre devenu tout d'un coup si large et si grand.
Il comptait se marier bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il
n'avait repondu aux avances d'aucune fille.

A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour
deux - et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit.

Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de
l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de
minuit.  Trois d'entre eux se coulerent pour dormir dans les petites
niches noires qui ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres
remonterent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la
peche; c'etait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appele Guillaume.

Dehors il faisait jour, eternellement jour.

Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle
trainait sur les choses comme des reflets de soleil mort.  Autour
d'eux, tout de suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune
couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait
diaphane, impalpable, chimerique.

L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela
prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
image a refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.

La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du
vrai froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel.
Tout etait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes
et incolores semblaient contenir cette lumiere latente qui ne
s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la
nuit, et toutes ces paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance
pouvant etre nommee.

Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur
ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
troubles comme des visions.  Tout cet infini changeant, ils avaient
coutume de le
voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y
etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large.

Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme
plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un
homme endormi.  Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs
hamecons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel
et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre.

Ce ne fut pas long.  A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette
eau tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds,
d'un gris luisant d'acier.

Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre;
c'etait rapide et incessant, cette peche silencieuse.  L'autre
eventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la
saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derriere
eux, toute ruisselante et fraiche.

Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du
dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus
reelle.  Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete
hyperboree, devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose
comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues
trainees roses...

--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre,
avec beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau.  (Il
avait l'air de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait
laisse prendre aux yeux bruns de son grand frere, mais il se santait
timide en touchant a ce sujet grave.)

--Moi!...  Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai...

Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en
causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures,
plus de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las,
et ils s'endormaient.  Leur corps veillait seul, et continuait de
lui-meme sa manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit
flottait en plein sommeil.  Mais cet air du large qu'ils respiraient
etait vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que,
malgre leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues
fraiches.

La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au
temps de la Genese elle s'etait _separee d'avec les tenebres_ qui
semblaient s'etre tassees sur l'horizon, et restaient la en masses tres
lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien a present qu'on
sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait ete vague et
etrange comme celle des reves.

Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des
dechirures, comme des percees dans un dome, par ou arrivaient de grands
rayons couleur d'argent rose.

Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense,
faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et
d'obscurite.  Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite;
ils etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles
tendus pour
cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination
des hommes.  Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui
portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un
aspect de recueillement immense; il s'etair arrange en sanctuaire, et
les gerbes de rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de
temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un
parvis de marbre.  Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une
autre chimere: une sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un
promontoire de la sombre Islande...

Les noces de Yann avec la mer!...  Sylvestre y repensait, tout en
continuant de pecher sans plus oser rien dire.  Il s'etait senti triste
en entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son
grand frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait
superstitieux.

Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann!  Il avait reve
qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et
que, lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le
service, avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont
l'approche inevitable commencait a lui serrer le coeur...

Quatre heures du matin.  Les autres, qui etaient restes couches en bas,
arriverent tous trois pour les relever.  Encore un peu endormis, humant
a pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de
mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord
par tous ces reflets de lumiere pale.

Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du
matin avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils
se mirent a les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les
trouver si durs.  Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de
descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allerent jusqu'a
l'ecoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.

Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un
certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
d'enormes pattes encore gauches et enfantines.  Ils l'agacaient de la
main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
mal.  Alors Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux
changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et
hurler.

Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu
sauvage, et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse
douce etait souvent chez lui tres pres d'une violence brutale.






II


Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur.  Il allait
chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides
ou les etes n'ont plus de nuits.

Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne.  Ses
flancs epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux,
impregnes
d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
senteurs vivifiantes du goudron.  Au repos il avait un air lourd, avec
sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent
reveille.  Alors il avait sa facon a lui de _s'elever a la lame_ et de
rebondir, plus lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses
modernes.

Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des _Islandais_
(une race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de
Paimpol et de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette
peche-la).

Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans
le port de Paimpol, la benediction des departs.  Pour ce jour de fete,
un reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait
une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres,
d'avirons et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge,
patronne des marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours,
de generation en generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux
pour qui la saison allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne
devaient pas revenir.

Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres,
de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires
islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage.
Le pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et
faisait les gestes qui benissent.

Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
vide d'epoux, d'amants et de fils.  En s'eloignant, les equipages
chantaient ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
Etoile-de-la-Mer.

Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux.

Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre
compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux
froides de la mer hyperboree.

Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege
ce navire qui portait son nom.

La fin d'aout etait l'epoque de ces retours.  Mais la _Marie_ suivait
l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a
Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend
bien sa peche, et dans les iles de sable a marais salants ou l'on
achete le sel pour la campagne prochaine.

Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour
quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce
lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes.

Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a
Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour
un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances.  Presque
toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant,
et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: -
il faut beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore.






III


A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y
avait deux femmes tres occupees a ecrire une lettre.

Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont
l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de
fleurs.

Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: -
deux amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour
quelque bel _Islandais._

Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses
idees.  Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure
jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chale brun.  Mais tout a fait
vieille: une bonne grand'mere d'au moins soixante-dix ans.  Encore
jolie par exemple, et encore fraiche, avec les pommettes bien roses,
comme certains vieillards ont le don de les conserver.  Sa coiffe, tres
basse sur le front et sur le sommet de la tete, etait composee de deux
ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'echapper les uns
des autres et retombaient sur la nuque.  Sa figure venerable
s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui
avaient un air religieux.  Ses yeux, tres doux, etaient pleins d'une
bonne honnetete.  Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et,
quand elle riait, on voyait a la place ses gencives rondes qui avaient
un petit air de jeunesse.  Malgre son menton, qui etait devenu "en
pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'etait
pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre
regulier et pur comme celui des saintes d'eglise.

Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
raconter de plus pour amuser son petit-fils.

Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a
dire sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout.  Dans cette
lettre, il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais
sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame.

L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire
soigneusement l'adresse:

_A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
dans la mer d'Islande par Reickawick._

Apres, elle aussi releva la tete pour demander:

--C'est-il fini, grand'mere Moan?

Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de
vingt ans.  Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la
race est brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils
presque noirs.  Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient
comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui
donnait une expression de vigueur et de volonte.  Son profil, un peu
court, etait tres noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une
rectitude absolue, comme dans les visages grecs.  Une fossette
profonde, creusee sous la levre inferieure, en accentuait
delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensee la
preocupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents
blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
trainees plus rouges.  Dans toute sa personne svelte, il y avait
quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis
marins d'Islande ses ancetres.  Elle avait une expression d'yeux a la
fois obstinee et douce.

Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon
au-dessus des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et
qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.

On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille
a qui elle pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait
qu'une grand'tante eloignee, ayant eu des malheurs.

Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban,
enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.

Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un
lit tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur
claire attenuant les irregularites du granit.  Au plafond, une couche
de chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient
l'anciennete du logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises,
et les fenetres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou
se tiennent les marches et les pardons.

--C'est fini, grand'mere Yvonne?  Vous n'avez plus rien a lui dire?

--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
fils Gaos.

Le fils Gaos!... autrement dit Yann...

Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant
ce nom-la.

Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se
leva en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de
tres interessant sur la place.

Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle
d'une elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis.  Malgre
sa coiffe, elle avait un air de demoiselle.  Meme ses mains, sans avoir
cette excessive petitesse etiolee qui est devenue une beaute par
convention, etaient fines et blanches, n'ayant jamais travaille a de
grossiers ouvrages.

Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant
pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon
pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie,
rose, depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand
souffle apre de la Manche.  En ce temps-la, elle etait recueillie par
cette pauvre grand'mere Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder
pendant ses dures journees de travail chez les gens de Paimpol.

Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit
qui lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois;
aussi brun qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait
vive et capricieuse.

Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un
reve lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque
vague et mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou
certainement les falaises etaient plus gigantesques...

Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent
etait venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des
cargaisons de navire, elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et
plus tard a Paris.  - Alors, de petite Gaud, elle etait devenue une
_mademoiselle Marguerite,_ grande, serieuse, au regard grave.  Toujours
un peu livree a elle-meme dans un autre genre d'abandon que celui de la
greve bretonne, elle avait conserve sa nature obstinee d'enfant.  Ce
qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele bien au hasard,
sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, lui avait
servi de sauvegarde.  De temps en temps elle prenait des allures de
hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si
indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient
bien tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de
coeur autant que de figure.

Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus
qu'elle-meme.  Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes
quittent difficilement, elle avait vite appris a s'habiller q'une autre
facon.  Et sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant,
en prenant la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer,
s'etait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.

Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete
seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
Marguerite); un peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on
parlait tant, qui n'etaient jamais la, et dont chaque annee
quelques-uns de plus manquaient a l'appel; entendant partout causer de
cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et ou
etait a present celui qu'elle aimait...

Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de
ces pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son
existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de  Paimpol.

La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en
remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee.  Elle
demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un
hameau de la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee,
ou elle avait eu ses fils et ses petits-fils.

En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui
disait bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une
famille vaillante et estimee.

Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu
pres bien mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient
plus.  Toujours ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue
d'habille et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les
cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chalen de
mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
depuis ce temps la menage pour les dimanches, encore bien presentable.

Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout
comme les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte,
avec ces

yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la
trouver bien jolie.

Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les
bonsoirs que les gens lui doannaient.  En route elle passa devant chez
son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat;
octogenaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte
tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis.  - Jamais il
ne s'etait console, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en
premieres ni en secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en
une espece de rancune comique, moitie maligne, et il l'interpellait
toujours:

--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous _prendre
mesure?..._

Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se
faire faire ce costume-la.  Le fait est que ce vieux, dans sa
plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...

--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle,
vous savez...

Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois.  Et
aujourd'hui elle avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus
fatiguee, plus cassee par sa vie de labeur incessant, - et elle
songeait a son cher petit-fils, son dernier, qui, a son retour
d'Islande, allait partir pour le service.  - Cinq annees!...  S'en
aller en Chine peut-etre, a la guerre!...  Serait-elle bien la, quand
il reviendrait?  - Une angoisse la prenait a cette pensee...  Non,
decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette
pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement
comme pour pleurer.

C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le
lui enlever, ce dernier petit-fils...  Helas! Mourir peut-etre toute
seule, sans l'avoir revu...  On avait bien fait quelques demarches (des
messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir,
comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait
bientot plus travailler.  Cela n'avait pas reussi, - a cause de
l'autre, Jean Moan le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne
parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de meme quelque
part en Amerique, enlevant a son cadet le benefice de l'exemption
militaire.  Et puis on avait objecte sa petite pension de veuve de
marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre.

Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses
defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
songeant au costume en planches, le coeur affreusement serre de se
sentir si vieille au moment de ce depart...

L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre,
regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et,
dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient.  Paimpol etait
toujours tres mort, meme le dimanche, par ces longues soirees de mai;
des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux
galants d'Islande...

"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..."  Cela l'avait beaucoup
troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait
plus la quitter.

Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle.
Son pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres
filles de
son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition.  Et puis, en
sortant du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec
d'autres anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir
la-haut, a sa fenetre encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa
fille installee dans cette maison de riches.

Le fils Gaos!...  Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on
ne voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites
ruelles par ou remontaient des bateliers.  Et sa pensee s'en allait
dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
devore; sa pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires,
ou naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._

Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
maintenant, apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si
douce.

. . . . . . . . . . . . . .

Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son
retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere.

Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de
Paris les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour
brumeux et blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite.  Alors
elle avait ete saisie par une impression inconnue: cette vieille petite
ville, qu'elle n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la
reconnaissait plus; ell;e y eprouvait comme le sensation de plonger
tout a coup dans ce qu'on appelle, a la campagne: _les temps,_ les
temps lointains du passe.  Ce silence, apres Paris!  Ce train de vie
tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume a leurs
toutes petites affaires!  Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui
charmaient a present qu'elle aimait Yann -  lui avaient paru ce
matin-la d'une tristesse bien desolee.  Des menageres matineuses
ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des
poses de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever.  Des
qu'il avait fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour
dire ses prieres.  Et comme elle lui avait semble immense et
tenebreuse, cette nef magnifique, - et differente des eglises
parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base par les siecles, sa
senteur de caveau, de vetuste, de salpetre!  Dans un recul profond,
derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait
agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes...  Elle
avait retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment
bien oublie: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait
jadis, etant toute petite, quand on la menait a la premiere messe des
matins d'hiver, dans l'eglise de Paimpol.

Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut
la beaucoup de choses belles et amusantes.  D'abord, elle s'y trouvait
presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
Et puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes,
c'etaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se
tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente
pour avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses.  Avec ses
coiffes, comandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se
trouvait mal a l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres
charmante a regarder.

Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
celles-la.  Et les
autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance,
elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes.
Elle avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle
de son pere, souvent affaire, absent.  Elle ne regrettait pas cette vie
de depaysement et de solitude.

Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon
penible par l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver.  Et la
pensee qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a
Paimpol, l'avait inquietee comme une oppression.

Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage,
son pere et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte
a tous les vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes,
sous des fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines.
Bientot il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus
rien vu - que deux trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale
qui sembalient courir de chaque cote en avant des chevaux, et qui
etaient les lueurs de ces deux lanternes jetees sur les interminables
haies du chemin.  - Comment tout a coup cette verdure si verte, en
decembre?...  D'abord etonnee, elle se pencha pour mieux voir, puis il
lui sembla reconnaitre et se rappeler: les ajoncs, les eternels ajoncs
marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le
pays de Paimpol.  En meme temps commencait a souffler une brise plus
tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui sentait la mer.

Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee
par cette reflexion qui lui etait venue:

--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
les beaux pecheurs d'Islande.

En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les
fiances, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les
promenades du soir.  Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que
ses pieds se glacaient dans l'immobilite de la carriole...

En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete
pris par l'un d'eux...





IV


La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le
lendemain de son arrivee, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8
decembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
pecheurs, - un peu apres la procession, les rues sombres encore tendues
de draps blancs sur lesquels etaient piques du lierre et du houx, des
feuillages et des fleurs d'hiver.

A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel
triste.  Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de
defi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
deguisee qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.

Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres.
Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les
matelots;
vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la
profonde nuit des temps.  Groupes de marins se donnant le bras,
zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues
continences du large.  Groupes de filles en coiffes blanches de
nonnain, aux belles poitrines serrees et freissantes, aux beaux yeux
remplis des desirs de tout un ete.
Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
toits racontant leurs luttes de plusiers siecles contre les vents
d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des
aventures anciennes d'audace et d'amour.

Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout
cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de
la Vierge blanche et immaculee.  A cote des cabarets, l'eglise au
perron seme de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son
odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de
marins partout accroches a la sainte voute.  A cote des filles
amoureuses, les fiancees de matelots disparus, les veuves de naufrages,
sortant des chapelles des morts, avec leurs longs chales de deuil et
leurs petites coiffes lisses; les yeux a terre, silencieuses, passant
au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir.  Et la tout
pres, la mer toujours, la grande nourrice et la grande devorante de ces
generations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit,
prenant sa part de la fete...

De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une
espece d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait
redevenu le sien pour toujours.  Sur la place, ou il y avait des jeux
et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui
nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de
Ploubazlanec.  Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces
"Islandais" etait arrete, tournant le dos.  Et d'abord, frappee par
l'un d'eux qui avait une taille de geant et des epaules presque trop
larges, elle avait simplement dit, meme avec une nuance de moquerie:

--En voila un qui est grand!

Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase:

--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari
de cette carrure!

Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds,
il l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire:

--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
elegante et que je n'ai jamais vue?

Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait
de nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa
tete que les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles
derriere, sur le cou.

Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait
pas ose pour celui-la.  Ce beau profil a peine apercu; ce regard
superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes legerement fauves,
courant tres vite sur l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait
impressionnee et intimidee aussi.

Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez
les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon,
Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
croises, son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour...

... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une
espece de frere.  Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient
continue de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord,
devant ce grand garcon de dix-sept ans ayant deja une barbe noire;
mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guere change, elle
l'avait bientot assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu
de vue.  Quand il venait a Paimpol, elle le retenait a diner le soir;
c'etait sans consequence, et il mangeait de tres bon appetit, etant un
peu prive chez lui...

... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant
cette premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute
jonchee de rameaux verts.  Il s'etait borne a lui oter son chapeau,
d'un geste presque timide bien tres noble; puis l'ayant parcourue de
son meme regard rapide, il avait detourne les yeux d'un autre cote,
paraissant etre mecontent de cette rencontre et avoir hate de passer
son chemin.  Une grande brise d'ouest qui s'etait levee pendant la
procession, avait seme par terre des rameaux de buis et jete sur le
ciel des tentures gris noir...  Gaud, dans sa reverie de souvenir,
revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit sur cette
fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se tordaient au
vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens
de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans les auberges, se
garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garcon, plante
debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et trouble
de l'avoir rencontree...  Quel changement profond s'etait fait en elle
depuis cette epoque!...

Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la
tranquillite d'a present!  Comme se meme Paimpol etait silencieux et
vide ce soir, pendant le long crepuscule tiede de mai qui la retenait a
sa fenetre, seule, songeuse et enamouree!...





V


La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces.  Ce fils
Gaos avait ete designe pour lui donner le bras.  D'abord elle s'etait
imagine en etre contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que
tout le monde regardait a cause de sa haute taille, et qui, du reste,
ne saurait probablement rien lui dire en route!...  Et puis, il
l'intimidait, celui-la, decidement, avec son grand air sauvage.

Al'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann
n'avait point paru.  Le temps passait, il ne venait pas, et deja on
parlait de ne point l'attendre.  Alors elle c'etait apercue que, pour
lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces
jeunes hommes, la fete, le bal, seraient pour elle manques et sans
plaisir...

A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
embarras aupres des parents de la mariee.  Voila: de grands bancs de
poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales
d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
appareille en hate.  Un emoi dans les villages, les femmes cherchant
leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
demenant elles-memes pour hisser les voiles, aider a la manoeuvre,
enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...

Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
extreme aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un
beau sourire qui decouvrait ses dents brillantes.  Pour exprimer mieux
la precipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au
milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolonge,tres drole, - qui
est un cri de matelot donnant une idee de vitesse et ressemblant au son
flute du vent.  Lui qui parlait avait ete oblige de se chercher un
remplacant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque
auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver.  De la venait son
retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre
toute sa part de peche.

Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui
l'ecoutaient et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait
bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant
des choses imprevues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
temps et aux migrations mysterieuses des poissons.  Les autres
Islandais qui etaient la regrettaient seulement de n'avoir pas ete
avertis assez tot pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette
fortune qui allait passer au large.

Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras
aux filles.  Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment
on s'etait mis en route.

D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on
en conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on
connait peu.  Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des
etrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que
cousins et cousines, fiances et fiancees.  Des amants, il y en avait
bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tres
loin en amour, a l'epoque de la rentree d'Islande.  (Seulement on a le
coeur honnete, et l'on s'epouse apres.)

Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux
deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:

Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir
fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me
serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud...

Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait
venue a ce bal un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement,
elle avait fini par repondre:

--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec
vous qu'avec aucun autre.

C'avait ete tout.  Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des
danses, ils s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix
plus basse et plus douce...

On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours
ensemble.  Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance
danse avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se
retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres
intime.  Naivement, Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses
salaires, les difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait
fallu elever les quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine.

--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave
que leur pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait
rapporte dix mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de
construire un
premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du
pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
dominant la Manche, avec une vue tres belle.

--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le
mois de fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre,
avec une mer si mauvaise...

... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la
nuit de mai tomber sur Paimpol.  S'il n'avait pas eu des idees de
mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence,
qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas
l'air d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le
monde...

-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je
n'en changerais toujours pas.  Des annees, c'est huit cents francs;
d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte
a notre mere.

--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann?

--Mais oui, toujours tout.  Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
comme ca, mademoiselle Gaud.  (Il disait cela comme une chose bien due
et toute naturelle.)  Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
jamais d'argent.  Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu
quand je viens a Paimpol.  Pour tout c'est la meme chose.  Ainsi cette
annee notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans
quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne
serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...

Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas
tres elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte,
ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se
moulait dessous etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait
grand air tout de meme.

En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait.  Et comme son
regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour
qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche!

Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
repondant tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours
plus etonnee et attiree vers lui.  Quel melange il etait, de rudesse
sauvage et d'enfantillage calin!  Sa voix grave, qui avec d'autres
etait brusque et decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en
plus fraiche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer
avec une extreme douceur, comme une musique voilee d'instruments a
cordes.

Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses
allures desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en
petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
soumission respectueuse, absolue.

Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
leurs adorations, pour son argent.  Et celui-ci lui semblait etre ce
qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau.

Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle
aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a laise comme a present; que
son pere avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup
d'estime pour les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru
pieds nus, etant toute petite, - sur la greve, - apres la mort de sa
pauvre mere...

...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans
sa vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de
decembre et qu'on etait en mai.  Tous les beaux danseurs d'alors
pechaient a present la-bas, epars sur la mer d'Islande - y voyant
clair, au pale soleil, dans leur solitude immense, tandis que
l'obscurite se faisait tranquillement sur la terre bretonne.

Gaud restait a sa fenetre.  La place de Paimpol, presque fermee de tous
cotes par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
nuit; on n'entendait guere de bruit nulle part.  Au-dessus des maisons,
le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se
separer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, a cette
heure crepusculaire, se tenaient toutes en une seule decoupure noire de
pignons et de vieux toits.  De temps en temps une porte se fermait, ou
une fenetre; quelque ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un
cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
filles attardees rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
de mai.  Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien
haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubepine comme pour la
lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurite transparente
ces legeres touffes de fleurettes blanches.  Il y avait du reste une
autre odeur douce qui etait montee des jardins et des cours, celle des
chevrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
senteur de goemon, venue du port.  Les dernieres chauves-souris
glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les betes des reves.

Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place
melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a
ce meme bal...

... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes
de valseurs commencaient a tourner.  Elle se rappelait, lui, dansant
avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou
moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour
repondre a leurs appels...  Comme il etait different avec celles-la!...

Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et
tournant avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en
arriere.  Ses cheveux bruns, qui etaient en boucles, retombaient un
peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait
assez grande, en sentait le frolement sur sa coiffe, quand il se
penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.

De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble.  Il riait, d'un
air tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres
de l'autre, se faisant des reverences, prenant des figures timides pour
se dire bien bas des choses sans doute tres aimables.  Il n'aurait pas
permis qu'il en fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait,
lui, coureur et entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si
naifs; il echangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
qui disaient: "Comme ils sont gentils et droles a regarder, _nos_ deux
petits freres!..."

On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins,
baisers de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un
bon air franc et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde.
 Lui ne l'avait
pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
resistait pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son
ame.  Dans ce vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout
entiere vers lui, ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque
chose, mais c'etait son coeur qui avait commence le mouvement.

--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou
trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds
ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au
bien deux.  En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui
elle eut jamais fait attention dans sa vie.

En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la
debandade, au petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a
part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain.  Et alors,
pour rentrer, elle avait traverse cette meme place avec son pere,
nullement fatiguee, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer,
aimant cette brume gelee du dehors et cette aube triste, trouvant tout
exquis et tout suave.

... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres
s'etaient toutes peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs
ferrures.  Gaud restait toujours la, laissant la sienne ouverte.  Les
rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme
blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur,
reve a son galant."  Et c'etait vrai, qu'elle y revait, - avec une
envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
levres, defaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour
de sa bouche fraiche.  Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurite, ne
regardant rien des choses reelles...

... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu?  Quel
changement en lui?  Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en
detournant ses yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides.

Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
plus:

--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud,
disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans
le pays un autre qui le vaille.  D'abord je te dirai qu'il est tres
sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise.  Il fait
bien un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait
doux.  Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon.  Et un marin! a
chaque saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir...

La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car
jamais elle n'avait ete contrariee dans ses volontes.  Cela lui etait
donc bien egal qu'il ne fut pas riche.  D'abord, un marin comme ca, il
suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les
cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine a qui tous les
armateurs voudraient confier des navires.

Cela luit etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort,
ca peut devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne
nuit pas du tout a la beaute.

Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des
filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
connaissait point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a
l'autre, il allait de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien
qu'a Paimpol, aupres des belles qui avaient envie de lui.

Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses
fenetres, reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff,
qui etait jolie assurement, mais dont la reputation etait fort
mauvaise.  Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.

On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un
soir, dans un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs
fetes, il avait lance une grosse table en marbre au travers d'une porte
qu'on ne voulait pas lui ouvrir...

Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
marins, quelquefois, quand ca les prend...  Mais, s'il avait le coeur
bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien,
pour la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette
voix douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ?  A
present elle etait incapable de s'attacher a un autre et de changer.
Dans ce meme pays, autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant,
on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise
petite, entetee dans ses idees comme aucune autre; cela lui etait
reste.  Belle demoiselle a present, un peu serieuse et hautaine
d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait dans le fond
toute pareille.

Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le
revoir, et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart
d'Islande.  Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour
elle; le temps ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour
d'automne pour lequel elle avait forme ses projets d'en avoir le coeur
net et d'en finir...

... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite
particuliere que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
printemps.

A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et
alluma sa lampe pour se coucher...

Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou,
comme lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant
trop riche?...  Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout
simplement; mais c'etait Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait
pas se faire, que ce ne serait pas tres bien pour une jeune fille de
paraitre si hardie.  Dans Paimpol, on critiquait deja son air et sa
toilette...

... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille
qui reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante,
ajustee a la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.

Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
sa tournure  parisienne.  Alors sa taille, une fois libre, devint plus
parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle
reprit ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle
des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
chacune de ses poses etait exquise a regarder.

La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait
avec un peu de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable
qu'aucun oeil n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre
perdue pour tous, se dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne
la voulait pas pour lui...

Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la
beaute de son corps.  Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez
les filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette
beaute-la; on ne la remarque plus guere, et meme les moins sages
d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur a la
laisser voir.  Non, ce sont les raffines des villes qui attachent tant
d'importance a ces choses pour les mouler ou les peindre...

Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient
enroules au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son
dos comme deux serpents tres lourds.  Elle les retroussa en couronne
sur le haut de sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors,
avec son profil droit, elle ressemblait a une vierge romaine.

Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre,
elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose;
apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les
defaire pour s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte
jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de foret.

Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre
l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se
cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait
deployee a present comme un voile...

Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle,
sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
s'endormir, du sommeil glace des vieillards, en songeant a son
petit-fils et a la mort.  Et, a cette meme heure, a bord de la _Marie_,
- sur la mer Boreale qui etait ce soir-la tres remuante - Yann et
Sylvestre, les deux desires, se chantaient des chansons, tout en
faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour...





VI


. . . . . . . . . . . . .

Environ un mois plus tard. - En juin.

Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
appellent le _calme blanc;_ c'est-a-dire que rien ne bougeait dans
l'air, comme si toutes les brises etaient epuisees, finies.

Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui
s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombes,
aux nuances ternes de l'etain.  Et la-dessous, les eaux inertes
jetaient un eclat pale, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.

Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes
qui jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en
soufflant contre un miroir.  Toute l'etendue luisante semblait couverte
d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres
vite effaces, tres fugitifs.

Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil
qui n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a
ce
resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre
cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo
trouble.

Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient:
_Jean-Francois de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de
sa monotonie meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de
l'espece de drolerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
perpetuellement les couplets, en tachant d'y mettre un entrain nouveau
a chaque fois.  Leurs joues etaient roses sous la grande fraicheur
salee; cet air qu'ils respiraient etait vivifiant et vierge; ils en
prenaient plein leur poitrine, a la source meme de toute vigueur et de
toute existence.

Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde
fini ou pas encore cree; la lumiere avait aucune chaleur; les choses se
tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de
cette espece de grand oeil spectral qui etait le soleil.

La _Maire_ pojetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme
le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
refletant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree
qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de
passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
myriades, tous pareils, glissant doucement dans la meme direction,
comme ayant un but dans leur perpetuel voyage.  C'etaient des morues
qui executaient leurs evolutions d'ensemble, toutes en long dans le
meme sens, bien paralleles, faisant un effet de hachures grises, et
sans cesse agitees d'un tremblement rapide, qui donnait un air de
fluidite a cet amas de vies silencieuses.  Quelquefois, avec un coup de
queue brusque, toutes se retournaient en meme temps, montrant le
brillant de leur ventre argente; et puis le meme coup de queue, le meme
retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
lentes, comme si des milliers de lames de metal eussent jete, entre
deux eaux, chacune un petit eclair.

Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir
decidement.  A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
plus net, plus reel.  On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
pour la lune.

Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin
dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
jusqu'au bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste,
flottant dans l'air a quelques metres au-dessus des eaux.

La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait
tres bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour
mieux se faire accrocher le museau.  Et, de minute en minute, vite, a
deux mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a
qui devait l'eventer et l'aplatir.

La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille,
animant ce desert.  Ca et la, paraissaient les petites voiles
lointaines, deployees pour la forme puisque rien ne soufflait, et tres
blanches, se decoupant en clair sur les grisailles des horizons.

Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de
pecheur d'Islande; - un metier de demoiselle...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

		Jean-Francois de Nantes;
			Jean-Francois.
			Jean-Francois!

Ils chantaient, les deux grands enfants.  Et Yann s'occupait bien peu
d'etre si beau et d'avoir la mine si noble.  D'ailleurs, enfant
seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec
celui-la; renferme au contraire avec les autres, et plutot fier et
sombre; - tres doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon
et serviable quand on ne l'irritait pas.

Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus
loin, chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de
somnolence, de sante et de vague meloncolie.

On ne s'ennuyait pas et le temps passait.

En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme
pour procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de
sommeil.  Il leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins
robustes, eleves dans les villes, en eussent desire davantage.  Mais,
quand la poitrine profonde s'est gonflee tout le jour a meme
l'atmosphere infinie, elle s'endort elle aussi, apres, et ne remue
presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
comme font les betes.

On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments
quelconques, les heures n'important plus dans cette clarte continuelle.
 Et c'etaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui
reposaient de tout.

Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les
dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et
qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja
aimees, ils rouvraient tout grands leurs yeux.

Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la
maniere honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs,
les parentes...  Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
s'endorment - pendant des periodes bien longues...

. . . . . . . . . . . . . . . .

		Jean-Francois de Nantes;
			Jean-Francois.
			Jean-Francois!

... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque
chose d'imperceptible.  Une petite fumee, montant des eaux comme une
queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que
celui du ciel.  Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils
l'avaient vite apercue:

--Un vapeur, la-bas!

--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un
vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...

Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et,
entre autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une
main de belle jeune fille.

Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait
bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.

En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer,
commencait a marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
tracait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
s'allongeaient en trainees, s'etendaient comme des eventails, ou se
ramifiaient en forme de madrepores; cela se faisait tres vite avec un
bruissement, c'etait comme un signe de reveil presageant la fin de
cette torpeur immense.  Et le ciel, debarrasse de son voile, devenait
clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y tassaient en
amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles
autour de la mer.  Les deux glaces sans fin entre lesquelles les
pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur
transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui les avaient
ternies.  Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui n'etait pas
bonne.

Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue,
arrivaient des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans
ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
Dunkerquois.  Comme des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se
rassemblaient a la suite de se croiseur; il en sortait meme des coins
vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisatres apparaissaient
partout.  Ils peuplaient tout a fait le pale desert.

Plus de lente derive, ils avaient endu leurs voiles a la fraiche brise
nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.

L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir
s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que
par cote, par en dessous et comme a regret.  Elle se continuait meme
par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu;
- mais qui etait chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus
gigantesques n'etaient qu'une condensation de vapeurs.  Et le soleil,
toujours bas et trainant, incapable de monter aud-dessus des choses, se
voyait a travers cette illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose
devant et que c'etait pour les yeux un aspect incomprehensible.  Il
n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours tres
accuses, il semblait plutot quelque pauvre planete jaune, mourante, qui
se serait arretee la, indecise, au milieu d'un chaos...

Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade
des Islandais.  De tous ces navires se detachaient des barques, en
coquille de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues
barbes, dans des accoutrements assez sauvage.

Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants,
des remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres,
des lettres.

D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de
l'Etat, ils trouvaient la chose bien naturelle.  Et quand le faux-pont
etroit du croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands
garcons etendus la boucle au pied, le vieux maitre qui les avait
cadenasses leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on
puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.

Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais.  Entre
autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une a _monsieur
Gaos, Yann,_ la seconde a _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivee
par le Danemark a Reickavick, ou le croiseur l'a'ait prise).

Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la
distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui
n'etaient pas toutes mises par de mains tres habiles.

Et le commandant disait:

--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse.

Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
amenees a la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu
sure.

Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.

Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de
l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort.

Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se
tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se
mieux penetrer des choses du pays qui leur etaient dites.

Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles
de la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour
amuser les absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le
bonjour de ma part au fils Gaos".

Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
a son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui
l'avait tracee:

--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann?

Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille,
detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on
l'ennuyait a la fin avec cette Gaud.

Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne,
le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
poitrine, se disant tout triste:

--Bien sur, ils ne se marieront jamais...  Mais qu'est-ce qu'il peut
avoir comme ca contre elle?...

... Minuit sonne a la cloche du croiseur.  Et ils restaient toujours
la, assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un
reve...

A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans
les eaux, recommenca a monter lentement.

Et ce fut le matin...





Deuxieme Partie

I


... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
et il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre.  Tout a
fait
degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient
le ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain.

Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir.  La
brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le
besoin de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a
se disperser, a fuir comme une armee en deroute, - rien que devant
cette menace ecrite en l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper.

Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
navires.

Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les
autres, a se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume
blanche qui s'etalait dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement,
il en sortait des fumees; on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; -
et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.

On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement.  Les
lignes etaient depuis longtemps rentrees.  Ils se hataient tous de s'en
aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter
d'arriver a temps; d'autres, preferant depasser la pointe sud
d'Islande, trouvant plus sur de prendre le large et d'avoir devant eux
de l'espace libre pour filer vent arriere.  Ils se voyaient encore un
peu  les uns les autres; ca et la, dans les creux de lames, des voiles
surgissaient, pauvres petites choses mouillees, fatiguees, fuyantes, -
mais tenant debout tout de meme, comme ces jouets d'enfants en moelle
de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
redressent.

La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de
l'ouest avec un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et
les lambeaux couraient dans le ciel.  Elle semblait inepuisable, cette
panne: le vent l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir
indefiniment des rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel
jaune, devenu d'une lividite froide et profonde.

Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.

Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs
restaient seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une
teinte affreuse.  Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros
temps.  Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de
vue.

Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se
reunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.

En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la
veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de
bruit.  Changement a vue que toute cette agitation d'a present,
inconsciente, inutile, qui s'etait faite si vite.  Dans quel but tout
cela?...  Quel mystere de destruction aveugle!...

Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de
l'ouest, se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout.
Quelques dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit
envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes.  Et l'eau, verdatre
maintenant, etait de plus en plus zebree de baves blanches.

A midi, la _Marie_ avait tout a fait pris son allure de mauvais temps;
ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple
et legere; - au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de
jouer comme font les gros marsouins que les tempetes amusent.  N'ayant
plus que
la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
marine qui designe cette allure-la.

En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee,
ecrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en
taches informes, cela semblait presque un dome immobile, et il fallait
regarder bien pour comprendre que c'etait au contraire en plein vertige
de mouvement: grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans
cesse remplacees par d'autres qui venaient du fond de l'horizon,
tentures de tenebres, se devidant comme d'un rouleau sans fin...

Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de
terrible.  La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout etait pris
d'un meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens.  Ce qui
detalait le plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de
houle, plus lourdes, plus lentes, courant apres lui; puis la _Marie_
entrainee dans ce mouvement de tout.  Les lames la poursuivaient, avec
leurs cretes blemes qui se roulaient dans une perpetuelle chute, et
elle, - toujours rattrapee, toujours depassee, - leur echappait tout de
meme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derriere, d'un
remous ou leur fureur se brisait.

Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on eprouvait surtout, c'etait
une illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait
bondir.  Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'etait sans secousse
comme si le vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une
glissade, faisant eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les
chutes simulees des "chars russes" ou dans celles imaginaires des
reves.  Elle glissait comme a reculons, la montagne fuyante se derobant
sous elle pour continuer de courir, et alors elle etait replongee dans
un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en
touchait le fond horrible, dans un eclaboussement d'eau qui ne la
mouillait meme pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
s'evanouissait en avant comme de la fumee, comme rien...

Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame
passee, on regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus
grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se depechait
d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes pretes a se
refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
t'engouffre..."

... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade.

Et ainsi de suite, continuellement.  Mais cela grossissait toujours.
Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes
dont les vallees commencaient a faire peur.  Et toute cette folie de
mouvement s'accelerait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu
d'un bruit plus immense.

C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller.  Mais, tant
qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir!  Et
puis, justement la _Marie,_ cette annee-la, avait passe sa saison dans
la partie la plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute
cette fuite dans l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour.

Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture.  Ils
chantaient encore la chanson de _Jean-Francois de Nantes;_ grises de
mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus
s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a
tourner la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine.

--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait
Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entre-baillee, comme
un diable pret a sortir de sa boite.

Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur.

Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs
bras.  Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui,
depuis quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois
cette mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de
fausses fleurs...

		Jean-Francois de Nantes;
			Jean-Francois.
			Jean-Francois!

En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines
de metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en
cretes blemes qui se herissaient, fermant la vue.  On se croyait
toujours au milieu d'une scene restreinte, bien que perpetuellement
changeante; et, d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte
de fumee d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur
toute la surface de la mer.

Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest
d'ou une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante
arrivait de l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre
le dome de ce ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees.  Et
cette eclaircie etait triste a regarder; ces lointians entrevus, ces
echappees serraient le coeur davantage en donnant trop bien a
comprendre que c'etait le meme chaos partout, la meme fureur - jusque
derriere ces grands horizons vides et infiniment au dela: l'epouvante
n'avait pas de limites, et on etait seul au milieu!

Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse
jetant l'effroi des fins de monde.  Et on y distinguait des milliers de
voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
semblaient presque lointaines a force d'etre immenses: cel c'etait le
vent, la grande ame de ce desordre, la puissance invisible menant tout.
 Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches,
plus materiels, plus menacants de detruire, que rendait l'eau
tourmentee, gresillant comme sur des braises...

Toujours cela grossissait.

Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les
_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
l'arriere, puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout
briser.  Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement
hautes, et pourtant elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait
de grands lambeaux verdatres, qui etaient de l'eau retombante que le
vent jetait partout.  Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec
un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entiere comme de
douleur.  Maintenant on ne distinguait plus rien, a cause de toute
cette bave blanche, eparpillee; quand les rafales gemissaient plus
fort, on la voyait courir en tourbillons plus epais - comme, en ete, la
poussiere des routes.  Une grosse pluie, qui etait venue, passait aussi
tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient,
cinglaient, blessaient comme des lanieres.

Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme,
vetus de leurs _cirages,_ qui etaient durs et luisants comme des peaux
de requins; ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles
goudronnees, bien serres aux poignets et aux chevilles pour ne pas
laisser d'eau passer,
et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas etre renverses.  La peau des
joues leur cuisait et ils avaient le respiration a toute minute coupee.
 Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en
souriant, a cause de tout ce sel amasse dans leur barbe.

A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur,
qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme
exaspere.  Les rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent
vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes
qui sont sans cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la
mort.

		Jean-Francois de Nantes;
			Jean-Francois.
			Jean-Francois!


A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille
chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a
autre inconsciemment.  L'exces de mouvement et de bruit les avait
rendus ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient
sur leurs dents entre-choquees par un tremblement de froid; leurs yeux,
a demi fermes sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes
dans une atonie farouche.  Rives a leur barre comme deux arcs-boutants
de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les
efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des
muscles.  Les cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient
devenus etranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie
primitive.

Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore
la, a cote l'un de l'autre.  Aux instants plus dangereux, chaque fois
que se dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire.  Ils
ne songeaient plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun
mariage.  Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
pensees; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
tout dans leur tete.  Ils n'etaient plus que deux piliers de chair
raidie qui maintenaient cette barre; que deux betes vigoureuses
cromponnees la par instinct pour ne pas mourir.





II


. . . . . . . . . . . . . .

...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja
fraiche.  Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
la direction de Pors-Even.

Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins
deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin.  Mais la _Marie_
ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord etaient au pays
tranquillement.

Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce
Yann.  Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande;
c'etait quand on etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit
Sylvestre, a son depart pour le service.  (On l'avait accompagne
jusqu'a la dilligence, lui,
pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait
parti pour rejoindre le quartier de Brest.)  Yann, qui etait venu aussi
pour embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux
quand elle l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour
de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
assembles pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.

Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu
craintive, s'en allait chez les Gaos.

Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces
affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en
finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
d'une barque qui venait de se faire _a la part._

--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire
cette grande course.

Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou
elle entrerait peutt-etre un jour, de cette maison, de ce village.

Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait
explique a sa maniere la sauvagerie de son ami:

--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un
jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.

Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours
dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
reprenait a esperer.

Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur;
son intention n'etait point de se montrer si osee.  Mais lui, la
revoyant de pres, parlerait peut-etre...





III

Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise
saine du large.

Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins.

De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des
rochers.  Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre
des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des
huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des
queues, buvant du cidre.  Sans doute une fantaisie de quelque ancien
matelot revenu de la-bas...  En passant, elle regardait tout; les gens
qui sont tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours
plus que les autres aux mille details de la route.

Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure
qu'elle s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.

Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
la grande mer.  Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande
rase, aux ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant
sur le siel leurs grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air
d'un immense lieu de justice.

A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre
deux chemins qui fuyaient entres des talus d'epines.

Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer
d'embarras:

--Bonjour, mademoiselle Gaud!

C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann.  Apres l'avoir
embrassee, elle lui demanda si ses parents etaient a la maison.

--Papa et maman, oui.  Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans
aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
tard dehors.

Il n'etait pas la, lui!  Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle
partout et toujours.  Remettre sa visitie a une autre fois, elle y
pensa bien.  Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
parler...  Que penserait-on de cela a Pors-Even?  Alors elle decida
poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
rentrer.

A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees.  Ce
grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur.  Dans
le sentier, il y avait des goemons qui trainaient  par terre,
feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde etait voisin.  Ils
se repandaient dans l'air leur odeur saline.

Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a
longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
ligne haute et lointaine des eaux.  Pilotes ou pecheurs, ils avaient
toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
croisant, ils lui disaient bonjour.  Des figures brunies, tres males et
decidees, sous un bonnet de marin.

L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si
lentement.

Ce Yann, que faisait-il a Loguivy?  Il courtisait les filles
peut-etre...

Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles.  De temps
en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en
general qu'a se presenter.  Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la
vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
resisten guere a un garcon aussi beau.  Non, tout simplement, il etait
alle faire une commande a certain vannier de ce village, qui avait seul
dans le pays la bonne maniere pour tresser les _casiers_ a prendre les
homards.  Sa tete etait tres libre d'amour en ce moment.

Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au
milieu de l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja
sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetes tous du meme
cote, comme par une main qu'on y aurait passee.

Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des
pecheurs, main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
lames et de
la houle, les branches tordues des rivages.  Ils avaient pousse de
travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
seculaire de cette main-la.

Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la
chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du
temps.

Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les
tombes; le lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le
vent de la mer; un meme lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune
pale de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les
saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.

Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres:
_Gaos. - Gaos, Joel, quatre-vingts ans._

Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela.

La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin.  Du reste, plusieurs
des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'etait naturel,
et elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
faisait une impression penible.

Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce
porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche.  Mais la
elle s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur.  _Gaos!_ encore ce
nom, grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder
le souvenir de ceux qui meurent au large.

Elle se mit a lire cette inscription:

					En memoire de
				    GAOS, Jean-Louis
		age de 24 ans, matelot a bord de la _Marguerite_,
			disparu en Islande, le 3 aout 1877.
				  Qu'il repose en paix!

L'Islande, - toujours l'Islande! -  Par tout, a cette entree de
chapelle, etaient clouees d'autre plaques de bois, avec des noms de
marins morts.  C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle
regretta d'y etre venue, prise d'un pressentiment noir.  A Paimpol,
dans l'eglise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans
ce village, il etait plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
vide des pecheurs islandais.  Il y avait de chaque cote un banc de
granit, pour les veuves, pour les meres: et ce lieu bas, irregulier
comme une grotte, etait garde par une bonne vierge tres ancienne,
repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui ressemblait a Cybele,
deesse primitive de la terre.

Gaos! Encore!

					En memoire de
				      GAOS, Francois
		          epoux de Anne-Marie LE GOASTER,
                     capitaine a bord du _Paimpolais_,
                  perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
               avec vingt-trois hommes composant son equipage.
				  Qu'ils reposent en paix!

Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux
verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
age.

Gaos! partout ce nom!

Un autre Gaos s'appelait Yves, _enleve du bord de son navire et disparu
aux environs de Norden-Fiord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans._
La plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre
bien oublie, celui-la...

En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et
un peu desesperee aussi.  Jamais, non, jamais il ne serait a elle!
Comment le disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
sombre, des ancetres, des freres, qui devaient avoir avec lui des
ressemblances profondes.

Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses
fenetres basses aux parois epaisses.  Et la, le coeur plein de larmes
qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et
des saintes enormes, entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient
la voute avec leur tete.  Dehors, le vent qui se levait commencait a
gemir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes
morts.

Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa
visite et s'acquitter de sa commission.

Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle
trouva la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y
montait par une douzaine de marches en granit.  Tremblant un peu a
l'idee que Yann pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou
poussaient des chrysanthemes et des veroniques.

En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui
lui signerait son recu.  Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux
chercherent Yann, mais elle ne le vit point.

On etait fort occupe dans la maison.  Sur une grande table bien
blanche, on taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes
appeles _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.

--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun
deux rechanges complets pour la-bas.

On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les
cirer, ces tenues de misere.  Et, pendant qu'on lui detaillait la
chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.

Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes;
une immense cheminee occupait le fond, et des lits en armoire
s'etageaient sur les cotes.  Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la
melancolie de ces gites des laboureurs, qui sont toujours a demi
enfouis au bord des chemins; c'etait clair et propre, comme en general
chez les gens de mer.

Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres
d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient.  Et, en plus, une
bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux
autres.

--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en
avions deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle
Gaud! son pere etait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
Islande a la saison derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins,
on s'est partage les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est
echue.

Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et
souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son
prefere.

Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante
se voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.

On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle
demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille.  Par un
escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
d'en haut qui etait la gloire du logis.  Elle se rappellait bien
l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une
trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son
cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconte cela.

Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute
neuve; il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en
perse rose; une grande table au milieu.  Par la fenetre, on voyait tout
Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ la-bas, au mouillage, - et
la passe par ou ils s'en vont.

Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou
dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans
quelqu'un de ces antiques lits en armoire.  Mais a present, c'etait
peut-etre ici, entre ces beaux rideaux roses.  Elle aurait aime etre au
courant des details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses
longues soirees d'hiver...

... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.

Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses
cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait
droit comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche.

Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui
signa son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus,
disait-il, tres assuree.  Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
comme un payement definitif, le desinteressant de cette vente de
barque; non, mais comme un acompte seulement;  il en recauserait avec
M. Mevel.  Et Gaud, a qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
imperceptible: allons, bon, cette histoire n'etait pas encore finie,
elle s'en etait bien doutee; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
encore des affaires melees avec les Gaos.

On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la
recevoir.  Le pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de
vieux matelot, que son fils n'etait pas indifferent a cette belle
heritiere; car il mettait un peu d'insistance a toujours reparler de
lui:

--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors.  Il
est alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre
les homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver.

Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee
qu'elle ne le verrait pas.

--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire?  Au
cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre
avec notre fils.  -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le
dimanche, avec des camarades...  Vous savez mademoiselle Gaud, les
marins...  Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas,
pourquoi s'en priver tout a fait?...  Mais la chose est bien rare avec
lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire.

Cependant la nuit venait; on avait replie les _cirages_ commences,
suspendu le travail.  Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur
des bancs, se
serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et
regardaient Gaud,  ayant l'air de se demander:

"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"

Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu
du crepuscule qui tombait.

--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.

Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au
visage a la pensee d'etre restee si tard.  Elle se leva et prit conge.

Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de
chemin, jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font
un passage noir.

Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise
pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis le mots
s'arretaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.

Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees,
bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs
etaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.

Comme c'etai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee!

Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a
distance et vite elle etait decue.  Ses pieds s'embarrassaient dans de
longues plantes brunes, emmelees comme des chevelures, qui etaient les
goemons trainant a terre.

A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
retourner.  Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait
plus aucune raison d'avoir peur.

Allons, c'etait fini pour cette fois...  Et qui sait a present quand
elle verrait Yann...

Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque,
mais elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite.  Il
fallait etre plus courageuse et plus fiere.  Si seulement Sylvestre,
son petit confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre
d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer.  Mais il
etait parti et pour combien d'annees?...


IV

- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier?  Eh! donc,
mon Dieu, pour quoi faire? -  Est-ce que je serai jamais si heureux
qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la
maison aujourd'hui.  D'abord, une fille si riche, en vouloir a de
pauvres gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre.  Et puis
ni celle-la ni une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas,
ca n'est pas mon idee.

Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes
profondement; car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre
bien surs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann.  Mais
ils ne tenterent point d'insister, sachant combien ce serait inutile.
Sa mere surtout baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les
volontes de ce fils, de cet aine qui avait presque rang de chef de
famille: bien qu'il fut toujours tres doux et tres tendre avec elle,
soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il etait
depuis longtemps son maitre absolu pour les grandes, echappant a toute
pression avec une independance tranquillement farouche.

Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
pecheurs, de se lever avant le jour.  Et apres souper, des huit heures,
ayant jete un dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de
Loguivy, a ses filets neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en
apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux
de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frere.



V

...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au
cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son
col bleu ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec
son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
toujours sa bonne vieille grand'mere et reste l'enfant innocent
d'autrefois.

Un seul soir il s'etait grise, avec des _pays,_ parce que c'est
l'usage: ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le
bras, en chantant a tue-tete.

Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes.
On jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre
le traitre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble
et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest.  Il avait surtout
trouve qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place;
une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de
l'officier de service.  Et il s'etait endormi sur la fin.

En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames
d'un age assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
leur trottoir.

--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.

Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant
point si naif qu'on aurait pu le croire.  Mais le souvenir, evoque tout
a coup,  de sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer
devant elles tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa
jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine.  Elles avaient meme ete
fort etonnees, les belles, de la reserve de ce matelot:

--As-tu vu celui-la!...  Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
l'on va te manger.

Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu
dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
dimanche.

Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait
vierge.  - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il
etait tres fort, ce qui inspire le respect aux marins.





VI

Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer
qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...

Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a
ceux qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en
finissait plus.  A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en
meme temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordee
d'ordinaire, pour les adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq
jours, il faudrait faire son sac et s'en aller.  Il lui vint un trouble
extreme: c'etait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la
guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquietude vague de ne
plus revenir.

Mille choses tourbillonnaient dans sa tete.  Un grand bruit se faisait
autour de lui, dans le salles du quartier, ou quantite d'autres
venaient d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine.

Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon,
assis par terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du
va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui,
allaient partir.





VII


Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien
s'entendre tout de meme.

Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les
rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
l'air tout a fait douces.

Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun,
et une grande coiffe de Paimpolaise.

Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le
regarder avec tendresse.

--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!

Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne.

...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du
depart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute
beaucoup de marins au pays de Paimpol.

Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un
carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle
etait partie pour l'embrasser au moins encore une fois.

Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord
l'adjudant de sa compagnie avait refuse de le laisser sortir.

--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
capitaine, le voila qui passe.

Et carrement, elle y etait allee.  Celui-ci s'etait laisse toucher.

--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.

Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, -
tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence.

Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue
de sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe
noire, qu'un coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des
marins cette annee-la, les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee
menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termines par
des encres d'or.

Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans
auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
ce long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete
furtivement sur l'heure presente une ombre triste.

Tristesse vitte effacee.  Ils etaient sortis bras dessus bras dessous,
dans la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne".

Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par
des Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop
chere.  Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans
Brest, regarder les etalages des boutiques.  Et rien n'etait si amusant
que tout ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, -
en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.





VIII


Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur
lesquels pesait un _apres_  bien sombre, autant dire trois jours de
grace.

Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec.
C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent.  Et puis
Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
departs (un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui
est une precaution necessaire contre les _bordees_ qu'ils ont tendance
a courir au moment de se mettre en campagne).

Oh! ce dernier jour!...  Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle
n'avait rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie
de venir, les sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge.
 Suspendue a son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a
lui aussi, donnaient l'envie de pleurer.  Et ils avaient fini par
entrer dans une eglise pour dire ensemble leurs prieres.

C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee.  Pour economiser,
ils s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de
voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
tout son poids.  Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle
n'en pouvait plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre
jours.  Le dos tout courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la
force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la
tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses
soixante-seize ans.  A l'idee que c'etait fini, que dans quelques
minutes il faudrait le quitter, son coeur se dechirait d'une maniere
affreuse.  Et c'etait en Chine qu'il s'en allait, la-bas, a la tuerie!
Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait encore de ses deux
pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonte, ni
toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne pourraient
rien pour le garder!...

Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses
mitaines, agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations
dernieres auxquelles il repondait tout bas par de petits _oui_ bien
soumis, la tete penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses
bons yeux doux, son air de petit enfant.

--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir!

La machine sifflait.  Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre,
pour se pendre a son cou dans un embrassement supreme.

On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
envie de sourire a personne.  Poussee par les employes, epuisee,
perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui
referma brusquement la
portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de
matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer.

Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la
grand'mere passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace
juvenile son bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre
de son wagon de troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre
mieux reconnue.  Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle
distingua cette forme bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle
le suivait des yeux, lui jetant de toute son ame cet "au revoir"
toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.

Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la
derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas
pour jamais...

Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes
descendant sur ses joues.  La nuit d'automne etait venue, le gaz allume
partout, la fete des matelots commencee.  Sans prendre garde a rien, il
traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.

--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces
dames qui avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs.

Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a
peine jusqu'au matin.





IX


. . . . . . . . . . . . . .
...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues,
beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.

Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de
bruler les relaches.

Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui
etait incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du
vent ni de la mer.  Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche
comme un oiseau, evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue
d'en bas.

On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore
des zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes
blanches sur des sables ou des montagnes.  Il etait meme descendu du sa
hune pour regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles
blancs, qui etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
autres lui avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins.

Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison
d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme.

Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said.  Tous les
pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
donnant un air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient
comme une mer.  On avait mouille la a toucher les quais, presque au
milieu des longues rues a maisons de bois.  Jamais, depuis le depart,
il n'avait vu si clair et de si
pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation,
cette profusion de bateaux.

Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces
navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un
fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables.  Du
haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se
perdre dans les plaines.

Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe
de toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du
transit.  Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient
venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous
les exiles qui passaient.

Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans
l'etroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
tous les pays.  Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file
dans le desert; puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils
avaient repris le large.

On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa
surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage
avait la couleur du sang.  Il vivait presque tout le temps dans sa
hune, se chantant tout bas a lui-meme _Jean Francois de Nantes,_ pour
se rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe.

Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire.  Ceux qui
menaient le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le
vague, ces caps avances des continents qui sont comme des points de
repere eternels sur les grands chemins du monde.  Mais, quand on est
gabier, on navigue emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant
les distances et les mesures sur l'etendue qui ne finit pas.

Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait
toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut
ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis
combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.

En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des
tentes, haletaient avec accablement.  L'eau, l'air, la lumiere avaient
pris une splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses
etait comme une ironie pour les etres, pour les existences organisees
qui sont ephemeres:

... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits
oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme
des tourbillons de poussiere noire.  Ils se laissaient prendre et
caresser, n'en pouvant plus.  Tous les gabiers en avaient sur leurs
epaules.

Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir.

... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.

Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent
de tempete.  Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout,
ils s'etaient abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui
passait.  La-bas, au fond de quelque region lointaine de la Libye, leur
race avait pullule dans des amours exuberantes.  Leur race avait
pullule sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mere aveugle,
et sans ame, la mere
nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec la
meme impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes.

Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait
jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
d'amour...  Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et
les gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de
commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient  au
grand neant de la mer, a coups de balai...

Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le
navire en fut couvert.

Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inalterable ou on ne
voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
volaient au ras de l'eau...





X


... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait
l'Inde.  Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le
hasard l'ayant fait choisir a bord pour completer _l'armement_ d'une
baleiniere.

A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et
regardait autour de lui les choses etranges.  Tout etait magnifiquement
vert; les feuilles des arbres etaient faites comme des plumes
gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
veloutes qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils.  Le vent
qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.

Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Ecoute
ici, joli garcon,_ entendu maintes fois dans Brest.  Mais, au milieu de
ce pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des
frissons dans la chair.  Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et
polies comme du bronze.

Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu
a peu, pour les suivre.

...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles
d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait
repartir.

Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde.  Quand on se
retrouva au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant.

Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays
de pluie et de verdure.  Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient
des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
paniers.

--Alors nous sommes donc deja en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils
avaient tous des figures de magot et des queues.

On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que
Singapour.  Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre
que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits
paniers s'entassait fievreusement dans les soutes.

Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au
mouillage une certaine _Circe_ tenant un blocus.  C'etait le bateau
auquel il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec
son sac.

Il y retrouva des _pays_ meme deux _Islandais_ qui pour le moment
etaient canonniers.

Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait
rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour
former ensemble une petite Bretagne de souvenir.

Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
avant le moment desire d'aller se battre.





XI


. . . . . . . . . . . . . .
Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs
pour l'Islande.

Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
devenue tres pale.

C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere.  Elle l'avait vu
venir, et elle entendait vaguement resonner sa voix.

Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite
les eut toujours eloignes l'un de l'autre.

Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le
_pardon des Islandais,_ ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
causer, sur la place, le soir, dans les groupes.  Mais, des le matin de
cette fete, les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes
vertes, une mauvaise pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de
l'ouest par une brise gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
ciel si noir.  "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la.
Et, en effet, ils n'etaient pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes
a boire.  Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus
serre que de coutume, etait restee derriere ses vitres toute la soiree,
ecoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
chants bruyants des pecheurs.

Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant
bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le
pere Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils.  Alors
elle s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas
d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net.  Elle
lui reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la manieres de
garcons qui n'ont pas d'honneur.  Entetement, sauvagerie, attachement
au metier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
indiques par Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
qui sait! apres un entretien franc comme serait le leur.  Et alors,
peut-etre, reparaitrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
meme sourire qui l'avait tant surprise et charmee l'hiver d'avant,
pendant une certaine nuit de bal passee tout entiere a valser entres
ses bras.  Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une
impatience presque douce.

De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire.

Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle
etait sure que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait
pas pour le reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait
personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.

Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
extreme.  L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au
pied de ces marches la faisait trembler.  Son coeur battait a se
rompre...  Et dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas
allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait
bien, - pour lui donner passage!

Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et
mourir de chagrin, que tenter une chose pareille.  Et deja elle avait
fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
travailler.

Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappelent que c'etait
demain le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait
unique.  Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
solitude et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un
ete de sa vie...

En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait!  Brusquement resolue, elle
descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter
devant luit.

--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait.

--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
la main a son chapeau.

Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee
en arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si
seulement il s'arreterait.  Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait
ses larges epaules a la muraille, comme pour etre moins pres d'elle
dans ce couloir etroit ou il se voyait pris.

Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare
pour lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet
affront-la, de passer sans l'avoir ecoutee...

--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir.

Lui, detournait les yeux, regardant dehors.  Ses joues etaient devenues
tres rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines
mobiles se dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa
poitrine, comme celles des taureaux.

Elle essaya de continuer:

--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
comme on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes
sans memoire donc...  Que vous ai-je fait?...

... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue,
agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
derriere eux, fit furieusement battre une porte.  On etait mal dans ce
corridor pour parler de choses graves.  Apres ses premieres phrases,
etranglees dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete,
n'ayant plus d'idees.  Ils s'etaient avances vers la porte de la rue,
lui, fuyant toujours.

Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir.  Par cette
porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
figures.  Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si
troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel?

--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une
aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
sur nous...  Non, mademoiselle Gaud...  Vous etes riche, nous ne sommes
pas gens de la meme classe.  Je ne suis pas un garcon a venir chez
vous, moi...

Et il s'en alla...

Ainsi tout etait fini, fini a jamais.  Et, elle n'avait meme rien dit
de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a
la faire passer a ses yeux pour une effrontee...  Quel garcon etait-il
donc, ce Yann, avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son
dedain de tout!...

Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer  autour
d'elle, avec du vertige...

Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un
eclair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur
la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
comme se serait un affront encore plus odieux!  Elle remonta vite dans
sa chambre, pour les observer a travers ses rideaux...

Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes.  Mais ils
regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante,
disant:

--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.

Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur
differentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre.

Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait
pas, mais demeurait grave et triste.  Il n'entra point boire avec les
autres et, sans plus prendre garde a exu ni a la pluie commencee,
marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une
reverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...

Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur.

Elle s'assit, la tete dans ses mains.  Que faire a present?

Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait
venir la, seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix,
tout s'expliquerait peut-etre encore.

Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face.  Elle lui dirait:
"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je
suis a vous de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute
pas de devenir la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons
de Paimpol, je n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari;
mais je vous aime vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur
que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis
jolie; bien que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis
une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous
aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?

... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il
etait trop tard, Yann ne l'entendrait point.  Tenter de lui parler une
seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la
prendrait-il, alors!...  Elle aimerait mieux mourir.

Et demain ils partaient tous pour l'Islande!  Seule dans sa belle
chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise
au hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait
voir crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir,
au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout
autour d'elle.

Elle souhaitait etre debarassee de la vie, etre deja couchee bien
tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir...  Mais, vraiment,
elle lui pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour
desespere pour lui...





XII


. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La mer, la mer grise.

Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en
Islande, Yann filait doucement depuis un jour.

La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il
soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
s'etaient disperses comme des mouettes.

Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient
ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.

Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude.  Il se plaignait
du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour
chasser de son esprit quelque obsession.  Il n'y avait pourtant rien a
faire, qu'a glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles;
rien qu'a respirer et a se laisser vivre.  En regardant, on ne voyait
que des grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du
silence...

... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et
venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
lorsque l'on serre les freins des roues!  Et la _Marie,_ cessant sa
marche, demeura immobilisee...

Echoues!!! ou et sur quoi?  Quelque banc de la cote anglaise,
probablement.  Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
ces brumes en rideaux.

Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire.
Voila, elle s'etait arretee a cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait
plus.  Au milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces
temps mous, semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete
saisie par je ne sais quoi de resistant et d'immuable qui etait
dissimule sous ces eaux; elle y etait bien prise, et risquait peut-etre
d'y mourir.

Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
pattes a de la glu?

D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il
faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en
tirer jamais.

C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient
souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet
air pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir.

Pour la _Marie,_ c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais
c'etait en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_
pour s'inquieter et comprendre que c'etait grave.

Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne
s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en
l'air, en disant:

--_Ma Doue! ma Doue!_ sur un ton de desespoir.

Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils  ne
reconnaissaient pas bien.  Il s'embruma presque aussitot; on ne le
distingua plus.

D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee.  - Et pour le moment,
ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur
maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates.

Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage.  Turc, leur
chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait
tres emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il
comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait
dans les coins, la queue basse.

Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
de se _dehaler,_ en reunissant toutes leurs forces sur des amarres -
une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu,
le pauvre bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja
mauvaise figure, inonde, souille, en plein desarroi.  Il s'etait
debattu, secoue de toutes les manieres, et restait toujours la, cloue
comme un bateau mort.

. . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit  allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus
haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila
degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se
tenir...  Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a
l'arriere en criant:

--Nous flottons!

Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de _flotter;_
de se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu
d'un  commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!...

Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi.  Allege
comme son bateau, gueri par la saine fatique de ses bras, il avait
retrouve son air insouciant, secoue ses souvenirs.

Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
libre que dans ses premieres annees.





XIII


. . . . . . . . . . . . . . . . . .
On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la _Circe,_ en
rade d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre.  Au milieu d'un groupe
serre de matelots, le vaguemestre apppelait a haute voix les noms des
heureux, qui avaient des lettres.  Cela se passait le soir, dans la
batterie, en se bousculant autour d'un fanal.

--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien
timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud.  -
Qu'est-ce que cela voulait dire?  Et de qui venait-elle?

L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement.

			Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.

	"Mon cher petit-fils,"
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux.
Elle avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur,
toute tremblee et ecoliere: "Veuve Moan".

Veuve Moan.  Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement
irreflechi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette.  C'est
que cette lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin,
des le jour, il partait pour aller au feu.

On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris.
Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant
les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a
bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer
les compagnies de marins deja debarquees.  Et Sylvestre, qui avait
langui longtemps dans les croisieres det les blocus, venait d'etre
designe avec quelques autres pour combler des vides dans ces
compagnies-la.

En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre
un peu.  Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait
leurs adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des
autres qui restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la;
chacun a sa maniere manifestait ses impressions de depart, les uns
graves, un peu recueillis; les autres se repandant en exuberantes
paroles.

Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son
impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
demain matin".  La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une
idee incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de
vaillante race.

... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait
a s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire.  Et c'etait difficile
au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour
lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...

Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne
expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu
experte d'une vieille voisine:

"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine,
parce qu'elle est bien dans la peine.  Son pere a ete pris de mort
subite, il y a deux jours.  Et il parait que toute sa fortune a ete
mangee, a de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
Paris.   On va donc vendre sa maison et ses meubles.  C'est une chose a
laquelle personne ne s'attendait dans le pays.  Je pense, mon cher
enfant, que cela va te faire comme a moi beaucoup de peine.

"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le
capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le depart pour
l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette annee.  Ils on appareille
le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre
pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.

"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous
ne les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour
gagner son pain..."

... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa
joie d'aller se battre...





Troisieme parties.





I


. . . . . . . . . . . . . . . . .
... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court,
dressant l'oreille...

C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps.
 Le ciel est gris, pesant aux epaules.

Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des
fraiches rizieres, dans un sentier de boue...

... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre
et ronflant, espece de _dzinn_ prolonge, donnant bien l'impression de
la petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et
dont la rencontre peut etre mortelle.

Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la.
Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
soi-meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend
plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui
file en trainee rapide, frolant vos oreilles...

... Et _dzin_ encore, et _dzin!_  Il en pleut maintenant, des balles.
Tout pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde
de la riziere, chacune avec un petit _flac_ de grele, sec et rapide, et
un leger eclaboussement d'eau.

Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils
disent:

--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.)

Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe.  Cela n'a pas dure
une minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse.  Sur la
grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on
apercoit rien qui bouge.

Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
ils cherchent d'ou cela a pu venir.

De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi
cachees, des toitures cornues.  Alors ils y courent; dans la terre
detrempee de la riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent;
Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui
court devant.

Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve...

Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
et eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte
fraiche des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de
France, avec des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu
que celui de la mort.

Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
finesse exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent
l'etrangete de leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere,
avancent, pour regarder, leurs figures plates contractees par la malice
et la peur...  Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
deploient en une longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse.

--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire.

Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
en a trop.  Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui
arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages...

. . . . . . . . . . . . . . . .
... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit
Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier!

Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il
etait la comme dans un element a lui.  A une minute d'indecision
supreme, les matelots, erafles par les balles, avaient presque commence
ce mouvement de recul qui eut ete leur mort a tous; mais Sylvestre
avaitcontinue d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait
tete a tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, a grands coups
de crosse qui assomnaient.  Et, grace a lui, la partie avait change de
tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui decide
aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees etait
passe du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer.

... C'etait fini maintenant, ils fuyaient.  Et les six matelots, ayant
recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y
avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes
versant leur cervelle dans l'eau de la riziere.

Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des
leopards.  Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup
de lance a la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnee
qui vient du sang
vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
faisait les heros antiques.

Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
inspiration de terreur desesperee.  Sylvestre s'arreta, souriant,
meprisant, sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un
peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
Mais, dans le mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par
hasard dans le meme sens.  Alors, lui, sentit une commotion a la
poitrine, et, comprenant bien ce que c'etait, par un eclair de pensee,
meme avant toute douleur, il detourna la tete vers les autres marins
qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la
phrase consacree: "Je crois que j'ai mon compte!"  Dans la grande
aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche,
de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou a
son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
creve.  En meme temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui
venait au cote une douleur aigue, qui s'exasperait vite, vite, jusqu'a
etre quelque chose d'atroce et d'indicible.

Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et
cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
dont la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
s'abattit.





II


. . . . . . . . . . . . . . . . .
Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a
l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long
et mis a bord d'un navire-hopital qui rentrait en France.

Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps
d'arret dans des ambulances.  On avait fait ce qu'on avait pu; mais,
dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du
cote perce, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui
ne se fermait pas.

On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de
joie.  Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a
la voix vibrante et breve.  Non, tout cela etait tombe devant la longue
souffrance et la fievre amollissante.  Il etait redevenu enfant, avec
le mal du pays; il ne parlait presque plus, repondant a peine d'une
petite voix douce, presque eteinte.  Se sentir si malade, et etre si
loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant
d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces
qui diminuaient?...  Cette notion d'effroyable eloignement etait une
chose qui l'obsedait sans cesse; qui l'oppressait a ses reveils, -
quand, apres les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation
affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fievre et le petit bruit
soufflant de sa poitrine crevee.  Aussi il avait supplie qu'on
l'embarquat, au risque de tout.

Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.

A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse
sa longue promenade a travers les mers.  Seulement, cette fois, au lieu
de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les
lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures
et de miseres.

Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peux
de mieux.  Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers,
et de temps en temps il demandait sa boite.  Sa boite de matelot etait
le coffret de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses
precieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles
d'Yann et de Gaud, un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et
un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naif
de sa campagne.

Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les
medecins penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee.

... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
 Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses
malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee
encore comme au renversement des moussons.

Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait
fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France;
beaucoup de ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre
contenu.

Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait
ete oblige, a cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
sabords, et cela rendait plus horrible cet etouffoir de malades.

Il allait plus mal, lui; c'etait la fin.  Couche toujours sur son cote
perce, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
force, pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce
poumon droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre.  Mais cet
autre aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse
supreme etait commencee.

Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher
sur lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la
Bretagne et l'Islande.

Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un
vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de
trouver, sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant.

Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le
temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur
lui des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les
poitrines ne voulaient plus.

Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce
lit, ou il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
la-haut, essayer de revivre...  Oh! les autres, qui couraient dans les
haubans, qui habitaient dans les hunes!...  Mais tout son grand effort
pour s'en aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son
cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on
fait pendant le sommeil.  - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait
dans les memes creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et
chaque fois apres la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un
instant conscience de tout.

Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut
encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee.  C'etait le soir,
vers six heures.  Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la
lumiere seulement, de l'eblouissante lumiere rouge.  Le soleil couchant
apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure
d'un
ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
eclairait cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance.

De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait
impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre.  Partout,
a l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude,
que lourdeur irrespirable.  Pas d'air nulle part, pas meme pour les
mourants qui haletaient.

... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere,
passant sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete
dechirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle
se rendait a Paimpol, mandee au bureau de la marine pour y etre
informee qu'il etait mort.

Il se debattait maintenant; il ralait.  On epongeait aux coins de sa
bouche de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a
flots, pendant ses contorsions d'agonie.  Et le soleil magnifique
l'eclairait toujours; au couchant, on eut dit l'incendie de tout un
monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.

... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou
midi allait sonner.  Il etait bien le meme soleil, et au meme instant
precis de sa duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres
differente; se tenant plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait
d'une douce lumiere blanche la grand'-mere Yvonne, qui travaillait a
coudre, assise sur sa porte.

En Islande, om c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme
minute de mort.

Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une
sorte de tour de force d'obliquite.  Il rayonnait tristement, dans un
fiord ou derivait la _Marie,_ et son ciel etait cette fois d'une de ces
puretes hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies
n'ayant plus d'atmosphere.  Avec une nettete glacee, il accentuait les
details de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de
la _Marie,_ semblait plaque sur un meme plan et se tenir debout.  Yann,
qui etait la, eclaire un peu etrangement lui aussi, pechait comme
d'habitude, au milieu de ces espects lunaires.

... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord
de navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait
dans les eaux dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se
chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaitre dans la
tete.  Alors on abaissa dessus les paupieres avec leurs longs cils - et
Sylvestre redevint tres beau et calme, comme un marbre couche...





III


... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de
Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour.
On en avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les
premiers jours de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout
pres, on s'etait decide a le garder quelques heures de plus pour l'y
mettre.

C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil.
Dans le canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de
France.  La grande ville etrange dormait encore quand nous accostames
la terre.  Un petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le
quai; nous y mimes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite
a bord; la peinture en etait encore fraiche, car il avait fallu se
hater, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.

Nous traversames cette Babel au soleil levant.  Et puis se fut une
emotion, de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois,
le calme d'une eglise francaise.  Sous cette haute nef blanche, ou
j'etais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chante par un pretre
missionnaire resonnait comme une douce incantation magique.  Par les
portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient a des jardins
enchantes, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent
secouait les grands arbres en fleurs, et c'etait une pluie de petales
d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'eglise.

Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin.  Notre petit cortege
de matelots etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
pavillon de France.  Ils nous fallut traverser des quartiers chinois,
un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou
toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
etonnes.

Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient
d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu.  Un grand luxe de
fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale.
Enfin, le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions
multicolores, des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des
plantes inconnues.  L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin
des jardins d'Indra.  Sur sa terre, nous avons plante cette petite
croix de bois qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit:

				SYLVESTRE MOAN
				 Dix-neuf ans

Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui
montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
merveilleux, sous ses grandes fleurs.





IV


Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien.  En bas,
dans l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees.  Sur
le pont, on ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse.  Alentour, sur
la mer, une vraie fete d'air pur et de soleil.

Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des
voiles, s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir.  (Dans ce
Singapour d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
de betes apprivoisees.)

Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs
enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja
vertes, oh! d'un vert admirable.  Les papas et les mamans avaient ete
verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de
cette couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles
ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des
tropiques.

Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre
elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens,
comme pour s'examiner sous differents aspects.  Elles marchaient comme
des boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout
d'un coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y
en avait qui tombaient.

Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre
amusement.  Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees
avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie
grotesque, moitie touchantes.

Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux
sacs de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom
de Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement
l'exige pour les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait
appartenu au monde.  Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper
autour; a bord d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces
ventes de sac, pour que cela n'emotionne plus.  Et puis, sur ce bateau,
on avait si peu connu Sylvestre.

Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes,
retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs
surfaisant pour s'amuser.

Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous.
On en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la
medaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre
de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer
et recoudre.

Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux
petits bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si
droles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre
comme dernier lot.  S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par
manque de coeur, mais par irreflexion seulement.

Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de
rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place.

Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce
pont si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce
deballage.

Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et
leurs singes.





V


. . . . . . . . . . . . . . .
Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la
demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.

C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne
lui fit pas du tout peur.  Dans les familles des _gens de mer,_on a
souvent
affaire a _l'Inscription;_ elle donc, qui etait fille, femme, mere et
grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans.

C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit
decompte de la _Circe_ a toucher au moyen de sa _procure._  Sachant ce
qu'on doit a M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle
robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.

Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la
reflexion, a cause de ces deux mois sans lettre.

Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis
les froids de l'hiver.

--Eh bien?...  Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la
belle!...  (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.)

Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle.  Sur les hauteurs
pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent
de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon.  Elle ne voyait guere
tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons
fugitives, courtes a present comme des jours...

Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
des oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de
chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
papillons blancs.

Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les
portes, semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs
yeux bruns ou bleus.  Les jeunes hommes, a qui allaient leurs
melancolies et leurs desirs, etaient a faire la grande peche, la-bas,
sur la mer hyperboree...

Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec
de legers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.

Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille
grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la
mort de son dernier petit-fils.  Elle touchait a l'heure terrible ou
cette chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui
etre dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment
de mourir avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes
d'angoisses - sa bonne vieille grand'mere, mandee a _l'Inscription_ de
Paimpol pour apprendre qu'il etait mort!  - Il l'avait vu tres
nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec
son petit chale brun, son parapluie et sa grande coiffe.  Et cette
apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un dechirement
affreux, tandis que l'enorme soleil rouge de l'Equateur, qui se
couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hopital pour le
regarder mourir.

Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous
un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
se faisait au gai printemps moqueur...

En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et
pressait encore sa marche.

La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou
tombait ce soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses
contemporaines, assises a leur fenetre.  Intriguees de la voir, elles
disaient:

--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur
semaine?

M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui.  Un
petit etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son comis, se
tenait assis a son bureau.  Etant trop mal venu pour faire un pecheur,
il avait recu de l'instruction et passait ses jours sur cette meme
chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.

Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees.

Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire?  Des
certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...

Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a
voir trouble.  C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
ecrivait pout elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non
decachetees...  Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la
mort de son fils Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez
M. le commissaire, qui les lui avait remises...

Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du
_Bien-Hoa_ le 14..."

--Quoi?...  Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?...

--Decede!...  Il est decede, reprit-il.

Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait
cela de cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement,
inintelligence de petit etre incomplet.  Et, voyant qu'elle ne
comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton:

--_Marw eo!..._

--_Marw eo!..._ (Il est mort...)

Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
pauvre echo fele redirait une phrase indifferente.

C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait
trembler seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air
de la toucher.  D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu
emoussee, a force d'age, surtout depuis ce dernier hiver.  La douleur
ne venait plus tout de suite.  Et puis quelque chose se chavirait pour
le moment dans sa tete, et voila qu'elle confondait cette mort avec
d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!...   Il lui fallut un
instant pour bien entendre que celui-ci etait son dernier, si cheri,
celui a qui se rapportaient toutes ses prieres, toute sa vie, toute son
attente, toutes ses pensees, deja obscurcies par l'approche sombre de
_l'enfance..._

Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant
se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca
qu'on annoncait a une grand'mere la mort de son petit-fils?...  Elle
restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
chale brun avec ses pauvres vieilles mains gercees de laveuse.

Et comme elle se sentait loin de chez elle!...  Mon Dieu, tout ce
trajet qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le
gite de chaume ou elle avait hate de s'enfermer  -  comme les betes
blessees qui se cachent au terrier pour mourir.  C'est pour cela aussi
qu'elle s'efforcait
de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, epouvantee
surtout d'une route si longue.

On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente
francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire.
Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
mettre.

Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le
corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre
machine deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour
la derniere fois, sans s'inquieter d'en briser les ressorts.

Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de
temps a autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans
la tete un grand choc douloureux.  Et elle se depechait de se terrer
chez elle, de peur de tomber et d'etre rapportee...





VI


La vieille Yvonne qui est soule!

Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres.  C'etait
justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup
de maisons le long de la route.  Tout de meme elle avait eu la force de
se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son baton.

--La vieille Yvonne qui est soule!

Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant.  Sa
coiffe etait tout de travers.

Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le
fond, - et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de
desespoir senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant
plus rien dire.

Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui
l'etouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur.  Sa
coiffe lui etait descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa
pauvre belle coiffe autrefois si menagee.  Sa derniere robe des
dimanches etait toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc
jaune, sortait de son serre-tete, completant un desordre de pauvresse...





VII


Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
decoiffee, laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une
grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
presque pas pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes
dans leurs yeux  taris.

--Mon petit-fils qui est mort!

Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille.

Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a
genoux pour prier.

Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui
la-bas, en Islande, ne finit plus.  Dans la cheminee, le grillon qui
porte bonheur leur faisait tout de meme sa grele musique.  Et la lueur
jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la
mer  avait tous pris, qui etaient maintenant une famille eteinte...

A la fin Gaud disait:

--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous;
j'apporterai mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous
soignerai, vous ne serez pas toute seule...

Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui
qui etait reparti pour la grande peche.

Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement
les _chasseurs_ devaient bientot partir.  Le pleurerait-il
seulement?...  Peut-etre que oui, car il l'aimait bien...  Et au milieu
de ses propres larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot
s'indignant contre ce garcon dur, tantot s'attendrissant a son
souvenir, a cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui
etait comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout
rempli de lui...





VIII


... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son
frere finit par arriver a bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
c'etait apres une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
moment ou il allait descendre pour souper et dormir.  Les yeux alourdis
de sommeil, il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune
de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
insensible, etourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien.
Tres renferme, par fierte, pour tout ce qui concernait son coeur, il
cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les
matelots font, sans rien dire.

Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer
pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit.

Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...

Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux
marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
enterrement encore.  Et ils se disait:

--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira.

Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a
dire: "Gaos! - allons debout, la _releve!_" il entendit sur sa poitrine
un leger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
realite de la mort.  - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et
deja ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
dressant vite, dans son reveil subit, il heurta contre les poutres son
front large.

Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son
poste de peche...





IX


Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.

Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus
etonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
impressions de profondeur.

Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme
aucun age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis
l'origine des siecles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne
vit rien, - rien que l'eternite des choses qui _sont_ et qui ne peuvent
se dispenser _d'etre._

Il ne faisait meme pas absolument nuit.  C'etait eclaire faiblement,
par un reste de lumiere, qui ne venait de nulle part.  Cela bruissait
comme par habitude, rendant une plainte sans but.  C'etais gris, d'un
gris trouble qui fuyait sous le regard.  - La mer pendant son repos
mysterieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes
qui n'ont pas de nom.

Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes
quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans
l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand
voile.

Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient
une sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un
dessin mou, comme trace par une main distraite; combinaison de hasard,
non destinee a etre vue, et fugitive, prete a mourir.  - Et cela seul,
dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eut dit
que la pensee melancolique, insaisissable, de tout ce neant, etait
inscrite la; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.

Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a
l'obscurite du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
bras qui se tendent.  Et a present qu'il avait commence a voir la cette
apparence, il lui semblait que ce fut une vraie ombre humaine,
agrandie, rendue gigantesque a force de venir de loin.

Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles
et les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de
ce ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort,
comme une derniere manifestation de lui.

Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en
forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants...
Mais
les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop precis pour
exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
quelquefois
dans les reves, et dont on ne retient au reveil que d'enigmatiques
fragments n'ayant plus de sens.

A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame;
beaucoup mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son
pauvre petit frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
avait ete long a percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
entrait a present jusqu'a pleins bords.  Il revoyait la figure douce de
Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque
chose comme un voile tombait tout a coup entre ses paupieres, malgre
lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'etait, n'ayant
jamais pleure dans sa vie d'homme.  - Mais les larmes commencaient a
couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
soulever sa poitrine profonde.

Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire,
et les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient
d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme
et si fier.

... Dans son idee a lui, la mort finissait tout...

Il lui arrivait bien, par respect,  de s'associer a ces prieres qu'on
dit en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance
des ames.

Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une
maniere breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui
pourtant n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague
frayeur des cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les
images qui protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre
benite qui entoure les eglises.

Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si
cela aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste
la-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin
plus desespere, plus sombre.

Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
comme s'il eut ete seul.

... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine
deux heures; et en meme temps il paraissait s'etendre,  devenir plus
demesure, se creuser d'une maniere plus effrayante.  Avec ette espece
d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
eveille concevait mieux l'immensite des lointains; alors les limites de
l'espace visible etaient encore reculees et fuyaient toujours.

C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que
cela vint par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles
avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a
flamme blanche eussent ete montees peu a peu, derriere les informes
nuees grises; - montees discretement, avec des precautions
mysterieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.

Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se
trainait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade
lente et froide commencee des l'extreme matin...

Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout
restait bleme et triste.  Et, a bord de la _Marie,_ un homme pleurait,
le grand Yann...

Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du
dehors, c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros
obscur, sur ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie...

Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
manche de son tricot de laine et ne pleura plus.  Ce fut fini.  Il
semblait completement repris par le travail de la peche, par le train
monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien.

Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a
suffire.

Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau
changement a vue.  Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du
matin etait termine, et maintenant les lointains paraissaient au
contraire se retrecir, se refermer sur eux.  Comment donc avait-on cru
voir tout a l'heure la mer si demesuree?  L'horizon etait a present
tout pres, et il semblait meme qu'on manquat d'espace.  Le vide se
remplissait de voiles tenus qui flottaient, les uns plus vagues que des
buees, d'autres aux contours presque visibles et comme franges.  Ils
tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines
blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en meme
temps, aussi l'emprisonnement la-dessous se faisait tres vite, et cela
oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.

C'etait la premiere brume d'aout qui se levait.  En quelques minutes le
suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la _Marie,_ on
ne distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la
lumiere et ou la mature du navire semblait meme se perdre.

--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes.

Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la
seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison
d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne.

En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela
faisait luire d'humidite leur peau brunie.  Ceux qui se regardaient
d'un bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes;
par contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous
cette lumiere fade et blanchatre.  On prenait garde de respirer la
bouche ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les
poitrines.

En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait
plus, tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a
bord des gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet;
apres, ils se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre
le bois du pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines
ecailles argentees qu'ils jetaient en se debattant.  Le marin qui leur
fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa precipitation,
s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se melait a la saumure.





X


Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume
epaisse, sans rien voir.  La peche continuait d'etre bonne et, avec
tant d'activite, on ne s'ennuyait  pas.  De temps en temps, a
intervalles reguliers, l'un
d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un bruit pareil
au beuglement d'une bete sauvage.

Quelquefois, du dehors,  du fond des brumes blanches, un autre
beuglement lointain repondait a leur appel.  Alors on veillait
davantage.  Si le crise rapprochait,  toutes les oreilles se tendaient
vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la
presence etait pourtant un danger.  On faisait des conjectures sur lui;
il devenait une occupation, une societe et, par envie de le voir, les
yeux s'efforcaient a percer les impalpables mousselines blanches qui
restaient tendues partout dans l'air.

Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
de cet infini de vapeurs immobiles.  Tout etait impregne d'eau; tout
etait ruisselant de sel et de saumure.  Le froid devenait plus
penetrant; le soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il
y avait deja de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise
etait sinistre et glaciale.

Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
la _Marie_ ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande.  Mais toutes
les _lignes_ du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le
lit de la mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde.

La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le
bien-etre du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans
la cabine en chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour
dormir.

Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines,
causaient peu entre eux.  Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
heures et des heures a son meme poste invariable, les bras seuls
occupes au travail incessant de la peche.  Ils n'etaient separes les
uns des autres que de deux ou trois metres, et ils finissaient par ne
plus se voir.

Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormaient l'esprit.
Tout en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a
demi-voix, de peur d'eloigner les poissons.  Les pensees se faisaient
plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en
duree afin d'arriver a remplir le temps sans y laisser des vides, des
intervalles de non-etre.  On n'avait plus du tout l'idee aux femmes,
parce qu'il faisait deja froid; mais on revait a des choses
incoherentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de
ces reves etait aussi peu serree qu'un brouillard...

Ce brumeaux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee,
d'une maniere triste et tranquille, la saison d'Islande.  Autrement
c'etait toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les
poitrines et faisant aux marins des muscles durs.

Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles,
comme si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte,
prompt a la manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a
pas de soucis; du reste, communicatif a ses heures seulement - qui
etaient rares - et portant toujours la tete aussi haut avec son air a
la fois indifferent et dominateur.

Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de
faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant
quelque bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois,
de rire aux choses droles que les autres disaient.

En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
Sylvestre lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres
petites idees d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a
present sans personne
au monde...  Peut-etre bien surtout, le deuil de ce frere durait-il
encore dans le fond de son coeur...

Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue,
ou se passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors.





XI


Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous
leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
timbre leur sembla etrange et non connu d'eux.  Ils se regarderent les
uns les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
d'oeil:

--Qui est-ce qui a parle?

Non, personne; personne n'avait rien dit.  Et, en effet, cela avait
bien eu l'air de sortir du vide exterieur.

Alors,  celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee
depuis la veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son
souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.

Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence.  Et puis, comme si,
au contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de
cornemuse, une grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille,
s'etait dressee menacante, tres haut tout pres d'eux: des mats, des
vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'etait fait en l'air,
partout a la fois et d'un meme coup, comme ces fantasmagories pour
effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees sur des voiles
tendus.  Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher, penches
sur le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un reveil
de surprise et d'epouvante...

Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes -
tout ce qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les
pointerent en dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs
qui leur arrivaient.  Et les autres aussi, effares, allongeaient vers
eux d'enormes batons pour les repousser.

Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus
de leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent
aussitot sans aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait
tout a fait amorti; il avait ete si faible meme, que vraiment il
semblait que cet autre navire n'eut pas de masse et qu'il fut une chose
molle, presque sans poids...

Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se
reconnaissaient entre eux:

--Ohe! de la _Marie._
--Eh!  Gaos, Laumec, Guermeur!

L'apparition, c'etait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoer, aussi de
Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la,
tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait
Kerjegou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de
Plounerin.

--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
sauvages? Demandait  Larvoer de la _Reine-Berthe._

--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, _mauvaise
poison_ de la mer?...

--Oh! nous... c'est different; _ca nous est defendu de faire du bruit._
 (Il avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere
noir; avec un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete
a ceux de la _Marie_ et leur donna a penser beaucoup.)

Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette
plaisanterie:

--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a
crevee.

Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et
tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme.

Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou
quelque courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que
l'autre, separer les navires, on engagea une causerie.  Tous appuyes en
babord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois,
comme eussent fait des assieges avec des piques, ils parlerent des
choses du pays, des dernieres lettres recues par les "chasseurs", des
vieux parents et des femmes.

--Moi, disait Kerjegou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a
l'heure.

Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de
la belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec
certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.

Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que
cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe
et de lointain.

Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un
petit homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle
part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants.

--Moi, disait encore Larvoer, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marque la
mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui
faisait son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine;
un bien grand dommage!

Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournerent vers Yann pour
savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur.

--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait
sur la derniere lettre que mon pere m'a envoyee.

Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son
chagrin, et cela l'irritait.

Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale,
pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.

--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de
M. Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la
vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present,
en journee chez le monde, pour gagner sa vie.  D'ailleurs, j'avais
toujours eu dans l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une
courageuse, malgre ses airs de demoiselle et ses falbalas.

Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et
une couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore.

Par cette  appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de
la _Reine-Berthe_ qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir.
Depuis un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car
leur navire etait moins pres, et, tout a coup, ceux de la _Marie_ ne
trouverent plus rien a pousser, plus rien au bout de leurs longs
morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mats ou vergues,
s'agiterent en cherchant dans le vide, puis retomberent les uns apres
les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts.  On
rentra donc ces defenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongee dans la
brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une piece, comme
s'efface l'image d'un transparent derriere lequel la lampe a ete
soufflee.  Ils essayerent de la heler, mais rien ne repondit a leurs
cris, - qu'une espece de clameur moqueuse a plusiers voix, terminee en
un gemissement qui les fit se regarder avec surprise...

Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
comme ceux du _Samuel_Azenide_ avaient rencontre dans un fiord une
epave non douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa
quille), on ne l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous
ses marins furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires.

Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la _Marie_
avaient bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait
eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au
contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait
emporte plusieurs marins et deux navires.  On se rappela alors le
sourire de Larvoer et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin
au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demanderent
craintivement si, ce matin-la, ils n'avaient point cause avec des
trepasses.





XII


L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers
brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.

Depuis troism ois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a
Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille
dans ce pauvre nid de marins morts.  Elle avait envoye la tout ce qu'on
lui avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit
_a la mode des villes_ et ses belles jupes de differentes couleurs.
Elle avait fait elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple
et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline
epaisse ornee seulement de plis.

Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens
riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin
par aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un
respect de
demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient comme
autrefois, la main a leur chapeau.

Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
 Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer -
comme d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage -
et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle
tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au
fond duquel etait Yann...

Cette meme route menait chez lui.  En continuant un peu, vers certaine
region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a
ce hameau de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises,
croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des
rafales d'ouest.  Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce
Pors-Even, bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa
vie, elle y etait allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur
tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase,
entre les ajoncs courts.  Donc elle aimait toute cette region de
Ploubazlanec; elle etait presque heureuse que le sort l'eut rejetee la:
en aucun autre lieu du pays elle n'eut pu se faire a vivre.

A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays
chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses,
des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur
la mer bretonne.  Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
nuage nulle part.

Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble
pour la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes.  Ca
et la, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
pierres, comme un panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait
un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau a toit
de paille dessinait au-dessus de la lande une petite decoupure bossue.
Aux carrefours les vieux  christs qui gardaient la campagne etendaient
leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplicies,
et, dans le lointain, la Manche se detachait en clair, en grand miroir
jaune sur un ciel qui etait deja tenebreux vers l'horizon.  Et dans ce
pays, meme ce calme, meme ces beau temps, etaient melancoliques; il
restait, malgre tout, une inquietude planant sur les choses; une
anxiete venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et
dont l'eternelle menace n'etait qu'endormie.

Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
de retour au grand air.  On sentait l'odeur salee des greves, et
l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre
les epines maigres.  Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au
logis, volontiers elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a
la maniere de ces belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs
d'ete, dans les parcs.

En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules,
amoindris par son amour!  Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann
comme une sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage,
qu'elle n'aurait jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele
en esprit, sans plus confier cela a personne.  Pour le moment, elle
aimait a le savoir en Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans
ses cloitres profonds et il ne pouvait se donner a aucune autre.

Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir,  mais elle
envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois.  Par
instinct, elle
comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus
dedaignee, - car il n'etait pas un garcon comme les autres.  - Et puis
cette mort du petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait
decidement.  A son arrivee, il ne pourrait manquer de venir sous leur
toit pour voir la grand'mere de son ami: et elle avait decide qu'elle
serait la  pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fut manquer
de dignite; sans paraitre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
a quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait meme
avec affection comme a un frere de Sylvestre, en tachant d'avoir l'air
naturel.  Et qui sait? il ne serait peut-etre pas impossible de prendre
aupres de lui une place de soeur, a present qu'elle allait etre si
seule au monde; de se reposer sur son amitie; de la lui demander comme
un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut plus a aucune
arriere-pensee de mariage.  Elle le jugeait sauvage seulement, entete
dans ses idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien
compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.

Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette
chaumiere presque en ruine?...  Bien pauvre,  oh! oui, car la
grand'mere Moan, n'etant plus assez forte pour aller en journee aux
lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
s'arranger pour vivre sans demander rien a personne...

La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant
d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la
chaumiere se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
la partie de terrain qui s'incline vers la greve.  Elle etait presque
cachee sous son epais toit de paille brune, tout gondole, qui
ressemblait au dos de quelque enorme bete morte effondree sous ses
poils durs.  Ses murailles avaient la couleur sombre et la  rudesse des
rochers, avec des mousses et du cochlearia formant de petites touffes
vertes.  On montait les trois marches gondolees du seuil, et on ouvrait
le loquet interieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire
qui sortait par un trou.  En entrant, on voyait d'abord en face de soi
la lucarne, percee comme dans l'epaisseur d'un rempart, et donnant  sur
la mer d'ou venait une derniere clarte jaune pale.  Dans la grande
cheminee flambaient des brindilles odorantes de pin et de hetre, que la
vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
elle-meme etait la assise, surveillant leur petit souper; dans son
interieur, elle portait un serre-tete seulement, pour menager ses
coiffes; son profil, encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de
son feu.  Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris
une couleur passee, tournee au bleuatre, et qui etaient troubles,
incertains, egares de vieillesse.  Elle disait toutes les fois la meme
chose:

--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...

--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee.
Il est la meme heure que les autre jours.

--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard
que de coutume.

Elle soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre
usee, mais encore epaisse comme le tronc d'un chene.  Et le grillon ne
manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique a son d'argent.

Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries
grossierement sculptees et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
elles donnaient acces dans des etageres ou plusiers generations
pecheurs avaient ete concues, avaient dormi, et ou les meres vieillies
etaient mortes.

Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de menage tres
anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume;
aussi de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers
fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.

Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline
blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans
une hutte de Celte.

Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre,
accrochee au granit du mur.  Sa grand'mere y avait attache sa medaille
militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
aussi achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires
et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts.
C'etait la son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa
memoire, dans son pays breton...

Les soirs d'ete, elle ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand
le temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de
pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le
chemin un peu aud-dessus de leur tete.

Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et
Gaud, dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite,
ayant beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des
Islandais et fille sage, resolue, dans un trouble trop grand...





XIII


Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait
d'arriver, elle se sentit prise d'une espece de fievre.  Tout son calme
d'attente l'avait abondonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans
savoir pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et,
dans le chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui
venait a l'encontre d'elle.

Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir.  Il etait deja tout
pres, se dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses
cheveux boucles sous son bonnet de pecheur.  Elle se trouvait prise si
au depourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de
chanceler, et qu'il s'en apercut; elle en serait morte de honte a
present...  Et puis elle se croyait mal coiffee, avec un air fatigue
pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eut donne je ne sais quoi
pour etre cachee dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou
de fouine.  Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme
pour essayer de changer de route.  Mais c'etait trop tard: ils se
croiserent dans l'etroit chemin.

Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de
cote comme un cheval ombrageaux qui se derobe, en la regardant d'une
maniere furtive et sauvage.

Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant
malgre elle-meme une priere et une angoisse.  Et, dans ce croisement
involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque
grande flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa
figure etait devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
tresses blondes.

Il avait dit en touchant son bonnet:

--Bonjour, mademoiselle Gaud!

--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle.

Et ce fut tout; il etait passe.  Elle continua sa route, encore
tremblante, mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang
reprendre son cours et la force revenir...

Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete
entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit
enfant, toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete
comme un maigre echeveau de chanvre gris:

--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de
Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien.  Ils sont arrives ce
matin de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une
visite pendant que j'etais dehors.  Pauvre garcon, il avait des larmes
aux yeux lui aussi...  Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...

Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi,
cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire
tant de choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute
plus; c'etait fini...

Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le
monde plus vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir.





XIV


L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait
tres lentement tomber.  Les journees grises passerent apres les
journees grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes
vivaient bien abandonnees.

Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure.

Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner.  Sa pauvre tete
s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des
injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
enfants, a propos de rien.

Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours
clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir.  Avoir
toujours ete bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la
fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un
science de mots grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame
et quel mystere moqueur!

Elle commancait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a
entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui
revenaient en tete, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets tres
vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, repetes par des
matelots.  Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou
bien, en balancant la tete et battant la mesure avec son pied, elle
prenait:

		Mon mari vient de partir;
Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
		Il m'a laisse sans le sou,
		Mais..., trala, trala la lou...
			J'en gagne!
			J'en gagne!...

Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux
s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement
pour s'eteindre.  Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps
caduque, en laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts.

Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre
d'epreuve sur lequel Gaud n'avait pas compte.

Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.

--Sylvestre?  Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de
chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends,
j'en ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des
filles et des garcons qu'a cette heure, ma foi!...

Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees,
avec un geste d'insouciance presque libertine...

Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
journee elle le pleura.

Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
feu!  Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de
Paimpol.

La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les
pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son
tablier.  Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir
des conversations avec elle.

--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc?  Dans mon temps
a moi, j'en ai pourtant  connu de ton age qui savaient causer.  Me
semble que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si
tu voulais parler un peu.

Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait  apprises
en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en
chemin, parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a
elle-meme comme, du reste, tout au monde a present, puis s'arretait au
milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.

Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse
appelait la jeunesse.  Sa beaute allait se consumer, solitaire et
sterile...

Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle
y melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces
choses etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou
tout etait dechaine et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
avec plus d'angoisse a lui.

Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle
avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
aux marins
ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, qui
avaient peri au large pendant de semblables nuits, et dont les ames
pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protegee contre la visite de
ces morts par la presence de cette si vieille femme qui etait deja
presque des leurs...

Tou a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du
coin de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe
sous terre.  D'un ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix
chantait:

        Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
	            	Il m'a laisse sans le sou,
      		     Mais..., trala, trala la lou...


Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
compagnie des folles.

La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
on l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs.  Dans
le vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux
memes endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement
triste; elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de
roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.

On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant
dans l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les
unes des autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec.

Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause
d'une certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des
especes de soirees joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la
cote; il y avait toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue
par la pluie noire, d'ou partaient des chants lourds.  Au dedans, des
tables alignees pour les buveurs; des marins se sechant a des flambees
fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
courtisant des filles, tous allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour
s'etourdir.  Et, pres d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...

Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de
la porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des
terres, vers Pors-Even.  Ils passaient tres tard, echappes des bras des
filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
ondees, Gaud tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres
vite noyes dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant a
demeler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle
s'imaginait l'avoir reconnue.

N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener
une vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
ressemblait pas!  Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et,
malgre tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans
coeur.

Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee.

D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de
Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de
plaisir, un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a
depenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les
capitaines donnent sur les grandes parts de peche, payables seulement
en hiver).

On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et
lui s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille
brune, sa maitresse du precedent automne.  Ensemble ils s'etaient
promenes, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes
remplies du chant des alouettes, tout embaumees par les raisins murs,
les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble
ils avaient chante et danse des rondes a ces veillees de vendange ou
l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et legere, en buvant le vin doux.

Ensuite, la _Marie_ ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve,
dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la
montre, et s'etait negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux
jours.

Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs
mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses
beaux habits de fete, et souvent ivre  apres minuit, sur la fin des
bals.  Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que
les filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exgerant.

Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui
aussi du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande.  Comme par
une entente muette, maintenant ils se fuyaient.





XV


A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une
des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des
matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.

Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des
moustaches a present, une carrure d'homme et la replique hardie.  Un
air de cantiniere, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en
elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand meme parce
qu'elle est Bretonne.  Dans sa tete, les noms de tous les marins du
pays tiennent comme sur un registre; elle connait les bons, les
mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.

Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe,vint
travaille la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs...

Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la
mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
entrees brusques, comme lances par une lame de houle.  La salle est
basse et profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores
ou se voient des navires, des abordages, des naufrages.  Dans un angle,
une Vierge en faience est posee sur une console, entre des bouquets
artificiels.

Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
matelots, ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, -
depuis les temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des
corsaires, jusqu'a ces Islandais de nos jours tres peu differents de
leurs ancetres.  Et bien des existences d'hommes ont ete jouees,
engagees la, entre deux ivresses, sur ces tables de chene.

Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation
sur les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre
madame Tressoleur et deux _retraites_ assis a boire.

Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait
paree, cette _Leopoldine,_ a faire la campagne prochaine.

--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! -
Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de
l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq
_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette
table, - signer avec ma plume, - ainsi! -  Et des _bel'hommes,_ je vous
jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; -
et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!

La _Leopoldine!_...  Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait
emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud,
comme si on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable.

Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la
lumiere de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la
toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
triste.  Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
par eux-memes, presque un sens.  Et ce _Leopoldine,_ mot nouveau,
inusite, la poursuivait avec une persistance qui n'etait pas naturelle,
devenait une sorte d'obsession sinistre.  Non, elle s'etait attendue a
voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visitee jadis,
qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protege pendant de longues
annees les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
_Leopoldine,_ augmentait son angoisse.

Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait
plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
jamais.  Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut
ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres
desertees, sur les femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un
nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
pecheurs?...  Tout cela pour elle etait indifferent, semblable,
egalement sans joie et sans espoir.  Il n'y avait plus aucun lien entre
eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque meme il oubliait le
pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
etait fait pour toujours de ce seul reve, de ce seul desir de sa vie;
elle devait se detacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait
a son existence, meme de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un
charme si douloureux a cause de lui; chasser absolument ces pensees,
tout balayer; se dire que c'etait fini, fini a jamais...

Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir.  Et
alors, apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi
faire?...

Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit
avaient recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit
tranquille et leger de grelot de poupee.  Et ses larmes aussi se mirent
a couler, larmes d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres
avec un petit gout amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
comme ces pluies d'ete qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a
coup, pressees et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant
plus, se sentant brisee, prise de vertige devant le vide de sa vie,
elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se
coucher.

Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant:
il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes
les choses de cette chaumiere.  - Cependant, comme elle etait tres
jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et
s'endormir.





XVI


Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux
premiers jours de fevrier, par un assez beau temps doux.

Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du
dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a
sa mere, suivant la coutume de famille.  L'annee avait ete bonne, et il
s'en retournait content.

Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins
ameutes qui riaient...  La grand'mere Moan!...  La bonne grand'mere que
Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de
ces vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les
chemins!...  Cela lui causa une peine affreuse.

Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les
menacait de son baton, tres en colere et en desespoir:

--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas
ose, bien sur, mes vilains droles!...

Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battres; so
coiffe etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
qu'elle etait grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques
pauvres vieux qui ont eu des malheurs).

Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille
respectable ne buvant jamais que de l'eau.

--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi,
avec sa voix et son ton qui imposaient.

Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus,
devant le grand Gaos.

Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
la veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce
groupe.  Effrayee,  elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait,
ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant
leur chat qu'on avait tue.

Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils
ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses
tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs
joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
pres; mais sans haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans
une commune pensee de pitie et de protection.

Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce
pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
diable; mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de
pres, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et caline.  Ils
l'avaient tue avec des cailloux et son oeil pendait.  La pauvre
vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout emue,
toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.

--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce
monde on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!...

Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides;
et ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient.

Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des
paroles douces de petite fille.  Et Yann s'indignait; si c'etait
possible, que des enfants fussent si mechants!  Faire une chose
pareille a une pauvre vieille femme!  Les larmes lui en venaient
presque, a lui aussi.  - Non point pour ce matou, il va sans dire: les
jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien a jouer avec les
betes, n'ont guere de sensiblerie pour elles; mais son coeur se
fendait, a marcher la derriere cette grand'mere en enfance, emportant
son pauvre chat par la queue.  Il pensait a Sylvestre, qui l'avait tant
aimee; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait predit
qu'elle finirait ainsi, en derision et en misere.

Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue:

--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas;
sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas
riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce
matin quand je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en
ordre.

Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par
cette petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles
phrases, des reproches et des pleurs.  Ils continuaient de marcher l'un
pres de l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan.  - Pour
jolie, elle l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort
bien, mais il lui parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa
pauvrete et son deuil.  Son air etait devenu plus serieux, ses yeux
gris de lin avaient l'expression plus reservee et semblaient malgre
cela vous penetrer plus avant, jusqu'au fond de l'ame.  Sa taille aussi
avait acheve de se former.  Vingt-trois ans bientot; elle etait dans
tout son epanouissement de beaute.

Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe
noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
ne savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache
en elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
reproche; peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui
des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
et le haut de ses bras...  Mais non, cela residait plutot dans sa voix
tranquille et dans son regard.





XVII


Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.

Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi
passer en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui
souriaient.  La vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa
droite, troublee et toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete
haute, et pensif.

Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en
route; d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire,
elle commencait a les observer alternativement l'un et l'autre, du coin
de son oeil qui etait redevenu clair.

Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre
conge; elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu
de lui, marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose,
marcher ainsi bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait,
au lieu d'arriver si vite a leur logis vide et sombre ou tout allait
s'evanouir.

A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles
il semble que le coeur cesse de battre.  La grand'mere entra sans se
retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi...

Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but,
probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?...  En passant le seuil,
il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord
le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe.

Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table.  Il regardait
maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete.  Bien pauvre, en
effet, malgre son air range et honnete, le logis de ces deux
abandonnees qui s'etaient reunies.  Peut-etre, au moins, eprouverait-il
pour elle un peu de bonne pitie, en la voyant redescendue a cette meme
misere, a ce granit fruste et a ce chaume.  Il n'y avait plus de la
richesse passee, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et
involontairement les yeux de Yann revenaient la...

Il ne disait rien...  Pourquoi ne s'en allait-il pas?...  La vieille
grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait
semblant de ne pas prendre garde a lui.  Donc ils restaient debout
devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme
pour quelque interrogation supreme.

Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence
semblait entre eux se figer davantage.  Et ils se regardaient toujours
plus profondement, comme dans l'attente solenelle de quelque chose
d'inoui qui tardait a venir.

. . . . . . . . . . . .
--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours...

Qu'allait-il dire?...  On devinait quelque grande decision, brusque
comme etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre
formulee...

--Si vous voulez toujours...  La peche s'est bien vendue cette annee,
et j'ai un peu d'argent devant moi...

Si elle voulait toujours!...  Que lui demandait-il? avait-elle bien
entendu?  Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait
comprendre.

Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant
du bonheur approcher...

--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
vouliez toujours...

... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas...  Qui donc
pouvait l'empecher de prononcer ce oui?  Il s'etonnait, il avait peur,
et elle s'en apercevait bien.  Appuyee des deux mains a la table,
devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans
voix, ressemblait a une mourante tres jolie...

--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait
levee pour venir a eux.  Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il
faut l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure...
Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...

Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
plus, dans son extase...  C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il
avait du coeur.  Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle
n'avait jamais cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre
son refus sauvage, malgre tout.  Il l'avait dedaignee longtemps, il
l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait
son idee a lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait
plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout a lui en demander
compte, non plus qu'a lui reprocher son chagrin de deux annees...  Tout
cela, d'ailleurs, etait si oublie, tout cela venait d'etre emporte si
loin, en une seconde, par le tourbillon delicieux qui passait sur sa
vie!...

Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une
grosse pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues...

--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan.  Et
moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre
devenue si vieille, pour avoir vu ca avant de mourir.

Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole
qui fut assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
qui leur semblat digne de rompre leur delicieux silence.

--Embrassez-vous, au moins, mes enfants...  Mais c'est qu'ils ne se
disent rien!...  Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la
par exemple!...  Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
De mont emps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait
promis...

Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect
inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla
que c'etait le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie.

Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches,
inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance
que la mer avait doree.  Dans les pierres du mur, le grillon leur
chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard.  Et le
pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
milieu de sa couronne noire.  Et tout paraissait s'etre subitement
vivifie et rajeuni dans la chaumiere morte.  Le silence s'etait rempli
de musique inouies; meme le crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la
lucarne, etait devenu comme une belle lueur enchantee...

--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons
enfants?

Gaud baissa la tete.  L'Islande, la _Leopoldine,_ - c'est vrai, elle
avait deja oublie ces epouvante dressees sur la route.  - Au retour
d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet ete d'attente
craintive.  Et Yann, battant le sol du bout de son pied, a petits coups
rapides, devenu for presse lui aussi, comptait en lui-meme tres vite,
pour voir si, en se

depechant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce depart:
tant de jours pour reunir les papiers, tant de jours pour publier les
bans a l'eglise; oui, cela ne menerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois
pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une
grande semaine a rester ensemble apres.

--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec
autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant
mesurees et precieuses...





Quatrieme partie.




I


Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
devant les portes, quand la nuit tombe.

Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi.  Chaque soir, c'etait a la
porte de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
faisaient leur cour.

D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les
rosiers fleuris.  Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier
descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres.  Aucune
branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le
ciel immense, ou passaient lentement des brumes errantes.  Et pour
fleurs, des algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve,
avaient entrainees dans le sentier avec leurs filets.

Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des
courants de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent
des humidites glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se
deposaient sur leurs epaules.

Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la.  Et ce banc, qui
avait plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja
vu
bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des
jeunes, et il etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard,
changes en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la
meme place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
et se chauffer a leur dernier soleil...

De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour
les regarder.  Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient
ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
aussi pour essayer de les faire rentrer.  Elle disait:

--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal.  _Ma
Doue, ma Doue,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca
a-t-il du bon sens?

Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux?  Est-ce qu'ils avaient
seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un
pres de l'autre?

Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger
murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous,
au pied des falaises.  C'etait une musique tres harmonieuse, la voix
fraiche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites
douces et caressantes dans des notes graves.  On distinguait aussi
leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils
etaient adosses: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa
forme svelte en robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de
son ami.  Aus-dessus d'eux, le dome bossu der leur toit de paille et,
derriere tout cela, les infinis crepusculaires, le vide incolore des
eaux et du ciel...

Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et
la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne
genait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient.  Ils recommencaient
a se parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence;
ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
puisqu'elle devait si peu durer.

Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui,
par testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y
faisaient aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour
d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole.





II


... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle
avait faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere
rencontre; il lui disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes
ou celle etait allee.

Elle l'ecoutait avec une extreme surprise.  Comment donc savait-il tout
cela?  Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il
etait capable de le retenir?...

Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres
petits details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees.

Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a
deviner, a comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce
temps-
la!...  Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en faisait
l'aveu naif a present!...

Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
repoussee, tant fait souffrir?

Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont
il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un
commencement de sourire incomprehensible.





III


Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour
acheter la robe de noces.

Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
il y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la
circonstance, sans qu'on eut besoin de rien acheter.  Mais Yann avait
voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue:
avoir une robe donnee par lui, payee avec l'argent de son travail et de
sa peche, il lui semblait que cela la fit deja un peu son epouse.

Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere.
Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on
deployait devant eux.  Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands
et, lui qui autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune
des boutiques de Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la
forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de
velours pour la rendre plus belle.





IV


Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude
de leur falaise  ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard
sur un buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
rochers au bord du chemin.  Dans la demi-obscurite, il leur sembla
distinguer sur ce buisson de legeres petites houppes blanches:

--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann.  Et ils s'approcherent pour
s'en assurer.

Il etait tout en fleurs.  N'y voyant pas beaucoup, ils le  toucherent,
verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui
etaient tout humides de brouillard.  Et alors, il leur vint une
premiere     impression hative de printemps; du meme coup, ils
s'apercurent que les jours avaient allonge; qu'il y avait quelque chose
de plus tiede dans l'air, de plus lumineux dans la nuit.

Mais comme ce buisson etait en avance!  Nulle part dans le pays au bord
d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil.  Sans doute, il avait
fleuri la expres pour eux, pour leur fete d'amour...

--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.

Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
le grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva
soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud:

--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre
la nuit, si cela lui seyait bien.

Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets
de la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une
respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a
cette cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle.

Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et
ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
venait un petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini...

Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre
pas pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne,
jusqu'a l'avenir incertain...

Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du
temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque
sombre.  Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves,
plus inquiets dans leur amour.

Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
elle et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud.
Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure.


C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a
present: cela augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une
maree, qui monte, jusqu'a tout remplir.  Il n'avait jamais connu cette
maniere d'aimer quelqu'un.

De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant
pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par
convenance.  Il eut aime se coucher par terre a ses pieds, et rester
la, le front appuye sur le bas de sa robe.  En dehors de ce baiser de
frere qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas
l'embrasser.  Il adorait le je ne sais quoi invisible qui etait en
elle, qui etait son ame, qui se manifestait a lui dans le son pur et
tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau
regard limpide...

Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et
plus desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot
d'une maniere aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser
pour cela d'etre _elle-meme!..._  Cette idee le faisait frissonner
jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que
serait une pareille ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par
respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce delicieux
sacrilege...





V


Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la
cheminee, et leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux.  La flamme
qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond
noir leurs ombres agrandies.

Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux.  Mais il y
avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie.
Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un
demi-sourire, cherchant a se derober aux regards de Gaud.

C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce
mystere qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il
se voyait pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun
faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.

--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.

Il essaya de repondre oui.  De mechants propos, oh!... on en avait tenu
beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...

Elle demanda quoi.  Il se troubla et ne sut pas dire.  Alors elle vit
bien que se devait etre autre chose.

--C'etait ma toilette, Yann?

Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en
faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple
pecheur.  Mais enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout.

--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches?
Vous aviez peur d'etre refuse?

--Oh! non, pas cela.

Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en
fut amusee.  Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
entendit dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer.

Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui
venir, et son expression changeait a mesure:

--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine.

Et lui detourna la tete, en riant tout a fait.

Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait
pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
jamais.  Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme
Sylvestre disait jadis), et c'etait tout.  Mais voila aussi, on l'avait
tourmente avec cette Gaud!  Tout le monde s'y etait mis, ses parents,
Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme.  Alors il
avait commence a dire non, obstinement non, tout en gardant au fond de
son coeur l'idee qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
finirait certainement par etre oui.

Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
abandonnee pendant deux ans, et desire mourir...

Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion
d'etre decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a
leur tour interrogeaient profondement: lui  pardonnerait-elle au moins?
 Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de
peine, lui pardonnerait-elle?...

--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il.  Chez nous,
avec mes parents, c'est la meme chose.  Des fois, quand je fais ma tete
dure, je reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans
parler a personne.  Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
finis toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si
j'etais encore un enfant de dix ans...  Si vous croyez que ca faisait
mon affaire, a moi, de ne pas me marier!  Non, cela n'aurait plus dure
longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.

Oh! si elle lui pardonnait!  Elle sentait tout doucement des larmes lui
venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
s'en aller a cet aveu de son Yann.  D'ailleurs, sans toute sa
souffrance d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a
present que c'etait fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce
temps d'epreuve.

Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere
inattendue, il est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre
leurs deux ames.  Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes
s'etant rapprochees, ils resterent la longtemps, leurs joues appuyees
l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien
se dire.  Et en ce moment, leur
etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne s'etant reveillee,
ils demeurerent devant elle comme ils etaient, sans aucun trouble.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .





VI


C'etait six jours avant le depart pour l'Islande.  Leur cortege de
noces s'en revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent
furieux, sous un ciel charge et tout noir.

Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme
des rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve.
Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de
dominer la vie, d'etre au-dessus de tout.  Ils semblaient meme etre
respectes par le vent, tandis que, derriere eux, ce cortege etait un
joyeux desordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
tourmentaient.

Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres,
deja grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
leurs noces et leurs premieres annees.  Grand'mere Yvonne etait la et
suivait aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et
toujours son petit chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause
de Sylvestre.

Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les
jupes relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui
s'envolaient.

A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la
coutume, des bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de
fete.  Yann avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large,
mais il etait de ceux a qui tout va bien.  Quant a Gaud, il y avait de
la demoiselle encore dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres
etaient piquees en haut de son corsage - tres ajuste, comme autrefois
sur sa forme exquise.

Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la
diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le
bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele
que les cris d'une mouette.

Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir.  Ce mariage avait quelque
chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde;
aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
stationnaient pour les attendre.  Presque tous les "Islandais" de
Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes.  Ils saluaient les maries
au passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une
demoiselle, avec sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle
etait admiree.

Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux
des bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de
leurs fous, de leurs idiots a bequilles.  Cette gent etait echelonnee
sur le parcours, avec des musiques, des accordeons, des vielles; ils
tendaient leurs mains, leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
aumones que Yann leur lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec
son joli sourire de reine.  Il y avait de ces mendiants qui etaient
tres vieux, qui avaient des cheveux gris sur des tetes vides n'ayant
jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils etaient de
la meme couleur que la terre d'ou ils semblaient n'etre
qu'incompletement sortis, et ou ils allaient rentrer bientot sans avoir
eu de pensees; leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de leurs
existences avortees et inutiles.  Ils regardaient passer, sans
comprendre, cette fete de la vie pleine et superbe...

On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison
des Gaos.  C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
maries du pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est
comme au bout du monde breton.

Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de
roches basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer.
Pour y descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de
granit.  Et le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap
isole, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se
perdant tout a fait dans le bruit du vent et des lames.

Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups.
 On voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
deployaient pour tout inonder.

Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula
le premier devant les embruns.  En arriere, son cortege restait
echelonne sur les roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu
la pour presenter sa femme a la mer; mais celle-ci faisait mauvais
visage a la mariee nouvelle.

En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris
et cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.

--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
autre qui marche mieux que la tienne...

En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis
le matin.  Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires,
pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...





VII


Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis
de Gaud, qui etait bien pauvre.

Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq
personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos
le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
_Marie,_qui etaient de la _Leopoldine_ a present; quatre filles
d'honneur tres jolies, leurs nattes de cheveux disposees en rond
au-dessus des oreilles, comme autrefois les imperatrices de Byzance, et
leur coiffe blanche a la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
marine; quatre garcons d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de
beaux yeux fiers.

Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de
peine, louees a Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee
encombree de poeles et de marmites.

Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus
riche, c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille
sage et courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait
la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux epoux si
assortis.

Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage:

--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
Ploubazlanec!

Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee
comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus
jeune de neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des
cousines, et ca en avait fait, tout ca, des Gaos, malgres les disparus
d'Islande!...

--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en
avons fait encore quatorze a nous deux.

Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete
blanche.

Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos;
mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de
l'epave les avaient mis vraiment bien a leur aise.

En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au
_service_ (Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot
dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de
Bresil, faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.

Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de
_l'Iphigenie,_ on faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la
brune; et la manche en cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait
crevee.  Alors, au lieu d'avertir, on s'etait mis a boire a meme
jusqu'a plus soif; ca avait dure deux heures, cette fete; a la fin ca
coulait plein  la batterie; tout le monde etait soul!

Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant
avec une pointe de malice.

--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
que la, pour faire des tours pareils!

Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
pluie, faisaient rage dans une epaisse nuit.  Malgre les precautions
prises, quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque
amarree dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.

Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en
bas ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
c'etaient les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et
des petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par
le cidre.

On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets,
plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes.

On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour
attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
des hommes de mer.

En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures
droles.

Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque,
avaient roule le monde.

--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont la,
en montant dans les petites rues...

--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait
frequentees, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?

--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!...  Donc, nous
avions _consomme_ la dedans, a trois que nous etions...  Des vilaines
femmes, _ma Doue,_ mais vilaines!...

--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui,
lui aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les
avait connues, ces Chinoises.

--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?...  Cherche,
cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir.  (Ici,
il contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise
tres surprise).  Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a
faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme
cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait
retrousses par le coin avec ces doigts.)  Et voila les deux Chinois,
les deux... enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui
ferment la grille a clef, nous dedans!  Comme de juste, on te les
empoigne par la queue pour les mettre en danse la tete contre les murs.
 - Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
douzaine qui se relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec
des airs de se mefier tout de meme.  - Moi, j'avais justement mon
paquet de cannes a sucre, achetees pour mes provisions de route; et
c'est solide, ca ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
cogner sur les magots, si ca nous a ete utile...

Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres
tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la
fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.

Un autre disait:

--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal
d'armes sur la _Zenobie,_ a Aden, un jour, je vois les marchands de
plumes d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas):
"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands."
D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon
marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour
me faire cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta
pacotille."  Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je
n'avais pas ete si bete!  (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce
temps j'etais jeune homme...  Alors, a Toulon, une connaissance a moi
qui travaillait dans les modes...

Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais,
avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
malade pour avoir bu trop de cidre.  Bien vite il faut l'emporter, le
petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette
modiste pour avoir ces plumes...

Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps
en temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur
ses fondements de pierre.

--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous
amuser, dit le cousin pilote.

--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant
a Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.

Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous
deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu
de la gaite des autres.  Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
sens, ne buvait pas du tout ce soir-la.  Et il rougissait a present, ce
grand garcon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.

Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a
Sylvestre...  D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a
cause du pere de Gaud et a cause de lui.

On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons.  Mais
avant, il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille;
dans les fetes de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion,
et quand on vit le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il
se fit du silence partout:

--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere.

Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine:

--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._

Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux
tablees joyeuses des petits.  Tous ceux qui etaient dans cette maison
repetaient en esprit les memes mots eternels.

--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer
d'Islande...  Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de
la _Zelie_...

Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers
la grand'mere Yvonne:

--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan.  Et il en recita une autre
encore.  Alors Yann pleura.

--..._Sed libera nos a malo, Amen._

Les chansons commencerent apres.  Des chansons apprises _au service,_
sur le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
chanteurs:

         Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
                      Mais chez nous les braves
                          Narguent le destin,
                  Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!

Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere
tout a fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait
repris par d'autres belles voix profondes.

Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat
trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus
bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete,
prise peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus
delicieuse.

Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
d'un certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de
precautions, caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas
remuer, disait-il.

Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute
seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors
ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord
de pots et de moques.  Impossible de tout emporter.  On avait fait des
signes aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en
vue s'etaient rassemblees autour de la trouvaille.

--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a
Pors-Even.

Toujours le vent continuait son bruit affreux.

En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
quelques-uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
autres faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais:
Francois) et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant
absolument aller sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a
des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.

Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat
pas, a cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
pu lui chercher une affaire pour cette epave non declaree.

--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles;
si on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin
superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de
raisin que dans toutes les caves des debitants de Paimpol.

Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage?  Il etait fort, haut
en couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel.  Il
fut neanmoins trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent.

Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et
les garcons embrassaient les filles.

Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit
tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes
d'inquietude a cause du mauvais temps qui augmentait toujours.

Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais.  Cela
devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la
fois, a plein gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees.

On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui
battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette
musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de
noces.

Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement,
fit signe a sa femme de venir lui parler.

C'etait pour s'en aller chez eux...  Elle rougit, prise d'une pudeur,
confuse de s'etre levee...  Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
aller tout de suite, laisser les autres.

--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons.

Et il l'entraina.  Ils se sauverent furtivement.

Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
nuit profonde et tourmentee.  Ils se mirent a courir, en se tenant par
la main.  Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir
les lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit.  Ils
couraient tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant,
contre les rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant
la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee.

D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de
trainer sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
ruisselait par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et
continua de courir encore plus vite...  Non, il ne croyait pas tant
l'aimer!  Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot
vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu etre maries,
et heureux comme ce soir.

Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une
chandelle que le vent leur souffla deux fois.

La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son
lit en armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent
avec respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de
lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore.  Mais ils
virent que sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes;
elle etait endormie ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler.

Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre.

Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains.  Lui se pencha
d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les
levres par ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir
de leurs fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait
froidie par le vent, tout a fait glacee.

Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid.
Ah! si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle
aurait eue a arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la
terre nue...  Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit
brut, a cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec
elle; alors, par sa presence, tout etait change, transfigure, et elle
ne voyait plus que lui...

Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait
plus les siennes.  Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un
a l'autre, ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
finissait plus.  Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et
ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre.
Ils semblaient etre sans force pour rompre leur etreinte, et ne
connaitre rien de plus, ne desirer rien au dela de ce long baiser.

Elle se degagea enfin, troublee tout a coup:

--Non, Yann!...  grand'mere Yvonne pourrait nous voir!

Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les
reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve
sa coupe d'eau fraiche.

Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
l'hesitation delicieuse.  Yann, qui, aux premiers instants,  se serait
mis a genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir
sauvage.  Il regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire,
ennuye d'etre aussi pres de cette grand'mere, cherchant un moyen sur
pour ne plus etre vu; toujours sans quitter les levres exquises, il
allongea le bras derriere lui, et, du revers de la main, eteignit la
lumiere comme avait fait le vent.

Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la
tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un
fauve qui aurait plante ses dents dans une proie.  Elle, abandonnait
son corps, son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans
resistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse
enveloppante: il l'emportait dans l'obscurite vers le beau lit blanc _a
la mode des villes_ qui devait etre leur lit nuptial...

Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible
orchestre jouait toujours.

Houhou!...  houhou!...  Le vent tantot donnait en plein son bruit
caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus
bas a l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
sons files, en prenant la voix flutee d'une chouette.

Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante,
battant les falaises de ses memes coups sourds.  Une nuit ou l'autre,
il faudrait etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie
des choses noires et glacees: - ils le savaient...

Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute
cette fureur inutile et retournee contre elle-meme.  Alors, dans le
logis pauvre et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a
l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivres, leurres
delicieusement par l'eternelle magie de l'amour...





VIII


Ils furent mari et femme pendant six jours.

En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la
mere, les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les
_suroits,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne.  Le temps
etait sombre, et la mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante
et troublee.

Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini,
elle avait son Yann pour elle seule.

Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi?  Elle esperait bien
qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui
en parler...  Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses
d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait
different; c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les
memes baisers, les memes etreintes, avec elle etaient _autre chose;_
et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.

Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux,
si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son
grand dedaigneux avec des filles amoureuses.  Avec elle, au contraire,
il avait toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle
chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que
leurs yeux se rencontraient.  C'est que, chez ces simples, il y a le
sentiment, le respect inne de la majeste de _l'epouse;_un abime la
separe de l'amante, chose de plaisir, a qui, dans un sourire de dedain,
on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit.  Gaud etait
l'epouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs
caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils etaient une meme chair
tous deux et pour toute la vie.

... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves...

D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de
ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours
cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...

Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait
rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de
l'existence - qui pouvait encore etre si long devant eux!  A peine
avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient.
- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
d'arrangement de menage, avaient ete forcement remis au retour...

Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette
Islande!...  Mais comment s'y prendre?  Et que feraient-ils alors pour
vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?...  Et puis il aimait tant
son metier de mer...

Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y
mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur.
Etre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
tristesse, passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a
present qu'elle l'adorait au dela de ce qu'elle eut imagine jamais,
elle se sentait prise d'une epouvante trop grande en songeant a ces
annees a venir...

Ils eurent une journee de printemps, une seule...  C'etait la veille de
l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et
Yann resta tout le jour avec elle.  Ils se promenerent bras dessus bras
dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de
l'autre et se disant mille choses.  Les bonnes gens en souriant les
regardaient passer:

--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even...  Des mamries d'hier!

Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de
voir tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
habituellement tourmente.  Le vent ne soufflait de nulle part.  La mer
s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et
restait tranquille.  Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le
rude pays breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine
et rare; il semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds
lointains.  L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et
ont eut dit qu'il s'etait immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y
avoir de jours sombres ni de tempetes.  Les caps, les baies, sur
lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,
dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient
se reposer, eux aussi, dans des tranquillites ne devant pas finir...
Tout cela comme pour rendre plus douce et eternelle leur fete d'amour;
- et on voyait deja des fleurs hatives, des primeveres le long des
fosses, ou des violettes, freles et sans parfum.

Quand Gaud demandait:

--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?

Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux
yeux francs:

--Mais, Gaud, toujours...

Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait
avoir la son vrai sens d'eternite.

Elle s'appuyait a son bras.  Dans l'enchantement du reve accompli, elle
se serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un
grand oiseau de mer...  Demain, l'envolee au large!...  Et cette
premiere fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher
de partir...

De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce
pays marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et
seme de pierres.  Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur
les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume,
tres hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,
dans l'extreme eloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
decrivait son cercle immense et eternel qui avait l'air de tout
envelopper.

Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de
ce Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y
interessait pas.

--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres...
ca doit etre malsain.  Tant de maisons, tant de monde...  Il doit y
avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas
vivre la-dedans, moi, bien sur.

Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un
enfant naif.

Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de
vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du
large.  La, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes
amoncelees et de l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs
verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre
les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,
qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait
bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ
de bois ronge comme un cadavre, grimacant sa douleur sans fin.

Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
la mer.

Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les
soleils obliques qui ne se couchent jamais.  Gaud ne comprenait pas
bien et se faisait expliquer.

--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
sons bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues.  Il reste
toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
monter; a minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de
suite il se releve et il continue de faire sa promenade ronde.  Des
fois, la lune aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils
travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas
trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.

Voir le soleil a minuit!...  Comme ca devait etre loin, cette ile
d'Islande.  Et les fiords?  Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
parmi les noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait
l'effet de designer une chose sinistre.

--Les fiords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
si hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages
qui sont dessus.  Un triste pays, va, Gaud, je t'assure.  Des pierres,
des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent
point ce que c'est que les arbres.  A la mi-aout, quand notre peche est
finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent,
et elles allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre
sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout
l'hiver.

--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote,
dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui
sont morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer;
c'est en terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des
croix en bois toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits
dessus.  Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi
Guillaume Moan, le grand-pere de Sylvestre.

Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles,
sous la pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas.  Ensuite, elle
songeait a ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
nuits longues comme les hivers.

--Tout le temps, tout le temps pecher? Demandait-elle, sans se reposer
jamais?

--Tout le temps.  Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est
pas toujours belle par la.  Dame! on est fatigue le soir, ca donne
appetit pour souper et, des jours, l'on devore.

--Et on ne s'ennuie jamais?

--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au
large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!

Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.





Cinquieme partie.





I


... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant
leur feu, qui etait une flambee de branchages.

Leur dernier repas ensemble!...  Mais ils avaient encore toute une nuit
a dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait
d'etre deja tristes.

Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du
printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
etait tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a
trainer sur la campagne.

Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et
revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
deux au petit jour.




II


Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde.  Les
departs d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque
maree, un groupe nouveau prenait le large.  Ce matin-la, quinze bateaux
devaient sortir avec la _Leopoldine,_et les femmes de ces marins, ou
les meres, etaient toutes presentes pour l'appareillage.  - Gaud
s'etonnait de se trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais
elle aussi, et amenee la pour la meme cause fatale.  Sa destinee venait
de se precipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait a peine eu
le temps de se bien representer la realite des choses; en glissant sur
une pente irresistiblement rapide, elle etait arrivee a ce
denouement-la, qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a present -
comme faisaient les autres, les habituees...

Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux.  Tout
cela etait nouveau et inconnu.  Parmi ces femmes, elle n'avait point de
pareille et se sentait isolee, differente; son passe de _demoiselle,_
qui subsistait malgre tout, la mettait a part.

Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large
seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du
vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
dehors.

... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle,
bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y
en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur
ou qui pour le moment n'aimaient personne.  Des vieilles, qui se
sentaient menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des
amants s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des
matelots gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a
leur bord d'un air sombre, s'en allant comme a un calvaire.

Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe
leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes
les poussaient.  D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a
cause de leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les
apportait sur des civieres et, au fond des cales des navires, on les
descendait comme des morts.

Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce
metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des
hommes de telles frayeurs?

Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche.  C'etaient les
bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient
garcons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil
sur les filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes
ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir
plus riches.  Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient
tous ainsi a bord de cette _Leopoldine,_ qui avait vraiment un equipage
de choix.

Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors
par des remorqueurs.  Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots,
decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la
Vierge: "Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
sur les mousselines des coiffes.


Des que la _Leopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide
vers la maison des Gaos.  Une heure et demie de marche le long de la
cote, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas,
tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle.

La _Leopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils
s'etaient donne un dernier rendez-vous.  En effet, il revint, dans la
yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.

A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme
beau temps printanier, le meme ciel tranquille.  Ils sortirent un
moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur
promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les reunir.  Ils
marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientot se
trouverent pres de leur maison, ramenes la insensiblement sans y avoir
pense; ils entrerent donc encore une derniere fois chez eux, ou la
grand'mere Yvonne fut saisie de les voir reparaitre ensemble.

Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses
qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil.  - A bord
des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la.  - Et Gaud
souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur
pourtant que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec
amour.

D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en
causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes...

Yann raconta qu'a bord de la _Leopoldine,_ on venait de tirer au sort
les postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un
des meilleurs.  Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
rien des choses d'Islande:

--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons _trous de
mecques;_ c'est pour y planter des petits supports a rouet dans
lesquels nous passons nos lignes.  Donc, avant de partir, nous jouons
ces trous-la aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet
du mousse.  Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne
apres, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne
change plus.  Eh bien, mon poste a moi se trouve sur l'arriere du
bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit  ou l'on prend le plus
de poissons; et puis il touche aux grand haubans ou l'on peut toujours
attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque,
pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces greles de la-bas; -
cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brulee, pendant les
mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.

... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite.  Leur
causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement
finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
semblaient devenir ce jour-la mysterieuses et supremes...

A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et
ils se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
longue etreinte silencieuse.

Ils s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un
vent leger qui se levait dans l'ouest.  Lui, qu'elle reconnaissait
encore, agita son bonnet d'une maniere convenue.  Et longtemps elle
regarda, en silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann.  - C'etait lui
encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des
eaux, - et deja vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui
persistent a fixer se troublent et ne voient plus...

... A mesure que s'en allait cette _Leopoldine,_ Gaud comme attiree par
un aimant, suivait a pied le long des falaises.

Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors
elle s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee
parmi les ajoncs et les pierres.  Comme c'etait un point eleve, la mer
vue de la semblait avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que
cette _Leopoldine,_ en s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite,
sur les pentes de ce cercle immense.  Les eaux avaient de grandes
ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque
tourmente formidable qui se serait passee ailleurs, derriere l'horizon;
mais dans le champ profond de la vue, ou Yann etait encore, tout
demeurait paisible.

Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la
physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin
de le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place,
l'attendre.

Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
regulierement l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant
leur effort inutile, se brisant sur les memes rochers, deferlant aux
memes places pour inonder les memes greves.  Et a la longue, c'etait
etrange, cette agitation sourde des eaux avec cette serenite de l'air
et du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop rempli, voulait
deborder et envahir les plages.

Cependant la _Leopoldine_ se faisait de plus en plus diminuee,
lointaine, perdue.  Des courants sans doute l'entrainaient, car les
brises de cette soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait
vite.  Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
bientot atteindre l'extreme bord du cercle des choses visibles, et
entrer dans ces au-dela infinis ou l'obscurite commencait a venir.

Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu,
Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui
lui venaient toujours.  Quelle difference, en effet, et quel vide plus
sombre s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme
un adieu!  Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait
tellement a elle son Yann, elle se sentait si aimee malgre ce depart,
qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
consolation et l'attente delicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'etaient
dit pour l'automne.





III


L'ete passa, triste, chaud, tranquille.  Elle, guettant les premieres
feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
des chrysanthemes.

Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui ecrivit
plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.

A la fin de juillet, elle en recut un de lui.  Il l'informait qu'il
etait en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche
s'annoncait excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour
sa part.  D'un bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque
sur le modele uniforme de toutes les lettres de ces Islandais a leur
famille.  Les hommes eleves comme Yann ignorent absolument la maniere
d'ecrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
revent.  Etant plus cultivee que lui, elle sut donc faire la part de
cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'etait pas
exprimee.  A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages,
il lui donnait le nom d'epouse, comme trouvant plaisir a le repeter.
Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite Gaos, maison Moan,
en Ploubazlanec,_ etait deja une chose qu'elle relisait avec joie.
Elle avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: _Madame Marguerite
Gaos!..._





IV


Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete.  Les Paimpolaises, qui
d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant
qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
contraire, qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient
la tournure; alors elle etait devenue presque une couturiere en renom.

Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour.
L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des
ferrures luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une
vitre et des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une
table et des chaises.

Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en
partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour
lui montrer a son arrivee.

Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise
devant la porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees
allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
Yann un beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux
bordures du col et des manches des merveilles de points compliques et
ajoures; la grand'mere Yvonne, qui avait ete jadis une habile
tricoteuse, s'etait rappele peu a peu ces procedes de sa jeunesse pour
les lui enseigner.  Et c'etait un ouvrage qui avait pris beaucoup de
laine, car il fallait un maillot tres grand pour Yann.

Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de
l'accourcissement des jours.  Certaines plantes, qui avaient donne
toute leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et
les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout
arriverent, et un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe
de Pors-Even.  La fete du retour etait commencee.

On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?

C'etait le _Samuel-Azenide;_ - toujours en avance celui-la.

--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la _Leopoldine_ ne va pas
tarder; la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne
tiennent plus en place.





V


Ils revenaient,  les Islandais.  Deux la seconde journee, quatre le
surlendemain, et puis douze la semaine suivante.  Et, dans le pays, la
joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les
meres: fete aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises
servent a boire aux pecheurs.

Le _Leopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
encore dix.  Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un
delai extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de
deception, Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse
d'attente, tenant le menage bien en ordre, bien propre et bien net,
pour le recevoir.

Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle
commencait a n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience.

Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq.  Deux
seulement manquaient toujours a l'appel.

--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la _Leopoldine_ ou
la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.

Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans
sa joie de l'attendre.





VI


Cependant les jours passaient.

Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
d'aller sur le port causer avec les autres.  Elle disait que c'etait
tout naturel, ce retard.  Est-ce que cela ne se voyait pas chaque
annee?  Oh! d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!

Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
frissons d'anxiete, d'angoisse.

Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?...
Est-ce qu'il y avait de quoi?...

Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur...





VII


Le 10 du mois de septembre!...  Comme les jours s'enfuyaient!

Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai
matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure
sous le porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les
veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un
anneau de fer.  Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient
commence, et ce matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude
plus poignante, a cause de cette impression d'hiver...  Qu'avait donc
cette journee, cette heure, cette minute, de plus que les
precedentes?...  On voit tres bien des bateaux retardes de quinze
jours, meme d'un mois.

Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche
de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.

					En memoire de
				GAOS, Yvon, perdu en mer
			    aux environs de Norden-Fiord...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une
pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce
porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues
par ce vent du large.  - L'hiver qui venait!...

					... perdu en mer
			      aux environs de Norden-Fiord,
			   dans l'ouragan deu 4 au 5 aout 1880.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la
brume grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un
grand rideau de deuil.

Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme
ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces
inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants.

Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait
poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre
mettre la, bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait
pas redire dans un pareil lieu.

Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete
renversee contre la pierre.

		...perdu aux environs de Norden-Fiord,
		   dans l'ouragan du 4 au 5 aout
			   a l'age de 23 ans...
			  Qu'il repose en paix!

L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, -
l'Islande lointaine, lointaine, eclairee  par en dessous au soleil de
minuit...  Et tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur
qui semblait attendre, - elle eut, avec une nettete horrible, la vision
de cette plaque neuve a laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une
tete de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
nom, le nom adore, _Yann Gaos!..._  Alors elle se dressa tout debout,
en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...

Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.


Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
Les pas se rapprochaient, on allait entrer.  Vite elle prit un air
d'etre la par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde,
ressembler a une femme de naufrage.

Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la _Leopoldine._
Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile
de feindre avec elle.  Et d'abord elles resterent muettes l'une devant
l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de
s'etre rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses.

--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit
jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee.

Elle apportait un cierge pour faire un voeu.

--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce
moyen des desolees.  Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante,
sans rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme
deux soeurs.

A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec
toute leur ame.  Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de
sanglots, et leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre...

Elles se releverent plus douces, plus confiantes.  Fante aida Gaud qui
chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.

Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre
et la poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles
s'en allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents.





VIII


Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique
seulement.  Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les
feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on eut
dit le goi mois de juin.  Les maris, les fiances, les amants etaient
revenus, et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour...

Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
signale au large.  Lequel?...

Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la
falaise.

Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann:

--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux!
Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment
toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?

--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous
nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
foc, c'est la _Marie-Jeanne._  Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne
tarderont pas.

Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son
heure, avec une tranquillite inexorable.

Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee,
toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant
quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de
mystere, detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
regards qui la glacaient.

Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout
des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la
maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les
petites soeurs.  Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce
pays de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche
grise, et s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui
domine les lointains immenses des eaux...

Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
les falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander
grace; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui
attire les hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus
vaillants, les plus beaux.

Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement
vertes, tapissees d'ajoncs courts.  Et, a cette hauteur, l'air de la
mer etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais
rempli des senteurs delicieuses de septembre.

On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes
les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes
dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux.

Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne
troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies.
Et c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si  douces!  Le
grand neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere
impenetrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles,
promenaient l'odeur des genets ras qui avaient refleuri au dernier
soleil d'automne.

A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches
s'elargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
ensuite, avec la meme lenteur, les eaux remontaient et continuaient
leur va-et-vient eternel, sans aucun souci des morts.

Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces
tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne
plus rien voir.





IX


Septembre venait de finir.  Elle ne prenait plus aucune nourriture,
elle ne dormait plus.

A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere.  A quoi
bon se lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
retirer sa robe, quand elle etait trop epuisee.  Autrement elle
demeurait la, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid,
dans cette immobilite; toujours elle avait cette impression d'un cercle
de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient,
sa bouche etait seche, avec un gout de fievre, et a certaines heures
elle poussait un gemissement rauque du gosier, repete par saccades,
longtemps, longtemps, tandis que sa tete se frappait contre le granit
du mur.

Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse,
comme s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour.

Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes
petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder
l'ombre de la Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a
mesure que baissait la lumiere, sur la haute boiserie de son lit.  Et
puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
recommencait son cri, en battant le mur de sa tete...

Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes
les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
matin.  Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du
revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus
connaitre ni les dates, ni les noms des jours.

Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un
debris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner.  Mais
non, de la _Leopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien.  Ceux de
la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout,
disaient qu'elle avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et
apres, cela devenait le mystere impenetrable.

Attendre, toujours attendre, sans rien savoir!  Quand viendrait le
moment ou vraiment elle n'attendrait plus?  Elle ne le savait meme pas,
et a present elle avait presque hate que ce fut bientot.

Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!...

Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui
restait de lui!...  Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre
puissance comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de
double vue, de le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant
pour rentrer - ou bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au
moins! pour savoir!!...

Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile
surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se
hatant d'arriver!  Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi
pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'etait vrai...

Elle retombait assise.  Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette
_Leopoldine?_ ou pouvait-elle bien etre?  La-bas, sans doute, la-bas
dans cet effroyable lointain de l'Islande,  abandonnee, emiettee,
perdue...

Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une
epave eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose:
bercee lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par
ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.





X


Deux heures du matin.
C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui
s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses
tempes vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles
etaient devenues affreusement douloureuses.

Deux heures du matin.  Cette nuit-la comme les autres, les mains
jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent
faire sur la lande son bruit eternel.

Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin!  A
pareille heure, qui pouvait passer?  Elle se dressa, remuee jusqu'au
fond de l'ame, son coeur cessant de battre...

On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de
pierre...

Lui!... oh! joie du ciel, lui!  On avait frappe, est ce que ce pouvait
etre un autre!...  Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis
tant de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras
ouverts pour enlacer le bien-aime.  Sans doute la _Leopoldine_ etait
arrivee de nuit, et mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et
lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tete avec une
vitesse d'eclair.  Et maintenant, elle se dechirait les doigts aux
clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui etait dur...
. . . . . . . . . . . . . . . . .

-Ah!...  Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur
la poitrine.  Son beau reve de folle etait fini.  Ce n'etait que
Fantec, leur voisin...  Le temps de bien comprendre que ce n'etait que
lui, que rien de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit
replongee comme par degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son
meme desespoir affreux.

Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au
plus mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son
berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander
du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a
Paimpol...

Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle?  Devenue sauvage dans sa
douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres.
Effondree sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme
une morte, sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder.
Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?

Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire.

Il balbutia un pardon:

--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger...  elle!...

--Moi! Repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?

La vie lui etait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore
etre une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
pas.  Et puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour
le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.

Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la
prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee.

Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une
empreinte qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot
avec une secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque
chose...  Il y avait eu du nouveau concernant son Yann...  Au milieu de
la confusion des idees qui revenaient, vite elle cherchait dans sa
tete, elle cherchait ce que c'etait...

--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec.

Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime.  Non,
en realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans
esperance.

Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose
emane de lui etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle,
au pays breton, un _pressigne;_ et elle ecoutait plus attentivement les
pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui
parlerait de lui.

En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra.  Il ota son bonnet,
releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de
son fils, et s'assit pres du lit de Gaud.

Il avait le coeur engoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann
etait son aine, son prefere, sa gloire.  Mais il ne desesperait pas,
non vraiment, il ne desesperait pas encore.  Il se mit a rassurer Gaud
d'une maniere tres douce: d'abord les derniers rentres d'Islande
partaient tous de brumes tres epaisses qui avaient bien pu retarder le
navire; et puis surout il lui etait venu une idee: une relache aux iles
Feroe, qui sont des iles lointaines situees sur la route et d'ou les
lettres mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a
lui-meme, il y avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte
mere avait deja fait dire une messe pour son ame...  Un si beau bateau,
la _Leopoldine,_ presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient
tous a bord...

La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la
detresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des
idees; elle rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit
portrait jauni de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses
ancres de marine et sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis
que le metier de mer lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y
croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que
par crainte, du bout de ses pauvres vieilles levres, lui gardant une
mauvaise rancune dans le coeur.

Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
cernes regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
ressemblait au bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait
une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus
rapprochee de son Yann.  Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
douces, et elle redisait en elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge
Etoile-de-la-mer.

Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait
une chose possible en effet.  Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir.  Sans doute tout n'etait
pas perdu, puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere.  Et, pendant
quelques jours, elle se remit encore a attendre.

C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres
ou, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et
noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.

Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des
nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup
des obscurites en plein midi.  Le vent bruissait constamment, c'etait
comme un son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs
mechants ou desesperes; d'autres fois, cela se rapprochait tout pres
contre la porte, se mettant a rugir comme les betes.

Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee,
comme si la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve.  Tres
souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de
noces, les depliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des
ses maillots en laine bleue qui avait garde la forme de son corps;
quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-meme,
comme par habitude, les reliefs des ses epaules et de sa poitrine;
aussi a la fin elle l'avait pose tout seul dans une etagere de leur
armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardat plus longtemps
cette enpreinte.

Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de
fumee blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres:
la partout les hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le
froid.  Et, devant beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre
douces; car le renouveau d'amour etait commence avec l'hiver dans tout
ce pays des Islandais...

Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris
une sorte d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre...
 . . . . . . . . . . . . . .





XI


Il ne revint jamais.
Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer.

Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui
l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule.  Un
profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses.  Tout le temps,
des voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et
tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la
voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les
cris.  - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu,
dans une lutte de geant, contre cette epousee de tombeau.  Jusqu'au
moment ou il s'etait abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec
un grand cri profond comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie
d'eau; les bras ouverts, etendus et raidis pour jamais.

Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis.
Tous, excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des
jardins enchantes, - tres loin, de l'autre cote de la Terre...






End of this Project Gutenberg Etext of "Pecheur d'Islande" by Pierre
Loti.









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Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

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This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
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on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

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"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
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public domain and licensed works that can be freely distributed
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software or other items, please contact Michael Hart at:
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express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

