The Project Gutenberg EBook of Voyage au Centre de la Terre, by Jules Verne
(#22 in our series by Jules Verne)

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Title: Voyage au Centre de la Terre

Author: Jules Verne

Release Date: December, 2003  [EBook #4791]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on March 21, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE ***




Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks and the Online Distributed
Proofreading Team.



We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
of the etext through OCR.

Nous remercions la Bibliotheque Nationale de France qui a mis a
dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donne
l'authorization a les utilizer pour preparer ce texte.





Editorial note: the runes in the text are represented by the last two
hexadecimal digits of their Unicode encoding (from 16A0 to 16F0).  We
emphasize with _XY_ the runes that Verne emphasizes with serifs, and
tanslitterates with uppecase.

Note de l'editeur: les runes qui sont dans le texte sont representees
par les deux dernieres chiffes hexadecimales de leur codage Unicode
(de 16A0 a 16F0).  On represente avec _XY_ les runes que Verne releve
avec des serifs, et transcrit avec des majuscules.




Jules Verne

VOYAGE  AU  CENTRE DE  LA TERRE




I


Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock,
revint precipitamment vers sa petite maison situee au numero 19
de Konig-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier
de Hambourg.

La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le diner
commencait a peine a chanter sur le fourneau de la cuisine.

<<Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus
impatient des hommes, va pousser des cris de detresse.

--Deja M.  Lidonbrock!  s'ecria la bonne Marthe stupefaite, en
entre-baillant la porte de la salle a manger.

--Oui, Marthe; mais le diner a le droit de ne point etre cuit,
car il n'est pas deux heures.  La demie vient a peine de sonner a
Saint-Michel.

--Alors pourquoi M.  Lidenbrock rentre-t-il?

--Il nous le dira vraisemblablement.

--Le voila!  je me sauve.  Monsieur Axel, vous lui ferez
entendre raison.>>

Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.

Je restai seul.  Mais de faire entendre raison au plus irascible
des professeurs, c'est ce que mon caractere un peu indecis ne me
permettait pas.  Aussi je me preparais a regagner prudemment ma
petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses
gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le
maitre de la maison, traversant la salle a manger, se precipite
aussitot dans son cabinet de travail.

Mais, pendant ce rapide passage, il avait jete dans un coin sa
canne a tete de casse-noisette, sur la table son large chapeau a
poils rebrousses et a son neveu ces paroles retentissantes:

<<Axel, suis-moi!>>

Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait
deja avec un vif accent d'impatience:

<<Eh bien!  tu n'es pas encore ici?>>

Je m'elancai dans le cabinet de mon redoutable maitre.

Otto Lidenbrock n'etait pas un mechant homme, j'en conviens
volontiers; mais, a moins de changements improbables, il mourra
dans la peau d'un terrible original.

Il etait professeur au Johannaeum, et faisait un cours de
mineralogie pendant lequel il se mettait regulierement en colere
une fois ou deux.  Non point qu'il se preoccupat d'avoir des
eleves assidus a ses lecons, ni du degre d'attention qu'ils 
lui accordaient, ni du succes qu'ils pouvaient obtenir par la 
suite; ces details ne l'inquietaient guere.  Il professait
<<subjectivement>>, suivant une expression de la philosophie
allemande, pour lui et non pour les autres.  C'etait un savant
egoiste, un puits de science dont la poulie grincait quand on en
voulait tirer quelque chose.  En un mot, un avare.

Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.

Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extreme
facilite de prononciation, sinon dans l'intimite, au moins quand
il parlait en public, et c'est un defaut regrettable chez un
orateur.  En effet, dans ses demonstrations au Johannaeum,
souvent le professeur s'arretait court; il luttait contre un mot
recalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses levres, un de
ces mots qui resistent, se gonflent et finissent par sortir sous
la forme peu scientifique d'un juron.  De la, grande colere.

Il y a en mineralogie bien des denominations semi-grecques,
semi-latines, difficiles a prononcer, de ces rudes appellations
qui ecorcheraient les levres d'un poete.  Je ne veux pas dire du
mal de cette science.  Loin de moi.  Mais lorsqu'on se trouve en
presence des cristallisations rhomboedriques, des resines
retinasphaltes, des ghelenites, des tangasites, des molybdates de
plomb, des tungstates de manganese et des titaniates de zircone,
il est permis a la langue la plus adroite de fourcher.

Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmite de
mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages
dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui
n'est pas de bon gout, meme pour des Allemands.  S'il y avait
donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de
Lidenbrock, combien les suivaient assidument qui venaient surtout
pour se derider aux belles coleres du professeur!

Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, etait
un veritable savant.  Bien qu'il cassat parfois ses echantillons
a les essayer trop brusquement, il joignait au genie du geologue
l'oeil du mineralogiste.  Avec son marteau, sa pointe d'acier,
son aiguille aimantee, son chalumeau et son flacon d'acide
nitrique, c'etait un homme tres fort.  A la cassure, a l'aspect,
a la durete, a la fusibilite, au son, a l'odeur, au gout d'un
mineral quelconque, il le classait sans hesiter parmi les six
cents especes que la science compte aujourd'hui.

Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les
gymnases et les associations nationales.  MM.  Humphry Davy, de
Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquerent pas de
lui rendre visite a leur passage a Hambourg.  MM.  Becquerel,
Ebelmen, Brewater, Dumas, Milne-Edwards, aimaient a le consulter
sur des questions les plus palpitantes de la chimie.  Cette
science lui devait d'assez belles decouvertes, et, en 1853, 
il avait paru a Leipzig un _Traite de Cristallographie
transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio
avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.

Ajoutez a cela que mon oncle etait conservateur du musee
mineralogique de M.  Struve, ambassadeur de Russie, precieuse
collection d'une renommee europeenne.

Voila donc le personnage qui m'interpellait avec tant
d'impatience.  Representez-vous un homme grand, maigre, d'une
sante de fer, et d'un blond juvenile qui lui otait dix bonnes
annees de sa cinquantaine.  Ses gros yeux roulaient sans cesse
derriere des lunettes considerables; son nez, long et mince,
ressemblait a une lame affilee; les mechants pretendaient meme
qu'il etait aimante et qu'il attirait la limaille de fer.  Pure
calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance,
pour ne point mentir.

Quand j'aurai ajoute que mon oncle faisait des enjambees
mathematiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il
tenait ses poings solidement fermes, signe d'un temperament
impetueux, on le connaitra assez pour ne pas se montrer friand 
de sa compagnie.

Il demeurait dans sa petite maison de Konigstrasse, une
habitation moitie bois, moitie brique, a pignon dentele; elle
donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu
du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a
heureusement respecte.

La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le
ventre aux passants; elle portait son toit incline sur l'oreille,
comme la casquette d'un etudiant de la Tugendbund; l'aplomb de
ses lignes laissait a desirer; mais, en somme, elle se tenait
bien, grace a un vieil orme vigoureusement encastre dans la
facade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs a
travers les vitraux des fenetres.

Mon oncle ne laissait pas d'etre riche pour un professeur
allemand.  La maison lui appartenait en toute propriete,
contenant et contenu.  Le contenu, c'etait sa filleule Grauben,
jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi.  En ma
double qualite de neveu et d'orphelin, je devins son
aide-preparateur dans ses experiences.

J'avouerai que je mordis avec appetit aux sciences geologiques;
j'avais du sang de mineralogiste dans les veines, et je ne
m'ennuyais jamais en compagnie de mes precieux cailloux.

En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de
Konig-strasse, malgre les impatiences de son proprietaire, car,
tout en s'y prenant d'une facon un peu brutale, celui-ci ne m'en
aimait pas moins.  Mais cet homme-la ne savait pas attendre, et
il etait plus presse que nature.

Quand, en avril, il avait plante dans les pots de faience de son
salon des pieds de reseda ou de volubilis, chaque matin il allait
regulierement les tirer par les feuilles afin de hater leur
croissance.

Avec un pareil original, il n'y avait qu'a obeir.  Je me
precipitai donc dans son cabinet.



II


Ce cabinet etait un veritable musee.  Tous les echantillons du
regne mineral s'y trouvaient etiquetes avec l'ordre le plus
parfait, suivant les trois grandes divisions des mineraux
inflammables, metalliques et lithoides.

Comme je les connaissais, ces bibelots de la science mineralogique!
Que de fois, au lieu de muser avec des garcons de mon age, je
m'etais plu a epousseter ces graphites, ces anthracites, ces
houilles, ces lignites, ces tourbes!  Et les bitumes, les
resines, les sels organiques qu'il fallait preserver du moindre
atome de poussiere!  Et ces metaux, depuis le fer jusqu'a l'or,
dont la valeur relative disparaissait devant l'egalite absolue
des specimens scientifiques!  Et toutes ces pierres qui eussent
suffi a reconstruire la maison de Konig-strasse, meme avec une
belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrange!

Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guere a ces
merveilles.  Mon oncle seul occupait ma pensee.  Il etait enfoui
dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait
entre les mains un livre qu'il considerait avec la plus profonde
admiration.

<<Quel livre!  quel livre!>> s'ecriait-il.

Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock etait
aussi bibliomane a ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de
prix a ses yeux qu'a la condition d'etre introuvable, ou tout au
moins illisible.

<<Eh bien!  me dit-il, tu ne vois donc pas?  Mais c'est un tresor
inestimable que j'ai rencontre ce matin en furetant dans la
boutique du juif Hevelius.

--Magnifique!>> repondis-je avec un enthousiasme de commande.

En effet, a quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le
dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin
jaunatre auquel pendait un signet decolore?

Cependant les interjections admiratives du professeur ne
discontinuaient pas.

<<Vois, disait-il, en se faisant a lui-meme demandes et reponses;
est-ce assez beau?  Oui, c'est admirable!  Et quelle reliure!  Ce
livre s'ouvre-t-il facilement?  Oui, car il reste ouvert a
n'importe quelle page!  Mais se ferme-t-il bien?  Oui, car la
couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se
separer ni bailler en aucun endroit.  Et ce dos qui n'offre pas
une seule brisure apres sept cents ans d'existence!  Ah!  voila
une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent ete fiers!>>

En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le
vieux bouquin, Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur
son contenu, bien que cela ne m'interessat aucunement.

<<Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume?  demandai-je
avec un empressement trop enthousiaste pour n'etre pas feint.

--Cet ouvrage!  repondit mon oncle en s'animant, c'est
l'_Heims-Kringla_ de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais
du douzieme siecle; c'est la Chronique des princes norvegiens qui
regnerent en Islande.

--Vraiment!  m'ecriai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une
traduction en langue allemande?

--Bon!  riposta vivement le professeur, une traduction!  Et qu'en
ferais-je de ta traduction!  Qui se soucie de ta traduction!
Ceci est l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique
idiome, riche et simple a la fois, qui autorise les combinaisons
grammaticales les plus variees et de nombreuses modifications de
mots!

--Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.

--Oui, repondit mon oncle en haussant les epaules; mais avec
cette difference que la langue islandaise admet les trois genres
comme le grec et decline les noms propres comme le latin!

--Ah!  fis-je un peu ebranle dans mon indifference, et les
caracteres de ce livre sont-ils beaux?

--Des caracteres!  qui te parle de caracteres, malheureux Axel!
Il s'agit bien de caracteres!  Ah!  tu prends cela pour un
imprime!  Mais, ignorant, c'est un manuscrit, et un manuscrit
runique!...

--Runique?

--Oui!  Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?

--Je m'en garderai bien,>> repliquai-je avec l'accent d'un homme
blesse dans son amour-propre.

Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgre
moi, de choses que je ne tenais guere a savoir.

<<Les runes, reprit-il, etaient des caracteres d'ecriture usites
autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent
inventes par Odin lui-meme!  Mais regarde donc, admire donc,
impie, ces types qui sont sortis de l'imagination d'un dieu!>>

Ma foi, faute de replique, j'allais me prosterner, genre de
reponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a
l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint
detourner le cours de la conversation.

Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin
et tomba a terre.

Mon oncle se precipita sur ce brimborion avec une avidite facile
a comprendra.  Un vieux document, enferme peut-etre depuis un
temps immemorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir
un haut prix a ses yeux.

<<Qu'est-ce que cela?>> s'ecria-t-il.

Et, en meme temps, il deployait soigneusement sur sa table un
morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur
lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caracteres de
grimoire.

En voici le fac-simile exact.  Je tiens a faire connaitre ces
signes bizarres, car ils amenerent le professeur Lidenbrock et
son neveu a entreprendre la plus etrange expedition du
dix-neuvieme siecle:


    EF  . E6 B3 DA DA BC    C5 BC E6 C5 A2 C5 DA    BC C5 C5 B4 C1 A6 C5
    BC CE CF BC BC D8 A0    A2 B3 CF C5 C1 C5 A0    B3 C1 C5 A6 E6 B4 C5
    B4 CF  , BC D0 D8 B3    D0 CF E6 D0 CF C5_BC_  _BC_D0 AD A6 E6 E6 B3
    C5 D8 CF B3 D0 C5_C1_   B3 A2 D0 C5 B4 CF       E6 E6 C1 DA_BC_D0
   _D0_CF A2 D0 D0 E6        . B3 BC B4 E6 B4       C1 C5 D0 D0 B2 BC
    B4 B4 A6 E6 D8 C1       C5 C5 A2 CF A2 DA       A0 E6 D0 B3 CF A2 
    A6 CF  , C1 D0 B4       AD BC C5 C1 B2 AD      _B4_C5 A6 C1 C1_E6_


Le professeur considera pendant quelques instants cette serie de
caracteres; puis il dit en relevant ses lunettes:

<<C'est du runique; ces types sont absolument identiques a ceux du
manuscrit de Snorre Turleson!  Mais...  qu'est-ce que cela peut
signifier?>>

Comme le runique me paraissait etre une invention de savants pour
mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fache de voir que mon
oncle n'y comprenait rien.  Du moins, cela me sembla ainsi au
mouvement de ses doigts qui commencaient a s'agiter terriblement.

<<C'est pourtant du vieil islandais!>> murmurait-il entre ses
dents.

Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaitre, car il
passait pour etre un veritable polyglotte.  Non pas qu'il parlat
couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes
employes a la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne
part.

Il allait donc, en presence de cette difficulte, se livrer a
toute l'impetuosite de son caractere, et je prevoyais une scene
violente, quand deux heures sonnerent au petit cartel de la
cheminee.

Aussitot la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:

<<La soupe est servie.

--Au diable la soupe, s'ecria mon oncle, et celle qui l'a faite,
et ceux qui la mangeront!>>

Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment,
je me trouvai assis a ma place habituelle dans la salle a manger.

J'attendis quelques instants.  Le professeur ne vint pas.
C'etait la premiere fois, a ma connaissance, qu'il manquait a la
solennite du diner.  Et quel diner, cependant!  une soupe au
persil, une omelette au jambon relevee d'oseille a la muscade,
une longe de veau a la compote de prunes, et, pour dessert, des
crevettes au sucre, le tout arrose d'un joli vin de la Moselle.

Voila ce qu'un vieux papier allait couter a mon oncle.  Ma foi,
en qualite de neveu devoue, je me crus oblige de manger pour lui,
et meme pour moi.  Ce que je fis en conscience.

<<Je n'ai jamais vu chose pareille!  disait la bonne Marthe en
servant.  M.  Lidenbrock qui n'est pas a table!

--C'est a ne pas le croire.

--Cela presage quelque evenement grave!>> reprenait la vieille
servante en hochant la tete.

Dans mon opinion, cela ne presageait rien, sinon une scene
epouvantable, quand mon oncle trouverait son diner devore.

J'en etais a ma derniere crevette, lorsqu'une voix retentissante
m'arracha aux voluptes du dessert.  Je ne fis qu'un bond de la
salle dans le cabinet.



III


<<C'est evidemment du runique, disait le professeur en froncant le
sourcil.  Mais il y a un secret, et je le decouvrirai, sinon...>>

Un geste violent acheva sa pensee.

<<Mets-toi la, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et
ecris.>>

En un instant je fus pret.

<<Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet
qui correspond a l'un de ces caracteres islandais.  Nous verrons
ce que cela donnera.  Mais, par saint Michel!  garde-toi bien de
te tromper!>>

La dictee commenca.  Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre
fut appelee l'une apres l'autre, et forma l'incomprehensible
succession des mots suivants:

    mm . r n l l s    e s r e u e l    s e e c J d e
     s g t s s m f    u n t e i e f    n i e d r k e
     k t , s a m n    a t r a t e S    S a o d r r n
     e m t n a e I    n u a e c t      r r i l S a
     A t u a a r      . n s c r c      i e a a b s
     c c d r m i      e e u t u l      f r a n t u 
     d t , i a c      o s e i b o      K e d i i Y

Quand ce travail fut termine, mon oncle prit vivement la feuille
sur laquelle je venais d'ecrire, et il l'examina longtemps avec
attention.

<<Qu'est-ce que cela veut dire?>> repetait-il machinalement.

Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre.  D'ailleurs
il ne m'interrogea pas a cet egard, et il continua de se parler a
lui-meme:

<<C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans
lequel le sens est cache sous des lettres brouillees a dessein,
et qui, convenablement disposees, formeraient une phrase
intelligible!  Quand je pense qu'il y a la peut-etre
l'explication ou l'indication d'une grande decouverte!>>

Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais
je gardai prudemment mon opinion.

Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara
tous les deux.

<<Ces deux ecritures ne sont pas de la meme main, dit-il; le
cryptogramme est posterieur au livre, et j'en vois tout d'abord
une preuve irrefragable.  En effet, la premiere lettre est une
double M qu'on chercherait, vainement dans le livre de Turleson,
car elle ne fut ajoutee a l'alphabet islandais qu'au quatorzieme
siecle.  Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le
manuscrit et le document.>>

Cela j'en conviens, me parut assez logique.

<<Je suis donc conduit a penser, reprit mon oncle, que l'un des
possesseurs de ce livre aura trace ces caracteres mysterieux.
Mais qui diable etait ce possesseur?  N'aurait-il point mis son
nom a quelque endroit de ce manuscrit?>>

Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
soigneusement en revue les premieres pages du livre.  Au verso de
la seconde, celle du faux titre, il decouvrit une sorte de
macule, qui faisait a l'oeil l'effet d'une tache d'encre.
Cependant, en y regardant de pres, on distinguait quelques
caracteres a demi effaces.  Mon oncle comprit que la etait le
point interessant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse
loupe aidant, il finit par reconnaitre les signes que voici,
caracteres runiques qu'il lut sans hesiter:

  D0 E6 B3 C5   BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF

<<Arne Saknussem!  s'ecria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un
nom cela, et un nom islandais encore!  celui d'un savant du
seizieme siecle, d'un alchimiste celebre!>>

Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.

<<Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse,
etaient les veritables, les seuls savants de leur epoque.  Ils
ont fait des decouvertes dont nous avons le droit d'etre etonnes.
Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet
incomprehensible cryptogramme quelque surprenante invention?
Cela doit etre ainsi.  Cela est.>>

L'imagination du professeur s'enflammait a cette hypothese.

<<Sans doute, osai-je repondre, mais quel interet pouvait avoir ce
savant a cacher ainsi quelque merveilleuse decouverte?

--Pourquoi?  pourquoi?  Eh!  le sais-je?  Galilee n'en a-t-il pas
agi ainsi pour Saturne?  D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai
le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni
sommeil avant de l'avoir devine.

--Oh!  pensai-je.

--Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.

--Diable!  me dis-je, il est heureux que j'aie dine pour deux!

--Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce
<<chiffre.>> Cela ne doit pas etre difficile.>>

A ces mots, je relevai vivement la tete.  Mon oncle reprit son
soliloque:

<<Rien n'est plus aise.  Il y a dans ce document cent trente-deux
lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre
cinquante-trois voyelles.  Or, c'est a peu pres suivant cette
proportion que sont formes les mots des langues meridionales,
tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en
consonnes.  Il s'agit donc d'une langue du midi.>>

Ces conclusions etaient fort justes.

<<Mais quelle est cette langue?>>

C'est la que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je
decouvrais un profond analyste.

<<Ce Saknussemm, reprit-il, etait un homme instruit; or, des qu'il
n'ecrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de
preference la langue courante entre les esprits cultives du
seizieme siecle, je veux dire le latin.  Si je me trompe, je
pourrai essayer de l'espagnol, du francais, de l'italien, du
grec, de l'hebreu.  Mais les savants du seizieme siecle
ecrivaient generalement en latin.  J'ai donc le droit de dire _a
priori_: ceci est du latin.>>

Je sautai sur ma chaise.  Mes souvenirs de latiniste se
revoltaient contre la pretention que cette suite de mots baroques
put appartenir a la douce langue de Virgile.

<<Oui!  du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouille.

--A la bonne heure!  pensai-je.  Si tu le debrouilles, tu seras
fin, mon oncle.

--Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle
j'avais ecrit.  Voila une serie de cent trente-deux lettres qui
se presentent sous un desordre apparent.  Il y a des mots ou les
consonnes se rencontrent seules comme le premier <<mrnlls,>>
d'autres ou les voyelles, au contraire, abondent, le cinquieme,
par exemple, <<unteief,>> ou l'avant-dernier <<oseibo.>> Or, cette
disposition n'a evidemment pas ete combinee; elle est donnee
_mathematiquement_ par la raison inconnue qui a preside a la
succession de ces lettres.  Il me parait certain que la phrase
primitive a ete ecrite regulierement, puis retournee suivant une
loi qu'il faut decouvrir.  Celui qui possederait la clef de ce
<<chiffre>> le lirait couramment.  Mais quelle est cette clef?
Axel, as-tu cette clef?>>

A cette question je ne repondis rien, et pour cause.  Mes regards
s'etaient arretes sur un charmant portrait suspendu au mur, le
portrait de Grauben.  La pupille de mon oncle se trouvait alors a
Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort
triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et
le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute
la tranquillite allemandes; nous nous etions fiances a l'insu de
mon oncle, trop geologue pour comprendre de pareils sentiments.
Grauben etait une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus,
d'un caractere un peu grave, d'un esprit un peu serieux; mais
elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si
toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque!  L'image de ma
petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des
realites dans celui des chimeres, dans celui des souvenirs.

Je revis la fidele compagne de mes travaux et de mes plaisirs.
Elle m'aidait a ranger chaque jour les precieuses pierres de mon
oncle; elle les etiquetait avec moi.  C'etait une tres forte
mineralogiste que mademoiselle Grauben!  Elle aimait a
approfondir les questions ardues de la science.  Que de douces
heures nous avions passees a etudier ensemble, et combien
j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle
maniait de ses charmantes mains.

Puis, l'instant de la recreation venue, nous sortions tous les
deux; nous prenions par les allees touffues de l'Alsser, et nous
nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronne qui fait si
bon effet a l'extremite du lac; chemin faisant, on causait en se
tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait
de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et,
apres avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands
nenuphars blancs, nous revenions au quai par la barque a vapeur.

Or, j'en etais la de mon reve, quand mon oncle, frappant la table
du poing, me ramena violemment a la realite.

<<Voyons, dit-il, la premiere, idee qui doit se presenter a
l'esprit pour brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me
semble, d'ecrire les mots verticalement au lieu de les tracer
horizontalement.

--Tiens!  pensai-je.

--Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase
quelconque sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les
lettres a la suite les unes des autres, mets-les successivement
par colonnes verticales, de maniere a les grouper en nombre de
cinq ou six.>>

Je compris ce dont il s'agissait, et immediatement j'ecrivis de
haut en bas:

           J  m  n  e  ,  b
           e  e  ,  t  G  e
           t' b  m  i  r  n
           a  i a   t  a !
           i  e  p  e  u

<<Bon, dit le professeur, sans avoir lu.  Maintenant, dispose ces
mots sur une ligne horizontale.

J'obeis, et j'obtins la phrase suivante:

    Jmne,b   ee,tGe   t'bmirn   aiata!  iepeu

<<Parfait!  fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains,
voila qui a deja la physionomie du vieux document; les voyelles
sont groupees ainsi que les consonnes dans le meme desordre; il y
a meme des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules,
tout comme dans le parchemin de Saknussemm!>>

Je ne puis m'empecher de trouver ces remarques fort ingenieuses.

<<Or, reprit mon oncle en s'adressant directement a moi, pour lire
la phrase que tu viens d'ecrire, et que je ne connais pas, il me
suffira de prendre successivement la premiere lettre de chaque
mot, puis la seconde, puis la troisieme, ainsi de suite.

Et mon oncle, a son grand etonnement, et surtout au mien, lut:

    _Je t'aime bien, ma petite Grauben_!

<<Hein!>> fit le professeur.

Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais trace cette
phrase compromettante!

<<Ah!  tu aimes Grauben!  reprit mon oncle d'un veritable ton de
tuteur!

--Oui ...  Non ...  balbutiai-je!

--Ah!  tu aimes Grauben, reprit-il machinalement.  Eh bien,
appliquons mon procede au document en question!>>

Mon oncle, retombe dans son absorbante contemplation, oubliait
deja mes imprudentes paroles.  Je dis imprudentes, car la tete du
savant ne pouvait comprendre les choses du coeur.  Mais,
heureusement, la grande affaire du document l'emporta.

Au moment de faire son experience capitale, les yeux du
professeur Lidenbrock lancerent des eclairs a travers ses
lunettes; ses doigts tremblerent, lorsqu'il reprit le vieux
parchemin; il etait serieusement emu.  Enfin il toussa fortement,
et d'une voix grave, appelant successivement la premiere lettre,
puis la seconde de chaque mot; il me dicta la serie suivante:

    _mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn
     ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne
     lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek
     meretarcsilucoYsleffenSnI_

En finissant, je l'avouerai, j'etais emotionne, ces lettres,
nommees une a une, ne m'avaient presente aucun sens a l'esprit;
j'attendais donc que le professeur laissat se derouler
pompeusement entre ses levres une phrase d'une magnifique
latinite.

Mais, qui aurait pu le prevoir!  Un violent coup de poing ebranla
la table.  L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.

<<Ce n'est pas cela!  s'ecria mon oncle, cela n'a pas le sens
commun!>>

Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant
l'escalier comme une avalanche, il se precipita dans
Konig-strasse, et s'enfuit a toutes jambes.



IV


<<Il est parti?  s'ecria Marthe en accourant au bruit de la porte
de la rue qui, violemment refermee, venait d'ebranler la maison
tout entiere.

--Oui!  repondis-je, completement parti!

--Eh bien?  et son diner?  fit la vieille servante.

--Il ne dinera pas!

--Et son souper?

--Il ne soupera pas!

--Comment?  dit Marthe en joignant les mains.

--Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la
maison!  Mon oncle Lidenbrock nous met tous a la diete jusqu'au
moment ou il aura dechiffre un vieux grimoire qui est absolument
indechiffrable!

--Jesus!  nous n'avons donc plus qu'a mourir de faim!>>

Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
c'etait un sort inevitable.

La vieille servante, serieusement alarmee, retourna dans sa
cuisine en gemissant.

Quand je fus seul, l'idee me vint d'aller tout conter a Grauben;
mais comment quitter la maison?  Et s'il m'appelait?  Et s'il
voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on eut vainement
propose au vieil OEdipe!  Et si je ne repondais pas a son appel,
qu'adviendrait-il?

Le plus sage etait de rester.  Justement, un mineralogiste de
Besancon venait de nous adresser une collection de geodes
siliceuses qu'il fallait classer.  Je me mis au travail.  Je
triai, j'etiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces
pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits
cristaux.

Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux
document ne laissait point de me preoccuper etrangement.  Ma tete
bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquietude.
J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine.

Au bout d'une heure, mes geodes etaient etagees avec ordre.  Je
me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras
ballants et la tete renversee.  J'allumai ma pipe a long tuyau
courbe, dont le fourneau sculpte representait une naiade
nonchalamment etendue; puis, je m'amusai a suivre les progres de
la carbonisation, qui de ma naiade faisait peu a peu une negresse
accomplie.  De temps en temps, j'ecoutais si quelque pas
retentissait dans l'escalier.  Mais non.  Ou pouvait etre mon
oncle en ce moment?  Je me le figurais courant sous les beaux
arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa
canne, d'un bras violent battant les herbes, decapitant les
chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires.

Rentrerait-il triomphant ou decourage?  Qui aurait raison l'un de
l'autre, du secret ou de lui?  Je m'interrogeais ainsi, et,
machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur
laquelle s'allongeait l'incomprehensible serie des lettres
tracees par moi.  Je me repetais:

<<Qu'est-ce que cela signifie?>>

Je cherchai a grouper ces lettres de maniere a former des mots.
Impossible.  Qu'on les reunit par deux, trois, ou cinq, ou six,
cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien
les quatorzieme; quinzieme et seizieme lettres qui faisaient le
mot anglais <<ice>>, et la quatre-vingt-quatrieme, la
quatre-vingt-cinquieme et la quatre-vingt-sixieme formaient le
mot <<sir>>.  Enfin, dans le corps du document, et a la deuxieme et
a la troisieme ligne, je remarquai aussi les mots latins <<rota>>,
<<mutabile>>, <<ira>>, <<neo>>, <<atra>>.

<<Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison
a mon oncle sur la langue du document!  Et meme, a la quatrieme
ligne, j'apercois encore le mot <<luco>> qui se traduit par <<bois
sacre>>.  Il est vrai qu'a la troisieme, on lit le mot <<tabiled>>
de tournure parfaitement hebraique, et a la derniere, les
vocables <<mer>>, <<arc>>, <<mere>>, qui sont purement francais.>>

Il y avait la de quoi perdre la tete!  Quatre idiomes differents
dans cette phrase absurde!  Quel rapport pouvait-il exister entre
les mots <<glace, monsieur, colere, cruel, bois sacre, changeant,
mere, arc ou mer?>> Le premier et le dernier seuls se
rapprochaient facilement; rien d'etonnant que, dans un document
ecrit en Islande, il fut question d'une <<mer de glace>>.  Mais de
la a comprendre le reste du cryptogramme, c'etait autre chose.

Je me debattais donc contre une insoluble difficulte; mon cerveau
s'echauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les
cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme
ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tete,
lorsque le sang s'y est violemment porte.

J'etais en proie a une sorte d'hallucination; j'etouffais; il me
fallait de l'air.  Machinalement, je m'eventai avec la feuille de
papier, dont le verso et le recto se presenterent successivement
a mes regards.

Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides,
au moment ou le verso se tournait vers moi, je crus voir
apparaitre des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre
autres <<craterem>> et <<terrestre>>

Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me
firent entrevoir la verite; j'avais decouvert la loi du chiffre.
Pour lire ce document, il n'etait pas meme necessaire de le lire
a travers la feuille retournee!  Non.  Tel il etait, tel il
m'avait ete dicte, tel il pouvait etre epele couramment.  Toutes
les ingenieuses combinaisons du professeur se realisaient; il
avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la
langue du document!  Il s'en fallut d'un <<rien>> qu'il put lire
d'un bout a l'autre cette phrase latine, et ce <<rien>>, le hasard
venait de me le donner!

On comprend si je fus emu!  Mes yeux se troublerent.  Je ne
pouvais m'en servir.  J'avais etale la feuille de papier sur la
table.  Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir
possesseur du secret.

Enfin je parvins a calmer mon agitation.  Je m'imposai la loi de
faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et
je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil.

<<Lisons>>, m'ecriai-je, apres avoir refait dans mes poumons une
ample provision d'air.

Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur
chaque lettre, et, sans m'arreter, sans hesiter, un instant, je
prononcai a haute voix la phrase tout entiere.

Mais quelle stupefaction, quelle terreur m'envahit!  Je restai
d'abord comme frappe d'un coup subit.  Quoi!  ce que je venais
d'apprendre s'etait accompli!  un homme avait eu assez d'audace
pour penetrer!  ...

<<Ah!  m'ecriai-je en bondissant: mais non!  mais non!  mon oncle
ne le saura pas!  Il ne manquerait plus qu'il vint a connaitre un
semblable voyage!  Il voudrait en gouter aussi!  Rien ne pourrait
l'arreter!  Un geologue si determine!  il partirait quand meme,
malgre tout, en depit de tout!  Et il m'emmenerait avec lui, et
nous n'en reviendrions pas!  Jamais!  jamais!>>

J'etais dans une surexcitation difficile a peindre.

<<Non!  non!  ce ne sera pas, dis-je avec energie, et, puisque je
peux empecher qu'une pareille idee vienne a l'esprit de mon
tyran, je le ferai.  A tourner et a retourner ce document, il
pourrait par hasard en decouvrir la clef!  Detruisons-le.>>

Il y avait un reste de feu dans la cheminee.  Je saisis non
seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem;
d'une main febrile j'allais precipiter le tout sur les charbons
et aneantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet
s'ouvrit.  Mon oncle parut.



V

Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux
document.

Le professeur Lidenbrock paraissait profondement absorbe.  Sa
pensee dominante ne lui laissait pas un instant de repit; il
avait evidemment scrute, analyse l'affaire, mis en oeuvre toutes
les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il
revenait appliquer quelque combinaison nouvelle.

En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume a la main,
il commenca a etablir des formules qui ressemblaient a un calcul
algebrique.

Je suivais du regard sa main fremissante; je ne perdais pas un
seul de ses mouvements.  Quelque resultat inespere allait-il donc
inopinement se produire?  Je tremblais, et sans raison, puisque
la vraie combinaison, la <<seule>> etant deja trouvee, toute autre
recherche devenait forcement vaine.

Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler,
sans lever la tete, effacant, reprenant, raturant, recommencant
mille fois.

Je savais bien que, s'il parvenait a arranger des lettres suivant
toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la
phrase se trouverait faite.  Mais je savais aussi que vingt
lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent
trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit
milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille
combinaisons.  Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la
phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de
phrases differentes compose de cent trente-trois chiffres au
moins, nombre presque impossible a enumerer et qui echappe a
toute appreciation.

J'etais rassure sur ce moyen heroique de resoudre le probleme.

Cependant le temps s'ecoulait; la nuit se fit; les bruits de la
rue s'apaiserent; mon oncle, toujours courbe sur sa tache, ne vit
rien, pas meme la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il
n'entendit rien, pas meme la voix de cette digne servante,
disant:

<<Monsieur soupera-t-il ce soir?>>

Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans reponse: pour moi, apres
avoir resiste pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible
sommeil, et je m'endormis sur un bout du canape, tandis que mon
oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours.

Quand je me reveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur etait
encore au travail.  Ses yeux rouges, son teint blafard, ses
cheveux entremeles sous sa main fievreuse, ses pommettes
empourprees indiquaient assez sa lutte terrible avec
l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle
contention du cerveau, les heures durent s'ecouler pour lui.

Vraiment, il me fit pitie.  Malgre les reproches que je croyais
etre en droit de lui faire, une certaine emotion me gagnait.  Le
pauvre homme etait tellement possede de son idee, qu'il oubliait
de se mettre en colere; toutes ses forces vives se concentraient
sur un seul point, et, comme elles ne s'echappaient pas par leur
exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le
fit eclater d'un instant a l'autre.

Je pouvais d'un geste desserrer cet etau de fer qui lui serrait
le crane, d'un mot seulement!  Et je n'en fis rien.

Cependant j'avais bon coeur.  Pourquoi restai-je muet en pareille
circonstance?  Dans l'interet meme de mon oncle.

<<Non, non, repetai-je, non, je ne parlerai pas!  Il voudrait y
aller, je le connais; rien ne saurait l'arreter.  C'est une
imagination volcanique, et, pour faire ce que d'autres geologues
n'ont point fait, il risquerait sa vie.  Je me tairai; je
garderai ce secret dont le hasard m'a rendu maitre; le decouvrir,
ce serait tuer le professeur Lidenbrock.  Qu'il le devine, s'il
le peut; je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir conduit a
sa perte.

Ceci bien resolu, je me croisai les bras, et j'attendis.  Mais
j'avais compte sans un incident qui se produisit a quelques
heures de la.

Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre
au marche, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait a
la serrure.

Qui l'avait otee?  Mon oncle evidemment, quand il rentra la
veille apres son excursion precipitee.

Etait-ce a dessein?  Etait-ce par megarde?  Voulait-il nous
soumettre aux rigueurs de la faim?  Cela m'eut paru un peu fort.
Quoi!  Marthe et moi, nous serions victimes d'une situation qui
ne nous regardait pas le moins du monde?  Sans doute, et je me
souvins d'un precedent de nature a nous effrayer.  En effet, il y
a quelques annees, a l'epoque ou mon oncle travaillait a sa
grande classification mineralogique, il demeura quarante-huit
heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer a cette
diete scientifique.  Pour mon compte, j'y gagnai des crampes
d'estomac fort peu recreatives chez un garcon d'un naturel assez
vorace.

Or, il me parut que le dejeuner allait faire defaut comme le
souper de la veille.  Cependant je resolus d'etre heroique et de
ne pas ceder devant les exigences de la faim.  Marthe prenait
cela tres au serieux et se desolait, la bonne femme.  Quant a
moi, l'impossibilite de quitter la maison me preoccupait
davantage et pour cause.  On me comprend bien.

Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans
le monde ideal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et
veritablement en dehors des besoins terrestres.

Vers midi, la faim m'aiguillonna serieusement; Marthe, tres
innocemment, avait devore la veille les provisions du
garde-manger; il ne restait plus rien a la maison, Cependant je
tins bon.  J'y mettais une sorte de point d'honneur.

Deux heures sonnerent.  Cela devenait ridicule, intolerable meme;
j'ouvrais des yeux demesures.  Je commencai a me dire que
j'exagerais l'importance du document; que mon oncle n'y
ajouterait pas foi; qu'il verrait la une simple mystification;
qu'au pis aller on le retiendrait malgre lui, s'il voulait tenter
l'aventure; qu'enfin il pouvait decouvrit lui-meme la clef du
<<chiffre>>, et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence.

Ces raisons, que j'eusse rejetees la veille avec indignation, me
parurent excellentes; je trouvai meme parfaitement absurde
d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.

Je cherchais donc une entree en matiere, pas trop brusque, quand
le professeur se leva, mit son chapeau et se prepara a sortir.

Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore!  Jamais.

<<Mon oncle!>> dis-je.

Il ne parut pas m'entendre.

<<Mon oncle Lidenbrock!  repetai-je en elevant la voix.

--Hein?  fit-il comme un homme subitement reveille.

--Eh bien!  cette clef?

--Quelle clef?  La clef de la porte?

--Mais non, m'ecriai-je, la clef du document!>>

Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua
sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il
me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il
m'interrogea du regard.  Cependant jamais demande ne fut formulee
d'une facon plus nette.

Je remuai la tete de haut en bas.

Il secoua la sienne avec une sorte de pitie, comme s'il avait
affaire a un fou.

Je fis un geste plus affirmatif.

Ses yeux brillerent d'un vif eclat; sa main devint menacante.

Cette conversation muette dans ces circonstances eut interesse le
spectateur le plus indifferent.  Et vraiment j'en arrivais a ne
plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'etouffat
dans les premiers embrassements de sa joie.  Mais il devint si
pressant qu'il fallut repondre.

<<Oui, cette clef!...  le hasard!...

--Que dis-tu?  s'ecria-t-il avec une indescriptible emotion.

--Tenez, dis-je en lui presentant la feuille de papier sur
laquelle j'avais ecrit, lisez.

--Mais cela ne signifie rien!  repondit-il en froissant la
feuille.

--Rien, en commencant a lire par le commencement, mais par la
fin...>>

Je n'avais pas acheve ma phrase que le professeur poussait un
cri, mieux qu'un cri, un veritable rugissement!  Une revelation
venait de se faire, dans son esprit.  Il etait transfigure.

<<Ah!  ingenieux Saknussemm!  s'ecria-t-il, tu avais donc d'abord
ecrit ta phrase a l'envers!>>

Et se precipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la
voix emue, il lut le document tout entier, en remontant de la
derniere lettre a la premiere.

Il etait concu en ces termes:

  _In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii
  intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum
  attinges.  Kod feci.  Arne Saknussem_.

Ce qui, de ce mauvais latin, peut etre traduit ainsi:

  _Descends dans le cratere du Yocul de Sneffels que l'ombre du
  Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet,
  voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre.
  Ce que j'ai fait.  Arne Saknussemm_,

Mon oncle, a cette lecture, bondit comme s'il eut inopinement
touche une bouteille de Leyde.  Il etait magnifique d'audace, de
joie et de conviction.  Il allait et venait; il prenait sa tete a
deux mains; il deplacait les sieges; il empilait ses livres; il
jonglait, c'est a ne pas le croire, avec ses precieuses geodes;
il lancait un coup de poing par-ci, une tape par-la.  Enfin ses
nerfs se calmerent et, comme un homme epuise par une trop grande
depense de fluide, il retomba dans son fauteuil.

<<Quelle heure est-il donc?  demanda-t-il apres quelques instants
de silence.

--Trois heures, repondis-je.

--Tiens!  mon diner a passe vite, Je meurs de faim.  A table.
Puis ensuite...

--Ensuite?

--Tu feras ma malle.

--Hein!  m'ecriai-je.

--Et la tienne!>> repondit l'impitoyable professeur en entrant
dans la salle a manger.



VI


A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps.  Cependant
je me contins.  Je resolus meme de faire bonne figure.  Des
arguments scientifiques pouvaient seuls arreter le professeur
Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilite
d'un pareil voyage.  Aller au centre de la terre!  Quelle folie!
Je reservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
m'occupai du repas.

Inutile de rapporter les imprecations de mon oncle devant la
table desservie.  Tout s'expliqua.  La liberte fut rendue a la
bonne Marthe.  Elle courut au marche et fit si bien, qu'une heure
apres ma faim etait calmee, et je revenais au sentiment de la
situation.

Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui echappait de
ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses.
Apres le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.

J'obeis.  Il s'assit a un bout de sa table de travail, et moi a
l'autre.

<<Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garcon tres
ingenieux; tu m'as rendu la un fier service, quand, de guerre
lasse, j'allais abandonner cette combinaison.  Ou me serais-je
egare?  Nul ne peut le savoir!  Je n'oublierai jamais cela, mon
garcon, et de la gloire que nous allons acquerir tu auras ta
part.

<<Allons!  pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu
de discuter cette gloire.

--Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le
plus absolu, tu m'entends?  Je ne manque pas d'envieux dans le
monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage,
qui ne s'en douteront qu'a notre retour.

--Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fut si
grand?

--Certes!  qui hesiterait a conquerir une telle renommee?  Si ce
document etait connu, une armee entiere de geologues se
precipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm!

--Voila ce dont je ne suis pas persuade, mon oncle, car rien ne
prouve l'authenticite de ce document.

--Comment!  Et le livre dans lequel nous l'avons decouvert!

--Bon!  j'accorde que ce Saknussemm ait ecrit ces lignes, mais
s'ensuit-il qu'il ait reellement accompli ce voyage, et ce vieux
parchemin ne peut-il renfermer une mystification?>>

Ce dernier mot, un peu hasarde, je regrettai presque de l'avoir
prononce; le professeur fronca son epais sourcil, et je craignais
d'avoir compromis les suites de cette conversation.  Heureusement
il n'en fut rien.  Mon severe interlocuteur ebaucha une sorte de
sourire sur ses levres et repondit:

<<C'est ce que nous verrons.

--Ah!  fis-je un peu vexe; mais permettez-moi d'epuiser la serie
des objections relatives a ce document.

--Parle, mon garcon, ne te gene pas.  Je te laisse toute liberte
d'exprimer ton opinion.  Tu n'es plus mon neveu, mais mon
collegue.  Ainsi, va.

--Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?

--Rien n'est plus facile.  J'ai precisement recu, il y a quelque
temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait
arriver plus a propos.  Prends le troisieme atlas dans la seconde
travee de la grande bibliotheque, serie Z, planche 4.>>

Je me levai, et, grace a ces indications precises, je trouvai
rapidement l'atlas demande.  Mon oncle l'ouvrit et dit:

<<Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de
Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de
toutes tes difficultes.>>

Je me penchai sur la carte.

<<Vois cette ile composee de volcans, dit le professeur, et
remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul.  Ce mot veut dire
<<glacier>> en islandais, et, sous la latitude elevee de l'Islande,
la plupart des eruptions se font jour a travers les couches de
glace.  De la cette denomination de Yocul appliquee a tous les
monts ignivomes de l'ile.

--Bien, repondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?>>

J'esperais qu'a cette demande il n'y aurait pas de reponse.  Je
me trompais.  Mon oncle reprit:

<<Suis-moi sur la cote occidentale de l'Islande.  Apercois-tu
Reykjawik, sa capitale?  Oui.  Bien.  Remonte les fjords
innombrables de ces rivages ronges par la mer, et arrete-toi un
peu au-dessous du soixante-cinquieme degre de latitude.  Que
vois-tu la?

--Une sorte de presqu'ile semblable a un os decharne, que termine
une enorme rotule.

--La comparaison est juste, mon garcon; maintenant, n'apercois-tu
rien sur cette rotule?

--Si, un mont qui semble avoir pousse en mer.

--Bon!  c'est le Sneffels.

--Le Sneffels?

--Lui-meme, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des
plus remarquables de l'ile, et a coup sur la plus celebre du
monde entier, si son cratere aboutit au centre du globe.

--Mais c'est impossible!  m'ecriai-je en haussant les epaules et
revolte contre une pareille supposition.

--Impossible!  repondit le professeur Lidenbrock d'un ton severe.
Et pourquoi cela?

--Parce que ce cratere, est evidemment obstrue par les laves, les
roches brulantes, et qu'alors...

--Et si c'est un cratere eteint?

--Eteint?

--Oui.  Le nombre des volcans en activite a la surface du globe
n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une
bien plus grande quantite de volcans eteints.  Or le Sneffels
compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il
n'a eu qu'une seule eruption, celle de 1219; a partir de cette
epoque, ses rumeurs se sont apaisees peu a peu, et il n'est plus
au nombre des volcans actifs.>>

A ces affirmations positives je n'avais absolument rien a
repondre; je me rejetai donc sur les autres obscurites que
renfermait le document.

<<Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent
faire la les calendes de juillet?>>

Mon oncle prit quelques moments de reflexion.  J'eus un instant
d'espoir, mais un seul, car bientot il me repondit en ces termes:

<<Ce que tu appelles obscurite est pour moi lumiere.  Cela prouve
les soins ingenieux avec lesquels Saknussemm a voulu preciser sa
decouverte.  Le Sneffels est forme de plusieurs crateres; il y
avait donc necessite d'indiquer celui d'entre eux qui mene au
centre du globe.  Qu'a fait le savant Islandais?  Il a remarque
qu'aux approches des calendes de juillet, c'est-a-dire vers les
derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le
Scartaris, projetait son ombre jusqu'a l'ouverture du cratere en
question, et il a consigne le fait dans son document.  Pouvait-il
imaginer une indication plus exacte, et une fois arrives an
sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hesiter sur le
chemin a prendre?>>

Decidement mon oncle avait reponse a tout.  Je vis bien qu'il
etait inattaquable sur les mots du vieux parchemin.  Je cessai
donc de le presser a ce sujet, et, comme il fallait le convaincre
avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien
autrement graves, a mon avis.

<<Allons, dis-je, je suis force d'en convenir, la phrase de
Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute a l'esprit.
J'accorde meme que le document a un air de parfaite authenticite.
Ce savant est alle au fond du Sneffels; il a vu l'ombre du
Scartaris caresser les bords du cratere avant les calendes de
juillet; il a meme entendu raconter dans les recits legendaires
de son temps que ce cratere aboutissait au centre de la terre;
mais quant a y etre parvenu lui-meme, quant a avoir fait le
voyage et a en etre revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois
non!

--Et la raison?  dit mon oncle d'un ton singulierement moqueur.

--C'est que toutes les theories de la science demontrent qu'une
pareille entreprise est impraticable!

--Toutes les theories disent cela?  repondit le professeur on
prenant un air bonhomme.  Ah!  les vilaines theories!  comme
elles vont nous gener, ces pauvres theories!>>

Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai neanmoins.

<<Oui!  il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente
environ d'un degre par soixante-dix pieds de profondeur
au-dessous de la surface du globe; or, en admettant cette
proportionnalite constante, le rayon terrestre etant de quinze
cents lieues, il existe au centre une temperature de deux
millions de degres.  Les matieres de l'interieur de la terre se
trouvent donc a l'etat de gaz incandescent, car les metaux, l'or,
le platine, les roches les plus dures, ne resistent pas a une
pareille chaleur.  J'ai donc le droit de demander s'il est
possible de penetrer dans un semblable milieu!

--Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?

--Sans doute.  Si nous arrivions a une profondeur de dix lieues
seulement, nous serions parvenus a la limite de l'ecorce
terrestre, car deja la temperature est superieure a treize cents
degres.

--Et tu as peur d'entrer en fusion?

--Je vous laisse la question a decider, repondis-je avec humeur.

--Voici ce, que je decide, repondit le professeur Lidenbrock en
prenant ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait
d'une facon certaine ce qui se passe a l'interieur du globe,
attendu qu'on connait a peine la douze millieme partie de son
rayon; c'est que la science est eminemment perfectible et que
chaque theorie est incessamment detruite par une theorie
nouvelle.  N'a-t-on pas cru jusqu'a Fourier que la temperature
des espaces planetaires allait toujours diminuant, et ne sait-on
pas aujourd'hui que les plus grands froids des regions etherees
ne depassent pas quarante ou cinquante degres au-dessous de zero?
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne?
Pourquoi, a une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une
limite infranchissable, au lieu de s'elever jusqu'au degre de
fusion des mineraux les plus refractaires?>>

Mon oncle placant la question sur le terrain des hypotheses, je
n'eus rien a repondre.

<<Eh bien, je te dirai que de veritables savants, Poisson entre
autres, ont prouve que, si une chaleur de deux millions de degres
existait a l'interieur du globe, les gaz incandescents provenant
des matieres fondues acquerraient une elasticite telle que
l'ecorce terrestre ne pourrait y resister et eclaterait comme les
parois d'une chaudiere sous l'effort de la vapeur.

--C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voila tout.

--D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres geologues
distingues, que l'interieur du globe n'est forme ni de gaz ni
d'eau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car,
dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre.

--Oh!  avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut!

--Et avec les faits, mon garcon, en est-il de meme?  N'est-il pas
constant que le nombre des volcans a considerablement diminue
depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y
a, ne peut-on en conclure qu'elle tend a s'affaiblir?

--Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je
n'ai plus a discuter.

--Et moi j'ai a dire qu'a mon opinion se joignent les opinions de
gens fort competents.  Te souviens-tu d'une visite que me fit le
celebre chimiste anglais Humphry Davy en 1825?

--Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans
apres.

--Eh bien, Humphry Davy vint me voir a son passage a Hambourg.
Nous discutames longtemps, entre autres questions, l'hypothese de
la liquidite du noyau interieur de la terre.  Nous etions tous
deux d'accord que cette liquidite ne pouvait exister, par une
raison a laquelle la science n'a jamais trouve de reponse.

--Et laquelle?  dis-je un peu etonne.

--C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Ocean, a
l'attraction de la lune, et consequemment, deux fois par jour, il
se produirait des marees interieures qui, soulevant l'ecorce
terrestre, donneraient lieu a des tremblements de terre
periodiques!

--Mais il est pourtant evident que la surface du globe a ete
soumise a la combustion, et il est permis de supposer que la
croute exterieure s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur
se refugiait au centre.

--Erreur, repondit mon oncle; la terre a ete echauffee par la
combustion de sa surface, et non autrement.  Sa surface etait
composee d'une grande quantite de metaux, tels que le potassium,
le sodium, qui ont la propriete de s'enflammer au seul contact de
l'air et de l'eau; ces metaux prirent feu quand les vapeurs
atmospheriques se precipiterent en pluie sur le sol, et peu a
peu, lorsque les eaux penetrerent dans les fissures de l'ecorce
terrestre, elles determinerent de nouveaux incendies avec
explosions et eruptions.  De la les volcans si nombreux aux
premiers jours du monde.

--Mais voila une ingenieuse hypothese!  m'ecriai-je un peu malgre
moi.

--Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici meme, par une
experience bien simple.  Il composa une boule metallique faite
principalement des metaux dont je viens de parler, et qui
figurait parfaitement notre globe; lorsqu'on faisait tomber une
fine rosee a sa surface, celle-ci se boursouflait, s'oxydait et
formait une petite montagne; un cratere s'ouvrait a son sommet;
l'eruption avait lieu et communiquait a toute la boule une
chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir a la main.>>

Vraiment, je commencais a etre ebranle par les arguments du
professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et
son enthousiasme habituels.

<<Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'etat du noyau central a souleve
des hypotheses diverses entre les geologues; rien de moins prouve
que ce fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe
pas; elle ne saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et,
comme Arne Saknussemm, nous saurons a quoi nous en tenir sur
cette grande question.

Eh bien!  oui, repondis-je en me sentant gagner a cet
enthousiasme; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois.

--Et pourquoi pas?  Ne pouvons-nous compter sur des phenomenes
electriques pour nous eclairer, et meme sur l'atmosphere, que sa
pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?

--Oui, dis-je, oui!  cela est possible, apres tout,

--Cela est certain, repondit triomphalement mon oncle; mais
silence, entends-tu!  silence sur tout ceci, et que personne
n'ait idee de decouvrir avant nous le centre de la terre>>



VII


Ainsi se termina cette memorable seance.  Cet entretien me donna
la fievre.  Je sortis du cabinet de mon oncle comme etourdi, et
il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me
remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du cote du bac a
vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de
Harbourg

Etais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre?  N'avais-je
pas subi la domination du professeur Lidenbrock?  Devais-je
prendre au serieux sa resolution d'aller au centre du massif
terrestre?  Venais-je d'entendre les speculations insensees d'un
fou ou les deductions scientifiques d'un grand genie?  En tout
cela, ou s'arretait la verite, ou commencait l'erreur?
 
Je flottais entre mille hypotheses contradictoires, sans pouvoir
m'accrocher a aucune,

Cependant je me rappelais avoir ete convaincu, quoique mon
enthousiasme commencat a se moderer; mais j'aurais voulu partir
immediatement et ne pas prendre le temps de la reflexion.  Oui,
le courage ne m'eut pas manque pour boucler ma valise en ce
moment.

Il faut pourtant l'avouer, une heure apres, cette surexcitation
tomba; mes nerfs se detendirent, et des profonds abimes de la
terre je remontai a sa surface.

<<C'est absurde!  m'ecriai-je; cela n'a pas le sens commun!  Ce
n'est pas une proposition serieuse a faire a un garcon sense.
Rien de tout cela n'existe.  J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais
reve.>>

Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourne la ville.
Apres avoir remonte le port, j'etais arrive a la route d'Altona.
Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifie, car
j'apercus bientot ma petite Grauben qui, de son pied leste,
revenait bravement a Hambourg.

<<Grauben!>> lui criai-je de loin.

La jeune fille s'arreta, un peu troublee, j'imagine, de
s'entendre appeler ainsi sur une grande route.  En dix pas je fus
pres d'elle.

<<Axel!  fit-elle surprise.  Ah!  tu es venu a ma rencontre!
C'est bien cela, monsieur.>>

Mais, en me regardant, Grauben ne put se meprendre a mon air
inquiet, bouleverse.

<<Qu'as-tu donc?  dit-elle en me tendant la main.

--Ce que j'ai, Grauben!>> m'ecriai-je.

En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise etait
au courant de la situation.  Pendant quelques instants elle garda
le silence.  Son coeur palpitait-il a l'egal du mien?  je
l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne.  Nous
fimes une centaine de pas sans parler.

<<Axel!  me dit-elle enfin.

--Ma chere Grauben!

--Ce sera la un beau voyage.>>

Je bondis a ces mots.

<<Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant.  Il est bien qu'un
homme se soit distingue par quelque grande entreprise!

--Quoi!  Grauben, tu ne me detournes pas de tenter une pareille
expedition?

--Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais
volontiers, si une pauvre fille ne devait etre un embarras pour
vous.

--Dis-tu vrai?

--Je dis vrai.>>

Ah!  femmes, jeunes filles, coeurs feminins toujours
incomprehensibles!  Quand vous n'etes pas les plus timides des
etres, vous en etes les plus braves!  La raison n'a que faire
aupres de vous.  Quoi!  cette enfant m'encourageait a prendre
part a cette expedition!  Elle n'eut pas craint de tenter
l'aventure.  Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!

J'etais deconcerte et, pourquoi ne pas le dire, honteux.

<<Grauben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette
maniere.

--Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.>>

Grauben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
silence, nous continuames notre chemin, j'etais brise par les
emotions de la journee.

<<Apres tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin
et, d'ici la, bien des evenements se passeront qui gueriront mon
oncle de sa manie de voyager sous terre.>>

La nuit etait venue quand nous arrivames a la maison de
Konig-strasse.  Je m'attendais a trouver la demeure tranquille,
mon oncle couche suivant son habitude et la bonne Marthe donnant
a la salle a manger le dernier coup de plumeau du soir.

Mais j'avais compte sans l'impatience du professeur.  Je le
trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui
dechargeaient certaines marchandises dans l'allee; la vieille
servante ne savait ou donner de la tete.

<<Mais viens donc, Axel; hate-toi donc, malheureux!  s'ecria mon
oncle du plus loin qu'il m'apercut, et ta malle qui n'est pas
faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de
voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes guetres qui
n'arrivent pas!>>

Je demeurai stupefait.  La voix me manquait pour parler.  C'est a
peine si mes levres purent articuler ces mots:

<<Nous partons donc?

--Oui, malheureux garcon, qui vas te promener au lieu d'etre la!

--Nous partons?  repetai-je d'une voix affaiblie.

--Oui, apres-demain matin, a la premiere heure.>>

Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite
chambre.

Il n'y avait plus a en douter; mon oncle venait d'employer son
apres-midi a se procurer une partie des objets et ustensiles
necessaires a son voyage; l'allee etait encombree d'echelles de
cordes a noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de
pics, de batons ferres, de pioches, de quoi charger dix hommes au
moins.

Je passai une nuit affreuse.  Le lendemain je m'entendis appeler
de bonne heure.  J'etais decide a ne pas ouvrir ma porte.  Mais
le moyen de resistera la douce voix qui prononcait ces mots: <<Mon
cher Axel?>>

Je sortis de ma chambre.  Je pensai que mon air defait, ma
paleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur
effet sur Grauben et changer ses idees.

<<Ah!  mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux
et que la nuit t'a calme.

--Calme!>> m'ecriai-je.

Je me precipitai vets mon miroir.  Eh bien, j'avais moins
mauvaise mine que je ne le supposais.  C'etait a n'y pas croire.

<<Axel, me dit Grauben, j'ai longtemps cause avec mon tuteur.
C'est un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te
souviendras que son sang coule dans tes veines.  Il m'a raconte
ses projets, ses esperances, pourquoi et comment il espere
atteindre son but.  Il y parviendra, je n'en doute pas.  Ah!
cher Axel, c'est beau de se devouer ainsi a la science!  Quelle
gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon!  Au
retour, Axel, tu seras un homme, son egal, libre de parler, libre
d'agir, libre enfin de...>>

La jeune fille, rougissante, n'acheva pas.  Ses paroles me
ranimaient.  Cependant je ne voulais pas croire encore a notre
depart.  J'entrainai Grauben vers le cabinet du professeur.

<<Mon oncle, dis-je, il est donc bien decide que nous partons?

--Comment!  tu en doutes?

--Non, dis-je afin de ne pas le contrarier.  Seulement, je vous
demanderai ce qui nous presse.

--Mais le temps!  le temps qui fuit avec une irreparable vitesse!

--Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu'a la fin de
juin ...

--Eh!  crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en
Islande?  Si tu ne m'avais pas quitte comme un fou, je t'aurais
emmene au bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co.  La,
tu aurais vu que de Copenhague a Reykjawik il n'y a qu'un
service.

--Eh bien?

--Eh bien!  si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop
tard pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratere du
Sneffels; il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y
chercher un moyen de transport.  Va faire ta malle!>>

Il n'y avait pas un mot a repondre.  Je remontai dans ma chambre.
Grauben me suivit.  Ce fut elle qui se chargea de mettre en
ordre, dans une petite valise, les objets necessaires a mon
voyage.  Elle n'etait pas plus emue que s'il se fut agi d'une
promenade a Lubeck ou a Heligoland; ses petites mains allaient et
venaient sans precipitation; elle causait avec calme; elle me
donnait les raisons les plus sensees en faveur de notre
expedition.  Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse
colere contre elle.  Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle
n'y prenait garde et continuait methodiquement sa tranquille
besogne.

Enfin la derniere courroie de la valise fut bouclee.  Je
descendis au rez-de-chaussee.

Pendant cette journee les fournisseurs d'instruments de physique,
d'armes, d'appareils electriques s'etaient multiplies.  La bonne
Marthe en perdait la tete.

<<Est-ce que Monsieur est fou?>> me dit-elle.

Je fis un signe affirmatif.

<<Et il vous emmene avec lui?>>

Meme affirmation.

<<Ou cela?  dit-elle.>>

J'indiquai du doigt le centre de la terre.

<<A la cave?  s'ecria la vieille servante.

--Non, dis-je enfin, plus bas!>>

Le soir arriva.  Je n'avais plus conscience du temps ecoule.

<<A demain matin, dit mon oncle, nous partons a six heures
precises.>>

A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.

Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.

Je la passai a rever de gouffres!  J'etais en proie au delire.
Je me sentais etreint par la main vigoureuse du professeur,
entraine, abime, enlise!  Je tombais au fond d'insondables
precipices avec cette vitesse croissante des corps abandonnes
dans l'espace.  Ma vie n'etait plus qu'une chute interminable.

Je me reveillai a cinq heures, brise de fatigue et d'emotion.  Je
descendis a la salle a manger.  Mon oncle etait a table.  Il
devorait.  Je le regardai avec un sentiment d'horreur.  Mais
Grauben etait la.  Je ne dis rien.  Je ne pus manger.

A cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue.
Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer
d'Altona.  Elle fut bientot encombree des colis de mon oncle.

<<Et ta malle?  me dit-il.

--Elle est prete, repondis-je en defaillant.

--Depeche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer
le train!>>

Lutter contre ma destinee me parut alors impossible.  Je remontai
dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches
de l'escalier, je m'elancai a sa suite.

En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains
de Grauben <<les renes>> de sa maison.  Ma jolie Virlandaise
conservait son calme habituel.  Elle embrassa son tuteur, mais
elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces
levres.

<<Grauben!  m'ecriai-je.

--Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiancee, mais
tu trouveras ta femme au retour.>>

Je serrai Grauben dans mes bras, et pris place dans la voiture.
Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adresserent
un dernier adieu; puis les deux chevaux, excites par le
sifflement de leur conducteur, s'elancerent au galop sur la route
d'Altona.



VIII


Altona, veritable banlieue de Hambourg, est tete de ligne du
chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des
Belt.  En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire
du Holstein.

A six heures et demie la voiture s'arreta devant la gare; les
nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage
furent decharges, transportes, peses, etiquetes, recharges dans
le wagon de bagages, et a sept heures nous etions assis l'un
vis-a-vis de l'autre dans le meme compartiment.  La vapeur
siffla, la locomotive se mit en mouvement.  Nous etions partis.

Etais-je resigne?  Pas encore.  Cependant l'air frais du matin,
les details de la route rapidement renouveles par la vitesse du
train me distrayaient de ma grande preoccupation.

Quant a la pensee du professeur, elle devancait evidemment ce
convoi trop lent au gre de son impatience.  Nous etions seuls
dans le wagon, mais sans parler.  Mon oncle revisitait ses poches
et son sac de voyage avec une minutieuse attention.  Je vis bien
que rien ne lui manquait des pieces necessaires a l'execution de
ses projets.

Entre autres, une feuille de papier, pliee avec soin, portait
l'entete de la chancellerie danoise, avec la signature de
M. Christiensen, consul a Hambourg et l'ami du professeur.  Cela
devait nous donner toute facilite d'obtenir a Copenhague des
recommandations pour le gouverneur de l'Islande.

J'apercus aussi le fameux document precieusement enfoui dans la
plus secrete poche du portefeuille.  Je le maudis du fond du
coeur, et je me remis a examiner le pays.  C'etait une vaste
suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez
fecondes: une campagne tres favorable a l'etablissement d'un
railway et propice a ces lignes droites si cheres aux compagnies
de chemins de fer.

Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car,
trois heures apres notre depart, le train s'arretait a Kiel, a
deux pas de la mer.

Nos bagages etant enregistres pour Copenhague, il n'y eut pas a
s'en occuper.  Cependant le professeur les suivit d'un oeil
inquiet pendant leur transport au bateau a vapeur.  La ils
disparurent a fond de cale.

Mon oncle, dans sa precipitation, avait si bien calcule les
heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il
nous restait une journee entiere a perdre.  Le steamer
l'_Ellenora_, ne partait pas avant la nuit.  De la une fievre de
neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya a tous
les diables l'administration des bateaux et des railways et les
gouvernements qui toleraient de pareils abus.  Je dus faire
chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ a
ce sujet.  Il voulait l'obliger a chauffer sans perdre un
instant.  L'autre l'envoya promener.

A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journee se passe.  A
force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au
fond de laquelle s'eleve la petite ville, de parcourir les bois
touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de
branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite
maison de bain froid, enfin de courir et de maugreer, nous
atteignimes dix heures du soir.

Les tourbillons de la fumee de l'_Ellenora_, se developpaient
dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la
chaudiere; nous etions a bord et proprietaires de deux couchettes
etagees dans l'unique chambre du bateau.

A dix heures un quart les amarres furent larguees, et le steamer
fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt.

La nuit etait noire; il y avait belle brise et forte mer;
quelques feux de la cote apparurent dans les tenebres; plus tard,
je ne sais, un phare a eclats etincela au-dessus des flots; ce
fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette premiere
traversee.

A sept heures du matin nous debarquions a Korsor, petite ville
situee sur la cote occidentale du Seeland.  La nous sautions du
bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait a travers
un pays non moins plat que les campagnes du Holstein.

C'etait encore trois heures de voyage avant d'atteindre la
capitale du Danemark.  Mon oncle n'avait pas ferme l'oeil de la
nuit.  Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec
ses pieds.

Enfin il apercut une echappee de mer.

<<Le Sund!>> s'ecria-t-il.

Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui
ressemblait a un hopital.

<<C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.

--Bon, pensai-je, voila un etablissement ou nous devrions finir
nos jours!  Et, si grand qu'il fut, cet hopital serait encore
trop petit pour contenir toute la folie du professeur
Lidenbrock!>>

Enfin, a dix heures du matin, nous prenions pied a Copenhague;
les bagages furent charges sur une voiture et conduits avec nous
a l'hotel du Phoenix dans Bred-Gade.  Ce fut l'affaire d'une
demi-heure, car la gare est situee en dehors de la ville.  Puis
mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entraina a sa suite.
Le portier de l'hotel parlait l'allemand et l'anglais; mais le
professeur, en sa qualite de polyglotte, l'interrogea en bon
danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la
situation du Museum des Antiquites du Nord.

Le directeur de ce curieux etablissement, ou sont entassees des
merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays
avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux,
etait un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur
Thomson.

Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation.  En
general, un savant en recoit assez mal un autre.  Mais ici ce fut
tout autrement.  M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial
accueil au professeur Lidenbrock, et meme a son neveu.  Dire que
notre secret fut garde vis-a-vis de l'excellent directeur du
Museum, c'est a peine necessaire.  Nous voulions tout bonnement
visiter l'Islande en amateurs desinteresses.

M. Thomson se mit entierement a notre disposition, et nous
courumes les quais afin do chercher un navire en partance.

J'esperais que les moyens de transport manqueraient absolument;
mais il n'en fut rien.  Une petite goelette danoise, la
_Valkyrie_, devait mettre a la voile le 2 juin pour Reykjawik.
Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait a bord; son futur passager,
dans sa joie, lui serra les mains a les briser.  Ce brave homme
fut un peu etonne d'une pareille etreinte.  Il trouvait tout
simple d'aller en Islande, puisque c'etait son metier.  Mon oncle
trouvait cela sublime.  Le digne capitaine profita de cet
enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son
batiment.  Mais nous n'y regardions pas de si pres.

<<Soyez a bord mardi, a sept heures du matin,>> dit M. Bjarne apres
avoir empoche un nombre respectable de species-dollars.

Nous remerciames alors M. Thomson de ses bons soins, et nous
revinmes a l'hotel du Phoenix.

<<Cela va bien!  cela va tres bien, repetait mon oncle.  Quel
heureux hasard d'avoir trouve ce batiment pret a partir!
Maintenant dejeunons, et allons visiter la ville.>>

Nous nous rendimes a Kongens-Nye-Torw, place irreguliere ou se
trouve un poste avec deux innocents canons braques qui ne font
peur a personne.  Tout pres, au ndeg. 5, il y avait une
<<restauration>> francaise, tenue par un cuisinier nomme Vincent;
nous y dejeunames suffisamment pour le prix modere de quatre
marks chacun[1].

  [1] 2fr. 75c. environ.

Puis je pris un plaisir d'enfant a parcourir la ville; mon oncle
se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni
l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septieme
siecle qui enjambe le canal devant le Museum, ni cet immense
cenotaphe de Torwaldsen, orne de peintures murales horribles et
qui contient a l'interieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans
un assez beau parc, le chateau bonbonniere de Rosenborg, ni
l'admirable edifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait
avec les queues entrelacees de quatre dragons de bronze, ni les
grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient
comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.

Quelles delicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie
Virlandaise et moi, du cote du port ou les deux-ponts et les
fregates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les
bords verdoyants du detroit, a travers ces ombrages touffus au
sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent
leur gueule noiratre entre les branches des sureaux et des
saules!

Mais, helas!  elle etait loin, ma pauvre Grauben, et pouvais-je
esperer de la revoir jamais!

Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites
enchanteurs, il fut vivement frappe par la vue d'un certain
clocher situe dans l'ile d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest
de Copenhague.

Je recus l'ordre de diriger nos pas de ce cote; je montai dans
une petite embarcation a vapeur qui faisait le service des
canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de
Dock-Yard.

Apres avoir traverse quelques rues etroites ou des galeriens,
vetus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous
le baton des argousins, nous arrivames devant Vor-Frelsers-Kirk.
Cette eglise n'offrait rien de remarquable.  Mais voici pourquoi
son clocher assez eleve avait attire l'attention du professeur: a
partir de la plate-forme, un escalier exterieur circulait autour
de sa fleche, et ses spirales se deroulaient en plein ciel.

<<Montons, dit mon oncle.

--Mais, le vertige?  repliquai-je.

--Raison de plus, il faut s'y habituer.

--Cependant...

--Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.>> Il fallut obeir.
Un gardien, qui demeurait de l'autre cote de la rue, nous remit
une clef, et l'ascension commenca.

Mon oncle me precedait d'un pas alerte.  Je le suivais non sans
terreur, car la tete me tournait avec une deplorable facilite.
Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilite de leurs
nerfs.

Tant que nous fumes emprisonnes dans la vis interieure, tout alla
bien; mais apres cent cinquante marches l'air vint me frapper au
visage; nous etions parvenus a la plate-forme du clocher.  La
commencait l'escalier aerien, garde par une frele rampe, et dont
les marches, de plus en plus etroites, semblaient monter vers
l'infini.

<<Je ne pourrai jamais!  m'ecriai-je.

--Serais-tu poltron, par hasard?  Monte!>> repondit
impitoyablement le professeur.

Force fut de le suivre en me cramponnant.  Le grand air
m'etourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales;
mes jambes se derobaient; je grimpai bientot sur les genoux, puis
sur le ventre; je fermais les yeux; j'eprouvais le mal de
l'espace.

Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai pres de la
boule.

<<Regarde, me dit-il, et regarde bien!  il faut prendre _des
lecons d'abime!_>>

Je dus ouvrir les yeux.  J'apercevais les maisons aplaties et
comme ecrasees par une chute, au milieu du brouillard des fumees.
Au-dessus de ma tete passaient des nuages echeveles, et, par un
renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que
le clocher, la boule, moi, nous etions entraines avec une
fantastique vitesse.  Au loin, d'un cote s'etendait la campagne
verdoyante; de l'autre etincelait la mer sous un faisceau de
rayons.  Le Sund se deroulait a la pointe d'Elseneur, avec
quelques voiles blanches, veritables ailes de goeland, et dans la
brume de l'est ondulaient les cotes a peine estompees de la
Suede.  Toute cette immensite tourbillonnait a mes regards.

Neanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder.  Ma
premiere lecon de vertige dura une heure.  Quand enfin il me fut
permis de redescendre et de toucher du pied le pave solide des
rues, j'etais courbature.

<<Nous recommencerons demain,>> dit mon professeur.

Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice
vertigineux, et, bon gre mal gre, je fis des progres sensibles
dans l'art <<des hautes contemplations>>.



IX


Le jour du depart arriva.  La veille, le complaisant M. Thomson
nous avait apporte des lettres de recommandations pressantes pour
le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M.  Pietursson, le
coadjuteur de l'eveque, et M. Finsen, maire de Reykjawik.  En
retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignees de
main.

Le 2, a six heures du matin, nos precieux bagages etaient rendus
a bord de la _Valkyrie_.  Le capitaine nous conduisit a des
cabines assez etroites et disposees sous une espece de rouf.

<<Avons-nous bon vent?  demanda mon oncle.

--Excellent, repondit le capitaine Bjarne.  Un vent de sud-est.
Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.>>

Quelques instants plus tard, la goelette, sous sa misaine, sa
brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna a
pleine toile dans le detroit.  Une heure apres la capitale du
Danemark semblait s'enfoncer dans les flots eloignes et la
_Valkyrie_ rasait la cote d'Elseneur.  Dans la disposition
nerveuse ou je me trouvais, je m'attendais a voir l'ombre
d'Hamlet errant sur la terrasse legendaire.

<<Sublime insense!  disais-je, tu nous approuverais sans doute!
tu nous suivrais peut-etre pour venir au centre du globe chercher
une solution a ton doute eternel!>>

Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le chateau est,
d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'heroique prince de
Danemark.  Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce
detroit du Sund ou passent chaque annee quinze mille navires de
toutes les nations.

Le chateau de Krongborg disparut bientot dans la brume, ainsi que
la tour d'Helsinborg, elevee sur la rive suedoise, et la goelette
s'inclina legerement sous les brises du Cattegat.

La _Valkyrie_ etait fine voiliere, mais avec un navire a voiles
on ne sait jamais trop sur quoi compter.  Elle transportait a
Reykjawik du charbon, des ustensiles de menage, de la poterie,
des vetements de laine et une cargaison de ble; cinq hommes
d'equipage, tous Danois, suffisaient a la manoeuvrer.

<<Quelle sera la duree de la traversee?  demanda mon oncle au
capitaine.

--Une dizaine de jours, repondit ce dernier, si nous ne
rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des
Feroe.

--Mais, enfin, vous n'etes pas sujet a eprouver des retards
considerables?

--Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.>>

Vers le soir la goelette doubla le cap Skagen a la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea
l'extremite de la Norvege par le travers du cap Lindness et donna
dans la mer du Nord.

Deux jours apres, nous avions connaissance des cotes d'Ecosse a
la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les
Feroe en passant entre les Orcades et les Seethland.

Bientot notre goelette fut battue par les vagues de l'Atlantique;
elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans
peine les Feroe.  Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus
orientale de ces iles, et, a partir de ce moment, il marcha droit
au cap Portland, situe sur la cote meridionale de l'Islande.

La traversee n'offrit aucun incident remarquable.  Je supportai
assez bien les epreuves de la mer; mon oncle, a son grand depit,
et a sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'etre malade.

Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question
du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilites
de transport; il dut remettra ses explications a son arrivee et
passa tout son temps etendu dans sa cabine, dont les cloisons
craquaient par les grands coups de tangage.  Il faut l'avouer, il
meritait un peu son sort.

Le 11, nous relevames le cap Portland; le temps, clair alors,
permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine.  Le cap se
compose d'un gros morne a pentes roides, et plante tout seul sur
la plage.

La _Valkyrie_ se tint a une distance raisonnable des cotes, en
les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de
baleines et de requins.  Bientot apparut un immense rocher perce
a jour, au travers duquel la mer ecumeuse donnait avec furie.
Les ilots de Westman semblerent sortir de l'Ocean, comme une
semee de rocs sur la plaine liquide.  A partir de ce moment, la
goelette prit du champ pour tourner a bonne distance le cap
Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.

La mer, tres forte, empechait mon oncle de monter sur le pont
pour admirer ces cotes dechiquetees et battues par les vents du
sud-ouest.

Quarante-huit heures apres, en sortant d'une tempete qui forca la
goelette de fuir a sec de toile, on releva dans l'est la balise
de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent
a une grande distance sous les flots.  Un pilote islandais vint a
bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant
Reykjawik, dans la baie de Faxa.

Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pale, un peu
defait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de
satisfaction dans les yeux.

La population de la ville, singulierement interessee par
l'arrivee d'un navire dans lequel chacun a quelque chose a
prendre, se groupait sur le quai.

Mon oncle avait hate d'abandonner sa prison flottante, pour ne
pas dire son hopital.  Mais avant de quitter le pont de la
goelette, il m'entraina a l'avant, et la, du doigt, il me montra,
a la partie septentrionale de la baie, une haute montagne a deux
pointes, un double cone couvert de neiges eternelles.

<<Le Sneffels! s'ecria-t-il, le Sneffels!>>

Puis, apres m'avoir recommande du geste un silence absolu, il
descendit dans le canot qui l'attendait.  Je le suivis, et
bientot nous foulions du pied le sol de l'Islande.

Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revetu d'un
costume de general.  Ce n'etait cependant qu'un simple magistrat,
le gouverneur de l'ile, M. le baron Trampe en personne.  Le
professeur reconnut a qui il avait affaire.  Il remit au
gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'etablit en danois
une courte conversation a laquelle je demeurai absolument
etranger, et pour cause.  Mais de ce premier entretien il resulta
ceci: que le baron Trampe se mettait entierement a la disposition
du professeur Lidenbrock.

Mon oncle recut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non
moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi
pacifique par temperament et par etat.

Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une
tournee episcopale dans le Bailliage du nord; nous devions
renoncer provisoirement a lui etre presentes.  Mais un charmant
homme, et dont le concours nous devint fort precieux, ce fut
M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles a l'ecole de
Reykjawik.  Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et
je sentis que nous etions faits pour nous comprendre.  Ce fut, en
effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant
mon sejour en Islande.

Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent
homme en mit deux a notre disposition, et bientot nous y fumes
installes avec nos bagages, dont la quantite etonna un peu les
habitants de Reykjawik.

<<Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile
est fait.

--Comment, le plus difficile?  m'ecriai-je:

--Sans doute, nous n'avons plus qu'a descendre!

--Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, apres
avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine?

--Oh!  cela ne m'inquiete guere!  Voyons!  il n'y a pas de temps
a perdre.  Je vais me rendre a la bibliotheque.  Peut-etre s'y
trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien
aise de le consulter.

--Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville.  Est-ce que
vous n'en ferez pas autant?

--Oh!  cela m'interesse mediocrement.  Ce qui est curieux dans
cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.

Je sortis et j'errai au hasard.

S'egarer dans les deux rues de Reykjawik n'eut pas ete chose
facile.  Je ne fus donc pas oblige de demander mon chemin, ce
qui, dans la langue des gestes, expose a beaucoup de mecomptes.

La ville s'allonge sur un sol assez bas et marecageux, entre deux
collines.  Une immense coulee de laves la couvre d'un cote et
descend en rampes assez douces vers la mer.  De l'autre s'etend
cette vaste baie de Faxa bornee au nord par l'enorme glacier du
Sneffels, et dans laquelle la _Valkyrie_ se trouvait seule a
l'ancre en ce moment.  Ordinairement les gardes-peche anglais et
francais s'y tiennent mouilles au large; mais ils etaient alors
en service sur les cotes orientales de l'ile.

La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallele au
rivage; la demeurent les marchands et les negociants, dans des
cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement
disposees; l'autre rue, situee plus a l'ouest, court vers un
petit lac, entre les maisons de l'eveque et des autres
personnages etrangers au commerce.  J'eus bientot arpente ces
voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon
decolore, comme un vieux tapis de laine rape par l'usage, ou bien
quelque apparence de verger, dont les rares legumes, pommes de
terre, choux et laitues, eussent figure a l'aise sur une table
lilliputienne; quelques giroflees maladives essayaient aussi de
prendre un petit air de soleil.

Vers le milieu de la rue non commercante, je trouvai le cimetiere
public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne
manquait pas.  Puis, en quelques enjambees, j'arrivai a la maison
du gouverneur, une masure comparee a l'hotel de ville de
Hambourg, un palais aupres des huttes de la population
islandaise.

Entre le petit lac et la ville s'elevait l'eglise, batie dans le
gout protestant et construite en pierres calcinees dont les
volcans font eux-memes les frais d'extraction; par les grands
vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait evidemment se
disperser dans les airs au grand dommage des fideles.

Sur une eminence voisine, j'apercus l'Ecole Nationale, ou, comme
je l'appris plus tard de notre hote, on professait: l'hebreu,
l'anglais, le francais et le danois, quatre langues dont, a ma
honte, je ne connaissais pas le premier mot.  J'aurais ete le
dernier des quarante eleves que comptait ce petit college, et
indigne de coucher avec eux dans ces armoires a deux
compartiments ou de plus delicats etoufferaient des la premiere
nuit.

En trois heures j'eus visite non seulement la villa, mais ses
environs.  L'aspect general en etait singulierement triste.  Pas
d'arbres, pas de vegetation, pour ainsi dire.  Partout les aretes
vives des roches volcaniques.  Les huttes des Islandais sont
faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclines en dedans;
elles ressemblent a des toits poses sur le sol.  Seulement ces
toits sont des prairies relativement fecondes.  Grace a la
chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de
perfection, et on la fauche soigneusement a l'epoque de la
fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient paitre
sur ces demeures verdoyantes.

Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant
de la rue commercante, je vis la plus grande partie de la
population occupee a secher, saler et charger des morues,
principal article d'exportation.  Les hommes paraissaient
robustes, mais lourds, des especes d'Allemands blonds, a l'oeil
pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanite, pauvres
exiles relegues sur cette terre de glace, dont la nature aurait
bien du faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait a vivre
sur la limite du cercle polaire!  J'essayais en vain de
surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois
par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils
ne souriaient jamais.

Leur costume consistait en une grossiere vareuse de laine noire
connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de <<vadmel>>, un
chapeau a vastes bords, un pantalon a lisere rouge et un morceau
de cuir replie en maniere de chaussure.

Les femmes, a figure triste et resignee, d'un type assez
agreable, mais sans expression, etaient vetues d'un corsage et
d'une jupe de <<vadmel>> sombre: filles, elles portaient sur leurs
cheveux tresses en guirlandes un petit bonnet de tricot brun;
mariees, elles entouraient leur tete d'un mouchoir de couleur,
surmonte d'un cimier de toile blanche.

Apres une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de
M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait deja en compagnie de son
hote.



X


Le diner etait pret; il fut devore avec avidite par le professeur
Lidenbrock, dont la diete forcee du bord avait change l'estomac
en un gouffre profond.  Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut
rien de remarquable en lui-meme; mais notre hote, plus islandais
que danois, me rappela les heros de l'antique hospitalite.  Il me
parut evident que nous etions chez lui plus que lui-meme.

La conversation se fit en langue indigene, que mon oncle
entremelait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je
pusse la comprendre.  Elle roula sur des questions scientifiques,
comme il convient a des savants; mais le professeur Lidenbrock se
tint sur la plus excessive reserve, et ses yeux me
recommandaient, a chaque phrase, un silence absolu touchant nos
projets a venir.

Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit aupres de mon oncle du
resultat de ses recherches a la bibliotheque

<<Votre bibliotheque!  secria ce dernier, elle ne se compose que
de livres depareilles sur des rayons presque deserts.

--Comment!  repondit M. Fridriksson, nous possedons huit mille
volumes dont beaucoup sont precieux et rares, des ouvrages en
vieille langue Scandinave, et toutes les nouveautes dont
Copenhague nous approvisionne chaque annee.

--Ou prenez-vous ces huit mille volumes?  Pour mon compte...

--Oh!  monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le gout de
l'etude dans notre vieille ile de glace!  Pas un fermier, pas un
pecheur qui ne sache lire et ne lise.  Nous pensons que des
livres, au lieu de moisir derriere une grille de fer, loin des
regards curieux, sont destines a s'user sous les yeux des
lecteurs.  Aussi ces volumes passent-ils de main en main,
feuilletes, lus et relus, et souvent ils ne reviennent a leur
rayon qu'apres un an ou deux d'absence.

--En attendant, repondit mon oncle avec un certain depit, les
etrangers...

--Que voulez-vous!  les etrangers ont chez eux leurs bibliotheques, 
et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent.  Je vous
le repete, l'amour de l'etude est dans le sang islandais.  Aussi,
en 1816, nous avons fonde une Societe Litteraire qui va bien; des
savants etrangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des
livres destines a l'education de nos compatriotes et rend de
veritables services au pays.  Si vous voulez etre un de nos
membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le
plus grand plaisir.>>

Mon oncle, qui appartenait deja a une centaine de societes
scientifiques, accepta avec une bonne grace dont fut touche
M. Fridriksson.

<<Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que
vous esperiez trouver a notre bibliotheque, et je pourrai
peut-etre vous renseigner a leur egard.>>

Je regardai mon oncle.  Il hesita a repondre.  Cela touchait
directement a ses projets.  Cependant, apres avoir reflechi, il
se decida a parler.

<<Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les
ouvrages anciens, vous possediez ceux d'Arne Saknussemm?

--Arne Saknussemm!  repondit le professeur de Reykjawik; vous
voulez parler de ce savant du seizieme siecle, a la fois grand
naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur?

--Precisement

--Une des gloires de la litterature et de la science islandaises?

--Comme vous dites.

--Un homme illustre entre tous?

--Je vous l'accorde.

--Et dont l'audace egalait le genie?

--Je vois que vous le connaissez bien.>> Mon oncle nageait dans la
joie a entendre parler ainsi de son heros.  Il devorait des yeux
M. Fridriksson.

<<Eh bien!  demanda-t-il, ses ouvrages?

--Ah!  ses ouvrages, nous ne les avons pas!

--Quoi!  en Islande?

--Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.

--Et pourquoi?

--Parce que Arne Saknussemm fut persecute pour cause d'heresie,
et qu'en 1573 ses ouvrages furent brules a Copenhague par la main
du bourreau.

--Tres bien!  Parfait!  s'ecria mon oncle, au grand scandale du
professeur de sciences naturelles,

--Hein?  fit ce dernier.

--Oui!  tout s'explique, tout s'enchaine, tout est clair, et je
comprends pourquoi Saknussemm, mis a l'index et force de cacher
les decouvertes de son genie, a du enfouir dans un
incomprehensible cryptogramme le secret...

--Quel secret?  demanda vivement M. Fridriksson.

--Un secret qui...  dont..., repondit mon oncle en balbutiant.

--Est-ce que vous auriez quelque document particulier?  reprit
notre hote.

--Non.  Je faisais une pure supposition.

--Bien, repondit M. Fridriksson, qui eut la bonte de ne pas
insister en voyant le trouble de son interlocuteur.  J'espere,
ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre ile sans avoir puise
a ses richesses mineralogiques?

--Certes, repondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des
savants ont deja passe par ici?

--Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et
Povelsen executes par ordre du roi, les etudes de Troil, la
mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, a bord de la
corvette francaise _la Recherche_[1], et dernierement, les
observations des savants embarques sur la fregate _la
Reine-Hortense_, ont puissamment contribue a la reconnaissance de
l'Islande.  Mais, croyez-moi, il y a encore a faire.

  [1] _La Recherche_ fut envoyee en 1835 par l'amiral Duperre
  pour retrouver les traces d'une expedition perdue, celle de
  M. de Blosseville et de _la Lilloise_, dont on n'a jamais eu de
  nouvelles.

--Vous pensez?  demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant
de moderer l'eclair de ses yeux.

--Oui.  Que de montagnes, de glaciers, de volcans a etudier, qui
sont peu connus!  Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont
qui s'eleve a l'horizon; c'est le Sneffels.

--Ah!  fit mon oncle, le Sneffels.

--Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite
rarement le cratere.

--Eteint?

--Oh!  eteint depuis cinq cents ans.

--Eh bien!  repondit mon oncle, qui se croisait frenetiquement
les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer
mes etudes geologiques par ce Seffel...  Fessel...  comment
dites-vous?

--Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.>>

Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais
tout compris, et je gardais a peine mon serieux a voir mon oncle
contenir sa satisfaction qui debordait de toutes parts; il
prenait un petit air innocent qui ressemblait a la grimace d'un
vieux diable.

<<Oui, fit-il, vos paroles me decident; nous essayerons de gravir
ce Sneffels, peut-etre meme d'etudier son cratere!

--Je regrette bien, repondit M. Fridriksson, que mes occupations
ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagne
avec plaisir et profit.

--Oh!  non, oh!  non, repondit vivement mon oncle; nous ne
voulons deranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie
de tout mon coeur.  La presence d'un savant tel que vous eut ete
tres utile, mais les devoirs de votre profession...>>

J'aime a penser que notre hote, dans l'innocence de son ame
islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.

<<Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer
par ce volcan; vous ferez la une ample moisson d'observations
curieuses.  Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la
presqu'ile de Sneffels!

--Par mer, en traversant la baie.  C'est la route la plus rapide.

--Sans doute; mais elle est impossible a prendre.

--Pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas un seul canot a Reykjawik.

--Diable!

--Il faudra aller par terre, en suivant la cote.  Ce sera plus
long, mais plus interessant.

--Bon.  Je verrai a me procurer un guide.

--J'en ai precisement un a vous offrir.

--Un homme sur, intelligent?

--Oui, un habitant de la presqu'ile.  C'est un chasseur d'eider,
fort habile, et dont vous serez content.  Il parle parfaitement
le danois.

--Et quand pourrai-je le voir?

--Demain, si cela vous plait.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--C'est qu'il n'arrive que demain.

--A demain donc,>> repondit mon oncle avec un soupir.

Cette importante conversation se termina quelques instants plus
tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au
professeur islandais.  Pendant ce diner, mon oncle venait
d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de
Saknussemm, la raison de son document mysterieux, comme quoi son
hote ne l'accompagnerait pas dans son expedition, et que des le
lendemain un guide serait a ses ordres.



XI


Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de
Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de
grosses planches, ou je dormis d'un profond sommeil.

Quand je me reveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment
dans la salle voisine.  Je me levai aussitot et je me hatai
d'aller le rejoindre.

Il causait en danois avec un homme de haute taille,
vigoureusement decouple.  Ce grand gaillard devait etre d'une
force peu commune.  Ses yeux, perces dans une tete tres grosse et
assez naive, me parurent intelligents.  Ils etaient d'un bleu
reveur.  De longs cheveux, qui eussent passe pour roux, meme en
Angleterre, tombaient sur ses athletiques epaules.  Cet indigene
avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en
homme qui ignorait ou dedaignait la langue des gestes.  Tout en
lui revelait un temperament d'un calme parfait, non pas indolent,
mais tranquille.  On sentait qu'il ne demandait rien a personne,
qu'il travaillait a sa convenance, et que, dans ce monde, sa
philosophie ne pouvait etre ni etonnee ni troublee.

Je surpris les nuances de ce caractere, a la maniere dont
l'Islandais ecouta le verbiage passionne de son interlocuteur.
Il demeurait les bras croises, immobile au milieu des gestes
multiplies de mon oncle; pour nier, sa tete tournait de gauche a
droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses
longs cheveux bougeaient a peine; c'etait l'economie du mouvement
poussee jusqu'a l'avarice.

Certes, a voir cet homme, je n'aurais jamais devine sa profession
de chasseur; celui-la ne devait pas effrayer le gibier, a coup
sur, mais comment pouvait-il l'atteindre?

Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'etait qu'un <<chasseur d'eider>>, oiseau dont le duvet
constitue la plus grande richesse de l'ile.  En effet, ce duvet
s'appelle l'edredon, et il ne faut pas une grande depense de
mouvement pour le recueillir.

Aux premiers jours de l'ete, la femelle de l'eider, sorte de joli
canard, va batir son nid parmi les rochers des fjords[1] dont la
cote est toute frangee; ce nid bati, elle le tapisse avec de
fines plumes qu'elle s'arrache du ventre.  Aussitot le chasseur,
ou mieux le negociant, arrive, prend le nid, et la femelle de
recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
quelque duvet.  Quand elle s'est entierement depouillee, c'est au
male de se deplumer a son tour.  Seulement, comme la depouille
dure et grossiere de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le
chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couvee;
le nid s'acheve donc; la femelle pond ses oeufs; les petits
eclosent, et, l'annee suivante, la recolte de l'edredon
recommence.

  [1] Nom donne aux golfes etroits dans les pays scandinaves.

Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpes pour y batir
son nid, mais plutot des roches faciles et horizontales qui vont
se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son
metier sans grande agitation.  C'etait un fermier qui n'avait ni
a semer ni a couper sa moisson, mais a la recolter seulement.

Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans
Bjelke; il venait a la recommandation de M. Fridriksson.  C'etait
notre futur guide.

Ses manieres contrastaient singulierement avec celles de mon
oncle.

Cependant ils s'entendirent facilement.  Ni l'un ni l'autre ne
regardaient au prix; l'un pret a accepter ce qu'on lui offrait,
l'autre pret a donner ce qui lui serait demande.  Jamais marche
ne fut plus facile a conclure.

Or, des conventions il resulta que Hans s'engageait a nous
conduire au village de Stapi, situe sur la cote meridionale de la
presqu'ile du Sneffels, au pied meme du volcan.  Il fallait
compter par terre vingt-deux milles environ, voyage a faire en
deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.

Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de
vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et
compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de
marche.

Quatre chevaux devaient etre mis a sa disposition, deux pour le
porter, lui et moi, deux autres destines a nos bagages.  Hans,
suivant son habitude, irait a pied.  Il connaissait parfaitement
cette partie de la cote, et il promit de prendre par le plus
court.

Son engagement avec mon oncle n'expirait pas a notre arrivee a
Stapi; il demeurait a son service pendant tout le temps
necessaire a nos excursions scientifiques au prix de trois
rixdales par semaine[1].  Seulement, il fut expressement convenu
que cette somme serait comptee au guide chaque samedi soir,
condition _sine qua non_ de son engagement.

  [1] 16fr. 08 c.

Le depart fut fixe au 16 juin.  Mon oncle voulut remettre au
chasseur les arrhes du marche, mais celul-ci refusa d'un seul
mot.

<<Efter,>> fit-il.

Apres,>> me dit le professeur pour mon edification.

Hans, le traite conclu, se retira tout d'une piece.

<<Un fameux homme, s'ecria mon oncle, mais il ne s'attend guere au
merveilleux role que l'avenir lui reserve de jouer.

--Il nous accompagne donc jusqu'au...

--Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.>>

Quarante-huit heures restaient encore a passer; a mon grand
regret, je dus les employer a nos preparatifs; toute notre
intelligence fut employee a disposer chaque objet de la facon la
plus avantageuse, les instruments d'un cote, les armes d'un
autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-la.  En
tout quatre groupes.

Les instruments comprenaient:

1deg. Un thermometre centigrade de Eigel, gradue jusqu'a cent
cinquante degres, ce qui me paraissait trop ou pas assez.  Trop,
si la chaleur ambiante devait monter la, auquel cas nous aurions
cuit.  Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la temperature de
sources ou toute autre matiere en fusion.

2deg. Un manometre a air comprime, dispose de maniere a indiquer des
pressions superieures a celles de l'atmosphere au niveau de
l'Ocean.  En effet, le barometre ordinaire n'eut pas suffi, la
pression atmospherique devant augmenter proportionnellement a
notre descente au-dessous de la surface de la terre.

3deg. Un chronometre de Boissonnas jeune de Geneve, parfaitement
regle au meridien de Hambourg.

4deg. Deux boussoles d'inclinaison et de declinaison.

5deg. Une lunette de nuit.

6deg. Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant
electrique, donnaient une lumiere tres portative, sure et peu
encombrante.[1]

  [1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen,
  mise en activite au moyen du bichromate de potasse qui ne donne
  aucune odeur.  Une bobine d'induction met l'electricite
  produite par la pile en communication avec une lanterne d'une
  disposition particuliere; dans cette lanterne se trouve un
  serpentin de verre ou le vide a ete fait, et dans lequel reste
  seulement un residu de gaz carbonique ou d'azote.  Quand
  l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant
  une lumiere blanchatre et continue.  La pile et la bobine sont
  placees dans un sac de cuir que le voyageur porte en
  bandouliere.  La lanterne, placee exterieurement, eclaire tres
  suffisamment dans les profondes obscurites; elle permet de
  s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz
  les plus inflammables, et ne s'eteint pas meme au sein des plus
  profonds cours d'eau.  M. Ruhmkorff est un savant et habile
  physicien.  Sa grande decouverte, c'est sa bobine d'induction
  qui permet de produire de l'electricite a haute tension.  Il a
  obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr.  que la
  France reservait a la plus ingenieuse application de
  l'electricite.


Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co,
et de deux revolvers Colt.  Pourquoi des armes?  Nous n'avions ni
sauvages ni betes feroces a redouter, je suppose.  Mais mon oncle
paraissait tenir a son arsenal comme a ses instruments, surtout a
une notable quantite de fulmi-coton inalterable a l'humidite, et
dont la force expansive est fort superieure a celle de la poudre
ordinaire.

Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une echelle de
soie, trois batons ferres, une hache, un marteau, une douzaine de
coins et pitons de fer, et de longues cordes a noeuds.  Cela ne
laissait pas de faire un fort colis, car l'echelle mesurait trois
cents pieds de longueur.

Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'etait pas gros,
mais rassurant, car je savais qu'en viande concentree et en
biscuits secs il contenait pour six mois de vivres.  Le genievre
en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement;
mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les
sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur
leur qualite, leur temperature, et meme leur absence, etaient
restees sans succes.

Pour completer la nomenclature exacte de nos articles de voyage,
je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux a lames
mousses, des attelles pour fracture, une piece de ruban en fil
ecru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour
saignee, toutes choses effrayantes; de plus, une serie de flacons
contenant de la dextrine, de l'alcool vulneraire, de l'acetate de
plomb liquide, de l'ether, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes
drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matieres necessaires
aux appareils de Ruhmkorff.

Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de
poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir
qu'il portait autour des reins et ou se trouvait une suffisante
quantite de monnaie d'or, d'argent et de papier.  De bonnes
chaussures, rendues impermeables par un enduit de goudron et de
gomme elastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le
groupe des outils.

<<Ainsi vetus, chausses, equipes, il n'y a aucune raison pour ne
pas aller loin,>> me dit mon oncle.

La journee du 14 fut employee tout entiere a disposer ces
differents objets.  Le soir, nous dinames chez le baron Trampe,
en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le
grand medecin du pays.  M. Fridriksson n'etait pas au nombre des
convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se
trouvaient en desaccord sur une question d'administration et ne
se voyaient pas.  Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un
mot de ce qui se dit pendant ce diner semi-officiel.  Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.

Le lendemain 15, les preparatifs furent acheves.  Notre hote fit
un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de
l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson,
la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, reduite au 1/400000, et
publiee par la Societe litteraire islandaise, d'apres les travaux
geodesiques de M. Scheel Frisac, et le leve topographique de
M. Bjorn Gumlaugsonn.  C'etait un precieux document pour un
mineralogiste.

La derniere soiree se passa dans une intime causerie avec
M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive
sympathie; puis, a la conversation succeda un sommeil assez
agite, de ma part du moins.

A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
piaffaient sous ma fenetre me reveilla.  Je m'habillai a la hate
et je descendis dans la rue.  La, Hans achevait de charger nos
bagages sans se remuer, pour ainsi dire.  Cependant il operait
avec une adresse peu commune.  Mon oncle faisait plus de bruit
que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses
recommandations.

Tout fut termine a six heures, M, Fridriksson nous serra les
mains.  Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante
hospitalite, et avec beaucoup de coeur.  Quant a moi, j'ebauchai
dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous
mimes en selle, et M. Fridriksson me lanca avec son dernier adieu
ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs
incertains de la route:

  Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.



XII


Nous etions partis par un temps couvert, mais fixe.  Pas de
fatigantes chaleurs a redouter, ni pluies desastreuses.  Un temps
de touristes.

Le plaisir de courir a cheval a travers un pays inconnu me
rendait de facile composition sur le debut de l'entreprise.
J'etais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de desirs
et de liberte.  Je commencais a prendre mon parti de l'affaire.

<<D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque?  de voyager
au milieu du pays le plus curieux!  de gravir une montagne fort
remarquable!  au pis-aller de descendre au fond d'un cratere
eteint?  Il est bien evident que ce Saknussemm n'a pas fait autre
chose.  Quant a l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre
du globe, pure imagination!  pure impossibilite!  Donc, ce qu'il
y a de bon a prendre de cette expedition, prenons-le, et sans
marchander!>>

Ce raisonnement a peine acheve, nous avions quitte Reykjawik.

Hans marchait en tete, d'un pas rapide, egal et continu.  Les
deux chevaux charges de nos bagages le suivaient, sans qu'il fut
necessaire de les diriger.  Mon oncle et moi, nous venions
ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos
betes petites, mais vigoureuses.

L'Islande est une des grandes iles de l'Europe; elle mesure
quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille
habitants.  Les geographes l'ont divisee en quatre quartiers, et
nous avions a traverser presque obliquement celui qui porte le
nom de Pays du quart du Sud-Ouest, <<Sudvestr Fjordungr.>>

Hans, en laissant Reykjawik, avait immediatement suivi les bords
de la mer; nous traversions de maigres paturages qui se donnaient
bien du mal pour etre verts; le jaune reussissait mieux.  Les
sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient a l'horizon
dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige,
concentrant la lumiere diffuse, resplendissaient sur le versant
des cimes eloignees; certains pics, plus hardiment dresses,
trouaient les nuages gris et reapparaissaient au-dessus des
vapeurs mouvantes, semblables a des ecueils emerges en plein
ciel.

Souvent ces chaines de rocs arides faisaient une pointe vers la
mer et mordaient sur le paturage; mais il restait toujours une
place suffisante pour passer.  Nos chevaux, d'ailleurs,
choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais
ralentir leur marche.  Mon oncle n'avait pas meme la consolation
d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui etait pas
permis d'etre impatient.  Je ne pouvais m'empecher de sourire en
le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues
jambes rasaient le sol, il ressemblait a un centaure a six pieds.

<<Bonne bete!  bonne bete!  disait-il.  Tu verras, Axel, que pas
un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais;
neiges, tempetes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien
ne l'arrete.  Il est brave, il est sobre, il est sur.  Jamais un
faux pas, jamais une reaction.  Qu'il se presente quelque
riviere, quelque fjord a traverser, et il s'en presentera, tu le
verras sans hesiter se jeter a l'eau, comme un amphibie, et
gagner le bord oppose!  Mais ne le brusquons pas, laissons-le
agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par
jour.


--Nous, sans doute, repondis-je, mais le guide?

--Oh!  il ne m'inquiete guere.  Ces gens-la, cela marche sans
s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se
fatiguer.  D'ailleurs, au besoin, je lui cederai ma monture.  Les
crampes me prendraient bientot, si je ne me donnais pas quelque
mouvement.  Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.>>

Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays etait deja a
peu pres desert.  Ca et la une ferme isolee, quelque boer[1]
solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave,
apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux.  Ces
huttes delabrees avaient l'air d'implorer la charite des
passants, et, pour un peu, on leur eut fait l'aumone.  Dans ce
pays, les routes, les sentiers meme manquaient absolument, et la
vegetation, si lente qu'elle fut, avait vite fait d'effacer le
pas des rares voyageurs.

  [1] Maison du paysan islandais

Pourtant cette partie de la province, situee a deux pas de sa
capitale, comptait parmi les portions habitees et cultivees de
l'Islande.  Qu'etaient alors les contrees plus desertes que ce
desert?  Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontre ni
un fermier sur la porte de sa chaumiere, ni un berger sauvage
paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques
vaches et des moutons abandonnes a eux-memes.  Que seraient donc
les regions convulsionnees, bouleversees par les phenomenes
eruptifs, nees des explosions volcaniques et des commotions
souterraines?

Nous etions destines a les connaitre plus tard; mais, en
consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les evitait en longeant
la sinueuse lisiere du rivage; en effet, le grand mouvement
plutonique s'est concentre surtout a l'interieur de l'ile; la les
couches horizontales de roches superposees, appelees trapps en
langue Scandinave, les bandes trachytiques, les eruptions de
basalte, de tufs et de tous les conglomerats volcaniques, les
coulees de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une
surnaturelle horreur.  Je ne me doutais guere alors du spectacle
qui nous attendait a la presqu'ile du Sneffels, ou ces degats
d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.

Deux heures apres avoir quitte Reykjawik, nous arrivions au bourg
de Gufunes, appele <<Aoalkirkja>> ou Eglise principale.  Il
n'offrait rien de remarquable.  Quelques maisons seulement.  A
peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.

Hans s'y arreta une demi-heure; il partagea notre frugal
dejeuner, repondit par oui et par non aux questions de mon oncle
sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel
endroit il comptait passer la nuit:

<<Gardar>> dit-il seulement.

Je consultai la carte pour savoir ce qu'etait Gardar.  Je vis une
bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljord, a quatre milles de
Reykjawik.  Je la montrai a mon oncle.

<<Quatre milles seulement!  dit-il.  Quatre milles sur vingt-deux!
Voila une jolie promenade.>>

Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui repondre,
reprit la tete des cheveux et se remit en marche.

Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon decolore des
paturages, il fallut contourner le Kollafjord, detour plus facile
et moins long qu'une traversee de ce golfe; bientot nous entrions
dans un <<pingstaoer>>, lieu de juridiction communale, nomme
Ejulberg, et dont le clocher eut sonne midi, si les eglises
islandaises avaient ete assez riches pour posseder une horloge;
mais elles ressemblent fort a leurs paroissiens, qui n'ont pas de
montres, et qui s'en passent.

La les chevaux furent rafraichis; puis, prenant par un rivage
resserre entre une chaine de collines et la mer, ils nous
porterent d'une traite a l' <<aoalkirkja>> de Brantar, et un mille
plus loin a Saurboer <<annexia>>, eglise annexe, situee sur la rive
meridionale du Hvalfjord.

Il etait alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre
milles [1].

  [1] Huit lieues.

Le fjord etait large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les
vagues deferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe
s'evasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe a pic
haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes
que separaient des lits de tuf d'une nuance rougeatre.  Quelle
que fut l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de
la traversee d'un veritable bras de mer operee sur le dos d'un
quadrupede.

<<S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de
passer.  En tout cas, je me charge d'etre intelligent pour eux.>>

Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le
rivage.  Sa monture vint flairer la derniere ondulation des
vagues et s'arreta; mon oncle, qui avait son instinct a lui, la
pressa d'avancer.  Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tete.
Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bete, qui
commenca a desarconner son cavalier; enfin le petit cheval,
ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le
laissa tout droit plante sur deux pierres du rivage, comme le
colosse de Rhodes.

<<Ah!  maudit animal!  s'ecria le cavalier, subitement transforme
en pieton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait
fantassin.

--<<Farja,>> fit le guide en lui touchant l'epaule.

--Quoi!  un bac?

--<<Der,>> repondit Hans en montrant un bateau.

--Oui, m'ecriai-je, il y a un bac.

--Il fallait donc le dire!  Eh bien, en route!

--<<Tidvatten,>> reprit le guide.

--Que dit-il?

--Il dit maree, repondit mon oncle en me traduisant le mot
  danois.

--Sans doute, il faut attendre la maree?

--<<Forbida?>> demanda mon oncle.

--<<Ja,>> repondit Hans.

Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient
vers le bac.

Je compris parfaitement la necessite d'attendre un certain
instant de la maree pour entreprendre la traversee du fjord,
celui ou la mer, arrivee a sa plus grande hauteur, est etale.
Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le
bac ne risque pas d'etre entraine, soit au fond du golfe, soit en
plein Ocean.

L'instant favorable n'arriva qu'a six heures du soir; mon oncle,
moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions
pris place dans une sorte de barque plate assez fragile.  Habitue
que j'etais aux bacs a vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des
bateliers un triste engin mecanique.  Il fallut plus d'une heure
pour traverser le fjord; mais enfin le passage se fit sans
accident.

Une demi-heure apres, nous atteignions l'<<aoalkirkja>> de Gardar.



XIII


Il aurait du faire nuit, mais sous le soixante cinquieme
parallele, la clarte diurne des regions polaires ne devait pas
m'etonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le
soleil ne se couche pas.

Neanmoins la temperature s'etait abaissee; j'avais froid, et
surtout faim.  Bienvenu fut le <<boer>> qui s'ouvrit
hospitalierement pour nous recevoir.

C'etait la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalite, elle
valait celle d'un roi.  A notre arrivee, le maitre vint nous
tendre la main, et, sans plus de ceremonie, il nous fit signe de
le suivre.

Le suivre, en effet, car l'accompagner eut ete impossible.  Un
passage long, etroit, obscur, donnait acces dans cette habitation
construite en poutres a peine equarries et permettait d'arriver a
chacune des chambres; celles-ci etaient au nombre de quatre: la
cuisine, l'atelier de tissage, la <<badstofa>>, chambre a coucher
de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des
etrangers.  Mon oncle, a la taille duquel on n'avait pas songe en
batissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois
de la tete contre les saillies du plafond.

On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle
avec un sol de terre battue et eclairee d'une fenetre dont les
vitres etaient faites de membranes de mouton assez peu
transparentes.  La literie se composait de fourrage sec jete dans
deux cadres de bois peints en rouge et ornes de sentences
islandaises.  Je ne m'attendais pas a ce confortable; seulement,
il regnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de
viande maceree et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez
mal.

Lorsque nous eumes mis de cote notre harnachement de voyageurs,
la voix de l'hote se fit entendre, qui nous conviait a passer
dans la cuisine, seule piece ou l'on fit du feu, meme par les
plus grands froids.

Mon oncle se hata d'obeir a cette amicale injonction.  Je le
suivis.

La cheminee de la cuisine etait d'un modele antique; au milieu de
la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par
lequel s'echappait la fumee.  Cette cuisine servait aussi de
salle a manger.

A notre entree, l'hote, comme s'il ne nous avait pas encore vus,
nous salua du mot <<saellvertu,>> qui signifie <<soyez heureux>>, et
il vint nous baiser sur la joue.

Sa femme, apres lui, prononca les memes paroles, accompagnees du
meme ceremonial; puis les deux epoux, placant la main droite sur
leur coeur, s'inclinerent profondement.

Je me hate de dire que l'Islandaise etait mere de dix-neuf
enfants, tous, grands et petits, grouillant pele-mele au milieu
des volutes de fumee dont le foyer remplissait la chambre.  A
chaque instant j'apercevais une petite tete blonde et un peu
melancolique sortir de ce brouillard.  On eut dit une guirlande
d'anges insuffisamment debarbouilles.

Mon oncle et moi, nous fimes tres bon accueil a cette <<couvee>>,
et bientot il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos
epaules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes.
Ceux qui parlaient repetaient <<saellvertu>> dans tous les tons
imaginables.  Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux.

Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas.  En ce moment
rentra le chasseur, qui venait de pourvoir a la nourriture des
chevaux, c'est-a-dire qu'il les avait economiquement laches a
travers champs; les pauvres betes devaient se contenter de
brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu
nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir
d'elles-memes reprendre le travail de la veille.

<<Saellvertu,>> fit Hans en entrant.

Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fut plus
accentue que l'autre, il embrassa l'hote, l'hotesse et leurs
dix-neuf enfants.

La ceremonie terminee, on se mit a table, au nombre de
vingt-quatre, et par consequent les uns sur les autres, dans le
veritable sens de l'expression.  Les plus favorises n'avaient que
deux marmots sur les genoux.

Cependant le silence se fit dans ce petit monde a l'arrivee de la
soupe, et la taciturnite naturelle, meme aux gamins islandais,
reprit son empire.  L'hote nous servit une soupe au lichen et
point desagreable, puis une enorme portion de poisson sec nageant
dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par consequent bien
preferable au beurre frais, d'apres les idees gastronomiques de
l'Islande.  Il y avait avec cela du <<skyr>>, sorte de lait caille,
accompagne de biscuit et releve par du jus de baies de genievre;
enfin, pour boisson, du petit lait mele d'eau, nomme <<blanda>>
dans le pays.  Si cette singuliere nourriture etait bonne ou non,
c'est ce dont je ne pus juger.  J'avais faim, et, au dessert,
j'avalai jusqu'a la derniere bouchee une epaisse bouillie de
sarrasin.

Le repas termine, les enfants disparurent; les grandes personnes
entourerent le foyer ou brulaient de la tourbe, des bruyeres, du
fumier de vache et des os de poissons desseches.  Puis, apres
cette <<prise de chaleur>>, les divers groupes regagnerent leurs
chambres respectives.  L'hotesse offrit de nous retirer, suivant
la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus
gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
blottir dans ma couche de fourrage.

Le lendemain, a cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine a lui faire accepter
une remuneration convenable, et Hans donna le signal du depart.

A cent pas de Gardar, le terrain commenca a changer d'aspect; le
sol devint marecageux et moins favorable a la marche.  Sur la
droite, la serie des montagnes se prolongeait indefiniment comme
un immense systeme de fortifications naturelles, dont nous
suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se presentaient a
franchir qu'il fallait necessairement passer a gue et sans trop
mouiller les bagages.

Le desert se faisait de plus en plus profond; quelquefois,
cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les
detours de la route nous rapprochaient inopinement de l'un de ces
spectres, j'eprouvais un degout soudain a la vue d'une tete
gonflee, a peau luisante, depourvue de cheveux, et de plaies
repoussantes que trahissaient les dechirures de miserables
haillons.

La malheureuse creature ne venait pas tendre sa main deformee;
elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eut
saluee du <<saellvertu>> habituel.

--<<Spetelsk,>> disait-il.

--Un lepreux!>> repetait mon oncle.

Et ce mot seul produisait son effet repulsif.  Cette horrible
affection de la lepre est assez commune en Islande; elle n'est
pas contagieuse, mais hereditaire; aussi le mariage est-il
interdit a ces miserables.

Ces apparitions n'etaient pas de nature e egayer le paysage qui
devenait profondement triste; les dernieres touffes d'herbes
venaient mourir sous nos pieds.  Pas un arbre, si ce n'est
quelques bouquets de bouleaux nains semblables a des
broussailles.  Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que
leur maitre ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
plaines.  Parfois un faucon planait dans les nuages gris et
s'enfuyait a tire-d'aile vers les contrees du sud; je me laissais
aller a la melancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs
me ramenaient a mon pays natal.

II fallut bientot traverser plusieurs petits fjords sans
importance, et enfin un veritable golfe; la maree, etale alors,
nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau
d'Alftanes, situe un mille au dela.

Le soir, apres avoir coupe a gue deux rivieres riches en truites
et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fumes obliges de passer la
nuit dans une masure abandonnee, digne d'etre hantee par tous les
lutins de la mythologie Scandinave; a coup sur le genie du froid
y avait elu domicile, et il fit des siennes pendant toute la
nuit.

La journee suivante ne presenta aucun incident particulier.
Toujours meme sol marecageux, meme uniformite, meme physionomie
triste.  Le soir, nous avions franchi la moitie de la distance a
parcourir, et nous couchions a <<l'annexia>> de Krosolbt.

Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave
s'etendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appelee
<<hraun>> dans le pays; la lave ridee a la surface affectait des
formes de cables tantot allonges, tantot roules sur eux-memes;
une immense coulee descendait des montagnes voisines, volcans
actuellement eteints, mais dont ces debris attestaient la
violence passee.  Cependant quelques fumees de source chaudes
rampaient ca et la.

Le temps nous manquait pour observer ces phenomenes; il fallait
marcher; bientot le sol marecageux reparut sous le pied de nos
montures; de petits lacs l'entrecoupaient.  Notre direction etait
alors a l'ouest; nous avions en effet tourne la grande baie de
Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les
nuages a moins de cinq milles.

Les chevaux marchaient bien; les difficultes du sol ne les
arretaient pas; pour mon compte, je commencais a devenir tres
fatigue; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier
jour; je ne pouvais m'empecher de l'admirer a l'egal du chasseur,
qui regardait cette expedition comme une simple promenade.

Le samedi 20 juin, a six heures du soir, nous atteignions Budir,
bourgade situee sur le bord de la mer, et le guide reclamait sa
paye convenue.  Mon oncle regla avec lui.  Ce fut la famille meme
de Hans, c'est-a-dire ses oncles et cousins germains, qui nous
offrit l'hospitalite; nous fumes bien recus, et sans abuser des
bontes de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez
eux des fatigues du voyage.  Mais mon oncle, qui n'avait rien a
refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut
enfourcher de nouveau nos bonnes betes.

Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines
de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chene.
Nous contournions l'immense base du volcan.  Le professeur ne le
perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au
defi et dire: <<Voila donc le geant que je vais dompter!>> Enfin,
apres vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arreterent
d'eux-memes a la porte du presbytere de Stapi.



XIV


Stapi est une bourgade formee d'une trentaine de huttes, et batie
en pleine lave sous les rayons du soleil reflechis par le volcan.
Elle s'etend au fond d'un petit fjord encaisse dans une muraille
du plus etrange effet.

On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignee; elle
affecte des formes regulieres qui surprennent par leur
disposition.  Ici la nature procede geometriquement et travaille
a la maniere humaine, comme si elle eut manie l'equerre, le
compas et le fil a plomb.  Si partout ailleurs elle fait de l'art
avec ses grandes masses jetees sans ordre, ses cones a peine
ebauches, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession
de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la regularite, et
precedant les architectes des premiers ages, elle a cree un ordre
severe, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la
Grece n'ont jamais depasse.

J'avais bien entendu parler de la Chaussee dos Geants en Irlande,
et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hebrides, mais le
spectacle d'une substruction basaltique ne s'etait pas encore
offert a mes regards.

Or, a Stapi, ce phenomene apparaissait dans toute sa beaute.

La muraille du fjord, comme toute la cote de la presqu'ile, se
composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente
pieds.  Ces futs droits et d'une proportion pure supportaient une
archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement
formait demi-voute au-dessus de la mer.  A de certains
intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des
ouvertures ogivales d'un dessin admirable, a travers lesquelles
les flots du large venaient se precipiter en ecumant.  Quelques
troncons de basalte, arraches par les fureurs de l'Ocean,
s'allongeaient sur le sol comme les debris d'un temple antique,
ruines eternellement jeunes, sur lesquelles passaient les siecles
sans les entamer.

Telle etait la derniere etape de notre voyage terrestre.  Hans
nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un
peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore.

En arrivant a la porte de la maison du recteur, simple cabane
basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je
vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau a la main,
et le tablier de cuir aux reins.

<<Saelvertu,>> lui dit le chasseur.

--<<God dag,>> repondit le marechal-ferrant en parfait danois.

--<<Kyrkoherde,>> fit Hans en se retournant vers mon oncle.

--Le recteur!  repeta ce dernier.  Il parait, Axel, que ce brave
homme est le recteur.>>

Pendant ce temps, le guide mettait le <<kyrkoherde>> au courant de
la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte
de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et
aussitot une grande megere sortit de la cabane.  Si elle ne
mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guere.

Je craignais qu'elle ne vint offrir aux voyageurs le baiser
islandais; mais il n'en fut rien, et meme elle mit assez peu de
bonne grace a nous introduire dans sa maison.

La chambre des etrangers me parut etre la plus mauvaise du
presbytere, etroite, sale et infecte.  Il fallut s'en contenter;
le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalite antique.  Loin
de la.  Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire a un
forgeron, a un pecheur, a un chasseur, a un charpentier, et pas
du tout a un ministre du Seigneur.  Nous, etions en semaine, il
est vrai.  Peut-etre se rattrapait-il le dimanche.

Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres pretres qui, apres
tout, sont fort miserables; ils recoivent du gouvernement danois
un traitement ridicule et percoivent le quart de la dime de leur
paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks
courants[1].  De la, necessite de travailler pour vivre; mais a
pecher, a chasser, a ferrer des chevaux, on finit par prendre les
manieres, le ton et les moeurs des chasseurs, des pecheurs et
autres gens un peu rudes; le soir meme je m'apercus que notre
hote ne comptait pas la sobriete au nombre de ses vertus.

  [1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.

Mon oncle comprit vite a quel genre d'homme il avait affaire; au
lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et
grossier; il resolut donc de commencer au plus tot sa grande
expedition et de quitter cette cure peu hospitaliere.  Il ne
regardait pas a ses fatigues et resolut d'aller passer quelques
jours dans la montagne.

Les preparatifs de depart furent donc faits des le lendemain de
notre arrivee a Stapi.  Hans loua les services de trois Islandais
pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais,
une fois arrives au fond du cratere, ces indigenes devaient
rebrousser chemin et nous abandonner a nous-memes.  Ce point fut
parfaitement arrete.

A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son
intention etait de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'a
ses dernieres limites.

Hans se contenta d'incliner la tete.  Aller la ou ailleurs,
s'enfoncer dans les entrailles de son ile ou la parcourir, il n'y
voyait aucune difference; quant a moi, distrait jusqu'alors par
les incidents du voyage, j'avais un peu oublie l'avenir, mais
maintenant je sentais l'emotion me reprendre de plus belle.  Qu'y
faire?  Si j'avais pu tenter de resister au professeur
Lidenbrock, c'etait a Hambourg et non au pied du Sneffels.

Une idee, entre toutes, me tracassait fort, idee effrayante et
faite pour ebranler des nerfs moins sensibles que les miens.

<<Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels.  Bien.
Nous allons visiter son cratere.  Bon.  D'autres l'ont fait qui
n'en sont pas morts.  Mais ce n'est pas tout.  S'il se presente
un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce
malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au
milieu des galeries souterraines du volcan.  Or, rien n'affirme
que le Sneffels soit eteint?  Qui prouve qu'une eruption ne se
prepare pas?  De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il
qu'il ne puisse se reveiller?  Et, s'il se reveille, qu'est-ce
que nous deviendrons?>>

Cela demandait la peine d'y reflechir, et j'y reflechissais.  Je
ne pouvais dormir sans rever d'eruption; or, le role de scorie me
paraissait assez brutal a jouer.

Enfin je n'y tins plus; je resolus de soumettre le cas a mon
oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une
hypothese parfaitement irrealisable.

J'allai le trouver.  Je lui fis part de mes craintes, et je me
reculai pour le laisser eclater a son aise.

<<J'y pensais,>> repondit-il simplement.

Que signifiaient ces paroles!  Allait-il donc entendre la voix de
la raison?  Songeait-il a suspendre ses projets?  C'eut ete trop
beau pour etre possible..

Apres quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:

<<J'y pensais.  Depuis notre arrivee a Stapi, je me suis preoccupe
de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut
pas agir en imprudents.

--Non, repondis-je avec force.

--Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut
parler.  Or les eruptions sont toujours precedees par des
phenomenes parfaitement connus; j'ai donc interroge les habitants
du pays, j'ai etudie le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y
aura pas d'eruption.>>

A cette affirmation je restai stupefait, et je ne pus repliquer.

<<Tu doutes de mes paroles?  dit mon oncle, eh bien!  suis-moi.>>

J'obeis machinalement.  En sortant du presbytere, le professeur
prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille
basaltique, s'eloignait de la mer.  Bientot nous etions en rase
campagne, si l'on peut donner ce nom a un amoncellement immense
de dejections volcaniques; le pays paraissait comme ecrase sous
une pluie de pierres enormes, de trapp, de basalte, de granit et
de toutes les roches pyroxeniques.

Je voyais ca et la des fumerolles monter dans les airs; ces
vapeurs blanches nommees <<reykir>> en langue islandaise, venaient
des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence,
l'activite volcanique du sol.  Cela me paraissait justifier mes
craintes.  Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit:

<<Tu vois toutes ces fumees, Axel; eh bien, elles prouvent que
nous n'avons rien a redouter des fureurs du volcan!

--Par exemple!  m'ecriai-je.

--Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une
eruption, ces fumerolles redoublent d'activite pour disparaitre
completement pendant la duree du phenomene, car les fluides
elastiques, n'ayant plus la tension necessaire, prennent le
chemin des crateres au lieu de s'echapper a travers les fissures
du globe.  Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur etat
habituel, si leur energie ne s'accroit pas, si tu ajoutes a cette
observation que le vent, la pluie ne sont pas remplaces par un
air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas
d'eruption prochaine.

--Mais...

--Assez.  Quand la science a prononce, il n'y a plus qu'a se
taire,>>

Je revins a la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec
des arguments scientifiques.  Cependant j'avais encore un espoir,
c'est qu'une fois arrives au fond du cratere, il serait
impossible, faute de galerie, de descendre plus profondement, et
cela en depit de tous les Saknussemm du monde.

Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un
volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lance dans
les espaces planetaires sous la forme de roche eruptive.

Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons
charges des vivres, des outils et des instruments.  Deux batons
ferres, deux fusils, deux cartouchieres, etaient reserves a mon
oncle et a moi.  Hans, en homme de precaution, avait ajoute a nos
bagages une outre pleine qui, jointe a nos gourdes, nous assurait
de l'eau pour huit jours.

Il etait neuf heures du matin.  Le recteur et sa haute megere
attendaient devant leur porte.  Ils voulaient sans doute nous
adresser l'adieu supreme de l'hote au voyageur.  Mais cet adieu
prit la forme inattendue d'une note formidable, ou l'on comptait
jusqu'a l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire.
Ce digne couple nous ranconnait comme un aubergiste suisse et
portait a un beau prix son hospitalite surfaite.

Mon oncle paya sans marchander.  Un homme qui partait pour le
centre de la terre ne regardait pas a quelques rixdales.

Ce point regle, Hans donna le signal du depart, et quelques
instants apres nous avions quitte Stapi.



XV


Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son
double cone, une bande trachytique qui se detache du systeme
orographique de l'ile.  De notre point de depart on ne pouvait
voir ses deux pics se profiler sur le fond grisatre du ciel.
J'apercevais seulement une enorme calotte de neige abaissee sur
le front du geant.

Nous marchions en file, precedes du chasseur; celui-ci remontait
d'etroits sentiers ou deux personnes n'auraient pas pu aller de
front.  Toute conversation devenait donc a peu pres impossible.

Au dela de la muraille basaltique du fjord de Stapi, se presenta
d'abord un sol de tourbe herbacee et fibreuse, residu de
l'antique vegetation des marecages de la presqu'ile; la masse de
ce combustible encore inexploite suffirait a chauffer pendant un
siecle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbiere,
mesuree du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix
pieds de haut et presentait des couches successives de detritus
carbonises, separees par des feuillets de tuf ponceux.

En veritable neveu du professeur Lidenbrock et malgre mes
preoccupations, j'observais avec interet les curiosites
mineralogiques etalees dans ce vaste cabinet d'histoire
naturelle; en meme temps je refaisais dans mon esprit toute
l'histoire geologique de l'Islande.

Cette ile, si curieuse, est evidemment sortie du fond des eaux a
une epoque relativement moderne; peut-etre meme s'eleve-t-elle
encore par un mouvement insensible.  S'il en est ainsi, on ne
peut attribuer son origine qu'a l'action des feux souterrains.
Donc, dans ce cas, la theorie de Humphry Davy, le document de
Saknussemm, les pretentions de mon oncle, tout s'en allait en
fumee.  Cette hypothese me conduisit a examiner attentivement la
nature du sol, et je me rendis bientot compte de la succession
des phenomenes qui presiderent a la formation de l'ile.

L'Islande, absolument privee de terrain sedimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est-a-dire d'un agglomerat de
pierres et de roches d'une texture poreuse.  Avant l'existence
des volcans; elle etait faite d'un massif trappeen, lentement
souleve au-dessus des flots par la poussee des forces centrales.
Les feux interieurs n'avaient pas encore fait irruption au
dehors.

Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du
sud-ouest au nord-ouest de l'ile, par laquelle s'epancha peu a
peu toute la pate trachytique.  Le phenomene s'accomplissait
alors sans violence; l'issue etait enorme, et les matieres
fondues, rejetees des entrailles du globe, s'etendirent
tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnees.  A
cette epoque apparurent les fedspaths, les syenites et les
porphyres.

Mais, grace a cet epanchement, l'epaisseur de l'ile s'accrut
considerablement, et, par suite, sa force de resistance.  On
concoit quelle quantite de fluides elastiques s'emmagasina dans
son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, apres le
refroidissement de la croute trachytique.  Il arriva donc un
moment ou la puissance mecanique de ces gaz fut telle qu'ils
souleverent la lourde ecorce et se creuserent de hautes
cheminees.  De la le volcan fait du soulevement de la croute,
puis le cratere subitement troue au sommet du volcan.

Alors aux phenomenes eruptifs succederent les phenomenes
volcaniques; par les ouvertures nouvellement formees
s'echapperent d'abord les dejections basaltiques, dont la plaine
que nous traversions en ce moment offrait a nos regards les plus
merveilleux specimens.  Nous marchions sur ces roches pesantes
d'un gris fonce que le refroidissement avait moulees en prismes a
base hexagone.  Au loin se voyaient un grand nombre de cones
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.

Puis, l'eruption basaltique epuisee, le volcan, dont la force
s'accrut de celle des crateres eteints, donna passade aux laves
et a ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les
longues coulees eparpillees sur ses flancs comme une chevelure
opulente.

Telle fut la succession des phenomenes qui constituerent
l'Islande; tous provenaient de l'action des feux interieurs, et
supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un etat
permanent d'incandescente liquidite, c'etait folie.  Folie
surtout de pretendre atteindre le centre du globe!

Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en
marchant a l'assaut du Sneffels.

La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les
eclats de roches s'ebranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse
attention pour eviter des chutes dangereuses.

Hans s'avancait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois
il disparaissait derriere les grands blocs, et nous le perdions
de vue momentanement; alors un sifflement aigu, echappe de ses
levres, indiquait la direction a suivre.  Souvent aussi il
s'arretait, ramassait quelques debris de rocs, les disposait
d'une facon reconnaissable et formait ainsi des amers destines a
indiquer la route du retour.  Precaution bonne en soi, mais que
les evenements futurs rendirent inutile.

Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenes seulement a
la base de la montagne.  La, Hans fit signe de s'arreter, et un
dejeuner sommaire fut partage entre tous.  Mon oncle mangeait les
morceaux doubles pour aller plus vite.  Seulement, cette halte de
refection etant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon
plaisir du guide, qui donna le signal du depart une heure apres.
Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le
chasseur, ne prononcerent pas un seul mot et mangerent sobrement.

Nous commencions maintenant a gravir les pentes du Sneffels; son
neigeux sommet, par une illusion d'optique frequente dans les
montagnes, me paraissait fort rapproche, et cependant, que de
longues heures avant de l'atteindre!  quelle fatigue surtout!
Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient
entre elles, s'eboulaient sous nos pieds et allaient se perdre
dans la plaine avec la rapidite d'une avalanche.

En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec
l'horizon un angle de trente-six degres au moins; il etait
impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient
etre tournes non sans difficulte.  Nous nous pretions alors un
mutuel secours a l'aide de nos batons.

Je dois dire que mon oncle se tenait pres de moi le plus
possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son
bras me fournit un solide appui.  Pour son compte, il avait sans
doute le sentiment inne de l'equilibre, car il ne bronchait pas.
Les Islandais, quoique charges grimpaient avec une agilite de
montagnards.

A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait
impossible qu'on put l'atteindre de ce cote, si l'angle
d'inclinaison des pentes ne se fermait pas.  Heureusement, apres
une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste
tapis de neige developpe sur la croupe du volcan, une sorte
d'escalier se presenta inopinement, qui simplifia notre
ascension.  Il etait forme par l'un de ces torrents de pierres
rejetees par les eruptions, et dont le nom islandais est <<stina>>.
Si ce torrent n'eut pas ete arrete dans sa chute par la
disposition des flancs de la montagne, il serait alle se
precipiter dans la mer et former des iles nouvelles.

Tel il etait, tel il nous servit fort; la raideur des pentes
s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les
gravir aisement, et si rapidement meme, qu'etant reste un moment
en arriere pendant que mes compagnons continuaient leur
ascension, je les apercus deja reduits, par l'eloignement, a une
apparence microscopique.

A sept heures du soir nous avions monte les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne,
sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cone proprement dit du
cratere.

La mer s'etendait a une profondeur de trois mille deux cents
pieds; nous avions depasse la limite des neiges perpetuelles,
assez peu elevee en Islande par suite de l'humidite constante du
climat.  Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec
force.  J'etais epuise.  Le professeur vit bien que mes jambes me
refusaient tout service, et, malgre son impatience, il se decida
a s'arreter.  Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tete
en disant:

--<<Ofvanfor.>>

--Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.

Puis il demanda a Hans le motif de sa reponse.

--<<Mistour>>, repondit le guide.

--<<Ja, mistour,>> repeta l'un des Islandais d'un ton effraye.

--Que signifie ce mot?  demandai-je avec inquietude.

--Vois,>> dit mon oncle.

Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de
pierre ponce pulverisee, de sable et de poussiere s'elevait en
tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du
Sneffels, auquel nous etions accroches; ce rideau opaque etendu
devant le soleil produisait une grande ombre jetee sur la
montagne.  Si cette trombe s'inclinait, elle devait
inevitablement nous enlacer dans ses tourbillons.  Ce phenomene,
assez frequent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom
de <<mistour>> en langue islandaise.

<<Hastigt, hastigt,>> s'ecria notre guide.

Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans
au plus vite.  Celui-ci commenca a tourner le cone du cratere,
mais en biaisant, de maniere a faciliter la marche; bientot, la
trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit a son choc; les
pierres saisies dans les remous du vent volerent en pluie comme
dans une eruption.  Nous etions, heureusement, sur le versant
oppose et a l'abri de tout danger; sans la precaution du guide,
nos corps dechiquetes, reduits en poussiere, fussent retombes au
loin comme le produit de quelque meteore inconnu.

Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les
flancs du cone.  Nous continuames notre ascension en zigzag; les
quinze cents pieds qui restaient a franchir prirent pres de cinq
heures; les detours, les biais et contremarches mesuraient trois
lieues au moins.  Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et
a la faim.  L'air, un peu rarefie, ne suffisait pas au jeu de mes
poumons.

Enfin, a onze heures du soir, en pleine obscurite, le sommet du
Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter a l'interieur
du cratere, j'eus le temps d'apercevoir <<le soleil de minuit>> au
plus bas de sa carriere, projetant ses pales rayons sur l'ile
endormie a mes pieds



XVI


Le souper fut rapidement devore et la petite troupe se casa de
son mieux.  La couche etait dure, l'abri peu solide, la situation
fort penible, a cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Cependant mon sommeil fut particulierement paisible pendant cette
nuit, l'une des meilleures que j'eusse passees depuis longtemps.
Je ne revai meme pas.

Le lendemain on se reveilla a demi gele par un air tres vif, aux
rayons d'un beau soleil.  Je quittai ma couche de granit et
j'allai jouir du magnifique spectacle qui se developpait a mes
regards.

J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du
sud.  De la ma vue s'etendait sur la plus grande partie de l'ile;
l'optique, commune a toutes les grandes hauteurs, en relevait les
rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer.  
On eut dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'etalait
sous mes pieds; je voyais les vallees profondes se croiser en
tous sens, les precipices se creuser comme des puits, les lacs se
changer en etangs, les rivieres se faire ruisseaux.  Sur ma
droite se succedaient les glaciers sans nombre et les pics
multiplies, dont quelques-uns s'empanachaient de fumees legeres.
Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de
neige semblaient rendre ecumantes, rappelaient a mon souvenir la
surface d'une mer agitee.  Si je me retournais vers l'ouest,
l'Ocean s'y developpait dans sa majestueuse etendue, comme une
continuation de ces sommets moutonneux.  Ou finissait la terre,
ou commencaient les flots, mon oeil le distinguait a peine.

Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent
les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je
m'accoutumais enfin a ces sublimes contemplations.  Mes regards
eblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons
solaires, j'oubliais qui j'etais, ou j'etais, pour vivre de la
vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupte des hauteurs,
sans songer aux abimes dans lesquels ma destinee allait me
plonger avant peu.  Mais je fus ramene au sentiment de la realite
par l'arrivee du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au
sommet du pic.

Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une
legere vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la
ligne des flots.

<<Le Groenland, dit-il.

--Le Groenland?  m'ecriai-je.

--Oui; nous n'en sommes pas a trente-cinq lieues, et, pendant les
degels, les ours blancs arrivent jusqu'a l'Islande, portes sur
les glacons du nord.  Mais cela importe peu.  Nous sommes au
sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au
nord.  Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent
celui qui nous porte en ce moment.>>

La demande formulee, le chasseur repondit: <<Scartaris.>>

Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant.  <<Au cratere!>>
dit-il.

Le cratere du Sneffels representait un cone renverse dont
l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diametre.  Sa
profondeur, je l'estimais a deux mille pieds environ.  Que l'on
juge de l'etat d'un pareil recipient, lorsqu'il s'emplissait de
tonnerres et de flammes.  Le fond de l'entonnoir ne devait pas
mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses
pentes assez douces permettaient d'arriver facilement a sa partie
inferieure.  Involontairement, je comparais ce cratere a un
enorme tromblon evase, et la comparaison m'epouvantait.

<<Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-etre
charge et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de
fous.>>

Mais je n'avais pas a reculer.  Hans, d'un air indifferent,
reprit la tete de la troupe.  Je le suivis sans mot dire.

Afin de faciliter la descente, Hans decrivait a l'interieur du
cone des ellipses tres allongees; il fallait marcher au milieu
des roches eruptives, dont quelques-unes, ebranlees dans leurs
alveoles, se precipitaient en rebondissant jusqu'au fond de
l'abime.  Leur chute determinait des reverberations d'echos d'une
etrange sonorite.

Certaines parties du cone formaient des glaciers interieurs; Hans
ne s'avancait alors qu'avec une extreme precaution, sondant le
sol de son baton ferre pour y decouvrir les crevasses.  A de
certains passages douteux, il devint necessaire de nous lier par
une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait a
manquer inopinement se trouvat soutenu par ses compagnons.  Cette
solidarite etait chose prudente, mais elle n'excluait pas tout
danger.

Cependant, et malgre les difficultes de la descente sur des
pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans
accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'echappa des
mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de
l'abime.

A midi nous etions arrives.  Je relevai la tete, et j'apercus
l'orifice superieur du cone, dans lequel s'encadrait un morceau
de ciel d'une circonference singulierement reduite, mais presque
parfaite.  Sur un point seulement se detachait le pic du
Scartaris, qui s'enfoncait dans l'immensite.

Au fond du cratere s'ouvraient trois cheminees par lesquelles, au
temps des eruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses
laves et ses vapeurs.  Chacune de ces cheminees avait environ
cent pieds de diametre.  Elles etaient la beantes sous nos pas.
Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards.  Le professeur
Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition;
il etait haletant; il courait de l'une a l'autre, gesticulant et
lancant des paroles incomprehensibles.  Hans et ses compagnons,
assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le
prenaient evidemment pour un fou.

Tout a coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de
perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres.  Mais non.
Je l'apercus, les bras etendus, les jambes ecartees, debout
devant un roc de granit pose au centre du cratere, comme un
enorme piedestal fait pour la statue d'un Pluton.  Il etait dans
la pose d'un homme stupefait, mais dont la stupefaction fit
bientot place a une joie insensee.

<<Axel!  Axel!  s'ecria-t-il, viens!  viens!>>

J'accourus.  Ni Hans ni les Islandais ne bougerent.

<<Regarde,>> me dit le professeur.

Et, partageant sa stupefaction, sinon sa joie, je lus sur la face
occidentale du bloc, en caracteres runiques a demi-ronges par le
temps, ce nom mille fois maudit:

      D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF

<<Arne Saknussemm!  s'ecria mon oncle, douteras-tu encore?>>

Je ne repondis pas, et je revins consterne a mon banc de lave.
L'evidence m'ecrasait.

Combien de temps demeurai-je ainsi plonge dans mes reflexions, je
l'ignore.  Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tete je
vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratere.  Les Islandais
avaient ete congedies, et maintenant ils redescendaient les
pentes exterieures du Sneffels pour regagner Stapi.

Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulee de
lave ou il s'etait fait un lit improvise; mon oncle tournait au
fond du cratere, comme une bete sauvage dans la fosse d'un
trappeur.  Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et,
prenant exemple sur le guide, je me laissai aller a un douloureux
assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
frissonnements dans les flancs de la montagne.

Ainsi se passa cette premiere nuit au fond du cratere.

Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le
sommet du cone.  Je ne m'en apercus pas tant a l'obscurite du
gouffre qu'a la colere dont mon oncle fut pris.

J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
Voici pourquoi.

Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait ete
suivie par Saknussemm.  Au dire du savant islandais, on devait la
reconnaitre a cette particularite signalee dans le cryptogramme,
que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les
derniers jours du mois de juin.

On pouvait, en effet, considerer ce pic aigu comme le style d'un
immense cadran solaire, dont l'ombre a un jour donne marquait le
chemin du centre du globe.

Or, si le soleil venait a manquer, pas d'ombre.  Consequemment,
pas d'indication.  Nous etions au 25 juin.  Que le ciel demeurat
couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation
a une autre annee.

Je renonce a peindre l'impuissante colere du professeur
Lidenbrock.  La journee se passa, et aucune ombre ne vint
s'allonger sur le font du cratere.  Hans ne bougea pas de sa
place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions,
s'il se demandait quelque chose!  Mon oncle ne m'adressa pas une
seule fois la parole.  Ses regards, invariablement tournes vers
le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.

Le 26, rien encore, une pluie melee de neige tomba pendant toute
la journee.  Hans construisit une hutte avec des morceaux de
lave.  Je pris un certain plaisir a suivre de l'oeil les milliers
de cascades improvisees sur les flancs du cone, et dont chaque
pierre accroissait l'assourdissant murmure.

Mon oncle ne se contenait plus.  Il y avait de quoi irriter un
homme plus patient, car c'etait veritablement echouer au port.

Mais aux grandes douleurs le ciel mele incessamment les grandes
joies, et il reservait au professeur Lidenbrock une satisfaction
egale a ses desesperants ennuis.

Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28
juin, l'antepenultieme jour du mois, avec le changement de lune
vint le changement de temps.  Le soleil versa ses rayons a flots
dans le cratere.  Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre,
chaque asperite eut part a sa bienfaisante effluve et projeta
instantanement son ombre sur le sol.  Entre toutes, celle du
Scartaris se dessina comme une vive arete et se mit a tourner
insensiblement vers l'astre radieux,

Mon oncle tournait avec elle.

A midi, dans sa periode la plus courte, elle vint lecher
doucement le bord de la cheminee centrale.

<<C'est la!  s'ecria le professeur, c'est la!  Au centre du
globe!>> ajouta-t-il en danois.

Je regardai Hans.

<<Forut!>> fit tranquillement le guide.

--En avant!>> repondit mon oncle.

Il etait une heure et treize minutes du soir.



XVII


Le veritable voyage commencait.  Jusqu'alors les fatigues
l'avaient emporte sur les difficultes; maintenant celles-ci
allaient veritablement naitre sous nos pas.

Je n'avais point encore plonge mon regard dans ce puits
insondable ou j'allais m'engouffrer.  Le moment etait venu.  Je
pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de
la tenter.  Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur.  Hans
acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle
indifference, une si parfaite insouciance de tout danger, que je
rougis a l'idee d'etre moins brave que lui.  Seul, j'aurais
entame la serie des grands argumente; mais, en presence du guide,
je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie
Virlandaise, et je m'approchai de la cheminee centrale.

J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diametre, ou trois cents
pieds de tour.  Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait,
et je regardai; mes cheveux se herisserent.  Le sentiment du vide
s'empara de mon etre.  Je sentis le centre de gravite se deplacer
en moi et le vertige monter a ma tete comme une ivresse.  Rien de
plus capiteux que cette attraction de l'abime.  J'allais tomber.
Une main me retint.  Celle de Hans.  Decidement, je n'avais pas
pris assez de lecons de gouffre a la Frelsers-Kirk de Copenhague.

Cependant, si peu que j'eusse hasarde mes regards dans ce puits,
je m'etais rendu compte de sa conformation.  Ses parois, presque
a pic, presentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient
faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la
rampe faisait defaut.  Une corde attachee a l'orifice aurait
suffi pour nous soutenir, mais comment la detacher, lorsqu'on
serait parvenu a son extremite inferieure?

Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier a cette
difficulte.  Il deroula une corde de la grosseur du pouce et
longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la
moitie, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait
saillie et rejeta l'autre moitie dans la cheminee.  Chacun de
nous pouvait alors descendre en reunissant dans sa main les deux
moities de la corde qui ne pouvait se defiler; une fois descendus
de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aise que de la
ramener en lachant un bout et en halant sur l'autre.  Puis, on
recommencerait cet exercice _usque ad infinitum_.

<<Maintenant, dit mon oncle apres avoir acheve ces preparatifs,
occupons-nous des bagages; ils vont etre divises en trois
paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends
parler seulement des objets fragiles.>>

L'audacieux professeur ne nous comprenait evidemment pas dans
cette derniere categorie.

<<Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des
vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes;
moi, du reste des vivres et des instruments delicats.

--Mais, dis-je, et les vetements, et cette masse de cordes et
d'echelles, qui se chargera de les descendre?

--Ils descendront tout seuls.

--Comment cela?  demandai-je fort etonne.

--Tu vas le voir.>>

Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hesiter.
Sur son ordre, Hans reunit en un seul colis les objets non
fragiles, et ce paquet, solidement corde, fut tout bonnement
precipite dans le gouffre.

J'entendis ce mugissement sonore produit par le deplacement des
couches d'air.  Mon oncle, penche sur l'abime, suivait d'un oeil
satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'apres
les avoir perdus de vue.

<<Bon, fit-il.  A nous maintenant.>>

Je demande a tout homme de bonne foi s'il etait possible
d'entendre sans frissonner de telles paroles!

Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans
prit celui des outils, moi celui des armes.  La descente commenca
dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi.  Elle se fit dans
un profond silence, trouble seulement par la chute des debris de
roc qui se precipitaient dans l'abime.

Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frenetiquement la
double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon
baton ferre.  Une idee unique me dominait: je craignais que le
point d'appui ne vint a manquer.  Cette corde me paraissait bien
fragile pour supporter le poids de trois personnes.  Je m'en
servais le moins possible, operant des miracles d'equilibre sur
les saillies de lave que mon pied cherchait a saisir comme une
main.

Lorsqu'une de ces marches glissantes venait a s'ebranler sous le
pas de Hans, il disait de sa voix tranquille:

--<<Gif akt!>>

--Attention!>> repetait mon oncle.

Apres une demi-heure, noua etions arrives sur la surface d'un roc
fortement engage dans la paroi de la cheminee.

Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'eleva dans
l'air; apres avoir depasse le rocher superieur, il retomba en
raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou
mieux, de grele fort dangereuse.

En me penchant au-dessus de notre etroit plateau, je remarquai
que le fond du trou etait encore invisible.

La manoeuvre de la corde recommenca, et une demi-heure apres nous
avions gagne une nouvelle profondeur de deux cents pieds.

Je ne sais si le plus enrage geologue eut essaye d'etudier,
pendant cette descente, la nature des terrains qui
l'environnaient.  Pour mon compte, je ne m'en inquietai guere;
qu'ils fussent pliocenes, miocenes, eocenes, cretaces,
jurassiques, triasiques, perniens, carboniferes, devoniens,
siluriens ou primitifs, cela me preoccupa peu.  Mais le
professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes,
car, a l'une des haltes, il me dit:

<<Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces
terrains volcaniques donne absolument raison a la theorie de
Davy.  Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est
produit l'operation chimique des metaux enflammes au contact de
l'air et de l'eau; je repousse absolument le systeme d'une
chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien.>>

Toujours la meme conclusion.  On comprend que je ne m'amusai pas
a discuter.  Mon silence fut pris pour un assentiment, et la
descente recommenca.

Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de
la cheminee.  Lorsque je relevais la tete, j'apercevais son
orifice qui decroissait sensiblement; ses parois, par suite de
leur legere inclinaison, tendaient a se rapprocher, l'obscurite
se faisait peu a peu.

Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les
pierres detachees des parois s'engloutissaient avec une
repercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer
promptement le fond de l'abime.

Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de
corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte
et du temps ecoule.

Nous avions alors repete quatorze fois cette manoeuvre qui durait
une demi-heure.  C'etait donc sept heures, plus quatorze quarts
d'heure de repos ou trois heures et demie.  En tout, dix heures
et demie.  Nous etions partis a une heure, il devait etre onze
heures en ce moment.

Quant a la profondeur a laquelle nous etions parvenus, ces
quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient
deux mille huit cents pieds.

En ce moment la voix de Hans se fit entendre:

--<<Halt!>> dit-il.

Je m'arretai court au moment ou j'allais heurter de mes pieds la
tete de mon oncle.

<<Nous sommes arrives, dit celui-ci.

--Ou?  demandai-je en me laissant glisser pres de lui.

--Au fond de la cheminee perpendiculaire.

--Il n'y a donc pas d'autre issue?

--Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la
droite.  Nous verrons cela demain.  Soupons d'abord et nous
dormirons apres.>>

L'obscurite n'etait pas encore complete.  On ouvrit le sac aux
provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit
de pierres et de debris de lave.

Et quand, etendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'apercus un
point brillant a l'extremite de ce tube long de trois mille
pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette.

C'etait une etoile depouillee de toute scintillation et qui,
d'apres mes calculs, devait etre sigma de la petite Ourse.

Puis je m'endormis d'un profond sommeil.



XVII


A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous reveiller.
Les mille facettes de lave des parois le recueillaient a son
passage et l'eparpillaient comme une pluie d'etincelles.

Cette lueur etait assez forte pour permettre de distinguer les
objets environnants.

<<Eh bien!  Axel, qu'en dis-tu?  fit mon oncle en se frottant les
mains.  As-tu jamais passe une nuit plus paisible dans notre
maison de Konigstrasse.  Plus de bruit de charrettes, plus de
cris de marchands, plus de vociferations de bateliers!

--Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits;
mais ce calme meme a quelque chose d'effrayant.

--Allons donc, s'ecria mon oncle, si tu t'effrayes deja, que
sera-ce plus tard?  Nous ne sommes pas encore entres d'un pouce
dans les entrailles de la terre?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'ile!
Ce long tube vertical, qui aboutit au cratere du Sneffels,
s'arrete a peu pres au niveau de la mer.

--En etes-vous certain?

--Tres certain; consulte le barometre, tu verras!>>

En effet, le mercure, apres avoir peu a peu remonte dans
l'instrument a mesure que notre descente s'effectuait, s'etait
arrete a vingt-neuf pouces.

<<Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la
pression d'une atmosphere, et il me tarde que le manometre vienne
remplacer ce barometre.>>

Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment
que le poids de l'air depasserait sa pression calculee au niveau
de l'Ocean.

<<Mais, dis-je, n'est-il pas a craindre que cette pression
toujours croissante ne soit fort penible?

--Non.  Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront
a respirer une atmosphere plus comprimee.  Les aeronautes
finissent par manquer d'air en s'elevant dans les couches
superieures; nous, nous en aurons trop peut-etre.  Mais j'aime
mieux cela.  Ne perdons pas un instant.  Ou est le paquet qui
nous a precedes dans l'interieur de la montagne?

Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherche la veille
au soir.  Mon oncle interrogea Hans, qui, apres avoir regarde
attentivement avec ses yeux de chasseur, repondit:

<<Der huppe!>>

--La-haut.>>

En effet, ce paquet etait accroche a une saillie de roc, a une
centaine de pieds au-dessus de notre tete.  Aussitot l'agile
Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet
nous rejoignit.

<<Maintenant, dit mon oncle, dejeunons; mais dejeunons comme des
gens qui peuvent avoir une longue course a faire.>>

Le biscuit et la viande seche furent arroses de quelques gorgees
d'eau melee de genievre.

Le dejeuner termine, mon oncle tira de sa poche un carnet destine
aux observations; il prit successivement ses divers instruments
et nota les donnees suivantes:

              Lundi 1er juillet.

       _Chronometre: 8 h. 17 m. du matin.  
       Barometre: 29p. 7 l.
       Thermometre: 6deg..
       Direction: E.-S.-E._

Cette derniere observation s'appliquait a la galerie obscure et
fut donnee par la boussole.

<<Maintenant, Axel, s'ecria le professeur d'une voix enthousiaste,
nous allons nous enfoncer veritablement dans les entrailles du
globe.  Voici donc le moment precis auquel notre voyage
commence.>>

Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff
suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le
courant electrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez
vive lumiere dissipa les tenebres de la galerie.

Hans portait le second appareil, qui fut egalement mis en
activite.  Cette ingenieuse application de l'electricite nous
permettait d'aller longtemps en creant un jour artificiel, meme
au milieu des gaz les plus inflammables.

<<En route!>> fit mon oncle.

Chacun reprit son ballot.  Hans se chargea de pousser devant lui
le paquet des cordages et des habits, et, moi troisieme, nous
entrames dans la galerie.

Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la
tete, et j'apercus une derniere fois, par le champ de l'immense
tube, ce ciel de l'Islande <<que je ne devais plus jamais revoir.>>

La lave, a la derniere eruption de 1229, s'etait fraye un passage
a travers ce tunnel.  Elle tapissait l'interieur d'un enduit
epais et brillant; la lumiere electrique s'y reflechissait en
centuplant son intensite.

Toute la difficulte de la route consistait a ne pas glisser trop
rapidement sur une pente inclinee a quarante-cinq degres environ;
heureusement, certaines erosions, quelques boursouflures,
tenaient lieu de marches, et nous n'avions qu'a descendre en
laissant filer nos bagages retenus par une longue corde.

Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites
sur les autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits,
presentait de petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz
opaque, ornes de limpides gouttes de verre et suspendus a la
voute comme des lustres, semblaient s'allumer a notre passage.
On eut dit que les genies du gouffre illuminaient leur palais
pour recevoir les hotes de la terre.

<<C'est magnifique!  m'ecriai-je involontairement.  Quel
spectacle, mon oncle!  Admirez-vous ces nuances de la lave qui
vont du rouge brun au jaune eclatant par degradations
insensibles?  Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des
globes lumineux?

--Ah!  tu y viens, Axel!  repondit mon oncle.  Ah!  tu trouves
cela splendide, mon garcon!  Tu en verras bien d'autres, je
l'espere.  Marchons!  marchons!>>

II aurait dit plus justement <<glissons,>> car nous nous laissions
aller sans fatigue sur des pentes inclinees.  C'etait le <<facilis
descensus Averni>>, de Virgile.  La boussole, que je consultais
frequemment, indiquait la direction du sud-est avec une
imperturbable rigueur.  Cette coulee de lave n'obliquait ni d'un
cote ni de l'autre.  Ella avait l'inflexibilite de la ligne
droite.

Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une facon sensible; cela
donnait raison aux theories de Davy, et plus d'une fois je
consultai le thermometre avec etonnement.  Deux heures apres le
depart, il ne marquait encore que 10deg., c'est-a-dire un
accroissement de 4deg..  Cela m'autorisait a penser que notre
descente etait plus horizontale que verticale.  Quant a connaitre
exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile.  Le
professeur mesurait exactement les angles de deviation et
d'inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le resultat
de ses observations.

Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arret.  Hans
aussitot s'assit; les lampes furent accrochees a une saillie de
lave.  Nous etions dans une sorte de caverne ou l'air ne manquait
pas.  Au contraire.  Certains souffles arrivaient jusqu'a nous.
Quelle cause les produisait?  A quelle agitation atmospherique
attribuer leur origine?  C'est une question que je ne cherchai
pas a resoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient
incapable de raisonner.  Une descente de sept heures consecutives
ne se fait pas sans une grande depense de forces.  J'etais
epuise.  Le mot halte me fit donc plaisir a entendre.  Hans etala
quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec
appetit.  Cependant une chose m'inquietait; notre reserve d'eau
etait a demi consommee.  Mon oncle comptait la refaire aux
sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient
absolument.  Je ne pus m'empecher d'attirer son attention sur ce
sujet.

<<Cette absence de sources te surprend?  dit-il.

--Sans doute, et meme elle m'inquiete; nous n'avons plus d'eau
que pour cinq jours.

--Sois tranquille, Axel, je te reponds que nous trouverons de
l'eau, et plus que nous n'en voudrons.

--Quand cela?

--Quand nous aurons quitte cette enveloppe de lave.  Comment
veux-tu que des sources jaillissent a travers ces parois?

--Mais peut-etre cette coulee se prolonge-t-elle a de grandes
profondeurs?  Il me semble que nous n'avons pas encore fait
beaucoup de chemin verticalement?

--Qui te fait supposer cela?

--C'est que si nous etions tres avances dans l'interieur de
l'ecorce terrestre, la chaleur serait plus forte.

--D'apres ton systeme, repondit mon oncle; et qu'indique le
thermometre?

--Quinze degres a peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de
neuf degres depuis notre depart.

--Eh bien, conclus.

--Voici ma conclusion.  D'apres les observations les plus
exactes, l'augmentation de la temperature a l'interieur du globe
est d'un degre par cent pieds.  Mais certaines conditions de
localite peuvent modifier ce chiffre.  Ainsi, a Yakoust en
Siberie, on a remarque que l'accroissement d'un degre avait lieu
par trente-six pieds; cela depend evidemment de la conductibilite
des roches.  J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan
eteint, et a travers le gneiss, on a remarque que l'elevation de
la temperature etait d'un degre seulement pour cent vingt-cinq
pieds.  Prenons donc cette derniere hypothese, qui est la plus
favorable, et calculons.

--Calcule, mon garcon.

--Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur
mon carnet.  Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent
vingt-cinq pieds de profondeur.

--Rien de plus exact.

--Eh bien?

--Eh bien, d'apres mes observations, nous sommes arrives a dix
mille pieds au-dessous du niveau de la mer,

--Est-il possible?

--Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!>>

Les calculs du professeur etaient exacts; nous avions deja
depasse de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes
par l'homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et
celles de Wuttemberg en Boheme.

La temperature, qui aurait du etre de quatre-vingt-un degres en
cet endroit, etait de quinze a peine.  Cela donnait
singulierement a reflechir.



XIX


Le lendemain, mardi 30 juin, a six heures, la descente fut
reprise.

Nous suivions toujours la galerie de lave, veritable rampe
naturelle, douce comme ces plans inclines qui remplacent encore
l'escalier dans les vieilles maisons.  Ce fut ainsi jusqu'a midi
dix-sept minutes, instant precis ou nous rejoignimes Hans, qui
venait de s'arreter.

<<Ah!  s'ecria mon oncle, nous sommes parvenus a l'extremite de la
cheminee.>>

Je regardai autour de moi; nous etions au centre d'un carrefour,
auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et
etroites.  Laquelle convenait-il de prendre?  Il y avait la une
difficulte.

Cependant mon oncle ne voulut paraitre hesiter ni devant moi ni
devant le guide; il designa le tunnel de l'est, et bientot nous y
etions enfonces tous les trois.

D'ailleurs toute hesitation devant ce double chemin se serait
prolongee indefiniment, car nul indice ne pouvait determiner le
choix de l'un ou de l'autre; il fallait s'en remettre absolument
au hasard.

La pente de cette nouvelle galerie etait peu sensible, et sa
section fort inegale; parfois une succession d'arceaux se
deroulait devant nos pas comme les contre-nefs d'une cathedrale
gothique; les artistes du moyen age auraient pu etudier la toutes
les formes de cette architecture religieuse qui a l'ogive pour
generateur.  Un mille plus loin, notre tete se courbait sous les
cintres surbaisses du style roman, et de gros piliers engages
dans le massif pliaient sous la retombee des voutes.  A de
certains endroits, cette disposition faisait place a de basses
substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous
nous glissions en rampant a travers d'etroits boyaux.

La chaleur se maintenait a un degre supportable.
Involontairement je songeais a son intensite, quand les laves
vomies par le Sneffels se precipitaient par cette route si
tranquille aujourd'hui.  Je m'imaginais les torrents de feu
brises aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs
surchauffees dans cet etroit milieu!

<<Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas a se
reprendre d'une fantaisie tardive!>>

Ces reflexions, je ne les communiquai point a l'oncle Lidenbrock;
il ne les eut pas comprises.  Son unique pensee etait d'aller en
avant.  Il marchait, il glissait, il degringolait meme, avec une
conviction qu'apres tout il valait mieux admirer.

A six heures du soir, apres une promenade peu fatigante, nous
avions gagne deux lieues dans le sud, mais a peine un quart de
mille en profondeur.

Mon oncle donna le signal du repos.  On mangea sans trop causer,
et l'on s'endormit sans trop reflechir.

Nos dispositions pour la nuit etaient fort simples: une
couverture de voyage dans laquelle on se roulait, composait toute
la literie.  Nous n'avions a redouter ni froid, ni visite
importune.  Les voyageurs qui s'enfoncent au milieu des deserts
de l'Afrique, au sein des forets du nouveau monde, sont forces de
se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais
ici, solitude absolue et securite complete.  Sauvages ou betes
feroces, aucune de ces races malfaisantes n'etait a craindre.

On se reveilla le lendemain frais et dispos.  La route fut
reprise.  Nous suivions un chemin de lave comme la veille.
Impossible de reconnaitre la nature des terrains qu'il
traversait.  Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les entrailles
du globe, tendait a devenir absolument horizontal.  Je crus
remarquer meme qu'il remontait vers la surface de la terre.
Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin,
et par suite si fatigante, que je fus force de moderer notre
marche.

<<Eh bien, Axel?  dit impatiemment le professeur.

--Eh bien, je n'en peux plus, repondis-je

--Quoi!  apres trois heures de promenade sur une route si facile!

--Facile, je ne dis pas non, mais fatigante a coup sur.

--Comment!  quand nous n'avons qu'a descendre!

--A monter, ne vous en deplaise!

--A monter!  fit mon oncle en haussant les epaules.

--Sans doute.  Depuis une demi-heure, les pentes se sont
modifiees, et a les suivre ainsi, nous reviendrons certainement a
la terre d'Islande.>>

Le professeur remua la tete en homme qui ne veut pas etre
convaincu.  J'essayai de reprendre la conversation.  Il ne me
repondit pas et donna le signal du depart.  Je vis bien que son
silence n'etait que de la mauvaise humeur concentree.

Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
rapidement Hans, que precedait mon oncle.  Je tenais a ne pas
etre distance; ma grande preoccupation etait de ne point perdre
mes compagnons de vue.  Je fremissais a la pensee de m'egarer
dans les profondeurs de ce labyrinthe.

D'ailleurs, la route ascendante devenait plus penible, je m'en
consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la
terre.  C'etait un espoir.  Chaque pas le confirmait.

A midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la
galerie.  Je m'en apercus a l'affaiblissement de la lumiere
electrique reflechie par les murailles.  Au revetement de lave
succedait la roche vive; le massif se composait de couches
inclinees et souvent disposees verticalement.  Nous etions en
pleine epoque de transition, en pleine periode silurienne[1].

  [1] Ainsi nommee parce que les terrains de cette periode sont
  fort etendus en Angleterre, dans les contrees habitees
  autrefois par la peuplade celtique des Silures.

<<C'est evident, m'ecriai-je, les sediments des eaux ont forme, a
la seconde epoque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces
gres!  Nous tournons le dos au massif granitique!  Nous
ressemblons a des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de
Hanovre pour aller a Lubeck.>>

J'aurais du garder pour moi mes observations.  Mais mon
temperament de geologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle
Lidenbrock entendit mes exclamations.

<<Qu'as-tu donc?  dit-il.

--Voyez!  repondis-je en lui montrant la succession variee des
gres, des calcaires et les premiers indices des terrains
ardoises.

--Eh bien?

--Nous voici arrives a cette periode pendant laquelle ont apparu
les premieres plantes et les premiers animaux!

--Ah!  tu penses?

--Mais regardez, examinez, observez!>>

Je forcai le professeur a promener sa lampe sur les parois de la
galerie.  Je m'attendais a quelque exclamation de sa part.  Mais,
loin de la, il ne dit pas un mot, et continua sa route.

M'avait-il compris ou non?  Ne voulait-il pas convenir, par
amour-propre d'oncle et de savant, qu'il s'etait trompe en
choisissant le tunnel de l'est, ou tenait-il a reconnaitre ce
passage jusqu'a son extremite?  Il etait evident que nous avions
quitte la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire
au foyer du Sneffels.

Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
importance a cette modification des terrains.  Ne me trompais-je
pas moi-meme?  Traversions-nous reellement ces couches de roches
superposees au massif granitique?

<<Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque debris de
plante primitive, et il faudra bien me rendre a l'evidence.
Cherchons.>>

Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables
s'offrirent a mes yeux.  Cela devait etre, car, a l'epoque
silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents especes
vegetales ou animales.  Mes pieds, habitues au sol dur des laves,
foulerent tout a coup une poussiere faite de debris de plantes et
de coquille.  Sur les parois se voyaient distinctement des
empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne
pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et
continuait son chemin d'un pas invariable.

C'etait de l'entetement pousse hors de toutes limites.  Je n'y
tins plus.  Je ramassai une coquille parfaitement conservee, qui
avait appartenu a un animal a peu pres semblable au cloporte
actuel; puis je rejoignis mon oncle et je lui dis:

<<Voyez!

--Eh bien, repondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un
crustace de l'ordre disparu des trilobites.  Pas autre chose.

--Mais n'en concluez-vous pas?...

--Ce que tu conclus toi-meme?  Si.  Parfaitement.  Nous avons
abandonne la couche de granit et la route des laves.  Il est
possible que je me sois trompe; mais je ne serai certain de mon
erreur qu'au moment ou j'aurai atteint l'extremite de cette
galerie.

--Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous
approuverais fort si nous n'avions a craindre un danger de plus
en plus menacant.

--Et lequel?

--Le manque d'eau.

--Eh bien!  nous nous rationnerons, Axel.



XX


En effet, il fallut se rationner.  Notre provision ne pouvait
durer plus de trois jours.  C'est ce que je reconnus le soir au
moment du souper.  Et, facheuse expectative, nous avions peu
d'espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de
l'epoque de transition.

Pendant toute la journee du lendemain la galerie deroula devant
nos pas ses interminables arceaux.  Nous marchions presque sans
mot dire.  Le mutisme de Hans nous gagnait.

La route ne montait pas, du moins d'une facon sensible; parfois
meme elle semblait s'incliner.  Mais cette tendance, peu marquee
d'ailleurs, ne devait pas rassurer le professeur, car la nature
des couches ne se modifiait pas, et la periode de transition
s'affirmait davantage.

La lumiere electrique faisait splendidement etinceler les
schistes, le calcaire et les vieux gres rouges des parois; on
aurait pu se croire dans une tranchee ouverte au milieu du
Devonshire, qui donna son nom a ce genre de terrains.  Des
specimens de marbres magnifiques revetaient les murailles, les
uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement
accusees, les autres, de couleur incarnat ou d'un jaune tache de
plaques rouges, plus loin, des echantillons de ces griottes a
couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en
nuances vives.

La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux
primitifs; mais, depuis la veille, la creation avait fait un
progres evident.  Au lieu des trilobites rudimentaires,
j'apercevais des debris d'un ordre plus parfait; entre autres,
des poissons Ganoides et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du
paleontologiste a su decouvrir les premieres formes du reptile.
Les mers devoniennes etaient habitees par un grand nombre
d'animaux de cette espece, et elles les deposerent par milliers
sur les roches de nouvelle formation.

Il devenait evident que nous remontions l'echelle de la vie
animale dont l'homme occupe le sommet.  Mais le professeur
Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde.

Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vint a s'ouvrir
sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou
qu'un obstacle l'empechat de continuer cette route.  Mais le soir
arriva sans que cette esperance se fut realisee,

Le vendredi, apres une nuit pendant laquelle je commencai a
ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfonca
de nouveau dans les detours de la galerie.

Apres dix heures de marche, je remarquai que la reverberation de
nos lampes sur les parois diminuait singulierement.  Le marbre,
le schiste, le calcaire, les gres des murailles, faisaient place
a un revetement sombre et sans eclat.  A un moment ou le tunnel
devenait fort etroit, je m'appuyai sur sa paroi.

Quand je retirai ma main, elle etait entiere ment noire.  Je
regardai de plus pres.  Nous etions en pleine houillere.

<<Une mine de charbon!  m'ecriai-je.

--Une mine sans mineurs, repondit mon oncle.

--Eh!  qui sait?

--Moi, je sais, repliqua le professeur d'un ton bref, et je suis
certain que cette galerie percee a travers ces couches de houille
n'a pas ete faite de la main des hommes.  Mais que ce soit ou non
l'ouvrage de la nature, cela m'importe peu.  L'heure du souper
est venue.  Soupons.>>

Hans, prepara quelques aliments.  Je mangeai a peine, et je bus
les quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration.  La gourde du
guide a demi pleine, voila tout ce qui restait pour desalterer
trois hommes.

Apres leur repas, mes deux compagnons s'etendirent sur leurs
couvertures et trouverent dans le sommeil un remede a leurs
fatigues.  Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures
jusqu'au matin.

Le samedi, a six heures, on repartit.  Vingt minutes plus tard,
nous arrivions a une vaste excavation; je reconnus alors que la
main de l'homme ne pouvait pas avoir creuse cette houillere; les
voutes en eussent ete etanconnees, et veritablement elles ne se
tenaient que par un miracle d'equilibre.

Cette espece de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent
cinquante de hauteur.  Le terrain avait ete violemment ecarte par
une commotion souterraine.  Le massif terrestre, cedant a quelque
puissante poussee, s'etait disloque, laissant ce large vide ou
des habitants de la terre penetraient pour la premiere fois.

Toute l'histoire de la periode houillere etait ecrite sur ces
sombres parois, et un geologue en pouvait suivre facilement les
phases diverses.  Les lits de charbon etaient separes par des
strates de gres ou d'argile compacts, et comme ecrases par les
couches superieures.

A cet age du monde qui preceda l'epoque secondaire, la terre se
recouvrit d'immenses vegetations dues a la double action d'une
chaleur tropicale et d'une humidite persistante.  Une atmosphere
de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui derobant
encore les rayons du soleil.

De la cette conclusion que les hautes temperatures ne provenaient
pas de ce foyer nouveau; peut-etre meme l'astre du jour
n'etait-il pas pret a jouer son role eclatant.  Les <<climats>>
n'existaient pas encore, et une chaleur torride se repandait a la
surface entiere du globe, egale a l'Equateur et aux poles.  D'ou
venait-elle?  De l'interieur du globe.

En depit des theories du professeur Lidenbrock, un feu violent
couvait dans les entrailles du spheroide; son action se faisait
sentir jusqu'aux dernieres couches de l'ecorce terrestre; les
plantes, privees des bienfaisantes effluves du soleil, ne
donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une
vie forte dans les terrains brulants des premiers jours.

Il y avait peu d'arbres, des plantes herbacees seulement,
d'immenses gazons, des fougeres, des lycopodes, des sigillaires,
des asterophylites, familles rares dont les especes se comptaient
alors par milliers.

Or c'est precisement a cette exuberante vegetation que la houille
doit son origine.  L'ecorce elastique du globe obeissait aux
mouvements de la masse liquide qu'elle recouvrait.  De la des
fissures, des affaissements nombreux; les plantes, entrainees
sous les eaux, formerent peu a peu des amas considerables.

Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des
mers, les masses vegetales se firent tourbe d'abord; puis, grace
a l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation, elles
subirent une mineralisation complete.

Ainsi se formerent ces immenses couches de charbon que la
consommation de tous les peuples, pendant de longs siecles
encore, ne parviendra pas a epuiser.

Ces reflexions me revenaient a l'esprit pendant que je
considerais les richesses houilleres accumulees dans cette
portion du massif terrestre.  Celles-ci, sans doute, ne seront
jamais mises a decouvert.  L'exploitation de ces mines reculees
demanderait des sacrifices trop considerables.  A quoi bon,
d'ailleurs, quand la houille est repandue pour ainsi dire a la
surface de la terre dans un grand nombre de contrees?  Aussi,
telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient
encore lorsque sonnerait la derniere heure du monde.

Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
longueur de la route pour me perdre au milieu de considerations
geologiques.  La temperature restait sensiblement ce qu'elle
etait pendant notre passage au milieu des laves et des schistes.
Seulement, mon odorat etait affecte par une odeur fort prononcee
de protocarbure d'hydrogene.  Je reconnus immediatement, dans
cette galerie, la presence d'une notable quantite de ce fluide
dangereux auquel les mineurs ont donne le nom de grisou, et dont
l'explosion a si souvent cause d'epouvantables catastrophes.

Heureusement nous etions eclaires par les ingenieux appareils de
Ruhmkorff.  Si, par malheur, nous avions imprudemment explore
cette galerie la torche a la main, une explosion terrible eut
fini le voyage en supprimant les voyageurs.

Cette excursion dans la houillere dura jusqu'au soir.  Mon oncle
contenait a peine l'impatience que lui causait l'horizontalite de
la route.  Les tenebres, toujours profondes a vingt pas,
empechaient d'estimer la longueur de la galerie, et je commencai
a la croire interminable, quand soudain, a six heures, un mur se
presenta inopinement a nous.  A droite, a gauche, en haut, en
bas, il n'y avait aucun passage.  Nous etions arrives au fond
d'une impasse.

<<Eh bien!  tant mieux!  s'ecria mon oncle, je sais au moins a
quoi m'en tenir.  Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm,
et il ne reste plus qu'a revenir en arriere.  Prenons une nuit de
repos, et avant trois jours nous aurons regagne le point ou les
deux galeries se bifurquent.

--Oui, dis-je, si nous en avons la force!

--Et pourquoi non?

--Parce que, demain, l'eau manquera tout a fait.

--Et le courage manquera-t-il aussi?  fit le professeur en me
regardant d'un oeil severe.>>

Je n'osai lui repondre.



XXI


Le lendemain le depart eut lieu de grand matin.  Il fallait se
hater.  Nous etions a cinq jours de marche du carrefour.

Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour.
Mon oncle les supporta avec la colere d'un homme qui ne se sent
pas le plus fort; Hans avec la resignation de sa nature
pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et me desesperant; je ne
pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune.

Ainsi que je l'avais prevu, l'eau fit tout a fait defaut a fa fin
du premier jour de marche; notre provision liquide se reduisit
alors a du genievre; mais cette infernale liqueur brulait le
gosier, et je ne pouvais meme en supporter la vue.  Je trouvais
la temperature etouffante; la fatigue me paralysait.  Plus d'une
fois, je faillis tomber sans mouvement.  On faisait halte alors;
mon oncle ou l'Islandais me reconfortaient de leur mieux.  Mais
je voyais deja que le premier reagissait peniblement contre
l'extreme fatigue et les tortures nees de la privation d'eau.

Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous trainant sur les genoux, sur
les mains, nous arrivames a demi morts au point de jonction des
deux galeries.  La je demeurai comme une masse inerte, etendu sur
le sol de lave.  Il etait dix heures du matin.

Hans et mon oncle, accotes a la paroi, essayerent de grignoter
quelques morceaux de biscuit.  De longs gemissements
s'echappaient de mes levres tumefiees.  Je tombai dans un profond
assoupissement.

Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me
souleva entre ses bras:

<<Pauvre enfant!>> murmura-t-il avec un veritable accent de pitie.

Je fus touche de ces paroles, n'etant pas habitue aux tendresses
du farouche professeur.  Je saisis ses mains fremissantes dans
les miennes.  Il se laissa faire en me regardant.  Ses yeux
etaient humides.

Je le vis alors prendre la gourde suspendue a son cote.  A ma
grande stupefaction, il l'approcha de mes levres:

<<Bois,>> fit-il.

Avais-je bien entendu?  Mon oncle etait-il fou?  Je le regardais
d'un air hebete.  Je ne voulais pas le comprendre.  .

<<Bois,>> reprit-il.

Et relevant sa gourde, il la vida tout entiere entre mos levres.

Oh!  jouissance infinie!  une gorgee d'eau vint humecter ma
bouche en feu, une seule, mais elle suffit a rappeler en moi la
vie qui s'echappait.

Je remerciai mon oncle en joignant les mains.

<<Oui, fit-il, une gorgee d'eau!  la derniere!  entends-tu bien?
la derniere!  Je l'avais precieusement gardee au fond de ma
gourde.  Vingt fois, cent fois, j'ai du resister a mon effrayant
desir de la boire!  Mais non, Axel, je la reservais pour toi.

--Mon oncle!  murmurai-je pendant que de grosses larmes
mouillaient mes yeux.

--Oui, pauvre enfant, je savais qu'a ton arrivee a ce carrefour,
tu tomberais a demi mort, et j'ai conserve mes dernieres gouttes
d'eau pour te ranimer.

--Merci!  merci!>> m'ecriai-je.

Si peu que ma soif fut apaisee, j'avais cependant retrouve
quelque force.  Les muscles de mon gosier, contractes
jusqu'alors, se detendaient; l'inflammation de mes levres s'etait
adoucie.  Je pouvais parler.

<<Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti a prendre;
l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas.>>

Pendant que je parlais ainsi, mon oncle evitait de me regarder;
il baissait la tete; ses yeux fuyaient les miens.

<<Il faut revenir, m'ecriai-je, et reprendre le chemin du
Sneffels.  Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au
sommet du cratere!

Revenir!  fit mon oncle, comme s'il repondait plutot a lui qu'a
moi-meme.

--Oui, revenir, et sans perdre un instant.>>

Il y eut un moment de silence assez long.

<<Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces
quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et
l'energie?

--Le courage!

--Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des
paroles de desespoir!>>

A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit
audacieux formait-il encore?

<<Quoi vous ne voulez pas?...

--Renoncer a cette expedition, au moment oit tout annonce qu'elle
peut reussir!  Jamais!

--Alors il faut se resigner a perir?

--Non, Axel, non!  pars.  Je ne veux pas ta mort!  Que Hans
t'accompagne.  Laisse-moi seul!

--Vous abandonner!

--Laisse-moi, te dis-je!  J'ai commence ce voyage; je
l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas.  Va-t'en,
Axel, va-t'en!>>

Mon oncle parlait avec une extreme surexcitation.  Sa voix, un
instant attendrie, redevenait dure et menacante.  Il luttait avec
une sombre energie contre l'impossible!  Je ne voulais pas
l'abandonner au fond de cet abime, et, d'un autre cote,
l'instinct de la conservation me poussait a le fuir.

Le guide suivait cette scene avec son indifference accoutumee.
Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux
compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie differente ou
chacun de nous essayait d'entrainer l'autre; mais Hans semblait
s'interesser peu a la question dans laquelle son existence se
trouvait en jeu, pret a partir si l'on donnait le signal du
depart, pret a rester a la moindre volonte de son maitre.

Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui!  Mes
paroles, mes gemissements, mon accent, auraient eu raison de
cette froide nature.  Ces dangers que le guide ne paraissait pas
soupconner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt.
A nous deux nous aurions peut-etre convaincu l'entete professeur.
Au besoin, nous l'aurions contraint a regagner les hauteurs du
Sneffels!

Je m'approchai de Hans.  Je mis ma main sur la sienne, il ne
bougea pas.  Je lui montrai la route du cratere.  Il demeura
immobile.  Ma figure haletante disait toutes mes souffrances.
L'Islandais remua doucement la tete, et designant tranquillement
mon oncle:

<<Master>>, fit-il.

--Le maitre, m'ecriai-je!  insense!  non, il n'est pas le maitre
de ta vie!  il faut fuir!  il faut l'entrainer!  m'entends-tu!
me comprends-tu?>>

J'avais saisi Hans par le bras.  Je voulais l'obliger a se lever.
Je luttais avec lui.  Mon oncle intervint.

<<Du calme, Axel, dit-il.  Tu n'obtiendras rien de cet impassible
serviteur.  Ainsi, ecoute ce que j'ai a te proposer.>>

Je me croisai les bras, en regardant mon onele bien en face.

<<Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle a l'accomplissement
de mes projets.  Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de
schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontre une seule
molecule liquide.  Il est possible que nous soyons plus heureux
en suivant le tunnel de l'ouest.>>

Je secouai la tete avec un air de profonde incredulite.

<<Ecoute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forcant la
voix.  Pendant-que tu gisais, la sans mouvement, j'ai ete
reconnaitre la conformation de cette galerie.  Elle s'enfonce
directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures,
elle nous conduira au massif granitique.  La nous devons
rencontrer des sources abondantes.  La nature de la roche le veut
ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
conviction.  Or, voici ce que j'ai a te proposer.  Quand Colomb a
demande trois jours a ses equipages pour trouver les terres
nouvelles, ses equipages, malades, epouvantes, ont cependant fait
droit a sa demande, et il a decouvert le nouveau monde.  Moi, le
Colomb de ces regions souterraines, je ne te demande qu'un jour
encore.  Si, ce temps ecoule, je n'ai pas rencontre l'eau qui
nous manque, je te le jure, nous reviendrons a la surface de la
terre.>>

En depit de mon irritation, je fus emu de ces paroles et de la
violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.

<<Eh bien!  m'ccriai-je, qu'il soit fait comme vous le desirez, et
que Dieu recompense votre energie surhumaine.  Vous n'avez plus
que quelques heures a tenter le sort!  En route!>>



XXII


La descente recommenca cette fois par la nouvelle galerie.  Hans
marchait en avant, selon son habitude.  Nous n'avions pas fait
cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des
murailles, s'ecriait:

<<Voila les terrains primitifs!  nous sommes dans la bonne voie!
marchons!  marchons!

Lorsque la terre se refroidit peu a peu aux premiers jours du
monde, la diminution de son volume produisit dans l'ecorce des
dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles.  Le
couloir actuel etait une fissure de ce genre, par laquelle
s'epanchait autrefois le granit eruptif; ses mille detours
formaient un inextricable labyrinthe a travers le sol primordial.

A mesure que nous descendions, la succession des couches
composant le terrain primitif apparaissait avec plus de nettete.
La science geologique considere ce terrain primitif comme la base
de l'ecorce minerale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois
couches differentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes,
reposant sur cette roche inebranlable qu'on appelle le granit.

Or, jamais mineralogistes ne s'etaient rencontres dans des
circonstances aussi merveilleuses pour etudier la nature sur
place.  Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne
pouvait rapporter a la surface du globe de sa texture interne,
nous allions l'etudier de nos yeux, le toucher de nos mains.

A travers l'etage des schistes colores de belles nuances vertes
serpentaient des filons metalliques de cuivre, de manganese avec
quelques traces de platine et d'or.  Je songeais a ces richesses
enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidite humaine
n'aura jamais la jouissance!  Ces tresors, les bouleversements
des premiers jours les ont enterres a de telles profondeurs, que
ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher a leur tombeau.

Aux schistes succederent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la regularite et le parallelisme de leurs
feuillets, puis, les micaschistes disposes en grandes lamelles
rehaussees a l'oeil par les scintillations du mica blanc.

La lumiere des appareils, repercutee par les petites facettes de
la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles,
et je m'imaginais voyager a travers un diamant creux, dans lequel
les rayons se brisaient en mille eblouissements.

Vers six heures du soir, cette fete de la lumiere vint a diminuer
sensiblement, presque a cesser; les parois prirent une teinte
cristallisee, mais sombre; le mica se melangea plus intimement au
feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la
pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en etre
ecrasee, les quatre etages de terrain du globe.  Nous etions
mures dans l'immense prison de granit.

II etait huit heures du soir.  L'eau manquait toujours.  Je
souffrais horriblement.  Mon oncle marchait en avant.  Il ne
voulait pas s'arreter.  Il tendait l'oreille pour surprendre les
murmures de quelque source.  Mais rien.

Cependant mes jambes refusaient de me porter.  Je resistais a mes
tortures pour ne pas obliger mon oncle a faire halte.  C'eut ete
pour lui le coup du desespoir, car la journee finissait, la
derniere qui lui appartint.

Enfin mes forces m'abandonnerent; je poussai un cri et je tombai.

<<A moi!  je meurs!>>

Mon oncle revint sur ses pas.  Il me considera en croisant ses
bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses levres:

<<Tout est fini!>>

Un effrayant geste de colere frappa une derniere fois mes
regards, et je fermai les yeux.

--Lorsque je les rouvris, j'apercus mes deux compagnons immobiles
et roules dans leur couverture.  Dormaient-ils?  Pour mon compte,
je ne pouvais trouver un instant de sommeil.  Je souffrais trop,
et surtout de la pensee que mon mal devait etre sans remede.  Les
dernieres paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille.

<<Tout etait fini!>> car dans un pareil etat de faiblesse il ne
fallait meme pas songer a regagner la surface du globe.

Il y avait une lieue et demie d'ecorce terrestre!  Il me semblait
que cette masse pesait de tout son poids sur mes epaules.  Je me
sentais ecrase et je m'epuisais en efforts violents pour me
retourner sur ma couche de granit.

Quelques heures se passerent.  Un silence profond regnait autour
de nous, un silence de tombeau.  Rien n'arrivait a travers ces
murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'epaisseur.

Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un
bruit; l'obscurite se faisait dans le tunnel.  Je regardai plus
attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui
disparaissait, la lampe a la main.

Pourquoi ce depart?  Hans nous abandonnait-il?  Mon oncle
dormait.  Je voulus crier.  Ma voix ne put trouver passage entre
mes levres dessechees.  L'obscurite etait devenue profonde, et
les derniers bruits venaient de s'eteindre.

<<Hans nous abandonne!  m'ecriai-je.  Hans!  Hans!>>

Ces mots, je les criais en moi-meme.  Ils n'allaient pas plus
loin.  Cependant, apres le premier instant de terreur, j'eus
honte de mes soupcons contre un homme dont la conduite n'avait
rien eu jusque-la de suspect.  Son depart ne pouvait etre une
fuite.  Au lieu de remonter la galerie, il la descendait.  De
mauvais desseins l'eussent entraine en haut, non en bas.  Ce
raisonnement me calma un peu, et je revins a un autre d'ordre
d'idees.  Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul
l'arracher a son repos.  Allait-il donc a la decouverte?
Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont
la perception n'etait pas arrivee jusqu'a moi?



XXIII


Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en delire toutes
les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur.
Les idees les plus absurdes s'enchevetrerent dans ma tete.  Je
crus que j'allais devenir fou!

Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du
gouffre.  Hans remontait.  La lumiere incertaine commencait a
glisser sur les parois, puis elle deboucha par l'orifice du
couloir.  Hans parut.

Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'epaule et
l'eveilla doucement.  Mon oncle se leva.

<<Qu'est-ce donc?  fit-il.

--<<Vatten,>> repondit le chasseur.

Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs,
chacun devient polyglotte.  Je ne savais pas un seul mot de
danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide.

<<De l'eau! de l'eau! m'ecriai-je on battant des mains, en
gesticulant comme un insense.

--De l'eau!  repetait mon oncle.  <<Hvar?>> demanda-t-il a
l'Islandais.

--<<Nedat,>> repondit Hans.

Ou?  En bas!  Je comprenais tout.  J'avais saisi les mains du
chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec
calme.

Les preparatifs du depart ne furent pas longs, et bientot nous
descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par
toise.

Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et
descendu deux mille pieds.

En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutume
courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de
mugissement sourd, comme un tonnerre eloigne.  Pendant cette
premiere demi-heure de marche, ne rencontrant point la source
annoncee, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon
oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient.

<<Hans ne s'est pas trompe,>> dit-il, ce que tu entends la, c'est
le mugissement d'un torrent.

--Un torrent?  m'ecriai-je.

--Il n'y a pas a en douter.  Un fleuve souterrain circule autour
de nous!>>

Nous hatames le pas, surexcites par l'esperance.  Je ne sentais
plus ma fatigue.  Ce bruit d'une eau murmurante me rafraichissait
deja; le torrent, apres s'etre longtemps soutenu au-dessus de
notre tete, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant
et bondissant.  Je passais frequemment ma main sur le roc,
esperant y trouver des traces de suintement ou d'humidite, Mais
en vain.

Une demi-heure s'ecoula encore.  Une demi-lieue fut encore
franchie.

Il devint alors evident que le chasseur, pendant son absence,
n'avait pu prolonger ses recherches au-dela.  Guide par un
instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il
<<sentit>> ce torrent a travers le roc, mais certainement il
n'avait point vu le precieux liquide: il ne s'y etait pas
desaltere.

Bientot meme il fut constant que, si notre marche continuait,
nous nous eloignerions du torrent dont le murmure tendait a
diminuer.

On rebroussa chemin.  Hans s'arreta a l'endroit precis ou le
torrent semblait etre le plus rapproche.

Je m'assis pres de la muraille, tandis que les eaux couraient a
deux pieds de moi avec une violence extreme.  Mais un mur de
granit nous en separait encore.

Sans reflechir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas
de se procurer cette eau, je me laissai aller a un premier moment
de desespoir.

Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaitre sur ses
levres.

Il se leva et prit la lampe.  Je le suivis.  Il se dirigea vers
la muraille.  Je le regardai faire.  Il colla son oreille sur la
pierre seche, et la promena lentement en ecoutant avec le plus
grand soin.  Je compris qu'il cherchait le point precis ou le
torrent se faisait entendre plus bruyamment.  Ce point, il le
rencontra dans la paroi laterale de gauche, a trois pieds
au-dessus du sol.

Combien j'etais emu!  Je n'osais deviner ce que voulait faire le
chasseur!  Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et
le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour
attaquer la roche elle-meme.

<<Sauves!  m'ecriai-je, sauves!

--Oui, repetait mon oncle avec frenesie, Hans a raison!  Ah!  le
brave chasseur!  Nous n'aurions pas trouve cela!>>

Je le crois bien!  Un pareil moyen, quelque simple qu'il fut, ne
nous serait pas venu a l'esprit.  Rien de plus dangereux que de
donner un coup de pioche dans cette charpente du globe.  Et si
quelque eboulement allait se produire qui nous ecraserait!  Et si
le torrent, se faisant jour a travers le roc, allait nous
envahir!  Ces dangers n'avaient rien de chimerique; mais alors
les craintes d'eboulement ou d'inondation ne pouvaient nous
arreter, et notre soif etait si intense que, pour l'apaiser, nous
eussions creuse au lit meme de l'Ocean.

Hans se mit a ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli.  L'impatience emportant notre main, la roche eut vole
en eclats sous ses coups precipites.  Le guide, au contraire,
calme et modere, usa peu a peu le rocher par une serie de petits
coups repetes, creusant une ouverture large d'un demi-pied.
J'entendais le bruit du torrent s'accroitre, et je croyais deja
sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes levres.

Bientot le pic s'enfonca de deux pieds dans la muraille de
granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais
d'impatience!  Mon oncle voulait employer les grands moyens.
J'eus de la peine a l'arreter, et deja il saisissait son pic,
quand soudain un sifflement se fit entendre.  Un jet d'eau
s'elanca de la muraille et vint se briser sur la paroi opposee.

Hans, a demi renverse par le choc, ne put retenir un cri de
douleur.  Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans
le jet liquide, je poussai a mon tour une violente exclamation:
la source etait bouillante.

<<De l'eau a cent degres!  m'ecriai-je.

--Eh bien, elle refroidira,>> repondit mon oncle.

Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se
formait et allait se perdre dans les sinuosites souterraines;
bientot apres, nous y puisions notre premiere gorgee.

Ah!  quelle jouissance!  quelle incomparable volupte!  Qu'etait
cette eau?  D'ou venait-elle?  Peu importait.  C'etait de l'eau,
et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prete a
s'echapper.  Je buvais sans m'arreter, sans gouter meme.

Ce ne fut qu'apres une minute de delectation que je m'ecriai:

<<Eh!  mais c'est de l'eau ferrugineuse!

--Excellente pour l'estomac, repliqua mon oncle, et d'une haute
mineralisation!  Voila un voyage qui vaudra celui de Spa ou de
Toeplitz!

--Ah!  que c'est bon!

--Je le crois bien, une eau puisee a deux lieues sous terre; elle
a un gout d'encre qui n'a rien de desagreable.  Une fameuse
ressource que Hans nous a procuree la!  Aussi je propose de
donner son nom a ce ruisseau salutaire.

--Bien!>> m'ecriai-je.

Et le nom de <<Hans-bach>> fut aussitot adopte.  Hans n'en fut pas
plus fier.  Apres s'etre moderement rafraichi, il s'accota dans
un coin avec son calme accoutume.

<<Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.

--A quoi bon?  repondit mon oncle, je soupconne la source d'etre
intarissable.

--Qu'importe!  remplissons l'outre et les gourdes, puis nous
essayerons de boucher l'ouverture.>>

Mon conseil fut suivi.  Hans, au moyen d'eclats de granit et
d'etoupe, essaya d'obstruer l'entaille faite a la paroi.  Ce ne
fut pas chose facile.  On se brulait les mains sans y parvenir;
la pression etait trop considerable, et nos efforts demeurerent
infructueux.

<<Il est evident, dis-je, que les nappes superieures de ce cours
d'eau sont situees a une grande hauteur, a en juger par la force
du jet.

--Cela n'est pas douteux, repliqua mon oncle, il y a la mille
atmospheres de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux
mille pieds de hauteur.  Mais il me vient une idee.

--Laquelle?

--Pourquoi nous enteter a boucher cette ouverture?

-Mais, parce que...>>

J'aurais ete embarrasse de trouver une bonne raison.

<<Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assures de trouver
a les remplir?

--Non, evidemment.

--Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra
naturellement et guidera ceux qu'elle rafraichira en route!

--Voila qui est bien imagine!  m'ecriai-je, et avec ce ruisseau
pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas reussir,
dans nos projets.

--Ah!  tu y viens, mon garcon, dit le professeur en riant.

--Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.

--Un instant!  Commencons par prendre quelques heures de repos.>>

J'oubliais vraiment qu'il fit nuit.  Le chronometre se chargea de
me l'apprendre.  Bientot chacun de nous, suffisamment restaure et
rafraichi, s'endormit d'un profond sommeil.



XXIV


Le lendemain nous avions deja oublie nos douleurs passees.  Je
m'etonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la
raison.  Le ruisseau qui coulait a mes pieds en murmurant se
chargea de me repondre.

On dejeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse.  Je
me sentais tout ragaillardi et decide a aller loin.  Pourquoi un
homme convaincu comme mon oncle ne reussirait-il pas, avec un
guide industrieux comme Hans, et un neveu <<determine>> comme moi?
Voila les belles idees qui se glissaient dans mon cerveau!  On
m'eut propose de remonter a la cime du Sneffels que j'aurais
refuse avec indignation.

Mais il n'etait heureusement question que de descendre.

<<Partons!>> m'ecriai-je en eveillant par mes accents enthousiastes
les vieux echos du globe.

La marche fut reprise le jeudi a huit heures du matin.  Le
couloir de granit, se contournant en sinueux detours, presentait
des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe;
mais, en somme, sa direction principale etait toujours le
sud-est.  Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand
soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.

La galerie s'enfoncait presque horizontalement, avec deux pouces
de pente par toise, tout au plus.  Le ruisseau courait sans
precipitation en murmurant sous nos pieds.  Je le comparais a
quelque genie familier qui nous guidait a travers la terre, et de
la main je caressais la tiede naiade dont les chants
accompagnaient nos pas.  Ma bonne humeur prenait volontiers une
tournure mythologique.

Quant a mon oncle, il pestait contre l'horizontalite de la route,
lui, <<l'homme des verticales>>.  Son chemin s'allongeait
indefiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre,
suivant son expression, il s'en allait par l'hypothenuse.  Mais
nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le
centre, si peu que ce fut, il ne fallait pas se plaindre.

D'ailleurs, de temps a autre, les pentes s'abaissaient; la naiade
se mettait a degringoler en mugissant, et nous descendions plus
profondement avec elle.

En somme, ce jour-la et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.

Le vendredi soir, 10 juillet, d'apres l'estime, nous devions etre
a trente lieues au sud-est de Reykjawik et a une profondeur de
deux lieues et demie.

Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant.  Mon
oncle ne put s'empecher de battre des mains en calculant la
roideur de ses pentes.

<<Voila qui nous menera loin, s'ecria-t-il, et facilement, car les
saillies du roc font un veritable escalier!>>

Les cordes furent disposees par Hans de maniere a prevenir tout
accident.  La descente commenca.  Je n'ose l'appeler perilleuse,
car j'etais deja familiarise avec ce genre d'exercice.

Ce puits etait une fente etroite pratiquee dans le massif, du
genre de celles qu'on appelle <<faille>>; la contraction de la
charpente terrestre, a l'epoque de son refroidissement, l'avait
evidemment produite.  Si elle servit autrefois de passage aux
matieres eruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas
comment celles-ci n'y laisserent aucune trace.  Nous descendions
une sorte de vis tournante qu'on eut cru faite de la main des
hommes.

De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arreter pour
prendre un repos necessaire et rendre a nos jarrets leur
elasticite.  On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes
pendantes, on causait en mangeant, et l'on se desalterait au
ruisseau.

Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'etait fait
cascade au detriment de son volume; mais il suffisait et au dela
a etancher notre soif; d'ailleurs, avec les declivites moins
accusees, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible.
En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et
ses coleres, tandis que, par les pentes adoucies, c'etait le
calme du chasseur islandais.

Le 6 et le 7 juillet, nous suivimes les spirales de cette faille,
penetrant encore de deux lieues dans l'ecorce terrestre, ce qui
faisait pres de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer.
Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du
sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
quarante-cinq degres.

Le chemin devint alors aise et d'une parfaite monotonie.  Il
etait difficile qu'il en fut autrement.  Le voyage ne pouvait
etre varie par les incidents du paysage.

Enfin, le mercredi 15, nous etions a sept lieues sous terre et a
cinquante lieues environ du Sneffels.  Bien que nous fussions un
peu fatigues, nos santes se maintenaient dans un etat rassurant,
et la pharmacie de voyage etait encore intacte.

Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole,
du chronometre, du manometre et du thermometre, celles-la meme
qu'il a publiees dans le recit scientifique de son voyage.  Il
pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation.
Lorsqu'il m'apprit que nous etions a une distance horizontale de
cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.

<<Qu'as-tu donc?  demanda-t-il.

--Rien, seulement je fais une reflexion.

--Laquelle, mon garcon?

--C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande,

--Crois-tu?

--Il est facile de nous en assurer.>>

Je pris mes mesures au compas sur la carte.

<<Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons depasse le cap
Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en
pleine mer.

--Sous la pleine mer, repliqua mon oncle en se frottant les
mains.

--Ainsi, m'ecriai-je, l'Ocean s'etend au-dessus de notre tete!

--Bah!  Axel, rien de plus naturel!  N'y a-t-il pas a Newcastle
des mines de charbon qui s'avancent sous les flots?>>

Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais
la pensee de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de
me preoccuper.  Et cependant, que les plaines et les montagnes de
l'Islande fussent suspendues sur notre tete, ou les flots de
l'Atlantique, cela differait peu, en somme, du moment que la
charpente granitique etait solide.  Du reste, je m'habituai
promptement a cette idee, car le couloir, tantot droit, tantot
sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses detours, mais
toujours courant au sud-est, et toujours s'enfoncant davantage,
nous conduisit rapidement a de grandes profondeurs.

Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous
arrivames a une espece de grotte assez vaste; mon oncle remit a
Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut decide que le
lendemain serait un jour de repos.



XXV


Je me reveillai donc, le dimanche matin, sans cette preoccupation
habituelle d'un depart immediat.  Et, quoique ce fut au plus
profond des abimes, cela ne laissait pas d'etre agreable.
D'ailleurs, nous etions faits a cette existence de troglodytes.
Je ne pensais guere au soleil, aux etoiles, a la lune, aux
arbres, aux maisons, aux villes, a toutes ces superfluites
terrestres dont l'etre sublunaire s'est fait une necessite.  En
notre qualite de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles
merveilles.

La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait
doucement le ruisseau fidele.  A une pareille distance de sa
source, son eau n'avait plus que la temperature ambiante et se
laissait boire sans difficulte.

Apres le dejeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures
a mettre en ordre ses notes quotidiennes.

<<D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever
exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer
une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du
globe, qui donnera le profil de l'expedition.

--Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations
auront-elles un degre suffisant de precision?

--Oui.  J'ai note avec soin les angles et les pentes; je suis sur
de ne point me tromper.  Voyons d'abord ou nous sommes.  Prends
la boussole et observe la direction qu'elle indique.

Je regardai l'instrument, et, apres un examen attentif, je
repondis:

<<Est-quart-sud-est.

--Bien!  fit le professeur en notant l'observation et en
etablissant quelques calculs rapides.  J'en conclus que nous
avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de depart.

--Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?

--Parfaitement.

--Et, dans ce moment, une tempete s'y dechaine peut-etre, et des
navires sont secoues sur notre tete par les flots et l'ouragan?

---Cela se peut.

---Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles
de notre prison?

---Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas a l'ebranler.
Mais revenons a nos calculs.  Nous sommes dans le sud-est, a
quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'apres mes
notes precedentes, j'estime a seize lieues la profondeur
atteinte.

--Seize lieues!  m'ecriai-je.

--Sans doute.

--Mais c'est l'extreme limite assignee par la science a
l'epaisseur de l'ecorce terrestre.

--Je ne dis pas non.

--Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la temperature,
une chaleur de quinze cents degres devrait exister.

--Devrait, mon garcon.

--Et tout ce granit ne pourrait se maintenir a l'etat solide et
serait en pleine fusion.

--Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur
habitude, viennent dementir les theories.

--Je suis force d'en convenir, mais enfin cela m'etonne.

--Qu'indique le thermometre?

--Vingt-sept degres six dixiemes.

--Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degres
quatre dixiemes que les savants n'aient raison.  Donc,
l'accroissement proportionnel de la temperature est une erreur.
Donc, Humphry Davy ne se trompait pas.  Donc, je n'ai pas eu tort
de l'ecouter, Qu'as-tu a repondre?

--Rien.>>

A la verite, j'aurais eu beaucoup de choses a dire.  Je
n'admettais la theorie de Davy en aucune facon, je tenais
toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse
point les effets.  J'aimais mieux admettre, en verite, que cette
cheminee d'un volcan eteint, recouverte par les laves d'un enduit
refractaire, ne permettait pas a la temperature de se propager a
travers ses parois.

Mais, sans m'arreter a chercher des arguments nouveaux, je me
bornai a prendre la situation telle qu'elle etait.

<<Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais
permettez-moi d'en tirer une consequence rigoureuse.

---Va, mon garcon, a ton aise.

--Au point ou nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le
rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues a
peu pres?

---Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.

---Mettons seize cents lieues en chiffres ronds.  Sur un voyage
de seize cents lieues, nous en avons fait douze?

---Comme tu dis.

---Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?

---Parfaitement.

--En vingt jours environ?

--En vingt jours.

--Or seize lieues font le centieme du rayon terrestre.  A
continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou pres de
cinq ans et demi a descendre!>>

Le professeur ne repondit pas.

<<Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achete par
une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues
dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis
par un point de la circonference avant d'en atteindre le centre!

--Au diable tes calculs!  repliqua mon oncle avec un mouvement de
colere.  Au diable tes hypotheses!  Sur quoi reposent-elles?  Qui
te dit que ce couloir ne va pas directement a notre but?
D'ailleurs j'ai pour moi un precedent, ce que je fais la un autre
l'a fait, et ou il a reussi je reussirai a mon tour.

--Je l'espere; mais, enfin, il m'est bien permis...

--Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras deraisonner
de la sorte.>>

Je vis bien que le terrible professeur menacait de reparaitre
sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti.

<<Maintenant, reprit-il, consulte le manometre.  Qu'indique-t-il?

---Une pression considerable.

---Bien.  Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant
peu a peu a la densite de cette atmosphere, nous n'en souffrons
aucunement.

---Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.

---Ce n'est rien, et tu feras disparaitre ce malaise en mettant
l'air exterieur en communication rapide avec l'air contenu dans
tes poumons.

---Parfaitement, repondis-je, bien decide a ne plus contrarier
mon oncle.  Il y a meme un plaisir veritable a se sentir plonge
dans cette atmosphere plus dense.  Avez-vous remarque avec quelle
intensite le son s'y propage?

---Sans doute; un sourd finirait par y entendre a merveille.

--Mais cette densite augmentera sans aucun doute?

---Oui, suivant une loi assez peu determinee; il est vrai que
l'intensite de la pesanteur diminuera a mesure que nous
descendrons.  Tu sais que c'est a la surface meme de la terre que
son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du
globe les objets ne pesent plus.

---Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par
acquerir la densite de l'eau?

---Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmospheres.

---Et plus bas?

--Plus bas, cette densite s'accroitra encore.

---Comment descendrons-nous alors?

--Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.

--Ma foi, mon oncle, vous avez reponse a tout.>>

Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypotheses, car
je me serais encore heurte a quelque impossibilite qui eut fait
bondir le professeur.

Il etait evident, cependant, que l'air, sous une pression qui
pouvait atteindre des milliers d'atmospheres, finirait par passer
a l'etat solide, et alors, en admettant que nos corps eussent
resiste, il faudrait s'arreter, en depit de tous les
raisonnements du monde.

Mais je ne fis pas valoir cet argument.  Mon oncle m'aurait
encore riposte par son eternel Saknussemm, precedent sans valeur,
car, en tenant pour avere le voyage du savant Islandais, il y
avait une chose bien simple a repondre:

Au seizieme siecle, ni le barometre ni le manometre n'etaient
inventes; comment donc Saknussemm avait-il pu determiner son
arrivee au centre du globe?

Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les
evenements.

Le reste de la journee se passa en calculs et en conversation.
Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai
la parfaite indifference de Hans, qui, sans chercher les effets
et les causes, s'en allait aveuglement ou le menait la destinee.



XXVI


II faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et
j'aurais eu mauvaise grace a me plaindre.  Si la moyenne des
<<difficultes>> ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer
d'atteindre notre but.  Et quelle gloire alors!  J'en etais
arrive a faire ces raisonnements a la Lidenbrock.  Serieusement.
Cela tenait-il au milieu etrange dans lequel je vivais?
Peut-etre.

Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes
meme d'une effrayante verticalite, nous engagerent profondement
dans le massif interne; par certaines journees, on gagnait une
lieue et demie a deux lieues vers le centre.  Descentes
perilleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son
merveilleux sang-froid nous furent tres utiles.  Cet impassible
Islandais se devouait avec un incomprehensible sans-facon, et,
grace a lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne
serions pas sortis seuls.

Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour.  Je crois
meme qu'il nous gagnait.  Les objets exterieurs ont une action
reelle sur le cerveau.  Qui s'enferme entre quatre murs finit par
perdre la faculte d'associer les idees et les mots.  Que de
prisonniers cellulaires devenus imbeciles, sinon fous, par le
defaut d'exercice des facultes pensantes.

Pendant les deux semaines qui suivirent notre derniere
conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'etre
rapporte.  Je ne retrouve dans ma memoire, et pour cause, qu'un
seul evenement d'une extreme gravite.  Il m'eut ete difficile
d'en oublier le moindre detail.

Le 7 aout, nos descentes successives nous avaient amenes a une
profondeur de trente lieues; c'est-a-dire qu'il y avait sur notre
tete trente lieues de rocs, d'ocean, de continents et de villes.
Nous devions etre alors a deux cents lieues de l'Islande.

Ce jour-la le tunnel suivait un plan peu incline.

Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils
de Ruhmkorff, et moi l'autre.  J'examinais les couches de granit.

Tout a coup, en me retournant, je m'apercus que j'etais seul.

<<Bon, pensai-je, j'ai marche trop vite, ou bien Hans et mon oncle
se sont arretes en route.  Allons, il faut les rejoindre.
Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.>>

Je revins sur mes pas.  Je marchai pendant un quart d'heure, Je
regardai.  Personne.  J'appelai.  Point de reponse.  Ma voix se
perdit au milieu des caverneux echos qu'elle eveilla soudain.

Je commencai a me sentir inquiet.  Un frisson me parcourut tout
le corps.

<<Un peu de calme, dis-je a haute voix.  Je suis sur de retrouver
mes compagnons.  Il n'y a pas deux routes!  Or, j'etais en avant,
retournons en arriere.>>

Je remontai pendant une demi-heure.  J'ecoutai si quelque appel
ne m'etait pas adresse, et dans cette atmosphere si dense, il
pouvait m'arriver de loin.  Un silence extraordinaire regnait
dans l'immense galerie.

Je m'arretai.  Je ne pouvais croire a mon isolement.  Je voulais
bien etre egare, non perdu.  Egare, on se retrouve.

<<Voyons, repetai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la
suivent, je dois les rejoindre.  Il suffira de remonter encore.
A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devancais,
ils n'aient eu la pensee de revenir en arriere.  Eh bien!  meme
dans ce cas, en me hatant, je les retrouverai.  C'est evident!>>

Je repetai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas
convaincu.  D'ailleurs, pour associer ces idees si simples, et
les reunir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps
fort long.

Un doute me prit alors.  Etais-je bien en avant?  Certes.  Hans
me suivait, precedant mon oncle.  Il s'etait meme arrete pendant
quelques instants pour rattacher ses bagages sur son epaule.  Ce
detail me revenait a l'esprit.  C'est a ce moment meme que
j'avais du continuer ma route.

<<D'ailleurs, pensai-je>> j'ai un moyen sur de ne pas m'egarer, un
fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser,
mon fidele ruisseau.  Je n'ai qu'a remonter son cours, et je
retrouverai forcement les traces de mes compagnons.>>

Ce raisonnement me ranima, et je resolus de me remettre en marche
sans perdre un instant.

Combien je benis alors la prevoyance de mon oncle, lorsqu'il
empecha le chasseur de boucher l'entaille faite a la paroi de
granit!  Ainsi cette bienfaisante source, apres nous avoir
desaltere pendant la route, allait me guider a travers les
sinuosites de l'ecorce terrestre.

Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque
bien.

Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du
Hans-bach!

Que l'on juge de ma stupefaction!

Je foulais un granit sec et raboteux!  Le ruisseau ne coulait
plus a mes pieds!



XXVII


Je ne puis peindre mon desespoir; nul mot de la langue humaine ne
rendrait mes sentiments.  J'etais enterre vif, avec la
perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.

Machinalement je promenai mes mains brulantes sur le sol.  Que ce
roc me sembla desseche!

Mais comment avais-je abandonne le cours du ruisseau?  Car,
enfin, il n'etait plus la!  Je compris alors la raison de ce
silence etrange, quand j'ecoutai pour la derniere fois si quelque
appel de mes compagnons ne parviendrait pas a mon oreille.
Ainsi, au moment ou mon premier pas s'engagea dans la route
imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau.  Il
est evident qu'a ce moment, une bifurcation de la galerie
s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obeissant aux
caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers
des profondeurs inconnues!

Comment revenir.  De traces, il n'y en avait pas.  Mon pied ne
laissait aucune empreinte sur ce granit.  Je me brisais la tete a
chercher la solution de cet insoluble probleme.  Ma situation se
resumait en un seul mot: perdu!

Oui!  perdu a une profondeur qui me semblait incommensurable!
Ces trente lieues d'ecorce terrestre pesaient sur mes epaules
d'un poids epouvantable!  Je me sentais ecrase.

J'essayai de ramener mes idees aux choses de la terre.  C'est a
peine si je pus y parvenir.  Hambourg, la maison de
Konig-strasse, ma pauvre Grauben, tout ce monde sous lequel je
m'egarais, passa rapidement devant mon souvenir effare.  Je revis
dans une vive hallucination les incidents du voyage, la
traversee, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels!  Je me dis que
si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une
esperance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux
desesperer!

En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener a la
surface du globe et disjoindre ces voutes enormes qui
s'arc-boutaient au-dessus de ma tete?  Qui pouvait me remettre
sur la route du retour et me reunir a mes compagnons?

<<Oh!  mon oncle!>> m'ecriai-je avec l'accent du desespoir.

Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux levres, car je
compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me
cherchant a son tour.

Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable
de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel.
Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mere que je n'avais
connue qu'au temps des baisers, revinrent a ma memoire.  Je
recourus a la priere, quelque peu de droits que j'eusse d'etre
entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai
avec ferveur.

Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
concentrer sur ma situation toutes les forces de mon
intelligence.

J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde etait pleine.
Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps.  Mais
fallait-il monter ou descendre?

Monter evidemment!  monter toujours!

Je devais arriver ainsi au point ou j'avais abandonne la source,
a la funeste bifurcation.  La, une fois le ruisseau sous les
pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.

Comment n'y avais-je pas songe plus tot!  Il y avait evidemment
la une chance de salut.  Le plus presse etait donc de retrouver,
le cours du Hans-bach.

Je me levai et, m'appuyant sur mon baton ferre, je remontai la
galerie.  La pente en etait assez raide.  Je marchais avec espoir
et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin a
suivre.

Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arreta mes pas.
J'essayais de reconnaitre ma route a la forme du tunnel, a la
saillie de certaines roches, a la disposition des anfractuosites.
Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je
reconnus bientot que cette galerie ne pouvait me ramener a la
bifurcation.  Elle etait sans issue.  Je me heurtai contre un mur
impenetrable, et je tombai sur le roc.

De quelle epouvante?  de quel desespoir je fus saisi alors, je ne
saurais le dire.  Je demeurai aneanti.  Ma derniere esperance
venait de se briser contre cette muraille de granit.

Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosites se croisaient en
tous sens, je n'avais plus a tenter une fuite impossible.  Il
fallait mourir de la plus effroyable des morts!  Et, chose
etrange, il me vint a la pensee que, si mon corps fossilise se
retrouvait un-jour, sa rencontre a trente lieues dans les
entrailles de terre souleverait de graves questions
scientifiques!

Je voulus parler a voix haute, mais de rauques accents passerent
seuls entre mes levres dessechees.  Je haletais.

Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer
de mon esprit.  Ma lampe s'etait faussee en tombant.  Je n'avais
aucun moyen de la reparer.  Sa lumiere palissait et allait me
manquer!

Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
l'appareil.  Une procession d'ombres mouvantes se deroula sur les
parois assombries.  Je n'osais plus abaisser ma paupiere,
craignant de perdre le moindre atome de cette clarte fugitive!  A
chaque instant il me semblait qu'elle allait s'evanouir et que
<<le noir>> m'envahissait.

Enfin, une derniere lueur trembla dans la lampe.  Je la suivis,
je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance
de mes yeux, comme sur la derniere sensation de lumiere qu'il
leur fut donne d'eprouver, et je demeurai plonge dans les
tenebres immenses.

Quel cri terrible m'echappa!  Sur terre au milieu des plus
profondes nuits, la lumiere n'abandonne jamais entierement ses
droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en
reste, la retine de l'oeil finit par la percevoir!  Ici, rien.
L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception
du mot.

Alors ma tete se perdit.  Je me relevai, les bras en avant,
essayant les tatonnements les plus douloureux; je me pris a fuir,
precipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe,
descendant toujours, courant a travers la croute terrestre, comme
un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant,
bientot meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant
ensanglante, cherchant a boire ce sang qui m'inondait le visage,
et attendant toujours que quelque muraille imprevue vint offrir a
ma tete un obstacle pour s'y briser!

Ou me conduisit cette course insensee?  Je l'ignorerai toujours.
Apres plusieurs heures, sans doute a bout de forces, je tombai
comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout
sentiment d'existence!



XXVIII


Quand je revins a la vie, mon visage etait mouille, mais mouille
de larmes.  Combien dura cet etat d'insensibilite, je ne saurais
le dire.  Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du
temps.  Jamais solitude ne fut semblable a la mienne, jamais
abandon si complet!

Apres ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang.  Je m'en sentais
inonde!  Ah!  combien je regrettai de n'etre pas mort <<et que ce
fut encore a faire!>> Je ne voulais plus penser.  Je chassai toute
idee et, vaincu par la douleur, je me roulai pres de la paroi
opposee.

Deja je sentais l'evanouissement me reprendre, et, avec lui,
l'aneantissement supreme, quand un bruit violent vint frapper mon
oreille.  Il ressemblait au roulement prolonge du tonnerre, et
j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les
lointaines profondeurs du gouffre.

D'ou provenait ce bruit?  de quelque phenomene sans doute, qui
s'accomplissait au sein du massif terrestre.  L'explosion d'un
gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe.

J'ecoutai encore.  Je voulus savoir si ce bruit se
renouvellerait.  Un quart d'heure se passa.  Le silence regnait
dans la galerie, Je n'entendais meme plus les battements de mon
coeur.

Tout a coup mon oreille, appliquee par hasard sur la muraille,
crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines.
Je tressaillis.

<<C'est une hallucination!>> pensais-je.

Mais non.  En ecoutant avec plus d'attention, j'entendis
reellement un murmure de voix.  Mais de comprendre ce qui se
disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas.  Cependant on
parlait.  J'en etais certain.

J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les
miennes, rapportees par un echo.  Peut-etre avais-je crie a mon
insu?  Je fermai fortement les levres et j'appliquai de nouveau
mon oreille a la paroi.

<<Oui, certes, on parle!  on parle!>>

En me portant meme a quelques pieds plus loin, le long de la
muraille, j'entendis plus distinctement.  Je parvins a saisir des
mots incertains, bizarres, incomprehensibles.  Ils m'arrivaient
comme des paroles prononcees a voix basse, murmurees, pour ainsi
dire.  Le mot <<forlorad>> etait plusieurs fois repete, et avec un
accent de douleur.

Que signifiait-il?  Qui le prononcait?  Mon oncle ou Hans,
evidemment.  Mais si je les entendais, ils pouvaient donc
m'entendre.

<<A moi!  criai-je de toutes mes forces, a moi!>>

J'ecoutai, j'epiai dans l'ombre une reponse, un cri, un soupir.
Rien ne se fit entendre.  Quelques minutes se passerent.  Tout un
monde d'idees avait eclos dans mon esprit.  Je pensai que ma voix
affaiblie ne pouvait arriver jusqu'a mes compagnons.

<<Car ce sont eux, repetai-je.  Quels autres hommes seraient
enfouis a trente lieues sous terre?>>

Je me remis a ecouter.  En promenant mon oreille sur la paroi, je
trouvai un point mathematique ou les voix paraissaient atteindre
leur maximum d'intensite.  Le mot <<forlorad>> revint encore a mon
oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tire de ma
torpeur.

<<Non, dis-je, non.  Ce n'est point a travers le massif que ces
voix se font entendre.  La paroi est faite de granit; elle ne
permettrait pas a la plus forte detonation de la traverser!  Ce
bruit arrive par la galerie meme!  Il faut qu'il y ait la un
effet d'acoustique tout particulier!>>

J'ecoutai de nouveau, et cette fois, oui!  cette fois, j'entendis
mon nom distinctement jete a travers l'espace!

C'etait mon oncle qui le prononcait?  Il causait avec le guide,
et le mot <<forlorad>> etait un mot danois!

Alors je compris tout.  Pour me faire entendre il fallait
precisement parler le long de cette muraille qui servirait a
conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'electricite.

Mais je n'avais pas de temps a perdre.  Que mes compagnons se
fussent eloignes de quelques pas et le phenomene d'acoustique eut
ete detruit.  Je m'approchai donc de la muraille, et je prononcai
ces mots, aussi distinctement que possible:

<<Mon oncle Lidenbrock!>>

J'attendis dans la plus vive anxiete.  Le son n'a pas une
rapidite extreme.  La densite des couches d'air n'accroit meme
pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensite.  Quelques
secondes, des siecles, se passerent, et enfin ces paroles
arriverent a mon oreille.

<<Axel, Axel!  est-ce toi?>>

.............................

<<Oui!  oui!>> repondis-je!>>

.............................

<<Mon pauvre enfant, ou es-tu?>>

.............................

<<Perdu dans la plus profonde obscurite!>>

.............................

<<Mais ta lampe?>>

.............................

<<Eteinte.>>

.............................

<<Et le ruisseau?>>

.............................

<<Disparu.>>

.............................

<<Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!>>

.............................

<<Attendez un peu, je suis epuise; je n'ai plus la force de
repondre.  Mais parlez-moi!>>

.............................

<<Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, ecoute-moi.  Nous
t'avons cherche en remontant et en descendant la galerie.
Impossible de te trouver.  Ah!  je t'ai bien pleure, mon enfant!
Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous
sommes redescendus en tirant des coups de fusil.  Maintenant, si
nos voix peuvent se reunir, pur effet d'acoustique!  nos mains ne
peuvent se toucher!  Mais ne te desespere pas, Axel!  C'est deja
quelque chose de s'entendre!>>

.............................

Pendant ce temps j'avais reflechi.  Un certain espoir, vague
encore, me revenait au coeur.  Tout d'abord, une chose
m'importait a connaitre.  J'approchai donc mes levres de la
muraille, et je dis:

<<Mon oncle?>>

.............................

<<Mon enfant?>> me fut-il repondu apres quelques instants.

.............................

<<II faut d'abord savoir quelle distance nous separe.>>

.............................

<<Cela est facile.>>

.............................


<<Vous avez votre chronometre?>>

.............................

<<Oui.>>

.............................

<<Eh bien, prenez-le.  Prononcez mon nom en notant exactement la
seconde ou vous parlerez.  Je le repeterai, et vous observerez
egalement le moment precis auquel vous arrivera ma reponse.>>

.............................

<<Bien, et la moitie du temps compris entre ma demande et ta
reponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'a
toi.>>

.............................

<<C'est cela, mon oncle>>

.............................

<<Es-tu pret?>>

.............................

<<Oui.>>

.............................


<<Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.>>

.............................

J'appliquai mon oreille sur la paroi, et des que le mot <<Axel>> me
parvint, je repondis immediatement <<Axel,>> puis j'attendis.

.............................

<<Quarante secondes,>> dit alors mon oncle; il s'est ecoule
quarante secondes entre les deux mots; le son met donc vingt
secondes a monter.  Or, a mille vingt pieds par seconde, cela
fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un
huitieme.>>

.............................

<<Une lieue et demie!>> murmurai-je.

.............................

<<Eh bien, cela se franchit, Axel!>>

.............................

<<Mais faut-il monter ou descendre?>>

.............................

<<Descendre, et voici pourquoi.  Nous sommes arrives a un vaste
espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries.  Celle
que tu as suivie ne peut manquer de t'y conduire, car il semble
que toutes ces fentes, ces fractures du globe rayonnent autour de
l'immense caverne que nous occupons.  Releve-toi donc et reprends
ta route; marche, traine-toi, s'il le faut, glisse sur les pentes
rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir au bout du
chemin.  En route, mon enfant, en route!>>

.............................

Ces paroles me ranimerent.

<<Adieu, mon oncle, m'ecriai-je; je pars.  Nos voix ne pourront
plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitte cette
place!  Adieu donc!>>

.............................

<<Au revoir, Axel!  au revoir!>>

.............................

Telles furent les dernieres paroles que j'entendis.  Cette
surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre,
echangee a plus d'une lieue de distance, se termina sur ces
paroles d'espoir!  Je fis une priere de reconnaissance a Dieu,
car il m'avait conduit parmi ces immensites sombres au seul point
peut-etre ou la voix de mes compagnons pouvait me parvenir.

Cet effet d'acoustique tres etonnant s'expliquait facilement par
les seules lois physiques; il provenait de la forme du couloir et
de la conductibilite de la roche; il y a bien des exemples de
cette propagation de sons non perceptibles aux espaces
intermediaires.  Je me souvins qu'en maint endroit ce phenomene
fut observe, entre autres, dans la galerie interieure du dome de
Saint-Paul a Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes
de Sicile, ces latomies situees pres de Syracuse, dont la plus
merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de
Denys.

Ces souvenirs me revinrent a l'esprit, et je vis clairement que,
puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu'a moi, aucun obstacle
n'existait entre nous.  En suivant le chemin du son, je devais
logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient
pas en route.

Je me levai donc.  Je me trainai plutot que je ne marchai.  La
pente etait assez rapide; je me laissai glisser.

Bientot la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante
proportion, et menacait de ressembler a une chute.  Je n'avais
plus la force de m'arreter.

Tout a coup le terrain manqua sous mes pieds.  Je me sentis
rouler en rebondissant sur les asperites d'une galerie verticale,
un veritable puits; ma tete porta sur un roc aigu, et je perdis
connaissance.



XXIX


Lorsque je revins a moi, j'etais dans une demi-obscurite, etendu
sur d'epaisses couvertures.  Mon oncle veillait, epiant sur mon
visage un reste d'existence.  A mon premier soupir il me prit la
main; a mon premier regard il poussa un cri de joie.

<<Il vit!  il vit!  s'ecria-t-il.

--Oui, repondis-je d'une voix faible.

--Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te
voila sauve!>>

Je fus vivement touche de l'accent dont furent prononcees ces
paroles, et plus encore des soins qui les accompagnerent.  Mais
il fallait de telles epreuves pour provoquer chez le professeur
un pareil epanchement.

En ce moment Hans arriva.  Il vit ma main dans celle de mon
oncle; j'ose affirmer que ses yeux exprimerent un vif
contentement.

<<God dag,>> dit-il.

--Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je.  Et maintenant, mon oncle,
apprenez-moi ou nous sommes en ce moment?

--Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible;
j'ai entoure ta tete de compresses qu'il ne faut pas deranger;
dors donc, mon garcon, et demain tu sauras tout.

---Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?

---Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 aout, et je
ne te permets plus de m'interroger avant le 10 du present mois.>>

En verite, j'etais bien faible; mes yeux se fermerent
involontairement.  Il me fallait une nuit de repos; je me laissai
donc assoupir sur cette pensee que mon isolement avait dure
quatre longs jours.

Le lendemain, a mon reveil, je regardai autour de moi.  Ma
couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait
installee dans une grotte charmante, ornee de magnifiques
stalagmites, dont le sol etait recouvert d'un sable fin.  Il y
regnait une demi-obscurite.  Aucune torche, aucune lampe n'etait
allumee, et cependant certaines clartes inexplicables venaient du
dehors en penetrant par une etroite ouverture de la grotte.
J'entendais aussi un murmure vague et indefini, semblable a celui
des flots qui se brisent sur une greve, et parfois les
sifflements de la brise.

Je me demandai si j'etais bien eveille, si je revais encore, si
mon cerveau, fele dans ma chute, ne percevait pas des bruits
purement imaginaires.  Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne
pouvaient se tromper a ce point.

<<C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente
de rochers!  Voila bien le murmure des vagues!  Voila le
sifflement de la brise!  Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous
revenus a la surface de la terre?  Mon oncle a-t-il donc renonce
a son expedition, ou l'aurait-il heureusement terminee?>>

Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.

<<Bonjour, Axel!  fit-il joyeusement.  Je gagerais volontiers que
tu te portes bien!

---Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures.

--Cela devait etre, car tu as tranquillement dormi.  Hans et moi,
nous t'avons veille tour a tour, et nous avons vu ta guerison
faire des progres sensibles.

---En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je
ferai honneur au dejeuner que vous voudrez bien me servir!

---Tu mangeras, mon garcon: la fievre t'a quitte.  Hans a frotte
tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le
secret, et elles se sont cicatrisees a merveille.  C'est un fier
homme que notre chasseur!>>

Tout en parlant, mon oncle appretait quelques aliments que je
devorai, malgre ses recommandations.  Pendant ce temps, je
l'accablai de questions auxquelles il s'empressa de repondre.

J'appris alors que ma chute providentielle m'avait precisement
amene a l'extremite d'une galerie presque perpendiculaire; comme
j'etais arrive au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins
grosse eut suffi a m'ecraser, il fallait en conclure qu'une
partie du massif avait glisse avec moi.  Cet effrayant vehicule
me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, ou je
tombai sanglant et inanime.

<<Veritablement, me dit-il, il est etonnant que tu ne te sois pas
tue mille fois.  Mais, pour Dieu!  ne nous separons plus, car
nous risquerions de ne jamais nous revoir.>>

<<Ne nous separons plus!>> Le voyage n'etait donc pas fini?
J'ouvrais de grands yeux etonnes, ce qui provoqua immediatement
cette question:

<<Qu'as-tu donc, Axel?

--Une demande a vous adresser..  Vous dites que me voila sain et
sauf?

--Sans doute.

---J'ai tous mes membres intacts?

---Certainement.

--Et ma tete?

--Ta tete, sauf quelques contusions, est parfaitement a sa place
sur tes epaules.

---Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit derange,

--Derange?

--Oui.  Nous ne sommes pas revenus a la surface du globe?

---Non certes!

--Alors il faut que je sois fou, car j'apercois la lumiere du
jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se
brise!

---Ah!  n'est-ce que cela?

--M'expliquerez-vous?

--Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu
verras et tu comprendras que la science geologique n'a pas encore
dit son dernier mot.

--Sortons donc!  m'ecriai-je en me levant brusquement.

---Non, Axel, non!  le grand air pourrait te faire du mal.

---Le grand air?

--Oui, le vent est assez violent.  Je ne veux pas que tu
t'exposes ainsi.

--Mais je vous assure que je me porte a merveille.

---Un peu de patience, mon garcon.  Une rechute nous mettrait
dans l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la
traversee peut etre longue.

---La traversee?

--Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons
demain.

--Nous embarquer!>>

Ce dernier mot me fit bondir.

Quoi!  nous embarquer!  Avions-nous donc un fleuve, un lac, une
mer a notre disposition?  Un batiment etait-il mouille dans
quelque port interieur?

Ma curiosite fut excitee au plus haut point.  Mon oncle essaya
vainement de me retenir.  Quand il vit que mon impatience me
ferait plus de mal que la satisfaction de mes desirs, il ceda.

Je m'habillai rapidement; par surcroit de precaution, je
m'enveloppai dans une des couvertures et je sortis de la grotte.



XXX


D'abord je ne vis rien; mes yeux, deshabitues de la lumiere, se
fermerent brusquement.  Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai
encore plus stupefait qu'emerveille.

<<La mer!  m'ecriai-je.

--Oui, repondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime a le
penser, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir
decouverte et le droit de la nommer de mon nom!>>

Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un ocean,
s'etendait au dela des limites de la vue.  Le rivage, largement
echancre, offrait aux dernieres ondulations des vagues un sable
fin, dore et parseme de ces petits coquillages ou vecurent les
premiers etres de la creation.  Les flots s'y brisaient avec ce
murmure sonore particulier aux milieux clos et immenses; une
legere ecume s'envolait au souffle d'un vent modere, et quelques
embruns m'arrivaient au visage.  Sur cette greve legerement
inclinee; a cent toises environ de la lisiere des vagues,
venaient mourir les contreforts de rochers enormes qui montaient
en s'evasant a une incommensurable hauteur.  Quelques-uns,
dechirant le rivage de leur arete aigue, formaient des caps et
des promontoires ronges par la dent du ressac.  Plus loin, l'oeil
suivait leur masse nettement profilee sur les fonds brumeux de
l'horizon.

C'etait un ocean veritable, avec le contour capricieux des
rivages terrestres, mais desert et d'un aspect effroyablement
sauvage.

Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est
qu'une lumiere <<speciale>> en eclairait les moindres details.  Non
pas la lumiere du soleil avec ses faisceaux eclatants et
l'irradiation splendide de ses rayons, ni la lueur pale et vague
de l'astre des nuits, qui n'est qu'une reflexion sans chaleur.
Non.  Le pouvoir eclairant de cette lumiere, sa diffusion
tremblante, sa blancheur claire et seche, le peu d'elevation de
sa temperature, son eclat superieur en realite a celui de la
lune, accusaient evidemment une origine purement electrique.
C'etait comme une aurore boreale, un phenomene cosmique continu,
qui remplissait cette caverne capable de contenir un ocean.

La voute suspendue au-dessus de ma tete, le ciel, si l'on veut,
semblait fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes,
qui, par l'effet de la condensation, devaient, a de certains
jours, se resoudre en pluies torrentielles.  J'aurais cru que,
sous une pression aussi forte de l'atmosphere, l'evaporation de
l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison
physique qui m'echappait, il y avait de larges nuees etendues
dans l'air.  Mais alors <<il faisait beau>>.  Les nappes
electriques produisaient d'etonnants jeux de lumiere sur les
nuages tres eleves; des ombres vives se dessinaient a leurs
volutes inferieures, et souvent, entre deux couches disjointes,
un rayon se glissait jusqu'a nous avec une remarquable intensite.
Mais, en somme, ce n'etait pas le soleil, puisque la chaleur
manquait a sa lumiere.  L'effet en etait triste et souverainement
melancolique.  Au lieu d'un firmament brillant d'etoiles, je
sentais par-dessus ces nuages une voute de granit qui m'ecrasait
de tout son poids, et cet espace n'eut pas suffi, tout immense
qu'il fut, a la promenade du moins ambitieux des satellites.

Je me souvins alors de cette theorie d'un capitaine anglais qui
assimilait la terre a une vaste sphere creuse, a l'interieur de
laquelle l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression,
tandis que deux astres, Pluton et Proserpine, y tracaient leurs
mysterieuses orbites.  Aurait-il dit vrai?

Nous etions reellement emprisonnes dans une enorme excavation.
Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait
s'elargissant a perte de vue, ni sa longueur, car le regard etait
bientot arrete par une ligne d'horizon un peu indecise.  Quant a
sa hauteur, elle devait depasser plusieurs lieues.  Ou cette
voute s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit?  L'oeil ne
pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans
l'atmosphere, dont l'elevation devait etre estimee a deux mille
toises, altitude superieure a celle des vapeurs terrestres, et
due sans doute a la densite considerable de l'air.

Le mot <<caverne>> ne rend evidemment pas ma pensee pour peindre
cet immense milieu.  Mais les mots de la langue humaine ne
peuvent suffire a qui se hasarde dans les abimes du globe.

Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait geologique expliquer
l'existence d'une pareille excavation.  Le refroidissement du
globe avait-il donc pu la produire?  Je connaissais bien, par les
recits des voyageurs, certaines cavernes celebres, mais aucune ne
presentait de telles dimensions.

Si la grotte de Guachara, en Colombie, visitee par M. de
Humboldt, n'avait pas livre le secret de sa profondeur au savant
qui la reconnut sur un espace de deux mille cinq cents pieds,
elle ne s'etendait vraisemblablement pas beaucoup au dela.
L'immense caverne du Mammouth, dans le Kentucky, offrait bien des
proportions gigantesques, puisque sa voute s'elevait a cinq cents
pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des voyageurs la
parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la
fin.  Mais qu'etaient ces cavites aupres de celle que j'admirais
alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations electriques et
une vaste mer renfermee dans ses flancs?  Mon imagination se
sentait impuissante devant cette immensite.

Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence.  Les
paroles me manquaient pour rendre mes sensations.  Je croyais
assister, dans quelque planete lointaine, Uranus ou Neptune, a
des phenomenes dont ma nature <<terrestrielle>> n'avait pas
conscience.  A des sensations nouvelles il fallait des mots
nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas.  Je
regardais, je pensais, j'admirais avec une stupefaction melee
d'une certaine quantite d'effroi.

L'imprevu de ce spectacle avait rappele sur mon visage les
couleurs de la sante; j'etais en train de me traiter par
l'etonnement et d'operer ma guerison au moyen de cette nouvelle
therapeutique; d'ailleurs la vivacite d'un air tres dense me
ranimait, en fournissant plus d'oxygene a mes poumons.

On concevra sans peine qu'apres un emprisonnement de
quarante-sept jours dans une etroite galerie, c'etait une
jouissance infinie que d'aspirer cette brise chargee d'humides
emanations salines.

Aussi n'eus-je point a me repentir d'avoir quitte ma grotte
obscure.  Mon oncle, deja fait a ces merveilles, ne s'etonnait
plus.

<<Te sens-tu la force de te promener un peu?  me demanda-t-il.

---Oui, certes, repondis-je, et rien ne me sera plus agreable.

---Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosites du
rivage.>>

J'acceptai avec empressement, et nous commencames a cotoyer cet
ocean nouveau.  Sur la gauche, des rochers abrupts, grimpes les
uns sur les autres, formaient un entassement titanesque d'un
prodigieux effet.  Sur leurs flancs se deroulaient d'innombrables
cascades, qui s'en allaient en nappes limpides et retentissantes;
quelques legeres vapeurs, sautant d'un roc a l'autre, marquaient
la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient
doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes
l'occasion de murmurer plus agreablement.

Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidele compagnon de route,
le Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer,
comme s'il n'eut jamais fait autre chose depuis le commencement
du monde.

<<Il nous manquera desormais, dis-je avec un soupir.

---Bah!  repondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe?>>

Je trouvai la reponse un peu ingrate.

Mais en ce moment mon attention fut attiree par un spectacle
inattendu.  A cinq cents pas, au detour d'un haut promontoire,
une foret haute, touffue, epaisse, apparut a nos yeux.  Elle
etait faite d'arbres de moyenne grandeur, tailles en parasols
reguliers, a contours nets et geometriques; les courants de
l'atmosphere ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage,
et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles comme un
massif de cedres petrifies.

Je hatai le pas.  Je ne pouvais mettre un nom a ces essences
singulieres.  Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille
especes vegetales connues jusqu'alors, et fallait-il leur
accorder une place speciale dans la flore des vegetations
lacustres?  Non.  Quand nous arrivames sous leur ombrage, ma
surprise ne fut plus que de l'admiration.

En effet, je me trouvais en presence de produits de la terre,
mais tailles sur un patron gigantesque.  Mon oncle les appela
immediatement de leur nom.

<<Ce n'est qu'une foret de champignons,>> dit-il.

Et il ne se trompait pas.  Que l'on juge du developpement acquis
par ces plantes cheres aux milieux chauds et humides.  Je savais
que le <<Lycoperdon giganteum>> atteint, suivant Bulliard, huit a
neuf pieds de circonference; mais il s'agissait ici de
champignons blancs, hauts de trente a quarante pieds, avec une
calotte d'un diametre egal.  Ils etaient la par milliers; la
lumiere ne parvenait pas a percer leur epais ombrage, et une
obscurite complete regnait sous ces domes juxtaposes comme les
toits ronds d'une cite africaine.

Cependant je voulus penetrer plus avant.  Un froid mortel
descendait de ces voutes charnues.  Pendant une demi-heure, nous
errames dans ces humides tenebres, et ce fut avec un veritable
sentiment de bien-etre que je retrouvai les bords de la mer.

Mais la vegetation de cette contree souterraine ne s'en tenait
pas a ces champignons.  Plus loin s'elevaient par groupes un
grand nombre d'autres arbres au feuillage decolore.  Ils etaient
faciles a reconnaitre; c'etaient les humbles arbustes de la
terre, avec des dimensions phenomenales, des lycopodes hauts de
cent pieds, des sigillaires geantes, des fougeres arborescentes,
grandes comme les sapins des hautes latitudes, des lepidodendrons
a tiges cylindriques bifurquees, terminees par de longues
feuilles et herissees de poils rudes comme de monstrueuses
plantes grasses.

<<Etonnant, magnifique, splendide!  s'ecria mon oncle.  Voila
toute la flore de la seconde epoque du monde, de l'epoque de
transition.  Voila ces humbles plantes de nos jardins qui se
faisaient arbres aux premiers siecles du globe!  Regarde, Axel,
admire!  Jamais botaniste ne s'est trouve a pareille fete!

--Vous avez raison, mon oncle; la Providence semble avoir voulu
conserver dans cette serre immense ces plantes antediluviennes
que la sagacite des savants a reconstruites avec tant de bonheur.

---Tu dis bien, mon garcon, c'est une serre; mais tu dirais mieux
encore en ajoutant que c'est peut-etre une menagerie.

--Une menagerie!

--Oui, sans doute.  Vois cette poussiere que nous foulons aux
pieds, ces ossements epars sur le sol.

--Des ossements!  m'ecriai-je.  Oui, des ossements d'animaux
antediluviens!>>

Je m'etais precipite sur ces debris seculaires faits d'une
substance minerale indestructible[1].  Je mettais sans hesiter un
nom a ces os gigantesques qui ressemblaient a des troncs d'arbres
desseches.

  [1] Phosphate de chaux.

<<Voila la machoire inferieure du Mastodonte, disais-je; voila les
molaires du Dinotherium, voila un femur qui ne peut avoir
appartenu qu'au plus grand de ces animaux, au Megatherium.  Oui,
c'est bien une menagerie, car ces ossements n'ont certainement
pas ete transportes jusqu'ici par un cataclysme; les animaux
auxquels ils appartiennent ont vecu sur les rivages de cette mer
souterraine, a l'ombre de ces plantes arborescentes.  Tenez,
j'apercois des squelettes entiers.  Et cependant...

--Cependant?  dit mon oncle.

--Je ne comprends pas la presence de pareils quadrupedes dans
cette caverne de granit.

--Pourquoi?

--Parce que la vie animale n'a existe sur la terre qu'aux
periodes secondaires, lorsque le terrain sedimentaire a ete forme
par les alluvions, et a remplace les roches incandescentes de
l'epoque primitive.

--Eh bien!  Axel, il y a une reponse bien simple a faire a ton
objection, c'est que ce terrain-ci est un terrain sedimentaire.

--Comment!  a une pareille profondeur au-dessous de la surface de
la terre?

--Sans doute, et ce fait peut s'expliquer geologiquement.  A une
certaine epoque, la terre n'etait formee que d'une ecorce
elastique, soumise a des mouvements alternatifs de haut et de
bas, en vertu des lois de l'attraction.  Il est probable que des
affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie des
terrains sedimentaires a ete entrainee au fond des gouffres
subitement ouverts.

--Cela doit etre.  Mais, si des animaux antediluviens ont vecu
dans ces regions souterraines, qui nous dit que l'un de ces
monstres n'erre pas encore au milieu de ces forets sombres ou
derriere ces rocs escarpes?>>

A cette idee j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de
l'horizon; mais aucun etre vivant n'apparaissait sur ces rivages
deserts.

J'etais un peu fatigue: j'allai m'asseoir alors a l'extremite
d'un promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec
fracas.  De la mon regard embrassait toute cette baie formee par
une echancrure de la cote.  Au fond, un petit port s'y trouvait
menage entre les roches pyramidales.  Ses eaux calmes dormaient a
l'abri du vent.  Un brick et deux ou trois goelettes auraient pu
y mouiller a l'aise.  Je m'attendais presque a voir quelque
navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la
brise du sud.

Mais cette illusion se dissipa rapidement.  Nous etions bien les
seules creatures vivantes de ce monde souterrain.  Par certaines
accalmies du vent, un silence plus profond que les silences du
desert, descendait sur les rocs arides et pesait a la surface de
l'ocean.  Je cherchais alors a percer les brumes lointaines, a
dechirer ce rideau jete sur le fond mysterieux de l'horizon.
Quelles demandes se pressaient sur mes levres?  Ou finissait
cette mer?  Ou conduisait-elle?  Pourrions-nous jamais en
reconnaitre les rivages opposes?

Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte.  Moi, je le desirais
et je le craignais a la fois.

Apres une heure passee dans la contemplation de ce merveilleux
spectacle, nous reprimes le chemin de la greve pour regagner la
grotte, et ce fut sous l'empire des plus etranges pensees que je
m'endormis d'un profond sommeil.



XXXI


Le lendemain je me reveillai completement gueri.  Je pensai qu'un
bain me serait tres salutaire, et j'allai me plonger pendant
quelques minutes dans les eaux de cette Mediterranee.  Ce nom, a
coup sur, elle le meritait entre tous.

Je revins dejeuner avec un bel appetit.  Hans s'entendait a
cuisiner notre petit menu; il avait de l'eau et du feu a sa
disposition, de sorte qu'il put varier un peu notre ordinaire.
Au dessert, il nous servit quelques tasses de cafe, et jamais ce
delicieux breuvage ne me parut plus agreable a deguster.

<<Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la maree, et il ne
faut pas manquer l'occasion d'etudier ce phenomene,

--Comment, la maree!  m'ecriai-je.

--Sans doute.

--L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici!

--Pourquoi pas!  Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur
ensemble a l'attraction universelle?  Cette masse d'eau ne peut
donc echapper a cette loi generale?  Aussi, malgre la pression
atmospherique qui s'exerce a sa surface, tu vas la voir se
soulever comme l'Atlantique lui-meme.>>

En ce moment nous foulions le sable du rivage et les vagues
gagnaient peu a peu sur la greve.

<<Voila bien le flot qui commence, m'ecriai-je.

--Oui, Axel, et d'apres ces relais d'ecume, tu peux voir que la
mer s'eleve d'une dizaine de pieds environ.

--C'est merveilleux!

--Non: c'est naturel.

--Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et
c'est a peine si j'en crois mes yeux.  Qui eut jamais imagine
dans cette ecorce terrestre un ocean veritable, avec ses flux et
ses reflux, avec ses brises, avec ses tempetes!

--Pourquoi pas?  Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose?

--Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le systeme de
la chaleur centrale.

--Donc, jusqu'ici la theorie de Davy se trouve justifiee?

--Evidemment, et des lors rien ne contredit l'existence de mers
ou de contrees a l'interieur du globe.

--Sans doute, mais inhabitees.

--Bon!  pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile a
quelques poissons d'une espece inconnue?

--En tout cas, nous n'en avons pas apercu un seul jusqu'ici.

--Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hamecon
aura autant de succes ici-bas que dans les oceans sublunaires.

--Nous essayerons, Axel, car il faut penetrer tous les secrets de
ces regions nouvelles.

--Mais ou sommes-nous, mon oncle?  car je ne vous ai point encore
pose cette question a laquelle vos instruments ont du repondre?

--Horizontalement, a trois cent cinquante lieues de l'Islande.

--Tout autant?

--Je suis sur de ne pas me tromper de cinq cents toises.

--Et la boussole indique toujours le sud-est?

--Oui, avec une declinaison occidentale de dix-neuf degres et
quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument.  Pour son
inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observe avec le
plus grand soin.

--Et lequel?

--C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le pole, comme
elle le fait dans l'hemisphere boreal, se releve au contraire.

--Il faut donc en conclure que le point d'attraction magnetique
se trouve compris entre la surface du globe et l'endroit ou nous
sommes parvenus?

--Precisement, et il est probable que, si nous arrivions sous les
regions polaires, vers ce soixante-dixieme degre ou James Ross a
decouvert le pole magnetique, nous verrions l'aiguille se dresser
verticalement.  Donc, ce mysterieux centre d'attraction ne se
trouve pas situe a une grande profondeur.

--En effet, et voila un fait que la science n'a pas soupconne.

--La science, mon garcon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs
qu'il est bon de commettre, car elles menent peu a peu a la
verite.

--Et a quelle profondeur sommes-nous?

--A une profondeur de trente-cinq lieues

--Ainsi, dis-je en considerant la carte, la partie montagneuse de
l'Ecosse est au-dessus de nous, et, la, les monts Grampians
elevent a une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige.

--Oui, repondit le professeur en riant; c'est un peu lourd a
porter, mais la voute est solide; le grand architecte de
l'univers l'a construite on bons materiaux, et jamais l'homme
n'eut pu lui donner une pareille portee!  Que sont les arches des
ponts et les arceaux des cathedrales aupres de cette nef d'un
rayon de trois lieues, sous laquelle un ocean et des tempetes
peuvent se developper a leur aise?

--Oh!  Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tete.
Maintenant, mon oncle, quels sont vos projets?  Ne comptez-vous
pas retourner a la surface du globe?

--Retourner!  Par exemple!  Continuer notre voyage, au contraire,
puisque tout a si bien marche jusqu'ici.

--Cependant je ne vois pas comment nous penetrerons sous cette
plaine liquide.

--Aussi je ne pretends point m'y precipiter la tete la premiere.
Mais si les oceans ne sont, a proprement parler, que des lacs,
puisqu'ils sont entoures de terre, a plus forte raison cette mer
interieure se trouve-t-elle circonscrite par le massif
granitique.

--Cela n'est pas douteux.

--Eh bien!  sur les rivages opposes, je suis certain de trouver
de nouvelles issues.

--Quelle longueur supposez-vous donc a cet ocean?

--Trente ou quarante lieues.

--Ah!  fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien
etre inexacte.

--Ainsi nous n'avons pas de temps a perdre, et des demain nous
prendrons la mer.>>

Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous
transporter.

<<Ah!  dis-je, nous nous embarquerons.  Bien!  Et sur quel
batiment prendrons-nous passage?

--Ce ne sera pas sur un batiment, mon garcon, mais sur un bon et
solide radeau.

--Un radeau!  m'ecriai-je; un radeau est aussi impossible a
construire qu'un navire, et je ne vois pas trop...

--Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu ecoutais, tu pourrais
  entendre!

--Entendre?

--Oui, certains coups de marteau qui t'apprendraient que Hans est
deja a l'oeuvre.

--Il construit un radeau?

--Oui.

--Comment!  il a deja fait tomber des arbres sous sa hache?

--Oh!  les arbres etaient tout abattus.  Viens, et tu le verras a
l'ouvrage.>>

Apres un quart d'heure de marche, de l'autre cote du promontoire
qui formait le petit port naturel, j'apercus Hans au travail;
quelques pas encore, et je fus pres de lui.  A ma grande
surprise, un radeau a demi termine s'etendait sur le sable; il
etait fait de poutres d'un bois particulier, et un grand nombre
de madriers, de courbes, de couples de toute espece, jonchaient
litteralement le sol.  Il y avait la de quoi construire une
marine entiere.

<<Mon oncle, m'ecriai-je, quel est ce bois?

--C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les especes des
coniferes du Nord, mineralisees sous l'action des eaux de la mer.

--Est-il possible?

--C'est ce qu'on appelle du <<surtarbrandur>> ou bois fossile.

--Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la durete de la
pierre, et il ne pourra flotter?

--Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de
veritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont
encore subi qu'un commencement de transformation fossile.
Regarde plutot,>> ajouta mon oncle en jetant a la mer une de ces
precieuses epaves.

Le morceau de bois, apres avoir disparu, revint a la surface des
flots et oscilla au gre de leurs ondulations.

<<Es-tu convaincu?  dit mon oncle.

--Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!>>

Le lendemain soir, grace a l'habilete du guide, le radeau etait
termine; il avait dix pieds de long sur cinq de large; les
poutres de surtarbrandur, reliees entre elles par de fortes
cordes, offraient une surface solide, et une fois lancee, cette
embarcation improvisee flotta tranquillement sur les eaux de la
mer Lidenbrock.



XXXII

Le 13 aout, on se reveilla de bon matin.  Il s'agissait
d'inaugurer un nouveau genre de locomotion rapide et peu
fatigant.

Un mat fait de deux batons jumeles, une vergue formee d'un
troisieme, une voile empruntee a nos couvertures, composaient
tout le greement du radeau.  Les cordes ne manquaient pas.  Le
tout etait solide.

A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer.  Les
vivres, les bagages, les instruments, les armes et une notable
quantite d'eau douce se trouvaient en place.

Hans avait installe un gouvernail qui lui permettait de diriger
son appareil flottant.  Il se mit a la barre.  Je detachai
l'amarre qui nous retenait au rivage; la voile fut orientee et
nous debordames rapidement.

Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait a sa
nomenclature geographique, vou lut lui donner un nom, le mien,
entre autres.

<<Ma foi, dis-je, j'en ai un autre a vous proposer.

--Lequel?

--Le nom de Grauben, Port-Grauben, cela fera tres bien sur la
carte.

--Va pour Port-Grauben.>>

Et voila comment le souvenir de ma chere Virlandaise se rattacha
a notre heureuse expedition.

La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arriere avec
une extreme rapidite.  Les couches tres denses de l'atmosphere
avaient une poussee considerable et agissaient sur la voile comme
un puissant ventilateur.

Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre
vitesse.

<<Si nous continuons a marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins
trente lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas a
reconnaitre les rivages opposes.

Je ne repondis pas, et j'allai prendre place a l'avant du radeau.
Deja la cote septentrionale s'abaissait a l'horizon; les deux
bras du rivage s'ouvraient largement comme pour faciliter notre
depart.  Devant mes yeux s'etendait une mer immense; de grands
nuages promenaient rapidement a sa surface leur ombre grisatre,
qui semblait peser sur cette eau morne.  Les rayons argentes de
la lumiere electrique, reflechis ca et la par quelque
gouttelette, faisaient eclore des points lumineux sur les cotes
de l'embarcation.  Bientot toute terre fut perdue de vue, tout
point de repere disparut, et, sans le sillage ecumeux du radeau,
j'aurais pu croire qu'il demeurait dans une parfaite immobilite.

Vers midi, des algues immenses vinrent onduler a la surface des
flots.  Je connaissais la puissance vegetative de ces plantes,
qui rampent a une profondeur de plus de douze mille pieds au fond
des mers, se reproduisent sous une pression de pres de quatre
cents atmospheres et forment souvent des bancs assez
considerables pour entraver la marche des navires; mais jamais,
je crois, algues ne furent plus gigantesques que celles de la mer
Lidenbrock.

Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille
pieds, immenses serpents qui se developpaient hors de la portee
de la vue; je m'amusais a suivre du regard leurs rubans infinis,
croyant toujours en atteindre l'extremite, et pendant des heures
entieres ma patience etait trompee, sinon mon etonnement.

Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et
quel devait etre l'aspect de la terre aux premiers siecles de sa
formation, quand, sous l'action de la chaleur et de l'humidite,
le regne vegetal se developpait seul a sa surface!

Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarque la veille,
l'etat lumineux de l'air ne subit aucune diminution.  C'etait un
phenomene constant sur la duree duquel on pouvait compter.

Apres le souper je m'etendis au pied du mat, et je ne tardai pas
a m'endormir au milieu d'indolentes reveries.

Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui,
d'ailleurs, pousse vent arriere, ne demandait meme pas a etre
dirige.

Depuis notre depart de Port-Grauben, le professeur Lidenbrock
m'avait charge de tenir le <<journal du bord>>, de noter les
moindres observations, de consigner les phenomenes interessants,
la direction du vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en
un mot, tous les incidents de cette etrange navigation.

Je me bornerai donc a reproduire ici ces notes quotidiennes,
ecrites pour ainsi dire sous la dictee des evenements, afin de
donner un recit plus exact de notre traversee.


_Vendredi 14 aout._--Brise egale du N.-O.  Le radeau marche avec
rapidite et en ligne droite.  La cote reste a trente lieues sous
le vent.  Rien a l'horizon.  L'intensite de la lumiere ne varie
pas.  Beau temps, c'est-a-dire que les nuages sont fort eleves,
peu epais et baignes dans une atmosphere blanche, comme serait de
l'argent en fusion.

Thermometre: + 32deg. centigr.

A midi Mans prepare un hamecon a l'extremite d'une corde; il
l'amorce avec un petit morceau de viande et le jette a la mer.
Pendant deux heures il ne prend rien.  Ces eaux sont donc
inhabitees?  Non.  Une secousse se produit.  Hans tire sa ligne
et ramene un poisson qui se debat vigoureusement.

<<Un poisson!  s'ecrie mon oncle.

--C'est un esturgeon!  m'ecriai-je a mon tour, un esturgeon de
petite taille!>>

Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas
mon opinion.  Ce poisson a la tete plate, arrondie et la partie
anterieure du corps couverte de plaques osseuses; sa bouche est
privee de dents; des nageoires pectorales assez developpees sont
ajustees a son corps depourvu de queue.  Cet animal appartient
bien a un ordre ou les naturalistes ont classe l'esturgeon, mais
il en differe par des cotes assez essentiels.

Mon oncle ne s'y trompe pas, car, apres un assez court examen, il
dit:

<<Ce poisson appartient a une famille eteinte depuis des siecles
et dont on retrouve des traces fossiles dans le terrain devonien.

-Comment!  dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces
habitants des mers primitives?

--Oui, repond le professeur en continuant ses observations, et tu
vois que ces poissons fossiles n'ont aucune identite avec les
especes actuelles.  Or, tenir un de ces etres vivant c'est un
veritable bonheur de naturaliste.

--Mais a quelle famille appartient-il?

--A l'ordre des Ganoides, famille des Cephalaspides, genre...

--Eh bien?

--Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une
particularite qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des
eaux souterraines.

--Laquelle?

--Il est aveugle!

--Aveugle!

--Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque
absolument.>>

Je regarde.  Rien n'est plus vrai.  Mais ce peut etre un cas
particulier.  La ligne est donc amorcee de nouveau et rejetee a
la mer.  Cet ocean, a coup sur, est fort poissonneux, car en deux
heures nous prenons une grande quantite de Pterychtis, ainsi que
des poissons appartenant a une famille egalement eteinte, les
Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnaitre le genre.
Tous sont depourvus de l'organe de la vue.  Cette peche inesperee
renouvelle avantageusement nos provisions.

Ainsi donc, cela parait constant, cette mer ne renferme que des
especes fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles
sont d'autant plus parfaits que leur creation est plus ancienne.

Peut-etre rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la
science a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage.

Je prends la lunette et j'examine la mer.  Elle est deserte.
Sans doute nous sommes encore trop rapproches des cotes.

Je regarde dans les airs.  Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux
reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs
ailes ces lourdes couches atmospheriques?  Les poissons leur
fourniraient une suffisante nourriture.  J'observe l'espace, mais
les airs sont inhabites comme les rivages.

Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses
hypotheses de la paleontologie.  Je reve tout eveille.  Je crois
voir a la surface des eaux ces enormes Chersites, ces tortues
antediluviennes, semblables a des ilots flottants.  Il me semble
que sur les greves assombries passent les grands mammiferes des
premiers jours, le Leptotherium, trouve dans les cavernes du
Bresil, le mericotherium, venu des regions glacees de la Siberie.
Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se
cache derriere les rocs, pret a disputer sa proie a
l'Anoplotherium, animal etrange, qui tient du rhinoceros, du
cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme si le Createur,
presse aux premieres heures du monde, eut reuni plusieurs animaux
en un seul.  Le Mastodonte geant fait tournoyer sa trompe et
broie sous ses defenses les rochers du rivage, tandis que le
Megatherium, arc-boute sur ses enormes pattes, fouille la terre
en eveillant par ses rugissements l'echo des granits sonores.
Plus haut, le Protopitheque, le premier singe apparu a la surface
du globe, gravit les cimes ardues.  Plus haut encore, le
Pterodactyle, a la main ailee, glisse comme une large
chauve-souris sur l'air comprime.  Enfin, dans les dernieres
couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus
grands que l'autruche, deploient leurs vastes ailes et vont
donner de la tete contre la paroi de la voute granitique.

Tout ce monde fossile renait dans mon imagination.  Je me reporte
aux epoques bibliques de la creation, bien avant la naissance de
l'homme, lorsque la terre incomplete ne pouvait lui suffire
encore.  Mon reve alors devance l'apparition des etres animes.
Les mammiferes disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles
de l'epoque secondaire, et enfin les poissons, les crustaces, les
mollusques, les articules.  Les zoophytes de la periode de
transition retournent au neant a leur tour.  Toute la vie de la
terre se resume en moi.  et mon coeur est seul a battre dans ce
monde depeuple.  Il n'y plus de saisons; il n'y a plus de
climats; la chaleur propre du globe s'accroit sans cesse et
neutralise celle de l'astre radieux.  La vegetation s'exagere; je
passe comme une ombre au milieu des fougeres arborescentes,
foulant de mon pas incertain les marnes irisees et les gres
bigarres du sol; je m'appuie au tronc des coniferes immenses; je
me couche a l'ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des
Lycopodes hauts de cent pieds.

Les siecles s'ecoulent comme des jours; je remonte la serie des
transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches
granitiques perdent leur durete; l'etat liquide va remplacer
l'etat solide sous l'action d'une chaleur plus intense; les eaux
courent a la surface du globe; elles bouillonnent, elles se
volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu a peu ne
forme plus qu'une masse gazeuse, portee au rouge blanc, grosse
comme le soleil et brillante comme lui!

Au centre de cette nebuleuse, quatorze cent mille fois plus
considerable que ce globe qu'elle va former un jour, je suis
entraine dans les espaces planetaires; mon corps se subtilise, se
sublime a son tour et se melange comme un atome imponderable a
ces immenses vapeurs qui tracent dans l'infini leur orbite
enflammee!

Quel reve!  Ou m'emporte-t-il?  Ma main fievreuse en jette sur le
papier les etranges details.

J'ai tout oublie, et le professeur, et le guide, et le radeau!
Une hallucination s'est emparee de mon esprit...

<<Qu'as-tu?>> dit mon oncle.

Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.

<<Prends garde, Axel, tu vas tomber a la mer!>>

En meme temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de
Hans.  Sans lui, sous l'empire de mon reve, je me precipitais
dans les flots.

<<Est-ce qu'il devient fou?  s'ecrie le professeur.

--Qu'y a-t-il?  dis-je enfin, en revenant a moi.

--Es-tu malade?

--Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est passe.
Tout va bien, d'ailleurs?

--Oui!  bonne brise, belle mer!  nous filons rapidement, et si
mon estime ne m'a pas trompe, nous ne pouvons tarder a atterrir.>>

A ces paroles, je me leve, je consulte l'horizon; mais la ligne
d'eau se confond toujours avec la ligne des nuages.



XXXIII


_Samedi 15 aout._--La mer conserve sa monotone uniformite.
Nulle terre n'est en vue.  L'horizon parait excessivement recule.

J'ai la tete encore alourdie par la violence de mon reve.

Mon oncle n'a pas reve, lui, mais il est de mauvaise humeur; il
parcourt tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise
les bras d'un air depite.

Je remarque que le professeur Lidenbrock tend a redevenir l'homme
impatient du passe, et je consigne le fait sur mon journal.  Il a
fallu mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque
etincelle d'humanite; mais, depuis ma guerison, la nature a
repris le dessus.  Et cependant, pourquoi s'emporter?  Le voyage
ne s'accomplit-il pas dans les circonstances les plus favorables?
Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse rapidite?

<<Vous semblez inquiet, mon oncle?  dis-je, en le voyant souvent
porter la lunette a ses yeux.

--Inquiet?  Non.

--Impatient, alors?

--On le serait a moins!

--Cependant nous marchons avec vitesse...

--Que m'importe?  Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite,
c'est la mer qui est trop grande!>>

Je me souviens alors que le professeur, avant notre depart,
estimait a une trentaine de lieues la longueur de ce souterrain.
Or nous avons parcouru un chemin trois fois plus long, et les
rivages du sud n'apparaissent pas encore.

<<Nous ne descendons pas!  reprend le professeur.  Tout cela est
du temps perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour
faire une partie de bateau sur un etang!

Il appelle cette traversee une partie de bateau, et cette mer un
etang!

<<Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indiquee par
Saknussemm...

--C'est la question.  Avons-nous suivi cette route?  Saknussemm
a-t-il rencontre cette etendue d'eau?  L'a-t-il traversee?  Ce
ruisseau que nous avons pris pour guide ne nous a-t-il pas
completement egares?

--En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'etre venus jusqu'ici.
Ce spectacle est magnifique, et...

--Il ne s'agit pas de voir.  Je me suis propose un but, et je
veux l'atteindre!  Ainsi ne me parle pas d'admirer!>>

Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les
levres d'impatience.  A six heures du soir, Hans reclame sa paye,
et ses trois rixdales lui sont comptes.


_Dimanche 16 aout._--Rien de nouveau.  Meme temps.  Le vent a
une legere tendance a fraichir.  En me reveillant, mon premier
soin est de constater l'intensite de la lumiere.  Je crains
toujours que le phenomene electrique ne vienne a s'obscurcir,
puis a s'eteindre.  Il n'en est rien: l'ombre du radeau est
nettement dessinee a la surface des flots.

Vraiment cette mer est infinie!  Elle doit avoir la largeur de la
Mediterranee, ou meme de l'Atlantique.  Pourquoi pas?

Mon oncle sonde a plusieurs reprises; il attache un des plus
lourds pics a l'extremite d'une corde qu'il laisse filer de deux
cents brasses.  Pas de fond.  Nous avons beaucoup de peine a
ramener notre sonde.

Quand le pic est remonte a bord, Hans me fait remarquer a sa
surface des empreintes fortement accusees.  On dirait que ce
morceau de fer a ete vigoureusement serre entre deux corps durs.

Je regarde le chasseur.

<<Tander!>> fait-il.

Je ne comprends pas.  Je me tourne vers mon oncle, qui est
entierement absorbe dans ses reflexions.  Je ne me soucie pas de
le deranger.  Je reviens vers l'Islandais.  Celui-ci, ouvrant et
refermant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pensee.

<<Des dents!>> dis-je avec stupefaction en considerant plus
attentivement la barre de fer.

Oui!  ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incrustee
dans le metal!  Les machoires qu'elles garnissent doivent
posseder une force prodigieuse!  Est-ce un monstre des especes
perdues qui s'agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace
que le squale, plus redoutable que la baleine!  Je ne puis
detacher mes regards de cette barre a demi rongee!  Mon reve de
la nuit derniere va-t-il devenir une realite?

Ces pensees m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se
calme a peine dans un sommeil de quelques heures.


_Lundi 17 aout._--Je cherche a me rappeler les instincts
particuliers a ces animaux antediluviens de l'epoque secondaire,
qui, succedant aux mollusques, aux crustaces et aux poissons,
precederent l'apparition des mammiferes sur le globe.  Le monde
appartenait alors aux reptiles.  Ces monstres regnaient en
maitres dans les mers jurassiques[1].  La nature leur avait
accorde la plus complete organisation.  Quelle gigantesque
structure!  quelle force prodigieuse!  Les sauriens actuels,
alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables,
ne sont que des reductions affaiblies de leurs peres des premiers
ages!

  [1] Mers de la periode secondaire qui ont forme les terrains
  dont se composent les montagnes du Jura.

Je frissonne a l'evocation que je fais de ces monstres.  Nul oeil
humain ne les a vus vivants.  Ils apparurent sur la terre mille
siecles avant l'homme, mais leurs ossements fossiles, retrouves
dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont
permis de les reconstruire anatomiquement et de connaitre leur
colossale conformation.

J'ai vu au Museum de Hambourg le squelette de l'un de ces
sauriens qui mesurait trente pieds de longueur.  Suis-je donc
destine, moi, habitant de la terre, a me trouver face a face avec
ces representants d'une famille antediluvienne?  Non!  c'est
impossible.  Cependant la marque des dents puissantes est gravee
sur la barre de fer, et a leur empreinte je reconnais qu'elles
sont coniques comme celles du crocodile.

Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer; je crains de voir
s'elancer l'un de ces habitants des cavernes sous-marines.

Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idees, sinon
mes craintes, car, apres avoir examine le pic, il parcourt
l'ocean du regard.

<<Au diable, dis-je en moi-meme, cette idee qu'il a eue de sonder!
Il a trouble quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne
sommes pas attaques en route!...>>

Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles
sont en bon etat.  Mon oncle me voit faire et m'approuve du
geste.

Deja de larges agitations produites a la surface des flots
indiquent le trouble des couches reculees.  Le danger est proche.
Il faut veiller.


_Mardi 18 aout._--Le soir arrive, ou plutot le moment ou le
sommeil alourdit nos paupieres, car la nuit manque a cet ocean,
et l'implacable lumiere fatigue obstinement nos yeux, comme si
nous naviguions sous le soleil des mers arctiques.  Hans est a la
barre.  Pendant son quart je m'endors.

Deux heures apres, une secousse epouvantable me reveille.  Le
radeau a ete souleve hors des flots avec une indescriptible
puissance et rejete a vingt toises de la.

<<Qu'y a-t-il?  s'ecria mon oncle; avons-nous touche?>>

Hans montre du doigt, a une distance de deux cents toises, une
masse noiratre qui s'eleve et s'abaisse tour a tour.  Je regarde
et je m'ecrie:

<<C'est un marsouin colossal!

--Oui, replique mon oncle, et voila maintenant un lezard de mer
d'une grosseur peu commune.

--Et plus loin un crocodile monstrueux!  Voyez sa large machoire
et les rangees de dents dont elle est armee.  Ah!  il disparait!

--Une baleine!  une baleine!  s'ecrie alors le professeur.
J'apercois ses nageoires enormes!  Vois l'air et l'eau qu'elle
chasse par ses events!>>

En effet, deux colonnes liquides s'elevent a une hauteur
considerable au-dessus de la mer.  Nous restons surpris,
stupefaits, epouvantes, en presence de ce troupeau de monstres
marins.  Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre
d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent.  Hans veut
mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux;
mais il apercoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins
redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent
long de trente, qui darde sa tete enorme au-dessus des flots.

Impossible de fuir.  Ces reptiles s'approchent; ils tournent
autour du radeau avec une rapidite que des convois lances a
grande vitesse ne sauraient egaler; ils tracent autour de lui des
cercles concentriques.  J'ai pris ma carabine.  Mais quel effet
peut produire une balle sur les ecailles dont le corps de ces
animaux est recouvert?

Nous sommes muets d'effroi.  Les voici qui s'approchent!  D'un
cote le crocodile, de l'autre le serpent.  Le reste du troupeau
marin a disparu.  Je vais faire feu.  Hans m'arrete d'un signe.
Les deux monstres passent a cinquante toises du radeau, se
precipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empeche de nous
apercevoir.

Le combat s'engage a cent toises du radeau.  Nous voyons
distinctement les deux monstres aux prises.

Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent
prendre part a la lutte, le marsouin, la baleine, le lezard, la
tortue; a chaque instant je les entrevois.  Je les montre a
l'Islandais.  Celui-ci remue la tete negativement.

<<Tva>>, fait-il.

--Quoi!  deux!  il pretend que deux animaux seulement...

--Il a raison, s'ecrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitte
les yeux.

--Par exemple!

--Oui!  le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la
tete d'un lezard, les dents d'un crocodile, et voila ce qui nous
a trompes.  C'est le plus redoutable des reptiles antediluviens,
l'Ichthyosaurus!

--Et l'autre?

--L'autre, c'est un serpent cache dans la carapace d'une tortue,
le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus!>>

Hans a dit vrai.  Deux monstres seulement troublent ainsi la
surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des
oceans primitifs.  J'apercois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus,
gros comme la tete d'un homme.  La nature l'a doue d'un appareil
d'optique d'une extreme puissance et capable de resister a la
pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite.  On
l'a justement nomme la baleine des Sauriens, car il en a la
rapidite et la taille.  Celui-ci ne mesure pas moins de cent
pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus
des flots les nageoires verticales de sa queue.  Sa machoire est
enorme, et d'apres les naturalistes, elle ne compte pas moins de
cent quatre-vingt-deux dents.

Le Plesiosaurus, serpent a tronc cylindrique, a queue courte, a
les pattes disposees en forme de rame.  Son corps est entierement
revetu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne,
se dresse a trente pieds au-dessus des flots.

Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie.  Ils
soulevent des montagnes liquides qui s'etendent jusqu'au radeau.
Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer.  Des sifflements
d'une prodigieuse intensite se font entendre.  Les deux betes
sont enlacees.  Je ne puis les distinguer l'une de l'autre!  Il
faut tout craindre de la rage du vainqueur.

Une heure, deux heures se passent.  La lutte continue avec le
meme acharnement.  Les combattants se rapprochent du radeau et
s'en eloignent tour a tour.  Nous restons immobiles, prets a
faire feu.

Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en
creusant un veritable maelstrom.  Le combat va-t-il se terminer
dans les profondeurs de la mer?

Mais tout a coup une tete enorme s'elance au dehors, la tete du
Plesiosaurus.  Le monstre est blesse a mort.  Je n'apercois plus
son immense carapace.  Seulement, son long cou se dresse, s'abat,
se releve, se recourbe, cingle les flots comme un fouet
gigantesque et se tord comme un ver coupe.  L'eau rejaillit a une
distance considerable.  Elle nous aveugle.  Mais bientot l'agonie
du reptile touche a sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long troncon de serpent s'etend
comme une masse inerte sur les flots calmes.

Quant a l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagne sa caverne
sous-marine, ou va-t-il reparaitre a la surface de la mer?



XXXIV


_Mercredi 19 aout._--Heureusement le vent, qui souffle avec
force, nous a permis de fuir rapidement le theatre du combat.
Hans est toujours au gouvernail.  Mon oncle, tire de ses
absorbantes idees par les incidents de ce combat, retombe dans
son impatiente contemplation de la mer.

Le voyage reprend sa monotone uniformite, que je ne tiens pas a
rompre au prix des dangers d'hier.


_Jeudi 20 aout._--Brise N.-N.-E.  assez inegale.  Temperature
chaude.  Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie
a l'heure.

Vers midi un bruit tres eloigne se fait entendre.

Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
C'est un mugissement continu.

<<Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque
ilot sur lequel la mer se brise.>>

Hans se hisse au sommet du mat, mais ne signale aucun ecueil.
L'ocean est uni jusqu'a sa ligne d'horizon.

Trois heures se passent.  Les mugissements semblent provenir
d'une chute d'eau eloignee.

Je le fais remarquer a mon oncle, qui secoue la tete.  J'ai
pourtant la conviction que je ne me trompe pas.  Courons-nous
donc a quelque cataracte qui nous precipitera dans l'abime?  Que
cette maniere de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se
rapproche de la verticale, c'est possible, mais a moi...

En tout cas, il doit y avoir a quelques lieues au vent un
phenomene bruyant, car maintenant les mugissements se font
entendre avec une grande violence.  Viennent-ils du ciel ou de
l'ocean?

Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans
l'atmosphere, et je cherche a sonder leur profondeur.  Le ciel
est tranquille; les nuages, emportes au plus haut de la voute,
semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la
lumiere.  Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce
phenomene.

J'interroge alors l'horizon pur et degage de toute brume.  Son
aspect n'a pas change.  Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une
cataracte; si tout cet ocean se precipite dans un bassin
inferieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau
qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante
peut me donner la mesure du peril dont nous sommes menaces.  Je
consulte le courant.  Il est nul.  Une bouteille vide que je
jette a la mer reste sous le vent.

Vers quatre heures, Hans se leve, se cramponne au mat et monte a
son extremite.  De la son regard parcourt l'arc de cercle que
l'ocean decrit devant le radeau et s'arrete a un point.  Sa
figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe.

<<Il a vu quelque chose, dit mon oncle.

--Je le crois.>>

Hans redescend, puis il etend son bras vers le sud en disant:

<<Der nere!>>

--La-bas?>> repond mon oncle.

Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une
minute, qui me parait un siecle.

<<Oui, oui!  s'ecrie-t-il.

--Que voyez-vous?

--Une gerbe immense qui s'eleve au-dessus des flots.

--Encore quelque animal marin?

--Alors mettons le cap plus a l'ouest, car nous savons a quoi
nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres
antediluviens!

--Laissons aller,>> repond mon oncle.

Je me retourne vers Hans.  Hans maintient sa barre avec une
inflexible rigueur.

Cependant, si de la distance qui nous separe de cet animal, et
qu'il faut estimer a douze lieues au moins, on peut apercevoir la
colonne d'eau chassee par ses events, il doit etre d'une taille
surnaturelle.  Fuir serait se conformer aux lois de la plus
vulgaire prudence.  Mais nous ne sommes pas venus ici pour etre
prudents.

On va donc en avant.  Plus nous approchons, plus la gerbe
grandit.  Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantite
d'eau et l'expulser ainsi sans interruption?

A huit heures du soir nous ne sommes pas a deux lieues de lui.
Son corps noiratre, enorme, monstrueux, s'etend dans la mer comme
un ilot.  Est-ce illusion?  est-ce effroi?  Sa longueur me parait
depasser mille toises!  Quel est donc ce cetace que n'ont prevu
ni les Cuvier ni les Blumembach?  Il est immobile et comme
endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les
vagues qui ondulent sur ses flancs.  La colonne d'eau, projetee a
une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit
assourdissant.  Nous courons en insenses vers cette masse
puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.

La terreur me prend.  Je ne veux pas aller plus loin!  Je
couperai, s'il le faut, la drisse de la voile!  Je me revolte
contre le professeur, qui ne me repond pas.

Tout a coup Hans se leve, et montrant du doigt le point menacant:

<<Holme!>> dit-il.

--Une ile!  s'ecrie mon oncle.

--Une ile!  dis-je a mon tour en haussant les epaules.

--Evidemment, repond le professeur en poussant un vaste eclat de
rire.

--Mais cette colonne d'eau!

--Geyser[1] fait Hans.

  [1] Source jaillissante tres celebre situee au pied de l'Hecla.

--Eh!  sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil a
ceux de l'Islande!>>

Je ne veux pas, d'abord, m'etre trompe si grossierement.  Avoir
pris un ilot pour un monstre marin!  Mais l'evidence se fait, et
il faut enfin convenir de mon erreur.  Il n'y a la qu'un
phenomene naturel.

A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses.  L'ilot represente a s'y meprendre un
cetace immense dont la tete domine les flots a une hauteur de dix
toises.  Le geyser, mot que les Islandais prononcent <<geysir>> et
qui signifie <<fureur>>, s'eleve majestueusement a son extremite.
De sourdes detonations eclatent par instants, et l'enorme jet,
pris de coleres plus violentes, secoue son panache de vapeurs en
bondissant jusqu'a la premiere couche de nuages.  Il est seul.
Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la
puissance volcanique se resume en lui.  Les rayons de la lumiere
electrique viennent se meler a cette gerbe eblouissante, dont
chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.

<<Accostons,>> dit le professeur.

Mais il faut, eviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait
le radeau en un instant.  Hans, manoeuvrant adroitement, nous
amene a l'extremite de l'ilot.

Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le
chasseur demeure a son poste, comme un homme au-dessus de ces
etonnements.

Nous marchons sur un granit mele de tuf siliceux; le sol
frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudiere ou se
tord de la vapeur surchauffee; il est brulant.  Nous arrivons en
vue d'un petit bassin central d'ou s'eleve le geyser.  Je plonge
dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermometre a
deversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois
degres.

Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent.  Cela contredit
singulierement les theories du professeur Lidenbrock.  Je ne puis
m'empecher d'en faire la remarque.

<<Eh bien, replique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma
doctrine?

--Rien,>> dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte a un
entetement absolu.

Neanmoins, je suis force d'avouer que nous sommes singulierement
favorises jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'echappe, ce
voyage s'accomplit dans des conditions particulieres de
temperature; mais il me parait evident, certain, que nous
arriverons un jour ou l'autre a ces regions ou la chaleur
centrale atteint les plus hautes limites et depasse toutes les
graduations des thermometres.

Nous verrons bien.  C'est le mot du professeur, qui, apres avoir
baptise cet ilot volcanique du nom de son neveu, donne le signal
de rembarquement.

Je reste pendant quelques minutes encore a contempler le geyser.
Je remarque que son jet est irregulier dans ses acces, qu'il
diminue parfois d'intensite, puis reprend avec une nouvelle
vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs
accumulees dans son reservoir.

Enfin nous partons en contournant les roches tres accores du sud.
Hans a profite de cette halte pour remettre le radeau en etat.

Mais avant de deborder je fais quelques observations pour
calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal.
Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis
Port-Grauben, et nous sommes a six cent vingt lieues de
l'Islande, sous l'Angleterre.



XXXV


_Vendredi 21 aout._--Le lendemain le magnifique geyser a
disparu.  Le vent a fraichi, et nous a rapidement eloignes de
l'ilot Axel.  Les mugissements se sont eteints peu a peu.

Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant
peu.  L'atmosphere se charge de vapeurs, qui emportent avec elles
l'electricite formee par l'evaporation des eaux salines, les
nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte
uniformement olivatre; les rayons electriques peuvent a peine
percer cet opaque rideau baisse sur le theatre ou va se jouer le
drame des tempetes.

Je me sens particulierement impressionne, comme l'est sur terre
toute creature a l'approche d'un cataclysme.  Les <<cumulus[1]>>
entasses dans le sud presentent un aspect sinistre; ils ont cette
apparence <<impitoyable>> que j'ai souvent remarquee au debut des
orages.  L'air est lourd, la mer est calme.

  [1] Nuages de formes arrondies.

Au loin les nuages ressemblent a de grosses balles de coton
amoncelees dans un pittoresque desordre; peu a peu ils se
gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur
pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se detacher de l'horizon;
mais, au souffle des courants eleves, ils se fondent peu a peu,
s'assombrissent et presentent bientot une couche unique d'un
aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore
eclairee, rebondit sur ce tapis grisatre et va se perdre bientot
dans la masse opaque.

Evidemment l'atmosphere est saturee de fluide, j'en suis tout
impregne, mes cheveux se dressent sur ma tete comme aux abords
d'une machine electrique.  Il me semble que, si mes compagnons me
touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente.

A dix heures du matin, les symptomes de l'orage sont plus
decisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre
haleine; la nue ressemble a une outre immense dans laquelle
s'accumulent les ouragans.

Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne
puis m'empecher de dire:

<<Voila du mauvais temps qui se prepare.>>

Le professeur ne repond pas.  Il est d'une humeur massacrante, a
voir l'ocean se prolonger indefiniment devant ses yeux.  Il
hausse les epaules a mes paroles.

<<Nous aurons de l'orage, dis-je en etendant la main vers
l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour
l'ecraser!>>

Silence general.  Le vent se tait.  La nature a l'air d'une morte
et ne respire plus.  Sur le mat, ou je vois deja poindre un leger
feu Saint-Elme, la voile detendue tombe en plis lourds.  Le
radeau est immobile au milieu d'une mer epaisse et sans
ondulations.  Mais, si nous ne marchons plus, a quoi bon
conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au
premier choc de la tempete?

<<Amenons-la, dis-je, abattons notre mat: cela sera prudent.

--Non, par le diable!  s'ecrie mon oncle, cent fois non!  Que le
vent nous saisisse!  que l'orage nous emporte!  mais que
j'apercoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait
s'y briser en mille pieces!>>

Ces paroles ne sont pas achevees que l'horizon du sud change
subitement d'aspect; les vapeurs accumulees se resolvent en eau,
et l'air, violemment appele pour combler les vides produits par
la condensation, se fait ouragan.  Il vient des extremites les
plus reculees de la caverne.  L'obscurite redouble.  C'est a
peine si je puis prendre quelques notes incompletes.

Le radeau se souleve, il bondit.  Mon oncle est jete de son haut.
Je me traine jusqu'a lui.  Il s'est fortement cramponne a un bout
de cable et parait considerer avec plaisir ce spectacle des
elements dechaines.

Hans ne bouge pas.  Ses longs cheveux, repousses par l'ouragan et
ramenes sur sa face immobile, lui donnent une etrange
physionomie, car chacune de leurs extremites est herissee de
petites aigrettes lumineuses.  Son masque effrayant est celui
d'un homme antediluvien, contemporain des Ichthyosaures et des
Megatherium.

Cependant le mat resiste.  La voile se tend comme une bulle prete
a crever.  Le radeau file avec un emportement que je ne puis
estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau deplacees
sous lui, dont la rapidite fait des lignes droites et nettes.

<<La voile!  la voile!  dis-je, en faisant signe de l'abaisser.

--Non!  repond mon oncle.

--Nej,>> fait Hans en remuant doucement la tete.

Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet
horizon vers lequel nous courons en insenses.  Mais avant qu'elle
n'arrive jusqu'a nous le voile de nuage se dechire, la mer entre
en ebullition et l'electricite, produite par une vaste action
chimique qui s'opere dans les couches superieures, est mise en
jeu.  Aux eclats du tonnerre se melent les jets etincelants de la
foudre; des eclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des
detonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les
grelons qui frappent le metal de nos outils ou de nos armes se
font lumineux; les vagues soulevees semblent etre autant de
mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu interieur, et dont
chaque crete est empanachee d'une flamme.

Mes yeux sont eblouis par l'intensite de la lumiere, mes oreilles
brisees par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mat,
qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan..........
................................................................
..............................

[Ici mes notes de voyage devinrent tres incompletes.  Je n'ai
plus retrouve que quelques observations fugitives et prises
machinalement pour ainsi dire.  Mais, dans leur brievete, dans
leur obscurite meme, elles sont empreintes de l'emotion qui me
dominait, et mieux que ma memoire elles me donnent le sentiment
de notre situation.]
..............................................................
................................


_Dimanche 23 aout._--Ou sommes-nous?  Emportes avec une
incomparable rapidite.

La nuit a ete epouvantable.  L'orage ne se calme pas.  Nous
vivons dans un milieu de bruit, une detonation incessante.  Nos
oreilles saignent.  On ne peut echanger une parole.

Les eclairs ne discontinuent pas.  Je vois des zigzags
retrogrades qui, apres un jet rapide, reviennent de bas ou haut
et vont frapper la voute de granit.  Si elle allait s'ecrouler!
D'autres eclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de
feu qui eclatent comme des bombes.  Le bruit general ne parait
pas s'en accroitre; il a depasse la limite d'intensite que peut
percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrieres du
monde viendraient a sauter ensemble, nous ne saurions en entendre
davantage.

Il y a emission continue de lumiere a la surface des nuages; la
matiere electrique se degage incessamment de leurs molecules;
evidemment les principes gazeux de l'air sont alteres; des
colonnes d'eau innombrables s'elancent dans l'atmosphere et
retombent en ecumant.

Ou allons-nous?...  Mon oncle est couche tout de son long a
l'extremite du radeau.

La chaleur redouble.  Je regarde le thermometre; il indique...
[Le chiffre est efface.]


_Lundi 24 aout._--Cela ne finira pas!  Pourquoi l'etat de cette
atmosphere si dense, une fois modifie, ne serait-il pas
definitif?

Nous sommes brises de fatigue, Hans comme a l'ordinaire.  Le
radeau court invariablement vers le sud-est.  Nous avons fait
plus de deux cents lieues depuis l'ilot Axel.

A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement
tout les objets composant la cargaison.  Chacun de nous s'attache
egalement.  Les flots passent par-dessus notre tete.

Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours.
Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos levres; il ne se produit
aucun son appreciable.  Meme en se parlant a l'oreille on ne peut
s'entendre.

Mon oncle s'est approche de moi.  Il a articule quelques paroles.
Je crois qu'il m'a dit: <<Nous sommes perdus.>> Je n'en suis pas
certain.

Je prends le parti de lui ecrire ces mots: <<Amenons notre voile.>>

Il me fait signe qu'il y consent.

Sa tete n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un
disque de feu apparait au bord du radeau.  Le mat et la voile
sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever a une
prodigieuse hauteur, semblables au Pterodactyle, cet oiseau
fantastique des premiers siecles.

Nous sommes glaces d'effroi; la boule mi-partie blanche,
mi-partie azuree, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se
promene lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous
la laniere de l'ouragan.  Elle vient ici, la, monte sur un des
batis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend
legerement, bondit, effleure la caisse a poudre.  Horreur!  Nous
allons sauter!  Non!  Le disque eblouissant s'ecarte; il
s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se
precipite a genoux pour l'eviter; de moi, pale et frissonnant
sous l'eclat de la lumiere et de la chaleur; il pirouette pres de
mon pied, que j'essaye de retirer.  Je ne puis y parvenir.

Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphere; elle penetre le
gosier, les poumons.  On etouffe.

Pourquoi ne puis-je retirer mon pied?  Il est donc rive au
radeau?  Ah!  la chute de ce globe electrique a aimante tout le
fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en
se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure
adherent violemment a une plaque de fer incrustee dans le bois.
Je ne puis retirer mon pied!

Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment ou la boule
allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entrainer
moi-meme, si...

Ah!  quelle lumiere intense!  le globe eclate!  nous sommes
couverts par des jets de flammes!

Puis tout s'eteint.  J'ai eu le temps de voir mon oncle etendu
sur le radeau; Hans toujours a sa barre et <<crachant du feu>> sous
l'influence de l'electricite qui le penetre!

Ou allons-nous?  ou allons-nous?
.......................................................


_Mardi 25 aout._--Je sors d'un evanouissement prolonge; l'orage
continue; les eclairs se dechainent comme une couvee de serpents
lachee dans l'atmosphere.

Sommes-nous toujours sur la mer?  Oui, et emportes avec une
vitesse incalculable.  Nous avons passe sous l'Angleterre, sous
la Manche, sous la France, sous l'Europe entiere, peut-etre!
.......................................................

Un bruit nouveau se fait entendre!  Evidemment, la mer qui se
brise sur des rochers!...  Mais alors...
.......................................................
.......................................................



XXXVI


Ici se termine ce que j'ai appele <<le journal du bord,>> si
heureusement sauve du naufrage.  Je reprends mon recit comme
devant.

Ce qui se passa au choc du radeau contre les ecueils de la cote,
je ne saurais le dire.  Je me sentis precipite dans les flots, et
si j'echappai a la mort, si mon corps ne fut pas dechire sur les
rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de
l'abime.

Le courageux Islandais me transporta hors de la portee des
vagues, sur un sable brulant ou je me trouvai cote a cote avec
mon oncle.

Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames
furieuses, afin de sauver quelques epaves du naufrage.  Je ne
pouvais parler; j'etais brise d'emotions et de fatigues; il me
fallut une grande heure pour me remettre.

Cependant une pluie diluvienne continuait a tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages.  Quelques rocs
superposes nous offrirent un abri contre les torrents du ciel,
Hans prepara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun
de nous, epuise par les veilles de trois nuits, tomba dans un
douloureux sommeil.

Le lendemain le temps etait magnifique.  Le ciel et la mer
s'etaient apaises d'un commun accord.  Toute trace de tempete
avait disparu.  Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui
saluerent mon reveil.

<<Eh bien, mon garcon, s'ecria-t-il, as-tu bien dormi?>>

N'eut-on pas dit que nous etions dans la maison de Konig-strasse,
que je descendais tranquillement pour dejeuner et que mon mariage
avec la pauvre Grauben allait s'accomplir ce jour meme?

Helas!  pour peu que la tempete eut jete le radeau dans l'est,
nous avions passe sous l'Allemagne, sous ma chere ville de
Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au
monde.  Alors quarante lieues m'en separaient a peine!  Mais
quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en realite,
plus de mille lieues a franchir!

Toutes ces douloureuses reflexions traverserent rapidement mon
esprit avant que je ne repondisse a la question de mon oncle.

<<Ah ca!  repeta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi?

--Tres bien, repondis-je; je suis encore brise, mais cela ne sera
rien.

--Absolument rien, un peu de fatigue, et voila tout.

--Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle.

--Enchante, mon garcon!  enchante!  Nous sommes arrives!

--Au terme de notre expedition?

--Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas.  Nous
allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer
veritablement dans les entrailles du globe.

--Mon oncle, permettez-moi une question.

--Je te la permets, Axel.

--Et le retour?

--Le retour!  Ah!  tu penses a revenir quand on n'est meme pas
arrive?

--Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.

--De la maniere la plus simple du monde.  Une fois arrives au
centre du spheroide, ou nous trouverons une route nouvelle pour
remonter a sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement
par le chemin deja parcouru.  J'aime a penser qu'il ne se fermera
pas derriere nous.

--Alors il faudra remettre le radeau en bon etat.

--Necessairement.

--Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes
ces grandes choses?

--Oui, certes.  Hans est un garcon habile, et je suis sur qu'il a
sauve la plus grande partie de la cargaison.  Allons nous en
assurer, d'ailleurs.>>

Nous quittames cette grotte ouverte a toutes les brises.  J'avais
un espoir qui etait en meme temps une crainte; il me semblait
impossible que le terrible abordage du radeau n'eut pas aneanti
tout ce qu'il portait.  Je me trompais.  A mon arrivee sur le
rivage, j'apercus Hans au milieu d'une foule d'objets ranges avec
ordre.  Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de
reconnaissance.  Cet homme, d'un devouement surhumain dont on ne
trouverait peut-etre pas d'autre exemple, avait travaille pendant
que nous dormions et sauve les objets les plus precieux au peril
de sa vie.

Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles,
nos armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer.  La
provision de poudre etait demeuree intacte, apres avoir failli
sauter pendant la tempete.

<<Eh bien, s'ecria le professeur, puisque les fusils manquent,
nous en serons quittes pour ne pas chasser.

--Bon; mais les instruments?

--Voici le manometre, le plus utile de tous, et pour lequel
j'aurais donne les autres!  Avec lui, je puis calculer la
profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre.  Sans
lui, nous risquerions d'aller au dela et de ressortir par les
antipodes!>>

Cette gaite etait feroce.

<<Mais la boussole?  demandai-je.

--La voici, sur ce rocher, en parfait etat, ainsi que le
chronometre et les thermometres.  Ah!  le chasseur est un homme
precieux!>>

Il fallait bien le reconnaitre, en fait d'instruments, rien ne
manquait..  Quant aux outils et aux engins, j'apercus, epars sur
le sable, echelles, cordes, pics, pioches, etc.

Cependant il y avait encore la question des vivres a elucider.

<<Et les provisions?  dis-je,

--Voyons les provisions,>> repondit mon oncle.

Les caisses qui les contenaient etaient alignees sur la greve
dans un parfait etat de conservation; la mer les avait respectees
pour la plupart, et somme toute, en biscuits, viande salee,
genievre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre
mois de vivres.

<<Quatre mois!  s'ecria le professeur; nous avons le temps d'aller
et de revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand
diner a tous mes collegues du Johannaeum!>>

J'aurais du etre fait, depuis longtemps, au temperament de mon
oncle, et pourtant cet homme-la m'etonnait toujours.

<<Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau
avec la pluie que l'orage a versee dans tous ces bassins de
granit; par consequent, nous n'avons pas a craindre d'etre pris
par la soif.  Quant au radeau, je vais recommander a Hans de le
reparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir,
j'imagine!

--Comment cela?  m'ecriai-je.

--Une idee a moi, mon garcon!  Je crois que nous ne sortirons pas
par ou nous sommes entres.>>

Je regardai le professeur avec une certaine defiance; je me
demandai s'il n'etait pas devenu fou.  Et cependant <<il ne savait
pas si bien dire.>>

<<Allons dejeuner,>> reprit-il.

Je le suivis sur un cap eleve, apres qu'il eut donne ses
instructions au chasseur.  La, de la viande seche, du biscuit et
du the composerent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un
des meilleurs que j'eusse fait de ma vie.  Le besoin, le grand
air, le calme apres les agitations, tout contribuait a me mettre
en appetit.

Pendant le dejeuner, je posai a mon oncle la question de savoir
ou nous etions en ce moment.

<<Cela, dis-je, me parait difficile a calculer.

--A calculer exactement, oui, repondit-il; c'est meme impossible,
puisque, pendant ces trois jours de tempete, je n'ai pu tenir
note de la vitesse et de la direction du radeau; mais cependant
nous pouvons relever notre situation a l'estime.

--En effet, la derniere observation a ete faite a l'ilot du
geyser...

--A l'ilot Axel, mon garcon.  Ne decline pas cet honneur d'avoir
baptise de ton nom la premiere ile decouverte au centre du massif
terrestre.

--Soit!  A l'ilot Axel, nous avions franchi environ deux cent
soixante-dix lieues de mer et nous nous trouvions a plus de six
cents lieues de l'Islande.

--Bien!  partons de ce point alors et comptons quatre jours
d'orage, pendant lesquels notre vitesse n'a pas du etre
inferieure a quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.

--Je le crois.  Ce serait donc trois cents lieues a ajouter.

--Oui, et la mer Lidenbrock aurait a peu pres six cents lieues
d'un rivage a l'autre!  Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter
de grandeur avec la Mediterranee?

--Oui, surtout si nous ne l'avons traversee que dans sa largeur!

--Ce qui est fort possible!

--Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts,
nous avons maintenant cette Mediterranee sur notre tete.

--Vraiment!

--Vraiment, car nous sommes a neuf cents lieues de Reykjawik!

--Voila un joli bout de chemin, mon garcon; mais, que nous soyons
plutot sous la Mediterranee que sous la Turquie ou sous
l'Atlantique, cela ne peut s'affirmer que si notre direction n'a
pas devie.

--Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage
doit etre situe au sud-est de Port-Grauben.

--Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole.
Allons consulter la boussole!>>

Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait
depose les instrumente.  Il etait gai, allegre, il se frottait
les mains, il prenait des poses!  Un vrai jeune homme!  Je le
suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon
estime.

Arrive au rocher, mon oncle prit le compas, le posa
horizontalement et observa l'aiguilla, qui, apres avoir oscille,
s'arreta dans une position fixe sous l'influence magnetique.

Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de
nouveau.  Enfin il se retourna de mon cote, stupefait.

<<Qu'y a-t-il?>> demandai-je.

Il me fit signe d'examiner l'instrument.  Une exclamation de
surprise m'echappa.  La fleur de l'aiguille marquait le nord la
ou nous supposions le midi!  Elle se tournait vers la greve au
lieu de montrer la pleine mer!

Je remuai la boussole, je l'examinai; elle etait en parfait etat.
Quelque position que l'on fit prendre a l'aiguille; celle-ci
reprenait obstinement cette direction inattendue.

Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempete une
saute de vent s'etait produite dont nous ne nous etions pas
apercus et avait ramene le radeau vers les rivages que mon oncle
croyait laisser derriere lui.



XXXVII


Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments
qui agiterent le professeur Lidenbrock, la stupefaction,
l'incredulite et enfin la colere.  Jamais je ne vis homme si
decontenance d'abord, si irrite ensuite.  Les fatigues de la
traversee, les dangers courus, tout etait a recommencer!  Nous
avions recule au lieu de marcher en avant!

Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.

<<Ah!  la fatalite me joue de pareils tours!  s'ecria-t-il; les
elements conspirent contre moi!  l'air, le feu et l'eau combinent
leurs efforts pour s'opposer a mon passage!  Eh bien!  l'on saura
ce que peut ma volonte.  Je ne cederai pas, je ne reculerai pas
d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la
nature!>>

Debout sur le rocher, irrite, menacant, Otto Lidenbrock, pareil
au farouche Ajax, semblait defier les dieux.  Mais je jugeai a
propos d'intervenir et de mettre un frein a cette fougue
insensee.

<<Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme.  Il y a une limite a
toute ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre
l'impossible; nous sommes mal equipes pour un voyage sur mer;
cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de
poutres avec une couverture pour voile, un baton en guise de mat,
et contre les vents dechaines.  Nous ne pouvons gouverner, nous
sommes le jouet des tempetes, et c'est agir en fous que de tenter
une seconde fois cette impossible traversee!>>

De ces raisons toutes irrefutables je pus derouler la serie
pendant dix minutes sans etre interrompu, mais cela vint
uniquement de l'inattention du professeur, qui n'entendit pas un
mot de mon argumentation.

<<Au radeau!  s'ecria-t-il.

Telle fut sa reponse.  J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je
me heurtai a une volonte plus dure que le granit.

Hans achevait en ce moment de reparer le radeau.  On eut dit que
cet etre bizarre devinait les projets de mon oncle.  Avec
quelques morceaux de surtarbrandur il avait consolide
l'embarcation.  Une voile s'y elevait deja et le vent jouait dans
ses plis flottants.

Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitot celui-ci
d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le depart.
L'atmosphere etait assez pure et le vent du nord-ouest tenait
bon.

Que pouvais-je faire?  Resister seul contre deux?  Impossible.
Si encore Hans se fut joint a moi.  Mais non!  Il semblait que
l'Islandais eut mis de cote toute volonte personnelle et fait
voeu d'abnegation.  Je ne pouvais rien obtenir d'un serviteur
aussi infeode a son maitre.  Il fallait marcher en avant.

J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutumee, quand
mon oncle m'arreta de la main.

<<Nous ne partirons que demain, dit-il.>>

Je fis le geste d'un homme resigne a tout.

<<Je ne dois rien negliger, reprit-il, et puisque la fatalite m'a
pousse sur cette partie de la cote, je ne la quitterai pas sans
l'avoir reconnue.>>

Cette remarque sera comprise quand on saura que nous etions
revenus au rivage du nord, mais non pas a l'endroit meme de notre
premier depart.  Port-Grauben devait etre situe plus a l'ouest.
Rien de plus raisonnable des lors que d'examiner avec soin les
environs de ce nouvel atterrissage.

<<Allons a la decouverte!>> dis-je.

Et, laissant Hans a ses occupations, nous voila partis.  L'espace
compris entre les relais de la mer et le pied des contre-forts
etait fort large; on pouvait marcher une demi-heure avant
d'arriver a la paroi de rochers.  Nos pieds ecrasaient
d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
grandeurs, ou vecurent les animaux des premieres epoques.
J'apercevais aussi d'enormes carapaces; dont le diametre
depassait souvent quinze pieds.  Elles avaient appartenu a ces
gigantesques glyptodons de la periode pliocene dont la tortue
moderne n'ont plus qu'une petite reduction.  En outre le sol
etait seme d'une grande quantite de debris pierreux, sortes de
galets arrondis pur la lame et ranges en lignes successives.  Je
fus donc conduit a faire cette remarque, que la mer devait
autrefois occuper cet espace.  Sur les rocs epars et maintenant
hors de ses atteintes, les flots avaient laisse des traces
evidentes de leur passage.

Ceci pouvait expliquer jusqu'a un certain point l'existence de
cet ocean, a quarante lieues au-dessous de la surface du globe.
Mais, suivant moi, cette masse d'eau devait se perdre peu a peu
dans les entrailles de la terre, et elle provenait evidemment des
eaux de l'Ocean, qui se firent jour a travers quelque fissure.
Cependant il fallait admettre que cette fissure etait
actuellement bouchee, car toute cette caverne, ou mieux, cet
immense reservoir, se fut rempli dans un temps assez court.
Peut-etre meme cette eau, ayant eu a lutter contre des feux
souterrains, s'etait vaporisee en partie.  De la l'explication
des nuages suspendus sur notre tete et le degagement de cette
electricite qui creait des tempetes a l'interieur du massif
terrestre.

Cette theorie des phenomenes dont nous avions ete temoins me
paraissait satisfaisante; car, pour grandes que soient les
merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des
raisons physiques.

Nous marchions donc sur une sorte de terrain sedimentaire forme
par les eaux, comme tous les terrains de cette periode, si
largement distribues a la surface du globe.  Le professeur
examinait attentivement chaque interstice de roche.  Qu'une
ouverture quelconque existat, et il devenait important pour lui
d'en faire sonder la profondeur.

Pendant un mille, nous avions cotoye les rivages de la mer
Lidenbrock, quand le sol changea subitement d'aspect.  Il
paraissait bouleverse, convulsionne par un exhaussement violent
des couches inferieures.  En maint endroit, des enfoncements ou
des soulevements attestaient une dislocation puissante du massif
terrestre.

Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit,
melangees de silex, de quartz et de depots alluvionnaires,
lorsqu'un champ, plus qu'un champ, une plaine d'ossements apparut
a nos regards.  On eut dit un cimetiere immense, ou les
generations de vingt siecles confondaient leur eternelle
poussiere.  De hautes extumescences de debris s'etageaient au
loin.  Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y
perdaient dans une brume fondante.  La, sur trois milles carres.
peut-etre; s'accumulait toute la vie de l'histoire animale, a
peine ecrite dans les terrains trop recents du monde habite.

Cependant une impatiente curiosite nous entrainait.  Nos pieds
ecrasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux
antehistoriques, et ces fossiles dont les Museums des grandes
cites se disputent les rares et interessants debris.  L'existence
de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les squelettes
des etres organiques couches dans ce magnifique ossuaire.

J'etais stupefait.  Mon oncle avait leve ses grands bras vers
l'epaisse voute qui nous servait de ciel.  Sa bouche ouverte
demesurement, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses
lunettes, sa tete remuant de haut en bas, de gauche a droite,
toute sa posture enfin denotait un etonnement sans borne.  Il se
trouvait devant une inappreciable collection de Leptotherium, de
Mericotherium, de Mastodontes, de Protopitheques, de
Pterodactyles, de tous les monstres antediluviens entasses la
pour sa satisfaction personnelle.  Qu'on se figure un bibliomane
passionne transporte tout a coup dans cette fameuse bibliotheque
d'Alexandrie brulee par Omar et qu'un miracle aurait fait
renaitre de ses cendres!  Tel etait mon oncle le professeur
Lidenbrock.

Mais ce fut un bien autre emerveillement, quand, courant a
travers cette poussiere volcanique, il saisit un crane denude, et
s'ecria d'une voix fremissante:

<<Axel!  Axel!  une tete humaine!

--Une tete humaine!  mon oncle, repondis-je, non moins stupefait.

--Oui, mon neveu!  Ah!  M. Milne-Edwards!  Ah!  M, de
Quatrefages!  que n'etes-vous la ou je suis, moi, Otto
Lidenbrock!>>



XXXVIII


Pour comprendre cette evocation faite par mon oncle a ces
illustres savants francais, il faut savoir qu'un fait d'une haute
importance en paleontologie s'etait produit quelque temps avant
notre depart.

Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de
M. Boucher de Perthes les carrieres de Moulin-Quignon, pres
Abbeville, dans le departement de la Somme, en France, trouverent
une machoire humaine a quatorze pieds au-dessous de la superficie
du sol.  C'etait le premier fossile de cette espece ramene a la
lumiere du grand jour.  Pres de lui se rencontrerent des haches
de pierre et des silex tailles, colores et revetus par le temps
d'une patine uniforme.

Le bruit de cette decouverte fut grand, non seulement en France,
mais en Angleterre et en Allemagne.  Plusieurs savants de
l'Institut francais, entre autres MM. Milne-Edwards et de
Quatrefages, prirent l'affaire a coeur, demontrerent
l'incontestable authenticite de l'ossement en question, et se
firent les plus ardents defenseurs de ce <<proces de la machoire>>,
suivant l'expression anglaise.

Aux geologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain,
MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de
l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le
plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock.

L'authenticite d'un fossile humain de l'epoque quaternaire
semblait donc incontestablement demontree et admise.

Ce systeme, il est vrai, avait eu un adversaire acharne dans
M. Elie de Beaumont.  Ce savant de si haute autorite soutenait
que le terrain de Moulin-Quignon n'appartenait pas au <<diluvium>>,
mais a une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec
Cuvier, il n'admettait pas que l'espece humaine eut ete
contemporaine des animaux de l'epoque quaternaire.  Mon oncle
Lidenbrock, de concert avec la grande majorite des geologues,
avait tenu bon, dispute, discute, et M. Elie de Beaumont etait
reste a peu pres seul de son parti.

Nous connaissions tous ces details de l'affaire, mais nous
ignorions que, depuis notre depart, la question avait fait des
progres nouveaux.  D'autres machoires identiques, quoique
appartenant a des individus de types divers et de nations
differentes, furent trouvees dans les terres meubles et grises de
certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que
des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants,
d'adolescents, d'hommes, de vieillards.  L'existence de l'homme
quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage.

Et ce n'etait pas tout.  Des debris nouveaux exhumes du terrain
tertiaire pliocene avaient permis a des savants plus audacieux
encore d'assigner une haute antiquite a la race humaine.  Ces
debris, il est vrai, n'etaient point des ossements de l'homme,
mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des
femurs d'animaux fossiles, stries regulierement, sculptes pour
ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain.

Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'echelle des temps d'un
grand nombre de siecles; il precedait le Mastodonde; il devenait
le contemporain de <<l'Elephas meridionalis>>; il avait cent mille
ans d'existence, puisque c'est la date assignee par les geologues
les plus renommes a la formation du terrain pliocene!

Tel etait alors l'etat de la science paleontologique, et ce que
nous en connaissions suffisait a expliquer notre attitude devant
cet ossuaire de la mer Lidenbrock.  On comprendra donc les
stupefactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas
plus loin, il se trouva en presence, on peut dire face a face,
avec un des specimens de l'homme quaternaire.

C'etait un corps humain absolument reconnaissable.  Un sol d'une
nature particuliere, comme celui du cimetiere Saint-Michel, a
Bordeaux, l'avait-il ainsi conserve pendant des siecles?  je ne
saurais le dire.  Mais ca cadavre, la peau tendue et parcheminee,
les membres encore moelleux,--a la vue du moins,--les dents
intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des
orteils d'une grandeur effrayante, se montrait a nos yeux tel
qu'il avait vecu.

J'etais muet devant cette apparition d'un autre age.  Mon oncle,
si loquace, si impetueusement discoureur d'habitude, se taisait
aussi.  Nous avions souleve ce corps.  Nous l'avions redresse.
Il nous regardait avec ses orbites caves.  Nous palpions son
torse sonore.

Apres quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le
professeur.  Otto Lidenbrock, emporte par son temperament, oublia
les circonstances de notre voyage, le milieu ou nous etions,
l'immense caverne qui nous contenait.  Sans doute il se crut au
Johannaeum, professant devant ses eleves, car il prit un ton
doctoral, et s'adressant a un auditoire imaginaire:

<<Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous presenter un homme de
l'epoque quaternaire.  De grands savants ont nie son existence,
d'autres non moins grands l'ont affirmee.  Les saint Thomas de la
paleontologie, s'ils etaient la, le toucheraient du doigt, et
seraient bien forces de reconnaitre leur erreur.  Je sais bien
que la science doit se mettre en garde contre les decouvertes de
ce genre!  Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes
fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de meme
farine.  Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du pretendu
corps d'Oreste retrouve par les Spartiates, et du corps
d'Asterius, long de dix coudees, dont parle Pausanias.  J'ai lu
les rapports sur le squelette de Trapani decouvert au XIVe
siecle, et dans lequel on voulait reconnaitre Polypheme, et
l'histoire du geant deterre pendant le XVIe siecle aux environs
de Palerme.  Vous n'ignorez pas plus que moi, Messieurs,
l'analyse faite aupres de Lucerne, en 1577, de ces grands
ossements que le celebre medecin Felix Plater declarait
appartenir a un geant de dix-neuf pieds!  J'ai devore les traites
de Cassanion, et tous ces memoires, brochures, discours et
contre-discours publies a propos du squelette du roi des Cimbres,
Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule, exhume d'une sablonniere
du Dauphine en 1613!  Au XVIIIe siecle, j'aurais combattu avec
Pierre Campet l'existence des preadamites de Scheuchzer!  J'ai eu
entre les mains l'ecrit nomme _Gigans_..>>

Ici reparut l'infirmite naturelle de mon oncle, qui en public ne
pouvait pas prononcer les mots difficiles.

<<L'ecrit nomme _Gigans_...>> reprit-il.

Il ne pouvait aller plus loin.

<<_Giganteo_...>>

Impossible!  Le mot malencontreux ne voulait pas sortir!  On
aurait bien ri au Johannaeum!

<<_Gigantosteologie_,>> acheva de dire le professeur Lidenbrock
entre deux jurons.

Puis, continuant de plus belle, et s'animant:

<<Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses!  Je sais aussi que
Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os
de Mammouth et autres animaux de l'epoque quaternaire.  Mais ici
le doute seul serait une injure a la science!  Le cadavre est la!
Vous pouvez le voir, le toucher!  Ce n'est pas un squelette,
c'est un corps intact, conserve dans un but uniquement
anthropologique!>>

Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.

<<Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit
encore mon oncle, j'en ferais disparaitre toutes les parties
terreuses et ces coquillages resplendissants qui sont incrustes
en lui.  Mais le precieux dissolvant me manque.  Cependant, tel
il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire.>>

Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec
la dexterite d'un montreur de curiosites.

<<Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous
sommes loin des pretendus geants.  Quant a la race a laquelle il
appartient, elle est incontestablement caucasique.  C'est la race
blanche, c'est la notre!  Le crane de ce fossile est
regulierement ovoide, sans developpement des pommettes, sans
projection de la machoire.  Il ne presente aucun caractere de ce
prognathisme qui modifie l'angle facial[1].  Mesurez cet angle,
il est presque de quatre-vingt-dix degres.  Mais j'irai plus loin
encore dans le chemin des deductions.  et j'oserai dire que cet
echantillon humain appartient a la famille japetique, repandue
depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale.  Ne
souriez pas, Messieurs!>>

  1.  L'angle facial est forme par deux plans, l'un plus ou moins
  vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'antre
  horizontal, qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et
  l'epine nasale inferieure.  On appelle prognathisme, en langue
  anthropologique, cette projection de la machoire qui modifie
  l'angle facial.

Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude
de voir les visages s'epanouir pendant ses savantes
dissertations!

<<Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est la un homme
fossile, et contemporain des Mastodontes dont les ossements
emplissent cet amphitheatre.  Mais de vous dire par quelle route
il est arrive la, comment ces couches ou il etait enfoui ont
glisse, jusque dans cette enorme cavite du globe, c'est ce que je
ne me permettrai pas.  Sans doute, a l'epoque quaternaire, des
troubles considerables se manifestaient encore dans l'ecorce
terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des
cassures, des fentes, des failles, ou devalait vraisemblablement
une partie du terrain superieur.  Je ne me prononce pas, mais
enfin l'homme est la, entoure des ouvrages de sa main, de ces
haches, de ces silex tailles qui ont constitue l'age de pierre,
et a moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en pionnier
de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticite de son
antique origine.>>

Le professeur se tut, et j'eclatai en applaudissements unanimes.
D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son
neveu eussent ete fort empeches de le combattre.

Autre indice.  Ce corps fossilise n'etait pas le seul de
l'immense ossuaire.  D'autres corps se rencontraient a chaque pas
que nous faisions dans cette poussiere, et mon oncle pouvait
choisir le plus merveilleux de ces echantillons pour convaincre
les incredules.

En verite, c'etait un etonnant spectacle que celui de ces
generations d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetiere.
Mais une question grave se presentait, que nous n'osions
resoudre.  Ces etres animes avaient-ils glisse par une convulsion
du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils
etaient deja reduits en poussiere?  Ou plutot vecurent-ils ici,
dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et
mourant comme les habitants de la terre?  Jusqu'ici, les monstres
marins, les poissons seuls, nous etaient apparus vivants!
Quelque homme de l'abime errait-il encore sur ces greves
desertes?



XXXIX


Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulerent ces couches
d'ossements.  Nous allions en avant, pousses par une ardente
curiosite.  Quelles autres merveilles renfermait cette caverne,
quels tresors pour la science?  Mon regard s'attendait a toutes
les surprises, mon imagination a tous les etonnements.

Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derriere
les collines de l'ossuaire.  L'imprudent professeur, s'inquietant
peu de d'egarer, m'entrainait au loin.  Nous avancions
silencieusement, baignes dans les ondes electriques.  Par un
phenomene que je ne puis expliquer, et grace a sa diffusion,
complete alors, la lumiere eclairait uniformement les diverses
faces des objets.  Son foyer n'existait plus en un point
determine de l'espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre.
On aurait pu se croire en plein midi et on plein ete, au milieu
des regions equatoriales, sous les rayons verticaux du soleil.
Toute vapeur avait disparu.  Les rochers, les montagnes
lointaines, quelques masses confuses de forets eloignees,
prenaient un etrange aspect sous l'egale distribution du fluide
lumineux.  Nous ressemblions a ce fantastique personnage
d'Hoffmann qui a perdu son ombre.

Apres une marche d'un mille, apparut la lisiere d'une foret
immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui
avoisinaient Port-Grauben.

C'etait la vegetation de l'epoque tertiaire dans toute sa
magnificence.  De grands palmiers, d'especes aujourd'hui
disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cypres,
des thuyas, representaient la famille des coniferes, et se
reliaient entre eux par un reseau de lianes inextricables.  Un
tapis de mousses et d'hepathiques revetait moelleusement le sol.
Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de
ce nom, puisqu'ils ne produiraient pas d'ombre.  Sur leurs bords
croissaient des fougeres arborescentes semblables a celles des
serres chaudes du globe habite.  Seulement, la couleur manquait a
ces arbres, a ces arbustes, a ces plantes, prives de la
vivifiante chaleur du soleil.  Tout se confondait dans une teinte
uniforme, brunatre et comme passee.  Les feuilles etaient
depourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-memes, si
nombreuses a cette epoque tertiaire qui les vit naitre, alors
sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un papier
decolore sous l'action de l'atmosphere.

Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis.
Je le suivis, non sans une certaine apprehension.  Puisque la
nature avait fait la les frais d'une alimentation vegetale,
pourquoi les redoutables mammiferes ne s'y rencontreraient-ils
pas?  J'apercevais dans ces larges clairieres que laissaient les
arbres abattus et ronges par le temps, des legumineuses, des
acerines, des rubiacees, et mille arbrisseaux comestibles, chers
aux ruminants de toutes les periodes.  Puis apparaissaient,
confondus et entremeles, les arbres des contrees si differentes
de la surface du globe, le chene croissant pres du palmier,
l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwege, le
bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du
kauris zelandais.  C'etait a confondre la raison des
classificateurs les plus ingenieux de la botanique terrestre.

Soudain je m'arretai, De la main, je retins mon oncle.

La lumiere diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets
dans la profondeur des taillis.  J'avais cru voir...  non?
reellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter
sous les arbres!  En effet, c'etaient des animaux gigantesques,
tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles, mais vivants,
et semblables a ceux dont les restes furent decouverts en 1801
dans les marais de l'Ohio!  J'apercevais ces grands elephants
dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une legion de
serpents.  J'entendais le bruit de leurs longues defenses dont
l'ivoire taraudait les vieux troncs.  Les branches craquaient, et
les feuilles arrachees par masses considerables s'engouffraient
dans la vaste gueule de ces monstres.

Ce reve, ou j'avais vu renaitre tout ce monde des temps
antehistoriques, des epoques ternaire et quaternaire, se
realisait donc enfin!  Et nous etions la, seuls, dans les
entrailles du globe, a la merci de ses farouches habitants!

Mon oncle regardait.

<<Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en
avant, en avant!

--Non!  m'ecriai-je, non!  Nous sommes sans armes!  Que
ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupedes geants?
Venez, mon oncle, venez!  Nulle creature humaine ne peut braver
impunement la colere de ces monstres.

--Nulle creature humaine!  repondit mon oncle, en baissant la
voix!  Tu te trompes, Axel!  Regarde, regarde, la-bas!  Il me
semble que j'apercois un etre vivant!  un etre semblable a nous!
un homme!>>

Je regardai, haussant les epaules, et decide a pousser
l'incredulite jusqu'a ses dernieres limites.  Mais, quoique j'en
eus, il fallut bien me rendre a l'evidence.

En effet, a moins d'un quart de mille, appuye au tronc d'un
kauris enorme, un etre humain, un Protee de ces contrees
souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable
troupeau de Mastodontes!

    _Immanis pecoris custos, immanior ipse!_

Oui!  _immanior ipse!_ Ce n'etait plus l'etre fossile dont nous
avions releve le cadavre dans l'ossuaire, c'etait un geant
capable de commander a ces monstres.  Sa taille depassait douze
pieds.  Sa tete grosse comme la tete d'un buffle, disparaissait
dans les broussailles d'une chevelure inculte.  On eut dit une
veritable criniere, semblable a celle de l'elephant des premiers
ages.  Il brandissait de la main une branche enorme, digne
houlette de ce berger antediluvien.

Nous etions restes immobiles, stupefaits.  Mais nous pouvions
etre apercus.  Il fallait fuir.

<<Venez, venez!  m'ecriai-je, en entrainant mon oncle, qui pour la
premiere fois se laissa faire!

Un quart d'heure plus tard, nous etions hors de la vue de ce
redoutable ennemi.

Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le
calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont ecoules
depuis cette etrange et surnaturelle rencontre, que penser, que
croire?  Non!  c'est impossible!  Nos sens ont ete abuses, nos
yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient!  Nulle creature humaine
n'existe dans ce monde subterrestre!  Nulle generation d'hommes
n'habite ces cavernes inferieures du globe, sans se soucier des
habitants de sa surface, sans communication avec eux!  C'est
insense, profondement insense!

J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la
structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe
des premieres epoques geologiques, de quelque Protopitheque, de
quelque Mesopitheque semblable a celui que decouvrit M. Lartet
dans le gite ossifere de Sansan!  Mais celui-ci depassait par sa
taille toutes les mesures donnees par la paleontologie!
N'importe!  Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il
soit!  Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une
generation enfouie dans les entrailles de la terre!  Jamais!

Cependant nous avions quitte la foret claire et lumineuse, muets
d'etonnement, accables sous une stupefaction qui touchait a
l'abrutissement.  Nous courions malgre nous.  C'etait une vraie
fuite, semblable a ces entrainements effroyables que l'on subit
dans certains cauchemars.  Instinctivement, nous revenions vers
la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon
esprit se fut emporte, sans une preoccupation qui me ramena a des
observations plus pratiques.

Bien que je fusse certain de fouler un sol entierement vierge de
nos pas, j'apercevais souvent des agregations de rochers dont la
forme rappelait ceux de Port-Grauben.  C'etait parfois a s'y
meprendre.  Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines
des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de
surtarbrandur, notre fidele Hans-bach et la grotte ou j'etais
revenu a la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des
contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant
d'un rocher venaient me rejeter dans le doute.

Le professeur partageait mon indecision; il ne pouvait s'y
reconnaitre au milieu de ce panorama uniforme.  Je le compris a
quelques mots qui lui echapperent.

<<Evidemment, lui dis-je, nous n'avons pas aborde a notre point de
depart, mais certainement, en contournant le rivage, nous nous
rapprocherons de Port-Grauben.

--Dans ce cas, repondit mon oncle, il est inutile de continuer
cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau.  Mais
ne te trompes-tu pas, Axel?

--Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se
ressemblent.  Il me semble pourtant reconnaitre le promontoire au
pied duquel Hans a construit son embarcation.  Nous devons etre
pres du petit port, si meme ce n'est pas ici, ajoutai-je en
examinant une crique que je crus reconnaitre.

--Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces,
et je ne vois rien...

--Mais je vois, moi!  m'ecriai-je, en m'elancant vers un objet
qui brillait sur le sable.

--Qu'est-ce donc?

--Voila!  repondis-je, et je montrai a mon oncle un poignard que
je venais de ramasser.

--Tiens!  dit-il, tu avais donc emporte cette arme avec toi?

--Moi, aucunement, mais vous, je suppose?

--Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma
possession.

--Et moi encore moins, mon oncle.

--Voila qui est particulier.

--Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des
armes de ce genre, et Hans, a qui celle-ci appartient, l'a perdue
sur cette plage...

--Hans!>> fit mon oncle en secouant la tete.

Puis il examina l'arme avec attention.

<<Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du
seizieme siecle, une veritable dague, de celles que les
gentilshommes portaient a leur ceinture pour donner le coup de
grace; elle est d'origine espagnole; elle n'appartient ni a toi,
ni a moi, ni au chasseur!

--Oserez-vous dire?...

--Vois, elle ne s'est pas ebrechee ainsi a s'enfoncer dans la
gorge des gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui
ne date ni d'un jour, ni d'un an, ni d'un siecle!>>

Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant
emporter par son imagination.

<<Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande
decouverte!  Cette lame est restee abandonnee sur le sable depuis
cent, deux cents, trois cents ans, et s'est ebrechee sur les rocs
de cette mer souterraine!

--Mais elle n'est pas venue seule!  m'ecriai-je; elle n'a pas ete
se tordre d'elle-meme!  quelqu'un nous a precedes!...

--Oui, un homme.

--Et cet homme?

--Cet homme a grave son nom avec ce poignard!  Cet homme a voulu
encore une fois marquer de sa main la route du centre!
Cherchons, cherchons!>>

Et, prodigieusement interesses, nous voila longeant la haute
muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se
changer en galerie.

Nous arrivames ainsi a un endroit ou le rivage se resserrait.  La
mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un
passage large d'une toise au plus.  Entre deux avancees de roc,
on apercevait l'entree d'un tunnel obscur.

La, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres
mysterieuses a demi rongees, les deux initiales du hardi et
fantastique voyageur:

        * _D0_ * _BC_ *

<<A. S.!  s'ecria mon oncle.  Arne Saknussemm!  Toujours Arne
Saknussemm!>>



XL


Depuis le commencement du voyage, j'avais passe par bien des
etonnements; je devais me croire a l'abri des surprises et blase
sur tout emerveillement.  Cependant, a la vue de ces deux lettres
gravees la depuis trois cents ans, je demeurai dans un
ebahissement voisin de la stupidite.  Non seulement la signature
du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet
qui l'avait tracee etait entre mes mains.  A moins d'etre d'une
insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute
l'existence du voyageur et la realite de son voyage.

Pendant que ces reflexions tourbillonnaient dans ma tete, le
professeur Lidenbrock se laissait aller a un acces un peu
dithyrambique a l'endroit d'Arne Saknussemm.

<<Merveilleux genie!  s'ecriait-il, tu n'as rien oublie de ce qui
pouvait ouvrir a d'autres mortels les routes de l'ecorce
terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes
pieds ont laissees, il y trois siecles, au fond de ces
souterrains obscurs!  A d'autres regards que les tiens, tu as
reserve la contemplation de ces merveilles!  Ton nom grave
d'etapes en etapes conduit droit a son but le voyageur assez
audacieux pour te suivre, et, au centre meme de notre planete, il
se trouvera encore inscrit de ta propre main.  Eh bien!  moi
aussi, j'irai signer de mon nom cette derniere page de granit!
Mais que, des maintenant, ce cap vu par toi pres de cette mer
decouverte par toi, soit a jamais appele le cap Saknussemm!>>

Voila ce que j'entendis, ou a peu pres, et je me sentis gagne par
l'enthousiasme que respiraient ces paroles.  Un feu interieur se
ranima dans ma poitrine!  J'oubliai tout, et les dangers du
voyage, et les perils du retour.  Ce qu'un autre avait fait, je
voulais le faire aussi, et rien de ce qui etait humain ne me
paraissait impossible!

<<En avant, en avant!>> m'ecriai-je.

Je m'elancais deja vers la sombre galerie, quand le professeur
m'arreta, et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la
patience et le sang-froid.

<<Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau a
cette place.>>

J'obeis a cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement
au milieu des roches du rivage.

<<Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons ete
singulierement servis par les circonstances jusqu'ici!

--Ah!  tu trouves, Axel?

--Sans doute, et il n'est pas jusqu'a la tempete qui ne nous ait
remis dans le droit chemin.  Beni soit l'orage!  Il nous a
ramenes a cette cote d'ou le beau temps nous eut eloignes!
Supposez un instant que nous eussions touche de notre proue (la
proue d'un radeau!) les rivages meridionaux de la mer Lidenbrock,
que serions-nous devenus?  Le nom de Saknussemm n'aurait pas
apparu a nos yeux, et maintenant nous serions abandonnes sur une
plage sans issue.

--Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel a ce que,
voguant vers le sud, nous soyons precisement revenus au nord et
au cap Saknussemm.  Je dois dire que c'est plus qu'etonnant, et
il y a la un fait dont l'explication m'echappe absolument.

--Eh!  qu'importe!  il n'y a pas a expliquer les faits, mais a en
profiter!

--Sans doute, mon garcon, mais...

--Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les
contrees septentrionales de l'Europe, la Suede, la Russie, la
Siberie, que sais-je!  au lieu de nous enfoncer sous les deserts
de l'Afrique ou les flots de l'Ocean, et je ne veux pas en savoir
davantage!

--Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque
nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener a
rien.  Nous allons descendre, encore descendre, et toujours
descendre!  Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il
n'y a plus que quinze cents lieues a franchir!

--Bah!  m'ecriai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler!
En route!  en route!>>

Ces discours insenses duraient encore quand nous rejoignimes le
chasseur.  Tout etait prepare pour un depart immediat; pas un
colis qui ne fut embarque; noua primes place sur le radeau, et la
voile hissee, Hans se dirigea en suivant la cote vers le cap
Saknussemm.

Le vent n'etait pas favorable a un genre d'embarcation qui ne
pouvait tenir le plus pres.  Aussi, en maint endroit, il fallut
avancer a l'aide des batons ferres.  Souvent les rochers,
allonges a fleur d'eau, nous forcerent de faire des detours assez
longs.  Enfin, apres trois heures de navigation, c'est-a-dire
vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au
debarquement.

Je sautai a terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais.  Cette
traversee ne m'avait pas calme.  Au contraire, je proposai meme
de bruler <<nos vaisseaux>>, afin de nous couper toute retraite.
Mais mon oncle s'y opposa.  Je le trouvai singulierement tiede.

<<Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.

--Oui, mon garcon; mais auparavant, examinons cette nouvelle
galerie, afin de savoir s'il faut preparer nos echelles.>>

Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activite; le radeau,
attache au rivage, fut laisse seul; d'ailleurs, l'ouverture de la
galerie n'etait pas a vingt pas de la, et notre petite troupe,
moi en tete, s'y rendit sans retard.

L'orifice, a peu pres circulaire, presentait un diametre de cinq
pieds environ; le sombre tunnel etait taille dans le roc vif et
soigneusement alese par les matieres eruptives auxquelles il
donnait autrefois passage; sa partie inferieure affleurait le
sol, de telle facon que l'on put y penetrer sans aucune
difficulte.

Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six
pas, notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc
enorme.

<<Maudit roc!>> m'ecriai-je avec colere, en me voyant subitement
arrete par un obstacle infranchissable.

Nous eumes beau chercher a droite et a gauche, en bas et en haut,
il n'existait aucun passage, aucune bifurcation.  J'eprouvai un
vif desappointement, et je ne voulais pas admettre la realite de
l'obstacle.  Je me baissai.  Je regardai au-dessous du bloc.  Nul
interstice.  Au-dessus.  Meme barriere de granit.  Hans porta la
lumiere de la lampe sur tous les points de la paroi; mais
celle-ci n'offrait aucune solution de continuite.

Il fallait renoncer a tout espoir de passer.

Je m'etais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir a
grands pas.

<<Mais alors Saknussemm?  m'ecriai-je.

--Oui, fit mon oncle, a-t-il donc ete arrete par cette porte de
pierre?

--Non!  non!  Repris-je avec vivacite.  Ce quartier de roc, par
suite d'une secousse quelconque, ou l'un de ces phenomenes
magnetiques qui agitent l'ecorce terrestre, a brusquement ferme
ce passage.  Bien des annees se sont ecoulees entre le retour de
Saknussemm et la chute de ce bloc.  N'est-il pas evident que
cette galerie a ete autrefois le chemin des laves, et qu'alors
les matieres eruptives y circulaient librement.  Voyez, il y a
des fissures recentes qui sillonnent ce plafond de granit; il est
fait de morceaux rapportes, de pierres enormes, comme si la main
de quelque geant eut travaille a cette substruction; mais, un
jour, la poussee a ete plus forte, et ce bloc, semblable a une
clef de voute qui manque, a glisse jusqu'au sol en obstruant tout
passage.  Voila un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas
rencontre, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes
d'arriver au centre du monde!>>

Voila comment je parlais!  L'ame du professeur avait passe tout
entiere en moi.  Le genie des decouvertes m'inspirait.
J'oubliais le passe, je dedaignais l'avenir.  Rien n'existait
plus pour moi a la surface de ce spheroide au sein duquel je
m'etais engouffre, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg,
ni Konig-strasse, ni ma pauvre Grauben, qui devait me croire a
jamais perdu dans les entrailles de la terre.

<<Eh bien!  reprit mon oncle, a coups de pioche, a coups de pic,
faisons notre route et renversons ces murailles!

--C'est trop dur pour le pic, m'ecriai-je.

--Alors la pioche!

--C'est trop long pour la pioche!

--Mais!...

--Eh bien!  la poudre!  la mine!  minons, et faisons sauter
l'obstacle!,

--La poudre!

--Oui!  il ne s'agit que d'un bout de roc a briser!

--Hans, a l'ouvrage!>> s'ecria mon oncle.

L'Islandais retourna au radeau, et revint bientot avec un pic
dont il se servit pour creuser un fourneau de mine.  Ce n'etait
pas un mince travail.  Il s'agissait de faire un trou assez
considerable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont
la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de
la poudre a canon.

J'etais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit.  Pendant que
Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle a preparer une
longue meche faite avec de la poudre mouillee et renfermee dans
un boyau de toile.

<<Nous passerons!  disais-je.

--Nous passerons,>> repetait mon oncle.

A minuit, notre travail de mineurs fut entierement termine; la
charge de fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la
meche, se deroulant a travers la galerie, venait aboutir au
dehors.

Une etincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable
engin en activite.

<<A demain,>> dit le professeur.

Il fallut bien me resigner et attendre encore pendant six grandes
heures!



XLI


Le lendemain, jeudi, 27 aout, fut une date celebre de ce voyage
subterrestre.  Elle ne me revient pas a l'esprit sans que
l'epouvante ne fasse encore battre mon coeur, A partir de ce
moment, notre raison, notre jugement, notre ingeniosite, n'ont
plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des
phenomenes de la terre.

A six heures, nous etions sur pied.  Le moment approchait de nous
frayer par la poudre un passage a travers l'ecorce de granit.

Je sollicitai l'honneur de mettre le feu a la mine.  Cela fait,
je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait
point ete decharge; puis nous prendrions au large, afin de parer
aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se
concentrer a l'interieur du massif.

La meche devait bruler pondant dix minutes, selon nos calculs,
avant de porter le feu a la chambre des poudres.  J'avais donc le
temps necessaire pour regagner le radeau.

Je me preparai a remplir mon role, non sans une certaine emotion.

Apres un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarquerent,
tandis que je restais sur le rivage.  J'etais muni d'une lanterne
allumee qui devait me servir a mettre le fou a la moche.

<<Va, mon garcon, me dit mon oncle, et reviens immediatement nous
rejoindre.

--Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.>>

Aussitot je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma
lanterne, et je saisis l'extremite de la meche.

Le professeur tenait son chronometre a la main.

<<Es-tu pret?  me cria-t-il.

--Je suis pret.

--Eh bien!  feu, mon garcon!>>

Je plongeai rapidement dans la flamme la meche, qui petilla a son
contact, et, tout en courant, je revins au rivage.

<<Embarque, fit mon oncle, et debordons.>>

Hans, d'une vigoureuse poussee, nous rejeta en mer.  Le radeau
s'eloigna d'une vingtaine de toises.

C'etait un moment palpitant, Le professeur suivait de l'oeil
l'aiguille du chronometre.

<<Encore cinq minutes, disait-il.  Encore quatre.  Encore trois.>>

Mon pouls battait des demi-secondes.

<<Encore deux.  Une!...  Croulez, montagnes de granit!>>

Que se passa-t-il alors?  Le bruit de la detonation, je crois que
je ne l'entendis pas.  Mais la forme des rochers se modifia
subitement a mes regards; ils s'ouvrirent comme un rideau.
J'apercus un insondable abime qui se creusait en plein rivage.
La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague enorme, sur le
dos de laquelle le radeau s'eleva perpendiculairement.

Nous fumes renverses tous les trois.  En moins d'une seconde, la
lumiere fit place a la plus profonde obscurite.  Puis je sentis
l'appui solide manquer, non a mes pieds, mais au radeau.  Je crus
qu'il coulait a pic.  Il n'en etait rien.  J'aurais voulu
adresser la parole a mon oncle; mais le mugissement des eaux,
l'eut empeche de m'entendre.

Malgre les tenebres, le bruit, la surprise, l'emotion, je compris
ce qui venait de se passer.

Au dela du roc qui venait de sauter, il existait un abime.
L'explosion avait determine une sorte de tremblement de terre
dans ce sol coupe de fissures, le gouffre s'etait ouvert, et la
mer, changee en torrent, nous y entrainait avec elle

Je me sentis perdu.

Une heure, deux heures, que sais-je!  se passerent ainsi.  Nous
nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de
n'etre pas precipites hors du radeau; des chocs d'une extreme
violence se produisaient, quand il heurtait la muraille.
Cependant ces heurts etaient rares, d'ou je conclus que la
galerie s'elargissait considerablement.  C'etait, a n'en pas
douter, le chemin de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre
seul, nous avions, par notre imprudence, entraine toute une mer
avec nous.

Ces idees, on le comprend, se presenterent a mon esprit sous une
forme vague et obscure.  Je les associais difficilement pendant
cette course vertigineuse qui ressemblait a une chute.  A en
juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser
celle des trains les plus rapides.  Allumer une torche dans ces
conditions etait donc impossible, et notre dernier appareil
electrique avait ete brise au moment de l'explosion.

Je fus donc fort surpris de voir une lumiere, briller tout a coup
pres de moi.  La figure calme de Hans s'eclaira.  L'adroit
chasseur etait parvenu a allumer la lanterne, et, bien que sa
flamme vacillat a s'eteindre, elle jeta quelques lueurs dans
l'epouvantable obscurite.

La galerie etait large.  J'avais eu raison de la juger telle.
Notre insuffisante lumiere ne nous permettait pas d'apercevoir
ses deux murailles a la fois.  La pente des eaux qui nous
emportaient depassait celle des plus insurmontables rapides de
l'Amerique; leur surface semblait faite d'un faisceau de fleches
liquides decochees avec une extreme puissance.  Je ne puis rendre
mon impression par une comparaison plus juste.  Le radeau, pris
par certains remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il
s'approchait des parois de la galerie, j'y projetais la lumiere
de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse a voir les
saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte que
nous etions enserres dans un reseau de lignes mouvantes.
J'estimai que notre vitesse devait atteindre trente lieues a
l'heure.

Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accotes au
troncon du mat, qui, au moment de la catastrophe, s'etait rompu
net.  Nous tournions le dos a l'air, afin de ne pas etre etouffes
par la rapidite d'un mouvement que nulle puissance humaine ne
pouvait enrayer.

Cependant les heures s'ecoulerent.  La situation ne changeait
pas, mais un incident vint la compliquer.

En cherchant a mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis
que la plus grande partie des objets embarques avaient disparu au
moment de l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si
violemment!  Je voulus savoir exactement a quoi m'en tenir sur
nos ressources, et, la lanterne a la main, je commencai mes
recherches.  De nos instruments, il ne restait plus que la
boussole et le chronometre.  Les echelles et les cordes se
reduisaient a un bout de cable enroule autour du troncon de mat.
Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur
irreparable, nous n'avions pas de vivres pour un jour!

Je me mis a fouiller les interstices du radeau, les moindres
coins formes par les poutres et la jointure des planches.  Rien!
nos provisions consistaient uniquement en un morceau de viande
seche et quelques biscuits.

Je regardais d'un air stupide!  Je ne voulais pas comprendre!  Et
cependant de quel danger me preoccupais-je?  Quand les vivres
eussent ete suffisants pour des mois, pour des annees, comment
sortir des abimes ou nous entrainait cet irresistible torrent?  A
quoi bon craindre les tortures de la faim, quand la mort
s'offrait deja sous tant d'autres formes?  Mourir d'inanition,
est-ce que nous en aurions le temps?

Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination,
j'oubliai le peril immediat pour les menaces de l'avenir qui
m'apparurent dans toute leur horreur.  D'ailleurs, peut-etre
pourrions-nous echapper aux fureurs du torrent et revenir a la
surface du globe.  Comment?  je l'ignore.  Ou?  Qu'importe!  Une
chance sur mille est toujours une chance, tandis que la mort par
la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si
petite qu'elle fut.

La pensee me vint de tout dire a mon oncle, de lui montrer a quel
denument nous etions reduits, et de faire l'exact calcul du temps
qui nous restait a vivre.  Mais j'eus le courage de me taire.  Je
voulais lui laisser tout son sang-froid.

En ce moment, la lumiere de la lanterne baissa peu a peu et
s'eteignit entierement.  La meche avait brule jusqu'au bout.
L'obscurite redevint absolue.  Il ne fallait plus songer a
dissiper ces impenetrables tenebres.  Il restait encore une
torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allumee.  Alors, comme
un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette
obscurite.

Apres un laps de temps assez long, la vitesse de notre course
redoubla.  Je m'en apercus a la reverberation de l'air sur mon
visage.  La pente des eaux devenait excessive.  Je crois
veritablement que nous ne glissions plus.  Nous tombions.
J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale.  La
main de mon oncle et celle de Hans, cramponnees a mes bras, me
retenaient avec vigueur.

Tout a coup, apres un temps inappreciable, je ressentis comme un
choc; le radeau n'avait pas heurte un corps dur, mais il s'etait
subitement arrete dans sa chute.  Une trombe d'eau, une immense
colonne liquide s'abattit a sa surface.  Je fus suffoque.  Je me
noyais.

Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas.  En quelques
secondes je me trouvai a l'air libre que j'aspirai a pleins
poumons.  Mon oncle et Hans me serraient le bras a le briser, et
le radeau nous portait encore tous les trois.



XLII


Je suppose qu'il devait etre alors dix heures du soir.  Le
premier de mes sens qui fonctionna apres ce dernier assaut fut le
sens de l'ouie.  J'entendis presque aussitot, car ce fut acte
d'audition veritable, j'entendis le silence se faire dans la
galerie, et succeder a ces mugissements qui, depuis de longues
heures, remplissaient mes oreilles.  Enfin ces paroles de mon
oncle m'arriverent comme un murmure:

<<Nous montons!

--Que voulez-vous dire?  m'ecriai-je.

--Oui, nous montons!  nous montons!>>

J'etendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en
sang.  Nous remontions avec une extreme rapidite.

<<La torche!  la torche!>> s'ecria le professeur.

Hans, non sans difficultes, parvint a l'allumer, et, bien que la
flamme se rabattit de haut en bas, par suite du mouvement
ascensionnel, elle jeta assez de clarte pour eclairer toute la
scene.

<<C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle.  Nous sommes dans
un puits etroit, qui n'a pas quatre toises de diametre.  L'eau,
arrivee au fond du gouffre, reprend son niveau et nous monte avec
elle.

--Oui

--Je l'ignore, mais il faut se tenir prets a tout evenement.
Nous montons avec une vitesse que j'evalue a deux toises par
secondes, soit cent vingt toises par minute, ou plus de trois
lieues et demie a l'heure.  De ce train-la, on fait du chemin.

--Oui, si rien ne nous arrete, si ce puits a une issue!  Mais
s'il est bouche, si l'air se comprime peu a peu sous la pression
de la colonne d'eau, si nous allons etre ecrases!

--Axel, repondit le professeur avec un grand calme, la situation
est presque desesperee, mais il y a quelques chances de salut, et
ce sont celles-la que j'examine.  Si a chaque instant nous
pouvons perir, a chaque instant aussi nous pouvons etre sauves,
Soyons donc on mesure de profiter des moindres circonstances.

--Mais que faire?

--Reparer nos forces en mangeant.>>

A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard.  Ce que je
n'avais pas voulu avouer, il fallait enfin le dire;

<<Manger?  repetai-je.

--Oui, sans retard.>>

Le professeur ajouta quelques mots en danois.  Hans secoua la
tete.

<<Quoi!  s'ecria mon oncle, nos provisions sont perdues?

--Oui, voila ce qui reste de vivres!  un morceau de viande seche
pour nous trois!>>

Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.

<<Eh bien!  dis-je, croyez-vous encore que nous puissions etre
sauves?>>

Ma demande n'obtint aucune reponse.

Une heure se passa.  Je commencais a eprouver une faim violente.
Mes compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait
toucher a ce miserable reste d'aliments.

Cependant nous montions toujours avec rapidite; parfois l'air
nous coupait la respiration comme aux aeronautes dont l'ascension
est trop rapide.  Mais si ceux-ci eprouvent un froid
proportionnel a mesure qu'ils s'elevent dans les couches
atmospheriques, nous subissions un effet absolument contraire.
La chaleur s'accroissait d'une inquietante facon et devait
certainement atteindre quarante degres.

Que signifiait un pareil changement?  Jusqu'alors les faits
avaient donne raison aux theories de Davy et de Lidenbrock;
jusqu'alors des conditions particulieres de roches refractaires,
d'electricite, de magnetisme avaient modifie les lois generales
de la nature, en nous faisant une temperature moderee, car la
theorie du feu central restait, a mes yeux, la seule vraie, la
seule explicable.  Allions-nous donc revenir a un milieu ou ces
phenomenes s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans
lequel la chaleur reduisait les roches a un complet etat de
fusion?  Je le craignais, et je dis au professeur:

<<Si nous ne sommes pas noyes ou brises, si nous ne mourons pas de
faim, il nous reste toujours la chance d'etre brules vifs.>>

Il se contenta de hausser les epaules et retomba dans ses
reflexions.

Une heure s'ecoula.  Et, sauf un leger accroissement dans la
temperature, aucun incident ne modifia la situation.  Enfin mon
oncle rompit le silence.

<<Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.

--Prendre un parti?  repliquai-je.

--Oui.  Il faut reparer nos forces, si nous essayons, en
menageant ce reste de nourriture, de prolonger notre existence de
quelques heures, nous serons faibles jusqu'a la fin.

--Oui, jusqu'a la fin, qui ne se fera pas attendre.

--Eh bien!  qu'une chance de salut se presente, qu'un moment
d'action soit necessaire, ou trouverons-nous la force d'agir, si
nous nous laissons affaiblir par l'inanition?

--Eh!  mon oncle, ce morceau de viande devore, que nous
restera-t-il?

--Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage a le manger
de tes yeux?  Tu fais la les raisonnements d'homme sans volonte,
d'un etre sans energie!

--Ne desesperez-vous donc pas?  m'ecriai-je avec irritation.

--Non!  repliqua fermement le professeur.

--Quoi!  vous croyez encore a quelque chance de salut?

--Oui!  certes oui!  et tant que son coeur bat, tant que sa chair
palpite, je n'admets pas qu'un etre doue de volonte laisse en lui
place au desespoir.>>

Quelles paroles!  L'homme qui les prononcait en de pareilles
circonstances etait certainement d'une trempe peu commune.

<<Enfin, dis-je, que pretendez-vous faire?

--Manger ce qui reste de nourriture jusqu'a la derniere miette et
reparer nos forces perdues.  Ce repas sera notre dernier, soit!
mais au moins, au lieu d'etre epuises, nous serons redevenus des
hommes.

--Eh bien!  devorons!>> m'ecriai-je.

Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits
echappes au naufrage; il fit trois portions egales et les
distribua.  Cela faisait environ une livre d'aliments pour
chacun.  Le professeur mangea avidement, avec une sorte
d'emportement febrile; moi, sans plaisir, malgre ma faim, et
presque avec degout; Hans, tranquillement, moderement, machant
sans bruit de petites bouchees et les savourant avec le calme
d'un homme que les soucis de l'avenir ne pouvaient inquieter.  Il
avait, en furetant bien, retrouve une gourde a demi pleine de
genievre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante liqueur eut la
force de me ranimer un peu.

<<Fortrafflig!  dit Hans en buvant a son tour.

--Excellent!>> riposta mon oncle.

J'avais repris quelque espoir.  Mais notre dernier repas venait
d'etre acheve.  Il etait alors cinq heures du matin.

L'homme est ainsi fait, que sa sante est un effet purement
negatif; une fois le besoin de manger satisfait, on se figure
difficilement les horreurs de la faim; il faut les eprouver, pour
les comprendre.  Aussi, au sortir d'un long jeune, quelques
bouchees de biscuit et de viande triompherent de nos douleurs
passees.

Cependant, apres ce repas, chacun se laissa aller a ses
reflexions.  A quoi songeait Hans, cet homme de l'extreme
Occident, que dominait la resignation fataliste des Orientaux?
Pour mon compte, mes pensees n'etaient faites que de souvenirs,
et ceux-ci me ramenaient a la surface de ce globe que je n'aurais
jamais du quitter.  La maison de Konig-strasse, ma pauvre
Grauben, la bonne Marthe, passerent comme des visions devant mes
yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient a travers
le massif, je croyais surprendre le bruit des cites de la terre.

Pour mon oncle, <<toujours a son affaire>>, la torche a la main, il
examinait avec attention la nature des terrains; il cherchait a
reconnaitre sa situation par l'observation des couches
superposees.  Ce calcul, ou mieux cette estime, ne pouvait etre
que fort approximative; mais un savant est toujours un savant,
quand il parvient a conserver son sang-froid, et certes, le
professeur Lidenbrock possedait cette qualite a un degre peu
ordinaire.

Je l'entendais murmurer des mots de la science geologique; je les
comprenais, et je m'interessais malgre moi a cette etude supreme.

<<Granit eruptif, disait-il; nous sommes encore a l'epoque
primitive; mais nous montons!  nous montons!  Qui sait?>>

Qui sait?  Il esperait toujours.  De sa main il tatait la paroi
verticale, et, quelques instants plus tard, il reprenait ainsi:

<<Voila les gneiss!  voila les micaschistes!  Bon!  a bientot les
terrains de l'epoque de transition, et alors...>>

Que voulait dire le professeur?  Pouvait-il mesurer l'epaisseur
de l'ecorce terrestre suspendue sur notre tete?  Possedait-il un
moyen quelconque de faire ce calcul?  Non.  Le manometre lui
manquait, et nulle estime ne pouvait le suppleer.

Cependant la temperature s'accroissait dans une forte proportion
et je me sentais baigne au milieu d'une atmosphere brulante.  Je
ne pouvais la comparer qu'a la chaleur renvoyee par les fourneaux
d'une fonderie a l'heure des coulees.  Peu a peu, Hans, mon oncle
et moi, nous avions du quitter nos vestes et nos gilets; le
moindre vetement devenait une cause de malaise, pour ne pas dire
de souffrances.

<<Montons-nous donc vers un foyer incandescent?  m'ecriai-je, a un
moment ou la chaleur redoublait.

--Non, repondit mon oncle, c'est impossible!  c'est impossible!

--Cependant, dis-je en tatant la paroi, cette muraille est
brulante!>>

Au moment ou je prononcai ces paroles, ma main ayant effleure
l'eau, je dus la retirer au plus vite.

<<L'eau est brulante!>> m'ecriai-je.

Le professeur, cette fois, ne repondit que par un geste de
colere.

Alors, une invincible epouvante s'empara de mon cerveau et ne le
quitta plus.  J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine,
et telle que la plus audacieuse imagination n'aurait pu la
concevoir.  Une idee, d'abord vague, incertaine, se changeait en
certitude dans mon esprit.  Je la repoussai, mais elle revint
avec obstination.  Je n'osais la formuler.  Cependant quelques
observations involontaires determinerent ma conviction; a la
lueur douteuse de la torche, je remarquai des mouvements
desordonnes dans les couches granitiques; un phenomene allait
evidemment se produire, dans lequel l'electricite jouait un role;
puis cette chaleur excessive, cette eau bouillonnante!...  Je
resolus d'observer la boussole.

Elle etait affolee!



XLIII


Oui, affolee!  L'aiguille sautait d'un pole a l'autre avec de
brusques secousses, parcourait tous les points du cadran, et
tournait, comme si elle eut ete prise de vertige.

Je savais bien que, d'apres les theories les plus acceptees,
l'ecorce minerale du globe, n'est jamais dans un etat de repos
absolu; les modifications amenees par la decomposition des
matieres internes, l'agitation provenant des grands courants
liquides, l'action du magnetisme, tendent a l'ebranler
incessamment, alors meme que les etres dissemines a sa surface ne
soupconnent pas son agitation.  Ce phenomene ne m'aurait donc pas
autrement effraye, ou du moins il n'eut pas fait naitre dans mon
esprit une idee terrible.

Mais d'autres faits, certains details _sui generis_, ne purent me
tromper plus longtemps; les detonations se multipliaient avec une
effrayante intensite; je ne pouvais les comparer qu'au bruit que
feraient un grand nombre de chariots entraines rapidement sur le
pave.  C'etait un tonnerre continu.

Puis, la boussole affolee, secouee par les phenomenes
electriques, me confirmait dans mon opinion; l'ecorce minerale
menacait de se rompre, les massifs granitiques de se rejoindre,
la fissure de se combler, le vide de se remplir, et nous, pauvres
atomes, nous allions etre ecrases dans cette formidable etreinte.

<<Mon oncle, mon oncle!  m'ecriai-je, nous sommes perdus!

--Quelle est celle nouvelle terreur?  me repondit-il avec un
calme surprenant.  Qu'as-tu donc?

--Ce que j'ai!  Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif
qui se disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne,
ces vapeurs qui s'epaississent, cette aiguille folle, tous les
indices d'un tremblement de terre!>>

Mon oncle secoua doucement la tete

<<Un tremblement de terre?  fit-il.

--Oui!

--Mon garcon, je crois que tu te trompes!

--Quoi!  vous ne reconnaissez pas ces symptomes?

--D'un tremblement de terre?  non!  J'attends mieux que cela!

--Que voulez-vous dire?

--Une eruption, Axel.

--Une eruption!  dis-je; nous sommes dans la cheminee d'un volcan
en activite!

--Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui
peut nous arriver de plus heureux!>>

De plus heureux!  Mon oncle etait-il donc devenu fou?  Que
signifiaient ces paroles?  pourquoi ce calme et ce sourire?

<<Comment!  m'ecriai-je, nous sommes pris dans une eruption!  la
fatalite nous a jetes sur le chemin des laves incandescentes, des
roches en feu, des eaux bouillonnantes, de toutes les matieres
eruptives!  nous allons etre repousses, expulses, rejetes, vomis,
lances dans les airs avec les quartiers de rocs, les pluies de
cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes!  et c'est
ce qui peut nous arriver de plus heureux!

--Oui, repondit le professeur en me regardant par-dessus ses
lunettes, car c'est la seule chance que nous ayons de revenir a
la surface de la terre!>>

Je passe rapidement sur les mille idees qui se croiserent dans
mon cerveau.  Mon oncle avait raison, absolument raison, et
jamais il ne me parut ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en
ce moment, ou il attendait et supputait avec calme les chances
d'une eruption.

Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce
mouvement ascensionnel; les fracas environnants redoublaient;
j'etais presque suffoque, je croyais toucher a ma derniere heure,
et, pourtant, l'imagination est si bizarre, que je me livrai a
une recherche veritablement enfantine.  Mais je subissais mes
pensees, je ne les dominais pas!

Il etait evident que nous etions rejetes par une poussee
eruptive; sous le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et
sous ces eaux toute une pate de lave, un agregat de roches qui,
au sommet du cratere, se disperseraient en tous les sens.  Nous
etions donc dans la cheminee d'un volcan.  Pas de doute a cet
egard.

Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan eteint, il
s'agissait d'un volcan en pleine activite.  Je me demandai donc
quelle pouvait etre cette montagne et dans quelle partie du monde
nous allions etre expulses.

Dans les regions septentrionales, cela ne faisait aucun doute.
Avant ses affolements, la boussole n'avait jamais varie a cet
egard.  Depuis le cap Saknussemm, nous avions ete entraines
directement au nord pendant des centaines de lieues.  Or,
etions-nous revenus sous l'Islande?  Devions-nous etre rejetes
par le cratere de l'Hecla ou par ceux des sept autres monts
ignivomes de l'ile?  Dans un rayon de 500 lieues, a l'ouest, je
ne voyais sous ce parallele que les volcans mal connus de la cote
nord-ouest de l'Amerique.  Dans l'est un seul existait sous le
quatre-vingtieme degre de latitude, l'Esk, dans l'ile de Jean
Mayen, non loin du Spitzberg!  Certes, les crateres ne manquaient
pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une armee
tout entiere!  Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que
je cherchais a deviner.

Vers le matin, le mouvement d'ascension s'accelera.  Si la
chaleur s'accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la
surface du globe, c'est quelle etait toute locale et due a une
influence volcanique.  Notre genre de locomotion ne pouvait plus
me laisser aucun doute dans l'esprit; une force enorme, une force
de plusieurs centaines d'atmospheres, produite par les vapeurs
accumulees dans le sein de la terre, nous poussait
irresistiblement.  Mais a quels dangers innombrables elle nous
exposait!

Bientot des reflets fauves penetrerent dans la galerie verticale
qui s'elargissait; j'apercevais a droite et a gauche des couloirs
profonds semblables a d'immenses tunnels d'ou s'echappaient des
vapeurs epaisses; des langues de flammes en lechaient les parois
en petillant.

<<Voyez!  voyez, mon oncle!  m'ecriai-je.

--Eh bien!  ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel
dans une eruption.

--Mais si elles nous enveloppent?

--Elles ne nous envelopperont pas.

--Mais si nous etouffons?

--Nous n'etoufferons pas; la galerie s'elargit et, s'il le faut,
nous abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque
crevasse.

--Et l'eau!  et l'eau montante?

--Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pate lavique qui
nous souleve avec elle jusqu'a l'orifice du cratere.>>

La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place a
des matieres eruptives assez denses, quoique bouillonnantes.  La
temperature devenait insoutenable, et un thermometre expose dans
cette atmosphere eut marque plus de soixante-dix degres!  La
sueur m'inondait.  Sans la rapidite de l'ascension, nous aurions
ete certainement etouffes.

Cependant le professeur ne donna pas suite a sa proposition
d'abandonner le radeau, et il fit bien.  Ces quelques poutres mal
jointes offraient une surface solide, un point d'appui qui nous
eut manque partout ailleurs.

Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour
la premiere fois.  Le mouvement ascensionnel cessa tout a coup.
Le radeau demeura absolument immobile.

<<Qu'est-ce donc?  demandais-je, ebranle par cet arret subit comme
par un choc.

--Une halte, repondit mon oncle.

--Est-ce l'eruption qui se calme?

--J'espere bien que non.>>

Je me levai.  J'essayai de voir autour de moi.  Peut-etre le
radeau, arrete par une saillie de roc, opposait-il une resistance
momentanee a la masse eruptive.  Dans ce cas, il fallait se hater
de le degager au plus vite.

Il n'en etait rien.  La colonne de cendres, de scories et de
debris pierreux avait elle-meme cesse de monter.

<<Est-ce que l'eruption s'arreterait?  m'ecriai-je.

--Ah!  fit mon oncle les dents serrees, tu le crains, mon garcon;
mais rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger;
voila deja cinq minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons
notre ascension vers l'orifice du cratere.>>

Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son
chronometre, et il devait avoir encore raison dans ses
pronostics.  Bientot le radeau fut repris d'un mouvement rapide
et desordonne qui dura deux minutes a peu pres, et il s'arreta de
nouveau.

<<Bon, fit mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se
remettra en route.

--Dix minutes?

--Oui.  Nous avons affaire a un volcan dont l'eruption est
intermittente.  Il nous laisse respirer avec lui.>>

Rien n'etait plus vrai.  A la minute assignee, nous fumes lances
de nouveau avec une extreme rapidite; il fallait se cramponner
aux poutres pour ne pas etre rejete hors du radeau.  Puis la
poussee s'arreta.

Depuis, j'ai reflechi a ce singulier phenomene sans en trouver
une explication satisfaisante.  Toutefois il me parait evident
que nous n'occupions pas la cheminee principale du volcan, mais
bien un conduit accessoire, ou se faisait sentir un effet de
contre-coup.

Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le
dire; tout ce que je puis affirmer, c'est qu'a chaque reprise du
mouvement, nous etions lances avec une force croissante et comme
emportes par un veritable projectile.  Pendant les instants de
halte, on etouffait; pendant les moments de projection, l'air
brulant me coupait la respiration.  Je pensai un instant a cette
volupte de me retrouver subitement dans les regions
hyperboreennes par un froid de trente degres au-dessous de zero.
Mon imagination surexcitee se promenait sur les plaines de neige
des contrees arctiques, et j'aspirais au moment ou je me
roulerais sur les tapis glaces du pole!  Peu a peu, d'ailleurs,
ma tete, brisee par ces secousses reiterees, se perdit.  Sans les
bras de Hans, plus d'une fois je me serais brise le crane contre
la paroi de granit.

Je n'ai donc conserve aucun souvenir precis de ce qui se passa
pendant les heures suivantes.  J'ai le sentiment confus de
detonations continues, de l'agitation du massif, d'un mouvement
giratoire dont fut pris, le radeau.  Il ondula sur des flots de
laves, au milieu d'une pluie de cendres.  Les flammes ronflantes
l'envelopperent.  Un ouragan qu'on eut dit chasse d'un
ventilateur immense activait les feux souterrains.  Une derniere
fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d'incendie, et
je n'eus plus d'autre sentiment que cette epouvante sinistre des
condamnes attaches a la bouche d'un canon, au moment ou le coup
part et disperse leurs membres dans les airs.



XLIV


Quand je rouvris les yeux, je me sentis serre a la ceinture par
la main vigoureuse du guide.  De l'autre main il soutenait mon
oncle.  Je n'etais pas blesse grievement, mais brise plutot par
une courbature generale.  Je me vis couche sur le versant d'une
montagne, a deux pas d'un gouffre dans lequel le moindre
mouvement m'eut precipite.  Hans m'avait sauve de la mort,
pendant que je roulais sur les flancs du cratere.

<<Ou sommes-nous?>> demanda mon oncle, qui me parut fort irrite
d'etre revenu sur terre.

Le chasseur leva les epaules en signe d'ignorance.

<<En Islande?  dis-je.

--<<Nej,>> repondis Hans.

--Comment!  non!  s'ecria le professeur.

--Hans se trompe,>> dis-je en me soulevant.

Apres les surprises innombrables de ce voyage, une stupefaction
nous etait encore reservee.  Je m'attendais a voir un cone
couvert de neiges eternelles, au milieu des arides deserts des
regions septentrionales, sous les pales rayons d'un ciel polaire,
au dela des latitudes les plus elevees, et, contrairement a
toutes ces previsions, mon oncle, l'Islandais et moi, nous etions
etendus a mi-flanc d'une montagne calcinee par les ardeurs du
soleil qui nous devorait de ses feux.

Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la reelle cuisson
dont mon corps etait l'objet ne permettait aucun doute.  Nous
etions sortis a demi nus du cratere, et l'astre radieux, auquel
nous n'avions rien demande depuis deux mois, se montrait a notre
egard prodigue de lumiere et de chaleur et nous versait a flots
une splendide irradiation.

Quand mes yeux furent accoutumes a cet eclat dont ils avaient
perdu l'habitude, je les employai a rectifier les erreurs de mon
imagination.  Pour le moins, je voulais etre au Spitzberg, et je
n'etais pas d'humeur a en demordre aisement.

Le professeur avait le premier pris la parole, et dit:

<<En effet, voila qui ne ressemble pas a l'Islande.

--Mais l'ile de Jean Mayen?  repondis-je.

--Pas davantage, mon garcon.  Ceci n'est point un volcan du nord,
avec ses collines de granit et sa calotte de neige.

--Cependant...

Regarde.  Axel, regarde!>>

Au-dessus de notre tete, a cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le
cratere d'un volcan par lequel s'echappait, de quart d'heure en
quart d'heure, avec une tres forte detonation, une haute colonne
de flammes, melee de pierres ponces, de cendres et de laves.  Je
sentais les convulsions de la montagne qui respirait a la facon
des baleines, et rejetait de temps a autre le feu et l'air par
ses enormes events.  Au-dessous, et par une pente assez roide,
les nappes de matieres eruptives s'etendaient a une profondeur de
sept a huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une
hauteur de cent toises.  Sa base disparaissait dans une veritable
corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je distinguai des
oliviers, des figuiers et des vignes chargees de grappes
vermeilles.

Ce n'etait point l'aspect des regions arctiques, il fallait bien
en convenir.

Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il
arrivait rapidement a se perdre dans les eaux d'une mer admirable
ou d'un lac, qui faisait de cette terre enchantee une ile large
de quelques lieues, a peine.  Au levant, se voyait un petit port
precede de quelques maisons, et dans lequel des navires d'une
forme particuliere se balancaient aux ondulations des flots
bleus.  Au dela, des groupes d'ilots sortaient de la plaine
liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient a une vaste
fourmiliere.  Vers le couchant, des cotes eloignees
s'arrondissaient a l'horizon sur les unes se profilaient des
montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres,
plus lointaines, apparaissait un cone prodigieusement eleve au
sommet duquel s'agitait un panache de fumee.  Dans le nord, une
immense etendue d'eau etincelait sous les rayons solaires,
laissant poindre ca et la l'extremite d'une mature ou la
convexite d'une voile gonflee au vent.

L'imprevu d'un pareil spectacle en centuplait encore les
merveilleuses beautes,

<<Ou sommes-nous?  ou sommes-nous?>> repetais-je a mi-voix.

Hans fermait les yeux avec indifference, et mon oncle regardait
sans comprendre.

<<Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu
chaud; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait
vraiment pas la peine d'etre sortis d'une eruption pour recevoir
un morceau de roc sur la tete.  Descendons, et nous saurons a
quoi nous en tenir.  D'ailleurs je meurs de faim et de soif.>>

Decidement le professeur n'etait point un esprit contemplatif.
Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais
reste a cette place pendant de longues heures encore, mais il
fallut suivre mes compagnons.

Le talus du volcan offrait des pentes tres raides; nous glissions
dans de veritables fondrieres de cendres, evitant les ruisseaux
de lave qui s'allongeaient comme des serpents de feu.  Tout en
descendant, je causais avec volubilite, car mon imagination etait
trop remplie pour ne point s'en aller en paroles.

<<Nous sommes en Asie, m'ecriai-je, sur les cotes de l'Inde, dans
les iles Malaises, en pleine Oceanie!  Nous avons traverse la
moitie du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe.

--Mais la boussole?  repondit mon oncle.

--Oui!  la boussole!  disais-je d'un air embarrasse.  A l'en
croire, nous avons toujours marche au nord.

--Elle a donc menti?

--Oh!  menti!

--A moins que ceci ne soit le pole nord!

--Le pole!  non; mais...>>

II y avait la un fait inexplicable.  Je ne savais qu'imaginer.

Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait
plaisir a voir.  La faim me tourmentait et la soif aussi.
Heureusement, apres deux heures de marche, une jolie campagne
s'offrit a nos regards, entierement couverte d'oliviers, de
grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir a tout le
monde.  D'ailleurs, dans notre denument, nous n'etions point gens
a y regarder de si pres.  Quelle jouissance ce fut de presser ces
fruits savoureux sur nos levres et de mordre a pleines grappes
dans ces vignes vermeilles!  Non loin, dans l'herbe, a l'ombre
delicieuse des arbres, je decouvris une source d'eau fraiche, ou
notre figure et nos mains se plongerent voluptueusement.

Pendant que chacun s'abandonnait ainsi a toutes les douceurs du
repos, un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.

<<Ah!  m'ecriai-je, un habitant de cette heureuse contree!>>

C'etait une espece de petit pauvre, tres miserablement vetu,
assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup;
en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort
mauvaise mine, et, a moins que ce pays ne fut un pays de voleurs,
nous etions faite de maniere a effrayer ses habitants.

Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut apres
lui et le ramena, malgre ses cris et ses coups de pied.

Mon oncle commenca par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
allemand:

<<Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?>>

L'enfant ne repondit pas.

<<Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.>>

Et il redit la meme demande en anglais.

L'enfant ne repondit pas davantage.  J'etais tres intrigue.

<<Est-il donc muet?>> s'ecria le professeur, qui, tres fier de son
polyglottisme, recommenca la meme demande en francais.

Meme silence de l'enfant.

<<Alors essayons de l'italien>>, reprit mon oncle; et il dit en
cette langue:

<<_Dove noi siamo?_

--Oui!  ou sommes-nous?>> repetai-je avec impatience.

L'enfant de ne point repondre.

<<Ah ca!  parleras-tu?  s'ecria mon oncle, que la colere
commencait a gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles.
_Come si noma, questa isola?_

--Stromboli,>> repondit le petit patre, qui s'echappa des mains de
Hans et gagna la plaine a travers les oliviers.

Nous ne pensions guere a lui!  Le Stromboli!  Quel effet
produisit sur mon imagination ce nom inattendu!  Nous etions en
pleine Mediterranee, au milieu de l'archipel eolien de
mythologique memoire, dans l'ancienne Strongyle, ou Eole tenait a
la chaine les vents et les tempetes.  Et ces montagnes bleues qui
s'arrondissaient au levant, c'etaient les montagnes de la
Calabre!  Et ce volcan dresse a l'horizon du sud, l'Etna, le
farouche Etna lui-meme.

<<Stromboli!  le Stromboli!>> repetai-je.

Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles.  Nous
avions l'air de chanter un choeur!

Ah!  quel voyage!  Quel merveilleux voyage!  Entres par un
volcan, nous etions sortis par un autre, et cet autre etait situe
a plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de
l'Islande jete aux confins du monde!  Les hasards de cette
expedition nous avaient transportes au sein des plus harmonieuses
contrees de la terre!  Nous avions abandonne la region des neiges
eternelles pour celle de la verdure infinie et laisse au-dessus
de nos tetes le brouillard grisatre des zones glacees pour
revenir au ciel azure de la Sicile!

Apres un delicieux repas compose de fruits et d'eau fraiche, nous
nous remimes en route pour gagner le port de Stromboli.  Dire
comment nous etions arrives dans l'ile ne nous parut pas prudent:
l'esprit superstitieux des Italiens n'eut pas manque de voir en
nous des demons vomis du sein des enfers; il fallut donc, se
resigner a passer pour d'humbles naufrages.  C'etait moins
glorieux, mais plus sur.

Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:

<<Mais la boussole!  la boussole, qui marquait le nord!  comment
expliquer ce fait?

--Ma foi!  dis-je avec un grand air de dedain, il ne faut pas
l'expliquer, c'est plus facile!

--Par exemple!  un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas
la raison d'un phenomene cosmique, ce serait une honte!>>

En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour
des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le
terrible professeur de mineralogie.

Une heure apres avoir quitte le bois d'oliviers, nous arrivions
au port de San-Vicenzo, ou Hans reclamait le prix de sa treizieme
semaine de service, qui lui fut compte avec de chaleureuses
poignees de main.

En cet instant, s'il ne partagea pas notre emotion bien
naturelle, il se laissa aller du moins a un mouvement d'expansion
extraordinaire.

Du bout de ses doigts il pressa legerement nos deux mains et se
mit a sourire.



XLV


Voici la conclusion d'un recit auquel refuseront d'ajouter foi
les gens les plus habitues a ne s'etonner de rien.  Mais je suis
cuirasse d'avance contre l'incredulite humaine.

Nous fumes recus par les pecheurs stromboliotes avec les egards
dus a des naufrages.  Ils nous donnerent des vetements et des
vivres.  Apres quarante-huit heures d'attente, le 31 aout, un
petit speronare nous conduisit a Messine, ou quelques jours de
repos nous remirent de toutes nos fatigues.

Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions a bord du
_Volturne_, l'un des paquebots-postes des messageries imperiales
de France, et trois jours plus tard, nous prenions terre a
Marseille, n'ayant plus qu'une seule preoccupation dans l'esprit,
celle de notre maudite boussole.  Ce fait inexplicable ne
laissait pas de me tracasser tres serieusement.  Le 9 septembre
au soir, nous arrivions a Hambourg.

Quelle fut la stupefaction de Marthe, quelle fut la joie de
Grauben, je renonce a le decrire.

<<Maintenant que tu es un heros, me dit ma chere fiancee, tu
n'auras plus besoin de me quitter, Axel!>>

Je la regardai.  Elle pleurait en souriant.

Je laisse a penser si le retour du professeur Lidenbrock fit
sensation a Hambourg.  Grace aux indiscretions de Marthe, la
nouvelle de son depart pour le centre de la terre s'etait
repandue dans le monde entier.  On ne voulut pas y croire, et, en
le revoyant, on n'y crut pas davantage.

Cependant le presence de Hans, et diverses informations venues
d'Islande modifierent peu a peu l'opinion publique.

Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un
grand homme, ce qui est deja quelque chose.  Hambourg donna une
fete en notre honneur.  Une seance publique eut lieu au
Johannaeum, ou le professeur fit le recit de son expedition et
n'omit que les faits relatifs a la boussole.  Le jour meme, il
deposa aux archives de la ville le document de Saknussemm, et il
exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes
que sa volonte, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au
centre de la terre les traces du voyageur islandais.  Il fut
modeste dans sa gloire, et sa reputation s'en accrut.

Tant d'honneur devait necessairement lui susciter des envieux.
Il en eut, et, comme ses theories, appuyees sur des faits
certains, contredisaient les systemes de la science sur la
question du feu central, il soutint par la plume et par la parole
de remarquables discussions avec les savants de tous pays.

Pour mon compte, je ne puis admettre sa theorie du
refroidissement: en depit de ce que j'ai vu, je crois et je
croirai toujours a la chaleur centrale; mais j'avoue que
certaines circonstances encore mal definies peuvent modifier
cette loi sous l'action de phenomenes naturels.

Au moment ou ces questions etaient palpitantes, mon oncle eprouva
un vrai chagrin.  Hans, malgre ses instances, avait quitte
Hambourg; l'homme auquel nous devions tout ne voulut pas nous
laisser lui payer notre dette.  Il fut pris de la nostalgie de
l'Islande.

<<Farval,>> dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit
pour Reykjawik, ou il arriva heureusement.

Nous etions singulierement attaches a notre brave chasseur
d'eider; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels
il a sauve la vie, et certainement je ne mourrai pas sans l'avoir
revu une derniere fois.

Pour conclure, je dois ajouter que ce <<Voyage au centre de la
terre>> fit une enorme sensation dans le monde.  Il fut imprime et
traduit dans toutes les langues; les journaux les plus accredites
s'en arracherent les principaux episodes, qui furent commentes,
discutes, attaques, soutenus avec une egale conviction dans le
camp des croyants et des incredules.  Chose rare!  mon oncle
jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise,
et il n'y eut pas jusqu'a M. Barnum qui ne lui proposat de
<<l'exhiber>> a un tres haut prix dans les Etats de l'Union.

Mais un ennui, disons meme un tourment, se glissait au milieu de
cette gloire.  Un fait demeurait inexplicable, celui de la
boussole.  Or, pour un savant pareil phenomene inexplique devient
un supplice de l'intelligence.  Eh bien!  le ciel reservait a mon
oncle d'etre completement heureux.

Un jour, en rangeant une collection de mineraux dans son cabinet,
j'apercus cette fameuse boussole et je me mis a observer.

Depuis six mois elle etait la, dans son coin, sans se douter des
tracas qu'elle causait.

Tout a coup, quelle fut ma stupefaction!  Je poussai un cri.  Le
professeur accourut.

<<Qu'est-ce donc?  demanda-t-il.

--Cette boussole!...

--Eh bien?

--Mais son aiguille indique le sud et non le nord!

--Que dis-tu?

--Voyez!  ses poles sont changes.

--Changes!>>

Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond
superbe.

Quelle lumiere eclairait a la fois son esprit et le mien!

<<Ainsi donc, s'ecria-t-il, des qu'il retrouva la parole, apres
notre arrivee au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damnee
boussole marquait sud au lieu du nord?

--Evidemment.

--Notre erreur s'explique alors.  Mais quel phenomene a pu
produire ce renversement des poles?

--Rien de plus simple.

--Explique-toi, mon garcon,

--Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui
aimantait le fer du radeau, avait tout simplement desoriente
notre boussole!

--Ah!  s'ecria le professeur, en eclatent de rire, c'etait donc
un tour de l'electricite?>>

A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants,
et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise,
abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de
Konig-strasse en la double qualite de niece et d'epouse.  Inutile
d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur Otto
Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Societes
scientifiques, geographiques et mineralogiques des cinq parties
du monde.





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          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
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     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
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