The Project Gutenberg EBook of Voyage au Centre de la Terre, by Jules Verne
(#22 in our series by Jules Verne)

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Title: Voyage au Centre de la Terre

Author: Jules Verne

Release Date: December, 2003  [EBook #4791]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on March 21, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE ***




Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks and the Online Distributed
Proofreading Team.



We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
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of the etext through OCR.

Nous remercions la Bibliothque Nationale de France qui a mis 
dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
l'authorization  les utilizer pour preparer ce texte.





Editorial note: the runes in the text are represented by the last two
hexadecimal digits of their Unicode encoding (from 16A0 to 16F0).  We
emphasize with _XY_ the runes that Verne emphasizes with serifs, and
tanslitterates with uppecase.

Note de l'diteur: les runes qui sont dans le texte sont representes
par les deux dernires chiffes hexadcimales de leur codage Unicode
(de 16A0  16F0).  On rpresente avec _XY_ les runes que Verne relve
avec des srifs, et transcrit avec des majuscules.




Jules Verne

VOYAGE  AU  CENTRE DE  LA TERRE




I


Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock,
revint prcipitamment vers sa petite maison situe au numro 19
de Knig-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier
de Hambourg.

La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dner
commenait  peine  chanter sur le fourneau de la cuisine.

Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus
impatient des hommes, va pousser des cris de dtresse.

--Dja M.  Lidonbrock!  s'cria la bonne Marthe stupfaite, en
entre-billant la porte de la salle  manger.

--Oui, Marthe; mais le dner a le droit de ne point tre cuit,
car il n'est pas deux heures.  La demie vient  peine de sonner 
Saint-Michel.

--Alors pourquoi M.  Lidenbrock rentre-t-il?

--Il nous le dira vraisemblablement.

--Le voil!  je me sauve.  Monsieur Axel, vous lui ferez
entendre raison.

Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.

Je restai seul.  Mais de faire entendre raison au plus irascible
des professeurs, c'est ce que mon caractre un peu indcis ne me
permettait pas.  Aussi je me prparais  regagner prudemment ma
petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses
gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le
matre de la maison, traversant la salle  manger, se prcipite
aussitt dans son cabinet de travail.

Mais, pendant ce rapide passage, il avait jet dans un coin sa
canne  tte de casse-noisette, sur la table son large chapeau 
poils rebrousss et  son neveu ces paroles retentissantes:

Axel, suis-moi!

Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait
dj avec un vif accent d'impatience:

Eh bien!  tu n'es pas encore ici?

Je m'lanai dans le cabinet de mon redoutable matre.

Otto Lidenbrock n'tait pas un mchant homme, j'en conviens
volontiers; mais,  moins de changements improbables, il mourra
dans la peau d'un terrible original.

Il tait professeur au Johannaeum, et faisait un cours de
minralogie pendant lequel il se mettait rgulirement en colre
une fois ou deux.  Non point qu'il se proccupt d'avoir des
lves assidus  ses leons, ni du degr d'attention qu'ils 
lui accordaient, ni du succs qu'ils pouvaient obtenir par la 
suite; ces dtails ne l'inquitaient gure.  Il professait
subjectivement, suivant une expression de la philosophie
allemande, pour lui et non pour les autres.  C'tait un savant
goste, un puits de science dont la poulie grinait quand on en
voulait tirer quelque chose.  En un mot, un avare.

Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.

Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrme
facilit de prononciation, sinon dans l'intimit, au moins quand
il parlait en public, et c'est un dfaut regrettable chez un
orateur.  En effet, dans ses dmonstrations au Johannaeum,
souvent le professeur s'arrtait court; il luttait contre un mot
rcalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lvres, un de
ces mots qui rsistent, se gonflent et finissent par sortir sous
la forme peu scientifique d'un juron.  De l, grande colre.

Il y a en minralogie bien des dnominations semi-grecques,
semi-latines, difficiles  prononcer, de ces rudes appellations
qui corcheraient les lvres d'un pote.  Je ne veux pas dire du
mal de cette science.  Loin de moi.  Mais lorsqu'on se trouve en
prsence des cristallisations rhombodriques, des rsines
rtinasphaltes, des ghlnites, des tangasites, des molybdates de
plomb, des tungstates de manganse et des titaniates de zircone,
il est permis  la langue la plus adroite de fourcher.

Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmit de
mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages
dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui
n'est pas de bon got, mme pour des Allemands.  S'il y avait
donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de
Lidenbrock, combien les suivaient assidment qui venaient surtout
pour se drider aux belles colres du professeur!

Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, tait
un vritable savant.  Bien qu'il casst parfois ses chantillons
 les essayer trop brusquement, il joignait au gnie du gologue
l'oeil du minralogiste.  Avec son marteau, sa pointe d'acier,
son aiguille aimante, son chalumeau et son flacon d'acide
nitrique, c'tait un homme trs fort.  A la cassure,  l'aspect,
 la duret,  la fusibilit, au son,  l'odeur, au got d'un
minral quelconque, il le classait sans hsiter parmi les six
cents espces que la science compte aujourd'hui.

Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les
gymnases et les associations nationales.  MM.  Humphry Davy, de
Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manqurent pas de
lui rendre visite  leur passage  Hambourg.  MM.  Becquerel,
Ebelmen, Brewater, Dumas, Milne-Edwards, aimaient  le consulter
sur des questions les plus palpitantes de la chimie.  Cette
science lui devait d'assez belles dcouvertes, et, en 1853, 
il avait paru  Leipzig un _Trait de Cristallographie
transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio
avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.

Ajoutez  cela que mon oncle tait conservateur du muse
minralogique de M.  Struve, ambassadeur de Russie, prcieuse
collection d'une renomme europenne.

Voil donc le personnage qui m'interpellait avec tant
d'impatience.  Reprsentez-vous un homme grand, maigre, d'une
sant de fer, et d'un blond juvnile qui lui tait dix bonnes
annes de sa cinquantaine.  Ses gros yeux roulaient sans cesse
derrire des lunettes considrables; son nez, long et mince,
ressemblait  une lame affile; les mchants prtendaient mme
qu'il tait aimant et qu'il attirait la limaille de fer.  Pure
calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance,
pour ne point mentir.

Quand j'aurai ajout que mon oncle faisait des enjambes
mathmatiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il
tenait ses poings solidement ferms, signe d'un temprament
imptueux, on le connatra assez pour ne pas se montrer friand 
de sa compagnie.

Il demeurait dans sa petite maison de Knigstrasse, une
habitation moiti bois, moiti brique,  pignon dentel; elle
donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu
du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a
heureusement respect.

La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le
ventre aux passants; elle portait son toit inclin sur l'oreille,
comme la casquette d'un tudiant de la Tugendbund; l'aplomb de
ses lignes laissait  dsirer; mais, en somme, elle se tenait
bien, grace  un vieil orme vigoureusement encastr dans la
faade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs 
travers les vitraux des fentres.

Mon oncle ne laissait pas d'tre riche pour un professeur
allemand.  La maison lui appartenait en toute proprit,
contenant et contenu.  Le contenu, c'tait sa filleule Graben,
jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi.  En ma
double qualit de neveu et d'orphelin, je devins son
aide-prparateur dans ses expriences.

J'avouerai que je mordis avec apptit aux sciences gologiques;
j'avais du sang de minralogiste dans les veines, et je ne
m'ennuyais jamais en compagnie de mes prcieux cailloux.

En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de
Knig-strasse, malgr les impatiences de son propritaire, car,
tout en s'y prenant d'une faon un peu brutale, celui-ci ne m'en
aimait pas moins.  Mais cet homme-l ne savait pas attendre, et
il tait plus press que nature.

Quand, en avril, il avait plant dans les pots de faence de son
salon des pieds de rsda ou de volubilis, chaque matin il allait
rgulirement les tirer par les feuilles afin de hter leur
croissance.

Avec un pareil original, il n'y avait qu' obir.  Je me
prcipitai donc dans son cabinet.



II


Ce cabinet tait un vritable muse.  Tous les chantillons du
rgne minral s'y trouvaient tiquets avec l'ordre le plus
parfait, suivant les trois grandes divisions des minraux
inflammables, mtalliques et lithodes.

Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minralogique!
Que de fois, au lieu de muser avec des garons de mon ge, je
m'tais plu  pousseter ces graphites, ces anthracites, ces
houilles, ces lignites, ces tourbes!  Et les bitumes, les
rsines, les sels organiques qu'il fallait prserver du moindre
atome de poussire!  Et ces mtaux, depuis le fer jusqu' l'or,
dont la valeur relative disparaissait devant l'galit absolue
des spcimens scientifiques!  Et toutes ces pierres qui eussent
suffi  reconstruire la maison de Knig-strasse, mme avec une
belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrang!

Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais gure  ces
merveilles.  Mon oncle seul occupait ma pense.  Il tait enfoui
dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait
entre les mains un livre qu'il considrait avec la plus profonde
admiration.

Quel livre!  quel livre! s'criait-il.

Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock tait
aussi bibliomane  ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de
prix  ses yeux qu' la condition d'tre introuvable, ou tout au
moins illisible.

Eh bien!  me dit-il, tu ne vois donc pas?  Mais c'est un trsor
inestimable que j'ai rencontr ce matin en furetant dans la
boutique du juif Hevelius.

--Magnifique! rpondis-je avec un enthousiasme de commande.

En effet,  quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le
dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin
jauntre auquel pendait un signet dcolor?

Cependant les interjections admiratives du professeur ne
discontinuaient pas.

Vois, disait-il, en se faisant  lui-mme demandes et rponses;
est-ce assez beau?  Oui, c'est admirable!  Et quelle reliure!  Ce
livre s'ouvre-t-il facilement?  Oui, car il reste ouvert 
n'importe quelle page!  Mais se ferme-t-il bien?  Oui, car la
couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se
sparer ni biller en aucun endroit.  Et ce dos qui n'offre pas
une seule brisure aprs sept cents ans d'existence!  Ah!  voil
une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent t fiers!

En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le
vieux bouquin, Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur
son contenu, bien que cela ne m'intresst aucunement.

Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume?  demandai-je
avec un empressement trop enthousiaste pour n'tre pas feint.

--Cet ouvrage!  rpondit mon oncle en s'animant, c'est
l'_Heims-Kringla_ de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais
du douzime sicle; c'est la Chronique des princes norvgiens qui
rgnrent en Islande.

--Vraiment!  m'criai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une
traduction en langue allemande?

--Bon!  riposta vivement le professeur, une traduction!  Et qu'en
ferais-je de ta traduction!  Qui se soucie de ta traduction!
Ceci est l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique
idiome, riche et simple  la fois, qui autorise les combinaisons
grammaticales les plus varies et de nombreuses modifications de
mots!

--Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.

--Oui, rpondit mon oncle en haussant les paules; mais avec
cette diffrence que la langue islandaise admet les trois genres
comme le grec et dcline les noms propres comme le latin!

--Ah!  fis-je un peu branl dans mon indiffrence, et les
caractres de ce livre sont-ils beaux?

--Des caractres!  qui te parle de caractres, malheureux Axel!
Il s'agit bien de caractres!  Ah!  tu prends cela pour un
imprim!  Mais, ignorant, c'est un manuscrit, et un manuscrit
runique!...

--Runique?

--Oui!  Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?

--Je m'en garderai bien, rpliquai-je avec l'accent d'un homme
bless dans son amour-propre.

Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgr
moi, de choses que je ne tenais gure  savoir.

Les runes, reprit-il, taient des caractres d'criture usits
autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent
invents par Odin lui-mme!  Mais regarde donc, admire donc,
impie, ces types qui sont sortis de l'imagination d'un dieu!

Ma foi, faute de rplique, j'allais me prosterner, genre de
rponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a
l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint
dtourner le cours de la conversation.

Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin
et tomba  terre.

Mon oncle se prcipita sur ce brimborion avec une avidit facile
 comprendra.  Un vieux document, enferm peut-tre depuis un
temps immmorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir
un haut prix  ses yeux.

Qu'est-ce que cela? s'cria-t-il.

Et, en mme temps, il dployait soigneusement sur sa table un
morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur
lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caractres de
grimoire.

En voici le fac-simil exact.  Je tiens  faire connatre ces
signes bizarres, car ils amenrent le professeur Lidenbrock et
son neveu  entreprendre la plus trange expdition du
dix-neuvime sicle:


    EF  . E6 B3 DA DA BC    C5 BC E6 C5 A2 C5 DA    BC C5 C5 B4 C1 A6 C5
    BC CE CF BC BC D8 A0    A2 B3 CF C5 C1 C5 A0    B3 C1 C5 A6 E6 B4 C5
    B4 CF  , BC D0 D8 B3    D0 CF E6 D0 CF C5_BC_  _BC_D0 AD A6 E6 E6 B3
    C5 D8 CF B3 D0 C5_C1_   B3 A2 D0 C5 B4 CF       E6 E6 C1 DA_BC_D0
   _D0_CF A2 D0 D0 E6        . B3 BC B4 E6 B4       C1 C5 D0 D0 B2 BC
    B4 B4 A6 E6 D8 C1       C5 C5 A2 CF A2 DA       A0 E6 D0 B3 CF A2 
    A6 CF  , C1 D0 B4       AD BC C5 C1 B2 AD      _B4_C5 A6 C1 C1_E6_


Le professeur considra pendant quelques instants cette srie de
caractres; puis il dit en relevant ses lunettes:

C'est du runique; ces types sont absolument identiques  ceux du
manuscrit de Snorre Turleson!  Mais...  qu'est-ce que cela peut
signifier?

Comme le runique me paraissait tre une invention de savants pour
mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fch de voir que mon
oncle n'y comprenait rien.  Du moins, cela me sembla ainsi au
mouvement de ses doigts qui commenaient  s'agiter terriblement.

C'est pourtant du vieil islandais! murmurait-il entre ses
dents.

Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connatre, car il
passait pour tre un vritable polyglotte.  Non pas qu'il parlt
couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes
employs  la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne
part.

Il allait donc, en prsence de cette difficult, se livrer 
toute l'imptuosit de son caractre, et je prvoyais une scne
violente, quand deux heures sonnrent au petit cartel de la
chemine.

Aussitt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:

La soupe est servie.

--Au diable la soupe, s'cria mon oncle, et celle qui l'a faite,
et ceux qui la mangeront!

Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment,
je me trouvai assis  ma place habituelle dans la salle  manger.

J'attendis quelques instants.  Le professeur ne vint pas.
C'tait la premire fois,  ma connaissance, qu'il manquait  la
solennit du dner.  Et quel dner, cependant!  une soupe au
persil, une omelette au jambon releve d'oseille  la muscade,
une longe de veau  la compote de prunes, et, pour dessert, des
crevettes au sucre, le tout arros d'un joli vin de la Moselle.

Voil ce qu'un vieux papier allait coter  mon oncle.  Ma foi,
en qualit de neveu dvou, je me crs oblig de manger pour lui,
et mme pour moi.  Ce que je fis en conscience.

Je n'ai jamais vu chose pareille!  disait la bonne Marthe en
servant.  M.  Lidenbrock qui n'est pas  table!

--C'est  ne pas le croire.

--Cela prsage quelque vnement grave! reprenait la vieille
servante en hochant la tte.

Dans mon opinion, cela ne prsageait rien, sinon une scne
pouvantable, quand mon oncle trouverait son dner dvor.

J'en tais  ma dernire crevette, lorsqu'une voix retentissante
m'arracha aux volupts du dessert.  Je ne fis qu'un bond de la
salle dans le cabinet.



III


C'est videmment du runique, disait le professeur en fronant le
sourcil.  Mais il y a un secret, et je le dcouvrirai, sinon...

Un geste violent acheva sa pense.

Mets-toi l, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et
cris.

En un instant je fus prt.

Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet
qui correspond  l'un de ces caractres islandais.  Nous verrons
ce que cela donnera.  Mais, par saint Michel!  garde-toi bien de
te tromper!

La dicte commena.  Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre
fut appele l'une aprs l'autre, et forma l'incomprhensible
succession des mots suivants:

    mm . r n l l s    e s r e u e l    s e e c J d e
     s g t s s m f    u n t e i e f    n i e d r k e
     k t , s a m n    a t r a t e S    S a o d r r n
     e m t n a e I    n u a e c t      r r i l S a
     A t u a a r      . n s c r c      i e a a b s
     c c d r m i      e e u t u l      f r a n t u 
     d t , i a c      o s e i b o      K e d i i Y

Quand ce travail fut termin, mon oncle prit vivement la feuille
sur laquelle je venais d'crire, et il l'examina longtemps avec
attention.

Qu'est-ce que cela veut dire? rptait-il machinalement.

Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre.  D'ailleurs
il ne m'interrogea pas  cet gard, et il continua de se parler 
lui-mme:

C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans
lequel le sens est cach sous des lettres brouilles  dessein,
et qui, convenablement disposes, formeraient une phrase
intelligible!  Quand je pense qu'il y a l peut-tre
l'explication ou l'indication d'une grande dcouverte!

Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais
je gardai prudemment mon opinion.

Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara
tous les deux.

Ces deux critures ne sont pas de la mme main, dit-il; le
cryptogramme est postrieur au livre, et j'en vois tout d'abord
une preuve irrfragable.  En effet, la premire lettre est une
double M qu'on chercherait, vainement dans le livre de Turleson,
car elle ne fut ajoute  l'alphabet islandais qu'au quatorzime
sicle.  Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le
manuscrit et le document.

Cela j'en conviens, me parut assez logique.

Je suis donc conduit  penser, reprit mon oncle, que l'un des
possesseurs de ce livre aura trac ces caractres mystrieux.
Mais qui diable tait ce possesseur?  N'aurait-il point mis son
nom  quelque endroit de ce manuscrit?

Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
soigneusement en revue les premires pages du livre.  Au verso de
la seconde, celle du faux titre, il dcouvrit une sorte de
macule, qui faisait  l'oeil l'effet d'une tache d'encre.
Cependant, en y regardant de prs, on distinguait quelques
caractres  demi effacs.  Mon oncle comprit que l tait le
point intressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse
loupe aidant, il finit par reconnatre les signes que voici,
caractres runiques qu'il lut sans hsiter:

  D0 E6 B3 C5   BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF

Arne Saknussem!  s'cria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un
nom cela, et un nom islandais encore!  celui d'un savant du
seizime sicle, d'un alchimiste clbre!

Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.

Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse,
taient les vritables, les seuls savants de leur poque.  Ils
ont fait des dcouvertes dont nous avons le droit d'tre tonns.
Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet
incomprhensible cryptogramme quelque surprenante invention?
Cela doit tre ainsi.  Cela est.

L'imagination du professeur s'enflammait  cette hypothse.

Sans doute, osai-je rpondre, mais quel intrt pouvait avoir ce
savant  cacher ainsi quelque merveilleuse dcouverte?

--Pourquoi?  pourquoi?  Eh!  le sais-je?  Galile n'en a-t-il pas
agi ainsi pour Saturne?  D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai
le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni
sommeil avant de l'avoir devin.

--Oh!  pensai-je.

--Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.

--Diable!  me dis-je, il est heureux que j'aie dn pour deux!

--Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce
chiffre. Cela ne doit pas tre difficile.

A ces mots, je relevai vivement la tte.  Mon oncle reprit son
soliloque:

Rien n'est plus ais.  Il y a dans ce document cent trente-deux
lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre
cinquante-trois voyelles.  Or, c'est  peu prs suivant cette
proportion que sont forms les mots des langues mridionales,
tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en
consonnes.  Il s'agit donc d'une langue du midi.

Ces conclusions taient fort justes.

Mais quelle est cette langue?

C'est l que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je
dcouvrais un profond analyste.

Ce Saknussemm, reprit-il, tait un homme instruit; or, ds qu'il
n'crivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de
prfrence la langue courante entre les esprits cultivs du
seizime sicle, je veux dire le latin.  Si je me trompe, je
pourrai essayer de l'espagnol, du franais, de l'italien, du
grec, de l'hbreu.  Mais les savants du seizime sicle
crivaient gnralement en latin.  J'ai donc le droit de dire _
priori_: ceci est du latin.

Je sautai sur ma chaise.  Mes souvenirs de latiniste se
rvoltaient contre la prtention que cette suite de mots baroques
pt appartenir  la douce langue de Virgile.

Oui!  du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouill.

--A la bonne heure!  pensai-je.  Si tu le dbrouilles, tu seras
fin, mon oncle.

--Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle
j'avais crit.  Voil une srie de cent trente-deux lettres qui
se prsentent sous un dsordre apparent.  Il y a des mots o les
consonnes se rencontrent seules comme le premier mrnlls,
d'autres o les voyelles, au contraire, abondent, le cinquime,
par exemple, unteief, ou l'avant-dernier oseibo. Or, cette
disposition n'a videmment pas t combine; elle est donne
_mathmatiquement_ par la raison inconnue qui a prsid  la
succession de ces lettres.  Il me parait certain que la phrase
primitive a t crite rgulirement, puis retourne suivant une
loi qu'il faut dcouvrir.  Celui qui possderait la clef de ce
chiffre le lirait couramment.  Mais quelle est cette clef?
Axel, as-tu cette clef?

A cette question je ne rpondis rien, et pour cause.  Mes regards
s'taient arrts sur un charmant portrait suspendu au mur, le
portrait de Graben.  La pupille de mon oncle se trouvait alors 
Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort
triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et
le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute
la tranquillit allemandes; nous nous tions fiancs  l'insu de
mon oncle, trop gologue pour comprendre de pareils sentiments.
Graben tait une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus,
d'un caractre un peu grave, d'un esprit un peu srieux; mais
elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si
toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque!  L'image de ma
petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des
ralits dans celui des chimres, dans celui des souvenirs.

Je revis la fidle compagne de mes travaux et de mes plaisirs.
Elle m'aidait  ranger chaque jour les prcieuses pierres de mon
oncle; elle les tiquetait avec moi.  C'tait une trs forte
minralogiste que mademoiselle Graben!  Elle aimait 
approfondir les questions ardues de la science.  Que de douces
heures nous avions passes  tudier ensemble, et combien
j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle
maniait de ses charmantes mains.

Puis, l'instant de l rcration venue, nous sortions tous les
deux; nous prenions par les alles touffues de l'Alsser, et nous
nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronn qui fait si
bon effet  l'extrmit du lac; chemin faisant, on causait en se
tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait
de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et,
aprs avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands
nnuphars blancs, nous revenions au quai par la barque  vapeur.

Or, j'en tais l de mon rve, quand mon oncle, frappant la table
du poing, me ramena violemment  la ralit.

Voyons, dit-il, la premire, ide qui doit se prsenter 
l'esprit pour brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me
semble, d'crire les mots verticalement au lieu de les tracer
horizontalement.

--Tiens!  pensai-je.

--Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase
quelconque sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les
lettres  la suite les unes des autres, mets-les successivement
par colonnes verticales, de manire  les grouper en nombre de
cinq ou six.

Je compris ce dont il s'agissait, et immdiatement j'crivis de
haut en bas:

           J  m  n  e  ,  b
           e  e  ,  t  G  e
           t' b  m  i  r  n
           a  i a   t  a !
           i  e  p  e  

Bon, dit le professeur, sans avoir lu.  Maintenant, dispose ces
mots sur une ligne horizontale.

J'obis, et j'obtins la phrase suivante:

    Jmne,b   ee,tGe   t'bmirn   aiata!  iepe

Parfait!  fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains,
voil qui a dj la physionomie du vieux document; les voyelles
sont groupes ainsi que les consonnes dans le mme dsordre; il y
a mme des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules,
tout comme dans le parchemin de Saknussemm!

Je ne puis m'empcher de trouver ces remarques fort ingnieuses.

Or, reprit mon oncle en s'adressant directement  moi, pour lire
la phrase que tu viens d'crire, et que je ne connais pas, il me
suffira de prendre successivement la premire lettre de chaque
mot, puis la seconde, puis la troisime, ainsi de suite.

Et mon oncle,  son grand tonnement, et surtout au mien, lut:

    _Je t'aime bien, ma petite Graben_!

Hein! fit le professeur.

Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais trac cette
phrase compromettante!

Ah!  tu aimes Graben!  reprit mon oncle d'un vritable ton de
tuteur!

--Oui ...  Non ...  balbutiai-je!

--Ah!  tu aimes Graben, reprit-il machinalement.  Eh bien,
appliquons mon procd au document en question!

Mon oncle, retomb dans son absorbante contemplation, oubliait
dj mes imprudentes paroles.  Je dis imprudentes, car la tte du
savant ne pouvait comprendre les choses du coeur.  Mais,
heureusement, la grande affaire du document l'emporta.

Au moment de faire son exprience capitale, les yeux du
professeur Lidenbrock lancrent des clairs  travers ses
lunettes; ses doigts tremblrent, lorsqu'il reprit le vieux
parchemin; il tait srieusement mu.  Enfin il toussa fortement,
et d'une voix grave, appelant successivement la premire lettre,
puis la seconde de chaque mot; il me dicta la srie suivante:

    _mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn
     ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne
     lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek
     meretarcsilucoYsleffenSnI_

En finissant, je l'avouerai, j'tais motionn, ces lettres,
nommes une  une, ne m'avaient prsent aucun sens  l'esprit;
j'attendais donc que le professeur laisst se drouler
pompeusement entre ses lvres une phrase d'une magnifique
latinit.

Mais, qui aurait pu le prvoir!  Un violent coup de poing branla
la table.  L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.

Ce n'est pas cela!  s'cria mon oncle, cela n'a pas le sens
commun!

Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant
l'escalier comme une avalanche, il se prcipita dans
Knig-strasse, et s'enfuit  toutes jambes.



IV


Il est parti?  s'cria Marthe en accourant au bruit de la porte
de la rue qui, violemment referme, venait d'branler la maison
tout entire.

--Oui!  rpondis-je, compltement parti!

--Eh bien?  et son dner?  fit la vieille servante.

--Il ne dnera pas!

--Et son souper?

--Il ne soupera pas!

--Comment?  dit Marthe en joignant les mains.

--Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la
maison!  Mon oncle Lidenbrock nous met tous  la dite jusqu'au
moment o il aura dchiffr un vieux grimoire qui est absolument
indchiffrable!

--Jsus!  nous n'avons donc plus qu' mourir de faim!

Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
c'tait un sort invitable.

La vieille servante, srieusement alarme, retourna dans sa
cuisine en gmissant.

Quand je fus seul, l'ide me vint d'aller tout conter  Graben;
mais comment quitter la maison?  Et s'il m'appelait?  Et s'il
voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on et vainement
propos au vieil OEdipe!  Et si je ne rpondais pas  son appel,
qu'adviendrait-il?

Le plus sage tait de rester.  Justement, un minralogiste de
Besanon venait de nous adresser une collection de godes
siliceuses qu'il fallait classer.  Je me mis au travail.  Je
triai, j'tiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces
pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits
cristaux.

Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux
document ne laissait point de me proccuper trangement.  Ma tte
bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquitude.
J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine.

Au bout d'une heure, mes godes taient tages avec ordre.  Je
me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras
ballants et la tte renverse.  J'allumai ma pipe  long tuyau
courbe, dont le fourneau sculpt reprsentait une naade
nonchalamment tendue; puis, je m'amusai  suivre les progrs de
la carbonisation, qui de ma naade faisait peu  peu une ngresse
accomplie.  De temps en temps, j'coutais si quelque pas
retentissait dans l'escalier.  Mais non.  O pouvait tre mon
oncle en ce moment?  Je me le figurais courant sous les beaux
arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa
canne, d'un bras violent battant les herbes, dcapitant les
chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires.

Rentrerait-il triomphant ou dcourag?  Qui aurait raison l'un de
l'autre, du secret ou de lui?  Je m'interrogeais ainsi, et,
machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur
laquelle s'allongeait l'incomprhensible srie des lettres
traces par moi.  Je me rptais:

Qu'est-ce que cela signifie?

Je cherchai  grouper ces lettres de manire  former des mots.
Impossible.  Qu'on les runit par deux, trois, ou cinq, ou six,
cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien
les quatorzime; quinzime et seizime lettres qui faisaient le
mot anglais ice, et la quatre-vingt-quatrime, la
quatre-vingt-cinquime et la quatre-vingt-sixime formaient le
mot sir.  Enfin, dans le corps du document, et  la deuxime et
 la troisime ligne, je remarquai aussi les mots latins rota,
mutabile, ira, neo, atra.

Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison
 mon oncle sur la langue du document!  Et mme,  la quatrime
ligne, j'aperois encore le mot luco qui se traduit par bois
sacr.  Il est vrai qu' la troisime, on lit le mot tabiled
de tournure parfaitement hbraque, et  la dernire, les
vocables mer, arc, mre, qui sont purement franais.

Il y avait l de quoi perdre la tte!  Quatre idiomes diffrents
dans cette phrase absurde!  Quel rapport pouvait-il exister entre
les mots glace, monsieur, colre, cruel, bois sacr, changeant,
mre, arc ou mer? Le premier et le dernier seuls se
rapprochaient facilement; rien d'tonnant que, dans un document
crit en Islande, il ft question d'une mer de glace.  Mais de
l  comprendre le reste du cryptogramme, c'tait autre chose.

Je me dbattais donc contre une insoluble difficult; mon cerveau
s'chauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les
cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme
ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tte,
lorsque le sang s'y est violemment port.

J'tais en proie  une sorte d'hallucination; j'touffais; il me
fallait de l'air.  Machinalement, je m'ventai avec la feuille de
papier, dont le verso et le recto se prsentrent successivement
 mes regards.

Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides,
au moment o le verso se tournait vers moi, je crus voir
apparatre des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre
autres craterem et terrestre

Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me
firent entrevoir la vrit; j'avais dcouvert la loi du chiffre.
Pour lire ce document, il n'tait pas mme ncessaire de le lire
 travers la feuille retourne!  Non.  Tel il tait, tel il
m'avait t dict, tel il pouvait tre pel couramment.  Toutes
les ingnieuses combinaisons du professeur se ralisaient; il
avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la
langue du document!  Il s'en fallut d'un rien qu'il pt lire
d'un bout  l'autre cette phrase latine, et ce rien, le hasard
venait de me le donner!

On comprend si je fus mu!  Mes yeux se troublrent.  Je ne
pouvais m'en servir.  J'avais tal la feuille de papier sur la
table.  Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir
possesseur du secret.

Enfin je parvins  calmer mon agitation.  Je m'imposai la loi de
faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et
je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil.

Lisons, m'criai-je, aprs avoir refait dans mes poumons une
ample provision d'air.

Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur
chaque lettre, et, sans m'arrter, sans hsiter, un instant, je
prononai  haute voix la phrase tout entire.

Mais quelle stupfaction, quelle terreur m'envahit!  Je restai
d'abord comme frapp d'un coup subit.  Quoi!  ce que je venais
d'apprendre s'tait accompli!  un homme avait eu assez d'audace
pour pntrer!  ...

Ah!  m'criai-je en bondissant: mais non!  mais non!  mon oncle
ne le saura pas!  Il ne manquerait plus qu'il vint  connatre un
semblable voyage!  Il voudrait en goter aussi!  Rien ne pourrait
l'arrter!  Un gologue si dtermin!  il partirait quand mme,
malgr tout, en dpit de tout!  Et il m'emmnerait avec lui, et
nous n'en reviendrions pas!  Jamais!  jamais!

J'tais dans une surexcitation difficile  peindre.

Non!  non!  ce ne sera pas, dis-je avec nergie, et, puisque je
peux empcher qu'une pareille ide vienne  l'esprit de mon
tyran, je le ferai.  A tourner et  retourner ce document, il
pourrait par hasard en dcouvrir la clef!  Dtruisons-le.

Il y avait un reste de feu dans la chemine.  Je saisis non
seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem;
d'une main fbrile j'allais prcipiter le tout sur les charbons
et anantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet
s'ouvrit.  Mon oncle parut.



V

Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux
document.

Le professeur Lidenbrock paraissait profondment absorb.  Sa
pense dominante ne lui laissait pas un instant de rpit; il
avait videmment scrut, analys l'affaire, mis en oeuvre toutes
les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il
revenait appliquer quelque combinaison nouvelle.

En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume  la main,
il commena  tablir des formules qui ressemblaient  un calcul
algbrique.

Je suivais du regard sa main frmissante; je ne perdais pas un
seul de ses mouvements.  Quelque rsultat inespr allait-il donc
inopinment se produire?  Je tremblais, et sans raison, puisque
la vraie combinaison, la seule tant dj trouve, toute autre
recherche devenait forcment vaine.

Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler,
sans lever la tte, effaant, reprenant, raturant, recommenant
mille fois.

Je savais bien que, s'il parvenait  arranger des lettres suivant
toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la
phrase se trouverait faite.  Mais je savais aussi que vingt
lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent
trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit
milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille
combinaisons.  Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la
phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de
phrases diffrentes compos de cent trente-trois chiffres au
moins, nombre presque impossible  numrer et qui chappe 
toute apprciation.

J'tais rassur sur ce moyen hroque de rsoudre le problme.

Cependant le temps s'coulait; la nuit se fit; les bruits de la
rue s'apaisrent; mon oncle, toujours courb sur sa tche, ne vit
rien, pas mme la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il
n'entendit rien, pas mme la voix de cette digne servante,
disant:

Monsieur soupera-t-il ce soir?

Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans rponse: pour moi, aprs
avoir rsist pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible
sommeil, et je m'endormis sur un bout du canap, tandis que mon
oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours.

Quand je me rveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur tait
encore au travail.  Ses yeux rouges, son teint blafard, ses
cheveux entremls sous sa main fivreuse, ses pommettes
empourpres indiquaient assez sa lutte terrible avec
l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle
contention du cerveau, les heures durent s'couler pour lui.

Vraiment, il me fit piti.  Malgr les reproches que je croyais
tre en droit de lui faire, une certaine motion me gagnait.  Le
pauvre homme tait tellement possd de son ide, qu'il oubliait
de se mettre en colre; toutes ses forces vives se concentraient
sur un seul point, et, comme elles ne s'chappaient pas par leur
exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le
ft clater d'un instant  l'autre.

Je pouvais d'un geste desserrer cet tau de fer qui lui serrait
le crne, d'un mot seulement!  Et je n'en fis rien.

Cependant j'avais bon coeur.  Pourquoi restai-je muet en pareille
circonstance?  Dans l'intrt mme de mon oncle.

Non, non, rptai-je, non, je ne parlerai pas!  Il voudrait y
aller, je le connais; rien ne saurait l'arrter.  C'est une
imagination volcanique, et, pour faire ce que d'autres gologues
n'ont point fait, il risquerait sa vie.  Je me tairai; je
garderai ce secret dont le hasard m'a rendu matre; le dcouvrir,
ce serait tuer le professeur Lidenbrock.  Qu'il le devine, s'il
le peut; je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir conduit 
sa perte.

Ceci bien rsolu, je me croisai les bras, et j'attendis.  Mais
j'avais compt sans un incident qui se produisit  quelques
heures de l.

Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre
au march, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait 
la serrure.

Qui l'avait te?  Mon oncle videmment, quand il rentra la
veille aprs son excursion prcipite.

tait-ce  dessein?  tait-ce par mgarde?  Voulait-il nous
soumettre aux rigueurs de la faim?  Cela m'et paru un peu fort.
Quoi!  Marthe et moi, nous serions victimes d'une situation qui
ne nous regardait pas le moins du monde?  Sans doute, et je me
souvins d'un prcdent de nature  nous effrayer.  En effet, il y
a quelques annes,  l'poque o mon oncle travaillait  sa
grande classification minralogique, il demeura quarante-huit
heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer  cette
dite scientifique.  Pour mon compte, j'y gagnai des crampes
d'estomac fort peu rcratives chez un garon d'un naturel assez
vorace.

Or, il me parut que le djeuner allait faire dfaut comme le
souper de la veille.  Cependant je rsolus d'tre hroque et de
ne pas cder devant les exigences de la faim.  Marthe prenait
cela trs au srieux et se dsolait, la bonne femme.  Quant 
moi, l'impossibilit de quitter la maison me proccupait
davantage et pour cause.  On me comprend bien.

Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans
le monde idal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et
vritablement en dehors des besoins terrestres.

Vers midi, la faim m'aiguillonna srieusement; Marthe, trs
innocemment, avait dvor la veille les provisions du
garde-manger; il ne restait plus rien  la maison, Cependant je
tins bon.  J'y mettais une sorte de point d'honneur.

Deux heures sonnrent.  Cela devenait ridicule, intolrable mme;
j'ouvrais des yeux dmesurs.  Je commenai  me dire que
j'exagrais l'importance du document; que mon oncle n'y
ajouterait pas foi; qu'il verrait l une simple mystification;
qu'au pis aller on le retiendrait malgr lui, s'il voulait tenter
l'aventure; qu'enfin il pouvait dcouvrit lui-mme la clef du
chiffre, et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence.

Ces raisons, que j'eusse rejetes la veille avec indignation, me
parurent excellentes; je trouvai mme parfaitement absurde
d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.

Je cherchais donc une entre en matire, pas trop brusque, quand
le professeur se leva, mit son chapeau et se prpara  sortir.

Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore!  Jamais.

Mon oncle! dis-je.

Il ne parut pas m'entendre.

Mon oncle Lidenbrock!  rptai-je en levant la voix.

--Hein?  fit-il comme un homme subitement rveill.

--Eh bien!  cette clef?

--Quelle clef?  La clef de la porte?

--Mais non, m'criai-je, la clef du document!

Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua
sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il
me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il
m'interrogea du regard.  Cependant jamais demande ne fut formule
d'une faon plus nette.

Je remuai la tte de haut en bas.

Il secoua la sienne avec une sorte de piti, comme s'il avait
affaire  un fou.

Je fis un geste plus affirmatif.

Ses yeux brillrent d'un vif clat; sa main devint menaante.

Cette conversation muette dans ces circonstances et intress le
spectateur le plus indiffrent.  Et vraiment j'en arrivais  ne
plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'toufft
dans les premiers embrassements de sa joie.  Mais il devint si
pressant qu'il fallut rpondre.

Oui, cette clef!...  le hasard!...

--Que dis-tu?  s'cria-t-il avec une indescriptible motion.

--Tenez, dis-je en lui prsentant la feuille de papier sur
laquelle j'avais crit, lisez.

--Mais cela ne signifie rien!  rpondit-il en froissant la
feuille.

--Rien, en commenant  lire par le commencement, mais par la
fin...

Je n'avais pas achev ma phrase que le professeur poussait un
cri, mieux qu'un cri, un vritable rugissement!  Une rvlation
venait de se faire, dans son esprit.  Il tait transfigur.

Ah!  ingnieux Saknussemm!  s'cria-t-il, tu avais donc d'abord
crit ta phrase  l'envers!

Et se prcipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la
voix mue, il lut le document tout entier, en remontant de la
dernire lettre  la premire.

Il tait conu en ces termes:

  _In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii
  intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum
  attinges.  Kod feci.  Arne Saknussem_.

Ce qui, de ce mauvais latin, peut tre traduit ainsi:

  _Descends dans le cratre du Yocul de Sneffels que l'ombre du
  Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet,
  voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre.
  Ce que j'ai fait.  Arne Saknussemm_,

Mon oncle,  cette lecture, bondit comme s'il et inopinment
touch une bouteille de Leyde.  Il tait magnifique d'audace, de
joie et de conviction.  Il allait et venait; il prenait sa tte 
deux mains; il dplaait les siges; il empilait ses livres; il
jonglait, c'est  ne pas le croire, avec ses prcieuses godes;
il lanait un coup de poing par-ci, une tape par-l.  Enfin ses
nerfs se calmrent et, comme un homme puis par une trop grande
dpense de fluide, il retomba dans son fauteuil.

Quelle heure est-il donc?  demanda-t-il aprs quelques instants
de silence.

--Trois heures, rpondis-je.

--Tiens!  mon dner a pass vite, Je meurs de faim.  A table.
Puis ensuite...

--Ensuite?

--Tu feras ma malle.

--Hein!  m'criai-je.

--Et la tienne! rpondit l'impitoyable professeur en entrant
dans la salle  manger.



VI


A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps.  Cependant
je me contins.  Je rsolus mme de faire bonne figure.  Des
arguments scientifiques pouvaient seuls arrter le professeur
Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilit
d'un pareil voyage.  Aller au centre de la terre!  Quelle folie!
Je rservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
m'occupai du repas.

Inutile de rapporter les imprcations de mon oncle devant la
table desservie.  Tout s'expliqua.  La libert fut rendue  la
bonne Marthe.  Elle courut au march et fit si bien, qu'une heure
aprs ma faim tait calme, et je revenais au sentiment de la
situation.

Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui chappait de
ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses.
Aprs le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.

J'obis.  Il s'assit  un bout de sa table de travail, et moi 
l'autre.

Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garon trs
ingnieux; tu m'as rendu l un fier service, quand, de guerre
lasse, j'allais abandonner cette combinaison.  O me serais-je
gar?  Nul ne peut le savoir!  Je n'oublierai jamais cela, mon
garon, et de la gloire que nous allons acqurir tu auras ta
part.

Allons!  pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu
de discuter cette gloire.

--Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le
plus absolu, tu m'entends?  Je ne manque pas d'envieux dans le
monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage,
qui ne s'en douteront qu' notre retour.

--Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux ft si
grand?

--Certes!  qui hsiterait  conqurir une telle renomme?  Si ce
document tait connu, une arme entire de gologues se
prcipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm!

--Voil ce dont je ne suis pas persuad, mon oncle, car rien ne
prouve l'authenticit de ce document.

--Comment!  Et le livre dans lequel nous l'avons dcouvert!

--Bon!  j'accorde que ce Saknussemm ait crit ces lignes, mais
s'ensuit-il qu'il ait rellement accompli ce voyage, et ce vieux
parchemin ne peut-il renfermer une mystification?

Ce dernier mot, un peu hasard, je regrettai presque de l'avoir
prononc; le professeur frona son pais sourcil, et je craignais
d'avoir compromis les suites de cette conversation.  Heureusement
il n'en fut rien.  Mon svre interlocuteur baucha une sorte de
sourire sur ses lvres et rpondit:

C'est ce que nous verrons.

--Ah!  fis-je un peu vex; mais permettez-moi d'puiser la srie
des objections relatives  ce document.

--Parle, mon garon, ne te gne pas.  Je te laisse toute libert
d'exprimer ton opinion.  Tu n'es plus mon neveu, mais mon
collgue.  Ainsi, va.

--Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?

--Rien n'est plus facile.  J'ai prcisment reu, il y a quelque
temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait
arriver plus  propos.  Prends le troisime atlas dans la seconde
trave de la grande bibliothque, srie Z, planche 4.

Je me levai, et, grce  ces indications prcises, je trouvai
rapidement l'atlas demand.  Mon oncle l'ouvrit et dit:

Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de
Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de
toutes tes difficults.

Je me penchai sur la carte.

Vois cette le compose de volcans, dit le professeur, et
remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul.  Ce mot veut dire
glacier en islandais, et, sous la latitude leve de l'Islande,
la plupart des ruptions se font jour  travers les couches de
glace.  De l cette dnomination de Yocul applique  tous les
monts ignivomes de l'le.

--Bien, rpondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?

J'esprais qu' cette demande il n'y aurait pas de rponse.  Je
me trompais.  Mon oncle reprit:

Suis-moi sur la cte occidentale de l'Islande.  Aperois-tu
Reykjawik, sa capitale?  Oui.  Bien.  Remonte les fjords
innombrables de ces rivages rongs par la mer, et arrte-toi un
peu au-dessous du soixante-cinquime degr de latitude.  Que
vois-tu l?

--Une sorte de presqu'le semblable  un os dcharn, que termine
une norme rotule.

--La comparaison est juste, mon garon; maintenant, n'aperois-tu
rien sur cette rotule?

--Si, un mont qui semble avoir pouss en mer.

--Bon!  c'est le Sneffels.

--Le Sneffels?

--Lui-mme, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des
plus remarquables de l'le, et  coup sr la plus clbre du
monde entier, si son cratre aboutit au centre du globe.

--Mais c'est impossible!  m'criai-je en haussant les paules et
rvolt contre une pareille supposition.

--Impossible!  rpondit le professeur Lidenbrock d'un ton svre.
Et pourquoi cela?

--Parce que ce cratre, est videmment obstru par les laves, les
roches brlantes, et qu'alors...

--Et si c'est un cratre teint?

--teint?

--Oui.  Le nombre des volcans en activit  la surface du globe
n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une
bien plus grande quantit de volcans teints.  Or le Sneffels
compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il
n'a eu qu'une seule ruption, celle de 1219;  partir de cette
poque, ses rumeurs se sont apaises peu  peu, et il n'est plus
au nombre des volcans actifs.

 ces affirmations positives je n'avais absolument rien 
rpondre; je me rejetai donc sur les autres obscurits que
renfermait le document.

Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent
faire l les calendes de juillet?

Mon oncle prit quelques moments de rflexion.  J'eus un instant
d'espoir, mais un seul, car bientt il me rpondit en ces termes:

Ce que tu appelles obscurit est pour moi lumire.  Cela prouve
les soins ingnieux avec lesquels Saknussemm a voulu prciser sa
dcouverte.  Le Sneffels est form de plusieurs cratres; il y
avait donc ncessit d'indiquer celui d'entre eux qui mne au
centre du globe.  Qu'a fait le savant Islandais?  Il a remarqu
qu'aux approches des calendes de juillet, c'est--dire vers les
derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le
Scartaris, projetait son ombre jusqu' l'ouverture du cratre en
question, et il a consign le fait dans son document.  Pouvait-il
imaginer une indication plus exacte, et une fois arrivs an
sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hsiter sur le
chemin  prendre?

Dcidment mon oncle avait rponse  tout.  Je vis bien qu'il
tait inattaquable sur les mots du vieux parchemin.  Je cessai
donc de le presser  ce sujet, et, comme il fallait le convaincre
avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien
autrement graves,  mon avis.

Allons, dis-je, je suis forc d'en convenir, la phrase de
Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute  l'esprit.
J'accorde mme que le document a un air de parfaite authenticit.
Ce savant est all au fond du Sneffels; il a vu l'ombre du
Scartaris caresser les bords du cratre avant les calendes de
juillet; il a mme entendu raconter dans les rcits lgendaires
de son temps que ce cratre aboutissait au centre de la terre;
mais quant  y tre parvenu lui-mme, quant  avoir fait le
voyage et  en tre revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois
non!

--Et la raison?  dit mon oncle d'un ton singulirement moqueur.

--C'est que toutes les thories de la science dmontrent qu'une
pareille entreprise est impraticable!

--Toutes les thories disent cela?  rpondit le professeur on
prenant un air bonhomme.  Ah!  les vilaines thories!  comme
elles vont nous gner, ces pauvres thories!

Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai nanmoins.

Oui!  il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente
environ d'un degr par soixante-dix pieds de profondeur
au-dessous de la surface du globe; or, en admettant cette
proportionnalit constante, le rayon terrestre tant de quinze
cents lieues, il existe au centre une temprature de deux
millions de degrs.  Les matires de l'intrieur de la terre se
trouvent donc  l'tat de gaz incandescent, car les mtaux, l'or,
le platine, les roches les plus dures, ne rsistent pas  une
pareille chaleur.  J'ai donc le droit de demander s'il est
possible de pntrer dans un semblable milieu!

--Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?

--Sans doute.  Si nous arrivions  une profondeur de dix lieues
seulement, nous serions parvenus  la limite de l'corce
terrestre, car dj la temprature est suprieure  treize cents
degrs.

--Et tu as peur d'entrer en fusion?

--Je vous laisse la question  dcider, rpondis-je avec humeur.

--Voici ce, que je dcide, rpondit le professeur Lidenbrock en
prenant ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait
d'une faon certaine ce qui se passe  l'intrieur du globe,
attendu qu'on connat  peine la douze millime partie de son
rayon; c'est que la science est minemment perfectible et que
chaque thorie est incessamment dtruite par une thorie
nouvelle.  N'a-t-on pas cru jusqu' Fourier que la temprature
des espaces plantaires allait toujours diminuant, et ne sait-on
pas aujourd'hui que les plus grands froids des rgions thres
ne dpassent pas quarante ou cinquante degrs au-dessous de zro?
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne?
Pourquoi,  une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une
limite infranchissable, au lieu de s'lever jusqu'au degr de
fusion des minraux les plus rfractaires?

Mon oncle plaant la question sur le terrain des hypothses, je
n'eus rien  rpondre.

Eh bien, je te dirai que de vritables savants, Poisson entre
autres, ont prouv que, si une chaleur de deux millions de degrs
existait  l'intrieur du globe, les gaz incandescents provenant
des matires fondues acquerraient une lasticit telle que
l'corce terrestre ne pourrait y rsister et claterait comme les
parois d'une chaudire sous l'effort de la vapeur.

--C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voil tout.

--D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres gologues
distingus, que l'intrieur du globe n'est form ni de gaz ni
d'eau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car,
dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre.

--Oh!  avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut!

--Et avec les faits, mon garon, en est-il de mme?  N'est-il pas
constant que le nombre des volcans a considrablement diminu
depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y
a, ne peut-on en conclure qu'elle tend  s'affaiblir?

--Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je
n'ai plus  discuter.

--Et moi j'ai  dire qu' mon opinion se joignent les opinions de
gens fort comptents.  Te souviens-tu d'une visite que me fit le
clbre chimiste anglais Humphry Davy en 1825?

--Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans
aprs.

--Eh bien, Humphry Davy vint me voir  son passage  Hambourg.
Nous discutmes longtemps, entre autres questions, l'hypothse de
la liquidit du noyau intrieur de la terre.  Nous tions tous
deux d'accord que cette liquidit ne pouvait exister, par une
raison  laquelle la science n'a jamais trouv de rponse.

--Et laquelle?  dis-je un peu tonn.

--C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Ocan, 
l'attraction de la lune, et consquemment, deux fois par jour, il
se produirait des mares intrieures qui, soulevant l'corce
terrestre, donneraient lieu  des tremblements de terre
priodiques!

--Mais il est pourtant vident que la surface du globe a t
soumise  la combustion, et il est permis de supposer que la
crote extrieure s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur
se rfugiait au centre.

--Erreur, rpondit mon oncle; la terre a t chauffe par la
combustion de sa surface, et non autrement.  Sa surface tait
compose d'une grande quantit de mtaux, tels que le potassium,
le sodium, qui ont la proprit de s'enflammer au seul contact de
l'air et de l'eau; ces mtaux prirent feu quand les vapeurs
atmosphriques se prcipitrent en pluie sur le sol, et peu 
peu, lorsque les eaux pntrrent dans les fissures de l'corce
terrestre, elles dterminrent de nouveaux incendies avec
explosions et ruptions.  De l les volcans si nombreux aux
premiers jours du monde.

--Mais voil une ingnieuse hypothse!  m'criai-je un peu malgr
moi.

--Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici mme, par une
exprience bien simple.  Il composa une boule mtallique faite
principalement des mtaux dont je viens de parler, et qui
figurait parfaitement notre globe; lorsqu'on faisait tomber une
fine rose  sa surface, celle-ci se boursouflait, s'oxydait et
formait une petite montagne; un cratre s'ouvrait  son sommet;
l'ruption avait lieu et communiquait  toute la boule une
chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir  la main.

Vraiment, je commenais  tre branl par les arguments du
professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et
son enthousiasme habituels.

Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'tat du noyau central a soulev
des hypothses diverses entre les gologues; rien de moins prouv
que ce fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe
pas; elle ne saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et,
comme Arne Saknussemm, nous saurons  quoi nous en tenir sur
cette grande question.

Eh bien!  oui, rpondis-je en me sentant gagner  cet
enthousiasme; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois.

--Et pourquoi pas?  Ne pouvons-nous compter sur des phnomnes
lectriques pour nous clairer, et mme sur l'atmosphre, que sa
pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?

--Oui, dis-je, oui!  cela est possible, aprs tout,

--Cela est certain, rpondit triomphalement mon oncle; mais
silence, entends-tu!  silence sur tout ceci, et que personne
n'ait ide de dcouvrir avant nous le centre de la terre



VII


Ainsi se termina cette mmorable sance.  Cet entretien me donna
la fivre.  Je sortis du cabinet de mon oncle comme tourdi, et
il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me
remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du ct du bac 
vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de
Harbourg

tais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre?  N'avais-je
pas subi la domination du professeur Lidenbrock?  Devais-je
prendre au srieux sa rsolution d'aller au centre du massif
terrestre?  Venais-je d'entendre les spculations insenses d'un
fou ou les dductions scientifiques d'un grand gnie?  En tout
cela, o s'arrtait la vrit, o commenait l'erreur?
 
Je flottais entre mille hypothses contradictoires, sans pouvoir
m'accrocher  aucune,

Cependant je me rappelais avoir t convaincu, quoique mon
enthousiasme comment  se modrer; mais j'aurais voulu partir
immdiatement et ne pas prendre le temps de la rflexion.  Oui,
le courage ne m'et pas manqu pour boucler ma valise en ce
moment.

Il faut pourtant l'avouer, une heure aprs, cette surexcitation
tomba; mes nerfs se dtendirent, et des profonds abmes de la
terre je remontai  sa surface.

C'est absurde!  m'criai-je; cela n'a pas le sens commun!  Ce
n'est pas une proposition srieuse  faire  un garon sens.
Rien de tout cela n'existe.  J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais
rve.

Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourn la ville.
Aprs avoir remont le port, j'tais arriv  la route d'Altona.
Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifi, car
j'aperus bientt ma petite Graben qui, de son pied leste,
revenait bravement  Hambourg.

Graben! lui criai-je de loin.

La jeune fille s'arrta, un peu trouble, j'imagine, de
s'entendre appeler ainsi sur une grande route.  En dix pas je fus
prs d'elle.

Axel!  fit-elle surprise.  Ah!  tu es venu  ma rencontre!
C'est bien cela, monsieur.

Mais, en me regardant, Graben ne put se mprendre  mon air
inquiet, boulevers.

Qu'as-tu donc?  dit-elle en me tendant la main.

--Ce que j'ai, Graben! m'criai-je.

En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise tait
au courant de la situation.  Pendant quelques instants elle garda
le silence.  Son coeur palpitait-il  l'gal du mien?  je
l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne.  Nous
fmes une centaine de pas sans parler.

Axel!  me dit-elle enfin.

--Ma chre Graben!

--Ce sera l un beau voyage.

Je bondis  ces mots.

Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant.  Il est bien qu'un
homme se soit distingu par quelque grande entreprise!

--Quoi!  Graben, tu ne me dtournes pas de tenter une pareille
expdition?

--Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais
volontiers, si une pauvre fille ne devait tre un embarras pour
vous.

--Dis-tu vrai?

--Je dis vrai.

Ah!  femmes, jeunes filles, coeurs fminins toujours
incomprhensibles!  Quand vous n'tes pas les plus timides des
tres, vous en tes les plus braves!  La raison n'a que faire
auprs de vous.  Quoi!  cette enfant m'encourageait  prendre
part a cette expdition!  Elle n'et pas craint de tenter
l'aventure.  Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!

J'tais dconcert et, pourquoi ne pas le dire, honteux.

Graben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette
manire.

--Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.

Graben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
silence, nous continumes notre chemin, j'tais bris par les
motions de la journe.

Aprs tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin
et, d'ici l, bien des vnements se passeront qui guriront mon
oncle de sa manie de voyager sous terre.

La nuit tait venue quand nous arrivmes  la maison de
Knig-strasse.  Je m'attendais  trouver la demeure tranquille,
mon oncle couch suivant son habitude et la bonne Marthe donnant
 la salle  manger le dernier coup de plumeau du soir.

Mais j'avais compt sans l'impatience du professeur.  Je le
trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui
dchargeaient certaines marchandises dans l'alle; la vieille
servante ne savait o donner de la tte.

Mais viens donc, Axel; hte-toi donc, malheureux!  s'cria mon
oncle du plus loin qu'il m'aperut, et ta malle qui n'est pas
faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de
voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes gutres qui
n'arrivent pas!

Je demeurai stupfait.  La voix me manquait pour parler.  C'est 
peine si mes lvres purent articuler ces mots:

Nous partons donc?

--Oui, malheureux garon, qui vas te promener au lieu d'tre l!

--Nous partons?  rptai-je d'une voix affaiblie.

--Oui, aprs-demain matin,  la premire heure.

Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite
chambre.

Il n'y avait plus  en douter; mon oncle venait d'employer son
aprs-midi  se procurer une partie des objets et ustensiles
ncessaires  son voyage; l'alle tait encombre d'chelles de
cordes  noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de
pics, de btons ferrs, de pioches, de quoi charger dix hommes au
moins.

Je passai une nuit affreuse.  Le lendemain je m'entendis appeler
de bonne heure.  J'tais dcid  ne pas ouvrir ma porte.  Mais
le moyen de rsistera la douce voix qui prononait ces mots: Mon
cher Axel?

Je sortis de ma chambre.  Je pensai que mon air dfait, ma
pleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur
effet sur Graben et changer ses ides.

Ah!  mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux
et que la nuit t'a calm.

--Calm! m'criai-je.

Je me prcipitai vts mon miroir.  Eh bien, j'avais moins
mauvaise mine que je ne le supposais.  C'tait  n'y pas croire.

Axel, me dit Graben, j'ai longtemps caus avec mon tuteur.
C'est un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te
souviendras que son sang coule dans tes veines.  Il m'a racont
ses projets, ses esprances, pourquoi et comment il espre
atteindre son but.  Il y parviendra, je n'en doute pas.  Ah!
cher Axel, c'est beau de se dvouer ainsi  la science!  Quelle
gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon!  Au
retour, Axel, tu seras un homme, son gal, libre de parler, libre
d'agir, libre enfin de...

La jeune fille, rougissante, n'acheva pas.  Ses paroles me
ranimaient.  Cependant je ne voulais pas croire encore  notre
dpart.  J'entranai Graben vers le cabinet du professeur.

Mon oncle, dis-je, il est donc bien dcid que nous partons?

--Comment!  tu en doutes?

--Non, dis-je afin de ne pas le contrarier.  Seulement, je vous
demanderai ce qui nous presse.

--Mais le temps!  le temps qui fuit avec une irrparable vitesse!

--Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu' la fin de
juin ...

--Eh!  crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en
Islande?  Si tu ne m'avais pas quitt comme un fou, je t'aurais
emmen au bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co.  L,
tu aurais vu que de Copenhague  Reykjawik il n'y a qu'un
service.

--Eh bien?

--Eh bien!  si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop
tard pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratre du
Sneffels; il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y
chercher un moyen de transport.  Va faire ta malle!

Il n'y avait pas un mot  rpondre.  Je remontai dans ma chambre.
Graben me suivit.  Ce fut elle qui se chargea de mettre en
ordre, dans une petite valise, les objets ncessaires  mon
voyage.  Elle n'tait pas plus mue que s'il se ft agi d'une
promenade  Lubeck ou  Heligoland; ses petites mains allaient et
venaient sans prcipitation; elle causait avec calme; elle me
donnait les raisons les plus senses en faveur de notre
expdition.  Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse
colre contre elle.  Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle
n'y prenait garde et continuait mthodiquement sa tranquille
besogne.

Enfin la dernire courroie de la valise fut boucle.  Je
descendis au rez-de-chausse.

Pendant cette journe les fournisseurs d'instruments de physique,
d'armes, d'appareils lectriques s'taient multiplis.  La bonne
Marthe en perdait la tte.

Est-ce que Monsieur est fou? me dit-elle.

Je fis un signe affirmatif.

Et il vous emmne avec lui?

Mme affirmation.

O cela?  dit-elle.

J'indiquai du doigt le centre de la terre.

 la cave?  s'cria la vieille servante.

--Non, dis-je enfin, plus bas!

Le soir arriva.  Je n'avais plus conscience du temps coul.

 demain matin, dit mon oncle, nous partons  six heures
prcises.

A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.

Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.

Je la passai  rver de gouffres!  J'tais en proie au dlire.
Je me sentais treint par la main vigoureuse du professeur,
entran, abm, enlis!  Je tombais au fond d'insondables
prcipices avec cette vitesse croissante des corps abandonns
dans l'espace.  Ma vie n'tait plus qu'une chute interminable.

Je me rveillai  cinq heures, bris de fatigue et d'motion.  Je
descendis  la salle  manger.  Mon oncle tait  table.  Il
dvorait.  Je le regardai avec un sentiment d'horreur.  Mais
Graben tait l.  Je ne dis rien.  Je ne pus manger.

 cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue.
Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer
d'Altona.  Elle fut bientt encombre des colis de mon oncle.

Et ta malle?  me dit-il.

--Elle est prte, rpondis-je en dfaillant.

--Dpche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer
le train!

Lutter contre ma destine me parut alors impossible.  Je remontai
dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches
de l'escalier, je m'lanai  sa suite.

En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains
de Graben les rnes de sa maison.  Ma jolie Virlandaise
conservait son calme habituel.  Elle embrassa son tuteur, mais
elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces
lvres.

Graben!  m'criai-je.

--Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiance, mais
tu trouveras ta femme au retour.

Je serrai Graben dans mes bras, et pris place dans la voiture.
Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressrent
un dernier adieu; puis les deux chevaux, excits par le
sifflement de leur conducteur, s'lancrent au galop sur la route
d'Altona.



VIII


Altona, vritable banlieue de Hambourg, est tte de ligne du
chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des
Belt.  En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire
du Holstein.

A six heures et demie la voiture s'arrta devant la gare; les
nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage
furent dchargs, transports, pess, tiquets, rechargs dans
le wagon de bagages, et  sept heures nous tions assis l'un
vis--vis de l'autre dans le mme compartiment.  La vapeur
siffla, la locomotive se mit en mouvement.  Nous tions partis.

tais-je rsign?  Pas encore.  Cependant l'air frais du matin,
les dtails de la route rapidement renouvels par la vitesse du
train me distrayaient de ma grande proccupation.

Quant  la pense du professeur, elle devanait videmment ce
convoi trop lent au gr de son impatience.  Nous tions seuls
dans le wagon, mais sans parler.  Mon oncle revisitait ses poches
et son sac de voyage avec une minutieuse attention.  Je vis bien
que rien ne lui manquait des pices ncessaires  l'excution de
ses projets.

Entre autres, une feuille de papier, plie avec soin, portait
l'entte de la chancellerie danoise, avec la signature de
M. Christiensen, consul  Hambourg et l'ami du professeur.  Cela
devait nous donner toute facilit d'obtenir  Copenhague des
recommandations pour le gouverneur de l'Islande.

J'aperus aussi le fameux document prcieusement enfoui dans la
plus secrte poche du portefeuille.  Je le maudis du fond du
coeur, et je me remis  examiner le pays.  C'tait une vaste
suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez
fcondes: une campagne trs favorable  l'tablissement d'un
railway et propice  ces lignes droites si chres aux compagnies
de chemins de fer.

Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car,
trois heures aprs notre dpart, le train s'arrtait  Kiel, 
deux pas de la mer.

Nos bagages tant enregistrs pour Copenhague, il n'y eut pas 
s'en occuper.  Cependant le professeur les suivit d'un oeil
inquiet pendant leur transport au bateau  vapeur.  L ils
disparurent  fond de cale.

Mon oncle, dans sa prcipitation, avait si bien calcul les
heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il
nous restait une journe entire  perdre.  Le steamer
l'_Ellenora_, ne partait pas avant la nuit.  De l une fivre de
neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya  tous
les diables l'administration des bateaux et des railways et les
gouvernements qui tolraient de pareils abus.  Je dus faire
chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ 
ce sujet.  Il voulait l'obliger  chauffer sans perdre un
instant.  L'autre l'envoya promener.

A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journe se passe.  A
force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au
fond de laquelle s'lve la petite ville, de parcourir les bois
touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de
branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite
maison de bain froid, enfin de courir et de maugrer, nous
atteignmes dix heures du soir.

Les tourbillons de la fume de l'_Ellenora_, se dveloppaient
dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la
chaudire; nous tions  bord et propritaires de deux couchettes
tages dans l'unique chambre du bateau.

A dix heures un quart les amarres furent largues, et le steamer
fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt.

La nuit tait noire; il y avait belle brise et forte mer;
quelques feux de la cte apparurent dans les tnbres; plus tard,
je ne sais, un phare  clats tincela au-dessus des flots; ce
fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette premire
traverse.

A sept heures du matin nous dbarquions  Korsor, petite ville
situe sur la cte occidentale du Seeland.  L nous sautions du
bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait  travers
un pays non moins plat que les campagnes du Holstein.

C'tait encore trois heures de voyage avant d'atteindre la
capitale du Danemark.  Mon oncle n'avait pas ferm l'oeil de la
nuit.  Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec
ses pieds.

Enfin il aperut une chappe de mer.

Le Sund! s'cria-t-il.

Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui
ressemblait  un hpital.

C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.

--Bon, pensai-je, voil un tablissement o nous devrions finir
nos jours!  Et, si grand qu'il ft, cet hpital serait encore
trop petit pour contenir toute la folie du professeur
Lidenbrock!

Enfin,  dix heures du matin, nous prenions pied  Copenhague;
les bagages furent chargs sur une voiture et conduits avec nous
 l'htel du Phoenix dans Bred-Gade.  Ce fut l'affaire d'une
demi-heure, car la gare est situe en dehors de la ville.  Puis
mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entrana  sa suite.
Le portier de l'htel parlait l'allemand et l'anglais; mais le
professeur, en sa qualit de polyglotte, l'interrogea en bon
danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la
situation du Musum des Antiquits du Nord.

Le directeur de ce curieux tablissement, o sont entasses des
merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays
avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux,
tait un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur
Thomson.

Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation.  En
gnral, un savant en reoit assez mal un autre.  Mais ici ce fut
tout autrement.  M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial
accueil au professeur Lidenbrock, et mme  son neveu.  Dire que
notre secret fut gard vis--vis de l'excellent directeur du
Musum, c'est  peine ncessaire.  Nous voulions tout bonnement
visiter l'Islande en amateurs dsintresss.

M. Thomson se mit entirement  notre disposition, et nous
courmes les quais afin do chercher un navire en partance.

J'esprais que les moyens de transport manqueraient absolument;
mais il n'en fut rien.  Une petite golette danoise, la
_Valkyrie_, devait mettre  la voile le 2 juin pour Reykjawik.
Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait  bord; son futur passager,
dans sa joie, lui serra les mains  les briser.  Ce brave homme
fut un peu tonn d'une pareille treinte.  Il trouvait tout
simple d'aller en Islande, puisque c'tait son mtier.  Mon oncle
trouvait cela sublime.  Le digne capitaine profita de cet
enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son
btiment.  Mais nous n'y regardions pas de si prs.

Soyez  bord mardi,  sept heures du matin, dit M. Bjarne aprs
avoir empoch un nombre respectable de species-dollars.

Nous remercimes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous
revnmes  l'htel du Phoenix.

Cela va bien!  cela va trs bien, rptait mon oncle.  Quel
heureux hasard d'avoir trouv ce btiment prt  partir!
Maintenant djeunons, et allons visiter la ville.

Nous nous rendmes  Kongens-Nye-Torw, place irrgulire o se
trouve un poste avec deux innocents canons braqus qui ne font
peur  personne.  Tout prs, au n 5, il y avait une
restauration franaise, tenue par un cuisinier nomm Vincent;
nous y djeunmes suffisamment pour le prix modr de quatre
marks chacun[1].

  [1] 2fr. 75c. environ.

Puis je pris un plaisir d'enfant  parcourir la ville; mon oncle
se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni
l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septime
sicle qui enjambe le canal devant le Musum, ni cet immense
cnotaphe de Torwaldsen, orn de peintures murales horribles et
qui contient  l'intrieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans
un assez beau parc, le chteau bonbonnire de Rosenborg, ni
l'admirable difice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait
avec les queues entrelaces de quatre dragons de bronze, ni les
grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient
comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.

Quelles dlicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie
Virlandaise et moi, du ct du port o les deux-ponts et les
frgates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les
bords verdoyants du dtroit,  travers ces ombrages touffus au
sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent
leur gueule noirtre entre les branches des sureaux et des
saules!

Mais, hlas!  elle tait loin, ma pauvre Graben, et pouvais-je
esprer de la revoir jamais!

Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites
enchanteurs, il fut vivement frapp par la vue d'un certain
clocher situ dans l'le d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest
de Copenhague.

Je reus l'ordre de diriger nos pas de ce ct; je montai dans
une petite embarcation  vapeur qui faisait le service des
canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de
Dock-Yard.

Aprs avoir travers quelques rues troites o des galriens,
vtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous
le bton des argousins, nous arrivmes devant Vor-Frelsers-Kirk.
Cette glise n'offrait rien de remarquable.  Mais voici pourquoi
son clocher assez lev avait attir l'attention du professeur: 
partir de la plate-forme, un escalier extrieur circulait autour
de sa flche, et ses spirales se droulaient en plein ciel.

Montons, dit mon oncle.

--Mais, le vertige?  rpliquai-je.

--Raison de plus, il faut s'y habituer.

--Cependant...

--Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps. Il fallut obir.
Un gardien, qui demeurait de l'autre ct de la rue, nous remit
une clef, et l'ascension commena.

Mon oncle me prcdait d'un pas alerte.  Je le suivais non sans
terreur, car la tte me tournait avec une dplorable facilit.
Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilit de leurs
nerfs.

Tant que nous fmes emprisonns dans la vis intrieure, tout alla
bien; mais aprs cent cinquante marches l'air vint me frapper au
visage; nous tions parvenus  la plate-forme du clocher.  L
commenait l'escalier arien, gard par une frle rampe, et dont
les marches, de plus en plus troites, semblaient monter vers
l'infini.

Je ne pourrai jamais!  m'criai-je.

--Serais-tu poltron, par hasard?  Monte! rpondit
impitoyablement le professeur.

Force fut de le suivre en me cramponnant.  Le grand air
m'tourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales;
mes jambes se drobaient; je grimpai bientt sur les genoux, puis
sur le ventre; je fermais les yeux; j'prouvais le mal de
l'espace.

Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai prs de la
boule.

Regarde, me dit-il, et regarde bien!  il faut prendre _des
leons d'abme!_

Je dus ouvrir les yeux.  J'apercevais les maisons aplaties et
comme crases par une chute, au milieu du brouillard des fumes.
Au-dessus de ma tte passaient des nuages chevels, et, par un
renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que
le clocher, la boule, moi, nous tions entrans avec une
fantastique vitesse.  Au loin, d'un ct s'tendait la campagne
verdoyante; de l'autre tincelait la mer sous un faisceau de
rayons.  Le Sund se droulait  la pointe d'Elseneur, avec
quelques voiles blanches, vritables ailes de goland, et dans la
brume de l'est ondulaient les ctes  peine estompes de la
Sude.  Toute cette immensit tourbillonnait  mes regards.

Nanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder.  Ma
premire leon de vertige dura une heure.  Quand enfin il me fut
permis de redescendre et de toucher du pied le pav solide des
rues, j'tais courbatur.

Nous recommencerons demain, dit mon professeur.

Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice
vertigineux, et, bon gr mal gr, je fis des progrs sensibles
dans l'art des hautes contemplations.



IX


Le jour du dpart arriva.  La veille, le complaisant M. Thomson
nous avait apport des lettres de recommandations pressantes pour
le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M.  Pietursson, le
coadjuteur de l'vque, et M. Finsen, maire de Reykjawik.  En
retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignes de
main.

Le 2,  six heures du matin, nos prcieux bagages taient rendus
 bord de la _Valkyrie_.  Le capitaine nous conduisit  des
cabines assez troites et disposes sous une espce de rouf.

Avons-nous bon vent?  demanda mon oncle.

--Excellent, rpondit le capitaine Bjarne.  Un vent de sud-est.
Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.

Quelques instants plus tard, la golette, sous sa misaine, sa
brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna 
pleine toile dans le dtroit.  Une heure aprs la capitale du
Danemark semblait s'enfoncer dans les flots loigns et la
_Valkyrie_ rasait la cte d'Elseneur.  Dans la disposition
nerveuse o je me trouvais, je m'attendais  voir l'ombre
d'Hamlet errant sur la terrasse lgendaire.

Sublime insens!  disais-je, tu nous approuverais sans doute!
tu nous suivrais peut-tre pour venir au centre du globe chercher
une solution  ton doute ternel!

Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le chteau est,
d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'hroque prince de
Danemark.  Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce
dtroit du Sund o passent chaque anne quinze mille navires de
toutes les nations.

Le chteau de Krongborg disparut bientt dans la brume, ainsi que
la tour d'Helsinborg, leve sur la rive sudoise, et la golette
s'inclina lgrement sous les brises du Cattgat.

La _Valkyrie_ tait fine voilire, mais avec un navire  voiles
on ne sait jamais trop sur quoi compter.  Elle transportait 
Reykjawik du charbon, des ustensiles de mnage, de la poterie,
des vtements de laine et une cargaison de bl; cinq hommes
d'quipage, tous Danois, suffisaient  la manoeuvrer.

Quelle sera la dure de la traverse?  demanda mon oncle au
capitaine.

--Une dizaine de jours, rpondit ce dernier, si nous ne
rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des
Fero.

--Mais, enfin, vous n'tes pas sujet  prouver des retards
considrables?

--Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.

Vers le soir la golette doubla le cap Skagen  la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea
l'extrmit de la Norvge par le travers du cap Lindness et donna
dans la mer du Nord.

Deux jours aprs, nous avions connaissance des ctes d'Ecosse 
la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les
Fero en passant entre les Orcades et les Seethland.

Bientt notre golette fut battue par les vagues de l'Atlantique;
elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans
peine les Fero.  Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus
orientale de ces les, et,  partir de ce moment, il marcha droit
au cap Portland, situ sur la cte mridionale de l'Islande.

La traverse n'offrit aucun incident remarquable.  Je supportai
assez bien les preuves de la mer; mon oncle,  son grand dpit,
et  sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'tre malade.

Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question
du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilits
de transport; il dut remettra ses explications  son arrive et
passa tout son temps tendu dans sa cabine, dont les cloisons
craquaient par les grands coups de tangage.  Il faut l'avouer, il
mritait un peu son sort.

Le 11, nous relevmes le cap Portland; le temps, clair alors,
permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine.  Le cap se
compose d'un gros morne  pentes roides, et plant tout seul sur
la plage.

La _Valkyrie_ se tint  une distance raisonnable des ctes, en
les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de
baleines et de requins.  Bientt apparut un immense rocher perc
 jour, au travers duquel la mer cumeuse donnait avec furie.
Les lots de Westman semblrent sortir de l'Ocan, comme une
seme de rocs sur la plaine liquide.  A partir de ce moment, la
golette prit du champ pour tourner  bonne distance le cap
Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.

La mer, trs forte, empchait mon oncle de monter sur le pont
pour admirer ces ctes dchiquetes et battues par les vents du
sud-ouest.

Quarante-huit heures aprs, en sortant d'une tempte qui fora la
golette de fuir  sec de toile, on releva dans l'est la balise
de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent
 une grande distance sous les flots.  Un pilote islandais vint 
bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant
Reykjawik, dans la baie de Faxa.

Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu ple, un peu
dfait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de
satisfaction dans les yeux.

La population de la ville, singulirement intresse par
l'arrive d'un navire dans lequel chacun a quelque chose 
prendre, se groupait sur le quai.

Mon oncle avait hte d'abandonner sa prison flottante, pour ne
pas dire son hpital.  Mais avant de quitter le pont de la
golette, il m'entrana  l'avant, et l, du doigt, il me montra,
 la partie septentrionale de la baie, une haute montagne  deux
pointes, un double cne couvert de neiges ternelles.

Le Sneffels! s'cria-t-il, le Sneffels!

Puis, aprs m'avoir recommand du geste un silence absolu, il
descendit dans le canot qui l'attendait.  Je le suivis, et
bientt nous foulions du pied le sol de l'Islande.

Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revtu d'un
costume de gnral.  Ce n'tait cependant qu'un simple magistrat,
le gouverneur de l'le, M. le baron Trampe en personne.  Le
professeur reconnut  qui il avait affaire.  Il remit au
gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'tablit en danois
une courte conversation  laquelle je demeurai absolument
tranger, et pour cause.  Mais de ce premier entretien il rsulta
ceci: que le baron Trampe se mettait entirement  la disposition
du professeur Lidenbrock.

Mon oncle reut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non
moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi
pacifique par temprament et par tat.

Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une
tourne piscopale dans le Bailliage du nord; nous devions
renoncer provisoirement  lui tre prsents.  Mais un charmant
homme, et dont le concours nous devint fort prcieux, ce fut
M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles  l'cole de
Reykjawik.  Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et
je sentis que nous tions faits pour nous comprendre.  Ce fut, en
effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant
mon sjour en Islande.

Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent
homme en mit deux  notre disposition, et bientt nous y fmes
installs avec nos bagages, dont la quantit tonna un peu les
habitants de Reykjawik.

Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile
est fait.

--Comment, le plus difficile?  m'criai-je:

--Sans doute, nous n'avons plus qu' descendre!

--Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, aprs
avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine?

--Oh!  cela ne m'inquite gure!  Voyons!  il n'y a pas de temps
 perdre.  Je vais me rendre  la bibliothque.  Peut-tre s'y
trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien
aise de le consulter.

--Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville.  Est-ce que
vous n'en ferez pas autant?

--Oh!  cela m'intresse mdiocrement.  Ce qui est curieux dans
cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.

Je sortis et j'errai au hasard.

S'garer dans les deux rues de Reykjawik n'et pas t chose
facile.  Je ne fus donc pas oblig de demander mon chemin, ce
qui, dans la langue des gestes, expose  beaucoup de mcomptes.

La ville s'allonge sur un sol assez bas et marcageux, entre deux
collines.  Une immense coule de laves la couvre d'un ct et
descend en rampes assez douces vers la mer.  De l'autre s'tend
cette vaste baie de Faxa borne au nord par l'norme glacier du
Sneffels, et dans laquelle la _Valkyrie_ se trouvait seule 
l'ancre en ce moment.  Ordinairement les gardes-pche anglais et
franais s'y tiennent mouills au large; mais ils taient alors
en service sur les ctes orientales de l'le.

La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallle au
rivage; l demeurent les marchands et les ngociants, dans des
cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement
disposes; l'autre rue, situe plus  l'ouest, court vers un
petit lac, entre les maisons de l'vque et des autres
personnages trangers au commerce.  J'eus bientt arpent ces
voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon
dcolor, comme un vieux tapis de laine rp par l'usage, ou bien
quelque apparence de verger, dont les rares lgumes, pommes de
terre, choux et laitues, eussent figur  l'aise sur une table
lilliputienne; quelques girofles maladives essayaient aussi de
prendre un petit air de soleil.

Vers le milieu de la rue non commerante, je trouvai le cimetire
public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne
manquait pas.  Puis, en quelques enjambes, j'arrivai  la maison
du gouverneur, une masure compare  l'htel de ville de
Hambourg, un palais auprs des huttes de la population
islandaise.

Entre le petit lac et la ville s'levait l'glise, btie dans le
got protestant et construite en pierres calcines dont les
volcans font eux-mmes les frais d'extraction; par les grands
vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait videmment se
disperser dans les airs au grand dommage des fidles.

Sur une minence voisine, j'aperus l'cole Nationale, o, comme
je l'appris plus tard de notre hte, on professait: l'hbreu,
l'anglais, le franais et le danois, quatre langues dont,  ma
honte, je ne connaissais pas le premier mot.  J'aurais t le
dernier des quarante lves que comptait ce petit collge, et
indigne de coucher avec eux dans ces armoires  deux
compartiments o de plus dlicats toufferaient ds la premire
nuit.

En trois heures j'eus visit non seulement la villa, mais ses
environs.  L'aspect gnral en tait singulirement triste.  Pas
d'arbres, pas de vgtation, pour ainsi dire.  Partout les artes
vives des roches volcaniques.  Les huttes des Islandais sont
faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclins en dedans;
elles ressemblent  des toits poss sur le sol.  Seulement ces
toits sont des prairies relativement fcondes.  Grce  la
chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de
perfection, et on la fauche soigneusement  l'poque de la
fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient patre
sur ces demeures verdoyantes.

Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant
de la rue commerante, je vis la plus grande partie de la
population occupe  scher, saler et charger des morues,
principal article d'exportation.  Les hommes paraissaient
robustes, mais lourds, des espces d'Allemands blonds,  l'oeil
pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanit, pauvres
exils relgus sur cette terre de glace, dont la nature aurait
bien d faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait  vivre
sur la limite du cercle polaire!  J'essayais en vain de
surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois
par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils
ne souriaient jamais.

Leur costume consistait en une grossire vareuse de laine noire
connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de vadmel, un
chapeau  vastes bords, un pantalon  lisre rouge et un morceau
de cuir repli en manire de chaussure.

Les femmes,  figure triste et rsigne, d'un type assez
agrable, mais sans expression, taient vtues d'un corsage et
d'une jupe de vadmel sombre: filles, elles portaient sur leurs
cheveux tresss en guirlandes un petit bonnet de tricot brun;
maries, elles entouraient leur tte d'un mouchoir de couleur,
surmont d'un cimier de toile blanche.

Aprs une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de
M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait dj en compagnie de son
hte.



X


Le dner tait prt; il fut dvor avec avidit par le professeur
Lidenbrock, dont la dite force du bord avait chang l'estomac
en un gouffre profond.  Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut
rien de remarquable en lui-mme; mais notre hte, plus islandais
que danois, me rappela les hros de l'antique hospitalit.  Il me
parut vident que nous tions chez lui plus que lui-mme.

La conversation se fit en langue indigne, que mon oncle
entremlait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je
pusse la comprendre.  Elle roula sur des questions scientifiques,
comme il convient  des savants; mais le professeur Lidenbrock se
tint sur la plus excessive rserve, et ses yeux me
recommandaient,  chaque phrase, un silence absolu touchant nos
projets  venir.

Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprs de mon oncle du
rsultat de ses recherches  la bibliothque

Votre bibliothque!  scria ce dernier, elle ne se compose que
de livres dpareills sur des rayons presque dserts.

--Comment!  rpondit M. Fridriksson, nous possdons huit mille
volumes dont beaucoup sont prcieux et rares, des ouvrages en
vieille langue Scandinave, et toutes les nouveauts dont
Copenhague nous approvisionne chaque anne.

--O prenez-vous ces huit mille volumes?  Pour mon compte...

--Oh!  monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le got de
l'tude dans notre vieille le de glace!  Pas un fermier, pas un
pcheur qui ne sache lire et ne lise.  Nous pensons que des
livres, au lieu de moisir derrire une grille de fer, loin des
regards curieux, sont destins  s'user sous les yeux des
lecteurs.  Aussi ces volumes passent-ils de main en main,
feuillets, lus et relus, et souvent ils ne reviennent  leur
rayon qu'aprs un an ou deux d'absence.

--En attendant, rpondit mon oncle avec un certain dpit, les
trangers...

--Que voulez-vous!  les trangers ont chez eux leurs bibliothques, 
et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent.  Je vous
le rpte, l'amour de l'tude est dans le sang islandais.  Aussi,
en 1816, nous avons fond une Socit Littraire qui va bien; des
savants trangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des
livres destins  l'ducation de nos compatriotes et rend de
vritables services au pays.  Si vous voulez tre un de nos
membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le
plus grand plaisir.

Mon oncle, qui appartenait dj  une centaine de socits
scientifiques, accepta avec une bonne grce dont fut touch
M. Fridriksson.

Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que
vous espriez trouver  notre bibliothque, et je pourrai
peut-tre vous renseigner  leur gard.

Je regardai mon oncle.  Il hsita  rpondre.  Cela touchait
directement  ses projets.  Cependant, aprs avoir rflchi, il
se dcida  parler.

Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les
ouvrages anciens, vous possdiez ceux d'Arne Saknussemm?

--Arne Saknussemm!  rpondit le professeur de Reykjawik; vous
voulez parler de ce savant du seizime sicle,  la fois grand
naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur?

--Prcisment

--Une des gloires de la littrature et de la science islandaises?

--Comme vous dites.

--Un homme illustre entre tous?

--Je vous l'accorde.

--Et dont l'audace galait le gnie?

--Je vois que vous le connaissez bien. Mon oncle nageait dans la
joie  entendre parler ainsi de son hros.  Il dvorait des yeux
M. Fridriksson.

Eh bien!  demanda-t-il, ses ouvrages?

--Ah!  ses ouvrages, nous ne les avons pas!

--Quoi!  en Islande?

--Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.

--Et pourquoi?

--Parce que Arne Saknussemm fut perscut pour cause d'hrsie,
et qu'en 1573 ses ouvrages furent brls  Copenhague par la main
du bourreau.

--Trs bien!  Parfait!  s'cria mon oncle, au grand scandale du
professeur de sciences naturelles,

--Hein?  fit ce dernier.

--Oui!  tout s'explique, tout s'enchane, tout est clair, et je
comprends pourquoi Saknussemm, mis  l'index et forc de cacher
les dcouvertes de son gnie, a d enfouir dans un
incomprhensible cryptogramme le secret...

--Quel secret?  demanda vivement M. Fridriksson.

--Un secret qui...  dont..., rpondit mon oncle en balbutiant.

--Est-ce que vous auriez quelque document particulier?  reprit
notre hte.

--Non.  Je faisais une pure supposition.

--Bien, rpondt M. Fridriksson, qui eut la bont de ne pas
insister en voyant le trouble de son interlocuteur.  J'espre,
ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre le sans avoir puis
 ses richesses minralogiques?

--Certes, rpondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des
savants ont dj pass par ici?

--Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et
Povelsen excuts par ordre du roi, les tudes de Trol, la
mission scientifique de MM. Gaimard et Robert,  bord de la
corvette franaise _la Recherche_[1], et dernirement, les
observations des savants embarqus sur la frgate _la
Reine-Hortense_, ont puissamment contribu  la reconnaissance de
l'Islande.  Mais, croyez-moi, il y a encore  faire.

  [1] _La Recherche_ fut envoye en 1835 par l'amiral Duperr
  pour retrouver les traces d'une expdition perdue, celle de
  M. de Blosseville et de _la Lilloise_, dont on n'a jamais eu de
  nouvelles.

--Vous pensez?  demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant
de modrer l'clair de ses yeux.

--Oui.  Que de montagnes, de glaciers, de volcans  tudier, qui
sont peu connus!  Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont
qui s'lve  l'horizon; c'est le Sneffels.

--Ah!  fit mon oncle, le Sneffels.

--Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite
rarement le cratre.

--teint?

--Oh!  teint depuis cinq cents ans.

--Eh bien!  rpondit mon oncle, qui se croisait frntiquement
les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer
mes tudes gologiques par ce Seffel...  Fessel...  comment
dites-vous?

--Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.

Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais
tout compris, et je gardais  peine mon srieux  voir mon oncle
contenir sa satisfaction qui dbordait de toutes parts; il
prenait un petit air innocent qui ressemblait  la grimace d'un
vieux diable.

Oui, fit-il, vos paroles me dcident; nous essayerons de gravir
ce Sneffels, peut-tre mme d'tudier son cratre!

--Je regrette bien, rpondit M. Fridriksson, que mes occupations
ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagn
avec plaisir et profit.

--Oh!  non, oh!  non, rpondit vivement mon oncle; nous ne
voulons dranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie
de tout mon coeur.  La prsence d'un savant tel que vous et t
trs utile, mais les devoirs de votre profession...

J'aime  penser que notre hte, dans l'innocence de son me
islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.

Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer
par ce volcan; vous ferez l une ample moisson d'observations
curieuses.  Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la
presqu'le de Sneffels!

--Par mer, en traversant la baie.  C'est la route la plus rapide.

--Sans doute; mais elle est impossible  prendre.

--Pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas un seul canot  Reykjawik.

--Diable!

--Il faudra aller par terre, en suivant la cte.  Ce sera plus
long, mais plus intressant.

--Bon.  Je verrai  me procurer un guide.

--J'en ai prcisment un  vous offrir.

--Un homme sr, intelligent?

--Oui, un habitant de la presqu'le.  C'est un chasseur d'eider,
fort habile, et dont vous serez content.  Il parle parfaitement
le danois.

--Et quand pourrai-je le voir?

--Demain, si cela vous plat.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--C'est qu'il n'arrive que demain.

--A demain donc, rpondit mon oncle avec un soupir.

Cette importante conversation se termina quelques instants plus
tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au
professeur islandais.  Pendant ce dner, mon oncle venait
d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de
Saknussemm, la raison de son document mystrieux, comme quoi son
hte ne l'accompagnerait pas dans son expdition, et que ds le
lendemain un guide serait  ses ordres.



XI


Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de
Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de
grosses planches, o je dormis d'un profond sommeil.

Quand je me rveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment
dans la salle voisine.  Je me levai aussitt et je me htai
d'aller le rejoindre.

Il causait en danois avec un homme de haute taille,
vigoureusement dcoupl.  Ce grand gaillard devait tre d'une
force peu commune.  Ses yeux, percs dans une tte trs grosse et
assez nave, me parurent intelligents.  Ils taient d'un bleu
rveur.  De longs cheveux, qui eussent pass pour roux, mme en
Angleterre, tombaient sur ses athltiques paules.  Cet indigne
avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en
homme qui ignorait ou ddaignait la langue des gestes.  Tout en
lui rvlait un temprament d'un calme parfait, non pas indolent,
mais tranquille.  On sentait qu'il ne demandait rien  personne,
qu'il travaillait  sa convenance, et que, dans ce monde, sa
philosophie ne pouvait tre ni tonne ni trouble.

Je surpris les nuances de ce caractre,  la manire dont
l'Islandais couta le verbiage passionn de son interlocuteur.
Il demeurait les bras croiss, immobile au milieu des gestes
multiplis de mon oncle; pour nier, sa tte tournait de gauche 
droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses
longs cheveux bougeaient  peine; c'tait l'conomie du mouvement
pousse jusqu' l'avarice.

Certes,  voir cet homme, je n'aurais jamais devin sa profession
de chasseur; celui-l ne devait pas effrayer le gibier,  coup
sr, mais comment pouvait-il l'atteindre?

Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'tait qu'un chasseur d'eider, oiseau dont le duvet
constitue la plus grande richesse de l'le.  En effet, ce duvet
s'appelle l'dredon, et il ne faut pas une grande dpense de
mouvement pour le recueillir.

Aux premiers jours de l't, la femelle de l'eider, sorte de joli
canard, va btir son nid parmi les rochers des fjrds[1] dont la
cte est toute frange; ce nid bti, elle le tapisse avec de
fines plumes qu'elle s'arrache du ventre.  Aussitt le chasseur,
ou mieux le ngociant, arrive, prend le nid, et la femelle de
recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
quelque duvet.  Quand elle s'est entirement dpouille, c'est au
mle de se dplumer  son tour.  Seulement, comme la dpouille
dure et grossire de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le
chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couve;
le nid s'achve donc; la femelle pond ses oeufs; les petits
closent, et, l'anne suivante, la rcolte de l'dredon
recommence.

  [1] Nom donn aux golfes troits dans les pays scandinaves.

Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarps pour y btir
son nid, mais plutt des roches faciles et horizontales qui vont
se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son
mtier sans grande agitation.  C'tait un fermier qui n'avait ni
 semer ni  couper sa moisson, mais  la rcolter seulement.

Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans
Bjelke; il venait  la recommandation de M. Fridriksson.  C'tait
notre futur guide.

Ses manires contrastaient singulirement avec celles de mon
oncle.

Cependant ils s'entendirent facilement.  Ni l'un ni l'autre ne
regardaient au prix; l'un prt  accepter ce qu'on lui offrait,
l'autre prt  donner ce qui lui serait demand.  Jamais march
ne fut plus facile  conclure.

Or, des conventions il rsulta que Hans s'engageait  nous
conduire au village de Stapi, situ sur la cte mridionale de la
presqu'le du Sneffels, au pied mme du volcan.  Il fallait
compter par terre vingt-deux milles environ, voyage  faire en
deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.

Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de
vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et
compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de
marche.

Quatre chevaux devaient tre mis  sa disposition, deux pour le
porter, lui et moi, deux autres destins  nos bagages.  Hans,
suivant son habitude, irait  pied.  Il connaissait parfaitement
cette partie de la cte, et il promit de prendre par le plus
court.

Son engagement avec mon oncle n'expirait pas  notre arrive 
Stapi; il demeurait  son service pendant tout le temps
ncessaire  nos excursions scientifiques au prix de trois
rixdales par semaine[1].  Seulement, il fut expressment convenu
que cette somme serait compte au guide chaque samedi soir,
condition _sine qua non_ de son engagement.

  [1] 16fr. 08 c.

Le dpart fut fix au 16 juin.  Mon oncle voulut remettre au
chasseur les arrhes du march, mais celul-ci refusa d'un seul
mot.

Efter, fit-il.

Aprs, me dit le professeur pour mon dification.

Hans, le trait conclu, se retira tout d'une pice.

Un fameux homme, s'cria mon oncle, mais il ne s'attend gure au
merveilleux rle que l'avenir lui rserve de jouer.

--Il nous accompagne donc jusqu'au...

--Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.

Quarante-huit heures restaient encore  passer;  mon grand
regret, je dus les employer  nos prparatifs; toute notre
intelligence fut employe  disposer chaque objet de la faon la
plus avantageuse, les instruments d'un ct, les armes d'un
autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-l.  En
tout quatre groupes.

Les instruments comprenaient:

1 Un thermomtre centigrade de Eigel, gradu jusqu' cent
cinquante degrs, ce qui me paraissait trop ou pas assez.  Trop,
si la chaleur ambiante devait monter l, auquel cas nous aurions
cuit.  Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la temprature de
sources ou toute autre matire en fusion.

2 Un manomtre  air comprim, dispos de manire  indiquer des
pressions suprieures  celles de l'atmosphre au niveau de
l'Ocan.  En effet, le baromtre ordinaire n'et pas suffi, la
pression atmosphrique devant augmenter proportionnellement 
notre descente au-dessous de la surface de la terre.

3 Un chronomtre de Boissonnas jeune de Genve, parfaitement
rgl au mridien de Hambourg.

4 Deux boussoles d'inclinaison et de dclinaison.

5 Une lunette de nuit.

6 Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant
lectrique, donnaient une lumire trs portative, sre et peu
encombrante.[1]

  [1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen,
  mise en activit au moyen du bichromate de potasse qui ne donne
  aucune odeur.  Une bobine d'induction met l'lectricit
  produite par la pile en communication avec une lanterne d'une
  disposition particulire; dans cette lanterne se trouve un
  serpentin de verre o le vide a t fait, et dans lequel reste
  seulement un rsidu de gaz carbonique ou d'azote.  Quand
  l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant
  une lumire blanchtre et continue.  La pile et la bobine sont
  places dans un sac de cuir que le voyageur porte en
  bandoulire.  La lanterne, place extrieurement, claire trs
  suffisamment dans les profondes obscurits; elle permet de
  s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz
  les plus inflammables, et ne s'teint pas mme au sein des plus
  profonds cours d'eau.  M. Ruhmkorff est un savant et habile
  physicien.  Sa grande dcouverte, c'est sa bobine d'induction
  qui permet de produire de l'lectricit  haute tension.  Il a
  obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr.  que la
  France rservait  la plus ingnieuse application de
  l'lectricit.


Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co,
et de deux revolvers Colt.  Pourquoi des armes?  Nous n'avions ni
sauvages ni btes froces  redouter, je suppose.  Mais mon oncle
paraissait tenir  son arsenal comme  ses instruments, surtout 
une notable quantit de fulmi-coton inaltrable  l'humidit, et
dont la force expansive est fort suprieure  celle de la poudre
ordinaire.

Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une chelle de
soie, trois btons ferrs, une hache, un marteau, une douzaine de
coins et pitons de fer, et de longues cordes  noeuds.  Cela ne
laissait pas de faire un fort colis, car l'chelle mesurait trois
cents pieds de longueur.

Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'tait pas gros,
mais rassurant, car je savais qu'en viande concentre et en
biscuits secs il contenait pour six mois de vivres.  Le genivre
en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement;
mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les
sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur
leur qualit, leur temprature, et mme leur absence, taient
restes sans succs.

Pour complter la nomenclature exacte de nos articles de voyage,
je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux  lames
mousses, des attelles pour fracture, une pice de ruban en fil
cru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour
saigne, toutes choses effrayantes; de plus, une srie de flacons
contenant de la dextrine, de l'alcool vulnraire, de l'actate de
plomb liquide, de l'ther, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes
drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matires ncessaires
aux appareils de Ruhmkorff.

Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de
poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir
qu'il portait autour des reins et o se trouvait une suffisante
quantit de monnaie d'or, d'argent et de papier.  De bonnes
chaussures, rendues impermables par un enduit de goudron et de
gomme lastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le
groupe des outils.

Ainsi vtus, chausss, quips, il n'y a aucune raison pour ne
pas aller loin, me dit mon oncle.

La journe du 14 fut employe tout entire  disposer ces
diffrents objets.  Le soir, nous dnmes chez le baron Trampe,
en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le
grand mdecin du pays.  M. Fridriksson n'tait pas au nombre des
convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se
trouvaient en dsaccord sur une question d'administration et ne
se voyaient pas.  Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un
mot de ce qui se dit pendant ce dner semi-officiel.  Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.

Le lendemain 15, les prparatifs furent achevs.  Notre hte fit
un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de
l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson,
la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, rduite au 1/400000, et
publie par la Socit littraire islandaise, d'aprs les travaux
godsiques de M. Scheel Frisac, et le lev topographique de
M. Bjorn Gumlaugsonn.  C'tait un prcieux document pour un
minralogiste.

La dernire soire se passa dans une intime causerie avec
M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive
sympathie; puis,  la conversation succda un sommeil assez
agit, de ma part du moins.

A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
piaffaient sous ma fentre me rveilla.  Je m'habillai  la hte
et je descendis dans la rue.  L, Hans achevait de charger nos
bagages sans se remuer, pour ainsi dire.  Cependant il oprait
avec une adresse peu commune.  Mon oncle faisait plus de bruit
que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses
recommandations.

Tout fut termin  six heures, M, Fridriksson nous serra les
mains.  Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante
hospitalit, et avec beaucoup de coeur.  Quant  moi, j'bauchai
dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous
mmes en selle, et M. Fridriksson me lana avec son dernier adieu
ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs
incertains de la route:

  Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.



XII


Nous tions partis par un temps couvert, mais fixe.  Pas de
fatigantes chaleurs  redouter, ni pluies dsastreuses.  Un temps
de touristes.

Le plaisir de courir  cheval  travers un pays inconnu me
rendait de facile composition sur le dbut de l'entreprise.
J'tais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de dsirs
et de libert.  Je commenais  prendre mon parti de l'affaire.

D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque?  de voyager
au milieu du pays le plus curieux!  de gravir une montagne fort
remarquable!  au pis-aller de descendre au fond d'un cratre
teint?  Il est bien vident que ce Saknussemm n'a pas fait autre
chose.  Quant  l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre
du globe, pure imagination!  pure impossibilit!  Donc, ce qu'il
y a de bon  prendre de cette expdition, prenons-le, et sans
marchander!

Ce raisonnement  peine achev, nous avions quitt Reykjawik.

Hans marchait en tte, d'un pas rapide, gal et continu.  Les
deux chevaux chargs de nos bagages le suivaient, sans qu'il ft
ncessaire de les diriger.  Mon oncle et moi, nous venions
ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos
btes petites, mais vigoureuses.

L'Islande est une des grandes les de l'Europe; elle mesure
quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille
habitants.  Les gographes l'ont divise en quatre quartiers, et
nous avions  traverser presque obliquement celui qui porte le
nom de Pays du quart du Sud-Ouest, Sudvestr Fjordngr.

Hans, en laissant Reykjawik, avait immdiatement suivi les bords
de la mer; nous traversions de maigres pturages qui se donnaient
bien du mal pour tre verts; le jaune russissait mieux.  Les
sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient  l'horizon
dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige,
concentrant la lumire diffuse, resplendissaient sur le versant
des cimes loignes; certains pics, plus hardiment dresss,
trouaient les nuages gris et rapparaissaient au-dessus des
vapeurs mouvantes, semblables  des cueils mergs en plein
ciel.

Souvent ces chanes de rocs arides faisaient une pointe vers la
mer et mordaient sur le pturage; mais il restait toujours une
place suffisante pour passer.  Nos chevaux, d'ailleurs,
choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais
ralentir leur marche.  Mon oncle n'avait pas mme la consolation
d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui tait pas
permis d'tre impatient.  Je ne pouvais m'empcher de sourire en
le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues
jambes rasaient le sol, il ressemblait  un centaure  six pieds.

Bonne bte!  bonne bte!  disait-il.  Tu verras, Axel, que pas
un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais;
neiges, temptes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien
ne l'arrte.  Il est brave, il est sobre, il est sr.  Jamais un
faux pas, jamais une raction.  Qu'il se prsente quelque
rivire, quelque fjrd  traverser, et il s'en prsentera, tu le
verras sans hsiter se jeter  l'eau, comme un amphibie, et
gagner le bord oppos!  Mais ne le brusquons pas, laissons-le
agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par
jour.


--Nous, sans doute, rpondis-je, mais le guide?

--Oh!  il ne m'inquite gure.  Ces gens-l, cela marche sans
s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se
fatiguer.  D'ailleurs, au besoin, je lui cderai ma monture.  Les
crampes me prendraient bientt, si je ne me donnais pas quelque
mouvement.  Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.

Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays tait dj 
peu prs dsert.  a et l une ferme isole, quelque bor[1]
solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave,
apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux.  Ces
huttes dlabres avaient l'air d'implorer la charit des
passants, et, pour un peu, on leur et fait l'aumne.  Dans ce
pays, les routes, les sentiers mme manquaient absolument, et la
vgtation, si lente qu'elle ft, avait vite fait d'effacer le
pas des rares voyageurs.

  [1] Maison du paysan islandais

Pourtant cette partie de la province, situe  deux pas de sa
capitale, comptait parmi les portions habites et cultives de
l'Islande.  Qu'taient alors les contres plus dsertes que ce
dsert?  Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontr ni
un fermier sur la porte de sa chaumire, ni un berger sauvage
paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques
vaches et des moutons abandonns  eux-mmes.  Que seraient donc
les rgions convulsionnes, bouleverses par les phnomnes
ruptifs, nes des explosions volcaniques et des commotions
souterraines?

Nous tions destins  les connatre plus tard; mais, en
consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les vitait en longeant
la sinueuse lisire du rivage; en effet, le grand mouvement
plutonique s'est concentr surtout  l'intrieur de l'le; l les
couches horizontales de roches superposes, appeles trapps en
langue Scandinave, les bandes trachytiques, les ruptions de
basalte, de tufs et de tous les conglomrats volcaniques, les
coules de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une
surnaturelle horreur.  Je ne me doutais gure alors du spectacle
qui nous attendait  la presqu'le du Sneffels, o ces dgts
d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.

Deux heures aprs avoir quitt Reykjawik, nous arrivions au bourg
de Gufunes, appel Aoalkirkja ou glise principale.  Il
n'offrait rien de remarquable.  Quelques maisons seulement.  A
peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.

Hans s'y arrta une demi-heure; il partagea notre frugal
djeuner, rpondit par oui et par non aux questions de mon oncle
sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel
endroit il comptait passer la nuit:

Gardr dit-il seulement.

Je consultai la carte pour savoir ce qu'tait Gardr.  Je vis une
bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljrd,  quatre milles de
Reykjawik.  Je la montrai  mon oncle.

Quatre milles seulement!  dit-il.  Quatre milles sur vingt-deux!
Voil une jolie promenade.

Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui rpondre,
reprit la tte des cheveux et se remit en marche.

Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon dcolor des
pturages, il fallut contourner le Kollafjrd, dtour plus facile
et moins long qu'une traverse de ce golfe; bientt nous entrions
dans un pingstaoer, lieu de juridiction communale, nomm
Ejulberg, et dont le clocher et sonn midi, si les glises
islandaises avaient t assez riches pour possder une horloge;
mais elles ressemblent fort  leurs paroissiens, qui n'ont pas de
montres, et qui s'en passent.

L les chevaux furent rafrachis; puis, prenant par un rivage
resserr entre une chane de collines et la mer, ils nous
portrent d'une traite  l' aoalkirkja de Brantar, et un mille
plus loin  Saurber annexia, glise annexe, situe sur la rive
mridionale du Hvalfjrd.

Il tait alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre
milles [1].

  [1] Huit lieues.

Le fjrd tait large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les
vagues dferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe
s'vasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe  pic
haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes
que sparaient des lits de tuf d'une nuance rougetre.  Quelle
que ft l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de
la traverse d'un vritable bras de mer opre sur le dos d'un
quadrupde.

S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de
passer.  En tout cas, je me charge d'tre intelligent pour eux.

Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le
rivage.  Sa monture vint flairer la dernire ondulation des
vagues et s'arrta; mon oncle, qui avait son instinct  lui, la
pressa d'avancer.  Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tte.
Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bte, qui
commena  dsaronner son cavalier; enfin le petit cheval,
ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le
laissa tout droit plant sur deux pierres du rivage, comme le
colosse de Rhodes.

Ah!  maudit animal!  s'cria le cavalier, subitement transform
en piton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait
fantassin.

--Farja, fit le guide en lui touchant l'paule.

--Quoi!  un bac?

--Der, rpondit Hans en montrant un bateau.

--Oui, m'criai-je, il y a un bac.

--Il fallait donc le dire!  Eh bien, en route!

--Tidvatten, reprit le guide.

--Que dit-il?

--Il dit mare, rpondit mon oncle en me traduisant le mot
  danois.

--Sans doute, il faut attendre la mare?

--Frbida? demanda mon oncle.

--Ja, rpondit Hans.

Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient
vers le bac.

Je compris parfaitement la ncessit d'attendre un certain
instant de la mare pour entreprendre la traverse du fjrd,
celui o la mer, arrive  sa plus grande hauteur, est tale.
Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le
bac ne risque pas d'tre entran, soit au fond du golfe, soit en
plein Ocan.

L'instant favorable n'arriva qu' six heures du soir; mon oncle,
moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions
pris place dans une sorte de barque plate assez fragile.  Habitu
que j'tais aux bacs  vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des
bateliers un triste engin mcanique.  Il fallut plus d'une heure
pour traverser le fjrd; mais enfin le passage se fit sans
accident.

Une demi-heure aprs, nous atteignions l'aoalkirkja de Gardr.



XIII


Il aurait d faire nuit, mais sous le soixante cinquime
parallle, la clart diurne des rgions polaires ne devait pas
m'tonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le
soleil ne se couche pas.

Nanmoins la temprature s'tait abaisse; j'avais froid, et
surtout faim.  Bienvenu fut le ber qui s'ouvrit
hospitalirement pour nous recevoir.

C'tait la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalit, elle
valait celle d'un roi.  A notre arrive, le matre vint nous
tendre la main, et, sans plus de crmonie, il nous fit signe de
le suivre.

Le suivre, en effet, car l'accompagner et t impossible.  Un
passage long, troit, obscur, donnait accs dans cette habitation
construite en poutres  peine quarries et permettait d'arriver 
chacune des chambres; celles-ci taient au nombre de quatre: la
cuisine, l'atelier de tissage, la badstofa, chambre  coucher
de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des
trangers.  Mon oncle,  la taille duquel on n'avait pas song en
btissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois
de la tte contre les saillies du plafond.

On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle
avec un sol de terre battue et claire d'une fentre dont les
vitres taient faites de membranes de mouton assez peu
transparentes.  La literie se composait de fourrage sec jet dans
deux cadres de bois peints en rouge et orns de sentences
islandaises.  Je ne m'attendais pas  ce confortable; seulement,
il rgnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de
viande macre et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez
mal.

Lorsque nous emes mis de ct notre harnachement de voyageurs,
la voix de l'hte se fit entendre, qui nous conviait  passer
dans la cuisine, seule pice o l'on fit du feu, mme par les
plus grands froids.

Mon oncle se hta d'obir  cette amicale injonction.  Je le
suivis.

La chemine de la cuisine tait d'un modle antique; au milieu de
la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par
lequel s'chappait la fume.  Cette cuisine servait aussi de
salle  manger.

A notre entre, l'hte, comme s'il ne nous avait pas encore vus,
nous salua du mot saellvertu, qui signifie soyez heureux, et
il vint nous baiser sur la joue.

Sa femme, aprs lui, pronona les mmes paroles, accompagnes du
mme crmonial; puis les deux poux, plaant la main droite sur
leur coeur, s'inclinrent profondment.

Je me hte de dire que l'Islandaise tait mre de dix-neuf
enfants, tous, grands et petits, grouillant ple-mle au milieu
des volutes de fume dont le foyer remplissait la chambre.  A
chaque instant j'apercevais une petite tte blonde et un peu
mlancolique sortir de ce brouillard.  On et dit une guirlande
d'anges insuffisamment dbarbouills.

Mon oncle et moi, nous fmes trs bon accueil  cette couve,
et bientt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos
paules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes.
Ceux qui parlaient rptaient saellvertu dans tous les tons
imaginables.  Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux.

Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas.  En ce moment
rentra le chasseur, qui venait de pourvoir  la nourriture des
chevaux, c'est--dire qu'il les avait conomiquement lchs 
travers champs; les pauvres btes devaient se contenter de
brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu
nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir
d'elles-mmes reprendre le travail de la veille.

Saellvertu, fit Hans en entrant.

Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser ft plus
accentu que l'autre, il embrassa l'hte, l'htesse et leurs
dix-neuf enfants.

La crmonie termine, on se mit  table, au nombre de
vingt-quatre, et par consquent les uns sur les autres, dans le
vritable sens de l'expression.  Les plus favoriss n'avaient que
deux marmots sur les genoux.

Cependant le silence se fit dans ce petit monde  l'arrive de la
soupe, et la taciturnit naturelle, mme aux gamins islandais,
reprit son empire.  L'hte nous servit une soupe au lichen et
point dsagrable, puis une norme portion de poisson sec nageant
dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par consquent bien
prfrable au beurre frais, d'aprs les ides gastronomiques de
l'Islande.  Il y avait avec cela du skyr, sorte de lait caill,
accompagn de biscuit et relev par du jus de baies de genivre;
enfin, pour boisson, du petit lait ml d'eau, nomm blanda
dans le pays.  Si cette singulire nourriture tait bonne ou non,
c'est ce dont je ne pus juger.  J'avais faim, et, au dessert,
j'avalai jusqu' la dernire bouche une paisse bouillie de
sarrasin.

Le repas termin, les enfants disparurent; les grandes personnes
entourrent le foyer o brlaient de la tourbe, des bruyres, du
fumier de vache et des os de poissons desschs.  Puis, aprs
cette prise de chaleur, les divers groupes regagnrent leurs
chambres respectives.  L'htesse offrit de nous retirer, suivant
la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus
gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
blottir dans ma couche de fourrage.

Le lendemain,  cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine  lui faire accepter
une rmunration convenable, et Hans donna le signal du dpart.

 cent pas de Gardr, le terrain commena  changer d'aspect; le
sol devint marcageux et moins favorable  la marche.  Sur la
droite, la srie des montagnes se prolongeait indfiniment comme
un immense systme de fortifications naturelles, dont nous
suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se prsentaient 
franchir qu'il fallait ncessairement passer  gu et sans trop
mouiller les bagages.

Le dsert se faisait de plus en plus profond; quelquefois,
cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les
dtours de la route nous rapprochaient inopinment de l'un de ces
spectres, j'prouvais un dgot soudain  la vue d'une tte
gonfle,  peau luisante, dpourvue de cheveux, et de plaies
repoussantes que trahissaient les dchirures de misrables
haillons.

La malheureuse crature ne venait pas tendre sa main dforme;
elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'et
salue du saellvertu habituel.

--Spetelsk, disait-il.

--Un lpreux! rptait mon oncle.

Et ce mot seul produisait son effet rpulsif.  Cette horrible
affection de la lpre est assez commune en Islande; elle n'est
pas contagieuse, mais hrditaire; aussi le mariage est-il
interdit  ces misrables.

Ces apparitions n'taient pas de nature  gayer le paysage qui
devenait profondment triste; les dernires touffes d'herbes
venaient mourir sous nos pieds.  Pas un arbre, si ce n'est
quelques bouquets de bouleaux nains semblables  des
broussailles.  Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que
leur matre ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
plaines.  Parfois un faucon planait dans les nuages gris et
s'enfuyait  tire-d'aile vers les contres du sud; je me laissais
aller  la mlancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs
me ramenaient  mon pays natal.

II fallut bientt traverser plusieurs petits fjrds sans
importance, et enfin un vritable golfe; la mare, tale alors,
nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau
d'Alftanes, situ un mille au del.

Le soir, aprs avoir coup  gu deux rivires riches en truites
et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fmes obligs de passer la
nuit dans une masure abandonne, digne d'tre hante par tous les
lutins de la mythologie Scandinave;  coup sr le gnie du froid
y avait lu domicile, et il ft des siennes pendant toute la
nuit.

La journe suivante ne prsenta aucun incident particulier.
Toujours mme sol marcageux, mme uniformit, mme physionomie
triste.  Le soir, nous avions franchi la moiti de la distance 
parcourir, et nous couchions  l'annexia de Krsolbt.

Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave
s'tendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appele
hraun dans le pays; la lave ride  la surface affectait des
formes de cbles tantt allongs, tantt rouls sur eux-mmes;
une immense coule descendait des montagnes voisines, volcans
actuellement teints, mais dont ces dbris attestaient la
violence passe.  Cependant quelques fumes de source chaudes
rampaient a et l.

Le temps nous manquait pour observer ces phnomnes; il fallait
marcher; bientt le sol marcageux reparut sous le pied de nos
montures; de petits lacs l'entrecoupaient.  Notre direction tait
alors  l'ouest; nous avions en effet tourn la grande baie de
Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les
nuages  moins de cinq milles.

Les chevaux marchaient bien; les difficults du sol ne les
arrtaient pas; pour mon compte, je commenais  devenir trs
fatigu; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier
jour; je ne pouvais m'empcher de l'admirer  l'gal du chasseur,
qui regardait cette expdition comme une simple promenade.

Le samedi 20 juin,  six heures du soir, nous atteignions Bdir,
bourgade situe sur le bord de la mer, et le guide rclamait sa
paye convenue.  Mon oncle rgla avec lui.  Ce fut la famille mme
de Hans, c'est--dire ses oncles et cousins germains, qui nous
offrit l'hospitalit; nous fmes bien reus, et sans abuser des
bonts de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez
eux des fatigues du voyage.  Mais mon oncle, qui n'avait rien 
refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut
enfourcher de nouveau nos bonnes btes.

Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines
de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chne.
Nous contournions l'immense base du volcan.  Le professeur ne le
perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au
dfi et dire: Voil donc le gant que je vais dompter! Enfin,
aprs vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arrtrent
d'eux-mmes  la porte du presbytre de Stapi.



XIV


Stapi est une bourgade forme d'une trentaine de huttes, et btie
en pleine lave sous les rayons du soleil rflchis par le volcan.
Elle s'tend au fond d'un petit fjord encaiss dans une muraille
du plus trange effet.

On sait que le basalte est une roche brune d'origine igne; elle
affecte des formes rgulires qui surprennent par leur
disposition.  Ici la nature procde gomtriquement et travaille
 la manire humaine, comme si elle et mani l'querre, le
compas et le fil  plomb.  Si partout ailleurs elle fait de l'art
avec ses grandes masses jetes sans ordre, ses cnes  peine
bauchs, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession
de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la rgularit, et
prcdant les architectes des premiers ges, elle a cr un ordre
svre, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la
Grce n'ont jamais dpass.

J'avais bien entendu parler de la Chausse dos Gants en Irlande,
et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hbrides, mais le
spectacle d'une substruction basaltique ne s'tait pas encore
offert  mes regards.

Or,  Stapi, ce phnomne apparaissait dans toute sa beaut.

La muraille du fjrd, comme toute la cte de la presqu'le, se
composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente
pieds.  Ces fts droits et d'une proportion pure supportaient une
archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement
formait demi-vote au-dessus de la mer.  A de certains
intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des
ouvertures ogivales d'un dessin admirable,  travers lesquelles
les flots du large venaient se prcipiter en cumant.  Quelques
tronons de basalte, arrachs par les fureurs de l'Ocan,
s'allongeaient sur le sol comme les dbris d'un temple antique,
ruines ternellement jeunes, sur lesquelles passaient les sicles
sans les entamer.

Telle tait la dernire tape de notre voyage terrestre.  Hans
nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un
peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore.

En arrivant  la porte de la maison du recteur, simple cabane
basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je
vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau  la main,
et le tablier de cuir aux reins.

Saelvertu, lui dit le chasseur.

--God dag, rpondit le marchal-ferrant en parfait danois.

--Kyrkoherde, fit Hans en se retournant vers mon oncle.

--Le recteur!  rpta ce dernier.  Il parat, Axel, que ce brave
homme est le recteur.

Pendant ce temps, le guide mettait le kyrkoherde au courant de
la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte
de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et
aussitt une grande mgre sortit de la cabane.  Si elle ne
mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait gure.

Je craignais qu'elle ne vnt offrir aux voyageurs le baiser
islandais; mais il n'en fut rien, et mme elle mit assez peu de
bonne grce  nous introduire dans sa maison.

La chambre des trangers me parut tre la plus mauvaise du
presbytre, troite, sale et infecte.  Il fallut s'en contenter;
le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalit antique.  Loin
de l.  Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire  un
forgeron,  un pcheur,  un chasseur,  un charpentier, et pas
du tout  un ministre du Seigneur.  Nous, tions en semaine, il
est vrai.  Peut-tre se rattrapait-il le dimanche.

Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prtres qui, aprs
tout, sont fort misrables; ils reoivent du gouvernement danois
un traitement ridicule et peroivent le quart de la dme de leur
paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks
courants[1].  De l, ncessit de travailler pour vivre; mais 
pcher,  chasser,  ferrer des chevaux, on finit par prendre les
manires, le ton et les moeurs des chasseurs, des pcheurs et
autres gens un peu rudes; le soir mme je m'aperus que notre
hte ne comptait pas la sobrit au nombre de ses vertus.

  [1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.

Mon oncle comprit vite  quel genre d'homme il avait affaire; au
lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et
grossier; il rsolut donc de commencer au plus tt sa grande
expdition et de quitter cette cure peu hospitalire.  Il ne
regardait pas  ses fatigues et rsolut d'aller passer quelques
jours dans la montagne.

Les prparatifs de dpart furent donc faits ds le lendemain de
notre arrive  Stapi.  Hans loua les services de trois Islandais
pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais,
une fois arrivs au fond du cratre, ces indignes devaient
rebrousser chemin et nous abandonner  nous-mmes.  Ce point fut
parfaitement arrt.

A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son
intention tait de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'
ses dernires limites.

Hans se contenta d'incliner la tte.  Aller l ou ailleurs,
s'enfoncer dans les entrailles de son le ou la parcourir, il n'y
voyait aucune diffrence; quant  moi, distrait jusqu'alors par
les incidents du voyage, j'avais un peu oubli l'avenir, mais
maintenant je sentais l'motion me reprendre de plus belle.  Qu'y
faire?  Si j'avais pu tenter de rsister au professeur
Lidenbrock, c'tait  Hambourg et non au pied du Sneffels.

Une ide, entre toutes, me tracassait fort, ide effrayante et
faite pour branler des nerfs moins sensibles que les miens.

Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels.  Bien.
Nous allons visiter son cratre.  Bon.  D'autres l'ont fait qui
n'en sont pas morts.  Mais ce n'est pas tout.  S'il se prsente
un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce
malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au
milieu des galeries souterraines du volcan.  Or, rien n'affirme
que le Sneffels soit teint?  Qui prouve qu'une ruption ne se
prpare pas?  De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il
qu'il ne puisse se rveiller?  Et, s'il se rveille, qu'est-ce
que nous deviendrons?

Cela demandait la peine d'y rflchir, et j'y rflchissais.  Je
ne pouvais dormir sans rver d'ruption; or, le rle de scorie me
paraissait assez brutal  jouer.

Enfin je n'y tins plus; je rsolus de soumettre le cas  mon
oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une
hypothse parfaitement irralisable.

J'allai le trouver.  Je lui fis part de mes craintes, et je me
reculai pour le laisser clater  son aise.

J'y pensais, rpondit-il simplement.

Que signifiaient ces paroles!  Allait-il donc entendre la voix de
la raison?  Songeait-il  suspendre ses projets?  C'et t trop
beau pour tre possible..

Aprs quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:

J'y pensais.  Depuis notre arrive  Stapi, je me suis proccup
de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut
pas agir en imprudents.

--Non, rpondis-je avec force.

--Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut
parler.  Or les ruptions sont toujours prcdes par des
phnomnes parfaitement connus; j'ai donc interrog les habitants
du pays, j'ai tudi le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y
aura pas d'ruption.

A cette affirmation je restai stupfait, et je ne pus rpliquer.

Tu doutes de mes paroles?  dit mon oncle, eh bien!  suis-moi.

J'obis machinalement.  En sortant du presbytre, le professeur
prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille
basaltique, s'loignait de la mer.  Bientt nous tions en rase
campagne, si l'on peut donner ce nom  un amoncellement immense
de djections volcaniques; le pays paraissait comme cras sous
une pluie de pierres normes, de trapp, de basalte, de granit et
de toutes les roches pyroxniques.

Je voyais a et l des fumerolles monter dans les airs; ces
vapeurs blanches nommes reykir en langue islandaise, venaient
des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence,
l'activit volcanique du sol.  Cela me paraissait justifier mes
craintes.  Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit:

Tu vois toutes ces fumes, Axel; eh bien, elles prouvent que
nous n'avons rien  redouter des fureurs du volcan!

--Par exemple!  m'criai-je.

--Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une
ruption, ces fumerolles redoublent d'activit pour disparatre
compltement pendant la dure du phnomne, car les fluides
lastiques, n'ayant plus la tension ncessaire, prennent le
chemin des cratres au lieu de s'chapper  travers les fissures
du globe.  Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur tat
habituel, si leur nergie ne s'accrot pas, si tu ajoutes  cette
observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacs par un
air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas
d'ruption prochaine.

--Mais...

--Assez.  Quand la science a prononc, il n'y a plus qu' se
taire,

Je revins  la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec
des arguments scientifiques.  Cependant j'avais encore un espoir,
c'est qu'une fois arrivs au fond du cratre, il serait
impossible, faute de galerie, de descendre plus profondment, et
cela en dpit de tous les Saknussemm du monde.

Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un
volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lanc dans
les espaces plantaires sous la forme de roche ruptive.

Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons
chargs des vivres, des outils et des instruments.  Deux btons
ferrs, deux fusils, deux cartouchires, taient rservs  mon
oncle et  moi.  Hans, en homme de prcaution, avait ajout  nos
bagages une outre pleine qui, jointe  nos gourdes, nous assurait
de l'eau pour huit jours.

Il tait neuf heures du matin.  Le recteur et sa haute mgre
attendaient devant leur porte.  Ils voulaient sans doute nous
adresser l'adieu suprme de l'hte au voyageur.  Mais cet adieu
prit la forme inattendue d'une note formidable, o l'on comptait
jusqu' l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire.
Ce digne couple nous ranonnait comme un aubergiste suisse et
portait  un beau prix son hospitalit surfaite.

Mon oncle paya sans marchander.  Un homme qui partait pour le
centre de la terre ne regardait pas  quelques rixdales.

Ce point rgl, Hans donna le signal du dpart, et quelques
instants aprs nous avions quitt Stapi.



XV


Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son
double cne, une bande trachytique qui se dtache du systme
orographique de l'le.  De notre point de dpart on ne pouvait
voir ses deux pics se profiler sur le fond gristre du ciel.
J'apercevais seulement une norme calotte de neige abaisse sur
le front du gant.

Nous marchions en file, prcds du chasseur; celui-ci remontait
d'troits sentiers o deux personnes n'auraient pas pu aller de
front.  Toute conversation devenait donc  peu prs impossible.

Au del de la muraille basaltique du fjrd de Stapi, se prsenta
d'abord un sol de tourbe herbace et fibreuse, rsidu de
l'antique vgtation des marcages de la presqu'le; la masse de
ce combustible encore inexploit suffirait  chauffer pendant un
sicle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbire,
mesure du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix
pieds de haut et prsentait des couches successives de dtritus
carboniss, spares par des feuillets de tuf ponceux.

En vritable neveu du professeur Lidenbrock et malgr mes
proccupations, j'observais avec intrt les curiosits
minralogiques tales dans ce vaste cabinet d'histoire
naturelle; en mme temps je refaisais dans mon esprit toute
l'histoire gologique de l'Islande.

Cette le, si curieuse, est videmment sortie du fond des eaux 
une poque relativement moderne; peut-tre mme s'lve-t-elle
encore par un mouvement insensible.  S'il en est ainsi, on ne
peut attribuer son origine qu' l'action des feux souterrains.
Donc, dans ce cas, la thorie de Humphry Davy, le document de
Saknussemm, les prtentions de mon oncle, tout s'en allait en
fume.  Cette hypothse me conduisit  examiner attentivement la
nature du sol, et je me rendis bientt compte de la succession
des phnomnes qui prsidrent  la formation de l'le.

L'Islande, absolument prive de terrain sdimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est--dire d'un agglomrat de
pierres et de roches d'une texture poreuse.  Avant l'existence
des volcans; elle tait faite d'un massif trappen, lentement
soulev au-dessus des flots par la pousse des forces centrales.
Les feux intrieurs n'avaient pas encore fait irruption au
dehors.

Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du
sud-ouest au nord-ouest de l'le, par laquelle s'pancha peu 
peu toute la pte trachytique.  Le phnomne s'accomplissait
alors sans violence; l'issue tait norme, et les matires
fondues, rejetes des entrailles du globe, s'tendirent
tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnes.  A
cette poque apparurent les fedspaths, les synites et les
porphyres.

Mais, grce  cet panchement, l'paisseur de l'le s'accrut
considrablement, et, par suite, sa force de rsistance.  On
conoit quelle quantit de fluides lastiques s'emmagasina dans
son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, aprs le
refroidissement de la crote trachytique.  Il arriva donc un
moment o la puissance mcanique de ces gaz fut telle qu'ils
soulevrent la lourde corce et se creusrent de hautes
chemines.  De l le volcan fait du soulvement de la crote,
puis le cratre subitement trou au sommet du volcan.

Alors aux phnomnes ruptifs succdrent les phnomnes
volcaniques; par les ouvertures nouvellement formes
s'chapprent d'abord les djections basaltiques, dont la plaine
que nous traversions en ce moment offrait  nos regards les plus
merveilleux spcimens.  Nous marchions sur ces roches pesantes
d'un gris fonc que le refroidissement avait moules en prismes 
base hexagone.  Au loin se voyaient un grand nombre de cnes
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.

Puis, l'ruption basaltique puise, le volcan, dont la force
s'accrut de celle des cratres teints, donna passade aux laves
et  ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les
longues coules parpilles sur ses flancs comme une chevelure
opulente.

Telle fut la succession des phnomnes qui constiturent
l'Islande; tous provenaient de l'action des feux intrieurs, et
supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un tat
permanent d'incandescente liquidit, c'tait folie.  Folie
surtout de prtendre atteindre le centre du globe!

Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en
marchant  l'assaut du Sneffels.

La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les
clats de roches s'branlaient, et il fallait la plus scrupuleuse
attention pour viter des chutes dangereuses.

Hans s'avanait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois
il disparaissait derrire les grands blocs, et nous le perdions
de vue momentanment; alors un sifflement aigu, chapp de ses
lvres, indiquait la direction  suivre.  Souvent aussi il
s'arrtait, ramassait quelques dbris de rocs, les disposait
d'une faon reconnaissable et formait ainsi des amers destins 
indiquer la route du retour.  Prcaution bonne en soi, mais que
les vnements futurs rendirent inutile.

Trois fatigantes heures de marche nous avaient amens seulement 
la base de la montagne.  L, Hans fit signe de s'arrter, et un
djeuner sommaire fut partag entre tous.  Mon oncle mangeait les
morceaux doubles pour aller plus vite.  Seulement, cette halte de
rfection tant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon
plaisir du guide, qui donna le signal du dpart une heure aprs.
Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le
chasseur, ne prononcrent pas un seul mot et mangrent sobrement.

Nous commencions maintenant  gravir les pentes du Sneffels; son
neigeux sommet, par une illusion d'optique frquente dans les
montagnes, me paraissait fort rapproch, et cependant, que de
longues heures avant de l'atteindre!  quelle fatigue surtout!
Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient
entre elles, s'boulaient sous nos pieds et allaient se perdre
dans la plaine avec la rapidit d'une avalanche.

En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec
l'horizon un angle de trente-six degrs au moins; il tait
impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient
tre tourns non sans difficult.  Nous nous prtions alors un
mutuel secours  l'aide de nos btons.

Je dois dire que mon oncle se tenait prs de moi le plus
possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son
bras me fournit un solide appui.  Pour son compte, il avait sans
doute le sentiment inn de l'quilibre, car il ne bronchait pas.
Les Islandais, quoique chargs grimpaient avec une agilit de
montagnards.

A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait
impossible qu'on pt l'atteindre de ce ct, si l'angle
d'inclinaison des pentes ne se fermait pas.  Heureusement, aprs
une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste
tapis de neige dvelopp sur la croupe du volcan, une sorte
d'escalier se prsenta inopinment, qui simplifia notre
ascension.  Il tait form par l'un de ces torrents de pierres
rejetes par les ruptions, et dont le nom islandais est stin.
Si ce torrent n'et pas t arrt dans sa chute par la
disposition des flancs de la montagne, il serait all se
prcipiter dans la mer et former des les nouvelles.

Tel il tait, tel il nous servit fort; la raideur des pentes
s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les
gravir aisment, et si rapidement mme, qu'tant rest un moment
en arrire pendant que mes compagnons continuaient leur
ascension, je les aperus dj rduits, par l'loignement,  une
apparence microscopique.

A sept heures du soir nous avions mont les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne,
sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cne proprement dit du
cratre.

La mer s'tendait  une profondeur de trois mille deux cents
pieds; nous avions dpass la limite des neiges perptuelles,
assez peu leve en Islande par suite de l'humidit constante du
climat.  Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec
force.  J'tais puis.  Le professeur vit bien que mes jambes me
refusaient tout service, et, malgr son impatience, il se dcida
 s'arrter.  Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tte
en disant:

--Ofvanfr.

--Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.

Puis il demanda  Hans le motif de sa rponse.

--Mistour, rpondit le guide.

--Ja, mistour, rpta l'un des Islandais d'un ton effray.

--Que signifie ce mot?  demandai-je avec inquitude.

--Vois, dit mon oncle.

Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de
pierre ponce pulvrise, de sable et de poussire s'levait en
tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du
Sneffels, auquel nous tions accrochs; ce rideau opaque tendu
devant le soleil produisait une grande ombre jete sur la
montagne.  Si cette trombe s'inclinait, elle devait
invitablement nous enlacer dans ses tourbillons.  Ce phnomne,
assez frquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom
de mistour en langue islandaise.

Hastigt, hastigt, s'cria notre guide.

Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans
au plus vite.  Celui-ci commena  tourner le cne du cratre,
mais en biaisant, de manire  faciliter la marche; bientt, la
trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit  son choc; les
pierres saisies dans les remous du vent volrent en pluie comme
dans une ruption.  Nous tions, heureusement, sur le versant
oppos et  l'abri de tout danger; sans la prcaution du guide,
nos corps dchiquets, rduits en poussire, fussent retombs au
loin comme le produit de quelque mtore inconnu.

Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les
flancs du cne.  Nous continumes notre ascension en zigzag; les
quinze cents pieds qui restaient  franchir prirent prs de cinq
heures; les dtours, les biais et contremarches mesuraient trois
lieues au moins.  Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et
 la faim.  L'air, un peu rarfi, ne suffisait pas au jeu de mes
poumons.

Enfin,  onze heures du soir, en pleine obscurit, le sommet du
Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter  l'intrieur
du cratre, j'eus le temps d'apercevoir le soleil de minuit au
plus bas de sa carrire, projetant ses ples rayons sur l'le
endormie  mes pieds



XVI


Le souper fut rapidement dvor et la petite troupe se casa de
son mieux.  La couche tait dure, l'abri peu solide, la situation
fort pnible,  cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Cependant mon sommeil fut particulirement paisible pendant cette
nuit, l'une des meilleures que j'eusse passes depuis longtemps.
Je ne rvai mme pas.

Le lendemain on se rveilla  demi gel par un air trs vif, aux
rayons d'un beau soleil.  Je quittai ma couche de granit et
j'allai jouir du magnifique spectacle qui se dveloppait  mes
regards.

J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du
sud.  De l ma vue s'tendait sur la plus grande partie de l'le;
l'optique, commune  toutes les grandes hauteurs, en relevait les
rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer.  
On et dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'talait
sous mes pieds; je voyais les valles profondes se croiser en
tous sens, les prcipices se creuser comme des puits, les lacs se
changer en tangs, les rivires se faire ruisseaux.  Sur ma
droite se succdaient les glaciers sans nombre et les pics
multiplis, dont quelques-uns s'empanachaient de fumes lgres.
Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de
neige semblaient rendre cumantes, rappelaient  mon souvenir la
surface d'une mer agite.  Si je me retournais vers l'ouest,
l'Ocan s'y dveloppait dans sa majestueuse tendue, comme une
continuation de ces sommets moutonneux.  O finissait la terre,
o commenaient les flots, mon oeil le distinguait  peine.

Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent
les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je
m'accoutumais enfin  ces sublimes contemplations.  Mes regards
blouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons
solaires, j'oubliais qui j'tais, o j'tais, pour vivre de la
vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupt des hauteurs,
sans songer aux abmes dans lesquels ma destine allait me
plonger avant peu.  Mais je fus ramen au sentiment de la ralit
par l'arrive du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au
sommet du pic.

Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une
lgre vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la
ligne des flots.

Le Gronland, dit-il.

--Le Gronland?  m'criai-je.

--Oui; nous n'en sommes pas  trente-cinq lieues, et, pendant les
dgels, les ours blancs arrivent jusqu' l'Islande, ports sur
les glaons du nord.  Mais cela importe peu.  Nous sommes au
sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au
nord.  Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent
celui qui nous porte en ce moment.

La demande formule, le chasseur rpondit: Scartaris.

Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant.  Au cratre!
dit-il.

Le cratre du Sneffels reprsentait un cne renvers dont
l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamtre.  Sa
profondeur, je l'estimais  deux mille pieds environ.  Que l'on
juge de l'tat d'un pareil rcipient, lorsqu'il s'emplissait de
tonnerres et de flammes.  Le fond de l'entonnoir ne devait pas
mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses
pentes assez douces permettaient d'arriver facilement  sa partie
infrieure.  Involontairement, je comparais ce cratre  un
norme tromblon vas, et la comparaison m'pouvantait.

Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-tre
charg et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de
fous.

Mais je n'avais pas  reculer.  Hans, d'un air indiffrent,
reprit la tte de la troupe.  Je le suivis sans mot dire.

Afin de faciliter la descente, Hans dcrivait  l'intrieur du
cne des ellipses trs allonges; il fallait marcher au milieu
des roches ruptives, dont quelques-unes, branles dans leurs
alvoles, se prcipitaient en rebondissant jusqu'au fond de
l'abme.  Leur chute dterminait des rverbrations d'chos d'une
trange sonorit.

Certaines parties du cne formaient des glaciers intrieurs; Hans
ne s'avanait alors qu'avec une extrme prcaution, sondant le
sol de son bton ferr pour y dcouvrir les crevasses.  A de
certains passages douteux, il devint ncessaire de nous lier par
une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait 
manquer inopinment se trouvt soutenu par ses compagnons.  Cette
solidarit tait chose prudente, mais elle n'excluait pas tout
danger.

Cependant, et malgr les difficults de la descente sur des
pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans
accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'chappa des
mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de
l'abme.

A midi nous tions arrivs.  Je relevai l tte, et j'aperus
l'orifice suprieur du cne, dans lequel s'encadrait un morceau
de ciel d'une circonfrence singulirement rduite, mais presque
parfaite.  Sur un point seulement se dtachait le pic du
Scartaris, qui s'enfonait dans l'immensit.

Au fond du cratre s'ouvraient trois chemines par lesquelles, au
temps des ruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses
laves et ses vapeurs.  Chacune de ces chemines avait environ
cent pieds de diamtre.  Elles taient l bantes sous nos pas.
Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards.  Le professeur
Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition;
il tait haletant; il courait de l'une  l'autre, gesticulant et
lanant des paroles incomprhensibles.  Hans et ses compagnons,
assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le
prenaient videmment pour un fou.

Tout  coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de
perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres.  Mais non.
Je l'aperus, les bras tendus, les jambes cartes, debout
devant un roc de granit pos au centre du cratre, comme un
norme pidestal fait pour la statue d'un Pluton.  Il tait dans
la pose d'un homme stupfait, mais dont la stupfaction fit
bientt place  une joie insense.

Axel!  Axel!  s'cria-t-il, viens!  viens!

J'accourus.  Ni Hans ni les Islandais ne bougrent.

Regarde, me dit le professeur.

Et, partageant sa stupfaction, sinon sa joie, je lus sur la face
occidentale du bloc, en caractres runiques  demi-rongs par le
temps, ce nom mille fois maudit:

      D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF

Arne Saknussemm!  s'cria mon oncle, douteras-tu encore?

Je ne rpondis pas, et je revins constern  mon banc de lave.
L'vidence m'crasait.

Combien de temps demeurai-je ainsi plong dans mes rflexions, je
l'ignore.  Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tte je
vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratre.  Les Islandais
avaient t congdis, et maintenant ils redescendaient les
pentes extrieures du Sneffels pour regagner Stapi.

Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coule de
lave o il s'tait fait un lit improvis; mon oncle tournait au
fond du cratre, comme une bte sauvage dans la fosse d'un
trappeur.  Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et,
prenant exemple sur le guide, je me laissai aller  un douloureux
assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
frissonnements dans les flancs de la montagne.

Ainsi se passa cette premire nuit au fond du cratre.

Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le
sommet du cne.  Je ne m'en aperus pas tant  l'obscurit du
gouffre qu' la colre dont mon oncle fut pris.

J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
Voici pourquoi.

Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait t
suivie par Saknussemm.  Au dire du savant islandais, on devait la
reconnatre  cette particularit signale dans le cryptogramme,
que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les
derniers jours du mois de juin.

On pouvait, en effet, considrer ce pic aigu comme le style d'un
immense cadran solaire, dont l'ombre  un jour donn marquait le
chemin du centre du globe.

Or, si le soleil venait  manquer, pas d'ombre.  Consquemment,
pas d'indication.  Nous tions au 25 juin.  Que le ciel demeurt
couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation
 une autre anne.

Je renonce  peindre l'impuissante colre du professeur
Lidenbrock.  La journe se passa, et aucune ombre ne vint
s'allonger sur le font du cratre.  Hans ne bougea pas de sa
place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions,
s'il se demandait quelque chose!  Mon oncle ne m'adressa pas une
seule fois la parole.  Ses regards, invariablement tourns vers
le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.

Le 26, rien encore, une pluie mle de neige tomba pendant toute
la journe.  Hans construisit une hutte avec des morceaux de
lave.  Je pris un certain plaisir  suivre de l'oeil les milliers
de cascades improvises sur les flancs du cne, et dont chaque
pierre accroissait l'assourdissant murmure.

Mon oncle ne se contenait plus.  Il y avait de quoi irriter un
homme plus patient, car c'tait vritablement chouer au port.

Mais aux grandes douleurs le ciel mle incessamment les grandes
joies, et il rservait au professeur Lidenbrock une satisfaction
gale  ses dsesprants ennuis.

Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28
juin, l'antpnultime jour du mois, avec le changement de lune
vint le changement de temps.  Le soleil versa ses rayons  flots
dans le cratre.  Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre,
chaque asprit eut part  sa bienfaisante effluve et projeta
instantanment son ombre sur le sol.  Entre toutes, celle du
Scartaris se dessina comme une vive arte et se mit  tourner
insensiblement vers l'astre radieux,

Mon oncle tournait avec elle.

A midi, dans sa priode la plus courte, elle vint lcher
doucement le bord de la chemine centrale.

C'est l!  s'cria le professeur, c'est l!  Au centre du
globe! ajouta-t-il en danois.

Je regardai Hans.

Fort! fit tranquillement le guide.

--En avant! rpondit mon oncle.

Il tait une heure et treize minutes du soir.



XVII


Le vritable voyage commenait.  Jusqu'alors les fatigues
l'avaient emport sur les difficults; maintenant celles-ci
allaient vritablement natre sous nos pas.

Je n'avais point encore plong mon regard dans ce puits
insondable o j'allais m'engouffrer.  Le moment tait venu.  Je
pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de
la tenter.  Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur.  Hans
acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle
indiffrence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je
rougis  l'ide d'tre moins brave que lui.  Seul, j'aurais
entam la srie des grands argumente; mais, en prsence du guide,
je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie
Virlandaise, et je m'approchai de la chemine centrale.

J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamtre, ou trois cents
pieds de tour.  Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait,
et je regardai; mes cheveux se hrissrent.  Le sentiment du vide
s'empara de mon tre.  Je sentis le centre de gravit se dplacer
en moi et le vertige monter  ma tte comme une ivresse.  Rien de
plus capiteux que cette attraction de l'abme.  J'allais tomber.
Une main me retint.  Celle de Hans.  Dcidment, je n'avais pas
pris assez de leons de gouffre  la Frelsers-Kirk de Copenhague.

Cependant, si peu que j'eusse hasard mes regards dans ce puits,
je m'tais rendu compte de sa conformation.  Ses parois, presque
 pic, prsentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient
faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la
rampe faisait dfaut.  Une corde attache  l'orifice aurait
suffi pour nous soutenir, mais comment la dtacher, lorsqu'on
serait parvenu  son extrmit infrieure?

Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier  cette
difficult.  Il droula une corde de la grosseur du pouce et
longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la
moiti, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait
saillie et rejeta l'autre moiti dans la chemine.  Chacun de
nous pouvait alors descendre en runissant dans sa main les deux
moitis de la corde qui ne pouvait se dfiler; une fois descendus
de deux cents pieds, rien ne nous serait plus ais que de la
ramener en lchant un bout et en halant sur l'autre.  Puis, on
recommencerait cet exercice _usque ad infinitum_.

Maintenant, dit mon oncle aprs avoir achev ces prparatifs,
occupons-nous des bagages; ils vont tre diviss en trois
paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends
parler seulement des objets fragiles.

L'audacieux professeur ne nous comprenait videmment pas dans
cette dernire catgorie.

Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des
vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes;
moi, du reste des vivres et des instruments dlicats.

--Mais, dis-je, et les vtements, et cette masse de cordes et
d'chelles, qui se chargera de les descendre?

--Ils descendront tout seuls.

--Comment cela?  demandai-je fort tonn.

--Tu vas le voir.

Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hsiter.
Sur son ordre, Hans runit en un seul colis les objets non
fragiles, et ce paquet, solidement cord, fut tout bonnement
prcipit dans le gouffre.

J'entendis ce mugissement sonore produit par le dplacement des
couches d'air.  Mon oncle, pench sur l'abme, suivait d'un oeil
satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'aprs
les avoir perdus de vue.

Bon, fit-il.  A nous maintenant.

Je demande  tout homme de bonne foi s'il tait possible
d'entendre sans frissonner de telles paroles!

Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans
prit celui des outils, moi celui des armes.  La descente commena
dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi.  Elle se fit dans
un profond silence, troubl seulement par la chute des dbris de
roc qui se prcipitaient dans l'abme.

Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frntiquement la
double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon
bton ferr.  Une ide unique me dominait: je craignais que le
point d'appui ne vint  manquer.  Cette corde me paraissait bien
fragile pour supporter le poids de trois personnes.  Je m'en
servais le moins possible, oprant des miracles d'quilibre sur
les saillies de lave que mon pied cherchait  saisir comme une
main.

Lorsqu'une de ces marches glissantes venait  s'branler sous le
pas de Hans, il disait de sa voix tranquille:

--Gif akt!

--Attention! rptait mon oncle.

Aprs une demi-heure, noua tions arrivs sur la surface d'un roc
fortement engag dans la paroi de la chemine.

Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'leva dans
l'air; aprs avoir dpass le rocher suprieur, il retomba en
raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou
mieux, de grle fort dangereuse.

En me penchant au-dessus de notre troit plateau, je remarquai
que le fond du trou tait encore invisible.

La manoeuvre de la corde recommena, et une demi-heure aprs nous
avions gagn une nouvelle profondeur de deux cents pieds.

Je ne sais si le plus enrag gologue et essay d'tudier,
pendant cette descente, la nature des terrains qui
l'environnaient.  Pour mon compte, je ne m'en inquitai gure;
qu'ils fussent pliocnes, miocnes, ocnes, crtacs,
jurassiques, triasiques, perniens, carbonifres, dvoniens,
siluriens ou primitifs, cela me proccupa peu.  Mais le
professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes,
car,  l'une des haltes, il me dit:

Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces
terrains volcaniques donne absolument raison  la thorie de
Davy.  Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est
produit l'opration chimique des mtaux enflamms au contact de
l'air et de l'eau; je repousse absolument le systme d'une
chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien.

Toujours la mme conclusion.  On comprend que je ne m'amusai pas
 discuter.  Mon silence fut pris pour un assentiment, et la
descente recommena.

Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de
la chemine.  Lorsque je relevais la tte, j'apercevais son
orifice qui dcroissait sensiblement; ses parois, par suite de
leur lgre inclinaison, tendaient  se rapprocher, l'obscurit
se faisait peu  peu.

Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les
pierres dtaches des parois s'engloutissaient avec une
rpercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer
promptement le fond de l'abme.

Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de
corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte
et du temps coul.

Nous avions alors rpt quatorze fois cette manoeuvre qui durait
une demi-heure.  C'tait donc sept heures, plus quatorze quarts
d'heure de repos ou trois heures et demie.  En tout, dix heures
et demie.  Nous tions partis  une heure, il devait tre onze
heures en ce moment.

Quant  la profondeur  laquelle nous tions parvenus, ces
quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient
deux mille huit cents pieds.

En ce moment la voix de Hans se fit entendre:

--Halt! dit-il.

Je m'arrtai court au moment o j'allais heurter de mes pieds la
tte de mon oncle.

Nous sommes arrivs, dit celui-ci.

--O?  demandai-je en me laissant glisser prs de lui.

--Au fond de la chemine perpendiculaire.

--Il n'y a donc pas d'autre issue?

--Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la
droite.  Nous verrons cela demain.  Soupons d'abord et nous
dormirons aprs.

L'obscurit n'tait pas encore complte.  On ouvrit le sac aux
provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit
de pierres et de dbris de lave.

Et quand, tendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperus un
point brillant  l'extrmit de ce tube long de trois mille
pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette.

C'tait une toile dpouille de toute scintillation et qui,
d'aprs mes calculs, devait tre sigma de la petite Ourse.

Puis je m'endormis d'un profond sommeil.



XVII


A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous rveiller.
Les mille facettes de lave des parois le recueillaient  son
passage et l'parpillaient comme une pluie d'tincelles.

Cette lueur tait assez forte pour permettre de distinguer les
objets environnants.

Eh bien!  Axel, qu'en dis-tu?  fit mon oncle en se frottant les
mains.  As-tu jamais pass une nuit plus paisible dans notre
maison de Knigstrasse.  Plus de bruit de charrettes, plus de
cris de marchands, plus de vocifrations de bateliers!

--Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits;
mais ce calme mme a quelque chose d'effrayant.

--Allons donc, s'cria mon oncle, si tu t'effrayes dj, que
sera-ce plus tard?  Nous ne sommes pas encore entrs d'un pouce
dans les entrailles de la terre?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'le!
Ce long tube vertical, qui aboutit au cratre du Sneffels,
s'arrte  peu prs au niveau de la mer.

--En tes-vous certain?

--Trs certain; consulte le baromtre, tu verras!

En effet, le mercure, aprs avoir peu  peu remont dans
l'instrument  mesure que notre descente s'effectuait, s'tait
arrt  vingt-neuf pouces.

Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la
pression d'une atmosphre, et il me tarde que le manomtre vienne
remplacer ce baromtre.

Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment
que le poids de l'air dpasserait sa pression calcule au niveau
de l'Ocan.

Mais, dis-je, n'est-il pas  craindre que cette pression
toujours croissante ne soit fort pnible?

--Non.  Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront
 respirer une atmosphre plus comprime.  Les aronautes
finissent par manquer d'air en s'levant dans les couches
suprieures; nous, nous en aurons trop peut-tre.  Mais j'aime
mieux cela.  Ne perdons pas un instant.  O est le paquet qui
nous a prcds dans l'intrieur de la montagne?

Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherch la veille
au soir.  Mon oncle interrogea Hans, qui, aprs avoir regard
attentivement avec ses yeux de chasseur, rpondit:

Der huppe!

--L-haut.

En effet, ce paquet tait accroch  une saillie de roc,  une
centaine de pieds au-dessus de notre tte.  Aussitt l'agile
Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet
nous rejoignit.

Maintenant, dit mon oncle, djeunons; mais djeunons comme des
gens qui peuvent avoir une longue course  faire.

Le biscuit et la viande sche furent arross de quelques gorges
d'eau mle de genivre.

Le djeuner termin, mon oncle tira de sa poche un carnet destin
aux observations; il prit successivement ses divers instruments
et nota les donnes suivantes:

              Lundi 1er juillet.

       _Chronomtre: 8 h. 17 m. du matin.  
       Baromtre: 29p. 7 l.
       Thermomtre: 6.
       Direction: E.-S.-E._

Cette dernire observation s'appliquait  la galerie obscure et
fut donne par la boussole.

Maintenant, Axel, s'cria le professeur d'une voix enthousiaste,
nous allons nous enfoncer vritablement dans les entrailles du
globe.  Voici donc le moment prcis auquel notre voyage
commence.

Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff
suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le
courant lectrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez
vive lumire dissipa les tnbres de la galerie.

Hans portait le second appareil, qui fut galement mis en
activit.  Cette ingnieuse application de l'lectricit nous
permettait d'aller longtemps en crant un jour artificiel, mme
au milieu des gaz les plus inflammables.

En route! fit mon oncle.

Chacun reprit son ballot.  Hans se chargea de pousser devant lui
le paquet des cordages et des habits, et, moi troisime, nous
entrmes dans la galerie.

Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la
tte, et j'aperus une dernire fois, par le champ de l'immense
tube, ce ciel de l'Islande que je ne devais plus jamais revoir.

La lave,  la dernire ruption de 1229, s'tait fray un passage
 travers ce tunnel.  Elle tapissait l'intrieur d'un enduit
pais et brillant; la lumire lectrique s'y rflchissait en
centuplant son intensit.

Toute la difficult de la route consistait  ne pas glisser trop
rapidement sur une pente incline  quarante-cinq degrs environ;
heureusement, certaines rosions, quelques boursouflures,
tenaient lieu de marches, et nous n'avions qu' descendre en
laissant filer nos bagages retenus par une longue corde.

Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites
sur les autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits,
prsentait de petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz
opaque, orns de limpides gouttes de verre et suspendus  la
vote comme des lustres, semblaient s'allumer  notre passage.
On et dit que les gnies du gouffre illuminaient leur palais
pour recevoir les htes de la terre.

C'est magnifique!  m'criai-je involontairement.  Quel
spectacle, mon oncle!  Admirez-vous ces nuances de la lave qui
vont du rouge brun au jaune clatant par dgradations
insensibles?  Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des
globes lumineux?

--Ah!  tu y viens, Axel!  rpondit mon oncle.  Ah!  tu trouves
cela splendide, mon garon!  Tu en verras bien d'autres, je
l'espre.  Marchons!  marchons!

II aurait dit plus justement glissons, car nous nous laissions
aller sans fatigue sur des pentes inclines.  C'tait le facilis
descensus Averni, de Virgile.  La boussole, que je consultais
frquemment, indiquait la direction du sud-est avec une
imperturbable rigueur.  Cette coule de lave n'obliquait ni d'un
ct ni de l'autre.  Ella avait l'inflexibilit de la ligne
droite.

Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une faon sensible; cela
donnait raison aux thories de Davy, et plus d'une fois je
consultai le thermomtre avec tonnement.  Deux heures aprs le
dpart, il ne marquait encore que 10, c'est--dire un
accroissement de 4.  Cela m'autorisait  penser que notre
descente tait plus horizontale que verticale.  Quant  connatre
exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile.  Le
professeur mesurait exactement les angles de dviation et
d'inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le rsultat
de ses observations.

Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrt.  Hans
aussitt s'assit; les lampes furent accroches  une saillie de
lave.  Nous tions dans une sorte de caverne o l'air ne manquait
pas.  Au contraire.  Certains souffles arrivaient jusqu' nous.
Quelle cause les produisait?  A quelle agitation atmosphrique
attribuer leur origine?  C'est une question que je ne cherchai
pas  rsoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient
incapable de raisonner.  Une descente de sept heures conscutives
ne se fait pas sans une grande dpense de forces.  J'tais
puis.  Le mot halte me fit donc plaisir  entendre.  Hans tala
quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec
apptit.  Cependant une chose m'inquitait; notre rserve d'eau
tait  demi consomme.  Mon oncle comptait la refaire aux
sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient
absolument.  Je ne pus m'empcher d'attirer son attention sur ce
sujet.

Cette absence de sources te surprend?  dit-il.

--Sans doute, et mme elle m'inquite; nous n'avons plus d'eau
que pour cinq jours.

--Sois tranquille, Axel, je te rponds que nous trouverons de
l'eau, et plus que nous n'en voudrons.

--Quand cela?

--Quand nous aurons quitt cette enveloppe de lave.  Comment
veux-tu que des sources jaillissent  travers ces parois?

--Mais peut-tre cette coule se prolonge-t-elle  de grandes
profondeurs?  Il me semble que nous n'avons pas encore fait
beaucoup de chemin verticalement?

--Qui te fait supposer cela?

--C'est que si nous tions trs avancs dans l'intrieur de
l'corce terrestre, la chaleur serait plus forte.

--D'aprs ton systme, rpondit mon oncle; et qu'indique le
thermomtre?

--Quinze degrs  peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de
neuf degrs depuis notre dpart.

--Eh bien, conclus.

--Voici ma conclusion.  D'aprs les observations les plus
exactes, l'augmentation de la temprature  l'intrieur du globe
est d'un degr par cent pieds.  Mais certaines conditions de
localit peuvent modifier ce chiffre.  Ainsi,  Yakoust en
Sibrie, on a remarqu que l'accroissement d'un degr avait lieu
par trente-six pieds; cela dpend videmment de la conductibilit
des roches.  J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan
teint, et  travers le gneiss, on a remarqu que l'lvation de
la temprature tait d'un degr seulement pour cent vingt-cinq
pieds.  Prenons donc cette dernire hypothse, qui est la plus
favorable, et calculons.

--Calcule, mon garon.

--Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur
mon carnet.  Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent
vingt-cinq pieds de profondeur.

--Rien de plus exact.

--Eh bien?

--Eh bien, d'aprs mes observations, nous sommes arrivs  dix
mille pieds au-dessous du niveau de la mer,

--Est-il possible?

--Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!

Les calculs du professeur taient exacts; nous avions dj
dpass de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes
par l'homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et
celles de Wuttemberg en Bohme.

La temprature, qui aurait d tre de quatre-vingt-un degrs en
cet endroit, tait de quinze  peine.  Cela donnait
singulirement  rflchir.



XIX


Le lendemain, mardi 30 juin,  six heures, la descente fut
reprise.

Nous suivions toujours la galerie de lave, vritable rampe
naturelle, douce comme ces plans inclins qui remplacent encore
l'escalier dans les vieilles maisons.  Ce fut ainsi jusqu' midi
dix-sept minutes, instant prcis o nous rejoignmes Hans, qui
venait de s'arrter.

Ah!  s'cria mon oncle, nous sommes parvenus  l'extrmit de la
chemine.

Je regardai autour de moi; nous tions au centre d'un carrefour,
auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et
troites.  Laquelle convenait-il de prendre?  Il y avait l une
difficult.

Cependant mon oncle ne voulut paratre hsiter ni devant moi ni
devant le guide; il dsigna le tunnel de l'est, et bientt nous y
tions enfoncs tous les trois.

D'ailleurs toute hsitation devant ce double chemin se serait
prolonge indfiniment, car nul indice ne pouvait dterminer le
choix de l'un ou de l'autre; il fallait s'en remettre absolument
au hasard.

La pente de cette nouvelle galerie tait peu sensible, et sa
section fort ingale; parfois une succession d'arceaux se
droulait devant nos pas comme les contre-nefs d'une cathdrale
gothique; les artistes du moyen ge auraient pu tudier l toutes
les formes de cette architecture religieuse qui a l'ogive pour
gnrateur.  Un mille plus loin, notre tte se courbait sous les
cintres surbaisss du style roman, et de gros piliers engags
dans le massif pliaient sous la retombe des votes.  A de
certains endroits, cette disposition faisait place  de basses
substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous
nous glissions en rampant  travers d'troits boyaux.

La chaleur se maintenait  un degr supportable.
Involontairement je songeais  son intensit, quand les laves
vomies par le Sneffels se prcipitaient par cette route si
tranquille aujourd'hui.  Je m'imaginais les torrents de feu
briss aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs
surchauffes dans cet troit milieu!

Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas  se
reprendre d'une fantaisie tardive!

Ces rflexions, je ne les communiquai point  l'oncle Lidenbrock;
il ne les et pas comprises.  Son unique pense tait d'aller en
avant.  Il marchait, il glissait, il dgringolait mme, avec une
conviction qu'aprs tout il valait mieux admirer.

A six heures du soir, aprs une promenade peu fatigante, nous
avions gagn deux lieues dans le sud, mais  peine un quart de
mille en profondeur.

Mon oncle donna le signal du repos.  On mangea sans trop causer,
et l'on s'endormit sans trop rflchir.

Nos dispositions pour la nuit taient fort simples: une
couverture de voyage dans laquelle on se roulait, composait toute
la literie.  Nous n'avions  redouter ni froid, ni visite
importune.  Les voyageurs qui s'enfoncent au milieu des dserts
de l'Afrique, au sein des forts du nouveau monde, sont forcs de
se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais
ici, solitude absolue et scurit complte.  Sauvages ou btes
froces, aucune de ces races malfaisantes n'tait  craindre.

On se rveilla le lendemain frais et dispos.  La route fut
reprise.  Nous suivions un chemin de lave comme la veille.
Impossible de reconnatre la nature des terrains qu'il
traversait.  Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les entrailles
du globe, tendait  devenir absolument horizontal.  Je crus
remarquer mme qu'il remontait vers la surface de la terre.
Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin,
et par suite si fatigante, que je fus forc de modrer notre
marche.

Eh bien, Axel?  dit impatiemment le professeur.

--Eh bien, je n'en peux plus, rpondis-je

--Quoi!  aprs trois heures de promenade sur une route si facile!

--Facile, je ne dis pas non, mais fatigante  coup sr.

--Comment!  quand nous n'avons qu' descendre!

--A monter, ne vous en dplaise!

--A monter!  fit mon oncle en haussant les paules.

--Sans doute.  Depuis une demi-heure, les pentes se sont
modifies, et  les suivre ainsi, nous reviendrons certainement 
la terre d'Islande.

Le professeur remua la tte en homme qui ne veut pas tre
convaincu.  J'essayai de reprendre la conversation.  Il ne me
rpondit pas et donna le signal du dpart.  Je vis bien que son
silence n'tait que de la mauvaise humeur concentre.

Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
rapidement Hans, que prcdait mon oncle.  Je tenais  ne pas
tre distanc; ma grande proccupation tait de ne point perdre
mes compagnons de vue.  Je frmissais  la pense de m'garer
dans les profondeurs de ce labyrinthe.

D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pnible, je m'en
consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la
terre.  C'tait un espoir.  Chaque pas le confirmait.

 midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la
galerie.  Je m'en aperus  l'affaiblissement de la lumire
lectrique rflchie par les murailles.  Au revtement de lave
succdait la roche vive; le massif se composait de couches
inclines et souvent disposes verticalement.  Nous tions en
pleine poque de transition, en pleine priode silurienne[1].

  [1] Ainsi nomme parce que les terrains de cette priode sont
  fort tendus en Angleterre, dans les contres habites
  autrefois par la peuplade celtique des Silures.

C'est vident, m'criai-je, les sdiments des eaux ont form, 
la seconde poque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces
grs!  Nous tournons le dos au massif granitique!  Nous
ressemblons  des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de
Hanovre pour aller  Lubeck.

J'aurais d garder pour moi mes observations.  Mais mon
temprament de gologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle
Lidenbrock entendit mes exclamations.

Qu'as-tu donc?  dit-il.

--Voyez!  rpondis-je en lui montrant la succession varie des
grs, des calcaires et les premiers indices des terrains
ardoiss.

--Eh bien?

--Nous voici arrivs  cette priode pendant laquelle ont apparu
les premires plantes et les premiers animaux!

--Ah!  tu penses?

--Mais regardez, examinez, observez!

Je forai le professeur  promener sa lampe sur les parois de la
galerie.  Je m'attendais  quelque exclamation de sa part.  Mais,
loin de l, il ne dit pas un mot, et continua sa route.

M'avait-il compris ou non?  Ne voulait-il pas convenir, par
amour-propre d'oncle et de savant, qu'il s'tait tromp en
choisissant le tunnel de l'est, ou tenait-il  reconnatre ce
passage jusqu' son extrmit?  Il tait vident que nous avions
quitt la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire
au foyer du Sneffels.

Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
importance  cette modification des terrains.  Ne me trompais-je
pas moi-mme?  Traversions-nous rellement ces couches de roches
superposes au massif granitique?

Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque dbris de
plante primitive, et il faudra bien me rendre  l'vidence.
Cherchons.

Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables
s'offrirent  mes yeux.  Cela devait tre, car,  l'poque
silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents espces
vgtales ou animales.  Mes pieds, habitus au sol dur des laves,
foulrent tout  coup une poussire faite de dbris de plantes et
de coquille.  Sur les parois se voyaient distinctement des
empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne
pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et
continuait son chemin d'un pas invariable.

C'tait de l'enttement pouss hors de toutes limites.  Je n'y
tins plus.  Je ramassai une coquille parfaitement conserve, qui
avait appartenu  un animal  peu prs semblable au cloporte
actuel; puis je rejoignis mon oncle et je lui dis:

Voyez!

--Eh bien, rpondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un
crustac de l'ordre disparu des trilobites.  Pas autre chose.

--Mais n'en concluez-vous pas?...

--Ce que tu conclus toi-mme?  Si.  Parfaitement.  Nous avons
abandonn la couche de granit et la route des laves.  Il est
possible que je me sois tromp; mais je ne serai certain de mon
erreur qu'au moment o j'aurai atteint l'extrmit de cette
galerie.

--Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous
approuverais fort si nous n'avions  craindre un danger de plus
en plus menaant.

--Et lequel?

--Le manque d'eau.

--Eh bien!  nous nous rationnerons, Axel.



XX


En effet, il fallut se rationner.  Notre provision ne pouvait
durer plus de trois jours.  C'est ce que je reconnus le soir au
moment du souper.  Et, fcheuse expectative, nous avions peu
d'espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de
l'poque de transition.

Pendant toute la journe du lendemain la galerie droula devant
nos pas ses interminables arceaux.  Nous marchions presque sans
mot dire.  Le mutisme de Hans nous gagnait.

La route ne montait pas, du moins d'une faon sensible; parfois
mme elle semblait s'incliner.  Mais cette tendance, peu marque
d'ailleurs, ne devait pas rassurer le professeur, car la nature
des couches ne se modifiait pas, et la priode de transition
s'affirmait davantage.

La lumire lectrique faisait splendidement tinceler les
schistes, le calcaire et les vieux grs rouges des parois; on
aurait pu se croire dans une tranche ouverte au milieu du
Devonshire, qui donna son nom  ce genre de terrains.  Des
spcimens de marbres magnifiques revtaient les murailles, les
uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement
accuses, les autres, de couleur incarnat ou d'un jaune tach de
plaques rouges, plus loin, des chantillons de ces griottes 
couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en
nuances vives.

La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux
primitifs; mais, depuis la veille, la cration avait fait un
progrs vident.  Au lieu des trilobites rudimentaires,
j'apercevais des dbris d'un ordre plus parfait; entre autres,
des poissons Ganodes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du
palontologiste a su dcouvrir les premires formes du reptile.
Les mers dvoniennes taient habites par un grand nombre
d'animaux de cette espce, et elles les dposrent par milliers
sur les roches de nouvelle formation.

Il devenait vident que nous remontions l'chelle de la vie
animale dont l'homme occupe le sommet.  Mais le professeur
Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde.

Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vnt  s'ouvrir
sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou
qu'un obstacle l'empcht de continuer cette route.  Mais le soir
arriva sans que cette esprance se ft ralise,

Le vendredi, aprs une nuit pendant laquelle je commenai 
ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfona
de nouveau dans les dtours de la galerie.

Aprs dix heures de marche, je remarquai que la rverbration de
nos lampes sur les parois diminuait singulirement.  Le marbre,
le schiste, le calcaire, les grs des murailles, faisaient place
 un revtement sombre et sans clat.  A un moment o le tunnel
devenait fort troit, je m'appuyai sur sa paroi.

Quand je retirai ma main, elle tait entire ment noire.  Je
regardai de plus prs.  Nous tions en pleine houillre.

Une mine de charbon!  m'criai-je.

--Une mine sans mineurs, rpondit mon oncle.

--Eh!  qui sait?

--Moi, je sais, rpliqua le professeur d'un ton bref, et je suis
certain que cette galerie perce  travers ces couches de houille
n'a pas t faite de la main des hommes.  Mais que ce soit ou non
l'ouvrage de la nature, cela m'importe peu.  L'heure du souper
est venue.  Soupons.

Hans, prpara quelques aliments.  Je mangeai  peine, et je bus
les quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration.  La gourde du
guide  demi pleine, voil tout ce qui restait pour dsaltrer
trois hommes.

Aprs leur repas, mes deux compagnons s'tendirent sur leurs
couvertures et trouvrent dans le sommeil un remde  leurs
fatigues.  Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures
jusqu'au matin.

Le samedi,  six heures, on repartit.  Vingt minutes plus tard,
nous arrivions  une vaste excavation; je reconnus alors que la
main de l'homme ne pouvait pas avoir creus cette houillre; les
votes en eussent t tanonnes, et vritablement elles ne se
tenaient que par un miracle d'quilibre.

Cette espce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent
cinquante de hauteur.  Le terrain avait t violemment cart par
une commotion souterraine.  Le massif terrestre, cdant  quelque
puissante pousse, s'tait disloqu, laissant ce large vide o
des habitants de la terre pntraient pour la premire fois.

Toute l'histoire de la priode houillre tait crite sur ces
sombres parois, et un gologue en pouvait suivre facilement les
phases diverses.  Les lits de charbon taient spars par des
strates de grs ou d'argile compacts, et comme crass par les
couches suprieures.

 cet ge du monde qui prcda l'poque secondaire, la terre se
recouvrit d'immenses vgtations dues  la double action d'une
chaleur tropicale et d'une humidit persistante.  Une atmosphre
de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui drobant
encore les rayons du soleil.

De l cette conclusion que les hautes tempratures ne provenaient
pas de ce foyer nouveau; peut-tre mme l'astre du jour
n'tait-il pas prt  jouer son rle clatant.  Les climats
n'existaient pas encore, et une chaleur torride se rpandait  la
surface entire du globe, gale  l'Equateur et aux ples.  D'o
venait-elle?  De l'intrieur du globe.

En dpit des thories du professeur Lidenbrock, un feu violent
couvait dans les entrailles du sphrode; son action se faisait
sentir jusqu'aux dernires couches de l'corce terrestre; les
plantes, prives des bienfaisantes effluves du soleil, ne
donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une
vie forte dans les terrains brlants des premiers jours.

Il y avait peu d'arbres, des plantes herbaces seulement,
d'immenses gazons, des fougres, des lycopodes, des sigillaires,
des astrophylites, familles rares dont les espces se comptaient
alors par milliers.

Or c'est prcisment  cette exubrante vgtation que la houille
doit son origine.  L'corce lastique du globe obissait aux
mouvements de la masse liquide qu'elle recouvrait.  De l des
fissures, des affaissements nombreux; les plantes, entranes
sous les eaux, formrent peu  peu des amas considrables.

Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des
mers, les masses vgtales se firent tourbe d'abord; puis, grce
 l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation, elles
subirent une minralisation complte.

Ainsi se formrent ces immenses couches de charbon que la
consommation de tous les peuples, pendant de longs sicles
encore, ne parviendra pas  puiser.

Ces rflexions me revenaient  l'esprit pendant que je
considrais les richesses houillres accumules dans cette
portion du massif terrestre.  Celles-ci, sans doute, ne seront
jamais mises  dcouvert.  L'exploitation de ces mines recules
demanderait des sacrifices trop considrables.  A quoi bon,
d'ailleurs, quand la houille est rpandue pour ainsi dire  la
surface de la terre dans un grand nombre de contres?  Aussi,
telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient
encore lorsque sonnerait la dernire heure du monde.

Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
longueur de la route pour me perdre au milieu de considrations
gologiques.  La temprature restait sensiblement ce qu'elle
tait pendant notre passage au milieu des laves et des schistes.
Seulement, mon odorat tait affect par une odeur fort prononce
de protocarbure d'hydrogne.  Je reconnus immdiatement, dans
cette galerie, la prsence d'une notable quantit de ce fluide
dangereux auquel les mineurs ont donn le nom de grisou, et dont
l'explosion a si souvent caus d'pouvantables catastrophes.

Heureusement nous tions clairs par les ingnieux appareils de
Ruhmkorff.  Si, par malheur, nous avions imprudemment explor
cette galerie la torche  la main, une explosion terrible et
fini le voyage en supprimant les voyageurs.

Cette excursion dans la houillre dura jusqu'au soir.  Mon oncle
contenait  peine l'impatience que lui causait l'horizontalit de
la route.  Les tnbres, toujours profondes  vingt pas,
empchaient d'estimer la longueur de la galerie, et je commenai
 la croire interminable, quand soudain,  six heures, un mur se
prsenta inopinment  nous.   droite,  gauche, en haut, en
bas, il n'y avait aucun passage.  Nous tions arrivs au fond
d'une impasse.

Eh bien!  tant mieux!  s'cria mon oncle, je sais au moins 
quoi m'en tenir.  Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm,
et il ne reste plus qu' revenir en arrire.  Prenons une nuit de
repos, et avant trois jours nous aurons regagn le point o les
deux galeries se bifurquent.

--Oui, dis-je, si nous en avons la force!

--Et pourquoi non?

--Parce que, demain, l'eau manquera tout  fait.

--Et le courage manquera-t-il aussi?  fit le professeur en me
regardant d'un oeil svre.

Je n'osai lui rpondre.



XXI


Le lendemain le dpart eut lieu de grand matin.  Il fallait se
hter.  Nous tions  cinq jours de marche du carrefour.

Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour.
Mon oncle les supporta avec la colre d'un homme qui ne se sent
pas le plus fort; Hans avec la rsignation de sa nature
pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et me dsesprant; je ne
pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune.

Ainsi que je l'avais prvu, l'eau fit tout  fait dfaut  fa fin
du premier jour de marche; notre provision liquide se rduisit
alors  du genivre; mais cette infernale liqueur brlait le
gosier, et je ne pouvais mme en supporter la vue.  Je trouvais
la temprature touffante; la fatigue me paralysait.  Plus d'une
fois, je faillis tomber sans mouvement.  On faisait halte alors;
mon oncle ou l'Islandais me rconfortaient de leur mieux.  Mais
je voyais dj que le premier ragissait pniblement contre
l'extrme fatigue et les tortures nes de la privation d'eau.

Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous tranant sur les genoux, sur
les mains, nous arrivmes  demi morts au point de jonction des
deux galeries.  L je demeurai comme une masse inerte, tendu sur
le sol de lave.  Il tait dix heures du matin.

Hans et mon oncle, accots  la paroi, essayrent de grignoter
quelques morceaux de biscuit.  De longs gmissements
s'chappaient de mes lvres tumfies.  Je tombai dans un profond
assoupissement.

Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me
souleva entre ses bras:

Pauvre enfant! murmura-t-il avec un vritable accent de piti.

Je fus touch de ces paroles, n'tant pas habitu aux tendresses
du farouche professeur.  Je saisis ses mains frmissantes dans
les miennes.  Il se laissa faire en me regardant.  Ses yeux
taient humides.

Je le vis alors prendre la gourde suspendue  son ct.  A ma
grande stupfaction, il l'approcha de mes lvres:

Bois, fit-il.

Avais-je bien entendu?  Mon oncle tait-il fou?  Je le regardais
d'un air hbt.  Je ne voulais pas le comprendre.  .

Bois, reprit-il.

Et relevant sa gourde, il la vida tout entire entre mos lvres.

Oh!  jouissance infinie!  une gorge d'eau vint humecter ma
bouche en feu, une seule, mais elle suffit  rappeler en moi la
vie qui s'chappait.

Je remerciai mon oncle en joignant les mains.

Oui, fit-il, une gorge d'eau!  la dernire!  entends-tu bien?
la dernire!  Je l'avais prcieusement garde au fond de ma
gourde.  Vingt fois, cent fois, j'ai d rsister  mon effrayant
dsir de la boire!  Mais non, Axel, je la rservais pour toi.

--Mon oncle!  murmurai-je pendant que de grosses larmes
mouillaient mes yeux.

--Oui, pauvre enfant, je savais qu' ton arrive  ce carrefour,
tu tomberais  demi mort, et j'ai conserv mes dernires gouttes
d'eau pour te ranimer.

--Merci!  merci! m'criai-je.

Si peu que ma soif fut apaise, j'avais cependant retrouv
quelque force.  Les muscles de mon gosier, contracts
jusqu'alors, se dtendaient; l'inflammation de mes lvres s'tait
adoucie.  Je pouvais parler.

Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti  prendre;
l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas.

Pendant que je parlais ainsi, mon oncle vitait de me regarder;
il baissait la tte; ses yeux fuyaient les miens.

Il faut revenir, m'criai-je, et reprendre le chemin du
Sneffels.  Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au
sommet du cratre!

Revenir!  fit mon oncle, comme s'il rpondait plutt  lui qu'
moi-mme.

--Oui, revenir, et sans perdre un instant.

Il y eut un moment de silence assez long.

Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces
quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et
l'nergie?

--Le courage!

--Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des
paroles de dsespoir!

A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit
audacieux formait-il encore?

Quoi vous ne voulez pas?...

--Renoncer  cette expdition, au moment oit tout annonce qu'elle
peut russir!  Jamais!

--Alors il faut se rsigner  prir?

--Non, Axel, non!  pars.  Je ne veux pas ta mort!  Que Hans
t'accompagne.  Laisse-moi seul!

--Vous abandonner!

--Laisse-moi, te dis-je!  J'ai commenc ce voyage; je
l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas.  Va-t'en,
Axel, va-t'en!

Mon oncle parlait avec une extrme surexcitation.  Sa voix, un
instant attendrie, redevenait dure et menaante.  Il luttait avec
une sombre nergie contre l'impossible!  Je ne voulais pas
l'abandonner au fond de cet abme, et, d'un autre ct,
l'instinct de la conservation me poussait  le fuir.

Le guide suivait cette scne avec son indiffrence accoutume.
Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux
compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie diffrente o
chacun de nous essayait d'entraner l'autre; mais Hans semblait
s'intresser peu  la question dans laquelle son existence se
trouvait en jeu, prt  partir si l'on donnait le signal du
dpart, prt  rester  la moindre volont de son matre.

Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui!  Mes
paroles, mes gmissements, mon accent, auraient eu raison de
cette froide nature.  Ces dangers que le guide ne paraissait pas
souponner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt.
A nous deux nous aurions peut-tre convaincu l'entt professeur.
Au besoin, nous l'aurions contraint  regagner les hauteurs du
Sneffels!

Je m'approchai de Hans.  Je mis ma main sur la sienne, il ne
bougea pas.  Je lui montrai la route du cratre.  Il demeura
immobile.  Ma figure haletante disait toutes mes souffrances.
L'Islandais remua doucement la tte, et dsignant tranquillement
mon oncle:

Master, fit-il.

--Le matre, m'criai-je!  insens!  non, il n'est pas le matre
de ta vie!  il faut fuir!  il faut l'entraner!  m'entends-tu!
me comprends-tu?

J'avais saisi Hans par le bras.  Je voulais l'obliger  se lever.
Je luttais avec lui.  Mon oncle intervint.

Du calme, Axel, dit-il.  Tu n'obtiendras rien de cet impassible
serviteur.  Ainsi, coute ce que j'ai  te proposer.

Je me croisai les bras, en regardant mon onele bien en face.

Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle  l'accomplissement
de mes projets.  Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de
schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontr une seule
molcule liquide.  Il est possible que nous soyons plus heureux
en suivant le tunnel de l'ouest.

Je secouai la tte avec un air de profonde incrdulit.

coute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forant la
voix.  Pendant-que tu gisais, l sans mouvement, j'ai t
reconnatre la conformation de cette galerie.  Elle s'enfonce
directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures,
elle nous conduira au massif granitique.  L nous devons
rencontrer des sources abondantes.  La nature de la roche le veut
ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
conviction.  Or, voici ce que j'ai  te proposer.  Quand Colomb a
demand trois jours  ses quipages pour trouver les terres
nouvelles, ses quipages, malades, pouvants, ont cependant fait
droit  sa demande, et il a dcouvert le nouveau monde.  Moi, le
Colomb de ces rgions souterraines, je ne te demande qu'un jour
encore.  Si, ce temps coul, je n'ai pas rencontr l'eau qui
nous manque, je te le jure, nous reviendrons  la surface de la
terre.

En dpit de mon irritation, je fus mu de ces paroles et de la
violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.

Eh bien!  m'ccriai-je, qu'il soit fait comme vous le dsirez, et
que Dieu rcompense votre nergie surhumaine.  Vous n'avez plus
que quelques heures  tenter le sort!  En route!



XXII


La descente recommena cette fois par la nouvelle galerie.  Hans
marchait en avant, selon son habitude.  Nous n'avions pas fait
cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des
murailles, s'criait:

Voil les terrains primitifs!  nous sommes dans la bonne voie!
marchons!  marchons!

Lorsque la terre se refroidit peu  peu aux premiers jours du
monde, la diminution de son volume produisit dans l'corce des
dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles.  Le
couloir actuel tait une fissure de ce genre, par laquelle
s'panchait autrefois le granit ruptif; ses mille dtours
formaient un inextricable labyrinthe  travers le sol primordial.

A mesure que nous descendions, la succession des couches
composant le terrain primitif apparaissait avec plus de nettet.
La science gologique considre ce terrain primitif comme la base
de l'corce minrale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois
couches diffrentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes,
reposant sur cette roche inbranlable qu'on appelle le granit.

Or, jamais minralogistes ne s'taient rencontrs dans des
circonstances aussi merveilleuses pour tudier la nature sur
place.  Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne
pouvait rapporter  la surface du globe de sa texture interne,
nous allions l'tudier de nos yeux, le toucher de nos mains.

A travers l'tage des schistes colors de belles nuances vertes
serpentaient des filons mtalliques de cuivre, de manganse avec
quelques traces de platine et d'or.  Je songeais  ces richesses
enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidit humaine
n'aura jamais la jouissance!  Ces trsors, les bouleversements
des premiers jours les ont enterrs  de telles profondeurs, que
ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher  leur tombeau.

Aux schistes succdrent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la rgularit et le paralllisme de leurs
feuillets, puis, les micaschistes disposs en grandes lamelles
rehausses  l'oeil par les scintillations du mica blanc.

La lumire des appareils, rpercute par les petites facettes de
la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles,
et je m'imaginais voyager  travers un diamant creux, dans lequel
les rayons se brisaient en mille blouissements.

Vers six heures du soir, cette fte de la lumire vint  diminuer
sensiblement, presque  cesser; les parois prirent une teinte
cristallise, mais sombre; le mica se mlangea plus intimement au
feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la
pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en tre
crase, les quatre tages de terrain du globe.  Nous tions
murs dans l'immense prison de granit.

II tait huit heures du soir.  L'eau manquait toujours.  Je
souffrais horriblement.  Mon oncle marchait en avant.  Il ne
voulait pas s'arrter.  Il tendait l'oreille pour surprendre les
murmures de quelque source.  Mais rien.

Cependant mes jambes refusaient de me porter.  Je rsistais  mes
tortures pour ne pas obliger mon oncle  faire halte.  C'et t
pour lui le coup du dsespoir, car la journe finissait, la
dernire qui lui appartint.

Enfin mes forces m'abandonnrent; je poussai un cri et je tombai.

A moi!  je meurs!

Mon oncle revint sur ses pas.  Il me considra en croisant ses
bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lvres:

Tout est fini!

Un effrayant geste de colre frappa une dernire fois mes
regards, et je fermai les yeux.

--Lorsque je les rouvris, j'aperus mes deux compagnons immobiles
et rouls dans leur couverture.  Dormaient-ils?  Pour mon compte,
je ne pouvais trouver un instant de sommeil.  Je souffrais trop,
et surtout de la pense que mon mal devait tre sans remde.  Les
dernires paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille.

Tout tait fini! car dans un pareil tat de faiblesse il ne
fallait mme pas songer  regagner la surface du globe.

Il y avait une lieue et demie d'corce terrestre!  Il me semblait
que cette masse pesait de tout son poids sur mes paules.  Je me
sentais cras et je m'puisais en efforts violents pour me
retourner sur ma couche de granit.

Quelques heures se passrent.  Un silence profond rgnait autour
de nous, un silence de tombeau.  Rien n'arrivait  travers ces
murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'paisseur.

Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un
bruit; l'obscurit se faisait dans le tunnel.  Je regardai plus
attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui
disparaissait, la lampe  la main.

Pourquoi ce dpart?  Hans nous abandonnait-il?  Mon oncle
dormait.  Je voulus crier.  Ma voix ne put trouver passage entre
mes lvres dessches.  L'obscurit tait devenue profonde, et
les derniers bruits venaient de s'teindre.

Hans nous abandonne!  m'criai-je.  Hans!  Hans!

Ces mots, je les criais en moi-mme.  Ils n'allaient pas plus
loin.  Cependant, aprs le premier instant de terreur, j'eus
honte de mes soupons contre un homme dont la conduite n'avait
rien eu jusque-l de suspect.  Son dpart ne pouvait tre une
fuite.  Au lieu de remonter la galerie, il la descendait.  De
mauvais desseins l'eussent entran en haut, non en bas.  Ce
raisonnement me calma un peu, et je revins  un autre d'ordre
d'ides.  Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul
l'arracher  son repos.  Allait-il donc  la dcouverte?
Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont
la perception n'tait pas arrive jusqu' moi?



XXIII


Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en dlire toutes
les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur.
Les ides les plus absurdes s'enchevtrrent dans ma tte.  Je
crus que j'allais devenir fou!

Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du
gouffre.  Hans remontait.  La lumire incertaine commenait 
glisser sur les parois, puis elle dboucha par l'orifice du
couloir.  Hans parut.

Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'paule et
l'veilla doucement.  Mon oncle se leva.

Qu'est-ce donc?  fit-il.

--Vatten, rpondit le chasseur.

Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs,
chacun devient polyglotte.  Je ne savais pas un seul mot de
danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide.

De l'eau! de l'eau! m'criai-je on battant des mains, en
gesticulant comme un insens.

--De l'eau!  rptait mon oncle.  Hvar? demanda-t-il 
l'Islandais.

--Nedat, rpondit Hans.

O?  En bas!  Je comprenais tout.  J'avais saisi les mains du
chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec
calme.

Les prparatifs du dpart ne furent pas longs, et bientt nous
descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par
toise.

Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et
descendu deux mille pieds.

En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutum
courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de
mugissement sourd, comme un tonnerre loign.  Pendant cette
premire demi-heure de marche, ne rencontrant point la source
annonce, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon
oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient.

Hans ne s'est pas tromp, dit-il, ce que tu entends l, c'est
le mugissement d'un torrent.

--Un torrent?  m'criai-je.

--Il n'y a pas  en douter.  Un fleuve souterrain circule autour
de nous!

Nous htmes le pas, surexcits par l'esprance.  Je ne sentais
plus ma fatigue.  Ce bruit d'une eau murmurante me rafrachissait
dj; le torrent, aprs s'tre longtemps soutenu au-dessus de
notre tte, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant
et bondissant.  Je passais frquemment ma main sur le roc,
esprant y trouver des traces de suintement ou d'humidit, Mais
en vain.

Une demi-heure s'coula encore.  Une demi-lieue fut encore
franchie.

Il devint alors vident que le chasseur, pendant son absence,
n'avait pu prolonger ses recherches au-del.  Guid par un
instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il
sentit ce torrent  travers le roc, mais certainement il
n'avait point vu le prcieux liquide: il ne s'y tait pas
dsaltr.

Bientt mme il fut constant que, si notre marche continuait,
nous nous loignerions du torrent dont le murmure tendait 
diminuer.

On rebroussa chemin.  Hans s'arrta  l'endroit prcis o le
torrent semblait tre le plus rapproch.

Je m'assis prs de la muraille, tandis que les eaux couraient 
deux pieds de moi avec une violence extrme.  Mais un mur de
granit nous en sparait encore.

Sans rflchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas
de se procurer cette eau, je me laissai aller  un premier moment
de dsespoir.

Hans me regarda et je crus voir un sourire apparatre sur ses
lvres.

Il se leva et prit la lampe.  Je le suivis.  Il se dirigea vers
la muraille.  Je le regardai faire.  Il colla son oreille sur la
pierre sche, et la promena lentement en coutant avec le plus
grand soin.  Je compris qu'il cherchait le point prcis o le
torrent se faisait entendre plus bruyamment.  Ce point, il le
rencontra dans la paroi latrale de gauche,  trois pieds
au-dessus du sol.

Combien j'tais mu!  Je n'osais deviner ce que voulait faire le
chasseur!  Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et
le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour
attaquer la roche elle-mme.

Sauvs!  m'criai-je, sauvs!

--Oui, rptait mon oncle avec frnsie, Hans a raison!  Ah!  le
brave chasseur!  Nous n'aurions pas trouv cela!

Je le crois bien!  Un pareil moyen, quelque simple qu'il ft, ne
nous serait pas venu  l'esprit.  Rien de plus dangereux que de
donner un coup de pioche dans cette charpente du globe.  Et si
quelque boulement allait se produire qui nous craserait!  Et si
le torrent, se faisant jour  travers le roc, allait nous
envahir!  Ces dangers n'avaient rien de chimrique; mais alors
les craintes d'boulement ou d'inondation ne pouvaient nous
arrter, et notre soif tait si intense que, pour l'apaiser, nous
eussions creus au lit mme de l'Ocan.

Hans se mit  ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli.  L'impatience emportant notre main, la roche et vol
en clats sous ses coups prcipits.  Le guide, au contraire,
calme et modr, usa peu  peu le rocher par une srie de petits
coups rpts, creusant une ouverture large d'un demi-pied.
J'entendais le bruit du torrent s'accrotre, et je croyais dj
sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lvres.

Bientt le pic s'enfona de deux pieds dans la muraille de
granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais
d'impatience!  Mon oncle voulait employer les grands moyens.
J'eus de la peine  l'arrter, et dj il saisissait son pic,
quand soudain un sifflement se fit entendre.  Un jet d'eau
s'lana de la muraille et vint se briser sur la paroi oppose.

Hans,  demi renvers par le choc, ne put retenir un cri de
douleur.  Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans
le jet liquide, je poussai  mon tour une violente exclamation:
la source tait bouillante.

De l'eau  cent degrs!  m'criai-je.

--Eh bien, elle refroidira, rpondit mon oncle.

Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se
formait et allait se perdre dans les sinuosits souterraines;
bientt aprs, nous y puisions notre premire gorge.

Ah!  quelle jouissance!  quelle incomparable volupt!  Qu'tait
cette eau?  D'o venait-elle?  Peu importait.  C'tait de l'eau,
et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prte 
s'chapper.  Je buvais sans m'arrter, sans goter mme.

Ce ne fut qu'aprs une minute de dlectation que je m'criai:

Eh!  mais c'est de l'eau ferrugineuse!

--Excellente pour l'estomac, rpliqua mon oncle, et d'une haute
minralisation!  Voil un voyage qui vaudra celui de Spa ou de
Toeplitz!

--Ah!  que c'est bon!

--Je le crois bien, une eau puise  deux lieues sous terre; elle
a un got d'encre qui n'a rien de dsagrable.  Une fameuse
ressource que Hans nous a procure l!  Aussi je propose de
donner son nom  ce ruisseau salutaire.

--Bien! m'criai-je.

Et le nom de Hans-bach fut aussitt adopt.  Hans n'en fut pas
plus fier.  Aprs s'tre modrment rafrachi, il s'accota dans
un coin avec son calme accoutum.

Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.

--A quoi bon?  rpondit mon oncle, je souponne la source d'tre
intarissable.

--Qu'importe!  remplissons l'outre et les gourdes, puis nous
essayerons de boucher l'ouverture.

Mon conseil fut suivi.  Hans, au moyen d'clats de granit et
d'toupe, essaya d'obstruer l'entaille faite  la paroi.  Ce ne
fut pas chose facile.  On se brlait les mains sans y parvenir;
la pression tait trop considrable, et nos efforts demeurrent
infructueux.

Il est vident, dis-je, que les nappes suprieures de ce cours
d'eau sont situes  une grande hauteur,  en juger par la force
du jet.

--Cela n'est pas douteux, rpliqua mon oncle, il y a l mille
atmosphres de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux
mille pieds de hauteur.  Mais il me vient une ide.

--Laquelle?

--Pourquoi nous entter  boucher cette ouverture?

-Mais, parce que...

J'aurais t embarrass de trouver une bonne raison.

Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurs de trouver
 les remplir?

--Non, videmment.

--Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra
naturellement et guidera ceux qu'elle rafrachira en route!

--Voil qui est bien imagin!  m'criai-je, et avec ce ruisseau
pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas russir,
dans nos projets.

--Ah!  tu y viens, mon garon, dit le professeur en riant.

--Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.

--Un instant!  Commenons par prendre quelques heures de repos.

J'oubliais vraiment qu'il fit nuit.  Le chronomtre se chargea de
me l'apprendre.  Bientt chacun de nous, suffisamment restaur et
rafrachi, s'endormit d'un profond sommeil.



XXIV


Le lendemain nous avions dj oubli nos douleurs passes.  Je
m'tonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la
raison.  Le ruisseau qui coulait  mes pieds en murmurant se
chargea de me rpondre.

On djeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse.  Je
me sentais tout ragaillardi et dcid  aller loin.  Pourquoi un
homme convaincu comme mon oncle ne russirait-il pas, avec un
guide industrieux comme Hans, et un neveu dtermin comme moi?
Voil les belles ides qui se glissaient dans mon cerveau!  On
m'et propos de remonter  la cime du Sneffels que j'aurais
refus avec indignation.

Mais il n'tait heureusement question que de descendre.

Partons! m'criai-je en veillant par mes accents enthousiastes
les vieux chos du globe.

La marche fut reprise le jeudi  huit heures du matin.  Le
couloir de granit, se contournant en sinueux dtours, prsentait
des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe;
mais, en somme, sa direction principale tait toujours le
sud-est.  Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand
soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.

La galerie s'enfonait presque horizontalement, avec deux pouces
de pente par toise, tout au plus.  Le ruisseau courait sans
prcipitation en murmurant sous nos pieds.  Je le comparais 
quelque gnie familier qui nous guidait  travers la terre, et de
la main je caressais la tide naade dont les chants
accompagnaient nos pas.  Ma bonne humeur prenait volontiers une
tournure mythologique.

Quant  mon oncle, il pestait contre l'horizontalit de la route,
lui, l'homme des verticales.  Son chemin s'allongeait
indfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre,
suivant son expression, il s'en allait par l'hypothnuse.  Mais
nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le
centre, si peu que ce ft, il ne fallait pas se plaindre.

D'ailleurs, de temps  autre, les pentes s'abaissaient; la naade
se mettait  dgringoler en mugissant, et nous descendions plus
profondment avec elle.

En somme, ce jour-l et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.

Le vendredi soir, 10 juillet, d'aprs l'estime, nous devions tre
 trente lieues au sud-est de Reykjawik et  une profondeur de
deux lieues et demie.

Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant.  Mon
oncle ne put s'empcher de battre des mains en calculant la
roideur de ses pentes.

Voil qui nous mnera loin, s'cria-t-il, et facilement, car les
saillies du roc font un vritable escalier!

Les cordes furent disposes par Hans de manire  prvenir tout
accident.  La descente commena.  Je n'ose l'appeler prilleuse,
car j'tais dj familiaris avec ce genre d'exercice.

Ce puits tait une fente troite pratique dans le massif, du
genre de celles qu'on appelle faille; la contraction de la
charpente terrestre,  l'poque de son refroidissement, l'avait
videmment produite.  Si elle servit autrefois de passage aux
matires ruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas
comment celles-ci n'y laissrent aucune trace.  Nous descendions
une sorte de vis tournante qu'on et cru faite de la main des
hommes.

De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrter pour
prendre un repos ncessaire et rendre  nos jarrets leur
lasticit.  On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes
pendantes, on causait en mangeant, et l'on se dsaltrait au
ruisseau.

Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'tait fait
cascade au dtriment de son volume; mais il suffisait et au del
 tancher notre soif; d'ailleurs, avec les dclivits moins
accuses, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible.
En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et
ses colres, tandis que, par les pentes adoucies, c'tait le
calme du chasseur islandais.

Le 6 et le 7 juillet, nous suivmes les spirales de cette faille,
pntrant encore de deux lieues dans l'corce terrestre, ce qui
faisait prs de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer.
Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du
sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
quarante-cinq degrs.

Le chemin devint alors ais et d'une parfaite monotonie.  Il
tait difficile qu'il en ft autrement.  Le voyage ne pouvait
tre vari par les incidents du paysage.

Enfin, le mercredi 15, nous tions  sept lieues sous terre et 
cinquante lieues environ du Sneffels.  Bien que nous fussions un
peu fatigus, nos sants se maintenaient dans un tat rassurant,
et la pharmacie de voyage tait encore intacte.

Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole,
du chronomtre, du manomtre et du thermomtre, celles-l mme
qu'il a publies dans le rcit scientifique de son voyage.  Il
pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation.
Lorsqu'il m'apprit que nous tions  une distance horizontale de
cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.

Qu'as-tu donc?  demanda-t-il.

--Rien, seulement je fais une rflexion.

--Laquelle, mon garon?

--C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande,

--Crois-tu?

--Il est facile de nous en assurer.

Je pris mes mesures au compas sur la carte.

Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dpass le cap
Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en
pleine mer.

--Sous la pleine mer, rpliqua mon oncle en se frottant les
mains.

--Ainsi, m'criai-je, l'Ocan s'tend au-dessus de notre tte!

--Bah!  Axel, rien de plus naturel!  N'y a-t-il pas  Newcastle
des mines de charbon qui s'avancent sous les flots?

Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais
la pense de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de
me proccuper.  Et cependant, que les plaines et les montagnes de
l'Islande fussent suspendues sur notre tte, ou les flots de
l'Atlantique, cela diffrait peu, en somme, du moment que la
charpente granitique tait solide.  Du reste, je m'habituai
promptement  cette ide, car le couloir, tantt droit, tantt
sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses dtours, mais
toujours courant au sud-est, et toujours s'enfonant davantage,
nous conduisit rapidement  de grandes profondeurs.

Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous
arrivmes  une espce de grotte assez vaste; mon oncle remit 
Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut dcid que le
lendemain serait un jour de repos.



XXV


Je me rveillai donc, le dimanche matin, sans cette proccupation
habituelle d'un dpart immdiat.  Et, quoique ce ft au plus
profond des abmes, cela ne laissait pas d'tre agrable.
D'ailleurs, nous tions faits  cette existence de troglodytes.
Je ne pensais gure au soleil, aux toiles,  la lune, aux
arbres, aux maisons, aux villes,  toutes ces superfluits
terrestres dont l'tre sublunaire s'est fait une ncessit.  En
notre qualit de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles
merveilles.

La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait
doucement le ruisseau fidle.  A une pareille distance de sa
source, son eau n'avait plus que la temprature ambiante et se
laissait boire sans difficult.

Aprs le djeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures
 mettre en ordre ses notes quotidiennes.

D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever
exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer
une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du
globe, qui donnera le profil de l'expdition.

--Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations
auront-elles un degr suffisant de prcision?

--Oui.  J'ai not avec soin les angles et les pentes; je suis sr
de ne point me tromper.  Voyons d'abord o nous sommes.  Prends
la boussole et observe la direction qu'elle indique.

Je regardai l'instrument, et, aprs un examen attentif, je
rpondis:

Est-quart-sud-est.

--Bien!  fit le professeur en notant l'observation et en
tablissant quelques calculs rapides.  J'en conclus que nous
avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de dpart.

--Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?

--Parfaitement.

--Et, dans ce moment, une tempte s'y dchane peut-tre, et des
navires sont secous sur notre tte par les flots et l'ouragan?

---Cela se peut.

---Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles
de notre prison?

---Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas  l'branler.
Mais revenons  nos calculs.  Nous sommes dans le sud-est, 
quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'aprs mes
notes prcdentes, j'estime  seize lieues la profondeur
atteinte.

--Seize lieues!  m'criai-je.

--Sans doute.

--Mais c'est l'extrme limite assigne par la science 
l'paisseur de l'corce terrestre.

--Je ne dis pas non.

--Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la temprature,
une chaleur de quinze cents degrs devrait exister.

--Devrait, mon garon.

--Et tout ce granit ne pourrait se maintenir  l'tat solide et
serait en pleine fusion.

--Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur
habitude, viennent dmentir les thories.

--Je suis forc d'en convenir, mais enfin cela m'tonne.

--Qu'indique le thermomtre?

--Vingt-sept degrs six diximes.

--Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrs
quatre diximes que les savants n'aient raison.  Donc,
l'accroissement proportionnel de la temprature est une erreur.
Donc, Humphry Davy ne se trompait pas.  Donc, je n'ai pas eu tort
de l'couter, Qu'as-tu  rpondre?

--Rien.

 la vrit, j'aurais eu beaucoup de choses  dire.  Je
n'admettais la thorie de Davy en aucune faon, je tenais
toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse
point les effets.  J'aimais mieux admettre, en vrit, que cette
chemine d'un volcan teint, recouverte par les laves d'un enduit
rfractaire, ne permettait pas  la temprature de se propager 
travers ses parois.

Mais, sans m'arrter  chercher des arguments nouveaux, je me
bornai  prendre la situation telle qu'elle tait.

Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais
permettez-moi d'en tirer une consquence rigoureuse.

---Va, mon garon,  ton aise.

--Au point o nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le
rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues 
peu prs?

---Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.

---Mettons seize cents lieues en chiffres ronds.  Sur un voyage
de seize cents lieues, nous en avons fait douze?

---Comme tu dis.

---Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?

---Parfaitement.

--En vingt jours environ?

--En vingt jours.

--Or seize lieues font le centime du rayon terrestre.  A
continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou prs de
cinq ans et demi  descendre!

Le professeur ne rpondit pas.

Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achte par
une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues
dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis
par un point de la circonfrence avant d'en atteindre le centre!

--Au diable tes calculs!  rpliqua mon oncle avec un mouvement de
colre.  Au diable tes hypothses!  Sur quoi reposent-elles?  Qui
te dit que ce couloir ne va pas directement  notre but?
D'ailleurs j'ai pour moi un prcdent, ce que je fais l un autre
l'a fait, et o il a russi je russirai  mon tour.

--Je l'espre; mais, enfin, il m'est bien permis...

--Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras draisonner
de la sorte.

Je vis bien que le terrible professeur menaait de reparatre
sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti.

Maintenant, reprit-il, consulte le manomtre.  Qu'indique-t-il?

---Une pression considrable.

---Bien.  Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant
peu  peu  la densit de cette atmosphre, nous n'en souffrons
aucunement.

---Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.

---Ce n'est rien, et tu feras disparatre ce malaise en mettant
l'air extrieur en communication rapide avec l'air contenu dans
tes poumons.

---Parfaitement, rpondis-je, bien dcid  ne plus contrarier
mon oncle.  Il y a mme un plaisir vritable  se sentir plong
dans cette atmosphre plus dense.  Avez-vous remarqu avec quelle
intensit le son s'y propage?

---Sans doute; un sourd finirait par y entendre  merveille.

--Mais cette densit augmentera sans aucun doute?

---Oui, suivant une loi assez peu dtermine; il est vrai que
l'intensit de la pesanteur diminuera  mesure que nous
descendrons.  Tu sais que c'est  la surface mme de la terre que
son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du
globe les objets ne psent plus.

---Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par
acqurir la densit de l'eau?

---Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphres.

---Et plus bas?

--Plus bas, cette densit s'accrotra encore.

---Comment descendrons-nous alors?

--Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.

--Ma foi, mon oncle, vous avez rponse  tout.

Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothses, car
je me serais encore heurt  quelque impossibilit qui et fait
bondir le professeur.

Il tait vident, cependant, que l'air, sous une pression qui
pouvait atteindre des milliers d'atmosphres, finirait par passer
 l'tat solide, et alors, en admettant que nos corps eussent
rsist, il faudrait s'arrter, en dpit de tous les
raisonnements du monde.

Mais je ne fis pas valoir cet argument.  Mon oncle m'aurait
encore ripost par son ternel Saknussemm, prcdent sans valeur,
car, en tenant pour avr le voyage du savant Islandais, il y
avait une chose bien simple  rpondre:

Au seizime sicle, ni le baromtre ni le manomtre n'taient
invents; comment donc Saknussemm avait-il pu dterminer son
arrive au centre du globe?

Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les
vnements.

Le reste de la journe se passa en calculs et en conversation.
Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai
la parfaite indiffrence de Hans, qui, sans chercher les effets
et les causes, s'en allait aveuglment o le menait la destine.



XXVI


II faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et
j'aurais eu mauvaise grce  me plaindre.  Si la moyenne des
difficults ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer
d'atteindre notre but.  Et quelle gloire alors!  J'en tais
arriv  faire ces raisonnements  la Lidenbrock.  Srieusement.
Cela tenait-il au milieu trange dans lequel je vivais?
Peut-tre.

Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes
mme d'une effrayante verticalit, nous engagrent profondment
dans le massif interne; par certaines journes, on gagnait une
lieue et demie  deux lieues vers le centre.  Descentes
prilleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son
merveilleux sang-froid nous furent trs utiles.  Cet impassible
Islandais se dvouait avec un incomprhensible sans-faon, et,
grce  lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne
serions pas sortis seuls.

Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour.  Je crois
mme qu'il nous gagnait.  Les objets extrieurs ont une action
relle sur le cerveau.  Qui s'enferme entre quatre murs finit par
perdre la facult d'associer les ides et les mots.  Que de
prisonniers cellulaires devenus imbciles, sinon fous, par le
dfaut d'exercice des facults pensantes.

Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernire
conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'tre
rapport.  Je ne retrouve dans ma mmoire, et pour cause, qu'un
seul vnement d'une extrme gravit.  Il m'et t difficile
d'en oublier le moindre dtail.

Le 7 aot, nos descentes successives nous avaient amens  une
profondeur de trente lieues; c'est--dire qu'il y avait sur notre
tte trente lieues de rocs, d'ocan, de continents et de villes.
Nous devions tre alors  deux cents lieues de l'Islande.

Ce jour-l le tunnel suivait un plan peu inclin.

Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils
de Ruhmkorff, et moi l'autre.  J'examinais les couches de granit.

Tout  coup, en me retournant, je m'aperus que j'tais seul.

Bon, pensai-je, j'ai march trop vite, ou bien Hans et mon oncle
se sont arrts en route.  Allons, il faut les rejoindre.
Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.

Je revins sur mes pas.  Je marchai pendant un quart d'heure, Je
regardai.  Personne.  J'appelai.  Point de rponse.  Ma voix se
perdit au milieu des caverneux chos qu'elle veilla soudain.

Je commenai  me sentir inquiet.  Un frisson me parcourut tout
le corps.

Un peu de calme, dis-je  haute voix.  Je suis sr de retrouver
mes compagnons.  Il n'y a pas deux routes!  Or, j'tais en avant,
retournons en arrire.

Je remontai pendant une demi-heure.  J'coutai si quelque appel
ne m'tait pas adress, et dans cette atmosphre si dense, il
pouvait m'arriver de loin.  Un silence extraordinaire rgnait
dans l'immense galerie.

Je m'arrtai.  Je ne pouvais croire  mon isolement.  Je voulais
bien tre gar, non perdu.  gar, on se retrouve.

Voyons, rptai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la
suivent, je dois les rejoindre.  Il suffira de remonter encore.
A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devanais,
ils n'aient eu la pense de revenir en arrire.  Eh bien!  mme
dans ce cas, en me htant, je les retrouverai.  C'est vident!

Je rptai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas
convaincu.  D'ailleurs, pour associer ces ides si simples, et
les runir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps
fort long.

Un doute me prit alors.  Etais-je bien en avant?  Certes.  Hans
me suivait, prcdant mon oncle.  Il s'tait mme arrt pendant
quelques instants pour rattacher ses bagages sur son paule.  Ce
dtail me revenait  l'esprit.  C'est  ce moment mme que
j'avais d continuer ma route.

D'ailleurs, pensai-je j'ai un moyen sr de ne pas m'garer, un
fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser,
mon fidle ruisseau.  Je n'ai qu' remonter son cours, et je
retrouverai forcment les traces de mes compagnons.

Ce raisonnement me ranima, et je rsolus de me remettre en marche
sans perdre un instant.

Combien je bnis alors la prvoyance de mon oncle, lorsqu'il
empcha le chasseur de boucher l'entaille faite  la paroi de
granit!  Ainsi cette bienfaisante source, aprs nous avoir
dsaltr pendant la route, allait me guider  travers les
sinuosits de l'corce terrestre.

Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque
bien.

Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du
Hans-bach!

Que l'on juge de ma stupfaction!

Je foulais un granit sec et raboteux!  Le ruisseau ne coulait
plus  mes pieds!



XXVII


Je ne puis peindre mon dsespoir; nul mot de la langue humaine ne
rendrait mes sentiments.  J'tais enterr vif, avec la
perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.

Machinalement je promenai mes mains brlantes sur le sol.  Que ce
roc me sembla dessch!

Mais comment avais-je abandonn le cours du ruisseau?  Car,
enfin, il n'tait plus l!  Je compris alors la raison de ce
silence trange, quand j'coutai pour la dernire fois si quelque
appel de mes compagnons ne parviendrait pas  mon oreille.
Ainsi, au moment o mon premier pas s'engagea dans la route
imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau.  Il
est vident qu' ce moment, une bifurcation de la galerie
s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obissant aux
caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers
des profondeurs inconnues!

Comment revenir.  De traces, il n'y en avait pas.  Mon pied ne
laissait aucune empreinte sur ce granit.  Je me brisais la tte 
chercher la solution de cet insoluble problme.  Ma situation se
rsumait en un seul mot: perdu!

Oui!  perdu  une profondeur qui me semblait incommensurable!
Ces trente lieues d'corce terrestre pesaient sur mes paules
d'un poids pouvantable!  Je me sentais cras.

J'essayai de ramener mes ides aux choses de la terre.  C'est 
peine si je pus y parvenir.  Hambourg, la maison de
Knig-strasse, ma pauvre Graben, tout ce monde sous lequel je
m'garais, passa rapidement devant mon souvenir effar.  Je revis
dans une vive hallucination les incidents du voyage, la
traverse, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels!  Je me dis que
si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une
esprance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux
dsesprer!

En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener  la
surface du globe et disjoindre ces votes normes qui
s'arc-boutaient au-dessus de ma tte?  Qui pouvait me remettre
sur la route du retour et me runir  mes compagnons?

Oh!  mon oncle! m'criai-je avec l'accent du dsespoir.

Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lvres, car je
compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me
cherchant  son tour.

Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable
de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel.
Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mre que je n'avais
connue qu'au temps des baisers, revinrent  ma mmoire.  Je
recourus  la prire, quelque peu de droits que j'eusse d'tre
entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai
avec ferveur.

Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
concentrer sur ma situation toutes les forces de mon
intelligence.

J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde tait pleine.
Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps.  Mais
fallait-il monter ou descendre?

Monter videmment!  monter toujours!

Je devais arriver ainsi au point o j'avais abandonn la source,
 la funeste bifurcation.  L, une fois le ruisseau sous les
pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.

Comment n'y avais-je pas song plus tt!  Il y avait videmment
l une chance de salut.  Le plus press tait donc de retrouver,
le cours du Hans-bach.

Je me levai et, m'appuyant sur mon bton ferr, je remontai la
galerie.  La pente en tait assez raide.  Je marchais avec espoir
et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin 
suivre.

Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrta mes pas.
J'essayais de reconnatre ma route  la forme du tunnel,  la
saillie de certaines roches,  la disposition des anfractuosits.
Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je
reconnus bientt que cette galerie ne pouvait me ramener  la
bifurcation.  Elle tait sans issue.  Je me heurtai contre un mur
impntrable, et je tombai sur le roc.

De quelle pouvante?  de quel dsespoir je fus saisi alors, je ne
saurais le dire.  Je demeurai ananti.  Ma dernire esprance
venait de se briser contre cette muraille de granit.

Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosits se croisaient en
tous sens, je n'avais plus  tenter une fuite impossible.  Il
fallait mourir de la plus effroyable des morts!  Et, chose
trange, il me vint  la pense que, si mon corps fossilis se
retrouvait un-jour, sa rencontre  trente lieues dans les
entrailles de terre soulverait de graves questions
scientifiques!

Je voulus parler  voix haute, mais de rauques accents passrent
seuls entre mes lvres dessches.  Je haletais.

Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer
de mon esprit.  Ma lampe s'tait fausse en tombant.  Je n'avais
aucun moyen de la rparer.  Sa lumire plissait et allait me
manquer!

Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
l'appareil.  Une procession d'ombres mouvantes se droula sur les
parois assombries.  Je n'osais plus abaisser ma paupire,
craignant de perdre le moindre atome de cette clart fugitive!  A
chaque instant il me semblait qu'elle allait s'vanouir et que
le noir m'envahissait.

Enfin, une dernire lueur trembla dans la lampe.  Je la suivis,
je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance
de mes yeux, comme sur la dernire sensation de lumire qu'il
leur ft donn d'prouver, et je demeurai plong dans les
tnbres immenses.

Quel cri terrible m'chappa!  Sur terre au milieu des plus
profondes nuits, la lumire n'abandonne jamais entirement ses
droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en
reste, la rtine de l'oeil finit par la percevoir!  Ici, rien.
L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception
du mot.

Alors ma tte se perdit.  Je me relevai, les bras en avant,
essayant les ttonnements les plus douloureux; je me pris  fuir,
prcipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe,
descendant toujours, courant  travers la crote terrestre, comme
un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant,
bientt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant
ensanglant, cherchant  boire ce sang qui m'inondait le visage,
et attendant toujours que quelque muraille imprvue vint offrir 
ma tte un obstacle pour s'y briser!

O me conduisit cette course insense?  Je l'ignorerai toujours.
Aprs plusieurs heures, sans doute  bout de forces, je tombai
comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout
sentiment d'existence!



XXVIII


Quand je revins  la vie, mon visage tait mouill, mais mouill
de larmes.  Combien dura cet tat d'insensibilit, je ne saurais
le dire.  Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du
temps.  Jamais solitude ne fut semblable  la mienne, jamais
abandon si complet!

Aprs ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang.  Je m'en sentais
inond!  Ah!  combien je regrettai de n'tre pas mort et que ce
ft encore  faire! Je ne voulais plus penser.  Je chassai toute
ide et, vaincu par la douleur, je me roulai prs de la paroi
oppose.

Dj je sentais l'vanouissement me reprendre, et, avec lui,
l'anantissement suprme, quand un bruit violent vint frapper mon
oreille.  Il ressemblait au roulement prolong du tonnerre, et
j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les
lointaines profondeurs du gouffre.

D'o provenait ce bruit?  de quelque phnomne sans doute, qui
s'accomplissait au sein du massif terrestre.  L'explosion d'un
gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe.

J'coutai encore.  Je voulus savoir si ce bruit se
renouvellerait.  Un quart d'heure se passa.  Le silence rgnait
dans la galerie, Je n'entendais mme plus les battements de mon
coeur.

Tout  coup mon oreille, applique par hasard sur la muraille,
crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines.
Je tressaillis.

C'est une hallucination! pensais-je.

Mais non.  En coutant avec plus d'attention, j'entendis
rellement un murmure de voix.  Mais de comprendre ce qui se
disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas.  Cependant on
parlait.  J'en tais certain.

J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les
miennes, rapportes par un cho.  Peut-tre avais-je cri  mon
insu?  Je fermai fortement les lvres et j'appliquai de nouveau
mon oreille  la paroi.

Oui, certes, on parle!  on parle!

En me portant mme  quelques pieds plus loin, le long de la
muraille, j'entendis plus distinctement.  Je parvins  saisir des
mots incertains, bizarres, incomprhensibles.  Ils m'arrivaient
comme des paroles prononces  voix basse, murmures, pour ainsi
dire.  Le mot frlorad tait plusieurs fois rpt, et avec un
accent de douleur.

Que signifiait-il?  Qui le prononait?  Mon oncle ou Hans,
videmment.  Mais si je les entendais, ils pouvaient donc
m'entendre.

A moi!  criai-je de toutes mes forces,  moi!

J'coutai, j'piai dans l'ombre une rponse, un cri, un soupir.
Rien ne se fit entendre.  Quelques minutes se passrent.  Tout un
monde d'ides avait clos dans mon esprit.  Je pensai que ma voix
affaiblie ne pouvait arriver jusqu' mes compagnons.

Car ce sont eux, rptai-je.  Quels autres hommes seraient
enfouis  trente lieues sous terre?

Je me remis  couter.  En promenant mon oreille sur la paroi, je
trouvai un point mathmatique o les voix paraissaient atteindre
leur maximum d'intensit.  Le mot frlorad revnt encore  mon
oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tir de ma
torpeur.

Non, dis-je, non.  Ce n'est point  travers le massif que ces
voix se font entendre.  La paroi est faite de granit; elle ne
permettrait pas  la plus forte dtonation de la traverser!  Ce
bruit arrive par la galerie mme!  Il faut qu'il y ait l un
effet d'acoustique tout particulier!

J'coutai de nouveau, et cette fois, oui!  cette fois, j'entendis
mon nom distinctement jet  travers l'espace!

C'tait mon oncle qui le prononait?  Il causait avec le guide,
et le mot frlorad tait un mot danois!

Alors je compris tout.  Pour me faire entendre il fallait
prcisment parler le long de cette muraille qui servirait 
conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'lectricit.

Mais je n'avais pas de temps  perdre.  Que mes compagnons se
fussent loigns de quelques pas et le phnomne d'acoustique et
t dtruit.  Je m'approchai donc de la muraille, et je prononai
ces mots, aussi distinctement que possible:

Mon oncle Lidenbrock!

J'attendis dans la plus vive anxit.  Le son n'a pas une
rapidit extrme.  La densit des couches d'air n'accrot mme
pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensit.  Quelques
secondes, des sicles, se passrent, et enfin ces paroles
arrivrent  mon oreille.

Axel, Axel!  est-ce toi?

.............................

Oui!  oui! rpondis-je!

.............................

Mon pauvre enfant, o es-tu?

.............................

Perdu dans la plus profonde obscurit!

.............................

Mais ta lampe?

.............................

teinte.

.............................

Et le ruisseau?

.............................

Disparu.

.............................

Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!

.............................

Attendez un peu, je suis puis; je n'ai plus la force de
rpondre.  Mais parlez-moi!

.............................

Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, coute-moi.  Nous
t'avons cherch en remontant et en descendant la galerie.
Impossible de te trouver.  Ah!  je t'ai bien pleur, mon enfant!
Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous
sommes redescendus en tirant des coups de fusil.  Maintenant, si
nos voix peuvent se runir, pur effet d'acoustique!  nos mains ne
peuvent se toucher!  Mais ne te dsespre pas, Axel!  C'est dj
quelque chose de s'entendre!

.............................

Pendant ce temps j'avais rflchi.  Un certain espoir, vague
encore, me revenait au coeur.  Tout d'abord, une chose
m'importait  connatre.  J'approchai donc mes lvres de la
muraille, et je dis:

Mon oncle?

.............................

Mon enfant? me fut-il rpondu aprs quelques instants.

.............................

II faut d'abord savoir quelle distance nous spare.

.............................

Cela est facile.

.............................


Vous avez votre chronomtre?

.............................

Oui.

.............................

Eh bien, prenez-le.  Prononcez mon nom en notant exactement la
seconde o vous parlerez.  Je le rpterai, et vous observerez
galement le moment prcis auquel vous arrivera ma rponse.

.............................

Bien, et la moiti du temps compris entre ma demande et ta
rponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'
toi.

.............................

C'est cela, mon oncle

.............................

Es-tu prt?

.............................

Oui.

.............................


Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.

.............................

J'appliquai mon oreille sur la paroi, et ds que le mot Axel me
parvint, je rpondis immdiatement Axel, puis j'attendis.

.............................

Quarante secondes, dit alors mon oncle; il s'est coul
quarante secondes entre les deux mots; le son met donc vingt
secondes  monter.  Or,  mille vingt pieds par seconde, cela
fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un
huitime.

.............................

Une lieue et demie! murmurai-je.

.............................

Eh bien, cela se franchit, Axel!

.............................

Mais faut-il monter ou descendre?

.............................

Descendre, et voici pourquoi.  Nous sommes arrivs  un vaste
espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries.  Celle
que tu as suivie ne peut manquer de t'y conduire, car il semble
que toutes ces fentes, ces fractures du globe rayonnent autour de
l'immense caverne que nous occupons.  Relve-toi donc et reprends
ta route; marche, trane-toi, s'il le faut, glisse sur les pentes
rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir au bout du
chemin.  En route, mon enfant, en route!

.............................

Ces paroles me ranimrent.

Adieu, mon oncle, m'criai-je; je pars.  Nos voix ne pourront
plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitt cette
place!  Adieu donc!

.............................

Au revoir, Axel!  au revoir!

.............................

Telles furent les dernires paroles que j'entendis.  Cette
surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre,
change  plus d'une lieue de distance, se termina sur ces
paroles d'espoir!  Je fis une prire de reconnaissance  Dieu,
car il m'avait conduit parmi ces immensits sombres au seul point
peut-tre o la voix de mes compagnons pouvait me parvenir.

Cet effet d'acoustique trs tonnant s'expliquait facilement par
les seules lois physiques; il provenait de la forme du couloir et
de la conductibilit de la roche; il y a bien des exemples de
cette propagation de sons non perceptibles aux espaces
intermdiaires.  Je me souvins qu'en maint endroit ce phnomne
fut observ, entre autres, dans la galerie intrieure du dme de
Saint-Paul  Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes
de Sicile, ces latomies situes prs de Syracuse, dont la plus
merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de
Denys.

Ces souvenirs me revinrent  l'esprit, et je vis clairement que,
puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu' moi, aucun obstacle
n'existait entre nous.  En suivant le chemin du son, je devais
logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient
pas en route.

Je me levai donc.  Je me tranai plutt que je ne marchai.  La
pente tait assez rapide; je me laissai glisser.

Bientt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante
proportion, et menaait de ressembler  une chute.  Je n'avais
plus la force de m'arrter.

Tout  coup le terrain manqua sous mes pieds.  Je me sentis
rouler en rebondissant sur les asprits d'une galerie verticale,
un vritable puits; ma tte porta sur un roc aigu, et je perdis
connaissance.



XXIX


Lorsque je revins  moi, j'tais dans une demi-obscurit, tendu
sur d'paisses couvertures.  Mon oncle veillait, piant sur mon
visage un reste d'existence.  A mon premier soupir il me prit la
main;  mon premier regard il poussa un cri de joie.

Il vit!  il vit!  s'cria-t-il.

--Oui, rpondis-je d'une voix faible.

--Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te
voila sauv!

Je fus vivement touch de l'accent dont furent prononces ces
paroles, et plus encore des soins qui les accompagnrent.  Mais
il fallait de telles preuves pour provoquer chez le professeur
un pareil panchement.

En ce moment Hans arriva.  Il vit ma main dans celle de mon
oncle; j'ose affirmer que ses yeux exprimrent un vif
contentement.

God dag, dit-il.

--Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je.  Et maintenant, mon oncle,
apprenez-moi o nous sommes en ce moment?

--Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible;
j'ai entour ta tte de compresses qu'il ne faut pas dranger;
dors donc, mon garon, et demain tu sauras tout.

---Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?

---Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 aot, et je
ne te permets plus de m'interroger avant le 10 du prsent mois.

En vrit, j'tais bien faible; mes yeux se fermrent
involontairement.  Il me fallait une nuit de repos; je me laissai
donc assoupir sur cette pense que mon isolement avait dur
quatre longs jours.

Le lendemain,  mon rveil, je regardai autour de moi.  Ma
couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait
installe dans une grotte charmante, orne de magnifiques
stalagmites, dont le sol tait recouvert d'un sable fin.  Il y
rgnait une demi-obscurit.  Aucune torche, aucune lampe n'tait
allume, et cependant certaines clarts inexplicables venaient du
dehors en pntrant par une troite ouverture de la grotte.
J'entendais aussi un murmure vague et indfini, semblable  celui
des flots qui se brisent sur une grve, et parfois les
sifflements de la brise.

Je me demandai si j'tais bien veill, si je rvais encore, si
mon cerveau, fl dans ma chute, ne percevait pas des bruits
purement imaginaires.  Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne
pouvaient se tromper  ce point.

C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente
de rochers!  Voil bien le murmure des vagues!  Voil le
sifflement de la brise!  Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous
revenus  la surface de la terre?  Mon oncle a-t-il donc renonc
 son expdition, ou l'aurait-il heureusement termine?

Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.

Bonjour, Axel!  fit-il joyeusement.  Je gagerais volontiers que
tu te portes bien!

---Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures.

--Cela devait tre, car tu as tranquillement dormi.  Hans et moi,
nous t'avons veill tour  tour, et nous avons vu ta gurison
faire des progrs sensibles.

---En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je
ferai honneur au djeuner que vous voudrez bien me servir!

---Tu mangeras, mon garon: la fivre t'a quitt.  Hans a frott
tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le
secret, et elles se sont cicatrises  merveille.  C'est un fier
homme que notre chasseur!

Tout en parlant, mon oncle apprtait quelques aliments que je
dvorai, malgr ses recommandations.  Pendant ce temps, je
l'accablai de questions auxquelles il s'empressa de rpondre.

J'appris alors que ma chute providentielle m'avait prcisment
amen  l'extrmit d'une galerie presque perpendiculaire; comme
j'tais arriv au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins
grosse et suffi  m'craser, il fallait en conclure qu'une
partie du massif avait gliss avec moi.  Cet effrayant vhicule
me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, o je
tombai sanglant et inanim.

Vritablement, me dit-il, il est tonnant que tu ne te sois pas
tu mille fois.  Mais, pour Dieu!  ne nous sparons plus, car
nous risquerions de ne jamais nous revoir.

Ne nous sparons plus! Le voyage n'tait donc pas fini?
J'ouvrais de grands yeux tonns, ce qui provoqua immdiatement
cette question:

Qu'as-tu donc, Axel?

--Une demande  vous adresser..  Vous dites que me voil sain et
sauf?

--Sans doute.

---J'ai tous mes membres intacts?

---Certainement.

--Et ma tte?

--Ta tte, sauf quelques contusions, est parfaitement  sa place
sur tes paules.

---Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit drang,

--Drang?

--Oui.  Nous ne sommes pas revenus  la surface du globe?

---Non certes!

--Alors il faut que je sois fou, car j'aperois la lumire du
jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se
brise!

---Ah!  n'est-ce que cela?

--M'expliquerez-vous?

--Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu
verras et tu comprendras que la science gologique n'a pas encore
dit son dernier mot.

--Sortons donc!  m'criai-je en me levant brusquement.

---Non, Axel, non!  le grand air pourrait te faire du mal.

---Le grand air?

--Oui, le vent est assez violent.  Je ne veux pas que tu
t'exposes ainsi.

--Mais je vous assure que je me porte  merveille.

---Un peu de patience, mon garon.  Une rechute nous mettrait
dans l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la
traverse peut tre longue.

---La traverse?

--Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons
demain.

--Nous embarquer!

Ce dernier mot me fit bondir.

Quoi!  nous embarquer!  Avions-nous donc un fleuve, un lac, une
mer  notre disposition?  Un btiment tait-il mouill dans
quelque port intrieur?

Ma curiosit fut excite au plus haut point.  Mon oncle essaya
vainement de me retenir.  Quand il vit que mon impatience me
ferait plus de mal que la satisfaction de mes dsirs, il cda.

Je m'habillai rapidement; par surcrot de prcaution, je
m'enveloppai dans une des couvertures et je sortis de la grotte.



XXX


D'abord je ne vis rien; mes yeux, dshabitus de la lumire, se
fermrent brusquement.  Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai
encore plus stupfait qu'merveill.

La mer!  m'criai-je.

--Oui, rpondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime  le
penser, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir
dcouverte et le droit de la nommer de mon nom!

Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un ocan,
s'tendait au del des limites de la vue.  Le rivage, largement
chancr, offrait aux dernires ondulations des vagues un sable
fin, dor et parsem de ces petits coquillages o vcurent les
premiers tres de la cration.  Les flots s'y brisaient avec ce
murmure sonore particulier aux milieux clos et immenses; une
lgre cume s'envolait au souffle d'un vent modr, et quelques
embruns m'arrivaient au visage.  Sur cette grve lgrement
incline;  cent toises environ de l lisire des vagues,
venaient mourir les contreforts de rochers normes qui montaient
en s'vasant  une incommensurable hauteur.  Quelques-uns,
dchirant le rivage de leur arte aigu, formaient des caps et
des promontoires rongs par la dent du ressac.  Plus loin, l'oeil
suivait leur masse nettement profile sur les fonds brumeux de
l'horizon.

C'tait un ocan vritable, avec le contour capricieux des
rivages terrestres, mais dsert et d'un aspect effroyablement
sauvage.

Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est
qu'une lumire spciale en clairait les moindres dtails.  Non
pas la lumire du soleil avec ses faisceaux clatants et
l'irradiation splendide de ses rayons, ni la lueur ple et vague
de l'astre des nuits, qui n'est qu'une rflexion sans chaleur.
Non.  Le pouvoir clairant de cette lumire, sa diffusion
tremblante, sa blancheur claire et sche, le peu d'lvation de
sa temprature, son clat suprieur en ralit  celui de la
lune, accusaient videmment une origine purement lectrique.
C'tait comme une aurore borale, un phnomne cosmique continu,
qui remplissait cette caverne capable de contenir un ocan.

La vote suspendue au-dessus de ma tte, le ciel, si l'on veut,
semblait fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes,
qui, par l'effet de la condensation, devaient,  de certains
jours, se rsoudre en pluies torrentielles.  J'aurais cru que,
sous une pression aussi forte de l'atmosphre, l'vaporation de
l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison
physique qui m'chappait, il y avait de larges nues tendues
dans l'air.  Mais alors il faisait beau.  Les nappes
lectriques produisaient d'tonnants jeux de lumire sur les
nuages trs levs; des ombres vives se dessinaient  leurs
volutes infrieures, et souvent, entre deux couches disjointes,
un rayon se glissait jusqu' nous avec une remarquable intensit.
Mais, en somme, ce n'tait pas le soleil, puisque la chaleur
manquait  sa lumire.  L'effet en tait triste et souverainement
mlancolique.  Au lieu d'un firmament brillant d'toiles, je
sentais par-dessus ces nuages une vote de granit qui m'crasait
de tout son poids, et cet espace n'et pas suffi, tout immense
qu'il ft,  la promenade du moins ambitieux des satellites.

Je me souvins alors de cette thorie d'un capitaine anglais qui
assimilait la terre  une vaste sphre creuse,  l'intrieur de
laquelle l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression,
tandis que deux astres, Pluton et Proserpine, y traaient leurs
mystrieuses orbites.  Aurait-il dit vrai?

Nous tions rellement emprisonns dans une norme excavation.
Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait
s'largissant  perte de vue, ni sa longueur, car le regard tait
bientt arrt par une ligne d'horizon un peu indcise.  Quant 
sa hauteur, elle devait dpasser plusieurs lieues.  O cette
vote s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit?  L'oeil ne
pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans
l'atmosphre, dont l'lvation devait tre estime  deux mille
toises, altitude suprieure  celle des vapeurs terrestres, et
due sans doute  la densit considrable de l'air.

Le mot caverne ne rend videmment pas ma pense pour peindre
cet immense milieu.  Mais les mots de la langue humaine ne
peuvent suffire  qui se hasarde dans les abmes du globe.

Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait gologique expliquer
l'existence d'une pareille excavation.  Le refroidissement du
globe avait-il donc pu la produire?  Je connaissais bien, par les
rcits des voyageurs, certaines cavernes clbres, mais aucune ne
prsentait de telles dimensions.

Si la grotte de Guachara, en Colombie, visite par M. de
Humboldt, n'avait pas livr le secret de sa profondeur au savant
qui la reconnut sur un espace de deux mille cinq cents pieds,
elle ne s'tendait vraisemblablement pas beaucoup au del.
L'immense caverne du Mammouth, dans le Kentucky, offrait bien des
proportions gigantesques, puisque sa vote s'levait  cinq cents
pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des voyageurs la
parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la
fin.  Mais qu'taient ces cavits auprs de celle que j'admirais
alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations lectriques et
une vaste mer renferme dans ses flancs?  Mon imagination se
sentait impuissante devant cette immensit.

Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence.  Les
paroles me manquaient pour rendre mes sensations.  Je croyais
assister, dans quelque plante lointaine, Uranus ou Neptune, 
des phnomnes dont ma nature terrestrielle n'avait pas
conscience.  A des sensations nouvelles il fallait des mots
nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas.  Je
regardais, je pensais, j'admirais avec une stupfaction mle
d'une certaine quantit d'effroi.

L'imprvu de ce spectacle avait rappel sur mon visage les
couleurs de la sant; j'tais en train de me traiter par
l'tonnement et d'oprer ma gurison au moyen de cette nouvelle
thrapeutique; d'ailleurs la vivacit d'un air trs dense me
ranimait, en fournissant plus d'oxygne  mes poumons.

On concevra sans peine qu'aprs un emprisonnement de
quarante-sept jours dans une troite galerie, c'tait une
jouissance infinie que d'aspirer cette brise charge d'humides
manations salines.

Aussi n'eus-je point  me repentir d'avoir quitt ma grotte
obscure.  Mon oncle, dj fait  ces merveilles, ne s'tonnait
plus.

Te sens-tu la force de te promener un peu?  me demanda-t-il.

---Oui, certes, rpondis-je, et rien ne me sera plus agrable.

---Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosits du
rivage.

J'acceptai avec empressement, et nous commenmes  ctoyer cet
ocan nouveau.  Sur la gauche, des rochers abrupts, grimps les
uns sur les autres, formaient un entassement titanesque d'un
prodigieux effet.  Sur leurs flancs se droulaient d'innombrables
cascades, qui s'en allaient en nappes limpides et retentissantes;
quelques lgres vapeurs, sautant d'un roc  l'autre, marquaient
la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient
doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes
l'occasion de murmurer plus agrablement.

Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidle compagnon de route,
le Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer,
comme s'il n'et jamais fait autre chose depuis le commencement
du monde.

Il nous manquera dsormais, dis-je avec un soupir.

---Bah!  rpondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe?

Je trouvai la rponse un peu ingrate.

Mais en ce moment mon attention fut attire par un spectacle
inattendu.  A cinq cents pas, au dtour d'un haut promontoire,
une fort haute, touffue, paisse, apparut  nos yeux.  Elle
tait faite d'arbres de moyenne grandeur, taills en parasols
rguliers,  contours nets et gomtriques; les courants de
l'atmosphre ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage,
et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles comme un
massif de cdres ptrifis.

Je htai le pas.  Je ne pouvais mettre un nom  ces essences
singulires.  Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille
espces vgtales connues jusqu'alors, et fallait-il leur
accorder une place spciale dans la flore des vgtations
lacustres?  Non.  Quand nous arrivmes sous leur ombrage, ma
surprise ne fut plus que de l'admiration.

En effet, je me trouvais en prsence de produits de la terre,
mais taills sur un patron gigantesque.  Mon oncle les appela
immdiatement de leur nom.

Ce n'est qu'une fort de champignons, dit-il.

Et il ne se trompait pas.  Que l'on juge du dveloppement acquis
par ces plantes chres aux milieux chauds et humides.  Je savais
que le Lycoperdon giganteum atteint, suivant Bulliard, huit 
neuf pieds de circonfrence; mais il s'agissait ici de
champignons blancs, hauts de trente  quarante pieds, avec une
calotte d'un diamtre gal.  Ils taient l par milliers; la
lumire ne parvenait pas  percer leur pais ombrage, et une
obscurit complte rgnait sous ces dmes juxtaposs comme les
toits ronds d'une cit africaine.

Cependant je voulus pntrer plus avant.  Un froid mortel
descendait de ces votes charnues.  Pendant une demi-heure, nous
errmes dans ces humides tnbres, et ce fut avec un vritable
sentiment de bien-tre que je retrouvai les bords de la mer.

Mais la vgtation de cette contre souterraine ne s'en tenait
pas  ces champignons.  Plus loin s'levaient par groupes un
grand nombre d'autres arbres au feuillage dcolor.  Ils taient
faciles  reconnatre; c'taient les humbles arbustes de la
terre, avec des dimensions phnomnales, des lycopodes hauts de
cent pieds, des sigillaires gantes, des fougres arborescentes,
grandes comme les sapins des hautes latitudes, des lepidodendrons
 tiges cylindriques bifurques, termines par de longues
feuilles et hrisses de poils rudes comme de monstrueuses
plantes grasses.

tonnant, magnifique, splendide!  s'cria mon oncle.  Voil
toute la flore de la seconde poque du monde, de l'poque de
transition.  Voil ces humbles plantes de nos jardins qui se
faisaient arbres aux premiers sicles du globe!  Regarde, Axel,
admire!  Jamais botaniste ne s'est trouv  pareille fte!

--Vous avez raison, mon oncle; la Providence semble avoir voulu
conserver dans cette serre immense ces plantes antdiluviennes
que la sagacit des savants a reconstruites avec tant de bonheur.

---Tu dis bien, mon garon, c'est une serre; mais tu dirais mieux
encore en ajoutant que c'est peut-tre une mnagerie.

--Une mnagerie!

--Oui, sans doute.  Vois cette poussire que nous foulons aux
pieds, ces ossements pars sur le sol.

--Des ossements!  m'criai-je.  Oui, des ossements d'animaux
antdiluviens!

Je m'tais prcipit sur ces dbris sculaires faits d'une
substance minrale indestructible[1].  Je mettais sans hsiter un
nom  ces os gigantesques qui ressemblaient  des troncs d'arbres
desschs.

  [1] Phosphate de chaux.

Voil la mchoire infrieure du Mastodonte, disais-je; voil les
molaires du Dinotherium, voil un fmur qui ne peut avoir
appartenu qu'au plus grand de ces animaux, au Mgatherium.  Oui,
c'est bien une mnagerie, car ces ossements n'ont certainement
pas t transports jusqu'ici par un cataclysme; les animaux
auxquels ils appartiennent ont vcu sur les rivages de cette mer
souterraine,  l'ombre de ces plantes arborescentes.  Tenez,
j'aperois des squelettes entiers.  Et cependant...

--Cependant?  dit mon oncle.

--Je ne comprends pas la prsence de pareils quadrupdes dans
cette caverne de granit.

--Pourquoi?

--Parce que la vie animale n'a exist sur la terre qu'aux
priodes secondaires, lorsque le terrain sdimentaire a t form
par les alluvions, et a remplac les roches incandescentes de
l'poque primitive.

--Eh bien!  Axel, il y a une rponse bien simple  faire  ton
objection, c'est que ce terrain-ci est un terrain sdimentaire.

--Comment!   une pareille profondeur au-dessous de la surface de
la terre?

--Sans doute, et ce fait peut s'expliquer gologiquement.   une
certaine poque, la terre n'tait forme que d'une corce
lastique, soumise  des mouvements alternatifs de haut et de
bas, en vertu des lois de l'attraction.  Il est probable que des
affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie des
terrains sdimentaires a t entrane au fond des gouffres
subitement ouverts.

--Cela doit tre.  Mais, si des animaux antdiluviens ont vcu
dans ces rgions souterraines, qui nous dit que l'un de ces
monstres n'erre pas encore au milieu de ces forts sombres ou
derrire ces rocs escarps?

A cette ide j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de
l'horizon; mais aucun tre vivant n'apparaissait sur ces rivages
dserts.

J'tais un peu fatigu: j'allai m'asseoir alors  l'extrmit
d'un promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec
fracas.  De l mon regard embrassait toute cette baie forme par
une chancrure de la cte.  Au fond, un petit port s'y trouvait
mnag entre les roches pyramidales.  Ses eaux calmes dormaient 
l'abri du vent.  Un brick et deux ou trois golettes auraient pu
y mouiller  l'aise.  Je m'attendais presque  voir quelque
navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la
brise du sud.

Mais cette illusion se dissipa rapidement.  Nous tions bien les
seules cratures vivantes de ce monde souterrain.  Par certaines
accalmies du vent, un silence plus profond que les silences du
dsert, descendait sur les rocs arides et pesait  la surface de
l'ocan.  Je cherchais alors  percer les brumes lointaines, 
dchirer ce rideau jet sur le fond mystrieux de l'horizon.
Quelles demandes se pressaient sur mes lvres?  O finissait
cette mer?  O conduisait-elle?  Pourrions-nous jamais en
reconnatre les rivages opposs?

Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte.  Moi, je le dsirais
et je le craignais  la fois.

Aprs une heure passe dans la contemplation de ce merveilleux
spectacle, nous reprmes le chemin de la grve pour regagner la
grotte, et ce fut sous l'empire des plus tranges penses que je
m'endormis d'un profond sommeil.



XXXI


Le lendemain je me rveillai compltement guri.  Je pensai qu'un
bain me serait trs salutaire, et j'allai me plonger pendant
quelques minutes dans les eaux de cette Mditerrane.  Ce nom, 
coup sr, elle le mritait entre tous.

Je revins djeuner avec un bel apptit.  Hans s'entendait 
cuisiner notre petit menu; il avait de l'eau et du feu  sa
disposition, de sorte qu'il put varier un peu notre ordinaire.
Au dessert, il nous servit quelques tasses de caf, et jamais ce
dlicieux breuvage ne me parut plus agrable  dguster.

Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la mare, et il ne
faut pas manquer l'occasion d'tudier ce phnomne,

--Comment, la mare!  m'criai-je.

--Sans doute.

--L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici!

--Pourquoi pas!  Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur
ensemble  l'attraction universelle?  Cette masse d'eau ne peut
donc chapper  cette loi gnrale?  Aussi, malgr la pression
atmosphrique qui s'exerce  sa surface, tu vas la voir se
soulever comme l'Atlantique lui-mme.

En ce moment nous foulions le sable du rivage et les vagues
gagnaient peu  peu sur la grve.

Voil bien le flot qui commence, m'criai-je.

--Oui, Axel, et d'aprs ces relais d'cume, tu peux voir que la
mer s'lve d'une dizaine de pieds environ.

--C'est merveilleux!

--Non: c'est naturel.

--Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et
c'est  peine si j'en crois mes yeux.  Qui et jamais imagin
dans cette corce terrestre un ocan vritable, avec ses flux et
ses reflux, avec ses brises, avec ses temptes!

--Pourquoi pas?  Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose?

--Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le systme de
la chaleur centrale.

--Donc, jusqu'ici la thorie de Davy se trouve justifie?

--videmment, et ds lors rien ne contredit l'existence de mers
ou de contres  l'intrieur du globe.

--Sans doute, mais inhabites.

--Bon!  pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile 
quelques poissons d'une espce inconnue?

--En tout cas, nous n'en avons pas aperu un seul jusqu'ici.

--Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hameon
aura autant de succs ici-bas que dans les ocans sublunaires.

--Nous essayerons, Axel, car il faut pntrer tous les secrets de
ces rgions nouvelles.

--Mais o sommes-nous, mon oncle?  car je ne vous ai point encore
pos cette question  laquelle vos instruments ont d rpondre?

--Horizontalement,  trois cent cinquante lieues de l'Islande.

--Tout autant?

--Je suis sr de ne pas me tromper de cinq cents toises.

--Et la boussole indique toujours le sud-est?

--Oui, avec une dclinaison occidentale de dix-neuf degrs et
quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument.  Pour son
inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observ avec le
plus grand soin.

--Et lequel?

--C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le ple, comme
elle le fait dans l'hmisphre boral, se relve au contraire.

--Il faut donc en conclure que le point d'attraction magntique
se trouve compris entre la surface du globe et l'endroit o nous
sommes parvenus?

--Prcisment, et il est probable que, si nous arrivions sous les
rgions polaires, vers ce soixante-dixime degr o James Ross a
dcouvert le ple magntique, nous verrions l'aiguille se dresser
verticalement.  Donc, ce mystrieux centre d'attraction ne se
trouve pas situ  une grande profondeur.

--En effet, et voil un fait que la science n'a pas souponn.

--La science, mon garon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs
qu'il est bon de commettre, car elles mnent peu  peu  la
vrit.

--Et  quelle profondeur sommes-nous?

--A une profondeur de trente-cinq lieues

--Ainsi, dis-je en considrant la carte, la partie montagneuse de
l'Ecosse est au-dessus de nous, et, l, les monts Grampians
lvent  une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige.

--Oui, rpondit le professeur en riant; c'est un peu lourd 
porter, mais la vote est solide; le grand architecte de
l'univers l'a construite on bons matriaux, et jamais l'homme
n'et pu lui donner une pareille porte!  Que sont les arches des
ponts et les arceaux des cathdrales auprs de cette nef d'un
rayon de trois lieues, sous laquelle un ocan et des temptes
peuvent se dvelopper  leur aise?

--Oh!  Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tte.
Maintenant, mon oncle, quels sont vos projets?  Ne comptez-vous
pas retourner  la surface du globe?

--Retourner!  Par exemple!  Continuer notre voyage, au contraire,
puisque tout a si bien march jusqu'ici.

--Cependant je ne vois pas comment nous pntrerons sous cette
plaine liquide.

--Aussi je ne prtends point m'y prcipiter la tte la premire.
Mais si les ocans ne sont,  proprement parler, que des lacs,
puisqu'ils sont entours de terre,  plus forte raison cette mer
intrieure se trouve-t-elle circonscrite par le massif
granitique.

--Cela n'est pas douteux.

--Eh bien!  sur les rivages opposs, je suis certain de trouver
de nouvelles issues.

--Quelle longueur supposez-vous donc  cet ocan?

--Trente ou quarante lieues.

--Ah!  fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien
tre inexacte.

--Ainsi nous n'avons pas de temps  perdre, et ds demain nous
prendrons la mer.

Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous
transporter.

Ah!  dis-je, nous nous embarquerons.  Bien!  Et sur quel
btiment prendrons-nous passage?

--Ce ne sera pas sur un btiment, mon garon, mais sur un bon et
solide radeau.

--Un radeau!  m'criai-je; un radeau est aussi impossible 
construire qu'un navire, et je ne vois pas trop...

--Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu coutais, tu pourrais
  entendre!

--Entendre?

--Oui, certains coups de marteau qui t'apprendraient que Hans est
dj  l'oeuvre.

--Il construit un radeau?

--Oui.

--Comment!  il a dj fait tomber ds arbres sous sa hache?

--Oh!  les arbres taient tout abattus.  Viens, et tu le verras 
l'ouvrage.

Aprs un quart d'heure de marche, de l'autre ct du promontoire
qui formait le petit port naturel, j'aperus Hans au travail;
quelques pas encore, et je fus prs de lui.  A ma grande
surprise, un radeau  demi termin s'tendait sur le sable; il
tait fait de poutres d'un bois particulier, et un grand nombre
de madriers, de courbes, de couples de toute espce, jonchaient
littralement le sol.  Il y avait l de quoi construire une
marine entire.

Mon oncle, m'criai-je, quel est ce bois?

--C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espces des
conifres du Nord, minralises sous l'action des eaux de la mer.

--Est-il possible?

--C'est ce qu'on appelle du surtarbrandur ou bois fossile.

--Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la duret de la
pierre, et il ne pourra flotter?

--Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de
vritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont
encore subi qu'un commencement de transformation fossile.
Regarde plutt, ajouta mon oncle en jetant  la mer une de ces
prcieuses paves.

Le morceau de bois, aprs avoir disparu, revint  la surface des
flots et oscilla au gr de leurs ondulations.

Es-tu convaincu?  dit mon oncle.

--Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!

Le lendemain soir, grce  l'habilet du guide, le radeau tait
termin; il avait dix pieds de long sur cinq de large; les
poutres de surtarbrandur, relies entre elles par de fortes
cordes, offraient une surface solide, et une fois lance, cette
embarcation improvise flotta tranquillement sur les eaux de la
mer Lidenbrock.



XXXII

Le 13 aot, on se rveilla de bon matin.  Il s'agissait
d'inaugurer un nouveau genre de locomotion rapide et peu
fatigant.

Un mt fait de deux btons jumels, une vergue forme d'un
troisime, une voile emprunte  nos couvertures, composaient
tout le grement du radeau.  Les cordes ne manquaient pas.  Le
tout tait solide.

A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer.  Les
vivres, les bagages, les instruments, les armes et une notable
quantit d'eau douce se trouvaient en place.

Hans avait install un gouvernail qui lui permettait de diriger
son appareil flottant.  Il se mit  la barre.  Je dtachai
l'amarre qui nous retenait au rivage; la voile fut oriente et
nous dbordmes rapidement.

Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait  sa
nomenclature gographique, vou lut lui donner un nom, le mien,
entre autres.

Ma foi, dis-je, j'en ai un autre  vous proposer.

--Lequel?

--Le nom de Graben, Port-Graben, cela fera trs bien sur la
carte.

--Va pour Port-Graben.

Et voil comment le souvenir de ma chre Virlandaise se rattacha
 notre heureuse expdition.

La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arrire avec
une extrme rapidit.  Les couches trs denses de l'atmosphre
avaient une pousse considrable et agissaient sur la voile comme
un puissant ventilateur.

Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre
vitesse.

Si nous continuons  marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins
trente lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas 
reconnatre les rivages opposs.

Je ne rpondis pas, et j'allai prendre place  l'avant du radeau.
Dj la cte septentrionale s'abaissait  l'horizon; les deux
bras du rivage s'ouvraient largement comme pour faciliter notre
dpart.  Devant mes yeux s'tendait une mer immense; de grands
nuages promenaient rapidement  sa surface leur ombre gristre,
qui semblait peser sur cette eau morne.  Les rayons argents de
la lumire lectrique, rflchis a et l par quelque
gouttelette, faisaient clore des points lumineux sur les cts
de l'embarcation.  Bientt toute terre fut perdue de vue, tout
point de repre disparut, et, sans le sillage cumeux du radeau,
j'aurais pu croire qu'il demeurait dans une parfaite immobilit.

Vers midi, des algues immenses vinrent onduler  la surface des
flots.  Je connaissais la puissance vgtative de ces plantes,
qui rampent  une profondeur de plus de douze mille pieds au fond
des mers, se reproduisent sous une pression de prs de quatre
cents atmosphres et forment souvent des bancs assez
considrables pour entraver la marche des navires; mais jamais,
je crois, algues ne furent plus gigantesques que celles de la mer
Lidenbrock.

Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille
pieds, immenses serpents qui se dveloppaient hors de la porte
de la vue; je m'amusais  suivre du regard leurs rubans infinis,
croyant toujours en atteindre l'extrmit, et pendant des heures
entires ma patience tait trompe, sinon mon tonnement.

Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et
quel devait tre l'aspect de la terre aux premiers sicles de sa
formation, quand, sous l'action de la chaleur et de l'humidit,
le rgne vgtal se dveloppait seul  sa surface!

Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqu la veille,
l'tat lumineux de l'air ne subit aucune diminution.  C'tait un
phnomne constant sur la dure duquel on pouvait compter.

Aprs le souper je m'tendis au pied du mt, et je ne tardai pas
 m'endormir au milieu d'indolentes rveries.

Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui,
d'ailleurs, pouss vent arrire, ne demandait mme pas  tre
dirig.

Depuis notre dpart de Port-Graben, le professeur Lidenbrock
m'avait charg de tenir le journal du bord, de noter les
moindres observations, de consigner les phnomnes intressants,
la direction du vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en
un mot, tous les incidents de cette trange navigation.

Je me bornerai donc  reproduire ici ces notes quotidiennes,
crites pour ainsi dire sous la dicte des vnements, afin de
donner un rcit plus exact de notre traverse.


_Vendredi 14 aot._--Brise gale du N.-O.  Le radeau marche avec
rapidit et en ligne droite.  La cte reste  trente lieues sous
le vent.  Rien  l'horizon.  L'intensit de la lumire ne varie
pas.  Beau temps, c'est--dire que les nuages sont fort levs,
peu pais et baigns dans une atmosphre blanche, comme serait de
l'argent en fusion.

Thermomtre: + 32 centigr.

A midi Mans prpare un hameon  l'extrmit d'une corde; il
l'amorce avec un petit morceau de viande et le jette  la mer.
Pendant deux heures il ne prend rien.  Ces eaux sont donc
inhabites?  Non.  Une secousse se produit.  Hans tire sa ligne
et ramne un poisson qui se dbat vigoureusement.

Un poisson!  s'crie mon oncle.

--C'est un esturgeon!  m'criai-je  mon tour, un esturgeon de
petite taille!

Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas
mon opinion.  Ce poisson a la tte plate, arrondie et la partie
antrieure du corps couverte de plaques osseuses; sa bouche est
prive de dents; des nageoires pectorales assez dveloppes sont
ajustes  son corps dpourvu de queue.  Cet animal appartient
bien  un ordre o les naturalistes ont class l'esturgeon, mais
il en diffre par des cts assez essentiels.

Mon oncle ne s'y trompe pas, car, aprs un assez court examen, il
dit:

Ce poisson appartient  une famille teinte depuis des sicles
et dont on retrouve des traces fossiles dans le terrain dvonien.

-Comment!  dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces
habitants des mers primitives?

--Oui, rpond le professeur en continuant ses observations, et tu
vois que ces poissons fossiles n'ont aucune identit avec les
espces actuelles.  Or, tenir un de ces tres vivant c'est un
vritable bonheur de naturaliste.

--Mais  quelle famille appartient-il?

--A l'ordre des Ganodes, famille des Cphalaspides, genre...

--Eh bien?

--Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une
particularit qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des
eaux souterraines.

--Laquelle?

--Il est aveugle!

--Aveugle!

--Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque
absolument.

Je regarde.  Rien n'est plus vrai.  Mais ce peut tre un cas
particulier.  La ligne est donc amorce de nouveau et rejete 
la mer.  Cet ocan,  coup sr, est fort poissonneux, car en deux
heures nous prenons une grande quantit de Pterychtis, ainsi que
des poissons appartenant  une famille galement teinte, les
Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnatre le genre.
Tous sont dpourvus de l'organe de la vue.  Cette pche inespre
renouvelle avantageusement nos provisions.

Ainsi donc, cela parat constant, cette mer ne renferme que des
espces fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles
sont d'autant plus parfaits que leur cration est plus ancienne.

Peut-tre rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la
science a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage.

Je prends la lunette et j'examine la mer.  Elle est dserte.
Sans doute nous sommes encore trop rapprochs des ctes.

Je regarde dans les airs.  Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux
reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs
ailes ces lourdes couches atmosphriques?  Les poissons leur
fourniraient une suffisante nourriture.  J'observe l'espace, mais
les airs sont inhabits comme les rivages.

Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses
hypothses de la palontologie.  Je rve tout veill.  Je crois
voir  la surface des eaux ces normes Chersites, ces tortues
antdiluviennes, semblables  des lots flottants.  Il me semble
que sur les grves assombries passent les grands mammifres des
premiers jours, le Leptotherium, trouv dans les cavernes du
Brsil, le mericotherium, venu des rgions glaces de la Sibrie.
Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se
cache derrire les rocs, prt  disputer sa proie 
l'Anoplotherium, animal trange, qui tient du rhinocros, du
cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme si le Crateur,
press aux premires heures du monde, et runi plusieurs animaux
en un seul.  Le Mastodonte gant fait tournoyer sa trompe et
broie sous ses dfenses les rochers du rivage, tandis que le
Megatherium, arc-bout sur ses normes pattes, fouille la terre
en veillant par ses rugissements l'cho des granits sonores.
Plus haut, le Protopithque, le premier singe apparu  la surface
du globe, gravit les cimes ardues.  Plus haut encore, le
Ptrodactyle,  la main aile, glisse comme une large
chauve-souris sur l'air comprim.  Enfin, dans les dernires
couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus
grands que l'autruche, dploient leurs vastes ailes et vont
donner de la tte contre la paroi de la vote granitique.

Tout ce monde fossile renat dans mon imagination.  Je me reporte
aux poques bibliques de la cration, bien avant la naissance de
l'homme, lorsque la terre incomplte ne pouvait lui suffire
encore.  Mon rve alors devance l'apparition des tres anims.
Les mammifres disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles
de l'poque secondaire, et enfin les poissons, les crustacs, les
mollusques, les articuls.  Les zoophytes de la priode de
transition retournent au nant  leur tour.  Toute la vie de la
terre se rsume en moi.  et mon coeur est seul  battre dans ce
monde dpeupl.  Il n'y plus de saisons; il n'y a plus de
climats; la chaleur propre du globe s'accrot sans cesse et
neutralise celle de l'astre radieux.  La vgtation s'exagre; je
passe comme une ombre au milieu des fougres arborescentes,
foulant de mon pas incertain les marnes irises et les grs
bigarrs du sol; je m'appuie au tronc des conifres immenses; je
me couche  l'ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des
Lycopodes hauts de cent pieds.

Les sicles s'coulent comme des jours; je remonte la srie des
transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches
granitiques perdent leur duret; l'tat liquide va remplacer
l'tat solide sous l'action d'une chaleur plus intense; les eaux
courent  la surface du globe; elles bouillonnent, elles se
volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu  peu ne
forme plus qu'une masse gazeuse, porte au rouge blanc, grosse
comme le soleil et brillante comme lui!

Au centre de cette nbuleuse, quatorze cent mille fois plus
considrable que ce globe qu'elle va former un jour, je suis
entran dans les espaces plantaires; mon corps se subtilise, se
sublime  son tour et se mlange comme un atome impondrable 
ces immenses vapeurs qui tracent dans l'infini leur orbite
enflamme!

Quel rve!  O m'emporte-t-il?  Ma main fivreuse en jette sur le
papier les tranges dtails.

J'ai tout oubli, et le professeur, et le guide, et le radeau!
Une hallucination s'est empare de mon esprit...

Qu'as-tu? dit mon oncle.

Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.

Prends garde, Axel, tu vas tomber  la mer!

En mme temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de
Hans.  Sans lui, sous l'empire de mon rve, je me prcipitais
dans les flots.

Est-ce qu'il devient fou?  s'crie le professeur.

--Qu'y a-t-il?  dis-je enfin, en revenant  moi.

--Es-tu malade?

--Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est pass.
Tout va bien, d'ailleurs?

--Oui!  bonne brise, belle mer!  nous filons rapidement, et si
mon estime ne m'a pas tromp, nous ne pouvons tarder  atterrir.

 ces paroles, je me lve, je consulte l'horizon; mais la ligne
d'eau se confond toujours avec la ligne des nuages.



XXXIII


_Samedi 15 aot._--La mer conserve sa monotone uniformit.
Nulle terre n'est en vue.  L'horizon parait excessivement recul.

J'ai la tte encore alourdie par la violence de mon rve.

Mon oncle n'a pas rv, lui, mais il est de mauvaise humeur; il
parcourt tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise
les bras d'un air dpit.

Je remarque que le professeur Lidenbrock tend  redevenir l'homme
impatient du pass, et je consigne le fait sur mon journal.  Il a
fallu mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque
tincelle d'humanit; mais, depuis ma gurison, la nature a
repris le dessus.  Et cependant, pourquoi s'emporter?  Le voyage
ne s'accomplit-il pas dans les circonstances les plus favorables?
Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse rapidit?

Vous semblez inquiet, mon oncle?  dis-je, en le voyant souvent
porter la lunette  ses yeux.

--Inquiet?  Non.

--Impatient, alors?

--On le serait  moins!

--Cependant nous marchons avec vitesse...

--Que m'importe?  Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite,
c'est la mer qui est trop grande!

Je me souviens alors que le professeur, avant notre dpart,
estimait  une trentaine de lieues la longueur de ce souterrain.
Or nous avons parcouru un chemin trois fois plus long, et les
rivages du sud n'apparaissent pas encore.

Nous ne descendons pas!  reprend le professeur.  Tout cela est
du temps perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour
faire une partie de bateau sur un tang!

Il appelle cette traverse une partie de bateau, et cette mer un
tang!

Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indique par
Saknussemm...

--C'est la question.  Avons-nous suivi cette route?  Saknussemm
a-t-il rencontr cette tendue d'eau?  L'a-t-il traverse?  Ce
ruisseau que nous avons pris pour guide ne nous a-t-il pas
compltement gars?

--En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'tre venus jusqu'ici.
Ce spectacle est magnifique, et...

--Il ne s'agit pas de voir.  Je me suis propos un but, et je
veux l'atteindre!  Ainsi ne me parle pas d'admirer!

Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les
lvres d'impatience.  A six heures du soir, Hans rclame sa paye,
et ses trois rixdales lui sont compts.


_Dimanche 16 aot._--Rien de nouveau.  Mme temps.  Le vent a
une lgre tendance  frachir.  En me rveillant, mon premier
soin est de constater l'intensit de la lumire.  Je crains
toujours que le phnomne lectrique ne vienne  s'obscurcir,
puis  s'teindre.  Il n'en est rien: l'ombre du radeau est
nettement dessine  la surface des flots.

Vraiment cette mer est infinie!  Elle doit avoir la largeur de la
Mditerrane, ou mme de l'Atlantique.  Pourquoi pas?

Mon oncle sonde  plusieurs reprises; il attache un des plus
lourds pics  l'extrmit d'une corde qu'il laisse filer de deux
cents brasses.  Pas de fond.  Nous avons beaucoup de peine 
ramener notre sonde.

Quand le pic est remont  bord, Hans me fait remarquer  sa
surface des empreintes fortement accuses.  On dirait que ce
morceau de fer a t vigoureusement serr entre deux corps durs.

Je regarde le chasseur.

Tnder! fait-il.

Je ne comprends pas.  Je me tourne vers mon oncle, qui est
entirement absorb dans ses rflexions.  Je ne me soucie pas de
le dranger.  Je reviens vers l'Islandais.  Celui-ci, ouvrant et
refermant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pense.

Des dents! dis-je avec stupfaction en considrant plus
attentivement la barre de fer.

Oui!  ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incruste
dans le mtal!  Les mchoires qu'elles garnissent doivent
possder une force prodigieuse!  Est-ce un monstre des espces
perdues qui s'agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace
que le squale, plus redoutable que la baleine!  Je ne puis
dtacher mes regards de cette barre  demi ronge!  Mon rve de
la nuit dernire va-t-il devenir une ralit?

Ces penses m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se
calme  peine dans un sommeil de quelques heures.


_Lundi 17 aot._--Je cherche  me rappeler les instincts
particuliers  ces animaux antdiluviens de l'poque secondaire,
qui, succdant aux mollusques, aux crustacs et aux poissons,
prcdrent l'apparition des mammifres sur le globe.  Le monde
appartenait alors aux reptiles.  Ces monstres rgnaient en
matres dans les mers jurassiques[1].  La nature leur avait
accord la plus complte organisation.  Quelle gigantesque
structure!  quelle force prodigieuse!  Les sauriens actuels,
alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables,
ne sont que des rductions affaiblies de leurs pres des premiers
ges!

  [1] Mers de la priode secondaire qui ont form les terrains
  dont se composent les montagnes du Jura.

Je frissonne  l'vocation que je fais de ces monstres.  Nul oeil
humain ne les a vus vivants.  Ils apparurent sur la terre mille
sicles avant l'homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvs
dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont
permis de les reconstruire anatomiquement et de connatre leur
colossale conformation.

J'ai vu au Musum de Hambourg le squelette de l'un de ces
sauriens qui mesurait trente pieds de longueur.  Suis-je donc
destin, moi, habitant de la terre,  me trouver face  face avec
ces reprsentants d'une famille antdiluvienne?  Non!  c'est
impossible.  Cependant la marque des dents puissantes est grave
sur la barre de fer, et  leur empreinte je reconnais qu'elles
sont coniques comme celles du crocodile.

Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer; je crains de voir
s'lancer l'un de ces habitants des cavernes sous-marines.

Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes ides, sinon
mes craintes, car, aprs avoir examin le pic, il parcourt
l'ocan du regard.

Au diable, dis-je en moi-mme, cette ide qu'il a eue de sonder!
Il a troubl quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne
sommes pas attaqus en route!...

Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles
sont en bon tat.  Mon oncle me voit faire et m'approuve du
geste.

Dj de larges agitations produites  la surface des flots
indiquent le trouble des couches recules.  Le danger est proche.
Il faut veiller.


_Mardi 18 aot._--Le soir arrive, ou plutt le moment o le
sommeil alourdit nos paupires, car la nuit manque  cet ocan,
et l'implacable lumire fatigue obstinment nos yeux, comme si
nous naviguions sous le soleil des mers arctiques.  Hans est  la
barre.  Pendant son quart je m'endors.

Deux heures aprs, une secousse pouvantable me rveille.  Le
radeau a t soulev hors des flots avec une indescriptible
puissance et rejet  vingt toises de l.

Qu'y a-t-il?  s'cria mon oncle; avons-nous touch?

Hans montre du doigt,  une distance de deux cents toises, une
masse noirtre qui s'lve et s'abaisse tour  tour.  Je regarde
et je m'crie:

C'est un marsouin colossal!

--Oui, rplique mon oncle, et voil maintenant un lzard de mer
d'une grosseur peu commune.

--Et plus loin un crocodile monstrueux!  Voyez sa large mchoire
et les ranges de dents dont elle est arme.  Ah!  il disparat!

--Une baleine!  une baleine!  s'crie alors le professeur.
J'aperois ses nageoires normes!  Vois l'air et l'eau qu'elle
chasse par ses vents!

En effet, deux colonnes liquides s'lvent  une hauteur
considrable au-dessus de la mer.  Nous restons surpris,
stupfaits, pouvants, en prsence de ce troupeau de monstres
marins.  Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre
d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent.  Hans veut
mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux;
mais il aperoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins
redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent
long de trente, qui darde sa tte norme au-dessus des flots.

Impossible de fuir.  Ces reptiles s'approchent; ils tournent
autour du radeau avec une rapidit que des convois lancs 
grande vitesse ne sauraient galer; ils tracent autour de lui des
cercles concentriques.  J'ai pris ma carabine.  Mais quel effet
peut produire une balle sur les cailles dont le corps de ces
animaux est recouvert?

Nous sommes muets d'effroi.  Les voici qui s'approchent!  D'un
ct le crocodile, de l'autre le serpent.  Le reste du troupeau
marin a disparu.  Je vais faire feu.  Hans m'arrte d'un signe.
Les deux monstres passent  cinquante toises du radeau, se
prcipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empche de nous
apercevoir.

Le combat s'engage  cent toises du radeau.  Nous voyons
distinctement les deux monstres aux prises.

Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent
prendre part  la lutte, le marsouin, la baleine, le lzard, la
tortue;  chaque instant je les entrevois.  Je les montre 
l'Islandais.  Celui-ci remue la tte ngativement.

Tva, fait-il.

--Quoi!  deux!  il prtend que deux animaux seulement...

--Il a raison, s'crie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitt
les yeux.

--Par exemple!

--Oui!  le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la
tte d'un lzard, les dents d'un crocodile, et voil ce qui nous
a tromps.  C'est le plus redoutable des reptiles antdiluviens,
l'Ichthyosaurus!

--Et l'autre?

--L'autre, c'est un serpent cach dans la carapace d'une tortue,
le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus!

Hans a dit vrai.  Deux monstres seulement troublent ainsi la
surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des
ocans primitifs.  J'aperois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus,
gros comme la tte d'un homme.  La nature l'a dou d'un appareil
d'optique d'une extrme puissance et capable de rsister  la
pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite.  On
l'a justement nomm la baleine des Sauriens, car il en a la
rapidit et la taille.  Celui-ci ne mesure pas moins de cent
pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus
des flots les nageoires verticales de sa queue.  Sa mchoire est
norme, et d'aprs les naturalistes, elle ne compte pas moins de
cent quatre-vingt-deux dents.

Le Plesiosaurus, serpent  tronc cylindrique,  queue courte, a
les pattes disposes en forme de rame.  Son corps est entirement
revtu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne,
se dresse  trente pieds au-dessus des flots.

Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie.  Ils
soulvent des montagnes liquides qui s'tendent jusqu'au radeau.
Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer.  Des sifflements
d'une prodigieuse intensit se font entendre.  Les deux btes
sont enlaces.  Je ne puis les distinguer l'une de l'autre!  Il
faut tout craindre de la rage du vainqueur.

Une heure, deux heures se passent.  La lutte continue avec le
mme acharnement.  Les combattants se rapprochent du radeau et
s'en loignent tour  tour.  Nous restons immobiles, prts 
faire feu.

Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en
creusant un vritable malstrom.  Le combat va-t-il se terminer
dans les profondeurs de la mer?

Mais tout  coup une tte norme s'lance au dehors, la tte du
Plesiosaurus.  Le monstre est bless  mort.  Je n'aperois plus
son immense carapace.  Seulement, son long cou se dresse, s'abat,
se relve, se recourbe, cingle les flots comme un fouet
gigantesque et se tord comme un ver coup.  L'eau rejaillit  une
distance considrable.  Elle nous aveugle.  Mais bientt l'agonie
du reptile touche  sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long tronon de serpent s'tend
comme une masse inerte sur les flots calms.

Quant  l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagn sa caverne
sous-marine, ou va-t-il reparatre  la surface de la mer?



XXXIV


_Mercredi 19 aot._--Heureusement le vent, qui souffle avec
force, nous a permis de fuir rapidement le thtre du combat.
Hans est toujours au gouvernail.  Mon oncle, tir de ses
absorbantes ides par les incidents de ce combat, retombe dans
son impatiente contemplation de la mer.

Le voyage reprend sa monotone uniformit, que je ne tiens pas 
rompre au prix des dangers d'hier.


_Jeudi 20 aot._--Brise N.-N.-E.  assez ingale.  Temprature
chaude.  Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie
 l'heure.

Vers midi un bruit trs loign se fait entendre.

Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
C'est un mugissement continu.

Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque
lot sur lequel la mer se brise.

Hans se hisse au sommet du mt, mais ne signale aucun cueil.
L'ocan est uni jusqu' sa ligne d'horizon.

Trois heures se passent.  Les mugissements semblent provenir
d'une chute d'eau loigne.

Je le fais remarquer  mon oncle, qui secoue la tte.  J'ai
pourtant la conviction que je ne me trompe pas.  Courons-nous
donc  quelque cataracte qui nous prcipitera dans l'abme?  Que
cette manire de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se
rapproche de la verticale, c'est possible, mais  moi...

En tout cas, il doit y avoir  quelques lieues au vent un
phnomne bruyant, car maintenant les mugissements se font
entendre avec une grande violence.  Viennent-ils du ciel ou de
l'ocan?

Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans
l'atmosphre, et je cherche  sonder leur profondeur.  Le ciel
est tranquille; les nuages, emports au plus haut de la vote,
semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la
lumire.  Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce
phnomne.

J'interroge alors l'horizon pur et dgag de toute brume.  Son
aspect n'a pas chang.  Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une
cataracte; si tout cet ocan se prcipite dans un bassin
infrieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau
qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante
peut me donner la mesure du pril dont nous sommes menacs.  Je
consulte le courant.  Il est nul.  Une bouteille vide que je
jette  la mer reste sous le vent.

Vers quatre heures, Hans se lve, se cramponne au mt et monte 
son extrmit.  De l son regard parcourt l'arc de cercle que
l'ocan dcrit devant le radeau et s'arrte  un point.  Sa
figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe.

Il a vu quelque chose, dit mon oncle.

--Je le crois.

Hans redescend, puis il tend son bras vers le sud en disant:

Der nere!

--L-bas? rpond mon oncle.

Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une
minute, qui me parat un sicle.

Oui, oui!  s'crie-t-il.

--Que voyez-vous?

--Une gerbe immense qui s'lve au-dessus des flots.

--Encore quelque animal marin?

--Alors mettons le cap plus  l'ouest, car nous savons  quoi
nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres
antdiluviens!

--Laissons aller, rpond mon oncle.

Je me retourne vers Hans.  Hans maintient sa barre avec une
inflexible rigueur.

Cependant, si de la distance qui nous spare de cet animal, et
qu'il faut estimer  douze lieues au moins, on peut apercevoir la
colonne d'eau chasse par ses vents, il doit tre d'une taille
surnaturelle.  Fuir serait se conformer aux lois de la plus
vulgaire prudence.  Mais nous ne sommes pas venus ici pour tre
prudents.

On va donc en avant.  Plus nous approchons, plus la gerbe
grandit.  Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantit
d'eau et l'expulser ainsi sans interruption?

A huit heures du soir nous ne sommes pas  deux lieues de lui.
Son corps noirtre, norme, monstrueux, s'tend dans la mer comme
un lot.  Est-ce illusion?  est-ce effroi?  Sa longueur me parait
dpasser mille toises!  Quel est donc ce ctac que n'ont prvu
ni les Cuvier ni les Blumembach?  Il est immobile et comme
endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les
vagues qui ondulent sur ses flancs.  La colonne d'eau, projete 
une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit
assourdissant.  Nous courons en insenss vers cette masse
puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.

La terreur me prend.  Je ne veux pas aller plus loin!  Je
couperai, s'il le faut, la drisse de la voile!  Je me rvolte
contre le professeur, qui ne me rpond pas.

Tout  coup Hans se lve, et montrant du doigt le point menaant:

Holme! dit-il.

--Une le!  s'crie mon oncle.

--Une le!  dis-je  mon tour en haussant les paules.

--videmment, rpond le professeur en poussant un vaste clat de
rire.

--Mais cette colonne d'eau!

--Geyser[1] fait Hans.

  [1] Source jaillissante trs clbre situe au pied de l'Hcla.

--Eh!  sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil 
ceux de l'Islande!

Je ne veux pas, d'abord, m'tre tromp si grossirement.  Avoir
pris un lot pour un monstre marin!  Mais l'vidence se fait, et
il faut enfin convenir de mon erreur.  Il n'y a l qu'un
phnomne naturel.

A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses.  L'lot reprsente  s'y mprendre un
ctac immense dont la tte domine les flots  une hauteur de dix
toises.  Le geyser, mot que les Islandais prononcent geysir et
qui signifie fureur, s'lve majestueusement  son extrmit.
De sourdes dtonations clatent par instants, et l'norme jet,
pris de colres plus violentes, secoue son panache de vapeurs en
bondissant jusqu' la premire couche de nuages.  Il est seul.
Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la
puissance volcanique se rsume en lui.  Les rayons de la lumire
lectrique viennent se mler  cette gerbe blouissante, dont
chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.

Accostons, dit le professeur.

Mais il faut, viter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait
le radeau en un instant.  Hans, manoeuvrant adroitement, nous
amne  l'extrmit de l'lot.

Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le
chasseur demeure  son poste, comme un homme au-dessus de ces
tonnements.

Nous marchons sur un granit ml de tuf siliceux; le sol
frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudire o se
tord de la vapeur surchauffe; il est brlant.  Nous arrivons en
vue d'un petit bassin central d'o s'lve le geyser.  Je plonge
dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermomtre 
dversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois
degrs.

Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent.  Cela contredit
singulirement les thories du professeur Lidenbrock.  Je ne puis
m'empcher d'en faire la remarque.

Eh bien, rplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma
doctrine?

--Rien, dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte  un
enttement absolu.

Nanmoins, je suis forc d'avouer que nous sommes singulirement
favoriss jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'chappe, ce
voyage s'accomplit dans des conditions particulires de
temprature; mais il me parat vident, certain, que nous
arriverons un jour ou l'autre  ces rgions o la chaleur
centrale atteint les plus hautes limites et dpasse toutes les
graduations des thermomtres.

Nous verrons bien.  C'est le mot du professeur, qui, aprs avoir
baptis cet lot volcanique du nom de son neveu, donne le signal
de rembarquement.

Je reste pendant quelques minutes encore  contempler le geyser.
Je remarque que son jet est irrgulier dans ses accs, qu'il
diminue parfois d'intensit, puis reprend avec une nouvelle
vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs
accumules dans son rservoir.

Enfin nous partons en contournant les roches trs accores du sud.
Hans a profit de cette halte pour remettre le radeau en tat.

Mais avant de dborder je fais quelques observations pour
calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal.
Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis
Port-Graben, et nous sommes  six cent vingt lieues de
l'Islande, sous l'Angleterre.



XXXV


_Vendredi 21 aot._--Le lendemain le magnifique geyser a
disparu.  Le vent a frachi, et nous a rapidement loigns de
l'lot Axel.  Les mugissements se sont teints peu  peu.

Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant
peu.  L'atmosphre se charge de vapeurs, qui emportent avec elles
l'lectricit forme par l'vaporation des eaux salines, les
nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte
uniformment olivtre; les rayons lectriques peuvent  peine
percer cet opaque rideau baiss sur le thtre o va se jouer le
drame des temptes.

Je me sens particulirement impressionn, comme l'est sur terre
toute crature  l'approche d'un cataclysme.  Les cumulus[1]
entasss dans le sud prsentent un aspect sinistre; ils ont cette
apparence impitoyable que j'ai souvent remarque au dbut des
orages.  L'air est lourd, la mer est calme.

  [1] Nuages de formes arrondies.

Au loin les nuages ressemblent  de grosses balles de coton
amonceles dans un pittoresque dsordre; peu  peu ils se
gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur
pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se dtacher de l'horizon;
mais, au souffle des courants levs, ils se fondent peu  peu,
s'assombrissent et prsentent bientt une couche unique d'un
aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore
claire, rebondit sur ce tapis gristre et va se perdre bientt
dans la masse opaque.

videmment l'atmosphre est sature de fluide, j'en suis tout
imprgn, mes cheveux se dressent sur ma tte comme aux abords
d'une machine lectrique.  Il me semble que, si mes compagnons me
touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente.

A dix heures du matin, les symptmes de l'orage sont plus
dcisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre
haleine; la nue ressemble  une outre immense dans laquelle
s'accumulent les ouragans.

Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne
puis m'empcher de dire:

Voil du mauvais temps qui se prpare.

Le professeur ne rpond pas.  Il est d'une humeur massacrante, 
voir l'ocan se prolonger indfiniment devant ses yeux.  Il
hausse les paules  mes paroles.

Nous aurons de l'orage, dis-je en tendant la main vers
l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour
l'craser!

Silence gnral.  Le vent se tait.  La nature a l'air d'une morte
et ne respire plus.  Sur le mat, o je vois dj poindre un lger
feu Saint-Elme, la voile dtendue tombe en plis lourds.  Le
radeau est immobile au milieu d'une mer paisse et sans
ondulations.  Mais, si nous ne marchons plus,  quoi bon
conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au
premier choc de la tempte?

Amenons-la, dis-je, abattons notre mt: cela sera prudent.

--Non, par le diable!  s'crie mon oncle, cent fois non!  Que le
vent nous saisisse!  que l'orage nous emporte!  mais que
j'aperoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait
s'y briser en mille pices!

Ces paroles ne sont pas acheves que l'horizon du sud change
subitement d'aspect; les vapeurs accumules se rsolvent en eau,
et l'air, violemment appel pour combler les vides produits par
la condensation, se fait ouragan.  Il vient des extrmits les
plus recules de la caverne.  L'obscurit redouble.  C'est 
peine si je puis prendre quelques notes incompltes.

Le radeau se soulve, il bondit.  Mon oncle est jet de son haut.
Je me trane jusqu' lui.  Il s'est fortement cramponn  un bout
de cble et parait considrer avec plaisir ce spectacle des
lments dchans.

Hans ne bouge pas.  Ses longs cheveux, repousss par l'ouragan et
ramens sur sa face immobile, lui donnent une trange
physionomie, car chacune de leurs extrmits est hrisse de
petites aigrettes lumineuses.  Son masque effrayant est celui
d'un homme antdiluvien, contemporain des Ichthyosaures et des
Megatherium.

Cependant le mt rsiste.  La voile se tend comme une bulle prte
 crever.  Le radeau file avec un emportement que je ne puis
estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau dplaces
sous lui, dont la rapidit fait des lignes droites et nettes.

La voile!  la voile!  dis-je, en faisant signe de l'abaisser.

--Non!  rpond mon oncle.

--Nej, fait Hans en remuant doucement la tte.

Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet
horizon vers lequel nous courons en insenss.  Mais avant qu'elle
n'arrive jusqu' nous le voile de nuage se dchire, la mer entre
en bullition et l'lectricit, produite par une vaste action
chimique qui s'opre dans les couches suprieures, est mise en
jeu.  Aux clats du tonnerre se mlent les jets tincelants de la
foudre; des clairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des
dtonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les
grlons qui frappent le mtal de nos outils ou de nos armes se
font lumineux; les vagues souleves semblent tre autant de
mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intrieur, et dont
chaque crte est empanache d'une flamme.

Mes yeux sont blouis par l'intensit de la lumire, mes oreilles
brises par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mt,
qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan..........
................................................................
..............................

[Ici mes notes de voyage devinrent trs incompltes.  Je n'ai
plus retrouv que quelques observations fugitives et prises
machinalement pour ainsi dire.  Mais, dans leur brivet, dans
leur obscurit mme, elles sont empreintes de l'motion qui me
dominait, et mieux que ma mmoire elles me donnent le sentiment
de notre situation.]
..............................................................
................................


_Dimanche 23 aot._--O sommes-nous?  Emports avec une
incomparable rapidit.

La nuit a t pouvantable.  L'orage ne se calme pas.  Nous
vivons dans un milieu de bruit, une dtonation incessante.  Nos
oreilles saignent.  On ne peut changer une parole.

Les clairs ne discontinuent pas.  Je vois des zigzags
rtrogrades qui, aprs un jet rapide, reviennent de bas ou haut
et vont frapper la vote de granit.  Si elle allait s'crouler!
D'autres clairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de
feu qui clatent comme des bombes.  Le bruit gnral ne parait
pas s'en accrotre; il a dpass la limite d'intensit que peut
percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrires du
monde viendraient  sauter ensemble, nous ne saurions en entendre
davantage.

Il y a mission continue de lumire  la surface des nuages; la
matire lectrique se dgage incessamment de leurs molcules;
videmment les principes gazeux de l'air sont altrs; des
colonnes d'eau innombrables s'lancent dans l'atmosphre et
retombent en cumant.

O allons-nous?...  Mon oncle est couch tout de son long 
l'extrmit du radeau.

La chaleur redouble.  Je regarde le thermomtre; il indique...
[Le chiffre est effac.]


_Lundi 24 aot._--Cela ne finira pas!  Pourquoi l'tat de cette
atmosphre si dense, une fois modifi, ne serait-il pas
dfinitif?

Nous sommes briss de fatigue, Hans comme  l'ordinaire.  Le
radeau court invariablement vers le sud-est.  Nous avons fait
plus de deux cents lieues depuis l'lot Axel.

A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement
tout les objets composant la cargaison.  Chacun de nous s'attache
galement.  Les flots passent par-dessus notre tte.

Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours.
Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lvres; il ne se produit
aucun son apprciable.  Mme en se parlant  l'oreille on ne peut
s'entendre.

Mon oncle s'est approch de moi.  Il a articul quelques paroles.
Je crois qu'il m'a dit: Nous sommes perdus. Je n'en suis pas
certain.

Je prends le parti de lui crire ces mots: Amenons notre voile.

Il me fait signe qu'il y consent.

Sa tte n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un
disque de feu apparat au bord du radeau.  Le mt et la voile
sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever  une
prodigieuse hauteur, semblables au Ptrodactyle, cet oiseau
fantastique des premiers sicles.

Nous sommes glacs d'effroi; la boule mi-partie blanche,
mi-partie azure, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se
promne lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous
la lanire de l'ouragan.  Elle vient ici, l, monte sur un des
btis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend
lgrement, bondit, effleure la caisse  poudre.  Horreur!  Nous
allons sauter!  Non!  Le disque blouissant s'carte; il
s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se
prcipite  genoux pour l'viter; de moi, ple et frissonnant
sous l'clat de la lumire et de la chaleur; il pirouette prs de
mon pied, que j'essaye de retirer.  Je ne puis y parvenir.

Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphre; elle pntre le
gosier, les poumons.  On touffe.

Pourquoi ne puis-je retirer mon pied?  Il est donc riv au
radeau?  Ah!  la chute de ce globe lectrique a aimant tout le
fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en
se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure
adhrent violemment  une plaque de fer incruste dans le bois.
Je ne puis retirer mon pied!

Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment o la boule
allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entraner
moi-mme, si...

Ah!  quelle lumire intense!  le globe clate!  nous sommes
couverts par des jets de flammes!

Puis tout s'teint.  J'ai eu le temps de voir mon oncle tendu
sur le radeau; Hans toujours  sa barre et crachant du feu sous
l'influence de l'lectricit qui le pntre!

O allons-nous?  o allons-nous?
.......................................................


_Mardi 25 aot._--Je sors d'un vanouissement prolong; l'orage
continue; les clairs se dchanent comme une couve de serpents
lche dans l'atmosphre.

Sommes-nous toujours sur la mer?  Oui, et emports avec une
vitesse incalculable.  Nous avons pass sous l'Angleterre, sous
la Manche, sous la France, sous l'Europe entire, peut-tre!
.......................................................

Un bruit nouveau se fait entendre!  videmment, la mer qui se
brise sur des rochers!...  Mais alors...
.......................................................
.......................................................



XXXVI


Ici se termine ce que j'ai appel le journal du bord, si
heureusement sauv du naufrage.  Je reprends mon rcit comme
devant.

Ce qui se passa au choc du radeau contre les cueils de la cte,
je ne saurais le dire.  Je me sentis prcipit dans les flots, et
si j'chappai  la mort, si mon corps ne fut pas dchir sur les
rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de
l'abme.

Le courageux Islandais me transporta hors de la porte des
vagues, sur un sable brlant o je me trouvai cte  cte avec
mon oncle.

Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames
furieuses, afin de sauver quelques paves du naufrage.  Je ne
pouvais parler; j'tais bris d'motions et de fatigues; il me
fallut une grande heure pour me remettre.

Cependant une pluie diluvienne continuait  tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages.  Quelques rocs
superposs nous offrirent un abri contre les torrents du ciel,
Hans prpara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun
de nous, puis par les veilles de trois nuits, tomba dans un
douloureux sommeil.

Le lendemain le temps tait magnifique.  Le ciel et la mer
s'taient apaiss d'un commun accord.  Toute trace de tempte
avait disparu.  Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui
salurent mon rveil.

Eh bien, mon garon, s'cria-t-il, as-tu bien dormi?

N'et-on pas dit que nous tions dans la maison de Knig-strasse,
que je descendais tranquillement pour djeuner et que mon mariage
avec la pauvre Graben allait s'accomplir ce jour mme?

Hlas!  pour peu que la tempte et jet le radeau dans l'est,
nous avions pass sous l'Allemagne, sous ma chre ville de
Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au
monde.  Alors quarante lieues m'en sparaient  peine!  Mais
quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en ralit,
plus de mille lieues  franchir!

Toutes ces douloureuses rflexions traversrent rapidement mon
esprit avant que je ne rpondisse  la question de mon oncle.

Ah a!  rpta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi?

--Trs bien, rpondis-je; je suis encore bris, mais cela ne sera
rien.

--Absolument rien, un peu de fatigue, et voil tout.

--Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle.

--Enchant, mon garon!  enchant!  Nous sommes arrivs!

--Au terme de notre expdition?

--Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas.  Nous
allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer
vritablement dans les entrailles du globe.

--Mon oncle, permettez-moi une question.

--Je te la permets, Axel.

--Et le retour?

--Le retour!  Ah!  tu penses  revenir quand on n'est mme pas
arriv?

--Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.

--De la manire la plus simple du monde.  Une fois arrivs au
centre du sphrode, ou nous trouverons une route nouvelle pour
remonter  sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement
par le chemin dj parcouru.  J'aime  penser qu'il ne se fermera
pas derrire nous.

--Alors il faudra remettre le radeau en bon tat.

--Ncessairement.

--Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes
ces grandes choses?

--Oui, certes.  Hans est un garon habile, et je suis sr qu'il a
sauv la plus grande partie de la cargaison.  Allons nous en
assurer, d'ailleurs.

Nous quittmes cette grotte ouverte  toutes les brises.  J'avais
un espoir qui tait en mme temps une crainte; il me semblait
impossible que le terrible abordage du radeau n'et pas ananti
tout ce qu'il portait.  Je me trompais.  A mon arrive sur le
rivage, j'aperus Hans au milieu d'une foule d'objets rangs avec
ordre.  Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de
reconnaissance.  Cet homme, d'un dvouement surhumain dont on ne
trouverait peut-tre pas d'autre exemple, avait travaill pendant
que nous dormions et sauv les objets les plus prcieux au pril
de sa vie.

Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles,
nos armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer.  La
provision de poudre tait demeure intacte, aprs avoir failli
sauter pendant la tempte.

Eh bien, s'cria le professeur, puisque les fusils manquent,
nous en serons quittes pour ne pas chasser.

--Bon; mais les instruments?

--Voici le manomtre, le plus utile de tous, et pour lequel
j'aurais donn les autres!  Avec lui, je puis calculer la
profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre.  Sans
lui, nous risquerions d'aller au del et de ressortir par les
antipodes!

Cette gat tait froce.

Mais la boussole?  demandai-je.

--La voici, sur ce rocher, en parfait tat, ainsi que le
chronomtre et les thermomtres.  Ah!  le chasseur est un homme
prcieux!

Il fallait bien le reconnatre, en fait d'instruments, rien ne
manquait..  Quant aux outils et aux engins, j'aperus, pars sur
le sable, chelles, cordes, pics, pioches, etc.

Cependant il y avait encore la question des vivres  lucider.

Et les provisions?  dis-je,

--Voyons les provisions, rpondit mon oncle.

Les caisses qui les contenaient taient alignes sur la grve
dans un parfait tat de conservation; la mer les avait respectes
pour la plupart, et somme toute, en biscuits, viande sale,
genivre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre
mois de vivres.

Quatre mois!  s'cria le professeur; nous avons le temps d'aller
et de revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand
dner  tous mes collgues du Johannaeum!

J'aurais d tre fait, depuis longtemps, au temprament de mon
oncle, et pourtant cet homme-l m'tonnait toujours.

Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau
avec la pluie que l'orage a verse dans tous ces bassins de
granit; par consquent, nous n'avons pas  craindre d'tre pris
par la soif.  Quant au radeau, je vais recommander  Hans de le
rparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir,
j'imagine!

--Comment cela?  m'criai-je.

--Une ide  moi, mon garon!  Je crois que nous ne sortirons pas
par o nous sommes entrs.

Je regardai le professeur avec une certaine dfiance; je me
demandai s'il n'tait pas devenu fou.  Et cependant il ne savait
pas si bien dire.

Allons djeuner, reprit-il.

Je le suivis sur un cap lev, aprs qu'il eut donn ses
instructions au chasseur.  L, de la viande sche, du biscuit et
du th composrent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un
des meilleurs que j'eusse fait de ma vie.  Le besoin, le grand
air, le calme aprs les agitations, tout contribuait  me mettre
en apptit.

Pendant le djeuner, je posai  mon oncle la question de savoir
o nous tions en ce moment.

Cela, dis-je, me parait difficile  calculer.

--A calculer exactement, oui, rpondit-il; c'est mme impossible,
puisque, pendant ces trois jours de tempte, je n'ai pu tenir
note de la vitesse et de la direction du radeau; mais cependant
nous pouvons relever notre situation  l'estime.

--En effet, la dernire observation a t faite  l'lot du
geyser...

--A l'lot Axel, mon garon.  Ne dcline pas cet honneur d'avoir
baptis de ton nom la premire le dcouverte au centre du massif
terrestre.

--Soit!  A l'lot Axel, nous avions franchi environ deux cent
soixante-dix lieues de mer et nous nous trouvions  plus de six
cents lieues de l'Islande.

--Bien!  partons de ce point alors et comptons quatre jours
d'orage, pendant lesquels notre vitesse n'a pas d tre
infrieure  quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.

--Je le crois.  Ce serait donc trois cents lieues  ajouter.

--Oui, et la mer Lidenbrock aurait  peu prs six cents lieues
d'un rivage  l'autre!  Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter
de grandeur avec la Mditerrane?

--Oui, surtout si nous ne l'avons traverse que dans sa largeur!

--Ce qui est fort possible!

--Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts,
nous avons maintenant cette Mditerrane sur notre tte.

--Vraiment!

--Vraiment, car nous sommes  neuf cents lieues de Reykjawik!

--Voil un joli bout de chemin, mon garon; mais, que nous soyons
plutt sous la Mditerrane que sous la Turquie ou sous
l'Atlantique, cela ne peut s'affirmer que si notre direction n'a
pas dvi.

--Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage
doit tre situ au sud-est de Port-Graben.

--Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole.
Allons consulter la boussole!

Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait
dpos les instrumente.  Il tait gai, allgre, il se frottait
les mains, il prenait des poses!  Un vrai jeune homme!  Je le
suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon
estime.

Arriv au rocher, mon oncle prit le compas, le posa
horizontalement et observa l'aiguilla, qui, aprs avoir oscill,
s'arrta dans une position fixe sous l'influence magntique.

Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de
nouveau.  Enfin il se retourna de mon ct, stupfait.

Qu'y a-t-il? demandai-je.

Il me fit signe d'examiner l'instrument.  Une exclamation de
surprise m'chappa.  La fleur de l'aiguille marquait le nord l
o nous supposions le midi!  Elle se tournait vers la grve au
lieu de montrer la pleine mer!

Je remuai la boussole, je l'examinai; elle tait en parfait tat.
Quelque position que l'on ft prendre  l'aiguille; celle-ci
reprenait obstinment cette direction inattendue.

Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempte une
saute de vent s'tait produite dont nous ne nous tions pas
aperus et avait ramen le radeau vers les rivages que mon oncle
croyait laisser derrire lui.



XXXVII


Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments
qui agitrent le professeur Lidenbrock, la stupfaction,
l'incrdulit et enfin la colre.  Jamais je ne vis homme si
dcontenanc d'abord, si irrit ensuite.  Les fatigues de la
traverse, les dangers courus, tout tait  recommencer!  Nous
avions recul au lieu de marcher en avant!

Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.

Ah!  la fatalit me joue de pareils tours!  s'cria-t-il; les
lments conspirent contre moi!  l'air, le feu et l'eau combinent
leurs efforts pour s'opposer  mon passage!  Eh bien!  l'on saura
ce que peut ma volont.  Je ne cderai pas, je ne reculerai pas
d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la
nature!

Debout sur le rocher, irrit, menaant, Otto Lidenbrock, pareil
au farouche Ajax, semblait dfier les dieux.  Mais je jugeai 
propos d'intervenir et de mettre un frein  cette fougue
insense.

Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme.  Il y a une limite 
toute ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre
l'impossible; nous sommes mal quips pour un voyage sur mer;
cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de
poutres avec une couverture pour voile, un bton en guise de mt,
et contre les vents dchans.  Nous ne pouvons gouverner, nous
sommes le jouet des temptes, et c'est agir en fous que de tenter
une seconde fois cette impossible traverse!

De ces raisons toutes irrfutables je pus drouler la srie
pendant dix minutes sans tre interrompu, mais cela vint
uniquement de l'inattention du professeur, qui n'entendit pas un
mot de mon argumentation.

Au radeau!  s'cria-t-il.

Telle fut sa rponse.  J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je
me heurtai  une volont plus dure que le granit.

Hans achevait en ce moment de rparer le radeau.  On et dit que
cet tre bizarre devinait les projets de mon oncle.  Avec
quelques morceaux de surtarbrandur il avait consolid
l'embarcation.  Une voile s'y levait dj et le vent jouait dans
ses plis flottants.

Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitt celui-ci
d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le dpart.
L'atmosphre tait assez pure et le vent du nord-ouest tenait
bon.

Que pouvais-je faire?  Rsister seul contre deux?  Impossible.
Si encore Hans se ft joint  moi.  Mais non!  Il semblait que
l'Islandais et mis de ct toute volont personnelle et fait
voeu d'abngation.  Je ne pouvais rien obtenir d'un serviteur
aussi infod  son matre.  Il fallait marcher en avant.

J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutume, quand
mon oncle m'arrta de la main.

Nous ne partirons que demain, dit-il.

Je fis le geste d'un homme rsign  tout.

Je ne dois rien ngliger, reprit-il, et puisque la fatalit m'a
pouss sur cette partie de la cte, je ne la quitterai pas sans
l'avoir reconnue.

Cette remarque sera comprise quand on saura que nous tions
revenus au rivage du nord, mais non pas  l'endroit mme de notre
premier dpart.  Port-Graben devait tre situ plus  l'ouest.
Rien de plus raisonnable ds lors que d'examiner avec soin les
environs de ce nouvel atterrissage.

Allons  la dcouverte! dis-je.

Et, laissant Hans  ses occupations, nous voil partis.  L'espace
compris entre les relais de la mer et le pied des contre-forts
tait fort large; on pouvait marcher une demi-heure avant
d'arriver  la paroi de rochers.  Nos pieds crasaient
d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
grandeurs, o vcurent les animaux des premires poques.
J'apercevais aussi d'normes carapaces; dont le diamtre
dpassait souvent quinze pieds.  Elles avaient appartenu  ces
gigantesques glyptodons de la priode pliocne dont la tortue
moderne n'ont plus qu'une petite rduction.  En outre le sol
tait sem d'une grande quantit de dbris pierreux, sortes de
galets arrondis pur la lame et rangs en lignes successives.  Je
fus donc conduit  faire cette remarque, que la mer devait
autrefois occuper cet espace.  Sur les rocs pars et maintenant
hors de ses atteintes, les flots avaient laiss des traces
videntes de leur passage.

Ceci pouvait expliquer jusqu' un certain point l'existence de
cet ocan,  quarante lieues au-dessous de la surface du globe.
Mais, suivant moi, cette masse d'eau devait se perdre peu  peu
dans les entrailles de la terre, et elle provenait videmment des
eaux de l'Ocan, qui se firent jour  travers quelque fissure.
Cependant il fallait admettre que cette fissure tait
actuellement bouche, car toute cette caverne, ou mieux, cet
immense rservoir, se ft rempli dans un temps assez court.
Peut-tre mme cette eau, ayant eu  lutter contre des feux
souterrains, s'tait vaporise en partie.  De l l'explication
des nuages suspendus sur notre tte et le dgagement de cette
lectricit qui crait des temptes  l'intrieur du massif
terrestre.

Cette thorie des phnomnes dont nous avions t tmoins me
paraissait satisfaisante; car, pour grandes que soient les
merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des
raisons physiques.

Nous marchions donc sur une sorte de terrain sdimentaire form
par les eaux, comme tous les terrains de cette priode, si
largement distribus  la surface du globe.  Le professeur
examinait attentivement chaque interstice de roche.  Qu'une
ouverture quelconque existt, et il devenait important pour lui
d'en faire sonder la profondeur.

Pendant un mille, nous avions ctoy les rivages de la mer
Lidenbrock, quand le sol changea subitement d'aspect.  Il
paraissait boulevers, convulsionn par un exhaussement violent
des couches infrieures.  En maint endroit, des enfoncements ou
des soulvements attestaient une dislocation puissante du massif
terrestre.

Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit,
mlanges de silex, de quartz et de dpts alluvionnaires,
lorsqu'un champ, plus qu'un champ, une plaine d'ossements apparut
 nos regards.  On et dit un cimetire immense, o les
gnrations de vingt sicles confondaient leur ternelle
poussire.  De hautes extumescences de dbris s'tageaient au
loin.  Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y
perdaient dans une brume fondante.  L, sur trois milles carrs.
peut-tre; s'accumulait toute la vie de l'histoire animale, 
peine crite dans les terrains trop rcents du monde habit.

Cependant une impatiente curiosit nous entranait.  Nos pieds
crasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux
anthistoriques, et ces fossiles dont les Musums des grandes
cits se disputent les rares et intressants dbris.  L'existence
de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les squelettes
des tres organiques couchs dans ce magnifique ossuaire.

J'tais stupfait.  Mon oncle avait lev ses grands bras vers
l'paisse vote qui nous servait de ciel.  Sa bouche ouverte
dmesurment, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses
lunettes, sa tte remuant de haut en bas, de gauche  droite,
toute sa posture enfin dnotait un tonnement sans borne.  Il se
trouvait devant une inapprciable collection de Leptotherium, de
Mericotherium, de Mastodontes, de Protopithques, de
Ptrodactyles, de tous les monstres antdiluviens entasss l
pour sa satisfaction personnelle.  Qu'on se figure un bibliomane
passionn transport tout  coup dans cette fameuse bibliothque
d'Alexandrie brle par Omar et qu'un miracle aurait fait
renatre de ses cendres!  Tel tait mon oncle le professeur
Lidenbrock.

Mais ce fut un bien autre merveillement, quand, courant a
travers cette poussire volcanique, il saisit un crne dnud, et
s'cria d'une voix frmissante:

Axel!  Axel!  une tte humaine!

--Une tte humaine!  mon oncle, rpondis-je, non moins stupfait.

--Oui, mon neveu!  Ah!  M. Milne-Edwards!  Ah!  M, de
Quatrefages!  que n'tes-vous l o je suis, moi, Otto
Lidenbrock!



XXXVIII


Pour comprendre cette vocation faite par mon oncle  ces
illustres savants franais, il faut savoir qu'un fait d'une haute
importance en palontologie s'tait produit quelque temps avant
notre dpart.

Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de
M. Boucher de Perthes les carrires de Moulin-Quignon, prs
Abbeville, dans le dpartement de la Somme, en France, trouvrent
une mchoire humaine  quatorze pieds au-dessous de la superficie
du sol.  C'tait le premier fossile de cette espce ramen  la
lumire du grand jour.  Prs de lui se rencontrrent des haches
de pierre et des silex taills, colors et revtus par le temps
d'une patine uniforme.

Le bruit de cette dcouverte fut grand, non seulement en France,
mais en Angleterre et en Allemagne.  Plusieurs savants de
l'Institut franais, entre autres MM. Milne-Edwards et de
Quatrefages, prirent l'affaire  coeur, dmontrrent
l'incontestable authenticit de l'ossement en question, et se
firent les plus ardents dfenseurs de ce procs de la mchoire,
suivant l'expression anglaise.

Aux gologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain,
MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de
l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le
plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock.

L'authenticit d'un fossile humain de l'poque quaternaire
semblait donc incontestablement dmontre et admise.

Ce systme, il est vrai, avait eu un adversaire acharn dans
M. lie de Beaumont.  Ce savant de si haute autorit soutenait
que le terrain de Moulin-Quignon n'appartenait pas au diluvium,
mais  une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec
Cuvier, il n'admettait pas que l'espce humaine et t
contemporaine des animaux de l'poque quaternaire.  Mon oncle
Lidenbrock, de concert avec la grande majorit des gologues,
avait tenu bon, disput, discut, et M. lie de Beaumont tait
rest  peu prs seul de son parti.

Nous connaissions tous ces dtails de l'affaire, mais nous
ignorions que, depuis notre dpart, la question avait fait des
progrs nouveaux.  D'autres mchoires identiques, quoique
appartenant  des individus de types divers et de nations
diffrentes, furent trouves dans les terres meubles et grises de
certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que
des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants,
d'adolescents, d'hommes, de vieillards.  L'existence de l'homme
quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage.

Et ce n'tait pas tout.  Des dbris nouveaux exhums du terrain
tertiaire pliocne avaient permis  des savants plus audacieux
encore d'assigner une haute antiquit  la race humaine.  Ces
dbris, il est vrai, n'taient point des ossements de l'homme,
mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des
fmurs d'animaux fossiles, stris rgulirement, sculpts pour
ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain.

Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'chelle des temps d'un
grand nombre de sicles; il prcdait le Mastodonde; il devenait
le contemporain de l'Elephas meridionalis; il avait cent mille
ans d'existence, puisque c'est la date assigne par les gologues
les plus renomms  la formation du terrain pliocne!

Tel tait alors l'tat de la science palontologique, et ce que
nous en connaissions suffisait  expliquer notre attitude devant
cet ossuaire de la mer Lidenbrock.  On comprendra donc les
stupfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas
plus loin, il se trouva en prsence, on peut dire face  face,
avec un des spcimens de l'homme quaternaire.

C'tait un corps humain absolument reconnaissable.  Un sol d'une
nature particulire, comme celui du cimetire Saint-Michel, 
Bordeaux, l'avait-il ainsi conserv pendant des sicles?  je ne
saurais le dire.  Mais a cadavre, la peau tendue et parchemine,
les membres encore moelleux,-- la vue du moins,--les dents
intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des
orteils d'une grandeur effrayante, se montrait  nos yeux tel
qu'il avait vcu.

J'tais muet devant cette apparition d'un autre ge.  Mon oncle,
si loquace, si imptueusement discoureur d'habitude, se taisait
aussi.  Nous avions soulev ce corps.  Nous l'avions redress.
Il nous regardait avec ses orbites caves.  Nous palpions son
torse sonore.

Aprs quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le
professeur.  Otto Lidenbrock, emport par son temprament, oublia
les circonstances de notre voyage, le milieu o nous tions,
l'immense caverne qui nous contenait.  Sans doute il se crut au
Johannaeum, professant devant ses lves, car il prit un ton
doctoral, et s'adressant  un auditoire imaginaire:

Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous prsenter un homme de
l'poque quaternaire.  De grands savants ont ni son existence,
d'autres non moins grands l'ont affirme.  Les saint Thomas de la
palontologie, s'ils taient l, le toucheraient du doigt, et
seraient bien forcs de reconnatre leur erreur.  Je sais bien
que la science doit se mettre en garde contre les dcouvertes de
ce genre!  Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes
fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de mme
farine.  Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du prtendu
corps d'Oreste retrouv par les Spartiates, et du corps
d'Astrius, long de dix coudes, dont parle Pausanias.  J'ai lu
les rapports sur le squelette de Trapani dcouvert au XIVe
sicle, et dans lequel on voulait reconnatre Polyphme, et
l'histoire du gant dterr pendant le XVIe sicle aux environs
de Palerme.  Vous n'ignorez pas plus que moi, Messieurs,
l'analyse faite auprs de Lucerne, en 1577, de ces grands
ossements que le clbre mdecin Flix Plater dclarait
appartenir  un gant de dix-neuf pieds!  J'ai dvor les traits
de Cassanion, et tous ces mmoires, brochures, discours et
contre-discours publis  propos du squelette du roi des Cimbres,
Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule, exhum d'une sablonnire
du Dauphin en 1613!  Au XVIIIe sicle, j'aurais combattu avec
Pierre Campet l'existence des pradamites de Scheuchzer!  J'ai eu
entre les mains l'crit nomm _Gigans_..

Ici reparut l'infirmit naturelle de mon oncle, qui en public ne
pouvait pas prononcer les mots difficiles.

L'crit nomm _Gigans_... reprit-il.

Il ne pouvait aller plus loin.

_Giganto_...

Impossible!  Le mot malencontreux ne voulait pas sortir!  On
aurait bien ri au Johannaeum!

_Gigantostologie_, acheva de dire le professeur Lidenbrock
entre deux jurons.

Puis, continuant de plus belle, et s'animant:

Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses!  Je sais aussi que
Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os
de Mammouth et autres animaux de l'poque quaternaire.  Mais ici
le doute seul serait une injure  la science!  Le cadavre est l!
Vous pouvez le voir, le toucher!  Ce n'est pas un squelette,
c'est un corps intact, conserv dans un but uniquement
anthropologique!

Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.

Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit
encore mon oncle, j'en ferais disparatre toutes les parties
terreuses et ces coquillages resplendissants qui sont incrusts
en lui.  Mais le prcieux dissolvant me manque.  Cependant, tel
il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire.

Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec
la dextrit d'un montreur de curiosits.

Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous
sommes loin des prtendus gants.  Quant  la race  laquelle il
appartient, elle est incontestablement caucasique.  C'est la race
blanche, c'est la ntre!  Le crne de ce fossile est
rgulirement ovode, sans dveloppement des pommettes, sans
projection de la mchoire.  Il ne prsente aucun caractre de ce
prognathisme qui modifie l'angle facial[1].  Mesurez cet angle,
il est presque de quatre-vingt-dix degrs.  Mais j'irai plus loin
encore dans le chemin des dductions.  et j'oserai dire que cet
chantillon humain appartient  la famille japtique, rpandue
depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale.  Ne
souriez pas, Messieurs!

  1.  L'angle facial est form par deux plans, l'un plus ou moins
  vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'antre
  horizontal, qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et
  l'pine nasale infrieure.  On appelle prognathisme, en langue
  anthropologique, cette projection de la mchoire qui modifie
  l'angle facial.

Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude
de voir les visages s'panouir pendant ses savantes
dissertations!

Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est l un homme
fossile, et contemporain des Mastodontes dont les ossements
emplissent cet amphithtre.  Mais de vous dire par quelle route
il est arriv l, comment ces couches o il tait enfoui ont
gliss, jusque dans cette norme cavit du globe, c'est ce que je
ne me permettrai pas.  Sans doute,  l'poque quaternaire, des
troubles considrables se manifestaient encore dans l'corce
terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des
cassures, des fentes, des failles, o dvalait vraisemblablement
une partie du terrain suprieur.  Je ne me prononce pas, mais
enfin l'homme est l, entour des ouvrages de sa main, de ces
haches, de ces silex taills qui ont constitu l'ge de pierre,
et  moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en pionnier
de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticit de son
antique origine.

Le professeur se tut, et j'clatai en applaudissements unanimes.
D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son
neveu eussent t fort empchs de le combattre.

Autre indice.  Ce corps fossilis n'tait pas le seul de
l'immense ossuaire.  D'autres corps se rencontraient  chaque pas
que nous faisions dans cette poussire, et mon oncle pouvait
choisir le plus merveilleux de ces chantillons pour convaincre
les incrdules.

En vrit, c'tait un tonnant spectacle que celui de ces
gnrations d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetire.
Mais une question grave se prsentait, que nous n'osions
rsoudre.  Ces tres anims avaient-ils gliss par une convulsion
du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils
taient dj rduits en poussire?  Ou plutt vcurent-ils ici,
dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et
mourant comme les habitants de la terre?  Jusqu'ici, les monstres
marins, les poissons seuls, nous taient apparus vivants!
Quelque homme de l'abme errait-il encore sur ces grves
dsertes?



XXXIX


Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulrent ces couches
d'ossements.  Nous allions en avant, pousss par une ardente
curiosit.  Quelles autres merveilles renfermait cette caverne,
quels trsors pour la science?  Mon regard s'attendait  toutes
les surprises, mon imagination  tous les tonnements.

Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrire
les collines de l'ossuaire.  L'imprudent professeur, s'inquitant
peu de d'garer, m'entranait au loin.  Nous avancions
silencieusement, baigns dans les ondes lectriques.  Par un
phnomne que je ne puis expliquer, et grce  sa diffusion,
complte alors, la lumire clairait uniformment les diverses
faces des objets.  Son foyer n'existait plus en un point
dtermin de l'espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre.
On aurait pu se croire en plein midi et on plein t, au milieu
des rgions quatoriales, sous les rayons verticaux du soleil.
Toute vapeur avait disparu.  Les rochers, les montagnes
lointaines, quelques masses confuses de forts loignes,
prenaient un trange aspect sous l'gale distribution du fluide
lumineux.  Nous ressemblions  ce fantastique personnage
d'Hoffmann qui a perdu son ombre.

Aprs une marche d'un mille, apparut la lisire d'une fort
immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui
avoisinaient Port-Graben.

C'tait la vgtation de l'poque tertiaire dans toute sa
magnificence.  De grands palmiers, d'espces aujourd'hui
disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprs,
des thuyas, reprsentaient la famille des conifres, et se
reliaient entre eux par un rseau de lianes inextricables.  Un
tapis de mousses et d'hpathiques revtait moelleusement le sol.
Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de
ce nom, puisqu'ils ne produiraient pas d'ombre.  Sur leurs bords
croissaient des fougres arborescentes semblables  celles des
serres chaudes du globe habit.  Seulement, la couleur manquait 
ces arbres,  ces arbustes,  ces plantes, privs de la
vivifiante chaleur du soleil.  Tout se confondait dans une teinte
uniforme, bruntre et comme passe.  Les feuilles taient
dpourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mmes, si
nombreuses  cette poque tertiaire qui les vit natre, alors
sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un papier
dcolor sous l'action de l'atmosphre.

Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis.
Je le suivis, non sans une certaine apprhension.  Puisque la
nature avait fait l les frais d'une alimentation vgtale,
pourquoi les redoutables mammifres ne s'y rencontreraient-ils
pas?  J'apercevais dans ces larges clairires que laissaient les
arbres abattus et rongs par le temps, des lgumineuses, des
acrines, des rubiaces, et mille arbrisseaux comestibles, chers
aux ruminants de toutes les priodes.  Puis apparaissaient,
confondus et entremls, les arbres des contres si diffrentes
de la surface du globe, le chne croissant prs du palmier,
l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwge, le
bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du
kauris zlandais.  C'tait  confondre la raison des
classificateurs les plus ingnieux de la botanique terrestre.

Soudain je m'arrtai, De la main, je retins mon oncle.

La lumire diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets
dans la profondeur des taillis.  J'avais cru voir...  non?
rellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter
sous les arbres!  En effet, c'taient des animaux gigantesques,
tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles, mais vivants,
et semblables  ceux dont les restes furent dcouverts en 1801
dans les marais de l'Ohio!  J'apercevais ces grands lphants
dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une lgion de
serpents.  J'entendais le bruit de leurs longues dfenses dont
l'ivoire taraudait les vieux troncs.  Les branches craquaient, et
les feuilles arraches par masses considrables s'engouffraient
dans la vaste gueule de ces monstres.

Ce rve, o j'avais vu renatre tout ce monde des temps
anthistoriques, des poques ternaire et quaternaire, se
ralisait donc enfin!  Et nous tions l, seuls, dans les
entrailles du globe,  la merci de ses farouches habitants!

Mon oncle regardait.

Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en
avant, en avant!

--Non!  m'criai-je, non!  Nous sommes sans armes!  Que
ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupdes gants?
Venez, mon oncle, venez!  Nulle crature humaine ne peut braver
impunment la colre de ces monstres.

--Nulle crature humaine!  rpondit mon oncle, en baissant la
voix!  Tu te trompes, Axel!  Regarde, regarde, l-bas!  Il me
semble que j'aperois un tre vivant!  un tre semblable  nous!
un homme!

Je regardai, haussant les paules, et dcid  pousser
l'incrdulit jusqu' ses dernires limites.  Mais, quoique j'en
eus, il fallut bien me rendre  l'vidence.

En effet,  moins d'un quart de mille, appuy au tronc d'un
kauris norme, un tre humain, un Prote de ces contres
souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable
troupeau de Mastodontes!

    _Immanis pecoris custos, immanior ipse!_

Oui!  _immanior ipse!_ Ce n'tait plus l'tre fossile dont nous
avions relev le cadavre dans l'ossuaire, c'tait un gant
capable de commander  ces monstres.  Sa taille dpassait douze
pieds.  Sa tte grosse comme la tte d'un buffle, disparaissait
dans les broussailles d'une chevelure inculte.  On et dit une
vritable crinire, semblable a celle de l'lphant des premiers
ges.  Il brandissait de la main une branche norme, digne
houlette de ce berger antdiluvien.

Nous tions rests immobiles, stupfaits.  Mais nous pouvions
tre aperus.  Il fallait fuir.

Venez, venez!  m'criai-je, en entranant mon oncle, qui pour la
premire fois se laissa faire!

Un quart d'heure plus tard, nous tions hors de la vue de ce
redoutable ennemi.

Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le
calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont couls
depuis cette trange et surnaturelle rencontre, que penser, que
croire?  Non!  c'est impossible!  Nos sens ont t abuss, nos
yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient!  Nulle crature humaine
n'existe dans ce monde subterrestre!  Nulle gnration d'hommes
n'habite ces cavernes infrieures du globe, sans se soucier des
habitants de sa surface, sans communication avec eux!  C'est
insens, profondment insens!

J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la
structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe
des premires poques gologiques, de quelque Protopithque, de
quelque Msopithque semblable  celui que dcouvrit M. Lartet
dans le gte ossifre de Sansan!  Mais celui-ci dpassait par sa
taille toutes les mesures donnes par la palontologie!
N'importe!  Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il
soit!  Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une
gnration enfouie dans les entrailles de la terre!  Jamais!

Cependant nous avions quitt la fort claire et lumineuse, muets
d'tonnement, accabls sous une stupfaction qui touchait 
l'abrutissement.  Nous courions malgr nous.  C'tait une vraie
fuite, semblable  ces entranements effroyables que l'on subit
dans certains cauchemars.  Instinctivement, nous revenions vers
la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon
esprit se ft emport, sans une proccupation qui me ramena  des
observations plus pratiques.

Bien que je fusse certain de fouler un sol entirement vierge de
nos pas, j'apercevais souvent des agrgations de rochers dont la
forme rappelait ceux de Port-Graben.  C'tait parfois  s'y
mprendre.  Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines
des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de
surtarbrandur, notre fidle Hans-bach et la grotte o j'tais
revenu  la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des
contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant
d'un rocher venaient me rejeter dans le doute.

Le professeur partageait mon indcision; il ne pouvait s'y
reconnatre au milieu de ce panorama uniforme.  Je le compris 
quelques mots qui lui chapprent.

videmment, lui dis-je, nous n'avons pas abord  notre point de
dpart, mais certainement, en contournant le rivage, nous nous
rapprocherons de Port-Graben.

--Dans ce cas, rpondit mon oncle, il est inutile de continuer
cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau.  Mais
ne te trompes-tu pas, Axel?

--Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se
ressemblent.  Il me semble pourtant reconnatre le promontoire au
pied duquel Hans a construit son embarcation.  Nous devons tre
prs du petit port, si mme ce n'est pas ici, ajoutai-je en
examinant une crique que je crus reconnatre.

--Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces,
et je ne vois rien...

--Mais je vois, moi!  m'criai-je, en m'lanant vers un objet
qui brillait sur le sable.

--Qu'est-ce donc?

--Voil!  rpondis-je, et je montrai  mon oncle un poignard que
je venais de ramasser.

--Tiens!  dit-il, tu avais donc emport cette arme avec toi?

--Moi, aucunement, mais vous, je suppose?

--Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma
possession.

--Et moi encore moins, mon oncle.

--Voil qui est particulier.

--Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des
armes de ce genre, et Hans,  qui celle-ci appartient, l'a perdue
sur cette plage...

--Hans! fit mon oncle en secouant la tte.

Puis il examina l'arme avec attention.

Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du
seizime sicle, une vritable dague, de celles que les
gentilshommes portaient  leur ceinture pour donner le coup de
grce; elle est d'origine espagnole; elle n'appartient ni  toi,
ni  moi, ni au chasseur!

--Oserez-vous dire?...

--Vois, elle ne s'est pas brche ainsi  s'enfoncer dans la
gorge des gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui
ne date ni d'un jour, ni d'un an, ni d'un sicle!

Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant
emporter par son imagination.

Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande
dcouverte!  Cette lame est reste abandonne sur le sable depuis
cent, deux cents, trois cents ans, et s'est brche sur les rocs
de cette mer souterraine!

--Mais elle n'est pas venue seule!  m'criai-je; elle n'a pas t
se tordre d'elle-mme!  quelqu'un nous a prcds!...

--Oui, un homme.

--Et cet homme?

--Cet homme a grav son nom avec ce poignard!  Cet homme a voulu
encore une fois marquer de sa main la route du centre!
Cherchons, cherchons!

Et, prodigieusement intresss, nous voil longeant la haute
muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se
changer en galerie.

Nous arrivmes ainsi  un endroit o le rivage se resserrait.  La
mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un
passage large d'une toise au plus.  Entre deux avances de roc,
on apercevait l'entre d'un tunnel obscur.

L, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres
mystrieuses  demi ronges, les deux initiales du hardi et
fantastique voyageur:

        * _D0_ * _BC_ *

A. S.!  s'cria mon oncle.  Arne Saknussemm!  Toujours Arne
Saknussemm!



XL


Depuis le commencement du voyage, j'avais pass par bien des
tonnements; je devais me croire  l'abri des surprises et blas
sur tout merveillement.  Cependant,  la vue de ces deux lettres
graves l depuis trois cents ans, je demeurai dans un
bahissement voisin de la stupidit.  Non seulement la signature
du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet
qui l'avait trace tait entre mes mains.  A moins d'tre d'une
insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute
l'existence du voyageur et la ralit de son voyage.

Pendant que ces rflexions tourbillonnaient dans ma tte, le
professeur Lidenbrock se laissait aller  un accs un peu
dithyrambique  l'endroit d'Arne Saknussemm.

Merveilleux gnie!  s'criait-il, tu n'as rien oubli de ce qui
pouvait ouvrir  d'autres mortels les routes de l'corce
terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes
pieds ont laisses, il y trois sicles, au fond de ces
souterrains obscurs!  A d'autres regards que les tiens, tu as
rserv la contemplation de ces merveilles!  Ton nom grav
d'tapes en tapes conduit droit  son but le voyageur assez
audacieux pour te suivre, et, au centre mme de notre plante, il
se trouvera encore inscrit de ta propre main.  Eh bien!  moi
aussi, j'irai signer de mon nom cette dernire page de granit!
Mais que, ds maintenant, ce cap vu par toi prs de cette mer
dcouverte par toi, soit  jamais appel le cap Saknussemm!

Voil ce que j'entendis, ou  peu prs, et je me sentis gagn par
l'enthousiasme que respiraient ces paroles.  Un feu intrieur se
ranima dans ma poitrine!  J'oubliai tout, et les dangers du
voyage, et les prils du retour.  Ce qu'un autre avait fait, je
voulais le faire aussi, et rien de ce qui tait humain ne me
paraissait impossible!

En avant, en avant! m'criai-je.

Je m'lanais dj vers la sombre galerie, quand le professeur
m'arrta, et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la
patience et le sang-froid.

Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau 
cette place.

J'obis  cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement
au milieu des roches du rivage.

Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons t
singulirement servis par les circonstances jusqu'ici!

--Ah!  tu trouves, Axel?

--Sans doute, et il n'est pas jusqu' la tempte qui ne nous ait
remis dans le droit chemin.  Bni soit l'orage!  Il nous a
ramens  cette cte d'o le beau temps nous et loigns!
Supposez un instant que nous eussions touch de notre proue (la
proue d'un radeau!) les rivages mridionaux de la mer Lidenbrock,
que serions-nous devenus?  Le nom de Saknussemm n'aurait pas
apparu  nos yeux, et maintenant nous serions abandonns sur une
plage sans issue.

--Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel  ce que,
voguant vers le sud, nous soyons prcisment revenus au nord et
au cap Saknussemm.  Je dois dire que c'est plus qu'tonnant, et
il y a l un fait dont l'explication m'chappe absolument.

--Eh!  qu'importe!  il n'y a pas  expliquer les faits, mais  en
profiter!

--Sans doute, mon garon, mais...

--Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les
contres septentrionales de l'Europe, la Sude, la Russie, la
Sibrie, que sais-je!  au lieu de nous enfoncer sous les dserts
de l'Afrique ou les flots de l'Ocan, et je ne veux pas en savoir
davantage!

--Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque
nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener 
rien.  Nous allons descendre, encore descendre, et toujours
descendre!  Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il
n'y a plus que quinze cents lieues  franchir!

--Bah!  m'criai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler!
En route!  en route!

Ces discours insenss duraient encore quand nous rejoignmes le
chasseur.  Tout tait prpar pour un dpart immdiat; pas un
colis qui ne ft embarqu; noua primes place sur le radeau, et la
voile hisse, Hans se dirigea en suivant la cte vers le cap
Saknussemm.

Le vent n'tait pas favorable  un genre d'embarcation qui ne
pouvait tenir le plus prs.  Aussi, en maint endroit, il fallut
avancer  l'aide des btons ferrs.  Souvent les rochers,
allongs  fleur d'eau, nous forcrent de faire des dtours assez
longs.  Enfin, aprs trois heures de navigation, c'est--dire
vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au
dbarquement.

Je sautai  terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais.  Cette
traverse ne m'avait pas calm.  Au contraire, je proposai mme
de brler nos vaisseaux, afin de nous couper toute retraite.
Mais mon oncle s'y opposa.  Je le trouvai singulirement tide.

Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.

--Oui, mon garon; mais auparavant, examinons cette nouvelle
galerie, afin de savoir s'il faut prparer nos chelles.

Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activit; le radeau,
attach au rivage, fut laiss seul; d'ailleurs, l'ouverture de la
galerie n'tait pas  vingt pas de l, et notre petite troupe,
moi en tte, s'y rendit sans retard.

L'orifice,  peu prs circulaire, prsentait un diamtre de cinq
pieds environ; le sombre tunnel tait taill dans le roc vif et
soigneusement als par les matires ruptives auxquelles il
donnait autrefois passage; sa partie infrieure affleurait le
sol, de telle faon que l'on put y pntrer sans aucune
difficult.

Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six
pas, notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc
norme.

Maudit roc! m'criai-je avec colre, en me voyant subitement
arrt par un obstacle infranchissable.

Nous emes beau chercher  droite et  gauche, en bas et en haut,
il n'existait aucun passage, aucune bifurcation.  J'prouvai un
vif dsappointement, et je ne voulais pas admettre la ralit de
l'obstacle.  Je me baissai.  Je regardai au-dessous du bloc.  Nul
interstice.  Au-dessus.  Mme barrire de granit.  Hans porta la
lumire de la lampe sur tous les points de la paroi; mais
celle-ci n'offrait aucune solution de continuit.

Il fallait renoncer  tout espoir de passer.

Je m'tais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir 
grands pas.

Mais alors Saknussemm?  m'criai-je.

--Oui, fit mon oncle, a-t-il donc t arrt par cette porte de
pierre?

--Non!  non!  Repris-je avec vivacit.  Ce quartier de roc, par
suite d'une secousse quelconque, ou l'un de ces phnomnes
magntiques qui agitent l'corce terrestre, a brusquement ferm
ce passage.  Bien des annes se sont coules entre le retour de
Saknussemm et la chute de ce bloc.  N'est-il pas vident que
cette galerie a t autrefois le chemin des laves, et qu'alors
les matires ruptives y circulaient librement.  Voyez, il y a
des fissures rcentes qui sillonnent ce plafond de granit; il est
fait de morceaux rapports, de pierres normes, comme si la main
de quelque gant et travaill  cette substruction; mais, un
jour, la pousse a t plus forte, et ce bloc, semblable  une
clef de vote qui manque, a gliss jusqu'au sol en obstruant tout
passage.  Voil un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas
rencontr, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes
d'arriver au centre du monde!

Voil comment je parlais!  L'me du professeur avait pass tout
entire en moi.  Le gnie des dcouvertes m'inspirait.
J'oubliais le pass, je ddaignais l'avenir.  Rien n'existait
plus pour moi  la surface de ce sphrode au sein duquel je
m'tais engouffr, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg,
ni Knig-strasse, ni ma pauvre Graben, qui devait me croire 
jamais perdu dans les entrailles de la terre.

Eh bien!  reprit mon oncle,  coups de pioche,  coups de pic,
faisons notre route et renversons ces murailles!

--C'est trop dur pour le pic, m'criai-je.

--Alors la pioche!

--C'est trop long pour la pioche!

--Mais!...

--Eh bien!  la poudre!  la mine!  minons, et faisons sauter
l'obstacle!,

--La poudre!

--Oui!  il ne s'agit que d'un bout de roc  briser!

--Hans,  l'ouvrage! s'cria mon oncle.

L'Islandais retourna au radeau, et revint bientt avec un pic
dont il se servit pour creuser un fourneau de mine.  Ce n'tait
pas un mince travail.  Il s'agissait de faire un trou assez
considrable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont
la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de
la poudre  canon.

J'tais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit.  Pendant que
Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle  prparer une
longue mche faite avec de la poudre mouille et renferme dans
un boyau de toile.

Nous passerons!  disais-je.

--Nous passerons, rptait mon oncle.

 minuit, notre travail de mineurs fut entirement termin; la
charge de fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la
mche, se droulant  travers la galerie, venait aboutir au
dehors.

Une tincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable
engin en activit.

 demain, dit le professeur.

Il fallut bien me rsigner et attendre encore pendant six grandes
heures!



XLI


Le lendemain, jeudi, 27 aot, fut une date clbre de ce voyage
subterrestre.  Elle ne me revient pas  l'esprit sans que
l'pouvante ne fasse encore battre mon coeur, A partir de ce
moment, notre raison, notre jugement, notre ingniosit, n'ont
plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des
phnomnes de la terre.

A six heures, nous tions sur pied.  Le moment approchait de nous
frayer par la poudre un passage  travers l'corce de granit.

Je sollicitai l'honneur de mettre le feu  la mine.  Cela fait,
je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait
point t dcharg; puis nous prendrions au large, afin de parer
aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se
concentrer  l'intrieur du massif.

La mche devait brler pondant dix minutes, selon nos calculs,
avant de porter le feu  la chambre des poudres.  J'avais donc le
temps ncessaire pour regagner le radeau.

Je me prparai  remplir mon rle, non sans une certaine motion.

Aprs un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarqurent,
tandis que je restais sur le rivage.  J'tais muni d'une lanterne
allume qui devait me servir  mettre le fou  la moche.

Va, mon garon, me dit mon oncle, et reviens immdiatement nous
rejoindre.

--Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.

Aussitt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma
lanterne, et je saisis l'extrmit de la mche.

Le professeur tenait son chronomtre  la main.

Es-tu prt?  me cria-t-il.

--Je suis prt.

--Eh bien!  feu, mon garon!

Je plongeai rapidement dans la flamme la mche, qui ptilla  son
contact, et, tout en courant, je revins au rivage.

Embarque, fit mon oncle, et dbordons.

Hans, d'une vigoureuse pousse, nous rejeta en mer.  Le radeau
s'loigna d'une vingtaine de toises.

C'tait un moment palpitant, Le professeur suivait de l'oeil
l'aiguille du chronomtre.

Encore cinq minutes, disait-il.  Encore quatre.  Encore trois.

Mon pouls battait des demi-secondes.

Encore deux.  Une!...  Croulez, montagnes de granit!

Que se passa-t-il alors?  Le bruit de la dtonation, je crois que
je ne l'entendis pas.  Mais la forme des rochers se modifia
subitement  mes regards; ils s'ouvrirent comme un rideau.
J'aperus un insondable abme qui se creusait en plein rivage.
La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague norme, sur le
dos de laquelle le radeau s'leva perpendiculairement.

Nous fmes renverss tous les trois.  En moins d'une seconde, la
lumire fit place  la plus profonde obscurit.  Puis je sentis
l'appui solide manquer, non  mes pieds, mais au radeau.  Je crus
qu'il coulait  pic.  Il n'en tait rien.  J'aurais voulu
adresser la parole  mon oncle; mais le mugissement des eaux,
l'et empch de m'entendre.

Malgr les tnbres, le bruit, la surprise, l'motion, je compris
ce qui venait de se passer.

Au del du roc qui venait de sauter, il existait un abme.
L'explosion avait dtermin une sorte de tremblement de terre
dans ce sol coup de fissures, le gouffre s'tait ouvert, et la
mer, change en torrent, nous y entranait avec elle

Je me sentis perdu.

Une heure, deux heures, que sais-je!  se passrent ainsi.  Nous
nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de
n'tre pas prcipits hors du radeau; des chocs d'une extrme
violence se produisaient, quand il heurtait la muraille.
Cependant ces heurts taient rares, d'o je conclus que la
galerie s'largissait considrablement.  C'tait,  n'en pas
douter, le chemin de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre
seul, nous avions, par notre imprudence, entran toute une mer
avec nous.

Ces ides, on le comprend, se prsentrent  mon esprit sous une
forme vague et obscure.  Je les associais difficilement pendant
cette course vertigineuse qui ressemblait  une chute.   en
juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser
celle des trains les plus rapides.  Allumer une torche dans ces
conditions tait donc impossible, et notre dernier appareil
lectrique avait t bris au moment de l'explosion.

Je fus donc fort surpris de voir une lumire, briller tout  coup
prs de moi.  La figure calme de Hans s'claira.  L'adroit
chasseur tait parvenu  allumer la lanterne, et, bien que sa
flamme vacillt  s'teindre, elle jeta quelques lueurs dans
l'pouvantable obscurit.

La galerie tait large.  J'avais eu raison de la juger telle.
Notre insuffisante lumire ne nous permettait pas d'apercevoir
ses deux murailles  la fois.  La pente des eaux qui nous
emportaient dpassait celle des plus insurmontables rapides de
l'Amrique; leur surface semblait faite d'un faisceau de flches
liquides dcoches avec une extrme puissance.  Je ne puis rendre
mon impression par une comparaison plus juste.  Le radeau, pris
par certains remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il
s'approchait des parois de la galerie, j'y projetais la lumire
de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse  voir les
saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte que
nous tions enserrs dans un rseau de lignes mouvantes.
J'estimai que notre vitesse devait atteindre trente lieues 
l'heure.

Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accots au
tronon du mt, qui, au moment de la catastrophe, s'tait rompu
net.  Nous tournions le dos  l'air, afin de ne pas tre touffs
par la rapidit d'un mouvement que nulle puissance humaine ne
pouvait enrayer.

Cependant les heures s'coulrent.  La situation ne changeait
pas, mais un incident vint la compliquer.

En cherchant  mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis
que la plus grande partie des objets embarqus avaient disparu au
moment de l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si
violemment!  Je voulus savoir exactement  quoi m'en tenir sur
nos ressources, et, la lanterne  la main, je commenai mes
recherches.  De nos instruments, il ne restait plus que la
boussole et le chronomtre.  Les chelles et les cordes se
rduisaient  un bout de cble enroul autour du tronon de mt.
Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur
irrparable, nous n'avions pas de vivres pour un jour!

Je me mis  fouiller les interstices du radeau, les moindres
coins forms par les poutres et la jointure des planches.  Rien!
nos provisions consistaient uniquement en un morceau de viande
sche et quelques biscuits.

Je regardais d'un air stupide!  Je ne voulais pas comprendre!  Et
cependant de quel danger me proccupais-je?  Quand les vivres
eussent t suffisants pour des mois, pour des annes, comment
sortir des abmes o nous entranait cet irrsistible torrent?  A
quoi bon craindre les tortures de la faim, quand la mort
s'offrait dj sous tant d'autres formes?  Mourir d'inanition,
est-ce que nous en aurions le temps?

Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination,
j'oubliai le pril immdiat pour les menaces de l'avenir qui
m'apparurent dans toute leur horreur.  D'ailleurs, peut-tre
pourrions-nous chapper aux fureurs du torrent et revenir  la
surface du globe.  Comment?  je l'ignore.  O?  Qu'importe!  Une
chance sur mille est toujours une chance, tandis que la mort par
la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si
petite qu'elle ft.

La pense me vint de tout dire  mon oncle, de lui montrer  quel
dnment nous tions rduits, et de faire l'exact calcul du temps
qui nous restait  vivre.  Mais j'eus le courage de me taire.  Je
voulais lui laisser tout son sang-froid.

En ce moment, la lumire de la lanterne baissa peu  peu et
s'teignit entirement.  La mche avait brl jusqu'au bout.
L'obscurit redevint absolue.  Il ne fallait plus songer 
dissiper ces impntrables tnbres.  Il restait encore une
torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allume.  Alors, comme
un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette
obscurit.

Aprs un laps de temps assez long, la vitesse de notre course
redoubla.  Je m'en aperus  la rverbration de l'air sur mon
visage.  La pente des eaux devenait excessive.  Je crois
vritablement que nous ne glissions plus.  Nous tombions.
J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale.  La
main de mon oncle et celle de Hans, cramponnes  mes bras, me
retenaient avec vigueur.

Tout  coup, aprs un temps inapprciable, je ressentis comme un
choc; le radeau n'avait pas heurt un corps dur, mais il s'tait
subitement arrt dans sa chute.  Une trombe d'eau, une immense
colonne liquide s'abattit  sa surface.  Je fus suffoqu.  Je me
noyais.

Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas.  En quelques
secondes je me trouvai a l'air libre que j'aspirai  pleins
poumons.  Mon oncle et Hans me serraient le bras  le briser, et
le radeau nous portait encore tous les trois.



XLII


Je suppose qu'il devait tre alors dix heures du soir.  Le
premier de mes sens qui fonctionna aprs ce dernier assaut fut le
sens de l'oue.  J'entendis presque aussitt, car ce fut acte
d'audition vritable, j'entendis le silence se faire dans la
galerie, et succder  ces mugissements qui, depuis de longues
heures, remplissaient mes oreilles.  Enfin ces paroles de mon
oncle m'arrivrent comme un murmure:

Nous montons!

--Que voulez-vous dire?  m'criai-je.

--Oui, nous montons!  nous montons!

J'tendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en
sang.  Nous remontions avec une extrme rapidit.

La torche!  la torche! s'cria le professeur.

Hans, non sans difficults, parvint  l'allumer, et, bien que la
flamme se rabattt de haut en bas, par suite du mouvement
ascensionnel, elle jeta assez de clart pour clairer toute la
scne.

C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle.  Nous sommes dans
un puits troit, qui n'a pas quatre toises de diamtre.  L'eau,
arrive au fond du gouffre, reprend son niveau et nous monte avec
elle.

--Oui

--Je l'ignore, mais il faut se tenir prts  tout vnement.
Nous montons avec une vitesse que j'value  deux toises par
secondes, soit cent vingt toises par minute, ou plus de trois
lieues et demie  l'heure.  De ce train-l, on fait du chemin.

--Oui, si rien ne nous arrte, si ce puits a une issue!  Mais
s'il est bouch, si l'air se comprime peu  peu sous la pression
de la colonne d'eau, si nous allons tre crass!

--Axel, rpondit le professeur avec un grand calme, la situation
est presque dsespre, mais il y a quelques chances de salut, et
ce sont celles-l que j'examine.  Si  chaque instant nous
pouvons prir,  chaque instant aussi nous pouvons tre sauvs,
Soyons donc on mesure de profiter des moindres circonstances.

--Mais que faire?

--Rparer nos forces en mangeant.

A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard.  Ce que je
n'avais pas voulu avouer, il fallait enfin le dire;

Manger?  rptai-je.

--Oui, sans retard.

Le professeur ajouta quelques mots en danois.  Hans secoua la
tte.

Quoi!  s'cria mon oncle, nos provisions sont perdues?

--Oui, voil ce qui reste de vivres!  un morceau de viande sche
pour nous trois!

Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.

Eh bien!  dis-je, croyez-vous encore que nous puissions tre
sauvs?

Ma demande n'obtint aucune rponse.

Une heure se passa.  Je commenais  prouver une faim violente.
Mes compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait
toucher  ce misrable reste d'aliments.

Cependant nous montions toujours avec rapidit; parfois l'air
nous coupait la respiration comme aux aronautes dont l'ascension
est trop rapide.  Mais si ceux-ci prouvent un froid
proportionnel  mesure qu'ils s'lvent dans les couches
atmosphriques, nous subissions un effet absolument contraire.
La chaleur s'accroissait d'une inquitante faon et devait
certainement atteindre quarante degrs.

Que signifiait un pareil changement?  Jusqu'alors les faits
avaient donn raison aux thories de Davy et de Lidenbrock;
jusqu'alors des conditions particulires de roches rfractaires,
d'lectricit, de magntisme avaient modifi les lois gnrales
de la nature, en nous faisant une temprature modre, car la
thorie du feu central restait,  mes yeux, la seule vraie, la
seule explicable.  Allions-nous donc revenir  un milieu o ces
phnomnes s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans
lequel la chaleur rduisait les roches  un complet tat de
fusion?  Je le craignais, et je dis au professeur:

Si nous ne sommes pas noys ou briss, si nous ne mourons pas de
faim, il nous reste toujours la chance d'tre brls vifs.

Il se contenta de hausser les paules et retomba dans ses
rflexions.

Une heure s'coula.  Et, sauf un lger accroissement dans la
temprature, aucun incident ne modifia la situation.  Enfin mon
oncle rompit le silence.

Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.

--Prendre un parti?  rpliquai-je.

--Oui.  Il faut rparer nos forces, si nous essayons, en
mnageant ce reste de nourriture, de prolonger notre existence de
quelques heures, nous serons faibles jusqu' la fin.

--Oui, jusqu' la fin, qui ne se fera pas attendre.

--Eh bien!  qu'une chance de salut se prsente, qu'un moment
d'action soit ncessaire, o trouverons-nous la force d'agir, si
nous nous laissons affaiblir par l'inanition?

--Eh!  mon oncle, ce morceau de viande dvor, que nous
restera-t-il?

--Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage  le manger
de tes yeux?  Tu fais l les raisonnements d'homme sans volont,
d'un tre sans nergie!

--Ne dsesprez-vous donc pas?  m'criai-je avec irritation.

--Non!  rpliqua fermement le professeur.

--Quoi!  vous croyez encore  quelque chance de salut?

--Oui!  certes oui!  et tant que son coeur bat, tant que sa chair
palpite, je n'admets pas qu'un tre dou de volont laisse en lui
place au dsespoir.

Quelles paroles!  L'homme qui les prononait en de pareilles
circonstances tait certainement d'une trempe peu commune.

Enfin, dis-je, que prtendez-vous faire?

--Manger ce qui reste de nourriture jusqu' la dernire miette et
rparer nos forces perdues.  Ce repas sera notre dernier, soit!
mais au moins, au lieu d'tre puiss, nous serons redevenus des
hommes.

--Eh bien!  dvorons! m'criai-je.

Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits
chapps au naufrage; il fit trois portions gales et les
distribua.  Cela faisait environ une livre d'aliments pour
chacun.  Le professeur mangea avidement, avec une sorte
d'emportement fbrile; moi, sans plaisir, malgr ma faim, et
presque avec dgot; Hans, tranquillement, modrment, mchant
sans bruit de petites bouches et les savourant avec le calme
d'un homme que les soucis de l'avenir ne pouvaient inquiter.  Il
avait, en furetant bien, retrouv une gourde  demi pleine de
genivre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante liqueur eut la
force de me ranimer un peu.

Frtrfflig!  dit Hans en buvant  son tour.

--Excellent! riposta mon oncle.

J'avais repris quelque espoir.  Mais notre dernier repas venait
d'tre achev.  Il tait alors cinq heures du matin.

L'homme est ainsi fait, que sa sant est un effet purement
ngatif; une fois le besoin de manger satisfait, on se figure
difficilement les horreurs de la faim; il faut les prouver, pour
les comprendre.  Aussi, au sortir d'un long jene, quelques
bouches de biscuit et de viande triomphrent de nos douleurs
passes.

Cependant, aprs ce repas, chacun se laissa aller  ses
rflexions.  A quoi songeait Hans, cet homme de l'extrme
Occident, que dominait la rsignation fataliste des Orientaux?
Pour mon compte, mes penses n'taient faites que de souvenirs,
et ceux-ci me ramenaient  la surface de ce globe que je n'aurais
jamais d quitter.  La maison de Knig-strasse, ma pauvre
Graben, la bonne Marthe, passrent comme des visions devant mes
yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient  travers
le massif, je croyais surprendre le bruit des cits de la terre.

Pour mon oncle, toujours  son affaire, la torche  la main, il
examinait avec attention la nature des terrains; il cherchait 
reconnatre sa situation par l'observation des couches
superposes.  Ce calcul, ou mieux cette estime, ne pouvait tre
que fort approximative; mais un savant est toujours un savant,
quand il parvient  conserver son sang-froid, et certes, le
professeur Lidenbrock possdait cette qualit  un degr peu
ordinaire.

Je l'entendais murmurer des mots de la science gologique; je les
comprenais, et je m'intressais malgr moi  cette tude suprme.

Granit ruptif, disait-il; nous sommes encore  l'poque
primitive; mais nous montons!  nous montons!  Qui sait?

Qui sait?  Il esprait toujours.  De sa main il ttait la paroi
verticale, et, quelques instants plus tard, il reprenait ainsi:

Voil les gneiss!  voil les micaschistes!  Bon!   bientt les
terrains de l'poque de transition, et alors...

Que voulait dire le professeur?  Pouvait-il mesurer l'paisseur
de l'corce terrestre suspendue sur notre tte?  Possdait-il un
moyen quelconque de faire ce calcul?  Non.  Le manomtre lui
manquait, et nulle estime ne pouvait le suppler.

Cependant la temprature s'accroissait dans une forte proportion
et je me sentais baign au milieu d'une atmosphre brlante.  Je
ne pouvais la comparer qu' la chaleur renvoye par les fourneaux
d'une fonderie  l'heure des coules.  Peu  peu, Hans, mon oncle
et moi, nous avions d quitter nos vestes et nos gilets; le
moindre vtement devenait une cause de malaise, pour ne pas dire
de souffrances.

Montons-nous donc vers un foyer incandescent?  m'criai-je,  un
moment o la chaleur redoublait.

--Non, rpondit mon oncle, c'est impossible!  c'est impossible!

--Cependant, dis-je en ttant la paroi, cette muraille est
brlante!

Au moment o je prononai ces paroles, ma main ayant effleur
l'eau, je dus la retirer au plus vite.

L'eau est brlante! m'criai-je.

Le professeur, cette fois, ne rpondit que par un geste de
colre.

Alors, une invincible pouvante s'empara de mon cerveau et ne le
quitta plus.  J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine,
et telle que la plus audacieuse imagination n'aurait pu la
concevoir.  Une ide, d'abord vague, incertaine, se changeait en
certitude dans mon esprit.  Je la repoussai, mais elle revint
avec obstination.  Je n'osais la formuler.  Cependant quelques
observations involontaires dterminrent ma conviction;  la
lueur douteuse de la torche, je remarquai des mouvements
dsordonns dans les couches granitiques; un phnomne allait
videmment se produire, dans lequel l'lectricit jouait un rle;
puis cette chaleur excessive, cette eau bouillonnante!...  Je
rsolus d'observer la boussole.

Elle tait affole!



XLIII


Oui, affole!  L'aiguille sautait d'un ple  l'autre avec de
brusques secousses, parcourait tous les points du cadran, et
tournait, comme si elle et t prise de vertige.

Je savais bien que, d'aprs les thories les plus acceptes,
l'corce minrale du globe, n'est jamais dans un tat de repos
absolu; les modifications amenes par la dcomposition des
matires internes, l'agitation provenant des grands courants
liquides, l'action du magntisme, tendent  l'branler
incessamment, alors mme que les tres dissmins  sa surface ne
souponnent pas son agitation.  Ce phnomne ne m'aurait donc pas
autrement effray, ou du moins il n'et pas fait natre dans mon
esprit une ide terrible.

Mais d'autres faits, certains dtails _sui generis_, ne purent me
tromper plus longtemps; les dtonations se multipliaient avec une
effrayante intensit; je ne pouvais les comparer qu'au bruit que
feraient un grand nombre de chariots entrans rapidement sur le
pav.  C'tait un tonnerre continu.

Puis, la boussole affole, secoue par les phnomnes
lectriques, me confirmait dans mon opinion; l'corce minrale
menaait de se rompre, les massifs granitiques de se rejoindre,
la fissure de se combler, le vide de se remplir, et nous, pauvres
atomes, nous allions tre crass dans cette formidable treinte.

Mon oncle, mon oncle!  m'criai-je, nous sommes perdus!

--Quelle est celle nouvelle terreur?  me rpondit-il avec un
calme surprenant.  Qu'as-tu donc?

--Ce que j'ai!  Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif
qui se disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne,
ces vapeurs qui s'paississent, cette aiguille folle, tous les
indices d'un tremblement de terre!

Mon oncle secoua doucement la tte

Un tremblement de terre?  fit-il.

--Oui!

--Mon garon, je crois que tu te trompes!

--Quoi!  vous ne reconnaissez pas ces symptmes?

--D'un tremblement de terre?  non!  J'attends mieux que cela!

--Que voulez-vous dire?

--Une ruption, Axel.

--Une ruption!  dis-je; nous sommes dans la chemine d'un volcan
en activit!

--Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui
peut nous arriver de plus heureux!

De plus heureux!  Mon oncle tait-il donc devenu fou?  Que
signifiaient ces paroles?  pourquoi ce calme et ce sourire?

Comment!  m'criai-je, nous sommes pris dans une ruption!  la
fatalit nous a jets sur le chemin des laves incandescentes, des
roches en feu, des eaux bouillonnantes, de toutes les matires
ruptives!  nous allons tre repousss, expulss, rejets, vomis,
lancs dans les airs avec les quartiers de rocs, les pluies de
cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes!  et c'est
ce qui peut nous arriver de plus heureux!

--Oui, rpondit le professeur en me regardant par-dessus ses
lunettes, car c'est la seule chance que nous ayons de revenir 
la surface de la terre!

Je passe rapidement sur les mille ides qui se croisrent dans
mon cerveau.  Mon oncle avait raison, absolument raison, et
jamais il ne me parut ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en
ce moment, o il attendait et supputait avec calme les chances
d'une ruption.

Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce
mouvement ascensionnel; les fracas environnants redoublaient;
j'tais presque suffoqu, je croyais toucher  ma dernire heure,
et, pourtant, l'imagination est si bizarre, que je me livrai 
une recherche vritablement enfantine.  Mais je subissais mes
penses, je ne les dominais pas!

Il tait vident que nous tions rejets par une pousse
ruptive; sous le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et
sous ces eaux toute une pte de lave, un agrgat de roches qui,
au sommet du cratre, se disperseraient en tous les sens.  Nous
tions donc dans la chemine d'un volcan.  Pas de doute  cet
gard.

Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan teint, il
s'agissait d'un volcan en pleine activit.  Je me demandai donc
quelle pouvait tre cette montagne et dans quelle partie du monde
nous allions tre expulss.

Dans les rgions septentrionales, cela ne faisait aucun doute.
Avant ses affolements, la boussole n'avait jamais vari  cet
gard.  Depuis le cap Saknussemm, nous avions t entrans
directement au nord pendant des centaines de lieues.  Or,
tions-nous revenus sous l'Islande?  Devions-nous tre rejets
par le cratre de l'Hcla ou par ceux des sept autres monts
ignivomes de l'le?  Dans un rayon de 500 lieues,  l'ouest, je
ne voyais sous ce parallle que les volcans mal connus de la cte
nord-ouest de l'Amrique.  Dans l'est un seul existait sous le
quatre-vingtime degr de latitude, l'Esk, dans l'le de Jean
Mayen, non loin du Spitzberg!  Certes, les cratres ne manquaient
pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une arme
tout entire!  Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que
je cherchais  deviner.

Vers le matin, le mouvement d'ascension s'acclra.  Si la
chaleur s'accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la
surface du globe, c'est quelle tait toute locale et due  une
influence volcanique.  Notre genre de locomotion ne pouvait plus
me laisser aucun doute dans l'esprit; une force norme, une force
de plusieurs centaines d'atmosphres, produite par les vapeurs
accumules dans le sein de la terre, nous poussait
irrsistiblement.  Mais  quels dangers innombrables elle nous
exposait!

Bientt des reflets fauves pntrrent dans la galerie verticale
qui s'largissait; j'apercevais  droite et  gauche des couloirs
profonds semblables  d'immenses tunnels d'o s'chappaient des
vapeurs paisses; des langues de flammes en lchaient les parois
en ptillant.

Voyez!  voyez, mon oncle!  m'criai-je.

--Eh bien!  ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel
dans une ruption.

--Mais si elles nous enveloppent?

--Elles ne nous envelopperont pas.

--Mais si nous touffons?

--Nous n'toufferons pas; la galerie s'largit et, s'il le faut,
nous abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque
crevasse.

--Et l'eau!  et l'eau montante?

--Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pte lavique qui
nous soulve avec elle jusqu' l'orifice du cratre.

La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place 
des matires ruptives assez denses, quoique bouillonnantes.  La
temprature devenait insoutenable, et un thermomtre expos dans
cette atmosphre et marqu plus de soixante-dix degrs!  La
sueur m'inondait.  Sans la rapidit de l'ascension, nous aurions
t certainement touffs.

Cependant le professeur ne donna pas suite  sa proposition
d'abandonner le radeau, et il fit bien.  Ces quelques poutres mal
jointes offraient une surface solide, un point d'appui qui nous
et manqu partout ailleurs.

Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour
la premire fois.  Le mouvement ascensionnel cessa tout  coup.
Le radeau demeura absolument immobile.

Qu'est-ce donc?  demandais-je, branl par cet arrt subit comme
par un choc.

--Une halte, rpondit mon oncle.

--Est-ce l'ruption qui se calme?

--J'espre bien que non.

Je me levai.  J'essayai de voir autour de moi.  Peut-tre le
radeau, arrt par une saillie de roc, opposait-il une rsistance
momentane  la masse ruptive.  Dans ce cas, il fallait se hter
de le dgager au plus vite.

Il n'en tait rien.  La colonne de cendres, de scories et de
dbris pierreux avait elle-mme cess de monter.

Est-ce que l'ruption s'arrterait?  m'criai-je.

--Ah!  ft mon oncle les dents serres, tu le crains, mon garon;
mais rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger;
voil dj cinq minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons
notre ascension vers l'orifice du cratre.

Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son
chronomtre, et il devait avoir encore raison dans ses
pronostics.  Bientt le radeau fut repris d'un mouvement rapide
et dsordonn qui dura deux minutes  peu prs, et il s'arrta de
nouveau.

Bon, ft mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se
remettra en route.

--Dix minutes?

--Oui.  Nous avons affaire  un volcan dont l'ruption est
intermittente.  Il nous laisse respirer avec lui.

Rien n'tait plus vrai.   la minute assigne, nous fmes lancs
de nouveau avec une extrme rapidit; il fallait se cramponner
aux poutres pour ne pas tre rejet hors du radeau.  Puis la
pousse s'arrta.

Depuis, j'ai rflchi  ce singulier phnomne sans en trouver
une explication satisfaisante.  Toutefois il me parat vident
que nous n'occupions pas la chemine principale du volcan, mais
bien un conduit accessoire, o se faisait sentir un effet de
contre-coup.

Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le
dire; tout ce que je puis affirmer, c'est qu' chaque reprise du
mouvement, nous tions lancs avec une force croissante et comme
emports par un vritable projectile.  Pendant les instants de
halte, on touffait; pendant les moments de projection, l'air
brlant me coupait la respiration.  Je pensai un instant  cette
volupt de me retrouver subitement dans les rgions
hyperborennes par un froid de trente degrs au-dessous de zro.
Mon imagination surexcite se promenait sur les plaines de neige
des contres arctiques, et j'aspirais au moment o je me
roulerais sur les tapis glacs du ple!  Peu  peu, d'ailleurs,
ma tte, brise par ces secousses ritres, se perdit.  Sans les
bras de Hans, plus d'une fois je me serais bris le crne contre
la paroi de granit.

Je n'ai donc conserv aucun souvenir prcis de ce qui se passa
pendant les heures suivantes.  J'ai le sentiment confus de
dtonations continues, de l'agitation du massif, d'un mouvement
giratoire dont fut pris, le radeau.  Il ondula sur des flots de
laves, au milieu d'une pluie de cendres.  Les flammes ronflantes
l'envelopprent.  Un ouragan qu'on et dit chass d'un
ventilateur immense activait les feux souterrains.  Une dernire
fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d'incendie, et
je n'eus plus d'autre sentiment que cette pouvante sinistre des
condamns attachs  la bouche d'un canon, au moment o le coup
part et disperse leurs membres dans les airs.



XLIV


Quand je rouvris les yeux, je me sentis serr  la ceinture par
la main vigoureuse du guide.  De l'autre main il soutenait mon
oncle.  Je n'tais pas bless grivement, mais bris plutt par
une courbature gnrale.  Je me vis couch sur le versant d'une
montagne,  deux pas d'un gouffre dans lequel le moindre
mouvement m'et prcipit.  Hans m'avait sauv de la mort,
pendant que je roulais sur les flancs du cratre.

O sommes-nous? demanda mon oncle, qui me parut fort irrit
d'tre revenu sur terre.

Le chasseur leva les paules en signe d'ignorance.

En Islande?  dis-je.

--Nej, rpondis Hans.

--Comment!  non!  s'cria le professeur.

--Hans se trompe, dis-je en me soulevant.

Aprs les surprises innombrables de ce voyage, une stupfaction
nous tait encore rserve.  Je m'attendais  voir un cne
couvert de neiges ternelles, au milieu des arides dserts des
regions septentrionales, sous les ples rayons d'un ciel polaire,
au del des latitudes les plus leves, et, contrairement 
toutes ces prvisions, mon oncle, l'Islandais et moi, nous tions
tendus  mi-flanc d'une montagne calcine par les ardeurs du
soleil qui nous dvorait de ses feux.

Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la relle cuisson
dont mon corps tait l'objet ne permettait aucun doute.  Nous
tions sortis  demi nus du cratre, et l'astre radieux, auquel
nous n'avions rien demand depuis deux mois, se montrait  notre
gard prodigue de lumire et de chaleur et nous versait  flots
une splendide irradiation.

Quand mes yeux furent accoutums  cet clat dont ils avaient
perdu l'habitude, je les employai  rectifier les erreurs de mon
imagination.  Pour le moins, je voulais tre au Spitzberg, et je
n'tais pas d'humeur  en dmordre aisment.

Le professeur avait le premier pris la parole, et dit:

En effet, voil qui ne ressemble pas  l'Islande.

--Mais l'le de Jean Mayen?  rpondis-je.

--Pas davantage, mon garon.  Ceci n'est point un volcan du nord,
avec ses collines de granit et sa calotte de neige.

--Cependant...

Regarde.  Axel, regarde!

Au-dessus de notre tte,  cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le
cratre d'un volcan par lequel s'chappait, de quart d'heure en
quart d'heure, avec une trs forte dtonation, une haute colonne
de flammes, mle de pierres ponces, de cendres et de laves.  Je
sentais les convulsions de la montagne qui respirait  la faon
des baleines, et rejetait de temps  autre le feu et l'air par
ses normes vents.  Au-dessous, et par une pente assez roide,
les nappes de matires ruptives s'tendaient  une profondeur de
sept  huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une
hauteur de cent toises.  Sa base disparaissait dans une vritable
corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je distinguai des
oliviers, des figuiers et des vignes charges de grappes
vermeilles.

Ce n'tait point l'aspect des rgions arctiques, il fallait bien
en convenir.

Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il
arrivait rapidement  se perdre dans les eaux d'une mer admirable
ou d'un lac, qui faisait de cette terre enchante une le large
de quelques lieues,  peine.  Au levant, se voyait un petit port
prcd de quelques maisons, et dans lequel des navires d'une
forme particulire se balanaient aux ondulations des flots
bleus.  Au del, des groupes d'lots sortaient de la plaine
liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient  une vaste
fourmilire.  Vers le couchant, des ctes loignes
s'arrondissaient  l'horizon sur les unes se profilaient des
montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres,
plus lointaines, apparaissait un cne prodigieusement lev au
sommet duquel s'agitait un panache de fume.  Dans le nord, une
immense tendue d'eau tincelait sous les rayons solaires,
laissant poindre a et l l'extrmit d'une mture ou la
convexit d'une voile gonfle au vent.

L'imprvu d'un pareil spectacle en centuplait encore les
merveilleuses beauts,

O sommes-nous?  o sommes-nous? rptais-je  mi-voix.

Hans fermait les yeux avec indiffrence, et mon oncle regardait
sans comprendre.

Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu
chaud; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait
vraiment pas la peine d'tre sortis d'une ruption pour recevoir
un morceau de roc sur la tte.  Descendons, et nous saurons 
quoi nous en tenir.  D'ailleurs je meurs de faim et de soif.

Dcidment le professeur n'tait point un esprit contemplatif.
Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais
rest  cette place pendant de longues heures encore, mais il
fallut suivre mes compagnons.

Le talus du volcan offrait des pentes trs raides; nous glissions
dans de vritables fondrires de cendres, vitant les ruisseaux
de lave qui s'allongeaient comme des serpents de feu.  Tout en
descendant, je causais avec volubilit, car mon imagination tait
trop remplie pour ne point s'en aller en paroles.

Nous sommes en Asie, m'criai-je, sur les ctes de l'Inde, dans
les les Malaises, en pleine Ocanie!  Nous avons travers la
moiti du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe.

--Mais la boussole?  rpondit mon oncle.

--Oui!  la boussole!  disais-je d'un air embarrass.  A l'en
croire, nous avons toujours march au nord.

--Elle a donc menti?

--Oh!  menti!

--A moins que ceci ne soit le ple nord!

--Le ple!  non; mais...

II y avait l un fait inexplicable.  Je ne savais qu'imaginer.

Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait
plaisir  voir.  La faim me tourmentait et la soif aussi.
Heureusement, aprs deux heures de marche, une jolie campagne
s'offrit  nos regards, entirement couverte d'oliviers, de
grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir  tout le
monde.  D'ailleurs, dans notre dnment, nous n'tions point gens
 y regarder de si prs.  Quelle jouissance ce fut de presser ces
fruits savoureux sur nos lvres et de mordre  pleines grappes
dans ces vignes vermeilles!  Non loin, dans l'herbe,  l'ombre
dlicieuse des arbres, je dcouvris une source d'eau frache, o
notre figure et nos mains se plongrent voluptueusement.

Pendant que chacun s'abandonnait ainsi  toutes les douceurs du
repos, un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.

Ah!  m'criai-je, un habitant de cette heureuse contre!

C'tait une espce de petit pauvre, trs misrablement vtu,
assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup;
en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort
mauvaise mine, et,  moins que ce pays ne ft un pays de voleurs,
nous tions faite de manire  effrayer ses habitants.

Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut aprs
lui et le ramena, malgr ses cris et ses coups de pied.

Mon oncle commena par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
allemand:

Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?

L'enfant ne rpondit pas.

Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.

Et il redit la mme demande en anglais.

L'enfant ne rpondit pas davantage.  J'tais trs intrigu.

Est-il donc muet? s'cria le professeur, qui, trs fier de son
polyglottisme, recommena la mme demande en franais.

Mme silence de l'enfant.

Alors essayons de l'italien, reprit mon oncle; et il dit en
cette langue:

_Dove noi siamo?_

--Oui!  o sommes-nous? rptai-je avec impatience.

L'enfant de ne point rpondre.

Ah a!  parleras-tu?  s'cria mon oncle, que la colre
commenait  gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles.
_Come si noma, questa isola?_

--Stromboli, rpondit le petit ptre, qui s'chappa des mains de
Hans et gagna la plaine  travers les oliviers.

Nous ne pensions gure  lui!  Le Stromboli!  Quel effet
produisit sur mon imagination ce nom inattendu!  Nous tions en
pleine Mditerrane, au milieu de l'archipel olien de
mythologique mmoire, dans l'ancienne Strongyle, ou ole tenait 
la chane les vents et les temptes.  Et ces montagnes bleues qui
s'arrondissaient au levant, c'taient les montagnes de la
Calabre!  Et ce volcan dress  l'horizon du sud, l'Etna, le
farouche Etna lui-mme.

Stromboli!  le Stromboli! rptai-je.

Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles.  Nous
avions l'air de chanter un choeur!

Ah!  quel voyage!  Quel merveilleux voyage!  Entrs par un
volcan, nous tions sortis par un autre, et cet autre tait situ
 plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de
l'Islande jet aux confins du monde!  Les hasards de cette
expdition nous avaient transports au sein des plus harmonieuses
contres de la terre!  Nous avions abandonn la rgion des neiges
ternelles pour celle de la verdure infinie et laiss au-dessus
de nos ttes le brouillard gristre des zones glaces pour
revenir au ciel azur de la Sicile!

Aprs un dlicieux repas compos de fruits et d'eau frache, nous
nous remmes en route pour gagner le port de Stromboli.  Dire
comment nous tions arrivs dans l'le ne nous parut pas prudent:
l'esprit superstitieux des Italiens n'et pas manqu de voir en
nous ds dmons vomis du sein des enfers; il fallut donc, se
rsigner  passer pour d'humbles naufrags.  C'tait moins
glorieux, mais plus sr.

Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:

Mais la boussole!  la boussole, qui marquait le nord!  comment
expliquer ce fait?

--Ma foi!  dis-je avec un grand air de ddain, il ne faut pas
l'expliquer, c'est plus facile!

--Par exemple!  un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas
la raison d'un phnomne cosmique, ce serait une honte!

En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour
des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le
terrible professeur de minralogie.

Une heure aprs avoir quitt le bois d'oliviers, nous arrivions
au port de San-Vicenzo, o Hans rclamait le prix de sa treizime
semaine de service, qui lui fut compt avec de chaleureuses
poignes de main.

En cet instant, s'il ne partagea pas notre motion bien
naturelle, il se laissa aller du moins  un mouvement d'expansion
extraordinaire.

Du bout de ses doigts il pressa lgrement nos deux mains et se
mit  sourire.



XLV


Voici la conclusion d'un rcit auquel refuseront d'ajouter foi
les gens les plus habitus  ne s'tonner de rien.  Mais je suis
cuirass d'avance contre l'incrdulit humaine.

Nous fmes reus par les pcheurs stromboliotes avec les gards
dus  des naufrags.  Ils nous donnrent des vtements et des
vivres.  Aprs quarante-huit heures d'attente, le 31 aot, un
petit speronare nous conduisit  Messine, o quelques jours de
repos nous remirent de toutes nos fatigues.

Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions  bord du
_Volturne_, l'un des paquebots-postes des messageries impriales
de France, et trois jours plus tard, nous prenions terre 
Marseille, n'ayant plus qu'une seule proccupation dans l'esprit,
celle de notre maudite boussole.  Ce fait inexplicable ne
laissait pas de me tracasser trs srieusement.  Le 9 septembre
au soir, nous arrivions  Hambourg.

Quelle fut la stupfaction de Marthe, quelle fut la joie de
Graben, je renonce  le dcrire.

Maintenant que tu es un hros, me dit ma chre fiance, tu
n'auras plus besoin de me quitter, Axel!

Je la regardai.  Elle pleurait en souriant.

Je laisse  penser si le retour du professeur Lidenbrock ft
sensation  Hambourg.  Grce aux indiscrtions de Marthe, la
nouvelle de son dpart pour le centre de la terre s'tait
rpandue dans le monde entier.  On ne voulut pas y croire, et, en
le revoyant, on n'y crut pas davantage.

Cependant le prsence de Hans, et diverses informations venues
d'Islande modifirent peu  peu l'opinion publique.

Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un
grand homme, ce qui est dj quelque chose.  Hambourg donna une
fte en notre honneur.  Une sance publique eut lieu au
Johannaeum, o le professeur fit le rcit de son expdition et
n'omit que les faits relatifs  la boussole.  Le jour mme, il
dposa aux archives de la ville le document de Saknussemm, et il
exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes
que sa volont, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au
centre de la terre les traces du voyageur islandais.  Il fut
modeste dans sa gloire, et sa rputation s'en accrut.

Tant d'honneur devait ncessairement lui susciter des envieux.
Il en eut, et, comme ses thories, appuyes sur des faits
certains, contredisaient les systmes de la science sur la
question du feu central, il soutint par la plume et par la parole
de remarquables discussions avec les savants de tous pays.

Pour mon compte, je ne puis admettre sa thorie du
refroidissement: en dpit de ce que j'ai vu, je crois et je
croirai toujours  la chaleur centrale; mais j'avoue que
certaines circonstances encore mal dfinies peuvent modifier
cette loi sous l'action de phnomnes naturels.

Au moment o ces questions taient palpitantes, mon oncle prouva
un vrai chagrin.  Hans, malgr ses instances, avait quitt
Hambourg; l'homme auquel nous devions tout ne voulut pas nous
laisser lui payer notre dette.  Il fut pris de la nostalgie de
l'Islande.

Frval, dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit
pour Reykjawik, o il arriva heureusement.

Nous tions singulirement attachs  notre brave chasseur
d'eider; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels
il a sauv la vie, et certainement je ne mourrai pas sans l'avoir
revu une dernire fois.

Pour conclure, je dois ajouter que ce Voyage au centre de la
terre fit une norme sensation dans le monde.  Il fut imprim et
traduit dans toutes les langues; les journaux les plus accrdits
s'en arrachrent les principaux pisodes, qui furent comments,
discuts, attaqus, soutenus avec une gale conviction dans le
camp des croyants et des incrdules.  Chose rare!  mon oncle
jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise,
et il n'y eut pas jusqu' M. Barnum qui ne lui propost de
l'exhiber  un trs haut prix dans les tats de l'Union.

Mais un ennui, disons mme un tourment, se glissait au milieu de
cette gloire.  Un fait demeurait inexplicable, celui de la
boussole.  Or, pour un savant pareil phnomne inexpliqu devient
un supplice de l'intelligence.  Eh bien!  le ciel rservait  mon
oncle d'tre compltement heureux.

Un jour, en rangeant une collection de minraux dans son cabinet,
j'aperus cette fameuse boussole et je me mis  observer.

Depuis six mois elle tait l, dans son coin, sans se douter des
tracas qu'elle causait.

Tout  coup, quelle fut ma stupfaction!  Je poussai un cri.  Le
professeur accourut.

Qu'est-ce donc?  demanda-t-il.

--Cette boussole!...

--Eh bien?

--Mais son aiguille indique le sud et non le nord!

--Que dis-tu?

--Voyez!  ses ples sont changs.

--Changs!

Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond
superbe.

Quelle lumire clairait  la fois son esprit et le mien!

Ainsi donc, s'cria-t-il, ds qu'il retrouva la parole, aprs
notre arrive au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damne
boussole marquait sud au lieu du nord?

--videmment.

--Notre erreur s'explique alors.  Mais quel phnomne a pu
produire ce renversement des ples?

--Rien de plus simple.

--Explique-toi, mon garon,

--Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui
aimantait le fer du radeau, avait tout simplement dsorient
notre boussole!

--Ah!  s'cria le professeur, en clatent de rire, c'tait donc
un tour de l'lectricit?

A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants,
et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise,
abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de
Knig-strasse en la double qualit de nice et d'pouse.  Inutile
d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur Otto
Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Socits
scientifiques, gographiques et minralogiques des cinq parties
du monde.





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