Project Gutenberg's Chez les passants, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

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Title: Chez les passants

Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

Release Date: March 18, 2015 [EBook #48518]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CHEZ LES PASSANTS




VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


CHEZ LES PASSANTS


FANTAISIES, PAMPHLETS ET SOUVENIRS SUIVI DE PAGES INDITES




  PARIS
  COLLECTION LES PROSES
  GEORGES CRS ET Cie, DITEURS
  116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
  M CM XIV




IL A T TIR DE CET OUVRAGE

Vingt-cinq exemplaires sur papier d'Arches  la cuve numrots de 1 
25

ET

Mille cinq cents exemplaires sur alfa teint

N 849


Tous droits de traduction et de reproduction rservs




L'TONNANT COUPLE MOUTONNET

_ M. Henri Mercier_


Ce qui cause la relle flicit amoureuse, chez certains tres, ce
qui fait le secret de leur tendresse, ce qui _explique_ l'union
fidle de certains couples, est, entre toutes choses, un mystre dont
le comique terrifierait si l'tonnement permettait de l'analyser. Les
bizarreries sensuelles de l'Homme sont une roue de paon, dont les
yeux ne s'allument qu'au dedans de l'me, et, seul, chacun connat
son dsir.

       *       *       *       *       *

Par une radieuse matine de mars 1793, le clbre citoyen
Fouquier-Tinville, en son cabinet de travail de la rue des
Prouvaires, assis devant sa table, l'oeil errant sur maints dossiers,
venait de signer la liste d'une fourne de ci-devants dont la
suppression devait avoir lieu le lendemain mme, entre onze heures et
midi.

Soudain, un bruit de voix,--celles d'un visiteur et d'un planton de
garde,--lui parvint de derrire la porte.

Il releva la tte, prtant l'oreille. L'une de ces voix, qui parlait
de forcer la consigne, le fit tressaillir.

On entendait: Je suis Thermidor Moutonnet! de la section des
_Enfants du devoir_!... Dites-lui cela!

 ce nom, Fouquier-Tinville cria:

--Laissez passer.

--L! je savais bien! vocifra, tout en pntrant dans la pice,
un homme d'une trentaine d'annes, et de mine assez joviale,--bien
qu'une sournoiserie indfinissable ressortt de l'impression que
causait sa vue... Bonjour. C'est moi, mon cher:--j'ai deux mots  te
dire.

--Sois bref: mon temps n'est pas  moi, ici.

Le survenu prit un sige et s'approcha de son ami.

--Combien de ttes pour la prochaine, demanda-t-il en indiquant la
pancarte que venait de parapher son interlocuteur.

--Dix-sept; rpondit Fouquier-Tinville.

--Il reste bien une petite place entre la dernire et ta griffe?

--Toujours! dit Fouquier-Tinville.

--Pour une tte de suspecte?

--Parle.

--Eh bien, je te l'apporte.

--Le nom? demanda Fouquier-Tinville.

--C'est une femme!... qui... doit tre d'un complot... qui... Combien
de temps demanderait le procs?

--Cinq minutes.--Le nom?

--Alors, on pourrait la guillotiner demain?

--Le nom??

--C'est ma femme.

Fouquier-Tinville frona le sourcil et jeta la plume.

--Va-t-en; je suis press!... dit-il: nous rirons plus tard.

--Je ne ris pas: j'accuse!... s'cria le citoyen Thermidor d'un air
froid et grave avec un geste solennel.

--Sur quelles preuves?

--Sur des indices.

--Lesquels.

--Je les pressens.

Fouquier-Tinville regarda de travers son ami Moutonnet.

--Thermidor, dit-il, ta femme est une digne sans-culotte. Son pt
de jeudi dernier, joint  ces trois flacons de vieux Vouvray--(que
tu sus dcouvrir en ta cave derrire des fagots de meilleur aloi
que ceux que tu me dbites)--fut bon, fut excellent. Prsente mes
cordialits  la citoyenne.--Nous dnons ensemble, demain soir, chez
toi. Sur ce, fuis ou je me fche.

Thermidor Moutonnet,  cette rponse presque svre, se jeta
brusquement  genoux, joignant les mains, des larmes aux yeux:

--Tinville, murmura-t-il comme suffoqu par une surprise
douloureuse;--nous fmes amis ds le berceau; je te croyais un
autre moi-mme. Nous avons grandi dans les mmes jeux. Laisse-moi
faire appel  ces souvenirs. Je ne t'ai jamais rien demand.--Me
refuseras-tu le premier service que j'implore?

--Qu'as-tu bu ce matin?

--Je suis  jeun, rpondit Moutonnet en ouvrant de grands yeux, ne
comprenant videmment pas la question.

Aprs un silence:

--Tout ce que je puis faire pour toi, c'est de lui taire, demain
soir  table, ta dmarche incongrue. Je ne puis croire que tu oses
plaisanter, ici--ni que tu sois devenu fou... quoique, d'aprs ce que
tu demandes, cette dernire supposition soit admissible.

--Mais... je ne peux plus vivre avec Lucrce! gmit le solliciteur.

--Tu as soif d'tre cornard, citoyen: je vois cela.

--Ainsi... tu me refuses!

--Quoi? de lui faire couper le cou parce que vous avez des mots
ensemble?

--Oh! la carogne! Voyons, mon bon Tinville, au nom de l'amiti, mets
ce nom sur ce papier, je t'en prie... pour me faire plaisir!

--Un mot de plus, j'y mets le tien! grommela Fouquier-Tinville en
ressaisissant la plume.

--Ah! par exemple... pas de ! cria Moutonnet, tout ple, en se
relevant.--Allons, soupira-t-il, c'est bien; je m'en vais. Mais,
ajouta-t-il--_(d'une voix de fausset hystriquement singulire,_
pour ainsi dire, _et que son ami ne lui connaissait pas)_,--j'avoue
que je ne te croyais pas capable de me refuser, aprs tant d'annes
de liaison, ce premier, cet insignifiant service qui ne t'et cot
qu'un griffonnage!--Viens dner demain, tout de mme,--et motus  ma
femme; ceci entre nous seuls! acheva-t-il d'un ton srieux et, cette
fois, _naturel_.

Thermidor Moutonnet sortit.

Rest seul, le citoyen Fouquier-Tinville, ayant rv un moment, se
toucha le front du doigt avec un froid sourire; puis, ayant hauss
les paules comme par forme de conclusion, prit sa liste, en insra
le pli dans une large enveloppe, crivit l'adresse, scella et frappa
sur un timbre.

Un soldat parut.

--Ceci au citoyen Sanson! dit-il.

Le soldat prit l'enveloppe et se retira.

Tirant un oignon d'or de son gilet en gros de Naples fleuri
d'arabesques tricolores, et regardant l'heure:

--Onze heures, murmura Fouquier-Tinville:--Allons djener.

       *       *       *       *       *

Trente ans aprs, en 1823. Lucrce Moutonnet (une brune de
quarante-huit ans, encore dodue, fine et fute!) et son poux
Thermidor, s'tant expatris en Belgique au bruit des canons de
l'Empire, habitaient une maisonnette d'picerie florissante, avec un
coin de jardin, dans un faubourg de Lige.

Durant ces lustres, et ds _le lendemain_ de la fameuse dmarche, un
mystrieux phnomne s'tait produit.

Le couple Moutonnet s'tait rvl comme le plus parfait, le plus
doux, le plus fervent de tous ceux que l'amour passionnel enlaa
jamais de ses liens dlicieux. Le pigeon, la colombe; tels ils se
semblrent.

Ils ralisrent le modle des existences conjugales. Jamais le plus
lger nuage entre eux ne s'leva. Leur ferveur fut extrme; leur
fidlit presque sans exemple; leur confiance, rciproque.

Et, cependant, le mortel auquel il et t donn de pouvoir lire au
profond de ces deux tres, se ft senti bien tonn, peut-tre, de
pntrer le _rel_ motif de leur flicit.

Thermidor, en effet, chaque nuit, dans l'ombre o ses yeux brillaient
et clignotaient, pendant que l'accolait conjugalement celle qui lui
tait chre, se disait en soi-mme.

--Tu ne sais pas, non! _toi_, tu ne sais pas que j'ai tent le
possible pour te faire COUPER LA TTE! ha! ha?... Si tu savais cela,
tu ne m'accolerais pas en m'embrassant! Mais,--ha! ha? _seul_ je sais
cela! voil--ce qui me transporte!

Et cette ide l'avivait, le faisait sourire, doucement, dans les
tnbres, le dlectait, le rendait AMOUREUX jusqu'au dlire. _Car il
la voyait alors sans tte_: et cette sensation-l, d'aprs la nature
de ses apptits, l'enivrait.

Et, de son ct, Lucrce, galement, se disait par une contagion,
avec le mme aigu d'ides, en de malsains nervements:

--Oui, bon aptre,--tu ris! tu es content? Tu es ravi!... Eh bien,
tu me dsireras toujours.--Car _tu crois que j'ignore ta visite au
bon Fouquier-Tinville,--ha! ha?_... et que tu as voulu me faire
COUPER LA TTE, sclrat! Mais,--voil! je SAIS cela, moi!...
_Seule_, je sais ce que tu penses,--et  ton insu. Sournois, je
connais tes sens froces.--Et je ris tout bas! et je suis trs
heureuse, malgr toi, mon ami.

Ainsi, le bas d'insanit sensorielle de l'un avait gagn l'autre, par
le ngatif. Ainsi vcurent-ils, se leurrant l'un l'autre (et l'un par
l'autre), en ce dtail niais et monstrueux o tous deux puisaient un
terrible et continuel adjuvant de leurs macabres plaisirs:--ainsi
moururent-ils (elle d'abord) sans s'tre jamais trahi le secret
mutuel de leurs tranges, de leurs taciturnes joies.

Et le veuf, Thermidor Moutonnet, sans enfants, demeura fidle  la
mmoire de cette pouse,  laquelle il ne survcut que peu d'annes.

Quelle femme, d'ailleurs, et pu remplacer, _pour lui_, sa chre
Lucrce?




UNE SOIRE CHEZ NINA DE VILLARD


C'tait au lendemain d'une fte vnitienne, donne par Mme Nina de
Villard en son lgendaire petit htel de la rue des Moines. On dnait
dans le jardin. Parmi nous, se trouvait l'invit de passage, un long
et bel amateur mondain qui depuis les hors-d'oeuvre, nous observait
avec stupeur, en son habit noir. L'on jouissait de la douceur de se
sentir mpris de ce brillant individu. Vers le caf, sur un coup
d'oeil que nous changemes, sa perte fut rsolue:--M. Marras, donc,
lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe--auquel, se prenant
comme  de la glu, l'attendrissant phbe, avec un suffisant sourire,
rpliqua:

--Cependant, Messieurs, si vous attendez aprs les mots, votre posie
n'aura souvent pas de sens?...

--Oh! rpondit, d'un ton froid, M. Jean Richepin, le sens n'est
qu'une plante parasite qui pousse, quand mme, sur le trombone de la
sonorit.

--La sonorit? reprit le gommeux, les yeux un peu hagards: mais...
le bruit n'est rien: il est des vers discrets, dont le charme...

--Enfin, rimez-vous pour l'oeil ou pour l'oreille?

--Pour l'odorat, Monsieur, rpondit, avec mlancolie, M. Lon Dierx.

--Vous riez? Soit. Mais, au bout du compte, le sentiment, qu'en
faites-vous? essaya de reprendre le malheureux lgant, en se
tournant vers M. Stphane Mallarm.--L'lgie, en dpit de nos
moeurs, demeure, quand mme, d'un succs assur prs des femmes...
Ds lors, pourquoi s'en priver?--Vous ne pleurez donc jamais, en
vers, Monsieur?

--Ni ne me mouche! rpondit, de sa voix didactique et flte, M.
Stphane Mallarm en levant,  la hauteur de l'oeil, au long du
geste en spirale, un index bouddhique.

Durant ce colloque, Nina et les habitues fminines de ces soires,
pour ne point rire au nez de l'intressant jeune homme, taient
rentres dans la maison.

--Vous n'tes, alors, d'aucune cole, Messieurs? continuait celui-ci.

--Nous sommes de l'cole des Pas-de-Prface! rpondit, en souriant,
M. Catulle Mends.

--Tiens!... Je vous croyais de celle de M. Leconte de
Lisle,--(!)--murmura le pschutteux dsorient; et,  ce propos,
ajouta-t-il en se tournant vers moi,--compte-t-il donner, enfin,
bientt, quelque chose de... srieux, Leconte de Lisle?

--Non, Monsieur, rpondis-je en m'inclinant: il vous laisse ce soin.

Voyant qu'il avait affaire  des gens insociables, incomprhensibles,
qu'il devait renoncer  convertir, l'amateur s'cria, sans transition
vaine, aprs avoir tir sa montre en se levant:

--Avant de vous quitter, j'eusse voulu prsenter mes devoirs... O
sont donc ces dames?

--Mais, au salon... je pense!... rpondit ngligemment M. Marras.

Sur cette rplique, toute naturelle,--mais dont l'intonation bizarre
le fit presque chanceler,--le brillant invit de passage, saluant
 l'anglaise, rentra, s'chappa trs vite, et, sans doute, court
encore,--irrprochable.

C'est ainsi que l'on vinait poliment les curieux dans cette
maison fantaisiste et charmante. Lorsque tout le monde fut revenu
au jardin, M. Marras, pour dissiper l'impression quelconque laisse
par l'intrus, voulut bien nous lire quelques scnes d'une ferie
compasse, aux pithtes voltaques o ferraillaient mille adverbes,
o les amoureux ne s'exprimaient qu'en langue mdicale. Aprs les
clats de rire, nous nous laissmes aller au silence de la soire
d'automne, qui tait d'un bleu ple et trs douce.

       *       *       *       *       *

Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux clatantes fleurs
japonaises, se balanait, une cigarette aux lvres, en un fauteuil
amricain, sous un magnolia: prs d'elle, M. Marras parlait d'arcanes
magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique
savant, Charles Cros, dont la rcente mort, si chrtienne, me
rappelle cette soire d'toiles.

Entre des feuilles, M. Jean Richepin, passant la tte, considrait
avec le sourire silencieux du trappeur M. de Polignac, le jeune et
sympathique incendiaire  la mode, l'anarchiste  la tenue correcte,
aux manires exquises,--lequel causait,  voix basse, avec M. Henri
Delaage, le _medium_, qui, entre deux vocations, venait parfois
consumer un _Cigare-des-Brahmes_ en ce sjour.

Prs du jet d'eau qu'elle semblait couter, Mlle Augusta Holms, la
grande musicienne, au bercer d'un hamac, regardait vaguement la
nuit.--Je vois encore, en ce crpuscule, la tte de Lucius Verus
d'un jeune peintre, M. Franc Lamy, un disparu de nos runions, mais
dont nous avons tous admir, aux derniers Salons, les toiles si
curieusement lumineuses, si remarquables par la dlicatesse des tons
et la richesse des lignes, notamment sa _Narcissa_.

Debout, appuye  la petite charmille, qu'elle dpassait presque de
son front, la belle Manol de Grandfort mditait sans doute l'une de
ses fantaisies de la _Vie parisienne_ ou de _Gil Blas_:--dans une
alle, se promenant, sous la clart lunaire, MM. Catulle Mends et
Stphane Mallarm devisaient.

Une plaisante incidence vint gayer, en ce moment, le jardin.
Des cris s'levaient du ct d'un guridon solitaire, auprs
duquel, aux lueurs, d'une bougie et ses lunettes d'or sur le nez,
l'auteur de la chanson clbre: _ la Grand' Pinte_, M. Auguste
de Chtillon, venait de lire,  l'auteur des _Roses remontantes_,
M. Toupi Bziers, une rcente posie intitule: _Moutonnet_. Or,
il tait arriv que, discutant une rime, le fougueux dramaturge,
en gesticulant, avait fait sauter au ciel, sans le vouloir, les
lunettes du pote, lesquelles, retour des astres, s'tant accroches
 une branche folle, y demeuraient suspendues--damonocltiquement
selon la remarque de M. de Polignac. L'on accourut, pour viter,
s'il se pouvait, l'effusion du sang. Mais, en homme de 1830 et en
parfait gentleman, M. Toupi Bziers, modulait dj les regrets
qu'il devait  son vieil ami,--lequel, cependant, aigri par
l'loquence de son offenseur, vita, par la suite, le voisinage du
trop nerveux crivain, et lui garda, secrtement, rancune de cette
incartade,--qu'il ne lui pardonna qu'en mourant.

Bientt nous nous runmes autour de quelques verres de champagne,
qui furent placs sur une table verte, sous les ombrages. Nous tions
un peu las de la fte de la veille et la conversation se ressentait
de notre tendance un peu physique au recueillement.

Nous tions aussi sous l'influence mlancolique de cette stellaire
obscurit, o, froisses par le vent de septembre, des feuilles
tombaient dj, tout prs de nous.

Ce fut alors que Nina, se tournant vers M. Lon Dierx, qui se
trouvait assis auprs de moi, le pria de dire quelques vers.

       *       *       *       *       *

Lon Dierx avait alors trente ans,  peu prs. On avait reprsent
de lui un drame en un acte, en vers, _La Rencontre_, se rsumant en
trois scnes d'une donne amre, mais laissant l'impression d'une
trs pure posie.

Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle.
C'tait un ple jeune homme, aux regards nostalgiques, au front
grave; il venait de l'le Bourbon, dont l'exotisme le hantait. En
ses premiers vers, d'une qualit d'art qui nous charma, Dierx disait
le bruissement des _filaos_, la houle vaste o s'endormait son le
natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les tendues;--puis,
les forts, les lointains, l'espace, et les figures de femmes,
ayant des yeux merveilleux. _Les yeux de Nyssia_, par exemple,
apparaissaient en ses transparentes strophes.

Avec les annes, sa posie, s'est faite plus profonde. Sans
l'inquitude mystique dont elle est sature, elle serait d'un
sensualisme idal. Bien qu'il devienne peu  peu clbre dans le
monde suprieur de l'Art littraire, ses livres: _les Lvres closes_,
_la Messe du vaincu_, _les Amants_, _Pomes et Posies_, etc., dits
par M. Lemerre, sont peu connus de la foule,--et je suis sr qu'il
n'en souffre pas.

C'est qu'en cette posie vibrent des accents d'un charme triste,
auquel il faut tre initi de naissance pour les comprendre et pour
les aimer; c'est que, sous ces rythmes en cristal de roche, ce rare
pote, si peu soucieux de rclame et de succs, connat l'art de
serrer le coeur: c'est qu'il y a, chez lui, quelque chose d'attard,
de mlancolique et de vague, dont le secret n'importe pas aux
passants.

Et le fait est que la sensation d'_adieux_, qu'veille sa posie,
oppresse par sa mystrieuse intensit; le sombre de ses _Ruines_ et
de ses _Arbres_ et de ses _Femmes_ aussi, et de ses _Cieux_, surtout!
donnent l'impression d'un deuil d'me occulte et glaant. Ses vers
pareils  des diamants ples, respirent un tel dtachement de vivre
qu'en vrit... ce serait  craindre quelque fatal renoncement, chez
ce pote,--si l'on ne savait pas que, tt ou tard, les mes limpides
sont toujours attires par l'Esprance.

Quant  la physionomie de M. Dierx, elle donne l'ide de l'un de ces
enfants du Rve, dsireux de ne s'veiller qu'au del de toutes les
ralits. Aussi, en toute sa noble posie, semble-t-il qu'il ait le
front touch d'un rayon de cette _toile du soir_ que chanta, dans
les valles, au pays des visions du Harz, Wolfram d'Eischembach.

Voici le court pome qu'alors nous rcita M. Lon Dierx,--pome dont
j'ai prcieusement gard l'autographe:

  AU JARDIN

  Le soir fait palpiter plus mollement les plantes
  Autour d'un groupe assis de femmes indolentes
  Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons,
   leur blanche harmonie clairent les gazons.
  Une ombre, par degrs, baigne ces formes vagues,
  Et, sur les bracelets, les colliers et les bagues
  Qui chargent leurs poignets, leurs poitrines, leurs doigts,
  Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois,
  Du haut d'un ciel profond d'azur ple et sans voiles
  L'toile qui s'allume allume mille toiles.
  Le jet d'eau, dans la vasque au murmure discret,
  Retombe en brouillard fin sur les bords. L'on dirait
  Qu'arrtant les rumeurs de la ville au passage,
  Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage
  Pour recueillir l'cho d'une mer qui s'endort
  Trs loin, au fond d'un golfe o fut jadis un port.
  Elles ont alangui leurs regards et leurs poses
  Au silence divin qui les unit aux choses
  Et qui fait, sur leurs seins qu'il gonfle par moment,
  Passer un fraternel et doux frmissement.
  Chacune, dans son coeur, laisse, en un rve tendre,
  La candeur de la nuit par souffles lents descendre;
  Et toutes, respirant, ensemble, dans l'air bleu
  La jeune me des fleurs dont il leur reste un peu,
  Exhalent en retour leurs mes confondues
  Dans les parfums o vit l'me des fleurs perdues.

Ne sont-ce pas l des vers exquis et adorables?.. Nous tions encore
sous leur charme lorsque nous nous sparmes, la soire finie.




NOTRE SEIGNEUR JSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES


C'tait, jadis, une coutume sacre, chez les Juifs, de dchirer ses
vtements lorsqu'on entendait un blasphme:--si bien qu'en toute
compagnie suspecte, les mfiants se bouchaient d'emble les oreilles,
par conomie.--Et comme, au temps du Christ, le luxe des habits fut,
au dire des historiens, pouss plus loin mme qu'au temps de Salomon,
les tailleurs de Jrusalem durent tre singulirement surmens par
les perptuels renouvellements de gardes-robes qu'entranrent,
en Isral, les graves professions de foi des premiers martyrs. La
hausse du byssus et de l'hyacinthe dut tre considrable. Ce fut au
point qu'au cours des tortures o l'on appliquait les nophytes,
l'assistance, en prvision de leurs sditieuses extases, adopta le
biais subtil de se dvtir d'_avance_,--(comme au massacre de saint
tienne, par exemple, o saint Paul, encore Gentil, accepta de
surveiller le vestiaire).

C'est qu'alors, en effet, l'on ne pouvait repriser, retaper ni
recoudre les vtements sacrifis sur l'audition d'un blasphme;
c'tait pour de bon que l'on s'en sparait.--Aujourd'hui, les
tailleurs isralites ont imagin une boutonnire pratique,  l'usage
des fervents: elle est close d'un simple fil qu'en mmoire des aeux
l'on fait, en souriant, sauter d'un coup d'ongle,  l'occasion.
Ainsi, les isralites qui, nous dit-on, comblaient tout rcemment de
leur prsence la salle du Thtre-Libre, o l'on donnait l'_Amante du
Christ_, n'eussent eu qu'un point  faire, de retour en leurs foyers,
pour rparer le dsordre de leur toilette, si, d'aventure, quelques
propos de la mystique saynte les eussent effarouchs.

Mais non:--le pote, en sa conciliante sagacit, a su leur pargner
jusqu' cet insignifiant labeur.  l'entre de son hros, il s'est
produit, au contraire, un effet de recueillement, une impression
profonde. Isralites et chrtiens ont ressenti, en un mot, cette
_qualit_ de respect signifiant qu'on trouvait Notre-Seigneur trs
bien, trs impressionnant, trs raisonnable, trs sympathique et que
l'on tait de son avis. Tous l'ont applaudi chaleureusement pour lui
tmoigner de la haute et mlancolique estime o chacun le tenait.
Dieu, reconnaissant de ces inespres marques de dfrence, est venu
saluer le public.--Messieurs et dames se sentaient difis, grandis:
d'aucuns ne retenaient leurs larmes qu' grand'peine. Tout le monde,
avec une entente cordiale, avait l'air de vouloir, dcidment,
traduire l'_Aimez-vous les uns les autres_! par l'_Embrassons-nous
et que a finisse_!... C'tait d'un touchant capable de faire
sangloter, en une soudaine accolade, M. Drumont et M. Zadoc Kahn,
avec d'entrecoups _Nous ne nous quitterons plus_!--Dans un coin,
l'on entendait Simon, le vieux marchand de lorgnettes, balbutier
un vague _Nunc dimittis_. Si bien qu'en ces temps de Zutisme
indur (qui sont, peut-tre, les rvolus), l'on pouvait conclure
de ce spectacle que les suprmes prdictions des Prophtes sont
en voie d'accomplissement,--bref, qu'au train d'indiffrence o
s'abandonnent les chrtiens modernes, les Juifs (revenus, enfin, des
conversions purement financires, et s'apercevant que l'Or lui-mme
non-seulement n'est pas le Messie, mais ne sert, en rsum, qu' se
procurer,--aprs avoir affam tout le monde,--de plus solitaires
caveaux de famille),--vont se convertir, en toute hte... POUR NE
RIEN LAISSER PERDRE.

Ce miraculeux dnouement, nous ne l'esprions pas  si brve
chance. Il n'tait, au fond de nos esprits, qu' l'tat de
dsir,--assez naturel, d'ailleurs!... Ne sommes-nous pas tous
isralites, en notre premier pre?...--Certes, plerins de ce globe
sidral, nous avons un peu march, en des sentiers divers, depuis le
dcs de ce mystrieux anctre. Quelques-uns se sont mme croiss en
route;--mais,  la fin des fins, si des malentendus nous ont, jusqu'
prsent, diviss, aujourd'hui,--n'est-il pas vrai?--les prestiges de
la Science... l'effort de tous vers la justice... l'ide, surtout,
du vingtime sicle et des suivants, tout cela semble fait pour
inciter, vers la plus oublieuse des fusions, les hommes de bonne
volont!...--Donc,  la nouvelle de ce qui s'tait pass, en cette
mmorable soire, au Thtre Libre, le devoir que m'indiquait le
Sens-commun ne pouvait tre autre que de mler, avec enthousiasme,
mes humbles accents  l'allgresse de cette prcursive petite fte de
famille,--d'en complimenter, avec feu, l'heureux promoteur,--et de
m'occuper d'autre chose.

D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondes, toute une plade
de jeunes littrateurs, ayant remarqu qu'en dehors de toute question
de talent, le simple _sujet_ trait par l'auteur de l'_Amante du
Christ_, provoquait l'attention, les controverses, et faisait
tapage, se sont mis  l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scnes
de fantaisies mlo-vangliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des
personnages principaux.--Ce qui nous mnage des effusions nouvelles.

Pour conclure, ces prsumables fruits, plus ou moins brillants, de la
Libre-Pense, ne relevant que de la Critique littraire de laquelle
je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquit?

Soudain, voici que, dans le _Figaro_ du 2 novembre rcent, les mots:
_Avant tout, je suis un chrtien fervent_, (signs de l'auteur de
la pice, M. Rodolphe Darzens) me passrent sous les yeux; et voici
qu'ailleurs il ajoute: _Catholique, apostolique_ et _romain_.

Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,--prcde d'une
eau-forte de Flicien Rops--et je viens de la lire.

--Maintenant,  titre de simple passant, je dois soumettre aux
intresss les trs humbles rflexions suivantes--non que je
m'exagre l'importance intrinsque de cette tentative thtrale--mais
parce que c'est _la premire_ et qu'il est bon de prendre des mesures
prventives contre l'imminence des ouvrages annoncs. Puis, pourquoi
le journal _le Gil Blas_ n'aurait-il pas, de temps  autre, une note
grave,-- l'usage des personnes atteintes d'me?

       *       *       *       *       *

1 La pice est patronne d'une prface due  l'auteur de
l'_Histoire d'Isral_, le notoire M. Ledrain.--Cet clair
personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingnie,--le baiser de
l'Euphmisme aux lvres,-- nous rvler que Notre-Seigneur n'est
qu'un _nabi_ de la verte Galile, le plus _sduisant des fils de
l'homme_, un juste, un _jeune matre_ de _haute raison_, etc.--Ce
qui revient  le traiter d'imposteur.--Il ajoute:  l'exception de
la _femme de Madgala_, qui ne le quitta point, le doux crucifi fut,
sur le Calvaire, _abandonn de tous, mme de son pre_. Or, pourquoi
la Vierge sainte, l'vangliste saint Jean, sainte Vronique, le
Larron sanctifi, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gnent-ils,
comme de ngligeables comparses, le disert, l'mrite prfacier?

Parce que tout l'intrt de la Passion semble se rsumer, pour cet
esprit suprieur, en les proccupations que voici--La Magdeleine
aime-t-elle Jsus _avec tous ses sens?_ prouve-t-il en respirant
_l'arome de ses cheveux_ et en _sentant la chaleur de ses lvres_,
quelque _sensation dlicieuse?_ Le pote ne le dit pas. Du moins,
la _tendresse_ de Jsus reste _cache_ derrire un voile. C'est ce
qui prouve jusqu' quel point M. Darzens a le sentiment de la POSIE
historique.

C'est trs galant.

Au point de vue du simple sens commun nous lisons:

(_Mme prface_)

PAGES 5 ET 6

     Comment animer de nos _ardeurs_ ces tres merveilleux qui ont
     _le mieux fourni_  l'humanit la vision du divin? Les amener 
     la RALIT, _ce serait les faire entrer dans le nant_. _Vapeurs
     dores,  forme humaine_, ils _disparaissent_ ds qu'on les
     touche et qu'on leur _suppose_ une consistance et des _passions
     charnelles_.

PAGE 11

     --Les divinits grecques ne sont que de pures abstractions,
     tandis que Jsus a _rellement vcu_ et _foul_ cette terre. Si
     la LGENDE l'a transfigur, il n'en reste pas moins, par _bien
     des cts_, par son corps et par ses discours fort _humains,
     l'un de nos frres_.

Pas de commentaires n'est-ce pas?

Seulement que penser d'un auteur s'attestant chrtien fervent, se
glorifiant d'tre de l'glise catholique, apostolique et romaine--et
qui, nanmoins, commet l'inconsquence, plus trange encore que
juvnile, de faire sanctionner son oeuvre--(o parle le Christ
lui-mme!)--par une telle prface et un tel parrain?

2 La pice n'est autre qu'un passage de l'vangile, arrang,
_en vers_, pour le thtre: _Sainte Madeleine chez le pharisien
Simon_.--Tout d'abord, l'vangile, pour un fidle, tant le Livre de
l'Esprit-Saint, la lettre mme en est inviolable ( une virgule prs,
sous menace d'anathme, est-il crit). Le Beau, dans l'vangile,
est vivant--et non fictif comme le Beau littraire. Le mystrieux,
le lointain d'un beau vers ne peut qu'altrer la vrit de ce Beau
spcial. Le restreindre jusqu' l'humain, en l'adaptant sur le
lit de Procuste d'une prosodie, c'est donc risquer d'offrir, sous
une tiquette, autre chose que ce qu'elle annonce, et se vouer 
produire, par exemple, des vers o, comme dans la pice, Dieu trouve
que l'Asie est IMMENSE. (On croit rver, lisant cela.)--Que l'on
versifie un apostolique rcit _d'aprs_ l'vangile, passe encore:
mais _versifier l'vangile mme_, c'est s'exposer  dnaturer le sens
vital d'une parole du Verbe en la modifiant selon les exigences de
la mtrique d'un vers.--Donc, en principe, tout essai de traduction,
partielle ou totale, de l'vangile, en vers mme libres, simples,
exempts de romantisme, ne peut-tre que prsomptueux et vain. L'on se
place en ce dilemme:

--Ou grce  des ajoutis et nuances, la version se trouve
inexacte:--alors, la cause est juge; ouvrir le dictionnaire des
hrsies.

--Ou par _impossible_, elle est exacte;--alors que penser d'un
fidle qui semble dire  l'Esprit-Saint:--Mon cher confrre, ceci
n'est-il pas bien _mieux_ et _plus_ beau que ce que vous avez dict
(sous-entendu en vile prose), PUISQUE A RIME!

Voyons, ce nonobstant, si l'pisode suave de sainte Madeleine est
exactement traduit.

Tout d'abord, dans l'vangile, au lieu de la prtentieuse et
prcieuse tirade que prte  son hrone le trop gnreux auteur de
la pice, la sainte pcheresse _ne prononce pas une seule parole_.
Elle entre; elle ne s'excuse pas: Simon-le-_Pur_ peut la chasser!...
Elle ne _rflchit_ pas! Elle ne demande pas la _permission_ d'aimer!
Elle s'agenouille, rpand ses symboliques parfums, mls  ses
larmes, sur les pieds du Sauveur, et ces pieds sacrs, elle les
essuie de ses cheveux, elle les baise en pleurant toujours--et EN
SILENCE.

Mais,--et ceci est un lmentaire article de foi!--ses pchs _lui
sont dj remis_,  celle qui, en l'oubli de tout souci de ce monde,
peut en agir avec cette confiance d'lue!  la _dj dlivre_
des sept dmons,  celle dont les prunelles de voyante et l'me
illumine remarquent si peu le _physique_ du Sauveur que, Jsus tant
ressuscit et lui apparaissant devant le spulcre vide, _elle ne le
reconnat mme pas_, le regardant en simple humaine, et le prend
_pour le JARDINIER du champ de mort_, et s'crie, en un transport
d'outre-monde: Dites-moi, je vous supplie, o vous l'avez mis, afin
que j'aille, et que JE L'EMPORTE!

C'est seulement  la _voix_, lorsque le Seigneur la nomme qu'elle le
reconnat et se prosterne. C'est  l'_appel_ seul de Dieu que ses
yeux redeviennent voyants.

--Il est donc, pour ainsi dire, _naturel_, que, chez Simon, le
Seigneur l'assure de nouveau de toute absolution et lui dise: Va en
paix! car elle est en tat de recevoir ce qu'on lui donne.

Or, dans la pice, il se trouve que le prtendu repentir de
la soi-disant Marie-Magdeleine n'est, en ralit, qu'une avance
hypocrite et corruptrice,--que ses pleurs pervers ne sont qu'une
arme pour tenter la chastet divine,--qu'elle veut se faire
_touchante_ pour induire, en pch, Celui qui a dit: Lequel d'entre
vous me convaincra d'_un_ pch. Et voici que le pseudo-Christ de
M. Darzens, alors qu'il vient d'tre dit: qu'il voit toutes les
penses, se mprend sur la tentatrice! Et qu'il est en dupe! Voici
que celui qui se dressa, le fouet au poing contre les marchands du
Temple et passa au milieu de ceux qui le voulaient saisir et lapider
avant l'heure prcise de la Rdemption, supporte ces parfums, ces
larmes viles--et de tels baisers! Voici qu'il accepte, exalte et
bnit ce qui, selon ses avertissements vertigineux, ne peut mriter
que le sjour de l'essentielle-limite, o _le ver ne mourra pas, o
le feu ne s'teindra pas!_ Et voici qu'il dit,  ce pch-vivant
qui le contemple, inconscient de repentir et les yeux obscnes:
Tes pchs te sont remis _ tout jamais_, va en paix! Ceci--alors
que la scne ultrieure donne  cette parole le dmenti le plus
flagrant, puisque non seulement la Magdalenne _ne s'en va pas en
paix_, mais parat outre de ce que Dieu se soit permis de lui
remettre ses pchs au lieu... _de la_ COMPRENDRE!! et qu'elle
rupte, en faisant talage de sa prissable chair, une lave soudaine
de lubricits si rvoltantes,--si rpulsives,--qu'elle semble, loin
d'tre une sainte, une nergumne!

Qu'il me soit donc permis de trouver d'une inconsquence attristante
un chrtien, dont la ferveur peut concevoir l'vangile sous un
pareil jour.

Finissons-en.--Suivent quelques vers o Madeleine se trouve brusquement
sanctifie! transfigure sans autre disposition pralable, et
continue cependant  donner l'impression contraire--puisqu'elle
appelle, tout uniment, le Sauveur Prophte, et qu'elle demande 
suivre ceux qui _le disent_ le Messie, le tout en lui affirmant
quelle l'aimera jusqu' la mort d'un amour _qu'elle ne comprend
pas_. Comme si une relle transfigure pouvait prononcer cette
petite phrase de bourgeoise vexe, ayant senti qu'il n'y avait rien 
faire. J'arrive aux derniers vers pour lesquels semble tre conue la
pice. Ils sont d'un Rdempteur de fantaisie, d'un accent, d'un _ton_
qui paraissent trangers  l'Humilit divine. Un adage du Christ s'y
trouve transpos et traduit plus qu' la lgre. Nulle vibration
d'infini! Le Sauveur y nomme la Magdalenne son pouse choisie
_entre toutes_ les femmes. Les derniers mots sont en contradiction
formelle avec les Sept-Paroles, ainsi qu'avec le rcit de la Mort de
Notre-Seigneur par son tmoin l'vangliste saint Jean.

Entrer dans la critique d'autres dtails serait long et pnible. Ces
rflexions suffisent pour prmunir contre d'irrflchis mouvements
d'adhsion ceux que le talent littraire de l'auteur pourrait
troubler ou sduire,--et pour entraver peut-tre, de quelques
scrupules suscits en leur conscience, les nombreux crivains qui
s'apprtent  nous exhiber d'apocryphes rdempteurs. Je n'ai rectifi
que dans ce but les graves erreurs d'un frre en christianisme.
Sur ce terrain, je ne connais plus de sympathies ni de rserves.
Toutefois, je n'ai pas  juger l'auteur, d'abord parce qu'on ne
doit juger personne, ensuite parce que mes errements,  moi-mme,
ne me permettent d'tre svre qu'envers moi. Le juvnile pote
de l'_Amante du Christ_ est, sans doute de bonne foi, malgr de
troublantes apparences. Il est dans l'ge o les fumes passionnelles
peuvent obscurcir ou voiler les pures spiritualits du livre des
livres. S'il est  regretter qu'il ait choisi un tel sujet, qu'il
nous permette pourtant d'esprer que son me est pareille  la fille
de Jare, sur laquelle tomba cette parole de rsurrection: Cette
jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.




SOUVENIR


En automne 1868, je me trouvais  Lucerne; je passais presque toutes
les journes et les soires chez Richard Wagner.

Le grand novateur vivait trs retir, ne recevant gure qu'un couple
d'aimables crivains franais (mes compagnons de voyage) et moi.
Depuis une quinzaine, environ, son admirable accueil nous avait
retenus. La simplicit, l'enjouement, les prvenances de notre hte
nous rendirent inoubliables ces jours heureux: une grandeur natale
ressortait pour nous du laisser-aller qu'il nous tmoignait.

On sait en quel paysage de montagnes, de lacs, de valles et de
forts s'levait,  Triebchen, la maison de Wagner.

Un soir,  la tombe du crpuscule, assis dans le salon dj sombre,
devant le jardin,--comme de rares paroles, entre de longs silences,
venaient d'tre changes, sans avoir troubl le recueillement
o nous nous plaisions,--je demandai, sans vains prambules, 
Wagner, si c'tait, pour ainsi dire, _artificiellement_--( force
de science et de puissance intellectuelle, en un mot) qu'il tait
parvenu  pntrer son oeuvre, _Rienzi_, _Tannhauser_, _Lohengrin_,
_Le Vaisseau fantme_, _les Matres-chanteurs_ mme,--et le
_Parsifal_ auquel il songeait dj,--de cette si haute impression
de mysticit qui en manait,--bref, si, en dehors de toute croyance
personnelle, il s'tait trouv assez libre-penseur, assez indpendant
de conscience, pour n'tre chrtien qu'autant que les sujets de
ses drames-lyriques le ncessitaient: s'il regardait, enfin, le
Christianisme, du mme regard que ces mythes scandinaves dont il
avait si magnifiquement fait revivre le symbolisme en son _Anneau
du Niebelung_. Une chose, en effet, qui lgitimait cette question,
m'avait frapp dans une de ses oeuvres les plus magistrales, _Tristan
et Yseult_: c'est que, dans cette oeuvre enivrante o l'amour le
plus intense n'est _ddaigneusement_ d qu' l'aveuglement d'un
philtre,--_le nom de Dieu n'tait pas prononc une seule fois_.

Je me souviendrai toujours du regard, que, du profond de ses
extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi.

--Mais, me rpondit-il en souriant, si je ne ressentais, _en mon
me_, la lumire et l'amour vivants de cette foi chrtienne dont vous
parlez, mes oeuvres qui, toutes, en tmoignent, o j'incorpore mon
esprit ainsi que le temps de ma vie, seraient celles d'un menteur,
d'un _singe_? Comment aurais-je l'enfantillage de m'exalter  froid
pour ce qui me semblerait n'tre, au fond, qu'une imposture?--Mon
art, c'est ma prire: et, croyez-moi, nul vritable artiste ne chante
que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'crit que ce
qu'il pense; car ceux-l, qui mentent, se trahissent en leur oeuvre
ds lors strile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre
d'Art-vritable sans dsintressement, sans sincrit.

Oui, celui qui--en vue de tels bas intrts de succs ou
d'argent,--essaie de grimacer, en un prtendu ouvrage d'Art,
une foi fictive, se trahit lui-mme et ne produit qu'une oeuvre
morte. Le nom de Dieu, prononc par ce tratre, non-seulement
ne signifie pour personne ce qu'il semble noncer, mais, comme
_c'est un mot_, c'est--dire un _tre_, mme ainsi usurp, il
porte, en sa profanation suprme, le simple _mensonge_ de celui
qui le profra. Personne d'humain ne peut s'y laisser prendre, en
sorte que l'auteur ne peut tre _estim_ que de ceux-l mmes,
ses congnres, qui reconnaissent, en son mensonge, celui qu'ils
_sont_ eux-mmes. Une foi brlante, sacre, prcise, inaltrable,
est le signe premier qui marque le _rel_ artiste:--car, en toute
production d'Art digne d'un homme, la valeur artistique et la
valeur vivante se confondent: c'est la dualit mle du corps et
de l'me. L'oeuvre d'un individu sans foi ne sera jamais l'oeuvre
d'un Artiste, puisqu'elle manquera toujours de cette flamme vive qui
enthousiasme, lve, grandit, rchauffe et fortifie; cela sentira
toujours le cadavre, que galvanise un _mtier_ frivole. Toutefois
entendons-nous: si, d'une part, la seule Science ne peut produire que
d'habiles amateurs,--grands dtrousseurs de procds, de mouvements
et d'expressions,--consomms, plus ou moins, dans la facture de
leurs mosaques,--et, aussi, d'honts dmarqueurs, s'assimilant,
pour donner le change, ces milliers de disparates tincelles qui,
au ressortir du nant clair de ces esprits, n'apparaissent plus
qu'teintes,--d'autre part, la Foi, _seule_, ne peut produire
et profrer que des cris sublimes qui, _faute de se concevoir
eux-mmes_, ne sembleront au vulgaire, hlas, que d'incohrentes
clameurs:--il faut donc  l'Artiste-vritable,  celui qui cre,
unit et transfigure, ces deux indissolubles dons: la Science ET la
Foi.--Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez _qu'avant tout je
suis chrtien_, et que les accents qui vous impressionnent en mon
oeuvre ne sont inspirs et crs, en principe, que de _cela seul_.

Tel fut le sens exact de la rponse que me fit, ce soir-l, Richard
Wagner,--et je ne pense pas que Mme Cosima Wagner, qui se trouvait
prsente, l'ait oubli.

Certes, ce furent l de profondes, de graves paroles... Mais, comme
l'a dit Charles Baudelaire,  quoi bon rpter ces grandes, ces
ternelles, ces inutiles vrits!




HAMLET


I

Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le Gnie
pur est essentiellement silencieux, et que sa rvlation rayonne
plutt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime. En effet,
lorsqu'il daigne apparatre, se rendre sensible aux autres esprits,
il est contraint de s'amoindrir pour passer dans l'Accessible. Sa
premire dchance consiste, d'abord,  se servir de la parole, la
parole ne pouvant jamais tre qu'un trs faible cho de sa pense.

Secondement, il est oblig d'accepter un voile extrieur--une
fiction, une trame, une histoire,--dont la grossiret est
ncessaire  la manifestation de sa puissance et  laquelle il
reste compltement tranger; il ne dpend pas, il ne cre pas, il
transparat! Il faut une mche au flambeau, et quelque grossier
que soit en lui-mme ce procd de la lumire, ne devient-il pas
absolument admirable lorsque la Lumire se produit? Ceux-l seuls qui
sont capables de s'absorber dans la proccupation de ce procd ne
sauraient jamais voir la Lumire!

Le gnie n'a point pour mission de crer, mais d'clairer ce qui,
sans lui, serait condamn aux tnbres. C'est l'ordonnateur du Chaos:
il appelle, spare et dispose les lments aveugles; et quand nous
sommes enlevs par l'admiration devant une oeuvre sublime, ce n'est
pas qu'elle cre une ide en nous: c'est que, sous l'influence divine
du gnie, cette ide, qui tait en nous, obscure  elle-mme, s'est
rveille, comme la fille de Jare, au toucher de celui qui vient
d'en haut.

       *       *       *       *       *

Oui, d'en haut!... Car il s'agit de hauteurs o ne sauraient
atteindre les gomtries: lorsque les potes parlent des cieux, il
n'est point question de ces firmaments restreints et visibles situs
au bout de la lorgnette des astronomes, mais de choses plus srieuses
et plus vivaces, qui ne peuvent ni s'teindre, ni passer.


II

Le _moyen_, le sujet, le drame est chose si indiffrente en soi
pour le gnie, que le gnie ne se donne presque jamais la peine de
l'inventer. Il se superpose, voil tout. Il fait baucher le marbre
par l'lve, et prend son bien o bon lui semble, sans que personne
ait  l'accuser de plagiat. Hamlet n'est pas plus de Shakspeare que
Faust n'est de Goethe, ni don Juan, de Molire. Aucun des principaux
drames de Shakspeare n'est de lui, en tant que drame, comme nous
le savons, maintenant. Il allait jusqu' se conformer aux moindres
dtails d'une chronique, ou de l'oeuvre dramatique prcdente: il
prenait les phrases mmes, les pisodes, l'action absolue, jetait
dans tout cela quelques paroles, ddaigneusement, et cela suffisait
pour que l'oeuvre devnt telle, que tout en restant presque
identique, en apparence,  l'oeuvre trangre et primitive, elle
tait transforme, en ralit, jusqu' ne plus prsenter de rapport
apprciable avec l'antcdente. Le vagissement devenait un clat de
tonnerre.

Qu'importe, mme, l'absurdit des personnages, l'impossibilit de
l'intrigue, la contradiction des vnements entre eux? _Macbeth_,
_Othello_, _Romo_, _le Roi Lear_, _Timon d'Athnes_, _Falstaff_,
_Richard III_, sont des prtextes, et Shakspeare s'inquite toujours
fort peu des lions et des palmiers qu'il place dans la fort des
Ardennes. Ce qui traverse, comme des rayons, tout cet amoncellement
de hasard, c'est la puissance multiple, infinie, qui, dans une
seule scne, quelquefois, runit, approfondit et caractrise les
mille formes de l'un des sentiments principaux de notre me, et le
gnralise, d'un seul coup,  tout jamais. C'est pour cela que chacun
des personnages de Shakspeare ressemble  une Loi.


III

Les objections, contre les personnages de Shakspeare, paraissent
faciles et victorieuses, tout d'abord; cependant une simple rflexion
les dissipe toujours! Le prodigieux pote a vritablement tout prvu,
l mme o l'on croirait le trouver en dfaut jusqu'au ridicule!

       *       *       *       *       *

L'autre soir, en coutant _Hamlet_, il nous est venu cette pense,
pendant la scne de l'esplanade du chteau d'Elseneur: nous nous
disions:

Un Moderne, un homme de got, pourrait se demander ce que
Shakspeare (qui jouait le personnage du Fantme devant la reine
Elisabeth, au thtre du Globe, et le jouait de manire  produire
quelque impression sur l'auditoire), oui, un Moderne pourrait se
demander ce que Shakspeare lui-mme et pu rpondre, si l'acteur
charg du rle d'Hamlet, piquant brusquement son pe en terre et se
croisant les bras et interpell, le sourire aux lvres et comme il
suit, l'chapp de la Nuit hideuse.

--Tu as comparu devant Dieu, dis-tu? Tu _as vu Dieu face  face_,--et
tu viens me parler du Danemark! Tu t'inquites encore d'une dame qui
t'a prfr un sclrat et un ivrogne? Tu me parles des proprits
de la jusquiame, des mystres ternels, de la politique actuelle et
des bchers sulfureux, et tu veux que je te prenne pour autre chose
que pour un drap sur un balai? Mais, pauvre Ombre, si l'un de nous
deux, ici, doit tre effray de l'autre, c'est Toi! Qui m'a donn
d'un trpass qui pilogue encore et parle de vengeance dans le
Purgatoire? Si c'est pour me dbiter ces absurdits que tu es venue,
chre Ombre,--franchement, ce n'tait pas la peine de mourir!...
Parle de choses plus srieuses, ou retourne d'o tu viens.

Et le Moderne se rpondrait, avec un sourire de compassion
suffisante, que le Spectre, bless dans sa dignit d'outre-tombe,
se serait probablement retir avec un cliquetis de ferraille, en
entendant cette apostrophe.

Voil, certes, une objection qui parat concluante et srieuse, et
qui, cependant,--n'a pas le sens commun!

Car le Fantme, par le seul fait d'tre l, sous son armure, est, 
lui seul, bien plus absurde que tout ce qu'il pourrait ajouter!--Et
s'il a rellement vu Dieu, s'il a contempl l'Absolu et s'il y
est entr, toute parole profonde ou purile, sublime ou niaise,
mdiocre ou banale, est _identiquement_ superflue et sans valeur 
ce sujet, puisqu'elle ne peut se produire que dans le relatif. Et
les incohrences qu'il dbite sont, par le seul fait de sa prsence,
ce qu'il peut encore dire de plus effrayant,  cause de leur
incomprhensibilit mme dans sa bouche!--Le secret de l'Absolu ne
pouvant s'exprimer avec une syntaxe, on ne peut demander au Fantme
que de produire _une impression_, et moins cette impression sera
dfinie ou limite par sa concidence avec notre logique, plus elle
sera ce qu'elle doit tre.

Le Spectre, pour William Shakspeare, n'est qu'un tre moral; c'est
l'_Obsession_!--Mais comme des myopes ne pourraient apercevoir des
spectres qui ne s'agiteraient que dans les nues, Shakspeare a accus
l'objectivit du fantme; il en a exagr la notion afin qu'elle pt
tre accessible au Bon sens de ses auditeurs. Si, d'ailleurs, il a
voulu qu'Hamlet pert rellement l'Ombre, s'il a pens que cet effet
dramatique frapperait et saisirait l'imagination de la foule, c'est
parce qu'il tait certain que chaque spectateur, dans le fantme
peru par Hamlet, verrait le fantme qui le hante lui-mme, et
saurait approprier les rponses  ses questions personnelles.


IV

Shakspeare avait si bien pens de plus haut que l'esplanade
d'Elseneur qu'il prend lui-mme la parole, au milieu du drame,--et
par la bouche d'Hamlet,--pour avertir la postrit.

En effet, le monologue: _tre ou n'tre pas_, est un magnifique
dsaveu. Le Public, trouvant cela profond, ne va pas plus loin,--et
il lui semble naturel qu'Hamlet prononce des choses profondes; mais
elles sont effectivement si profondes, ces choses, quelles rendraient
inintelligible le personnage qui les avance, si c'tait rellement
lui qui les profrt.

La Mort est un pays inconnu d'o _nul_ plerin n'a pu revenir
encore, s'crie Hamlet, dans son soliloque mtaphysique.

Ce qui nie absolument l'Apparition.

Et si l'on excuse la contradiction en prtendant que Hamlet cherche 
se dlivrer de l'obsession,  douter, nous rpondrons que son doute
ne porte _jamais_ sur le Fantme, mais sur la nature de ce Fantme;
il ajoute en effet plus tard:

Si ce spectre, c'tait--le Dmon, qui voult me tenter!... Il est
facile de damner un coeur dispos  la mlancolie, et Satan est bien
_rus_.

Que l'on compare le mobile, l'horizon, l'esprit de ces phrases
maladives avec ceux du monologue, et l'on verra que celui-ci _n'a
point de rapport_ avec le caractre superstitieux d'Hamlet; bien
plus, qu'il est,  chaque parole, en contradiction avec le drame
tout entier.

Et c'est bien l le ddain profond du Gnie, qui, connaissant la
foule, agit et parle sans entraves, s'adresse  ceux-l seuls qu'il
aime, sans tre aperu ni entendu des autres spectateurs.

Nous avons dit cela pour l'intelligence d'une chose: c'est que les
oeuvres hautes sont les plus faciles, sinon  composer, du moins 
critiquer spcieusement.

Toutefois, un examen plus attentif, ne tarde pas  convertir le
plaisant; il s'aperoit bientt qu'il a t prvu, dfini, envelopp
et dpass dans le tourbillon sublime, et lorsque Shakspeare affirme
que Hamlet est court d'haleine, ce qui pour descendre jusqu'
la plaisanterie--paratrait difficilement s'accorder avec les
interminables tirades qu'il dbite  tout propos, c'est de la parole
humaine que Shakspeare veut parler, et qui est courte en effet,
pour exprimer l'Idal ternel.

Nous aussi nous sommes sur l'esplanade d'Elseneur; seulement c'est
nous qui sommes devenus les fantmes  force d'attendre...

Laissons cela.

Si le besoin de jeter ses impressions au vent n'tait une
faiblesse commune  ceux qui croient penser, rien ne justifierait
l'inopportunit, l'insuffisance de ces rflexions rapides, traces
sous l'influence du moment: et s'il pouvait y avoir,  l'gard de
cette oeuvre gniale, quelque chose de plus superflu qu'une critique,
ce serait,  coup sr, un loge.




AUGUSTA HOLMS


Voici dj belles annes que, par un soir de printemps,  Versailles,
je dus  la gracieuset d'une parente (la baronne Stoffel) d'tre
prsent dans un artistique salon dont quelques bons musiciens
m'avaient souvent parl avec une nuance d'enthousiasme. Je me
souviens mme que l'exaltation de ces Messieurs m'avait sembl
d'autant plus digne d'tre prise en considration que l'attrait
principal de ce salon tait _une_ musicienne.

En effet, qu'un musicien puisse en admirer un autre, mon Dieu, comme,
entre augures, on se doit la politesse d'une certaine gravit, le
phnomne, quoique rare, n'est pas absolument impossible:--mais
qu'un compositeur puisse admirer UNE musicienne!... Ceci passait
l'tonnement. Voici, cependant, la lgende que tous improvisaient
lorsqu'il s'agissait de celle-l.

Vers le milieu de la rue de l'Orangerie et entour de trs vieux
jardins se trouve un sculaire htel bti sur le dclin du rgne
de Louis XV, le bien-aim. L, vivent, trs retirs, un savant
vieillard, ancien officier irlandais, M. Dalkeilh Holms et sa fille,
une enfant de quinze  seize ans. L'aspect de cette jeune personne,
fort belle, sous ses abondants cheveux dors, veille l'impression
d'un tre de gnie.

Mlle Holms marche avec des allures de vision qui lui sont
naturelles: on la dirait une _inspire_. Le plus surprenant, c'est la
qualit toute virile de son talent musical. Non seulement elle est, 
son ge, une virtuose hors ligne, mais ses compositions sont doues
d'un charme trs lev, trs personnel, et la partie harmonique en
est traite avec une science, un _mtier_ dj solides. Bref, il ne
s'agit pas ici d'une de ces enfants prodiges destines  devenir,
plus tard, de bonnes, d'excellentes mnagres, mais d'une vritable
artiste sre de l'avenir.

       *       *       *       *       *

Dans un salon d'un got trs svre, en effet, dcor de tableaux,
d'armes, d'arbustes, de statues et d'anciens livres, tait assise,
devant un vaste piano, une svelte jeune fille. C'tait une figure
d'Ossian. Je redoutai mme,  cette vue, que la dplorable
influence d'une quelconque Mme de Stal n'et, dj, perverti d'un
sentimentalisme rococo l'artiste enfant--qu'enfin des lectures trop
assidues de _Corinne ou l'Italie_ n'eussent tiol le naturel en
fleurs, la spontanit sincre, la saine vitalit de ce jeune esprit.

Ds son accueil franc et cordial, je reconnus que je n'tais
nullement en prsence d'une personne emphatique, et qu'Augusta Holms
tait bien un tre vivant. Les musiciens, cette fois encore, ne
s'taient pas tromps.

Les habitus de la maison taient, alors, Henri Regnault, qui venait
d'immortaliser les traits de la jeune musicienne dans son tableau
_d'Achille et Thtis_,--Jules de Brayer, Dtroyat, Saint-Sans,
Clairin, le docteur Cazalis, Armand Renaud, Guillot de Sainbris,
Andr Theuriet, Louis de Lyvron, et quelques rares invits.

Saint-Sans venait d'y excuter sa _Dalila_; Mlle Holms sa premire
partition de drame musical, _La Fille de Jepht_, que Gounod avait
coute avec une surprise pensive.

Ce soir-l, nous entendmes des mlodies orientales, premires
penses harmonieuses de l'auteur futur des _Argonautes_, _de Lutce_,
_d'Irlande_ et de _Pologne_, et qui m'apparurent comme dj presque
entirement dlivres des moules convenus de l'ancienne musique.
Augusta Holms tait doue de cette voix intelligente qui se plie
 tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une
oeuvre. Je me dfie,  l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles
se transfigure souvent--pour l'assistance mondaine--la valeur d'une
composition mdiocre: mais ici, l'air tait digne des accents et
je dus m'merveiller de _la Sirne_, de la _Chanson du Chamelier_,
et du _Pays des Rves_; sans parler d'hymnes irlandais que la jeune
virtuose enleva de manire  voquer en nos esprits de forestires
visions de pins et de bruyres lointaines. Ce fut toute une claircie
musicale indiquant un invitable destin.

La Soire fut close par quelques passages du _Lohengrin_, de Wagner,
nouvellement dit en France et auquel Saint-Sans nous initia:
car, sauf quelques rares auditions aux Concerts Populaires, nous
ne connaissions le puissant matre que littrairement, d'aprs les
impressionnants articles de Charles Baudelaire.

Cette musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne
et, depuis, son admiration pour le magicien de _Tristan et Iseult_
ne s'est jamais dmentie. Deux mois avant la guerre allemande,
je rencontrai  Triebchen, prs de Lucerne, chez Richard Wagner
lui-mme, Mlle Holms; son pre s'tant dcid malgr son grand ge
au voyage de Munich pour laisser entendre  la jeune compositrice la
premire partie des _Niebelungen_.

--Moins d'attendrissement pour moi, Mademoiselle!... lui dit
Wagner aprs l'avoir coute avec cette attention clairvoyante et
prophtique du gnie. Pour les esprits vivants et crateurs je ne
veux pas tre un mancenillier dont l'ombrage touffe les oiseaux. Un
conseil: ne soyez d'aucune cole, _surtout de la mienne_!

Richard Wagner ne voulait pas que l'on reprsentt le Rheingold 
Munich. Bien que la partition en et t publie, il se refusait 
laisser montrer l'ouvrage isolment des trois autres parties des
_Niebelungen_. Son grand rve, qu'il a depuis ralis  Bayreuth,
tait de donner une excution d'ensemble, en quatre soires, de cette
oeuvre de sa vie. Mais l'impatience de son jeune fanatique, le roi
de Bavire, avait pass outre: l'on allait jouer le _Rheingold_ par
ordre royal. Et Wagner, ayant dclin toute participation et tous
claircissements, inquiet et attrist de la faon dont on allait
dflorer l'unit de son vaste chef-d'oeuvre, avait _dfendu_ 
ses amis d'aller l'entendre. En sorte que plusieurs musiciens et
littrateurs, au nombre desquels je me trouvais, et qui avaient
accompli deux fois le voyage d'Allemagne pour couter la musique du
matre, ne savaient trop s'ils devaient obir; l'injonction tait
cruelle.

--Je regarderai comme ennemis ceux qui auront encourag ce massacre
par leur prsence, nous disait-il.

Mlle Holms, rsigne  la soumission devant cette menace, tait
dsespre.

Cependant les lettres du Kappelmeister Hans Richter, qui conduisait
l'orchestre de Munich, ayant un peu rassur Wagner, son ressentiment
s'adoucit contre ses passionns zlateurs et l'on profita de cette
accalmie pour partir, quand mme,  la sourdine.

J'ai sous les yeux, une lettre, encore amre, toutefois, et dans
laquelle Wagner m'crivait,  Munich:--Ainsi vous allez, avec vos
amis, admirer _comment on s'amuse_ avec des oeuvres viriles: eh bien!
je compte, malgr tout, sur quelques passages _inexterminables_ de
cette oeuvre pour sauver ce qui n'en pourra pas tre compris!

Les prvisions du matre furent dues par l'clatant triomphe du
_Rheingold_ plutt pressenti qu'apparu (puisque les trois autres
parties des _Niebelungen_, dont il est la clef, le rendent, seules,
totalement intelligible). Tous ses partisans y assistrent, malgr la
menace et la dfense, et je me souviens d'avoir aperu, ce grand soir
l dans la salle, au premier rang de la _Galerie Noble_, Mlle Augusta
Holms qui, assise  ct de l'abb Liszt, suivait l'excution du
_Rheingold_ sur la partition d'orchestre de l'illustre musicien.

       *       *       *       *       *

J'ai bien souvent eu l'occasion d'entendre,  Paris, Mlle Holms
excuter elle-mme ses ouvrages, devant un petit nombre d'amis et
d'admirateurs au nombre desquels je suis heureux de m'tre toujours
compt.

--Un soir, pendant le sige de 1871, je me trouvai chez elle avec
Henri Regnault et M. Catulle Mends:--c'tait la veille du combat de
Buzenval,--Regnault, qui avait une jolie et chaude voix de tnor,
enleva, brillamment,  premire vue, un hymne guerrier, sorte
d'_arioso_ d'un magnifique sentiment, que Mlle Holms, dans un
moment de farouche velldisme venait d'crire au bruit des obus
environnants. Tous les trois nous portions une casaque de soldat:
Regnault portait la sienne, dans Paris, pour la dernire fois.

Chose qui, depuis, nous est bien souvent revenue vivante dans
l'esprit! Il nous chanta, vers minuit, une impressionnante mlodie de
Saint-Sans, dont voici les premires paroles.

  Auprs de cette blanche tombe,
  Nous mlons nos pleurs.

(La posie est, je crois, de M. Armand Renaud).

Et Regnault la chanta d'une manire qui nous mut profondment,
nous ne savions pourquoi. Ce fut une sensation trange, dont les
survivants se souviendront, certes, jusqu' leur tour d'appel.

Lorsque nous rentrmes, aprs le dernier serrement de main, nous y
pensions encore, M. Mends et moi. Bien souvent, depuis lors, nous
nous sommes rappel ce pressentiment.

Regnault trouva chez lui l'ordre de partir le lendemain matin avec
son bataillon.

On sait ce qui l'attendait le lendemain soir.

Ainsi fut passe, chez Mlle Holms, la dernire soire de ce grand
artiste, de ce jeune hros.

       *       *       *       *       *

Ceux qui demeurent au front de la banale mle et qui ont puis,
d'avance, l'ennui de la victoire certaine, portent souvent envie aux
morts: _Invideo, quia quiescunt!_ disait le triste Luther.

Durant de longues annes, sans dcouragements ni concessions, Augusta
Holms, on doit le constater en toute justice, n'a cess d'esprer
le moment qui, depuis l'excution de ses _Argonautes_, d'abord aux
Concerts Populaires, et plus tard, enfin, au Conservatoire, l'a
rendue non-seulement clbre, mais incontestable dans l'Art musical.
Et ceci au point que notre si clair Conseil municipal lui-mme,
en 1881, l'a nomme officiellement (nonobstant le sexe dont elle
a dclar souvent ne faire partie qu' regret) membre du jury de
l'examen pour les Concours de la Ville de Paris. C'est la premire
fois qu'une distinction d'un ordre aussi srieux est accorde  une
femme.

       *       *       *       *       *

Tout le Paris des premires connat de vue cette musicienne aux
cheveux dors, trs noblement belle,--et dont le front lev annonce
les hautes qualits artistiques.

Ses oeuvres se sont succdes, d'anne en anne, toujours revtues
d'un caractre de science plus lev, et d'une beaut de lignes
mlodiques toujours plus recherche et plus pure.

Les quelques auditions orchestrales,  la salle Herz et ailleurs,
n'ont mis en lumire que des fragments de ses drames lyriques:
_Astart_, _Hro et Landre_, _Lancelot_, _la Montagne-Noire_, dont
elle a compos aussi les trs brillants pomes. Cependant, il nous a
t possible, en ces seules soires, de remarquer, en sa manire, le
_crescendo_ de puissance qui affirme les talents d'lite.

Certes, ces ouvrages--joints  une centaine de chants isols,
oratorios, symphonies--comme celle de _Lutce_ et d'_Irlande_, par
exemple (dont la premire fut couronne au concours de Paris), _les
Sept Ivresses_, les _Srnades_ et tant d'autres recueils de mlodies
d'un beau renom dans le monde artistique--constituent, dj, une
oeuvre rsistante et qui suffirait  l'illustration d'UN musicien.
L'on se souvient encore du succs hors de pair qu'obtint la premire
audition des _Argonautes_, excute avec l'Orchestre et les choeurs,
aux _Concerts Populaires_. La presse musicale consacra la robuste
beaut de cet ouvrage par ces unanimes loges dont fut encore
accueillie la symphonie d'_Irlande_.

La plus rcente de ses oeuvres, _Pologne_, fut galement salue,
aux Concerts populaires, par des applaudissements d'un caractre
_dfinitif_ en ce qu'ils placrent Mlle Augusta Holms, malgr le
recherch de sa manire, au rang de nos compositeurs sympathiques
_mme  la foule_.--_Pologne_ est inspire d'aprs le tableau si
dramatique de M. Tony Robert Fleury: _les Massacres de Varsovie_:

Tu prieras, tu riras, et danseras--et les balles de l'ennemi
traverseront tes ftes--et tu subiras le martyre, triomphante, en
chantant.

--Telle est l'pigraphe que l'auteur s'est propose de traduire en
des harmonies mlodiques, sauvages parfois et savantes.

En dehors des gracieuses valeurs de dtails, on ne saurait se refuser
 reconnatre que l'union des deux thmes principaux, dans le _final_
de _Pologne_, sont d'un consciencieux et noble effet.

       *       *       *       *       *

L'hiver dernier, le public difficile du Conservatoire a sanctionn
en dernier ressort le succs des _Argonautes_: aujourd'hui la Ville
de Paris vient de confirmer la distinction toute spciale qu'elle
accorda, en 1881,  l'auteur de _Lutce_:--la cause est donc gagne.

Augusta Holms, ainsi admire, n'a pas, ce nous semble,  douter de
l'avenir. D'ailleurs si elle est--et nous le croyons--de la grande
race de ces musiciennes d'lite dont la voix va, s'enflant et se
renforant jusqu'au tombeau, elle devra s'efforcer, de plus en plus,
vers un idal d'une simplicit toujours plus haute.

Pourquoi faillirait-elle  cette destine, puisqu'elle conforme sa
vie  cette souveraine devise des grands artistes: _Unus amor, unus
ars?_-- ce signe sont reconnaissables ces lues, soucieuses d'autre
chose que de l'engouement ou des succs passagers,--et dont le front
grave, o palpite une volont d'inspir, tt ou tard s'claire d'une
lueur imprissable.




LETTRE SUR UN LIVRE

                                                un jeune littrateur.


Mon cher ami,

Votre livre se prsente fort bien sans introducteur et l'honneur
que vous me faites en me priant de lui en servir m'intimide quelque
peu.--Quel crdit pourrais-je avoir sur un public dont la presque
totalit s'absorbe en des proccupations qui me semblent d'assez
mince importance--et qui ddaigne (sans doute avec raison) les seuls
soucis qui me soient chers?--Le brillant succs de plusieurs de vos
contes au journal le _Gil Blas_ ne prvient-il pas, en faveur de
leur prsent recueil, beaucoup mieux que tout ce que je pourrais
ajouter?... On ne plaide pas une cause gagne.

tiquetez ce livre de quelques lignes, m'avez-vous dit.--Serait-ce
que, dj friand d'une critique, dt-elle vous gratter un peu le
palais, vous ayez compt, naturellement, sur l'amiti pour que ce
condiment de haut got vous ft prpar, ce qui s'appelle  _la
diable_?

Laissez donc!--Assez de prosateurs officiels trouveront, si
tel est leur plaisir,  hserber en cette premire gerbe trop
fleurie! Quant  moi je manque volontiers, je l'avoue, de l'esprit
indispensable pour exceller en ce genre de besogne. Je prfre me
laisser charmer, oui, sans rserves malignes, par l'entrain de
vos agrables rcits, par l'lgance de leur tenue morale, par
l'impression qu'ils produisent d'une conscience bien leve, par
leur air de bonne compagnie, la dlicate aristocratie de sentiments
dont ils ne s'efforcent jamais en vain de faire preuve--et, surtout,
par la droiture natale qu'ils rvlent de votre caractre. Il me
parat plus sage de se laisser captiver par leur lgret mondaine
et mme, quelquefois, par la prolixit toute juvnile de ce style
d'enfant gt, coup de subites allures militaires, qui vous
personnalise.--Un bon accent _franais_ est devenu chose trop rare
pour que je me permette d'y relever les vagues ngligences, que
lgitime, d'ailleurs, outre mesure, le plus souvent, l'enjouement
mme de votre manire. Trop difficiles ces gourmets d'art littraire
aux yeux desquels vos qualits de charmeur et la posie railleuse de
cette verve qui vous est spciale, ne suffiraient pas  justifier de
votre mrite! Ne pourrez-vous tout uniment rpondre  ces raffins,
que, saisie pour la premire fois devant la foule, toute plume peut
se ressentir au dbut, ne ft-ce que de la nouveaut du mouvement,
mais qu'au bout de quelques pages elle ne tarde pas  s'affermir,
lorsque le poignet cesse d'tre sensible aux entournures empeses des
manchettes modernes? Croyez-moi: traitez-les d'oublieux, ces chers
confrres! Et continuez de suivre votre belle fantaisie!

Il est doux, je le sais,  la plupart des donneurs d'Avis _au
lecteur_, de se poser sur le fronton d'un livre, et, l, se carrant
en juges, de considrer leur socle d'un air de si haute indulgence
que c'est  peine si l'difice semble dsormais assez solide pour
supporter leur poids. N'esprez pas, mon ami, que, sujet  ce
vertige, je vienne, ici, vous accabler de ces loges... svres...
au cours desquels un tel ridicule se ralise et s'tale.--Non, je ne
saurais m'arroger le droit de juger quiconque.

Toutefois si, d'aventure, le passant daignait me consulter sur votre
oeuvre, voici ce qu'en toute sincrit je prendrais sur ma modestie
de lui attester:

-- la lecture de ce livre, l'on doit, tout d'abord constater
dans la nature de l'auteur, le gnreux dsir d'chapper  cette
contagieuse trivialit de sensations et d'expressions (si lucrative
de nos jours) et que l'on pourrait appeler le got cynique.

Donc la tendance de notre conteur commande la sympathie.

De plus, une recherche, trs distingue, de simplicit pntre son
livre d'un curieux intrt artistique.

Donc ses nouvelles sont,  bien des gards, plus dignes de vogue que
bon nombre de celles que l'on a coutume d'accueillir avec faveur.
Elles tmoignent d'un dandysme pensif, qui se concentrera.

Quant  la valeur _en soi_, pour ainsi dire, de l'ouvrage, il y a
lieu d'estimer que--(sauf deux ou trois entranements  des propos
d'un got libertin, qui s'y trouvent, d'ailleurs comme dpayss
et dont l'auteur, une fois revenu des premires insouciances,
se dfiera, soyons-en srs!) tout, en ce livre, fait pressentir
un talent de saine origine et de _bonne volont_, c'est--dire
plutt vibrant aux appels du monde idal qu'aux rappels du monde
instinctif;--et, bien que l'esprit du livre rompe, ainsi, en visire
avec le ton, convenu effrontment, de la plupart des nouvellistes
de profession (dont l'uniforme est, d'ailleurs, si amusant  voir
porter), ce volume est d'un crivain fort agrable, dou, certes,
d'avenir.

Cela dit, mon cher Pierre, joyeux avnement en ces lettres
parisiennes, au sein desquelles, vous prenez place de prime saut, non
sans quelque autorit d'allures!

Votre coup d'essai, ddaigneux de certains suffrages, affirme en
vous cette sorte d'originalit consciente d'elle-mme qui, soucieuse
de n'imiter personne, dcle un esprit net et fier, peu jaloux de
succs faciles. Vous ne devez attendre, j'imagine, de notre sceptique
sentimentalisme, que de flatteurs encouragements et nul doute que vos
crits futurs ne tiennent ce que les cts exquis de cette premire
oeuvre font dj mieux que de promettre.

Qu'ajouterais-je de plus?--D'ailleurs, n'tes-vous pas sr du vert
laurier?--Votre posie particulire a cela d'attrayant qu'elle
s'adresse, entre toutes, aux personnes prises,  la fois de rves,
de luxe et de solitude. Vous tes de ces lus qui n'crivent qu'en
souriant--et, surtout,  l'usage de ces coeurs sduits d'avance par
le brillant des mlancolies distingues et des ddains moroses.




LA SUGGESTION DEVANT LA LOI


La presse judiciaire nous apprend qu'aux assises madrilnes
vient d'tre condamn  huit ans de travaux forcs un certain
Hillairaut--(pour tentative de meurtre sur la personne d'un paisible
tranger rsidant en Espagne, M. Franois Bazaine).--Cet Hillairaut,
mdicalement dclar atteint de l'affection nerveuse, classe
sous la dnomination d'_hystrie patriotique_,--ce qui est  dire
monomane  ce quatrime degr qui confine  l'illuminisme,--tait,
par consquent, sujet  subir inconsciemment la suggestion fixe du
premier passant. L'on ajoute que, par ces motifs, M. Figueroa, son
dfenseur, vient d'interjeter appel de cet arrt.

Ce fait-divers n'offrirait qu'un intrt assez restreint si les
paroles suivantes, profres, au cours de cette cause, par M.
l'avocat gnral de Madrid, n'eussent mu l'attention d'un grand
nombre de lecteurs:

Les Tribunaux ne sont pas rfractaires aux progrs de la Science,
mais ils ne sauraient considrer comme des vrits incontestables des
_principes d'cole_ dont la justesse (l'vidence) _a besoin d'tre
dmontre_.

Or:

Il est constant qu' ces conclusions il serait loisible d'opposer,
tout d'abord, ceci, qu'en France, en Angleterre, en Russie, en
Allemagne, aux tats-Unis, etc., etc., c'est par centaines, sinon par
milliers que l'on compte, aujourd'hui, des docteurs en mdecine et
professeurs de physiologie prts  ratifier la notification suivante:

tant donn tel individu reconnu sujet  telle affection
hystro-nerveuse, la Science peut officiellement AFFIRMER que _le
premier venu_, par le simple exercice d'une volont plus quilibre
et sans lui laisser un soupon ni la moindre rminiscence, conduira,
s'il lui plat, d'une manire irrsistible, ce malade  tel ou tel
acte criminel, suggr en lui et malgr lui.--Car tout hypnotis
n'est plus qu'une sorte d'absolue inconscience qui marche, agit 
l'aveugle, ayant _d'avance_, oubli l'acte qu'elle _doit_ accomplir.
Pour peu que le suggrant ait calcul juste les circonstances o le
projet voulu pourra simplement s'effectuer, il se servira, si bon lui
semble, de son sujet comme d'une arme sre, frappant  distance et
 heure fixe, mcaniquement, sans hsitation, peur, ni courage. Si
absurde ou rvoltant que puisse tre l'acte dict en l'organisme mme
du sujet, celui-ci l'excutera toujours.

N'est-il pas difficile d'appeler principes ou dissidences d'cole
un simple axiome, hors de tout conteste et que tant d'exemples
appuient, qu'on ne saurait plus dnombrer, sur la surface du globe,
les milliers de cas provenus de sa croissante permanence?

L'espce de fin de non-recevoir, nonce et sanctionne par les
magistrats espagnols, parat donc au moins des plus hasardes, en
l'espce. Les attentats de tout genre,--larcins, viols, recels,
meurtres, captations testamentaires, appels forcs d'argent,
reconnaissances de dettes illusoires, etc., etc.,--inspirs par des
manoeuvres suggrantes et par voie de cet Hypnotisme magntique de
nos jours vulgaris par la Science,--n'entrent-ils pas pour cinq ou
six bons vingtimes, au moins, dans les dessous de la criminalit
moderne?

Ds lors, comment taxer de simple hypothse, de principes d'coles
et de circonstance  peu prs ngligeable en justice, le phnomne si
tristement commun de l'inconscience possible chez de trs apparents
criminels convaincus mdicalement de telle ou telle hystrique
monomanie?

--Ah! certes, il est fcheux que, vu les mesures prises par les
hypnotiseurs pour tre oublis de leurs suggrs, il se trouve que
la justice ne peut gure mettre la main que sur ceux-ci, dont les
balbutiements exalts sont peu sympathiques.

Cependant,--(et les jurisconsultes de la Pninsule ibrique ne
peuvent l'ignorer, semble-t-il)--l'on a captur, parfois, des
suggrants! Il y a force de chose juge  cet gard et les faits
officiels qui se sont produits, _dans l'enceinte mme des assises_,
sont d'une nature non seulement probante, mais des plus inquitantes
pour les justiciers.

       *       *       *       *       *

Par exemple, et pour ne citer qu'un fait entre beaucoup
d'autres,--que l'on veuille bien se remmorer le procs de cet
trange mendiant de province, du nom de Castellan, qui comparut aux
assises de Draguignan (Var), les 29 et 30 juillet 1865.

C'tait un gars de vingt-cinq ans, d'une laideur banale, estropi des
deux jambes, mais disposant, en ses haillons infects, d'une fixit
de regard d'o manait un fluide-voulant des plus apprciables.
On croirait lire un procs du moyen-ge, en parcourant l'acte
d'accusation.

D'aprs la teneur d'icelui, ce dangereux cul-de-jatte, d'un simple
coup d'oeil et  volont, avait rduit presque immdiatement au
servage lthargique diffrentes femmes jusqu'alors sans reproche.
Elles ont attest,  la barre, qu'elles en subissaient l'coeurante
fascination, jusqu' se laisser possder,  son bon plaisir et malgr
elles, dans les affres d'une paralysante angoisse.

Au surplus, voici le rsum textuel de l'acte d'accusation en ce
qui regarde, par exemple, Josphine H..., au rapport du Dr Prosper
Despine.

Il demanda l'hospitalit au nomm H... qui habitait ce hameau avec
sa fille. Celle-ci tait ge de vingt-six ans et sa moralit tait
parfaite. Le mendiant, simulant la surdi-mutit, fit comprendre par
des signes qu'il avait faim; on l'invita  souper. Pendant le repas,
il se livra  des actes tranges, qui frapprent l'attention de
ses htes; il affecta de ne faire remplir son verre qu'aprs avoir
trac sur cet objet et sur sa figure, le signe de la croix. Pendant
la veille, il fit signe qu'il pouvait crire. Alors il traa les
phrases suivantes: Je suis le fils de Dieu; je suis du ciel et mon
nom est Notre-Seigneur; car vous voyez mes petits miracles et plus
tard, vous en verrez de plus grands. Ne craignez rien de moi, je
suis envoy de Dieu. Puis il offrait de faire disparatre la taie qui
couvrait les yeux d'une femme alors prsente. Il prtendait connatre
l'avenir et annonait que la guerre civile claterait dans six mois.

Ces actes absurdes impressionnrent les assistants et Josphine
H... en fut surtout mue; elle se coucha toute habille, par crainte
du mendiant. Ce dernier passa la nuit au grenier  foin, et le
lendemain, aprs avoir djeun, il s'loigna du hameau. Il y revint
bientt aprs s'tre assur que Josphine resterait seule pendant
toute la journe. Il la trouva occupe des soins du mnage, et
s'entretint pendant quelque temps avec elle  l'aide de signes. La
matine fut employe par Castellan  exercer sur cette fille toute
sa fascination. Un tmoin dclara que, tandis qu'elle tait penche
sur le foyer de la chemine. Castellan, pench sur elle, lui faisait,
avec la main, sur le dos, des signes circulaires et des signes de
croix: pendant ce temps, elle avait les yeux hagards.  midi, ils se
mirent  table ensemble.

 peine le repas tait-il commenc que Castellan fit un geste comme
pour jeter quelque chose dans la cuillre de Josphine. _Aussitt la
jeune fille s'vanouit._

Castellan la prit, la porta sur son lit et se livra sur elle aux
derniers outrages. Josphine avait conscience de ce qui se passait;
mais, retenue par une force irrsistible, elle ne pouvait faire
aucun mouvement, ni pousser aucun cri quoique sa volont protestt
contre l'attentat qui tait commis sur elle. Elle tait videmment en
lthargie.

Revenue  elle, elle ne cessa pas d'tre sous l'empire que Castellan
exerait sur elle, et  quatre heures de l'aprs-midi, au moment o
cet homme s'loignait du hameau, la malheureuse, entrane par une
influence mystrieuse  laquelle elle cherchait en vain  rsister,
abandonnait la maison paternelle et suivait, perdue, ce mendiant
pour lequel elle n'prouvait que de la peur et du dgot. Ils
passrent la nuit dans un grenier  foin, et le lendemain, ils se
dirigrent vers Collobrires. Le sieur Sauteron les rencontra dans un
bois et les amena chez lui. Castellan lui raconta qu'il avait enlev
cette jeune fille, aprs avoir surpris ses faveurs. Josphine aussi
lui fit part de son malheur, en ajoutant que, dans son dsespoir,
elle avait voulu se noyer. Le 3 avril, Castellan, suivi de cette
jeune fille, s'arrta chez le sieur Coudroyer, cultivateur. Josphine
ne cessait de se lamenter et de dplorer la malheureuse situation
dans laquelle la retenait le pouvoir irrsistible de cet homme.
Amenez la femme la plus forte et la plus grande, disait-elle, vous
verrez si Castellan ne la fera pas tomber. Josphine, ayant peur
des outrages dont elle craignait d'tre encore l'objet, demanda 
coucher dans une maison voisine. Castellan s'approcha d'elle, au
moment o elle allait sortir, et la saisissant sur les hanches, _elle
s'vanouit_. Puis, bien que, d'aprs la dclaration des tmoins,
elle ft comme morte, on la vit, sur l'ordre de Castellan, monter
les marches de l'escalier, les compter sans commettre d'erreur,
puis rire convulsivement. Il fut constat qu'elle se trouvait alors
compltement insensible. Cet tat tait videmment du somnambulisme.

--Voici maintenant le rsum de la cause, d'aprs le docteur Ligeois.

Le lendemain, 4 avril, elle descendit dans un tat qui ressemblait
 de la folie; elle draisonnait et refusait toute nourriture; elle
invoquait, tour  tour, Dieu et la Vierge: Castellan, voulant donner
une nouvelle preuve de son ascendant sur elle, _lui ordonna de faire
 genoux le tour de la chambre et elle obit_.

mus de la douleur de cette malheureuse jeune fille, indigns de
l'audace avec laquelle son sducteur abusait de son pouvoir sur
elle, les habitants de la maison chassrent le mendiant malgr sa
rsistance.  peine avait-il franchi la porte, que Josphine tomba
comme morte. On rappela Castellan: celui-ci fit sur elle divers
signes, et lui rendit l'usage de ses sens. La nuit venue, elle alla
reposer vers lui. Le lendemain ils partirent ensemble. _On n'avait
pas os empcher Josphine de suivre cet homme._ Tout  coup on la
vit revenir en courant. Castellan avait rencontr des chasseurs,
et pendant qu'il causait avec eux, elle avait pris la fuite. Elle
demandait en pleurant qu'on la cacht, qu'on l'arracht  cette
influence. On la ramena chez son pre, et depuis lors, _elle ne
parat pas jouir de toute sa raison_.

Castellan fut arrt le 14 avril, il avait dj t condamn
correctionnellement. La nature parat l'avoir dou d'une puissance
magntique peu commune; _c'est  cette cause qu'il faut attribuer
l'influence_ MYSTRIEUSE _qu'il avait exerce sur Josphine H..._,
dont la constitution se prtait merveilleusement au magntisme,
ce qui a t constat par diverses expriences auxquelles l'ont
soumise des mdecins. Castellan reconnat que c'est par des passes
magntiques que fut caus l'vanouissement de Josphine qui prcda
le viol.

Il avoua mme avoir eu deux fois des rapports avec elle, dans un
moment o elle n'tait ni endormie ni vanouie, mais o elle ne
pouvait donner de consentement libre aux actes coupables dont elle
tait l'objet (c'est--dire pendant qu'elle tait en lthargie).
Les rapports qu'il eut avec elle, la seconde nuit qu'ils passrent
 Capelude, eurent lieu dans d'autres conditions, car, cette fois,
Josphine ne s'est pas doute de l'acte coupable dont elle fut
victime, et c'est Castellan qui lui raconta le matin qu'il l'avait
possde pendant la nuit. Deux autres fois, il avait abus d'elle de
la mme manire, sans qu'elle s'en doutt (c'est--dire alors qu'elle
tait en somnambulisme).

Mais ce qui doit donner le plus  rflchir aux gens de loi de toutes
nationalits, c'est qu'en plein interrogatoire, ce Castellan, par
une inqualifiable impudence, osa proposer au Prsident des assises
de tenter, sur lui et ses assesseurs, sance tenante, une petite
exprience de pouvoir magntique. L'on peut contrler, sur les
comptes rendus officiels de cette affaire le rsum suivant:

_Durant le rquisitoire de M. le procureur imprial, il a fait plus:
il a menac ce magistrat de le rendre, sur-le-champ, somnambule...
et l'effet commenant, paratrait-il,  suivre la menace, M. le
procureur imprial dut interrompre son rquisitoire et_ CONTRAINDRE
L'ACCUS  BAISSER LES YEUX.--Et l'on ajoute, s'autorisant du
coup-court aux dbats qui s'est produit peu aprs, que juges
et jurs, commenant aussi, peut-tre,  ressentir les premiers
symptmes d'une humiliante hypnotisation, le verdict, condamnant
 _douze ans de travaux forcs_ ce vermineux suppt de Mesmer,
fut prononc pour ainsi dire  la hte. Or, cet arrt, d'aprs le
dispositif que chacun peut vrifier, ne se fonde que sur le rapport
mdico-lgal des docteurs Hriart, Paulet et Thrus, contrl par
les docteurs Aubin et Roux (de Toulon), constatant l'abus du pouvoir
suggestif chez ledit Castellan. Voir, pour commentaires de ce rapport
le _Trait de Psychologie naturelle_ du Dr Despine, tome Ier, page
386, et le mmoire du Dr Ligeois (de Nancy), dont a t saisi
l'Institut de France, cette cause y tant cite au milieu d'une
myriade de faits  l'appui.

       *       *       *       *       *

Sans prtendre donc, avec les factieux de la presse d'alors,
qu'un peu plus... et Prsident, procureur imprial, assesseurs,
avocats, gendarmes et jurs allaient, sous l'influence du ftide
vagabond, quitter leurs siges et s'avancer  quatre pattes en plein
prtoire, ou, tout au moins, y baucher, en costumes, un pas de
caractre, aux yeux agrandis de l'assistance,--nous conclurons en
disant qu'tant avrs, par des prcdents d'un tel nombre, dans
les annales de la Science, les multiples phnomnes de l'Hypnotisme
(depuis les expriences de l'abb Faria, en 1815, jusqu' celles
toutes rcentes de MM. les docteurs Bernheim et Libault (de Nancy)
et celles actuelles, en Paris, de MM. les docteurs Luys et Charcot);
il peut paratre,  tous, aussi imprudent qu'inhumain d'appliquer
la loi, d'une faon par trop sommaire,  de malheureux malades aussi
coupables qu'innocents, et de les expdier  tour de bras soit dans
l'autre monde, soit au profond des bagnes, en certaines causes
spciales. Si c'est le critrium de toute justice de n'incriminer
que le bras qui a frapp, de s'en tenir l pour statuer sur la
culpabilit d'un prvenu, de rendre _quand mme_ responsable, enfin,
du mouvement meurtrier de ce bras, le cerveau, _suggr ou non_
qui le fit agir, alors que l'on commence par condamner  mort nos
propres excuteurs de hautes oeuvres, puisqu' ce paradoxal point de
vue on n'en saurait frapper de plus coupables!--Si l'on n'applique
la loi qu' titre prservatif en ces causes douteuses et troubles,
 quoi bon des travaux forcs, o la prison doit suffire?--Dans
l'instruction qui prcde les assises, nous pensons qu'il serait
quitable de s'enqurir, en pareil cas, des amis, ennemis, parents et
surtout connaissances de rencontre de l'accus et d'examiner, tant
au crible qu' la loupe, les antcdents, opinions, us et coutumes
de ces derniers. Certes, ce serait plus long, mais, souvent, l'on
pourrait se saisir ainsi des _vrais criminels_,--fallt-il s'aider
au besoin du magntisme (pourquoi pas?) sur l'accus lui-mme.
Quel que ft l'arrt qui s'ensuivrait, l'on pourrait du moins plus
tranquillement prtendre, alors, que justice est faite.




LE RALISME DANS LA PEINE DE MORT

  _Vox tacuit, priit lux, nox ruit et
  et ruit ombra, vir curet in tumb
  quo caret effigies..._

  (Inscription sur une ancienne
  pierre tombale, sculpte d'une
  statue sans tte.)


Les considrants, d'un ordre trs lev, au nom desquels un projet de
loi sur les excutions  huis-clos vient d'tre rejet par la Cour
d'appel de Paris m'encouragent  livrer aux mditations du public (
simple titre de documents humains) les quelques notes suivantes,
crayonnes place de la Roquette, sous les fumeuses lanternes de notre
instrument de supplice, au cours de la dernire excution: celle
d'un anonyme.

       *       *       *       *       *

 cet angle de la rue, au coin d'une guinguette en lumires, se
boucle, d'un poste, la ceinture de gardes  cheval qui enserre la
place. Quelle foule depuis minuit! L'inspecteur de service prend nos
cartes:--Nous entrons.

Autour de nous la place est dserte et obscure. Sous les arbres,
l-bas, passent des lueurs, des ombres humaines. Je m'approche. Entre
deux rangs d'uniformes noirs, sorte d'alle vivante, un intervalle
de vingt mtres est laiss libre; il s'tend depuis le portail de
la prison jusqu'au dallage de l'endroit pnal. Aux alentours, une
centaine de publicistes causent  voix basse. L'heure tinte: on
dirait les pleurs sonores du glas.

 ma gauche je vois des sabres briller: c'est un gros de gendarmes 
cheval, mass dans l'ombre.

--Traversons. Mais, qu'est-ce que ceci? Je me trouve auprs d'un
objet isol qu'clairent, d'en haut, la lune et, d'en bas, deux
falots poss  terre.

La chose est d'un brun rouge: elle veille l'ide d'un haut
prie-Dieu moyen ge. C'est plac l de plain-pied. Entre les montants
de cette cathdre je distingue, accroche au sommet, une suspension
de fonte, noircie, carre comme un sac de soldat--et sous laquelle
s'embote, au centre, le biais terne d'un hachoir.

C'est la louisette.

Quoi! plus d'chafaud?... Non. Les sept marches sont supprimes.
Signe des temps, Guillotine de progrs dont on ne se range que...
comme de la courroie de transmission d'un moteur. En vrit, ce
meuble pourrait servir  couper le pain chez les grands boulangers.
O donc est la simple dignit de la Loi, l'indmode solennit de la
Mort, la hauteur de l'exemple, le srieux de la sentence? Phrases,
parat-il, tout cela...

C'en est une, aussi, de dire cela: car on ne sort pas des phrases,
sur la terre. Les uns se traduisent en phrases viles, les autres
en phrases nobles:--chacun son choix: _et l'on est pas libre de
choisir_: c'est fait en naissant, de quelque sourire que l'on essaie
d'en douter.

--Passons.--Pendant que je regarde flotter sur le miroitement de la
large lame l'ombre des feuillages environnants, cette lame disparat
tout d'un coup. J'entends un choc sec et lourd, amorti par des
ressorts,--pareil  celui d'une _demoiselle_ enfonant un pav. Je
comprends. C'est un essai. La planche mortelle s'est couche sur sa
coulisse, comme une rallonge de table, plagiant ainsi le chevalet du
classique Procuste. Rien de nouveau sous la lune! Donc l'on rpte,
ici, le drame pour les accessoires.--Ah! j'aperois, soudain,  ct
de moi, le metteur en scne lui-mme, qui change un coup d'oeil
oblique avec ses deux rgisseurs.--En face de l'instrument se tient
quelqu'un (M. le chef de la Sret, je crois) devant la censure
duquel on a fait jouer le tragique mcanisme. Il approuve de la tte,
en silence,--puis tire sa montre dont il essaie de distinguer l'heure.

Ayant rsum l'outil du regard, il se dirige vers le seuil de la
prison pour les derniers ordres, car le petit jour blanchit peu 
peu l'espace, les choses, les silhouettes; lanternes et rverbres
jaunissent. Le moment approche.

Chacun pense: Dort-il?

Le gelier-chef, qui passe, affirme que oui, et profondment.

 l'entre, auprs d'un fourgon, je vois une forme noire, un prtre:
c'est l'aumnier. Je viens  lui. Sa voix est fort mue, ses yeux
sont en pleurs: il a le frisson. Il est tout jeune: long et blond.
C'est sa premire tte. Mais on l'appelle  voix basse. Il est temps
de rveiller le dormeur. Il entre, suivi des cinq ou six tmoins
d'ordonnance. L'excuteur et ses seconds ferment la marche.

Leur rapparition, augmente d'un nouveau personnage, se produira,
dsormais, sous trente ou trente-cinq minutes au plus.

Je m'loigne donc et me promne dans une alle, vers la foule
lointaine.

Les toiles plissent: on commence  s'entrevoir.

       *       *       *       *       *

Je suis un peu pensif, je l'avoue. De cette guillotine moins
l'chafaud,--de cette chute, un peu trop basse, en vrit, du couteau
lgal (qui a l'air de s'abmer dans une souricire) se dgage,
pour tout esprit, l'impression d'on ne sait quelle grossiret
drisoire, commise envers la Loi, la Nation, l'Humanit et la Mort.
Ce sans-faon trivial, cette exagration dans le terre--terre
de l'instrument justicier n'est ici que de la plus choquante
inconvenance. Guillotine d'un peuple d'hommes d'affaires.--L'aspect
de l'appareil semble, en effet, nous dire, avec une prud'homie
spcieuse:

--Tel individu a tu. Soit. Nous l'expdions donc  son tour, de
la manire la plus brve, la moins cruelle possible, c'est--dire
en gens presss, pratiques AVANT TOUT et peu soucieux du thtral,
du dclamatoire. Pour lui pargner quelques secondes d'angoisses
inutiles, NOUS avons supprim des marches d'un moyen ge aujourd'hui
dmod, ce qui rduit la peine au _strict_ ncessaire.

       *       *       *       *       *

--_Nous?..._ Qui cela?

Tout d'abord cette mesure doit tre illgale, car une loi, quelque
ancien dcret, un droit de coutume franaise, au moins (que la
Rvolution, elle-mme adopta mille et mille fois), ont d prescrire
l'chafaud, stipuler sa hauteur approximative et son ensemble formel,
_comme condition expresse, rglementaire, du fonctionnement normal
de la peine de mort_. Or, cette loi, ce dcret, n'ayant pas t
rapports par les Chambres, nul particulier, se couvrt-il d'un
assentiment tacite ou verbal quelconque, n'a licence de les abroger
ni de les modifier  mesure et au gr de son fantaisisme.

Quant  la prtendue philantropie de cet adoucissement, 1 le
condamn qui s'vanouit durant la toilette, anesthsi par sa
syncope, ne ressentira nul surcrot d'horreur pour quelques marches
qu'on l'aide  monter; d'ailleurs, se laisser porter en cette
circonstance, c'est mriter d'tre port;

2 Celui qui, d'une conscience enfin rveille, peut-tre, par
l'expiatoire agonie quotidienne qu'il a subie depuis l'heure de son
arrt, _tient_, maintenant,  bien montrer que, sans exagre terreur
ni vile forfanterie, il meurt du moins mieux qu'il n'a vcu, a droit,
en toute ventualit,  ce que son dsir prvaille ici. Les marches
de l'chafaud sont en effet, la _proprit_ de tout condamn  mort,
et c'est le frustrer d'une illusion _quand mme sacre_ que de lui
ravir, avec elles, l'occasion de sauvegarder en nous (s'il y tient)
sa triste mmoire d'une aggravation d'opprobre immrite.

Bref, en abaissant  ce point son instrument de mort avec des allures
d'une obsquiosit dplace, d'une sensiblerie louche, la Loi n'a pas
 donner  celui qu'elle punit l'exemple du cynisme.

Il ne peut que trop se passer, la plupart du temps, de cet
encouragement-l.

Quant au thtral et au dclamatoire, on ne l'vite pas. On
conserve les mille fantasmagories d'un crmonial surann, les
hermines et les robes rouges de la Cour d'assises, le ton solennel de
la sentence, le dploiement nocturne des troupes, le salut funbre
des sabres, l'embrassement du prtre, (qui ne doit plus sembler 
d'aucuns qu'une dernire concession au moyen ge, une perte de
temps), toute cette antique mise en scne de mystrieux symboles, on
la tolre,--mais en ludant comme oiseux celui de l'chafaud qui,
_seul_, les conclut, les sanctionne et en rtracte l'intime ralit;
l'on dment le respect (ds lors douteux!) dont on feignait de les
honorer jusqu' lui; l'on compromet ainsi le srieux de tout le reste
de la Loi, ce qui ne peut qu'inquiter gratuitement les dernires
consciences.

On ne peut supprimer un anneau dans la chane des symboles de la loi
sans infirmer les autres et faire douter de leur gravit.

Au dire de quelques-uns, la presse qui entoure la guillotine,
aujourd'hui, suffit  la publicit de l'excution: la plate-forme ne
ferait plus que double emploi.--_Mais c'est le fait unique de tuer au
grand air_ qui constitue la publicit donne par la Loi! La presse
n'est l que pour constater cette publicit mme, dont elle fait
partie, et pour la divulguer ensuite  la foule, comme le vent qui
passe emporte un cri.

La Plate-forme notifie tout autre chose! En effet, l'tat
s'arrogeant, ici, froidement, un attribut d'un caractre extra-vital,
absolu, _divin_, pour ainsi dire, l'chafaud, dans son figur, ne
doit tre lev au-dessus du niveau moyen des ttes humaines que
par ce qu'il reprsente et matrialise le terrain suprieur de la
Loi--qui, au-dessus de toute vengeance individuelle ou sociale
avertit et prserve SEULEMENT au moyen de l'expiation mme,--et qui,
ne pouvant en aucun cas, descendre jusqu'au criminel, l'lve jusqu'
elle pour ne le frapper qu' hauteur d'Humanit.

La guillotine, en un mot, n'est qu'un billot perfectionn, lequel
n'a de raison d'tre que sur sa plate-forme officielle. Elle et
lui sont d'ensemble. Une mme dnomination sombre enveloppe leur
oeuvre commune. Aux yeux de la foule, les marches de l'chafaud sont
impressionnantes pour le mme motif que les gradins d'une estrade
sur laquelle on distribue des rcompenses sont honorifiques. Car ce
n'est pas sur un chafaud d'o l'on puisse descendre, ni sur un tel
chafaudage, que monte ici le criminel: _tre mont sur l'chafaud_
signifie que l'on y est mort--et ce qui constitue l'exemple, bien
plus que le spectacle restreint du fait, c'est la tradition d'effroi
de cette parole autour d'un nom. _Avoir t guillotin_ n'est qu'une
locution elliptique sous-entendant, quand mme, _sur l'chafaud_.
De telle sorte que soustraire celui-ci de l'excution, c'est faire
mentir la Loi, c'est avouer qu'_on ne l'ose plus qu' demi_, ce qui
est d'une timidit indigne d'une jurisprudence respecte.

Concluons.--Si, comme on nous l'affirme, cette trange modification
n'est due qu' l'imaginative du feu l'excuteur prcdent, je trouve
qu'il a excd, ici, son mandat. Qu'il ait amlior l'_conomie_
de la machine, rien de plus louable! Mais qu'il ait touch  ce qui
_doit_ la supporter... ceci n'tait plus de son ressort. Ce fut l
du zle, et l'esprit de la Loi ne saurait s'inspirer, dans l'espce,
des uniques lumires de ce conseiller. Or, cette guillotine tombe,
sournoise, oblique, dpourvue de l'indispensable mesure de solennit
qui est inhrente  ce qu'elle ose, a simplement l'air d'une embche
place sur un chemin. Je n'y reconnais que le talion social de la
mort, c'est--dire l'quivalent de l'instrument du crime.

Bref, _on va se venger_ ici, c'est--dire quilibrer le meurtre par
le meurtre,--voil tout, c'est--dire commettre un nouveau meurtre
sur le prisonnier ligott qui va sortir et que nous guettons pour
l'gorger _ son tour_. Cela va se passer en famille. Mais, encore
une fois, c'est mconnatre ce qui peut seul confrer le droit de
tuer dans cet esprit-l, de cette faon-l! L'ombre que projette
cette lame terne sur nos pleurs nous donne  tous des airs de
complices: pour peu qu'on y touche encore d'une ligne, cela va
sentir l'assassinat! Au nom de tout sens commun, il faut exhausser,
 hauteur _acceptable_, notre billot national. Le devoir de l'tat
est d'exiger que l'acte suprme de sa justice se manifeste sous des
dehors mieux sants. Et puis, s'il faut tout avouer, la Loi, pour sa
dignit mme, qui rsume celle de tous, n'a pas  traiter avec tant
de rvoltant ddain cette forme humaine qui nous est commune avec le
condamn et en France, dfinitivement, on ne peut saigner ainsi, 
ras de terre, que les pourceaux! La justice a l'air de parler argot,
devant les dalles; elle ne dit pas: Ici l'on tue: mais: _Ici l'on
rogne_.

Que signifient ces deux cyniques ressorts  boudins qui amortissent
sottement le bruit grave du couteau? Pourquoi sembler craindre qu'on
l'entende?--Ah! mieux vaudrait abolir tout  fait cette vieille loi
que d'en travestir ainsi la manifestation! Ou restituons  la Justice
l'chafaud dans toute son horreur salubre et sacre, ou relguons 
l'abattoir, sans autres atermoiements homicides, cette guillotine
dchue et mauvaise, qui humilie la nation, coeure et scandalise tous
les esprits et ne fait grand'peur  personne.

Cependant, l'on a regard comme inopportune, parat-il, la
rclamation prsente  ce sujet par divers notables crivains de la
presse franaise,--et l'on a prtendu, mme, _que cette question ne
la regardait pas_.

Nous ne voulons rpondre  cette fin de non-recevoir que par l'expos
du raisonnement suivant dont l'vidence est,  nos yeux, tout  fait
indiscutable.

       *       *       *       *       *

Les juges de la Cour d'assises ne font que traduire en langue lgale
l'arrt prononc par notre dlgu social, le chef des jurs.

Or, en dehors de la direction des dbats pour la mise en lumire
exacte du crime, on ne saurait contester l'influence _quand mme_
sourde, secrte, que les froids commentaires de la presse font
peser, pendant le cours du procs, sur l'opinion souvent indcise,
mal forme et un peu insoucieuse de la foule,--partant sur la
dtermination des membres mmes de ce jury, lequel, en son ensemble,
n'est que le mandataire de la conscience publique.

Inconsidres ou profondes, ils ont LU nos paroles: elles ont eu,
_quand mme_,  leurs yeux, un poids--dont celui du couteau n'est
souvent que l'incarnation, l'ensemble incorpor. La main que nous
appuyons sur la balance est dangereuse, elle dcide, parfois,--on
nous l'a reproch!--la chute du plateau mortel, si bien que telles de
nos plumes en gardent un reflet de sang.

--Tant pis pour vous, nous dit, en notre conscience, la Loi, si
vous n'tes pas  la taille de vos paroles, si, ne leur accordant
que peu de porte, vous n'en pesez pas les consquences--et si,
enfin, _vous ne savez ce que vous dites_!... Moi, j'agis, en silence,
d'aprs leur sens intrinsque et leur impression sur la foule.

Le Chef de l'tat, lui-mme, en dernier ressort, non-seulement ne
peut se soustraire tout  fait  l'influence de ces paroles qui
ont moul l'opinion sur elles comme les brins de neige deviennent
l'avalanche, mais n'tant, lui-mme, que l'expression du suffrage
de la foule, il doit en tenir un compte des plus graves, presque
_dfinitif_,--sans quoi la grce ou la mort ne dpendant plus que
de son arbitraire isol, son droit suprme d'en dcider serait un
apanage en contradiction avec le principe qui lui confre le pouvoir
excutif.

Et il n'est d'ailleurs pas fch, le bon vieillard[1], de rejeter
autant qu'il le peut, sur nous seuls, la plus lourde part de cette
responsabilit.

[Note 1: Alors M. Grvy.]

Il ne faut donc pas nous le dissimuler: nous sommes loin d'tre
trangers  la plupart des sentences dont s'ensuit une tte: nos
propos conseilleurs, parfois persuadeurs, ont t d'une pese obscure
sur cette tte;--nous aurons beau nous en laver les mains, ces
ablutions seront vaines. Et la presse est si bien mle  la sentence
qu'il semble tout naturel que, mle aussi  la force publique, elle
entoure la machine aux heures fatales, et fasse, pour ainsi dire,
partie intgrante, complmentaire de l'excution.

       *       *       *       *       *

Si donc la presse est,  ce point, prpondrante en ce qui,
moralement, touche  l'application de la peine de mort, comment
n'aurait-elle pas qualit pour se proccuper du mode physique de
l'application de cette peine! Il nous semble qu'elle a le droit
d'tre coute, ici, attendu qu'elle peut, ici du moins, conclure en
connaissance d'une cause qu'elle eut souvent le loisir d'tudier de
prs.

C'est pourquoi, si les marches de l'chafaud sont juges
_convenables_ par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique,
aussi, les juge _convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par
consquent, cette revendication doit tre prise au srieux lorsque la
presse en vient  la formuler.

Oui, tout le monde s'coeure, depuis longtemps, des impressions de
boucherie que cause cette guillotine absurdement embusque au ras du
sol!

Quelque _positif_ que puisse tre le raisonnement,--si, toutefois, il
y eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris
sur lui de soustraire les marches lgales de l'chafaud, (est-ce
qu'on les aurait vendues, aussi, en sous-main?) nous prtendons que
cette guillotine de basse-cour est choquante pour notre humanit.

       *       *       *       *       *

Comme j'achve ces rflexions moroses, j'entends un cri lointain,
suivi d'une rumeur. Un curieux (on dirait que c'est toujours le
mme), vient de se laisser choir d'une chelle, d'o il voulait
mieux voir, et, dans sa chute, s'est, au dire d'un gardien,
fractur la bote osseuse. On l'emporte agonisant.--Tout  l'heure,
il et trait de farceur celui qui lui et chuchot  l'oreille:
C'est toi qui passes le premier.--Ah! quel rve, cette vie!
Quel feu de paille attis par des ombres!... Cependant, la foule
n'accorde aucune attention  ce dcs: l'incident n'est, pour elle,
qu'une sorte de lever de rideau. Ce dfunt banal vient d'essuyer la
planche.--Pourquoi son trpas n'intresse-t-il personne? N'est-ce
donc pas mourir qu'on est venu voir?

Non. Pas prcisment, puisque tte brise vaut tte coupe.
D'ailleurs, derrire ces arbres, ces chevaux,  cette distance
du drame, la foule sait bien quelle ne verra pas couper la
tte.--Alors pourquoi vient-elle passer la nuit, ici, debout dans le
froid et les tnbres?... Pour communier moralement et du plus prs
possible avec l'horreur d'un homme qui, seul entre les humains, _est
averti de l'instant o il va mourir_. C'est, jointe  la clbrit
sinistre de cet homme, la _seule solennit_ de SA MORT qui fascine
la foule et l'pouvante; c'est, enfin, _ce qui reste de l'chafaud_
dans l'imagination de cette foule qui l'impressionne, la moralise
peut-tre et lui donne  rflchir! Et non point la mort _en soi_,
laquelle n'est qu'un fait secondaire, qu'elle voit tous les jours,
pour lequel elle ne se drangerait pas--attendu, vous le constatez,
que le phnomne en est si insignifiant  ses yeux qu'elle vient d'y
demeurer compltement indiffrente.

       *       *       *       *       *

Rapprochons-nous. C'est pour... dans quelques instants.

Me voici tout auprs du sombre instrument: j'ai pris place dans une
sorte d'claircie de l'alle vivante dont il a t parl. Il faut
examiner jusqu' la fin tout cet accomplissement.

Quatre heures et demie sonnent. Les formalits du rveil et de la
hideuse toilette sont termines.  travers la petite porte, scinde
dans le portail mme de la prison, je vois qu'on lve la grille de
l'intrieur: le condamn est en marche vers nous, dj, sous les
galeries--et... avant un instant... Ah! les deux vastes battants du
noir portail s'entr'ouvrent et roulent silencieusement sur leurs
gonds huils.

Les voici tout grands ouverts.  ce signal, vu aux lointains, de tous
cts, on se tait; les coeurs se serrent; j'entends le bruissement
des sabres; je me dcouvre.

L'excuteur apparat,--le premier, cette fois!--puis, un homme,
en bras de chemise, les mains lies au dos,--prs de lui, le
prtre;--Derrire eux les aides, le chef de la sret publique et le
directeur de la prison. C'est tout.

--Ah! le malheureux!...--Oui, voil bien une face terrible. La tte
haute, blafard, le cou trs nu, les orbites agrandis, le regard
errant sur nous une seconde, puis fixe  l'aspect de ce qu'il
aperoit en face de lui. De trs courtes mches de cheveux noirs,
ingales, se hrissent par place sur cette tte rsolue et farouche.
Son pas ralenti par des entraves, est ferme, car il ne _veut_ pas
chanceler.--Le pauvre prtre, qui, pour lui cacher la vue du couteau
et lui montrer l'au-del du ciel, lve son crucifix qui tremble, est
aussi blanc que lui.

 moiti route, l'infortun toise la mcanique:

--_a...? C'est l-dessus?..._ dit-il d'une voix inoubliable.

Il aperoit la grande manne en treillis, bante, au couvercle soutenu
par une pioche. Mais le prtre s'interpose et, sur la licence que lui
en octroie celui qui va prir, lui donne le dernier embrassement de
l'Humanit.

Ah! lorsque sa mre, autrefois, le berait, tout enfant, le soir,
et, souriante, l'embrassait, heureuse et toute fire,--qui lui et
montr,  cette mre, cet embrassement-ci au fond de l'avenir!

Le voici, debout, en face de la planche.

Soudain--pendant qu'il jette un coup d'oeil presque furtif sur le
couteau--la pese d'un aide fait basculer le condamn sur cette
passerelle de l'abme; l'autre moiti de la cangue s'abaisse:
l'excuteur touche le dclic... un clair glisse... plouff!--Pouah!
quel claboussis! Deux ou trois grosses gouttes rouges sautent
autour de moi. Mais dj le tronc gt, prcipit, dans le panier
funbre. L'excuteur, s'inclinant trs vite, prend _quelque chose_
dans une espce de baignoire d'enfant, place _en dehors_, sous la
guillotine...

La tte que tient, maintenant, par l'oreille gauche, le bourreau de
France--et qu'il nous montre--est immobile, trs ple--et les yeux
sont hermtiquement ferms.

Dtournant les regards vers le sol, que vois-je,  quelques pouces de
ma semelle!...

La pointe du Couteau-glaive de notre Justice Nationale effleurer
piteusement la sanglante boue du matin!




LE CANDIDAT

Comdie en quatre actes, par GUSTAVE FLAUBERT


Lorsque sur la dernire scne du drame, la toile est tombe, comme la
nuit sur les coassements d'un marcage, le public du Vaudeville est
demeur, pendant un bon moment, comme interdit, et pouvant  peine en
croire ses oreilles. J'ai un faible pour ce public, lequel est tout
particulier. J'ai eu affaire  lui, nagure, et c'est toujours avec
intrt que je l'observe,  l'occasion.

Eh bien mais? Et le dnouement?... cela n'est pas fini?...
demandait-il machinalement par une vieille habitude.

Il voulait son maire et son notaire.

Hlas! c'tait impossible. On ne pouvait lui servir son plat
favori, attendu que, cette fois, la comdie ne finit pas, n'ayant
jamais commenc. Le _Candidat_ dure toujours, avec son aurole de
satellites; il est, voil tout; il continue au sortir de la salle,
en renchrissant peut-tre. C'est le serpent qui se mord la queue!
Demander la fin de cette comdie, autant demander la suppression de
la Chambre. On aurait d arrter comme radicaux et subversifs les
gens qui ont os rclamer une chose pareille.

Mais... ce n'est pas une pice, alors! dit le public, avec ce
sourire qui le distingue.

Simple question: Quel est, aujourd'hui, l'tre vritablement humain
qui pourrait, sans rougir, nous dire ce qu'il entend par une
_pice_?

Les gens qui font des pices disent-ils: J'cris un drame? Non, ils
disent: _J'ai une grosse machine sur le chantier._ Est-ce que l'on
dit: C'est une oeuvre bien faite? Non, mais: Voil une pice
_bien charpente_. Est-ce que l'on dit: L'habilet scnique? On
dit: _Les ficelles_ du thtre.

De sorte que ce n'est peut-tre point par incapacit que certains
auteurs crivent de mauvaises pices, celles-ci tant, en ralit,
beaucoup plus difficiles  faire que les bonnes.

Nous ne ferons pas  Gustave Flaubert l'injure de penser qu'il
s'attendait  un succs d'applaudissements: un tel succs et
t pour lui, au contraire, d'un dsappointement rel, quelque
chose comme le signe d'un long feu, puisque son intention a t
d'crire non une pice, mais d'exhiber une superbe collection
d'orangs-outangs et de gorilles jouant avec des miroirs.

Maintenant, le condamn applaudit-il  la lecture de sa sentence?
Non. Il baisse la tte et il veut s'en aller, car il ne s'amuse
pas. Pour ce qui est de l'argent que cote un fauteuil ou une loge,
il est d'usage, en justice, que le Condamn paye aussi les frais du
procs.

Inutile d'analyser cette oeuvre curieuse et parfois sombre. Le
_Candidat_ ne dpend pas de son _intrigue_, il est situ plus haut
que _l'ingniosit_ du dtail, plus ou moins combin. Sans cela,
nous dclinerions l'honneur de nous en occuper. _M. Heurtelot_, _Mlle
Louise_, matre _Gruchet_, ont leur valeur nominale, sans doute;
mais qu'ils se dveloppent  travers telle intrigue ou telle autre,
peu importe la mche du flambeau. Le _Candidat_ contient des scnes
crites splendidement, et d'une pret d'observation extraordinaire.
Voil l'important. C'est une oeuvre morale, car c'est la photographie
de la Sottise se vilipendant elle-mme. La turlupinade y est parfois
si glaciale, que les personnages y deviennent plus vrais que la
Vrit, ce qui cause une expression fantastique. _Rousselin_ est tout
simplement pouvantable. C'est le Sot, en trois lettres, tenant la
foudre!

Une vanit satanique agitant sa sonnerie dans le nant d'un vieux
cerveau bourgeois, et conduisant un pre  implorer, aux genoux de sa
fille unique, le renoncement au fianc qu'elle aime, afin d'assurer
par l vingt-cinq voix de plus, est une scne au moins aussi trange
que celle o Balthazar Clas se livre  quelque chose d'analogue pour
sa pierre philosophale.

La scne de l'Aumne souille par l'intrt superstitieux est
saisissante et donne  songer. Le Candidat se prive d'une belle
montre pour que le Crateur le lui rende au centuple et lnifie les
hasards du scrutin en sa faveur. Rousselin a l'air de mettre Dieu
lui-mme en demeure de l'oindre dput, et lui force la carte...
d'lecteur.

Nous ne nous permettrons qu'une simple observation.

L'auteur a recul devant les fautes de franais qui taient une
ncessit du rle de Rousselin.

Pourquoi?--Un dput un peu srieux n'et pas recul, lui. La
collection du _Moniteur_  la main, je mets au dfi un reprsentant
quelconque de me dmentir. Ceci tait un lment constitutif et vital
pour la vrit du personnage. Il semble, parfois, qu'il lui manque
quelque chose. On se demande, trs srieusement, comment il fera, 
la Chambre, pour tre estim et pour convaincre.

Le jeune pote, Lon Duprat (pourquoi le nom mme de Lamartine?
L'Auteur n'y a point pens au baptme, sans doute,) Duprat,
disons-nous, est une petite perle.

Ce sentimental galopin, en qui tout sonne le vieux toc et au travers
du sublime duquel on distingue toujours un vague pain de sucre
originel, comme une montagne  travers un nuage, est bien de la
famille de ces solennels imbciles qui poussent le vice jusqu'
mourir  l'hpital pour duper le bourgeois et attraper la Gloire
par cette tricherie comme on attrape une mouche sur un mur. Ces
malheureux ont une faon de parler des toiles qui dgoterait de
la vue du ciel si on les coutait. Chaque fois qu'ils s'crient:
Dieu! l'me! l'amour! l'immortalit! l'esprance! Il semble que
l'on entend cette phrase fatidique; Et avec a?... Et l'on cherche
un crayon derrire leur oreille.--Encore un qui, s'il s'crie:
Je vais manger un bifteck, se croira oblig d'ajouter avec un
sourire sardoniquement triste: Ce n'est pas _trs potique_, mais,
hlas!... Bref, un odieux petit bonhomme, qui n'a vu dans _Hernani_
que les poignards de Tolde et qui trouvera un jour, comme ses pairs,
sous un prtexte ou sous un autre, que le Matre sublime de la Posie
a t surfait. Total: un jeune _Zro_ mcontent du coquin de Sort, et
trs content d'tre pris pour _un_ par ces mmes bourgeois dont il
est l'me _endimanche_, et rien de plus. Ce Duprat est trac dans le
_Candidat_ de faon  faire pmer toute la rue Saint-Denis. Comme il
a l'air _artiste_! disait une dame au foyer.

Il manque peut-tre,  cette oeuvre, un cinquime acte, o tous les
personnages se fussent tout  coup montrs sublimes sans motifs. Le
public et le gros de la critique (qui est son porte-voix) eussent
t alors agrablement surpris en s'apercevant qu'tant donne la
sphre intellectuelle o rayonne l'esprit de ce drame, il revient
_exactement au mme_ que les personnages en soient vils ou hroques.

Un cueil tait  viter dans cette comdie trange: c'tait de
montrer du gnie. Flaubert, en grand observateur et en artiste
parfait, a doubl le cap des Desgenais et des types  maximes. Il
aurait plu, s'il avait us de cette rengaine. Il a prfr froisser
jusqu' la stupeur et rester consciencieux. Pas un _e parta_
qui sauve Duprat! Flaubert a peint tous ces corchs avec leur
propre sang. Aucun de ces personnages n'est mme _tout  fait_ une
canaille! Bref, le _Candidat_ n'est qu'un vaste haussement d'paules
dsintress et sincre, c'est--dire la chose la plus rare qui soit
en littrature.

Concluons:

Attendu que les sots ont toujours du gnie quand il s'agit de nuire,
et que, dans la souffrance, ils dshonorent la piti qu'on a pour eux
par le sentiment qu'ils gardent toujours de nous avoir mis dedans;
attendu que la sottise est l'hydre  tte de colombe, le repentir du
Crateur, l'ennemie ternelle, il n'y a pas de merci  lui faire.
Notre devoir est de la dcalquer sans piti: car, pour elle, quel
chtiment est comparable  celui de _s'apercevoir elle-mme_?

Donc, bravo et gloire  cette comdie. Aprs elle, la porte est
ferme sur toute scne de candidature!... Le type est cr  jamais.
Quant au soi-disant insuccs thtral, il n'est un peu triste que
pour le public.

Le seul moyen spirituel d'excuter la pice eut t de l'applaudir.
Mais si le public et t capable de ceci, Gustave Flaubert ne l'et
pas crite.

Ah! qu'on le sache bien!... Le thtre futur crve,  chaque
instant dj, les vieilles enveloppes. Il commence. En dpit des
insignifiants et gros rires, la foule s'aperoit peu  peu que, dans
une oeuvre dramatique, l'_Ingniosit de l'intrigue_, prise comme
lment fondamental et hors duquel la pice tombe en poussire
comme une larme batavique dont on casse le petit bout, est une chose
sans valeur et qui vole le temps gnral. Oui, mais l'heure vient
o, aprs tant de lugubres heures causes en partie par ces mmes
incapables qui crtinisent le public en agitant chaque soir, devant
son sourire de bb, le hochet de sa dcrpitude, l'heure vient o
il ne suffira plus de flatter quelque bas instinct, quelque fibre
grillarde, quelque sale pense (que l'Anglais lui-mme chasse
ignominieusement de sa vieille terre, car il sait o cela conduit);
l'heure vient, disons-nous, o il ne suffira plus d'tre un parfait
farceur pour accaparer _toutes_ les scnes et continuer, en dansant
toutes les gavottes d'un esprit immodeste, d'hbter l'attention
publique et de parachever notre triste aventure.--L'heure menace o
le public ne s'intressera plus outre mesure aux dimensions anormales
que peut prsenter le nez d'un comdien, et ne rpandra plus de
larmes sur les pripties que peut offrir le mariage final de Paul
Gteux avec Agla Mchouillet mise  mal par ce tratre de Rocambole,
tir  des millions d'exemplaires. Oui, cette heure approche o il
ne s'agira plus de faire cliqueter devant la foule quelque vieux toc
patriotique, pour masquer, en trichant avec le vieil art de Molire
et de Shakespeare, pour lequel on n'est pas fait, l'incapacit relle
o l'on se trouve d'crire une oeuvre haute, sincre et profonde.
Le public fera justice du fameux vive la France! qui clate pour
_sauver_ une oeuvre niaise, et qui fait rougir, attendu que, l, ce
cri ne rvle que l'amour des droits d'auteur et non celui de la
Patrie! Oui, la foule a dj fait justice du merci, mon Dieu!...
qui ne croyait mie en Dieu, mais bien  des choses plus srieuses;
et de la croix de ma mre, qui lui disait clairement: Voyez quel
bon fils je suis, moi, l'Auteur! Ainsi, remplissez ma salle, pour me
rcompenser des bons sentiments que je dois avoir, et applaudissez un
bon fils, _puisqu'un bon fils_ (sous-entendu COMME VOUS!),... ne peut
manquer d'tre un pote et d'avoir le vritable talent dramatique.
Et alors le public flatt donnait dans cette balanoire!--Retapez
toutes ces vieilles monstruosits, et vous aurez le plus clair des
grands et interminables succs dramatiques qui font perdre le temps 
toute une gnration, en la rendant, par un pli d'esprit excrable,
inaccessible aux sentiments de l'Art et de la Grandeur oublis. C'est
celui qui n'estime pas ses concitoyens qui agit ainsi, et non celui
qui, ft-ce au prix des hues, leur dit la vrit.

Mais aujourd'hui, c'est parler dans le dsert. Laissons cela.

Que les amuseurs vivent en joie! Nous les applaudirons toujours:
ils nous feront toujours rire; nous leur crierons toujours:
Courage! Ils mourront  jamais et tout entiers, eux, leurs
_ficelles_ et leur _charpente_. Priez pour eux.




PEINTURES DCORATIVES DU FOYER DE L'OPRA


Aujourd'hui, nous nous sommes trouvs,  l'cole des Beaux-Arts,
en prsence d'une srie de peintures conues par le mme artiste,
excutes par lui seul, et dont l'laboration n'a pas cot moins de
neuf ou dix annes de persvrance.

Il y a neuf ans, en effet, un vnement vint proccuper le monde
des peintres modernes; il s'agissait de reprsenter dignement l'art
franais dans un lieu qui, de sa nature, devait mettre l'oeuvre sans
cesse en lumire, le foyer du nouvel Opra. Cette tche venait d'tre
confie  un jeune peintre, dj presque clbre par de brillantes
mais acadmiques promesses, et par quelques toiles estimes, M. Paul
Baudry.--Or, depuis ce temps, ce jeune homme, au su de tous les
artistes, s'est confin dans l'excution de ce vaste ouvrage, et, aux
dpens de bien des intrts, s'est vou  la gestation exclusive de
l'oeuvre qu'il nous dvoile aujourd'hui.

Cette oeuvre comprend trente-trois compositions excutes avec un
sentiment _d'unit_ qui en est le caractre principal. La dernire,
le plafond mme du foyer, n'est pas encore termine  cette heure.

Aux deux extrmits de la premire Salle, deux toiles, de dimensions
exceptionnelles, reprsentent l'une le _Parnasse_ et l'autre les
_Potes_. Entre ces deux tableaux sont exposs dix autres peintures
et dix mdaillons.

_Le Parnasse_ est un tableau conu d'aprs les donnes allgoriques
de la tradition grecque.

Apollon est descendu de son char cleste; les Heures tiennent les
rnes des coursiers de lumire;  la droite du dieu, les Grces
offrent la flche d'ivoire et la grande lyre; au devant, 
quelque distance, Melpomne en tunique de pourpre et cuirasse de
bronze, se tient appuye sur la massue d'Hercule. Clio convoque 
la fte lysenne les gnies de la Musique; Erato s'incline vers
un personnage, sans doute Haydn ou Mozart; au loin, Mercure guide
vers l'Empyre un groupe de compositeurs divins: Beethoven, Gluck,
Lulli, Meyerbeer, Boeldieu, Rossini, d'autres encore et la fontaine
Hippocrne panche son onde sacre, son enthousiasme, sur la hauteur,
aux pieds d'Uranie et de Polymnie.

 droite, dans l'angle infrieur, le peintre, en manire de signature
gnrale, n'a point jug inopportun de nous offrir son propre
portrait, entre celui de M. Charles Garnier, l'architecte du nouvel
Opra, et celui de M. Ambroise Baudry, dont le talent et les conseils
ont t des plus apprcis, au point de vue architectural, dans la
construction de l'difice.

La grande composition oppose: LES POTES, est le parfait pendant de
ce tableau.

Au centre, dans le lointain azur, Homre est debout  l'ombre
des deux ailes, tendues sur sa tte, de l'immortelle Posie. 
sa droite, Achille s'lance hroque, svelte, aux pieds lgers,
tincelant, comme le type claireur des civilisations guerrires;
 gauche sont groups: Amphion, dont les chants savaient mouvoir
jusqu'aux rochers; Hsiode, qui raconta la Nature et la gloire des
Jours; puis, le divin Orphe,  la lyre enveloppe d'un vol de
colombes.

Ces deux peintures prsentent des qualits d'excution de premier
ordre. L'Allgorie, difficile dans les temps modernes, y transparat
simple et sans banalit. Les formes et les attitudes concourent au
sentiment d'harmonie qui mane de ces groupes noblement conus; la
couleur totale concentre dans la premire toile, sur la robe de la
Muse tragique, et dans la seconde sur l'armure de l'Atrde,--est
d'une haute et savante distinction. L'impression que laissent ces
deux tableaux est excellente.

Les dix compositions, exposes latralement, reprsentent les
caractres traditionnels et les influences magiques de la Danse, de
la Musique, de la Posie et de la Beaut.

_La mort d'Orphe_ est l'une de celles qui nous offre la plus
parfaite puret de dessin.

La Bacchante, courbant la branche de pin, pour s'en former un thyrse
meurtrier, est admirable, et sa tte, renverse en la fureur fire,
est d'un beau sentiment. Orphe, nous parat-il, n'est pas revtu
de la beaut de cet phbe inspir que l'on imagine  son nom, et
les Mnades (dont l'une clbre par une danse cruelle, l'agonie du
grand chanteur) n'expriment peut-tre pas toute la sincrit de
l'emportement qu'elles devraient prouver; mais il y a de telles
lgances dans le ton et les lignes de ce tableau, qu'il mrite,
malgr cela, de chaleureuses flicitations.

La _sainte Ccile_, coutant les harmonies de l'Art sacr, au fond
d'un rve mystrieux, parat religieusement comprise. La vision
toutefois est trop _distincte_: les yeux de l'me peroivent des
ralits, en effet, mais ces ralits sont un caractre _autre_ que
celui de la chair et du sang, proprement dits.

La peinture de Murillo, celle mme de Raphal, se sont rapproches
souvent de l'idal  ce sujet. Est-il donc impossible aujourd'hui,
sans recourir  des moyens infrieurs, de pntrer la lumire d'une
apparition de cette couleur solennelle, inquitante et terrible
qu'elle ncessite? N'avoir  sa disposition qu'un grand talent ne
suffit pas pour excuter ces sortes de sujets.

_Les Corybantes_ exultant autour du berceau de Jupiter, l'glogue
des _Bergers_, les supplications d'_Orphe_, retenant l'ombre
d'Eurydice, la danse lascive de _Salom_ devant Hrode (toile des
plus remarquables par la solidit du dessin, la vitalit des nus et
des models et par la bonne couleur), le _Sal_ coutant David, et
cette superbe composition intitule _l'Assaut_, o les qualits de
mouvement et de force sont absolument incontestables, o la prcision
du geste est si savamment tudie et rendue, o le coloris, obtenu
par des effets sobres et purs, est rpandu si heureusement;--toutes
ces toiles qui symbolisent les unes la musique sacre ou guerrire,
la pastorale, la puissance des accents enivrants, furieux et
mystiques; les autres, les danses de joie et de luxure, ou celles
qui surgissent, hystriques, de l'ivresse mle  la mort,--toutes
ces peintures, disons-nous, procdent d'un mme sentiment, trs
sincre et trs pur de l'art _moderne_, attestent une personnalit
suprieure et, nous n'hsitons pas  le dire, une seule d'entre
elles suffirait pour tablir le talent et la conscience d'un vaillant
artiste.

Les deux tableaux, _Marsyas vaincu_ et le _Jugement de Pris_,
semblent clore cette srie symbolique: l'une en figurant le triomphe
de l'art cleste sur l'art grossier, qui consiste  reproduire
servilement les choses de la nature, et l'autre le triomphe de la
Beaut idale, but suprme de l'Art lui-mme.

Ce dernier tableau qui prsentait des difficults de tous genres,
nous parat tre le meilleur  cause de la prodigieuse lgance
d'expression qu'il nous offre. La _Vnus_, sous cette affectation de
modestie, symbolise parfaitement la pense de l'artiste, et cette
apparente ingnuit est un charme artificiel et moderne qu'elle
s'ajoute, et que les Grces ne sauraient lui reprocher.

Les dix mdaillons qui reprsentent, avec des enfants aux ttes
caractristiques, l'Histoire de la Musique dans l'Humanit, sont
composs avec une recherche de simplicit, dans la couleur, qui
dpasse parfois le but et qui les font ressembler  des grisailles.
C'est l une tendance aussi fatale que celle de pousser la couleur
 outrance, en vue de surprendre mi public irrflchi. En craignant
toujours d'user de la lumire, on s'expose  teindre absolument la
couleur. Constatons cependant beaucoup de franchise et de puret
dans la plupart de ces mdaillons: l'un d'eux, surtout, _Germania_,
nous a paru d'une inspiration charmante.

Dans la seconde Salle suprieure, ont t placs deux autres grands
sujets, la _Comdie_ et la _Tragdie_, entre lesquels sont exposes
les _Muses_, au nombre de huit seulement. La neuvime, Polymnie,
n'ayant point trouv de place sur la cimaise.

La ravissante peinture reprsentant _La Comdie_ est trs brillamment
imagine. Rieuse, Thalie, (dont le visage veut rappeler celui d'une
aimable artiste parisienne, mademoiselle Massin) vient de prcipiter,
 coups de verges, des hauteurs du ciel, un faune grotesque, vieux et
enflamm. Celui-ci tombe, recouvert par endroits, de la peau de lion
dont il s'tait revtu, et qui, par allgorie, le mord vigoureusement
dans les hasards de cette chute. Le gouffre bleu, qui les reoit,
ne l'engloutira pas assez vite pour qu'une flche dfinitive ne
l'atteigne pas  travers l'espace. Les Ris et les Jeux, dont l'un
tient son arc bien tendu sur le monstre, achvent l'humiliation de sa
droute, au milieu des rires d'une joie moqueuse.--Toile dlicieuse
o se rvlent des qualits de finesse et de _naturel_, d'un got
lev et original. Le raccourci du faune est dessin de main de
matre, et le coloris est d'une lumire trs harmonieuse.

La composition oppose, _La Tragdie_, est une oeuvre remarquable,
bien qu'inacheve, nous semble-t-il. _La Piti_, blanche sous ses
voiles de gaze noire, supplie dans une attitude abandonne du plus
savant effet.

_La Fureur_, se prcipite avec une dcision superbe. La couleur et la
valeur des groupes sont de premier ordre. Toile o la matrise d'un
beau talent se reconnat ds le premier coup d'oeil.

Entre ces deux tableaux, la galerie _des Muses_ offre un aspect
des plus sduisants et des plus gracieux. Toutes sont des visages
exquis, parmi lesquels les ttes d'Uranie et de Terpsichore, nous
ont paru de nature  ravir plus spcialement le regard. Les costumes
d'une opposition de couleur riche et _nouvelle_, sont draps avec
une haute distinction et un art parfait. Le lambeau de pourpre nou
autour du front de Thalie, et qui rappelle le ct bohmien de ses
enfants prfrs,--de ceux qui vont par les routes sur le chariot
de Thespis,--est un effet moderne des plus heureusement rendus. Les
carnations, pour n'tre pas clestes, si l'on veut, sont toutefois
bien claires, et svrement peintes.

Voil l'oeuvre.

Faut-il maintenant exprimer le sentiment _personnel_ qu'elle nous
inspire? Faut-il se dclarer au point de vue de l'Art suprme des
grands peintres passs, prsents et  venir? Faut-il, en un mot,
cesser de juger en homme du monde et statuer sur ces toiles, d'une
faon plus haute en les clairant du flambeau que toute intelligence
prise de lumire, d'enthousiasme et de beaut, sent resplendir en
elle?...--Il est difficile de le faire.

Toutes les fois, et c'est le cas actuel,--qu'il s'agit, aprs
avoir examin avec conscience, de prononcer un verdict de quelque
importance sur un ouvrage, le critique devrait tre saisi d'un
sentiment de dfiance (non de lui-mme) mais bien de l'expression
qu'il sera contraint d'employer pour formuler son jugement.

En ce temps de nuances spirituelles, o les paroles ne parviennent
que dformes par la diversit d'acceptions que chacun, suivant son
temprament crbral, leur attribue, il est devenu impossible  un
artiste srieux de dire tout uniment: Ceci est bien, ceci est mal,
et de trancher militairement, des questions devenues complexes.

Il faut d'abord nettifier ce qu'on entend par _ce bien_ et _ce mal_.
Autrement l'on s'expose, n'ayant pas tenu compte de ses auditeurs,
 tre compris parfois au rebours de sa pense et, le plus souvent,
de travers. Bref, dans la Babel des thories esthtiques modernes,
il importe d'tablir toujours, avant un prononc quelconque sur une
oeuvre d'art, ce que l'on entend, soi-mme, par cet Art Universel au
nom duquel on prononce. Sinon, de quel droit, pourrait-on accepter
et faire reconnatre le mandat trs grave, en toute circonstance, de
juger quelque chose?

Tout lecteur doit d'abord rclamer d'un critique ce que l'lecteur
commence par rclamer de son dput: savoir, une profession de foi
claire et absolue, au nom de laquelle celui-ci peut tre investi du
droit de dfendre, d'claircir et de statuer.

Or, en ces conjectures, voici la ntre:

Le Beau, c'est l'Art, lui-mme: la Vrit, la sanction, le but.
Hors lui, nous ne voyons plus que la Vie et ses non-valeurs intimes
au-dessus desquelles l'Art a prcisment pour mission de nous lever
sous peine de dserter sa destine.

Le Beau n'a rien  faire avec le Joli, qui n'lve pas, qui ne
grandit pas. On peut enfler les lignes du Joli, on n'obtiendra pas
de lui la plnitude; les dimensions d'une toile ne la feront pas
plus tendue qu'elle n'est en ralit, et ce n'est pas de cette
_grandeur-l_ qu'il s'agit en matire d'art. Une tte de cocotte sur
un torse de Michel-Ange ne me reprsentera jamais une muse.

Qu'est-ce donc que le Beau vritable? Et  quel signe le
reconnatre?--Nous rpondrons: Si vous ne l'avez pas en vous-mme,
vous ne le reconnatrez nulle part.--Le beau, dit Winkelmann, est
comme l'eau claire, sans couleur, odeur ni saveur particulire. Ceci
veut dire que l'impression de beaut qui se dgage d'une oeuvre d'art
n'est subordonne ni au sujet que reprsente cette oeuvre, ni mme
aux qualits d'excution qu'elle peut offrir.

Le Beau est indpendant de ces contingences: il se manifeste par
elles, mais il est avant tout dans l'me de l'artiste, et il baigne,
pour ainsi dire, intellectuellement l'ensemble de l'oeuvre en gnral.

En peinture, ce sentiment qui doit maner d'une toile, n'est renferm
ni dans le dessin, qui, suivant l'expression d'Ingres, est la probit
de l'Art, ni dans la couleur qui est, suivant la pense de Delacroix,
l'me extrieure des choses. Il est l'impression que laisse, dans
l'Esprit, la _vue_ de la composition dans son unit abstraite.

Le Beau est, de sa nature, un et infini. Ses manifestations sont
aussi multiples que les toiles du ciel. Tout sujet lui est bon:
tout moyen lui est possible: toute mche peut brler en ce flambeau,
pour produire la lumire. Les diffrents degrs d'intensit de cette
lumire, qui a sa correspondance en chaque homme digne de ce nom,
ne proviennent dans les oeuvres d'art o ils apparaissent, que des
diffrents degrs de puissance conceptive et expressive dont sont
doues les mes des artistes: voil tout.

Ainsi, lorsqu'en peinture, par exemple, la vue d'un tableau ne
nous cause pas cette magique impression o la nature apparat comme
transfigure par l'atmosphre idale que l'Art seul peut rpandre
sur les choses, nous devons, quelles que soient les habilets de
main d'oeuvre et les qualits diverses du peintre, nous prmunir
contre l'artiste qui l'a produite, et faire nos plus grandes rserves
touchant la _vritable_ valeur de cette toile. L'impression que
laisse, non le mtier, mais le style de l'oeuvre, classe seule
l'artiste en notre esprit.

Si donc, fortement pntrs de ces convictions,--et elles sont, en
nous, inbranlables,--nous entrons dans la Salle des Beaux-Arts,
pour y connatre l'oeuvre de M. Paul Baudry, le jugement que nous
porterons sur elle, d'aprs l'impression qu'elle nous laisse, sera le
suivant:

M. Baudry tait, certes, tant par la nature de son talent, la
sincrit et la conscience de ses efforts, toujours chercheurs, que
par les garanties de jeunesse et de mrite rel, progressif, qu'il
offrait, l'un des peintres les plus dignes de recevoir la tche qui
lui a t confie. Peut-tre, mme, tait-il le seul qui pt mener
 aussi bien une telle mission. Mais il a le malheur d'exister
dans une priode de l'cole franaise,--celle qui commence,--dont
les tendances esthtiques, dj pressenties en son oeuvre, sont
tout simplement dplorables au point de vue de l'Art magistral.
L'Enthousiasme sacr, sous l'apprhension de se compromettre en tant
que distinction, est enchan dans le coeur de l'artiste moderne.

La Beaut relle, profonde, qui seule a le droit de pntrer dans
le Sanctuaire disparat des conceptions gnrales, pour faire place
 nous ne savons quelle grce quivoque o les plus riches talents
se complaisent  coeur joie. Loin d'lever le niveau des meilleurs
entendements de la gnration qui vient (selon le devoir unique de
l'Art vritable), l'impression qu'elle laisse ne peut qu'affadir
l'nergie, glacer l'imagination et mme entretenir un esprit de
scandale contre les tentatives plus hautes vers la pure Beaut.

Nous ne pouvons pas reprocher  M. Baudry de manquer absolument
de gnie. Ce serait une mauvaise guerre. Nous nous bornerons 
constater la trs fire lgance de son talent, sa souplesse acquise
et mme une certaine noblesse artistique dans le got gnral de
ses compositions. Mais nous constaterons aussi ce dfaut grave, et
mme, selon nous, capital, qui _devait_ tre vit dans une oeuvre de
l'importance de la sienne: le manque de grandeur et, trop souvent,
d'lvation dans son oeuvre accomplie. Ce dfaut, qui teint son
style et en plit toute la beaut, nous souhaitons vivement qu il
s'en spare  l'avenir, s'il est de la nature de _ceux qui osent_.




LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

PAR GUSTAVE FLAUBERT


Le grand artiste qui vient de nous donner cette oeuvre encore, la
_Tentation de Saint Antoine_ a cette fois, par la double nature de sa
conception, plac dans une situation fort singulire l'esprit de qui
entreprend de juger ce livre avec quelque profondeur.

Il importe de nettifier tout d'abord cette situation, afin de ne
point tomber dans les verdicts obscurs et irrflchis, dans les
malentendus risibles, que ce sombre Songe littraire a suscits chez
les critiques proprement dits.

Voici la trame de l'oeuvre:

--Un anachorte--(saint Antoine, soit)--vieilli dans les Thbades,
puis de jenes, sanglant de coups de discipline, chauff par
l'esprit des lieux arides, veille un soir plus tard que de coutume.
Il vient d'prouver, pour la premire fois, l'inquitude de son
destin. Il a, pour tout bien, une croix, une cabane et une cruche
casse; en un mot, tout ce qu'il faut  l'Homme, quand l'homme est
digne de ce nom. Cette nuit-l, le pch se glisse au coeur du
vieillard; il faiblit sous le poids des souvenirs de gloire, d'amour,
de sagesse mondaine, qui hantent sa solitude.--Il est las: Oh!
seulement un petit champ!... une peau de brebis!... du lait caill
qui tremble sur un plat!--Ce dsir originel suffit: cette fissure
deviendra tout  l'heure l'effrayant portail de tout l'Enfer.

Non point de l'Enfer allum par Goya dans son terrible dessin;
car, au point de vue logique, on peut dire que jamais homme ne fut
moins tent que saint Antoine, si le Diable ne lui a dpch que de
pareilles visions pour le sduire. On peut mme ajouter qu'il n'est
pas d'homme assez dpourvu de toute espce de bon sens pour hsiter
une seconde  devenir un saint, si l'immense horreur imagine par
Goya lui passait vivante devant les yeux, au fond de quelque dsert.

Le Diable de Gustave Flaubert est plus dangereux: c'est le Satan
immortel dployant sa queue de paon. Les visions enivrantes,
mlancoliques, orgueilleuses, semi-divines, se brodent sur le
crpuscule des nuits orientales, voques aux regards parfois
perdus d'Antoine. Elles dfilent, objectives par son cerveau
bouillonnant, et vitalises par la substance correspondante dont
dispose l'Enfer en veil autour de lui.

L'illusion du Saint est corrobore par l'autre illusion, dans une
mystrieuse identit. La nuit est devenue une lanterne magique de
proportions colossales. Voici d'abord la _Reine de Saba_ (ces quinze
pages sont le chef-d'oeuvre du livre); puis les mtaphysiciens, leurs
dictons  la bouche; puis tous les Hrsiarques avec leur unique
parole; puis les Mages, Simon, Appollonius de Thyane; puis tous les
Dieux du monde, puis les btes des cieux, de la Terre et de la Mer,
puis le Diable, sous les trait du disciple Hilarion, qui, tant de
son front cornu ce masque, la Science, emporte l'anachorte dans les
abmes de l'espace, avec des paroles dont la profondeur triste jette
comme un voile de dsespoir sur les Crations.

Antoine lui chappe d'une prire, d'un regard lev vers le vrai
Ciel,--vers celui qui est partout et nulle part;--et le voici retomb
sur sa Montagne, entre la Mort et la Luxure, qui s'acharnent l'une
contre l'autre en soeurs ennemies. Enfin, se dressent  ses cts,
le Sphynx et la Chimre!... L'attrait de l'Inaction ternelle! du
Sommeil sans Rves! de la Matire unique.--Oh! la devenir!...
s'crie-t-il, bris par la Tentation.

Mais, soudain, le jour commence  luire: l'Orient s'empourpre;
des nuages d'or roulent sur le ciel. L'oeuvre complique du Prince
des Tnbres a pass comme une fume; et, baign de lumire, saint
Antoine, les bras  l'entour de la Croix, son salut, son esprance,
voit resplendir, dans le soleil levant, la face de Jsus-Christ.

--Bien.

Voici maintenant, ce que pourrait dire un chrtien trs bourru
relativement  l'esprit littraire qui a prsid  la composition de
l'oeuvre:

--L'artiste doit conformer  leur notion les types historiques dont
il se sert: autrement, qu'il n'y touche pas, il lui est facile
d'en crer d'imaginaires. C'est une faute d'art capitale de se
servir de la vitalit toute faite d'un personnage connu, de s'en
autoriser, _ priori_, et de faire ensuite bon march de ce qui
constitue prcisment l'me, la nature et la vie de ce personnage,
de le reprsenter _autre_, enfin, qu'il _doit_ tre. C'est l de
l'ingratitude.

Tout est permis, hors cela, parce qu'alors le lecteur devient aussi
indiffrent que l'auteur: il ne voit, par la contradiction, qu'une
sorte de mannequin. Or, dans le saint Antoine de Gustave Flaubert, je
ne reconnais pas un saint, mais un homme du monde, avec une fausse
barbe, et dont les paroles ne sont pas en rapport avec le cilice et
la robe dont l'affuble notre auteur.

Cet homme-l n'a jamais t capable d'tre seul avec Dieu.

Comment! pas une tendresse nave, enfantine? Pas un _bon_ sourire?
Pas une gaucherie de paroles? Pas une expansion de charit chrtienne
et vivifiante?  peine une sche et courte prire, cherche et
arrache _littrairement_ par la situation! Pas une effusion d'amour,
ardente, jaculatoire, _fminine_, pour le Dieu _qu'il aime et dont
il est aim_? Alors qu'il ne doit y avoir _que cela de vrai au monde
pour lui, absolument_, puisqu'il est un Saint, et un grand Saint!
O est le ct petit enfant ncessaire, _sine qua non_, chez ce
chrtien canonis, bien que Jsus-Christ ait expressment dit:
Si vous n'tes pas tout d'abord semblables  l'un de ces petits
enfants, qui croient en moi, vous n'entrerez pas dans le royaume des
Cieux!... Mais saint Antoine, ici, a beau marmotter le _Credo_,
c'est un saint artificiel sorti des ateliers de M. Renan, un saint
en btons agglomrs (systme Coignet)!--Ce qui dsunit l'oeuvre,
c'est la non-vitalit du personnage qui la supporte tout entire,
et qui, d'instinct, sonne quelque peu son toc. On pourrait mettre
ce saint Antoine sur un pain de Savoie ou toute autre pice monte,
avec une robe en chocolat.--L'auteur ne s'est pas pntr, comme _il
le devait_, de l'esprit vanglique, car un saint doit se retrouver
mme en ses hallucinations.

Voici maintenant ce qu'un artiste, chrtien aussi, peut rpondre:

Ce livre, indpendamment de la philosophie trs orthodoxe et trs
romaine qu'il contient en son impression dfinitive, tant, par mille
dtails, l'un des plus curieux et des plus colors qui se soient
jamais produits, il serait absurde de se montrer svre sur le seul
ct attaquable qu'il prsente. Cela, dis-je, serait injuste, et
tmoignerait d'une mauvaise foi dcide ou d'un esprit sans valeur.

Et, d'abord, on peut retourner l'argument d'une faon bien autrement
srieuse en faveur de l'auteur, et avec plus de vrit; car il
s'agit, ici, d'un trs grand artiste, dou d'une magie d'expressions
et d'une puissance d'tranget tout  fait exceptionnelles. Et je
doute que ceux qui se rebellent puissent faire mieux que lui!...

Saint Antoine fut tent (ceci est de notorit publique) d'une faon
particulirement prodigieuse. Ce dut tre, en effet, pendant quelque
nuit o, flchissant sous la lutte charnelle, il se trouvait dsarm
de sa charit, abandonn de la grce, par une haute preuve de Dieu.
Le saint Antoine de Flaubert est donc tel qu'il doit tre au moment
choisi.

Il fut permis alors--enjoint peut-tre--au Dmon de mettre en jeu
tous les artifices et tous les mirages de son empire contre le
Solitaire. La proie tant de celles que convoite beaucoup le chasseur
des mes, ce dernier dploya ses magnificences funbres pour captiver
le bon saint; mais les choses et les tres qui apparurent ne devaient
tre, en ralit, perus d'Antoine que _suivant leurs concordances
avec sa manire de les prouver et de les concevoir_. De l cette
folle reine de Saba qui n'est point l'amre visiteuse du grand Roi
de Jude, mais bien la diabolique et troite ide que s'en est fait
saint Antoine lui-mme. Il en est de mme des Mages, des Hrsiarques
et des dieux grecs; d'ailleurs les six cents volumes d'Origne sont
condenss dans le mot que celui-ci prononce.

Quant  l'Oeuvre totale, c'est un cauchemar trac avec un pinceau
splendide, tremp dans les couleurs de l'arc-en-ciel!

Oui, ce livre est merveilleusement amusant et donne  penser. Pour
l'aimer, il ne s'agit que de se priver du ridicule d'tre trop
difficile, voil tout.




LE CAS EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY


Jusqu' prsent, j'avais d croire que le prince des critiques tait
une sorte d'excellent homme, dou d'une pondration de jugements et
d'une fermet de convictions rappelant d'autres ges. De plus, il
avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me dcernrent,
si j'ai bonne mmoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre
temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui,
malgr de lgres dissidences littraires, l'un des plus sympathiques
matres du feuilleton thtral, un homme incapable de malveillance ou
d'injustice volontaires.--Passons sur ces illusions perdues...

Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le _Temps_,--
propos de l'une de mes oeuvres reprsente ces jours-ci, au
Thtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimes:

--Toute la critique de thtre s'tait donn rendez-vous en cette
petite salle... qui tait comble...

_Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalit
des articles qui venaient de paratre  ce sujet_,--soit cent vingt
ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences,--_n'a point pass
inaperue du signataire_,--qui ajoute:

--J'ai CRU VOIR que, sous la _phrasologie_ des compliments de
commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette oeuvre... en
laquelle un forat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a
reu un accueil ASSEZ FROID, _mme des amis de l'auteur_. Et je n'en
parlerai pas, car, _puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien
faire_, la discussion ne serait pas utile.

Je n'ai pas  dfendre mon ouvrage, qui, une fois crit, ne
m'appartient plus. Me trouvant, d'ailleurs, sous les ddains du
grand critique, en compagnie de Shakespeare et de Victor Hugo, je ne
pourrais, loin de rcriminer, que me louer des hauteurs de plume
d'un crivain dont les loges seuls sont dsormais  craindre.
Quelque vident et incontest--sinon par lui--que soit le beau
succs, (dont je suis trs fier), de ces trois soires d'preuve. M.
Sarcey le peut nier si bon lui semble. J'ajouterai mme qu'il serait
monstrueux que ce drame lui et agr! et qu'il n'tait nullement
besoin de nous jurer sa sincrit  cet gard. Nul n'en doutera
jamais.

Mais qu'il prenne, brusquement, sur lui de revendiquer de la sorte,
pour lui seul, le monopole de l'intgrit au mpris de celle de
ses confrres, qu'il essaie d'insinuer, sur le ton lger de la
bonhomie, que TOUS les critiques, malgr leur nombre et l'autorit
de quelques-uns, ont, par une complaisance aussi humiliante que
dplace, menti hypocritement au public et  leur conscience, en
affirmant, en cette oeuvre, une valeur _positive_ et en constatant
son succs _rel_;--qu'il s'arroge ainsi sur eux,  mon sujet, une
suprmatie  ce point pdagogique, et jusqu' traiter leur style de
phrasologie,--cela dpasse quelque peu, ce semble, les droits de
la Critique digne d'elle-mme. Il m'est pnible de me voir l'occasion
de ce manque d'gards et de cette petite calomnie envers le grand
nombre d'crivains, mes invits, auxquels je dois l'estime o ils
me tiennent.--Il n'avait pas  les rsumer en une interprtation
malveillante et dommageable pour moi, en dnaturant leurs loges
selon les besoins de sa cause. S'il ne s'agissait encore que de
moi, je n'aurais pas  m'en proccuper,--pas mme  rpondre. Mais
il s'agit de ceci, _que des crivains aussi soucieux, avant tout,
de leur dignit que M. Sarcey peut l'tre de la sienne, se trouvent
traits par lui,  son sujet, de complaisants_ DE COMMANDE,
_simplement parce qu'ils ont exprim au public, sur mon drame, une
opinion qui diffre de la sienne._ Je me vois donc, cette fois,
_contraint_ de prendre M. Sarcey au srieux et de lui adresser,
au moins pour mmoire, une observation de nature  le rappeler au
sang-froid et aux plus lmentaires convenances. Bref, ce n'est pas
l'_un_ de nos invits que j'ai  dfendre: je suppose que celui-ci
s'en acquitterait fort bien lui-mme et d'un simple haussement
d'paules;--c'est leur _collectivit_, pour abstraite qu'elle soit,
que mon devoir d'amphitryon est de faire intgralement respecter.

       *       *       *       *       *

 vrai dire, j'esprais que, de lui-mme, en se relisant, M.
Sarcey rectifierait, aujourd'hui, son normit. Je lui ai laiss
rgulirement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot et suffi.
Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il y parle encore du
Thtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais. S'excuser de
cette vtille?... Bah! Pourquoi faire? Il semblerait que l'ide mme
ne lui en est pas venue.

Cependant, j'ai sous les yeux des journaux qui me prouvent que
l'illustre critique sait revenir quelquefois, de lui-mme, sur les
erreurs ou les carts qui lui ont chapp. J'en dois le communiqu 
deux de mes amis et parents, officiers de marine, qui les ont lus 
l'tranger.

Par exemple, ces trois numros conscutifs du journal _le Gaulois_,
en date des 23, 24 et 25 juin 1870.--Au long d'un article intitul
_les Talons ronges_, M. Francisque Sarcey (_ex-talon rouge_ lui-mme,
ayant longtemps sign SARCEY DE SUTHRES, car il tait n en cette
localit vers 1827), avait aussi CRU VOIR que M. le comte de
Nieuwerkerke, alors aux Beaux-Arts, mritait d'tre redress en toute
sincrit. Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord,
ne le trouvrent pas.--Spontanment, M. Sarcey publia, de lui-mme,
ds le lendemain, dans le mme journal, un article intitul UNE
ERREUR, dclarant qu'on avait surpris sa religion, il se frappait la
poitrine, en jurant qu'il s'tait grossirement tromp, etc., le tout
sur le ton lger des _Errare humanum est_ qui est spcial aux natures
sagaces, presses de causer d'autre chose.--Mais M. de Nieuwerkerke
ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya ses deux amis,
MM. les gnraux Bourbaki et Douai, trouver chez lui, cette fois,
M. Sarcey, dmarche qui amena, ds le lendemain, la note suivante,
insre au _Gaulois_ du 25, et reproduite par les autres journaux:

JE RESSENS UN REL CHAGRIN D'AVOIR EMPLOY, A L'GARD DE M. LE COMTE
DE NIEUWERKERKE, DES EXPRESSIONS EN DSACCORD AVEC L'ESTIME QUE JE
PROFESSE POUR SA PERSONNE;--ET, DANS LE NOMBRE DES IDES MISES PAR
MOI, IL Y EN A QUE JE N'AURAIS JAMAIS DU EXPRIMER,--D'AUCUNE FAON.
_Car on ne doit jamais attaquer les personnes._--(Ah! cela, c'est
trs vrai! du moins,  l'tourdie et sans avoir froidement pes les
consquences possibles d'un tel acte).--_attendu que l'homme peut
avoir des amis bien levs, qui sont les ntres._--(?)

                                         _Sign_: _Francisque Sarcey_.

De pointilleux esprits,  style tortill et prcieux, pourraient
infrer de ceci qu'une sorte de panique ou d'affolement a seule
dict de telles paroles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire.
M. Sarcey, je veux et dois le penser, a t sincre ici, comme la
veille. En une ou deux prcdentes rencontres, il s'tait conduit
comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule
 l'pe, il sait tenir un pistolet.--Ainsi, d'aprs une lgende,
ayant eu son chapeau travers, de part en part, en un duel  cette
arme-ci, le grand critique parcourut Paris,  la bourgeoise, d'un
pas tranquille et lent, durant prs d'un semestre, le chef coiff
de ce glorieux chapeau: fantaisie  laquelle il dut renoncer,  la
longue, sans doute  cause des rhumes de cerveau qu'entretenaient
au-dessus de son crne ce perptuel courant d'air. Sa fermet ne
saurait donc tre mise en cause dans l'aventure dont nous parlons.
C'est toujours par un besoin de sincrit, cette fois hroque,
par exemple, qu'il a sign cette petite note officielle, et nul ne
saurait que le louer d'avoir si publiquement reconnu que, s'il avait
CRU VOIR, il avait mal vu.--Inclinons-nous donc, sans commentaires,
et passons en constatant que, forts de ce prcdent, nous avions le
droit d'esprer, de sa part, quelques mots de regrets, d'ailleurs,
tout simples et tout naturels, au sujet de son _lapsus calami_, comme
il disait  ses lves de Lesneven (Finistre), du temps de son
professorat.

       *       *       *       *       *

Htons-nous d'ajouter qu'en dehors de ces msentendus, le prince de
la Critique a continu (et continuera longtemps encore, je l'espre),
de nous prouver sa sincrit, sa haute honorabilit.--Il sut quitter
le _Gaulois_, lorsque ce journal devint un organe bonapartiste. Sa
dignit ne pouvait, en effet, s'accommoder d'crire dans une feuille
d'une nuance oppose  la solidit des siennes. Il a dclin, par
une austre modestie, la croix de la Lgion d'Honneur. Cependant
il compte,  son actif, divers travaux littraires, savoir: 1 sa
brochure si remarquable intitule: _Faut-il s'assurer?_ (laquelle
il crivit sur commande d'une Compagnie d'assurances,  ce que nous
apprend le Dictionnaire Larousse), et, 2, le si intressant livre
intitul: _Le Nouveau seigneur du village_, o l'asctique protecteur
du fminin Conservatoire actuel cingle, du fouet de la satire et dans
un accs de morale sincre, certains maires de quelques bourgades,
sous le second Empire. Je regrette, mme, que mes loisirs ne me
permettent pas d'en offrir ici quelques citations,  rendre jalouses
les ombres de Juvnal et de Tacite. Ces ouvrages, joints au ballot de
ses feuilletons, justifient la considration dont l'honorent tous les
esprits clairs, et l'autorit avec laquelle il juge les oeuvres des
grands hommes.

Pour conclure donc, devant cette imposante personnalit,--et pour
viter, surtout, de donner  la nouvelle petite erreur de l'autre
jour plus d'importance qu'elle ne mrite, nous dirons que si M.
Francisque Sarcey, faute peut-tre de s'en tre aperu, n'a pas
cru devoir adresser,  ses confrres et  moi-mme, les quelques
mots d'excuses bien leves auxquels nous tions en droit de nous
attendre, je crois tre l'interprte de tous ces messieurs, et de
leur sourire, en l'en dispensant aujourd'hui.




LE SOCLE DE LA STATUE

   quoi bon la hache? Ne t'arme que
  d'pingles, si tu n'as pour objectif
  qu'un ballon.

  _Proverbes futurs._


Plusieurs, certes, en parcourant l'histoire suivante, apercevront,
sous l'apparente fantaisie des pisodes, sous leur invitable
trivialit mme, la figure du notoire personnage dont j'ai,
peut-tre, voulu parler. Et quelques-uns pourront s'tonner de me
voir ainsi condescendre  plaisanter les dbuts, le foyer natal et
les origines d'un grand homme (estampill tel, du moins, par des
majorits ngligeables).

Soit dit du fond de ma pense, tout le premier j'estimerais comme
d'un bien mdiocre esprit de songer, dans l'espce,  des ironies
de cet aloi, si le prtendu grand homme et t rellement autre
chose que gros, sonore et strile, s'il et fond ou dtruit quelque
chose, s'il et laiss une oeuvre quelconque,--s'il et mis une ide
nouvelle, noble et redressante, que l'on ost notifier sans sourire
du tonitruant hbleur,--sil se ft distingu, seulement, par quelque
vertu militaire,--ou, mme, domestique.

Mais devant le fatras de ses discours, tals sous mes yeux, je me
trouve en prsence d'un tel nant que je ne puis distinguer, qu'au
microscope, ce patriotique homme d'affaires puisque, malgr le volume
de sa voix, je ne pourrais l'_entendre_ qu'au microphone. En fait
d'attitude politique on doit exiger autre chose d'un grand homme
que de se tenir l'oeil au ciel, une main sur le ventre et l'autre
dans la poche (dans le sac, parfois) en prorant  tue-tte,  l'aide
de poumons forains, ces sordides lieux communs dont le propre est
d'escroquer toujours, et par milliers, les votes et l'enthousiasme
des coeurs bas, des intelligences de cabarets, des tres sans Dieu.
Personne, jamais, mme parmi ses plus caudataires fervents, n'a pris
au srieux, ce chantre retors de tous les lutrins de barrire.

Tous les discours et les bronzes n'y feront rien, ni les lions 
face dbonnaire sous lesquels on le symbolise. L'Histoire classera
ce tribun comme un hybride et mtin produit du vnal Danton, de
l'loquent Robert-Macaire, et du visqueux Louis Blanc.

C'est pourquoi, devant la mdiocrit de cette boursouflure,
n'entrevoyant, au fond de son pope et de l'opportunisme louche
de son apparition, que l'entit d'on ne sait quel obse patriote
d'occasion, d'une incapacit fougueuse, j'ai cru faire acte de
franais en ne voulant crire  son sujet que cette fantaisie, aussi
peu srieuse que sa mmoire.

En l'an de grce 1869, un soir d'hiver, dans une de nos
sous-prfectures, dix heures tant sonnes  la mairie, M. Gambade
pre, vieil picier mridional, enjoignit au nomm Pacme, son
principal garon, de fermer et boulonner, selon la coutume, les
auvents du tantt mi-sculaire magasin de denres coloniales et
autres que le dit ngociant tenait, depuis un avantageux successorat,
au coin d'une rue assez importante de la localit.

Pendant que Pacme, heureux d'obir, excutait avec une bruyante
rapidit l'ordre du patron, celui-ci, ayant quitt son tablier 
bavette et empil ses livres de caisse, saisit la lampe, enfila
l'escalier et pntra au premier, dans la chambre, d'ailleurs
nuptiale, o l'attendait sa femme, assise en un fauteuil, au coin de
l'tre.

Mme Gambade venait de mesurer dans la thire, le noir sou-chong;
elle surveillait la murmurante bouillote; deux moines,  ses pieds
tidissaient.

Les rideaux  ramages taient soigneusement tirs devant les fentres.

L'poux revtit donc une robe de chambre  pois, assura sur son chef
une petite calotte de soie noire  gland, taya ses lunettes d'argent
sur ses sourcils, et s'tant plong en son voltaire,  l'autre coin,
se pencha pour ajuster ses pantoufles en recourbant pniblement un
index.

Aprs quoi, Mme Gambade, comme on allait un peu faire salon,
lui offrit un bol de la chaude infusion chinoise, toute sucre
et aromatise de Kirsch, de la Fort-Noire. L'ayant port des
deux mains  ses lvres, il huma le dlicieux breuvage  petites
gorges; puis reposa le bol sur la chemine, avec une lgre toux de
satisfaction et un fort crachement sur le feu.

Il y avait un frais bouquet de violettes des bois auprs de la
pendule.

Il en respira, pendant quelques secondes, l'me nave, toute trempe
de rose, sans doute pour oublier les senteurs qui montaient d'en
bas, par les pores du plancher et qui, mles au parfum de cette
pice intime, y rpandaient une odeur de petit-aigre, pareille 
celle qui s'chapperait d'un wagon de nourrices.

Le tout accompli, Gambade pre s'accota de biais, dans le fauteuil,
le front appuy  l'un des oreillards.

--A-t-on reu des nouvelles de Paris? demanda-t-il.

--Pacme nous montera tout  l'heure le courrier et le journal,
rpondit simplement Mme Gambade.

Ah! cette parole tait grosse de signifiances et presque d'orages
entre l'excellent couple! Unis, en effet, depuis le printemps de la
vie, les poux Gambade avaient vu le ciel bnir leur hymen: bref,
l'tre-Suprme leur avait accord, bientt, un gros garon que Pacme
lui-mme avait dclar beau comme les amours.

--Eh! c'est un dauphin!... s'tait cri l'heureux pre en saluant
cette apparition.

Au dessert du repas des relevailles, la nourrice,--au milieu
des dtonations de l'pernay carte blanche, qui ponctuaient des
citations,--avait apport le mme prdestin. Celui-ci, effray
peut-tre  la vue des faces patibulaires qui entouraient la nappe,
s'tait mis  brailler  tue-tte.

--Eh! le gaillard est dou d'une voix de Stentor! s'tait cri, de
rechef, Gambade pre.

--Il ira loin! _Tiens-toi, bien_, POTIN!... avait appuy un flatteur,
auquel, pour cette parole, chut un sourire de la jeune mre, car
c'tait le _Tu Marcellus eris_ de la circonstance--et le mot avait
chatouill les deux poux au plus secret de leurs ambitions.

--Pas de vises trop hautes! avait toutefois remarqu M.
Gambade: l'ambition, mal calcule, souvent nous perd. Messieurs,
choisissons-lui plutt un prnom.

Une vocifration gnrale ayant rpondu, d'une manire indistincte:
Napolon! l'amphitryon, tout enlumin d'une fiert lgitime, avait
encore secou la tte, puis, d'un air  la fois modeste et fin:

--Oh! non point que je sois hostile  cette ide!--avait-il
dclar;--non, messieurs; toutefois, je prfrerais un prnom neutre
et sonore... qui veillt bien l'ide de Napolon, si vous voulez...
mais... sans casser les vitres!--Pantalon, par exemple?

Ce ne fut qu'un cri et un toast: la nourrice emporta, tout baptis,
l'hritier prsomptif.

Aprs l'pisode attendrissant du sevrage, le jeune Pantalon grandit
vite dans la demeure paternelle. Et quel feu-follet! Un vrai Trilby!
Tantt essayant les sucres d'orge, les rglisses, les jujubes, tantt
humectant les fruits secs d'une rose bienfaisante, tantt ptrissant
la castonnade  mme le tonneau.

Le reste du temps, appendu aux tabliers des garons ou cajol
par les cordons-bleus et les chefs. C'tait l'orgueil, la joie du
magasin. Ah! l'enfant gt!

Souvent, quand son pre le surprenait se mouchant ngligemment dans
les papiers destins  envelopper beurres et fromages, l'picier
disait: Il faut bien que jeunesse se passe! O trouver, en effet,
le courage de gourmander un si mutin espigle?

Ses jeux favoris consistaient, par exemple,  s'entourer d'une
douzaine de grands bonshommes en pain d'pice de son choix, qu'il
s'adjoignait selon leurs coupes de figure; puis, assis au milieu
d'eux,  leur parler,  leur dbiter gravement de ces mille riens
charmants, auxquels sa voix flexible semblait prter une sorte de
signification. En fait de jouets, il prfrait les sonnettes aux
tambours.  part cela, belliqueux, un vrai foudre de guerre.

Il raffolait, aussi, des petits ballons, alors trs en vogue, qu'il
lchait dans les airs avec un gros cornichon dans la nacelle.

Mais son passe-temps de prdilection, c'tait de dpenser une
activit fivreuse  tout bouleverser dans le magasin, de sorte qu'il
fallait ensuite beaucoup de travail, pour s'y reconnatre et remettre
les choses en leur place.

Car il posait alors, en vidence, dans les rayons principaux, les
susdits cornichons et fruits secs, pour lesquels il manifestait un
faible, et qu'il classait d'aprs le _rassis_ de leur tat. Puis,
montrant son ouvrage  son pre, il s'criait:

--Tu verras! tu verras, papa, quand je serai grand!

Toutefois, comme l'organe, de jour en jour plus sonore, du jeune
citoyen, finissait par empcher d'entendre les additions, ses
excellents parents, d'un commun accord, le fourrrent au lyce:
_primo_, pour qu'il y apprt  compter,  lire et  crire;
_secundo_, pour s'en dbarrasser, car son tapage finissait par ahurir
la clientle.

Un fait assez grave se passa ds la premire distribution des prix.
Le jeune Pantalon Gambade ayant obtenu le prix de Devoirs franais,
monta sur l'estrade, y fut accol par une sommit et redescendit
le front ceint d'une couronne de lauriers-sauce  faveur d'or. 
cette vue, chose trange, au lieu d'un rayon de joie clairant la
physionomie paternelle, une ombre parut tomber sur l'me de Gambade
pre.

C'tait un homme de grand sens, c'est--dire un homme dont la pense
tait exclusivement borne aux intrts de son ngoce. De l,
l'estime dont il jouissait dans le commerce.

Il partait toujours de principes arrts en son esprit: Tel pre,
tel fils; l'on chasse de race, etc. Donc, se demandait-il, en un
soudain moi, comment son fils pouvait-il tre dou de facults
dont il se sentait lui, l'auteur, si essentiellement dnu? Un prix
d'arithmtique, passe encore; mais de Devoirs franais!! Comment cela?

Tout  coup, ses voisins virent se rassrner son front, sur lequel
ils avaient suivi avec anxit le vol du nuage: Gambade s'tait
rassur par la rflexion suivante:

--Aujourd'hui, tout se fait par protection; c'est, sans doute,
quelque professeur qui, jaloux de s'ouvrir un compte chez moi, aura
voulu me flatter indirectement dans ma progniture.

Grce  cette rflexion lumineuse, rien n'altra plus la srnit de
Gambade pre, durant le cours des humanits de son fils, malgr les
prix ritrs de Pantalon.

Un jour de vacances, par un beau soleil, comme Pantalon s'battait 
demi-nu, avec de jeunes amis, dans l'picerie mme, il arriva qu'au
milieu de ses bonds joyeux, il tomba dans la barrique de mlasse et
en sortit un peu touff et tout couvert de la prcieuse marchandise.
Tous ses petits camarades qui le connaissaient, coururent alors
aprs lui, toutes langues dehors, dans l'espoir de recueillir ainsi
quelques bribes de son inespre dconfiture. Ce fut un chorus, une
Union gnrale!... Il ne put se drober, mme par la fuite,  leurs
caresses. Chacun s'en retourna chez soi, se flicitant de l'aubaine
et de la _gnrosit_ de Pantalon.

Lorsque aprs l'adolescence, le jeune vainqueur eut franchi sans
encombre les preuves du baccalaurat s-lettres et du barreau,--les
examinateurs tant, cette fois, trop loin pour qu'il ft possible de
prter un intrt quelconque  leur favoritisme,--la stupeur initiale
rentra dans l'esprit de Gambade pre et y devint rapidement norme.

Partant, en effet, de ces principes: Tel pre, tel fils;--on
chasse de race, etc., un fils dont les instincts se montraient si
diffrents des siens propres, c'est--dire, de ceux que son fils _et
d_ avoir, le dconcertait! Pense corrosive qui se logea dans sa
quitude comme le ver dans le fruit.

Son sommeil, d'abord s'en agita.

--Qu'as-tu? demandait Mme Gambade. Il rpondait par un rire...
sardonique,--sans rouvrir les yeux.--Que signifiait?... pensait-elle,
en se rendormant.--Parfois il montait et descendait maintenant, sans
motif,--pauvre me en peine!

Peu  peu, ses sourcils prirent l'habitude du froncement:--a, son
fils??... Parfois, distrait, et empaquetant gravement un hareng
saur, il l'offrait, en clignant un oeil morne,  qui demandait une
botte de carottes nouvelles, (car il tenait aussi les primeurs) et
c'tait en tournant le dos qu'il ajoutait machinalement:--Et avec
a?

Son toile plissait. Lorsque la patronne, en apprenant un succs
oratoire de son fils, au Palais, pleurait de joie, Gambade avait,
lui, des sourires d'une ineffable amertume. Dans ses rves, il se
voyait souvent cras par la chute d'une idole au front d'argent et
aux pieds de pain d'pice. Et des nouvelles verbales de Paris lui
arrivaient. Pantalon y passait pour la coqueluche des Bohmes, des
gens sans aveu,--de _lettres_, en un mot. Quant  ses moeurs, il
ambitionnait la gloire. Peu de femmes: il n'aimait que les lauriers.

Ses lettres taient dates presque toujours d'un certain caf du
boulevard, que tout la gent artistique frquentait alors; le jeune
Gambade y politiquait, les matins, en donnant de la voix au point
qu' chaque instant, M. Madrure, le limonadier, le priait ou de
mettre une sourdine ou de dguerpir.

Gambade pre rpondait en missives acerbes, lui coupant les vivres.

--Et de quelle politique s'occupait-il, le blanc-bec? De fronder le
gouvernement dans des feuilles de choux?... Un mtier  se faire
casser la pipe! Au lieu de revenir s'tablir dans sa bonne picerie
paisible.

Puis, dilemme: Tel pre, tel fils: ou chasse de race, etc., etc.
Si ce n'taient que des fredaines, pourquoi M. Pantalon les
prolongeait-il?... S'il tait srieux, comment pouvait-ce tre un
Gambade? Le pire tait que ces frasques compromettaient encore la
clientle. On avait parl de lui dans la localit mme: de mauvaises
langues;--et la pratique se mfie des denres d'un magasin dont les
patrons sont des cerveaux brls. Certes, Gambade pre tait bien
connu: les errements de son fils ne pouvaient l'atteindre; mais
enfin!  la longue!...

Un procs que Pantalon avait plaid,  propos de bottes, et gagn
mme, avait fait du bruit. La belle avance! Un Gambade n'tait pas
fait pour embrasser des mtiers casuels o n'arrivent que des gens
spciaux;--spciaux!--Que diable! on est picier ou on ne l'est pas.

Dans l'picerie, un fils n'est, au fond, qu'un successeur.

--Ma carrire est solide, utile et honorable, concluait Gambade pre;
il est temps qu'il rentre au bercail et qu'il devienne un homme...

--Bah! la politique, c'est de son ge!... rpondait, joyeuse, Mme
Gambade. Il jette sa gourme.

Tout ce bruit, d'ailleurs, prouvait que son fils avait du toupet,
c'est--dire ce que les femmes prisent le plus chez un homme (surtout
lorsqu'il est, avec a, bel homme).

Les Gambade en taient donc l; ce fameux soir o tous deux se
trouvaient en leur chambre et s'apprtaient  se mettre au lit, pour
se dlasser des gros travaux de la journe.

Pacme entra, presque aussitt aprs la rponse de madame:--il
apportait une lettre et un journal.

--Bon! c'est de lui! Voyons!... dit aigrement Gambade en faisant
sauter l'enveloppe.

Il s'approcha de la lampe et, sourcils hausss, lunettes au front,
tte en arrire, lut tout haut les lignes suivantes:

     Cher pre, deux mots seulement. Tu dis que je dserte notre
     picerie? Je prtends, au contraire, que grce  moi, toute
     la France n'en semblera bientt plus que la succursale. Tu me
     traites d'ergoteur? Soit; le mot signifie, selon moi, celui qui
     a des ergots.

     Donc, nouvel tienne Marcel, je me porte  une dputation de
     Paris. N'ayant rien de Thomas Aniello, ni de Colas Rienzi, je
     serai nomm.--_Per che?..._ Parce que je sais, de manire  ne
     jamais l'oublier, que la Chambre est un endroit o l'on entre en
     disant: Citoyen,--et d'o l'on sort en disant: Monsieur;--voil
     tout.

--Dput! lui! mazette, quel aplomb!... murmura Mme Gambade.--Au
fait, pourquoi pas? Lui ou un autre... pour ce qu'ils font...

--Il est fou, mais continuons! rpondit simplement Gambade.

     Apprends donc, en ce jour, bon pre, quels sont mes ambitieux
     desseins et juge s'ils sont carrs  la base.--Soit dit pour
     ta gouverne, un homme jadis exista, nomm Carnot, lequel,
     entre autres qualits, avait celle de trouver des hommes
     d'attaque.--Pour me distinguer de ce Carnot, je saurai
     m'entourer, moi, d'hommes secondaires ou nuls. Se flanquer
     d'hommes suprieurs? Btise,  moins d'tre un Louis XIV:
     c'est l'astre se crant  lui-mme d'invitables clipses. Un
     tat-major mdiocre, mais sr, tout est l. Quant  la Patrie,
     les nations riches se sauvant toujours trs bien toutes seules,
     le premier venu suffit pour les reprsenter; le nom de tout
     soi-disant sauveur n'tant jamais que l'tiquette du sac.

     Une fois bien assis et infod dans la grosse place, je
     laisserai tout crire! Tout! _E che mi fa?_ Toute diatribe,
     accusatrice ou non, n'est, au fond, qu'une rclame, en
     bon parlementarisme. Tenant en main la forte clef d'or
     toute-puissante du grand arbre de couche, au mouvement duquel
     s'annexent, subdiviss  l'infini, les millions de rouages dont
     l'ensemble s'appelle, en France, l'Administration, je serai,
     je le sens, le matre dsir, de l'humeur digestive duquel
     dpendra la fortune (c'est--dire la conscience) de tous. Avec
     cette clef-l, l'on se trouve, dans les vingt-quatre heures,
     dclar,--c'est--dire _tre_,--un profond politique. Ce
     rossignol-matre en poche, on peut donc laisser chanter 
     chacun sa chanson. On tourne la poigne administrative pendant
     les murmures. On syllabise, par intervalles, d'loquents
     borborygmes, voils de quelques-uns de ces demi-sourires
     clairs qui suffisent, aujourd'hui, pour persuader un pays
     entier de la capacit d'un homme. Ils chantent! Ils paieront!
     comme disait un grand ministre. Avec mes rpublicains, il
     suffira toujours, pour tre estim comme honnte homme, de
     n'aimer que l'Humanit future en mprisant la prsente.

     En France, j'ai remarqu que l'nergie, la valeur et le
     caractre des gens se mesuraient  leurs cris et  leurs
     dgts.--Tu te demandes, en me lisant, si je suis veill?...
     Sache qu'un jour, bientt, les chefs de tous les partis, non
     seulement me laisseront faire, mais que, grce  l'adresse
     avec laquelle je saurai mnager leurs dfections, ces hommes
     s'enorgueilliront de m'avoir tenu tte une minute,--ou fait
     semblant,--et que le plus clair de l'estime que leurs partisans
     pourront leur conserver, ne proviendra que de ces protestations
     apparentes, sortes de pasquinades entre eux et moi, d'ailleurs,
     tacitement convenues. _Per che?_ Parce que c'est ainsi, mon cher
     pre, que doivent se passer les choses,-- cause de la grande
     indiffrence, vois-tu, qui coule aujourd'hui, dans toutes les
     veines. J'en atteste les tiennes, dont je connais le sang.

     Quant  mettre des ides dans mes discours... J'ai l un
     vieux solde (laiss au rebut, et pour compte, par d'anciennes
     Chambres), de mots de sept et huit syllabes: environ deux
     cent cinquante-sept; par exemple, les mots: _gouvernemental_,
     _constitutionnel_, _parlementarisme_, _concordataire_, _dans
     cette enceinte_, etc. Enfin, DEUX CENT CINQUANTE-SEPT. J'ai
     mis dix-huit mois  les recueillir dans tous les discours qui
     ont port  cause, uniquement, qu'ils taient maills de ce
     vocable. J'affirme qu'il suffit de les crire un  un, sans
     se presser, sur de petits bouts de papier, tous les deux cent
     cinquante-sept, puis de les jeter dans un chapeau et de les
     remuer ensuite, d'une main lgre, pour qu'ils donnent des
     combinaisons de phrases  perte de vue, sans qu'il soit besoin
     d'aucune ide autre que _celles qu'ils ont l'air de reprsenter
     par eux-mmes_, pour que l'individu qui aura le sang-froid de
     les articuler avec le plus lger semblant de cohsion, passe
     immdiatement pour l'un des plus miraculeux orateurs qui aient
     jamais transpir devant un auditoire.

     Pour un aigle! mon pre, pour un aigle!... Et voici pourquoi!

     Plus on met d'ides, plus on s'miette! Moins donc on parat
     srieux, puisque on se livre dans ses ides, chacune d'elles
     semblant donner notre mesure!!! Donc, JAMAIS _d'ides_!  chaque
     douzaine d'annes de suprmatie, j'espre bien pouvoir dfier le
     pays d'en dcouvrir _une_, mais ce qui s'appelle UNE SEULE, dans
     tous les discours que j'aurai prononcs. L est, aujourd'hui,
     le summum de l'Art, en matire de tribune; mais si quelqu'un
     me le disait, JE CRIERAIS AU PARADOXE! Avec tout le pays! Et
     _plus fort que la foule_!! N'ayant pas le temps de discuter avec
     la niaiserie publique, je suis dtermin  tre en paroles,
     toujours et _quand mme_, de son avis,--comme un nomm Lycurgue
     m'en a donn l'exemple, autrefois. Le stock des mots ci-dessus
     indiqus suffit pour rgir le bonheur des peuples et donner de
     soi, te dis-je, la plus haute opinion. Tu crois qu'il est besoin
     d'un secret pour agencer leur incohrence? Erreur profonde!...
     J'ai vu, ici, un jongleur chinois qui, en agitant un ventail,
     maintenait, par ce souffle incessant, une foule de petits
     papiers dans les airs, et qui semblaient des papillons. Place
     mes deux cent cinquante-sept mots sur autant de petits papiers,
     je les maintiendrai autour de moi de la mme manire et au bruit
     des MMES applaudissements... que le jongleur ses papillons.
     Seulement, c'est une question de choix; moi, je jonglerai avec
     des lecteurs: lui jongle avec des boules de papier.

     Et moi, du moins, l'on ne m'accusera pas de me rpter, car
     j'aurai le mrite norme de n'avoir jamais _rien_ dit... AFIN DE
     NE PAS TRE MPRIS.

     Ah! certes, j'aimerais mieux me vouer  de plus nobles tches,
     et le coeur m'a battu peut-tre plus fort qu' bien d'autres, 
     l'ide d'un grand destin. Mais  la vue des fronts, des regards
     et des sourires qui m'entourent, j'ai dcid qu'il faudrait
     tre un _diou_ pour tenter quoi que ce soit de superbe avec
     de tels acolytes, et que le mieux serait d'attendre, ft-ce
     indfiniment, des temps plus opportuns pour y songer.

     Demain donc, je serai dput de Paris, premier degr du
     Capitole dont il s'agit de ne pas effaroucher les gardiens
     traditionnels.

     Le moule secret de mes exodes sera celui-ci: Frres, le Roi
     disait: _Nous voulons_; vous dites: Je veux; je viens vous
     dire: Il faut!... Quoi?... Qu'est-ce?... Que faut-il?... Il
     faut la Science!!! le Progrs!!! la Vie pour tous!!! le LIBRE
     dveloppement de chacun selon ses aptitudes, dans la grande
     famille sociale!!! Il faut LA LUMIRE!!! etc. etc. Et ces
     paroles toutes gonfles pour moi de puissance et d'or, je les
     articulerai d'un ton et d'un organe qui finiront par faire
     croire  la France blouie _que j'ai qualit pour les dfinir,
     les nettifier et en incarner le sens dans les actes du pays_.
     Oubliant, dans son trouble, de me demander mes dfinitions et
     mes papiers, elle ne verra plus en moi que l'INVENTEUR MME,
     l'inventeur INESPR, le Christophe Colomb de ces vocables
     vermoulus, dmods avant le Dluge, et dont la vogue est de
     retour. Car il est des principes qui reviennent dans l'Esprit
     humain avec des priodicits de comte.

     Et comme chacun croit, aujourd'hui,  ces sonorits consolantes
     et d'un sens TOUJOURS futur, je deviendrai le porte-voix de ces
     ides publiques, puisque, grce  mon organe, je les crierai
     plus fort que tout le monde.

     Eh bien, je prtends suivre la vogue, la diriger! Pourquoi
     pas?--D'abord, j'y crois, moi,  ces principes: seulement, il
     s'agit de passer pour le _seul_ qui ait la manire utile de s'en
     servir. Avant peu, tu apprcieras si je sais donner, toujours
     d'_avance_,  la foule, bonne opinion de ma toujours future
     capacit.

     En conclusion, je saurai m'arrondir au point de ressembler 
     mes priodes. Et ceci est d'une haute importance aujourd'hui!
     L'extrieur avant tout!... Le poids moral d'un discours
     bnficie, en son impression sur les masses, du poids
     _physique_ de l'orateur. Maigre, mes paroles paratraient
     moins srieuses. Gras, il me semble que je pourrais prtendre
     au trne, si mes convictions me le permettaient. Ah! si tu
     _pouvais_ savoir jusqu' quel terrible point ce que je te dis
     ici est l'unique, l'absolue, l'ternelle et triste vrit!...

      laquelle, hlas! il faut se conformer, si l'on ne veut
     finir pauvre, inestim et persifl de tout le monde. C'est le
     _Tue-moi ou je te tue_ des temps enfin modernes.

     Sur ce, que le citoyen de l'tre vous tienne tous deux en sa
     digne garde!

     Votre fils respectueux,

                                                           PANTALON

     P. S.--Ci-joint un compte-rendu de la dernire sance de la
     Redoute, sance que j'ai prside; vous y verrez quels sont les
     orateurs  l'influence desquels je devrai mon lection. En fait
     d'engagements envers eux, je ne remplirai que... mon fauteuil.

                                                                 P. G.

 cette lecture, Gambade pre, retenant, d'une main sa robe de
chambre et, de l'autre, brandissant la lettre, se mit  marcher 
grands pas.

--Ceci pourrait tre dat de Charenton, grommela-t-il, et,
dcidment, j'ai pour fils... un... Olibrius.

(Hlas, Gambade pre ignorait qu'Olibrius lui-mme ft, grce  de
toutes spciales circonstances, un empereur romain, un matre de
l'Orient sinon de l'Occident).

Il s'accroupit donc,  ce mot, en se saisissant les rotules dans les
paumes, pour exhaler, avec plus d'aise, sa piti, en un clat de rire
affreusement sarcastique,--et continua:

--Dput? lui!... Qui a? lui?... Ton gamin?... Ah!... qui s'imagine
que les gens de la Capitale vont prendre au srieux toutes ces
fariboles!

--Dame! rpondit la mre, tu disais toi-mme, l'autre jour, que
l'Empereur filait un mauvais coton... Et puisque Lon se met de
l'Opposition...

--De l'Opposition!... s'cria Gambade pre, mais es-tu folle!...
Voil Pantalon qui s'oppose  l'Empereur, maintenant! Tiens!
laisse-moi; cela fait compassion.

Et il haussait les paules avec des saccades capables de lui luxer
les omoplates.

--Lis donc plutt ce qu'il y a sur le journal, rpondit Mme Gambade,
qui croyait surtout aux imprims.

--Soit!... reprit, avec une dignit soudaine Gambade pre.

Il revint  sa place, dplia la feuille parisienne, puis d'une voix
solennelle, lut ce qui suit:

SALLE DE LA REDOUTE

_Sance du 2 dcembre 1869_

PRSIDENCE DU CITOYEN GAMBADE

     La salle est comble, la sance s'ouvre  une heure prcise.

     Le _citoyen_ P. GAMBADE, prsident, agite sa sonnette.

     --Citoyens, la sance est ouverte. La parole est au citoyen
     Corax.

     UNE GROSSE VOIX _ l'extrme gauche_.-- la porte!

     _Le citoyen_ CORAX.--Citoyens, du calme. Je m'adresse  vos
     intelligences. Il s'agit de replanter l'arbre social, selon
     la Science et le Progrs, d'une manire digne, enfin, de ce
     grand sicle. Assez longtemps cet arbre fut plant comme il
     l'est malheureusement encore! Assez longtemps ses racines se
     sont tioles dans la terre, touffes par l'Oppression et
     l'Obscurantisme. Il faut qu'elles bnficient  leur tour du
     grand air, de l'espace libre de LA LUMIRE, enfin. Chacun
     son tour! Justice! Assez longtemps, l'orgueil de ces vains
     feuillages nous a donn des fruits,  regret et comme avec
     ddain! Assez longtemps ces branches fleuries se sont nourries,
     dans l'oisivet, de la sve que patiemment laboraient les
     racines!... Citoyens, nous sommes les racines!...  notre tour:
     Justice! Progrs! Nouveaut! En haut les racines! Osons planter
     maintenant les arbres la tte en bas! Oui, citoyens, par
     les feuillages! Biffons les vieilles routines du noir Pass!
     Biffons! Marchons vers l'Avenir. Plus de barbarie! En haut les
     racines, vous dis-je! Place au soleil! Et vous verrez quelles
     admirables rcoltes et vendanges nous rserve alors cet Avenir!
     En un mot, hommes des couches infrieures, prouvons que nous
     savons faire fortune aussi bien (et mieux mme, au besoin),
     que les repus des couches suprieures. Car dsormais, toute la
     question sociale est l. L'Humanit fera le reste. C'est le but
     de nos sances. J'ai dit.

     LA GROSSE VOIX _de l'extrme gauche_.-- la porte! (_Agitation
     sur plusieurs bancs._)

     _Le citoyen_ CORAX.--Soyons graves. Je suis loin d'tre un
     buveur de sang, mais raisonnons; si l'on coupait, tout d'abord,
     les trois cent mille ttes qui...

     UNE VOIX FLTE _ droite_.--Minute! Ah! mais non! Je m'oppose.
     En ma qualit de prsident de la corporation des chapeliers, je
     crois devoir protester contre une mesure dommageable,  tous
     gards, pour mes mandants.

     LA GROSSE VOIX _de l'extrme gauche_.-- la porte! Je vas t'en
     coller, moi, des bolivars!

     (_Tumulte. Le citoyen Gambade, prsident, agite sa sonnette._)

     _Le citoyen_ GAMBADE.--Le but de nos runions ayant t
     clairement expos par notre honorable collgue, le citoyen
     Corax, passons aux projets d'excution.

     La parole est au citoyen Bonhomet, docteur de diverses
     Facults, auteur de la brochure intitule: _Capet, sa veuve,
     leurs crimes_; et de la thse anti-clricale, intitule: _De
     l'influence de la cantharide sur le clerg de Chandernagor_.

     (_Le citoyen Bonhomet, un grand vieillard d'aspect vnrable,
     monte  la tribune_).

--Vois comment on obit  Pantalon! interrompit ici Mme Gambade.

Gambade, aprs une crispation nerveuse, continua:

     _Le citoyen_ BONHOMET.--Citoyens, je suis galement l'auteur de
     la brochure intitule: _De la rhabilitation de Saint Vincent
     de Paul_ et _De la lacisation du Souverain Pontife_. Mais
     passons. Je viens proposer une souscription nationale pour
     que soit leve dans nos murs--sur le square mme o s'lve
     encore, aujourd'hui, ce dmenti  la Rvolution qu'on appelle le
     monument de Louis Capet--une statue de granit rouge  l'homme
     qui fut, rellement, le plus utile  la France depuis prs de
     cent ans. Il est trange, en effet, qu'on lve des statues 
     Pierre et  Paul et qu'on oublie...

     LA GROSSE VOIX _ l'extrme gauche_.-- la porte!

     _Le citoyen_ BONHOMET, _continuant, aprs un moment
     d'moi_--...et qu'on oublie, dis-je, le modeste artisan au
     rigide et incorruptible patriotisme duquel nous devons la
     disparition radicale de... certaine petite graine de tyrans qui
     et t plus tard, pour nous, inluctablement, le ferment et le
     brandon de perptuelles guerres civiles.

     Ah! si l'humble cordonnier dont je parle, citoyens, n'et
     pas t au-dessus de toute corruption, s'il se ft cri,
     comme tant d'autres: _Enrichissons-nous!_ si sa virile
     nergie n'et pas t  la hauteur de la mission dont il se
     sentait investi--et qu'il avait su comprendre, comme on dit, 
     demi-mot,--quelles consquences terribles! Songez! Tant de mres
     en deuil, de fiances, de veuves! Songez au sang qui se ft
     rpandu!

     Je viens donc, d'un coeur lger, demander une statue pour cet
     homme hroque, dont le bon sens clair sut touffer en soi
     toute la piti qu'il devait ressentir envers ce dangereux
     enfant!... car son coeur tait aussi sensible que le ntre!
     N'en doutez pas, citoyens! Honorons donc celui dont le grand
     sens-commun sut triompher de toute tentation de compassion
     mal entendue! Et qui sut mener  bien, avec vigilance et
     persvrance, une si pnible tche. Grce  ses soins mortels,
     le jeune tyranneau confi  ses mains humanitaires, fut, sans
     bruit, effac _peu  peu_ des vivants! Citoyens, citoyens, je
     m'inscris, tout le premier, et voici les vingt-cinq centimes de
     mon obole!

     VOIX _diverses_.--De qui parlez-vous donc?

     _Le citoyen_ BONHOMET, _mu, relevant la tte et avec des larmes
     dans la voix_.--Comment! votre coeur de Franais ne l'a pas
     encore devin? Mais du cordonnier patriote, du grand Simon, de
     l'incorruptible gardien du petit Louis le dix-septime!

     (_Silence, pendant lequel le citoyen Bonhomet boit,
     paisiblement, le verre d'eau sucre._)

     LA VOIX FLUTE _de l'extrme droite_.--Tiens! au fait, c'est une
     ide, cela! Il faudrait aussi proposer l'rection de la statue
     de Sanson, qui,  ce point de vue-l, fut encore bien plus
     utile... quoique prjudiciable  ma corporation... il fut...

     LA GROSSE VOIX _de l'extrme gauche_.-- la porte: Est-y ttu,
     que je dis, le bolivar!

     _Le citoyen_ _Gambade_, _prsident, agitant la
     sonnette_.--Citoyens, le bureau tient compte du patriotisme
     ardent qui ressort des paroles que vous venez d'entendre.
     Toutefois, la nation ne semble pas assez mre, assez avance,
     veux-je dire, pour apprcier le mle sentiment qui les a
     dictes. Passons  l'ordre du jour.

     _Hilarit. Pendant que le bureau feuillette et compulse divers
     papiers, un orateur inconnu se prcipite  la tribune._

     L'ORATEUR INCONNU.--Ah! c'est pas tout a! Des arbres, des
     statues! mince alors! As-tu fini?... Citoyens, je vote, moi,
     pour que les riches viennent dposer, ici, l, sur cette table,
     un million.... et dans les vingt-quatre heures! Ou sinon, du
     tabac!... Ah! a! est-ce qu'on se fiche de nous,  la fin?

     (_Pendant le tumulte et les applaudissements qui accueillent
     ces paroles, un grand individu s'est prcipit  la tribune,
     l'a escalade, a tout d'abord, saisi l'orateur au collet, et
     l'tranglant  moiti, l'a couch sur la table, en renversant,
     pendant la lutte, le verre d'eau et la carafe._)

     LE NOUVEL ORATEUR, _d'une voix terrible, o l'on reconnat, 
     l'instant, le timbre de celle qui criait:  la porte!_--Ah!
     canaille! coquinace! gredin de ractionnaire! (_Il maintient,
     d'un poing, la tte du propinant contre la table, puis, se
     redressant, l'oeil tincelant et s'adressant  l'Assemble, en
     frappant la table de son autre poing tendu devant lui  la
     Mirabeau_).--Comment! dans les vingt-quatre heures!!! C'est
     TOUT DE SUITE, citoyens, TOUT DE SUITE!!!... qu'il faut que les
     riches viennent cracher ici leur million!--Et que a ne trane
     pas!...

     LA VOIX FLUTE _de l'extrme droite_.-- la porte! (_Rires,
     hurlements, agitation  gauche._)

     _Le citoyen_ GAMBADE, _prsident, secouant la
     sonnette_.--Citoyens, ceci n'est plus du parlementarisme. Qu'on
     fasse sortir les deux interrupteurs qui ont amen ce regrettable
     incident.

     (_On se rue  la tribune d'o l'on arrache les deux orateurs
     que l'on pousse hors de la salle, malgr leurs vocifrations
     inintelligibles._)

     _Le citoyen_ GAMBADE _se levant_.--Citoyens, voici une heure
     strilement dpense dans cette enceinte.  la prochaine
     runion, l'ordre du jour. Je viendrai, personnellement, vous
     soumettre ma profession de foi.--La sance est leve.

     (_Il se couvre. Applaudissements. Profonde sensation  droite.
     M. Gambade, reconduit par ses assesseurs, est chaudement
     flicit pour sa bonne tenue au fauteuil._)

--Pristi! comme ils vont, l-bas! murmura Mme Gambade merveille. Tu
verras qu'il sera nomm.

Gambade jeta le journal par terre, violemment.

--Ta! ta! ta! ta! s'cria-t-il: ne comprends-tu pas que pour cette
chambre de propres--rien et de proreurs, qui feraient mieux
d'aller cirer des bottes, il y a dans la capitale, des millions
d'hommes srieux et capables qui, en deux minutes, perceront ton gros
cervel et ne te le nommeront pas plus dput que le Grand-Turc?...
Voil bien les femmes!--D'o diantre voudrais-tu que ton fils et des
capacits que je n'ai pas?--O les aurait-il prises? En avons-nous
jamais eu quelque vent? Veux-tu que je te dise? Eh! bien, c'est un
garon qui va se couler, tomber  plat comme une omelette souffle,
avec toutes ces calembredaines! Et voil tout! Il faut qu'il
revienne! Il le faut! Il n'est que temps. Je vais l'en sommer ds
demain et il sait que j'ai la tte prs du bonnet! Ds demain!--Je
te dis que si cette feuille tait connue ici, toute la clientle
de la Maison, qui est conservatrice, irait se fournir chez les
Levertumier. Voil le grave de toutes ces escapades. Gros-Jean comme
devant, qu'on rentre dans la mlasse! C'est le positif. D'ailleurs,
je me fais vieux. Et, dans le commerce, la clientle avant tout!
Tiens, tu sais si je donne dans les mmeries? Eh! bien, si j'tais
malade... diable m'emporte,  cause de la clientle, je ferais venir
un calotin!--L-dessus, prends tes moines et dormons. Demain, il fera
jour!... Dput!... lui!... Ah! j'en rirai longtemps!...

Comme l'excellent homme, rellement constern, achevait sa vhmente
sortie, un brouhaha de clameurs, mles  des pitinements de
passants qui accouraient, se fit entendre sous les fentres, dans la
rue. On distinguait les cris de: Vive le pre Gambade!...

L'picier plit et n'osa entrouvrir les rideaux.

--Est-ce que la ville tout entire, bgaya-t-il, vient nous donner
un charivari,  propos des scandales politiques de Pantalon?  fils
dsastreux, ma boutique est perdue!

Mais soudain, la porte de la chambre s'ouvrit et Pacme prsenta,
dans l'entrebillement, sa face rougeaude. Il rayonnait, essouffl.

--Patron! patron! vous ne savez pas? Ils disent comme a, dans les
rues, que M. Pantalon est nomm dput! C'est affich  la mairie.
Une dpche! et officielle, encore! De Paris! venue tout  l'heure!
Et en voici une autre pour vous, avec les journaux du soir qui le
disent!...

 ces paroles, Gambade recula, comme si un chat furieux lui et saut
aux narines.

--Va-t'en! cria-t-il d'une voix rude.

Pacme, abasourdi de l'accueil, se retira.

Le vieil picier tait rest comme hbt, foudroy!...--Quelque
chose d'extraordinaire se passait en lui. D'un geste rapide, il
rompit le tlgramme qui ne contenait que ces quatre mots:--_a y
est!..._ PANTALON; puis ouvrit un journal qu'il parcourut d'un coup
d'oeil hagard.

Aprs un grand mouvement de paupires, il regarda de travers Mme
Gambade, qui, oppresse par un accs de joie norme, le regardait
aussi sans pouvoir parler.

--Malheureuse!... balbutia, tout d'un coup, Gambade, en bondissant
sur elle: tu m'as tromp!!! avoue! avoue moi _que--ce n'est pas mon
fils_!

--Monsieur Gambade! Est-ce que tu deviens fou, toi-mme,  la fin!...
cria la pauvre femme:--bois un verre de rhum, a te remettra.
Eh! bien, quoi? Il est dput: et puis, aprs? Pourquoi pas?...
Aujourd'hui?...--Moi, je trouve a tout naturel.

Mais il arpentait la chambre.

--Dput? lui!... pour de vrai!... murmurait-il. Comment! Lui?
lui?... Et ce serait mon fils? Allons donc! Allons donc!  d'autres!

Il se laissa tomber dans son voltaire, en s'ventant avec son
mouchoir. Il contemplait les tisons:

--Il me semble que je suis comme une poule qui a couv, par mgarde,
un oeuf de canard, et qui voit ensuite, son soi-disant poussin se
diriger tranquillement vers l'eau.

Mme Gambade, le trouvant plus calme, lui versa un second bol de th.

L'picier, perdu en des conjectures, creusait maintenant, tous
ses souvenirs, pour s'expliquer le phnomne. Il cherchait  se
rappeler les noms des jeunes godelureaux du monde lgant qui
hantaient autrefois sa boutique et papillonnaient autour de sa femme.
Infructueux efforts! Nul indice d'infidlit. Et, cependant, ces
instincts de grandeur, cette rapide fortune, cette outrecuidance,
cette russite, surtout! (Oh! cette russite!...) l'tourdissaient.

--Attendons quelques marchs de l'tat! pensait-il. Si Pantalon
sait, alors, tirer, comme on dit, son pingle du jeu, peut-tre
reconnatrai-je mon sang.

Mais les gazettes du lendemain allaient acclamer avec des sonorits
de grosses caisses, le coup de matre de son putatif rejeton! Il
fallait prendre un parti  la hte. Et que croire? Qu'opter? Le digne
libre-penseur, se sentant envahi par l'inconnu, ne clignait plus
qu'un oeil trouble.

Son inquitant silence et fini par blesser rellement Mme Gambade,
si l'excellente femme, le connaissant, n'et fait la part du dsarroi
mental de son poux. D'ailleurs, elle tait tellement saisie, elle
aussi, par la puissante nouvelle, que tout le reste ne lui semblait
plus que de la camelotte.

Maintenant, Gambade pre, plong dans sa rverie, avait donn un
autre tour  ses recherches. Il passait en revue les cas mdicaux de
parturitions et gestations extraordinaires, envies, particularits
d'atavisme, etc., qui lui revenaient  l'esprit. Il se remmorait
les monstres qu'il avait vus dans les baraques foraines, aux
rjouissances publiques, et qui taient pourtant ns de parents
ordinaires et naturels. Une bonne demi-heure se passa de la sorte.

Tout  coup, se frappant le front, il poussa un cri. Sans transition,
tombant aux genoux de sa femme pouvante cette fois, il lui
embrassait les mains comme aux beaux jours de la noce et des roses
d'antan. Une forte allgresse intrieure l'clairait.

--J'y suis! s'cria-t-il enfin; ah! ventrebleu! saperlipopette! je
comprends! j'y suis! Ne m'en veuille plus, ma bonne femme! Mais,
tu sais... le premier moment... dame! Il y avait de quoi troubler
un industriel! Enfin, maintenant, j'y suis! Oui, c'est bien mon
fils!--Au fond, j'en tais sr... Mais je viens, seulement, tout 
l'heure, de comprendre _pourquoi_ il est comme a.

Tous les deux se regardrent en silence.

--Rappelle-toi, continua l'picier, d'un ton maintenant froid et
logique, rappelle-toi la mort de Levertumier pre!... Nous tions
amis, alors, eux et nous:--on commenait. Nous fmes donc invits
 l'enterrement, ainsi qu'au repas funbre qui s'en suivit. Il
pleuvait. Tout cela donnait des _ides solennelles_. De plus, au
point de vue pratique, cette mort nous tombait comme une aubaine, une
occasion, enfin: car les funrailles attristent la pratique. On vint
chez nous--et plusieurs de ses meilleurs clients, que je fis servir
d'une manire ample, nous restrent. J'avais donn mes ordres, ds
la veille,  Pacme, l-dessus. Tu vois que j'tais aussi dans des
_ides diplomatiques_.--Comme on avait parl sur la tombe, j'avais
la tte pleine d'_ides de discours_. Or, le repas se prolongea
fort tard, vu la pluie, si fidle est ma mmoire. Si bien que, ma
foi! les _ides de libations_ se succdrent... on tait jeune!...
Enfin, tu te rappelles qu'au lever de table, nous tions tous deux
un peu partis, comme on dit, dans les vignes du Seigneur; nous
avions notre plumet! Nous rentrmes donc bras-dessus, bras-dessous,
roucoulant comme deux tourtereaux et avec _des ides de verve et
d'entrain_!... Il fallait voir!... Or, fais attention! les ides,
au fond, a passe dans le sang!--De retour ici, dans notre chambre
chaude, j'ai souvenance qu'une fois le casque  mche au front et la
lampe souffle, ma foi, dame... si fidle est toujours ma mmoire...
je te dis que le gaillard date de cette nuit l! Or, Henri IV, une
autorit et qui s'y connaissait, l'a formellement dit: L'homme de
gnie n'est tout bonnement que celui qui nat avec un verre de vin
dans le cerveau! Je partage, moi, les ides de ce monarque... sur
ce point l, du moins. Donc, j'ai dcouvert la seule explication
scientifique possible de mon fils.--Au lieu d'tre ce qu'il et sans
doute t (s'il et dat seulement du lendemain), un picier honnte
et tranquille comme son pre, Pantalon est solennel, diplomatique,
discoureur, bon buveur et plein d'un entrain triomphant! Rflchis
maintenant. Vois-tu? Sens-tu? Comprends-tu, enfin, ma pense? Tel
pre, tel fils! on chasse de race!

--Ah! oui!... dit, en riant, Mme Gambade; tu veux dire que, s'il est
toujours en tte des autres, c'est qu'il a hrit de notre plumet?

--Voil le mot! rpliqua Gambade pre en se relevant et en
recommenant  marcher dans la chambre, pendant que sa femme se
mettait paisiblement en devoir de remplir  nouveau d'eau bouillante
les deux moines.

--Dput! j'ai fait un dput! grommelait-il  voix basse.
Dcidment, je pardonne de grand coeur  cette canaille de
Levertumier. Ses obsques m'ont port bonheur! Que Pantalon
devienne amiral, gnral ou vque,  prsent qu'il a mis le pied
dans l'trier, rien ne m'tonnera plus de sa part. J'ai la clef
de l'nigme! Et, au fait, puisqu'il a le plumet, il pourrait bien
arriver-- TOUT!... s'cria brusquement Gambade, en s'arrtant court,
comme effray d'une ide soudaine qui lui avait travers l'esprit.

--Dame!... aujourd'hui!... murmura Mme Gambade radieuse, en fourrant
dans la couche les deux moines.-- moins que la France... ne se mfie
de son nouveau sauveur!...

Il y eut un moment de profond silence.

--Qui sait? conclut le pre Gambade, pensif, les yeux comme perdus
dans l'Avenir et d'une voix que sa femme ne lui connaissait pas.




LA COURONNE PRSIDENTIELLE

_Compte-rendu des dernires dterminations prises par les deux
Chambres runies en Assemble-Nationale,  Versailles._


I

L'ORDRE DU JOUR

Les fortuites circonstances qui ont amen la dmission, sans
cesse atermoye d'ailleurs, de M. le Prsident de la Rpublique
franaise ayant paru dmontrer qu'en dpit de toutes prvisions, la
solidit mme de ce mode de gouvernement n'tait plus inbranlable,
ses reprsentants ne pouvaient tarder  comprendre qu'une mesure
exceptionnelle de scurit publique devait tre prise en toute
hte,--_ l'effet de paralyser, d'avance, les espoirs et menes
possibles des Prtendants aux aguets des pripties de la crise
actuelle._

L'occasion solennelle du Congrs n'tant pas de celles que l'on
dt laisser chapper, voici la question pralable qu'il s'agissait
d'envisager froidement:

1--D'une part, les Princes, par leurs incessants manifestes, se sont
acquis, on peut le dire, un certain renom de rformateurs libraux,
progressistes, aux vises  la fois fermes et sages, claires par de
persvrantes tudes. On les sait dous, personnellement, du courage
traditionnel chez les leurs; chacun d'eux semblerait donc l'idal du
prince moderne, acceptable. Nanmoins, le parti rpublicain persiste
 se mfier officiellement de leur sincrit.

2--D'autre part, il est non moins constant que, ds son rection 
la Prsidence, M. Jules Grvy non seulement avait fait PREUVE, lui,
de toutes ces qualits, mais encore qu'il y joignait la clairvoyance
de l'ge, une pratique affermie par l'exprience et sa capacit de
magistrat bien tritur aux affaires:--vertus qui, sur la foi d'un
prtexte quelconque, n'ont pu conjurer son viction.

La situation politique se trouvant donc, pour tout prsident
futur,--(sauf de futiles questions domestiques)--exactement la mme
que lors de l'avnement de M. Grvy au Pouvoir excutif,--(car nul
homme, en France, n'oserait, en vrit, s'autoriser d'une aurole,
d'un halo mme, de plus parfaite honorabilit que celle qu'eut
toujours et que gardera, probablement, dans l'Histoire, M. Jules
Grvy),--quel serait donc, au point de vue d'une garantie suprieure
de stabilit, le _surplus_, la plus-value dans la quotit de leur
apport, qu'offriraient,  la nation, les Prtendants... (au cas, bien
entendu, o la France pourrait juger opportun de s'en proccuper)!...

LA COURONNE!--ou, plutt, son ombre, puisque les diamants mmes en
sont liquids.

Certes, aux yeux d'une norme minorit, la couronne de France est
encore loin d'tre une non-valeur: elle pse son poids, et, si lger
que d'aucuns le supposent, il pourrait encore suffire, hlas!  faire
pencher, bientt peut-tre, l'un des plateaux de la balance.--Eh
bien! pour obvier aux sentimentales exigences de ceux qui tiennent
encore pour important ce hochet symbolique, une proposition des plus
anormales, rdige, sous forme d'hypothse loyale, en vue d'en finir,
d'une faon radicale, avec les factions qui nous divisent, a t
dpose sur le bureau des deux Chambres:

Si,--pour forcer l'union, tant dsire, des partis, et maintenir
l'exubrante prosprit publique,--l'Assemble nationale osait
dcrter, simplement, une bonne fois, d'ANNEXER, avec une liste
civile convenable, cette mme couronne ( titre d'attribut purement
honorifique) aux fonctions prsidentielles?...

Ce serait peut-tre l'_on ne sait quoi_ d'indispensable que tous
dsirent obscurment pour, s'il se peut, relustrer le prestige un peu
terni de la Prsidence.

Si, par voie de suffrage universel, la transmission de ce bandeau
civique, tacitement hrditaire aussi, de prsidents  prsidents,
tait,  l'avenir, affecte  leur charge?... Si la vue de cet objet
inoffensif, sur la forme duquel nos derniers maniaques du Pass se
plairaient  reposer leurs regards leur tait offerte, de temps 
autre, sur les fronts provisoires de nos chefs d'tat?... Si, en
un mot, le Prsident _de demain_, dans le but de faire face aux
ncessits ventuelles, et pour parer au salut presque compromis
de la Rpublique, tait mis en demeure d'accder, pour L'EXEMPLE,
 cette opportune concession, jusqu' s'en assimiler, par esprit
de conciliation, le convenu prestige,--(de mme qu'au nom de la
Constitution il accepterait de s'assimiler tous les autres insignes
et privilges affrents au royal ou dictatorial pouvoir),--_ne
serait-il pas, alors, vident que les Princes, pour libraux,
radicaux, rpublicains et progressistes qu'ils puissent tre_,
N'AYANT PLUS RIEN  OFFRIR QUE L'ON N'EUT DJ, _se verraient,
dsormais, comme prtendants, sans raison d'tre?_

Certes, pareille imagination devait sembler, de prime abord,  ce
point... trange... que son rejet, sans discussion, et  peine
accompagn d'un vague sourire, s'annonait comme tout indiqu.
C'est, en France, le sort des plus pratiques, des plus srieuses
initiatives, jusqu' ce que la ralisation, puis l'habitude, en aient
consacr l'autorit.

Autant et valu proposer de peigner le cheval de bronze.

Point donc ne fmes-nous surpris de la silencieuse stupeur au milieu
de laquelle fut notifie cette ide... non plus que du presque
immdiat et sympathique acquiescement que nos mandataires lui ont
tmoign, aprs quelque rflexion, par ces touchants bravos dont
retentissent encore les votes versaillaises. Si habitus que nous
soyons au fantastique,--surtout en nos congrs,--(notamment depuis
la fameuse discussion du _Quorum_, au dbut de laquelle dputs
et snateurs, d'aprs les comptes-rendus officiels, s'abordrent
en imitant divers cris d'animaux), la _relle_ valeur de cette
combinaison devait, en effet, saisir bien vite les esprits. Car,
malgr l'apparence, le convenu mme, de son absurdit (c'est--dire
de sa _nouveaut_), c'tait bien la motion la plus pratiquement sage,
on en conviendra, que nos dlgus eussent propose depuis longtemps.


LE PROJET DE LOI

Un texte de projet de loi fut donc labor sur-le-champ: le voici,
dans toute son officielle rigidit:

_Article premier.--Le chef de l'tat devra porter, dsormais, comme
insigne de la judicature suprme, l'ornement de tte communment
appel diadme ou couronne avec le titre de prince de l'Ordre._

_Art. 2e.--Il aura la facult de ne ceindre cet emblme exceptionnel
que dans les grandes solennits nationales et publiques._

_Art. 3e.--La prsente loi, sous rserve de l'acceptation de
l'intress, sera promulgue dans les trois jours qui suivront son
adoption par les deux Chambres._

Chose vraiment imprvue! Les membres de la Droite se sont montrs les
plus zls, les plus loquents mme, comme on va le voir, en faveur
de ce projet--qui, cependant, semble si bien fait pour anantir leurs
dernires esprances. L'Extrme-Gauche a rivalis d'mulation avec
eux; de sorte que le centre et la majorit qui, d'abord, avaient mis
en avant la proposition, ont fini par devenir hostiles au projet
qu'ils avaient eux-mmes prsent; ce qui s'explique par le besoin de
contradiction qui fait le fond de la nature humaine.

Peut-tre bien, aussi, grce  une soudaine mfiance.

La loi, malgr eux, a pass! enlevant, quand mme, leurs suffrages.

Mais lorsqu'il s'est agi de procder  l'lection d'un nouveau chef
de l'tat, au cas de la dfinitive dmission de M. Grvy, un incident
des plus bizarres s'est produit.

Se couvrant de raisons troubles, vasives, pusillanimes, oiseuses,
mme,  l'estim du Congrs,--chacun des candidats  la Prsidence
a cru devoir dcliner l'honneur _d'tre le premier_  se laisser
ceindre le front du libral diadme!... Sans se prononcer contre
cette mesure, aucun d'eux n'a paru tenir  prcher d'exemple, 
servir, en un mot, de _prcdent_ pour ses successeurs!--L'Assemble
se trouvait donc prise en ce dilemme:

Ou renoncer  cet utile et sduisant projet de loi,--ou se passer de
Prsident, cette cinquime roue au carrosse, comme disait autrefois
M. Grvy.

Le _statu quo_ menaait de se prolonger, lorsqu'un snateur de
l'un des centres, M. Jules Simon, dont nous ne pouvons que rsumer
l'loquent discours, mit la solution suivante:

--Bien que volontairement dmissionnaire, ou tout comme, M. Grvy
parat ne quitter qu' regret son poste souverain. Ce n'est, aprs
tout, que pour des msentendus, dont il est assez peu responsable,
qu'il est tomb dans la disgrce du pays, et que, par suite, nous lui
avons tmoign quelque froideur.

Devant les graves difficults, dclares mme insurmontables,
qui se prsentent, lieu ne serait-il pas d'carter bien des
scrupules,--vains peut-tre--et ne nous souvenant plus que des
longues et prospres annes que nous devons  son gouvernement,--de
soumettre  sa haute sagesse, l'embarras politique o nous
nous voyons?... Qui sait! Alors que tous reculent, peut-tre
accepterait-il de se dvouer, lui, jusqu'au sacrifice de
sa chre simplicit, pour affermir cette fois  jamais la
Rpublique;--peut-tre saisirait-il encore cette occasion suprme de
prouver  la France  quel point elle s'est rcemment abuse!...

Dans le cas o nous n'aurions pas en vain compt sur son
dsintressement en cette circonstance, il va sans dire qu'en
prsence de ce service exceptionnel, la nation tout entire, en la
sympathique indulgence qu'elle lui garde quand mme, oublierait,
sans nul doute les griefs, d'ailleurs trs vagues, qu'elle croit
avoir contre lui... et dont certain divorce, au besoin suivi
de bannissement, suffirait  faire disparatre les dernires
traces.--Par ce coup d'tat pacifique, par ce 2 Dcembre permis; par
cette diversion victorieuse, M. Jules Grvy redeviendrait possible.
Et le Congrs apais, refusant d'accepter la dmission des pouvoirs
du Prsident, celui-ci pourrait continuer d'occuper la charge qu'il
aime jusqu' l'expiration lgale de son mandat.

Ce discours, cout par le Congrs tout entier avec la plus grande
attention a d'abord t suivi de quelques instants d'une sorte
de comateux silence, tant la stupeur qu'il causa fut profonde.
Bientt, toutefois, une soudaine explosion de clameurs terribles,
de trpignements, vocifrations mme,--inexprimable--clata; les
fameux cris d'animaux de la discussion du _Quorum_ se rnovrent.
Les interjections les plus triviales se sont croises;--et c'est
alors que le Centre gauche, effray de son oeuvre, a fait brusquement
volte-face et s'est montr d'une hostilit inconcevable au projet
que lui-mme avait prsent.

--Dmarche inutile, inepte! Qu'est-ce que cette nouvelle
insanit?--Au petit local!

--Y a-t-il un mdecin, ici?

--Jamais Grvy n'acceptera d'tre un coronode.

--Un hippoglotide rostral, civique, oval ou mural!

--Ce n'est pas srieux!...

--Nous retenons la dmission promise.

--On ne veut plus de lui, d'ailleurs, mme  ce prix.

--Ne rnovons pas le roi Lear!

--On ne discute pas l'absurde!

--Ne brusquons rien, tout s'arrange, tout s'arrange! N'agissons plus
qu'avec maturit!...

--Oui, tout s'arrange: tout s'arrange!

--Il maintiendra plutt la rsignation de ses pouvoirs.

--Qu'il n'a nullement rsigns!

--Eh! eh! qui sait! L'on peut toujours tenter une dmarche
prmonitoire, officieuse,  l'effet de le pressentir sur...

--Allons donc! _Ous qu'est mon gendre!_

Cette inqualifiable grossiret a donn, pour ainsi dire, le signal
 l'ouragan des onomatopes:

--Hou! hou!--Boussbouss!--Ah! ha!--Da, da!--Gna-gna
fou-fou!--Gaga!--Maboul!--Zut!-- l'ours!--Au rancart!-- la
lanterne!--

Nouvelle et, cette fois, immense explosion de cris, imitant,--avec
bonheur, mme,--ceux de diverses familles, catgories et
groupes de l'Animalit; c'est--dire bubulants, grounants,
canquetants, coraillants, ucubrants, coquelicants, cacardants,
coucouants, crtelants, fringottants, glougloutants, hussants,
margottants, gloussants, stridulants, tirelants, trompettants et
tutubrants.--(D'ailleurs, aucun rugissement).

M. PAUL DE CASSAGNAC, _de son banc, abaissant la main sur ses yeux,
et cherchant  discerner les mutins_.--Les mnageries foraines,
se trouvent-elles donc  ce point dbordantes, en Versailles, que
quelques-uns de leurs htes semblent s'tre rfugis au Congrs de
France?

 ces paroles peu parlementaires, l'effroyable tumulte devient tel
qu'on n'entend ni la sonnette du Prsident de l'Assemble, ni le
rappel  l'ordre.

Cependant le calme s'tant graduellement rtabli, l'on a commenc 
changer des phrases syllabises.

Aprs une controverse gnrale  laquelle ont particip la plupart
des commissaires, le dbat s'est circonscrit et concentr entre l'un
des ducs les plus couts de la Droite et l'un des snateurs notoires
du centre gauche.

Nous nous bornerons  donner l'extrait ci-aprs de ce colloque
saisissant:


 LA TRIBUNE

LE DUC.--Parmi les objections qu'on nous a opposes, il en est une
en vertu de laquelle on espre tablir que tout emblme n'est, au
fond, qu'une parure oiseuse, une sorte de frivolit. Quelque valeur
qu'on puisse accorder  cette opinion, nul ne saurait contester,
sans nier l'vidence, quelle n'est professe, jusqu' ce jour que
par une excessive minorit des habitants de notre plante. Donc,
pour l'immense majorit de nos semblables, j'ai le droit d'affirmer
que la Couronne est, en Europe, le complment rglementaire du
costume officiel d'un Chef d'tat moderne. Elle est d'uniforme.
S'en dispenser n'est que jouer au travesti. Tout lu de Dieu ou du
Peuple, pour ne point faire tache dans le tableau, doit se soumettre
 l'usage de la ceindre. L'on doit tre correct et d'ordonnance,--de
son sicle enfin. Le Progrs, bas sur l'clectisme, nous prescrit de
ne rien exclure d'utile ou d'opportun. Toute omission de diadme au
front d'un Chef d'tat, n'est qu'une infraction de l'irrgularit la
plus choquante, un manque de tenue qu'aucune arrire-pense avouable
ne saurait justifier. Une parure de plus ou de moins n'augmenta ni
ne diminua jamais la valeur intrinsque de personne et l'on peut
porter une couronne sans cesser d'tre un homme suprieur. Il y a
mme quelques exemples du fait, de Ssostris  Salomon, de Salomon
 Marc-Aurle, de Marc-Aurle  Charlemagne, de Charlemagne 
Saint Louis, de Saint Louis  Bonaparte,--Si,  l'aide d'un grave
sourire, on pense pouvoir luder cette ncessit, l'on risque, au
moins, de passer pour une sorte d'original, de don Quichotte qui
veut s'afficher en frondant des exigences de la mode.--Ds lors,
si l'on persiste en ces allures, la chose devient une affectation
d'inconvenance qui refroidit insensiblement l'indulgence initiale
des sourires. Lorsqu'on ne peut se distinguer que par une sorte de
ngligence, du got le plus contestable, l'on finit par gner tout le
monde, sinon soi-mme. Concluons: le manque systmatique de diadme
n'tant qu'une protestation ngative, ne saurait constituer un brevet
de capacit suffisant pour lgitimer les pouvoirs confrs au Chef
d'une nation.

LE SNATEUR.--Nous rpondrons tout bonnement que la couronne est
l'emblme officiel d'une tradition incompatible avec les principes
rpublicains, dont nous avons fait serment de sauvegarder en tout et
partout l'intgrale dignit.

LE DUC.--En ce cas, dans quel but avoir nagure envoy un
ambassadeur extraordinaire au Couronnement d'un empereur, pour
fliciter en son auguste personne le triomphe d'un principe ennemi
des vtres? Pour attester une alliance? Oh! croyez-nous, les mesures
de courtoisie de ce genre n'ont de sens qu'entre gens couronns,
chacun deux ne venant fliciter dans l'autre que la conscration
solennelle d'un principe suprieur en un passant de plus. Si c'est
uniquement de la sant de l'empereur Alexandre III que M. Waddington
est all s'enqurir  Moscou, ce n'tait pas la peine de se dranger
ni de grever le budget d'une dpense inutile. Si c'est en simple
curieux,--n'esprant contempler dans le Tsar qu'une sorte de roi
ngre,--que ce diplomate a tenu  faire ce voyage, ne pouvait-il
risquer l'aventure  ses frais et remplir sa mission sous un modeste
incognito?... Mais si c'est vraiment en reprsentant de la France
rpublicaine qu'il a d parader dans ces ftes, c'est qu'alors les
principes de 89 sentent dj leur Moyen-ge! Car, en vrit, la
Convention, devant la seule proposition d'un tel mandat, n'aurait
probablement rpondu qu'en allgeant d'emble de la tte le courtisan
malavis qui s'en fut fait le promoteur.

LE SNATEUR.--Il est des intrts internationaux dont la juste
importance prime, de nos jours, l'apparente valeur de ces vains
scrupules. Les rois ont reconnu la Rpublique franaise... et les
relations, entre voisins, sont obligatoires.--Histoire ancienne tout
cela.

LE DUC.--Les rois, monsieur le snateur, ne peuvent pas plus
reconnatre la Rpublique que la Rpublique ne peut reconnatre les
rois. C'est un simulacre auquel se prte l'tranger par une politique
aussi ddaigneuse qu'intresse. Et puisque les conservateurs actuels
de la Rpublique se rsolvent, par esprit soi-disant de patriotisme,
 de tels compromis, qu'ils systmatisent, au moins leur illogisme!
Qu'ils concilient,  la fois leur austrit et leurs intrts en
soumettant M. le Chef de l'tat  l'innocente formalit de se
couronner comme tout le monde!

LE SNATEUR.--Monsieur le duc, il est au moins paradoxal de
prtendre que, sous prtexte de rgularit, l'honorable Prsident de
la Rpublique franaise doive s'affubler d'une couronne, emblme,
disons-nous, d'une sorte de souverainet que nous rpudions.

LE DUC.--La Rpublique ne proclame-t-elle pas la souverainet du
Peuple, et la plus haute expression du suffrage universel n'est-elle
pas reprsente par M. Grvy? Si donc le signe officiel du Pouvoir
excutif brillait sur le front du Prsident, le peuple n'y pourrait
reconnatre que la majest de son propre droit et se sentirait
couronn lui-mme de son lu. En d'autres termes, pourquoi M. Grvy
reculerait-il ici, devant son devoir, pour la premire fois de sa
vie?

LE SNATEUR.--Les puissances regarderaient une telle crmonie comme
un acte insens, et la France en deviendrait ridicule.

_Voix diverses, au centre gauche._--C'est une fumisterie!... Vous
parlez en fumiste!

LE DUC, _souriant et se dtournant_.--Oh! ceci, Messieurs, ne me
blesse pas. Le fumiste? C'est, de nos jours, un mdecin salubre qui
empche les chemines malsaines d'empoisonner,  de certaines heures,
jusqu' la mort, les habitants de la maison. (_Vers M. Ribot_).--La
France ridicule, disiez-vous? Alors qu'elle donnerait au monde
ce magnifique exemple, le sacre d'un Honnte homme? Un tel sacre
rappellerait, au contraire, celui de saint Louis.

LE SNATEUR.--M. Grvy est un citoyen modeste, ddaigneux de tout
apparat.

LE DUC.--Nul plus que moi, Monsieur, ne rend  ce digne vieillard,
qu'accable un presque immrit malheur, l'hommage qui lui est d.

Je veux mme croire que si ses seuls intrts taient en cause, il
prfrerait sa dmission  la couronne. Mais il s'agit des ntres,
encore une fois, et c'est l ce qui change la thse. Il s'agit d'une
simple mesure de tranquillit publique.

Ah! a, quel homme serait-ce donc, selon vous, pour qu'on n'en dt
pas attendre un sacrifice de plus  son pays? Bien que son caractre
l'levt, je pense, au-dessus des faiblesses de nos vanits, est-ce
que M. Jules Grvy ne s'est pas rsign, dj,  revtir nombre
d'insignes affrents  la dignit de Chef d'tat?... Le grand cordon
de la Lgion d'Honneur, par exemple?... Htons-nous d'ajouter, 
sa louange, qu'il en a fait peu de montre et qu'il le porte plus
volontiers dans sa poche, un peu comme un commissaire de police porte
son charpe. Ayant remarqu, sans doute, que ses administrs les plus
contempteurs de nos titres sont souvent plus pres ... quter...
celui de chevalier, il revt, parfois cet insigne, afin de pouvoir,
pour ainsi dire, leur en dlivrer des fragments honorifiques.--Quoi
qu'il en soit, cette concession de sa part constitue un prcdent
srieux, une force de chose juge,--par lui. Le diadme, dans
l'espce actuelle, est de mme nature que le Grand-cordon... ou la
Toison-d'Or.

LE SNATEUR _en souriant et aprs avoir consult du regard ses
collgues_.-- la rigueur, puisque vous y mettez cette insistance...
je le veux bien...--Toutefois, je serais curieux de savoir ce qu'en
pensera M. le comte de Paris!

LE DUC, _souriant aussi_.--En quoi voulez-vous que cela l'occupe! Ne
sait-il pas bien, Lui, n'avoir nul besoin de porter, matriellement,
une couronne pour que tout royaliste, jusqu' la mort, en aperoive
quand mme, sur son front, l'auguste rayonnement?

UN SNATEUR, _un peu surpris_.--Mais,--mais ce royalisme que
vous-mme reprsentez officiellement en cette enceinte...

LE DUC.--Eh bien?

LE SNATEUR.--Comment le conciliez-vous...

LE DUC.--Il est des instants graves o le souci de la
tranquillit du public peut entraner  des actes de trop gnreux
enthousiasme!... Demain, peut-tre, serait-il trop tard pour en
profiter.

La discussion pouvant tre considre comme puise on est pass
au vote et  la stupeur gnrale, l'unanimit de la Commission
s'est prononce en faveur du projet.--On a procd aussitt  la
nomination d'un rapporteur, et il va sans dire que le grand leader
du centre gauche a obtenu tous les suffrages.--Aussitt aprs, a
t dsigne la dlgation charge de se prsenter le lendemain 
l'lyse.

--Mais l'motion, dans Paris, a t considrable lorsque le bruit
s'est rpandu de cette importante dtermination et lorsqu'on a su
qu'une dlgation de la Commission mixte s'tait prsente le matin
mme, au palais de l'lyse, pour soumettre ce voeu du Parlement 
l'apprciation du Prsident de la Rpublique.


AU PALAIS DE L'LYSE

                                                   10 heures du matin.

Entour de sa maison militaire et civile, M. Jules Grvy a reu, dans
le grand salon d'honneur du palais, les Commissaires dlgus, avec
l'affabilit courtoise qui lui est habituelle.

 peine si l'on pouvait lire sur ses traits la fatigue cause par la
rdaction du message qu'il nous prpare.

Le rapporteur de la Commission a pris immdiatement la parole et a
donn lecture du rapport approuv par la totalit de la Commission.

(Nous devons  la gracieuset d'un stnographe de nos amis le texte
authentique de cette allocution que nous croyons devoir livrer aux
mditations de nos lecteurs).

L'honorable rapporteur s'est exprim en ces termes:

Monsieur le Prsident,

Convaincus que vous ne sauriez tre indiffrent  tout ce qui peut
concourir au prestige de la France, aux destines de laquelle vous
prsidez encore, nous avons l'espoir que vous accueillerez avec
faveur les hautes considrations qui ont dict la dmarche que nous
faisons auprs de vous.

Si nous avons craint, un instant, que la modestie de vos gots ne
s'effaroucht d'un surcrot de dignits, nous n'avons point tard 
nous rassurer en songeant, en nous souvenant, que vous tes de ces
hommes qui ne sauraient hsiter  sacrifier  un intrt gnral la
simplicit de leurs louables habitudes.

L'heure n'est-elle point venue d'envisager enfin, sans illusions, le
rle exact de notre pays dans le concert europen?

Si nous jetons les yeux autour de nous, quel est le spectacle
qui s'offre aux regards les plus dsintresss? De tous cts,
de l'Orient  l'Occident, il faut bien se l'avouer, la France
se voit entoure de nations chez lesquelles la forme monarchique
semble devoir encore prdominer. Quelque pnible que soit cette
constatation, il est impossible de nier que le prestige de la
royaut n'exerce sur les peuples voisins une influence considrable.
Tout rcemment encore, n'avons-nous pas vu un peuple de prs de
cent millions d'mes s'exalter, s'associer avec enthousiasme,  la
conscration du pouvoir absolu, temporel et spirituel, d'un imprial
souverain?...

 coup sr, l'autorit de ce Chef d'tat n'tait pas _moindre_ AVANT
cette grande crmonie. Il rgnait, il gouvernait et disposait,
autant qu' prsent, de la destine de ses sujets. De prime abord,
cette conscration et donc d sembler superflue et ce souverain
s'en ft certainement dispens, pour plusieurs motifs, s'il n'et
senti... qu'il avait  respecter non seulement un usage traditionnel,
mais encore  contenter les croyances naves--les prjugs
mme,--d'une immense majorit humaine qui ne trouve la justification
de son dvouement, de son respect, de son obissance que dans la
contemplation d'un symbole[2].

[Note 2: Voir le Temps du... juillet 1888.]

C'est donc pour accomplir une formalit haute et simple que cet
homme, au mpris de tous prils, s'est revtu des insignes de sa
dignit.

Est-ce que la fonction d'un despote absolu aurait droit 
s'entourer de plus de respect que celle d'un magistrat gouvernant
un peuple libre? S'il est un attribut de nature  provoquer, chez
la plupart des hommes, cette intime dfrence, en vertu de quoi
priverait-on toute une nation de la facult de manifester, elle
aussi, la plnitude de son hommage?... Qu'importe qu'une lite
ombrageuse ddaigne comme superflus les signes extrieurs de toute
investiture, si la presque totalit des tres, incapable de s'lever
 ces notions d'austrit, s'enorgueillit, d'instinct, du signe
suprme qu'elle attache sur le front du premier de ses lus? Que
ce soit une faiblesse, nous n'oserions le contester.--Quel mortel
n'a point les siennes? Il n'en est que de plus ou moins lgitimes.
Qui ne sacrifie, journellement, aux habitudes gnrales, aux usages
reus, aux modes consacres? Quels sont ceux qui ne subissent mme
l'esclavage de ces modes, la tyrannie du respect humain? Qu'obtient
en gnral celui qui se soustrait, de parti pris, aux conventions,
aux usages, aux coutumes en vogue, si ce n'est un renom de pure
excentricit? Et ce besoin de se singulariser, ayant pour rsultat
d'attirer sur soi l'attention, ne constitue-t-il pas une sorte de
vanit... suprieure, sans contredit,  celle de l'homme qui se vt,
par exemple, qui se costume enfin comme tout le monde et ralise la
suprme distinction dans le simple fait de n'tre point remarqu?...
Enfin, puisque les prtendants actuels au trne constitutionnel de
France n'ont qu'une couronne de plus  faire valoir pour menacer
l'ordre tabli, n'est-il pas lgitime de se l'assimiler au nom de la
scurit publique?

Cette dernire considration a paru si concluante, si premptoire
 tous les membres de la Commission qu'elle a mis  nant les
objections, d'ailleurs timides, qui s'taient leves dans son
sein. Comment admettre, en effet, que le chef vnrable de notre
pays ne chercht,  son insu, dans l'excs de sa simplicit, qu'une
occasion d'exciter les curiosits vaines, de fomenter la critique,
de favoriser l'indcision ou les manifestes des princes, de froisser
d'augustes susceptibilits internationales, d'attiser la malignit
et, sinon de provoquer le scandale, du moins d'entraver  la longue
le mouvement d'adhsion  la forme gouvernementale que nous ne devons
nous-mmes, aprs tout, qu'aux seules prdilections du Suffrage
universel!...

En consquence, nous esprons, Monsieur le Prsident, que vous
apprcierez les motifs irrfragables sur lesquels s'est tay le
projet de loi que nous soumettons  votre approbation, et nous sommes
persuads que vos scrupules  ceindre, parfois, votre front d'une
couronne ne sauraient l'emporter sur le besoin si louable et si vif,
chez vous, de passer inaperu.

En quoi l'accessoire d'une suprme dignit serait-il, aprs tout,
plus inutile ou plus mprisable que cette dignit elle-mme? La
valeur de cette considration finale n'chappera pas  votre esprit
sagace et judicieux.

Aussitt le prononc de ce discours, un murmure approbateur
accueillit la conclusion de ce remarquable rapport, dans la rdaction
duquel on peut deviner, aisment, une de nos brillantes plumes
acadmiques.

M. Jules Grvy a rpondu:

Messieurs les Commissaires.

Le soin que le Parlement croit devoir prendre de ma dignit,
surtout dans les pnibles circonstances que je traverse, ne saurait
me trouver insensible. Quelque inattendue que soit la proposition
qui m'est faite, si incompatible, si contraire  ma nature qu'elle
paraisse, je ne crois pas devoir me dispenser, par dfrence pour
la reprsentation nationale, d'en prendre acte et d'y rflchir.
Croyez, Messieurs, que je suis touch de cette marque nouvelle de
sollicitude de la part des Grands Corps de l'tat. Quel que soit les
rsultats de mes rflexions, je n'oublierai pas que l'intrt seul de
la Rpublique doit dicter ma dtermination.

Les membres de la Commission se sont retirs fort satisfaits de
l'accueil prsidentiel et pleins d'espoir dans l'heureuse issue de
leur dmarche.


AU CONGRS

Aprs avoir rendu compte  l'Assemble nationale, en permanence,
du rsultat de leur visite au Palais de l'lyse, les Commissaires
se sont runis quelques instants dans leur bureau, pour un dernier
change de vues. S'tant vite aperus qu'il ne leur restait
 dlibrer, jusqu' nouvel ordre, sur aucune question, mme
accessoire, ces messieurs, toutefois, conomes du temps, ont cru
devoir se communiquer ( titre confidentiel et sous forme, en quelque
sorte, d'innocente rcration), les diverses ides que pouvait leur
suggrer leur imagination touchant le crmonial probable des ftes
prochaines du Sacre.

La causerie, gnrale quoique intime, n'a pas tard  s'animer sous
le choc d'un certain nombre de propositions insolites.

L'honorable M. de Gavardie, par exemple, s'est cri tout  coup:

--Quelque dsireux que je sois de maintenir la concorde qui rgne,
par hasard, entre nous, je serais charm d'apprendre quelle sera
l'attitude de mes amis de la Droite si le Gouvernement, par exemple,
avait l'intention de contraindre le clerg  participer  cette
crmonie, dans la cathdrale.

--En pareil cas, a rpondu M. Chesnelong, nous demanderions que
Monseigneur l'Archevque de Paris et ses suffragants ne se rendissent
au temple que trans par la force publique.

Un membre de l'Extrme-Gauche, en conciliateur, a brusquement
interrompu:

--Afin d'viter un aussi fcheux clat, ne serait-il pas plus sage
d'interdire simplement au clerg l'accs de Notre-Dame?

--Jamais le peuple franais, s'est cri quelqu'un, ne croira, vous
dis-je,  la valeur d'une conscration o n'officieraient aucuns
ministres en habits sacerdotaux!

--Si l'on proscrit le costume ecclsiastique, s'est cri un
chevau-lger, j'exige que le laque le soit galement!

 cette hyperbolique motion, une lgre rougeur envahit le front de
la plupart de nos honorables.

--Est-ce qu' vos yeux, Monsieur, la nudit serait seule de mise?

 ce moment M. Jules Simon est intervenu:

--S'il n'y a que cette difficult, rien n'est plus facile que de la
tourner, en priant quelques citoyens de bonne volont,  dfaut des
membres autoriss du Conseil, de revtir les vtements pontificaux,
alors surtout que nous avons la presque certitude que Monseigneur
Richard se fera un plaisir de mettre sa garde-robe  la disposition
de qui de droit.

Cette faon imprvue de mnager toutes les susceptibilits a paru si
heureuse, que M. Chesnelong lui-mme n'a pas cru devoir en blmer,
outre mesure, la singularit, vu l'urgence.

Ds lors, les interruptions se sont entre-croises, avec cette
aimable dsinvolture, cette bonne humeur, ce nonchaloir de bonne
compagnie qui sont l'apanage reconnu de l'esprit franais.

Au milieu du dsordre gnral s'chappe un flot de phrases dcousues,
tronques, dont voici quelques lambeaux:

--Moi, dit l'un, je propose que des salves, tires par nos meilleurs
invalides, annoncent l'aurore de ce beau jour!

--Il serait mme convenable que la rue Legendre se soit vue
dbaptise dans la nuit par M. Mesureur.

--Cela va sans dire.--Mais il est une question plus grave!...

--Laquelle? Laquelle?

--Qui donc placera la Couronne sur le front du Prsident?

--Je m'en charge! hurle une voix menaante.

--C'est trop d'abngation. Elle ne saurait tre, ce semble,
confre que par un homme dont l'ge, le puissant gnie politique et
oratoire, les hasardeuses et lointaines entreprises coloniales, enfin
l'autorit morale sont reconnus de tous.

--Messieurs, occupons-nous, un peu, des divertissements publics!

--Ceux consacrs par l'usage ne sont-ils pas suffisants?

--Sans doute...--Cependant, sait-on quelle sera l'attitude des
ambassadeurs des puissances trangres...

--Pourvu que le Corps diplomatique soit invit  monter sur les
mts de Cocagne, il est permis de compter au moins sur sa neutralit
bienveillante.

--Alors il est dcid que l'on n'ira pas jusqu' Reims?

--Non, cela sentirait, un peu trop, le moyen-ge: contentons-nous de
Notre-Dame.

--Je demande qu'une estrade, d'une hauteur inusite, soit rserve
aux membres du Congrs.

--Pourquoi pas un ballon captif?

--La Droite n'y voit pas d'inconvnient.

--La Gauche non plus, Monsieur!...

--Et l'lment fminin, quel rle jouera-t-il?

--Les demoiselles de l'Opra ne pourraient-elles baucher un pas sur
le parvis de Notre-Dame?

--Vous allez un peu loin!

--Mettons que le patriotisme m'gare.

--Quant aux dangers, M. le prfet de police,  l'instar de son
collgue moscovite, aura pass la nuit dans la cathdrale, en
compagnie de ses plus fins limiers, pour s'assurer que des pois
fulminants n'auront pas t placs sous le fauteuil prsidentiel par
des mains intransigeantes.

--Oui! la plus franche cordialit sera de rigueur!...

 ces paroles, le brouhaha devient assourdissant au point qu'il
n'est possible de discerner qu'un enchevtrement de syllabes
incohrentes.--Cependant, M. Clmenceau:

--Aprs le caf, vers midi, dfil, recueilli, du cortge. Dans
Notre-Dame, illumine au gaz, un prne laque sera dbit par le
R. P. Loyson. La _Marseillaise_, supplant au _Te Deum_ surann,
sera dite officiellement,  l'orgue, par M. Paulus. Quelques cris
prophtiques, arrachs par le feu de cet hymne,--par exemple: 
Pkin!  Pkin!... pourront tre profrs alors, pour la forme, par
quelques membres vnrables du Centre gauche.--Religieux spectacle,
qui, aid de quelques paroles difiantes de MM. Tirard et Lon Say,
ne manquera pas d'oprer de miraculeuses conversions. Le Sacre
sera termin par un motet au dieu Terme. Au retour du cortge, des
reposoirs, avec poles  la papa, seront dresss de distance en
distance.

 quoi, M. Chesnelong:

--Aprs une sieste due  quelque fatigue, le Prince de l'Ordre devra
comme le Tsar, se mler au peuple, en partager les jeux:--entrer,
par exemple, incognito, dans quelque logis ambulant de somnambule
extra-lucide, laquelle ne manquera pas de lui dire:--_Vous tes
comme l'oiseau sur la branche;_ ou: _Vous allez recevoir la visite
d'un homme de campagne!_ ou: _Vous tes sur le point de partir pour
un grand voyage._

--De retour  l'lyse, aprs la Marche aux flambeaux, il pourra
s'crier comme Titus: ce sacre... est le plus beau jour de ma vie!

--Et le lendemain! quel prestige! quelle rsurrection! Quelles
Pques fleuries dans tous les coeurs. Voici renatre, avec le luxe
de la Cour, les affaires, le crdit, la confiance, le Commerce, les
nobles enthousiasmes, la foi, le succs, l'avenir! Tout respire la
joie, l'allgement, la force d'un pays qui reconnat, enfin, son PRE!

--Oui, puisque, comme l'a si judicieusement dclar M. Adolphe
Thiers, la France est, avant tout, centre gauche.

Sur ces touchantes conclusions, MM. les Commissaires se dcident 
rentrer dans l'enceinte de l'Assemble.

Le Congrs, tout entier, se rjouissait. Monseigneur Freppel, fort
mu regrettait au milieu d'un groupe de l'Extrme-Droite que le
dcret n'et pas t vot du 10 au 12 juillet, allguant la solennit
du 14, o d'aprs son opinion, il et t trs utile que M. Grvy
portt une premire fois l'insigne de sa dignit.

MM. de Freycinet et Barodet semblaient peu loigns de
partager cet avis. Dans un groupe form de M. le duc de la
Rochefoucault-Doudeauville, de M. Bocher et de M. Chesnelong, qui
venait de les rejoindre, l'on devisait  voix basse; au style des
sourires on devinait qu'une joie recueillie les animait.

Seul, M. Jules Ferry semblait distrait, comme si la question l'et
peu intress; cependant on lui avait donn  entendre qu' titre
d'Homme d'tat tout particulier, presque exceptionnel mme, il lui
serait confr, naturellement, l'office quasi sacerdotal de poser la
couronne sur la tte du rcipiendaire.

Ce nonobstant, il paraissait somnoler.

Sur ces entrefaites, quelques objections se sont leves,--non sur
le fond mais sur la forme,--entre M. Paul de Cassagnac et M. de
Baudry-d'Asson  propos de cette question jete, soudain, par le
surprenant M. Colfavru:

--Est-ce la couronne impriale ou la royale que devra ceindre M.
Jules Grvy?

Une discussion vive s'est engage  ce sujet et les membres de
toutes nuances de la Chambre se sont tellement passionns pour cette
alternative, que chacun considrait comme une sorte d'injure si l'on
ne choisissait pas la couronne dont le symbolisme rpond le mieux 
ses prfrences.

Il serait erron toutefois de supposer que les reprsentants des
divers partis monarchiques aient apport, dans ces dbats, une
arrire-pense.

Mais, comme la discussion s'ternisait, que les esprits semblaient
prts  s'aigrir et que la discorde menaait de dtruire l'entente
provisoire de tous, M. Jules Ferry, se rveillant au bruit et mis au
fait de l'incident, demanda la parole.

Par un de ces traits blouissants qui attestent le remarquable talent
de ce grand politique, il venait de trouver, au rouvrir des yeux, un
merveilleux moyen terme dont l'nonc a ramen le calme. Il a eu, en
un mot, l'ide ingnieuse, acclame  l'instant, d'introduire dans
la loi l'amendement suivant sous forme d'article additionnel, ainsi
conu:

Art. IV.--_ dfaut de la Tiare, le chef de l'tat devra porter,
 tour de rle, tantt la couronne impriale, tantt la couronne
royale,--ce qui donnera satisfaction, successivement, aux
doubles exigences des partis monarchiques sans porter atteinte 
l'indiffrence des rpublicains pour l'un ou l'autre de ces ornements
accessoires._

Inutile d'ajouter que la joie panouit aussitt tous les visages,
tous les coeurs. Devant cet accord imprvu et dans la crainte qu'un
nouvel incident ne changet l'tranget contagieuse de cette union
en une zizanie irrmdiable, le Prsident du Congrs a immdiatement
propos et fait adopter, aux applaudissements unanimes, le renvoi de
la sance,  neuf heures trois quarts.


LA SANCE DE NUIT

Ds neuf heures, tous les membres du Congrs sont  leurs bancs.
Dans l'attente de l'vnement dcisif, sur l'heureuse issue duquel
personne n'lve mme un doute, les conversations particulires sont
rares et discrtes.

Au milieu de ce silence religieux qui plane, d'ordinaire, en ces
sortes de circonstances, M. Maurice Rouvier, chef du Cabinet, montant
 la tribune, donne lecture du Message prsidentiel suivant:

Messieurs les snateurs, Messieurs les dputs,

--Quelques spcieuses que soient les raisons qui m'ont t
prsentes, au nom de l'Assemble nationale, au sujet d'une
superftation dans les attributs de ma charge, je ne les ai pas
juges assez concluantes pour me dcider  porter une marque
dcorative qui pourrait laisser supposer au pays une variante
inopportune dans mes gots et mes ides.

Que le Congrs veuille bien en recevoir tous mes regrets, avec le
maintien de ma dmission.

                             Le Prsident de la Rpublique franaise,

                                                       Jules Grvy.

L'tonnement est port  un tel degr que toutes les bouches en
restent bantes et qu' peine s'lvent quelques cris--inarticuls,
d'ailleurs, au point de dconcerter les stnographes. De telle sorte
que celui d'entre eux  l'obligeance duquel nous devons le communiqu
de ces lignes, hsitant  les contresigner, nous ne croyons
devoir livrer que sous toutes rserves, au public, ce document
extraordinaire.


L'INCIDENT FINAL

                                                           minuit 1/2.

Le bruit court qu'aprs le vote de l'ultimatum _La mettre ou se
dmettre!!!_, dputs et snateurs de toutes nuances, impatients
d'avoir, aussi, leur nuit du 4 aot ou, tout au moins, jaloux de
parodier le dsintressement de leurs pres (putatifs) de 89, en
faisant abandon, sur l'Autel de la Patrie, de leurs prrogatives
parlementaires, se sont prcipits ple-mle, d'un commun lan sur
le bureau prsidentiel, pour offrir,  l'envi, sinon leurs propres
dmissions, du moins celles de leurs collgues.--Et la sance a
t leve _ex abrupto_, au milieu d'un enthousiasme d'autant plus
indescriptible que chacun essayait en vain d'en chercher le fondement
et la justification.




AU GENDRE INSIGNE


--Ah! a, Monsieur l'homme de bon sens, l-bas,--qui nous raillez
de si haut,--comment! vous,--devant le groupe duquel, depuis tant
d'annes, se sont inclins les drapeaux des armes de France, vous
qui receviez du Trsor, de toutes parts, plus d'or que l'on en
voudrait thsauriser, vous aviez, hier, les riches palais, les vieux
chteaux, les jardins de l'tat, les forts lgendaires, pour vous
reposer de vos labeurs de gouvernant! Et dans vos caves, les plus
prcieux crus des vins de France, vous aviez les meutes joyeuses, les
chevaux de race! Et dans vos bals touffants, o vous faisiez montre
d'une si sage conomie, les plus brillantes parmi les plus belles
ne vous parlaient, officiellement, qu'avec leurs plus engageants
sourires, souvent mme,  voix basse.--Trs basse, en effet!--Vous
aviez le vaste pouvoir, l'on vous avait remis le soin de veiller sur
la patrie toujours vivante, de veiller sur son vieil honneur, dont
je sens en ce moment que ma voix tremble. Et l'on ne vous demandait,
en change de tous vos apanages, que de vous occuper un peu, entre
temps, de ce peuple--si candide qu'il vous regrettera peut-tre,--et
de son morceau de pain.

--Si vous vouliez agir en princes fainants,--il vous devait sembler
naturel, au moins, de jouir de cette profusion, (presque sacre
puisqu'elle n'est pas aux enchres) de tant de choses, si enviables,
si grandissantes, si belles!--Elles taient _palpables_, ces choses!
Ce n'taient pas des rves!

--Eh bien non. Vous aviez, parat-il, d'autres soucis! Vous ne
pouviez possder ces splendeurs, tout en les dtenant, parce que
vous leur tiez aussi trangers qu'elles sont trangres pour vous,
et que nul ne possde que ce qu'il peut prouver. Entre vos mains,
ineptement cupides, ce n'taient que des feuilles sches.--Et vous
aviez jusqu'au renom sans ombre! jusqu'aux garanties d'une dure
stable de votre toute puissance, dans le sentiment public.

--Mais quel tait donc cet trange souci qui vous obsdait au point
de mpriser toutes ces hautes joies? Quel tait ce passe-temps si
digne, si sage, si captivant que vous prfriez  la jouissance de
toutes ces choses?

En France, pour sceptiques, hlas que nous soyons devenus, l'on
gardait encore une dernire dfrence pour une... toute petite, mais
belle, frivolit: ce bout de ruban rouge, qu'aprs tout le sang de
nos troupes empourpre d'une lueur d'honneur... qu'il gardera malgr
d'oubliables menes!

Votre premier devoir tait de ne le dlivrer qu' ceux-l qui ont
bien fait,--et qui pouvaient en tre justement fiers.

Eh bien, le passe-temps qui vous souriait de prfrence, c'tait
de chercher  ternir et discrditer, en vue d'un lucre inutile, ce
dernier insigne, encore pur,  l'intgrit duquel il tait bien
permis de tenir un peu.

Non! non! ceci dclerait un tel aveuglement, que, malgr l'immense
rumeur, mon esprit se refuse  y croire.--Ne venez-vous pas de nous
parler de potes? Eh bien, comme tel, je prfre ne vous accuser
que de cette effrayante maladresse par laquelle vous avez donn,
au pays dont vous tiez charg de diriger les actuels destins,
l'impression triste, du trafic de cette chose sacre. Cela suffit,
pour qu'on puisse juger de votre si pratique valeur, de votre si
haute capacit, et mme de votre prtendu bon sens.

Mais, si vos preuves de suprieure intelligence se rduisent, ainsi,
 faire chouer et s'effondrer, comme strile, entre vos mains, la
presque toute-puissance sur une sellette de Tribunal correctionnel ou
de Cour d'Assises, je ne vois pas bien, je l'avoue, en quels motifs
vous puisez le droit de traiter avec des sourires de ddain, ces gens
de pense, littrateurs ou potes, soit!--dont vous parliez de si
haut tout  l'heure.

Car,  la fin des fins, vaincus dans notre commerce, dans notre
politique et dans nos armes, ce n'est qu'en leurs oeuvres que nous ne
sommes pas vaincus, puisque les nations les pillent et les admirent!
et nous les envient!

Ces hommes n'ont que des mots, des ombres, des chimres, des rves 
leur disposition pour crer ce qui nous lve et ce qui les grandit:

Et, pendant qu'ils accomplissent leur fonction, sans avoir mme
l'ide de se plaindre, vous escamotez tout le reste, le tangible,
gens pratiques!--(alors que ce reste, ainsi capt, vous est en
ralit de si peu de valeur)!--Soit!--mais sachez au moins que vous
ne leur terez pas ceci, qu'avec _rien_ ceux-l maintiennent ou
s'efforcent de maintenir un peu de gloire  leur patrie,--et que
vous, avec la toute-puissance, dis-je, vous ne pourrez crer que ce
qui nous dgrade--et ce qui vient de vous abaisser.




L'AVERTISSEMENT[3]

[Note 3: crit en juillet 1884 pendant la maladie du Comte de
Chambord.]


En Bretagne, c'tait, il y a trente ans, notre coutume d'coliers de
tracer, en haut de nos devoirs, ces trois caractres: V. H. V! Cela
signifiait: Vive Henri V! Il semblait  nos imaginations d'enfants
que la page en tait plus belle.

Nous n'effeuillmes la dclinaison de _Rosa, la rose_, qu'en
dessinant, autour de la leon transcrite, de ces hraldiques fleurs
de lis dont le sommet tient du fer de lance.

Aux promenades, les marchands ambulants nous offraient de ces
emblmes en or ou en argent--et nous nous privions pour en acheter
toujours.

Les murs, les pupitres, les arbres de la cour de rcration, le
chevet de nos lits, au-dessous du bnitier, prsentaient aux regards
des inspecteurs l'un ou l'autre de ces signes symboliques. Nous
reclions aussi, dans nos livres de prires et de classes,  titre
de signets, des images du descendant de Saint Louis; elles s'y
confondaient avec celles des saints et des martyrs.

La nuit, lorsque passait dans nos songes la vision du roi de France,
il y apparaissait comme un homme d'un visage noble et souriant, de
blanc vtu, entour de lumire.

Dans nos jeux, s'il s'levait une contestation et que l'un d'entre
nous pronont le nom du roi, les querelles s'apaisaient: il semblait
qu'IL se trouvait soudain au milieu de nous et nous rconciliait de
son bon sourire, en nous appelant: Mes enfants.

Un jour--je me souviens!--sur le dclin d'une belle journe, l'un
des miens et moi, nous tions seuls dans l'avenue d'un manoir aux
environs de Vannes. Nous attendions, auprs de la grille, l'heure de
la rentre, en saluant, d'une vieille chanson royale, le tomber du
soir.

Au-dessus de nos ttes, mille derniers ramages, dans les radieuses
feuilles troues de feu, accompagnaient--(car les oiseaux de
Bretagne savent le nom du roi),--cet air dont nos bonnes nourrices,
braves chouannes de jadis! nous avaient bercs douze ans plus tt.

Un passant du grand chemin s'arrta et nous dit en ricanant:

--Mais, il n'a pas d'enfants, votre roi!...

--Eh bien! et nous? lui rpondis-je navement.

Sur quoi Tintniac ramassa simplement des pierres.

-- quoi bon?... dis-je, en arrtant son bras: va, laisse passer les
passants.

Nous demandions souvent aux prtres de nos lyces,--et ceux qui
survivent aux journes de Patay et de Coulmiers doivent ressentir, 
ce rappel, un long serrement de coeur:

--Pourquoi n'allons-nous pas LE chercher?

Et alors les bons pres nous rpondaient:

--Chut! petits amis; IL viendra lorsque Dieu voudra.

Nous ne comprenions pas bien pourquoi nous devions baisser la voix
en parlant du roi lgitime de France, ni sous quel prtexte il nous
tait interdit de nous enorgueillir de notre bonne cause. Cela
passait notre entendement naturel.

Certes, les _Mmoires de Clry_ nous avaient plongs dans une
indignation froide et terrible; certes, la descente de la lampe
dans le caveau d'ossements du _Champ des martyrs_ nous avait fait
tendre, en silence, nos mains droites, pour une bndiction qui
tait un serment; certes, les plerinages sur ces places publiques
o tombrent les ttes de tant des ntres nous avaient dj durci
le regard; mais ce _Chut!_ de nos dignes recteurs avait la vertu
douloureuse de troubler la pit de notre impression. Cet excessif
intrt que l'on prenait de notre sant, nous semblait un
contre-sens  la fois humiliant et risible.

Et nous nous disions, d'un coup d'oeil, en leur taisant notre
tonnement:

--Soit. Quand nous serons grands, nous irons LE prendre et nous
saurons bien LE ramener avec nous.

Comme dans la lgende lyrique de _Richard Coeur-de-Lion_, nous avions
tous l'me chevaleresque de Blondel.

Les soirs de promenade en fort, soit dans la Brocliande, soit
dans Bois-du-jour-bois-de-la-nuit, aprs avoir dn dans quelque
clairire,  l'ombre de ces chnes dont les hauts branchages avaient,
autrefois, bni les chevaliers d'Armor s'exilant pour la croisade,
ou nous avaient fourni les fermes lances du Combat des Trente, nous
revenions, en chantant, toujours en choeur, une romance aujourd'hui
ancienne,--douce, nave, haute et pure comme notre fidlit: _Vers
les rives de France!_

--Ah! je suis sr qu'aucun d'entre nous ne l'a oublie, malgr
les lourdes annes subies!... Elle personnifiait le retour du roi.
C'tait d'une mlancolie poignante et, cependant, qui nous semblait
tout illumine d'avenir:

  Sur les vagues grises,
  De suaves brises
  Embaument les airs
  Du parfum des mers;
  L bas, une grve...
  --N'est-ce pas un rve,
  Pour nos yeux ravis?..
  Non, c'est le pays!

       *       *       *       *       *

Ainsi, ds l'enfance, nous avions pris ce fatal pli de penses de ne
songer au roi qu'avec cette sorte d'espoir attrist qui, s'augmentant
des annes, produit les inactions crdules, s'il n'aide  la dure de
l'exil.

S'en remettre  ce point aux dcrets de Dieu, n'est-ce pas oublier
qu'il n'ouvre qu' ceux qui frappent?

Bientt l'esprance devient platonique, le dvouement, plutt
verbal qu'effectif, quelque bonne que soit la volont dont on se
vante: l'habitude s'aggrave, dans les mes, de ne pressentir les
retours que _toujours_ au futur, dans le vent d'on ne sait quelles
miraculeuses aurores!--Et ce futur finit par ne pouvoir _jamais_ tre
que de l'amer prsent qui se perptue.

Pour peu que l'on rflchisse, l'impression que cause, au pays, la
nonchalance attendrie des partisans d'un prince proscrit, n'loigne
ou ne rapproche-t-elle pas, en ralit, la distance qui spare cet
exil de sa patrie? Le peuple, aux colres mrites, s'crie, en
montrant les irrsolus: coutez-les!

--N'est-ce pas l l'exil?

Oui, toute mlancolie, en s'invtrant, dgnre en rsignation
coupable et devient d'une contagieuse faiblesse, car elle change
en rveries les projets puissants et, par excs de sagesse ou de
sensibilit, s'pargne les efforts sacrs des fires initiatives.

Bien plus. En toute cause, une sorte de communion s'tablit entre
le chef et les soldats. De ce courant de songeries morbides, cr
par toute une gnration d'aussi paisibles partisans, se dgagent, 
la longue, d'incessantes influences qui, contraires  l'esprit des
hautes aventures, n'ont pour effet que d'assombrir l'adversit de
Celui qui les inspire.

Tt ou tard, lorsque ces influences, qui tendent ncessairement vers
lui, l'ont envelopp de leurs mornes effluves, il s'alanguit lui-mme
sous leur oppression secrte.

Alors sonnent les heures des soupirs touffs et des longs
silences!--Enfin, s'unissant aux siens pour ne subir plus qu'un
mirage, il s'immobilise, hlas! en de vaines contemplations!

De roi devient pareil  ce pcheur des lgendes dans les filets
prdestins duquel, par une nuit de bonheur, les Destines jetrent
la suprme perle. L'ayant offerte aux riches de son pays, qui la
marchandrent toujours, il prfra--plutt que de la cder  un prix
moindre que son estimable valeur--la rejeter, mystiquement, dans la
mer!

Et, tout  coup, lorsque les indolences d'une expectative ternelle
ont effmin, us, sinon attidi, l'lan natal des soldats d'une
grande cause, il arrive souvent qu'au milieu des toasts, o l'on
s'attarde en voeux souriants, en discours et en regards levs
au ciel, la Mort surgit, Dieu tant lass d'attendre l'aide
indispensable et sacre de l'homme.

Philosophie de gardien du srail que celle qui, alors, murmure pour
assourdir le _me culp_ de la conscience: C'tait crit!--Propos
mensonger et sans profondeur! Car les penses incorpores en toutes
choses par leur intime correspondance, devancent les vnements.
Conseillres htives du Destin, elles font l'avenir ou propice ou
funeste,--et, librement pouses de nos esprits, fixent, de concert
avec notre vouloir, l'indcision de la Fortune.

D'o il suit que les illusions engendrent les tristes ralits.

       *       *       *       *       *

C'tait avec joie, quand mme! et aussi haut que si le sceptre et
rayonn dans sa main tranquille, et comme des gens qui ne tiennent
pas  mourir dans leurs lits,--qu'il fallait nous habituer, ds notre
jeune ge,  parler du roi de France!  la longue cette incantation
sagace et ananti l'exil.--Et qui sait, mme, si ceux-l dont le
dvouement s'puise  dplorer l'injuste sort d'un prince,  leur
insu, n'attirent pas sur lui un surcrot de malheur?

Et comment les penses moroses d'un ensemble d'hommes
n'auraient-elles pas cette occulte nergie, alors qu'en de simples
entourages d'objets inanims les vnements futurs, comme s'ils se
dgageaient de la physionomie des choses, concordent toujours avec
les impressions que semblaient voquer, dj, les formes mmes de ces
objets?

--Considrez, par exemple, l'ameublement d'un salon Louis XVI.
Entrez, seul--et laissez venir en votre esprit les penses que
suggre le style des objets environnants. Contemplez-les avec
attention, de l'horloge aux tapisseries. Regardez fixement ces urnes
cinraires sur lesquelles tombent, en plis dsols, ces longs voiles,
ce sablier d'or, au coin de la pendule; ces dossiers en mdaillons
revtus d'toffes aux couleurs systmatiquement teintes? Ces
peintures _trop_ charmantes, aux tons crpusculaires, o des oiseaux
s'envolent si loin dans le soir, o des fleurs semblent si prs de se
faner,  peine closes, o les fminins sourires paraissent empreints
d'une grce si mystrieusement triste:--et dites si, sur toutes ces
choses, ne semble pas tre tombe, ds leur mlancolique survenance,
la fine poussire ensevelissante des sicles!

Ici, tout est prsage: tout annonce une fin, un dclin, une
invitable disparition. Comment la noblesse d'un rgne s'est-elle
plu, durant un quart de sicle,  vivre en l'usage, l'aspect, sous le
_regard_, enfin, de semblables objets!...--Aveugles, ceux qui n'ont
pas remarqu l'intime expression de ces meubles ples! Sourds, ceux
qui n'ont pas entendu le silencieux avertissement qui rsulte de leur
prsence! _Sunt lacrym rerum!..._ il fallait que ce sablier dor
laisst couler son sable idal! Et que tombt ce crpuscule! Et que
l'heure de toute cette _fin_ sonnt  ce cadran coquet et sombre! Et
que chacun de ces longs voiles essuyt des yeux en deuil! Et que ces
urnes cinraires continssent des cendres.

Oui, ces objets appelaient leurs terribles correspondances, leurs
continuations, leurs prolongements, pour ainsi dire, en une plus
concrte ralit. Ils projetaient, d'avance, l'Histoire que leurs
lignes semblent, aujourd'hui, avoir prophtise! Car les dcrets du
Destin s'incarnent, peu  peu, en tout ce qui nous environne, et
l'Homme ne fait qu'attirer par mille chanons ce qui lui arrive.

Ainsi, cette nuit, dans le trouble o nous avaient jet les funbres
bulletins de Frohsdorf, j'crivais, au bruit d'une fte publique, ces
lignes consternes.

Mais... voici qu'un rayon de soleil, soudain, chasse l'ombre
qui pesait sur nos penses! Que signifie ce tintement de
cloches de Pques? J'entends des voix amies qui crient la bonne
nouvelle!--Qu'est-ce donc? Est-ce que l'enfant du miracle serait
aussi l'homme du miracle?

--Lisez! disent-elles: et rassurons-nous! Un Franais revient  la
vie! La _Saint-Henri_ est de joyeux augure! Adieu l'anxit! levons
nos verres en l'honneur de notre roi, dont la convalescence prsage
la rsurrection!

       *       *       *       *       *

Puisque, selon l'ancienne coutume, le plus obscur convive qui porte
une sant doit l'accompagner d'un voeu cordial, je dirai:

--Sire, _alleluia!_ que ce toast soit le premier qui sonne votre
retour sur le sol natal!  vous boivent ceux-l que console de toutes
les preuves la seule grandeur de leur cause et qui trouvent la
rcompense de leurs sacrifices dans cette grandeur sauvegarde! S'il
et fallu  la Providence que l'me du roi de France entrt, du fond
de l'exil, dans la sainte lumire, la hauteur de notre tristesse et
t digne de votre souveraine intgrit, puisque Votre Majest ne
douta jamais de notre foi.

Avec vous, cependant, avec vous, disparaissaient l'clair de
chevalerie, le droit aux obissances dsintresses, la sanction des
lans gnreux, l'tendard des traditions sublimes. Ensevelie dans la
blancheur de votre linceul, la Royaut se ft endormie, pour nous,
dans les plis de notre unique drapeau. Mais ne nous et-elle lgu
que cette gloire de lui tre demeurs, quand mme, fidles jusqu'au
dernier moment, fiers encore de cet hritage, nous eussions port
noblement le deuil de nos vieilles esprances.

Donc,--plaise  Dieu que cet Avertissement nous devienne salutaire!
Et qu'il soit, enfin, pour tous, Monseigneur, comme l'un de ces
sursauts dfinitifs, aprs lesquels... on se rveille!




PAGES RETROUVES


POMES DU PARNASSE

I

 UNE GRANDE FORT

   pasteurs! Hesperus  l'Occident s'allume;
  Il faut tenter la cime et les feux de la brume!
  Un bois plutonien couronne ce rocher,
  Et je veux, aux lueurs des astres, y marcher!
  Ma pense habita les chnes de Dodone;
  La lourde clef du Rve  ma ceinture sonne,
  Et, dtournant les yeux de ces ges mauvais,
  Je suis un familier du Silence--et je vais!...
  Souffles des frondaisons, Esprits du lieu sauvage,
  Flottez, cres senteurs de l'herbe aprs l'orage!
  Gommes d'ambre, coulez sur le tronc rouge et vert
  Des arbustes!... chevreuils, partez, sous le couvert!
  Puisque le cri d'veil qui sort des nids de mousses--
  (Grce au minuit des bois)--charme les femmes douces,
   Muse! en cet exil sacr fuyons tous deux!
  Aquilons, agitez les pins sur les aeux,
  Qu'ils reposent en paix sous vos lyres obscures!
  Sur les lierres, tombez,  pleurs d'or des ramures!...
  Miroir du rossignol, la Source de cristal,
  Bruissante, reluit sur le sable natal!
  C'est l'heure o le dolmen fait luire entre ses brches
  Des monceaux, aux tons d'or fan, de feuilles sches.
  La clairire s'emplit de visages voils.
  Au loin brillent les ifs, par la lune emperls.
  Brume de diamants, l'air fume! Les fleurs, l'herbe
  Et le roc sont baigns dans le voile superbe!...
  Gloire aux oeuvres des cieux! Livrez-moi vos secrets,
  Germes, sves, frissons,  limbes des forts!...


II

ESQUISSE  LA MANIRE DE GOYA

  Admirons le colosse au torride gosier
  Abreuv d'eau bouillante et nourri de brasier,
      Cheval de fer que l'homme dompte!
  C'est un sombre coup d'oeil, lorsque, subitement,
  Le frein sur l'encolure, il s'branle fumant
      Et part sur ses tringles de fonte.

  Le centaure moqueur siffle aux dfis lointains
  Du vent, voix de l'espace o s'en vont nos destins!
      Le dragon semble avoir des ailes;
  Et, tout fier de porter des hommes dans son flanc,
  Il fait flotter sur eux son grand panache blanc
      Et son aigrette d'tincelles!

  Et les talus boiss qui bordent son chemin,
  Montagnes et rochers, tourbillon souverain!...
      Les champs dcrivent des losanges;
  Il passe, furieux, peronn d'clairs,
  Son arome insolite imprgne au loin les airs
      D'une odeur de sueurs tranges.

  Quand il fait lourdement onduler ses wagons,
  Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds,
      Fauve cyclope des tnbres,
  On croit voir, lthargique, une hydre du chaos
  Qui revient sous la lune, tirant ses grands os
      Et faisant valoir ses vertbres.

  C'est le monstre prvu dans les temps solennels;
  C'est un enfer qui roule au fond des noirs tunnels
      Avec sa pourpre et ses tonnerres;
  Et les rouges chauffeurs qui la nuit sont debout,
  Chacun sur la fournaise o sa chaudire bout,
      Semblent des dmons ordinaires.

  Quand ses rseaux ceindront ce globe illimit
  Sans honte nous pourrons aimer la Libert:
      Ils le savent, les capitaines!
  Aprs avoir pes la gloire, dans nos mains,
  Nous allons trouver mieux que le sang des humains
      Pour nous fertiliser les plaines!

   mort! tout se transforme et rien ne se corrompt,
  Et tous les lments de la Terre seront
      Les lments de notre gloire;
  Les ples se joindront dans le cercle idal:
  Courage, char macabre, auguste et boral!
      claireur de la route noire!...




LES DANADES

HYPERMNESTRA


Argos, en l'an mil neuf cent quatre-vingt-seize avant l're
chrtienne, c'est--dire il y a environ quatre mille ans, dressait
dans l'Hellade ses hauts remparts cyclopens, construits depuis
plus d'un sicle, dj, par Inakkhos. S'il faut admettre les
calculs de la science actuelle, il y aurait de fortes raisons de
croire que les Pelasges, aeux des Grecs, ne furent autres que les
Chananens, chasss par Josu,--par le terrible Ioschuah, chef
des Hbreux, qui tua trente-deux rois, incendia deux-cent-trois
villes, fit passer au fil de l'pe, les femmes, les enfants, les
mulets, les ambassadeurs, les vieillards et les otages, suspendit,
sur une bataille, la lumire du soleil, fut le successeur de
l'chapp-des-Eaux et s'endormit avec ses pres, rassasi de jours et
satisfait.

Les Pelasges, en effet, apparaissent brusquement, sur ce point de
la carte terrestre qu'on appelle la Grce septentrionale, au moment
chronologique o les concordances de l'Histoire Sainte avec les
suppositions de la Science historique tablissent les victoires
dfinitives du Peuple de Dieu sur les nations qui habitaient la
Terre Promise. Or, o se sont rfugies ces peuplades qui fuyaient
l'pe dvastatrice de Ioschuah? Nombreuses, pouvantes, nomades,
quel point plus naturel que le nord de la Macdoine, de la Thrace et
de l'Epire pouvaient-elles choisir que celui-l mme, disons-nous,
qui s'offrait  leurs pas errants?--Des indices de toute espce,
des similitudes et les oppositions de langage entre le grec ancien
et l'hbreu se prsentent, immdiatement, dans la recherche de la
philologie  ce sujet. Le _Iavan_ hbraque signifie l'Ionie.

Les curieuses recherches de l'abb Deschenais, et, tout rcemment,
le texte dcouvert sur les pylnes de Karnak par M. Mariette, et
qui remonte  dix-huit cents ans avant Jsus-Christ, les tudes de
science gographique de Brugsch sur les temps pharaoniques, sont 
peu prs concluants  cet gard. Les derniers rapports sur l'Exode
et la marche des Isralites, rapports qui ont caus une sensation
dans le monde savant, semblent accorder, premptoirement, les textes
de la Bible avec les documents gyptiens. Le travail sur les nmes
de Misram identifis avec les noms grecs ptolmaques, travail
entrepris d'aprs les monnaies et les textes d'Edfou, vient d'tre
accueilli avec le plus grand honneur au Collge de France.

La Bible et l'historien Hrodote se rapprochent de plus en plus aux
yeux de la science et lorsqu'il s'agit de plonger dans les traditions
fabuleuses, il est utile de consulter l'un et l'autre. Trois ou
quatre sicles avant la fondation d'Athnes par l'gyptien Ccrops,
Argos florissait.

C'tait la capitale d'une vaste contre, fertile et charmante entre
toutes celles du Ploponse, l'Argolide. Six villes fortes, ses
dpendances, l'entouraient: Trzne, Mycnes, Tirynthe, Nauplie,
Hermiona, Epidaure. Au-dessus d'elle, Corinthe, Sicyone, et les
villes des fondeurs de mtaux, des forgerons et des ciseleurs;--
l'est se droulaient les plaines et les valles d'olivier de
l'Arcadie;  ses pieds, l'aride et sombre Laconie, o devaient
s'lever les murs de Sparte. Couche tout au long de la mer ge,
l'Argolide tait une seconde Terre Promise pour cette troupe de
pasteurs phniciens, gyptiens et arabes, selon quelques historiens,
mais, en ralit, d'une race et d'une origine non dfinies, qui vint,
sous la conduite d'Inakkhos, s'y installer il y a trente-huit sicles.

La Fable atteignant ici la nuit des ges--(et cette nuit s'appelle
un horizon pass d'une quarantaine de sicles, comme on le voit)--il
serait mme difficile de savoir si l'homme nomm Inakkhos a exist,
ou si c'est bien cet aventurier gyptien, ce nautonier, ce Pelasge
fuyard, qui dirigea l'expdition et prit possession de l'Argolide.
La Fable lui donne pour fille la fameuse Io, la gnisse adore de
Jupiter, l'aeule d'Hercule, la contemporaine de Promthe, s'il faut
en croire Eschyle,--et pour fils Phorones, chef peu clbre qui lui
succda aprs soixante ou soixante-dix ans de rgne.

Mais il y a aussi en Argolide le fleuve Inakkhos, qui pourrait bien
tre le prte-nom du Chananen, quel qu'il soit, d'o est sortie la
nation argienne. De plus, si nous rapprochons cette tradition d'Io de
la ville mme d'Argos, nous trouverons une singulire ressemblance
entre ce nom et celui du gardien de la gnisse sacre,  savoir
Argus (appel aussi Argos, le constructeur du navire Argo), le
pasteur aux cent yeux; et sa surveillance symbolique s'expliquerait
alors parfaitement, mme sans la nouvelle fable de ses cent yeux
transports par Junon sur la queue du paon cleste: ce serait le
fleuve mme, entourant de tous cts l'Argolide.

Donc, vers l'an 1570 avant Jsus-Christ, rgnaient sur la Basse
gypte deux frres, les pharaons Danaos et Egyptus;--celui-ci tait
sans doute l'Ekhoros d'Hrodote.--Danaos, ou, pour prendre les
dsinences actuelles, Danas,  la suite d'un diffrend mystrieux
qui s'leva entre lui et son frre, conut le projet de l'assassiner.
Il fut djou par la vigilance des gardes et, contraint de fuir, il
s'embarqua suivi de quelques voiles fidles. Alors commena pour lui
une existence errante.

Au moment de quitter le Delta, ce prince, fils de Blus et
d'Anchino, avait cinquante filles. Il n'omit point de les emmener
sur ses vaisseaux.

Suivant divers historiens, il visita Rhodes, o les vents contraires
l'obligrent  s'arrter; il y laissa une statue de Minerve en
reconnaissance de son salut, et remit  la voile, cherchant un
royaume.

Il atteignit bientt sain et sauf, la cte du Ploponse o il fut
reu avec hospitalit par Gelanor, roi d'Argos.

Gelanor, de la dynastie des Inakkhides, tait rcemment mont sur le
trne, et les premires annes de son rgne avaient t signales
par de frquentes querelles avec ses sujets. Danas profita de
l'impopularit de Gelanor pour lui persuader une abdication en
sa faveur. Quelques auteurs prtendent mme, forts du prcdent
fratricide de Danas, que celui-ci, en rcompense de l'accueil qu'on
lui avait fait, usurpa, d'un coup de main la couronne de son hte et
relgua ce dernier en exil;--peut-tre mme l'assassina, car la fin
de ce monarque est demeure inconnue.

Quoi qu'il en soit, en Gelanor s'teignit la dynastie des Inakkhides,
et la race des Blides commena en la personne du royal aventurier
Danas.

Le peuple Argien,  l'avnement de Danas, avait soutenu
l'usurpateur, ayant cru voir dans un desschement inattendu des
sources et des fontaines d'Argolis la manifestation du courroux de
Neptune contre la race impie d'Inakkhos. Cette circonstance, dont
l'artificieux gyptien sut tirer parti, lui valut le trne, car il
apparut comme un sauveur tranger, d'une race amie des immortels et 
la prire duquel les naades pancheraient de nouveau, dans le creux
des valles et des torrents, leurs urnes salutaires.

L'histoire ne dit pas si le phnomne se produisit d'une faon
immdiate; mais, une fois install dans les palais d'Argos, entour
de sa garde et de quelques rudes esclaves bien arms, Danas se
sentit, selon toute apparence, suffisamment matre de l'Argolide
pour s'en remettre au hasard au sujet du flau qui avait inquit
ses sujets. Ses filles firent creuser des puits, et ce fut tout.
Quelques avantages remports sur les voisins de Messnie achevrent
de consolider son gouvernement.

Les succs de Danas parvinrent au pharaon, qui tait demeur en
gypte. Celui-ci, par une singularit que la tradition se borne
 constater sans commentaire, avait cinquante fils, cousins des
cinquante filles du roi d'Argos.

Soit pour jeter, par les liens d'une parent plus troite, un oubli
dfinitif sur la tentative meurtrire dont autrefois Danas s'tait
rendu coupable envers lui; soit qu'il crt voir dans le nombre mme
de leurs enfants, tous d'un sexe oppos, quelque ordre voil des
dieux, le pharaon envoya vers son frre une ambassade,  l'effet
d'obtenir le consentement  cinquante alliances entre leurs cent
enfants.

Le vindicatif usurpateur du trne de Gelanor hsita longtemps
 rpondre, nourrissant des projets qu'une vieille rancune lui
inspirait. La magnanimit de son frre lui semblait un outrage; mais,
se sentant plus faible, il atermoyait. Press, toutefois, par les
envoys du pharaon, dont les sollicitations  cet gard semblaient
prendre un caractre menaant, il dut se rsoudre  consulter ses
filles. Les Danades, jalouses de se montrer dignes du ressentiment
o les avait leves leur pre, refusrent formellement cette union
gnrale, et donnrent pour prtexte, aux ambassadeurs d'gypte,
qu'une telle mesure leur semblait impie.

La rponse ayant t transmise au roi de Delta, celui-ci sentit
s'veiller en son coeur les mauvais souvenirs du pass. Dcid, cette
fois,  la vengeance ou  la paix dfinitive, il leva, sans dlai,
une forte et nombreuse arme. Le commandement des cinquante vaisseaux
qui la transportrent en Grce fut confi  ses cinquante fils, et il
fut dcid qu'ils ne reviendraient pas sans avoir enlev les filles
de Danas ou sans en avoir fait leurs pouses, soit de bon gr, soit
par la force.

L'histoire a conserv les noms des cinquante Danades et ceux des
cinquante gyptiens leurs fiancs. Les filles de Danas s'appelaient:
Hypermnestra, Thano, Autono, Sthnlea, Callidia, Stygn, Boyca,
Actoea, Agavea, Adianta, Automat, Autola, Rhodi, She, Rhoda,
Callice, Celeno, Cercestris, Cleodora, Chrysippa, Cloptre, Clit,
Dioxippa, Electra, Amymon, Anaxybia, Asteria, Erat, Adita,
Eurydice, Evippa, Evipp, Glauc, Glaucipp, Gorg, Gorgophonea,
Hippodamia, Hyppomduse, Hyperia, Iphimduse, Mnestra, Neso,
Ocypetea, Ocm, Pircea, Podarcea, Phart, Pilarg, Hippodamia la
cadette et Hippodicea.

Les cinquante gyptides taient: Lyncos, Mnlas, Daphron,
Daphros, Polictor, Pandion, Periphas, Lycus, Archelas, Encelade,
Busiris, Euryloque, Cisse, Hyperbios, Agenor, Cht, Chtonios,
Dorion, Phants, Chrysippos, Clitos, Egyptus, Sthnlos, Hippolyte,
Peristhnes, Argios, Chalcedon, Imbros, Alcmnon, Bromios, Alus,
Dryas, Agaptolmos, Potamon, Ister, Prote, Hippotos, Diagorite,
Hippocryste, Enchnor, Lampos, Agios, Melachus, Eurydamos, Arbelus,
Idmon, Oene, Idas et Lyxus.


II

Sous les poutres de cdre o pendaient des draperies de laine noire,
files par les orgueilleuses vierges, des lits de fourrure taient
dresss, dans le palais de Danas. C'tait le jour des noces, car
il avait fallu cder aux phalanges gyptiennes et aux cinquante
guerriers qui taient entrs dans l'Argolide.

Le vieux roi, tordant sa barbe blanche, avait convoqu  l'aurore
toute sa ple postrit, car un oracle avait prdit qu'il serait
tu par l'un de ses gendres. Aprs avoir communiqu  ses filles
ce dcret des dieux, il s'tait pench  l'oreille de chacune
d'elles. Il leur avait parl  voix basse, exigeant sans doute
quelque promesse terrible. Elles avaient rpondu en tendant leurs
deux mains vers la Terre, attestant les puissances infernales,
le Styx mme,--serment que les dieux ne sauraient enfreindre
sans chtiment,--d'obir  la mystrieuse injonction de leur
pre. Celui-ci, se courbant alors vers le coffre d'airain o ses
capitaines pensaient sans doute qu'il renfermait ses trsors, en
avait tir cinquante glaives, que ses filles, baissant la tte en
signe d'acquiescement, avaient cachs sous leurs tuniques nuptiales,
brodes de fleurs d'oliviers et de dessins d'or, selon le mode
plasgique.

Tout le jour, sur les remparts, les acclamations du peuple en fte
avaient salu l'entre des bruns princes, aux armures tincelantes,
qui avaient, l'un aprs l'autre, franchi les portes de la ville. Ils
arrivaient, avec les images de leurs dieux sculpts sur leurs longs
boucliers; le visage ras et dcouvert, le pschent au front, la
vipre d'or, insigne royal, entre-croisant leur chevelure haute et
crpue. Les trompettes de guerre, les lourdes cymbales de bronze, les
fltes, les tambours recouverts d'une peau quelconque, probablement
humaine, les syrinx des pasteurs, mlaient leurs sons tranges
aux chants dj mesurs, des hommes d'Argos; on les accueillait
avec des hymnes, en triomphateurs; on agitait des palmes; les
autels consacrs aux dieux des cabires-forgerons et aux divinits
cyclopennes ruisselaient du sang de l'hcatombe propitiatoire.
Le culte de Crs Themisphore avait t enseign aux filles de la
Grce par les Danades. Et d'autres vierges guidaient chacun des
fiancs vers les fiances, qui, entoures des guerriers de leur pays,
attendaient, debout, sur les gradins de pierre du palais argien,
ces poux violents. Danas, immobile au seuil de la salle royale,
attendait aussi, dsarm et solitaire, devant la table du festin.

Ils entrrent dans la haute demeure, et chacun, la flamme d'orgueil
dans les yeux, se choisit, parmi les cinquante soeurs, l'pouse qu'il
dsira. Puis, aprs le baiser d'hymne, les prsents offerts, les
cent un convives prirent place sur les siges d'ivoire, autour de la
table o fumaient les viandes d'agneaux et de sangliers.

Les esclaves versaient les vins de Thrace et de Messnie dans les
cratres cisels; et c'taient des vins couleur d'or, aux dures
saveurs, qui enivrent vite. Les enfants d'Egyptus plissaient de
joie, l'amour triomphant leur allumait les veines, et les tourbillons
des parfums qui brlaient sur les trpieds de la salle, bleuissaient
l'air o sonnaient des bruits de baisers pareils  des chants
d'oiseaux.

Danas, les yeux ferms, comme perdu en des visions de vengeance,
souriait. Derrire lui, deux esclaves, couverts de lames d'airain,
tenaient sur leurs paules une double hache et les regardaient,
immobiles.

Cependant, les Danades ne tendaient pas leurs lvres silencieuses
 leurs poux. Leurs visages taient si sombres, que leurs bouches
taient comme des roses dans la nuit. Les gyptiens ne remarquaient
pas, ou prenaient pour une coutume virginale, cette rserve de leurs
femmes. L'ivresse passionne et les vapeurs des vins trangers
troublaient leurs coeurs et leurs esprits. Lorsque les fruits grecs
et les gteaux de miel apparurent, les chanteurs et les rapsodes
entrrent et, sous les colonnes de marbre sonore, dirent les joies de
la jeunesse et le bonheur des amours hroques. Ils s'accompagnaient
de lyres longues, sans plectres, et recourbes comme des arcs, avec
sept cordes diffrentes.

Ils invitrent les couples  offrir les libations aux dieux.

On se dressa, entrelacs, les coupes hautes, saluant Jupiter. Les
teints dors des gyptides et les pleurs cependant consanguines des
filles de Danas formaient des couples disparates, sur lesquels,
obliquement, tombait la lumire de l'amour et de la vie. Un seul,
celui des deux ans, Lyncos et Hypermnestra, semblait tre
l'exception favorise des dieux de cette troupe de maris et de
femmes hostiles, rassembls par la violence.

Ils taient spars, ceux-l, par le vieux roi, car c'tait l'honneur
consenti par les deux redoutables familles, que les ans fussent
d'avance si naturellement unis que les paroles captivantes de fianc
 fiance devinssent inutiles. Ils taient l'exemple. Ils taient
ceux que l'on imite, par ncessit. Les autres jeunes gens pouvaient
prouver des joies personnelles,--ceux-l devaient tre, avant tout,
la raison lgale et nationale de la libre volupt des quarante-neuf
autres couples: ils taient le premier anneau de cette longue chane.

Et, cependant, bien que le vieillard s'interpost entre le prince
Lyncos et celle que le Destin avait donne  celui-ci, une
expression d'attente nave et de tendresse s'changeait entre eux
 chaque prtexte fourni par les rapsodes, et, lorsqu'il fallut
adjurer, dans la libation sacre, la voix d'Hypermnestra fut le
fidle cho de celle du guerrier. De telle sorte que les voix
railleuses des autres pouses semblrent attester Proserpine, et le
chien de l'Erbe, en prononant le nom du Matre des Empyres.--Les
coupes, toutefois, ayant t renverses sur la table nuptiale, il
s'leva des dclamations forcenes, pousses par les prtres de
Mercure, qu'on avait oublis. Ceux-ci, rclamant, au nom du roi
d'gypte, qui avait ourdi cette multiple union, furent accueillis
favorablement par les mles qui jetrent le vin une seconde fois.

Le soir vint. Les cinquante couples se retirrent dans les chambres
nuptiales. Et la dernire torche cessa de briller sous les avenues
de trbinthes des jardins du palais. Lorsque, sous le ciel plein
d'toiles, la moiti de la nuit se fut coule, un cri terrible
auquel rpondirent quarante-huit autres uniques et lugubres,
pouvanta le silence et les tnbres. Tout  coup, sanglantes,
chacune tenant d'une main la tte d'un homme et de l'autre une lampe
d'or, apparurent dans la salle du roi Danas quarante-neuf des
pouses de la journe qui, jetant les ttes coupes aux pieds du
vieux monarque, lui crirent:

--Pre! le serment est tenu. Reois les ttes de ceux qui sont entrs
dans nos couches; ils n'en sortiront que pour le bcher.

Danas leva les yeux sur ses filles sans rpondre:

--Hypermnestra!... dit-il.--o es-tu?

Mais Hypermnestra n'tait point parmi ses soeurs; et, les esclaves
envoys trouvrent la chambre dserte; clmente, elle avait aim
celui que le sort lui avait choisi et qui tait Lyncos. Elle s'tait
enfuie avec lui, et cache dans une habitation lointaine.

Le lendemain, Hypermnestra amene devant le tribunal du Roi,
le peuple et les guerriers la dclarrent innocente malgr la
transgression de son serment; de sorte que Danas dut cder, et
l'pouse misricordieuse fut rendue  son poux.

Le caractre de ce singulier tyran tait l'irrsolution et la
faiblesse, mle d'une fougue brusque dans les coups de main et
les crimes. Lorsqu'il vit son peuple, ses prtres et ses soldats
interdits de la soudainet et de la tmrit de cet gorgement, il
redevint politique: il accorda la vie par une terreur plus immdiate
que celle qui avait t suscite en lui par l'oracle relatif 
l'un de ses gendres. Il se rserva d'ailleurs, sans aucun doute
de creuser plus tard un pige mortel  l'poux d'Hypermnestra; le
principal tait de conjurer, sur l'heure, l'esprit de rvolte qui
s'veillait autour de lui. Ce fut donc videmment par lchet,
non par misricorde, qu'il se rendit  la prire de ses sujets et
laissa chapper Lyncos. Hypermnestra fit lever alors un temple 
la Persuasion, en reconnaissance du salut que lui avait attir la
simplicit de son discours devant ses juges, et les circonstances qui
l'avaient favorise.

Cependant il fallait purifier les pouses criminelles du meurtre
qu'elles avaient commis; les prtres de Minerve et de Mercure
n'y faillirent point: ce qui signifie qu'au nom de la Sagesse
politique et de la duplicit qu'elle ncessite, les filles de
Danas furent absoutes par la nation aryenne. Toutefois, elles ne
pouvaient demeurer veuves. Le roi d'Argos institua, sur le champ,
des jeux gymniques, auxquels il invita la jeunesse des Sept-Villes
de l'Argolide: le premier vainqueur choisissait, et ainsi de suite
jusqu' la dernire. Les futurs poux des Danades furent mme
dispenss des prsents que, selon l'usage, le gendre devait offrir 
son beau-pre. Danas, par la popularit, la libert de ces ftes,
o tous pouvaient concourir, cherchait  effacer des esprits, la
sombre impression que le crime avait laisse, sans doute, et qu'il
ne dpendait pas exclusivement des dieux de faire oublier. Les
comptiteurs furent nombreux. Automat et She furent choisies par
les fils d'Achus; les autres churent  divers jeunes gens de toute
caste, qu'elles firent princes argiens.

Comme  l'avnement de leur pre, jadis, et dans les circonstances
de scheresse particulire dont il s'tait servi pour parvenir au
trne, elles avaient fait creuser quatre puits dont elles avaient
dot la ville d'Argos, le peuple, charm de voir qu'elles avaient
prfr prendre leur poux dans les rangs des fils de sa patrie, mme
au prix du meurtre de leurs cousins d'gypte, voulut leur rendre
les honneurs divins; mais comme il allait mettre  excution cette
pense, survint Lyncos, qui, ayant ralli les armes de ses frres,
mit le sige devant Argos, la prit, et fit prir Danas et les
quarante-neuf pouses implacables qui avaient tu ses frres.

De telle sorte que les honneurs divins ne furent rendus qu'aux mnes
des Danades.


III

Les dieux, cependant, ne ratifirent point (s'il faut en croire
Apollodore, Euripide et quelques potes) le pardon qui avait t
confr aux filles de Danas par les ministres de Minerve et de
Mercure.

Elles furent exiles dans les plaines qui s'tendent au bord du
Tartare: l, prs d'un torrent, les Danades sont condamnes 
remplir ternellement un tonneau perc, qui ne garde jamais une seule
goutte de l'eau qu'elles puisent en vue d'accomplir la sentence de
Jupiter.

Il est possible, au point de vue historique, que cette tradition
soit encore une allgorie,--une sorte d'allusion aux quatre puits
insuffisants qu'elles avaient fait creuser, lors de la scheresse
qui avait dsol l'Argolide.

Mais le symbole que renferme la nature du chtiment des Danades
nous semble, au point de vue de la morale politique, l'un des plus
admirables que nous ont transmis les temps anciens.

Ce symbole est assez transparent pour que tout commentaire soit
superflu. Il n'est point de passion mauvaise qui ne trouve son
allgorie dans l'usage de ce supplice. La haine, la luxure, l'envie,
l'orgueil changent le coeur de l'homme en autant d'urnes sans fond
que l'homme essaie toujours en vain de combler. Les potes n'ont
point manqu de traiter sous toutes les formes depuis Eschyle,
l'histoire des Danades.

Parmi ceux des modernes qui ont t le plus heureusement inspirs
 ce sujet, nous devons citer un sonnet de l'un de nos jeunes
potes, M. Sully-Prudhomme, qui a su dcouvrir un ct, touchant
dans l'expiation de ces pouses infidles. Voici les vers de cette
conception ingnieuse:

  Toutes portant l'amphore, une main sur la hanche,
  Thano, Callidie, Amymone, Agav,
  Esclaves d'un labeur sans cesse inachev,
  Courent du puits  l'urne o l'eau vaine s'panche.

  Hlas! le grs rugueux meurtrit l'paule blanche
  Et le bras faible est las du fardeau soulev:
  Monstre, que nous avons nuit et jour abreuv,
   gouffre, que nous veut ta soif que rien n'tanche?

  Elles tombent, le vide pouvante leur coeur,
  Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs,
  Chante et leur rend la force et la persvrance.

  Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions:
  Elles tombent toujours et la jeune Esprance
  Leur dit toujours: Mes soeurs, si nous recommencions.

Certes, c'est l une impression misricordieuse, qui distrait un
moment de la pense du meurtre ancien commis par cette innocente
condamne qui parle avec tant d'insinuation. Mais la morale
incommutable de l'histoire des Danades est que celles-l, parmi
les femmes, qui, sous un prtexte encore sacr, se laisseront aller
 quelque imitation adoucie et lointaine de leurs quarante-neuf
devancires d'Argos, comprendront vite, sous l'invitable chtiment
des jours, ce que signifient ces paroles: _Le tonneau des Danades_.




LADY HAMILTON


I

L'exquise et tnbreuse crature, dont il faut retracer la vie, fut
doue de tous les charmes inexprimables qui tourmentent l'imagination
des rveurs. Les mdaillons du temps et les miniatures o lady
Hamilton est reprsente dans les attitudes intimes qui exaltaient
l'affection de son mari, dissipaient l'ennui d'une reine passionne
et ravivaient les sympathies de quelques perverses admiratrices,
justifiant les louanges enthousiastes qu'elle a inspires aux
brillants esprits de son poque.

Toutefois,  l'aspect de cette dlicate et funeste beaut, on dplore
les fatalits de milieu qui favorisrent, ds l'enfance, les
instincts corrupteurs et les prcoces dpravations de cette femme
d'aventures.

Emma Harte ou, s'il faut tout dire, Emma Lyonna (car elle fut
ainsi appele par Marie-Caroline de Sicile), naquit vers 1760, en
Angleterre, dans un village du comt de Chester, et fut place par
les soins maternels, en qualit de servante, chez une bourgeoise de
Londres. Elle avait alors seize ans.

Deux mois aprs son entre chez cette dame de moeurs paisibles, comme
l'extraordinaire beaut d'Emma produisait dans le mnage des troubles
inconnus, sa pieuse matresse, aprs s'tre emporte, lui signifia de
s'en aller sur l'heure.

La pauvre enfant se rfugia le soir mme dans une taverne d'artistes
de la Cit. L'on s'accorde  penser (et lady Hamilton l'a depuis
affirm elle-mme) qu'elle avait conserv jusqu'alors toute son
innocence. Elle versa donc le porter, le whisky, ouvrit et ferma les
devantures de ce _bar_, fit bonne mine aux habitus, et, aprs avoir
charm ses htes, quitta cet tablissement.

Nous la retrouvons en 1778 fille de chambre chez une lady qui lui
laissait plus de libert. Emma Harte sentit alors s'veiller en
elle le got des thtres, des oripeaux, des parades illumines, et
s'exerait  dclamer, dans sa chambre, les rles qu'elle avait
entendus la veille. Une occasion se prsenta bientt de mettre en
pleine lumire les sductions de sa personne et de ses talents
ingnus. Elle joua devant quelques jeunes gens, et l'un d'eux,
transport d'une admiration violente, l'enleva.

Elle vcut avec ce jeune homme et lui fut dvoue au point que dans
une _presse_ excute sur la Tamise, o il avait t compris et
incarcr, elle vint trouver le capitaine John Willet Payne, et en
obtint la mise en libert de son amant. Plus tard, Emma Harte, qui se
souvenait, ne fut pas trangre  la nomination que reut sir Payne;
mais,  l'poque o elle obtint de lui cette grce, elle crut devoir
dj le rcompenser en lui accordant ses faveurs.

Peu de temps aprs, elle fut enleve, derechef, par le chevalier
Featherstonehough, qui l'entretint d'une faon magnifique; elle
s'habitua ds lors  mener une existence de luxe et de plaisirs et,
quand le chevalier, aprs cinq ou six mois, l'abandonna brusquement,
ce dut tre pour elle une chose plus que jamais pnible de se
retrouver dans un dnuement qu'elle avait oubli.

Elle se fit courtisane, et, rduite  chercher du pain, le soir,
dans les ruelles sombres qui avoisinent Saint-Paul; courant, glace,
par le brouillard, sous le beffroi de l'glise, coudoye par les
voleurs qui marchent dans le vent, la charmante fille dut alors
entendre plusieurs fois tomber sur elle de hasardeux minuits. Ce fut
alors qu'elle fit la rencontre d'un certain sir Graham, docteur en
mdecine, ou plutt sorte de charlatan des plus habiles, et qui avait
imagin le plus trange commerce.


II

Sir Graham avait install dans une somptueuse demeure un appartement
d'un ordre spcial.  travers des cloisons de bois sonores, des
musiques s'y faisaient entendre: des courants lectriques, dont
les conducteurs taient dissimuls avec soin, passaient autour
des meubles et notamment sur une estrade, o tait dress un lit
cleste. Et le docteur Graham avait tabli toutes ces choses dans
un but humanitaire, mais au moins original. C'tait le rendez-vous
de ces poux envers lesquels la nature s'tait montre peu prodigue
ou qui, par suite de dissidences domestiques ou d'incompatibilit
d'humeur, en taient venus  ngliger les devoirs les plus sacrs du
mariage.

En ce sjour, grce  la science et aux adjuvants de toute nature
que mettait en oeuvre ce nouveau Fontanarose, les causes les plus
dsespres triomphaient et les joies de la rconciliation faisaient
oublier les mcomptes antrieurs. Ainsi, par les soins du bon docteur
se raffermissaient des liens parfois prts  se rompre.

Sir Graham, pour assurer le succs de son entreprise, avait souvent
recours  des apparitions: il comprit  l'aspect d'Emma Harte tout le
parti qu'il pouvait tirer de tant d'avantages.

Incontinent donc, il l'engagea dans l'affaire qu'il dirigeait. Elle
accepta de jouer, auprs du lit cleste, sous des voiles lgers et
transparents, le rle de la desse Hygie, celle qui prsidait  la
sant chez les Gentils. Il prtendit que la vue d'Emma suffisait pour
gurir. L'on se demande comment sir Graham put amasser une fortune
norme en s'en tenant  ce programme: il y a donc lieu de croire
qu'il en dpassa les termes. Il y eut une affluence extraordinaire;
les riches ennuys de Londres et des comts environnants accoururent
pour admirer la mystrieuse jeune fille. Les artistes les plus
clbres vinrent immortaliser ses traits expressifs et ses poses
de charmeresse. Romney, entre-autres, en devint perdument pris,
l'arracha, par un nouvel enlvement, au digne docteur, et multiplia
les portraits de la desse Hygie.

Mais Emma le quitta bientt pour un amant de haut parage, sir Charles
Grenville, l'un des descendants de la famille de Warwick et qui tait
le neveu de sir William Hamilton.

Elle se sentit, ds lors, emporte vers des destines plus brillantes.

Et, soit par un attachement plus sincre que ceux qu'elle avait
ressentis jusqu'alors, soit par de profonds calculs d'ambition, soit
par lassitude de sa vie dsordonne, elle changea totalement de
conduite et d'usage, et sut persuader  sir Grenville qu'elle n'avait
jamais cess d'tre ce qu'on est convenu d'appeler un ange. Elle
eut de lui trois enfants. Sir Charles se dterminait  l'pouser,
lorsqu'il songea que ses revers de fortune ne lui permettaient
pas d'tre imprvoyant. Il lui restait la ressource de s'adresser
 sir William Hamilton et, connaissant les qualits insinuantes
et persuasives d'Emma, le jeune homme l'envoya vers lui comme une
ambassadrice plore,  cette fin d'obtenir un secours d'argent, tout
d'abord, et ensuite le consentement de la famille  son mariage. 
partir de cet instant, l'toile de cette femme sortit des ombres
et commena de resplendir d'un insolite clat sur l'Italie et
l'Angleterre.

Emma Harte, tait,  cette poque, une femme de vingt-huit ans. Les
portraits la reprsentent d'une taille svelte, d'un visage dlicieux
encadr de magnifiques cheveux blonds, et ple comme les cygnes du
nord. L'expression de ses yeux bleus et enfoncs est quelque chose
d'trange qui opprime le souvenir. Les rcits du temps ajoutent
que c'tait l'une des plus gracieuses femmes du monde entier, et
que le son de sa voix pntrait le coeur d'une faon irrsistible.
Ses manires taient d'une distinction parfaite, et les talents
divers qu'elle avait su acqurir  travers les hasards de sa vie en
faisaient une vritable enchanteresse.

Sir Hamilton, en accueillant la fiance de son neveu, fut
immdiatement subjugu par Emma Harte. Il s'empressa de subvenir
aux dsastres qui avaient frapp sir Grenville, et ne voulut point
se sparer de l'ambassadrice. Saisi d'une passion exceptionnelle,
non seulement il refusa le consentement du mariage que son neveu
lui demandait, mais trois mois aprs, en 1791, il pousa lui-mme
la jeune miss. Or, sir William Hamilton tait frre de lait du roi
Georges IV, pair et ambassadeur d'Angleterre.

Emma Harte, maintenant lady Hamilton, sut, par la rserve de son
maintien, se faire recevoir  la cour d'Angleterre, et, quand les
fonctions de son mari, l'amenrent dans le royaume des Deux-Siciles,
elle excita immdiatement la sympathie la plus douce dans le coeur
de la reine Caroline-Marie. Celle-ci l'associa, bientt,  toutes
ses ftes, et  ses soupers intimes, o Emma, se rappelant les
poses qu'elle avait essayes chez sir Graham et devant Romney, les
recommena devant la reine, en y ajoutant les danses du Chle et de
la Bacchante qui transportrent d'admiration et de plaisir sa royale
amie.

Jusque-l l'existence de lady Hamilton s'tait passe  conqurir
l'amour de ceux qui l'approchaient: lasse d'allumer des passions
qui ne suffisaient plus  la distraire, elle rsolut de dominer
politiquement et de diriger les intrigues compliques et dangereuses
de la cour de Naples. Lorsqu'elle se fut rendu compte de l'influence
toute spciale qu'elle pouvait exercer sur l'esprit de la reine
Marie, elle sentit qu'elle devait s'illustrer au milieu des
vnements qui menaaient et leur imposer le pli de sa volont.

En effet, la situation politique tait des plus extraordinaires.
Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles et de Jrusalem, ayant pous
Marie-Caroline d'Autriche, avait presque totalement rsign entre les
mains de la reine, le soin des affaires. Une clause de son contrat de
mariage stipulait d'ailleurs qu' la naissance du premier enfant, la
reine aurait voix dlibrative au Conseil. Elle avait donn le jour
au duc Franois de Calabre et  l'archiduchesse Clmentine. Le roi,
depuis longtemps, ne conservait plus que le fantme de son autorit:
c'tait un homme d'une faiblesse et d'une incapacit rares, qui
prfrait passer le temps en parties de chasse ou en rendez-vous de
plaisir.

D'autre part, quelques annes aprs son mariage, la reine avait
distingu, dans une revue navale, un officier de marine nomm Joseph
Acton qui tait devenu bientt son favori. C'tait un Franais, n
 Besanon. Son pre tait un obscur mdecin d'Irlande. Dou d'un
esprit nergique et aventureux, Acton s'tait fait remarquer dj par
un succs militaire: il avait sauv, dans l'expdition de Charles
III contre les Barbaresques, la vie de cinq mille Espagnols et leurs
vaisseaux.

Ce fait d'armes l'avait mis en renom auprs de la reine Marie.

Six mois aprs sa prsentation  la cour, il remplissait, dans
l'tat, le poste le plus lev, celui de premier ministre, aprs
l'loignement de son prdcesseur, le marquis de Tannucci, dont
il avait promptement ruin le crdit. Son dbut dans la carrire
diplomatique fut de conqurir d'un trait de plume,  la couronne des
Deux-Siciles, toutes les citadelles du Pimont.

Ce coup d'clat le rendit clbre. tant le confident le plus intime
de la reine, ses aptitudes et son activit le faisant indispensable
au roi Ferdinand, il devint la tte du royaume et manoeuvra
politiquement d'une faon toute puissante d'aprs les sentiments de
haine qu'il portait  la France, sa patrie. Il croyait avoir  se
plaindre de l'hospitalit qu'il en avait reue autrefois. En toutes
circonstances il se dclara notre ennemi, essayant de lgitimer ses
actes sous le prtexte que les intrts du pays qu'il reprsentait
maintenant s'opposaient  ceux de la France. Aussitt l'apparition de
lady Hamilton, il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de
haute valeur et sut gagner trs vite l'amiti de l'ambassadrice.


III

Lord Acton assistait le plus souvent aux soupers de la reine, et,
si proccup qu'il ft des questions europennes, il ne dut point
laisser d'y montrer parfois une contenance difficile, l'amiti de
Marie-Caroline pour lady Hamilton devenant de plus en plus vive.

Lorsque, dans les nocturnes promenades sur la mer, et qu'au milieu
de l'isolement des ombres, assises sous une tente dresse  l'avant
du yacht royal, toutes deux respiraient les souffles lointains
qu'embaumaient les bois d'orangers, parfois Emma Lyonna chantait,
 son auguste prfre, des ballades de l'cosse ou des canzones
qu'elle avait composes en son honneur, et, presque toujours le matin
dor les surprenait dans la mollesse de leur sympathie.

Sur ces entrefaites avait clat la Rvolution franaise; l'horizon
s'assombrissait: la guerre s'allumait sur tous les points de l'Europe.

La Cour de Naples ne s'en mut pas au point de suspendre les
scandales qu'elle donnait  l'Italie. Un officier de la marine
anglaise, nomm Horace Nelson, et qui commandait alors le vaisseau
l'_Agamemnon_, de station dans le port de Naples, ayant t invit 
une fte s'attira toutes les bonnes grces de lady Hamilton, et fut
bientt son amant. Personne ne se serait imagin qu'il allait devenir
le premier amiral de l'Angleterre et remporter sur nous les succs
meurtriers d'Aboukir et de Trafalgar.  ce moment il ne songea qu'au
plaisir de possder une femme qui faisait le dsir universel.

Aux bruits des victoires du gnral Bonaparte, on commena de
s'inquiter de l'avenir; et une lettre confidentielle, adresse par
la reine d'Espagne  Marie-Caroline, ayant t communique  lady
Hamilton, apprit  l'ambassadrice d'Angleterre le vritable motif de
l'expdition d'gypte. Elle en informa sur le champ le cabinet de
Saint-James, qui nomma Nelson au commandement de l'escadre envoye
pour nous barrer le passage.

 son retour d'Aboukir, Nelson fut accueilli en hros par la reine et
par lady Hamilton qui, ds lors, conut pour lui la plus violente
passion. Des ftes triomphales furent clbres  Naples, en son
honneur: la ville fut pavoise, lady Hamilton prsida en souveraine
ces solennits, et depuis cet instant elle remplit les fonctions
d'agent secret de l'Angleterre  la cour des Deux-Siciles. Par lord
Acton qu'elle matrisait, par la reine qui ne savait rien refuser 
sa belle amie, et par Nelson qui l'aimait, elle avait entre les mains
un pouvoir considrable.

Cependant, mcontent des hostiles manifestations et de l'attitude
du gouvernement de Ferdinand IV, le Directoire envoya en Italie
quelques milliers d'hommes commands par les gnraux Championnet
et Macdonald. En peu de temps, ayant repouss le gnral Mack, qui
commandait en chef soixante-dix mille Napolitains et sept mille
Anglais, le gnral Championnet gagna les victoires dcisives de
Nepi, de Civitella et de Capoue, et contraignit le roi Ferdinand 
signer un trait de paix dont la premire clause tait l'expulsion
de lord Acton. Oblig de dtruire l'insurrection italienne qui
conservait des intelligences dans Naples, il entra dans cette ville
le 23 janvier 1799 et l'occupa militairement.

Lady Hamilton et la reine qui taient excres durent s'enfuir en
toute hte pour aller rejoindre le roi en Sicile.

Il y eut un pisode terrible dans cette sorte d'vasion.

Il s'agissait de gagner la plage par les caveaux secrets et les
souterrains de la Villa-Reale. Dj des sentinelles franaises s'y
trouvaient apostes. L'une d'entre elles, au bruit que fit, en
tombant  terre, un plat d'or qu'emportait une fille dvoue  la
reine, demanda le: Qui vive? Lady Hamilton s'avana seule et,
dguise en camriste, elle imagina, sur le champ (parat-il), une
histoire de rendez-vous avec un officier franais, en sorte qu'aprs
quelques pourparlers (que, dans ses _Mmoires_, elle affirme avoir
t trs intimes avec ce soldat), la petite troupe, grce  cette
prsence d'esprit et  ce dvouement, russit  s'chapper  bord
des vaisseaux de Nelson qui fit voile pour la Sicile. Au retour de
Palerme, lorsque le roi Ferdinand rentra dans sa bonne ville de
Naples, lady Hamilton donna des ordres sanglants au cardinal Ruffo,
l'un de ses fanatiques, et fit excuter, par des troupes de lazzaroni
et de Calabrais, une foule de citoyens souponns d'avoir bien
accueilli les Franais pendant l'occupation.

Ceci jette une ombre homicide sur Emma Harte. Les dbauches pouvaient
tre, sinon pardonnes par l'histoire, du moins attnues par
l'entranement des sductions qu'elle exerait: mais tout le sang
qu'elle fit couler, mais le meurtre d'un vieux marin, l'amiral
Carracciolo, qu'elle fit pendre  une vergue, sous ses yeux et
devant Nelson, uniquement pour se venger de la msestime o il avait
paru la tenir, ceci ne saurait tre jug avec indulgence.

Lady Hamilton avait alors trente-huit ans, elle tait dans tout
l'clat de sa souveraine beaut. Les chagrins passs, les durs
instants de son enfance, les amres passions et les luttes
ambitieuses qui avaient travers sa jeunesse, les terribles motions
des soudains changements de son sort, rien n'avait altr le marbre
de son magnifique visage. Elle rgnait dans la patrie de ses rves;
elle pouvait y vivre en femme adore de toutes parts; il faut la
plaindre de ce qu'elle a prfr se faire maudire.

 dater de ces massacres, d'ailleurs, son existence cesse d'offrir
cet attrait de curiosit qu'elle veille jusqu' cette poque.

L'Angleterre, en effet, se vit bientt dans la ncessit de modifier
sa politique en Sicile  l'gard de la France et rappela son
ambassadeur, sir William Hamilton, qui depuis longtemps n'tait plus
le mari d'Emma Harte qu'officiellement.

Tout se dsunissait autour d'elle.

Lord Acton devait mourir en Sicile, dans un exil assez mprisable;
Marie-Caroline allait s'teindre  Shoenbrunn, dans l'isolement et
l'oubli.

 son retour en Angleterre, lady Hamilton prouva sans doute quelques
tranges serrements de coeur, lorsque son quipage en deuil passa
devant cette taverne o elle tait entre, un soir d'enfance, et
devant l'glise o elle avait entendu sonner, autrefois, des heures
pouvantables. Sir Hamilton mourut en 1813, et Nelson fut tu au
combat de Trafalgar. Il la recommanda en vain au peuple anglais.

Elle dpensa vite, peut-tre par dsespoir, toutes les richesses
quelle tenait des gnrosits de la reine de Sicile, de son mari
et de son amant.--Sir William, en son tranquille ddain, lui avait
 peine laiss six ou huit mille livres sterling de rentes; cette
fortune aussi ayant t dissipe inutilement, elle quitta pour
toujours l'Angleterre et vint avec sa fille s'tablir  Calais, o
elle mourut, dans l'obscurit, en 1813,  l'ge de cinquante-cinq ans.

Telle est l'histoire de cette artificieuse femme, qui, ayant
reprsent une fois de plus la toute puissance de la beaut sur la
terre, o elle tait ne pour devenir une desse, s'est fltrie
elle-mme jusqu' ne laisser  la postrit d'autre souvenir que
celui d'une htare mprisable et sanglante.




LE CONVIVE


_Tu voudrais tre mon convive, jeune affam qui manges des yeux le
festin? Tu aspires la fume des mets pleins d'odorantes promesses. La
blancheur de la nappe te rend joyeux._

_Vois les vins rouges et dors qui frissonnent dans la puret du
cristal. Vois ces beaux fruits qui s'amoncellent en pyramides
somptueuses, et ces fleurs qui croulent dans des vases._

_L'ardeur de la faim luit dans tes yeux avec l'espoir du repas
prochain. Quelle fte de regarder s'assouvir ton apptit fougueux! Je
voudrais voir tes dents dchirer la joue froide des fruits mrs, je
voudrais voir tes jeunes lvres se baigner dans la rougeur du vin._

_Mais ne t'assieds pas  ma table, enfant au naf dsir: ici les
mets n'ont aucune saveur._

_Les vins sont figs dans leur prison claire: tu te briserais les
dents sur la chair de marbre de ces fruits si beaux._

_Va-t-en vers d'autres rgals moins pompeux, va t'asseoir  une table
plus hospitalire et tandis que tu apaiseras ta faim, tandis que
l'ivresse rjouira ton front, dplore le triste festin sans convive,
le repas solitaire dont nulle faim ne s'assouvira._




SIGEFROID L'IMPERTINENT

EXTASE MODERNE

_tude de style dans le got du jour_[4]

[Note 4: Mai 1870.]

  Contemple-les, mon me; ils sont vraiment affreux!
  Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
  Terribles, singuliers comme des somnambules;
  Dardant on ne sait o leurs globes tnbreux.

                                Ch. BAUDELAIRE.


Le salon donnait sur les jardins.

Minuit remuait ses douze ou quinze petites perles dans la pendule
microscopique en vieux Saxe craquel.

tendue en son nonchaloir, sur une ottomane, la chanoinesse Camille
de Valleponne, n'prouvant de _faibles_ que pour l'aristocratie,
brlait de ses lvres le mdaillon du mystrieux vicomte Sigefroid
de Thuringe, auteur de plusieurs pomes sur les _Choses utiles_.

Et c'tait une blonde aux regards de sarisse, aux petites phrases
acidules; le smillant marquis Florian les Eglisottes en avait,
maintes fois, perdu le sens.

--Sigefroid!... modulait-elle, tes dsespoirs volages me font goter
mille supplices!...

Des pas firent crier le sable dans l'alle des lilas.

--C'est lui!... soupira la chanoinesse, en bondissant potele.

       *       *       *       *       *

--D'honneur!... murmura, sans ide, le brillant gentilhomme, en
poussant le vitrail aux dcalcomanies voyantes.

Et, lui devenant un collier:

--Ah! dtaillait l'illcbrante crature,--quelques tierces plus
tard, je le sens,--je me serais plong dans le coeur une arme d'un
travail exquis!

--Fleur de mes rves! susurra le vicomte de sa voix flte,--c'est
ce faquin de Soleil qui m'a distanc d'une demi-longueur!--Puis un
lettr de rencontre, g, moralement, d'une trentaine de soufflets,
m'a soutenu, _mordicus_, que l'homme n'tait qu'un fol, ayant
l'hallucination du ciel et de la terre!... Juge si cela m'a retard,
moi le _Chantre_ des _Choses-utiles_, et qui jouis, toujours, mme en
dormant, de ce sourire entendu et expriment qui sied aux dshrits
de l'intelligence!...

Mais elle:

--Je te crois!... je te crois.--Le printemps, enfin ne saurait te
conseiller de me fuir? Tu ne me laisseras pas expirer sur quelque
sofa dsert comme la fille d'O-Tati, tu ne veux point que mes
obsques se clbrent demain, vers dix heures?

--Effectivement! rpondit le bouillant Sigefroid.--Je ne pourrais
sans un lger sanglot, tolrer cette ide, mme en rve! L serait
l'atrocit. Le Coeur avant tout! Vive le Sentiment, ajouta le
vicomte, au milieu d'une pirouette,--et foin de l'Artificiel!

       *       *       *       *       *

De concert, ils descendirent aux jardins.

--Parlons d'amour, gmit-elle.--Mais d'abord un goba!... c'est mon
parfum du lundi! tu le sais?

Le vicomte en minaudant, lui tendit la fleur dsire.

--Ton esclave est fire de ses chanes! continua la chanoinesse
en subodorant les senteurs de cette plante, d'ailleurs, pour
elle, hebdomadaire.--La France, ma rivale, t'a salu du titre de
Plume autorise depuis le succs de ton pome sur cette thse
abracadabrante... tu sais?

--Ah! oui dit le vicomte, d'un air dgag: _De l'influence de la
cantharide sur le clerg de Chandernagor_?

--Et puis... que te dirais-je? Ton nom fleure les ferrailles d'une
faon insense! Je t'aime, Sigefroid de Thuringe!

--Frames et francisques! s'cria le Chantre des _Choses utiles_,
perdu. Qui m'empcherait de mettre le doigt entre la robe et le
torse?

       *       *       *       *       *

Sur le banc d'une tonnelle embaume par des herbages discrets--j'ai
nomm les roses--le couple distingu devisait maintenant des vagues
inconstances du Coeur.

Le claque du jeune homme foltrait au loin, jouet des zphirs, 
travers les alles solitaires. Tout  coup, au milieu du silence
divin, sans rossignols, blouie de la beaut nocturne des choses,
la jeune femme en son extase infinie,--entre deux baisers,--et les
regards au ciel,--balbutia d'une voix passionne:

--Dis-moi!... DIS-MOI QUE TU ES DUC... ET... PAIR!

--Reois,  propos, les adieux les plus dchirants! s'cria
brusquement le vicomte en se frappant le front. Le devoir m'appelle!
L'on m'attend au Palais du Snat...

--Hlas, interrompit la chanoinesse avec une certaine amertume: au
Palais du Snat! pour y siger encore, sans doute, ingrat, mme la
nuit!

Le vicomte sourit mystrieusement, et montrant d'un geste
inqualifiable l'toile polaire, rpondit trs bas, d'un ton rveur:

--Non, ma parfaite amie, non, crature d'lection!... _Pour mettre en
tat certains cylindres de tle qui couronnent son fate blouissant;
car voici, je crois, les approches de l'hiver._




LETTRES  CHARLES BAUDELAIRE


I

                                   _Saint-Brieuc, Rue Saint-Guno, 4._

Monsieur,

Je sais, dans ma trs petite exprience, combien il est pnible
d'crire une lettre. On n'crit presque jamais (j'entends les esprits
 de certaines allures) que par ncessit--ou besoin vague de se
dgrossir l'esprit.

Veuillez donc penser, je vous en prie, que j'estime trop la valeur de
votre prcieux temps pour vous demander une rponse: vous m'crirez
si vous avez un loisir  perdre, quand il vous plaira, dans un an,
six mois, jamais, si bon vous semble: je ne vous en aimerais pas
moins, je comprendrai cette petite prface de Ricardo et je serais
dsol que mon admiration vous gnt le moindrement: Ceci soit dit
avec sincrit!

Combien je regrette les consquences de ces jours derniers! Vous
m'avez vu sous des conditions dplorables: j'tais  la fois--trs
troubl par le vin--le manque de sommeil--et le saisissement de vous
parler. Combien de btises me sont chappes!... mais je pense que
vous n'tes pas de ceux qui jugent les gens sur un fait.

Mes relations fantaisistes--j'ai fray, par entranement, avec des
individus de joyeuse imagination--doivent tre mises sur le compte de
mon extrme jeunesse; cela s'oublie assez vite; il ne s'agit que de
rompre vite, et de monter vite, ce qui ne tardera gure pour moi, je
pense.

Allons, voil qui est bien: votre profonde et habituelle dlicatesse
ne mprisera pas l'humilit de cette petite pitre: je n'cris pas de
la sorte  tout le monde; vous tes mon an, cela dit tout.

Quand je pense que je n'ai pas rpondu l'autre soir  M. R...
(charmant compagnon, du reste, par exemple!) lorsqu'il me demandait
ce que vous aviez cr:

Qu'entendez-vous par crer?--Qui est-ce qui cre ou ne cre pas? Que
signifie cette chanson, et ce refrain d'avant le dluge? Baudelaire
est le plus puissant, et le plus un, par consquent, des penseurs
dsesprs de ce misrable sicle! Il frappe, il est vivant, il voit!
Tant pis pour ceux qui ne voient pas!

Mais, je n'tais pas dans mon sang-froid ce soir-l. Ce sera pour
la prochaine occasion. Excusez, je vous en prie, les nombreuses
inepties, les rimes lgres, et les enfantillages que j'ai laisss
dans mon bouquin. Il y a trois ou quatre pages passables: c'est une
demi-promesse; j'espre vous envoyer bientt une prose moins jeune
que mes vers! Allons, je vous aime et vous admire, mon bien cher
grand pote; et je vous serre la main avec bonheur.

P. S. Je suis presque brouill avec ma famille. J'attends quelque
argent pour retourner vivre  Paris: vous me permettrez de vous faire
une petite visite; je ne crois pas dpasser le but en disant que j'ai
quelquefois du bon--avant le champagne.


II

Je vous remercie de tout mon coeur de vous tre souvenu de moi: que
voil de penses claires et superbes! Comme on se sent de votre avis
en vous lisant! Comme vous savez bien vous couter impersonnellement
dans celui qui vous lit! Je vous admire.

Je me suis rencontr avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai
Tannhauser quand je serai install dans votre voisinage. Le grand
musicien peut rciter, lui aussi, ces vers de statue:

  Contemple-les, mon me, ils sont vraiment affreux!
  Pareils aux mannequins, vaguement ridicules...

Quand j'ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques
vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus
je les relis, plus je trouve  reconstruire. Comme c'est beau ce
que vous faites! _La Vie antrieure, l'Allgorie des vieillards, la
Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles,
la Chanson de l'Aprs-midi_,--et ce tour de force de _La Mort des
Amants_, o vous appliquez vos thories musicales. L'_Irrmdiable_,
commenant dans une profondeur hglienne, les _Squelettes
laboureurs_, et cette sublime amertume de _Rversibilit_, enfin
tout, jusqu'au duo _d'Abel et de Can_... C'est royal, voyez-vous,
tout cela. Il faudra bien que tt ou tard, on en reconnaisse
l'humanit et la grandeur, absolument... Mais quel loge que le rire
de ceux qui ne savent pas respecter! Ne vous irritez pas de mon
enthousiasme; il est sincre, vous le savez bien.

P. S. Ne m'crivez pas, je vous en prie; l'Art est long et le temps
est court; je le sais aussi bien que personne, moi qui travaille
dix heures par jour  faire une page de prose; vous n'avez rien
 me dire, et je devine que vous ne me voulez peut-tre pas trop
de mal, ainsi ne prenez pas de peine pour moi. Quand j'aurai
termin les premiers volumes de _Isis_, je vous en enverrai un
exemplaire. Je ferai avec votre permission, une tude sur vous: si
vous ne la trouvez pas bien faite, vous la brlerez et il n'en sera
plus question. Je n'ai pas d'amour-propre, quand j'ai mal crit,
maintenant; je vous l'assure. Vous vous tes affirm davantage
dans votre tude sur Wagner que dans celle de Gautier: tant mieux!
_a pleut dj dru comme mitraille et de la hautaine faon, a m'a
ranim._ Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans
 reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait... Et, au
revoir. Pardonnez le griffonnage; je l'ai effac parce qu'il tait
dogmatique et que je n'ai rien  vous apprendre.

Encore un Post-S.  propos de l'tude dont je vous parle, ne pensez
pas que je veuille recommencer la fable de l'Ours et du Jardinier. Je
n'ai plus le mme style du tout, comme de raison, quand j'cris une
lettre et lorsque j'cris une page littraire. Vous ne me jugerez pas
sur mon dplorable bouquin, et vous aurez de l'indulgence. Je vous
affirme que je fais du beau et du trs beau dans ce moment-ci--et que
vous n'en serez peut-tre pas mcontent: vous serez mme tonn de
la diffrence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien
y jeter un coup d'oeil. Vous ne croirez pas que c'est moi. Ne riez
pas trop, je vous en prie, de cette folie, et prenez tout ceci avec
bienveillance. Je ne vous cris pas rue d'Amsterdam, craignant que
vous ayiez chang de maison.


III

                                 _Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, 14._

Mon cher Baudelaire,

Je vous ai gard, comme on dit pour la bonne bouche: voici le rsum
(dans ce qu'il peut avoir d'ingnieux) du plerinage que vous savez.
Le R. P. Dom Guranger est, je crois, un homme d'une imagination
logique et d'une science absolument quelconque; il jouit d'une
qualit que vous estimerez: _la froideur attrayante_. 57  58 ans.
Il tait prtre  21 ans; docteur en thologie  23 ans; licenci en
droit, licenci s-lettres et docteur s-sciences  38 ans. Il parle
7  8 langues actuelles et n'ignore pas les dialectes hbraques
au point de le cder  M. Renan. Il a trouv moyen, sans un sou,
de relever l'abbaye de Solesmes, sans s'interrompre pour cela, et
sans quitter une rude partie engage entre lui et tous les vques
de France au sujet de la Liturgie ancienne qu'il a russi  faire
rtablir dans toute sa puret, presque partout; mais il a fallu
crire une douzaine de volumes fantastiques de science religieuse,
arracher des bulles pontificales, lutter contre son vque, abmer
pendant un an, tous les quinze jours, M. de Broglie (au sujet du
Labarum et, gnralement, des miracles) se lever  4 heures, se
coucher  11 heures, manger de la salade le soir et un peu de soupe
dans une cuelle le matin, conserver du temps pour le brviaire et
pour la direction de l'Abbaye (60 moines), tout quitter au coup de
cloche de la Rgle, causer avec des milliers de visiteurs, surveiller
un anvrisme et une propension mosaque au bgaiement, afin de ne pas
perdre la tte et avoir un front deux fois haut et vaste comme celui
de Victor Hugo. Vous voyez que ce n'est pas une brute, et pour me
servir d'une expression de du Terrail (si vous voulez bien pardonner
cet ignoble mouvement d'amour-propre) j'ajouterai que: je ne suis
pas trop mal dans ses papiers.

Il est flanqu de deux ttes qui sont presque galement admirables:
le Pre conome et le Pre Prieur: Dom Fontanes et Dom Couturier:
deux colosses au physique et au moral. La Bibliothque (j'oubliais
de vous dire que ces deux colosses et lui sont charmants de
bienveillance, de profondeur et de _navet_, au point de s'amuser
et de faire des calembours), la Bibliothque contient environ 20.000
volumes: on m'y laissait seul, tous les jours, faveur inconnue 
bon nombre de gens (nouveau mouvement d'amour-propre), vous jugez
si j'ai, comme on dit, profit de l'occasion. J'ai des notes assez
curieuses, je crois pouvoir l'affirmer. Bref, je tiens _Samule_,
et si mes prvisions ne sont pas entaches de niaiseries, j'ai
rellement quelque chose de--sinon de plus grand, je parle au point
de vue de la dimension du volume--du moins d'aussi large que l'ide
de Faust. C'est rellement estomirant qu'on ait pas encore pens 
une chose, ou que, si on y a pens, on ne l'ait pas traite avec
amplitude et magnificence. Je vous crirai cela: vous jugerez.

Voici, en attendant, une petite lgende qui ressemble un peu  l'un
de vos pomes en prose, L'tranger: Je traduis du latin:

Il y avait un moine--un parfait et ancien religieux--qui avait
fait un pacte avec le Diable: je veux dire qui avait accept les
services d'un dmon mixte. Ce dmon n'tait pas, en son me et
en sa condamnation, des plus coupables; il avait, dans les temps
effroyables o se joua le grand conflit, il avait subi l'entranement
vague et presque moutonnier de Lucifer. Il ne s'tait pas prononc
sur le fameux _Non Serviam_ et s'tait trouv prcipit hors de la
joie et de la lumire, avant d'avoir eu seulement le temps de se
reconnatre. De sorte que sa vie tait comme un rve et qu'il ne
savait plus ce qui tait arriv. Il n'tait pas mauvais, mais il
avait contract la manie de la chute, en voyant se culbuter, dans
l'ombre et dans la foudre, le ple-mle des lgions noires! Puis...
avec les longs et interminables sicles, avec l'insensible habitude
de l'tonnement, il avait oubli cela, tout cela: il avait oubli.

Enfin vous comprenez ce que je veux dire. Vous seul pouvez exprimer
cela aujourd'hui.

Donc, un jour il avait remarqu la terre, et trouvant confortable
d'y rester aussi bien que dans les endroits o il tait auparavant,
il s'en alla dans les environs d'un monastre, car il aimait le
silence. L, je vous dis qu'il eut l'occasion de rendre service
au vieil abb, on ne sait pas comment. Le vieil abb--un bon
zig!--comprit de suite (toutes ses rserves de conscience faites)
l'horrifiant malheur qui avait d arriver dans l'ternit, au petit
bonhomme infernal, et il ne dchargea pas de maldictions nouvelles
sur son mlancolique et monstrueux visiteur. Il lui demanda, ne
voulant pas tre en retard avec un pareil personnage, s'il pouvait,
 son tour, lui tre quelque peu utile ou mme agrable. Il insista,
en voyant le pauvre dmon secouer tristement ce qui lui servait
de tte.--Eh bien, dit celui-ci, puisque vous me proposez, je
vous dirais que vous pouvez me faire du bien.--Et comment? dit le
moine.--Ah! dit le dmon, vous tes bien le matre de faire btir
un clocher ici?--Oui, dit le moine.--Alors faites btir un clocher
avec une grande cloche, et puis faites-la aller la nuit, quand vous
pourrez.--Pourquoi? dit le moine inquiet.--J'aime les cloches... le
son des cloches... les belles cloches...

N'est-ce pas qu'elle est belle? Mais, dame, je n'ai fait que des
phrases o vous feriez de la pure beaut, vous. Enfin, je vous
l'offre, si elle peut vous sembler possible.

Je termine en attendant une prochaine lettre en vous recommandant
deux livres:

_La Mystique_ de Goerres, 5 vol. in-8 (divine, naturelle,
diabolique), dit. Poussielgue, rue Saint-Sulpice, trad. de
l'allemand par Sainte-Foy.

Et _La Vie de Jsus-Christ_, par le docteur Sepp, 2 vol. in-8, mme
trad., mme lib., anne 1860 ou 59. Si vous ne les connaissez pas,
cela vous fera peut-tre plaisir. C'est trs curieux.




NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE




NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

CHEZ LES PASSANTS.--L'dition de la Librairie de l'_Art indpendant_
(Frontispice de Flicien Rops; Paris, 1890) comprenait:


L'TONNANT COUPLE MOUTONNET.--UNE SOIRE CHEZ NINA DE VILLARD (_Gil
Blas_, 24 aot 1888);--N-S. JSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES (_Gil
Blas_, 25 dcembre 1888). Remy de Gourmont a recueilli dans la _Revue
indpendante_ de juillet 1890, des notes manuscrites; l'auteur et le
prfacier y recevaient une plus rude vole. Ce manuscrit offre
des variantes curieuses qui dnotent chez Villiers, un polmiste
assez pre (et il le prouva) surtout quand on touchait aux choses
sacres. Les variantes ont t jointes, en appendice, au livre de
M. douard de Rougemont (_Mercure de France_, 1910),--SOUVENIR
(_Revue wagnerienne_, 15 juin 1887);--HAMLET (_Revue des lettres et
des arts_, 8 dcembre 1867);--AUGUSTA HOLMS (_La Vie moderne_, 13
juin 1885, et le _Succs_, 11 novembre 1885). Voici le fragment, non
reproduit, d'un de ces textes:

     _J'avais t port par le comit royaliste aux lections
     du conseil gnral de Paris, le 10 janvier 1880. C'tait,
     si fidle est ma mmoire, contre M. de Heredia, le terrible
     rvolutionnaire. (Soit dit, par occasion, les rsultats de ces
     lections tant de nos jours, parfaitement connus  l'avance,
      vingt-cinq voix prs, dans tous les comits, j'avais accept
     seulement pour l'honneur de la dfaite.) J'obtins donc les six
     cents suffrages attendus. Mon aimable comptiteur, dont alors
     le Figaro publia les posies mues et fugitives, se concilia
     l'excdent convenu des mille ou douze cents voix sagaces,
     auxquelles il doit son triomphe, et chacun des deux littrateurs
     fut content._

     _Mais en ce qui nous occupe, le plaisant de cette affaire est
     que, ds cette poque dj, le projet du Conservatoire lyrique
     de la ville de Paris tait fortement en question et que,
     l'avant-veille du grand jour, dans une soire, j'avais dclar
     devant les plus terre--terre et les plus cramoisis du conseil
     que si, contre toutes prvisions (le peuple ayant enfin ses
     versatilits), je l'emportais en cette aventure, mon premier
     soin serait, l'heure venue, de notifier  la commission la
     comptence utile et pratique de l'minente compositrice comme
     membre du jury officiel de ce concours. Or, avec ce sourire doux
     et entendu qui leur sied d'ailleurs, nos deux purs m'appelrent
     pote (ce qui m'amuse toujours), et renvoyrent mon projet
     de nomination dans les nues. Je les dcorai donc du titre de
     prosateurs pour flatter  mon tour leur amour-propre et,
     chose qui ne me surprit en rien, ce furent prcisment ces deux
     membres, si j'en crois la Renomme, qui, l'anne suivante,
     entranrent la commission en faveur de la musicienne et la
     firent nommer du jury  une majorit enthousiaste: quels potes,
     ces conseillers municipaux!..._

LETTRE SUR UN LIVRE (Prface  un livre de M. E. Pierre, Paris,
1887);--LE RALISME DANS LA PEINE DE MORT (Figaro, 18 fvrier
1885);--LE CANDIDAT DE G. FLAUBERT (_Revue du monde nouveau_, 1er
fvrier 1874);--PEINTURES DCORATIVES DE L'OPRA;--LA TENTATION
DE SAINT ANTOINE (_Semaine Parisienne_, 23 avril 1874);--LE CAS
EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY (_Gil Blas_, 20 octobre 1887).
_L'vasion_ avait t reprsente le 12 octobre au Thtre Libre;--LE
SOCLE DE LA STATUE (publi primitivement sous ce titre: _La Maison
Gambade, pre et fils_, 1 plaq. 1882);--LA COURONNE PRSIDENTIELLE
(_Le couronnement de M. Grvy_, dcembre 1887, in-f);--AU GENDRE
INSIGNE;--L'AVERTISSEMENT (_Figaro_, 19 juillet 1883).


PAGES RETROUVES.

 UNE GRANDE FORT (_L'Artiste_, 1er avril 1868 et IIme srie du
_Parnasse contemporain_, 1871.)--Variantes de l'_Artiste_, pigraphe:
La nuit et son oiseau solennel, Milton, vers 19 et 20:

  _Miroir du Rossignol, la source aux sons fatals,
   Arthuse, reluit sous les ajoncs natals._

et plus loin:

  _... le dolmen disperse entre ses brches;_

ESQUISSE  LA MANIRE DE GOYA (_Parnasse contemporain_, I,
1866);--HYPERMNESTRA (_Revue encyclopdique_, 18 mars 1896). Dat
du 24 septembre 1876;--LADY HAMILTON (_La revue blanche_, 1er
janvier 1896). crit avant 1880;--LE CONVIVE (_Journal_, 9 mars
1894);--SIGEFROID (_Le diable_, 7 mai 1870);--LETTRES A BAUDELAIRE
(_Nouvelle Revue_, 15 aot 1903). crites en 1861 et 1862.




TABLE DES MATIRES


CHEZ LES PASSANTS.

  L'tonnant couple Moutonnet                                        5

  Une Soire chez Nina de Villard                                   13

  Notre-Seigneur Jsus-Christ sur les planches                      23

  Souvenir                                                          37

  Hamlet                                                            43

  Augusta Holms                                                    53

  Lettre sur un livre                                               65

  La Suggestion devant la loi                                       71

  Le Ralisme dans la peine de mort                                 83

  Le Candidat (de Gustave Flaubert)                                103

  Peintures dcoratives du foyer de l'Opra                        113

  La Tentation de Saint Antoine (de Gustave Flaubert)              127

  Le Cas extraordinaire de M. Francisque Sarcey                    135

  Le Socle de la statue                                            145

  La Couronne prsidentielle                                       179

  Au Gendre insigne                                                215

  L'Avertissement                                                  219


PAGES RETROUVES.

  Pomes du Parnasse:

    I. _ une grande Fort_                                        233

   II. _Esquisse  la manire de Goya_                             235

  Hypermnestra                                                     237

  Lady Hamilton                                                    257

  Le Convive                                                       273

  Sigefroid                                                        275

  Lettres  Baudelaire                                             281

  _Notice bibliographique_                                         293




ACHEV D'IMPRIMER

LE QUINZE OCTOBRE MCMXIII

par

GEORGES CLOUZOT

 NIORT

pour

MM. CRS ET Cie


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

--Corrections effectues:

----Page 68: "en ces lettres parisiennes, au sein desquels, vous"
remplac par "en ces lettres parisiennes, au sein desquelles, vous".

----Page 126: "tre vit dans une oeuvre et de l'importance de"
remplac par "tre vit dans une oeuvre de l'importance de".

----Page 160: "qu'ils taient maills de ce vocables" remplac par
"qu'ils taient maills de ce vocable".

----Page 163: "si l'on ne veux finir pauvre," remplac par "si l'on
ne veut finir pauvre,".

----Page 218: "en quels motifs vous puiser le droit" remplac par "en
quels motifs vous puisez le droit".

----Page 252: "sur le champ, des jeux gymniques, auquels" remplac
par "sur le champ, des jeux gymniques, auxquels".

----Page 253: "sorte d'illusion aux quatre puits" remplac par "sorte
d'allusion aux quatre puits".

----Page 261: "en s'en tenant  se programme:" remplac par "en s'en
tenant  ce programme:".

----Page 263: "c'tait l'une de plus gracieuses femmes" remplac par
"c'tait l'une des plus gracieuses femmes".

----Page 266: "il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de
haute valeur et gagner trs vite l'amiti de l'ambassadrice." Mot
ajout: "sut": "il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de
haute valeur et sut gagner trs vite l'amiti de l'ambassadrice."

----Page 270: "Marie-Caroline allait s'tendre" remplac par
"Marie-Caroline allait s'teindre".]





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Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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Foundation

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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     Chief Executive and Director
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