The Project Gutenberg EBook of L'Escalier d'Or, by Edmond Jaloux

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Title: L'Escalier d'Or

Author: Edmond Jaloux

Release Date: January, 2004  [EBook #4933]
[This file was first posted on April 6, 2002]
[Most recently updated: December 30, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: CP1252

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ESCALIER D'OR ***



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L'Escalier d'Or.


Edmond Jaloux




_A Camille Mauclair_


_Acceptez la ddicace de ce petit ouvrage, non seulement comme un gage
de mon admiration pour l'artiste et le critique  qui nous devons tant
de belles pages, mais aussi de mon affection pour l'ami qui
m'accueillait, avec tant de cordiale sympathie, il y a plus de vingt
ans,  Marseille, quand je n'tais encore qu'un tout jeune homme
inconnu  passionnment pris de littrature.  Vous souvenez-vous de ce
petit salon du boulevard des Dames, tout tendu d'toffes rouges et par
la fentre duquel, en se penchant, on voyait dfiler vers la gare tant
d'Orientaux fantastiques qui montaient du port?  Que d'ardentes
conversations n'avons-nous pas tenues dans cette pice intime et
fleurie  laquelle je ne peux songer sans un plaisir mu!  Vous
souvenez-vous aussi de ce petit jardin de Saint-Loup, tout en
terrasses, o nous allions admirer les ors et les brumes d'un
incomparable automne?  Vous me parliez des grands potes dont vous
tiez l'ami, de Stphane Mallarm et d'lmir Bourges, dont je rvais
d'approcher un jour.  Aussi ai-je voulu, en souvenir de ces temps
lointains, vous offrir ce portrait d'un de leurs frres obscurs, d'un
de ceux qui n'ont pas eu le bonheur, comme eux, de donner une forme au
monde qu'ils portaient dans leur coeur et dans leur esprit.
Puissiez-vous accorder  mon hros un peu de la gnreuse amiti que
vous m'avez accorde alors et dont je vous serai toujours
reconnaissant!_

_E.J._




CHAPITRE PREMIER

Dans lequel le lecteur sera admis  faire la connaissance des deux
personnages les plus pisodiques de ce roman.


"La diffrence de peuple  peuple n'est pas moins forte d'homme 
homme."
Rivarol.


J'ai toujours t curieux.  La curiosit est, depuis mon plus jeune
ge, la passion dominante de ma vie.  Je l'avoue ici, parce qu'il me
faut bien expliquer comment j'ai t ml aux vnements dont j'ai
rsolu de faire le rcit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance.
Je ne peux voir dans ce trait essentiel de mon caractre ni un travers,
ni une qualit, et les moralistes perdraient leur temps avec moi, soit
qu'ils eussent l'intention de me blmer, soit de me donner en exemple 
autrui.

Je dois ajouter cependant, par gard pour certains esprits scrupuleux,
que cette curiosit est absolument dsintresse.  Mes amis gotent mon
silence, et ce que je sais ne court pas les routes.  Elle n'a pas non
plus ce caractre douteux ou quivoque qu'elle prend volontiers chez
eux qui la pratiquent exclusivement.  Aucune malveillance, aucune
bassesse d'esprit ne se mlent  elle.  Je crois qu'elle provient
uniquement du got que j'ai pour la vie humaine.  Une sorte de
sympathie irrsistible n'a toujours entran vers tous ceux que le
hasard des circonstances me faisait rencontrer.  Chez la plupart des
tres, cette sympathie repose sur des affinits intellectuelles ou
morales, des parents de got ou de nature.  Pour moi, rien de tout
cela ne compte.  Je me plais avec les gens que je rencontre parce
qu'ils sont l, en face de moi, eux-mmes et personne d'autre, et que
ce qui me parat alors le plus passionnant, c'est justement ce qu'ils
possdent d'essentiel, d'unique, a forme spciale de leur esprit, de
leur caractre et de leur destine.

Au fond, c'est pour moi un vritable plaisir que de m'introduire dans
la vie d'autrui.  Je le fais spontanment et sans le vouloir.  Il me
serait agrable d'aider de mon exprience ou de mon appui ces inconnus
qui deviennent si vite mes amis, de travailler  leur bonheur.
J'oublie mes soucis, mes chagrins, je partage leurs joies, leurs
peines, je les aime en un mot, et je vis ainsi mille vies, toutes plus
belles, plus varies, plus mouvantes les unes que les autres!

Cette trange passion m'a donn de curieuses relations, des amitis
prcieuses et bizarres, et j'aurais un fort gros volume  crire si je
voulais en faire un rcit complet; mais mon ambition ne s'lve pas si
haut: il me suffira de relater ici aussi rapidement que possible ce que
j'ai appris des moeurs et du caractre de M. Valre Bouldouyr, afin
d'aider les chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui,  l'exemple
de Paul de Musset ou de Charles Monselet, veuille tracer une galerie de
portraits d'aprs les excentriques de notre temps.

A l'poque o je fis sa connaissance, je venais de quitter
l'appartement que j'habitais dans l'le Saint-Louis pour me fixer au
Palais-Royal.

Ce quartier me plaisait parce qu'il a  la fois d'isol et de
populaire.  Les maisons qui encadrent le jardin ont belle apparence,
avec leurs faades rgulires, leurs pilastres, et ce balcon qui court
sur trois cts, exhaussant,  intervalles gaux, un vase noirci par le
temps; mais tout autour, ce ne sont encore que rues troites et
tournantes, places provinciales, passages vitrs aux boutiques
vieillottes, recoins bizarres, boutiques inattendues.  Les gens du
quartier semblent y vivre, comme ils le feraient  Castres ou 
Langres, sans rien savoir de l'norme vie qui grouille  deux pas
d'eux, et  laquelle ils ne s'intressent gure.  Ils ont tous, plus ou
moins, des choses de ce monde la mme opinion que mon coiffeur, M.
Delavigne, qui, un matin o un ministre de la Guerre, alors fameux, fut
tu en assistant  un dpart d'aroplanes, se pencha vers moi et me
dit, tout mu, tandis qu'il me barbouillait le menton de mousse:

--Quand on pense, monsieur, que cela aurait pu arriver  quelqu'un du
quartier!


Delavigne fut le premier d'ailleurs  me faire apprcier les charmes du
mien.  Il tenait boutique dans un de ces passages que j'ai cits tantt
et que beaucoup de Parisiens ne connaissent mme pas.  Sa devanture
attirait les regards par une grande assemble de ces ttes de cire au
visage si inexpressif qu'on peut les coiffer de n'importe quelle
perruque sans modifier en rien leur physionomie.

Quand on entrait dans le magasin, il tait gnralement vide; M.
Delavigne se souciait peu d'attendre des heures entires des chalands
incertains.  Lorsqu'il sortait, il ne fermait mme pas sa porte, tant
il avait confiance dans l'honntet de ses voisins.  D'ailleurs,
qu'et-on vol  M. Delavigne?

Trois pices, qui se suivaient et qui taient fort exigus, composaient
tout son domaine.  La premire contenait les lavabos; la seconde, des
armoires o j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour la
troisime, je n'ai jamais su  quoi elle pouvait servir.

Trouvait-on M. Delavigne?  Il vous recevait avec un sourire suave et
vous priait de l'attendre, car il tait en gnral fort occup  de
copieux bavardages.  De curieuses personnes causaient avec lui dans
l'arrire-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui venaient chercher
perruque, mais aussi des marchandes  la toilette, des courtires du
Mont-de-Pit, de vieux beaux encore solennels.  J'ai souvent souponn
M. Delavigne de faire un peu tous les mtiers; mais je dois avouer que
je n'ai rien surpris de suspect dans ses actes, et je crois qu'il avait
seulement l'amour immodr des dominos, passion  laquelle il se
livrait dans un caf voisin, qui s'appelait et s'appelle encore: _A la
Promenade de Vnus._  Je n'ais jamais pu passer devant cet endroit sans
imaginer que j'allais dbarquer  Paphos ou  Amathonte.

--Monsieur, me disait souvent M. Delavigne avec mlancolie, il n'y a
vraiment qu'un emploi pour lequel je ne me sente aucune disposition:
c'est celui que j'exerce!  Rien ne m'ennuie plus que de faire un
"complet", ou mme une barbe, et  la seule ide d'un shampoing, sauf
votre respect, le coeur me lve de dgot!

--Aviez-vous une autre vocation, monsieur Delavigne?

--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez tre souffleur  la
Comdie-Franaise, ou, sauf votre respect, greffier du tribunal.  Je
crois que, dans ce mtier-l, on a un costume tonnant, avec de
l'hermine qui pend quelque part.  Il me plairait aussi beaucoup d'tre
pote comme cet crivain dont je porte le nom, parat-il, et qui tait
peut-tre un de mes anctres...

--Pote, monsieur Delavigne?  Peste!  Vous voici bien ambitieux!

--Monsieur Salerne croit-il que je suis insensible?  Non, non, on peut
tre coiffeur et avoir ses dceptions, ses dsillusions, tout comme un
autre.  Nous habitons un monde, monsieur, o le coeur n'a pas sa
rcompense!

On le voit, je prenais plaisir aux propos de M. Delavigne.  Sous cette
fleur de bonne compagnie, qui leur donnait tant de charme, je
retrouvais un type en quelque sorte national, sentencieux, aimant 
moraliser, vaniteux, au moment mme qu'il mprisait le plus son
caractre et son tat; avec cela, sentimental et toujours du par
quelque chose.  Deux ou trois journaux tranaient dans sa boutique,
dont j'ai su depuis qu'il ne lisait que les renseignements mondains.

--Monsieur Salerne, me disait-il, voyez-vous, ce que j'aurais aim dans
la vie, moi, c'est la socit des gens du monde.  Je n'tais pas n
pour remplir un rle social aussi infime.

Et il rptait comme un morceau potique, comme le refrain d'une
romance, un cho recueilli dans _le Gaulois_ ou dans _Excelsior:_
"Grand bal hier donn chez la princesse Lannes..."
Ses distractions taient honntes il se plaisait  passer la soire au
cinma ou au caf-concert.  Et souvent, en me faisant la barbe, me
chantait-il quelque couplet tendre ou galant, d'une voix juste, mais un
peu chevrotante.  Le printemps venu, chaque dimanche, il courait la
banlieue, sans doute avec d'aimables personnes, dont il n'osait pas me
parler autrement que par des allusions mystrieuses; et le lundi, je
voyais sa boutique toute fleurie de ces grandes branches de lilas, que
la poussire et les cahots du chemin de fer ont fripes et qui pendent.

--J'ai la superstition du lilas, me confiait-il alors, celle du muguet
aussi.  Quand j'en cueille, - et je sais ce que les dsillusions ont de
plus amer, monsieur, - eh bien! je ne peux pas croire que l'amour ne
finira pas par me rendre heureux!  J'ai un ami  _La Promenade de
Vnus,_ qui me raille quand je parle ainsi, mais est-ce un mal que de
garder sa pointe d'illusion?  Je peux vous avouer cela, n'est-ce pas?
Monsieur, car je vous connais bien, malgr votre rserve, vous tes un
dlicat comme moi!

Avouez-le, comment n'euss-je pas t flatt par une telle apprciation?

Le jour mme o elle me fut faite, je rencontrai pour la premire fois
M. Valre Bouldouyr.





CHAPITRE II


Portrait d'un homme inactuel.


"La mditation a perdu toute sa dignit de forme; on a tourn en
ridicule le crmonial et l'attitude solennelle de celui qui rflchit,
et l'on ne tolrerait plus un homme sage du vieux style.
Nietzsche.


J'tais, en effet, assis dans la boutique de M. Delavigne, ligot comme
un prisonnier par les noeuds d'une serviette si humide qu'elle risquait
fort de me donner des rhumatismes, et mon gelier jouait  faire
pousser sur mes joues une mousse de plus en plus lgre, quand la
sonnette de l'tablissement, qui avait, je ne sais pourquoi, un timbre
rustique, tinta doucement.  Mon regard plongeait dans la glace qui
faisait face  la porte.  Je vis entrer un personnage qui me parut
curieux, au premier abord, sans que je comprisse exactement pourquoi.

Il tait corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu lourd.  Son
front bomb, ses petits yeux vifs, se joues rondes et creuses d'une
fossette, son nez pointu aux narines vibrantes, une lvre rase, un
collier de barbe qui grisonnait, me rappelrent trs vite un visage
bien connu; mais il y avait dans ses traits quelque chose d'amollli, de
lche, de dtendu.  L'inconnu ressemblait certainement  Stendhal, mais
 un Stendhal en dcalcomanie.  Il portait un vieux feutre sans
fracheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron, qui laissait
voir un col mou et une cravate use, mais dont les couleurs autrefois
vives rvlaient d'anciennes prtentions.  Il s'assit dans un coin,
aprs avoir chang avec M. Delavigne un salut cordial.  Au bout d'un
moment, le voyant dsoeuvr, le coiffeur lui offrit un journal.

Mais le client refusa majestueusement cette proposition:

--Vous savez bien, dit-il, que je ne lis jamais de journaux, jamais!
Pourquoi faire?  Je n'ignore pas grand'chose des turpitudes qui peuvent
se passer dans ce bas-monde.  En quoi pourraient-elles m'intresser?...
 Vous, monsieur Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous intresse
dans un journal?

--Mais les crimes, par exemple, dit M. Delavigne, dcontenanc.

--Les crimes?  Ils sont dj tous dans la Bible!  Ils ne varient que
par le nom de la localit o ils ont t commis.

--La politique...

--La politique?  Parlez-vous srieusement, monsieur Delavigne?  La
politique?  Vous tenez sincrement  savoir par quel procd vous serez
tracass, vol, martyris et rduit en esclavage?  Moi, a m'est gal!
Les moutons ne seront jamais tondus que par les bergers.  Maintenant,
si vous prfrez un berger qui porte un nom de famille  un berger qui
porte un numro, c'est votre affaire.  Une affaire purement
personnelle, monsieur Delavigne, ne l'oublions pas!

--Enfin, j'aime  savoir ce qui se passe!

--Moi aussi!  Ou plutt, j'aimerais  savoir ce qui se passe, s'il se
passait quelque chose.  Mais il ne se passe rien, vous entendez bien,
rien!

Il s'enfona de nouveau dans sa mditation, et M. Delavigne me fit
plusieurs petits signes du coin de l'oeil, pour me signaler qu'il avait
affaire  un original, un fameux original!  Je m'en apercevais,
parbleu! Bien.

Je clignai de la paupire  mon tour, afin d'engager M. Delavigne 
reprendre sa conversation avec le faux Stendhal.

Aprs quelques instants de silence, le coiffeur dbuta ainsi:

--Si vous ne vous intressez pas aux journaux, ni aux crimes, ni  la
politique, monsieur Bouldouyr,  quoi donc vous intressez-vous?

Bouldouyr ne rpondit pas tout de suite.  Il nous regardait
alternativement, le coiffeur et moi.  Puis un sourire de mpris
doucement apitoy erra sur ses lvres gourmandes.

--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez  jouer aux dominos  _La
Promenade de Vnus,_ vous ne ddaignez pas le cinma et vous
nourrissez, chaque printemps, une passion nouvelle pour quelque aimable
nymphe du quartier.  Si j'avais n'importe lequel de ces gots
charmants, vous pourriez apprcier ce qui m'intresse, mais la vrit
me force  confesser que tout cela m'est souverainement indiffrent.
Presque tout d'ailleurs m'est indiffrent, et ce qui me passionne, moi,
n'a de signification pour personne.

--J'ai connu un philatliste qui raisonnait  peu prs comme vous.

--Un philatliste! S'cria M. Bouldouyr, qui devint soudain rouge de
colre, je vous prie, n'est-ce pas, de ne pas me confondre avec un
imbcile de cette sorte!  Un philatliste!  Pourquoi pas un
conchyliologue, puisque vous y tes?

--Je vous demande pardon, monsieur, je ne croyais pas vous fcher...

--C'est bon, c'est bon, dit M. Bouldouyr, en se levant.  Je vais
prendre l'air, je reviendrai tantt.

Et il sortit en faisant claquer la porte.

--Il est un petit peu piqu, dit M. Delavigne, en souriant.  Mais ce
n'est pas un mchant homme.  Il s'appelle Valre Bouldouyr.  Un drle
de nom, n'est ce pas?  Et puis, vous savez quand il dit que rien ne
l'intresse, il se moque de nous.  Il se promne souvent au
Palais-Royal avec une jeunesse, qui a l'air joliment agrable.  Et vous
savez, ajouta indiscrtement M. Delavigne, en se penchant vers mon
oreille, il est plus vieux qu'il n'en a l'air.  C'est moi qui lui ai
fourni son postiche et la lotion avec laquelle il noircit  demi sa
barbe, qui est toute blanche...

Ces dtails me gnrent un peu.  Je demandai  m. Delavigne  quoi M.
Bouldouyr tait occup.

--A rien, c'est un ancien employ du ministre de la Marine.
Maintenant il est  la retraite.

Je quittai la boutique de M. Delavigne.  Je croisai M. Bouldouyr, qui
s'acheminait de nouveau vers elle.  Il marchait lourdement, et il me
parut vot, mais peut-tre tait-ce l'influence du coiffeur qui me le
faisait voir ainsi.


Je gagnai le Palais-Royal et je traversai le jardin.  C'tait un jour
de printemps.  Le paulownia noir et tordu portait comme un madrpore
ses fleurs vivantes et qui durent si peu.  Un gros pigeon gris reposait
sur la tte de l'phbe qui joue de la flte.  Camille Desmoulins, vtu
de sa redingote de bronze, commenait la Rvolution en s'attaquant
d'abord aux chaises.

En regardant machinalement ces choses habituelles, je songeais  Valre
Bouldouyr.  Son nom ne m'tait pas inconnu, mais o l'avais-je entendu
dj?

J'eus soudain un souvenir prcis, et, montant chez moi je fouillai dans
une vieille armoire, pleine de livres oublis; j'en tirai bientt deux
minces plaquettes: l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thul,_
l'autre, _le Jardin des Cent Iris._  Toutes deux, signes Valre
Bouldouyr.  La premire avait paru en 1887, la seconde en 1890.  Il
tait vident qu'aprs cette double promesse M. Bouldouyr avait renonc
aux Muses.

J'ouvris un de ces livrets poussireux.  Je lus au hasard, ces quelques
vers:

        _Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Phnix
        La barque d'or veille un chagrin de vitrail,
        Sur l'eau noire qui glisse et qui coule  son Styx,
        Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_

Plus loin, je lis ceci:

        _Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
        D'un masque de roses tomb,
        Ne saurait rendre un coeur plus sombre
        Que ce ciel par vous drob!_

Je souris avec mlancolie.  Quelque chose de charmant, la jeunesse d'un
pote, s'tait donc joue jadis autour de ce vieil homme  perruque!
Qu'en restait-il aujourd'hui chez ce roquentin colreux, qui
s'offusquait des railleries de son coiffeur?  Hlas! Je le voyais bien,
M. Bouldouyr n'avait pas eu cette force dans l'expression qui permet
seule aux potes de durer, ni ce pouvoir de mrir sa pense, qui
transforme un jour en crivain le dlicieux joueur de flte, qui
accordait son instrument aux oiseaux du matin.  Midi tait venu, puis
le soir.  Et j'tais sans doute aujourd'hui le seul lecteur qui
chercht  deviner une pense confuse dans les rythmes incertains de
_l'Embarquement pour Thul!_

Pauvre Valre Bouldouyr!  J'avais bien voulu savoir ce qu'il pensait
lui-mme aujourd'hui de sa grandeur passe et de sa dcadence actuelle.
 Mais il tait peu probable que je dusse le rencontrer jamais, sinon
peut-tre de loin en loin dans l'antre bizarre de M. Delavigne, et cela
n'tait pas suffisant pour crer une intimit entre nous.





CHAPITRE III

O l'on passe rapidement de ce qui est a ce qui n'est pas.


"La vie et les rves sont les feuillets d'un livre unique."
Schopenhauer.


L'image de Valre Bouldouyr avait frapp mon esprit plus profondment
sans doute que je ne l'avais suppos tout d'abord, car, pendant la
nuit, elle revint  diverses reprises traverser mes songes.

Tantt, couch sur une berge, je regardais une barque descendre la
rivire; elle contenait une grande quantit de perruques et de ttes de
cire.  L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement
dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir.
En passant devant moi, il s'inclinait profondment, et je reconnaissais
alors Valre Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe
d'argent tombait sur la poitrine.

Tantt, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait
signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de
Rivoli.  Mais,  peine tais-je assis  son ct que le misrable
cheval qui tranait le fiacre grandissait soudain, il se mettait 
galoper furieusement en frappant le pav de ses larges sabots, qui me
paraissaient larges, mous et palms comme les pattes d'un canard.  Puis
deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nue,
et s'levant au-dessus du sol, la bte apocalyptique commena de nous
entraner  travers les branches extrmes d'une fort.

--O me menez-vous?  Criai-je, pouvant,  Bouldouyr.

Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et rptait tout bas:

        _Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
        D'un masque de roses tomb..._

Je reus aussitt aprs un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc
d'arbre, vola en clats, et je me retrouvai dans mon lit, inond de
sueur.

--Diable de Bouldouyr! Pensai-je.  Qui m'aurait dit que son innocente
prsence pt contenir tant de cauchemars?

Le jour suivant, j'aurais peut-tre song  m'tonner de la survivance
anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que
j'avais donn  Victor Agniel.

A midi prcis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais
indiqu.  C'tait un de ces gargotes, situes en contrebas de la rue de
Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui
sont grandes comme un billard.  Celle-ci n'avait gure que deux ou
trois clients, que l'on retrouvait  toute heure et qui semblaient
trangement inoccups.  Nous changions, quand j'entrais, des
salutations amicales, mais nous ne savions gure que nos noms:

--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...

--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!

La patronne de l'tablissement venait me serrer la main; pour moi, elle
soignait spcialement sa cuisine de vieille Bourguignonne, habitue aux
repas lentement mijots et aux savantes sauces.  Bref, cette manire de
cave tait un des rares endroits du monde o l'on prt en considration
ma chtive personnalit.

--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dpliant sa serviette, je
suis content de moi.  Aujourd'hui, j'ai eu le sentiment que j'tais
vraiment plus raisonnable que jamais!

Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup plus
d'annes que lui, - une quinzaine,  peine, - mais nos deux familles
tant lies depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au
moment de sa naissance, ce fut moi qui le remplaai et qui tins sur les
fonts baptismaux ce grand garon robuste, qui mange en ce moment de si
bel apptit.

--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?

--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu de mes
perplexits au sujet de Mlle Dufraise; elle est jolie, elle me plat,
je lui plais, ses parents me voient d'un bon oeil, et ils ne sont pas
sans possder un petit avoir.  Tout tait donc pour le mieux.  Mais,
l'autre soir, nous tions ensemble  Saint-Cloud, dans une villa qui
appartient  un de ses oncles.  Je ne sais ce qui lui  a pris,
peut-tre le clair de lune lui a-t-il tourn la tte.  Quoi qu'il en
soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus
absurdes.  Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse,
qu'elle se sentait seule dans la vie et que personne ne lui tait aussi
sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un
vritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps des affaires
de l'tude et de mes projets d'avenir.

--Trouves-tu  redire  cela?

--Mon cher parrain, s'cria Victor Agniel, trs excit, regardez-moi!
Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un
cabotin?  Je suis un modeste clerc de notaire, employ dans l'tude de
matre Racuir, jusqu'au moment o la mort de mon oncle Planavergne me
permettra d'en acheter une  mon tour et de m'installer en province,
avec ma femme et mes enfants.  Je n'ai nullement l'intention, en me
mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et
de parler comme une devise de marron glac.  Je suis un homme sens,
moi.  Je dteste les grands mots, les grands gestes, les billeveses,
je n'ai pas de vague  l'me, je ne sais mme pas si j'ai une me et je
n'en ai cure.  Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel
acte de vente, de faire un testament bien rgulier; je n'entends pas
avoir  l'oreille la serinette d'une femme qui rve, qui a des vapeurs
ou qui veut qu'on lui parle d'amour...  Ce matin, mon bon Pierre, j'ai
crit une longue lettre  Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y
avait pas lieu de donner suite  notre affaire.  C'est pourquoi je suis
si fier de moi.  Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a
plu autant qu'elle.

--Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonn!

--Le seul inconvnient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir
ailleurs, car je suis de plus en plus dcid  me marier vite.  La
sotte vie que celle d'un clibataire!  Mais connaissez-vous rien de
plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs
et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par l'pouser?
Que j'ai de hte que ces simagres soient finies, que mon oncle
Planavergne soit mort et que je sois install, en province, avec ma
femme et mes trois enfants!

--J'aime ta prcision, lui dis-je.

--Oui, j'aurai trois enfants.  Moins ou davantage, ce n'est pas
raisonnable.  Par exemple, je ne sais pas comment les appeler.  Tous
les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de potique, qui
m'exaspre.  Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou
Juliette, ou Marguerite?

--Tu choisiras des prnoms simples: Marie, par exemple.

--C'est bien clrical!

--Allons, lui dis-je, tu as le temps de faire ton choix!

Nous nous attardions dans le restaurant minuscule, chauffant dans notre
main un verre de fine-champagne.  M. Cassignol tait dj parti et dj
revenu.  Un geai apprivois, moqueur et malin, sautait de table en
table, en appelant la patronne: "Sophie!  Sophie!"

--Sophie! Murmura Victor.  Voil qui n'est pas si mal!  Mon ane se
nommera Sophie.  Ce n'est pas prtentieux et a sonne sagement...

Remontant les marches du seuil, nous suivmes la rue de Montpensier.
Le soleil y glissait un oeil souponneux entre les hautes maisons
noires qui la bordent.  Un promeneur solitaire qui portait un grand
chapeau de feutre et un costume trs clair s'en allait d'un air  la
fois rveur et dcid.  Un chat effray fila devant lui.  Nous
entendmes sonner la trompe d'une auto.

--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en me quittant, je suis trs
satisfait d'avoir votre approbation.  Hlas! Sans cette satane soire
au clair de lune, j'aurais peut-tre pous Mlle Dufraise, et voyez ce
qu'aurait t ma vie  Saint-Brieuc ou  Rethel avec une folle qui
aurait lu des romans au lieu de repriser mes chaussettes!

J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abme de dsolation.  Victor en
frissonnait encore.

Et je ne sais pourquoi je songeai tout  coup avec un lan de sympathie
irrpressible  l'honnte physionomie de M. Valre Bouldouyr.

Victor Agniel s'loignait de moi en rptant entre ses dents: "Sophie!
Sophie!"





CHAPITRE IV

Dans lequel apparat l'insaisissable figure qui donnera de l'unit  ce
rcit.


"...brillant dans l'ombre de la seule beaut, comme les heures divines
qui se dcoupent, avec une toile au front, sur les fonds bruns des
fresques d'Herculanum!
Grard De Nerval.


Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valre Bouldouyr, et M.
Delavigne ne me donna aucune nouvelle de lui.

Je ne vis pas davantage Victor Agniel, mais notre dernire rencontre ne
m'avait pas laiss un souvenir bien agrable: je ne le relanai pas.
Il trouverait bien sans moi, me disais-je, la jeune fille assez
raisonnable  ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de l'entendre
tous les jours!

Le printemps tant lent et doux et se prolongeant en de douces soires
tides, il m'arrivait souvent de m'attarder dans l'enclos du
Palais-Royal, jusqu' l'heure o les vieilles dames, autrefois
galantes, qui rglent la cote des berlingots et des cordes  sauter,
dans des kiosques pointus, ferment boutique et regagnent leurs
demeures, o les enfants, las de courir, s'asseyent sur les bancs et
soufflent, o les gardiens rbarbatifs, enfin, sifflent, crient et
ferment les grilles  lances dores afin d'isoler dans un carr
impntrable tout l'air pur et respirable du quartier.

Ce fut pendant un de ces aprs-midis que j'aperus de nouveau l'auteur
de _l'Embarquement pour Thul_ et du _Jardin des Cent Iris._  La
musique militaire rpandait aux alentours, selon les hasards de ses
cuivres, des lambeaux de pot pourri, arrachs aux entrailles vives de
_Carmen_ ou de _Manon._  Une foule mystrieuse, venue des quatre points
de l'horizon sur les promesses des quotidiens, se pressait autour des
gaillards en uniformes,qui broyaient dans leurs instruments le gnie de
Bizet ou de Massenet et l'aspergeaient sur nous en poussire de sons.

Je me mlais  cette socit mlomane quand, en face de moi, j'aperus
mon pote.

Il avait au bras l'aimable personne  laquelle M. Delavigne avait fait
allusion.  J'eus tout le loisir de la considrer, et je fus touch de
sa grce.  Tout d'abord, les suppositions de M. Delavigne me firent
rougir de honte et de colre; on ne pouvait imaginer un visage plus
naf, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne de M. Bouldouyr.

Elle tait grande, - plus grande que lui, - fine, avec une certaine
gaucherie de jeunesse.  Un observateur impartial ne l'et pas juge
sans dfaut; elle avait des paules un peu hautes et des dents
ingales.  Mais on ne pouvait rien imaginer de plus spontan que le
regard gai et confiant de ses beaux yeux verts, de plus frais que son
visage ovale, aux lignes douces et fondues, de plus gamin que sa
chevelure blonde, dont quelques mches chappaient au peigne et
faisaient les folles, tant qu'elles pouvaient, en dgringolant le long
de ses tempes, - o le soleil s'amusait  les mettre en feu, - ou en
caracolant sur son front.  En la regardant, M. Bouldouyr ne montrait
plus rien de cette vivacit hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il
avait manifestes chez le coiffeur; mais, bien au contraire, je ne sais
quel rayonnement paternel, une douceur suave se rpandaient sur ses
traits uss et amollis; cette jeune fille tait visiblement sous sa
protection.

Je les suivis un moment; ils coutrent les accords de _Zampa,_ avec un
grand srieux, puis se perdirent dans la foule.  Je fus tent de m'y
glisser derrire eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M.
Bouldouyr et renonai,  mon tour, aux enivrantes mlodies, dont la
garde municipale berait les badauds, les chiens et les pigeons runis
autour d'elle.

Les jours suivants, je ne revis plus M. Bouldouyr avec sa jeune amie;
par contre, je le rencontrai souvent dans la socit de deux autres
personnes avec lesquelles il se promenait, alternativement.  Elles
taient fort diffrentes l'une de l'autre.  La premire tait un jeune
homme blond, d'un blond extrme, et dont les cheveux et les favoris
coups  mi-joue avaient quelque chose d'extrmement vaporeux et de
lger; c'tait moins un systme pileux qu'une sorte de fume d'or, qui
flottait doucement autour de son front sans rides et de son visage
riant.  Il avait l'oeil clair, le nez au vent et la lvre gourmande, -
et des vtements trop larges qu'il ne remplissait pas.

Pour le second ami de M. Bouldouyr, il tait si trange que je ne pus
douter que ce ft un idiot.  Il ne marchait jamais au pas tranquille et
un peu crmonieux de son compagnon; tantt il le prcdait en toute
hte et tantt s'attardait derrire lui.  Maigre, dgingand, avec une
pomme d'Adam trop visible, qui gonflait son cou dmesur, ce qu'on
remarquait surtout en lui, c'tait le vide extraordinaire de ses yeux
et le tic qui,  chaque seconde, lui dformait la bouche et la
tiraillait de ct.  Toute son attitude tmoignait d'un extrme
empressement  vous complaire, combin avec l'impossibilit totale de
savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un mlange de servilit,
de crainte et de distraction fatale et mlancolique.  Souvent, il riait
aux clats, sans raison apparente, et soit qu'il parlt, soit qu'il
coutt, il se frottait les mains l'une contre l'autre comme s'il
voulait les user, sans ngliger d'ailleurs de sortir enfantinement un
bout de langue entre ses lvres secoues de soubresauts.  Il pouvait
avoir vingt-huit ou quarante-cinq ans, le jeunesse et la fltrissure du
temps tant mles sans ordre sur ses traits.

Valre Bouldouyr l'coutait avec bont et un peu de tristesse, mais il
lui parlait lui-mme avec animation, et je n'aurais pas compris de quoi
il pouvait l'entretenir, si je n'avais entendu, un soir, assis sur une
chaise, un bout de leur conversation.

J'tais install, en effet, non loin du bassin central, qui anime
d'charpes et d'arcs-en-ciel la fuse pure de son jet d'eau, quand le
pote et son pauvre ami s'emparrent du banc le plus proche de moi.

Bientt ce singulier colloque vint jusqu' moi, coup de loin en loin
par les lans plus bruyants de la tige d'cume.

--Mon pauvre Florentin, disait doucement M. Bouldouyr, as-tu envie de
m'couter ce soir?  Sens-tu que tu pourras me comprendre?

L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut un rire
touff et finit par rpondre:

--Monsieur Valre, il me semble, aujourd'hui, que tout ce que vous
dites me fait des signes.

--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai pass une
soire bien triste: Franoise n'est pas venue.

--Pas venue! Rpta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de
son ami.

Puis, il ajouta triomphalement:

--Peut-tre que les crapauds l'ont empche de passer!

A quel souvenir mystrieux,  quelle pense bizarre se rattachait cette
phrase de Florentin, je ne l'ai jamais compris; et, de mme, par la
suite, dans mes relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement
dml comment il accordait  la ralit les singulires ides qui
traversaient sa cervelle en dsordre.  Mais que de fois   ai-je senti 
quel point tait insensible la distance qui sparait cet esprit obscur
de nos intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses!

M.  Bouldouyr regarda mlancoliquement son compagnon et continua en ces
termes:

--Oui: une bien triste soire.  Quand j'attends Franoise je ne peux
faire autre chose, et, quand elle ne vient pas, j'ai l'oreille au guet,
pendant des heures, je tourne en rond dans ma chambre, sans but, sans
dsir, sans intrt.  Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma pauvre
vie? Qu'ai-je  attendre d'elle?  Je n'cris plus de vers; personne au
monde ne se souvient de mon existence.  Je suis comme les vieux chiens
qui ne chassent plus et qui se couchent devant le feu, l'hiver.

--Les vieux chiens, rpta l'idiot,  qui ces mots apportrent une
image enfin prcise.  Je crois que j'en ai vu un autrefois.  Un vieux
chien...  Je ne sais plus s'il tait vivant ou mort...

--Au contraire, quand Franoise apparat, il me semble que le soleil
s'installe dans ma chambre, et je suis content pour une semaine.  Elle
me regarde de ses grands yeux clairs, et j'ai envie de rire, de
chanter, d'accomplir des choses absurdes; il me semble que j'ai vingt
ans!  Et, cependant, je n'ai jamais rencontr dans ma jeunesse un tre
comme elle...

--On n'en faisait peut-tre pas, dit l'idiot.

--Tu as raison, mon sage Florentin, on fait bien rarement une
Franoise.  Est-ce que tu l'aimes, toi?

Florentin sembla rflchir, il baissa la tte, et je vis sur son visage
une angoisse comme celle qui passe  travers la nature, quand commence
 souffler un grand vent d'orage.

--Franoise, rpta-t-il, je crois... je crois que je la connais.

Et, soudain, tout son visage se dtendit, une expression heureuse anima
une seconde ses traits inertes, et il cria:

--Oh! la fentre qui s'ouvre!

--Viens, dit M. Bouldouyr, en se levant.  Il faut rentrer.  Tu y vois
mieux que nous autres, au fond, pauvre enfant!

Le vieux pote et son trange compagnon s'en allrent lentement.  Je ne
pouvais douter que cette Franoise ft la jeune fille aux yeux verts
que j'avais rencontre dj.  Mais que faisait-elle dans cette trange
socit et quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valre
Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, pote et auteur oubli de deux
plaquettes de vers symbolistes?





CHAPITRE V

Petit essai sur les moeurs du Palais-Royal.

"Matthew. - Savez-vous que vous avez l un joli logement, trs
confortable et trs tranquille?
Bobadil. - Oui, monsieur (asseyez-vous, je vous prie).  Mais je vous
demanderais, monsieur Matthew, en aucun cas de ne communiquer  qui que
ce soit de notre connaissance le secret de ma demeure.
Matthew. - Qui?  Moi, monsieur?  Jamais!
Bobadil. - Peu m'importe, bien entendu, qu'on  la connaisse, car la
baraque est fort convenable; mais c'est par crainte d'tre trop rpandu
et que tout le monde ne me vienne voir comme il arrive  certains.
Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends!
Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat ici,
je ne veux pas tendre mes relations!  Je me borne  quelques esprits,
distingus et choisis, comme vous,  qui je suis particulirement
attach.
Ben Jonson.


J'ai dit que j'habitais au Palais-Royal, mais non pas ce que je
considrais par mes fentres.  Ou, plutt, je n'insisterai pas sur ce
jardin clbre qui, chaque nuit, se laisse envahir, par une foule
d'ombres illustres.  Je prfre vous montrer la maison qui ferme mon
horizon, de l'autre ct de la rue, et qui doit jouer un rle
considrable dans cette histoire.

C'est une maison de quatre tages, dont je ne vois que l'envers, car
elle a sa porte d'entre sur la rue des Bons-Enfants.  Elle a l'air
d'une personne qui, pendant un dfil, tournerait, seule, le dos  ce
qui passe pour se consacrer  un autre spectacle.  Elle se compose de
deux ailes en saillie et d'une faade en retrait, le tout surmont d'un
tage  mansardes.  Entre les ailes et la faade, s'tend, au-dessus du
rez-de-chausse une large terrasse qui contient, d'un ct, une haute
cage de verre et, de l'autre, un ciel ouvert.  Dans la cage, s'agitent
des tres falots qui font et qui dfont sans arrt des piles d'toffes
sombres: peut-tre sont-ce des condamns de droit commun.  Le ciel
ouvert doit donner un peu de jour  un grand atelier qui occupe toute
la partie infrieure de l'immeuble, lequel, d'aprs ce que m'a appris
son enseigne, est vou  l'impermabilisation.  Impermabilisation de
quoi?  Je ne saurais vous le dire.  Mais j'ai toujours suppos que,
dans les fondements tnbreux de cette demeure, des dmons s'agitaient
pour rpandre sans cesse dans le monde cette loi morale qui rend les
tres humains impermables les uns aux autres, et je ne passais jamais
devant cet atelier mystrieux sans un serrement de coeur.

Divers bureau occupaient le premier et le second tage de ma voisine de
pierre.  J'y distinguais un grand nombre d'employs, qui allaient et
venaient sans but visible, comme des fourmis dans une fourmilire et
dplaaient d'normes registres, sur lesquels ils se penchaient
parfois, sans doute pour faire le compte quotidien des mes humaines
qu'ils avaient rendues impermables.

Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois.  Parfois,
je voyais se pencher  une fentre l'un ou l'autre de ses habitants.
Au troisime, c'tait, d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque
se montrait la femme, le mari aussitt accourait et, d'autre part, une
famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le mme
enfant se pencht sur l'allge.  Au quatrime, deux ouvrires, jeunes
et fraches, deux soeurs, paraissaient souvent dans l'encadrement de la
croise; je les regardais et elles me souriaient.  Souvent, l'une
d'elles, en train de se coiffer, venait jusqu' la fentre, mais, si
elle m'apercevait, elle s'enfuyait aussitt, toute rougissante de ses
paules nues.

Cependant, sur le mme tage, le second appartement ne semblait habit
que la nuit.

Une lampe allume y veillait toujours jusqu' l'aube.

Cette petite goutte d'or qui s'teignait si tard excitait mon
imagination.  J'essayais de me reprsenter l'homme ou la femme qui la
prenait pour tmoin de sa vie, de son travail, de ses rves ou de ses
amours.  Il m'arrivait mme de ne pas me coucher pour surprendre le
secret de cette veille.  Mais rien ne remuait derrire  les parois de
verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu.  Avant de me
mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison endormie; sa
faade blanche luisait  peine dans l'ombre, tout reposait; mais, en
face de moi, la petite toile scintillait toujours.

Or, un soir, dans ces chambres si singulirement dsertes, malgr leur
lampe vigilante, j'aperus un va-et-vient surprenant.  Non pas une
personne,  mais plusieurs passaient et repassaient derrire les vitres;
elles le faisaient avec une rapidit extraordinaire, et je finis par
comprendre qu'elles dansaient.  Ma stupeur fut sans bornes.  On dansait
dans ces pices, que, sans leur lumire, j'eusse pu croire inhabites!
Je fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire avait
remplac l'homme ou la femme  la lampe, ou bien s'il ne louait pas son
appartement  une de ces socits qui organisent des bals ou des
banquets dans les maisons tranquilles du quartier.  Mais la platitude
de mes inventions augmentait ma dconvenue et ma curiosit.  Vers onze
heures, les couples cessrent de passer devant l'cran.  A minuit, tout
s'teignit, et, une demi-heure aprs, la petite lampe mystrieuse se
ralluma.

Le lendemain,  peine lev, je courus  ma fentre dans l'espoir que
mon voisin paratrait  la sienne.  Personne.  Plus tard, une musique
bizarre mit toute la rue en moi.  C'tait un vieil orgue de Barbarie
poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui, avec des
grincements de poulie, des soupirs de bte malade et des sursauts,
dsossa, pour ainsi dire, un air du _Trovatore._

Je dcouvris une singulire machine, monte sur une voiture trane par
un ne; un cul-de-jatte, attach  un banc parallle aux brancards,
tournait d'une main la manivelle de l'instrument et,  de l'autre,
conduisait la pauvre bte.  Un singe, habill comme un doge, d'une
longue robe rouge, et coiff d'un bonnet de fourrure, trpignait 
l'arrire de l'quipage et agitait un tambour de basque.  Quelquefois,
un sou tombait d'une croise, et le petit infirme attendait avec
majest qu'un passant voult bien le ramasser et le lui porter, ce qui
ne manquait jamais.

Un spectacle aussi curieux fit apparatre tous les visages.
Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le bras et
leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux s'enlaa; autour
de la mre de famille, vingt ttes rouges se montrrent, ouvertes du
mme rire bat qui les transformait en ces tirelires qui ont la forme
de pommes.  Les deux ouvrires accoururent, l'une, qui tait en corset,
se cachant  demi derrire sa soeur.

Mais, mme en cette circonstance mmorable, mon travailleur nocturne ne
daigna pas jeter un coup d'oeil sur la rue, et l'infirme s'loigna avec
son _Trovatore_ dsquilibr, son ne docile et son singe de pourpre,
sans avoir russi  le troubler dans son dtachement suprme des choses
de la chausse.





CHAPITRE VI

Qui traite de la prvision, de la prudence et de la modration.

"Rflchis  ce que le corps a dit un jour  la tte: 'O tte, puisse
la raison tre toujours la compagnie de ta cervelle!' "
Abou'lkasim Firdousi.


Au moment o je sortais, quelqu'un me frappa le bras: Victor Agniel me
cherchait.  Jamais encore je n'avais vu sur son visage une telle
solennit, ni dans son attitude, plus grave apparat.

--J'ai  vous parler, me dit-il.

--C'est press?

--J'ai besoin de vos conseils.

J'avais, le matin mme, guign un livre chez un bouquiniste voisin; le
dsir de le possder ne s'tant pas veill tout de suite en moi,
j'avais pass sans m'arrter.  Mais il m'obsdait depuis le djeuner;
je craignais que quelqu'un ne s'en empart, et je tranai mon filleul
jusqu'au passage Vrot-Dodat.

Je l'ai dj avou, j'aime ces vieux passages de Paris  qui une vote
vitre donne un air  la fois d'aquarium et d'tablissement de bains.
Le jour y est gal et comme mort: il semble que rien n'y puisse jamais
changer, boutiques, ni passants.  C'est de l'ternit dans un bocal.
Il est difficile de croire que les tres qui y vivent soient rels,
ardents, pareils  ceux qui gravitent dans les rues brlantes ou
glaces; on les prendrait plutt pour des ombres, des larves, des
missaires de l'Informul.  Pourtant, quand on leur parle, ils laissent
tomber de leurs lvres blmes les mmes paroles que les ntres.  Sans
doute, leur Laponie sous verre n'ignore-t-elle pas nos passions.  Ici,
on voit une confiserie, l, un libraire, un empailleur ou un chemisier,
un orthopdiste, plus loin, un caf.  Tout semble ancien, falot,
conserv dans du sucre, comme ces antiques bonbons que l'on mangeait
chez nos vieilles tantes et qui reprsentaient un mouton ou un chien, -
et le moindre talage de fleurs naturelles, avec de minces violettes et
des roses fantmes, poses sur des fougres, prend l-dedans une
luxuriante de fort vierge.

Mon livre acquis, je ramenai chez moi Victor Agniel.  Il prit
d'instinct un des fauteuils de mon minuscule salon, car il sentait bien
que, pour la rvlation qu'il avait  me faire, il ne serait jamais
assez imposant.

--Mon cher parrain, me dit-il, je vous annonce mon prochain mariage.

Je le flicitai et je lui dis que, cette fois-ci, j'esprais bien qu'il
tait entirement satisfait de cette union, au point de vue du
raisonnable.

--Je crois que je n'ai pas  me plaindre, dit-il.  L'enfant que
j'pouse est douce, soumise, pratique, faite aux soins du mnage.

--Jolie?

--Suffisamment pour me plaire: pas assez pour attirer l'attention.  On
ne se retourne pas pour la regarder.

--Voil qui va des mieux!

--Son pre et sa mre sont d'honntes commerants de la rue du Sentier.
 Ce sont eux, surtout, qui m'enthousiasment.  Quelle sagesse!  Quelle
exprience!  Jamais un mot vague, une de ces expressions troubles qui
vous portent sur les nerfs!

--Le mot amour, par exemple?

--Oui, oui, et tous les autres qui lui ressemblent, vous savez, ces
expressions ridicules de chansonnettes!  Avec eux, pas de surprise!
Ils ne connaissent rien au-dessus de la comptabilit.

--Riches, par consquent?

--Oh! non, le pre a fait  diffrentes reprises de mauvaises affaires.
 Mais c'est un hasard, n'est-ce pas, une dveine.  J'aime mieux un
esprit positif qui se ruine qu'un exalt qui fait fortune.  La raison,
la prudence, la mthode, mon cher, sont tout ce que j'estime ici-bas!

--Je suis ravi de t'entendre parler ainsi.  Et cette enfant
t'aime-t-elle?

--Vous plaisantez, parrain!  Toujours vos badinages.  Non, je ne lui ai
encore rien dit de notre mariage, mais je suis persuad que cette union
ne lui dplaira pas.  D'ailleurs, ses parents m'admirent beaucoup; ils
savent qu'ils n'auront jamais un gendre plus sens!

--Les as-tu pressentis, du moins?

--Pas encore.  Je ne suis pas trs press de ma marier.  Mon oncle
Planavergne n'est pas encore mort.  J'tudie l'enfant, je la surveille,
je la forme peu  peu, je fais bonne garde autour d'elle.  Quand la
poire sera mre, je me prsenterai, et tout sera dit.  Je connais ces
gens, d'ailleurs, de la manire la plus pratique du monde; ils sont
venus dans l'tude de matre Racuir pour passer un acte, j'ai eu
affaire  eux, nous nous sommes plu tout de suite.  Ils m'ont invit 
leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que leur fille me
conviendrait.  Vous savez, je n'ai pas fait le discret.  J'ai montr un
bout de l'oreille de l'oncle Planavergne.  Alors, une ou deux fois par
semaine, je passe la soire chez mes amis; ils me servent un bon
potage, un excellent fricot, et nous jouons au loto avec une cousine de
la fillette ou un camarade de l'tude que j'amne quelquefois...

Je voulus le taquiner.

--Tu n'as pas peur que ta fiance devienne amoureuse de lui?

Il partit d'un bon clat de rire:

--Pas de danger.  Tu le connais: c'est Calbot, un vritable monstre!

Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, trs laid, vrai
souffre-douleur de l'tude, avec un nez cass,  peu prs priv de
toute arrte mdiane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces
tres que la nature enfante quelquefois sans autre but visible que de
rjouir les hommes normaux, - Agniel, en particulier - et, par
comparaison, de leur faire croire en leur beaut.

--D'ailleurs, le plus drle, ajouta-t-il, c'est que l'enfant se plat
avec ce gnome.  Elle a piti de lui, dit-elle.  Au fond, je crois
qu'elle est trs bonne et dvoue, ce qui a bien son prix chez une
femme.

--Est-ce que, dans certains cas, les expressions de chansonnettes que
tu stigmatisais tout  l'heure retrouveraient grce  tes yeux?

--Parrain, cher parrain, je vous aime bien, mais vous tes un tourdi!
Ces expressions-l sont ridicules quand il ne s'agit que d'amour, mais,
dans un mnage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de ces
vertus qui font la vie de l'homme plus agrable.

Il parla encore longtemps de la sorte, avec cette certitude tranquille
que j'apprciais tant en lui.  Il me confia que chaque soir, avant de
se coucher, pour ne pas avoir d'alas, plus tard, il tablissait la
comptabilit d'une de ses journes futures.  Il savait le prix de toute
chose, et il prenait plaisir  additionner les dpenses de son mnage,
celles de sa femme et les siennes propres, afin de voir ce qu'il aurait
 gagner et ce qu'il pourrait conomiser l-dessus.

--Cela n'a l'air de rien, mais mes petits calculs sont des plus utiles.
 On sait o on va.  On supprime l'imprvu.  Il n'y a pas de mthode
plus raisonnable.

Je convins de son excellence.  Agniel me quitta pour aller grossoyer
chez matre Racuir.  Mais, quand il m'eut quitt, je m'aperus tout 
coup qu'il avait omis de m'apprendre le nom de sa fiance future.





CHAPITRE VII

Dans lequel l'invraisemblable devient quotidien.

"Avoir perdu la tte lui paraissait une chose fort plaisante.  C'est
assez souvent sous ce point de vue que l'esprit sans jugement envisage
le malheur d'autrui."
Duclos.


Cependant les rveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les
mystrieuse occupations de mon voisin d'en face.  Pendant plusieurs
mois, j'observai sa fentre sans y voir autre chose que la lumire de
sa petite lampe, mais, un soir, un clat inaccoutum me rvla que cet
inconnu donnait  danser de nouveau dans son troit appartement.

Je remarquai d'abord une profusion de clarts.  Au bout d'un moment, on
ouvrit une des fentres, et j'entendis alors distinctement les accents
d'un violon.  Il jouait avec un sentiment dlicat et triste des pices
du XVIIIe sicle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti.  Puis,
aprs un assez long silence, j'ous de vulgaires valses et des polkas
surannes.  Et je vis passer des couples.  Je les distinguais d'abord
mal  cause des rideaux de mousseline blanche, derrire lesquels ils
voluaient.  Mais je me souvins tout  coup d'une lorgnette de thtre
oublie au fond d'un tiroir, et, ds que je l'eus applique  mes yeux,
je faillis la laisser tomber de surprise!  Mon extraordinaire voisin
donnait, en effet, un bal costum!
Au premier moment, je discernai difficilement les costumes.  Ce ne fut
qu'aprs un long examen que je russis  isoler les danseurs,  les
reconnatre et, non point  juger avec prcision, mais  entrevoir,
peut-tre mme  imaginer, la dfroque dont ils taient affubls.  Il
faut dire qu'ils approchaient rarement des croises et que, mme avec
ma lorgnette, je voyais passer et repasser des silhouettes, plutt que
des tres vivants!

Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute  cause de la
simplicit de son costume.  Il ne semblait pas danser, mais il allait
et venait d'un air hsitant, surtout dans les instants o les autres
couples se reposaient.  Parmi ceux-ci, je dmlai  la longue une jeune
femme  perruque blanche, puis une autre, dont une mantille devait
couvrir le front.  Pour les autres hommes, ils devaient figurer un
Incroyable, un Mousquetaire et un Pcheur napolitain, car j'aperus un
chapeau de feutre  longues plumes, un vaste tricorne et un bonnet
rouge  gland.  Quant aux visages, bien entendu, il ne fallait pas
penser  les distinguer.

Je passai deux heures derrire la fentre, sans voir autre chose que
les alles et venues de ces six personnes, qui constituaient videmment
tous les invits de cette fte trange.  Mais j'tais si surexcit que
je rsolus de les examiner de plus prs.  Quand la musique s'arrta,
quand les lumires s'teignirent, je dgringolai en hte mon escalier
et courus me poster au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils
devaient sortir.  Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue tait
dserte, personne ne parut.  Je revins  pas lents, songeant  ces
circonstances.  La petite place du Palais-Royal dormait dans le silence
de la nuit, solitaire et thtrale, avec les becs de gaz qui
n'clairaient qu' mi-hauteur de grandes maisons tranquilles; le
passage Vrit ouvrait son porche bant et vaste o pendait une ple
lanterne; la rue Montesquieu s'enfonait au del dans de molles
tnbres.  Comme je tournais le coin de la rue, j'aperus M. Valre
Bouldouyr.  Il marchait plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa
grosse canne.  Il ne me remarqua pas, et son pas tranant et ingal fit
peur  un long chat noir, qui jaillit presque d'entre ses pieds et alla
se cacher dans un angle du mur.  Il disparut au tournant du passage
Vrit.


Le lendemain, je le rencontrai de nouveau.  Il faisait avec sa jeune
amie le tour des charmilles du jardin.  L'idiot les accompagnait.  Je
les suivis, tout frmissant du dsir d'entendre leur conversation, mais
ce fut  peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu' moi.

Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant d'animation
qu'ils en oublirent l'idiot, qui resta en arrire  considrer le jet
d'eau.  Or, juste  ce moment, une bande de jeunes galopins, chappe
de quelque collge, traversait en criant le Palais-Royal.  Ils
avisrent l'gar et, selon la coutume de leur race, rsolurent de le
cruellement brimer.  Ils firent aussitt une ronde qui se noua autour
de lui et l'entoura de son mouvement vertigineux et de ses hurlements
rpts.  Le pauvre ahuri s'efforait de leur chapper, et,  chaque
lan qu'il prenait pour rompre la chane, il recevait une bourrade qui
le rejetait en arrire.  Il appela au secours, mais ses amis taient
maintenant trop loin pour distinguer ses cris au milieu du tumulte
gnral.  Le dessein des garnements tait visiblement d'amener leur
victime jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle,
de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait  l'eau.

Ce fut  ce moment que j'intervins.  Comme il passait devant moi, je
saisis par l'paule le plus dchan de ces nergumnes.

Il tait temps.  L'innocent venait de rouler  terre et son front,
frappant rudement la margelle du bassin, laissait dj couler un filet
rouge.  Je giflai violemment le bonhomme que j'avais happ et j'en
jetai un autre sur le sol.  Tous reculrent et commencrent  me huer.
Mais l'arrive des gardiens du square, qui firent mine de mener deux ou
trois de ces forcens au commissariat de police et le retour de M.
Bouldouyr et de sa compagne, protecteurs visibles de la victime, firent
vanouir toute la bande.  Il ne nous resta plus qu' conduire le bless
chez le pharmacien, qui lui fit un pansement rapide, la blessure
n'ayant aucune gravit.

Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de son jeune
ami, m'offrit ses remercments, auxquels l'infortun joignit les siens.
 Aprs quoi, M. Bouldouyr tmoigna du dsir de me mieux connatre.  Je
lui dis qui j'tais et ce que je faisais dans la vie, ce qui ne fut pas
long.  Il voulut aussitt se faire connatre, mais je le prvins en
l'appelant par son nom et en lui rcitant une de ses strophes:

        _Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
        D'un masque de roses tomb,
        Ne saurait rendre un coeur plus sombre
        Que ce ciel par vous drob._

Jamais je n'ai vu homme  ce point stupfait.  Il balbutia quelques
mots qui exprimaient son impossibilit de croire  une telle flicit.

--J'ai vos livres dans ma bibliothque, monsieur Bouldouyr,  dis-je
avec assurance, et je les admire beaucoup.

Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il tait
boulevers.  Enfin il reprit ses esprits et me prsenta  la jeune
fille qui l'accompagnait et qui tait, me dit-il, sa nice, Franoise
Chdigny.  Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait Florentin Muzat
et qu'il l'aimait beaucoup.  Ledit Florentin excuta en mon honneur un
extraordinaire plongeon et se mit  rire angliquement.

--Monsieur, me dit Valre Bouldouyr en me quittant, serait-il indiscret
 moi de vous exprimer le dsir de vous revoir?  Je ne suis qu'un vieux
pote oubli de tous, mais vous m'avez montr tant de sympathie que
vous excuserez, j'en suis sr, mon indiscrtion.

--J'ai le mme souhait  formuler, monsieur!

Il me serra de nouveau la main et nous prmes rendez-vous.  Mlle
Chdigny m'adressa un sourire qui me fit frmir de tendresse mue, tant
il tait amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de
nouveau jusqu' terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de quel
fcheux bain l'avait sauv ma providentielle intervention.





CHAPITRE VIII

O le lecteur commencera de savoir o mne l'escalier d'or.

"Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors
des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans sa nature.  Elle
ne souffre pas de la laideur;  peine si elle s'en aperoit.  Pour moi,
je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'tre pas
choqu.
Henri-Frdric Amiel.


Quelques jours aprs, je me rendis  l'invitation de M. Valre
Bouldouyr.  Quelle ne fut pas ma surprise, devant sa porte, de
reconnatre qu'il habitait la maison o mon mystrieux voisin donnait
d'invraisemblables ftes!  La pense, un moment, m'effleura que c'tait
lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui pousse toujours au
roman mon imagination trop logique.

L'escalier de vieille pierre use, large, doux au pas, se dveloppait
entre une muraille peinte en faux marbre et une rampe basse, dont la
ferronnerie alerte tirait des entrelacs lgants comme une signature
de pote.  Mais, au troisime tage, il cessa pour faire place  un
palier, sur lequel deux autres escaliers se greffaient, l'un  droite,
l'autre  gauche, ceux-ci troits, incommodes et tournants.  Je ne
savais dans quel sens m'orienter, lorsque je m'avisai que l'un d'entre
eux grimpait le long d'un mur tendu d'toffe, ce qui me dcida.  Je
reconnus au passage des ls de damas ancien, d'une belle couleur d'or,
autrefois clatants, maintenant ternis et tachs par places, mais
encore magnifiques.  On montait, je dus me l'avouer, dans une sorte de
rayonnement, qui vous caressait et vous faisait oublier les marches
hautes et non cires et l'humilit mlancolique de l'endroit.

--Ce Bouldouyr, me disais-je, est encore plus fou que je ne croyais.
Pourquoi diable accroche-t-il au dehors ces vieux lampas?

Je m'arrtai devant une petite porte  laquelle pendait une tresse de
soie, termine par un masque japonais.


Ce fut M. Bouldouyr lui-mme qui m'introduisit chez lui.  Un troit
corridor franchi, nous entrmes dans une pice qui faisait face  la
mienne.  C'tait donc bien ici qu'avaient lieu ces runions nocturnes
qui m'avaient tant intrigu!  Mon bonheur,  cette dcouverte, devint
une sorte de frnsie, dont j'eus toutes les peines  cacher  mon hte
l'anormal excs.  Lui-mme, ignorant mon caractre, put prendre pour
les marques d'une nature exceptionnellement expansive les effusions que
je lui prodiguai, - ou peut-tre aussi pour dlire d'une admiration
longtemps comprime.

Notre conversation se ressentit, bien entendu, de cette quivoque.

--Je suis mu, monsieur Bouldouyr, plus mu que je ne saurais vous le
dire, d'entrer chez vous.

--Vous me comblez.

--Non, non, vous ne pouvez pas me comprendre!  Il y a des mois que
j'attends ce moment, cette heure unique pour moi...

--Ah! mon ami, vous feriez rougir le vieil homme que je suis!

--Quel merveilleux endroit vous habitez!

--Vous voulez plaisanter...  Le gte bien humble d'un pauvre diable...

--Et cet escalier extraordinaire qui vous mne on ne sait o!

Ici, mon voisin sourit tristement:

--Je l'appelle l'escalier d'or.  Je voudrais qu'en s'y engageant, on
comprt qu'il vous conduit ailleurs, en un lieu o les autres ne vous
conduisent gure, dans l'Illusion, peut-tre!  Il n'y a ici qu'une
misrable mansarde, monsieur, mais quelqu'un habite cette mansarde, qui
a failli tre un pote et qui n'a jamais cess, quelque triste et
recluse que ft sa vie, d'aimer la posie plus que tout!  De mon temps,
on tait ainsi; je crois que les nouvelles gnrations sont
diffrentes.  "Un homme au rve habitu", voil ce que je suis,
monsieur, si l'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont
mon matre s'est servi pour qualifier un des plus purs d'entre nous.
Peut-tre me prendrez-vous pour un vieil imbcile, mais je vous jure
que ma foi dans cette desse n'a jamais faibli!


Bouldouyr tint  me faire visiter sa maison et admirer ses trsors,
trsors bien modestes pour tout autre que lui, - ou que moi!  La pice
o je venais d'entrer lui servait  la fois de salon et de bureau; de
bons gros meubles commodes et sans grce y prenaient ces airs
tranquilles, accueillants, qu'ont les domestiques qui ont vieilli dans
une mme maison.  Mais, dans un coin, j'avisai un secrtaire vnitien,
en marqueterie, avec des tiroirs bombs et une double glace verdie,
sous une corniche orne de fruits et de fleurs.

--C'est mon ami Justin Nrac qui me l'a laiss, me dit modestement
Bouldouyr.

La salle  manger tait  peu prs vide, mais, dans la chambre,  ct
d'un divan bas, qui servait de lit, une belle commode Louis XVI talait
ses formes lgantes et solides  la fois et les riches rosaces de ses
bronzes dors.

--Mtin! Dis-je avec admiration.

-C'est mon ami, Justin Nrac qui me l'a laisse, rpta Bouldouyr, avec
la mme modestie.  Tout ce qu'il a de bien dans cette maison me vient
de lui.

Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je m'approchai:
c'taient deux billets, orns des caractres admirables d'une criture
unique au monde.

--Stphane Mallarm m'a fait l'honneur de m'crire plusieurs fois,
monsieur.  Ce sont l mes titres de gloire!

--L'avez-vous connu?

Il ne rpondit pas tout de suite.

--Oui, dit-il enfin; il a daign me recevoir.  J'ai entendu plusieurs
fois le plus grand artiste de tous les temps crer avec de simples
paroles, les mmes qui servent  tous, ces images divines et ces
histoires enchanteresses qui donnaient  l'univers sa vrit ternelle.
 Ma vie n'a pas t veine.  Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possd
les autres hommes, non, rien; mais cette dignit suprme, du moins,
m'aura t confre...

Et, ouvrant les tiroirs de son bureau vnitien, il me dsigna des
monceaux de lettres.

--Et voici toute la correspondance de mon ami Justin Nrac, que
personne ne connat plus et qui avait l'intelligence, la grce et
l'esprit d'un homme qui, en songe, aurait t chaque nuit l'hte de
Titania...  Il est mort dans un asile de fous, monsieur!

Je vis bien autre chose dans le logis de mon nouvel ami, je vis des
plaquettes rarissimes et les premires ditions d'crivains aujourd'hui
illustres et nagure encore inconnus, - ai-je laiss comprendre que ma
seule passion en ce monde tait la bibliophilie?  - je vis une curieuse
vue d'optique, o un palais qui semblait bti  par un architecte ngre
pour jouer Racine aux les Hati laissait voir la perspective d'une mer
dmonte, - et peut-tre dmontable, - je vis une frgate, avec toute
sa voilure, captive dans les ples verdtres d'une bouteille, o un
marin l'avait carne et mte, je vis ces boules de verre  coeur
multicolore, o il semble toujours neiger des confettis, je vis des
coffrets de coquillages, une statuette ngre, des affiches reprsentant
Anna Held, la Goulue ou Mphisto,  - touchants tmoignages d'une poque
perdue! - je vis un bton qui avait appartenu  Verlaine et un vieux
chapeau de Petrus Borel, enfin mille objets excentriques, charmants ou
saugrenus, qui composaient  mon vieil ami le plus bizarre muse.

J'avisai une mauvaise photographie d'amateur dans un joli cadre rococo.
 Je la regardai mieux: ce ple visage aux yeux clairs...

--Vous la reconnaissez, me dit Bouldouyr, c'est Franoise...  Et ici
encore, je ne me plaindrai pas de la vie, j'ai connu, monsieur, la
royaut de l'esprit, j'ai connu la beaut d'une amiti inaltrable, et
je connais maintenant le miracle de ce monde: la tendresse unie  la
puret!


... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-l, monsieur Bouldouyr, un seul
vers, dans votre oeuvre, qui soit digne d'aller  la postrit, je ne
sais mme pas si quelque chose de vivant les a anims au jour de leur
naissance, mais la posie qui rgne dans votre coeur, ah! celle-l, je
la sens profondment, et elle me touche jusqu'aux larmes; celle-l,
aucune dconvenue, aucune dception, ni l'ge lui-mme, ne l'ont
dtruite, et jamais je n'ai mieux compris  quel point vous tes un
pote vritable qu'en vous entendant parler d'un grand crivain, d'un
ami mort ou d'une petite fille vivante et que vous aimez!





CHAPITRE IX

Origines de M. Valre Bouldouyr.

"Chez la fe Vrit, tout tait, au contraire, d'une extrme
simplicit: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans
bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble
nouveau.
Diderot."


Valre Bouldouyr tenait  me rendre ma visite.  Quelques jours aprs,
il sonnait chez moi.  Je le trouvai ple et de souffle court.  Je lui
demandai s'il ne se sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne
s'tait jamais mieux port.

Assis dans un fauteuil, il regardait d'un oeil distrait les gros
piliers du balcon, sa large rampe, et au del, les maisons d'en face,
avec leurs pilastres,  mi-hauteur, leur range de vases noirs, les
pentes des toits gorge de pigeon, et plus haut encore, le hrissement
de chemines, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises qui les
surplombent.

--Comme j'aime Paris! me dit-il.  Ce Paris-ci, le vrai, pas celui qui
s'tend autour de l'toile!  Mon Paris,  moi, est si vari, si
curieux, si amusant, si beau!  Que de romans n'y ai-je pas rvs, mais
aussi que d'extraordinaires personnages n'y ai-je pas connus!  Oui, je
lui ai sacrifi ma vie.  Autrefois, j'avais un ami tout-puissant aux
Colonies.  Il voulait m'entraner avec lui, trs loin, en Afrique, je
crois.  J'y serais devenu quelque chose d'important, Manitou, ou bon
dieu, ou chef des gendarmes, je ne sais plus au juste.  Mais il me
fallait quitter Paris.  Peut-on vivre ailleurs?  Je suis rest ici, je
ne le regrette pas...

Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages noirs, lisrs
d'or, qui jouaient  l'horizon, puis repris  voix plus basse:

--Je ne le regrette pas, car il m'est arriv, un jour, tout rcemment,
une aventure bien extraordinaire.  Je ne vous ai pas dit, monsieur, que
mes parents taient d'honntes marchands de drap, les meilleures gens
du monde, mais qui n'imaginaient rien au del du commerce et du doit et
avoir.  Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine ambroisie
a-t-elle pu tomber sur ma caboche?  Je ne le saurai jamais.  Quoi qu'il
en soit, quand mon pre apprit que j'entendais me consacrer aux Muses,
ce fut une belle scne.  Nous nous disputmes six mois; aprs quoi, sur
mon refus de devenir marchand drapier, il me mit  la porte.  J'tais
jeune, monsieur Salerne et, bien entendu, obstin.  Je menai deux ou
trois ans une existence absurde de bohme, vivant, je ne sais comment,
de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le savon du
Sngal, distiques pour les papillotes du Jour de l'An, reportages
occasionnels, etc...  Puis un jour, je me fatiguai de courir de garni
en garni, de manger des charcuteries pas toujours fraches et de me
soutenir avec de l'alcool dans les cafs, o nous rvions une bataille
_d'Hernani,_ plus tragique encore que la premire, et o Sarcey aurait
t immol.  Un ami, pote comme moi, me fit entrer au ministre de la
Marine.  Peut-tre le connaissez-vous, il s'appelait Justin Nrac, et
il a laiss, lui aussi, deux ou trois petites plaquettes, _les Essors
vaincus, le Brviaire de Jessica,_ etc.  Il vivait sans souci, ayant
quelque part, en province, des parents qui lui envoyaient un peu
d'argent, quand il en manquait.  Ce fut ainsi que je devins
fonctionnaire.  Mon pre, mme aprs cette concession au got du jour,
ne voulut jamais me revoir.  A la fin de sa vie, il fit entrer dans son
affaire mon frre cadet, qu'il aimait beaucoup et qui avait, parat-il,
l'esprit commercial;  eux deux, ils russirent si brillamment que,
lorsque mon pre mourut, il ne laissait que des dettes.  Quant  mon
frre, il a hrit de la haine familiale, il me mprise et ne veut pas
me connatre.  Moi non plus, d'ailleurs, car c'est un terrible imbcile.

Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.

--D'ailleurs, peut-tre me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui,
s'il savait la vrit, car je ne suis pas tout  fait dnu de
ressources.  Mon pauvre ami Nrac,en mourant, a tenu  me laisser une
petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques
souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique pote,
ajouta-t-il, en songeant aux prjugs de sa famille...

--Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit charmant
tait Justin Nrac.  Mais il ne savait pas s'imposer, il tait doux,
craintif, silencieux, n'aimait que les entretiens tranquilles et les
fleurs, dont il avait toujours chez lui de belles gerbes.  C'tait 
peu prs son seul luxe.  Il ne s'est pas mari par timidit, car jamais
il n'a os avouer son amour  une jeune fille.  Celle qu'il aimait a
pous depuis un huissier; je la rencontre quelquefois.  Elle est
grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent
en laid.  Et hormis de moi, Nrac est maintenant oubli, - comme je le
serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis dj,
aurai-je dit mme, il y a un mois, avant de vous rencontrer...

Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il
se leva et vint longuement me serrer la main.  Puis il se rassit, et
son regard se perdit de nouveau sur les maisons du Palais-Royal et sur
les verdures neuves des charmilles, dont la couleur paraissait acide et
trop claire entre les pierres presque noires.

--Mais je ne vous ai pas confi encore l'extraordinaire aventure 
laquelle je faisais allusion tout  l'heure, continua-t-il.  J'ai
rencontr, un jour, rue de Rivoli, sous les arcades, une jeune fille,
dont la vue me fit sursauter, car c'tait tout vivant, tout frais, tout
jeune, le portrait de ma mre.  Je fus si frapp, monsieur, si mu, que
je courus derrire elle et que je l'abordai.  Je suis vieux, hlas!
Aujourd'hui, je peux me permettre de le faire sans pouvanter personne.
 La jeune fille me considra d'abord avec stupeur et refusa de rpondre
 mes questions: mais quand elle connut le motif de ma curiosit: "Je
m'appelle Franoise Chdigny," me dit-elle.

Je ne savais mme pas que mon frre se ft mari.  - "Alors,
rpondis-je, vous tes ma nice!"  Je croyais jusque-l que ces
reconnaissances ne se passaient que dans les mlodrames; je fus bien
forc de croire  leur ralit.

J'interrompis ici le narrateur:

--Mais vous vous appelez Bouldouyr?

--Pour ne pas trop dshonorer mes parents, j'ai pris le nom d'une
grand-mre.  En ralit, je suis Valre Chdigny; et, encore,
ajouta-t-il, Valre n'est peut-tre ici qu'une concession  l'esprit de
roman!  Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en pensez-vous?  N'ai-je pas
bien fait de rester  Paris?  O aurais-je pu rencontrer ailleurs une
autre nice, la plus tendre, la plus primesautire, la plus charmante?
Car la mme sve mystrieuse qui a fait pousser de si bizarres fleurs
dans mon cerveau a filtr dans son esprit.  La propre fille de mon ne
de frre, de ce butor, de ce pilier de la comptabilit intgrale, ne
gote dans la vie que ce qui est rare, mystrieux, lgant, romanesque.
 Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me connatre, elle
n'entendait pas les chos.  Moi seul ai su panouir cette me mfiante
et rtive.  Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses parents
sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient qu'elle est de
leur race.  Elle est de la mienne, monsieur!  Pour elle, comme pour
moi, l'escalier d'or a un sens!  Elle sait o il nous mne!

Il se tut, et j'allais me hasarder  lui parler de ses runions
dansantes, quand il me prvint et me dit:

--Voulez-vous la connatre mieux?  Je suis sr qu'elle vous plaira.
Venez souper avec quelques amis et moi, jeudi prochain... Tenez, je
vais tout vous avouer, au risque de vous sembler ridicule.  Pour amuser
cette fillette, pour lui donner une vague image d'une vie qu'elle ne
connatra jamais, j'ai organis chez moi de petits bals masqus.  Un
vieux costumier de mes amis a taill quelques amusantes dfroques, et,
pour de pauvres enfants, recueillis, de-ci, de-l, et qui vivent une
existence lamentable et dcolore, il n'y a rien de plus ferique, de
plus tourdissant que ces ftes nocturnes, chez l'oncle Valre...  Que
voulez-vous?  J'admire les philanthropes qui donnent aux ncessiteux
des gilets de flanelle et des os de ctelettes, mais moi, je voudrais
n'offrir  tous que du plaisir, - et de l'illusion, quelque chose comme
la demi-ralisation d'un rve...  Oui, je sais, je sais, un papillon
attrap n'est plus un papillon!  Mais cette poussire multicolore que
l'on a au bout des doigts, qui est relle, que l'on peut toucher, qui
semble faite avec de la poudre d'or, de la cendre d'orchide et de la
fume de feu de Bengale, cette poussire, o il y a tous les tapis de
Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne,
n'est-ce donc rien?

Il s'tait dress, et,  travers le bourgeois un peu lourd, au
pardessus bourru, j'entrevoyais le pote de la vingtime anne, qui
avait jongl avec les mtaphores et voulu clouer au ciel de la posie
une constellation nouvelle.  Hlas! l'instant d'aprs, cette vision
avait disparu, et M. Bouldouyr  peine moins ple pesamment, descendait
mon escalier de bois.





CHAPITRE X

Nouvel essai sur les moeurs du Palais-Royal.

"On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je gaie?  Comme
tout rpond peu  ma vie intrieure!  Chaque effet a sa cause: l'eau
n'ira pas courir gament, en chantant et en dansant, si son lit n'est
pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime ne m'y
porte."
Bettina D'Arnim.


Quand j'tais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu' Dieu
ne plaise, que j'aie jamais men une vie mondaine! - j'prouvais,
certes, moins de fivre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez
mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou
presque! - de la rue des Bons-Enfants.  Mais c'tait justement l que
phnomne que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son
caractre et pour ainsi dire essentiel.

L'ge des dguisements tant pass pour moi, je ne revtis point le
pourpoint  dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni
tout autre attirail, destin  donner le change sur ma mince
personnalit.  Cependant, je n'en sentais pas moins se former en moi un
personnage dsinvolte, hardi, curieux et sentimental, qui reprsentait
assez bien  mon imagination l'habitu des bals masqus.

Aussi arrivai-je chez Valre Bouldouyr de fort bonne heure.  Par d'une
vieille robe de chambre  fleurs, il errait d'un air assez content dans
ses trois petites pices.  Elles taient ornes de fleurs en assez
grand nombre, et l'une d'elles, transforme en buffet, montrait sur une
table blanche des ptisseries, des botes de conserves, un saladier
d'ananas et quelques bouteilles  tte d'or.  A ct, j'entendis de
grands clats de rire.

--Les enfants s'habillent, me confia-t-il.

Au bout d'un moment, je vis apparatre Franoise Chdigny, toute
poudre, vtue de la robe  paniers, seme de fleurettes roses, et du
corsage lac en chelle, que j'avais aperus de ma fentre.  Dcollete
assez bas, elle montrait des paules de perle, grasses et finement
tombantes, et une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien
avec son dguisement.  Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands
yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une gat, qui vous
inspiraient pour elle mille sentiments mus, tendres et contradictoires.

Elle fut suivie peu aprs par deux jeunes personnes, ses amies,  ce
que j'appris, qui s'appelaient Marie et Blanche Soudaine, l'une en
Espagnole, l'autre, toute jeune, et qui portait le plus galamment du
monde un travesti napolitain.

Mon insolite prsence n'arriva point  tarir l'entrain, la joie,
l'abandon de ces trois fillettes.  A les entendre, je comprenais la
secrte joie de Valre.  Y en a-t-il une plus grande, quand on a son
ge, que d'offrir  des tres jeunes une source de plaisirs, que les
circonstances mmes de leur vie leur dfendront toujours?

Tandis qu'elles parlaient, dans un ppiement ininterrompu de volire,
je vis surgir le compagnon habituel de Bouldouyr.  Sous le bicorne d'un
Incroyable, vtu de jaune et de noir, un lorgnon carr dans l'oeil, le
col entour de plusieurs tages de mousseline, je retrouvai son visage
agrable et distrait, ses boucles blondes qui flottaient au vent.  Son
nom, - Lucien Bchard, - ne me renseigna gure sur ses singularits.
Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout aussitt en compagnie d'un
mousquetaire efflanqu et myope qui me fut prsent comme M.
Jasmin-Brutelier.  Ces trois personnages sortaient d'un cabinet troit,
o ils s'habillaient  tour de rle.  Il ne manquait plus que le
violoniste, et, ds qu'il fut arriv, la fte commena.

Singulire fte, en vrit!  Ces gens valsaient dans un bien troit
espace, aux sons nostalgiques que le violoniste tirait de son
instrument.  Mais leurs yeux brillaient, mais une animation
extraordinaire les entranait, mais il me semblait qu'un ptillement
d'esprit faisait jaillir de leurs lvres des paroles vives et joyeuses,
- sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin Muzat, qui, tantt avec
l'une, tantt avec l'autre, s'efforait de reconstituer, pas  pas, les
lments d'un rythme dont la cadence lui manquait.  Une telle
bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes filles que chacune,
 tour de rle s'efforait de faire partager  l'innocent un peu du
bonheur qu'elle prouvait.

Quand chacun se fut bien trmouss, la musique un instant s'arrta, et
l'on vaqua aux soins du souper.

Franoise, essouffle, venait de s'asseoir et s'efforait de rafrachir
ses joues enflammes  l'aide d'un grand ventail de plumes noires.

Je m'installai  ct d'elle.

--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, tes-vous contente?

--J'aime tellement le monde! Rpondit-elle, avec feu.

Je ne pus m'empcher de sourire.  Ainsi, c'tait l ce qu'elle appelait
le monde, et ces petites pices bizarres o il y avait exactement place
pour trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soires!  Mais
quoi, les lments qui y taient runis n'taient-ils pas les mmes que
partout ailleurs?  Mlle Chdigny n'avait-elle pas raison de les trouver
chez Bouldouyr, aussi bien que chez cette princesse Lannes, dont les
rceptions donnaient  mon coiffeur des bouffes de snobisme innocent?

--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assist  un vrai bal, dit encore
Franoise.  J'ai t si svrement leve par mes parents et je me suis
tant ennuye chez eux!  Notre maison est une prison vritable, on ne
sort pas, on ne parle jamais que de commerce, on ne voit que les
marchands respectables et vaniteux du voisinage.  Ceux qui sont gentils
et de relations agrables, mes parents les mprisent.  Ils croient que
c'est distingu de s'ennuyer!  Mon seul plaisir est de venir ici.  Le
jour o j'ai dclar  mon oncle que je serais heureuse d'assister 
une petite sauterie, il a organis ces runions o je m'amuse tant!

--Mais vos parents?

--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour  la banque prive
Can frres.  J'ai dit  ma famille que nos patrons nous demandaient
quelquefois de fournir des heures supplmentaires, le soir, et, comme
je leur remets fidlement le produit de ce travail nocturne, ils me
croient et me laissent sortir...

Elle riait de son mensonge, avec cette espiglerie purile qui avait
tant d'attraits dans ce visage dj pensif.  Ses grands yeux verts
respiraient une telle confiance et une telle sincrit que l'on et
voulu, tout aussitt, aider au bonheur de Mlle Chdigny, lui donner 
sourire,  se plaire, entrer en lutte avec ses ennemis pour la protger
et se dvouer  sa cause.  Pourquoi, par leur seule vue, certaines
femmes nous rabaissent-elles?  Et pourquoi d'autres, tout aussi
spontanment, nous civilisent-elles?  Franoise Chdigny, qui n'tait
qu'une humble dactylographe, rien qu'en vous regardant de son beau
regard couleur d'algue flottante et d'horizon marin, vous poussait tout
doucement dans un roman de chevalerie!

Je rvais ainsi, en l'coutant me dpeindre la tristesse de son
enfance, l'intrieur familial, morne et grondeur, toujours travers par
des orages financiers, un pre rancunier, bouffi de vanit, injuste,
une mre acaritre, violente, jalouse, et la triste succession des
jours dans un local sombre et puant la moisissure.

Mais M. Jasmin-Brutelier nous interrompit:

--Venez, dit-il, tout est prt!  On soupe!

--Patron, criait Lucien Bchard, o sont les tenailles?  Les bouteilles
sont diablement bien bouches!

Nous nous approchmes de la table; quatre candlabres surmonts de
bougies l'clairaient; la nappe tait seme de violettes.  Les botes
de conserves, ouvertes, exhalaient des parfums divers.  Une salade de
homard, prpare par les petites Soudaine, tait voue, dans cette
nature-morte  la figuration des blancs et des roses.

--Crois-tu que c'est chic? Rptait Blanche Soudaine, en sautant sur
ses pieds.  Je suis sre que ce n'est pas mieux chez les princes!

Nous nous assmes.  Le repas commena...


Je ne crois pas avoir assist de ma vie  un souper aussi gai.  Je ne
dirai pas combien de fois l'on fit les mmes plaisanteries; je ne
rpterai pas les phrases dont se servit M. Bouldouyr pour porter un
toast dans lequel, en mon honneur, il usa tout particulirement, d'un
vocabulaire symboliste, qui, je le crains, ne fut pas got par son
auditoire autant qu'il le mritait; je ne dnombrerai pas les coups
d'oeil langoureux complices, moqueurs ou passionns, changs d'une
part entre mon amie Franoise et M. Lucien Bchard, et d'autre part,
entre M. Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne dcrirai pas la
gat avec laquelle on dcida de considrer les bouteilles vides comme
des btes de battue et d'en faire un tableau que l'on dnombra avec
fiert.

A la fin du souper, Blanche Soudaine, qui avait une petite voix aigu,
accepta de chanter et, grimpe sur une chaise, nous bera d'une
barcarolle langoureuse,  laquelle son costume ajoutait plus de
conviction.  Je ne sais pas d'ailleurs si la vue de ses jolis yeux
noirs, brillants comme ceux d'une msange, d'un cou blanc, qui se
continuait par une charmante naissance d'paules, et de deux jambes
poteles et nerveuses, fut tout  fait trangre aux compliments que
nous lui fmes sur son sentiment musical.  L'impression gnrale de
confort et de bonheur que nous prouvions, ce fut le pauvre Florentin
Muzat qui se chargea de la rsumer.

--On se sent du velours partout! dclara-t-il.

Mais Marie Soudaine s'cria:

--Ciel!  Dj onze heures et demie!

Ce fut une bousculade.  Les trois jeunes filles coururent  la chambre
de Valre Bouldouyr, les hommes, au cabinet de dbarras qui leur
servait de vestiaire.  Peu de temps aprs, tout le monde reparut:
hlas! plus de robes  paniers, de perruques, de plumes, de grandes
manches flottantes, de cravates de mousseline!  Chacun avait revtu son
habillement du jour, ici, de mornes vestons, l, de simples corsages
gris ou noirs, un peu de paille d'o pendait une rose de toile.  Ce fut
une belle droute dans l'escalier!

Je compris pourquoi, le jour o j'avais voulu trouver la clef de
l'nigme, je n'avais vu qu'une rue dserte et un coin de porte ferme.

--Restez encore un moment, me dit M. Bouldouyr, vous n'avez pas de
bureau, vous, ni de famille souponneuse...

Le souper, tantt si brillant, n'tait plus qu'un pauvre amas
d'assiettes sales, des serviettes en tapons, de bouteilles couches, de
fleurs qui se fripaient.  Cela avait quelque chose de piteux et de
dsolant.

--Ma femme de mnage dbarrassera cette table demain, dit Bouldouyr.
Vous tes gentil, monsieur Salerne, de ne pas vous ennuyer avec nous!
Que voulez-vous?  Amuser ma nice est le seul bonheur de ma vie...
Vous avez lu mes vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y
voque des ftes mystrieuses, dans des parcs de Watteau, avec des
cygnes qui tranent sur les eaux, des statues qui blanchissent dans les
sous-bois, et des femmes au beau nom sonore, des princesses de
Dcamron, des infantes, Cloptre ou Titania...  Je les crivais dans
une pauvre chambre sale et sans meubles, dont le seul ornement tait
une affiche de Chret, qu'un ami m'avait laisse...  Et maintenant,
j'organise de petits soupers, afin de donner la mme illusion ferique
 une nice qui n'a aucun plaisir de la vie,  deux de ses amies,
dactylographes comme elle,  un voyageur de commerce sans grand avenir,
 un commis de librairie qui a des lettres et  un idiot...  Vous voyez
que c'tait bien ma destine: elle a toujours eu quelque chose de
mdiocre et de rat!...

--Allons donc! votre runion, je vous assure, n'avait rien de rat.
Jamais je ne me suis senti dans une socit plus agrable, ni plus
jeune!

--Est-ce vrai?  Est-ce bien vrai?  Tant mieux alors!  Vous reviendrez?

Et comme je le lui promis, il ajouta:

--Moi, je vais lire.  Lire des vers.  Les potes de ma jeunesse.  Je
souffre d'une cruelle insomnie.  Je ne m'endors jamais avant quatre ou
cinq heures du matin.  Mais qu'importe, n'est-ce pas?  Avec de bons
livres, ses souvenirs...

Il n'acheva pas, je vis dans son regard mu passer l'ombre lgre de
Franoise Chdigny.  Au fond, n'tait-il pas un peu amoureux d'elle?

Mais moi-mme ne pensais-je pas, plus que de raison,  ses paules
rondes et grasses,  sa bouche rieuse et un peu grande et  ses yeux,
si candidement ouverts, troubles comme de l'eau remue, tandis que,
butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre  la main, je descendais
les marches de l'escalier d'or?





CHAPITRE XI

Coup d'oeil gnral sur le pass.

"Qu'est-il arriv de cette socit?  Faites donc des projets,
rassemblez des amis, afin de vous prparer un deuil ternel!
Chateaubriand.


A dater de ce jour, commena mon intimit avec M. Valre Bouldouyr et
la petite socit qui s'tait runie autour de lui.  Toutes les
occasions taient bonnes pour nous rencontrer, tantt chez moi, tantt
rue des Bons-Enfants.  Le plaisir que j'prouvais dans leur groupe
venait, je crois, de la libert qu'on y respirait.  Personne n'y
montrait le moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanit,
s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeure spontane et parfois
mme purile.

J'ai reu du ciel le don d'inspirer la sympathie.  Bientt, Lucien
Bchard devint un de mes amis les meilleurs.  Il voyageait pour le
compte d'une grande maison d'dition, et, de temps en temps, il s'en
allait en province inspecter les librairies et leur offrir les
dernires nouveauts de ses patrons.  Il exerait ce mtier avec
plaisir, et il y dployait une gentillesse qui l'aidait  y russir.
Il partait tantt pour l'Auvergne, tantt pour le Bourgogne, et je
remarquai que, lorsqu'il tait absent, Franoise Chdigny semblait
moins heureuse.  Une sorte de voile faisait ses yeux moins lumineux, -
plus grave, son visage souriant.  Il fallait le retour de Bchard pour
qu'elle retrouve le secret de sa lumire et de ses expansions.  Le
remarquait-on autour de moi?  Je l'ignore.  En tout cas, rien n'et
paru plus naturel, car tout le monde adorait Lucien Bchard, et comment
en et-il t autrement?  Avec son caractre imprvu, capricieux, sa
gat nave, ses sautes d'humeur, sa loyaut, il rpandait autour de
lui autant de confiance que d'agrment.

Quand je le voyais actif, passionn, plein de dsirs, de projets et
d'inventions dlicates et burlesques, je me disais avec mlancolie
qu'il tait beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir  sa faon.

Jasmin-Brutelier tait plus srieux et mme un peu dogmatique.  Il
aimait les conversations suivies et mthodiques et parlait volontiers
de politique et de philosophie avec une intolrance extrme.  Mais nous
excusions ses violences  cause de la gnrosit de ses thories.  Il
avait une de ces cultures, si frquentes de nos jours et qui donnent
facilement  ceux qui en sont victimes l'illusion nfaste qu'ils savent
tout.  C'tait un camarade d'enfance de Bchard, lequel tait fils d'un
petit diteur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait fait
faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le _Jardin des
Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres manifestations littraires
de ce genre.  Pour Muzat, l'oncle Valre, comme nous l'appelions tous,
l'avait rencontr par hasard, un jour o il s'tait gar, et l'avait
adopt, un peu par piti, un peu aussi  cause de la curiosit qu'il
apportait aux oracles bizarres de cet innocent.

Tels taient mes nouveaux amis; telle tait la petite socit o
j'accoutumai de passer bien des heures.  Elle est disperse
aujourd'hui, aussi loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que
les fleurs, runies par le caprice d'une saison, quand l'automne est
venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni parfois,
sans une larme.  Il faut bien dire que j'en ai peu connu de plus propre
 nous rconcilier avec l'humaine nature: chez ces petites gens, rien
m'empoisonnait le plaisir de vivre; ni ambition dmesure, ni vanit,
ni amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il faut
le dire, tait rare et limit.  Le travail constant, bien des soucis de
famille ou d'tablissement leur laissaient peu d'issues pour se
rjouir; aussi chaque occasion de divertissement leur donnait-elle une
vraie portion de paradis et la gotaient-ils en connaisseurs.  Et le
meilleur  leurs yeux tait de se runir et de mettre en commun leur
humeur du jour, grise ou dore, -  ou ces apparences de bal et de
soupers que Bouldouyr leur offrait, afin que sa nice Franoise et sa
part d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement
affect, "montt quelques marches de l'Escalier d'Or"!

Je me souviens qu'un soir j'tais accoud au balcon avec Mlle Chdigny.
 Dans l'intrieur de l'appartement, Bouldouyr rcitait quelques vers
des potes de son temps  Bchard et  Jasmin-Brutelier, qui n'en
comprenaient pas toujours le sens, mais qui n'eussent os l'avouer pour
un empire.  La jeune fille regardait, au del des toits d'en face, le
soleil, avec ses rayons et ses cumes d'or, former une sorte de gloire
qui descendait lentement, s'enfonait dans le ciel.

--Que c'est beau! me dit-elle.

Puis elle soupira.  Et comme je lui en demandais la raison, elle ajouta:

--Je n'aime pas me sentir heureuse.  Quand je suis triste, je sens que
cela passera, et cette pense me donne du courage, mais quand j'ai du
bonheur, je sais aussi qu'il va passer, et cela me dsespre...

--Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez avoir peur
pour lui!...

--Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et moi-mme,
je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste.  Mais je le sens et
cela suffit bien.  Je voudrais que rien ne changet.  Auprs de l'oncle
Valre, de tous nos amis, j'prouve une telle paix, une  telle scurit
que je me dis que cela ne peut pas durer.  Si vous souponniez ce
qu"est ma vie, vous me comprendriez!  J'ai toujours t touffe,
comprime, maltraite.  Je suis comme un prisonnier qui, de temps en
temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des
Tropiques et qu'aussitt aprs on replongerait dans la nuit...  Je ne
peux pas croire que j'chapperai un jour  mon destin vritable: le
jardin des Tropiques me sera interdit, et je ne saurai plus rien de ce
qu'on y voit!  Il suffirait que mon pre apprt un jour o je passe mes
soires pour que le cachot refermt pour toujours sa porte sur moi...

--Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans comprendre encore
combien la pauvre enfant avait raison.  Si on vous remet en prison,
nous irons en choeur vous dlivrer.

A ce moment, Lucien Bchard passa sa tte dans l'entrebillement de la
porte-fentre.  Le soleil dora sa tte, ses favoris, ses cheveux, et il
eut, un moment, l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous
emporter sur un char de feu, loin des geles familiales et des pauvres
tourbires de ce monde.

--Franoise, dit-il, vous nous abandonnez!  Que deviendrions-nous,
Seigneur, si notre Providence se retirait de nous?





CHAPITRE XII

Les promenades de Lucien Bchard.

"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le
regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la mme chose.
Fontenelle.


Je me doutais bien que Franoise Chdigny tait en effet pour Lucien
Bchard une Providence, mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce
jour-l, en manire de plaisanterie.  Mme  moi, il ne confiait pas
ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup et, souvent, sa
journe finie, il venait me chercher.

Nous nous promenions le long des quais en remontant vers Notre-Dame.
Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrtions toujours un moment pour
contempler les lumires croises ou contraries du couchant, - quand le
crpuscule tait autre chose qu'une voile de cendres compactes.  Nous
aimions qu'un palmier, en cet endroit, rig au-dessus d'une baraque de
bains, ouvrt sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un panache
en fils de fer.  Sa vue donnait gnralement  mon jeune ami de grands
dsirs de vagabondage.  Il avait dans la bibliothque de sa chambre de
nombreux rcits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de cause
des Nouvelles-Hbrides ou de Singapore, de Pernambouc ou de la
Cordillire des Andes.  Les tournes qu'il faisait chez les libraires
de province attisaient plutt qu'elles n'apaisaient sa fringale
d'espace.  Et pourtant, elles veillaient en lui tout un monde de
penses romanesques ou potiques, dont parfois il me confiait l'cho.

Ses voyages le ramenaient priodiquement aux mmes villes; il y voyait
les mmes personnes aller et venir dans un champ d'occupations
identiques.  Il ne les connaissait gnralement pas, mais,  force de
les perdre et de les retrouver, il finissait par les considrer comme
des amis, dont le destin le tenait loign, mais auxquels il pensait
souvent et avec une sorte de tendresse fantastique.

Par ses conversations avec les libraires, il apprenait souvent leurs
noms, ou bien il leur donnait lui-mme une appellation en rapport avec
leur figure.  D'autres fois, au contraire, leur situation lui offrait
le loisir de les frquenter, comme cette grande jeune fille, par
exemple, dont les parents tenaient  Langres une htellerie, et qu'il
comparait  Pomone,  cause de sa vnust riche et tranquille, de sa
peau lacte, seme de rousseurs et de son paisse chevelure, couleur de
mas brl.

Je me demandais alors si Lucien Bchard avait pour Franoise Chdigny
un sentiment plus vif que pour ces passantes qu'il rencontrait dans sa
course et qui taient  ses yeux comme les tapes d'un trange voyage
sentimental.  Mais, comme il ne me parlait jamais d'elle, je supposais
que le got qu'il en avait tait moins superficiel et moins crbral.
Je m'tonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce pt avoir  sa
disposition un aussi rare clavier d'motions dlicates et raffines,
mais depuis que je frquentais le petit monde de l'oncle Valre, il me
fallait bien reconnatre que ces motions ne constituaient pas
l'apanage exclusif d'une classe riche et oisive, mais se retrouvaient 
bien des chelons de l'difice social, d'autant plus naturellement
d'ailleurs que le got de la lecture, en se rpandant chez des lettrs
moins blass, alimentait plus facilement leurs rves.  Aussi
m'tonnais-je moins d'entendre Lucien Bchard me raconter, par quelque
crpuscule, sous les grands arbres penchants du quai des Augustins ou
dans l'le du Vert-Galant, une anecdote dans le got de celle-ci:

--Je vous ai plusieurs fois parl, vous rappelez-vous? de cette belle
jeune femme aux yeux violets que je voyais souvent  Dijon et qui
habitait une petite maison, non loin de l'htel de Vogue.  Figurez-vous
que je l'ai retrouve, la semaine dernire, et  Bordeaux, au Jardin
public.  J'en ai t si troubl que je l'ai suivie.  Vous savez
l'motion inexplicable que l'on prouve,  croiser en voyage quelqu'un
que l'on ne connat pas et que l'on a aperu dans un autre coin du
monde.  Elle entrait dans un htel.  Le lendemain, je m'y installais 
mon tour, et trois jours aprs, sachant son nom, je lui demandais un
rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos
prcdentes rencontres, et mme la couleur des robes qu'elle portait,
ces jours-l, car j'ai une mmoire infaillible des frivolits.  L'heure
suivante, Mme Chataignres m'envoyait un bout de billet pour me dire
qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai
Louis XVIII .  Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain pour
Dijon, qu'elle tait veuve et qu'elle tait venue  Bordeaux rgler une
affaire d'intrt.

"-Votre lettre m'a bien amuse, me dit-elle, est-il possible que vous
m'ayez remarque  Dijon?"

"Je lui avouai que, sans mme savoir son nom, je pensais souvent 
elle, et que mon premier acte, en arrivant, tait de rder autour de
l'htel de Vogue et de Notre-Dame, dans l'espoir de la rencontrer.
Nous nous promenmes longtemps sur le quai, admirant les belles figures
qui animent de petits htels du XVIIIe sicle et les pointes effiles
des mts qui se dtachaient sur un azur dor.  Je lui demandai d'aller
lui rendre visite  Dijon, mais elle prtexta que cela ferait jaser,
qu'elle habitait avec une mre malade et scrupuleuse et qu'au surplus
le charme de ces rencontres tait justement qu'elles ne devaient pas
avoir de lendemain."

--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqu.

--C'est tout.  Avant de me quitter, elle ta ses gants, sur ma demande,
et me les donna en souvenir d'elle.  Quand je les regarderai et que je
respirerai leur odeur rauque et douce, je reverrai la douce Mme
Chataignres, avec ses yeux violets,  - et aussi, toutes ces vergues
minces qui se dtachaient sur le soir lumineux!

Celui que nous regardions ne l'tait pas moins.  Des glacis verts et
dors moiraient et laquaient le Seine courante.  Mille petites brisures
caillaient sa surface.  A l'avant de l'le, un grand saule retombait,
dont toutes les branches semblaient prises dans une matire fluide et
multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'mail.  Les
bateaux-lavoirs, noirs et gris, derrire nous, avaient une couleur de
tourterelle.  Les premiers feux naissaient sur les rives et sur les
ponts.

Et je me demandais une fois de plus ce qu'tait Franoise Chdigny aux
yeux de Lucien Bchard et si, aprs des mois d'intimit, il lui
suffirait, en s'loignant d'elle, d'emporter un bout de fausse dentelle
ou une boucle de vrais cheveux.  Mais elle, ne l'aimait-elle pas?  Ne
souffrirait-elle pas, si jamais elle s'apercevait qu'elle n'tait pour
lui rien de plus qu'une Pomone ou une Mme Chataignres?  Et moi-mme,
ne me trompais-je pas?  Que savais-je du vrai caractre de Lucien
Bchard?  Il ne lui manquait, sans doute, que de raliser avec force un
sentiment profond pour faire vanouir eux quatre vents le souvenir de
ces motions fugitives, qui amusaient son imagination sans pntrer son
coeur.  Que de fois ne fus-je pas sur le point de lui dire:

--Franoise vous aime.  Je vous jure qu'elle vous aime!

Mais la pudeur me fermait la bouche.

Rien d'ailleurs n'aurait pu empcher la destine de s'accomplir, et mon
intervention n'aurait pas chang le cours des choses.





CHAPITRE XIII

Qui pose un point d'interrogation redoutable.

"Que cet audacieux ddain de toute raison, ce brillant loge de la
folie, cette fougue de paradoxe prparent de revers  la parfaite
sagesse, qui fuit toute extrmit!"
Renan.


Je devais aussi,  plusieurs reprises, recevoir les confidences de
Franoise.  Elle venait parfois me voir, en sortant du bureau o elle
travaillait.  Elle aimait  me dire diverses choses qu'elle cachait 
son oncle, sans doute parce que l'exaltation de celui-ci et la
tendresse qu'il lui manifestait ne lui permettaient pas d'entendre
certaines vrits.

Un jour que nous causions ainsi, accouds au balcon, regardant entre
les charmilles jouer et courir les enfants, autour des kiosques et des
pelouses, elle s'abandonna jusqu' faire ces aveux:

--Il y a des jours o je regrette presque d'avoir rencontr l'oncle
Valre.  Peut-tre aurais-je vcu, sans lui, tranquille et stupide,
suivant ma vie.  Mais o me mnera, comme il dit, son escalier d'or?
Un de ces jours, mes parents vont me proposer quelque projet de
mariage.  Que rpondrai-je?  Autrefois, sans doute: "Oui!" sans
chercher mieux, sans rflchir...  Mais aujourd'hui?...  Il m'a ouvert
une route que je souponnais  peine, il a donn  la vie, pour moi, un
sens que je ne lui connaissais pas.  Que de rves romanesques, fous,
irralisables ne m'a-t-il pas mis dans l'esprit!  Ces livres, ces
ftes, ces conversations, tant d'anecdotes tranges et charmantes qui
lui reviennent  la pense, tout cela, je le sens, me grise peu  peu.
Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer d'enchantements.    Et puis,
je rentre chez moi, je retrouve un intrieur modeste et morne, les
soucis les plus ennuyeux, des parents maussades, uniquement occups 
se disputer sur les incidents de mnage, aucune libert d'esprit, et je
pense qu'il me faudra mener une existence pareille  la leur, et je
maudis l'oncle Valre qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir
autre chose, - autre chose...

--Mais, Franoise, il n'est pas sr que vous soyez contrainte d'pouser
un parti propos par vos parents.

--Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien?

--Non, mais un gentil garon, moins esclave de cette vie bourgeoise que
vos parents, un tre plus aimable, plus vivant plus aventureux!  N'en
connaissez-vous point?

--Ma foi, non, je n'en connais point!

Et ce fut moi qui n'osais pas insister.


A quelques jours de l, me trouvant dans la boutique de M. Delavigne,
qui raccourcissait mes cheveux, je vis entrer Valre Bouldouyr qui
venait acqurir je ne sais quelle lotion.  Il me serra la main, son
flacon envelopp, il s'en alla.

--Tiens, me dit le coiffeur, vous connaissez M. Bouldouyr maintenant?

--Mais oui, pourquoi pas?

--Vous ignoriez mme son nom, il y a quelques mois.  Pauvre M.
Bouldouyr!  Il n'a pas de chance avec son amie, vous savez, cette
personne blonde, qui se promne  son bras dans le Palais-Royal.  Elle
a presque tous le soirs des rendez-vous avec un jeune homme  favoris
dans les petites rues du quartier.  Je les rencontre souvent en allant
faire ma partie  _la Promenade de Vnus,_ ou bien quand j'en reviens.
Ils rdent autour des Halles, reviennent par la rue du Bouloi, la rue
Baillif, la galerie Vivienne.  Il y a l un tout petit caf dans lequel
ils entrent.  Et pendant ce temps, l'honnte M. Bouldouyr garde  cette
petite roue sa confiance.  Ma parole, il y a des moments o j'ai envie
de tout lui dire...

Delavigne parlait ainsi, tandis que, plong dans la cuvette, j'avais le
chef oint et malax d'une main nergique.  Je ne pouvais gure
protester.  Le shampoing fini, je me levai comme un Jupiter tonnant, et
je fis descendre la foudre sur l'obscur blasphmateur:

--Monsieur Delavigne, si vous voulez conserver ma clientle et celle de
M. Bouldouyr, je vous conseille de tenir votre langue tranquille et de
ne plus rpandre ces calomnies.  La jeune fille dont vous parlez si
lgrement est la propre nice de M. Bouldouyr, et ce jeune homme blond
qui l'accompagne, son fianc.  Apprenez dornavant  respecter les gens
honntes.

--Je vous demande pardon, monsieur, je ne savais pas...

--C'est bien, monsieur Delavigne.  Mais maintenant que vous savez, ne
recommencez pas, je vous prie!

Majestueux et ras, je sortis de l'troite boutique.  Mais j'tais
moins satisfait que je ne le paraissais.  Ce jeune homme blond, c'tait
sans doute Lucien Bchard; je n'en tais pas sr cependant.  Si c'tait
lui, pourquoi me cachait-il ses rendez-vous avec Franoise, et
Franoise, elle-mme, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences,
puisqu'elle me dissimulait l'essentiel?  En un mot, comme en cent,
j'tais vex.  Je faisais la mine du tuteur dup, et je ne me sentais
pas d'ge  tre trait en oncle gteux.

Ma mauvaise humeur fut telle que je demeurai plusieurs jours sans
monter chez Bouldouyr, ni rpondre  un petit mot par lequel Bchard
demandait  me voir.  Achille, sous sa tente, ne se montrait ni plus
susceptible, ni moins ombrageux que moi, mais du moins, lui avait-on
ravi son esclave, -  moi qu'avait-on drob?

Je dois avouer cependant que mon ressentiment ne rsista pas  la
premire visite de Mlle Chdigny.  Quand elle m'apparut avec son regard
humide de Naade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux
mches mal retenues, mes soupons et ma mfiance s'vanouirent comme la
poussire au vent.

--Hou! le mauvais ami! dit-elle.  On ne vous rencontre plus!  Que
devenez-vous?

J'objectai des courses importantes chez des librairies, un petit voyage
en province, un rhume.  Pour mieux mentir, pour m'innocenter  ses
yeux, je me fusse par du mariage d'un cousin, de la mort mme d'un
oncle!

--Et pourtant, me dit-elle encore, j'avais tant envie de vous voir!
Vous m'avez donn un tel courage, il y a quinze jours!  Oui, je crois
maintenant que je peux rencontrer le mari qui me dlivrera de
l'oppression des miens, celui qui aimera ce que j'aime, ce que l'oncle
Valre m'a rvl, celui qui me conduira  la terre promise...  Oh!
monsieur Pierre, si cela pouvait tre vrai!

--Lucien a parl, me dis-je.

Je me reprsentai le couple errant dans les demi-tnbres du soir;
suivant la rue Baillif, la rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arrtant
devant la _Promenade de Vnus,_ entrant enfin dans un humble caf de la
galerie Vivienne.  Ici, sont les tnbres,  peine touches d'un peu de
lumire artificielle, qui glisse sur une porte, ourle un trottoir; une
blanchisserie tide, o un bras nu, hors de tant de linges rpandu,
d'une joue rouge approche un fer; une picerie, avec ses sacs accroupis
comme des Turcs qui dorment, enturbanns; un modeste auvent o sont les
fleurs, fatigues du jour, sur des lits de fougres; et l, c'est
l'intimit, la confiance, la vie aborde  deux, comme la cte que l'on
gravit lgrement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de l'autre, c'est
le royaume de la foi complte, sans fausse lumire, ni froides ombres.

--Il me semble parfois, reprit Franoise, navement, que jamais aucune
femme n'a eu, autant que moi, le dsir d'tre heureuse..  Mais le
serai-je?  Je rve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une
belle proprit, dans un grand parc.  Tantt, je vois une succession
d'tangs, de bassins immenses, dont on ne distique pas les rives et qui
sont spars par des digues de pierre et traverss par des ponts de
marbre, tantt des alles normes, plantes d'arbres en fleurs des
arbres des Tropiques, que je n'ai jamais vus.  Il fait toujours 
demi-obscur, humide et chaud.  Des brouillards lourds montent du sol,
qui, en s'cartant, me montrent des objets jusqu'alors cachs: une
pagode, avec des sonnettes qui carillonnent, un pavillon o j'entends
de la musique, une orangerie avec des grenadiers et des cyprs,
couverts de fruits d'or.  Enfin, j'approche du chteau, qui est
toujours magnifique, prcd d'un grand parterre de roses, j'tends la
main pour en cueillir une, et, au moment o je vais la saisir, je me
rveille, si triste et si bouleverse que j'clate en sanglots.

Malgr moi, je me laissai impressionner par le rcit de Franoise, mais
je la grondai de se montrer aussi superstitieuse.  Je lui prouvai que
nos songes portent l'empreinte de nos craintes, mais non la forme de
notre avenir.  Et je redoublai d'loquence  mesure que je voyais la
gat renatre sur le visage de l'enfant.

Elle avait jet son grand chapeau blanc sur un fauteuil, toute sa
jeunesse riait  travers elle, comme le soleil dans le feuillage d'un
arbre.  Ses cheveux lourds, d'o glissaient quelques boucles rebelles,
avaient des reflets d'or rose.

Elle se jeta dans mes bras en s'criant:

--Mme si je vous dois, un jour, monsieur Pierre, promettez-moi de ne
pas m'abandonner!

Et comme elle posait sa tte sur mon paule, j'appuyai mes lvres sur
son front; mais jamais je n'eus une aussi grande crainte de faire une
erreur de direction.





CHAPITRE XIV

Dans lequel Valre Bouldouyr perd quelque peu de sa personnalit.

"C'est que nous ne prissons mme pas en qualit d'originaux, mais
seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous
ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il natra aprs nous des
hommes qui auront encore le mme air, les mmes sentiments et les mmes
penses que nous, et que la mort anantira aussi.
Henri Heine.


Il m'arrivait souvent, l'aprs-midi, de monter chez Valre Bouldouyr.
J'aimais  lui faire voquer les fantmes de sa jeunesse; il me parlait
des potes qu'il avait connus et dont il tait fier d'avoir serr la
main.  Il me rptait sans fin les propos que Stphane Mallarm avait
tenus devant lui, dans cette petite salle  manger de la rue de Rome,
clbre aujourd'hui.  Il me dpeignait aussi Verlaine, assis dans un
coin de caf, engonc dans son cache-nez rouge, avec son visage de
Gengis-Khan, travers d'clairs mystiques.  Il avait crois, un jour,
au seuil d'une revue, Laforgue, frle, ple et dlicat comme le spectre
de son propre Pierrot.  A maintes reprises, il avait rendu visite 
Lon Dierx, affable, mais lointain et crmonieux,  demi aveugle dj,
et qui le recevait avec dignit dans un petit salon, aux murs duquel
flambaient deux ftes galantes de Monticelli.

Mais c'tait surtout de Justin Nrac que Valre Bouldouyr me parlait.
A force de me le dpeindre, il finissait par lui rendre une existence
vritable; j'en arrivais  penser  lui comme  quelqu'un que je
connaissais, que j'avais frquent et presque aim.  Valre vivait  la
lettre avec son souvenir.  A l'entendre, Justin Nrac avait eu une
sorte de gnie, comme tant d'autres tres, hlas! qui ne l'ont pas
manifest davantage et qui ont emport dans leur mort prmature des
projets sans nombre et l'illusion de leur grandeur mconnue.

Je vis un portrait de ce Justin Nrac: une longue figure chevaline,
avec des joues rebondies et molles d'enfant, un regard de myope, un
norme front bomb, travers par une mche de cheveux mal aligne.

J'appris par Bouldouyr qu'il tait d'une taille dmesure, qu'il
marchait en vacillant un peu, comme si une tte trop lourde, sur son
long corps maigre, allait l'emporter  terre, et qu'il tait si bon et
si timide que tout le monde abusait de sa douceur, de sa faiblesse et
de sa bienveillance.

--Je vous ai parl souvent de Nrac, me dit un jour Bouldouyr, mais, au
fond, vous ne le connaissez gure.  Je vais donc vous prter
quelques-unes de ses lettres; vous les lirez et vous comprendrez alors
mes regrets et mon dsespoir.

J'emportai chez moi une liasse de papiers  peine jaunis.  Les lettres
de Justin Nrac taient curieuses, en effet; je compris que l'ami de
Valre Bouldouyr tait un de ces hommes qui mettent dans leur
conversation et dans leur correspondance ce qu'ils n'auraient jamais la
force, ni la patience d'exprimer par une oeuvre durable et qui donnent
 ceux qui les entourent l'illusion d'un grand esprit, parce que cette
illusion est plus sensible dans une prsence vivante qu'en un froid et
volontaire volume, incorruptible tmoin des penses de son auteur.

Je recopiai quelques-uns des fragments les plus significatifs de ces
lettres, et je les cite ici; elles contribueront  clairer, par
rverbration, la physionomie de Valre Bouldouyr.

                                                                _Paris,
27 octobre 1887._

_Mon cher Valre,_

_J'ai pass hier une journe mlancolique  regarder tomber les
dernires feuilles des arbres dans mon petit jardin.  Il faisait un
temps un peu gris, comme je les aime; pas de pluie, mais un ciel trs
bas et couleur de tourterelle, de rameau d'olivier, de perle, que
sais-je encore?

Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de got pour ce genre
d'occupations et quelques autres du mme style.  Je serais bien
capable, comme ce dlicieux personnage du "Misanthrope", qui ressemble
dj  un hros de Musset, de passer mon aprs-midi  cracher dans un
puits pour faire des ronds dans l'eau.  Je sais aussi jouer au
bilboquet, susciter d'interminables ricochets ou gonfler des bulles de
savon, irises et lourdes comme des vessies de rves.  Et je regrette
que les circonstances ne me permettent plus de lcher dans le ciel ces
cerfs-volants que clbre un vers de Coppe.

Or, j'ai cru longtemps que ces diverses manifestations de mon activit
tmoignaient d'un irrsistible penchant  la posie; mais c'est l, mon
cher ami, une grossire erreur.  Les vrais potes ne font rien de tout
cela, mais ils travaillent et ils enferment dans une forme savante des
motions qu'ils n'ont pas toujours, tandis que nous, pauvre Valre,
nous les ressentons, mais nous ignorons l'art de les exprimer.  Nous
allons, nous venons, nous fumons, nous flnons, nous causons, nous
parlons du but de l'art, nous cueillons de boutons d'or et des
millepertuis, nous sommes amoureux de simples filles  qui nous offrons
des galanteries exquises et que nous traitons en reines de Saba, sans
voir que leurs diamants sont du strass, nous nous comparons mentalement
 Virgile,  Tibulle,  Thophile de Viau,  Aloysius Bertrand; en un
mot, nous pchons, ou mieux, nous cherchons  pcher la lune!  Mais
nous ne sommes pas des potes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des
rveurs, c'est--dire des paresseux.

Voil ce que j'ai dcouvert hier, en regardant tomber mes feuilles;
elles taient bien jolies, roses, violettes, dores, sous ce ciel gris
comme une fume de cigarette.  Mais, quand elles s'entassaient dans un
coin du jardin, elles devenaient brunes, sales noirtres, pourries.  a
faisait un assez vilain spectacle...

Pas des potes, mon bon Valre, des abstracteurs de quintessence, des
fainants!  N'est-ce pas que c'est  se briser la tte contre un
mur?..._


                                                _Albi, 30 septembre
1889._

_Me voici depuis huit jours dans ma ville natale, mon cher ami, et dj
je brle de m'enfuir; le paysage est beau, cependant, et quand je
regarde les jardins croulant de l'archevch, les eaux paisses et
compactes du Tarn, couleur d'anglique, et les petits moulins qui
dtachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je retrouve mes plus
heureuses impressions d'enfance; elles se rabattent sur moi, chaudes et
douillettes comme la plerine  capuchon que je portais quand j'allais
au Lyce!  Mais, au milieu des miens, je me sens aussi tranger que si
je venais de tomber en terre laponne.  La misre de leurs pauvres
existences me donne de vritables nauses.  Leur vie s'coule sans
douleur, ni joie dans un ple-mle d'intrts purils, de calculs
drisoires, d'pres disputes.  Rien n'existe pour eux hors de leurs
mornes combinaisons et de leurs potins stupides.  Mon beau-frre,
Gaillardet-Pomponne, ne pense qu' la chasse; mon beau-frre de
Figerac-Lignac, qu' accrotre ses terres, et mon frre Eudoxe se meurt
d'envie, de mchancet et d'intrigues mal ourdies.  Quand ils sont tous
runis et que je les coute, il me vient une vritable sueur
d'angoisse.  Je souffre de ce qu'ils disent, de ce qu'ils pensent,
comme je souffrirais de leur arrestation, de leur condamnation par une
cour d'assises; j'ai honte pour eux de leurs propos, de leurs dsirs,
comme si les anges nous jugeaient.  Se peut-il que le mme sang coule
dans mes veines et dans celles de mes soeurs?  Oh! m'en aller d'ici,
tre seul, ne plus rien couter ou me promener avec toi,
tranquillement, sur les quais de Paris, m'attarder au Vachette ou au
Procope, me cacher n'importe o, mais ne pas rester dans ma famille 
entendre parler d'argent, d'argent, toujours d'argent!_


                                                _Paris, 2 mars 1895._

_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valre, le plus
extraordinaire sujet de roman qui se puisse voir.  Si j'avais quelques
loisirs, comme je serais heureux de l'crire!  Mais, hlas! quand donc
aurai-je quelques loisirs?  Enfin essaie de te reprsenter l'histoire
d'un homme qui ferait toutes les nuits le mme rve, ou plutt qui
aurait en songe une vie aussi logique, aussi continue, aussi vidente
que la ntre.  Le jour, il serait comme toi et moi un petit employ de
ministre, mais, les paupires closes, il se retrouverait grand
seigneur  la cour d'Angleterre, dans les dernires annes du XVIe
sicle ou les premires du XVIIe.  Il connatrait le luxe et
l'opulence, il aurait des aventures, des amours, des amitis clbres;
il vivrait dans l'intimit de la comtesse de Bedford, de la comtesse de
Suffolk, de lady Susan Vere, de lady Dorothy Rich, de lady Walsingham,
de la comtesse de Northumberland, il frquenterait sir Walter Raleigh,
il irait  la _Mermaid_ boire avec Shakespeare et Ben Jonson, il
assisterait  ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans
et prendrait mme sa part de tant d'allgories mythologiques, qui
mlaient au monde des vivants celui des entits et des dieux.  Au
milieu des Heures, vtues de taffetas noir et constelles d'toiles,
entre la Fantaisie, qui a des ailes de chauve-souris et des plumes de
toutes les couleurs, et l'ternit qui porte une robe tricolore, longue
comme les sicles, il reprsenterait tour  tour le Temps, le Sommeil,
Hesprus et Promthe.  Puis le jour venu, il reprendrait sa triste
place au ministre entre toi, Lardillon, Tubart, Cacaussade et moi.
Peux-tu te reprsenter  la fois l'orgueil, l'humiliation, l'apothose
et la dchance de ce malheureux?  Il en arriverait, bien entendu, 
croire que sa vie relle est  Londres et que, chaque jour, le mme
cauchemar le ramne  Paris, dans un bureau de ministre.  D'ailleurs
quelle preuve aurait-il qu'une de ses existences est plus authentique
que l'autre, sinon parce qu'elle a commenc plus tt?

Je ne sais encore comment se terminera mon histoire: peut-tre par le
suicide de mon hros.  Un jour, brusquement, sans motif apprciable, il
cessera de rver.  Alors il ne pourra plus supporter cette misrable
vie que nous menons, une fois priv des compensations que chaque nuit
lui apportait.  Mais quand aurai-je le temps d'crire?  Les annes
passent, passent, et tout s'en va en projets, en vellits, en
brouillard..._


                                                        _Sanary, 16
aot 1897._

_Je vieillis, je vieillis, Valre, c'est affreux  dire.  Je ne sais ce
que je vais devenir, mais cela me fait peur.  J'tais  la campagne,
hier soir, chez un ami, par la plus belle nuit du monde, assis sur un
vieux banc de pierre, encore tide de la chaleur du jour, au pied d'un
cyprs norme.  La nue tait ple; le croissant de lune qui s'abaissait
 l'horizon avait tant d'clat et de relief qu'on aurait pu le toucher
de la main.  Un vent vague et doux se roulait dans les arbres; on
entendait des cors qui jouaient faux, puis ce sifflement infatigable
que font, je crois, les courtilires.  Et je me souvenais des motions
o une pareille nuit m'et jet dans ma jeunesse: une ivresse
dsespre, le dsir de se perdre en sanglotant dans l'amour d'une
femme, de se rouler par terre, de s'anantir et de se confondre avec la
nature, une mlancolie effrne d'homme primitif, troubl par le
voisinage de Dieu.  Mais, hier, tout au contraire, je n'prouvais rien
qu'une paix lgre et un peu ennuye, je reconstruisais par le souvenir
ces dlires de ma jeunesse, et je les jugeais factices et purils.
J'en souriais mme, je ne dsirais rien, je ne souffrais pas, je ne
regrettais plus.  Je me plaisais  mon indiffrence, je m'estimais
d'avoir l'esprit assez lucide pour bien comprendre la cause de ces
enthousiasmes et de ces ardeurs.  Et puis, soudain, je me suis dit:
"J'ai perdu le pouvoir divin!  Que m'importe cette raison dont je suis
sottement fier, cette matrise de moi-mme, cette modration, cette
sagesse trique!  Ce qui tait beau, ravissant, c'tait de sentir
aussi furieusement, d'tre mu, de pleurer, de se tordre d'amour en
appelant Smiramis, Ophlie, Diane de Poitiers, la fille du jardinier,
ou mme la mort, parce que la mort, c'est encore une femme...  Quand je
possdais tout cela, j'tais un millionnaire; aujourd'hui, avec ma
mesure, mon ordre, ma clairvoyance, je suis devenu un mendiant!

Je n'ai pu dormir de toute la nuit; je me levais de temps en temps, je
me regardais dans une glace; il me semblait que, sous mes yeux, je
voyais mes tissus vieillir, s'user, mes cellules, mes cheveux
grisonner.  J'aurais tout donn, mon bon ami, pour retrouver cette
frnsie, dont j'avais fait fi d'abord; mais que peut-on donner quand
on n'a plus rien?_


                                                        _Pau, 2 avril
1899._

_Hlas! non, mon cher Valre, je ne vais pas mieux.  Mes crises
augmentent et deviennent de plus en plus douloureuses.  Je lis entre
les paroles rserves des mdecins qu'ils me considrent comme
condamn.  Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, un stocisme
que je n'ai gure;  Je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans
regret.  Il est impossible d'imaginer, avant d'en tre rduit l, la
figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous apparatre trs loin,
au bout de la vie, comme une chose inconcevable, on s'aperoit tout 
coup de sa prsence  nos cts.  Je pense  elle nuit et jour.
Chacune des motions agrables que me donne encore la vie m'arrache ce
cri: "Et cela aussi, il me faudra le quitter!"  Et ces motions
deviennent aujourd'hui si nombreuses que cette vie elle-mme, que je
jugeais mdiocre, me semble un lieu de dlices.

Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destine, je mourrais avec
moins de tristesse.  Mais je n'ai rien t, et je ne laisserai rien
derrire moi: ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le tmoignage que
j'ai appartenu  ce monde.  La paternit est une belle chose, moins
belle cependant que la gloire.  Ah! Bouldouyr, s'en aller ainsi tout
entier, et encore jeune, quelle misre!  tre un de ces morts anonymes
que l'on oublie le lendemain de leur trpas et n'avoir mme pas la
satisfaction de se dire que l'on revivra dans l'herbe et dans les
fleurs, puisque, dans notre absurde pays d'Occident, on isole les
cadavres derrire des planches, comme des marchandises de luxe, au fond
de caveaux ridicules qui les sparent de la nature!

Entre un homme qui voit la fin devant soi, toute proche, et celui pour
qui elle est encore lointaine et irralise, entre toit et moi, il n'y
a plus aujourd'hui de langage commun; je suis entr dj dans la
solitude effroyable de la mort.  Les paroles humaines commencent 
perdre tout sens pour moi, et cependant je suis plus que jamais avide
d'en entendre d'affectueuses et de consolantes.  cris-moi encore,
cris-moi souvent, mon cher Valre; j'essaierai de te comprendre une
dernire fois..._


Quand je rendis ce paquet de lettres  Valre Bouldouyr, il me dit que
la lettre de Pau tait la dernire, en effet, et que son ami tait mort
quinze jours aprs.

Il ajouta sentencieusement:

--Avez-vous jamais rien lu d'aussi beau?

--N..., non, murmurai-je, interloqu par la navet d'une telle
question.

Mais je compris aussitt que Valre Bouldouyr ne trouvait aussi belles
ces quelques lettres que parce qu'elles refltaient sa vie intime, 
lui, tout autant que celle de Justin Nrac.





CHAPITRE XV

Ici M. Valre Bouldouyr se peint au naturel.

"C'est une antipathie naturelle que j'ai pour les croisades, et cela
ds mon enfance.  Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je
n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui sont mtaphysiques;
j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les
vertus dans leur naturel et leur vrit.
Mme Du Deffand."


Quand un crivain ralise son oeuvre, son imagination suit une pente
naturelle; aussi lui est-il ais de vivre dans un bonheur relatif.
Mais chez celui  qui le destin a refus le pouvoir extraordinaire de
l'expression, l'imagination fermente et stagne sur place,
l'empoisonnant peu  peu, viciant les sources de son motion.

Jamais cela ne me parut plus vident que certain soir, o Valre
Bouldouyr me demanda de dner avec sa nice.  Comme nous tions tous
les trois seuls, il s'abandonna librement  sa verve, et j'eus alors
l'occasion de constater  quel point mon pauvre ami avait une flure -
ou qui sait? une toile! - dans le cerveau.

Il me parut trs surexcit quand j'arrivais chez lui.  D'ailleurs,
l'odeur qu'il dgageait et la vue d'une bouteille sur un guridon
m'eussent rvl, si je ne l'avais pas souponn dj, que le vieux
pote ne ddaignait pas de demander des secours  celle que Barbey
d'Aurevilly appelait la _Matresse rousse._  Aussi commena-t-il
immdiatement  s'attendrir et  exalter.  Il tournait en rond dans ses
minuscules pices et, de temps en temps, s'arrtait pour jeter un coup
d'oeil de satisfaction sur la table dj dresse et sur les quelques
vases o trempaient de grles glaeuls.

L'arrive de Franoise acheva de le griser.  Elle tait d'ailleurs plus
charmante que d'habitude.  Ses yeux, d'un beau vert jaune, riaient, et
les mches droules et luisantes de sa chevelure d'or brun lui
donnaient, une fois de plus, l'air d'une frache naade, qui sort
matinalement de quelque lac, encore inconnu aux mortels.

Des truites saumones, montes toutes chaudes du restaurant d'en face,
un pt onctueux, achet avenue de l'Opra, et une salade russe
compose et prpare par Bouldouyr lui-mme, composaient notre festin.

Je ne crois pas avoir jamais vu une physionomie plus heureuse que celle
de Valre, ce soir-l.  A tout instant, il me prenait la main et la
serrait avec nergie, ou bien, s'emparant, par-dessus la table, de
celle de Mlle Chdigny, il la baisait passionnment.

--Ah! disait-il, y a-t-il un plus grand bonheur au monde que d'tre
enferm chez soi, avec des gens que l'on aime, et de partager ces
trsors de l'intelligence et de la sensibilit, qui  sont le prix de
notre vie!  Le ciel est noir, il va pleuvoir tantt, sans doute, mais
qu'importe! Qu'importe le tonnerre, la grle, la neige, mme (il ne
risquait pas grand'chose  la narguer, par cette lourde soire de
juin).  Je me sens libre et gai, aujourd'hui, comme un adolescent.  Il
me semble que j'ai vingt ans, tout l'avenir devant moi et que, cette
fois-ci, la vie tiendra enfin ses promesses.  Ah! Franoise, si je
t'avais rencontre  l'aube de ma destine, que n'euss-je accompli
pour toi!  Tu m'aurais donn le courage, que je n'ai pas eu, et le
Walhall m'est demeur ferm.  - A ta sant, Franoise!  A la vtre, mon
bon Salerne!

Il buvait beaucoup, sa nice l'imitait, et ses yeux de plus en plus
brillants, ses rires nerveux, me rvlaient qu'elle tait prte 
suivre fidlement son oncle dans le monde funambulesque de sa fantaisie.

--Depuis la mort de mon pauvre Justin, dit-il, je n'avais pas connu des
heures pareilles!  Quand il vivait, nous passions souvent toute la nuit
 causer.  Nous nous plaisions  nous raconter les mille incidents
d'une vie imaginaire, dans un intarissable dialogue.  Je m'asseyais 
un coin du divan, Nrac,  l'autre, et nous commencions ainsi:

"-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid.

"Et Justin Nrac, me rpondit:

"-Et moi ton premier vizir!

"Et le colloque continuait en ces termes:

"-C'est la nuit, je sors secrtement de mon palais, je me faufile le
long des rues obscures.

"-On dirait qu'on a mis la nuit au frais dans un vaste seau o trempe
un glaon...

"-La lune, en effet, fond lentement au-dessus des palmiers qui
s'gouttent...  On entend, au loin, aboyer de petits chacals.

"-Les souks sont ferms; quelques bons Arabes dorment accroupis au pied
des maisons, pareils  de gros tas de sel...


Il fallait entendre Valre mimer la conversation, imiter la voix
rocailleuse et sonore de Nrac, certes, sans arrire-pense de
moquerie, mais parce qu'il avait gard le souvenir prcis de son
timbre.  Il fallait l'entendre nous raconter l'enlvement d'une jeune
fille par un cavalier, la surprise de Justin Nrac reconnaissant en
elle la personne dont il tait justement amoureux, leur irruption 
tous deux dans un caravansrail plein de chevaux, leur poursuite
perdue  travers la ville, puis dans le dsert...  Ou bien, il tait
empereur de la Chine, grand seigneur  la cour des Valois, lgionnaire
romain, pote romantique; et toujours d'extraordinaires aventures lui
survenaient!

Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait.  J'avais peine  croire que, de
l'autre ct de la rue, se trouvt mon modeste intrieur, que la jeune
fille qui l'coutait ft une pauvre dactylographe.  Je courais derrire
Valre de sicle en sicle!  Une existence entire voue  lire des
vers, des romans, des mmoires historiques, semblait crever par places
et laisser entrevoir de grands morceaux de rves irralises, comme
l'on dcouvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, un
cadavre qui y sjournait, intact, depuis des annes.

Je ne sais si Franoise Chdigny pouvait suivre son oncle dans cette
orgie de souvenirs imaginaires.  Je crois que la plus grande partie de
ses discours lui chappait, mais le peu qu'elle en comprenait devait
lui monter au cerveau, en bouffes romanesques, plus srement encore
que le vin mousseux qu'elle buvait dans un verre de Venise dpareill,
que Justin Nrac avait lgu  son ami avec le secrtaire de
marqueterie et la commode Louis XVI.

Et comme si Bouldouyr et craint que sa nice ne participt point
suffisamment  la fte spirituelle qu'il lui donnait, il se tourna vers
elle et s'cria comme un vieux fou qu'il tait:

--Ah! Franoise, je ne me console pas de penser  la pauvre existence
que tu mnes et que tu es condamne sans doute  mener toujours!
Jamais je n'ai autant souffert de ma misre!  Je voudrais avoir de
l'argent  te laisser, beaucoup d'argent!  Je voudrais que tu fusses
riche, puissante, adule, que tu jouisses de tout ce qui fait la vie
digne d'tre vcue: l'amour, la fortune, le plaisir.  Ceux qui ont
comme toi la beaut, la jeunesse, l'esprit, ne mritent-ils pas de
possder ce monde qui est cr pour eux?  Moi, j'ai souffert
affreusement, misrablement, de ma mdiocrit, de la mdiocrit dans
laquelle je suis n, dans laquelle j'ai vcu, dans laquelle je vais
mourir, mais j'avais mon imagination pour lui chapper, j'avais quelque
part dans un coin de ma maison une petite porte qui ouvrait sur
l'curie de Pgase...  Oh! c'tait un pauvre Pgase, un Pgase  demi
boiteux: n'importe, c'tait lui encore et je l'enfourchais, et nous
nous allions tous deux loin, loin, bien loin...  Ah! quel beau temps
c'tait!

Il cessa de parler, ses yeux se fermrent  demi.  O regardait-il et
que voyait-il?

J'aurais voulu savoir, - et je ne l'ai jamais su, - en quoi consistait
cette rverie qui avait consol Bouldouyr.  Cette croyance  sa propre
imagination ne constituait-elle pas le plus clair de cette imagination?
 Des lectures, de vagues rveries, d'interminables conversations avec
Justin Nrac, voil, je pense, quelle avait t cette part de songe que
Bouldouyr jugeait si belle.  Mais peut-tre aussi avait-il prouv des
dlices inconnus, l'influence d'une magie secrte que je ne pouvais
mme pas entrevoir!  En ce cas, j'tais bien forc de reconnatre
combien un pauvre bonhomme comme lui, un rat, m'tait encore
suprieur, et j'acceptais docilement cette leon d'humilit.

Valre Bouldouyr s'tait lev; il fit quelques pas dans la pice en
chancelant un peu, et, comme Franoise le suivait, il la prit  par la
taille et l'entrana jusqu' la fentre.  Au-dessus de ma maison,
quelques toiles trs ples apparaissaient.  Le vieux pote les regarda:

--Croyez-vous, Pierre, me dit-il, qu'on souffre, qu'on dsire, qu'on
rve l-haut comme ici?  Est-ce que, d'astre en astre, des tres
identiques prouvent les mmes vanits?  A quoi bon alors?  Je veux
croire que, dans ces mondes scintillants, on obtient ce que l'on a
inutilement espr ici-bas.  Ainsi, Franoise, dans une de ces
plantes, quand tu seras immortelle, tu vivras dans un enchantement
perptuel, et belle comme Cloptre, clbre comme Valentine de Pisan,
tu improviseras les plus beaux chants du monde, devant un auditoire de
potes qui baiseront tes pieds nus.

--Vous y serez, mon oncle?

--Si, j'y serai!  Tiens, d'ici, en regardant bien, Franoise, tu
pourrais distinguer ma place, l, dans ce coin  gauche?  La vois-tu?
Et je n'y serai pas seul!  Tous mes bons camarades, les symbolistes, y
seront avec nous.  Car on peut bien nous adresser toutes les critiques
qu'on voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais,  mes amis et  moi,
c'est d'avoir aim la posie plus que tout!

Franoise, trouble par tant de paroles, laissa tomber sa tte blonde
et dcoiffe sur l'paule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.

--Pauvre petite! Murmura-t-il.

Ils revinrent  pas lents vers la table; Bouldouyr s'assit lourdement
et remplit de rhum un verre  bordeaux.

--Ne buvez plus, mon oncle, dit-elle.

--Si, si, dit-il, j'ai besoin de boire aujourd'hui.  Les anciens
appelaient cela le Lth, je crois.  Mais il suffisait d'en avoir got
une fois, et la vie terrestre tait oublie.  Moi, j'ai beau boire, je
vois toujours la vie terrestre sous mes yeux: la vie terrestre!  Cela
tient du lazaret et de la mnagerie, de la fosse commune et du march
d'esclaves...  Pouah!

                _Je fuis et je m'accroche  toutes les croises!_

Mais toi, toi, Franoise, que vas-tu devenir l-dedans!

A ce moment, Franoise Chdigny consulta sa montre:

--Il est onze heures, mon oncle!  Laissez-moi m'chapper bien vite!
Que dirait-on chez moi si j'tais en retard!

Elle mit son chapeau en toute hte et s'lana vers l'escalier.  Nous
l'entendmes encore crier de marche en marche:

--Bonsoir, mon cher oncle!  Merci, merci!...  A bientt!

Je regardai Valre Bouldouyr tass sur sa chaise, les yeux injects de
sang, le visage enflamm.

--Salerne, me dit-il, d'une voix rauque, j'ai menti toute la soire,
menti pour amuser Franoise.  Mais elle sait que je lui ai menti.  Et
je me suis menti de mme tout le long de mes jours.  Chacun de nous en
fait autant.  Je crois que, si nous avions, une fois, le courage de
nous dire la vrit, sur nous-mmes et sur la vie, nous nous rduirions
aussitt en poussire,  force de honte et de dsolation.




CHAPITRE XVI

La dernire fte.

"Nous nous taisions.  Parfois un craquement dans un verger, c'tait une
branche de prunier surcharge, qui cassait, c'tait cent jeunes fruits
vous  la mort.  Parfois un cri dans un sillon, c'tait la musaraigne
saisie par la chouette.  Une toile filait.  Toutes ces petites
caresses d'une mort purile, ou d'une mort antique et prime,
flattaient notre coeur et lui donnaient une minute son immortalit."
Jean Giraudoux.


Je devais une fois encore assister  l'une des ftes de mon ami M.
Bouldouyr, et comme ce fut la dernire, elle a laiss dans mon esprit
un souvenir ineffaable.

Nous croyons, en gnral, que nous n'avons aucune prescience de
l'avenir; mais, si nous rflchissions mieux, nous nous rendrions
compte que, sans savoir exactement ce qui va nous arriver, nous avons,
 certains moments de notre destine, une sorte de pressentiment, non
une vision prcise et limite, mais une sensation confuse, indfinie
comme une ombre, intense, pntrante, de certains tats d'esprit, que
les circonstances vont bientt dvelopper en nous.

S'il en tait autrement, pourquoi aurais-je ressenti une telle
mlancolie en entrant dans le petit appartement de mon vieux pote,
pourquoi une impression de tristesse aussi morbide, aussi continue,
m'aurait-elle accompagn durant ces heures nocturnes, - et pourquoi
chacun de nous semblait-il mal  l'aise, troubl, frmissant, au lieu
d'prouver l'aimable et purile gat que nous manifestions d'habitude
dans ces invraisemblables runions?

Nous tions aux derniers jours du printemps.  Aprs des giboules
tardives, des orages intempestifs, venaient soudain des journes
lourdes, gales, brlantes.  Dj, aux fleurs  peine nes des avenues
succdaient des feuilles roussies, dj, au plaisir printanier de vivre
une torpeur angoisse une indiffrence animale et presque hostile.

Je revois la petite pice o Valre avait dress le souper, avec sa
table servie, ses argenteries, ses candlabres blancs et les bouteilles
d'Asti dans un coin, - je revois les livres de Valre, ses chers livres
bien rangs sur une tagre, et au-dessus, dans un cadre de chne, une
eau-forte d'Odilon Redon, qui montrait un Pgase blanc se dbattant
dans une mer de tnbres, je revois les fleurs qui s'panouissaient
dans chaque vase, - jamais il n'y en avait eu autant, - ces roses sans
regard et qui ne sont qu'une bouche ouverte et pme, ces lys alourdis,
qui vous contemplent du haut de leurs pistils d'or, avec une ineffable
piti, ces hortensias striliss ds leur naissance, ces iris sortis
d'une armurerie, tous ces lilas.  Bouldouyr se doutait-il, lui aussi,
que c'tait la dernire fois?

Et je le revois, lui-mme, avec sa robe de chambre bariole et ses
larges conserves d'caille, son air de magicien et de bourgeois de
Chardin, et je revois le petit musicien italien, zzayant et timide,
tout basan sous ses cheveux blancs, et nous tous, enfin...

On dansa peu; il faisait chaud.  Chaque couple causait, et Valre,
ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de Samain, un vers
d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses tristes qu'on imagine
entendre, dans un pavillon de Vienne, devant une archiduchesse poudre
et qui va devenir cendre.

Nous passmes  table; la conversation tait lente, incerta        ine,
gne; on s'adressait moins  son voisin,  sa voisine, qu' un autre
soi-mme, qui aurait t l, invisible, faisant figure de double, de
fantme, proposant un intersigne ou une nigme.  Parfois, une rose
s'effeuillait sur la table, une bougie inclinait soudain sa flamme au
coeur noir  un courant d'air insensible pour nous.  Si un meuble
craquait, nous tressaillions, si un papillon tournait autour des
lumires, nous avions un serrement de coeur...  Il y a des soirs comme
cela o l'on refuserait l'invitation du Commandeur!


Seul, le vieux violoniste semblait ne se douter de rien et riait aux
anges.  Bouldouyr l'appelait Pizzicato, et je ne lui ai jamais connu un
autre nom.

--Allons, Pizzicato, mon ami, donnez-moi votre verre que je le
remplisse.  Vous ne buvez rien...

--Oh! si, si, _Signore._ Dj, tout tourne autour de moi et si j'tais
dans ma ville, bien sr, je verrais deux tours de Pise se balancer 
ct l'une de l'autre et finir par se casser le nez...

--Pour si peu, _amico_Pizzicato?

--Hlas!  _Signore,_ rpondit le petit musicien, en rougissant sous son
hle, je ne bois que de l'eau, vous savez, tout le long de la vie...

Et il jeta un regard apitoy sur sa petite veste rpe, sur sa cravate
noire roule en corde.

Cette allusion  sa misre rembrunit le bon Bouldouyr.

--Ah! dit-il, en hochant la tte, ce monde est mal fait, mal fait!  Les
meilleurs de nous n'ont que leurs rves.  Nous sommes comme des
oiseaux-lyres, comme des paradisiers qui se dbattraient sous un filet
en regardant l'espace, tandis que les oies, les pintades, les corbeaux,
en pleine libert, nous nargueraient en se dandinant autour de nous.

Les images de Valre Bouldouyr n'taient pas trs suprieures  sa
posie, et il le savait bien.  Il me regarda d'un oeil suppliant: il
esprait toujours que je ne m'en apercevrais pas.  Je l'approuvai d'un
sourire sans rticence, et son visage s'illumina:

--Ne vous plaignez pas, Bouldouyr, lui dis-je, vous laissez derrire
vous quelques belles plumes!

Il savait aussi que ce n'tait pas vrai, mais il s'panouit tout de
mme.  Il n'avait pas tendu en vain de beaux damas dors les tristes
murs de son pauvre escalier.  Et puis sait-on jamais quelle coquille
gare sur la grve le grand ocan de la gloire va soulever, puis
remporter?

--Pourquoi, oncle Valre, dites-vous qu'il n'y a que des rves?  Il me
semble que je vois, moi, surtout des ralits fit la petite Blanche
Soudaine, qui, avec son oeil malicieux, son bonnet rouge et ses
culottes courtes, faisait le plus drle de petit pcheur napolitain que
l'on pt imaginer.

Et elle ajouta en reniflant:

--Dame! et j'en vois de toutes les couleurs, des ralits, moi sur le
pav de Paris!

Florentin Muzat sembla sortir de la distraction perptuelle; il agita
ses vastes manches blanches de Pierrot, et il murmura:

--Des ralits?  Est-ce que j'en ai vu, moi?  Est-ce que c'est vivant,
est-ce que c'est mort?  Dites, oncle Valre, a remue?

--Non, non, rassure-toi, Florentin, a ne remue pas.  Tu as raison,
comme toujours, mon enfant.  Les ralits ne sont pas vivantes, ce sont
des ombres sur un mur, des cercles tracs dans la cendre d'un foyer
teint par un doigt distrait, des graines de pavots que le vent qui
passe emporte bien loin!  Les vrits sont ailleurs.

--O? dirent en mme temps Blanche Soudaine et l'innocent.

Valre Bouldouyr hocha la tte et ne rpondit pas, mais en se tournant
tout bas vers moi, il murmura le beau vers de Mallarm:

                        _Au ciel antrieur o fleurit la Beaut!_

--Et l'amour, oncle Valre, demanda Marie Soudaine, est-ce un rve, une
ralit?

Sa mantille faisait plus scintillants ses larges yeux magntiques, une
rose rouge flambait  son oreille, et je voyais, par l'entre-billement
de son corsage, s'arrondir et glisser dans la nacre les tons tabac
d'une chair brune.

Jasmin-Brutelier la regarda et sourit:

--Il me semble, Marie, que vous tes bien innocente pour votre ge?

--Demandez  Franoise! cria soudain Blanche.

Mlle Chdigny rougit.

--Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle.

Jasmin Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu.
Pizzicato vida sa coupe d'Asti.  Une rose acheva de s'effeuiller, et
nous ne vmes plus que son coeur nu, un coeur bouriff, jaune,
inutile.  Lche par une flamme trop courte, une bobche clata.

Nous nous levions de table; Bouldouyr s'appuya lourdement sur mon bras,
et nous vnmes ensemble jusqu' la fentre.  Je lui montrai la mienne.

--Bien souvent, lui dis-je, j'ai vu passer et repasser les ombres
charmantes de vos amis dans le cadre de cette croise.  Je ne
comprenais gure alors ce qui se passait ici...

--Le comprenez-vous mieux maintenant? Rpondit brusquement le pote.
Allez, allez, Salerne, je suis un vieux fou...  Avais-je besoin de
troubler cette jeunesse avec mes pauvres imaginations dsordonnes?
Regardez-les tous  prsent!  Qu'est-ce que la vie va leur donner?
Quand on est Mithridate soi-mme, on n'offre pas du poison  ses amis!
Ah! Salerne, que je suis las de ce monde!  Comme je voudrais
m'endormir!...

Il me quitta brusquement et s'en alla vers sa bouteille de cognac.

Prs de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas  Marie Soudaine.  Il
tenait dans les siennes sa main courte et nue.  Je m'loignai, je
poussai la porte...

Il faisait noir dans la pice voisine, la chambre de Valre.  On avait
teint les lumires.  Personne ne m'avait entendu approcher.  La voix
vibrante de Lucien modulait ces mots:

--Je reviendrai alors et je vous pouserai, Franoise.  Six mois seront
bien vite passs.  Ayez confiance en moi et vous serez heureuse...

--J'ai confiance, Lucien, confiance.  Mais, serai-je heureuse?

Je me retirai discrtement.  Le pauvre Muzat, accroupi sur une chaise,
battait des mains et poussait des cris sourds en regardant, sur le mur,
osciller des ombres, quand la brise agitait les flammes des bougies.

Je retournai  la fentre; nuit d'orage; aucune toile au ciel; des
gmissements d'arbres remus venaient du Palais-Royal.  J'entendis au
loin un tonnerre.  L'air semblait contenir en soi une ponge brlante
qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle poussire compacte.  Un
enfant pleura dans la maison voisine...

Une petite main passa sous mon bras; Blanche Soudaine s'appuya contre
moi.

--Vous ne m'aimez pas un peu, vous qui n'avez jamais rien  faire,
monsieur Salerne?  Personne ne pense  moi.  Je suis trop petite.  Je
vais cependant avoir bientt seize ans, vous savez...  Embrassez-moi,
monsieur, voulez-vous?  On embrasse bien Marie, on embrasse bien
Franoise, et moi jamais!  Dites, on m'embrassera plus tard aussi?

Je caressai doucement la jolie tempe dlicate et les fins cheveux onds.

--Hlas! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite, et beaucoup trop
tt!  Garde, oh! garde encore longtemps cette ide que tu as de
l'amour, et du monde, et de tout...  Cette ide confuse et noble, dont
tu aspires  te dbarrasser, c'est ce que l'amour et le monde te
donneront de meilleur...

Un clair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont le Sacr-Coeur
apparut soudain dans une blancheur crue comme de la craie.  Blanche
poussa un cri de terreur.

--Oh! monsieur Salerne, fit-elle, ne me quittez pas!  Il me semble que
j'aurai moins peur prs de vous!...

Et le petit pcheur frmissant vint se blottir contre moi, cachant ses
yeux d'une main dj abme par le travail.

Je l'ai dj dit tout  l'heure: c'tait la dernire soire.





CHAPITRE XVII

Le dpart et l'adieu.

"Et cette maladie qu'tait l'amour de Swann avait tellement multipli,
il tait si troitement ml  toutes les habitudes de Swann,  tous
ses actes,  sa pense,  sa sant,  son sommeil,  sa vie, mme  ce
qu'il dsirait pour aprs sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un
avec lui, qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui, sans le dtruire
lui-mme  peu prs tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour
n'tait plus oprable.
Marcel Proust.


A quelques jours de l, je reus la visite de Lucien Bchard.

Son air solennel, dcid, un je ne sais quoi d'absent qui remplaait
dj, dans toute sa personne, sa bonhomie, sa gat habituelle,
m'avertirent qu'il avait  me dire quelque chose de grave, - quelque
chose que je savais dj, que j'avais appris, en entendant, l'autre
soir, deux phrases de sa conversation avec Franoise.

Il me confirma, en effet, son dpart.  La maison d'dition pour
laquelle il voyageait le chargeait d'une importante tourne en Amrique
du Sud; s'il russissait dans cette entreprise, ses patrons lui
promettaient de lui faire une situation trs diffrente de celle qu'il
avait chez eux.

--Il faut savoir accepter les responsabilits, dit-il, je pars!

--Quand?

--Dans une semaine.

Je me tus un moment, puis tout bas:

--Et Franoise?

--Je reviendrai, fit-il, sobrement, mais en mettant dans cette parole
toute son nergie, toute sa foi en elle et en soi.

Je n'osai pas insister davantage, mais, malgr moi, j'avais la gorge
douloureusement serre.

Nous parlmes un moment encore de choses et d'autres, avec cette
hsitation, cette peine que l'on prouve en face de ceux qui s'en vont,
comme si l'espace et le temps, qui vont nous sparer d'eux, s'insinuait
dj, faisait entrer soudain entre nous ces mille proccupations et
incidents que nous ne connatrons pas, qui ne se glisseront jamais dans
le cercle de notre propre vie!


Quand Lucien se leva pour aller  la porte, il me demanda la permission
de m'embrasser, puis il me dit:

--Pierre, s'il m'arrivait quelque chose, l-bas, je vous la recommande.
 Valre est vieux.  Je sais que vous l'aimez aussi, prenez soin d'elle.

Je lui serrai longuement la main sans lui rpondre.

--Merci! me dit-il.

Je le regardai sur la dernire marche de l'escalier, souriant et
sympathique, avec ses cheveux blonds bouriffs, ses favoris presque
flottants, toute cette vapeur d'or qui baignait son visage rose et
frais.  Je l'imaginais dj, un plaid bizarre sur ses paules, assis
sur le pont, voyageur de commerce romantique.  Nos gots littraires,
aprs avoir t les prrogatives,  leur origine, d'un groupe
privilgi, ne sont-ils pas, en effet, adopts successivement par des
classes sociales de plus en plus simples  mesure qu'ils s'loignent de
leur point d'origine?  Werther est horloger aujourd'hui, et Ren,
reporter, sans doute, dans un petit journal de province, en une de ces
villes si pauvres en faits divers que les chiens crass eux-mmes y
sont remplacs par des disparitions de lapins!


Et puis, Lucien Bchard disparut, en me jetant un "au revoir!" sonore.

Je demeurai deux jours sous l'influence mlancolique de ce dpart.
Aprs quoi, je me rendis chez M. Bouldouyr, mais sans russir  le
rencontrer.  A ma troisime visite seulement, il vint m'ouvrir sa porte!

--Vous savez, cria-t-il aussitt, Franoise a disparu!

--Disparu!

--Enfin, je ne l'ai pas vue.  Elle avait donn rendez-vous  Lucien le
matin de son dpart.  Elle n'y tait pas.  Il se passe quelque chose
d'extraordinaire!  Depuis ce jour-l, je suis comme un fou.  O
est-elle?  Que fait-elle?  J'ai rd autour de sa maison, mais je ne
l'ai pas aperue.  Je n'ose pas lui crire: que diraient ses imbciles
de parents en reconnaissant mon criture?  Franoise est mineure, vous
savez: mon frre et ma belle-soeur ont encore tous droits sur elle.  Je
suis fou, vous dis-je!

De fait, avec sa barbe mal faite, ses yeux rouges, son visage hve et
tir, il me fit piti.  Et d'ailleurs, comme tous les autres, ne
m'tais-je pas laiss attirer  par le charme de Franoise, par ses yeux
de naade ou de chatte, par ce qu'elle  avait de souple, de glissant et
de spontan?  Franoise disparue!  N'allais-je pas  mon tour en perdre
l'esprit, comme Valre Bouldouyr, comme, sans doute, Lucien Bchard,
voyageur de commerce romantique, qui se dsesprait en ce moment sur le
paquebot qui l'emportait vers le Brsil!

Je promis  Valre Bouldouyr d'interviewer la concierge des Chdigny.
Je trouvai une avenante personne qui portait sur tous ses traits la
rvlation de sa tendresse pour l'eau-de-vie.  "Mlle Franoise n'est
pas malade, me dit-elle, a, j'en suis bien sre!  Mais elle ne sort
plus, il y a eu toutes sortes de micmacs que je ne sais pas...
Monsieur a-t-il quelque commission  faire transmettre  Mlle Franoise
on pourrait peut-tre s'arranger?"

M.  Bouldouyr fut atterr?

--On la squestre, criait-il, pourquoi?  Est-ce  cause de moi?  A
cause de Lucien?  Mais Bchard, en somme, c'est un excellent parti pour
elle, aux yeux mme de ses idiots de parents, puisqu'elle n'a pas un
sou et qu'elle est dactylographe.  Je n'y comprends rien!

Hlas! je ne comprenais pas davantage.  On convoqua Marie et Blanche
Soudaine; mais elles ne purent, malgr leurs efforts ritrs,
approcher Franoise Chdigny.  Elles lui crivirent; les lettres leur
revinrent, videmment dcachetes et lues par ses parents.

--En plein xxe sicle! Grommelait M. Jasmin-Brutelier.  Quelle honte!

--Je n'avais qu'elle au monde, me disait souvent Bouldouyr, c'tait ma
joie, mon amour, ma vie!  Que deviendrai-je si je ne la vois plus?
J'en mourrai, voyez-vous, Salerne!

Je m'efforai de la rassurer, mais j'tais moi-mme en proie  la plus
vive inquitude.

Florentin Muzat mit quelque temps  comprendre qu'il ne rencontrait
plus Franoise.  Il croyait toujours qu'il l'avait vue la veille.
Enfin, quand on eut russi  lui faire accepter l'ide de sa
disparition, il prit un air mystrieux et nous confia solennellement:

--Je vous l'ai toujours dit: ce sont les crapauds qui l'empchent de
passer!





CHAPITRE XVIII

Aprs lequel le pauvre lecteur n'aura plus grand'chose a apprendre.

"... et ce dsir, cher  tout grand esprit, mme retir, de donner des
ftes..."
Stphane Mallarm.


J'tais rest plusieurs mois sans nouvelles de Victor Agniel.  La
petite socit que je frquentais avec tant de plaisir m'avait, je
l'avoue, un peu distrait de mon filleul.  C'est un trait de mon
caractre qu'une peur constante de peiner, de froisser les gens.  En
cette occurrence, - oubliant tout  fait quelle carapace solide formait
l'piderme de ce jeune homme, - j'eus, Dieu seul sait pourquoi! des
remords de ma ngligence, et je lui envoyai un bout de billet.

J'en reus un autre par retour du courrier: Agniel m'invitait 
djeuner avec lui, dans une rue voisine, o je trouvai un charmant
restaurant Empire,  mdaillons de stuc, et dont j'appris avec agrment
qu'il tait l'oeuvre de Percier et Fontaine.

Mais j'y dcouvris aussi Victor Agniel, congestionn devant un _whisky
and soda._

--Ma parole, lui dis-je, je pourrais mourir vingt fois sans que tu
daignes t'informer de moi!

--Vous n'tes pas mort, n'est-ce pas? rpondit-il avec une certaine
brutalit.  C'est l'essentiel!  D'ailleurs, mon vieux, je vous l'avoue,
j'ai eu d'autres chats  fouetter que de m'occuper de votre sant.

--Je te remercie de ta bont.

--Vous savez que je suis un homme franc et raisonnable.  Je dis les
choses comme elles sont, comme je les pense...

J'eusse pu lui objecter qu'il y avait sans doute un abme entre sa
manire de voir les choses et ce qu'elles sont en ralit; mais je
prfrais ne pas faire driver la conversation sur un terrain  ce
point philosophique, et je me contentai de lui demander la cause de ses
inquitudes.  Il n'hsita pas  me la confier:

--Mon vieux, me dit-il, en deux mots, comme en cent, voil la chose: je
n'ai pas de chance avec les femmes.  Vous vous souvenez de cette
malheureuse crature qui,  Saint-Cloud, a voulu m'intresser au clair
de lune, - savez-vous qu'elle vient d'pouser un bottier? - eh bien,
cette excentrique n'tait rien  ct de celle que j'ai choisie
ensuite,  cause de son air tranquille et pondr et de la profonde
sagesse de ses parents!  Figurez-vous que son pre a eu le malheur de
possder un frre, une sorte de bohme, de rat, qui vit dans un
atelier et avec lequel il est brouill depuis vingt ans.  Il a
rencontr un jour cette pauvre enfant, l'a embobine, je ne sais trop
comment, et a fini par l'entraner dans son bouge, o elle assistait 
des sortes de bals pars, d'orgies romaines, de messes noires, enfin...

Je lchai de surprise et de dsespoir ma fourchette et le morceau que
j'allais porter  ma bouche: cette fiance modeste, cette fleur de
boutique, que mon imbcile de filleul se flattait d'avoir dcouverte,
c'tait Franoise Chdigny, _notre_ Franoise, et j'avais devant moi le
mari qui lui tait destin!

J'eus d'abord un tel sentiment de dgot et d'horreur que je faillis
quitter le restaurant; mais je fis rflexion que cette manire d'agir
m'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller
de prs, et dbrouiller, dans cet cheveau, le fil de Bouldouyr et
celui de Bchard.

--Continue, dis-je, d'une voix touffe.

--Cette pauvre jeune fille, vous l'ai-je dit? tait dactylographe dans
une banque.  Elle dclarait  ses parents qu'elle avait des heures de
travail supplmentaire et s'en allait courir chez son oncle, qui a t,
parat-il, dans son temps, un pote, un dcadent!  Elle retrouvait l
une bande d'nergumnes, de gens douteux, il y avait mme un fou,
parat-il.  En faisant un jour une opration dans cette banque, le pre
Chdigny...

--Tu ne m'avais pas dit son nom...

--Vous le savez maintenant!  Le pre Chdigny, dis-je, a fait allusion,
auprs d'un employ,  ces heures supplmentaires, et appris ainsi la
vrit.  On a suivi la petite et dcouvert le pot aux roses.  Ah! je
vous assure que la mtine a su de quel bois le pre Chdigny avait
l'habitude de se chauffer!  Aussi elle n'en mne pas large maintenant!
Elle est enferme chez elle et ne sort plus qu'avec sa mre, et ce sera
ainsi ujusqu' notre mariage...

Cette fois-ci, je fis un bond sur la banquette.

--Votre mariage!  Tu vas l'pouser?

--Pourquoi pas?

--Aprs ce que tu viens toi-mme de me raconter!  Un homme raisonnable
comme toi!  Tu perds la tte!

--Nenni, nenni, mon petit vieux!  Victor Agniel ne perd jamais la tte!
 videmment, je ne sais pas  quels spectacles coeurants la pauvre
petite a pu assister chez ce satyre, mais elle est, j'en suis sr,
scrupuleusement honnte et pure.  D'ailleurs, au retour de sa dernire
quipe, je l'ai interroge longuement; eh bien, je vous assure qu'elle
a beaucoup de bon!  Ce n'est pas une irrmissible dtraque comme celle
de Saint-Cloud, l'pouse du bottier.  Elle sait raisonner, elle voit
juste.  Le vieux dcadent et sa bande de ftards  la manque n'ont pas
eu le temps de la dtraquer.  Ah! par exemple, un peu plus, et elle
tait perdue!  Il tait moins cinq quand nous sommes arrivs!  Enfin,
j'ai confiance en elle; elle a abjur ses erreurs, elle a reconnu
elle-mme que tous ces gens-l taient des imbciles et promis qu'elle
n'en reverrait aucun.  Elle se rend compte que la vie est une chose
srieuse et qu'il vaut mieux repriser ses bas, faire des confitures et
compter avec la blanchisseuse que de se gargariser avec des phrases qui
n'ont pas de sens et de parler de la lune, comme d'une chose que
personne n'a jamais vue, sauf trois ou quatre initis!  Moi,
voyez-vous, je voudrais qu'on envoyt  Cayenne tous ces malfaiteurs,
tous ces empoisonneurs de l'esprit public!

--Elle va se marier, rptais-je intrieurement.  Ce n'est pas
possible, c'est une feinte.  Elle ne peut pas abandonner ainsi Lucien
Bchard, elle l'aime.  Fine et dlicate comme elle l'est,
supportera-t-elle jamais l'animal qui me parle d'elle en ce moment?

Mais je me disais aussi que Franoise Chdigny pouvait tre une
coquette, une comdienne, que je ne la connaissais gure, qu'une srie
d'attitudes ne fait pas un caractre et que Victor Agniel semblait bien
sr de son fait.

--Le mariage est-il fix?

--Oui, je l'pouserai le 1er septembre.  Et d'ici l, personne ne la
verra que ses parents et moi!  Ah! si sa bande espre me l'escamoter de
nouveau, elle en sera pour ses frais!  Il y a mme un escogriffe qui
est venu demander des renseignements auprs de la concierge!  Celui-l,
si je l'y repince, je lui casserai la figure!

Malgr ma cruelle dconvenue, j'eus une forte envie de rire.  Agniel
continuait:

--Et puis, je ne vous ai pas tout dit: l'oncle Planavergne file un
mauvais coton.  D'ici  peu de temps, je toucherai la bonne galette!

Je tentai de nouveau de le dcourager, de le dissuader de son projet;
je lui reprsentai le danger qu'il y a  pouser une fille qui n'est
pas quilibre, le grand nombre de celles qui sont  l'abri de toute
tentation, les hasards de l'avenir.

Mais Victor Agniel secouait la tte:

--J'en fais mon affaire, disait-il; celle-l, je saurai la mater.
D'ailleurs, je connais la manire: en trois sances, son pre l'a
rendue aussi douce qu'un agneau.

Et comme j'insistais, il ajouta:

--Ah! vous tes bien obstins!  La connatriez-vous, par hasard?

Sa mfiance veille, il ne me restait plus qu' battre en retraite.
Je lui souhaitai ironiquement beaucoup de bonheur.

--J'en aurai, me dit-il, en rglant l'addition, le bonheur est un tat
raisonnable.  Aprs tout, peut-tre qu'une femme a besoin de traverser
une crise potique ou romanesque ou tout ce que vous voudrez.  Il vaut
mieux qu'elle soit antrieure au  mariage; Franoise a eu sa crise,
c'est fini; elle est vaccine.  A bientt, Pierre, je vous inviterai 
la noce et vous vous casserez les dents avec mes drages!

En attendant, je rentrai chez moi, la mort dans l'me.





CHAPITRE XIX

Le testament de Franoise.

"Des bijoux, de beaux chevaux, une voiture lgante!  Versac avait
raison.  Tout cela vaut mieux que les plaisirs monotones de l'tude.
On ne connat gure le monde, en restant enseveli dans son cabinet.
Berquin.


Je n'eus pas le courage d'apporter tout de suite  Valre Bouldouyr
d'aussi funestes nouvelles.  Nous n'osons pas envisager dans leur
totalit les vnements qui nous affligent; nous croyons toujours qu'il
y a en eux une issue secrte, une fente, par laquelle nous pourrons
leur chapper.  Ou bien, nous nous imaginons qu'un malheur comporte une
part de miracle qui va annihiler ses effets.  Je me flattai donc
quelques jours de cette esprance vaine et vague, qui n'tait, en
somme, qu'un masque de ma lchet.  Malheureusement, plus j'examinais
sous tous les aspects le fait nouveau rvl par Agniel, moins j'y
dcouvrais d'interprtation diffrente; il tait brutal, vident,
massif.  Il ne se prtait  aucune lasticit.  Je dcidai donc d'en
aviser mon voisin.

--J'ai des nouvelles de Franoise! s'cria-t-il, aussitt qu'il me vit.

--Moi aussi!

Il ne m'coutait pas, il allait pesamment  un meuble, ouvrait un
tiroir et me tendait une lettre chiffonne.  Je la dpliai; je lus les
lignes suivantes:


                _Mon cher oncle,_

_C'est une lettre d'adieu que vient vous crire votre pauvre petite
nice, une lettre bien dsole!  Ce que je craignais est arriv: mon
pre et ma mre ont appris que je vous connaissais!  Aprs plusieurs
scnes effroyables, ils m'ont enferme dans ma chambre.  J'y suis
encore squestre, et si vous recevez cette lettre, ce sera par
l'obligeance entremise de la concierge...  Mon cher oncle, je ne
souponnais pas moi-mme de quoi mon pre tait capable; c'est une
brute, une vraie brute!  Je tremble encore d'avoir essuy sa colre.
Il m'a brise!  Je n'oserai jamais plus affronter son ressentiment!
Comment se fait-il que vous, qui tes si bon, vous ayez un pareil frre?

Maintenant tout est fini, je n'ai plus aucun secours  attendre de
personne.  J'aurai la vie que j'ai toujours redoute, la vie affreuse
et sans esprance, que j'entrevoyais devant moi comme un enfer!  Prs
de vous, j'ai cru un moment  la beaut du monde; mais c'est encore
plus triste d'tre chasse du Paradis terrestre, quand on a got  ses
fruits!

Oh! mon oncle, mon cher oncle, qui me rendra votre affection si
paternelle, si tendre, si vraie?  Pourquoi ne suis-je  pas votre fille,
moi qui vous ressemble tant?  Pourquoi ai-je vu le jour entre ces deux
corps sans me?  Il est peut-tre trs mal de parler de ses parents
comme cela, mais je souffre tant, j'ai tant souffert dj!  Il me
semble que je vais mourir, que ma vraie existence est finie et qu'on
m'enterrera toute respirante dans un caveau sans air, dans un caveau
noir et glac.

Pendant que je vous cris, mon cher oncle, il me semble que je cause
avec vous et que vous allez vous pencher vers moi et m'embrasser sur la
tempe, comme vous le faisiez si affectueusement nagure.  Et tous ces
souvenirs me reviennent; suis-je dj une vieille femme?...  Gardez mon
beau costume et regardez-le quelquefois: je croirai que la petite
Franoise du Palais-Royal n'est pas tout  fait morte!

Vous rappelez-vous, mon cher oncle, tous les rves que nous faisions
ensemble?  Vous m'entraniez avec vous  Vrone et nous habitions un
grand jardin plant de cyprs, qui dominait la ville: un jour, vous
creusiez votre parc et vous dterriez une statue de Flore, qui me
ressemblait...  Ou bien c'tait Venise: un peintre clbre y faisait
mon portrait, et quand il tait fini et que c'tait son chef-d'oeuvre,
il mourait subitement: alors on ouvrait son testament, on y lisait que,
par ses dernires volonts, il dsirait tre roul et enterr dans le
linceul de cette toile.  Vous imaginiez aussi que j'allais pouser un
Maharajah et vivre au fond d'un palais fabuleux, occupe  regarder
danser les bayadres ou  chasser le tigre dans des forts bruissantes
de paons.  Je vous coutais au crpuscule me bercer de ces contes, - et
je me sentais emporte par un grand bonheur!  Quelquefois encore, vous
me rapportiez les paroles que Mallarm avait prononces devant vous, ou
vous me racontiez votre unique entrevue avec Villiers de l'Isle-Adam.

Je songe aussi, avec quel dsespoir!  nos  petites runions.  J'essaie
de me reprsenter tous ces salons illumins, et ces fleurs partout, et
ces corbeilles de fruits, et ces plats pleins de choses
extraordinaires, et ces vins que vous m'avez appris  aimer et dont je
n'ai pas mme su retenir les noms.  Et je pense  tous nos amis, et 
Pierre, qui tait toujours si gentil avec moi, et au pauvre Florentin,
que tout le monde croit idiot, et  Jasmin-Brutelier, si comique avec
ses ides politiques, et  mes pauvres petites camarades que je ne
reverrai plus!  Dites-leur  tous combien je les aimais et combien je
les regrette et suppliez-les de ne pas m'oublier.

Et vous non plus, mon oncle, ne m'oubliez pas!  Mais il ne fallait pas
vous faire tant d'illusions sur mon compte.  Vous m'avez trompe sur
moi-mme.  J'ai cru  la statue de Flore dterre, j'ai cru au
chef-d'oeuvre dans lequel on ensevelissait le peintre de gnie, j'ai
cru aux chasses au tigre...  Comment avez-vous pu me parler sur ce ton?
 Vous ne voyiez donc pas que j'tais une Chdigny, la fille d'un homme
que vous connaissiez bien pourtant!  Ce qui me torture le plus, c'est
de trahir votre confiance...

Et merci, mon cher oncle, merci pour tout!  Vous m'avez donn plus de
joie que je n'en mritais.  Maintenant, je vous embrasse en pleurant...
 Adieu! adieu!_


Valre Bouldouyr pleurait aussi;  je lui rendis la lettre.  Franoise
ne soufflait mot de son mariage avec Victor Agniel: je jugeai prudent
de n'en pas avertir le pauvre homme.

--Avez-vous remarqu? fit-il.  Lucien n'est mme pas nomm!

--Elle lui aura sans doute crit.

Je n'en croyais rien, mais j'entrevoyais la cause de ce silence
volontaire.  Sans doute tait-il trop cruel  Franoise de prononcer
mme le nom de Bchard.  Pourtant, si elle l'aimait, comment se
rsignait-elle  cette sotte union?

--Et vous, Salerne, qu'avez-vous appris?

J'avais appris la prudence; je rpondis que les quelques renseignements
que je tenais du hasard taient moins explicites que cette lettre.
Valre Bouldouyr n'insista pas.  D'ailleurs, son dsespoir l'enfermait
dans un cachot si troit que tout lui devenait indiffrent.

--Elle reviendra, dis-je, pour lui donner courage, elle s'chappera
quand elle sera majeure, et vous la reverrez ici!

Le vieil illusionniste reparut une seconde: il tendit le bras et me
dit:

--Je la reverrai sans doute, s'il y a une autre vie, nous nous
rencontrerons certainement dans Sirius ou dans la Lyre; mais ici-bas,
Pierre, aussi vrai que je suis vivant  cette heure, je ne la reverrai
jamais.

L'vnement, hlas! devait bientt donner raison  Valre Bouldouyr.





CHAPITRE XX

Qu'est devenu Pizzicato?

"Adieu, noble reine!  Ne pleure pas Mortimer, qui mprise le monde et,
comme un voyageur, s'en va pour dcouvrir des contres inconnues.
Christopher Marlowe.


Ici, il y a dans mes souvenirs un grand espace vide...


Trois jours aprs ma visite  Valre Bouldouyr, une dpche m'appelait
en province: mon frre, avou  Nantes, venait d'tre frapp d'une
attaque, et ma belle-soeur m'appelait en toute hte.  Je partis sans
revoir personne.

Je passai  Nantes trois mois, n'osant quitter un cher malade, chaque
jour plus tendre, mais aussi plus exigeant, et sollicit par sa femme
de ne pas le dcevoir par un adieu prmatur.  Cependant, je songeais 
mes amis du Palais-Royal, et m'inquitant d'autant plus d'eux que mes
lettres restaient sans rponse, j'avais grand dsir de rentrer.

Enfin, mon frre, sinon guri, du moins hors de danger, je pus revenir
 Paris.

A peine arriv, je cours rue des Bons-Enfants, je veux monter, la
concierge m'appelle, tandis que je traverse la grande cour, et comme je
me retourne, me reconnat.

--Mais o allez-vous donc, monsieur?

--M. Bouldouyr n'est-il pas chez lui?

--M. Bouldouyr?  Comment?  Ne savez-vous donc pas?...  Nous l'avons
enterr dans les premiers jours d'octobre.

En une seconde, je revis mon vieil ami, ses petits yeux vifs, son
collier de barbe, sa lourde dmarche, et ses ftes modestes, et la
douce Franoise au bras de Lucien Bchard; j'eus l'impression d'un
immense croulement, et les larmes me vinrent aux yeux.

--Mort, Valre Bouldouyr!  Et de quoi donc?

--On n'a jamais bien su.  Au fond, monsieur, il est mort de tristesse.
 Depuis que sa nice ne venait plus le voir, il ne vivait quasiment
plus, le pauvre homme!  Parfois, il me disait: "M'ame Bonguieu, a ne
durera pas encore longtemps comme a, j'ai trop de chagrin.  A mon ge,
on ne s'attache pas aux gens pour s'en dtacher aussitt aprs!  a va
tourner mal!"  Il ne croyait pas si bien dire!  Il a pris un
refroidissement et, tout de suite, il a t perdu.  On sentait qu'il
n'avait plus de got  vivre, il s'est laiss aller.  Il est mort comme
un poulet, voyez-vous, le temps de dire ouf, et c'tait fini...

Avant de me retirer, je demandai  Mme Bonguieu ce qu'on avait fait de
ses livres, de ses meubles.

--Comme il n'avait pas de testament, son frre a hrit de tout.  C'est
un vilain homme, vous savez!  Il est venu avec une charrette, il a tout
emport, et on m'a dit qu'il avait tout vendu pour ne rien garder du
dfunt.

Ainsi il ne restait rien, rien, de cet homme obscur qui avait t mon
ami et en qui, quelques annes, le monde avait pris conscience de sa
beaut quotidienne, presque invisible aux autres humains!  Il me faut
ajouter ici qu' mon chagrin se mlait quelques regrets moins
dsintresss.

C'est un dur esclavage que d'tre un collectionneur, un bibliophile!
Malgr moi, je songeais  ces beaux livres que j'avais vus l-haut, 
ces premires ditions des compagnons d'armes de Bouldouyr, aujourd'hui
si rares, aux prcieux autographes de Mallarm,  la gravure d'Odilon
Redon.  Tout cela aussi tait perdu sans rmission!


Je me retirai, je regagnai mon appartement, je vins contempler les
fentres closes de mon voisin.  Le front contre la vitre, je pleurai 
leur vue.  L'injustice de cette vie et de cette mort me glaait de
colre et de tristesse.  Pourquoi une telle frocit du Destin,
pourquoi mon ami n'avait-il pu, du moins, conserver jusqu'au bout la
seule consolation de sa malheureuse existence?


L'automne dvastait notre jardin; les charmilles essayaient de
conserver quelques feuilles, qui s'agrippaient dsesprment  elles,
mais il suffisait d'un peu de vent, de moins encore, je pense, de
l'ombre tourbillonnante d'une fume, de la moiteur du brouillard, pour
qu'elles se dtachent tout  coup, renoncent  la lutte, se laissent
tomber.  Le grand bassin en tait tout constell, et le lierre, qui
grimpe aux jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes.  L-dessus
tranait un ciel sans clat, aveugle comme une vitre dpolie, et la
nuit, les plaintes maussades du vent, soufflant et gromelant dans les
chemines, obsdaient mes oreilles.

--Qu'est devenu Pizzicato? Me demandais-je alors.  Et qu'tait devenue
Franoise?  Je ne pouvais m'en informer chez elle, mais il me restait
la concierge de Victor Agniel, rue de la Femme-sans-Tte.  J'y appris
que mon filleul, aprs son mariage avec Mlle Chdigny, avait donn
cong sans laisser d'adresse.

--Il n'a pas mme voulu qu'on fasse suivre sa correspondance, ajouta le
jeune fille lymphatique, qui me communiqua ces renseignements.
Personne ne sait ce qu'il est devenu!

Cette fois, c'tait bien fini!  Il ne me restait aucun espoir de revoir
la claire enfant aux yeux de naade.  Ces tres charmants que j'avais
approchs un moment, - juste celui de m'attacher  eux! - avaient
gliss de ma vie sans laisser de traces.  Jamais une petite socit ne
s'tait vapore aussi vite, et dj ce pass redevenait  mes yeux
irrel et fantomatique.

Le soir, j'allais souvent  ma fentre et je regardais l'immeuble d'en
face, muet maintenant, obscur.  Savais-je quand j'tais l'hte de
Valre Bouldouyr que son amiti, que celle de Franoise, m'apportaient
un tel bonheur?  Hlas! il en est toujours de mme, nous ne regrettons
nos biens vritables que lorsque nous les avons perdus, et,  l'heure
de leur possession, nous en convoitions d'autres d'un moindre prix!

Ces regrets et ces remords me troublaient dans mon sommeil.  J'y
revoyais mes chers disparus.  Tantt Valre Bouldouyr m'apparaissait
dans son gros paletot de bure marron; il tenait par la bride un Pgase
tout blanc et me disait:

--Venez-vous avec moi Salerne?  Je vais vous conduire  la vrit!

Mais je le perdais aussitt aprs, au milieu d'une foule compacte.  Une
fois cependant, je russis  le suivre.

Il allait comme le vent  travers une plaine ronde, aride et nue, o
j'avais toutes les peines du monde  ne pas me laisser distancer.  Des
nues basses, spongieuses, tranaient au ras du sol.  A l'horizon, tout
proche, de longues vagues boueuses arrivaient, avec un dferlement
sinistre, sous un floconnement d'cume.  Bientt, nous apermes dans
la campagne une haute tour norme, noire, carre, au seuil de laquelle
vacillait une sorte de portique gyptien de marbre blanc.  Et soudain,
j'eus un blouissement, car je voyais se drouler devant moi et
s'lever vers la hauteur du monument les marches  gigantesques d'un
escalier d'or.  Murailles, rampes paliers, tout scintillait, tout
jetait des clairs.  Aveugl par une telle splendeur, je n'osai avancer.

--Montez!  Montez! cria Valre Bouldouyr.

Pgase, qu'il avait attach  la porte, hennissait furieusement.  Nous
volions presque de marche en marche, clairs par des statues d'or qui
portaient des torches.  Au sommet de l'escalier, Valre Bouldouyr me
cria:

--Nous entrons chez le Roi du Monde!

Nous tions dans un immense salle, tendue de noir.  Partout encore des
statues et des torches fumeuses.  Au milieu, sur un trne de
pierreries, nous vmes Florentin Muzat.  Couronne en tte, tenant d'une
main un globe terrestre, de l'autre, le glaive de justice, il portait
un manteau d'hermine qui descendait jusqu' ses pieds.  Il nous
reconnut et nous sourit gracieusement, puis il nous dit:

--Je rgne sur l'humanit entire, mes bons amis.  Vous voyez bien que
je n'tais pas idiot!  Mais les hommes, est-ce vivant?  Est-ce mort?
Je voudrais bien connatre mes sujets.

Alors j'entendis des sanglots.  Je m'aperus que Franoise, agenouille
devant lui, versait d'abondantes larmes.  Une blessure bante souillait
son paule nue, dont suintaient de larges gouttes de sang, qui
tombaient, une  une, dans un plateau, jonch de fleurs...

Mon angoisse fut telle que je me rveillai, le coeur serr tremblant
encore.

Et ce fut ma dernire entrevue avec Valre Bouldouyr.  A dater de ce
cauchemar, Franoise et lui dsertrent mme mes rves.  La porte de
l'escalier d'or tait close  jamais pour moi!





CHAPITRE XXI

Fragment d'une histoire ternelle.

"Ricorditi di me che son la Pia!"
Dante Alighieri.


Cependant, deux mois aprs environ, comme je traversais la rue du
Plican, laquelle est particulirement tortueuse et sordide, je
m'entendis soudain hler, et je vis sortir d'un htel misrable, que
surmontait une vieille enseigne  l'image de ce volatile, le plus
trange quatuor.

C'tait Jasmin-Brutelier qui m'appelait.  Debout sur le seuil de la
porte, il agitait ses bras osseux et maladroits, qui me donnaient 
penser que si Chappe, en son temps, fut un merveilleux inventeur, ce
fut par suite de ses relations personnelles avec quelque
Jasmin-Brutelier de ces annes-l.

A ct de lui, je reconnaissais Florentin Muzat, le vieux musicien que
M. Bouldouyr appelait toujours Pizzicato, et une sorte d'trange
personnage  figure de gargouille gothique, en qui je finis par
distinguer ce M. Calbot, qui supportait, dans l'tude de matre Racuir,
les mchantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor Agniel
et de ses collgues.

--Vous voil!  Vous voil! me disaient-ils tous avec extase.  Quelle
joie de vous retrouver!

Je leur parlai aussitt de la mort de M. Bouldouyr.

--Chut! Chut! me dit Florentin Muzat, je sais les choses maintenant:
Mon bon M. Bouldouyr a cess d'tre une ombre...  Oui, c'est fini pour
lui, de ne plus exister!

Jasmin-Brutelier se frappa le front du bout de l'index, afin de
m'indiquer que la raison du malheureux jeune homme se drangeait de
plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux extraordinaires grimaces
qu'il faisait sans cesse et qui attiraient sur lui l'attention des
passants.  J'entendis alors l'accent nasillard de Pizzicato:

--Hlas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec lui ma dernire
esprance!  Ce n'tait pas un ami que j'avais l, c'tait un pre,
monsieur!  Qui me consolait quand j'tais triste?  Qui me montrait,
quand j'avais le mal du pays, des cartes postales, qui me rappelaient
Napoli, ma ville natale?  Qui me donnait un peu d'argent quand je
manquais de tout?  Qui apprciait en connaisseur la musique que je
jouais?  Lui, monsieur, toujours lui!  Ah! l'humanit a bien perdu!
C'tait un roi Bombance que cet homme-l, c'tait un saint Vincent de
Paul.  Il y a des saints au paradis, couverts d'honneurs et de
dcorations, avec leur aurole bien astique derrire la tte, qui
n'ont pas vcu comme il a vcu!

M.  Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:

--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous le pleure
 sa manire.  Vous rappelez-vous, monsieur Salerne, ces ftes
magnifiques qu'il nous offrait?  C'est ce que j'ai vu de plus beau au
monde.  Nous en reparlons bien souvent, Marie et moi.

--Vous tes mari, monsieur Jasmin-Brutelier?

--Oui, oui, j'ai pous Marie Soudaine, il y a quelques mois.  Et je
dois mme vous dire que ma femme me donne des esprances.  En un mot,
je vais tre pre.  Un grand souci, une bien lourde responsabilit!
D'autant plus que depuis quelques mois dj, je n'ai plus... j'ai perdu
ma place...

--Que faites-vous alors?

--Je... je cherche une situation.  C'est mme fort pnible pour moi,
car ma pauvre Blanche est oblige de travailler pour deux, ce qui est
trs dur dans sa position.

--Peut-tre pourrai-je vous aider  trouver quelque chose?

--Oui, oui, me rpondit M. Jasmin-Brutelier, sans enthousiasme.  Le
dsoeuvrement me pse, vous savez...

--N'tiez-vous pas employ dans une librairie?

--Je ne le suis plus.  Je ne peux plus l'tre.  J'aime trop la
philosophie.  On ne pouvait rien obtenir de moi, vous savez.  J'tais
toujours dans quelque coin, le nez enfonc dans les oeuvres de Spinoza
ou dans celles de Roret.  Non, il me faut un autre mtier.

--Mais lequel?

--C'est justement ce que je cherche, monsieur, rpondit avec gravit
Jasmin-Brutelier, en se pressant nergiquement le menton, comme si ses
maxillaires fussent une grappe d'o l'on pt extraire de bonnes ides.

J'avais entran mes vieux amis dans un caf de la rue de Beaujolais,
orn de ces peintures allgoriques, mises sous verre, qui donnent 
plusieurs tablissements de ce quartier une vague ressemblance avec le
caf Florian.  J'avais une grand motion et une grande joie de les
revoir.  Il me semblait que l'ancien temps n'tait pas entirement
rvolu.  Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive amertume.
Je croyais me promener la nuit, dans une ville en ruines que j'eusse
autrefois aime.  Je retrouvais bien les pans de murs, les colonnes,
les places, mais non point l'me qui leur donnait la vie.

Il manquait  mon bonheur la prsence de Valre Bouldouyr, il lui
manquait autre chose encore: je ne sais quelle forme dansante, tout
enveloppe de cheveux d'or, et un rayon verdtre,  la fois candide et
mlancolique, qui venait de deux yeux clairs.

J'avais demand  mes amis ce qu'ils voulaient boire.  Ils
s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom de tous, mit la
prtention de manger quelque chose.  Je leur fis servir des sandwiches
et des pommes de terre frites, et j'eus alors l'impression pnible que
j'avais affaire  quatre affams.  Ils se jetrent sur ces aliments
avec une avidit qui me serra le coeur.  A mesure qu'ils se
nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs visages s'panouissaient;
ils avaient l'air de pauvres arbres desschs par la canicule et qui
tout  coup reoivent l'eau du ciel.

--Tant qu'on est des ombres, mit mme Florentin Muzat, il faut manger!
 Aprs, a va tout seul!

Je cherchai cependant  comprendre pourquoi M. Calbot se trouvait
maintenant dans la socit de mes vieux camarades, et je n'y parvenais
pas.  Il me semblait aussi malheureux qu'eux; et lorsque j'avais
examin son vieux veston sans couleur et les belles franges de son col
de chemise, je n'en voyais que mieux combien la jaquette de M.
Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure,  quel point le
pardessus flottant de Pizzicato avait pris la consistance d'une toile
d'araigne et quelle chose sordide, informe et sans nom possible tait
devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.

--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? Finis-je par demander 
Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une
affreuse gueule de brochet, sous son nez  l'arte rompue.

Le clerc de notaire rougit et avala prcipitamment, au risque de
s'touffer, une norme bouche de sandwich, qui gonflait ses joues
ples.

--Non, monsieur, non...  Je ne voudrais pas vous faire de peine, mais
il a disparu un jour sans crier gare, et jamais plus nous ne l'avons
revu: matre Racuir sait sans doute tout, mais il ne nous l'a jamais
confi.  Matre Racuir est un homme qui en sait long sur tout le monde,
mais c'est le tombeau des secrets.  Quant  moi, acheva M. Calbot,
absolument dcontenanc, je suis innocent de tout, je vous le jure!

--Je vous crois sans peine, lui dis-je.  Un peu de jambon, monsieur
Calbot?  Peut-tre boirez-vous encore un ballon, n'est-ce pas?  Garon,
un bock pour monsieur!  Mais n'tes-vous plus chez matre Racuir?

--Non, je suis parti.  La vie y tait trop triste.  Oh! elle n'y a
jamais t trs gaie!  Mais quelquefois, on avait un plaisir, une...
compensation!  C'tait du temps o M. Victor Agniel tait encore parmi
nous.  Parfois, le soir, une jeune fille venait le chercher, qui
ressemblait  une sirne.  Elle entrait toujours dans mon bureau pour
me dire bonjour...  Ah! monsieur, je n'tais pas trs heureux chez M.
Racuir, mais il me semblait alors qu'un ascenseur m'enlevait tout 
coup et me dposait au paradis.  C'tait la bont mme, cette jeune
fille, c'tait la beaut, c'tait... je ne sais quoi.  Le printemps
entrait soudain, on respirait une grande rose ouverte, et on avait
envie de mourir.

--Franoise, rpta tout bas Pizzicato.

Nous nous taisons tous, nous regardions au fond de nous se tenir cette
image perdue.

--Elle n'est plus revenue, dit M. Calbot.  C'est alors que je suis
parti, je m'ennuyais trop!  Et je suis all chez Mlle Soudaine, qui
venait parfois  l'tude avec elle, lui demander de ses nouvelles, et
c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Jasmin-Brutelier.

--Et maintenant, s'cria celui-ci, nous sommes runis tous les quatre,
et nous cherchons Franoise ensemble!

M.  Pizzicato se pencha vers moi:

--Florentin la rencontre de temps en temps.  Tantt dans une rue,
tantt dans l'autre, il la voit passer, mais toujours trop vite, et il
n'a pas le temps de la rattraper.  Seulement, il nous avertit et nous
courons en hte dans le quartier qu'il nous a dsign... Hlas! nous
arrivons toujours trop tard; nous ne la retrouvons pas!

J'tais bien sr que Franoise avait quitt Paris, mais j'admirai que
ces trois hommes eussent assez confiance dans un simple d'esprit pour
se laisser conduire par lui!

A je ne sais quoi de hagard et de dgrad qui se peignait sur leurs
visages, je compris aussi que cette poursuite perdue de Franoise les
conduisait surtout dans des bistros, et ma piti pour eux se doubla
d'une grande tristesse.

--Mais nous avons confiance, dit Pizzicato, nous la trouverons.

--Paris n'est pas grand, ajouta M. Calbot, il faudra bien que nous la
dcouvrions quelque jour!

--Alors notre vie  tous aura repris son sens, s'cria joyeusement
Jasmin-Brutelier.

--Oui, oui, murmura Florentin Muzat, nous la verrons srement,
puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas?  On attrape toujours les
ombres... Ce sont les autres qui s'en vont.

Je pris cong de mes pauvres amis, je leur fis promettre de venir me
voir.  Ils le firent, puis ils s'en allrent tous quatre sous les
charmilles du Palais-Royal.  Leur dmarche tait incertaine.  Ils
parlaient fort en s'loignant; il me sembla qu'ils montaient encore
l'escalier d'or de Valre Bouldouyr et qu'ils trbuchaient  chacune de
ses marches uses; mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle
part!





CHAPITRE XXII

La contagion.

"Il parat que l'loignement embellit."
Jean-Paul Richter.


Aprs une absence qui m'avait paru si longue, je croyais prouver une
grande joie en rentrant chez moi.  Mais ce fut au contraire une
mlancolie profonde qui m'assaillit, lorsque je repris possession de
mes chers livres, de mes meubles, de mes souvenirs.  Quelque chose me
manquait, quelque chose de changeant, de vif et d'imprvu, de
capricieux et d'alerte, qui tait peut-tre le plaisir de vivre.

J'allais  celles de mes fentres qui commandent la rue de Valois, je
regardais cette maison qui me faisait vis--vis et dans laquelle
j'avais connus des heures si douces.  L'appartement de Valre Bouldouyr
tait habit de nouveau; je vis bientt paratre  une des croises une
vieille femme sinistre, au profil crochu, et une sorte d'usurier
sordide, arm de lunettes bleues.  Je me rejetai en arrire avec
horreur, et je me reprsentai aussitt, entre les vieux candlabres,
Franoise avec ses cheveux poudrs, la douce Marie Soudaine, -
aujourd'hui Mme Jasmin-Brutelier, - et le dlicieux petit pcheur
napolitain qui se dsolait que personne ne l'aimt.

Je m'assis dans un fauteuil, je relus les vers de Valre Bouldouyr, je
relus ceux de Justin Nrac.  Je me disais que je demeurais sans doute
le seul tre au monde qui chercht encore une ombre de posie dans ces
opuscules dmods, et cela me serrait le coeur.  Je tombai sur cette
strophe:

        _Bals,  feuilles de jade,  bosquets de santal,
        Vos torches, vos flambeaux n'clairent que des ombres,
        Et je gmis, errant  travers ces dcombres,
        Et cherchant vos parfums sous des nuits de cristal!_


En nous runissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et peut-tre sans
le vouloir, que ralis une volont posthume de son ami Justin?

Je repris ma vie d'autrefois, ou plutt j'essayai de la reprendre, mais
je n'en avais plus le got.

Quand je m'asseyais sur le balcon, entre mes gros vases de pierre,
ceinturs d'une lourde guirlande, quand je regardais d'un ct les
lauriers en caisse, qui ornent les terrasses du ministre des
Beaux-Arts, et de l'autre, s'taler dans une lumire plie les faades
qui tournent le dos  la rue de Beaujolais; quand j'entendais,  midi,
le clbre canon du Palais-Royal faire entendre cette sourde dtonation
 laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu s'habituer; quand je
regardais le jet d'eau du grand bassin panouir une gerbe magnifique et
pulvrulente,  la fois paisse et fluide, massive et transparente, je
me disais que tout cela avait donc t charmant et que cela ne l'tait
plus.  Valre Bouldouyr tait-il un sorcier si dangereux?

Oui, je billais, je m'ennuyais, je prenais en horreur mon existence
nagure si tranquille, je rdais dans les rues en proie  une agitation
vague et sans cause.  tait-ce Franoise qui me manquait?  Allais-je me
mettre  sa recherche et la poursuivre de rue en rue, comme
Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?

Parfois, je croyais la reconnatre, moi aussi, et je pressais le pas
pour dpasser une silhouette qui la rappelait  mon esprit.  Mais la
ressemblance s'vanouissait aussitt que je me rapprochais.

La premire fois, ce fut passage Choiseul.  Je m'tais arrt devant un
empailleur qui avait cherch  dmontrer par son talage la grande loi
biologique de l'unit des races animales.  Il la prouvait pour sa part
en montrant combien un ours blanc, une fourmi, un agneau, un lzard, un
griffon et un perroquet peuvent arriver  avoir le mme regard s'ils
sont accommods par le mme naturaliste.  Sur la vitre que je
considrais, une ombre se peignit, rapide et furtive, mais en qui je
crus distinguer Franoise Chdigny.  (Car je lui donnais toujours ce
nom, ne pouvant me rsoudre  l'appeler Mme Victor Agniel.)

Je me retournai et je me mis  courir; mme costume, mme dmarche!
Dans ma hte, je posai ma main sur le bras de la jeune femme; elle se
retourna.  Comment avais-je pu me tromper  ce point?  Cette pauvre
figure ple et tiole ne ressemblait en rien au beau visage rayonnant
et surpris de Franoise.

--Je vous demande pardon, madame, murmurai-je, je suis tout  fait
dsol...

--Il n'y a pas de mal, fit la jeune femme d'une voix casse.  Vous me
preniez pour quelqu'un autre, je suppose...

--En effet, mademoiselle, et je vous prie de m'excuser.  Mais la vrit
est que je cherche quelqu'un et que...

--Quelqu'un que vous aimez, je pense, dit la personne, soudain
intresse comme le sont toutes les filles de Paris, et je pense, de ce
monde,  l'ide d'une histoire d'amour.

--Non, rpondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et qui...

L'ouvrire haussa les paules et dit tranquillement:

--Eh bien! vous tes bien bon de chercher ainsi quelqu'un que vous
n'aimez pas et de prendre cet air boulevers, pardessus le march, pour
lui adresser la parole.

Je demeurai coi, et je dus reconnatre que cette jeune femme ne
manquait pas de bon sens.  Et cependant, je n'aimais pas Franoise, du
moins au sens o elle entendait ce mot, mais j'aimais quelque chose qui
flottait autour d'elle, quelque chose que m'apportait sa prsence et
dont l'absence me dsolait.

Mais la seconde fois, ce fut plus pnible encore: je rentrais fort tard
par la galerie d'Orlans.  C'est un endroit trangement vide et dsert,
la nuit.  Entre le vitrage opaque du toit et le dallage du sol, l'oeil
ne rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministre des Colonies
tente de recruter de jeunes enthousiastes en offrant  leur vue des
photographies de pays lointains.  Je m'arrtais toujours devant elles
en rentrant, admirant tantt le morne aspect de Porto-Novo, tantt les
dessins curieux que font sur le sable tunisien les ombres d'une
caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaante et cependant
paisible du temple d'Angkor-Vt, ou encore le buste d'une jeune
Tahitienne, dont la gorge nue et droite tait aussi belle que celle
d'une desse grecque.  Je ne manquais jamais d'emporter en moi une de
ces images exotiques; parfois, alors, je me rjouissais de vivre 
Paris, au calme, loin des outrances et des violences de ces contres
sauvages; mais, le plus souvent aussi, je gmissais d'avoir choisi une
part  ce point humble et rduite et d'ignorer les beauts et les
misres des plus magnifiques pays!

Un pas me fit tressaillir; encore une fois, je fus sujet  la mme
hallucination ou  la mme erreur: une forme rapide tournait le coin de
la galerie et se dirigeait vers le jardin.  Je me prcipitai  sa
poursuite, mais, devant les grilles, je ne vis personne qui ressemblt
 mon inconnue.  Peut-tre avait-elle eu le temps de sortir par la rue
de Valois.

Tandis que j'hsitais, ne sachant quel parti prendre, quelqu'un sortit
de l'ombre; je fis une affreuse figure se rapprocher de moi; un chapeau
couvert de roses hideuses se balanait sur un masque sans ge, maigre
et hve, en paratre mortuaire.  Ce mme fantme tranait une robe 
volants poussireux et me souriait avec une hideuse complaisance.  Je
ne pus comprendre si j'avais affaire  une folle,  une prostitue ou 
une mendiante.

--Allons, fit-elle, comme je m'loignais avec horreur, ne fuyez pas
ainsi.  N'est-ce pas moi que vous cherchez?...

Je htai le pas pour lui chapper; elle se mit  crier:

--La femme que vous cherchez, croyez-vous qu'un jour elle ne sera pas
semblable  moi?  Regardez donc o les hommes m'ont conduite!  Celle
que vous aimez, aussi jeune, aussi belle que vous la voyez, un homme,
allez, fera d'elle ce que je suis.  Vous, peut-tre, ou quelqu'un
autre.  Il ne manque pas d'homme, en ce monde, pour perdre les pauvres
filles!

Je m'enfuis par la rue de Valois, coutant encore cette aigre voix qui
criait dans la nuit:

--Affreuse engeance!  Affreuse engeance!

Je jetai un regard de dtresse sur l'appartement clos de mon ami
Bouldouyr.  N'avait-il pas essay, lui, de crer  une me jeune un
asile sr o l'affreuse engeance ne ft pas venue l'enlever?  Mais,
hlas! la vie est plus forte que tout; ou bien faut-il croire qu'elle
accepte de combler ceux qui ne la redoutent pas et qui ne se protgent
pas contre elle?  Franoise n'et-elle pas t plus heureuse avec
Victor Agniel, si elle n'avait pas, pour son malheur, rencontr son
oncle Valre?





CHAPITRE XXIII

Dans lequel M. Delavigne s'lve aux plus hautes conceptions
philosophiques et promne un regard d'aigle sur le champ de la vie
humaine.

"Cette terre vous sera arrache, comme la tente d'une nuit."
Isaie.


Bien entendu, je ne revis ni M. Jasmin-Brutelier, ni Florentin Muzat,
ni leurs amis.  Certes, ils ne m'oubliaient pas, mais ils s'en
remettaient au hasard du soin de nous runir de nouveau; je supposai
mme qu'ils me cherchaient dans les diverses estaminets de
l'arrondissement, o ils s'efforaient de retrouver Franoise.

Je retournai chez M. Delavigne.  Une vieille dame rose et blonde, qui
ressemblait  une poupe mcanique, se tenait assise dans un coin de la
boutique et agitait devant elle un ventail sur lequel tait peint un
clair de lune romantique.  Un gros monsieur en redingote, aux cheveux
d'un noir outrageant, faisait  voix basse ses recommandations  M.
Delavigne.

--Soyez tranquille, dit le coiffeur, trs haut, vos collgues n'y
verront rien.  Elle aura quelques cheveux gris artistement sems,
de-ci, de-l, comme des pquerettes dans un pr.  Dame, avec l'ge,
monsieur le doyen, il faut savoir faire quelques sacrifices!  Mais ne
craignez rien, vous aurez toujours l'air  aussi jeune!


Le gros monsieur mit un doigt sur ses lvres et s'loigna discrtement.

A son tour, la vieille dame chuchota quelques mots  l'oreille de M.
Delavigne.  Je l'aurais srement vu rougir de les prononcer, si son
visage n'tait isol de ma vue par un laquage minutieux.

--Bien, rpondit M. Delavigne, de sa mme voix forte et timbre.  Je
vais vous donner cette crme de beaut, madame de Prunerelles!  Avec
elle, ces petits accidents n'arriveront plus.  C'est un produit
parfait, je vous le jure.  Aucune rougeur, aucune ride ne peut lui
rsister.

Je me demandai en quoi ces rougeurs, ces rides pouvaient affecter Mme
de Prunerelles, puisqu'elle couvrait le tout du mme vernis rose et
compact, mais j'abandonnai bientt ce sujet de rflexions, car M.
Delavigne venait  moi.

--Monsieur Salerne, me dit-il, vous enfin!  Ah! quel bonheur!  Je suis
aussi heureux de vous revoir que si on me donnait vingt francs, tenez,
de la main  la main, sans que j'aie rien fait pour les gagner.  Que
vous faut-il?  Un bon complet, n'est-ce pas?  Ma parole, il y a bien
six mois qu'on ne vous a aperu dans le quartier!

Je lui racontai la cause de mon absence; il en fut extrmement affect
et ne parut reprendre got  la vie que lorsque je lui eus affirm que
mon frre tait enfin hors de danger.

--Dieu soit lou! me dit-il.  Moi aussi, j'ai eu un frre.  Oh! je
n'avais pour lui ni grand attachement, ni grande antipathie.  Je ne
l'aurais pas assassin comme Can,  mais je ne lui aurais pas donn ma
part de lentilles, comme Esa.  Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas
vu une fois en vingt ans, et nous ne nous crivions jamais.  Mais il
est mort, et, lorsque je l'ai appris, il m'a sembl d'abord que a
m'tait tout  fait gal.  Et  puis, je me suis souvenu d'un timbre du
Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donn quand j'avais
sept ans, et j'ai pleur pendant trois jours.

Je demandai  M. Delavigne s'il avait appris la mort de Valre
Bouldouyr.  Ce fut mme de ma part une parole bien imprudente, car sa
surprise fut si vive qu'il faillit me couper une oreille.

--Mort, monsieur Bouldouyr, mort!  A qui se fier, Seigneur!

Je crus un moment que jamais M. Delavigne ne se remettrait  sa besogne
et que la mousse scherait sur mon visage, sans que ma barbe ft
endommage.

Enfin M. Delavigne parut reprendre ses esprits:

--Voici bien des annes, monsieur Salerne, dit-il enfin, que je
frquente ce quartier.  J'y ai fait un grand nombre d'observations,
car, avant tout, monsieur Salerne, ne vous y trompez pas, je suis un
observateur.  Eh bien! je suis bien forc de reconnatre que peu  peu
tout le monde finit par mourir.  C'est une chose que l'on ne sait pas
en gnral.  On a peine  l'imaginer et, certainement, on ne le
croirait pas, si l'esprit d'observation n'tait pas l pour nous faire
toucher du doigt une aussi triste ralit!  M. Bouldouyr y a donc pass
comme les autres!  Je n'aurais jamais cru cela de lui.  Il semblait si
sr de soi, si tranquille, si peu sujet eux erreurs et aux faiblesses
de ce monde.  Quelle leon, monsieur Salerne!  Voil comment s'en vont
les plus forts, les plus nergiques.  Qu'attendre des autres?

Aprs un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce qu'tait devenue
cette jeune fille que l'on voyait toujours appuye  son bras.  Je fus
forc de reconnatre qu'elle avait mystrieusement disparu.

--Je dois vous avouer que je l'ai aperue rcemment, me dit M.
Delavigne, avec beaucoup de prudence.  J'hsitais  vous le raconter
car vous m'avez interdit une fois, un peu vivement, de revenir sur ce
sujet...  Vous savez, monsieur Salerne, que je suis un homme simple et
de gots modestes.  Il m'et, certes, t plus agrable de vivre dans
un milieu lgant et mondain, o mes qualits d'observateur eussent
trouv un champ plus large; mais je dois me restreindre au milieu plus
simple o la destine m'a fait natre.  Aussi, pour me distraire de mes
occupations vulgaires, vais-je de temps en temps  la _Promenade de
Vnus_ jouer aux dominos ou rsoudre les rbus de _l'Illustration,_
avec quelques amis de mon got, quelques bons garons comme moi que
rien ne rjouit davantage qu'une saine intimit et la satisfaction
d'une comprhension mutuelle.

Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant
sournoisement de me noyer; mais je rsistai victorieusement  cet
assaut, et je ressorts de mon bain d'cume, soufflant, grognant et 
demi touff, pour entendre le rcit de mon coiffeur.

--Donc, un de ces soirs, j'tais assis sur une banquette, quand je vis
entrer cette belle jeune fille que vous savez, avec un gros monsieur
rouge et content, admirablement bien ras et pass au cosmtique.  On
se serait fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient  un
miroir!  Ils s'assirent tous deux  ct de moi, et le gros monsieur
commanda un bock.  Je fus trs attrist de penser que cette demoiselle
n'tait ni avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme  favoris blonds,
avec qui je l'ai rencontre souvent et que vous me disiez tre son
fianc.  Mais je remarquai qu'elle portait une alliance.  D'ailleurs,
elle tutoyait son compagnon.  Ici encore, monsieur Salerne, mon don
d'observation m'a appris que jamais les jeunes filles n'pousent les
garons avec qui elles ont t fiances!

--Et que disaient-ils? m'criai-je, en proie  la plus grande
agitation.  Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur Delavigne,  tchez
de vous rappeler leurs paroles!

--Ce gros monsieur si bien ras adjurait le jeune femme de devenir
raisonnable.  -"Mais je le suis, je le suis, rpondait-elle d'un air
rsign."  -"Non, disait-il, pas encore, mais je crois que vous le
deviendrez  mon exemple."  Et puis ils parlrent d'un hritage, d'une
ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai oubli le nom.

--tait-elle triste?  Gaie?

--Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et indiffrente.
Elle avait l'air d'tre marie depuis trs longtemps.

--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil
maussade ou brutal?

--Oh! pas brutal toujours!  Mais comment Vous dire?  Prtentieux,
puril, protecteur...

Je reconnaissais bien dans ce portrait mon dplorable filleul!  Que
n'avais-je eu, malgr mon ge encore tendre, la bonne ide de
l'trangler, le jour o ses parents m'avaient demand de le tenir sur
les fonts baptismaux!

--Ils restrent ainsi,  ct de moi prs d'une demi-heure; puis, au
moment de s'en aller, ce monsieur fit observer au garon qu'il lui
avait donn une pice douteuse.  "Rappelle-toi toujours ceci, dit-il 
sa femme, en se tournant vers elle, ici-bas, chacun ne pense qu' nous
tromper.  La sagesse est de se mfier de tout le monde!"

Hlas! la sagesse de Franoise et consist surtout  se mfier de lui!
 Mais que pouvait-elle faire contre le destin?

Je quittai M. Delavigne en proie  une grande mlancolie.  Derrire la
vitrine de sa boutique, une tte de cire continuait a sourire, du mme
sourire coquet, morne et froidement aguicheur, et je fis la rflexion,
je m'en souviens bien, que la tte de cire de mon coiffeur et
certainement constitu l'pouse la meilleure et la plus raisonnable
qu'et pu souhaiter Victor Agniel!





CHAPITRE XXIV

O le retour est plus mlancolique que l'adieu.

"La marquise, au comte qui lui donne la main.  -C'est inconcevable que
le temps ait chang comme cela d'un moment  l'autre!
Le comte.  -Mais, madame, c'est une chose toute simple, et qui arrive
tous les jours."
Carmontelle.


Du temps passa.  Des semaines d'abord, puis des mois me sparrent de
ce morceau de ma vie o j'avais connu Valre Bouldouyr et ses amis.  Je
pensais souvent  eux et  Franoise, mais le souvenir que j'en gardais
devenait chaque jour plus vague, plus indistinct.  Il me semblait avoir
rv cet pisode plutt que l'avoir vcu.  Parfois, le soir, au coin de
mon feu, au retour d'une expdition sur les quais ou chez un lointain
bouquiniste, - plus ou moins fructueuse! - j'essayais de me reprsenter
les traits de mon vieil ami ou de sa nice.  Dj, leur image me
fuyait: je croyais toujours que j'allais saisir leur physionomie dans
sa ralit, dans son relief, mais ce n'tait jamais qu'une image  demi
perdue, comme un daguerrotype, et qui fondait, pour ainsi dire, devant
mon regard.

Le printemps ramena la vie et la gat sous les charmilles du
Palais-Royal que l'hiver avait rendues pres et nues.  Je vis de
nouveau le paulownia, tout contract, ouvrir dans un bois charbonneux
ses toiles d'un violet ple; de riches couleurs coururent sur les
parterres, les cris des enfants montrent jusqu' ma fentre; puis
l't combla de son haleine de fournaise le tranquille et noir
quadrilatre aux pilastres rguliers.

Et je saluai l'anniversaire de la disparition de Franoise, puis de mon
dpart pour Nantes.

Un soir d'aot, je lisais un de ces livres mtaphoriques, obscurs et
musicaux, qui me rappelaient le jeunesse de Valre Bouldouyr, quand la
sonnette de mon appartement tinta.  Peu aprs, on introduisit un grand
jeune homme blond.  Je me levai, et soudain je dressai les bras en
signe de surprise: c'tait Lucien Bchard.

Il avait beaucoup chang; il me sembla plus viril et plus triste.  Ses
favoris taient rass, ses cheveux courts; une moustache en brosse se
hrissait au-dessus de ses lvres.  Hl, les paules largies, la voix
sonore, il me rappelait  peine le voyageur de commerce romantique, qui
m'avait quitt, voici plus d'un an!

Tant de souvenirs douloureux entraient avec lui dans la pice que je ne
savais que lui dire et qu'il se taisait pareillement.  Enfin il vint
s'asseoir dans un fauteuil bas, de l'autre ct de mon bureau.

--Je suis arriv, il y a cinq jours, fit-il, sans hausser la voix.  Ma
premire visite est pour vous.  Je suis si mu de vous voire, Pierre!
Il me semble que tout n'est pas fini...

Il ajouta:

--Vous vous en souvenez, mon voyage ne devait tre que de six mois.
Mais j'ai demand  le prolonger.  Je savais que je n'avais plus rien 
faire ici.  Je reviens avec la situation brillante que l'on m'avait
offerte et que le succs de mon voyage a justifie.  A quoi bon,
maintenant?  Elle ne peut plus me servir  rien!  tiez-vous l quand
Valre est mort?

Je lui racontai ce que vous savez dj, mon absence de Paris, mon
retour, ma surprise.

--Et _elle,_ savez-vous pourquoi elle m'a quitt sans un mot, sans un
adieu, pour pouser ce M. Agniel?

Je lui dis ce que j'avais appris, ce que je souponnais.  Bchard,
machinalement, mettait en quilibre de menus bibelots sur une pile de
brochures.  Soudain, l'une d'elles bascula, et l'difice entier roula
sur le sol.

--Personne ne saura ce que j'ai souffert l-bas!  Moi-mme, je ne me
doutais pas que je l'aimais  ce point.  Un soir,  Sao-Polo, j'ai pris
mon revolver et je l'ai arm...  Ce qui m'a sauv, je crois, c'est le
dsir de savoir la vrit.  Il n'est pas possible qu'elle m'ait menti,
qu'elle ait jou la comdie.  Alors?

Il leva la tte, sa belle tte brunie et mlancolique.

--Il faut que vous me rendiez un service, dit-il.  Nous irons la voir
ensemble.

--Mais personne au monde ne sait o elle est!

--Allons donc!  On ne disparat pas comme cela.  Ne vous occupez de
rien, je ferai les recherches ncessaires.  Je ne vous demande que de
m'accompagner le jour o je connatrai le lieu o elle se cache.  Comme
vous tes l'ami de son mari, vous pourrez tout de mme entrer chez
elle, et vous lui demanderez une entrevue en mon nom.  Je veux la
revoir encore une fois, une dernire fois...

Je le lui promis.  Il rptait:

--Je veux savoir, savoir...  Je ne peux pas croire qu'elle m'ait trahi.
 Il y a quelque chose que je ne comprends pas.

J'admirai cette sorte de foi en Franoise, et je me demandai si
j'aurais eu la force de la garder ainsi, dans le cas o cette
msaventure me ft advenue.  Et cependant, au fond de moi-mme, je
conservais la mme conviction; j'tais, il est vrai, plus dsintress
dans la question.

Il m'apprit, avant de me quitter, que c'tait par son ami
Jasmin-Brutelier qu'il avait t tenu au courant de tous ces vnements.

--Il est heureux, lui, conclut-il.  Il n'est pas seul au monde...

Pendant quinze jours, je fus sans nouvelles de Lucien Bchard.  Il
reparut au bout de ce laps de temps.

--tes-vous toujours dcid  m'accompagner? me dit-il en entrant.

--Plus que jamais!

--Eh bien! j'ai trouv la piste de Franoise.  Son mari a achet une
tude de notaire  Aubagne, qui est une toute petite ville, prs de
Marseille.  Ils y vivent tous les deux.  J'ai leur adresse.  Quand
partons-nous?

Le surlendemain, Lucien Bchard et moi nous prenions  la gare de Lyon
le train de 8 heures 15.





CHAPITRE XXV

Que contient la leon de ce livre?

"Le souffle est la mort, le souffle est la fivre, le souffle est
rvr des dieux; c'est par le souffle que celui qui dit la parole de
vrit se voit tabli dans le monde suprme."
Atharva-Vda (Liv.XI).


A peine arrivs  Marseille, nous partmes pour Aubagne.  Un tramway
nous y conduisit, qui, pendant une heure, nous fit rouler dans les
flots de poussire, entre des arbres si blancs qu'ils semblaient
couverts de neige.  Bientt, nous vmes autour d'un double clocher se
serrer plusieurs tages de maisons dcolores, aux tons teints,
tasses les unes contre les autres, avec la disposition des minuscules
cits italiennes, qui sont venues  l'appel de leur campanile.

Nous descendmes au commencement d'un boulevard, que signalait une
fontaine et au milieu duquel un march de melons occupait plusieurs
mtres carrs.  L'ombre lgre des platanes allait et venait sur de
bourgeoises faades, d'un bon style provincial.

--Est-il possible qu'elle vive ici! murmura Lucien Bchard, jetant un
regard de mpris aux habitants qui vaquaient de-ci, de-l, plus paysans
que citadins, l'air indiffrent et inoccup.

Mais je ne partageais pas le ddain de mon compagnon de route.  Quelque
chose me plaisait dans l'atmosphre de la petite ville provenale, dans
son aspect rustique (j'y voyais surtout des marchands d'objets
aratoires), dans son silence et son dsoeuvrement, dans son grand
soleil blanchtre qui s'engourdissait  demi, dans ses cours ombrags
et poussireux.

--Cours Beaumond, m'avait dit Lucien.

Nous le trouvmes sans peine: vaste esplanade, ferme sur trois cts
par des maisons de deux tages, aux volets demi-clos, et que la rue de
la Rpublique longe en contre-bas.  Quatre rangs de hauts platanes
poudreux y formaient deux votes fraches, et au milieu, un grand
bassin d'eau presque putride, verte comme une feuille, portait un motif
en rocaille, dont la fontaine tait tarie.

Nous distingumes tout de suite l'habitation de Victor Agniel; c'tait
une faade en trompe-l'oeil, peinte  l'italienne, couleur de fraise
crase, avec de faux pilastres et de fausses corniches caf au lait.

J'y sonnai hardiment.

--Monsieur Agniel est en voyage, me dit une servante mal tenue.  Il ne
reviendra pas avant aprs-demain.  Madame est sortie, mais elle
rentrera pour djeuner...  Si Monsieur veut revenir cet aprs-midi.

Je laissai ma carte et rejoignis Bchard.

--Nous avons de la chance, lui dis-je, je crois que nous verrons
Franoise toute  l'heure.

Mais il me jeta un coup d'oeil douloureux et ne me rpondit pas.  Nous
flnmes un moment encore sur le cours; trois ouvrires, sorties d'une
usine toute proche, se moqurent de nous; des mouchoirs de couleur,
serrs autour de la tte, protgeaient leurs cheveux.  La plus belle,
les genoux croiss, laissait voir qu'elle avait les jambes nues, des
jambes rondes, musculeuses et brunes.  Un certain air d'animalit
heureuse, de joie de vivre puissante, animait ces jeunes femmes, et
toutes celles que nous rencontrmes ensuite en dambulant par les rues.

Nous nous rfugimes pour djeuner dans une salle de restaurant,
profonde et froide.  La personne qui nous servit, haute et
singulirement fine, mais d'une pleur trange, avait l'air du moulage
en cire d'une vierge siennoise.  Et comme intrigu, je lui demandais
son origine, elle me rpondit en rougissant qu'elle tait de partout.

Cependant, Lucien Bchard se montrait de plus en plus nerveux.  Il
repoussait les plats, buvait  peine, regardait l'horloge avec
dsespoir.

--Nous ne pouvons tout de mme pas nous prsenter chez Mme Agniel avant
deux heures, lui dis-je.

Il consentit  partager avec moi un peu de caf et de vieille
eau-de-vie.  Au moment de partir, il tendit sa main maigre sur mon
bras.

--Pierre, me dit-il, j'ai presque envie de n'y plus aller!

Je haussai les paules et il me suivit.  Le cours Beaumond tait plus
solitaire encore et plus silencieux que le matin.  Au pied d'un arbre,
une vieille femme y moulait son caf.

--Vous verrez qu'elle ne nous recevra pas, fit Bchard.

Mais la domestique nous avertit que Madame allait descendre; puis elle
nous fit entrer dans un grand salon obscur.  Au bout d'un moment, nous
finmes par distinguer des meubles recouverts de housses, une garniture
de chemine ridicule et des tableaux invraisemblables dans d'normes
cadres dors.

Et soudain la porte s'ouvrit, et Franoise parut:

--Mes amis! Dit-elle, tout simplement.

Elle nous tendait une main  chacun, et j'eus envie de pleurer en y
posant mes lvres.

--Vous, vous! rptait-elle.  Que je suis heureuse de vous voir!
Lucien, vous m'avez donc pardonn?

Nous ne savions que rpondre  si simple accueil; nous tions, je
pense, prpars aux colloques les plus pathtiques, mais pas  cette
nave spontanit!

--On n'y voit pas beaucoup, fit-elle, en s'asseyant.  Mais cela vaut
mieux!

Je ne la distinguais pas trs bien, mais elle me parut change: j'eus
l'impression d'une nymphe de marbre, soumise  l'incessante action de
l'eau et qui en demeure comme voile.

Et nous parlmes du pass; elle m'interrogea longuement sur l'oncle
Valre et sur ses derniers jours.  Elle n'avait appris sa mort que
longtemps aprs, par un mot de Marie Jasmin-Brutelier.

--J'ai craint d'abord que ma disparition n'ait contribu  sa mort.
Mais c'est impossible, n'est-ce pas?

Nous n'osmes pas la dtromper.  Et tout  coup, Lucien clata:

--Oh! Franoise, Franoise, pourquoi m'avez-vous trait ainsi?

Elle parut stupfaite et hsita un moment.

--Hlas! rpondit-elle enfin, j'ai peur de ne pas savoir m'expliquer...
 Si vous m'aviez vue dans ma famille, vous comprendriez mieux.  Je suis
une pauvre petite bourgeoise, au fond, vous savez.  Quand j'ai
rencontr l'oncle Valre, il m'a fait croire de trop belles choses.  Il
m'a expliqu que j'tais sa fille spirituelle, que je serais sa
revanche sur la vie.  Il me rendait pareille  lui, romanesque,
exalte, n'aimant que ce qui est potique et sublime.  Et quand j'tais
avec lui, il me semblait qu'il avait raison et que je ne serais
heureuse qu' condition de lui ressembler.  C'tait cette Franoise-l
que vous rencontriez, Lucien...  Et puis, je le quittais, et je
rentrais chez moi, dans cet intrieur morne, pratique, terre  terre;
alors il me fallait bien reconnatre que j'tais surtout une Chdigny.
Je ne comprenais plus rien aux magnifiques illusions de l'oncle Valre;
ces instants passs auprs de lui auprs de vous, me semblaient un
rve, un rve que j'aurais voulu faire durer, mais dont je savais bien
qu'il s'vanouirait un jour...

Elle se tut quelques secondes, puis continua:

--Il s'est vanoui!  Un jour, je me suis trouve seule, sans espoir de
m'vader, odieusement traite par une famille impitoyable et n'ayant
d'issue que dans un mariage moins pnible encore que la vie que je
menais.  Comment aurais-je lutt, Lucien, et avec quels lments de
succs?  Si vous aviez t en France, j'aurais pu m'chapper, vous
rejoindre peut-tre...  Mais en Amrique du Sud!  Vous attendre?  Mais
vous-mme n'auriez plus su me dcouvrir, ni m'appeler!  Et puis, la
petite Franois tait morte.  Je savais que je vous aimais, que je vous
aimerai toujours, mais avec la meilleure part de moi-mme, et cette
part-l n'avait plus le droit de vivre.  Elle est toujours l quelque
part, qui rve,  enferme au coeur de ma conscience.  Mais c'est comme
si une morte vous aimait...  Moi, je suis Mme Victor Agniel, et
l'autre, l-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un fantme.

--Au moins, dis-je, mu, n'tes-vous pas malheureuse?

--Ni heureuse, ni malheureuse.  J'ai une fille, j'ai un mnage 
diriger, j'ai une maison  surveiller.  Victor est gaspilleur et
dsordonn, il faut que je sois toujours prsente pour avoir l'oeil 
tout.

--Lui, m'criais-je, l'homme si raisonnable!

--Raisonnable? fit-elle, en souriant.  C'est un vrai enfant!  Il n'a
que des projets absurdes et des inventions excentriques.  Il faut sans
cesse que je le ramne au bon sens.  Non, je ne suis pas malheureuse,
ajouta-t-elle, avec nergie.  Victor est bon, avec ses airs suffisants
et solennels, et je suis assez libre.  Nous passons de longs mois  la
campagne, - c'est par hasard que vous me trouvez ici en ce moment, -
j'ai beaucoup de btes et je les aime.  Je ne suis pas malheureuse,
mais il y a l'autre, l-dedans, qui se plaint toujours, elle ne pense
qu'au pass...

Il y eut un long silence.

--Voyez-vous, dit Franoise, il ne faut jamais prendre l'escalier d'or.
 Les grands potes l'ont en eux-mmes, dans leur propre pense, mais le
rve des grands potes, on ne le ralise pas dans ce monde, en tournant
le dos au rel.  Je crois que l'oncle Valre se trompait sur le sens de
la posie...  Je vous demande pardon de vous dire ces choses,
ajouta-t-elle, confuse.  Vous les comprenez mieux que moi.

Et se tournant vers Lucien:

--Il faut vous marier, Lucien.  Donnez-moi la joie d'tre heureuse de
votre bonheur!

--Oui, oui, rpondit-il.

Mais je vis qu'il avait hte de prendre cong de Franoise.

--Vous reviendrez, dit-elle.  Victor sera content de vous voir!  Ce
n'est pas un ogre, vous savez!

Nous le lui prommes et nous la quittmes.

Au moment de franchir le seuil, je me retournai.  Comme la naade
semblait use derrire le voile d'eau, qui l'avait spare de nous et
qui l'en isolait encore!

Le battant de la porte se referma doucement.
Nous fmes quelques pas en silence.  Lucien marchait sans rien voir.

--Excusez-moi de vous laisser un moment, me dit-il soudain.  J'ai
besoin de me sentir seul.  Voulez-vous que nous nous retrouvions au
restaurant, ce soir,  sept heures?  Nous reprendrons le tramway ou le
train, aprs le dner.

Il s'en alla, au hasard,  travers les rues, et je le regardai
longtemps qui marchait au hasard, abandonn  sa tristesse,  ses
chimres dfuntes.

Et je m'en fus aussi, dans une direction diffrente, n'ayant gure
d'autre but que lui et songeant  mon tour au pass.  Un boulevard
ombrag me jeta dans un chemin rocailleux, escarp.  Je le suivis,
entre des maisons jaunes, pavoises de linges pendus, et des murs
dcrpits.  Puis, au del d'un jardin d'alos et d'arbres de Jude, je
vis s'ouvrir un gouffre d'azur, et quelques pas de plus me portrent
sur un vaste espace.

C'tait une grande aire ensoleille qui dominait la ville et ses
alentours.  Des brins de paille brillaient encore entres ses cailloux
ronds.  Deux chapelles de Pnitents s'y succdaient, toutes deux
ruineuses, aveuglantes de blancheur, portant avec orgueil des faades
Louis XIV, dans une sorte de dsert o retentissait une cole de
clairons.  A l'un des bouts du vaste espace, montait le clocher pointu
de l'glise, dont la cloche pendait comme un gros liseron de bronze.
Plus haut que l'esplanade mme, le cimetire multipliait ses difices
et ses croix.

Une paix magnifique, un grand conseil d'acceptation et de sagesse,
tombait de ce lieu blouissant et poussireux, comme retir en dehors
du sicle, entre la Nature et la Mort.

J'allai jusqu' la pointe du promontoire.

Des deux cts, des tages de terrasses grimpaient, avec un mouvement
insensible, d'insaisissables ondulations de terrains, courant d'un lan
unanime jusqu'au pied des hautes falaises, couleur de l'air, qui
fermaient le pays.  Des oliviers, des agglomrations d'arbres sombres,
des saules  clairs, des pyramides de cyprs, se suivaient, se
mlaient, laissant, de-ci, de-l, transparatre une muraille ple, une
maison comme lime par le temps, une usine crase de soleil.  Tout
cela allait, comme une seule masse, mourir au bas d'un contrefort de la
colline, rond et puissant comme la tte de l'humrus, et plus haut, le
sommet de Garlaban mergeait  la faon d'une table.

En me retournant, je voyais, au premier plan, le vaisseau d'une des
chapelles Louis XIV, au flanc duquel un clocher lzard penchait la
tte.  Cette longue nef se continuait par un mur fait d'oranges et de
roses sches, sem de cailloux blancs, qui portait  son front des
gents desschs et des pins bleutres et qui tombait  pic sur un
gazon pel.

Les moindres dtails de ce paysage classique se gravaient dans mon
esprit.  Tout respirait ici l'amour de la terre, la fte silencieuse
des saisons, les penses sereines, qui s'exhalent de l'me purifie,
quand elle a accept de faire corps avec le rel.

En me retournant, j'aperus, s'enfonant sous les votes  demi
effrites des vieilles maisons, une rude pente de pierre, qui, par un
autre dtour, menait aussi  ce plateau spacieux.  Cela me remit en
mmoire l'trange escalier de Valre Bouldouyr et les paroles de
Franoise.  Je tournai de nouveau la tte vers Garlaban.  Une bue
bleutre flottait sur toute chose, voilant mme le soleil brutal.  Une
posie sacre, un lyrisme religieux, s'levaient du sol brlant et dur,
tout tram de morts et de racines.  Les arbres fumaient dans l'or de
l'aprs-midi.  Les champs tranquilles se soulevaient avec batitude, et
l'on entendait, malgr les cigales, des bruits de scierie monter des
paisibles vallons.

Je compris alors que l'on n'atteint pas la sagesse en gravissant un
escalier d'or et que la vrit importe seule au monde.

Paris, juin 1919 - Vitznau, juillet 1921.





End of this Project Gutenberg Etext of "L'Escalier d'Or" by Edmond
Jaloux.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ESCALIER D'OR ***

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