The Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo
#4 in our series by Victor Hugo

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Title: L'homme qui rit

Author: Victor Hugo

Release Date: April, 2004 [EBook #5423]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on July 20, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT ***




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VICTOR HUGO


L'HOMME QUI RIT





De l'Angleterre tout est grand, mme ce qui n'est pas bon, mme
l'oligarchie. Le patriciat anglais, c'est le patriciat dans le
sens absolu du mot.  Pas de fodalit plus illustre, plus
terrible et plus vivace.  Disons-le, cette fodalit a t utile
 ses heures. C'est en Angleterre que ce phnomne, la
Seigneurie, veut tre tudi, de mme que c'est en France qu'il
faut tudier ce phnomne, la Royaut.

Le vrai titre de ce livre serait _l'Aristocratie_. Un autre
livre, qui suivra, pourra tre intitul _la Monarchie_. Et ces
deux livres, s'il est donn  l'auteur d'achever ce travail, en
prcderont et en amneront un autre qui sera intitul:
_Quatrevingt-treize_.

Hauteville-House, 1869.




PREMIRE PARTIE  --- LA MER ET LA NUIT

DEUX CHAPITRES PRLIMINAIRES

I - URSUS
II - LES COMPRACHICOS


LIVRE PREMIER --- LA NUIT MOINS NOIRE QUE L'HOMME

I - LA POINTE SUD DE PORTLAND
II - ISOLEMENT
III - SOLITUDE
IV - QUESTIONS
V - L'ARBRE D'INVENTION HUMAINE
VI - BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT
VII - LA POINTE NORD DE PORTLAND

LIVRE DEUXIME --- L'OURQUE EN MER

I - LES LOIS QUI SONT HORS DE L'HOMME
II - LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXES
III - LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUITE
IV - ENTRE EN SCNE D'UN NUAGE DIFFRENT DES AUTRES
V - HARDQUANONNE
VI - ILS SE CROIENT AIDS
VII - HORREUR SACRE
VIII - NIX ET NOX
IX - SOIN CONFI A LA MER FURIEUSE
X - LA GRANDE SAUVAGE.  C'EST LA TEMPTE
XI - LES CASQUETS
XII - CORPS A CORPS AVEC L'CUEIL
XIII - FACE A FACE AVEC LA NUIT
XIV - ORTACH
XV - PORTENTOSUM MARE
XVI - DOUCEUR SUBITE DE L'NIGME
XVII - LA RESSOURCE DERNIRE
XVIII - LA RESSOURCE SUPRME


LIVRE TROISIME --- L'ENFANT DANS L'OMBRE

I - LE CHESS-HILL
II - EFFET DE NEIGE
III - TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D'UN FARDEAU
IV - AUTRE FORME DU DSERT
V - LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES
VI - LE RVEIL


DEUXIEME PARTIE --- PAR ORDRE DU ROI

LIVRE PREMIER --- TERNELLE PRSENCE DU PASS; LES HOMMES REFLTENT L'HOMME

I - LORD CLANCHARLIE
II - LORD DAVID DIRRY-MOIR
III - LA DUCHESSE JOSIANE
IV - MAGISTER ELEGANTIARUM
V - LA REINE ANNE
VI - BARKILPHEDRO
VII - BARKILPHEDRO PERCE
VIII - INFERI
IX - HAR EST AUSSI FORT QU'AIMER
X - FLAMBOIEMENTS QU'ON VERRAIT SI L'HOMME TAIT TRANSPARENT
XI - BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
XII - COSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE

LIVRE DEUXIME --- GWINPLAINE ET DEA

I - OU L'ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N'A ENCORE VU QUE LES ACTIONS
II - DEA
III - OCULOS NON HABET ET VIDET
IV - LES AMOUREUX ASSORTIS
V - LE BLEU DANS LE NOIR
VI - URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR
VII - LA CCIT DONNE DES LEONS DE CLAIRVOYANCE
VIII - NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPRIT
IX - EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POSIE
X - COUP D'OEIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET
    SUR LES HOMMES
XI - GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI
XII - URSUS LE POTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE


LIVRE TROISIME --- COMMENCEMENT DE LA FLURE

I - L'INN TADCASTER
II - LOQUENCE EN PLEIN VENT
III - OU LE PASSANT REPARAIT
IV - LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE
V - LE WAPENTAKE
VI - LA SOURIS INTERROGE PAR LES CHATS
VII - QUELLES  RAISONS   PEUT  AVOIR   UN QUADRUPLE  POUR VENIR
      S'ENCANAILLER PARMI LES GROS SOUS?
VIII - SYMPTOMES  D'EMPOISONNEMENT
IX - ABYSSUS ABYSSUM VOCAT

LIVRE QUATRIME --- LA  CAVE  PNALE

I - LA TENTATION DE  SAINT GWYNPLAINE
II - DU PLAISANT AU SVRE
III - LEX, REX, FEX
IV - URSUS ESPIONNE LA POLICE
V - MAUVAIS LIEU
VI - QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D'AUTREFOIS
VII - FRMISSEMENT
VIII - GMISSEMENT

LIVRE CINQUIME --- LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MME SOUFFLE

I - SOLIDIT  DES  CHOSES  FRAGILES
II - CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS
III - AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBRIE AU SNGAL SANS
      PERDRE CONNAISSANCE.  (Humboldt.)
IV - FASCINATION
V - ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE

LIVRE  SIXIIME --- ASPECTS VARIS D'URSUS

I - CE  QUE DIT LE MISANTHROPE
II - CE  QU'IL FAIT
III - COMPLICATIONS
IV - MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA
V - LA RAISON D'TAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND

LIVRE SEPTIEME --- LA   TITANE

I - RVEIL
II - RESSEMBLANCE D'UN PALAIS AVEC UN BOIS
III - EVE
IV - SATAN
V - ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS

LIVRE  HUITIEME --- LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE

I - DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES
II - IMPARTIALIT
III - LA VIEILLE  SALLE
IV - LA VIEILLE  CHAMBRE
V - CAUSERIES  ALTIRES
VI - LA HAUTE ET LA BASSE
VII - LES TEMPTES D'HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D'OCANS
VIII - SERAIT BON FRRE S'IL N'TAIT BON FILS

LIVRE   NEUVIEME --- EN RUINE

I - C'EST A TRAVERS L'EXCS DE GRANDEUR QU'ON ARRIVE A L'EXCS DE MISRE
II - RSIDU

CONCLUSION --- LA MER ET  LA  NUIT

I - CHIEN DE GARDE PEUT TRE ANGE GARDIEN
II - BARKILPHEDRO A VIS L'AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
III - LE PARADIS RETROUV ICI-BAS
IV - NON. LA-HAUT

NOTE






PREMIRE PARTIE

LA MER ET LA NUIT




DEUX CHAPITRES PRLIMINAIRES



I -- URSUS



I


Ursus et Homo taient lis d'une amiti troite.  Ursus tait un
homme, Homo tait un loup, Leurs humeurs s'taient convenues.
C'tait l'homme qui avait baptis le loup.  Probablement il
s'tait aussi choisi lui-mme son nom; ayant trouv _Ursus_ bon
pour lui, il avait trouv _Homo_ bon pour la bte, L'association
de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux ftes de
paroisse, aux coins de rues o les passants s'attroupent, et au
besoin qu'prouve partout le peuple d'couter des sornettes et
d'acheter de l'orvitan.  Ce loup, docile et gracieusement
subalterne, tait agrable  la foule.  Voir des apprivoisements
est une chose qui plat.  Notre suprme contentement est de
regarder dfiler toutes les varits de la domestication.  C'est
ce qui fait qu'il y a tant de gens sur le passage des cortges
royaux.

Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places
publiques d'Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays
en pays, de comt en comt, de ville en ville.  Un march puis,
ils passaient  l'autre.  Ursus habitait une cahute roulante
qu'Homo, suffisamment civilis, tranait le jour et gardait la
nuit.  Dans les routes difficiles, dans les montes, quand il y
avait trop d'ornire et trop de boue, l'homme se bouclait la
bricole au cou et tirait fraternellement, cte  cte avec le
loup.  Ils avaient ainsi vieilli ensemble.  Ils campaient 
l'aventure dans une friche, dans une clairire, dans la patte
d'oie d'un entre-croisement de routes,  l'entre des hameaux,
aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics,
sur la lisire des parcs, sur les parvis d'glises, Quand la
carriole s'arrtait dans quelque champ de foire, quand les
commres accouraient bantes, quand les curieux faisaient cercle,
Ursus prorait, Homo approuvait.  Homo, une sbile dans sa
gueule, faisait poliment la qute dans l'assistance.  Ils
gagnaient leur vie.  Le loup tait lettr, l'homme aussi.  Le
loup avait t dress par l'homme, ou s'tait dress tout seul, 
diverses gentillesses de loup qui contribuaient  la
recette.--Surtout ne dgnre pas en homme, lui disait son ami.

Le loup ne mordait jamais, l'homme quelquefois.  Du moins, mordre
tait la prtention d'Ursus.  Ursus tait un misanthrope, et,
pour souligner sa misanthropie, il s'tait fait bateleur.  Pour
vivre aussi, car l'estomac impose ses conditions.  De plus ce
bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se
complter, tait mdecin.  Mdecin c'est peu, Ursus tait
ventriloque.  On le voyait parler sans que sa bouche remut.  Il
copiait,  s'y mprendre, l'accent et la prononciation du premier
venu; il imitait les voix  croire entendre les personnes.  A lui
tout seul, il faisait le murmure d'une foule, ce qui lui donnait
droit au titre d'_engastrimythe_.  Il le prenait.  Il
reproduisait toutes sortes de cris d'oiseaux, la grive, le
grasset, l'alouette ppi, qu'on nomme aussi la bguinette, le
merle  plastron blanc, tous voyageurs comme lui; de faon que,
par instants, il vous faisait entendre,  son gr, ou une place
publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de
voix bestiales; tantt orageux comme une multitude, tantt puril
et serein comme l'aube.--Du reste, ces talents-l, quoique rares,
existent.  Au sicle dernier, un nomm Touzel, qui imitait les
cohues mles d'hommes et d'animaux et qui copiait tous les cris
de btes, tait attach  la personne de Buffon en qualit de
mnagerie.--Ursus tait sagace, invraisemblable, et curieux, et
enclin aux explications singulires, que nous appelons fables.
Il avait l'air d'y croire.  Cette effronterie faisait partie de
sa malice.  Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des
livres au hasard et concluait, prdisait les sorts, enseignait
qu'il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus
dangereux encore de s'entendre, au moment o l'on part pour un
voyage, appeler par quelqu'un qui ne sait pas o vous allez, et
il s'intitulait marchand de superstition.  Il disait: Il y a
entre l'archevque de Cantorbry et moi une diffrence; moi,
j'avoue. Si bien que l'archevque, justement indign, le fit un
jour venir; mais Ursus, adroit, dsarma sa grce en lui rcitant
un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que
l'archevque, charm, apprit par coeur, dbita en chaire et
publia, comme de lui archevque.  Moyennant quoi, il pardonna.

Ursus, mdecin, gurissait, parce que ou quoique.  Il pratiquait
les aromates.  Il tait vers dans les simples.  Il tirait parti
de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes
ddaignes, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau,
la mancienne, la bourg-pine, la viorne, le nerprun.  Il traitait
la phthisie par la ros solis; il usait  propos des feuilles du
tithymale qui, arraches par le bas, sont un purgatif, et,
arraches par le haut, sont un vomitif; il vous tait un mal de
gorge au moyen de l'excroissance vgtale dite _oreille de juif_;
il savait quel est le jonc qui gurit le boeuf, et quelle est la
menthe qui gurit le cheval; il tait au fait des beauts et des
bonts de l'herbe mandragore qui, personne ne l'ignore, est homme
et femme.  Il avait des recettes.  Il gurissait les brlures
avec de la laine de salamandre, de laquelle Nron, au dire de
Pline, avait une serviette.  Ursus possdait une cornue et un
matras; il faisait de la transmutation; il vendait des panaces.
On contait de lui qu'il avait t jadis un peu enferm  Bedlam;
on lui avait fait l'honneur de le prendre pour un insens, mais
on l'avait relch, s'apercevant qu'il n'tait qu'un pote.
Cette histoire n'tait probablement pas vraie; nous avons tous de
ces lgendes que nous subissons.

La ralit est qu'Ursus tait savantasse, homme de got, et vieux
pote latin.  Il tait docte sous les deux espces, il
hippocralisait et il pindarisait.  Il et concouru en phbus avec
Rapin et Vida.  Il et compos d'une faon non moins triomphante
que le Pre Bouhours des tragdies jsuites.  Il rsultait de sa
familiarit avec les vnrables rhythmes et mtres des anciens
qu'il avait des images  lui, et toute une famille de mtaphores
classiques.  Il disait d'une mre prcde de ses deux filles:
_c'est un dactyle_, d'un pre suivi de ses deux fils: _c'est un
anapeste_, et d'un petit enfant marchant entre son grand-pre et
sa grand'mre: _c'est un amphimacre_.  Tant de science ne pouvait
aboutir qu' la famine.  L'cole de Salerne dit: Mangez peu et
souvent.  Ursus mangeait peu et rarement; obissant ainsi  une
moiti du prcepte et dsobissant  l'autre; mais c'tait la
faute du public, qui n'affluait pas toujours et n'achetait pas
frquemment.  Ursus disait: L'expectoration d'une sentence
soulage.  Le loup est consol par le hurlement, le mouton par la
laine, la fort par la fauvette, la femme par l'amour, et le
philosophe par l'piphonme. Ursus, au besoin, fabriquait des
comdies qu'il jouait  peu prs; cela aide  vendre les drogues.
Il avait, entre autres oeuvres, compos une bergerade hroque en
l'honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta 
Londres une rivire.  Cette rivire tait tranquille dans le
comt de Hartford,  soixante milles de Londres; le chevalier
Middleton vint et la prit; il amena une brigade de six cents
hommes arms de pelles et de pioches, se mit  remuer la terre,
la creusant ici, l'levant l, parfois vingt pieds haut, parfois
trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l'air, et a et
l huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un
beau matin, la rivire entra dans Londres, qui manquait d'eau.
Ursus transforma tous ces dtails vulgaires en une belle
bucolique entre le fleuve Tamis et la rivire Serpentine; le
fleuve invitait la rivire  venir chez lui, et lui offrait son
lit, et lui disait: Je suis trop vieux pour plaire aux femmes,
mais je suis assez riche pour les payer.--Tour ingnieux et
galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les
travaux  ses frais.

Ursus tait remarquable dans le soliloque.  D'une complexion
farouche et bavarde, ayant le dsir de ne voir personne et le
besoin de parler  quelqu'un, il se tirait d'affaire en se
parlant  lui-mme.  Quiconque a vcu solitaire sait  quel point
le monologue est dans la nature.  La parole intrieure dmange.
Haranguer l'espace est un exutoire.  Parler tout haut et tout
seul, cela fait l'effet d'un dialogue avec le dieu qu'on a en
soi.  C'tait, on ne l'ignore point, l'habitude de Socrate.  Il
se prorait.  Luther aussi.  Ursus tenait de ces grands hommes.
Il avait cette facult hermaphrodite d'tre son propre auditoire.
Il s'interrogeait et se rpondait; il se glorifiait et
s'insultait.  On l'entendait de la rue monologuer dans sa cahute.
Les passants, qui ont leur manire  eux d'apprcier les gens
d'esprit, disaient: c'est un idiot.  Il s'injuriait parfois, nous
venons de le dire, mais il y avait aussi des heures o il se
rendait justice.  Un jour, dans une de ces allocutions qu'il
s'adressait  lui-mme, on l'entendit crier:--J'ai tudi le
vgtal dans tous ses mystres, dans la tige, dans le bourgeon,
dans la spale, dans le ptale, dans l'tamine, dans la carpelle,
dans l'ovule, dans la thque, dans la sporange, et dans
l'apothcion.  J'ai approfondi la chromatie, l'osmosie, et la
chymosie, c'est--dire la formation de la couleur, de l'odeur et
de la saveur.--Il y avait sans doute, dans ce certificat qu'Ursus
dlivrait  Ursus, quelque fatuit, mais que ceux qui n'ont point
approfondi la chromatie, l'osmosie et la chymosie, lui jettent la
premire pierre.

Heureusement Ursus n'tait jamais all dans les Pays-Bas.  On l'y
et certainement voulu peser pour savoir s'il avait le poids
normal au del ou en de duquel un homme est sorcier.  Ce poids
en Hollande tait sagement fix par la loi.  Rien n'tait plus
simple et plus ingnieux.  C'tait une vrification.  On vous
mettait dans un plateau, et l'vidence clatait si vous rompiez
l'quilibre; trop lourd, vous tiez pendu; trop lger, vous tiez
brl, On peut voir encore aujourd'hui,  Oudewater, la balance 
peser les sorciers, mais elle sert maintenant  peser les
fromages, tant la religion a dgnr!  Ursus et eu certainement
maille  partir avec cette balance.  Dans ses voyages, il
s'abstint de la Hollande, et fit bien.  Du reste, nous croyons
qu'il ne sortait point de la Grande-Bretagne.

Quoi qu'il en ft, tant trs pauvre et trs pre, et ayant fait
dans un bois la connaissance d'Homo, le got de la vie errante
lui tait venu.  Il avait pris ce loup en commandite, et il s'en
tait all avec lui par les chemins, vivant,  l'air libre, de la
grande vie du hasard.  Il avait beaucoup d'industrie et
d'arrire-pense et un grand art en toute chose pour gurir,
oprer, tirer les gens de maladie, et accomplir des
particularits surprenantes; il tait considr comme bon
saltimbanque et bon mdecin; il passait aussi, on le comprend,
pour magicien; un peu, pas trop; car il tait malsain  celle
poque d'tre cru ami du diable.  A vrai dire, Ursus, par passion
de pharmacie et amour des plantes, s'exposait, vu qu'il allait
souvent cueillir des herbes dans les fourrs bourrus o sont les
salades de Lucifer, et o l'on risque, comme l'a constat le
conseiller De l'Ancre, de rencontrer dans la broue du soir un
homme qui sort de terre, borgne de l'oeil droit, sans manteau,
l'pe au ct, pieds nus et deschaux.  Ursus du reste, quoique
d'allure et de temprament bizarres, tait trop galant homme pour
attirer ou chasser la grle, faire paratre des faces, tuer un
homme du tourment de trop danser, suggrer des songes clairs ou
trisles et pleins d'effroi, et faire natre des coqs  quatre
ailes; il n'avait pas de ces mchancets-l.  Il tait incapable
de certaines abominations.  Comme, par exemple, de parler
allemand, hbreu ou grec, sans l'avoir appris, ce qui est le
signe d'une sclratesse excrable, ou d'une maladie naturelle
procdant de quelque humeur mlancolique.  Si Ursus parlait
latin, c'est qu'il le savait.  Il ne se serait point permis de
parler syriaque, attendu qu'il ne le savait pas; en outre, il est
avr que le syriaque est la langue des sabbats.  En mdecine, il
prfrait correctement Gallien  Cardan, Cardan, tout savant
homme qu'il est, n'tant qu'un ver de terre au respect de
Gallien.

En somme, Ursus n'tait point un personnage inquit par la
police.  Sa cahute tait assez longue et assez large pour qu'il
pt s'y coucher sur un coffre o taient ses hardes, peu
somptueuses.  Il tait propritaire d'une lanterne, de plusieurs
perruques, et de quelques ustensiles accrochs  des clous, parmi
lesquels des instruments de musique.  Il possdait en outre une
peau d'ours dont il se couvrait les jours de grande performance;
il appelait cela se mettre en costume.  Il disait: _J'ai deux
peaux; voici la vraie_.  Et il montrait la peau d'ours.  La
cahute  roues tait  lui et au loup.  Outre sa cahute, sa
cornue et son loup, il avait une flte et une viole de gambe, et
il en jouait agrablement.  Il fabriquait lui-mme ses lixirs.
Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois.  Il y avait
au plafond de sa cahute un trou par o passait le tuyau d'un
pole de fonte contigu  son coffre, assez pour roussir le bois.
Ce pole avait deux compartiments; Ursus dans l'un faisait cuire
de l'alchimie, et dans l'autre des pommes de terre.  La nuit, le
loup dormait sous la cahute, amicalement enchan.  Homo avait le
poil noir, et Ursus le poil gris; Ursus avait cinquante ans, 
moins qu'il n'en et soixante.  Son acceptation de la destine
humaine tait telle, qu'il mangeait, on vient de le voir, des
pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les
pourceaux et les forats.  Il mangeait cela, indign et rsign.
Il n'tait pas grand, il tait long.  Il tait ploy et
mlancolique.  La taille courbe du vieillard, c'est le tassement
de la vie.  La nature l'avait fait pour tre triste.  Il lui
tait difficile de sourire, et il lui avait toujours t
impossible de pleurer.  Il lui manquait cette consolation, les
larmes, et ce palliatif, la joie.  Un vieux homme est une ruine
pensante; Ursus tait cette ruine-l.  Une loquacit de
charlatan, une maigreur de prophte, une irascibilit de mine
charge, tel tait Ursus.  Dans sa jeunesse il avait t
philosophe chez un lord.

Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que les
hommes taient un peu plus des loups qu'ils ne sont aujourd'hui.

Pas beaucoup plus.



II


Homo n'tait pas le premier loup venu.  A son apptit de nfles
et de pommes, on l'et pris pour un loup de prairie,  son pelage
fonc, on l'et pris pour un lycaon, et  son hurlement attnu
en aboiement, on l'et pris pour un culpeu; mais on n'a point
encore assez observ la pupille du culpeu pour tre sr que ce
n'est point un renard, et Homo tait un vrai loup.  Sa longueur
tait de cinq pieds, ce qui est une belle longueur de loup, mme
en Lithuanie; il tait trs fort; il avait le regard oblique, ce
qui n'tait pas sa faute; il avait la langue douce, et il en
lchait parfois Ursus; il avait une troite brosse de poils
courts sur l'pine dorsale, et il tait maigre d'une bonne
maigreur de fort.  Avant de connatre Ursus et d'avoir une
carriole  traner, il faisait allgrement ses quarante lieues
dans une nuit.  Ursus, le rencontrant dans un hallier, prs d'un
ruisseau d'eau vive, l'avait pris en estime en le voyant pcher
des crevisses avec sagesse et prudence, et avait salu en lui un
honnte et authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier.

Ursus prfrait Homo, comme bte de somme,  un ne.  Faire tirer
sa cahute  un ne lui et rpugn; il faisait trop cas de l'ne
pour cela.  En outre, il avait remarqu que l'ne, songeur 
quatre pattes peu compris des hommes, a parfois un dressement
d'oreilles inquitant quand les philosophes disent des sottises.
Dans la vie, entre notre pense et nous, un ne est un tiers;
c'est gnant.  Comme ami, Ursus prfrait Homo  un chien,
estimant que le loup vient de plus loin vers l'amiti.

C'est pourquoi Homo suffisait  Ursus.  Homo tait pour Ursus
plus qu'un compagnon, c'tait un analogue.  Ursus lui tapait ses
flancs creux en disant: _J'ai trouv mon tome second_.

Il disait encore: Quand je serai mort, qui voudra me connatre
n'aura qu' tudier Homo.  Je le laisserai aprs moi pour copie
conforme.

La loi anglaise, peu tendre aux btes des bois, et pu chercher
querelle  ce loup et le chicaner sur sa hardiesse d'aller
familirement dans les villes; mais Homo profitait de l'immunit
accorde par un statut d'Edouard IV aux domestiques.--_Pourra
tout domestique suivant son matre aller et venir librement._--En
outre, un certain relchement  l'endroit des loups tait rsult
de la mode des femmes de la cour, sous les derniers Stuarts,
d'avoir, en guise de chiens, de petits loups-corsacs, dits
adives, gros comme des chats, qu'elles faisaient venir d'Asie 
grands frais.

Ursus avait communiqu  Homo une partie de ses talents, se tenir
debout, dlayer sa colre en mauvaise humeur, bougonner au lieu
de hurler, etc.; et de son ct le loup avait enseign  l'homme
ce qu'il savait, se passer de toit, se passer de pain, se passer
de feu, prfrer la faim dans un bois  l'esclavage dans un
palais.

La cahute, sorte de cabane-voiture qui suivait l'itinraire le
plus vari, sans sortir pourtant d'Angleterre et d'cosse, avait
quatre roues, plus un brancard pour le loup, et un palonnier pour
l'homme.  Ce palonnier tait l'en-cas des mauvais chemins.  Elle
tait solide bien que btie en planches lgres comme un
colombage.  Elle avait  l'avant une porte vitre avec un petit
balcon servant aux harangues, tribune mitige de chaire, et 
l'arrire une porte pleine troue d'un vasistas.  L'abattement
d'un marche-pied de trois degrs tournant sur charnire et dress
derrire la porte  vasistas donnait entre dans la cahute, bien
ferme la nuit de verrous et de serrures.  Il avait beaucoup plu
et beaucoup neig dessus.  Elle avait t peinte, mais on ne
savait plus trop de quelle couleur, les changements de saison
tant pour les carrioles comme les changements de rgne pour les
courtisans, A l'avant, au dehors, sur une espce de frontispice
en volige, on avait pu jadis dchiffrer cette inscription, en
caractres noirs sur fond blanc, lesquels s'taient peu  peu
mls et confondus.

L'or perd annuellement par le frottement un quatorze centime de
son volume; c'est ce qu'on nomme le _frai_; d'o il suit que, sur
quatorze cent millions d'or circulant par toute la terre, il se
perd tous les ans un million.  Ce million d'or s'en va en
poussire, s'envole, flotte, est atome, devient respirable,
charge, dose, leste et appesantit les consciences, et s'amalgame
avec l'me des riches qu'il rend superbes et avec l'me des
pauvres qu'il rend farouches.

Cette inscription, efface et biffe par la pluie et par la bont
de la providence, tait heureusement illisible, car il est
probable qu' la fois nigmatique et transparente, cette
philosophie de l'or respir n'et pas t du got des shriffs,
prvts, marshalls, et autres porte-perruques de la loi.  La
lgislation anglaise ne badinait pas dans ce temps-l.  On tait
aisment flon.  Les magistrats se montraient froces par
tradition, et la cruaut tait de routine.  Les juges
d'inquisition pullulaient.  Jeffrys avait fait des petits.



III


Dans l'intrieur de la cahute il y avait deux autres
inscriptions.  Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches
lave  l'eau de chaux, on lisait ceci, crit  l'encre et  la
main:


SEULES CHOSES QU'IL IMPORTE DE SAVOIR.


Le baron pair d'Angleterre porte un tortil  six perles.

La couronne commence au vicomte.

Le vicomte porte une couronne de perles sans nombre, le comte
une couronne de perles sur pointes entremles de feuilles de
fraisier plus basses; le marquis, perles et feuilles d'gale
hauteur; le duc, fleurons sans perles; le duc royal, un cercle de
croix et de fleurs de lys; le prince de Galles, une couronne
pareille  celle du roi, mais non ferme.

Le duc est _trs haut et trs puissant prince_; le marquis et le
comte, _trs noble et puissant seigneur_; le vicomte, _noble et
puissant seigneur_; le baron, _vritablement seigneur_.

Le duc est _grce_; les autres pairs sont _seigneurie_.

Les lords sont inviolables.

Les pairs sont chambre et cour, _concilium et curia_,
lgislature et justice.

Most honourable est plus que right honourable.

Les lords pairs sont qualifis lords de droit; les lords non
pairs sont lords de courtoisie; il n'y a de lords que ceux qui
sont pairs.

Le lord ne prte jamais serment, ni au roi, ni en justice.  Sa
parole suffit.  Il dit: _sur mon honneur_.

Les communes, qui sont le peuple, mandes  la barre des lords,
s'y prsentent humblement, tte nue, devant les pairs couverts.

Les communes envoient aux lords les bills par quarante membres
qui prsentent le bill avec trois rvrences profondes.

Les lords envoient aux communes les bills par un simple clerc.

En cas de conflit, les deux chambres confrent dans la chambre
peinte, les pairs assis et couverts, les communes debout et
nu-tte.

D'aprs une loi d'Edouard VI, les lords ont le privilge
d'homicide simple.  Un lord qui tue un homme simplement n'est pas
poursuivi.

Les barons ont le mme rang que les vques.

Pour tre baron pair, il faut relever du roi _per baroniam
integram_, par baronie entire.

La baronie entire se compose de treize fiefs nobles et un
quart, chaque fief noble tant de vingt livres sterling, ce qui
monte  quatre cents marcs.

Le chef de baronie, _caput baroniae_, est un chteau
hrditairement rgi comme l'Angleterre elle-mme; c'est--dire
ne pouvant tre dvolu aux filles qu' dfaut d'enfants mles, et
en ce cas allant  la fille ane, _coeteris filiabus aliunde
satisfactis_[1].

  [1] Ce qui revient  dire: on pourvoit les autres filles comme
  on peut.  (_Note d'Ursus_.  En marge du mur.)

Les barons ont la qualit de _lord_, du saxon _laford_, du grand
latin _dominus_ et du bas latin _lordus_.

Les fils ans et puns des vicomtes et barons sont les
premiers cuyers du royaume.

Les fils ans des pairs ont le pas sur les chevaliers de la
Jarretire; les fils puns, point.

Le fils an d'un vicomte marche aprs tous les barons et avant
tous les baronnets.

Toute fille de lord est _lady_.  Les autres filles anglaises
sont _miss_.

Tous les juges sont infrieurs aux pairs.  Le sergent a un
capuchon de peau d'agneau; le juge a un capuchon de menu vair,
_de minuto vario_, quantit de petites fourrures blanches de
toutes sortes, hors l'hermine.  L'hermine est rserve aux pairs
et au roi.

On ne peut accorder de _supplicavit_ contre un lord.

Un lord ne peut tre contraint par corps.  Hors le cas de Tour
de Londres.

Un lord appel chez le roi a droit de tuer un daim ou deux dans
le parc royal.

Le lord tient dans son chteau cour de baron.

Il est indigne d'un lord d'aller dans les rues avec un manteau
suivi de deux laquais.  Il ne peut se montrer qu'avec un grand
train de gentilshommes domestiques.

Les pairs se rendent au parlement en carrosses  la file; les
communes, point.  Quelques pairs vont  Westminster en chaises
renverses  quatre roues.  La forme de ces chaises et de ces
carrosses armoris et couronns n'est permise qu'aux lords et
fait partie de leur dignit.

Un lord ne peut tre condamn  l'amende que par les lords, et
jamais  plus de cinq schellings, except le duc, qui peut tre
condamn  dix.

Un lord peut avoir chez lui six trangers.  Tout autre anglais
n'en peut avoir que quatre.

Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer de droits.

Le lord est seul exempt de se prsenter devant le shriff de
circuit.

Le lord ne peut tre tax pour la milice.

Quand il plat  un lord, il lve un rgiment et le donne au
roi; ainsi font leurs grces le duc d'Athol, le duc de Hamilton,
et le duc de Northumberland.

Le lord ne relve que des lords.

Dans les procs d'intrt civil, il peut demander son renvoi de
la cause, s'il n'y a pas au moins un chevalier parmi les juges.

Le lord nomme ses chapelains.

Un baron nomme trois chapelains; un vicomte, quatre; un comte et
un marquis, cinq; un duc, six.

Le lord ne peut tre mis  la question, mme pour haute
trahison.

Le lord ne peut tre marqu  la main.

Le lord est clerc, mme ne sachant pas lire.  Il sait de droit.

Un duc se fait accompagner par un dais partout o le roi n'est
pas; un vicomte a un dais dans sa maison; un baron a un couvercle
d'essai et se le fait tenir sous la coupe pendant qu'il boit; une
baronne a le droit de se faire porter la queue par un homme en
prsence d'une vicomtesse.

Quatrevingt-six lords, ou fils ans de lords, prsident aux
quatrevingt-six tables, de cinq cents couverts chacune, qui sont
servies chaque jour  sa majest dans son palais aux frais du
pays environnant la rsidence royale.

Un roturier qui frappe un lord a le poing coup.

Le lord est  peu prs roi.

Le roi est  peu prs Dieu.

La terre est une lordship.

Les anglais disent  Dieu _milord_.

Vis--vis cette inscription, on en lisait une deuxime, crite de
la mme faon, et que voici:


                  SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE A CEUX QUI
                        N'ONT RIEN.


Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui sige  la chambre
des lords entre le comte de Jersey et le comte de Greenwich, a
cent mille livres sterling de rente.  C'est  sa seigneurie
qu'appartient le palais Grantham-Terrace, bti tout en marbre, et
clbre par ce qu'on appelle le labyrinthe des corridors, qui est
une curiosit o il y a le corridor incarnat en marbre de
Sarancolin, le corridor brun en lumachelle d'Astracan, le
corridor blanc en marbre de Lani, le corridor noir en marbre
d'Alabanda, le corridor gris en marbre de Staremma, le corridor
jaune en marbre de Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le
corridor rouge mi-parti griotte de Bohme et lumachelle de
Gordoue, le corridor bleu en turquin de Gnes, le corridor violet
en granit de Catalogne, le corridor deuil, vein blanc et noir,
en schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes,
le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de
toutes couleurs, dit corridor courtisan, en brche arlequine.

Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans le
Weslmoreland, qui est d'un abord fastueux et dont le perron
semble inviter les rois  entrer.

Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron Lumley, vicomte
de Waierford en Irlande, lord-lieutenant et vice-amiral du comt
de Northumberland, et de Durham, ville et comt, a la double
chtellenie de Stansted, l'antique et la moderne, o l'on admire
une superbe grille en demi-cercle entourant un bassin avec jet
d'eau incomparable.  Il a de plus son chteau de Lumley.

Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine de Holderness,
avec tours de baron, et des jardins infinis  la franaise o il
se promne en carrosse  six chevaux prcd de deux piqueurs,
comme il convient  un pair d'Angleterre.

Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans, comte de Burford, baron
Heddington, grand fauconnier d'Angleterre, a une maison 
Windsor, royale  ct de celle du roi.

Charles Bodville, lord Robarles, baron Truro, vicomte Bodmyn, a
Wimple en Cambridge, qui fait trois palais avec trois frontons,
un arqu et deux triangulaires.  L'arrive est  quadruple rang
d'arbres.

Le trs noble et trs puissant lord Philippe Herbert, vicomte de
Cardif, comte de Monlgomeri, comte de Pembroke, seigneur pair et
rosse de Candall, Marmion, Saint-Quentin et Churland, gardien de
l'tanerie dans les comts de Cornouailles et de Devon, visiteur
hrditaire du collge de Jsus, a le merveilleux jardin de
Willton o il y a deux bassins  gerbe plus beaux que le
Versailles du roi trs chrtien Louis quatorzime.

Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-House sur la
Tamise, qui gale la villa Pamphili de Rome.  On remarque sur la
grande chemine deux vases de porcelaine de la dynastie des Yuen,
lesquels valent un demi-million de France.

En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a
Temple-Newsham o l'on entre par un arc de triomphe, et dont les
larges toits plats ressemblent aux terrasses morisques.

Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchieret Lovaine, a, dans
le Leicestershire, Staunton-Harold dont le parc en plan gomtral
a la forme d'un temple avec fronton; et, devant la pice d'eau,
la grande glise  clocher carr est  sa seigneurie.

Dans le comt de Northampton, Charles Spencer, comte de
Sunderland, un du conseil priv de sa majest, possde Althrop o
l'on entre par une grille  quatre piliers surmonts de groupes
de marbre.

Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey, New-Parke,
magnifique par son acrotre sculpt, son gazon circulaire entour
d'arbres, et ses forts  l'extrmit desquelles il y a une
petite montagne artistement arrondie et surmonte d'un grand
chne qu'on voit de loin.

Philippe Slanhope, comte de Chesterfield, possde Bredby, en
Derbyshire, qui a un pavillon d'horloge superbe, des fauconniers,
des garennes et de trs belles eaux longues, carres et ovales,
dont une en forme de miroir, avec deux jaillissements qui vont
trs haut.

Lord Cornwallis, baron de Eye, a Brome-Hall qui est un palais du
quatorzime sicle.

Le trs noble Algernon Capel, vicomte Malden, comte d'Essex, a
Cashiobury en Hersfordshire, chteau qui a la forme d'un grand H
et o il y a des chasses fort giboyeuses.

Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlesex o l'on arrive
par des jardins italiens.

James Cecill, comte de Salisbury,  sept lieues de Londres, a
Hartfield-House, avec ses quatre pavillons seigneuriaux, son
beffroi au centre et sa cour d'honneur, dalle de blanc et de
noir comme celle de Saint-Germain.  Ce palais, qui a deux cent
soixante-douze pieds en front, a t bti sous Jacques Ier par le
grand trsorier d'Angleterre, qui est le bisaeul du comte
rgnant.  On y voit le lit d'une comtesse de Salisbury, d'un prix
inestimable, entirement fait d'un bois du Brsil qui est une
panace contre la morsure des serpents, et qu'on appelle
_milhombres_, ce qui veut dire _mille hommes_.  Sur ce lit est
crit en lettres d'or: _Honni soit qui mal y pense_.

Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a Warwick-Castle, o
l'on brle des chnes entiers dans les chemines.

Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville, baron
Buekhurst, vicomte Cranfeild, comte de Dorset et Middlesex, a
Knowle, qui est grand comme une ville, et qui se compose de trois
palais, parallles l'un derrire l'autre comme des lignes
d'infanterie, avec dix pignons  escalier sur la faade
principale, et une porte sous donjon  quatre tours.

Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron Varminster, possde
Long-Leate, qui a presque autant de chemines, de lanternes, de
gloriettes, de poivrires, de pavillons et de tourelles que
Chambord en France, lequel est au roi.

Henry Howard, comte de Suffolk, a,  douze lieues de Londres, le
palais d'Audlyene en Middlesex, qui le cde  peine en grandeur
et majest  l'Escurial du roi d'Espagne.

En Bedforshire, Wrest-House-and-Park, qui est tout un pays
enclos de fosss et de murailles, avec bois, rivires et
collines, est  Henri, marquis de Kent.

Hampton-Court, en Hereford, avec son puissant donjon crnel, et
son jardin barr d'une pice d'eau qui le spare de la fort, est
 Thomas, lord Coningsby.

Grimsthorf, en Lincolnshire, avec sa longue faade coupe de
hautes tourelles en pal, ses parcs, ses tangs, ses faisanderies,
ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces, ses mails, ses
futaies, ses parterres brods, quadrills et losangs de fleurs,
qui ressemblent  de grands tapis, ses prairies de course, et la
majest du cercle o les carrosses tournent avant d'entrer au
chteau, appartient  Robert, comte Lindsay, lord hrditaire de
la fort de Walham.

Up Parke, en Sussex, chteau carr avec deux pavillons
symtriques  beffroi des deux cts de la cour d'honneur, est au
trs honorable Ford, lord Grey, vicomte Glendale et comte de
Tankarville,

Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux viviers
quadrangulaires, et un pignon avec vitrail  quatre pans, est au
comte de Denbigh, qui est comte de Rheinfelden en Allemagne.

Wythame, dans le comt de Berk, avec son jardin franais o il y
a quatre tonnelles tailles, et sa grande tour crnele accoste
de deux hautes nefs de guerre, est  lord Montagne, comte
d'Abiegdon, qui a aussi Rycott, dont il est baron, et dont la
porte principale fait lire la devise: _Virtus ariete fortior_.

William Cavendish, duc de Devonshre, a six chteaux, dont
Chaltsworth qui est  deux lages du plus bel ordre grec, et en
outre sa grce a son htel de Londres o il y a un lion qui
tourne le dos au palais du roi.

Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en Irlande, a
Burlington-house en Picadily, avec de vastes jardins qui vont
jusqu'aux champs hors de Londres; il a aussi Chiswick o il y a
neuf corps de logis magnifiques; il a aussi Londesburgh qui est
un htel neuf  ct d'un vieux palais,

Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux chteaux
gothiques et un chteau florentin; il a aussi Badmington en
Glocester, qui est une rsidence d'o rayonnent une foule
d'avenues comme d'une toile.  Trs noble et puissant prince
Henri, duc de Beaufort, est en mme temps marquis et comte de
Worcester, baron Raglan, baron Power, et baron Herbert de
Chepstow.

John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a Bolsover
dont le donjon carr est majestueux, plus Haughton en Nottingham
o il y a au centre d'un bassin une pyramide ronde imitant la
tour de Babel,

William, lord Craven, baron Graven de Hampsteard, a, en
Warwickshire, une rsidence, Comb-Abbey, o l'on voit le plus
beau jet d'eau de l'Angleterre, et, en Berkshire, deux baronnies,
Hampstead Marshall dont la faade offre cinq lanternes gothiques
engages, et Asdowne Park qui est un chteau au point
d'intersection d'une croix de routes dans une fort.

Lord Linnoeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie assise sur le chteau
de Clancharlie, bti en 914 par Edouard le Vieux contre les
Danois, plus Hunkerville-house  Londres, qui est un palais,
plus,  Windsor, Corleone-lodge, qui en est un autre, et huit
chtellenies, une  Bruxton, sur le Trerit, avec un droit sur les
carrires d'albtre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe,
Trenwardraith, Hell-Kerters, o il y a un puits merveilleux,
Pillinmore et ses marais  tourbe, Reculver prs de l'ancienne
ville Vagniacoe, Vinecaunton sur la montagne Moil-enlli; plus
dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et tout le pays de
Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte  sa seigneurie quarante
mille livres sterling de rente.

Les cent soixante-douze pairs rgnant sous Jacques II possdent
entre eux en bloc un revenu de douze cent soixante-douze mille
livres sterling par an, qui est la onzime partie du revenu de
l'Angleterre,

En marge du dernier nom, lord Linnoeus Clancharlie, on lisait
cette note de la main d'Ursus:

--_Rebelle; en exil; biens, chteaux et domaines sous le
squestre.  C'est bien fait._--



IV


Ursus admirait Homo.  On admire prs de soi.  C'est une loi.

tre toujours sourdement furieux, c'tait la situation intrieure
d'Ursus, et gronder tait sa situation extrieure.  Ursus tait
le mcontent de la cration.  Il tait dans la nature celui qui
fait de l'opposition.  Il prenait l'univers en mauvaise part.  Il
ne donnait de satisfecit  qui que ce soit, ni  quoi que ce
soit.  Faire le miel n'absolvait pas l'abeille de piquer; une
ros panouie n'absolvait pas le soleil de la fivre jaune et du
vomito negro.  Il est probable que dans l'intimit Ursus faisait
beaucoup de critiques  Dieu.  Il disait:--videmment, le diable
est  ressort, et le tort de Dieu, c'est d'avoir lch la
dtente.--Il n'approuvait gure que les princes, et il avait sa
manire  lui de les applaudir.  Un jour que Jacques II donna en
don  la Vierge d'une chapelle catholique irlandaise une lampe
d'or massif, Ursus, qui passait par l, avec Homo, plus
indiffrent, clata en admiration devant tout le peuple, et
s'cria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin
d'une lampe d'or que les petits enfants que voil pieds nus n'ont
besoin de souliers.

De telles preuves de sa loyaut et l'vidence de son respect
pour les puissances tablies ne contriburent probablement pas
peu  faire tolrer par les magistrats son existence vagabonde et
sa msalliance avec un loup.  Il laissait quelquefois le soir,
par faiblesse amicale, Homo se dtirer un peu les membres et
errer en libert autour de la cahute; le loup tait incapable
d'un abus de confiance, et se comportait en socit,
c'est--dire parmi les hommes, avec la discrtion d'un caniche;
pourtant, si l'on et eu affaire  des alcades de mauvaise
humeur, cela pouvait avoir des inconvnients; aussi Ursus
maintenait-il, le plus possible, l'honnte loup enchan.  Au
point de vue politique, son criteau sur l'or, devenu
indchiffrable et d'ailleurs peu intelligible, n'tait autre
chose qu'un barbouillage de faade et ne le dnonait point.
Mme aprs Jacques II, et sous le rgne respectable de
Guillaume et Marie, les petites villes des comts d'Angleterre
pouvaient voir rder paisiblement sa carriole.  Il voyageait
librement, d'un bout de la Grande-Bretagne  l'autre, dbitant
ses philtres et ses fioles, faisant, de moiti avec son loup, ses
mmeries de mdecin de carrefour, et il passait avec aisance 
travers les mailles du filet de police tendu  cette poque par
toute l'Angleterre pour plucher les bandes nomades, et
particulirement pour arrter au passage les comprachicos.

Du reste, c'tait juste.  Ursus n'tait d'aucune bande.  Ursus
vivait avec Ursus; tte--tte de lui-mme avec lui-mme dans
lequel un loup fourrait gentiment son museau.  L'ambition d'Ursus
et t d'tre carabe; ne le pouvant, il tait celui qui est
seul.  Le solitaire est un diminutif du sauvage, accept par la
civilisation.  On est d'autant plus seul qu'on est errant.  De l
son dplacement perptuel.  Rester quelque part lui semblait de
l'apprivoisement.  Il passait sa vie  passer son chemin.  La vue
des villes redoublait en lui le got des broussailles, des
halliers, des pines, et des trous dans les rochers.  Son
chez-lui tait la fort.  Il ne se sentait pas trs dpays dans
le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des
arbres.  La foule satisfait dans une certaine mesure le got
qu'on a du dsert.  Ce qui lui dplaisait dans cette cahute,
c'est qu'elle avait une porte et des fentres et qu'elle
ressemblait  une maison.  Il et atteint son idal s'il et pu
mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.

Il ne souriait pas, nous l'avons dit, mais il riait; parfois,
frquemment mme, d'un rire amer.  Il y a du consentement dans le
sourire, tandis que le rire est souvent un refus.

Sa grande affaire tait de har le genre humain.  Il tait
implacable dans cette haine.  Ayant tir  clair ceci que la vie
humaine est une chose affreuse, ayant remarqu la superposition
des flaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la
peste sur la guerre, la famine sur la peste, la btise sur le
tout, ayant constat une certaine quantit de chtiment dans le
seul fait d'exister, ayant reconnu que la mort est une
dlivrance, quand on lui amenait un malade, il le gurissait.  Il
avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des
vieillards.  Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et
leur jetait ce sarcasme;--Te voil sur tes pattes.  Puisses-tu
marcher longtemps dans la valle de larmes!  Quand il voyait un
pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu'il
avait sur lui en grommelant:

--Vis, misrable!  mange!  dure longtemps!  ce n'est pas moi qui
abrgerai ton bagne.--Aprs quoi, il se frottait les mains, et
disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux.

Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l'arrire,
lire au plafond de la cahute cette enseigne, crite 
l'intrieur, mais visible du dehors, et charbonne en grosses
lettres: URSUS, PHILOSOPHE.




II

LES COMPRACHICOS



I


Qui connait  cette heure le mot _comprachicos?_ et qui en sait
le sens?

Les comprachicos, ou comprapequeos, taient une hideuse et
trange affiliation nomade, fameuse au dix-septime sicle,
oublie au dix-huitime, ignore aujourd'hui.  Les comprachicos
sont, comme la poudre de succession, un ancien dtail social
caractristique.  Ils font partie de la vieille laideur humaine.
Pour le grand regard de l'histoire, qui voit les ensembles, les
comprachicos se rattachent  l'immense fait Esclavage.  Joseph
vendu par ses frres est un chapitre de leur lgende.  Les
comprachicos ont laiss trace dans les lgislations pnales
d'Espagne et d'Angleterre.  On trouve a et l dans la confusion
obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux,
comme on trouve l'empreinte du pied d'un sauvage dans une fort.

Comprachicos, de mme que comprapequenos, est un mot espagnol
compos qui signifie les _achte-petits_.

Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.

Ils en achetaient et ils en vendaient.

Ils n'en drobaient point.  Le vol des enfants est une autre
industrie.

Et que faisaient-ils de ces enfants?

Des monstres.

Pourquoi des monstres?

Pour rire.

Le peuple a besoin de rire; les rois aussi.  Il faut aux
carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon.  L'un
s'appelle Turlupin, l'autre Triboulet.

Les efforts de l'homme pour se procurer de la joie sont parfois
dignes de l'attention du philosophe,

Qu'bauchons-nous dans ces quelques pages prliminaires?  un
chapitre du plus terrible des livres, du livre qu'on pourrait
intituler: l'_Exploitation des malheureux par les heureux._



II


Un enfant destin  tre un joujou pour les hommes, cela a
exist.  (Cela existe encore aujourd'hui.) Aux poques naves et
froces, cela constitue une industrie spciale.  Le dix-septime
sicle, dit grand sicle, fut une de ces poques.  C'est un
sicle trs byzantin; il eut la navet corrompue et la frocit
dlicate, varit curieuse de civilisation.  Un tigre faisant la
petite bouche, Mme de Svign minaude  propos du bcher et de la
roue.  Ce sicle exploita beaucoup les enfants; les historiens,
flatteurs de ce sicle, ont cach la plaie, mais ils ont laiss
voir le remde, Vincent de Paul.

Pour que l'homme-hochet russisse, il faut le prendre de bonne
heure.  Le nain doit tre commenc petit.  On jouait de
l'enfance.  Mais un enfant droit, ce n'est pas bien amusant.  Un
bossu, c'est plus gai.

De l un art.  Il y avait des leveurs.  On prenait un homme et
l'on faisait un avorton; on prenait un visage et l'on faisait un
mufle.  On tassait la croissance; on ptrissait la physionomie.
Cette production artificielle de cas tratologiques avait ses
rgles.  C'tait toute une science.  Qu'on s'imagine une
orthopdie en sens inverse.  L o Dieu a mis le regard, cet art
mettait le strabisme.  L o Dieu a mis l'harmonie, on mettait la
difformit.  L o Dieu a mis la perfection, on rtablissait
l'bauche.  Et, aux yeux des connaisseurs, c'tait l'bauche qui
tait parfaite.  Il y avait galement des reprises en sous-oeuvre
pour les animaux; on inventait les chevaux pies; Turenne montait
un cheval pie.  De nos jours, ne peint-on pas les chiens en bleu
et en vert?  La nature est notre canevas.  L'homme a toujours
voulu ajouter quelque chose  Dieu, L'homme retouche la cration,
parfois en bien, parfois en mal.  Le bouffon de cour n'tait pas
autre chose qu'un essai de ramener l'homme au singe.  Progrs en
arrire.  Chef-d'oeuvre  reculons.  En mme temps, on tchait de
faire le singe homme.  Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse
de Southampton, avait pour page un sapajou.  Chez Franoise
Sutton, baronne Dudley, huitime pairesse du banc des barons, le
th tait servi par un babouin vtu de brocart d'or que lady
Dudley appelait mon ngre.  Catherine Sidley, comtesse de
Dorchester, allait prendre sance au parlement dans un carrosse
armori derrire lequel se tenaient debout, museaux au vent,
trois papions en grande livre.  Une duchesse de Medina-Coeli,
dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas
par un orang-outang.  Ces singes monts en grade faisaient
contrepoids aux hommes brutaliss et bestialiss.  Cette
promiscuit, voulue par les grands, de l'homme et de la bte,
tait particulirement souligne par le nain et le chien.  Le
nain ne quittait jamais le chien, toujours plus grand que lui.
Le chien tait le bini du nain.  C'tait comme deux colliers
accoupls.  Cette juxtaposition est constate par une foule de
monuments domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey
Hudson, nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de
Charles Ier.

Dgrader l'homme mne  le dformer.  On compltait la
suppression d'tat par la dfiguration.  Certains vivisecteurs de
ces temps-l russissaient trs bien  effacer de la face humaine
l'effigie divine.  Le docteur Conquest, membre du collge
d'Amen-Street et visiteur jur des boutiques de chimistes de
Londres, a crit un livre en latin sur cette chirurgie  rebours
dont il donne les procds.  A en croire Justus de
Carrick-Fergus, l'inventeur de cette chirurgie est un moine nomm
Aven-More, mot irlandais qui signifie _Grande Rivire._

Le nain de l'lecteur palatin, Perkeo, dont la poupe--ou le
spectre--sort d'une bote  surprises dans la cave de Heidelberg,
tait un remarquable spcimen de cette science trs varie dans
ses applications.

Cela faisait des tres dont la loi d'existence tait
monstrueusement simple: permission de souffrir, ordre d'amuser.



III


Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande
chelle et comprenait divers genres.

Il en fallait au sultan; il en fallait au pape.  A l'un pour
garder ses femmes;  l'autre pour faire ses prires.  C'tait un
genre  part ne pouvant se reproduire lui-mme.  Ces  peu prs
humains taient utiles  la volupt et  la religion.  Le srail
et la chapelle Sixtine consommaient la mme espce de monstres,
ici froces, l suaves.

On savait produire dans ces temps-l des choses qu'on ne produit
plus maintenant, on avait des talents qui nous manquent, et ce
n'est pas sans raison que les bons esprits crient  la dcadence.
On ne sait plus sculpter en pleine chair humaine; cela tient  ce
que l'art des supplices se perd; on tait virtuose en ce genre,
on ne l'est plus; on a simplifi cet art au point qu'il va
bientt peut-tre disparatre tout  fait.  En coupant les
membres  des hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur
arrachant les viscres, on prenait sur le fait les phnomnes, on
avait des trouvailles; il faut y renoncer, et nous sommes privs
des progrs que le bourreau faisait faire  la chirurgie,

Cette vivisection d'autrefois ne se bornait pas  confectionner
pour la place publique des phnomnes, pour les palais des
bouffons, espces d'augmentatifs du courtisan, et pour les
sultans et papes des eunuques, Elle abondait en variantes.  Un de
ces triomphes, c'tait de faire un coq pour le roi d'Angleterre.

Il tait d'usage que, dans le palais du roi d'Angleterre, il y
et une sorte d'homme nocturne, chantant comme le coq.  Ce
veilleur, debout pendant qu'on dormait, rdait dans le palais, et
poussait d'heure en heure ce cri de basse-cour, rpt autant de
fois qu'il le fallait pour suppler  une cloche.  Cet homme,
promu coq, avait subi pour cela en son enfance une opration dans
le pharynx, laquelle fait partie de l'art dcrit par le docteur
Conquest.  Sous Charles II, une salivation inhrente 
l'opration ayant dgot la duchesse de Portsmouth, on conserva
la fonction, afin de ne point amoindrir l'clat de la couronne,
mais on fit pousser le cri du coq par un homme non mutil.  On
choisissait d'ordinaire pour cet emploi honorable un ancien
officier.  Sous Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William
Sampson Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres
deux schellings six sous[1].

  [1] Voir le docteur Chamberlayne, _tat prsent de
  l'Angleterre_, 1688, 1re partie, chap.  XIII, p.  179.

Il y a cent ans  peine,  Ptersbourg, les mmoires de Catherine
II le racontent, quand le czar ou la czarine taient mcontents
d'un prince russe, on faisait accroupir le prince dans la grande
antichambre du palais, et il restait dans cette posture un nombre
de jours dtermin, miaulant, par ordre, comme un chat, ou
gloussant comme une poule qui couve, et becquetant  terre sa
nourriture.

Ces modes sont passes; moins qu'on ne croit pourtant.
Aujourd'hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient un
peu l'intonation.  Plus d'un ramasse  terre, nous ne disons pas
dans la boue, ce qu'il mange.

Il est trs heureux que les rois ne puissent pas se tromper.  De
cette faon leurs contradictions n'embarrassent jamais.  En
approuvant sans cesse, on est sr d'avoir toujours raison, ce qui
est agrable.  Louis XIV n'et aim voir  Versailles ni un
officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon.  Ce qui
rehaussait la dignit royale et impriale en Angleterre et en
Russie et sembl  Louis le Grand incompatible avec la couronne
de saint Louis.  On sait son mcontentement quand Madame
Henriette une nuit s'oublia jusqu' voir en songe une poule,
grave inconvenance en effet dans une personne de la cour.  Quand
on est de la grande, on ne doit point rver de la basse.
Bossuet, on s'en souvient, partagea le scandale de Louis XIV.



IV


Le commerce des enfants au dix-septime sicle se compltait,
nous venons de l'expliquer, par une industrie.  Les comprachicos
faisaient ce commerce et exeraient cette industrie, Ils
achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matire
premire, et la revendaient ensuite.

Les vendeurs taient de toute sorte, depuis le pre misrable se
dbarrassant de sa famille jusqu'au matre utilisant son haras
d'esclaves.  Vendre des hommes n'avait rien que de simple.  De
nos jours on s'est battu pour maintenir ce droit.  On se
rappelle, il y a de cela moins d'un sicle, l'lecteur de Hesse
vendant ses sujets au roi d'Angleterre qui avait besoin d'hommes
 faire tuer en Amrique.  On allait chez l'lecteur de Hesse
comme chez le boucher, acheter de la viande.  L'lecteur de Hesse
tenait de la chair  canon.  Ce prince accrochait ses sujets dans
sa boutique.  Marchandez, c'est  vendre.  En Angleterre, sous
Jeffrys, aprs la tragique aventure de Monmouth, il y eut force
seigneurs et gentilshommes dcapits et cartels; ces supplicis
laissrent des pouses et des filles, veuves et orphelines que
Jacques II donna  la reine sa femme.  La reine vendit ces ladies
 Guillaume Penn.  Il est probable que ce roi avait une remise et
tant pour cent, Ce qui tonne, ce n'est pas que Jacques II ait
vendu ces femmes, c'est que Guillaume Penn les ait achetes.

L'emplette de Penn s'excuse, ou s'explique, par ceci que Penn,
ayant un dsert  ensemencer d'hommes, avait besoin de femmes.
Les femmes faisaient partie de son outillage.

Ces ladies furent une bonne affaire pour sa gracieuse majest la
reine.  Les jeunes se vendirent cher.  On songe, avec le malaise
d'un sentiment de scandale compliqu, que Penn eut probablement
de vieilles duchesses  trs bon march.

Les comprachicos se nommaient aussi "les cheylas", mot indou qui
signifie _dnicheurs d'enfants_.

Longtemps les comprachicos ne se cachrent qu' demi.  Il y a
parfois dans l'ordre social une pnombre complaisante aux
industries sclrates; elles s'y conservent.  Nous avons vu de
nos jours en Espagne une affiliation de ce genre, dirige par le
trabucaire Ramon Selles, durer de 1834  1866, et tenir trente
ans sous la terreur trois provinces, Valence, Alicante, et
Murcie.

Sous les Stuarts, les comprachicos n'taient point mal en cour.
Au besoin, la raison d'tat se servait d'eux.  Ils furent pour
Jacques II presque un _instrumentum regni_.  C'tait l'poque o
l'on tronquait les familles encombrantes et rfractaires, o l'on
coupait court aux filiations, o l'on supprimait brusquement les
hritiers.  Parfois on frustrait une branche au profit de
l'autre.  Les comprachicos avaient un talent, dfigurer, qui les
recommandait  la politique.  Dfigurer vaut mieux que tuer.  Il
y avait bien le masque de fer, mais c'est un gros moyen.  On ne
peut peupler l'Europe de masques de fer, tandis que les bateleurs
difformes courent les rues sans invraisemblance; et puis le
masque de fer est arrachable, le masque de chair ne l'est pas.
Vous masquer  jamais avec votre propre visage, rien n'est plus
ingnieux.  Les comprachicos travaillaient l'homme comme les
chinois travaillent l'arbre.  Ils avaient des secrets, nous
l'avons dit.  Ils avaient des trucs.  Art perdu.  Un certain
rabougrissement bizarre sortait de leurs mains.  C'tait ridicule
et profond.  Ils touchaient  un petit tre avec tant d'esprit
que le pre ne l'et pas reconnu.  Quelquefois ils laissaient la
colonne dorsale droite, mais ils refaisaient la face.  Ils
dmarquaient un enfant comme on dmarque un mouchoir.

Les produits destins aux bateleurs avaient les articulations
disloques d'une faon savante.  On les et dit dsosss.  Cela
faisait des gymnastes.

Non seulement les comprachicos taient  l'enfant son visage,
mais ils lui taient sa mmoire.  Du moins ils lui en taient ce
qu'ils pouvaient.  L'enfant n'avait point conscience de la
mutilation qu'il avait subie.  Cette pouvantable chirurgie
laissait trace sur sa face, non dans son esprit.  Il pouvait se
souvenir tout au plus qu'un jour il avait t saisi par des
hommes, puis qu'il s'tait endormi, et qu'ensuite on l'avait
guri.  Guri de quoi?  il l'ignorait.  Des brlures par le
soufre et des incisions par le fer, il ne se rappelait rien.  Les
comprachicos, pendant l'opration, assoupissaient le petit
patient au moyen d'une poudre stupfiante qui passait pour
magique et qui supprimait la douleur.  Cette poudre a t de tout
temps connue en Chine, et y est encore employe  l'heure qu'il
est, La Chine a eu avant nous toutes nos inventions,
l'imprimerie, l'artillerie, l'arostation, le chloroforme.
Seulement la dcouverte qui en Europe prend tout de suite vie et
croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en
Chine et s'y conserve morte.  La Chine est un bocal de foetus.

Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment encore pour un
dtail.  En Chine, de tout temps, on a vu la recherche d'art et
d'industrie que voici: c'est le moulage de l'homme vivant.  On
prend un enfant de deux ou trois ans, on le met dans un vase de
porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans fond,
pour que la tte et les pieds passent.  Le jour on tient ce vase
debout, la nuit on le couche pour que l'enfant puisse dormir.
L'enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair
comprime et de ses os tordus les bossages du vase.  Cette
croissance en bouteille dure plusieurs annes.  A un moment
donn, elle est irrmdiable.  Quand on juge que cela a pris et
que le monstre est fait, on casse le vase, l'enfant en sort, et
l'on a un homme ayant la forme d'un pot.

C'est commode; on peut d'avance se commander son nain de la forme
qu'on veut.



V


Jacques II tolra les comprachicos.  Par une bonne raison, c'est
qu'il s'en servait.  Cela du moins lui arriva plus d'une fois.
On ne ddaigne pas toujours ce qu'on mprise.  Cette industrie
d'en bas, expdient excellent parfois pour l'industrie d'en haut
qu'on nomme la politique, tait volontairement laisse misrable,
mais point perscute.  Aucune surveillance, mais une certaine
attention.  Cela peut tre utile.  La loi fermait un oeil, le roi
ouvrait l'autre.

Quelquefois le roi allait jusqu' avouer sa complicit.  Ce sont
l les audaces du terrorisme monarchique.  Le dfigur tait
fleurdelys; on lui tait la marque de Dieu, on lui mettait la
marque du roi.  Jacob Astley, chevalier et baronnet, seigneur de
Melton, constable dans le comt de Norfolk, eut dans sa famille
un enfant vendu, sur le front duquel le commissaire vendeur avait
imprim au fer chaud une fleur de lys.  Dans de certains cas, si
l'on tenait  constater, pour des raisons quelconques, l'origine
royale de la situation nouvelle faite  l'enfant, on employait ce
moyen.  L'Angleterre nous a toujours fait l'honneur d'utiliser,
pour ses usages personnels, la fleur de lys,

Les comprachicos, avec la nuance qui spare une industrie d'un
fanatisme, taient analogues aux trangleurs de l'Inde; ils
vivaient entre eux, en bandes, un peu baladins, mais par
prtexte.  La circulation leur tait ainsi plus facile.  Ils
campaient a et l, mais graves, religieux et n'ayant avec les
autres nomades aucune ressemblance, incapables de vol.  Le peuple
les a longtemps confondus  tort avec les morsques d'Espagne et
les morisques de Chine.  Les morisques d'Espagne taient faux
monnayeurs, les morisques de Chine taient filous.  Rien de
pareil chez les comprachicos.  C'taient d'honntes gens.  Qu'on
en pense ce qu'on voudra, ils taient parfois sincrement
scrupuleux.  Ils poussaient une porte, entraient, marchandaient
un enfant, payaient et l'emportaient.  Cela se faisait
correctement.

Ils taient de tous les pays.  Sous ce nom, _comprachicos_,
fraternisaient des anglais, des franais, des castillans, des
allemands, des italiens.  Une mme pense, une mme superstition,
l'exploitation en commun d'un mme mtier, font de ces fusions.
Dans cette fraternit de bandits, des levantins reprsentaient
l'orient, des ponantais reprsentaient l'occident.  Force basques
y dialoguaient avec force irlandais, le basque et l'irlandais se
comprennent, ils parlent le vieux jargon punique; ajoutez  cela
les relations intimes de l'Irlande catholique avec la catholique
Espagne.  Relations telles qu'elles ont fini par faire pendre 
Londres presque un roi d'Irlande, le lord gallois de Brany, ce
qui a produit le comt de Letrim.

Les comprachicos taient plutt une association qu'une peuplade,
plutt un rsidu qu'une association.  C'tait toute la gueuserie
de l'univers ayant pour industrie un crime.  C'tait une sorte de
peuple arlequin compos de tous les haillons.  Affilier un homme,
c'tait coudre une loque.

Errer tait la loi d'existence des comprachicos.  Apparatre,
puis disparatre.  Qui n'est que tolr ne prend pas racine.
Mme dans les royaumes o leur industrie tait pourvoyeuse des
cours, et, au besoin, auxiliaire du pouvoir royal, ils taient
parfois tout  coup rudoys.  Les rois utilisaient leur art et
mettaient les artistes aux galres.  Ces inconsquences sont dans
le va-et-vient du caprice royal.  Car tel est notre plaisir.

Pierre qui roule et industrie qui rdent n'amassent pas de
mousse.  Les comprachicos taient pauvres.  Ils auraient pu dire
ce que disait cette sorcire maigre et en guenilles voyant
s'allumer la torche du bcher: Le jeu n'en vaut pas la
chandelle.--Peut-tre, probablement mme, leurs chefs, rests
inconnus, les entrepreneurs en grand du commerce des enfants,
taient riches.  Ce point, aprs deux sicles, serait malais 
claircir.

C'tait, nous l'avons dit, une affiliation.  Elle avait ses lois,
son serment, ses formules.  Elle avait presque sa cabale.  Qui
voudrait en savoir long aujourd'hui sur les comprachicos n'aurait
qu' aller en Biscaye et en Galice.  Comme il y avait beaucoup de
basques parmi eux, c'est dans ces montagnes-l qu'est leur
lgende.  On parle encore  l'heure qu'il est des comprachicos 
Oyarzun,  Urbistondo,  Leso,  Astigarraga.  _Aguarda te, nino,
que voy u llamar al comprachicos_[1]!  est dans ce pays-l le cri
d'intimidation des mres aux enfants.

  [1] _Prends garde, je vais appeler le comprachicos._

Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se
donnaient des rendez-vous; de temps en temps, les chefs
changeaient des colloques.  Ils avaient, au dix-septime sicle,
quatre principaux points de rencontre.  Un en Espagne, le dfil
de Pancorbo; un en Allemagne, la clairire dite la Mauvaise
Femme, prs Diekirch, o il y a deux bas-reliefs nigmatiques
reprsentant une femme qui a une tte et un homme qui n'en a pas;
un en France, le tertre o tait la colossale statue
Massue-la-Promesse, dans l'ancien bois sacr Borvo-Tomona, prs
de Bourbonne-Ies-Bains; un en Angleterre, derrire le mur du
jardin de William Chaloner, cuyer de Gisbrough en Cleveland dans
York, entre la tour carre et le grand pignon perc d'une porte
ogive.



VI


Les lois contre les vagabonds ont toujours t trs rigoureuses
en Angleterre.  L'Angleterre, dans sa lgislation gothique,
semblait s'inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante
pejor_. Un de ses statuts spciaux qualifie l'homme sans asile
"plus dangereux que l'aspic, le dragon, le lynx et le basilic"
(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_).  L'Angleterre a
longtemps eu le mme souci des gypsies, dont elle voulait se
dbarrasser, que des loups, dont elle s'tait nettoye.

En cela l'anglais diffre de l'irlandais qui prie les saints pour
la sant du loup et l'appelle mon parrain.

La loi anglaise pourtant, de mme qu'elle tolrait, on vient de
le voir, le loup apprivois et domestiqu, devenu en quelque
sorte un chien, tolrait le vagabond  tat, devenu un sujet.  On
n'inquitait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le
physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu
qu'ils ont un mtier pour vivre.  Hors de l, et  ces exceptions
prs, l'espce d'homme libre qu'il y a dans l'homme errant
faisait peur  la loi.  Un passant tait un ennemi public
possible.  Cette chose moderne, flner, tait ignore; on ne
connaissait que cette chose antique, rder.  La mauvaise mine,
ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne
peut dfinir, suffisait pour que la socit prt un homme au
collet.  O demeures-tu?  Que fais-tu?  Et s'il ne pouvait
rpondre, de dures pnalits l'attendaient.  Le fer et le feu
taient dans le code.  La loi pratiquait la cautrisation du
vagabondage.

De l, sur tout le territoire anglais, une vraie loi des
suspects applique aux rdeurs, volontiers malfaiteurs,
disons-le, et particulirement aux gypsies, dont l'expulsion a
t  tort compare  l'expulsion des juifs et des maures
d'Espagne, et des protestants de France.  Quant  nous, nous ne
confondons point une battue avec une perscution.

Les comprachicos, insistons-y, n'avaient rien de commun avec les
gypsies.  Les gypsies taient une nation; les comprachicos
taient un compos de toutes les nations; un rsidu, nous l'avons
dit; cuvette horrible d'eaux immondes.  Les comprachcos
n'avaient point, comme les gypsies, un idiome  eux; leur jargon
tait une promiscuit d'idiomes; toutes les langues mles
taient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu.  Ils avaient
fini par tre, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi
les peuples; mais leur lien commun tait l'affiliation, non la
race.  A toutes les poques de l'histoire, on peut constater,
dans cette vaste masse liquide qui est l'humanit, de ces
ruisseaux d'hommes vnneux coulant  part, avec quelque
empoisonnement autour d'eux.  Les gypsies taient une famille;
les comprachicos taient une franc-maonnerie; maonnerie ayant,
non un but auguste, mais une industrie hideuse.  Dernire
diffrence, la religion.  Les gypsies taient paens, les
comprachicos taient chrtiens; et mme bons chrtiens; comme il
sied  une affiliation qui, bien que mlange de tous les
peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu dvt.

Ils taient plus que chrtiens, ils taient catholiques; ils
taient plus que catholiques, ils taient romains; et si
ombrageux dans leur foi et si purs, qu'ils refusrent de
s'associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,
commands et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un
bton  pomme d'argent que surmonte l'aigle d'Autriche  deux
ttes.  Il est vrai que ces hongrois taient schismatiques au
point de clbrer l'Assomption le 27 aot, ce qui est abominable.

En Angleterre, tant que rgnrent les Stuarts, l'affiliation des
comprachicos fut, nous en avons laiss entrevoir les motifs, 
peu prs protge.  Jacques II, homme fervent, qui perscutait
les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les
comprachicos.  On a vu pourquoi.  Les comprachicos taient
acheteurs de la denre humaine dont le roi tait marchand.  Ils
excellaient dans les disparitions.  Le bien de l'tat veut de
temps en temps des disparitions.  Un hritier gnant, en bas ge,
qu'ils prenaient et qu'ils maniaient, perdait sa forme.  Ceci
facilitait les confiscations.  Les transferts de seigneuries aux
favoris en taient simplifis.  Les comprachicos taient de plus
trs discrets et trs taciturnes, s'engageaient au silence, et
tenaient parole, ce qui est ncessaire pour les choses d'tat.
Il n'y avait presque pas d'exemple qu'ils eussent trahi les
secrets du roi.  C'tait, il est vrai, leur intrt.  Et si le
roi et perdu confiance, ils eussent t fort en danger, Ils
taient donc de ressource au point de vue de la politique.  En
outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-pre.
Les comprachicos taient utiles au miserere d'Allegri.  Ils
taient particulirement dvts  Marie.  Tout ceci plaisait au
papisme des Stuarts.  Jacques II ne pouvait tre hostile  des
hommes religieux qui poussaient la dvotion  la vierge jusqu'
fabriquer des eunuques.  En 1688 il y eut un changement de
dynastie en Angleterre.  Orange supplanta Stuart.  Guillaume III
remplaa Jacques II.

Jacques II alla mourir en exil o il se fit des miracles sur son
tombeau, et o ses reliques gurirent l'vque d'Autun de la
fistule, digne rcompense des vertus chrtiennes de ce prince.

Guillaume, n'ayant point les mmes ides ni les mmes pratiques
que Jacques, fut svre aux comprachicos.  Il mit beaucoup de
bonne volont  l'crasement de cette vermine.

Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa
rudement l'affiliation des acheteurs d'enfants.  Ce fut un coup
de massue sur les comprachicos, dsormais pulvriss.  Aux termes
de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dment
convaincus, devaient tre marqus sur l'paule d'un fer chaud
imprimant un R, qui signifie _rogue_, c'est--dire gueux; sur la
main gauche d'un T, signifiant _thief_, c'est--dire voleur; et
sur la main droite d'un M, signifiant _man slay_, c'est--dire
meurtrier.  Les chefs, prsums riches, quoique d'aspect
mendiant, seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori,
et marqus au front d'un P, plus leurs biens confisqus et les
arbres de leurs bois dracins.  Ceux qui ne dnonceraient point
les comprachicos seraient chtis de confiscation et de prison
perptuelle, comme pour le crime de misprision.  Quant aux
femmes trouves parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking
stool_, qui est un trbuchet dont l'appellation, compose du mot
franais _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie chaise
de p......  La loi anglaise tant doue d'une longvit bizarre,
cette punition existe encore dans la lgislation d'Angleterre
pour les femmes querelleuses.  On suspend le cucking stool
au-dessus d'une rivire ou d'un tang, on asseoit la femme
dedans, et on laisse tomber la chaise dans l'eau, puis on la
retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme,
pour rafrachir sa colre, dit le commentateur Chamberlayne.




LIVRE PREMIER

LA NUIT MOINS NOIRE QUE L'HOMME



I

LA POINTE SUD DE PORTLAND


Une bise opinitre du nord souffla sans discontinuer sur le
continent europen, et plus rudement encore sur l'Angleterre,
pendant tout le mois de dcembre 1689 et tout le mois de janvier
1690.  De l le froid calamiteux qui a fait noter cet hiver comme
mmorable aux pauvres sur les marges de la vieille bible de la
chapelle presbytrienne des Non Jurors de Londres.  Grce  la
solidit utile de l'antique parchemin monarchique employ aux
registres officiels, de longues listes d'indigents trouvs morts
de famine et de nudit sont encore lisibles aujourd'hui dans
beaucoup de rpertoires locaux, particulirement dans les
pouills de la Clink liberty Court du bourg de Southwark, de la
Pie powder Court, ce qui veut dire Cour des pieds poudreux, de la
White Chapel Court, tenue au village de Starney par le bailly du
seigneur.  La Tamise prit, ce qui n'arrive pas une fois par
sicle, la glace s'y formant difficilement  cause de la secousse
de la mer.  Les chariots roulrent sur la rivire gele; il y eut
sur la Tamise foire avec tentes, et combats d'ours et de
taureaux; on y rtit un boeuf entier sur la glace.  Cette
paisseur de glace dura deux mois.  La pnible anne 1690 dpassa
en rigueur mme les hivers clbres du commencement du
dix-septime sicle, si minutieusement observs par le docteur
Gdon Delaun, lequel a t honor par la ville de Londres d'un
buste avec pidouche en qualit d'apothicaire du roi Jacques Ier.

Un soir, vers la fin d'une des plus glaciales journes de ce mois
de janvier 1690, il se passait dans une des nombreuses anses
inhospitalires du golfe de Portland quelque chose d'inusit qui
faisait crier et tournoyer  l'entre de cette anse les mouettes
et les oies de mer, n'osant rentrer.

Dans cette crique, la plus prilleuse de toutes les anses du
golfe quand rgnent de certains vents et par consquent la plus
solitaire, commode,  cause de son danger mme, aux navires qui
se cachent, un petit btiment, accostant presque la falaise,
grce  l'eau profonde, tait amarr  une pointe de roche.  On a
tort de dire la nuit tombe; on devrait dire la nuit monte; car
c'est de terre que vient l'obscurit.  Il faisait dj nuit au
bas de la falaise; il faisait encore jour en haut.  Qui se ft
approch du btiment amarr, et reconnu une ourque biscayenne.

Le soleil, cach toute la journe par les brumes, venait de se
coucher.  On commenait  sentir cette angoisse profonde et noire
qu'on pourrait nommer l'anxit du soleil absent.

Le vent ne venant pas de la mer, l'eau de la crique tait calme.

C'tait, en hiver surtout, une exception heureuse.  Ces criques
de Portland sont presque toujours des havres de barre.  La mer
dans les gros temps s'y meut considrablement, et il faut
beaucoup d'adresse et de routine pour passer l en sret.  Ces
petits ports, plutt apparents que rels, font un mauvais
service.  Il est redoutable d'y entrer et terrible d'en sortir.
Ce soir-l, par extraordinaire, nul pril.

L'ourque de Biscaye est un ancien gabarit tomb en dsutude.
Cette ourque qui a rendu des services, mme  la marine
militaire, tait une coque robuste, barque par la dimension,
navire par la solidit.  Elle figurait dans l'Armada; l'ourque de
guerre atteignait, il est vrai, de forts tonnages; ainsi la
capitainesse _Grand Griffon_, monte par Lope de Mdina, jaugeait
six cent cinquante tonneaux et portait quarante canons; mais
l'ourque marchande et contrebandire tait d'un trs faible
chantillon.  Les gens de mer estimaient et considraient ce
gabarit chtif.  Les cordages de l'ourque taient forms de
tourons de chanvre, quelques-uns avec me en fil de fer, ce qui
indique une intention probable, quoique peu scientifique,
d'obtenir des indications dans les cas de tension magntique; la
dlicatesse de ce grement n'excluait point les gros cbles de
fatigue, les cabrias des galres espagnoles et les cameli des
trirmes romaines.  La barre tait trs longue, ce qui a
l'avantage d'un grand bras de levier, mais l'inconvnient d'un
petit arc d'effort; deux rouets dans deux clans au bout de la
barre corrigeaient ce dfaut et rparaient un peu cette perte de
force.  La boussole tait bien loge dans un habitacle
parfaitement carr, et bien balance par ses deux cadres de
cuivre placs l'un dans l'autre horizontalement sur de petits
boulons comme dans les lampes de Cardan.  Il y avait de la
science et de la subtilit dans la construction de l'ourque, mais
c'tait de la science ignorante et de la subtilit barbare.
L'ourque tait primitive comme la prame et la pirogue,
participait de la prame par la stabilit et de la pirogue par la
vitesse, et avait, comme toutes les embarcations nes de
l'instinct pirate et pcheur, de remarquables qualits de mer.
Elle tait propre aux eaux fermes et aux eaux ouvertes; son jeu
de voiles, compliqu d'tais et trs particulier, lui permettait
de naviguer petitement dans les baies closes des Asturies, qui
sont presque des bassins, comme Pasage par exemple, et largement
en pleine mer; elle pouvait faire le tour d'un lac et le tour du
monde; singulires nefs  deux fins, bonnes pour l'tang, et
bonnes pour la tempte.  L'ourque tait parmi les navires ce
qu'est le hochequeue parmi les oiseaux, un des plus petits et un
des plus hardis; le hochequeue, perch, fait  peine plier un
roseau, et, envol, traverse l'ocan.

Les ourques de Biscaye, mme les plus pauvres, taient dores et
peintes.  Ce tatouage est dans le gnie de ces peuples charmants,
un peu sauvages.  Le sublime bariolage de leurs montagnes,
quadrilles de neiges et de prairies, leur rvle le prestige
pre de l'ornement quand mme.  Ils sont indigents et
magnifiques; ils mettent des armoiries  leurs chaumires; ils
ont de grands nes qu'ils chamarrent de grelots, et de grands
boeufs qu'ils coiffent de plumes; leurs chariots, dont on entend
 deux lieues grincer les roues, sont enlumins, cisels, et
enrubanns.  Un savetier a un bas-relief sur sa porte; c'est
saint Crpin et une savate, mais c'est en pierre.  Ils galonnent
leur veste de cuir; ils ne recousent pas le haillon, mais ils le
brodent.  Gat profonde et superbe.  Les basques sont, comme les
grecs, des fils du soleil.  Tandis que le valencien se drape nu
et triste dans sa couverture de laine rousse troue pour le
passage de la tte, les gens de Galice et de Biscaye ont la joie
des belles chemises de toiles blanchies  la rose.  Leurs seuils
et leurs fentres regorgent de faces blondes et fraches, riant
sous les guirlandes de mas.  Une srnit joviale et fire
clate dans leurs arts nafs, dans leurs industries, dans leurs
coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons.  La
montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute lumineuse;
les rayons entrent et sortent par toutes ses brches.  Le
farouche Jazquivel est plein d'idylles.  La Biscaye est la grce
pyrnenne comme la Savoie est la grce alpestre.  Les
redoutables baies qui avoisinent Saint-Sbastien, Leso et
Fontarabie, mlent aux tourmentes, aux nues, aux cumes
par-dessus les caps, aux rages de la vague et du vent, 
l'horreur, au fracas, des batelires couronnes de roses.  Qui a
vu le pays basque veut le revoir.  C'est la terre bnie.  Deux
rcoltes par an, des villages gais et sonores, une pauvret
altire, tout le dimanche un bruit de guitares, danses,
castagnettes, amours, des maisons propres et claires, les
cigognes dans les clochers.

Revenons  Portland, pre montagne de la mer.

La presqu'le de Portland, vue en plan gomtral, offre l'aspect
d'une tte d'oiseau dont le bec est tourn vers l'ocan et
l'occiput vers Weymouth; l'isthme est le cou.

Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe aujourd'hui
pour l'industrie.  Les ctes de Portland ont t dcouvertes par
les carriers et les pltriers vers le milieu du dix-huitime
sicle.  Depuis cette poque, avec la roche de Portland, on fait
du ciment dit romain, exploitation utile qui enrichit le pays et
dfigure la baie.  Il y a deux cents ans, ces ctes taient
ruines comme une falaise, aujourd'hui elles sont ruines comme
une carrire; la pioche mord petitement, et le flot grandement;
de l une diminution de beaut.  Au gaspillage magnifique de
l'ocan a succd la coupe rgle de l'homme.  Cette coupe rgle
a supprim la crique o tait amarre l'ourque biscayenne.  Pour
retrouver quelque vestige de ce petit mouillage dmoli, il
faudrait chercher sur la cte orientale de la presqu'le, vers la
pointe, au del de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au del mme de
Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit Southwell.

La crique, mure de tous les cts par des escarpements plus
hauts qu'elle n'tait large, tait de minute en minute plus
envahie par le soir; la brume trouble, propre au crpuscule, s'y
paississait; c'tait comme une crue d'obscurit au fond d'un
puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir troit,
dessinait dans cet intrieur presque nocturne, o le flot
remuait, une fissure blanchtre.  Il fallait tre tout prs pour
apercevoir l'ourque amarre aux rochers et comme cache dans leur
grand manteau d'ombre.  Une planche jete du bord  une saillie
basse et plate de la falaise, unique point o l'on pt prendre
pied, mettait la barque en communication avec la terre; des
formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant,
et dans ces tnbres des gens s'embarquaient.

Il faisait moins froid dans la crique qu'en mer, grce  l'cran
de roche dress au nord de ce bassin; diminution qui n'empchait
pas ces gens de grelotter.  Ils se htaient.

Les effets de crpuscule dcoupent les formes  l'emporte-pice;
de certaines dentelures  leurs habits taient visibles, et
montraient que ces gens appartenaient  la classe nomme en
Angleterre _the ragged_, c'est--dire les dguenills.

On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la
torsion d'un sentier.  Une fille qui laisse pendre et traner son
lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s'en douter,  peu
prs tous les sentiers de falaises et de montagnes.  Le sentier
de cette crique, plein de noeuds et de coudes, presque  pic, et
meilleur pour les chvres que pour les hommes, aboutissait  la
plate-forme o tait la planche.  Les sentiers de falaise sont
habituellement d'une dclivit peu tentante; ils s'offrent moins
comme une route que comme une chute; ils croulent plutt qu'ils
ne descendent.  Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque
chemin dans la plaine, tait dsagrable  regarder, tant il
tait vertical.  On le voyait d'en bas gagner en zigzag les
assises hautes de la falaise d'o il dbouchait  travers des
effondrements sur le plateau suprieur par une entaille au
rocher.  C'est par ce sentier qu'avaient d venir les passagers
que cette barque attendait dans cette crique.

Autour du mouvement d'embarquement qui se faisait dans la crique,
mouvement visiblement effar et inquiet, tout tait solitaire.
On n'entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle.  A peine
apercevait-on, de l'autre ct de la rade,  l'entre de la baie
de Ringstead, une flottille, videmment fourvoye, de bateaux 
pcher le requin.  Ces bateaux polaires avaient t chasss des
eaux danoises dans les eaux anglaises par les bizarreries de la
mer.  Les bises borales jouent de ces tours aux pcheurs.
Ceux-ci venaient de se rfugier au mouillage de Portland, signe
de mauvais temps prsumable et de pril au large.  Ils taient
occups  jeter l'ancre, La matresse barque, place en vedette
selon l'ancien usage des flottilles norvgiennes, dessinait en
noir tout son grement sur la blancheur plate de la mer, et l'on
voyait  l'avant la fourche de pche portant toutes les varits
de crocs et de harpons destins au seymnus glacialis, au squalus
acanthias et au squalus spinax niger, et le filet  prendre la
grande selache.  A ces quelques embarcations prs, toutes
balayes dans le mme coin, l'oeil, en ce vaste horizon de
Portland, ne rencontrait rien de vivant.  Pas une maison, pas un
navire.  La cte,  cette poque, n'tait pas habite, et la
rade, en cette saison, n'tait pas habitable.

Quel que ft l'aspect du temps, les tres qu'allait emmener
l'ourque biscayenne n'en pressaient pas moins le dpart.  Ils
faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affair et
confus, aux allures rapides.  Les distinguer l'un de l'autre
tait difficile.  Impossible de voir s'ils taient vieux ou
jeunes.  Le soir indistinct les mlait et les estompait.
L'ombre, ce masque, tait sur leur visage.  C'taient des
silhouettes dans de la nuit.  Ils taient huit, il y avait
probablement parmi eux une ou deux femmes, malaises 
reconnatre sous les dchirures et les loques dont tout le groupe
tait affubl, accoutrements qui n'taient plus ni des vtements
de femmes, ni des vtements d'hommes.  Les haillons n'ont pas de
sexe.

Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes,
indiquait un nain ou un enfant.

C'tait un enfant.



II

ISOLEMENT


En observant de prs, voici ce qu'on et pu noter.

Tous portaient de longues capes, perces et rapices, mais
drapes, et au besoin les cachant jusqu'aux yeux, bonnes contre
la bise et la curiosit.  Sous ces capes, ils se mouvaient
agilement.  La plupart taient coiffs d'un mouchoir roul autour
de la tte, sorte de rudiment par lequel le turban commence en
Espagne.  Cette coiffure n'avait rien d'insolite en Angleterre.
Le midi  cette poque tait  la mode dans le nord.  Peut-tre
cela tenait-il  ce que le nord battait le midi.  Il en
triomphait, et l'admirait.  Aprs la dfaite de l'armada, le
castillan fut chez lisabeth un lgant baragouin de cour.
Parler anglais chez la reine d'Angleterre tait presque
shocking.  Subir un peu les moeurs de ceux  qui l'on fait la
loi, c'est l'habitude du vainqueur barbare vis--vis le vaincu
raffin; le tartare contemple et imite le chinois.  C'est
pourquoi les modes castillanes pntraient en Angleterre; en
revanche, les intrts anglais s'infiltraient en Espagne.

Un des hommes du groupe qui s'embarquait avait un air de chef.
Il tait chauss d'alpargates, et attif de guenilles
passementes et dores, et d'un gilet de paillon, luisant, sous
sa cape, comme un ventre de poisson.  Un autre rabattait sur son
visage un vaste feutre taill en sombrero.  Ce feutre n'avait pas
de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettr.

L'enfant, par-dessus ses loques, tait affubl, selon le principe
qu'une veste d'homme est un manteau d'enfant, d'une souquenille
de gabier qui lui descendait jusqu'aux genoux.

Sa taille laissait deviner un garon de dix  onze ans.  Il tait
pieds nus.

L'quipage de l'ourque se composait d'un patron et de deux
matelots.

L'ourque, vraisemblablement, venait d'Espagne, et y retournait.
Elle faisait, sans nul doute, d'une cte  l'autre, un service
furtif.

Les personnes qu'elle tait en train d'embarquer, chuchotaient
entre elles.

Le chuchotement que ces tres changeaient tait composite.
Tantt un mot castillan, tantt un mot allemand, tantt un mot
franais; parfois du gallois, parfois du basque.  C'tait un
patois,  moins que ce ne ft un argot.

Ils paraissaient tre de toutes les nations et de la mme bande.

L'quipage tait probablement des leurs.  Il y avait de la
connivence dans cet embarquement.

Cette troupe bariole semblait tre une compagnie de camarades,
peut-tre un tas de complices.

S'il y et eu un peu plus de jour, et si l'on et regard un peu
curieusement, on et aperu sur ces gens des chapelets et des
scapulaires dissimuls  demi sous les guenilles.  Un des  peu
prs de femme mls au groupe avait un rosaire presque pareil
pour la grosseur des grains  un rosaire de derviche, et facile 
reconnatre pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu'on
appelle aussi Llanandiffry.

On et galement pu remarquer, s'il y avait eu moins d'obscurit,
une Nuestra-Seora, avec le nio, sculpte et dore  l'avant de
l'ourque.  C'tait probablement la Notre-Dame basque, sorte de
panagia des vieux cantabres.  Sous cette figure, tenant lieu de
poupe de proue, il y avait une cage  feu, point allume en ce
moment, excs de prcaution qui indiquait un extrme souci de se
cacher.  Cette cage  feu tait videmment  deux fins; quand on
l'allumait, elle brlait pour la vierge et clairait la mer,
fanal faisant fonction de cierge.

Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupr, sortait de
l'avant comme une corne de croissant.  A la naissance du
taille-mer, aux pieds de la vierge, tait agenouill un ange
adoss  l'trave, ailes ployes, et regardant l'horizon avec une
lunette.--L'ange tait dor comme la Notre-Dame.

Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour
laisser passer les lames, occasion de dorures et d'arabesques.

Sous la Notre-Dame, tait crit en majuscules dores le mot
_Matutina_, nom du navire, illisible en ce moment  cause de
l'obscurit.

Au pied de la falaise tait dpos, en dsordre dans le ple-mle
du dpart, le chargement que ces voyageurs emportaient et qui,
grce  la planche servant de pont, passait rapidement du rivage
dans la barque.  Des sacs de biscuits, une caque de _stock-fish_,
une bote de portative soup, trois barils, un d'eau douce, un de
malt, un de goudron, quatre ou cinq bouteilles d'ale, un vieux
portemanteau boucl dans des courroies, des malles, des coffres,
une balle d'toupes pour torches et signaux, tel tait ce
chargement.  Ces dguenills avaient des valises, ce qui semblait
indiquer une existence nomade; les gueux ambulants sont forcs de
possder quelque chose; ils voudraient bien parfois s'envoler
comme des oiseaux, mais ils ne peuvent  moins d'abandonner leur
gagne-pain.  Ils ont ncessairement des caisses d'outils et des
instruments de travail, quelle que soit leur profession errante.
Ceux-ci tranaient ce bagage, embarras dans plus d'une occasion.

Il n'avait pas d tre ais d'apporter ce dmnagement au bas de
cette falaise.  Ceci du reste rvlait une intention de dpart
dfinitif.

On ne perdait pas le temps; c'tait un passage continuel du
rivage  la barque et de la barque au rivage; chacun prenait sa
part de la besogne; l'un portait un sac, l'autre un coffre.  Les
femmes possibles ou probables dans cette promiscuit
travaillaient comme les autres.  On surchargeait l'enfant.

Si cet enfant avait dans ce groupe son pre et sa mre, cela est
douteux.  Aucun signe de vie ne lui tait donn.  On le faisait
travailler, rien de plus.  Il paraissait, non un enfant dans une
famille, mais un esclave dans une tribu.  Il servait tout le
monde, et personne ne lui parlait.

Du reste, il se dpchait, et, comme toute cette troupe obscure
dont il faisait partie, il semblait n'avoir qu'une pense,
s'embarquer bien vite.  Savait-il pourquoi?  probablement non.
Il se htait machinalement.  Parce qu'il voyait les autres se
hter.

L'ourque tait ponte.  L'arrimage du chargement dans la cale fut
promptement excut, le moment de prendre le large arriva.  La
dernire caisse avait t porte sur le pont, il n'y avait plus 
embarquer que les hommes.  Les deux de cette troupe qui
semblaient les femmes taient dj  bord; six, dont l'enfant,
taient encore sur la plate-forme basse de la falaise.  Le
mouvement de dpart se fit dans le navire, le patron saisit la
barre, un matelot prit une hache pour trancher le cble d'amarre.
Trancher, signe de hte; quand on a le temps, on dnoue.
_Andamos_, dit  demi-voix celui des six qui paraissait le chef,
et qui avait des paillettes sur ses guenilles.  L'enfant se
prcipita vers la planche pour passer le premier.  Comme il y
mettait le pied, deux des hommes se ruant, au risque de le jeter
 l'eau, entrrent avant lui, un troisime l'carta du coude et
passa, le quatrime le repoussa du poing et suivit le troisime,
le cinquime, qui tait le chef, bondit plutt qu'il n'entra dans
la barque, et, en y sautant, poussa du talon la planche qui tomba
 la mer, un coup de hache coupa l'amarre, la barre du gouvernail
vira, le navire quitta le rivage, et l'enfant resta  terre.



III

SOLITUDE


L'enfant demeura immobile sur le rocher, l'oeil fixe.  Il
n'appela point.  Il ne rclama point.  C'tait inattendu
pourtant; il ne dit pas une parole.  Il y avait dans le navire le
mme silence.  Pas un cri de l'enfant vers ces hommes, pas un
adieu de ces hommes  l'enfant.  Il y avait des deux parts une
acceptation muette de l'intervalle grandissant.  C'tait comme
une sparation de mnes au bord d'un styx.  L'enfant, comme clou
sur la roche que la mare haute commenait  baigner, regarda la
barque s'loigner.  On et dit qu'il comprenait.  Quoi?  que
comprenait-il?  l'ombre.

Un moment aprs, l'ourque atteignit le dtroit de sortie de la
crique et s'y engagea.  On aperut la pointe du mt sur le ciel
clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le
dtroit comme entre deux murailles.  Cette pointe erra au haut
des roches, et sembla s'y enfoncer.  On ne la vit plus.  C'tait
fini.  La barque avait pris la mer.

L'enfant regarda cet vanouissement.

Il tait tonn, mais rveur.

Sa stupfaction se compliquait d'une sombre constatation de la
vie.  Il semblait qu'il y et de l'exprience dans cet tre
commenant.  Peut-tre jugeait-il dj.  L'preuve, arrive trop
tt, construit parfois au fond de la rflexion obscure des
enfants on ne sait quelle balance redoutable o ces pauvres
petites mes psent Dieu.

Se sentant innocent, il consentait.  Pas une plainte.
L'irrprochable ne reproche pas.

Cette brusque limination qu'on faisait de lui ne lui arracha pas
mme un geste.  Il eut une sorte de refroidissement intrieur.
Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le
dnoment de son existence presque avant le dbut, l'enfant ne
flchit pas.  Il reut ce coup de foudre, debout.

Il tait vident, pour qui et vu son tonnement sans
accablement, que, dans ce groupe qui l'abandonnait, rien ne
l'aimait, et il n'aimait rien.

Pensif, il oubliait le froid.  Tout  coup l'eau lui mouilla les
pieds; la mare montait; une haleine lui passa dans les cheveux;
la bise s'levait.  Il frissonna.  Il eut de la tte aux pieds ce
tremblement qui est le rveil.

Il jeta les yeux autour de lui.

Il tait seul.

Il n'y avait pas eu pour lui jusqu' ce jour sur la terre
d'autres hommes que ceux qui taient en ce moment dans l'ourque.
Ces hommes venaient de se drober.

Ajoutons, chose trange  noncer, que ces hommes, les seuls
qu'il connt, lui taient inconnus.

Il n'et pu dire qui taient ces hommes.

Son enfance s'tait passe parmi eux, sans qu'il et la
conscience d'tre des leurs.  Il leur tait juxtapos; rien de
plus.

Il venait d'tre oubli par eux.

Il n'avait pas d'argent sur lui, pas de souliers aux pieds, 
peine un vtement sur le corps, pas mme un morceau de pain dans
sa poche.

C'tait l'hiver.  C'tait le soir.  Il fallait marcher plusieurs
lieues avant d'atteindre une habitation humaine.

Il ignorait o il tait.

Il ne savait rien, sinon que ceux qui taient venus avec lui au
bord de cette mer s'en taient alls sans lui.

Il se sentit mis hors de la vie.

Il sentait l'homme manquer sous lui.

Il avait dix ans.

L'enfant tait dans un dsert, entre des profondeurs o il voyait
monter la nuit et des profondeurs o il entendait gronder les
vagues.

Il tira ses petits bras maigres et billa.

Puis, brusquement, comme quelqu'un qui prend son parti, hardi, et
se dgourdissant, et avec une agilit d'cureuil,--de clown
peut-tre,--il tourna le dos  la crique et se mit  monter le
long de la falaise.  Il escalada le sentier, le quitta, et
revint, alerte et se risquant.  Il se htait maintenant vers la
terre.  On et dit qu'il avait un itinraire.  Il n'allait nulle
part pourtant.

Il se htait sans but, espce de fugitif devant la destine.

Gravir est de l'homme, grimper est de la bte; il gravissait et
grimpait.  Les escarpements de Portland tant tourns au sud, il
n'y avait presque pas de neige dans le sentier.  L'intensit du
froid avait d'ailleurs fait de cette neige une poussire, assez
incommode au marcheur.  L'enfant s'en tirait.  Sa veste d'homme,
trop large, tait une complication, et le gnait.  De temps en
temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans une dclivit un
peu de glace qui le faisait tomber.  Il se raccrochait  une
branche sche ou  une saillie de pierre, aprs avoir pendu
quelques instants sur le prcipice.  Une fois il eut affaire 
une veine de brche qui s'croula brusquement sous lui,
l'entranant dans sa dmolition.  Ces effondrements de la brche
sont perfides.  L'enfant eut durant quelques secondes le
glissement d'une tuile sur un toit; il dgringola jusqu'
l'extrme bord de la chute; une touffe d'herbe empoigne  propos
le sauva.  Il ne cria pas plus devant l'abme qu'il n'avait cri
devant les hommes; il s'affermit et remonta silencieux.
L'escarpement tait haut.  Il eut ainsi quelques pripties.  Le
prcipice s'aggravait de l'obscurit.  Cette roche verticale
n'avait pas de fin.

Elle reculait devant l'enfant dans la profondeur d'en haut.  A
mesure que l'enfant montait, le sommet semblait monter.  Tout en
grimpant, il considrait cet entablement noir, pos comme un
barrage entre le ciel et lui.  Enfin il arriva.

Il sauta sur le plateau.  On pourrait presque dire: il prit
terre, car il sortait du prcipice.

A peine fut-il hors de l'escarpement qu'il grelotta.  Il sentit 
son visage la bise, cette morsure de la nuit.  L'aigre vent du
nord-ouest souffla.  Il serra contre sa poitrine sa serpillire
de matelot.

C'tait un bon vtement.  Cela s'appelle, en langage du bord, un
_suroit_, parce que cette sorte de vareuse-l est peu pntrable
aux pluies du sud-ouest.

L'enfant, parvenu sur le plateau, s'arrta, posa fermement ses
deux pieds nus sur le sol gel, et regarda.

Derrire lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tte le
ciel.

Mais un ciel sans astres.  Une bruine opaque masquait le znith.

En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourn du
ct de la terre, il la considra.  Elle tait devant lui  perte
de vue, plate, glace, couverte de neige.  Quelques touffes de
bruyre frissonnaient.  On ne voyait pas de routes.  Rien.  Pas
mme une cabane de berger.  On apercevait  et l des
tournoiements de spirales blmes qui taient des tourbillons de
neige fine arrachs de terre par le vent, et s'envolant.  Une
succession d'ondulations de terrain, devenue tout de suite
brumeuse, se plissait dans l'horizon.  Les grandes plaines ternes
se perdaient sous le brouillard blanc.  Silence profond.  Cela
s'largissait comme l'infini et se taisait comme la tombe.

L'enfant se retourna vers la mer.

La mer comme la terre tait blanche; l'une de neige, l'autre
d'cume.  Rien de mlancolique comme le jour que faisait cette
double blancheur.  Certains clairages de la nuit ont des durets
trs nettes; la mer tait de l'acier, les falaises taient de
l'bne.  De la hauteur o tait l'enfant, la baie de Portland
apparaissait presque en carte gographique, blafarde dans son
demi-cercle de collines; il y avait du rve dans ce paysage
nocturne; une rondeur ple engage dans un croissant obscur, la
lune offre quelquefois cet aspect.  D'un cap  l'autre, dans
toute cette cte, on n'apercevait pas un seul scintillement
indiquant un foyer allum, une fentre claire, une maison
vivante.  Absence de lumire sur la terre comme au ciel; pas une
lampe en bas, pas un astre en haut.  Les larges aplanissements
des flots dans le golfe avaient  et l des soulvements subits.
Le vent drangeait et fronait cette nappe.  L'ourque tait
encore visible dans la baie, fuyant.

C'tait un triangle noir qui glissait sur cette lividit.

Au loin, confusment, les tendues d'eau remuaient dans le
clair-obscur sinistre de l'immensit,

La _Matutina_ filait vite.  Elle dcroissait de minute en minute.
Rien de rapide comme la fonte d'un navire dans les lointains de
la mer.

A un certain moment, elle alluma son fanal de proue; il est
probable que l'obscurit se faisait inquitante autour d'elle, et
que le pilote sentait le besoin d'clairer la vague.  Ce point
lumineux, scintillation aperue de loin, adhrait lugubrement 
sa haute et longue forme noire.  On et dit un linceul debout et
en marche au milieu de la mer, sous lequel rderait quelqu'un qui
aurait  la main une toile.

Il y avait dans l'air une imminence d'orage.  L'enfant ne s'en
rendait pas compte, mais un marin et trembl.  C'tait cette
minute d'anxit pralable o il semble que les lments vont
devenir des personnes, et qu'on va assister  la transfiguration
mystrieuse du vent en aquilon.  La mer va tre ocan, les forces
vont se rvler volonts, ce qu'on prend pour une chose est une
me.  On va le voir.  De l l'horreur.  L'me de l'homme redoute
cette confrontation avec l'me de la nature.

Un chaos allait faire son entre.  Le vent, froissant le
brouillard, et chafaudant les nues derrire, posait le dcor de
ce drame terrible de la vague et de l'hiver qu'on appelle une
tempte de neige.

Le symptme des navires rentrants se manifestait.  Depuis
quelques moments la rade n'tait plus dserte.  A chaque instant
surgissaient de derrire les caps des barques inquites se htant
vers le mouillage.  Les unes doublaient le Portland Bill, les
autres le Saint-Albans Head.  Du plus extrme lointain, des
voiles venaient.  C'tait  qui se rfugierait.  Au sud,
l'obscurit s'paississait et les nuages pleins de nuit se
rapprochaient de la mer.  La pesanteur de la tempte en surplomb
et pendante apaisait lugubrement le flot.  Ce n'tait point le
moment de partir.  L'ourque tait partie cependant.

Elle avait mis le cap au sud.  Elle tait dj hors du golfe et
en haute mer.  Tout  coup la bise souffla en rafale; la
_Matutina_, qu'on distinguait encore trs nettement, se couvrit
de toile, comme rsolue  profiter de l'ouragan.  C'tait le
noroit, qu'on nommait jadis vent de galerne, bise sournoise et
colre.  Le noroit eut tout de suite sur l'ourque un commencement
d'acharnement.  L'ourque, prise de ct, pencha, mais n'hsita
pas, et continua sa course vers le large.  Ceci indiquait une
fuite plutt qu'un voyage, moins de crainte de la mer que de la
terre, et plus de souci de la poursuite des hommes que de la
poursuite des vents.

L'ourque, passant par tous les degrs de l'amoindrissement,
s'enfona dans l'horizon; la petite toile qu'elle tranait dans
l'ombre plit; l'ourque, de plus en plus amalgame  la nuit,
disparut.

Cette fois, c'tait pour jamais.

Du moins l'enfant parut le comprendre, il cessa de regarder la
mer.  Ses yeux se reportrent sur les plaines, les landes, les
collines, vers les espaces o il n'tait pas impossible peut-tre
de faire une rencontre vivante.  Il se mit en marche dans cet
inconnu.



IV

QUESTIONS


Qu'tait-ce que cette espce de bande en fuite laissant derrire
elle cet enfant?

Ces vads taient-ils des comprachicos?

On a vu plus haut le dtail des mesures prises par Guillaume III,
et votes en parlement, contre les malfaiteurs, hommes et femmes,
dits comprachicos, dits comprapequeos, dits cheylas.

Il y a des lgislations dispersantes.  Ce statut tombant sur les
comprachicos dtermina une fuite gnrale, non seulement des
comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte.  Ce fut  qui se
droberait et s'embarquerait.  La plupart des comprachicos
retournrent en Espagne.  Beaucoup, nous l'avons dit, taient
basques.

Cette loi protectrice de l'enfance eut un premier rsultat
bizarre; un subit dlaissement d'enfants.

Ce statut pnal produisit immdiatement une foule d'enfants
trouvs, c'est--dire perdus.  Rien de plus ais  comprendre.
Toute troupe nomade contenant un enfant tait suspecte; le seul
fait de la prsence de l'enfant la dnonait.--Ce sont
probablement des comprachicos.--Telle tait la premire ide du
shriff, du prvt, du constable.  De l des arrestations et des
recherches.  Des gens simplement misrables, rduits  rder et 
mendier, taient pris de la terreur de passer pour comprachicos,
bien que ne l'tant pas; mais les faibles sont peu rassurs sur
les erreurs possibles de la justice.  D'ailleurs les familles
vagabondes sont habituellement effares.  Ce qu'on reprochait aux
comprachicos, c'tait l'exploitation des enfants d'autrui.  Mais
les promiscuits de la dtresse et de l'indigence sont telles
qu'il et t parfois malais  un pre et  une mre de
constater que leur enfant tait leur enfant.  D'o tenez-vous cet
enfant?  Comment prouver qu'on le tient de Dieu?  L'enfant
devenait un danger; on s'en dfaisait.  Fuir seuls sera plus
facile.  Le pre et la mre se dcidaient  le perdre, tantt
dans un bois, tantt sur une grve, tantt dans un puits.

On trouva dans les citernes des enfants noys.

Ajoutons que les comprachicos taient,  l'imitation de
l'Angleterre, traqus dsormais par toute l'Europe.  Le branle de
les poursuivre tait donn.  Rien n'est tel qu'un grelot attach.
Il y avait dsormais mulation de toutes les polices pour les
saisir, et l'alguazil n'tait pas moins au guet que le constable.
On pouvait lire encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de
la porte d'Otero, une inscription intraduisible--le code dans
les mots brave l'honntet--o est du reste marque par une forte
diffrence pnale la nuance entre les marchands d'enfants et les
voleurs d'enfants.  Voici l'inscription, en castillan un peu
sauvage: _Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las
bolsas de los robanios, mientras que se van ellos al trabajo de
mar_.  On le voit, les oreilles, etc., confisques n'empchaient
point les galres.  De l un sauve-qui-peut parmi les vagabonds.
Ils partaient effrays, ils arrivaient tremblants.  Sur tout le
littoral d'Europe, on surveillait les arrivages furtifs.  Pour
une bande, s'embarquer avec un enfant tait impossible, car
dbarquer avec un enfant tait prilleux.

Perdre l'enfant, c'tait plutt fait.

Par qui l'enfant qu'on vient d'entrevoir dans la pnombre des
solitudes de Portland tait-il rejet?

Selon toute apparence, par des comprachicos.



V

L'ARBRE D'INVENTION HUMAINE


Il pouvait tre environ sept heures du soir.  Le vent maintenant
diminuait, signe de recrudescence prochaine.  L'enfant se
trouvait sur l'extrme plateau sud de la pointe de Portland.

Portland est une presqu'le.  Mais l'enfant ignorait ce que c'est
qu'une presqu'le et ne savait pas mme ce mot, Portland.  Il ne
savait qu'une chose, c'est qu'on peut marcher jusqu' ce qu'on
tombe.  Une notion est un guide; il n'avait pas de notion.  On
l'avait amen l et laiss l.  _On_ et _l_, ces deux nigmes,
reprsentaient toute sa destine; _on_ tait le genre humain;
_l_ tait l'univers.  Il n'avait ici-bas absolument pas d'autre
point d'appui que la petite quantit de terre o il posait le
talon, terre dure et froide  la nudit de ses pieds.  Dans ce
grand monde crpusculaire ouvert de toutes parts, qu'y avait-il
pour cet enfant?  Rien.

Il marchait vers ce Rien.

L'immense abandon des hommes tait autour de lui.

Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un second,
puis un troisime.  A l'extrmit de chaque plateau, l'enfant
trouvait une cassure de terrain; la pente tait quelquefois
abrupte, mais toujours courte.  Les hautes plaines nues de la
pointe de Portland ressemblent  de grandes dalles  demi
engages les unes sous les autres; le ct sud semble entrer sous
la plaine prcdente, et le ct nord se relve sur la suivante.
Cela fait des ressauts que l'enfant franchissait agilement.  De
temps en temps il suspendait sa marche et semblait tenir conseil
avec lui-mme.  La nuit devenait trs obscure, son rayon visuel
se raccourcissait, il ne voyait plus qu' quelques pas.

Tout  coup il s'arrta, couta un instant, fit un imperceptible
hochement de tte satisfait, tourna vivement, et se dirigea vers
une minence de hauteur mdiocre qu'il apercevait confusment 
sa droite, au point de la plaine le plus rapproch de la falaise.
Il y avait sur cette minence une configuration qui semblait dans
la brume un arbre.  L'enfant venait d'entendre de ce ct un
bruit, qui n'tait ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer.
Ce n'tait pas non plus un cri d'animaux.  Il pensa qu'il y avait
l quelqu'un.

En quelques enjambes il fut au bas du monticule.

Il y avait quelqu'un en effet.

Ce qui tait indistinct au sommet de l'minence tait maintenant
visible.

C'tait quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout
droit.  A l'extrmit suprieure de ce bras, une sorte d'index,
soutenu en dessous par le pouce, s'allongeait horizontalement.
Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une
querre.  Au point de jonction de cette espce d'index et de
cette espce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait
quoi de noir et d'informe.  Ce fil, remu par le vent, faisait le
bruit d'une chane.

C'tait ce bruit que l'enfant avait entendu.

Le fil tait, vu de prs, ce que son bruit annonait, une chane.
Chane marine aux anneaux  demi pleins.

Par cette mystrieuse loi d'amalgame qui dans la nature entire
superpose les apparences aux ralits, le lieu, l'heure, la
brume, la mer tragique, les lointains tumultes visionnaires de
l'horizon, s'ajoutaient  cette silhouette, et la faisaient
norme.

La masse lie  la chane offrait la ressemblance d'une gaine.
Elle tait emmaillotte comme un enfant et longue comme un homme.
Il y avait en haut une rondeur autour de laquelle l'extrmit de
la chane s'enroulait.  La gaine se dchiquetait  sa partie
infrieure.  Des dcharnements sortaient de ces dchirures.

Une brise faible agitait la chane, et ce qui pendait  la chane
vacillait doucement.  Cette masse passive obissait aux
mouvements diffus des tendues; elle avait on ne sait quoi de
panique; l'horreur qui disproportionne les objets lui tait
presque la dimension en lui laissant le contour; c'tait une
condensation de noirceur ayant un aspect; il y avait de la nuit
dessus et de la nuit dedans; cela tait en proie au grandissement
spulcral; les crpuscules, les levers de lune, les descentes de
constellations derrire les falaises, les flottaisons de
l'espace, les nuages, toute la rose des vents, avaient fini par
entrer dans la composition de ce nant visible; cette espce de
bloc quelconque suspendu dans le vent participait de
l'impersonnalit parse au loin sur la mer et dans le ciel, et
les tnbres achevaient cette chose qui avait t un homme.

C'tait ce qui n'est plus.

tre un reste, ceci chappe  la langue humaine.  Ne plus
exister, et persister, tre dans le gouffre et dehors, reparatre
au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une certaine
quantit d'impossible mle  de telles ralits.  De l
l'indicible.  Cet tre,--tait-ce un tre?--ce tmoin noir, tait
un reste, et un reste terrible.  Reste de quoi?  De la nature
d'abord, de la socit ensuite.  Zro et total.

L'inclmence absolue l'avait  sa discrtion.  Les profonds
oublis de la solitude l'environnaient.  Il tait livr aux
aventures de l'ignor.  Il tait sans dfense contre l'obscurit,
qui en faisait ce qu'elle voulait.  Il tait  jamais le patient.
Il subissait.  Les ouragans taient sur lui.  Lugubre fonction
des souffles.

Ce spectre tait l au pillage.  Il endurait cette voie de fait
horrible, la pourriture en plein vent.  Il tait hors la loi du
cercueil.  Il avait l'anantissement sans la paix.  Il tombait en
cendre l't et en boue l'hiver.  La mort doit avoir un voile, la
tombe doit avoir une pudeur.  Ici ni pudeur ni voile.  La
putrfaction cynique et en aveu.  Il y a de l'effronterie  la
mort  montrer son ouvrage.  Elle fait insulte  toutes les
srnits de l'ombre quand elle travaille hors de son
laboratoire, le tombeau.

Cet tre expir tait dpouill.  Dpouiller une dpouille,
inexorable achvement.  Sa moelle n'tait plus dans ses os, ses
entrailles n'taient plus dans son ventre, sa voix n'tait plus
dans son gosier.  Un cadavre est une poche que la mort retourne
et vide.  S'il avait eu un moi, o ce moi tait-il?  L encore
peut-tre, et c'tait poignant  penser.  Quelque chose d'errant
autour de quelque chose d'enchan.  Peut-on se figurer dans
l'obscurit un linament plus funbre?

Il existe des ralits ici-bas qui sont comme des issues sur
l'inconnu, par o la sortie de la pense semble possible, et o
l'hypothse se prcipite.  La conjecture a son _compelle
intrare_.  Si l'on passe en certains lieux et devant certains
objets, on ne peut faire autrement que de s'arrter en proie aux
songes, et de laisser son esprit s'avancer l dedans.  Il y a
dans l'invisible d'obscures portes entre-billes.  Nul n'et pu
rencontrer ce trpass sans mditer.

La vaste dispersion l'usait silencieusement.  Il avait eu du sang
qu'on avait bu, de la peau qu'on avait mange, de la chair qu'on
avait vole.  Rien n'avait pass sans lui prendre quelque chose.
Dcembre lui avait emprunt du froid, minuit de l'pouvante, le
fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des parfums.
Sa lente dsagrgation tait un page.  Page du cadavre  la
rafale,  la pluie,  la rose, aux reptiles, aux oiseaux.
Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouill ce mort.

C'tait on ne sait quel trange habitant, l'habitant de la nuit.
Il tait dans une plaine et sur une colline, et il n'y tait pas.
Il tait palpable et vanoui.  Il tait de l'ombre compltant les
tnbres.  Aprs la disparition du jour, dans la vaste obscurit
silencieuse, il devenait lugubrement d'accord avec tout.  Il
augmentait, rien que parce qu'il tait l, le deuil de la tempte
et le calme des astres.  L'inexprimable, qui est dans le dsert,
se condensait en lui.  pave d'un destin inconnu, il s'ajoutait 
toutes les farouches rticences de la nuit.  Il y avait dans son
mystre une vague rverbration de toutes les nigmes.

On sentait autour de lui comme une dcroissance de vie allant
jusqu'aux profondeurs.  Il y avait dans les tendues
environnantes une diminution de certitude et de confiance.  Le
frisson des broussailles et des herbes, une mlancolie dsole,
une anxit o il semblait qu'il y et de la conscience,
appropriaient tragiquement tout le paysage  cette figure noire
suspendue  cette chane.  La prsence d'un spectre dans un
horizon est une aggravation  la solitude.

Il tait simulacre.  Ayant sur lui les souffles qui ne s'apaisent
pas, il tait l'implacable.  Le tremblement ternel le faisait
terrible.  Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est
effrayant  dire, et quelque chose d'immense s'appuyait sur lui.
Qui sait?  Peut-tre l'quit entrevue et brave qui est au del
de notre justice.  Il y avait, dans sa dure hors de la tombe, de
la vengeance des hommes et de sa vengeance  lui.  Il faisait,
dans ce crpuscule et dans ce dsert, une attestation.  Il tait
la preuve de la matire inquitante, parce que la matire devant
laquelle on tremble est de la ruine d'me.  Pour que la matire
morte nous trouble, il faut que l'esprit y ait vcu.  Il
dnonait la loi d'en bas  la loi d'en haut.  Mis l par
l'homme, il attendait Dieu.  Au-dessus de lui flottaient, avec
toutes les torsions indistinctes de la nue et de la vague, les
normes rveries de l'ombre.

Derrire cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion
sinistre.  L'illimit, born par rien, ni par un arbre, ni par un
toit, ni par un passant, tait autour de ce mort.  Quand
l'immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie, tombeau,
ternit, apparat patente, c'est alors que nous sentons tout
inaccessible, tout dfendu, tout mur.  Quand l'infini s'ouvre,
pas de fermeture plus formidable.



VI

BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT


L'enfant tait devant cette chose, muet, tonn, les yeux fixes.

Pour un homme c'et t un gibet, pour l'enfant c'tait une
apparition.

O l'homme et vu le cadavre, l'enfant voyait le fantme.

Et puis il ne comprenait point.

Les attractions d'abme sont de toute sorte; il y en avait une au
haut de cette colline.  L'enfant fit un pas, puis deux.  Il
monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en
ayant envie de reculer.

Il vint tout prs, hardi et frmissant, faire une reconnaissance
du fantme.

Parvenu sous le gibet, il leva la tte et examina.

Le fantme tait goudronn.  Il luisait a et l.  L'enfant
distinguait la face.  Elle tait enduite de bitume, et ce masque
qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de
la nuit.  L'enfant voyait la bouche qui tait un trou, le nez qui
tait un trou, et les yeux qui taient des trous.  Le corps tait
envelopp et comme ficel dans une grosse toile imbibe de
naphte.  La toile s'tait moisie et rompue.  Un genou passait 
travers.  Une crevasse laissait voir les ctes.  Quelques parties
taient cadavre, d'autres squelette.  Le visage tait couleur de
terre; des limaces, qui avaient err dessus, y avaient laiss de
vagues rubans d'argent.  La toile, colle aux os, offrait des
reliefs comme une robe de statue.  Le crne, fl et fendu, avait
l'hiatus d'un fruit pourri.  Les dents taient demeures
humaines, elles avaient conserv le rire.  Un reste de cri
semblait bruire dans la bouche ouverte.  Il y avait quelques
poils de barbe sur les joues.  La tte, penche, avait un air
d'attention.

On avait fait rcemment des rparations.  Le visage tait
goudronn de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile,
et les ctes.  En bas les pieds passaient.

Juste dessous, dans l'herbe, on voyait deux souliers, devenus
informes dans la neige et sous les pluies.  Ces souliers taient
tombs de ce mort.

L'enfant, pieds nus, regarda ces souliers.

Le vent, de plus en plus inquitant, avait de ces interruptions
qui font partie des apprts d'une tempte; il avait tout  fait
cess depuis quelques instants.  Le cadavre ne bougeait plus.  La
chane avait l'immobilit du fil  plomb.

Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de
la pression spciale de sa destine, l'enfant avait sans nul
doute en lui cet veil d'ides propre aux jeunes annes, qui
tche d'ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de
l'oiseau dans l'oeuf; mais tout ce qu'il y avait dans sa petite
conscience en ce moment se rsolvait en stupeur.  L'excs de
sensation, c'est l'effet du trop d'huile, arrive  l'touffement
de la pense.  Un homme se ft fait des questions, l'enfant ne
s'en faisait pas; il regardait.

Le goudron donnait  cette face un aspect mouill.  Des gouttes
de bitume figes dans ce qui avait t les yeux ressemblaient 
des larmes.  Du reste, grce  ce bitume, le dgt de la mort
tait visiblement ralenti, sinon annul, et rduit au moins de
dlabrement possible.  Ce que l'enfant avait devant lui tait une
chose dont on avait soin.  Cet homme tait videmment prcieux.
On n'avait pas tenu  le garder vivant, mais on tenait  le
conserver mort.

Le gibet tait vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis
de longues annes.

C'tait un usage immmorial en Angleterre de goudronner les
contrebandiers.  On les pendait au bord de la mer, on les
enduisait de bitume, et on les laissait accrochs; les exemples
veulent le plein air, et les exemples goudronns se conservent
mieux.  Ce goudron tait de l'humanit.  On pouvait de cette
manire renouveler les pendus moins souvent.  On mettait des
potences de distance en distance sur la cte comme de nos jours
des rverbres.  Le pendu tenait lieu de lanterne.  Il clairait,
 sa faon, ses camarades les contrebandiers.  Les
contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets.  En
voil un, premier avertissement; puis un autre, deuxime
avertissement.  Cela n'empchait point la contrebande; mais
l'ordre se compose de ces choses-l.  Cette mode a dur en
Angleterre jusqu'au commencement de ce sicle.  En 1822, on
voyait encore devant le chteau de Douvres trois pendus vernis.
Du reste, le procd conservateur ne se bornait point aux
contrebandiers.  L'Angleterre tirait le mme parti des voleurs,
des incendiaires et des assassins.  John Painter, qui mit le feu
aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu et goudronn en
1776.

L'abb Coyer, qui l'appelle Jean le Peintre, le revit en 1777.
John Painter tait accroch et enchan au-dessus de la ruine
qu'il avait faite, et rebadigeonn de temps en temps.  Ce cadavre
dura, on pourrait presque dire vcut, prs de quatorze ans.  Il
faisait encore un bon service en 1788.  En 1790, pourtant, on dut
le remplacer.  Les gyptiens faisaient cas de la momie du roi; la
momie de peuple,  ce qu'il parat, peut tre utile aussi.

Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en avait
enlev toute la neige.  L'herbe y reparaissait, avec quelques
chardons a et l.  La colline tait couverte de ce gazon marin
dru et ras qui fait ressembler le haut des falaises  du drap
vert.  Sous la potence, au point mme au-dessus duquel pendaient
les pieds du supplici, il y avait une touffe haute et paisse,
surprenante sur ce sol maigre.  Les cadavres mietts l depuis
des sicles expliquaient cette beaut de l'herbe.  La terre se
nourrit de l'homme.

Une fascination lugubre tenait l'enfant.  Il demeurait l, bant.
Il ne baissa le front qu'un moment pour une ortie qui lui piquait
les jambes, et qui lui fit la sensation d'une bte.  Puis il se
redressa.  Il regardait au-dessus de lui cette face qui le
regardait.  Elle le regardait d'autant plus qu'elle n'avait pas
d'yeux.  C'tait du regard rpandu, une fixit indicible o il y
avait de la lueur et des tnbres, et qui sortait du crne et des
dents aussi bien que des arcades sourcilires vides.  Toute la
tte du mort regarde, et c'est terrifiant.  Pas de prunelles, et
l'on se sent vu.  Horreur des larves.

Peu  peu l'enfant devenait lui-mme terrible.  Il ne bougeait
plus.  La torpeur le gagnait.  Il ne s'apercevait pas qu'il
perdait conscience.  Il s'engourdissait et s'ankylosait.  L'hiver
le livrait silencieusement  la nuit; il y a du tratre dans
l'hiver.  L'enfant tait presque statue.  La pierre du froid
entrait dans ses os; l'ombre, ce reptile, se glissait en lui.
L'assoupissement qui sort de la neige monte dans l'homme comme
une mare obscure; l'enfant tait lentement envahi par une
immobilit ressemblant  celle du cadavre.  Il allait s'endormir.

Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort.  L'enfant se
sentait saisi par cette main.  Il tait au moment de tomber sous
le gibet.  Il ne savait dj plus s'il tait debout.

La fin, toujours imminente, aucune transition entre tre et ne
plus tre, la rentre au creuset, le glissement possible  toute
minute, c'est ce prcipice-l qui est la cration.

Encore un instant, et l'enfant et le trpass, la vie en bauche
et la vie en ruine, allaient se confondre dans le mme
effacement.

Le spectre eut l'air de le comprendre et de ne pas le vouloir.
Tout  coup il se mit  remuer.  On et dit qu'il avertissait
l'enfant.  C'tait une reprise de vent qui soufflait.

Rien d'trange comme ce mort en mouvement.

Le cadavre au bout de la chane, pouss par le souffle invisible,
prenait une attitude oblique, montait  gauche, puis retombait,
remontait  droite, et retombait et remontait avec la lente et
funbre prcision d'un battant.  Va-et-vient farouche.  On et
cru voir dans les tnbres le balancier de l'horloge de
l'ternit.

Cela dura quelque temps ainsi.  L'enfant devant cette agitation
du mort sentait un rveil, et,  travers son refroidissement,
avait assez nettement peur.  La chane,  chaque oscillation,
grinait avec une rgularit hideuse.  Elle avait l'air de
reprendre haleine, puis recommenait.  Ce grincement imitait un
chant de cigale.

Les approches d'une bourrasque produisent de subites enflures du
vent.  Brusquement la brise devint bise.  L'oscillation du
cadavre s'accentua lugubrement.  Ce ne fut plus du balancement,
ce fut de la secousse.  La chane, qui grinait, cria.

Il sembla que ce cri tait entendu.  Si c'tait un appel, il fut
obi.  Du fond de l'horizon, un grand bruit accourut.

C'tait un bruit d'ailes.

Un incident survenait, l'orageux incident des cimetires et des
solitudes, l'arrive d'une troupe de corbeaux.

Des taches noires volantes piqurent le nuage, percrent la
brume, grossirent, approchrent, s'amalgamrent, s'paissirent,
se htant vers la colline, poussant des cris.  C'tait comme la
venue d'une lgion.  Cette vermine aile des tnbres s'abattit
sur le gibet.

L'enfant, effar, recula.

Les essaims obissent  des commandements.  Les corbeaux
s'taient groups sur la potence.  Pas un n'tait sur le cadavre.
Ils se parlaient entre eux.  Le croassement est affreux.  Hurler,
siffler, rugir, c'est de la vie; le croassement est une
acceptation satisfaite de la putrfaction.  On croit entendre le
bruit que fait le silence du spulcre en se brisant.  Le
croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit.
L'enfant tait glac.

Plus encore par l'pouvante que par le froid.

Les corbeaux se turent.  Un d'eux sauta sur le squelette.  Ce fut
un signal.  Tous se prcipitrent, il y eut une nue d'ailes,
puis toutes les plumes se refermrent, et le pendu disparut sous
un fourmillement d'ampoules noires remuant dans l'obscurit.  En
ce moment, le mort se secoua.

tait-ce lui?  tait-ce le vent?  Il eut un bond effroyable.
L'ouragan, qui s'levait, lui venait en aide.  Le fantme entra
en convulsion.  C'tait la rafale, dj soufflant  pleins
poumons, qui s'emparait de lui, et qui l'agitait dans tous les
sens.  Il devint horrible.  Il se mit  se dmener.  Pantin
pouvantable, ayant pour ficelle la chane d'un gibet.  Quelque
parodiste de l'ombre avait saisi son fil et jouait de cette
momie.  Elle tourna et sauta comme prte  se disloquer.  Les
oiseaux, effrays, s'envolrent.  Ce fut comme un rejaillissement
de toutes ces btes infmes.  Puis ils revinrent.  Alors une
lutte commena.

Le mort sembla pris d'une vie monstrueuse.  Les souffles le
soulevaient comme s'ils allaient l'emporter; on et dit qu'il se
dbattait et qu'il faisait effort pour s'vader; son carcan le
retenait.  Les oiseaux rpercutaient tous ses mouvements,
reculant, puis se ruant, effarouchs et acharns.  D'un ct, une
trange fuite essaye; de l'autre, la poursuite d'un enchan.
Le mort, pouss par tous les spasmes de la bise, avait des
soubresauts, des chocs, des accs de colre, allait, venait,
montait, tombait, refoulant l'essaim parpill.  Le mort tait
massue, l'essaim tait poussire.  La froce vole assaillante ne
lchait pas prise et s'opinitrait.  Le mort, comme saisi de
folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses
frappements aveugles semblables aux coups d'une pierre lie  une
fronde.  Par moments il avait sur lui toutes les griffes et
toutes les ailes, puis rien; c'taient des vanouissements de la
horde, tout de suite suivis de retours furieux.  Effrayant
supplice continuant aprs la vie.  Les oiseaux semblaient
frntiques.  Les soupiraux de l'enfer doivent donner passage 
des essaims pareils.  Coups d'ongle, coups de bec, croassements,
arrachements de lambeaux qui n'taient plus de la chair,
craquements de la potence, froissements du squelette, cliquetis
des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus
lugubre.  Une lmure contre des dmons.  Sorte de combat spectre.

Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-mme,
faisait face  l'essaim de tous les cts  la fois, paraissait
vouloir courir aprs les oiseaux, et l'on et dit que ses dents
tchaient de mordre.  Il avait le vent pour lui et la chane
contre lui, comme si les dieux noirs s'en mlaient.  L'ouragan
tait de la bataille.  Le mort se tordait, la troupe d'oiseaux
roulait sur lui en spirale.  C'tait un tournoiement dans un
tourbillon.

On entendait en bas un grondement immense, qui tait la mer.

L'enfant voyait ce rve.  Subitement il se mit  trembler de tous
ses membres, un frisson ruissela le long de son corps, il
chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son
front de ses deux mains, comme si le front tait un point
d'appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline 
grands pas, les yeux ferms, presque fantme lui-mme, il prit la
fuite, laissant derrire lui ce tourment dans la nuit.



VII

LA POINTE NORD DE PORTLAND


Il courut jusqu' essoufflement, au hasard, perdu, dans la
neige, dans la plaine, dans l'espace.  Cette fuite le rchauffa.
Il en avait besoin.  Sans cette course et sans cette pouvante,
il tait mort.

Quand l'haleine lui manqua, il s'arrta.  Mais il n'osa point
regarder en arrire.  Il lui semblait que les oiseaux devaient le
poursuivre, que le mort devait avoir dnou sa chane et tait
probablement en marche du mme ct que lui, et que sans doute le
gibet lui-mme descendait la colline, courant aprs le mort.  Il
avait peur de voir cela, s'il se retournait.

Lorsqu'il eut repris un peu haleine, il se remit  fuir.

Se rendre compte des faits n'est point de l'enfance.  Il
percevait des impressions  travers le grossissement de l'effroi,
mais sans les lier dans son esprit et sans conclure.  Il allait
n'importe o ni comment; il courait avec l'angoisse et la
difficult du songe.  Depuis prs de trois heures qu'il tait
abandonn, sa marche en avant, tout en restant vague, avait
chang de but; auparavant il tait en qute,  prsent il tait
en fuite.  Il n'avait plus faim, ni froid; il avait peur.  Un
instinct avait remplac l'autre.  chapper tait maintenant toute
sa pense.  chapper  quoi?   tout.  La vie lui apparaissait de
toutes parts autour de lui comme une muraille horrible.  S'il et
pu s'vader des choses, il l'et fait.

Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu'on
nomme le suicide.

Il courait.

Il courut ainsi un temps indtermin.  Mais l'haleine s'puise,
la peur s'puise aussi.

Tout  coup, comme saisi d'un soudain accs d'nergie et
d'intelligence, il s'arrta, on et dit qu'il avait honte de se
sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa rsolument la tte,
et se retourna.

Il n'y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.

Le brouillard avait repris possession de l'horizon.

L'enfant poursuivit son chemin.

Maintenant il ne courait plus, il marchait.  Dire que cette
rencontre d'un mort l'avait fait un homme, ce serait limiter
l'impression multiple et confuse qu'il subissait.  Il y avait
dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins.  Ce gibet,
fort trouble dans ce rudiment de comprhension qui tait sa
pense, restait pour lui une apparition.  Seulement, une terreur
dompte tant un affermissement, il se sentit plus fort.  S'il
et t d'ge  se sonder, il et trouv en lui mille autres
commencements de mditation, mais la rflexion des enfants est
informe, et tout au plus sentent-ils l'arrire-got amer de cette
chose obscure pour eux que l'homme plus tard appelle
l'indignation.

Ajoutons que l'enfant a ce don d'accepter trs vite la fin d'une
sensation.  Les contours lointains et fuyants, qui font
l'amplitude des choses douloureuses, lui chappent.  L'enfant est
dfendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les motions
trop complexes.  Il voit le fait, et peu de chose  ct.  La
difficult de se contenter des ides partielles n'existe pas pour
l'enfant.  Le procs de la vie ne s'instruit que plus tard, quand
l'exprience arrive avec son dossier.  Alors il y a confrontation
des groupes de faits rencontrs, l'intelligence renseigne et
grandie compare, les souvenirs du jeune ge reparaissent sous les
passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs
sont des points d'appui pour la logique, et ce qui tait vision
dans le cerveau de l'enfant devient syllogisme dans le cerveau de
l'homme.  Du reste l'exprience est diverse, et tourne bien ou
mal selon les natures.  Les bons mrissent.  Les mauvais
pourrissent.

L'enfant avait bien couru un quart de lieue, et march un autre
quart de lieue.  Tout  coup il sentit que son estomac le
tiraillait.  Une pense, qui tout de suite clipsa la hideuse
apparition de la colline, lui vint violemment: manger.  Il y a
dans l'homme une bte, heureusement; elle le ramne  la ralit.

Mais quoi manger?  mais o manger?  mais comment manger?

Il tta ses poches.  Machinalement, car il savait bien qu'elles
taient vides.

Puis il hta le pas.  Sans savoir o il allait, il hta le pas
vers le logis possible.

Cette foi  l'auberge fait partie des racines de la providence
dans l'homme.

Croire  un gte, c'est croire en Dieu.

Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblt  un
toit.

L'enfant marchait, la lande continuait, nue  perte de vue.

Il n'y avait jamais eu sur ce plateau d'habitation humaine.
C'est au bas de la falaise, dans des trous de roche, que
logeaient jadis, faute de bois pour btir des cabanes, les
anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une fronde,
pour chauffage la fiente de boeuf sche, pour religion l'idole
Heil debout dans une clairire  Dorchester, et pour industrie la
pche de ce faux corail gris que les gallois appelaient _plin_ et
les grecs _isidis plocamos_.

L'enfant s'orientait du mieux qu'il pouvait.  Toute la destine
est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ce
petit tre avait de bonne heure l'option entre les chances
obscures.  Il avanait cependant; mais, quoique ses jarrets
semblassent d'acier, il commenait  se fatiguer.  Pas de
sentiers dans cette plaine; s'il y en avait, la neige les avait
effacs.  D'instinct, il continuait  dvier vers l'est.  Des
pierres tranchantes lui avaient corch les talons.  S'il et
fait jour, on et pu voir, dans les traces qu'il laissait sur la
neige, des taches roses qui taient son sang.

Il ne reconnaissait rien.  Il traversait le plateau de Portland
du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle il
tait venu, vitant les rencontres, l'avait travers de l'ouest 
l'est.  Elle tait vraisemblablement partie, dans quelque barque
de pcheur ou de contrebandier, d'un point quelconque de la cte
d'Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour
aller  Portland retrouver l'ourque qui l'attendait, et elle
avait d dbarquer dans une des anses de Weston pour aller se
rembarquer dans une des criques d'Eston.  Cette direction-l
tait coupe en croix par celle que suivait maintenant l'enfant.
Il tait impossible qu'il reconnt son chemin.

Le plateau de Portland a  et l de hautes ampoules ruines
brusquement par la cte et coupes  pic sur la mer.  L'enfant
errant arriva sur un de ces points culminants, et s'y arrta,
esprant trouver plus d'indications dans plus d'espace, cherchant
 voir.  Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste
opacit livide.  Il l'examina avec attention, et, sous la fixit
de son regard, elle devint moins indistincte.  Au fond d'un
lointain pli de terrain, vers l'est, au bas de cette lividit
opaque, sorte d'escarpement mouvant et blme qui ressemblait 
une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues
lambeaux noirs, espces d'arrachements diffus.  Cette opacit
blafarde, c'tait du brouillard; ces lambeaux noirs, c'taient
des fumes.  O il y a des fumes, il y a des hommes.  L'enfant
se dirigea de ce ct.

Il entrevoyait  quelque distance une descente, et au pied de la
descente, parmi des configurations informes de rochers que la
brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de
terre reliant probablement aux plaines de l'horizon le plateau
qu'il venait de traverser.  Il fallait videmment passer par l.

Il tait arriv en effet  l'isthme de Portland, alluvion
diluvienne qu'on appelle Chess-Hill.

Il s'engagea sur le versant du plateau.

La pente tait difficile et rude.  C'tait, avec moins d'pret
pourtant, le revers de l'ascension qu'il avait faite pour sortir
de la crique.  Toute monte se solde par une descente.  Aprs
avoir grimp, il dgringolait.

Il sautait d'un rocher  l'autre, au risque d'une entorse, au
risque d'un croulement dans la profondeur indistincte.  Pour se
retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il
prenait  poignes les longues lanires des landes et des ajoncs
pleins d'pines, et toutes ces pointes lui entraient dans les
doigts.  Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et
descendait en reprenant haleine, puis l'escarpement se refaisait,
et pour chaque pas il fallait un expdient.  Dans les descentes
de prcipice, chaque mouvement est la solution d'un problme.  Il
faut tre adroit sous peine de mort.  Ces problmes, l'enfant les
rsolvait avec un instinct dont un singe et pris note et une
science qu'un saltimbanque et admire.  La descente tait
abrupte et longue, Il en venait  bout nanmoins.

Peu  peu, il approchait de l'instant o il prendrait terre sur
l'isthme entrevu.

Par intervalles, tout en bondissant ou en dvalant de rocher en
rocher, il prtait l'oreille, avec un dressement de daim
attentif.  Il coutait au loin,  sa gauche, un bruit vaste et
faible, pareil  un profond chant de clairon.  Il y avait dans
l'air en effet un remuement de souffles prcdant cet effrayant
vent boral, qu'on entend venir du ple comme une arrive de
trompettes.  En mme temps, l'enfant sentait par moments sur son
front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait
 des paumes de mains froides se posant sur son visage.
C'taient de larges flocons glacs, ensemencs d'abord mollement
dans l'espace, puis tourbillonnant, et annonant l'orage de
neige.  L'enfant en tait couvert.  L'orage de neige qui, depuis
plus d'une heure dj, tait sur la mer, commenait  gagner la
terre.  Il envahissait lentement les plaines.  Il entrait
obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland.





LIVRE DEUXIME

L'OURQUE EN MER



I

LES LOIS QUI SONT HORS DE L'HOMME


La tempte de neige est une des choses inconnues de la mer.
C'est le plus obscur des mtores; obscur dans tous les sens du
mot.  C'est un mlange de brouillard et de tourmente, et de nos
jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phnomne.  De
l beaucoup de dsastres.

On veut tout expliquer par le vent et par le flot.  Or dans l'air
il y a une force qui n'est pas le vent, et dans l'eau il y a une
force qui n'est pas le flot.  Cette force, la mme dans l'air et
dans l'eau, c'est l'effluve.  L'air et l'eau sont deux masses
liquides,  peu prs identiques, et rentrant l'une dans l'autre
par la condensation et la dilatation, tellement que respirer
c'est boire; l'effluve seul est fluide.  Le vent et le flot ne
sont que des pousses; l'effluve est un courant.  Le vent est
visible par les nues, le flot est visible par l'cume; l'effluve
est invisible.  De temps en temps pourtant il dit: je suis l.
Son _Je suis l_, c'est un coup de tonnerre.

La tempte de neige offre un problme analogue au brouillard sec.
Si l'claircissement de la callina des espagnols et du quobar des
thiopiens est possible,  coup sr, cet claircissement se fera
par l'observation attentive de l'effluve magntique.

Sans l'effluve, une foule de faits demeurent nigmatiques.  A la
rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la
tempte de trois pieds par seconde  deux cent vingt pieds,
motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces,
mer calme,  trente-six pieds, mer furieuse;  la rigueur,
l'horizontalit des souffles, mme en bourrasque, fait comprendre
comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents
pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles
quatre fois plus hautes prs de l'Amrique que prs de l'Asie,
c'est--dire plus hautes  l'ouest qu' l'est; pourquoi est-ce le
contraire dans l'Atlantique; pourquoi, sous l'quateur, est-ce le
milieu de la mer qui est le plus haut; d'o viennent ces
dplacements de la tumeur de l'ocan?  c'est ce que l'effluve
magntique, combin avec la rotation terrestre et l'attraction
sidrale, peut seul expliquer.

Ne faut-il pas cette complication mystrieuse pour rendre raison
d'une oscillation du vent allant, par exemple, par l'ouest, du
sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le mme grand
tour, du nord-est au sud-est, de faon  faire en trente-six
heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degrs, ce qui
fut le prodrome de la tempte de neige du 19 mars 1867?

Les vagues de tempte de l'Australie atteignent jusqu' quatre
vingts pieds de hauteur; cela tient au voisinage du ple.  La
tourmente en ces latitudes rsulte moins du bouleversement des
souffles que de la continuit des dcharges lectriques
sous-marines; en l'anne 1866, le cble transatlantique a t
rgulirement troubl dans sa fonction deux heures sur
vingt-quatre, de midi  deux heures, par une sorte de fivre
intermittente.  De certaines compositions et dcompositions de
forces produisent les phnomnes, et s'imposent aux calculs du
marin  peine de naufrage.  Le jour o la navigation, qui est une
routine, deviendra une mathmathique, le jour o l'on cherchera 
savoir, par exemple, pourquoi, dans nos rgions, les vents chauds
viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour o
l'on comprendra que les dcroissances de temprature sont
proportionnes aux profondeurs ocaniques, le jour o l'on aura
prsent  l'esprit que le globe est un gros aimant polaris dans
l'immensit, avec deux axes, un axe de rotation et un axe
d'effluves, s'entrecoupant au centre de la terre, et que les
ples magntiques tournent autour des ples gographiques; quand
ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement,
quand on naviguera sur de l'instabilit tudie, quand le
capitaine sera un mtorologue, quand le pilote sera un chimiste,
alors bien des catastrophes seront vites.  La mer est
magntique autant qu'aquatique; un ocan de forces flotte,
inconnu, dans l'ocan des flots;  vau-l'eau, pourrait-on dire.
Ne voir dans la mer qu'une masse d'eau, c'est ne pas voir la mer;
la mer est un va-et-vient de fluide autant qu'un flux et reflux
de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-tre
que les ouragans; l'adhsion molculaire, manifeste, entre
autres phnomnes, par l'attraction capillaire, microscopique
pour nous, participe, dans l'ocan, de la grandeur des tendues;
et l'onde des effluves, tantt aide, tantt contrarie l'onde des
airs et l'onde des eaux.  Qui ignore la loi lectrique ignore la
loi hydraulique; car l'une pntre l'autre.  Pas d'tude plus
ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche  l'empirisme
comme l'astronomie touche  l'astrologie.  Sans cette tude
pourtant, pas de navigation.

Cela dit, passons.

Un des composs les plus redoutables de la mer, c'est la
tourmente de neige.  La tourmente de neige est surtout
magntique.  Le ple la produit comme il produit l'aurore
borale; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur;
et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme,
l'effluve est visible.

Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accs de dlire de
la mer.  La mer a ses migraines.  On peut assimiler les temptes
aux maladies.  Les unes sont mortelles, d'autres ne le sont
point; on se tire de celle-ci et non de celle-l.  La bourrasque
de neige passe pour tre habituellement mortelle.  Jarabija, un
des pilotes de Magellan, la qualifiait une nue sortie du
mauvais ct du diable[1].

  [1] _Una nube salida del malo lado del diabolo_.

Surcouf disait: _Il y a du trousse-galant dans cette tempte-l_.

Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de
bourrasque _la nevada_ au moment des flocons, et _la helada_ au
moment des grlons.  Selon eux il tombait du ciel des
chauves-souris avec la neige.

Les temptes de neige sont propres aux latitudes polaires.
Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles
croulent, jusqu' nos climats, tant la ruine est mle aux
aventures de l'air.

La _Matutina_, on l'a vu, s'tait, en quittant Portland,
rsolument engage dans ce grand hasard nocturne qu'une approche
d'orage aggravait.  Elle tait entre dans toute cette menace
avec une sorte d'audace tragique.  Cependant, insistons-y,
l'avertissement ne lui avait point manqu.



II

LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXES


Tant que l'ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de
mer; la lame tait presque tale.  Quel que ft le brun de
l'ocan, il faisait encore clair dans le ciel.  La brise mordait
peu sur le btiment.  L'ourque longeait le plus possible la
falaise qui lui tait un bon paravent.

On tait dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes
d'quipage, et sept passagers, dont deux femmes.  A la lumire de
la pleine mer, car dans le crpuscule le large refait le jour,
toutes les figures taient maintenant visibles et nettes.  On ne
se cachait plus d'ailleurs, on ne se gnait plus, chacun
reprenait sa libert d'allures, jetait son cri, montrait son
visage, le dpart tant une dlivrance.

La bigarrure du groupe clatait.  Les femmes taient sans ge; la
vie errante fait des vieillesses prcoces, et l'indigence est une
ride.  L'une tait une basquaise des ports-secs; l'autre, la
femme au gros rosaire, tait une irlandaise.  Elles avaient l'air
indiffrent des misrables.  Elles s'taient en entrant
accroupies l'une prs de l'autre sur des coffres au pied du mt.
Elles causaient; l'irlandais et le basque, nous l'avons dit, sont
deux langues parentes.  La basquaise avait les cheveux parfums
d'oignon et de basilic.  Le patron de l'ourque tait basque
guipuzcoan; un matelot tait basque du versant nord des Pyrnes,
l'autre tait basque du versant sud, c'est--dire de la mme
nation, quoique le premier ft franais et le second espagnol.
Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle.  _Mi
madre se llama montaa_, ma mre s'appelle la montagne, disait
l'arriero Zalareus.  Des cinq hommes accompagnant les deux
femmes, un tait franais languedocien, un tait franais
provenal, un tait gnois, un, vieux, celui qui avait le
sombrero sans trou  pipe, paraissait allemand, le cinquime, le
chef, tait un basque landais de Biscarosse.  C'tait lui qui, au
moment o l'enfant allait entrer dans l'ourque, avait d'un coup
de talon jet la passerelle  la mer.  Cet homme, robuste, subit,
rapide, couvert, on s'en souvient, de passementeries, de
pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles
flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait, se
dressait, allait et venait sans cesse d'un bout du navire 
l'autre, comme inquiet entre ce qu'il venait de faire et ce qui
allait arriver.

Ce chef de la troupe et le patron de l'ourque, et les deux hommes
d'quipage, basques tous quatre, parlaient tantt basque, tantt
espagnol, tantt franais, ces trois langues tant rpandues sur
les deux revers des Pyrnes.  Du reste, hormis les femmes, tous
parlaient  peu prs le franais, qui tait le fond de l'argot de
la bande.  La langue franaise, ds cette poque, commenait 
tre choisie par les peuples comme intermdiaire entre l'excs de
consonnes du nord et l'excs de voyelles du midi.  En Europe le
commerce parlait franais; le vol, aussi.  On se souvient que
Gibby, voleur de Londres, comprenait Cartouche.

L'ourque, fine voilire, marchait bon train; pourtant dix
personnes, plus les bagages, c'tait beaucoup de charge pour un
si faible gabarit.

Ce sauvetage d'une bande par ce navire n'impliquait pas
ncessairement l'affiliation de l'quipage du navire  la bande.
Il suffisait que le patron du navire ft un _vascongado_, et que
le chef de la bande en ft un autre.  S'entr'aider est, dans
cette race, un devoir, qui n'admet pas d'exception.  Un basque,
nous venons de le dire, n'est ni espagnol, ni franais, il est
basque; et, toujours et partout, il doit sauver un basque.  Telle
est la fraternit pyrnenne.

Tout le temps que l'ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que
de mauvaise mine, ne parut point assez gt pour proccuper les
fugitifs.  On se sauvait, on s'chappait, on tait brutalement
gai.  L'un riait, l'autre chantait.  Ce rire tait sec, mais
libre; ce chant tait bas, mais insouciant.

Le languedocien criait: _caougagno_!  Cocagne! est le comble de
la satisfaction narbonnaise.  C'tait un demi-matelot, un naturel
du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe,
marinier plutt que marin, mais habitu  manoeuvrer les
prissoires de l'tang de Bages et  tirer sur les sables sals
de Sainte-Lucie la trane pleine de poisson.  Il tait de cette
race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix
compliqus  l'espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette
l'outre, racle le jambon, s'agenouille pour blasphmer, et
implore son saint patron avec menaces: Grand saint, accorde-moi
ce que je te demande, ou je te jette une pierre  la tte, ou t
feg' un pic.

Il pouvait, au besoin, s'ajouter utilement  l'quipage.  Le
provenal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer un
feu de tourbe, et faisait la soupe.

Cette soupe tait une espce de puchero o le poisson remplaait
la viande et o le provenal jetait des pois chiches, de petits
morceaux de lard coups carrment, et des gousses de piment
rouge, concessions du mangeur de bouillabaisse aux mangeurs
d'olla podrida.  Un des sacs de provisions, dball, tait  ct
de lui.  Il avait allum, au-dessus de sa tte, une lanterne de
fer  vitres de talc, oscillant  un crochet du plafond de la
cambuse.  A ct,  un autre crochet, se balanait l'alcyon
girouette.  C'tait alors une croyance populaire qu'un alcyon
mort, suspendu par le bec, prsente toujours la poitrine au ct
d'o vient le vent.

Tout en faisant la soupe, le provenal se mettait par instants
dans la bouche le goulot d'une gourde et avalait un coup
d'aguardiente.  C'tait une de ces gourdes revtues d'osier,
larges et plates,  oreillons, qu'on se pendait au ct par une
courroie, et qu'on appelait alors gourdes de hanche.  Entre
chaque gorge, il mchonnait un couplet d'une de ces chansons
campagnardes dont le sujet est rien du tout; un chemin creux, une
haie; on voit dans la prairie par une crevasse du buisson l'ombre
allonge d'une charrette et d'un cheval au soleil couchant, et de
temps en temps au-dessus de la haie parat et disparat
l'extrmit de la fourche charge de foin.  Il n'en faut pas plus
pour une chanson.

Un dpart, selon ce qu'on a dans le coeur ou dans l'esprit, est
un soulagement ou un accablement.  Tous semblaient allgs, un
except, qui tait le vieux de la troupe, l'homme au chapeau sans
pipe.

Ce vieux, qui paraissait plutt allemand qu'autre chose, bien
qu'il et une de ces figures  fond perdu o la nationalit
s'efface, tait chauve, et si grave que sa calvitie semblait une
tonsure.  Chaque fois qu'il passait devant la sainte vierge de la
proue, il soulevait son feutre, et l'on pouvait apercevoir les
veines gonfles et sniles de son crne.  Une faon de grande
robe use et dchiquete, en serge brune de Dorchester, dont il
s'enveloppait, ne cachait qu' demi son justaucorps serr,
troit, et agraf jusqu'au collet comme une soutane.  Ses deux
mains tendaient  l'entrecroisement et avaient la jonction
machinale de la prire habituelle.  Il avait ce qu'on pourrait
nommer la physionomie blme; car la physionomie est surtout un
reflet, et c'est une erreur de croire que l'ide n'a pas de
couleur.  Cette physionomie tait videmment la surface d'un
trange tat intrieur, la rsultante d'un compos de
contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les autres
dans le mal, et, pour l'observateur, la rvlation d'un  peu
prs humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou grandir
au-dessus de l'homme.  Ces chaos de l'me existent.  Il y avait
de l'illisible sur cette figure.  Le secret y allait jusqu'
l'abstrait.  On comprenait que cet homme avait connu l'avant-got
du mal, qui est le calcul, et l'arrire-got, qui est le zro.
Dans son impassibilit, peut-tre seulement apparente, taient
empreintes les deux ptrifications, la ptrification du coeur,
propre au bourreau, et la ptrification de l'esprit, propre au
mandarin.  On pouvait affirmer, car le monstrueux a sa manire
d'tre complet, que tout lui tait possible, mme s'mouvoir.
Tout savant est un peu cadavre; cet homme tait un savant.  Rien
qu' le voir, on devinait cette science empreinte dans les gestes
de sa personne et dans les plis de sa robe.  C'tait une face
fossile dont le srieux tait contrari par cette mobilit ride
du polyglotte qui va jusqu' la grimace.  Du reste, svre.  Rien
d'hypocrite, mais rien de cynique.  Un songeur tragique.  C'tait
l'homme que le crime a laiss pensif.  Il avait le sourcil d'un
trabucaire modifi par le regard d'un archevque.  Ses rares
cheveux gris taient blancs sur les tempes.  On sentait en lui le
chrtien, compliqu de fatalisme turc.  Des nooeds de goutte
dformaient ses doigts dissqus par la maigreur; sa haute taille
roide tait ridicule; il avait le pied marin.  Il marchait
lentement sur le pont sans regarder personne, d'un air convaincu
et sinistre.  Ses prunelles taient vaguement pleines de la lueur
fixe d'une me attentive aux tnbres et sujette  des
rapparitions de conscience.

De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte, et
faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler 
l'oreille.  Le vieillard rpondait d'un signe de tte.  On et
dit l'clair consultant la nuit.



III

LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUITE


Deux hommes sur le navire taient absorbs, ce vieillard et le
patron de l'ourque, qu'il ne faut pas confondre avec le chef de
la bande; le patron tait absorb par la mer, le vieillard par le
ciel.  L'un ne quittait pas des yeux la vague, l'autre attachait
sa surveillance aux nuages.  La conduite de l'eau tait le souci
du patron; le vieillard semblait suspecter le znith.  Il
guettait les astres par toutes les ouvertures de la nue.

C'tait ce moment o il fait encore jour, et o quelques toiles
commencent  piquer faiblement le clair du soir.

L'horizon tait singulier.  La brume y tait diverse.

Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur
la mer.

Avant mme d'tre sorti de Portland-Bay, le patron, proccup du
flot, eut tout de suite une grande minutie de manoeuvres.  Il
n'attendit pas qu'on et dcap.  Il passa en revue le
trelingage, et s'assura que la bridure des bas haubans tait en
bon tat et appuyait bien les gambes de hune, prcaution d'un
homme qui compte faire des tmrits de vitesse.

L'ourque, c'tait l son dfaut, enfonait d'une demi-vare par
l'avant plus que par l'arrire.

Le patron passait  chaque instant du compas de route au compas
de variation, visant par les deux pinnules aux objets de la cte,
afin de reconnatre l'aire de vent  laquelle ils rpondaient.
Ce fut d'abord une brise de bouline qui se dclara; il n'en parut
pas contrari, bien qu'elle s'loignt de cinq pointes du vent de
la route.  Il tenait lui-mme la barre le plus possible,
paraissant ne se fier qu' lui pour ne perdre aucune force,
l'effet du gouvernail s'entretenant par la rapidit du sillage.

La diffrence entre le vrai rumb et le rumb apparent tant
d'autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse, l'ourque
semblait gagner vers l'origine du vent plus qu'elle ne faisait
rellement.  L'ourque n'avait pas vent largue et n'allait pas au
plus prs, mais on ne connat directement le vrai rumb que
lorsqu'on va vent arrire.  Si l'on aperoit dans les nues de
longues bandes qui aboutissent au mme point de l'horizon, ce
point est l'origine du vent; mais ce soir-l il y avait plusieurs
vents, et l'aire du rumb tait trouble; aussi le patron se
mfiait des illusions du navire.

Il gouvernait  la fois timidement et hardiment, brassait au
vent, veillait aux carts subits, prenait garde au lans, ne
laissait pas arriver le btiment, observait la drive, notait les
petits chocs de la barre, avait l'oeil  toutes les circonstances
du mouvement, aux ingalits de vitesse du sillage, aux folles
ventes, se tenait constamment, de peur d'aventure,  quelque
quart de vent de la cte qu'il longeait, et surtout maintenait
l'angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l'angle de
la voilure, le rumb de vent indiqu par la boussole tant
toujours douteux,  cause de la petitesse du compas de route.  Sa
prunelle, imperturbablement baisse, examinait toutes les formes
que prenait l'eau.

Une fois pourtant il leva les yeux vers l'espace et tcha
d'apercevoir les trois toiles qui sont dans le baudrier d'Orion;
ces toiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des
anciens pilotes espagnols dit: _Qui voit les trois mages n'est
pas loin du sauveur_.

Ce coup d'oeil du patron au ciel concida avec cet apart
grommel  l'autre bout du navire par le vieillard:

--Nous ne voyons pas mme la Claire des Gardes, ni l'astre
Antars, tout rouge qu'il est.  Pas une toile n'est distincte.

Aucun souci parmi les autres fugitifs.

Toutefois, quand la premire hilarit de l'vasion fut passe, il
fallut bien s'apercevoir qu'on tait en mer au mois de janvier,
et que la bise tait glace.  Impossible de se loger dans la
cabine, beaucoup trop troite et d'ailleurs encombre de bagages
et de ballots.  Les bagages appartenaient aux passagers, et les
ballots  l'quipage, car l'ourque n'tait point un navire de
plaisance et faisait la contrebande.  Les passagers durent
s'tablir sur le pont; rsignation facile  ces nomades.  Les
habitudes du plein air rendent aiss aux vagabonds les
arrangements de nuit; la belle toile est de leurs amies; et le
froid les aide  dormir,  mourir quelquefois,

Celle nuit-l, du reste, on vient de le voir, la belle toile
tait absente.

Le languedocien et le gnois, en attendant le souper, se
pelotonnrent prs des femmes, au pied du mt, sous des prlarts
que les matelots leur jetrent.

Le vieux chauve resta debout  l'avant, immobile et comme
insensible au froid.

Le patron de l'ourque, de la barre o il tait, fit une sorte
d'appel guttural assez semblable  l'interjection de l'oiseau
qu'on appelle en Amrique l'Exclamateur;  ce cri, le chef de la
bande approcha, et le patron lui adressa cette apostrophe:
_Etcheco jana_!  Ces deux mots basques, qui signifient
laboureur de la montagne, sont, chez ces antiques cantabres,
une entre en matire solennelle et commandent l'attention.

Puis le palron montra du doigt au chef le vieillard, et le
dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, tant de
l'espagnol montagnard.  Voici les demandes et les rponses:

--Etchceo jana, que es este hombre [1]?

--Un hombre.

--Que lenguas habla?

--Todas.

--Que cosas sabe?

--Todas.

--Qual pas!

--Ningun, y todos.

--Qual Dios?

--Dios.

--Como le llamas?

--El Tonto.

--Como dices que le llamas?

--El Sabio.

--En vuestre tropa, que esta?

--Esta lo que esta.

--El gefe?

--No.

--Pues, que esta?

--La alma.


  [1] --Laboureur de la montagne, quel est cet homme?  --Un
  homme.  --Quelles langues parle-t-il?  --Toutes.  --Quelles
  choses sait-il?  --Toutes.  --Quel est son pays?  --Aucun et
  tous.  --Quel est son Dieu?  --Dieu.  --Comment le nommes-tu?
  --Le Fou.  --Comment dis-tu que tu le nommes?  --Le Sage.
  --Dans votre troupe, qu'est-ce qu'il est?  --Il est ce qu'il
  est.  --Le chef?  --Non.  --Alors, quel est-il?  --L'me.

Le chef et le patron se sparrent, chacun retournant  sa
pense, et peu aprs la _Matutina_ sortit du golfe.

Les grands balancements du large commencrent.

La mer, dans les cartements de l'cume, tait d'apparence
visqueuse; les vagues, vues dans la clart crpusculaire  profil
perdu, avaient des aspects de flasques de fiel.  a et l une
lame, flottant  plat, offrait des flures et des toiles, comme
une vitre o l'on a jet des pierres.  Au centre de ces toiles,
dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez
semblable  cette rverbration fline de la lumire disparue qui
est dans la prunelle des chouettes.

La _Matutina_ traversa firement et en vaillante nageuse le
redoutable frmissement du banc Chambours.  Le banc Chambours,
obstacle latent  la sortie de la rade de Portland, n'est point
un barrage, c'est un amphithtre.  Un cirque de sable sous
l'eau, des gradins sculpts par les cercles de l'onde, une arne
ronde et symtrique, haute comme une Yungfrau, mais noye, un
colise de l'ocan entrevu par le plongeur dans la transparence
visionnaire de l'engloutissement, c'est l le banc Chambours.
Les hydres s'y combattent, les lviathans s'y rencontrent; il y a
l, disent les lgendes, au fond du gigantesque entonnoir, des
cadavres de navires saisis et couls par l'immense araigne
Kraken, qu'on appelle aussi le poisson-montagne.  Telle est
l'effrayante ombre de la mer.

Ces ralits spectrales ignores de l'homme se manifestent  la
surface par un peu de frisson.

Au dix-neuvime sicle, le banc Chambours est en ruine.  Le
brise-lames rcemment construit a boulevers et tronqu  force
de ressacs cette haute architecture sous-marine, de mme que la
jete btie au Croisie en 1760 y a chang d'un quart d'heure
l'tablissement des mares.  La mare pourtant, c'est ternel;
mais l'ternit obit  l'homme plus qu'on ne croit.



IV

ENTRE EN SCNE D'UN NUAGE DIFFRENT DES AUTRES


Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifi d'abord le
Fou, puis le Sage, ne quittait plus l'avant.  Depuis le passage
du banc Chambours, son attention se partageait entre le ciel et
l'ocan.  Il baissait les yeux, puis les relevait; ce qu'il
scrutait surtout, c'tait le nord-est,

Le patron confia la barre  un matelot, enjamba le panneau de la
fosse aux cbles, traversa le passavent et vint au gaillard de
proue.

Il aborda le vieillard, mais non de face.  Il se tint un peu en
arrire, les coudes serrs aux hanches, les mains cartes, la
tte penche sur l'paule, l'oeil ouvert, le sourcil haut, un
coin des lvres souriant, ce qui est l'attitude de la curiosit,
quand elle flotte entre l'ironie et le respect.

Le vieillard, soit qu'il et l'habitude de parler quelquefois
seul, soit que sentir quelqu'un derrire lui l'excitt  parler,
se mit  monologuer, en considrant l'tendue.

--Le mridien d'o l'on compte l'ascension droite est marqu dans
ce sicle par quatre toiles, la Polaire, la chaise de Cassiope,
la tte d'Andromde, et l'toile Algnib, qui est dans Pgase.
Mais aucune n'est visible.

Ces paroles se succdaient automatiquement, confuses,  peu prs
dites, et en quelque faon sans qu'il se mlt de les prononcer.
Elles flottaient hors de sa bouche et se dissipaient.  Le
monologue est la fume des feux intrieurs de l'esprit.

Le patron interrompit:

--Seigneur...

Le vieillard, peut-tre un peu sourd en mme temps que trs
pensif, continua:

--Pas assez d'toiles, et trop de vent.  Le vent quitte toujours
sa route pour se jeter sur la cte.  Il s'y jette  pic.  Cela
tient  ce que la terre est plus chaude que la mer.  L'air en est
plus lger.  Le vent froid et lourd de la mer se prcipite sur la
terre pour le remplacer.  C'est pourquoi dans le grand ciel le
vent souffle vers la terre de tous les cts.  Il importerait de
faire des bordes allonges entre le parallle estim et le
parallle prsum.  Quand la latitude observe ne diffre pas de
la latitude prsume de plus de trois minutes sur dix lieues, et
de quatre sur vingt, on est en bonne route.

Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point.  Cet homme,
qui portait presque une simarre d'universitaire d'Oxford ou de
Goettingue, ne bougeait pas de sa posture hautaine et revche.
Il observait la mer en connaisseur des flots et des hommes.  Il
tudiait les vagues, mais presque comme s'il allait demander dans
leur tumulte son tour de parole, et leur enseigner quelque chose.
Il y avait en lui du magister et de l'augure.  Il avait l'air du
pdant de l'abme.

Il poursuivit son soliloque, peut-tre fait, aprs tout, pour
tre cout.

--On pourrait lutter, si l'on avait une roue au lieu d'une barre.
Par une vitesse de quatre lieues  l'heure, trente livres
d'effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres
d'effet sur la direction.  Et plus encore, car il y a des cas o
l'on fait faire  la trousse deux tours de plus.

Le patron salua une deuxime fois, et dit:

--Seigneur...

L'oeil du vieillard se fixa sur lui.  La tte tourna sans que le
corps remut.

--Appelle-moi docteur.

--Seigneur docteur, c'est moi qui suis le patron.

--Soit, rpondit le docteur.

Le docteur--nous le nommerons ainsi dornavant--parut consentir
au dialogue:

--Patron, as-tu un octant anglais?

--Non.

--Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par
derrire, ni par devant.

--Les basques, rpliqua le patron, prenaient hauteur avant qu'il
y et des anglais,

--Mfie-toi de l'olofe.

--Je mollis quand il le faut.

--As-tu mesur la vitesse du navire?

--Oui.

--Quand?

--Tout  l'heure.

--Par quel moyen?

--Au moyen du loch.

--As-tu eu soin d'avoir l'oeil sur le bois du loch?

--Oui.

--Le sablier fait-il juste ses trente secondes?

--Oui.

--Es-tu sr que le sable n'a point us le trou entre les deux
empoulettes?

--Oui.

--As-tu fait la contre-preuve du sablier par la vibration d'une
balle de mousquet suspendue...

--A un fil plat tir de dessus le chanvre roui?  Sans doute.

--As-tu cir le fil de peur qu'il ne s'allonge?

--Oui.

--As-tu fait la contre-preuve du loch?

--J'ai fait la contre-preuve du sablier par la balle de mousquet
et la contre-preuve du loch par le boulet de canon.

--Quel diamtre a ton boulet?

--Un pied.

--Bonne lourdeur.

--C'est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, _la
Casse de Par-grand_.

--Qui tait de l'armada?

--Oui.

--Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et
vingt-cinq canons?

--Le naufrage le sait.

--Comment as-tu pes le choc de l'eau contre le boulet?

--Au moyen d'un peson d'Allemagne.

--As-tu tenu compte de l'impulsion du flot contre la corde
portant le boulet?

--Oui.

--Quel est le rsultat?

--Le choc de l'eau a t de cent soixante-dix livres.

--C'est--dire que le navire fait  l'heure quatre lieues de
France.

--Et trois de Hollande.

--Mais c'est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la
vitesse de la mer.

--Sans doute.

--O te diriges-tu?

--A une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sbastien.

--Mets-toi vite sur le parallle du lieu de l'arrive.

--Oui.  Le moins d'cart possible.

--Mfie-toi des vents et des courants.  Les premiers excitent les
seconds.

--Traidores [1].

  [1] Traitres.

--Pas de mots injurieux.  La mer entend.  N'insulte rien.
Contente-toi d'observer,

--J'ai observ et j'observe.  La mare est en ce moment contre le
vent; mais tout  l'heure, quand elle courra avec le vent, nous
aurons du bon.

--As-tu un routier?

--Non.  Pas pour cette mer.

--Alors tu navigues  ttons?

--Point.  J'ai la boussole.

--La boussole est un oeil, le routier est l'autre.

--Un borgne voit.

--Comment mesures-tu l'angle que fait la route du navire avec la
quille?

--J'ai mon compas de variation, et puis je devine.

--Deviner, c'est bien; savoir c'est mieux.

--Christophe[2] devinait.

  [2] Colomb.

--Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne
vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le
vent, et l'on finit par n'avoir plus ni point estim, ni point
corrig.  Un ne avec son routier vaut mieux qu'un devin avec son
oracle.

--Il n'y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas
de motif d'alarme.

--Les navires sont des mouches dans la toile d'araigne de la
mer.

--Prsentement, tout est en assez bon tat dans la vague et dans
le vent.

--Un tremblement de points noirs sur le flot, voil les hommes
sur l'ocan.

--Je n'augure rien de mauvais pour cette nuit.

--Il peut arriver une telle bouteille  l'encre que tu aies de la
peine  te tirer d'intrigue.

--Jusqu' prsent tout va bien.

L'oeil du docteur se fixa sur le nord-est.

Le patron continua:

--Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je rponds de tout.
Ah!  par exemple, j'y suis chez moi.  Je le tiens, mon golfe de
Gascogne.  C'est une cuvette souvent bien en colre, mais l je
connais toutes les hauteurs d'eau et toutes les qualits de fond;
vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap
Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la
couleur de tous les cailloux.

Le patron s'interrompit; le docteur ne l'coutait plus.

Le docteur considrait le nord-est.  Il se passait sur ce visage
glacial quelque chose d'extraordinaire.

Toute la quantit d'effroi possible  un masque de pierre y tait
peinte.  Sa bouche laissa chapper ce mot:

--A la bonne heure!

Sa prunelle, devenue tout  fait de hibou et toute ronde, s'tait
dilate de stupeur en examinant un point de l'espace.

Il ajouta:

--C'est juste.  Quant  moi, je consens.

Le patron le regardait.

Le docteur reprit, se parlant  lui-mme ou parlant  quelqu'un
dans l'abme:

--Je dis oui.

Il se tut, ouvrit de plus en plus son oeil avec un redoublement
d'attention sur ce qu'il voyait, et reprit:

--Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.

Le segment de l'espace o plongeaient le rayon visuel et la
pense du docteur, tant oppos au couchant, tait clair par la
vaste rverbration crpusculaire presque comme par le jour.  Ce
segment, fort circonscrit et entour de lambeaux de vapeur
gristre, tait tout simplement bleu, mais d'un bleu plus voisin
du plomb que de l'azur.

Le docteur, tout  fait retourn du ct de la mer et sans
regarder le patron dsormais, dsigna de l'index ce segment
arien, et dit:

--Patron, vois-tu?

--Quoi?

--Cela.

--Quoi?

--L-bas.

--Du bleu.  Oui.

--Qu'est-ce?

--Un coin du ciel.

--Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur.  Pour ceux qui vont
ailleurs, c'est autre chose.

Et il souligna ces paroles d'nigme d'un effrayant regard perdu
dans l'ombre.

Il y eut un silence.

Le patron, songeant  la double qualification donne par le chef
 cet homme, se posa en lui-mme cette question: Est-ce un fou?
Est-ce un sage?

L'index osseux et rigide du docteur tait demeur dress comme en
arrt vers le coin bleu trouble de l'horizon.

Le patron examina ce bleu,

--En effet, grommela-t-il, ce n'est pas du ciel, c'est du nuage.

--Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur.  Et il ajouta:

--C'est le nuage de la neige.

--_La nube de la nieve_, fit le patron comme s'il cherchait 
mieux comprendre en se traduisant le mot.

--Sais-tu ce que c'est que le nuage de la neige?  demanda le
docteur.

--Non.

--Tu le sauras tout  l'heure.

Le patron se remit  considrer l'horizon.

Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents.

--Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et
fvrier qui pleure, voil tout notre hiver  nous autres
asturiens.  Notre pluie est chaude.  Nous n'avons de neige que
dans la montagne.  Par exemple, gare  l'avalanche!  l'avalanche
ne connat rien; l'avalanche, c'est la bte.

--Et la trombe, c'est le monstre, dit le docteur,

Le docteur, aprs une pause, ajouta;

--La voil qui vient.

Il reprit:

--Plusieurs vents se mettent au travail  la fois.  Un gros vent,
de l'ouest, et un vent trs lent, de l'est.

--Celui-l est un hypocrite, dit le patron.

La nue bleue grandissait.

--Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle
descend de la montagne, juge de ce qu'elle est quand elle croule
du ple.

Son oeil tait vitreux.  Le nuage semblait crotre sur son visage
en mme temps qu' l'horizon.

Il reprit avec un accent de rverie:

--Toutes les minutes amnent l'heure.  La volont d'en haut
s'entr'ouvre.

Le patron de nouveau se posa intrieurement ce point
d'interrogation: Est-ce un fou?

--Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attache sur
le nuage, as-tu beaucoup navigu dans la Manche?

Le patron rpondit:

--C'est aujourd'hui la premire fois.

Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de mme que
l'ponge n'a qu'une capacit d'eau, n'avait qu'une capacit
d'anxit, ne fut pas,  cette rponse du patron, mu au del
d'un trs lger dressement d'paule.

--Comment cela?

--Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage
d'Irlande.  Je vais de Fontarabie  Black-Harbour ou  l'le
Akill, qui est deux les.  Je vais parfois  Brachipult, qui est
une pointe du pays de Galles.  Mais je gouverne toujours par del
les les Scilly.  Je ne connais pas cette mer-ci.

--C'est grave.  Malheur  qui pelle l'ocan!  La Manche est une
mer qu'il faut lire couramment.  La Manche, c'est le sphinx.
Mfie-toi du fond.

--Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.

--Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant
et viter les vingt qui sont au levant.

--En route, nous sonderons.

--La Manche n'est pas une mer comme une autre.  La mare y monte
de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les
mortes eaux.  Ici, le reflux n'est pas l'be, et l'be n'est pas
le jusant.  Ah!  tu m'avais l'air dcontenanc en effet.

--Cette nuit, nous sonderons.

--Pour sonder, il faut s'arrter, et tu ne pourras.

--Pourquoi?

--Parce que le vent.

--Nous essaierons.

--La bourrasque est une pe aux reins.

--Nous sonderons, seigneur docteur.

--Tu ne pourras pas seulement mettre ct  travers.

--Foi en Dieu.

--Prudence dans les paroles.  Ne prononce pas lgrement le nom
irritable.

--Je sonderai, vous dis-je.

--Sois modeste.  Tout  l'heure tu vas tre soufflet par le
vent.

--Je veux dire que je tcherai de sonder.

--Le choc de l'eau empchera le plomb de descendre et la ligne
cassera.  Ah!  tu viens dans ces parages pour la premire fois!

--Pour la premire fois.

--Eh bien, en ce cas, coute, patron.

L'accent de ce mot, _coute_, tait si impratif que le patron
salua.

--Seigneur docteur, j'coute.

--Amure  bbord et borde  tribord.

--Que voulez-vous dire?

--Mets le cap  l'ouest.

--Caramba!

--Mets le cap  l'ouest.

--Pas possible,

--Comme tu voudras.  Ce que je t'en dis, c'est pour les autres.
Moi, j'accepte.

--Mais, seigneur docteur, le cap  l'ouest...

--Oui, patron.

--C'est le vent debout!

--Oui.  patron.

--C'est un tangage diabolique!

--Choisis d'autres mots.  Oui, patron.

--C'est le navire sur le chevalet!

--Oui, patron.

--C'est peut-tre le mt rompu!

--Peut-tre.

--Vous voulez que je gouverne  l'ouest!

--Oui.

--Je ne puis.

--En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras.

--Il faudrait que le vent changet.

--Il ne changera pas de toute la nuit.

--Pourquoi?

--Ceci est un souffle long de douze cents lieues.

--Aller contre ce vent-l!  impossible.

--Le cap  l'ouest, te dis-je!

--J'essaierai.  Mais malgr tout nous dvierons.

--C'est le danger.

--La brise nous chasse  l'est.

--Ne va pas  l'est.

--Pourquoi?

--Patron, sais-tu quel est aujourd'hui pour nous le nom de la
mort?

--Non.

--La mort s'appelle l'est.

--Je gouvernerai  l'ouest.

Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce
regard qui appuie comme pour enfoncer une pense dans un cerveau.
Il s'tait tourn tout entier vers le patron et il pronona ces
paroles lentement, syllabe  syllabe:

--Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous
entendons le son d'une cloche, le navire est perdu.

Le patron le considra, stupfait.

--Que voulez-vous dire?

Le docteur ne rpondit pas.  Son regard, un instant sorti, tait
maintenant rentr.  Son oeil tait redevenu intrieur.  Il ne
sembla point percevoir la question tonne du patron.  Il n'tait
plus attentif qu' ce qu'il coutait en lui-mme.  Ses lvres
articulrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un
murmure:

--Le moment est venu pour les mes noires de se laver.

Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le
bas du visage.

--C'est plutt le fou que le sage, grommela-t-il.

Et il s'loigna.

Cependant il mit le cap  l'ouest.

Mais le vent et la mer grossissaient.



V

HARDQUANONNE


Toutes sortes d'intumescences dformaient la bruine et se
gonflaient  la fois sur tous les points de l'horizon, comme si
des bouches qu'on ne voyait pas taient occupes  enfler les
outres de la tempte.  Le model des nuages devenait inquitant.

La nue bleue tenait tout le fond du ciel.  Il y en avait
maintenant autant  l'ouest qu' l'est.  Elle avanait contre la
brise.  Ces contradictions font partie du vent.

La mer qui, le moment d'auparavant, avait des cailles, avait
maintenant une peau.  Tel est ce dragon.  Ce n'tait plus le
crocodile, c'tait le boa.  Cette peau, plombe et sale, semblait
paisse et se ridait lourdement.  A la surface, des bouillons de
houle, isols, pareils  des pustules, s'arrondissaient, puis
crevaient.  L'cume ressemblait  une lpre.

C'est  cet instant-l que l'ourque, encore aperue de loin par
l'enfant abandonn, alluma son fanal.

Un quart d'heure s'coula.

Le patron chercha des yeux le docteur; il n'tait plus sur le
pont.

Sitt que le patron l'avait quitt, le docteur avait courb sous
le capot de chambre sa stature peu commode, et tait entr dans
la cabine.  L il s'tait assis prs du fourneau, sur un
chouquet; il avait tir de sa poche un encrier de chagrin et un
portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un
parchemin pli en quatre, vieux, tach et jaune; il avait dpli
cette feuille, pris une plume dans l'tui de son encrier, pos 
plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le
portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de
la lanterne qui clairait le cuisinier, il s'tait mis  crire.
Les secousses du flot le gnaient.  Le docteur crivit
longuement.

Tout en crivant, le docteur remarqua la gourde d'aguardiente que
le provenal dgustait chaque fois qu'il ajoutait un piment au
puchero, comme s'il la consultait sur l'assaisonnement.

Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c'tait une
bouteille d'eau-de-vie, mais  cause d'un nom qui tait tress
dans l'osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc.  Il faisait
assez clair dans la cabine pour qu'on pt lire ce nom.

Le docteur, s'interrompant, l'pela  demi-voix,

--Hardquanonne,

Puis il s'adressa au cuisinier.

--Je n'avais pas encore fait attention  cette gourde.  Est-ce
qu'elle a appartenu  Hardquanonne?

--A notre pauvre camarade Hardquanonne?  fit le cuisinier.  Oui.

Le docteur poursuivit:

--A Hardquanonne, le flamand de Flandre?

--Oui.

--Qui est en prison?

--Oui.

--Dans le donjon de Chatham?

--C'est sa gourde, rpondit le cuisinier, et c'tait mon ami.  Je
la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous?  Oui, c'est
sa gourde de hanche.

Le docteur reprit sa plume et se remit  tracer pniblement des
lignes un peu tortueuses sur le parchemin.  Il avait videmment
le souci que cela ft trs lisible.  Malgr le tremblement du
btiment et le tremblement de l'ge, il vint  bout de ce qu'il
voulait crire.

Il tait temps, car subitement il y eut un coup de mer,

Une arrive imptueuse de flots assaillit l'ourque, et l'on
sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires
accueillent la tempte.

Le docteur se leva, s'approcha du fourneau, tout en opposant de
savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, scha,
comme il put, au feu de la marmite les lignes qu'il venait
d'crire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le
portefeuille et l'critoire dans sa poche.

Le fourneau n'tait pas la pice la moins ingnieuse de
l'amnagement intrieur de l'ourque; il tait dans un bon
isolement.  Pourtant la marmite oscillait.  Le provenal la
surveillait.

--Soupe aux poissons, dit-il.

--Pour les poissons, rpondit le docteur.

Puis il retourna sur le pont.



VI

ILS SE CROIENT AIDS


A travers sa proccupation croissante, le docteur passa une sorte
de revue de la situation, et quelqu'un qui et t prs de lui
et pu entendre ceci sortir de ses lvres:

--Trop de roulis et pas assez de tangage.

Et le docteur, rappel par le travail obscur de son esprit,
redescendit dans sa pense comme un mineur dans son puits.

Celte mditation n'excluait nullement l'observation de la mer.
La mer observe est une rverie.

Le sombre supplice des eaux, ternellement tourmentes, allait
commencer.  Une lamentation sortait de toute cette onde.  Des
apprts, confusment lugubres, se faisaient dans l'immensit.  Le
docteur considrait ce qu'il avait sous les yeux et ne perdait
aucun dtail.  Du reste il n'y avait dans son regard aucune
contemplation.  On ne contemple pas l'enfer.

Une vaste commotion, encore  demi latente, mais transparente
dj dans le trouble des tendues, accentuait et aggravait de
plus en plus le vent, les vapeurs, les houles.  Rien n'est
logique et rien ne semble absurde comme l'ocan.  Cette
dispersion de soi-mme est inhrente  sa souverainet, et est un
des lments de son ampleur.  Le flot est sans cesse pour ou
contre.  Il ne se noue que pour se dnouer.  Un de ses versants
attaque, un autre dlivre.  Pas de vision comme les vagues.
Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, rels 
peine, ces valles, ces hamacs, ces vanouissements de poitrails,
ces bauches?  Comment exprimer ces halliers de l'cume, mlangs
de montagne et de songe?  L'indescriptible est l, partout, dans
la dchirure, dans le froncement, dans l'inquitude, dans le
dmenti personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de
la nue, dans les clefs de votes toujours dfaites, dans la
dsagrgation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas
funbre que fait toute cette dmence.

La brise venait de se dclarer plein nord.  Elle tait tellement
favorable dans sa violence, et si utile  l'loignement de
l'Angleterre, que le patron de la _Matutina_ s'tait dcid 
couvrir la barque de toile.  L'ourque s'vadait dans l'cume,
comme au galop, toutes voiles hors, vent arrire, bondissant de
vague en vague, avec rage et gat.  Les fugitifs, ravis,
riaient.  Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le
flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l'avenir
ignor.  Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait.

Tout vestige de jour s'tait clips.

Cette minute-l tait celle o l'enfant attentif sur les falaises
lointaines perdit l'ourque de vue.  Jusqu' ce momoment son
regard tait rest fix et comme appuy sur le navire.  Quelle
part ce regard eut-il dans la destine?  Dans cet instant o la
distance effaa l'ourque et o l'enfant ne vit plus rien,
l'enfant s'en alla au nord pendant que le navire s'en allait au
sud.

Tous s'enfonant dans la nuit.



VII

HORREUR SACRE


De leur ct, mais avec panouissement et allgresse, ceux que
l'ourque emportait regardaient derrire eux reculer et dcrotre
la terre hostile.  Peu  peu la rondeur obscure de l'ocan
montait amincissant dans le crpuscule Portland, Purbeck,
Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la
falaise brumeuse, et la cte ponctue de phares.

L'Angleterre s'effaa.  Les fuyards n'eurent plus autour d'eux
que la mer.

Toul  coup la nuit fut terrible.

Il n'y eut plus d'tendue ni d'espace; le ciel s'tait fait
noirceur, et il se referma sur le navire.  La lente descente de
la neige commena.  Quelques flocons apparurent.  On et dit des
mes.  Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent.
On se sentit livr.  Tout le possible tait l, pig.

C'est par cette obscurit de caverne que dbute dans nos climats
la trombe polaire.

Un grand nuage trouble, pareil au dessous d'une hydre, pesait sur
l'ocan, et par endroits ce ventre livide adhrait aux vagues.
Quelques-unes de ces adhrences ressemblaient  des poches
creves, pompant la mer, se vidant de vapeur et s'emplissant
d'eau.  Ces succions soulevaient a et l sur le flot des cnes
d'cume.

La tourmente borale se prcipita sur l'ourque, l'ourque se rua
dedans.  La rafale et le navire vinrent au-devant l'un de l'autre
comme pour une insulte.

Dans ce premier abordage forcen, pas une voile ne fut cargue,
pas un foc ne fut amen, pas un ris ne fut pris, tant l'vasion
est un dlire.  Le mt craquait et se ployait en arrire, comme
effray.

Les cyclones, dans notre hmisphre nord, tournent de gauche 
droite, dans le mme sens que les aiguilles d'une montre, avec un
mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles
par heure.  Quoiqu'elle ft en plein  la merci de celte violente
pousse giratoire, l'ourque se comportait comme si elle et t
dans le demi-cercle maniable, sans autre prcaution que de se
tenir debout  la lame, et de prsenter le cap au vent antrieur
en recevant le vent actuel  tribord afin d'viter les coups
d'arrire et de travers.  Cette demi-prudence n'et servi de rien
en cas d'une saute de vent de bout en bout.

Une profonde rumeur soufflait dans la rgion inaccessible.

Le rugissement de l'abme, rien n'est comparable a cela.  C'est
l'immense voix bestiale du monde.  Ce que nous appelons la
matire, cet organisme insondable, cet amalgame d'nergies
incommensurables o parfois on distingue une quantit
imperceptible d'intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle
et nocturne, ce Pan incomprhensible, a un cri, cri trange,
prolong, obstin, continu, qui est moins que la parole et plus
que le tonnerre.  Ce cri, c'est l'ouragan.  Les autres voix,
chants, mlodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des
couves, des accouplements, des hymnes, des demeures; celle-ci,
trombe, sort de ce Rien qui est Tout.  Les autres voix expriment
l'me de l'univers; celle-ci en exprime le monstre.  C'est
l'informe, hurlant.  C'est l'inarticul parl par l'indfini.
Chose pathtique et terrifiante.  Ces rumeurs dialoguent
au-dessus et au del de l'homme.  Elles s'lvent, s'abaissent,
ondulent, dterminent des flots de bruit, font toutes sortes de
surprises farouches  l'esprit, tantt clatent tout prs de
notre oreille avec une importunit de fanfare, tantt ont
l'enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui
ressemble  un langage, et qui est un langage en effet; c'est
l'effort que fait le monde pour parler, c'est le bgaiement du
prodige.  Dans ce vagissement se manifeste confusment tout ce
qu'endure, subit, souffre, accepte et rejette l'norme
palpitation tnbreuse.  Le plus souvent, cela draisonne, cela
semble un accs de maladie chronique, et c'est plutt de
l'pilepsie rpandue que de la force employe; on croit assister
 une chute du haut mal dans l'infini.  Par moments, on entrevoit
une revendication de l'lment, on ne sait quelle vellit de
reprise du chaos sur la cration.  Par moments, c'est une
plainte, l'espace se lamente et se justifie, c'est quelque chose
comme la cause du monde plaide; on croit deviner que l'univers
est un procs; on coute, on tche de saisir les raisons donnes,
le pour et contre redoutable; tel gmissement de l'ombre a la
tnacit d'un syllogisme.  Vaste trouble pour la pense.  La
raison d'tre des mythologies et des polythismes est l.  A
l'effroi de ces grands murmures s'ajoutent des profils surhumains
sitt vanouis qu'aperus, des eumnides  peu prs distinctes,
des gorges de furies dessines dans les nuages, des chimres
plutoniennes presque affirmes.  Aucune horreur n'gale ces
sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et
ces rponses indchiffrables, ces appels  des auxiliaires
inconnus.  L'homme ne sait que devenir en prsence de cette
incantation pouvantable.  Il plie sous l'nigme de ces
intonations draconiennes.  Quel sous-entendu y a-t-il?  Que
signifient-elles?  qui menacent-elles?  qui supplient-elles?  Il
y a l comme un dchanement.  Vocifrations de prcipice 
prcipice, de l'air  l'eau, du vent au flot, de la pluie au
rocher, du znith au nadir, des astres aux cumes, la muselire
du gouffre dfaite, tel est ce tumulte, compliqu d'on ne sait
quel dml mystrieux avec les mauvaises consciences,

La loquacit de la nuit n'est pas moins lugubre que son silence.
On y sent la colre de l'ignor.

La nuit est une prsence.  Prsence de qui?

Du reste, entre la nuit et les tnbres, il faut distinguer, Dans
la nuit il y a l'absolu; il y a le multiple dans les tnbres.
La grammaire, cette logique, n'admet pas de singulier pour les
tnbres.  La nuit est une, les tnbres sont plusieurs.

Cette brume du mystre nocturne, c'est l'pars, le fugace, le
croulant, le funeste.  On ne sent plus la terre, on sent l'autre
ralit.

Dans l'ombre infinie et indfinie, il y a quelque chose, ou
quelqu'un, de vivant; mais ce qui est vivant l fait partie de
notre mort.  Aprs notre passage terrestre, quand cette ombre
sera pour nous de la lumire, la vie qui est au del de notre vie
nous saisira.  En attendant, il semble qu'elle nous tte.
L'obscurit est une pression.  La nuit est une sorte de mainmise
sur notre me.  A de certaines heures hideuses et solennelles
nous sentons ce qui est derrire le mur du tombeau empiter sur
nous.

Jamais cette proximit de l'inconnu n'est plus palpable que dans
les temptes de mer.  L'horrible s'y accrot du fantasque.
L'interrupteur possible des aclions humaines, l'antique
Assemble-nuages, a l  sa disposition, pour ptrir l'vnement
comme bon lui semble, l'lment inconsistant, l'incohrence
illimite, la force diffuse sans parti pris.  Ce mystre, la
tempte, accepte et excute,  chaque instant, on ne sait quels
changements de volont, apparents ou rels.

Les potes ont de tout temps appel cela le caprice des flots.

Mais le caprice n'existe pas.

Les choses dconcertantes que nous nommons, dans la nature,
caprice, et, dans la destine, hasard, sont des tronons de loi
entrevus.



VIII

NIX ET NOX


Ce qui caractrise la tempte de neige, c'est qu'elle est noire.
L'aspect habituel de la nature dans l'orage, terre ou mer
obscure, ciel blme, est renvers; le ciel est noir, l'ocan est
blanc.  En bas cume, en haut tnbres.  Un horizon mur de
fume, un znith plafonn de crpe.  La tempte ressemble 
l'intrieur d'une cathdrale tendue de deuil.  Mais aucun
luminaire dans cette cathdrale.  Pas de feux Saint-Elme aux
pointes des vagues; pas de flammches, pas de phosphores; rien
qu'une immense ombre.  Le cyclone polaire diffre du cyclone
tropical en ceci que l'un allume toutes les lumires et que
l'autre les teint toutes.  Le monde devient subitement une vote
de cave.  De cette nuit tombe une poussire de taches ples qui
hsitent entre ce ciel et cette mer.  Ces taches, qui sont les
flocons de neige, glissent, errent et flottent.  C'est quelque
chose comme les larmes d'un suaire qui se mettraient  vivre et
entreraient en mouvement.  A cet ensemencement se mle une bise
forcene.  Une noirceur miette en blancheurs, le furieux dans
l'obscur, tout le tumulte dont est capable le spulcre, un
ouragan sous un catafalque, telle est la tempte de neige.

Dessous tremble l'ocan recouvrant de formidables
approfondissements inconnus.

Dans le vent polaire, qui est lectrique, les flocons se font
tout de suite grlons, et l'air s'emplit de projectiles.  L'eau
ptille, mitraille.

Pas de coups de tonnerre.  L'clair des tourmentes borales est
silencieux.  Ce qu'on dit quelquefois du chat, il jure, on peut
le dire de cet clair-l.  C'est une menace de gueule
entr'ouverte, trangement inexorable.  La tempte de neige, c'est
la tempte aveugle et muette.  Quand elle a pass, souvent les
navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.

Sortir d'un tel gouffre est malais.

On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument
invitable.  Les pcheurs danois de Disco et du Balesin, les
chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le dtroit de
Behring reconnatre l'embouchure de la Rivire de la mine de
cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d'Urville, ont
subi, au ple mme, les plus inclmentes bourrasques de neige, et
s'en sont chapps,

C'est dans cette espce de tempte-l que l'ourque tait entre 
pleines voiles et avec triomphe.  Frnsie contre frnsie.
Quand Montgomery, s'vadant de Rouen, prcipita  toutes rames sa
galre sur la chane barrant la Seine  la Bouille, il eut la
mme effronterie.

La _Matutina_ courait.  Son penchement sous voiles faisait par
instants avec la mer un affreux angle de quinze degrs, mais sa
bonne quille ventrue adhrait au flot comme  de la glu.  La
quille rsistait  l'arrachement de l'ouragan.  La cage  feu
clairait l'avant.  Le nuage plein de souffles tranant sa tumeur
sur l'ocan, rtrcissait et rongeait de plus en plus la mer
autour de l'ourque.  Pas une mouette.  Pas une hirondelle de
falaise.  Rien que la neige.  Le champ des vagues tait petit et
pouvantable.  On n'en voyait que trois ou quatre, dmesures.

De temps en temps un vaste clair, couleur de cuivre rouge,
apparaissait derrire les superpositions obscures de l'horizon et
du znith.  Cet largissement vermeil montrait l'horreur des
nues.  Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel,
pendant une seconde, se dtachaient les premiers plans des nuages
et les fuites lointaines du chaos cleste, mettait l'abme en
perspective.  Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient
noirs, et l'on et dit des papillons sombres volant dans une
fournaise.  Puis tout s'teignait.

La premire explosion passe, la bourrasque, chassant toujours
l'ourque, se mit  rugir en basse continue.  C'est la phase de
grondement, redoutable diminution de fracas.  Rien d'inquitant
comme ce monologue de la tempte.  Ce rcitatif morne ressemble 
un temps d'arrt que prendraient les mystrieuses forces
combattantes, et indique une sorte de guet dans l'inconnu.

L'ourque continuait perdument sa course.  Ses deux voiles
majeures surtout faisaient une fonction effrayante.  Le ciel et
la mer taient d'encre, avec des jets de bave sautant plus haut
que le mt.  A chaque instant, des paquets d'eau traversaient le
pont comme un dluge, et  toutes les inflexions du roulis, les
cubiers, tantt de tribord, tantt de bbord, devenaient autant
de bouches ouvertes revomissant l'cume  la mer.  Les femmes
s'taient rfugies dans la cabine, mais les hommes demeuraient
sur le pont.  La neige aveuglante tourbillonnait.  Les crachats
de la houle s'y ajoutaient.  Tout tait furieux.

En ce moment, le chef de la bande, debout  l'arrire sur la
barre d'arcasse, d'une main s'accrochant aux haubans, de l'autre
arrachant sa pagne de tte qu'il secouait aux lueurs de la cage 
feu, arrogant, content, la face altire, les cheveux farouches,
ivre de toute cette ombre, cria:

--Nous sommes libres!

--Libres!  libres!  libres!  rptrent les vads.

Et toute la bande, saisissant des poings les agrs, se dressa sur
le pont.

--Hurrah!  cria le chef,

Et la bande hurla dans la tempte:

--Hurrah!

A l'instant o cette clameur s'teignait parmi les rafales, une
voix grave et haute s'leva  l'autre extrmit du navire, et
dit:--Silence!

Toutes les ttes se retournrent.

Ils venaient de reconnatre la voix du docteur.  L'obscurit
tait paisse; le docteur tait adoss au mt avec lequel sa
maigreur se confondait, on ne le voyait pas.

La voix reprit:

--coutez!

Tous se turent.

Alors on entendit distinctement dans les tnbres le tintement
d'une cloche.



IX

SOIN CONFI A LA MER FURIEUSE


Le patron de la barque, qui tenait la barre, clata de rire.--Une
cloche!  C'est bon.  Nous chassons  bbord.  Que prouve cette
cloche?  Que nous avons la terre  dextribord.

La voix ferme et lente du docteur rpondit:

--Vous n'avez pas la terre  tribord.

--Mais si!  cria le patron.

--Non.

--Mais cette cloche vient de la terre.

--Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.

Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis.  Les faces hagardes
des deux femmes apparurent dans le carr du capot de cabine comme
deux larves voques.  Le docteur fit un pas, et sa longue forme
noire se dtacha du mt.  On entendait la cloche tinter au fond
de la nuit.

Le docteur reprit:

--Il y a, au milieu de la mer,  moiti chemin entre Portland et
l'archipel de la Manche, une boue, qui est l pour avertir.
Cette boue est amarre avec des chanes aux bas-fonds et flotte
 fleur d'eau.  Sur cette boue est fix un trteau de fer, et 
la traverse de ce trteau est suspendue une cloche.  Dans le gros
temps, la mer, secoue, secoue la boue, et la cloche sonne.
Cette cloche, vous l'entendez.

Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que
le son de la cloche et repris le dessus, et poursuivit:

--Entendre celte cloche dans la tempte, quand le noroit souffle,
c'est tre perdu.  Pourquoi?  le voici.  Si vous entendez le
bruit de cette cloche, c'est que le vent vous l'apporte.  Or le
vent vient de l'ouest et les brisants d'Aurigny sont  l'est.
Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous tes entre
la boue et les brisants.  C'est sur ces brisants que le vent
vous pousse.  Vous tes du mauvais ct de la boue.  Si vous
tiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sre,
et vous n'entendriez pas la cloche.  Le vent n'en porterait pas
le bruit vers vous.  Vous passeriez, prs de la boue sans savoir
qu'elle est l.  Nous avons dvi.  Cette cloche, c'est le
naufrage qui sonne le tocsin.  Maintenant, avisez!

La cloche, pendant que le docteur parlait, apaise par une baisse
de brise, sonnait lentement, un coup aprs l'autre, et ce
tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du
vieillard.  On et dit le glas de l'abme.

Tous coutaient, haletants, tantt cette voix, tantt cette
cloche.



X

LA GRANDE SAUVAGE.  C'EST LA TEMPTE


Cependant le patron avait saisi son porte-voix.

--_Cargate todo, hombres_!  Dbordez les coutes, halez les
cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses voiles!
mordons  l'ouest!  reprenons de la mer!  le cap sur la boue!
le cap sur la cloche!  il y a du large l-bas.  Tout n'est pas
dsespr.

--Essayez, dit le docteur.

Disons ici, en passant, que cette boue  sonnerie, sorte de
clocher de la mer, a t supprime en 1802.  De trs vieux
navigateurs se souviennent encore de l'avoir entendue.  Elle
avertissait, mais un peu tard.

L'ordre du patron fut obi.  Le languedocien fit un troisime
matelot.  Tous aidrent.  On fit mieux que carguer, on ferla; on
sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les
cargue-fonds et les cargue-boulines; on mit des pataras sur les
estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers; on jumela
le mt; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une faon de
murer le navire.  La manoeuvre, quoique excute en pantenne,
n'en fut pas moins correcte.  L'ourque fut ramene  la
simplification de dtresse.  Mais  mesure que le btiment,
serrant tout, s'amoindrissait, le bouleversement de l'air et de
l'eau croissait sur lui.  La hauteur des houles atteignait
presque la dimension polaire.

L'ouragan, comme un bourreau press, se mit  carteler le
navire.  Ce fut, en un clin d'oeil, un arrachement effroyable,
les huniers dralingus, le bordage ras, les dogues d'amures
dbots, les haubans saccags, le mt bris, tout le fracas du
dsastre volant en clats.  Les gros cables cdrent, bien qu'ils
eussent quatre brasses d'talingure.

La tension magntique propre aux orages de neige aidait  la
rupture des cordages.  Ils cassaient autant sous l'effluve que
sous le vent.  Diverses chanes sorties de leurs poulies ne
manoeuvraient plus.  A l'avant, les joues, et  l'arrire, les
hanches, ployaient sous des pressions  outrance.  Une lame
emporta la boussole avec l'habitacle.  Une autre lame emporta le
canot, amarr en porte-manteau au beaupr, selon la bizarre
coutume asturienne.  Une autre lame emporta la vergue civadire.
Une autre lame emporta la Notre-Dame de proue et la cage  feu.

Il ne restait que le gouvernail.

On suppla au fanal manquant au moyen d'une grosse grenade 
brlot pleine d'toupe flambante et de goudron allum, qu'on
suspendit  l'trave.

Le mt, cass en deux, tout hriss de haillons frissonnants, de
cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont.  En
tombant, il avait bris un pan de la muraille de tribord.

Le patron, toujours  la barre, cria:

--Tant que nous pouvons gouverner, rien n'est perdu.  Les oeuvres
vives tiennent bon.  Des haches!  des haches!  Le mt  la mer!
dgagez le pont.

quipage et passagers avaient la fivre des batailles suprmes.
Ce fut l'affaire de quelques coups de cogne.  On poussa le mt
par-dessus le bord.  Le pont fut dbarrass.

--Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrez-moi
 la barre.

On le lia au timon.

Pendant qu'on l'attachait, il riait.  Il cria  la mer:

--Beugle, la vieille!  beugle!  j'en ai vu de pires au cap
Machichaco.

Et quand il fut garrott, il empoigna le timon  deux poings avec
cette joie trange que donne le danger.

--Tout est bien, camarades!  Vive Notre-Dame de Buglose!
Gouvernons  l'ouest!

Une lame de travers, colossale, vint, et s'abattit sur l'arrire.
Il y a toujours dans les temptes une sorte de vague tigre, flot
froce et dfinitif, qui arrive  point nomm, rampe quelque
temps comme  plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince,
fond sur le navire en dtresse, et le dmembre.  Un
engloutissement d'cume couvrit toute la poupe de la _Matutina_,
on entendit dans cette mle d'eau et de nuit une dislocation.
Quand l'cume se dissipa, quand l'arrire reparut, il n'y avait
plus ni patron, ni gouvernail.

Tout avait t arrach.

La barre et l'homme qu'on venait d'y lier s'en taient alls avec
la vague dans le ple-mle hennissant de la tempte.

Le chef de la bande regarda fixement l'ombre et cria:

--_Te burlas de nosotros_[1]?

  [1] Te moques-tu de nous?

A ce cri de rvolte succda un autre cri:

--Jetons l'ancre!  sauvons le patron.

On courut au cabestan.  On mouilla l'ancre.  Les ourques n'en
avaient qu'une.  Ceci n'aboutit qu' la perdre.  Le fond tait de
roc vif, la houle forcene.  Le cble cassa comme un cheveu.

L'ancre demeura au fond de la mer.

Du taille-mer il ne restait que l'ange regardant dans sa lunette.

A dater de ce moment, l'ourque ne fut plus qu'une pave.  La
_Matutina_ tait irrmdiablement dsempare.  Ce navire, tout 
l'heure ail, et presque terrible dans sa course, tait
maintenant impotent.  Pas une manoeuvre qui ne ft tronqu et
dsarticule.  Il obissait, ankylos et passif, aux furies
bizarres de la flottaison.  Qu'en quelques minutes,  la place
d'un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu' la
mer.

Le soufflement de l'espace tait de plus en plus monstrueux.  La
tempte est un poumon pouvantable.  Elle ajoute sans cesse de
lugubres aggravations  ce qui n'a point de nuances, le noir.  La
cloche du milieu de la mer sonnait dsesprment, comme secoue
par une main farouche.

La _Matutina_ s'en allait au hasard des vagues; un bouchon de
lige a de ces ondulations; elle ne voguait plus, elle
surnageait; elle semblait  chaque instant prte  se retourner
le ventre  fleur d'eau comme un poisson mort.  Ce qui la sauvait
de cette perdition, c'tait la bonne conservation de la coque,
parfaitement tanche.  Aucune vaigre n'avait cd sous la
flottaison.  Il n'y avait ni fissure, ni crevasse, et pas une
goutte d'eau n'entrait dans la cale.  Heureusement, car une
avarie avait atteint la pompe et l'avait mise hors de service.

L'ourque dansait hideusement dans l'angoisse des flots.  Le pont
avait les convulsions d'un diaphragme qui cherche  vomir.  On
et dit qu'il faisait effort pour rejeter les naufrags.  Eux,
inertes, se cramponnaient aux manoeuvres dormantes, au bordage,
au traversin, au serre-bosse, aux garcettes, aux cassures du
franc-bord embouffet dont les clous leur dchiraient les mains,
aux porques djetes,  tous les reliefs misrables du
dlabrement.  De temps en temps ils prtaient l'oreille.  Le
bruit de la cloche allait s'affaiblissant.  On et dit qu'elle
aussi agonisait.  Son tintement n'tait plus qu'un rle
intermittent.  Puis ce rle s'teignit.  O taient-ils donc?  et
 quelle distance taient-ils de la boue?  Le bruit de la cloche
les avait effrays, son silence les terrifia.  Le noroit leur
faisait faire un chemin peut-tre irrparable.  Ils se sentaient
emports par une frntique reprise d'haleine.  L'pave courait
dans le noir.  Une vitesse aveugle, rien n'est plus affreux.
Ils sentaient du prcipice devant eux, sous eux, sur eux.  Ce
n'tait plus une course, c'tait une chute.

Brusquement, dans l'norme tumulte du brouillard de neige, une
rougeur apparut.

--Un phare!  crirent les naufrags.



XI

LES CASQUETS


C'tait en effet les Light-House des Casquets.

Un phare au dix-neuvime sicle est un haut cylindre conode de
maonnerie surmont d'une machine  clairage toute scientifique.
Le phare des Casquets en particulier est aujourd'hui une triple
tour blanche portant trois chteaux de lumire.  Ces trois
maisons  feu voluent et pivotent sur des rouages d'horlogerie
avec une telle prcision que l'homme de quart qui les observe du
large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant
l'irradiation, et vingt-cinq pendant l'clipse.  Tout est calcul
dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone form
de huit larges lentilles simples  chelons, et ayant au-dessus
et au-dessous ses deux sries d'anneaux dioptriques; engrenage
algbrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des
vitres paisses, parfois casses pourtant par les aigles de mer
qui se jettent dessus, grands phalnes de ces lanternes gantes.
La btisse qui enferme, soutient et sertit ce mcanisme est,
comme lui, mathmatique.  Tout y est sobre, exact, nu, prcis,
correct; un phare est un chiffre.

Au dix-septime sicle un phare tait une sorte de panache de la
terre au bord de la mer.  L'architecture d'une tour de phare
tait magnifique et extravagante.  On y prodiguait les balcons,
les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les
girouettes.  Ce n'taient que mascarons, statues, rinceaux,
volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec
inscriptions.  _Pax in bello,_ disait le phare d'Eddystone,
Observons-le en passant, cette dclaration de paix ne dsarmait
pas toujours l'ocan.  Winstanley la rpta sur un phare qu'il
construisit  ses frais dans un lieu farouche, devant Plymoulh.
La tour du phare acheve, il se mit dedans et la fit essayer par
la tempte.  La tempte vint et emporta le phare et Winstanley.
Du reste ces btisses excessives donnaient de toutes parts prise
 la bourrasque, comme ces gnraux trop chamarrs qui dans la
bataille attirent les coups.  Outre les fantaisies de pierre, il
y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois; les
serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie.
Partout, sur le profil du phare, dbordaient, scells au mur
parmi les arabesques, des engins de toute espce, utiles et
inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, chelles, grues
de chargement, grappins de sauvetage.  Sur le fate, autour du
foyer, de dlicates serrureries ouvrages portaient de gros
chandeliers de fer o l'on plantait des tronons de cble noys
de rsine, mches brlant opinitrement et qu'aucun vent
n'teignait.  Et, du haut en bas, la tour tait complique
d'tendards de nier, de banderoles, de bannires, de drapeaux, de
pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d'tage
en tage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous
les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu' la
cage  rayons du phare, et faisaient dans la tempte une joyeuse
meute de guenilles autour de ce flamboiement.  Cette effronterie
de lumire au bord du gouffre ressemblait  un dfi et mettait en
verve d'audace les naufrags.  Mais le phare des Casquets n'tait
point de cette mode.

C'tait  cette poque un simple vieux phare barbare, tel que
Henri Ier l'avait fait construire aprs la perdition de la
_Blanche-Nef,_ un bcher flambant sous un treillis de fer au haut
d'un rocher, une braise derrire une grille, et une chevelure de
flamme dans le vent.

Le seul perfectionnement qu'avait eu ce phare depuis le douzime
sicle, c'tait un soufflet de forge mis en mouvement par une
crmaillre  poids de pierre qu'on avait ajuste  la cage  feu
en 1610.

A ces antiques phares-l, l'aventure des oiseaux de mer tait
plus tragique qu'aux phares actuels.  Les oiseaux y accouraient,
attirs par la clart, s'y prcipitaient et tombaient dans le
brasier o on les voyait sauter, espces d'esprits noirs
agonisant dans cet enfer; et parfois ils retombaient hors de la
cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors
d'une flamme de lampe des mouches  demi brles.

A un navire en manoeuvre, pourvu de toutes ses ressources de
grement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile.
Il crie: gare!  Il avertit de l'ecueil.  A un navire dsempar il
n'est que terrible.  La coque, paralyse et inerte, sans
rsistance contre le plissement insens de l'eau, sans dfense
contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans
ailes, ne peut qu'aller o le souffle la pousse.  Le phare lui
montre l'endroit suprme, signale le lieu de disparition, fait le
jour sur l'ensevelissement.  Il est la chandelle du spulcre.

clairer l'ouverture inexorable, avertir de l'invitable, pas de
plus tragique ironie.



XII

CORPS A CORPS AVEC L'CUEIL


Cette mystrieuse drision ajoute au naufrage, les misrables en
dtresse sur la _Matutina_ la comprirent tout de suite.
L'apparition du phare les releva d'abord, puis les accabla.  Rien
 faire, rien  tenter.  Ce qui a t dit des rois peut se dire
des flots.  On est leur peuple; on est leur proie.  Tout ce
qu'ils dlirent, on le subit.  Le noroit drossait l'ourque sur
les Casquets.  On y allait.  Pas de refus possible.  On drivait
rapidement vers le rcif.  On sentait monter le fond; la sonde,
si on et pu mouiller utilement une sonde, n'et pas donn plus
de trois ou quatre brasses.  Les naufrags coulaient les sourds
engouffrements de la vague dans les hiatus sous-marins du profond
rocher.  Ils distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche
obscure, entre deux lames de granit, la passe troite de
l'affreux petit havre sauvage qu'on devinait plein de squelettes
d'hommes et de carcasses de navires.  C'tait une bouche d'antre,
plutt qu'une entre de port.  Ils entendaient le ptillement du
haut bcher dans sa cage de fer, une pourpre hagarde illuminait
la tempte, la rencontre de la flamme et de la grle troublait la
brume, la nue noire et la fume rouge combattaient, serpent
contre serpent, un arrachement de braises volait au vent, et les
flocons de neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque
attaque d'tincelles.  Les brisants, estomps d'abord, se
dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec des
pics, des crtes et des vertbres.  Les angles se modelaient par
de vives lignes vermeilles, et les plans inclins par de
sanglants glissements de clart, A mesure qu'on avanait, le
relief de l'cueil croissait et montait, sinistre.

Une des femmes, l'irlandaise, dvidait perdument son rosaire.

A dfaut du patron, qui tait le pilote, restait le chef, qui
tait le capitaine.  Les basques savent tous la montagne et la
mer.  Ils sont hardis aux prcipices et inventifs dans les
catastrophes.

On arrivait, on allait toucher.  On fut tout  coup si prs de la
grande roche du nord des Casquets, que subitement elle clipsa le
phare.  On ne vit plus qu'elle, et de la lueur derrire.  Cette
roche debout dans la brume ressemblait  une grande femme noire
avec une coiffe de feu.

Cette roche mal fame se nomme le Biblet.  Elle contrebute au
septentrion l'cueil qu'un autre rcif, l'tacq-aux-Guilmets,
contrebute au midi.

Le chef regarda le Biblet, et cria:

--Un homme de bonne volont pour porter un grelin au brisant!  Y
a-t-il ici quelqu'un qui sache nager?

Pas de rponse.

Personne  bord ne savait nager, pas mme les matelots; ignorance
du reste frquente chez les gens de mer.

Une hiloire  peu prs dtache de ses liaisons oscillait dans le
bordage.  Le chef l'treignit de ses deux poings, et dit:

--Aidez-moi.

On dtacha l'hiloire.  On l'eut  sa disposition pour en faire ce
qu'on voudrait.  De dfensive elle devint offensive.

C'tait une assez longue poutre, en coeur de chne, saine et
robuste, pouvant servir d'engin d'attaque et de point d'appui;
levier contre un fardeau, blier contre une tour.

--En garde!  cria le chef.

Ils se mirent six, arc-bouts au tronon du mt, tenant l'hiloire
horizontale hors du bord et droite comme une lance devant la
hanche de l'cueil.

La manoeuvre tait prilleuse.  Donner une pousse  une
montagne, c'est une audace.  Les six hommes pouvaient tre jets
 l'eau du contre-coup.

Ce sont l les diversits de la lutte des temptes.  Aprs la
rafale, l'cueil; aprs le vent, le granit.  On a affaire tantt
 l'insaisissable, tantt  l'inbranlable.

Il y eut une de ces minutes pendant lesquelles les cheveux
blanchissent.

L'cueil et le navire, on allait s'aborder.

Un rocher est un patient.  Le rcif attendait.

Une houle accourut, dsordonne.  Elle mit fin  l'attente.  Elle
prit le navire en dessous, le souleva et le balana un moment,
comme la fronde balance le projectile.

--Fermes!  cria le chef.  Ce n'est qu'un rocher, nous sommes des
hommes.

La poutre tait en arrt.  Les six hommes ne faisaient qu'un avec
elle.  Les chevilles pointues de l'hiloire leur labouraient les
aisselles, mais ils ne les sentaient point.

La houle jeta l'ourque contre le roc.

Le choc eut lieu.

Il eut lieu sous l'informe nuage d'cume qui cache toujours ces
pripties.

Quand ce nuage tomba  la mer, quant l'cart se refit entre la
vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le pont; mais la
_Matutina_ fuyait le long du brisant.  La poutre avait tenu bon
et dtermin une dviation.  En quelques secondes, le glissement
de la lame tant effrn, les Casquets furent derrire l'ourque.
La _Matutina,_ pour l'instant, tait hors de pril immdiat.

Cela arrive.  C'est un coup droit de beaupr dans la falaise qui
sauva Wood de Largo  l'embouchure du Tay.  Dans les rudes
parages du cap Winterton, et sous le commandement du capitaine
Hamilton, c'est par une manoeuvre de levier pareille contre le
redoutable rocher Brannodu-um que sut chapper au naufrage la
_Royale-Marie,_ bien que ce ne ft qu'une frgate de la faon
d'Ecosse.  La vague est une force si soudainement dcompose que
les diversions y sont faciles, possibles du moins, mme dans les
chocs les plus violents.  Dans la tempte il y a de la brute;
l'ouragan c'est le taureau, et l'on peut lui donner le change.

Tcher de passer de la scante  la tangente, tout le secret
d'viter le naufrage est l.

C'est ce service que l'hiloire avait rendu au navire.  Elle avait
fait office d'aviron; elle avait tenu lieu de gouvernail.  Mais
cette manoeuvre libratrice tait une fois faite; on ne pouvait
la recommencer.  La poutre tait  la mer.  La duret du choc
l'avait fait sauter hors des mains des hommes par-dessus le bord,
et elle s'tait perdue dans le flot.  Desceller une autre
charpente, c'tait disloquer la membrure.

L'ouragan remporta la _Matutina._ Tout de suite les Casquets
semblrent  l'horizon un encombrement inutile.  Rien n'a l'air
dcontenanc comme un cueil en pareille occasion.  Il y a dans
la nature, du ct de l'inconnu, l o le visible est compliqu
d'invisible, de hargneux profils immobiles que semble indigner
une proie lche.

Tels furent les Casquets pendant que la _Matutina_ s'enfuyait.

Le phare, reculant, plit, blmit, puis s'effaa.

Cette extinction fut morne.  Les paisseurs de brume se
superposrent sur ce flamboiement devenu diffus, Le rayonnement
se dlaya dans l'immensit mouille.  La flamme flotta, lutta,
s'enfona, perdit forme.  On et dit une noye.  Le brasier
devint lumignon, ce ne fut plus qu'un tremblement blafard et
vague.  Tout autour s'largissait un cercle de lueur extravase.
C'tait comme un crasement de lumire au fond de la nuit.

La cloche, qui tait une menace, s'tait tue; le phare, qui tait
une menace, s'tait vanoui.  Pourtant, quand ces deux menaces
eurent disparu, ce fut plus terrible.  L'une tait une voix,
l'autre tait un flambeau.  Elles avaient quelque chose d'humain.
Elles de moins, resta l'abme.



XIII

FACE A FACE AVEC LA NUIT


L'ourque se retrouva  vau-l'ombre dans l'obscurit
incommensurable.

La _Matutina_, chappe aux Casquets, dvalait de houle en houle.
Rpit, mais dans le chaos.  Pousse en travers par le vent,
manie par les mille tractions de la vague, elle rpercutait
toutes les oscillations folles du flot.  Elle n'avait presque
plus de tangage, signe redoutable de l'agonie d'un navire.  Les
paves n'ont que du roulis.  Le tangage est la convulsion de la
lutte.  Le gouvernail seul peut prendre le vent debout.

Dans la tempte, et surtout dans le mtore de neige, la mer et
la nuit finissent par se fondre et s'amalgamer, et par ne plus
faire qu'une fume.  Brume, tourbillon, souffle, glissement dans
tous les sens, aucun point d'appui, aucun lieu de repre, aucun
temps d'arrt, un perptuel recommencement, une troue aprs
l'autre, nul horizon visible, profond recul noir, l'ourque
voguait l-dedans,

Se dgager des Casquets, luder l'cueil, cela avait t pour les
naufrags une victoire.  Mais surtout une stupeur.  Ils n'avaient
point pouss de hurrahs; en mer, on ne fait pas deux fois de ces
imprudences-l.  Jeter la provocation l o on ne jetterait pas
la sonde, c'est grave.

L'cueil repouss, c'tait de l'impossible accompli.  Ils en
taient ptrifis.  Peu  peu pourtant, ils se remettaient 
esprer.  Telles sont les insubmersibles mirages de l'me.  Pas
de dtresse qui, mme  l'instant le plus critique, ne voie
blanchir dans ses profondeurs l'inexprimable lever de
l'esprance.  Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de
s'avouer qu'ils taient sauvs.  Ils avaient en eux ce
bgaiement.

Mais un grandissement formidable se fit tout  coup dans la nuit.
A bbord surgit, se dessina et se dcoupa sur le fond de brume
une haute masse opaque, verticale,  angles droits, une tour
carre de l'abme.

Ils regardrent, bants.

La rafale les poussait vers cela.

Ils ignoraient ce que c'tait.  C'tait le rocher Ortach.



XIV

ORTACH


L'cueil recommenait.  Aprs les Casquets, Ortach.  La tempte
n'est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et
ne varie pas ses moyens.

L'obscurit n'est pas puisable.  Elle n'est jamais  bout de
piges et de perfidies.  L'homme, lui, est vite  l'extrmit de
ses ressources.  L'homme se dpense, le gouffre non.

Les naufrags se tournrent vers le chef, leur espoir.  Il ne put
que hausser les paules; morne ddain de l'impuissance.

Un pav au milieu de l'ocan, c'est le rocher Ortach.  L'cueil
Orlach, tout d'une pice, au-dessus du choc contrari des houles,
monte droit  quatrevingts pieds de haut.  Les vagues et les
navires s'y brisent.  Cube immuable, il plonge  pic ses flancs
rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer.

La nuit il figure un billot norme pos sur les plis d'un grand
drap noir.  Dans la tempte, il attend le coup de hache, qui est
le coup de tonnerre.

Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige.  Le
navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux; toutes les
tnbres sont noues sur lui.  Il est prt comme un supplici.
Quant  la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point
l'esprer.

La _Matutina_, n'tant plus qu'un chouement flottant, s'en alla
vers ce rocher-ci comme elle tait alle vers l'autre.  Les
infortuns, qui s'taient un moment crus sauvs, rentrrent dans
l'angoisse.  Le naufrage, qu'ils avaient laiss derrire eux,
reparaissait devant eux.  L'cueil ressortait du fond de la mer.
Il n'y avait rien de fait.

Les Casquets sont un gaufrier  mille compartiments, l'Ortach est
une muraille.  Naufrager aux Casquets, c'est tre dchiquet;
naufrager  l'Ortach, c'est tre broy.

Il y avait une chance pourtant.

Sur les fronts droits, et l'Ortach est un front droit, la vague,
pas plus que le boulet, n'a de ricochets.  Elle est rduite au
jeu simple.  C'est le flux, puis le reflux.  Elle arrive lame et
revient houle.

Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose
ainsi: si la lame conduit le btiment jusqu'au rocher, elle l'y
brise, il est perdu; si la houle revient avant que le btiment
ait touch, elle le remmne, il est sauv.

Anxit poignante.  Les naufrags apercevaient dans la pnombre
le grand flot suprme venant  eux.  Jusqu'o allait-il les
traner?  Si le flot brisait au navire, ils taient rouls au roc
et fracasss.  S'il passait sous le navire...

Le flot passa sous le navire.

Ils respirrent.

Mais quel retour allait-il avoir?  Qu'est-ce que le ressac ferait
d'eux?

Le ressac les remporta.

Quelques minutes aprs, la _Matutina_ tait hors des eaux de
l'cueil.  L'Ortach s'effaait comme les Casquets s'taient
effacs.

C'tait la deuxime victoire.  Pour la seconde fois l'ourque
tait arrive au bord du naufrage, et avait recul  temps.



XV

PORTENTOSUM MARE


Cependant un paississcment de brume s'tait abattu sur ces
malheureux en drive.  Ils ignoraient o ils taient.  Ils
voyaient  peine  quelques encblures autour de l'ourque.
Malgr une vritable lapidation de grlons qui les forait tous 
baisser la tte, les femmes s'taient obstines  ne point
redescendre dans la cabine.  Pas de dsespr qui ne veuille
naufrager  ciel ouvert.  Si prs de la mort, il semble qu'un
plafond au-dessus de soi est un commencement de cercueil,

La vague, de plus en plus gonfle, devenait courte.  La
turgescence du flot indique un tranglement; dans le brouillard,
de certains bourrelets de l'eau signalent un dtroit.  En effet,
 leur insu, ils ctoyaient Aurigny.  Entre Ortach et les
Casquets au couchant et Aurigny au levant, la mer est resserre
et gne, et l'tat de malaise pour la mer dtermine localement
l'tat de tempte.  La mer souffre comme autre chose; et l o
elle souffre, elle s'irrite.  Cette passe est redoute.

La _Matutina_ tait dans cette passe.

Qu'on s'imagine sous l'eau une caille de tortue grande comme
Hyde-Park ou les Champs-Elyses, et dont chaque strie est un
bas-fond et dont chaque bossage est un rcif.  Telle est
l'approche ouest d'Aurigny.  La mer recouvre et cache cet
appareil de naufrage.  Sur cette carapace de brisants
sous-marins, la vague dchiquete saute et cume.  Dans le calme,
clapotement; dans l'orage, chaos.

Cette complication nouvelle, les naufrags la remarquaient sans
se l'expliquer.  Subitement ils la comprirent.  Une ple
claircie se fit au znith, un peu de blmissement se dispersa
sur la mer, cette lividit dmasqua  bbord un long barrage en
travers  l'est, et vers lequel se ruait, chassant le navire
devant elle, la pousse du vent.  Ce barrage tait Aurigny.

Qu'tait-ce que ce barrage?  Ils tremblrent.  Ils eussent bien
plus trembl encore si une voix leur et rpondu: Aurigny,

Pas d'le dfendue contre la venue de l'homme comme Aurigny.
Elle a sous l'eau et hors de l'eau une garde froce dont Ortach
est la sentinelle.  A l'ouest, Burhou, Sauteriaux, Anfroque,
Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse, la Clanque, les
guillons, le Vrac, la Fosse-Malire;  l'est, Sauquet, Hommeau,
Floreau, la Brinebelais, la Queslingue, Croquelihou, la Fourche,
le Saut, Noire Pute, Coupie, Orbue, Qu'est-ce que tous ces
monstres?  des hydres?  Oui, de l'espce cueil.

Un de ces rcifs s'appelle le But, comme pour indiquer que tout
voyage finit l.

Cet encombrement d'cueils, simplifi par l'eau et la nuit,
apparaissait aux naufrags sous la forme d'une simple bande
obscure, sorte de rature noire sur l'horizon.

Le naufrage, c'est l'idal de l'impuissance.  tre prs de la
terre et ne pouvoir l'atteindre, flotter et ne pouvoir voguer,
avoir le pied sur quelque chose qui parat solide et qui est
fragile, tre plein de vie et plein de mort en mme temps, tre
prisonnier des tendues, tre mur entre le ciel et l'ocan,
avoir sur soi l'infini comme un cachot, avoir autour de soi
l'immense vasion des souffles et des ondes, et tre saisi,
garrott, paralys, cet accablement stupfie et indigne.  On
croit y entrevoir le ricanement du combattant inaccessible.  Ce
qui vous tient, c'est cela mme qui lche les oiseaux et met en
libert les poissons.  Cela ne semble rien et c'est tout.  On
dpend de cet air qu'on trouble avec sa bouche, on dpend de
cette eau qu'on prend dans le creux de sa main.  Puisez de cette
tempte plein un verre, ce n'est plus qu'un peu d'amertume.
Gorge, c'est une nause; houle, c'est l'extermination.  Le grain
de sable dans le dsert, le flocon d'cume dans l'ocan, sont des
manifestations vertigineuses; la toute-puissance ne prend pas la
peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force, elle
emplit de son tout le nant, et c'est avec l'infiniment petit que
l'infiniment grand vous crase.  C'est avec des gouttes que
l'ocan vous broie.  On se sent jouet.

Jouet, quel mot terrible!

La _Matutina_ tait un peu au-dessus d'Aurigny, ce qui tait
favorable; mais drivait vers la pointe nord, ce qui tait fatal.
La bise nord-ouest, comme un arc tendu dcoche une flche,
lanait le navire vers le cap septentrional.  Il existe  cette
pointe, un peu en de du havre des Corbelets, ce que les marins
de l'archipel normand appellent un singe.  Le
singe--_swinge_--est un courant de l'espce furieuse.  Un
chapelet d'entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues
un chapelet de tourbillons.  Quand l'un vous lche, l'autre vous
reprend.  Un navire, happ par le singe, roule ainsi de spirale
en spirale jusqu' ce qu'une roche aigu ouvre la coque.  Alors
le btiment crev s'arrte, l'arrire sort des vagues, l'avant
plonge, le gouffre achve son tour de roue, l'arrire s'enfonce,
et tout se referme.  Une flaque d'cume s'largit et flotte, et
l'on ne voit plus  la surface de la lame que quelques bulles a
et l, venues des respirations touffes sous l'eau.

Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le
singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler Sands, le
singe qui est  Jersey entre le Pignonnet et la pointe de
Noirmont, et le singe d'Aurigny.

Un pilote local, qui et t  bord de la _Mututina_, et averti
les naufrags de ce nouveau pril.  A dfaut de pilote, ils
avaient l'instinct; dans les situations extrmes, il y a une
seconde vue.  De hautes torsions d'cume s'envolaient le long de
la cte, dans le pillage frntique du vent.  C'tait le
crachement du singe.  Nombre de barques ont chavir dans celte
embche.  Sans savoir ce qu'il y avait l, ils approchaient avec
horreur.

Comment doubler ce cap?  Nul moyen,

De mme qu'ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir
Ortach,  prsent ils voyaient se dresser la pointe d'Aurigny,
toute de haute roche.  C'tait comme des gants l'un aprs
l'autre.  Srie de duels effrayants,

Charybde et Scylla ne sont que deux; les Casquets, Ortach et
Aurigny sont trois.

Le mme phnomne d'envahissement de l'horizon par l'cueil se
reproduisait avec la monotonie grandiose du gouffre.  Les
batailles de l'ocan ont, comme les combats d'Homre, ce
rabchage sublime.

Chaque lame,  mesure qu'ils approchaient, ajoutait vingt coudes
au cap affreusement amplifi dans la brume.  La dcroissance
d'intervalle semblait de plus en plus irrmdiable.  Ils
touchaient  la lisire du singe.  Le premier pli qui les
saisirait les entranerait.  Encore un flot franchi, tout tait
fini.

Soudain l'ourque fut repousse en arrire comme par le coup de
poing d'un titan.  La houle se cabra sous le navire et se
renversa, rejetant l'pave dans sa crinire d'cume.  La
_Matutina_, sous cette impulsion, s'carta d'Aurigny.

Elle se retrouva au large.

D'o arrivait ce secours?  Du vent.

Le souffle de l'orage venait de se dplacer.

Le flot avait jou d'eux, maintenant c'tait le tour du vent, Ils
s'taient dgags eux-mmes des Casquets; mais devant Ortach la
houle avait fait la priptie; devant Aurigny, ce fut la bise, Il
y avait eu subitement une saute du septentrion au midi.

Le suroit avait succd au noroit.

Le courant, c'est le vent dans l'eau; le vent, c'est le courant
dans l'air; ces deux forces venaient de se contrarier, et le vent
avait eu le caprice de retirer sa proie au courant.

Les brusqueries de l'ocan sont obscures.  Elles sont le
perptuel peut-tre.  Quand on est  leur merci, on ne peut ni
esprer, ni dsesprer.  Elles font, puis dfont.  L'ocan
s'amuse.  Toutes les nuances de la frocit fauve sont dans cette
vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait la grosse bte.
C'est le coup de griffe avec les intervalles voulus de patte de
velours.  Quelquefois la tempte bcle le naufrage; quelquefois
elle le travaille avec soin; on pourrait presque dire elle le
caresse.  La mer a le temps.  Les agonisants s'en aperoivent.

Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice
annoncent la dlivrance.  Ces cas sont rares.  Quoi qu'il en
soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre apaisement
dans les menaces de l'orage leur suffit, ils s'affirment 
eux-mmes qu'ils sont hors de pril, aprs s'tre crus ensevelis
ils prennent acte de leur rsurrection, ils acceptent
fivreusement ce qu'ils ne possdent pas encore, tout ce que la
mauvaise chance contenait est puis, c'est vident, ils se
dclarent satisfaits, ils sont sauvs, ils tiennent Dieu quitte.
Il ne faut point trop se hter de donner de ces reus 
l'Inconnu,

Le suroit dbuta en tourbillon, Les naufrags n'ont jamais que
des auxiliaires bourrus.  La _Matutina_ fut imptueusement
trane au large par ce qui lui restait d'agrs comme une morte
par les cheveux.  Cela ressembla  ces dlivrances accordes par
Tibre,  prix de viol.  Le vent brutalisait ceux qu'il sauvait.
Il leur rendait service avec fureur.  Ce fut du secours sans
piti.

L'pave, dans ce rudoiement librateur, acheva de se disloquer.

Des grlons, gros et durs  charger un tromblon, criblaient le
btiment.  A tous les renversements du flot, ces grlons
roulaient sur le pont comme des billes.  L'ourque, presque entre
deux eaux, perdait toute forme sous les retombes de vagues et
sous les effondrements d'cumes.  Chacun dans le navire songeait
 soi.

Se cramponnait qui pouvait.  Aprs chaque paquet de mer, on avait
la surprise de se retrouver tous.  Plusieurs avaient le visage
dchir par des clats de bois.

Heureusement le dsespoir a les poings solides.  Une main
d'enfant dans l'effroi a une treinte de gant.  L'angoisse fait
un tau avec des doigts de femme.  Une jeune fille qui a peur
enfoncerait ses ongles roses dans du fer.  Ils s'accrochaient, se
tenaient, se retenaient.  Mais toutes les vagues leur apportaient
l'pouvante du balaiement.

Soudainement ils furent soulags.



XVI

DOUCEUR SUBITE DE L'NIGME


L'ouragan venait de s'arrter court.

Il n'y eut plus dans l'air ni suroit, ni noroit.  Les clairons
forcens de l'espace se turent.  La trombe sortit du ciel, sans
diminution pralable, sans transition, et comme si elle-mme
avait gliss  pic dans un gouffre.  On ne sut plus o elle
tait.  Les flocons remplacrent les grlons.  La neige
recommena  tomber lentement.

Plus de flot.  La mer s'aplatit.

Ces soudaines cessations sont propres aux bourrasques de neige.
L'effluve lectrique puis, tout se tranquillise, mme la vague,
qui, dans les tourmentes ordinaires, conserve souvent une longue
agitation.  Ici point.  Aucun prolongement de colre dans le
flot.  Comme un travailleur aprs une fatigue, le flot s'assoupit
immdiatement, ce qui dment presque les lois de la statique,
mais n'tonne point les vieux pilotes, car ils savent que tout
l'inattendu est dans la mer.

Ce phnomne a lieu mme, mais trs rarement, dans les temptes
ordinaires.  Ainsi, de nos jours, lors du mmorable ouragan du 27
juillet 1867,  Jersey, le vent, aprs quatorze heures de furie,
tomba tout de suite au calme plat.

Au bout de quelques minutes, l'ourque n'avait plus autour d'elle
qu'une eau endormie.

En mme temps, car la dernire phase ressemble  la premire, on
ne distingua plus rien.  Tout ce qui tait devenu visible dans
les convulsions des nuages mtoriques redevnt trouble, les
silhouettes blmes se fondirent en dlaiement diffus, et le
sombre de l'infini se rapprocha de toutes parts du navire.  Ce
mur de nuit, cette occlusion circulaire, ce dedans de cylindre
dont le diamtre dcroissait de minute en minute, enveloppait la
_Matutina_, et, avec la lenteur sinistre d'une banquise qui se
ferme, se rapetissait formidablement.  Au znith, rien, un
couvercle de brume, une clture.  L'ourque tait comme au fond du
puits de l'abme.

Dans ce puits, une flaque de plomb liquide, c'tait la mer.
L'eau ne bougeait plus.  Immobilit morne.  L'ocan n'est jamais
plus farouche qu'tang.

Tout tait silence, apaisement, aveuglement.

Le silence des choses est peut-tre de la taciturnit.

Les derniers clapotements glissaient le long du bordage.  Le pont
tait horizontal avec des dclivits insensibles.  Quelques
dislocations remuaient faiblement.  La coque de grenade, qui
tenait lieu de fanal, et o brillaient des toupes dans du
goudron, ne se balanait plus au beaupr et ne jetait plus de
gouttes enflammes dans la mer.  Ce qui restait de souffle dans
les nues n'avait plus de bruit.  La neige tombait paisse,
molle,  peine oblique.  On n'entendait l'cume d'aucun brisant.
Paix de tnbres.

Ce repos, aprs ces exasprations et ces paroxysmes, fut pour les
malheureux si longtemps ballotts un indicible bien-tre.  Il
leur sembla qu'ils cessaient d'tre mis  la question.  Ils
entrevoyaient autour d'eux et au-dessus d'eux un consentement 
les sauver.  Ils reprirent confiance.  Tout ce qui avait t
furie tait maintenant tranquillit.  Cela leur parut une paix
signe.  Leurs poitrines misrables se dilatrent.  Ils pouvaient
lcher le bout de corde ou de planche qu'ils tenaient, se lever,
se redresser, se tenir debout, marcher, se mouvoir.  Ils se
sentaient inexprimablement calms.  Il y a, dans la profondeur
obscure, de ces effets de paradis, prparation  autre chose.  Il
tait clair qu'ils taient bien dcidment hors de la rafale,
hors de l'cume, hors des souffles, hors des rages, dlivrs.

On avait dsormais toutes les chances pour soi.  Dans trois ou
quatre heures le jour se lverait, on serait aperu par quelque
navire passant, on serait recueilli.  Le plus fort tait fait.
On rentrait dans la vie.  L'important, c'tait d'avoir pu se
soutenir sur l'eau jusqu' la cessation de la tempte.  Ils se
disaient: Cette fois, c'est fini.

Tout  coup ils s'aperurent que c'tait fini en effet.

Un des matelots, le basque du nord, nomm Galdeazun, descendit,
pour chercher du cble, dans la cale, puis remonta, et dit:

--La cale est pleine.

--De quoi?  demanda le chef.

--D'eau, rpondit le matelot.

Le chef cria:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, reprit Galdeazun, que dans une demi-heure nous
allons sombrer.



XVII

LA RESSOURCE DERNIRE


Il y avait une crevasse dans la quille.  Une voie d'eau s'tait
faite.  A quel moment?  Personne n'et pu le dire.  tait-ce en
accostant les Casquets?  tait-ce devant Ortach?  tait-ce dans
le clapotement des bas-fonds de l'ouest d'Aurigny?  Le plus
probable, c'est qu'ils avaient touch le Singe.  Ils avaient reu
un obscur coup de boutoir.  Ils ne s'en taient point aperus au
milieu de la survente convulsive qui les secouait.  Dans le
ttanos on ne sent pas une piqre.

L'autre matelot, le basque du sud, qui s'appelait Ave-Maria, fit
 son tour la descente de la cale, revint, et dit;

--L'eau dans la quille est haute de deux vares.

Environ six pieds.

Ave-Maria ajouta:

--Avant quarante minutes, nous coulons,

O tait cette voie d'eau?  on ne la voyait pas.  Elle tait
noye.  Le volume d'eau qui emplissait la cale cachait cette
fissure.  Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous
la flottaison, fort avant sous la carne.  Impossible de
l'apercevoir.  Impossible de le boucher.  On avait une plaie et
l'on ne pouvait la panser.  L'eau, du reste, n'entrait pas trs
vite.

Le chef cria:

--Il faut pomper.

Galdeazun rpondit:

--Nous n'avons plus de pompe.

--Alors, repartit le chef, gagnons la terre.

--O, la terre?

--Je ne sais.

--Ni moi.

--Mais elle est quelque part.

--Oui.

--Que quelqu'un nous y mne, reprit le chef.

--Nous n'avons pas de pilote, dit Galdeazun.

--Prends la barre, toi.

--Nous n'avons plus de barre.

--Bclons-en une avec la premire poutre venue.  Des clous.  Un
marteau.  Vite des outils!

--La baille de charpenterie est  l'eau.  Nous n'avons plus
d'outils.

--Gouvernons tout de mme, n'importe o!

--Nous n'avons plus de gouvernail.

--O est le canot?  Jetons nous-y.  Ramons!

--Nous n'avons plus de canot,

--Ramons sur l'pave.

--Nous n'avons plus d'avirons.

--A la voile alors!

--Nous n'avons plus de voile, et plus de mt.

--Faisons un mt avec une hiloire, faisons une voile avec un
prlart.  Tirons-nous de l.  Confions-nous au vent!

--Il n'y a plus de vent.

Le vent en effet les avait quitts.  La tempte s'en tait alle,
et ce dpart, qu'ils avaient pris pour leur salut, tait leur
perte.  Le suroit en persistant les et frntiquement pousss 
quelque rivage, et gagn de vitesse la voie d'eau, les et
ports peut-tre  un bon banc de sable propice, et les et
chous avant qu'ils eussent sombr.  Le rapide emportement de
l'orage et pu leur faire prendre terre.  Point de vent, plus
d'espoir.  Ils mourraient de l'absence d'ouragan.

La situation suprme apparaissait.

Le vent, la grle, la bourrasque, le tourbillon, sont des
combattants dsordonns qu'on peut vaincre.  La tempte peut tre
prise au dfaut de l'armure.  On a des ressources contre la
violence qui se dcouvre sans cesse, se meut  faux, et frappe
souvent  ct.  Mais rien  faire contre le calme.  Pas un
relief qu'on puisse saisir.

Les vents sont une attaque de cosaques; tenez bon, cela se
disperse.  Le calme, c'est la tenaille du bourreau.

L'eau, sans hte, mais sans interruption, irrsistible et lourde,
montait dans la cale, et,  mesure qu'elle montait, le navire
descendait.  Cela tait trs lent.

Les naufrags de la _Matutina_ sentaient peu  peu s'entr'ouvrir
sous eux la plus dsespre des catastrophes, la catastrophe
inerte.  La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient
les tenait.  L'air n'oscillait pas, la mer ne bougeait pas.
L'immobile, c'est l'inexorable.  L'engloutissemenl les rsorbait
en silence.  A travers l'paisseur de l'eau muette, sans colre,
sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre
intrt, le fatal centre du globe les attirait.  L'horreur, au
repos, se les amalgamait.  Ce n'tait plus la gueule bante du
flot, la double mchoire du coup de vent et du coup de mer,
mchamment menaante, le rictus de la trombe, l'apptit cumant
de la houle; c'tait sous ces misrables on ne sait quel
billement noir de l'infini.  Ils se sentaient entrer dans une
profondeur paisible qui tait la mort.  La quantit de bord que
le navire avait hors du flot s'amincissait, voil tout.  On
pouvait calculer  quelle minute elle s'effacerait.  C'tait tout
le contraire de la submersion par la mare montante.  L'eau ne
montait pas vers eux, ils descendaient vers elle.  Le creusement
de leur tombe venait d'eux-mmes.  Leur poids tait le fossoyeur.

Ils taient excuts, non par la loi des hommes, mais par la loi
des choses.

La neige tombait, et, comme l'pave ne remuait plus, cette
charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le
navire d'un suaire,

La cale allait s'alourdissant.  Nul moyen de franchir la voie
d'eau.  Ils n'avaient pas mme une pelle d'puisement, qui
d'ailleurs et t illusoire et d'un emploi impraticable,
l'ourque tant ponte.  On s'claira; on alluma trois ou quatre
torches qu'on planta dans des trous et comme on put.  Galdeazun
apporta quelques vieux seaux de cuir; ils entreprirent d'tancher
la cale et firent la chane; mais les seaux taient hors de
service, le cuir des uns tait dcousu, le fond des autres tait
crev, et les seaux se vidaient en chemin.  L'ingalit tait
drisoire entre ce qu'on recevait et ce qu'on rendait.  Une tonne
d'eau entrait, un verre d'eau sortait.  On n'eut pas d'autre
russite.  C'tait une dpense d'avare essayant d'puiser sou 
sou un million.

Le chef dit:

--Allgeons l'pave!

Pendant la tempte on avait amarr les quelques coffres qui
taient sur le pont.  Ils taient rests lis au tronon du mt.
On dfit les amarres, et on roula les coffres  l'eau par une des
brches du bordage.  Une de ces valises appartenait  la femme
basquaise qui ne put retenir ce soupir:

--Oh!  ma cape neuve double d'carlate!  oh!  mes pauvres bas en
dentelle d'corce de bouleau!  Oh!  mes pendeloques d'argent pour
aller  la messe du mois de Marie!

Le pont dblay, restait la cabine.  Elle tait fort encombre.
Elle contenait, on s'en souvient, des bagages qui taient aux
passagers et des ballots qui taient aux matelots.

On prit les bagages, et on se dbarrassa de tout ce chargement
par la brche du bordage.

On retira les ballots, et on les poussa  l'ocan.

On acheva de vider la cabine.  La lanterne, le chouquet, les
barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite avec
la soupe, tout alla aux flots.

On dvissa les crous du fourneau de fer teint depuis longtemps,
on le descella, on le hissa sur le pont, on le trana jusqu' la
brche, et on le prcipita hors du navire.

On envoya  l'eau tout ce qu'on put arracher du vaigrage, des
porques, des haubans et du grement fracass.

De temps en temps le chef prenait une torche, la promenait sur
les chiffres d'tiage peints  l'avant du navire, et regardait o
en tait le naufrage.



XVIII

LA RESSOURCE SUPRME


L'pave, allge, s'enfonait un peu moins, mais s'enfonait
toujours.

Le dsespoir de la situation n'avait plus ni ressource, ni
palliatif.  On avait puis le dernier expdient.

--Y a-t-il encore quelque chose  jeter  la mer?  cria le chef.

Le docteur, auquel personne ne songeait plus, sortit d'un angle
du capot de cabine, et dit:

--Oui.

--Quoi?  demanda le chef.

Le docteur rpondit:

--Notre crime.

Il y eut un frmissement, et tous crirent:

--Amen.

Le docteur, debout et blme, leva un doigt vers le ciel, et dit:

--A genoux.

Ils chancelaient, ce qui est le commencement de l'agenouillement.

Le docteur reprit:

--Jetons  la mer nos crimes.  Ils psent sur nous.  C'est l ce
qui enfonce le navire.  Ne songeons plus au sauvetage, songeons
au salut.  Notre dernier crime surtout, celui que nous avons
commis, ou, pour mieux dire, complt tout  l'heure, misrables
qui m'coutez, il nous accable.  C'est une insolence impie de
tenter l'abme quand on a l'intention d'un meurtre derrire soi.
Ce qui est fait contre un enfant est fait contre Dieu.  Il
fallait s'embarquer, je le sais, mais c'tait la perdition
certaine.  La tempte, avertie par l'ombre que notre action a
faite, est venue.  C'est bien.  Du reste, ne regrettez rien.
Nous avons l, pas loin de nous, dans cette obscurit, les sables
de Vauville et le cap de la Hougue.  C'est la France.  Il n'y
avait qu'un abri possible, l'Espagne.  La France ne nous est pas
moins dangereuse que l'Angleterre.  Notre dlivrance de la mer
et abouti au gibet.  Ou pendus, ou noys, nous n'avions pas
d'autre option.  Dieu a choisi pour nous.  Rendons-lui grce.  Il
nous accorde la tombe qui lave.  Mes frres, l'invitable tait
l.  Songez que c'est nous qui tout  l'heure avons fait notre
possible pour envoyer l-haut quelqu'un, cet enfant, et qu'en ce
moment-ci mme,  l'instant o je parle, il y a peut-tre
au-dessus de nos ttes une me qui nous accuse devant un juge qui
nous regarde.  Mettons  profit le sursis suprme.
Efforons-nous, si cela se peut encore, de rparer, dans tout ce
qui dpend de nous, le mal que nous avons fait.  Si l'enfant nous
survit, venons-lui en aide.  S'il meurt, tchons qu'il nous
pardonne.  Otons de dessus nous notre forfait.  Dchargeons de ce
poids nos consciences.  Tchons que nos mes ne soient pas
englouties devant Dieu, car c'est le naufrage terrible.  Les
corps vont aux poissons, les mes aux dmons.  Ayez piti de
vous.  A genoux, vous dis-je.  Le repentir, c'est la barque qui
ne se submerge pas.  Vous n'avez plus de boussole?  Erreur.  Vous
avez la prire.

Ces loups devinrent moutons.  Ces transformations se voient dans
l'angoisse.  Il arrive que les tigres lchent le crucifix.  Quand
la porte sombre s'entrebille, croire est difficile, ne pas
croire est impossible.  Si imparfaites que soient les diverses
bauches de religion essayes par l'homme, mme quand la croyance
est informe, mme quand le contour du dogme ne s'adapte point aux
linaments de l'ternit entrevue, il y a,  la minute suprme,
un tressaillement d'me.  Quelque chose commence aprs la vie.
Cette pression est sur l'agonie.

L'agonie est une chance.  A cette seconde fatale, on sent sur
soi la responsabilit diffuse.  Ce qui a t complique ce qui
sera.  Le pass revient et rentre dans l'avenir.  Le connu
devient abme aussi bien que l'inconnu, et ces deux prcipices,
l'un o l'on a ses fautes, l'autre o l'on a son attente, mlent
leur rverbration.  C'est cette confusion des deux gouffres qui
pouvante le mourant.

Ils avaient fait leur dernire dpense d'esprance du ct de la
vie.  C'est pourquoi ils se tournrent de l'autre ct.  Il ne
leur restait plus de chance que dans cette ombre.  Ils le
comprirent.  Ce fut un blouissement lugubre, tout de suite suivi
d'une rechute d'horreur.  Ce que l'on comprend dans l'agonie
ressemble  ce qu'on aperoit dans l'clair.  Tout, puis rien.
On voit, et l'on ne voit plus.  Aprs la mort, l'oeil se
rouvrira, et ce qui a t un clair deviendra un soleil.

Ils crirent au docteur:

--Toi!  toi!  il n'y a plus que toi.  Nous t'obirons.  Que
faut-il faire?  parle.

Le docteur rpondit:

--Il s'agit de passer par-dessus le prcipice inconnu et
d'atteindre l'autre bord de la vie, qui est au del du tombeau.
tant celui qui sait le plus de choses, je suis le plus en pril
de vous tous.  Vous faites bien de laisser le choix du pont 
celui qui porte le fardeau le plus lourd.

Il ajouta:

--La science pse sur la conscience.

Puis il reprit;

--Combien de temps nous reste-t-il encore?

Galdeazun regarda  l'tiage et rpondt:

--Un peu plus d'un quart d'heure.

--Bien dit le docteur.

Le toit bas du capot, o il s'accoudait, faisait une espce de
table.  Le docteur prit dans sa poche son critoire et sa plume,
et son portefeuille d'o il tira un parchemin, le mme sur le
revers duquel il avait crit, quelques heures auparavant, une
vingtaine de lignes tortueuses et serres.

--De la lumire, dit-il.

La neige, tombant comme une cume de cataracte, avait teint les
torches l'une aprs l'autre.  Il n'en restait plus qu'une.
Ave-Maria la dplanta, et vint se placer debout, tenant cette
torche,  ct du docteur.

Le docteur remit son portefeuille dans sa poche, posa sur le
capot la plume et l'encrier, dplia le parchemin, et dit:

--Ecoutez.

Alors, au milieu de la mer, sur ce ponton dcroissant, sorte de
plancher tremblant du tombeau, commena, gravement faite par le
docteur, une lecture que toute l'ombre semblait couter.  Tous
ces condamns baissaient la tte autour de lui.  Le flamboiement
de la torche accentuait leurs pleurs.  Ce que lisait le docteur
tait crit en anglais.  Par intervalles, quand un de ces regards
lamentables paraissait dsirer un claircissement, le docteur
s'interrompait et rptait, soit en franais, soit en espagnol,
soit en basque, soit en italien, le passage qu'il venait de lire.
On entendait des sanglots touffs et des coups sourds frapps
sur les poitrines.  L'pave continuait de s'enfoncer.

La lecture acheve, le docteur posa le parchemin  plat sur le
capot, saisit la plume, et, sur une marge blanche mnage au bas
de ce qu'il avait crit, il signa:

DOCTOR GERNARDUS GEESTEMUNDE.

Puis, se tournant vers les autres, il dit:

--Venez, et signez.

La basquaise approcha, prit la plume, et signa ASUNCION.  Elle
passa la plume  l'irlandaise qui, ne sachant pas crire, fit une
croix.

Le docteur,  ct de cette croix, crivit:

--BARBARA FERMOY, _de l'le Tyrryf, dans les budes_.

Puis il tendit la plume au chef de la bande.

Le chef signa GAZDORRA, _captal_.

Le gnois, au-dessous du chef, signa GIANGIRATE.

Le languedocien signa JACQUES QUATOURZE, dit le NARBONNAIS.

Le provenal signa LUC-PIERRE CAPGAROUPE, _du bagne de Mahon_.

Sous ces signatures, le docteur crivit cette note:

--De trois hommes d'quipage, le patron ayant t enlev par un
coup de mer, il ne reste que deux, et on sign.

Les deux matelots mirent leurs noms au-dessous de cette note.  Le
basque du nord signa GALDEAZUN.  Le basque du sud signa
AVE-MARIA, _voleur_.

Puis le docleur dit:

--Capgaroupe.

--Prsent, dit le provenal.

--Tu as la gourde de Hardquanonne?

--Oui.

--Donne-la moi.

Capgaroupe but la dernire gorge d'eau-de-vie et tendit la
gourde au docteur.

La crue intrieure du flot s'aggravait.  L'pave entrait de plus
en plus dans la mer.

Les bords du pont en plan inclin taient couverts d'une mince
lame rongeante, qui grandissait.

Tous s'taient groups sur la tonture du navire.

Le docteur scha l'encre des signatures au feu de la torche, plia
le parchemin  plis plus troits que le diamtre du goulot, et
l'introduisit dans la gourde.  Il cria:

--Le bouchon.

--Je ne sais o il est, dit Capgaroupe.

--Voici un bout de funin, dit Jacques Quatourze.

Le docteur boucha la gourde avec ce funin, et dt:

--Du goudron.

Galdeazun alla de l'avant, appuya un touffoir d'toupe sur la
grenade  brlot qui s'teignait, la dcrocha de l'trave et
l'apporta au docteur,  demi pleine de goudron bouillant.

Le docteur plongea le goulot de la gourde dans le goudron, et
l'en retira.  La gourde, qui contenait le parchemin sign de
tous, tait bouche et goudronne.

--C'est fait, dit le docteur.

Et de toutes ces bouches sortit, vaguement bgay en toutes
langues, le brouhaha lugubre dos catacombes.

--Ainsi soit-il!

--Mea culpa!

--Asi sea[1]!

  [1] Ainsi-soit il!

--Aro ra[2]!

  [2] A la bonne heure (patois roman).

--Amen!

On et cru entendre se disperser dans les tnbres, devant
l'effrayant refus cleste de les entendre, les sombres voix de
Babel.

Le docteur tourna le dos  ses compagnons de crime et de
dtresse, et fit quelques pas vers le bordage.  Arriv au bord de
l'pave, il regarda dans l'infini, et dit avec un accent profond:

--Bist du bei mir[3]?

  [3] --Es-tu prs de moi?

Il parlait probablement  quelque spectre.

L'pave s'enfonait.

Derrire le docteur tous songeaient.  La prire est une force
majeure.  Ils ne se courbaient pas, ils ployaient.  Il y avait de
l'involontaire dans leur contrition.  Ils flchissaient comme se
fltrit une voile  qui la brise manque, et ce groupe hagard
prenait peu  peu, par la jonction des mains et par rabattement
des fronts, l'attitude, diverse, mais accable, de la confiance
dsespre en Dieu.  On ne sait quel reflet vnrable, venu de
l'abme, s'bauchait sur ces faces sclrates.

Le docteur revint vers eux.

Quel que ft son pass, ce vieillard tait grand en prsence du
dnoment.  La vaste rticence environnante le proccupait sans
le dconcerter.  C'tait l'homme qui n'est pas pris au dpourvu.
Il y avait sur lui de l'horreur tranquille.  La majest de Dieu
compris tait sur son visage.

Ce bandit vieilli et pensif avait, sans s'en douter, la posture
pontificale.

Il dit:

--Faites attention.

Il considra un moment l'tendue et ajouta:

--Maintenant nous allons mourir.

Puis il prit la torche des mains d'Ave-Maria, et la secoua.

Une flamme s'en dtacha, et s'envola dans la nuit.

Et le docteur jeta la torche  la mer.

La torche s'teignit.  Toute clart s'vanouit.  Il n'y eut plus
que l'immense ombre inconnue.  Ce fut quelque chose comme la
tombe se fermant.

Dans cette clipse on entendit le docteur qui disait:

--Prions.

Tous se mirent  genoux.

Ce n'tait dj plus dans la neige, c'tait dans l'eau qu'ils
s'agenouillaient.

Ils n'avaient plus que quelques minutes.

Le docteur seul tait rest debout.  Les flocons de neige, en
s'arrtant sur lui, l'toilaient de larmes blanches, et le
faisaient visible sur ce fond d'obscurit.  On et dit la statue
parlante des tnbres.

Le docteur fit un signe de croix, et leva la voix pendant que
sous ses pieds commenait cette oscillation presque indistincte
qui annonce l'instant o une pave va plonger.  Il dit:

--Pater noster qui es in coelis.

Le provenal rpta en franais:

--Notre pre qui tes aux cieux.

L'irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la femme
basque:

--Ar nathair ala ar neamh.

Le docteur continua:

--Sanctificetur nomen tuum.

--Que votre nom soit sanctifi, dit le provenal.

--Naomhthar hainm, dit l'irlandaise.

--Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur.

--Que votre rgne arrive, dit le provenal.

--Tigeadh do rioghachd, dit l'irlandaise.

Les agenouills avaient de l'eau jusqu'aux paules.  Le docteur
reprit:

--Fiat voluntas tua.

--Que votre volont soit faite, balbutia le provenal.

Et l'irlandaise et la basquaise jetrent ce cri:

--Deuntar do thoil ar an Hhalmb!

--Sicut in coelo, et in terra, dit le docteur.

Aucune voix ne lui rpondit.

Il baissa les yeux.  Toutes les ttes taient sous l'eau.  Pas un
ne s'tait lev.  Ils s'taient laiss noyer  genoux.

Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu'il avait dpose
sur le capot, et l'leva au-dessus de sa tte.

L'pave coulait.

Tout en enfonant, le docteur murmurait le reste de la prire.

Son buste fut hors de l'eau un moment, puis sa tte, puis il n'y
eut plus que son bras tenant la gourde, comme s'il la montrait 
l'infini.

Ce bras disparu.  La profonde mer n'eut pas plus de pli qu'une
tonne d'huile.  La neige continuait de tomber.

Quelque chose surnagea, et s'en alla sur le flot dans l'ombre.
C'tait la gourde goudronne que son enveloppe d'osier soutenait.




LIVRE TROISIME

L'ENFANT DANS L'OMBRE



I

LE CHESS-HILL


La tempte n'tait pas moins intense sur terre que sur mer.

Le mme dchanement farouche s'tait fait autour de l'enfant
abandonn.  Le faible et l'innocent deviennent ce qu'ils peuvent
dans la dpense de colre inconsciente que font les forces
aveugles; l'ombre ne discerne pas; et les choses n'ont point les
clmences qu'on leur suppose.

Il y avait sur terre trs peu de vent; le froid avait on ne sait
quoi d'immobile.  Aucun grlon.  L'paisseur de la neige tombante
tait pouvantable.

Les grlons frappent, harclent, meurtrissent, assourdissent,
crasent; les flocons sont pires.  Le flocon inexorable et doux
fait son oeuvre en silence.  Si on le louche, il fond.  Il est
pur comme l'hypocrite est candide.  C'est par des blancheurs
lentement superposes que le flocon arrive  l'avalanche et le
fourbe au crime.

L'enfant avait continu d'avancer dans le brouillard.  Le
brouillard est un obstacle mou; de l des prils; il cde et
persiste; le brouillard, comme la neige, est plein de trahison.
L'enfant, trange lutteur au milieu de tous ces risques, avait
russi  atteindre le bas de la descente, et s'tait engag dans
le Chess-Hill.  Il tait, sans le savoir, sur un isthme, ayant
des deux cts l'ocan, et ne pouvant faire fausse route, dans
cette brume, dans cette neige et dans cette nuit, sans tomber, 
droite dans l'eau profonde du golfe,  gauche dans la vague
violente de la haute mer.  Il marchait, ignorant, entre deux
abmes.

L'isthme de Portland tait  cette poque singulirement pre et
rude.  Il n'a plus rien aujourd'hui de sa configuration d'alors.
Depuis qu'on a eu l'ide d'exploiter la pierre de Portland en
ciment romain, toute la roche a subi un remaniement qui a
supprim l'aspect primitif.  On y trouve encore le calcaire lias,
le schiste, et le trapp sortant des bancs de conglomrat comme la
dent de la gencive; mais la pioche a tronqu et nivel tous ces
pilons hrisss et scabreux o venaient se percher hideusement
les ossifrages.  Il n'y a plus de cimes o puissent se donner
rendez-vous les labbes et les stercoraires qui, comme les
envieux, aiment  souiller les sommets.  On chercherait en vain
le haut monolithe nomm Godolphin, vieux mot gallois qui signifie
_aigle blanche_.  On cueille encore, l't, dans ces terrains
fors et trous comme l'ponge, du romarin, du pouliot, de
l'hysope sauvage, du fenouil de mer qui, infus, donne un bon
cordial, et cette herbe pleine de noeuds qui sort du sable et
dont on fait de la natte; mais on n'y ramasse plus ni ambre gris,
ni tain noir, ni cette triple espce d'ardoise, l'une verte,
l'autre bleue, l'autre couleur de feuilles de sauge.  Les
renards, les blaireaux, les loutres, les martres, s'en sont
alls; il y avait dans ces escarpements de Portland, comme  la
pointe de Cornouailles, des chamois; il n'y en a plus.  On pche
encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards, mais
les saumons, effarouchs, ne remontent plus la Wey entre la
Saint-Michel et la Nol pour y pondre leurs oeufs.  On ne voit
plus l, comme au temps d'Elisabeth, de ces vieux oiseaux
inconnus, gros comme des perviers, qui coupaient une pomme en
deux et n'en mangeaient que le ppin.  On n'y voit plus de ces
corneilles  bec jaune, _cornish chough_ en anglais, _pyrrocarax_
en latin, qui avaient la malice de jeter sur les toits de chaume
des sarments allums.  On n'y voit plus l'oiseau sorcier fulmar,
migr de l'archipel d'Ecosse, et jetant par le bec une huile que
les insulaires brlaient dans leurs lampes.  On n'y rencontre
plus le soir, dans les ruissellements du jusant, l'antique neitse
lgendaire aux pieds de porc et au cri de veau.  La mare
n'choue plus sur ces sables l'otarie moustachue, aux oreilles
enroules, aux mchelires pointues, se tranant sur ses pattes
sans ongles.  Dans ce Portland aujourd'hui mconnaissable, il n'y
a jamais eu de rossignols,  cause du manque de forts, mais les
faucons, les cygnes et les oies de mer se sont envols.  Les
moutons de Portland d' prsent ont la chair grasse et la laine
fine; les rares brebis qui paissaient il y a deux sicles cette
herbe sale taient petites et coriaces et avaient la toison
bourrue, comme il sied  des troupeaux celtes mens jadis par des
bergers mangeurs d'ail qui vivaient cent ans et qui,  un
demi-mille de distance, peraient des cuirasses avec leur flche
d'une aune de long.  Terre inculte fait laine rude.  Le
Chess-Hill d'aujourd'hui ne ressemble en rien au Chess-Hill
d'autrefois, tant il a t boulevers par l'homme, et par ces
furieux vents des Sorlingues qui rongent jusqu'aux pierres.

Aujourd'hui cette langue de terre porte un railway qui aboutit 
un joli chiquier de maisons neuves, Chesilton, et il y a une
Portland-Station.  Les wagons roulent o rampaient les phoques.

L'isthme de Portland, il y a deux cents ans, tait un dos d'ne
de sable avec une pine vertbrale de rocher.

Le danger, pour l'enfant, changea de forme.  Ce que l'enfant
avait  craindre dans la descente, c'tait de rouler au bas de
l'escarpement; dans l'isthme, ce fut de tomber dans des trous.
Aprs avoir eu affaire au prcipice, il eut affaire  la
fondrire.  Tout est chausse-trape au bord de la mer.  La roche
est glissante, la grve est mouvante.  Les points d'appui sont
des embches.  On est comme quelqu'un qui met le pied sur des
vitres.  Tout peut brusquement se fler sous vous.  Flure par o
l'on disparat.  L'ocan a des troisimes dessous comme un
thtre bien machin.

Les longues artes de granit auxquelles s'adosse le double
versant d'un isthme sont d'un abord malais.  On y trouve
difficilement ce qu'on appelle en langage de mise en scne des
praticables.  L'homme n'a aucune hospitalit  attendre de
l'ocan, pas plus du rocher que de la vague; l'oiseau et le
poisson seuls sont prvus par la mer.  Les isthmes
particulirement sont dnuds et hrisss.  Le flot qui les use
et les mine des deux cts les rduit  leur plus simple
expression.  Partout des reliefs coupants, des crtes, des scies,
d'affreux haillons de pierre dchire, des entre-billements
dentels comme la mchoire multicuspide d'un requin, des
casse-cous de mousse mouille, de rapides coules de roches
aboutissant  l'cume.  Qui entreprend de franchir un isthme
rencontre  chaque pas des blocs difformes, gros comme des
maisons, figurant des tibias, des omoplates, des fmurs, anatomie
hideuse des rocs corchs.  Ce n'est pas pour rien que ces stries
des bords de la mer se nomment ctes.  Le piton se tire comme il
peut de ce ple-mle de dbris.  Cheminer  travers l'ossature
d'une norme carcasse, tel est  peu prs ce labeur.

Mettez un enfant dans ce travail d'Hercule.

Le grand jour et t utile, il faisait nuit; un guide et t
ncessaire, il tait seul.  Toute la vigueur d'un homme n'et pas
t de trop, il n'avait que la faible force d'un enfant.  A
dfaut de guide, un sentier l'et aid.  Il n'y avait point de
sentier.

D'instinct, il vitait le chaneau aigu des rochers et suivait la
plage le plus qu'il pouvait.  C'est l qu'il rencontrait les
fondrires.  Les fondrires se multipliaient devant lui sous
trois formes, la fondrire d'eau, la fondrire de neige, la
fondrire de sable.  La dernire est la plus redoutable.  C'est
l'enlisement.

Savoir ce que l'on affronte est alarmant, mais l'ignorer est
terrible.  L'enfant combattait le danger inconnu.  Il tait 
ttons dans quelque chose qui tait peut-tre la tombe.

Nulle hsitation.  Il tournait les rochers, vitait les
crevasses, devinait les piges, subissait les mandres de
l'obstacle, mais avanait.  Ne pouvant aller droit, il marchait
ferme.

Il reculait au besoin avec nergie.  Il savait s'arracher  temps
de la glu hideuse des sables mouvants.  Il secouait la neige de
dessus lui.  Il entra plus d'une fois dans l'eau jusqu'aux
genoux.  Ds qu'il sortait de l'eau, ses guenilles mouilles
taient tout de suite geles par le froid profond de la nuit.  Il
marchait rapide dans ses vlements roidis.  Pourtant il avait eu
l'industrie de conserver sche et chaude sur sa poitrine sa
vareuse de matelot.  Il avait toujours bien faim.

Les aventures de l'abme ne sont limites en aucun sens; tout y
est possible, mme le salut.  L'issue est invisible, mais
trouvable.  Comment l'enfant, envelopp d'une touffante spirale
de neige, perdu sur cette leve troite entre les deux gueules du
gouffre, n'y voyant pas, parvint-il  traverser l'isthme, c'est
ce que lui-mme n'aurait pu dire.  Il avait gliss, grimp,
roul, cherch, march, persvr, voil tout.  Secret de tous
les triomphes.  Au bout d'un peu moins d'une heure, il sentit que
le sol remontait, il arrivait  l'autre bord, il sortait du
Chess-Hill, il tait sur la terre ferme.

Le pont qui relie aujourd'hui Sandford-Cas  Smallmouth-Sand
n'existait pas  cette poque.  Il est probable que, dans son
ttonnement intelligent, il avait remont jusque vis--vis Wyke
Regis, o il y avait alors une langue de sable, vraie chausse
naturelle, traversant l'East Fleet.

Il tait sauv de l'isthme, mais il se retrouvait face  face
avec la tempte, avec l'hiver, avec la nuit.

Devant lui se dveloppait de nouveau la sombre perte de vue des
plaines.

Il regarda  terre, cherchant un sentier.

Tout  coup il se baissa.

Il venait d'apercevoir dans la neige quelque chose qui lui
semblait une trace.

C'tait une trace en effet, la marque d'un pied.  La blancheur de
la neige dcoupait nettement l'empreinte et la faisait trs
visible.  Il la considra.  C'tait un pied nu, plus petit qu'un
pied d'homme, plus grand qu'un pied d'enfant.

Probablement le pied d'une femme.

Au del de cette empreinte, il y en avait une autre, puis une
autre; les empreintes se succdaient,  la distance d'un pas, et
s'enfonaient dans la plaine vers la droite.  Elles taient
encore fraches et couvertes de peu de neige.  Une femme venait
de passer l.

Celle femme avait march et s'en tait alle dans la direction
mme o l'enfant avait vu des fumes.

L'enfant, l'oeil fix sur les empreintes, se mit  suivre ce pas.



II

EFFET DE NEIGE


Il chemina un certain temps sur cette piste.  Par malheur les
traces taient de moins en moins nettes.  La neige tombait dense
et affreuse.  C'tait le moment o l'ourque agonisait sous cette
mme neige dans la haute mer.

L'enfant, en dtresse comme le navire, mais autrement, n'ayant,
dans l'nextricable entre-croisement d'obscurits qui se
dressaient devant lui, d'autre ressource que ce pied marqu dans
la neige, s'attachait  ce pas comme au fil du ddale.

Subitement, soit que la neige et fini par les niveler, soit pour
toute autre cause, les empreintes s'effacrent.  Tout redevint
plan, uni, ras, sans une tache, sans un dtail.  Il n'y eut plus
qu'un drap blanc sur la terre et un drap noir sur le ciel.

C'tait comme si la passante s'tait envole.

L'enfant aux abois se pencha et chercha.  En vain.

Comme il se relevait, il eut la sensation de quelque chose
d'indistinct qu'il entendait, mais qu'il n'tait pas sr
d'entendre.  Cela ressemblait  une voix,  une haleine,  de
l'ombre.  C'tait plutt humain que bestial, et plutt spulcral
que vivant.  C'tait du bruit, mais du rve.

Il regarda et ne vit rien.

La large solitude nue et livide tait devant lui.

Il couta.  Ce qu'il avait cru entendre s'tait dissip.
Peut-tre n'avail-il rien entendu.  Il couta encore.  Tout
faisait silence.

Il y avait de l'illusion dans toute cette brume.  Il se remit en
marche.

En marche au hasard, n'ayant plus dsormais ce pas pour le
guider.

Il s'loignait  peine que le bruit recommena.  Cette fois il ne
pouvait douter.  C'tait un gmissement, presque un sanglot.

Il se retourna.  il promena ses yeux dans l'espace nocturne.  Il
ne vit rien.

Le bruit s'leva de nouveau.

Si les limbes peuvent crier, c'est ainsi qu'elles crient.

Rien de pntrant, de poignant et de faible comme cette voix.
Car c'tait une voix.  Cela venait d'une me.  Il y avait de la
palpitation dans ce murmure.  Pourtant cela semblait presque
inconscient.  C'tait quelque chose comme une souffrance qui
appelle, mais sans savoir qu'elle est une souffrance et qu'elle
fait un appel.  Ce cri, premier souffle peut-tre, peut-tre
dernier soupir, tait  gale distance du rle qui clt la vie et
du vagissement qui l'ouvre.  Cela respirait, cela touffait, cela
pleurait.  Sombre supplication dans l'invisible.

L'enfant fixa son attention partout, loin, prs, au fond, en
haut, en bas.  Il n'y avait personne.  Il n'y avait rien.

Il prta l'oreille.  La voix se fit entendre encore.  Il la
pert distinctement.  Celte voix avait un peu du blement d'un
agneau.

Alors il eut peur et songea  fuir.

Le gmissement reprit.  C'tait la quatrime fois.  Il tait
trangement misrable et plaintif.  On sentait qu'aprs ce
suprme effort, plutt machinal que voulu, ce cri allait
probablement s'teindre.  C'tait une rclamation expirante,
instinctivement faite  la quantit de secours qui est en suspens
dans l'tendue; c'tait on ne sait quel bgaiement d'agonie
adress  une providence possible.  L'enfant s'avana du ct
d'o venait la voix.

Il ne voyait toujours rien.

Il avana encore, piant.

La plainte continuait.  D'inarticule et confuse qu'elle tait,
elle tait devenue claire et presque vibrante.  L'enfant tait
tout prs de la voix.  Mais o tait-elle?

Il tait prs d'une plainte.  Le tremblement d'une plainte dans
l'espace passait  cot de lui.  Un gmissement humain flottant
dans l'invisible, voil ce qu'il venait de rencontrer.  Telle
tait du moins son impression, trouble comme le profond
brouillard o il tait perdu.

Comme il hsitait entre un instinct qui le poussait  fuir et un
instinct qui lui disait de rester, il aperut dans la neige, 
ses pieds,  quelques pas devant lui, une sorte d'ondulation de
la dimension d'un corps humain, une petite minence basse, longue
et troite, pareille au renflement d'une fosse, une ressemblance
de spulture dans un cimetire qui serait blanc.

En mme temps, la voix cria.

C'est de l-dessous qu'elle sortait.

L'enfant se baissa, s'accroupit devant l'ondulation, et de ses
deux mains en commena le dblaiement.

Il vit se modeler, sous la neige qu'il cartait, une forme, et
tout  coup, sous ses mains, dans le creux qu'il avait fait,
apparut une face ple,

Ce n'tait point cette face qui criait.  Elle avait les yeux
ferms et la bouche ouverte, mais pleine de neige.

Elle tait immobile.  Elle ne bougea pas sous la main de
l'enfant.  L'enfant, qui avait l'ongle aux doigts, tressaillit
en touchant le froid de ce visage.  C'tait la tte d'une femme.
Les cheveux pars taient, mls  la neige.  Cette femme tait
morte.

L'enfant, se remit  carter la neige.  Le cou de la morte se
dgagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des
haillons.

Soudainement il sentit sous son ttonnement un mouvement faible.
C'tait quelque chose de petit qui tait enseveli, et qui
remuait.  L'enfant ta vivement la neige, et dcouvrit un
misrable corps d'avorton, chtif, blme de froid, encore vivant,
nu sur le sein nu de la morte.

C'tait une petite fille.

Elle tait emmaillotte, mais de pas assez de guenilles, et, en
se dbattant, elle tait sortie de ses loques.  Sous elle ses
pauvres membres maigres, et son haleine au-dessus d'elle, avaient
un peu fait fondre la neige.  Une nourrice lui et donn cinq ou
six mois, mais elle avait un an peut-tre, car la croissance dans
la misre subit de navrantes rductions qui vont parfois jusqu'au
rachitisme.  Quand son visage fut  l'air, elle poussa un cri,
continuation de son sanglot de dtresse.  Pour que la mre n'et
pas entendu ce sanglot, il fallait qu'elle ft bien profondment
morte.

L'enfant prit la petite dans ses bras.

La mre roidie tait sinistre.  Une irradiation spectrale sortait
de cette figure.  La bouche bante et sans souffle semblait
commencer dans la langue indistincte de l'ombre la rponse aux
questions faites aux morts dans l'invisible.  La rverbration
blafarde des plaines glaces tait sur ce visage.  On voyait le
front, jeune sous les cheveux bruns, le froncement presque
indign des sourcils, les narines serres, les paupires closes,
les cils colls par le givre, et, du coin des yeux au coin des
lvres, le pli profond des pleurs.  La neige clairait la morte.
L'hiver et le tombeau ne se nuisent pas.  Le cadavre est le
glaon de l'homme.  La nudit des seins tait pathtique.  Ils
avaient servi; ils avaient la sublime fltrissure de la vie
donne par l'tre  qui la vie manque, et la majest maternelle y
remplaait la puret virginale.  A la pointe d'une des mamelles
il y avait une perle blanche.  C'tait une goutte de lait, gele.

Disons-le tout de suite, dans ces plaines o le garon perdu
passait  son tour, une mendiante allaitant son nourrisson, et
cherchant elle aussi un gte, s'tait, il y avait peu d'heures,
gare.  Transie, elle tait tombe sous la tempte, et n'avait
pu se relever.  L'avalanche l'avait couverte.  Elle avait, le
plus qu'elle avait pu, serr sa fille contre elle, et elle avait
expir.

La petite fille avait essay de tter ce marbre.

Sombre confiance voulue par la nature, car il semble que le
dernier allaitement soit possible  une mre, mme aprs le
dernier soupir.

Mais la bouche de l'enfant n'avait pu trouver le sein, o la
goutte de lait, vole par la mort, s'tait glace, et, sous la
neige, le nourrisson, plus accoutum au berceau qu' la tombe,
avait cri.

Le petit abandonn avait entendu la petite agonisante.

Il l'avait dterre.

Il l'avait prise dans ses bras.

Quand la petite se sentit dans des bras, elle cessa de crier.
Les deux visages des deux enfants se touchrent, et les lvres
violettes du nourrisson se rapprochrent de la joue du garon
comme d'une mamelle.

La petite fille tait presque au moment o le sang coagul va
arrter le coeur.  Sa mre lui avait dj donn quelque chose de
sa mort; le cadavre se communique, c'est un refroidissement qui
se gagne.  La petite avait les pieds, les mains, les bras, les
genoux, comme paralyss par la glace.  Le garon sentit ce froid
terrible.

Il avait sur lui un vtement sec et chaud, sa vareuse.  Il posa
le nourrisson sur la poitrine de la morte, ta sa vareuse, en
enveloppa la petite fille, ressaisit l'enfant, et, presque nu
maintenant sous les bouffes de neige que soufflait la bise,
emportant la petite dans ses bras, il se remit en route.

La petite ayant russi  retrouver la joue du garon, y appuya sa
bouche, et, rchauffe, s'endormit.  Premicr baiser de ces deux
mes dans les tnbres.

La mre demeura gisante, le dos sur la neige, la face vers la
nuit.  Mais au moment o le petit garon se dpouilla pour vtir
la petite fille, peut-tre, du fond de l'infini o elle tait, la
mre le vit-elle.



III

TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D'UN FARDEAU


Il y avail un peu plus de quatre heures que l'ourque s'tait
loigne de la crique de Portland, laissant sur le rivage ce
garon.  Depuis ces longues heures qu'il tait abandonn, et
qu'il marchait devant lui, il n'avait encore fait, dans celle
socit humaine o peut-tre il allait entrer, que trois
rencontres, un homme, une femme et un enfant.  Un homme, cet
homme sur la colline; une femme, cette femme dans la neige; un
enfant, cette petite fille qu'il avait dans les bras.

Il tait extnu de faligue et de faim.  Il avanait plus
rsolument que jamais, avec de la force de moins et un fardeau de
plus.

Il tait maintenant  peu prs sans vtements.  Le peu de
haillons qui lui restaient, durcis par le givre, taient coupants
comme du verre et lui corchaient la peau.  Il se refroidissait,
mais l'autre enfant se rchauffait.  Ce qu'il perdait n'tait pas
perdu, elle le regagnait.  Il constatait cette chaleur qui tait
pour la pauvre petite une reprise de vie.  Il continuait
d'avancer.

De temps en temps, tout en la soutenant bien, il se baissait et
d'une main prenait de la neige  poigne, et en frottait ses
pieds, pour les empcher de geler.

Dans d'autres moments, ayant la gorge en feu, il se mettait dans
la bouche un peu de cette neige et la suait, ce qui trompait une
minute sa soif, mais la changeait en fivre.  Soulagement qui
tait une aggravation.

La tourmemte tait devenue informe  force de violence; les
dluges de neige sont possibles; c'en tait un.  Ce paroxysme
maltraitait le littoral en mme temps qu'il bouleversait l'ocan.
C'tait probablement l'instant o l'ourque perdue se disloquait
dans la bataille des cueils.

Il traversa sous cette bise, marchant toujours vers l'est, de
larges surfaces de neige.  Il ne savait quelle heure il tait.
Depuis longtemps il ne voyait plus de fumes.  Ces indications
dans la nuit sont vite effaces; d'ailleurs, il tait plus que
l'heure o les feux sont teints; enfin peut-tre s'tait-il
tromp, et il tait possible qu'il n'y et point de ville ni de
village du ct o il allait.

Dans le doute, il persvrait.

Deux ou trois fois la petite cria.  Alors il imprimait  son
allure un mouvement de bercement; elle s'apaisait et se taisait.
Elle finit par se bien endormir, et d'un bon sommeil.  Il la
sentait chaude, tout en grelottant.

Il resserrait frquemment les plis de la vareuse autour du cou de
la petite, afin que le givre ne s'introduist pas par quelque
ouverture et qu'il n'y et aucune fuite de neige fondue entre le
vtement et l'enfant.

La plaine avait des ondulations.  Aux dclivits o elle
s'abaissait, la neige, amasse par le vent dans les plis de
terrain, tait si haute pour lui petit qu'il y enfonait presque
tout entier, et il fallait marcher  demi enterr.  Il marchait,
poussant la neige des genoux.

Le ravin franchi, il parvenait  des plateaux balays par la bise
o la neige tait mince.  L il trouvait le verglas.

L'haleine tide de la petite fille effleurait sa joue, le
rchauffait un moment, et s'arrtait et se gelait dans ses
cheveux, o elle faisait un glaon.

Il se rendait compte d'une complication redoutable, il ne pouvait
plus tomber.  Il sentait qu'il ne se relverait pas.  Il tait
bris de fatigue, et le plomb de l'ombre l'et, comme la femme
expire, appliqu sur le sol, et la glace l'et soud vivant  la
terre.  Il avait dval sur des pentes de prcipices, et s'en
tait tir; il avait trbuch dans des trous, et en tait sorti;
dsormais une simple chute, c'tait la mort.  Un faux pas ouvrait
la tombe.  Il ne fallait pas glisser.  Il n'aurait plus la force
mme de se remettre sur ses genoux.

Or le glissement tait partout autour de lui; tout tait givre et
neige durcie.

La petite qu'il portait lui faisait la marche affreusement
difficile; non seulement c'tait un poids, excessif pour sa
lassitude et son puisement, mais c'tait un embarras.  Elle lui
occupait les deux bras, et,  qui chemine sur le verglas, les
deux bras sont un balancier naturel et ncessaire.

Il fallait se passer de ce balancier.

Il s'en passait, et marchait, ne sachant que devenir sous son
fardeau.

Cette petite tait la goutte qui faisait dborder le vase de
dtresse.

Il avanait, oscillant  chaque pas, comme sur un tremplin, et
accomplissant, pour aucun regard, des miracles d'quilibre.
Peut-tre pourtant, redisons-le, tait-il suivi en cette voie
douloureuse par des yeux ouverts dans les lointains de l'ombre,
l'oeil de la mre et l'oeil de Dieu.

Il chancelait, chavirait, se raffermissait, avait soin de
l'enfant, lui remettait du vtement sur elle, lui couvrait la
tte, chavirait encore, avanait toujours, glissait, puis se
redressait.  Le vent avait la lchet de le pousser.

Il faisait vraisemblablement beaucoup plus de chemin qu'il ne
fallait.  Il tait selon toute apparence dans ces plaines o
s'est tablie plus tard la Bincleaves Farm, entre ce qu'on nomme
maintenant Spring Gardens et Personage House.  Mtairies et
cottages  prsent, friches alors.  Souvent moins d'un sicle
spare un steppe d'une ville.

Subitement, une interruption s'tant faite dans la bourrasque
glaciale qui l'aveuglait, il aperut  peu de distance devant lui
un groupe de pignons et de chemines mis en relief par la neige,
le contraire d'une silhouette, une ville dessine en blanc sur
l'horizon noir, quelque chose comme ce qu'on appellerait
aujourd'hui une preuve ngative.

Des toits, des demeures, un gte!  Il tait donc quelque part!
Il sentit l'ineffable encouragement de l'esprance.  La vigie
d'un navire gar criant terre!  a de ces motions.  Il pressa le
pas.

Il touchait donc enfin  des hommes.  Il allait donc arriver 
des vivants.  Plus rien  craindre.  Il avait en lui cette
chaleur subite, la scurit.  Ce dont il sortait tait fini.  Il
n'y aurait plus de nuit dsormais, ni d'hiver, ni de tempte.  Il
lui semblait que tout ce qu'il y a de possible dans le mal tait
maintenant derrire lui.  La petite n'tait plus un poids.  Il
courait presque.

Son oeil tait fix sur ces toits.  La vie tait l.  Il ne les
quittait pas du regard.  Un mort regarderait ainsi ce qui lui
apparatrait par l'entre-billement d'un couvercle de tombe.
C'taient les chemines dont il avait vu les fumes.  Aucune
fume n'en sortait.

Il eut vite fait d'atteindre les habitations.  Il parvint  un
faubourg de ville qui tait une rue ouverte.  A celle poque le
barrage des rues la nuit tombait en dsutude.

La rue commenait par deux maisons.  Dans ces deux maisons on
n'apercevait aucune chandelle ni aucune lampe, non plus que dans
toute la rue, ni dans toute la ville, aussi loin que la vue
pouvait s'tendre.

La maison de droite taie plutt un toit qu'une maison; rien de
plus chtif; la muraille tait de torchis et le toit de paille;
il y avait plus de chaume que de mur.  Une grande ortie ne au
pied du mur touchait au bord du toit.  Cette masure n'avait
qu'une porte qui semblait une chatire et qu'une fentre qui
tait une lucarne.  Le tout ferm.  A ct une soue  porcs
habite indiquait que la chaumire tait habite aussi.

La maison de gauche tait large, haute, toute en pierre, avec
toit d'ardoises.  Ferme aussi.  C'tait Chez le Riche vis--vis
de Chez le Pauvre.

Le garon n'hsita pas.

Il alla  la grande maison.

La porte  deux battants, massif damier de chne  gros clous,
tait de celles derrire lesquelles on devine une robuste
armature de barres et de serrures; un marteau de fer y pendait.

Il souleva le marteau, avec quelque peine, car ses mains
engourdies taient plutt des moignons que des mains.  il frappa
un coup.

On ne rpondit pas.

Il frappa une seconde fois, et deux coups.

Aucun mouvement ne se fit dans la maison.

Il frappa une troisime fois.  Rien.

Il comprit qu'on dormait, ou qu'on ne se souciait pas de se
lever.

Alors il se tourna vers la maison pauvre.  Il prit  terre, dans
la neige, un galet et heurta  la porte basse.

On ne rpondit pas.

Il se haussa sur la pointe des pieds, et cogna de son caillou 
la lucarne, assez doucement pour ne point casser la vitre, assez
fort pour tre entendu.

Aucune voix ne s'leva, aucun pas ne remua, aucune chandelle ne
s'alluma.

Il pensa que l aussi on ne voulait point se rveiller.

Il y avait dans l'htel de pierre et dans le logis de chaume la
mme surdit aux misrables.

Le garon se dcida  pousser plus loin, et pntra dans le
dtroit de maisons qui se prolongeait devant lui, si obscur qu'on
et plutt dit l'cart de deux falaises que l'entre d'une ville.



IV

AUTRE FORME DU DSERT


C'est dans le Weymouth qu'il venait d'entrer.

Le Weymouth d'alors n'tait pas l'honorable et superbe Weymouth
d'aujourd'hui.  Cet ancien Weymouth n'avait pas, connue le
Weymouth actuel, un irrprochable quai rectiligne avec une statue
et une auberge en l'honneur de Georges III.  Cela tenait  ce que
Georges III n'tait pas n.  Par la mme raison, on n'avait point
encore, au penchant de la verte colline de l'est, dessin,  plat
sur le sol, au moyen du gazon scalp et de la craie mise  nu, ce
cheval blanc, d'un arpent de long, le _White Horse_, portant un
roi sur son dos, et tournant, toujours en l'honneur de Georges
III, sa queue vers la ville.  Ces honneurs, du reste, sont
mrits; Georges III, ayant perdu dans sa vieillesse l'esprit
qu'il n'avait jamais eu dans sa jeunesse, n'est point responsable
des calamits de son rgne.  C'tait un innocent.  Pourquoi pas
des statues?

Le Weymouth d'il y a cent quatrevingts ans tait  peu prs aussi
symtrique qu'un jeu d'onchets brouill.  L'Astaroth des lgendes
se promenait quelquefois sur la terre portant derrire son dos
une besace dans laquelle il y avait de tout, mme des bonnes
femmes dans leurs maisons.  Un ple-mle de baraques tomb de ce
sac du diable donnerait l'ide de ce Weymouth incorrect.  Plus,
dans les baraques, les bonnes femmes.  Il reste comme spcimen de
ces logis la maison des Musiciens.  Une confusion de tanires de
bois sculptes, et vermoulues, ce qui est une autre sculpture,
d'informes btisses branlantes  surplombs, quelques-unes 
piliers, s'appuyant les unes sur les autres pour ne pas tomber au
vent de mer, et laissant entre elles les espacements exigus d'une
voirie tortue et maladroite, ruelles et carrefours souvent
inonds par les mares d'quinoxe, un amoncellement de vieilles
maisons grand-mres groupes autour d'une glise aeule, c'tait
l Weymouth.  Weymouth tait une sorte d'antique village normand
chou sur la cte d'Angleterre.

Le voyageur, s'il entrait  la taverne remplace aujourd'hui par
l'htel, au lieu de payer royalement une sole frite et une
bouteille de vin vingt-cinq francs, avait l'humiliation de manger
pour deux sous une soupe au poisson, fort bonne d'ailleurs.
C'tait misrable.

L'enfant perdu portant l'enfant trouv suivit la premire rue,
puis la seconde, puis une troisime.  Il levait les yeux
cherchant aux tages et sur les toits une vitre claire, mais
tout tait clos et teint.  Par intervalles, il cognait aux
portes.  Personne ne rpondait.  Rien ne fait le coeur de pierre
comme d'tre chaudement entre deux draps.  Ce bruit et ces
secousses avaient fini par rveiller la petite.  Il s'en
apercevait parce qu'il se sentait tter la joue.  Elle ne criait
pas, croyant  une mre.

Il risquait de tourner et de rder longtemps peut-tre dans les
intersections des ruelles de Scrambridge o il y avait alors plus
de sculptures que de maisons, et plus de haies d'pines que de
logis, mais il s'engagea  propos dans un couloir qui existe
encore aujourd'hui prs de Trinity Schools.  Ce couloir le mena
sur une plage qui tait un rudiment de quai avec parapet, et  sa
droite il distingua un pont.

Ce pont tait le pont de la Wey qui relie Weymouth 
Melcomb-Regis, et sous les arches duquel le Harbour communique
avec la Back Water.

Weymouth, hameau, tait alors le faubourg de Melcomb-Regis, cit
et port; aujourd'hui Melcomb-Regis est une paroisse de Weymouth.
Le village a absorb la ville.  C'est par ce pont que s'est fait
ce travail.  Les ponts sont de singuliers appareils de succion
qui aspirent la population et font quelquefois grossir un
quartier riverain aux dpens de son vis--vis.

Le garon alla  ce pont, qui  cette poque tait une passerelle
de charpente couverte.  Il traversa cette passerelle.

Grce au toit du pont, il n'y avait pas de neige sur le tablier.
Ses pieds nus eurent un moment de bien-tre en marchant sur ces
planches sches.

Le pont franchi, il se trouva dans Melcomb-Regis.

Il y avait l moins de maisons de bois que de maisons de pierre.
Ce n'tait plus le bourg, c'tait la cit.  Le pont dbouchait
sur une assez belle rue qui tait Saint-Thomas street.  Il y
entra.  La rue offrait de hauts pignons taills, et a et l des
devantures de boutiques.  Il se remit  frapper aux portes.  Il
ne lui restait pas assez de force pour appeler et crier.

A Melcomb-Regis comme  Weymouth, personne ne bougeait.  Un bon
double tour avait t donn aux serrures.  Les fentres taient
recouvertes de leurs volets comme les yeux de leurs paupires.
Toutes les prcautions taient prises contre le rveil,
soubresaut dsagrable.

Le petit errant subissait la pression indfinissable de la ville
endormie.  Ces silences de fourmilire paralyse dgagent du
vertige.  Toutes ces lthargies mlent leurs cauchemars, ces
sommeils sont une foule, et il sort de ces corps humains gisants
une fume de songes.  Le sommeil a de sombres voisinages hors de
la vie; la pense dcompose des endormis flotte au-dessus d'eux,
vapeur vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense
probablement aussi dans l'espace.  De l des enchevtrements.  Le
rve, ce nuage, superpose ses paisseurs et ses transparences 
cette toile, l'esprit.  Au-dessus de ces paupires fermes o la
vision a remplac la vue, une dsagrgation spulcrale de
silhouettes et d'aspects se dilate dans l'impalpable.  Une
dispersion d'existences mystrieuses s'amalgame  notre vie par
ce bord de la mort qui est le sommeil.  Ces entrelacements de
larves et d'mes sont dans l'air.  Celui mme qui ne dort pas
sent peser sur lui ce milieu plein d'une vie sinistre.  La
chimre ambiante, ralit devine, le gne.  L'homme veill qui
chemine  travers les fantmes du sommeil des autres refoule
confusment des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague
horreur des contacts hostiles de l'invisible, et sent  chaque
instant la pousse obscure d'une rencontre inexprimable qui
s'vanouit.  Il y a des effets de fort dans cette marche au
milieu de la diffusion nocturne des songes.

C'est ce qu'on appelle avoir peur sans savoir pourquoi.

Ce qu'un homme prouve, un enfant l'prouve plus encore.

Ce malaise de l'effroi nocturne, amplifi par ces maisons
spectres, s'ajoutait  tout cet ensemble lugubre sous lequel il
luttait.

Il entra dans Conyear Lane, et aperut au bout de cette ruelle la
Bach Water qu'il prit pour l'Ocan; il ne savait plus de quel
cot tait la mer; il revint sur ses pas, tourna  gauche par
Maiden street, et rtrograda jusqu' Saint-Albans row.

L, au hasard, et sans choisir, et aux premires maisons venues,
il heurta violemment.  Ces coups, o il puisait sa dernire
nergie, taient dsordonns et saccads, avec des intermittences
et des reprises presque irrites.  C'tait le battement de sa
fivre frappant aux portes.

Une voix rpondit.

Celle de l'heure.

Trois heures du matin sonnrent lentement derrire lui au vieux
clocher de Saint-Nicolas.

Puis tout retomha dans le silence.

Que pas un habitant n'et mme entr'ouvert une lucarne, cela peut
sembler surprenant.  Pourtant dans une certaine mesure ce silence
s'explique.  Il faut dire qu'en janvier 1690 on tait au
lendemain d'une assez forte peste qu'il y avait eu  Londres, et
que la crainte de recevoir des vagabonds malades produisait
partout une certaine diminution d'hospitalit.  On
n'entre-baillait pas mme sa fentre de peur de respirer leur
miasme.

L'enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le froid de
la nuit.  C'est un froid qui veut.  Il eut ce serrement du coeur
dcourag qu'il n'avait pas eu dans les solitudes.  Maintenant il
tait rentr dans la vie de tous, et il restait seul.  Comble
d'angoisse.  Le dsert impitoyable, il l'avait compris; mais la
ville inexorable, c'tait trop.

L'heure, dont il venait de compter les coups, avait t un
accablement de plus.  Rien de glaant en de certains cas comme
l'heure qui sonne.  C'est une dclaration d'indiffrence.  C'est
l'ternit disant: que m'importe!

Il s'arrta.  Et il n'est pas certain qu'en celle minute
lamentable, il ne se soit pas demand s'il ne serait pas plus
simple de se coucher l et de mourir.  Cependant la petite fille
posa la tte sur son paule, et se rendormit.  Cette confiance
obscure le remit en marche.

Lui qui n'avait autour de lui que de l'croulement, il sentit
qu'il tait point d'appui.  Profonde sommation du devoir.

Ni ces ides ni cette situation n'taient de son ge.  Il est
probable qu'il ne les comprenait pas.  Il agissait d'instinct.
Il faisait ce qu'il faisait.

Il marcha dans la direction de Johnstone row.

Mais il ne marchait plus, il se tranait.

Il laissa  sa gauche Sainte-Mary street, fit des zigzags dans
les ruelles, et, au dbouch d'un boyau sinueux entre deux
masures, se trouva dans un assez large espace libre.  C'tait un
terrain vague, point bti, probablement l'endroit o est
aujourd'hui Chesterfield place.  Les maisons finissaient l.  Il
apercevait  sa droite la mer, et presque plus rien de la ville 
sa gauche.

Que devenir?  La campagne recommenait.  A l'est, de grands plans
inclins de neige marquaient les larges versants de Radipole.
Allait-il continuer ce voyage?  allait-il avancer et rentrer dans
les solitudes?  allait-il reculer et rentrer dans les rues?  que
faire entre ces deux silences, la plaine muette et la ville
sourde?  lequel choisir de ces refus?

Il y a l'ancre de misricorde, il y a aussi le regard de
misricorde.  C'est ce regard que le pauvre petit dsespr jeta
autour de lui.

Tout  coup il entendit une menace.



V

LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES


On ne sait quel grincement trange et alarmant vint dans cette
ombre jusqu' lui.

C'tait de quoi reculer.  Il avana.

A ceux que le silence consterne, un rugissement plat.

Ce rictus froce le rassura.  Cette menace tait une promesse.
Il y avait l un tre vivant et veill, ft-ce une bte fauve.
Il marcha du ct d'o venait le grincement.

Il tourna un angle de mur, et, derrire,  la rverbration de la
neige et de la mer, sorte de vaste clairage spulcral, il vit
une chose qui tait l comme abrite.  C'tait une charrette, 
moins que ce ne ft une cabane.  Il y avait des roues, c'tait
une voiture; et il y avait un toit, c'tait une demeure.  Du toit
sortait un tuyau, et du tuyau une fume.  Cette fume tait
vermeille, ce qui semblait annoncer un assez bon feu a
l'intrieur.  A l'arrire, des gonds en saillie indiquaient une
porte, et au centre de cette porte une ouverture carre laissait
voir de la lueur dans la cahute.  Il approcha.

Ce qui avait grinc le sentit venir.  Quand il fut prs de la
cahute, la menace devint furieuse.  Ce n'tait plus  un
grondement qu'il avait affaire, mais  un hurlement.  Il entendit
un bruit sec, comme d'une chane violemment tendue, et
brusquement, au-dessous de la porle, dans l'cartement des roues
de derrire, deux ranges de dents aigus et blanches apparurent.

En mme temps qu'une gueule entre les roues, une tte passa par
la lucarne.

--Paix l!  dit la tte.

La gueule se tut.

La tte reprit:

--Est-ce qu'il y a quelqu'un?

L'enfant rpondit:

--Oui.

--Qui?

--Moi.

--Toi?  qui , d'o viens-tu?

--Je suis las, dit l'enfant.

--Quelle heure est-il?

--J'ai froid.

--Que fais-tu l?

--J'ai faim.

La tte rpliqua:

--Tout le monde ne peut pas tre heureux comme un lord.  Va-t-en.

La tte rentra, et le vasistas se ferma.

L'enfant courha le front, resserra entre ses bras la petite
endormie et rassembla sa force pour se remettre en route.  Il fit
quelques pas et commena  s'loigner.

Cependant, en mme temps que la lucarne s'tait ferme, la porte
s'tait ouverte.  Un marche-pied s'tait abaiss.  La voix qui
venait de parler  l'enfant cria du fond de la cahute avec
colre:

--Eh bien, pourquoi n'entres-tu pas?

L'enfant se retourna.

--Entre donc, reprit la voix.  Qui est-ce qui m'a donn un
garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui n'entre
pas?

L'enfant,  la fois repouss et attir, demeurait immobile.

La voix repartit:

--On te dit d'entrer, drle!

Il se dcida, et mit un pied sur le premier chelon de
l'escalier.

Mais on gronda sous la voilure.

Il recula.  La gueule ouverte reparut.

--Paix!  cria la voix de l'homme.

La gueule rentra.  Le grondement cessa.

--Monte, reprit l'homme.

L'enfant gravit pniblement les trois marches.  Il tait gn par
l'autre enfant, tellement engourdie, enveloppe et roule dans le
surot qu'on ne distinguait rien d'elle, et que ce n'tait qu'une
petite masse informe.

Il franchit les trois marches, et, parvenu au seuil, s'arrta.

Aucune chandelle ne brlait dans la cahute, par conomie de
misre probablement.  La baraque n'tait claire que d'une
rougeur faite par le soupirail d'un pole de fonte o ptillait
un feu de tourbe.  Sur le pole fumaient une cuelle et un pot
contenant selon toute apparence quelque chose  manger.  On en
sentait la bonne odeur.  Cette habitation tait meuble d'un
coffre, d'un escabeau, et d'une lanterne, point allume,
accroche au plafond.  Plus, aux cloisons, quelques planches sur
tasseaux, et un dcroche-moi-, o pendaient des choses mles.
Sur les planches et aux clous s'tageaint des verreries, des
cuivres, un alambic, un rcipient assez semblable  ces vases 
grener la cire qu'on appelle grelous, et une confusion d'objets
bizarres auxquels l'enfant n'et pu rien comprendre, et qui tait
une batterie de cuisine de chimiste.  La cahute avait une forme
oblongue, le pole  l'aval.  Ce n'tait pas mme une petite
chambre, c'tait  peine une grande bote.  Le dehors tait plus
clair par la neige que cet intrieur par le pole.  Tout dans
la baraque tait indistinct et trouble.  Pourtant un reflet du
feu sur le plafond permettait d'y lire cette inscription en gros
caractres: URSUS, PHILOSOPHE.

L'enfant, en effet, faisait son entre chez Homo et chez Ursus.
On vient d'entendre gronder l'un et parler l'antre.

L'enfant, arriv au seuil, aperut prs du pole un homme long,
glabre, maigre et vieux, vtu en grisaille, qui tait debout et
dont le crne chauve touchait le toit.  Cet homme n'et pu se
hausser sur les pieds.  La cahute tait juste.

--Entre, dit l'homme, qui tait Ursus.

L'enfant entra.

--Pose-l ton paquet.

L'enfant posa sur le coffre son fardeau, avec prcaution, de
crainte de l'effrayer et de le rveiller.

L'homme reprit:

--Comme tu mets a l doucement!  Ce ne serait pas pire quand ce
serait une chsse.  Est-ce que tu as peur de faire une flure 
tes guenilles?  Ah!  l'abominable vaurien!  dans les rues  cette
heure-ci!  Qui es-tu?  Rponds.  Mais non, je te dfends de
rpondre.  Allons au plus press; tu as froid, chauffe-toi.

Et il le poussa par les deux paules devant le pole.

--Es-tu assez mouill!  Es-tu assez glac!  S'il est permis
d'entrer ainsi dans les maisons!  Allons, te-moi toutes ces
pourritures, malfaiteur!

Et, d'une main, avec une brusquerie fbrile, il lui arracha ses
haillons qui se dchirrent en charpie, tandis que, de l'autre
main, il dcrochait d'un clou une chemise d'homme et une de ces
jaquettes de tricot qu'on appelle encore aujourd'hui
kiss-my-quick.

--Tiens, voil des nippes.

Il choisit dans le tas un chiffon de laine et en frotta devant le
feu les membres de l'enfant bloui et dfaillant, et qui, en
cette minute de nudit chaude, crut voir et toucher le ciel.  Les
membres frotts, l'homme essuya les pieds.

--Allons, carcasse, tu n'as rien de gel.  J'tais assez hte
pour avoir peur qu'il n'et quelque chose de gel, les pattes de
derrire ou de devant!  Il ne sera pas perclus pour cette fois.
Rhabille-toi.

L'enfant endossa la chemise, et l'homme lui passa, pardessus, la
jaquette de tricot.

--A prsent...

L'homme avana du pied l'escabeau, y fit asseoir, toujours par
une pousse aux paules, le petit garon, et lui montra de
l'index l'cuelle qui fumait sur le pole.  Ce que l'enfant
entrevoyait dans celte cuette, c'tait encore le ciel,
c'est--dire une pomme de terre et du lard.

--Tu as faim, mange.

L'homme prit sur une planche une crote de pain dur et une
fourchette de fer, et les prsenta  l'enfant.  L'enfant hsita.

--Faut-il que je mette le couvert?  dit l'homme.

Et il posa l'cuelle sur les genoux de l'enfant.

--Mords dans tout a!

La faim l'emporta sur l'ahurissement.  L'enfant se mit  manger.
Le pauvre tre dvorait plutt qu'il ne mangeait.  Le bruit
joyeux du pain croqu remplissait la cahute.  L'homme bougonnait.

--Pas si vite, horrible goinfre!  Est-il gourmand, ce gredin-l!
Ces canailles qui ont faim mangent d'une faon rvoltante.  On
n'a qu' voir souper un lord.  J'ai vu dans ma vie des ducs
manger.  Ils ne mangent pas; c'est a qui est noble.  Ils
boivent, par exemple.  Allons, marcassin, empiffre-toi!

L'absence d'oreilles qui caractrise le ventre affam faisait
l'enfant peu sensible  celte violence d'pithtes, tempre
d'ailleurs par la charit des actions, contresens  son profit.
Pour l'instant, il tait absorb par ces deux urgences, et par
ces deux extases, se rchauffer, manger.

Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprcation en
sourdine:

--J'ai vu le roi Jacques souper en personne dans le Banqueting
House o l'on admire des peintures du fameux Rubens; sa majest
ne touchait  rien.  Ce gueux-ci broute!  Brouter, mot qui drive
de brute.  Quelle ide ai-je eue de venir dans ce Weymouth, sept
fois vou aux dieux infernaux!  Je n'ai depuis ce matin rien
vendu, j'ai parl  la neige, j'ai jou de la flte  l'ouragan,
je n'ai pas empoch un farthing, et le soir il m'arrive des
pauvres!  Hideuse contre!  Il y a bataille, lutte et concours
entre les passants imbciles et moi.  Ils tchent de ne me donner
que des liards, je tche de ne leur donner que des drogues.  Eh
bien, aujourd'hui, rien!  pas un idiot dans le carrefour, pas un
penny dans la caisse!  Mange, boy de l'enfer!  tords et croque!
nous sommes dans un temps o rien n'gale le cynisme des
pique-assiettes.  Engraisse a mes dpens, parasite.  Il est mieux
qu'affam, il est enrag, cet tre-l.  Ce n'est pas de
l'apptit, c'est de la frocit.  Il est surmen par un virus
rabique.  Qui sait?  il a peut-tre la peste.  As-tu la peste,
brigand?  S'il allait la donner  Homo!  Ah mais, non!  crevez,
populace, mais je ne veux pas que mon loup meure.  Ah a, j'ai
faim moi aussi.  Je dclare que ceci est un incident dsagrable.
J'ai travaill aujourd'hui trs avant dans la nuit.  Il y a des
fois dans la vie qu'on est press.  Je l'tais ce soir de manger.
Je suis tout seul, je fais du feu, je n'ai qu'une pomme de terre,
une crote de pain, une bouche de lard et une goutte de lait, je
mets a  chauffer, je me dis: bon!  je m'imagine que je vais me
repatre.  Patatras!  il faut que ce crocodile me tombe dans ce
moment-l.  Il s'installe carrment entre ma nourriture et moi.
Voil mon rfectoire dvast.  Mange, brochet, mange, requin,
combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle?  bfre,
louveteau.  Non, je retire le mol, respect aux loups.  Engloutis
ma pture, boa!  J'ai travaill aujourd'hui, l'estomac vide, le
gosier plaintif, le pancras en dtresse, les entrailles
dlabres, trs avant dans la nuit; ma rcompense est de voir
manger un autre.  C'est gal, part  deux.  Il aura le pain, la
pomme de terre et le lard, mais j'aurai le lait.

En ce moment un cri lamentable et prolong s'leva dans la
cahute.  L'homme dressa l'oreille.

--Tu cries maintenant, sycophante!  Pourquoi cries-tu?

Le garon se retourna.  Il tait vident qu'il ne criait pas.  Il
avait la bouche pleine.

Le cri ne s'interrompait pas.

L'homme alla au coffre.

--C'est donc le paquet qui gueule!  Valle de Josaphat!  Voil le
paquet qui vocifre!  Qu'est-ce qu'il a  croasser, ton paquet?

Il droula le suroit.  Une te d'enfant en sortit, la bouche
ouverte et criant.

--Eh bien, qui va l?  dit l'homme.  Qu'est-ce que c'est?  Il y
en a un autre.  a ne va donc pas finir?  Qui vive?  aux armes!
Caporal, hors la garde!  Deuxime patatras!  Qu'est-ce que tu
m'apportes l, bandit?  Tu vois bien qu'elle a soif.  Allons, il
faut qu'elle boive, celle-ci.  Bon!  je n'aurai pas mme le lait
 prsent.

Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge 
bandage, une ponge et une fiole, en murmurant avec frnsie:

--Damn pays!

Puis il considra la petite.

--C'est une fille.  a se reconnat au glapissement.  Elle est
trempe, elle aussi.

Il arracha, comme il avait fait pour le garon, les haillons dont
elle tait plutt noue que vtue, et il l'entortilla d'un
lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile.  Ce
rhabillement rapide et brusque exaspra la petite fille.

--Elle miaule inexorablement, dit-il.

Il coupa avec ses dents un morceau allong de l'ponge, dchira
du rouleau un carr de linge, en tira un brin de fil, prit sur
le pole le pot o il y avait du lait, remplit de ce lait la
fiole, introduisit  demi l'ponge dans le goulot, couvrit
l'ponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua
contre sa joue la fiole, pour s'assurer qu'elle n'tait pas trop
chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot perdu qui
continuait de crier.

--Allons, soupe, crature!  prends-moi le tton.

Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.

La petite but avidement.

Il soutint la fiole  l'inclinaison voulut en grommelant:

--Ils sont tous les mmes, les lches!  Quand ils ont ce qu'ils
veulent, ils se taisent.

La petite avait bu si nergiquement et avait saisi avec tant
d'emportement ce bout de sein offert par cette providence
bourrue, qu'elle fut prise d'une quinte de toux.

--Tu vas t'trangler, gronda Ursus.  Une fire goulue aussi que
celle-l!

Il lui retira l'ponge qu'elle suait, laissa la quinte
s'apaiser, et lui replaa la fiole entre les lvres, en disant:

--Tette, coureuse!

Cependant le garon avail pos sa fourchette.  Voir la petite
boire lui faisait oublier de manger.  Le moment d'auparavant,
quand il mangeait, ce qu'il avait dans le regard, c'tait de la
satisfaction, maintenant c'tait de la reconnaissance.  Il
regardait la petite revivre.  Cet achvement de la rsurrection
commence par lui emplissait sa prunelle d'une rverbration
ineffable.  Ursus continuait entre ses gencives son mchonnement
de paroles courrouces.  Le petit garon par instant levait sur
Ursus ses yeux humides de l'motion indfinissable qu'prouvait,
sans pouvoir l'exprimer, le pauvre tre rudoy et attendri.

Ursus l'apostropha furieusement.

--Eh bien, mange donc!

--Et vous?  dit l'enfant tout tremblant, et une larme dans la
prunelle.  Vous n'aurez rien?

--Veux-tu bien manger tout, engeance!  Il n'y en a pas trop pour
toi puisqu'il n'y en avait pas assez pour moi.  L'enfant reprit
sa fourchette, mais ne mangea point.

--Mange, vocifra Ursus.  Est-ce qu'il s'agit de moi?  Qui est-ce
qui te parle de moi?  Mauvais petit clerc pieds nus de la
paroisse de Sans-le-Sou, je te dis de manger tout.  Tu es ici
pour manger, boire et dormir.  Mange, sinon je te jette  la
porte, toi et ta drlesse.

Le garon, sur cette menace, se remit  manger.  Il n'avait pas
grand'chose  faire pour expdier ce qui restait dans l'cuelle.

Ursus murmura:

--a joint mal, cet difice, il vient du froid par les vitres.

Une vitre en effet avait t casse  l'avant, par quelque cahot
de la carriole, ou par quelque pierre de polisson.  Ursus avait
appliqu sur cette avarie une toile de papier qui s'tait
dcolle.  La bise entrait par l.

Il s'tait  demi assis sur le coffre.  La petite,  la fois dans
ses bras et sur ses genoux, suait voluptueusement la bouteille
avec cette somnolence bate des chrubins devant Dieu et des
enfants devant la mamelle.

--Elle est soule, dit Ursus.

Et il reprit:

--Faites donc des sermons sur la temprance!

Le vent arracha de la vitre l'empltre de papier qui vola 
travers la cahute; mais ce n'tait pas de quoi troubler les deux
enfants occups  renatre.

Pendant que la petite buvait et que le petit mangeait, Ursus
maugrait.

--L'ivrognerie commence au maillot.  Donnez-vous donc la peine
d'tre l'vque Tillotson et de tonner contre les excs de la
boisson.  Odieux vent coulis!  Avec cela que mon pole est vieux.
Il laisse chapper des bouffes de fume  vous donner la
trichiasis.  On a l'inconvnient du froid et l'inconvnient du
feu.  On ne voit pas clair.  L'tre que voici abuse de mon
hospitalit.  Eh bien, je n'ai pas encore pu distinguer le visage
de ce mufle.  Le confortable fait dfaut cans.  Par Jupiter,
j'estime fortement les festins exquis dans les chambres bien
closes.  J'ai manqu ma vocation, j'tais n pour tre sensuel.
Le plus grand des sages est Philoxns qui souhaita d'avoir un
cou de grue pour goter plus longuement les plaisirs de la table.
Zro de recette aujourd'hui!  Rien vendu de la journe!
Calamit.  Habitants, laquais, et bourgeois, voil le mdecin,
voil la mdecine.  Tu perds ta peine, mon vieux.  Remballe ta
pharmacie.  Tout le monde se porte bien ici.  En voil une ville
maudite o personne n'est malade!  Le ciel seul a la diarrhe.
Quelle neige!  Anaxagoras enseignait que la neige est noire.  Il
avait raison, froideur tant noirceur.  La glace, c'est la nuit.
Quelle bourrasque!  Je me reprsente l'agrment de ceux qui sont
en mer.  L'ouragan, c'est le passage des satans, c'est le
hourvari des brucolaques galopant et roulant, tte bche,
au-dessus de nos botes osseuses.  Dans la nue, celui-ci a une
queue, celui-l a des cornes, celui-l a une flamme pour langue,
cet autre a des griffes aux ailes, cet autre a une bedaine de
lord-chancelier, cet autre a une caboche d'acadmicien, on
distingue une forme dans chaque bruit.  A vent nouveau, dmon
diffrent; l'oreille coule, l'oeil voit, le fracas est une
figure.  Parbleu, il y a des gens en mer, c'est vident.  Mes
amis, tirez-vous de la tempte, j'ai assez  faire de me tirer de
la vie.  Ah a, est-ce que je tiens auberge, moi?  Pourquoi
est-ce que j'ai des arrivages de voyageurs?  La dtresse
universelle a des claboussures jusque dans ma pauvret.  Il me
tombe dans ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue
humaine.  Je suis livr  la voracit des passants.  Je suis une
proie.  La proie des meurt-de-faim.  L'hiver, la nuit, une cahute
de carton, un malheureux ami dessous, et dehors la tempte, une
pomme de terre, du feu gros comme le poing, des parasites, le
vent pntrant par toutes les fentes, pas le sou, et des paquets
qui se mettent  aboyer.  On les ouvre, on trouve dedans des
gueuses.  Si c'est l un sort!  J'ajoute que les lois sont
violes.  Ah!  vagabond avec ta vagabonde, malicieux pick-pocket,
avorton mal intentionn, ah!  tu circules dans les rues pass le
couvre-feu!  Si notre bon roi le savait, c'est lui qui te ferait
joliment flanquer dans un cul de basse-fosse pour t'apprendre!
Monsieur se promne la nuit avec Mademoiselle!  Par quinze degrs
de froid, nu-tte, nu-pieds!  sache que c'est dfendu.  Il y a
des rglements et ordonnances, factieux!  les vagabonds sont
punis, les honntes gens qui ont des maisons  eux sont gards et
protgs, les rois sont les pres du peuple.  Je suis domicili,
moi!  Tu aurais t fouett en place publique, si l'on t'avait
rencontr, et c'et t bien fait.  Il faut de l'ordre dans un
tat polic.  Moi j'ai eu tort de ne pas te dnoncer au
constable.  Mais je suis comme cela, je comprends le bien, et je
fais le mal.  Ah!  le ruffian!  m'arriver dans cet tat-l!  Je
ne me suis pas aperu de leur neige en entrant, a a fondu.  Et
voil toute ma maison mouille.  J'ai l'inondation chez moi.  Il
faudra brler un charbon impossible pour scher ce lac.  Du
charbon  douze farthings le dnerel!  Comment allons-nous faire
pour tenir trois dans cette baraque?  Maintenant c'est fini,
j'entre dans la nursery, je vais avoir chez moi en sevrage
l'avenir de la gueuserie d'Angleterre.  J'aurai pour emploi,
office et fonction de dgrossir les foetus mal accouchs de la
grande coquine Misre, de perfectionner la laideur des gibiers de
potence en bas ge, et de donner aux jeunes filous des formes de
philosophe!  La langue de l'ours est l'bauchoir de Dieu.  Et
dire que, si je n'avais pas t depuis trente ans grug par des
espces de cette sorte, je serais riche, Homo serait gras,
j'aurais un cabinet de mdecine plein de rarets, des instruments
de chirurgie autant que le docteur Linacre, chirurgien du roi
Henri VIII, divers animaux de tous genres, des momies d'Egypte,
et autres choses semblables!  Je serais du collge des Docteurs,
et j'aurais le droit d'user de la bibliothque btie en 1652 par
le clbre Harvey, et d'aller travailler dans la lanterne du dme
d'o l'on dcouvre toute la ville de Londres!  Je pourrais
continuer mes calculs sur l'offuscation solaire, et prouver
qu'une vapeur caligineuse sort de l'astre.  C'est l'opinion de
Jean Kepler, qui naquit un an avant la Saint-Barthlemy, et qui
fut mathmaticien de l'empereur.  Le soleil est une chemine qui
fume quelquefois.  Mon pole aussi.  Mon pole ne vaut pas mieux
que le soleil.  Oui, j'eusse fait fortune, mon personnage serait
autre, je ne serais pas trivial, je n'avilirais point la science
dans les carrefours.  Car le peuple n'est pas digne de la
doctrine, le peuple n'tant qu'une multitude d'insenss, qu'un
mlange confus de toutes sortes d'ges, de sexes, d'humeurs et de
conditions, que les sages de tous les temps n'ont point hsit 
mpriser, et dont les plus modrs, dans leur justice, dtestent
l'extravagance et la fureur.  Ah!  je suis ennuy de ce qui
existe.  Aprs cela on ne vit pas longtemps.  C'est vite fait, la
vie humaine.  H bien non, c'est long.  Par intervalles, pour que
nous ne nous dcouragions pas, pour que nous ayons la stupidit
de consentir  tre, et pour que nous ne profitions pas des
magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent toutes les
cordes et tous les clous, la nature a l'air de prendre un peu
soin de l'homme.  Pas cette nuit pourtant.  Elle fait pousser le
bl, elle fail mrir le raisin, elle fail chanter le rossignol,
celle sournoise de nature.  De temps en temps un rayon d'aurore,
ou un verre de gin, c'est l ce qu'on appelle le bonheur.  Une
mince bordure de bien autour de l'immense suaire du mal.  Nous
avons une destine dont le diable a fait l'toffe et dont Dieu a
fait l'ourlet.  En attendant, tu m'as mang mon souper, voleur!

Cependant le nourrisson, qu'il tenait toujours entre ses bras, et
trs doucement tout en faisant rage, refermait vaguement les
yeux, signe de plnitude.  Ursus examina la fiole, et grogna:

--Elle a tout bu, l'effronte!

Il se dressa et, soutenant la petite du bras gauche, de la main
droite il souleva le couvercle du coffre, et tira de l'intrieur
une peau d'ours, ce qu'il appelait, on s'en souvient, sa vraie
peau.

Tout en excutant ce travail, il entendait l'autre enfant manger,
et il le regardait de travers.

--Ce sera une besogne s'il faut dsormais que je nourrisse ce
glouton en croissance!  Ce sera un ver solitaire que j'aurai dans
le ventre de mon industrie.

Il tala, toujours d'un seul bras, et de son mieux, la peau
d'ours sur le coffre, avec des efforts de coude et des
mnagements de mouvements pour ne point secouer le commencement
de sommeil de la petite fille.  Puis il la dposa sur la
fourrure, du ct le plus proche du feu.

Cela fait, il mit la fiole vide sur le pole, et s'cria:

--C'est moi qui ai soif!

Il regarda dans le pot; il y restait quelques bonnes gorges de
lait; il approcha le pot de ses lvres.  Au moment o il allait
boire, son oeil tomba sur la petite fille.  Il remit le pot sur
le pole, prit la fiole, la dboucha, y vida ce qui restait de
lait, juste assez pour l'emplir, replaa l'ponge, et reficela le
linge sur l'ponge autour du goulot.

--J'ai tout de mme faim et soif, reprit-il.

Et il ajouta:

--Quand on ne peut pas manger du pain, on boit de l'eau.  On
entrevoyait derrire le pole une cruche gueule.  Il la prit et
la prsenta au garon:

--Veux-tu boire?

L'enfant but, et se remit  manger.

Ursus ressaisit la cruche et la porta  sa bouche.  La
temprature de l'eau qu'elle contenait avait t ingalement
modifie par le voisinage du pole.  Il avala quelques gorges,
et fit une grimace.

--Eau prtendue pure, tu ressembles aux faux amis.  Tu es tide
en dessus et froide en dessous.

Cependant le garon avait fini de souper.  L'cuelle tait mieux
que vide, elle tait nettoye.  Il ramassait et mangeait,
pensif, quelques miettes de pain parses dans les plis du tricot,
sur ses genoux.

Ursus se tourna vers lui.

--Ce n'est pas tout a.  Maintenant,  nous deux.  La bouche
n'est pas faite que pour manger, elle est faite pour parler.  A
prsent que tu es rchauff et gav, animal, prends garde  toi,
tu vas rpondre  mes questions.  D'o viens-tu?

L'enfant rpondit:

--Je ne sais pas.

--Comment, tu ne sais pas?

--J'ai t abandonn ce soir au bord de la mer.

--Ah!  le chenapan!  Comment t'appelles-tu?  Il est si mauvais
sujet qu'il en vient  tre abandonn par ses parents.

--Je n'ai pas de parents.

--Rends-toi un peu compte de mes gots, el fais attention que je
n'aime point qu'on me chante des chansons qui sont des contes.
Tu as des parents, puisque tu as ta soeur.

--Ce n'est pas ma soeur.

--Ce n'est pas ta soeur?

--Non.

--Qu'est-cc que c'est alors?

--C'est une petite que j'ai trouve.

--Trouve!

--Oui.

--Comment!  tu as ramass a?

--Oui.

--O?  si tu mens, je t'extermine.

--Sur une femme qui tait morte dans la neige.

--Quand?

--Il y a une heure.

--O?

--A une lieue d'ici.

Les arcades frontales d'Ursus se plissrent et prirent cette
forme aigu qui caractrise l'motion des sourcils d'un
philosophe.

--Morte!  en voil une qui est heureuse!  Il faut l'y laisser,
dans sa neige.  Elle y est bien.  De quel ct?

--Du ct de la mer.

--As-tu pass le pont?

--Oui.

Ursus ouvrit la lucarne de l'arrire et examina le dehors.  Le
temps ne s'tait pas amlior.  La neige tombait paisse et
lugubre.

Il referma le vasistas.

Il alla  la vitre casse, il boucha le trou avec un chiffon, il
remit de la tourbe dans le pole, il dploya le plus largement
qu'il put la peau d'ours sur le coffre, prit un gros livre qu'il
avait dans un coin et le mit sous le chevet pour servir
d'oreiller, et plaa sur ce traversin la tte de la petite
endormie.

Il se tourna vers le garon.

--Couche-toi l.

L'enfant obit et s'tendit de tout son long avec la petite.

Ursus roula la peau d'ours autour des deux enfants, et la borda
sous leurs pieds.

Il atteignit sur une planche, et se noua autour du corps une
ceinture de toile  grosse poche contenant probablement une
trousse de chirurgien et des flacons d'lixirs.

Puis il dcrocha du plafond la lanterne, et l'alluma.  C'tait
une lanterne sourde.  En s'allumant, elle laissa les enfants dans
l'obscurit.

Ursus entre-bailla la porte et dit:

--Je sors.  N'ayez pas peur.  Je vais revenir.  Dormez.

Et, abaissant le marchepied, il cria:

--Homo!

Un grondement tendre lui rpondit.  Ursus, la lanterne  la main,
descendit, le marchepied remonta, la porte se referma.  Les
enfants demeurrent seuls.  Du dehors, une voix, qui tait la
voix d'Ursus, demanda:

--Boy qui viens de me manger mon souper!--dis donc, tu ne dors
pas encore?

--Non, rpondit le garon.

--Eh bien!  si elle beugle, tu lui donneras le reste du lait.

On entendit un cliquetis de chane dfaite, et le bruit d'un pas
d'homme, compliqu d'un pas de bte, qui s'loignait.

Quelques instants aprs, les deux enfants dormaient profondment.

C'tait on ne sait quel ineffable mlange d'haleines; plus que la
chastet, l'ignorance; une nuit de noces avant le sexe.  Le petit
garon et la petite fille, nus et cte  cte, eurent pendant ces
heures silencieuses la promiscuit sraphique de l'ombre; la
quantit de songe possible  cet ge flottait de l'un  l'autre;
il y avait probablement sous leurs paupires fermes de la
lumire d'toile; si le mot mariage n'est pas ici
disproportionn, ils taient mari et femme de la faon dont on
est ange.  De telles innocences dans de telles tnbres, une
telle puret dans un tel embrassement, ces anticipations sur le
ciel ne sont possibles qu' l'enfance, et aucune immensit
n'approche de cette grandeur des petits.  De tous les gouffres
celui-ci est le plus profond.  La perptuit formidable d'un mort
enchan hors de la vie, l'norme acharnement de l'ocan sur un
naufrage, la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes
ensevelies, n'galent pas en pathtique deux bouches d'enfants
qui se touchent divinement dans le sommeil, et dont la rencontre
n'est pas mme un baiser.  Fianailles peut-tre; peut-tre
catastrophe.  L'ignor pse sur cette juxtaposition.  Cela est
charmant; qui sait si ce n'est pas effrayant?  on se sent le
coeur serr.  L'innocence est plus suprme que la vertu.
L'innocence est faite d'obscurit sacre.  Ils dormaient.  Ils
taient paisibles.  Ils avaient chaud.  La nudit des corps
entrelacs amalgamait la virginit des mes.  Ils taient l
comme dans le nid de l'abme.



VI

LE RVEIL


Le jour commence par tre sinistre.  Une blancheur triste entra
dans la cahute.  C'tait l'aube glaciale.  Ce blmissement, qui
bauche en ralit funbre le relief des choses frappes
d'apparence spectrale par la nuit, n'veilla pas les enfants,
troitement endormis.  La cahute tait chaude.  On entendait
leurs deux respirations alternant comme deux ondes tranquilles.
Il n'y avait plus d'ouragan dehors.  Le clair du crpuscule
prenait lentement possession de l'horizon.  Les constellations
s'teignaient comme des chandelles souffles l'une aprs l'autre.
Il n'y avait plus que la rsistance de quelques grosses toiles.
Le profond chant de l'infini sortait de la mer.

Le pole n'tait pas tout  fait teint.  Le petit jour devenait
peu  peu le grand jour.  Le garon dormait moins que la fille.
Il y avait en lui du veilleur et du gardien.  A un rayon plus vif
que les autres qui traversa la vitre, il ouvrit les yeux; le
sommeil de l'enfance s'achve en oubli; il demeura dans un
demi-assoupissement, sans savoir o il tait, ni ce qu'il avait
prs de lui, sans faire effort pour se souvenir, regardant au
plafond, et se composant un vague travail de rverie avec les
lettres de l'inscription _Ursus, philosophe_, qu'il examinait
sans les dchiffrer, car il ne savait pas lire.

Un bruit de serrure fouille par une clef lui fit dresser le cou.

La porte tourna, le marchepied bascula.  Ursus revenait.  Il
monta les trois degrs, sa lanterne teinte  la main.

En mme temps un pitinement de quatre pattes escalada lestement
le marchepied.  C'tait Homo, suivant Ursus, et, lui aussi,
rentrant chez lui.

Le garon rveill eut un certain sursaut.

Le loup, probablement en apptit, avait un rictus matinal qui
montrait toutes ses dents, trs blanches.

Il s'arrta  demi-monte et posa ses deux pattes de devant dans
la cahute, les deux coudes sur le seuil comme un prcheur au bord
de la chaire.  Il flaira  distance le coffre qu'il n'tait pas
accoutum  voir habit de cette faon.  Son buste de loup,
encadr par la porte, se dessinait en noir sur la clart du
matin.  Il se dcida, et fit son entre.

Le garon, en voyant le loup dans la cahute, sortit de la peau
d'ours, se leva et se plaa debout devant la petite, plus
endormie que jamais.

Ursus venait de raccrocher la lanterne au clou du plafond.  Il
dboucla silencieusement et avec une lenteur machinale sa
ceinture o tait sa trousse, et la remit sur une planche.  Il ne
regardait rien et semblait ne rien voir.  Sa prunelle tait
vitreuse.  Quelque chose de profond remuait dans son esprit.  Sa
pense enfin se fit jour, comme d'ordinaire, par une vive sortie
de paroles.  Il s'cria:

--Dcidment heureuse!  Morte, bien morte.  Il s'accroupit, et
remit une pellete de scories dans le pole, et, tout en
fourgonnant la tourbe, il grommela:

--J'ai eu de la peine  la trouver.  La malice inconnue l'avail
fourre sous deux pieds de neige.  Sans Homo, qui voit aussi
clair avec son nez que Christophe Colomb avec son esprit, je
serais encore l  patauger dans l'avalanche et  jouer 
cache-cache avec la mort.  Diogne prenait sa lanterne et
cherchait un homme, j'ai pris ma lanterne et j'ai cherch une
femme; il a trouv le sarcasme, j'ai trouv le deuil.  Comme elle
tait froide!  J'ai touch la main, une pierre.  Quel silence
dans les yeux!  Comment peut-on tre assez bte pour mourir en
laissant un enfant derrire soi!  a ne va pas tre commode 
prsent de tenir trois dans celle bote-ci.  Quelle tuile!  Voil
que j'ai de la famille  prsent!  Fille et garon.

Tandis qu'Ursus parlait, Homo s'tait gliss prs du pole.  La
main de la petite endormie pendait entre le pole et le coffre.
Le loup se mit  lcher cette main.

Il la lchait si doucement que la petite ne s'veilla pas.

Ursus se retourna.

--Bien, Homo.  Je serai le pre et tu seras l'oncle.  Puis il
reprit sa besogne de philosophe d'arranger le feu, sans
interrompre son _aparte_.

--Adoption.  C'est dit.  D'ailleurs Homo veut bien.

Il se redressa.

--Je voudrais savoir qui est responsable de cette morte.  Sont-ce
les hommes?  ou...

Son oeil regarda en l'air, mais au del du plafond, et sa bouche
murmura:

--Est-ce toi?

Puis son front s'abaissa comme sous un poids, et il reprit:

--La nuit a pris la peine de tuer cette femme.

Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garon
rveill qui l'coutait, Ursus l'interpella brusquement:

--Qu'as-tu  rire?

Le garon rpondit:

--Je ne ris pas.

Ursus eut une sorte de secousse, l'examina fixement et en silence
pendant quelques instants, et dit:

--Alors tu es terrible.

L'intrieur de la cahute dans la nuit tait si peu clair
qu'Ursus n'avait pas encore vu la face du garon.  Le grand jour
la lui montrait.

Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux paules de
l'enfant, considra encore avec une attention de plus en plus
poignante son visage, et lui cria:

--Ne ris donc plus!

--Je ne ris pas, dit l'enfant.

Ursus eut un tremblement de la tte aux pieds.

--Tu ris, te dis-je.

Puis secouant l'enfant avec une treinte qui tait de la fureur
si elle n'tait de la piti, il lui demanda violemment:

--Qui est-ce qui t'a fait cela?

L'enfant rpondit:

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

Ursus reprit:

--Depuis quand as-tu ce rire?

--J'ai toujours t ainsi, dit l'enfant.

Ursus se tourna vers le coffre en disant  demi-voix:

--Je croyais que ce travail-l ne se faisait plus.

Il prit au chevet, trs doucement pour ne pas la rveiller, le
livre qu'il avait mis comme oreiller sous la tte de la petite.

--Voyons Conquest, murmura-t-il.

C'tait une liasse in-folio, relie en parchemin mou.  Il la
feuilleta du pouce, s'arrta  une page, ouvrit le livre tout
grand sur le pole, et lut:

--...  _De Denasatis_.--C'est ici.

Et il continua:

--_Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque
murdridato, masca eris, et ridebis semper_.

--C'est bien cela.

Et il replaa le livre sur une des planches en grommelant:

--Aventure dont l'approfondissement serait malsain.  Restons  la
surface.  Ris, mon garon.

La petite fille se rveilla.  Son bonjour fut un cri.

--Allons, nourrice, donne le sein, dit Ursus.

La petite s'tait dresse sur son sant.  Ursus prit sur le pole
la fiole, et la lui donna  sucer.

En ce moment le soleil se levait.  Il tait  fleur de l'horizon.
Son rayon rouge entrait par la vitre et frappait de face le
visage de la petite fille tourn vers lui.  Les prunelles de
l'enfant fixes sur le soleil rflchissaient comme deux miroirs
cette rondeur pourpre.  Les prunelles restaient immobiles, les
paupires aussi.

--Tiens, dit Ursus, elle est aveugle.





DEUXIEME PARTIE

PAR ORDRE DU ROI




LIVRE PREMIER

TERNELLE PRSENCE DU PASS

LES HOMMES REFLTENT L'HOMME



I

LORD CLANCHARLIE



I



Il y avait dans ces temps-l un vieux souvenir.

Ce souvenir tait lord Linnaeus Clancharlie.

Le baron Linnaeus Clancharlie, contemporain de Cromwell, tait un
des pairs d'Angleterre, peu nombreux, htons-nous de le dire, qui
avaient accept la rpublique.  Cette acceptation pouvait avoir
sa raison d'tre, et s'explique  la rigueur, puisque la
rpublique avait momentanment triomph.  Il tait tout simple
que lord Clancharlie demeurt du parti de la rpublique, tant que
la rpublique avait eu le dessus.  Mais, aprs la clture de la
rvolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord
Clancharlie avait persist.  Il tait ais au noble patricien de
rentrer dans la chambre haute reconstitue, les repentirs tant
toujours bien reus des restaurations, et Charles II tant bon
prince  ceux qui revenaient  lui; mais lord Clancharlie n'avait
pas compris ce qu'on doit aux vnements.  Pendant que la nation
couvrait d'acclamations le roi, reprenant possession de
l'Angleterre, pendant que l'unanimit prononait son verdict,
pendant que s'accomplissait la salutation du peuple  la
monarchie, pendant que la dynastie se relevait au milieu d'une
palinodie glorieuse et triomphale,  l'instant o le pass
devenait l'avenir et o l'avenir devenait le pass, ce lord tait
rest rfractaire.  Il avait dtourn la tte de toute cette
allgresse; il s'tait volontairement exil; pouvant tre pair,
il avait mieux aim tre proscrit; et les annes s'taient
coules ainsi; il avait vieilli dans cette fidlit  la
rpublique morte.  Aussi tait-il couvert du ridicule qui
s'attache naturellement  cette sorte d'enfantillage.

Il s'tait retir en Suisse.  Il habitait une espce de haute
masure au bord du lac de Genve.  Il s'tait choisi cette demeure
dans le plus pre recoin du lac, entre Chillon o est le cachot
de Bonnivard, et Vevoy o est le tombeau de Ludlow.  Les Alpes
svres, pleines de crpuscules, de souffles et de nues,
l'enveloppaient; et il vivait l, perdu dans ces grandes tnbres
qui tombent des montagnes.  Il tait rare qu'un passant le
rencontrt.  Cet homme tait hors de son pays, presque hors de
son sicle.  En ce moment, pour ceux qui taient au courant et
qui connaissaient les affaires du temps, aucune rsistance aux
conjonctures n'tait justifiable.  L'Angleterre tait heureuse;
une restauration est une rconciliation d'poux; prince et nation
ont cess de faire lit  part; rien de plus gracieux et de plus
riant; la Grande-Bretagne rayonnait; avoir un roi, c'est
beaucoup, mais de plus on avait un charmant roi; Charles II tait
aimable, homme de plaisir et de gouvernement, et grand  la suite
de Louis XIV; c'tait un gentleman et un gentilhomme; Charles II
tait admir de ses sujets; il avait fait la guerre de Hanovre,
sachant certainement pourquoi, mais le sachant tout seul; il
avait vendu Dunkerque  la France, opration de haute politique;
les pairs dmocrates, desquels Chamberlayne a dit: La maudite
rpublique infecta avec son haleine puante plusieurs de la haute
noblesse, avaient eu le bon sens de se rendre  l'vidence,
d'tre de leur poque, et de reprendre leur sige  la noble
chambre; il leur avait suffi pour cela de prter au roi le
serment d'allgeance.  Quand on songeait  toutes ces ralits, 
ce beau rgne,  cet excellent roi,  ces augustes princes rendus
par la misricorde divine  l'amour des peuples; quand on se
disait que des personnages considrables, tels que Monk, et plus
lard Jeffreys, s'taient rallis au trne, qu'ils avaient t
justement rcompenss de leur loyaut et de leur zle par les
plus magnifiques charges et par les fonctions les plus
lucratives, que lord Clancharlie ne pouvait l'ignorer, qu'il
n'eut tenu qu'a lui d'tre glorieusement assis  ct d'eux dans
les honneurs, que l'Angleterre tait remonte, grce  son roi,
au sommet de la prosprit, que Londres n'tait que ftes et
carrousels, que tout le monde tait opulent et enthousiasm, que
la cour tait galante, gaie et superbe; si, par hasard, loin de
ces splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre
ressemblant  la tombe de la nuit, on apercevait ce vieillard
vtu des mmes habits que le peuple, ple, distrait, courb,
probablement du ct de la tombe, debout au bord du lac,  peine
attentif  la tempte et  l'hiver, marchant comme au hasard,
l'oeil fixe, ses cheveux blancs secous par le vent de l'ombre,
silencieux, solitaire, pensif, il tait difficile de ne pas
sourire.

Sorte de silhouette d'un fou.

En songeant  lord Clancharlie,  ce qu'il aurait pu tre et  ce
qu'il tait, sourire tait de l'indulgence.  Quelques-uns riaient
tout haut.  D'autres s'indignaient.

On comprend que les hommes srieux fussent choqus par une telle
insolence d'isolement.

Circonstance attnuante: lord Clancharlie n'avait jamais eu
d'esprit.  Tout le monde en tombait d'accord.



II


Il est dsagrable de voir les gens pratiquer l'obstination.  On
n'aime pas ces faons de Rgulus, et dans l'opinion publique
quelque ironie en rsulte.

Ces opinitrets ressemblent  des reproches, et l'on a raison
d'en rire.

Et puis, en somme, ces enttements, ces escarpements, sont-ce des
vertus?  N'y a-t-il pas dans ces affiches excessives d'abngation
et d'honneur beaucoup d'ostentation?  C'est plutt parade
qu'autre chose.  Pourquoi ces exagrations de solitude et d'exil?
Ne rien outrer est la maxime du sage.  Faites de l'opposition,
soit; blmez si vous voulez, mais dcemment, et tout en criant
vive le roi!  La vraie vertu, c'est d'tre raisonnable.  Ce qui
tombe a d tomber, ce qui russit a d russir.  La providence a
ses motifs; elle couronne qui le mrite.  Avez-vous la prtention
de vous y connatre mieux qu'elle?  Quand les circonstances ont
prononc, quand un rgime a remplac l'autre, quand la
dfalcation du vrai et du faux s'est faite par le succs, ici la
catastrophe, l le triomphe, aucun doute n'est plus possible,
l'honnte homme se rallie  ce qui a prvalu, et, quoique cela
soit utile  sa fortune et  sa famille, sans se laisser
influencer par cette considration, et ne songeant qu' la chose
publique, il prte main-forte au vainqueur.

Que deviendrait l'tat si personne ne consentait  servir?  Tout
s'arrterait donc?  Garder sa place est d'un bon citoyen.  Sachez
sacrifier vos prfrences secrtes.  Les emplois veulent tre
tenus.  Il faut bien que quelqu'un se dvoue, tre fidle aux
fonctions publiques est une fidlit.  La retraite des
fonctionnaires serait la paralysie de l'tat.  Vous vous
bannissez, c'est pitoyable.  Est-ce un exemple?  quelle vanit!
Est-ce un dfi?  quelle audace!  Quel personnage vous croyez-vous
donc?  Apprenez que nous vous valons.  Nous ne dsertons pas,
nous.  Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et
indomptables, et nous ferions de pires choses que vous.  Mais
nous aimons mieux tre des gens intelligents.  Parce que je suis
Trimalcion, vous ne me croyez, pas capable d'tre Caton!  Allons
donc!



III


Jamais situation ne fut plus nette et plus dcisive que celle de
1660.  Jamais la conduite  tenir n'avait t plus clairement
indique  un bon esprit.

L'Angleterre tait hors de Cromwell.  Sous la rpublique beaucoup
de faits irrguliers s'taient produits.  On avait cre la
suprmatie britannique; on avait, avec l'aide de la guerre de
Trente ans, domin l'Allemagne, avec l'aide de la Fronde, abaiss
la France, avec l'aide du duc de Bragance, amoindri l'Espagne.
Cromwell avait domestiqu Mazarin; dans les traits, le
protecteur d'Angleterre signait au-dessus du roi de France; on
avait mis les Provinces-Unies  l'amende de huit millions,
molest Alger et Tunis, conquis la Jamaque, humili Lisbonne,
suscit dans Barcelone la rivalit franaise, et dans Naples
Masaniello; on avait amarr le Portugal  l'Angleterre; on avait
fait, de Gibraltar  Candie, un balayage des barbaresques; on
avait fond la domination maritime sous ces deux formes, la
victoire el le commerce; le 10 aot 1653, l'homme des
trente-trois batailles gagnes, le vieil amiral qui se qualifiait
_Grand-pre des matelots_, ce Martin Happertz Tromp, qui avait,
battu la flotte espagnole, avait t dtruit par la flotte
anglaise; on avait retir l'Atlantique  la marine espagnole, le
Pacifique  la marine hollandaise, la Mditerrane  la marine
vnitienne, et, par l'acte de navigation, on avait pris
possession du littoral universel; par l'ocan on tenait le monde;
le pavillon hollandais saluait humblement en mer le pavillon
britannique; la France, dans la personne de l'ambassadeur
Mancini, faisait des gnuflexions  Olivier Cromwell; ce Cromwell
jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants sur une
raquette; on avait fait trembler le continent, dict la paix,
dcrt la guerre, mis sur tous les fates le drapeau anglais; le
seul rgiment des ctes-de-fer du protecteur pesait dans la
terreur de l'Europe autant qu'une arme; Cromwell disait: _Je
veux qu'on respecte la rpublique anglaise comme on a respect la
rpublique romaine_; il n'y avait plus rien de sacr; la parole
tait libre, la presse tait libre; on disait en pleine rue ce
qu'on voulait; on imprimait sans contrle ni censure ce qu'on
voulait; l'quilibre des trnes avait t rompu; tout l'ordre
monarchique europen, dont les Stuarts faisaient partie, avait
t boulevers...  Enfin, on tait sorti de cet odieux rgime, et
l'Angleterre avait son pardon.

Charles II, indulgent, avait donn la Dclaration de Brda.  Il
avait octroy  l'Angleterre l'oubli de cette poque o le fils
d'un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tte de Louis
XIV.  L'Angleterre faisait son mea culpa, et respirait.
L'panouissement des coeurs, nous venons de le dire, tait
complet; les gibets des rgicides s'ajoutant  la joie
universelle.  Une restauration est un sourire; mais un peu de
potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience
publique.  L'esprit d'indiscipline s'tait dissip, la loyaut se
reconstituait.  tre de bons sujets tait dsormais l'ambition
unique.  On tait revenu des folies de l politique; on bafouait
la rvolution, on raillait la rpublique et ces temps singuliers
o l'on avait toujours de grands mots  la bouche, _Droit,
Libert, Progrs_; on riait de ces emphases.  Le retour au bon
sens tait admirable; l'Angleterre avait rv.  Quel bonheur
d'tre hors de ces garements!  Y a-t-il rien de plus insens?
O en serait-on si le premier venu avait des droits?  Se
figure-t-on tout le monde gouvernant?  S'imagine-t-on la cit
mene par les citoyens?  Les citoyens sont un attelage, et
l'attelage n'est pas le cocher.  Mettre aux voix, c'est jeter aux
vents.  Voulez-vous faire flotter les tats comme les nues?  Le
dsordre ne construit pas l'ordre.  Si le chaos est l'architecte,
l'difice sera Babel.  Et puis quelle tyrannie que cette
prtendue libert!  Je veux m'amuser, moi, et non gouverner.
Voter m'ennuie; je veux danser.  Quelle providence qu'un prince
qui se charge de tout!  Certes ce roi est gnreux de se donner
pour nous cette peine!  Et puis, il est lev l dedans, il sait
ce que c'est.  C'est son affaire.  La paix, la guerre, la
lgislation, les finances, est-ce que cela regarde les peuples?
Sans doute il faut que le peuple paie, sans doute il faut que le
peuple serve, mais cela doit lui suffire.  Une part lui est faite
dans la politique; c'est de lui que sortent les deux forces de
l'tat, l'arme et le budget.  Etre contribuable, et tre soldat,
est-ce que ce n'est pas assez?  Qu'a-t-il besoin d'autre chose?
il est le bras militaire, il est le bras financier.  Rle
magnifique.  On rgne pour lui.  Il faut bien qu'il rtribue ce
service.  Impt et liste civile sont des salaires acquitts par
les peuples et gagns par les princes.  Le peuple donne son sang
et son argent, moyennant quoi on le mne.  Vouloir se conduire
lui-mme, quelle ide bizarre!  un guide lui est ncessaire.
tant ignorant, le peuple est aveugle.  Est-ce que l'aveugle n'a
pas un chien?  Seulement, pour le peuple, c'est un lion, le roi,
qui consent  tre le chien.  Que de bont!  Mais pourquoi le
peuple est-il ignorant?  Parce qu'il faut qu'il le soit.
L'ignorance est gardienne de la vertu.  O il n'y a pas de
perspectives, il n'y a pas d'ambitions; l'ignorant est dans une
nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises.
De l l'innocence.  Qui lit pense, qui pense raisonne.  Ne pas
raisonner, c'est le devoir; c'est aussi le bonheur.  Ces vrits
sont incontestables.  La socit est assise dessus.

Ainsi s'taient rtablies les saines doctrines sociales en
Angleterre.  Ainsi la nation s'tait rhabilite.  En mme temps
on revenait  la belle littrature.  On ddaignait Shakespeare et
l'on admirait Dryden.  _Dryden est le plus grand pote de
l'Angleterre et du sicle_, disait Atterbury le traducteur
d'_Achitophel_, C'tait l'poque o M.  Huet, vque d'Avranches,
crivait  Saumaise qui avait fait  l'auteur du _Paradis perdu_
l'honneur de le rfuter et de l'injurier:--_Comment pouvez-vous
vous occuper de si peu de chose que ce Milton?_ Tout renaissait,
tout reprenait sa place.  Dryden en haut, Shakespeare en bas,
Charles II sur le trne, Cromwell au gibet.  L'Angleterre se
relevait des hontes et des extravagances du pass.  C'est un
grand bonheur pour les nations d'tre ramenes par la monarchie
au bon ordre dans l'tat et au bon got dans les lettres.

Que de tels bienfaits pussent tre mconnus, cela est difficile 
croire.  Tourner le dos  Charles II, rcompenser par de
l'ingratitude la magnanimit qu'il avait eue de remonter sur le
trne, n'tait-ce pas abominable?  Lord Linnaeus Clancharlie
avait fait aux honntes gens ce chagrin.  Bouder le bonheur de sa
patrie, quelle aberration!

On sait qu'en 1650 le parlement avait dcrt cette
rdaction:--_Je promets de demeurer fidle  la rpublique, sans
roi, sans souverain, sans seigneur_.--Sous prtexte qu'il avait
prt ce serment monstrueux, lord Clancharlie vivait hors du
royaume, et, en prsence de la flicit gnrale, se croyait le
droit d'tre triste.  Il avait la sombre estime de ce qui n'tait
plus; attache bizarre  des choses vanouies.

L'excuser tait impossible; les plus bienveillants
l'abandonnaient.  Ses amis lui avaient fait longtemps l'honneur
de croire qu'il n'tait entr dans les rangs rpublicains que
pour voir de plus prs les dfauts de la cuirasse de la
rpublique, et pour la frapper plus srement, le jour venu, au
profit de la cause sacre du roi.  Ces attentes de l'heure utile
pour tuer l'ennemi par derrire font partie de la loyaut.  On
avait espr cela de lord Chancharlie, tant on avait de pente 
le juger favorablement.  Mais, en prsence de son trange
persistance rpublicaine, il avait bien fallu renoncer  celle
bonne opinion.  videmment lord Clancharlie tait convaincu,
c'est--dire idiot.

L'explication des indulgents flottait entre obstination purile
et opinitret snile.

Les svres, les justes, allaient plus loin.  Ils fltrissaient
ce relaps.  L'imbcillit a des droits, mais elle a des limites.
On peut tre une brute, on ne doit pas tre un rebelle.  Et puis,
qu'tait-ce aprs tout que lord Clancharlie?  un transfuge.  Il
avait quitt son camp, l'aristocratie, pour aller au camp oppos,
le peuple.  Ce fidle tait un tratre.  Il est vrai qu'il tait
tratre au plus fort et fidle au plus faible; il est vrai que
le camp rpudi par lui tait le camp vainqueur, et que le camp
adopt par lui tait le camp vaincu; il est vrai qu' cette
trahison il perdait tout, son privilge politique et son foyer
domestique, sa pairie et sa patrie; il ne gagnait que le
ridicule; il n'avait de bnfice que l'exil.  Mais qu'est-ce que
cela prouve?  qu'il tait un niais.  Accord.

Tratre et dupe en mme temps, cela se voit.

Qu'on soit niais tant qu'on voudra,  la condition de ne pas
donner le mauvais exemple.  On ne demande aux niais que d'tre
honntes, moyennant quoi ils peuvent prtendre  tre les bases
des monarchies.  La brivet d'esprit de ce Clancharlie tait
inimaginable.  Il tait rest dans l'blouissement de la
fantasmagorie rvolutionnaire.  Il s'tait laiss mettre dedans
par la rpublique, et dehors.  Il faisait affront  son pays.
Pure flonie que son attitude!  tre absent, c'est tre
injurieux.  Il semblait se tenir  l'cart du bonhcur public
comme d'une peste.  Dans son bannissement volontaire, il y avait
on ne sait quel refuge contre la satisfaction nationale.  Il
traitait la royaut comme une contagion.  Sur la vaste allgresse
monarchique, dnonce par lui comme lazaret, il tait le drapeau
noir.  Quoi!  au-dessus de l'ordre reconstitu, de la nation
releve, de la religion restaure, faire cete figure sinistre!
sur cete srnit jeter cette ombre!  prendre en mauvaise part
l'Angleterre contente!  tre le point obscur dans ce grand ciel
bleu!  ressembler  une menace!  protester contre le voeu de la
nation!  refuser son oui au consentement universel!  Ce serait
odieux si ce n'tait pas bouffon.  Ce Clancharlie ne s'tait pas
rendu compte qu'on peut s'garer avec Cromwell, mais qu'il faut
revenir avec Monk.  Voyez Monk.  Il commande l'arme de la
rpublique; Charles II en exil, instruit de sa probit, lui
crit; Monk, qui concilie la vertu avec les dmarches ruses,
dissimule d'abord, puis tout  coup,  la tte des troupes, casse
le parlement factieux, et rtablit le roi, et Monk est cr duc
d'Albemarle, a l'honneur d'avoir sauv la socit, devient trs
riche, illustre  jamais son poque, et est fait chevalier de la
Jarretire avec la perspective d'un enterrement  Westminster.
Telle est la gloire d'un anglais fidle.  Lord Clancharlie
n'avait pu s'lever jusqu' l'intelligence du devoir ainsi
pratiqu.  Il avait l'infatuation et l'immobilit de l'exil.  Il
se satisfaisait avec des phrases creuses.  Cet homme tait
ankylos par l'orgueil.  Les mots conscience, dignit, etc., sont
des mots aprs tout.  Il faut voir le fond.

Ce fond, Clancharlie ne l'avait pas vu.  C'tait une conscience
myope, voulant, avant defaire une action, la regarder d'assez
prspour en sentir l'odeur.  De l des dgots absurdes.  On
n'est pas homme d'tat avec ces dlicatesses.  L'excs de
conscience dgnre en infirmit.  Le scrupule est manchot devant
le sceptre  saisir et eunuque devant la fortune a pouser.
Mfiez-vous des scrupules.  Ils mnent loin.  La fidlit
draisonnable se descend comme un escalier de cave.  Une marche,
puis une marche, puis une marche encore, et l'on se trouve dans
le noir.  Les habiles remontent, les nafs restent.  Il ne faut
pas laisser lgrement sa conscience s'engager dans le farouche.
De transition en transition on arrive aux nuances fonces de la
pudeur politique.  Alors on est perdu.  C'tait l'aventure de
lord Clancharlie.

Les principes finissent par tre un gouffre.

Il se promenait, les mains derrire le dos, le long du lac de
Genve; la belle avance!

On parlait quelquefois  Londres de cet absent.  C'tait, devant
l'opinion publique,  peu prs un accus.  On plaidait le pour et
le contre.  La cause entendue, le bnfice de la stupidit lui
tait acquis.

Beaucoup d'anciens zls de l'ex-rpublique avaient fait adhsion
aux Stuarts.  Ce dont on doit les louer.  Naturellement ils le
calomniaient un peu.  Les entts sont importuns aux
complaisants.  Des gens d'esprit, bien vus et bien situs en
cour, et ennuys de son attitude dsagrable, disaient
volontiers:--_S'il ne s'est pas ralli, c'est qu'on ne l'a pas
pay assez cher_, etc.--_Il voulait la place de chancelier que le
roi a donne  lord Hyde_, etc.--Un de ses anciens amis allait
mme jusqu' chuchoter:--_Il me l'a dit  moi-mme_.
Quelquefois, tout solitaire qu'tait Linnaeus Clancharlie, par
des proscrits qu'il rencontrait, par de vieux rgicides tels que
Andrew Broughton, lequel habitait Lausanne, il lui revenait
quelque chose de ces propos.  Clancharlie se bornait  un
imperceptible haussement d'paules, signe de profond
abrutissement.

Une fois il complta ce haussement d'paules par ces quelques
mots murmurs  demi-voix: _Je plains ceux qui croient cela_.



IV


Charles II, bon homme, le ddaigna.  Le bonheur de l'Angleterre
sous Charles Il tait plus que du bonheur, c'tait de
l'enchantement.  Une restauration, c'est un ancien tableau pouss
au noir qu'on revernit; tout le pass reparat.  Les bonnes
vieilles moeurs faisaient leur rentre, les jolies femmes
rgnaient et gouvernaient.  Evelyn en a pris note; on lit dans
son journal: Luxure, profanation, mpris de Dieu.  J'ai vu un
dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la
Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres; toutes  peu prs
nues dans la galerie du jeu. On sent percer quelque humeur dans
cette peinture; mais Evelyn tait un puritain grognon, entach de
rverie rpublicaine.  Il n'apprciait pas le profitable exemple
que donnent les rois par ces grandes gats babyloniennes qui, en
dfinitive, alimentent le luxe.  Il ne comprenait pas l'utilit
des vices.  Rgle: N'extirpez point les vices, si vous voulez
avoir des femmes charmantes.  Autrement vous ressembleriez aux
imbciles qui dtruisent les chenilles tout en raffolant des
papillons.

Charles II, nous venons de le dire, s'aperut  peine qu'il
existait un rfractaire appel Clancharlie, mais Jacques II fut
plus attentif.  Charles II gouvernait mollement, c'tait sa
manire; disons qu'il n'en gouvernait pas plus mal.  Un marin
quelquefois fait  un cordage destin  matriser le vent un
noeud lche qu'il laisse serrer par le vent.  Telle est la btise
de l'ouragan, et du peuple.

Ce noeud large, devenu trs vite noeud troit, ce fut le
gouvernement de Charles II.

Sous Jacques II, l'tranglement commena.  tranglement
ncessaire de ce qui restait de la rvolution.  Jacques II eut
l'ambition louable d'tre un roi efficace.  Le rgne de Charles
II n'tait  ses yeux qu'une bauche de restauration; Jacques II
voulut un retour  l'ordre plus complet encore.  Il avait, en
1660, dplor qu'on se ft born  une pendaison de dix
rgicides.  Il fut un plus rel reconstructeur de l'autorit.  Il
donna vigueur aux principes srieux; il fit rgner cette justice
qui est la vritable, qui se met au-dessus des dclamations
sentimentales, et qui se proccupe avant tout des intrts de la
socit.  A ces svrits protectrices, on reconnat le pre de
l'tat.  Il confia la main de justice  Jeffreys, et l'pe 
Kirke.  Kirke multipliait les exemples.  Ce colonel utile fit un
jour pendre et dpendre trois fois de suite le mme homme, un
rpublicain, lui demandant  chaque fois:--Abjures-tu la
rpublique?  Le sclrat ayant toujours dit non, fut achev.--_Je
l'ai pendu quatre fois_, dit Kirke satisfait.  Les supplices
recommencs sont un grand signe de force dans le pouvoir.  Lady
Lyle, qui pourtant avait envoy son fils en guerre contre
Monmouth, mais qui avait cach chez elle deux rebelles, fut mise
 mort.  Un autre rebelle, ayant eu l'honntet de dclarer
qu'une femme anabaptiste lui avait donn asile, et sa grce, et
la femme fut brle vive.  Kirke, un autre jour, fit comprendre 
une ville qu'il la savait rpublicaine en pendant dix-neuf
bourgeois.  Reprsailles bien lgitimes, certes, quand on songe
que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de
pierre dans les glises.  Jacques II, qui avait su choisir
Jeffreys et Kirke, tait un prince imbu de vraie religion, il se
mortifiait par la laideur de ses matresses, il coutait le pre
la Colombire, ce prdicateur qui tait presque aussi onctueux
que le pre Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la
gloire d'tre dans la premire moiti de sa vie le conseiller de
Jacques II, et dans la seconde l'inspirateur de Marie Alacoque.
C'est grce  cette forte nourriture religieuse que plus tard
Jacques II put supporter dignement l'exil et donner dans sa
retraite de Saint-Germain le spectacle d'un roi suprieur 
l'adversit, touchant avec calme les crouelles, et conversant
avec des jsuites.

On comprend qu'un tel roi dut, dans une certaine mesure, se
proccuper d'un rebelle comme lord Linnaeus Clancharlie.  Les
pairies hrditairement transmissibles contenant une certaine
quantit d'avenir, il tait vident que, s'il y avait quelque
prcaution  prendre du ct de ce lord, Jacques II n'hsiterait
pas.



II

LORD DAVID DIRRY-MOIR


Lord Linnaeus Clancharlie n'avait pas toujours t vieux et
proscrit.  Il avait eu sa phase de jeunesse et de passion.  On
sait, par Harrison et Pride, que Cromwell jeune avait aim les
femmes et le plaisir, ce qui, parfois (autre aspect de la
question femme), annonce un sditieux.  Dfiez-vous de la
ceinture mal attache.  _Male praecinctum juvenem cavete_.

Lord Clancharlie avait eu, comme Cromwell, ses incorrections et
ses irrgularits.  On lui connaissait un enfant naturel, un
fils.  Ce fils, venu au monde  l'instant o la rpublique
finissait, tait n en Angleterre pendant que son pre partait
pour l'exil.  C'est pourquoi il n'avait jamais vu ce pre qu'il
avait.  Ce btard de lord Clancharlie avait grandi page  la cour
de Charles II.  On l'appelait lord David Dirry-Moir; il tait
lord de courtoisie, sa mre tant femme de qualit.  Cette mre,
pendant que lord Clancharlie devenait hibou en Suisse, prit le
parti, tant belle, de bouder moins, et se fit pardonner ce
premier amant sauvage par un deuxime, celui-l incontestablement
apprivois, et mme royaliste, car c'tait le roi.  Elle fut un
peu la matresse de Charles II, assez pour que sa majest,
charme d'avoir repris cette jolie femme  la rpublique, donnt
au petit lord David, fils de sa conqute, une commission de garde
de la branche.  Ce qui fit ce btard officier, avec bouche en
cour, et par contre-coup stuartiste ardent.  Lord David fut
quelque temps, comme garde de la branche, un des cent
soixante-dix portant la grosse pe; puis il entra dans la bande
des pensionnaires, et fut un des quarante qui portent la
pertuisane dore.  Il eut en outre, tant de cette troupe noble
institue par Henri VIII pour garder son corps, le privilge de
poser les plats sur la table du roi.  Ce fut ainsi que, tandis
que son pre blanchissait en exil, lord David prospra sous
Charles II.

Aprs quoi il prospra sous Jacques II.

Le roi est mort, vive le roi, c'est le _non deficit alter,
aureus_.

Ce fut  cet avnement du duc d'York qu'il obtint la permission
de s'appeler lord David Dirry-Moir, d'une seigneurie que sa mre,
qui venait de mourir, lui avait lgue dans cette grande fort
d'Ecosse o l'on trouve l'oiseau Krag, lequel creuse son nid avec
son bec dans le tronc des chnes.



II


Jacques II tait un roi, et avait la prtention d'tre un
gnral.  Il aimait  s'entourer de jeunes officiers.  Il se
montrait volontiers en public  cheval avec un casque et une
cuirasse, et une vaste perruque dbordante sortant de dessous le
casque par-dessus la cuirasse; espce de statue questre de la
guerre imbcile.  Il prit en amiti la bonne grce du jeune lord
David.  Il sut gr  ce royaliste d'tre fils d'un rpublicain;
un pre reni ne nuit point  une fortune de cour qui commence.
Le roi fit lord David gentilhomme de la chambre du lit,  mille
livres de gages.

C'tait un bel avancement.  Un gentilhomme du lit couche toutes
les nuits prs du roi sur un lit qu'on dresse.  On est douze
gentilshommes, et l'on se relaie.

Lord David, dans ce poste, fut le chef de l'avenier du roi, celui
qui donne l'avoine aux chevaux et qui a deux cent soixante livres
de gages.  Il eut sous lui les cinq cochers du roi, les cinq
postillons du roi, les cinq palefreniers du roi, les douze valets
de pied du roi, et les quatre porteurs de chaise du roi.  Il eut
le gouvernement des six chevaux de course que le roi entretient 
Haymarket et qui cotent six cents livres par an  sa majest.
Il fit la pluie et le beau temps dans la garde-robe du roi,
laquelle fournit les habits de crmonie aux chevaliers de la
Jarretire.  Il fut salu jusqu' terre par l'huissier de la
verge noire, qui est au roi.  Cet huissier, sous Jacques II,
tait le chevalier Duppa.  Lord David eut les respects de M.
Baker, qui tait clerc de la couronne, et de M.  Brown, qui tait
clerc du parlement.  La cour d'Angleterre, magnifique, est un
patron d'hospitalit.  Lord David prsida, comme l'un des douze,
aux tables et rceptions.  Il eut la gloire d'tre debout
derrire le roi les jours d'offrande, quand le roi donne 
l'glise le besant d'or, _byzantium,_ les jours de collier, quand
le roi porte le collier de son ordre, et les jours de communion,
quand personne ne communie, hors le roi et les princes.  Ce fut
lui qui, le jeudi saint, introduisit prs de sa majest les douze
pauvres auxquels le roi donne autant de sous d'argent qu'il a
d'annes de vie et autant de shellings qu'il a d'annes de rgne.
Il eut la fonction, quand le roi tait malade, d'appeler, pour
assister sa majest, les deux grooms de l'aumnerie qui sont
prtres, et d'empcher les mdecins d'approcher sans permission
du conseil d'tat.  De plus, il fut lieutenant-colonel du
rgiment cossais de la garde royale, lequel bat la marche
d'Ecosse.

En cette qualit il fit plusieurs campagnes, et trs
glorieusement, car il tait vaillant homme de guerre.  C'tait un
seigneur brave, bien fait, beau, gnreux, fort grand de mine et
de manires.  Sa personne ressemblait  sa qualit.  Il tait de
haute taille comme de haute naissance.

Il fut presque un moment en passe d'tre nomm groom of the
stole, ce qui lui et donn le privilge de passer la chemise au
roi; mais il faut pour cela tre prince ou pair.

Crer un pair, c'est beaucoup.  C'est crer une pairie, cela fait
des jaloux.  C'est une faveur; une faveur fait au roi un ami et
cent ennemis, sans compter que l'ami devient ingrat.  Jacques II,
par politique, crait difficilement des pairies, mais les
transfrait volontiers.  Une pairie transfre ne produit pas
d'moi.  C'est simplement un nom qui continue.  La lordship en
est peu trouble.

La bonne volont royale ne rpugnait point  introduire lord
David Dirry-Moir dans la chambre haute, pourvu que ce fut par la
porte d'une pairie substitue.  Sa majest ne demandait pas mieux
que d'avoir une occasion de faire David Dirry-Moir, de lord de
courtoisie, lord de droit.



III


Cette occasion se prsenta.

Un jour on apprit qu'il tait arriv au vieil absent, lord
Linnaeus Clancharlie, diverses choses dont la principale tait
qu'il tait trpass.  La mort a cela de bon pour les gens,
qu'elle fait un peu parler d'eux.  On raconta ce qu'on savait, ou
ce qu'on croyait savoir, des dernires annes de lord Linnaeus.
Conjectures et lgendes probablement.  A en croire ces rcits,
sans doute trs hasards, vers la fin de sa vie, lord Clancharlie
aurait eu une recrudescence rpublicaine telle, qu'il en tait
venu, affirmait-on, jusqu' pouser, trange enttement de
l'exil, la fille d'un rgicide, Ann Bradshaw,--on prcisait le
nom,--laquelle tait morte aussi, mais, disait-on, en mettant au
monde un enfant, un garon, qui, si tous ces dtails taient
exacts, se trouverait tre le fils lgitime et l'hritier lgal
de lord Clancharlie.  Ces dires, fort vagues, ressemblaient
plutt  des bruits qu' des faits.  Ce qui se passait en Suisse
tait pour l'Angleterre d'alors aussi lointain que ce qui se
passe en Chine pour l'Angleterre d'aujourd'hui.  Lord Clancharlie
aurait eu cinquante-neuf ans au moment de son mariage, et
soixante  la naissance de son fils, et serait mort fort peu de
temps aprs, laissant derrire lui cet enfant, orphelin de pre
et de mre.  Possibilits, sans doute, mais invraisemblances.  On
ajoutait que cet enfant tait beau comme le jour, ce qui se lit
dans tous les contes de fes.  Le roi Jacques mit fin  ces
rumeurs, videmment sans fondement aucun, en dclarant un beau
matin lord David Dirry-Moir unique et dfinitif hritier, _
dfaut d'enfant lgitime,_ et par le bon plaisir royal, de lord
Linnus Clancharlie, son pre naturel, _l'absence de toute autre
filiation et descendance tant constate;_ de quoi les patentes
furent enregistres en chambre des lords.  Par ces patentes, le
roi substituait lord David Dirry-Moir aux titres, droits et
prrogatives dudit dfunt lord Linnus Glancharlie,  la seule
condition que lord David pouserait, quand elle serait nubile,
une fille, en ce moment-l tout enfant et ge de quelques mois
seulement, que le roi avait au berceau faite duchesse, on ne
savait trop pourquoi.  Lisez, si vous voulez, on savait trop
pourquoi.  On appelait cette petite la duchesse Josiane.

La mode anglaise tait alors aux noms espagnols.  Un des btards
de Charles Il s'appelait Carlos, comte de Plymouth.  Il est
probable que _Josiane_ tait la contraction de Josefa y Ana.
Cependant peut-tre y avait-il Josiane comme il y avait Josias.
Un des gentilshommes de Henri III se nommait Josias du Passage.

C'est  cette petite duchesse que le roi donnait la pairie de
Clancharlie.  Elle tait pairesse en attendant qu'il y et un
pair.  Le pair serait son mari.  Cette pairie reposait sur une
double chtellenie, la baronnie de Clancharlie et la baronnie de
Hunkerville; en outre les lords Clancharlie taient, en
rcompense d'un ancien fait d'armes et par permission royale,
marquis de Corleone en Sicile.  Les pairs d'Angleterre ne peuvent
porter de titres trangers; il y a pourtant des exceptions; ainsi
Henry Arundel, baron Arundel de Wardour, tait, ainsi que lord
Clifford, comte du Saint-Empire, dont lord Cowper est prince; le
duc de Hamilton est en France duc de Chatellerault; Basil
Feilding, comte de Denbigh, est en Allemagne comte de Hapsbourg,
de Lauffenbourg et de Rheinfelden.  Le duc de Malborough tait
prince de Mindelheim en Souabe, de mme que le duc de Wellington
tait prince de Waterloo en Belgique.  Le mme lord Wellington
tait duc espagnol de Ciudad-Rodrigo, et comte portugais de
Vimeira.

Il y avait en Angleterre, et il y a encore, des terres nobles et
des terres roturires.  Les terres des lords Clancharlie taient
toutes nobles.  Ces terres, chteaux, bourgs, bailliages, fiefs,
rentes, alleux et domaines adhrents  la pairie
Clancharlie-Hunkerville appartenaient provisoirement  lady
Josiane, et le roi dclarait qu'une fois Josiane pouse, lord
David Dirry-Moir serait baron Clancharlie.

Outre l'hritage Clancharlie, lady Josiane avait sa fortune
personnelle.  Elle possdait de grands biens, dont plusieurs
venaient des dons de Madame sans queue au duc d'York.  _Madame
sans queue_, cela veut dire Madame tout court.  On appelait ainsi
Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orlans, la premire femme de
France aprs la reine.



IV


Aprs avoir prospr sous Charles et Jacques, lord David prospra
sous Guillaume.  Son jacobisme n'alla point jusqu' suivre
Jacques II en exil.  Tout en continuant d'aimer son roi lgitime,
il eut le bon sens de servir l'usurpateur.  Il tait, du reste,
quoique avec quelque indiscipline, excellent officier; il passa
de l'arme de terre dans l'arme de mer, et se distingua dans
l'escadre blanche.  Il y devint ce qu'on appelait alors
capitaine de frgate lgre.  Cela finit par faire un trs
galant homme, poussant fort loin l'lgance des vices, un peu
pote comme tout le monde, bon serviteur de l'tat, bon
domestique du prince, assidu aux ftes, aux galas, aux petits
levers, aux crmonies, aux batailles, servile comme il faut,
trs hautain, ayant la vue basse ou perante selon l'objet 
regarder, probe volontiers, obsquieux et arrogant  propos, d'un
premier mouvement franc et sincre, quitte  se remasquer
ensuite, trs observateur de la bonne et mauvaise humeur royale,
insouciant devant une pointe d'pe, toujours prt  risquer sa
vie sur un signe de sa majest avec hrosme et platitude,
capable de toutes les incartades et d'aucune impolitesse, homme
de courtoisie et d'tiquette, fier d'tre  genoux dans les
grandes occasions monarchiques, d'une vaillance gaie, courtisan
en dessus, paladin en dessous, tout jeune  quarante-cinq ans.

Lord David chantait des chansons franaises, gat lgante qui
avait plu  Charles II.

Il aimait l'loquence et le beau langage.  Il admirait fort ces
boniments clbres qu'on appelle les Oraisons funbres de
Bossuet.

Du ct de sa mre, il avait  peu prs de quoi vivre, environ
dix mille livres sterling de revenu, c'est--dire deux cent
cinquante mille francs de rente.  Il s'en tirait en faisant des
dettes.  En magnificence, extravagance et nouveaut, il tait
incomparable.  Ds qu'on le copiait, il changeait sa mode.  A
cheval, il portait des bottes aises de vache retourne, avec
perons.  Il avait des chapeaux que personne n'avait, des
dentelles inoues, et des rabats  lui tout seul.



III

LA DUCHESSE JOSIANE

I


Vers 1705, bien que lady Josiane et vingt-trois ans et lord
David quarante-quatre, le mariage n'avait pas encore eu lieu, et
cela par les meilleures raisons du monde.  Se hassaient-ils?
loin de l.  Mais ce qui ne peut vous chapper n'inspire aucune
hte.  Josiane voulait rester libre; David voulait rester jeune.
N'avoir de lien que le plus tard possible, cela lui semblait un
prolongement du bel ge.  Les jeunes hommes retardataires
abondaient dans ces poques galantes; on grisonnait dameret; la
perruque tait complice, plus tard la poudre fut auxiliaire.  A
cinquante-cinq ans, lord Charles Gerrard, baron Gerrard des
Gerrards de Bromley, remplissait Londres de ses bonnes fortunes.
La jolie et jeune duchesse de Buckingham, comtesse de Coventry,
faisait des folies d'amour pour les soixante-sept ans du beau
Thomas Bellasyse, vicomte Falcomberg.  On citait les vers fameux
de Corneille septuagnaire  une femme de vingt ans: _Marquise,
si mon visage._ Les femmes aussi avaient des succs d'automne,
tmoin Ninon et Marion.  Tels taient les modles.

Josiane et David taient en coquetterie avec une nuance
particulire.  Ils ne s'aimaient pas, ils se plaisaient.  Se
ctoyer leur suffisait.  Pourquoi se dpcher d'en finir?  Les
romans d'alors poussaient les amoureux et les fiancs  ce genre
de stage qui tait du plus bel air.  Josiane, en outre, se
sachant btarde, se sentait princesse, et le prenait de haut avec
les arrangements quelconques.  Elle avait du got pour lord
David.  Lord David tait beau, mais c'tait pardessus le march.
Elle le trouvait lgant.

tre lgant, c'est tout.  Caliban lgant et magnifique distance
Ariel pauvre.  Lord David tait beau, tant mieux; l'cueil d'tre
beau, c'est d'tre fade; il ne l'tait pas.  Il pariait, boxait,
s'endettait.  Josiane faisait grand cas de ses chevaux, de ses
chiens, de ses perles au jeu, de ses matresses.  Lord David de
son ct subissait la fascination de la duchesse Josiane, fille
sans tache et sans scrupule, altire, inaccessible et hardie.  Il
lui adressait des sonnets que Josiane lisait quelquefois.  Dans
ces sonnets, il affirmait que possder Josiane, ce serait monter
jusqu'aux astres, ce qui ne l'empchait pas de toujours remettre
cette ascension  l'an prochain.  Il faisait antichambre  la
porte du coeur de Josiane, et cela leur convenait  tous les
deux.  A la cour on admirait le suprme bon got de cet
ajournement.  Lady Josiane disait: C'est ennuyeux que je sois
force d'pouser lord David, moi qui ne demanderais pas mieux que
d'tre amoureuse de lui!

Josiane, c'tait la chair.  Rien de plus magnifique.  Elle tait
trs grande, trop grande.  Ses cheveux taient de cette nuance
qu'on pourrait nommer le blond pourpre.  Elle tait grasse,
frache, robuste, vermeille, avec normment d'audace et
d'esprit.  Elle avait les yeux trop intelligibles.  D'amant,
point; de chastet, pas davantage.  Elle se murait dans
l'orgueil.  Les hommes, fi donc!  un dieu tout au plus tait
digne d'elle; ou un monstre.  Si la vertu consiste dans
l'escarpement, Josiane tait toute la vertu possible, sans aucune
innocence.  Elle n'avait pas d'aventures, par ddain; mais on ne
l'et point fche de lui en supposer, pourvu qu'elles fussent
tranges et proportionnes  une personne faite comme elle.  Elle
tenait peu  sa rputation et beaucoup  sa gloire.  Sembler
facile et tre impossible, voil le chef-d'oeuvre.  Josiane se
sentait majest et matire.  C'tait une beaut encombrante.
Elle empitait plus qu'elle ne charmait.  Elle marchait sur les
coeurs.  Elle tait terrestre.  On l'eut aussi tonne de lui
montrer une me dans sa poitrine que de lui faire voir des ailes
sur son dos.  Elle dissertait sur Locke.  Elle avait de la
politesse.  On la souponnait de savoir l'arabe.

tre la chair et tre la femme, c'est deux.  O la femme est
vulnrable, au ct piti, par exemple, qui devient si aisment
amour, Josiane ne l'tait pas.  Non qu'elle ft insensible.
L'antique comparaison de la chair avec le marbre est absolument
fausse.  La beaut de la chair, c'est de n'tre point marbre;
c'est de palpiter, c'est de trembler, c'est de rougir, c'est de
saigner; c'est d'avoir la fermet sans avoir la duret; c'est
d'tre blanche sans tre froide; c'est d'avoir ses
tressaillements et ses infirmits; c'est d'tre la vie, et le
marbre est la mort.  La chair,  un certain degr de beaut, a
presque le droit de nudit; elle se couvre d'blouissement comme
d'un voile; qui et vu Josiane nue n'aurait aperu ce model qu'
travers une dilatation lumineuse.  Elle se ft montre volontiers
 un satyre, ou  un eunuque.  Elle avait l'aplomb mythologique.
Faire de sa nudit un supplice, luder un Tantale, l'et amuse.
Le roi l'avait faite duchesse, et Jupiter nride.  Double
irradiation dont se composait la clart trange de cette
crature, A l'admirer on se sentait devenir paen et laquais.
Son origine, c'tait la btardise et l'ocan.  Elle semblait
sortir d'une cume.  A vau-l'eau avait t le premier jet de sa
destine, mais dans le grand milieu royal.  Elle avait en elle de
la vague, du hasard, de la seigneurie, et de la tempte.  Elle
tait lettre et savante.  Jamais une passion ne l'avait
approche, et elle les avait sondes toutes.  Elle avait le
dgot des ralisations, et le got aussi.  Si elle se ft
poignarde, ce n'et t, comme Lucrce, qu'aprs.  Toutes les
corruptions,  l'tat visionnaire, taient dans cette vierge.
C'tait une Astart possible dans une Diane relle.  Elle tait,
par insolence de haute naissance, provocante et inabordable.
Pourtant elle pouvait trouver divertissant de s'arranger 
elle-mme une chute.  Elle habitait une gloire dans un nimbe avec
la vellit d'en descendre, et peut-tre avec la curiosit d'en
tomber.  Elle tait un peu lourde pour son nuage.  Faillir plat.
Le sans-gne princier donne un privilge d'essai, et une personne
ducale s'amuse o une bourgeoise se perdrait.  Josiane tait en
tout, par la naissance, par la beaut, par l'ironie, par la
lumire,  peu prs reine.  Elle avait eu un moment
d'enthousiasme pour Louis de Boufflers qui cassait un fer 
cheval entre ses doigts.  Elle regrettait qu'Hercule ft mort.
Elle vivait dans on ne sait quelle attente d'un idal lascif et
suprme.

Au moral, Josiane faisait penser au vers de l'ptre aux Pisons:
_Desinit in piscem_.

     Un beau torse de femme en hydre se termine.

C'tait une noble poitrine, un sein splendide harmonieusement
soulev par un coeur royal, un vivant et clair regard, une figure
pure et hautaine, et, qui sait?  ayant sous l'eau, dans la
transparence entrevue et trouble, un prolongement ondoyant,
surnaturel, peut-tre draconien et difforme.  Vertu superbe
acheve en vices dans la profondeur des rves.



II


Avec cela, prcieuse.

C'tait la mode.

Qu'on se rappelle lisabeth.

Elisabeth est un type qui, en Angleterre, a domin trois sicles,
le seizime, le dix-septime et le dix-huitime.  lisabeth est
plus qu'une anglaise, c'est une anglicane.  De l le respect
profond de l'glise piscopale pour cette reine; respect ressenti
par l'glise catholique, qui la mlangeait d'un peu
d'excommunication.  Dans la bouche de Sixte-Quint anathmatisant
Elisabeth, la maldiction tourne au madrigal.  _Un gran cervello
di principessa,_ dit-il.  Marie Stuart, moins occupe de la
question glise et plus occupe de la question femme, tait peu
respectueuse pour sa soeur lisabeth et lui crivait de reine 
reine et de coquette  prude: Votre esloignement du mariage
provient de ce que vous ne voulez perdre libert de vous faire
faire l'amour. Marie Stuart jouait de l'ventail et Elisabeth de
la hache.  Partie ingale.  Du reste toutes deux rivalisaient en
littrature.  Marie Stuart faisait des vers franais; lisabeth
traduisait Horace.  Elisabeth, laide, se dcrtait belle, aimait
les quatrains et les acrostiches, se faisait prsenter les clefs
des villes par des cupidons, pinait la lvre  l'italienne et
roulait la prunelle  l'espagnole, avait dans sa garde-robe trois
mille habits et toilettes, dont plusieurs costumes de Minerve et
d'Amphitrite, estimait les irlandais pour la largeur de leurs
paules, couvrait son vertugadin de paillons et de passequilles,
adorait les roses, jurait, sacrait, trpignait, cognait du poing
ses filles d'honneur, envoyait au diable Dudley, battait le
chancelier Burleigh, qui pleurait, la vieille bte, crachait sur
Mathew, colletait Hatton, souffletait Essex, montrait sa cuisse 
Bassompierre, tait vierge.

Ce qu'elle avait fait pour Bassompierre, la reine de Saba l'avait
fait pour Salomon[1].  Donc, c'tait correct, l'criture sainte
ayant cr le prcdent.  Ce qui est biblique peut tre anglican.
Le prcdent biblique va mme jusqu' faire un enfant qui
s'appelle Ebnehaquem ou Melilechet, c'est--dire _le Fils du
Sage_.

  [1] _Regina Saba coram rege crura denudavit_.  Schicklardus In
  Prooemio Tarich.  Jersici F. 65.

Pourquoi pas ces moeurs?  Cynisme vaut bien hypocrisie.
Aujourd'hui l'Angleterre, qui a un Loyola appel Wesley, baisse
un peu les yeux devant ce pass.  Elle en est contrarie, mais
fire.

Dans ces moeurs-l, le got du difforme existait,
particulirement chez les femmes, et singulirement chez les
belles.  A quoi bon tre belle, si l'on n'a pas un magot?  Que
sert d'tre reine, si l'on n'est pas tutoye par un poussah?
Marie Stuart avait eu des bonts pour un cron, Rizzio.
Marie-Thrse d'Espagne avait t un peu familire avec un
ngre.  D'o _l'abbesse noire_.  Dans les alcves du grand sicle
la bosse tait bien porte; tmoin le marchal de Luxembourg.

Et avant Luxembourg, Cond, ce petit homme tant joli.

Les belles elles-mmes pouvaient, sans inconvnient, tre
contrefaites.  C'tait accept.  Anne de Boleyn avait un sein
plus gros que l'autre, six doigts  une main, et une surdent.  La
Vallire tait bancale.  Cela n'empcha pas Henri VIII d'tre
insens et Louis XIV d'tre perdu.

Au moral, mmes dviations.  Presque pas de femme dans les hauts
rangs qui ne ft un cas tratologique.  Agns contenait Mlusine.
On tait femme le jour et goule la nuit.  On allait en grve
baiser sur le pieu de fer des ttes fraches coupes.  Marguerite
de Valois, une aeule des prcieuses, avait port  sa ceinture
sous cadenas, dans des botes de fer-blanc cousues  son corps de
jupe, tous les coeurs de ses amants morts.  Henri IV s'tait
cach sous ce vertugadin-l.

Au dix-huitime sicle la duchesse de Berry, fille du rgent,
rsuma toutes ces cratures dans un type obscne et royal.

En outre les belles dames savaient le latin.  C'tait, depuis le
seizime sicle, une grce fminine.  Jane Grey avait pouss
l'lgance jusqu' savoir l'hbreu.

La duchesse Josiane latinisait.  De plus, autre belle manire,
elle tait catholique.  En secret, disons-le, et plutt comme son
oncle Charles II que comme son pre Jacques II.  Jacques,  son
catholicisme, avait perdu sa royaut, et Josiane ne voulait point
risquer sa pairie.  C'est pourquoi, catholique dans l'intimit et
entre raffins et raffines, elle tait protestante extrieure.
Pour la canaille.

Cette faon d'entendre la religion est agrable; on jouit de tous
les biens attachs  l'glise officielle piscopale, et plus tard
on meurt, comme Grotius, en odeur de catholicisme, et l'on a la
gloire que le pre Petau dise une messe pour vous.

Quoique grasse et bien portante, Josiane tait, insistons-y, une
prcieuse parfaite.

Par moments, sa faon dormante et voluptueuse de traner la fin
des phrases imitait les allongements de pattes d'une tigresse
marchant dans les jongles.

L'utilit d'tre prcieuse, c'est que cela dclasse le genre
humain.  On ne lui fait plus l'honneur d'en tre.

Avant tout, mettre l'espce humaine  distance, voil ce qui
importe.

Quand on n'a pas l'olympe, on prend l'htel de Rambouillet.

Junon se rsout en Araminte.  Une prtention de divinit non
admise cre la mijaure.  A dfaut de coups de tonnerre, on a
l'impertinence.  Le temple se ratatine en boudoir.  Ne pouvant
tre desse, on est idole.

Il y a en outre dans le prcieux une certaine pdanterie qui
plat aux femmes.

La coquette et le pdant sont deux voisins.  Leur adhrence est
visible dans le fat.

Le subtil drive du sensuel.  La gourmandise affecte la
dlicatesse.  Une grimace dgote sied  la convoitise,

Et puis le ct faible de la femme se sent gard par toute cette
casuistique de la galanterie qui tient lieu de scrupules aux
prcieuses.  C'est une circonvallation avec foss.  Toute
prcieuse a un air de rpugnance.  Cela protge.

On consentira, mais on mprise.  En attendant.

Josiane avait un for intrieur inquitant.  Elle se sentait une
telle pente  l'impudeur qu'elle tait bgueule.  Les reculs de
fiert en sens inverse de nos vices nous mnent aux vices
contraires.  L'excs d'effort pour tre chaste la faisait prude.
tre trop sur la dfensive, cela indique un secret dsir
d'attaque.  Qui est farouche n'est pas svre.

Elle s'enfermait dans l'exception arrogante de son rang et de sa
naissance, tout en prmditant peut-tre, nous l'avons dit,
quelque brusque sortie.

On tait  l'aurore du dix-huitime sicle.  L'Angleterre
bauchait ce qui a t en France la rgence.  Walpole et Dubois
se tiennent.  Marlborough se battait contre son ex-roi Jacques II
auquel il avait, disait-on, vendu sa soeur Churchill.  On voyait
briller Bolingbroke et poindre Richelieu.  La galanterie trouvait
commode une certaine mle des rangs; le plain-pied se faisait
par les vices.  Il devait se faire plus tard par les ides.
L'encanaillement, prlude aristocratique, commenait ce que la
rvolution devait achever.  On n'tait pas trs loin de Jlyotte
publiquement assis en plein jour sur le lit de la marquise
d'pinay.  Il est vrai, car les moeurs se font cho, que le
seizime sicle avait vu le bonnet de nuit de Smeton sur
l'oreiller d'Anne de Boleyn.

Si femme signifie faute, comme je ne sais plus quel concile l'a
affirm, jamais la femme n'a plus t femme qu'en ces temps-l.
Jamais, couvrant sa fragilit de son charme, et sa faiblesse de
sa toute-puissance, elle ne s'est plus imprieusement fait
absoudre.  Faire du fruit dfendu le fruit permis, c'est la chute
d'Eve; mais faire du fruit permis le fruit dfendu, c'est son
triomphe.  Elle finit par l.  Au dix-huitime sicle, la femme
tire le verrou sur le mari.  Elle s'enferme dans l'den avec
Satan.  Adam est dehors.



III


Tous les instincts de Josiane inclinaient plutt  se donner
galamment qu' se donner lgalement.  Se donner par galanterie
implique de la littrature, rappelle Mnalque et Amaryllis, et
est presque une action docte.

Mademoiselle de Scudry, l'attrait de la laideur pour la laideur
mis  part, n'avait pas eu d'autre motif pour cder  Plisson.

La fille souveraine et la femme sujette, telles sont les vieilles
coutumes anglaises.  Josiane diffrait le plus qu'elle pouvait
l'heure de cette sujtion.  Qu'il fallt en venir au mariage avec
lord David, puisque le bon plaisir royal l'exigeait, c'tait une
ncessit sans doute, mais quel dommage!  Josiane agrait et
conduisait lord David.  Il y avait entre eux accord tacite pour
ne point conclure et pour ne point rompre.  Ils s'ludaient.
Cette faon de s'aimer, avec un pas en avant et deux pas en
arrire, est exprime par les danses du temps, le menuet et la
gavotte.  tre des gens maris, cela ne va pas  l'air du visage,
cela fane les rubans qu'on porte, cela vieillit.  L'pousaille,
solution dsolante de clart.  La livraison d'une femme par un
notaire, quelle platitude!  La brutalit du mariage cre des
situations dfinitives, supprime la volont, tue le choix, a une
syntaxe comme la grammaire, remplace l'inspiration par
l'orthographe, fait de l'amour une dicte, met en droute le
mystrieux de la vie, inflige la transparence aux fonctions
priodiques et fatales, te du nuage l'aspect en chemise de la
femme, donne des droits diminuants pour qui les exerce comme pour
qui les subit, drange par un penchement de balance tout d'un
ct le charmant quilibre du sexe robuste et du sexe puissant,
de la force et de la beaut, et fait ici un matre et l une
servante, tandis que, hors du mariage, il y a un esclave et une
reine.  Prosaser le lit jusqu' le rendre dcent, conoit-on
rien de plus grossier?  Qu'il n'y ait plus de mal du tout 
s'aimer, est-ce assez bte!

Lord David mrissait.  Quarante ans, c'est une heure qui sonne.
Il ne s'en apercevait pas.  Et de fait il avait toujours l'air de
ses trente ans.  Il trouvait plus amusant de dsirer Josiane que
de la possder.  Il en possdait d'autres; il avait des femmes.
Josiane, de son ct, avait des songes.

Les songes taient pires.

La duchesse Josiane avait cette particularit, moins rare du
reste qu'on ne croit, qu'un de ses yeux tait bleu et l'autre
noir.  Ses prunelles taient faites d'amour et de haine, de
bonheur et de malheur.  Le jour et la nuit taient mls dans son
regard.

Son ambition tait ceci: se montrer capable de l'impossible.

Un jour elle avait dit  Swift:

--Vous vous figurez, vous autres, que votre mpris existe.

Vous autres, c'tait le genre humain.



Elle tait papiste  fleur de peau.  Son catholicisme ne
dpassait point la quantit ncessaire pour l'lgance.  Ce
serait du pusysme aujourd'hui.  Elle portait de grosses robes de
velours, ou de satin, ou de moire, quelques-unes amples de quinze
et seize aunes, et des entoilages d'or et d'argent, et autour de
sa ceinture force noeuds de perles alterns avec des noeuds de
pierreries.  Elle abusait des galons.  Elle mettait parfois une
veste de drap passement comme un bachelier.  Elle allait 
cheval sur une selle d'homme, en dpit de l'invention des selles
de femme introduite en Angleterre au quatorzime sicle par Anne,
femme de Richard II.  Elle se lavait le visage, les bras, les
paules et la gorge avec du sucre candi dlay dans du blanc
d'oeuf,  la mode castillane.  Elle avait, aprs qu'on avait
spirituellement parl auprs d'elle, un rire de rflexion d'une
grce singulire.

Du reste, aucune mchancet.  Elle tait plutt bonne.



IV

MAGISTER ELEGANTIARUM


Josiane s'ennuyait, cela va sans dire.

Lord David Dirry-Moir avait une situalion magistrale dans la vie
joyeuse de Londres.  Nobility et gentry le vnraient.

Enregistrons une gloire de lord David, il osait porter ses
cheveux.  La raction contre la perruque commenait.  De mme
qu'en 1821 Eugne Devria osa le premier laisser pousser sa
barbe, en 1702 Price Devereux osa le premier hasarder en public,
sous la dissimulation d'une frisure savante, sa chevelure
naturelle.  Risquer sa chevelure, c'tait presque risquer sa
tte.  L'indignation fut universelle; pourtant Price Devereux
tait vicomte Hereford, et pair d'Angleterre.  Il fut insult, et
le fait est que la chose en valait la peine.  Au plus fort de la
hue, lord David parut tout  coup, lui aussi, avec ses cheveux
et sans perruque.  Ces choses-l annoncent la fin des socits.
Lord David fut honni plus encore que le vicomte Hereford.  Il
tint bon.  Price Devereux avait t le premier, David Dirry-Moir
fut le second.  Il est quelquefois plus difficile d'tre le
second que le premier.  Il faut moins de gnie, mais plus de
courage.  Le premier, enivr par l'innovation, a pu ignorer le
danger; le second voit l'abme, et s'y prcipite.  Cet abme, ne
plus porter perruque, David Dirry-Moir s'y jeta.  Plus tard on
les imita, on eut, aprs ces deux rvolutionnaires, l'audace de
se coiffer de ses cheveux, et la poudre vint, comme circonstance
attnuante.

Pour fixer en passant cet important point d'histoire, disons que
la vraie priorit dans la guerre  la perruque appartiendrait 
une reine, Christine de Sude, laquelle mettait des habits
d'homme, et s'tait montre ds 1680 avec ses cheveux chtains
naturels, poudrs et hrisss sans coiffure en tte naissante.
Elle avait en outre quelques poils de barbe, dit Misson.

Le pape, de son ct, par sa bulle de mars 1691, avait un peu
dconsidr la perruque en l'tant de la tte des vques et des
prtres, et en ordonnant aux gens d'glise de laisser pousser
leurs cheveux.

Lord David donc ne portait pas perruque et mettait des bottes de
peau de vache.

Ces grandes choses le dsignaient  l'admiration publique.  Pas
un club dont il ne fut le leader; pas une boxe o on ne le
souhaitt pour referee.  Le referee, c'est l'arbitre.

Il avait rdig les chartes de plusieurs cercles de la high life;
il avait fait des fondations d'lgance dont une, _Lady Guinea_,
existait encore  Pall Mall en 1772.  _Lady Guinea_ tait un
cercle o foisonnait toute la jeune lordship.  On y jouait.  Le
moindre enjeu tait un rouleau de cinquante guines, et il n'y
avait jamais moins de vingt mille guines sur la table.  Prs de
chaque joueur se dressait un guridon pour poser la tasse de th
et la sbile de bois dor o l'on met les rouleaux de guines.
Les joueurs avaient, comme les valets quand ils fourbissent les
couteaux, des manches de cuir, lesquelles protgeaient leurs
dentelles, des plastrons de cuir qui garantissaient leurs
fraises, et sur la tte, pour abriter leurs yeux,  cause de la
grande lumire des lampes, et maintenir en ordre leur frisure, de
larges chapeaux de paille couverts de fleurs.  Ils taient
masqus, pour qu'on ne vt pas leur motion, surtout au jeu de
quinze, Tous avaient sur le dos leurs habits  l'envers, afin
d'attirer la chance.

Lord David lait du Beefsteak Club, du Surly Club, et du
Split-farthing Club, du Club des Bourrus et du Club des
Gratte-Sous, du Noeud Scell, Sealed Knot, club des royalistes,
et du Martinus Scribblerus, fond par Swift, en remplacement de
la Rota, fonde par Milton.

Quoique beau, il tait du Club des Laids.  Ce club tait ddi 
la difformit.  On y prenait l'engagement de se battre, non pour
une belle femme, mais pour un homme laid.  La salle du club avait
pour ornement des portraits hideux, Thersite, Triboulet, Duns,
Hudibras, Scarron; sur la chemine tait sope entre deux
borgnes, Cocls et Camons; Cocls tant borgne de l'oeil gauche
et Camons de l'oeil droit, chacun tait sculpt de son ct
borgne; et ces deux profils sans yeux se faisaient vis--vis.  Le
jour o la belle madame Visart eut la petite vrole, le Club des
Laids lui porta un toast.  Ce club florissait encore au
commencement du dix-neuvime sicle; il avait envoy un diplme
de membre honoraire  Mirabeau.

Depuis la restauration de Charles II, les clubs rvolutionnaires
taient abolis.  On avait dmoli, dans la petite rue avoisinant
Moorfields, la taverne o se tenait le Calf's Head Club, club de
la Tte de Veau, ainsi nomm parce que le 30 janvier 1649, jour
o coula sur l'chafaud le sang de Charles Ier, on y avait bu
dans un crne de veau du vin rouge  la sant de Cromwell.

Aux clubs rpublicains avaient succd les clubs monarchiques.

On s'y amusait dcemment.

Il y avait le She romps Club.  On prenait dans la rue une femme,
une passante, une bourgeoise, aussi peu vieille et aussi peu
laide que possible; on la poussait dans le club, de force, et on
la faisait marcher sur les mains, les pieds en l'air, le visage
voil par ses jupes retombantes.  Si elle y mettait de la
mauvaise grce, on cinglait un peu de la cravache ce qui n'tait
plus voil.  C'tait sa faute.  Les cuyers de ce genre de mange
s'appelaient les sauteurs.  Il y avait le Club des clairs de
chaleur, mtaphoriquement Merry-dances.  On y faisait danser par
des ngres et des blanches les danses des picantes et des
timtirimbas du Prou, notamment la Mozamala, mauvaise fille,
danse qui a pour triomphe la danseuse s'asseyant sur un tas de
son auquel en se relevant elle laisse une empreinte callipyge.
On s'y donnait pour spectacle un vers de Lucrce,

      _Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_.

Il y avait le Hellfire Club, Club des Flammes, o l'on jouait 
tre impie.  C'tait la joute des sacrilges.  L'enfer y tait 
l'enchre du plus gros blasphme.

Il y avait le Club des Coups de Tte, ainsi nomm parce qu'on y
donnait des coups de tte aux gens.  On avisait quelque portefaix
 large poitrail et  l'air imbcile.  On lui offrait, et au
besoin on le contraignait d'accepter, un pot de porter pour se
laisser donner quatre coups de tte dans la poitrine.  Et
l-dessus on pariait.  Une fois, un homme, une grosse brute de
gallois nomm Gogangerdd, expira au troisime coup de tte.  Ceci
parut grave.  Il y eut enqute, et le jury d'indictement rendit
ce verdict: Mort d'un gonflement de coeur caus par excs de
boisson.  Gogangerdd avait en effet bu le pot de porter.

Il y avait le Fun Club.  _Fun_ est, comme _cant_, comme _humour_,
un mot spcial intraduisible.  Le fun est  la farce ce que le
piment est au sel.  Pntrer dans une maison, y briser une glace
de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le
chien, mettre un chat dans la volire, cela s'appelle tailler
une pice de fun. Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait
prendre aux personnes le deuil  tort, c'est du fun.  C'est le
fun qui a fait un trou carr dans un Holbein  Hampton-Court.  Le
fun serait fier si c'tait lui qui avait cass les bras  la
Vnus de Milo.  Sous Jacques II, un jeune lord millionnaire qui
avait mis le feu la nuit  une chaumire fit rire Londres aux
clats et fut proclam roi du fun.  Les pauvres diables de la
chaumire s'taient sauvs en chemise.  Les membres du Fun Club,
tous de la plus haute aristocratie, couraient Londres  l'heure
o les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des volets,
coupaient les tuyaux des pompes, dfonaient les citernes,
dcrochaient les enseignes, saccageaient les cultures,
teignaient les rverbres, sciaient les poutres d'tai des
maisons, cassaient les carreaux des fentres, surtout dans les
quartiers indigents.  C'taient les riches qui faisaient cela aux
misrables.  C'est pourquoi nulle plainte possible.  D'ailleurs
c'tait de la comdie.  Ces moeurs n'ont pas tout  fait disparu.
Sur divers points de l'Angleterre ou des possessions anglaises, 
Guernesey par exemple, de temps en temps on vous dvaste un peu
votre maison la nuit, on vous brise une clture, ou vous arrache
le marteau de votre porte, etc.  Si c'taient des pauvres, on les
enverrait au bagne; mais ce sont d'aimables jeunes gens.

Le plus distingu des clubs tait prsid par un empereur qui
portait un croissant sur le front et qui s'appelait le grand
Mohock.  Le mohock dpassait le fun.  Faire le mal pour le mal,
tel tait le programme.  Le Mohock Club avait ce but grandiose,
nuire.  Pour remplir cette fonction, tous les moyens taient
bons.  En devenant mohock, on prtait serment d'tre nuisible.
Nuire  tout prix, n'importe quand,  n'importe qui, et n'importe
comment, tait le devoir.  Tout membre du Mohock Club devait
avoir un talent.  L'un tait matre de danse, c'est--dire
faisait gambader les manants en leur lardant les mollets de son
pe.  D'autres savaient faire suer, c'est--dire improviser
autour d'un bltre quelconque une ronde de six ou huit
gentilshommes la rapire  la main; tant entour de toutes
parts, il tait impossible que le bltre ne tournt pas le dos 
quelqu'un; le gentilhomme  qui l'homme montrait le dos l'en
chtiait par un coup de pointe qui le faisait pirouetter, un
nouveau coup de pointe aux reins avertissait le quidam que
quelqu'un de noble tait derrire lui, et ainsi de suite, chacun
piquant  son tour; quand l'homme, enferm dans ce cercle
d'pes, et tout ensanglant, avait assez tourn et dans, on le
faisait btonner par des laquais pour changer le cours de ses
ides.  D'autres tapaient le lion, c'est--dire arrtaient en
riant un passant, lui crasaient le nez d'un coup de poing, et
lui enfonaient leurs deux pouces dans les deux yeux.  Si les
yeux taient crevs, on les lui payait.

C'taient l, au commencement du dix-huitime sicle, les
passe-temps des opulents oisifs de Londres.  Les oisifs de Paris
en avaient d'autres.  M. de Charolais lchait son coup de fusil 
un bourgeois sur le seuil de sa porte.  De tout temps la jeunesse
s'est amuse.

Lord David Dirry-Moir apportait dans ces diverses institutions de
plaisir son esprit magnifique et libral.  Tout comme un autre,
il brlait gament une cabane de chaume et de bois, et
roussissait un peu ceux qui taient dedans, mais il leur
rebtissait leur maison en pierre.  Il lui arriva de faire danser
sur les mains deux femmes dans le She romps Club.  L'une tait
fille, il la dota; l'autre tait marie, il fit nommer son mari
chapelain.

Les combats de coq lui durent de louables perfectionnements.
C'tait merveille de voir lord David habiller un coq pour le
combat.  Les coqs se prennent aux plumes comme les hommes aux
cheveux.  Aussi lord David faisait-il son coq le plus chauve
possible.  Il lui coupait avec des ciseaux toutes les plumes de
la queue et, de la tte aux paules, toutes les plumes du
cou.--Autant de moins pour le bec de l'ennemi, disait-il.  Puis
il tendait les ailes de son coq, et taillait en pointe chaque
plume l'une aprs l'autre, et cela faisait les ailes garnies de
dards.--Voil pour les yeux de l'ennemi, disait-il.  Ensuite, il
lui grattait les pattes avec un canif, lui aiguisait les ongles,
lui embotait dans le matre ergot un peron d'acier aigu et
tranchant, lui crachait sur la tte, lui crachait sur le cou,
l'oignait de salive comme on frottait d'huile les athltes, et le
lchait, terrible, en s'criant:--Voil comment d'un coq on fait
un aigle, et comment la bte de basse-cour devient une bte de la
montagne!

Lord David assistait aux boxes, et il en tait la rgle vivante.
Dans les grandes performances, c'tait lui qui faisait planter
les pieux et tendre les cordes, et qui fixait le nombre de toises
qu'aurait le carr de combat.  S'il tait second, il suivait pied
 pied son boxeur, une bouteille dans une main, une ponge dans
l'autre, lui criait: _Strike fair_[1], lui suggrait les ruses,
le conseillait combattant, l'essuyait sanglant, le ramassait
renvers, le prenait sur ses genoux, lui mettait le goulot entre
les dents, et de sa propre bouche pleine d'eau lui soufllait une
pluie fine dans les yeux et dans les oreilles, ce qui ranime le
mourant.  S'il tait arbitre, il prsidait  la loyaut des
coups, interdisait  qui que ce ft, hors les seconds, d'assister
les combattants, dclarait vaincu le champion qui ne se plaait
pas bien en face de l'adversaire, veillait  ce que le temps des
ronds ne dpasst pas une demi-minute, faisait obstacle au
butting, donnait tort  qui cognait avec la tte, empchait de
frapper l'homme tomb  terre.  Toute cette science ne le faisait
point pdant et n'tait rien  son aisance dans le monde.

  [1] Frappe ferme.

Ce n'est pas quand il tait referee d'une boxe que les
partenaires hls, bourgeonns et velus de celui-ci ou de
celui-l, se fussent permis, pour venir en aide  leurs boxeurs
faiblissants et pour culbuter la balance des paris, d'enjamber la
palissade, d'entrer dans l'enceinte, de casser les cordes,
d'arracher les pieux, et d'intervenir violemment dans le combat.
Lord David tait du petit nombre des arbitres qu'on n'ose rosser.

Personne n'entranait comme lui.  Le boxeur dont il consentait 
tre le trainer tait sr de vaincre.  Lord David choisissait
un Hercule, massif comme une roche, haut comme une tour, et en
faisait son enfant.  Faire passer de l'tat dfensif  l'tat
offensif cet cueil humain, tel tait le problme.  Il y
excellait.  Une fois le cyclope adopt, il ne le quittait plus.
Il devenait nourrice.  Il lui mesurait le vin, il lui pesait la
viande, il lui comptait le sommeil.  Ce fut lui qui inventa cet
admirable rgime d'athlte, renouvel depuis par Moreley: le
matin un oeuf cru et un verre de sherry,  midi gigot saignant et
th,  quatre heures pain grill et th, le soir pale ale et pain
grill.  Aprs quoi il dshabillait l'homme, le massait et le
couchait.  Dans la rue il ne le perdait pas de vue, cartant de
lui tous les dangers, les chevaux chapps, les roues de
voitures, les soldats ivres, les jolies filles.  Il veillait sur
sa vertu.  Cette sollicitude maternelle apportait sans cesse
quelque nouveau perfectionnement  l'ducation du pupille.  Il
lui enseignait le coup de poing qui casse les dents et le coup de
pouce qui fait jaillir l'oeil.  Rien de plus touchant.

Il se prparait de la sorte  la vie politique,  laquelle il
devait plus tard tre appel.  Ce n'est pas une petite affaire
que de devenir un gentilhomme accompli.

Lord David Dirry-Moir aimait passionnment les exhibitions de
carrefours, les trteaux  parade, les circus  btes curieuses,
les baraques de saltimbanques, les clowns, les tartailles, les
pasquins, les farces en plein vent et les prodiges de la foire.
Le vrai seigneur est celui qui gote de l'homme du peuple; c'est
pourquoi lord David hantait les tavernes et les cours des
miracles de Londres et des Cinq-Ports.  Afin de pouvoir au
besoin, sans compromettre son rang dans l'escadre blanche, se
colleter avec un gabier ou un calfat, il mettait, quand il allait
dans ces bas-fonds, une jaquette de matelot.  Pour ces
transformations, ne pas porter perruque lui tait commode, car,
mme sous Louis XIV, le peuple a gard ses cheveux, comme le lion
sa crinire.  De cette faon, il tait libre.  Les petites gens,
que lord David rencontrait dans ces cohues et auxquelles il se
mlait, le tenaient en haute estime, et ne savaient pas qu'il ft
lord.  On l'appelait Tom-Jim-Jack.  Sous ce nom il tait
populaire, et fort illustre dans cette crapule.  Il
s'encanaillait en matre.  Dans l'occasion, il faisait le coup de
poing.  Ce ct de sa vie lgante tait connu et fort apprci
de Lady Josiane.



V

LA REINE ANNE



I


Au-dessus de ce couple, il y avait Anne, reine d'Angleterre.

La premire femme venue, c'tait la reine Anne.  Elle tait gaie,
bienveillante, auguste,  peu prs.  Aucune de ses qualits
n'atteignait  la vertu, aucune de ses imperfections n'atteignait
au mal.  Son embonpoint tait bouffi, sa malice tait paisse, sa
bont tait bte.  Elle tait tenace et molle.  Epouse, elle
tait infidle et fidle, ayant des favoris auxquels elle livrait
son coeur, et un consort auquel elle gardait son lit.
Chrtienne, elle tait hrtique et bigote.  Elle avait une
beaut, le cou robuste d'une Niob.  Le reste de sa personne
tait mal russi.  Elle tait gauchement coquette, et
honntement.  Sa peau tait blanche et fine, elle la montrait
beaucoup.  C'est d'elle que venait la mode du collier de grosses
perles serr au cou.  Elle avait le front troit, les lvres
sensuelles, les joues charnues, l'oeil gros, la vue basse.  Sa
myopie s'tendait  son esprit.  A part a et l un clat de
jovialit, presque aussi pesante que sa colre, elle vivait dans
une sorte de gronderie taciturne et de silence grognon.  Il lui
chappait des mots qu'il fallait deviner.  C'tait un mlange de
la bonne femme et de la mchante diablesse.  Elle aimait
l'inattendu, ce qui est profondment fminin.  Anne tait un
chantillon  peine dgrossi de l'Eve universelle.  A cette
bauche tait chu ce hasard, le trne.  Elle buvait.  Son mari
tait un danois, de race.

Tory, elle gouvernait par les whighs.  En femme, en folle.  Elle
avait des rages.  Elle tait casseuse.  Pas de personne plus
maladroite pour manier les choses de l'tat.  Elle laissait
tomber  terre les vnements.  Toute sa politique tait fle.
Elle excellait  faire de grosses catastrophes avec de petites
causes.  Quand une fantaisie d'autorit lui prenait, elle
appelait cela: _donner le coup de poker_.

Elle disait avec un air de profonde rverie des paroles telles
que celles-ci: Aucun pair ne peut tre couvert devant le roi,
except Courcy, baron Kinsale, pair d'Irlande. Elle disait: Ce
serait une injustice que mon mari ne ft pas lord-amiral, puisque
mon pre l'a t.--Et elle faisait George de Danemark
haut-amiral d'Angleterre, and of all Her Majesty's Plantations.
Elle tait perptuellement en transpiration de mauvaise humeur;
elle n'exprimait pas sa pense, elle l'exsudait.  Il y avait du
sphinx dans cette oie.

Elle ne hassait point le fun, la farce taquine et hostile.  Si
elle et pu faire Apollon bossu, c'et t sa joie.  Mais elle
l'et laiss dieu.  Bonne, elle avait pour idal de ne dsesprer
personne, et d'ennuyer tout le monde.  Elle avait souvent le mot
cru, et, un peu plus, elle et jur, comme Elisabeth.  De temps
en temps, elle prenait dans une poche d'homme qu'elle avait  sa
jupe une petite bote ronde d'argent repouss, sur laquelle tait
son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.[1], ouvrait
cette bote, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de
pommade dont elle se rougissait les lvres.  Alors, ayant arrang
sa bouche, elle riait.  Elle tait trs friande des pains d'pice
plats de Zlande.  Elle tait fire d'tre grasse.

  [1] Queen Ann.

Puritaine plutt qu'autre chose, elle et pourtant volontiers
donn dans les spectacles.  Elle eut une vellit d'acadmie de
musique, copie sur celle de France.  En 1700, un franais nomm
Fortcroche voulut construire  Paris un Cirque Royal cotant
quatre cent mille livres,  quoi d'Argenson s'opposa; ce
Fortcroche passa en Angleterre, et proposa  la reine Anne, qui
en fut un moment sduite, l'ide de btir  Londres un thtre 
machines, plus beau que celui du roi de France, et ayant _un
quatrime dessous_.  Comme Louis XIV, elle aimait que son
carrosse galopt.  Ses attelages et ses relais faisaient
quelquefois en moins de cinq quarts d'heure le trajet de Windsor
 Londres.



II


Du temps d'Anne, pas de runion sans l'autorisation de deux juges
de paix.  Douze personnes assembles, fut-ce pour manger des
hutres et boire du porter, taient en flonie.

Sous ce rgne, pourtant relativement dbonnaire, la presse pour
la flotte se fit avec une extrme violence; sombre preuve que
l'anglais est plutt sujet que citoyen.  Depuis des sicles le
roi d'Angleterre avait l un procd de tyran qui dmentait
toutes les vieilles chartes de franchise, et dont la France en
particulier triomphait et s'indignait.  Ce qui diminue un peu ce
triomphe, c'est que, en regard de la presse des matelots en
Angleterre, il y avait en France la presse des soldats.  Dans
toutes les grandes villes de France, tout homme valide allant par
les rues  ses affaires tait expos  tre pouss par les
racoleurs dans une maison appele _four_.  L on l'enfermait
ple-mele avec d'autres, on triait ceux qui taient propres au
service, et les recruteurs vendaient ces passants aux officiers.
En 1695, il y avait  Paris trente fours.

Les lois contre l'Irlande, manes de la reine Anne, furent
atroces.

Anne tait ne en 1664, deux ans avant l'incendie de Londres, sur
quoi les astrologues--(il y en avait encore, tmoin Louis XIV,
qui naquit assist d'un astrologue et emmaillott dans un
horoscope)--avaient prdit qu'tant la soeur ane du feu, elle
serait reine.  Elle le fut, grce  l'astrologie, et  la
rvolution de 1688.  Elle tait humilie de n'avoir pour parrain
que Gilbert, archevque de Cantorbry.  tre filleule du pape
n'tait plus possible en Angleterre.  Un simple primat est un
parrain mdiocre.  Anne dut s'en contenter.  C'tait sa faute.
Pourquoi tait-elle protestante?

Le Danemark avait pay sa virginit, _virginitas empta_, comme
disent les vieilles chartes, d'un douaire de six mille deux cent
cinquante livres sterling de rente, pris sur le bailliage de
Wardinbourg et sur l'le de Fehmarn.

Anne suivait, par conviction et par routine, les traditions de
Guillaume.  Les anglais, sous cette royaut ne d'une rvolution,
avaient tout ce qui peut tenir de libert entre la Tour de
Londres o l'on mettait l'orateur et le pilori o l'on mettait
l'crivain.  Anne parlait un peu danois, pour ses apart avec son
mari, et un peu franais, pour ses apart avec Bolingbroke.  Pur
baragouin; mais c'tait,  la cour surtout, la grande mode
anglaise de parler franais.  Il n'y avait de bon mot qu'en
franais.  Anne se proccupait des monnaies, surtout des monnaies
de cuivre, qui sont les basses et les populaires; elle voulait y
faire grande figure.  Six farlhings furent frapps sous son
rgne.  Au revers des trois premiers, elle fit mettre simplement
un trne; au revers du quatrime, elle voulut un char de
triomphe, et au revers du sixime une desse tenant d'une main
l'pe et de l'autre l'olivier avec l'exergue _Bello et Pace_.
Fille de Jacques II, qui tait ingnu et froce, elle tait
brutale.

Et en mme temps au fond elle tait douce.  Contradiction qui
n'est qu'apparente.  Une colre la mtamorphosait.  Chauffez le
sucre, il bouillonnera.

Anne tait populaire.  L'Angleterre aime les femmes rgnantes.
Pourquoi?  la France les exclut.  C'est dj une raison.
Peut-tre mme n'y en a-t-il point d'autres.  Pour les historiens
anglais, Elisabeth, c'est la grandeur, Anne, c'est la bont.
Comme on voudra.  Soit.  Mais rien de dlicat dans ces rgnes
fminins.  Les lignes sont lourdes.  C'est de la grosse grandeur
et de la grosse bont.  Quant  leur vertu immacule,
l'Angleterre y tient, nous ne nous y opposons point.  Elisabeth
est une vierge tempre par Essex, et Anne est une pouse
complique de Bolingbroke.



III


Une habitude idiote qu'ont les peuples, c'est d'attribuer au roi
ce qu'ils font.  Ils se battent.  A qui la gloire?  au roi.  Ils
paient.  Qui est magnifique?  le roi.  Et le peuple l'aime d'tre
si riche.  Le roi reoit des pauvres un cu et rend aux pauvres
un liard.  Qu'il est gnreux!  Le colosse pidestal contemple le
pygme fardeau.  Que Myrmidon est grand!  il est sur mon dos.  Un
nain a un excellent moyen d'tre plus haut qu'un gant, c'est de
se jucher sur ses paules.  Mais que le gant laisse faire, c'est
l le singulier; et qu'il admire la grandeur du nain, c'est l le
bte.  Navet humaine.

La statue questre, rserve aux rois seuls, figure trs bien la
royaut; le cheval, c'est le peuple.  Seulement ce cheval se
transfigure lentement.  Au commencement c'est un ne,  la fin
c'est un lion.  Alors il jette par terre son cavalier, et l'on a
1642 en Angleterre et 1789 en France, et quelquefois il le
dvore, et l'on a en Angleterre 1649 et en France 1793.

Que le lion puisse redevenir baudet, cela tonne, mais cela est.
Cela se voyait en Angleterre.  On avait repris le bt de
l'idoltrie royaliste.  La Queen Ann, nous venons de le dire,
tait populaire.  Que faisait elle pour cela?  rien.  Rien, c'est
l tout ce qu'on demande au roi d'Angleterre.  Il reoit pour ce
rien-l une trentaine de millions par an.  En 1705, l'Angleterre,
qui n'avait que treize vaisseaux de guerre sous Elisabeth et
trente-six sous Jacques Ier, en comptait cent cinquante.  Les
anglais avaient trois armes, cinq mille hommes en Catalogne, dix
mille en Portugal, cinquante mille en Flandre, et en outre ils
payaient quarante millions par an  l'Europe monarchique et
diplomatique, sorte de fille publique que le peuple anglais a
toujours entretenue.  Le parlement ayant vol un emprunt
patriotique de trente-quatre millions de rentes viagres, il y
avait eu presse  l'chiquier pour y souscrire.  L'Angleterre
envoyait une escadre aux Indes orientales, et une escadre sur les
ctes d'Espagne avec l'amiral Leake, sans compter un en-cas de
quatre cents voiles sous l'amiral Showell.  L'Angleterre venait
de s'amalgamer l'Ecosse.  On tait entre Hochstett et Ramillies,
et l'une de ces victoires faisait entrevoir l'autre.
L'Angleterre, dans ce coup de filet de Hochstett, avait fait
prisonniers vingt-sept bataillons et quatre rgiments de dragons,
et t cent lieues de pays  la France, reculant perdue du
Danube au Rhin.  L'Angleterre tendait la main vers la Sardaigne
et les Balares.  Elle ramenait triomphalement dans ses ports dix
vaisseaux de ligne espagnols et force galions chargs d'or.  La
baie et le dtroit d'Hudson taient dj  demi lchs par Louis
XIV; on sentait qu'il allait lcher aussi l'Acadie,
Saint-Christophe et Terre-Neuve, et qu'il serait trop heureux si
l'Angleterre tolrait au cap Breton le roi de France, pchant la
morue.  L'Angleterre allait lui imposer cette honte de dmolir
lui-mme les fortifications de Dunkerque.  En attendant elle
avait pris Gibraltar et elle prenait Barcelone.  Que de grandes
choses accomplies!  Comment ne pas admirer la reine Anne qui se
donnait la peine de vivre pendant ce temps-l?

A un certain point de vue, le rgne d'Anne semble une
rverbration du rgne de Louis XIV.  Anne, un moment parallle 
ce roi dans cette rencontre qu'on appelle l'histoire, a avec lui
une vague ressemblance de reflet.  Comme lui elle joue au grand
rgne; elle a ses monuments, ses arts, ses victoires, ses
capitaines, ses gens de lettres, sa cassette pensionnant les
renommes, sa galerie de chefs-d'oeuvre latrale  sa majest.
Sa cour,  elle aussi, fait cortge et a un aspect triomphal, un
ordre et une marche.  C'est une rduction en petit de tous les
grands hommes de Versailles, dj pas trs grands.  Le
trompe-l'oeil y est; qu'on y ajoute le _God save the queen_, qui
et pu ds lors tre pris  Lulli, et l'ensemble fait illusion.
Pas un personnage ne manque.  Christophe Wren est un Mansard fort
passable; Somers vaut Lamoignon.  Anne a un Racine qui est
Dryden, un Boileau qui est Pope, un Colbert qui est Godolphin, un
Louvois qui est Pembroke, et un Turenne qui est Marlborough.
Grandissez les perruques pourtant, et diminuez les fronts.  Le
tout est solennel et pompeux, et Windsor,  cet instant-l,
aurait presque un faux air de Marly.  Pourtant tout est fminin,
et le pre Tellier d'Anne s'appelle Sarah Jennings.  Du reste, un
commencement d'ironie, qui cinquante ans plus tard sera la
philosophie, s'bauche dans la littrature, et le Tartuffe
protestant est dmasqu par Swift, de mme que le Tartuffe
catholique a t dnonc par Molire.  Bien qu' cette poque
l'Angleterre querelle et batte la France, elle l'imite et elle
s'en claire; et ce qui est sur la faade de l'Angleterre, c'est
de la lumire franaise.  C'est dommage que le rgne d'Anne n'ait
dur que douze ans, sans quoi les anglais ne se feraient pas
beaucoup prier pour dire le sicle d'Anne, comme nous disons le
sicle de Louis XIV.  Anne apparat en 1702, quand Louis XIV
dcline.  C'est une des curiosits de l'histoire que le lever de
cet astre ple concide avec le coucher de l'astre de pourpre, et
qu' l'instant o la France avait le roi Soleil, l'Angleterre ait
eu la reine Lune.

Dtail qu'il faut noter.  Louis XIV, bien qu'on ft en guerre
avec lui, tait fort admir en Angleterre.  _C'est le roi qu'il
faut  la France_, disaient les anglais.  L'amour des anglais
pour leur libert se complique d'une certaine acceptation de la
servitude d'autrui.  Cette bienveillance pour les chanes qui
attachent le voisin va quelquefois jusqu' l'enthousiasme pour le
despote d' ct.

En somme, Anne a rendu son peuple _hureux_, comme le dit  trois
reprises et avec une gracieuse insistance, pages 6 et 9 de sa
ddicace, et page 3 de sa prface, le traducteur franais du
livre de Beeverell.



IV


La reine Anne en voulait un peu  la duchesse Josiane, pour deux
raisons.

Premirement, parce qu'elle trouvait la duchesse Josiane jolie.

Deuximement, parce qu'elle trouvait joli le fianc de la
duchesse Josiane.

Deux raisons pour tre jalouse suffisent  une femme; une seule
suffit  une reine.

Ajoutons ceci.  Elle lui en voulait d'tre sa soeur.

Anne n'aimait pas que les femmes fussent jolies.  Elle trouvait
cela contraire aux moeurs.

Quant  elle, elle tait laide.

Non par choix pourtant.

Une partie de sa religion venait de cette laideur.

Josiane, belle et philosophe, importunait la reine.

Pour une reine laide, une jolie duchesse n'est pas une soeur
agrable.

Il y avait un autre grief, la naissance _improper_ de Josiane.

Anne tait fille d'Anne Hyde, simple lady, lgitimement, mais
fcheusement pouse par Jacques II, lorsqu'il tait duc d'York.
Anne, ayant de ce sang infrieur dans les veines, ne se sentait
qu' demi royale, et Josiane, venue au monde tout  fait
irrgulirement, soulignait l'incorrection, moindre, mais relle,
de la naissance de la reine.  La fille de la msalliance voyait
sans plaisir, pas trs loin d'elle, la fille de la btardise.  Il
y avait l une ressemblance dsobligeante.  Josiane avait le
droit de dire  Anne: ma mre vaut bien la vtre.  A la cour on
ne le disait pas, mais videmment on le pensait.  C'tait
ennuyeux pour la majest royale.  Pourquoi cette Josiane?  Quelle
ide avait-elle eue de natre?  A quoi bon une Josiane?  De
certaines parents sont diminuantes.

Pourtant Anne faisait bon visage  Josiane.

Peut-tre l'et-elle aime, si elle n'et t sa soeur.



VI

BARKILPHEDRO


Il est utile de connatre les actions des personnes, et quelque
surveillance est sage.

Josiane faisait un peu espionner lord David par un homme  elle,
en qui elle avait confiance, et qui se nommait Barkilphedro.

Lord David faisait discrtement observer Josiane par un homme 
lui, dont il tait sr, et qui se nommait Barkilphedro.

La reine Anne, de son ct, se faisait secrtement tenir au
courant des faits et gestes de la duchesse Josiane, sa soeur
btarde, et de lord David, son futur beau-frre de la main
gauche, par un homme  elle, sur qui elle comptait pleinement, et
qui se nommait Barkilphedro.

Ce Barkilphedro avait sous la main ce clavier: Josiane, lord
David, la reine.  Un homme entre deux femmes.  Que de modulations
possibles!  Quel amalgame d'mes!

Barkilphedro n'avait pas toujours eu cette situation magnifique
de parler bas  trois oreilles.

C'tait un ancien domestique du duc d'York.  Il avait tch
d'tre homme d'glise, mais avait chou.  Le duc d'York, prince
anglais et romain, compos de papisme royal et d'anglicanisme
lgal, avait sa maison catholique et sa maison protestante, et
et pu pousser Barkilphedro dans l'une ou l'aulre hirarchie,
mais il ne le jugea point assez catholique pour le faire
aumnier, et pas assez protestant pour le faire chapelain.  De
sorte que Barkilphedro se trouva entre deux religions l'me par
terre.

Ce n'est point une posture mauvaise pour de certaines mes
reptiles.

De certains chemins ne sont faisables qu' plat ventre.  Une
domesticit obscure, mais nourrissante, fut longtemps toute
l'existence de Barkilphedro.  La domesticit, c'est quelque
chose, mais il voulait de plus la puissance.  Il allait peut-tre
y arriver quand Jacques II tomba.  Tout tait  recommencer.
Rien  faire sous Guillaume III, maussade, et ayant dans sa faon
de rgner une pruderie qu'il croyait de la probit.
Barkilphedro, son protecteur Jacques dtrn, ne fut pas tout de
suite en guenilles.  Un je ne sais quoi qui survit aux princes
dchus alimente et soutient quelque temps leurs parasites.  Le
reste de sve puisable fait vivre deux ou trois jours au bout
des branches les feuilles de l'arbre dracin; puis tout  coup
la feuille jaunit et sche, et le courtisan aussi.

Grce  cet embaumement qu'on nomme lgitimit, le prince, lui,
quoique tomb et jet au loin, persiste et se conserve; il n'en
est pas de mme du courtisan, bien plus mort que le roi.  Le roi
l-bas est momie, le courtisan ici est fantme.  tre l'ombre
d'une ombre, c'est l une maigreur extrme.  Donc Barkilphedro
devint famlique.  Alors il prit la qualit d'homme de lettres.

Mais on le repoussait mme des cuisines.  Quelquefois il ne
savait o coucher.--Qui me tirera de la belle toile?  disait-il.
Et il luttait.  Tout ce que la patience dans la dtresse a
d'intressant, il l'avait.  Il avait de plus le talent du
termite, savoir faire une troue de bas en haut.  En s'aidant du
nom de Jacques II, des souvenirs, de la fidlit, de
l'attendrissement, etc., il pera jusqu' la duchesse Josiane.

Josiane prit en gr cet homme qui avait de la misre et de
l'esprit, deux choses qui meuvent.  Elle le prsenta  lord
Dirry-Moir, lui donna gte dans ses communs, le tint pour de sa
maison, fut bonne pour lui, et quelquefois mme lui parla.
Barkilphedro n'eut plus ni faim, ni froid.  Josiane le tutoyait.
C'tait la mode des grandes dames de tutoyer les gens de lettres,
qui se laissaient faire.  La marquise de Mailly recevait,
couche, Roy qu'elle n'avait jamais vu, et lui disail: _C'est toi
qui as fait l'Anne galante?  Bonjour_.  Plus tard, les gens de
lettres rendirent le tutoiement.  Un jour vint o Fabre
d'glantine dit  la duchesse de Rohan:

--_N'es-tu pas la Chabot?_

Pour Barkilphedro, tre tutoy, c'tait un succs.  Il en fut
ravi.  Il avait ambitionn cette familiaril de haut en bas.

--Lady Josiane me tutoie!  se disait-il.  Et il se frottait les
mains.

Il profita de ce tutoiement pour gagner du terrain.  Il devint
une sorte de familier des petits appartements de Josiane, point
gnant, inaperu; la duchesse et presque chang de chemise
devant lui.  Tout cela pourtant tait prcaire, Barkilphedro
visait  une situation.  Une duchesse, c'est  moiti chemin.
Une galerie souterraine qui n'arrivait pas jusqu' la reine,
c'tait de l'ouvrage manqu.

Un jour Barkilphedro dit  Josiane:

--Votre grce voudrait-elle faire mon bonheur?

--Qu'est-ce que tu veux?  demanda Josiane.

--Un emploi.

--Un emploi!   toi!

--Oui, madame.

--Quelle ide as-tu de demander un emploi?  tu n'es bon  rien.

--C'est pour cela.

Josiane se mit  rire.

--Dans les fonctions auxquelles tu n'es pas propre, laquelle
dsires-tu?

--Celle de dboucheur de bouteilles de l'ocan.

Le rire de Josiane redoubla.

--Qu'est-ce que cela?  Tu te moques.

--Non, madame.

--Je vais m'amuser  te rpondre srieusement, dit la duchesse.
Qu'est-ce que tu veux tre?  Rpte.

--Dboucheur de bouteilles de l'ocan.

--Tout est possible  la cour.  Est-ce qu'il y a un emploi comme
cela?

--Oui, madame.

--Apprends-moi des choses nouvelles.  Continue.

--C'est un emploi qui est.

--Jure-le moi sur l'me que tu n'as pas.

--Je le jure.

--Je ne te crois point.

--Merci, madame.

--Donc tu voudrais?...  Recommence.

--Dcacheter les bouteilles de la mer.

--Voil une fonction qui ne doit pas donner grande fatigue.
C'est comme peigner le cheval de bronze.

--A peu prs.

--Ne rien faire.  C'est en effet la place qu'il te faut.  Tu es
bon  cela.

--Vous voyez que je suis propre  quelque chose.

--Ah !  tu bouffonnes.  La place existe-t-elle?  Barkilphedro
prit l'attitude de la gravit dfrente.

--Madame, vous avez un pre auguste, Jacques II, roi, et un
beau-frre illustre, Georges de Danemark, duc de Cumberland.
Votre pre a t et votre beau-frre est lord-amiral
d'Angleterre.

--Sont-ce l les nouveauts que tu viens m'apprendre?  Je sais
cela aussi bien que toi.

--Mais voici ce que votre grce ne sait pas.  Il y a dans la mer
trois sortes de choses: celles qui sont au fond de l'eau,
_Lagon_; celles qui flottent sur l'eau, _Flotson_; et celles que
l'eau rejette sur la terre, _Jetson_.

--Aprs?

--Ces trois choses-l, Lagon, Flotson, Jetson, appartiennent au
lord haut-amiral.

--Aprs?

--Votre grce comprend?

--Non.

--Tout ce qui est dans la mer, ce qui s'engloutit, ce qui surnage
et ce qui s'choue, tout appartient  l'amiral d'Angleterre?

--Tout.  Soit.  Ensuite?

--Except l'esturgeon, qui appartient au roi.

--J'aurais cru, dit Josiane, que tout cela appartenait  Neptune.

--Neptune est un imbcile.  Il a tout lch.  Il a laiss tout
prendre aux anglais.

--Conclus.

--Les prises de mer; c'est le nom qu'on donne  ces
trouvailles-l.

--Soit.

--C'est inpuisable.  Il y a toujours quelque chose qui flotte,
quelque chose qui aborde.  C'est la contribution de la mer.  La
mer paie impt  l'Angleterre.

--Je veux bien.  Mais conclus.

--Votre grce comprend que de cette faon l'ocan cre un bureau.

--O a?

--A l'amiraut.

--Quel bureau?

--Le bureau des prises de mer.

--Eh bien?

--Le bureau se subdivise en trois offices, Lagon, Flotson,
Jetson; et pour chaque office il y a un officier.

--Et puis?

--Un navire en pleine mer veut donner un avis quelconque  la
terre, qu'il navigue en telle latitude, qu'il rencontre un
monstre marin, qu'il est en vue d'une cte, qu'il est en
dtresse, qu'il va sombrer, qu'il est perdu, et coetera, le
patron prend une bouteille, met dedans un morceau de papier o il
a crit la chose, cachette le goulot, et jette la bouteille  la
mer.  Si la bouteille va au fond, cela regarde l'officier Lagon;
si elle flotte, cela regarde l'officier Flotson; si elle est
porte  terre par les vagues, cela regarde l'officier Jetson.

--Et tu voudrais tre l'officier Jetson?

--Prcisment.

--Et c'est ce que tu appelles tre dboucheur de bouteilles de
l'ocan?

--Puisque la place existe.

--Pourquoi dsires-tu cette dernire place plutt que les deux
autres?

--Parce qu'elle est vacante en ce moment.

--En quoi consiste l'emploi?

--Madame, en 1598, une bouteille goudronne trouve par un
pcheur de congre dans les sables d'chouage d'Epidium
Promontorium fut porte  la reine Elisabeth, et un parchemin
qu'on tira de cette bouteille fit savoir  l'Angleterre que la
Hollande avait pris sans rien dire un pays inconnu, la nouvelle
Zemble, _Nova Zemla_, que cette prise avait eu lieu en juin 1596,
que dans ce pays-l on tait mang par les ours, et que la
manire d'y passer l'hiver tait indique sur un papier enferm
dans un tui de mousquet suspendu dans la chemine de la maison
de bois btie dans l'le et laisse par les hollandais qui
taient tous morts, et que cette chemine tait faite d'un
tonneau dfonc, embot dans le toit.

--Je comprends peu ton amphigouri.

--Soit.  lisabeth comprit.  Un pays de plus pour la Hollande,
c'tait un pays de moins pour l'Angleterre.  La bouteille qui
avait donn l'avis fut tenue pour chose importante.  Et  partir
de ce jour, ordre fut intim  quiconque trouverait une bouteille
cachete au bord de la mer de la porter  l'amiral d'Angleterre,
sous peine de potence.  L'amiral commet pour ouvrir ces
bouteilles-l un officier, lequel informe du contenu sa majest,
s'il y a lieu.

--Arrive-t-il souvent de ces bouteilles  l'amiraut?

--Rarement.  Mais c'est gal.  La place existe.  Il y a pour la
fonction chambre et logis  l'amiraut.

--Et cette manire de ne rien faire, combien la paie-t-on?

--Cent guines par an.

--Tu me dranges pour cela?

--C'est de quoi vivre.

--Gueusement.

--Comme il sied  ceux de ma sorte.

--Cent guines, c'est une fume.

--Ce qui vous fait vivre une minute nous fait vivre un an, nous
autres.  C'est l'avantage qu'ont les pauvres.

--Tu auras la place.

Huit jours aprs, grce  la bonne volont de Josiane, grce au
crdit de lord David Dirry-Moir, Barkilphedro, sauv dsormais,
tir du provisoire, posant maintenant le pied sur un terrain
solide, log, dfray, rent de cent guines, tait install 
l'amiraut.



VII

BARKILPHEDRO PERCE


Il y a d'abord une chose presse; c'est d'tre ingrat.

Barkilphedro n'y manqua point.

Ayant reu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n'eut
qu'une pense, s'en venger.

Ajoutons que Josiane tait belle, grande, jeune, riche,
puissante, illustre, et que Barkilphedro tait laid, petit,
vieux, pauvre, protg, obscur.  Il fallait bien aussi qu'il se
venget de cela.

Quand on n'est fait que de nuit, comment pardonner tant de
rayons?

Barkilphedro tait un irlandais qui avait reni l'Irlande;
mauvaise espce.

Barkilphedro n'avait qu'une chose en sa faveur; c'est qu'il avait
un trs gros ventre.

Un gros ventre passe pour signe de bont.  Mais ce ventre
s'ajoutait  l'hypocrisie de Barkilphedro.  Car cet homme tait
trs mchant.

Quel ge avait Barkilphedro?  aucun.  L'ge ncessaire  son
projet du moment.  Il tait vieux par les rides et les cheveux
gris, et jeune par l'agilit d'esprit.  Il tait leste et lourd;
sorte d'hippopotame singe.  Royaliste, certes; rpublicain, qui
sait?  catholique, peut-tre; protestant, sans doute.  Pour
Stuart, probablement; pour Brunswick, videmment, tre Pour n'est
une force qu' la condition d'tre en mme temps Contre,
Barkilphedro pratiquait cette sagesse.

La place de dboucheur de bouteilles de l'ocan n'tait pas
aussi risible qu'avait sembl le dire Barkilphedro.  Les
rclamations, qu'aujourd'hui on qualifierait dclamations, de
Garcie-Ferrandez dans son _Routier de la mer_ contre la
spoliation des chouages, dite _droit de bris_, et contre le
pillage des paves par les gens des ctes, avaient fait sensation
en Angleterre et avaient amen pour les naufrags ce progrs que
leurs biens, effets et proprits, au lieu d'tre vols par les
paysans, taient confisqus par le lord-amiral.

Tous les dbris de mer jets  la rive anglaise, marchandises,
carcasses de navires, ballots, caisses, etc., appartenaient au
lord-amiral; mais, et ici se rvlait l'importance de la place
sollicite par Barkilphedro, les rcipients flottants contenant
des messages et des informations veillaient particulirement
l'attention de l'amiraut.  Les naufrages sont une des graves
proccupations de l'Angleterre.  La navigation tant sa vie, le
naufrage est son souci.  L'Angleterre a la perptuelle inquitude
de la mer.  La petite fiole de verre que jette aux vagues un
navire en perdition contient un renseignement suprme, prcieux 
tous les points de vue.  Renseignement sur le btiment,
renseignement sur l'quipage, renseignement sur le lieu, l'poque
et le mode du naufrage, renseignement sur les vents qui ont bris
le vaisseau, renseignement sur les courants qui ont port la
fiole flottante  la cte.  La fonction que Barkilphedro occupait
a t supprime il y a plus d'un sicle, mais elle avait une
vritable utilit.  Le dernier titulaire fut William Hussey, de
Doddington en Lincoln.  L'homme qui tenait cet office tait une
sorte de rapporteur des choses de la mer.  Tous les vases ferms
et cachets, bouteilles, fioles, jarres, etc., jets au littoral
anglais par le flux, lui taient remis; il avait seul droit de
les ouvrir; il tait le premier dans le secret de leur contenu;
il les classait et les tiquetait dans son greffe; l'expression
_loger un panier au greffe_, encore usite dans les les de la
Manche, vient de l.  A la vrit, une prcaution avait t
prise.  Aucun de ces rcipients ne pouvait tre dcachet et
dbouch qu'en prsence de deux jurs de l'amiraut asserments
au secret, lesquels signaient, conjointement avec le titulaire de
l'office Jeston, le procs-verbal d'ouverture.  Mais ces jurs
tant tenus au silence, il en rsultait, pour Barkilphedro, une
certaine latitude discrtionnaire; il dpendait de lui, jusqu'
un certain point, de supprimer un fait, ou de le mettre en
lumire.

Ces fragiles paves taient loin d'tre, comme Barkilphedro
l'avait dit  Josiane, rares et insignifiantes.  Tantt elles
atteignaient la terre assez vite; tantt aprs des annes.  Cela
dpendait des vents et des courants.  Cette mode des bouteilles
jetes  vau-l'eau a un peu pass comme celle des ex-voto; mais,
dans ces temps religieux, ceux qui allaient mourir envoyaient
volontiers de cette faon leur dernire pense  Dieu et aux
hommes, et parfois ces missives de la mer abondaient 
l'amiraut.  Un parchemin conserv au chteau d'Audlyene (vieille
orthographe), et annot par le comte de Suffolk, grand trsorier
d'Angleterre sous Jacques Ier, constate qu'en la seule anne
1615, cinquante-deux gourdes, ampoules, et fibules goudronnes,
contenant des mentions de btiments en perdition, furent
apportes et enregistres au greffe du lord-amiral.

Les emplois de cour sont la goutte d'huile, ils vont toujours
s'largissant.  C'est ainsi que le portier est devenu le
chancelier et que le palefrenier est devenu le conntable.
L'officier spcial charg de la fonction souhaite et obtenue par
Barkelphedro tait habituellement un homme de confiance.
Elisabeth l'avait voulu ainsi.  A la cour, qui dit confiance dit
intrigue, et qui dit intrigue dit croissance.  Ce fonctionnaire
avait fini par tre un peu un personnage.  Il tait clerc, et
prenait rang immdiatement aprs les deux grooms de l'aumnerie.
Il avait ses entres au palais, pourtant, disons-le, ce qu'on
appelait l'entre humble _humilis introtus_, et jusque dans la
chambre de lit.  Car l'usage tait qu'il informt la personne
royale, quand l'occasion en valait la peine, de ses trouvailles,
souvent trs curieuses, testaments de dsesprs, adieux jets 
la patrie, rvlations de barateries et de crimes de mer, legs 
la couronne, etc., qu'il maintnt son greffe en communication
avec la cour, et qu'il rendt de temps en temps compte  sa
majest de ce dcachetage de bouteilles sinistres.  C'tait le
cabinet noir de l'ocan.

Elisabeth, qui parlait volontiers latin, demandait  Tamfeld de
Coley en Berkshire, l'officier Jetson de son temps, lorsqu'il lui
apportait quelqu'une de ces paperasses sorties de la mer: _Quid
mihi scribit Neptunus?_ Qu'est-ce que Neptune m'crit?

La perce tait faite.  Le termite avait russi.  Barkilphedro
approchait la reine.

C'tait tout ce qu'il voulait.

Pour faire sa fortune?

Non.

Pour dfaire celle des autres.

Bonheur plus grand.

Nuire, c'est jouir.

Avoir en soi un dsir de nuire, vague mais implacable, et ne le
jamais perdre de vue, ceci n'est pas donn  tout le monde.
Barkilphedro avait cette fixt.

L'adhrence de gueule qu'a le boule-dogue, sa pense l'avait.

Se sentir inexorable lui donnait un fond de satisfaction sombre.
Pourvu qu'il et une proie sous la dent, ou dans l'me une
certitude de mal faire, rien ne lui manquait.

Il grelottait content, dans l'espoir du froid d'autrui.  tre
mchant, c'est une opulence.  Tel homme qu'on croit pauvre, et
qui l'est en effet, a toute sa richesse en malice, et la prfre
ainsi.  Tout est dans le contentement qu'on a.  Faire un mauvais
tour, qui est la mme chose qu'un bon tour, c'est plus que de
l'argent.  Mauvais pour qui l'endure, bon pour qui le fait.
Katesby, le collaborateur de Guy Fawkes dans le complot papiste
des poudres, disait: _Voir sauter le parlement les quatre fers en
l'air, je ne donnerais pas cela pour un million sterling_.

Qu'tait-ce que Barkilphedro?  Ce qu'il y a de plus petit et ce
qu'il y a de plus terrible.  Un envieux.

L'envie est une chose dont on a toujours le placement  la cour.

La cour abonde en impertinents, en dsoeuvrs, en riches
fainants affams de commrages, en chercheurs d'aiguilles dans
les bottes de foin, en faiseurs de misres, en moqueurs moqus,
en niais spirituels, qui ont besoin de la conversation d'un
envieux.

Quelle chose rafrachissante que le mal qu'on vous dit des
autres!

L'envie est une bonne toffe  faire un espion.

Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle,
l'envie, et cette fonction sociale, l'espionnage.  L'espion
chasse pour le compte d'autrui, comme le chien; l'envieux chasse
pour son propre compte, comme le chat.

Un moi froce, c'est l tout l'envieux.

Autres qualits, Barkilphedro tait discret, secret, concret.  Il
gardait tout, et se creusait de sa haine.  Une norme bassesse
implique une norme vanit.  Il tait aim de ceux qu'il amusait,
et ha des autres; mais il se sentait ddaign par ceux qui le
hassaient, et mpris par ceux qui l'aimaient.  Il se contenait.
Tous ses froissements bouillonnaient sans bruit dans sa
rsignation hostile.  Il tait indign, comme si les coquins
avaient ce droit-l.  Il tait silencieusement en proie aux
furies.  Tout avaler, c'tait son talent.  Il avait de sourds
courroux intrieurs, des frnsies de rage souterraine, des
flammes couves et noires, dont on ne s'apercevait pas; c'tait
un colrique fumivore.  La surface souriait.  Il tait obligeant,
empress, facile, aimable, complaisant.  N'importe qui, et
n'importe o, il saluait.  Pour un souffle de vent, il
s'inclinait jusqu' terre.  Avoir un roseau dans la colonne
vertbrale, quelle source de fortune!

Ces tres cachs et vnneux ne sont pas si rares qu'on le croit.
Nous vivons entours de glissements sinistres.  Pourquoi les
malfaisants?  Question poignante.  Le rveur se la pose sans
cesse, et le penseur ne la rsout jamais.  De l l'oeil triste
des pbilosopbes toujours fix sur cette montagne de tnbres qui
est la destine, et du haut de laquelle le colossal spectre du
mal laisse tomber des poignes de serpents sur la terre.

Barkilphedro avait le corps obse et le visage maigre.  Torse
gras et face osseuse.  Il avait les ongles cannels et courts,
les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup
de distance d'une tempe  l'autre, et un front de meurtrier,
large et bas.  L'oeil brid cachait la petitesse de son regard
sous une broussaille de sourcils.  Le nez long, pointu, bossu et
mou, s'appliquait presque sur la bouche.  Barkilphedro,
convenablement vtu en empereur, et un peu ressembl  Domitien.
Sa face d'un jaune rance tait comme modele dans une pte
visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait
toutes sortes de vilaines rides rfractaires, l'angle de la
mchoire massif, le menton lourd, l'oreille canaille.  Au repos,
de profil, sa lvre suprieure releve en angle aigu laissait
voir deux dents.  Ces dents avaient l'air de vous regarder.  Les
dents regardent, de mme que l'oeil mord.

Patience, temprance, continence, rserve, retenue, amnit,
dfrence, douceur, politesse, sobrit, chastet, compltaient
et achevaient Barkilphedro.  Il calomniait ces vertus en les
ayant.

En peu de temps Barkilphedro prit pied  la cour.



VIII

INFERI


On peut,  la cour, prendre pied de deux faons: dans les nues,
on est auguste; dans la boue, on est puissant.

Dans le premier cas, on est de l'olympe.  Dans le second cas, on
est de la garde-robe.

Qui est de l'olympe n'a que la foudre; qui est de la garde-robe a
la police.

La garde-robe contient tous les instruments de rgne, et parfois,
car elle est tratre, le chtiment.  Hliogabale y vient mourir.
Alors elle s'appelle les latrines.

D'habitude elle est moins tragique.  C'est l qu'Albroni admire
Vendme.  La garde-robe est volontiers le lieu d'audience des
personnes royales.  Elle fait fonction de trne.  Louis XIV y
reoit la duchesse de Bourgogne; Philippe V y est coude  coude
avec la reine.  Le prtre y pntre.  La garde-robe est parfois
une succursale du confessionnal.

C'est pourquoi il y a  la cour les fortunes du dessous.  Ce ne
sont pas les moindres.

Si vous voulez, sous Louis XI, tre grand, soyez Pierre de Rohan,
marchal de France; si vous voulez, tre influent, soyez Olivier
le Daim, barbier, Si vous voulez, sous Marie de Mdicis, tre
glorieux, soyez Sillery, chancelier; si vous voulez tre
considrable, soyez la Hannon, femme de chambre.  Si vous voulez,
sous Louis XV, tre illustre, soyez Choiseul, ministre; si vous
voulez tre redoutable, soyez Lebel, valet.  tant donn Louis
XIV, Bontemps qui lui fait son lit est plus puissant que Louvois
qui lui fait ses armes et que Turenne qui lui fait ses
victoires.  De Richelieu tez le pre Joseph, voil Richelieu
presque vide.  Il a de moins le mystre.  L'minence rouge est
superbe, l'minence grise est terrible.  tre un ver, quelle
force!  Tous les Narvaez amalgams avec tous les O'Donnell font
moins de besogne qu'une soeur Patrocinio.

Par exemple, la condition de cette puissance, c'est la petitesse.
Si vous voulez rester fort, restez chtif.  Soyez le nant.  Le
serpent au repos, couch en rond, figure  la fois l'infini et
zro.

Une de ces fortunes viprines tait chue  Barkilphedro.

Il s'tait gliss o il voulait.

Les btes plates entrent partout.  Louis XIV avait des punaises
dans son lit et des jsuites dans sa politique.

D'incompatibilit, point.

En ce monde tout est pendule.  Graviter, c'est osciller.  Un ple
vaut l'autre.  Franois Ier veut Triboulet; Louis XV veut Lebel.
Il existe une affinit profonde entre cette extrme hauteur et
cet extrme abaissement.

C'est l'abaissement qui dirige.  Rien de plus ais  comprendre.
Qui est dessous tient les fils.

Pas de position plus commode.

On est l'oeil, et on a l'oreille.

On est l'oeil du gouvernement.

On a l'oreille du roi.

Avoir l'oreille du roi, c'est tirer et pousser  sa fantaisie le
verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience
ce qu'on veut.  L'esprit du roi, c'est votre armoire.  Si vous
tes chiffonnier, c'est votre hotte.  L'oreille des rois n'est
pas aux rois; c'est ce qui fait qu'en somme ces pauvres diables
sont peu responsables.  Qui ne possde pas sa pense, ne possde
pas son action.  Un roi, cela obit.

A quoi?

A une mauvaise me quelconque qui du dehors lui bourdonne dans
l'oreille.  Mouche sombre de l'abme.

Ce bourdonnement commande.  Un rgne est une dicte.

La voix haute, c'est le souverain; la voix basse, c'est la
souverainet.

Ceux qui dans un rgne savent distinguer cette voix basse et
entendre ce qu'elle souffle  la voix haute, sont les vrais
historiens.



IX

HAR EST AUSSI FORT QU'AIMER


La reine Anne avait autour d'elle plusieurs de ces voix basses.
Barkilphedro en tait une.

Outre la reine, il travaillait, influenait et pratiquait
sourdement lady Josiane et lord David.  Nous l'avons dit, il
parlait bas  trois oreilles.  Une oreille de plus que Dangeau.
Dangeau ne parlait bas qu' deux, du temps o, passant sa tte
entre Louis XIV pris d'Henriette sa belle-soeur, et Henriette
prise de Louis XIV son beau-frre, secrtaire de Louis  l'insu
d'Henriette et d'Henriette  l'insu de Louis, situ au beau
milieu de l'amour des deux marionnettes, il faisait les demandes
et les rponses.

Barkilphedro tait si riant, si acceptant, si incapable de
prendre la dfense de qui que ce soit, si peu dvou au fond, si
laid, si mchant, qu'il tait tout simple qu'une personne royale
en vnt  ne pouvoir se passer de lui.  Quand Anne eut gout de
Barkilphedro, elle ne voulut pas d'autre flatteur.  Il la
flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqre 
autrui.--Le roi tant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on
est oblig de bafouer les savants.

Empoisonner de temps en temps la piqre, c'est le comble de
l'art.  Nron aime  voir travailler Locuste.

Les palais royaux sont trs pntrables; ces madrpores ont une
voirie intrieure vite devine, pratique, fouille, et au besoin
vide, par ce rongeur qu'on nomme le courtisan.  Un prtexte
pour entrer suffit.  Barkilphedro ayant ce prtexte, sa charge,
fut en trs peu de temps chez la reine ce qu'il tait chez la
ducbesse Josiane, l'animal domestique indispensable.  Un mot
qu'il basarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine;
il sut  quoi s'en tenir sur la bont de sa majest.  La reine
aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de
Devonshire, qui tait trs imbcile.  Ce lord, qui avait tous les
grades d'Oxford et ne savait pas l'orthographe, fit un beau matin
la btise de mourir.  Mourir, c'est fort imprudent  la cour, car
personne ne se gne plus pour parler de vous.  La reine,
Barkilphedro prsent, se lamenta, et finit par s'crier en
soupirant:--C'est dommage que tant de vertus fussent portes et
servies par une si pauvre intelligence!

--Dieu veuille avoir son ne!  murmura Barkilpbedro,  demi-voix
et en franais.

La reine sourit.  Barkilphedro enregistra ce sourire.

Il en conclut: Mordre plat.

Cong tait donn  sa malice.

A partir de ce jour, il fourra sa curiosit partout, sa malignit
aussi.  On le laissait faire, tant on le craignait.  Qui fait
rire le roi fait trembler le reste.

C'tait un puissant drle.

Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre.  On avait
besoin de Barkilphedro.  Plusieurs grands l'honoraient de leur
confiance au point de le charger dans l'occasion d'une commission
honteuse.

La cour est un engrenage.  Barkilphedro y devint moteur.
Avez-vous remarqu dans certains mcanismes la petitesse de la
roue motrice?

Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l'avons indiqu, le
talent d'espion de Barkilphedro, avait en lui une telle
confiance, qu'elle n'avait pas hsit  lui remettre une des
clefs secrtes de son appartement, au moyen de laquelle il
pouvait entrer chez elle  toute heure.  Cette excessive
livraison de sa vie intime tait une mode au dix-septime sicle.
Cela s'appelait: donner la clef.  Josiane avait donn deux de ces
clefs de confiance; lord David avait l'une, Barkilphedro avait
l'autre.

Du reste, pntrer d'emble jusqu'aux chambres  coucher tait
dans les vieilles moeurs une chose nullement surprenante.  De l
des incidents.  La Fert, tirant brusquement les rideaux du lit
de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir,
etc., etc.

Barkilphedro excellait  faire de ces dcouvertes sournoises qui
subordonnent et soumettent les grands aux petits.  Sa marche dans
l'ombre tait tortueuse, douce et savante.  Comme tout espion
parfait, il tait compos d'une inclmence de bourreau et d'une
patience de micrographe.  Il tait courtisan n.  Tout courtisan
est un noctambule.  Le courtisan rde dans cette nuit qu'on
appelle la toute-puisssance.  Il a une lanterne sourde  la main.
Il claire le point qu'il veut, et reste tnbreux.  Ce qu'il
cherche avec cette lanterne, ce n'est pas un homme; c'est une
bte.  Ce qu'il trouve, c'est le roi.

Les rois n'aiment pas qu'on prtende tre grand autour d'eux.
L'ironie  qui n'est pas eux les charme.  Le talent de
Barkilphedro consistait en un rapetissement perptuel des lords
et des princes, au profit de la majest royale, grandie d'autant.

La clef intime qu'avait Barkilphedro tait faite, ayant deux
jeux, un  chaque extrmit, de faon  pouvoir ouvrir les petits
appartements dans les deux rsidences favorites de Josiane,
Hunkerville-house  Londres, Corleone-lodge  Windsor.  Ces deux
htels faisaient partie de l'hritage Clancharlie.
Hunkerville-house confinait  Oldgate.  Oldgate  Londres tait
une porte par o l'on venait de Harwick, et o l'on voyait une
statue de Charles II ayant sur sa tte un ange peint, et sous ses
pieds un lion et une licorne sculpts.  De Hunkerville-house, par
le vent d'est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone.
Corleone-lodge tait un palais florentin en brique et en pierre
avec colonnade de marbre, bti sur pilotis  Windsor, au bout du
pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d'honneur de
l'Angleterre.

Dans ce dernier palais, contigu au chteau de Windsor, Josiane
tait  porte de la reine.  Josiane s'y plaisait nanmoins.

Presque rien au dehors, toute en racines, telle tait l'influence
de Barkilphedro sur la reine.  Rien de plus difficile  arracher
que ces mauvaises herbes de cour; elles s'enfoncent trs avant et
n'offrent aucune prise extrieure.  Sarcler Roquelaure, Triboulet
ou Brummel, est presque impossible.

De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gr
Barkilphedro.

Sarah Jennings est clbre; Barkilphedro est inconnu; sa faveur
resta obscure.  Ce nom, Barkilphedro, n'est pas arriv jusqu'
l'histoire.  Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier.

Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu tudi
tout; tout effleur donne pour rsultat rien.  On peut tre
victime de l'_omnis res scibilis_.  Avoir sous le crne le
tonneau des Danades, c'est le malheur de toute une race de
savants qu'on peut appeler les striles.  Ce que Barkilphedro
avait mis dans son cerveau l'avait laiss vide.

L'esprit, comme la nature, a horreur du vide.  Dans le vide, la
nature met l'amour; l'esprit, souvent, y met la haine.  La haine
occupe.

L haine pour la haine existe.  L'art pour l'art est dans la
nature, plus qu'on ne croit.

On hait.  Il faut bien faire quelque chose.

La haine gratuite, mot formidable.  Cela veut dire la haine qui
est  elle-mme son propre paiement.

L'ours vit de se lcher la griffe.

Indfiniment, non.  Cette griffe, il faut la ravitailler.  Il
faut mettre quelque chose dessous.

Har indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il
faut finir par avoir un objet.  Une animosit diffuse sur la
cration puise, comme toute jouissance solitaire.  La haine sans
objet ressemble au tir sans cible.  Ce qui intresse le jeu,
c'est un coeur  percer.

On ne peut pas har uniquement pour l'honneur.  Il faut un
assaisonnement, un homme, une femme, quelqu'un  dtruire.

Ce service d'intresser le jeu, d'offrir un but, de passionner la
haine en la fixant, d'amuser le chasseur par la vue de la proie
vivante, de faire esprer au guetteur le bouillonnement tide et
fumant du sang qui va couler, d'panouir l'oiseleur par la
crdulit inutilement aile de l'alouette, d'tre une bte couve
 son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et
horrible dont n'a pas conscience celui qui le rend, Josiane le
rendit  Barkilphedro.

La pense est un projectile.  Barkilphedro, ds le premier jour,
s'tait mis  viser Josiane avec les mauvaises intentions qu'il
avait dans l'esprit.  Une intention et une escopette, cela se
ressemble.  Barkilphedro se tenait en arrt, dirigeant contre la
duchesse toute sa mchancet secrte.  Cela vous tonne?  Que
vous a fait l'oiseau  qui vous tirez un coup de fusil?  C'est
pour le manger, dites-vous.  Barkilphedro aussi.

Josiane ne pouvait gure tre frappe au coeur, l'endroit o est
une nigme est difficilement vulnrable mais elle pouvait tre
atteinte  la tte, c'est--dire  l'orgueil.

C'est par l qu'elle se croyait forte et qu'elle tait faible.

Barkilphedro s'en tait rendu compte.

Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si
elle avait pu distinguer ce qui tait embusqu derrire ce
sourire, cette fire personne, si haut situe, et probablement
trembl.  Heureusement pour la tranquillit de ses sommeils, elle
ignorait absolument ce qu'il y avait dans cet homme.

L'inattendu fuse on ne sait d'o.  Les profonds dessous de la vie
sont redoutables.  Il n'y a point de haine petite.  La haine est
toujours norme.  Elle conserve sa stature dans le plus petit
tre, et reste monstre.  Une haine est toute la haine.  Un
lphant que hait une fourmi est en danger.

Mme avant d'avoir frapp, Barkilphedro sentait avec joie un
commencement de saveur de l'action mauvaise qu'il voulait
commettre.  Il ne savait encore ce qu'il ferait contre Josiane.
Mais il tait dcid  faire quelque chose.  C'tait dj
beaucoup qu'un tel parti pris.

Anantir Josiane, c'et t trop de succs.  Il ne l'esprait
point.  Mais l'humilier, l'amoindrir, la dsoler, rougir de
larmes de rage ces yeux superbes, voil une russite.  Il y
comptait.  Tenace, appliqu, fidle au tourment d'autrui,
inarrachable, la nature ne l'avait pas fait ainsi pour rien.  Il
entendait bien trouver le dfaut de l'armure d'or de Josiane, et
faire ruisseler le sang de celte olympienne.  Quel bnfice,
insistons-y, y avait-il l pour lui?  Un bnfice norme.  Faire
du mal  qui nous a fait du bien.

Qu'est-ce qu'un envieux?  C'est un ingrat.  Il dteste la lumire
qui l'claire et le rchauffe.  Zoile hait ce bienfait, Homre.

Faire subir  Josiane ce qu'on appellerait aujourd'hui une
vivisection, l'avoir, toute convulsive, sur sa table d'anatomie,
la dissquer, vivante,  loisir dans une chirurgie quelconque, la
dchiqueter en amateur pendant qu'elle hurlerait, ce rve
charmait Barkilphedro.

Pour arriver  ce rsultat, il et fallu souffrir un peu, qu'il
l'et trouv bon.  On peut se pincer  sa tenaille.  Le couteau
en se reployant vous coupe les doigts; qu'importe!  tre un peu
pris dans la torture de Josiane lui et t gal.  Le bourreau,
manieur de fer rouge, a sa part de brlure, et n'y prend pas
garde.  Parce que l'autre souffre davantage, on ne sent rien.
Voir le supplici se tordre vous te votre douleur.

Fais ce qui nuit, advienne que pourra.

La construction du mal d'autrui se complique d'une acceptation de
responsabilit obscure.  On se risque soi-mme dans le danger
qu'on fait courir  un autre, tant les enchanements de tout
peuvent amener d'croulements inattendus.  Ceci n'arrte point le
vrai mchant.  Il ressent en joie ce que le patient prouve en
angoisse.  Il a le chatouillement de ce dchirement; l'homme
mauvais ne s'panouit qu'affreusement.  Le supplice se rverbre
sur lui en bien-tre.  Le duc d'Albe se chauffait les mains aux
bchers.  Foyer, douleur; reflet, plaisir.  Que de telles
transpositions soient possibles, cela fait frissonner.  Notre
ct tnbres est insondable.  _Supplice exquis_, l'expression
est dans Bodin[1], ayant peut-tre ce triple sens terrible:
recherche du tourment, souffrance du tourment, volupt du
tourmenteur.  Ambition, apptit, tous ces mots signifient
quelqu'un sacrifi  quelqu'un satisfait.  Chose triste, que
l'esprance puisse tre perverse.  En vouloir  une crature,
c'est lui vouloir du mal.  Pourquoi pas du bien?  Serait-ce que
le principal versant de notre volont serait du ct du mal?  Un
des plus rudes labeurs du juste, c'est de s'extraire
continuellement de l'me une malveillance difficilement
puisable.  Presque toutes nos convoitises, examines,
contiennent de l'inavouable.  Pour le mchant complet, et cette
perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant
mieux pour moi.  Ombre de l'homme.  Cavernes.

  [1] Livre IV, page 100.

Josiane avait cette plnitude de scurit que donne l'orgueil
ignorant, fait du mpris de tout.  La facult fminine de
ddaigner est extraordinaire.  Un ddain inconscient,
involontaire et confiant, c'tait l Josiane.  Barkilphedro tait
pour elle  peu prs une chose.  On l'et bien tonne, si on lui
et dit que Barkilphedro, cela existait.

Elle allait, venait et riait, devant cet homme qui la contemplait
obliquement.

Lui, pensif, il piait une occasion.

A mesure qu'il attendait, sa dtermination de jeter dans la vie
de celte femme un dsespoir quelconque, augmentait.

Afft inexorable.

D'ailleurs il se donnait  lui-mme d'excellentes raisons.  Il ne
faut pas croire que les coquins ne s'estiment pas.  Ils se
rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le
prennent de trs haut.  Comment!  cette Josiane lui avait fait
l'aumne!  Elle avait miett sur lui, comme sur un mendiant,
quelques liards de sa colossale richesse!  Elle l'avait riv et
clou  une fonclion inepte!  Si, lui Barkilphedro, presque homme
d'glise, capacit varie et profonde, personnage docte, ayant
l'toffe d'un rvrend, il avait pour emploi d'enregistrer des
tessons bons  racler les pustules de Job, s'il passait sa vie
dans un galetas de greffe  dboucher gravement de stupides
bouteilles incrustes de toutes les salets de la mer, et 
dchiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires,
des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes
illisibles, c'tait la faute de cette Josiane!  Comment!  cette
crature le tutoyait!

Et il ne se vengerait pas!

Et il ne punirait pas cette espce!

Ah a mais!  il n'y aurait donc plus de justice ici-bas!



X

FLAMBOIEMENTS QU'ON VERRAIT SI L'HOMME TAIT TRANSPARENT


Quoi!  cette femme, cette extravagante, cette songeuse lubrique,
vierge jusqu' l'occasion, ce morceau de chair n'ayant pas encore
fait sa livraison, cette effronterie  couronne princire, cette
Diane par orgueil, pas encore prise par le premier venu, soit,
peut-tre, on le dit, j'y consens, faute d'un hasard, cete
btarde d'une canaille de roi qui n'avait pas eu l'esprit de
rester en place, cette duchesse de raccroc, qui, grande dame,
jouait  la desse, et qui, pauvre, et t fille publique, cette
lady  peu prs, cette voleuse des biens d'un proscrit, cette
hautaine gueuse, parce qu'un jour, lui Barkilphedro, n'avait pas
de quoi dner, et qu'il tait sans asile, avait eu l'impudence de
l'asseoir chez elle  un bout de table, et de le nicher dans un
trou quelconque de son insupportable palais, ou a?  n'importe
o, peut-tre au grenier, peut-tre  la cave, qu'est-ce que cela
fait?  un peu mieux que les valets, un peu plus mal que les
chevaux!  Elle avait abus de sa dtresse,  lui, Barkilphedro,
pour se dpcher de lui rendre tratreusement service, ce que
font les riches afin d'humilier les pauvres, et de se les
attacher comme des bassets qu'on mne en laisse!  Qu'est-ce que
ce service lui cotait d'ailleurs?  Un service vaut ce qu'il
cote.  Elle avait des chambres de trop dans sa maison.  Venir en
aide  Barkilphedro!  le bel effort qu'elle avait fait l!
avait-elle mang une cuillere de soupe  la tortue de moins?
s'lait-elle prive de quelque chose dans le dbordement
hassable de son superflu?  Non.  Elle avait ajout  ce superflu
une vanit, un objet de luxe, une bonne action en bague au doigt,
un homme d'esprit secouru, un clergyman patronn!  Elle pouvait
prendre des airs, dire: je prodigue les bienfaits, je donne la
becque  des gens de lettres, faire sa protectrice!  Est-il
heureux de m'avoir trouve, ce misrable!  Quelle amie des arts
je suis!  Le tout pour avoir dress un lit de sangle dans un
mchant bouge sous les combles!  Quant  la place  l'amiraut,
Barkilphedro la tenait de Josiane, parbleu!  jolie fonction!
Josiane avait fait Barkilphedro ce qu'il tait.  Elle l'avait
cr, soit.  Oui, cr rien.  Moins que rien.  Car il se sentait,
dans cette charge ridicule, ploy, ankylos et contrefait.  Que
devait-il  Josiane?  La reconnaissance du bossu pour sa mre qui
l'a fait difforme.  Voil ces privilgis, ces gens combls, ces
parvenus, ces prfrs de la hideuse martre fortune!  Et l'homme
 talents, et Barkilphedro, tait forc de se ranger dans les
escaliers, de saluer des laquais, de grimper le soir un tas
d'tages, et d'tre courtois, empress, gracieux, dfrent,
agrable, et d'avoir toujours sur le museau une grimace
respectueuse!  S'il n'y a pas de quoi grincer de rage!  Et
pendant ce temps-la elle se mettait des perles au cou, et elle
prenait des poses d'amoureuse avec son imbcile de lord David
Dirry-Moir, la drlesse!

Ne vous laissez jamais rendre service.  On en abusera.  Ne vous
laissez pas prendre en dlit d'inanition, On vous soulagerait.
Parce qu'il tait sans pain, cette femme avait trouv le prtexte
suffisant pour lui donner  manger!  Dsormais il tait son
domestique!  Une dfaillance d'estomac, et vous voil  la chane
pour la vie!  tre oblig, c'est tre exploit.  Les heureux, les
puissants, profitent du moment o vous tendez la main pour vous
mettre un sou dedans, et de la minute o vous tes lche pour
vous faire esclave, et esclave de la pire espce, esclave d'une
charit, esclave forc d'aimer!  quelle infamie!  quelle
indlicatesse, quelle surprise  notre fiert!  Et c'est fini,
vous voil condamn,  perptuit,  trouver bon cet homme, 
trouver belle cette femme,  rester au second plan du subalterne,
 approuver,  applaudir,  admirer,  encenser,  vous
prosterner,  mettre  vos rotules le calus de l'agenouillement,
 sucrer vos paroles, quand vous tes rong de colre, quand vous
mchez des cris de fureur, et quand vous avez, en vous plus de
soulvement sauvage et plus d'cume amre que l'ocan.

C'est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre.

Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et
vous embourbe pour toujours.

Une aumne est irrmdiable.  Reconnaissance, c'est paralysie.
Le bienfait a une adhrence visqueuse et rpugnante qui vous te
vos libres mouvements.  Les odieux tres opulents et gavs dont
la piti a svi sur vous le savent.  C'est dit.  Vous tes leur
chose.  Ils vous ont achet.  Combien?  un os, qu'ils ont retir
 leur chien pour vous l'offrir.  Ils vous ont lanc cet os  la
tte.  Vous avez t lapid autant que secouru.  C'est gal.
Avez-vous rong l'os, oui ou non?  Vous avez eu aussi votre part
de la niche.  Donc remerciez.  Remerciez  jamais.  Adorez, vos
matres.  Gnuflexion indfinie.  Le bienfait implique un
sous-entendu d'infriorit accepte par vous.  Ils exigent que
vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux.
Votre diminution les augmente.  Votre courbure les redresse.  Il
y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente.  Leurs
vnements de famille, mariages, baptmes, la femelle pleine, les
petits qu'on met bas, cela vous regarde.  Il leur nat un
louveteau, bien, vous composerez un sonnet.  Vous tes pote pour
tre plat.  Si ce n'est pas  faire crouler les astres!  Un peu
plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers!

--Qu'est-ce que vous avez donc l chez vous, ma chre?  qu'il est
laid!  qu'est-ce que c'est que cet homme?--Je ne sais pas, c'est
un grimaud que je nourris.--Ainsi dialoguent ces dindes.  Sans
mme baisser la voix.  Vous entendez, et vous restez
mcaniquement aimable.  Du reste, si vous tes malade, vos
matres vous envoient le mdecin.  Pas le leur.  Dans l'occasion,
ils s'informent.  N'tant pas de la mme espce que vous, et
l'inaccessible tant de leur ct, ils sont affables.  Leur
escarpement les fait abordables.  Ils savent que le plain-pied
est impossible.  A force de ddain, ils sont polis.  A table, ils
vous font un petit signe de tte.  Quelquefois ils savent
l'orthographe de votre nom.  Ils ne vous font pas sentir qu'ils
sont vos protecteurs autrement qu'en marchant navement sur tout
ce que vous avez de susceptible et de dlicat.  Ils vous traitent
avec bont!

Est-ce assez abominable?

Certes, il tait urgent de chtier la Josiane.  Il fallait lui
apprendre  qui elle avait eu affaire!  Ah!  messieurs les
riches, parce que vous ne pouvez pas tout consommer, parce que
l'opulence aboutirait  l'indigestion, vu la petitesse de vos
estomacs gaux aux ntres, aprs tout, parce qu'il vaut mieux
distribuer les restes que les perdre, vous rigez, cette pte
jete aux pauvres en magnificence!  Ah!  vous nous donnez du
pain, vous nous donnez, un asile, vous nous donnez, des
vtements, vous nous donnez un emploi, et vous poussez l'audace,
la folie, la cruaut, l'ineptie et l'absurdit jusqu' croire que
nous sommes vos obligs!  Ce pain, c'est un pain de servitude,
cet asile, c'est une chambre de valet, ces vtements, c'est une
livre, cet emploi, c'est une drision, paye, soit, mais
abrutissante!  Ah!  vous vous croyez le droit de nous fltrir
avec du logement et de la nourriture, vous vous imaginez, que
nous vous sommes redevables, et vous comptez sur de la
reconnaissance!  Eh bien!  nous vous mangerons le ventre!  Eh
bien!  nous vous dtripaillerons, belle madame, et nous vous
dvorerons toute en vie, et nous vous couperons les attaches du
coeur avec nos dents!

Cette Josiane!  n'tait-ce pas monstrueux?  quel mrite
avait-elle?  Elle avait fait ce chef-d'oeuvre de venir au monde
en tmoignage de la btise de son pre et de la honte de sa mre,
elle nous faisait la grce d'exister, et cette complaisance
qu'elle avait d'tre un scandale public, on la lui payait des
millions, elle avait des terres et des chteaux, des garennes,
des chasses, des lacs, des forts, est-ce que je sais, moi?  et
avec cela elle faisait sa sotte!  et on lui adressait des vers!
et lui, Barkilphedro, qui avait tudi et travaill, qui s'tait
donn de la peine, qui s'tait fourr de gros livres dans les
yeux et dans la cervelle, qui avait pourri dans les bouquins et
dans la science, qui avait normment d'esprit, qui commanderait
trs bien des armes, qui crirait des tragdies comme Otway et
Dryden, s'il voulait, lui qui tait fait pour tre empereur, il
avait t rduit  permettre  cette rien du tout de l'empcher
de crever de faim!  L'usurpation de ces riches, excrables lus
du hasard, peut-elle aller plus loin!  Faire semblant d'tre
gnreux avec nous, et nous protger, et nous sourire  nous qui
boirions leur sang et qui nous lcherions les lvres ensuite!
Que la basse femme de cour ait l'odieuse puissance d'tre
bienfaitrice, et que l'homme suprieur puisse tre condamn 
ramasser de telles bribes tombant d'une telle main, quelle plus
pouvantable iniquit!  Et quelle socil que celle qui a  ce
point pour base la disproportion et l'injustice!  Ne serait-ce
pas le cas de tout prendre par les quatre coins, et d'envoyer
ple-mle au plafond la nappe et le festin et l'orgie, et
l'ivresse et l'ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont 
deux coudes sur la table, et ceux qui sont  quatre pattes
dessous, et les insolents qui donnent et les idiots qui
acceptent, et de recracher tout au nez de Dieu, et de jeter au
ciel toute la terre!  En attendant, enfonons nos griffes dans
Josiane.

Ainsi songeait Barkilphedro.  C'taient l les rugissements qu'il
avait dans l'me.  C'est l'habitude de l'envieux de s'absoudre en
amalgamant  son grief personnel le mal public.  Toutes les
formes farouches des passions haineuses allaient et venaient dans
cette intelligence froce.  A l'angle des vieilles mappemondes du
quinzime sicle, on trouve un large espace vague sans forme et
sans nom o sont crits ces trois mots: _Hic sunt leones_.  Ce
coin sombre est aussi dans l'homme.  Les passions rdent et
grondent quelque part en nous, et l'on peut dire aussi d'un ct
obscur de notre me: Il y a ici des lions.

Cet chafaudage de raisonnements fauves tait-il absolument
absurde?  cela manquait-il d'un certain jugement?  Il faut bien
le dire, non.

Il est effrayant de penser que cette chose qu'on a en soi, le
jugement, n'est pas la justice.  Le jugement, c'est le relatif.
La justice, c'est l'absolu.  Rflchissez  la diffrence entre
un juge et un juste.

Les mchants malmnent la conscience avec autorit.  Il y a une
gymnastique du faux.  Un sophiste est un faussaire, et dans
l'occasion ce faussaire brutalise le bon sens.  Une certaine
logique trs souple, trs implacable et trs agile est au service
du mal et excelle  meurtrir la vrit dans les tnbres.  Coups
de poing sinistres de Satan  Dieu.

Tel sophiste, admir des niais, n'a pas d'autre gloire que
d'avoir fait des bleus  la conscience humaine.

L'affligeant, c'est que Barkilphedro pressentait un avortemcnt.
Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du
moins, pour peu de ravage.  tre un homme corrosif, avoir en soi
une volont d'acier, une haine de diamant, une curiosit ardente
de la catastrophe, et ne rien brler, ne rien dcapiter, ne rien
exterminer!  tre ce qu'il tait, une force de dvastation, une
animosit vorace, un rongeur du bonheur d'autrui, avoir t
cr--(car il y a un crateur, le diable ou Dieu, n'importe qui!)
avoir t cr de toutes pices Barkilphedro pour ne raliser
peut-tre qu'une chiquenaude; est-ce possible!  Barkilphedro
manquerait son coup!  tre un ressort  lancer des quartiers de
rocher, et lcher toute sa dtente pour faire  une mijaure une
bosse au front!  une catapulte faisant le dgt d'une pichenette!
accomplir une besogne de Sisyphe pour un rsultat de fourmi!
suer toute la haine pour  peu prs rien!  Est-ce assez humiliant
quand on est un mcanisme d'hostilit  broyer le monde!  Mettre
en mouvement tous ses engrenages, faire dans l'ombre un fracas de
machine de Marly, pour russir peut-tre  pincer le bout d'un
petit doigt rose!  Il allait tourner et retourner des blocs pour
arriver, qui sait?   rider un peu la surface plate de la cour!
Dieu a cette manie de dpenser grandement les forces.  Un
remuement de montagne aboutit au dplacement d'une taupinire.

En outre, la cour tant donne, terrain bizarre, rien n'est plus
dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer.  D'abord
cela vous dmasque  votre ennemi, et cela l'irrite; ensuite, et
surtout, cela dplat au matre.  Les rois gotent peu les
maladroits.  Pas de contusions; pas de gourmades laides.
gorgez, tout le monde, ne faites saigner du nez  personne.  Qui
tue est habile, qui blesse est inepte.  Les rois n'aiment pas
qu'on cloppe leurs domestiques.  Ils vous en veulent si vous
flez une porcelaine sur leur chemine ou un courtisan dans leur
cortge.  La cour doit rester propre.  Cassez, et remplacez;
c'est bien.

Ceci se concilie du reste parfaitement avec le got des
mdisances qu'ont les princes.  Dites du mal, n'en faites point.
Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.

Poignardez, mais n'gratignez pas.  A moins que l'pingle ne soit
empoisonne.  Circonstance attnuante.  C'tait, rappelons-le, le
cas de Barkilphedro.

Tout pygme haineux est la fiole o est enferm le dragon de
Salomon.  Fiole microscopique, dragon dmesur.  Condensation
formidable attendant l'heure gigantesque de la dilatation.  Ennui
consol par la prmditation de l'explosion.  Le contenu est plus
grand que le contenant.  Un gant latent, quelle chose trange!
un acarus dans lequel il y a une hydre!  tre cette affreuse
bote  surprise, avoir en soi Lviathan, c'est pour le nain une
torture et une volupt.

Aussi rien n'et fait lcher prise  Barkilphedro.  Il attendait
son heure.  Viendrait-elle?  Qu'importe?  il l'attendait.  Quand
on est trs mauvais, l'amour-propre s'en mle.  Faire des trous
et des sapes  une fortune de cour, plus haute que nous, la miner
 ses risques et prils, tout souterrain et tout cach qu'on est,
insistons-y, c'est intressant.  On se passionne  un tel jeu.
On s'prend de cela comme d'un pome pique qu'on ferait.  tre
trs petit et s'attaquer  quelqu'un de trs grand est une action
d'clat.  C'est beau d'tre la puce d'un lion.

L'altire bte se sent pique et dpense son norme colre contre
l'atome.  Un tigre rencontr l'ennuierait moins.  Et voil les
rles changs.  Le lion humili a dans sa chair le dard de
l'insecte, et la puce peut dire: j'ai en moi du sang de lion.

Pourtant, ce n'taient l pour l'orgueil de Barkilphedro que de
demi-apaisements.  Consolations.  Palliatifs.  Taquiner est une
chose, torturer vaudrait mieux.  Barkilphedro, pense dsagrable
qui lui revenait sans cesse, n'aurait vraisemblablement pas
d'autre succs que d'entamer chtivement l'piderme de Josiane.
Que pouvait-il esprer de plus, lui si infime contre elle si
radieuse?  Une gratignure, que c'est peu,  qui voudrait toute
la pourpre de l'corchure vive, et les rugissements de la femme
plus que nue, n'ayant mme plus cette chemise, la peau!  avec de
telles envies, que c'est fcheux d'tre impuissant!  Hlas!  rien
n'est parfait.

En somme il se rsignait.  Ne pouvant mieux, il ne rvait que la
moiti de son rve.  Faire une farce noire, c'est l un but aprs
tout.

Celui qui se venge d'un bienfait, quel homme!  Barkilphedro tait
ce colosse.  Ordinairement l'ingratitude est de l'oubli; chez ce
privilgi du mal, elle tait de la fureur.  L'ingrat vulgaire
est rempli de cendre.  De quoi tait plein Barkilphedro?  d'une
fournaise.  Fournaise mure de haine, de colre, de silence, de
rancune, attendant pour combustible Josiane.  Jamais un homme
n'avait  ce point abhorr une femme sans raison.  Quelle chose
terrible!  Elle tait son insomnie, sa proccupation, son ennui,
sa rage.

Peut-tre en tait-il un peu amoureux.



XI

BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE


Trouver l'endroit sensible de Josiane et la frapper l; telle
tait, pour toutes les causes que nous venons de dire, la volont
imperturbable de Barkilphedro.

Vouloir ne suffit pas; il faut pouvoir.

Comment s'y prendre?

L tait la question.

Les chenapans vulgaires font soigneusement le scenario de la
coquinerie qu'ils veulent commettre.  Ils ne se sentent pas assez
forts pour saisir l'incident au passage, pour en prendre
possession de gr ou de force, et pour le contraindre  les
servir.  De l des combinaisons prliminaires que les mchants
profonds ddaignent.  Les mchants profonds ont pour tout _a
priori_ leur mchancet; ils se bornent  s'armer de toutes
pices, prparent plusieurs en-cas varis, et, comme
Barkilphedro, pient tout bonnement l'occasion.  Ils savent qu'un
plan faonn d'avance court risque de mal s'emboter dans
l'vnement qui se prsentera.  On ne se rend pas comme cela
matre du possible et l'on n'en fait point ce qu'on veut.  On n'a
point de pourparler pralable avec la destine.  Demain ne nous
obit pas.  Le hasard a une certaine indiscipline.

Aussi le guettent-ils pour lui demander sans prambule,
d'autorit, et sur-le-champ, sa collaboration.  Pas de plan, pas
d'pure, pas de maquette, pas de soulier tout fait chaussant mal
l'inattendu.  Ils plongent  pic dans la noirceur.  La mise 
profit immdiate et rapide du fait quelconque qui peut aider,
c'est l l'habilet qui distingue le mchant efficace, et qui
lve le coquin  la dignit de dmon.  Brusquer le sort, c'est
le gnie.

Le vrai sclrat vous frappe comme une fronde, avec le premier
caillou venu.

Les malfaiteurs capables comptent sur l'imprvu, cet auxiliaire
stupfait de tant de crimes.

Empoigner l'incident, sauter dessus; il n'y a pas d'autre Art
potique pour ce genre de talent.

Et, en attendant, savoir  qui l'on a affaire.  Sonder le
terrain.

Pour Barkilphedro, le terrain tait la reine Anne.

Barkilphedro approchait la reine.

De si prs que, parfois, il s'imaginait entendre les monologues
de sa majest.

Quelquefois, il assistait, point compt, aux conversations des
deux soeurs.  On ne lui dfendait pas le glissement d'un mot.  Il
en profitait pour s'amoindrir.  Faon d'inspirer confiance.

C'est ainsi qu'un jour,  Hampton-Court, dans le jardin, tant
derrire la duchesse, qui tait derrire la reine, il entendit
Anne, se conformant lourdement  la mode, mettre des sentences.

--Les btes sont heureuses, disait la reine, elles ne risquent
pas d'aller en enfer.

--Elles y sont, rpondit Josiane.

Cette rponse, qui substituait brusquement la philosophie  la
religion, dplut.  Si par hasard c'tait profond, Anne se sentait
choque.

--Ma chre, dit-elle  Josiane, nous parlons de l'enfer comme
deux sottes.  Demandons  Barkilphedro ce qu'il en est.  Il doit
savoir ces choses-l.

--Comme diable?  demanda Josiane.

--Comme bte, rpondit Barkilphedro.

Et il salua.

--Madame, dit la reine  Josiane, il a plus d'esprit que nous.

Pour un homme comme Barkilphedro, approcher la reine, c'tait la
tenir.  Il pouvait dire: Je l'ai.  Maintenant il lui fallait la
manire de s'en servir.

Il avait pied en cour.  tre post, c'est superbe.  Aucune chance
ne pouvait lui chapper.  Plus d'une fois il avait fait sourire
mchamment la reine.  C'tait avoir un permis de chasse.

Mais n'y avait-il aucun gibier rserv?  Ce permis de chasse
allait-il jusqu' casser l'aile ou la patte  quelqu'un comme la
propre soeur de sa majest?

Premier point  claircir.  La reine aimait-elle sa soeur?

Un faux pas peut tout perdre.  Barkilphedro observait.

Avant d'entamer la partie, le joueur regarde ses cartes.  Quels
atouts a-t-il?  Barkilphedro commena par examiner l'ge des deux
femmes: Josiane, vingt-trois ans; Anne, quarante et un ans.
C'tait bien.  Il avait du jeu.

Le moment o la femme cesse de compter par printemps et commence
 compter par hivers, est irritant.  Sourde rancune contre le
temps, qu'on a en soi.  Les jeunes belles panouies, parfums pour
les autres, sont pour vous pines, et de toutes ces roses vous
sentez la piqre.  Il semble que toute cette fracheur vous est
prise, et que la beaut ne dcrot en vous que pare qu'elle
crot chez les autres.

Exploiter cette mauvaise humeur secrte, creuser la ride d'une
femme de quarante ans qui est reine, cela tait indiqu 
Barkilphedro.

L'envie excelle  exciter la jalousie comme le rat  faire sortir
le crocodile.

Barkilphedro attachait sur Anne son regard magistral.

Il voyait dans la reine comme on voit dans une stagnation.  Le
marcage a sa transparence.  Dans une eau sale on voit des vices;
dans une eau trouble on voit des inepties.  Anne n'tait qu'une
eau trouble.

Des embryons de sentiments et des larves d'ides se mouvaient
dans cette cervelle paisse.

C'tait peu distinct.  Cela avait  peine des contours.
C'taient des ralits pourtant, mais informes.  La reine pensait
ceci.  La reine dsirait cela.  Prciser quoi tait difficile.
Les transformations confuses qui s'oprent dans l'eau
croupissante sont malaises  tudier.

La reine, habituellement obscure, avait par instants des
chappes btes et brusques.  C'tait l ce qu'il fallait saisir.
Il fallait la prendre sur le fait.

Qu'est-ce que la reine Anne, dans son for intrieur, voulait  la
duchesse Josiane?  Du bien, ou du mal?

Problme.  Barkilphedro se le posa.

Ce problme rsolu, on pourrait aller plus loin.

Divers hasards servirent Barkilphedro.  Et surtout sa tnacit au
guet.

Anne tait, du ct de son mari, un peu parente de la nouvelle
reine de Prusse, femme du roi aux cent chambellans, de laquelle
elle avait un portrait peint sur mail d'aprs le procd de
Turquet de Mayerne.  Cette reine de Prusse avait, elle aussi, une
soeur cadette illgitime, la baronne Drika.

Un jour, Barkilphedro prsent, Anne fit  l'ambassadeur de Prusse
des questions sur cette Drika.

--On la dit riche?

--Trs riche, rpondit l'ambassadeur.

--Elle a des palais?

--Plus magnifiques que ceux de la reine sa soeur.

--Qui doit-elle pouser?

--Un trs grand seigneur, le comte Gormo.

--Joli?

--Charmant.

--Elle est jeune?

--Toute jeune.

--Aussi belle que la reine.

L'ambassadeur baissa la voix et rpondit:

--Plus belle.

--Ce qui est insolent, murmura Barkilphedro.

La reine eut un silence, puis s'cria:

--Ces btardes!

Barkilphedro nota ce pluriel.

Une autre fois,  une sortie de chapelle o Barkilphedro se
tenait assez prs dj reine derrire les deux grooms de
l'aumnerie, lord David Dirry-Moir, traversant des ranges de
femmes, fit sensation par sa bonne mine.  Sur son passage
clatait un brouhaha d'exclamations fminines:--Qu'il est
lgant!--Qu'il est galant!--Qu'il a grand air!--Qu'il est beau!

--Comme c'est dsagrable!  grommela la reine.

Barkilphedro entendit.

Il tait fix.

On pouvait nuire  la duchesse sans dplaire  la reine.

Le premier problme tait rsolu.

Maintenant le deuxime se prsentait.

Comment faire pour nuire  la duchesse?

Quelle ressource pouvait, pour un but si ardu, lui offrir son
misrable emploi?

Aucune, videmment.



XII

COSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE


Indiquons un dtail: Josiane avait le tour.

On le comprendra en rflchissant qu'elle tait, quoique du petit
ct, soeur de la reine, c'est--dire personne princire.

Avoir le tour.  Qu'est cela?

Le vicomte de Saint-John--prononcez Bolingbroke--crivait 
Thomas Lennard, comte de Sussex: Deux choses font qu'on est
grand.  En Angleterre avoir le tour; en France avoir le pour.

Le pour, en France, c'tait ceci: quand le roi tait en voyage,
le fourrier de la cour, le soir venu, au dbott  l'tape,
assignait leur logement aux personnes suivant sa majest.  Parmi
ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilge immense: Ils
ont le _pour_, dit le Journal historique de l'anne 1694, page 6,
c'est--dire que le fourrier qui marque les logis met _Pour_
avant leur nom, comme: _Pour M.  le prince de Soubise_, au lieu
que, quand il marque le logis d'une personne qui n'est point
prince, il ne met point de _Pour_, mais simplement son nom, par
exemple: _Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin_, etc. Ce _Pour_
sur une porte indiquait un prince ou un favori.  Favori, c'est
pire que prince.  Le roi accordait le _pour_ comme le cordon bleu
ou la pairie.

Avoir le tour en Angleterre tait moins vaniteux, mais plus
rel.  C'tait un signe de vritable approche de la personne
rgnante.  Quiconque tait, par naissance ou faveur, en posture
de recevoir des communications directes de sa majest, avait dans
le mur de sa chambre de lit un tour o tait ajust un timbre.
Le timbre sonnait, le tour s'ouvrait, une missive royale
apparaissait sur une assiette d'or ou sur un coussin de velours,
puis le tour se refermait.  C'tait intime et solennel.  Le
mystrieux dans le familier.  Le tour ne servait  aucun autre
usage.  Sa sonnerie annonait un message royal.  On ne voyait pas
qui l'apportait.  C'tait du reste tout simplement un page de la
reine ou du roi.  Leicester avait le tour sous Elisabeth, et
Buckingham sous Jacques Ier.  Josiane l'avait sous Anne, quoique
peu favorite.  Qui avait le tour tait comme quelqu'un qui serait
en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui
Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre.
Pas d'exception plus envie.  Ce privilge entranait plus de
servilit.  On en tait un peu plus valet.  A la cour, ce qui
lve abaisse.  Avoir le tour, cela se disait en franais; ce
dtail d'tiquette anglaise tant probablement une ancienne
platitude franaise.

Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait t vierge
reine, menait, tantt  la ville, tantt  la campagne, selon la
saison, une existence quasi princire, et tenait  peu prs une
cour dont lord David tait courtisan, avec plusieurs.  N'tant
pas encore maris, lord David et lady Josiane pouvaient sans
ridicule se montrer ensemble en public, ce qu'ils faisaient
volontiers.  Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses
dans le mme carrosse et dans la mme tribune.  Le mariage, qui
leur tait permis et mme impos, les refroidissait; mais en
somme leur attrait tait de se voir.  Les privauts permises aux
engaged ont une frontire aise  franchir.  Ils s'en
abstenaient, ce qui est facile tant de mauvais got.

Les plus belles boxes d'alors avaient lieu  Lambeth, paroisse o
le lord archevque de Cantorbry a un palais, quoique l'air y
soit malsain, et une riche bibliothque ouverte  de certaines
heures aux honntes gens.  Une fois, c'tait en hiver, il y eut
l, dans une prairie ferme  clef, un assaut de deux hommes
auquel assista Josiane, mene par David.  Elle avait demand:
Est-ce que les femmes sont admises?  et David avait rpondu:
_Sunt faeminae magnates_.  Traduction libre: _Pas les
bourgeoises_.  Traduction littrale: _Les grandes dames
existent_.  Une duchesse entre partout.  C'est pourquoi lady
Josiane vit la boxe.

Lady Josiane fit seulement la concession de se vtir en cavalier,
chose fort usite alors.  Les femmes ne voyageaient gure
autrement.  Sur six personnes que contenait le coach de Windsor,
il tait rare qu'il n'y et point une ou deux femmes habilles en
hommes.  C'tait signe de gentry.

Lord David, tant en compagnie d'une femme, ne pouvait figurer
dans le match, et devait rester simple assistant.

Lady Josiane ne trahissait sa qualit que par ceci, qu'elle
regardait  travers une lorgnette, ce qui tait acte de
gentilhomme.

La noble rencontre tait prside par lord Germaine,
arrire-grand-pre ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers
la fin du dix-huitime sicle, fut colonel, lcha pied dans une
bataille, puis fut ministre de la guerre, et n'chappa aux
biscayens de l'ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de
Sheridan, mitraille pire.  Force gentilshommes pariaient; Harry
Belew de Carleton, ayant des prtentions  la pairie teinte de
Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le
bourg de Dunhivid, qu'on appelle aussi Launceston; l'honorable
Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir
Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau,
qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg
de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre
le trs honorable Charles Bodville, qui s'appelle lord Robartes,
et qui est Custos Rotulorum du comt de Cornouailles.  D'autres
encore.

Les deux boxeurs taient un irlandais de Tipperary nomm du nom
de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un cossais appel
Helmsgail.  Cela mettait deux orgueils nationaux en prsence.
Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des
coups de poing  Gajothel.  Aussi les paris dpassaient quarante
mille guines, sans compter les jeux fermes.

Les deux champions taient nus avec une culotte trs courte
boucle aux hanches, et des brodequins  semelles cloutes, lacs
aux chevilles.

Helmsgail, l'cossais, tait un petit d' peine dix-neuf ans,
mais il avait dj le front recousu; c'est pourquoi on tenait
pour lui deux et un tiers.  Le mois prcdent il avait enfonc
une cte et crev les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui
expliquait l'enthousiasme.  Il y avait eu pour ses parieurs gain
de douze mille livres sterling.  Outre son front recousu,
Helmsgail avait la mchoire brche.  Il tait leste et alerte.
Il tait haut comme une femme petite, ramass, trapu, d'une
stature basse et menaante, et rien n'avait t perdu de la pte
dont il avait t fait; pas un muscle qui n'allt au but, le
pugilat.  Il y avait de la concision dans son torse ferme,
luisant et brun comme l'airain.  Il souriait, et trois dents
qu'il avait de moins s'ajoutaient  son sourire.

Son adversaire tait vaste et large, c'est--dire faible.

C'tait un homme de quarante ans.  Il avait six pieds de haut, un
poitrail d'hippopotame, et l'air doux.  Son coup de poing fendait
le pont d'un navire, mais il ne savait pas le donner.
L'irlandais Phelem-ghe-madone tait surtout une surface et
semblait tre dans les boxes plutt pour recevoir que pour
rendre.  Seulement on sentait qu'il durerait longtemps.  Espce
de rostbeef pas assez cuit, difficile  mordre et impossible 
manger.  Il tait ce qu'on appelle, en argot local, de la viande
crue, _raw flesh_.  Il louchait.  Il semblait rsign.

Ces deux hommes avaient pass la nuit prcdente cte  cte dans
le mme lit, et dormi ensemble.  Ils avaient bu dans le mme
verre chacun trois doigts de vin de Porto.

Ils avaient l'un et l'autre leur groupe de souteneurs, gens de
rude mine, menaant au besoin les arbitres.  Dans le groupe pour
Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un
boeuf sur son dos, et un nomm John Bray qui un jour avait pris
sur ses paules dix boisseaux de farine  quinze gallons par
boisseau, plus le meunier, et avait march avec cette charge plus
de deux cents pas plus loin.  Du ct de Phelem-ghe-madone, lord
Hyde avait amen de Launceston un certain Kilter, lequel
demeurait au Chteau-Vert, et lanait par-dessus son paule une
pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du
chteau.  Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, taient de
Cornouailles, ce qui honore le comt.

D'autres souteneurs taient des garnements brutes, au rble
solide, aux jambes arques, aux grosses pattes noueuses,  la
face inepte, en haillons, et ne craignant rien, tant presque
tous repris de justice.

Beaucoup s'entendaient admirablement  griser les gens de police.
Chaque profession doit avoir ses talents.

Le pr choisi tait plus loin que le Jardin des Ours, o l'on
faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au
del des dernires btisses en construction,  ct de la masure
du prieur de Sainte-Marie Over Ry, ruin par Henri VIII.  Vent
du nord et givre tait le temps; une pluie fine tombait, vite
fige en verglas.  On reconnaissait dans les gentlemen prsents
ceux qui taient pres de famille, parce qu'ils avaient ouvert
leurs parapluies.

Du ct de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et
Kilter, pour tenir le genou.

Du ct de Helmsgail, l'honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et
lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.

Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans
l'enceinte pendant qu'on rglait les montres.  Puis ils
marchrent l'un  l'autre et se donnrent la main.

Phelem-ghe-madone dit  Helmsgail:--J'aimerais m'en aller chez
moi.

Helmsgail rpondit avec honntet:--Il faut que la gentry se soit
drange pour quelque chose.

Nus comme ils taient, ils avaient froid.  Phelem-ghe-madone
tremblait.  Ses mchoires claquaient.

Docteur Eleanor Sharp, neveu de l'archevque d'York, leur cria:
Tapez-vous, mes drles.  a vous rchauffera.

Cette parole d'amnit les dgela.

Ils s'attaqurent.

Mais ni l'un ni l'autre n'taient en colre.  On compta trois
reprises molles.  Rvrend Docteur Gumdraith, un des quarante
associs d'All Souls Colleges[1], cria: Qu'on leur entonne du
gin!

  [1] Collge de Toutes-les-Ames

Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre,
maintinrent la rgle.  Il faisait pourtant bien froid.

On entendit le cri: _first blood!_ Le premier sang tait rclam.
On les replaa bien en face l'un de l'autre.

Ils se regardrent, s'approchrent, allongrent les bras, se
touchrent les poings, puis reculrent.  Tout  coup, Helmsgail,
le petit homme, bondit.

Le vrai combat commena.

Phelem-ghe-madone fut frapp en plein front entre les deux
sourcils.  Tout son visage ruissela de sang.  La foule cria:
_Helmsgail a fait couler le bordeaux[2]!_ On applaudit.
Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes,
se mit  dmener ses deux poings au hasard.

  [2] _Hemlsgail has tapped his claret._

L'honorable Peregrine Berti dit:--Aveugl.  Mais pas encore
aveugle.

Alors Helmsgail entendit de toutes parts clater cet
encouragement:--_Bung his peepers[3]!_

  [3] Crve-lui les quinquets.

En somme, les deux champions taient vraiment bien choisis, et,
quoique le temps fut peu favorable, on comprit que le match
russirait.  Le quasi-gant Phelem-ghe-madone avait les
inconvnients de ses avantages; il se mouvait pesamment.  Ses
bras taient massue, mais son corps tait masse.  Le petit
courait, frappait, sautait, grinait, doublait la vigueur par la
vitesse, savait les ruses.  D'un ct le coup de poing primitif,
sauvage, inculte,  l'tat d'ignorance; de l'autre le coup de
poing de la civilisation, Helmsgail combattait autant avec ses
nerfs qu'avec ses muscles et avec sa mchancet qu'avec sa force;
Phelem-ghe-madone tait une espce d'assommeur inerte, un peu
assomm au pralable.  C'tait l'art contre la nature.  C'tait
le froce contre le barbare.

Il tait clair que le barbare serait battu.  Mais pas trs vite.
De l l'intrt.

Un petit contre un grand.  La chance est pour le petit.  Un chat
a raison d'un dogue.  Les Goliath sont toujours vaincus par les
David.

Une grle d'apostrophes tombait sur les combattants:--_Bravo,
Helmsgail!  good!  well done, highlander!--Now, Phelem[4]!_

  [4] Bravo, Helmsgail!  bon!  c'est bien, montagnard!  A ton
  tour Phelem!

Et, les amis de Helmsgail lui rptaient avec bienveillance
l'exhortation:--Crve-lui les quinquets!

Helmsgail fit mieux, brusquement baiss et redress avec une
ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum.
Le colosse chancela.

--Mauvais coup!  cria le vicomte Barnard,

Phelem-ghe-madone s'affaissa sur le genou de Kilter en
disant:--Je commence  me rchauffer.

Lord Desertum consulta les referees, et dit:--Il y aura cinq
minutes de rond[5].

  [5] Suspension.

Phelem-ghe-madone dfaillait.  Kilter lui essuya le sang des yeux
et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans
la bouche.  On tait  la onzime passe.  Phelem-ghe-madone,
outre sa plaie au front, avait les pectoraux dforms de coups,
le ventre tumfi et le sinciput meurtri.  Helmsgail n'avait
rien.

Un certain tumulte clatait parmi les gentlemen.

Lord Barnard rptait:--Mauvais coup.

--Pari nul, dit le laird de Lamyrbau.

--Je rclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepeper.

Et l'honorable membre pour le bourg Sainl-Yves, sir Bartholomew
Gracedieu, ajouta:

--Qu'on me rende mes cinq cents guines, je m'en vais.

--Cessez le match, cria l'assistance.

Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu'un homme
ivre, et dit:

--Continuons le match,  une condition.  J'aurai aussi, moi, le
droit de donner un mauvais coup.

On cria de toutes parts:--Accord.

Helmsgail haussa les paules.

Les cinq minutes passes, la reprise se fit.

Le combat, qui tait une agonie pour Phelem-ghe-madone, tait un
jeu pour Helmsgail.

Ce que c'est que la science!  le petit homme trouva moyen de
mettre le grand en chancery, c'est--dire que tout  coup
Helmsgail prit sous son bras gauche courb comme un croissant
d'acier la grosse tte de Phelem-ghe-madone, et le tint l sous
son aisselle, cou ploy et nuque basse, pendant que de son poing
droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de
bas en haut et en dessous, il lui crasait  l'aise la face.
Quand Phelem-ghe-madone, enfin lch, releva la tte, il n'avait
plus de visage.

Ce qui avait t un nez, des yeux et une bouche, n'tait plus
qu'une apparence d'pong noire trempe dans le sang.  Il cracha.
On vit  terre quatre dents.

Puis il tomba.  Kilter le reut sur son genou.

Helmsgail tait  peine touch.  Il avait quelques bleus
insignifiants et une gratignure  une clavicule.

Personne n'avait plus froid.  On faisait seize et un quart pour
Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.

Harry de Carleton cria:

--Il n'y a plus de Phelem-ghe-madone.  Je parie pour Helmsgail ma
pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une
vieille perruque de l'archevque de Cantorbery.

--Donne ton mufle, dit Kilter  Phelem-ghe-madone, et, fourrant
sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le dbarbouilla avec
du gin.  On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une
paupire.  Les tempes semblaient fles.

--Encore une reprise, ami, dit Kilter.  Et il ajouta:--Pour
l'honneur de la basse ville.

Les gallois et les irlandais s'entendent; pourtant
Phelem-ghe-madone, ne fit aucun signe pouvant indiquer qu'il
avait encore quelque chose dans l'esprit.

Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant.  C'tait la
vingt-cinquime reprise.  A la manire dont ce cyclope, car il
n'avait plus qu'un oeil, se remit en posture, on comprit que
c'tait la fin et personne ne douta qu'il ne ft perdu.  Il posa
sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond.  Helmsgail,
 peine en sueur, cria: Je parie pour moi.  Mille contre un.

Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut trange, tous deux
tombrent.  On entendit un grognement gai.

C'tait Phelem-ghe-madone qui tait content.

Il avait profit du coup terrible qu'Helmsgail lui avait donn
sur le crne pour lui en donner un, mauvais, au nombril.

Helmsgail, gisant, rlait.

L'assistance regarda Helmsgail  terre et dit:--Rembours.

Tout le monde battit des mains, mme les perdants.

Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et
agi dans son droit.

On emporta Helmsgail sur une civire.  L'opinion tait qu'il n'en
reviendrait point.  Lord Robartes s'cria: Je gagne douze cents
guines.  Phelem-ghe-madone tait videmment estropi pour la
vie.

En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est tolr
entre engaged.  Elle lui dit:

--C'est trs beau.  Mais...

--Mais quoi?

--J'aurais cru que cela m'terait mon ennui.  Eh bien, non.

Lord David s'arrta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla
les joues en secouant la tte, ce qui signifie: attention!  et
dit  la duchesse:

--Pour l'ennui il n'y a qu'un remde.

--Lequel?

--Gwynplaine.

La duchesse demanda:

--Qu'est-ce que c'est que Gwynplaine?




LIVE DEUXIME

GWINPLAINE ET DEA



I

OU L'ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N'A ENCORE VU QUE LES ACTIONS


La nature avait t prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
Elle lui avait donn une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des
oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait
pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on
ne pouvait regarder sans rire.  Nous venons de le dire, la nature
avait combl Gwynplaine de ses dons.  Mais tait-ce la nature?

Ne l'avait-on pas aide?

Deux yeux pareils  des jours de souffrance, un hiatus pour
bouche, une protubrance camuse avec deux trous qui taient les
narines, pour face un crasement, et tout cela ayant pour
rsultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas
toute seule de tels chefs-d'oeuvre.

Seulement, le rire est-il synonyme de la joie?

Si, en prsence de ce bateleur,--car c'tait un bateleur,--on
laissait se dissiper la premire impression de gat, et si l'on
observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace
de l'art.  Un pareil visage n'est pas fortuit, mais voulu.  tre
 ce point complet n'est pas dans la nature.  L'homme ne peut
rien sur sa beaut, mais peut tout sur sa laideur.  D'un profil
hottentot vous ne ferez pas un profil romain, mais d'un nez grec
vous pouvez faire un nez kalmouck.  Il suffit d'oblitrer la
racine du nez et d'pater les narines.  Le bas latin du moyen ge
n'a pas cr pour rien le verbe _denasare_.  Gwynplaine enfant
avait-il t assez digne d'attention pour qu'on s'occupt de lui
au point de modifier son visage?  Pourquoi pas?  ne fut-ce que
dans un but d'exhibition et de spculation.  Selon toute
apparence, d'industrieux manieurs d'enfants avaient travaill 
cette figure.  Il semblait vident qu'une science mystrieuse,
probablement occulte, qui tait  la chirurgie ce que l'alchimie
est  la chimie, avait cisel cette chair,  coup sr dans le
trs bas ge, et cr, avec prmditation, ce visage.  Cette
science, habile aux sections, aux obtusions et aux ligatures,
avait fendu la bouche, dbrid les lvres, dnud les gencives,
distendu les oreilles, dcloisonn les cartilages, dsordonn les
sourcils et les joues, largi le muscle zygomatique, estomp les
coutures et les cicatrices, ramen la peau sur les lsions, tout
en maintenant la face  l'tat bant, et de cette sculpture
puissante et profonde tait sorti ce masque, Gwynplaine.

On ne nat pas ainsi.

Quoi qu'il en ft, Guynplaine tait admirablement russi.

Gwynplaine tait un don fait par la providence  la tristesse des
hommes.  Par quelle providence?  Y a-t-il une providence Dmon
comme il y a une providence Dieu?  Nous posons la question sans
la rsoudre.

Gwynplaine tait saltimbanque.  Il se faisait voir en public.
Pas d'effet comparable au sien.  Il gurissait les hypocondries
rien qu'en se montrant.  Il tait  viter pour des gens en
deuil, confus et forcs, s'ils l'apercevaient, de rire
indcemment.  Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit
rire.  On voyait Gwynplaine, on se tenait les ctes; il parlait,
on se roulait  terre.  Il tait le ple oppos du chagrin.
Spleen tait  un bout, et Gwynplaine  l'autre.

Aussi tait-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et
dans les carrefours,  une fort satisfaisante renomme d'homme
horrible.

C'est en riant que Guynplaine faisait rire.  Et pourtant il ne
riait pas.  Sa face riait, sa pense non.  L'espce de visage
inou que le hasard ou une industrie bizarrement spciale lui
avait faonn, riait tout seul.  Gwynplaine ne s'en mlait pas.
Le dehors ne dpendait pas du dedans.  Ce rire qu'il n'avait
point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa
bouche, il ne pouvait l'en ter.  On lui avait  jamais appliqu
le rire sur le visage.  C'tait un rire automatique, et d'autant
plus irrsistible qu'il tait ptrifi.  Personne ne se drobait
 ce rictus.  Deux convulsions de la bouche sont communicatives,
le rire et le billement.  Par la vertu de la mystrieuse
opration probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les
parties de son visage contribuaient  ce rictus, toute sa
physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le
moyeu; toutes ses motions, quelles qu'elles fussent,
augmentaient cette trange figure de joie, disons mieux,
l'aggravaient.  Un tonnement qu'il aurait eu, une souffrance
qu'il aurait ressentie, une colre qui lui serait survenue, une
piti qu'il aurait prouve, n'eussent fait qu'accrotre cette
hilarit des muscles; s'il et pleur, il et ri; et, quoi que
fit Gwynplaine, quoi qu'il voult, quoi qu'il penst, ds qu'il
levait la tte, la foule, si la foule tait l, avait devant les
yeux cette apparition, l'clat de rire foudroyant.

Qu'on se figure une tte de Mduse gaie.

Tout ce qu'on avait dans l'esprit tait mis en droute par cet
inattendu, et il fallait rire.

L'art antique appliquait jadis au fronton des thtres de la
Grce une face d'airain joyeuse.  Cette face s'appelait la
Comdie.  Ce bronze semblait rire et faisait rire, et tait
pensif.  Toute la parodie, qui aboutit  la dmence, toute
l'ironie, qui aboutit  la sagesse, se condensaient et
s'amalgamaient sur cette figure; la somme des soucis, des
dsillusions, des dgots et des chagrins se faisait sur ce front
impassible, et donnait ce total lugubre, la gat; un coin de la
bouche tait relev, du ct du genre humain, par la moquerie, et
l'autre coin, du ct des dieux, par le blasphme; les hommes
venaient confronter  ce modle du sarcasme idal l'exemplaire
d'ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvele
autour de ce rire fixe, se pmait d'aise devant l'immobilit
spulcrale du ricanement.  Ce sombre masque mort de la comdie
antique ajust  un homme vivant, on pourrait presque dire que
c'tait l Gwynplaine.  Cette tte infernale de l'hilarit
implacable, il l'avait sur le cou.  Quel fardeau pour les paules
d'un homme, le rire ternel!

Rire ternel.  Entendons-nous, et expliquons-nous.  A en croire
les manichens, l'absolu plie par moments, et Dieu lui-mme a des
intermittences.  Entendons-nous aussi sur la volont.  Qu'elle
puisse jamais tre tout  fait impuissante, nous ne l'admettons
pas.  Toute existence ressemble  une lettre, que modifie le
post-scriptum.  Pour Gwynplaine, le post-scriptum tait ceci: 
force de volont, en y concentrant toute son attention, et  la
condition qu'aucune motion ne vnt le distraire et dtendre la
fixit de son effort, il pouvait parvenir  suspendre l'ternel
rictus de sa face et  y jeter une sorte de voile tragique, et
alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait.

Cet effort, Gwyynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais,
car c'tait une fatigue douloureuse et une tension insupportable.
Il suffisait d'ailleurs de la moindre distraction et de la
moindre motion pour que, chass un moment, ce rire, irrsistible
comme un reflux, repart sur sa face, et il tait d'autant plus
intense que l'motion, quelle qu'elle ft, tait plus forte.

A cette restriction prs, le rire de Gwynplaine tait ternel.

On voyait Gwynplaine, on riait.  Quand on avait ri, on dtournait
la tte.  Les femmes surtout avaient horreur.  Cet homme tait
effroyable.  La convulsion bouffonne tait comme un tribut pay;
on la subissait joyeusement, mais presque mcaniquement.  Aprs
quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine, pour une femme,
tait insupportable  voir et impossible  regarder.

Il tait du reste grand, bien fait, agile, nullement difforme, si
ce n'est de visage.  Ceci tait une indication de plus parmi les
prsomptions qui laissaient entrevoir dans Gwynplaine plutt une
cration de l'art qu'une oeuvre de la nature.  Gwynplaine, beau
de corps, avait probablement t beau de figure.  En naissant, il
avait d tre un enfant comme un autre.  On avait conserv le
corps intact et seulement retouch la face.  Gwynplaine avait t
fait exprs.

C'tait l du moins la vraisemblance.

On lui avait laiss les dents.  Les dents sont ncessaires au
rire.  La tte de mort les garde.

L'opration faite sur lui avait d tre affreuse.  Il ne s'en
souvenait pas, ce qui ne prouvait point qu'il ne l'et pas subie.
Cette sculpture chirurgicale n'avait pu russir que sur un enfant
tout petit, et par consquent ayant peu conscience de ce qui lui
arrivait, et pouvant aisment prendre une plaie pour une maladie.
En outre, ds ce temps-l, on se le rappelle, les moyens
d'endormir le patient et de supprimer la souffrance taient
connus.  Seulement,  cette poque, on les appelait magie.
Aujourd'hui on les appelle anesthsie.

Outre ce visage, ceux qui l'avaient lev lui avaient donn des
ressources de gymnaste et d'athlte; ses articulations, utilement
disloques, et propres  des flexions en sens inverse, avaient
reu une ducation de clown et pouvaient, comme des gonds de
porte, se mouvoir dans tous les sens.  Dans son appropriation au
mtier de saltimbanque rien n'avait t nglig.

Ses cheveux avaient t teints couleur d'ocre une fois pour
toutes; secret qu'on a retrouv de nos jours.  Les jolies femmes
en usent; ce qui enlaidissait autrefois est aujourd'hui jug bon
pour embellir.  Gwynplaine avait les cheveux jaunes.  Cette
peinture des cheveux, apparemment corrosive, les avait laisss
laineux et bourrus au toucher.  Ce hrissement fauve, plutt
crinire que chevelure, couvrait et cachait un profond crne fait
pour contenir de la pense, L'opration quelconque, qui avait t
l'harmonie au visage et mis toute cette chair en dsordre,
n'avait pas eu prise sur la bote osseuse.  L'angle facial de
Gwynplaine tait puissant et surprenant.  Derrire ce rire il y
avait une me, faisant, comme nous tous, un songe.

Du reste, ce rire tait pour Gwynplaine tout un talent.  Il n'y
pouvait rien, et il en tirait parti.  Au moyen de ce rire, il
gagnait sa vie.

Gwynplaine--on l'a sans doute dj reconnu--tait cet enfant
abandonn un soir d'hiver sur la cte de Portland, et recueilli
dans une pauvre cahute roulante  Weymouth.



II

DEA


L'enfant tait  cette heure un homme.  Quinze ans s'taient
couls.  On tait en 1705.  Gwynplaine touchait  ses vingt-cinq
ans.

Ursus avait gard avec lui les deux enfants.  Cela avait fait un
groupe nomade.

Ursus et Homo avaient vieilli.  Ursus tait devenu tout  fait
chauve.  Le loup grisonnait.  L'ge des loups n'est pas fix
comme l'ge des chiens.  Selon Molin, il y a des loups qui vivent
quatrevingts ans, entre autres le petit koupara, _caviae vorus_,
et le loup odorant, _canis nubilus_ de Say.

La petite fille trouve sur la femme morte tait maintenant une
grande crature de seize ans, ple avec des cheveux bruns, mince,
frle, presque tremblante  force de dlicatesse et donnant la
peur de la briser, admirablement belle, les yeux pleins de
lumire, aveugle.

La fatale nuit d'hiver, qui avait renvers la mendiante et son
enfant dans la neige, avait fait coup double.  Elle avait tu la
mre et aveugl la fille.

La goutte sereine avait  jamais paralys les prunelles de cette
fille, devenue femme  son tour.  Sur son visage,  travers
lequel le jour ne passait point, les coins des lvres tristement
abaisss exprimaient ce dsappointement amer.  Ses yeux, grands
et clairs, avaient cela d'trange qu'teints pour elle, pour les
autres ils brillaient.  Mystrieux flambeaux allums n'clairant
que le dehors.  Elle donnait de la lumire, elle qui n'en avait
pas.  Ces yeux disparus resplendissaient.  Cette captive des
tnbres blanchissait le milieu sombre o elle tait.  Du fond de
son obscurit incurable, de derrire ce mur noir qu'on nomme la
ccit, elle jetait un rayonnement.  Elle ne voyait pas hors
d'elle le soleil et l'on voyait en elle son me.

Son regard mort avait on ne sait quelle fixit cleste.

Elle tait la nuit, et de cette ombre irrmdiable amalgame 
elle-mme, elle sortait astre.

Ursus, maniaque de noms latins, l'avait baptise Dea.  Il avait
un peu consult son loup; il lui avait dit: Tu reprsentes
l'homme, je reprsente la bte; nous sommes le monde d'en bas;
cette petite reprsentera le monde d'en haut.  Tant de faiblesse,
c'est la toute-puissance.  De cette faon l'univers complet,
humanit, bestialit, divinit, sera dans notre cahute.--Le loup
n'avait pas fait d'objection.

Et c'est ainsi que l'enfant trouv s'appelait Dea.

Quant  Gwynplaine, Ursus n'avait pas eu la peine de lui inventer
un nom.  Le matin mme du jour o il avait constat le
dfigurement du petit garon et la ccit de la petite fille, il
avait demand:--Boy, comment t'appelles-tu?

Et le garon avait rpondu:--On m'appelle Gwynplaine.

--Va pour Gwynplaine, avait dit Ursus.

Dea assistait Gwynplaine dans ses exercices.

Si la misre humaine pouvait tre rsume, elle l'et t par
Gwynplaine et Dea.  Ils semblaient tre ns chacun dans un
compartiment du spulcre; Gwynplaine dans l'horrible, Dea dans le
noir.  Leurs existences taient faites avec des tnbres d'espce
diffrente, prises dans les deux cts formidables de la vie.
Ces tnbres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur
lui.  Il y avait du fantme dans Dea et du spectre dans
Gwynplaine.  Dea tait dans le lugubre, et Gwynplaine dans le
pire.  Il y avait pour Gwynplaine voyant, une possibilit
poignante qui n'existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux
autres hommes.  Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine,
en admettant qu'il chercht  s'en rendre compte, se comparer,
c'tait ne plus se comprendre.  Avoir, comme Dea, un regard vide
d'o le monde est absent, c'est une suprme dtresse, moindre
pourtant que celle-ci: tre sa propre nigme; sentir aussi
quelque chose d'absent qui est soi-mme; voir l'univers et ne pas
se voir.  Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un
masque, sa face.  Chose inexprimable, c'tait avec sa propre
chair que Gwynplaine tait masqu.  Quel tait son visage, il
l'ignorait.  Sa figure tait dans l'vanouissement.  On avait mis
sur lui un faux lui-mme.  Il avait pour face une disparition.
Sa tte vivait et son visage tait mort.  Il ne se souvenait pas
de l'avoir vu.  Le genre humain, pour Dea comme pour Gwynplaine,
tait un fait extrieur; ils en taient loin; elle tait seule,
il tait seul; l'isolement de Dea tait funbre, elle ne voyait
rien; l'isolement de Gwynplaine tait sinistre, il voyait tout.
Pour Dea, la cration ne dpassait point l'oue et le toucher; le
rel tait born, limit, court, tout de suite perdu; elle
n'avait pas d'autre infini que l'ombre.  Pour Gwynplaine, vivre,
c'tait avoir  jamais la foule devant soi et hors de soi.  Dea
tait la proscrite de la lumire; Gwynplaine tait le banni de la
vie.  Certes, c'taient l deux dsesprs.  Le fond de la
calamit possible tait touch.  Ils y taient, lui comme elle.
Un observateur qui les et vus et senti sa rverie s'achever en
une incommensurable piti.  Que ne devaient-ils pas souffrir?  Un
dcret de malheur pesait visiblement sur ces deux cratures
humaines, et jamais la fatalit, autour de deux tres qui
n'avaient rien fait, n'avait mieux arrang la destine en torture
et la vie en enfer.

Ils taient dans un paradis.

Ils s'aimaient.

Gwynplaine adorait Dea.  Dea idoltrait Gwynplaine.

--Tu es si beau!  lui disait-elle.



III

OCULOS NON HABET ET VIDET


Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae.  C'tait cette
aveugle.

Ce que Gwynplaine avait t pour elle, elle le savait par Ursus,
 qui Gwynplaine avait racont sa rude marche de Portland 
Weymouth, et les agonies mles  son abandon, Elle savait que,
toute petite, expirante sur sa mre expire, ttant un cadavre,
un tre, un peu moins petit qu'elle, l'avait ramasse; que cet
tre, limin et comme enseveli sous le sombre refus universel,
avait entendu son cri; que, tous tant sourds pour lui, il
n'avait pas t sourd pour elle; que cet enfant, isol, faible,
rejet, sans point d'appui ici-bas, se tranant dans le dsert,
puis de fatigue, bris, avait accept des mains de la nuit ce
fardeau, un autre enfant; que lui, qui n'avait point de part 
attendre dans cette distribution obscure qu'on appelle le sort,
il s'tait charg d'une destine; que, dnment, angoisse et
dtresse, il s'tait fait providence; que, le ciel se fermant, il
avait ouvert son coeur; que, perdu, il avait sauv; que, n'ayant
pas de toit ni d'abri, il avait t asile; qu'il s'tait fait
mre et nourrice; que, lui qui tait seul au monde, il avait
rpondu au dlaissement par une adoption; que, dans les tnbres,
il avait donn cet exemple; que, ne se trouvant pas assez
accabl, il avait bien voulu de la misre d'un autre par
surcrot; que sur cette terre o il semblait qu'il n'y et rien
pour lui, il avait dcouvert le devoir; que l o tous eussent
hsit, il avait avanc; que l o tous eussent recul, il avait
consenti; qu'il avait mis sa main dans l'ouverture du spulcre et
qu'il l'en avait retire, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avail
donn son billon, parce qu'elle avait froid; qu'affam, il avait
song  la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit
avait combattu la mort; qu'il l'avait combattue sous toutes les
formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude,
sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la
forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait
livr bataille  l'immensit nocturne.  Elle savait qu'il avait
fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il tait sa force 
elle dbile, sa richesse  elle indigente, sa gurison  elle
malade, son regard  elle aveugle.  A travers les paisseurs
inconnues par qui elle se sentait tenue  distance, elle
distinguait nettement ce dvouement, cette abngalion, ce
courage.  L'hrosme, dans la rgion immatrielle, a un contour.
Elle saisissait ce contour sublime; dans l'inexprimable
abstraction o vit une pense que n'claire pas le soleil, elle
percevait ce mystrieux linament de la vertu.  Dans cet
entourage de choses obscures mises en mouvement qui tait la
seule impression que lui ft la ralit, dans cette stagnation
inquite de la crature passive toujours au guet du pril
possible, dans cette sensation d'tre l sans dfense qui est
toute la vie de l'aveugle, elle constatait au-dessus d'elle
Gwynplaine, Guynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais
clips, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea
tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxit
rassure aboutissait  l'extase, et de ses yeux pleins de
tnbres elle contemplait au znith de son abme cette bont,
lumire profonde.

Dans l'idal, la bont, c'est le soleil; et Gwynplaine
blouissait Dea.

Pour la foule, qui a trop de ttes pour avoir une pense et trop
d'yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface
elle-mme, s'arrte aux surfaces, Gwynplaine tait un clown, un
bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu
moins qu'une bte.  La foule ne connaissait que le visage.

Pour Dea, Gwynplaine tait le sauveur qui l'avait ramasse dans
la tombe et emporte dehors, le consolateur qui lui faisait la
vie possible, le librateur dont elle sentait la main dans la
sienne en ce labyrinthe qui est la ccit; Gwynplaine tait le
frre, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut,
l'poux ail et rayonnant, et l o la multitude voyait le
monstre, elle voyait l'archange.

C'est que Dea, aveugle, apercevait l'me.



IV

LES AMOUREUX ASSORTIS


Ursus, philosophe, comprenait.  Il approuvait la fascination de
Dea.

--L'aveugle voit l'invisible.

Il disait:

--La conscience est vision.

Il regardait Gwynplaine, et il grommelait:

--Demi-monstre, mais demi-dieu.

Gwynplaine, de son ct, tait enivr de Dea.  Il y a l'oeil
invisible, l'esprit, et l'oeil visible, la prunelle.  Lui, c'est
avec l'oeil visible qu'il la voyait.  Dea avait l'blouissement
idal, Gwynplaine avait l'blouissement rel.  Gwynplaine n'tait
pas laid, il tait effrayant; il avait devant lui son contraste.
Autant il tait terrible, autant Dea tait suave.  Il tait
l'horreur, elle tait la grce.  Il y avait du rve en Dea.  Elle
semblait un songe ayant un peu pris corps.  Il y avait dans toute
sa personne, dans sa structure olienne, dans sa fine et souple
taille inquite comme le roseau, dans ses paules peut-tre
invisiblement ailes, dans les rondeurs discrtes de son contour
indiquant le sexe, mais  l'me plutt qu'aux sens, dans sa
blancheur qui tait presque de la transparence, dans l'auguste
occlusion sereine de son regard divinement ferm  la terre, dans
l'innocence sacre de son sourire, un voisinage exquis de l'ange,
et elle tait tout juste assez femme.

Gwynplaine, nous l'avons dit, se comparait, et il comparait Dea.

Son existence, telle qu'elle tait, tait le rsultat d'un double
choix inou.  C'tait le point d'intersection des deux rayons
d'en bas et d'en haut, du rayon noir et du rayon blanc.  La mme
miette peut tre becquete  la fois par les deux becs du mal et
du bien, l'un donnant la morsure, l'autre le baiser.  Gwynplaine
tait cette miette, atome meurtri et caress.  Gwynplaine tait
le produit d'une fatalit, complique d'une providence.  Le
malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi.  Deux
destines extrmes composaient son sort trange.  Il y avait sur
lui un anathme et une bndiction.  Il tait le maudit lu.  Qui
tait-il?  Il ne le savait.  Quand il se regardait, il voyait un
inconnu.  Mais cet inconnu tait monstrueux.  Gwynplaine vivait
dans une sorte de dcapitation, ayant un visage qui n'tait pas
lui.  Ce visage tait pouvantable, si pouvantable qu'il
amusait.  Il faisait tant peur qu'il faisait rire.  Il tait
infernalement bouffon.  C'tait le naufrage de la figure humaine
dans un mascaron bestial.  Jamais on n'avait vu plus totale
clipse de l'homme sur le visage humain, jamais parodie n'avait
t plus complte, jamais bauche plus affreuse n'avait rican
dans un cauchemar, jamais tout ce qui peut repousser une femme
n'avait t plus hideusement amalgam dans un homme; l'infortun
coeur, masqu et calomni par cette face, semblait  jamais
condamn  la solitude sous ce visage comme sous un couvercle de
tombe.  Eh bien, non!  o s'tait puise la mchancet inconnue,
la bont invisible  son tour se dpensait.  Dans ce pauvre
dchu, tout  coup relev,  ct de tout ce qui repousse elle
mettait ce qui attire, dans l'cueil elle mettait l'aimant, elle
faisait accourir  tire d'aile vers cet abandonn une me, elle
chargeait la colombe de consoler le foudroy, et elle faisait
adorer la difformit par la beaul.

Pour que cela ft possible, il fallait que la belle ne vt pas le
dfigur.  Pour ce bonheur, il fallait ce malheur.  La providence
avait fait Dea aveugle.

Gwynplaine se sentait vaguement l'objet d'une rdemption.
Pourquoi la perscution?  il l'ignorait.  Pourquoi le rachat?  il
l'ignorait.  Une aurole tait venue se poser sur sa fltrissure;
c'est tout ce qu'il savait.  Ursus, quand Gwynplaine avait t en
ge de comprendre, lui avait lu et expliqu le texte du docteur
Conquest _de Denasatis_, et, dans un autre in-folio, _Hugo
Plagon[1]_, le passage _nares habens mutilas_; mais Ursus s'tait
prudemment abstenu d'hypothses, et s'tait bien gard de
conclure quoi que ce soit.  Des suppositions taient possibles,
la probabilit d'une voie de fait sur l'enfance de Gwynplaine
tait entrevue; mais pour Gwynplaine il n'y avait qu'une
vidence, le rsultat.  Sa destine tait de vivre sous un
stigmate.  Pourquoi ce stigmate?  pas de rponse.  Silence et
solitude autour de Gwynplainwe.  Tout tait fuyant dans les
conjectures qu'on pouvait ajuster  cette ralit tragique, et,
except le fait terrible, rien n'tait certain.  Dans cet
accablement, Dea intervenait; sorte d'interposition cleste entre
Gwynplaine et le dsespoir.  Il percevait, mu et comme
rchauff, la douceur de cette fille exquise tourne vers son
horreur; l'tonnement paradisiaque attendrissait sa face
draconienne; fait pour l'effroi, il avait cette exception
prodigieuse d'tre admir et ador dans l'idal par la lumire,
et, monstre, il sentait sur lui la contemplation d'une toile.

  [1] _Versio Gallica Will, Tyrii,_ bb.  II, cap.  xxiii.

Gwynplaine et Dea, c'tait un couple, et ces deux coeurs
pathtiques s'adoraient.  Un nid, et deux oiseaux; c'tait l
leur histoire.  Ils avaient fait leur rentre dans la loi
universelle qui est de se plaire, de se chercher et de se
trouver.  De sorte que la haine s'tait trompe.  Les
perscuteurs de Gwynplaine, quels qu'ils fussent, l'nigmatique
acharnement, de quelque part qu'il vnt, avaient manqu leur but.
On avait voulu faire un dsespr, on avait fait un enchant.  On
l'avait d'avance fianc  une plaie gurissante.  On l'avait
prdestin  tre consol par une affliction.  La tenaille de
bourreau s'tait doucement faite main de femme.  Gwynplaine tait
horrible, artificiellement horrible, horrible de la main des
hommes; on avait espr l'isoler  jamais, de la famille d'abord,
s'il avait une famille, de l'humanit ensuite; enfant, on avait
fait de lui une ruine, mais cette ruine, la nature l'avait
reprise comme elle reprend toutes les ruines; cette solitude, la
nature l'avait console comme elle console toutes les solitudes;
la nature vient au secours de tous les abandons; l o tout
manque, elle se redonne tout entire; elle refleurit et reverdit
sur tous les croulements; elle a le lierre pour les pierres et
l'amour pour les hommes.  Gnrosit profonde de l'ombre.



V

LE BLEU DANS LE NOIR


Ainsi vivaient l'un par l'autre ces infortuns, Da appuye,
Gwynplaine accept.

Cette orpheline avait cet orphelin.  Cette infirme avait ce
difforme.

Ces veuvages s'pousaient.

Une ineffable action de grces se dgageait de ces deux
dtresses.  Elles remerciaient.

Qui?

L'immensit obscure.

Remercier devant soi, c'est assez.  L'action de grces a des
ailes et va o elle doit aller.  Votre prire en sait plus long
que vous.

Que d'hommes ont cru prier Jupiter et ont pri Jhovah!  Que de
croyants aux amulettes sont couts par l'infini!  Combien
d'athes ne s'aperoivent pas que, par le seul fait d'tre bons
et tristes, ils prient Dieu!

Gwynplaine et Dea taient reconnaissants.

La difformit, c'est l'expulsion.  La ccit, c'est le prcipice.
L'expulsion tait adopte; le prcipice tait habitable.

Gwynplaine voyait descendre vers lui en pleine lumire, dans un
arrangement de destine qui ressemblait  la mise en perspective
d'un songe, une blanche nue de beaut ayant la forme d'une
femme, une vision radieuse dans laquelle il y avait un coeur, et
cette apparition, presque nuage et pourtant femme, l'treignait,
et cette vision l'embrassait, et ce coeur voulait bien de lui;
Gwynplaine n'tait plus difforme, tant aim; une rose demandait
la chenille en mariage, sentant dans cette chenille le papillon
divin; Gwynplaine, le rejet, tait choisi.

Avoir son ncessaire, tout est l.  Gwynplaine avait le sien.
Dea avait le sien.

L'abjection du dfigur, allge et comme sublime, se dilatait
en ivresse, en ravissement, en croyance; et une main venait
au-devant de la sombre hsitation de l'aveugle dans la nuit.

C'tait la pntration de deux dtresses dans l'idal, celle-ci
absorbant celle-l.  Deux exclusions s'admettaient.  Deux lacunes
se combinaient pour se complter.  Ils se tenaient par ce qui
leur manquait.  Par o l'un tait pauvre, l'autre tait riche.
Le malheur de l'un faisait le trsor de l'autre.  Si Dea n'et
pas t aveugle, et-elle choisi Gwynplaine?  Si Gwynplaine n'et
pas t dfigur, et-il prfr Dea?  Elle probablement n'et
pas plus voulu du difforme que lui de l'infirme.  Quel bonheur
pour Dea que Gwynplaine ft hideux!  Quelle chance pour
Gwynplaine que Dea ft aveugle!  En dehors de leur appareillement
providentiel, ils taient impossibles.  Un prodigieux besoin l'un
de l'autre tait au fond de leur amour.  Gwynplaine sauvait Dea.
Dea sauvait Gwynplaine.  Rencontre de misres produisant
l'adhrence.  Embrassement d'engloutis dans le gouffre.  Rien de
plus troit, rien de plus dsespr, rien de plus exquis.
Gwynplaine avait une pense:

--Que serais-je sans elle?

Dea avait une pense:

--Que serais-je sans lui?

Ces deux exils aboutissaient  une patrie; ces deux fatalits
incurables, le stigmate de Gwynplaine, la ccit de Dea,
opraient leur jonction dans le contentement.  Ils se
suffisaient, ils n'imaginaient rien au del d'eux-mmes; se
parler tait un dlice, s'approcher tait une batitude;  force
d'intuition rciproque, ils en taient venus  l'unit de
rverie; ils pensaient  deux la mme pense.  Quand Gwynplaine
marchait, Dea croyait entendre un pas d'apothose, Ils se
serraient l'un contre l'autre dans une sorte de clair-obscur
sidral plein de parfums, de lueurs, de musiques, d'architectures
lumineuses, de songes; ils s'appartenaient; ils se savaient
ensemble  jamais dans la mme joie et dans la mme extase; et
rien n'tait trange comme cette construction d'un den par deux
damns.

Ils taient inexprimablement heureux.

Avec leur enfer ils avaient fait du ciel; telle est votre
puissance, amour!

Dea entendait rire Gwynplaine.  Et Gwynplaine voyait Dea sourire.

Ainsi la flicit idale tait trouve, la joie parfaite de la
vie tait ralise, le mystrieux problme du bonheur tait
rsolu.  Et par qui?  par deux misrables.

Pour Gwynplaine Dea tait la splendeur.  Pour Dea Gwynplaine
tait la prsence.

La prsence, profond mystre qui divinise l'invisible et d'o
rsulte cet autre mystre, la confiance.  Il n'y a dans les
religions que cela d'irrductible.  Mais cet irrductible suffit.
On ne voit pas l'immense tre ncessaire; on le sent.

Gwynplaine tait la religion de Dea.

Parfois, perdue d'amour, elle se mettait  genoux devant lui,
sorte de belle prtresse adorant un gnome de pagode, panoui.

Figurez-vous l'abme, et au milieu de l'abme une oasis de
clart, et dans cette oasis ces deux tres hors de la vie,
s'blouissant.

Pas de puret comparable  ces amours.  Dea ignorait ce que
c'tait qu'un baiser, bien que peut-tre elle le dsirt; car la
ccit, surtout d'une femme, a ses rves, et, quoique tremblante
devant les approches de l'inconnu, ne les hait pas toutes.  Quant
 Gwynplaine, la jeunesse frissonnante le rendait pensif; plus il
se sentait ivre, plus il tait timide; il et pu tout oser avec
cette compagne de son premier ge, avec cette ignorante de la
faute comme de la lumire, avec cette aveugle qui voyait une
chose, c'est qu'elle l'adorait.  Mais il et cru voler ce qu'elle
lui et donn; il se rsignait avec une mlancolie satisfaite 
aimer angliquement, et le sentiment de sa difformit se
rsolvait en une pudeur auguste.

Ces heureux habitaient l'idal.  Ils y taient poux  distance
comme les sphres.  Ils changeaient dans le bleu l'effluve
profond qui dans l'infini est l'attraction et sur la terre le
sexe.  Ils se donnaient des baisers d'me.

Ils avaient toujours eu la vie commune.  Ils ne se connaissaient
pas autrement qu'ensemble.  L'enfance de Dea avait concid avec
l'adolescence de Gwynplaine.  Ils avaient grandi cte  cte.
Ils avaient longtemps dormi dans le mme lit, la cahute n'tant
point une vaste chambre  coucher.  Eux sur le coffre, Ursus sur
le plancher; voil quel tait l'arrangement.  Puis un beau jour,
Dea tant encore petite, Gwynplaine s'tait vu grand, et c'est du
ct de l'homme qu'avait commenc la honte.  Il avait dit 
Ursus: Je veux dormir  terre, moi aussi.  Et, le soir venu, il
s'tait tendu prs du vieillard, sur la peau d'ours.  Alors Dea
avait pleur.  Elle avait rclam son camarade de lit.  Mais
Gwynplaine, devenu inquiet, car il commenait  aimer, avait tenu
bon.  A partir de ce moment, il s'tait mis  coucher sur le
plancher avec Ursus.  L't, dans les belles nuits, il couchait
dehors, avec Homo.  Dea avait treize ans qu'elle n'tait pas
encore rsigne.  Souvent le soir elle disait; Gwynplaine, viens
prs de moi; cela me fera dormir.  Un homme  ct d'elle tait
un besoin du sommeil de l'innocente.  La nudit, c'est de se voir
nu; aussi ignorait-elle la nudit.  Ingnuit d'Arcadie ou
d'Otati.  Dea sauvage faisait Gwynplaine farouche.  Il arrivait
parfois  Dea, tant dj presque jeune fille, de se peigner ses
longs cheveux, assise sur son lit, sa chemise dfaite et  demi
tombante, laissant voir la statue fminine bauche et un vague
commencement d'Eve, et d'appeler Gwynplaine.  Gwynplaine
rougissait, baissait les yeux, ne savait que devenir devant cette
chair nave, balbutiait, dtournait la tte, avait peur, et s'en
allait, et ce Daphnis des tnbres prenait la fuite devant cette
Chlo de l'ombre.

Telle tait cette idylle close dans une tragdie.

Ursus leur disait:

--Vieilles brutes, adorez-vous.



VI

URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR


Ursus ajoutait:

--Je leur ferai un de ces jours un mauvais tour.  Je les
marierai.

Ursus faisait  Gwynplaine la thorie de l'amour.  Il lui disait:

--L'amour, sais-tu comment le bon Dieu allume ce feu-l?  Il met
la femme en bas, le diable entre deux; l'homme sur le diable.
Une allumette, c'est--dire un regard, et voil que tout flambe.

--Un regard n'est pas ncessaire, rpondait Guynplaine, songeant
 Dea.

Et Ursus rpliquait:

--Dadais!  est-ce que les mes, pour se regarder, ont besoin des
yeux?

Parfois Ursus tait bon diable.  Gwynplaine, par moments, perdu
de Dea jusqu' en devenir sombre, se garait d'Ursus comme d'un
tmoin.  Un jour Ursus lui dit:

--Bah!  ne te gne pas.  En amour le coq se montre.

--Mais l'aigle se cache, rpondit Gwynplaine.  Dans d'autres
instants, Ursus se disait en apart:

--Il est sage de mettre des btons dans les roues du char de
Cythre.  Ils s'aiment trop.  Cela peut avoir des inconvnients.
Obvions  l'incendie.  Modrons ces coeurs.

Et Ursus avait recours  des avertissements de ce genre, parlant
 Gwynplaine quand Dea dormait, et  Dea quand Gwynplaine avait
le dos tourn:

--Dea, il ne faut pas trop t'attacher  Gwynplaine.  Vivre dans
un autre est prilleux.  L'gosme est une bonne racine du
bonheur.  Les hommes, a chappe aux femmes.  Et puis, Gwynplaine
peut finir par s'infatuer.  Il a tant de succs!  tu ne le
figures pas le succs qu'il a!

--Gwynplaine, les disproportions ne valent rien.  Trop de laideur
d'un ct, trop de beaut de l'autre, cela doit donner 
rflchir.  Tempre ton ardeur, mon boy.  Ne t'enthousiasme pas
trop de Dea.  Te crois-tu srieusement fait pour elle?  Mais
considre donc ta difformit et sa perfection.  Vois la distance
entre elle et toi.  Elle a tout, cette Dea!  quelle peau blanche,
quels cheveux, des lvres qui sont des fraises, et son pied!
quant  sa main!  Ses paules sont d'une courbe exquise, le
visage est sublime, elle marche, il sort d'elle de la lumire, et
ce parler grave avec ce son de voix charmant!  et avec tout cela
songer que c'est une femme!  elle n'est pas si sotte que d'tre
un ange.  C'est la beaut absolue.  Dis-toi tout cela pour te
calmer.

De l des redoublements d'amour entre Dea et Gwynplaine, et Ursus
s'tonnait de son insuccs, un peu comme quelqu'un qui dirait:

--C'est singulier, j'ai beau jeter de l'huile sur le feu, je ne
parviens pas  l'teindre.

Les teindre, moins mme, les refroidir, le voulait-il?  non
certes.  Il et t bien attrap s'il avait russi.  Au fond, cet
amour, flamme pour eux, chaleur pour lui, le ravissait.  Mais il
faut bien taquiner un peu ce qui nous charme.  Cette
taquinerie-l, c'est ce que les hommes appellent la sagesse,

Ursus avait t pour Gwynplaine et Dea  peu prs pre et mre.
Tout en murmurant, il les avait levs; tout en grondant, il les
avait nourris.  Cette adoption ayant fait la cahute roulante plus
lourde, il avait du s'atteler plus frquemment avec Homo pour la
traner.

Disons que, les premires annes passes, quand Gywnplaine fut
presque grand et Ursus tout  fait vieux, c'avait t le tour de
Gwynplaine de traner Ursus.

Ursus, en voyant grandir Gwynplaine, avait tir l'horoscope de sa
difformit.--_On a fait ta fortune_, lui avait-il dit.

Cette famille d'un vieillard, de deux enfants et d'un loup, avait
form, tout en rdant, un groupe de plus en plus troit.

La vie errante n'avait pas empch l'ducation.  Errer, c'est
crotre, disait Ursus.  Gwynplaine tant videmment fait pour
tre montr dans les foires, Ursus avait cultiv en lui le
saltimbanque, et dans ce saltimbanque il avait incrust de son
mieux la science et la sagesse.  Ursus, en arrt devant le masque
ahurissant de Gwynplaine, grommelait: Il a t bien commenc.
C'est pourquoi il l'avait complt par tous les ornements de la
philosophie et du savoir.

Il rptait souvent  Gwynplaine:--Sois un philosophe.  tre
sage, c'est tre invulnrable.  Tel que tu me vois, je n'ai
jamais pleur.  Force de ma sagesse.  Crois-tu que, si j'avais
voulu pleurer, j'aurais manqu d'occasion?

Ursus, dans ses monologues couts par le loup, disait:--J'ai
enseign  Gwynplaine Tout, y compris le latin, et  Dea Rien, y
compris la musique.--Il leur avait appris  tous deux  chanter.
Il avait lui-mme un joli talent sur la muse de bl, une petite
flte de ce temps-l.  Il en jouait agrablement, ainsi que de la
chiffonie, sorte de vielle de mendiant, que la chronique de
Bertrand Duguesclin qualifie instrument truand, et qui est le
point de dpart de la symphonie.  Ces musiques attiraient le
monde.  Ursus montrait  la foule sa chiffonie et disait:--En
latin _organistrum_.

Il avait enseign  Dea et  Gwynplaine le chant selon la mthode
d'Orphe et d'gide Binchois.  Il lui tait arriv plus d'une
fois de couper les leons de ce cri d'enthousiasme:--Orphe,
musicien de la Grce!  Binchois, musicien de la Picardie!

Ces complications d'ducation soigne n'avaient pas occup les
deux enfants au point de les empcher de s'adorer.  Ils avaient
grandi en mlant leurs coeurs, comme deux arbrisseaux plants
prs, en devenant arbres, mlent leurs branches.

--C'est gal, murmurait Ursus, je les marierai.

Et il bougonnait en apart:

--Il m'ennuient avec leur amour,

Le pass, le peu qu'ils en avaient du moins, n'existait point
pour Guynplaine et Dea.  Ils en savaient ce qu'Ursus leur en
avait dit.  Ils appelaient Ursus Pre.

Gwynplaine n'avait souvenir de son enfance que comme d'un passage
de dmons sur son berceau.  Il en avait une impression comme
d'avoir t trpign dans l'obscurit sous des pieds difformes.
tait-ce exprs, ou sans le vouloir?  il l'ignorait.  Ce qu'il se
rappelait nettement, et dans les moindres dtails, c'tait la
tragique aventure de son abandon.  La trouvaille de Dea faisait
pour lui de cette nuit lugubre une date radieuse.

La mmoire de Dea tait, plus encore que celle de Gwynplaine,
dans la nue.  Si petite, tout s'tait dissip.  Elle se
rappelait sa mre comme une chose froide.  Avait-elle vu le
soleil?  Peut-tre.  Elle faisait effort pour replonger son
esprit dans cet vanouissement qui tait derrire elle.  Le
soleil?  qu'tait-ce?  Elle se souvenait d'on ne sait quoi de
lumineux et de chaud que Gwynplaine avait remplac.

Ils se disaient des choses  voix basse.  Il est certain que
roucouler est ce qu'il y a de plus important sur la terre.  Dea
disait  Gwynplaine: La lumire, c'est quand tu parles.

Une fois, n'y tenant plus, Gwynplaine, apercevant  travers une
manche de mousseline le bras de Dea, effleura de ses lvres cette
transparence.  Bouche difforme, baiser idal.  Dea sentit un
ravissement profond.  Elle devint toute rose.  Ce baiser d'un
monstre fit l'aurore sur ce beau front plein de nuit.  Cependant
Gwynplaine soupirait avec une sorte de terreur, et, comme la
gorgre de Dea s'entre-billait, il ne pouvait s'empcher de
regarder des blancheurs visibles par cette ouverture de paradis.

Dea releva sa manche et tendit  Gwynplaine son bras nu en
disant: Encore!  Gwynplaine se tira d'affaire par l'vasion.

Le lendemain ce jeu recommenait, avec des variantes.  Glissement
cleste dans ce doux abme qui est l'amour.

Ce sont l des choses auxquelles le bon Dieu, en sa qualit de
vieux philosophe, sourit.



VII

LA CCIT DONNE DES LEONS DE CLAIRVOYANCE


Parfois Gwynplaine s'adressait des reproches.  Il se faisait de
son bonheur un cas de conscience.  Il s'imaginait que se laisser
aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c'tait la tromper.
Que dirait-elle si ses yeux s'ouvraient tout  coup?  comme ce
qui l'attire la repousserait!  comme elle reculerait devant son
effroyable amant!  quel-cri!  quelles mains voilant son visage!
quelle fuite!  Un pnible scrupule le harcelait.  Il se disait
que, monstre, il n'avait pas droit  l'amour.  Hydre idoltre
par l'astre, il tait de son devoir d'clairer cette toile
aveugle.

Une fois il dit  Dea:

--Tu sais que je suis trs laid.

--Je sais que tu es sublime, rpondit-elle.

Il reprit:

--Quand tu entends tout le monde rire, c'est de moi qu'on rit,
parce que je suis horrible.

--Je t'aime, lui dit Dea.

Aprs un silence, elle ajouta:

--J'tais dans la mort; tu m'as remise dans la vie.  Toi l,
c'est le ciel  ct de moi.  Donne-moi ta main, que je touche
Dieu!

Leurs mains se cherchrent et s'treignirent, et ils ne dirent
plus une parole, rendus silencieux par la plnitude de s'aimer.

Ursus, bourru, avait entendu.  Le lendemain, comme ils taient
tous trois ensemble, il dit:

--D'ailleurs Dea est laide aussi.

Le mot manqua son effet.  Dea et Gwynplaine n'coutaient pas.
Absorbs l'un dans l'autre, ils percevaient rarement les
piphonmes d'Ursus.  Ursus tait profond en pure perte.

Cette fois pourtant la prcaution d'Ursus Dea est laide aussi
indiquait chez cet homme docte une certaine science de la femme.
Il est certain que Gwynplaine avait fait, loyalement, une
imprudence.  Dit  une toute autre femme et  une toute autre
aveugle que Dea, le mot: Je suis laid et pu tre dangereux.
tre aveugle et amoureux, c'est tre deux fois aveugle.  Dans
cette situation-l on fait des songes; l'illusion est le pain du
songe; ter l'illusion  l'amour, c'est lui ter l'aliment.  Tous
les enthousiasmes entrent utilement dans sa formation; aussi bien
l'admiration physique que l'admiration morale.  D'ailleurs, il ne
faut jamais dire  une femme de mot difficile  comprendre.  Elle
rve l-dessus.  Et souvent elle rve mal.  Une nigme dans une
rverie fait du dgt.  La percussion d'un mot qu'on a laiss
tomber dsagrge ce qui adhrait.  Il arrive parfois que, sans
qu'on sache comment, parce qu'il a reu le choc obscur d'une
parole en l'air, un coeur se vide insensiblement.  L'tre qui
aime s'aperoit d'une baisse dans son bonheur.  Rien n'est
redoutable comme cette exsudation lente de vase fl.

Heureusement Dea n'tait point de cette argile.  La pte  faire
toutes les femmes n'avait point servi pour elle.  C'tait une
nature rare que Dea.  Le corps tait fragile, le coeur non.  Ce
qui tait le fond de son tre, c'tait une divine persvrance
d'amour.

Tout le creusement que produisit en elle le mot de Gwynplaine
aboutit  lui faire dire un jour cette parole:

--tre laid, qu'est-ce que cela?  c'est faire du mal.  Gwynplaine
ne fait que du bien.  Il est beau.

Puis, toujours sous cette forme d'interrogation familire aux
enfants et aux aveugles, elle reprit:

--Voir?  qu'appelez-vous voir, vous autres!  moi, je ne vois pas,
je sais.  Il parat que voir, cela cache.

--Que veux-tu dire?  demanda Gwynplaine.

Dea rpondit:

--Voir est une chose qui cache le vrai.

--Non, dit Gwynplaine.

--Mais si!  rpliqua Dea, puisque tu dis que tu es laid!

Elle songea un moment, et ajouta:

--Menteur!

Et Gwynplaine avait cette joie d'avoir avou et de n'tre pas
cru.  Sa conscience tait en repos, son amour aussi.

Ils taient arrivs ainsi, elle  seize ans, lui  prs de
vingt-cinq.

Ils n'taient pas, comme on dirait aujourd'hui, plus avancs
que le premier jour.  Moins; puisque, l'on s'en souvient, ils
avaient eu leur nuit de noces, elle ge de neuf mois, lui de dix
ans.  Une sorte de sainte enfance continuait dans leur amour;
c'est ainsi qu'il arrive parfois que le rossignol attard
prolonge son chant de nuit jusque dans l'aurore.

Leurs caresses n'allaient gure au del des mains presses, et
parfois du bras nu effleur.  Une volupt doucement bgayante
leur suffisait.

Vingt-quatre ans, seize ans.  Cela fit qu'un matin, Ursus, ne
perdant pas de vue son mauvais tour, leur dit:

--Un de ces jours vous choisirez une religion.

--Pourquoi faire?  demanda Gwynplaine.

--Pour vous marier.

--Mais c'est fait, rpondit Dea.

Dea ne comprenait point qu'on pt tre mari et femme plus qu'ils
ne l'taient.

Au fond, ce contentement chimrique et virginal, ce naf
assouvissement de l'me par l'me, ce clibat pris pour mariage,
ne dplaisait point  Ursus.  Ce qu'il en disait, c'tait parce
qu'il faut bien parler.  Mais le mdecin qu'il y avait en lui
trouvait Dea, sinon trop jeune, du moins trop dlicate et trop
frle pour ce qu'il appelait l'hymne en chair et en os.

Cela viendrait toujours assez tt.

D'ailleurs, maris, ne l'taient-ils point?  Si l'indissoluble
existait quelque part, n'tait-ce pas dans cette cohsion,
Gwynplaine et Dea?  Chose admirable, ils taient adorablement
jets dans les bras l'un de l'autre par le malheur.  Et comme si
ce n'tait pas assez de ce premier lien, sur le malheur tait
venu se rattacher, s'enrouler et se serrer l'amour.  Quelle force
peut jamais rompre la chane de fer consolide par le noeud de
fleurs?

Certes, les insparables taient l.

Dea avait la beaut; Gwynplaine avait la lumire.  Chacun
apportait sa dot; et ils faisaient plus que le couple, ils
faisaient la paire; spars seulement par l'innocence,
interposition sacre.

Cependant Gwynplaine avait beau rver et s'absorber le plus qu'il
pouvait dans la contemplation de Dea et dans le for intrieur de
son amour, il tait homme.  Les lois fatales ne s'ludent point.
Il subissait, comme toute l'immense nature, les fermentations
obscures voulues par le crateur.  Cela parfois, quand il
paraissait en public, lui faisait regarder les femmes qui taient
dans la foule; mais il dtournait tout de suite ce regard en
contravention, et il se htait de rentrer, repentant, dans son
me.

Ajoutons que l'encouragement manquait.  Sur le visage de toutes
les femmes qu'il regardait il voyait l'aversion, l'antipathie, la
rpugnance, le rejet.  Il tait clair qu'aucune autre que Dea
n'tait possible pour lui.  Cela l'aidait  se repentir.



VIII

NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPRIT


Que de choses vraies dans les contes!  La brlure du diable
invisible qui vous touche, c'est le remords d'une mauvaise
pense.

Chez Gwynplaine, la mauvaise pense ne parvenait point  clore,
et il n'y avait jamais de remords.  Mais il y avait parfois
regret.

Vagues brumes de la conscience.

Qu'tait-ce?  Rien.

Leur bonheur tait complet.  Tellement complet qu'ils n'taient
mme plus pauvres.

De 1689  1704 une transfiguration avait eu lieu.

Il arrivait parfois, en cette anne 1704, qu' la nuit tombante,
dans telle ou telle petite ville du littoral, un vaste et lourd
fourgon, tran par deux chevaux robustes, faisait son entre.
Cela ressemblait  une coque de navire qu'on aurait renverse, la
quille pour toit, le pont pour plancher, et mise sur quatre
roues.  Les roues taient gales toutes quatre et hautes comme
des roues de fardier.  Roues, timon et fourgon, tout tait
badigeonn en vert, avec une gradation rhythmique de nuances qui
allait du vert bouteille pour les roues au vert pomme pour la
toiture.  Cette couleur verte avait fini par faire remarquer
cette voiture, et elle tait connue dans les champs de foire; on
l'appelait la Green-Box, ce qui veut dire la Bote-Verte.  Cette
Green-Box n'avait que deux fentres, une  chaque extrmit, et 
l'arrire une porte avec marchepied.  Sur le toit, d'un tuyau
peint en vert comme le reste, sortait une fume.  Cette maison en
marche tait toujours vernie  neuf et lave de frais.  A
l'avant, sur un strapontin adhrent au fourgon, et ayant pour
porte la fentre, au-dessus de la croupe des chevaux,  ct d'un
vieillard qui tenait les guides et dirigeait l'attelage, deux
femmes brhaignes, c'est--dire bohmiennes, vtues en desses,
sonnaient de la trompette.  L'bahissement des bourgeois
contemplait et commentait cette machine, firement cahotante.

C'tait l'ancien tablissement d'Ursus, amplifi par le succs,
et de trteau promu thtre.

Une espce d'tre entre chien et loup tait enchan sous le
fourgon.  C'tait Homo.

Le vieux cocher qui menait les hackneys tait la personne mme du
philosophe.

D'o venait cette croissance de la cahute misrable en berlingot
olympique?

De ceci: Gwynplaine tait clbre.

C'tait avec un flair vrai de ce qui est la russite parmi les
hommes qu'Ursus avait dit  Gwynplaine: On a fait ta fortune.

Ursus, on s'en souvient, avait fait de Gwynplaine son lve.  Des
inconnus avaient travaill le visage.  Il avait, lui, travaill
l'intelligence, et derrire ce masque si bien russi il avait mis
le plus qu'il avait pu de pense.  Ds que l'enfant grandi lui en
avait paru digne, il l'avait produit sur la scne, c'est--dire
sur le devant de la cahute.  L'effet de cette apparition avait
t extraordinaire.  Tout de suite les passants avaient admir.
Jamais on n'avait rien vu de comparable  ce surprenant mime du
rire.  On ignorait comment ce miracle d'hilarit communcable
tait obtenu, les uns le croyaient naturel, les autres le
dclaraient artificiel, et, les conjectures s'ajoutant  la
ralit, partout, dans les carrefours, dans les marchs, dans
toutes les stations de foire et de fte, la foule se ruait vers
Gwynplaine.  Grce  cette great attraction, il y avait eu dans
la pauvre escarcelle du groupe nomade pluie de liards d'abord,
ensuite de gros sous, et enfin de shellings.  Un lieu de
curiosit puis, on passait  l'autre.  Rouler n'enrichit pas
une pierre, mais enrichit une cahute; et d'anne en anne, de
ville en ville, avec l'accroissement de la taille et de la
laideur de Gwynplaine, la fortune prdite par Ursus tait venue.

--Quel service on t'a rendu l, mon garon!  disait Ursus.

Cette fortune avait permis  Ursus, administrateur du succs de
Gwynplaine, de faire construire la charrette de ses rves,
c'est--dire un fourgon assez vaste pour porter un thtre et
semer la science et l'art dans les carrefours.  De plus, Ursus
avait pu ajouter au groupe compos de lui, d'Homo, de Gwynplaine
et de Dea, deux chevaux et deux femmes, lesquelles taient dans
la troupe desses, nous venons de le dire, et servantes.  Un
frontispice mythologique tait utile alors  une baraque de
bateleurs.--Nous sommes un temple errant, disait Ursus.

Ces deux brhaignes, ramasses par le philosophe dans le
ple-mle nomade des bourgs et faubourgs, taient laides et
jeunes, et s'appelaient, par la volont d'Ursus, l'une Phoeb et
l'autre Vnus.  Lisez: _Fibi_ et _Vinos._ Attendu qu'il est
convenable de se conformer  la prononciation anglaise.

Phoeb faisait la cuisine et Vnus scrobait le temple.

De plus, les jours de performance, elles habillaient Dea.

En dehors de ce qui est, pour les bateleurs comme pour les
princes, la vie publique, Dea tait comme Fibi et Vinos, vtue
d'une jupe florentine en toile fleurie et d'un capingot de femme
qui, n'ayant pas de manches, laissait les bras libres.  Ursus et
Gwynplaine portaient des capingots d'hommes, et, comme les
matelots de guerre, de grandes chausses  la marine.  Gwynplaine
avait en outre, pour les travaux et les exercices de force,
autour du cou et sur les paules une esclavine de cuir.  Il
soignait les chevaux.  Ursus et Homo avaient soin l'un de
l'autre.

Dea,  force d'tre habitue  la Green-Box, allait et venait
dans l'intrieur de la maison roulante presque avec aisance, et
comme si elle y voyait.

L'oeil qui et pu pntrer dans la structure intime et dans
l'arrangement de cet difice ambulant et aperu dans un angle,
amarre aux parois et immobile sur ses quatre roues, l'antique
cahute d'Ursus mise  la retraite, ayant permission de se
rouiller, et dsormais dispense de rouler comme Homo de traner.

Celte cahute, rencogne  l'arrire  droite de la porte, servait
de chambre et de vestiaire  Ursus et  Gwynplaine.  Elle
contenait maintenant deux lits.  Dans le coin vis--vis tait la
cuisine.

Un amnagement de navire n'est pas plus concis et plus prcis que
ne l'tait l'appropriation intrieure de la Green-Box.  Tout y
tait cas, rang, prvu, voulu.

Le berlingot tait coup en trois compartiments cloisonns.  Les
compartiments communiquaient par des baies libres et sans porte.
Une pice d'toffe tombante les fermait  peu prs.  Le
compartiment d'arrire tait le logis des hommes, le compartiment
d'avant tait le logis des femmes, le compartiment du milieu,
sparant les deux sexes, tait le thtre.  Les effets
d'orchestre et de machines taient dans la cuisine.  Une soupente
sous la voussure du toit contenait les dcors, et en ouvrant une
trappe  cette soupente on dmasquait des lampes qui produisaient
des magies d'clairage.

Ursus tait le pote de ces magies.  C'tait lui qui faisait les
pices.

Il avait des talents divers, il faisait des tours de passe-passe
trs particuliers.  Outre les voix qu'il faisait entendre, il
produisait toules sortes de choses inattendues, des chocs de
lumire et d'obscurit, des formations spontanes de chiffres ou
de mots  volont sur une cloison, des clairs-obscurs mls
d'vanouissements de figures, force bizarreries parmi lesquelles,
inattentif  la foule qui s'merveillait, il semblait mditer.

Un jour, Gwynplaine lui avait dit:

--Pre, vous avez l'air d'un sorcier.

Et Ursus avait rpondu:

--Cela tient peut-tre  ce que je le suis.

La Green-Box, fabrique sur la savante pure d'Ursus, offrait ce
raffinement ingnieux qu'entre les deux roues de devant et de
derrire, le panneau central de la faade de gauche tournait sur
charnire  l'aide d'un jeu de chanes et de poulies, et
s'abattait  volont comme un pont-levis.  En s'abattant il
mettait en libert trois supports flaux  gonds qui, gardant la
verticale pendant que le panneau s'abaissait, venaient se poser
droits sur le sol comme les pieds d'une table, et soutenaient
au-dessus du pav, ainsi qu'une estrade, le panneau devenu
plateau.  En mme temps le thtre apparaissait, augment du
plateau qui en faisait l'avant-scne.  Celle ouverture
ressemblait absolument  une bouche de l'enfer, au dire des
prcheurs puritains en plein vent qui s'en dtournaient avec
horreur.  Il est probable que c'est pour une invention impie de
ce genre que Solon donna des coups de bton  Thespis.

Thespis du reste a dur plus longtemps qu'on ne croit.  La
charrette-thtre existe encore.  C'est sur des thtres roulants
de ce genre qu'au seizime et au dix-septime sicle on a jou en
Angleterre les ballets et ballades d'Amner et de Pilkington, en
France les pastorales de Gilbert Colin, en Flandre, aux
kermesses, les doubles-choeurs de Clment, dit Non Papa, en
Allemagne l'Adam et Eve de Theiles, et en Italie les parades
vnitiennes d'Animuccia et de Ca-Fossis, les sylves de Gesualdo,
prince de Venouse, _le Satyre_ de Laura Guidiccioni, _le
Dsespoir de Philne, la Mort d'Ugolin_ de Vincent Galile, pre
de l'astronome, lequel Vincent Galile chantait lui-mme sa
musique en s'accompagnant de la viole de gambe, et tous ces
premiers essais d'opra italien qui, ds 1580, ont substitu
l'inspiration libre au genre madrigalesque.

Le chariot couleur d'esprance qui portait Ursus, Gwynplaine et
leur fortune, et en tte duquel Fibi et Vinos trompettaient comme
deux renommes, faisait partie de tout ce grand ensemble bohmien
et littraire.  Thespis n'et pas plus dsavou Ursus que Congrio
n'et dsavou Gwynplaine.

A l'arrive, sur les places des villages et des villes, dans les
intervalles de la fanfare de Fibi et de Vinos, Ursus commentait
les trompettes par des rvlations instructives.

--Cette symphonie est grgorienne, s'criait-il.  Citoyens
bourgeois, le sacramentaire grgorien, ce grand progrs, s'est
heurt en Italie contre le rit ambrosien, et en Espagne contre le
rit mozarabique, et n'en a triomph que difficilement.

Aprs quoi, la Green-Box s'arrtait dans un lieu quelconque du
choix d'Ursus, et, le soir venu, le panneau avant-scne
s'abaissait, le thtre s'ouvrait, et la performance commenait.

Le thtre de la Green-Box reprsentait un paysage peint par
Ursus qui ne savait pas peindre, ce qui fait qu'au besoin le
paysage pouvait reprsenter un souterrain.

Le rideau, ce que nous appelons la toile, tait une triveline de
soie  carreaux contrasts.

Le public tait dehors, dans la rue, sur la place, arrondi en
demi-cercle devant le spectacle, sous le soleil, sous les
averses, disposition qui faisait la pluie moins dsirable pour
les thtres de ce temps-l que pour les thtres d' prsent.
Quand on le pouvait, on donnait les reprsentations dans une cour
d'auberge, ce qui faisait qu'on avait autant de rangs de loges
que d'tages de fentres.  De cette manire, le thtre tant
plus clos, le public tait plus payant.

Ursus tait de tout, de la pice, de la troupe, de la cuisine, de
l'orchestre.  Vinos battait du carcaveau, dont elle maniait 
merveille les baguettes, et Fibi pinait de la morache, qui est
une sorte de guiterne.  Le loup avait t promu utilit.  Il
faisait dcidment partie de la compagnie, et jouait dans
l'occasion des bouts de rle.  Souvent, quand ils paraissaient
cte  cte sur le thtre, Ursus et Homo, Ursus dans sa peau
d'ours bien lace, Homo dans sa peau de loup mieux ajuste
encore, on ne savait lequel des deux tait la bte; ce qui
flattait Ursus.



IX

EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POSIE


Les pices d'Ursus taient des interludes, genre un peu pass de
mode aujourd'hui.  Une de ces pices, qui n'est pas venue jusqu'
nous, tait intitule _Ursus Rursus_.  Il est probable qu'il y
jouait le principal rle.  Une fausse sortie suivie d'une
rentre, c'tait vraisemblablement le sujet, sobre et louable.

Le titre des interludes d'Ursus tait quelquefois en latin, comme
on le voit, et la posie quelquefois en espagnol.  Les vers
espagnols d'Ursus taient rims comme presque tous les sonnets
castillans de ce temps-l.  Cela ne gnait point le peuple.
L'espagnol tait alors une langue courante, et les marins anglais
parlaient castillan de mme que les soldats romains parlaient
carthaginois.  Voyez Plaute.  D'ailleurs, au spectacle comme  la
messe, la langue latine ou autre que l'auditoire ne comprenait
pas, n'embarrassait personne.  On s'en tirait en l'accompagnant
gament de paroles connues.  Notre vieille France gauloise
particulirement avait cette manire-l d'tre dvote.  A
l'glise, sur un _Immolatus_ les fidles chantaient _Liesse
prendrai_, et sur un _Sanctus_, _Baise-moi, ma mie_.  Il fallut
le concile de Trente pour mettre fin  ces familiarits.

Ursus avait fait spcialement pour Gwynplaine un interlude, dont
il tait content.  C'tait son oeuvre capitale.  Il s'y tait mis
tout entier.  Donner sa somme dans son produit, c'est le triomphe
de quiconque cre.  La crapaude qui fait un crapaud fait un
chef-d'oeuvre.  Vous doutez?  Essayez d'en faire autant.

Ursus avait heaucoup lch cet interlude.  Cet ourson tait
intitul: _Chaos vaincu_.

Voici ce que c'tait:

Un effet de nuit.  Au moment o la triveline s'cartait, la foule
masse devant la Green-Box ne voyait que du noir.  Dans ce noir
se mouvaient,  l'tat reptile, trois formes confuses, un loup,
un ours et un homme.  Le loup tait le loup, Ursus tait l'ours,
Gwynplaine tait l'homme.  Le loup et l'ours reprsentaient les
forces froces de la nature, les faims inconscientes, l'obscurit
sauvage, et tous deux se ruaient sur Gwynplaine, et c'tait le
chaos combattant l'homme.  On ne distinguait la figure d'aucun.
Gwynplaine se dbatait couvert d'un linceul, et son visage tait
cach par ses pais cheveux tombants.  D'ailleurs tout tait
tnbres.  L'ours grondait, le loup grinait, l'homme criait.
L'homme avait le dessous, les deux btes l'accablaient; il
demandait aide et secours, il jetait dans l'inconnu un profond
appel.  Il rlait.  On assistait  cette agonie de l'homme
bauche, encore  peine distinct des brutes; c'tait lugubre, la
foule regardait haletante; une minute de plus, les fauves
triomphaient, et le chaos allait rsorber l'homme.  Lutte, cris,
hurlements, et tout  coup silence.  Un chant dans l'ombre.  Un
souffle avait pass, on entendait une voix.  Des musiques
mystrieuses flottaient, accompagnant ce chant de l'invisible, et
subitement, sans qu'on sut d'o ni comment, une blancheur
surgissait.  Cette blancheur tait une lumire, cette lumire
tait une femme, cette femme tait l'esprit.  Dea, calme,
candide, belle, formidable de srnit et de douceur,
apparaissait au centre d'un nimbe.  Silhouette de clart dans de
l'aurore.  La voix, c'tait elle.  Voix lgre, profonde,
ineffable.  D'invisible faite visible, dans cette aube elle
chantait.  On croyait entendre une chanson d'ange ou un hymne
d'oiseau.  A cette apparition, l'homme, dress dans un sursaut
d'blouissement, abattait ses deux poings sur les deux brutes
terrasses.

Alors la vision, porte sur un glissement difficile  comprendre
et d'autant plus admir, chantait ces vers, d'une puret
espagnole suffisante pour les matelots anglais qui coutaient:

      Ora!  Hora!
      De palabra
      Nace razon,
      Da luze el son[1].

  [1] Prie!  pleure!  Du verbe nat la raison.  Le chant cre la
  lumire.

Puis elle baissait les yeux au-dessous d'elle comme si elle et
vu un gouffre, et reprenait:

      Noche quitta te de alli
      El alba canta hallali[2].

  [2] Nuit!  va-t'en!  L'aube chante hallali!

A mesure qu'elle chantait, l'homme se levait de plus en plus, et,
de gisant, il tait maintenant agenouill, les mains leves vers
la vision, ses deux genoux poss sur les deux btes immobiles et
comme foudroyes.  Elle continuait, tourne vers lui:

      Es menester a cielos ir,
      Y tu que llorabas reir[3].

  [3] Il faut aller au ciel,--et rire, toi qui pleurais.

Et s'approchant, avec une majest d'astre, elle ajoutait:

      Gebra barzon!
      Dexa, monstro,
      A tu negro
      Caparazon[4].

  [4] Brise le joug!--quitte, monstre,--ta noire--carapace.

Et elle lui posait la main sur le front.

Alors une autre voix s'levait, plus profonde et par consquent
plus douce encore, voix navre et ravie, d'une gravit tendre et
farouche, et c'tait le chant humain rpondant au chant sidral.
Gwynplaine, toujours agenouill dans l'obscurit sur l'ours et le
loup vaincus, la tte sous la main de Dea, chantait:

      O ven!  ama!
      Eres alma,
      Soy corazon[5].

  [5] Oh!  viens!  aime!--tu es me,--je suis coeur.

Et brusquement, dans cette ombre, un jet de lumire frappait
Gwynplaine en pleine face,

On voyait dans ces tnbres le monstre panoui.

Dire la commotion de la foule est impossible.  Un soleil de rire
surgissant, tel tait l'effet.  Le rire nat de l'inattendu, et
rien de plus inattendu que ce dnoment.  Pas de saisissement
comparable  ce soufflet de lumire sur ce masque bouffon et
terrible.  On riait autour de ce rire; partout, en haut, en bas,
sur le devant, au fond, les hommes, les femmes, les vieilles
faces chauves, les roses figures d'enfants, les bons, les
mchants, les gens gais, les gens tristes, tout le monde; et mme
dans la rue, les passants, ceux qui ne voyaient pas, en entendant
rire, riaient.  Et ce rire s'achevait en battements de mains et
en trpignements.  La triveline referme, on rappelait Gwynplaine
avec frnsie.  De l un succs norme.  Avez-vous vu _Chaos
vaincu?_ On courait  Gwynplaine.  Les insouciances venaient
rire, les mlancolies venaient rire, les mauvaises consciences
venaient rire.  Rire si irrsistible que par moments il pouvait
sembler maladif.  Mais s'il y a une peste que l'homme ne fuit
pas, c'est la contagion de la joie.  Le succs au surplus ne
dpassait point la populace.  Grosse foule, c'est petit peuple.
On voyait _Chaos vaincu_ pour un penny.  Le beau monde ne va pas
o l'on va pour un sou.

Ursus ne hassait point cette oeuvre, longtemps couve par lui.

--C'est dans le genre d'un nomm Shakespeare, disait-il avec
  modestie.

La juxtaposition de Dea ajoutait  l'inexprimable effet de
Gwynplaine.  Cette blanche figure  ct de ce gnome reprsentait
ce qu'on pourrait appeler l'tonnement divin.  Le peuple
regardait Dea avec une sorte d'anxit mystrieuse.  Elle avait
ce je ne sais quoi de suprme de la vierge et de la prtresse,
qui ignore l'homme et connat Dieu.  On voyait qu'elle tait
aveugle et l'on sentait qu'elle tait voyante.  Elle semblait
debout sur le seuil du surnaturel.  Elle paraissait tre  moiti
dans notre lumire et  moiti dans l'autre clart.  Elle venait
travailler sur la terre, et travailler de la faon dont travaille
le ciel, avec de l'aurore.  Elle trouvait une hydre et faisait
une me.  Elle avait l'air de la puissance cratrice, satisfaite
et stupfaite de sa cration; on croyait voir sur son visage
adorablement effar la volont de la cause et la surprise du
rsultat.  On sentait qu'elle aimait son monstre.  Le savait-elle
monstre?  Oui, puisqu'elle le touchait.  Non, puisqu'elle
l'acceptait.  Toute cette nuit et tout ce jour mls se
rsolvaient dans l'esprit du spectateur en un clair-obscur o
apparaissaient des perspectives infinies.  Comment la divinit
adhre  l'bauche, de quelle faon s'accomplit la pntration de
l'me dans la matire, comment le rayon solaire est un cordon
ombilical, comment le dfigur se transfigure, comment l'informe
devient paradisiaque, tous ces mystres entrevus compliquaient
d'une motion presque cosmique la convulsion d'hilarit souleve
par Gwynplaine.  Sans aller au fond, car le spectateur n'aime
point la fatigue de l'approfondissement, on comprenait quelque
chose au del de ce qu'on apercevait, et ce spectacle trange
avait une transparence d'avatar.

Quant  Dea, ce qu'elle prouvait chappe  la parole humaine.
Elle se sentait au milieu d'une foule, et ne savait ce que
c'tait qu'une foule.  Elle entendait une rumeur, et c'est tout.
Pour elle une foule tait un souffle; et au fond ce n'est que
cela.  Les gnrations sont des baleines qui passent.  L'bomme
respire, aspire et expire.  Dans cette foule, Dea se sentait
seule, et avait le frisson d'une suspension au-dessus d'un
prcipice.  Tout  coup, dans ce trouble de l'innocent en
dtresse prt  accuser l'inconnu, dans ce mcontentement de la
chute possible, Dea, sereine pourtant, et suprieure  la vague
angoisse du pril, mais intrieurement frmissante de son
isolement, retrouvait sa certitude et son support; elle
ressaisissait son fil de sauvetage dans l'univers des tnbres,
elle posait sa main sur la puissante tte de Gwynplaine.  Joie
inoue!  elle appuyait ses doigts roses sur cette fort de
cheveux crpus.  La laine touche veille une ide de douceur.
Dea touchait un mouton qu'elle savait tre un lion.  Tout son
coeur se fondait en un ineffable amour.  Elle se sentait hors de
danger, elle trouvait le sauveur.  Le public croyait voir le
contraire.  Pour les spectateurs, l'tre sauv, c'tait
Gwynplaine, et l'tre sauveur, c'tait Dea.  Qu'importe!  pensait
Ursus, pour qui le coeur de Dea tait visible.  Et Dea, rassure,
console, ravie, adorait l'ange, pendant que le peuple
contemplait le monstre, et subissait, fascin lui aussi, mais en
sens inverse, cet immense rire promthen.

L'amour vrai ne se blase point.  tant tout me, il ne peut
s'attidir.  Une braise se couvre de cendre, une toile non.  Ces
impressions exquises se renouvelaient tous les soirs pour Dea, et
elle tait prte  pleurer de tendresse pendant qu'on se tordait
de rire.  Autour d'elle, on n'tait que joyeux; elle, elle tait
heureuse.

Du reste l'effet de gat, d au rictus imprvu et stupfiant de
Gwynplaine, n'tait videmment pas voulu par Ursus.  Il et
prfr plus de sourire et moins de rire, et une admiration plus
littraire.  Mais triomphe console.  Il se rconciliait tous les
soirs avec son succs excessif, en comptant combien les piles de
farthings faisaient de shellings, et combien les piles de
shellings faisaient de pounds.  Et puis il se disait qu'aprs
tout, ce rire pass, _Chaos vaincu_ se retrouvait au fond des
esprits et qu'il leur en restait quelque chose.  Il ne se
trompait peut-tre point tout  fait; le tassement d'une oeuvre
se fait dans le public.  La vrit est que cette populace,
attentive  ce loup,  cet ours,  cet homme, puis  cette
musique,  ces hurlements dompts par l'harmonie,  cette nuit
dissipe par l'aube,  ce chant dgageant la lumire, acceptait
avec une sympathie confuse et profonde, et mme avec un certain
respect attendri, ce drame-pome de _Chaos vaincu_, cette
victoire de l'esprit sur la matire, aboutissant  la joie de
l'homme.

Tels taient les plaisirs grossiers du peuple.

Ils lui suffisaient.  Le peuple n'avait pas le moyen d'aller aux
nobles matches de la gentry, et ne pouvait, comme les seigneurs
et gentilshommes, parier mille guines pour Helmsgail contre
Phelem-ghe-madone.



X

COUP D'OEIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET SUR
LES HOMMES


L'homme a une pense, se venger du plaisir qu'on lui fait.  De l
le mpris pour le comdien.

Cet tre me charme, me divertit, m'enseigne, m'enchante, me
console, me verse l'idal, m'est agrable et utile, quel mal
puis-je lui rendre?  L'humiliation.  Le ddain, c'est le soufflet
 distance.  Souffletons-le.  Il me plat, donc il est vil.  Il
me sert, donc je le hais.  O y a-t-il une pierre que je la lui
jette?  Prtre, donne la tienne.  Philosophe, donne la tienne.
Bossuet, excommunie-le.  Rousseau, insulte-le.  Orateur,
crache-lui les cailloux de ta bouche.  Ours, lance-lui ton pav.
Lapidons l'arbre, meurtrissons le fruit, et mangeons-le.  Bravo!
et A bas!  Dire les vers des potes, c'est tre pestifr.
Histrion, va!  mettons-le au carcan dans son succs.
Achevons-lui son triomphe en hue.  Qu'il amasse la foule et
qu'il cre la solitude.  Et c'est ainsi que les classes riches,
dites hautes classes, ont invent pour le comdien cette forme
d'isolement, l'applaudissement.

La populace est moins froce.  Elle ne hassait point Gwynplaine.
Elle ne le mprisait pas non plus.  Seulement le dernier calfat
du dernier quipage de la dernire caraque amarre dans le
dernier des ports d'Angleterre se considrait comme
incommensurablement suprieur  cet amuseur de la canaille, et
estimait qu'un calfat est autant audessus d'un saltimbanque qu'un
lord est au-dessus d'un calfat.

Gwynplaine tait donc, comme tous les comdiens, applaudi et
isol.  Du reste, ici-bas tout succs est crime, et s'expie.  Qui
a la mdaille a le revers.

Pour Gwynplaine il n'y avait point de revers.  En ce sens que les
deux cts de son succs lui agraient.  Il tait satisfait de
l'applaudissement, et content de l'isolement.  Par
l'applaudissement, il tait riche; par l'isolement, il tait
heureux.

tre riche, dans ces bas-fonds, c'est n'tre plus misrable.
C'est n'avoir plus de trous  ses vtements, plus de froid dans
son tre, plus de vide dans son estomac.  C'est manger  son
apptit et boire  sa soif.  C'est avoir tout le ncessaire, y
compris un sou a donner a un pauvre.  Cette richesse indigente,
suffisante  la libert, Gwynplaine l'avait.

Du ct de l'me, il tait opulent.  Il avait l'amour.  Que
pouvait-il dsirer?

Il ne dsirait rien.

La difformit de moins, il semble que ce pouvait tre l une
offre  lui faire.  Comme il l'et repousse!  Quitter ce masque
et reprendre son visage, redevenir ce qu'il avait t peut-tre,
beau et charmant, certes, il n'et pas voulu!  Et avec quoi
et-il nourri Dea?  que ft devenue la pauvre et douce aveugle
qui l'aimait?  Sans ce rictus qui faisait de lui un clown unique,
il ne serait plus qu'un saltimbanque comme un autre, le premier
quilibriste venu, un ramasseur de liards entre les fentes des
pavs, et Dea n'aurait peut-tre pas du pain tous les jours!  Il
se sentait avec un profond orgueil de tendresse le protecteur de
cette infirme cleste.  Nuit, Solitude, Dnment, Impuissance,
Ignorance, Faim et Soif, les sept gueules bantes de la misre se
dressaient autour d'elle, et il tait le saint Georges combattant
ce dragon.  Et il triomphait de la misre.  Comment?  par sa
difformit.  Par sa difformit, il tait utile, secourable,
victorieux, grand.  Il n'avait qu' se montrer, et l'argent
venait.  Il tait le matre des foules; il se constatait le
souverain des populaces.  Il pouvait tout pour Dea.  Ses besoins,
il y pourvoyait; ses dsirs, ses envies, ses fantaisies, dans la
sphre limite des souhaits possibles  un aveugle, il les
contentait.  Gwynplaine et Dea taient, nous l'avons montr dj,
la providence l'un de l'autre.  Il se sentait enlev sur ses
ailes, elle se sentait porte dans ses bras.  Protger qui vous
aime, donner le ncessaire  qui vous donne les toiles, il n'est
rien de plus doux.  Gwynplaine avait cette flicit suprme.  Et
il la devait  sa difformit.  Cette difformit le faisait
suprieur  tout.  Par elle il gagnait sa vie, et la vie des
autres; par elle il avait l'indpendance, la libert, la
clbrit, la satisfaction intime, la fiert.  Dans cette
difformit il tait inaccessible.  Les fatalits ne pouvaient
rien contre lui au del de ce coup o elles s'taient puises,
et qui lui avait tourn en triomphe.  Ce fond du malheur tait
devenu un sommet lysen.  Gwynplaine tait emprisonn dans sa
difformit, mais avec Dea.  C'tait, nous l'avons dit, tre au
cachot dans le paradis.  Il y avait entre eux et le monde des
vivants une muraille.  Tant mieux.  Cette muraille les parquait,
mais les dfendait.  Que pouvait-on contre Dea, que pouvait-on
contre Gwynplaine, avec une telle fermeture de la vie autour
d'eux?  Lui ter le succs?  impossible.  Il et fallu lui ter
sa face.  Lui ter l'amour?  impossible.  Dea ne le voyait point.
L'aveuglement de Dea tait divinement incurable.  Quel
inconvnient avait pour Gwynplaine sa difformit?  Aucun.  Quel
avantage avait-elle?  Tous.  Il tait aim malgr cette horreur,
et peut-tre  cause d'elle.  Infirmit et difformit s'taient,
d'instinct, rapproches et accouples.  tre aim, est-ce que ce
n'est pas tout?  Gwynplaine ne songeait  sa dfiguration qu'avec
reconnaissance.  Il tait bni dans ce stigmate.  Il le sentait
avec joie imperdable et ternel, Quelle chance que ce bienfait
ft irrmdiable!  Tant qu'il y aurait des carrefours, des champs
de foire, des routes o aller devant soi, du peuple en bas, du
ciel en haut, on serait sr de vivre, Dea ne manquerait de rien,
on aurait l'amour!  Gwynplaine n'et pas chang de visage avec
Apollon.  tre monstre tait pour lui la forme du bonheur.

Aussi disions-nous en commenant que la destine l'avait combl.
Ce rprouv tait un prfr.

Il tait si heureux qu'il en venait  plaindre les hommes autour
de lui.  Il avait de la piti de reste.  C'tait d'ailleurs son
instinct de regarder un peu dehors, car aucun homme n'est tout
d'une pice et une nature n'est pas une abstraction; il tait
ravi d'tre mur, mais de temps en temps il levait la tte
par-dessus le mur.  Il n'en rentrait qu'avec plus de joie dans
son isolement prs de Dea, aprs avoir compar.

Que voyait-il autour de lui?  Qu'tait-ce que ces vivants dont
son existence nomade lui montrait tous les chantillons, chaque
jour remplacs par d'autres?  Toujours de nouvelles foules, et
toujours la mme multitude.  Toujours de nouveaux visages et
toujours les mmes infortunes.  Une promiscuit de ruines.
Chaque soir toutes les fatalits sociales venaient faire cercle
autour de sa flicit.

La Green-Box tait populaire.

Le bas prix appelle la basse classe.  Ce qui venait  lui
c'taient les faibles, les pauvres, les petits.  On allait 
Gwynplaine comme on va au gin.  On venait acheter pour deux sous
d'oubli.  Du haut de son trteau, Gwynplaine passait en revue le
sombre peuple.  Son esprit s'emplissait de toutes ces apparitions
successives de l'immense misre.  La physionomie humaine est
faite par la conscience et par la vie, et est la rsultante d'une
foule de creusements mystrieux.  Pas une souffrance, pas une
colre, pas une ignominie, pas un dsespoir, dont Gwynplaine ne
vt la ride.  Ces bouches d'enfants n'avaient pas mang.  Cet
homme tait un pre, cette femme tait une mre, et derrire eux
on devinait des familles en perdition.  Tel visage sortait du
vice et entrait au crime; et l'on comprenait le pourquoi:
ignorance et indigence.  Tel autre offrait une empreinte de bont
premire rature par l'accablement social et devenue haine.  Sur
ce front de vieille femme on voyait la famine; sur ce front de
jeune fille on voyait la prostitution.  Le mme fait, offrant
chez la jeune la ressource, et plus lugubre l.  Dans cette cohue
il y avait des bras, mais pas d'outils; ces travailleurs ne
demandaient pas mieux, mais le travail manquait.  Parfois prs de
l'ouvrier un soldat venait s'asseoir, quelquefois un invalide, et
Gwynplaine apercevait ce spectre, la guerre.  Ici Gwynplaine
lisait chmage, l exploitation, l servitude.  Sur certains
fronts il constatait on ne sait quel refoulement vers
l'animalit, et ce lent retour de l'homme  la bte produit en
bas par la pression des pesanteurs obcures du bonheur d'en haut.
Dans ces tnbres, il y avait pour Gwynplaine un soupirail.  Ils
avaient, lui et Dea, du bonheur par un jour de souffrance.  Tout
le reste tait damnation.  Gwynplaine sentait au-dessus de lui le
pitinement inconscient des puissants, des opulents, des
magnifiques, des grands, des lus du hasard; au-dessous, il
distinguait le tas de faces ples des dshrits; il se voyait,
lui et Dea, avec leur tout petit bonheur, si immense, entre deux
mondes; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux,
dansant, foulant aux pieds; en haut, le monde qui marche; en bas,
le monde sur qui l'on marche.  Chose fatale, et qui indique un
profond mal social, la lumire crase l'ombre!  Gwynplaine
constatait ce deuil.  Quoi!  une destine si reptile!  L'homme se
tranant ainsi!  une telle adhrence  la poussire et  la
fange, un tel dgot, une telle abdication, et une telle
abjection, qu'on a envie de mettre le pied dessus!  de quel
papillon cette vie terrestre est-elle donc la chenille?  Quoi!
dans cette foule qui a faim et qui ignore, partout, devant tous,
le point d'interrogation du crime ou de la honte!
l'inflexibilit des lois produisant l'amollissement des
consciences!  pas un enfant qui ne croisse pour le rapetissement!
pas une vierge qui ne grandisse pour l'offre!  pas une rose qui
ne naisse pour la bave!  Ses yeux parfois, curieux d'une
curiosit mue, cherchaient  voir jusqu'au fond de cette
obscurit o agonisaient tant d'efforts inutiles et o luttaient
tant de lassitudes, familles dvores par la socit, moeurs
tortures par les lois, plaies faites gangrnes par la pnalit,
indigences ronges par l'impt, intelligences  vau-l'eau dans un
engloutissement d'ignorance, radeaux en dtresse couverts
d'affams, guerres, disettes, rles, cris, disparitions; et il
sentait le vague saisissement de cette poignante angoisse
universelle.  Il avait la vision de toute cette cume du malheur
sur le sombre ple-mle humain.  Lui, il tait au port, et il
regardait autour de lui ce naufrage.  Par moment, il prenait dans
ses mains sa tte dfigure, et songeait.

Quelle folie que d'tre heureux!  comme on rve!  il lui venait
des ides.  L'absurde lui traversait le cerveau.  Parce qu'il
avait autrefois secouru un enfant, il sentait des vellits de
secourir le monde.  Des nuages de rverie lui obscurcissaient
parfois sa propre ralit; il perdait le sentiment de la
proportion jusqu' se dire: Que pourrait-on faire pour ce pauvre
peuple?  Quelquefois son absorption tait telle qu'il le disait
tout haut.  Alors Ursus haussait les paules et le regardait
fixement.  Et Gwynplaine continuait de rver:--Oh!  si j'tais
puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux!  Mais que
suis-je?  un atome.  Que puis-je?  rien.

Il se trompait.  Il pouvait beaucoup pour les malheureux.  Il les
faisait rire.

Et, nous l'avons dit, faire rire, c'est faire oublier.  Quel
bienfaiteur sur la terre, qu'un distributeur d'oubli!



XI

GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI


Un philosophe est un espion.  Ursus, guetteur de rves, tudiait
son lve.  Nos monologues ont sur notre front une vague
rverbration distincte au regard du physionomiste.  C'est
pourquoi ce qui se passait en Gwynplaine n'chappait point 
Ursus.  Un jour que Gwynplaine mditait, Ursus, le tirant par son
capingot, s'cria:

--Tu me fais l'effet d'un observateur, imbcile!  Prends-y garde,
cela ne te regarde pas.  Tu as une chose  faire, aimer Dea.  Tu
es heureux de deux bonheurs: le premier, c'est que la foule voit
ton museau, le second, c'est que Dea ne le voit pas.  Ce bonheur
que tu as, tu n'y as pas droit Nulle femme, voyant ta bouche,
n'acceptera ton baiser.  Et cette bouche qui fait ta fortune,
cette face qui fait ta richesse, a n'est pas  toi.  Tu n'tais
pas n avec ce visage-l.  Tu l'as pris  la grimace qui est au
fond de l'infini.  Tu as vol son masque au diable.  Tu es
hideux, contente-toi de ce quine.  Il y a dans ce monde, qui est
une chose trs bien faite, les heureux de droit et les heureux de
raccroc.  Tu es un heureux de raccroc.  Tu es dans une cave o se
trouve prise une toile.  La pauvre toile est  toi.  N'essaie
pas de sortir de ta cave, et garde ton astre, araigne!  Tu as
dans la toile l'escarboucle Vnus.  Fais-moi le plaisir d'tre
satisfait.  Je te vois rvasser, c'est idiot.  coute, je vais te
parler le langage de la vraie posie: que Dea mange des tranches
de boeuf et des ctelelles de mouton, dans six mois elle sera
forte comme une turque; pouse-la tout net, et fais-lui un
enfant, deux enfants, trois enfants, une ribambelle d'enfants.
Voil ce que j'appelle philosopher.  De plus, on est heureux, ce
qui n'est pas bte.  Avoir des petits, c'est l le bleu.  Aie des
mioches, torche-les, mouche-les, couche-les, barbouille-les et
dbarbouille-les, que tout cela grouille autour de toi; s'ils
rient, c'est bien; s'ils gueulent, c'est mieux; crier, c'est
vivre; regarde-les tter  six mois, ramper  un an, marcher 
deux ans, grandir  quinze ans, aimer  vingt ans.  Qui a ces
joies, a tout.  Moi, j'ai manqu cela, c'est ce qui fait que je
suis une brte.  Le bon Dieu, un faiseur de beaux pomes, et qui
est le premier des hommes de lettres, a dict  son collaborateur
Mose: _Multipliez_!  Tel est le texte.  Multiplie, animal.
Quant au monde, il est ce qu'il est; il n'a pas besoin de toi
pour aller mal.  N'en prends pas souci.  Ne t'occupe pas de ce
qui est dehors.  Laisse l'horizon tranquille.  Un comdien est
fait pour tre regard, non pour regarder.  Sais-tu ce qu'il y a
dehors?  les heureux de droit.  Toi, je te le rpte, tu es
l'heureux du hasard.  Tu es le filou du bonheur dont ils sont les
propritaires.  Ils sont les lgitimes, tu es l'intrus, tu vis en
concubinage avec la chance.  Que veux-tu de plus que ce que tu
as?  Que Schiboleth me soit en aide!  ce polisson est un
maroufle.  Se multiplier par Dea, c'est pourtant agrable.  Une
telle flicit ressemble  une escroquerie.  Ceux qui ont le
bonheur ici-bas par privilge de l-haut n'aiment pas qu'on se
permette d'avoir tant de joie audessous d'eux.  S'ils te
demandaient: de quel droit es-tu heureux?  tu ne saurais que
rpondre.  Tu n'as pas de patente, eux ils en ont une.  Jupiter,
Allah, Vishnou, Sabaoth, n'importe, leur a donn le visa pour
tre heureux.  Crains-les.  Ne te mle pas d'eux afin qu'ils ne
se mlent pas de toi.  Sais-tu ce que c'est, misrable, que
l'heureux de droit?  C'est un tre terrible, c'est le lord.  Ah!
le lord, en voil un qui a d intriguer dans l'inconnu du diable
avant d'tre au monde, pour entrer dans la vie par cette
porte-l!  Comme il a d lui tre difficile de natre!  Il ne
s'est donn que cette peine-l, mais, juste ciel!  c'en est une!
obtenir du destin, ce butor aveugle, qu'il vous fasse d'emble au
berceau matre des hommes!  corrompre ce buraliste pour qu'il
vous donne la meilleure place au spectacle!  Lis le memento qui
est dans la cahute que j'ai mise  la retraite, lis ce brviaire
de ma sagesse, et tu verras ce que c'est que le lord.  Un lord,
c'est celui qui a tout et qui est tout.  Un lord est celui qui
existe au-dessus de sa propre nature; un lord est celui qui a,
jeune, les droits du vieillard, vieux, les bonnes fortunes du
jeune homme, vicieux, le respect des gens de bien, poltron, le
commandement des gens de coeur, fainant, le fruit du travail,
ignorant, le diplme de Cambridge et d'Oxford, bte, l'admiration
des potes, laid, le sourire des femmes, Thersite, le casque
d'Achille, livre, la peau du lion.  N'abuse pas de mes paroles,
je ne dis pas qu'un lord soit ncessairement ignorant, poltron,
laid, bte et vieux; je dis seulement qu'il peut tre tout cela
sans que cela lui fasse du tort.  Au contraire.  Les lords sont
les princes.  Le roi d'Angleterre n'est qu'un lord, le premier
seigneur de la seigneurie; c'est tout, c'est beaucoup.  Les rois
jadis s'appelaient lords; le lord de Danemark, le lord d'Irlande,
le lord des Iles.  Le lord de Norvge ne s'est appel roi que
depuis trois cents ans.  Lucius, le plus ancien roi d'Angleterre,
tait qualifi par saint Tlesphore _milord Lucius_.  Les lords
sont pairs, c'est--dire gaux.  De qui?  du roi.  Je ne fais pas
la faute de confondre les lords avec le parlement.  L'assemble
du peuple, que les saxons, avant la conqute, intitulaient
_wittenagemot_, les normands, aprs la conqute, l'ont intitule
_parliamentum_.  Peu  peu on a mis le peuple  la porte.  Les
lettres closes du roi convoquant les communes portaient jadis _ad
consilium impendendum_, elles portent aujourd'hui _ad
consentiendum_.  Les communes ont le droit de consentement.  Dire
oui est leur libert.  Les pairs peuvent dire non.  Et la preuve,
c'est qu'ils l'ont dit.  Les pairs peuvent couper la tte au roi,
le peuple point.  Le coup de hache  Charles Ier est un
empitement, non sur le roi, mais sur les pairs, et l'on a bien
fait de mettre aux fourches la carcasse de Cromwell.  Les lords
ont la puissance, pourquoi?  parce qu'ils ont la richesse.  Qui
est-ce qui a feuillet le Doomsday-book?  C'est la preuve que les
lords possdent l'Angleterre, c'est le registre des biens des
sujets dress sous Guillaume le Conqurant, et il est sous la
garde du chancelier de l'chiquier.  Pour y copier quelque chose,
on paie quatre sous par ligne.  C'est un fier livre.  Sais-tu que
j'ai t docteur domestique chez un lord qui s'appelait Marmaduke
et qui avait neuf cent mille francs de France de rente par an?
Tire-toi de l, affreux crtin.  Sais-tu que rien qu'avec les
lapins des garennes du comte Lindsey on nourrirait toute la
canaille des Cinq-ports?  Aussi frottez-vous-y.  On y met bon
ordre.  Tout braconnier est pendu.  Pour deux longues oreilles
poilues qui passaient hors de sa gibecire, j'ai vu accrocher 
la potence un pre de six enfants.  Telle est la seigneurie.  Le
lapin d'un lord est plus que l'homme du bon Dieu.  Les seigneurs
sont, entends-tu, maraud?  et nous devons le trouver bon.  Et
puis si nous le trouvons mauvais, qu'est-ce que cela leur fait?
Le peuple faisant des objections!  Plante lui-mme n'approcherait
pas de ce comique.  Un philosophe serait plaisant s'il
conseillait  cette pauvre diablesse de multitude de se rcrier
contre la largeur et la lourdeur des lords.  Autant faire
discuter par la chenille la patte de l'lphant.  J'ai vu un jour
un hippopotame marcher sur une taupinire; il crasait tout; il
tait innocent.  Il ne savait mme pas qu'il y et des taupes, ce
gros bonasse de mastodonte.  Mon cher, des taupes qu'on crase,
c'est le genre humain.  L'crasement est une loi.  Et crois-tu
que la taupe elle-mme n'crase rien?  Elle est le mastodonte du
ciron, qui est le mastodonte du volvoce.  Mais ne raisonnons pas.
Mon garon, les carrosses existent.  Le lord est dedans, le
peuple est sous la roue, le sage se range.  Mets-toi de ct, et
laisse passer.  Quant  moi, j'aime les lords, et je les vite.
J'ai vcu chez un.  Cela suffit  la beaut de mes souvenirs.  Je
me rappelle son chteau, comme une gloire dans un nuage.  Moi,
mes rves sont en arrire.  Rien de plus admirable que
Marmaduke-Lodge pour la grandeur, la belle symtrie, les riches
revenus, les ornements et les accompagnements de l'difice.  Du
reste, les maisons, htels et palais des lords offrent un recueil
de ce qu'il y a de plus grand et magnifique dans ce florissant
royaume.  J'aime nos seigneurs.  Je les remercie d'tre opulents,
puissants et prospres.  Moi qui suis vtu de tnbres, je vois
avec intrt et plaisir cet chantillon de l'azur cleste qu'on
appelle un lord.  On entrait  Marmaduke-Lodge par une cour
extrmement spacieuse, qui faisait un carr long partag en huit
carreaux, ferms de balustrades, laissant de tous cts un large
chemin ouvert, avec une superbe fontaine hexagone au milieu, 
deux bassins, couverte d'un dme d'un ouvrage exquis  jour, qui
tait suspendu sur six colonnes.  C'est l que j'ai connu un
docte franais, M.  l'abb du Cros, qui tait de la maison des
Jacobins de la rue Saint-Jacques.  Il y avait  Marmaduke-Lodge
une moiti de la bibliothque d'Erpenius, dont l'autre moiti est
 l'auditoire de thologie de Cambridge.  J'y lisais des livres,
assis sous le portail qui est enjoliv.  Ces choses-l ne sont
ordinairement vues que par un petit nombre de voyageurs curieux.
Sais-tu, ridicule boy, que monseigneur William North, qui est
lord Gray de Rolleston, et qui sige le quartorzime au banc des
barons, a plus d'arbres de haute futaie dans sa montagne que tu
n'as de cheveux sur ton horrible caboche?  Sais-tu que lord
Norreys de Rycott, qui est la mme chose que le comte d'Abingdon,
a un donjon carr de deux cents pieds de haut portant cette
devise _Virtus ariete fortior_, ce qui a l'air de vouloir dire
_la vertu est plus forte qu'un blier_, mais ce qui veut dire,
imbcile!  _le courage est plus fort qu'une machine de guerre?_
Oui, j'honore, accepte, respecte et rvre nos seigneurs.  Ce
sont les lords qui, avec la majest royale, travaillent 
procurer et  conserver les avantages de la nation.  Leur sagesse
consomme clate dans les conjonctures pineuses.  La prsance
sur tous, je voudrais bien voir qu'ils ne l'eussent pas.  Ils
l'ont.  Ce qui s'appelle en Allemagne principaut et en Espagne
grandesse, s'appelle pairie en Angleterre et en France.  Comme on
tait en droit de trouver ce monde assex, misrable, Dieu a senti
ou le bt le blessait, il a voulu prouver qu'il savait faire des
gens heureux, et il a cr les lords pour donner satisfaction aux
philosophes.  Cette cration-l corrige l'autre, et tire
d'affaire le bon Dieu.  C'est pour lui une sortie dcente d'une
fausse position.  Les grands sont grands.  Un pair en parlant de
lui-mme dit _nos_.  Un pair est un pluriel.  Le roi qualifie les
pairs _consanguinei nostri_.  Les pairs ont fait une foule de
lois sages, entre autres celle qui condamne  mort l'homme qui
coupe un peuplier de trois ans.  Leur suprmatie est telle qu'ils
ont une langue  eux.  En style hraldique, le noir, qui
s'appelle _sable_ pour le peuple des nobles, s'appelle _saturne_
pour les princes et _diamant_ pour les pairs.  Poudre de diamant,
nuit toile, c'est le noir des heureux.  Et, mme entre eux, ils
ont des nuances, ces hauts seigneurs.  Un baron ne peut laver
avec un vicomte sans sa permission.  Ce sont l des choses
excellentes, et qui conservent les nations.  Que c'est beau pour
un peuple d'avoir vingt-cinq ducs, cinq marquis, soixante-seize
comtes, neuf vicomtes et soixante et un barons, qui font cent
soixante-seize pairs, qui les uns sont grce et les autres
seigneurie!  Aprs cela, quand il y aurait quelques haillons
par-ci par-l!  Tout ne peut pas tre en or.  Haillons, soit;
est-ce que ne voil pas de la pourpre?  L'un achte l'autre.  Il
faut bien que quelque chose soit construit avec quelque chose.
Eh bien, oui, il y a des indigents, la belle affaire!  Ils
toffent le bonheur des opulents.  Morbleu!  nos lords sont notre
gloire.  La meute de Charles Mohun, baron Mohun, cote  elle
seule autant que l'hpital des lpreux de Mooregate, et que
l'hpital de Christ, fond pour les enfants en 1553 par douard
VI.  Thomas Osborne, duc de Leeds, dpense par an, rien que pour
ses livres, cinq mille guines d'or.  Les grands d'Espagne ont
un gardien nomm par le roi qui les empche de se ruiner.  C'est
pleutre.  Nos lords,  nous, sont extravagants et magnifiques.
J'estime cela.  Ne dblatrons pas comme des envieux.  Je sais
gr  une belle vision qui passe.  Je n'ai pas la lumire, mais
j'ai le reflet.  Reflet sur mon ulcre, diras-tu.  Va-t'en au
diable.  Je suis un Job heureux de contempler Trimalcion.  Oh!
la belle plante radieuse l-haut!  c'est quelque chose que
d'avoir ce clair de lune.  Supprimer les lords, c'est une opinion
qu'Oreste n'oserait soutenir, tout insens qu'il tait.  Dire que
les lords sont nuisibles ou inutiles, cela revient  dire qu'il
faut branler les tats, et que les hommes ne sont pas faits pour
vivre comme les troupeaux, broutant l'herbe et mordus par le
chien.  Le pr est tondu par le mouton, le mouton est tondu par
le berger.  Quoi de plus juste?  A tondeur, tondeur et demi.
Moi, tout m'est gal; je suis un philosophe, et je tiens  la vie
comme une mouche.  La vie n'est qu'un pied  terre.  Quand je
pense que Henry Bowes Howard, comte de Berkshire, a dans ses
curies vingt-quatre carrosses de gala, dont un  harnais
d'argent et un autre  harnais d'or!  Mon Dieu, je sais bien que
tout le monde n'a pas vingt-quatre carrosses de gala, mais il ne
faut point dclamer.  Parce que tu as eu froid une nuit, ne
voil-t-il pas!  Il n'y a pas que toi.  D'autres aussi ont froid
et faim.  Sais-tu que sans ce froid Dea ne serait pas aveugle, et
que si Dea n'tait pas aveugle, elle ne t'aimerait pas!
raisonne, buse!  Et puis, si tous les gens qui sont pars se
plaignaient, ce serait un beau vacarme.  Silence, voil la rgle.
Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne aux damns de se taire,
sans quoi ce serait Dieu qui serait damn, d'entendre un cri
ternel.  Le bonheur de l'Olympe est au prix du silence du
Cocyte.  Donc, peuple, tais-toi.  Je fais mieux, moi, j'approuve
et j'admire.  Tout  l'heure, j'numrais les lords, mais il faut
y ajouter deux archevques et vingt-quatre vques!  En vrit,
je suis attendri quand j'y songe.  Je me rappelle avoir vu, chez
le dmeur du rvrend doyen de Rapho, lequel doyen fait partie
de la seigneurie et de l'glise, une vaste meule du plus beau bl
prise aux paysans d'alentour et que le doyen n'avait pas eu la
peine de faire pousser.  Cela lui laissait le temps de prier
Dieu.  Sais-tu que lord Marmaduke mon matre tait lord grand
trsorier d'Irlande, et haut snchal de la souverainet de
Knaresburg dans le comt d'York!  Sais-tu que le lord haut
chambellan, qui est un office hrditaire dans la famille des
ducs d'Ancaster, habille le roi le jour du couronnement, et
reoit pour sa peine quarante aunes de velours cramoisi, plus le
lit o le roi a dormi; et que l'huissier de la verge noire est
son dput!  Je voudrais bien te voir faire rsistance  ceci,
que le plus ancien vicomte d'Angleterre est le sire Robert Brent,
cr vicomte par Henri V.  Tous les titres des lords indiquent
une souverainet sur une terre, le comte Rivers except, qui a
pour titre son nom de famille.  Comme c'est admirable ce droit
qu'ils ont de taxer les autres, et de prlever, par exemple,
comme en ce moment-ci, quatre shellings par livre sterling de
rente, ce qu'on vient de continuer pour un an, et tous ces beaux
impts sur les esprits distills, sur les accises du vin et de la
bire, sur le tonnage et le pondage, sur le cidre, le poir, le
mum, le malt et l'orge prpar, et sur le charbon de terre et
cent autres semblables!  Vnrons ce qui est.  Le clerg lui-mme
relve des lords.  L'vque de Man est le sujet du comte de
Derby.  Les lords ont des btes froces  eux qu'ils mettent dans
leurs armoiries.  Comme Dieu n'en a pas fait assez, ils en
inventent.  Ils ont cre le sanglier hraldique qui est autant
au-dessus du sanglier que le sanglier est au-dessus du porc, et
que le seigneur est au-dessus du prtre.  Ils ont cr le
griffon, qui est aigle aux lions et lion aux aigles, et qui fait
peur aux lions par ses ailes et aux aigles par sa crinire.  Ils
ont la guivre, la licorne, la serpente, la salamandre, la
tarasque, la dre, le dragon, l'hippogriffe.  Tout cela, terreur
pour nous, leur est ornement et parure.  Ils ont une mnagerie
qui s'appelle le blason, et o rugissent les monstres inconnus.
Pas de fort comparable pour l'inattendu des prodiges  leur
orgueil.  Leur vanit est pleine de fantmes qui s'y promnent
comme dans une nuit sublime, arms, casqus, cuirasss,
peronns, le bton d'empire  la main, et disant d'une voix
grave: Nous sommes les aeux!  Les scarabes mangent les racines,
et les panoplies mangent le peuple.  Pourquoi pas?  Allons-nous
changer les lois?  La seigneurie fait partie de l'ordre.  Sais-tu
qu'il y a un duc en cosse qui galope trente lieues sans sortir
de chez lui?  Sais-lu que le lord archevque de Canterbury a un
million de France de revenu?  Sais-tu que sa majest a par an
sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les
chteaux, forts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prbendes,
dmes et redevances, confiscations et amendes, qui dpassent un
million sterling?  Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.

--Oui, murmura Gwynplaine pensif, c'est de l'enfer des pauvres
qu'est fait le paradis des riches.



XII

URSUS LE POTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE


Puis Dea entra; il la regarda, et ne vit plus qu'elle.  L'amour
est ainsi; on peut tre envahi un moment par une obsession de
penses quelconques; la femme qu'on aime arrive, et fait
brusquement vanouir tout ce qui n'est pas sa prsence, sans se
douter qu'elle efface peut-tre en nous un monde.

Disons ici un dtail.  Dans _Chaos vaincu_, un mot, _monstre_,
adress  Gwynplaine, dplaisait  Dea.  Quelquefois, avec le peu
d'espagnol que tout le monde savait dans ce temps-l, elle
faisait le petit coup de tte de le remplacer par _quiero_, qui
signifie _je le veux_, Ursus tolrait, non sans quelque
impatience, ces altrations du texte.  Il et volontiers dit 
Dea, comme de nos jours Mossard  Vissot: _Tu manques de respect
au rpertoire_.

L'Homme qui rit.  Telle tait la forme qu'avait prise la
clbrit de Gwynplaine.  Son nom, Gwynplaine,  peu prs ignor,
avait disparu sous ce sobriquet, de mme que sa face sous le
rire.  Sa popularit tait comme son visage un masque.

Son nom pourtant se lisait sur un large criteau placard 
l'avant de la Green-Box, lequel offrait  la foule cette
rdaction due  Ursus:

Ici l'on voit Gwynplaine, abandonn  l'ge de dix ans, la nuit
du 29 janvier 1690, par les sclrats comprachicos, au bord de la
mer  Portland, de petit devenu grand, et aujourd'hui appel

L'HOMME QUI RIT.

L'existence de ces saltimbanques tait une existence de lpreux
dans une ladrerie et de bienheureux dans une atlanlide.  C'tait
chaque jour un brusque passage de l'exhibition foraine la plus
bruyante  l'abstraction la plus complte.  Tous les soirs ils
faisaient leur sortie de ce monde.  C'taient comme des morts qui
s'en allaient, quitte  renatre le lendemain.  Le comdien est
un phare  clipses, apparition, puis disparition, et il n'existe
gure pour le public que comme fantme et lueur dans cette vie 
feux tournants.

Au carrefour succdait la claustration.  Sitt le spectacle fini,
pendant que l'auditoire se dsagrgeait et que le brouhaha de
satisfaction de la foule se dissipait dans la dispersion des
rues, la Green-Box redressait son panneau comme une forteresse
son pont-levis, et la communication avec le genre humain tait
coupe.  D'un ct l'univers et de l'autre cette baraque; et dans
cette baraque il y avait la libert, la bonne conscience, le
courage, le dvouement, l'innocence, le bonheur, l'amour, toutes
les constellations.

La ccit voyante et la difformit aime s'asseyaient cte 
cte, la main pressant la main, le front touchant le front, et,
ivres, se parlaient tout bas.

Le compartiment du milieu tait  deux fins; pour le public
thtre, pour les acteurs salle  manger.

Ursus, toujours satisfait de placer une comparaison, profitait de
celle diversit de destination pour assimiler le compartiment
central de la Green-Box  l'arradash d'une hutte abyssinienne.

Ursus comptait la recette, puis l'on soupait.  Pour l'amour tout
est de l'idal, et boire et manger ensemble quand on aime, cela
admet toutes sortes de douces promiscuits furtives qui font
qu'une bouche devient un baiser.  On boit l'ale ou le vin au
mme verre, comme on boirait la rose au mme lys.  Deux mes,
dans l'agape, ont la mme grce que deux oiseaux.  Gwynplaine
servait Dea, lui coupait les morceaux, lui versait  boire,
s'approchait trop prs.

--Hum!  disait Ursus, et il dtournait son grondement achev
malgr lui en sourire.

Le loup, sous la table, soupait, inattentif  ce qui n'tait
point son os.

Vinos et Fibi partageaient le repas, mais gnaient peu.  Ces deux
vagabondes,  demi sauvages et restes effares, parlaient
brhaigne entre elles.

Ensuite Dea rentrait au gynce avec Fibi et Vinos.  Ursus allait
mettre Homo  la chane sous la Green-Box, et Gwynplaine
s'occupait des chevaux, et d'amant devenait palefrenier, comme
s'il et t un hros d'Homre ou un paladin de Charlemagne.  A
minuit, tout dormait, le loup except, qui de temps en temps,
pntr de sa responsabilit, ouvrait un oeil.

Le lendemain, au rveil, on se retrouvait; on djeunait ensemble,
habituellement de jambon et de th; le th, en Angleterre, date
de 1678.  Puis Dea,  la mode espagnole, et par le conseil
d'Ursus qui la trouvait dlicate, dormait quelques heures,
pendant que Gwynplaine et Ursus faisaient tous les petits travaux
du dehors et du dedans qu'exig la vie nomade.

Il tait rare que Gwynplaine rdt hors de la Green-Box, except
dans les routes dsertes et les lieux solitaires.  Dans les
villes, il ne sortait qu' la nuit, cach par un large chapeau
rabattu, afin de ne point user son visage dans la rue.

On ne le voyait  face dcouverte que sur le thtre.

Du reste la Green-Box avait peu frquent les villes; Gwynplaine,
 vingt-quatre ans, n'avait gure vu de plus grandes cits que
les Cinq-ports.  Sa renomme cependant croissait.  Elle
commenait  dborder la populace, et elle montait plus haut.
Parmi les amateurs de bizarreries foraines et les coureurs de
curiosits et de prodiges, on savait qu'il existait quelque part,
 l'tat de vie errante, tantt ici, tantt l, un masque
extraordinaire.  On en parlait, on le cherchait, on se demandait:
O est-ce?  L'Homme qui Rit devenait dcidment fameux.  Un
certain lustre, en rejaillissait sur _Chaos vaincu_.

Tellement qu'un jour Ursus, ambitieux, dit

--Il faut aller  Londres.




LIVRE TROISIME

COMMENCEMENT DE LA FLURE



I

L'INN TADCASTER


Londres n'avait  cette poque qu'un pont, le Pont de Londres,
avec des maisons dessus.  Ce pont reliait  Londres Southwark,
faubourg pav et caillout avec des galets de la Tamise, tout en
ruettes et ruelles, ayant des lieux fort serrs et, comme la
cit, quantit de btisses, logis et cahutes de bois, ple-mle
combustible o l'incendie a ses aises.  1666 l'avait prouv.

Southwark alors se prononait _Soudric_; aujourd'hui on prononce
_Sousouorc_,  peu prs.  Du reste, une excellente manire de
prononcer les noms anglais, c'est de ne pas les prononcer du
tout.  Ainsi, Southampton, dites _Stpntn_.

C'tait le temps o _Chatam_ se prononait _Je t'aime_.

Le Southwark de ce temps-l ressemble au Southwark d'aujourd'hui
comme Vaugirard ressemble  Marseille.  C'tait un bourg; c'est
une ville.  Pourtant il s'y faisait un grand mouvement de
navigation.  Dans un long vieux mur cyclopen sur la Tamise
taient scells des anneaux o s'amarraient les coches de
rivire.  Ce mur s'appelait le mur d'Effroc ou Effroc-Stone.
York, quand elle tait saxonne, s'appelait Effroc.  La lgende
contait qu'un duc d'Effroc s'tait noy au pied de ce mur.  L'eau
en effet y tait assez profonde pour un duc.  A mer basse il y
avait encore six bonnes brasses.  L'excellence de ce petit
mouillage attirait les navires de mer, et la vieille panse de
Hollande, dite la Vograat, venait s'amarrer  l'Effroc-Stone.  La
Vograat faisait directement une fois par semaine la traverse de
Londres  Rotterdam et de Rotterdam  Londres.  D'autres coches
partaient deux fois par jour, soit pour Deptfort, soit pour
Greenwich, soit pour Gravesend, descendant par une mare et
remontant par l'autre.  Le trajet jusqu' Gravesend, quoique de
vingt milles, se faisait en six heures.

La Vograat tait d'un modle qu'on ne voit plus aujourd'hui que
dans les muses de marine.  Cette panse tait un peu une jonque.
En ce temps-l, pendant que la France copiait la Grce, la
Hollande copiait la Chine.  La Vograat, lourde coque  deux mts,
tait cloisonne tanche perpendiculairement, avec une chambre
trs creuse au milieu du btiment et deux tillacs, l'un 
l'avant, l'autre  l'arrire, ponts ras, comme les vaisseaux de
fer  tourelle d'aujourd'hui, ce qui avait l'avantage de diminuer
la prise du flot sur le navire dans les gros temps, et
l'inconvnient d'exposer l'quipage aux coups de mer,  cause de
l'absence de parapet.  Rien n'arrtait au bord celui qui allait
tomber.  De l de frquentes chutes et des pertes d'hommes qui
ont fait abandonner ce gabarit.  La pause _Vograat_ allait droit
en Hollande et ne faisait mme pas escale  Gravesend.

Une antique corniche de pierre, roche autant que maonnerie,
longeait le bas de l'Effroc-Stone, et, praticable  toute mer,
facilitait l'abord des bateaux amarrs au mur.  Le mur tait de
distance en distance coup d'escaliers.  Il marquait la pointe
sud de Southwark.  Un remblai permettait aux passants de
s'accouder au haut de l'Effroc-Stone comme au parapet d'un quai.
De l on voyait la Tamise.  De l'autre ct de l'eau, Londres
cessait.  Il n'y avait plus que des champs.

En amont de l'Effroc-Stone, au coude de la Tamise, presque
vis--vis le palais de Saint-James, derrire Lambeth-House, non
loin de la promenade appele alors Foxhall (_vaux-hall_
probablement), il y avait, entre une poterie o l'on faisait de
la porcelaine et une verrerie o l'on faisait des bouteilles
peintes, un de ces vastes terrains vagues o l'herbe pousse,
appels autrefois en France cultures et mails, et en Angleterre
bowling-greens.  De bowling-green, tapis vert  rouler une boule,
nous avons fait boulingrin.  On a aujourd'hui ce pr-l dans sa
maison; seulement on le met sur une table, il est en drap au lieu
d'tre en gazon, et on l'appelle billard.

Du reste, on ne voit pas pourquoi, ayant _boulevard_
(boule-vert), qui est le mme mot que _bowling-green_, nous nous
sommes donn _boulingrin_.  Il est surprenant qu'un personnage
grave comme le dictionnaire ait de ces luxes inutiles.

Le bowling-green de Southwark s'appelait Tarrinzeau-field, pour
avoir appartenu jadis aux barons Hastings, qui sont barons
Tarrinzeau and Mauchline.  Des lords Hastings, le
Tarrinzeau-field avait pass aux lords Tadcaster, lesquels
l'avaient exploit en lieu public, ainsi que plus tard un duc
d'Orlans a exploit le Palais-Royal.  Puis le Tarrinzeau-field
tait devenu vaine pture et proprit paroissiale.

Le Tarrinzeau-field tait une sorte de champ de foire permanent,
encombr d'escamoteurs, d'quilibristes, de bateleurs, et de
musiques sur des trteaux, et toujours plein d'imbciles qui
viennent regarder le diable, comme disait l'archevque Sharp.
Regarder le diable, c'est aller au spectacle.

Plusieurs inns, qui prenaient et envoyaient du public  ces
thtres forains, s'ouvraient sur cette place frie toute
l'anne et y prospraient.  Ces inns taient de simples choppes,
habites seulement le jour.  Le soir le tavernier mettait dans sa
poche la clef de la taverne, et s'en allait.  Un seul de ces inns
tait une maison.  Il n'y avait pas d'autre logis dans tout le
bowling-green, les baraques du champ de foire pouvant toujours
disparatre d'un moment  l'autre, vu l'absence d'attache et le
vagabondage de tous ces saltimbanques.  Les bateleurs ont une vie
dracine.

Cet inn, appel l'inn Tadcaster, du nom des anciens seigneurs,
plutt auberge que taverne, et plutt htellerie qu'auberge,
avait une porte cochre et une assez grande cour.

La porte cochre, ouvrant de la cour sur la place, tait la porte
lgitime de l'auberge Tadcaster, et avait  ct d'elle une porte
btarde par o l'on entrait.  Qui dit btarde dit prfre.
Cette porte basse tait la seule par o l'on passt.  Elle
donnait dans le cabaret proprement dit, qui tait un large
galetas enfum, garni de tables et bas de plafond.  Elle tait
surmonte d'une fentre au premier tage, aux ferrures de
laquelle tait ajuste et pendue l'enseigne de l'inn.  La grande
porte, barre et verrouille  demeure, restait ferme.

Il fallait traverser le cabaret pour entrer dans la cour.

Il y avait dans l'inn Tadcaster un matre et un boy.  Le matre
s'appelait matre Nicless.  Le boy s'appelait Govicum.  Matre
Nicless,--Nicolas sans doute, qui devient par la prononciation
anglaise Nicless,--tait un veuf avare et tremblant et ayant le
respect des lois.  Du reste, poilu aux sourcils et sur les mains.
Quant au garon de quatorze ans qui versait  boire et rpondait
au nom de Govicum, c'tait une grosse tte joyeuse avec un
tablier.  Il tait tondu ras, signe de servitude.

Il couchait au rez-de-chausse, dans un rduit o l'on avait
jadis mis un chien.  Ce rduit avait pour fentre une lucarne
ouvrant sur le bowling-green.



II

LOQUENCE EN PLEIN VENT


Un soir qu'il faisait grand vent, et assez froid, et qu'on avait
toutes les raisons du monde de se hter dans la rue, un homme qui
cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l'auberge
Tadcaster, s'arrta brusquement.  On tait dans les derniers mois
de l'hiver de 1704  1705.  Cet homme, dont les vtements
indiquaient un matelot, tait de bonne mine et de belle taille,
ce qui est prescrit aux gens de cour et n'est pas dfendu aux
gens du peuple.  Pourquoi s'tait-il arrt?  Pour couter.
Qu'coutait-il?  Une voix qui parlait probablement dans une cour,
de l'autre ct du mur, voix un peu snile, mais pourtant si
haute, qu'elle venait jusqu'aux passants dans la rue.  En mme
temps, on entendait, dans l'enclos o la voix prorait, un bruit
de foule.  Cette voix disait:

--Hommes et femmes de Londres, me voici.  Je vous flicite
cordialement d'tre anglais.  Vous tes un grand peuple.  Je dis
plus, vous tes une grande populace.  Vos coups de poing sont
encore plus beaux que vos coups d'pe.  Vous avez de l'apptit.
Vous tes la nation qui mange les autres.  Fonction magnifique.
Cette succion du monde classe  part l'Angleterre.  Comme
politique et philosophie, et maniement des colonies, populations,
et industries, et comme volont de faire aux autres du mal qui
est pour soi du bien, vous tes particuliers et surprenants.  Le
moment approche o il y aura sur la terre deux criteaux; sur
l'un on lira: _Ct des hommes;_ sur l'autre on lira: _Ct des
anglais._ Je constate ceci  votre gloire, moi qui ne suis ni
anglais, ni homme, ayant l'honneur d'tre un docteur.  Cela va
ensemble.  Gentlemen, j'enseigne.  Quoi?  Deux espces de choses,
celles que je sais et celles que j'ignore.  Je vends des drogues
et je donne des ides.  Approchez, et coutez.  La science vous y
convie.  Ouvrez votre oreille.  Si elle est petite, elle tiendra
peu de vrit; si elle est grande, beaucoup de stupidit y
entrera.  Donc, attention.  J'enseigne la Pseudodoxia Epidemica.
J'ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser.  Nous
habitons la mme bote, le rire tant d'aussi bonne famille que
le savoir.  Quand on demandait  Dmocrite: Comment savez-vous?
il rpondait: Je ris.  Et moi, si l'on me demande: Pourquoi
riez-vous?  je rpondrai: Je sais.  Du reste, je ne ris pas.  Je
suis le rectificateur des erreurs populaires.  J'entreprends le
nettoyage de vos intelligences.  Elles sont malpropres.  Dieu
permet que le peuple se trompe et soit tromp.  Il ne faut pas
avoir de pudeurs btes; j'avoue franchement que je crois en Dieu,
mme quand il a tort.  Seulement, quand je vois des ordures,--les
erreurs sont des ordures,--je les balaie.  Comment sais-je ce que
je sais?  Cela ne regarde que moi.  Chacun prend la science comme
il peut.  Lactance faisait des questions  une tte de Virgile en
bronze qui lui rpondait; Sylvestre II dialoguait avec les
oiseaux; les oiseaux parlaient-ils?  le pape gazouillait-il?
Questions.  L'enfant mort du rabbin lazar causait avec saint
Augustin.  Entre nous, je doute de tous ces faits, except du
dernier.  L'enfant mort parlait, soit; mais il avait sous la
langue une lame d'or, o taient graves diverses constellations.
Donc il trichait.  Le fait s'explique.  Vous voyez ma modration.
Je spare le vrai du faux.  Tenez, voici d'autres erreurs que
vous partagez sans doute, pauvres gens du peuple, et dont je
dsire vous dgager.  Dioscoride croyait qu'il y avait un dieu
dans la jusquiame, Chrysippe dans le cynopaste, Josphe dans la
racine bauras, Homre dans la plante moly.  Tous se trompaient.
Ce qui est dans ces herbes, ce n'est pas un dieu, c'est un dmon.
Je l'ai vrifi.  Il n'est pas vrai que le serpent qui tenta ve
et, comme Cadmus, une face humaine.  Garcias de Horto, Cadamosto
et Jean Hugo, archevque de Trves, nient qu'il suffise de scier
un arbre pour prendre un lphant.  J'incline  leur avis.
Citoyens, les efforts de Lucifer sont la cause des fausses
opinions.  Sous le rgne d'un tel prince, il doit paratre des
mtores d'erreur et de perdition.  Peuple, Claudius Pulcher ne
mourut pas parce que les poulets refusrent de sortir du
poulailler; la vrit est que Lucifer ayant prvu la mort de
Claudius Pulcher prit soin d'empcher ces animaux de manger.  Que
Belzbuth ait donn  l'empereur Vespasien la vertu de redresser
les boiteux et de rendre la vue aux aveugles en les touchant,
c'tait une action louable en soi, mais dont le motif tait
coupable.  Gentlemen, dfiez-vous des faux savants qui exploitent
la racine de brioine et la couleuvre blanche, et qui font des
collyres avec du miel et du sang de coq.  Sachez voir clair dans
les mensonges.  Il n'est point exact qu'Orion soit n d'un besoin
naturel de Jupiter; la vrit est que ce fut Mercure qui
produisit cet astre de cette faon.  Il n'est pas vrai qu'Adam
et un nombril.  Quand saint Georges a tu un dragon, il n'avait
pas prs de lui la fille d'un saint.  Saint Jrme dans son
cabinet n'avait pas sur sa chemine une pendule; premirement,
parce qu'tant dans une grotte, il n'avait pas de cabinet;
deuximement, parce qu'il n'avait pas de chemine; troisimement,
parce que les pendules n'existaient pas.  Rectifions.
Rectifions.  O gentils qui m'coutez, si l'on vous dit que
quiconque flaire l'herbe valriane, il lui nat un lzard dans le
cerveau, que dans sa putrfaction le boeuf se change en abeilles
et le cheval en frelons, que l'homme pse plus mort que vivant,
que le sang de bouc dissout l'meraude, qu'une chenille, une
mouche et une araigne aperues sur le mme arbre annoncent la
famine, la guerre et la peste, qu'on gurit le mal caduc au moyen
d'un ver qu'on trouve dans la tte du chevreuil, n'en croyez
rien, ce sont des erreurs.  Mais voici des vrits: la peau de
veau marin garantit du tonnerre; le crapaud se nourrit de terre,
ce qui lui fait venir une pierre dans la tte; la rose de Jricho
fleurit la veille de Nol; les serpents ne peuvent supporter
l'ombre du frne; l'lphant n'a pas de jointures et est forc de
dormir debout contre un arbre; faites couver par un crapaud un
oeuf de coq, vous aurez un scorpion qui vous fera une salamandre;
un aveugle recouvre la vue en mettant une main sur le ct gauche
de l'autel et l'autre main sur ses yeux; la virginit n'exclut
pas la maternit.  Braves gens, nourrissez-vous de ces vidences.
Sur ce, vous pouvez croire en Dieu de deux faons, ou comme la
soif croit  l'orange, ou comme l'ne croit au fouet.  Maintenant
je vais vous prsenter mon personnel.

Ici un coup de vent assez violent secoua les chambranles, et les
volets de l'inn, qui tait une maison isole.  Cela fit une
espce de long murmure cleste.  L'orateur attendit un moment,
puis reprit le dessus.

--Interruption.  Soit.  Parle, aquilon.  Gentlemen, je ne me
fche pas.  Le vent est loquace, comme tous les solitaires.
Personne ne lui tient compagnie l-haut.  Alors il bavarde.  Je
reprends mon fil.  Vous contemplez ici des artistes associs.
Nous sommes quatre.  _A lupo principium._ Je commence par mon ami
qui est un loup.  Il ne s'en cache pas.  Voyez-le.  Il est
instruit, grave et sagace.  La providence a probablement eu un
moment l'ide d'en faire un docteur d'universit; mais il faut
pour cela tre un peu bte, et il ne l'est pas.  J'ajoute qu'il
est sans prjugs et point aristocrate.  Il cause dans l'occasion
avec une chienne, lui qui aurait droit  une louve.  Ses
dauphins, s'il en a eu, mlent probablement avec grce le
jappement de leur mre au hurlement de leur pre.  Car il hurle.
Il faut hurler avec les hommes.  Il aboie aussi, par
condescendance pour la civilisation.  Adoucissement magnanime.
Homo est un chien perfectionn.  Vnrons le chien.  Le
chien,--quelle drle de bte!--a sa sueur sur sa langue et son
sourire dans sa queue.  Gentlemen, Homo gale en sagesse et
surpasse en cordialit le loup sans poil du Mexique, l'admirable
xoloitzeniski.  J'ajoute qu'il est humble.  Il a la modestie d'un
loup utile aux humains.  Il est secourable et charitable,
silencieusement.  Sa patte gauche ignore la bonne action qu'a
faite sa patte droite.  Tels sont ses mrites.  De cet autre, mon
deuxime ami, je ne dis qu'un mot; c'est un monstre.  Vous
l'admirerez.  Il fut jadis abandonn par des pirates sur les
bords du sauvage ocan.  Celle-ci est une aveugle.  Est-ce une
exception?  Non.  Nous sommes tous des aveugles.  L'avare est un
aveugle; il voit l'or et ne voit pas la richesse.  Le prodigue
est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin.
La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides.  Le
savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance.  L'honnte
homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin.  Le coquin est un
aveugle; il ne voit pas Dieu.  Dieu est un aveugle; le jour o il
a cr le monde, il n'a pas vu que le diable se fourrait dedans.
Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous tes
des sourds.  Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une
prtresse mystrieuse.  Vesta lui et confi son tison.  Elle a
dans le caractre des obscurits douces comme les hiatus qui
s'ouvrent dans la laine d'un mouton.  Je la crois fille de roi,
sans l'affirmer.  Une louable dfiance est l'attribut du sage.
Quant  moi, je ratiocine et je mdicamente.  Je pense et je
panse.  _Chirurgus sum_.  Je guris les fivres, miasmes et
pestes.  Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des
exutoires, et, bien soignes, nous dbarrassent gentiment
d'autres maux qui seraient pires.  Nonobstant, je ne vous
conseille pas d'avoir un anthrax, autrement dit carbuncle.  C'est
une maladie bte qui ne sert  rien.  On en meurt, mais c'est
tout.  Je ne suis pas inculte ni rustique.  J'honore l'loquence
et la posie, et je vis avec ces desses dans une intimit
innocente.  Et je termine par un avis.  Gentlemen et gentlewomen,
en vous, du ct d'o vient la lumire, cultivez la vertu, la
modestie, la probit, la justice et l'amour.  Chacun ici-bas
peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fentre.
Milords et messieurs, j'ai dit.  Le spectacle va commencer.

L'homme, matelot probable, qui coutait du dehors, entra dans la
salle basse de l'inn, la traversa, paya quelque monnaie qu'on lui
demanda, pntra dans une cour pleine de public, aperut au fond
de la cour une baraque  roues, toute grande ouverte, et vit sur
ce trteau un homme vieux vtu d'une peau d'ours, un homme jeune
qui avait l'air d'un masque, une fille aveugle, et un loup.

--Vivedieu!  s'cria-t-il, voil d'admirables gens.



III

OU LE PASSANT REPARAIT


La Green-Box, on vient de la reconnatre, tait arrive 
Londres.  Elle s'tait tablie  Southwark.  Ursus avait t
attir par le bowling-green, lequel avait cela d'excellent, que
la foire n'y chmait jamais; pas mme en hiver.

Voir le dme de Saint-Paul avait t agrable  Ursus.

Londres,  tout prendre, est une ville qui a du bon.  Avoir ddi
une cathdrale  saint Paul, c'est de la bravoure.  Le vrai saint
cathdral est saint Pierre.  Saint Paul est suspect
d'imagination, et, en matire ecclsiastique, imagination
signifie hrsie.  Saint Paul n'est saint qu'avec des
circonstances attnuantes.  Il n'est entr au ciel que par la
porte des artistes.

Une cathdrale est une enseigne.  Saint Pierre indique Rome, la
ville du dogme; saint Paul signale Londres, la ville du schisme.

Ursus, dont la philosophie avait de si grands bras qu'elle
contenait tout, tait homme  apprcier ces nuances, et son
attrait pour Londres venait peut-tre d'un certain got pour
saint Paul.

La grande cour de l'inn Tadcaster avait fix le choix d'Ursus.
La Green-Box semblait prvue par cette cour; c'tait un thtre
tout construit.  Cette cour tait carre, et btie de trois
cts, avec un mur faisant vis--vis aux tages, et auquel on
adossa la Green-Box, introduite grce aux vastes dimensions de la
porte cochre.  Un grand balcon de bois, couvert d'un auvent et
port sur poteaux, lequel desservait les chambres du premier
tage, s'appliquait sur les trois pans de la faade intrieure de
cette cour, avec deux retours en querre.  Les fentres du
rez-de-chausse firent les baignoires, le pav de la cour fit le
parterre, et le balcon fit le balcon.  La Green-Box, range
contre le mur, avait devant elle cette salle de spectacle.  Cela
ressemblait beaucoup au Globe, o furent jous _Othello_, le _Roi
Lear_ et la _Tempte_.

Dans un recoin, en arrire de la Green-Box, il y avait une
curie.

Ursus avait pris ses arrangements avec le tavernier, matre
Nicless, qui, vu le respect des lois, n'admit le loup qu'en
payant plus cher.  L'criteau GWYNPLAINE--L'HOMME QUI RIT,
dcroch de la Green-Box, avait t accroch prs de l'enseigne
de l'inn.  La salle-cabaret avait, on le sait, une porte
intrieure qui donnait sur la cour.  A ct de cette porte fut
improvise, au moyen d'un tonneau ventr, une logette pour la
buraliste, qui tait tantt Fibi, tantt Vinos.  C'tait  peu
prs comme aujourd'hui.  Qui entre paie.  Sous l'criteau L'HOMME
QUI RIT fut pendue  deux clous une planche peinte en blanc,
portant, charbonn en grosses lettres, le titre de la grande
pice d'Ursus, _Chaos vaincu_.

Au centre du balcon, prcisment en face de la Green-Box, un
compartiment, qui avait pour entre principale une porte-fentre,
avait t rserv entre deux cloisons pour la noblesse.

Il tait assez large pour contenir, sur deux rangs, dix
spectateurs.

--Nous sommes  Londres, avait dit Ursus.  Il faut s'attendre 
de la gentry.

Il avait fait meubler cette loge des meilleures chaises de
l'inn, et placer au centre un grand fauteuil de velours d'Utrecht
bouton d'or  dessins cerise pour le cas o quelque femme
d'alderman viendrait.

Les reprsentations avaient commenc.

Tout de suite, la foule vint.

Mais le compartiment pour la noblesse resta vide.

A cela prs, le succs fut tel que de mmoire de saltimbanque on
n'en avait pas vu de pareil.  Tout Southwark accourut en cohue
admirer l'Homme qui Rit.

Les baladins et bateleurs de Tarrinzeau-field furent effars de
Gwynplaine.  Un pervier s'abattant dans une cage de
chardonnerets et leur becquetant leur mangeoire, tel fut l'effet.
Gwynplaine leur dvora leur public.

Outre le menu peuple des avaleurs de sabres et des grimaciers, il
y avait sur le bowling-green de vrais spectacles.  Il y avait un
circus  femmes retentissant du matin au soir d'une sonnerie
magnifique de toutes sortes d'instruments, psaltrions, tambours,
rubbes, micamons, timbres, chalumelles, dulcaynes, gingues,
chevrettes, cornemuses, cornets d'Allemagne, eschaqueils
d'Angleterre, pipes, fistules, flajos et flageolets.  Il y avait
sous une large tente ronde des sauteurs que n'eussent point
gals nos coureurs actuels des Pyrnes, Dulma, Bordenave et
Meylonga, lesquels du pic de Pierrefitte descendent au plateau du
Limaon, ce qui est presque tomber.  Il y avait une mnagerie
ambulante o l'on voyait un tigre bouffe, qui, fouaill par un
belluaire, tchait de lui happer son fouet et d'en avaler la
mche.  Ce comique  gueules et  griffes fut lui-mme clips.

Curiosit, applaudissements, recettes, foule, l'Homme qui Rit
prit tout.  En un clin d'oeil ce fut fait.  Il n'y eut plus que
la Green-Box.

--Chaos vaincu est Chaos vainqueur, disait Ursus, se mettant de
moiti dans le succs de Gwynplaine, et tirant la nappe  lui,
comme on dit en langue cabotine.

Le succs de Gwynplaine fut prodigieux.  Pourtant il resta local.
Passer l'eau est difficile pour une renomme.  Le nom de
Shakespeare a mis cent trente ans  venir d'Angleterre en France;
l'eau est une muraille, et si Voltaire, ce qu'il a bien regrett
plus tard, n'avait pas fait  Shakespeare la courte chelle,
Shakespeare,  l'heure qu'il est, serait peut-tre encore de
l'autre ct du mur, en Angleterre, captif d'une gloire
insulaire.

La gloire de Gwynplaine ne passa point le pont de Londres.  Elle
ne prit point les dimensions d'un cho de grande ville.  Du moins
dans les premiers temps.  Mais Southwark peut suffire 
l'ambition d'un clown.  Ursus disait:--La sacoche des recettes,
comme une fille qui a fait une faute, grossit  vue d'oeil.

On jouait _Ursus Rursus_, puis _Chaos vaincu_.

Dans les entr'actes, Ursus justifiait sa qualit d'engastrimythe
et faisait de la ventriloquie transcendante; il imitait toute
voix qui s'offrait dans l'assistance, un chant, un cri,  bahir
par la ressemblance le chanteur ou le crieur lui-mme, et parfois
il copiait le brouhaha du public, et il soufflait comme s'il et
t  lui seul un tas de gens.  Talents remarquables.

En outre, il haranguait, on vient de le voir, comme Cicron,
vendait des drogues, soignait les maladies et mme gurissait les
malades.

Southwark tait captiv.

Ursus tait satisfait des applaudissements de Southwark, mais il
n'en tait point tonn.

--Ce sont les anciens trinobantes, disait-il.

Et il ajoutait:

--Que je ne confonds point, pour la dlicatesse du got, avec les
atrobates qui ont peupl Berks, les belges qui ont habit le
Somerset, et les parisiens qui ont fond York.

A chaque reprsentation, la cour de l'inn, transforme en
parterre, s'emplissait d'un auditoire dguenill et enthousiaste.
C'taient des bateliers, des porte-chaises, des charpentiers de
bord, des cochers de coches de rivire, des matelots frais
dbarqus dpensant leur solde en ripailles et en filles.  Il y
avait des estafiers, des ruffians, et des gardes noirs, qui sont
des soldats condamns pour quelque faute disciplinaire  porter
leur habit rouge retourn du ct de la doublure noire, et nomms
pour cela blackquards, d'o nous avons fait _blagueurs_.  Tout
cela affluait de la rue dans le thtre et refluait du thtre
dans la salle  boire.  Les chopes bues ne nuisaient pas au
succs.

Parmi ces gens qu'on est convenu d'appeler la lie, il y en
avait un plus haut que les autres, plus grand, plus fort, moins
pauvre, plus carr d'paules, vtu comme le commun du peuple,
mais pas dchir, admirateur  tout rompre, se faisant place 
coups de poing, ayant une perruque  la diable, jurant, criant,
gouaillant, point malpropre, et au besoin pochant un oeil et
payant bouteille.

Cet habitu tait le passant dont on a entendu tout  l'heure le
cri d'enthousiasme.

Ce connaisseur immdiatement fascin avait tout de suite adopt
l'Homme qui Rit.  Il ne venait pas  toutes les reprsentations.
Mais quand il venait, il tait le traner du public; les
applaudissements se changeaient en acclamations; le succs
allait, non aux frises, il n'y en avait pas, mais aux nues, il y
en avait.  Mais ces nues, vu l'absence de plafond, pleuvaient
quelquefois sur le chef-d'oeuvre d'Ursus.

Si bien qu'Ursus remarqua cet homme et que Gwynplaine le regarda.

C'tait un fier ami inconnu qu'on avait l!

Ursus et Gwynplaine voulurent le connatre, ou du moins savoir
qui c'tait.

Ursus un soir, de la coulisse, qui tait la porte de la cuisine
de la Green-Box, ayant par hasard matre Nicless l'htelier prs
de lui, lui montra l'homme ml  la foule, et lui demanda:

--Connaissez-vous cet homme?

--Sans doute.

--Qu'est-ce?

--Un matelot.

--Comment s'appelle-t-il?  dit Gwynplaine, intervenant.

--Tom-Jim-Jack, rpondit l'htelier.

Puis, tout en redescendant l'escalier marchepied de l'arrire de
la Green-Box pour rentrer dans l'inn, matre Nicless laissa
tomber cette rflexion, profonde  perte de vue:

--Quel dommage qu'il ne soit pas lord!  ce serait une fameuse
canaille.

Du reste, quoique install dans une htellerie, le groupe de la
Green-Box n'avait rien modifi de ses moeurs, et maintenait son
isolement.  A cela prs de quelques mots changs a et l avec
le tavernier, ils ne se mlaient point aux habitants, permanents
ou passagers, de l'auberge, et ils continuaient de vivre entre
eux.

Depuis qu'on tait  Southwark, Gwynplaine avait pris l'habitude,
aprs le spectacle, aprs le souper des gens et des chevaux,
d'aller, pendant qu'Ursus et Dea se couchaient chacun de son
ct, respirer un peu le grand air dans le bowling-green entre
onze heures et minuit.  Un certain vague qu'on a dans l'esprit
pousse aux promenades nocturnes et aux flneries toiles; la
jeunesse est une attente mystrieuse; c'est pourquoi on marche
volontiers la nuit, sans but.  A cette heure-l, il n'y avait
plus personne dans le champ de foire, tout au plus quelques
titubations d'ivrognes faisant des silhouettes chancelantes dans
les coins obscurs; les tavernes vides se fermaient, la salle
basse de l'auberge Tadcaster s'teignait, ayant  peine dans
quelque angle une dernire chandelle clairant un dernier buveur,
une lueur indistincte sortait entre les chambranles de l'inn
entr'ouvert, et Gwynplaine, pensif, content, songeant, heureux
d'un divin bonheur trouble, allait et venait devant cette porte
entre-bille.  A quoi pensait-il?   Dea,  rien,  tout, aux
profondeurs.  Il s'cartait peu de l'auberge, retenu, comme par
un fil, prs de Dea.  Faire quelques pas dehors lui suffisait.

Puis il rentrait, trouvait toute la Green-Box endormie, et
s'endormait.



IV

LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE


Le succs n'est pas aim, surtout par ceux dont il est la chute.
Il est rare que les mangs adorent les mangeurs.  L'Homme qui
Rit, dcidment, faisait vnement.  Les bateleurs d'alentour
taient indigns.  Un succs de thtre est un siphon, pompe la
foule, et fait le vide autour de lui.  La boutique en face est
perdue.  A la hausse des recettes de la Green-Box avait tout de
suite correspondu, nous l'avons dit, une baisse dans les recettes
environnantes.  Brusquement, les spectacles, jusqu'alors fts,
chmrent.  Ce fut comme un tiage se marquant en sens inverse,
mais avec une concordance parfaite, la crue ici, la diminution
l.  Tous les thtres connaissent ces effets de mare; elle
n'est haute chez celui-ci qu' la condition d'tre basse chez
celui-l.  La fourmilire foraine, qui exhibait ses talents et
ses fanfares sur les trteaux circonvoisins, se voyant ruine par
l'Homme qui Rit, entra en dsespoir, mais fut blouie.  Tous les
grimes, tous les clowns, tous les bateleurs enviaient Gwynplaine.
En voil un qui est heureux d'avoir un mufle de bte froce!  Des
mres baladines et danseuses de cordes, qui avaient de jolis
enfants, les regardaient avec colre en montrant Gwynplaine et en
disant: Quel dommage que tu n'aies pas une figure comme cela!
Quelques-unes battaient leurs petits de fureur de les trouver
beaux.  Plus d'une, si elle et su le secret, et arrang son
fils  la Gwynplaine.  Une tte d'ange qui ne rapporte rien ne
vaut pas une face de diable lucrative.  On entendit un jour la
mre d'un petit qui tait un chrubin de gentillesse et qui
jouait les cupidons, s'crier:--On nous a manqu nos enfants.  Il
n'y a que ce Gwynplaine de russi.  Et, montrant le poing  son
fils, elle ajouta:--Si je connaissais ton pre, je lui ferais une
scne!

Gwynplaine tait une poule aux oeufs d'or.  Quel merveilleux
phnomne!  Ce n'tait qu'un cri dans toutes les baraques.  Les
saltimbanques, enthousiasms et exasprs, contemplaient
Gwynplaine en grinant des dents.  La rage admire, cela s'appelle
l'envie.  Alors elle hurle.  Ils essayrent de troubler _Chaos
vaincu_, firent cabale, sifflrent, grognrent, hurent.  Cela
fut pour Ursus un motif de harangues hortensiennes  la populace,
et pour l'ami Tom-Jim-Jack une occasion de donner quelques-uns de
ces coups de poing qui rtablissent l'ordre.  Les coups de poing
de Tom-Jim-Jack achevrent de le faire remarquer par Gwynplaine
et estimer par Ursus.  De loin, du reste; car le groupe de la
Green-Box se suffisait  lui-mme et se tenait  distance de
tout, et quant  Tom-Jim-Jack, ce leader de la canaille faisait
l'effet d'une sorte d'estafier suprme, sans liaison, sans
intimit, casseur de vitres, meneur d'hommes, paraissant,
disparaissant, camarade de tout le monde et compagnon de
personne.

Ce dchanement d'envie contre Gwynplaine ne se tint pas pour
battu, pour quelques giffles de Tom-Jim-Jack.  Les hues ayant
avort, les saltimbanques du Tarrinzeau-field rdigrent une
supplique.  Ils s'adressrent  l'autorit.  C'est la marche
ordinaire.  Contre un succs qui nous gne, on ameute la foule,
puis on implore le magistrat.

Aux bateleurs se joignirent les rvrends.  L'Homme qui Rit avait
port coup aux prches.  Le vide ne s'tait pas fait seulement
dans les baraques, mais dans les glises.  Les chapelles des cinq
paroisses de Southwark n'avaient plus d'auditoire.  On dlaissait
le sermon pour aller  Gwynplaine.  _Chaos vaincu,_ la Green-Box,
l'Homme qui Rit, toutes ces abominations de Baal l'emportaient
sur l'loquence de la chaire.  La voix qui harangue dans le
dsert, _vox clamantis in deserto,_ n'est pas contente, et adjure
volontiers le gouvernement.  Les pasteurs des cinq paroisses se
plaignirent  l'vque de Londres, lequel se plaignit  sa
majest.

La plainte des bateleurs se fondait sur la religion.  Ils la
dclaraient outrage.  Ils signalaient Gwynplaine comme sorcier
et Ursus comme impie.

Les rvrends, eux, invoquaient l'ordre social.  Ils prenaient
fait et cause pour les actes du parlement viols, laissant
l'orthodoxie de ct.  C'tait plus malin.  Car on tait 
l'poque de M.  Locke, mort depuis six mois  peine, le 28
octobre 1704, et le scepticisme, que Bolingbroke allait insuffler
 Voltaire, commenait.  Wesley devait plus tard venir restaurer
la bible comme Loyola a restaur le papisme.

De cette faon, la Green-Box tait battue en brche des deux
cts, par les bateleurs au nom du pentateuque, par les
chapelains au nom des rglements de police.  D'une part le ciel,
d'autre part la voirie, les rvrends tenant pour la voirie, et
les saltimbanques pour le ciel.  La Green-Box tait dnonce par
les prtres comme encombrante, et par les baladins comme
sacrilge.

Y avait-il prtexte?  donnait-elle prise?  Oui.  Quel tait son
crime?  Ceci: elle avait un loup.  Un loup en Angleterre est un
proscrit.  Le dogue, soit; le loup, point.  L'Angleterre admet le
chien qui aboie et non le chien qui hurle; nuance entre la
basse-cour et la fort.  Les recteurs et vicaires des cinq
paroisses de Southwark rappelaient dans leurs requtes les
nombreux statuts royaux et parlementaires mettant le loup hors la
loi.  Ils concluaient  quelque chose comme l'incarcration de
Gwynplaine et la mise en fourrire du loup, ou tout au moins
l'expulsion.  Question d'intrt public, de risque pour les
passants, etc.  Et l-dessus, ils faisaient appel  la Facult.
Ils citaient le verdict du collge des Quatrevingts mdecins de
Londres, corps docte qui date de Henri VIII, qui a un sceau comme
l'tat, qui lve les malades  la dignit de justiciables, qui a
le droit d'emprisonner ceux qui enfreignent ses lois et
contreviennent  ses ordonnances, et qui, entre autres
constatations utiles  la sant des citoyens, a mis hors de doute
ce fait acquis  la science:--Si un loup voit un homme le
premier, l'homme est enrou pour la vie.--De plus, on peut tre
mordu.

Donc Homo tait le prtexte.

Ursus, par l'htelier, avait vent de ces menes.  Il tait
inquiet.  Il craignait ces deux griffes, police et justice.  Pour
avoir peur de la magistrature, il suffit d'avoir peur; il n'est
pas ncessaire d'tre coupable.  Ursus souhaitait peu le contact
des shriffs, prvts, baillis et coroners.  Son empressement de
contempler de prs ces visages officiels tait nul.  Il avait de
voir des magistrats la mme curiosit que le livre de voir des
chiens d'arrt.

Il commenait  regretter d'tre venu  Londres.

--Le mieux est ennemi du bien, murmurait-il en apart.  Je
croyais ce proverbe dconsidr, j'ai eu tort.  Les vrits btes
sont les vrits vraies.

Contre tant de puissances coalises, saltimbanques prenant en
main la cause de la religion, chapelains s'indignant au nom de la
mdecine, la pauvre Green-Box, suspecte de sorcellerie en
Gwynplaine et d'hydrophobie en Homo, n'avait pour elle qu'une
chose, mais qui est une grande force en Angleterre, l'inertie
municipale.  C'est du laisser-faire local qu'est sortie la
libert anglaise.  La libert en Angleterre se comporte comme la
mer autour de l'Angleterre.  C'est une mare.  Peu  peu les
moeurs montent sur les lois.  Une pouvantable lgislation
engloutie, l'usage dessus, un code froce encore visible sous la
transparence de l'immense libert, c'est l l'Angleterre.

L'Homme qui Rit, _Chaos vaincu,_ Homo, pouvaient avoir contre eux
les bateleurs, les prdicants, les vques, la chambre des
communes, la chambre des lords, sa majest, et Londres, et toute
l'Angleterre, et rester tranquilles tant que Southwark serait
pour eux.  La Green-Box tait l'amusement prfr du faubourg, et
l'autorit locale semblait indiffrente.  En Angleterre,
indiffrence, c'est protection.  Tant que le shriff du comt de
Surrey,  qui ressortit Southwark, ne bougerait pas, Ursus
respirait, et Homo pouvait dormir sur ses deux oreilles de loup.

A la condition de ne point aboutir au coup de pouce, ces haines
servaient le succs.  La Green-Box pour l'instant ne s'en portait
pas plus mal.  Au contraire.  Il transpirait dans le public qu'il
y avait des intrigues.  L'Homme qui Rit en devenait plus
populaire.  La foule a le flair des choses dnonces, et les
prend en bonne part.  tre suspect recommande.  Le peuple adopte
d'instinct ce que l'index menace.  La chose dnonce, c'est un
commencement de fruit dfendu; on se hte d'y mordre.  Et puis un
applaudissement qui taquine quelqu'un, surtout quand ce quelqu'un
est l'autorit, c'est doux.  Faire, en passant une soire
agrable, acte d'adhsion  l'opprim et d'opposition 
l'oppresseur, cela plat.  On protge en mme temps qu'on
s'amuse.  Ajoutons que les baraques thtrales du bowling-green
continuaient de huer et de cabaler contre l'Homme qui Rit.  Rien
de meilleur pour le succs.  Les ennemis font un bruit efficace
qui aiguise et avive le triomphe.  Un ami est plus vite las de
louer qu'un ennemi d'injurier.  Injurier n'est pas nuire.  Voil
ce que les ennemis ignorent.  Ils ne peuvent pas ne point
insulter, et c'est l leur utilit.  Ils ont une impossibilit de
se taire qui entretient l'veil public.  La foule grossissait 
_Chaos vaincu._

Ursus gardait pour lui ce que lui disait matre Nicless des
intrigues et des plaintes en haut lieu, et n'en parlait pas 
Gwynplaine, pour ne point troubler la srnit des
reprsentations par des proccupations.  S'il arrivait malheur,
on le saurait toujours assez tt.



V

LE WAPENTAKE


Une fois pourtant il crut devoir droger  cette prudence, par
prudence mme, et il jugea utile de tcher d'inquiter
Gwynplaine.  Il est vrai qu'il s'agissait d'une chose beaucoup
plus grave encore, dans la pense d'Ursus, que les cabales de
foire et d'glise.  Gwynplaine, en ramassant un farthing tomb 
terre dans un moment o l'on comptait la recette, s'tait mis 
l'examiner, et, en prsence de l'htelier, avait tir du
contraste entre le farthing, reprsentant la misre du peuple, et
l'empreinte reprsentant, sous la figure d'Anne, la magnificence
parasite du trne, un propos mal sonnant.  Ce propos, rpt par
matre Nicless, avait fait tant de chemin qu'il tait revenu 
Ursus par Fibi et Vinos.  Ursus en eut la fivre.  Paroles
sditieuses.  Lse-majest.  Il admonesta rudement Gwynplaine.

--Veille sur ton abominable gueule.  Il y a une rgle pour les
grands, ne rien faire; et une rgle pour les petits, ne rien
dire.  Le pauvre n'a qu'un ami, le silence.  Il ne doit prononcer
qu'un monosyllabe: oui.  Avouer et consentir, c'est tout son
droit.  Oui, au juge.  Oui, au roi.  Les grands, si bon leur
semble, nous donnent des coups de bton, j'en ai reu, c'est leur
prrogative, et ils ne perdent nullement de leur grandeur en nous
rompant les os.  L'ossifrage est une espce d'aigle.  Vnrons le
sceptre qui est le premier des btons.  Respect, c'est prudence,
et platitude, c'est gosme.  Qui outrage son roi se met en mme
danger qu'une fille coupant tmrairement la jube  un lion.  On
m'informe que tu as jas sur le compte du farthing, qui est la
mme chose que le liard, et que tu as mdit de cette mdaille
auguste moyennant laquelle on nous octroie au march le
demi-quart d'un hareng sal.  Prends garde.  Deviens srieux.
Apprends qu'il existe des punitions.  Imprgne-toi des vrits
lgislatives.  Tu es dans un pays o celui qui scie un petit
arbre de trois ans est paisiblement men au gibet.  Les jureurs,
on leur met les pieds aux ceps.  L'ivrogne est enferm dans une
barrique dfonce par en bas pour qu'il marche, avec un trou en
haut du tonneau par o passe sa tte et deux trous dans la bonde
par o passent ses mains, de sorte qu'il ne peut se coucher.  Qui
frappe quelqu'un dans la salle de Westminster est en prison pour
sa vie, et ses biens confisqus.  Qui frappe quelqu'un dans le
palais du roi a la main droite tranche.  Une chiquenaude sur un
nez qui saigne, et te voil manchot.  Le convaincu d'hrsie en
cour d'vque est brl vif.  C'est pour pas grand'chose que
Cuthbert Simpson a t cartel au tourniquet.  Voil trois ans,
en 1702, ce n'est pas loin, comme tu vois, on a tourn au pilori
un sclrat appel Daniel de Fo, lequel avait eu l'audace
d'imprimer les noms des membres des communes qui avaient parl la
veille au parlement.  Celui qui est flon  sa majest, on
l'ventre vivant et on lui arrache le coeur dont on lui
soufflette les deux joues.  Inculque-toi ces notions de droit et
de justice.  Ne jamais se permettre un mot, et,  la plus petite
inquitude, prendre sa vole; telle est la bravoure que je
pratique et que je conseille.  En fait de tmrit, imite les
oiseaux, et en fait de bavardage, imite les poissons.  Du reste,
l'Angleterre a cela d'admirable que sa lgislation est fort
douce.

Son admonition faite, Ursus fut inquiet quelque temps; Gwynplaine
point.  L'intrpidit de la jeunesse se compose de dfaut
d'exprience.  Toutefois il sembla que Gwynplaine avait eu raison
d'tre tranquille, car les semaines s'coulrent pacifiquement,
et il ne parut pas que le propos sur la reine et des suites.

Ursus, on le sait, manquait d'apathie, et, comme le chevreuil au
guet, tait en veil de tous les cts.

Un jour, peu de temps aprs sa semonce  Gwynplaine, en regardant
par la lucarne du mur qui avait vue sur le dehors, Ursus devint
ple.

--Gwynplaine?

--Quoi?

--Regarde.

--O?

--Dans la place.

--Et puis?

--Vois-tu ce passant?

--Cet homme en noir?

--Oui.

--Qui a une espce de masse au poing?

--Oui.

--Eh bien?

--Eh bien, Gwynplaine, cet homme est le wapentake.

--Qu'est-ce que c'est que le wapentake?

--C'est le bailli de la centaine.

--Qu'est-ce que c'est que le bailli de la centaine?

--C'est le _praepositus hundredi._

--Qu'est-ce que c'est que le _praepositus hundredi_?

--C'est un officier terrible.

--Qu'est-ce qu'il a  la main?

--C'est l'iron-weapon.

--Qu'est-ce que l'iron-weapon?

--C'est une chose en fer.

--Qu'est-ce qu'il fait de a?

--D'abord il jure dessus.  Et c'est pour cela qu'on l'appelle le
wapentake.

--Ensuite?

--Ensuite il vous touche avec.

--Avec quoi?

--Avec l'iron-weapon.

--Le wapentake vous touche avec l'iron-weapon?

--Oui.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire: suivez-moi.

--Et il faut le suivre?

--Oui.

--O?

--Est-ce que je sais, moi?

--Mais il vous dit o il vous mne?

--Non.

--Mais on peut bien le lui demander?

--Non.

--Comment?

--Il ne vous dit rien, et vous ne lui dites rien.

--Mais...

--Il vous touche de l'iron-weapon, tout est dit.  Vous devez
marcher.

--Mais o?

--Derrire lui.

--Mais o?

--O bon lui semble, Gwynplaine.

--Et si l'on rsiste?

--On est pendu.

Ursus remit la tte  la lucarne, respira largement, et dit:

--Dieu merci, le voil pass!  ce n'est pas chez nous qu'il
vient.

Ursus s'effrayait probablement plus que de raison des
indiscrtions et des rapports possibles au sujet des paroles
inconsidres de Gwynplaine.

Matre Nicless, qui les avait entendues, n'avait aucun intrt 
compromettre les pauvres gens de la Green-Box.  Il tirait
latralement de l'Homme qui Rit une bonne petite fortune.  _Chaos
vaincu_ avait deux russites; en mme temps qu'il faisait
triompher l'art dans la Green-Box, il faisait prosprer
l'ivrognerie dans la taverne.



VI

LA SOURIS INTERROGE PAR LES CHATS


Ursus eut encore une autre alerte, assez terrible.  Cette fois,
c'tait lui qui tait en question.  Il fut mand  Bishopsgate
devant une commission compose de trois visages dsagrables.
Ces trois visages taient trois docteurs, qualifis prposs;
l'un tait un docteur en thologie, dlgu du doyen de
Westminster, l'autre tait un docteur en mdecine, dlgu du
collge des Quatrevingts, l'autre tait un docteur en histoire et
droit civil, dlgu du collge de Gresham.  Ces trois experts
_in onmi re scibili_ avaient la police des paroles prononces en
public dans tout le territoire des cent trente paroisses de
Londres, des soixante-treize de Middlesex, et, par extension, des
cinq de Southwark.  Ces juridictions thologales subsistent
encore en Angleterre, et svissent utilement.  Le 23 dcembre
1868, par sentence de la cour des Arches, confirme par arrt des
lords du conseil priv, le rvrend Mackonochie a t condamn au
blme, plus aux dpens, pour avoir allum des chandelles sur une
table.  La liturgie ne plaisante pas.

Ursus donc un beau jour reut des docteurs dlgus un ordre de
comparution qui, heureusement, lui fut remis en mains propres et
qu'il put tenir secret.  Il se rendit, sans mot dire,  la
sommation, frmissant  la pense qu'il pouvait tre considr
comme donnant prise jusqu'au point d'avoir l'air de pouvoir tre
souponn d'tre peut-tre, dans une certaine mesure, tmraire.
Lui qui recommandait tant le silence aux autres, il avait l une
rude leon.  _Garrule, sana te ipsum_.

Les trois docteurs prposs et dlgus sigeaient  Bishopsgate
au fond d'une salle de rez-de-chausse, sur trois chaises  bras
en cuir noir, avec les trois bustes de Minos, d'aque et de
Rhadamante au-dessus de leur tte dans la muraille, une table
devant eux, et  leurs pieds une sellette.

Ursus, introduit par un estafier paisible et svre, entra, les
aperut, et, sur-le-champ, dans sa pense, donna  chacun d'eux
le nom d'un juge d'enfer que le personnage avait au-dessus de sa
tte.

Minos, le premier des trois, le prpos  la thologie, lui fit
signe de s'asseoir sur la sellette.

Ursus salua correctement, c'est--dire jusqu' terre, et, sachant
qu'on enchante les ours avec du miel et les docteurs avec du
latin, dit, en restant  demi courb par respect:

--_Tres faciunt capitulum_.

Et tte basse, la modestie dsarme, il vint s'asseoir sur le
tabouret.

Chacun des trois docteurs avait devant lui sur la table un
dossier de notes qu'il feuilletait.

Minos commena:

--Vous parlez en public.

--Oui, rpondit Ursus.

--De quel droit?

--Je suis philosophe.

--Ce n'est pas l un droit.

--Je suis aussi saltimbanque, fit Ursus.

--C'est diffrent.

Ursus respira, mais humblement.  Minos reprit:

--Comme saltimbanque, vous pouvez parler, mais comme philosophe,
vous devez vous taire.

--Je tcherai, dit Ursus.

Et il songea en lui-mme:--Je puis parler, mais je dois me taire.
Complication.

Il tait fort effray.

Le prpos  Dieu continua:

--Vous dites des choses mal sonnantes.  Vous outragez la
religion.  Vous niez les vrits les plus videntes.  Vous
propagez de rvoltantes erreurs.  Par exemple, vous avez dit que
la virginit excluait la maternit.

Ursus leva doucement les yeux.

--Je n'ai pas dit cela.  J'ai dit que la maternit excluait la
virginit.

Minos fut pensif et grommela:

--Au fait, c'est le contraire.

C'tait la mme chose.  Mais Ursus avait par le premier coup.

Minos, mditant la rponse d'Ursus, s'enfona dans la profondeur
de son imbcillit, ce qui fit un silence.

Le prpos  l'histoire, celui qui pour Ursus tait Rhadamante,
masqua la droute de Minos par cette interpellation:

--Inculp, vos hardiesses et vos erreurs sont de toutes sortes.
Vous avez ni que la bataille de Pharsale et t perdue parce
que Brutus et Cassius avaient rencontr un ngre.

--J'ai dit, murmura Ursus, que cela tenait aussi  ce que Csar
tait un meilleur capitaine.

L'homme de l'histoire passa sans transition  la mythologie.

--Vous avez excus les infamies d'Acton.

--Je pense, insinua Ursus, qu'un homme n'est pas dshonor pour
avoir vu une femme nue.

--Et vous avez tort, dit le juge svrement.  Rhadamante rentra
dans l'histoire.

--A propos des accidents arrivs  la cavalerie de Mithridate,
vous avez contest les vertus des herbes et des plantes.  Vous
avez ni qu'une herbe, comme la securiduca, pt faire tomber les
fers des chevaux.

--Pardon, rpondit Ursus.  J'ai dit que cela n'tait possible
qu' l'herbe sferra-cavallo.  Je ne nie la vertu d'aucune herbe.

Et il ajouta  demi-voix:

--Ni d'aucune femme.

Par ce hors-d'oeuvre ajout  sa rponse, Ursus se prouvait 
lui-mme que, si inquiet qu'il ft, il n'tait pas dsaronn.
Ursus tait compos de terreur et de prsence d'esprit.

--J'insiste, reprit Rhadamante.  Vous avez dclar que ce fut une
simplicit  Scipion, quand il voulut ouvrir les portes de
Carthage, de prendre pour clef l'herbe Aethiopis, parce que
l'herbe Aethiopis n'a pas la proprit de rompre les serrures.

--J'ai simplement dit qu'il et mieux fait de se servir de
l'herbe Lunaria.

--C'est une opinion, murmura Rhadamante touch  son tour.

Et l'homme de l'histoire se tut.

L'homme de la thologie, Minos, revenu  lui, questionna de
nouveau Ursus.  Il avait eu le temps de consulter le cahier de
notes.

--Vous avez class l'orpiment parmi les produits arsenicaux, et
vous avez dit qu'on pouvait empoisonner avec de l'orpiment.  La
bible le nie.

--La bible le nie, soupira Ursus, mais l'arsenic l'affirme.

Le personnage en qui Ursus voyait aque, qui tait le prpos 
la mdecine et qui n'avait pas encore parl, intervint, et, les
yeux superbement ferms  demi, appuya Ursus de trs haut.  Il
dit:

--La rponse n'est pas inepte.

Ursus remercia de son sourire le plus avili.

Minos fit une moue affreuse.

--Je continue, reprit Minos.  Rpondez.  Vous avez dit qu'il
tait faux que le basilic soit roi des serpents sous le nom de
Cocatrix.

--Trs rvrend, dit Ursus, j'ai si peu voulu nuire au basilic
que j'ai dit qu'il tait certain qu'il avait une tte d'homme.

--Soit, rpliqua svrement Minos, mais vous avez ajout que
Poerius en avait vu un qui avait une tte de faucon.
Pourriez-vous le prouver?

--Difficilement, dit Ursus.

Ici il perdit un peu de terrain.

Minos, ressaisissant l'avantage, poussa.

--Vous avez dit qu'un juif qui se fait chrtien ne sent pas bon.

--Mais j'ai ajout qu'un chrtien qui se fait juif sent mauvais.

Minos jeta un regard sur le dossier dnonciateur.

--Vous affirmez et propagez des choses invraisemblables.  Vous
avez dit qu'Elien avait vu un lphant crire des sentences.

--Non pas, trs rvrend.  J'ai simplement dit qu'Oppien avait
entendu un hippopotame discuter un problme philosophique.

--Vous avez dclar qu'il n'est pas vrai qu'un plat de bois de
htre se couvre de lui-mme de tous les mets qu'on peut dsirer.

--J'ai dit que, pour qu'il et cette vertu, il faut qu'il vous
ait t donn par le diable.

--Donn  moi!

--Non,  moi, rvrend!--Non!   personne!   tout le monde!

Et,  part, Ursus songea: Je ne sais plus ce que je dis.  Mais
son trouble extrieur, bien qu'extrme, n'tait pas trop visible.
Ursus luttait.

--Tout ceci, repartit Minos, implique une certaine foi au diable.

Ursus tint bon.

--Trs rvrend, je ne suis pas impie au diable.  La foi au
diable est l'envers de la foi en Dieu.  L'une prouve l'autre.
Qui ne croit pas un peu au diable ne croit pas beaucoup en Dieu.
Qui croit au soleil doit croire  l'ombre.  Le diable est la nuit
de Dieu.  Qu'est-ce que la nuit?  la preuve du jour.

Ursus improvisait ici une insondable combinaison de philosophie
et de religion.  Minos redevint pensif et refit un plongeon dans
le silence.

Ursus respira de nouveau.

Une brusque attaque eut lieu.  aque, le dlgu de la mdecine,
qui venait de protger ddaigneusement Ursus contre le prpos 
la thologie, se fit subitement d'auxiliaire assaillant.  Il posa
son poing ferm sur son dossier, qui tait pais et charg.
Ursus reut de lui en plein torse cette apostrophe:

--Il est prouv que le cristal est de la glace sublime et que le
diamant est du cristal sublim; il est avr que la glace devient
cristal en mille ans, et que le cristal devient diamant en mille
sicles.  Vous l'avez ni.

--Point, rpliqua Ursus avec mlancolie.  J'ai seulement dit
qu'en mille ans la glace avait le temps de fondre, et que mille
sicles, c'tait malais  compter.

L'interrogatoire continua, les demandes et les rponses faisant
comme un cliquetis d'pes.

--Vous avez ni que les plantes pussent parler.

--Nullement.  Mais il faut pour cela qu'elles soient sous un
gibet.

--Avouez-vous que la mandragore crie?

--Non, mais elle chante.

--Vous avez ni que le quatrime doigt de la main gauche et une
vertu cordiale.

--J'ai seulement dit qu'ternuer  gauche tait un signe
malheureux.

--Vous avez tmrairement et injurieusement parl du phnix.

--Docte juge, j'ai simplement dit que, lorsqu'il a crit que le
cerveau du phnix tait un morceau dlicat, mais qui causait des
maux de tte, Plutarque s'tait fort avanc, attendu que le
phnix n'a jamais exist.

--Parole dtestable.  Le cinnamalque qui fait son nid avec des
btons de cannelle, le rhintace que Parysatis employait  ses
empoisonnements, le manucodiate qui est l'oiseau de paradis, et
la semenda dont le bec a trois tuyaux, ont pass  tort pour le
phnix; mais le phnix a exist.

--Je ne m'y oppose pas.

--Vous tes une bourrique.

--Je ne demande pas mieux.

--Vous avez confess que le sureau gurissait l'esquinancie, mais
vous avez ajout que ce n'tait pas parce qu'il avait dans sa
racine une excroissance fe.

--J'ai dit que c'tait parce que Judas s'tait pendu  un sureau.

--Opinion plausible, grommela le thologien Minos, satisfait de
rendre son coup d'pingle au mdecin aque.

L'arrogance froisse est tout de suite colre.  Eaque s'acharna.

--Homme nomade, vous errez par l'esprit autant que par les pieds.
Vous avez des tendances suspectes et surprenantes.  Vous ctoyez
la sorcellerie.  Vous tes en relation avec des animaux inconnus.
Vous parlez aux populaces d'objets qui n'existent que pour vous
seul, et qui sont d'une nature ignore, tels que l'hoemorrhos.

--L'hoemorrhos est une vipre qu'a vue Tremellius.

Cette riposte produisit un certain dsarroi dans la science
irrite du docteur aque.

Ursus ajouta:

--L'hoemorrhos est tout aussi rel que l'hyne odorifrante et
que la civette dcrite par Castellus.

aque s'en tira par une charge  fond.

--Voici des paroles textuelles de vous, et trs diaboliques.
coutez.

L'oeil sur le dossier, aque lut:

--Deux plantes, la thalagssigle et l'aglaphotis sont lumineuses
le soir.  Fleurs le jour, toiles la nuit.

Et regardant fixement Ursus:

--Qu'avez-vous  dire?

Ursus rpondit:

--Toute plante est lampe.  Le parfum est de la lumire.

aque feuilleta d'autres pages.

--Vous avez ni que les vsicules de loutre fussent quivalentes
au castoreum.

--Je me suis born  dire qu'il fallait peut-tre se dfier
d'Atius sur ce point.

aque devint farouche.

--Vous exercez la mdecine?

--Je m'exerce  la mdecine, soupira timidement Ursus.

--Sur les vivants?

--Plutt que sur les morts, fit Ursus.

Ursus ripostait avec solidit, mais avec platitude; mlange
admirable o la suavit dominait.  Il parlait avec tant de
douceur que le docteur aque sentit le besoin de l'insulter.

--Que nous roucoulez-vous l?  dit-il rudement.

Ursus fut bahi et se borna  rpondre:

--Le roucoulement est pour les jeunes et le gmissement pour les
vieux.  Hlas!  je gmis.

aque rpliqua:

--Soyez averti de ceci: si un malade est soign par vous, et s'il
meurt, vous serez puni de mort.

Ursus hasarda une question.

--Et s'il gurit?

--En ce cas-l, rpondit le docteur, adoucissant sa voix, vous
serez puni de mort.

--C'est peu vari, dit Ursus.

Le docteur reprit:

--S'il y a mort, on punit l'nerie.  S'il y a gurison, on punit
l'outrecuidance.  La potence dans les deux cas.

--J'ignorais ce dtail, murmura Ursus.  Je vous remercie de me
renseigner.  On ne connat pas toutes les beauts de la
lgislation.

--Prenez garde  vous.

--Religieusement, dit Ursus.

--Nous savons ce que vous faites.

--Moi, pensa Ursus, je ne le sais pas toujours.

--Nous pouvons vous envoyer en prison.

--Je l'entrevois, messeigneurs.

--Vous ne pouvez nier vos contraventions et vos empitements.

--Ma philosophie demande pardon.

--On vous attribue des audaces.

--On a normment tort.

--On dit que vous gurissez les malades?

--Je suis victime des calomnies.

La triple paire de sourcils horrifiques braque sur Ursus se
frona; les trois savantes faces se rapprochrent et
chuchotrent.  Ursus eut la vision d'un vague bonnet d'ne
s'esquissant au-dessus de ces trois ttes autorises; le
bougonnement intime et comptent de cette trinit dura quelques
minutes, pendant lesquelles Ursus sentit toutes les glaces et
toutes les braises de l'angoisse; enfin Minos, qui tait le
praeses, se tourna vers lui et lui dit d'un air furieux:

--Allez-vous-en.

Ursus eut un peu la sensation de Jonas sortant du ventre de la
baleine.

Minos continua:

--On vous relaxe!

Ursus se dit:

--Si l'on m'y reprend!--Bonsoir la mdecine!

Et il ajouta dans son for intrieur:

--Dsormais je laisserai soigneusement crever les gens.

Ploy en deux, il salua tout, les docteurs, les bustes, la table
et les murs, et se dirigea vers la porte  reculons,
disparaissant presque comme de l'ombre qui se dissipe.

Il sortit de la salle lentement, comme un innocent, et de la rue
rapidement, comme un coupable.  Les gens de justice sont d'une
approche si singulire et si obscure, que, mme absous, on
s'vade.

Tout en s'enfuyant, il grommelait:

--Je l'ai chapp belle.  Je suis le savant sauvage, eux sont les
savants domestiques.  Les docteurs tracassent les doctes.  La
fausse science est l'excrment de la vraie; et on l'emploie  la
perte des philosophes.  Les philosophes, en produisant les
sophistes, produisent leur propre malheur.  De la fiente de la
grive nat le gui, avec lequel on fait la glu, avec laquelle on
prend la grive.  _Turdus sibi malum cacat_.

Nous ne donnons pas Ursus pour un dlicat.  Il avait
l'effronterie de se servir des mots qui rendaient sa pense.  Il
n'avait pas plus de got que Voltaire.

Ursus rentra  la Green-Box, raconta  matre Nicless qu'il
s'tait attard  suivre une jolie femme, et ne souffla mot de
son aventure.

--Seulement le soir il dit tout bas  Homo:

--Sache ceci.  J'ai vaincu les trois ttes de Cerbre.



VII

QUELLES RAISONS PEUT AVOIR UN QUADRUPLE POUR VENIR S'ENCANAILLER
PARMI LES GROS SOUS?


Une diversion survint.

L'inn Tadcaster tait de plus en plus une fournaise de joie et de
rire.  Pas de plus gai tumulte.  L'htelier et son boy ne
suffisaient pas  verser l'ale, le stout et le porter.  Le soir,
la salle basse, toutes vitres claires, n'avait pas une table
vide.  On chantait, on criait; le grand vieil tre en cul de
four, grill de fer et gorg de houille, flambait.  C'tait comme
une maison de feu et de bruit.

Dans la cour, c'est--dire dans le thtre, plus de foule encore.

Tout le public de faubourg que pouvait donner Southwark abondait
 tel point aux reprsentations de _Chaos vaincu_ que, sitt le
rideau lev, c'est--dire sitt le panneau de la Green-Box
abaiss, il tait impossible de trouver une place.  Les fentres
regorgeaient de spectateurs; le balcon tait envahi.  On ne
voyait plus un seul des pavs de la cour, tous remplacs par des
visages.

Seulement le compartiment pour la noblesse restait toujours vide.

Cela faisait,  cet endroit, qui tait le centre du balcon, un
trou noir, ce qu'on appelle, en mtaphore d'argot un four.
Personne.  Foule partout, except l.

Un soir, il y eut quelqu'un.

C'tait un samedi, jour o les anglais se dpchent de s'amuser,
ayant  s'ennuyer le dimanche.  La salle tait comble.

Nous disons _salle_.  Shakespeare aussi n'a eu longtemps pour
thtre qu'une cour d'htellerie, et il l'appelait salle.
_Hall_.

Au moment o la triveline s'carta sur le prologue de _Chaos
vaincu_, Ursus, Homo et Gwynplaine tant en scne, Ursus jeta,
comme d'habitude, un coup d'oeil sur l'assistance, et eut une
commotion.

Le compartiment pour la noblesse tait occup.

Une femme tait assise, seule, au milieu de la loge, sur le
fauteuil de velours d'Utrecht.

Elle tait seule, et elle emplissait la loge.

De certains tres ont de la clart.  Cette femme, comme Dea,
avait sa lueur  elle, mais autre.  Dea tait ple, cette femme
tait vermeille.  Dea tait l'aube, cette femme tait l'aurore.
Dea tait belle, cette femme tait superbe.  Dea tait
l'innocence, la candeur, la blancheur, l'albtre; cette femme
tait la pourpre, et l'on sentait qu'elle ne craignait pas la
rougeur.  Son irradiation dbordait la loge, et elle sigeait au
centre, immobile, dans on ne sait quelle plnitude d'idole.

Au milieu de cette foule sordide, elle avait le rayonnement
suprieur de l'escarboucle, elle inondait ce peuple de tant de
lumire qu'elle le noyait d'ombre, et toutes ces faces obscures
subissaient son clipse.  Sa splendeur tait l'effacement de
tout.

Tous les yeux la regardaient.

Tom-Jim-Jack tait ml  la cohue.  Il disparaissait comme les
autres dans le nimbe de cette personne clatante.

Cette femme absorba d'abord l'attention du public, fit
concurrence au spectacle, et nuisit un peu aux premiers effets de
_Chaos vaincu_.

Quel que ft son air de rve, pour ceux qui taient prs d'elle,
elle tait relle.  C'tait bien une femme.  C'tait peut-tre
mme trop une femme.  Elle tait grande et forte, et se montrait
magnifiquement le plus nue qu'elle pouvait.  Elle portait de
volumineux pendants d'oreilles en perles o taient mls ces
bijoux bizarres dits _clefs d'Angleterre_.  Sa robe de dessus
tait de mousseline de Siam brode en or pass, grand luxe, car
telle de ces robes de mousseline valait alors six cents cus.
Une large agrafe de diamants fermait sa chemise qu'on voyait 
fleur de gorge, mode lascive du temps, et qui tait de cette
toile de Frise dont Anne d'Autriche avait des draps si fins
qu'ils passaient  travers une bague.  Cette femme avait comme
une cuirasse de rubis, quelques-uns cabochons, et des pierreries
cousues partout  son corps de jupe.  De plus, les deux sourcils
noircis  l'encre de Chine, et les bras, les coudes, les paules,
le menton, le dessous des narines, le dessus des paupires, le
lambeau des oreilles, la paume des mains, le bout des doigts,
touchs avec le fard et ayant on ne sait quelle pointe rouge et
provocante.  Et sur tout cela une implacable volont d'tre
belle.  Elle l'tait au point d'tre farouche.  C'tait la
panthre, pouvant tre chatte, et caresser.  Un de ses yeux tait
bleu, l'autre tait noir.

Gwynplaine, comme Ursus, considrait cette femme.

La Green-Box tait un peu un spectacle fantasmagorique, _Chaos
vaincu_ tait plutt un songe qu'une pice, ils taient habitus
 faire sur le public un effet de vision; cette fois l'effet de
vision revenait sur eux, la salle renvoyait au thtre la
surprise, et c'tait leur tour d'tre effars.  Ils avaient le
ricochet de la fascination.

Cette femme les regardait, et ils la regardaient.

Pour eux,  la distance o ils taient, et dans la brume
lumineuse que fait la pnombre thtrale, les dtails
s'effaaient; et c'tait comme une hallucination.  C'tait une
femme sans doute, mais n'tait-ce pas aussi une chimre?  Cette
entre d'une lumire dans leur obscurit les stupfiait.  C'tait
comme l'arrive d'une plante inconnue.  Cela venait du monde des
heureux.  L'irradiation amplifiait cette figure.  Cette femme
avait sur elle des scintillations nocturnes, comme une voie
lacte.  Ces pierreries semblaient des toiles.  Cette agrafe de
diamants tait peut-tre une pliade.  Le model splendide de son
sein semblait surnaturel.  On sentait, en voyant cette crature
astrale, l'approche momentane et glaciale des rgions de
flicit.  C'tait des profondeurs d'un paradis que se penchait
sur la chtive Green-Box et sur son misrable public cette face
de srnit inexorable.  Curiosit suprme qui se satisfaisait,
et qui, en mme temps, donnait pture  la curiosit populaire.
En haut permettait  En bas de le regarder.

Ursus, Gwynplaine, Vinos, Fibi, la foule, tous, avaient la
secousse de cet blouissemcnt, except Dea, ignorante dans sa
nuit.

Il y avait, dans cette prsence, de l'apparition, mais aucune des
ides qu'veill ordinairement ce mot n'tait ralise par cette
figure; elle n'avait rien de diaphane, rien d'indcis, rien de
flottant; aucune vapeur; c'tait une apparition rose et frache,
bien portante.  Et pourtant, dans les conditions d'optique o
taient placs Ursus et Gwynplaine, c'tait visionnaire.  Les
fantmes gras, qu'on nomme les vampires, existent.  Telle belle
reine qui, elle aussi, est pour la foule une vision, et qui mange
trente millions par an au peuple des pauvres, a cette sant-l.

Derrire cette femme, dans la pnombre, on apercevait son mousse,
_el mozo_, un petit homme enfantin, blanc et joli,  l'air
srieux.  Un groom trs jeune et trs grave tait la mode de ce
temps-l.  Ce mousse tait vtu, chauss et coiff de velours
couleur feu, et avait sur sa calotte galonne d'or un bouquet de
plumes de tisserin, ce qui est le signe d'une haute domesticit,
et indique qu'on est le valet d'une trs grande dame.

Le laquais fait partie du seigneur, et il tait impossible de ne
pas remarquer dans l'ombre de cette femme ce page porte-queue.
La mmoire prend des notes souvent  notre insu; et, sans que
Gwynplaine s'en doutt, les joues rondes, la mine srieuse, la
calotte galonne et le bouquet de plumes du mousse de la dame
laissrent une trace quelconque dans son esprit.  Ce groom du
reste ne faisait rien pour se faire regarder; attirer
l'attention, c'est manquer de respect; il se tenait debout et
passif au fond de la loge, et recul aussi loin que le permettait
la porte ferme.

Quoique son muchacho porte-queue ft l, cette femme n'en tait
pas moins seule dans le compartiment, attendu qu'un valet ne
compte pas.

Si puissante que ft la diversion produite par cette personne qui
faisait l'effet d'un personnage, le dnoment de _Chaos vaincu_
fut plus puissant encore.  L'impression fut, comme toujours,
irrsistible.  Peut-tre mme y eut-il dans la salle,  cause de
la radieuse spectatrice, car quelquefois le spectateur s'ajoute
au spectacle, un surcrot d'lectricit.  La contagion du rire de
Gwynplaine fut plus triomphante que jamais.  Toute l'assistance
se pma dans une indescriptible pilepsie d'hilarit, o l'on
distinguait le rictus sonore et magistral de Tom-Jim-Jack.

Seule, la femme inconnue qui regardait ce spectacle dans une
immobilit de statue et avec des yeux de fantme, ne rit pas.

Spectre, mais solaire.

La reprsentation finie, le panneau relev, l'intimit refaite
dans la Green-Box, Ursus ouvrit et vida sur la table du souper le
sac de la recette.  C'tait une cohue de gros sous parmi laquelle
ruissela subitement une once d'or d'Espagne.

--Elle!  s'cria Ursus.

Cette once d'or au milieu de ces sous vert-de-griss, c'tait en
effet cette femme au milieu de ce peuple.

--Elle a pay sa place un quadruple!  reprit Ursus enthousiasm.

En ce moment l'htelier entra dans la Green-Box, passa son bras
par la fentre de l'arrire, ouvrit dans le mur auquel la
Green-Box s'adossait un vasistas dont nous avons parl, qui
permettait de voir dans la place, et qui tait  la hauteur de
cette fentre, puis fit silencieusement signe  Ursus de regarder
dehors.  Un carrosse empanach de laquais  plumes portant des
torches, et magnifiquement attel, s'loignait au grand trot.

Ursus prit respectueusement le quadruple entre son pouce et son
index, le montra  matre Nicless et dit:

--C'est une desse.

Puis ses yeux tombrent sur le carrosse prt  tourner le coin de
la place, et sur l'impriale duquel les torches des valets
clairaient une couronne d'or  huit fleurons.

Et il s'cria:

--C'est plus.  C'est une duchesse.

Le carrosse disparut.  Le bruit du roulement s'teignit.

Ursus demeura quelques instants extatique, faisant entre ses deux
doigts, devenus ostensoir, l'lvation du quadruple comme on
ferait l'lvation de l'hostie.

Puis il le posa sur la table, et, tout en le contemplant, se mit
 parler de la madame.  L'htelier lui donnait la rplique.
C'tait une duchesse.  Oui.  On savait le titre.  Mais le nom?
on l'ignorait.  Matre Nicless avait vu de prs le carrosse, tout
armori, et les laquais, tout galonns.  Le cocher avait une
perruque  croire voir un lord chancelier.  Le carrosse tait de
cette forme rare nomme en Espagne _coche-tumbonu_, varit
splendide qui a un couvercle de tombe, ce qui est un support
magnifique pour une couronne.  Le mousse tait un chantillon
d'homme si mignon qu'il pouvait se tenir assis sur l'trier du
carrosse en dehors de la portire.  On emploie ces jolis tres-l
 porter les queues des dames; ils portent aussi leurs messages.
Et avait-on remarqu le bouquet de plumes de tisserin de ce
mousse?  Voil qui est grand.  On paie l'amende si l'on porte ces
plumes-l sans droit.  Matre Nicless avait aussi regard la dame
de prs.  Une espce de reine.  Tant de richesse donne de la
beaut.  La peau est plus blanche, l'oeil est plus fier, la
dmarche est plus noble, la grce est plus insolente.  Rien
n'gale l'lgance impertinente de ces mains qui ne travaillent
pas.  Matre Nicless racontait cette magnificence de la chair
blanche avec des veines bleues, ce cou, ces paules, ces bras, ce
fard partout, ces pendeloques de perles, cette coiffure poudre
d'or, ces profusions de pierreries, ces rubis, ces diamants.

--Moins brillants que les yeux, murmura Ursus.

Gwynplaine se taisait.

Dea coutait.

--Et savez-vous, dit le tavernicr, le plus tonnant?

--Quoi?  demanda Ursus.

--C'est que je l'ai vue monter en carrosse.

--Aprs?

--Elle n'y est pas monte seule.

--Bah!

--Quelqu'un est mont avec elle.

--Qui?

--Devinez.

--Le roi?  dit Ursus.

--D'abord, fit matre Nicless, il n'y a pas de roi pour le
moment.  Nous ne sommes pas sous un roi.  Devinez qui est mont
dans le carrosse de cette duchesse.

--Jupiter, dit Ursus.

L'htelier rpondit:

--Tom-Jim-Jack.

Gwynplaine, qui n'avait pas articul un mot, rompit le silence.

--Tom-Jim-Jack!  s'cria-t-il.

Il y eut une pause d'tonnement pendant laquelle on put entendre
Dea dire  voix basse:

--Est-ce qu'on ne pourrait pas empcher cette femme-l de venir?



VIII

SYMPTOMES D'EMPOISONNEMENT


L'apparition ne revint pas.

Elle ne revint pas dans la salle, mais elle revint dans l'esprit
de Gwynplaine.

Gwynplaine fut, dans une certaine mesure, troubl.

Il lui sembla que, pour la premire fois de sa vie, il venait de
voir une femme.

Il fit tout de suite cette demi-chute de songer trangement.  Il
faut prendre garde  la rverie qui s'impose.  La rverie a le
mystre et la subtilit d'une odeur.  Elle est  la pense ce que
le parfum est  la tubreuse.  Elle est parfois la dilatation
d'une ide vnneuse, et elle a la pntration d'une fume.  On
peut s'empoisonner avec des rveries comme avec des fleurs.
Suicide enivrant, exquis et sinistre.

Le suicide de l'me, c'est de penser mal.  C'est l
l'empoisonnement.  La rverie attire, enjle, leurre, enlace,
puis fait de vous son complice.  Elle vous met de moiti dans les
tricheries qu'elle fait  la conscience.  Elle vous charme.  Puis
vous corrompt.  On peut dire de la rverie ce qu'on dit du jeu.
On commence par tre dupe, on finit par tre fripon.

Gwynplaine songea.

Il n'avait jamais vu la Femme.

Il en avait vu l'ombre dans toutes les femmes du peuple, et il en
avait vu l'me dans Dea.

Il venait d'en voir la ralit.

Une peau tide et vivante, sous laquelle on sentait couler un
sang passionn, des contours ayant la prcision du marbre et
l'ondulation de la vague, un visage hautain et impassible, mlant
le refus  l'attrait, et se rsumant en un resplendissement, des
cheveux colors comme d'un reflet d'incendie, une galanterie de
parure ayant et donnant le frisson des volupts, la nudit
bauche trahissant le souhait ddaigneux d'tre possde 
distance par la foule, une coquetterie inexpugnable,
l'impntrable ayant du charme, la tentation assaisonne de
perdition entrevue, une promesse aux sens et une menace 
l'esprit, double anxit, l'une qui est le dsir, l'autre qui est
la crainte.  Il venait de voir cela.  Il venait de voir une
femme.

Il venait de voir plus et moins qu'une femme, une femelle.

Et en mme temps une olympienne.

Une femelle de dieu.

Ce mystre, le sexe, venait de lui apparatre.

Et o?  dans l'inaccessible.

A une distance infinie.

Destine ironique, l'me, cette chose cleste, il la tenait, il
l'avait dans sa main, c'tait Dea; le sexe, cette chose
terrestre, il l'apercevait au plus profond du ciel, c'tait cette
femme.

Une duchesse.

Plus qu'une desse, avait dit Ursus.

Quel escarpement!

Le rve lui-mme reculerait devant une telle escalade.

Allait-il faire la folie de songer  cette inconnue?  Il se
dbattait.

Il se rappelait tout ce qu'Ursus lui avait dit de ces hautes
existences quasi royales; les divagations du philosophe, qui lui
avaient sembl inutiles, devenaient pour lui des jalons de
mditation; nous n'avons souvent dans la mmoire qu'une couche
d'oubli trs mince, laquelle, dans l'occasion, laisse tout  coup
voir ce qui est dessous; il se reprsentait ce monde auguste, la
seigneurie, dont tait cette femme, inexorablement superpos au
monde infime, le peuple, dont il tait.  Et mme tait-il du
peuple?  N'tait-il pas, lui bateleur, au-dessous de ce qui est
au-dessous?  Pour la premire fois, depuis qu'il avait l'ge de
rflexion, il eut vaguement le coeur serr de sa bassesse, que
nous appellerions aujourd'hui abaissement.  Les peintures et les
numrations d'Ursus, ses inventaires lyriques, ses dithyrambes
de chteaux, de parcs, de jets d'eau et de colonnades, ses
talages de la richesse et de la puissance, revivaient dans la
pense de Gwynplaine avec le relief d'une ralit mle aux
nues.  Il avait l'obsession de ce znith.  Qu'un homme pt tre
un lord, cela lui semblait chimrique.  Cela tait pourtant.
Chose incroyable!  il y avait des lords!  mais taient-ils de
chair et d'os, comme nous?  C'tait douteux.  Il se sentait, lui,
au fond de l'ombre, avec de la muraille tout autour lui, et il
apercevait dans un lointain suprme, au-dessus de sa tte, comme
par l'ouverture d'un puits au fond duquel il serait, cet
blouissant ple-mle d'azur, de figures et de rayons qui est
l'olympe.  Au milieu de cette gloire resplendissait la duchesse.

Il sentait de cette femme on ne sait quel besoin bizarre
compliqu d'impossible.

Et ce contre-sens poignant se retournait sans cesse malgr lui
dans son esprit: voir auprs de lui,  sa porte, dans la ralit
troite et tangible, l'me, et dans l'insaisissable, au fond de
l'idal, la chair.

Aucune de ces penses ne lui arrivait  l'tat de prcision.
C'tait du brouillard qu'il avait en lui.  Cela changeait 
chaque instant de contour et flottait.  Mais c'tait un profond
obscurcissement.

Du reste, l'ide qu'il y et l quoi que ce soit d'abordable
n'effleura pas un instant son esprit.  Il n'baucha, pas mme en
songe, aucune ascension vers la duchesse.  Heureusement.

Le tremblement de ces chelles-l, une fois qu'on a mis le pied
dessus, peut vous rester  jamais dans le cerveau; on croit
monter  l'olympe, et l'on arrive  Bedlam.  Une convoitise
distincte, qui et pris forme en lui, l'et terrifi.  Il
n'prouva rien de pareil.

D'ailleurs reverrait-il jamais cette femme?  probablement non.
S'prendre d'une lueur qui passe  l'horizon, la dmence ne va
point jusque-l.  Faire les yeux doux  une toile,  la rigueur,
cela se comprend, on la revoit, elle reparat, elle est fixe.
Mais est-ce qu'on peut tre amoureux d'un clair?

Il avait un va-et-vient de rves.  L'idole au fond de la loge,
majestueuse et galante, s'estompait lumineusement dans la
diffusion de ses ides, puis s'effaait.  Il y pensait, n'y
pensait pas, s'occupait d'autre chose, y retournait.  Il
subissait un bercement, rien de plus.

Cela l'empcha de dormir plusieurs nuits.  L'insomnie est aussi
pleine de songes que le sommeil.

Il est presque impossible d'exprimer dans leurs limites exactes
les volutions abstruses qui se font dans le cerveau.
L'inconvnient des mots, c'est d'avoir plus de contour que les
ides.  Toutes les ides se mlent par les bords; les mots, non.
Un certain ct diffus de l'me leur chappe toujours.
L'expression a des frontires, la pense n'en a pas.

Notre sombre immensit intrieure est telle que ce qui se passait
en Gwynplaine touchait  peine, dans sa pense,  Dea.  Dea tait
au centre de son esprit, sacre.  Rien ne pouvait approcher
d'elle.

Et pourtant, ces contradictions sont toute l'me humaine, il y
avait en lui un conflit.  En avait-il conscience?  tout au plus.

Il sentait dans son for intrieur,  l'endroit des flures
possibles, nous avons tous cet endroit-l, un choc de vellits.
Pour Ursus, c'et t clair; pour Gwynplaine, c'tait indistinct.

Deux instincts, l'un l'idal, l'autre le sexe, combattaient en
lui.  Il y a de ces luttes entre l'ange blanc et l'ange noir sur
le pont de l'abme.

Enfin l'ange noir fut prcipit.

Un jour, tout  coup, Gwynplaine ne pensa plus  la femme
inconnue.

Le combat entre les deux principes, le duel entre son ct
terrestre et son ct cleste, s'tait pass au plus obscur de
lui-mme, et  de telles profondeurs qu'il ne s'en tait que trs
confusment aperu.

Ce qui est certain, c'est qu'il n'avait pas cess une minute
d'adorer Dea.

Il y avait eu en lui, et trs avant, un dsordre, son sang avait
eu une fivre, mais c'tait fini.  Dea seule demeurait.

On et mme bien tonn Gwynplaine si on lui eut dit que Dea
avait pu tre un moment en danger.

En une semaine ou deux le fantme qui avait sembl menacer ces
mes s'effaa.

Il n'y eut plus dans Gwynplaine que le coeur, foyer, et l'amour,
flamme.

Du reste, nous l'avons dit, la duchesse n'tait pas revenue.

Ce qu'Ursus trouva tout simple.  La dame au quadruple est un
phnomne.  Cela entre, paie, et s'vanouit.  Ce serait trop beau
si cela revenait.

Quant  Dea, elle ne fit mme pas allusion  cette femme qui
avait pass.  Elle coutait probablement, et tait suffisamment
renseigne par des soupirs d'Ursus, et, a et l, par quelque
exclamation significative comme: _on n'a pas des onces d'or tous
les jours!_ Elle ne parla plus de la femme.  C'est l un
instinct profond.  L'me prend de ces prcautions obscures, dans
le secret desquelles elle n'est pas toujours elle-mme.  Se taire
sur quelqu'un, il semble que c'est l'loigner.  En s'informant,
on craint d'appeler.  Ou met du silence de son ct comme on
fermerait une porte.

L'incident s'oublia.

tait-ce mme quelque chose?  Cela avait-il exist?  Pouvait-on
dire qu'une ombre et flott entre Gwynplaine et Dea?  Dea ne le
savait pas, et Gwynplaine ne le savait plus.  Non.  Il n'y avait
rien eu.  La duchesse elle-mme s'estompa dans la perspective
lointaine comme une illusion.  Ce ne fut rien qu'une minute de
songe traverse par Gwynplaine, et dont il tait hors.  Une
dissipation de rverie, comme une dissipation de brume, ne laisse
point trace, et, le nuage pass, l'amour n'est pas plus diminu
dans le coeur que le soleil dans le ciel.



IX

ABYSSUS ABYSSUM VOCAT


Une autre figure disparue, ce fut Tom-Jim-Jack.  Brusquement il
cessa de venir dans l'inn Tadcaster.

Les personnes situes de faon  voir les deux versants de la vie
lgante des grands seigneurs de Londres purent noter peut-tre
qu' la mme poque la Gazette de la Semaine, entre deux extraits
de registres de paroisses, annona le dpart de lord David
Dirry-Moir, sur l'ordre de sa majest d'aller reprendre, dans
l'escadre blanche en croisire sur les ctes de Hollande, le
commandement de sa frgate.

Ursus s'aperut que Tom-Jim-Jack ne venait plus; il en fut trs
proccup.  Tom-Jim-Jack n'avait point reparu depuis le jour o
il tait parti dans le mme carrosse que la dame au quadruple.
C'tait, certes, une nigme que ce Tom-Jim-Jack qui enlevait
des duchesses  bras tendu!  Quel approfondissement intressant 
faire!  que de questions  poser!  que de choses  dire!  C'est
pourquoi Ursus ne dit pas un mot.

Ursus, qui avait vcu, savait quelles cuissons donnent les
curiosits tmraires.  La curiosit doit toujours tre
proportionne au curieux.  A couter, on risque l'oreille; 
guetter, on risque l'oeil.  Ne rien entendre et ne rien voir est
prudent.  Tom-Jim-Jack tait mont dans ce carrosse princier,
l'htelier avait t tmoin de cette ascension.  Ce matelot
s'asseyant  ct de cette lady avait un aspect de prodige qui
rendait Ursus circonspect.  Les caprices de la vie d'en haut
doivent tre sacrs pour les personnes basses.  Tous ces reptiles
qu'on appelle les pauvres n'ont rien de mieux  faire que de se
tapir dans leur trou quand ils aperoivent quelque chose
d'extraordinaire.  Se tenir coi est une force.  Fermez vos yeux,
si vous n'avez pas le bonheur d'tre aveugle; bouchez vos
oreilles, si vous n'avez pas la chance d'tre sourd; paralysez
votre langue, si vous n'avez pas la perfection d'tre muet.  Les
grands sont ce qu'ils veulent, les petits sont ce qu'ils peuvent,
laissons passer l'inconnu.  N'importunons point la mythologie;
n'ennuyons point les apparences; ayons un profond respect pour
les simulacres.  Ne dirigeons pas nos commrages vers les
rapetissements ou les grossissements qui s'oprent dans les
rgions suprieures pour des motifs que nous ignorons.  Ce sont
la plupart du temps, pour nous chtifs, des illusions d'optique.
Les mtamorphoses sont l'affaire des dieux; les transformations
et les dsagrgations des grands personnages ventuels qui
flottent au-dessus de nous, sont des nuages impossibles 
comprendre et prilleux  tudier.  Trop d'attention impatiente
les olympiens dans leurs volutions d'amusement et de fantaisie,
et un coup de tonnerre pourrait bien vous apprendre que ce
taureau trop curieusement examin par vous est Jupiter.
N'entre-billons pas les plis du manteau couleur de muraille des
puissants terribles.  Indiffrence, c'est intelligence.  Ne
bougez point, cela est salubre.  Faites le mort, on ne vous tuera
pas.  Telle est la sagesse de l'insecte.  Ursus la pratiquait.

L'htelier, intrigu de son ct, interpella un jour Ursus.

--Savez-vous qu'on ne voit plus Tom-Jim-Jack?

--Tiens, dit Ursus, je ne l'avais pas remarqu.

Matre Nicless fit  demi-voix une rflexion, sans doute sur la
promiscuit du carrosse ducal avec Tom-Jim-Jack, observation
probablement irrvrente et dangereuse, qu'Ursus eut soin de ne
pas couter.

Ursus nanmoins tait trop artiste pour ne point regretter
Tom-Jim-Jack.  Il eut un certain dsappointement.  Il ne fit part
de son impression qu' Homo, seul confident de la discrtion
duquel il ft sr.  Il dit tout bas  l'oreille du loup:

--Depuis que Tom-Jim-Jack ne vient plus, je sens un vide comme
homme et un froid comme pote.

Cet panchement dans le coeur d'un ami soulagea Ursus.

Il resta mur vis--vis de Gwynplaine qui, de son ct, ne fit
aucune allusion  Tom-Jim-Jack.

Au fait, Tom-Jim-Jack de plus ou de moins importait peu 
Gwynplaine, absorb en Dea.

L'oubli s'tait fait de plus en plus dans Gwynplaine.  Dea, elle,
ne se doutait mme pas qu'un vague branlement et eu lieu.  En
mme temps, on n'entendait plus parler de cabales et de plaintes
contre l'Homme qui Rit.  Les haines semblaient avoir lch prise.
Tout s'tait apais dans la Green-Box et autour de la Green-Box.
Plus de cabotinage, ni des cabotins, ni des prtres.  Plus de
grondement extrieur.  On avait le succs sans la menace.  La
destine a de ces srnits subites.  La splendide flicit de
Gwynplaine et de Dea tait, pour l'instant, absolument sans
ombre.  Elle tait peu  peu monte jusqu' ce point o rien ne
peut plus crotre.  Il y a un mot qui exprime ces situations-l,
l'apoge.  Le bonheur, comme la mer, arrive  faire son plein.
Ce qui est inquitant pour les parfaitement heureux, c'est que la
mer redescend.

Il y a deux faons d'tre inaccessible, c'est d'tre trs haut et
d'tre trs bas.  Au moins autant peut-tre que la premire, la
deuxime est souhaitable.  Plus srement que l'aigle n'chappe 
la flche, l'infusoire chappe  l'crasement.  Cette scurit de
la petitesse, nous l'avons dit dj, si quelqu'un l'avait sur la
terre, c'taient ces deux tres, Gwynplaine et Dea; mais jamais
elle n'avait t si complte.  Ils vivaient de plus en plus l'un
par l'autre, l'un en l'autre, extatiquement.  Le coeur se sature
d'amour comme d'un sel divin qui le conserve; de l
l'incorruptible adhrence de ceux qui se sont aims ds l'aube de
la vie, et la fracheur des vieilles amours prolonges.  Il
existe un embaumement d'amour.  C'est de Daphnis et Chlo que
sont faits Philmon et Baucis.  Cette vieillesse-l, ressemblance
du soir avec l'aurore, tait videmment rserve  Gwynplaine et
 Dea.  En attendant, ils taient jeunes.

Ursus regardait cet amour comme un mdecin fait sa clinique.  Du
reste il avait ce qu'on appelait en ce temps-l le regard
hippocratique.  Il attachait sur Dea, frle et ple, sa prunelle
sagace, et il gromme-lait:--C'est bien heureux qu'elle soit
heureuse!--D'autres fois il disait:--Elle est heureuse pour sa
sant.

Il hochait la tte, et parfois lisait attentivement Avicenne,
traduit par Vopiscus Fortunatus, Louvain, 1650, un bouquin qu'il
avait,  l'endroit des troubles cardiaques.

Dea, aisment fatigue, avait des sueurs et des assoupissements,
et faisait, on s'en souvient, sa sieste dans le jour.  Une fois
qu'elle tait ainsi endormie, tendue sur la peau d'ours, et que
Gwynplaine n'tait pas l, Ursus se pencha doucement et appliqua
son oreille contre la poitrine de Dea, du ct du coeur.  Il
sembla couter quelques instants, et en se redressant il
murmura:--Il ne lui faudrait pas une secousse.  La flure
grandirait bien vite.

La foule continuait d'affluer aux reprsentations de _Chaos
vaincu_.  Le succs de l'Homme qui Rit paraissait inpuisable.
Tout accourait; ce n'tait plus seulement Southwark, c'tait dj
un peu Londres.  Le public commenait mme  se mlanger; ce
n'taient plus de purs matelots et cochers; dans l'opinion de
matre Nicless, connaisseur en canaille, il y avait maintenant
dans cette populace des gentilshommes et des baronnets, dguiss
en gens du peuple.  Le dguisement est un des bonheurs de
l'orgueil, et c'tait la grande mode d'alors.  Cette aristocratie
mle  la mob tait bon signe et indiquait une extension de
succs gagnant Londres.  La gloire de Gwynplaine avait dcidment
fait son entre dans le grand public.  Et le fait tait rel.  Il
n'tait plus question dans Londres que de l'Homme qui Rit.  On en
parlait jusque chez le Mohock-Club, hant des lords.

Dans la Green-Box on ne s'en doutait pas; on se contentait d'tre
heureux.  L'enivrement de Dea, c'tait de toucher tous les soirs
le front crpu et fauve de Gwynplaine.  En amour, rien n'est tel
qu'une habitude.  Toute la vie s'y concentre.  La rapparition de
l'astre est une habitude de l'univers.  La cration n'est pas
autre chose qu'une amoureuse, et le soleil est un amant.

La lumire est une cariatide blouissante qui porte le monde.
Tous les jours, pendant une minute sublime, la terre couverte de
nuit s'appuie sur le soleil levant.  Dea, aveugle, sentait la
mme rentre de chaleur et d'esprance en elle dans le moment o
elle posait sa main sur la tte de Gwynplaine.

tre deux tnbreux qui s'adorent, s'aimer dans la plnitude du
silence, on s'accommoderait de l'ternit passe ainsi.

Un soir, Gwynplaine, ayant en lui cette surcharge de flicit
qui, pareille  l'ivresse des parfums, cause une sorte de divin
malaise, rdait, comme il faisait d'ordinaire aprs le spectacle
termin, dans le pr,  quelque cent pas de la Green-Box.  On a
de ces heures de dilatation o l'on dgorge le trop-plein de son
coeur.  La nuit tait noire et transparente; il faisait clair
d'toiles.  Tout le champ de foire tait dsert, et il n'y avait
que du sommeil et de l'oubli dans les baraques parses autour du
Tarrinzeau-field.

Une seule lumire n'tait pas teinte; c'tait la lanterne de
l'inn Tadcaster, entr'ouvert et attendant la rentre de
Gwynplaine.

Minuit venait de sonner aux cinq paroisses de Southwark avec les
intermittences et les diffrences de voix d'un clocher  l'autre.

Gwynplaine songeait  Dea.  A quoi et-il song?  Mais ce
soir-l, singulirement confus, plein d'un charme o il y avait
de l'angoisse, il songeait  Dea comme un homme songe  une
femme.  Il se le reprochait.  C'tait une diminution.  La sourde
attaque de l'poux commenait en lui.  Douce et imprieuse
impatience.  Il franchissait la frontire invisible; en de il y
a la vierge, au del il y a la femme.  Il se questionnait avec
anxit; il avait ce qu'on pourrait nommer la rougeur intrieure.
Le Gwynplaine des premires annes s'tait peu  peu transform
dans l'inconscience d'une croissance mystrieuse.  L'ancien
adolescent pudique se sentait devenir trouble et inquitant.
Nous avons l'oreille de lumire o parle l'esprit, et l'oreille
d'obscurit o parle l'instinct.  Dans cette oreille amplifiante
des voix inconnues lui faisaient des offres.  Si pur que soit le
jeune homme qui rve d'amour, un certain paississement de chair
finit toujours par s'interposer entre son rve et lui.  Les
intentions perdent leur transparence.  L'inavouable voulu par la
nature fait son entre dans la conscience.  Gwynplaine prouvait
on ne sait quel apptit de cette matire o sont toutes les
tentations, et qui manquait presque  Dea.  Dans sa fivre, qui
lui semblait malsaine, il transfigurait Dea, du ct prilleux
peut-tre, et il tchait d'exagrer cette forme sraphique
jusqu' la forme fminine.  C'est de toi, femme, que nous avons
besoin.

Trop de paradis, l'amour en arrive  ne pas vouloir cela.  Il lui
faut la peau fivreuse, la vie mue, le baiser lectrique et
irrparable, les cheveux dnous, l'treinte ayant un but.  Le
sidral gne.  L'thr pse.  L'excs de ciel dans l'amour,
c'est l'excs de combustible dans le feu; la flamme en souffre.
Dea saisissable et saisie, la vertigineuse approche qui mle en
deux tres l'inconnu de la cration, Gwynplaine, perdu, avait ce
cauchemar exquis.  Une femme!  Il entendait en lui ce profond cri
de la nature.  Comme un Pygmalion du rve modelant une Galate de
l'azur, il faisait tmrairement, au fond de son me, des
retouches  ce contour chaste de Dea; contour trop cleste et pas
assez dnique; car l'den, c'est ve; et ve tait une femelle,
une mre charnelle, une nourrice terrestre, le ventre sacr des
gnrations, la mamelle du lait inpuisable, la berceuse du monde
nouveau-n; et le sein exclut les ailes.  La virginit n'est que
l'esprance de la maternit.  Pourtant, dans les mirages de
Gwynplaine, Dea jusqu'alors avait t au-dessus de la chair.  En
ce moment, gar, il essayait dans sa pense de l'y faire
redescendre, et il tirait ce fil, le sexe, qui tient toute jeune
fille lie  la terre.  Pas un seul de ces oiseaux n'est lch.
Dea, pas plus qu'une autre, n'tait hors la loi, et Gwynplaine,
tout en ne l'avouant qu' demi, avait une vague volont qu'elle
s'y soumt.  Il avait cette volont malgr lui, et dans une
rechute continuelle.  Il se figurait Dea humaine.  Il en tait 
concevoir une ide inoue: Dea, crature, non plus seulement
d'extase, mais de volupt; Dea la tte sur l'oreiller.  Il avait
honte de cet empitement visionnaire; c'tait comme un effort de
profanation; il rsistait  cette obsession; il s'en dtournait,
puis il y revenait; il lui semblait commettre un attentat  la
pudeur.  Dea tait pour lui un nuage.  Frmissant, il cartait ce
nuage comme il et soulev une chemise.  On tait en avril.

La colonne vertbrale a ses rveries.

Il faisait des pas au hasard avec cette oscillation distraite
qu'on a dans la solitude.  N'avoir personne autour de soi, cela
aide  divaguer.  O allait sa pense?  il n'et os se le dire 
lui-mme.  Dans le ciel?  Non.  Dans un lit.  Vous le regardiez,
astres.

Pourquoi dit-on un amoureux?  On devrait dire un possd.  tre
possd du diable, c'est l'exception; tre possd de la femme,
c'est la rgle.  Tout homme subit cette alination de soi-mme.
Quelle sorcire qu'une jolie femme!  Le vrai nom de l'amour,
c'est captivit.

On est fait prisonnier par l'me d'une femme.  Par sa chair
aussi.  Quelquefois plus encore par la chair que par l'me.
L'me est l'amante; la chair est la matresse.

On calomnie le dmon.  Ce n'est pas lui qui a tent Eve.  C'est
ve qui l'a tent.  La femme a commenc.

Lucifer passait tranquille.  Il a aperu la femme.  Il est devenu
Satan.

La chair, c'est le dessus de l'inconnu.  Elle provoque, chose
trange, par la pudeur.  Rien de plus troublant.  Elle a honte,
cette effronte.

En cet instant-l, ce qui agitait Gwynplaine et ce qui le tenait,
c'tait cet effrayant amour de surface.  Moment redoutable que
celui o l'on veut la nudit.  Un glissement dans la faute est
possible.  Que de tnbres dans cette blancheur de Vnus!

Quelque chose en Gwynplaine appelait  grands cris Dea, Dea
fille, Dea moiti d'un homme, Dea chair et flamme, Dea gorge nue.
Il chassait presque l'ange.  Crise mystrieuse que tout amour
traverse, et o l'idal est en danger.  Ceci est la prmditation
de la cration.

Moment de corruption cleste.

L'amour de Gwynplaine pour Dea devenait nuptial.  L'amour
virginal n'est qu'une transition.  Le moment tait arriv.  Il
fallait  Gwynplaine cette femme.

Il lui fallait une femme.

Pente dont on ne voit que le premier plan.

L'appel indistinct de la nature est inexorable.

Toute la femme, quel gouffre!

Heureusement, pour Gwynplaine, il n'y avait d'autre femme que
Dea.  La seule dont il voult.  La seule qui pt vouloir de lui.

Gwynplaine avait ce grand frisson vague qui est la rclamation
vitale de l'infini.

Ajoutez l'aggravation du printemps.  Il aspirait les effluves
sans nom de l'obscurit sidrale.  Il allait devant lui,
dlicieusement hagard.  Les parfums errants de la sve en
travail, les irradiations capiteuses qui flottent dans l'ombre,
l'ouverture lointaine des fleurs nocturnes, la complicit des
petits nids cachs, les bruissements d'eaux et de feuilles, les
soupirs sortant des choses, la fracheur, la tideur, tout ce
mystrieux veil d'avril et de mai, c'est l'immense sexe pars
proposant  voix basse la volupt, provocation vertigineuse qui
fait bgayer l'me.  L'idal ne sait plus ce qu'il dit.

Qui et vu marcher Gwynplaine et pens: Tiens!  un ivrogne!

Il chancelait presque en effet sous le poids de son coeur, du
printemps et de la nuit.

La solitude dans le bowling-green tait si paisible que, par
instants, il parlait haut.

Se sentir pas cout fait qu'on parle.

Il se promenait  pas lents, la tte baisse, les mains derrire
le dos, la gauche dans la droite, les doigts ouverts.

Tout  coup il sentit comme le glissement de quelque chose dans
l'entre-billement inerte de ses doigts.

Il se retourna vivement.

Il avait dans la main un papier et devant lui un homme.

C'tait cet homme venu jusqu' lui par derrire avec la
prcaution d'un chat, qui lui avait mis ce papier entre les
doigts.

Le papier tait une lettre.

L'homme, suffisamment clair par la pnombre stellaire, tait
petit, joufflu, jeune, grave, et vtu d'une livre couleur feu,
visible du haut en bas par la fente verticale d'un long surtout
gris qu'on appelait alors capenoche, mot espagnol contract qui
veut dire cape de nuit.  Il tait coiff d'une gorra cramoisie,
pareille  une calotte de cardinal o la domesticit serait
accentue par un galon.  Sur cette calotte on apercevait un
bouquet de plumes de tisserin.

Il tait immobile devant Gwynplaine.  On et dit une silhouette
de rve.

Gwynplaine reconnut le mousse de la duchesse.

Avant que Gwynplaine et pu jeter un cri de surprise, il entendit
la voix grle,  la fois enfantine et fminine, du mousse qui lui
disait:

--Trouvez-vous demain  pareille heure  l'entre du pont de
Londres.  J'y serai.  Je vous conduirai.

--O?  demanda Gwynplaine.

--O vous tes attendu.

Gwynplaine abaissa ses yeux sur la lettre qu'il tenait
machinalement dans sa main.

Quand il les releva, le mousse n'tait plus l.

On distinguait dans la profondeur du champ de foire une vague
forme obscure qui dcroissait rapidement.  C'tait le petit
laquais qui s'en allait.  Il tourna un coin de rue, et il n'y eut
plus personne.

Gwynplaine regarda le mousse disparatre, puis il regarda la
lettre.  Il est des moments dans la vie o ce qui vous arrive ne
vous arrive pas; la stupeur vous maintient quelque temps  une
certaine distance du fait.  Gwynplaine approcha la lettre de ses
yeux comme quelqu'un qui veut lire; alors, il s'aperut qu'il ne
pouvait la lire pour deux raisons: premirement, parce qu'il ne
l'avait pas dcachete; deuximement, parce qu'il faisait nuit.
Il fut plusieurs minutes avant de se rendre compte qu'il y avait
une lanterne dans l'inn.  Il fit quelques pas, mais de ct, et
comme s'il ne savait o aller.  Un somnambule  qui un fantme a
remis une lettre marche de la sorte.

Enfin il se dcida, courut plutt qu'il n'avana vers l'inn, se
plaa dans le rayon de la porte entr'ouverte, et considra encore
une fois,  cette clart, la lettre ferme.  On ne voyait aucune
empreinte sur le cachet, et sur l'enveloppe il y avait: A
_Gwynplaine_.  Il brisa le cachet, dchira l'enveloppe, dplia la
lettre, la mit en plein sous la lumire, et voici ce qu'il lut:

Tu es horrible, et je suis belle.  Tu es histrion, et je suis
duchesse.  Je suis la premire, et tu es le dernier.  Je veux de
toi.  Je t'aime.  Viens.




LIVRE QUATRIME

LA CAVE PNALE



I

LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE


Tel jet de flamme fait  peine une piqre aux tnbres; tel autre
met le feu  un volcan.

Il y a des tincelles normes.

Gwynplaine lut la lettre, puis la relut.  Il y avait bien ce mot:
Je t'aime!

Les pouvantes se succdrent dans son esprit.

La premire, ce fut de se croire fou.

Il tait fou.  C'tait certain.  Ce qu'il venait de voir
n'existait pas.  Les simulacres crpusculaires jouaient de lui,
misrable.  Le petit homme carlate tait une lueur de vision.
Quelquefois, la nuit, rien condens en une flamme vient rire de
vous.  Aprs s'tre moqu, l'tre illusoire avait disparu,
laissant derrire lui Gwynplaine fou.  L'ombre fait de ces
choses-l.

La seconde pouvante, ce fut de constater qu'il avait toute sa
raison.

Une vision?  mais non.  Eh bien!  et cette lettre?  Est-ce qu'il
n'avait pas une lettre entre les mains?  Est-ce que ne voil pas
une enveloppe, un cachet, du papier, une criture?  Est-ce qu'il
ne sait pas de qui cela vient?  Rien d'obscur dans cette
aventure.  On a pris une plume et de l'encre, et l'on a crit.
On a allum une bougie, et l'on a cachet avec de la cire.
Est-ce que son nom n'est pas crit sur la lettre?  _A
Gwynplaine_.  Le papier sent bon.  Tout est clair.  Le petit
homme, Gwynplaine le connat.  Ce nain est un groom.  Cette lueur
est une livre.  Ce groom a donn rendez-vous  Gwynplaine pour
le lendemain  la mme heure,  l'entre du pont de Londres.
Est-ce que le pont de Londres est une illusion?  Non, non, tout
cela se tient.  Il n'y a l dedans aucun dlire.  Tout est
ralit.  Gwynplaine est parfaitement lucide.  Ce n'est pas une
fantasmagorie tout de suite dcompose au-dessus de sa tte, et
dissipe en vanouissement; c'est une chose qui lui arrive.  Non,
Gwynplaine n'est pas fou.  Gwynplaine ne rve pas.  Et il
relisait la lettre.

Eh bien, oui.  Mais alors?

Alors c'est formidable.

Il y a une femme qui veut de lui.

Une femme veut de lui!  En ce cas que personne ne prononce plus
jamais ce mot: incroyable.  Une femme veut de lui!  une femme qui
a vu son visage!  une femme qui n'est pas aveugle!  Et qui est
cette femme?  Une laide?  non.  Une belle.  Une bohmienne?  non.
Une duchesse.

Qu'y avait-il l dedans, et qu'est-ce que cela voulait dire?
Quel pril qu'un tel triomphe!  mais comment ne pas s'y jeter 
tte perdue?

Quoi!  cette femme!  la sirne, l'apparition, la lady, la
spectatrice de la loge visionnaire, la tnbreuse clatante!  Car
c'tait elle.  C'tait bien elle.

Le ptillement de l'incendie commenant clatait en lui de toutes
parts.  C'tait cette trange inconnue!  la mme qui l'avait tant
troubl!  Et ses premires penses tumultueuses sur cette femme
reparaissaient, comme chauffes  tout ce feu sombre.  L'oubli
n'est autre chose qu'un palimpseste.  Qu'un accident survienne,
et tous les effacements revivent dans les interlignes de la
mmoire tonne.  Gwynplaine croyait avoir retir cette figure de
son esprit, et il l'y retrouvait, et elle y tait empreinte, et
elle avait fait son creux dans ce cerveau inconscient, coupable
d'un songe.  A son insu, la profonde gravure de la rverie avait
mordu trs avant.  Maintenant un certain mal tait fait.  Et
toute cette rverie, dsormais peut-tre irrparable, il la
reprenait avec emportement.

Quoi!  on voulait de lui!  Quoi!  la princesse descendait de son
trne, l'idole de son autel, la statue de son pidestal, le
fantme de sa nue!  Quoi!  du fond de l'impossible, la chimre
arrivait!  Quoi!  cette dit du plafond, quoi!  cette
irradiation, quoi!  cette nride toute mouille de pierreries,
quoi!  cette beaut inabordable et suprme, du haut de son
escarpement de rayons, elle se penchait vers Gwynplaine!  Quoi!
son char d'aurore, attel  la fois de tourterelles et de
dragons, elle l'arrtait au-dessus de Gwynplaine, et elle disait
 Gwynplaine: Viens!  Quoi!  lui, Gwynplaine, il avait cette
gloire terrifiante d'tre l'objet d'un tel abaissement de
l'empyre!  Cette femme, si l'on peut donner ce nom  une forme
sidrale et souveraine, cette femme se proposait, se donnait, se
livrait!  Vertige!  L'olympe se prostituait!   qui?   lui,
Gwynplaine!  Des bras de courtisane s'ouvraient dans un nimbe
pour le serrer contre un sein de desse!  Et cela sans souillure.
Ces majests-l ne noircissent pas.  La lumire lave les dieux.
Et cette desse qui venait  lui savait ce qu'elle faisait.  Elle
n'tait pas ignorante de l'horreur incarne en Gwynplaine.  Elle
avait vu ce masque qui tait le visage de Gwynplaine!  et ce
masque ne la faisait pas reculer.  Gwynplaine tait aim quoique!

Chose qui dpassait tous les songes, il tait aim parce que!
Loin de faire reculer la desse, ce masque l'attirait!
Gwynplaine tait plus qu'aim, il tait dsir.  Il tait mieux
qu'accept, il tait choisi.  Lui, choisi!

Quoi!  l o tait cette femme, dans ce royal milieu du
resplendissement irresponsable et de la puissance en plein libre
arbitre, il y avait des princes, elle pouvait prendre un prince;
il y avait des lords, elle pouvait prendre un lord; il y avait
des hommes beaux, charmants, superbes, elle pouvait prendre
Adonis.  Et qui prenait-elle?  Gnafron!  Elle pouvait choisir au
milieu des mtores et des foudres l'immense sraphin  six
ailes, et elle choisissait la larve rampant dans la vase.  D'un
ct, les altesses et les seigneuries, toute la grandeur, toute
l'opulence, toute la gloire; de l'autre, un saltimbanque.  Le
saltimbanque l'emportait!  Quelle balance y avait-il donc dans le
coeur de cette femme?   quel poids pesait-elle son amour?  Cette
femme tait de son front le chapeau ducal et le jetait sur le
trteau du clown!  Cette femme tait de sa tte l'aurole
olympienne et la posait sur le crne hriss du gnome!  On ne
sait quel renversement du monde, le fourmillement d'insectes en
haut, les constellations en bas, engloutissait Gwynplaine perdu
sous un croulement de lumire, et lui faisait un nimbe dans le
cloaque.  Une toute-puissante, en rvolte contre la beaut et la
splendeur, se donnait au damn de la nuit, prfrait Gwynplaine 
Antinous, entrait en accs de curiosit devant les tnbres, et y
descendait, et, de cette abdication de la desse, sortait,
couronne et prodigieuse, la royaut du misrable.  Tu es
horrible.  Je t'aime. Ces mots atteignaient Gwynplaine 
l'endroit hideux de l'orgueil.  L'orgueil, c'est l le talon o
tous les hros sont vulnrables.  Gwynplaine tait flatt dans sa
vanit de monstre.  C'tait comme tre difforme qu'il tait aim.
Lui aussi, autant et plus peut-tre que les Jupiters et les
Apollons, il tait l'exception.  Il se sentait surhumain, et
tellement monstre qu'il tait dieu.  blouissement pouvantable.

Maintenant, qu'tait-ce que cette femme?  que savait-il d'elle?
Tout et rien.  C'tait une duchesse, il le savait; il savait
qu'elle tait belle, qu'elle tait riche, qu'elle avait des
livres, des laquais, des pages, et des coureurs  flambeaux
autour de son carrosse  couronne.  Il savait qu'elle tait
amoureuse de lui, ou du moins qu'elle le lui disait.  Le reste,
il l'ignorait.  Il savait son titre, et ne savait pas son nom.
Il savait sa pense, et ne savait pas sa vie.  tait-elle marie,
veuve, fille?  tait-elle libre?  tait-elle sujette  des
devoirs quelconques?  A quelle famille appartenait-elle?  Y
avait-il autour d'elle des piges, des embches, des cueils?  Ce
qu'est la galanterie dans les hautes rgions oisives, qu'il y ait
sur ces sommets des antres o rvent des charmeuses froces ayant
ple-mle autour d'elles des ossements d'amour dj dvors, 
quels essais tragiquement cyniques peut aboutir l'ennui d'une
femme qui se croit au-dessus de l'homme, Gwynplaine ne
souponnait rien de cela; il n'avait pas mme dans l'esprit de
quoi chafauder une conjecture, on est mal renseign dans le
sous-sol social o il vivait; pourtant il voyait de l'ombre.  Il
se rendait compte que toute cette clart tait obscure.
Comprenait-il?  Non.  Devinait-il?  Encore moins.  Qu'y avait-il
derrire cette lettre?  Une ouverture  deux battants, et en mme
temps une fermeture inquitante.  D'un ct l'aveu.  De l'autre
l'nigme.

L'aveu et l'nigme, ces deux bouches, l'une provocante, l'autre
menaante, prononcent la mme parole: Ose!

Jamais la perfidie du hasard n'avait mieux pris ses mesures, et
n'avait fait arriver plus  point une tentation.  Gwynplaine,
remu par le printemps et par la monte de la sve universelle,
tait en train de faire le rve de la chair.  Le vieil homme
insubmersible dont aucun de nous ne triomphe, s'veillait en cet
phbe attard, rest adolescent  vingt-quatre ans.  C'est  ce
moment-l, c'est  la minute la plus trouble de cette crise, que
l'offre lui tait faite, et que se dressait devant lui,
blouissante, la gorge nue du sphinx.  La jeunesse est un plan
inclin.  Gwynplaine penchait, on le poussait.  Qui?  la saison.
Qui?  la nuit.  Qui?  cette femme.  S'il n'y avait pas le mois
d'avril, on serait bien plus vertueux.  Les buissons en fleur,
tas de complices!  l'amour est le voleur, le printemps est le
recleur.

Gwynplaine tait boulevers.

Il y a une certaine fume du mal qui prcde la faute, et qui
n'est pas respirable  la conscience.  L'honntet tente a la
nause obscure de l'enfer.  Ce qui s'entr'ouvre dgage une
exhalaison qui avertit les forts et tourdit les faibles.
Gwynplaine avait ce mystrieux malaise.

Des dilemmes,  la fois fugaces et opinitres, flottaient devant
lui.  La faute, obstine  s'offrir, prenait forme.  Le
lendemain, minuit, le pont de Londres, le page!  irait-il?  Oui!
criait la chair.  Non!  criait l'me.

Pourtant, disons-le, si singulier que cela semble au premier
abord, cette question:--Irait-il?--il ne se l'adressa pas une
seule fois distinctement.  Les actions reprochables ont des
endroits rservs.  Comme les eaux-de-vie trop fortes, on ne les
boit pas tout d'un trait.  On pose le verre, on verra plus tard,
la premire goutte est dj bien trange.

Ce qui est sr, c'est qu'il se sentait pouss par derrire vers
l'inconnu.

Et il frmissait.  Et il entrevoyait un bord d'croulement.  Et
il se rejetait en arrire, ressaisi de tous cts par l'effroi.
Il fermait les yeux.  Il faisait effort pour se nier  lui-mme
cette aventure, et pour se remettre  douter de sa raison.
videmment c'tait le mieux.  Ce qu'il avait de plus sage 
faire, c'tait de se croire fou.

Fivre fatale.  Tout homme surpris par l'imprvu a eu dans sa vie
de ces pulsations tragiques.  L'observateur coute toujours avec
anxit le retentissement des sombres coups de blier du destin
contre une conscience.

Hlas!  Gwynplaine s'interrogeait.  L o le devoir est net, se
poser des questions, c'est dj la dfaite.

Du reste, dtail  noter, l'effronterie de l'aventure qui
peut-tre et choqu un homme corrompu, ne lui apparaissait
point.  Ce que c'est que le cynisme, il l'ignorait.  L'ide de
prostitution, indique plus haut, ne l'approchait pas.  Il
n'tait pas de force  la concevoir.  Il tait trop pur pour
admettre les hypothses compliques.  De cette femme, il ne
voyait que la grandeur.  Hlas!  il tait flatt.  Sa vanit ne
constatait que sa victoire.  Qu'il ft l'objet d'une impudeur
plutt que d'un amour, il lui et fallu, pour conjecturer cela,
beaucoup plus d'esprit que n'en a l'innocence.  Prs de: _Je
t'aime_, il n'apercevait pas ce correctif effrayant: _Je veux de
toi_.

Le ct bestial de la desse lui chappait.

L'esprit peut subir des invasions.  L'me a ses vandales, les
mauvaises penses, qui viennent dvaster notre vertu.  Mille ides
en sens inverse se prcipitaient sur Gwynplaine l'une aprs
l'autre, quelquefois toutes ensemble.  Puis il se faisait en lui
des silences.  Alors il prenait sa tte entre ses mains, dans une
sorte d'attention lugubre, pareille  la contemplation d'un
paysage de la nuit.

Tout  coup il s'aperut d'une chose, c'est qu'il ne pensait
plus.  Sa rverie tait arrive  ce moment noir o tout
disparat.

Il remarqua aussi qu'il n'tait pas rentr.  Il pouvait tre deux
heures du matin.

Il mit la lettre apporte par le page dans sa poche de ct, mais
s'apercevant qu'elle tait sur son coeur, il l'ta de l, et la
fourra toute froisse dans le premier gousset venu de son
haut-de-chausses, puis il se dirigea vers l'htellerie, y pntra
silencieusement, ne rveilla pas le petit Govicum qui l'attendait
tomb de sommeil sur une table avec ses deux bras pour oreiller,
referma la porte, alluma une chandelle  la lanterne de
l'auberge, tira les verrous, donna un tour de clef  la serrure,
prit machinalement les prcautions d'un homme qui rentre tard,
remonta l'escalier de la Green-Box, se glissa dans l'ancienne
cahute qui lui servait de chambre, regarda Ursus qui dormait,
souffla sa chandelle, et ne se coucha pas.

Une heure passa ainsi.  Enfin, las, se figurant que le lit c'est
le sommeil, il posa sa tte sur son oreiller, sans se
dshabiller, et il fit  l'obscurit la concession de fermer les
yeux; mais l'orage d'motions qui l'assaillait n'avait pas
discontinu un instant.  L'insomnie est un svice de la nuit sur
l'homme.  Gwynplaine souffrait beaucoup.  Pour la premire fois
de sa vie, il n'tait pas content de lui.  Intime douleur mle 
sa vanit satisfaite.  Que faire?  Le jour vint.  Il entendit
Ursus se lever, et n'ouvrit pas les paupires.  Aucune trve
cependant.  Il songeait  cette lettre.  Tous les mots lui
revenaient dans une sorte de chaos.  Sous de certains souffles
violents du dedans de l'me, la pense est un liquide.  Elle
entre en convulsions, elle se soulve, et il en sort quelque
chose de semblable au rugissement sourd de la vague.  Flux,
reflux, secousses, tournoiements, hsitations du flot devant
l'cueil, grles et pluies, nuages avec des troues o sont des
lueurs, arrachements misrables d'une cume inutile, folles
ascensions tout de suite croules, immenses efforts perdus,
apparition du naufrage de toutes parts, ombre et dispersion, tout
cela, qui est dans l'abme, est dans l'homme.  Gwynplaine tait
en proie  cette tourmente.

Au plus fort de cette angoisse, les paupires toujours fermes,
il entendit une voix exquise qui disait:--Est-ce que tu dors,
Gwynplaine?--Il ouvrit les yeux en sursaut et se leva sur son
sant, la porte de la cahute vestiaire tait entr'ouverte, Dea
apparaissait dans l'entre-billement.  Elle avait dans les yeux
et sur les lvres son ineffable sourire.  Elle se dressait
charmante, dans la srnit inconsciente de son rayonnement.  Il
y eut une sorte de minute sacre.  Gwynplaine la contempla,
tressaillant, bloui, rveill; rveill de quoi?  du sommeil?
non, de l'insomnie.  C'tait elle, c'tait Dea; et tout  coup il
sentit au plus profond de son tre l'indfinissable
vanouissement de la tempte et la sublime descente du bien sur
le mal; le prodige du regard d'en haut s'opra, la douce aveugle
lumineuse, sans autre effort que sa prsence, dissipa toute
l'ombre en lui, le rideau de nuage s'carta de cet esprit comme
tir par une main invisible, et Gwynplaine, enchantement cleste,
eut dans la conscience une rentre d'azur.  Il redevint
subitement, par la vertu de cet ange, le grand et bon Gwynplaine
innocent.  L'me, comme la cration, a de ces confrontations
mystrieuses; tous deux se taisaient, elle la clart, lui le
gouffre, elle divine, lui apais; et audessus du coeur orageux de
Gwynplaine, Dea resplendissait avec on ne sait quel inexprimable
effet d'toile de la mer.



II

DU PLAISANT AU SVRE


Comme c'est simple un miracle!  C'tait dans la Green-Box l'heure
du djeuner, et Dea venait tout bonnement savoir pourquoi
Gwynplaine n'arrivait pas  leur petite table du matin.

--Toi!  cria Gwynplaine, et tout fut dit.  Il n'eut plus d'autre
horizon et d'autre vision que ce ciel o tait Dea.

Qui n'a pas vu, aprs l'ouragan, le sourire immdiat de la mer,
ne peut se rendre compte de ces apaisements-l.  Rien ne se calme
plus vite que les gouffres.  Cela tient  leur facilit
d'engloutissement.  Ainsi est le coeur humain.  Pas toujours,
pourtant.

Dea n'avait qu' se montrer, toute la lumire qui tait en
Gwynplaine sortait et allait  elle, et il n'y avait plus
derrire Gwynplaine bloui qu'une fuite de fantmes.  Quelle
pacificatrice que l'adoration!

Quelques instants aprs, tous deux taient assis l'un devant
l'autre, Ursus entre eux, Homo  leurs pieds.  La thire, sous
laquelle flambait une petite lampe, tait sur la table.  Fibi et
Vinos taient dehors et vaquaient au service.

Le djeuner, comme le souper, se faisait dans le compartiment du
centre.  De la faon dont la table trs troite tait place, Dea
tournait le dos  la baie de la cloison qui rpondait  la porte
d'entre de la Green-Box.

Leurs genoux se touchaient.  Gwynplaine versait le th  Dea.

Dea soufflait gracieusement sur sa tasse.  Tout  coup, elle
ternua.  Il y avait en ce moment-l, audessus de la flamme de la
lampe, une fume qui se dissipait, et quelque chose comme du
papier qui tombait en cendre.  Cette fume avait fait ternuer
Dea.

--Qu'est cela?  demanda-t-elle.

--Rien, rpondit Gwynplaine.

Et il se mit  sourire.

Il venait de brler la lettre de la duchesse.

L'ange gardien de la femme aime, c'est la conscience de l'homme
qui aime.

Cette lettre de moins sur lui le soulagea trangement, et
Gwynplaine sentit son honntet comme l'aigle sent ses ailes.

Il lui sembla qu'avec cette fume la tentation s'en allait, et
qu'en mme temps que ce papier, la duchesse tombait en cendre.

Tout en mlant leurs tasses, buvant l'un aprs l'autre dans la
mme, ils parlaient.  Babil d'amoureux, caquetage de moineaux.
Enfantillages dignes de la Mre l'Oie et d'Homre.  Deux coeurs
qui s'aiment, n'allez pas chercher plus loin la posie; et deux
baisers qui dialoguent, n'allez pas chercher plus loin la
musique.

--Sais-tu une chose?

--Non.

--Gwynplaine, j'ai rv que nous tions des btes, et que nous
avions des ailes.

--Ailes, cela veut dire oiseaux, murmura Gwynplaine.

--Btes, cela veut dire anges, grommela Ursus.

La causerie continuait.

--Si tu n'existais pas, Gwynplaine...

--Eh bien?

--C'est qu'il n'y aurait pas de bon Dieu.

--Le th est trop chaud.  Tu vas te brler, Dea.

--Souffle sur ma tasse.

--Que tu es belle ce matin!

--Figure-toi qu'il y a toutes sortes de choses que je veux te
dire.

--Dis.

--Je t'aime!

--Je t'adore!

Et Ursus faisait cet apart:

--Par le ciel, voil d'honntes gens.

Quand on s'aime, ce qui est exquis, ce sont les silences.  Il se
fait comme des amas d'amour, qui clatent ensuite doucement.

Il y eut une pause aprs laquelle Dea s'cria:

--Si tu savais!  le soir, quand nous jouons la pice,  l'instant
o ma main touche ton front...--Oh!  tu as une noble tte,
Gwynplaine!--...   l'instant o je sens tes cheveux sous mes
doigts, c'est un frisson, j'ai une joie du ciel, je me dis: Dans
tout ce monde de noirceur qui m'enveloppe, dans cet univers de
solitude, dans cet immense croulement obscur o je suis, dans
cet effrayant tremblement de moi et de tout, j'ai un point
d'appui, le voil.  C'est lui.--C'est toi.

--Oh!  tu m'aimes, dit Gwynplaine.  Moi aussi je n'ai que toi sur
la terre.  Tu es tout pour moi.  Dea, que veux-tu que je fasse?
Dsires-tu quelque chose?  que te faut-il?

Dea rpondit:

--Je ne sais pas.  Je suis heureuse.

--Oh!  reprit Gwynplaine, nous sommes heureux!

Ursus leva la voix svrement:

--Ah!  vous tes heureux.  C'est une contravention.  Je vous ai
dj avertis.  Ah!  vous tes heureux!  Alors, tchez qu'on ne
vous voie pas.  Tenez le moins de place possible.  a doit se
fourrer dans des trous, le bonheur.  Faites-vous encore plus
petits que vous n'tes, si vous pouvez.  Dieu mesure la grandeur
du bonheur  la petitesse des heureux.  Les gens contents doivent
se cacher comme des malfaiteurs.  Ah!  vous rayonnez, mchants
vers luisants que vous tes, morbleu, on vous marchera dessus, et
l'on fera bien.  Qu'est-ce que c'est que toutes ces mamours-l?
Je ne suis pas une dugne, moi, dont l'tat est de regarder les
amoureux se becqueter.  Vous me fatiguez,  la fin!  Allez au
diable!

Et sentant que son accent revche mollissait jusqu'
l'attendrissement, il noya cette motion dans un fort souffle de
bougonnement.

--Pre, dit Dea, comme vous faites votre grosse voix!

--C'est que je n'aime pas qu'on soit trop heureux, rpondit
Ursus.

Ici Homo fit cho  Ursus.  On entendit un grondement sous les
pieds des amoureux.

Ursus se pencha et mit la main sur le crne d'Homo.

--C'est cela, toi aussi, tu es de mauvaise humeur.  Tu grognes.
Tu hrisses ta mche sur ta caboche de loup.  Tu n'aimes pas les
amourettes.  C'est que tu es sage.  C'est gal, tais-toi.  Tu as
parl, tu as dit ton avis, soit; maintenant silence.

Le loup gronda de nouveau.

Ursus le regarda sous la table.

--Paix donc, Homo!  Allons, n'insiste pas, philosophe!

Mais le loup se dressa et montra les dents du ct de la porte.

--Qu'est-ce que tu as donc?  dit Ursus.

Et il empoigna Homo par la peau du cou.

Dea, inattentive aux grincements du loup, toute  sa pense, et
savourant en elle-mme le son de voix de Gwynplaine, se taisait,
dans cette sorte d'extase propre aux aveugles, qui semble parfois
leur donner intrieurement un chant  couter et leur remplacer
par on ne sait quelle musique idale la lumire qui leur manque.
La ccit est un souterrain d'o l'on entend la profonde harmonie
ternelle.

Pendant qu'Ursus, apostrophant Homo, baissait le front,
Gwynplaine avait lev les yeux.

Il allait boire une tasse de th, et ne la but pas; il la posa
sur la table avec la lenteur d'un ressort qui se dtend, ses
doigts restrent ouverts, et il demeura immobile, l'oeil fixe, ne
respirant plus.

Un homme tait debout derrire Dea, dans l'encadrement de la
porte.

Cet homme tait vtu de noir avec une cape de justice.  Il avait
une perruque jusqu'aux sourcils, et il tenait  la main un bton
de fer sculpt en couronne aux deux bouts.

Ce bton tait court et massif.

Qu'on se figure Mduse passant sa tte entre deux branches du
paradis.

Ursus, qui avait senti la commotion d'un nouveau venu et qui
avait dress la tte sans lcher Homo, reconnut ce personnage
redoutable.

Il eut un tremblement de la tte aux pieds.

Il dit bas  l'oreille de Gwynplaine:

--C'est le wapentake.

Gwynplaine se souvint.

Une parole de surprise allait lui chapper.  Il la retint.

Le bton de fer termin en couronne aux deux extrmits tait
l'iron-weapon.

C'tait de l'iron-weapon, sur lequel les officiers de justice
urbaine prtaient serment en entrant en charge, que les anciens
wapentakes de la police anglaise tiraient leur qualification.

Au del de l'homme  la perruque, dans la pnombre, on
entrevoyait l'htelier constern.

L'homme, sans dire une parole, et personnifiant cette _muta
Themis_ des vieilles chartes, abaissa son bras droit par-dessus
Dea rayonnante, et toucha du bton de fer l'paule de Gwynplaine,
pendant que, du pouce de sa main gauche, il montrait derrire lui
la porte de la Green-Box.  Ce double geste, d'autant plus
imprieux qu'il tait silencieux, voulait dire: Suivez-moi.

_Pro signo exeundi, sursum trahe_, dit le cartulaire normand.

L'individu sur lequel venait se poser l'iron-weapon n'avait
d'autre droit que le droit d'obir.  Nulle rplique  cet ordre
muet.  Les rudes pnalits anglaises menaaient le rfractaire.

Sous ce rigide attouchement de la loi, Gwynplaine eut une
secousse, puis fut comme ptrifi.

Au lieu d'tre simplement effleur du bton de fer sur l'paule,
il en et t violemment frapp sur la tte, qu'il n'et pas t
plus tourdi.  Il se voyait somm de suivre l'officier de police.
Mais pourquoi?  Il ne comprenait pas.

Ursus, jet lui aussi de son ct dans un trouble poignant,
entrevoyait quelque chose d'assez distinct.  Il songeait aux
bateleurs et aux prdicateurs, ses concurrents,  la Green-Box
dnonce, au loup, ce dlinquant,  son propre dml avec les
trois inquisitions de Bishops'gate; et qui sait?  peut-tre, mais
ceci tait effrayant, aux bavardages malsants et factieux de
Gwynplaine touchant l'autorit royale.  Il tremblait
profondment.

Dea souriait.

Ni Gwynplaine, ni Ursus ne prononcrent une parole.  Tous deux
eurent la mme pense: ne pas inquiter Dea.  Le loup l'eut
peut-tre aussi, car il cessa de gronder.  Il est vrai qu'Ursus
ne le lchait point.

D'ailleurs Homo, dans l'occasion, avait ses prudences.  Qui n'a
remarqu certaines anxits intelligentes des animaux?

Peut-tre, dans la mesure de ce qu'un loup peut comprendre des
hommes, se sentait-il proscrit.

Gwynplaine se leva.

Aucune rsistance n'tait possible, Gwynplaine le savait, il se
rappelait les paroles d'Ursus, et aucune question n'tait
faisable.

Il demeura debout devant le wapentake.

Le wapentake lui retira le weapon de dessus l'paule, et ramena 
lui le bton de fer qu'il tint droit dans la posture du
commandement, attitude de police comprise alors de tout le
peuple, et qui intimait l'ordre que voici:

--Que cet homme me suive, et personne autre.  Restez tous o vous
tes.  Silence.

Pas de curieux.  La police a, de tout temps, eu le got de ces
cltures-l.

Ce genre de saisie tait qualifi squestre de la personne.

Le wapentake, d'un seul mouvement, et comme une pice mcanique
qui pivote sur elle-mme, tourna le dos et se dirigea d'un pas
magistral et grave vers l'issue de la Green-Box.

Gwynplaine regarda Ursus.

Ursus eut cette pantomime compose d'un haussement d'paules, des
deux coudes aux hanches avec les mains cartes, et des sourcils
froncs en chevrons, laquelle signifie: soumission  l'inconnu.

Gwynplaine regarda Dea.  Elle songeait.  Elle continuait de
sourire.

Il posa l'extrmit de ses doigts sur ses lvres, et lui envoya
un inexprimable baiser.

Ursus, soulag d'une certaine quantit de terreur par le dos
tourn du wapentake, saisit ce moment pour glisser dans l'oreille
de Gwynplaine ce murmure:

--Sur ta vie, ne parle pas avant qu'on t'interroge!

Gwynplaine, avec ce soin de ne pas faire de bruit qu'on a dans la
chambre d'un malade, dcrocha de la cloison son chapeau et son
manteau, s'enveloppa du manteau jusqu'aux yeux, et se rabattit le
chapeau sur le front; ne s'tant pas couch, il avait encore ses
vtements de travail et au cou son esclavine de cuir; il regarda
encore une fois Dea; le wapentake, arriv  la porte extrieure
de la Green-Box, leva son bton et commena  descendre le petit
escalier de sortie; alors Gwynplaine se mit en marche comme si
cet homme le tirait avec une chane invisible; Ursus regarda
Gwynplaine sortir de la Green-Box; le loup,  ce moment-l,
baucha un grondement plaintif, mais Ursus le tint en respect, et
lui dit tout bas: Il va revenir.

Dans la cour, matre Nicless, d'un geste servile et imprieux,
refoulait les cris d'effarement dans les bouches de Vinos et de
Fibi qui considraient avec dtresse Gwynplaine emmen, et les
vtements couleur deuil et le bton de fer du wapentake.

Deux ptrifications, c'taient ces deux filles.  Elles avaient
des attitudes de stalactites.

Govicum, abasourdi, carquillait sa face dans une fentre entre
baille.

Le wapentake prcdait Gwynplaine de quelques pas sans se
retourner et sans le regarder, avec cette tranquillit glaciale
que donne la certitude d'tre la loi.

Tous deux, dans un silence de spulcre, franchirent la cour,
traversrent la salle obscure du cabaret et dbouchrent sur la
place.  Il y avait l quelques passants groups devant la porte
de l'auberge, et le justicier-quorum  la tte d'une escouade de
police.  Ces curieux, stupfaits, et sans souffler mot,
s'cartrent et se rangrent avec la discipline anglaise devant
le bton du constable; le wapentake prit la direction des petites
rues, dites alors Little Strand, qui longeaient la Tamise; et
Gwynplaine, ayant  sa droite et  sa gauche les gens du
justicier-quorum aligns en double haie, ple, sans un geste,
sans autre mouvement que les pas qu'il faisait, couvert de son
manteau ainsi que d'un suaire, s'loigna lentement de l'inn,
marchant muet derrire l'homme taciturne, comme une statue qui
suit un spectre.



III

LEX, REX, FEX


L'arrestation sans explication, qui tonnerait fort un anglais
d'aujourd'hui, tait un procd de police fort usit alors dans
la Grande-Bretagne.  On y eut recours, particulirement pour les
choses dlicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de
cachet, et en dpit de l'_habeas corpus_, jusque sous Georges II,
et une des accusations dont Walpole eut  se dfendre, ce fut
d'avoir fait ou laiss arrter Neuhoff de cette faon.
L'accusation tait probablement peu fonde, car Neuhoff, roi de
Corse, fut incarcr par ses cranciers.

Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en
Allemagne avait fort us, taient admises par la coutume
germanique qui rgit une moiti des vieilles lois anglaises, et
recommandes, en certain cas, par la coutume normande qui rgit
l'autre moiti.  Le matre de police du palais de Justinien
s'appelait le silentiaire imprial, _silentiarius imperialis_.
Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de
corps, s'appuyaient sur de nombreux textes normands:--_Canes
latrant, sergentes silent_.--_Sergenter agere, ici est
tacere_.--Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:--_Facit
imperator silentium._--Ils citaient la charte du roi Philippe, de
1307:--_Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes,
sergentare valeant_.--Ils citaient les statuts de Henri Ier
d'Angleterre, chapitre LIII:--_Surge signa jussus.  Taciturnior
esto.  Hoc est esse in captione regis_.--Ils se prvalaient
spcialement de cette prescription considre comme faisant
partie des antiques franchises fodales de l'Angleterre:--Sous
les viscomtes sont les serjans de l'espe, lesquels doivent
justicier vertueusement  l'espe tous ceux qui suient malveses
compagnies, gens diffamez d'aucuns crimes, et gens fuitis et
forbannis.....  et les doivent si vigoureusement et si
discrtement apprhender, que la bonne gent qui sont paisibles
soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient
espoants. tre arrt de la sorte, c'tait tre saisi  le
glaive de l'espe (_Vetus Consuetudo Normanniae_, MS.  I.  part.
Sect.  I, cap.  II).  Les jurisconsultes invoquaient en outre,
_in Charta Ludovici Hutini pro normannis_, le chapitre
_servientes spathae_.  Les _servientes spathae_, dans l'approche
graduelle de la basse latinit jusqu' nos idiomes, sont devenus
_sergentes spadae_.

Les arrestations silencieuses taient le contraire de la clameur
de haro, et indiquaient qu'il convenait de se taire jusqu' ce
que de certaines obscurits fussent claircies.

Elles signifiaient: Questions rserves.

Elles indiquaient, dans l'opration de police, une certaine
quantit de raison d'tat.

Le terme de droit _private_, qui veut dire _ huis clos_,
s'appliquait  ce genre d'arrestations.

C'est de cette manire qu'Edouard III avait, selon quelques
annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mre Isabelle
de France.  Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un
sige dans sa ville avant d'tre pris.

Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode
d'attraire les gens.

Cromwell l'employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec
cette prcaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte
d'Ormond, fut arrt dans Kilmacaugh.

Ces prises de corps par le simple geste de justice reprsentaient
plutt le mandat de comparution que le mandat d'arrt.

Elles n'taient parfois qu'un procd d'information, et
impliquaient mme, par le silence impos  tous, un certain
mnagement pour la personne saisie.

Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles taient
particulirement terrifiantes.

L'Angleterre, qu'on ne l'oublie pas, n'tait pas en 1705, ni mme
beaucoup plus tard, ce qu'elle est de nos jours.  L'ensemble
tait trs confus et parfois trs oppressif; Daniel de Fo, qui
avait tt du pilori, caractrise quelque part l'ordre social
anglais par ces mots: les mains de fer de la loi.  Il n'y avait
pas seulement la loi, il y avait l'arbitraire.  Qu'on se rappelle
Steele chass du parlement, Locke chass de sa chaire; Hobbes et
Gibbon, forcs de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley
perscuts; John Wilkes mis  la Tour.  Qu'on numre, le compte
sera long, les victimes du statut _seditious libel_.
L'inquisition avait un peu fus par toute l'Europe; ses pratiques
de police faisaient cole.  Un attentat monstrueux  tous les
droits tait possible en Angleterre; qu'on se souvienne du
_Gazetier cuirass_.  En plein dix-huitime sicle, Louis XV
faisait enlever dans Piccadilly les crivains qui lui
dplaisaient.  Il est vrai que Georges III empoignait en France
le prtendant au beau milieu de la salle de l'Opra.  C'taient
deux bras trs longs; celui du roi de France allait jusque dans
Londres, et celui du roi d'Angleterre jusque dans Paris.  Telles
taient les liberts.

Ajoutons qu'on excutait volontiers les gens dans l'intrieur des
prisons; escamotage ml au supplice; expdient hideux, auquel
l'Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le
singulier spectacle d'un grand peuple qui, voulant amliorer,
choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d'un ct le pass, de
l'autre le progrs, se trompe de visage, et prend la nuit pour le
jour.



IV

URSUS ESPIONNE LA POLICE


Ainsi que nous l'avons dit, selon les trs rigides lois de la
police d'alors, la sommation de suivre le wapentake, adresse 
un individu, impliquait pour toute autre personne prsente le
commandement de ne point bouger.

Quelques curieux pourtant s'obstinrent, et accompagnrent de
loin le cortge qui emmenait Gwynplaine.

Ursus fut du nombre.

Ursus avait t ptrifi autant qu'on a le droit de l'tre.  Mais
Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante
et par les mchancets de l'inattendu, avait, comme un navire de
guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille
tout l'quipage, c'est--dire toute l'intelligence.

Il se dpcha de n'tre plus ptrifi, et se mit  rflchir.  Il
ne s'agit pas d'tre mu, il s'agit de faire face.

Faire face  l'incident, c'est le devoir de quiconque n'est pas
imbcile.

Ne pas chercher  comprendre, mais agir.  Tout de suite.  Ursus
s'interrogea.

Qu'y avait-il  faire?

Gwynplaine parti, Ursus se trouvait plac entre deux craintes: la
crainte pour Gwynplaine, qui lui disait de suivre; la crainte
pour lui-mme, qui lui disait de rester.

Ursus avait l'intrpidit d'une mouche et l'impassibilit d'une
sensitive.  Son tremblement fut indescriptible.  Pourtant il prit
hroiquement son parti, et se dcida  braver la loi et  suivre
le wapentake, tant il tait inquiet de ce qui pouvait arriver a
Gwynplaine.

Il fallait qu'il et bien peur pour avoir tant de courage.

A quels actes de vaillance l'pouvante peut pousser un livre!

Le chamois perdu saute les prcipices.  tre effray jusqu'
l'imprudence, c'est une des formes de l'effroi.

Gwynplaine avait t enlev plutt qu'arrt.  L'opration de
police s'tait excute si rapidement que le champ de foire,
d'ailleurs peu frquent  cette heure matinale, avait t 
peine mu.  Presque personne ne se doutait dans les baraques du
Tarrinzeau-field que le wapentake tait venu chercher l'Homme qui
Rit.  De l le peu de foule.

Gwynplaine, grce  son manteau et  son feutre, qui se
rejoignaient presque sur son visage, ne pouvait tre reconnu des
passants.

Avant de sortir  la suite de Gwynplaine, Ursus eut une
prcaution.  Il prit  part matre Nicless, le boy Govicum, Fibi
et Vinos, et leur prescrivit le plus absolu silence vis--vis de
Dea, ignorante de tout; qu'on et soin de ne pas souffler un mot
qui pt lui faire souponner ce qui s'tait pass; qu'on lui
expliqut par les soins de mnage de la Green-Box l'absence de
Gwynplaine et d'Ursus; que d'ailleurs c'tait bientt l'heure de
son sommeil au milieu du jour, et qu'avant que Dea ft veille,
il serait de retour, lui Ursus, avec Gwynplaine, tout cela
n'tant qu'un malentendu, un mistake, comme on dit en Angleterre;
qu'il leur serait bien facile  Gwynplaine et  lui d'clairer
les magistrats et la police; qu'ils feraient toucher du doigt la
mprise, et que tout  l'heure ils allaient revenir tous deux.
Surtout que personne ne dt rien  Dea.  Ces recommandations
faites, il partit.

Ursus put, sans tre remarqu, suivre Gwynplaine.  Quoiqu'il se
tnt  la plus grande distance possible, il s'arrangea de faon 
ne pas le perdre de vue.  La hardiesse dans le guet, c'est la
bravoure des timides.

Aprs tout, et si solennel que ft l'appareil, Gwynplaine n'tait
peut-tre que cit  comparatre devant le magistrat de simple
police pour quelque infraction sans gravit.

Ursus se disait que cette question allait tre tout de suite
rsolue.

L'claircissement se ferait, sous ses yeux mmes, par la
direction que prendrait l'escouade emmenant Gwynplaine au moment
o, parvenue aux limites du Tarrinzeau-field, elle atteindrait
l'entre des ruelles du Little Strand.

Si elle tournait  gauche, c'tait qu'elle conduisait Gwynplaine
 la maison de ville de Southwark.  Peu de chose  craindre
alors; quelque mchant dlit municipal, une admonition du
magistrat, deux ou trois shellings d'amende, puis Gwynplaine
serait lch, et la reprsentation de _Chaos vaincu_ aurait lieu
le soir mme comme  l'ordinaire.  Personne ne se serait aperu
de rien.

Si l'escouade tournait  droite, c'tait srieux.

Il y avait de ce ct l des lieux svres.

A l'instant o le wapentake, menant les deux files d'argousins
entre lesquelles marchait Gwynplaine, arriva aux petites rues,
Ursus, haletant, regarda.  Il existe des moments o tout l'homme
passe dans les yeux.

De quel ct allait-on tourner?

On tourna  droite.

Ursus, chancelant d'effroi, s'appuya contre un mur pour ne point
tomber.

Rien d'hypocrite comme ce mot qu'on se dit  soi-mme: _Je veux
savoir  quoi m'en tenir_.  Au fond, on ne le veut pas du tout.
On a une peur profonde.  L'angoisse se complique d'un effort
obscur pour ne point conclure.  On ne se l'avoue pas, mais on
reculerait volontiers, et quand on a avanc, on se le reproche.

C'est ce que fit Ursus.  Il pensa avec frisson:--Voil qui
tourne mal.  J'aurais toujours su cela assez tt.  Qu'est-ce que
je fais l  suivre Gwynplaine?

Cette rflexion faite, comme l'homme n'est que contradiction, il
doubla le pas, et matrisant son anxit, il se hta, afin de se
rapprocher de l'escouade et de ne pas laisser se rompre dans le
ddale des rues de Southwark le fil entre Gwynplaine et lui
Ursus.

Le cortge de police ne pouvait aller vite,  cause de sa
solennit.

Le wapentake l'ouvrait.

Le justicier-quorum le fermait.

Cet ordre impliquait une certaine lenteur.

Toute la majest possible au recors clatait dans le
justicier-quorum.  Son costume tenait le milieu entre le
splendide accoutrement du docteur en musique d'Oxford et
l'ajustement sobre et noir du docteur en divinit de Cambridge.
Il avait des habits de gentilhomme sous un long godebert qui est
une mante fourre de dos de livre de Norvge.  Il tait mi-parti
gothique et moderne, ayant une perruque comme Lamoignon et des
manches mahotres comme Tristan l'Hermite.  Son gros oeil rond
couvait Gwynplaine avec une fixit de hibou.  Il marchait en
cadence.  Impossible de voir un bonhomme plus farouche.

Ursus, un moment drout dans l'cheveau brouill des ruelles,
parvint  rejoindre prs de Sainte-Marie Over-Ry le cortge qui,
heureusement, avait t retard dans le prau de l'glise par une
batterie d'enfants et de chiens, incident habituel des rues de
Londres, _dogs and boys_, disent les vieux registres de police,
lesquels font passer les chiens avant les enfants.

Un homme conduit au magistrat par les gens de police tant, aprs
tout, un vnement fort vulgaire, et chacun ayant ses affaires,
les curieux s'taient disperss.  Il n'tait rest, sur la piste
de Gwynplaine, qu'Ursus.

On passa devant les deux chapelles, qui se faisaient face, des
Recreative Religionists et de la Ligue Halleluiah, deux sectes
d'alors qui subsistent encore aujourd'hui.

Puis le cortge serpenta de ruelle en ruelle, choisissant de
prfrence les roads non encore btis, les rows o poussait
l'herbe et les lnes dserts, et fit force zigzags.

Enfin il s'arrta.

On tait dans une ruette exigu.  Pas de maisons, si ce n'est 
l'entre deux ou trois masures.  Cette ruette tait compose de
deux murs, l'un  gauche, bas; l'autre  droite, haut.  La
muraille haute tait noire et maonne  la saxonne, avec des
crneaux, des scorpions et des carrs de grosses grilles sur des
soupiraux troits.  Aucune fentre; a et l seulement des
fentes, qui taient d'anciennes embrasures de pierriers et
d'archegayes.  On voyait, au pied de ce grand mur, comme le trou
au bas de la ratire, un tout petit guichet, trs surbaiss.

Ce guichet, embot dans un lourd plein cintre de pierre, avait
un judas grill, un marteau massif, une large serrure, des gonds
noueux et robustes, un enchevtrement de clous, une cuirasse de
plaques et de peintures, et tait fait de fer plus que de bois.

Personne dans la ruette.  Pas de boutiques, pas de passants.
Mais on entendait tout prs un bruit continu comme si la ruette
et t parallle  un torrent.  C'tait un vacarme de voix et de
voitures.  Il tait probable qu'il y avait de l'autre ct de
l'difice noir une grande rue, sans doute la rue principale de
Southwark, laquelle se reliait d'un bout  la route de Cantorbry
et de l'autre bout au pont de Londres.

Dans toute la longueur de la ruette un guetteur, en dehors du
cortge enveloppant Gwynplaine, n'et vu d'autre face humaine que
le blme profil d'Ursus, risqu et  demi avanc dans la pnombre
d'un coin de mur, regardant et ayant peur de voir.  Il s'tait
post dans le repli que faisait un zigzag de la rue.

L'escouade se groupa devant le guichet.

Gwynplaine tait au centre, mais avait maintenant derrire lui le
wapentake et son bton de fer.

Le justicier-quorum leva le marteau et frappa trois coups.

Le judas s'ouvrit.

Le justicier-quorum dit:

--De par sa majest.

La pesante porte de chne et de fer tourna sur ses gonds, et une
ouverture livide et froide s'offrit, pareille  une bouche
d'antre.  Une vote hideuse se prolongeait dans l'ombre.

Ursus vit Gwynplaine disparatre l-dessous.



V

MAUVAIS LIEU


Le wapentake entra aprs Gwynplaine.

Puis le justicier-quorum.

Puis toute l'escouade.

Le guichet se referma.

La pesante porte revint s'appliquer hermtiquement sur ses
chambranles de pierre sans qu'on vt qui l'avait ouverte ni qui
la refermait.  Il semblait que les verrous rentrassent
d'eux-mmes dans leurs alvoles.  Quelques-uns de ces mcanismes
invents par l'antique intimidation existent encore dans les trs
vieilles maisons de force.  Porte dont on ne voyait pas le
portier.  Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil
de la tombe.

Ce guichet tait la porte basse de la gele de Southwark.

Rien dans cet difice vermoulu et revche ne dmentait la mine
discourtoise propre  une prison.

Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les
Mogons qui sont d'anciens dieux anglais, devenu palais pour
Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis lev  la
dignit de prison en 1199 par Jean sans Terre, c'tait l la
gele de Southwark.  Cette gele, d'abord traverse par une rue,
comme Chenonceaux l'est par une rivire, avait t pendant un
sicle ou deux une _gate_, c'est--dire une porte de faubourg;
puis on avait mur le passage.  Il reste en Angleterre quelques
prisons de ce genre; ainsi,  Londres, Newgate;  Cantorbry,
Westgate;  Edimbourg, Canongate.  En France la Bastille a
d'abord t une porte.

Presque toutes les geles d'Angleterre offraient le mme aspect,
grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots.  Rien de
funbre comme ces gothiques prisons o l'araigne et la justice
tendaient leurs toiles, et o John Howard, ce rayon, n'avait pas
encore pntr.  Toutes, comme l'antique ghenne de Bruxelles,
eussent pu tre appeles Treurenberg, _maison des pleurs_.

On prouvait, en prsence de ces constructions inclmentes et
sauvages, la mme angoisse que ressentaient les navigateurs
antiques devant les enfers d'esclaves dont parle Plaute, les
ferricrpitantes, _ferricrepiditae insulae_, lorsqu'ils passaient
assez prs pour entendre le bruit des chanes.

La gele de Southwark, ancien lieu d'exorcismes et de tourments,
avait d abord eu pour spcialit les sorciers, ainsi que
l'indiquaient ces deux vers gravs sur une pierre fruste
au-dessus du guichet:

     Sunt arreptitii vexati daemone multo.
      Est energumenus quem daemon possidet unus.[1]

  [1] Dans le dmoniaque un enfer se dmne.  Avec un simple
    diable, on n'est qu'nergumne.

Vers qui fixent la nuance dlicate entre le dmoniaque et
l'nergumne.

Au-dessus de cette inscription tait cloue  plat contre le mur,
signe de haute justice, une chelle de pierre, laquelle avait t
de bois jadis, mais change en pierre par l'enfouissement dans la
terre ptrifiante du lieu nomm Aspley-Gowis, prs l'abbaye de
Woburn.

La prison de Southwark, aujourd'hui dmolie, donnait sur deux
rues, auxquelles, comme _gate_, elle avait autrefois servi de
communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte
d'apparat, destine aux autorits, et, sur la ruette, la porte de
souffrance, destine au reste des vivants.  Et aux trpasss
aussi; car lorsqu'il mourait un prisonnier dans la gele, c'tait
par l que le cadavre sortait.  Une libration comme une autre.

La mort, c'est l'largissement dans l'infini.

C'est par l'entre de souffrance que Gwynplaine venait d'tre
introduit dans la prison.

La ruette, nous l'avons dit, n'tait autre chose qu'un petit
chemin caillout, serr entre deux murs se faisant face.  Il y a
en ce genre  Bruxelles le passage dit: _Rue d'une personne_.
Les deux murs taient ingaux; le haut mur tait la prison, le
mur bas tait le cimetire.  Ce mur bas, clture du pourrissoir
mortuaire de la gele, ne dpassait gure la stature d'un homme.
Il tait perc d'une porte, vis--vis le guichet de la gele.
Les morts n'avaient que la peine de traverser la rue.  Il
suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au
cimetire.  Sur la muraille haute tait applique une chelle
patibulaire, en face sur la muraille basse tait sculpte une
tte de mort.  L'un de ces murs n'gayait pas l'autre.



VI

QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D'AUTREFOIS


Quelqu'un qui, en ce moment-l, et regard de l'autre ct de la
prison, du ct de la faade, et aperu la grande rue de
Southwark, et et pu remarquer, en station devant la porte
monumentale et officielle de la gele, une voiture de voyage,
reconnaissable  sa loge de carrosse qu'on appellerait
aujourd'hui cabriolet.  Un cercle de curieux entourait cette
voiture.  Elle tait armorie, et l'on en avait vu descendre un
personnage qui tait entr dans la prison; probablement un
magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre
tant souvent nobles et ayant presque toujours droit d'cuage.
En France, blason et robe s'excluaient presque; le duc de
Saint-Simon dit en parlant des magistrats: Les gens de cet
tat. En Angleterre un gentilhomme n'tait point dshonor parce
qu'il tait juge.

Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s'appelle _juge de
circuit_, et rien n'tait plus simple que de voir dans ce
carrosse le vhicule d'un magistrat en tourne.  Ce qui tait
moins simple, c'est que le personnage suppos magistrat tait
descendu, non de la voiture mme, mais de la loge de devant,
place qui n'est pas habituellement celle du matre.  Autre
particularit: on voyageait  cette poque, en Angleterre, de
deux faons, par le carrosse de diligence  raison d'un
shelling tous les cinq milles, et en poste  franc trier
moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon aprs
chaque poste; une voiture de matre, qui se passait la fantaisie
de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de
shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la
voiture arrte devant la gele de Southwark tait attele de
quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince.  Enfin,
ce qui achevait d'exciter et de dconcerter les conjectures,
cette voiture tait minutieusement ferme.  Les panneaux pleins
taient levs.  Les vitres taient bouches avec des volets;
toutes les ouvertures par o l'oeil et pu pntrer taient
masques; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est
probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors.  Du reste,
il ne semblait pas qu'il y et quelqu'un dans cette voiture.

Southwark tant dans le Surrey, c'est au shriff du comt de
Surrey que ressortissait la prison de Southwark.  Ces
juridictions distinctes taient trs frquentes en Angleterre.
Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n'tait suppose situe
dans aucun comt; c'est--dire que, lgalement, elle tait en
quelque sorte en l'air.  La Tour ne reconnaissait d'autre
autorit juridique que son constable, qualifi _custos turris_.
La Tour avait sa juridiction, son glise, sa cour de justice et
son gouvernement  part.  L'autorit du _custos_, ou constable,
s'tendait hors de Londres sur vingt et un _hamlets_, traduisez:
_hameaux_.  Comme en Grande-Bretagne les singularits lgales se
greffent les unes sur les autres, l'office de matre canonnier
d'Angleterre relevait de la Tour de Londres.

D'autres habitudes lgales semblent plus bizarres encore.  Ainsi
la cour de l'amiraut anglaise consulte et applique les lois de
Rhodes et d'Oleron (le franaise qui a t anglaise).

Le shriff d'une province tait trs considrable.  Il tait
toujours cuyer, et quelquefois chevalier.  Il tait qualifi
_spectabilis_ dans les vieilles chartes; homme  regarder.
Titre intermdiaire entre _illustris_ et _clarissimus_, moins que
le premier, plus que le second.  Les shriffs des comts taient
jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et aprs lui Henri
VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les shriffs
taient devenus une manation royale.  Tous recevaient leur
commission de sa majest, except le shriff du Westmoreland qui
tait hrditaire, et les shriffs de Londres et de Midlesex qui
taient lus par la livery dans le Commonhall.  Les shriffs de
Galles et de Chester possdaient de certaines prrogatives
fiscales.  Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre,
mais, uses peu  peu au frottement des moeurs et des ides,
elles n'ont plus la mme physionomie qu'autrefois.  Le shriff du
comt avait la fonction d'escorter et de protger les juges
itinrants.  Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son
bras droit, le sous-shriff, et son bras gauche, le
justicier-quorum.  Le justicier-quorum, assist du bailli de la
centaine, qualifi wapentake, apprhendait, interrogeait, et,
sous la responsabilit du shriff, emprisonnait, pour tre jugs
par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, sditieux,
vagabonds, et tous gens de flonie.  La nuance entre le
sous-shriff et le justicier-quorum, dans leur service
hirarchique vis--vis du shriff, c'est que le sous-shriff
accompagnait, et que le justicier-quorum assistait.  Le shriff
tenait deux cours, une cour sdentaire et centrale, la
County-court, et une cour voyageante, la Shriff-turn.  Il
reprsentait ainsi l'unit et l'ubiquit.  Il pouvait comme juge
se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par
un sergent de la coiffe, dit _sergens coifae_, qui est un sergent
en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile
blanche de Cambrai.  Le shriff dsencombrait les maisons de
justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il
avait le droit d'expdier sommairement les prisonniers, ce qui
aboutissait soit  leur renvoi, soit  leur pendaison, et ce qui
s'appelait dlivrer la gele, _goal delivery_.  Le shriff
prsentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jurs
d'accusation; s'ils l'approuvaient, ils crivaient dessus: _billa
vera_; s'ils le dsapprouvaient, ils crivaient: _ignoramus_;
alors l'accusation tait annule et le shriff avait le privilge
de dchirer le bill.  Si, pendant la dlibration, un jur
mourait, ce qui, de droit, acquittait l'accus et le faisait
innocent, le shriff, qui avait eu le privilge d'arrter
l'accus, avait le privilge de le mettre en libert.  Ce qui
faisait singulirement estimer et craindre le shriff, c'est
qu'il avait pour charge d'excuter _tous les ordres de sa
majest_; latitude redoutable.  L'arbitraire se loge dans ces
rdactions-l.  Les officiers qualifis verdeors, et les coroners
faisaient cortge au shriff, et les clercs du march lui
prtaient main-forte, et il avait une trs belle suite de gens 
cheval et de livres.  Le shriff, dit Chamberlayne, est la vie
de la Justice, de la Loi et de la Comt.

En Angleterre, une dmolition insensible pulvrise et dsagrge
perptuellement les lois et les coutumes.  De nos jours,
insistons-y, ni le shriff, ni le wapentake, ni le
justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les
pratiquaient en ce temps-l.  Il y avait dans l'ancienne
Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les
attributions mal dfinies se rsolvaient en empitements, qui
seraient impossibles aujourd'hui.  La promiscuit de la police et
de la justice a cess.  Les noms sont rests, les fonctions se
sont modifies.  Nous croyons mme que le mot _wapentake_ a
chang de sens.  Il signifiait une magistrature, maintenant il
signifie une division territoriale; il spcifiait le centenier,
il spcifie le canton (_centum_).

Du reste,  cette poque, le shriff de comt combinait, avec
quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait
dans son autorit,  la fois royale et municipale, les deux
magistrats qu'on appelait jadis en France Lieutenant civil de
Paris et Lieutenant de police.  Le lieutenant civil de Paris est
assez bien qualifi par cette vieille note de police: M. le
lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que
le pillage est toujours pour lui. (22 juillet 1704.) Quant au
lieutenant de police, personnage inquitant, multiple et vague,
il se rsume en l'un de ses meilleurs types, Ren d'Argenson,
qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges
d'enfer mls.

Ces trois juges d'enfer taient, on l'a vu,  la Bishopsgate de
Londres.



VII

FRMISSEMENT


Quand Gwynplaine entendit le guichet, grinant de tous ses
verrous, se refermer, il tressaillit.  Il lui sembla que cette
porte, qui venait de se clore, tait la porte de communication de
la lumire avec les tnbres, donnant d'un ct sur le
fourmillement terrestre, et de l'autre sur le monde mort, et que
maintenant toutes les choses qu'claire le soleil taient
derrire lui, qu'il avait franchi la frontire de ce qui est la
vie, et qu'il tait dehors.  Ce fut un profond serrement de
coeur.  Qu'allait-on faire de lui?  Qu'est-ce que tout cela
voulait dire?

O tait-il?

Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir.  La
porte en se fermant l'avait fait momentanment aveugle.  Le
vasistas tait ferm comme la porte.  Pas de soupirail, pas de
lanterne.  C'tait une prcaution des vieux temps.  Il tait
dfendu d'clairer l'abord intrieur des geles, afin que les
nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque.

Gwynplaine tendit les mains et toucha le mur  sa droite et  sa
gauche; il tait dans un couloir.  Peu  peu, ce jour de cave qui
suinte on ne sait d'o et qui flotte dans les lieux obscurs, et
auquel s'ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer a
et l un linament, et le couloir s'baucha vaguement devant lui.

Gwynplaine, qui n'avait jamais entrevu les svrits pnales qu'
travers les grossissements d'Ursus, se sentait saisi par une
sorte de main norme et obscure.  tre mani par l'inconnu de la
loi, c'est effrayant.  On est brave en prsence de tout, et l'on
se dconcerte en prsence de la justice.  Pourquoi?  c'est que la
justice de l'homme n'est que crpusculaire, et que le juge s'y
meut  ttons.  Gwynplaine se rappelait ce qu'Ursus lui avait dit
de la ncessit du silence; il voulait revoir Dea; il y avait
dans sa situation on ne sait quoi de discrtionnaire qu'il ne
voulait pas irriter.  Parfois vouloir claircir, c'est empirer.
Pourtant, d'un autre ct, la pese de cette aventure tait si
forte qu'il finit par y cder, et qu'il ne put retenir une
question.

--Messieurs, demanda-t-il, o me conduisez-vous?

On ne lui rpondit pas.

C'tait la loi des prises de corps silencieuses, et le texte
normand est formel: _A silentiariis ostio proepositis introducti
sunt._

Ce silence glaa Gwynplaine.  Jusque-l il s'tait cru fort; il
se suffisait; se suffire, c'est tre puissant.  Il avait vcu
isol, s'imaginant qu'tre isol, c'est tre inexpugnable.  Et
voil que tout  coup il se sentait sous la pression de la
hideuse force collective.  De quelle faon se dbattre avec cet
anonyme horrible, la loi?  Il dfaillait sous l'nigme.  Une peur
d'une espce inconnue avait trouv le dfaut de son armure.  Et
puis il n'avait pas dormi, il n'avait pas mang;  peine avait-il
tremp ses lvres dans une tasse de th.  Il avait eu toute la
nuit une sorte de dlire, et il lui restait de la fivre.  Il
avait soif, il avait faim peut-tre.  L'estomac mcontent drange
tout.  Depuis la veille, il tait assailli d'incidents.  Les
motions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l'ouragan, la
voile serait chiffon.  Mais cette faiblesse profonde du haillon
que le vent gonfle jusqu' ce qu'il le dchire, il la sentait en
lui.  Il sentait venir l'affaissement.  Allait-il tomber sans
connaissance sur le pav?  Se trouver mal, c'est la ressource de
la femme et l'humiliation de l'homme.  Il se roidissait, mais il
tremblait.

Il avait la sensation de quelqu'un qui perd pied.



VIII

GMISSEMENT


On se mit en marche.

On avana dans le couloir.

Aucun greffe pralable.  Aucun bureau avec registres.  Les
prisons de ce temps-l n'taient point paperassires.  Elles se
contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi.
tre une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.

Le cortge avait d s'allonger et prendre la forme du corridor.
On marchait presque un  un; d'abord le wapentake, ensuite
Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police,
avanant en bloc et bouchant le corridor derrire Gwynplaine
comme un tampon.  Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine
touchait le mur de ses deux coudes; la vote en caillou noy de
ciment avait d'intervalle en intervalle des voussures de granit
en saillie faisant tranglement; il fallait baisser le front pour
passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite et t
force de marcher lentement; ce boyau faisait des dtours; toutes
les entrailles sont tortueuses, celles d'une prison comme celles
d'un homme; a et l, tantt  droite, tantt  gauche, des
coupures dans le mur, carres et closes de grosses grilles,
laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-l
plongeant.  On arriva  une porte ferme, elle s'ouvrit, on
passa, elle se referma.  Puis on rencontra une deuxime porte,
qui livra passage, puis une troisime, qui tourna de mme sur ses
gonds.  Ces portes s'ouvraient et se refermaient comme toutes
seules.  On ne voyait personne.  En mme temps que le couloir se
rtrcissait, la vote s'abaissait, et l'on en tait  ne plus
pouvoir marcher que la tte courbe.  Le mur suintait; il tombait
de la vote des gouttes d'eau; le dallage qui pavait le corridor
avait la viscosit d'un intestin.  L'espce de pleur diffuse qui
tenait lieu de clart devenait de plus en plus opaque; l'air
manquait.  Ce qu'il y avait de singulirement lugubre, c'est que
cela descendait.

Il fallait y faire attention pour s'apercevoir qu'on descendait.
Dans les tnbres, une pente douce, c'est sinistre.  Rien n'est
redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des
pentes insensibles.

Descendre, c'est l'entre dans l'ignor terrible.

Combien de temps marcha-t-on ainsi?  Gwynplaine n'et pu le dire.

Passes  ce laminoir, l'angoisse, les minutes s'allongent
dmesurment.

Subitement on fit halte.

L'obscurit tait paisse.

Il y avait un certain largissement du corridor.

Gwynplaine entendit tout prs de lui un bruit dont le gong
chinois pourrait seul donner une ide; quelque chose comme un
coup frapp sur le diaphragme de l'abme.

C'tait le wapentake qui venait de heurter de son bton une lame
de fer.

Cette lame tait une porte.

Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lve et s'abat.
A peu prs comme une herse.

Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine
eut subitement devant les yeux un morceau de jour carr.

C'tait la lame qui venait de se hisser dans une fente de la
vote de la faon dont se lve le panneau d'une souricire.

Une ouverture s'tait faite.

Ce jour n'tait pas du jour; c'tait de la lueur.  Mais, pour la
prunelle trs dilate de Gwynplaine, cette clart ple et brusque
fut d'abord comme le choc d'un clair.

Il fut quelque temps avant de rien voir.  Discerner dans
l'blouissement est aussi difficile que dans la nuit.

Puis, par degrs, sa pupille se proportionna  la lumire comme
elle s'tait proportionne  l'obscurit; il finit par
distinguer; la clart, qui lui avait d'abord paru trop vive,
s'apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son
regard dans l'ouverture bante devant lui, et ce qu'il aperut
tait effroyable.

A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, troites, frustes,
presque  pic, sans rampe  droite ni  gauche, sorte de crte de
pierre pareille  un pan de mur biseaut en escalier, entraient
et s'enfonaient dans une cave trs creuse.  Elles allaient
jusqu'en bas.

Cette cave tait ronde,  vote ogive en arc rampant,  cause du
dfaut de niveau des impostes, dislocation propre  tous les
souterrains sur lesquels se sont tasss de trs lourds difices.

L'espce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer
venait de dmasquer et  laquelle aboutissait l'escalier tait
entaille dans la vote, de sorte que de cette hauteur l'oeil
plongeait dans la cave comme dans un puits.

La cave tait vaste, et, si c'tait le fond d'un puits, c'tait
le fond d'un puits cyclopen.  L'ide qu'veill l'ancien mot
cul de basse-fosse ne pouvait s'appliquer  cette cave qu' la
condition de se figurer une fosse  lions ou  tigres.

La cave n'tait pas dalle ni pave.  Elle avait pour sol la
terre mouille et froide des lieux profonds.

Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes
soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures
en se rejoignant  l'intrieur du porche dessinaient  peu prs
le dedans d'une mitre.  Ce porche, pareil aux pinacles sous
lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu' la
vote et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si
l'on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de
tous les cts, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.

A la clef de vote du porche pendait une lanterne de cuivre,
ronde et grille comme une fentre de prison.  Cette lanterne
jetait autour d'elle, sur les piliers, sur les votes et sur le
mur circulaire entrevu vaguement en arrire des piliers, une
clart blafarde, coupe de barres d'ombre.

C'tait cette clart qui avait d'abord bloui Gwynplaine.
Maintenant ce n'tait plus pour lui qu'une rougeur presque
confuse.

Pas d'autre jour dans cette cave.  Ni fentre, ni porte, ni
soupirail.

Entre les quatre piliers, prcisment au-dessous de la lanterne,
 l'endroit o il y avait le plus de lumire, tait applique 
plat sur le sol une silhouette blanche et terrible.

C'tait couch sur le clos.  On voyait une tte dont les yeux
taient ferms, un corps dont le torse disparaissait sous on ne
sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse
en croix de saint Andr et tirs vers les quatre piliers par
quatre chanes lies aux pieds et aux mains.  Ces chanes
aboutissaient  un anneau de fer au bas de chaque colonne.  Cette
forme, immobilise dans l'atroce posture de l'cartlememt, avait
la lividit glace du cadavre.  C'tait nu; c'tait un homme.

Gwynplaine, ptrifi, debout au haut de l'escalier, regardait.

Tout  coup il entendit un rle.

Ce cadavre tait vivant.

Tout prs de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux
cts d'un grand fauteuil  bras exhauss par une large pierre
plate, se tenaient droits deux hommes vtus de longs suaires
noirs, et dans le fauteuil un vieillard envelopp d'une robe
rouge tait assis, blme, immobile, sinistre, un bouquet de roses
 la main.

Ce bouquet de roses et renseign un moins ignorant que
Gwynplaine.  Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs
caractrisait le magistrat  la fois royal et municipal.  Le
lord-maire de Londres juge encore ainsi.  Aider les juges 
juger, c'tait la fonction des premires roses de la saison.

Le vieillard assis dans le fauteuil tait le shriff du comt de
Surrey.

Il avait la rigidit majestueuse d'un romain revtu de
l'augustat.

Le fauteuil tait le seul sige qu'il y et das la cave.

A ct du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de
livres et sur laquelle tait pose la longue baguette blanche du
shriff.

Les hommes debout  gauche et  droite du shriff taient deux
docteurs, l'un en mdecine, l'autre en lois; celui-ci
reconnaissable  sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque.
Tous deux avaient la robe noire, l'un de juge, l'autre de
mdecin.  Ces deux sortes d'hommes portent le deuil des morts
qu'ils font.

Derrire le shriff, au rebord de la marche que faisait la pierre
plate, se tenait accroupi avec une critoire prs de lui sur la
dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de
parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume
 la main, dans l'attitude d'un homme prt  crire.

Ce greffier tait de l'espce dite _greffier garde-sacs_; ce
qu'indiquait une sacoche qui tait devant lui  ses pieds.  Ces
sacoches, jadis employes dans les procs, taient qualifies
sacs de justice.

A l'un des piliers tait adoss, croisant les bras, un homme tout
vtu de cuir.  C'tait un valet de bourreau.

Ces hommes semblaient enchants dans leur posture funbre autour
de l'homme enchan.  Pas un ne remuait ni ne parlait.

Il y avait sur tout cela un calme monstrueux.

Ce que Gwynplaine voyait l, c'tait une cave pnale.  Ces caves
abondaient en Angleterre.  La crypte de la Beauchamp Tower a
longtemps servi  cet usage, de mme que le souterrain de la
Lollard's Prison.  Il y avait, et l'on peut voir encore 
Londres, en ce genre, le lieu bas dit les vault de Lady Place.
Dans cette dernire chambre, il y a une chemine en-cas pour la
chauffe des fers.

Toutes les prisons du temps du King-John, et la gele de
Southwark en tait une, avaient leur cave pnale.

Ce qui va suivre se pratiquait alors frquemment en Angleterre,
et pourrait,  la rigueur, en procdure criminelle, s'y excuter
mme aujourd'hui; car toutes ces lois-l existent toujours.
L'Angleterre offre ce curieux spectacle d'un code barbare vivant
en bonne intelligence avec la libert.  Le mnage, disons-le, est
excellent.

Quelque dfiance pourtant ne serait pas hors de propos.  Si une
crise survenait, un rveil pnal n'est pas impossible.  La
lgislation anglaise est un tigre apprivois.  Elle fait patte de
velours, mais elle a toujours ses griffes.

Couper les ongles aux lois, cela est sage.

La loi ignore presque le droit.  Il y a d'un ct la pnalit, de
l'autre l'humanit.  Les philosophes protestent; mais il se
passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait
sa jonction avec la justice.

Respect de la loi; c'est le mot anglais.  En Angleterre on vnre
tant les lois qu'on ne les abroge jamais.  On se tire de cette
vnration en ne les excutant point.  Une vieille loi tombe en
dsutude comme une vieille femme; mais on ne tue pas plus l'une
de ces vieilles que l'autre.  On cesse de les pratiquer, voil
tout.  Libre  elles de se croire toujours belles et jeunes.  On
les laisse rver qu'elles existent.  Cette politesse s'appelle
respect.

La coutume normande est bien ride; cela n'empche pas plus d'un
juge anglais de lui faire encore les yeux doux.  On conserve
amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande.  Quoi
de plus froce que la potence?  En 1867 on a condamn un homme[1]
 tre coup en quatre quartiers qui seraient offerts  une
femme, la reine.

  [1] Le fnian Burke, mai 1867.

Du reste, la torture n'a jamais exist en Angleterre.  C'est
l'histoire qui le dit.  L'aplomb de l'histoire est beau.

Mathieu de Westminster prend acte de ce que la loi saxonne, fort
clmente et dbonnaire, ne punissait pas de mort les criminels,
et il ajoute: On se bornait  leur couper le nez,  leur crever
les yeux, et  leur arracher les parties qui distinguent le
sexe. Seulement!

Gwynplaine, hagard au haut de l'escalier, commenait  trembler
de tous ses membres.  Il avait toutes sortes de frissons.  Il
cherchait  se rappeler quel crime il pouvait avoir commis.  Au
silence du wapentake venait de succder la vision d'un supplice.
C'tait un pas de fait, mais un pas tragique.  Il voyait
s'obscurcir de plus en plus la sombre nigme lgale sous laquelle
il se sentait pris.

La forme humaine couche  terre rla une deuxime fois.

Gwynplaine eut l'impression qu'on lui poussait doucement
l'paule.

Cela venait du wapentake.

Gwynplaine comprit qu'il fallait descendre.

Il obit.

Il s'enfona de marche en marche dans l'escalier.  Les degrs
avaient un plat-bord trs mince, et huit ou neuf pouces de haut.
Avec cela pas de rampe.  On ne pouvait descendre qu'avec
prcaution.  Derrire Gwynplaine descendait, le suivant  la
distance de deux degrs, le wapentake, tenant droit
l'iron-weapon, et derrire le wapentake descendait,  la mme
distance, le justicier-quorum.

Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel
engloutissement de l'esprance.  C'tait une sorte de mort pas 
pas.  Chaque degr franchi teignait en lui de la lumire.  Il
arriva, de plus en plus plissant, au bas de l'escalier.

L'espce de larve terrasse et enchane aux quatre piliers
continuait de rler.

Une voix dans la pnombre dit:

--Approchez.

C'tait le shriff qui s'adressait  Gwynplaine.

Gwynplaine fit un pas.

--Plus prs, dit la voix.

Gwynplaine fit encore un pas.

--Tout prs, reprit le shriff.

Le justicier-quorum murmura  l'oreille de Gwynplaine, si
gravement que ce chuchotement tait solennel:

--Vous tes devant le shriff du comt de Surrey.

Gwynplaine avana jusqu'au supplici qu'il voyait tendu au
centre de la cave.  Le wapentake et le justicier-quorum restrent
o ils taient et laissrent Gwynplaine avancer seul.

Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de prs
cette chose misrable qu'il n'avait encore aperue qu' distance,
et qui tait un homme vivant, son effroi devint pouvante.

L'homme li sur le sol tait absolument nu,  cela prs de ce
haillon hideusement pudique qu'on pourrait nommer la feuille de
vigne du supplice, et qui tait le _succingulum_ des romains et
le _christipannus_ des gothiques, duquel notre vieux jargon
gaulois a fait le _cripagne_.  Jsus, nu sur la croix, n'avait
que ce lambeau.

L'effrayant patient que considrait Gwynplaine semblait un homme
de cinquante  soixante ans.  Il tait chauve.  Des poils blancs
de barbe lui hrissaient le menton.  Il fermait les yeux et
ouvrait la bouche.  On voyait toutes ses dents.  Sa face maigre
et osseuse tait voisine de la tte de mort.  Ses bras et ses
jambes, assujettis par les chanes aux quatre poteaux de pierre,
faisaient un X.  Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque
de fer, et sur cette plaque taient poses en tas cinq ou six
grosses pierres.  Son rle tait tantt un souffle, tantt un
rugissement.

Le shriff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table,
de la main qu'il avait libre, sa verge blanche et la dressa en
disant:

--Obdience  sa majest.

Puis il reposa la verge sur la table.

Ensuite, avec la lenteur d'un glas, sans un geste, aussi immobile
que le patient, le shriff leva la voix.

Il dit:

--Homme qui tes ici li de chanes, coutez pour la dernire
fois la voix de justice.  Vous avez t extrait de votre cachot
et amen dans cette gele.  Dment interpell et dans les formes
voulues, _formaliis verbis pressus_, sans gard aux lectures et
communications qui vous ont t faites et qui vous vont tre
renouveles, inspir par un esprit de tnacit mauvaise et
perverse, vous vous tes enferm dans le silence, et vous avez
refus de rpondre au juge.  Ce qui est un libertinage
dtestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du
cashlit, le crime et dlit d'oversenesse.

Le sergent de la coiffe debout  droite du shriff interrompit et
dit avec une indiffrence qui avait on ne sait quoi de funbre:

--_Overhernessa_, Lois d'Alfred et de Godrun.  Chapitre six.

Le shriff reprit:

--La loi est vnre de tous, except des larrons qui infestent
les bois o les biches font leurs petits.

Comme une cloche aprs une cloche, le sergent dit:

--_Qui faciunt vastum in foresta ubi damae solent founinare._

--Celui qui refuse de rpondre au magistrat, dit le shriff, est
suspect de tous les vices.  Il est rput capable de tout le mal.

Le sergent intervint:

--_Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus,
luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et
gluto._

--Tous les vices, dit le shriff, supposent tous les crimes.  Qui
n'avoue rien confesse tout.  Celui qui se tait devant les
questions du juge est de fait menteur et parricide.

--_Mendax et parricida_, fit le sergent.

Le shriff dit:

--Homme, il n'est point permis de se faire absent par le silence.
Le faux contumace fait une plaie  la loi.  Il ressemble 
Diomde blessant une desse.  La taciturnit devant la justice
est une forme de la rbellion.  Lse-justice, c'est lse-majest.
Rien de plus hassable et de plus tmraire.  Qui se soustrait 
l'interrogatoire vole la vrit.  La loi y a pourvu.  Pour des
cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de
fosse, de fourche et de chanes.

--_Anglica charta_, anne 1088, dit le sergent.

Et, toujours avec la mme gravit mcanique, le sergent ajouta:

--_Ferrum, et fossam, et furcas, cum aliis libertalibus._

Le shriff continua:

--C'est pourquoi, homme, puisque vous n'avez pas voulu vous
dpartir du silence, bien que sain d'esprit et parfaitement
inform de ce que vous demande la justice, puisque vous tes
diaboliquement rfractaire, vous avez d tre ghenn, et vous
avez t, aux termes des statuts criminels, mis  l'preuve du
tourment dit la peine forte et dure.  Voici ce qui vous a t
fait.  La loi exige que je vous en informe authentiquement.  Vous
avez t amen dans cette basse-fosse, vous avez t dpouill de
vos vtements, vous avez t couch tout nu  terre sur le dos,
vos quatre membres ont t tendus et lis aux quatre colonnes de
la loi, une planche de fer vous a t applique au ventre, et
l'on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez
porter.  Et davantage, dit la loi.

--_Plusque_, affirma le sergent.

Le shriff poursuivit:

--En cette situation, et avant de prolonger l'preuve, il vous a
t fait, par moi shriff du comt de Surrey, sommation itrative
de rpondre et de parler, et vous avez sataniquement persvr
dans le silence, bien qu'tant au pouvoir des gnes, chanes,
ceps, entraves et ferrements.

--_Attachiamenta legalia_, dit le sergent.

--Sur votre refus et endurcissement, dit le shriff, tant
quitable que l'obstination de la loi soit gale  l'obstination
du criminel, l'preuve a continu, telle que la commandent les
dits et textes.  Le premier jour on ne vous a donn ni  boire
ni  manger.

--_Hoc est superjejunare_, dit le sergent.

Il y eut un silence.  On entendait l'affreuse respiration
sifflante de l'homme sous le tas de pierres.

Le sergent en droit complta son interruption:

--_Adde augmentum abstinentiae ciborum diminutione.  Consuetudo
  brttannica_, article cinq cent quatre.

Ces deux hommes, le shriff et le sergent, alternaient; rien de
plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre
rpondait  la voix sinistre; on et dit le prtre et le diacre
du supplice, clbrant la messe froce de la loi.

Le shriff recommena:

--Le premier jour on ne vous a donn ni  boire ni  manger.  Le
deuxime jour on vous a donn  manger et pas  boire; on vous a
mis entre les dents trois bouches de pain d'orge.  Le troisime
jour on vous a donn  boire et pas  manger.  On vous a vers
dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d'eau
prise au ruisseau d'gout de la prison.  Le quatrime jour est
venu.  C'est aujourd'hui.  Maintenant, si vous continuez  ne pas
rpondre, vous serez laiss l jusqu' ce que vous mouriez.
Ainsi le veut justice.

Le sergent, toujours  sa rplique, approuva:

--_Mors rei homagium est bonae legi._

--Et tandis que vous vous sentirez trpasser lamentablement,
repartit le shriff, nul ne vous assistera, quand mme le sang
vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de
toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu'aux reins.

--_A throtebolla_, dit le sergent, _et pabus et subhircis, et a
grugno usque ad crupponum_.

Le shriff continua:

--Homme, faites attention.  Car les suites vous regardent.  Si
vous renoncez  votre silence excrable, et si vous avouez, vous
ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh qui est une
somme d'argent.

--_Damnum confitens_, dit le sergent, _habeat le meldefeoh.
Leges Inae_, chapitre vingt.

--Laquelle somme, insista le shriff, vous sera paye en
doitkins, suskins et galihalpens, seul cas o cette monnaie
puisse tre employe, aux termes du statut d'abolition, au
troisime de Henri cinquime, et aurez le droit et jouissance de
_scortum ante mortem_, et serez ensuite trangl au gibet.  Tels
sont les avantages de l'aveu.  Vous plat-il rpondre  justice?

Le shriff se tut et attendit.  Le patient demeura sans
mouvement.

Le shriff reprit:

--Homme, le silence est un refuge o il y a plus de risque que de
salut.  L'opinitret est damnable et sclrate.  Qui se tait
devant justice est flon  la couronne.  Ne persistez point dans
cette dsobissance non filiale.  Songez  sa majest.  Ne
rsistez point  notre gracieuse reine.  Quand je vous parle,
rpondez-lui.  Soyez loyal sujet.

Le patient rla.

Le shriff repartit:

--Donc, aprs les soixante-douze premires heures de l'preuve,
nous voici au quatrime jour.  Homme, c'est le jour dcisif.
C'est au quatrime jour que la loi fixe la confrontation.

--_Quarta die, frontem ad frontem adduce_, grommela le sergent.

--La sagesse de la loi, reprit le shriff, a choisi cette heure
extrme, afin d'avoir ce que nos anctres appelaient le jugement
par le froid mortel, attendu que c'est le moment o les hommes
sont crus sur leur oui et sur leur non.

Le sergent en droit reprit:

--_Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum
ya et per suum na_.  Charte du roi Adelstan.  Tome premier, page
cent soixante-treize.

Il y eut un instant d'attente, puis le shriff inclina vers le
patient sa face svre.

--Homme qui tes l couch  terre...

Et il fit une pause.

--Homme, cria-t-il, m'entendez-vous?

L'homme ne bougea pas.

--Au nom de la loi, dit le shriff, ouvrez les yeux.

Les paupires de l'homme restrent closes.

Le shriff se tourna vers le mdecin debout  sa gauche.

--Docteur, donnez votre diagnostic.

--_Probe, da diagnosticum_, dit le sergent.

Le mdecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale,
s'approcha de l'homme, se pencha, mit son oreille prs de la
bouche du patient, lui tta le pouls au poignet,  l'aisselle et
 la cuisse, et se redressa.

--Eh bien?  dit le shriff.

--Il entend encore, dit le mdecin.

--Voit-il?  demanda le shriff.

Le mdecin rpondit:

--Il peut voir.

Sur un signe du shriff, le justicier-quorum et le wapentake
s'avancrent.  Le wapentake se plaa prs de la tte du patient;
le justicier-quorum s'arrta derrire Gwynplaine.

Le mdecin recula d'un pas entre les piliers.

Alors le shriff, levant le bouquet de roses comme un prtre son
goupillon, interpella le patient d'une voix haute, et devint
formidable:

--O misrable, parle!  la loi te supplie avant de t'exterminer.
Tu veux sembler muet, songe  la tombe qui est muette; tu veux
paratre sourd, songe  la damnation qui est sourde.  Pense  la
mort qui est pire que toi.  Rflchis, tu vas tre abandonn dans
ce cachot.  coute, mon semblable, car je suis un homme!  coute,
mon frre, car je suis un chrtien!  coute, mon fils, car je
suis un vieillard!  Prends garde  moi, car je suis le matre de
ta souffrance, et je vais tout  l'heure tre horrible.
L'horreur de la loi fait la majest du juge.  Songe que moi-mme
je tremble devant moi.  Mon propre pouvoir me consterne.  Ne me
pousse pas  bout.  Je me sens plein de la sainte mchancet du
chtiment.  Aie donc,  infortun, la salutaire et honnte
crainte de la justice, et obis-moi.  L'heure de la confrontation
est venue et tu dois rpondre.  Ne t'obstine point dans la
rsistance.  N'entre pas dans l'irrvocable.  Pense que
l'achvement est mon droit.  Cadavre commenc, coute!  A moins
qu'il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et
des semaines, et agoniser longtemps d'une pouvantable agonie
affame et fcale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce
souterrain, dlaiss, oubli, aboli, donn  manger aux rats et
aux belettes, mordu par les btes des tnbres, tandis qu'on ira
et viendra, et qu'on achtera et qu'on vendra, et que les
voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tte;  moins
qu'il ne te convienne de rler sans rmission au fond de ce
dsespoir, grinant, pleurant, blasphmant, sans un mdecin pour
apaiser tes plaies, sans un prtre pour offrir le verre d'eau
divin  ton me; oh!   moins que tu ne veuilles sentir lentement
clore  tes lvres l'cume affreuse du spulcre, oh!  je
t'adjure et te conjure, entends-moi!  je t'appelle  ton propre
secours, aie piti de toi-mme, fais ce qui t'est demand, cde 
la justice, obis, tourne la tte, ouvre les yeux, et dis si tu
reconnais cet homme!

Le patient ne tourna pas la tte et n'ouvrit pas les yeux.

Le shriff jeta un coup d'oeil tour  tour au justicier-quorum et
au wapentake.

Le justicier-quorum ta  Gwynplaine son chapeau et son manteau,
le prit par les paules et lui fit faire face  la lumire du
ct de l'homme enchan.  Le visage de Gwynplaine se dtacha
dans toute cette ombre, avec son relief trange, pleinement
clair.

En mme temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre
ses deux mains la tte du patient, tourna cette tte inerte vers
Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index carta les
paupires fermes.  Les yeux farouches de l'homme apparurent.

Le patient vit Gwynplaine.

Alors, soulevant lui-mme sa tte et ouvrant ses paupires toutes
grandes, il le regarda.

Il tressaillit autant qu'on peut tressaillir quand on a une
montagne sur la poitrine, et il cria:

--C'est lui!  oui!  c'est lui!

Et, terrible, il clata de rire.

--C'est lui!  rpta-t-il.

Puis il laissa retomber sa tte sur le sol, et il referma les
yeux.

--Greffier, crivez, dit le shriff.

Gwynplaine, quoique terrifi, avait fait jusqu' ce moment-l 
peu prs bonne contenance.  Le cri du patient: _C'est lui!_ le
bouleversa.  Ce: _Greffier, crivez,_ la glaa.  Il lui sembla
comprendre qu'un sclrat l'entranait dans sa destine, sans que
lui, Gwynplaine, pt deviner pourquoi, et que l'inintelligible
aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnire d'un
carcan.  Il se figura cet homme et lui attachs au mme pilori 
deux poteaux jumeaux.  Gwynplaine perdit pied dans cette
pouvante, et se dbattit.  Il se mit  balbutier des bgaiements
incohrents, avec le trouble profond de l'innocence, et,
frmissant, effar, perdu, il jeta au hasard les premiers cris
qui lui vinrent et toutes ces paroles de l'angoisse qui ont l'air
de projectiles insenss.

--Ce n'est pas vrai.  Ce n'est pas moi.  Je ne connais pas cet
homme.  Il ne peut pas me connatre, puisque je ne le connais
pas.  J'ai ma reprsentation de ce soir qui m'attend.  Qu'est-ce
qu'on me veut?  Je demande ma libert.  Ce n'est pas tout a.
Pourquoi m'a-t-on amen dans cette cave?  Alors il n'y a plus de
lois.  Dites tout de suite qu'il n'y a plus de lois.  Monsieur le
juge, je rpte que ce n'est pas moi.  Je suis innocent de tout
ce qu'on peut dire.  Je le sais bien, moi.  Je veux m'en aller.
Cela n'est pas juste.  Il n'y a rien entre cet homme et moi.  On
peut s'informer.  Ma vie n'est pas une chose cache.  On est venu
me prendre comme un voleur.  Pourquoi est-on venu comme cela?
Cet homme-l, est-ce que je sais ce que c'est?  Je suis un garon
ambulant qui joue des farces dans les foires et les marchs.  Je
suis l'Homme qui Rit.  Il y a assez de monde qui sont venus me
voir.  Nous sommes dans le Tarrinzeau-field.  Voil quinze ans
que je fais mon tat honntement.  J'ai vingt-cinq ans.  Je loge
 l'inn Tadcaster.  Je m'appelle Gwynplaine.  Faites-moi la grce
de me faire mettre hors d'ici, monsieur le juge.  Il ne faut pas
abuser de la petitesse des malheureux.  Ayez compassion d'un
homme qui n'a rien fait, et qui est sans protection et sans
dfense.  Vous avez devant vous un pauvre saltimbanque.

--J'ai devant moi, dit le shriff, lord Fermain Clancharlie,
baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile,
pair d'Angleterre.

Et se levant, et montrant son fauteuil  Gwynplaine, le shriff
ajouta:

--Milord, que votre seigneurie daigne s'asseoir.




LIVRE CINQUIME

LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MME SOUFFLE



I

SOLIDIT DES CHOSES FRAGILES


La destine nous tend parfois un verre de folie  boire.  Une
main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre o
est l'ivresse inconnue.

Gwynplaine ne comprit pas.

Il regarda derrire lui pour voir  qui l'on parlait,

Le son trop aigu n'est plus perceptible  l'oreille; l'motion
trop aigu n'est plus perceptible  l'intelligence.  Il y a une
limite pour comprendre comme pour entendre.

Le wapentake et le justicier-quorum s'approchrent de Gwynplaine
et le prirent sous le bras, et il sentit qu'on l'asseyait dans le
fauteuil d'o le shriff s'tait lev.

Il se laissa faire, sans s'expliquer comment cela se pouvait.

Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake
reculrent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en
arrire du fauteuil.

Alors le shriff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des
lunettes que lui prsenta le greffier, tira de dessous les
dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin
tache, jaunie, verdie, ronge et casse par places, qui semblait
avoir t plie  plis trs troits, et dont un ct tait
couvert d'criture, et, debout sous la lumire de la lanterne,
rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus
solennelle, il lut ceci:

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit,

Ce jourd'hui vingt-neuvime de janvier mil six cent
quatrevingt-dix de Notre Seigneur,

A t mchamment abandonn, sur la cte dserte de Portland,
dans l'intention de l'y laisser prir de faim, de froid et de
solitude, un enfant g de dix ans.

Cet enfant a t vendu  l'ge de deux ans par ordre de sa trs
gracieuse majest le roi Jacques deuxime.

Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils lgitime unique de
lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d'Angleterre,
dfunt, et d'Ann Bradshaw, son pouse, dfunte.

Cet enfant est hritier des biens et titres de son pre.  C'est
pourquoi il a t vendu, mutil, dfigur et disparu par la
volont de sa trs gracieuse majest.

Cet enfant a t lev et dress pour tre bateleur dans les
marchs et foires.

Il a t vendu  l'ge de deux ans aprs la mort du seigneur son
pre, et dix livres sterling ont t donnes au roi pour l'achat
de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolrances et
immunits.

Lord Fermain Clancharlie, g de deux ans, a t achet par moi
soussign qui cris ces lignes, et mutil et dfigur par un
flamand de Flandre nomm Hardquanonne, lequel est seul en
possession des secrets et procds du docteur Conquest.

L'enfant tait destin par nous  tre un masque de rire.
_Masca ridens._

A cette intention, Hardquanonne lui a pratiqu l'opration
_Bucca fissa usque ad aures_, qui met sur la face un rire
ternel.

L'enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant t
endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l'opration
qu'il a subie.

Il ignore qu'il est lord Clancharlie.

Il rpond au nom de _Gwynplaine_.

Cela tient  la bassesse de l'ge et  la petitesse de mmoire
qu'il avait quand il a t vendu et achet, tant  peine g de
deux ans.

Hardquanonne est le seul qui sache faire l'opration _Bucca
fissa_, et cet enfant est le seul vivant  qui elle ait t
faite.

Cette opration est unique et singulire  ce point que, mme
aprs de longues annes, cet enfant, ft-il un vieillard au lieu
d'tre un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des
cheveux blancs, serait immdiatement reconnu par Hardquanonne.

A l'heure o nous crivons ceci, Hardquanonne, lequel sait
pertinemment tous ces faits et y a particip comme auteur
principal, est dtenu dans les prisons de son altesse le prince
d'Orange, vulgairement appel le roi Guillaume III.  Hardquanonne
a t apprhend et saisi comme tant de ceux dits les
Comprachicos ou Cheylas.  Il est enferm dans le donjon de
Chatham.

C'est en Suisse, prs du lac de Genve, entre Lausanne et Vevey,
dans la maison mme o son pre et sa mre taient morts, que
l'enfant nous a t, conformment aux commandements du roi, vendu
et livr par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel
domestique a trpass peu aprs comme ses matres, de sorte que
cette affaire dlicate et secrte n'est plus connue  cette heure
de personne ici-bas, si ce n'est de Hardquanonne, qui est au
cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir.

Nous soussigns, avons lev et gard huit ans, pour en tirer
parti dans notre industrie, le petit seigneur achet par nous au
roi.

Ce jour d'huy, fuyant l'Angleterre pour ne point partager le
mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidit et
crainte,  cause des inhibitions et fulminations pnales dictes
en parlement, abandonn,  la nuit tombante, sur la cte de
Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain
Clancharlie.

Or, avons jur le secret au roi, mais pas  Dieu.

Cette nuit, en mer, assaillis d'une svre tempte par la
volont de la providence, en plein dsespoir et dtresse,
agenouills devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra
peut-tre sauver nos mes, n'ayant plus rien  attendre des
hommes et tout  craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource
le repentir de nos actions mauvaises, rsigns  mourir, et
contents si la justice d'en haut se satisfait, humbles et
pnitents et nous frappant la poitrine, faisons cette dclaration
et la confions et remettons  la mer furieuse pour qu'elle en use
selon le bien  l'obissance de Dieu.  Et que la Trs Sainte
Vierge nous soit en aide.  Ainsi soit-il.  Et avons sign.

Le shriff, s'interrompant, dit:

--Voici les signatures.  Toutes d'critures diverses.

Et il se remit  lire:

--Doctor Gernardus Geestemunde.--Asuncion.--Une croix, et 
ct: Barbara Fermoy, de l'le Tyrryf, dans les
Ebudes.--Gazdorra, captal.--Giangirate.--Jacques Quatourze, dit
le Narbonnais.--Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.

Le shriff, s'arrtant encore, dit:

--Note crite de la mme main que le texte et que la premire
signature.

Et il lut:

--De trois hommes d'quipage, le patron ayant t enlev par un
coup de mer, il ne reste que deux.  Et ont
sign.--Galdeazun.--Ave-Maria, voleur.

Le shriff, mlant la lecture et les interruptions, continua:

--Au bas de la feuille est crit: En mer,  bord de la
_Matutina_, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages.

--Cette feuille, ajouta le shriff, est un parchemin de
chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxime.  En
marge de la dclaration, et de la mme criture, il y a cette
note:

--La prsente dclaration est crite par nous au verso de
l'ordre royal qui nous a t remis pour notre dcharge d'avoir
achet l'enfant.  Qu'on retourne la feuille, on verra l'ordre.

Le shriff retourna le parchemin, et l'leva dans sa main droite
en l'exposant  la lumire.  On vit une page blanche, si le mot
page blanche peut s'appliquer  une telle moisissure, et au
milieu de la page trois mots crits: deux mots latins, _jussu
regis_, et une signature, _Jeffreys_.

--_Jussu regis.  Jeffreys_, dit le shriff, passant de la voix
grave  la voix haute.

Un homme  qui il vient de tomber sur la tte une tuile du palais
des rves, c'tait l Gwynplaine.

Il se mit  parler comme on parle dans l'inconscience:

--Gernardus, oui, le docteur.  Un homme vieux et triste.  J'en
avais peur.  Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef.  Il y
avait des femmes, Asuncion, et l'autre.  Et puis le provenal.
C'tait Capgaroupe.  Il buvait dans une bouteille plate sur
laquelle il y avait un nom crit en rouge.

--La voici, dit le shriff.

Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer
du sac de justice.

C'tait une gourde  oreillons, revtue d'osier.  Cette bouteille
avait visiblement eu des aventures.  Elle avait d sjourner dans
l'eau.  Des coquillages et des conferves y adhraient.  Elle
tait incruste et damasquine de toutes les rouilles de l'ocan.
Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu'elle avait t
hermtiquement bouche.  Elle tait dcachete et ouverte.  On
avait toutefois replac dans le goulot une sorte de tampon de
funin goudronn qui avait t le bouchon.

--C'est dans cette bouteille, dit le shriff, qu'avait t
enferme, par les gens qui allaient mourir, la dclaration dont
il vient d'tre donn lecture.  Ce message adress  la justice
lui a t fidlement remis par la mer.

Le shriff augmenta la majest de son intonation, et continua:

--De mme que la montagne Harrow est excellente au bl et fournit
la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table
royale, de mme la mer rend  l'Angleterre tous les services
qu'elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le
rapporte.

Puis il reprit:

--Sur cette gourde il y a en effet un nom crit en rouge.

Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile:

--Votre nom  vous, malfaiteur qui tes ici.  Car telles sont les
voies obscures par o la vrit, engloutie dans le gouffre des
actions humaines, arrive du fond  la surface.

Le shriff prit la gourde et prsenta  la lumire un des cts
de l'pave qui avait t nettoy, probablement pour les besoins
de la justice.  On y voyait serpenter dans les entrelacements de
l'osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits,
travail de l'eau et du temps.  Ce jonc, malgr quelques cassures,
traait distinctement dans l'osier ces douze lettres:
Hardquanonne.

Alors le shriff, reprenant ce son de voix particulier qui ne
ressemble  rien et qu'on pourrait qualifier l'accent de justice,
se tourna vers le patient:

--Hardquanonne!  quand, par nous, shriff, cette gourde, sur
laquelle est votre nom, vous a t, pour la premire fois,
montre, exhibe et prsente, vous l'avez tout d'abord et de
bonne grce reconnue comme vous ayant appartenu; puis, lecture
vous ayant t faite, en sa teneur, du parchemin qui y tait
ploy et enferm, vous n'avez pas voulu en dire davantage, et,
dans l'espoir sans doute que l'enfant perdu ne serait pas
retrouv et que vous chapperiez au chtiment, vous avez refus
de rpondre.  A la suite duquel refus, vous avez t appliqu 
la peine forte et dure, et deuxime lecture dudit parchemin, o
est consigne la dclaration et confession de vos complices, vous
a t donne.  Inutilement.  Aujourd'hui, qui est le jour
quatrime et le jour lgalement voulu de la confrontation, ayant
t mis en prsence de celui qui a t abandonn  Portland le
vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l'esprance
diabolique s'est vanouie en vous, et vous avez rompu le silence
et reconnu votre victime...

Le patient ouvrit les yeux, dressa la tte, et d'une voix o il y
avait la sonorit trange de l'agonie, avec on ne sait quel calme
ml  son rle, prononant tragiquement sous cet amas de pierres
des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l'espce de
couvercle de tombe pos sur lui, il se mit  parler:

--J'ai jur le secret, et je l'ai gard le plus que j'ai pu.  Les
hommes sombres sont les hommes fidles, et il existe une
honntet dans l'enfer.  Aujourd'hui le silence est devenu
inutile.  Soit.  C'est pourquoi je parle.  Eh bien, oui.  C'est
lui.  Nous l'avons fait  nous deux le roi; le roi par sa
volont, moi par mon art.

Et, regardant Gwynplaine, il ajouta:

--Maintenant ris  jamais.

Et lui-mme il se mit  rire.

Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu
tre pris pour un sanglot.

Le rire cessa, et l'homme se recoucha.  Ses paupires se
refermrent.

Le shriff, qui avait laiss la parole au supplici, poursuivit:

--De tout quoi il est pris acte.

Il donna au greffier le temps d'crire, puis il dit:

--Hardquanonne, aux termes de la loi, aprs confrontation suivie
d'effet, aprs troisime lecture de la dclaration de vos
complices, dsormais confirme par votre reconnaissance et
confession, aprs votre aveu itratif, vous allez tre dgag de
ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majest pour tre
pendu comme plagiaire.

--Plagiaire, fit le sergent de la coiffe.  C'est--dire acheteur
et vendeur d'enfants.  Loi visigothe, livre sept, titre trois,
paragraphe _Usurpaverit_; et Loi salique, titre quarante et un,
paragraphe deux; et Loi des Frisons, titre vingt et un, _De
Plagio_.  Et Alexandre Nequam dit:

_Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[1]._

  [1] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire.

Le shriff posa le parchemin sur la table, ta ses lunettes,
ressaisit le bouquet, et dit:

--Fin de la peine forte et dure.  Hardquanonne, remerciez sa
majest.

D'un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l'homme habill
de cuir.

Cet homme, qui tait un valet de bourreau, groom du gibet,
disent les vieilles chartes, alla au patient,
lui ta l'une aprs l'autre les pierres qu'il avait sur le
ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les ctes
dformes du misrable, puis lui dft des poignets et des
chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers.

Le patient, dcharg des pierres et dlivr des chanes, resta 
plat sur la terre, les yeux ferms, les bras et les jambes
carts, comme un crucifi dclou.

--Hardquanonne, dit le shriff, levez-vous.

Le patient ne remua point.

Le groom du gibet lui prit une main et la lcha; la main retomba.
L'autre main, souleve, retomba de mme.  Le valet de bourreau
saisit un pied, puis l'autre, les talons revinrent frapper le
sol.  Les doigts restrent inertes et les orteils immobiles.  Les
pieds nus d'un corps gisant ont on ne sait quoi de hriss.

Le mdecin s'approcha, tira d'une poche de sa robe un petit
miroir d'acier et le mit devant la bouche bante de Hardquanonne;
puis du doigt il lui ouvrit les paupires.  Elle ne s'abaissrent
point.  Les prunelles vitreuses demeurrent fixes.

Le mdecin se redressa et dit:

--Il est mort.

Et il ajouta:

--Il a ri, cela l'a tu.

--Peu importe, dit le shriff.  Aprs l'aveu, vivre ou mourir
n'est plus qu'une formalit.

Puis, dsignant Hardquanonne d'un geste de son bouquet de roses,
le shriff jeta cet ordre au wapentake:

--Carcasse  emporter d'ici cette nuit.

Le wapentake adhra d'un hochement de tte.

Et le shriff ajouta:

--Le cimetire de la prison est en face.

Le wapentake fit un nouveau signe d'adhsion.

Le greffier crivait.

Le shriff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans
l'autre main sa baguette blanche, se plaa droit devant
Gwynplaine toujours assis, lui fit une rvrence profonde, puis,
autre attitude de solennit, renversa sa tte en arrire, et,
regardant Gwynplaine en face, lui dit:

--A vous qui tes ici prsent, nous Philippe Deuzill Parsons,
chevalier, shriff du comt de Surrey, assist d'Aubrie
Docminique, cuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers
ordinaires, dment pourvu de commandements directs et spciaux de
sa majest, en vertu de notre commission, et des droits et
devoirs de notre charge, et avec le cong du lord chancelier
d'Angleterre, procs-verbaux dresss et actes pris, vu les pices
communiques par l'amiraut, aprs vrification des attestations
et signatures, aprs dclarations lues et oues, aprs
confrontation faite, toutes les constatations et informations
lgales tant compltes, puises, et menes  bonne et juste
fin, nous vous signifions et dclarons, afin qu'il en advienne ce
que de droit, que vous tes Fermain Clancharlie, baron
Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair
d'Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie.

Et il salua.

Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le
wapentake, le greffier, tous les assistants, except le bourreau,
rptrent ce salut plus profondment encore, et s'inclinrent
jusqu' terre devant Gwynplaine.

--Ah , cria Gwynplaine, rveillez-moi!

Et il se dressa debout, tout ple.

--Je viens vous rveiller en effet, dit une voix qu'on n'avait
pas encore entendue.

Un homme sortit de derrire un des piliers.  Comme personne
n'avait pntr dans la cave depuis que la lame de fer avait
livr passage  l'arrive du cortge de police, il tait visible
que cet homme tait dans cette ombre avant l'entre de
Gwynplaine, qu'il avait un rle rgulier d'observation, et qu'il
avait mission et fonction de se tenir l.  Cet homme tait gros
et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutt
vieux que jeune, et trs correct.

Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l'lgance d'un
gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat.

--Oui, dit-il, je viens vous rveiller.  Depuis vingt-cinq ans,
vous dormez.  Vous faites un songe, et il faut en sortir.  Vous
vous croyez Gwynplaine, vous tes Clancharlie.  Vous vous croyez
du peuple, vous tes de la seigneurie.  Vous vous croyez au
dernier rang, vous tes au premier.  Vous vous croyez histrion,
vous tes snateur.  Vous vous croyez pauvre, vous tes opulent.
Vous vous croyez petit, vous tes grand.  Rveillez-vous, milord!

Gwynplaine, d'une voix trs basse, et o il y avait une certaine
terreur, murmura:

--Qu'est-ce que tout cela veut dire?

--Cela veut dire, milord, rpondit le gros homme, que je
m'appelle Barkilphedro, que' je suis officier de l'amiraut, que
cette pave, la gourde de Hardquanonne, a t trouve au bord de
la mer, qu'elle m'a t apporte pour tre dcachete par moi,
comme c'est la sujtion et la prrogative de ma charge, que je
l'ai ouverte en prsence des deux jurs asserments de l'office
Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William
Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour
Southampton, que les deux jurs ont dcrit et certifi le contenu
de la gourde, et sign le procs-verbal d'ouverture,
conjointement avec moi, que j'ai fait mon rapport  sa majest,
que, par l'ordre de la reine, toutes les formalits lgales
ncessaires ont t remplies avec la discrtion que commande une
si dlicate matire, et que la dernire, la confrontation, vient
d'avoir lieu; cela veut dire que vous avez un million de rentes;
cela veut dire que vous tes lord du Royaume-Uni de la
Grande-Bretagne, lgislateur et juge, juge suprme, lgislateur
souverain, vtu de la pourpre et de l'hermine, gal aux princes,
semblable aux empereurs, que vous avez sur la tte la couronne de
pair, et que vous allez pouser une duchesse, fille d'un roi.

Sous cette transfiguration croulant sur lui  coups de tonnerre,
Gwynplaine s'vanouit.



II

CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS


Toute cette aventure tait venue d'un soldat qui avait trouv une
bouteille au bord de la mer.

Racontons le fait.

A tout fait se rattache un engrenage.

Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du chteau
de Calshor avait ramass dans le sable  mare basse une gourde
d'osier jete l par le flux.  Cette gourde, toute moisie, tait
bouche d'un bouchon goudronn.  Le soldat avait port l'pave au
colonel du chteau, et le colonel l'avait transmise  l'amiral
d'Angleterre.  L'amiral, c'tait l'amiraut; pour les paves,
l'amiraut, c'tait Barkilphedro.  Barkilphedro avait ouvert et
dbouch la gourde, et l'avait porte  la reine.  La reine avait
immdiatement avis.  Deux conseillers considrables avaient t
informs et consults, le lord-chancelier, qui est, de par la
loi, gardien de la conscience du roi d'Angleterre, et le
lord-marchal, qui est juge des armes et de la descente de la
noblesse.  Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui
tait hrditairement haut-marchal d'Angleterre, avait fait dire
par son dput-comte-marchal Henri Howard, comte de Bindon,
qu'il serait de l'avis du lord-chancelier.  Quant au
lord-chancelier, c'tait William Cowper.  Il ne faut point
confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain
William Cowper, l'anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia
en Angleterre le _Trait des muscles_ presque au moment o
tienne Abeille publiait en France l'_Histoire des os_; un
chirurgien est distinct d'un lord.  Lord William Cowper tait
clbre pour avoir,  propos de l'affaire de Talbot Yelverton,
vicomte Longueville, mis cette sentence: qu'au respect de la
constitution d'Angleterre, la restauration d'un pair importait
plus que la restauration d'un roi.  La gourde trouve  Calshor
avait veill au plus haut point son attention.  L'auteur d'une
maxime aime les occasions de l'appliquer.  C'tait un cas de
restauration d'un pair.  Des recherches avaient t faites.
Gwynplaine, ayant criteau sur rue, tait facile  trouver.
Hardquanonne aussi.  Il n'tait pas mort.  La prison pourrit
l'homme, mais le conserve, si garder c'est conserver.  Les gens
confis aux bastilles y taient rarement drangs.  On ne
changeait gure plus de cachot qu'on ne change de cercueil.
Hardquanonne tait encore dans le donjon de Chatham.  On n'eut
qu' mettre la main dessus.  On le transfra de Chatham 
Londres.  En mme temps on s'informait en Suisse.  Les faits
furent reconnus exacts.  On leva, dans les greffes locaux, 
Vevey,  Lausanne, l'acte de mariage de lord Linnaeus en exil,
l'acte de naissance de l'enfant, les actes de dcs du pre et de
la mre, et l'on en eut pour servir ce que de besoin de doubles
expditions, dment certifies.  Tout cela s'excuta dans le plus
svre secret, avec ce qu'on appelait alors _la promptitude
royale_, et avec le silence de taupe recommand et pratiqu par
Bacon, et plus tard rig en loi par Blackstone, pour les
affaires de chancellerie et d'tat, et pour les choses qualifies
snatoriales.

Le _jussu regis_ et la signature _Jeffreys_ furent vrifis.
Pour qui a tudi pathologiquement les cas de caprice dits bon
plaisir, ce _jussu regis_ est tout simple.  Pourquoi Jacques II,
qui, ce semble, et d cacher de tels actes, en laissait-il, au
risque mme de compromettre la russite, des traces crites?
Cynisme.  Indiffrence hautaine.  Ah!  vous croyez qu'il n'y a
que les filles d'impudiques!  la raison d'tat l'est aussi.  _Et
se cupit ante videri._ Commettre un crime et s'en blasonner,
c'est l toute l'histoire.  Le roi se tatoue, comme le forat.
On a intrt  chapper au gendarme et  l'histoire, on en serait
bien fch, on tient  tre connu et reconnu.  Voyez mon bras,
remarquez ce dessin, un temple de l'amour et un coeur enflamm
perc d'une flche, c'est moi qui suis Lacenaire.  _Jussu regis._
C'est moi qui suis Jacques II.  On accomplit une mauvaise action,
on met sa marque dessus.  Se complter par l'effronterie, se
dnoncer soi-mme, faire imperdable son mfait, c'est la bravade
insolente du malfaiteur.  Christine saisit Monaldeschi, le fait
confesser et assassiner, et dit: _Je suis reine de Sude chez le
roi de France_.  Il y a le tyran qui se cache, comme Tibre, et
le tyran qui se vante, comme Philippe II.  L'un est plus
scorpion, l'autre est plus lopard.  Jacques II tait de cette
dernire varit.  Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai,
diffrent en cela de Philippe II.  Philippe tait lugubre,
Jacques tait jovial.  On est tout de mme froce.  Jacques II
tait le tigre bonasse.  Il avait, comme Philippe II, la
tranquillit de ses forfaits.  Il tait monstre par la grce de
Dieu.  Donc il n'avait rien  dissimuler et  attnuer, et ses
assassinats taient de droit divin.  Il et volontiers, lui
aussi, laiss derrire lui ses archives de Simancas avec tous ses
attentats numrots, dats, classs, tiquets et mis en ordre,
chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l'officine
d'un pharmacien.  Signer ses crimes, c'est royal.

Toute action commise est une traite tire sur le grand payeur
ignor.  Celle-ci venait d'arriver  chance avec l'endos
sinistre _Jussu regis_.

La reine Anne, point femme d'un ct, en ce qu'elle excellait 
garder un secret, avait demand, sur cette grave affaire, au
lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifi
rapport  l'oreille royale.  Les rapports de cette sorte ont
toujours t usits dans les monarchies.  A Vienne, il y avait le
_conseiller de l'oreille_, personnage aulique.  C'tait une
ancienne dignit carlovingienne, l'_auricularius_ des vieilles
chartes palatines.  Celui qui parle bas  l'empereur.

William, baron Cowper, chancelier d'Angleterre, que la reine
croyait, parce qu'il tait myope comme elle et plus qu'elle,
avait rdig un mmoire commenant ainsi: Deux oiseaux taient
aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes
les langues, et un aigle, le simourganka, qui couvrait d'ombre
avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes.  De mme, sous
une autre forme, la providence, etc.  Le lord-chancelier
constatait le fait d'un hritier de pairie enlev et mutil, puis
retrouv.  Il ne blmait point Jacques II, pre de la reine aprs
tout.  Il donnait mme des raisons.  Premirement, il y a les
anciennes maximes monarchiques.  _E senioratu eripimus.  In
roturagio cadat_.  Deuximement, le droit royal de mutilation
existe.  Chamberlayne l'a constat.  _Corpora et bona nostrorum
subjectorum nostra sunt[1]_, a dit Jacques Ier, de glorieuse et
docte mmoire.  Il a t crev les yeux  des ducs de sang royal
pour le bien du royaume.  Certains princes, trop voisins du
trne, ont t utilement touffs entre deux matelas, ce qui a
pass pour apoplexie.  Or, touffer, c'est plus que mutiler.  Le
roi de Tunis a arrach les yeux  son pre, Muley-Assem, et ses
ambassadeurs n'en ont pas moins t reus par l'empereur.  Donc
le roi peut ordonner une suppression de membre comme une
suppression d'tat, etc., c'est lgal, etc.  Mais une lgalit ne
dtruit pas l'autre.  Si le noy revient sur l'eau et n'est pas
mort, c'est Dieu qui retouche l'action du roi.  Si l'hritier se
retrouve, que la couronne lui soit rendue.  Ainsi il fut fait
pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait t
bateleur.  Ainsi il doit tre fait pour Gwynplaine, qui lui aussi
est roi, c'est--dire lord.  La bassesse du mtier, traverse et
subie par force majeure, ne ternit point le blason; tmoin
Abdolonyme; qui tait roi et qui fut jardinier; tmoin Joseph,
qui tait saint et qui fut menuisier; tmoin Apollon, qui tait
dieu et qui fut berger. Bref, le savant chancelier concluait 
la rintgration en tous ses biens et dignits de Fermain, lord
Clancharlie, faussement appel Gwynplaine,  la seule condition
qu'il ft confront avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu
par ledit.  Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de
la conscience royale, rassurait cette conscience.

  [2] La vie et les membres des sujets dpendent du roi.
  (Chamberlayne, 2e partie, chap.  iv, p.  76.)

Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas o
Hardquanonne refuserait de rpondre, il devait tre appliqu 
la peine forte et dure, auquel cas, pour atteindre la priode
dite de _frodmortell_ voulue par la charte du roi Adelstan, la
confrontation devait avoir lieu le quatrime jour; ce qui a bien
un peu l'inconvnient que, si le patient murte le second ou le
troisime jour, la confrontation devient difficile; mais la loi
doit tre excute.  L'inconvnient de la loi fait partie de la
loi.

Du reste, dans l'esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de
Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute.

Anne, suffisamment informe de la difformit de Gwynplaine, ne
voulant point faire tort  sa soeur,  laquelle avaient t
substitus les biens des Clancharlie, dcida avec bonheur que la
duchesse Josiane serait pouse par le nouveau lord, c'est--dire
par Gwynplaine.

La rintgration de lord Fermain Clancharlie tait du reste un
cas trs simple, l'hritier tant lgitime et direct.  Pour les
filiations douteuses ou pour les pairies in abeyance
revendiques par des collatraux, la chambre des lords doit tre
consulte.  Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782
pour la baronnie de Sidney, rclame par lisabeth Perry; en
1798, pour la baronnie de Beaumont, rclame par Thomas
Stapleton; en 1803, pour la baronnie de Chandos, rclame par le
rvrend Tymewell Brydges; en 1813, pour la pairie-comt de
Banbury, rclame par le lieutenant gnral Knollys, etc.; mais
ici rien de pareil.  Aucun litige; une lgitimit vidente; un
droit clair et certain; il n'y avait point lieu  saisir la
chambre, et la reine, assiste du lord-chancelier, suffisait pour
reconnatre et admettre le nouveau lord.

Barkilphedro mena tout.

L'affaire, grce  lui, resta tellement souterraine, le secret
fut si hermtiquement gard, que ni Josiane, ni lord David
n'eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux.
Josiane, trs altire, avait un escarpement qui la rendait aise
 bloquer.  Elle s'isolait d'elle-mme.  Quant  lord David, on
l'envoya en mer, sur les ctes de Flandre.  Il allait perdre la
lordship et ne s'en doutait pas.  Notons ici un dtail.  Il
advint qu' dix lieues du mouillage de la station navale
commande par lord David, un capitaine nomm Halyburton fora la
flotte franaise.  Le comte de Pembroke, prsident du conseil,
porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce
capitaine Halyburton.  Anne raya Halyburton et mit lord David
Dirry-Moir  sa place, afin que lord David et au moins,
lorsqu'il apprendrait qu'il n'tait plus pair, la consolation
d'tre contre-amiral.

Anne se sentit contente.  Un mari horrible  sa soeur, un beau
grade  lord David.  Malice et bont.

Sa majest allait se donner la comdie.  En outre, elle se disait
qu'elle rparait un abus de pouvoir de son auguste pre, qu'elle
restituait un membre  la pairie, qu'elle agissait en grande
reine, qu'elle protgeait l'innocence selon la volont de Dieu,
que la providence dans ses saintes et impntrables voies, etc.
C'est bien doux de faire une action juste, qui est dsagrable 
quelqu'un qu'on n'aime pas.

Du reste, savoir que le futur mari de sa soeur tait difforme
avait suffi  la reine.  De quelle faon ce Gwynplaine tait-il
difforme, quel genre de laideur tait-ce?  Barkilphedro n'avait
pas tenu  en informer la reine, et Anne n'avait pas daign s'en
enqurir.  Profond ddain royal.  Qu'importait d'ailleurs?  La
chambre des lords ne pouvait qu'tre reconnaissante.  Le
lord-chancelier, l'oracle, avait parl.  Restaurer un pair, c'est
restaurer toute la pairie.  La royaut, en cette occasion, se
montrait bonne et respectueuse gardienne du privilge de la
pairie.  Quel que ft le visage du nouveau lord, un visage n'est
pas une objection contre un droit.  Anne se dit plus ou moins
tout cela, et alla simplement  son but,  ce grand but fminin
et royal, se satisfaire.

La reine tait alors  Windsor, ce qui mettait une certaine
distance entre les intrigues de cour et le public.

Les personnes seules d'absolue ncessit furent dans le secret de
ce qui allait se passer.

Quant  Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta  son visage
une expression lugubre.

La chose en ce monde qui peut le plus tre hideuse, c'est la
joie.

Il eut cette volupt de dguster le premier la gourde de
Hardquanonne.  Il eut l'air peu surpris, l'tonnement tant d'un
petit esprit.  D'ailleurs, n'est-ce pas?  cela lui tait bien d,
 lui qui depuis si longtemps faisait faction  la porte du
hasard.  Puisqu'il attendait, il fallait bien que quelque chose
arrivt.

Ce _nil mirari_ faisait partie de sa contenance.  Au fond,
disons-le, il avait t merveill.  Quelqu'un qui et pu lui
ter le masque qu'il mettait sur sa conscience devant Dieu mme,
et trouv ceci: Prcisment, en cet instant-l, Barkilphedro
commenait  tre convaincu qu'il lui serait dcidment
impossible,  lui ennemi intime et infime, de faire une fracture
 cette haute existence de la duchesse Josiane.  De l un accs
frntique d'animosit latente.  Il tait parvenu  ce paroxysme
qu'on appelle le dcouragement.  D'autant plus furieux qu'il
dsesprait.  Ronger son frein, expression tragique et vraie!  un
mchant rongeant l'impuissance.  Barkilphedro tait peut-tre au
moment de renoncer, non  vouloir du mal  Josiane, mais  lui en
faire; non  la rage, mais  la morsure.  Pourtant, quelle chute,
lcher prise!  garder dsormais sa haine dans le fourreau, comme
un poignard de muse!  Rude humiliation.

Tout  coup,  point nomm,--l'immense aventure universelle se
plat  ces concidences,--la gourde de Hardquanonne vient, de
vague en vague, se placer entre ses mains.  Il y a dans l'inconnu
on ne sait quoi d'apprivois qui semble tre aux ordres du mal.
Barkilphedro, assist des deux tmoins quelconques, jurs
indiffrents de l'amiraut, dbouche la gourde, trouve le
parchemin, le dploie, lit...--Qu'on se reprsente cet
panouissement monstrueux!

Il est trange de penser que la mer, le vent, les espaces, les
flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent
se donner beaucoup de peine pour arriver  faire le bonheur d'un
mchant.  Cette complicit avait dur quinze ans.  Oeuvre
mystrieuse.  Pendant ces quinze annes, l'ocan n'avait pas t
une minute sans y travailler.  Les flots s'taient transmis de
l'un  l'autre la bouteille surnageante, les cueils avaient
esquiv le choc du verre, aucune flure n'avait lzard la
gourde, aucun frottement n'avait us le bouchon, les algues
n'avaient point pourri l'osier, les coquillages n'avaient point
rong le mot _Hardquanonne_, l'eau n'avait pas pntr dans
l'pave, la moisissure n'avait pas dissous le parchemin,
l'humidit n'avait pas effac l'criture, que de soins l'abme
avait d se donner!  Et de cette faon, ce que Gernardus avait
jet  l'ombre, l'ombre l'avait remis  Barkilphedro, et le
message envoy  Dieu tait parvenu au dmon.  Il y avait eu abus
de confiance dans l'immensit, et l'ironie obscure mle aux
choses s'tait arrange de telle sorte qu'elle avait compliqu ce
triomphe loyal, l'enfant perdu Gwynplaine redevenant lord
Clancharlie, d'une victoire venimeuse, qu'elle avait fait
mchamment une bonne action, et qu'elle avait mis la justice au
service de l'iniquit.  Retirer sa victime  Jacques II, c'tait
donner une proie  Barkilphedro.  Relever Gwynplaine, c'tait
livrer Josiane.  Barkilphedro russissait; et c'tait pour cela
que pendant tant d'annes les vagues, les lames, les rafales,
avaient ballott, secou, pouss, jet, tourment et respect
cette bulle de verre o il y avait tant d'existences mles!
c'tait pour cela qu'il y avait eu entente cordiale entre les
vents, les mares et les temptes!  La vaste agitation du prodige
complaisante pour un misrable!  l'infini collaborateur d'un ver
de terre!  la destine a de ces volonts sombres.

Barkilphedro eut un clair d'orgueil titanique.  Il se dit que
tout cela avait t excut  son intention.  Il se sentit centre
et but.

Il se trompait.  Rhabilitons le hasard.  Ce n'tait point l le
vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de
Barkilphedro.  L'ocan se faisant pre et mre d'un orphelin,
envoyant la tourmente  ses bourreaux, brisant la barque qui a
repouss l'enfant, engloutissant les mains jointes des naufrags,
refusant toutes leurs supplications et n'acceptant d'eux que leur
repentir, la tempte recevant un dpt des mains de la mort, le
robuste navire o tait le forfait remplac par la fiole fragile
o est la rparation, la mer changeant de rle, comme une
panthre qui se ferait nourrice, et se mettant  bercer, non
l'enfant, mais sa destine, pendant qu'il grandit ignorant de
tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues,  qui a t
jete la gourde, veillant sur ce pass dans lequel il y a un
avenir, l'ouragan soufflant dessus avec bont, les courants
dirigeant la frle pave  travers l'insondable itinraire de
l'eau, les mnagements des algues, des houles, des rochers, toute
la vaste cume de l'abme prenant sous sa protection un innocent,
l'onde imperturbable comme une conscience, le chaos rtablissant
l'ordre, le monde des tnbres aboutissant  une clart, toute
l'ombre employe  cette sortie d'astre, la vrit; le proscrit
consol dans sa tombe, l'hritier rendu  l'hritage, le crime du
roi cass, la prmditation divine obie, le petit, le faible,
l'abandonn, ayant l'infini pour tuteur; voil ce que
Barkilphedro et pu voir dans l'vnement dont il triomphait;
voil ce qu'il ne vit pas.  Il ne se dit point que tout avait t
fait pour Gwynplaine; il se dit que tout avait t fait pour
Barkilphedro; et qu'il en valait la peine.  Tels sont les satans.

Du reste, pour s'tonner qu'une pave fragile ait pu nager quinze
ans sans tre avarie, il faudrait peu connatre la profonde
douceur de l'ocan.  Quinze ans, ce n'est rien.  Le 4 octobre
1867, dans le Morbihan, entre l'le de Groix, la pointe de la
presqu'le de Gavres et le rocher des Errants, des pcheurs de
Port-Louis ont trouv une amphore romaine du quatrime sicle,
couverte d'arabesques par les incrustations de la mer.  Cette
amphore avait flott quinze cents ans.

Quelque apparence flegmatique que voult garder Barkilphedro, sa
stupfaction avait gal sa joie.

Tout s'offrait; tout tait comme prpar.  Les tronons de
l'aventure qui allait satisfaire sa haine taient d'avance pars
 sa porte.  Il n'y avait qu' les rapprocher et  faire les
soudures.  Ajustage amusant  excuter.  Ciselure.

Gwynplaine!  il connaissait ce nom.  _Masca ridens!_ Comme tout
le monde, il avait t voir l'Homme qui Rit.  Il avait lu
l'enseigne-criteau accroche  l'inn Tadcaster ainsi qu'on lit
une affiche de spectacle qui attire la foule; il l'avait
remarque; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres
dtails, quitte d'ailleurs  vrifier ensuite; cette affiche,
dans l'vocation lectrique qui se fit en lui, reparut devant son
oeil profond et vint se placer  ct du parchemin des naufrags,
comme la rponse  ct de la question, comme le mot  ct de
l'nigme, et ces lignes: Ici l'on voit Gwynplaine abandonn 
l'ge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer,
 Portland, prirent brusquement sous son regard un
resplendissement d'apocalyse.  Il eut cette vision, le
flamboiement de _Mane Thecel Phars_ sur un boniment de la foire.
C'en tait fait de tout cet chafaudage qui tait l'existence de
Josiane.  croulement subit.  L'enfant perdu tait retrouv.  Il
y avait un lord Clancharlie.  David Dirry-Moir tait vid.  La
pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de
lord David et entrait dans Gwynplaine.  Tout, chteaux, chasses,
forts, htels, palais, domaines, y compris Josiane, tait 
Gwynplaine.  Et Josiane, quelle solution!  Qui maintenant
avait-elle devant elle?  Illustre et hautaine, un histrion; belle
et prcieuse, un monstre.  Et-on jamais espr cela?  La vrit
est que Barkilphedro tait dans l'enthousiasme.  Toutes les
combinaisons les plus haineuses peuvent tre dpasses par la
munificence infernale de l'imprvu.  Quand la ralit veut, elle
fait des chefs-d'oeuvre.  Barkilphedro trouvait btes tous ses
rves.  Il avait mieux.

Le changement qui allait se faire par lui se ft-il fait contre
lui, il ne l'et pas moins voulu.  Il existe de froces insectes
dsintresss qui piquent sachant qu'ils mourront de la piqre.
Barkilphedro tait cette vermine-l.

Mais cette fois, il n'avait pas le mrite du dsintressement.
Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain
Clancharlie allait lui devoir tout.  De protg, Barkilphedro
allait devenir protecteur.  Et protecteur de qui?  d'un pair
d'Angleterre.  Il aurait un lord  lui!  un lord qui serait sa
crature!  Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui
donner.  Et ce lord serait le beau-frre morganatique de la
reine!  tant si laid, il plairait  la reine de toute la
quantit dont il dplairait  Josiane.  Pouss par cette faveur,
et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait
devenir un personnage.  Il s'tait toujours destin  l'glise.
Il avait une vague envie d'tre vque.

En attendant, il tait heureux.

Quel beau succs!  et comme toute cette quantit de besogne du
hasard tait bien faite!  Sa vengeance, car il appelait cela sa
vengeance, lui tait mollement apporte par le flot.  Il n'avait
pas t vainement embusqu.

L'cueil, c'tait lui.  L'pave, c'tait Josiane.  Josiane venait
s'chouer sur Barkilphedro!  Profonde extase sclrate.

Il tait habile  cet art qu'on appelle la suggestion, et qui
consiste  faire dans l'esprit des autres une petite incision o
l'on met une ide  soi; tout en se tenant  l'cart, et sans
avoir l'air de s'en mler, il s'arrangea de faon  ce que
Josiane allt  la baraque Green-Box et vt Gwynplaine.  Cela ne
pouvait pas nuire.  Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon
ingrdient dans la combinaison.  Plus tard, cela assaisonnerait.

Il avait silencieusement tout apprt d'avance.  Ce qu'il
voulait, c'tait on ne sait quoi de soudain.  Le travail qu'il
avait excut ne pourrait tre exprim que par ces mots tranges:
construire un coup de foudre.

Les prliminaires achevs, il avait veill  ce que toutes les
formalits voulues fussent accomplies dans les formes lgales.
Le secret n'en avait point souffert, le silence faisant partie de
la loi.

La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu;
Barkilphedro y avait assist.  On vient d'en voir le rsultat.

Le mme jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement,
de la part de sa majest, chercher lady Josiane  Londres pour la
conduire  Windsor o Anne en ce moment passait la saison.
Josiane, pour quelque chose qu'elle avait dans l'esprit, et bien
souhait dsobir, ou du moins retarder d'un jour son obissance
et remettre ce dpart au lendemain, mais la vie de cour ne
comporte point ces rsistances-l.  Elle dut se mettre
immdiatement en route, et abandonner sa rsidence de Londres,
Hunkerville-house, pour sa rsidence de Windsor, Corleone-lodge.

La duchesse Josiane avait quitt Londres au moment mme o le
wapentake se prsentait  l'inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine
et le mener  la cave pnale de Southwark.

Quand elle arriva  Windsor, l'huissier de la verge noire, qui
garde la porte de la chambre de prsence, l'informa que sa
majest tait enferme avec le lord chancelier, et ne pourrait la
recevoir que le lendemain; qu'elle et en consquence  se tenir,
 Corleone-lodge,  la disposition de sa majest, et que sa
majest lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin 
son rveil.  Josiane rentra chez elle fort dpite, soupa de
mauvaise humeur, eut la migraine, congdia tout le monde, son
mousse except, puis le congdia lui-mme, et se coucha qu'il
faisait encore jour.

En arrivant elle avait appris que, ce mme lendemain, lord David
Dirry-Moir, ayant reu en mer l'ordre de venir immdiatement
prendre les ordres de la reine, tait attendu  Windsor.



III

AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBRIE AU SNGAL
SANS PERDRE CONNAISSANCE.  (Humboldt.)


L'vanouissement d'un homme, mme le plus ferme et le plus
nergique, sous un brusque coup de massue de la fortune, n'a rien
qui doive surprendre.  Un homme s'assomme par l'imprvu comme un
boeuf par le merlin.  Franois d'Albescola, le mme qui arrachait
aux ports turcs leur chane de fer, demeura, quand on le fit
pape, un jour entier sans connaissance.  Or, du cardinal au pape
l'enjambe est moindre que du saltimbanque au pair d'Angleterre.

Rien de violent comme les ruptures d'quilibre.

Quand Gwynplaine revint  lui et rouvrit les yeux, il tait nuit.
Gwynplaine tait dans un fauteuil au milieu d'une vaste chambre
toute tendue de velours pourpre, murs, plafond et plancher.  On
marchait sur du velours.  Prs de lui se tenait debout, tte nue,
l'homme au gros ventre et au manteau de voyage qui tait sorti de
derrire un pilier dans la cave de Southwark.  Gwynplaine tait
seul dans cette chambre avec cet homme.  De son fauteuil, en
tendant le bras, il pouvait toucher deux tables, portant chacune
une girandole de six chandelles de cire allumes.  Sur l'une de
ces tables, il y avait des papiers et une cassette; sur l'autre
un en-cas, volaille froide, vin, brandy, servi sur un plateau de
vermeil.

Par le vitrage d'une longue fentre allant du plancher au
plafond, un clair ciel nocturne d'avril faisait entrevoir au
dehors un demi-cercle de colonnes autour d'une cour d'honneur
ferme d'un portail  trois portes, une fort large et deux
basses; la porte cochre, trs grande, au milieu;  droite, la
porte chevalire, moindre;  gauche, la porte pitonne, petite.
Ces portes taient fermes de grilles dont les pointes
brillaient; une haute sculpture couronnait la porte centrale.
Les colonnes taient probablement en marbre blanc, ainsi que le
pavage de la cour, qui faisait un effet de neige et qui encadrait
de sa nappe de lames plates une mosaque confusment distincte
dans l'ombre; cette mosaque, sans doute, vue le jour, et offert
au regard, avec tous ses maux et toutes ses couleurs, un
gigantesque blason, selon la mode florentine.  Des zigzags de
balustres montaient et descendaient, indiquant des escaliers de
terrasses.  Au-dessus de la cour se dressait une immense
architecture brumeuse et vague  cause de la nuit.  Des
intervalles de ciel, pleins d'toiles, dcoupaient une silhouette
de palais.

On apercevait un toit dmesur, des pignons  volutes, des
mansardes  visires comme des casques, des chemines pareilles 
des tours, et des entablements couverts de dieux et de desses
immobiles.  A travers la colonnade jaillissait dans la pnombre
une de ces fontaines de ferie, doucement bruyantes, qui se
versent de vasque en vasque, mlent la pluie  la cascade,
ressemblent  une dispersion d'crin, et font au vent une folle
distribution de leurs diamants et de leurs perles comme pour
dsennuyer les statues qui les entourent.  De longues ranges de
fentres se profilaient, spares par des panoplies en ronde
bosse, et par des bustes sur des pidouches.  Sur les acrotres,
des trophes et des morions  panaches de pierre alternaient avec
les dieux.

Dans la chambre o tait Gwynplaine, au fond, en face de la
fentre, on voyait d'un ct une chemine aussi haute que la
muraille, et de l'autre, sous un dais, un de ces spacieux lits
fodaux o l'on monte avec une chelle et o l'on peut se coucher
en travers.  L'escabeau du lit tait  ct.  Un rang de
fauteuils au bas des murs et un rang de chaises en avant des
fauteuils compltaient l'ameublement.  Le plafond tait de forme
tumbon; un grand feu de bois  la franaise flambait dans la
chemine;  la richesse des flammes et  leurs stries roses et
vertes, un connaisseur et constat que ce feu tait de bois de
frne, trs grand luxe; la chambre tait si grande que les deux
girandoles la laissaient obscure.   et l, des portires,
baisses et flottantes, indiquaient des communications avec
d'autres chambres.  Cet ensemble avait l'aspect carr et massif
du temps de Jacques Ier, mode vieillie et superbe.  Comme le
tapis et la tenture de la chambre, le dais, le baldaquin, le lit,
l'escabeau, les rideaux, la chemine, les housses des tables, les
fauteuils, les chaises, tout tait velours cramoisi.  Pas d'or,
si ce n'est au plafond.  L,  gale distance des quatre angles,
luisait, appliqu  plat, un norme bouclier rond de mtal
repouss, o tincelait un blouissant relief d'armoiries; dans
ces armoiries, sur deux blasons accosts, on distinguait un
tortil de baron et une couronne de marquis; tait-ce du cuivre
dor?  tait-ce du vermeil?  on ne savait.  Cela semblait de
l'or.  Et au centre de ce plafond seigneurial, magnifique ciel
obscur, ce flamboyant cusson avait le sombre resplendissement
d'un soleil dans de la nuit.

Un homme sauvage dans lequel est amalgam un homme libre est 
peu prs aussi inquiet dans un palais que dans une prison.  Ce
lieu superbe tait troublant.  Toute magnificence dgage de
l'effroi.  Quel pouvait tre l'habitant de cette demeure auguste?
A quel colosse toute cette grandeur appartenait-elle?  De quel
lion ce palais tait-il l'antre?  Gwynplaine, encore mal veill,
avait le coeur serr.

--O est-ce que je suis?  dit-il.

L'homme qui tait debout devant lui, rpondit:

--Vous tes dans votre maison, milord.



IV

FASCINATION


II faut du temps pour revenir  la surface.

Gwynplaine avait t jet au fond de la stupfaction.

On ne prend pas tout de suite pied dans l'inconnu.

Il y a des droutes d'ides comme il y a des droutes d'armes;
le ralliement ne se fait point immdiatement.

On se sent en quelque sorte pars.  On assiste  une bizarre
dissipation de soi-mme.

Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l'homme est le
caillou.  Rsistez donc, une fois lanc.

Gwynplaine, qu'on nous passe le mot, ricochait d'un tonnement
sur l'autre.  Aprs la lettre d'amour de la duchesse, la
rvlation de la cave de Southwark.

Dans une destine, quand l'inattendu commence, prparez-vous 
ceci: coup sur coup.  Cette farouche porte une fois ouverte, les
surprises s'y prcipitent.  La brche faite  votre mur, le
ple-mle des vnement s'y engouffre.  L'extraordinaire ne vient
pas pour une fois.

L'extraordinaire, c'est une obscurit.  Cette obscurit tait sur
Gwynplaine.  Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible.  Il
percevait tout  travers ce brouillard qu'une commotion profonde
laisse dans l'intelligence comme la poussire d'un croulement.
La secousse avait t de fond en comble.  Rien de net ne
s'offrait  lui.  Pourtant la transparence se rtablit toujours
peu  peu.  La poussire tombe.  D'instant en instant, la densit
de l'tonnement dcrot.  Gwynplaine tait comme quelqu'un qui
aurait l'oeil ouvert et fixe dans un songe, et qui tcherait de
voir ce qu'il y a dedans.  Il dcomposait ce nuage, puis le
recomposait.  Il avait des intermittences d'garement.  Il
subissait cette oscillation de l'esprit dans l'imprvu, laquelle,
tour  tour, vous pousse du ct o l'on comprend, puis vous
ramne du ct o l'on ne comprend plus.  A qui n'est-il pas
arriv d'avoir ce balancier dans le cerveau?

Par degr la dilatation se faisait en sa pense dans les tnbres
de l'incident comme elle s'tait faite en sa pupille dans les
tnbres du souterrain de Southwark.  Le difficile, c'tait de
parvenir  mettre un certain espacement entre tant de sensations
accumules.  Pour que cette combustion des ides troubles, dite
comprhension, puisse s'oprer, il faut de l'air entre les
motions.  Ici l'air manquait.  L'vnement, pour ainsi dire,
n'tait pas respirable.  En entrant dans la terrifiante cave de
Southwark, Gwynplaine s'tait attendu au carcan du forat; on lui
avait mis sur la tte la couronne de pair.  Comment tait-ce
possible?  Il n'y avait point assez de place entre ce que
Gwynplaine avait redout et ce qui lui arrivait, cela s'tait
succd trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop
brusquement pour que ce ft clair.  Les deux contrastes taient
trop serrs l'un contre l'autre.  Gwynplaine faisait effort pour
retirer son esprit de cet tau.

Il se taisait.  C'est l'instinct des grandes stupeurs qui sont
sur la dfensive plus qu'on ne croit.  Qui ne dit rien fait face
 tout.  Un mot qui vous chappe, saisi par l'engrenage inconnu,
peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues.

L'crasement, c'est la peur des petits.  La foule craint toujours
qu'on ne lui mette le pied dessus.  Or Gwynplaine avait t de la
foule bien longtemps.

Un tat singulier de l'inquitude humaine se traduit par ce mot:
voir venir.  Gwynplaine tait dans cet tat.  On ne se sent pas
encore en quilibre avec une situation qui surgit.  On surveille
quelque chose qui doit avoir une suite.  On est vaguement
attentif.  On voit venir.  Quoi?  on ne sait.  Qui?  on regarde.

L'homme au gros ventre rpta:

--Vous tes dans votre maison, milord.

Gwynplaine se tta.  Dans les surprises, on regarde, pour
s'assurer que les choses existent, puis on se tte, pour
s'assurer qu'on existe soi-mme.  C'tait bien  lui qu'on
parlait; mais lui-mme tait autre.  Il n'avait plus son capingot
et son esclavine de cuir.  Il avait un gilet de drap d'argent, et
un habit de satin qu'en le touchant il sentait brod; il sentait
une grosse bourse pleine dans la poche du gilet.  Un large
haut-de-chausses de velours recouvrait son troite culotte
collante de clown; il avait des souliers  hauts talons rouges.
De mme qu'on l'avait transport dans ce palais, on lui avait
chang ses vtements.

L'homme reprit:

--Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci: C'est moi qui
me nomme Barkilphedro.  Je suis clerc de l'amiraut.  C'est moi
qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir
votre destine.  Ainsi, dans les contes arabes, un pcheur fait
sortir d'une bouteille un gant.

Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait.

Barkilphedro continua:

--Outre ce palais, milord.  vous avez Hunkerville-house, qui est
plus grand.  Vous avez Clancharlie-castle, o est assise votre
pairie, et qui est une forteresse du temps d'douard le Vieux.
Vous avez dix-neuf baillis  vous, avec leurs villages et leurs
paysans.  Ce qui met sous votre bannire de lord et de nobleman
environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins.  A Clancharlie,
vous tes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous
tenez votre cour de baron.  Le roi n'a de plus que vous que le
droit de frapper monnaie.  Le roi, que la loi normande qualifie
chief-signor, a justice, cour et coin.  Coin, c'est monnaie.  A
cela prs, vous tes roi dans votre seigneurie comme lui dans son
royaume.  Vous avez droit, comme baron,  un gibet de quatre
piliers en Angleterre, et, comme marquis,  une potence de sept
poteaux en Sicile; la justice du simple seigneur ayant deux
piliers, celle du chtelain trois, et celle du duc huit.  Vous
tes qualifi prince dans les anciennes chartres de Northumbre.
Vous tes alli aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power,
et aux comtes d'Umfraville en cosse, qui sont Angus.  Vous tes
chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore.  Vous
avez huit chtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble,
Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d'autres.  Vous avez un
droit sur les tourbires de Pillinmore et sur les carrires
d'albtre de Trent; de plus vous avez tout le pays de
Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville
qui est dessus.  La ville s'appelle Vinecaunton; la montagne
s'appelle Moil-enlli.  Tout cela vous fait un revenu de quarante
mille livres sterling, c'est--dire quarante fois les vingt-cinq
mille francs de rente dont se contente un franais.

Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo
de stupeur, se souvenait.  Le souvenir est un engloutissement
qu'un mot peut remuer jusqu'au fond.  Tous ces noms prononcs par
Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait.  Ils taient inscrits
aux dernires lignes de ces deux placards qui tapissaient la
cahute o s'tait coule son enfance, et,  force d'y avoir
laiss machinalement errer ses yeux, il les savait par coeur.  En
arrivant, orphelin abandonn, dans la baraque roulante de
Weymouth, il y avait trouv son hritage inventori qui
l'attendait, et le matin, quand le pauvre petit s'veillait, la
premire chose qu'pelait son regard insouciant et distrait,
c'tait sa seigneurie et sa pairie.  Dtail trange qui
s'ajoutait  toutes ses surprises, pendant quinze ans, rdant de
carrefour en carrefour, clown d'un trteau nomade, gagnant son
pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes,
il avait voyag avec sa fortune affiche sur sa misre.

Barkilphedro toucha de l'index la cassette qui tait sur la
table:

--Milord, cette cassette contient deux mille guines que sa
gracieuse majest la reine vous envoie pour vos premiers besoins.

Gwynplaine fit un mouvement.

--Ce sera pour mon pre Ursus, dit-il.

--Soit, milord, fit Barkilphedro.  Ursus,  l'inn Tadcaster.  Le
sergent de la coiffe, qui nous a accompagns jusqu'ici et qui va
repartir tout  l'heure, les lui portera.  Peut-tre irai-je 
Londres.  En ce cas, ce serait moi.  Je m'en charge.

--Je les lui porterai moi-mme, repartit Gwynplaine.

Barkilphedro cessa de sourire, et dit:

--Impossible.

Il y a une inflexion de voix qui souligne.  Barkilphedro eut cet
accent.  Il s'arrta comme pour mettre un point aprs le mot
qu'il venait de dire.  Puis il continua, avec ce ton respectueux
et particulier du valet qui se sent le matre:

--Milord, vous tes ici  vingt-trois milles de Londres, 
Corleone-lodge, dans votre rsidence de cour, contigu au chteau
royal de Windsor.  Vous y tes sans que personne le sache.  Vous
y avez t transport dans une voiture ferme qui vous attendait
 la porte de la gele de Southwark.  Les gens qui vous ont
introduit dans ce palais ignorent qui vous tes, mais me
connaissent, et cela suffit.  Vous avez pu tre amen jusqu' cet
appartement, au moyen d'une clef secrte que j'ai.  Il y a dans
la maison des personnes endormies, et ce n'est pas l'heure de
rveiller les gens.  C'est pourquoi nous avons le temps d'une
explication, qui sera courte d'ailleurs.  Je vais vous la faire.
J'ai commission de sa majest.

Barkilphedro se mit  feuilleter tout en parlant une liasse de
dossiers qui tait prs de la cassette.

--Milord, voici votre patente de pair.  Voici le brevet de votre
marquisat sicilien.  Voici les parchemins et diplmes de vos huit
baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de
Kent, jusqu' Jacques VI et Ier, roi d'Angleterre et d'cosse.
Voici vos lettres de prsance.  Voici vos baux  rentes, et les
titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et
domaines.  Ce que vous avez au-dessus de votre tte dans ce
blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil
 perles de baron et le cercle  fleurons de marquis.  Ici, 
ct, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours
rouge  bandes d'hermine.  Aujourd'hui mme, il y a quelques
heures, le lord-chancelier, et le dput-comte-marchal
d'Angleterre, informs du rsultat de votre confrontation avec le
comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majest.  Sa
majest a sign selon son bon plaisir qui est la mme chose que
la loi.  Toutes les formalits sont remplies.  Demain, pas plus
tard que demain, vous serez admis  la chambre des lords; on y
dlibre depuis quelques jours sur un bill prsent par la
couronne ayant pour objet d'augmenter de cent mille livres
sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de
France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la
reine; vous pourrez prendre part  la discussion.

Barkilphedro s'interrompit, respira lentement, et reprit:

--Pourtant rien n'est fait encore.  On n'est pas pair
d'Angleterre malgr soi.  Tout peut s'annuler et disparatre, 
moins que vous ne compreniez.  Un vnement qui se dissipe avant
d'clore, cela se voit dans la politique.  Milord, le silence 
cette heure est encore sur vous.  La chambre des lords ne sera
mise au fait que demain.  Le secret de toute votre affaire a t
gard, par raison d'tat, laquelle est d'une consquence
tellement considrable que les personnes graves, seules informes
en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront
immdiatement, si la raison d'tat leur commande de les oublier.
Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit.  Il est ais de
vous effacer.  Cela est d'autant plus facile que vous avez un
frre, fils naturel de votre pre et d'une femme qui depuis,
pendant l'exil de votre pre, a t la matresse du roi Charles
II, ce qui fait que votre frre est bien en cour; or c'est  ce
frre, tout btard qu'il est, que reviendrait votre pairie.
Voulez-vous cela?  je ne le suppose pas.  Eh bien, tout dpend de
vous.  Il faut obir  la reine.  Vous ne quitterez cette
rsidence que demain, dans une voiture de sa majest, et pour
aller  la chambre des lords.  Milord, voulez-vous tre pair
d'Angleterre, oui ou non?  La reine a des vues sur vous.  Elle
vous destine  une alliance quasi royale.  Lord Fermain
Clancharlie, ceci est l'instant dcisif.  Le destin n'ouvre point
une porte sans en fermer une autre.  Aprs de certains pas en
avant, un pas en arrire n'est plus possible.  Qui entre dans la
transfiguration a derrire lui un vanouissement.  Milord,
Gwynplaine est mort.  Comprenez-vous?

Gwynplaine eut un tremblement de la tte aux pieds, puis il se
remit.

--Oui, dit-il.

Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et
sortit.



V

ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE


Qu'est-ce que ces tranges changements  vue qui se font dans
l'me humaine?

Gwynplaine avait t en mme temps enlev sur un sommet et
prcipit dans un abme.

Il avait le vertige.

Le vertige double.

Le vertige de l'ascension et le vertige de la chute.

Mlange fatal.

Il s'tait senti monter et ne s'tait pas senti tomber.

Voir un nouvel horizon, c'est redoutable.

Une perspective, cela donne des conseils.  Pas toujours bons.

Il avait eu devant lui la troue ferique, pige peut-tre, d'un
nuage qui se dchire et qui montre le bleu profond.

Si profond qu'il est obscur.

Il tait sur la montagne d'o l'on voit les royaumes de la terre.

Montagne d'autant plus terrible qu'elle n'existe pas.  Ceux qui
sont sur cette cime sont dans un rve.

La tentation y est gouffre, et si puissante, que l'enfer sur ce
sommet espre corrompre le paradis, et que le diable y apporte
Dieu.

Fasciner l'ternit, quelle trange esprance!

L o Satan tente Jsus, comment un homme lutterait-il?

Des palais, des chteaux, la puissance, l'opulence, toutes les
flicits humaines  perte de vue autour de soi, une mappemonde
des jouissances tales  l'horizon, une sorte de gographie
radieuse dont on est le centre; mirage prilleux.

Et qu'on se figure le trouble d'une telle vision pas amene, sans
chelons pralables franchis, sans prcaution, sans transition.

Un homme qui s'est endormi dans un trou de taupe et qui se
rveille sur la pointe du clocher de Strasbourg; c'tait l
Gwynplaine.

Le vertige est une espce de lucidit formidable.  Surtout celui
qui, vous emportant  la fois vers le jour et vers la nuit, se
compose de deux tournoiements en sens inverse.

On voit trop, et pas assez.

On voit tout, et rien.

On est ce que l'auteur de ce livre a appel quelque part
l'aveugle bloui.

Gwynplaine, rest seul, se mit  marcher  grands pas.  Un
bouillonnement prcde l'explosion.

A travers cette agitation, dans cette impossibilit de se tenir
en place, il mditait.  Ce bouillonnement tait une liquidation.
Il faisait l'appel de ses souvenirs.  Chose surprenante qu'on ait
toujours si bien cout ce qu'on croit  peine avoir entendu!  la
dclaration des naufrags lue par le shriff dans la cave de
Southwark lui revenait parfaitement nette et intelligible; il
s'en rappelait chaque mot; il revoyait dessous toute son enfance.

Brusquement il s'arrta, les mains derrire le dos, regardant le
plafond, le ciel, n'importe, ce qui est en haut.

--Revanche!  dit-il.

Il fut comme celui qui met sa tte hors de l'eau.  Il lui sembla
qu'il voyait tout, le pass, l'avenir, le prsent, dans le
saisissement d'une clart subite.

Ah!  cria-t-il,--car il y a des cris au fond de la pense,--ah!
c'tait donc cela!  j'tais lord.  Tout se dcouvre.  Ah!  l'on
m'a vol, trahi, perdu, dshrit, abandonn, assassin!  le
cadavre de ma destine a flott quinze ans sur la mer, et tout 
coup il a touch la terre, et il s'est dress debout et vivant!
Je renais.  Je nais!  Je sentais bien sous mes haillons palpiter
autre chose qu'un misrable, et, quand je me tournais du ct des
hommes, je sentais bien qu'ils taient le troupeau, et que je
n'tais pas le chien, mais le berger!  Pasteurs des peuples,
conducteurs d'hommes, guides et matres, c'est l ce qu'taient
mes pres; et ce qu'ils taient, je le suis!  Je suis
gentilhomme, et j'ai une pe; je suis baron, et j'ai un casque;
je suis marquis, et j'ai un panache; je suis pair, et j'ai une
couronne.  Ah!  l'on m'avait pris tout cela!  J'tais l'habitant
de la lumire, et l'on m'avait fait l'habitant des tnbres.
Ceux qui avaient proscrit le pre ont vendu l'enfant.  Quand mon
pre a t mort, ils lui ont retir de dessous la tte la pierre
de l'exil qu'il avait pour oreiller, et ils me l'ont mise au cou,
et ils m'ont jet dans l'gout.  Oh!  ces bandits qui ont tortur
mon enfance, oui, ils remuent et se dressent au plus profond de
ma mmoire, oui, je les revois.  J'ai t le morceau de chair
becquet sur une tombe par une troupe de corbeaux.  J'ai saign
et cri sous toutes ces silhouettes horribles.  Ah!  c'est donc
l qu'on m'avait prcipit, sous l'crasement de ceux qui vont et
viennent, sous le trpignement de tous, au-dessous du dernier
dessous du genre humain, plus bas que le serf, plus bas que le
valet, plus bas que le goujat, plus bas que l'esclave, 
l'endroit o le chaos devient le cloaque, au fond de la
disparition!  Et c'est de l que je sors!  c'est de l que je
remonte!  c'est de l que je ressuscite!  Et me voil.  Revanche!

Il s'assit, se releva, prit sa tte dans ses mains, se remit 
marcher, et ce monologue d'une tempte continua en lui:

--O suis-je?  sur le sommet!  O est-ce que je viens m'abattre?
sur la cime!  Ce fate, la grandeur, ce dme du monde, la
toute-puissance, c'est ma maison.  Ce temple en l'air, j'en suis
un des dieux!  l'inaccessible, j'y loge.  Cette hauteur que je
regardais d'en bas, et d'o il tombait tant de rayons que j'en
fermais les yeux, cette seigneurie inexpugnable, cette forteresse
imprenable des heureux, j'y entre.  J'y suis.  J'en suis.  Ah!
tour de roue dfinitif!  j'tais en bas, je suis en haut.  En
haut,  jamais!  me voil lord, j'aurai un manteau d'carlate,
j'aurai des fleurons sur la tte, j'assisterai au couronnement
des rois, ils prteront serment entre mes mains, je jugerai les
ministres et les princes, j'existerai.  Des profondeurs o l'on
m'avait jet, je rejaillis jusqu'au znith.  J'ai des palais de
ville et de campagne, des htels, des jardins, des chasses, des
forts, des carrosses, des millions, je donnerai des ftes, je
ferai des lois, j'aurai le choix des bonheurs et des joies, et le
vagabond Gwynplaine, qui n'avait pas le droit de prendre une
fleur dans l'herbe, pourra cueillir des astres dans le ciel!

Funbre rentre de l'ombre dans une me.  Ainsi s'oprait, en ce
Gwynplaine qui avait t un hros, et qui, disons-le, n'avait
peut-tre pas cess de l'tre, le remplacement de la grandeur
morale par la grandeur matrielle.  Transition lugubre.
Effraction d'une vertu par une troupe de dmons qui passe.
Surprise faite au ct faible de l'homme.  Toutes les choses
infrieures qu'on appelle suprieures, les ambitions, les
volonts louches de l'instinct, les passions, les convoitises,
chasses loin de Gwynplaine par l'assainissement du malheur,
reprenaient tumultueusement possession de ce gnreux coeur.  Et
 quoi cela avait-il tenu?   la trouvaille d'un parchemin dans
une pave charrie par la mer.  Le viol d'une conscience par un
hasard, cela se voit.

Gwynplaine buvait  pleine gorge l'orgueil, ce qui lui faisait
l'me obscure.  Tel est ce vin tragique.

Cet tourdissement l'envahissait; il faisait plus qu'y consentir,
il le savourait.  Effet d'une longue soif.  Est-on complice de la
coupe o l'on perd sa raison?  Il avait toujours vaguement dsir
cela.  Il regardait sans cesse du ct des grands; regarder,
c'est souhaiter.  L'aiglon ne nat pas impunment dans l'aire.

tre lord.  Maintenant,  de certains moments, il trouvait cela
tout simple.

Peu d'heures s'taient coules, comme le pass d'hier tait dj
loin!

Gwynplaine avait rencontr l'embuscade du mieux, ennemi du bien.

Malheur  celui dont on dit: A-t-il du bonheur!

On rsiste  l'adversit mieux qu' la prosprit.  On se tire de
la mauvaise fortune plus entier que de la bonne.  Charybde est la
misre, mais Scylla est la richesse.  Ceux qui se dressaient sous
la foudre sont terrasss par l'blouissement.  Toi qui ne
t'tonnais pas du prcipice, crains d'tre emport sur les
lgions d'ailes de la nue et du songe.  L'ascension t'lvera et
t'amoindrira.  L'apothose a une sinistre puissance d'abattre.

Se connatre en bonheur, ce n'est pas facile.  Le hasard n'est
autre chose qu'un dguisement.  Rien ne trompe comme ce
visage-l.  Est-il la Providence?  Est-il la Fatalit?

Une clart peut ne pas tre une clart.  Car la lumire est
vrit, et une lueur peut tre une perfidie.  Vous croyez qu'elle
claire, non, elle incendie.

Il fait nuit; une main pose une chandelle, vil suif devenu
toile, au bord d'une ouverture dans les tnbres.  Le phalne y
va.

Dans quelle mesure est-il responsable?

Le regard du feu fascine le phalne de mme que le regard du
serpent fascine l'oiseau.

Que le phalne et l'oiseau n'aillent point l, cela leur est-il
possible?  Est-il possible  la feuille de refuser obissance au
vent?  Est-il possible  la pierre de refuser obissance  la
gravitation?

Questions matrielles, qui sont aussi des questions morales.

Aprs la lettre de la duchesse, Gwynplaine s'tait redress.  Il
y avait en lui de profondes attaches qui avaient rsist.  Mais
les bourrasques, aprs avoir puis le vent d'un ct de
l'horizon, recommencent de l'autre, et la destine, comme la
nature, a ses acharnements.  Le premier coup branle, le second
dracine.

Hlas!  comment tombent les chnes?

Ainsi, celui qui, enfant de dix ans, seul sur la falaise de
Portland, prt  livrer bataille, regardait fixement les
combattants  qui il allait avoir affaire, la rafale qui
emportait le navire o il comptait s'embarquer, le gouffre qui
lui drobait cette planche de salut, le vide bant dont la menace
est de reculer, la terre qui lui refusait un abri, le znith qui
lui refusait une toile, la solitude sans piti, l'obscurit sans
regard, l'ocan, le ciel, toutes les violences dans un infini et
toutes les nigmes dans l'autre; celui qui n'avait pas trembl ni
dfailli devant l'normit hostile de l'inconnu; celui qui, tout
petit, avait tenu tte  la nuit comme l'ancien Hercule avait
tenu tte  la mort, celui qui, dans ce conflit dmesur, avait
fait ce dfi de mettre toutes les chances contre lui en adoptant
un enfant, lui enfant, et en s'embarrassant d'un fardeau, lui
fatigu et fragile, rendant ainsi plus faciles les morsures  sa
faiblesse, et tant lui-mme les muselires aux monstres de
l'ombre embusqus autour de lui; celui qui, belluaire avant
l'ge, avait, tout de suite, ds ses premiers pas hors du
berceau, pris corps  corps la destine; celui que sa
disproportion avec la lutte n'avait pas empch de lutter; celui
qui, voyant tout  coup se faire autour de lui une occultation
effrayante du genre humain, avait accept cette clipse et
continu superbement sa marche; celui qui avait su avoir froid,
avoir soif, avoir faim, vaillamment; celui qui, pygme par la
stature, avait t colosse par l'me; ce Gwynplaine qui avait
vaincu l'immense vent de l'abme sous sa double forme, tempte et
misre, chancelait sous ce souffle, une vanit!

Ainsi, quand elle a puis les dtresses, les dnments, les
orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un
homme rest debout, la Fatalit se met  sourire, et l'homme,
brusquement devenu ivre, trbuche.

Le sourire de la Fatalit.  S'imagine-t-on rien de plus terrible?
C'est la dernire ressource de l'impitoyable essayeur d'mes qui
prouve les hommes.  Le tigre qui est dans le destin fait parfois
patte de velours.  Prparation redoutable.  Douceur hideuse du
monstre.

La concidence d'un affaiblissement avec un agrandissement, tout
homme a pu l'observer en soi.  Une croissance soudaine disloque
et donne la fivre.

Gwynplaine avait dans le cerveau le tourbillonnement vertigineux
d'une foule de nouveauts, tout le clair-obscur de la
mtamorphose, on ne sait quelles confrontations tranges, le choc
du pass contre l'avenir, deux Gwynplaines, lui-mme double; en
arrire, un enfant en guenilles, sorti de la nuit, rdant,
grelottant, affam, faisant rire, en avant, un seigneur clatant,
fastueux, superbe, blouissant Londres.  Il se dpouillait de
l'un et s'amalgamait  l'autre.  Il sortait du saltimbanque et
entrait dans le lord.  Changements de peau qui sont parfois des
changements d'me.  Par instants cela ressemblait trop au songe.
C'tait complexe, mauvais et bon.  Il pensait  son pre.  Chose
poignante, un pre qui est un inconnu.  Il essayait de se le
figurer.  Il pensait  ce frre dont on venait de lui parler.
Ainsi, une famille!  Quoi!  une famille,  lui Gwynplaine!  Il se
perdait dans des chafaudages fantastiques.  Il avait des
apparitions de magnificences; des solennits inconnues s'en
allaient en nuage devant lui; il entendait des fanfares.

--Et puis, disait-il, je serai loquent.

Et il se reprsentait une entre splendide  la chambre des
lords.  Il arrivait gonfl de choses nouvelles.  Que n'avait-il
pas  dire?  Quelle provision il avait faite!  Quel avantage
d'tre, au milieu d'eux, l'homme qui a vu, touch, subi,
souffert, et de pouvoir leur crier: J'ai t prs de tout ce dont
vous tes loin!  A ces patriciens repus d'illusions, il leur
jettera la ralit  la face, et ils trembleront, car il sera
vrai, et ils applaudiront, car il sera grand.  Il surgira parmi
ces tout-puissants, plus puissant qu'eux; il leur apparatra
comme le porte-flambeau, car il leur montrera la vrit, et comme
le porte-glaive, car il leur montrera la justice.  Quel triomphe!

Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et
trouble  la fois, il avait des mouvements de dlire, des
accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes
d'assoupissements, des sursauts.  Il allait, venait, regardait le
plafond, examinait les couronnes, tudiait vaguement les
hiroglyphes du blason, palpait le velours du mur, remuait les
chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, pelait les
titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie,
comparait les cires et les cachets, ttait les tresses de soie
des sceaux royaux, s'approchait de la fentre, coutait le
jaillissement de la fontaine, constatait les statues, comptait
avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et
disait: Cela est.

Et il touchait son habit de satin, et il s'interrogeait:

--Est-ce que c'est moi?  Oui.

Il tait en pleine tempte intrieure.

Dans cette tourmente, sentit-il sa dfaillance et sa fatigue?
But-il, mangea-t-il, dormit-il?  S'il le fit, ce fut sans le
savoir.  Dans de certaines situations violentes, les instincts se
satisfont comme bon leur semble sans que la pense s'en mle.
D'ailleurs sa pense tait moins une pense qu'une fume.  Au
moment o le flamboiement noir de l'ruption se dgorge  travers
son puits plein de tourbillons, le cratre a-t-il conscience des
troupeaux qui paissent l'herbe au pied de sa montagne?

Les heures passrent.

L'aube parut et fit le jour.  Un rayon blanc pntra dans la
chambre et en mme temps entra dans l'esprit de Gwynplaine.

--Et Dea!  lui dit la clart.




LIVRE SIXIME

ASPECTS VARIS D'URSUS



I

CE QUE DIT LE MISANTHROPE


Aprs qu'Ursus eut vu Gwynplaine s'enfoncer sous la porte de la
gele de Southwark, il demeura, hagard, dans le recoin o il
s'tait mis en observation.  Il eut longtemps dans l'oreille ce
grincement de serrures et de verrous qui semble le hurlement de
joie de la prison dvorant un misrable.  Il attendit.  Quoi?  Il
pia.  Quoi?  Ces inexorables portes, une fois fermes, ne se
rouvrent pas tout de suite; elles sont ankyloses par leur
stagnation dans les tnbres et elles ont les mouvements
difficiles, surtout lorsqu'il s'agit de dlivrer; entrer, soit;
sortir, c'est diffrent.  Ursus le savait.  Mais attendre est une
chose qu'on n'est pas libre de cesser  volont; on attend malgr
soi; les actions que nous faisons dgagent une force acquise qui
persiste mme lorsqu'il n'y a plus d'objet, qui nous possde et
nous tient, et qui nous oblige pendant quelque temps  continuer
ce qui est dsormais sans but.  Le guet inutile, posture inepte
que nous avons tous eue dans l'occasion, perte de temps que fait
machinalement tout homme attentif  une chose disparue.  Personne
n'chappe  ces fixits-l.  On s'obstine avec une sorte
d'acharnement distrait.  On ne sait pourquoi l'on reste  cet
endroit o l'on est, mais on y reste.  Ce qu'on a commenc
activement, on le continue passivement.  Tnacit puisante d'o
l'on sort accabl.  Ursus, diffrent des autres hommes, fut
pourtant, comme le premier venu, clou sur place par cette
rverie mle de surveillance o nous plonge un vnement qui
peut tout sur nous et sur lequel nous ne pouvons rien.  Il
considrait tour  tour les deux murailles noires, tantt la
basse, tantt la haute, tantt la porte o il y avait une chelle
de potence, tantt la porte o il y avait une tte de mort; il
tait comme pris dans cet tau compos d'une prison et d'un
cimetire.  Cette rue vite et impopulaire avait si peu de
passants qu'on ne remarquait point Ursus.

Enfin il sortit de l'encoignure quelconque qui l'abritait, espce
de gurite de hasard o il tait en vedette, et il s'en alla 
pas lents.  Le jour baissait, tant sa faction avait t longue.
De temps en temps il tournait le cou et regardait l'affreux
guichet bas o tait entr Gwynplaine.  Il avait l'oeil vitreux
et stupide.  Il arriva au bout de la ruelle, prit une autre rue,
puis une autre, retrouvant vaguement l'itinraire par o il avait
pass quelques heures auparavant.  Par intervalles il se
retournait, comme s'il pouvait encore voir la porte de la prison,
quoiqu'il ne ft plus dans la rue o tait la gele.  Peu  peu
il se rapprochait du Tarrinzeau-field.  Les lanes qui
avoisinaient le champ de foire taient des sentiers dserts entre
des cltures de jardins.  Il marchait courb le long des haies et
des fosss.  Tout  coup il fit halte, et se redressa, et il
cria:--Tant mieux!

En mme temps il se donna deux coups de poing sur la tte, puis
deux coups de poing sur les cuisses, ce qui indique l'homme qui
juge les choses comme il faut les juger.

Et il se mit  grommeler entre cuir et chair, par moments avec
des clats de voix:

--C'est bien fait!  Ah!  le gueux!  le brigand!  le chenapan!  le
vaurien!  le sditieux!  Ce sont ses propos sur le gouvernement
qui l'ont men l.  C'est un rebelle.  J'avais chez moi un
rebelle.  J'en suis dlivr.  J'ai de la chance.  Il nous
compromettait.  Fourr au bagne!  Ah!  tant mieux!  Excellence
des lois.  Ah!  l'ingrat!  moi qui l'avais lev!  Donnez-vous
donc de la peine!  Quel besoin avait-il de parler et de
raisonner?  Il s'est ml des questions d'tat!  Je vous demande
un peu!  En maniant des sous, il a dblatr sur l'impt, sur les
pauvres, sur le peuple, sur ce qui ne le regardait pas!  il s'est
permis des rflexions sur les pence!  il a comment mchamment et
malicieusement le cuivre de la monnaie du royaume!  il a insult
les liards de sa majest!  un farthing, c'est la mme chose que
la reine!  l'effigie sacre, morbleu, l'effigie sacre.  A-t-on
une reine, oui ou non?  respect  son vert-de-gris.  Tout se
tient dans le gouvernement.  Il faut connatre cela.  J'ai vcu,
moi.  Je sais les choses.  On me dira: Mais vous renoncez donc 
la politique?  La politique, mes amis, je m'en soucie autant que
du poil bourru d'un ne.  J'ai reu un jour un coup de canne d'un
baronnet.  Je me suis dit: Cela suffit, je comprends la
politique.  Le peuple n'a qu'un liard, il le donne, la reine le
prend, le peuple remercie.  Rien de plus simple.  Le reste
regarde les lords.  Leurs seigneuries les lords spirituels et
temporels.  Ah!  Gwynplaine est sous clef!  Ah!  il est aux
galres!  c'est juste.  C'est quitable, excellent, mrit et
lgitime.  C'est sa faute.  Bavarder est dfendu.  Es-tu un lord,
imbcile?  Le wapentake l'a saisi, le justicier-quorum l'a
emmen, le shriff le tient.  Il doit tre en ce moment-ci
pluch par quelque sergent de la coiffe.  Comme a vous plume
les crimes, ces habiles gens-l!  Coffr, mon drle!  Tant pis
pour lui, tant mieux pour moi!  Je suis, ma foi, bien content.
J'avoue ingnument que j'ai de la chance.  Quelle extravagance
j'avais faite de ramasser ce petit et cette petite!  Nous tions
si tranquilles auparavant, Homo et moi!  Qu'est-ce qu'ils
venaient faire dans ma baraque, ces gredins-l?  Les ai-je assez
couvs quand ils taient mioches!  les ai-je assez trans avec
ma bricole!  joli sauvetage!  lui sinistrement laid, elle borgne
des deux yeux!  Privez-vous donc de tout!  Ai-je assez tt pour
eux les mamelles de la famine!  a grandit, a fait l'amour!  Des
flirtations d'infirmes, c'est l que nous en tions.  Le crapaud
et la taupe, idylle.  J'avais a dans mon intimit.  Tout cela
devait finir par la justice.  Le crapaud a parl politique, c'est
bon.  M'en voil dlivr.  Quand le wapentake est venu, j'ai
d'abord t bte, on doute toujours du bonheur, j'ai cru que je
ne voyais pas ce que je voyais, que c'tait impossible, que
c'tait un cauchemar, que c'tait une farce que me faisait le
rve.  Mais non, il n'y a rien de plus rel.  C'est plastique.
Gwynplaine est bellement en prison.  C'est un coup de la
providence.  Merci, bonne madame.  C'est ce monstre qui, avec le
tapage qu'il faisait, a attir l'attention sur mon tablissement,
et a dnonc mon pauvre loup!  Parti, le Gwynplaine!  Et me voil
dbarrass des deux.  D'un caillou deux bosses.  Car Dea en
mourra.  Quand elle ne verra plus Gwynplaine--elle le voit,
l'idiote!--elle n'aura plus de raison d'tre, elle se dira:
Qu'est-ce que je fais en ce monde?  Et elle partira, elle aussi.
Bon voyage.  Au diable tous les deux.  Je les ai toujours
dtests, ces tres!  Crve, Dea.  Ah!  que je suis content!



II

CE QU'IL FAIT


Il rejoignit l'inn Tadcaster.

Six heures et demie sonnaient, la demie pass six, comme disent
les anglais.  C'tait un peu avant le crpuscule.

Matre Nicless tait sur le pas de sa porte.  Sa face consterne
n'avait point russi depuis le matin  se dtendre, et
l'effarement y tait rest fig.

Du plus loin qu'il aperut Ursus:

--Eh bien?  cria-t-il.

--Eh bien quoi?

--Gwynplaine va-t-il revenir?  Il serait grand temps.  Le public
ne tardera pas  arriver.  Aurons-nous ce soir la reprsentation
de l'Homme qui Rit?

--L'Homme qui Rit, c'est moi, dit Ursus.

Et il regarda le tavernier avec un ricanement clatant.

Puis il monta droit au premier, ouvrit la fentre voisine de
l'enseigne de l'inn, se pencha, allongea le poing, fit une pese
sur l'criteau de Gwynplaine--l'Homme qui Rit, et sur le panneau
affiche de Chaos vaincu, dcloua l'un, arracha l'autre, mit ces
deux planches sous son bras, et redescendit.  Matre Nicless le
suivait des yeux.

--Pourquoi dcrochez-vous a?

Ursus partit d'un second clat de rire.

--Pourquoi riez-vous?  reprit l'htelier.

--Je rentre dans la vie prive.

Matre Nicless comprit, et donna ordre  son lieutenant, le boy
Govicum, d'annoncer  quiconque se prsenterait qu'il n'y aurait
pas de reprsentation le soir.  Il ta de la porte la
futaille-niche o se faisait la recette, et la rencogna dans un
angle de la salle basse.

Un moment aprs, Ursus montait dans la Green-Box.

Il posa dans un coin les deux criteaux, et pntra dans ce qu'il
appelait le pavillon des femmes.

Dea dormait.

Elle tait sur son lit, tout habille et son corps de jupe
dfait, comme dans les siestes.

Prs d'elle, Vinos et Fibi, assises, l'une sur un escabeau,
l'autre  terre, songeaient.

Malgr l'heure avance, elles n'avaient point revtu leur tricot
de desses, signe de profond dcouragement.  Elles taient
restes empaquetes dans leur guimpe de bure et dans leur robe de
grosse toile.

Ursus considra Dea.

--Elle s'essaie  un plus long sommeil, murmura-t-il.

Il apostropha Fibi et Vinos.

--Vous savez, vous autres.  C'est fini la musique.  Vous pouvez
mettre vos trompettes dans votre tiroir.  Vous avez bien fait de
ne pas vous harnacher en dits.  Vous tes bien laides comme
ceci, mais vous avez bien fait.  Gardez vos cotillons de torchon.
Pas de reprsentation ce soir.  Ni demain, ni aprs-demain, ni
aprs aprs-demain.  Plus de Gwynplaine.  Pas plus de Gwynplaine
que sur ma patte.

Et il se remit  regarder Dea.

--Quel coup a va lui donner!  Ce sera comme une chandelle qu'on
souffle.

Il enfla ses joues.

--Fouhh!--Plus rien.

Il eut un petit rire sec.

--Gwynplaine de moins, c'est tout de moins.  Ce sera comme si je
perdais Homo.  Ce sera pire.  Elle sera plus seule qu'une autre.
Les aveugles, a patauge dans plus de tristesse que nous.

Il alla a la lucarne du fond.

--Comme les jours allongent!  on y voit encore  sept heures.
Pourtant allumons le suif.

Il battit le briquet et alluma la lanterne du plafond de la
Green-Box.

Il se pencha sur Dea.

--Elle va s'enrhumer.  Les femmes, vous lui avez trop dlac son
capingot.  Il y a le proverbe franais:

     On est en avril,
     N'te pas un fil.

Il vit briller  terre une pingle, la ramassa et la piqua sur sa
manche.  Puis il arpenta la Green-Box en gesticulant.

--Je suis en pleine possession de mes facults.  Je suis lucide,
archilucide.  Je trouve cet vnement trs correct, et j'approuve
ce qui se passe.  Quand elle va se rveiller, je lui dirai tout
net l'incident.  La catastrophe ne se fera pas attendre.  Plus de
Gwynplaine.  Bonsoir, Dea.  Comme tout a est bien arrang!
Gwynplaine dans la prison.  Dea au cimetire.  Ils vont se faire
vis--vis.  Danse macabre.  Deux destines qui rentrent dans la
coulisse.  Serrons les costumes.  Bouclons la valise.  Valise,
lisez cercueil.  C'tait manqu, ces deux cratures-l.  Dea sans
yeux, Gwynplaine sans visage.  L-haut le bon Dieu rendra la
clart  Dea et la beaut  Gwynplaine.  La mort est une mise en
ordre.  Tout est bien.  Fibi, Vinos, accrochez vos tambourins au
clou.  Vos talents pour le vacarme vont se rouiller, mes belles.
On ne jouera plus, on ne trompettera plus.  Chaos vaincu est
vaincu.  L'Homme qui Rit est flamb.  Taratantara est mort.
Cette Dea dort toujours.  Elle fait aussi bien.  A sa place, je
ne me rveillerais pas.  Bah!  elle sera vite rendormie.  C'est
tout de suite mort, une mauviette comme a.  Voil ce que c'est
que de s'occuper de politique.  Quelle leon!  Et comme les
gouvernements ont raison!  Gwynplaine au shriff.  Dea au
fossoyeur.  C'est parallle.  Symtrie instructive.  J'espre
bien que le tavernier a barricad la porte.  Nous allons mourir
ce soir entre nous, en famille.  Pas moi, ni Homo.  Mais Dea.
Moi, je continuerai de faire rouler le berlingot.  J'appartiens
aux mandres de la vie vagabonde.  Je congdierai les deux
filles.  Je n'en garderai pas mme une.  J'ai de la tendance 
tre un vieux dbauch.  Une servante chez un libertin, c'est du
pain sur la planche.  Je ne veux pas de tentation.  Ce n'est plus
de mon ge.  _Turpe senilis amor_.  Je poursuivrai ma route tout
seul avec Homo.  C'est Homo qui va tre tonn!  O est
Gwynplaine?  o est Dea?  Mon vieux camarade, nous revoil
ensemble.  Par la peste, je suis ravi.  a m'encombrait, leurs
bucoliques.  Ah!  ce garnement de Gwynplaine qui ne revient mme
pas!  Il nous plante l.  C'est bon.  Maintenant c'est le tour de
Dea.  Ce ne sera pas long.  J'aime les choses finies.  Je ne
donnerais pas une chiquenaude sur le bout du nez du diable pour
l'empcher de crever.  Crve, entends-tu!  Ah!  elle se rveille!

Dea ouvrit les paupires; car beaucoup d'aveugles ferment les
yeux pour dormir.  Son doux visage ignorant avait tout son
rayonnement.

--Elle sourit, murmura Ursus, et moi je ris.  a va bien.

Dea appela.

--Fibi!  Vinos!  Il doit tre l'heure de la reprsentation.  Je
crois avoir dormi longtemps.  Venez m'habiller.

Ni Fibi, ni Vinos ne bougrent.

Cependant cet ineffable regard d'aveugle qu'avait Dea venait de
rencontrer la prunelle d'Ursus.  Il tressaillit.

--Eh bien!  cria-t-il, qu'est-ce que vous faites donc?  Vinos,
Fibi, vous n'entendez pas votre matresse?  Est-ce que vous tes
sourdes?  Vite!  la reprsentation va commencer.

Les deux femmes regardrent Ursus, stupfaites.

Ursus vocifra.

--Vous ne voyez pas le public qui entre.  Fibi, habille Dea.
Vinos, tambourine.

Obissance, c'tait Fibi.  Passive, c'tait Vinos.  A elles deux
elles personnifiaient la soumission.  Leur matre Ursus avait
toujours t pour elle une nigme.  N'tre jamais compris est une
raison pour tre toujours obi.  Elles pensrent simplement qu'il
devenait fou, et excutrent l'ordre.  Fibi dcrocha le costume
et Vinos le tambour.

Fibi commena  habiller Dea.  Ursus baissa la portire du
gynce et, de derrire le rideau, continua:

--Regarde donc, Gwynplaine!  la cour est dj plus qu' moiti
remplie de multitude.  On se bouscule dans les vomitoires.
Quelle foule!  que dis-tu de Fibi et de Vinos qui n'avaient pas
l'air de s'en apercevoir?  que ces femmes brhaignes sont
stupides!  qu'on est bte en Egypte!  Ne soulve pas la portire.
Sois pudique, Dea s'habille.

Il fit une pause, et tout  coup on entendit cette exclamation:

--Que Dea est belle!

C'tait la voix de Gwynplaine.  Fibi et Vinos eurent une secousse
et se retournrent.  C'tait la voix de Gwynplaine, mais dans la
bouche d'Ursus.

Ursus, d'un signe, par l'entre-billement de la portire, leur
fit dfense de s'tonner.

Il reprit avec la voix de Gwynplaine:

--Ange!

Puis il rpliqua avec la voix d'Ursus:

--Dea, un ange!  tu es fou, Gwynplaine.  Il n'y a de mammifre
volant que la chauve-souris.

Et il ajouta:

--Tiens, Gwynplaine, va dtacher Homo.  Ce sera plus raisonnable.

Et il descendit l'escalier d'arrire de la Green-Box, trs vite,
 la faon leste de Gwynplaine.  Tapage imitatif que Dea put
entendre.

Il avisa dans la cour le boy que toute cette aventure faisait
oisif et curieux.

--Tends tes deux mains, lui dit-il tout bas.  Et il lui vida
dedans une poigne de sous.  Govicum fut attendri de cette
munificence.  Ursus lui chuchota  l'oreille:

--Boy, installe-toi dans la cour, saute, danse, cogne, gueule,
braille, siffle, roucoule, hennis, applaudis, trpigne, clate de
rire, casse quelque chose.

Matre Nicless, humili et dpit de voir les gens venus pour
l'Homme qui Rit rebrousser chemin et refluer vers les autres
baraques du champ de foire, avait ferm la porte de l'inn; il
avait mme renonc  donner  boire ce soir-l, afin d'viter
l'ennui des questions; et, dans le dsoeuvrement de la
reprsentation manque, chandelle au poing, il regardait dans la
cour du haut du balcon.  Ursus, avec la prcaution de mettre sa
voix entre parenthses dans les paumes de ses deux mains ajustes
 sa bouche, lui cria:

--Gentleman, faites comme votre boy, glapissez, jappez, hurlez.

Il remonta dans la Green-Box et dit au loup:

--Parle le plus que tu pourras.

Et, haussant la voix:

--Il y a trop de foule.  Je crois que nous allons avoir une
reprsentation cahote.

Cependant Vinos tapait du tambour.

Ursus poursuivit:

--Dea est habille.  On va pouvoir commencer.  Je regrette qu'on
ait laiss entrer tant de public.  Comme ils sont tasss!  Mais
vois donc, Gwynplaine!  y en a-t-il de la tourbe effrne!  je
gage que nous ferons notre plus grosse recette aujourd'hui.
Allons, drlesses, toutes deux  la musique!  Arrive ici, Fibi,
saisis ton clairon.  Bon, Vinos, rosse ton tambour.  Flanque-lui
une racle.  Fibi, prends une pose de Renomme.  Mesdemoiselles,
je ne vous trouve pas assez nues comme cela.  Otez-moi ces
jaquettes.  Remplacez la toile par la gaze.  Le public aime les
formes de la femme.  Laissons tonner les moralistes.  Un peu
d'indcence, morbleu.  Soyons voluptueuses.  Et ruez-vous dans
des mlodies perdues.  Ronflez, cornez, crpitez, fanfarez,
tambourinez!  Que de monde, mon pauvre Gwynplaine!

Il s'interrompit:

--Gwynplaine, aide-moi.  Baissons le panneau.

Cependant il dploya son mouchoir.

--Mais d'abord laisse-moi mugir dans mon haillon.

Et il se moucha nergiquement, ce que doit toujours faire un
engastrimythe.

Son mouchoir remis dans sa poche, il retira les clavettes du jeu
de poulies qui fit son grincement ordinaire.  Le panneau
s'abaissa.

--Gwynplaine, il est inutile d'carter la triveline.  Gardons le
rideau jusqu' ce que la reprsentation commence.  Nous ne
serions pas chez nous.  Vous, venez sur l'avant-scne toutes
deux.  Musique, mesdemoiselles!  Poum!  Poum!  Poum!  La chambre
est bien compose.  C'est la lie du peuple.  Que de populace, mon
Dieu!

Les deux brehaignes, abruties d'obissance, s'installrent avec
leurs instruments  leur place habituelle aux deux angles du
panneau abaisse.

Alors Ursus devint extraordinaire.  Ce ne fut plus un homme, ce
fut une foule.  Force de faire la plnitude avec le vide, il
appela  son secours une ventriloquie prodigieuse.  Tout
l'orchestre de voix humaines et bestiales qu'il avait en lui
entra en branle  la fois.  Il se fit lgion.  Quelqu'un qui et
ferm les yeux et cru tre dans une place publique un jour de
fte ou un jour d'meute.  Le tourbillon de bgaiements et de
clameurs qui sortait d'Ursus chantait, clabaudait, causait,
toussait, crachait, ternuait, prenait du tabac, dialoguait,
faisait les demandes et les rponses, tout cela  la fois.  Les
syllabes bauches rentraient les unes dans les autres.  Dans
cette cour o il n'y avait rien, on entendait des hommes, des
femmes, des enfants.  C'tait la confusion claire du brouhaha.  A
travers ce fracas, serpentaient, comme dans une fume, des
cacophonies tranges, des gloussements d'oiseaux, des jurements
de chats, des vagissements d'enfants qui tettent.  On distinguait
l'enrouement des ivrognes.  Le mcontentement des dogues sous les
pieds des gens bougonnait.  Les voix venaient de loin et de prs,
d'en haut et d'en bas, du premier plan et du dernier.  L'ensemble
tait une rumeur, le dtail tait un cri.  Ursus cognait du
poing, frappait du pied, jetait sa voix tout au fond de la cour,
puis la faisait venir de dessous terre.  C'tait orageux et
familier.  Il passait du murmure au bruit, du bruit au tumulte,
du tumulte  l'ouragan.  Il tait lui et tous.  Soliloque et
polyglotte.  De mme qu'il y a le trompe-l'oeil, il y a le
trompe-l'oreille.  Ce que Prote faisait pour le regard, Ursus le
faisait pour l'oue.  Rien de merveilleux comme ce fac-simil de
la multitude.  De temps en temps il cartait la portire du
gynce et regardait Dea.  Dea coutait.

De son ct dans la cour le boy faisait rage.

Vinos et Fibi s'essoufflaient consciencieusement dans les
trompettes et se dmenaient sur les tambourins.  Matre Nicless,
spectateur unique, se donnait, comme elles, l'explication
tranquille qu'Ursus tait fou, ce qui du reste n'tait qu'un
dtail gristre ajout  sa mlancolie.  Le brave htelier
grommelait: Quel dsordres!  Il tait srieux comme quelqu'un qui
se souvient qu'il y a des lois.

Govicum, ravi d'tre utile  du dsordre, se dmenait presque
autant qu'Ursus.  Cela l'amusait.  De plus, il gagnait ses sous.

Homo tait pensif.

A son vacarme, Ursus mlait des paroles.

--C'est comme  l'ordinaire, Gwynplaine, il y a de la cabale.
Nos concurrents sapent nos succs.  La hue, assaisonnement du
triomphe.  Et puis les gens sont trop nombreux.  Ils sont mal 
leur aise.  L'angle des coudes du voisin ne dispose pas  la
bienveillance.  Pourvu qu'ils ne cassent pas les banquettes!
Nous allons tre en proie  une population insense.  Ah!  si
notre ami Tom-Jim-Jack tait l!  mais il ne vient plus.  Vois
donc toutes ces ttes les unes sur les autres.  Ceux qui sont
debout n'ont pas l'air content, quoique se tenir debout soit,
selon Galien, un mouvement, que ce grand homme appelle le
mouvement tonique.  Nous abrgerons le spectacle.  Comme il n'y
a que _Chaos vaincu_ d'affich, nous ne jouerons pas _Ursus
rursus_.  C'est toujours a de gagn.  Quel hourvari!  O
turbulence aveugle des masses!  Ils nous feront quelque dgt!
a ne peut pourtant pas continuer comme a.  Nous ne pourrions
pas jouer.  On ne saisirait pas un mot de la pice.  Je vais les
haranguer.  Gwynplaine, carte un peu la triveline.  Citoyens...

Ici Ursus se cria  lui-mme d'une voix fbrile et pointue:

--A bas le vieux!

Et il reprit, de sa voix  lui:

--Je crois que le peuple m'insulte.  Cicron a raison: _plebs,
fex urbis_.  N'importe, admonestons la mob.  J'aurai beaucoup de
peine  me faire entendre.  Je parlerai pourtant.  Homme, fais
ton devoir.  Gwynplaine, vois donc cette mgre qui grince
l-bas.

Ursus fit une pause o il plaa un grincement.  Homo, provoqu,
en ajouta un second, et Govicum un troisime.

Ursus poursuivit.

--Les femmes sont pires que les hommes.  Moment peu propice.
C'est gal, essayons le pouvoir d'un discours.  Il est toujours
l'heure d'tre disert.--coute a, Gwynplaine, exorde
insinuant.--Citoyennes et citoyens, c'est moi qui suis l'ours.
J'te ma tte pour vous parler.  Je rclame humblement le
silence.

Ursus prta  la foule ce cri:

--Grumphll!

Et continua:

--Je vnre mon auditoire.  Grumphll est un piphonme comme un
autre.  Salut, population grouillante.  Que vous soyez tous de la
canaille, je n'en fais nul doute.  Cela n'te rien  mon estime.
Estime rflchie.  J'ai le plus profond respect pour messieurs
les sacripants qui m'honorent de leur pratique.  Il y a parmi
vous des tres difformes, je ne m'en offense point.  Messieurs
les boiteux et messieurs les bossus sont dans la nature.  Le
chameau est gibbeux; le bison est enfl du dos; le blaireau a les
jambes plus courtes  gauche qu' droite; le fait est dtermin
par Aristote dans son trait du marcher des animaux.  Ceux
d'entre vous qui ont deux chemises en ont une sur le torse et
l'autre chez l'usurier.  Je sais que cela se fait.  Albuquerque
mettait en gage sa moustache et saint Denis son aurole.  Les
juifs prtaient, mme sur l'aurole.  Grands exemples.  Avoir des
dettes, c'est avoir quelque chose.  Je rvre en vous des gueux.

Ursus se coupa par cette interruption en basse profonde:

--Triple baudet!

Et il rpondit de son accent le plus poli:

--D'accord.  Je suis un savant.  Je m'en excuse comme je peux.
Je mprise scientifiquement la science.  L'ignorance est une
ralit dont on se nourrit; la science est une ralit dont on
jene.  En gnral on est forc d'opter: tre un savant, et
maigrir; brouter, et tre un ne.  O citoyens, broutez!  La
science ne vaut pas une bouche de quelque chose de bon.  J'aime
mieux manger de l'aloyau que de savoir qu'il s'appelle le muscle
psoas.  Je n'ai, moi, qu'un mrite.  C'est l'oeil sec.  Tel que
vous me voyez, je n'ai jamais pleur.  Il faut dire que je n'ai
jamais t content.  Jamais content.  Pas mme de moi.  Je me
ddaigne.  Mais, je soumets ceci aux membres de l'opposition ici
prsents, si Ursus n'est qu'un savant, Gwynplaine est un artiste.

Il renifla de nouveau:

--Grumphll!

Et il reprit:

--Encore Grumphll!  c'est une objection.  Nanmoins je passe
outre.  Et Gwynplaine,  messieurs, mesdames!  a prs de lui un
autre artiste, c'est ce personnage distingu et velu qui nous
accompagne, le seigneur Homo, ancien chien sauvage, aujourd'hui
loup civilis, et fidle sujet de sa majest.  Homo est un mime
d'un talent fondu et suprieur.  Soyez attentifs et recueillis.
Vous allez tout  l'heure voir jouer Homo, ainsi que Gwynplaine,
et il faut honorer l'art.  Cela sied aux grandes nations.
tes-vous des hommes des bois?  J'y souscris.  En ce cas, _sylvae
sint consule dignae_.  Deux artistes valent bien un consul.  Bon.
Ils viennent de me jeter un trognon de chou.  Mais je n'ai pas
t touch.  Cela ne m'empchera pas de parler.  Au contraire.
Le danger esquiv est bavard.  _Garrula pericula_, dit Juvnal.
Peuple, il y a parmi vous des ivrognes, il y a aussi des
ivrognesses.  C'est trs bien.  Les hommes sont infects, les
femmes sont hideuses.  Vous avez toutes sortes d'excellentes
raisons pour vous entasser ici sur ces bancs de cabaret, le
dsoeuvrement, la paresse, l'intervalle entre deux vols, le
porter, l'ale, le stout, le malt, le brandy, le gin, et l'attrait
d'un sexe pour l'autre sexe.  A merveille.  Un esprit tourn au
badinage aurait ici un beau champ.  Mais je m'abstiens.  Luxure,
soit.  Pourtant il faut que l'orgie ait de la tenue.  Vous tes
gais, mais bruyants.  Vous imitez avec distinction les cris des
btes; mais que diriez-vous si, quand vous parlez d'amour avec
une lady dans un bouge, je passais mon temps  aboyer aprs vous?
Cela vous gnerait.  Eh bien, cela nous gne.  Je vous autorise 
vous taire.  L'art est aussi respectable que la dbauche.  Je
vous parle un langage honnte.

Il s'apostropha:

--Que la fivre t'trangle avec tes sourcils en pis de seigle!

Et il rpliqua:

--Honorables messieurs, laissons les pis de seigle tranquilles.
C'est une impit de faire violence aux vgtables pour leur
trouver une ressemblance humaine ou animale.  En outre, la fivre
n'trangle pas.  Fausse mtaphore.  De grce, faites silence!
souffrez qu'on vous le dise, vous manquez un peu de cette majest
qui caractrise le vrai gentilhomme anglais!  Je constate que,
parmi vous, ceux qui ont des souliers  travers lesquels passent
leurs orteils en profitent pour poser leurs pieds sur les paules
des spectateurs qui sont devant eux, ce qui expose les dames 
faire la remarque que les semelles se crvent toujours au point
o est la tte des os mtatarsiens.  Montrez un peu moins vos
pieds, et montrez un peu plus vos mains.  J'aperois d'ici des
fripons qui plongent leurs griffes ingnieuses dans les goussets
de leurs voisins imbciles.  Chers pick-pockets, de la pudeur!
Boxez le prochain, si vous voulez, ne le dvalisez pas.  Vous
fcherez moins les gens en leur pochant un oeil qu'en leur
chipant un sou.  Endommagez les nez, soit.  Le bourgeois tient 
son argent plus qu' sa beaut.  Du reste, agrez mes sympathies.
Je n'ai point le pdantisme de blmer les filous.  Le mal existe.
Chacun l'endure, et chacun le fait.  Nul n'est exempt de la
vermine de ses pchs.  Je ne parle que de celle-l.
N'avons-nous pas tous nos dmangeaisons?  Dieu se gratte 
l'endroit du diable.  Moi-mme j'ai fait des fautes.  _Plaudite,
cives_.

Ursus excuta un long groan qu'il domina par ces paroles finales:

--Milords et messieurs, je vois que mon discours a eu le bonheur
de vous dplaire.  Je prends cong de vos hues pour un moment.
Maintenant je vais remettre ma tte, et la reprsentation va
commencer.

Il quitta l'accent oratoire pour le ton intime.

--Referme la triveline.  Respirons.  J'ai t mielleux.  J'ai
bien parl.  Je les ai appels milords et messieurs.  Langage
velout, mais inutile.  Que dis-tu de toute cette crapule,
Gwynplaine?  Comme on se rend bien compte des maux que
l'Angleterre a soufferts depuis quarante ans par l'emportement de
ces esprits aigres et malicieux!  Les anciens anglais taient
belliqueux, ceux-ci sont mlancoliques et illumins, et ils se
font gloire de mpriser les lois et de mconnatre l'autorit
royale.  J'ai fait tout ce que peut faire l'loquence humaine.
Je leur ai prodigu des mtonymies gracieuses comme la joue en
fleur d'un adolescent.  Sont-ils adoucis?  J'en doute.
Qu'attendre d'un peuple qui mange si extraordinairement, et qui
se bourre de tabac, au point qu'en ce pays les gens de lettres
eux-mmes composent souvent leurs ouvrages avec une pipe  la
bouche!  C'est gal, jouons la pice.

On entendit glisser sur leur tringle les anneaux de la triveline.
Le tambourinage des brhaignes cessa.  Ursus dcrocha sa
chiffonie, excuta son prlude, dit  demi-voix: Hein!
Gwynplaine, comme c'est mystrieux!  puis se bouscula avec le
loup.

Cependant, en mme temps que la chiffonie, il avait t du clou
une perruque trs bourrue qu'il avait, et il l'avait jete sur le
plancher dans un coin  sa porte.

La reprsentation de _Chaos vaincu_ eut lieu presque comme 
l'ordinaire, moins les effets de lumire bleue et les feries
d'clairage.  Le loup jouait de bonne foi.  Au moment voulu, Dea
fit son apparition et de sa voix tremblante et divine voqua
Gwynplaine.  Elle tendit le bras, cherchant cette tte...

Ursus se rua sur la perruque, l'bouriffa, s'en coiffa, et avana
doucement, en retenant son souffle, sa tte ainsi hrisse sous
la main de Dea.

Puis, appelant  lui tout son art et copiant la voix de
Gwynplaine, il chanta avec un ineffable amour la rponse du
monstre  l'appel de l'esprit.

L'imitation fut si parfaite que, cette fois encore, les deux
brhaignes cherchrent des yeux Gwynplaine, effrayes de
l'entendre sans le voir.

Govicum, merveill, trpigna, applaudit, battit des mains,
produisit un vacarme olympien, et rit  lui tout seul comme une
troupe de dieux.  Ce boy, disonsle, dploya un rare talent de
spectateur.

Fibi et Vinos, automates dont Ursus poussait les ressorts, firent
le tohu-bohu habituel d'instruments, cuivre et peau d'ne mls,
qui marquait la fin de la reprsentation et accompagnait le
dpart du public.

Ursus se releva en sueur.

Il dit tout bas  Homo:--Tu comprends qu'il s'agissait de gagner
du temps.  Je crois que nous avons russi.  Je ne m'en suis point
mal tir, moi qui avais pourtant le droit d'tre assez perdu.
Gwynplaine peut encore revenir d'ici  demain.  Il tait inutile
de tuer tout de suite Dea.  Je t'explique la chose,  toi.

Il ta la perruque et s'essuya le front.

--Je suis un ventriloque de gnie, murmura-t-il.  Quel talent
j'ai eu!  J'ai gal Brabant, l'engastrimythe du roi de France
Franois Ier.  Dea est convaincue que Gwynplaine est ici.

--Ursus, dit Dea, o est Gwynplaine?

Ursus se retourna, en sursaut.

Dea tait reste au fond du thtre, debout sous la lanterne du
plafond.  Elle tait ple, d'une pleur d'ombre.

Elle reprit avec un ineffable sourire dsespr:

--Je sais.  Il nous a quitts.  Il est parti.  Je savais bien
qu'il avait des ailes.

Et, levant vers l'infini ses yeux blancs, elle ajouta:

--A quand moi?



III

COMPLICATIONS


Ursus demeura interdit.

Il n'avait pas fait illusion.

tait-ce la faute de sa ventriloquie?  Non certes.  Il avait
russi  tromper Fibi et Vinos, qui avaient des yeux, et non 
tromper Dea, qui tait aveugle.  C'est que les prunelles seules
de Fibi et de Vinos taient lucides, tandis que, chez Dea,
c'tait le coeur qui voyait.

Il ne put rpondre un mot.  Et il pensa  part lui: _Bos in
lingua_.  L'homme interdit a un boeuf sur la langue.

Dans les motions complexes, l'humiliation est le premier
sentiment qui se fasse jour.  Ursus songea:

--J'ai gaspill mes onomatopes.

Et, comme tout rveur accul au pied du mur de l'expdient, il
s'injuria:

--Chute  plat.  J'ai puis en pure perte l'harmonie imitative.
Mais qu'allons-nous devenir maintenant?

Il regarda Dea.  Elle se taisait, de plus en plus plissante,
sans faire un mouvement.  Son oeil perdu restait fix dans les
profondeurs.

Un incident vint  propos.

Ursus aperut dans la cour matre Nicless, sa chandelle en main,
qui lui faisait signe.

Matre Nicless n'avait point assist  la fin de l'espce de
comdie fantme joue par Ursus.  Cela tenait  ce qu'on avait
frapp  la porte de l'inn.  Matre Nicless tait all ouvrir.
Deux fois on avait frapp, ce qui avait fait deux clipses de
matre Nicless.  Ursus, absorb par son monologue  cent voix, ne
s'en tait point aperu.

Sur l'appel muet de matre Nicless, Ursus descendit.

Il s'approcha de l'htelier.

Ursus mit un doigt sur sa bouche.

Matre Nicless mit un doigt sur sa bouche.

Tous deux se regardrent ainsi.

Chacun d'eux semblait dire  l'autre: Causons, mais taisons-nous.

Le tavernier, silencieusement, ouvrit la porte de la salle basse
de l'inn.  Matre Nicless entra, Ursus entra.  Il n'y avait
personne qu'eux deux.  La devanture sur la rue, porte et volets,
tait close.

Le tavernier poussa derrire lui la porte de la cour, qui se
ferma au nez de Govicum curieux.

Matre Nicless posa la chandelle sur une table.

Le dialogue s'engagea.  A demi-voix, comme un chuchotement.

--Matre Ursus...

--Matre Nicless?

--J'ai fini par comprendre.

--Bah!

--Vous avez voulu faire croire  la pauvre aveugle que tout tait
ici comme  l'ordinaire.

--Aucune loi ne dfend d'tre ventriloque.

--Vous avez du talent.

--Non.

--C'est prodigieux  quel point vous faites ce que vous voulez
faire.

--Je vous dis que non.

--Maintenant j'ai  vous parler.

--Est-ce de la politique?

--Je n'en sais rien.

--C'est que je n'couterais pas.

--Voici.  Pendant que vous faisiez la pice et le public  vous
tout seul, on a frapp  la porte de la taverne.

--On a frapp  la porte?

--Oui.

--Je n'aime pas a.

--Moi non plus.

--Et puis?

--Et puis j'ai ouvert.

--Qui est-ce qui frappait?

--Quelqu'un qui m'a parl.

--Qu'est-ce qu'il a dit?

--Je l'ai cout.

--Qu'est-ce que vous avez rpondu?

--Rien.  Je suis revenu vous voir jouer.

--Et?...

--Et l'on a frapp une seconde fois.

--Qui?  le mme?

--Non.  Un autre.

--Quelqu'un encore qui vous a parl?

--Quelqu'un qui ne m'a rien dit.

--Je le prfre.

--Moi pas.

--Expliquez-vous, matre Nicless.

--Devinez qui avait parl la premire fois.

--Je n'ai pas le temps d'tre Oedipe.

--C'tait le matre du circus.

--D' ct?

--D' ct.

--O il y a toute cette musique enrage?

--Enrage.

--Eh bien?

--Eh bien, matre Ursus, il vous fait des offres.

--Des offres?

--Des offres.

--Pourquoi?

--Parce que.

--Vous avez sur moi un avantage, matre Nicless, c'est que vous,
tout  l'heure, vous avez compris mon nigme, et que moi,
maintenant, je ne comprends pas la vtre.

--Le matre du circus m'a charg de vous dire qu'il avait vu ce
matin passer le cortge de police, et que lui, le matre du
circus, voulant vous prouver qu'il est votre ami, il vous offrait
de vous acheter, moyennant cinquante livres sterling payes
comptant, votre berlingot, la Green-Box, vos deux chevaux, vos
trompettes avec les femmes qui y soufflent, votre pice avec
l'aveugle qui chante dedans, votre loup, et vous avec.

Ursus eut un hautain sourire.

--Matre de l'inn Tadcaster, vous direz au matre du circus que
Gwynplaine va revenir.

Le tavernier prit sur une chaise quelque chose qui tait dans
l'obscurit, et se retourna vers Ursus, les deux bras levs,
laissant pendre de l'une de ses mains un manteau et de l'autre
une esclavine de cuir, un chapeau de feutre et un capingot.

Et matre Nicless dit:

--L'homme qui a frapp la seconde fois, et qui tait un homme de
police, et qui est entr et sorti sans prononcer une parole, a
apport ceci.

Ursus reconnut l'esclavine, le capingot, le chapeau et le manteau
de Gwynplaine.



IV

MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA


Ursus palpa le feutre du chapeau, le drap du manteau, la serge du
capingot, le cuir de l'esclavine, ne put douter de cette
dfroque, et d'un geste bref et impratif, sans dire un mot,
dsigna  matre Nicless la porte de l'inn.

Matre Nicless ouvrit.

Ursus se prcipita hors de la taverne.

Matre Nicless le suivit des yeux, et vit Ursus courir, autant
que le lui permettaient ses vieilles jambes, dans la direction
prise le matin par le wapentake emmenant Gwynplaine.  Un quart
d'heure aprs, Ursus essouffl arrivait dans la petite rue o
tait l'arrire-guichet de la gele de Southwark et o il avait
pass dj tant d'heures d'observation.

Cette ruelle n'avait pas besoin de minuit pour tre dserte.
Mais, triste le jour, elle tait inquitante la nuit.  Personne
ne s'y hasardait pass une certaine heure.  Il semblait qu'on
craignt que les deux murs ne se rapprochassent, et qu'on et
peur, s'il prenait fantaisie  la prison et au cimetire de
s'embrasser, d'tre cras par l'embrassement.  Effets nocturnes.
Les saules tronqus de la ruelle Vauvert  Paris taient de la
sorte mal fams.  On prtendait que la nuit ces moignons d'arbres
se changeaient en grosses mains et empoignaient les passants.

D'instinct le peuple de Southwark vitait, nous l'avons dit,
cette rue entre prison et cimetire.  Jadis elle avait t barre
la nuit d'une chane de fer.  Trs inutile; car la meilleure
chane pour fermer cette rue, c'tait la peur qu'elle faisait.

Ursus y entra rsolument.

Quelle ide avait-il?  Aucune.

Il venait dans cette rue aux informations.  Allait-il frapper 
la porte de la gele?  Non certes.  Cet expdient effroyable et
vain ne germait pas dans son cerveau.  Tenter de s'introduire l
pour demander un renseignement?  Quelle folie!  Les prisons
n'ouvrent pas plus  qui veut entrer qu' qui veut sortir.  Leurs
gonds ne tournent que sur la loi.  Ursus le savait.  Que
venait-il donc faire dans cette rue?  Voir.  Voir quoi?  Rien.
On ne sait pas.  Le possible.  Se retrouver en face de la porte
o Gwynplaine avait disparu, c'tait dj quelque chose.
Quelquefois le mur le plus noir et le plus bourru parle, et
d'entre les pierres une lueur sort.  Une vague transsudation de
clart se dgage parfois d'un entassement ferm et sombre.
Examiner l'enveloppe d'un fait, c'est tre utilement aux coutes.
Nous avons tous cet instinct de ne laisser, entre le fait qui
nous intresse et nous, que le moins d'paisseur possible.  C'est
pourquoi Ursus tait retourn dans la ruelle o tait l'entre
basse de la maison de force.

Au moment o il s'engagea dans la ruelle, il entendit un coup de
cloche, puis un second.

--Tiens, pensa-t-il, serait-ce dj minuit?

Machinalement, il se mit  compter:

--Trois, quatre, cinq.

Il songea:

--Comme les coups de cette cloche sont espacs!  quelle
lenteur!--Six.  Sept.

Et il fit cette remarque:

--Quel son lamentable!--Huit, neuf.--Ah!  rien de plus simple.
tre dans une prison, cela attriste une horloge.--Dix.--Et puis,
le cimetire est l.  Cette cloche sonne l'heure aux vivants et
l'ternit aux morts.--Onze.--Hlas!  sonner une heure  qui
n'est pas libre, c'est aussi sonner une ternit!--Douze.

Il s'arrta.

--Oui, c'est minuit.

La cloche sonna un treizime coup.

Ursus tressaillit.

--Treize!

Il y eut un quatorzime coup.  Puis un quinzime.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

Les coups continurent  longs intervalles.  Ursus coutait.

--Ce n'est pas une cloche d'horloge.  C'est la cloche Muta.
Aussi je disais: Comme minuit sonne longtemps!  cette cloche ne
sonne pas, elle tinte.  Que se passe-t-il de sinistre?

Toute prison autrefois, comme tout monastre, avait sa cloche
dite muta, rserve aux occasions mlancoliques.  La muta, la
muette, tait une cloche tintant trs bas, qui avait l'air de
faire son possible pour n'tre pas entendue.

Ursus avait regagn l'encoignure commode au guet, d'o il avait
pu, pendant une grande partie de la journe, pier la prison.

Les tintements se suivaient,  une lugubre distance l'un de
l'autre.

Un glas fait dans l'espace une vilaine ponctuation.  Il marque
dans les proccupations de tout le monde des alinas funbres.
Un glas de cloche ressemble  un rle d'homme.  Annonce d'agonie.
Si, dans les maisons, a et l, aux environs de cette cloche en
branle, il y a des rveries parses et en attente, ce glas les
coupe en tronons rigides.  La rverie indcise est une sorte de
refuge; on ne sait quoi de diffus dans l'angoisse permet 
quelque esprance de percer; le glas, dsolant, prcise.  Cette
diffusion, il la supprime, et, dans ce trouble, o l'inquitude
tche de rester en suspens, il dtermine des prcipits.  Un glas
parle  chacun dans le sens de son chagrin ou de son effroi.  Une
cloche tragique, cela vous regarde.  Avertissement.  Rien de
sombre comme un monologue sur lequel tombe cette cadence.  Les
retours gaux indiquent une intention.  Qu'est-ce que ce marteau,
la cloche, forge sur cette enclume, la pense?

Ursus, confusment, comptait, bien que cela n'et aucun but, les
tintements du glas.  Se sentant sur un glissement, il faisait
effort pour ne point baucher de conjectures.  Les conjectures
sont un plan inclin o l'on va inutilement trop loin.
Nanmoins, que signifiait cette cloche?

Il regardait l'obscurit  l'endroit o il savait qu'tait la
porte de la prison.

Tout  coup,  cet endroit mme qui faisait une sorte de trou
noir, il y eut une rougeur.  Cette rougeur grandit et devint une
clart.

Cette rougeur n'avait rien de vague.  Elle eut tout de suite une
forme et des angles.  La porte de la gele venait de tourner sur
ses gonds.  Cette rougeur en dessinait le cintre et les
chambranles.

C'tait plutt un entre-billement qu'une ouverture.  Une prison,
cela ne s'ouvre pas, cela bille.  D'ennui peut-tre.

La porte du guichet donna passage  un homme qui avait une torche
 la main.

La cloche ne discontinuait pas.  Ursus se sentit saisi par deux
attentes; il se mit en arrt, l'oreille au glas, l'oeil  la
torche.

Aprs cet homme, la porte, qui n'tait qu'entrebille, s'largit
tout  fait, et donna issue  deux autres hommes, puis  un
quatrime.  Ce quatrime tait le wapentake, visible  la lumire
de la torche.  Il avait au poing son bton de fer.

A la suite du wapentake, dfilrent, dbouchant de dessous le
guichet, en ordre, deux par deux, avec la rigidit d'une srie de
poteaux qui marcheraient, des hommes silencieux.

Ce cortge nocturne franchissait la porte basse couple par
couple, comme les bini d'une procession de pnitents, sans
solution de continuit, avec un soin lugubre de ne faire aucun
bruit, gravement, presque doucement.  Un serpent qui sort d'un
trou a cette prcaution.

La torche faisait saillir les profils et les attitudes.  Profils
farouches, attitudes mornes.

Ursus reconnut tous les visages de police qui, le matin, avaient
emmen Gwynplaine.

Nul doute.  C'taient les mmes.  Ils reparaissaient.

videmment Gwynplaine aussi allait reparatre.

Ils l'avaient amen l; ils le ramenaient.

C'tait clair.

La prunelle d'Ursus redoubla de fixit.  Mettrait-on Gwynplaine
en libert?

La double file des gens de police s'coulait de la vote basse
trs lentement, et comme goutte  goutte.  La cloche, qui ne
s'interrompait point, semblait leur marquer le pas.  En sortant
de la prison, le cortge, montrant le dos  Ursus, tournait 
droite dans le tronon de la rue oppos  celui o il tait
post.

Une deuxime torche brilla sous le guichet.

Ceci annonait la fin du cortge.

Ursus allait voir ce qu'ils emmenaient.  Le prisonnier.  L'homme.

Ursus allait voir Gwynplaine.

Ce qu'ils emmenaient apparut.

C'tait une bire.

Quatre hommes portaient une bire couverte d'un drap noir.

Derrire eux venait un homme ayant une pelle sur l'paule.

Une troisime torche allume, tenue par un personnage lisant dans
un livre, qui devait tre un chapelain, fermait le cortge.

La bire prit la file  la suite des gens de police qui avaient
tourn  droite.

En mme temps la tte du cortge s'arrta.

Ursus entendit le grincement d'une clef.

Vis--vis la prison, dans le mur bas qui longeait l'autre ct de
la rue, une deuxime ouverture de porte s'claira par une torche
qui passa dessous.

Cette porte, sur laquelle on distinguait une tte de mort, tait
la porte du cimetire.

Le wapentake s'engagea dans cette ouverture, puis les hommes,
puis la deuxime torche aprs la premire; le cortge y dcrut
comme le reptile rentrant; la file entire des gens de police
pntra dans cette autre obscurit qui tait au del de cette
porte, puis la bire, puis l'homme  la pelle, puis le chapelain
avec sa torche et son livre, et la porte se referma.

Il n'y eut plus rien qu'une lueur au-dessus d'un mur.

On entendit un chuchotement, puis des coups sourds.

C'taient sans doute le chapelain et le fossoyeur qui jetaient
sur le cercueil, l'un, des versets de prire, l'autre, des
pelletes de terre.

Le chuchotement cessa, les coups sourds cessrent.

Un mouvement se fit, les torches brillrent, le wapentake
repassa, tenant haut le weapon, sous la porte rouverte du
cimetire, le chapelain revint avec son livre, le fossoyeur avec
sa pelle, le cortge reparut, sans le cercueil, la double file
d'hommes refit le mme trajet entre les deux portes avec la mme
taciturnit et en sens inverse, la porte du cimetire se referma,
la porte de la prison se rouvrit, la vote spulcrale du guichet
se dcoupa en lueur, l'obscurit du corridor devint vaguement
visible, l'paisse et profonde nuit de la gele s'offrit au
regard, et toute cette vision rentra dans toute cette ombre.

Le glas s'teignit.  Le silence vint tout clore, sinistre serrure
des tnbres.

De l'apparition vanouie, ce ne fut plus que cela.

Un passage de spectres qui se dissipe.

Des rapprochements qui concident logiquement finissent par
construire quelque chose qui ressemble  l'vidence.  A
Gwynplaine arrt, au mode silencieux de son arrestation,  ses
vtements rapports par l'homme de police,  ce glas de la prison
o il avait t conduit, venait s'ajouter, disons mieux,
s'ajuster cette chose tragique, un cercueil port en terre.

--Il est mort!  cria Ursus.

Il tomba assis sur une borne.

--Mort!  Ils l'ont tu!  Gwynplaine!  mon enfant!  mon fils!

Et il clata en sanglots.



V

LA RAISON D'TAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND


Ursus, il s'en vantait, hlas!  n'avait jamais pleur.  Le
rservoir des pleurs tait plein.  Une telle plnitude, o s'est
accumule goutte  goutte, douleur  douleur, toute une longue
existence, ne se vide pas en un instant.  Ursus sanglota
longtemps.

La premire larme est une ponction.  Il pleura sur Gwynplaine,
sur Dea, sur lui Ursus, sur Homo.  Il pleura comme un enfant.  Il
pleura comme un vieillard.  Il pleura de tout ce dont il avait
ri.  Il acquitta l'arrir.  Le droit de l'homme aux larmes ne se
prime pas.

Du reste, le mort qu'on venait de mettre en terre, c'tait
Hardquanonne; mais Ursus n'tait pas forc de le savoir.

Plusieurs heures s'coulrent.

Le jour commena  poindre; la ple nappe du matin s'tala,
vaguement plisse d'ombre, sur le bowling-green.  L'aube vint
blanchir la faade de l'inn Tadcaster.  Matre Nicless ne s'tait
pas couch; car parfois le mme fait produit plusieurs insomnies.

Les catastrophes rayonnent en tout sens.  Jetez une pierre dans
l'eau, et comptez les claboussures.

Matre Nicless se sentait atteint.  C'est fort dsagrable, des
aventures chez vous.  Matre Nicless, peu rassur et entrevoyant
des complications, mditait.  Il regrettait d'avoir reu chez lui
ces gens-l.--S'il avait su!--Ils finiront par lui attirer
quelque mauvaise affaire.  Comment les mettre dehors
maintenant?--Il avait bail avec Ursus.--Quel bonheur s'il en
tait dbarrass!--Comment s'y prendre pour les chasser?

Brusquement il y eut  la porte de l'inn un de ces frappements
tumultueux qui, en Angleterre, annoncent quelqu'un.  La gamme
du frappement correspond  l'chelle de la hirarchie.

Ce n'tait point tout  fait le frappement d'un lord, mais
c'tait le frappement d'un magistrat.

Le tavernier, fort tremblant, entre-billa son vasistas.

Il y avait magistrat en effet.  Matre Nicless aperut  sa
porte, dans le petit jour, un groupe de police, en tte duquel se
dtachaient deux hommes, dont l'un tait le justicier-quorum.

Matre Nicless avait vu le matin le justicier-quorum, et il le
connaissait.

Il ne connaissait pas l'autre homme.

C'tait un gentleman gras, au visage couleur cire, en perruque
mondaine et en cape de voyage.

Matre Nicless avait grand'peur du premier de ces personnages, le
justicier-quorum.  Si matre Nicless et t de la cour, il et
eu plus peur encore du second, car c'tait Barkilphedro.

Un des hommes du groupe cogna une seconde fois la porte,
violemment.

Le tavernier, avec une grosse sueur d'anxit au front, ouvrit.

Le justicier-quorum, du ton d'un homme qui a charge de police et
qui est trs au fait du personnel des vagabonds, leva la voix et
demanda svrement:

--Matre Ursus?

L'htelier, bonnet bas, rpondit:

--Votre honneur, c'est ici.

--Je le sais, dit le justicier.

--Sans doute, votre honneur,

--Qu'il vienne.

--Votre honneur, il n'est pas l,

--O est-il?

--Je l'ignore.

--Comment?

--Il n'est pas rentr.

--Il est donc sorti de bien bonne heure?

--Non.  Mais il est sorti bien tard.

--Ces vagabonds!  reprit le justicier.

--Votre honneur, dit doucement matre Nicless.  le voil.

Ursus, en effet, venait de paratre  un dtour de mur.  Il
arrivait  l'inn.  Il avait pass presque toute la nuit entre la
gele o,  midi, il avait vu entrer Gwynplaine, et le cimetire
o,  minuit, il avait entendu combler une fosse.  Il tait ple
de deux pleurs, de sa tristesse et du crpuscule.

Le petit jour, qui est de la lueur  l'tat de larve, laisse les
formes, mme celles qui se meuvent, mles  la diffusion de la
nuit.  Ursus, blme et vague, marchant lentement, ressemblait 
une figure de songe.

Dans cette distraction farouche que donne l'angoisse, il s'en
tait all de l'inn tte nue.  Il ne s'tait pas mme aperu
qu'il n'avait point de chapeau.  Ses quelques cheveux gris
remuaient au vent.  Ses yeux ouverts ne paraissaient pas
regarder.  Souvent, veill on est endormi, de mme qu'il arrive
qu'endormi on est veill.  Ursus avait un air fou.

--Matre Ursus, cria le tavernier, venez.  Leurs honneurs
dsirent vous parler.

Matre Nicless, occup uniquement d'amadouer l'incident, lcha,
et en mme temps et voulu retenir ce pluriel, leurs honneurs,
respectueux pour le groupe, mais blessant peut-tre pour le chef,
confondu de la sorte avec ses subordonns.

Ursus eut le sursaut d'un homme prcipit  bas d'un lit o il
dormirait profondment.

--Qu'est-ce?  dit-il.

Et il aperut la police, et en tte de la police le magistrat.

Nouvelle et rude secousse.

Tout  l'heure le wapentake, maintenant le justicier-quorum.
L'un semblait le jeter  l'autre.  Il y a de vieilles histoires
d'cueils comme cela.

Le justicier-quorum lui fit signe d'entrer dans la taverne.

Ursus obit.

Govicum, qui venait de se lever et qui balayait la salle,
s'arrta, se rencogna derrire les tables, mit son balai au
repos, et retint son souffle.  Il plongea son poing dans ses
cheveux et se gratta vaguement, ce qui indique l'attention aux
vnements.

Le justicier-quorum s'assit sur un banc, devant une table;
Barkilphedro prit une chaise.  Ursus et matre Nicless
demeurrent debout.  Les gens de police, laisss dehors, se
massrent devant la porte referme.

Le justicier-quorum fixa sa prunelle lgale sur Ursus, et dit:

--Vous avez un loup.

Ursus rpondit:

--Pas tout  fait.

--Vous avez un loup, reprit le justicier, en soulignant loup
d'un accent dcisif.

Ursus rpondit:

--C'est que...

Et il se tut.

--Dlit, repartit le justicier.

Ursus hasarda cette plaidoirie:

--C'est mon domestique.

Le justicier posa sa main  plat sur la table les cinq doigts
carts, ce qui est un trs beau geste d'autorit.

--Baladin, demain,  pareille heure, vous et votre loup; vous
aurez quitt l'Angleterre.  Sinon, le loup sera saisi, men au
greffe, et tu.

Ursus pensa:--Continuation des assassinats.--Mais il ne souffla
mot et se contenta de trembler de tous ses membres.

--Vous entendez?  reprit le justicier.

Ursus adhra d'un hochement de tte.

Le justicier insista.

--Tu.

Il y eut un silence.

--trangl, ou noy.

Le justicier-quorum regarda Ursus.

--Et vous en prison.

Ursus murmura:

--Mon juge...

--Soyez parti avant demain matin.  Sinon, tel est l'ordre.

--Mon juge...

--Quoi?

--Il faut que nous quittions l'Angleterre, lui et moi?

--Oui.

--Aujourd'hui?

--Aujourd'hui.

--Comment faire?

Matre Nicless tait heureux.  Ce magistrat, qu'il avait redout,
venait  son aide.  La police se faisait l'auxiliaire de lui,
Nicless.  Elle le dlivrait de ces gens-l.  Le moyen qu'il
cherchait, elle le lui apportait.  Cet Ursus qu'il voulait
congdier, la police le chassait.  Force majeure.  Rien 
objecter.  Il tait ravi.  Il intervint:

--Votre honneur, cet homme...

Il dsignait Ursus du doigt.

--...  Cet homme demande comment faire pour quitter l'Angleterre
aujourd'hui?  Rien de plus simple.  Il y a, tous les jours et
toutes les nuits, aux amarrages de la Tamise, de ce ct-ci du
pont de Londres comme de l'autre ct, des bateaux qui partent
pour les pays.  On va d'Angleterre en Danemark, en Hollande, en
Espagne, pas en France,  cause de la guerre, mais partout.
Cette nuit, plusieurs navires partiront, vers une heure du matin,
qui est l'heure de la mare.  Entre autres, la panse _Vograat_ de
Rotterdam.

Le justicier-quorum fit un mouvement d'paule du ct d'Ursus:

--Soit.  Partez par le premier bateau venu.  Par la _Vograat_.

--Mon juge...  fit Ursus.

--Eh bien?

--Mon juge, si je n'avais, comme autrefois, que ma petite baraque
 roues, cela se pourrait.  Elle tiendrait sur un bateau.
Mais...

--Mais quoi?

--Mais c'est que j'ai la Green-Box, qui est une grande machine
avec deux chevaux, et, si large que soit un navire, jamais cela
n'entrera.

--Qu'est-ce que cela me fait?  dit le justicier.  On tuera le
loup.

Ursus, frmissant, se sentait mani comme par une main de
glace.--Les monstres!  pensa-t-il.  Tuer les gens!  c'est leur
expdient.

Le tavernier sourit, et s'adressa  Ursus.

--Matre Ursus, vous pouvez vendre la Green-Box.

Ursus regarda Nicless.

--Matre Ursus, vous avez offre.

--De qui?

--Offre pour la voiture.  Offre pour les deux chevaux.  Offre
pour les deux femmes brhaignes.  Offre...

--De qui?  rpta Ursus.

--Du matre du circus voisin.

--C'est juste.

Ursus se souvint.

Matre Nicless se tourna vers le justicier-quorum.

--Votre honneur, le march peut tre conclu aujourd'hui mme.  Le
matre du circus d' ct dsire acheter la grande voiture et les
deux chevaux.

--Le matre de ce circus a raison, dit le justicier, car il va en
avoir besoin.  Une voiture et des chevaux, cela lui sera utile.
Lui aussi partira aujourd'hui.  Les rvrends des paroisses de
Southwark se sont plaints des vacarmes obscnes du
Tarrinzeau-field.  Le shriff a pris des mesures.  Ce soir, il
n'y aura plus une seule baraque de bateleur sur cette place.  Fin
des scandales.  L'honorable gentleman qui daigne tre ici
prsent...

Le justicier-quorum s'interrompit par un salut  Barkilphedro,
que Barkilphedro lui rendit.

--...  L'honorable gentleman qui daigne tre ici prsent est
arriv cette nuit de Windsor.  Il apporte des ordres.  Sa majest
a dit: II faut nettoyer cela.

Ursus, dans sa longue mditation de toute la nuit, n'avait pas
t sans se poser quelques questions.  Aprs tout, il n'avait vu
qu'une bire.  tait-il bien sr que Gwynplaine fut dedans?  Il
pouvait y avoir sur la terre d'autres morts que Gwynplaine.  Un
cercueil qui passe n'est pas un trpass qui se nomme.  A la
suite de l'arrestation de Gwynplaine, il y avait eu un
enterrement.  Cela ne prouvait rien.  _Post hoc, nonpropter
hoc_,--etc.--Ursus en tait revenu  douter.  L'esprance brle
et luit sur l'angoisse comme le naphte sur l'eau.  Cette flamme
surnageante flotte ternellement sur la douleur humaine.  Ursus
avait fini par se dire: Il est probable que c'est Gwynplaine
qu'on a enterr, mais ce n'est pas certain.  Qui sait?
Gwynplaine est peut-tre encore vivant.

Ursus s'inclina devant le justicier.

--Honorable juge, je partirai.  Nous partirons.  On partira.  Par
la _Vograat_.  Pour Rotterdam.  J'obis.  Je vendrai la
Green-Box, les chevaux, les trompettes, les femmes d'Egypte.
Mais il y a quelqu'un qui est avec moi, un camarade, et que je ne
puis laisser derrire moi.  Gwynplaine...

--Gwynplaine est mort, dit une voix.

Ursus eut l'impression du froid d'un reptile sur sa peau.
C'tait Barkilphedro qui venait de parler.

La dernire lueur s'vanouissait.  Plus de doute.  Gwynplaine
tait mort.

Ce personnage devait le savoir.  Il tait assez sinistre pour
cela.

Ursus salua.

Matre Nicless tait trs bon homme en dehors de la lchet.
Mais, effray, il tait atroce.  La suprme frocit, c'est la
peur.

Il grommela:

--Simplification.

Et il eut, derrire Ursus, ce frottement de mains, particulier
aux gostes, qui signifie: M'en voila quitte!  et qui semble
fait au-dessus de la cuvette de Ponce-Pilate.

Ursus accabl baissait la tte.  La sentence de Gwynplaine tait
excute, la mort; et, quant  lui, son arrt lui tait signifi,
l'exil.  Il n'y avait plus qu' obir.  Il songeait.

Il sentit qu'on lui touchait le coude.  C'tait l'autre
personnage, l'acolyte du justicier-quorum.  Ursus tressaillit.

La voix qui avait dit: _Gwynplaine est mort_, lui chuchota 
l'oreille:

--Voici dix livres sterling que vous envoie quelqu'un qui vous
veut du bien.

Et Barkilphedro posa une petite bourse sur une table devant
Ursus.

On se rappelle la cassette que Barkilphedro avait emporte.

Dix guines sur deux mille, c'tait tout ce que pouvait faire
Barkilphedro.  En conscience, c'tait assez.  S'il et donn
davantage, il y et perdu.  Il avait pris la peine de faire la
trouvaille d'un lord, il en commenait l'exploitation, il tait
juste que le premier rendement de la mine lui appartnt.  Ceux
qui verraient l une petitesse seraient dans leur droit, mais
auraient tort de s'tonner.  Barkilphedro aimait l'argent,
surtout vol.  Un envieux contient un avare.  Barkilphedro
n'tait pas sans dfauts.  Commettre des crimes, cela n'empche
pas d'avoir des vices.  Les tigres ont des poux.

D'ailleurs, c'tait l'cole de Bacon.

Barkilphedro se tourna vers le justicier-quorum, et lui dit:

--Monsieur, veuillez terminer.  Je suis trs press.  Une chaise
attele des propres relais de sa majest m'attend.  Il faut que
je reparte ventre  terre pour Windsor, et que j'y sois avant
deux heures d'ici.  J'ai des comptes  rendre et des ordres 
prendre.

Le justicier-quorum se leva.

Il alla  la porte qui n'tait ferme qu'au pne, l'ouvrit,
regarda, sans dire un mot, les gens de police, et il lui jaillit
de l'index un clair d'autorit.  Tout le groupe entra avec ce
silence o l'on entrevoit l'approche de quelque chose de svre.

Matre Nicless, satisfait du dnoment rapide qui coupait court
aux complications, charm d'tre hors de cet cheveau brouill,
craignit, en voyant ce dploiement d'exempts, qu'on n'apprhendt
Ursus chez lui.  Deux arrestations coup sur coup dans sa maison,
celle de Gwynplaine, puis celle d'Ursus, cela pouvait nuire  la
taverne, les buveurs n'aimant point les drangements de police.
C'tait le cas d'une intervention convenablement suppliante et
gnreuse.  Matre Nicless tourna vers le justicier-quorum sa
face souriante o la confiance tait tempre par le respect:

--Votre honneur, je fais observer  votre honneur que ces
honorables messieurs les sergents ne sont point indispensables du
moment que le loup coupable va tre emmen hors d'Angleterre, et
que ce nomm Ursus ne fait point de rsistance, et que les ordres
de votre honneur sont ponctuellement suivis.  Votre honneur
considrera que les actions respectables de la police, si
ncessaires au bien du royaume, font du tort  un tablissement,
et que ma maison est innocente.  Les saltimbanques de la
Green-Box tant nettoys, comme dit sa majest la reine, je ne
vois plus personne ici de criminel, car je ne suppose pas que la
fille aveugle et les deux brhaignes soient dlinquantes, et
j'implorerais votre honneur de daigner abrger son auguste visite
et de congdier ces dignes messieurs qui viennent d'entrer, car
ils n'ont rien  faire en ma maison, et si votre honneur me
permettait de prouver la justesse de mon dire sous la forme d'une
humble question, je rendrais vidente l'inutilit de la prsence
de ces vnrables messieurs en demandant  votre honneur: Puisque
le nomm Ursus s'excute et part, qui peuvent-ils avoir  arrter
ici?

--Vous, dit le justicier.

On ne discute pas avec un coup d'pe qui vous perce de part en
part.  Matre Nicless s'affaissa sur n'importe quoi, sur une
table, sur un banc, sur ce qui se trouva l, altr.

Le justicier haussa la voix tellement que, s'il y avait des gens
sur la place, ils pouvaient l'entendre.

--Matre Nicless Plumptre, tavernier de cette taverne, ceci est
le dernier point  rgler.  Ce baladin et ce loup sont des
vagabonds.  Ils sont chasss.  Mais le plus coupable, c'est vous.
C'est chez vous, et de votre consentement, que la loi a t
viole, et vous, homme patent, investi d'une responsabilit
publique, vous avez install le scandale dans votre maison.
Matre Nicless, votre licence vous est retire, vous payerez
l'amende, et vous irez en prison.

Les gens de police entourrent le tavernier.

Le justicier continua, dsignant Govicum:

--Ce garon, votre complice, est saisi.

Le poignet d'un exempt s'abattit sur le collet de Govicum, qui
considra l'exempt avec curiosit.  Le boy, pas trs effray,
comprenait peu, avait dj vu plus d'une chose singulire, et se
demandait si c'tait la suite de la comdie.

Le justicier-quorum enfona son chapeau sur son chef, croisa ses
deux mains sur son ventre, ce qui est le comble de la majest, et
ajouta:

--C'est dit, matre Nicless, vous serez attrait en prison, et mis
en gele.  Vous et ce boy.  Et cette maison, l'inn Tadcaster,
demeurera ferme, condamne et close.  Pour l'exemple.  Sur ce,
vous allez nous suivre.




LIVRE SEPTIEME

LA TITANE



I

RVEIL

--Et Dea!

Il sembla  Gwynplaine, regardant poindre le jour 
Corleone-lodge pendant ces aventures de l'inn Tadcaster, que ce
cri venait du dehors; ce cri tait en lui.

Qui n'a entendu les profondes clameurs de l'me?

D'ailleurs le jour se levait.

L'aurore est une voix.

A quoi servirait le soleil si ce n'est  rveiller la sombre
endormie, la conscience?

La lumire et la vertu sont de mme espce.

Que le dieu s'appelle Christ ou qu'il s'appelle Amour, il y a
toujours une heure o il est oubli, mme par le meilleur; nous
avons tous, mme les saints, besoin d'une voix qui nous fasse
souvenir, et l'aube fait parler en nous l'avertisseur sublime.
La conscience crie devant le devoir comme le coq chante devant le
jour.

Le coeur humain, ce chaos, entend le _Fiat lux_.

Gwynplaine--nous continuerons  le nommer ainsi; Clancharlie est
un lord, Gwynplaine est un homme;--Gwynplaine fut comme
ressuscit.

Il tait temps que l'artre ft lie.

Il y avait en lui une fuite d'honntet.

--Et Dea!  dit-il.

Et il sentit dans ses veines comme une transfusion gnreuse.
Quelque chose de salubre et de tumultueux se prcipitait en lui.
L'irruption violente des bonnes penses, c'est un retour au logis
de quelqu'un qui n'a pas sa clef, et qui force honntement son
propre mur.  Il y a escalade, mais du bien.  Il y a effraction,
mais du mal.

--Dea!  Dea!  Dea!  rpta-t-il.

Il s'affirmait  lui-mme son propre coeur.

Et il fit cette question  haute voix:

--O es-tu?

Presque tonn qu'on ne lui rpondit pas.  Il reprit, regardant
le plafond et les murs, avec un garement o la raison revenait:

--O es-tu?  o suis-je?

Et dans cette chambre, dans cette cage, il recommena sa marche
de bte farouche enferme.

--O suis-je?   Windsor.  Et toi?   Southwark.  Ah!  mon Dieu!
voil la premire fois qu'il y a une distance entre nous.  Qui
donc a creus cela?  moi ici, toi l!  Oh!  cela n'est pas.  Cela
ne sera pas.  Qu'est-ce donc qu'on m'a fait?

Il s'arrta.

--Qui donc m'a parl de la reine?  est-ce que je connais cela?
Chang!  moi chang!  pourquoi?  parce que je suis lord.  Sais-tu
ce qui se passe, Dea?  tu es lady.  C'est tonnant les choses qui
arrivent.  Ah a!  il s'agit de retrouver mon chemin.  Est-ce
qu'on m'aurait perdu?  Il y a un homme qui m'a parl avec un air
obscur.  Je me rappelle les paroles qu'il m'a adresses:--Milord,
une porte qui s'ouvre ferme une autre porte.  Ce qui est derrire
vous n'est plus.--Autrement dit: Vous tes un lche!  Cet
homme-l, le misrable!  il me disait cela pendant que je n'tais
pas encore rveill.  Il abusait de mon premier moment tonn.
J'tais comme une proie qu'il avait.  O est-il, que je
l'insulte!  Il me parlait avec le sombre sourire du rve.  Ah!
voici que je redeviens moi!  C'est bon.  On se trompe si l'on
croit qu'on fera de lord Clancharlie ce qu'on voudra!  Pair
d'Angleterre, oui, avec une pairesse, qui est Dea.  Des
conditions!  est-ce que j'en accepte?  La reine?  que m'importe
la reine!  je ne l'ai jamais vue.  Je ne suis pas lord pour tre
esclave.  J'entre libre dans la puissance.  Est-ce qu'on se
figure m'avoir dchan pour rien?  On m'a dmusel, voil tout.
Dea!  Ursus!  nous sommes ensemble.  Ce que vous tiez, je
l'tais.  Ce que je suis, vous l'tes.  Venez!  Non.  J'y vais!
Tout de suite.  Tout de suite!  J'ai dj trop attendu.  Que
doivent-ils penser de ne pas me voir revenir?  Cet argent!  quand
je pense que je leur ai envoy de l'argent!  C'tait moi qu'il
fallait.  Je me rappelle, cet homme, il m'a dit que je ne pouvais
pas sortir d'ici.  Nous allons voir.  Allons, une voiture!  une
voiture!  qu'on attelle.  Je veux aller les chercher.  O sont
les valets?  Il doit y avoir des valets, puisqu'il y a un
seigneur.  Je suis le matre ici.  C'est ma maison.  Et j'en
tordrai les verrous, et j'en briserai les serrures, et j'en
enfoncerai les portes  coups de pied.  Quelqu'un qui me barre le
passage, je lui passe mon pe au travers du corps, car j'ai une
pe maintenant.  Je voudrais bien voir qu'on me rsistt.  J'ai
une femme, qui est Dea.  J'ai un pre, qui est Ursus.  Ma maison
est un palais et je le donne  Ursus.  Mon nom est un diadme et
je le donne  Dea.  Vite!  Tout de suite!  Dea, me voici!  Ah!
j'aurai vite enjamb l'intervalle, va!

Et, levant la premire portire venue, il sortit de la chambre
imptueusement.

Il se trouva dans un corridor.

Il alla devant lui.

Un deuxime corridor se prsenta.

Toutes les portes taient ouvertes.

Il se mit  marcher au hasard, de chambre en chambre, de couloir
en couloir, cherchant la sortie.



II

RESSEMBLANCE D'UN PALAIS AVEC UN BOIS


Dans les palais  l'italienne, Corleone-lodge tait de cette
sorte, il y avait trs peu de portes.  Tout tait rideau,
portire, tapisserie.

Pas de palais  cette poque qui n'et,  l'intrieur, un
singulier fouillis de chambres et de corridors o abondait le
faste; dorures, marbres, boiseries ciseles, soies d'orient; avec
des recoins pleins de prcaution et d'obscurit, d'autres pleins
de lumire.  C'taient des galetas riches et gais, des rduits
vernis, luisants, revtus de faences de Hollande ou d'azulejos
de Portugal, des embrasures de hautes fentres coupes en
soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes
logeables.  Les paisseurs de mur, vides, taient habitables.
a et l, des bonbonnires, qui taient des garde-robes.  Cela
s'appelait les petits appartements.  C'est l qu'on commettait
les crimes.

Si l'on avait  tuer le duc de Guise ou  fourvoyer la jolie
prsidente de Sylvecane, ou, plus tard,  touffer les cris des
petites qu'amenait Lebel, c'tait commode.  Logis compliqu,
inintelligible  un nouveau venu.  Lieu des rapts; fond ignor o
aboutissaient les disparitions.  Dans ces lgantes cavernes les
princes et les seigneurs dposaient leur butin; le comte de
Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du matre des
requtes; M.  de Monthul y cachait la fille de Haudry, le
fermier de la Croix Saint-Lenfroy; le prince de Conti y cachait
les deux belles boulangres de l'Ile-Adam; le duc de Buckingham y
cachait la pauvre Pennywell, etc.  Les choses qui
s'accomplissaient l taient de celles qui se font, comme dit la
loi romaine, _vi, clam et precario_, par force, en secret, et
pour peu de temps.  Qui tait l y restait selon le bon plaisir
du matre.  C'taient des oubliettes, dores.  Cela tenait du
clotre et du srail.  Des escaliers tournaient, montaient,
descendaient.  Une spirale de chambres s'embotant vous ramenait
 votre point de dpart.  Une galerie s'achevait en oratoire.  Un
confessionnal se greffait sur une alcve.  Les ramifications des
coraux et les perces des ponges avaient probablement servi de
modles aux architectes des petits appartements royaux et
seigneuriaux.  Les embranchements taient inextricables.  Des
portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entres et
des sorties.  C'tait machin.  Il le fallait bien; il s'y jouait
des drames.  Les tages de cette ruche allaient des caves aux
mansardes.  Madrpore bizarre incrust dans tous les palais, 
commencer par Versailles, et qui tait comme l'habitation des
pygmes dans la demeure des titans.  Couloirs, reposoirs, nids,
alvoles, cachettes.  Toutes sortes de trous o se fourraient les
petitesses des grands.

Ces lieux, serpentants et murs, veillaient des ides de jeux,
d'yeux bands, de mains  ttons, de rires contenus,
colin-maillard, cache-cache; et en mme temps faisaient songer
aux Atrides, aux Plantagenets, aux Mdicis, aux sauvages
chevaliers d'Elz,  Rizzio,  Monaldeschi, aux pes poursuivant
un fuyard de chambre en chambre.

L'antiquit avait, elle aussi, de mystrieux logis de ce genre,
o le luxe tait appropri aux horreurs.  L'chantillon en a t
conserv sous terre dans certains spulcres d'Egypte, par exemple
dans la crypte du roi Psammticus, dcouverte par Passalacqua.
On trouve dans les vieux potes l'effroi de ces constructions
suspectes.  _Error circumflexus, locus implicitus gyris_.

Gwynplaine tait dans les petits appartements de Corleone-lodge.

Il avait la fivre de partir, d'tre dehors, de revoir Dea.  Cet
enchevtrement de corridors et de cellules, de portes drobes,
de portes imprvues, l'arrtait et le ralentissait.  Il et voulu
y courir, il tait forc d'y errer.  Il croyait n'avoir qu'une
porte  pousser, il avait un cheveau  dbrouiller.

Aprs une chambre, une autre.  Puis des carrefours de salons.

Il ne rencontrait rien de vivant.  Il coutait.  Aucun mouvement.

Il lui semblait parfois revenir sur ses pas.

Par moments il croyait voir quelqu'un venir  lui.  Ce n'tait
personne.  C'tait lui, dans une glace, en habit de seigneur.

C'tait lui, invraisemblable.  Il se reconnaissait, mais pas tout
de suite.

Il allait, prenant tous les passages qui s'offraient.

Il s'engageait dans des mandres d'architecture intime; l un
cabinet coquettement peint et sculpt, un peu obscne et trs
discret; l une chapelle quivoque tout caille de nacres et
d'maux, avec des ivoires faits pour tre vus  la loupe, comme
des dessus de tabatires; l un de ces prcieux retraits
florentins accommods pour les hypocondries fminines, et qu'on
appelait ds lors _boudoirs_.  Partout, sur les plafonds, sur les
murs, sur les planchers mme, il y avait des figurations
veloutes ou mtalliques d'oiseaux et d'arbres, des vgtations
extravagantes enroules de perles, des bossages de passementerie,
des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes
cuirasses d'un ventre d'hydre.  Les biseaux des cristaux taills
ajoutaient des effets de prismes  des effets de reflets.  Les
verroteries jouaient les pierreries.  On voyait tinceler des
encoignures sombres.  On ne savait si toutes ces facettes
lumineuses, o des verres d'meraudes s'amalgamaient  des ors de
soleil levant et o flottaient des nues gorge de pigeon, taient
des miroirs microscopiques ou des aigues-marines dmesures.
Magnificence  la fois dlicate et norme.  C'tait le plus
mignon des palais,  moins que ce ne ft le plus colossal des
crins.  Une maison pour Mab ou un bijou pour Go.  Gwynplaine
cherchait l'issue.

Il ne la trouvait pas.  Impossible de s'orienter.  Rien de
capiteux comme l'opulence quand on la voit pour la premire fois.
Mais en outre c'tait un labyrinthe.  A chaque pas, une
magnificence lui faisait obstacle.  Cela semblait rsister  ce
qu'il s'en allt.  Cela avait l'air de ne pas vouloir le lcher.
Il tait comme dans une glu de merveilles.  Il se sentait saisi
et retenu.

--Quel horrible palais!  pensait-il.

Il rdait dans ce ddale, inquiet, se demandant ce que cela
voulait dire, s'il tait en prison, s'irritant, aspirant  l'air
libre.  Il rptait: Dea!  Dea!  comme on tient le fil qu'il ne
faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir.

Par moments il appelait.

--H!  quelqu'un!

Rien ne rpondait.

Ces chambres n'en finissaient pas.  C'tait dsert, silencieux,
splendide, sinistre.

On se figure ainsi les chteaux enchants.

Des bouches de chaleur caches entretenaient dans ces corridors
et dans ces cabinets une temprature d't.  Le mois de juin
semblait avoir t pris par quelque magicien et enferm dans ce
labyrinthe.  Par moments cela sentait bon.  On traversait des
bouffes de parfums comme s'il y avait l des fleurs invisibles.
On avait chaud.  Partout des tapis.  On et pu se promener nu.

Gwynplaine regardait par les fentres.  L'aspect changeait.  Il
voyait tantt des jardins, remplis des fracheurs du printemps et
du matin, tantt de nouvelles faades avec d'autres statues,
tantt des patios  l'espagnole, qui sont de petites cours
quadrangulaires entre de grands btiments, dalles, moisies et
froides; parfois une rivire qui tait la Tamise, parfois une
grosse tour qui tait Windsor.

Dehors, de si grand matin, il n'y avait point de passants.

Il s'arrtait.  Il coutait.

--Oh!  je m'en irai, disait-il.  Je rejoindrai Dea.  On ne me
gardera pas de force.  Malheur  qui voudrait m'empcher de
sortir!  Qu'est-ce que c'est que cette grande tour-l?  S'il y a
un gant, un dogue d'enfer, une tarasque, pour barrer la porte
dans ce palais ensorcel, je l'exterminerai.  Une arme, je la
dvorerais.  Dea!  Dea!

Tout  coup il entendit un petit bruit, trs faible.  Cela
ressemblait  de l'eau qui coule.

Il tait dans une galerie troite, obscure, ferme  quelques pas
devant lui par un rideau fendu.

Il alla  ce rideau, l'carta, entra.

Il pntra dans de l'inattendu.



III

EVE


Une salle octogone, vote en anse de panier, sans fentres,
claire d'un jour d'en haut, toute revtue, mur, pavage et
vote, de marbre fleur de pcher; au milieu de la salle un
baldaquin pinacle en marbre drap mortuaire,  colonnes torses,
dans le style pesant et charmant d'Elisabeth, couvrant d'ombre
une vasque-baignoire du mme marbre noir; au milieu de la vasque
un fin jaillissement d'eau odorante et tide remplissant
doucement et lentement la cuve; c'est l ce qu'il avait devant
les yeux.

Bain noir fait pour changer la blancheur en resplendissement.

C'tait cette eau qu'il avait entendue.  Une fuite mnage dans
la baignoire  un certain niveau ne la laissait pas dborder.  La
vasque fumait, mais si peu qu'il y avait  peine quelque bue sur
le marbre.  Le grle jet d'eau tait pareil  une souple verge
d'acier flchissante au moindre souffle.

Aucun meuble.  Si ce n'est, prs de la baignoire, une de ces
chaises-lits  coussins assez longues pour qu'une femme, qui y
est tendue, puisse avoir  ses pieds son chien, ou son amant;
d'o _can-al-pie_, dont nous avons fait canap.

C'tait une chaise longue d'Espagne, vu que le bas tait en
argent.  Les coussins et le capiton taient de soie glace blanc.

De l'autre ct de la baignoire, se dressait, adosse au mur, une
haute tagre de toilette en argent massif avec tous ses
ustensiles, ayant  son milieu huit petites glaces de Venise
ajustes daans un chssis d'argent et figurant une fentre.

Dans le pan coup de muraille le plus voisin du canap, tait
entaille une baie carre qui ressemblait  une lucarne et qui
tait bouche d'un panneau fait d'une lame d'argent rouge.  Ce
panneau avait des gonds comme un volet.  Sur l'argent rouge
brillait, nielle et dore, une couronne royale.  Au-dessus du
panneau tait suspendu et scell au mur un timbre qui tait en
vermeil,  moins qu'il ne ft en or.

Vis--vis l'entre de cette salle, en-face de Gwynplaine qui
s'tait arrt court, le pan coup de marbre manquait.  Il tait
remplac par une ouverture de mme dimension, allant jusqu' la
vote et ferme d'une large et haute toile d'argent.

Cette toile, d'une tnuit ferique, tait transparente.  On
voyait au travers.

Au centre de la toile,  l'endroit o est d'ordinaire l'araigne,
Gwynplaine aperut une chose formidable, une femme nue.

Nue  la lettre, non.  Cette femme tait vtue.  Et vtue de la
tte aux pieds.  Le vtement tait une chemise, trs longue,
comme les robes d'anges dans les tableaux de saintet, mais si
fine qu'elle semblait mouille.  De l un  peu prs de femme
nue, plus tratre et plus prilleux que la nudit franche.
L'histoire a enregistr des processions de princesses et de
grandes dames entre deux files de moines, o, sous prtexte de
pieds nus et d'humilit, la duchesse de Montpensier se montrait
ainsi  tout Paris dans une chemise de dentelle.  Correctif: un
cierge  la main.

La toile d'argent, diaphane comme une vitre, tait un rideau.
Elle n'tait fixe que du haut, et pouvait se soulever.  Elle
sparait la salle de marbre, qui tait une salle de bain, d'une
chambre, qui tait une chambre  coucher.  Cette chambre, trs
petite, tait une espce de grotte de miroirs.  Partout des
glaces de Venise, contigus, ajustes polydriquement, relies
par des baguettes dores, rflchissaient le lit qui tait au
centre.  Sur ce lit, d'argent comme la toilette et le canap,
tait couche la femme.  Elle dormait.

Elle dormait la tte renverse, un de ses pieds refoulant ses
couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le rve bat
des ailes.

Son oreiller de guipure tait tomb  terre sur le tapis.

Entre sa nudit et le regard il y avait deux obstacles, sa
chemise et le rideau de gaze d'argent, deux transparences.  La
chambre, plutt alcve que chambre, tait claire avec une sorte
de retenue par le reflet de la salle de bain.  La femme peut-tre
n'avait pas de pudeur, mais la lumire en avait.

Le lit n'avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la
femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se voir mille fois
nue dans les miroirs au-dessus de sa tte.

Les draps avaient le dsordre d'un sommeil agit.  La beaut des
plis indiquait la finesse de la toile.  C'tait l'poque o une
reine, songeant qu'elle serait damne, se figurait l'enfer ainsi:
un lit avec de gros draps.

Du reste, cette mode du sommeil nu venait d'Italie, et remontait
aux romains.  _Sub clara nuda lucerna_, dit Horace.

Une robe de chambre en soie singulire, de Chine sans doute, car
dans les plis on entrevoyait un grand lzard d'or, tait jete
sur le pied du lit.

Au del du lit, au fond de l'alcve, il y avait probablement une
porte, masque et marque par une assez grande glace sur laquelle
taient peints des paons et des cygnes.  Dans cette chambre faite
d'ombre tout reluisait.  Les espacements entre les cristaux et
les dorures taient enduits de cette matire tincelante qu'on
appelait  Venise fiel de verre.

Au chevet du lit tait fix un pupitre en argent  tasseaux
tournants et  flambeaux fixes sur lequel on pouvait voir un
livre ouvert portant au haut des pages ce titre en grosses
lettres rouges: _Alcoramus Mahumedis_.

Gwynplaine ne percevait aucun de ces dtails.  La femme, voil ce
qu'il voyait.

Il tait  la fois ptrifi et boulevers; ce qui s'exclut, mais
ce qui existe.

Cette femme, il la reconnaissait.

Elle avait les yeux ferms et le visage tourn vers lui.

C'tait la duchesse.

Elle, cet tre mystrieux en qui se mlangeaient tous les
resplendissements de l'inconnu, celle qui lui avait fait faire
tant de songes inavouables, celle qui lui avait crit une si
trange lettre!  La seule femme au monde dont il pt dire: Elle
m'a vu, et elle veut de moi!  Il avait chass les songes, il
avait brl la lettre.  Il l'avait relgue, elle; le plus loin
qu'il avait pu hors de sa rverie et de sa mmoire; il n'y
pensait plus; il l'avait oublie...

Il la revoyait!

Il la revoyait terrible.

La femme nue, c'est la femme arme.

Il ne respirait plus.  Il se sentait soulev comme dans un nimbe,
et pouss.  Il regardait.  Cette femme devant lui!  tait-ce
possible?

Au thtre, duchesse.  Ici, nride, naade, fe.  Toujours
apparition.

Il essaya de fuir et sentit que cela ne se pouvait pas.  Ses
regards taient devenus deux chanes, et l'attachaient  cette
vision.

tait-ce une fille?  tait-ce une vierge?  Les deux.  Messaline,
prsente peut-tre dans l'invisible, devait sourire, et Diane
devait veiller.  Il y avait sur cette beaut la clart de
l'inaccessible.  Pas de puret comparable  cette forme chaste et
altire.  Certaines neiges qui n'ont jamais t touches sont
reconnaissables.  Les blancheurs sacres de la Yungfrau, cette
femme les avait.  Ce qui se dgageait de ce front inconscient, de
cette vermeille chevelure parse, de ces cils abaisss, de ces
veines bleues vaguement visibles, de ces rondeurs sculpturales
des seins, des hanches et des genoux modelant les affleurements
roses de la chemise, c'tait la divinit d'un sommeil auguste.
Cette impudeur se dissolvait en rayonnement.  Cette crature
tait nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme
divin, elle avait la scurit d'une olympienne qui se fait fille
du gouffre, et qui peut dire  l'ocan: Pre!  et elle s'offrait,
inabordable et superbe,  tout ce qui passe, aux regards, aux
dsirs, aux dmences, aux songes, aussi firement assoupie sur ce
lit de boudoir que Vnus dans l'immensit de l'cume.

Elle s'tait endormie la nuit et prolongeait son sommeil au grand
jour; confiance commence dans les tnbres et continue dans la
lumire.

Gwynplaine frmissait.  Il admirait.

Admiration malsaine, et qui intresse trop.

Il avait peur.

La bote  surprises du sort ne s'puise point.  Gwynplaine avait
cru tre au bout.  Il recommenait.  Qu'tait-ce que tous ces
clairs, s'abattant sur sa tte sans relche, et enfin,
foudroiement suprme, lui jetant,  lui, homme frissonnant, une
desse endormie?  Qu'tait-ce que toutes ces ouvertures de ciel
successives d'o finissait par sortir, dsirable et redoutable,
son rve?  Qu'tait-ce que ces complaisances du tentateur inconnu
lui apportant, l'une aprs l'autre, ses aspirations vagues, ses
vellits confuses, jusqu' ses mauvaises penses devenues chair
vivante, et l'accablant sous une enivrante srie de ralits
tires de l'impossible?  Y avait-il conspiration de toute l'ombre
contre lui, misrable, et qu'allait-il devenir avec tous ces
sourires de la fortune sinistre autour de lui?  Qu'tait-ce que
ce vertige arrang exprs?  Cette femme!  l!  pourquoi?
comment?  Nulle explication.  Pourquoi lui?  Pourquoi elle?
tait-il fait pair d'Angleterre exprs pour cette duchesse?  Qui
les amenait ainsi l'un  l'autre?  qui tait dupe?  qui tait
victime?  De qui abusait-on la bonne foi?  tait-ce Dieu qu'on
trompait?  Toutes ces choses, il ne les prcisait pas, il les
entrevoyait  travers une suite de nuages noirs dans son cerveau.
Ce logis magique et malveillant, cet trange palais, tenace comme
une prison, tait-il du complot?  Gwynplaine subissait une sorte
de rsorption.  Des forces obscures le garrottaient
mystrieusement.  Une gravitation l'enchanait.  Sa volont,
soutire, s'en allait de lui.  A quoi se retenir?  Il tait
hagard et charm.  Cette fois, il se sentait irrmdiablement
insens.  La sombre chute  pic dans le prcipice d'blouissement
continuait.

La femme dormait.

Pour lui, l'tat de trouble s'aggravant, ce n'tait mme plus la
lady, la duchesse, la dame; c'tait la femme.

Les dviations sont dans l'homme  l'tat latent.  Les vices ont
dans notre organisme un trac invisible tout prpar.  Mme
innocents, et en apparence purs, nous avons cela en nous.  tre
sans tache, ce n'est pas tre sans dfaut.  L'amour est une loi.
La volupt est un pige.  Il y a l'ivresse, et il y a
l'ivrognerie.  L'ivresse, c'est de vouloir une femme;
l'ivrognerie, c'est de vouloir la femme.

Gwynplaine, hors de lui, tremblait.

Que faire contre cette rencontre?  Pas de flots d'toffes, pas
d'ampleurs soyeuses, pas de toilette prolixe et coquette, pas
d'exagration galante cachant et montrant, pas de nuage.  La
nudit dans sa concision redoutable.  Sorte de sommation
mystrieuse, effrontment dnique.  Tout le ct tnbreux de
l'homme mis en demeure.  ve pire que Satan.  L'humain et le
surhumain amalgams.  Extase inquitante, aboutissant au triomphe
brutal de l'instinct sur le devoir.  Le contour souverain de la
beaut est imprieux.  Quand il sort de l'idal et quand il
daigne tre rel, c'est pour l'homme une proximit funeste.

Par instants la duchesse se dplaait mollement sur le lit, et
avait les vagues mouvements d'une vapeur dans l'azur, changeant
d'attitude comme la nue change de forme.  Elle ondulait,
composant et dcomposant des courbes charmantes.  Toutes les
souplesses de l'eau, la femme les a.  Comme l'eau, la duchesse
avait on ne sait quoi d'insaisissable.  Chose bizarre  dire,
elle tait l, chair visible, et elle restait chimrique.
Palpable, elle semblait lointaine.  Gwynplaine, effar et ple,
contemplait.  Il coutait ce sein palpiter et croyait entendre
une respiration de fantme.  Il tait attir, il se dbattait.
Que faire contre elle?  que faire contre lui?

Il s'tait attendu  tout, except  cela.  Un gardien froce en
travers de la porte, quelque furieux monstre gelier  combattre,
voil sur quoi il avait compt.  Il avait prvu Cerbre; il
trouvait Hb.

Une femme nue.  Une femme endormie.

Quel sombre combat!

Il fermait les paupires.  Trop d'aurore dans l'oeil est une
souffrance.  Mais,  travers ses paupires fermes, tout de suite
il la revoyait.  Plus tnbreuse, aussi belle.

Prendre la fuite, ce n'est pas facile.  Il avait essay, et
n'avait pu.  Il tait enracin comme on est dans le rve.  Quand
nous voulons rtrograder, la tentation cloue nos pieds au pav.
Avancer reste possible, reculer non.  Les invisibles bras de la
faute sortent de terre et nous tirent dans le glissement.

Une banalit accepte de tout le monde, c'est que l'motion
s'mousse.  Rien n'est plus faux.  C'est comme si l'on disait
que, sous de l'acide nitrique tombant goutte  goutte, une plaie
s'apaise et s'endort, et que l'cartlement blase Damiens.

La vrit est qu' chaque redoublement, la sensation est plus
aigu.

D'tonnement en tonnement, Gwynplaine tait arriv au paroxysme.
Ce vase, sa raison, sous cette stupeur nouvelle, dbordait.  Il
sentait en lui un veil effrayant.

De boussole, il n'en avait plus.  Une seule certitude tait
devant lui, cette femme.  On ne sait quel irrmdiable bonheur
s'entr'ouvrait, ressemblant  un naufrage.  Plus de direction
possible.  Un courant irrsistible, et l'cueil.  L'cueil, ce
n'est pas le rocher, c'est la sirne.  Un aimant est au fond de
l'abme.  S'arracher  cette attraction, Gwynplaine le voulait,
mais comment faire?  Il ne sentait plus de point d'attache.  La
fluctuation humaine est infinie.  Un homme peut tre dsempar
comme un navire.  L'ancre, c'est la conscience.  Chose lugubre,
la conscience peut casser.

Il n'avait mme pas cette ressource:--Je suis dfigur et
terrible.  Elle me repoussera.--Cette femme lui avait crit
qu'elle l'aimait.

Il y a dans les crises un instant de porte--faux.  Quand nous
dbordons sur le mal plus que nous ne nous appuyons sur le bien,
cette quantit de nous-mme qui est en suspens sur la faute finit
par l'emporter et nous prcipite.  Ce moment triste tait-il venu
pour Gwynplaine?

Comment chapper?

Ainsi c'tait elle!  la duchesse!  cette femme!  Il l'avait
devant lui, dans cette chambre, dans ce lieu dsert, endormie,
livre, seule.  Elle tait  sa discrtion, et il tait en son
pouvoir!

La duchesse!

On a aperu une toile au fond des espaces.  On l'a admire.
Elle est si loin!  que craindre d'une toile fixe?  Un jour,--une
nuit,--on la voit se dplacer.  On distingue un frisson de lueur
autour d'elle.  Cet astre, qu'on croyait impassible, remue.  Ce
n'est pas l'toile, c'est la comte.  C'est l'immense incendiaire
du ciel.  L'astre marche, grandit, secoue une chevelure de
pourpre, devient norme.  C'est de votre ct qu'il se dirige.  O
terreur, il vient  vous!  La comte vous connat, la comte vous
dsire, la comte vous veut.  pouvantable approche cleste.  Ce
qui arrive sur vous, c'est le trop de lumire, qui est
l'aveuglement; c'est l'excs de vie, qui est la mort.  Cette
avance que vous fait le znith, vous la refusez.  Cette offre
d'amour du gouffre, vous la rejetez.  Vous mettez votre main sur
vos paupires, vous vous cachez, vous vous drobez, vous vous
croyez sauv.  Vous rouvrez les yeux...--L'toile redoutable est
l.  Elle n'est plus toile, elle est monde.  Monde ignor.
Monde de lave et de braise.  Dvorant prodige des profondeurs.
Elle emplit le ciel.  Il n'y a plus qu'elle.  L'escarboucle du
fond de l'infini, diamant de loin, de prs est fournaise.  Vous
tes dans sa flamme.

Et vous sentez commencer votre combustion par une chaleur de
paradis.



IV

SATAN


Tout  coup la dormeuse se rveilla.  Elle se dressa sur son
sant avec une majest brusque et harmonieuse; ses cheveux de
blonde soie floche se rpandirent avec un doux tumulte sur ses
reins; sa chemise tombante laissa voir son paule trs bas; elle
toucha de sa main dlicate son orteil rose, et regarda quelques
instants son pied nu, digne d'tre ador par Pricls et copi
par Phidias; puis elle s'tira et billa comme une tigresse au
soleil levant.

Il est probable que Gwynplaine respirait, comme lorsqu'on retient
son souffle, avec effort.

--Est-ce qu'il y a l quelqu'un?  dit-elle.

Elle dit cela tout en billant, et c'tait plein de grce.

Gwynplaine entendit cette voix qu'il ne connaissait pas.  Voix de
charmeuse; accent dlicieusement hautain; l'intonation de la
caresse temprant l'habitude du commandement.

En mme temps, se dressant sur ses genoux, il y a une statue
antique ainsi agenouille dans mille plis transparents, elle tira
 elle la robe de chambre et se jeta  bas du lit, nue et debout,
le temps de voir passer une flche, et tout de suite enveloppe.
En un clin d'oeil la robe de soie la couvrit.  Les manches, trs
longues, lui cachaient les mains.  On ne voyait plus que le bout
des doigts de ses pieds, blancs avec de petits ongles, comme des
pieds d'enfant.

Elle s'ta du dos un flot de cheveux qu'elle rejeta sur sa robe,
puis elle courut derrire le lit, au fond de l'alcve, et
appliqua son oreille au miroir peint qui vraisemblablement
recouvrait une porte.

Elle frappa contre la glace avec le petit coude que fait l'index
repli.

--Y a-t-il quelqu'un?  Lord David!  est-ce que ce serait dj
vous?  Quelle heure est-il donc?  Est-ce toi, Barkilphedro?

Elle se retourna.

--Mais non.  Ce n'est pas de ce ct-ci.  Est-ce qu'il y a
quelqu'un dans la chambre de bain?  Mais rpondez donc!  Au fait,
non, personne ne peut venir par l.

Elle alla au rideau de toile d'argent, l'ouvrit du bout de son
pied, l'carta d'un mouvement d'paule, et entra dans la chambre
de marbre.

Gwynplaine sentit comme un froid d'agonie.  Nul abri.  Il tait
trop tard pour fuir.  D'ailleurs il n'en avait pas la force.  Il
et voulu que le pav se fendt, et tomber sous terre.  Aucun
moyen de ne pas tre vu.

Elle le vit.

Elle le regarda, prodigieusement tonne, mais sans aucun
tressaillement, avec une nuance de bonheur et de mpris:

--Tiens, dit-elle, Gwynplaine!

Puis, subitement, d'un bond violent, car cette chatte tait une
panthre, elle se jeta  son cou.

Elle lui pressa la tte entre ses bras nus dont les manches, dans
cet emportement, s'taient releves.

Et tout  coup le repoussant, abattant sur les deux paules de
Gwynplaine ses petites mains comme des serres, elle debout devant
lui, lui debout devant elle, elle se mit  le regarder
trangement.

Elle regarda, fatale, avec ses yeux d'Aldbaran, rayon visuel
mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidral.  Gwynplaine
contemplait cette prunelle bleue et cette prunelle noire, perdu
sous la double fixit de ce regard de ciel et de ce regard
d'enfer.  Cette femme et cet homme se renvoyaient l'blouissement
sinistre.  Ils se fascinaient l'un l'autre, lui par la
difformit, elle par la beaut, tous deux par l'horreur.

Il se taisait, comme sous un poids impossible  soulever.  Elle
s'cria:

--Tu as de l'esprit.  Tu es venu.  Tu as su que j'avais t
force de partir de Londres.  Tu m'as suivie.  Tu as bien fait.
Tu es extraordinaire d'tre ici.

Une prise de possession rciproque, cela jette une sorte
d'clair.  Gwynplaine, confusment averti par une vague crainte
sauvage et honnte, recula, mais les ongles roses crisps sur son
paule le tenaient.  Quelque chose d'inexorable s'bauchait.  Il
tait dans l'antre de la femme fauve, homme fauve lui-mme.

Elle reprit:

--Anne, cette sotte,--tu sais?  la reine,--elle m'a fait venir 
Windsor sans savoir pourquoi.  Quand je suis arrive, elle tait
enferme avec son idiot de chancelier.  Mais comment as-tu fait
pour pntrer jusqu' moi?  Voil ce que j'appelle tre un homme.
Des obstacles.  Il n'y en a pas.  On est appel, on accourt.  Tu
t'es renseign?  Mon nom, la duchesse Josiane, je pense que tu le
savais.  Qui est-ce qui t'a introduit?  C'est le mousse sans
doute.  Il est intelligent.  Je lui donnerai cent guines.
Comment t'y es-tu pris?  dis-moi cela.  Non, ne me le dis pas.
Je ne veux pas le savoir.  Expliquer rapetisse.  Je t'aime mieux
surprenant.  Tu es assez monstrueux pour tre merveilleux.  Tu
tombes de l'empyre, voil, ou tu montes du troisime dessous, 
travers la trappe de l'rbe.  Rien de plus simple, le plafond
s'est cart ou le plancher s'est ouvert.  Une descente par les
nues ou une ascension dans un flamboiement de soufre, c'est
ainsi que tu arrives.  Tu mrites d'entrer comme les dieux.
C'est dit, tu es mon amant.

Gwynplaine, gar, coutait, sentant de plus en plus sa pense
osciller.  C'tait fini.  Et impossible de douter.  La lettre de
la nuit, cette femme la confirmait.  Lui, Gwynplaine, amant d'une
duchesse, amant aim!  l'immense orgueil aux mille ttes sombres
remua dans ce coeur infortun.

La vanit, force norme en nous, contre nous.

La duchesse continua:

--Puisque tu es l, c'est que c'est voulu.  Je n'en demande pas
davantage.  Il y a quelqu'un en haut, ou en bas, qui nous jette
l'un  l'autre.  Fianailles du Styx et de l'Aurore.  Fianailles
effrnes hors de toutes les lois!  Le jour o je t'ai vu, j'ai
dit:--C'est lui.  Je le reconnais. C'est le monstre de mes rves.
Il sera  moi.--Il faut aider le destin.  C'est pourquoi je t'ai
crit.  Une question, Gwynplaine?  crois-tu  la prdestination?
J'y crois, moi, depuis que j'ai lu le Songe de Scipion dans
Cicron.  Tiens, je ne remarquais pas.  Un habit de gentilhomme.
Tu t'es habill en seigneur.  Pourquoi pas?  Tu es saltimbanque.
Raison de plus.  Un bateleur vaut un lord.  D'ailleurs, qu'est-ce
que les lords?  des clowns.  Tu as une noble taille, tu es trs
bien fait.  C'est inou que tu sois ici!  Quand es-tu arriv?
Depuis combien de temps es-tu l?  Est-ce que tu m'as vue nue?
je suis belle, n'est-ce pas?  J'allais prendre mon bain.  Oh!  je
t'aime.  Tu as lu ma lettre!  L'as-tu lue toi-mme?  Te l'a-t-on
lue?  Sais-tu lire?  Tu dois tre ignorant.  Je te fais des
questions, mais n'y rponds pas.  Je n'aime pas ton son de voix.
Il est doux.  Un tre incomparable comme toi ne devrait pas
parler, mais grincer.  Tu chantes, c'est harmonieux.  Je hais
cela.  C'est la seule chose en toi qui me dplaise.  Tout le
reste est formidable, tout le reste est superbe.  Dans l'Inde, tu
serais dieu.  Est-ce que tu es n avec ce rire pouvantable sur
la face?  Non, n'est-ce pas?  C'est sans doute une mutilation
pnale.  J'espre bien que tu as commis quelque crime.  Viens
dans mes bras.

Elle se laissa tomber sur le canap et le fit tomber prs d'elle.
Ils se trouvrent l'un prs de l'autre sans savoir comment.  Ce
qu'elle disait passait sur Gwynplaine comme un grand vent.  Il
percevait  peine le sens de ce tourbillon de mots forcens.
Elle avait l'admiration dans les yeux.  Elle parlait en tumulte,
frntiquement, d'une voix perdue et tendre.  Sa parole tait
une musique, mais Gwynplaine entendait cette musique comme une
tempte.

Elle appuya de nouveau sur lui son regard fixe.

--Je me sens dgrade prs de toi, quel bonheur!  tre altesse,
comme c'est fade!  Je suis auguste, rien de plus fatigant.
Dchoir repose.  Je suis si sature de respect que j'ai besoin de
mpris.  Nous sommes toutes un peu des extravagantes,  commencer
par Vnus, Cloptre, mesdames de Chevreuse et de Longueville, et
 finir par moi.  Je t'afficherai, je le dclare.  Voil une
amourette qui fera une contusion  la royale famille Stuart dont
je suis.  Ah!  je respire!  J'ai trouv l'issue.  Je suis hors de
l majest.  tre dclasse, c'est tre dlivre.  Tout rompre,
tout braver, tout faire, tout dfaire, c'est vivre.  coute, je
t'aime.

Elle s'interrompit, et eut un effrayant sourire.

--Je t'aime non seulement parce que tu es difforme, mais parce
que tu es vil.  J'aime le monstre, et j'aime l'histrion.  Un
amant humili, bafou, grotesque, hideux, expos aux rires sur ce
pilori qu'on appelle un thtre, cela a une saveur
extraordinaire.  C'est mordre au fruit de l'abme.  Un amant
infamant, c'est exquis.  Avoir sous la dent la pomme, non du
paradis, mais de l'enfer, voil ce qui me tente, j'ai cette faim
et cette soif, et je suis cette ve-l.  L've du gouffre.  Tu es
probablement, sans le savoir, un dmon.  Je me suis garde  un
masque du songe.  Tu es un pantin dont un spectre tient les fils.
Tu es la vision du grand rire infernal.  Tu es le matre que
j'attendais.  Il me fallait un amour comme en ont les Mdes et
les Canidies.  J'tais sre qu'il m'arriverait une de ces
immenses aventures de la nuit.  Tu es ce que je voulais.  Je te
dis l un tas de choses que tu ne dois pas comprendre.
Gwynplaine, personne ne m'a possde, je me donne  toi pure
comme la braise ardente.  Tu ne me crois videmment pas, mais si
tu savais comme cela m'est gal!

Ses paroles avaient le ple-mle de l'ruption.  Une piqre au
flanc de l'Etna donnerait l'ide de ce jet de flamme.

Gwynplaine balbutia:

--Madame...

Elle lui mit la main sur la bouche.

--Silence!  je te contemple.  Gwynplaine, je suis l'immacule
effrne.  Je suis la vestale bacchante.  Aucun homme ne m'a
connue, et je pourrais tre Pythie  Delphes, et avoir sous mon
talon nu le trpied de bronze o les prtres, accouds sur la
peau de Python, chuchotent des questions au dieu invisible.  Mon
coeur est de pierre, mais il ressemble  ces cailloux mystrieux
que la mer roule au pied du rocher Huntly Nabb,  l'embouchure de
la Thees, et dans lesquels, si on les casse, on trouve un
serpent.  Ce serpent, c'est mon amour.  Amour tout-puissant, car
il t'a fait venir.  La distance impossible tait entre nous.
J'tais dans Sirius et tu tais dans Allioth.  Tu as fait la
traverse dmesure, et te voil.  C'est bien.  Tais-toi.
Prends-moi.

Elle s'arrta.  Il frissonnait.  Elle se remit  sourire.

--Vois-tu, Gwynplaine, rver, c'est crer.  Un souhait est un
appel.  Construire une chimre, c'est provoquer la ralit.
L'ombre toute-puissante et terrible ne se laisse pas dfier.
Elle nous satisfait.  Te voil.  Oserai-je me perdre?  oui.
Oserai-je tre ta matresse, ta concubine, ton esclave, ta chose?
avec joie.  Gwynplaine, je suis la femme.  La femme, c'est de
l'argile qui dsire tre fange.  J'ai besoin de me mpriser.
Cela assaisonne l'orgueil.  L'alliage de la grandeur, c'est la
bassesse.  Rien ne se combine mieux.  Mprise-moi, toi qu'o
mprise.  L'avilissement sous l'avilissement, quelle volupt!  la
fleur double de l'ignominie!  je la cueille.  Foule-moi aux
pieds.  Tu ne m'en aimeras que mieux.  Je le sais, moi.  Sais-tu
pourquoi je t'idoltre?  parce que je te ddaigne.  Tu es si
au-dessous de moi que je te mets sur un autel.  Mler le haut et
le bas, c'est le chaos, et le chaos me plat.  Tout commence et
finit par le chaos.  Qu'est-ce que le chaos?  une immense
souillure.  Et avec cette souillure, Dieu a fait la lumire, et
avec cet gout, Dieu a fait le monde.  Tu ne sais pas  quel
point je suis perverse.  Ptris un astre dans de la boue, ce sera
moi.

Ainsi parlait cette femme formidable, montrant nu, par sa robe
dfaite, son torse de vierge.

Elle poursuivit:

--Louve pour tous, chienne pour toi.  Comme on va s'tonner!
l'tonnement des imbciles est doux.  Moi, je me comprends.
Suis-je une desse?  Amphitrite s'est donne au Cyclope.
_Fluctivoma Amphitrite._ Suis-je une fe?  Urgle s'est livre 
Bugryx, l'androptre aux huit mains palmes.  Suis-je une
princesse?  Marie Stuart a eu Rizzio.  Trois belles, trois
monstres.  Je suis plus grande qu'elles, car tu es pire qu'eux.
Gwynplaine, nous sommes faits l'un pour l'autre.  Le monstre que
tu es dehors, je le suis dedans.  De l mon amour.  Caprice,
soit.  Qu'est-ce que l'ouragan?  un caprice.  Il y a entre nous
une affinit sidrale; l'un et l'autre nous sommes de la nuit,
toi par la face, moi par l'intelligence.  A ton tour tu me cres.
Tu arrives, voil mon me dehors.  Je ne la connaissais pas.
Elle est surprenante.  Ton approche fait sortir l'hydre de moi,
desse.  Tu me rvles ma vraie nature.  Tu me fais faire la
dcouverte de moi-mme.  Vois comme je te ressemble.  Regarde
dans moi comme dans un miroir.  Ton visage, c'est mon me.  Je ne
savais pas tre  ce point terrible.  Moi aussi je suis donc un
monstre!  O Gwynplaine, tu me dsennuies.

Elle eut un trange rire d'enfant, s'approcha de son oreille et
lui dit tout bas:

--Veux-tu voir une femme folle?  c'est moi.

Son regard entrait dans Gwynplaine.  Un regard est un philtre.
Sa robe avait des drangements redoutables.  L'extase aveugle et
bestiale envahissait Gwynplaine.  Extase o il y avait de
l'agonie.

Pendant que cette femme parlait, il sentait comme des
claboussures de feu.  Il sentait sourdre l'irrparable.  Il
n'avait pas la force de dire un mot.  Elle s'interrompait, elle
le considrait: O monstre!  murmurait-elle.  Elle tait farouche.

Brusquement, elle lui saisit les mains.

--Gwynplaine, je suis le trne, tu es le trteau.  Mettons-nous
de plain-pied.  Ah!  je suis heureuse, me voil tombe.  Je
voudrais que tout le monde pt savoir  quel point je suis
abjecte.  Ou s'en prosternerait davantage, car plus on abhorre,
plus on rampe.  Ainsi est fait le genre humain.  Hostile, mais
reptile.  Dragon, mais ver.  Oh!  je suis dprave comme les
dieux.  On ne peut toujours pas m'ter cela d'tre la btarde
d'un roi.  J'agis en reine.  Qu'tait-ce que Rhodope?  Une reine
qui aima Phth, l'homme  la tte de crocodile.  Elle a bti en
son honneur la troisime pyramide.  Penthsile a aim le
centaure, qui s'appelle le Sagittaire, et qui est une
constellation.  Et que dis-tu d'Anne d'Autriche?  Mazarin
tait-il assez laid!  Tu n'es pas laid, toi, tu es difforme.  Le
laid est petit, le difforme est grand.  Le laid, c'est la grimace
du diable derrire le beau.  Le difforme est l'envers du sublime.
C'est l'autre ct.  L'Olympe a deux versants; l'un, dans la
clart, donne Apollon; l'autre, dans la nuit, donne Polyphme.
Toi, tu es Titan.  Tu serais Bhmoth dans la fort, Lviathan
dans l'ocan, Typhon dans le cloaque.  Tu es suprme.  Il y a de
la foudre dans ta difformit.  Ton visage a t drang par un
coup de tonnerre.  Ce qui est sur ta face, c'est la torsion
courrouce du grand poing de flamme.  Il t'a ptri et il a pass.
La vaste colre obscure a, dans un accs de rage, englu ton me
sous cette effroyable figure surhumaine.  L'enfer est un rchaud
pnal o chauffe ce fer rouge qu'on appelle la Fatalit; tu es
marqu de ce fer-l.  T'aimer, c'est comprendre le grand.  J'ai
ce triomphe.  tre amoureuse d'Apollon, le bel effort!  La gloire
se mesure  l'tonnement.  Je t'aime.  J'ai rv de toi des
nuits, des nuits, des nuits!  C'est ici un palais  moi.  Tu
verras mes jardins.  Il y a des sources sous les feuilles, des
grottes o l'on peut s'embrasser, et de trs beaux groupes de
marbre qui sont du cavalier Bernin.  Et des fleurs!  Il y en a
trop.  Au printemps, c'est un incendie de roses.  T'ai-je dit que
la reine tait ma soeur?  Fais de moi ce que tu voudras.  Je suis
faite pour que Jupiter baise mes pieds et pour que Satan me
crache au visage.  As-tu une religion?  Moi je suis papiste.  Mon
pre Jacques II est mort en France avec un tas de jsuites autour
de lui.  Jamais je n'ai ressenti ce que j'prouve auprs de toi.
Oh!  je voudrais tre le soir avec toi, pendant qu'on ferait de
la musique, tous deux adosss au mme coussin, sous le tendelet
de pourpre d'une galre d'or, au milieu des douceurs infinies de
la mer.  Insulte-moi.  Bats-moi.  Paye-moi.  Traite-moi comme une
crature.  Je t'adore.  Les caresses peuvent rugir.  En
doutez-vous?  entrez chez les lions.  L'horreur tait dans cette
femme et se combinait avec la grce.  Rien de plus tragique.  On
sentait la griffe, on sentait le velours.  C'tait l'attaque
fline, mle de retraite.  Il y avait du jeu et du meurtre dans
ce va-et-vient.  Elle idoltrait, insolemment.  Le rsultat,
c'tait la dmence communique.  Fatal langage, inexprimablement
violent et doux.  Ce qui insultait n'insultait pas.  Ce qui
adorait outrageait.  Ce qui souffletait difiait.  Son accent
imprimait  ses paroles furieuses et amoureuses on ne sait quelle
grandeur promthenne.  Les ftes de la Grande Desse, chantes
par Eschyle, donnaient aux femmes cherchant les satyres sous les
toiles cette sombre rage pique.  Ces paroxysmes compliquaient
les danses obscures sous les branches de Dodone.  Cette femme
tait comme transfigure, s'il est possible qu'on se transfigure
du ct oppos au ciel.  Ses cheveux avaient des frissons de
crinire; sa robe se refermait, puis se rouvrait; rien de
charmant comme ce sein plein de cris sauvages, les rayons de son
oeil bleu se mlaient aux flamboiements de son oeil noir, elle
tait surnaturelle.  Gwynplaine, dfaillant, se sentait vaincu
par la pntration profonde d'une telle approche.

--Je t'aime!  cria-t-elle.

Et elle le mordit d'un baiser.

Homre a des nuages qui peut-tre allaient devenir ncessaires
sur Gwynplaine et Josiane comme sur Jupiter et Junon.  Pour
Gwynplaine, tre aim par une femme qui avait un regard et qui le
voyait, avoir sur sa bouche informe une pression de lvres
divines, c'tait exquis et fulgurant.  Il sentait devant cette
femme pleine d'nigmes tout s'vanouir en lui.  Le souvenir de
Dea se dbattait dans cette ombre avec de petits cris.  Il y a un
bas-relief antique qui reprsente le sphinx mangeant un amour;
les ailes du doux tre cleste saignent entre ces dents froces
et souriantes.

Est-ce que Gwynplaine aimait cette femme?  Est-ce que l'homme a,
comme le globe, deux ples?  Sommes-nous, sur notre axe
inflexible, la sphre tournante, astre de loin, boue de prs, o
alternent le jour et la nuit?  Le coeur a-t-il deux cts, l'un
qui aime dans la lumire, l'autre qui aime dans les tnbres?
Ici la femme rayon; l la femme cloaque.  L'ange est ncessaire.
Est-ce qu'il serait possible que le dmon, lui aussi, ft un
besoin?  Y a-t-il pour l'me l'aile de chauve-souris?  l'heure
crpusculaire sonne-t-elle fatalement pour tous?  la faute
fait-elle partie intgrante de notre destine non refusable?  le
mal, dans notre nature, est-il  prendre en bloc, avec le reste?
est-ce que la faute est une dette  payer?  Frmissements
profonds.

Et une voix pourtant nous dit que c'est un crime d'tre faible.
Ce que Gwynplaine prouvait tait indicible, la chair, la vie,
l'effroi, la volupt, une ivresse accable, et toute la quantit
de honte qu'il y a dans l'orgueil.  Est-ce qu'il allait tomber?

Elle rpta:--Je t'aime!

Et, frntique, elle l'treignit contre sa poitrine.

Gwynplaine haletait.

Tout  coup, tout prs d'eux, une petite sonnerie ferme et claire
vibra.  C'tait le timbre scell dans le mur qui tintait.  La
duchesse tourna la tte, et dit:

--Qu'est-ce qu'elle me veut?

Et brusquement, avec le bruit d'une trappe  ressort, le panneau
d'argent incrust d'une couronne royale s'ouvrit.

L'intrieur d'un tour, tapiss de velours bleu prince, apparut
avec une lettre sur une assiette d'or.

Cette lettre tait volumineuse et carre et pose de faon 
montrer le cachet, qui tait une grande empreinte sur de la cire
vermeille.  Le timbre continuait de sonner.

Le panneau ouvert touchait presque au canap o tous deux taient
assis.  La duchesse, penche et se retenant d'un bras au cou de
Gwynplaine, tendit l'autre bras, prit la lettre sur l'assiette,
et repoussa le panneau.  Le tour se referma et le timbre se tut.

La duchesse cassa la cire entre ses doigts, dfit l'enveloppe, en
tira deux plis qu'elle contenait, et jeta l'enveloppe  terre aux
pieds de Gwynplaine.

Le sceau de cire bris restait dchiffrable, et Gwynplaine put y
distinguer une couronne royale et au-dessous la lettre A.

L'enveloppe dchire talait ses deux cts, de sorte qu'on
pouvait en mme temps lire la suscription: A sa grce la duchesse
Josiane.

Les deux plis qu'avait contenus l'enveloppe taient un parchemin
et un vlin.  Le parchemin tait grand, le vlin tait petit.
Sur le parchemin tait empreint un large sceau de chancellerie,
en cette cire verte dite cire de seigneurie.  La duchesse, toute
palpitante et les yeux noys d'extase, fit une imperceptible moue
d'ennui.

--Ah!  dit-elle, qu'est-ce qu'elle m'envoie l?  Une paperasse!
Quel trouble-fte que cette femme!

Et, laissant de ct le parchemin, elle entr'ouvrit le vlin.

--C'est de son criture.  C'est de l'criture de ma soeur.  Cela
me fatigue.  Gwynplaine, je t'ai demand si tu savais lire.
Sais-tu lire?

Gwynplaine fit de la tte signe que oui.

Elle s'tendit sur le canap, presque comme une femme couche,
cacha soigneusement ses pieds sous sa robe et ses bras sous ses
manches, avec une pudeur bizarre, tout en laissant voir son sein,
et, couvrant Gwynplaine d'un regard passionn, elle lui tendit le
vlin.

--Eh bien, Gwynplaine, tu es  moi.  Commence ton service.  Mon
bien-aim, lis-moi ce que m'crit la reine.

Gwynplaine prit le vlin, il dfit le pli, et, d'une voix o il y
avait toutes sortes de tremblements, il lut:

Madame,

Nous vous envoyons gracieusement la copie ci-jointe d'un
procs-verbal, certifi et sign par notre serviteur William
Cowper, lord chancelier de ce royaume d'Angleterre, et duquel il
rsulte cette particularit considrable que le fils lgitime de
lord Linnaeus Clancharlie vient d'tre constat et retrouv, sous
le nom de Gwynplaine, dans la bassesse d'une existence ambulante
et vagabonde et parmi des saltimbanques et bateleurs.  Cette
suppression d'tat remonte  son plus bas ge.  En consquence
des lois du royaume, et en vertu de son droit hrditaire, lord
Fermain Clancharlie, fils de lord Linnaeus, sera, ce jourd'hui
mme, admis et rintgr dans la chambre des lords.  C'est
pourquoi, voulant vous bien traiter et vous conserver la
transmission des biens et domaines des lords Clancharlie
Hunkerville, nous le substituons dans vos bonnes grces  lord
David Dirry-Moir.  Nous avons fait amener lord Fermain dans votre
rsidence de Corleone-lodge; nous commandons et voulons, comme
reine et soeur, que notre dit lord Fermain Clancharlie, nomm
jusqu' ce jour Gwynplaine, soit votre mari, et vous l'pouserez,
et c'est notre plaisir royal.

Pendant que Gwynplaine lisait, avec des intonations qui
chancelaient presque  chaque mot, la duchesse, souleve du
coussin du canap, coutait, l'oeil fixe.  Comme Gwynplaine
achevait, elle lui arracha la lettre.

--ANNE, REINE, dit-elle, lisant la signature, avec une intonation
de rverie.

Puis elle ramassa  terre le parchemin qu'elle avait jet, et y
promena son regard.  C'tait la dclaration des naufrags de la
_Matutina_, copie sur un procs-verbal sign du shriff de
Southwark et du lord-chancelier.

Le procs-verbal lu, elle relut le message de la reine.  Puis
elle dit:

--Soit.

Et, calme, montrant du doigt  Gwynplaine la portire de la
galerie par o il tait entr:

--Sortez, dit-elle.

Gwynplaine, ptrifi, demeura immobile.

Elle reprit, glaciale:

--Puisque vous tes mon mari, sortez.

Gwynplaine, sans parole, les yeux baisss comme un coupable, ne
bougeait pas.  Elle ajouta:

--Vous n'avez pas le droit d'tre ici.  C'est la place de mon
amant.

Gwynplaine tait comme clou.

--Bien, dit-elle.  Ce sera moi, je m'en vais.  Ah!  vous tes mon
mari!  Rien de mieux.  Je vous hais.

Et se levant, jetant  on ne sait qui dans l'espace un hautain
geste d'adieu, elle sortit.

La portire de la galerie se referma sur elle.



V

ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS


Gwynplaine demeura seul.

Seul en prsence de cette baignoire tide et de ce lit dfait.

La pulvrisation des ides tait en lui  son comble.  Ce qu'il
pensait ne ressemblait pas  de la pense.  C'tait une
diffusion, une dispersion, l'angoisse d'tre dans
l'incomprhensible.  Il avait en lui quelque chose comme le
sauve-qui-peut d'un rve.

L'entre dans les mondes inconnus n'est pas une chose simple.

A partir de la lettre de la duchesse, apporte par le mousse, une
srie d'heures surprenantes avait commenc pour Gwynplaine, de
moins en moins intelligibles.  Jusqu' cet instant il tait dans
le songe, mais il y voyait clair.  Maintenant il y ttonnait.

Il ne pensait pas.  Il ne songeait mme plus.  Il subissait.

Il restait assis sur le canap,  l'endroit o la duchesse
l'avait laiss.

Tout  coup il y eut dans cette ombre un bruit de pas.  C'tait
un pas d'homme.  Ce pas venait du ct oppos  la galerie par o
tait sortie la duchesse.  Il approchait, et on l'entendait
sourdement, mais nettement.  Gwynplaine, quelle que ft son
absorption, prta l'oreille.

Subitement, au del du rideau de toile d'argent que la duchesse
avait laiss entr'ouvert, derrire le lit, la porte qu'il tait
ais de souponner sous la glace peinte s'ouvrit toute grande, et
une voix mle et joyeuse, chantant  pleine gorge, jeta dans la
chambre aux miroirs ce refrain d'une vieille chanson franaise:

      Trois petits gorets sur leur fumier
      Juraient comme des porteurs de chaise.

Un homme entra.

Cet homme avait l'pe au ct et  la main un chapeau  plumes
avec ganse et cocarde, et tait vtu d'un magnifique habit de
mer, galonn.

Gwynplaine se dressa, comme si un ressort le mettait debout.

Il reconnut cet homme et cet homme le reconnut.

De leurs deux bouches stupfaites s'chappa en mme temps ce
double cri:

--Gwynplaine!

--Tom-Jim-Jack!

L'homme au chapeau  plumes marcha sur Gwynplaine, qui croisa les
bras.

--Comment es-tu ici, Gwynplaine?

--Et toi, Tom-Jim-Jack, comment y viens-tu?

--Ah!  je comprends.  Josiane!  un caprice.  Un saltimbanque qui
est un monstre, c'est trop beau pour qu'on y rsiste.  Tu t'es
dguis pour venir ici, Gwynplaine.

--Et toi aussi, Tom-Jim-Jack.

--Gwynplaine, que signifie cet habit de seigneur?

--Tom-Jim-Jack, que signifie cet habit d'officier?

--Gwynplaine, je ne rponds pas aux questions.

--Ni moi, Tom-Jim-Jack.

--Gwynplaine, je ne m'appelle pas Tom-Jim-Jack.

--Tom-Jim-Jack, je ne m'appelle pas Gwynplaine.

--Gwynplaine, je suis ici chez moi.

--Je suis ici chez moi, Tom-Jim-Jack.

--Je te dfends de me faire cho.  Tu as l'ironie, mais j'ai ma
canne.  Trve  tes parodies, misrable drle.

Gwynplaine devint ple.

--Drle toi-mme!  et tu me rendras raison de cette insulte.

--Dans ta baraque, tant que tu voudras.  A coups de poing.

--Ici, et  coups d'pe.

--L'ami Gwynplaine, l'pe est affaire de gentilshommes.  Je ne
me bats qu'avec mes pareils.  Nous sommes gaux devant le poing,
ingaux devant l'pe.  A l'inn Tadcaster, Tom-Jim-Jack peut
boxer Gwynplaine.  A Windsor, c'est diffrent.  Apprends ceci: je
suis contre-amiral.

--Et moi, je suis pair d'Angleterre.

L'homme en qui Gwynplaine voyait Tom-Jim-Jack clata de rire.

--Pourquoi pas roi?  Au fait, tu as raison.  Un histrion est tous
ses rles.  Dis-moi que tu es Theseus, duc d'Athnes.

--Je suis pair d'Angleterre, et nous nous battrons.

--Gwynplaine, ceci devient long.  Ne joue pas avec quelqu'un qui
peut te faire fouetter.  Je m'appelle lord David Dirry-Moir.

--Et moi, je m'appelle lord Clancharlie.

Lord David eut un second clat de rire.

--Bien trouv.  Gwynplaine est lord Clancharlie.  C'est en effet
le nom qu'il faut avoir pour possder Josiane.  coute, je te
pardonne.  Et sais-tu pourquoi?  C'est que nous sommes les deux
amants.

La portire de la galerie s'carta, et une voix dit:

--Vous tes les deux maris, messeigneurs.

Tous deux se retournrent.

--Barkilphedro!  s'cria lord David.

C'tait Barkilphedro, en effet.

Il saluait profondment les deux lords avec un sourire.

Derrire lui,  quelques pas, on apercevait un gentilhomme au
visage respectueux et svre qui avait une baguette noire  la
main.

Ce gentilhomme s'avana, fit trois rvrences  Gwynplaine, et
lui dit:

--Milord, je suis l'huissier de la verge noire.  Je viens
chercher votre seigneurie, conformment aux ordres de sa majest.




LIVRE HUITIEME

LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE



I

DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES


La redoutable ascension qui, depuis tant d'heures dj, variait
ses blouissements sur Gwynplaine, et qui l'avait emport 
Windsor, le remporta  Londres.

Les ralits visionnaires se succdrent devant lui, sans
solution de continuit.

Nul moyen de s'y soustraire.  Quand une le quittait, l'autre le
reprenait.

Il n'avait pas le temps de respirer.

Qui a vu un jongleur a vu le sort.  Ces projectiles tombant,
montant et retombant, ce sont les hommes dans la main du destin.

Projectiles et jouets.

Le soir de ce mme jour, Gwynplaine tait dans un lieu
extraordinaire.

Il tait assis sur un banc fleurdelys.  Il avait par-dessus ses
habits de soie une robe de velours carlate double de taffetas
blanc avec rochet d'hermine, et aux paules deux bandes d'hermine
bordes d'or.

Il avait autour de lui des hommes de tout ge, jeunes et vieux,
assis comme lui sur les fleurs de lys et comme lui vtus
d'hermine et de pourpre.

Devant lui, il apercevait d'autres hommes,  genoux.  Ces hommes
avaient des robes de soie noire.  Quelques-uns de ces hommes
agenouills crivaient.

En face de lui,  quelque distance, il apercevait des marches,
une estrade, un dais, un large cusspn tincelant entre un lion
et une licorne, et, sous ce dais, sur cette estrade, au haut de
ces marches, adoss  cet cusson, un fauteuil dor et couronn.
C'tait un trne.

Le trne de la Grande Bretagne.

Gwynplaine tait, pair lui-mme, dans la chambre des pairs
d'Angleterre.

De quelle faon avait eu lieu cette introduction de Gwynplaine 
la chambre des lords?  Disons-le.

Toute la journe, depuis le matin jusqu'au soir, depuis Windsor
jusqu' Londres, depuis Corleone-lodge jusqu' Westminster-hall,
avait t une monte d'chelon en chelon.  A chaque chelon
nouvel tourdissement.

Il avait t emmen de Windsor dans les voitures de la reine,
avec l'escorte due  un pair.  La garde qui honore ressemble
beaucoup  la garde qui garde.

Ce jour-l, les riverains de la route de Windsor  Londres virent
galoper une cavalcade de gentilshommes pensionnaires de sa
majest accompagnant deux chaises menes grand train en poste
royale.  Dans la premire tait assis l'huissier de la verge
noire, sa baguette  la main.  Dans la seconde on distinguait un
large chapeau  plumes blanches couvrant d'ombre un visage qu'on
ne voyait pas.  Qui est-ce qui passait l?  tait-ce un prince?
tait-ce un prisonnier?

C'tait Gwynplaine.

Cela avait l'air de quelqu'un qu'on mne  la tour de Londres, 
moins que ce ne ft quelqu'un qu'on ment  la chambre des pairs.

La reine avait bien fait les choses.  Comme il s'agissait du
futur mari de sa soeur, elle avait donn une escorte de son
propre service.

L'officier de l'huissier de la verge noire tait  cheval en tte
du cortge.

L'huissier de la verge noire avait dans sa chaise, sur un
strapontin, un coussin de drap d'argent.  Sur ce coussin tait
pos un portefeuille noir timbr d'une couronne royale.

A Brentford, dernier relais avant Londres, les deux chaises et
l'escorte firent halte.

Un carrosse d'caill attel de quatre chevaux attendait, avec
quatre laquais derrire, deux postillons devant, et un cocher en
perruque.  Roues, marchepieds, soupentes, timon, tout le train de
ce carrosse tait dor.  Les chevaux taient harnachs d'argent.

Ce coche de gala tait d'un dessin allier et surprenant, et et
magnifiquement figur parmi les cinquante et un carrosses
clbres, dont Roubo nous a laiss les portraits.

L'huissier de la verge noire mit pied  terre, ainsi que son
officier.

L'officier de l'huissier retira du strapontin de la chaise de
poste le coussin de drap d'argent sur lequel tait le
portefeuille  couronne, le prit sur ses deux mains, et se tint
debout derrire l'huissier.

L'huissier de la verge noire ouvrit la portire du carrosse, qui
tait vide, puis la portire de la chaise o tait Gwynplaine,
et, baissant les yeux, invita respectueusement Gwynplaine 
prendre place dans le carrosse.

Gwynplaine descendit de la chaise et monta dans le carrosse.

L'huissier portant la verge et l'officier portant le coussin y
entrrent aprs lui, et y occuprent la banquette basse destine
aux pages dans les anciens coches de crmonie.

Le carrosse tait tendu  l'intrieur de satin blanc garni
d'entoilage de Binche avec crtes et glands d'argent.  Le plafond
tait armori.

Les postillons des deux chaises qu'on venait de quitter taient
vtus du hoqueton royal.  Le cocher, les postillons et les
laquais du carrosse o l'on entrait avaient une autre livre,
trs magnifique.

Gwynplaine,  travers le somnambulisme o il tait comme ananti,
remarqua cette fastueuse valetaille et demanda  l'huissier de la
verge noire:

--Quelle est cette livre?

L'huissier de la verge noire rpondit:

--La vtre, milord.

Ce jour-l, la chambre des lords devait siger le soir.  _Curia
erat serena_, disent les vieux procs-verbaux.  En Angleterre, la
vie parlementaire est volontiers une vie nocturne.  On sait qu'il
arriva une fois  Sheridan de commencer  minuit un discours et
de le terminer au lever du soleil.

Les deux chaises de poste retournrent  vide  Windsor; le
carrosse o tait Gwynplaine se dirigea vers Londres.

Le carrosse d'caill  quatre chevaux alla au pas de Brentford 
Londres.  La dignit de la perruque du cocher l'exigeait.

Sous la figure de ce cocher solennel, le crmonial prenait
possession de Gwynplaine.

Ces retards, du reste, taient, selon toute apparence, calculs.
On en verra plus loin le motif probable.

Il n'tait pas encore nuit, mais il s'en fallait de peu, quand le
carrosse d'caill s'arrta devant la King's Gate, lourde porte
surbaisse entre deux tourelles qui communiquait de White-Hall 
Westminster.

La cavalcade des gentilshommes pensionnaires fit groupe autour du
carrosse.

Un des valets de pied de l'arrire sauta sur le pav, et ouvrit
la portire.

L'huissier de la verge noire, suivi de son officier portant le
coussin, sortit du carrosse, et dit  Gwynplaine:

--Milord, daignez descendre.  Que votre seigneurie garde son
chapeau sur sa tte.

Gwynplaine tait vtu, sous son manteau de voyage, de l'habit de
soie qu'il n'avait pas quitt depuis la veille.  Il n'avait pas
d'pe.

Il laissa son manteau dans le carrosse.

Sous la vote carrossire de la King's Gate, il y avait une porte
latrale petite et exhausse de quelques degrs.

Dans les choses d'apparat, le respect est de prcder.

L'huissier de la verge noire, ayant derrire lui son officier,
marchait devant.

Gwynplaine suivait.

Ils montrent le degr, et entrrent sous la porte latrale.

Quelques instants aprs, ils taient dans une chambre ronde et
large avec pilier au centre, un bas de tourelle, salle de
rez-de-chausse, claire d'ogives troites comme des lancettes
d'abside, et qui devait tre obscure mme en plein midi.  Peu de
lumire fait parfois partie de la solennit.  L'obscur est
majestueux.

Dans cette chambre treize hommes se tenaient debout.  Trois en
avant, six au deuxime rang, quatre en arrire.

Des trois premiers un avait une cotte de velours incarnat, et les
deux autres des cottes vermeilles aussi, mais de satin.  Tous
trois avaient les armes d'Angleterre brodes sur l'paule.

Les six du second rang taient vtus de vestes dalmatiques en
moire blanche, chacun avec un blason diffrent sur la poitrine.

Les quatre derniers, tous en moire noire, taient distincts les
uns des autres, le premier par une cape bleue, le deuxime par un
saint Georges carlate sur l'estomac, le troisime par deux croix
cramoisies brodes sur sa poitrine et sur son dos, le quatrime
par un collet de fourrure noire appele peau de sabelline.  Tous
taient en perruque, nu-tte, et avaient l'pe au ct.

On distinguait  peine leurs visages dans la pnombre.  Eux ne
pouvaient voir la figure de Gwynplaine.

L'huissier de la verge noire leva sa baguette et dit:

--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
moi huissier de la verge noire, premier officier de la chambre de
prsence, je remets votre seigneurie  Jarretire, roi d'armes
d'Angleterre.

Le personnage  cotte de velours, laissant les autres derrire
lui, salua Gwynplaine jusqu' terre et dit:

--Milord Fermain Clancharlie, je suis Jarretire, premier roi
d'armes d'Angleterre.  Je suis l'officier cr et couronn par sa
grce le duc de Norfolk, comte-marchal hrditaire.  J'ai jur
obissance au roi, aux pairs et aux chevaliers de la Jarretire.
Le jour de mon couronnement, o le comte-marchal d'Angleterre
m'a vers un gobelet de vin sur la tte, j'ai solennellement
promis d'tre officieux  la noblesse, d'viter la compagnie des
personnes de mauvaise rputation, d'excuser plutt que de blmer
les gens de qualit, et d'assister les veuves et les vierges.
C'est moi qui ai charge de rgler les crmonies de l'enterrement
des pairs et qui ai le soin et la garde de leurs armoiries.  Je
me mets aux ordres de votre seigneurie.

Le premier des deux autres en cottes de satin fit une rvrence,
et dit:

--Milord, je suis Clarence, deuxime roi d'armes d'Angleterre.
Je suis l'officier qui rgle l'enterrement des nobles au-dessous
des pairs.  Je me mets aux ordres de votre seigneurie.

L'autre homme  cotte de satin salua, et dit:

--Milord, je suis Norroy, troisime roi d'armes d'Angleterre.  Je
me mets aux ordres de votre seigneurie.

Les six du second rang, immobiles et sans saluer, firent un pas.

Le premier  la droite de Gwynplaine, dit:

--Milord, nous sommes les six ducs d'armes d'Angleterre.  Je suis
  York.

Puis chacun des hrauts ou ducs d'armes prit la parole  son
tour, et se nomma.

--Je suis Lancastre.

--Je suis Richmond.

--Je suis Chester.

--Je suis Somerset.

--Je suis Windsor,

Les blasons qu'ils avaient sur la poitrine taient ceux des
comts et des villes dont ils portaient les noms.

Les quatre qui taient habills de noir, derrire les hrauts,
gardaient le silence.

Le roi d'armes Jarretire les montra du doigt  Gwynplaine et
dit:

--Milord, voici les quatre poursuivants d'armes.--Manteau-Bleu.

L'homme  la cape bleue salua de la tte.

--Dragon-Rouge.

L'homme au saint Georges salua.

--Rouge-Croix.

L'homme aux croix carlates salua.

--Porte-coulisse.

L'homme  la fourrure de sabelline salua.

Sur un signe du roi d'armes, le premier des poursuivants,
Manteau-Bleu, s'avana, et prit des mains de l'officier de
l'huissier le coussin de drap d'argent et le portefeuille 
couronne.

Et le roi d'armes dit  l'huissier de la verge noire:

--Ainsi soit.  Je donne  votre honneur rception de sa
seigneurie.

Ces pratiques d'tiquette et d'autres qui vont suivre taient le
vieux crmonial antrieur  Henri VIII, qu'Anne essaya, pendant
un temps, de faire revivre.  Rien de tout cela ne se fait plus
aujourd'hui.  Pourtant la chambre des lords se croit immuable; et
si l'immmorial existe quelque part, c'est l.

Elle change toutefois.  _E pur si muove._

Qu'est devenu, par exemple, le _may pole_, ce mt de mai que la
ville de Londres plantait sur le passage des pairs allant au
parlement?  Le dernier qui ait fait figure a t arbor en 1713.
Depuis, le may pole a disparu.  Dsutude.

L'apparence, c'est l'immobilit; la ralit, c'est le changement.
Ainsi prenez ce titre, Albemarle.  Il semble ternel.  Sous ce
titre ont pass six familles, Odo, Mandeville, Bthune,
Plantagenet, Beauchamp, Monk.  Sous ce titre, Leicester, se sont
succd cinq noms diffrents, Beaumont, Brewose, Dudley, Sidney,
Coke.  Sous Lincoln, six.  Sous Pembroke, sept, etc.  Les
familles changent sous les titres qui ne bougent pas.
L'historien superficiel croit  l'immuabilit.  Au fond, nulle
dure.  L'homme ne peut tre que flot.  L'onde, c'est l'humanit.

Les aristocraties ont pour orgueil ce que les femmes ont pour
humiliation, vieillir; mais femmes et aristocraties ont la mme
illusion, se conserver.

Il est probable que la chambre des lords ne se reconnatra point
dans ce qu'on vient de lire et dans ce qu'on va lire, un peu
comme la jolie femme d'autrefois qui ne veut pas avoir de rides.
Le miroir est un vieil accus; il en prend son parti.

Faire ressemblant, c'est l tout le devoir de l'historien.

Le roi d'armes s'adressa  Gwynplaine.

--Veuillez me suivre, milord.

Il ajouta:

--On vous saluera.  Votre seigneurie soulvera seulement le bord
de son chapeau.

Et l'on se dirigea en cortge vers une porte qui tait au fond de
la salle ronde.

L'huissier de la verge noire ouvrait la marche.

Puis Manteau-Bleu, portant le coussin; puis le roi d'armes;
derrire le roi d'armes tait Gwynplaine, le chapeau sur la tte.

Les autres rois d'armes, hrauts, poursuivants, restrent dans la
salle ronde.

Gwynplaine, prcd de l'huissier de la verge noire et sous la
conduite du roi d'armes, suivit de salle en salle un itinraire
qu'il serait impossible de retrouver aujourd'hui, le vieux logis
du parlement d'Angleterre ayant t dmoli,

Il traversa entre autres cette gothique chambre d'tat o avait
eu lieu la rencontre suprme de Jacques II et de Monmouth, et qui
avait vu l'agenouillement inutile du neveu lche devant l'oncle
froce.  Autour de cette chambre taient rangs sur le mur, par
ordre de dates, avec leurs noms et leurs blasons, neuf portraits
en pied d'anciens pairs: lord Nansladron, 1305.  Lord Baliol,
1306.  Lord Benestede, 1314.  Lord Cantilupe, 1356.  Lord
Montbegon, 1357.  Lord Tibotot, 1372.  Lord Zouch of Codnor,
1615.  Lord Bella-Aqua, sans date.  Lord Harren and Surrey, comte
de Blois, sans date.

La nuit tant venue, il y avait des lampes de distance en
distance dans les galeries.  Des lustres de cuivre  chandelles
de cire taient allums dans les salles, claires  peu prs
comme des bas cts d'glise.

On n'y rencontrait que les personnes ncessaires.

Dans une chambre que le cortge traversa se tenaient debout, la
tte respectueusement incline, les quatre clercs du signet, et
le clerc des papiers d'tat.

Dans une autre tait l'honorable Philip Sydenham, chevalier
banneret, seigneur de Brympton en Somerset.  Le chevalier
banneret est le chevalier fait en guerre par le roi sous la
bannire royale dploye.

Dans une autre tait le plus ancien baronnet d'Angleterre, sir
Edmund Bacon de Suffolk, hritier de sir Nicholas, et qualifi
_primus baronetorum Angliae_.  Sir Edmund avait derrire lui son
arcifer portant son arquebuse et son cuyer portant les armes
d'Ulster, les baronnets tant les dfenseurs ns du comt
d'Ulster en Irlande.

Dans une autre tait le chancelier de l'chiquier, accompagn de
ses quatre matres des comptes et des deux dputs du
lord-chambellan chargs de fendre les tailles.  Plus le matre
des monnaies, ayant dans sa main ouverte une livre sterling,
faite, comme c'est l'usage pour les pounds, au moulinet.  Ces
huit personnages firent la rvrence au nouveau lord.

A l'entre du corridor tapiss d'une natte qui tait la
communication de la chambre basse  la chambre haute, Gwynplaine
fut salu par sir Thomas Mansell de Margam, contrleur de la
maison de la reine et membre du parlement pour Glamorgan; et, 
la sortie, par une dputation d'un sur deux des barons des
Cinq-Ports, rangs  sa droite et  sa gauche, quatre par quatre,
les Cinq-Ports tant huit.  William Ashburnham le salua pour
Hastings, Matthew Aylmor pour Douvres, Josias Burchett pour
Sandwich, sir Philip Boteler pour Hyeth, John Brewer pour New
Rumney, Edward Southwell pour la ville de Rye, James Hayes pour
la ville de Winchelsea, et Georges Nailor pour la ville de
Seaford.

Le roi d'armes, comme Gwynplaine allait rendre le salut, lui
rappela  voix basse le crmonial.

--Seulement le bord du chapeau, milord.

Gwynplaine ft comme il lui tait indiqu.

Il arriva  la chambre peinte, o il n'y avait pas de peinture,
si ce n'est quelques figures de saints, entre autres saint
Edouard, sous les voussures des longues fentres ogives coupes
en deux par le plancher, desquelles Westminster-Hall avait le
bas, et la chambre peinte le haut.

En de de la barrire de bois qui traversait de part en part la
chambre peinte, se tenaient les trois secrtaires d'tat, hommes
considrables.  Le premier de ces officiers avait dans ses
attributions le sud de l'Angleterre, l'Irlande et les colonies,
plus la France, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la
Turquie.  Le deuxime dirigeait le nord de l'Angleterre, avec
surveillance sur les Pays-Bas, l'Allemagne, le Danemark, la
Sude, la Pologne et la Moscovie.  Le troisime, cossais, avait
l'cosse.  Les deux premiers taient anglais.  L'un d'eux tait
l'honorable Robert Harley, membre du parlement pour la ville de
New-Radnor.  Un dput d'Ecosse, Mungo Graham, esquire, parent du
duc de Montrose, tait prsent.  Tous salurent Gwynplaine en
silence.

Gwynplaine toucha le bord de son chapeau.

Le garde-barrire leva le bras de bois sur charnire qui donnait
entre sur l'arrire de la chambre peinte o tait la longue
table verte drape, rserve aux seuls lords.

Il y avait sur la table un candlabre allum.

Gwynplaine, prcd de l'huissier de la verge noire, de
Manteau-Bleu et de Jarretire, pntra dans ce compartiment
privilgi.

Le garde-barrire referma l'entre derrire Gwynplaine.

Le roi d'armes, sitt la barrire franchie, s'arrta.

La chambre peinte tait spacieuse.

On apercevait au fond, debout au-dessous de l'cusson royal qui
tait entre les deux fentres, deux vieillards vtus de robes de
velours rouge avec deux bandes d'hermine ourles de galons d'or
sur l'paule et des chapeaux  plumes blanches sur leurs
perruques.  Par la fente des robes on voyait leur habit de soie
et la poigne de leur pe.

Derrire eux tait immobile un homme habill en moire noire,
portant haute une grande masse d'or surmonte d'un lion couronn.

C'tait le massier des pairs d'Angleterre.

Le lion est leur insigne: _Et les lions ce sont les Barons et li
Per_, dit la chronique manuscrite de Bertrand Duguesclin.

Le roi d'armes montra  Gwynplaine les deux personnages en robes
de velours, et lui dit  l'oreille:

--Milord, ceux-ci sont vos gaux.  Vous rendrez le salut
exactement comme il vous sera fait.  Ces deux seigneuries ici
prsentes sont deux barons et vos parrains dsigns par le
lord-chancelier.  Ils sont trs vieux, et presque aveugles.  Ce
sont eux qui vous vont introduire dans la chambre des lords.  Le
premier est Charles Mildmay, lord Fitzwalter, sixime seigneur du
banc des barons, le second est Augustus Arundel, lord Arundel de
Trerice, trente-huitime seigneur du banc des barons.

Le roi d'armes, faisant un pas vers les deux vieillards, leva la
voix:

--Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,
marquis de Corleone en Sicile, salue vos seigneuries.

Les deux lords soulevrent leurs chapeaux au-dessus de leur tte
de toute la longueur du bras, puis se recoiffrent.

Gwynplaine leur rendit le salut de la mme manire.

L'huissier de la verge noire avana, puis Manteau-Bleu, puis
Jarretire.

Le massier vint se placer devant Gwynplaine, et les deux lords 
ses cts, lord Fitzwalter  sa droite et lord Arundel de Trerice
 sa gauche.  Lord Arundel tait fort cass, et le plus vieux des
deux.  Il mourut l'anne d'aprs, lguant  son petit-fils John,
mineur, sa pairie qui, du reste, devait s'teindre en 1768.

Ce cortge sortit de la chambre peinte et s'engagea dans une
galerie  pilastres o alternaient en sentinelle, de pilastre en
pilastre, des pertuisaniers d'Angleterre et des hallebardiers
d'Ecosse.

Les hallebardiers cossais taient cette magnifique troupe aux
jambes nues digne de faire face, plus tard,  Fontenoy,  la
cavalerie franaise et  ces cuirassiers du roi auxquels leur
colonel disait: _Messieurs les matres, assurez vos chapeaux,
nous allons avoir l'honneur de charger_.

Le capitaine des pertuisaniers et le capitaine des hallebardiers
firent  Gwynplaine et aux deux lords parrains le salut de
l'pe.  Les soldats salurent, les uns de la pertuisane, les
autres de la hallebarde.

Au fond de la galerie resplendissait une grande porte, si
magnifique que les deux battants semblaient deux lames d'or.

Des deux cts de la porte deux hommes taient immobiles.  A leur
livre on pouvait reconnatre les _door-keepers_, garde-portes.

Un peu avant d'arriver  cette porte, la galerie s'largissait et
il y avait un rond-point vitr.

Dans ce rond-point tait assis sur un fauteuil  dossier dmesur
un personnage auguste par l'normit de sa robe et de sa
perruque.  C'tait William Cowper, lord-chancelier d'Angleterre.

C'est une qualit d'tre infirme plus que le roi.  William Cowper
tait myope, Anne l'tait aussi, mais moins.  Cette vue basse de
William Cowper plut  la myopie de sa majest et le fit choisir
par la reine pour chancelier et garde de la conscience royale.

William Cowper avait la lvre suprieure mince et la lvre
infrieure paisse, signe de demi-bont.

Le rond-point vitr tait clair d'une lampe au plafond.

Le lord-chancelier, grave dans son haut fauteuil, avait  sa
droite une table o tait assis le clerc de la couronne, et  sa
gauche une table o tait assis le clerc du parlement.

Chacun des deux clercs avait devant soi un registre ouvert et une
critoire.

Derrire le fauteuil du lord-chancelier se tenait son massier,
portant la masse  couronne.  Plus le porte-queue et le
porte-bourse, en grande perruque.  Toutes ces charges existent
encore.

Sur une crdence prs du fauteuil il y avait une pe  poigne
d'or, avec fourreau et ceinturon de velours feu.

Derrire le clerc de la couronne tait debout un officier
soutenant tout ouverte de ses deux mains une robe, qui tait la
robe de couronnement.

Derrire le clerc du parlement un autre officier tenait dploye
une autre robe, qui tait la robe de parlement.

Ces robes, toutes deux de velours cramoisi doubl de taffetas
blanc avec deux bandes d'hermine galonnes d'or  l'paule,
taient pareilles,  cela prs que la robe de couronnement avait
un plus large rochet d'hermine.

Un troisime officier qui tait le librarian portait sur un
carreau de cuir de Flandre le _red-book_, petit livre reli en
maroquin rouge, contenant la liste des pairs et des communes,
plus des pages blanches et un crayon qu'il tait d'usage de
remettre  chaque nouveau membre entrant au parlement.

La marche en procession que fermait Gwynplaine entre les deux
pairs ses parrains s'arrta devant le fauteuil du
lord-chancelier.

Les deux lords parrains trent leurs chapeaux.  Gwynplaine fit
comme eux.

Le roi d'armes reut des mains de Manteau-Bleu le coussin de drap
d'argent, se mit  genoux, et prsenta le portefeuille noir sur
le coussin au lord-chancelier.

Le lord-chancelier prit le portefeuille et le tendit au clerc du
parlement.  Le clerc vint le recevoir avec crmonie, puis alla
se rasseoir.

Le clerc du parlement ouvrit le portefeuille, et se leva.

Le portefeuille contenait les deux messages usits, la patente
royale adresse  la chambre des lords, et la sommation de
siger[1] adresse au nouveau pair.

  [1] Writ of summons.

Le clerc, debout, lut tout haut les deux messages avec une
lenteur respectueuse.

La sommation de siger intime  lord Fermain Clancharlie se
terminait par les formules accoutumes: ...Nous vous enjoignons
troitement[2], sous la foi et l'allgeance que vous nous devez,
de venir prendre en personne votre place parmi les prlats et les
pairs sigeant en notre parlement  Westminster, afin de donner
votre avis, en tout honneur et conscience, sur les affaires du
royaume et de l'glise.

  [2] Strictly enjoin you.

La lecture des messages termine, le lord-chancelier leva la
voix.

--Acte est donn  la couronne.  Lord Fermain Clancharlie, votre
seigneurie renonce  la transsubstantiation,  l'adoration des
saints et  la messe?

Gwynplaine s'inclina.

--Acte est donn, dit le lord-chancelier.

Et le clerc du parlement repartit:

--Sa seigneurie a pris le test.

Le lord-chancelier ajouta:

--Milord Fermain Clancharlie, vous pouvez siger.

--Ainsi soit, dirent les deux parrains,

Le roi d'armes se releva, prit l'pe sur la crdence et en
boucla le ceinturon autour de la taille de Gwynplaine.

Ce faict, disent les vieilles chartes normandes, le pair prend
son espe et monte aux hauts siges et assiste  l'audience.

Gwynplaine entendit derrire lui quelqu'un qui lui disait:

--Je revts votre seigneurie de la robe de parlement.

Et en mme temps l'officier qui lui parlait et qui portait cette
robe la lui passa et lui noua au cou le ruban noir du rochet
d'hermine.

Gwynplaine maintenant, la robe de pourpre sur le dos et l'pe
d'or au ct, tait semblable aux deux lords qu'il avait  sa
droite et  sa gauche.

Le librarian lui prsenta le red-book et le lui mit, dans la
poche de sa veste.

Le roi d'armes lui murmura  l'oreille:

--Milord, en entrant, vous saluerez la chaise royale.

La chaise royale, c'est le trne.

Cependant les deux clercs crivaient, chacun  sa table, l'un sur
le registre de la couronne, l'autre sur le registre du parlement.

Tous deux, l'un aprs l'autre, le clerc de la couronne le
premier, apportrent leur livre au lord-chancelier, qui signa.

Aprs avoir sign sur les deux registres, le lord chancelier se
leva:

--Lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,
marquis de Corleone en Italie, soyez le bienvenu parmi vos pairs,
les lords spirituels et temporels de la Grande-Bretagne.

Les deux parrains de Gwynplaine lui touchrent l'paule.  Il se
tourna.

Et la grande porte dore du fond de la galerie s'ouvrit  deux
battants.

C'tait la porte de la chambre des pairs d'Angleterre.

Il ne s'tait pas coul trente-six heures depuis que Gwynplaine,
entour d'un autre cortge, avait vu s'ouvrir devant lui la porte
de fer de la gele de Southwark.

Rapidit terrible de tous ces nuages sur sa tte; nuages qui
taient des vnements; rapidit qui tait une prise d'assaut.



II

IMPARTIALIT


La cration d'une galit avec le roi, dite pairie, fut aux
poques barbares une fiction utile.  En France et en Angleterre,
cet expdient politique rudimentaire produisit des rsultats
diffrents.  En France, le pair fut un faux roi; en Angleterre,
ce fut un vrai prince.  Moins grand qu'en France, mais plus rel.
On pourrait dire: moindre, mais pire.

La pairie est ne en France.  L'poque est incertaine; sous
Charlemague, selon la lgende; sous Robert le Sage, selon
l'histoire.  L'histoire n'est pas plus sre de ce qu'elle dit que
la lgende.  Favin crit: le Roy de France voulut attirer  lui
les grands de son tat par ce titre magnifique de Pairs, comme
s'ils lui taient gaux.

La pairie se bifurqua trs vite et de France passa en Angleterre.

La pairie anglaise a t un grand fait, et presque une grande
chose.  Elle a eu pour prcdent le wittenagemot saxon.  Le thane
danois et le vavasseur normand se fondirent dans le baron.  Baron
est le mme mot que _vir_; qui se traduit en espagnol par
_varon_, et qui signifie, par excellence, homme.  Ds 1075 les
barons se font sentir au roi.  Et  quel roi!   Guillaume le
Conqurant.  En 1086 ils donnent une base  la fodalit, cette
base est le _Doomsday-book_.  Livre du Jugement dernier. Sous
Jean sans Terre, conflit; la seigneurie franaise le prend de
haut avec la Grande-Bretagne, et la pairie de France mande  sa
barre le roi d'Angleterre.  Indignation des barons anglais.  Au
sacre de Philippe-Auguste, le roi d'Angleterre portait, comme duc
de Normandie, la premire bannire carre et le duc de Guyenne la
seconde.  Contre ce roi vassal de l'tranger, la guerre des
seigneurs clate.  Les barons imposent au misrable roi Jean la
Grande Charte d'o sort la chambre des lords.  Le pape prend fait
et cause pour le roi, et excommunie les lords.  La date, c'est
1215, et le pape, c'est Innocent III qui crivait le _Veni sancte
Spiritus_ et qui envoyait  Jean sans Terre les quatre vertus
cardinales sous la forme de quatre anneaux d'or.  Les lords
persistent.  Long duel, qui durera plusieurs gnrations.
Pembroke lutte.  1248 est l'anne des Provisions d'Oxford.
Vingt-quatre barons limitent le roi, le discutent, et appellent,
pour prendre part  la querelle largie, un chevalier par comt.
Aube des communes.  Plus tard, les lords s'adjoignirent deux
citoyens par chaque cit et deux bourgeois par chaque bourg.
C'est ce qui fait que, jusqu' Elisabeth, les pairs furent juges
de la validit des lections des communes.  De leur juridiction
naquit l'adage: Les dputs doivent tre nomms sans les trois
P; _sine Prece, sine Pretio, sine Poculo_.  Ce qui n'empcha pas
les bourgs-pourris.  En 1293, la cour des pairs de France avait
encore le roi d'Angleterre pour justiciable, et Philippe le Bel
citait devant lui Edouard Ier.  Edouard Ier tait ce roi qui
ordonnait  son fils de le faire bouillir aprs sa mort et
d'emporter ses os en guerre.  Sous les folies royales les lords
sentent le besoin de fortifier le parlement; ils le divisent en
deux chambres.  Chambre haute et chambre basse.  Les lords
gardent arrogamment la suprmatie.  S'il arrive qu'un des
communes soit si hardy que de parler dsavantageusement de la
chambre des lords, on l'appelle au barreau ( la barre) pour
recevoir correction et quelquefois on l'envoie  la Tour[1].
Mme distinction dans le vote.  Dans la chambre des lords on vote
un  un, en commenant par le dernier baron qu'on nomme le
pun.  Chaque pair appel rpond _content_ ou _non content_.
Dans les communes on vote tous ensemble, par Oui ou Non, en
troupeau.  Les communes accusent, les pairs jugent.  Les pairs,
par ddain des chiffres, dlguent aux communes, qui en tireront
parti, la surveillance de l'chiquier, ainsi nomm, selon les
uns, du tapis de la table qui reprsentait un _chiquier_, et,
selon les autres, des tiroirs de la vieille armoire o.  tait,
derrire une grille de fer, le trsor des rois d'Angleterre.  De
la fin du treizime sicle date le Registre annuel, Year-book.
Dans la guerre des deux roses, on sent le poids des lords, tantt
du ct de John de Gaunt, duc de Lancastre, tantt du ct
d'Edmund, duc d'York.  Wat-Tyler, les Lollards, Warwick, le
faiseur de rois, toute cette anarchie-mre d'o sortira
l'affranchissement, a pour point d'appui, avou ou secret, la
fodalit anglaise.  Les lords jalousent utilement le trne;
jalouser, c'est surveiller; ils circonscrivent l'initiative
royale, restreignent les cas de haute trahison, suscitent de faux
Richards contre Henri IV, se font arbitres, jugent la question
des trois couronnes entre le duc d'York et Marguerite d'Anjou,
et, au besoin, lvent des armes et ont leurs batailles,
Shrewsbury, Tewkesbury, Saint-Alban, tantt perdues, tantt
gagnes.  Dj, au treizime sicle, ils avaient eu la victoire
de Lewes, et ils avaient chass du royaume les quatre frres du
roi, btards d'Isabelle et du comte de la Marche, usuriers tous
quatre, et exploitant les chrtiens par les juifs; d'un ct
princes, de l'autre escrocs, chose qu'on a revue plus tard, mais
qui tait peu estime dans ce temps-l.  Jusqu'au quinzime
sicle, le duc normand reste visible dans le roi d'Angleterre, et
les actes du parlement se font en franais.  A partir de Henri
VII, par la volont des lords, ils se font en anglais.
L'Angleterre, bretonne sous Uther Pendragon, romaine sous Csar,
saxonne sous l'heptarchie, danoise sous Harold, normande aprs
Guillaume, devient, grce aux lords, anglaise.  Puis elle devient
anglicane.  Avoir sa religion chez soi, c'est une grande force.
Un pape extrieur soutire la vie nationale.  Une mecque est une
pieuvre.  En 1534, Londres congdie Rome, la pairie adopte la
rforme et les lords acceptent Luther.  Rplique 
l'excommunication de 1215.  Ceci convenait  Henri VIII, mais 
d'autres gards les lords le gnaient.  Un bouledogue devant un
ours, c'est la chambre des lords devant Henri VIII.  Quand Wolsey
vole White-Hall  la nation, et quand Henri VIII vole White-Hall
 Wolsey, qui gronde?  quatre lords, Darcie de Chichester,
Saint-John de Bletso, et (deux noms normands) Mountjoye et
Mounteagle.  Le roi usurpe.  La pairie empite.  L'hrdit
contient de l'incorruptibilit; de l l'insubordination des
lords.  Devant Elisabeth mme, les barons remuent.  Il en rsulte
les supplices de Durham.  Cette jupe tyrannique est teinte de
sang.  Un vertugadin sous lequel il y a un billot, c'est l
Elisabeth.  Elisabeth assemble le parlement le moins qu'elle
peut, et rduit la chambre des lords  soixante-cinq membres,
dont un seul marquis, Westminster, et pas un duc.  Du reste, les
rois en France avaient la mme jalousie et opraient la mme
limination.  Sous Henri III, il n'y avait plus que huit
duchs-pairies, et c'tait au grand dplaisir du roi que le baron
de Mantes, le baron de Coucy, le baron de Coulommiers, le baron
de Chteauneuf en Timerais, le baron de la Fre en Tardenois, le
baron de Mortagne, et quelques autres encore, se maintenaient
barons pairs de France.  En Angleterre, la couronne laissait
volontiers les pairies s'amortir; sous Anne, pour ne citer qu'un
exemple, les extinctions depuis le douzime sicle avaient fini
par faire un total de cinq cent soixante-cinq pairies abolies.
La guerre des roses avait commenc l'extirpation des ducs, que
Marie Tudor,  coups de hache, avait acheve.  C'tait dcapiter
la noblesse.  Couper le duc, c'est couper la tte.  Bonne
politique sans doute, mais corrompre vaut mieux que couper.
C'est ce que sentit Jacques Ier.  Il restaura la duch.  Il fit
duc son favori Villiers, qui l'avait fait porc[2].
Transformation du duc fodal en duc courtisan.  Cela pullulera.
Charles II fera duchesses deux de ses matresses, Barbe de
Southampton et Louise de Qurouel.  Sous Anne, il y aura
vingt-cinq ducs, dont trois trangers, Cumberland, Cambridge et
Schonberg.  Ces procds de cour, invents par Jacques Ier,
russissent-ils?  Non.  La chambre des lords se sent manie par
l'intrigue et s'irrite.  Elle s'irrite contre Jacques Ier, elle
s'irrite contre Charles Ier, lequel, soit dit en passant, a
peut-tre un peu tu son pre comme Marie de Mdicis a peut-tre
un peu tu son mari.  Rupture entre Charles Ier et la pairie.
Les lords, qui, sous Jacques Ier, avaient mand  leur barre la
concussion dans la personne de Bacon, font, sous Charles Ier, le
procs  la trahison dans la personne de Stafford.  Ils avaient
condamn Bacon, ils condamnent Stafford.  L'un avait perdu
l'honneur, l'autre perd la vie.  Charles Ier est dcapit une
premire fois en Stafford.  Les lords prtent main-forte aux
communes.  Le roi convoque le parlement  Oxford, la rvolution
le convoque  Londres; quarante-trois pairs vont avec le roi,
vingt-deux avec la rpublique.  De cette acceptation du peuple
par les lords sort le _bill des droits_, bauche de nos _droits
de l'homme_, vague ombre projete du fond de l'avenir par la
rvolution de France sur la rvolution d'Angleterre.

  [1] Chamberlayne, _tat prsent de l'Angleterre_.  Tome II, 2me
  partie, ch.  iv, p.  64.  1688.

  [2] Villiers appelait Jacques Ier _Votre Cochonnerie_.

Tels sont les services.  Involontaires, soit.  Et pays cher, car
cette pairie est un parasite norme.  Mais considrables.
L'oeuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la
construction d'un sultan, l'aplatissement pris pour l'galit, la
bastonnade donne par le sceptre, les multitudes niveles par
l'abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l'ont
empch en Angleterre.  Ils ont fait de l'aristocratie un mur,
endiguant le roi d'un ct, abritant le peuple de l'autre.  Ils
rachtent leur arrogance envers le peuple par de l'insolence
envers le roi.  Simon, comte de Leicester, disait  Henri III:
_Roi, tu as menti_.  Les lords imposent  la couronne des
servitudes; ils froissent le roi  l'endroit sensible,  la
vnerie.  Tout lord, passant dans un parc royal, a le droit d'y
tuer un daim.  Chez le roi, le lord est chez lui.  Le roi prvu 
la tour de Londres, avec son tarif, pas plus qu'un pair, douze
livres sterling par semaine, on doit cela  la chambre des lords.
Plus encore.  Le roi dcouronn, on le lui doit.  Les lords ont
destitu Jean sans Terre, dgrad Edouard II, dpos Richard II,
bris Henri VI, et ont rendu Cromwell possible.  Quel Louis XIV
il y avait dans Charles Ier!  Grce  Cromwell, il est rest
latent.  Du reste, disons-le en passant, Cromwell lui-mme, aucun
historien n'a pris garde  ce fait, prtendait  la pairie; c'est
ce qui lui fait pouser Elisabeth Bourchier, descendante et
hritire d'un Cromwell, lord Bourchier, dont la pairie s'tait
teinte en 1471, et d'un Bourchier, lord Robesart, autre pairie
teinte en 1429.  Partageant la croissance redoutable des
vnements, il trouva plus court de dominer par le roi supprim
que par la pairie rclame.  Le crmonial des lords, parfois
sinistre, atteignait le roi.  Les deux porte-glaives de la Tour,
debout, la hache sur l'paule,  droite et  gauche du pair
accus comparaissant  la barre, taient aussi bien pour le roi
que pour tout autre lord.  Pendant cinq sicles l'antique chambre
des lords a eu un plan, et l'a suivi avec fixit.  On compte ses
jours de distraction et de faiblesse, comme par exemple ce moment
trange o elle se laissa sduire par la galasse charge de
fromages, de jambons et de vins grecs que lui envoya Jules II.
L'aristocratie anglaise tait inquite, hautaine, irrductible,
attentive, patriotiquement dfiante.  C'est elle qui,  la fin du
dix-septime sicle, par l'acte dixime de l'an 1694, tait au
bourg de Stockbridge, en Southampton, le droit de dputer au
parlement, et forait les communes  casser l'lection de ce
bourg, entache de fraude papiste.  Elle avait impos le test 
Jacques, duc d'York, et sur son refus l'avait exclu du trne.  Il
rgna cependant, mais les lords finirent par le ressaisir et par
le chasser.  Cette aristocratie a eu dans sa longue dure quelque
instinct de progrs.  Une certaine quantit de lumire
apprciable s'en est toujours dgage, except vers la fin, qui
est maintenant.  Sous Jacques II, elle maintenait dans la chambre
basse la proportion de trois cent quarante-six bourgeois contre
quatrevingt douze chevaliers; les seize barons de courtoisie des
Cinq-Ports tant plus que contre-balancs par les cinquante
citoyens des vingt-cinq cits.  Tout en tant trs corruptrice et
trs goste, cette aristocratie avait, en certains cas, une
singulire impartialit.  On la juge durement.  Les bons
traitements de l'histoire sont pour les communes; c'est 
dbattre.  Nous croyons le rle des lords trs grand.
L'oligarchie, c'est de l'indpendance  l'tat barbare, mais
c'est de l'indpendance.  Voyez la Pologne, royaume nominal,
rpublique relle.  Les pairs d'Angleterre tenaient le trne en
suspicion et en tutelle.  Dans mainte occasion, mieux que les
communes, les lords savaient dplaire.  Ils faisaient chec au
roi.  Ainsi, en 1694, anne remarquable, les parlements
triennaux, rejets par les communes parce que Guillaume III n'en
voulait pas, avaient t vots par les pairs.  Guillaume III,
irrit, ta le chteau de Pendennis au comte de Bath, et toutes
ses charges au vicomte Mordaunt.  La chambre des lords, c'tait
la rpublique de Venise au coeur de la royaut d'Angleterre.
Rduire le roi au doge, tel tait son but, et elle a fait crotre
la nation de tout ce dont elle a fait dcrotre le roi.

La royaut le comprenait et hassait la pairie.  Des deux cts
on cherchait  s'amoindrir.  Ces diminutions profitaient au
peuple en augmentation.  Les deux puissances aveugles, monarchie
et oligarchie, ne s'apercevaient pas qu'elles travaillaient pour
un tiers, la dmocratie.  Quelle joie ce fut pour la cour, au
sicle dernier, de pouvoir pendre un pair, lord Ferrers!

Du reste, on le pendit avec une corde de soie.  Politesse.

On n'et pas pendu un pair de France.  Remarque altire que fit
le duc de Richelieu.  D'accord.  On l'et dcapit.  Politesse
plus grande.  Montmorency-Tancarville signait: _Pair de France et
d'Angleterre_, rejetant ainsi la pairie anglaise au second rang.
Les pairs de France taient plus hauts et moins puissants, tenant
au rang plus qu' l'autorit, et  la prsance plus qu' la
domination.  Il y avait entre eux et les lords la nuance qui
spare la vanit de l'orgueil.  Pour les pairs de France, avoir
le pas sur les princes trangers, prcder les grands d'Espagne,
primer les patrices de Venise, faire asseoir sur les bas siges
du parlement les marchaux de France, le conntable et l'amiral
de France, ft-il comte de Toulouse et fils de Louis XIV,
distinguer entre les duchs mles et les duchs femelles,
maintenir l'intervalle entre une comt simple comme Armagnac ou
Albret et une comt-pairie comme vreux, porter de droit, dans
certains cas, le cordon bleu ou la toison d'or  vingt-cinq ans,
contrebalancer le duc de la Trmoille, le plus ancien pair chez
le roi, par le duc d'Uzs, le plus ancien pair en parlement,
prtendre  autant de pages et de chevaux au carrosse qu'un
lecteur, se faire dire _monseigneur_ par le premier prsident,
discuter si le duc du Maine a rang de pair, comme comte d'Eu, ds
1458, traverser la grande chambre diagonalement ou par les cts;
c'tait la grosse affaire.  La grosse affaire pour les lords,
c'tait l'acte de navigation, le test, l'enrlement de l'Europe
au service de l'Angleterre, la domination des mers, l'expulsion
des Stuarts, la guerre  la France.  Ici, avant tout l'tiquette;
l, avant tout l'empire.  Les pairs d'Angleterre avaient la
proie, les pairs de France avaient l'ombre.  En somme, la chambre
des lords d'Angleterre a t un point de dpart; en civilisation,
c'est immense.  Elle a eu l'honneur de commencer une nation.
Elle a t la premire incarnation de l'unit d'un peuple.  La
rsistance anglaise, cette obscure force toute-puissante, est ne
dans la chambre des lords.  Les barons, par une srie de voies de
fait sur le prince, ont bauch le dtrnement dfinitif.  La
chambre des lords aujourd'hui est un peu tonne et triste de ce
qu'elle a fait sans le vouloir et sans le savoir.  D'autant plus
que c'est irrvocable.  Que sont les concessions?  des
restitutions.  Et les nations ne l'ignorent point.  J'octroie,
dit le roi.  Je rcupre, dit le peuple.  La chambre des lords a
cru crer le privilge des pairs, elle a produit le droit des
citoyens.  L'aristocratie, ce vautour, a couv cet oeuf d'aigle,
la libert.

Aujourd'hui l'oeuf est cass, l'aigle plane, le vautour meurt.

L'aristocratie agonise, l'Angleterre grandit.

Mais soyons justes envers l'aristocratie.  Elle a fait quilibre
 la royaut; elle a t contre-poids.  Elle a fait obstacle au
despotisme; elle a t barrire.

Remercions-la, et enterrons-la.



III

LA VIEILLE SALLE


Prs de l'abbaye de Westminster il y avait un antique palais
normand qui fut brl sous Henri VIII.  Il en resta deux ailes.
Edouard VI mit dans l'une la chambre des lords, et dans l'autre
la chambre des communes.

Ni les deux ailes, ni les deux salles n'existent maintenant; on a
rebti tout cela.

Nous l'avons dit et il faut y insister, nulle ressemblance entre
la chambre des lords d'aujourd'hui et la chambre des lords de
jadis.  On a dmoli l'ancien palais, ce qui a un peu dmoli les
anciens usages.  Les coups de pioche dans les monuments ont leurs
contre-coups dans les coutumes et les chartes.  Une vieille
pierre ne tombe pas sans entraner une vieille loi.  Installez
dans une salle ronde le snat d'une salle carre, il sera autre.
Le coquillage chang dforme le mollusque.

Si vous voulez conserver une vieille chose, humaine ou divine,
code ou dogme, patriciat ou sacerdoce, n'en refaites rien  neuf,
pas mme l'enveloppe.  Mettez des pices, tout au plus.  Par
exemple, le jsuitisme est une pice mise au catholicisme.
Traitez les difices comme vous traitez les institutions.

Les ombres doivent habiter les ruines.  Les puissances dcrpites
sont mal  l'aise dans les logis frachement dcors.  Aux
institutions haillons il faut les palais masures.

Montrer l'intrieur de la chambre des lords d'autrefois, c'est
montrer de l'inconnu.  L'histoire, c'est la nuit.  En histoire,
il n'y a pas de second plan.  La dcroissance et l'obscurit
s'emparent immdiatement de tout ce qui n'est plus sur le devant
du thtre.  Dcor enlev, effacement, oubli.  Le Pass a un
synonyme, l'Ignor.

Les pairs d'Angleterre sigeaient, comme cour de justice, dans la
grande salle de Westminster, et, comme haute chambre lgislative,
dans une salle spciale nomme maison des lords, _house of th
lords_.

Outre la cour des pairs d'Angleterre, qui ne s'assemble que
convoque par la couronne, les deux grands tribunaux anglais,
infrieurs  la cour des pairs, mais suprieurs  toute autre
juridiction, sigeaient dans la grande salle de Westminster.  Au
haut bout de cette salle, ils habitaient deux compartiments qui
se touchaient.  Le premier tribunal tait la cour du banc du roi,
que le roi tait cens prsider; le deuxime tait la cour de
chancellerie, que le chancelier prsidait.  L'un tait cour de
justice, l'autre tait cour de misricorde.  C'tait le
chancelier qui conseillait au roi les grces; rarement.  Ces deux
cours, qui existent encore, interprtaient la lgislation et la
refaisaient un peu; l'art du juge est de menuiser le code en
jurisprudence.  Industrie d'o l'quit se tire comme elle peut.
La lgislation se fabriquait et s'appliquait en ce lieu svre,
la grande salle de Westminster.  Cette salle avait une vote de
chtaignier o ne pouvaient se mettre les toiles d'araigne;
c'est bien assez qu'elles se mettent dans les lois.

Siger comme cour et siger comme chambre, c'est deux.  Cette
dualit constitue le pouvoir suprme.  Le long parlement, qui
commena le 3 novembre 1640, sentit le besoin rvolutionnaire de
ce double glaive.  Aussi se dclara-t-il, comme une chambre des
pairs, pouvoir judiciaire en mme temps que pouvoir lgislatif.

Ce double pouvoir tait immmorial dans la chambre des lords.
Nous venons de le dire, juges, les lords occupaient
Westminster-Hall; lgislateurs, ils avaient une autre salle.

Cette autre salle, proprement dite chambre des lords, tait
oblongue et troite.  Elle avait pour tout clairage quatre
fentres profondment entailles dans le comble et recevant le
jour par le toit, plus, au-dessus du dais royal, un oeil-de-boeuf
 six vitres, avec rideaux; le soir, pas d'autre lumire que
douze demi-candlabres appliqus sur la muraille.  La salle du
snat de Venise tait moins claire encore.  Une certaine ombre
plat  ces hiboux de la toute-puissance.

Sur la salle ou s'assemblaient les lords s'arrondissait avec des
plans polydriques une haute vote  caissons dors.  Les
communes n'avaient qu'un plafond plat; tout a un sens dans les
constructions monarchiques.  A une extrmit de la longue salle
des lords tait la porte;  l'autre, en face, le trne.  A
quelques pas de la porte, la barre, coupure transversale, sorte
de frontire, marquant l'endroit o finit le peuple et o
commence la seigneurie.  A droite du trne, une chemine,
blasonne au pinacle, offrait deux bas-reliefs de marbre,
figurant, l'un la victoire de Cuthwolph sur les bretons en 572,
l'autre le plan gomtral du bourg de Dunstable, lequel n'a que
quatre rues, parallles aux quatre parties du monde.  Trois
marches exhaussaient le trne.  Le trne tait dit chaise
royale.  Sur les deux murs se faisant vis--vis se dployait, en
tableaux successifs, une vaste tapisserie donne aux lords par
lisabeth et reprsentant toute l'aventure de l'armada depuis son
dpart d'Espagne jusqu' son naufrage devant l'Angleterre.  Les
hauts accastillages des navires taient tissus en fils d'or et
d'argent, qui, avec le temps, avaient noirci.  A cette
tapisserie, coupe de distance en distance par les
candlabres-appliques, taient adosss  droite du trne trois
rangs de bancs pour les vques,  gauche trois rangs de bancs
pour les ducs, les marquis et les comtes, sur gradins et spars
par desmontoirs.  Sur les trois bancs de la premire section
s'asseyaient les ducs; sur les trois bancs de la deuxime, les
marquis; sur les trois bancs de la troisime, les comtes.  Le
banc des vicomtes, en querre, faisait face au trne, et
derrire, entre les vicomtes et la barre, il y avait deux bancs
pour les barons.  Sur le haut banc,  droite du trne, taient
les deux archevques, Canterbury et York; sur le banc
intermdiaire, trois vques, Londres, Durham et Winchester; les
autres vques sur le banc d'en bas.  Il y a entre l'archevque
de Canterbury et les autres vques cette diffrence considrable
qu'il est, lui, vque _par la divine providence_, tandis que les
autres ne le sont que _par la divine permission_.  A droite du
trne, on voyait une chaise pour le prince de Galles, et  gauche
des pliants pour les ducs royaux, et en arrire de ces pliants un
gradin pour les jeunes pairs mineurs, n'ayant point encore sance
 la chambre.  Force fleurs de lys partout; et le vaste cusson
d'Angleterre sur les quatre murs, au-dessus des pairs comme
au-dessus du roi.  Les fils de pairs et les hritiers de pairie
assistaient aux dlibrations, debout derrire le trne entre le
dais et le mur.  Le trne au fond, et, des trois cts de la
salle, les trois rangs des bancs des pairs laissaient libre un
large espace carr.  Dans ce carr, que recouvrait le tapis
d'tat, armori d'Angleterre, il y avait quatre sacs de laine, un
devant le trne o sigeait le chancelier entre la masse et le
sceau, un devant les vques o sigeaient les juges conseillers
d'tat, ayant sance et non voix, un devant les ducs, marquis et
comtes, o sigeaient les secrtaires d'tat, un devant les
vicomtes et barons, o taient assis le clerc de la couronne et
le clerc du parlement, et sur lequel crivaient les deux
sous-clercs,  genoux.  Au centre du carr, on voyait une large
table drape charge de dossiers, de registres, de sommiers, avec
de massifs encriers d'orfvrerie et de hauts flambeaux aux quatre
angles.  Les pairs prenaient sance en ordre chronologique,
chacun suivant la date de la cration de sa pairie.  Ils avaient
rang selon le titre, et, dans le titre, selon l'anciennet.  A la
barre se tenait l'huissier de la verge noire, debout, sa baguette
 la main.  En dedans de la porte, l'officier de l'huissier, et
en dehors le crieur de la verge noire, ayant pour fonction
d'ouvrir les sances de justice par le cri: _Oyez_!  en franais,
pouss trois fois en appuyant solennellement sur la premire
syllabe.  Prs du crieur, le sergent porte-masse du chancelier.

Dans les crmonies royales, les pairs temporels avaient la
couronne en tte, et les pairs spirituels la mitre.

Les archevques portaient la mitre  couronne ducale, et les
vques, qui ont rang aprs les vicomtes, la mitre  tortil de
baron.

Remarque trange et qui est un enseignement, ce carr form par
le trne, les vques et les barons, et dans lequel sont des
magistrats  genoux, c'tait l'ancien parlement de France sous
les deux premires races.  Mme aspect de l'autorit en France et
en Angleterre, Hincmar, dans le _de ordinatione sacri palatii_,
dcrit en 853 la chambre des lords en sance  Westminster au
dix-huitime sicle.  Sorte de bizarre procs-verbal fait neuf
cents ans d'avance.

Qu'est l'histoire?  Un cho du pass dans l'avenir.  Un reflet de
l'avenir sur le pass.

L'assemble du parlement n'tait obligatoire que tous les sept
ans.

Les lords dlibraient en secret, portes fermes.  Les sances
des communes taient publiques.  La popularit semblait
diminution.

Le nombre des lords tait illimit.  Nommer des lords, c'tait la
menace de la royaut.  Moyen de gouvernement.

Au commencement du dix-huitime sicle, la chambre des lords
offrait dj un trs fort chiffre.  Elle a grossi encore depuis.
Dlayer l'aristocratie est une politique.  Elisabeth fit
peut-tre une faute en condensant la pairie dans soixante-cinq
lords.  La seigneurie moins nombreuse est plus intense.  Dans les
assembles, plus il y a de membres, moins il y a de ttes.
Jacques II l'avait senti en portant la chambre haute 
cent-quatrevingt-huit lords; cent-quatrevingt-six, si l'on
dfalque de ces pairies les deux duchesses de l'alcve royale,
Portsmouth et Cleveland.  Sous Anne, le total des lords, y
compris les vques, tait de deux cent sept.

Sans compter le duc de Cumberland, mari de la reine, il y avait
vingt-cinq ducs dont le premier, Norfolk, ne sigeait point,
tant catholique, et dont le dernier, Cambridge, prince lectoral
de Hanovre, sigeait, quoique tranger.  Winchester, qualifi
premier et seul marquis d'Angleterre, comme Astorga seul marquis
d'Espagne, tant absent, vu qu'il tait jacobite, il y avait cinq
marquis, dont le premier tait Lindsey et le dernier Lothian;
soixante-dix-neuf comtes, dont le premier tait Derby et le
dernier Islay; neuf vicomtes, dont le premier tait Hereford et
le dernier Lonsdale; et soixante-deux barons, dont le premier
tait Abergaveny et le dernier Hervey.  Lord Hervey, tant le
dernier baron, tait ce qu'on appelait le pun de la chambre.
Derby, qui, tant prim par Oxford, Shrewsbury et Kent, n'tait
que le quatrime sous Jacques II, tait devenu sous Anne le
premier des comtes.  Deux noms de chanceliers avaient disparu de
la liste des barons, Verulam, sous lequel l'histoire retrouve
Bacon, et Wem, sous lequel l'histoire retrouve Jeffreys.  Bacon,
Jeffreys, noms diversement sombres.  En 1705, les vingt-six
vques n'taient que vingt-cinq, le sige de Chester tant
vacant.  Parmi les vques, quelques-uns taient de trs grands
seigneurs; ainsi William Talbot vque d'Oxford, chef de la
branche protestante de sa maison.  D'autres taient des docteurs
minents, comme John Sharp, archevque d'York, ancien doyen de
Norwick, le pote Thomas Spratt, vque de Rochester, bonhomme
apoplectique, et cet vque de Lincoln, qui devait mourir
archevque de Canterbury, Wake, l'adversaire de Bossuet.

Dans les occasions importantes, et lorsqu'il y avait lieu de
recevoir une communication de la couronne  la chambre haute,
toute cette multitude auguste, en robes, en perruques, avec
coiffes de prlature ou chapeaux  plumes, alignait et tageait
ses ranges de ttes dans la salle de la pairie, le long des murs
o l'on voyait vaguement la tempte exterminer l'armada.
Sous-entendu: Tempte aux ordres de l'Angleterre.



IV

LA VIEILLE CHAMBRE


Toute la crmonie de l'investiture de Gwynplaine, depuis
l'entre sous le King's Gate jusqu' la prise du test dans le
rond-point vitr, s'tait passe dans une sorte de pnombre.

Lord William Cowper n'avait point permis qu'on lui donnt,  lui,
chancelier d'Angleterre, des dtails trop circonstancis sur la
dfiguration du jeune lord Fermain Clancharlie, trouvant
au-dessous de sa dignit de savoir qu'un pair n'tait pas beau,
et se sentant amoindri par la hardiesse qu'aurait un infrieur de
lui apporter des renseignements de cette nature.  Il est certain
qu'un homme du peuple dit avec plaisir: ce prince est bossu.
Donc, tre difforme, pour un lord, c'est offensant.  Aux quelques
mots que lui en avait dits la reine, le lord chancelier s'tait
born  rpondre: _Un seigneur a pour visage la seigneurie_.
Sommairement, et sur les procs-verbaux qu'il avait d vrifier
et certifier, il avait compris.  De l des prcautions.

Le visage du nouveau lord pouvait,  son entre dans la chambre,
faire une sensation quelconque.  Il importait d'obvier  cela.
Le lord-chancelier avait pris ses mesures.  Le moins d'vnement
possible, c'est l'ide fixe et la rgle de conduite des
personnages srieux.  La haine des incidents fait partie de la
gravit.  Il importait de faire en sorte que l'admission de
Gwynplaine passt sans encombre, comme celle de tout autre
hritier de pairie.

C'est pourquoi le lord-chancelier avait fix la rception de lord
Fermain Clancharlie  une sance du soir.  Le chancelier tant
portier, _quodammodo ostiarius_, disent les chartes normandes,
_januarum cancellorumque potestas_, dit Tertullien, il peut
officier en dehors de la chambre sur le seuil, et lord William
Cowper avait us de son droit en accomplissant dans le rond-point
vitr les formalits d'investiture de lord Fermain Clancharlie.
De plus, il avait avanc l'heure pour que le nouveau pair fit son
entre dans la chambre avant mme que la sance ft commence.

Quant  l'investiture d'un pair sur le seuil, et en dehors de la
chambre mme, il y avait des prcdents.  Le premier baron
hrditaire cr par patente, John de Beauchamp, de Holtcastle,
fait par Richard II, en 1387, baron de Kidderminster, fut reu de
cette faon.

Du reste, en renouvelant ce prcdent, le lord-chancelier se
crait  lui-mme un embarras dont il vit l'inconvnient moins de
deux ans aprs, lors de l'entre du vicomte Newhaven  la chambre
des lords.

Myope, comme nous l'avons dit, lord William Cowper s'tait aperu
 peine de la difformit de Gwynplaine; les deux lords parrains,
pas du tout.  C'taient deux vieillards presque aveugles.

Le lord-chancelier les avait choisis exprs.

Il y a mieux, le lord-chancelier, n'ayant vu que la stature et la
prestance de Gwynplaine, lui avait trouv fort bonne mine.

Au moment o les door-keepers avaient ouvert devant Gwynplaine la
grande porte  deux battants, il y avait  peine quelques lords
dans la salle.  Ces lords taient presque tous vieux.  Les vieux,
dans les assembles, sont les exacts, de mme que, prs des
femmes, ils sont les assidus.  On ne voyait au banc des ducs que
deux ducs, l'un tout blanc, l'autre gris, Thomas Osborne, duc de
Leeds, et Schonberg, fils de ce Schonberg, allemand par la
naissance, franais par le bton de marchal, et anglais par la
pairie, qui, chass par l'dit de Nantes, aprs avoir fait la
guerre  l'Angleterre comme franais, fit la guerre  la France
comme anglais.  Au banc des lords spirituels, il n'y avait que
l'archevque de Canterbury, primat d'Angleterre, tout en haut, et
en bas le docteur Simon Patrick, vque d'ly, causant avec
Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, qui lui expliquait la
diffrence entre un gabion et une courtine, et entre les
palissades et les fraises, les palissades tant une range de
poteaux devant les tentes, destine  protger le campement, et
les fraises tant une collerette de pieux pointus sous le parapet
d'une forteresse empchant l'escalade des assigeants et la
dsertion des assigs, et le marquis enseignait  l'vque de
quelle faon on fraise une redoute, en mettant les pieux moiti
dans la terre et moiti dehors.  Thomas Thynne, vicomte Weymouth,
s'tait approch d'un candlabre et examinait un plan de son
architecte pour faire  son jardin de Long Leate, en Wiltshire,
une pelouse dite gazon coup, moyennant des carreaux de sable
jaune, de sable rouge, de coquilles de rivire et de fine poudre
de charbon de terre.  Au banc des vicomtes il y avait un
ple-mle de vieux lords, Essex, Ossulstone, Peregrine, Osborn,
William Zulestein, comte de Rochfort, parmi lesquels quelques
jeunes, de la faction qui ne portait pas perruque, entourant
Price Devereux, vicomte Hereford, et discutant la question de
savoir si une infusion de houx des apalaches est du th.--A peu
prs, disait Osborn.--Tout  fait, disait Essex.  Ce qui tait
attentivement cout par Pawlets de Saint-John, cousin du
Bolingbroke dont Voltaire plus tard a t un peu l'lve, car
Voltaire, commenc par le pre Pore, a t achev par
Bolingbroke.  Au banc des marquis, Thomas de Grey, marquis de
Kent, lord chambellan de la reine, affirmait  Robert Bertie,
marquis de Lindsey, lord chambellan d'Angleterre, que c'tait par
deux franais rfugis, monsieur Lecoq, autrefois conseiller au
parlement de Paris, et monsieur Ravenel, gentilhomme breton,
qu'avait t gagn le gros lot de la grande loterie anglaise en
1614.  Le comte de Wymes lisait un livre intitul: _Pratique
curieuse des oracles des sibylles_.  John Campbell, comte de
Greenwich, fameux par son long menton, sa gat et ses
quatrevingt-sept ans, crivait  sa matresse.  Lord Chandos se
faisait les ongles.  La sance qui allait suivre devant tre une
sance royale o la couronne serait reprsente par commissaires,
deux assistants door-keepers disposaient en avant du trne un
banc de velours couleur feu.  Sur le deuxime sac de laine tait
assis le matre des rles, _sacrorum scriniorum magister_, lequel
avait alors pour logis l'ancienne maison des juifs convertis.
Sur le quatrime sac, les deux sous-clercs  genoux feuilletaient
des registres.

Cependant le lord-chancelier prenait place sur le premier sac de
laine, les officiers de la chambre s'installaient, les uns assis,
les autres debout, l'archevque de Canterbury se levait et disait
la prire, et la sance commenait.  Gwynplaine tait dj entr
depuis quelque temps, sans qu'on et pris garde  lui; le
deuxime banc des barons, o tait sa place, tant contigu  la
barre, il n'avait eu que quelques pas  faire.  Les deux lords
ses parrains s'taient assis  sa droite et  sa gauche, ce qui
avait  peu prs masqu la prsence du nouveau venu.  Personne
n'tant averti, le clerc du parlement avait lu  demi-voix et,
pour ainsi dire, chuchot les diverses pices concernant le
nouveau lord, et le lord-chancelier avait proclam son admission
au milieu de ce qu'on appelle dans les comptes rendus
l'inattention gnrale.  Chacun causait.  Il y avait dans la
chambre ce brouhaha pendant lequel les assembles font toutes
sortes de choses crpusculaires, qui quelquefois les tonnent
plus tard.

Gwynplaine s'tait assis, silencieusement, tte nue, entre les
deux vieux pairs, lord Fitz Walter et lord Arundel.

Ajoutons que Barkilphedro, renseign  fond comme un espion qu'il
tait, et dtermin  russir dans sa machination, avait dans ses
dires officiels, en prsence du lord-chancelier, attnu dans une
certaine mesure la difformit de lord Fermain Clancharlie, en
insistant sur ce dtail que Gwynplaine pouvait  volont
supprimer l'effet de rire et ramener au srieux sa face
dfigure.  Barkilphedro avait probablement mme exagr cette
facult.  D'ailleurs, au point de vue aristocratique, qu'est-ce
que cela faisait?  Lord William Cowper n'tait-il pas le lgiste
auteur de la maxime: En Angleterre, la restauration d'un pair
importe plus que la restauration d'un roi?  Sans doute la beaut
et la dignit devraient tre insparables, il est fcheux qu'un
lord soit contrefait, et c'est l un outrage du hasard; mais,
insistons-y, en quoi cela diminue-t-il le droit?  Le
lord-chancelier prenait des prcautions et avait raison d'en
prendre, mais, en somme, avec ou sans prcautions, qui donc
pouvait empcher un pair d'entrer  la chambre des pairs?  La
seigneurie et la royaut ne sont-elles pas suprieures  la
difformit et  l'infirmit?  Un cri de bte fauve n'avait-il pas
t hrditaire comme la pairie elle-mme dans l'antique famille,
teinte en 1347, des Cumin, comtes de Buchan, au point que
c'tait au cri de tigre qu'on reconnaissait le pair d'Ecosse?
Ses hideuses taches de sang au visage empchrent-elles Csar
Borgia d'tre duc de Valentinois?  La ccit empcha-t-elle Jean
de Luxembourg d'tre roi de Bohme?  La gibbosit empcha-t-elle
Richard III d'tre roi d'Angleterre?  A bien voir le fond des
choses, l'infirmit et la laideur acceptes avec une hautaine
indiffrence, loin de contredire la grandeur, l'affrment et la
prouvent.  La seigneurie a une telle majest que la difformit ne
la trouble point.  Ceci est l'autre aspect de la question, et
n'est pas le moindre.  Comme on le voit, rien ne pouvait faire
obstacle  l'admission de Gwynplaine, et les prcautions
prudentes du lord-chancelier, utiles au point de vue infrieur de
la tactique, taient de luxe au point de vue suprieur du
principe aristocratique.

En entrant, selon la recommandation que lui avait faite le roi
d'armes et que les deux lords parrains lui avaient renouvele, il
avait salu la chaise royale.

Donc c'tait fini.  Il tait lord.

Cette hauteur, sous le rayonnement de laquelle, toute sa vie, il
avait vu son matre Ursus se courber avec pouvante, ce sommet
prodigieux, il l'avait sous ses pieds.

Il tait dans le lieu clatant et sombre de l'Angleterre.

Vieille cime du mont fodal regarde depuis six sicles par
l'Europe et l'histoire.  Aurole effrayante d'un monde de
tnbres.

Son entre dans cette aurole avait eu lieu.  Entre irrvocable.

Il tait l chez lui.

Chez lui sur son sige comme le roi sur le sien.

Il y tait, et rien dsormais ne pouvait faire qu'il n'y ft pas.

Cette couronne royale qu'il voyait sous ce dais tait soeur de sa
couronne  lui.  Il tait le pair de ce trne.

En face de la majest, il tait la seigneurie.  Moindre, mais
semblable.

Hier, qu'tait-il?  histrion.  Aujourd'hui, qu'tait-il?  prince.

Hier, rien.  Aujourd'hui, tout.

Confrontation brusque de la misre et de la puissance, s'abordant
face  face au fond d'un esprit dans une destine et devenant
tout  coup les deux moitis d'une conscience.

Deux spectres, l'adversit et la prosprit, prenant possession
de la mme me, et chacun la tirant  soi.  Partage pathtique
d'une intelligence, d'une volont, d'un cerveau, entre ces deux
frres ennemis, le fantme pauvre et le fantme riche.  Abel et
Can dans le mme homme.



V

CAUSERIES ALTIRES


Peu  peu les bancs de la chambre se garnirent.  Les lords
commencrent  arriver.  L'ordre du jour tait le vote du bill
augmentant de cent mille livres sterling la dotation annuelle de
Georges de Danemark, duc de Cumberland, mari de la reine.  En
outre, il tait annonc que divers bills consentis par sa majest
allaient tre apports  la chambre par des commissaires de la
couronne ayant pouvoir et charge de les sanctionner, ce qui
rigeait la sance en sance royale.  Les pairs avaient tous leur
robe de parlement par-dessus leur habit de cour ou de ville.
Cette robe, semblable  celle dont tait revtu Gwynplaine, tait
la mme pour tous, sinon que les ducs avaient cinq bandes
d'hermine avec bordure d'or, les marquis quatre, les comtes et
les vicomtes trois, et les barons deux.  Les lords entraient par
groupes.  On s'tait rencontr dans les couloirs, on continuait
les dialogues commencs.  Quelques-uns venaient seuls.  Les
costumes taient solennels, les attitudes point; ni les paroles.
Tous, en entrant, saluaient le trne.

Les pairs affluaient.  Ce dfil de noms majestueux se faisait 
peu prs sans crmonial, le public tant absent.  Leicester
entrait et serrait la main de Lichfield; puis Charles Mordaunt,
comte de Peterborough et de Monmouth, l'ami de Locke, sur
l'initiative duquel il avait propos la refonte des monnaies;
puis Charles Campbell, comte de Loudoun, prtant l'oreille 
Fulke Greville, lord Brooke; puis Dorme, comte de Carnarvon;
puis Robert Sutton, baron Lexington, fils du Lexington qui avait
conseill  Charles II de chasser Gregorio Leti, historiographe
assez mal avis pour vouloir tre historien; puis Thomas
Bellasyse, vicomte Falconberg, ce beau vieux; et ensemble les
trois cousins Howard, Howard, comte de Bindon, Bower-Howard,
comte de Berkshire, et Stafford-Howard, comte de Stafford; puis
John Lovelace, baron Lovelace, dont la pairie teinte en 1736
permit  Richardson d'introduire Lovelace dans son livre et de
crer sous ce nom un type.  Tous ces personnages diversement
clbres dans la politique ou la guerre, et dont plusieurs
honorent l'Angleterre, riaient et causaient.  C'tait comme
l'histoire vue en nglig.

En moins d'une demi-heure, la chambre se trouva presque au
complet.  C'tait tout simple, la sance tant royale.  Ce qui
tait moins simple, c'tait la vivacit des conversations.  La
chambre, si assoupie tout  l'heure, tait maintenant en rumeur
comme une ruche inquite.  Ce qui l'avait rveille, c'tait
l'arrive des lords en retard.  Ils apportaient du nouveau.
Chose bizarre, les pairs qui,  l'ouverture de la sance, taient
dans la chambre, ne savaient point ce qui s'y tait pass, et
ceux qui n'y taient pas le savaient.

Plusieurs lords arrivaient de Windsor.

Depuis quelques heures, l'aventure de Gwynplaine s'tait
bruite.  Le secret est un filet; qu'une maille se rompe, tout
se dchire.  Ds le matin, par suite des incidents raconts plus
haut, toute cette histoire d'une pairie retrouve sur un trteau
et d'un bateleur reconnu lord, avait fait clat  Windsor, dans
les privs royaux.  Les princes en avaient parl, puis les
laquais.  De la cour l'vnement avait gagn la ville.  Les
vnements ont une pesanteur, et la loi du carr des vitesses
leur est applicable.  Ils tombent dans le public et s'y enfoncent
avec une rapidit inoue.  A sept heures, on n'avait pas 
Londres vent de cette histoire.  A huit heures, Gwynplaine tait
le bruit de la ville.  Seuls, les quelques lords exacts qui
avaient devanc l'ouverture de la sance ignoraient la chose,
n'tant point dans la ville o l'on racontait tout et tant dans
la chambre o ils ne s'taient aperus de rien.  Sur ce,
tranquilles sur leurs bancs, ils taient apostrophs par les
arrivants, tout mus.

--Eh bien?  disait Francis Brown, vicomte Mountacute, au marquis
de Dorchester.

--Quoi?

--Est-ce que c'est possible?

--Quoi?

--L'Homme qui Rit!

--Qu'est-ce que c'est que l'Homme qui Rit?

--Vous ne connaissez pas l'Homme qui Rit?

--Non.

--C'est un clown.  Un boy de la foire.  Un visage impossible
qu'on allait voir pour deux sous.  Un saltimbanque.

--Aprs?

--Vous venez de le recevoir pair d'Angleterre.

--L'homme qui rit, c'est vous, milord Mountacute.

--Je ne ris pas, milord Dorchester.

Et le vicomte Mountacute faisait un signe au clerc du parlement,
qui se levait de son sac de laine et confirmait  leurs
seigneuries le fait de l'admission du nouveau pair.  Plus les
dtails.

--Tiens, tiens, tiens, disait lord Dorchester, je causais avec
l'vque d'ly.

Le jeune comte d'Annesley abordait le vieux lord Eure, lequel
n'avait plus que deux ans  vivre, car il devait mourir en 1707.

--Milord Eure?

--Milord Annesley?

--Avez-vous connu lord Linnaeus Clancharlie?

--Un homme d'autrefois.  Oui.

--Qui est mort en Suisse?

--Oui.  Nous tions parents.

--Qui avait t rpublicain sous Cromwell, et qui tait rest
rpublicain sous Charles II?

--Rpublicain?  pas du tout.  Il boudait.  C'tait une querelle
personnelle entre le roi et lui.  Je tiens de source certaine que
lord Clancharlie se serait ralli si on lui avait donn la place
de chancelier qu'a eue lord Hyde.

--Vous m'tonnez, milord Eure.  On m'avait dit que ce lord
Clancharlie tait un honnte homme.

--Un honnte homme!  Est-ce que cela existe?  Jeune homme, il n'y
a pas d'honnte homme.

--Mais Caton?

--Vous croyez  Caton, vous.

--Mais Aristide?

--On a bien fait de l'exiler.

--Mais Thomas Morus?

--On a bien fait de lui couper le cou.

--Et  votre avis, lord Clancharlie?...

--tait de cette espce.  D'ailleurs un homme qui reste en exil,
c'est ridicule.

--Il y est mort.

--Un ambitieux du.  Oh!  si je l'ai connu!  je crois bien.
J'tais son meilleur ami.

--Savez-vous, milord Eure, qu'il s'tait mari en Suisse?

--Je le sais  peu prs.

--Et qu'il a eu de ce mariage un fils lgitime?

--Oui.  Qui est mort.

--Qui est vivant.

--Vivant?

--Vivant.

--Pas possible.

--Rel.  Prouv.  Constat.  Homologu.  Enregistr.

--Mais alors ce fils va hriter de la pairie de Clancharlie?

--Il ne va pas en hriter.

--Pourquoi?

--Parce qu'il en a hrit.  C'est fait.

--C'est fait?

--Tournez la tte, milord Eure.  Il est assis derrire vous au
banc des barons.

Lord Eure se retournait; mais le visage de Gwynplaine se drobait
sous sa fort de cheveux.

--Tiens!  disait le vieillard, ne voyant que ses cheveux, il a
dj adopt la nouvelle mode.  Il ne porte pas perruque.

Grantham abordait Colepepper.

--En voil un qui est attrap!

--Qui a?

--David Dirry-Moir.

--Pourquoi a?

--Il n'est plus pair.

--Comment a?

Et Henry Auverquerque, comte de Grantham, racontait  John, baron
Colepepper, toute l'anecdote, la bouteille pave porte 
l'amiraut, le parchemin des comprachicos, le _jussu rgis_
contre-sign _Jeffreys_.  la confrontation dans la cave pnale de
Southwark, l'acceptation de tous ces faits par le lord-chancelier
et par la reine, la prise du test dans le rond-point vitr, et
enfin l'admission de lord Fermain Clancharlie au commencement de
la sance, et tous deux faisaient effort pour distinguer entre
lord Fitz Walter et lord Arundel la figure, dont on parlait tant,
du nouveau lord, mais sans y mieux russir que lord Eure et lord
Annesley.

Gwynplaine, du reste, soit hasard, soit arrangement de ses
parrains avertis par le lord-chancelier, tait plac dans assez
d'ombre pour chapper  la curiosit.

--O a?  o est-il?

C'tait le cri de tous en arrivant, mais aucun ne parvenait  le
bien voir.  Quelques-uns, qui avaient vu Gwynplaine  la
Green-Box, taient passionnment curieux, mais perdaient leur
peine.  Comme il arrive quelquefois qu'on embastille prudemment
une jeune fille dans un groupe de douairires, Gwynplaine tait
comme envelopp par plusieurs paisseurs de vieux lords infirmes
et indiffrents.  Des bons hommes qui ont la goutte sont peu
sensibles aux histoires d'autrui.

On se passait de main en main des copies de la lettre en trois
lignes que la duchesse Josiane avait, affirmait-on, crite  la
reine sa soeur, en rponse  l'injonction que lui avait faite sa
majest d'pouser le nouveau pair, l'hritier lgitime des
Clancharlie, lord Fermain.  Cette lettre tait ainsi conue:

Madame,

J'aime autant cela.  Je pourrai avoir lord David pour amant.

Sign _Josiane_.  Ce billet, vrai ou faux, avait un succs
d'enthousiasme.

Un jeune lord, Charles d'Okehampton, baron Mohun, dans la faction
qui ne portait pas perruque, le lisait et le relisait avec
bonheur.  Lewis de Duras, comte de Feversham, anglais qui avait
de l'esprit franais, regardait Mohun et souriait.

--Eh bien, s'criait lord Mohun, voil la femme que je voudrais
pouser!

Et les voisins des deux lords entendaient ce dialogue entre Duras
et Mohun:

--pouser la duchesse Josiane, lord Mohun!

--Pourquoi pas?

--Peste!

--On serait heureux!

--On serait plusieurs.

--Est-ce qu'on n'est pas toujours plusieurs?

--Lord Mohun, vous avez raison.  En fait de femmes, nous avons
tous les restes les uns des autres.  Qui est-ce qui a eu un
commencement?

--Adam, peut-tre.

--Pas mme.

--Au fait, Satan!

--Mon cher, concluait Lewis de Duras, Adam n'est qu'un prte-nom.
Pauvre dupe.  Il a endoss le genre humain.  L'homme a t fait 
la femme par le diable.

Hugo Cholmley, comte de Cholmley, fort lgiste, tait interrog
du banc des vques par Nathanal Crew, lequel tait deux fois
pair, pair temporel, tant baron Crew, et pair spirituel, tant
vque de Durham.

--Est-ce possible?  disait Crew.

--Est-ce rgulier?  disait Cholmley.

--L'investiture de ce nouveau venu s'est faite hors de la
chambre, reprenait l'vque, mais on affirme qu'il y a des
prcdents.

--Oui.  Lord Beauchamp sous Richard II.  Lord Chenay sous
lisabeth.

--Et lord Broghill sous Cromwell.

--Cromwell ne compte pas.

--Que pensez-vous de tout cela?

--Des choses diverses.

--Milord, comte de Cholmley, quel sera le rang de ce jeune
Fermain Clancharlie dans la chambre?

--Milord vque, l'interruption rpublicaine ayant dplac les
anciens rangs, Clancharlie est aujourd'hui situ dans la pairie
entre Barnard et Somers, ce qui fait que, dans un cas de tour
d'opinions, lord Fermain Clancharlie parlerait le huitime.

--En vrit!  un bateleur de place publique!

--L'incident en soi ne m'tonne point, milord vque.  Ces
choses-l arrivent.  Il en arrive de plus surprenantes.  Est-ce
que la guerre des deux roses n'a pas t annonce par
l'asschement subit de la rivire Ouse en Bedford le 1er janvier
1399?  Or, si une rivire peut tomber en scheresse, un seigneur
peut tomber dans une condition servile.  Ulysse, roi d'Ithaque,
fit toutes sortes de mtiers.  Fermain Clancharlie est rest lord
sous son enveloppe d'histrion.  La bassesse de l'habit ne touche
point la noblesse du sang.  Mais la prise du test et
l'investiture hors sance, quoique lgale  la rigueur, peut
soulever des objections.  Je suis d'avis qu'il faudra s'entendre
sur la question de savoir s'il y aurait lieu plus tard 
questionner en conversation d'tat le lord-chancelier.  On verra
dans quelques semaines ce qu'il y aura  faire.

Et l'vque ajoutait:

--C'est gal.  C'est une aventure comme on n'en a pas vu depuis
le comte Gesbodus.

Gwynplaine, l'Homme qui Rit, l'inn Tadcaster, la Green-Box,
_Chaos vaincu_, la Suisse, Chillon, les comprachicos, l'exil, la
mutilation, la rpublique, Jeffreys, Jacques II, le _jussu
regis_, la bouteille ouverte  l'amiraut, le pre, lord
Linnaeus, le fils lgitime, lord Fermain, le fils btard, lord
David, les conflits probables, la duchesse Josiane, le
lord-chancelier, la reine, tout cela courait de banc en banc.
Une trane de poudre, c'est le chuchotement.  On s'en ressassait
les dtails.  Toute cette aventure tait l'immense murmure de la
chambre.  Gwynplaine, vaguement, au fond du puits de rverie o
il tait, entendait ce bourdonnement sans savoir que c'tait pour
lui.

Cependant il tait trangement attentif, mais attentif aux
profondeurs, non  la surface.  L'excs d'attention se tourne en
isolement.

Une rumeur daus une chambre n'empche point la sance d'aller son
train, pas plus qu'une poussire sur une troupe ne l'empche de
marcher.  Les juges, qui ne sont  la chambre haute que de
simples assistants ne pouvant parler qu'interrogs, avaient pris
place sur le deuxime sac de laine, et les trois secrtaires
d'tat sur le troisime.  Les hritiers de pairie affluaient dans
leur compartiment  la fois dehors et dedans, qui tait en
arrire du trne.  Les pairs mineurs taient sur leur gradin
spcial.  En 1705, ces petits lords n'taient pas moins de douze:
Huntingdon, Lincoln, Dorset, Warwick, Bath, Burlington,
Derwentwater, destin  une mort tragique, Longueville, Lonsdale,
Dudley and Ward, et Carteret, ce qui faisait une marmaille de
huit comtes, de deux vicomtes et de deux barons.

Dans l'enceinte, sur les trois tages de bancs, chaque lord avait
regagn son sige.  Presque tous les vques taient l.  Les
ducs taient nombreux,  commencer par Charles Seymour, duc de
Somerset, et  finir par Georges Augustus, prince lectoral de
Hanovre, duc de Cambridge, le dernier en date et par consquent
le dernier en rang.  Tous taient en ordre, selon les prsances;
Cavendish, duc de Devonshire, dont le grand-pre avait abrit 
Hardwick les quatrevingt-douze ans de Hobbes; Lennox, duc de
Richmond; les trois Fitz-Roy, le duc de Southampton, le duc de
Grafton et le duc de-Northumberland; Butler, duc d'Ormond;
Somerset, duc de Beaufort; Beauclerk, duc de Saint-Albans;
Pawlett, duc de Bolton; Osborne, duc de Leeds; Wriothesley
Russell, duc de Bedford, ayant pour cri d'armes et pour devise:
_Che sara sara_, c'est--dire l'acceptation des vnements;
Sheffeld, duc de Buckingham; Manners, duc de Rutland, et les
autres.  Ni Howard, duc de Norfolk, ni Talbot, duc de Shrewsbury,
ne sigeaient, tant catholiques; ni Churchill, duc de
Marlborough,--notre Malbrouck,--qui tait en guerre et battait la
France en ce moment-l.  Il n'y avait point alors de duc
cossais, Queensberry, Montrose et Roxburghe n'ayant t admis
qu'en 1707.



VI

LA HAUTE ET LA BASSE


Tout  coup, il y eut dans la chambre une vive clart.  Quatre
door-keepers apportrent et placrent des deux cts du trne
quatre hautes torchres-candlabres charges de bougies.  Le
trne, ainsi clair, apparut dans une sorte de pourpre
lumineuse.  Vide, mais auguste.  La reine dedans n'y et pas
ajout grand'chose.

L'huissier de la verge noire entra, la baguette leve, et dit:

--Leurs seigneuries les commissaires de sa majest.

Toutes les rumeurs tombrent.

Un clerc en perruque et en simarre parut  la grande porte tenant
un coussin fleurdelys sur lequel on voyait des parchemins.  Ces
parchemins taient des bills.  A chacun pendait  une tresse de
soie la bille ou bulle, d'or quelquefois, qui fait qu'on appelle
les lois _bills_ en Angleterre et _bulles_  Rome.

A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le
chapeau  plumes sur la tte.

Ces hommes taient les commissaires royaux.  Le premier tait le
lord haut-trsorier d'Angleterre, Godolphin, le second tait le
lord-prsident du conseil, Pembroke, le troisime tait le lord
du sceau priv, Newcastle.

Ils marchaient l'un derrire l'autre, selon la prsance, non de
leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tte, Newcastle le
dernier, quoique duc.

Ils vinrent au banc devant le trne, firent la rvrence  la
chaise royale, trent et remirent leurs chapeaux, et s'assirent
sur le banc.

Le lord-chancelier regarda l'huissier de la verge noire, et
dit:--Mandez  la barre les communes.

L'huissier de la verge noire sortit.

Le clerc, qui tait un clerc de la chambre des lords, posa sur la
table, dans le carr des sacs de laine, le coussin o taient les
bills.

Il y eut une interruption qui dura quelques minutes.  Deux
door-keepers posrent devant la barre un escabeau de trois
degrs.  Cet escabeau tait de velours incarnat sur lequel des
clous dores dessinaient des fleurs de lys.

La grande porte, qui s'tait referme, se rouvrit, et une voix
cria:

--Les fidles communes d'Angleterre.

C'tait l'huissier de la verge noire qui annonait l'autre moiti
du parlement.

Les lords mirent leurs chapeaux.

Les membres des communes entrrent, prcds du speaker, tous
tte nue.

Ils s'arrtrent  la barre.  Ils taient en habit de ville, la
plupart en noir, avec l'pe.

Le speaker, trs honorable John Smyth, cuyer, membre pour le
bourg d'Andover, monta sur l'escabeau qui tait au milieu de la
barre.  L'orateur des communes avait une longue simarre de satin
noir  larges manches et  fentes galonnes de brandebourgs d'or
par derrire et par devant, et moins de perruque que le
lord-chancelier.  Il tait majestueux, mais infrieur.

Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurrent en
attente, debout et nu-tte, devant les pairs assis et couverts.

On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester,
Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majest, Hooper,
Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur gnral, et
l'attorney gnral, Simon Harcourt.  A part quelques baronnets et
chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor,
Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et
Burkeley, fils de pairs et hritiers de pairies, tout le reste
tait du peuple.  Sorte de sombre foule silencieuse.

Quand le bruit de pas de toute cette entre eut cess, le crieur
de la verge noire,  la porte, dit:

--Oyez!

Le clerc de la couronne se leva.  Il prit, dploya et lut le
premier des parchemins poss sur le coussin.  C'tait un message
de la reine nommant, pour la reprsenter en son parlement, avec
pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir:

Ici le clerc haussa la voix.

--Sydney, comte de Godolphin.

Le clerc salua lord Godolphin.  Lord Godolphin souleva son
chapeau.  Le clerc continua:

--...  Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery.

Le clerc salua lord Pembroke.  Lord Pembroke toucha son chapeau.
Le clerc reprit:

--...  John Hollis, duc de Newcastle.

Le clerc salua lord Newcastle.  Lord Newcastle fit un signe de
tte.

Le clerc de la couronne se rassit.  Le clerc du parlement se
leva.  Son sous-clerc, qui tait  genoux, se leva en arrire de
lui.  Tous deux faisant face au trne, et tournant le dos aux
communes.

Il y avait sur le coussin cinq bills.  Ces cinq bills, vots par
les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction
royale.

Le clerc du parlement lut le premier bill.

C'tait un acte des communes, qui mettait  la charge de l'tat
les embellissements faits par la reine  sa rsidence de
Hampton-Court, se montant  un million sterling.

Lecture faite, le clerc salua profondment le trne.  Le
sous-clerc rpta le salut plus profondment encore, puis
tournant  demi la tte vers les communes, dit:

--La reine accepte vos bnvolences et ainsi le veut.

Le clerc lut le deuxime bill.

C'tait une loi condamnant  la prison et  l'amende quiconque se
soustrairait au service des trainbands.  Les trainbands (troupe
qu'on trane o l'on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert
gratis et qui, sous Elisabeth,  l'approche de l'armada, avait
donn cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille
cavaliers.

Les deux clercs firent  la chaise royale une nouvelle rvrence;
aprs quoi le sous-clerc, de profil, dit  la chambre des
communes:

--La reine le veut.

Le troisime bill accroissait les dmes et prbendes de l'vch
de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches
prlatures d'Angleterre, faisait une rente  la cathdrale,
augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenn et
les bnfices, afin de pourvoir, disait le prambule, aux
ncessits de notre sainte religion.  Le quatrime bill ajoutait
au budget de nouveaux impts, un sur le papier marbr, un sur les
carrosses de louage fixs au nombre de huit cents dans Londres et
taxs cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats,
procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tte par
an, un sur les peaux tannes, nonobstant, disait le prambule,
les dolances des artisans en cuir, un sur le savon, nonobstant
les rclamations de la ville d'Exeter et du Devonshire o l'on
fabrique quantit de serge et de drap, un sur le vin, de quatre
schellings par barrique, un sur la farine, un sur l'orge et le
houblon, et renouvellement pour quatre ans, _les besoins de
l'tat_, disait le prambule, _devant passer avant les
remontrances du commerce_, l'impt du tonnage, variant de six
livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d'occident
 dix-huit cents livres pour ceux venant d'orient Enfin le bill,
dclarant insuffisante la capitation ordinaire dj leve pour
l'anne courante, s'achevait par une surtaxe gnrale sur tout le
royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par
tte de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prter
les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la
taxe.  Le cinquime bill faisait dfense d'admettre  l'hpital
aucun malade s'il ne dposait en entrant une livre sterling pour
payer, en cas de mort, son enterrement.  Les trois derniers
bills, comme les deux premiers, furent, l'un aprs l'autre,
sanctionns et faits lois par une salutation au trne et par les
quatre mots du sous-clerc la reine le veut dits, par-dessus
l'paule, aux communes.

Puis le sous-clerc se remit  genoux devant le quatrime sac de
laine, et le lord-chancelier dit:

--Soit fait comme il est dsir.

Ceci terminait la sance royale.

Le speaker, courb en deux devant le chancelier, descendit 
reculons de l'escabeau, en rangeant sa robe derrire lui; ceux
des communes s'inclinrent jusqu' terre, et, pendant que la
chambre haute reprenait, sans faire attention  toutes ces
rvrences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s'en
alla.



VII

LES TEMPTES D'HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D'OCANS


Les portes se refermrent; l'huissier de la verge noire rentra;
les lords commissaires quittrent le banc d'tat et vinrent
s'asseoir en tte du banc des ducs, aux places de leurs charges,
et le lord-chancelier prit la parole:

--Milords, la dlibration de la chambre tant depuis plusieurs
jours sur le bill qui propose d'augmenter de cent mille livres
sterling la provision annuelle de son altesse royale le prince
mari de sa majest, le dbat ayant t puis et clos, il va tre
procd au vote.  Le vote sera pris, selon l'usage,  partir du
pun du banc des barons.  Chaque lord,  l'appel de son nom, se
lvera et rpondra _content_ ou _non content_, et sera libre
d'exposer ses motifs de vote, s'il le juge  propos.  Clerc,
appelez le vote.

Le clerc du parlement, debout, ouvrit un large in-folio exhauss
sur un pupitre dor, qui tait le Livre de la Pairie.

Le pun de la chambre  cette poque tait lord John Hervey,
cr baron et pair en 1703, duquel sont issus les marquis de
Bristol.

Le clerc appela:

--Milord John, baron Hervey.

Un vieillard en perruque blonde se leva et dit:

--Content.

Puis se rassit.

Le sous-clerc enregistra le vote.

Le clerc continua:

--Milord Francis Seymour, baron Conway de Kiltultagh.

--Content, murmura en se soulevant  demi un lgant jeune homme
 figure de page, qui ne se doutait point qu'il tait le
grand-pre des marquis d'Hertford.

--Milord John Leveson, baron Gower, reprit le clerc.

Ce baron, d'o devaient sortir les ducs de Sutherland, se leva et
dit en se rasseyant:

--Content.

Le clerc poursuivit:

--Milord Heneage Finch, baron Guernesey.

L'aeul des comtes d'Aylesford, non moins jeune et non moins
lgant que l'anctre des marquis d'Hertford, justifia sa devise
_Aperto vivere voto_ par la hauteur de son consentement.

--Content, cria-t-il.

Pendant qu'il se rasseyait, le clerc appelait le cinquime baron:

--Milord John, baron Granville.

--Content, rpondit, tout de suite lev et rassis, lord Granville
de Potheridge, dont la pairie sans avenir devait s'teindre en
1709.

Le clerc passa au sixime.

--Milord Charles Mountague, baron Halifax.

--Content, dit lord Halifax, porteur d'un titre sous lequel
s'tait teint le nom de Saville et devait s'teindre le nom de
Mountague.  Mountague est distinct de Montagu et de Mountacute.

Et lord Halifax ajouta:

--Le prince Georges a une dotation comme mari de sa majest; il
en a une autre comme prince de Danemark, une autre comme duc de
Cumberland, et une autre comme lord haut-amiral d'Angleterre et
d'Irlande, mais il n'en a point comme gnralissime.  C'est l
une injustice.  Il faut faire cesser ce dsordre, dans l'intrt
du peuple anglais.

Puis lord Halifax fit l'loge de la religion chrtienne, blma le
papisme, et vota le subside.

Lord Halifax rassis, le clerc repartit:

--Milord Christoph, baron Barnard.

Lord Barnard, de qui devaient natre les ducs de Cleveland, se
leva  l'appel de son nom.

--Content.

Et il mit quelque lenteur  se rasseoir, ayant un rabat de
dentelle qui valait la peine d'tre remarqu.  C'tait du reste
un digne gentilhomme et un vaillant officier que lord Barnard.

Tandis que lord Barnard se rasseyait, le clerc, qui lisait de
routine, eut quelque hsitation.  Il raffermit ses lunettes et se
pencha sur le registre avec un redoublement d'attention, puis,
redressant la tte, il dit:

--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville.

Gwynplaine se leva:

--Non content, dit-il.

Toutes les ttes se tournrent.  Gwynplaine tait debout.  Les
gerbes de chandelles places des deux cts du trne clairaient
vivement sa face, et la faisaient saillir dans la vaste salle
obscure avec le relief qu'aurait un masque sur un fond de fume.

Gwynplaine avait fait sur lui cet effort qui, on s'en souvient,
lui tait,  la rigueur, possible.  Par une concentration de
volont gale  celle qu'il faudrait pour dompter un tigre, il
avait russi  ramener pour un moment au srieux le fatal rictus
de son visage.  Pour l'instant, il ne riait pas.  Cela ne pouvait
durer longtemps; les dsobissances  ce qui est notre loi, ou
notre fatalit, sont courtes; parfois l'eau de la mer rsiste 
la gravitation, s'enfle en trombe et fait une montagne, mais  la
condition de retomber.  Cette lutte tait celle de Gwynplaine.
Pour une minute qu'il sentait solennelle, par une prodigieuse
intensit de volont, mais pour pas beaucoup plus de temps qu'un
clair, il avait jet sur son front le sombre voile de son me;
il tenait en suspens son incurable rire; de cette face qu'on lui
avait sculpte, il avait retir la joie.  Il n'tait plus
qu'effrayant.

--Qu'est cet homme?  ce fut le cri.

Un frmissement indescriptible courut sur tous les bancs.  Ces
cheveux en fort, ces enfoncements noirs sous les sourcils, ce
regard profond d'un oeil qu'on ne voyait pas, le model farouche
de cette tte mlant hideusement l'ombre et la lumire, ce fut
surprenant.  Cela dpassait tout.  On avait eu beau parler de
Gwynplaine, le voir fut formidable.  Ceux mmes qui s'y
attendaient ne s'y attendaient pas.  Qu'on s'imagine, sur la
montagne rserve aux dieux, dans la fte d'une soire sereine,
toute la troupe des tout-puissants runie, et la face de
Promthe, ravage par les coups de bec du vautour, apparaissant
tout  coup comme une lune sanglante  l'horizon.  L'Olympe
apercevant le Caucase, quelle vision!  Vieux et jeunes, bants,
regardrent Gwynplaine.

Un vieillard vnr de toute la chambre, qui avait vu beaucoup
d'hommes et beaucoup de choses, et qui tait dsign pour tre
duc, Thomas, comte de Warton, se leva effray.

--Qu'est-ce que cela veut dire?  cria-t-il.  Qui a introduit cet
homme dans la chambre?  Qu'on mette cet homme dehors.

Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur:

--Qui tes-vous?  d'o sortez-vous?

Gwynplaine rpondit:

--Du gouffre.

Et, croisant les bras, il regarda les lords.

--Qui je suis?  je suis la misre.  Milords, j'ai  vous parler.

II y eut un frisson, et un silence.  Gwynplainc continua.

--Milords, vous tes en haut.  C'est bien.  Il faut croire que
Dieu a ses raisons pour cela.  Vous avez le pouvoir, l'opulence,
la joie, le soleil immobile  votre znith, l'autorit sans
borne, la jouissance sans partage, l'immense oubli des autres.
Soit.  Mais il y a au-dessous de vous quelque chose.  Au-dessus
peut-tre.  Milords, je viens vous apprendre une nouvelle.  Le
genre humain existe.

Les assembles sont comme les enfants; les incidents sont leur
bote  surprises, et elles en ont la peur, et le got.  Il
semble parfois qu'un ressort joue, et l'on voit jaillir du trou
un diable.  Ainsi en France Mirabeau, difforme lui aussi.

Gwynplaine en ce moment sentait en lui un grandissement trange.
Un groupe d'hommes  qui l'on parle, c'est un trpied.  On est,
pour ainsi dire, debout sur une cime d'mes.  On a sous son talon
un tressaillement d'entrailles humaines.  Gwynplaine n'tait plus
l'homme qui, la nuit prcdente, avait t, un instant, presque
petit.  Les fumes de cette lvation subite, qui l'avaient
troubl, s'taient allges et avaient pris de la transparence,
et l o Gwynplaine avait t sduit par une vanit, il voyait
maintenant une fonction.  Ce qui l'avait d'abord amoindri, 
prsent le rehaussait.  Il tait illumin d'un de ces grands
clairs qui viennent du devoir.

On cria de toutes parts autour de Gwynplaine:

--coutez!  coutez!

Lui cependant, crisp et surhumain, russissait  maintenir sur
son visage la contraction svre et lugubre, sous laquelle se
cabrait le rictus, comme un cheval sauvage prt  s'chapper.  Il
reprit:

--Je suis celui qui vient des profondeurs.  Milords, vous tes
les grands et les riches.  C'est prilleux.  Vous profitez de la
nuit.  Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l'aurore.
L'aube ne peut tre vaincue.  Elle arrivera.  Elle arrive.  Elle
a en elle le jet du jour irrsistible.  Et qui empchera cette
fronde de jeter le soleil dans le ciel?  Le soleil, c'est le
droit.  Vous, vous tes le privilge.  Ayez peur.  Le vrai matre
de la maison va frapper  la porte.  Quel est le pre du
privilge?  le hasard.  Et quel est son fils?  l'abus.  Ni le
hasard ni l'abus ne sont solides.  Ils ont l'un et l'autre un
mauvais lendemain.  Je viens vous avertir.  Je viens vous
dnoncer votre bonheur.  Il est fait du malheur d'autrui.  Vous
avez tout, et ce tout se compose du rien des autres.  Milords, je
suis l'avocat dsespr, et je plaide la cause perdue.  Cette
cause, Dieu la regagnera.  Moi, je ne suis rien, qu'une voix.  Le
genre humain est une bouche, et j'en suis le cri.  Vous
m'entendrez.  Je viens ouvrir devant vous, pairs d'Angleterre,
les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient,
ce condamn, qui est le juge.  Je plie sous ce que j'ai  dire.
Par o commencer?  Je ne sais.  J'ai ramass dans la vaste
diffusion des souffrances mon norme plaidoirie parse.  Qu'en
faire maintenant?  elle m'accable, et je la jette ple-mle
devant moi.  Avais-je prvu ceci?  non.  Vous tes tonns, moi
aussi.  Hier j'tais un bateleur, aujourd'hui je suis un lord.
Jeux profonds.  De qui?  de l'inconnu.  Tremblons tous.  Milords,
tout l'azur est de votre ct.  De cet immense univers, vous ne
voyez que la fte; sachez qu'il y a de l'ombre.  Parmi vous je
m'appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom
de pauvre, Gwynplaine.  Je suis un misrable taill dans l'toffe
des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir.  Voil mon
histoire.  Plusieurs d'entre vous ont connu mon pre, je ne l'ai
pas connu.  C'est par son ct fodal qu'il vous touche, et moi
je lui adhre par son ct proscrit.  Ce que Dieu a fait est
bien.  J'ai t jet au gouffre.  Dans quel but?  pour que j'en
visse le fond.  Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la
vrit.  Je parle, parce que je sais.  Vous m'entendrez, milords.
J'ai prouv.  J'ai vu.  La souffrance, non, ce n'est pas un mot,
messieurs les heureux.  La pauvret, j'y ai grandi; l'hiver, j'y
ai grelott; la famine, j'en ai got; le mpris, je l'ai subi;
la peste, je l'ai eue; la honte, je l'ai bue.  Et je la revomirai
devant vous, et ce vomissement de toutes les misres claboussera
vos pieds et flamboiera.  J'ai hsit avant de me laisser amener
 cette place o je suis, car j'ai ailleurs d'autres devoirs.  Et
ce n'est pas ici qu'est mon coeur.  Ce qui s'est pass en moi ne
vous regarde pas; quand l'homme que vous nommez l'huissier de la
verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous
nommez la reine, j'ai eu un moment l'ide de refuser.  Mais il
m'a sembl que l'obscure main de Dieu me poussait de ce ct, et
j'ai obi.  J'ai senti qu'il fallait que je vinsse parmi vous.
Pourquoi?   cause de mes haillons d'hier.  C'est pour prendre la
parole parmi les rassasis que Dieu m'avait ml aux affams.
Oh!  ayez piti!  Oh!  ce fatal monde dont vous croyez tre, vous
ne le connaissez point; si haut, vous tes dehors; je vous dirai
moi, ce que c'est.  De l'exprience, j'en ai.  J'arrive de
dessous la pression.  Je puis vous dire ce que vous pesez.  O
vous les matres, ce que vous tes, le savez-vous?  Ce que vous
faites, le voyez-vous?  Non.  Ah!  tout est terrible.  Une nuit,
une nuit de tempte, tout petit, abandonn, orphelin, seul dans
la cration dmesure, j'ai fait mon entre dans cette obscurit
que vous appelez la socit.  La premire chose que j'ai vue,
c'est la loi, sous la forme d'un gibet; la deuxime, c'est la
richesse, c'est votre richesse, sous la forme d'une femme morte
de froid et de faim; la troisime, c'est l'avenir, sous la forme
d'un enfant agonisant; la quatrime, c'est le bon, le vrai, et le
juste, sous la figure d'un vagabond n'ayant pour compagnon et
pour ami qu'un loup.

En ce moment, Gwynplaine, pris d'une motion poignante, sentit
lui monter  la gorge les sanglots.

Ce qui fit, chose sinistre, qu'il clata de rire.

La contagion fut immdiate.  Il y avait sur l'assemble un nuage;
il pouvait crever en pouvante; il creva en joie.  Le rire, cette
dmence panouie, prit toute la chambre.  Les cnacles d'hommes
souverains ne demandent pas mieux que de bouffonner.  Ils se
vengent ainsi de leur srieux.

Un rire de rois ressemble  un rire de dieux; cela a toujours une
pointe cruelle.  Les lords se mirent  jouer.  Le ricanement
aiguisa le rire.  On battit des mains autour de celui qui
parlait, et on l'outragea.  Un ple-mle d'interjections joyeuses
l'assaillit, grle gaie et meurtrissante.

--Bravo, Gwynplaine!--Bravo, l'Homme qui Rit!--Bravo, le museau
de la Green-Box!--Bravo, la hure du Tarrinzeau-field!--Tu viens
nous donner une reprsentation.  C'est bon!  bavarde!--En voil
un qui m'amuse!--Mais rit-il bien, cet animal-l!--Bonjour,
pantin!--Salut  lord Clown!--Harangue, va!--C'est un pair
d'Angleterre, a!--Continue!--Non!  non!--Si!  si!

Le lord-chancelier tait assez mal  son aise.

Un lord sourd, James Butler, duc d'Ormond, faisant de sa main 
son oreille un cornet acoustique, demandait  Charles Beauclerk,
duc de Saint-Albans:

--Comment a-t-il vot?

Saint-Albans rpondait:

--Non content.

--Parbleu, disait Ormond, je le crois bien.  Avec ce visage-l!

Une foule chappe--et les assembles sont des
foules--ressaisissez-la donc.  L'loquence est un mors; si le
mors casse, l'auditoire s'emporte, et rue jusqu' ce qu'il ait
dsaronn l'orateur.  L'auditoire hait l'orateur.  On ne sait
pas assez cela.  Se raidir sur la bride semble une ressource, et
n'en est pas une.  Tout orateur l'essaie.  C'est l'instinct.
Gwynplaine l'essaya.

Il considra un moment ces hommes qui riaient.

--Alors, cria-t-il, vous insultez la misre.  Silence, pairs
d'Angleterre!  juges, coutez la plaidoirie.  Oh!  je vous en
conjure, ayez piti!  Piti pour qui?  Piti pour vous.  Qui est
en danger?  C'est vous.  Est-ce que vous ne voyez pas que vous
tes dans une balance et qu'il y a dans un plateau votre
puissance et dans l'autre votre responsabilit?  Dieu vous pse.
Oh!  ne riez pas.  Mditez.  Cette oscillation de la balance de
Dieu, c'est le tremblement de la conscience.  Vous n'tes pas
mchants.  Vous tes des hommes comme les autres, ni meilleurs,
ni pires.  Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et
regardez frissonner dans la fivre votre divinit.  Nous nous
valons tous.  Je m'adresse aux esprits honntes, il y en a ici;
je m'adresse aux intelligences leves, il y en a; je m'adresse
aux mes gnreuses, il y en a.  Vous tes pres, fils et frres,
donc vous tes souvent attendris.  Celui de vous qui a regard ce
matin le rveil de son petit enfant est bon.  Les coeurs sont les
mmes.  L'humanit n'est pas autre chose qu'un coeur.  Entre ceux
qui oppriment et ceux qui sont opprims, il n'y a de diffrence
que l'endroit o ils sont situs.  Vos pieds marchent sur des
ttes, ce n'est pas votre faute.  C'est la faute de la Babel
sociale.  Construction manque, toute en surplombs.  Un tage
accable l'autre.  coutez-moi, je vais vous dire.  Oh!  puisque
vous tes puissants, soyez fraternels; puisque vous tes grands,
soyez doux.  Si vous saviez ce que j'ai vu!  Hlas!  en bas, quel
tourment!  Le genre humain est au cachot.  Que de damns, qui
sont des innocents!  Le jour manque, l'air manque, la vertu
manque; on n'espre pas; et, ce qui est redoutable, on attend.
Rendez-vous compte de ces dtresses.  Il y a des tres qui vivent
dans la mort.  Il y a des petites filles qui commencent  huit
ans par la prostitution et qui finissent  vingt ans par la
vieillesse.  Quant aux svrits pnales, elles sont
pouvantables.  Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas.
Je dis ce qui me vient  l'esprit.  Pas plus tard qu'hier, moi
qui suis ici, j'ai vu un homme enchan et nu, avec des pierres
sur le ventre, expirer dans l torture.  Savez-vous cela?  non.
Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n'oserait tre
heureux.  Qui est-ce qui est all  Newcastle-on-Tyne?  Il y a
dans les mines des hommes qui mchent du charbon pour s'emplir
l'estomac et tromper la faim.  Tenez, dans le comt de Lancastre,
Ribblechester,  force d'indigence, de ville est devenue village.
Je ne trouve pas que le prince Georges de Danemark ait besoin de
cent mille guines de plus.  J'aimerais mieux recevoir 
l'hpital l'indigent malade sans lui faire payer d'avance son
enterrement.  En Caernarvon,  Traith-maur comme  Traith-bichan,
l'puisement des pauvres est horrible.  A Strafford, on ne peut
desscher le marais, faute d'argent.  Les fabriques de draperie
sont fermes dans tout le Lancashire.  Chmage partout.
Savez-vous que les pcheurs de hareng de Harlech mangent de
l'herbe quand la pche manque?  Savez-vous qu' Burton-Lazers il
y a encore des lpreux traqus, et auxquels on tire des coups de
fusil s'ils sortent de leurs tanires?  A Ailesbury, ville dont
un de vous est lord, la disette est en permanence.  A Penckridge
en Coventry, dont vous venez de doter la cathdrale et d'enrichir
l'vque, on n'a pas de lits dans les cabanes, et l'on creuse des
trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte
qu'au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la
tombe.  J'ai vu ces choses-l.  Milords, les impts que vous
votez, savez-vous qui les paie?  Ceux qui expirent.  Hlas!  vous
vous trompez.  Vous faites fausse route.  Vous augmentez la
pauvret du pauvre pour augmenter la richesse du riche.  C'est le
contraire qu'il faudrait faire.  Quoi, prendre au travailleur
pour donner  l'oisif, prendre au dguenill pour donner au repu,
prendre  l'indigent pour donner au prince!  Oh, oui, j'ai du
vieux sang rpublicain dans les veines.  J'ai horreur de cela.
Ces rois, je les excre!  Et que les femmes sont effrontes!  On
m'a cont une triste histoire.  Oh!  je hais Charles II!  Une
femme que mon pre avait aime s'est donne  ce roi, pendant que
mon pre mourait en exil, la prostitue!  Charles II, Jacques II;
aprs un vaurien, un sclrat!  Qu'y a-t-il dans le roi?  un
homme, un faible et chtif sujet des besoins et des infirmits.
A quoi bon le roi?  Cette royaut parasite, vous la gavez.  Ce
ver de terre, vous le faites boa.  Ce tnia, vous le faites
dragon.  Grce pour les pauvres!  Vous alourdissez l'impt au
profit du trne.  Prenez garde aux lois que vous dcrtez.
Prenez garde au fourmillement douloureux que vous crasez.
Baissez les yeux.  Regardez  vos pieds.  O grands, il y a des
petits!  ayez piti.  Oui!  piti de vous!  car les multitudes
agonisent, et le bas en mourant fait mourir le haut.  La mort est
une cessation qui n'excepte aucun membre.  Quand la nuit vient,
personne ne garde son coin de jour.  tes-vous gostes?  sauvez
les autres.  La perdition du navire n'est indiffrente  aucun
passager.  Il n'y a pas naufrage de ceux-ci sans qu'il y ait
engloutissement de ceux-l.  Oh!  sachez-le, l'abme est pour
tous.

Le rire redoubla, irrsistible.  Du reste, pour gayer une
assemble, il suffisait de ce que ces paroles avaient
d'extravagant.

tre comique au dehors, et tragique au dedans, pas de souffrance
plus humiliante, pas de colre plus profonde.  Gwynplaine avait
cela en lui.  Ses paroles voulaient agir dans un sens, son visage
agissait dans l'autre; situation affreuse.  Sa voix eut tout 
coup des clats stridents.

--Ils sont joyeux, ces hommes!  C'est bon.  L'ironie fait face 
l'agonie.  Le ricanement outrage le rle.  Ils sont
tout-puissants!  C'est possible.  Soit.  On verra.  Ah!  je suis
un des leurs.  Je suis aussi un des vtres,  vous les pauvres!
Un roi m'a vendu, un pauvre m'a recueilli.  Qui m'a mutil?  Un
prince.  Qui m'a guri et nourri?  Un meurt-de-faim.  Je suis
lord Clancharlie, mais je reste Gwynplaine.  Je tiens aux grands,
et j'appartiens aux petits.  Je suis parmi ceux qui jouissent et
avec ceux qui souffrent.  Ah!  cette socit est fausse.  Un jour
viendra la socit vraie.  Alors il n'y aura plus de seigneurs,
il y aura des vivants libres.  Il n'y aura plus de matres, il y
aura des pres.  Ceci est l'avenir.  Plus de prosternement, plus
de bassesse, plus d'ignorance, plus d'hommes btes de somme, plus
de courtisans, plus de valets, plus de rois, la lumire!  En
attendant, me voici.  J'ai un droit, j'en use.  Est-ce un droit?
Non, si j'en use pour moi.  Oui, si j'en use pour tous.  Je
parlerai aux lords, en tant un.  O mes frres d'en bas, je leur
dirai votre dnment.  Je me dresserai avec la poigne des
haillons du peuple dans la main, et je secouerai sur les matres
la misre des esclaves, et ils ne pourront plus, eux les
favoriss et les arrogants, se dbarrasser du souvenir des
infortuns, et se dlivrer, eux les princes, de la cuisson des
pauvres, et tant pis si c'est de la vermine, et tant mieux si
elle tombe sur des lions!

Ici Gwynplaine se tourna vers les sous-clercs agenouills qui
crivaient sur le quatrime sac de laine.

--Qu'est-ce que c'est que ces gens qui sont  genoux?  Qu'est-ce
que vous faites l?  Levez-vous, vous tes des hommes.

Cette brusque apostrophe  des subalternes qu'un lord ne doit pas
mme apercevoir, mit le comble aux joies.  On avait cri bravo,
on cria hurrah!  Du battement des mains on passa au trpignement.
On et pu se croire  la Green-Box.  Seulement,  la Green-Box le
rire ftait Gwynplaine, ici il l'exterminait.  Tuer, c'est
l'effort du ridicule.  Le rire des hommes fait quelquefois tout
ce qu'il peut pour assassiner.

Le rire tait devenu une voie de fait.  Les quolibets pleuvaient.
C'est la btise des assembles d'avoir de l'esprit.  Leur
ricanement ingnieux et imbcile carte les faits au lieu de les
tudier et condamne les questions au lieu de les rsoudre.  Un
incident est un point d'interrogation.  En rire, c'est rire de
l'nigme.  Le sphinx, qui ne rit pas, est derrire.

On entendait des clameurs contradictoires:

--Assez!  assez!--Encore!  encore!

William Farmer, baron Leimpster, jetait  Gwynplaine l'affront de
Ryc-Quiney  Shakespeare:

--_Histrio!  mima!_

Lord Vaughan, homme sentencieux, le vingt-neuvime du banc des
barons, s'criait:

--Nous revoici au temps o les animaux proraient.  Au milieu des
bouches humaines, une mchoire bestiale a la parole.

--coutons l'ne de Balaam, ajoutait lord Yarmouth.

Lord Yarmouth avait l'air sagace que donne un nez rond et une
bouche de travers.

--Le rebelle Linnaeus est chti dans son tombeau.  Le fils est
la punition du pre, disait John Hough, vque de Lichfield et de
Coventry, dont Gwynplaine avait effleur la prbende.

--Il ment, affirmait lord Cholmley, le lgislateur lgiste.  Ce
qu'il appelle la torture, c'est la peine forte et dure, trs
bonne peine.  La torture n'existe pas en Angleterre.

Thomas Wentworth, baron Raby, apostrophait le chancelier.

--Milord chancelier, levez la sance!

--Non!  non!  non!  qu'il continue!  il nous amuse!  hurrah!
hep!  hep!  hep!

Ainsi criaient les jeunes lords; leur gat tait de la fureur.
Quatre surtout taient en pleine exaspration d'hilarit et de
haine.  C'taient Laurence Hyde, comte de Rochester, Thomas
Tufton, comte de Thanet, et le vicomte de Hatton, et le duc de
Montagu.

--A la niche, Gwynplaine!  disait Rochester.

--A bas!   bas!   bas!  criait Thanet.

Le vicomte Hatton tirait de sa poche un penny, et le jetait 
Gwynplaine.

Et John Campbell, comte de Greenwich, Savage, comte Rivers,
Thompson, baron Haversham, Warrigton, Escrik, Rolleston,
Rockingham, Carteret, Langdale, Banester Maynard, Hundson,
Caernarvon, Cavendish, Burlington, Robert Darcy, comte de
Holderness, Other Windsor, comte de Plymouth, applaudissaient.

Tumulte de pandmonium ou de panthon dans lequel se perdaient
les paroles de Gwynplaine.  On n'y distinguait que ce mot: Prenez
garde!

Ralph, duc de Montagu, rcemment sorti d'Oxford et ayant encore
sa premire moustache, descendit du banc des ducs o il sigeait
dix-neuvime, et alla se poser les bras croiss en face de
Gwynplaine.  Il y a dans une lame l'endroit qui coupe le plus et
dans une voix l'accent qui insulte le mieux.  Montagu prit cet
accent-l, et, ricanant au nez de Gwynplaine, lui cria:

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je prdis, rpondit Gwynplaine.

Le rire fit explosion de nouveau.  Et sous ce rire grondait la
colre en basse continue.  Un des pairs mineurs, Lionel Cranseild
Sackville, comte de Dorset et de Middlesex, se leva debout sur
son banc, ne riant pas, grave comme il sied  un futur
lgislateur, et, sans dire un mot, regarda Gwynplaine avec son
frais visage de douze ans en haussant les paules.  Ce qui fit
que l'vque de Saint-Asaph se pencha  l'oreille de l'vque de
Saint-David assis  ct de lui, et lui dit, en montrant
Gwynplaine:--Voil le fou!  et en montrant l'enfant: Voil le
sage!

Du chaos des ricanements se dgageaient des exclamations
confuses,--Face de gorgone!--Que signifie cette
aventure?--Insulte  la Chambre!--Quelle exception qu'un tel
homme!--Honte!  honte!--Qu'on lve la sance!--Non!  qu'il
achve!--Parle, bouffon!

Lord Lewis de Duras, les mains sur les hanches, criait:--Ah!  que
c'est bon de rire!  ma rate est heureuse.  Je propose un vote
d'actions de grces ainsi conu: La Chambre des lords remercie la
Green-Box.

Gwynplaine, on s'en souvient, avait rv un autre accueil.

Qui a gravi dans le sable une pente  pic toute friable au-dessus
d'une profondeur vertigineuse, qui a senti sous ses mains, sous
ses ongles, sous ses coudes, sous ses genoux, sous ses pieds,
fuir et se drober le point d'appui, qui, reculant au lieu
d'avancer sur cet escarpement rfractaire, en proie  l'angoisse
du glissement, s'enfonant au lieu de gravir, descendant au lieu
de monter, augmentant la certitude du naufrage par l'effort vers
le sommet, et se perdant un peu plus  chaque mouvement pour se
tirer de pril, a senti l'approche formidable de l'abme, et a eu
dans les os le froid sombre de la chute, gueule ouverte
au-dessous de vous, celui-l a prouv ce qu'prouvait
Gwynplaine.

Il sentait son ascension crouler sous lui, et son auditoire tait
un prcipice.

Il y a toujours quelqu'un qui dit le mot o tout se rsume.

Lord Scarsdale traduisit en un cri l'impression de l'assemble:

--Qu'est-ce que ce monstre vient faire ici?

Gwynplaine se dressa, perdu et indign, dans une sorte de
convulsion suprme.  Il les regarda tous fixement.

--Ce que je viens faire ici?  Je viens tre terrible.  Je suis un
monstre, dites-vous.  Non, je suis le peuple.  Je suis une
exception?  Non, je suis tout le monde.  L'exception, c'est vous.
Vous tes la chimre, et je suis la ralit.  Je suis l'Homme.
Je suis l'effrayant Homme qui Rit.  Qui rit de quoi?  De vous.
De lui.  De tout.  Qu'est-ce que son rire?  Votre crime, et son
supplice.  Ce crime, il vous le jette  la face; ce supplice, il
vous le crache au visage.  Je ris, cela veut dire: Je pleure.

Il s'arrta.  On se taisait.  Les rires continuaient, mais bas.
Il put croire  une certaine reprise d'attention.  Il respira, et
poursuivit:

--Ce rire qui est sur mon front, c'est un roi qui l'y a mis.  Ce
rire exprime la dsolation universelle.  Ce rire veut dire haine,
silence contraint, rage, dsespoir.  Ce rire est un produit des
tortures.  Ce rire est un rire de force.  Si Satan avait ce rire,
ce rire condamnerait Dieu.  Mais l'ternel ne ressemble point aux
prissables; tant l'absolu, il est le juste; et Dieu hait ce que
font les rois.  Ah!  vous me prenez pour une exception!  Je suis
un symbole.  O tout-puissants imbciles que vous tes, ouvrez les
yeux.  J'incarne tout.  Je reprsente l'humanit telle que ses
matres l'ont faite.  L'homme est un mutil.  Ce qu'on m'a fait,
on l'a fait au genre humain.  On lui a dform le droit, la
justice, la vrit, la raison, l'intelligence, comme  moi les
yeux, les narines et les oreilles; comme  moi, on lui a mis au
coeur un cloaque de colre et de douleur, et sur la face un
masque de contentement.  O s'tait pos le doigt de Dieu, s'est
appuye la griffe du roi.  Monstrueuse superposition.  vques,
pairs et princes, le peuple, c'est le souffrant profond qui rit 
la surface.  Milords, je vous le dis, le peuple, c'est moi.
Aujourd'hui, vous l'opprimez, aujourd'hui vous me huez.  Mais
l'avenir, c'est le dgel sombre.  Ce qui tait pierre devient
flot.  L'apparence solide se change en submersion.  Un
craquement, et tout est dit.  Il viendra une heure o une
convulsion brisera votre oppression, o un rugissement rpliquera
 vos hues.  Cette heure est dj venue,--tu en tais,  mon
pre!--cette heure de Dieu est venue, et s'est appele
Rpublique, on l'a chasse, elle reviendra.  En attendant,
souvenez-vous que la srie des rois arms de l'pe est
interrompue par Cromwell arm de la hache.  Tremblez.  Les
incorruptibles solutions approchent, les ongles coups
repoussent, les langues arraches s'envolent, et deviennent des
langues de feu parses au vent des tnbres, et hurlent dans
l'infini; ceux qui ont faim montrent leurs dents oisives, les
paradis btis sur les enfers chancellent, on souffre, on souffre,
on souffre, et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas
s'entr'ouvre, l'ombre demande  devenir lumire, le damn discute
l'lu, c'est le peuple qui vient, vous dis-je, c'est l'homme qui
monte, c'est la fin qui commence, c'est la rouge aurore de la
catastrophe, et voil ce qu'il y a dans ce rire, dont vous riez!
Londres est une fte perptuelle.  Soit.  L'Angleterre est d'un
bout  l'autre une acclamation.  Oui.  Mais coutez: Tout ce que
vous voyez, c'est moi.  Vous avez des ftes, c'est mon rire.
Vous avez des joies publiques, c'est mon rire.  Vous avez des
mariages, des sacres et des couronnements, c'est mon rire.  Vous
avez des naissances de princes, c'est mon rire.  Vous avez
au-dessus de vous le tonnerre, c'est mon rire.

Le moyen de tenir  de telles choses!  le rire recommena, cette
fois accablant.  De toutes les laves que jette la bouche humaine,
ce cratre, la plus corrosive, c'est la joie.  Faire du mal
joyeusement, aucune foule ne rsiste  cette contagion.  Toutes
les excutions ne se font pas sur des chafauds, et les hommes,
ds qu'ils sont runis, qu'ils soient multitude ou assemble, ont
toujours au milieu d'eux un bourreau tout prt, qui est le
sarcasme.  Pas de supplice comparable  celui du misrable
risible.  Ce supplice, Gwynplaine le subissait.  L'allgresse,
sur lui, tait lapidation et mitraille.  Il tait hochet et
mannequin, tte de turc, cible.  On bondissait, on criait bis, on
se roulait.  On battait du pied.  On s'empoignait au rabat.  La
majest du lieu, la pourpre des robes, la pudeur des hermines,
l'in-folio des perruques, n'y faisait rien.  Les lords riaient,
les voques riaient, les juges riaient.  Le banc des vieillards
se dridait, le banc des enfants se tordait.  L'archevque de
Canterbury poussait du coude l'archevque d'York.  Henry Compton,
vque de Londres, frre du comte de Northampton, se tenait les
ctes.  Le lord-chancelier baissait les yeux pour cacher son rire
probable.  Et  la barre, la statue du respect, l'huissier de la
verge noire, riait.

Gwynplaine, ple, avait crois les bras; et, entour de toutes
ces figures, jeunes et vieilles, o rayonnait la grande
jubilation homrique, dans ce tourbillon de battements de mains,
de trpignements et de hourras, dans cette frnsie bouffonne
dont il tait le centre, dans ce splendide panchement
d'hilarit, au milieu de cette gat norme, il avait en lui le
spulcre.  C'tait fini.  Il ne pouvait plus matriser ni sa face
qui le trahissait, ni son auditoire que l'insultait.

Jamais l'ternelle loi fatale, le grotesque cramponn au sublime,
le rire rpercutant le rugissement, la parodie en croupe du
dsespoir, le contre-sens entre ce qu'on semble et ce qu'on est,
n'avait clat avec plus d'horreur.  Jamais lueur plus sinistre
n'avait clair la profonde nuit humaine.

Gwynplaine assistait  l'effraction dfinitive de sa destine par
un clat de rire.  L'irrmdiable tait l.  On se relve tomb,
on ne se relve pas pulvris.  Cette moquerie inepte et
souveraine le mettait en poussire.  Rien de possible dsormais.
Tout est selon le milieu.  Ce qui tait triomphe  la Green-Box
tait chute et catastrophe  la chambre des lords.
L'applaudissement l-bas tait ici imprcation.  Il sentait
quelque chose comme le revers de son masque.  D'un ct de ce
masque, il y avait la sympathie du peuple acceptant Gwynplaine,
de l'autre la haine des grands rejetant lord Fermain Clancharlie.
D'un ct l'attraction, de l'autre la rpulsion, toutes deux le
ramenant vers l'ombre.  Il se sentait comme frapp par derrire.
Le sort a des coups de trahison.  Tout s'expliquera plus tard,
mais, en attendant, la destine est pige et l'homme tombe dans
des chausse-trapes.  Il avait cru monter, ce rire l'accueillait;
les apothoses ont des aboutissements lugubres.  Il y a un mot
sombre, tre dgris.  Sagesse tragique, celle qui nat de
l'ivresse.  Gwynplaine, envelopp de cette tempte gaie et
froce, songeait.

A vau-l'eau, c'est le fou rire.  Une assemble en gait, c'est la
boussole perdue.  On ne savait plus o l'on allait, ni ce qu'on
faisait.  Il fallut lever la sance.

Le lord-chancelier, attendu l'incident, ajourna la suite du
vote au lendemain.  La chambre se spara.  Les lords firent la
rvrence  la chaise royale et s'en allrent.  On entendit les
rires se prolonger et se perdre dans les couloirs.  Les
assembles, outre leurs portes officielles, ont dans les
tapisseries, dans les reliefs et dans les moulures, toutes sortes
de portes drobes par o elles se vident comme un vase par des
flures.  En peu de temps, la salle fut dserte.  Cela se fait
trs vite, et presque sans transition.  Ces lieux de tumulte sont
tout de suite repris par le silence.

L'enfoncement dans la rverie mne loin, et l'on finit,  force
de songer, par tre comme dans une autre plante.  Gwynplaine
tout  coup eut une sorte de rveil.  Il tait seul.  La salle
tait vide.  Il n'avait pas mme vu que la sance avait t
leve.  Tous les pairs avaient disparu, mme ses deux parrains.
Il n'y avait plus a et l que quelques bas officiers de la
chambre attendant pour mettre les housses et teindre les lampes
que sa seigneurie ft partie.  Il mit machinalement son chapeau
sur sa tte, sortit de son banc, et se dirigea vers la grande
porte ouverte sur la galerie.  Au moment o il franchit la
coupure de la barre, un door-keeper le dbarrassa de sa robe de
pair.  Il s'en aperut  peine.  Un instant aprs, il tait dans
la galerie.

Les hommes de service qui taient l remarqurent avec tonnement
que ce lord tait sorti sans saluer le trne.



VIII

SERAIT BON FRRE S'IL N'TAIT BON FILS


Il n'y avait plus personne dans la galerie.  Gwynplaine traversa
le rond-point, d'o l'on avait enlev le fauteuil et les tables,
et o il ne restait plus trace de son investiture.  Des
candlabres et des lustres de distance en distance indiquaient
l'itinraire de sortie.

Grce  ce cordon de lumire, il put aisment retrouver, dans
l'enchanement des salons et des galeries, la route qu'il avait
suivie en arrivant avec le roi d'armes et l'huissier de la verge
noire.  Il ne faisait aucune rencontre, si ce n'est a et l
quelque vieux lord tardigrade s'en allant pesamment et tournant
le dos.

Tout  coup, dans le silence de toutes ces grandes salles
dsertes, des clats de parole indistincts arrivrent jusqu'
lui, sorte de tapage nocturne singulier en un tel lieu.  Il se
dirigea du ct o il entendait ce bruit, et brusquement il se
trouva dans un spacieux vestibule faiblement clair qui tait
une des issues de la chambre.  On apercevait une large porte
vitre ouverte, un perron, des laquais et des flambeaux; on
voyait dehors une place; quelques carrosses attendaient au bas du
perron.

C'est de l que venait le bruit qu'il avait entendu.

En dedans de la porte, sous le rverbre du vestibule, il y avait
un groupe tumultueux et un orage de gestes et de voix.
Gwynplaine, dans la pnombre, approcha.

C'tait une querelle.  D'un ct il y avait dix ou douze jeunes
lords voulant sortir, de l'autre un homme, le chapeau sur la tte
comme eux, droit et le front haut, et leur barrant le passage.

Qui tait cet homme?  Tom-Jim-Jack.

Quelques-uns de ces lords taient encore en robe de pair;
d'autres avaient quitt l'habit de parlement et taient en habit
de ville.

Tom-Jim-Jack avait un chapeau  plumes, non blanches, comme les
pairs, mais vertes et frises d'orange; il tait brod et galonn
de la tte aux pieds, avec des flots de rubans et de dentelles
aux manches et au cou, et il maniait fivreusement de son poing
gauche la poigne d'une pe qu'il portait en civadire, et dont
le baudrier et le fourreau taient passements d'ancres d'amiral.

C'tait lui qui parlait, il apostrophait tous ces jeunes lords,
et Gwynplaine entendit ceci:

--Je vous ai dit que vous tiez des lches.  Vous voulez que je
retire mes paroles.  Soit.  Vous n'tes pas des lches.  Vous
tes des idiots.  Vous vous tes mis tous contre un.  Ce n'est
pas couardise.  Bon.  Alors c'est ineptie.  On vous a parl, vous
n'avez pas compris.  Ici, les vieux sont sourds de l'oreille, et
les jeunes, de l'intelligence.  Je suis assez un des vtres pour
vous dire vos vrits.  Ce nouveau venu est trange, et il a
dbit un tas de folies, j'en conviens, mais dans ces folies il y
avait des choses vraies.  C'tait confus, indigeste, mal dit;
soit; il a rpt trop souvent savez-vous, savez-vous; mais un
homme qui tait hier grimacier de la foire n'est pas forc de
parler comme Aristote et comme le docteur Gilbert Burnet vque
de Sarum.  La vermine, les lions, l'apostrophe au sous-clerc,
tout cela tait de mauvais got.  Parbleu!  qui vous dit le
contraire?  C'tait une harangue insense et dcousue et qui
allait tout de travers, mais il en sortait a et l des faits
rels.  C'est dj beaucoup de parler comme cela quand on n'en
fait pas son mtier, je voudrais vous y voir, vous!  Ce qu'il a
racont des lpreux de Burton-Lazers est incontestable;
d'ailleurs il ne serait pas le premier qui aurait dit des
sottises; enfin, moi, milords, je n'aime pas qu'on s'acharne
plusieurs sur un seul, telle est mon humeur, et je demande  vos
seigneuries la permission d'tre offens.  Vous m'avez dplu,
j'en suis fch.  Moi, je ne crois pas beaucoup en Dieu, mais ce
qui m'y ferait croire, c'est quand il fait de bonnes actions, ce
qui ne lui arrive pas tous les jours.  Ainsi je lui sais gr, 
ce bon Dieu, s'il existe, d'avoir tir du fond de cette existence
basse ce pair d'Angleterre, et d'avoir rendu son hritage  cet
hritier, et, sans m'inquiter si cela arrange ou non mes
affaires, je trouve beau de voir subitement le cloporte se
changer en aigle et Gwynplaine en Clancharlie.  Milords, je vous
dfends d'tre d'un autre avis que moi.  Je regrette que Lewis de
Duras ne soit pas l.  Je l'insulterais avec plaisir.  Milords,
Fermain Clancharlie a t le lord, et vous avez t les
saltimbanques.  Quant  son rire, ce n'est pas sa faute.  Vous
avez ri de ce rire.  On ne rit pas d'un malheur.  Vous tes des
niais.  Et des niais cruels.  Si vous croyez qu'on ne peut pas
rire de vous aussi, vous vous trompez; vous tes laids, et vous
vous habillez mal.  Milord Haversham, j'ai vu l'autre jour ta
matresse, elle est hideuse.  Duchesse, mais guenon.  Messieurs
les rieurs, je rpte que je voudrais bien vous voir essayer de
dire quatre mots de suite.  Beaucoup d'hommes jasent, trs peu
parlent.  Vous vous imaginez savoir quelque chose parce que vous
avez tran vos grgues fainantes  Oxford ou  Cambridge, et
parce que, avant d'tre pairs d'Angleterre sur les bancs de
Westminster-Hall, vous avez t nes sur les bancs du collge de
Gonewill et de Caus!  Moi, je suis ici, et je tiens  vous
regarder en face.  Vous venez d'tre impudents avec ce nouveau
lord.  Un monstre, soit.  Mais livr aux btes.  J'aimerais mieux
tre lui que vous.  J'assistais  la sance,  ma place, comme
hritier possible de pairie, j'ai tout entendu.  Je n'avais pas
le droit de parler, mais j'ai le droit d'tre un gentilhomme.
Vos airs joyeux m'ont ennuy.  Quand je ne suis pas content,
j'irais sur le Mont Pendlehill cueillir l'herbe des nues, le
clowdesbery, qui fait tomber la foudre sur qui l'arrache.  C'est
pourquoi je suis venu vous attendre  la sortie.  Causer est
utile, et nous avons des arrangements  prendre.  Vous
rendiez-vous compte que vous me manquiez un peu  moi-mme?
Milords, j'ai le ferme dessein de tuer quelques-uns d'entre vous.
Vous tous qui tes ici, Thomas Tufton, comte de Thanet, Savage,
comte Rivers, Charles Spencer, comte de Sunderland, Laurence
Hyde, comte de Rochester, vous barons, Gray de Rolleston, Cary
Hunsdon, Escrick, Rockingham, toi, petit Carteret, toi, Robert
Darcy, comte de Holderness, toi William, vicomte Halton, et toi,
Ralph, duc de Montagu, et tous les autres qui voudront, moi,
David Dirry-Moir, un des soldats de la flotte, je vous somme et
je vous appelle, et je vous commande de vous pourvoir en
diligence de seconds et de parrains, et je vous attends face
contre face et poitrine contre poitrine, ce soir, tout de suite,
demain, le jour, la nuit, en plein soleil, aux flambeaux, o,
quand et comme bon vous semblera, partout o il y a assez de
place pour deux longueurs d'pes, et vous ferez bien de visiter
les batteries de vos pistolets et le tranchant de vos-estocs,
attendu que j'ai l'intention de faire vos pairies vacantes.  Ogle
Cavendish, prends tes prcautions et songe  ta devise: _Cavendo
tutus_.  Marmaduke Langdale, tu feras bien, comme ton anctre
Gundold, de te faire suivre d'un cercueil.  Georges Rooth, comte
de Warington, tu ne reverras pas le comt palatin de Chester et
ton labyrinthe  la faon de Crte et les hautes tourelles de
Dunham Massie.  Quant  lord Vaughan, il est assez jeune pour
dire des impertinences et trop vieux pour en rpondre; je
demanderai compte de ses paroles  son neveu Richard Vaughan,
membre des communes pour le bourg de Merioneth.  Toi, John
Campbell, comte de Greemvich, je te tuerai comme Achon tua Matas,
mais d'un coup franc, et non par derrire, ayant coutume de
montrer mon coeur et non mon dos  la pointe de l'espadon.  Et
c'est dit, milords.  Sur ce, usez de malfices, si bon vous
semble, consultez des tireuses de cartes, graissez-vous la peau
avec les onguents et les drogues qui font invulnrable,
pendez-vous au cou des sachets du diable ou de la vierge, je vous
combattrai bnits ou maudits, et je ne vous ferai point tter
pour savoir si vous avez sur vous des sorcelleries.  A pied ou 
cheval.  En plein carrefour, si vous voulez,  Piccadilly ou 
Charing-Cross, et l'on dpavera la rue pour notre rencontre comme
on a dpav la cour du Louvre pour le duel de Guise et de
Bassompierre.  Tous, entendez-vous?  je vous veux tous.  Dorme,
comte de Carnarvon, je te ferai avaler ma lame jusqu' la
coquille, comme fit Marolles  Lisle-Marivaux; et nous verrons
ensuite, milord, si tu riras.  Toi, Burlington, qui as l'air
d'une fille avec tes dix-sept ans, tu auras le choix entre les
pelouses de ta maison de Middlesex et ton beau jardin de
Londesburg en Yorkshire pour te faire enterrer.  J'informe vos
seigneuries qu'il ne me convient pas qu'on soit insolent devant
moi.  Et je vous chtierai, milords.  Je trouve mauvais que vous
ayez bafou lord Fermain Clancharlie.  Il vaut mieux que vous.
Comme Clancharlie, il a la noblesse, que vous avez, et comme
Gwynplaine, il a l'esprit, que vous n'avez pas.  Je fais de sa
cause ma cause, de son injure mon injure, et de vos ricanements
ma colre.  Nous verrons qui sortira de cette affaire vivant, car
je vous provoque  outrance, entendez-vous bien?  et  toute arme
et de toute faon, et choisissez la mort qui vous plaira, et
puisque vous tes des manants en mme temps que des
gentilshommes, je proportionne le dfi  vos qualits, et je vous
offre toutes les manires qu'ont les hommes de se tuer, depuis
l'pe comme les princes jusqu' la boxe comme les goujats!

A ce jet furieux de paroles tout le groupe hautain des jeunes
lords rpondit par un sourire.--Convenu, dirent-ils.

--Je choisis le pistolet, dit Burlington.

--Moi, dit Escrick, l'ancien combat de champ clos  la masse
d'armes et au poignard.

--Moi, dit Holderness, le duel aux deux couteaux, le long et le
court, torses nus, et corps  corps.

--Lord David, dit le comte de Thanet, tu es cossais.  Je prends
la claymore.

--Moi, l'pe, dit Rockingham.

--Moi, dit le duc Ralph, je prfre la boxe.  C'est plus noble.

Gwynplaine sortit de l'ombre.

Il se dirigea vers celui qu'il avait jusque-l nomm
Tom-Jim-Jack, et en qui maintenant il commenait  entrevoir
autre chose.

--Je vous remercie, dit-il.  Mais ceci me regarde.  Toutes les
ttes se tournrent.

Gwynplaine avana.  Il se sentait pouss vers cet homme qu'il
entendait appeler lord David, et qui tait son dfenseur, et plus
encore peut-tre.  Lord David recula.

--Tiens!  dit lord David, c'est vous!  vous voil!  Cela se
trouve bien.  J'avais aussi un mot  vous dire.  Vous avez tout 
l'heure parl d'une femme qui, aprs avoir aim lord Linnaeus
Claucharlie, a aim le roi Charles II.

--C'est vrai.

--Monsieur, vous avez insult ma mre.

--Votre mre?  s'cria Gwynplaine.  En ce cas, je le devinais,
nous sommes...

--Frres, rpondit lord David.

Et il donna un soufflet  Gwynplaine.

--Nous sommes frres, reprit-il.  Ce qui fait que nous pouvons
nous battre.  On ne se bat qu'entre gaux.  Qui est plus notre
gal que notre frre?  Je vous enverrai mes parrains.  Demain,
nous nous couperons la gorge.




LIVRE NEUVIEME

EN RUINE



I

C'EST A TRAVERS L'EXCS DE GRANDEUR QU'ON ARRIVE A L'EXCS DE
MISRE


Comme minuit sonnait  Saint-Paul, un homme, qui venait de
traverser le pont de Londres, entrait dans les ruelles de
Southwark.  Il n'y avait point de rverbres allums, l'usage
tant alors,  Londres comme  Paris, d'teindre l'clairage
public  onze heures, c'est--dire de supprimer les lanternes au
moment o elles deviennent ncessaires.  Les rues, obscures,
taient dsertes.  Point de rverbres, cela fait peu de
passants.  L'homme marchait  grands pas.  Il tait trangement
vtu pour aller dans la rue  pareille heure.  Il avait un habit
de soie brod, l'pe au ct et un chapeau  plumes blanches, et
point de manteau.  Les watchmen qui le voyaient passer
disaient:--C'est un seigneur qui a fait un pari.--Et ils
s'cartaient avec le respect d  un lord et  une gageure.

Cet homme tait Gwynplaine.

Il avait pris la fuite.

O en tait-il?  il ne le savait pas.  L'me, nous l'avons dit, a
ses cyclones, tournoiements pouvantables o tout se mle, le
ciel, la mer, le jour, la nuit, la vie, la mort, dans une sorte
d'horreur inintelligible.  Le rel cesse d'tre respirable.  On
est cras par des choses auxquelles on ne croit pas.  Le nant
s'est fait ouragan.  Le firmament a blmi.  L'infini est vide.
On est dans l'absence.  On se sent mourir.  On dsire un astre.
Qu'prouvait Gwynplaine?  une soif, voir Dea.

Il ne sentait plus que cela.  Regagner la Green-Box, et l'inn
Tadcaster, sonore, lumineux, plein de ce bon rire cordial du
peuple; retrouver Ursus et Homo, revoir Dea, rentrer dans la vie!

Les dsillusions se dtendent comme l'arc, avec une force
sinistre, et jettent l'homme, cette flche, vers le vrai.
Gwynplaine avait hte.  Il approchait du Tarrinzeau-field.  Il ne
marchait plus, il courait.  Ses yeux plongeaient dans l'obscurit
en avant.  Il se faisait prcder par son regard; recherche avide
du port  l'horizon.  Quel moment que celui o il allait
apercevoir les fentres claires de l'inn Tadcaster!

Il dboucha sur le bowling-green.  Il tourna un coin de mur, et
eut, en face de lui,  l'autre bout du pr,  quelque distance,
l'inn, qui tait, on s'en souvient, la seule maison du champ de
foire.

Il regarda.  Pas de lumire.  Une masse noire.

Il frissonna.  Puis il se dit qu'il tait tard, que la taverne
tait ferme, que c'tait tout simple, qu'on dormait, qu'il n'y
avait qu' rveiller Nicless ou Govicum, qu'il fallait aller 
l'inn et frapper  la porte.  Et il y alla.  Il n'y courut pas.
Il s'y prcipita.

Il arriva  l'inn, ne respirant plus.  On est en pleine
tourmente, on se dbat dans les invisibles convulsions de l'me,
on ne sait plus si l'on est mort ou vivant, et l'on a pour ceux
qu'on aime toutes sortes de dlicatesses; c'est  cela que se
reconnaissent les vrais coeurs.  Dans l'engloutissement de tout,
la tendresse surnage.  Ne pas rveiller brusquement Dea, ce fut
tout de suite la proccupation de Gwynplaine.

Il approcha de l'inn en faisant le moins de bruit possible.  Il
connaissait le rduit, ancienne niche de chien de garde, o
couchait Govicum; ce rduit, contigu  la salle basse, avait une
lucarne sur la place, Gwynplaine gratta doucement la vitre.
Rveiller Govicum suffisait.

Il ne se fit aucun mouvement dans le bedroom de Govicum.  A cet
ge, se dit Gwynplaine, on a le sommeil dur.  Il frappa du revers
de sa main un petit coup sur la lucarne.  Rien ne remua.

Il frappa plus vivement et deux coups.  On ne bougea pas dans le
rduit.  Alors, avec quelque frmissement, il alla  la porte de
l'inn, et cogna.

Personne ne rpondit.

Il pensa, non sans ressentir le commencement d'un froid
profond:--Matre Nicless est vieux, les enfants dorment durement
et les vieillards lourdement.  Allons!  plus fort!

Il avait gratt.  Il avait frapp.  Il avait cogn.  Il heurta.
Ceci lui rappela un lointain souvenir, Weymouth, quand il avait,
tout petit, Dea toute petite dans ses bras.

Il heurta violemment, comme un lord, qu'il tait, hlas!

La maison demeura silencieuse.

Il sentit qu'il devenait perdu.

Il ne garda plus de mnagement.  Il appela: Nicless!  Govicum!

En mme temps il regardait aux fentres pour voir si quelque
chandelle s'allumait.

Rien dans l'inn.  Pas une voix.  Pas un bruit.  Pas une lueur.

Il alla  la porte cochre et la heurta, et la poussa, et la
secoua frntiquement, en criant: Ursus!  Homo!

Le loup n'aboya pas.

Une sueur glace perla sur son front.

Il jeta les yeux autour de lui.  La nuit tait paisse, mais il y
avait assez d'toiles pour que le champ de foire ft distinct.
Il vit une chose lugubre, l'vanouissement de tout.  Il n'y avait
plus une seule baraque sur le bowling-green.  Le circus n'y tait
plus.  Pas une tente.  Pas un trteau.  Pas un chariot.  Ce
vagabondage aux mille vacarmes qui avait fourmill l avait fait
place  on ne sait quelle farouche noirceur vide.  Tout s'en
tait all.

La folie de l'anxit le prit.  Qu'est-ce que cela voulait dire?
Qu'tait-il donc arriv?  Est-ce qu'il n'y avait plus personne?
Est-ce que sa vie se serait croule derrire lui?  Qu'est-ce
qu'on leur avait fait,  tous?  Ah!  mon Dieu!  Il se rua comme
une tempte sur la maison.  Il frappa  la porte btarde,  la
porte cochre, aux fentres, aux volets, aux murs, des poings et
des pieds, furieux d'effroi et d'angoisse.  Il appela Nicless,
Govicum, Fibi, Vinos, Ursus, Homo.  Toutes les clameurs, tous les
bruits, il les jeta sur cette muraille.  Par instants il
s'interrompait et coutait, la maison restait muette et morte.
Alors, exaspr, il recommenait.  Chocs, frappements, cris,
roulements de coups faisant cho partout.  On et dit le tonnerre
essayant de rveiller le spulcre.

A un certain degr d'pouvant, on devient terrible.  Qui craint
tout, ne craint plus rien.  On donne des coups de pied au sphinx.
On rudoie l'inconnu.  Il renouvela le tumulte sous toutes les
formes possibles, s'arrtant, reprenant, inpuisable en cris et
en appels, donnant l'assaut  ce tragique silence.

Il appela cent fois tous ceux qui pouvaient tre l, et cria tous
les noms, except Dea.  Prcaution, obscure pour lui-mme, dont
il avait encore l'instinct dans son garement.

Les cris et les appels puiss, restait l'escalade.  Il se dit:
Il faut entrer dans la maison.  Mais comment?  Il cassa une vitre
du rduit de Govicum, y fourra son poing en se dchirant la
chair, tira le verrou du chssis et ouvrit la lucarne.  Il
s'aperut que son pe allait le gner; il l'arracha avec colre,
fourreau, lame et ceinturon, et la jeta sur le pav.  Puis il se
hissa aux reliefs de la muraille, et, bien que la lucarne ft
troite, il put y passer.  Il pntra dans l'inn.  Le lit de
Govicum, vaguement visible, tait dans le rduit, mais Govicum
n'y tait pas.  Pour que Govicum ne ft pas dans son lit, il
fallait videmment que Nicless ne ft pas dans le sien.  Toute la
maison tait noire.  On sentait dans cet intrieur tnbreux
l'immobilit mystrieuse du vide, et cette vague horreur qui
signifie: Il n'y a personne.  Gwynplaine, convulsif, traversa la
salle basse, se cogna aux tables, pitina sur les vaisselles,
renversa les bancs, culbuta les brocs, enjamba les meubles, alla
 la porte donnant sur la cour, et la dfona d'un coup de genou
qui fit sauter le loquet.  La porte tourna sur ses gonds.  Il
regarda dans la cour.  La Green-Box n'y tait plus.



II

RSIDU


Gwynplaine sortit de la maison, et se mit  explorer dans tous
les sens le Tarrinzeau-fleld; il alla partout o, la veille, on
voyait un trteau, une tente, ou une cahute.  Il n'y avait plus
rien.  Il frappa aux choppes, quoique sachant trs bien qu'elles
taient inhabites.  Il cogna  tout ce qui ressemblait  une
fentre, ou  une porte.  Pas une voix ne sortit de cette
obscurit.  Quelque chose comme la mort tait venu l.

La fourmilire avait t crase.  Visiblement une mesure de
police avait t prise.  Il y avait eu ce qu'on appellerait de
nos jours une razzia.  Le Tarrinzeau-field tait plus que dsert,
il tait dsol, et l'on y sentait dans tous les recoins le
grattement d'une griffe froce.  On avait pour ainsi dire
retourn les poches de ce misrable champ de foire, et tout vid.

Gwynplaine, aprs avoir tout fouill, quitta le bowling-green,
entra dans les rues tortueuses de l'extrmit appele
l'East-point, et se dirigea vers la Tamise.

Il franchit quelques zigzags de ce rseau de ruelles o il n'y
avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l'air le
frais de l'eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et
brusquement il se trouva devant un parapet.  C'tait le parapet
de l'Effroc-stone.

Ce parapet bordait un tronon de quai trs court et trs troit.
Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s'enfonait  pic
dans une eau obscure.

Gwynplaine s'arrta  ce parapet, s'y accouda, prit sa tte dans
ses mains, et se mit  penser, ayant cette eau au-dessous de lui.

Regardait-il l'eau?  Non.  Que regardait-il?  L'ombre.  Non pas
l'ombre hors de lui, mais l'ombre au dedans de lui.

Dans le mlancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas
attention, dans cette profondeur extrieure o son regard
n'entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues
et de mts.  Sous l'Effroc-stone, il n'y avait que le flot, mais
le quai en aval s'abaissait en rampe insensible et aboutissait, 
quelque distance,  une berge que longeaient plusieurs bateaux,
les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la
terre par de petits promontoires d'amarrage, construits exprs,
en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches.  Ces
navires, les uns amarrs, les autres  l'ancre, taient
immobiles.  On n'y entendait ni marcher ni parler; la bonne
habitude des matelots tant de dormir le plus qu'ils peuvent et
de ne se lever que pour la besogne.  S'il y avait quelqu'un de
ces btiments qui dt partir dans la nuit  l'heure de la mare,
on n'y tait pas encore rveill.

On voyait  peine les coques, grosses ampoules noires, et les
agrs, fils mls d'chelles.  C'tait livide et confus.  a et
l un falot rouge piquait la brume.

Gwynplaine ne percevait rien de tout cela.  Ce qu'il considrait,
c'tait la destine.

Il songeait, visionnaire perdu devant la ralit inexorable.

Il lui semblait entendre derrire lui quelque chose comme un
tremblement de terre.  C'tait le rire des lords.

Ce rire, il venait d'en sortir.  Il en tait sorti soufflet.

Soufflet par qui?

Par son frre.

Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se rfugiant, oiseau
bless, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l'amour,
qu'avait-il trouv?

Les tnbres.

Personne.

Tout disparu.

Ces tnbres, il les comparait au songe qu'il avait fait.

Quel croulement!

Gwynplaine venait d'arriver  ce bord sinistre, le vide.  La
Green-Box partie, c'tait l'univers vanoui.

La fermeture de son me venait de se faire.

Il songeait.

Qu'avait-il pu se passer?  O taient-ils?  On les avait enlevs
videmment.  Sa destine avait t sur lui Gwynplaine un coup, la
grandeur, et sur eux un contre-coup, l'anantissement.  Il tait
clair qu'il ne les reverrait jamais.  On avait pris des
prcautions pour cela.  Et l'on avait fait en mme temps main
basse sur tout ce qui habitait le champ de foire,  commencer par
Nicless et Govicum, afin qu'aucun renseignement ne pt lui tre
donn.  Dispersion inexorable.  Cette redoutable force sociale,
en mme temps qu'elle le pulvrisait, lui,  la chambre des
lords, les avait broys, eux, dans leur pauvre cabane.  Ils
taient perdus.  Dea tait perdue.  Perdue pour lui.  A jamais.
Puissances du ciel!  o tait-elle?  Et il n'avait pas t l
pour la dfendre!

Faire des conjectures sur des absents qu'on aime, c'est se mettre
 la question.  Il s'infligeait cette torture.  A chaque coin
qu'il s'enfonait,  chaque supposition qu'il faisait, il avait
un sombre rugissement intrieur.

A travers une succession d'ides poignantes, il se souvenait de
l'homme videmment funeste qui lui avait dit se nommer
Barkilphedro.  Cet homme lui avait crit dans le cerveau quelque
chose d'obscur qui  prsent reparaissait, et cela avait t
crit d'une encre si horrible que c'tait maintenant des lettres
de feu, et Gwynplaine voyait flamboyer au fond de sa pense ces
paroles nigmatiques, aujourd'hui expliques: _Le destin n'ouvre
pas une porte sans en fermer une autre._

Tout tait consomm.  Les dernires ombres taient sur lui.  Tout
homme peut avoir dans sa destine une fin du monde pour lui seul.
Cela s'appelle le dsespoir.  L'me est pleine d'toiles
tombantes.

Voil donc o il en tait!

Une fume avait pass.  Il avait t ml  cette fume.  Elle
s'tait paissie sur ses yeux; elle tait entre dans son
cerveau.  Il avait t, au dehors, aveugl; au dedans, enivr.
Cela avait dur le temps qu'une fume passe.  Puis tout s'tait
dissip, la fume et sa vie.  Rveill de ce rve, il se
retrouvait seul.

Tout vanoui.  Tout en all.  Tout perdu.  La nuit.  Rien.
C'tait l son horizon.

Il tait seul.

Seul a un synonyme: mort.

Le dsespoir est un compteur.  Il tient  faire son total.  Rien
ne lui chappe.  Il additionne tout, il ne fait pas grce des
centimes.  Il reproche  Dieu les coups de tonnerre et les coups
d'pingle.  Il veut savoir  quoi s'en tenir sur le destin.  Il
raisonne, pse et calcule.

Sombre refroidissement extrieur sous lequel continue de couler
la lave ardente.

Gwynplaine s'examina, et examina le sort.

Le coup d'oeil en arrire; rsum redoutable.

Quand on est au haut de la montagne, on regarde le prcipice.
Quand on est au fond de la chute, on regarde le ciel.

Et l'on se dit: J'tais l!

Gwynplaine tait tout en bas du malheur.  Et comme cela tait
venu vite!  Promptitude hideuse de l'infortune.  Elle est si
lourde qu'on la croirait lente.  Point.  Il semble que la neige
doit avoir, tant froide, la paralysie de l'hiver, et, tant
blanche, l'immobilit du linceul.  Tout cela est dmenti par
l'avalanche!

L'avalanche, c'est la neige devenue fournaise.  Elle reste
glace, et dvore.  L'avalanche avait envelopp Gwynplaine.  Il
avait t arrach comme un haillon, dracin comme un arbre,
prcipit comme une pierre.

Il rcapitula sa chute.  Il se fit des demandes et des rponses.
La douleur est un interrogatoire.  Aucun juge n'est minutieux
comme la conscience instruisant son propre procs.

Quelle quantit de remords y avait-il dans son dsespoir?

Il voulut s'en rendre compte et dissqua sa conscience;
vivisection douloureuse.

Son absence avait produit une catastrophe.  Cette absence
avait-elle dpendu de lui?  Dans tout ce qui venait de se passer,
avait-il t libre?  Point.  Il s'tait senti captif.  Ce qui
l'avait arrt et retenu, qu'tait-ce?  Une prison?  non.  Une
chane?  non.  Qu'tait-ce donc?  une glu.  Il avait t embourb
dans de la grandeur.

A qui cela n'est-il pas arriv, d'tre libre en apparence, et de
se sentir les ailes emptres?

Il y avait eu quelque chose comme un panneau tendu.  Ce qui est
d'abord tentation finit par tre captivit.

Toutefois, et sur ce point sa conscience le pressait, ce qui
s'tait offert, l'avait-il simplement subi?  Non.  Il l'avait
accept.

Qu'il lui et t fait violence et surprise dans une certaine
mesure, cela tait vrai; mais lui, de son ct, dans une certaine
mesure, il s'tait laiss faire.  S'tre laiss enlever, ce
n'tait pas sa faute; s'tre laiss enivrer, c'avait t sa
dfaillance.  Il y avait eu un moment, moment dcisif, o la
question avait t pose; ce Barkilphedro l'avait mis en face
d'un dilemme, et avait nettement donn  Gwynplaine l'occasion de
rsoudre son sort d'un mot.  Gwynplaine pouvait dire non.  Il
avait dit oui.

De ce oui, prononc dans l'tourdissement, tout avait dcoul.
Gwynplaine le comprenait.  Arrire-got amer du consentement.

Cependant, car il se dbattait, tait-ce donc un si grand tort de
rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son hritage,
dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aeux, et,
orphelin, dans le nom de son pre?  Qu'avait-il accept?  une
restitution.  Faite par qui?  par la providence.

Alors il sentait une rvolte.  Acceptation stupide!  quel march
il avait fait!  quel change inepte!  Il avait trait  perte
avec cette providence.  Quoi donc!  pour avoir deux millions de
rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou
douze palais, pour avoir des htels  la ville et des chteaux 
la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des
carrosses, et des armoiries, pour tre juge et lgislateur, pour
tre couronn et en robe de pourpre comme un roi, pour tre baron
et marquis, pour tre pair d'Angleterre, il avait donn la
baraque d'Ursus et le sourire de Dea!  Pour une immensit
mouvante o l'on s'engloutit et o l'on naufrage, il avait donn
le bonheur!  Pour l'ocan, il avait donn la perle.  O insens!
 imbcile!   dupe!

Mais pourtant, et ici l'objection renaissait sur un terrain
solide, dans cette fivre de la haute fortune qui l'avait saisi,
tout n'avait pas t malsain.  Peut-tre y aurait-il eu gosme
dans la renonciation, peut-tre y avait-il devoir dans
l'acceptation.  Brusquement transform en lord, que devait-il
faire?  La complication de l'vnement produit la perplexit de
l'esprit.  C'est ce qui lui tait arriv.  Le devoir donnant des
ordres en sens inverse, le devoir de tous les cts  la fois, le
devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet
effarement.  C'tait cet effarement qui l'avait paralys,
notamment dans ce trajet de Corleone-lodge  la chambre des
lords, auquel il n'avait pas rsist.  Ce que, dans la vie, on
appelle monter, c'est passer de l'itinraire simple 
l'itinraire inquitant.  O est dsormais la ligne droite?
Envers qui est le premier devoir?  Est-ce envers ses proches?
Est-ce envers le genre humain?  Ne passe-t-on pas de la petite
famille  la grande?  On monte, et l'on sent sur son honntet un
poids qui s'accrot.  Plus haut, on se sent plus oblig.
L'largissement du droit agrandit le devoir.  On a l'obsession,
l'illusion peut-tre, de plusieurs routes s'offrant en mme
temps, et  l'entre de chacune d'elles on croit voir le doigt
indicateur de la conscience.  O aller?  Sortir?  rester?
avancer?  reculer?  que faire?  Que le devoir ait des carrefours,
c'est trange.  La responsabilit peut tre un labyrinthe.

Et quand un homme contient une ide, quand il est l'incarnation
d'un fait, quand il est homme symbole en mme temps qu'homme en
chair et en os, la responsabilit n'est-elle pas plus troublante
encore?  De l la soucieuse docilit et l'anxit muette de
Gwynplaine; de l son obissance  la sommation de siger.
L'homme pensif est souvent homme passif.  Il lui avait sembl
entendre le commandement mme du devoir.  Cette entre dans un
lieu o l'on peut discuter l'oppression et la combattre,
n'tait-ce point la ralisation d'une de ses aspirations les plus
profondes?  Quand la parole lui tait donne,  lui formidable
chantillon social,  lui spcimen vivant du bon plaisir sous
lequel depuis six mille ans rle le genre humain, avait-il le
droit de la refuser?  avait-il le droit d'ter sa tte de dessous
la langue de feu tombant d'en haut et venant se poser sur lui?

Dans l'obscur et vertigineux dbat de la conscience, que
s'tait-il dit?  ceci:--Le peuple est un silence.  Je serai
l'immense avocat de ce silence.  Je parlerai pour les muets.  Je
parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants.
C'est l le but de mon sort.  Dieu veut ce qu'il veut, et il le
fait.  Certes, cette gourde de ce Hardquanonne o tait la
mtamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant
qu'elle ait flott quinze ans sur la mer, dans les houles, dans
les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colre ne lui
ait fait aucun mal.  Je vois pourquoi.  Il y a des destines 
secret; moi, j'ai la clef de la mienne, et j'ouvre mon nigme.
Je suis prdestin!  j'ai une mission.  Je serai le lord des
pauvres.  Je parlerai pour tous les taciturnes dsesprs.  Je
traduirai les bgaiements.  Je traduirai les grondements, les
hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal
prononces, les voix inintelligibles, et tous ces cris de btes
qu' force d'ignorance et de souffrance on fait pousser aux
hommes.  Le bruit des hommes est inarticul comme le bruit du
vent; ils crient.  Mais on ne les comprend pas, crier ainsi
quivaut  se taire, et se taire est leur dsarmement.
Dsarmement forc qui rclame le secours.  Moi, je serai le
secours.  Moi, je serai la dnonciation.  Je serai le Verbe du
Peuple.  Grce  moi, on comprendra.  Je serai la bouche
sanglante dont le billon est arrach.  Je dirai tout.  Ce sera
grand.

Oui, parler pour les muets, c'est beau; mais parler aux sourds,
c'est triste.  C'tait l la seconde partie de son aventure.

Hlas!  il avait avort.

Il avait avort irrmdiablement.

Cette lvation  laquelle il avait cru, cette haute fortune,
cette apparence, s'tait effondre sous lui.

Quelle chute!  tomber dans l'cume du rire.

Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d'annes, avait flott,
me attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui
rapportait de toute cette ombre un cri lamentable.  Il tait venu
s'chouer  ce colossal cueil, la frivolit des heureux.  Il se
croyait un vengeur, il tait un clown.  Il croyait foudroyer, il
avait chatouill.  Au lieu de l'motion, il avait recueilli la
moquerie.  Il avait sanglot, on tait entr en joie.  Sous cette
joie, il avait sombr.  Engloutissement funbre.

Et de quoi avait-on ri?  De son rire.

Ainsi, cette voie de fait excrable dont il gardait  jamais la
trace, cette mutilation devenue gat  perptuit, ce rictus
stigmate, image du contentement suppos des nations sous les
oppresseurs, ce masque de joie fait par la torture, cet abme du
ricanement qu'il portait sur la face, cette cicatrice signifiant
_jussu regis_, cette attestation du crime commis par le roi sur
lui, symbole du crime commis par la royaut sur le peuple entier,
c'tait cela qui triomphait de lui, c'tait cela qui l'accablait,
c'tait l'accusation contre le bourreau qui se tournait en
sentence contre la victime!  Prodigieux dni de justice.  La
royaut, aprs avoir eu raison de son pre, avait raison de lui.
Le mal qu'on avait fait servait de prtexte et de motif au mal
qui restait  faire.  Contre qui les lords s'indignaient-ils?
Contre le tortureur?  non.  Contre le tortur.  Ici le trne, l
le peuple; ici Jacques II, l Gwynplaine.  Certes, cette
confrontation mettait en lumire un attentat, et un crime.  Quel
tait l'attentat?  se plaindre.  Quel tait le crime?  souffrir.
Que la misre se cache et se taise, sinon elle est lse-majest.
Et ces hommes qui avaient tran Gwynplaine sur la claie du
sarcasme, taient-ils mchants?  non, mais ils avaient, eux
aussi, leur fatalit; ils taient heureux.  Ils taient bourreaux
sans le savoir.  Ils taient de bonne humeur.  Ils avaient trouv
Gwynplaine inutile.  Il s'tait ouvert le ventre, il s'tait
arrach le foie et le coeur, il avait montr ses entrailles, et
on lui avait cri: Joue ta comdie!  Chose navrante, lui-mme il
riait.  L'affreuse chane lui liait l'me et empchait sa pense
de monter jusqu' son visage.  La dfiguration allait jusqu' son
esprit, et, pendant que sa conscience s'indignait, sa face lui
donnait un dmenti et ricanait.  C'tait fini.  Il tait l'Homme
qui Rit, cariatide du monde qui pleure.  Il tait une angoisse
ptrifie en hilarit portant le poids d'un univers de calamit,
et mur  jamais dans la jovialit, dans l'ironie, dans
l'amusement d'autrui; il partageait avec tous les opprims, dont
il tait l'incarnation, cette fatalit abominable d'tre une
dsolation pas prise au srieux; on badinait avec sa dtresse; il
tait on ne sait quel bouffon norme sorti d'une effroyable
condensation d'infortune, vad de son bagne, pass dieu, mont
du fond des populaces au pied du trne, ml aux constellations,
et, aprs avoir gay les damns, il gayait les lus!  Tout ce
qu'il y avait en lui de gnrosit, d'enthousiasme, d'loquence,
de coeur, d'me, de fureur, de colre, d'amour, d'inexprimable
douleur, aboutissait  ceci, un clat de rire!  Et il constatait,
comme il l'avait dit aux lords, que ce n'tait point l une
exception, que c'tait le fait normal, ordinaire, universel, le
vaste fait souverain tellement amalgam  la routine de vivre
qu'on ne s'en apercevait plus.  Le meurt-de-faim rit, le mendiant
rit, le forat rit, la prostitue rit, l'orphelin, pour gagner sa
vie, rit, l'esclave rit, le soldat rit, le peuple rit; la socit
humaine est faite de telle faon que toutes les perditions,
toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les
fivres, tous les ulcres, toutes les agonies, se rsolvent
au-dessus du gouffre en une pouvantable grimace de joie.  Cette
grimace totale, il tait cela.  Elle tait lui.  La loi d'en
haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu'un spectre
visible et palpable, un spectre en chair et en os, rsumt la
monstrueuse parodie que nous appelons le monde; il tait ce
spectre.

Destine incurable.

Il avait cri: Grce pour les souffrants!  En vain.

Il avait voulu veiller la piti; il avait veill l'horreur.
C'est la loi d'apparition des spectres.

En mme temps que spectre, il tait homme.  C'tait l sa
complication poignante.  Spectre extrieur, homme intrieur.
Homme, plus qu'aucun peut-tre, car son double sort rsumait
toute l'humanit.  Et en mme temps qu'il avait l'humanit en
lui, il la sentait hors de lui.

Il y avait dans son existence de l'infranchissable.  Qu'tait-il?
un dshrit?  non, car il tait un lord.  Qu'tait-il?  un lord?
non, car il tait un rvolt.  Il tait l'Apporte-lumire;
trouble-fte effrayant.  Il n'tait pas Satan, certes, mais il
tait Lucifer.  Il arrivait sinistre, un flambeau  la main.

Sinistre pour qui?  pour les sinistres.  Redoutable  qui?  aux
redouts.  Aussi ils le rejetaient.  Entrer parmi eux?  tre
accept?  Jamais.  L'obstacle qu'il avait sur la face tait
affreux, mais l'obstacle qu'il avait dans les ides tait plus
insurmontable encore.  Sa parole avait paru plus difforme que sa
figure.  Il ne pensait pas une pense possible en ce monde des
grands et des puissants dans lequel une fatalit l'avait fait
natre et dont une autre fatalit l'avait fait sortir.  Il y
avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la
socit et son esprit, une muraille.  En se mlant, ds
l'enfance, bateleur nomade,  ce vaste milieu vivace et robuste
qu'on nomme la foule, en se saturant de l'aimantation des
multitudes, en s'imprgnant de l'immense me humaine, il avait
perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens spcial des
classes reines.  En haut, il tait impossible.  Il arrivait tout
mouill de l'eau du puits Vrit.  Il avait la ftidit de
l'abme.  Il rpugnait  ces princes, parfums de mensonges.  A
qui vit de fiction, la vrit est infecte.  Qui a soif de
flatterie revomit le rel, bu par surprise.  Ce qu'il apportait,
lui Gwynplaine, n'tait pas prsentable; c'tait, quoi?  la
raison, la sagesse, la justice.  On le rejetait avec dgot.

Il y avait l des vques.  Il leur apportait Dieu.  Qu'tait-ce
que cet intrus?

Les ples extrmes se repoussent.  Nul amalgame possible.  La
transition manque.  On avait vu, sans qu'il y et eu d'autre
rsultat qu'un cri de colre, ce vis--vis formidable: toute la
misre concentre dans un homme face  face avec tout l'orgueil
concentr dans une caste.

Accuser est inutile.  Constater suflit.  Gwynplaine constatait,
dans cette mditation au bord de son destin, l'immensit inutile
de son effort.  Il constatait la surdit des hauts lieux.  Les
privilgis n'ont pas d'oreille du ct des dshrits.  Est-ce
la faute des privilgis?  non.  C'est leur loi, hlas!
Pardonnez-leur.  S'mouvoir, ce serait abdiquer.  O sont les
seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre.  Le
satisfait, c'est l'inexorable.  Pour l'assouvi, l'affam n'existe
point.  Les heureux ignorent, et s'isolent.  Au seuil de leur
paradis comme au seuil de l'enfer, il faut crire: Laissez toute
esprance.

Gwynplaine venait d'avoir la rception d'un spectre entrant chez
les dieux.

Ici tout ce qu'il avait en lui se soulevait.  Non, il n'tait pas
un spectre, il tait un homme.  Il le leur avait dit, il le leur
avait cri, il tait l'Homme.

Il n'tait pas un fantme.  Il tait une chair palpitante.  Il
avait un cerveau, et il pensait; il avait un coeur, et il aimait;
il avait une me, et il esprait.  Avoir trop espr, c'tait
mme l toute sa faute.

Hlas!  il avait exagr l'esprance jusqu' croire en cette
chose clatante et obscure, la socit.  Lui qui tait dehors, il
y tait rentr.

La socit lui avait tout de suite, d'emble,  la fois, fait ses
trois offres et donn ses trois dons, le mariage, la famille, la
caste.  Le mariage?  il avait vu sur le seuil la prostitution.
La famille?  son frre l'avait soufflet, et l'attendait le
lendemain, l'pe  la main.  La caste?  elle venait de lui
clater de rire  la face,  lui patricien,  lui misrable.  Il
tait rejet presque avant mme d'avoir t admis.  Et ses trois
premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert
sous lui trois gouffres.

Et c'tait par une transfiguration tratre que son dsastre avait
dbut.  Et cette catastrophe s'tait approche de lui avec le
visage de l'apothose!  Monte!  avait signifi: Descends!

Il tait une sorte de contraire de Job.  C'est par la prosprit
que l'adversit lui tait venue.

O tragique nigme humaine!  Voil donc les embches!  Enfant, il
avait lutt contre la nuit, et il avait t plus fort qu'elle.
Homme, il avait lutt contre le destin, et il l'avait terrass.
De dfigur, il s'tait fait rayonnant, et de malheureux,
heureux.  De son exil il avait fait un asile.  Vagabond, il avait
lutt contre l'espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait
trouv sa miette de pain.  Sauvage et solitaire, il avait lutt
contre la foule, et il s'en tait fait une amie.  Athlte, il
avait lutt contre ce lion, le peuple, et il l'avait apprivois.
Indigent, il avait lutt contre la dtresse, il avait fait face 
la sombre ncessit de vivre, et,  force d'amalgamer  la misre
toutes les joies du coeur, il s'tait fait de la pauvret une
richesse.  Il avait pu se croire le vainqueur de la vie.  Tout 
coup de nouvelles forces taient arrives contre lui du fond de
l'inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et
des sourires;  lui, tout pntr d'amour anglique, l'amour
draconien et matriel tait apparu; la chair l'avait saisi, lui
qui vivait d'idal; il avait entendu des paroles de volupt
semblables  des cris de rage; il avait senti des treintes de
bras de femme faisant l'effet de noeuds de couleuvre; 
l'illumination du vrai avait succd la fascination du faux; car
ce n'est pas la chair, qui est le rel, c'est l'me.  La chair
est cendre, l'me est flamme.  A ce groupe li  lui par la
parent de la pauvret et du travail, et qui tait sa vritable
famille naturelle, s'tait substitue la famille sociale, famille
du sang, mais du sang ml, et, avant mme d'y tre entr, il se
trouvait face  face avec un fratricide bauch.  Hlas!  il
s'tait laiss reclasser dans cette socit dont Brantme, qu'il
n'avait pas lu, a dit: _Le fils peut justement appeler le pre en
duel_.  La fortune fatale lui avait cri: Tu n'es pas de la
foule, tu es de l'lite!  et avait ouvert au-dessus de sa tte,
comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l'avait
lanc par cette ouverture, et l'avait fait surgir, inattendu et
farouche, au milieu des princes et des matres.

Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l'applaudissait,
il avait vu les seigneurs qui le maudissaient.  Mtamorphose
lugubre.  Grandissement ignominieux.  Brusque spoliation de tout
ce qui avait t sa flicit!  Pillage de sa vie par la hue!
arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur,
de son sort antrieur, de son sort nouveau,  coups de bec de
tous ces aigles!

A quoi bon avoir commenc tout de suite la vie par la victoire
sur l'obstacle?  A quoi bon avoir triomph d'abord?  Hlas!  il
faut tre prcipit, sans quoi la destine n'est pas complte.

Ainsi, moiti de force, moiti de gr, car aprs le wapentake, il
avait eu affaire  Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu
du consentement, il avait quitt le rel pour le chimrique, le
vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l'amour pour l'orgueil, la
libert pour la puissance, le travail fier et pauvre pour
l'opulence pleine de responsabilit obscure, l'ombre o est Dieu
pour le flamboiement o sont les dmons, le paradis pour
l'olympe!

Il avait mordu dans le fruit d'or.  Il recrachait la bouche de
cendre.

Rsultat lamentable.  Droute, faillite, chute et ruine,
expulsion insolente de toutes ses esprances fustiges par le
ricanement, dsillusion dmesure.  Et que faire dsormais?  S'il
regardait le lendemain, qu'apercevait-il?  une pe nue dont la
pointe tait devant sa poitrine et dont la poigne tait dans la
main de son frre.  Il ne voyait que l'clair hideux de cette
pe.  Le reste, Josiane, la chambre des lords, tait derrire,
dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques.

Et ce frre, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant!
Hlas!  ce Tom-Jim-Jack qui avait dfendu Gwynplaine, ce lord
David qui avait dfendu lord Clancharlie, il l'avait entrevu 
peine, il n'avait eu que le temps d'en tre soufflet, et de
l'aimer.

Que d'accablements!

Maintenant, aller plus loin, impossible.  L'croulement tait de
tous les cts.  D'ailleurs,  quoi bon?  Toutes les fatigues
sont au fond du dsespoir.

L'preuve tait faite, et n'tait plus  recommencer.

Un joueur qui a jou l'un aprs l'autre tous ses atouts, c'tait
Gwynplaine.  Il s'tait laiss entraner au tripot formidable.
Sans se rendre exactement compte de ce qu'il faisait, car tel est
le subtil empoisonnement de l'illusion, il avait jou Dea contre
Josiane; il avait eu un monstre.  Il avait jou Ursus contre une
famille, il avait eu l'affront.  Il avait jou son trteau de
saltimbanque contre un sige de lord; il avait l'acclamation, il
avait eu l'imprcation.  Sa dernire carte venait de tomber sur
ce fatal tapis vert du bowling-green dsert.  Gwynplaine avait
perdu.  Il n'avait plus qu' payer.  Paye, misrable!

Les foudroys s'agitent peu.  Gwynplaine tait immobile.  Qui
l'et aperu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement,
au bord du parapet, et cru voir une pierre debout.

L'enfer, le serpent et la rverie s'enroulent sur eux-mmes.
Gwynplaine descendait les spirales spulcrales de
l'approfondissement pensif.

Ce monde qu'il venait d'entrevoir, il le considrait, avec ce
regard froid qui est le regard dfinitif.  Le mariage, mais pas
d'amour; la famille, mais pas de fraternit; la richesse, mais
pas de conscience; la beaut, mais pas de pudeur; la justice,
mais pas d'quit; l'ordre, mais pas d'quilibre; la puissance,
mais pas d'intelligence; l'autorit, mais pas de droit; la
splendeur, mais pas de lumire.  Bilan inexorable.  Il fit le
tour de cette vision suprme o s'tait enfonce sa pense.  Il
examina successivement la destine, la situation, la socit, et
lui-mme.  Qu'tait la destine?  un pige.  La situation?  un
dsespoir.  La socit?  une haine.  Et lui-mme?  un vaincu.  Et
au fond de son me, il s'cria: La socit est la martre.  La
nature est la mre.  La socit, c'est le monde du corps; la
nature, c'est le monde de l'me.  L'une aboutit au cercueil,  la
bote de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit l.
L'autre aboutit aux ailes ouvertes,  la transfiguration dans
l'aurore,  l'ascension dans les firmaments, et recommence l.

Peu  peu le paroxysme s'emparait de lui.  Tourbillonnement
funeste.  Les choses qui finissent ont un dernier clair o l'on
revoit tout.

Qui juge, confronte.  Gwynplaine mit en regard ce que la socit
lui avait fait et ce que lui avait fait la nature.  Comme la
nature avait t bonne pour lui!  comme elle l'avait secouru,
elle qui est l'me!  Tout lui avait t pris, tout, jusqu'au
visage; l'me lui avait tout rendu.  Tout, mme le visage; car il
y avait ici-bas une cleste aveugle, faite exprs pour lui, qui
ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beaut.

Et c'est de cela qu'il s'tait laiss sparer!  c'est de cet tre
adorable, c'est de ce coeur, c'est de cette adoption, c'est de
cette tendresse, c'est de ce divin regard aveugle, le seul qui le
vt sur la terre, qu'il s'tait loign!  Dea, c'tait sa soeur;
car il sentait d'elle  lui la grande fraternit de l'azur, ce
mystre qui contient tout le ciel.  Dea, quand il tait petit,
c'tait sa vierge; car tout enfant a une vierge, et la vie a
toujours pour commencement un mariage d'mes consomm en pleine
innocence, par deux petites virginits ignorantes.  Dea, c'tait
son pouse, car ils avaient le mme nid sur la plus haute branche
du profond arbre Hymen.  Dea, c'tait plus encore, c'tait sa
clart; sans elle tout tait le nant et le vide, et il lui
voyait une chevelure de rayons.  Que devenir sans Dea?  que faire
de tout ce qui tait lui?  Rien de lui ne vivait sans elle.
Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment?  O
infortun!  Entre son astre et lui il avait laiss se faire
l'cart, et, dans ces redoutables gravitations ignores, l'cart
est tout de suite l'abme!  O tait-elle, l'toile?  Dea!  Dea!
Dea!  Dea!  Hlas!  il avait perdu sa lumire.  Otez l'astre,
qu'est le ciel?  une noirceur.  Mais pourquoi donc tout cela
s'tait-il en all?  Oh!  comme il avait t heureux!  Dieu pour
lui avait refait l'den;--trop, hlas!--jusqu' y laisser rentrer
le serpent!  mais cette fois ce qui avait t tent, c'tait
l'homme.  Il avait t attir au dehors, et l, pige affreux, il
tait tomb dans le chaos des rires noirs qui est l'enfer!
Malheur!  malheur!  que tout ce qui l'avait fascin tait
effroyable!  Cette Josiane, qu'tait-ce?  oh!  l'horrible femme,
presque bte, presque desse!  Gwynplaine tait  prsent sur le
revers de son lvation, et il voyait l'autre ct de son
blouissement.  C'tait funbre.  Cette seigneurie tait
difforme, cette couronne tait hideuse, cette robe de pourpre
tait lugubre, ces palais taient vnneux, ces trophes, ces
statues, ces armoiries taient louches, l'air malsain et tratre
qu'on respirait l vous rendait fou.  Oh!  les haillons du
saltimbanque Gwynplaine taient des resplendissements!  Oh!  o
taient la Green-Box, la pauvret, la joie, la douce vie errante
ensemble comme des hirondelles?  On ne se quittait pas, on se
voyait  toute minute, le soir, le matin,  table on se poussait
du coude, on se touchait du genou, on buvait au mme verre, le
soleil entrait par la lucarne, mais il n'tait que le soleil, et
Dea tait l'amour.  La nuit, on se sentait endormis pas loin les
uns des autres, et le rve de Dea venait se poser sur Gwynplaine,
et le rve de Gwynplaine allait mystrieusement s'panouir
au-dessus de Dea!  On n'tait pas bien sr, au rveil, de n'avoir
pas chang des baisers dans la nue bleue du songe.  Toute
l'innocence tait dans Dea, toute la sagesse tait dans Ursus.
On rdait de ville en ville; on avait pour viatique et pour
cordial la franche gat aimante du peuple.  On tait des anges
vagabonds, ayant assez d'humanit pour marcher ici-bas, et pas
tout  fait assez d'ailes pour s'envoler.  Et maintenant,
disparition!  O tait tout cela?  tait-ce possible que tout se
ft effac!  Quel vent de la tombe avait souffl?  C'tait donc
clips!  c'tait donc perdu!  Hlas, la sourde toute-puissance
qui pse sur les petits dispose de toute l'ombre, et est capable
de tout!  Qu'est-ce qu'on leur avait fait?  Et il n'avait pas t
l, lui, pour les protger, pour se mettre au travers, pour les
dfendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son pe,
comme bateleur, avec ses poings et ses ongles!  Et ici survenait
une rflexion amre, la plus amre de toutes peut-tre.  Eh bien,
non, il n'et pas pu les dfendre!  C'tait lui prcisment qui
les perdait.  C'tait pour le prserver d'eux, lui lord
Clancharlie, c'tait pour isoler sa dignit de leur contact, que
l'infme omnipotence sociale s'tait appesantie sur eux.  La
meilleure faon pour lui de les protger, ce serait de
disparatre, on n'aurait plus de raison de les perscuter.  Lui
de moins, on les laisserait tranquilles.  Glaante ouverture o
sa pense entrait.  Ah!  pourquoi s'tait-il laiss sparer de
Dea?  Est-ce que son premier devoir n'tait pas envers Dea?
Servir et dfendre le peuple?  mais Dea, c'tait le peuple!  Dea,
c'tait l'orpheline, c'tait l'aveugle, c'tait l'humanit!  Oh!
que leur avait-on fait?  Cuisson cruelle du regret!  son absence
avait laiss le champ libre  la catastrophe.  Il et partag
leur sort.  Ou il les et pris et emports avec lui, ou il se ft
englouti avec eux.  Que devenir sans eux maintevant?  Gwynplaine
sans Dea, tait-ce possible?  Dea de moins, c'est tout de moins!
Ah!  c'tait fini.  Ce groupe bien-aim tait  jamais enfoui
dans l'irrparable vanouissement.  Tout tait puis.
D'ailleurs, condamn et damn comme l'tait Gwynplaine,  quoi
bon lutter plus longtemps?  Il n'y avait plus rien  attendre, ni
des hommes, ni du ciel.  Dea!  Dea!  o est Dea?  Perdue!  Quoi,
perdue!  Qui a perdu son me n'a plus pour la retrouver qu'un
lieu, la mort.

Gwynplaine, gar et tragique, posa fermement sa main sur le
parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve.

C'tait la troisime nuit qu'il ne dormait pas.  Il avait la
fivre.  Ses ides, qu'il croyait claires, taient troubles.  Il
sentait un imprieux besoin de sommeil.  Il demeura ainsi
quelques instants pench sur cette eau; l'ombre lui offrait le
grand lit tranquille, l'infini des tnbres.  Tentation sinistre.

Il ta son habit, le plia et le posa sur le parapet.  Puis il
dboutonna son gilet.  Comme il allait l'ter, sa main heurta
dans la poche quelque chose.  C'tait le red-book que lui avait
remis le librarian de la chambre des lords.  Il retira ce carnet
de cette poche, l'examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit
un crayon, prit ce crayon, et crivit, sur la premire page
blanche qui s'ouvrit, ces deux lignes:

Je m'en vais.  Que mon frre David me remplace et soit heureux.

Et il signa: FERMAIN CLANCHARLIE, pair d'Angleterre.

Puis il ta le gilet et le posa sur l'habit.  Il ta son chapeau,
et le posa sur le gilet.  Il mit dans le chapeau le red-book
ouvert  la page o il avait crit.  Il aperut  terre une
pierre, la prit et la mit dans le chapeau.

Cela fait, il regarda l'ombre infinie au-dessus de son front.

Puis, sa tte s'abaissa lentement comme tire par le fil
invisible des gouffres.

Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet,
il y mit un pied, de telle sorte que son genou dpassait le haut
du parapet, et qu'il n'avait presque plus rien  faire pour
l'enjamber.

Il croisa ses mains derrire son dos et se pencha.

--Soit, dit-il.

Et il fixa ses yeux sur l'eau profonde.

En ce moment il sentit une langue qui lui lchait les mains.

Il tressaillit et se retourna.

C'tait Homo qui tait derrire lui.





CONCLUSION

LA MER ET LA NUIT



I

CHIEN DE GARDE PEUT TRE ANGE GARDIEN


Gwynplaine poussa un cri:

--C'est toi, loup!

Homo remua la queue.  Ses yeux brillaient dans l'ombre.  Il
regardait Gwynplaine.

Puis il se remit  lui lcher les mains.  Gwynplaine demeura un
moment comme ivre.  La rentre immense de l'esprance, il avait
cette secousse.  Homo, quelle apparition!  Depuis quarante-huit
heures, il avait puis ce qu'on pourrait nommer toutes les
varits du coup de foudre; il lui restait  recevoir le coup de
foudre de la joie.  C'tait celui-l qui venait de tomber sur
lui.  La certitude ressaisie, ou du moins la clart qui y mne,
la soudaine intervention d'on ne sait quelle clmence mystrieuse
qui est peut-tre dans le destin, la vie disant: me voil!  au
plus noir de la tombe, la minute o l'on n'attend plus rien
bauchant brusquement la gurison et la dlivrance, quelque chose
comme le point d'appui retrouv  l'instant le plus critique de
l'croulement, Homo tait tout cela.  Gwynplaine voyait le loup
dans de la lumire.

Cependant Homo s'tait retourn.  Il fit quelques pas, et regarda
en arrire comme pour voir si Gwynplaine le suivait.

Gwynplaine s'tait mis en marche  sa suite.  Homo remua la queue
et continua son chemin.

Ce chemin o le loup s'tait engag, c'tait la pente du quai de
l'Effroc-stone.  Cette pente aboutissait  la berge de la Tamise.
Gwynplaine, conduit par Homo, descendit cette pente.

De temps en temps, Homo tournait la tte pour s'assurer que
Gwynplaine tait derrire lui.

Dans de certaines situations suprmes, rien ne ressemble  une
intelligence comprenant tout comme le simple instinct de la bte
aimante.  L'animal est un somnambule lucide.

Il y a des cas o le chien sent le besoin de suivre son matre,
d'autres o il sent le besoin de le prcder.  Alors la bte
prend la direction de l'esprit.  Le flair imperturbable voit
clair confusment dans notre crpuscule.  Se faire guide apparat
vaguement  la bte comme une ncessit.  Sait-elle qu'il y a un
mauvais pas, et qu'il faut aider l'homme  le passer?  non
probablement; oui, peut-tre; dans tous les cas, quelqu'un le
sait pour elle; nous l'avons dit dj, bien souvent dans la vie
d'augustes secours qu'on croit venir d'en bas viennent d'en haut.
On ne sait pas toutes les figures que peut prendre Dieu.  Quelle
est cette bte?  la providence.

Parvenu sur la berge, le loup s'avana en aval sur l'troite
langue de terre qui longeait la Tamise.

Il ne poussait aucun cri, il n'aboyait pas, il cheminait muet.
Homo, en toute occasion, suivait son instinct et faisait son
devoir, mais avait la rserve pensive du proscrit.

Aprs une cinquantaine de pas, il s'arrta.  Une estacade
s'offrait  droite.  A l'extrmit de cette estacade, espce
d'embarcadre sur pilotis, on entrevoyait une masse obscure qui
tait un assez gros navire.  Sur le pont de ce navire, vers la
proue, il y avait une clart presque indistincte, qui ressemblait
 une veilleuse prte  s'teindre.

Le loup s'assura une dernire fois que Gwynplaine tait l, puis
bondit sur l'estacade, long corridor planchei et goudronn,
port par une claire-voie de madriers, et sous lequel coulait
l'eau du fleuve.  En quelques instants, Homo et Gwynplaine
arrivrent  la pointe.

Le btiment amarr au bout de l'estacade tait une de ces panses
de Hollande  double tillac ras, l'un  l'avant, l'autre 
l'arrire, ayant,  la mode japonaise, entre les deux tillacs, un
compartiment profond  ciel ouvert o l'on descendait par une
chelle droite et qu'on emplissait de tous les colis de la
cargaison.  Cela faisait deux gaillards, l'un  la proue, l'autre
 la poupe, comme  nos vieilles pataches de rivire, avec un
creux au milieu.  Le chargement lestait ce creux.  Les galiotes
de papier que font les enfants ont  peu prs cette forme.  Sous
les tillacs taient les cabines communiquant par des portes avec
ce compartiment central et claires de hublots percs dans le
bordage.  En arrimant la cargaison, on mnageait des passages
entre les colis.  Les deux mts de ces panses taient plants
dans les deux tillacs.  Le mt de proue s'appelait le Paul, le
mt de poupe s'appelait le Pierre, le navire tant conduit par
ses deux mts comme l'glise par ses deux aptres.  Une
passerelle, faisant passavant, allait, comme un pont chinois,
d'un tillac  l'autre, par-dessus le compartiment du centre.
Dans les mauvais temps, les deux garde-fous de la passerelle
s'abaissaient  droite et  gauche, au moyen d'un mcanisme, ce
qui faisait un toit sur le compartiment creux, de sorte que le
navire, dans les grosses mers, tait hermtiquement ferm.  Ces
barques, trs massives, avaient pour barre une poutre, la force
du gouvernail devant se proportionner  la lourdeur du gabarit.
Trois hommes, le patron avec deux matelots, plus un enfant, le
mousse, suffisaient  manoeuvrer ces pesantes machines de mer.
Les tillacs d'avant et d'arrire de la panse taient, nous
l'avons dit dj, sans parapet.  Cette panse-ci tait une large
coque ventrue toute noire sur laquelle on lisait en lettres
blanches, visibles dans la nuit: _Vograat.  Rotterdam_.

A cette poque, divers vnements de mer, et, tout rcemment, la
catastrophe des huit vaisseaux du baron de Pointi[1] au cap
Carnero, en forant toute la flotte franaise de refluer sur
Gibraltar, avaient balay la Manche et nettoy de tout navire de
guerre le passage entre Londres et Rotterdam, ce qui permettait
aux btiments marchands d'aller et venir sans escorte.

  [1] 21 avril 1705.

Le bateau sur lequel on lisait _Vograat_, et prs duquel
Gwynplaine tait parvenu, touchait l'estacade par le bbord de
son tillac d'arrire presque  niveau.  C'tait comme une marche
 descendre; Homo d'un saut, et Gwynplaine d'une enjambe, furent
dans le navire.  Tous deux se trouvrent sur le pont d'arrire.
Le pont tait dsert et l'on n'y voyait aucun mouvement; les
passagers, s'il y en avait, et c'tait probable, taient  bord,
vu que le btiment tait prt  partir, et que l'arrimage tait
termin, ce qu'indiquait la plnitude du compartiment creux,
encombr de balles et de caisses.  Mais ils taient sans doute
couchs et probablement endormis dans les chambres de
l'entre-pont sous les tillacs, la traverse devant se faire la
nuit.  En pareil cas, les passagers n'apparaissent sur le pont
que le lendemain matin, au rveil.  Quant  l'quipage, il
soupait vraisemblablement, en attendant l'instant trs prochain
du dpart, dans le rduit qu'on appelait alors la cabine
matelote.  De l la solitude des deux points de poupe et de
proue relis par la passerelle.

Le loup sur l'estacade avait presque couru; sur le navire il se
mit  marcher lentement, comme avec discrtion.  Il remuait la
queue, non plus joyeusement, mais avec l'oscillation faible et
triste du chien inquiet.  Il franchit, prcdant toujours
Gwynplaine, le tillac d'arrire, et il traversa le passavant.

Gwynplaine, en entrant sur la passerelle, aperut devant lui une
lueur.  C'tait la clart qu'il avait vue de la berge.  Une
lanterne tait pose  terre au pied du mt d'avant; la
rverbration de cette lanterne dcoupait en noir sur l'obscur
fond de nuit une silhouette qui avait quatre roues.  Gwynplaine
reconnut l'antique cahute d'Ursus.

Cette pauvre masure de bois, charrette et cabane, o avait roul
son enfance, tait amarre au pied du mt par de grosses cordes
dont on voyait les noeuds dans les roues.  Aprs avoir t si
longtemps hors de service, elle tait absolument caduque; rien ne
dlabre les hommes et les choses comme l'oisivet; elle avait un
penchement misrable.  La dsutude la faisait toute paralytique,
et, de plus, elle avait cette maladie irrmdiable, la
vieillesse.  Son profil informe et vermoulu flchissait avec une
attitude de ruine.  Tout ce dont elle tait faite offrait un
aspect d'avarie, les fers taient rouills, les cuirs taient
gercs, les bois taient caris.  Les flures rayaient le vitrage
de l'avant que traversait un rayon de la lanterne.  Les roues
taient cagneuses.  Les parois, le plancher et les essieux
semblaient puiss de fatigue, l'ensemble avait on ne sait quoi
d'accabl et de suppliant.  Les deux pointes dresses du brancard
avaient l'air de deux bras levs au ciel.  Toute la baraque tait
disloque.  Dessous, on distinguait la chane d'Homo, pendante.

Retrouver sa vie, sa flicit, son amour, et y courir perdument,
et se prcipiter dessus, il semble que ce soit la loi et que la
nature le veuille ainsi.  Oui, except dans les cas de
tremblement profond.  Qui sort, tout branl et tout dsorient,
d'une srie de catastrophes pareilles  des trahisons, devient
prudent, mme dans la joie, redoute d'apporter sa fatalit  ceux
qu'il aime, se sent lugubrement contagieux, et n'avance dans le
bonheur qu'avec prcaution.  Le paradis se rouvre; avant d'y
rentrer, on l'observe.

Gwynplaine, chancelant sous les motions, regardait.

Le loup tait all silencieusement se coucher prs de sa chane.



II

BARKILPHEDRO A VIS L'AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE


Le marchepied de la cahute tait abaiss; la porte tait
entre-bille; il n'y avait personne dedans; le peu de lumire
qui entrait par la vitre du devant modelait vaguement l'intrieur
de la baraque, clair-obscur mlancolique.  Les inscriptions
d'Ursus glorifiant la grandeur des lords taient distinctes sur
les planches dcrpites qui taient tout  la fois la muraille au
dehors et le lambris au dedans.  A un clou, prs de la porte,
Gwynplaine vit son esclavine et son capingot, accrochs, comme
dans une morgue les vtements d'un mort.

Il n'avait, lui, en ce moment-l, ni gilet, ni habit.

La cahute masquait quelque chose qui tait tendu sur le pont au
pied du mt et que la lanterne clairait.  C'tait un matelas
dont on apercevait un coin.  Sur le matelas quelqu'un tait
probablement couch.  On y voyait de l'ombre se mouvoir.

On parlait.  Gwynplaine, cach par l'interposition de la cahute,
couta.

C'tait la voix d'Ursus.

Cette voix, si dure en dessus, si tendre en dessous, qui avait
tant malmen et si bien conduit Gwynplaine depuis son enfance,
n'avait plus son timbre sagace et vivant.  Elle tait vague et
basse et se dissipait en soupirs  la fin de chaque phrase.  Elle
ne ressemblait que confusment  l'ancienne voix simple et ferme
d'Ursus.  C'tait comme la parole de quelqu'un dont le bonheur
est mort.  La voix peut devenir ombre.

Ursus semblait monologuer plutt que dialoguer.  Du reste le
soliloque tait, on le sait, son habitude.  Il passait pour
maniaque  cause de cela.

Gwynplaine retint son haleine pour ne pas perdre un mot de ce que
disait Ursus, et voici ce qu'il entendit:

--C'est trs dangereux, cette espce de bateau.  a n'a pas de
rebord.  Si on roule  la mer, rien ne vous arrte.  S'il y avait
du gros temps, il faudrait la descendre sous le tillac, ce qui
serait terrible.  Un mouvement maladroit, une peur, et voil une
rupture d'anvrisme.  J'en ai vu des exemples.  Ah!  mon Dieu,
qu'est-ce que nous allons devenir?  Dort-elle?  oui.  Elle dort.
Je crois bien qu'elle dort.  Est-elle sans connaissance?  non.
Elle a le pouls assez fort.  Certainement elle dort.  Le sommeil,
c'est un sursis.  C'est le bon aveuglement.  Comment faire pour
qu'on ne vienne pas pitiner par ici?  Messieurs, s'il y a l
quelqu'un sur le pont, je vous en prie, ne faites pas de bruit.
N'approchez pas, si cela vous est gal.  Vous savez, une personne
d'une sant dlicate, il faut des mnagements.  Elle a de la
fivre, voyez-vous.  C'est tout jeune.  C'est une petite qui a de
la fivre.  Je lui ai mis ce matelas dehors pour qu'elle ait un
peu d'air.  J'explique cela afin qu'on ait gard.  Elle est
tombe de lassitude sur le matelas, comme si elle perdait
connaissance.  Mais elle dort.  Je voudrais bien qu'on ne la
rveillt pas.  Je m'adresse aux femmes, s'il y a l des ladies.
Une jeune fille, c'est une piti.  Nous ne sommes que de pauvres
bateleurs, je demande qu'on ait un peu de bont, et puis, s'il y
a quelque chose  payer pour qu'on ne fasse pas de bruit, je
paierai.  Je vous remercie, mesdames et messieurs.  Y a-t-il
quelqu'un l?  Non.  Je crois qu'il n'y a personne.  Je parle en
pure perte.  Tant mieux.  Messieurs, je vous remercie si vous y
tes, et je vous remercie bien si vous n'y tes pas.--Elle a le
front tout en sueur.--Allons, rentrons au bagne, reprenons le
collier.  La misre est revenue.  Nous revoil  vau-l'eau.  Une
main, l'affreuse main qu'on ne voit pas, mais qu'on sent toujours
sur soi, nous a subitement retourns vers le ct noir de la
destine.  Soit; on aura du courage.  Seulement, il ne faut pas
qu'elle soit malade.  J'ai l'air bte de parler haut tout seul
comme cela, mais il faut bien qu'elle sente qu'elle a quelqu'un
prs d'elle si elle vient  se rveiller.  Pourvu qu'on ne me la
rveille pas brusquement!  Pas de bruit, au nom du ciel!  Une
secousse qui la ferait lever en sursaut ne vaudrait rien.  Il
serait fcheux qu'on vnt marcher de ce ct-ci.  Je crois que
les gens dorment dans le bateau.  Je rends grce  la providence
de cette concession.  H bien!  et Homo, o est-il donc?  Dans
tout ce bouleversement-l, j'ai oubli de l'attacher, je ne sais
plus ce que je fais, voil plus d'une heure que je ne l'ai vu, il
aura t chercher son souper dehors.  Pourvu qu'il ne lui arrive
pas malheur!  Homo!  Homo!

Homo cogna doucement de sa queue le plancher du pont.

--Tu es l!  Ah!  tu es l.  Dieu soit bni!  Homo perdu, c'et
t trop.  Elle drange son bras.  Elle va peut-tre se
rveiller.  Tais-toi, Homo.  La mare descend.  On partira tout 
l'heure.  Je pense qu'il fera beau cette nuit.  Il n'y a pas de
bise.  La banderole pend le long du mt, nous aurons une bonne
traverse.  Je ne sais plus o nous en sommes de la lune.  Mais
c'est  peine si les nuages remuent.  Il n'y aura pas de mer.
Nous aurons beau temps.  Elle est ple.  C'est la faiblesse.
Mais non, elle est rouge.  C'est la fivre.  Mais non, elle est
rose.  Elle se porte bien.  Je n'y vois plus clair.  Mon pauvre
Homo, je n'y vois plus clair.  Donc, il faut recommencer la vie.
Nous allons nous remettre  travailler.  Il n'y a plus que nous
deux, vois-tu.  Nous travaillerons pour elle, toi et moi.  C'est
notre enfant.  Ah!  le bateau bouge.  On part.  Adieu, Londres!
bonsoir, bonne nuit, au diable!  Ah!  l'horrible Londres!

Le navire en effet avait la commotion sourde du drapement.
L'cart se faisait entre l'estacade et l'arrire.  On apercevait
 l'autre bout du btiment,  la poupe, un homme debout, le
patron sans doute, qui venait de sortir de l'intrieur du navire
et avait dli l'amarre, et qui manoeuvrait le gouvernail.  Cet
homme, attentif seulement au chenal, comme il convient lorsqu'on
est compos du double flegme du hollandais et du matelot,
n'entendant rien et ne voyant rien que l'eau et le vent, courb
sous l'extrmit de la barre, ml  l'obscurit, marchait
lentement sur le tillac d'arrire, allant et revenant de tribord
 bbord, espce de fantme ayant une poutre sur l'paule.  Il
tait seul sur le pont.  Tant qu'on serait en rivire, aucun
autre marin n'tait ncessaire.  En quelques minutes le btiment
fut au fil du fleuve.  Il descendait sans tangage ni roulis.  La
Tamise, peu trouble par le reflux, tait calme.  La mare
l'entranant, le navire s'loignait rapidement.  Derrire lui, le
noir dcor de Londres dcroissait dans la brume.

Ursus poursuivit:

--C'est gal, je lui ferai prendre de la digitale.  J'ai peur
qu'il ne survienne du dlire.  Elle a de la sueur dans la paume
de la main.  Mais qu'est-ce que nous avons donc fait au bon Dieu?
Comme c'est venu vite tout ce malheur-l!  Rapidit hideuse du
mal.  Une pierre tombe, elle a des griffes, c'est l'pervier sur
l'alouette.  C'est la destine.  Et te voil gisante, ma douce
enfant!  On vient  Londres, on dit: c'est une grande ville qui a
de beaux monuments.  Southwark, c'est un superbe faubourg.  On
s'y tablit.  Maintenant, ce sont d'abominables pays.  Que
voulez-vous que j'y fasse?  Je suis content de m'en aller.  Nous
sommes le 30 avril.  Je me suis toujours dfi du mois d'avril;
le mois d'avril n'a que deux jours heureux, le 5 et le 27, et
quatre jours malheureux, le 10, le 20, le 29 et le 30.  Cela a
t mis hors de doute par les calculs de Cardan.  Je voudrais que
ce jour-ci soit pass.  tre parti, cela soulage.  Nous serons au
petit jour  Gravesend et demain soir  Rotterdam.  Parbleu, je
recommencerai la vie d'autrefois dans la cahute, nous la
tranerons, n'est-ce pas, Homo?

Un lger frappement annona le consentement du loup.

Ursus continua;

--Si l'on pouvait sortir d'une douleur comme on sort d'une ville!
Homo, nous pourrions encore tre heureux.  Hlas!  il y aurait
toujours celui qui n'y est plus.  Une ombre, cela reste sur ceux
qui survivent.  Tu sais qui je veux dire, Homo.  Nous tions
quatre, nous ne sommes plus que trois.  La vie n'est qu'une
longue perte de tout ce qu'on aime.  On laisse derrire soi une
trane de douleurs.  Le destin nous ahurit par une prolixit de
souffrances insupportables.  Aprs cela on s'tonne que les
vieilles gens rabchent.  C'est le dsespoir qui fait les
ganaches.  Mon brave Homo, le vent arrire persiste.  On ne voit
plus du tout le dme de Saint-Paul.  Nous passerons tout 
l'heure devant Greenwich.  Ce sera six bons milles de faits.  Ah!
je leur tourne le dos pour jamais  ces odieuses capitales,
pleines de prtres, de magistrats, de populaces.  J'aime mieux
voir remuer les feuilles dans les bois.--Toujours le front en
sueur!  Elle a de grosses veines violettes que je n'aime pas sur
l'avant-bras.  C'est de la fivre qui est l-dedans.  Ah!  tout
cela me tue.  Dors, mon enfant.  Oh oui, elle dort.

Ici une voix s'leva, voix ineffable, qui semblait lointaine, qui
paraissait venir  la fois des hauteurs et des profondeurs,
divinement sinistre, la voix de Dea.

Tout ce que Gwynplaine avait prouv jusqu' ce moment ne fut
plus rien.  Son ange parlait.  Il lui semblait entendre des
paroles dites hors de la vie dans un vanouissement plein de
ciel.

La voix disait:

--Il a bien fait de s'en aller.  Ce monde-ci n'est pas celui
qu'il lui faut.  Seulement il faut que j'aille avec lui.  Pre,
je ne suis pas malade, je vous entendais parler tout  l'heure,
je suis trs bien, je me porte bien, je dormais.  Pre, je vais
tre heureuse.

--Mon enfant, demanda Ursus avec l'accent de l'angoisse,
qu'entends-tu par l?

La rponse fut:

--Pre, ne vous faites pas de peine.

Il y eut une pause, comme pour une reprise d'haleine, puis ces
quelques mots, prononcs lentement, arrivrent  Gwynplaine:

--Gwynplaine n'est plus l.  C'est  prsent que je suis aveugle.
Je ne connaissais pas la nuit.  La nuit, c'est l'absence.

La voix s'arrta encore, puis poursuivit:

--J'avais toujours l'anxit qu'il ne s'envolt; je le sentais
cleste.  Il a tout  coup pris son vol.  Cela devait finir par
l.  Une me, cela s'en va comme un oiseau.  Mais le nid de l'me
est dans une profondeur o il y a le grand aimant qui attire
tout, et je sais bien o retrouver Gwynplaine.  Je ne suis pas
embarrasse de mon chemin, allez.  Pre, c'est l-bas.  Plus
tard, vous nous rejoindrez.  Et Homo aussi.

Homo, entendant prononcer son nom, frappa un petit coup sur le
pont.

--Pre, reprit la voix, vous comprenez bien que, du moment o
Gwynplaine n'est plus l, c'est une chose finie.  Je voudrais
rester que je ne pourrais pas, parce qu'on est bien forc de
respirer.  Il ne faut pas demander ce qui n'est pas possible.
J'tais avec Gwynplaine, c'tait tout simple, je vivais.
Maintenant Gwynplaine n'y est plus, je meurs.  C'est la mme
chose.  Il faut ou qu'il revienne, ou que je m'en aille.
Puisqu'il ne peut pas revenir, je m'en vais.  Mourir, c'est bien
bon.  Ce n'est pas difficile du tout.  Pre, ce qui s'teint ici
se rallume ailleurs.  Vivre sur cette terre o nous sommes, c'est
un serrement de coeur.  Il ne se peut pas qu'on soit toujours
malheureux.  Alors on s'en va dans ce que vous appelez les
toiles, on se marie l, on ne se quitte plus jamais, on s'aime,
on s'aime, on s'aime, et c'est cela qui est le bon Dieu.

--La, ne te fche pas, dit Ursus.

La voix continua.

--Par exemple, eh bien, l'an pass, au printemps de l'an pass,
on tait ensemble, on tait heureux, il y a  prsent bien de la
diffrence.  Je ne me souviens plus dans quelle petite ville nous
tions, il y avait des arbres, j'entendais chanter des fauvettes.
Nous sommes venus  Londres.  Cela a chang.  Ce n'est pas un
reproche que je fais.  On vient dans un pays, on ne peut pas
savoir.  Pre, vous rappelez-vous?  un soir il y a eu dans la
grande loge une femme, vous avez dit: c'est une duchesse!  j'ai
t triste.  Je crois qu'il aurait mieux valu rester dans les
petites villes.  Aprs cela, Gwynplaine a bien fait.  Maintenant
c'est mon tour.  Puisque c'est vous-mme qui m'avez racont que
j'tais toute petite, que ma mre tait morte, que j'tais par
terre dans la nuit avec de la neige qui tombait sur moi, et que
lui, qui tait petit aussi, et tout seul aussi, il m'avait
ramasse, et que c'tait comme cela que j'tais en vie, vous ne
pouvez pas vous tonner que j'aie aujourd'hui absolument besoin
de partir, et que je veuille aller voir dans la tombe si
Gwynplaine y est.  Parce que la seule chose qui existe dans la
vie, c'est le coeur, et, aprs la vie, c'est l'me.  Vous vous
rendez bien compte de ce que je dis, n'est-ce pas, pre?
Qu'est-ce qui remue donc?  il me semble que nous sommes dans une
maison qui remue.  Pourtant je n'entends pas le bruit des roues.

Aprs une interruption, la voix ajouta:

--Je ne distingue pas beaucoup entre hier et aujourd'hui.  Je ne
me plains pas.  J'ignore ce qui s'est pass, mais il doit y avoir
eu des choses.

Ces paroles taient dites avec une profonde douceur inconsolable,
et un soupir, que Gwynplaine entendit, s'acheva ainsi:

--Il faut que je m'en aille,  moins qu'il ne revienne.

Ursus, sombre, grommela  demi-voix:

--Je ne crois pas aux revenants.

Il reprit:

--C'est une barque.  Tu demandes pourquoi la maison remue, c'est
que nous sommes dans une barque.  Calme-toi.  Il ne faut pas trop
parler.  Ma fille, si tu as un peu d'amiti pour moi, ne t'agite
pas, ne te donne pas de fivre.  Vieux comme je suis, je ne
pourrais pas supporter une maladie que tu aurais.  pargne-moi,
ne sois pas malade.

La voix recommena:

--Chercher sur la terre,  quoi bon?  puisqu'on ne trouve qu'au
ciel.

Ursus rpliqua, presque avec un essai d'autorit:

--Calme-toi.  Il y a des moments o tu n'as pas d'intelligence du
tout.  Je te recommande de rester en repos.  Aprs a, tu n'es
pas force de savoir ce que c'est que la veine cave.  Je serais
tranquille si tu tais tranquille.  Mon enfant, fais aussi
quelque chose pour moi.  Il t'a ramasse, mais je t'ai
recueillie.  Tu te rends malade.  C'est mal.  Il faut te calmer
et dormir.  Tout ira bien.  Je te jure ma parole d'honneur que
tout ira bien.  Nous avons un trs beau temps d'ailleurs.  C'est
comme une nuit faite exprs.  Nous serons demain  Rotterdam qui
est une ville en Hollande,  l'embouchure de la Meuse.

--Pre, dit la voix, voyez-vous, quand c'est depuis l'enfance et
qu'on a toujours t l'un avec l'autre, il ne faudrait pas que
cela se dranget, parce qu'alors il faut mourir et qu'il n'y a
mme pas moyen de faire autrement.  Je vous aime bien tout de
mme, mais je sens bien que je ne suis plus tout  fait avec
vous, quoique je ne sois pas encore avec lui.

--Allons, insista Ursus, tche de te rendormir.

La voix rpondit:

--Ce n'est pas cela qui me manquera.

Ursus repartit, avec une intonation toute tremblante:

--Je te dis que nous allons en Hollande,  Rotterdam, qui est une
ville.

--Pre, continua la voix, je ne suis pas malade, si c'est cela
qui vous inquite, vous pouvez vous rassurer, je n'ai pas de
fivre, j'ai un peu chaud, voil tout.

Ursus balbutia:

--A l'embouchure de la Meuse.

--Je me porte bien, pre, mais voyez-vous, je me sens mourir.

--Ne va pas t'aviser d'une chose pareille, dit Ursus.

Et il ajouta:

--Surtout qu'elle n'ait pas de secousse, mon Dieu!

Il y eut un silence.

Tout  coup Ursus cria:

--Qu'est-ce que tu fais?  Pourquoi te lves-tu?  Je t'en supplie,
reste couche!

Gwynplaine tressaillit, et avana la tte.



III

LE PARADIS RETROUV ICI-BAS


Il aperut Dea.  Elle venait de se dresser toute droite sur le
matelas.  Elle avait une longue robe soigneusement ferme,
blanche, qui ne laissait voir que la naissance des paules et
l'attache dlicate de son cou.  Les manches cachaient ses bras,
les plis couvraient ses pieds.  On voyait ses mains o se
gonflait en embranchements bleutres le rseau des veines chaudes
de fivre.  Elle tait frissonnante, et oscillait plutt qu'elle
ne chancelait, comme un roseau.  La lanterne l'clairait d'en
bas.  Son beau visage tait indicible.  Ses cheveux dnous
flottaient.  Aucune larme ne coulait sur ses joues.  Il y avait
dans ses prunelles du feu, et de la nuit.  Elle tait ple de
cette pleur qui ressemble  la transparence de la vie divine sur
une figure terrestre.  Son corps exquis et frle tait comme ml
et fondu dans le plissement de sa robe.  Elle ondoyait tout
entire avec le tremblement d'une flamme.  Et en mme temps on
sentait qu'elle commenait  n'tre plus que de l'ombre.  Ses
yeux, tout grands ouverts, resplendissaient.  On et dit une
sortie de spulcre et une me debout dans une aurore.

Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras
effars.

--Ma fille!  ah!  mon Dieu, voil le dlire qui la prend!  le
dlire!  c'est ce que je craignais.  Il ne faudrait pas de
secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour
l'empcher de devenir folle.  Morte, ou folle!  quelle situation!
que faire, mon Dieu?  Ma fille, recouche-toi!

Cependant Dea parlait.  Sa voix tait presque indistincte, comme
si une paisseur cleste tait dj interpose entre elle et la
terre.

--Pre, vous vous trompez.  Je n'ai aucun dlire.  J'entends trs
bien tout ce que vous me dites.  Vous me dites qu'il y a beaucoup
de monde, qu'on attend, et qu'il faut que je joue ce soir, je
veux bien, vous voyez que j'ai ma raison, mais je ne sais pas
comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est
mort.  Moi, je viens tout de mme.  Je consens  jouer.  Me
voici; mais Gwynplaine n'y est plus.

--Mon enfant, rpta Ursus, allons, obis-moi.  Remets-toi sur
ton lit.

--Il n'y est plus!  il n'y est plus!  oh!  comme il fait noir!

--Noir!  balbutia Ursus, voil la premire fois qu'elle dit ce
mot!

Gwynplaine, sans plus de bruit qu'un glissement, monta le
marchepied de la baraque, y entra, dcrocha son capingot et son
esclavine, endossa le capingot, mit l'esclavine  son cou et
redescendit de la cahute, toujours cach par l'espce
d'encombrement que faisaient la cabane, les agrs et le mt.

Dea continuait de murmurer, elle remuait les lvres, et peu  peu
ce murmure devint une mlodie.  Elle baucha, avec les
intermittences et les lacunes du dlire, le mystrieux appel
qu'elle avait tant de fois adress  Gwynplaine dans _Chaos
vaincu_.  Elle se mit  chanter, et ce chant tait vague et
faible comme un bourdonnement d'abeille:

     Noche, quita te de alli,
     La alba canta...[1]

  [1] Nuit, va-t'en.  L'aube chante.

Elle s'interrompit:

--Non, ce n'est pas vrai, je ne suis pas morte.  Qu'est-ce que je
disais donc?  Hlas!  je suis vivante.  Je suis vivante, et il
est mort.  Je suis en bas, et il est en haut.  Il est parti, et
moi je reste.  Je ne l'entendrai plus parler et marcher.  Dieu
nous avait donn un peu de paradis sur la terre, il nous l'a
retir.  Gwynplaine!  c'est fini.  Je ne le sentirai plus prs de
moi.  Jamais.  Sa voix!  je n'entendrai plus sa voix.

Et elle chanta:

     Es menester a cielos ir...[2]
     ...  Dexa, quiero,
     A tu negro
     Caparazon.

  [2] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noire
  enveloppe!


Et elle tendit la main comme si elle cherchait o s'appuyer dans
l'infini.

Gwynplaine, surgissant  ct d'Ursus brusquement ptrifi,
s'agenouilla devant elle.

--Jamais!  dit Dea.  Jamais!  je ne l'entendrai plus!

Et elle se remit  chanter, gare:

     Dexa, quiero,
     A tu negro
     Caparazon!

Alors elle entendit une voix, la voix bien-aime, qui rpondait:

     O ven!  ama![3]
     Eres aima,
     Soy corazon.

  [3] Oh!  viens!  aime! Tu es me, Je suis coeur.


Et en mme temps Dea sentit sous sa main la tte de Gwynplaine.
Elle jeta un cri inexprimable:

--Gwynplaine!

Une clart d'astre apparut sur sa figure ple, et elle chancela.

Gwynplaine la reut dans ses bras.

--Vivant!  cria Ursus.

Dea rpta:--Gwynplaine!

Et sa tte se ploya contre la joue de Gwynplaine.  Elle dit, tout
bas:

--Tu redescends!  merci.

Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlace
dans son treinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa
sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de tnbres et de
rayons, comme si elle le regardait.

--C'est toi!  dit-elle.

Gwynplaine couvrait sa robe de baisers.  Il y a des paroles qui
sont  la fois des mots, des cris et des sanglots.  Toute
l'extase et toute la douleur s'y fondent et clatent ple-mle.
Cela n'a aucun sens, et cela dit tout.

--Oui, moi!  c'est moi!  moi Gwynplaine!  celui dont tu es l'me,
entends-tu?  moi dont tu es l'enfant, l'pouse, l'toile, le
souffle!  moi dont tu es l'ternit!  C'est moi!  je suis l, je
te tiens dans mes bras.  Je suis vivant.  Je suis  toi.  Ah!
quand je pense que j'tais au moment d'en finir!  Une minute de
plus!  Sans Homo!  Je te dirai cela.  Comme c'est prs de la joie
le dsespoir!  Dea, vivons!  Dea, pardonne-moi!  Oui!   toi 
jamais!  Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c'est
moi.  Si tu savais!  Mais rien ne peut plus nous sparer.  Je
sors de l'enfer et je remonte au ciel.  Tu dis que je redescends,
non, je remonte.  Me revoici avec toi.  A jamais, te dis-je!
Ensemble!  nous sommes ensemble!  qui aurait dit cela?  Nous nous
retrouvons.  Tout le mal est fini.  Il n'y a plus devant nous que
de l'enchantement.  Nous recommencerons notre vie heureuse, et
nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n'y pourra
plus rentrer.  Je te conterai tout.  Tu seras tonne.  Le bateau
est parti.  Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas
parti.  Nous sommes en route, et en libert.  Nous allons en
Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrass pour
gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empcher cela?  Il n'y a
plus rien  craindre.  Je t'adore.

--Pas si vite!  balbutia Ursus.

Dea, tremblante, et avec le frmissement d'un toucher cleste,
promenait sa main sur le profil de Gwynplaine.  Il l'entendit qui
se disait  elle-mme:

--C'est comme cela que Dieu est fait.

Puis elle toucha ses vtements.

--L'esclavine, dit-elle.  Le capingot.  Il n'y a rien de chang.
Tout est comme auparavant.

Ursus, stupfait, panoui, riant, inond de larmes, les regardait
et s'adressait  lui-mme un apart.

--Je ne comprends pas du tout.  Je suis un absurde idiot.  Moi
qui l'ai vu porter en terre!  Je pleure et je ris.  Voil tout ce
que je sais.  Je suis aussi bte que si, moi aussi, j'tais
amoureux.  Mais c'est que je le suis.  Je suis amoureux des deux.
Vieille brute, va!  Trop d'motions.  Trop d'motions.  C'est ce
que je craignais.  Non, c'est ce que je voulais.  Gwynplaine,
mnage-la.  Au fait, qu'ils s'embrassent.  Cela ne me regarde
pas.  J'assiste  l'incident.  Ce que j'prouve est drle.  Je
suis le parasite de leur bonheur et j'en prends ma part.  Je n'y
suis pour rien, et il me semble que j'y suis pour quelque chose.
Mes enfants, je vous bnis.

Et pendant qu'Ursus monologuait, Gwynplaine s'criait:

--Dea, tu es trop belle.  Je ne sais pas o j'avais l'esprit ces
jours-ci.  Il n'y a absolument que toi sur la terre.  Je te
revois, et je n'y crois pas encore.  Sur cette barque!  Mais,
dis-moi, que s'est-il donc pass?  Et voil l'tat o l'on vous a
mis!  O donc est la Green-Box?  On vous a vols, on vous a
chasss.  C'est infme.  Ah!  je vous vengerai!  je te vengerai,
Dea!  on aura affaire  moi.  Je suis pair d'Angleterre.

Ursus, comme heurt par une plante en pleine poitrine, recula et
considra Gwynplaine attentivement.

--Il n'est pas mort, c'est clair, mais serait-il fou?

Et il tendit l'oreille avec dfiance.

Gwynplaine reprit:

--Sois tranquille, Dea.  Je porterai ma plainte  la chambre des
lords.

Ursus l'examina encore, et se frappa le milieu du front avec le
petit bout de son doigt.

Puis, prenant son parti:

--a m'est gal, murmura-t-il.  Cela ira tout de mme.  Sois fou,
si tu veux, mon Gwynplaine.  C'est le droit de l'homme.  Moi, je
suis heureux.  Mais qu'est-ce que c'est que tout cela?

Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit tait de
plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l'ocan
envahissaient le znith d'o aucun vent ne les balayait, quelques
grosses toiles  peine taient visibles et s'estompaient l'une
aprs l'autre, et au bout de quelque temps il n'y en eut plus du
tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux.  Le fleuve
s'largissait, et ses deux rives  droite et  gauche n'taient
plus que deux minces lignes brunes presque amalgames  la nuit.
De toute cette ombre sortait un profond apaisement.  Gwynplaine
s'tait assis  demi, tenant Dea embrasse.  Ils parlaient,
s'criaient, jasaient, chuchotaient.  Dialogue perdu.  Comment
vous peindre,  joie?

--Ma vie!

--Mon ciel!

--Mon amour!

--Tout mon bonheur!

--Gwynplaine!

--Dea!  je suis ivre.  Laisse-moi baiser tes pieds.

--C'est toi donc!

--En ce moment-ci, j'ai trop  dire  la fois.  Je ne sais par o
commencer.

--Un baiser!

--O ma femme!

--Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle.  C'est toi qui es
beau.

--Je te retrouve, je t'ai sur mon coeur.  Cela est.  Tu es  moi.
Je ne rve pas.  C'est bien toi.  Est-ce possible?  oui.  Je
reprends possession de la vie.  Si tu savais, il y a eu toutes
sortes d'vnements.  Dea!

--Gwynplaine!

--Je t'aime!

Et Ursus murmurait:

--J'ai une joie de grand-pre.

Homo tait sorti de dessous la cahute, et, allant de l'un 
l'autre, discrtement, n'exigeant pas qu'on fit attention  lui,
il donnait des coups de langue  tort et  travers, tantt aux
gros souliers d'Ursus, tantt au capingot de Gwynplaine, tantt 
la robe de Dea, tantt au matelas.  C'tait sa faon  lui de
bnir.

On avait dpass Chatham et l'embouchure de la Medway.  On
approchait de la mer.  La srnit tnbreuse de l'tendue tait
telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication;
aucune manoeuvre n'tait ncessaire, et aucun matelot n'avait t
appel sur le pont.  A l'autre extrmit du navire, le patron,
toujours seul  la barre, gouvernait.  A l'arrire, il n'y avait
que cet homme;  l'avant, la lanterne clairait l'heureux groupe
de ces tres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement
chang en flicit, cette jonction inespre.



IV

NON.  LA-HAUT


Tout  coup, Dea, se dgageant de l'embrassement de Gwynplaine,
se souleva.  Elle appuyait ses deux mains sur son coeur, comme
pour l'empcher de se dranger.

--Qu'est-ce que j'ai?  dit-elle.  J'ai quelque chose.  La joie,
cela touffe.  Ce n'est rien.  C'est bon.  En reparaissant,  mon
Gwynplaine, tu m'as donn un coup.  Un coup de bonheur.  Tout le
ciel qui vous entre dans le coeur, c'est un enivrement.  Toi
absent, je me sentais expirer.  La vraie vie qui s'en allait, tu
me l'as rendue.  J'ai eu en moi comme un dchirement, le
dchirement des tnbres, et j'ai senti monter la vie, une vie
ardente, une vie de fivre et de dlices.  C'est extraordinaire,
cette vie-l, que tu viens de me donner.  Elle est si cleste
qu'on souffre un peu.  C'est comme si l'me grandissait et avait
de la peine  tenir dans notre corps.  Cette vie des sraphins,
cette plnitude, elle reflue jusqu' ma tte, et me pntre.
J'ai comme un battement d'ailes dans la poitrine.  Je me sens
trange, mais bien heureuse.  Gwynplaine, tu m'as ressuscite.

Elle rougit, puis plit, puis rougit encore, et tomba.

--Hlas!  dit Ursus, tu l'as tue.

Gwynplaine tendit les bras vers Dea.  L'angoisse suprme
survenant dans la suprme extase, quel choc!  Il ft lui-mme
tomb, s'il n'et eu  la soutenir.

--Dea!  cria-t-il frmissant, qu'est-ce que tu as?

--Rien, dit-elle.  Je t'aime.

Elle tait dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu'on a
ramass.  Ses mains pendaient.

Gwynplaine et Ursus couchrent Dea sur le matelas.  Elle dit
faiblement:

--Je ne respire pas couche.

Ils la mirent sur son sant.

Ursus dit:

--Un oreiller!

Elle rpondit:

--Pourquoi?  j'ai Gwynplaine.

Et elle posa sa tte sur l'paule de Gwynplaine, assis derrire
elle et la soutenant, l'oeil plein d'un garement infortun.

--Ah!  dit-elle, comme je suis bien!

Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de
l'artre.  Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l'on
ne pouvait deviner ce qu'il pensait qu'aux rapides mouvements de
ses paupires, s'ouvrant et se refermant convulsivement, comme
pour empcher un flot de larmes de sortir.

--Qu'a-t-elle?  demanda Gwynplaine.

Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea.

Gwynplaine rpta ardemment sa question, en tremblant qu'Ursus ne
lui rpondit.

Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea.  Il tait livide.  Il dit:

--Nous devons tre  la hauteur de Canterbury.  La distance d'ici
 Gravesend n'est pas trs grande.  Nous aurons beau temps toute
la nuit.  Il n'y a pas  craindre d'attaque en mer, parce que les
flottes de guerre sont sur la cte d'Espagne.  Nous aurons un bon
passage.

Dea, ploye et de plus en plus ple, ptrissait dans ses doigts
convulsifs l'toffe de sa robe.  Elle eut un soupir
inexprimablement pensif, et murmura:

--Je comprends ce que c'est.  Je meurs.

Gwynplaine se leva terrible.  Ursus soutint Dea.

--Mourir!  Toi mourir!  non, cela ne sera pas.  Tu ne peux pas
mourir.  Mourir  prsent!  mourir tout de suite!  c'est
impossible.  Dieu n'est pas froce.  Te rendre et te reprendre
dans la mme minute!  Non.  Ces choses-l ne se font pas.  Alors
c'est que Dieu voudrait qu'on doute de lui.  Alors c'est que tout
serait un pige, la terre, le ciel, le berceau des enfants,
l'allaitement des mres, le coeur humain, l'amour, les toiles!
c'est que Dieu serait un tratre et l'homme une dupe!  c'est
qu'il n'y aurait rien!  c'est qu'il faudrait insulter la
cration!  c'est que tout serait un abme!  Tu ne sais ce que tu
dis, Dea!  tu vivras.  J'exige que tu vives.  Tu dois m'obir.
Je suis ton mari et ton matre.  Je te dfends de me quitter.  Ah
ciel!  Ah misrables hommes!  Non, cela ne se peut pas.  Et je
resterais sur cette terre aprs toi!  Cela est tellement
monstrueux qu'il n'y aurait plus de soleil.  Dea, Dea,
remets-toi.  C'est un petit moment d'angoisse qui va passer.  On
a quelquefois des frissons, et puis on n'y pense plus.  J'ai
absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres
plus.  Toi mourir!  qu'est-ce que je t'ai fait?  D'y penser, ma
raison s'en va.  Nous sommes l'un  l'autre, nous nous aimons.
Tu n'as pas de motif de t'en aller.  Ce serait injuste.  Ai-je
commis des crimes?  Tu m'as pardonn d'ailleurs.  Oh!  tu ne veux
pas que je devienne un dsespr, un sclrat, un furieux, un
damn!  Dea!  je t'en prie, je t'en conjure, je t'en supplie 
mains jointes, ne meurs pas.

Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d'pouvant,
touff de pleurs, il se jeta  ses pieds.

--Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n'est pas ma faute.

Il lui vint aux lvres un peu d'cume rose qu'Ursus essuya d'un
pan de la robe sans que Gwynplaine prostern le vt.  Gwynplaine
tenait les pieds de Dea embrasss, et l'implorait avec toutes
sortes de mots confus.

--Je te dis que je ne veux pas.  Toi, mourir!  je n'en ai pas la
force.  Mourir oui, mais ensemble.  Pas autrement.  Toi mourir,
Dea!  Il n'y a pas moyen que j'y consente.  Ma divinit!  mon
amour!  comprends donc que je suis l.  Je te jure que tu vivras.
Mourir!  mais c'est qu'alors tu ne te figures pas ce que je
deviendrais aprs ta mort.  Si tu avais l'ide du besoin que j'ai
de ne pas te perdre, tu verrais que c'est positivement
impossible, Dea!  Je n'ai que toi, vois-tu.  Ce qui m'est arriv
est extraordinaire.  Tu ne t'imagines pas que je viens de
traverser toute la vie en quelques heures.  J'ai reconnu une
chose, c'est qu'il n'y avait rien du tout.  Toi, tu existes.  Si
tu n'y es pas, l'univers n'a plus de sens.  Reste.  Aie piti de
moi.  Puisque tu m'aimes, vis.  Je viens de te retrouver, c'est
pour te garder.  Attends un peu.  On ne s'en va pas comme cela
quand on est  peine ensemble depuis quelques instants.  Ne
t'impatiente pas.  Ah!  mon Dieu, que je souffre!  Tu ne m'en
veux pas, n'est-ce pas?  Tu comprends bien que je n'ai pas pu
faire autrement puisque c'est le wapentake qui est venu me
chercher.  Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout  l'heure.
Dea, tout vient de s'arranger.  Nous allons tre heureux.  Ne me
mets pas au dsespoir.  Dea!  je ne t'ai rien fait!

Ces paroles n'taient pas dites, mais sanglotes.  On y sentait
un mlange d'accablement et de rvolte.  Il sortait de la
poitrine de Gwynplaine un gmissement qui et attir des colombes
et un rugissement qui et fait reculer des lions.

Dea lui rpondit, d'une voix de moins en moins distincte,
s'arrtant presque  chaque mot:

--Hlas!  c'est inutile.  Mon bien-aim, je vois bien que tu fais
ce que tu peux.  Il y a une heure, je voulais mourir,  prsent
je ne voudrais plus.  Gwynplaine, mon Gwynplaine ador, comme
nous avons t heureux!  Dieu t'avait mis dans ma vie, il me
retire de la tienne.  Voil que je m'en vais.  Tu te souviendras
de la Green-Box, n'est-ce pas?  et de ta pauvre petite Dea
aveugle?  Tu te souviendras de ma chanson.  N'oublie pas mon son
de voix, et la manire dont je te disais: Je t'aime!  Je
reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras.  Nous nous
tions retrouvs, mais c'tait trop de joie.  Cela devait finir
tout de suite.  C'est dcidment moi qui pars la premire.
J'aime bien mon pre Ursus, et notre frre Homo.  Vous tes bons.
L'air manque ici.  Ouvrez la fentre.  Mon Gwynplaine, je ne te
l'ai pas dit, mais parce qu'il y a eu une fois une femme qui est
venue, j'ai t jalouse.  Tu ne sais mme pas de qui je veux
parler.  Pas vrai?  Couvrez-moi les bras.  J'ai un peu froid.  Et
Fibi?  et Vinos?  o sont-elles?  On finit par aimer tout le
monde.  On prend en amiti les personnes qui vous ont vu tre
heureux.  On leur sait gr d'avoir t l pendant qu'on tait
content.  Pourquoi tout cela est-il pass?  Je n'ai pas bien
compris ce qui est arriv depuis deux jours.  Maintenant je
meurs.  Vous me laisserez dans ma robe.  Tantt en la mettant je
pensais bien que ce serait mon suaire.  Je veux la garder.  Il y
a des baisers de Gwynplaine dessus.  Oh!  j'aurais pourtant bien
voulu vivre encore.  Quelle vie charmante nous avions dans notre
pauvre cabane qui roulait!  On chantait.  J'coutais les
battements de mains!  Comme c'tait bon, n'tre jamais spars!
Il me semblait que j'tais dans un nuage avec vous, je me rendais
bien compte de tout, je distinguais un jour de l'autre, quoique
aveugle, je reconnaissais que c'tait le matin parce que
j'entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c'tait la nuit
parce que je rvais de Gwynplaine.  Je sentais autour de moi une
enveloppe qui tait son me.  Nous nous sommes doucement adors.
Tout cela s'en va, et il n'y aura plus de chansons.  Hlas!  ce
n'est donc pas possible de vivre encore!  Tu penseras  moi, mon
bien-aim.

Sa voix allait s'affaiblissant.  La dcroissance lugubre de
l'agonie lui tait l'haleine.  Elle repliait son pouce sous ses
doigts, signe que la dernire minute approche.  Le bgaiement de
l'ange commenant semblait s'baucher dans le doux rle de la
vierge.

Elle murmura:

--Vous vous souviendrez, n'est-ce pas, parce que ce serait bien
triste que je sois morte si l'on ne se souvenait pas de moi.
J'ai quelquefois t mchante.  Je vous demande tous pardon.  Je
suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne
tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore t heureux,
mon Gwynplaine, puisqu'on aurait gagn sa vie et qu'on aurait t
ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n'a pas voulu.  Je
ne sais pas du tout pourquoi je meurs.  Puisque je ne me
plaignais pas d'tre aveugle, je n'offensais personne.  Je
n'aurais pas mieux demand que de rester toujours aveugle  ct
de toi.  Oh!  comme c'est triste de s'en aller!

Ses paroles haletaient, et s'teignaient l'une aprs l'autre,
comme si l'on et souffl dessus.  On ne l'entendait presque
plus.

--Gwynplaine, reprit-elle, n'est-ce pas?  tu penseras  moi.
J'en aurai besoin, quand je serai morte.


Et elle ajouta:

--Oh!  retenez-moi!

Puis, aprs un silence, elle dit:

--Viens me rejoindre le plus tt que tu pourras.  Je vais tre
bien malheureuse sans toi, mme avec Dieu.  Ne me laisse pas trop
longtemps seule, mon doux Gwynplaine!  C'est ici qu'tait le
paradis.  L-haut, ce n'est que le ciel.  Ah!  j'touffe!  Mon
bien-aim, mon bien-aim, mon bien-aim!

--Grce!  cria Gwynplaine.

--Adieu!  dit-elle.

--Grce!  rpta Gwynplaine.

Et il colla sa bouche aux belles mains glaces de Dea.

Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.

Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond clair traversa
ses yeux, et elle eut un ineffable sourire.  Sa voix clata,
vivante.

--Lumire!  cria-t-elle.  Je vois.

Et elle expira.

Elle retomba tendue et immobile sur le matelas.

--Morte, dit Ursus.

Et le pauvre vieux bonhomme, comme s'croulant sous le dsespoir,
prosterna sa tte chauve et enfouit son visage sanglotant dans
les plis de la robe aux pieds de Dea.  Il demeura l, vanoui.

Alors Gwynplaine fut effrayant.

Il se dressa debout, leva le front, et considra au-dessus de sa
tte l'immense nuit.

Puis, vu de personne, regard pourtant peut-tre dans ces
tnbres par quelqu'un d'invisible, il tendit les bras vers la
profondeur d'en haut, et dit:

--Je viens.

Et il se mit  marcher, dans la direction du bord, sur le pont du
navire, comme si une vision l'attirait.

A quelques pas c'tait l'abme.

Il marchait lentement, il ne regardait pas  ses pieds.

Il avait le sourire que Dea venait d'avoir.

Il allait droit devant lui.  Il semblait voir quelque chose.  Il
avait dans la prunelle une lueur qui tait comme la rverbration
d'une me aperue au loin.

Il cria:--Oui!

A chaque pas il se rapprochait du bord.

Il marchait tout d'une pice, les bras levs, la tte renverse
en arrire, l'oeil fixe, avec un mouvement de fantme.

Il avanait sans hte et sans hsitation, avec une prcision
fatale, comme s'il n'et pas eu tout prs le gouffre bant et la
tombe ouverte.

Il murmurait:--Sois tranquille.  Je te suis.  Je distingue trs
bien le signe que tu me fais.

Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de
l'ombre.  Il souriait.

Le ciel tait absolument noir, il n'y avait plus d'toiles, mais
videmment il en voyait une.

Il traversa le tillac.

Aprs quelques pas rigides et sinistres, il parvint  l'extrme
bord.

--J'arrive, dit-il.  Dea, me voil.

Et il continua de marcher.  Il n'y avait pas de parapet.  Le vide
tait devant lui.  Il y mit le pied.

Il tomba.

La nuit tait paisse et sourde, l'eau tait profonde.  Il
s'engloutit.  Ce fut une disparition calme et sombre.  Personne
ne vit ni n'entendit rien.  Le navire continua de voguer et le
fleuve de couler.

Peu aprs le navire entra dans l'ocan.

Quand Ursus revint  lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il
aperut prs du bord Homo qui hurlait dans l'ombre en regardant
la mer.



                              ---------



Au bas de la dernire page du manuscrit de l'_Homme qui Rit_, se
trouve la note suivante:

  Termin le 23 aot 1868,  dix heures et demie du matin.
  Bruxelles, 4, place des Barricades.

  Ce livre, dont la plus grande partie a t crite  Guernesey,
  a t commenc  Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini 
  Bruxelles le 23 aot 1868.







End of the Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT ***

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