The Project Gutenberg EBook of L'imitation de Jsus-Christ, by Various

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Title: L'imitation de Jsus-Christ
       Traduction nouvelle avec des rflexions  la fin de chaque chapitre

Author: Various

Translator: Flicit de Lamennais

Release Date: September 1, 2018 [EBook #57824]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMITATION DE JSUS-CHRIST ***




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L'IMITATION

DE

JSUS-CHRIST,

TRADUCTION NOUVELLE

AVEC DES

RFLEXIONS  LA FIN DE CHAQUE CHAPITRE,

PAR M. L'ABB

F. DE LAMENNAIS;

Suivie de la Messe tire de Fnelon et des Vpres du Dimanche.

XLIIIe dition.

PARIS.

ANCIENNE MAISON SAGNIER ET BRAY.

AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-DITEUR,

RUE DES SAINTS-PRES, 66.

1859




Ouvrages du mme Auteur:



  L'IMITATION DE JSUS-CHRIST, traduction nouvelle, avec des rflexions
     la fin de chaque chapitre; suivie de la MESSE tire de Fnelon et
    des Vpres du Dimanche. 1 vol. in-32 diamant.                  2 fr.

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  JOURNE DU CHRTIEN, ou moyen de se sanctifier au milieu du monde.
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  LE GUIDE DE LA JEUNESSE. 1 vol. in-18.                           1 fr.

  --MME OUVRAGE, gr. in-18, pap. vl. gl.                      1 fr. 50

    SOMMAIRE: Dangers du monde dans le premier ge.--De la vraie fin de
    l'homme.--De la fidlit aux devoirs.--De la confession.--De la
    communion.--De la dvotion  la sainte Vierge, aux saints Patrons et
    aux Saints Anges.--Messe, Vpres du Dimanche.


  GUIDE SPIRITUEL, ou le _Miroir des mes religieuses_, par le V. LOUIS
    DE BLOIS; traduit du latin et prcd d'une Introduction. Ouvrage
    suivi des _Maximes spirituelles_ de saint Jean-de-la-Croix. 1 vol.
    in-30.                                                         80 c.




[Illustration]

H. Lazerges del.  A. Leroy sc.

LAISSEZ L CE MISRABLE MONDE, ET VOTRE COEUR TROUVERA LE REPOS.

Imit. Livre II.




AVERTISSEMENT DES DITEURS.


Les personnes qui recherchent avec une prfrence fonde sur le mrite
incontestable de la traduction et surtout des Rflexions, l'_Imitation
de Jsus-Christ_ de M. l'abb de Lamennais, sont induites en erreur,
lorsqu'on leur prsente comme enrichie de ces Rflexions la traduction
qui a paru sous le nom de M. de Genoude. Ce qui a pu accrditer cette
erreur, c'est que M. de Lamennais a donn en effet des Rflexions pour
quatre ou cinq chapitres de cette traduction, lorsqu'elle a t publie
par les diteurs de la _Bibliothque des Dames chrtiennes_.




PRFACE.

Dcembre 1824.


On ne connat point l'auteur de l'_Imitation_. Les uns l'attribuent 
Thomas A-Kempis, les autres  l'abb Gersen: et cette diversit
d'opinions a t la source de longues controverses, selon nous assez
inutiles. Mais il n'est point d'objet frivole pour la curiosit humaine.
On a fait des recherches immenses pour dcouvrir le nom d'un pauvre
solitaire du treizime sicle. Qu'est-il rsult de tant de travaux? Le
solitaire est demeur inconnu, et l'heureuse obscurit o s'coula sa
vie a protg son humilit contre notre vaine science.

Au reste, si l'on se divise sur l'auteur, tout le monde est d'accord sur
l'ouvrage, _le plus beau_, dit Fontenelle, _qui soit parti de la main
des hommes, puisque l'vangile n'en vient pas_. Il y a, en effet,
quelque chose de cleste dans la simplicit de ce livre prodigieux. On
croirait presque qu'un de ces purs esprits qui voient Dieu face  face
soit venu nous expliquer sa parole, et nous rvler ses secrets. On est
mu profondment  l'aspect de cette douce lumire, qui nourrit l'me et
la fortifie, et l'chauffe sans la troubler. C'est ainsi qu'aprs avoir
entendu Jsus-Christ lui-mme, les disciples d'Emmas se disaient l'un 
l'autre: _Notre coeur n'tait-il pas tout brlant au dedans de nous,
lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les
critures[1]?_

  [1] Luc., XXIV, 32.

On a dit que l'_Imitation_ tait le livre des parfaits: elle ne laisse
pas nanmoins d'tre utile  ceux qui commencent. Nulle part on ne
trouvera une plus profonde connaissance de l'homme, de ses
contradictions, de ses faiblesses, des plus secrets mouvements de son
coeur. Mais l'auteur ne se borne pas  nous montrer nos misres; il en
indique le remde, il nous le fait goter; et c'est un des caractres
qui distinguent les crivains asctiques des simples moralistes. Ceux-ci
ne savent gure que sonder la plaie de notre nature; ils nous effraient
de nous-mmes, et affaiblissent l'esprance de tout ce qu'ils tent 
l'orgueil. Ceux-l, au contraire, ne nous abaissent que pour nous
relever; et, plaant dans le Ciel notre point d'appui, ils nous
apprennent  contempler sans dcouragement, du sein mme de notre
impuissance, la perfection infinie o les chrtiens sont appels.

De l ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu'on prouve en
lisant leurs crits avec une foi docile et un humble amour. Il semble
que les bruits de la terre s'teignent autour de nous. Alors, au milieu
d'un grand silence, on n'entend plus qu'une seule voix, qui parle du
sauveur Jsus, et nous attire  lui comme par un charme irrsistible.
L'me transporte aspire au moment o se consommera son union avec le
cleste poux. _Et l'esprit et l'pouse disent: Venez. Et que celui qui
coute, dise: Venez. Oui, je viens, je me hte de venir. Ainsi soit-il!
Venez, Seigneur Jsus_[2].

  [2] Apoc., XXII, 17 et 20.

Que sont les plaisirs du monde prs de ces joies innarrables de la foi?
Comment peut-on sacrifier le seul vrai bonheur  quelques instants
d'ivresse, bientt suivis de longs regrets et d'un amer dgot? Oh! _si
vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quel est celui qui vous
appelle_[3], qui vous presse de vous donner  lui, afin de se donner
lui-mme  vous, avec quelle ardeur vous rpondriez aux invitations de
son amour! _Venez donc, et gotez combien le Seigneur est doux_[4]:
venez et vivez. Maintenant vous ne vivez pas, car ce n'est pas vivre que
d'tre spar de celui qui a dit: _Je suis la vrit et la vie_[5]. Mais
quand vous l'aurez connu, quand votre coeur fatigu se sera
dlicieusement repos sur le sien, il ne vous restera que cette parole:
_Mon bien-aim est  moi, et moi  lui_[6]. _J'ai trouv celui qu'aime
mon me: je l'ai saisi, et ne le laisserai point aller_[7].

  [3] Joan., IV, 10.

  [4] Ps. XXXIII, 9.

  [5] Joan., XIV, 6.

  [6] Cant., II, 16.

  [7] _Ibid._, III, 4.

Et vous qui souffrez, vous que le monde afflige, venez aussi, venez 
Jsus: il bnira vos larmes, il les essuiera de sa main compatissante.
Son me est toute tendresse et commisration. _Il a port nos
infirmits, et connu nos langueurs_[8]: il sait ce que c'est que
pleurer.

  [8] Is., LIII, 3 et 4.

L'_Imitation_ ne contient pas seulement des rflexions propres  toucher
l'me, elle est encore remplie d'admirables conseils pour toutes les
circonstances de la vie. En quelque position qu'on se trouve, on ne la
lit jamais sans fruit. M. de La Harpe en est un exemple frappant;
coutons-le parler lui-mme.

J'tais dans ma prison, seul, dans une petite chambre, et profondment
triste. Depuis quelques jours j'avais lu les Psaumes, l'vangile et
quelques bons livres. Leur effet avait t rapide, quoique gradu. Dj
j'tais rendu  la foi; je voyais une lumire nouvelle; mais elle
m'pouvantait et me consternait, en me montrant un abme, celui de
quarante annes d'garement. Je voyais tout le mal et aucun remde: rien
autour de moi qui m'offrt les secours de la religion. D'un autre ct,
ma vie tait devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la
vrit cleste; et de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les
jours, telle qu'on la recevait alors. Le prtre ne paraissait plus sur
l'chafaud pour consoler celui qui allait mourir; il n'y montait plus
que pour mourir lui-mme. Plein de ces dsolantes ides, mon coeur tait
abattu, et s'adressait tout bas  Dieu que je venais de retrouver, et
qu' peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que dois-je faire? que
vais-je devenir? J'avais sur une table l'_Imitation_; et l'on m'avait
dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la rponse  mes
penses. Je l'ouvre au hasard, et je tombe, en l'ouvrant, sur ces
paroles: _Me voici, mon fils! je viens  vous parce que vous m'avez
invoqu_. Je n'en lus pas davantage: l'impression subite que j'prouvais
est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de
la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baign de
larmes, touff de sanglots, jetant des cris et des paroles
entrecoupes. Je sentais mon coeur soulag et dilat, mais en mme temps
comme prt  se fendre. Assailli d'une foule d'ides et de sentiments,
je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre
souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune
comparaison, ce que mon coeur a jamais senti de plus violent et de plus
dlicieux; et que ces mots, _Me voici, mon fils!_ ne cessaient de
retentir dans mon me, et d'en branler puissamment toutes les
facults.

Que de grces caches renferme un livre dont un seul passage, aussi
court que simple, a pu toucher de la sorte une me longtemps endurcie
par l'orgueil philosophique! Qu'on ne s'y trompe pas cependant: pour
produire ces vives et soudaines impressions, et mme un effet vraiment
salutaire, l'_Imitation_ demande un Coeur prpar. On peut, jusqu' un
certain point, en sentir le charme, on peut l'admirer, sans qu'il
rsulte de cette strile admiration aucun changement dans la volont ni
dans la conduite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur
l'humilit. Si vous n'tes pas humble, ou si, au moins, vous ne dsirez
pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre me comme la rose
sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi est le
caractre de l'orgueil. Or, priv de foi et d'amour, de quel bien
l'homme est-il capable?  quoi lui peuvent servir les instructions les
plus solides, les plus pressantes exhortations? Tout se perd dans le
vide de son me, ou se brise contre sa duret. Humilions-nous, et la foi
et l'amour nous seront donns: humilions-nous, et le salut sera le prix
de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil. Quand le Sauveur
voulut montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples la voie du
Ciel, que fit-il? _Jsus appelant un petit enfant, le plaa au milieu
d'eux, et dit: En vrit, je vous le dis, si vous ne vous convertissez
et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le
royaume des Cieux_[9].

  [9] Matth., XVIII, 2 et 3.

                   *       *       *       *       *

_P. S._ On a cru qu'il serait utile de placer  la fin des chapitres de
l'_Imitation_ quelques _Rflexions_ qui en fussent comme le rsum.
Elles tiendront lieu des pratiques du P. GONNELIEU. Ces pratiques, qui
furent crites dans un sicle o il y avait encore de la foi dans les
coeurs et de la simplicit dans les esprits, semblent tre devenues
insuffisantes dans des temps malheureux o le _raisonnement_ a tout
attaqu et tout corrompu. On s'est nanmoins efforc d'atteindre, par
des moyens diffrents, le mme but que s'tait propos ce pieux
crivain, en fixant l'attention sur les principaux prceptes ou sur les
plus importants conseils contenus dans chaque chapitre.

Nous finirons par un mot sur les principales traductions, faites dans
notre langue, du livre de l'_Imitation_.

La plus ancienne de celles qui mritent d'tre cites a pour auteur le
chancelier de Marillac, et fut publie en 1621. Cette traduction, qui se
rapproche plus qu'aucune autre du texte original, a, dans son vieux
langage, beaucoup de grce et de navet: il est remarquable qu'elle n'a
t que rarement imite par les traducteurs qui sont venus aprs.

En 1662 parut celle de M. Le Maistre de Saci: elle eut un grand succs.
Toutefois ce n'est le plus souvent qu'une paraphrase lgante du texte.
Le P. Lallemant, qui publia la sienne en 1740[10], et M. Beauze, dont
la traduction fut imprime en 1788, vitrent ce dfaut, mais laissrent
encore beaucoup  dsirer. Beauze, correct, quelquefois mme lgant,
manque de chaleur et d'onction; le P. Lallemant, avec plus de prcision
que Saci et moins de scheresse que Beauze, est loin cependant d'avoir
fidlement rendu le tour anim et plein de sentiment, l'expression
souvent si hardie et si pittoresque de l'original. Du reste, l'un et
l'autre s'emparrent, sans scrupule, de tout ce qu'ils jugrent bien
traduit par leurs devanciers.

  [10] Il avait alors quatre-vingts ans.

La traduction de Saci a t depuis revue et corrige par l'abb de La
Hogue, qui l'a fort amliore, sans avoir cependant rien chang au
systme de paraphrase adopt par ce traducteur.

Il nous reste  parler de la traduction qui, depuis un sicle, a t le
plus souvent rimprime, et qui, sous le nom du P. Gonnelieu, auteur des
pratiques et des prires dont elle est constamment accompagne, passe
pour la plus parfaite de toutes. _Habent sua fata libelli_; ce singulier
jugement que rpte,  peu prs dans les mmes termes, chaque nouvel
diteur de cette traduction, l'a rendue, en quelque sorte, l'objet d'un
respect religieux, qu'il semble bien hardi de vouloir essayer de
dtruire. La vrit est cependant que le P. Gonnelieu n'a jamais traduit
l'_Imitation_; que cette traduction, depuis si longtemps honore d'une
si grande faveur, est d'un libraire de Paris, nomm Jean Cusson, qui la
fit paratre pour la premire fois en 1673; et que, bien qu'elle ait t
retouche et corrige par J.-B. Cusson, son fils, qui la publia de
nouveau en 1712[11], y joignant alors, pour la premire fois, les
pratiques du P. Gonnelieu, elle n'est en effet qu'une continuelle et
faible copie de celle de Saci, et,  notre avis, la plus mdiocre de
toutes les traductions que nous venons de citer[12].

  [11] Ces documents bibliographiques ont t puiss dans une
    dissertation trs-savante et trs-bien faite sur soixante
    traductions franaises de l'_Imitation_, publie en 1812 par M. A.
    A. Barbier, bibliothcaire du Roi.

  [12] Tous les traducteurs de l'_Imitation_ n'ont cess de se copier
    les uns les autres; et Saci est celui auquel on a le plus
    frquemment emprunt. (_Voy._ la dissertation dj cite.) Du reste,
    tel est le dsordre qui rgne dans les rimpressions continuelles
    que l'on fait de ce livre, que ces pratiques du P. Gonnelieu se
    trouvent, dans plusieurs ditions,  la suite des traductions de
    Beauze, de Lallemant, etc.; et nanmoins, dans l'avertissement de
    l'diteur, c'est toujours _l'excellente traduction_ du P. Gonnelieu
    que l'on prsente aux lecteurs, cette traduction qui surpasse toutes
    les autres _pour la fidlit et l'onction_.

Quoique M. Genoude, surtout dans les deux premiers livres, les ait
quelquefois corriges heureusement, peut-tre laisse-t-il encore quelque
chose  dsirer. Il nous a paru du moins qu'on pouvait, en conservant ce
qu'il y a de bon dans les traductions anciennes[13], essayer de
reproduire plus fidlement quelques unes des beauts de l'_Imitation_.
En ce genre de travail, venir le dernier est un avantage: heureux si
nous avons su en profiter pour le bien des mes, et si nous pouvons
ainsi avoir quelque petite part dans les fruits abondants que produit
tous les jours ce saint livre!

  [13] Le P. Lallemant justifie cette manire de traduire l'_Imitation_
    par une rflexion pleine de sens: Il y a, dit-il  la fin de sa
    prface, dans l'_Imitation_, un nombre d'expressions si simples,
    qu'il n'est pas possible de les rendre bien en deux faons. On ne
    doit donc pas tre surpris de trouver en cette traduction plusieurs
    versets exprims de la mme manire que dans les ditions
    prcdentes. Il ne serait point juste de vouloir obliger un auteur
    de traduire moins bien un texte, pour s'loigner de ceux qui ont
    saisi la seule bonne manire de le traduire.




L'IMITATION

DE

JSUS-CHRIST.




LIVRE PREMIER.

AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTRIEURE.




CHAPITRE PREMIER.

Qu'il faut imiter JSUS-CHRIST, et mpriser toutes les vanits du monde.


1. _Celui qui me suit, ne marche point dans les tnbres_, dit le
Seigneur[14]. Ce sont les paroles de Jsus-Christ, par lesquelles il
nous exhorte  imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons tre
vraiment clairs et dlivrs de tout aveuglement du coeur.

  [14] Joan., VIII, 12.

Que notre principale tude soit donc de mditer la vie de Jsus-Christ.

2. La doctrine de Jsus-Christ surpasse toute doctrine des Saints; et
qui possderait son esprit, y trouverait la manne cache.

Mais il arrive que plusieurs,  force d'entendre l'vangile n'en sont
que peu touchs, parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jsus-Christ.

Voulez-vous comprendre parfaitement et goter les paroles de
Jsus-Christ: appliquez-vous  conformer toute votre vie  la sienne.

3. Que vous sert de raisonner profondment sur la Trinit, si vous
n'tes pas humbles, et que par l vous dplaisiez  la Trinit?

Certes les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint; mais
une vie pure rend cher  Dieu.

J'aime mieux sentir la componction, que d'en savoir la dfinition.

Quand vous sauriez toute la Bible et toutes les sentences des
philosophes, que vous servirait tout cela, sans la grce et la charit?

_Vanit des vanits, et tout n'est que vanit_[15], hors aimer Dieu, et
le servir lui seul.

  [15] Eccl., I, 2.

La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mpris du
monde.

4. Vanit donc, d'amasser des richesses prissables, et d'esprer en
elles.

Vanit, d'aspirer aux honneurs, et de s'lever  ce qu'il y a de plus
haut.

Vanit, de suivre les dsirs de la chair, et de rechercher ce dont il
faudra bientt tre rigoureusement puni.

Vanit, de souhaiter une longue vie, et de ne pas se soucier de bien
vivre.

Vanit, de ne penser qu' la vie prsente, et de ne pas prvoir ce qui
la suivra.

Vanit, de s'attacher  ce qui passe si vite, et de ne se pas hter vers
la joie qui ne finit point.

5. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: _L'oeil n'est pas
rassasi de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle
entend_[16].

  [16] Eccl., I, 8.

Appliquez-vous donc  dtacher votre coeur de l'amour des choses
visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles.

Car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent leur me, et
perdent la grce de Dieu.


RFLEXION.

  Nous n'avons ici-bas qu'un intrt, celui de notre salut[17], et nul
  ne peut tre sauv qu'en Jsus-Christ et par Jsus-Christ[18]; la foi
  en sa parole, l'obissance  ses commandements, l'imitation de ses
  vertus, voil la vie, il n'y en a point d'autre: tout le reste est
  vanit, et j'ai vu, dit le Sage, que _l'homme n'a rien de plus de tous
  les travaux dont il se consume sous le soleil_[19]: richesses,
  plaisirs, grandeurs, qu'est-ce que cela, lorsqu'on jette le corps dans
  la fosse, et que l'me s'en va dans son ternit? Pensez-y ds
  aujourd'hui, ds ce moment mme, car, demain peut-tre, il ne sera
  plus temps. Travaillez pendant que le jour luit: htez-vous d'amasser
  un trsor qui ne prisse point[20]: _la nuit vient o l'on ne peut
  rien faire_[21]. De striles dsirs ne vous sauveront pas: ce sont des
  oeuvres que Dieu veut. Or donc, imitez Jsus, si vous voulez vivre
  ternellement avec Jsus.

  [17] Luc., X, 42.

  [18] Act., IV, 12.

  [19] Eccl., I, 3.

  [20] Matth., VI, 20.

  [21] Joan., IX, 4.




CHAPITRE II.

Avoir d'humbles sentiments de soi-mme.


1. Tout homme dsire naturellement de savoir: mais la science sans la
crainte de Dieu, que vaut-elle?

Un humble paysan qui sert Dieu, est certainement fort au-dessus du
philosophe superbe qui, se ngligeant lui-mme, considre le cours des
astres.

Celui qui se connat bien, se mprise, et ne se plat point aux louanges
des hommes.

Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charit, 
quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres?

2. Modrez le dsir trop vif de savoir; on ne trouvera l qu'une grande
dissipation et une grande illusion.

Les savants sont bien aises de paratre et de passer pour habiles.

Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point 
l'me de connatre; et celui-l est bien insens qui s'occupe d'autre
chose que de ce qui intresse son salut.

La multitude des paroles ne rassasie point l'me; mais une vie sainte et
une conscience pure donnent le repos du coeur et une grande confiance
prs de Dieu.

3. Plus et mieux vous savez, plus vous serez svrement jug, si vous
n'en vivez pas plus saintement.

Quelque art et quelque science que vous possdiez, n'en tirez donc point
de vanit: craignez plutt  cause des lumires qui vous ont t
donnes.

Si vous croyez beaucoup savoir, et savoir bien, souvenez-vous que c'est
peu de chose prs de ce que vous ignorez.

_Ne vous levez point en vous-mme_[22]: avouez plutt votre ignorance.

  [22] Rom., XI, 20.

Comment pouvez-vous songer  vous prfrer  quelqu'un, tandis qu'il y
en a tant de plus doctes que vous, et de plus instruits en la loi de
Dieu?

Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve? Aimez 
vivre inconnu et  n'tre compt pour rien.

4. La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte
et le mpris de soi-mme.

Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande
sagesse et une grande perfection.

Quand vous verriez votre frre commettre ouvertement une faute, mme une
faute trs-grave, ne pensez pas cependant tre meilleur que lui: car
vous ignorez combien de temps vous persvrerez dans le bien.

Nous sommes tous fragiles; mais croyez que personne n'est plus fragile
que vous.


RFLEXION.

  L'orgueil a perdu l'homme, l'humilit le relve et le rtablit en
  grce avec Dieu. Son mrite n'est pas dans ce qu'il sait, mais dans ce
  qu'il fait. La science sans les oeuvres ne le justifiera point au
  tribunal suprme; elle aggravera plutt son jugement. Ce n'est pas que
  la science n'ait ses avantages, puisqu'elle vient de Dieu: mais elle
  cache un grand pige et une grande tentation. _Elle enfle_, dit
  l'Aptre[23]; elle nourrit la superbe, elle inspire une secrte
  prfrence de soi, prfrence criminelle et folle en mme temps, car
  la science la plus tendue n'est qu'un autre genre d'ignorance, et la
  vraie perfection consiste uniquement dans les dispositions du coeur.
  N'oublions jamais que nous ne sommes rien, que nous ne possdons en
  propre que le pch, que la justice veut que nous nous abaissions
  au-dessous de toutes les cratures, et que, dans le royaume de
  Jsus-Christ, _les premiers seront les derniers, et les derniers
  seront les premiers_[24].

  [23] I Cor., VIII, 1.

  [24] Matth., XIX, 30.




CHAPITRE III.

De la Doctrine de vrit.


1. Heureux celui que la vrit instruit elle-mme, non par des figures
et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.

 quoi servent ces disputes subtiles sur des choses caches et obscures,
qu'au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignores?

C'est une grande folie de ngliger ce qui est utile et ncessaire, pour
s'appliquer curieusement  ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne
voyons point.

2. Que nous importe tout ce qu'on dit sur les genres et sur les espces?

Celui  qui parle le Verbe ternel est dlivr de bien des opinions.

Tout vient de ce Verbe unique: de lui procde toute parole, _il en est
le principe, et c'est lui qui parle en dedans de nous_[25].

  [25] Joan., VIII, 25.

Sans lui nulle intelligence; sans lui nul jugement n'est droit.

Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout  cette
unique chose, et voit tout en elle, ne sera point branl, et son coeur
demeurera dans la paix de Dieu.

 vrit, qui tes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour
ternel.

Souvent j'prouve un grand ennui  force de lire et d'entendre: en vous
est tout ce que je dsire, tout ce que je veux.

Que tous les docteurs se taisent: que toutes les cratures soient dans
le silence devant vous: parlez-moi vous seul.

3. Plus un homme est recueilli en lui-mme, et dgag des choses
extrieures, plus son esprit s'tend et s'lve sans aucun travail,
parce qu'il reoit d'en haut la lumire de l'intelligence.

Une me pure, simple, ferme dans le bien, n'est jamais dissipe au
milieu mme des plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout
pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-mme, elle tche de ne se
rechercher en rien.

Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections
immortifies de votre coeur?

4. L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au dedans de lui tout
ce qu'il doit faire au dehors: il ne se laisse point entraner, dans ses
actions, au dsir d'une inclination vicieuse: mais il les soumet  la
rgle d'une droite raison.

Qui a un plus rude combat  soutenir que celui qui travaille  se
vaincre?

C'est l ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre
nous-mmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour
faire quelques progrs dans le bien.

Toute perfection, dans cette vie, est mle de quelque imperfection; et
nous ne voyons rien qu' travers une certaine obscurit.

L'humble connaissance de vous-mme est une voie plus sre pour aller 
Dieu, que les recherches profondes de la science.

Ce n'est pas qu'il faille blmer la science, ni la simple connaissance
d'aucune chose: car elle est bonne en soi et dans l'ordre de Dieu;
seulement on doit prfrer toujours une conscience pure et une vie
sainte.

Mais parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien
vivre, ils s'garent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit
de leur travail.

5. Oh! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour
cultiver la vertu, que pour remuer de vaines questions, on ne verrait
pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relchement
dans les monastres.

Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons
lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parl, mais si
nous avons bien vcu.

Dites-moi o sont maintenant ces matres et ces docteurs que vous avez
connus, lorsqu'ils vivaient encore, et qu'ils fleurissaient dans leur
science?

D'autres occupent  prsent leurs places, et je ne sais s'ils pensent
seulement  eux.

Ils semblaient, pendant leur vie, tre quelque chose, et maintenant on
n'en parle plus.

Oh! que la gloire du monde passe vite! Plt  Dieu que leur vie et
rpondu  leur science! Ils auraient lu alors et tudi avec fruit.

Qu'il y en a qui se perdent dans le sicle par une vaine science, et par
l'oubli du service de Dieu!

Et parce qu'ils aiment mieux tre grands que d'tre humbles, ils
s'vanouissent dans leurs penses.

Celui-l est vraiment grand, qui a une grande charit.

Celui-l est vraiment grand, qui est petit  ses propres yeux, et pour
qui les honneurs du monde ne sont qu'un pur nant.

Celui-l est vraiment sage, qui, _pour gagner Jsus-Christ, regarde
comme de la boue toutes les choses de la terre_[26].

  [26] Philipp., III, 8.

Celui-l possde la vraie science, qui fait la volont de Dieu, et
renonce  la sienne.


RFLEXION.

  Il y a deux doctrines, mais il n'y a qu'une vrit. Il y a deux
  doctrines, l'une de Dieu, immuable comme lui; l'autre de l'homme,
  changeante comme lui. La sagesse incre, le Verbe divin rpand la
  premire dans les mes prpares  la recevoir; et la lumire qu'elle
  leur communique est une partie de lui-mme, de la vrit substantielle
  et toujours vivante. Offerte  tous, elle est donne avec plus
  d'abondance  l'humble de coeur; et comme elle ne vient pas de lui,
  qu'elle peut  chaque instant lui tre retire, qu'elle ne dpend en
  aucune faon de l'intelligence qu'elle claire, il la possde sans
  tre tent de vaine complaisance dans sa possession. La doctrine de
  l'homme, au contraire, flatte son orgueil, parce qu'il en est le pre.
  Cette ide m'appartient; j'ai dit cela le premier; on ne savait rien
  l-dessus avant moi. Esprit superbe, voil ton langage. Mais bientt
  on conteste  cette puissante raison ce qui fait sa joie; on rit de
  ses ides fausses qu'elle a crues vraies, de ses dcouvertes
  imaginaires: le lendemain on n'y pense plus, et le temps emporte
  jusqu'au nom de l'insens qui ne vcut que pour tre immortel sur la
  terre.  Jsus, daignez mettre en moi votre vrit sainte et qu'elle
  me prserve  jamais des garements de mon propre esprit!




CHAPITRE IV.

De la Prvoyance dans les actions.


1. Il ne faut pas croire  toute parole, ni obir  tout mouvement
intrieur; mais peser chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une
longue attention.

Hlas! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que
le bien, tant nous sommes faibles!

Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisment  tout ce qu'ils
entendent, parce qu'ils connaissent l'infirmit de l'homme, enclin au
mal et lger dans ses paroles.

2. C'est une grande sagesse que de ne point agir avec prcipitation, et
de ne pas s'attacher obstinment  son propre sens.

Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que
les hommes disent; et ce qu'on a entendu ou cru, de ne point aller
aussitt le rapporter aux autres.

Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider
par un autre qui vaille mieux que vous, plutt que de suivre vos propres
penses.

Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande
exprience.

Plus on sera humble et soumis  Dieu, plus on aura de sagesse et de paix
en toutes choses.


RFLEXION.

  Dieu devant tre la dernire fin de nos actions comme de nos dsirs,
  il est ncessaire qu'en agissant, nous vitions de nous abandonner aux
  mouvements prcipits de la nature, dont le penchant est de tout
  rapporter  soi. Et comme nul ne se connat lui-mme, et ne peut ds
  lors tre son propre guide, la sagesse veut que nous ne hasardions
  aucune dmarche de quelque importance avant d'avoir pris conseil, en
  esprit de soumission et d'humilit. Cette juste dfiance de soi
  prvient les chutes et purifie le coeur. _Le conseil vous gardera_,
  dit l'criture, _et vous retirera de la voie mauvaise_[27].

  [27] Prov., II, 11 et 12.




CHAPITRE V.

De la lecture de l'criture sainte.


1. Il faut chercher la vrit dans l'criture sainte, et non
l'loquence.

Toute l'criture doit tre lue dans le mme esprit qui l'a dicte.

Nous devons y chercher l'utilit, plutt que la dlicatesse du langage.

Nous devons lire aussi volontiers les livres simples et pieux, que les
livres profonds et sublimes.

Ne vous prvenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiter s'il a
peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vrit vous porte 
le lire.

Considrez ce qu'on vous dit, sans rechercher qui le dit.

2. _Les hommes passent; mais la vrit du Seigneur demeure
ternellement_[28].

  [28] Ps. XXXVIII, 7; CVI, 2.

Dieu nous parle en diverses manires, et par des personnes
trs-diverses.

Dans la lecture de l'criture sainte, souvent notre curiosit nous nuit,
voulant examiner et comprendre, lorsqu'il faudrait passer simplement.

Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilit, avec
simplicit, avec foi; et ne cherchez jamais  passer pour habile.

Aimez  interroger; coutez en silence les paroles des Saints, et ne
mprisez point les sentences des vieillards; car elles ne sont pas
profres en vain.


RFLEXION.

  Qu'est-ce que la raison comprend? presque rien: mais la foi embrasse
  l'infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui
  raisonne, et la simplicit du coeur, bien prfrable  la science qui
  nourrit l'orgueil. C'est le dsir de savoir qui perdit le premier
  homme: il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu qui nous parle
  dans l'criture, n'a pas voulu satisfaire notre vaine curiosit, mais
  nous clairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir
  notre me par l'amour des vrais biens, qui sont tous renferms en lui.
  L'humilit d'esprit est donc la disposition la plus ncessaire pour
  lire avec fruit les livres saints, et c'est dj avoir profit
  beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison
  faible et borne.




CHAPITRE VI.

Des Affections drgles.


1. Ds que l'homme commence  dsirer quelque chose dsordonnment,
aussitt il devient inquiet en lui-mme.

Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos; mais le pauvre et l'humble
d'esprit vivent dans l'abondance de la paix.

L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort  lui-mme, est bien vite
tent; et il succombe dans les plus petites choses.

Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair, et
inclin vers les choses sensibles, a grande peine  se dtacher
entirement des dsirs terrestres.

C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse  les satisfaire, souvent il prouve
de la tristesse; et il est dispos  l'impatience, quand on lui rsiste.

2. Que s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitt le remords de la
conscience pse sur lui, parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de
rien pour la paix qu'il cherchait.

C'est en rsistant aux passions, et non en leur cdant, qu'on trouve la
vritable paix du coeur.

Point de paix donc dans le coeur de l'homme charnel, de l'homme livr
aux choses extrieures: la paix est le partage de l'homme fervent et
spirituel.


RFLEXION.

  Un joug pesant accable les enfants d'Adam[29], fatigus sans relche
  par les convoitises de la nature corrompue. Succombent-ils, la
  tristesse, le trouble, l'amertume, le remords, s'emparent aussitt de
  leur me. Superbe encore au fond de l'ignominie, inquiet et las de
  moi-mme, dit saint Augustin en racontant les dsordres de sa
  jeunesse, je m'en allais loin de vous,  mon Dieu!  travers des voies
  toutes semes de striles douleurs[30]. Il en cote plus  l'homme de
  cder  ses penchants, que de les vaincre; et si le combat contre les
  passions est dur, une paix ineffable en est le fruit. Appelons le
  Seigneur  notre aide dans ce saint combat; n'en craignons point le
  travail, il sera court: aujourd'hui, demain; et puis le repos ternel!

  [29] Eccl., XL, 1.

  [30] Conf., lib. II, cap. II.




CHAPITRE VII.

Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines esprances.


1. Insens celui qui met son esprance dans les hommes ou dans quelque
crature que ce soit.

N'ayez point de honte de servir les autres, et de paratre pauvre en ce
monde, pour l'amour de Jsus-Christ.

Ne vous appuyez point sur vous-mme, et ne vous reposez que sur Dieu
seul.

Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volont.

Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habilet d'aucune
crature; mais plutt dans la grce de Dieu, qui aide les humbles et qui
humilie les prsomptueux.

2. Ne vous glorifiez point dans les richesses, si vous en avez, ni dans
vos amis parce qu'ils sont puissants, mais en Dieu, qui donne tout, et
qui, par-dessus tout, dsire encore se donner lui-mme.

Ne vous levez point  cause de la force ou de la beaut de votre corps,
qu'une lgre infirmit abat et fltrit.

N'ayez point de complaisance en vous-mme  cause de votre esprit ou de
votre habilet, de peur de dplaire  Dieu, de qui vient tout ce que
vous avez reu de bon de la nature.

3. Ne vous estimez pas meilleur que les autres, de crainte que peut-tre
vous ne soyez pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu'il y a dans l'homme.

Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de
Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plat aux hommes,
souvent lui dplat.

S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres,
afin de conserver l'humilit.

Vous ne hasardez rien  vous mettre au-dessous de tous: mais il vous
serait trs-nuisible de vous prfrer  un seul.

L'homme humble jouit d'une paix inaltrable; la colre et l'envie
troublent le coeur du superbe.


RFLEXION.

  En considrant la faiblesse de l'homme, la fragilit de sa vie, les
  souffrances dont il est assailli de toutes parts, les tnbres de sa
  raison, les incertitudes de sa volont _incline au mal ds
  l'enfance_[31], on s'tonne qu'un seul mouvement d'orgueil puisse
  s'lever dans une crature si misrable; et cependant l'orgueil est le
  fond mme de notre nature dgrade. Selon la pense d'un Pre, _il
  nous spare de la sagesse; il fait que nous voulons tre nous-mmes
  notre bien, comme Dieu lui-mme est son bien_[32]: tant il y a de
  folie dans le crime! C'est alors que l'homme se recherche et s'admire
  dans tout ce qui le distingue des autres et l'agrandit  ses propres
  yeux, dans les avantages du corps, de l'esprit, de la naissance, de la
  fortune, de la grce mme, abusant ainsi  la fois des dons du
  crateur et du rdempteur. Oh! que ce dsordre est effrayant et
  combien nous devons trembler lorsque nous dcouvrons en nous un
  sentiment de vaine complaisance, ou qu'il nous arrive de nous prfrer
   l'un de nos frres! Rappelons-nous souvent le pharisien de
  l'vangile, sa fausse pit, si contente d'elle-mme et si coupable
  devant Dieu, son mpris pour le publicain _qui s'en alla justifi_ 
  cause de l'humble aveu de sa misre, et disons au fond du coeur avec
  celui-ci: _Mon Dieu, ayez piti de moi_ pauvre pcheur[33]!

  [31] Gen., VIII, 21.

  [32] S. Aug. de lib. arbitr., lib. III, cap. XXIV.

  [33] Luc., XVIII, 13.




CHAPITRE VIII.

viter la trop grande familiarit.


1. _N'ouvrez pas votre coeur  tous indistinctement_[34]; mais confiez
ce qui vous touche  l'homme sage et craignant Dieu.

  [34] Eccl., VIII, 22.

Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.

Ne flattez point les riches, et ne dsirez point de paratre devant les
grands.

Recherchez les humbles, les simples, les personnes de pit et de bonnes
moeurs; et ne vous entretenez que de choses difiantes.

N'ayez de familiarit avec aucune femme; mais recommandez  Dieu toutes
celles qui sont vertueuses.

Ne souhaitez d'tre familier qu'avec Dieu et les Anges, et vitez d'tre
connu des hommes.

2. Il faut avoir de la charit pour tout le monde; mais la familiarit
ne convient point.

Il arrive que, sans la connatre, on estime une personne sur sa bonne
rputation: et en se montrant, elle dtruit l'opinion qu'on avait
d'elle.

Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduits; et
c'est plutt alors que nous commenons  leur dplaire par les dfauts
qu'ils dcouvrent en nous.


RFLEXION.

  Il faut se prter aux hommes, et ne se donner qu' Dieu. Un commerce
  trop troit avec la crature partage l'me et l'affaiblit: elle doit
  vivre plus haut. _Notre conversation est dans le ciel_, dit
  l'Aptre[35].

  [35] Philipp., III, 20.




CHAPITRE IX.

De l'obissance et du renoncement  son propre sens.


1. C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un suprieur,
dans l'obissance, et de ne pas dpendre de soi-mme.

Il est beaucoup plus sr d'obir que de commander.

Quelques-uns obissent plutt par ncessit que par amour; et ceux-l,
toujours souffrants, sont ports au murmure. Jamais ils ne possderont
la libert d'esprit,  moins qu'ils ne se soumettent de tout leur coeur,
 cause de Dieu.

Allez o vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble
soumission  la conduite d'un suprieur. Plusieurs, s'imaginant qu'ils
seraient meilleurs en d'autres lieux, ont t tromps par cette ide de
changement.

2. Il est vrai que chacun aime  suivre son propre sens, et a plus
d'inclination pour ceux qui pensent comme lui.

Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois ncessaire de
renoncer  notre sentiment pour le bien de la paix.

Quel est l'homme si clair, qu'il sache tout parfaitement?

Ne vous fiez donc pas trop  votre sentiment; mais coutez aussi
volontiers celui des autres.

Si votre sentiment est bon, et qu' cause de Dieu vous l'abandonniez
pour en suivre un autre, vous en retirerez plus d'avantage.

3. J'ai souvent ou dire qu'il est plus sr d'couter et de recevoir un
conseil, que de le donner.

Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon: mais ne vouloir
pas cder aux autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est
la marque d'un esprit superbe et opinitre.


RFLEXION.

  _Le Christ s'est rendu obissant jusqu' la mort, et  la mort de la
  croix_[36]. Qui oserait aprs cela refuser d'obir? Nul ordre dans le
  monde, nulle vie que par l'obissance: elle est le lien des hommes
  entre eux et avec leur auteur, le fondement de la paix et le principe
  de l'harmonie universelle. La famille, la cit, l'glise ou la grande
  socit des intelligences, ne subsistent que par elle, et la
  perfection la plus haute n'est, pour les cratures, qu'une plus
  parfaite obissance, elle seule nous garantit de l'erreur et du pch.
  Qu'est-ce que l'erreur? la pense d'un esprit faillible, qui ne
  reconnat point de matre et n'obit qu' soi. Qu'est-ce que le pch?
  l'acte d'une volont corrompue, qui ne reconnat point de matre et
  n'obit qu' soi. Mais  qui devrons-nous obir?  un homme comme
  nous? Non, non, l'homme n'a sur l'homme aucun lgitime empire; son
  pouvoir n'est que la force, et quand il commande en son propre nom, il
  usurpe insolemment un droit qui ne lui appartient en aucune manire.
  Dieu est l'unique monarque, et toute autorit lgitime est un
  coulement, une participation de sa puissance ternelle, infinie.
  Ainsi, comme l'enseigne l'Aptre, _le pouvoir vient de Dieu_[37], et
  il est soumis  une rgle divine, aussi bien dans l'ordre temporel que
  dans l'ordre religieux; de sorte qu'en obissant au pontife, au
  prince, au pre,  quiconque est rellement _le ministre de Dieu pour
  le bien_[38], c'est  Dieu seul qu'on obit. Heureux celui qui
  comprend cette cleste doctrine: dlivr de la servitude de l'erreur
  et des passions, de la servitude de l'homme, il jouit _de la vraie
  libert des enfants de Dieu_[39].

  [36] Philipp., II, 8.

  [37] Rom., XIII, 1.

  [38] _Ibid._

  [39] _Ibid._, VIII, 21.




CHAPITRE X.

Qu'il faut viter les entretiens inutiles.


1. vitez, autant que vous pourrez, le tumulte du monde; car il y a du
danger  s'entretenir des choses du sicle, mme avec une intention
pure.

Bientt la vanit souille l'me, et la captive.

Je voudrais souvent m'tre t, et ne m'tre point trouv avec des
hommes.

D'o vient que nous aimons tant  parler et  converser, lorsque si
rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une
conscience qui ne soit pas blesse?

C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle,
et un soulagement pour notre coeur fatigu de penses diverses.

Nous nous plaisons  parler,  occuper notre esprit de ce que nous
aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos dsirs.

2. Mais souvent, hlas! bien vainement: car cette consolation extrieure
n'est pas un mdiocre obstacle  la consolation que Dieu donne
intrieurement.

Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans
fruit.

S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut difier.

La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement, nous
empchent d'observer notre langue.

Cependant, de pieuses confrences sur les choses spirituelles, entre des
personnes unies selon Dieu et animes d'un mme esprit, servent beaucoup
au progrs dans la perfection.


RFLEXION.

  Il est crit que nous rendrons compte, au jour du jugement, mme d'une
  parole oiseuse[40]. Ne nous tonnons pas de tant de rigueur: tout est
  srieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si
  formidables consquences. Ce temps que vous dissipez en des entretiens
  inutiles, vous tait donn pour gagner le ciel. Comparez la fin pour
  laquelle vous l'avez reu avec l'usage que vous en faites; et
  cependant que savez-vous s'il vous sera seulement accord une heure de
  plus?

  [40] Matth., XII, 36.




CHAPITRE XI.

Des moyens d'acqurir la paix intrieure, et du soin d'avancer dans la
vertu.


1. Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous
point occuper de ce que disent et de ce que font les autres, et de ce
dont nous ne sommes point chargs.

Comment peut-il tre longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins
trangers, qui cherche  se rpandre au dehors, et ne se recueille que
peu ou rarement en lui-mme?

Heureux les simples, parce qu'ils possderont une grande paix!

2. Comment quelques Saints se sont-ils levs  un si haut degr de
vertu et de contemplation?

C'est qu'ils se sont efforcs de mourir  tous les dsirs de la terre,
et qu'ils ont pu ainsi s'unir  Dieu par le fond le plus intime de leur
coeur, et s'occuper librement d'eux-mmes.

Pour nous, nous sommes trop  nos passions, et trop inquiets de ce qui
se passe.

Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice; nous n'avons point
d'ardeur pour faire chaque jour quelque progrs, et ainsi nous restons
tides et froids.

3. Si nous tions tout  fait morts  nous-mmes, et moins proccups au
dedans de nous, alors nous pourrions aussi goter les choses de Dieu, et
acqurir quelque exprience de la cleste contemplation.

Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis  nos passions et 
nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la voie
parfaite des Saints.

Et, s'il arrive que nous prouvions quelque lgre adversit, nous nous
laissons aussitt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.

4. Si, tels que des soldats gnreux, nous demeurions fermes dans le
combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous
du Ciel.

Car il est toujours prt  aider ceux qui rsistent, et qui esprent en
sa grce; et c'est lui qui nous donne des occasions de combattre, afin
de nous rendre victorieux.

Si nous plaons uniquement le progrs de la vie chrtienne dans les
observances extrieures, notre dvotion sera de peu de dure.

Mettons donc la cogne  la racine de l'arbre, afin que, dgags des
passions, nous possdions notre me en paix.

5. Si nous dracinions chaque anne un seul vice, bientt nous serions
parfaits.

Mais nous sentons souvent au contraire que nous tions meilleurs, et que
notre vie tait plus pure, lorsque nous quittmes le sicle, qu'aprs
plusieurs annes de profession.

Nous devrions crotre chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant
on compte pour beaucoup d'avoir conserv une partie de sa ferveur.

Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout
faire ensuite aisment et avec joie.

6. Il est dur de renoncer  ses habitudes; mais il est plus dur encore
de courber sa propre volont.

Cependant si vous ne savez pas vous vaincre en des choses lgres,
comment remporterez-vous des victoires plus difficiles?

Rsistez ds le commencement  votre inclination: rompez sans aucun
retard toute habitude mauvaise, de peur que peu  peu elle ne vous
engage dans de plus grandes difficults.

Oh! si vous considriez quelle paix pour vous, quelle joie pour les
autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus
d'ardeur pour votre avancement spirituel.


RFLEXION.

  _Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la
  donne_[41]. Quelle aimable douceur, quel touchant amour dans ces
  paroles de Jsus-Christ, et en mme temps quelle instruction profonde.
  Tous les hommes souhaitent la paix, mais il y a deux paix, la paix de
  Jsus-Christ et la paix du monde. Le monde dit  l'ambitieux: Le dsir
  des grandeurs te trouble et t'agite, monte, lve-toi. Il dit 
  l'avare: L'envie des richesses te dvore, amasse, amasse, sans
  t'arrter jamais. Il dit au mondain tourment de ses convoitises:
  Enivre-toi de tous les plaisirs. Il dit enfin  chaque passion: Jouis
  et tu auras la paix. Promesse menteuse! Les soucis, la tristesse,
  l'inquitude, le dgot, les remords, voil la paix du monde. Jsus
  dit: Triomphez de vous-mme, combattez vos dsirs, domptez vos
  convoitises, brisez vos passions: et l'me docile  ses commandements
  repose dans un calme ineffable. Les peines de la vie, les souffrances,
  les injustices, les perscutions, rien n'altre sa paix; et cette
  cleste paix, _qui surpasse tout sentiment_[42], l'accompagne au
  dernier passage, et la suit jusqu'au ciel o se consommera sa
  flicit.

  [41] Joan., XIV, 27.

  [42] Philipp., IV, 7.




CHAPITRE XII.

De l'avantage de l'adversit.


1. Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses,
parce que souvent elles rappellent l'homme  son coeur, et lui font
sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre son esprance en
aucune chose du monde.

Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on
pense mal, ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos
actions et nos intentions. Souvent cela sert  nous rendre humbles, et 
nous prmunir contre la vaine gloire.

Car nous avons plus d'empressement  chercher Dieu, qui voit le fond du
coeur, quand les hommes au dehors nous rabaissent, et pensent mal de
nous.

2. C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il
n'et pas besoin de chercher tant de consolations humaines.

Lorsqu'avec une volont droite, l'homme est troubl, tent, afflig de
mauvaises penses, il reconnat alors combien Dieu lui est ncessaire,
et qu'il n'est capable d'aucun bien sans lui.

Alors il s'attriste, il gmit, il prie,  cause des maux qu'il souffre.

Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort
arrive, afin que, dlivr de ses liens, il soit avec Jsus-Christ.

Alors aussi il comprend bien qu'une scurit parfaite, une pleine paix,
ne sont point de ce monde.


RFLEXION.

  C'est dans l'adversit que chacun de nous apprend  connatre ce qu'il
  est rellement. _Celui qui n'a pas t prouv, que sait-il[43]?_
  L'homme  qui tout prospre est expos  un grand danger; il est bien
   craindre que son me s'assoupisse d'un sommeil pesant, et qu'
  l'heure du rveil on ne lui dise: _Souvenez-vous que vous avez reu
  vos biens sur la terre_[44]. Ici-bas les souffrances sont une grce de
  prdilection; elles nous exercent  la vertu, elles nous fournissent
  de nouvelles occasions de mrite, et nous rendent conformes au Fils de
  Dieu, dont il est crit: _Il a fallu que le Christ souffrt, et qu'il
  entrt ainsi dans sa gloire_[45].

  [43] Eccl., XXXIV, 9.

  [44] Luc., XVI, 25.

  [45] Act., XVII, 3.




CHAPITRE XIII.

De la rsistance aux tentations.


1. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons tre exempts de
tribulations et d'preuves.

C'est pourquoi il est crit au livre de Job: _La tentation est la vie de
l'homme sur la terre_[46].

  [46] Job, VII, 1.

Chacun devrait donc tre toujours en garde contre les tentations qui
l'assigent, et veiller et prier pour ne point laisser lieu aux
surprises du dmon, qui ne dort jamais, et _qui tourne de tous cts,
cherchant quelqu'un pour le dvorer_[47].

  [47] I. Pet.; Ps. V, 8.

Il n'est point d'homme si parfait et si saint, qui n'ait quelquefois des
tentations, et nous ne pouvons en tre entirement affranchis.

2. Mais, quoique importunes et pnibles, elles ne laissent pas d'tre
souvent trs-utiles  l'homme, parce qu'elles l'humilient, le purifient
et l'instruisent.

Tous les Saints ont pass par beaucoup de tentations et de souffrances,
et c'est par cette voie qu'ils ont avanc; mais ceux qui n'ont pu
soutenir ces preuves, Dieu les a rprouvs, et ils ont dfailli dans la
route du salut.

Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, o l'on ne trouve
des peines et des tentations.

3. L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entirement  l'abri des
tentations: car nous en portons le germe en nous,  cause de la
concupiscence dans laquelle nous sommes ns.

L'une succde  l'autre; et nous aurons toujours quelque chose 
souffrir, parce que nous avons perdu le bien et la flicit primitive.

Plusieurs cherchent  fuir pour n'tre point tents, et ils tombent dans
des tentations plus dangereuses.

Il ne suffit pas de fuir pour vaincre; mais la patience et la vritable
humilit nous rendent plus forts que tous nos ennemis.

4. Celui qui, sans arracher la racine du mal, vite seulement les
occasions extrieures, avancera peu: au contraire les tentations
reviennent  lui plus promptement et plus violentes.

Vous vaincrez plus srement peu  peu et par une longue patience, aid
du secours de Dieu, que par une rude et inquite opinitret.

Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement
celui qui est tent; mais consolez-le comme vous voudriez qu'on vous
consolt vous-mme.

5. Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de
l'esprit et le peu de confiance en Dieu.

Car, comme un vaisseau sans gouvernail est pouss  et l par les
flots, ainsi l'homme faible et changeant qui abandonne ses rsolutions
est agit par des tentations diverses.

_Le feu prouve le fer_[48], et la tentation, l'homme juste.

  [48] Eccl., XXXI, 31.

Nous ne savons souvent ce que nous pouvons: mais la tentation montre ce
que nous sommes.

Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation; car
on triomphe beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse
point pntrer dans l'me, et si on le repousse  l'instant mme o il
se prsente pour entrer.

C'est ce qui a fait dire  un ancien: _Arrtez le mal ds son origine,
le remde vient trop tard, quand le mal s'est accru par de longs
dlais_[49].

  [49] Ovid.

D'abord une simple pense s'offre  l'esprit, puis une vive imagination;
ensuite le plaisir, et le mouvement drgl, et le consentement. Ainsi
peu  peu l'ennemi envahit toute l'me, lorsqu'on ne lui rsiste pas ds
le commencement.

Plus on met de retard et de langueur  le repousser, plus on s'affaiblit
chaque jour, et plus l'ennemi devient fort contre nous.

6. Plusieurs sont affligs de tentations plus violentes au commencement
de leur conversion; d'autres  la fin: il y en a qui souffrent presque
toute leur vie.

Quelques-uns sont tents assez lgrement, selon l'ordre de la sagesse
et de la justice de Dieu, qui connat l'tat des hommes, pse leurs
mrites, et dispose tout pour le salut de ses lus.

7. C'est pourquoi, quand nous sommes tents, nous ne devons point perdre
l'esprance, mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne
nous secourir dans toutes nos tribulations; car, selon la parole de
l'Aptre, _il nous fera tirer avantage de la tentation mme, de sorte
que nous puissions la surmonter_[50].

  [50] I. Cor., X, 13.

_Humilions donc nos mes sous la main de Dieu_[51], dans toutes nos
tentations, dans toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relvera les
humbles d'esprit.

  [51] I. Pet.

8. Dans les tentations et les traverses, on reconnat combien l'homme a
fait de progrs. Le mrite est plus grand, et la vertu parat davantage.

Il est peu difficile d'tre pieux et fervent, lorsque l'on n'prouve
rien de pnible; mais celui qui se soutient avec patience au temps de
l'adversit, donne l'espoir d'un grand avancement.

Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les
jours aux petites, afin qu'humilis d'tre si faibles dans les moindres
occasions, ils ne prsument jamais d'eux-mmes dans les grandes.


RFLEXION.

  Nul homme n'est exempt de tentations. Elles nous purifient, nous
  prouvent, nous instruisent, nous humilient. Ce n'est pas seulement
  par la fuite ou par une rsistance violente qu'on en triomphe, mais
  par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de
  Dieu. Veillons cependant, selon le prcepte de Jsus-Christ, _Veillons
  et prions_[52]. On surmonte aisment la tentation naissante; mais si
  on la laisse crotre et se fortifier, on porte, en succombant, la
  peine de sa ngligence ou de sa prsomption. Voulez-vous rellement
  vaincre? Repoussez l'ennemi ds la premire attaque. Voulez-vous
  retirer du combat l'avantage en vue duquel Dieu permet que nous soyons
  tents? Reconnaissez votre misre, votre faiblesse, votre impuissance;
  et humiliez-vous de plus en plus. L'humilit est le fondement de notre
  sret, de notre paix et de toute perfection.

  [52] Marc., XIV, 38.




CHAPITRE XIV.

viter les jugements tmraires, et ne se point rechercher soi-mme.


1. Tournez les yeux sur vous-mme, et gardez-vous de juger les actions
des autres.

En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement: il se trompe le
plus souvent, et commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se
jugeant lui-mme, il travaille toujours avec fruit.

D'ordinaire nous jugeons des choses selon l'inclination de notre coeur,
car l'amour-propre altre aisment en nous la droiture du jugement.

Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins
troubls quand on rsiste  notre sentiment.

2. Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de cach en nous,
qui nous entrane.

Plusieurs se recherchent secrtement eux-mmes dans ce qu'ils font, et
ils l'ignorent.

Ils semblent affermis dans la paix, lorsque tout va selon leurs dsirs;
mais prouvent-ils des contradictions, aussitt ils s'meuvent, et
tombent dans la tristesse.

La diversit des opinions produit souvent des dissensions entre les
amis, entre les citoyens, et mme entre les religieux et les personnes
dvotes.

3. On quitte difficilement une vieille habitude; et nul ne se laisse
volontiers conduire au-del de ce qu'il voit.

Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pntration, plus que
sur la soumission dont Jsus-Christ nous a donn l'exemple, vous serez
trs-peu et trs-tard clair dans la vie spirituelle: car Dieu veut que
nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous levions au-dessus
de toute raison par un ardent amour.


RFLEXION.

  Il y a en nous une secrte malice qui se complat  dcouvrir les
  imperfections de nos frres: et voil pourquoi nous sommes si prompts
   les juger, oubliant qu' Dieu seul appartient le jugement des
  coeurs. Au lieu de scruter si curieusement la conscience d'autrui,
  descendons dans la ntre; nous y trouverons assez de motifs d'tre
  indulgents envers le prochain et de troubles pour nous-mme. Vous
  n'tes charg que de vous, vous ne rpondrez que de vous; _Ne jugez
  donc point, afin que vous ne soyez point jug_[53].

  [53] Matth., VII, 2.




CHAPITRE XV.

Des oeuvres de charit.


1. Pour nulle chose au monde, ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit
faire le moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un
service dans le besoin, diffrer une bonne oeuvre, ou lui en substituer
une meilleure: car alors le bien n'est pas dtruit, mais il se change en
un plus grand.

Aucune oeuvre extrieure ne sert sans la charit; mais tout ce qui se
fait par la charit, quelque petit et quelque vil qu'il soit, produit
des fruits abondants.

Car Dieu regarde moins  l'action qu'au motif qui fait agir.

2. Celui-l fait beaucoup, qui aime beaucoup.

Celui-l fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait; et il fait bien
lorsqu'il subordonne sa volont  l'utilit publique.

Ce qu'on prend pour la charit, souvent n'est que la convoitise; car il
est rare que l'inclination, la volont propre, l'espoir de la
rcompense, ou la vue de quelque avantage particulier, n'influe pas sur
nos actions.

3. Celui qui possde la charit vritable et parfaite, ne se recherche
en rien; mais son unique dsir est que la gloire de Dieu s'opre en
toute chose.

Il ne porte envie  personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur
particulire, ne met point sa joie en lui-mme, et que, ddaignant tous
les autres biens, il ne cherche qu'en Dieu son bonheur.

Il n'attribue jamais aucun bien  la crature; il les rapporte tous 
Dieu de qui ils dcoulent comme de leur source, et dans la jouissance
duquel tous les Saints se reposent  jamais comme dans leur fin
dernire.

Oh! qui aurait une tincelle de la vraie charit, que toutes les choses
de la terre lui paratraient vaines!


RFLEXION.

  Presque toutes les actions des hommes partent d'un principe vici, de
  cette triple concupiscence dont parle saint Jean[54], et contre
  laquelle la vie chrtienne n'est qu'un perptuel combat. L'amour
  drgl de soi, si difficile  vaincre entirement, corrompt trop
  souvent les oeuvres mmes en apparence les plus pures. Que de travaux,
  que d'aumnes, que de pnitences, dans lesquelles on se confie
  peut-tre, seront striles pour le ciel! Dieu ne se donne qu' ceux
  qui l'aiment; il est le prix de la charit, de cet amour innarrable,
  sans bornes et sans mesure, qui, tandis que tout le reste passe,
  demeure ternellement, dit saint Paul[55]. Amour, qui seul faites les
  saints, amour _qui tes Dieu mme_[56], pntrez, possdez,
  transformez en vous toutes les puissances de mon me, soyez ma vie,
  mon unique vie, et maintenant, et  jamais dans les sicles des
  sicles. Ainsi soit-il!

  [54] I. Joan., II, 16.

  [55] I. Cor., XIII, 8.

  [56] I. Joan., IV, 16.




CHAPITRE XVI.

Qu'il faut supporter les dfauts d'autrui.


1. Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le
supporter avec patience, jusqu' ce que Dieu en ordonne autrement.

Songez qu'il est peut-tre mieux qu'il en soit ainsi, pour vous prouver
par la patience, sans laquelle nos mrites sont peu de chose.

Vous devez cependant prier Dieu de vous aider  vaincre ces obstacles,
ou  les supporter avec douceur.

2. Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez
point avec lui, mais confiez tout  Dieu, qui sait tirer le bien du mal,
afin que sa volont s'accomplisse, et qu'il soit glorifi dans tous ses
serviteurs.

Appliquez-vous  supporter patiemment les dfauts et les infirmits des
autres, quelles qu'elles soient; parce qu'il y a aussi bien des choses
en vous, que les autres ont  supporter.

Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment
pourrez-vous faire que les autres soient selon votre gr?

Nous aimons que les autres soient exempts de dfauts, et nous ne
corrigeons point les ntres.

3. Nous voulons qu'on reprenne les autres svrement, et nous ne voulons
pas tre repris nous-mmes.

Nous sommes choqus qu'on leur laisse une trop grande libert, et nous
ne voulons pas qu'on nous refuse rien.

Nous voulons qu'on les retienne par des rglements, et nous ne souffrons
pas qu'on nous contraigne en la moindre chose.

Par l on voit clairement combien il est rare que nous usions de la mme
mesure pour nous et pour les autres.

Si tous taient parfaits, qu'aurions-nous de leur part  souffrir pour
Dieu?

4. Or Dieu l'a ainsi ordonn, afin que nous apprenions  porter le
fardeau les uns des autres: car chacun a son fardeau: personne n'est
sans dfauts, nul ne se suffit  soi-mme, nul n'est assez sage pour se
conduire seul; mais il faut nous supporter, nous consoler, nous aider,
nous instruire, nous avertir mutuellement.

C'est dans l'adversit qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.

Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile; mais elles montrent ce
qu'il est.


RFLEXION.

  Vous ne sauriez, dites-vous, supporter tels et tels dfauts; puissant
  motif de vous humilier! Car Dieu, qui est la perfection mme, les
  supporte, et de beaucoup plus grands. Ce qui vous rend si susceptible,
  ce n'est pas le zle du prochain, mais un amour-propre difficile,
  irritable, ombrageux. Tournez vos regards sur vous-mme, et voyez si
  vos frres n'ont rien  souffrir de vous? La vraie pit est douce et
  patiente, parce qu'elle claire sur ce que l'on est. Celui qui se sent
  faible, et qui en gmit, ne se choque pas aisment des faiblesses des
  autres; il sait que nous avons tous besoin de support, d'indulgence et
  de misricorde; il excuse, il compatit, il pardonne, et conserve ainsi
  la paix au dedans de soi et au dehors la charit.




CHAPITRE XVII.

De la vie religieuse.


1. Il faut que vous appreniez  vous briser en beaucoup de choses, si
vous voulez conserver la paix et la concorde avec les autres.

Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastre ou dans une
congrgation, de n'y tre jamais une occasion de plainte, et d'y
persvrer fidlement jusqu' la mort.

Heureux celui qui, aprs une vie sainte, y a heureusement consomm sa
course!

Si vous voulez tre affermi et crotre dans la vertu, regardez-vous
comme exil et comme tranger sur la terre.

Il faut, pour l'amour de Jsus-Christ, devenir insens selon le monde,
si vous voulez vivre en religieux.

2. L'habit et la tonsure servent peu: c'est le changement des moeurs et
la mortification entire des passions qui font le vrai religieux.

Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son me, ne
trouvera que tribulation et douleur.

Celui-l ne saurait non plus demeurer longtemps en paix, qui ne
s'efforce point d'tre le dernier de tous, et soumis  tous.

3. Vous tes venu pour servir, et non pour dominer: sachez que vous tes
appel pour souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une
vaine oisivet.

Ici donc les hommes sont prouvs comme l'or dans la fournaise.

Ici nul ne peut vivre, s'il ne veut s'humilier de tout son coeur  cause
de Dieu.


RFLEXION.

  Qu'est-ce qu'un bon religieux? c'est un chrtien toujours occup de
  tendre  la perfection. La vie religieuse n'est donc qu'une vie, pour
  ainsi dire, plus chrtienne; et l'abngation de soi-mme est l'abrg
  de tous les devoirs qu'elle impose. Or ces devoirs sont aussi les
  ntres, puisque ce n'est pas seulement  quelques-uns, mais  tous,
  que Jsus-Christ a dit: _Soyez parfaits comme votre Pre cleste est
  parfait_[57]. Pour remplir cette grande vocation, renonons 
  nous-mmes; unissons-nous pleinement au sacrifice de notre divin chef;
  aimons surtout la dpendance, les humiliations, les mpris. Le salut
  est un difice qui ne s'lve que sur les ruines de l'orgueil.

  [57] Matth., V, 48.




CHAPITRE XVIII.

De l'exemple des Saints.


1. Contemplez les exemples des saints Pres, en qui reluisait la vraie
perfection de la vie religieuse, et vous verrez combien peu est ce que
nous faisons, et presque rien.

Hlas! qu'est-ce que notre vie compare  la leur?

Les Saints et les amis de Jsus-Christ ont servi Dieu dans la faim et
dans la soif, dans le froid et dans la nudit, dans le travail et dans
la fatigue, dans les veilles et dans les jenes, dans les prires et
dans les saintes mditations, dans une infinit de perscutions et
d'opprobres.

2. Oh! que de pesantes tribulations ont souffertes les Aptres, les
Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, et tous ceux qui ont voulu suivre
les traces de Jsus-Christ! _Ils ont ha leur me en ce monde, pour la
possder dans l'ternit_[58].

  [58] Joan., XII, 25.

Oh! quelle vie de renoncement et d'austrits, que celle des Saints dans
le dsert! quelles longues et dures tentations ils ont essuyes! que de
fois ils ont t tourments par l'ennemi! que de frquentes et ferventes
prires ils ont offertes  Dieu! Quelles rigoureuses abstinences ils ont
pratiques! quel zle, quelle ardeur pour leur avancement spirituel!
quelle forte guerre contre leurs passions! quelle intention pure et
droite toujours dirige vers Dieu!

Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prires; et
mme, durant le travail, ils ne cessaient point de prier en esprit.

3. Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient 
Dieu leur semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la
contemplation, qu'ils en oubliaient les besoins du corps.

Ils renonaient aux richesses, aux dignits, aux honneurs,  leurs amis,
 leurs parents: ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient  peine
ce qui tait ncessaire pour la vie; s'occuper du corps, mme dans la
ncessit, leur tait une affliction.

Ils taient pauvres des choses de la terre: mais ils taient riches en
grces et en vertus.

Au dehors tout leur manquait; mais Dieu les fortifiait au dedans par sa
grce et par ses consolations.

4. Ils taient trangers au monde, mais unis  Dieu, et ses amis
familiers.

Ils se regardaient comme un pur nant, et le monde les mprisait; mais
ils taient chris de Dieu, et prcieux devant lui.

Ils vivaient dans une sincre humilit, dans une obissance simple, dans
la charit, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus
parfaits et plus agrables  Dieu.

Ils ont t donns en exemple  tous ceux qui professent la vraie
religion, et ils doivent nous exciter plus  avancer dans la perfection,
que la multitude des tides ne nous porte au relchement.

5. Oh! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur
sainte institution! quelle ardeur pour la prire! quelle mulation de
vertu! quelle svre discipline! que de soumission, que de respect ils
montraient tous pour la rgle de leur fondateur!

Ce qui nous reste d'eux atteste encore la saintet et la perfection de
ces hommes qui, en combattant gnreusement, foulrent aux pieds le
monde.

Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa
rgle, et qu'il porte patiemment le joug dont il s'est charg.

 tideur!  ngligence de notre tat qui a si vite teint parmi nous
l'ancienne ferveur! Maintenant tout fatigue notre lchet, jusqu' nous
rendre la vie ennuyeuse.

Plt  Dieu qu'aprs avoir vu tant d'exemples d'hommes vraiment pieux,
vous ne laissiez pas entirement s'assoupir en vous le dsir d'avancer
dans la vertu!


RFLEXION.

   la vue des exemples admirables que nous ont laisss tant de
  disciples fervents de Jsus-Christ, rougissons de notre lchet, et
  animons-nous  marcher courageusement sur leurs traces. Rptons
  souvent ces paroles d'un saint: _Quoi! je ne pourrai pas ce qu'ont pu
  tels et tels?_ Et ajoutons avec l'Aptre: _De moi-mme je ne peux
  rien; mais je puis tout en celui qui me fortifie_[59]. Toute notre
  force consiste  sentir notre faiblesse et  en connatre le remde
  qui est la grce du mdiateur.

  [59] Philipp., IV, 13.




CHAPITRE XIX.

Des exercices d'un bon religieux.


1. La vie d'un vrai religieux doit tre pleine de toutes les vertus; de
sorte qu'il soit tel intrieurement qu'il parat devant les hommes.

Et certes il doit tre encore bien plus parfait au dedans qu'il ne le
semble au dehors, parce que Dieu nous regarde, et que nous devons,
partout o nous sommes, le rvrer profondment, et marcher en sa
prsence purs comme les Anges.

Nous devons chaque jour renouveler notre rsolution, nous exciter  la
ferveur, comme si notre conversion commenait aujourd'hui seulement, et
dire:

Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes rsolutions et dans votre service;
donnez-moi de bien commencer maintenant, car ce que j'ai fait jusqu'ici
n'est rien.

2. La fermet de notre rsolution est la mesure de notre progrs; et une
grande diligence est ncessaire  celui qui veut avancer. Si celui qui
forme les rsolutions les plus fortes se relche souvent, que sera-ce de
celui qui n'en prend que rarement, ou n'en prend que de faibles?

Toutefois nous abandonnons nos rsolutions de diverses manires, et la
moindre omission dans nos exercices a presque toujours quelque suite
fcheuse.

Les justes, dans leurs rsolutions, comptent bien plus sur la grce de
Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent,
c'est en lui seul qu'ils mettent leur confiance.

_Car l'homme propose, mais Dieu dispose_[60], _et la voie de l'homme
n'est pas en lui_[61].

  [60] Prov., XVI, 9.

  [61] Jr., X, 23.

3. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires, par quelque
motif pieux, ou pour l'utilit de nos frres, il nous sera facile
ensuite de rparer cette omission.

Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par ngligence,
c'est une faute grave, et qui nous sera funeste.

Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisment en beaucoup
de fautes.

On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout 
l'gard de ce qui forme le plus grand obstacle  notre avancement.

Il faut examiner et rgler galement notre intrieur et notre extrieur,
parce que l'un et l'autre servent  nos progrs.

4. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au
moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.

Le matin, formez vos rsolutions; le soir, examinez votre conduite, ce
que vous avez t dans vos paroles, vos actions, vos penses: peut-tre
en cela avez-vous souvent offens Dieu et le prochain.

Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du
dmon.

Rprimez l'intemprance, et vous rprimerez plus aisment tous les
autres dsirs de la chair.

Ne soyez jamais tout  fait oisif; mais lisez, ou crivez, ou priez, ou
mditez, ou travaillez  quelque chose d'utile  la communaut.

Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrtion aux exercices du
corps, et ils ne conviennent pas galement  tous.

5. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paratre au dehors:
il est plus sr de remplir en secret ses exercices particuliers.

Prenez garde cependant de ngliger les exercices communs pour ceux de
votre choix. Mais, aprs avoir accompli fidlement et pleinement les
devoirs prescrits, s'il vous reste du temps, rendez-vous  vous-mme,
selon le mouvement de votre dvotion.

Tous ne sauraient suivre les mmes exercices: l'un convient mieux 
celui-ci, l'autre  celui-l.

On aime mme  les diversifier selon les temps; il y en a qu'on gote
plus aux jours de ftes, et d'autres aux jours ordinaires.

Les uns nous sont ncessaires au temps de la tentation, les autres au
temps de la paix et du repos.

Autres sont les penses qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand
nous prouvons de la joie en Dieu.

6. Il faut, vers l'poque des grandes ftes, renouveler nos pieux
exercices, et implorer avec plus de ferveur les suffrages des Saints.

Proposons-nous de vivre d'une fte  l'autre, comme si nous devions
alors sortir de ce monde, et entrer dans l'ternelle fte.

Et pour cela prparons-nous avec soin dans ces saints temps, par une vie
plus fervente, par une plus svre observance des rgles, comme devant
bientt recevoir de Dieu le prix de notre travail.

7. Et si ce moment est diffr, croyons que nous ne sommes pas encore
bien prpars, ni dignes de cette gloire immense qui nous sera
dcouverte en son temps, et redoublons d'efforts pour nous mieux
disposer  ce passage.

_Heureux le serviteur_, dit saint Luc, _que le Seigneur, quand il
viendra, trouvera veillant. Je vous dis, en vrit, qu'il l'tablira sur
tous ses biens_[62].

  [62] Luc., XII, 37.


RFLEXION.

  _La vie de l'homme sur la terre est un combat perptuel_[63] contre le
  dmon, contre le monde et contre lui-mme. Les uns se retirent dans le
  clotre pour rsister plus aisment, les autres demeurent au milieu du
  sicle: mais tous ne peuvent vaincre que par l'exercice d'une
  continuelle vigilance. L'habitude du recueillement, l'amour de la
  retraite, une attention constante sur ses paroles, ses penses, ses
  sentiments, la fidlit aux plus lgers devoirs et aux plus humbles
  pratiques, prservent de grandes tentations, et attirent les grces du
  Ciel. _Celui qui nglige les petites choses, tombera peu  peu_[64],
  dit l'Esprit saint.

  [63] Job, VII, 1.

  [64] Eccli., XIX, 1.




CHAPITRE XX.

De l'amour de la solitude et du silence.


1. Cherchez un temps propre  vous occuper de vous-mme; et pensez
souvent aux bienfaits de Dieu.

Laissez l ce qui ne sert qu' nourrir la curiosit. Lisez plutt ce qui
touche le coeur, que qui amuse l'esprit.

Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez
l'oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir
pour les saintes mditations.

Les plus grands Saints vitaient, autant qu'il leur tait possible, le
commerce des hommes, et prfraient vivre en secret avec Dieu.

2. Un ancien a dit: _Toutes les fois que j'ai t dans la compagnie des
hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'tais_[65].

  [65] Senec., p. VII.

C'est ce que nous prouvons souvent, lorsque nous nous livrons  de
longs entretiens.

Il est plus ais de se taire que de ne point excder dans ses paroles.

Il est plus ais de se tenir chez soi cach, que de se garder de
soi-mme suffisamment au dehors.

Celui donc qui aspire  la vie intrieure et spirituelle doit se retirer
de la foule avec Jsus.

Nul ne se montre sans pril, s'il n'aime  demeurer cach.

Nul ne parle avec mesure, s'il ne se tait volontiers.

Nul n'est en sret dans les premires places, s'il n'aime les
dernires.

Nul ne commande sans danger, s'il n'a pas appris  bien obir.

3. Nul ne se rjouit avec scurit, s'il ne possde en lui-mme le
tmoignage d'une bonne conscience.

Cependant la confiance des Saints a toujours t pleine de la crainte de
Dieu: quel que ft l'clat de leurs vertus, quelque abondantes que
fussent leurs grces, ils n'en taient ni moins humbles ni moins
vigilants.

L'assurance des mchants nat au contraire de l'orgueil et de la
prsomption, et finit par l'aveuglement.

Ne vous promettez point de sret en cette vie, quoique vous paraissiez
tre un saint religieux ou un pieux solitaire.

4. Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus
grands dangers,  cause de leur trop de confiance.

Il est donc utile  plusieurs de n'tre pas entirement dlivrs des
tentations, et de souffrir des attaques frquentes; de peur que,
tranquilles sur eux-mmes, ils ne s'lvent avec orgueil, ou qu'ils ne
se livrent trop aux consolations du dehors.

Oh! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on
ne s'occupait du monde, qu'on possderait une conscience pure!

Oh! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et
 Dieu, et plaant en lui toute son esprance, de quelle paix et de quel
repos il jouirait!

5. Nul n'est digne des consolations clestes, s'il ne s'est exerc
longtemps dans la sainte componction.

Si vous dsirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre
cellule, et bannissez-en le bruit du monde, selon ce qui est crit:
_Mme sur votre couche, que votre coeur soit plein de componction_[66].

  [66] Ps. IV, 5.

Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au dehors.

La cellule qu'on quitte peu devient douce; frquemment dlaisse, elle
engendre l'ennui.

Si, ds le premier moment o vous sortez du sicle, vous tes fidle 
la garder, elle vous deviendra comme une amie chre, et sera votre
consolation la plus douce.

6. Dans le silence et le repos, l'me pieuse fait de grands progrs, et
pntre ce qu'il y a de cach dans l'criture.

L, elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie
toutes les nuits; et elle s'unit d'autant plus familirement  son
Crateur, qu'elle vit plus loigne du tumulte du monde.

Celui donc qui se spare de ses connaissances et de ses amis, Dieu
s'approchera de lui avec les saints Anges.

Il vaut mieux tre cach et prendre soin de son me, que de faire des
miracles et de s'oublier soi-mme.

Il est louable dans un religieux de sortir rarement, et de n'aimer ni 
voir les hommes ni  tre vu d'eux.

7. Pourquoi voulez-vous voir ce qu'il ne vous est point permis d'avoir?

Le monde passe et sa concupiscence.

Les dsirs des sens entranent  et l; mais, l'heure passe, que
rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un coeur dissip?

Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la
tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.

Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais  la fin elle
blesse et tue.

8. Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez o vous tes? Voil
le ciel, la terre, les lments: or, c'est d'eux que tout est fait.

O que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil?

Vous croyez peut-tre vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.

Quand vous verriez toutes choses  la fois, que serait-ce qu'une vision
vaine?

Levez les veux en haut vers Dieu, et priez pour vos pchs et vos
ngligences.

Laissez aux hommes vains les choses vaines: pour vous, ne vous occupez
que de ce que Dieu vous commande.

Fermez sur vous votre porte, et appelez  vous Jsus votre bien-aim.

Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part
autant de paix.

Si vous n'tiez pas sorti, et que vous n'eussiez pas entendu quelque
bruit du monde, vous seriez demeur dans cette douce paix: mais parce
que vous aimez  entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter
ensuite le trouble du coeur.


RFLEXION.

  Que cherchez-vous dans le monde? le bonheur? Il n'y est pas. coutez
  ce cri de dtresse, cette plainte lamentable qui s'lve de tous les
  points de la terre, et se prolonge de sicle en sicle. C'est la voix
  du monde. Qu'y cherchez-vous encore? Des lumires, des secours, des
  consolations, pour accomplir en paix votre plerinage? Le monde est
  livr  l'esprit de tnbres[67],  toutes les convoitises qu'il
  inspire,  tous les crimes et  tous les maux dont il est le principe;
  et c'est pourquoi le prophte s'criait: _Je me suis loign, j'ai
  fui, et j'ai demeur dans la solitude_[68]. L, dans le silence des
  cratures, Dieu parle au coeur, et sa parole est si merveilleuse, si
  douce et si ravissante, que l'me ne veut plus entendre que lui,
  jusqu'au jour o tous les voiles tant dchirs, elle le contemplera
  face  face[69]. Le christianisme a peupl le dsert de ces mes
  choisies, qui, se drobant au monde, et foulant aux pieds ses
  plaisirs, ses honneurs, ses trsors, et la chair, et le sang, nous
  offrent, dans la puret de leur vie, une image de la vie des anges.
  Cependant les Chrtiens ne sont pas tous appels  ce sublime tat de
  perfection; mais au milieu du bruit et du tumulte de la socit, tous
  doivent se crer, au fond de leur coeur, une solitude o ils puissent
  se retirer pour converser avec Jsus-Christ, et se recueillir en sa
  prsence. C'est ainsi que ramens des penses du temps  la pense des
  choses ternelles, ils auront  dgot celles qui passent, et seront
  dans le monde comme n'en tant pas: heureux tat o s'accomplit pour
  le fidle ce que dit l'Aptre: _notre vie est cache avec Jsus-Christ
  en Dieu_[70].

  [67] I. Joann., V, 19.

  [68] Ps. LIV, 8.

  [69] I. Cor., XIII, 12.

  [70] Coloss., III, 3.




CHAPITRE XXI.

De la componction du coeur.


1. Si vous voulez faire quelque progrs, conservez-vous dans la crainte
de Dieu, et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens  une
svre discipline, et ne vous livrez pas aux joies insenses.

Disposez votre coeur  la componction, et vous trouverez la vraie pit.

La componction produit beaucoup de biens, qu'on perd bientt en
s'abandonnant aux vains mouvements de son coeur.

Chose trange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement
dans la joie, lorsqu'il considre son exil, et  combien de prils est
expose son me!

2.  cause de la lgret de notre coeur et de l'oubli de nos dfauts,
nous ne sentons pas les maux de notre me, et souvent nous rions
vainement quand nous devrions bien plutt pleurer.

Il n'y a de vraie libert et de joie solide que dans la crainte de Dieu
et la bonne conscience.

Heureux qui peut loigner tout ce qui le distrait et l'arrte, pour se
recueillir tout entier dans une sainte componction.

Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou
l'appesantir.

Combattez gnreusement: on triomphe d'une habitude par une autre
habitude.

Si vous savez laisser l les hommes, ils vous laisseront bientt faire
ce que vous voudrez.

3. N'attirez pas  vous les affaires d'autrui; et ne vous embarrassez
point dans celles des grands.

Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos
amis, ayez soin de vous reprendre vous-mme.

Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point;
mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de
vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux.

Il est souvent plus utile et plus sr de n'avoir pas beaucoup de
consolations en cette vie, et surtout de consolations sensibles.

Cependant si nous sommes privs des consolations divines, ou si nous ne
les prouvons que rarement, la faute en est  nous, parce que nous ne
cherchons point la componction du coeur, et que nous ne rejetons pas
entirement les vaines consolations du dehors.

4. Reconnaissez que vous tes indigne des consolations clestes, et que
vous mritez plutt de grandes tribulations.

Quand l'homme est pntr d'une parfaite componction, le monde entier
lui est alors amer et insupportable.

Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.

Car, en considrant, soit lui-mme, soit les autres, il sait que nul
ici-bas n'est sans tribulation; et plus il se regarde attentivement,
plus profonde est sa douleur.

Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intrieure, ce
sont nos pchs et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement
ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel.

5. Si vous pensiez plus souvent  votre mort qu' la longueur de la vie,
nul doute que vous n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.

Et si vous rflchissiez srieusement aux peines de l'Enfer et du
Purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la
douleur, et que vous ne redouteriez aucune austrit.

Mais parce que ces vrits ne pntrent point jusqu'au coeur, et que
nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et
ngligents.

6. Souvent c'est langueur de l'me, si notre chair misrable se plaint
si aisment.

Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de
componction, et dites avec le Prophte: _Nourrissez-moi, Seigneur, du
pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs_[71].

  [71] Ps. LXXIX, 6.


RFLEXION.

  La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps,
  maladies de l'me, inquitudes, afflictions, pch, tel est
  l'accablant fardeau qu'il nous faut porter, depuis notre naissance
  jusqu' la tombe; et cependant,  force de travail, l'homme parvient 
  dcouvrir, au milieu de ses misres, je ne sais quelles joies
  insenses dont il s'enivre avidement. Fuyons ces folles joies du
  monde: arrtons notre pense sur le chtiment qui les doit suivre, sur
  nos fautes si multiplies; et demandons  Dieu avec la componction du
  coeur, ce repentir plein d'amour, ces heureuses larmes que Jsus a
  bnies par ces consolantes paroles: _Beaucoup de pchs vous sont
  remis, parce que vous avez beaucoup aim_[72].


  [72] Luc., VII, 47.




CHAPITRE XXII.

De la considration de la misre humaine.


1. En quelque lieu que vous soyez, de quelque ct que vous vous
tourniez, vous serez misrable, si vous ne revenez vers Dieu.

Pourquoi vous troubler de ce que rien n'arrive comme vous le dsirez et
comme vous le voulez?  qui est-ce que tout succde selon sa volont? Ni
 vous, ni  moi, ni  aucun homme sur la terre.

Nul en ce moment, ft-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de
tribulations.

Qui donc a le meilleur sort? Celui, certes, qui sait souffrir quelque
chose pour Dieu.

2. Dans leur faiblesse et leur peu de lumires, plusieurs disent: Que
cet homme a une heureuse vie! qu'il est riche, grand, puissant, lev!

Mais considrez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du
temps ne sont rien; que, toujours trs-incertains, ils sont plutt un
poids qui fatigue, parce qu'on ne les possde jamais sans dfiance et
sans crainte.

Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas l le bonheur de
l'homme: la mdiocrit lui suffit.

C'est vraiment une grande misre de vivre sur la terre.

Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie
prsente lui devient amre, parce qu'il sent mieux et voit plus
clairement l'infirmit de la nature humaine et sa corruption.

Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, tre assujetti 
toutes les ncessits de la nature, c'est vraiment une grande misre et
une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait tre dgag de ses
liens terrestres, et dlivr de tout pch.

3. Car l'homme intrieur est, en ce monde, trangement appesanti par les
ncessits du corps.

Et c'est pourquoi le Prophte demandait, avec d'ardentes prires, d'en
tre affranchi, disant: _Seigneur, dlivrez-moi de mes ncessits_[73].

  [73] Ps. XXIV, 17.

Malheur donc  ceux qui ne connaissent point leur misre! et malheur
encore plus  ceux qui aiment cette misre et cette vie prissable!

Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant  peine le
ncessaire en travaillant ou en mendiant, ils n'prouveraient aucun
souci du royaume de Dieu, s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.

4.  coeurs insenss et infidles, si profondment enfoncs dans les
choses de la terre, qu'ils ne gotent rien que ce qui est charnel!

Les malheureux! ils sentiront douloureusement  la fin combien tait
vil, combien n'tait rien ce qu'ils ont aim.

Mais les Saints de Dieu, tous les fidles amis de Jsus-Christ ont
mpris ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute
leur esprance, tous leurs dsirs aspiraient aux biens ternels.

Tout leur coeur s'levait vers les biens invisibles et imprissables, de
peur que l'amour des choses visibles ne les abaisst vers la terre.

5. Ne perdez pas, mon frre, l'esprance d'avancer dans la vie
spirituelle: vous en avez encore le temps.

Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos
rsolutions? Levez-vous et commencez  l'instant, et dites: Voici le
temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me
corriger.

Quand la vie vous est pesante et amre, c'est alors le temps de mditer.

_Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de
rafrachissement_[74].

  [74] Ps. LXV, 12.

Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons tre sans pch,
ni sans ennui et sans douleur.

Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misre; mais en
perdant l'innocence par le pch, nous avons aussi perdu la vraie
flicit.

Il faut donc persvrer dans la patience, et attendre la misricorde de
Dieu, _jusqu' ce que l'iniquit passe_[75], _et que ce qui est mortel
en vous soit absorb par la vie_[76].

  [75] Ps. LV, LVI, 2.

  [76] II. Cor., V, 4.

6. Oh! quelle est grande la fragilit qui toujours incline l'homme au
mal!

Vous confessez aujourd'hui vos pchs, et vous y retombez le lendemain.

Vous vous proposez d'tre sur vos gardes, et une heure aprs vous
agissez comme si vous ne vous tiez rien propos.

Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais
lever en nous-mme, tant si fragiles et si inconstants.

Nous pouvons perdre en un moment, par notre ngligence, ce qu' peine
avons-nous acquis par la grce, avec un long travail.

7. Que sera-ce de nous  la fin du jour, si nous sommes si lches ds le
matin?

Malheur  nous, si nous voulons goter le repos, comme si dj nous
tions en paix et en assurance, tandis qu'on ne dcouvre pas dans notre
vie une seule trace de vraie saintet!

Nous aurions bien besoin d'tre instruits encore, et forms  de
nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y
aurait en nous quelque esprance de changement, et d'un plus grand
progrs dans la vertu.


RFLEXION.

  _L'homme n de la femme vit peu de jours, et il est rassasi
  d'angoisses_[77]. Voil notre destine telle que le pch l'a faite.
  coutez les gmissements de l'humanit entire dont Job tait la
  figure: Prisse le jour o je suis n, et la nuit o il fut dit: Un
  homme a t conu! Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma
  mre, ou n'ai-je pas pri en en sortant? Pourquoi m'a-t-elle reu sur
  ses genoux, et allait de ses mamelles? Maintenant je dormirais en
  silence, et je reposerais dans mon sommeil[78]. Mais dj sur cette
  grande misre se levait l'aurore d'une grande esprance. Je sais que
  mon Rdempteur est vivant, et que je serai de nouveau revtu de ma
  chair, et dans ma chair je verrai mon Dieu; je le verrai, et mes yeux
  le contempleront[79]. Ds lors tout change: ces douleurs, auparavant
  sans consolation, unies  celles du Rdempteur, ne sont plus qu'une
  expiation ncessaire, une preuve de justice et de misricorde, une
  semence d'ternelles joies. Le Christ, en mourant, a ouvert le ciel 
  l'homme dchu, qui, pour unique grce, demandait  la terre un
  tombeau[80]. Et nous nous plaindrions des souffrances auxquelles Dieu
  rserve un tel prix! Et le murmure serait sur nos lvres, lorsque, par
  les tribulations, Jsus-Christ daigne nous associer aux mrites de son
  sacrifice! C'en est fait, Seigneur, je reconnais mon aveuglement, mon
  ingratitude, et je ne veux plus dsirer ici-bas que d'avoir part 
  votre passion, afin de participer un jour  votre gloire.

  [77] Job, XIV, 1.

  [78] _Ibid._, III, 3, 11-13.

  [79] _Ibid._, XIX, 25-27.

  [80] _Ibid._, III, 21, 22.




CHAPITRE XXIII.

De la mditation de la mort.


1. C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel tat
vous tes.

L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu; et quand il n'est plus
sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.

 stupidit et duret du coeur humain, qui ne pense qu'au prsent et ne
prvoit pas l'avenir!

Dans toutes vos actions, dans toutes vos penses, vous devriez tre tel
que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.

Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.

Il vaudrait mieux viter le pch que fuir la mort.

Si aujourd'hui vous n'tes pas prt, comment le serez-vous demain?

Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un
lendemain?

2. Que sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu?

Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutt elle augmente
nos crimes.

Plt  Dieu que nous eussions bien vcu dans ce monde un seul jour!

Plusieurs comptent les annes de leur conversion; mais souvent qu'ils
sont peu changs, et que ces annes ont t striles!

S'il est terrible de mourir, peut-tre est-il plus dangereux de vivre si
longtemps.

Heureux celui  qui l'heure de sa mort est toujours prsente, et qui se
prpare chaque jour  mourir!

Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous
passerez par cette voie.

3. Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez
pas vous promettre de voir le matin.

Soyez donc toujours prt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous
surprenne jamais.

Plusieurs sont enlevs par une mort soudaine et imprvue: _car le Fils
de l'homme viendra  l'heure qu'on n'y pense pas_[81].

  [81] Luc., XII, 40.

Quand viendra cette dernire heure, vous commencerez  juger tout
autrement de votre vie passe, et vous gmirez amrement d'avoir t si
ngligent et si lche.

4. Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'tre tel dans la vie
qu'il souhaite d'tre trouv  la mort!

Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que
le parfait mpris du monde, le dsir ardent d'avancer dans la vertu,
l'amour de la rgularit, le travail de la pnitence, l'abngation de
soi-mme, et la constance  souffrir toutes sortes d'adversits pour
l'amour de Jsus-Christ.

Vous pouvez faire beaucoup de bien, tandis que vous tes en sant: mais,
malade, je ne sais ce que vous pourrez.

Il en est peu que la maladie rende meilleurs, comme il en est peu qui se
sanctifient par de frquents plerinages.

5. Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne diffrez
point votre salut dans l'avenir, car les hommes vous oublieront plus
vite que vous ne pensez.

Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de
bien, que d'esprer dans le secours des autres.

Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-mme, qui s'inquitera de
vous dans l'avenir?

Maintenant le temps est d'un grand prix. _Voici maintenant le temps
propice, voici le jour du salut_[82].

  [82] II. Cor., VI, 2.

Mais,  douleur! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait
vous servir  mriter de vivre ternellement.

6. Viendra le temps o vous dsirerez un seul jour, une seule heure,
pour purifier votre me, et je ne sais si vous l'obtiendrez.

Ah! mon frre, de quel pril, de quelle crainte terrible vous pourriez
vous dlivrer, si vous tiez  prsent toujours en crainte et en
dfiance de la mort!

tudiez-vous maintenant  vivre de telle sorte qu' l'heure de la mort
vous ayez plus sujet de vous rjouir que de craindre.

Apprenez maintenant  mourir au monde, afin de commencer alors  vivre
avec Jsus-Christ.

Apprenez maintenant  tout mpriser, afin de pouvoir alors aller
librement  Jsus-Christ.

Chtiez maintenant votre corps par la pnitence, afin que vous puissiez
alors avoir une solide confiance.

7. Insenss, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque
vous n'avez pas un seul jour d'assur?

Combien ont t tromps et arrachs subitement de leurs corps!

Combien de fois avez-vous ou dire: Cet homme a t tu d'un coup
d'pe, celui-ci s'est noy, celui-l s'est bris en tombant d'un lieu
lev; l'un a expir en mangeant, l'autre en jouant; l'un a pri par le
feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre par la main
des voleurs.

Et ainsi la fin de tous est la mort, et _la vie des hommes passe comme
l'ombre_[83].

  [83] Job, XIV, 10. Ps. CXLIII, 4.

8. Qui se souviendra de vous aprs votre mort, et qui priera pour vous?

Faites, faites maintenant, mon cher frre, tout ce que vous pouvez, car
vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la
mort.

Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.

Ne pensez qu' votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.

_Faites-vous maintenant des amis_, en honorant les Saints et en imitant
leurs oeuvres, _afin qu'arriv au terme de cette vie, ils vous reoivent
dans les tabernacles ternels_[84].

  [84] Luc., XVI, 9.

9. Vivez sur la terre comme un voyageur et un tranger  qui les choses
du monde ne sont rien.

Conservez voire coeur libre et toujours lev vers Dieu, parce que _vous
n'avez point ici-bas de demeure permanente_[85].

  [85] Heb., XIII, 14.

Que vos gmissements, vos larmes, vos prires, montent tous les jours
vers le ciel, afin que votre me, aprs la mort, mrite de passer
heureusement  Dieu.


RFLEXION.

  Approchez de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et djoints:
  voil tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu
  peut-tre, et qui ne pensait pas plus  la mort, il y a peu d'annes,
  que vous n'y pensez aujourd'hui. Ne fallait-il pas, en effet, qu'il
  songet d'abord  sa fortune,  celle des siens,  l'tablissement de
  sa famille? aussi s'en est-il occup jusqu'au dernier moment. Eh bien!
  maintenant allez, entrez dans sa maison. Des hritiers indiffrents y
  jouissent des biens qu'il avait amasss, et travaillent eux-mmes  en
  amasser de nouveaux: du reste nul souvenir du mort. Quelque chose de
  lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il
  avait une me, une me rachete du sang de Jsus-Christ: o est-elle?
   l'instant o elle quitta le corps, sa demeure fut fixe, ou dans le
  ciel sans crainte dsormais, ou dans l'enfer sans esprance. Terrible,
  terrible alternative! Et  prsent, plongez-vous dans les soins de la
  terre, diffrez votre conversion: dites encore, il sera temps demain.
  Insens! ce temps, dont tu abuses, creuse ta fosse, et demain ce sera
  l'ternit!




CHAPITRE XXIV.

Du jugement et des peines des pcheurs.


1. En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour o vous
serez l, debout devant le Juge svre,  qui rien n'est cach, qu'on
n'apaise point par des prsents, qui ne reoit point d'excuses; mais qui
jugera selon la justice.

Pcheur misrable et insens! que rpondrez-vous  Dieu qui sait tous
vos crimes, vous qui tremblez quelquefois  l'aspect d'un homme irrit?

Par quel trange oubli de vous-mme vous en allez-vous, sans rien
prvoir, vers ce jour o nul ne pourra tre excus ni dfendu par un
autre, mais o chacun sera pour soi un fardeau assez pesant?

Maintenant votre travail produit son fruit; vos larmes sont agres, vos
gmissements couts; votre douleur satisfait  Dieu, et purifie votre
me.

2. Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui,
en butte aux outrages, s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa
propre injure; qui prie sincrement pour ceux qui le contristent, et
leur pardonne du fond du coeur; qui, s'il a pein les autres, est
toujours prt  demander pardon; qui incline  la compassion plus qu'
la colre; qui se fait violence  lui-mme, et s'efforce d'assujettir
entirement la chair  l'esprit.

Il vaut mieux se purifier maintenant de ses pchs et retrancher ses
vices, que d'attendre  les expier en l'autre vie.

Oh! combien nous nous trompons nous-mmes par l'amour dsordonn que
nous avons pour notre chair!

3. Que dvorera ce feu, sinon vos pchs?

Plus vous vous pargnez vous-mme  prsent, et plus vous flattez votre
chair, plus ensuite votre chtiment sera terrible, et plus vous amassez
pour le feu ternel.

L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses o il a le plus
pch.

L, les paresseux seront percs par des aiguillons ardents, et les
intemprants tourments par une faim et une soif extrmes.

L, les voluptueux et les impudiques seront plongs dans une poix
brlante et dans un soufre ftide; comme des chiens furieux, les envieux
hurleront dans leur douleur.

4. Chaque vice aura son tourment propre.

L, les superbes seront remplis de confusion, et les avares rduits  la
plus misrable indigence.

L, une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent annes ici
dans la plus dure pnitence.

Ici, quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: l, nul
repos, nulle consolation pour les damns.

Soyez donc maintenant plein d'apprhension et de douleur pour vos
pchs, afin de partager, au jour du jugement, la scurit des
bienheureux.

_Car les justes alors s'lveront avec une grande assurance contre ceux
qui les auront opprims et mpriss_[86].

  [86] Sap., V, 1.

Alors se lvera, pour juger, celui qui se soumet aujourd'hui humblement
aux jugements des hommes.

Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous
cts l'pouvante environnera le superbe.

5. Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit  tre
insens et mprisable pour Jsus-Christ.

Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, _et
toute iniquit sera muette_[87].

  [87] Ps. CVI, 42.

Alors tous les justes seront transports d'allgresse, et tous les
impies consterns de douleur.

Alors la chair afflige se rjouira plus que si elle avait toujours t
nourrie dans les dlices.

Alors les vtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux
perdront tout leur clat.

Alors la plus pauvre petite demeure sera juge au-dessus du palais tout
brillant d'or.

Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que
toute la puissance du monde; et une obissance simple, leve plus haut
que toute la prudence du sicle.

6. Alors on trouvera plus de joie dans la puret d'une bonne conscience,
que dans une docte philosophie.

Alors le mpris des richesses aura plus de poids dans la balance, que
tous les trsors de la terre.

Alors le souvenir d'une pieuse prire vous sera de plus de consolation,
que celui d'un repas splendide.

Alors vous vous rjouirez plus du silence gard que des longs
entretiens.

Alors les oeuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.

Alors vous prfrerez une vie de peine et de travail  tous les plaisirs
de la terre.

Apprenez donc maintenant  supporter quelques lgres souffrances, afin
d'tre alors dlivr de souffrances plus grandes.

prouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.

Si vous ne pouvez maintenant souffrir si peu de chose, comment
supporterez-vous les tourments ternels?

Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que
sera-ce donc alors des tortures de l'enfer!

Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut runir; vous ne
pouvez goter ici-bas les dlices du monde, et rgner ensuite avec
Jsus-Christ.

7. Si vous aviez vcu jusqu' ce jour dans les honneurs et les volupts,
de quoi cela vous servirait-il, s'il vous fallait mourir  l'instant?

Donc tout est vanit, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

Car celui qui aime Dieu de tout son coeur, ne craint ni la mort, ni le
supplice, ni le jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous
donne un sr accs prs de Dieu.

Mais celui qui aime encore le pch, il n'est pas surprenant qu'il
redoute la mort et le jugement.

Cependant si l'amour ne vous loigne pas encore du mal, il est bon qu'au
moins la crainte vous retienne.

Celui qui est peu touch de la crainte de Dieu ne saurait longtemps
persvrer dans le bien: mais il tombera bientt dans les piges du
dmon.


RFLEXION.

  _Dieu est patient_, dit saint Augustin, _parce qu'il est ternel_.
  Mais, aprs les jours de patience, viendra le jour de la justice; jour
  d'effroi, jour invitable; o toute chair comparatra devant le Roi de
  l'ternit, pour rendre compte de ses oeuvres et de ses penses mmes.
  Transportez-vous en esprit  ce moment formidable: voil que la
  poussire des tombeaux s'meut, et de toutes parts la foule des morts
  accourt aux pieds du souverain juge. L, tous les secrets sont
  dvoils, la conscience n'a plus de tnbres, et chacun attend en
  silence le sort qui lui est destin pour toujours. Les deux cits se
  sparent; la grande sentence est prononce; elle ouvre le paradis aux
  justes, et tombe sur les pcheurs avec tout le poids d'une ternelle
  rprobation. Environn des anges fidles et de la troupe
  resplendissante des lus, Jsus-Christ remonte dans sa gloire: Satan
  saisit sa proie et l'entrane dans l'abme: tout est consomm 
  jamais; il ne reste plus que les joies du ciel, et le dsespoir de
  l'enfer. Pendant que vous tes encore sur la terre, le choix entre ces
  demeures vous est laiss: choisissez donc, mais n'oubliez pas qu'il
  n'y a point de repentir de l'autre ct de la tombe.




CHAPITRE XXV.

Qu'il faut travailler avec ferveur  l'amendement de sa vie.


1. Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu, et faites-vous
souvent cette demande: Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitt
le sicle?

N'tait-ce pas afin de vivre pour Dieu, et devenir un homme spirituel?

Embrasez-vous donc du dsir d'avancer, parce que vous recevrez bientt
la rcompense de vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni
douleur.

Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos: que dis-je? une
joie ternelle!

Si vous agissez constamment avec ardeur et fidlit, Dieu aussi sera
sans doute fidle et magnifique dans ses rcompenses.

Vous devez conserver une ferme esprance de parvenir  la gloire; mais
il ne faut pas vous livrer  une scurit trop profonde, de peur de
tomber dans le relchement ou dans la prsomption.

2. Un nomme qui flottait souvent, plein d'anxits, entre la crainte et
l'esprance, tant un jour accabl de tristesse, entra dans une glise,
et, se prosternant devant un autel pour prier, il disait et redisait en
lui-mme: Oh! si je savais que je dusse persvrer! Aussitt il entendit
intrieurement cette divine rponse: Si vous le saviez, que
voudriez-vous faire? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous
jouirez de la paix.

Consol  l'instant mme, et fortifi, il s'abandonna sans rserve  la
volont de Dieu, et ses agitations cessrent.

Il ne voulut plus rechercher avec curiosit ce qui lui arriverait dans
l'avenir; mais il s'appliqua uniquement  connatre la volont de Dieu,
et ce qui lui plat davantage, afin de commencer et d'achever tout ce
qui est bien.

3. _Esprez en Dieu,_ dit le Prophte, _et faites le bien: habitez en
paix la terre, et vous serez nourri de ses richesses_[88],

  [88] Ps. XXXVI, 3.

Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et de se
corriger: la crainte des difficults, et le travail du combat.

Eu effet, ceux-l devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent
avec le plus de courage de se vaincre eux-mmes dans ce qui leur est le
plus pnible et qui contrarie le plus leurs penchants.

Car l'homme fait d'autant plus de progrs et mrite d'autant plus de
grces, qu'il se surmonte lui-mme et se mortifie davantage.

4. Il est vrai que tous n'ont pas galement  combattre pour se vaincre
et mourir  eux-mmes.

Cependant un homme anim d'un zle ardent avancera bien plus, mme avec
de nombreuses passions, qu'un autre  cet gard mieux dispos, mais
tide pour la vertu.

Deux choses aident surtout  oprer un grand amendement: s'arracher avec
violence  ce que la nature dgrade convoite, et travailler ardemment 
acqurir la vertu dont on a le plus grand besoin.

Attachez-vous aussi particulirement  viter et  vaincre les dfauts
qui vous dplaisent le plus dans les autres.

5. Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons
exemples, ou si vous les entendez raconter, animez-vous  les imiter.

Que si vous apercevez quelque chose de rprhensible, prenez garde de
commettre la mme faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tchez
de vous corriger promptement.

Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi.

Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zls, pieux,
fervents, fidles observateurs de la rgle!

Qu'il est triste, au contraire, et pnible d'en voir qui ne vivent pas
dans l'ordre, et qui ne remplissent pas les engagements auxquels ils ont
t appels!

Qu'on se nuit  soi-mme en ngligeant les devoirs de sa vocation, et en
dtournant son coeur  des choses dont on n'est point charg!

6. Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jsus crucifi vous
soit toujours prsent.

Vous avez bien sujet de rougir, en considrant la vie de Jsus-Christ,
d'avoir jusqu'ici fait si peu d'efforts pour y conformer la vtre,
quoique vous soyez, depuis si longtemps, entr dans la voie de Dieu.

Un religieux qui s'exerce  mditer srieusement, et avec pit, la vie
trs-sainte et la Passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce
qui lui est utile et ncessaire: et il n'a pas besoin de chercher hors
de Jsus quelque chose de meilleur.

Ah! si Jsus crucifi entrait dans notre coeur, que nous serions bientt
suffisamment instruits!

7. Un religieux fervent reoit bien ce qu'on lui commande, et s'y soumet
sans peine.

Un religieux tide et relch souffre tribulation sur tribulation, et ne
trouve de tous cts que la gne, parce qu'il est priv des consolations
intrieures, et qu'il lui est interdit d'en chercher au dehors.

Un religieux qui s'affranchit de sa rgle est expos  des chutes
terribles.

Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austre sera
toujours dans l'angoisse: car toujours quelque chose lui dplaira.

8. Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les
clotres, une si troite discipline?

Ils sortent rarement, ils vivent retirs, ils sont nourris
trs-pauvrement et grossirement vtus; ils travaillent beaucoup,
parlent peu, veillent longtemps, se lvent matin, font de longues
prires, de frquentes lectures, et observent en tout une exacte
discipline.

Considrez les Chartreux, les religieux de Cteaux, et les autres
religieux et religieuses de diffrents ordres, qui se lvent toutes les
nuits pour chanter les louanges de Dieu.

Il serait donc bien honteux que la paresse vous tnt encore loign d'un
saint exercice, lorsque dj tant de religieux commencent  clbrer le
Seigneur.

9. Oh! si vous n'aviez autre chose  faire qu' louer de coeur et de
bouche, perptuellement, le Seigneur notre Dieu! si jamais vous n'aviez
besoin de manger, de boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas
interrompre un seul moment ces louanges ni les autres exercices
spirituels! vous seriez alors beaucoup plus heureux qu' prsent,
assujetti comme vous l'tes au corps et  toutes ses ncessits.

Plt  Dieu que nous fussions affranchis de ces ncessits, et que nous
n'eussions  songer qu' la nourriture de notre me, que nous gotons,
hlas! si rarement!

10. Quand un homme en est venu  ne chercher sa consolation dans aucune
crature, c'est alors qu'il commence  goter Dieu parfaitement, et
qu'il est, quoi qu'il arrive, toujours satisfait.

Alors il ne se rjouit d'aucune prosprit, et aucun revers ne le
contriste; mais il s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, 
Dieu, qui lui est tout en toutes choses, pour qui rien ne prit, rien ne
meurt, pour qui, au contraire, tout vit, et  qui tout obit sans dlai.

11. Souvenez-vous toujours que votre fin approche, et que le temps perdu
ne revient point.

Les vertus ne s'acquirent qu'avec beaucoup de soins et des efforts
constants.

Ds que vous commencerez  tomber dans la tideur, vous tomberez dans le
trouble.

Mais si vous persvrez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix,
et vous sentirez votre travail plus lger,  cause de la grce de Dieu,
et de l'amour de la vertu.

L'homme fervent et zl est prt  tout.

Il est plus pnible de rsister aux vices et aux passions, que de
supporter les fatigues du corps.

_Celui qui n'vite pas les petites fautes, tombera peu  peu dans les
grandes_[89].

  [89] Eccli., XIX, 1.

Vous vous rjouirez toujours le soir, quand vous aurez employ le jour
avec fruit.

Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoi qu'il en soit
des autres, ne vous ngligez pas vous-mme.

Vous ne ferez de progrs qu'autant que vous vous ferez de violence.


RFLEXION.

  tes-vous sincrement rsolu  vous sauver? en avez-vous la volont
  ferme? Alors prparez-vous au travail, au combat; car le salut est 
  ce prix: _La voie qui conduit  la perte est large_: mais qu'troite,
  dit l'vangile, _est celle qui conduit  la vie_[90]! Sans doute
  l'onction de la grce adoucit, pour le fidle, ce travail, ce combat;
  au milieu des fatigues et des souffrances, il jouit d'une paix cleste
  que le pcheur ne connat point. Cependant il a besoin de continuels
  efforts pour triompher de lui-mme, pour vaincre ses dsirs, ses
  passions, et le monde, _et le prince de ce monde_[91]. Qui a fait les
  saints, sinon cette lutte courageuse et persvrante? _Les uns ont t
  tourments, ne voulant pas racheter leur vie, afin d'en trouver une
  meilleure dans la rsurrection. Les autres ont souffert les moqueries,
  les fouets, les chanes et les prisons; ils ont t lapids, scis,
  prouvs_ en toute manire; _ils sont morts par le tranchant du
  glaive; vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chvres,
  oppresss par le besoin, l'affliction, l'angoisse, ils ont err dans
  les dserts, et dans les montagnes, et dans les antres, et dans les
  cavernes de la terre; eux dont le monde n'tait pas digne. Envelopps
  donc d'une si grande nue de tmoins, dgageons-nous de tout ce qui
  nous appesantit, et du pch qui nous environne, et courons par la
  patience au combat qui nous est propos; les regards fixs sur Jsus,
  l'auteur et le consommateur de la foi, qui, en vue de la joie qui lui
  tait prpare, a souffert la croix, en mprisant l'ignominie; et
  maintenant il est assis  la droite du trne de Dieu_[92].

  [90] Matth., VII, 13, 14.

  [91] Joann., XIV, 30.

  [92] Heb., XI, 35-38; XII, 1, 2.


FIN DU PREMIER LIVRE.




L'IMITATION

DE

JSUS-CHRIST.




LIVRE DEUXIME.

INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTRIEURE.




CHAPITRE PREMIER.

De la conversation intrieure.


1. _Le royaume de Dieu est au dedans de vous_[93], dit le Seigneur.

  [93] Luc., XVII, 21.

Revenez  Dieu de tout votre coeur, laissez l ce misrable monde, et
votre me trouvera le repos.

Apprenez  mpriser les choses extrieures, et  vous donner aux
intrieures, et vous verrez le royaume de Dieu venir en vous.

_Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit saint_[94]: ce
qui n'est pas donn aux impies.

  [94] Rom., XIV, 17.

Jsus-Christ viendra  vous, et il vous remplira de ses consolations, si
vous lui prparez au dedans de vous une demeure digne de lui.

_Toute sa gloire_ et toute sa beaut _est intrieure_[95]; c'est dans le
secret du coeur qu'il se plat.

  [95] Ps. XLIV, 14.

Il visite souvent l'homme intrieur, et ses entretiens sont doux, ses
consolations ravissantes; sa paix est inpuisable, et sa familiarit
incomprhensible.

2. me fidle, htez-vous donc de prparer votre coeur pour l'poux,
afin qu'il daigne venir et habiter en vous.

Car il a dit: _Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et nous
viendrons  lui, et nous ferons en lui notre demeure_[96]. Laissez donc
Jsus entrer en vous, et n'y laissez entrer que lui.

  [96] Joann., XIV, 23.

Lorsque vous possderez Jsus, vous serez riche, et lui seul vous
suffit. Il veillera pour vous, il prendra de vous un soin fidle en
toutes choses, de sorte que vous n'aurez plus besoin de rien attendre
des hommes.

Car les hommes changent vite, et vous manquent tout d'un coup; _mais
Jsus-Christ demeure ternellement_[97]: inbranlable dans sa constance,
il est prs de vous jusqu' la fin.

  [97] Joann., XII, 34.

3. On ne doit gure compter sur un homme fragile et mortel, encore bien
qu'il vous soit utile, et que vous soyez chers l'un  l'autre; et il n'y
a pas lieu de s'attrister beaucoup, si quelquefois il vous traverse et
s'lve contre vous.

Ceux qui sont aujourd'hui pour vous, pourront demain tre contre vous,
et rciproquement: les hommes changent comme le vent.

Mettez en Dieu toute votre confiance: qu'il soit votre crainte et votre
amour: il rpondra pour vous, et il fera ce qui est le meilleur.

_Vous n'avez point ici de demeure stable_[98]: en quelque lieu que vous
soyez, vous tes tranger et voyageur; et vous n'aurez jamais de repos,
que vous ne soyez uni intimement  Jsus-Christ.

  [98] Heb., XIII, 14.

4. Que cherchez-vous autour de vous? Ce n'est pas ici le lieu de votre
repos.

Votre demeure doit tre dans le ciel, et vous ne devez regarder toutes
les choses de la terre que comme en passant.

Tout passe: et vous passez avec tout le reste.

Prenez garde de vous attacher  quoi que ce soit, de peur d'en devenir
l'esclave, et de vous perdre.

Que sans cesse votre pense monte vers le Trs-Haut, et votre prire
vers Jsus-Christ.

Si vous ne savez pas encore vous lever aux contemplations clestes,
reposez-vous dans la Passion du Sauveur, et aimez  demeurer dans ses
plaies sacres.

Car si vous vous rfugiez avec amour dans ces plaies et ces prcieux
stigmates, vous sentirez une grande force au temps de la tribulation;
vous vous inquiterez peu du mpris des hommes, et vous supporterez
aisment les paroles mdisantes.

5. Jsus-Christ a t aussi mpris des hommes en ce monde, et, dans les
plus extrmes angoisses, abandonn des siens, de ses amis, de ses
proches, au milieu des opprobres.

Jsus-Christ a voulu souffrir et tre mpris, et vous osez vous
plaindre de quelque chose!

Jsus-Christ a eu des ennemis et des dtracteurs, et vous voudriez
n'avoir que des amis et des bienfaiteurs!

Comment votre patience mritera-t-elle d'tre couronne, s'il ne vous
arrive rien de pnible?

Si vous ne voulez rien souffrir, comment serez-vous ami de Jsus-Christ?

Souffrez avec Jsus-Christ et pour Jsus-Christ, si vous voulez rgner
avec Jsus-Christ.

6. Si une seule fois vous tiez entr bien avant dans le coeur de Jsus,
et que vous eussiez ressenti quelque mouvement de son amour, que vous
auriez peu de souci de ce qui peut ou vous contrarier ou vous plaire!
Vous vous rjouiriez d'un outrage reu, parce que l'amour de Jsus
apprend  l'homme  se mpriser lui-mme.

Celui qui aime Jsus et la vrit, un homme vraiment intrieur, et
dgag de toute affection drgle, peut librement s'approcher de Dieu,
et, s'levant en esprit au-dessus de soi-mme, se reposer en lui par une
jouissance anticipe.

7. Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont, et non d'aprs
les discours et l'opinion des hommes, est vraiment sage; et c'est Dieu
qui l'instruit plus que les hommes.

Celui qui vit au dedans de lui-mme, et qui s'inquite peu des choses du
dehors, tous les lieux lui sont bons, et tous les temps pour remplir ses
pieux exercices.

Un homme intrieur se recueille bien vite, parce qu'il ne se rpand
jamais tout entier au dehors.

Les travaux extrieurs, les occupations ncessaires en certains temps,
ne le troublent point; mais il se prte aux choses, selon qu'elles
arrivent.

Celui qui a tabli l'ordre au dedans de soi, ne se tourmente gure de ce
qu'il y a de bien ou de mal dans les autres.

L'on n'a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en cre
soi-mme.

8. Si vous tiez ce que vous devez tre, entirement libre et dtach,
tout contribuerait  votre bien et  votre avancement.

Mais beaucoup de choses vous dplaisent et souvent vous troublent, parce
que vous n'tes pas encore tout  fait mort  vous-mme et spar des
choses de la terre.

Rien n'embarrasse et ne souille tant le coeur de l'homme que l'amour
impur des cratures.

Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les
choses du ciel, et goter souvent les joies intrieures.


RFLEXION.

  L'me chrtienne, dtache du monde, n'a qu'un dsir pour le temps
  comme pour l'ternit; d'tre unie  Jsus, de cette union ineffable
  dont la divine peinture nous ravit dans le cantique mystrieux de
  l'amour. _Mon bien-aim est  moi, et je suis  lui; il repose entre
  les lis, jusqu' ce que l'aurore se lve, et que les ombres
  dclinent_[99]. Hlas! que cherchez-vous au dehors? Rentrez, rentrez
  en vous-mme, prparez au cleste poux une demeure digne de lui, et
  il viendra, et il s'y reposera; car ses dlices sont d'habiter dans le
  coeur qui l'appelle. Alors, seul avec Jsus, loin des bruits de la
  terre, dans le silence des cratures, il vous parlera, _comme un ami
  parle  son ami_[100], et transport de l'entendre, vous ne voudrez
  plus  jamais couter que lui.

  [99] Cant., II, 16, 17.

  [100] Exod., XXXIII, 11.




CHAPITRE II.

Qu'il faut s'abandonner  Dieu en esprit d'humilit.


1. Inquitez-vous peu de qui est pour vous ou contre vous; mais prenez
soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites.

Ayez la conscience pure, et Dieu prendra votre dfense.

Toute la malice des hommes ne saurait nuire  celui que Dieu veut
protger.

Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu, sans doute, vous assistera.

Il sait le temps et la manire de vous dlivrer; abandonnez-vous donc 
lui.

C'est de Dieu que vient le secours, c'est lui qui dlivre de la
confusion.

Il est souvent trs-utile, pour nous retenir dans une plus grande
humilit, que les autres soient instruits de nos dfauts, et qu'ils nous
les reprochent.

2. Quand un homme s'humilie de ses dfauts, il apaise aisment les
autres, et se rconcilie sans peine ceux qui sont irrits contre lui.

Dieu protge l'humble et le dlivre; il aime l'humble et le console; il
s'incline vers l'humble et lui prodigue ses grces, et aprs
l'abaissement, il l'lve dans la gloire.

Il rvle  l'humble ses secrets; il l'invite et l'attire doucement 
lui.

Quelque affront qu'il reoive, l'humble vit encore en paix, parce qu'il
s'appuie sur Dieu et non sur le monde.

Ne pensez pas avoir fait de progrs, si vous ne vous croyez au-dessous
de tous les autres.


RFLEXION.

  Que vous importent les discours et les penses des hommes! Ce ne
  seront point eux qui vous jugeront. S'ils vous accusent  tort, celui
  qui voit le fond des consciences vous a dj justifi. S'ils vous
  reprochent des fautes relles, n'tes-vous pas heureux d'tre averti,
  heureux de souffrir une humiliation salutaire? Ce qui vous trouble,
  c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'tre repris. L'humble ne
  s'irrite point, ne s'meut point, lors mme que la passion le condamne
  injustement. Plein du sentiment de sa misre, on ne saurait jamais
  tant s'abaisser, qu'il ne s'abaisse dans son coeur encore davantage.
  Voulez-vous que rien n'altre le calme de votre me? abandonnez-vous 
  Dieu en toutes choses; et dans les peines, les contrarits, les
  traverses, dites avec Jsus-Christ: _Oui, mon Pre, parce qu'il vous a
  plu ainsi_[101]!

  [101] Luc., X, 21.




CHAPITRE III.

De l'homme pacifique.


1. Conservez-vous premirement dans la paix; et alors vous pourrez la
donner aux autres.

Le pacifique est plus utile que le savant.

Un homme passionn change le bien en mal, et croit le mal aisment.
L'homme paisible et bon ramne tout au bien.

Celui qui est affermi dans la paix ne pense mal de personne; mais
l'homme inquiet et mcontent est agit de divers soupons: il n'a jamais
de repos, et n'en laisse point aux autres.

Il dit souvent ce qu'il ne faudrait pas dire, et ne fait pas ce qu'il
faudrait faire.

Attentif au devoir des autres, il nglige ses propres devoirs.

Ayez donc premirement du zle pour vous-mme, et vous pourrez ensuite
avec justice l'tendre sur le prochain.

2. Vous savez bien colorer et excuser vos fautes, et vous ne voulez pas
recevoir les excuses des autres.

Il serait plus juste de vous accuser vous-mme, et d'excuser votre
frre.

Si vous voulez qu'on vous supporte, supportez aussi les autres.

Voyez combien vous tes loin encore de la vraie charit et de
l'humilit, qui jamais ne s'irrite et ne s'indigne que contre elle-mme!

Ce n'est pas une grande chose de bien vivre avec les hommes doux et
bons, car cela plat naturellement  tous; chacun aime son repos, et
s'affectionne  ceux qui partagent ses sentiments.

Mais vivre en paix avec des hommes durs, pervers, sans rgle, ou qui
nous contrarient, c'est une grande grce, une vertu courageuse et digne
d'tre loue.

3. Il y en a qui sont en paix avec eux-mmes et avec les autres.

Et il y en a qui n'ont point la paix, et qui troublent celle d'autrui:
ils sont  charge aux autres et plus  charge  eux-mmes.

Il y en a enfin qui se maintiennent dans la paix, et qui s'efforcent de
la rendre aux autres.

Au reste, toute notre paix, dans cette misrable vie, consiste plus dans
une souffrance humble que dans l'exemption de la souffrance.

Qui sait le mieux souffrir, possdera la plus grande paix. Celui-l est
vainqueur de soi et matre du monde, ami de Jsus-Christ et hritier du
ciel.


RFLEXION.

  _Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appels enfants de
  Dieu_[102]. Comprenez la grandeur de ce nom et l'instruction profonde
  qu'il renferme. La paix, c'est l'ordre parfait; et le trouble, les
  dissensions, les discordes, la guerre, ne sont entrs dans le monde
  que par la violation de l'ordre ou par le pch. Ainsi point de paix
  o rgne le pch; point de paix dans l'homme dont les penses, les
  affections, les volonts ne sont pas en tout conformes  l'ordre ou 
  la vrit et  la volont de Dieu; point de paix dans la socit dont
  les doctrines et les lois s'cartent de la loi et des doctrines
  rvles de Dieu: et quiconque, homme ou peuple, brise cette loi, nie
  ces doctrines, ne ft-ce qu'en un seul point, cet homme, ce peuple
  rebelle  Dieu, subit  l'instant le chtiment de son crime. Un
  malaise inconnu s'empare de lui: je ne sais quelle force dsordonne
  le pousse et le repousse en tous sens, et nulle part il ne trouve de
  repos: comme Can, aprs son meurtre, il a peur. Non, la paix n'est en
  effet que pour _les enfants de Dieu_: ils la gotent en eux-mmes, et
  la rpandent sur les autres; elle coule, pour ainsi dire, de leur
  coeur, comme ces fleurs qui arrosaient l'heureux sjour de notre
  premier pre, au temps de son innocence. Et quand viendra la dernire
  heure, ce sera encore la paix; car _le royaume de Dieu est justice et
  paix_[103]. Enfants de Dieu, _entrez dans le royaume qui vous a t
  prpar ds le commencement du monde_[104]!

  [102] Matth., V, 9.

  [103] Rom., XIV, 17.

  [104] Matth., XXV, 34.




CHAPITRE IV.

De la puret d'esprit, et de la droiture d'intention.


1. L'homme s'lve au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicit
et la puret.

La simplicit doit tre dans l'intention, et la puret dans l'affection.

La simplicit cherche Dieu; la puret le trouve et le gote.

Nulle bonne oeuvre ne vous sera difficile, si vous tes libre au dedans
de toute affection drgle.

Si vous ne voulez que ce que Dieu veut, et ce qui est utile au prochain,
vous jouirez de la libert intrieure.

Si votre coeur tait droit, alors toute crature vous serait un miroir
de vie et un livre rempli de saintes instructions.

Il n'est point de crature si petite et si vile qui ne prsente quelque
image de la bont de Dieu.

2. Si vous aviez en vous assez d'innocence et de puret, vous verriez
tout sans obstacle. Un coeur pur pntre le ciel et l'enfer.

Chacun juge des choses du dehors selon ce qu'il est au dedans de
lui-mme.

S'il est quelque joie dans le monde, le coeur pur la possde.

Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont
connues de la mauvaise conscience.

Comme le fer mis au feu perd sa rouille, et devient tout tincelant,
ainsi celui qui se donne sans rserve  Dieu, se dpouille de sa
langueur et se change en un homme nouveau.

3. Quand l'homme commence  tomber dans la tideur, alors il craint le
moindre travail, et reoit avidement les consolations du dehors.

Mais quand il commence  se vaincre parfaitement et  marcher avec
courage dans la voie de Dieu, alors il compte pour rien ce qui lui tait
le plus pnible.


RFLEXION.

  Quand Jsus-Christ voulut proposer un modle  ses disciples, le
  choisit-il parmi les hommes distingus par leur science ou par la
  supriorit de leur esprit? Non; _il appela un petit enfant, le plaa
  au milieu d'eux, et dit: En vrit je vous le dis, si vous ne vous
  convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez
  point dans le royaume des cieux_[105]. Or, que voyons-nous dans
  l'enfance? la simplicit, la puret. Elle croit, elle aime, elle agit,
  sans aucun retour sur elle-mme, par un premier mouvement du coeur: et
  voil ce qui plat  Dieu. Il ne demande ni de longues prires, ni
  d'loquents discours, ni des mditations profondes, mais une volont
  droite et un amour plein de candeur. N'avoir en tout de dsirs que les
  siens, s'oublier entirement soi-mme, se soumettre aux volonts de
  l'adorable Providence, sans chercher  les scruter; quoi de plus pur
  que cet abandon, que cette simple obissance? Aussi la rcompense en
  sera-t-elle grande: _Heureux_, est-il dit, _ceux qui ont le coeur pur,
  parce qu'ils verront Dieu_[106].

  [105] Matth., XVIII, 2, 3.

  [106] Matth., V, 8.




CHAPITRE V.

De la considration de soi-mme.


1. Nous ne devons pas trop compter sur nous-mmes, parce que souvent la
grce et le jugement nous manquent.

Nous n'avons en nous que peu de lumire, et ce peu il est ais de le
perdre par ngligence.

Souvent, nous ne nous apercevons pas combien nous sommes aveugles au
dedans de nous.

 de mauvaises actions souvent nous donnons de pires excuses.

Quelquefois nous sommes mus par la passion, et nous croyons que c'est
par le zle.

Nous relevons de petites fautes dans les autres, et nous nous en
permettons de plus grandes.

Nous sentons bien vite, et nous pensons ce que nous souffrons des
autres; mais tout ce qu'ils ont  souffrir de nous, nous n'y songeons
point.

Qui se jugerait quitablement soi-mme, sentirait qu'il n'a droit de
juger personne svrement.

2. L'homme intrieur prfre le soin de soi-mme  tout autre soin; et
lorsqu'on est attentif  soi, on se tait aisment sur les autres.

Vous ne serez jamais un homme intrieur et vraiment pieux, si vous ne
gardez le silence sur ce qui vous est tranger, et si vous ne vous
occupez principalement de vous-mme.

Si vous n'avez que Dieu et vous-mme en vue, vous serez peu touch de ce
que vous apercevrez au dehors.

O tes-vous quand vous n'tes pas prsent  vous-mme? Et que vous
revient-il d'avoir tout parcouru, et de vous tre oubli?

Si vous voulez possder la paix et tre vritablement uni  Dieu, il
faut laisser l tout le reste, et ne penser qu' vous seul.

3. Vous ferez de grands progrs, si vous vous dgagez de tous les soins
du temps.

Vous serez au contraire fatigu bien vite, si vous comptez pour quelque
chose ce qui n'est que de ce monde.

Qu'il n'y ait rien de grand  vos yeux, d'lev, de doux, d'aimable, que
Dieu seul, ou ce qui vient de Dieu.

Regardez comme une pure vanit toute consolation qui repose sur la
crature.

L'me qui aime Dieu mprise tout ce qui est au-dessous de Dieu.

Dieu seul est ternel, immense, et remplissant tout, est la consolation
de l'me, et la vraie joie du coeur.


RFLEXION.

  Quand vous sauriez ce qu'il y a de bon et de mauvais dans chaque
  homme, sans en excepter un seul,  quoi cela vous servirait-il, si
  vous vous ignorez vous-mme? On ne vous interrogera point, au dernier
  jour, sur la conscience d'autrui. Laissez donc l une sollicitude dont
  presque toujours l'orgueil et la malignit sont le principe, et
  occupez-vous d'un soin plus agrable  Dieu et plus utile pour vous.
  La grande, la vraie science est de se connatre soi-mme: ce doit tre
  notre tude de tous les instants. Alors on apprend  se mpriser, 
  gmir sur la plaie de son coeur, sur l'amour-propre effrn qui nous
  domine, sur les secrtes convoitises qui nous tourmentent, et l'on
  s'crie comme l'Aptre: _Qui me dlivrera de ce corps de mort_[107]?
  Heureuse, heureuse dlivrance! mais que trouverons-nous aprs, si nous
  avons t fidles? Dieu, uniquement Dieu, et en lui toutes choses,
  toute consolation, tout bien.  mon me! puisqu'il est ainsi, commence
  ds ce moment mme  te dgager du poids qui t'affaisse, de la terre
  et des cratures, pour ne t'attacher qu' Dieu seul.

  [107] Rom., VII, 24.




CHAPITRE VI.

De la joie d'une bonne conscience.


1. _La gloire de l'homme de bien est le tmoignage de sa
conscience_[108].

  [108] II. Cor., I, 12.

Ayez la conscience pure, et vous possderez toujours la joie.

La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses, et elle est
pleine de joie dans les adversits.

La mauvaise conscience est toujours inquite et trouble.

Vous jouirez d'un repos ravissant, si votre coeur ne vous reproche rien.

Ne vous rjouissez que d'avoir fait le bien.

Les mchants n'ont jamais de vritable joie, ils ne possdent point la
paix intrieure, _parce qu'il n'y a point de paix pour l'impie_[109],
dit le Seigneur.

  [109] Is., LVII, 21.

Et s'ils disent: _Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas
sur nous; et qui oserait nous nuire[110]?_ ne les croyez pas: car la
colre de Dieu se lvera soudain, et leurs oeuvres seront rduites 
rien, et leurs penses priront.

  [110] Jer., V, 12.

2. Se faire un sujet de gloire de la tribulation, n'est pas difficile 
celui qui aime: car se glorifier ainsi, c'est _se glorifier dans la
Croix de Jsus-Christ_[111].

  [111] Rom., V, 3. Gal., VI, 14.

La gloire que les hommes donnent et reoivent est courte.

La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.

La gloire des bons est dans leur conscience, et non dans la bouche des
hommes.

L'allgresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la
vrit.

Celui qui dsire la gloire vritable et ternelle ddaigne la gloire du
temps.

Et celui qui recherche la gloire du temps, et ne la mprise pas de toute
son me, montre qu'il aime peu la gloire ternelle.

Il jouit d'une grande tranquillit de coeur, celui que n'meut ni la
louange ni le blme.

3. Il sera aisment en paix et content, celui dont la conscience est
pure.

Vous n'tes pas plus saint parce qu'on vous loue, ni plus imparfait
parce qu'on vous blme.

Vous tes ce que vous tes; et tout ce qu'on pourra dire ne vous fera
pas plus grand que vous ne l'tes aux yeux de Dieu.

Si vous considrez bien ce que vous tes en vous-mme, vous vous
embarrasserez peu de ce que les hommes disent de vous.

_L'homme voit le visage, mais Dieu voit le coeur_[112]. L'homme regarde
les actions, mais Dieu pse l'intention.

  [112] I. Reg., XVI, 7.

Faire toujours bien et s'estimer peu, c'est le signe d'une me humble.

Ne vouloir de consolation d'aucune crature, c'est la marque d'une
grande puret et d'une grande confiance intrieure.

4. Quand on ne cherche au dehors aucun tmoignage en sa faveur, il est
manifeste qu'on s'est entirement remis  Dieu.

_Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-mme qui est approuv,_
dit saint Paul, _mais celui que Dieu recommande_[113].

  [113] II. Cor., _X_, 18.

Avoir toujours Dieu prsent au dedans de soi, et ne tenir  rien au
dehors, c'est l'tat de l'homme intrieur.


RFLEXION.

  Nul repos pour celui qui ne le trouve pas en soi. Le coeur inquiet qui
  cherche au dehors dans les cratures la paix dont il est priv
  intrieurement, se fait une grande illusion; elle n'est pas l.
  Pourquoi vous tromper vous-mme? La mer souleve par les temptes
  n'est pas plus agite que le monde; et vous lui dites: Apaise mon
  trouble! il n'y a de calme que dans le sein de Dieu: il n'y a de joie
  que dans la conscience pure. Les plaisirs distraient, les passions
  enivrent un moment; mais ce moment pass, que reste-t-il? Et encore
  que d'ennui souvent et que d'amertume pendant sa dure! Vous
  reprsentez-vous, au contraire, une flicit comparable  celle qui
  accompagne l'innocence; quelque chose qui, ds ici-bas, ressemble plus
  au ciel, que l'tat d'une me dtache de la terre, et tranquille sous
  la main de Dieu qu'elle possde dj par l'esprance et par l'amour?
  Eh bien donc, que cet tat devienne le vtre; _venez et gotez combien
  le Seigneur est doux_[114]; faites un effort, veuillez seulement:
  celui qui donne le bon vouloir, vous donnera aussi de l'accomplir.

  [114] Ps. XXXIII, 9.




CHAPITRE VII.

Qu'il faut aimer JSUS-CHRIST par-dessus toutes choses.


1. Heureux celui qui comprend ce que c'est que d'aimer Jsus, et de se
mpriser soi-mme  cause de Jsus.

Il faut que notre amour pour lui nous dtache de tout autre amour, parce
que Jsus veut tre aim seul par-dessus toutes choses.

L'amour de la crature est trompeur et passe bientt; l'amour de Jsus
est stable et fidle.

Celui qui s'attache  la crature tombera comme elle et avec elle; celui
qui s'attache  Jsus sera pour jamais affermi.

Aimez et conservez pour ami celui qui ne vous quittera point, alors que
tous vous abandonneront, et qui, quand viendra votre fin, ne vous
laissera point prir.

Que vous le vouliez ou non, il vous faudra un jour tre spar de tout.

2. Vivant et mourant, tenez-vous donc prs de Jsus, et confiez-vous 
la fidlit de celui qui seul peut vous secourir lorsque tout vous
manquera.

Tel est votre bien-aim, qu'il ne veut point de partage; il veut
possder seul votre coeur, et y rgner comme un roi sur le trne qui est
 lui.

Si vous saviez bannir de votre me toutes les cratures, Jsus se
plairait  demeurer en vous.

Vous trouverez avoir perdu presque tout ce que vous aurez tabli sur les
hommes et non sur Jsus.

Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent, et n'y mettez pas
votre confiance, _car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe
comme la fleur des champs_[115].

  [115] Is., XL, 6.

Vous serez tromp souvent, si vous jugez des hommes d'aprs ce qui
parat au dehors; au lieu des avantages et du soulagement que vous
cherchez en eux, vous n'prouverez presque toujours que du prjudice.

Cherchez Jsus en tout, et en tout vous trouverez Jsus. Si vous vous
cherchez vous-mme, vous vous trouverez aussi, mais pour votre perte.

Car l'homme qui ne cherche pas Jsus, se nuit plus  lui-mme que tous
ses ennemis, et que le monde entier.


RFLEXION.

  Entrans par le _charme de sentir_, ainsi que parle Bossuet, nous
  cherchons notre bien dans les cratures qui nous chappent et
  s'vanouissent comme des ombres. Nous voulons aimer et tre aims; et
  nous nous loignons de la source du vritable amour, de l'amour
  infini. Comprenons enfin combien il est insens d'attacher notre coeur
   ce qui passe, et combien sont vaines ces amitis de la terre, _qui
  s'en vont avec les annes et les intrts_. Aimons Jsus sans partage;
  aimons-le comme il nous aime et comme il veut tre aim. _La mesure de
  notre amour pour lui_, dit saint Bernard, _est de l'aimer sans
  mesure_. Malheur  qui lui prfre quelque chose! ses dsirs sont sur
  la route du nant.




CHAPITRE VIII.

De la familiarit que l'amour tablit entre Jsus et l'me fidle.


1. Quand Jsus est prsent, tout est doux et rien ne semble difficile;
mais quand Jsus se retire, tout fatigue.

Quand Jsus ne parle pas au dedans, nulle consolation n'a de prix; mais
si Jsus dit une seule parole, on est merveilleusement consol.

Marie Madeleine ne se leva-t-elle pas aussitt du lieu o elle pleurait,
lorsque Marthe lui dit: _Le Matre est l, et il vous appelle_[116].

  [116] Joann., XI, 28.

Heureux moment, o Jsus appelle des larmes  la joie de l'esprit!

Combien, sans Jsus, n'tes-vous pas aride et insensible!

Et quelle vanit, quelle folie, si vous dsirez autre chose que
Jsus-Christ? Ne serait-ce pas une plus grande perte que si vous aviez
perdu le monde entier?

2. Que peut vous donner le monde sans Jsus?

tre sans Jsus, c'est un insupportable enfer; tre avec Jsus, c'est un
paradis de dlices.

Si Jsus est avec vous, nul ennemi ne pourra vous nuire.

Qui trouve Jsus, trouve un trsor immense, ou plutt un bien au-dessus
de tout bien.

Qui perd Jsus, perd plus et beaucoup plus que s'il perdait le monde
entier.

Vivre sans Jsus, c'est le comble de l'indigence; tre uni  Jsus,
c'est possder des richesses infinies.

3. C'est un grand art que de savoir converser avec Jsus; et une grande
prudence que de savoir le retenir prs de soi.

Soyez humble et pacifique, et Jsus sera avec vous.

Que votre vie soit pieuse et calme, et Jsus demeurera prs de vous.

Vous loignerez bientt Jsus, et vous perdrez sa grce, si vous voulez
vous rpandre au dehors.

Et si vous l'loignez et le perdez, qui sera votre refuge, et quel autre
ami chercherez-vous?

Vous ne sauriez vivre heureux sans ami, et si Jsus n'est pas pour vous
un ami au-dessus de tous les autres, n'attendez que tristesse et
dsolation.

Qu'insenss vous tes, si vous mettez en quelqu'autre votre confiance ou
votre joie!

Il vaudrait mieux avoir le monde entier contre vous, que d'tre dans la
disgrce de Jsus.

Qu'il vous soit donc plus cher que tout ce qui vous est cher.

4. Aimez tous les autres pour Jsus, et Jsus pour lui-mme.

Lui seul doit tre aim uniquement, parce qu'il est le seul ami bon,
fidle, entre tous les amis.

Aimez en lui et  cause de lui, vos amis et vos ennemis, et priez-le
pour tous, afin que tous le connaissent et l'aiment.

Ne souhaitez jamais d'obtenir aucune prfrence dans l'estime ou l'amour
des hommes: car cela n'appartient qu' Dieu, qui n'a point d'gal.

Ne dsirez point que quelqu'un s'occupe de vous dans son coeur, et ne
soyez vous-mme proccup de l'amour de personne; mais que Jsus soit en
vous et en tout homme de bien.

5. Soyez pur et libre au dedans, sans aucune attache  la crature.

Il vous faut tre dpouill de tout, et offrir  Dieu un coeur pur, si
vous voulez tre libre, et goter combien le Seigneur est doux.

Et certes, jamais vous n'y parviendrez, si sa grce ne vous prvient et
ne vous attire; de sorte qu'ayant exclu et banni tout le reste, vous
soyez seul uni  lui seul.

Car, lorsque la grce de Dieu visite l'homme, alors il peut tout; et
quand elle se retire, alors il est pauvre et infirme, et ne semble
rserv qu'aux chtiments.

En cet tat mme, il ne doit ni se laisser abattre ni dsesprer; mais
il doit se soumettre avec calme  la volont de Dieu, et souffrir, pour
l'amour de Jsus-Christ, tout ce qui lui arrive: car l't succde 
l'hiver, aprs la nuit revient le jour, et aprs la tempte une grande
srnit.


RFLEXION.

  L'amour a fait descendre le fils de Dieu sur la terre: l'amour nous
  lve jusqu' lui. Alors il s'tablit entre notre me et Jsus, comme
  une union ravissante; alors s'accomplit cette promesse: _je ne vous
  laisserai pas orphelin, je viendrai  vous_[117]. Venez donc,  mon
  Jsus, venez briser les derniers liens qui m'attachent aux cratures
  et retardent l'heureux moment o je ne vivrai plus que pour vous.
  Faites que, m'oubliant moi-mme, je ne voie, je ne dsire que vous
  seul, et me repose sur votre sein comme le disciple bien-aim, dans
  cette paix dlicieuse que _le monde ne donne pas_[118], qu'il ne peut
  mme comprendre, mais aussi que ses orages ne sauraient troubler.

  [117] Joann., XIV, 18.

  [118] _Ibid._, 27.




CHAPITRE IX.

De la privation de toute consolation.


1. Il n'est pas difficile de mpriser les consolations humaines, quand
on jouit des consolations divines.

Mais il est grand et trs-grand de consentir  tre priv tout  la fois
des consolations des hommes et de celles de Dieu, de supporter
volontairement pour sa gloire cet exil du coeur, de ne se rechercher en
rien, et de ne faire aucun retour sur ses propres mrites.

Qu'y a-t-il d'tonnant, si vous tes rempli d'allgresse et de ferveur
lorsque la grce descend en vous? C'est pour tous l'heure dsirable.

Il avance aisment et avec joie, celui que la grce soulve.

Comment sentirait-il son fardeau, quand il est port par le
Tout-Puissant, et conduit par le guide suprme?

2. Toujours nous cherchons quelque soulagement, et difficilement l'homme
se dpouille de lui-mme.

Fidle  son vque, le saint martyr Laurent vainquit le sicle, parce
qu'il mprisa tout ce que le monde offre de sduisant, et qu'il souffrit
en paix, pour l'amour de Jsus-Christ, d'tre spar du souverain prtre
de Dieu, de Sixte, qu'il aimait avec une vive tendresse.

Par l'amour du Crateur, surmontant l'amour de l'homme, aux consolations
humaines il prfra le bon plaisir divin.

Et vous aussi, apprenez donc  quitter, pour l'amour de Dieu, l'ami le
plus cher et le plus intime.

Et ne murmurez point, s'il arrive que votre ami vous abandonne, sachant
qu'aprs tout il faut bien un jour se sparer tous.

3. Ce n'est pas sans combattre beaucoup et longtemps en lui-mme, que
l'homme apprend  se vaincre pleinement, et  reporter en Dieu toutes
ses affections.

Lorsqu'il s'appuie sur lui-mme, il se laisse aisment aller aux
consolations humaines.

Mais celui qui a vraiment l'amour de Jsus-Christ, et le zle de la
vertu, ne cde point  l'attrait des consolations, et ne cherche point
les douceurs sensibles: il dsire plutt de fortes preuves, et de
souffrir de durs travaux pour Jsus-Christ.

4. Quand donc Dieu vous accorde quelque consolation spirituelle,
recevez-la avec action de grces; mais reconnaissez-y le don de Dieu, et
non votre propre mrite.

Ne vous en levez pas, n'en ayez point trop de joie, n'en concevez pas
une vaine prsomption. Que cette grce, au contraire, vous rende plus
humble, plus vigilant, plus timide dans toutes vos actions: car ce
moment passera et sera suivi de la tentation.

Quand la consolation vous est te, ne vous dcouragez pas aussitt;
mais attendez avec humilit et avec patience que Dieu vous visite de
nouveau: car il est tout-puissant pour vous consoler encore plus.

Cela n'est ni nouveau ni trange pour ceux qui ont l'exprience des
voies de Dieu: les grands Saints et les anciens prophtes ont souvent
prouv ces vicissitudes.

5. Un d'eux, sentant la prsence de la grce, s'criait: _J'ai dit dans
mon abondance: Je ne serai jamais branl!_ Mais la grce s'tant
retire, il ajoutait: _Vous avez dtourn de moi votre face, et j'ai t
rempli de trouble_[119].

  [119] Ps. XXIX, 7, 8.

Dans ce trouble, cependant, il ne dsespre point, mais il prie le
Seigneur avec plus d'instance, disant: _Seigneur, je crierai vers vous,
et j'implorerai mon Dieu_[120].

  [120] _Ibid._, 9.

Enfin il recueille le fruit de sa prire, et il tmoigne qu'il a t
exauc: _Le Seigneur m'a cout, et il a eu piti de moi: le Seigneur
s'est fait mon appui_[121].

  [121] _Ibid._, 11.

Mais comment? _Vous avez_, dit-il, _chang mes gmissements en chants
d'allgresse, et vous m'avez environn de joie_[122].

  [122] _Ibid._, 12.

Or, puisque Dieu en use ainsi avec les plus grands Saints, nous ne
devons pas perdre courage, pauvres infirmes que nous sommes, si
quelquefois nous prouvons de la ferveur et quelquefois du
refroidissement: car l'esprit de Dieu vient et se retire comme il lui
plat. Ce qui faisait dire au bienheureux Job: _Vous visitez l'homme ds
le matin, et aussitt vous l'prouvez_[123].

  [123] Job, VII, 18.

6. En quoi donc esprer, et en quoi mettre ma confiance, si ce n'est
uniquement dans la grande misricorde de mon Dieu et dans l'attente de
la grce cleste?

Car, soit que j'aie prs de moi des hommes vertueux, des religieux
fervents, des amis fidles; soit que je lise de saints livres et
d'loquents traits; soit que j'entende le doux chant des hymnes; tout
cela aide peu et ne touche gure, quand la grce se retire, et que je
suis dlaiss dans ma propre indigence.

Alors il n'est point de meilleur remde qu'une humble patience, et
l'abandon de soi-mme  la volont de Dieu.

7. Je n'ai jamais rencontr d'homme si pieux et si parfait, qui n'ait
prouv quelquefois cette privation de la grce, et une diminution de
ferveur.

Nul Saint n'a t ravi si haut ni si rempli de lumires, qu'il n'ait t
tent avant ou aprs.

Car il n'est pas digne d'tre lev jusqu' la contemplation de Dieu
celui qui n'a pas souffert pour Dieu quelque tribulation.

La tentation annonce d'ordinaire la consolation qui doit suivre.

Car la consolation cleste est promise  ceux qu'a prouvs la
tentation. _Celui qui vaincra_, dit le Seigneur, _je lui donnerai 
manger du fruit de l'arbre de vie_[124].

  [124] Apoc., II, 7.

8. La consolation divine est donne, afin que l'homme ait plus de force
pour soutenir l'adversit.

La tentation vient aprs, afin qu'il ne s'enorgueillisse pas du bien.

Car Satan ne dort point, et la chair n'est pas encore morte: c'est
pourquoi ne cessez de vous prparer au combat, parce qu' droite et 
gauche sont des ennemis qui ne se reposent jamais.


RFLEXION.

  Bien que l'humanit sainte du Sauveur ne cesst de jouir, par son
  intime union avec le Verbe divin, d'une paix et d'une joie
  inaltrables, il ne laissait pas de ressentir souvent, dans la partie
  infrieure de l'me, les afflictions et les douleurs devenues
  l'apanage de notre nature depuis le pch. Qui n'a prsentes 
  l'esprit ces grandes paroles: _Mon me est triste jusqu' la
  mort_[125]. _Mon Pre! mon Pre! pourquoi m'avez-vous dlaiss[126]?_
  Ainsi l'me chrtienne, sans perdre sa paix, est prouve aussi par la
  tristesse et les tribulations intrieures. Si elle gotait toujours la
  consolation, il serait  craindre qu'elle ne tombt peu  peu dans le
  relchement; et qu'aurait-elle d'ailleurs  offrir  son bien-aim?
  _La vertu se perfectionne dans l'infirmit_. C'est l'Aptre qui nous
  l'apprend, et il ajoute aussitt: _Je me glorifierai donc dans mes
  infirmits, afin que la vertu de Jsus-Christ habite en moi_[127].
  Cette espce d'abandon, cet _exil du coeur_ nous rappelle vivement
  notre misre, que nous oublions trop facilement, exerce notre foi,
  notre amour, et nous maintient dans l'humilit. Gardez-vous donc, en
  ces moments o Jsus parat se retirer de vous, de flchir sous le
  poids de l'preuve, et de vous laisser aller au dcouragement. Un des
  grands secours, dit un pieux auteur, pour bien porter sa croix, est
  d'en ter l'inquitude, et de rendre cette peine tranquille par une
  totale conformit  la divine volont[128]. Au lieu de gmir et de
  vous troubler, rjouissez-vous plutt; car il est crit: _Ceux qui
  sment dans les larmes moissonnent dans l'allgresse. Ils allaient et
  pleuraient en rpandant des semences; ils reviendront pleins de joie,
  portant des gerbes dans leurs mains_[129].

  [125] Matth., XXVI, 38.

  [126] _Ibid._, XXVII, 46.

  [127] II. Cor., XII, 9.

  [128] Boudon, les Saintes Voies de la Croix, liv. II, chap. III.

  [129] Ps. CXXV, 5. 6.




CHAPITRE X.

De la reconnaissance pour la grce de Dieu.


1. Pourquoi cherchez-vous le repos, lorsque vous tes n pour le
travail?

Disposez-vous  la patience plutt qu'aux consolations, et  porter la
croix plutt qu' goter la joie.

Quel est l'homme du sicle qui ne ret volontiers les joies et les
consolations spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours?

Car les consolations spirituelles surpassent toutes les dlices du monde
et toutes les volupts de la chair.

Toutes les dlices du monde sont ou honteuses ou vaines; les dlices
spirituelles sont seules douces et chastes, nes des vertus et rpandues
par Dieu dans les coeurs purs.

Mais nul ne peut jouir, toujours  son gr, des consolations divines;
parce que la tentation ne cesse jamais longtemps.

2. Une fausse libert d'esprit et une grande confiance en soi-mme
forment un grand obstacle aux visites d'en haut.

Dieu accorde  l'homme un grand bien en lui donnant la grce de la
consolation; mais l'homme fait un grand mal, quand il ne remercie pas
Dieu de ce don, et ne le lui rapporte pas tout entier.

Si la grce ne coule point abondamment sur nous, c'est que nous sommes
ingrats envers son Auteur, et que nous ne remontons point  sa source
premire.

Car la grce n'est jamais refuse  celui qui la reoit avec gratitude,
et Dieu ordinairement donne  l'humble ce qu'il te au superbe.

3. Je ne veux point de la consolation qui m'te la componction; je
n'aspire point  la contemplation qui conduit  l'orgueil.

Car tout ce qui est lev n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est
pas bon; tout dsir n'est pas pur; tout ce qui est cher  l'homme n'est
pas agrable  Dieu.

J'aime une grce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prt  me
renoncer moi-mme.

L'homme instruit par le don de la grce, et par sa privation, n'osera
s'attribuer aucun bien; mais plutt il confessera son indigence et sa
nudit.

Donnez  Dieu ce qui est  Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez
qu' vous. Rendez gloire  Dieu de ses grces, et reconnaissez que,
n'ayant rien  vous que le pch, rien ne vous est d que la peine du
pch.

4. _Mettez-vous_ toujours _ la dernire place_[130], et la premire
vous sera donne; car ce qui est le plus lev s'appuie sur ce qui est
le plus bas.

  [130] Luc, XIV, 10.

Les plus grands Saints aux yeux de Dieu, sont les plus petits  leurs
propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles
dans leur coeur.

Pleins de la vrit et de la gloire cleste, ils ne sont pas avides
d'une gloire vaine.

Fonds et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'lever en eux-mmes.

Rapportant  Dieu tout ce qu'ils ont reu de bien, ils ne recherchent
point la gloire que donnent les hommes, et ne veulent que celle qui
vient de Dieu seul: leur unique but, leur dsir unique, est qu'il soit
glorifi en lui-mme et dans tous les Saints, par-dessus toutes choses.

5. Soyez donc reconnaissant des moindres grces, et vous mriterez d'en
recevoir de plus grandes.

Que le plus lger don, la plus petite faveur, aient pour vous autant de
prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulire.

Si vous considrez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il
donne ne vous paratra petit ni mprisable: car peut-il tre quelque
chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini?

Vous envoie-t-il des peines et des chtiments, recevez-les encore avec
joie: car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet
tout ce qui nous arrive.

Voulez-vous conserver la grce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il
vous la donne, patient lorsqu'il vous l'te. Priez pour qu'elle vous
soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.


RFLEXION.

  L'homme est si pauvre, qu'il n'a pas mme une bonne pense, un bon
  dsir, qui ne lui vienne d'en haut. De lui-mme il ne peut rien, pas
  mme souhaiter d'tre affranchi de sa misre, qu'il ne connat que par
  une lumire surnaturelle... Si la divine misricorde ne le prvenait,
  il languirait dans une ternelle impuissance de tout bien. Plus la
  grce donc lui est donne avec abondance, plus il a raison de
  s'humilier, en voyant ce qu'il serait sans elle, ce qu'il est par son
  propre fonds. Crature insense, qui t'enorgueillis des dons de Dieu,
  _qu'as-tu que tu n'aies reu? et si tu l'as reu, pourquoi te
  glorifier, comme si tu ne l'avais pas reu_[131]? Il faut que
  l'orgueil plie sous cette parole, et que l'homme tout entier
  s'anantisse en prsence de celui qui seul le retire de l'abme o le
  pch l'avait prcipit. Il ne se relve qu'en s'abaissant; ce qui
  faisait dire  saint Paul: _Quand je me sens faible, c'est alors que
  suis fort_[132]. Je vous comprends,  grand Aptre! ce sentiment qui
  vous humilie appelle la grce promise _aux humbles_[133], et par elle
  vous tes revtu de la force de Dieu mme. Que ne devons-nous point 
  ce Dieu de bont, et que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits?
  Hlas! dans notre indigence, nous n'avons  lui offrir que notre
  coeur, et c'est aussi tout ce qu'il demande de sa pauvre crature. Que
  ce coeur au moins lui appartienne sans rserve; que rien ne le
  partage; qu'il ne veuille, qu'il ne gote que Dieu, ne vive que de son
  amour; et qu'ainsi commence sur la terre cette union ravissante qui
  sera plus tard notre ternelle flicit!

  [131] I. Cor., IV, 7.

  [132] II. Cor., XII, 10.

  [133] Jacob, IV, 6.




CHAPITRE XI.

Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de JSUS-CHRIST.


1. Il y en a beaucoup gui dsirent le cleste royaume de Jsus, mais peu
consentent  porter sa Croix.

Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances.

Il trouve beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son
abstinence.

Tous veulent partager sa joie, mais peu veulent souffrir quelque chose
pour lui.

Plusieurs suivent Jsus jusqu' la fraction du pain, mais peu jusqu'
boire le Calice de sa Passion.

Plusieurs admirent ses miracles, mais peu gotent l'ignominie de sa
Croix.

Plusieurs aiment Jsus, pendant qu'il ne leur arrive aucune adversit.

Plusieurs le louent et le bnissent, tandis qu'ils reoivent ses
consolations.

Mais si Jsus se cache et les dlaisse un moment, ils tombent dans le
murmure, ou dans un excessif abattement.

2. Mais ceux qui aiment Jsus pour Jsus, et non pour eux-mmes, le
bnissent dans toutes les tribulations et dans l'angoisse du coeur,
comme dans les consolations les plus douces.

Et quand il ne voudrait jamais les consoler, toujours cependant ils le
loueraient, toujours ils lui rendraient grces.

3. Oh! que ne peut l'amour de Jsus, quand il est pur et sans aucun
mlange d'amour ni d'intrt propre!

Ne sont-ce pas des mercenaires, ceux qui cherchent toujours des
consolations?

Ne prouvent-ils pas qu'ils s'aiment eux-mmes plus que Jsus-Christ,
ceux qui pensent toujours  leur gain et  leurs avantages?

O trouvera-t-on quelqu'un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul?

4. Rarement on rencontre un homme assez avanc dans les voies
spirituelles pour tre dpouill de tout.

Car le vritable pauvre d'esprit, dtach de toute crature, qui le
trouvera? _Il faut le chercher bien loin, et jusqu'aux extrmits de la
terre_[134].

  [134] Prov., XXXI, 10.

_Si l'homme donne tout ce qu'il possde, ce n'est encore rien_[135].

  [135] Cant., _VIII_, 7

S'il fait une grande pnitence, c'est peu encore.

Et s'il embrasse toutes les sciences, il est encore loin.

Et s'il a une grande vertu et une pit fervente, il lui manque encore
beaucoup, il lui manque une chose souverainement ncessaire.

Qu'est-ce donc? C'est qu'aprs avoir tout quitt, il se quitte aussi
lui-mme, et se dpouille entirement de l'amour de soi.

C'est, enfin, qu'aprs avoir fait tout ce qu'il sait devoir faire, il
pense encore n'avoir rien fait.

5. Qu'il estime peu ce qu'on pourrait regarder comme quelque chose de
grand, et qu'en toute sincrit il confesse qu'il est un serviteur
inutile, selon la parole de la Vrit: _Quand vous aurez fait tout ce
qui vous est command, dites: Nous sommes des serviteur inutiles_[136].

  [136] Luc., XVII, 10.

Alors il sera vraiment pauvre et spar de tout en esprit, et il pourra
dire avec le Prophte: _Oui, je suis pauvre et seul dans le monde_[137].

  [137] Ps. XXIV, 17.

Nul cependant n'est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui qui
sait quitter tout, et soi-mme, et se mettre au dernier rang.


RFLEXION.

  Il faut aimer Dieu pour Dieu mme, et non pas  cause de la joie que
  l'on gote  le servir: car, s'il nous retirait ses consolations, que
  deviendrait cet amour mercenaire? Celui qui se cherche encore en
  quelque chose, ne sait point aimer. Regardez votre modle, contemplez
  Jsus, il ne s'est recherch en rien: _Christus non sibi
  placuit_[138]. Il a tout sacrifi pour vous, son repos, sa vie, sa
  volont mme: _Non pas ce que je veux_, disait-il, _mais ce que vous
  voulez_[139]. Il a tout souffert jusqu' la croix, jusqu'au
  dlaissement de son Pre: _Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous
  abandonn[140]?_ Entrons,  son exemple, dans cet esprit de sacrifice;
  et dtachs dsormais de tout intrt propre, acceptons, avec une
  gale srnit, les biens et les maux, les peines et les joies, en
  sorte que, n'ayant de penses, de dsirs que ceux de Jsus, nous
  soyons _consomms avec lui dans cette unit parfaite_[141], que, prs
  de quitter ce monde, il demandait pour nous  son Pre, comme le
  dernier et le plus grand de ses dons.

  [138] Rom., XV, 3.

  [139] Matth., XXVI, 19.

  [140] _Ibid._, XXVII, 46.

  [141] Joann., XVII, 23.




CHAPITRE XII.

De la sainte voie de la Croix.


1. Cette parole semble dure  plusieurs: _Renoncez  vous-mme, prenez
votre croix, et suivez_[142] Jsus.

  [142] Luc., IX, 23.

Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole:
_Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu ternel_[143]!

  [143] Matth., XXV, 41.

Ceux qui coutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter
la Croix, et qui y obissent, ne craindront point alors d'entendre
l'arrt d'une ternelle condamnation.

_Ce signe de la Croix sera dans le Ciel, lorsque le Seigneur viendra
pour juger_[144].

  [144] _Ibid._, XXIV, 30.

Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imit, pendant leur
vie, Jsus crucifi, s'approcheront avec une grande confiance de
Jsus-Christ juge.

2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix par laquelle on arrive
au royaume du Ciel?

Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la
protection contre nos ennemis.

C'est de la Croix que dcoulent les suavits clestes.

Dans la Croix est la force de l'me, dans la Croix la joie de l'esprit,
la consommation de la vertu, la perfection de la saintet.

Il n'y a de salut pour l'me, ni d'esprance de vie ternelle, que dans
la Croix.

Prenez donc votre Croix, et suivez Jsus, et vous parviendrez 
l'ternelle vie.

Il vous a prcd portant sa Croix, et il est mort pour vous sur la
Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous
aspiriez  mourir sur la Croix.

_Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui_[145]; et si
vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.

  [145] Rom., VI, 8.

3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste  mourir. Il n'est
point d'autre voie qui conduise  la vie et  la vritable paix du
coeur, que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.

Allez o vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, et vous ne
trouverez pas au-dessus une voie plus leve, au-dessous une voie plus
sre que la voie de la sainte Croix.

Disposez de tout selon vos vues, rglez tout selon vos dsirs, et
toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous
le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.

Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous prouverez de
l'amertume dans l'me.

4. Tantt vous serez dlaiss de Dieu, tantt exerc par le prochain, et
ce qui est plus encore, vous serez souvent  charge de vous-mme. Vous
ne trouverez  vos peines aucun remde, aucun soulagement; mais il vous
faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.

Car Dieu veut que vous appreniez  souffrir sans consolation, et que
vous vous soumettiez  lui sans rserve, et que vous deveniez plus
humble par la tribulation.

Nul n'a si avant dans son coeur la Passion de Jsus-Christ, que celui
qui a souffert quelque chose de semblable.

La Croix est donc toujours prpare; elle vous attend partout.

Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez, puisque partout o
vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-mme.

levez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-mme, rentrez-y: toujours
vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience,
si vous voulez possder la paix intrieure et mriter la couronne
immortelle.

5. Si vous portez de bon coeur la Croix, elle-mme vous portera, et vous
conduira au terme dsir, o vous cesserez de souffrir: mais ce ne sera
pas en ce monde.

Si vous la portez  regret, vous en augmentez le poids, vous rendez
votre fardeau plus dur; et cependant il vous faut la porter.

Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et
peut-tre plus pesante.

6. Croyez-vous chapper  ce que nul homme n'a pu viter? Quel Saint a
t en ce monde sans Croix et sans tribulation?

Jsus-Christ lui-mme, Notre-Seigneur, n'a pas t une seule heure, dans
toute sa vie, sans prouver quelques souffrances: _Il fallait, dit-il,
que le Christ souffrt, et qu'il ressuscitt d'entre les morts, et qu'il
entrt ainsi dans sa gloire_[146].

  [146] Luc., XXIV, 26, 46.

Comment donc cherchez-vous une autre voie, que la voie royale de la
sainte Croix?

7. Toute la vie de Jsus-Christ n'a t qu'une Croix et un long martyre:
et vous cherchez le repos et la joie!

Vous vous trompez, n'en doutez pas, vous vous trompez lamentablement, si
vous cherchez autre chose que des afflictions  souffrir; car toute
cette vie mortelle est pleine de misres et environne de Croix.

Et plus un homme aura fait de progrs dans les voies spirituelles, plus
ses Croix souvent seront pesantes; parce que l'amour lui rend son exil
plus douloureux.

8. Cependant celui que Dieu prouve par tant de peines, n'est pas sans
consolations qui les adoucissent; parce qu'il sent s'accrotre les
fruits de sa patience  porter sa Croix.

Car lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui
l'accablait se change tout entire en une douce confiance qui le
console.

Et plus la chair est afflige, brise, plus l'esprit est fortifi
intrieurement par la grce.

Quelquefois mme le dsir de souffrir, pour tre conforme  Jsus
crucifi, lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas tre exempt
de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus
agrable  Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.

Ce n'est point l la vertu de l'homme, mais la grce de Jsus-Christ,
qui opre si puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle
abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur
de l'esprit.

9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de
chtier le corps, de le rduire en servitude, de fuir les honneurs, de
souffrir volontiers les outrages, de se mpriser soi-mme et de
souhaiter d'tre mpris, de supporter les afflictions et les pertes, et
de ne dsirer aucune prosprit dans ce monde.

Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.

Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donne
d'en haut, et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.

Vous ne craindrez pas mme le dmon, votre ennemi, si vous tes arm de
la foi et marqu de la Croix de Jsus-Christ.

10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidle serviteur de
Jsus-Christ,  porter courageusement la Croix de votre matre, crucifi
par amour pour vous.

Prparez-vous  souffrir mille adversits, mille traverses dans cette
misrable vie: car voil partout ce qui vous attend, ce que vous
trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.

Il faut qu'il en soit ainsi: et  cette foule de maux et de douleurs, il
n'y a d'autre remde que de vous supporter vous-mme.

Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si
vous dsirez avoir part  sa gloire.

Laissez Dieu disposer de ses consolations: qu'il les rpande comme il
lui plaira.

Pour vous, choisissez les souffrances, et regardez-les comme des
consolations d'un grand prix: _car toutes les souffrances du temps n'ont
aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la
mriter_[147], quand seul vous les supporteriez toutes.

  [147] Rom., VIII, 18.

11. Lorsque vous en serez venu  trouver la souffrance douce, et 
l'aimer pour Jsus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous
avez trouv le Paradis sur la terre.

Mais tandis que la souffrance vous sera amre, et que vous la fuirez,
vous vivrez dans le trouble; et la tribulation que vous fuirez vous
suivra partout.

12. Si vous vous appliquez  tre ce que vous devez tre,  souffrir et
 mourir, bientt vos peines s'adouciront, et vous aurez la paix.

Quand vous auriez t ravi, avec Paul, jusqu'au troisime Ciel, vous ne
seriez pas pour cela assur de ne rien souffrir. _Je lui montrerai_, dit
Jsus, _combien il faut qu'il souffre pour mon nom_[148].

  [148] Act., IX, 16.

Il ne vous reste donc qu' souffrir, si vous voulez aimer Jsus et le
servir constamment!

13. Plt  Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le
nom de Jsus! Quelle gloire vous serait rserve! Quelle joie parmi tous
les Saints! Quelle dification pour le prochain!

Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent
souffrir.

Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jsus, lorsque
tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde!

14. Sachez, et croyez fermement, que votre vie doit tre une mort
continuelle; et que plus on meurt  soi-mme, plus on commence  vivre
pour Dieu.

Nul n'est propre  comprendre les choses du Ciel, s'il ne se soumet 
supporter les adversits pour Jsus-Christ.

Rien n'est plus agrable  Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce
monde, que de souffrir avec joie pour Jsus-Christ; et si vous aviez 
choisir, vous devriez plutt souhaiter d'tre afflig pour lui, que
d'tre combl de consolations, parce que vous seriez alors plus
semblable  Jsus-Christ et plus conforme  tous les Saints.

Car notre mrite et notre progrs dans la perfection ne consistent point
dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutt dans la
force de supporter de grandes tribulations et de pesantes preuves.

15. S'il y avait eu, pour l'homme, quelque chose de meilleur et de plus
utile que de souffrir, Jsus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles
et par son exemple.

Or, manifestement il exhorte  porter la croix, et les disciples qui le
suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: _Si quelqu'un
veut marcher sur mes pas, qu'il renonce  soi-mme, qu'il porte sa croix
et qu'il me suive_[149].

  [149] Matth., XVI, 24.

Aprs donc avoir tout lu et tout examin, concluons enfin qu'_il nous
faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de
Dieu_[150].

  [150] Act., XIV, 21.


RFLEXION.

  La doctrine de la Croix, _scandale pour les Juifs et folie pour les
  Gentils_[151], est ce que les hommes comprennent le moins. Qu'un Dieu
  soit mort pour les sauver, leur raison s'abaissera devant ce mystre;
  mais qu'ils doivent s'associer  cet tonnant sacrifice, en mourant 
  eux-mmes,  leurs passions,  leurs volonts,  leurs dsirs, voil
  ce qui les rvolte, et leur fait dire comme les Capharnates: _Cette
  parole est dure, et qui peut l'entendre_[152]? Il faut bien pourtant
  que nous l'entendions, car notre salut dpend de l. Le ciel tait
  spar de la terre, la Croix les a runis; et c'est du pied de la
  Croix que part tout ce qui va jusqu'au Ciel. Pressons-nous donc contre
  la Croix; qu'elle soit ici-bas notre consolation, comme elle est notre
  force. Lorsque, dans sa bont, Dieu nous envoie quelque preuve,
  disons avec saint Andr: _ douce Croix! si longtemps dsire, et
  prpare maintenant pour cette me qui la souhaitait ardemment!_ Tout
  les Saints ont senti ce dsir, tous ont tenu ce langage. _Souffrir ou
  mourir_, rptait souvent sainte Thrse; et, dans la souffrance, elle
  trouvait plus de paix et de bonheur que n'en goteront jamais ceux que
  le monde appelle heureux. Une seule larme verse aux pieds de Jsus
  est plus dlicieuse mille fois que tous les plaisirs du sicle.

  [151] I. Cor., I, 23.

  [152] Joann., VI, 61.


FIN DU DEUXIME LIVRE.




L'IMITATION

DE

JSUS-CHRIST.




LIVRE TROISIME.

DE LA VIE INTRIEURE.




CHAPITRE PREMIER.

Des entretiens intrieurs de JSUS-CHRIST avec l'me fidle.


1. _J'couterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi_[153].

  [153] Ps. LXXXIV, 8.

Heureuse l'me qui entend le Seigneur lui parler intrieurement, et qui
reoit de sa bouche la parole de consolation!

Heureuses les oreilles toujours attentives  recueillir ce souffle
divin, et sourdes aux bruits du monde!

Heureuses encore une fois les oreilles qui coutent, non la voix qui
retentit au dehors, mais la vrit qui enseigne au dedans!

Heureux les yeux qui, ferms aux choses extrieures, ne contemplent que
les intrieures!

Heureux ceux qui pntrent les mystres que le coeur recle, et qui, par
des exercices de chaque jour, tchent de se prparer de plus en plus 
comprendre les secrets du Ciel!

Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu, et qui se dgagent
de tous les embarras du sicle!

Considre ces choses,  mon me! et ferme la porte de tes sens, afin que
tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.

2. Voici ce que dit ton bien-aim: Je suis votre salut, votre paix et
votre vie.

Demeurez prs de moi, et vous trouverez la paix. Laissez l tout ce qui
passe; ne cherchez que ce qui est ternel.

Que sont toutes les choses du temps, que des sductions vaines? et de
quoi vous serviront toutes les cratures, si vous tes abandonn du
Crateur?

Renoncez donc  tout, et occupez-vous de plaire  votre Crateur, et de
lui tre fidle, afin de parvenir  la vraie batitude.


RFLEXION.

  coutons la sagesse incre: _Mes dlices_, dit-elle, _sont d'tre
  avec les enfants des hommes_[154]. Mais la plupart des hommes ne
  comprenant pas son langage, ou craignant de l'entendre, s'loignent
  d'elle pour s'entretenir avec les cratures. _Elle est venue dans le
  monde, et le monde ne l'a point connue_[155]. C'est pourquoi l'Aptre
  nous dfend _d'aimer le monde, ni rien de ce qui est dans le
  monde_[156], _parce qu'il appartient tout entier  l'esprit de
  malice_[157]. Si donc nous voulons attirer en nous l'esprit de Dieu,
  cet esprit dont _l'onction enseigne toutes choses_[158], sparons-nous
  du monde; renonons  ses maximes,  ses plaisirs,  ses socits
  tumultueuses. Jsus ne se trouve qu'au dsert; _sa voix ne retentit
  pas dans les lieux publics_[159], au milieu des assembles du sicle;
  mais lorsqu'il a rsolu de rpandre ses faveurs sur l'me fidle, _il
  la conduit dans la solitude, et l il parle  son coeur_[160]. Comment
  peindre les dlices de ce cleste entretien? Qui les a gotes une
  fois ne peut plus supporter les entretiens des hommes.  Jsus! parlez
   mon coeur, je veux dsormais n'couter que votre voix, dans le
  silence de toutes les cratures.

  [154] Prov., VIII, 31.

  [155] Joan., I, 10.

  [156] I. Joan., II, 15.

  [157] _Ibid._, V. 19.

  [158] Ibid., II, 27.

  [159] Matth., XII, 19.

  [160] Ose, II, 14.




CHAPITRE II.

La vrit parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles.


1. _Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur coute._

_Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je sache
vos tmoignages_[161].

  [161] I. Reg., III, 9; Ps. CXVIII, 125.

_Inclinez mon coeur aux paroles de votre bouche; qu'elles tombent sur
lui comme une douce rose_[162].

  [162] Ps. CXVIII, 36. Deuter., XXXII, 2.

Les enfants d'Isral disaient autrefois  Mose: _Parlez-nous, et nous
vous couterons: mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que
nous ne mourions_[163].

  [163] Exod., XX, 19.

Ce n'est pas l, Seigneur, ce n'est pas l ma prire; mais au contraire,
je vous implore, comme le prophte Samuel, avec un humble dsir, disant:
_Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur coute_[164].

  [164] I Reg., III, 9.

Que Mose ne me parle point, ni aucun des prophtes; mais vous plutt,
parlez, Seigneur mon Dieu, vous, la lumire de tous les prophtes, et
l'esprit qui les inspirait. Sans eux, vous pouvez seul pntrer toute
mon me de votre vrit; et sans vous, ils ne pourraient rien.

2. Ils peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces.

Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n'chauffe point
le coeur.

Ils exposent la lettre; mais vous en dcouvrez le sens.

Ils proposent les mystres; mais vous rompez le sceau qui en drobait
l'intelligence.

Ils publient vos commandements; mais vous aidez  les accomplir.

Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher.

Ils n'agissent qu'au dehors; mais vous clairez et instruisez les
coeurs.

Ils arrosent extrieurement; mais vous donnez la fcondit.

Leurs paroles frappent l'oreille; mais vous ouvrez l'intelligence.

3. Que Mose donc ne me parle point; mais vous, Seigneur mon Dieu,
ternelle vrit! parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je
n'coute sans fruit, si, averti seulement au dehors, je ne suis point
intrieurement embras; de peur que je ne trouve ma condamnation dans
votre parole, entendue sans tre accomplie, connue sans tre aime, crue
sans tre observe.

_Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur coute: vous avez
les paroles de la vie ternelle_[165].

  [165] I Reg., III, 9; Joann., VI, 69.

Parlez-moi pour consoler un peu mon me, pour m'apprendre  rformer ma
vie; parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur ternel de votre
nom.


RFLEXION.

  Il y a une voix qui nous parle intrieurement et comme dans le fond de
  l'me, lorsque fermant l'oreille au bruit des cratures, nous ne
  voulons plus couter que Dieu seul, et que nous l'appelons en nous de
  toute l'ardeur de nos dsirs. C'est cette voix qui, loin des hommes,
  ravissait au dsert les Paul, les Antoine, les Pacme, et leur
  rvlait sans obscurit les secrets de la science divine. C'est cette
  voix qui instruit les saints, les enflamme, les console et les enivre,
  pour ainsi dire, de sa cleste douceur. Mose et les prophtes taient
  voils pour les disciples d'Emmas: Jsus vient, et,  sa voix, les
  ombres qui offusquaient leur intelligence se dissipent; quelque chose
  d'inconnu se remue en eux, de sorte qu'ils se disaient l'un  l'antre:
  _Notre coeur n'tait-il pas tout brlant au dedans de nous, lorsqu'il
  nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les critures_[166]? Et
  nous, pauvres infortuns que le tumulte du monde distrait encore, que
  ferons-nous? Ne voulons-nous point aussi entendre Jsus? Comme les
  deux disciples, nous sommes en voyage; nous nous en allons vers
  l'ternit. Jsus, dans son amour, _s'approche_ de nous; il se fait,
  en quelque sorte, le compagnon de notre route[167]: mais, nous
  trouvant si peu attentifs, il se retire, et nous marchons seuls.
  Effrayante solitude! Ah! prenons garde que la nuit ne nous surprenne
  prs du terme! Htons-nous de rappeler le divin guide et disons-lui de
  toute notre me: _Seigneur demeurez avec nous, car le soir se fait et
  dj le jour baisse_[168].

  [166] Luc., XXIV, 32.

  [167] _Ibid._, 15.

  [168] _Ibid._, 29.




CHAPITRE III.

Qu'il faut couter la parole de Dieu avec humilit, et que plusieurs ne
la reoivent pas comme ils le devraient.


1. J.-C. Mon fils, coutez mes paroles, paroles pleines de douceur, et
qui surpassent toute la science des philosophes et des sages du monde.

_Mes paroles sont esprit et vie_[169], et l'on n'en doit pas juger par
le sens humain.

  [169] Joann., VI, 64.

Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les couter en
silence, et les recevoir avec une humilit profonde et un ardent amour.

2. LE F. Et j'ai dit: _Heureux celui que vous instruisez, Seigneur, et 
qui vous enseignez votre loi, afin de lui adoucir les jours mauvais, et
de ne pas le laisser sans consolation sur la terre_[170].

  [170] Ps. XCIII, 12, 13.

3. J.-C. C'est moi qui ai, ds le commencement, instruit les prophtes,
dit le Seigneur; et jusqu' prsent mme, je ne cesse point de parler 
tous; mais plusieurs sont endurcis et sourds  ma voix.

Le plus grand nombre coute le monde de prfrence  Dieu: ils aiment
mieux suivre les dsirs de la chair que d'obir  la volont divine.

Le monde promet peu de chose, et des choses qui passent, et on le sert
avec une grande ardeur: je promets des biens immenses, ternels, et le
coeur des hommes reste froid.

Qui me sert et m'obit en toutes choses, avec autant de soin qu'on sert
le monde et les matres du monde?

_Rougis, Sidon, dit la mer_[171]; et si tu en demandes la cause, coute,
voici pourquoi:

  [171] Is., XXIII, 4.

Pour un petit avantage, on entreprend une longue route; et, pour la vie
ternelle,  peine en trouve-t-on qui veuillent faire un pas.

On recherche le plus vil gain: on plaide honteusement quelquefois pour
une pice de monnaie; sur une lgre promesse et pour une chose de rien,
on ne craint pas de se fatiguer le jour et la nuit.

Mais,  honte! pour un bien immuable, pour une rcompense infinie, pour
un honneur suprme et une gloire sans fin, on ne saurait se rsoudre 
la moindre fatigue.

4. Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu'il y
ait des hommes plus ardents  leur perte que tu ne l'es  te sauver, et
pour qui la vanit a plus d'attrait que n'en a pour toi la vrit.

Et cependant ils sont souvent abuss par leurs esprances; tandis que ma
promesse ne trompe point, et que jamais je ne me refuse  celui qui se
confie en moi.

Ce que j'ai promis, je le donnerai: ce que j'ai dit, je l'accomplirai,
si toutefois l'on demeure avec fidlit dans mon amour jusqu' la fin.

C'est moi qui rcompense les bons, et qui prouve fortement les justes.

5. Gravez mes paroles dans votre coeur, et mditez-les profondment:
car,  l'heure de la tentation, elles vous seront trs-ncessaires.

Ce que vous n'entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour de
ma visite.

J'ai coutume de visiter mes lus de deux manires: par la tentation et
par la consolation.

Et tous les jours, je leur donne deux leons; l'une en les reprenant de
leurs dfauts, l'autre en les exhortant  avancer dans la vertu.

_Celui qui reoit ma parole, et qui la mprise, sera jug par elle au
dernier jour_[172].

  [172] Joann., XII, 48.


PRIRE

POUR DEMANDER LA GRCE DE LA DVOTION.

6. LE F. Seigneur, mon Dieu, vous tes tout mon bien: et qui suis-je
pour oser vous parler?

Je suis le plus pauvre de vos serviteurs, et un abject ver de terre,
beaucoup plus pauvre et plus mprisable que je ne sais et que je n'ose
dire.

Souvenez-vous cependant, Seigneur, que je ne suis rien, que je n'ai
rien, que je ne puis rien.

Vous tes seul bon, juste et saint; vous pouvez tout, vous donnez tout,
vous remplissez tout, hors le pcheur que vous laissez vide.

_Souvenez-vous de vos misricordes_[173], et remplissez mon coeur de
votre grce, vous qui ne voulez point qu'aucun de vos ouvrages demeure
vide.

  [173] Ps. XXIV, 6.

7. Comment puis-je, en cette misrable vie, porter le poids de moi-mme,
si votre misricorde et votre grce ne me fortifient?

Ne dtournez pas de moi votre visage; ne diffrez pas  me visiter; ne
me retirez point votre consolation, de peur que, _prive de vous, mon
me ne devienne comme une terre sans eau_[174].

  [174] Ps. CXLII, 6.

_Seigneur, apprenez-moi  faire votre volont_[175]; apprenez-moi 
vivre d'une vie humble et digne de vous.

  [175] _Ibid._, 10.

Car vous tes ma sagesse, vous me connaissez dans la vrit, et vous
m'avez connu avant que je fusse au monde, et avant mme que le monde
ft.


RFLEXION.

  Rien de plus rare qu'un dsir sincre du salut; et c'est ce qui doit
  nous faire trembler, car notre sort  chacun sera ce que nous l'aurons
  fait: Dieu nous aide, il vient par sa grce au secours du libre
  arbitre, mais il ne le contraint pas. Or que voyons-nous? Quel
  spectacle nous offre le monde? Nous ne parlons point ici de l'impie
  rsolu  se perdre, et dj marqu du sceau de la rprobation: nous
  parlons de ceux qui se disent, qui se croient les disciples de
  Jsus-Christ. Dans la spculation, ces chrtiens veulent se sauver;
  mais ils veulent en mme temps, ils veulent surtout possder les biens
  et goter les jouissances de la terre. Ils donneront  Dieu, en
  passant, quelques prires obliges; ils s'informeront de sa loi pour
  connatre ce qu'elle commande strictement: puis, tranquilles de ce
  ct, ils se jetteront  la poursuite des honneurs, des richesses, des
  plaisirs qu'ils nomment lgitimes, ou ils s'endormiront dans une vie
  de mollesse permise  leurs yeux, parce qu'elle ne viole en apparence
  aucun prcepte formel. Mais dans tout cela, o est la foi qui doit
  rgler toutes nos actions sur la vue de l'ternit? O est l'amour
  perptuellement occup de son objet, l'amour avide de sacrifices? O
  est la pnitence? O est la Croix?  Dieu! et c'est l dsirer le
  salut! N'est-il donc pas crit que _celui qui cherche son me la
  perdra_[176]? Que chacun se juge sur cette parole avant le jour
  terrible o le Seigneur lui-mme le jugera.

  [176] Luc., XVII, 33.




CHAPITRE IV.

Qu'il faut marcher en prsence de Dieu dans la vrit et l'humilit.


1. J.-C. Mon fils, marchez devant moi dans la vrit, et cherchez-moi
toujours dans la simplicit de votre coeur.

Celui qui marche devant moi dans la vrit ne craindra nulle attaque; la
vrit le dlivrera des calomnies et des sductions des mchants.

Si la vrit vous dlivre, vous serez vraiment libre, et peu vous
importeront les vains discours des hommes.

2. LE F. Seigneur, il est vrai: qu'il me soit fait, de grce, selon
votre parole. Que votre vrit m'instruise, qu'elle me dfende, qu'elle
me conserve jusqu' la fin dans la voie du salut.

Qu'elle me dlivre de tout dsir mauvais, de toute affection drgle;
et je marcherai devant vous dans une grande libert de coeur.

3. J.-C. La vrit, c'est moi: je vous enseignerai ce qui est bon, ce
qui m'est agrable.

Rappelez-vous vos pchs avec une grande douleur et un profond regret;
et ne pensez jamais tre quelque chose,  cause du bien que vous faites.

Car, dans la vrit, vous n'tes qu'un pcheur, sujet  beaucoup de
passions et engag dans leurs liens.

De vous-mme, vous tendez toujours au nant; un rien vous branle, un
rien vous abat, un rien vous trouble et vous dcourage.

Qu'avez-vous dont vous puissiez vous glorifier? et que de motifs, au
contraire, pour vous mpriser vous-mme! car vous tes beaucoup plus
infirme que vous ne sauriez le comprendre.

4. Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de
grand.

Mais plutt qu' vos yeux rien ne soit grand, prcieux, admirable,
lev, digne d'tre estim, lou, recherch, que ce qui est ternel.

Aimez, par-dessus toutes choses, l'ternelle vrit, et n'ayez jamais
que du mpris pour votre extrme bassesse.

N'apprhendez rien tant, ne blmez et ne fuyez rien tant que vos pchs
et vos vices: ils doivent vous affliger plus que toutes les pertes du
monde.

Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un coeur sincre; mais,
guids par une certaine curiosit prsomptueuse, ils veulent dcouvrir
mes secrets et pntrer les profondeurs de Dieu, tandis qu'ils ngligent
de s'occuper d'eux-mmes et de leur salut.

Ceux-l tombent souvent,  cause de leur orgueil et de leur curiosit,
en de grandes tentations et de grandes fautes, parce que je me spare
d'eux.

5. Craignez les jugements de Dieu: redoutez la colre du Tout-Puissant;
ne scrutez point les oeuvres du Trs-Haut; mais sondez vos iniquits, le
mal que tant de fois vous avez commis, le bien que vous avez nglig.

Plusieurs mettent toute leur dvotion en des livres, d'autres en des
images, d'autres en des signes et des marques extrieures.

Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le coeur.

Il en est d'autres qui, clairs et purifis intrieurement, ne cessent
d'aspirer aux biens ternels, ont  dgot les entretiens de la terre,
et ne s'assujettissent qu' regret aux ncessits de la nature. Ceux-l
entendent ce que l'Esprit de vrit dit en eux.

Car il leur apprend  mpriser ce qui passe,  aimer ce qui dure
ternellement,  oublier le monde, et  dsirer le Ciel, le jour et la
nuit.


RFLEXION.

  _Je suis le Dieu tout-puissant: marchez en ma prsence, et soyez
  parfait_[177]. Ainsi parlait le Seigneur au Pre des croyants, et ce
  commandement s'adresse avec encore plus de force aux chrtiens, qui
  ont contempl, dans le Fils de l'Homme, le modle de toute perfection.
  Aussi leur est-il dit: _Soyez parfaits, comme votre Pre cleste est
  parfait_[178]. tonnant prcepte qui, relevant notre incomprhensible
  bassesse, nous apprend ce qu'est l'homme rachet, ce qu'est le
  chrtien aux yeux de Dieu. Mais comment, faibles cratures, courbes
  sous le poids de la chair, approcherons-nous de cette perfection
  souveraine,  laquelle il nous est ordonn de tendre sans cesse?
  coutez Jsus-Christ: _Je suis la voie, la vrit et la vie_[179]. Il
  est la voie qui conduit  Dieu, la vrit qui est Dieu mme; il est la
  vie promise  ceux qui _marchent dans la vrit_[180], _qui font la
  vrit_[181], selon le mot profond de l'Aptre. Donc, tout en
  Jsus-Christ et par Jsus-Christ. Unies aux siennes, nos penses, nos
  affections, nos oeuvres se divinisent: et comme la perfection du Fils
  est la perfection mme du Pre, par notre union avec le Fils, qui
  commence sur la terre et se consommera dans le ciel, nous devenons
  parfaits comme le Pre est parfait. Ainsi s'accomplit la prire du
  Christ: _Pre saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez
  donns, afin qu'ils soient un comme nous sommes un! Sanctifiez-les
  dans la vrit; je me sanctifie pour eux moi-mme, afin qu'ils soient
  sanctifis dans la vrit_[182]. Mais cette grande union, qui nous
  lve jusqu' participer aux mrites infinis du Rdempteur, ne
  s'effectue, ne l'oublions pas, qu'en proportion du sacrifice que nous
  faisons de nous-mmes. Notre humilit en est la mesure: elle est le
  fruit du renoncement propre, du dtachement, de l'abaissement qui nous
  anantit devant Dieu. L o l'amour corrompu de soi, l o la nature
  vit encore, l'union avec Jsus-Christ n'est pas complte. Il faut
  mourir  soi-mme,  ses dsirs,  ses gots,  sa volont,  sa
  raison aveugle, pour tre _un avec le Fils_, comme il est _un avec son
  Pre_. Pour tre _sanctifi dans la vrit_[183]. Heureuse mort, qui
  nous met en possession de la vritable vie, de Dieu mme et de sa
  saintet, de sa vrit ternelle!

  [177] Gen., XVII, 1.

  [178] Matth., V, 48.

  [179] Joann., XIV, 6.

  [180] III. Joann., 4.

  [181] Ephes., IV, 15.

  [182] Joann., XVII, 11, 17, 19.

  [183] II. Cor., I, 3.




CHAPITRE V.

Des merveilleux effets de l'amour divin.


1. LE F. Je vous bnis, Pre cleste, Pre de Jsus-Christ, mon
Seigneur, parce que vous avez daign vous souvenir de moi, pauvre
crature.

_ Pre des misricordes, et Dieu de toute consolation_[184], je vous
rends grces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien
cependant quelquefois me consoler!

  [184] _Ibid._

Je vous bnis  jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et
Esprit consolateur, dans les sicles des sicles.

 Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez
dans mon coeur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.

Vous tes ma gloire et la joie de mon coeur.

Vous tes mon esprance et mon refuge au jour de la tribulation.

2. Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante,
j'ai besoin d'tre fortifi et consol par vous: visitez-moi donc
souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.

Dlivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur toutes
ses affections drgles, afin que, guri et purifi intrieurement, je
devienne propre  vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persvrer.

3. C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de
tous les biens. Seul, il rend lger ce qui est pesant, et fait qu'on
supporte avec une me gale toutes les vicissitudes de la vie.

Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y a
de plus amer.

L'amour de Jsus est gnreux; il fait entreprendre de grandes choses,
et il excite toujours  ce qu'il y a de plus parfait.

L'amour aspire  s'lever, et ne se laisse arrter par rien de
terrestre.

L'amour veut tre libre et dgag de toute affection du monde, afin que
ses regards pntrent jusqu' Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni
retard par les biens, ni abattu par les maux du temps.

Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus lev, plus
tendu, plus dlicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au
ciel et sur la terre, parce que l'amour est n de Dieu, et qu'il ne peut
se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les cratures.

4. Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et
rien ne l'arrte.

Il donne tout pour possder tout; et il possde tout en toutes choses,
parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul tre
souverain, de qui tout bien procde et dcoule.

Il ne regarde pas aux dons, mais il s'lve au-dessus de tous les biens,
jusqu' celui qui donne.

L'amour souvent ne connat point de mesure; mais, comme l'eau qui
bouillonne, il dborde de toutes parts.

Rien ne lui pse, rien ne lui cote; il tente plus qu'il ne peut; jamais
il ne prtexte l'impossibilit, parce qu'il se croit tout possible et
tout permis.

Et  cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui
fatiguent et qui puisent vainement celui qui n'aime point.

5. L'amour veille sans cesse; dans le sommeil mme il ne dort point.

Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes
frayeurs ne le troublent; mais, tel qu'une flamme vive et pntrante, il
s'lance vers le Ciel, et s'ouvre un sr passage  travers tous les
obstacles.

Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix.

L'ardeur mme d'une me embrase s'lve jusqu' Dieu comme un grand
cri: Mon Dieu! mon amour! vous tes tout  moi, et je suis tout  vous.

6. Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne  goter au fond de mon
coeur combien il est doux d'aimer et de se fondre et de se perdre dans
l'amour.

Que l'amour me ravisse et m'lve au-dessus de moi-mme, par la vivacit
de ses transports.

Que je chante le cantique de l'amour, que je vous suive,  mon
bien-aim, jusque dans les hauteurs de votre gloire; que toutes les
forces de mon me s'puisent  vous louer, et qu'elle dfaille de joie
et d'amour.

Que je vous aime plus que moi, que je ne m'aime moi-mme que pour vous,
et que j'aime en vous tous ceux qui vous aiment vritablement, ainsi que
l'ordonne la loi de l'amour, que nous dcouvrons dans votre lumire.

7. L'amour est prompt, sincre, pieux, doux, prudent, fort, patient,
fidle, constant, magnanime, et il ne se recherche jamais: car ds qu'on
commence  se rechercher soi-mme,  l'instant on cesse d'aimer.

L'amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans lgret;
il ne s'occupe point de choses vaines; il est sobre, chaste, ferme,
tranquille, et toujours attentif  veiller sur les sens.

L'amour est obissant et soumis aux suprieurs; il est vil et mprisable
 ses yeux. Dvou  Dieu sans rserve, et toujours plein de
reconnaissance, il ne cesse point de se confier en lui, d'esprer en
lui, lors mme qu'il semble en tre dlaiss, parce qu'on ne vit point
sans douleur dans l'amour.

8. Qui n'est pas prt  tout souffrir et  s'abandonner entirement  la
volont de son bien-aim, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.

Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus
dur et de plus amer, pour son bien-aim, et qu'aucune traverse ne le
dtache de lui.


RFLEXION.

  _Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et
  Dieu en lui_[185]. Mais l'amour a ses temps d'preuve, comme ses temps
  de jouissance; et cette vie tout entire ne doit tre qu'un continuel
  exercice d'amour, ou la consommation d'un grand sacrifice, dont une
  vie ternelle ou un amour immuable sera le prix. Tous les caractres
  de la charit, dtaills par saint Paul[186], nous rappellent l'ide
  de sacrifice; et l'amour infini lui-mme n'a pu se manifester
  pleinement  nous que par un sacrifice infini. _Dieu a tant aim le
  monde, qu'il a donn son fils unique_[187]; et notre amour pour Dieu
  ne peut non plus se manifester que par un sacrifice, non pas gal, il
  est impossible, mais semblable, par le don de tout notre tre ou une
  parfaite obissance de notre esprit, de notre coeur et de nos sens, 
  la volont de celui qui nous _a tant aims_. C'est alors que
  s'accomplit cette union ineffable que Jsus-Christ,  sa dernire
  heure, conjurait son pre d'oprer entre lui et la crature
  _rachete_[188]. Pendant que la nature vit encore en nous, quelque
  chose nous spare de Dieu et de Jsus; et _l'amour de Jsus nous
  presse_[189] d'achever le sacrifice, et de prononcer cette parole
  dernire, que le monde ne comprend pas, mais qui rjouit le Ciel:
  _Tout est consomm_[190].

  [185] I. Joann., IV, 16.

  [186] I. Cor., XIII.

  [187] Joan., III, 16.

  [188] _Ibid._, XVII, 21, 23.

  [189] II. Cor., V, 14.

  [190] Joann., XIX, 30.




CHAPITRE VI.

De l'preuve du vritable amour.


1. J.-C. Mon fils, votre amour n'est encore ni assez fort ni assez
clair.

LE F. Pourquoi, Seigneur?

J.-C. Parce qu' la moindre contrarit vous laissez l l'oeuvre
commence, et que vous recherchez trop avidement les consolations.

Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cde
point aux suggestions artificieuses de l'ennemi. Dans le mauvais comme
dans le bon succs, son coeur est galement  moi.

2. Celui dont l'amour est clair, considre moins le don de celui qui
aime, que l'amour de celui qui donne.

L'affection le touche plus que le bienfait, et il prfre son bien-aim
 tout ce qu'il reoit de lui.

Celui qui m'aime d'un amour gnreux ne se repose pas dans mes dons,
mais en moi par-dessus tous mes dons.

Ne croyez pas tout perdu cependant, s'il vous arrive de sentir, pour moi
ou pour mes Saints, moins d'amour que vous ne voudriez.

Cet amour tendre et doux que vous prouvez quelquefois, est l'effet de
la prsence de la grce, et une sorte d'avant-got de la patrie cleste;
il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe comme il est
venu.

Mais combattre les mouvements drgls de l'me, et mpriser les
sollicitations du dmon, c'est un grand sujet de mrite, et la marque
d'une solide vertu.

3. Ne vous troublez donc point des fantmes, quels qu'ils soient, qui
obsdent votre imagination.

Conservez une rsolution ferme, et une intention droite devant Dieu.

Ce n'est point une illusion, si quelquefois vous tes soudain ravi en
extase, et qu'aussitt vous retombiez dans les penses misrables qui
occupent d'ordinaire votre coeur.

Car vous souffrez alors plus que vous n'agissez; et tant qu'elles vous
dplaisent et que vous y rsistez, c'est un mrite et non pas une chute.

4. Sachez que l'antique ennemi s'efforce d'touffer vos bons dsirs, et
de vous loigner de tout pieux exercice; du culte des Saints, de la
mditation de mes douleurs et de ma mort, du souvenir si utile de vos
pchs, de l'attention  veiller sur votre coeur, et du ferme propos
d'avancer dans la vertu.

Il vous suggre mille penses mauvaises, pour vous causer du trouble et
de l'ennui, pour vous dtourner de la prire et des lectures saintes.

Une humble confession lui dplat, et s'il pouvait, il vous loignerait
tout  fait de la communion.

Ne le croyez point, et n'ayez de lui aucune apprhension, quoiqu'il vous
tende souvent des piges pour vous surprendre.

Rejetez sur lui seul les penses criminelles et honteuses qu'il vous
inspire. Dites-lui:

Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois trangement
pervers pour me tenir un pareil langage.

Retire-toi de moi, dtestable sducteur, tu n'auras jamais en moi aucune
part: mais Jsus sera prs de moi comme un guerrier formidable, et tu
demeureras confondu.

J'aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir 
ce que tu me proposes.

_Tais-toi donc, ne me parle plus_[191]; je ne t'couterai pas davantage,
quoi que tu fasses pour m'inquiter. _Le Seigneur est ma lumire et mon
salut: qui craindrai-je_[192]?

  [191] Marc., IV, 39.

  [192] Ps. XXVI, 1.

_Quand une arme se rangerait en bataille contre moi, mon coeur ne
craindrait pas_[193]. _Le Seigneur est mon aide et mon Rdempteur_[194].

  [193] _Ibid._, 3.

  [194] Ps. XVIII, 15.

5. Combattez comme un gnreux soldat; et si quelquefois vous succombez
par fragilit, reprenez un courage plus grand, dans l'esprance d'tre
soutenu par une grce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine
complaisance et de l'orgueil.

C'est ainsi que plusieurs s'garent, et tombent dans un aveuglement
presque incurable.

Que la chute de ces superbes qui prsumaient follement d'eux-mmes, vous
soit une leon continuelle de vigilance et d'humilit.


RFLEXION.

  _Tous ceux qui disent, Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le
  royaume des cieux; mais celui qui fait la volont de mon pre qui est
  au ciel, celui-l entrera dans le royaume des cieux_[195]: c'est par
  les oeuvres que se connat le vritable amour. Toujours prompt 
  obir, jamais il ne se relche, il ne se dcourage jamais. Dans
  l'amertume et dans la joie, dans la consolation et dans la souffrance,
  il loue, il bnit galement celui _qui frappe et qui gurit_[196],
  selon ses divins conseils, impntrables  la crature. La tentation
  vient-elle l'prouver, il combat, il rsiste avec paix, parce qu'il ne
  compte point sur ses propres forces, et n'attend la victoire que du
  secours d'en haut. S'il succombe quelquefois, il se relve aussitt
  sans trouble, humili, mais non abattu. Son repentir, quoique profond,
  est calme, parce qu'il est exempt de l'irritation de l'orgueil. Ses
  fautes l'affligent, et ne l'tonnent point. Il connat sa fragilit,
  et il en gmit, plein de confiance en la grce qui le soutiendra, s'il
  lui est fidle. Dtach de la terre et de ses vanits qu'on appelle
  des biens, que veut-il? ce que Dieu veut: il n'a point d'autre
  volont, ni d'autre dsir. Quand le bien-aim se retire et se drobe 
  ses transports, loin de murmurer, et loin de se plaindre, il s'avoue
  indigne de le possder, et la privation, qui le purifie, enflamme
  encore son ardeur.  Jsus, qu'elles sont merveilleuses les voies par
  o vous conduisez les mes qui vous aiment, _qui ont soif de
  vous_[197]! Tantt vous les inondez de votre joie, tantt vous les
  dlaissez dans les larmes: maintenant vous les prvenez, et puis elles
  semblent vous appeler en vain, comme l'pouse du divin cantique.
  preuves de tendresse et de misricordes! Ainsi pures, ces mes
  lues peu  peu se dgagent de leurs liens; elles s'lancent vers
  vous, et un dernier effort d'amour les porte au pied du trne o vous
  vous montrez sans voile. Alors la jouissance, alors l'allgresse et
  l'ternel rassasiement: _Satiabor cm apparuerit_[198]!

  [195] Matth., VII, 21.

  [196] Deuter., XXXII, 39.

  [197] Ps. XLI, 3.

  [198] _Ibid._, XVI, 15.




CHAPITRE VII.

Qu'il faut cacher humblement les grces que Dieu nous fait.


1. J.-C. Mon fils, lorsque la grce vous inspire des mouvements de
pit, il est meilleur pour vous et plus sr de tenir cette grce
cache, de ne vous en point lever, d'en parler peu, et de ne pas vous
exagrer sa grandeur; mais plutt de vous mpriser vous-mme, et de
craindre une faveur dont vous tiez indigne.

Il ne faut pas s'attacher trop  un sentiment qui bientt peut se
changer en on sentiment contraire.

Quand la grce vous est donne, songez combien vous tes pauvre et
misrable sans la grce.

Le progrs de la vie spirituelle ne consiste pas seulement  jouir des
consolations de la grce, mais  en supporter la privation, avec
humilit, avec abngation, avec patience; de sorte qu'alors on ne se
relche point dans l'exercice de la prire, et qu'on n'abandonne aucune
de ses pratiques accoutumes.

Faites au contraire tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez,
selon vos lumires; et ne vous ngligez pas entirement vous-mme, 
cause de la scheresse et de l'angoisse que vous sentez en votre me.

2. Car il y en a beaucoup qui, au temps de l'preuve, tombent aussitt
dans l'impatience ou le dcouragement.

Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir_[199].
C'est  Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu'il veut,
et  qui il veut, comme il lui plat, et non davantage.

  [199] Jer., X, 23.

Des indiscrets se sont perdus par la grce mme de la dvotion, parce
qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant point leur
faiblesse, mais suivant plutt l'imptuosit de leur coeur que le
jugement de la raison.

Et parce qu'ils ont aspir, dans leur prsomption,  un tat plus lev
que celui o Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la grce.

Ils avaient plac leur demeure dans le Ciel, et tout  coup on les a vus
pauvres et dlaisss dans leur misre, afin que par l'humiliation et le
dnment ils apprissent  ne plus tenter de s'lever sur leurs propres
ailes, mais  se rfugier sous les miennes.

Ceux qui sont encore nouveaux et sans exprience dans les voies de Dieu
peuvent aisment s'garer et se briser sur les cueils, s'ils ne se
laissent conduire par des personnes prudentes.

3. Que s'ils veulent suivre leur sentiment plutt que de croire 
l'exprience des autres, le rsultat leur en sera funeste, si toutefois
ils s'obstinent dans leur propre sens.

Rarement ceux qui sont sages  leurs yeux se laissent humblement
conduire par les autres.

Il vaut mieux tre humble avec un esprit et des lumires bornes, que de
possder des trsors de science, et de se complaire en soi-mme.

Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous
enorgueillir.

Celui-l manque de prudence, qui se livre tout entier  la joie,
oubliant son indigence passe, et cette chaste crainte du Seigneur, qui
apprhende de perdre la grce reue.

C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller  un dcouragement
excessif, au temps de l'adversit et de l'preuve, et d'avoir des
penses et des sentiments indignes de la confiance qu'on me doit.

4. Celui qui, durant la paix, a trop de scurit, se trouve souvent,
pendant la guerre, le plus timide et le plus lche.

Si, ne prsumant jamais de vous-mme, vous saviez demeurer toujours
humble, modrer et rgler les mouvements de votre esprit, vous ne
tomberiez pas si vite dans le pril et dans le pch.

C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur,  ce qu'on
sera dans la privation de la lumire.

Et quand vous en tes en effet priv, songez qu'elle peut revenir, et
que je ne vous l'ai retire pour un temps qu'en vue de ma gloire, et
pour exciter votre vigilance.

Souvent une telle preuve vous est plus utile, que si tout vous
succdait constamment selon vos dsirs.

Car, pour juger du mrite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a
beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans
l'criture sainte, on s'il occupe un rang lev;

Mais s'il est affermi dans la vritable humilit, et rempli de la
charit divine; s'il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de
Dieu; s'il est bien convaincu de son nant; s'il a pour lui-mme un
mpris sincre, et s'il se rjouit plus d'tre mpris des autres et
humili par eux, que d'en tre honor.


RFLEXION.

  Reconnatre sa misre et ne la jamais perdre de vue; s'abandonner sans
  rserve entre les mains de Dieu, avec une foi vive et un obissant
  amour: voil toute la vie spirituelle, dont l'humilit est le premier
  fondement. Celui qui se dit au fond de son me: je ne suis rien que la
  faiblesse et l'indigence mme, ne cherche pas d'appui en soi, et met
  en Jsus sa seule esprance. Il suit avec simplicit les mouvements de
  la grce, ne s'lve point dans la ferveur, ne s'abat point dans la
  scheresse; toujours satisfait, pourvu que la volont divine
  s'accomplisse en lui. L'orgueil, qui souvent se cache sous le voile de
  ce qu'il y a de plus saint, ne les sduit pas par le vain dsir d'un
  tat eu apparence plus parfait, auquel il n'est point appel. Fidle
  et tranquille dans sa voie, il dit  Dieu: _Donnez-moi la sagesse qui
  assiste prs de votre trne, et ne me rejetez pas du nombre de vos
  enfants; car je suis votre serviteur et le fils de votre servante, un
  homme infirme, de peu de dure, et qui n'a point l'intelligence de
  votre jugement et de vos lois_[200]. Qu'il aille en paix celui dont le
  coeur prie ainsi, dsire ainsi: Dieu le regarde avec complaisance, et
  sa bndiction reposera sur lui.

  [200] Sapient., IX, 4, 5.




CHAPITRE VIII.

Qu'il faut s'anantir soi-mme devant Dieu.


1. LE F. _Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que
cendre et poussire_[201]. Si je me crois quelque chose de plus, voil
que vous vous levez contre moi; et mes iniquits rendent un tmoignage
vrai, et que je ne puis contredire.

  [201] Gen., XVIII, 27.

Mais si je m'abaisse, si je m'anantis, si je me dpouille de toute
estime pour moi-mme, et que je rentre dans la poussire dont j'ai t
form, votre grce s'approchera de moi, et votre lumire sera prs de
mon coeur; alors tout sentiment d'estime, mme le plus lger, que je
pourrais concevoir de moi, disparatra pour jamais dans l'abme de mon
nant.

L, vous me montrez  moi-mme, vous me faites voir ce que je suis, ce
que j'ai t, jusqu'o je suis descendu: _car je ne suis rien, et je ne
le savais pas_[202].

  [202] Ps. LXXII, 22.

Si vous me laissez  moi-mme, que suis-je? rien qu'infirmit; mais, ds
que vous jetez un regard sur moi,  l'instant je deviens fort, et je
suis rempli d'une joie nouvelle.

Et certes, cela me confond d'tonnement que vous me releviez ainsi tout
d'un coup, et me preniez avec tant de bont entre vos bras, moi toujours
entran par mon propre poids vers la terre.

2. C'est votre amour qui opre cette merveille, qui me prvient
gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans mes ncessits,
qui me prserve des plus grands prils, et,  vrai dire, me dlivre de
maux innombrables.

Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour drgl; mais en ne
cherchant que vous, en n'aimant que vous, je vous ai trouv, et je me
suis retrouv moi-mme, et l'amour m'a fait rentrer plus avant dans mon
nant.

 Dieu plein de tendresse! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne
mrite, et plus que je n'oserais esprer ou demander.

3. Soyez bni, mon Dieu, de ce que, tout indigne que je suis de recevoir
de vous aucune grce, cependant votre bont gnreuse et infinie ne
cesse de faire du bien mme aux ingrats, et  ceux qui se sont le plus
loigns de vous.

Ramenez-nous  vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles,
fervents, parce que vous tes notre salut, notre vertu et notre force.


RFLEXION.

  Dieu se montre, dans l'criture, plein d'une immense compassion pour
  les fautes, si on peut le dire, purement humaines; mais il est sans
  piti pour l'orgueil, _principe de tout mal_[203], pour l'orgueil, qui
  est le crime propre de l'Ange rebelle, et qui s'attaque directement au
  souverain tre. Il a dit: _Je suis Jhova, c'est mon nom; je ne
  donnerai point ma gloire  un autre_[204]. Or tout orgueil tend, par
  essence,  s'galer  Dieu,  se faire Dieu: dsordre tel que
  non-seulement on n'en conoit pas de plus grand, mais qu'on hsiterait
   le croire possible, s'il n'tait sans cesse prsent sous nos yeux,
  et si l'on n'en sentait pas le germe en soi-mme. Aussi voyez comme
  Dieu le foudroie: et d'abord cette ironie qui glace l'me d'un effroi
  surnaturel: _Voil qu'Adam est devenu comme l'un de nous_[205]; Adam
  jet nu avec son pch, sur une terre maudite! Adam qui venait
  d'entendre cette parole: _Tu mourras de mort_[206]! Ses enfants
  imitent son crime, leur orgueil s'lve sans mesure. Alors l'esprit
  divin; _Comment es-tu tomb, toi qui te levais comme l'astre du matin,
  qui disais en ton coeur: Je monterai dans les cieux, je poserai mon
  trne au-dessus des toiles et je serai semblable au Trs-Haut. Voil
  que tu seras tran aux enfers, dans la profondeur du lac: on se
  baissera pour te voir_[207]. Lisez, dans l'vangile, les effroyables
  maldictions prononces contre les Pharisiens superbes, tandis que
  celui qui s'abaisse est  l'instant justifi. Une femme pleure aux
  pieds de Jsus: elle s'humilie de ses fautes, elle n'ose presque en
  solliciter le pardon, son silence seul supplie. Le Sauveur mu la
  console: _Beaucoup de pchs lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup
  aim_[208]. Mais l'orgueil n'aime point; c'est encore l un de ses
  caractres, et comme le type infernal. Il est le pre de la haine, de
  l'envie, de la violence, de la fausse scurit et de l'endurcissement.
  Sorti de l'abme, il s'y replonge: le reste est le mystre de
  l'ternelle justice.  Dieu, ayez piti de votre pauvre crature! Le
  front dans la poussire, je m'anantis devant vous. Je sens, je
  confesse ma misre, ma corruption profonde, ma dsolante impuissance
  et tout ce qui  jamais me sparerait de vous, si votre grande
  misricorde ne venait  mon secours par le don gratuit de la grce.
  Daignez, daignez la rpandre en mon me. Ne m'abandonnez pas,
  Seigneur; _sauvez-moi, ou je vais prir_[209].  Dieu, ayez piti de
  votre pauvre crature!

  [203] Eccli., X, 15.

  [204] Is., XLII, 8.

  [205] Genes., III, 22.

  [206] _Ibid._, II, 17.

  [207] Is., XIV. 12-16.

  [208] Luc., VII, 47.

  [209] Matth., VIII, 25.




CHAPITRE IX.

Qu'il faut rapporter tout  Dieu comme  notre dernire fin.


1. Mon fils, je dois tre votre fin suprme et dernire, si
vritablement vous dsirez tre heureux.

Cette vue purifiera vos affections, qui s'abaissent trop souvent jusqu'
vous et aux cratures.

Car, si vous vous recherchez en quelque chose, aussitt vous tombez dans
la langueur et la scheresse.

Rapportez donc principalement tout  moi, parce que c'est moi qui vous
ai tout donn.

Considrez chaque bien comme dcoulant du souverain bien; et songez que,
ds lors, ils doivent tous remonter  moi comme  leur origine.

2. En moi, comme dans une source intarissable, le petit et le grand, le
pauvre et le riche, puisent l'eau vive, et ceux qui me servent
volontairement et de coeur recevront grce sur grce.

Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un
autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son coeur
toujours  la gne, toujours  l'troit, ne trouvera que des angoisses.

Ne vous attribuez donc aucun bien, et n'attribuez  nul homme sa vertu;
mais rendez tout  Dieu, sans qui l'homme n'a rien.

C'est moi qui vous ai tout donn, et je veux que vous vous donniez  moi
tout entier: j'exige avec une extrme rigueur les actions de grces qui
me sont dues.

3. Ceci est la vrit qui dissipe la vanit de la gloire.

L o pntre la grce cleste et la vraie charit, il n'y a plus de
place pour l'amour-propre, ni pour l'envie qui torture le coeur.

Car l'amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de l'me.

Si vous coutez la sagesse, vous ne vous rjouirez qu'en moi, vous
n'esprerez qu'en moi, parce que nul n'est bon que Dieu seul,  qui, en
tout et par-dessus tout, est due  jamais la louange et la bndiction.


RFLEXION.

  Tout bien dcoule de Dieu, qui est le bien suprme, et tout ce qu'il
  fait est bon[210], parce qu'il le tire de lui. Il n'y a dans le monde
  d'autre mal que le pch; car la peine du pch n'est pas un mal,
  puisque, supporte patiemment, elle l'expie, et que toujours elle
  rtablit l'ordre que le pch avait troubl. Ainsi nous tenons de Dieu
  la vie, l'intelligence, l'amour, qui doit remonter perptuellement
  vers sa source, et de nous-mmes nous ne pouvons rien, pas mme dire:
  _Mon Pre_[211]! car _nous ne savons pas prier, et c'est l'esprit qui
  demande en nous avec des gmissements ineffables_[212]. L'unique chose
  qui nous appartienne, c'est le pch; il est le fruit de notre volont
  libre, _et son salaire est la mort_[213]. levons-nous tant que nous
  voudrons dans notre pense, voil ce que nous sommes; nous n'avons
  rien de plus que ce que Dieu nous donne dans sa bont et sa
  misricorde toute gratuite. Donc  nous le mpris, la confusion, la
  honte, en nous trouvant si misrables; et  Dieu _la bndiction,
  l'honneur, la gloire, la puissance_[214], comme les saints le chantent
  dans le Ciel, au pied du trne de l'Agneau.

  [210] Genes., I, 4 et seq.

  [211] Rom., VIII, 15.

  [212] _Ibid._, 26.

  [213] Rom., VI, 23.

  [214] Apoc., V, 13.




CHAPITRE X.

Qu'il est doux de servir Dieu et de mpriser le monde.


1. LE F. Je vous parlerai encore, Seigneur, et je ne me tairai point. Je
dirai  mon Dieu, mon Seigneur et mon roi, assis dans les hauteurs des
cieux:

_ quelle abondance de douceurs vous avez rserve pour ceux qui vous
craignent_[215]! Et qu'est-ce donc pour ceux qui vous aiment, pour ceux
qui vous servent de tout leur coeur?

  [215] Ps. XXX, 20.

Elles sont vraiment ineffables, les dlices dont vous inondez ceux qui
vous aiment, quand leur me vous contemple.

Vous m'avez montr principalement en ceci toute la tendresse de votre
amour: je n'tais pas, et vous m'avez cr; j'errais loin de vous, vous
m'avez ramen pour vous servir, et vous m'avez command de vous aimer.

2.  source d'amour ternel, que dirai-je de vous?

Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daign vous souvenir de
moi, lorsque dj puis, consum, je penchais vers la mort?

Votre misricorde envers votre serviteur a pass toute esprance; et
vous avez rpandu sur lui votre grce et votre amour, bien au-del de
tout ce qu'il pouvait mriter.

Que vous rendrai-je pour une telle faveur? car il n'est pas donn  tous
de tout quitter, de renoncer au sicle pour embrasser la vie religieuse.

Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir toutes
les cratures?

Cela doit me sembler peu de chose: mais ce qui me parat grand et
merveilleux, c'est que vous daigniez agrer le service d'une crature si
pauvre et si misrable, et l'admettre parmi les serviteurs que vous
aimez.

3. Tout ce que j'ai, tout ce que je puis consacrer  votre service, est
 vous.

Et nanmoins prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus que
moi-mme je ne vous sers.

Voil que le ciel et la terre, que vous avez crs pour le service de
l'homme, sont devant vous, et chaque jour ils excutent tout ce que vous
leur avez command.

C'est peu encore: vous avez prpar pour l'homme le ministre mme des
Anges.

Mais ce qui surpasse tout, vous avez daign le servir vous-mme, et vous
avez promis de vous donner  lui.

4. Que vous rendrai-je pour tant de biens? Ah! si je pouvais vous servir
tous les jours de ma vie! si je pouvais mme un seul jour vous servir
dignement!

Il est bien vrai que vous tes digne d'tre servi universellement, digne
de tout honneur et d'une louange ternelle.

Vous tes vraiment mon Seigneur, et je suis votre pauvre serviteur, qui
dois vous servir de toutes mes forces, et ne me lasser jamais de vous
louer.

Je le veux ainsi, je le dsire ainsi: daignez suppler vous-mme  tout
ce qui me manque.

5. C'est un grand honneur, une grande gloire de vous servir et de
mpriser tout  cause de vous.

Car ils recevront des grces abondantes, ceux qui se courbent
volontairement sous votre joug trs-saint.

Ils seront abreuvs de la dlectable consolation de l'Esprit saint, ceux
qui, pour votre amour, auront rejet tous les plaisirs des sens.

Ils jouiront d'une grande libert d'esprit, ceux qui, pour la gloire de
votre nom, seront entrs dans la voie troite, et auront renonc 
toutes les sollicitudes du monde.

6.  aimable et douce servitude de Dieu, dans laquelle l'homme retrouve
la vraie libert et la saintet!

 saint assujettissement de la vie religieuse, qui rend l'homme agrable
 Dieu, gal aux Anges, terrible aux dmons, respectable  tous les
fidles!

 esclavage digne  jamais d'tre dsir, embrass, puisqu'il nous
mrite le souverain bien, et nous assure une joie ternelle!


RFLEXION.

  Le monde est tellement fascin par les passions, qu'il ne peut rien
  comprendre  la flicit des enfants de Dieu. Quelquefois il les
  plaint, comme le monde sait plaindre, en jetant sur eux un regard de
  mpris; quelquefois il les contemple avec une sorte d'tonnement
  stupide. Il n'a nulle ide de ce qui se passe dans l'me unie  son
  Crateur, nulle ide des consolations et du calme dlicieux dont elle
  jouit. Saint Paul s'criant: _Je surabonde de joie au milieu de mes
  tribulations_[216], lui est un mystre inexpliquable; jamais il ne
  concevra cette joie pure, _qui est justice et paix dans le
  Saint-Esprit_[217]. Quel est donc le partage du serviteur du monde? un
  immense ennui parsem de quelques rares plaisirs; et quand Dieu ne
  l'abandonne pas entirement, le remords. Creusez dans son coeur, vous
  n'y trouverez que cela. Le remords est sa _justice_ et l'ennui sa
  _paix_. mes chrtiennes, mes dtaches, qui avez renonc au monde et
   tout ce qui est du monde, plaignez  votre tour les infortuns
  chargs encore de ses pesantes chanes; mais plaignez-les en vous
  humiliant aux pieds de celui qui vous a dlivrs, et dont la grce,
  qui ne vous tait pas due, vous met en possession des seuls biens
  vritables. Gardez avec soin ce bon trsor que vous a confi _le Pre
  des lumires, de qui dcoule tout don parfait_[218], et demandez-lui
  avec amour qu'aprs avoir commenc votre joie sur la terre, il la
  consomme un jour dans les cieux.

  [216] II. Cor., VII, 4.

  [217] Rom., XIV, 17.

  [218] Jacob., I, 17.




CHAPITRE XI.

Qu'il faut examiner et modrer les dsirs du coeur.


1. J.-C. Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses que
vous ne savez pas encore assez.

2. LE F. Eh quoi, Seigneur?

3. J.-C. Vous devez soumettre entirement vos dsirs  ma volont, ne
point vous aimer vous-mme, et ne rechercher en tout que ce qui me
plat.

Souvent vos dsirs s'enflamment, et vous emportent imptueusement: mais
considrez si cette ardeur a ma gloire pour motif, ou votre intrt
propre.

Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que
j'ordonne; mais si quelque secrte recherche de vous-mme se cache au
fond de votre coeur, voil ce qui vous abat et vous trouble.

4. Prenez donc garde  ne vous pas trop attacher  des dsirs sur
lesquels vous ne m'avez point consult, de peur qu'ensuite vous ne
veniez  vous repentir, ou que vous prouviez du dgot pour ce qui vous
avait plu d'abord, et que vous aviez cru le meilleur.

Car tout mouvement qui parat bon ne doit pas tre aussitt suivi; de
mme qu'on ne doit pas non plus cder sur-le-champ  ses rpugnances.

Quelquefois il est  propos de modrer le zle le plus saint et les
meilleurs dsirs, de peur qu'ils ne proccupent et ne distraient votre
esprit; ou qu'en les suivant indiscrtement, vous ne causiez du scandale
aux autres; ou qu'enfin l'opposition que vous y trouverez ne vous jette
vous-mme dans le trouble et dans l'abattement.

5. Il faut aussi quelquefois user de violence, et rsister aux
convoitises des sens, avec une grande force, sans prendre garde  ce que
veut la chair, et  ce qu'elle ne veut pas, et travailler surtout  la
soumettre  l'esprit malgr elle.

Il faut la chtier et l'asservir, jusqu' ce que, prte  tout, elle ait
appris  se contenter de peu,  aimer les choses les plus simples, et 
ne jamais se plaindre de rien.



RFLEXION.

  Nous avons un grand combat  soutenir: contre notre esprit, qui nous
  gare, sduit par de fausses lueurs et par une funeste curiosit;
  contre nos dsirs, qui nous troublent; contre nos sens, dont les
  convoitises souillent l'me et la courbent vers la terre. Lamentable
  condition de l'homme dchu! Mais Dieu ne l'a point abandonn: il peut
  vaincre s'il veut. La foi rprime l'inquitude maladive de l'esprit,
  et le fixe dans la vrit. Une entire soumission  la volont divine
  produit la paix du coeur, en touffant les vains dsirs et ceux mme
  qui trompent la pit par une apparence de bien. Enfin nous triomphons
  des sens par la prire, l'humilit, la pnitence, en _chtiant le
  corps_ rebelle, et le _rduisant en servitude_[219]. C'est dans cette
  guerre de chaque moment que le chrtien se perfectionne, et c'est en
  combattant avec fidlit qu'il peut dire comme l'Aptre: _Je ne pense
  point tre encore arriv o j'aspire; mais oubliant ce qui est en
  arrire, et m'tendant  ce qui est devant, je cours au terme de la
  carrire pour saisir le prix que Dieu nous a destin_, la flicit
  cleste _ laquelle il nous a appels par Jsus-Christ_[220].

  [219] I. Cor., IX, 27.

  [220] Philipp., III, 13, 14.




CHAPITRE XII.

Qu'il faut s'exercer  la patience, et lutter contre ses passions.


1. LE F. Seigneur, mon Dieu, je vois combien la patience m'est
ncessaire; car cette vie est pleine de contradictions.

Elle ne peut jamais tre exempte de douleur et de guerre, quoi que je
fasse pour avoir la paix.

2. J.-C. Il en est ainsi, mon fils; mais je ne veux pas que vous
cherchiez une paix telle que vous n'ayez ni tentations  vaincre ni
contrarits  souffrir.

Croyez, au contraire, avoir trouv la paix, lorsque vous serez exerc
par beaucoup de tribulations, et prouv par beaucoup de traverses.

Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances, comment
supporterez-vous le feu du purgatoire?

Afin donc d'viter des supplices ternels, efforcez-vous d'endurer pour
Dieu, avec patience, les maux prsents.

Pensez-vous que les hommes du sicle n'aient rien ou que peu de choses 
souffrir? C'est ce que vous ne trouverez pas, mme en ceux qui semblent
environns de plus de dlices.

3. Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs en abondance; ils suivent
toutes leurs volonts; et ainsi ils sentent peu le poids de leurs maux.

Soit, je veux qu'ils aient tout ce qu'ils dsirent: combien cela
durera-t-il?

Voil que les riches du sicle s'vanouiront comme la fume, et il ne
restera pas mme un souvenir de leurs joies passes.

Et, durant leur vie mme, ils ne s'y reposent pas sans amertume, sans
ennui et sans crainte.

Car souvent, l mme o ils se promettaient la joie, ils rencontrent le
chtiment et la douleur, et avec justice, puisqu'il est juste que
l'amertume et l'ignominie accompagnent les plaisirs qu'ils cherchent
dans le dsordre.

4.  que tous ces plaisirs sont courts, qu'ils sont faux, criminels,
honteux!

Et cependant ces malheureux, enivrs et aveugls, ne le comprennent
point; mais, semblables  des animaux sans raison, ils exposent leur me
 la mort, pour quelques jouissances misrables dans une vie qui va
finir.

Pour vous, mon fils, _ne suivez pas vos convoitises, et dtachez-vous de
votre volont. Mettez vos dlices dans le Seigneur, et il vous accordera
ce que votre coeur demande_[221].

  [221] Eccli., XVIII, 30; Ps. XXXVI, 4.

Si vous voulez goter une vritable joie, et des consolations
abondantes, mprisez toutes les choses du monde, repoussez toutes les
joies terrestres; et je vous bnirai, je verserai sur vous mes
inpuisables consolations.

Plus vous renoncerez  celles que donnent les cratures, plus les
miennes seront douces et puissantes.

Mais vous ne les goterez point sans avoir auparavant ressenti quelque
tristesse, sans avoir travaill, combattu.

Une mauvaise habitude vous arrtera; mais vous la vaincrez par une
meilleure.

La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.

L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez
en fuite par la prire; et en vous occupant surtout d'un travail utile,
vous lui fermerez l'entre de votre me.


RFLEXION.

  Toute chair a pch, toute chair doit souffrir: c'est la loi prsente
  de l'humanit; loi de justice, car Dieu ne serait pas Dieu si le
  dsordre restait impuni; loi d'amour, car la souffrance, accepte et
  unie aux souffrances du Sauveur, gurit l'me et la rtablit dans
  l'tat primitif d'innocence. De quoi donc vous plaignez-vous quand
  cette loi divine s'accomplit  votre gard? Est-ce de ce que la
  misricorde prend soin de vous regnrer? Est-ce d'tre semblable 
  Jsus-Christ, qui a voulu, qui a _d_, selon les paroles de
  l'vangliste, souffrir pour vous racheter: _Et il commena  leur
  enseigner comment il fallait que le Fils de l'homme souffrt beaucoup
  de douleurs, qu'il ft rprouv par les anciens, les souverains
  pontifes et les scribes, et mis  mort_[222]? Voil la grande
  expiation; mais, pour qu'elle nous soit applique, il est ncessaire
  que nous nous la rendions propre, en y joignant la ntre. Le mystre
  du salut se consomme en chacun de nous sur la Croix; et la Croix est
  l'unique flicit de la terre, car il n'y en a point d'autre que la
  parfaite soumission  l'ordre, d'o nat le calme de la conscience et
  la paix du coeur. Le monde vous blouit par ses joies apparentes, mais
  pensez-vous donc que ses sectateurs, mme les plus favoriss, n'aient
  rien  souffrir? Tourments de leurs convoitises, qui s'accroissent
  avec la jouissance, en vtes-vous jamais un seul content? De nouveaux
  dsirs les dvorent sans cesse. Et n'ont-ils pas, d'ailleurs, autant
  que les autres, et plus que les autres,  supporter les maux de la
  vie, les soucis, les peines, les inquitudes, et la foule innombrable
  des maladies, filles des vices et des troubles secrets de l'me? Aprs
  arrive la fin; la justice inexorable exige sa dette; ce riche de la
  terre est jet nu _dans la prison: en vrit, je vous le dis, il n'en
  sortira pas qu'il n'ait pay jusqu' la dernire obole_[223].
  Rjouissez-vous donc, vous que le Seigneur purifie, dlivre ds
  ici-bas: accomplissez avec amour le sacrifice de justice. Plusieurs
  disent: _Qui nous montrera les biens? Seigneur, la lumire de votre
  face a t marque sur nous: vous avez donn la paix  mon coeur.
  C'est pourquoi je m'endormirai dans la paix, et je reposerai, parce
  que vous m'avez,  mon Dieu, affermi dans l'esprance_[224].

  [222] Marc., VIII, 31.

  [223] Matth., V, 25, 26.

  [224] Ps. IV, 6, 7, 9, 10.




CHAPITRE XIII.

Qu'il faut obir humblement  l'exemple de Jsus-Christ.


1. J.-C. Mon fils, celui qui cherche  se soustraire  l'obissance, se
soustrait  la grce; et celui qui veut possder seul quelque chose,
perd ce qui est  tous.

Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon coeur  son
suprieur, c'est une marque que la chair n'est pas encore pleinement
assujettie, mais que souvent elle murmure et se rvolte.

Apprenez donc  obir avec promptitude  vos suprieurs, si vous dsirez
dompter votre chair.

Car l'ennemi du dehors est bien plus vite vaincu, quand l'homme n'a pas
la guerre au dedans de soi.

L'ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre me, c'est
vous, lorsque vous tes divis en vous-mme.

Il faut que vous appreniez  vous mpriser sincrement, si vous voulez
triompher de la chair et du sang.

L'amour dsordonn que vous avez encore pour vous-mme, voil ce qui
vous fait craindre de vous abandonner sans rserve  la volont des
autres.

2. Est-ce donc cependant un si grand effort, que toi, poussire et
nant, tu te soumettes  l'homme  cause de Dieu; lorsque moi, le
Tout-Puissant, moi, le Trs-Haut, qui ai tout fait de rien, je me suis
soumis humblement  l'homme  cause de toi.

Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous, afin que mon
humilit t'apprt  vaincre ton orgueil.

Poussire, apprends  obir: apprends  t'humilier, terre et limon, 
t'abaisser sous les pieds de tout le monde.

Apprends  briser ta volont, et  ne refuser aucune dpendance.

3. Enflamme-toi de zle contre toi-mme, et ne souffre pas que le
moindre orgueil vive en toi; mais fais-toi si petit, et mets-toi si bas,
que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la
boue des places publiques.

Fils du nant, qu'as-tu  te plaindre? Pcheur couvert d'ignominie,
qu'as-tu  rpondre, quelque reproche qu'on t'adresse, toi qui as tant
de fois offens Dieu, tant de fois mrit l'enfer?

Mais ma bont t'a pargn, parce que ton me a t prcieuse devant moi:
je ne t'ai point dlaiss, afin que tu connusses mon amour, et que mes
bienfaits ne cessassent jamais d'tre prsents  ton coeur; afin que tu
fusses toujours prt  te soumettre,  t'humilier, et  souffrir les
mpris avec patience.


RFLEXION.

  Il n'existe qu'une volont qui ait le droit essentiel et absolu d'tre
  obie, la volont de l'tre ternel qui a tout cr et qui conserve
  tout; et de l l'admirable prire du prophte-roi: _Enseignez-moi,
  Seigneur,  faire votre volont, parce que vous tes mon Dieu_[225].
  Cette volont souveraine a des ministres pour rappeler ses ordonnances
  et en maintenir l'excution dans la famille, dans l'tat, dans
  l'glise; et l'obissance leur est due, parce qu'ils reprsentent Dieu
  chacun dans son ordre, selon les degrs d'une sublime hirarchie, qui
  remonte du pre au roi, du roi au pontife, du pontife  Jsus-Christ,
  de Jsus-Christ  celui qui l'a envoy, et _de qui toute paternit, au
  ciel et sur la terre, tire son nom_[226], c'est--dire son autorit.
  Ainsi le devoir n'est autre chose que le commandement divin, et la
  vertu n'est que l'obissance  ce commandement. Tout pch, au
  contraire, n'est, comme le premier, qu'une dsobissance, une rvolte;
  et l'homme est conu dans la rvolte, puisqu'il _est conu dans le
  pch_[227]; d'o cette belle et profonde expression du Psalmiste: _Le
  pcheur est rebelle ds le sein de sa mre, et livr au mal dans ses
  entrailles_[228]. Aussi le sacrifice qui a expi le pch et rpar la
  nature humaine, consista-t-il essentiellement, suivant la doctrine du
  grand Aptre, dans une obissance infinie. _Le Christ s'est rendu
  obissant jusqu' la mort, et la mort de la croix_[229]. Et nous,
  misrables cratures, rachetes par cette prodigieuse obissance, nous
  refuserions d'obir! Nous opposerions notre volont  la volont du
  Tout-Puissant, par cet pouvantable orgueil qui a cr l'enfer, o,
  dans les tnbres, dans le supplice, dans la rage et le dsespoir,
  dans l'ignominie de l'esclavage le plus abject et le plus hideux,
  l'ange prvaricateur et ses complices rpteront ternellement: _Je
  n'obirai point, non serviam_[230]!  Dieu, prservez-moi d'un orgueil
  aussi insens, aussi criminel! Que votre grce m'apprenne  me
  soumettre et  vous, et  tous ceux que vous avez prposs sur moi!
  _Je suis tranger sur la terre; ne me cachez point vos commandements.
  Mon me,  toute heure, en rappelle le dsir_[231]. _Enseignez-moi,
  Seigneur,  faire votre volont, parce que vous tes mon Dieu!_

  [225] Ps. CXLII, 10.

  [226] Ephes., III, 15.

  [227] Ps. L, 7.

  [228] _Ibid._

  [229] Philipp., II, 8.

  [230] Jerem., II, 20.

  [231] Ps. CXVIII, 19, 20.




CHAPITRE XIV.

Qu'il faut considrer les secrets jugements de Dieu pour ne pas
s'enorgueillir du bien qu'on fait.


1. LE F. Vous faites tonner sur moi vos jugements, Seigneur, et tous mes
os ont trembl d'pouvante, et mon me est dans une profonde terreur.

Interdit, effray, je considre que _les cieux ne sont pas purs  vos
yeux_[232].

  [232] Job, XV, 15.

_Si vous avez trouv le mal dans vos Anges_[233], et si vous ne les avez
pas pargns, que sera-ce de moi?

  [233] _Ibid._, IV, 18.

_Les toiles sont tombes du ciel_[234]: moi, poussire, que dois-je
donc attendre?

  [234] Apoc., VI, 13.

Des hommes dont les oeuvres paraissaient louables, sont tombs aussi bas
qu'on puisse tomber, et j'ai vu ceux qui se nourrissaient du pain des
Anges faire leurs dlices de la pture des pourceaux.

2. Il n'est donc point de saintet, Seigneur, si vous retirez votre
main.

Point de sagesse qui soit utile, si vous ne la dirigez plus.

Point de force qui soit de secours, si vous cessez de la soutenir.

Point de chastet assure, si vous n'en prenez la dfense.

Point de vigilance qui nous serve, si vous ne veillez vous-mme pour
nous.

Laisss  nous-mmes, nous enfonons dans les flots et nous prissons:
venez-vous  nous, nous nous relevons et nous vivons.

Car nous sommes chancelants, mais vous nous affermissez; nous sommes
tides, mais vous nous enflammez.

3.  que je dois avoir d'humbles et basses penses de moi-mme! que je
dois estimer peu ce qui parat de bien en moi!

 que je dois m'abaisser profondment, Seigneur, devant vos jugements
impntrables, o je me perds comme dans un abme, et vois que je ne
suis rien que nant et un pur nant!

 poids immense!  mer sans rivages, o je ne retrouve rien de moi, o
je disparais comme le rien au milieu du tout!

O donc l'orgueil se cachera-t-il? o la confiance dans sa propre vertu?

Toute vanit s'teint dans la profondeur de vos jugements sur moi.

4. Qu'est-ce que toute chair devant vous?

_L'argile s'lvera-t-elle contre celui qui l'a forme_[235]?

  [235] Is., XXIX, 16.

Comment celui dont le coeur est vraiment soumis  Dieu pourrait-il
s'enfler d'une louange vaine?

Le monde entier ne saurait inspirer d'orgueil  celui que la vrit a
soumis  son empire; et jamais il ne sera mu des applaudissements des
hommes, celui dont toute l'esprance est affermie en Dieu.

Car ceux qui parlent ne sont rien: ils s'vanouiront avec le bruit de
leurs paroles: mais _la vrit du Seigneur demeure ternellement_[236].

  [236] Ps. CXVI, 2.


RFLEXION.

  Une des plus dangereuses tentations et des plus dlies, est celle de
  l'orgueil dans le bien. Pour peu qu'elle se relche de sa vigilance,
  l'me que la grce avait leve au-dessus de la nature et de sa
  corruption, glisse imperceptiblement et retombe en elle-mme. On s'est
  garanti de certaines fautes, on a pratiqu certaines vertus;
  l'amour-propre s'arrte  cette pense, et s'y repose avec
  complaisance. On se regarde, on est content de soi, on se prfre
  peut-tre  tel ou tel autre; et l'on en vient jusqu' s'attribuer
  secrtement les dons de Dieu, un des crimes qui offense le plus ce
  Dieu _jaloux et vengeur_[237], _et qui ne donnera sa gloire  nul
  autre_[238], _et qui rsiste aux superbes_[239]. Que fait-il
  cependant? Il se retire, il dlaisse cet insens qui comptait sur ses
  forces, il l'abandonne  son orgueil. Alors arrivent ces chutes
  terribles qui tonnent et consternent; ces chutes inattendues,
  effrayants exemples des jugements divins. Malheur  qui s'appuie sur
  sa propre justice! la ruine l'attend. _Je ne sens_, disait l'Aptre,
  _rien en moi qui m'accuse; mais je ne suis pas pour cela justifi, car
  celui qui me juge, c'est le Seigneur_[240]. Et le prophte-roi:
  _Purifiez-moi de mes fautes caches_[241], _oubliez celles que
  j'ignore_[242], _et pardonnez-moi celles d'autrui_[243]: prire
  admirable qui rappelle  l'homme cette funeste communication du mal,
  en vertu de laquelle il est, hlas! si peu de pchs purement
  personnels. Donc nul refuge, nulle assurance que dans l'humilit, dans
  l'aveu sincre, dans la conviction et le sentiment toujours prsent de
  notre profonde misre, joint  la confiance en Dieu seul. Prosterns 
  ses pieds, disons-lui avec le Psalmiste: _Ma honte est sans cesse
  devant moi_, et la confusion a couvert mon visage[244]: _Seigneur,
  vous ne mpriserez point un coeur contrit et humili_[245]!

  [237] Nahum., I, 2.

  [238] Is., XLII, 8.

  [239] I. Petr., V, 5.

  [240] I. Cor., IV, 4.

  [241] Ps. XVIII, 13.

  [242] Ps. XXIV, 7.

  [243] Ps. XVIII, 14.

  [244] Ps. XLIII, 16.

  [245] Ps. L, 19.




CHAPITRE XV.

De ce que nous devons dire et faire quand il s'lve quelque dsir en
nous.


1. J.-C. Mon fils, dites en toutes choses: Seigneur, qu'il soit ainsi,
si c'est votre volont. Seigneur, que cela se fasse en votre nom, si
vous devez en tre honor.

Si vous voyez que cela me soit bon, si vous jugez que cela me soit
utile, alors donnez-le-moi, afin que j'en use pour votre gloire.

Mais si vous savez que cela me nuira, ou ne servira point au salut de
mon me, loignez de moi ce dsir.

Car tout dsir n'est pas de l'Esprit saint, mme lorsqu'il parat bon et
juste  l'homme.

Il est difficile de discerner avec certitude si c'est l'esprit bon ou
mauvais qui vous porte  dsirer ceci ou cela, ou mme votre esprit
propre.

Il s'est trouv  la fin que plusieurs taient dans l'illusion, qui
semblaient d'abord tre conduits par le bon esprit.

2. Ainsi tout ce qui se prsente de dsirable  votre esprit, vous devez
le dsirer toujours et le demander avec une grande humilit de coeur, et
surtout avec une pleine rsignation, vous abandonnant  moi sans
rserve, et disant:

Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse
comme vous le voudrez.

Donnez ce que vous voulez, autant que vous le voulez et quand vous le
voulez.

Faites de moi ce qui vous plaira, selon ce que vous savez tre bon, et
pour votre plus grande gloire.

Placez-moi o vous voudrez, et disposez absolument de moi en toutes
choses.

Je suis dans votre main, tournez-moi et retournez-moi en tout sens, 
votre gr.

Voil que je suis prt  vous servir en tout: car je ne dsire point
vivre pour moi, mais pour vous seul: heureux si je le pouvais dignement
et parfaitement!


PRIRE

POUR DEMANDER  DIEU LA GRCE D'ACCOMPLIR SA VOLONT.

1. LE F. Accordez-moi,  bon Jsus, votre grce; _qu'elle soit en moi,
qu'elle agisse avec moi_[246], et qu'elle demeure avec moi jusqu' la
fin.

  [246] Sap., IX, 10.

Faites que je dsire et veuille toujours ce qui vous est le plus
agrable, et ce que vous aimez le plus.

Que votre volont soit la mienne; et que ma volont suive toujours la
vtre, et jamais ne s'en carte en rien.

Qu'uni  vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous
voulez; et qu'il en soit ainsi de ce que vous ne voulez pas.

Donnez-moi de mourir  tout ce qui est du monde, et d'aimer  tre
oubli et mpris du sicle  cause de vous.

Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu'on peut dsirer,
et que mon coeur ne cherche sa paix qu'en vous.

Vous tes la vritable paix du coeur, son unique repos: hors de vous,
tout pse et inquite. _Dans cette paix_, c'est--dire en vous seul,
ternel et souverain Dieu, _je dormirai et je me reposerai_[247]. Ainsi
soit-il.

  [247] Ps. IV, 10.


RFLEXION.

  Jamais satisfait pleinement de ce qu'il est et de ce qu'il possde,
  fatigu du vide de son coeur, toujours inquiet, toujours aspirant  je
  ne sais quel bien qui le fuit toujours, l'homme n'a pas un moment de
  vrai repos, et sa vie s'coule dans les dsirs. Ce n'est pas seulement
  une grande misre, mais encore un grand danger; _car la racine de tous
  les maux est la convoitise, et plusieurs, en s'y livrant, ont perdu la
  foi, et se sont engags dans une multitude de douleurs_[248].
  L'imagination, qui, en cet tat, se porte avec force vers tout ce qui
  l'attire, obscurcit la raison, branle et entrane la volont mme: et
  ainsi l'on doit s'attacher soigneusement  la rprimer, lors mme que
  les objets qui l'occupent paratraient exempts de toute espce de mal,
  et qu'on croirait ne chercher dans ses rves qu'un soulagement permis
  et une distraction innocente. La pit elle-mme s'gare aisment, si
  elle n'est en garde contre les dsirs en apparence les plus saints.
  Nous ne savons ni ce qui nous est bon, ni ce qui nous est nuisible.
  Tantt nous souhaiterons d'tre dlivrs d'une croix ncessaire
  peut-tre  notre salut, tantt, dans un mouvement indiscret de
  ferveur, nous en souhaiterons une autre sous laquelle nos forces
  succomberaient, si elle nous tait impose. Que faire donc? Demander 
  Dieu _que sa volont se fasse_[249] en nous et hors de nous, y
  conformer la ntre entirement, et renfermer en elle tous nos dsirs.
  Nous ne trouverons de paix et de scurit que dans ce parfait abandon
  entre les mains de notre Pre. _Mon Pre, non pas ce que je veux, mais
  ce que vous voulez_[250].

  [248] I. Timoth., VI. 10.

  [249] Matth., VI, 10.

  [250] _Ibid._, XXVI, 39.




CHAPITRE XVI.

Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie consolation.


1. LE F. Tout ce que je puis dsirer ou imaginer pour ma consolation, je
ne l'attends point ici, mais dans l'avenir.

Quand je possderais seul tous les biens du monde, quand je jouirais
seul de toutes ses dlices, il est certain que tout cela ne durerait pas
longtemps.

Ainsi, mon me, tu ne peux trouver de soulagement vritable et de joie
sans mlange qu'en Dieu, qui console les pauvres et relve les humbles.

Attends un peu, mon me, attends la divine promesse, et tu possderas
dans le ciel tous les biens en abondance.

Si tu recherches trop avidement les biens prsents, tu perdras les biens
ternels et clestes.

Use des uns et dsire les autres.

Aucun bien temporel ne saurait te rassasier, parce que tu n'as point t
cre pour en jouir.

2. Quand tu possderais tous les biens crs, ils ne pourraient te
rendre ni heureuse ni contente: en Dieu, qui a tout cr, en lui seul
est ta flicit et tout ton bonheur;

Bonheur non pas tel que se le figurent et que le souhaitent les amis
insenss du monde, mais tel que l'attendent les vrais serviteurs de
Jsus-Christ, et tel que le gotent quelquefois par avance les mes
pieuses et les coeurs purs, _dont l'entretien est dans le ciel_[251].

  [251] Philipp., III, 20.

Toute consolation humaine est vide et dure peu.

La vraie, la douce consolation est celle que la vrit fait sentir
intrieurement.

L'homme pieux porte avec lui partout Jsus, son consolateur, et lui dit:
Seigneur Jsus, soyez prs de moi en tout temps et en tout lieu.

Que ma consolation soit d'tre volontiers priv de toute consolation
humaine.

Et si la vtre me manque aussi, que votre volont et cette juste preuve
me soient une consolation au-dessus de toutes les autres.

_Car vous ne serez pas toujours irrit, et vos menaces ne seront point
ternelles_[252].

  [252] Ps. CII, 9.


RFLEXION.

  Toute crature gmit, dit l'Aptre[253]; et, de sicle en sicle, le
  monde entier le redit aprs lui. Que cherchez-vous donc dans les
  cratures? que leur demandez-vous, et que peuvent-elles vous donner?
  Toujours agites, pleines de troubles, ainsi que vous elles souhaitent
  le repos, et ne le trouvent point. Comment la paix vous viendrait-elle
  du sein mme de l'angoisse et des orages perptuellement soulevs par
  les passions? Cessez de vous abuser, cessez de dire aux temptes,
  calmez-moi. Le calme est en Dieu; et n'est que l: en lui seul est le
  repos, la paix, la joie, la consolation. _Tournez-vous donc vers le
  Seigneur votre Dieu_[254], et renoncez  tout le reste: alors,
  seulement alors, vous commencerez  jouir de la vraie flicit. Rien,
  non, rien n'est comparable au bonheur de celui qui, mprisant les
  sens, dtach de la chair et du monde, ne tient plus aux choses
  humaines que par les seuls liens de la ncessit, converse uniquement
  avec Dieu et avec lui-mme, et, s'levant au-dessus des objets
  sensibles, ne vit que des divines clarts qu'il conserve en soi
  toujours pures, toujours brillantes, sans aucun mlange des ombres de
  la terre et des vains fantmes errants ici-bas autour de nous; qui,
  rflchissant comme un miroir cleste, Dieu et ses blouissantes
  perfections, sans cesse ajoute  la lumire une lumire plus vive,
  jusqu'au moment o la vrit dissipant tous les nuages, il arrive  la
  source mme de toute lumire,  l'ternelle fontaine de splendeur, fin
  bienheureuse de son tre et son immortel ravissement[255].

  [253] Rom., VIII, 22.

  [254] Osee, XIV, 2.

  [255] S. Greg. Nazianz., Orat. XXIX, in Princ.




CHAPITRE XVII.

Qu'il faut remettre  Dieu le soin de ce qui nous regarde.


1. J.-C. Mon fils, laissez-moi agir avec vous comme il me plat, car je
sais ce qui vous est bon.

Vos penses sont celles de l'homme, et vos sentiments sont, en beaucoup
de choses, conformes aux penchants de son coeur.

2. LE F. Il est vrai, Seigneur: vous prenez de moi beaucoup plus de soin
que je n'en puis prendre moi-mme.

Il est menac d'une prompte chute, celui qui ne s'appuie pas uniquement
sur vous.

Pourvu, Seigneur, que ma volont demeure droite et qu'elle soit affermie
en vous, faites de moi tout ce qu'il vous plaira: car tout ce que vous
ferez de moi ne peut tre que bon.

Si vous voulez que je sois dans les tnbres, soyez bni: et si vous
voulez que je sois dans la lumire, soyez encore bni.

Si vous daignez me consoler, soyez bni: et si vous voulez que j'prouve
des tribulations, soyez galement toujours bni.

3. J.-C. Mon fils, c'est ainsi que vous devez tre, si vous voulez ne
pas vous sparer de moi.

Il faut que vous soyez prpar  la souffrance autant qu' la joie, au
dnment et  la pauvret, autant qu'aux richesses et  l'abondance.

4. LE F. Seigneur, je souffrirai volontiers pour vous tout ce que vous
voudrez qui vienne sur moi.

Je veux recevoir indiffremment, de votre main, le bien et le mal, les
douceurs et les amertumes, la joie et la tristesse, et vous rendre
grces de tout ce qui m'arrivera.

Prservez-moi  jamais de tout pch, et je ne craindrai ni la mort ni
l'enfer.

Pourvu que vous ne me rejetiez pas, et que vous ne m'effaciez pas du
livre de vie, aucune tribulation ne peut me nuire.


RFLEXION.

  On ne saurait trop le rpter, la vie chrtienne consiste uniquement 
  vouloir ce que Dieu veut, et  ne vouloir que ce qu'il veut. Presque
  toujours nos dsirs nous trompent, par une suite de notre ignorance et
  de notre corruption. Mais Dieu sait tout ce qui nous est cach; il
  connat les secrtes dispositions de notre coeur, la mesure de sa
  faiblesse, les preuves auxquelles il est bon que nous soyons soumis,
  les secours ncessaires pour les supporter, car _il ne permettra pas
  que nous soyons tents au-del de nos forces_[256]: _sa sagesse est
  infinie, et il nous a aims jusqu' donner pour nous son Fils
  unique_[257]. Quelle confiance, quelle paix ne devons-nous pas trouver
  dans cette pense! Quoi de plus doux que de s'abandonner sans rserve
   celui qui a tout fait pour sa pauvre crature, que de se perdre en
  lui par l'union intime de notre volont  la sienne, ne nous rservant
  rien que l'action de grces et l'amour; de sorte que notre me, notre
  tre entier s'exhale, en quelque sorte, dans cette parole qui comprend
  tout: _mon Seigneur et mon Dieu_[258]!

  [256] I. Cor., X, 13.

  [257] Joann., III, 16.

  [258] _Ibid._, XX.




CHAPITRE XVIII.

Qu'il faut souffrir avec constance les misres de cette vie,  l'exemple
de Jsus-Christ.


1. J.-C. Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut; je me suis
charg de vos misres, afin de vous former, par mon exemple,  la
patience, et de vous apprendre  supporter les maux de cette vie sans
murmurer.

Car, depuis l'heure de ma naissance jusqu' ma mort sur la croix, je
n'ai jamais t sans douleur.

J'ai vcu dans une extrme indigence des choses de ce monde; j'ai
entendu souvent bien des plaintes de moi; j'ai souffert avec douceur les
affronts et les outrages: je n'ai recueilli sur la terre, pour mes
bienfaits, que de l'ingratitude; pour mes miracles, que des blasphmes;
pour ma doctrine, que des censures.

2. LE F. Puisque vous avez montr, Seigneur, tant de patience durant
votre vie, accomplissant par l, d'une manire parfaite, ce que votre
Pre demandait de vous, il est bien juste que moi, pauvre pcheur, je
souffre patiemment ma misre pour votre volont, et que je porte selon
mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids de cette vie
corruptible.

Car, bien que la vie prsente soit pleine de douleurs, elle devient
cependant, par votre grce, une source abondante de mrites, et votre
exemple, suivi par vos Saints, la rend supportable et prcieuse, mme
aux faibles.

Elle est aussi beaucoup plus remplie de consolation que dans l'ancienne
loi, quand les portes du ciel taient encore fermes, que la voie du
ciel semblait plus obscure, et que si peu s'occupaient de chercher le
royaume de Dieu.

Les justes mme  qui le salut tait rserv, ne pouvaient entrer dans
le royaume cleste qu'aprs la consommation de vos souffrances et le
tribut sacr de votre mort.

3.  quelles grces ne dois-je pas vous rendre, de ce que vous avez
daign me montrer, et  tous les fidles, la voie droite et sre qui
conduit  votre royaume ternel.

Car votre vie est notre voie; et par une sainte patience, nous marchons
vers vous, qui tes notre couronne.

Si vous ne nous aviez prcds et instruits, qui songerait  vous
suivre?

Hlas! combien resteraient en arrire, et bien loin, s'ils n'avaient
sous les yeux vos sacrs exemples!

Aprs tant de miracles et d'instructions, nous sommes encore tides! que
serait-ce si tant de lumire ne nous guidait sur vos traces?


RFLEXION.

  La vie de l'homme sur la terre est pleine de douleur, de misre, de
  souffrances; qui ne le sait? Nous sommes visiblement punis, et comme
  la justice qui nous chtie est toute-puissante, nul moyen d'chapper
  au chtiment. Or, en cet tat, la sagesse humaine n'a vu que le choix
  entre deux partis: ou de se raidir contre la nature et de nier le
  supplice, ou d'y chercher une distraction dans la volupt. Elle a
  demand le bonheur  l'orgueil et aux sens, et, trompe dans ses
  esprances, elle s'est voile la tte, en disant: Il n'y a point de
  remde. Le monde en tait l, quand tout  coup une voix s'lve:
  _Heureux ceux qui pleurent_[259]! Les peuples coutent et s'tonnent;
  quelque chose de nouveau se remue en eux; ils comprennent, ils gotent
  la joie des larmes, et du haut de la croix o _l'homme de
  douleurs_[260] est attach, un fleuve inpuisable de consolations
  inconnues coule sur le genre humain. La vie a perdu sa tristesse,
  depuis que, baign d'une sueur de sang, et dans les transes de
  l'agonie, Jsus s'est cri: _Mon me est triste jusqu' sa
  mort_[261]. Elle n'a plus assez de souffrances pour le repentir qui
  les cherche, pour l'amour qui les dsire et qui s'y complat.
  Qu'est-ce donc que cette merveille?  Fils du Dieu vivant, c'est que
  votre lumire a clair le monde, et que votre grce l'a touch; c'est
  que l'homme, sorti de sa voie, l'a retrouve en vous _qui tes la
  voie, la vrit et la vie_[262]; c'est qu'il a conu qu'aprs le
  pch, le seul bien qui reste est l'expiation, et il a dit en
  regardant la croix: _Ou souffrir, ou mourir!_ Victime sainte, _Agneau
  de Dieu qui tez le pch du monde_[263], donnez-moi de souffrir avec
  vous, et de mourir en unissant mes dernires souffrances  celles qui
  nous ont rouvert le ciel que le pch nous avait ferm!

  [259] Matth., V. 5.

  [260] Is., LIII, 3.

  [261] Marc., XIV, 34.

  [262] Joann., XIV, 6.

  [263] _Ibid._, I, 29.




CHAPITRE XIX.

De la souffrance des injures et de la vritable patience.


1. J.-C. Pourquoi ces paroles, mon fils? cessez de vous plaindre, en
considrant mes souffrances et celles des Saints.

_Vous n'avez pas encore rsist jusqu'au sang_[264].

  [264] Heb., XII, 4.

Ce que vous souffrez est peu en comparaison de ce qu'ont souffert tant
d'autres, qui ont t prouvs et exercs par de si fortes tentations,
par des tribulations si pesantes.

Rappelez donc  votre esprit les peines extrmes des autres, afin d'en
supporter paisiblement de plus lgres.

Que si elles ne vous paraissent pas lgres, prenez garde que cela ne
vienne de votre impatience.

Cependant, grandes ou petites, efforcez-vous de les souffrir patiemment.

2. Plus vous vous disposez  souffrir, plus vous montrez de sagesse et
acqurez de mrites. La ferme rsolution et l'habitude de souffrir vous
rendront mme la souffrance moins dure.

Ne dites pas: Je ne puis supporter cela d'un tel homme: ce sont des
offenses qu'on n'endure point. Il m'a fait un trs-grand tort, et il me
reproche des choses auxquelles je n'ai jamais pens: mais d'un autre je
le souffrirai avec moins de peine, et comme je croirai devoir le
souffrir.

Ce discours est insens: car, au lieu de considrer la vertu de
patience, et ce qui doit la couronner, c'est regarder seulement 
l'injure et  la personne de qui on l'a reue.

3. Celui-l n'a pas la vraie patience, qui ne veut souffrir qu'autant
qu'il lui plat, et de qui il lui plat.

L'homme vraiment patient n'examine point qui l'prouve, si c'est son
suprieur, son gal ou son infrieur, un homme de bien ou un mchant.

Mais, indiffrent sur les cratures, il reoit de la main de Dieu, avec
reconnaissance, et aussi souvent qu'il le veut, tout ce qui lui arrive
de contraire, et l'estime un grand gain.

Car Dieu ne laissera sans rcompense aucune peine, mme la plus lgre,
qu'on aura soufferte pour lui.

4. Soyez donc prt au combat, si vous voulez remporter la victoire.

On ne peut obtenir sans combat la couronne de la patience; et refuser de
combattre, c'est refuser d'tre couronn.

Si vous dsirez la couronne, combattez courageusement, souffrez avec
patience.

On ne parvient pas au repos sans travail, ni sans combat  la victoire.

5. LE F. Seigneur, que ce qui parat impossible  la nature me devienne
possible par votre grce!

J'ai, vous le savez, peu de force pour souffrir; la moindre adversit
m'abat aussitt.

Faites que j'aime, que je dsire d'tre exerc, afflig pour votre nom:
car subir l'injure et souffrir pour vous est trs-salutaire  mon me.


RFLEXION.

  Si nous avons souvent  souffrir du prochain, il n'a pas moins 
  souffrir de nous; et c'est pourquoi l'Aptre dit: _Portez le fardeau
  les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loi de
  Jsus-Christ_[265]. Mais je vous entends, il y a des choses qu'il est
  dur, dites-vous, et difficile de supporter. Eh bien! votre mrite en
  sera plus grand. La grce ne nous est donne que pour cela, pour que
  vous fassiez avec elle ce qui serait impossible  la nature seule.
  D'ailleurs que vous arrive-t-il que Dieu n'ait prvu, que Dieu n'ait
  voulu? La patience n'est donc qu'une soumission douce et calme  ce
  qu'il ordonne, et sans elle nous vivons dans un trouble perptuel; car
  _qui a rsist  Dieu, et a eu la paix_[266]? Et combien ne faut-il
  pas qu'il soit lui-mme patient avec vous? Descendez dans votre
  conscience, et rpondez. N'a-t-il rien  supporter de vous, rien 
  vous pardonner? Oui, _le Seigneur est patient et rempli de
  misricorde_[267]. _Soyons donc aussi patients envers tous_[268].
  _L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui domine son
  me, mieux que celui qui rduit des villes_[269]. _Je me suis tu_,
  disait David en prophtisant les souffrances du Christ, _je me suis
  tu, et je n'ai point ouvert la bouche_[270]; et un autre prophte: _Il
  s'est tu comme l'agneau devant celui qui le tond_[271]. Qui oserait
  aprs cela murmurer, s'irriter, rendre offense pour offense?  Jsus!
  soyez notre modle. Vous nous avez appris  dire  Dieu:
  _Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons  ceux qui nous
  doivent_[272]. Voil ce que nous demandons chaque jour, ce que chaque
  jour nous promettons; et malheur  celui dont la prire sera trouve
  menteuse!

  [265] Galat., VI, 2.

  [266] Job, IX, 4.

  [267] Ps. CXLIV. 8.

  [268] I. Thess., V, 14.

  [269] Prov., XVI, 32.

  [270] Ps. XXXVIII, 10.

  [271] Is., LIII, 7.

  [272] Matth., VI, 12.




CHAPITRE XX.

De l'aveu de son infirmit et des misres de cette vie.


1. LE F. _Je confesserai contre moi mon injustice_[273]: Je vous
confesserai, Seigneur, mon infirmit.

  [273] Ps. XXXI, 5.

Souvent un rien m'abat et me jette dans la tristesse.

Je me propose d'agir avec force; mais,  la moindre tentation qui
survient, je tombe dans une grande angoisse.

Souvent c'est la plus petite chose et la plus mprisable qui me cause
une violente tentation.

Et quand je ne sens rien en moi-mme, et que je me crois un peu en
sret, je me trouve quelquefois presque abattu par un lger souffle.

2. Voyez donc, Seigneur, mon impuissance et ma fragilit, que tout
manifeste  vos yeux.

Ayez piti de moi, _et retirez-moi de la boue, de crainte que je n'y
demeure  jamais enfonc_[274].

  [274] Ps. LXVIII, 15.

Ce qui souvent fait ma peine et ma confusion devant vous, c'est de
tomber si aisment, et d'tre si faible contre mes passions.

Bien qu'elles ne parviennent pas  m'arracher un plein consentement,
leurs sollicitations me fatiguent et me psent, et ce m'est un grand
ennui de vivre ainsi toujours en guerre.

Je connais surtout en ceci mon infirmit, que les plus horribles
imaginations s'emparent de mon esprit, bien plus facilement qu'elles
n'en sortent.

3. Puissant Dieu d'Isral, dfenseur des mes fidles, daignez jeter un
regard sur votre serviteur afflig et dans le travail, et soyez prs de
lui pour l'aider en tout ce qu'il entreprendra.

Remplissez-moi d'une force toute cleste, de peur que le vieil homme, et
cette chair de pch qui n'est pas encore entirement soumise 
l'esprit, ne prvale et ne domine; elle, contre qui nous devons
combattre jusqu'au dernier soupir, dans cette vie charge de tant de
misres.

Hlas! qu'est-ce que cette vie, assige de toutes parts de tribulations
et de peines, environne de piges et d'ennemis?

Est-on dlivr d'une affliction ou d'une tentation, une autre lui
succde; et l'on combat mme encore la premire, que d'autres
surviennent inopinment.

4. Comment peut-on aimer une vie remplie de tant d'amertumes, sujette 
tant de maux et de calamits?

Comment peut-on mme appeler vie ce qui engendre tant de douleurs et
tant de morts?

Et cependant on l'aime, et plusieurs y cherchent leur flicit.

On reproche souvent au monde d'tre trompeur et vain; et toutefois on le
quitte difficilement, parce qu'on est encore domin par les convoitises
de la chair.

Certaines choses nous inclinent  aimer le monde, d'autres  le
mpriser.

_Le dsir de la chair, le dsir des yeux, et l'orgueil de la vie_[275],
inspirent l'amour du monde; mais les peines et les misres qui les
suivent justement produisent la haine et le dgot du monde.

  [275] I. Joann., II, 16.

5. Mais, hlas! le plaisir mauvais triomphe de l'me livre au monde:
elle se repose avec dlices dans l'esclavage des sens, parce qu'elle ne
connat pas et n'a point got les suavits clestes, ni le charme
intrieur de la vertu.

Mais ceux qui, mprisant le monde parfaitement, s'efforcent de vivre
pour Dieu sous une sainte discipline, n'ignorent point les divines
douceurs promises au vrai renoncement, et voient avec clart combien le
monde, abus par des illusions diverses, s'gare dangereusement.


RFLEXION.

  Que sont les preuves qui nous viennent du dehors, compares  celles
  que nous trouvons au dedans de nous-mmes? On rsiste aux premires
  avec toutes ses forces; elles sont divises dans les secondes, et les
  puissances de l'me se combattent mutuellement: combat terrible que
  saint Paul a peint en quelques traits. _Je ne fais pas le bien que je
  veux, et le mal que je ne veux pas, je le fais. Je me rjouis dans la
  loi de Dieu, selon l'homme intrieur, et je vois dans mes membres une
  autre loi, qui rpugne  la loi de mon esprit et me captive sous la
  loi du pch, qui est dans mes membres_[276]. Voil ce qui dsole les
  mes fidles, humilies de cette guerre honteuse; et sans cesse
  tremblant de succomber; voil ce qui faisait dire  l'Aptre: _Qui me
  dlivrera du corps de cette mort?_ et aussitt il ajoute: _La grce de
  Dieu par Jsus-Christ notre Seigneur_[277]. Jetons-nous donc entre ses
  bras divins, qu'avec un amour inexprimable il tend pour nous
  recevoir; approchons-nous de son coeur sacr, d'o mane
  perptuellement une vertu redoutable aux puissances du mal; ne
  comptons que sur lui, n'esprons qu'en lui; crions-nous du fond de
  nos entrailles: _Dlivrez-moi, Seigneur; placez-moi prs de vous, et
  qu'ensuite la main de qui que ce soit se lve contre moi_[278]. _Le
  Seigneur est mon appui, mon refuge, mon librateur; il est mon Dieu et
  mon aide, et j'esprerai en lui; il est mon protecteur, il est la
  force qui fait mon salut. Je l'invoquerai dans mes louanges, et je
  serai dlivr de mes ennemis_[279].

  [276] Rom., VII, 19, 22, 23.

  [277] Rom., VII, 24, 25.

  [278] Job, XVII, 2.

  [279] Ps. VII, 3, 4.




CHAPITRE XXI.

Qu'il faut tablir son repos en Dieu, plutt que dans tous les autres
biens.


1. LE F. En tout, et par-dessus tout, repose-toi en Dieu,  mon me,
parce qu'il est le repos ternel des Saints.

Aimable et doux Jsus, donnez-moi de me reposer en vous plus qu'en
toutes les cratures; plus que dans la sant, la beaut, les honneurs et
la gloire; plus que dans toute puissance et dans toute dignit; plus que
dans la science, l'esprit, les richesses, les arts; plus que dans les
plaisirs et la joie, la renomme et la louange, les consolations et les
douceurs, l'esprance et les promesses; plus qu'en tout mrite et en
tout dsir; plus mme que dans vos dons et toutes les rcompenses que
vous pouvez nous prodiguer; plus que dans l'allgresse et tous les
transports que l'me peut concevoir et sentir; plus enfin que dans les
Anges et dans les Archanges, et dans toute l'arme des cieux; plus qu'en
toutes les choses visibles et invisibles, plus qu'en tout ce qui n'est
pas vous,  mon Dieu!

2. Car vous tes seul infiniment bon, seul trs-haut, trs-puissant;
vous suffisez seul, parce que seul vous possdez et vous donnez tout;
vous seul nous consolez par vos douceurs inexprimables; seul vous tes
toute beaut, tout amour; votre gloire s'lve au-dessus de toute
gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de
tous les biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours
t, y sera toujours.

Ainsi, tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me
dcouvrez de vous-mme, tout ce que vous m'en promettez, est trop peu et
ne me suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possde pleinement.

Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos, ni tre entirement rassasi,
jusqu' ce que, s'levant au-dessus de tous vos dons et de toute
crature, il se repose uniquement en vous.

3. Tendre poux de mon me, pur objet de son amour,  mon Jsus, Roi de
toutes les cratures! qui me dlivrera de mes liens, _qui me donnera des
ailes_[280] pour voler vers vous et me reposer en vous!

  [280] Ps. LIV, 7.

 quand serai-je assez dgag de la terre pour voir, Seigneur mon Dieu,
et _pour goter combien vous tes doux_[281]!

  [281] Ps. XXXIII, 9.

Quand serai-je tellement absorb en vous, tellement pntr de votre
amour, que je ne me sente plus moi-mme, et que je ne vive plus que de
vous, dans cette union ineffable et au-dessus des sens, que tous ne
connaissent pas!

Maintenant je ne sais que gmir, et je porte avec douleur ma misre.

Car, en cette valle de larmes, il se rencontre bien des maux qui me
troublent, m'affligent, et couvrent mon me comme d'un nuage. Souvent
ils me fatiguent et me retardent: ils s'emparent de moi; ils m'arrtent,
et m'tant prs de vous un libre accs, ils me privent de ces dlicieux
embrassements dont jouissent toujours et sans obstacle les clestes
esprits.

Soyez touch de mes soupirs et de ma dsolation sur la terre!

4.  Jsus! _splendeur de l'ternelle gloire_[282], consolateur de l'me
exile! ma bouche est muette devant vous, et mon silence vous parle.

  [282] Heb., I, 3.

Jusqu' quand mon Seigneur tardera-t-il de venir?

Qu'il vienne  ce pauvre qui est  lui, et qu'il lui rende la joie.
Qu'il tende la main pour relever un malheureux plong dans l'angoisse.

Venez, venez: car, sans vous, tous les jours, toutes les heures
s'coulent dans la tristesse, parce que vous tes seul ma joie, et que
vous pouvez seul remplir le vide de mon coeur.

Je suis oppress de misre, et comme un prisonnier charg de fers,
jusqu' ce que, me ranimant par la lumire de votre prsence, vous me
rendiez la libert, et jetiez sur moi un regard d'amour,

5. Que d'autres cherchent, au lieu de vous, tout ce qu'ils voudront;
pour moi, rien ne me plat, ni ne me plaira jamais, que vous,  mon
Dieu, mon esprance, mon salut ternel!

Je ne me tairai point, je ne cesserai point de prier jusqu' ce que
votre grce revienne, et que vous me parliez intrieurement.

6. J.-C. Me voici: je viens  vous, parce que vous m'avez invoqu. Vos
larmes et le dsir de votre me, le brisement de votre coeur humili,
m'ont flchi et ramen  vous.

7. LE F. Et j'ai dit: Seigneur, je vous ai appel, et j'ai dsir jouir
de vous, prt  rejeter pour vous tout le reste.

Et c'est vous qui m'avez excit le premier  vous chercher.

Soyez donc bni, Seigneur, d'avoir us de cette bont envers votre
serviteur, selon votre infinie misricorde.

Que peut-il vous dire encore? et que lui reste-t-il qu' s'humilier
profondment en votre prsence, plein du souvenir de son nant et de son
iniquit.

Car il n'est rien de semblable  vous dans tout ce que le ciel et la
terre renferment de plus merveilleux.

Vos oeuvres sont parfaites, _vos jugements vritables, et l'univers est
rgi par votre providence_[283].

  [283] Ps. XVIII, 10. Sap., XIV, 3.

Louange donc et gloire  vous,  Sagesse du Pre! Que mon me, que ma
bouche, que toutes les cratures ensemble vous louent et vous bnissent
 jamais!


RFLEXION.

   mesure que l'me fidle se dgage de la terre et d'elle-mme, toutes
  ses penses, tous ses dsirs s'lvent et viennent se confondre en
  celui qu'elle aime uniquement. Alors elle gmit des liens qui
  l'appesantissent et la retiennent encore ici-bas. Presse d'un amour
  qui crot sans cesse, elle voudrait briser son enveloppe mortelle, et
  s'lancer dans le sein de l'tre infini auquel elle aspire, et s'y
  plonger, et s'y perdre ternellement. _Qui me donnera des ailes comme
   la colombe, et je volerai et je me reposerai_[284]! Nul repos en
  effet pour elle, jusqu' ce qu'elle soit pleinement unie  l'objet de
  ses ardeurs, jusqu' ce qu'elle puisse dire dans les transports, dans
  l'ivresse divine de sa joie, dans la jouissance, la possession 
  jamais immuable du cleste poux: _Mon bien-aim est  moi, et je suis
   lui_[285]. Oh! quand luira cet heureux jour, jour de la dlivrance
  et de l'allgresse sans fin? Quand cessera le temps de l'exil, le
  temps de l'esprance et des larmes? Quand verrons-nous dcliner les
  ombres qui drobent  nos regards le bien-aim? _Comme le cerf altr
  dsire l'eau des fontaines, ainsi mon me vous dsire,  mon Dieu! Mon
  me a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant: oh! quand viendrai-je et
  paratrai-je en prsence de mon Dieu_[286]?

  [284] Ps. LIV, 7.

  [285] Cantic., II, 16.

  [286] Ps. XLI, 2, 3.




CHAPITRE XXII.

Du souvenir des bienfaits de Dieu.


1. LE F. _Seigneur, ouvrez mon coeur  votre loi; et enseignez-moi 
marcher dans la voie de vos commandements_[287].

  [287] II. Mach., I, 4.

Faites que je connaisse votre volont, et que je rappelle dans mon
souvenir, avec un grand respect et une srieuse attention, tous vos
bienfaits, afin de vous en rendre de dignes actions de grces.

Je sais cependant, et je confesse que je ne puis reconnatre dignement
la moindre de vos faveurs.

Je suis au-dessous de tous les biens que vous m'avez accords; et quand
je considre votre lvation infinie, mon esprit s'abme dans votre
grandeur.

2. Tout ce que nous avons en nous, dans notre corps, dans notre me,
tout ce que nous possdons et au dedans et au dehors, dans l'ordre
de la grce ou de la nature, c'est vous qui nous l'avez donn; et vos
bienfaits nous rappellent sans cesse votre bont, votre tendresse,
l'immense libralit dont vous usez envers nous, vous de qui nous
viennent tous les biens.

Car tout vient de vous, quoique l'un reoive plus, l'autre moins; et
sans vous nous serions  jamais privs de tout bien.

Celui qui a reu davantage ne peut se glorifier de son mrite, ni
s'lever au-dessus des autres, ni insulter  celui qui a moins reu; car
celui-l est le meilleur et le plus grand, qui s'attribue le moins, et
qui rend grces avec le plus de ferveur et d'humilit.

Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous, est le
plus propre  recevoir de grands dons.

3. Celui qui a moins reu, ne doit ni s'affliger, ni se plaindre, ni
concevoir de l'envie contre ceux qui ont reu davantage; mais plutt ne
regarder que vous, et louer de toute son me votre bont toujours prte
 rpandre ses dons si abondamment, si gratuitement, sans acception de
personne.

Tout vient de vous, et ainsi vous devez tre lou de tout.

Vous savez ce qu'il convient de donner  chacun, pourquoi celui-ci
reoit plus, cet autre moins; ce c'est pas  nous qu'appartient ce
discernement, mais  vous, qui pesez tous les mrites.

4. C'est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je regarde comme une grce
singulire que vous m'ayez accord peu de ces dons qui paraissent au
dehors, et qui attirent les louanges et l'admiration des hommes. Et
certes, en considrant son indigence et son abjection, loin d'en tre
abattu, loin d'en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit
plutt sentir une douce consolation, une grande joie; car vous avez
choisi, mon Dieu, pour vos amis et vos serviteurs, les pauvres, les
humbles, ceux que le monde mprise.

Tels taient vos aptres mmes, _que vous avez tablis princes sur toute
la terre_[288].

  [288] Ps. XLIV, 17.

Ils ont pass dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice et
de la pense mme du mal, si simples et si humbles, qu'_ils se
rjouissaient de souffrir les outrages pour votre nom_[289], et qu'ils
embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre.

  [289] Act., V, 41.

Rien ne doit causer tant de joie  celui qui vous aime et qui connat le
prix de vos bienfaits, que l'accomplissement de votre volont et de vos
desseins ternels sur lui.

Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu'il consente
aussi volontiers d'tre le plus petit, que d'autres dsirent avec ardeur
tre le plus grand; qu'il soit aussi tranquille, aussi satisfait dans la
dernire place que dans la premire; et que toujours prt  souffrir le
mpris, les rebuts, il s'estime aussi heureux d'tre sans nom, sans
rputation, que les autres de jouir des honneurs et des grandeurs du
monde.

Car votre volont et le zle de votre gloire doivent tre pour lui
au-dessus de tout, et lui plaire et le consoler plus que tous les dons
que vous lui avez faits, et que vous pouvez lui faire encore.


RFLEXION.

  Profitons de la grce qui nous est donne, sans rechercher si les
  autres en ont reu une mesure plus grande. Dieu se communique comme il
  lui plat, il est le matre de ses dons, et que sommes-nous pour lui
  en demander compte? Bnissons-le de ceux qu'il nous accorde dans sa
  bont toute gratuite, et bnissons-le encore de ceux qu'il nous
  refuse, nous reconnaissant indignes du moindre de ses bienfaits. Si
  vous tes humble, vous n'aspirerez point  des faveurs
  extraordinaires; et si vous manquez d'humilit, ces faveurs, loin de
  vous tre utiles, ne serviraient peut-tre qu' vous perdre, en
  nourrissant en vous la vaine complaisance et l'orgueil. Une vive
  gratitude envers le Seigneur, une soumission parfaite  ses volonts,
  la fidlit dans la voie o il vous conduit, voil ce que vous devez
  dsirer. Avec cela vous reposerez en paix, parce que vous reposerez en
  Dieu, et qu'en lui vous trouverez le secours contre les tentations, la
  paix dans les souffrances, la consolation dans les misres et les
  peines de la vie, et enfin l'amour qui rend tout lger. Oh! que nous
  penserions peu  souhaiter un tat plus lev, ou plus doux, si nous
  aimions vritablement! Mais nous ne savons point aimer. Gmissons au
  moins de notre tideur et supplions le divin Matre d'chauffer,
  d'embraser notre coeur languissant, afin que nous puissions dire avec
  l'Aptre: _Qui me sparera de l'amour du Christ? la tribulation?
  l'angoisse? la faim? la nudit? le pril? la perscution? le glaive?
  Mais nous triomphons de toutes ces choses  cause de celui qui nous a
  aims. Car je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni
  les principauts, ni les vertus, ni le prsent, ni l'avenir, ni la
  force, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre crature ne
  pourra me sparer de la charit de Dieu, laquelle est dans le Christ
  Jsus notre Seigneur_[290].

  [290] Rom., VIII, 35, 37-39.




CHAPITRE XXIII.

De quatre choses importantes pour conserver la paix.


1. J.-C. Mon fils, je vous enseignerai maintenant la voie de la paix et
de la vraie libert.

2. LE F. Faites, Seigneur, ce que vous dites: car il m'est doux de vous
entendre.

3. Appliquez-vous, mon fils,  faire plutt la volont d'autrui que la
vtre.

Choisissez toujours plutt d'avoir moins que plus.

Cherchez toujours la dernire place, et  tre au-dessous de tous.

Dsirez toujours et priez que la volont de Dieu s'accomplisse
parfaitement en vous.

Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.

4. LE F. Seigneur, ces courts prceptes renferment une grande
perfection.

Ils contiennent peu de paroles; mais elles sont pleines de sens, et
abondantes en fruits.

Si j'tais fidle  les observer, je ne tomberais pas si aisment dans
le trouble.

Car toutes les fois qu'il m'arrive de perdre le calme et la paix, je
reconnais que je me suis cart de ces maximes.

Mais vous qui pouvez tout, et qui dsirez toujours le progrs des mes,
augmentez en moi votre grce, afin qu'en obissant  ce que vous
commandez, je puisse accomplir mon salut.


PRIRE

POUR OBTENIR D'TRE DLIVR DES MAUVAISES PENSES.

5. _Seigneur, mon Dieu, ne vous loignez pas de moi. Mon Dieu,
htez-vous de me secourir_[291]: car une foule de penses diverses m'ont
assailli, et de grandes terreurs agitent mon me.

  [291] Ps. LXX, 12.

Comment traverserai-je tant d'ennemis, sans recevoir de blessures?
comment les renverserai-je?

_Je marcherai devant vous_, dit le Seigneur, _et j'abattrai les
puissants de la terre_[292]. J'ouvrirai les portes de la prison, et je
vous montrerai les issues les plus secrtes.

  [292] Is., XLV, 2.

Faites, Seigneur, selon votre parole; et que toutes les penses
mauvaises fuient devant vous.

Mon unique esprance, ma seule consolation dans les maux qui me
pressent, est de me rfugier vers vous, de me confier en vous, de vous
invoquer du fond de mon coeur et d'attendre avec patience votre secours.


PRIRE

POUR DEMANDER  DIEU LA LUMIRE.

6. clairez-moi intrieurement,  bon Jsus! Faites luire votre lumire
dans mon coeur, et dissipez toutes ses tnbres.

Arrtez mon esprit qui s'gare, et brisez la violence des tentations qui
me pressent.

Dployez pour moi votre bras, et domptez ces btes furieuses, ces
convoitises dvorantes _afin que je trouve la paix dans votre
force_[293], et que sans cesse vos louanges retentissent dans votre
sanctuaire, dans une conscience pure.

  [293] Ps. CXXI, 7.

Commandez aux vents et aux temptes; _dites  la mer: Apaise-toi; 
l'aquilon: Ne souffle point: et il se fera un grand calme_[294].

  [294] Marc., IV, 39.

7. _Envoyez votre lumire et votre vrit_[295], pour qu'elles luisent
sur la terre: car je ne suis qu'une terre strile et tnbreuse, jusqu'
ce que vous m'clairiez.

  [295] Ps. XLII, 3.

Rpandez votre grce d'en haut; versez sur mon coeur la rose cleste;
panchez sur cette terre aride les eaux fcondes de la pit, afin
qu'elle produise des fruits bons et salutaires.

Relevez mon me abattue sous le poids de ses pchs; transportez tous
mes dsirs au Ciel, afin qu'ayant tremp mes lvres  la source des
biens ternels, je ne puisse plus sans dgot penser aux choses de la
terre.

8. Enlevez-moi, dtachez-moi de toutes les fugitives consolations des
cratures, car nul objet cr ne peut satisfaire ni rassasier pleinement
mon coeur.

Unissez-moi  vous par l'indissoluble lien de l'amour: car vous suffisez
seul  celui qui vous aime, et tout le reste sans vous n'est rien.


RFLEXION.

  _Des prophtes se sont levs en Isral, qui prophtisent  Jrusalem
  des visions de paix; et il n'y a point de paix, dit le Seigneur
  Dieu_[296]. Et le monde aussi prophtise des visions de paix  ses
  sectateurs; mais cette paix qu'il met dans les plaisirs, dans le
  contentement de l'orgueil et de toutes les passions, ne se montre de
  loin que pour tromper ceux qui la poursuivent, et quand ils se croient
  prs de la saisir, tout  coup elle s'vanouit _comme le songe d'un
  homme qui s'veille_[297]. La paix vritable n'est, au contraire, que
  le calme d'une conscience pure: elle consiste  retrancher les dsirs,
  et non pas  les satisfaire. Est-il un lieu cach, un emploi obscur,
  une place, un rang mprisable aux yeux du monde, elle est l surtout.
  Plus le coeur s'humilie, plus elle est douce et profonde. Qu'est-ce,
  en effet, qui pourrait troubler celui qui ne souhaite rien, et ne
  s'attribue rien? Il n'a gure  craindre qu'on lui envie l'abaissement
  o il se complat. Mais que de grandeur dans cet abaissement cherch,
  voulu de toute l'me! Les anges le contemplent avec respect, et Dieu
  le bnit du sein de sa gloire. Seigneur, venez  mon aide; terrassez
  en moi l'orgueil, et j'aurai la paix; faites que, pntr des
  sentiments qui animaient le roi-prophte, il me soit donn de dire
  comme lui: _J'ai choisi d'tre abject dans la maison de mon Dieu,
  plutt que d'habiter tous les tentes des pcheurs: elegi abjectus
  esse[298]!_

  [296] Ezech., XIII, 16.

  [297] Ps. LXXII, 20.

  [298] Ps. LXXXIII, 11.




CHAPITRE XXIV.

Qu'il ne faut point s'enqurir curieusement de la conduite des autres.


1. J.-C. Mon fils, rprimez en vous la curiosit, et ne vous troublez
point de vaines sollicitudes.

_Que vous importe ceci ou cela? suivez-moi_[299].

  [299] Joan., XXI, 22.

Que vous fait ce qu'est celui-ci, comment parle ou agit celui-l?

Vous n'avez point  rpondre des autres; mais vous rpondrez pour
vous-mme: de quoi donc vous inquitez-vous?

Voil que je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous
le soleil; je sais ce qu'il en est de chacun, ce qu'il pense, ce qu'il
veut, et o tendent ses vues.

C'est donc  moi qu'on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en
paix, et laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront.

Tout ce qu'ils feront, tout ce qu'ils diront, viendra sur eux; car ils
ne peuvent me tromper.

2. Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom; ne dsirez
ni de nombreuses liaisons, ni l'amiti particulire d'aucun homme.

Car tout cela dissipe l'esprit, et obscurcit trangement le coeur.

Je me plairais  vous faire entendre ma parole, et  vous rvler mes
secrets, si vous tiez, quand je viens  vous, toujours attentif et prt
 m'ouvrir la porte de votre coeur.

Songez  l'avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en toutes
choses.


RFLEXION.

  Pourquoi ouvrez-vous un oeil envieux sur les actions de vos frres?
  Qui vous a charg de scruter leur conscience et leurs oeuvres?
  Laissez, laissez  Dieu un soin qu'il se rserve, et songez  rpondre
  pour vous. On se trompe presque toujours en jugeant les autres, et
  l'on se prpare  soi-mme un jugement plus svre, en usurpant un
  droit qu'on n'a pas, et en blessant, par des soupons malins et
  tmraires, l'amour d au prochain. _La charit est indulgente, elle
  ne pense point le mal_[300]. Prsumez d'autrui tout ce qui est bon,
  pardonnez pour qu'on vous pardonne, _et ne jugez point, afin que vous
  ne soyez point jug_[301].

  [300] I. Cor., XIII, 4, 5.

  [301] Matth., VII, 1.




CHAPITRE XXV.

En quoi consiste la vraie paix et le vritable progrs de l'me.


1. J.-C. Mon fils, j'ai dit: _Je vous laisse la paix, je vous donne ma
paix, non comme le monde la donne_[302].

  [302] Joann., XIV, 27.

Tous dsirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une
paix vritable.

Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de coeur.

Votre paix sera dans une grande patience.

Si vous m'coutez, et si vous obissez  ma parole, vous jouirez d'une
profonde paix.

2. LE F. Seigneur, que ferai-je donc?

3. J.-C. En toutes choses, veillez  ce que vous faites et  ce que vous
dites. N'ayez d'autre intention que celle de plaire  moi seul. Ne
dsirez, ne recherchez rien hors de moi.

Ne jugez point tmrairement des paroles ou des actions des autres: ne
vous ingrez point de ce qui n'est point commis  votre charge; alors
vous serez peu ou rarement troubl.

Mais ne sentir jamais aucun trouble, n'prouver aucune peine du coeur,
aucune souffrance du corps, cela n'est pas de la vie prsente; c'est
l'tat de l'ternel repos.

Ne croyez donc pas avoir trouv la vritable paix, lorsqu'il ne vous
arrive aucune contrarit; ni que tout soit bien, quand vous n'essuyez
d'opposition de personne; ni que votre bonheur soit parfait, lorsque
tout russit selon vos dsirs.

Gardez-vous aussi de concevoir une haute ide de vous-mme, et
d'imaginer que Dieu vous chrit particulirement, si vous sentez votre
coeur rempli d'une pit tendre et douce: car ce n'est pas en cela qu'on
reconnat celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela que consiste le
progrs de l'homme et sa perfection.

4. LE F. En quoi donc, Seigneur?

5. J.-C.  vous offrir de tout votre coeur  la volont divine;  ne
vous rechercher en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps,
ni dans l'ternit: de sorte que, regardant du mme oeil et pesant dans
la mme balance les biens et les maux, vous m'en rendiez galement
grces.

Et ce n'est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si
constant dans l'esprance, que, priv intrieurement de toute
consolation, vous prpariez votre coeur  de plus dures preuves, sans
jamais vous justifier vous-mme, comme si vous ne mritiez pas de tant
souffrir; mais reconnaissant, au contraire, ma justice, et louant ma
saintet dans tout ce que j'ordonne. Alors vous marcherez dans la voie
droite, dans la vritable voie de la paix; et vous pourrez avec
assurance esprer _de revoir mon visage dans l'allgresse_[303].

  [303] Job, XXXIII, 26.

Que si vous parvenez  un parfait mpris de vous-mme, je vous le dis,
vous jouirez d'une paix aussi profonde qu'il est possible en cette vie
d'exil.


RFLEXION.

  On ne saurait trop rpter  l'homme que sa grandeur, sa scurit, sa
  paix consiste  se renoncer,  se mpriser lui-mme,  s'anantir
  devant Dieu,  ne vouloir en toutes choses et  ne dsirer que
  l'accomplissement de sa volont sainte, sans aucun retour d'intrt
  propre, dans un abandon sans rserve  ce qu'il lui plat d'ordonner
  de nous. Il faut se dtacher mme de ses dons, pour s'unir  lui d'une
  manire plus intime et plus pure. La ferveur sensible, les
  consolations, les ravissantes douceurs de l'amour, nous sont donnes
  et nous sont retires selon des desseins que nous ignorons; elles
  passent, et tout ce qui passe produit le trouble, si l'on s'y attache.
  Dieu seul donc: n'aimons que Dieu seul, ne souhaitons que Dieu seul;
  aimons-le pour lui-mme, dans la tristesse comme dans la joie, dans
  l'amertume comme dans la jouissance. Oui, _je vous aimerai,
  Seigneur_[304], _je vous bnirai en tout temps_[305]: _vous tes
  vous-mme notre paix_[306], _et dans cette paix, je dormirai et je me
  reposerai_[307].

  [304] Ps. XVII, 2.

  [305] Ps. XXXIII, 2.

  [306] Ephes., II, 14.

  [307] Ps. IV, 9.




CHAPITRE XXVI.

De la libert du coeur, qui s'acquiert plutt par la prire que par la
lecture.


1. LE F. Seigneur, c'est une haute perfection de ne jamais dtourner des
choses du ciel les regards de son coeur, de passer au milieu des soins
du monde, sans se proccuper d'aucun soin, non par indolence, mais par
le privilge d'une me libre, qu'aucune affection drgle n'attache 
la crature.

2. Je vous en conjure,  Dieu de bont! dlivrez-moi des soins de cette
vie, de peur qu'ils ne retardent ma course; des ncessits du corps, de
peur que la volupt ne me sduise; de tout ce qui arrte et trouble
l'me, de peur que l'affliction ne me brise et ne m'abatte.

Je ne parle point des choses que la vanit humaine recherche avec tant
d'ardeur; mais de ces misres qui, par une suite de la maldiction
commune  tous les enfants d'Adam, tourmentent et appesantissent l'me
de votre serviteur, et l'empchent de jouir, autant qu'il voudrait, de
la libert de l'esprit.

3.  mon Dieu, douceur ineffable! changez pour moi en amertume toute
consolation de la chair, qui me dtourne de l'amour des biens ternels,
et m'attire, et me fascine par le charme funeste du plaisir prsent.

Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, tromp par
le monde et sa gloire qui passe, que je ne succombe point aux ruses du
dmon.

Donnez-moi la force pour rsister, la patience pour souffrir, la
constance pour persvrer.

Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la dlicieuse
onction de votre esprit; et au lieu de l'amour terrestre, pntrez-moi
de l'amour de votre nom.

4. Le boire, le manger, le vtement, et les autres choses ncessaires
pour soutenir le corps, sont  charge  une me fervente.

Faites que j'use de ces soulagements avec modration, et que je ne les
recherche point avec trop de dsir.

Les rejeter tous, cela n'est pas permis, parce qu'il faut soutenir la
nature: mais votre loi sainte dfend de rechercher tout ce qui est
au-del du besoin et ne sert qu' flatter les sens; autrement la chair
se rvolterait contre l'esprit.

Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrmes, afin
qu'instruit par vous, je me prserve de tout excs.


RFLEXION.

  En voyant combien les hommes sont enfoncs dans la vie prsente,
  l'importance qu'ils attachent  tout ce qui s'y rapporte, le dsir qui
  les consume d'amasser des biens et de s'en assurer la perptuelle
  jouissance, croirait-on jamais qu'ils soient persuads que cette vie
  doive finir, et finir si tt? Dans leurs longues prvoyances, ils
  n'oublient rien que l'ternit: elle seule ne les touche en aucune
  manire, ou les touche si faiblement qu' peine y songent-ils de loin
  en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des
  affaires. Profonde piti! et que l'exemple qu'ils ont reu du Sauveur
  est diffrent! _Il a pass sur la terre comme un homme errant, comme
  un voyageur qui se dtourne pour reposer un peu_[308]. Voil notre
  modle. L'homme qui se met en voyage n'emporte que ce qui lui est
  ncessaire pour la route; ainsi, dans notre voyage vers le ciel, nous
  devons n'user des choses ici-bas que pour la simple ncessit, et ne
  voir dans ce qui est au-del qu'un fardeau souvent dangereux, et au
  moins toujours inutile. Que faut-il  celui qui passe? _Le voyageur
  altr approche ses lvres de la fontaine, et tanche sa soif de l'eau
  la plus proche; il s'assied contre le premier arbre_[309] qu'il
  rencontre sur le bord du chemin; et puis ayant repris ses forces, il
  recommence  marcher. Une seule pense l'occupe, celle d'achever
  promptement sa course. Ira-t-il attacher son me aux objets divers qui
  frappent ses regards  mesure qu'il avance, et se tourmenter de mille
  soins pour se former un tablissement stable dans le pays qu'il
  traverse, et qu'il ne reverra jamais? Or nous sommes tous ce voyageur.
  Que m'importe la terre,  mon Dieu! Que m'importe ce lieu tranger
  d'o je sortirai dans un moment! Je vais  la maison de mon Pre: le
  reste ne m'est rien. Le travail, la fatigue, qu'est-ce que cela,
  pourvu que j'arrive au terme o aspirent tous mes voeux? _Mon me a
  dfailli de dsir, mon coeur et ma chair ont tressailli de joie dans
  l'attente du Dieu vivant. Vos autels, Dieu des vertus, mon Roi et mon
  Dieu! vos autels!... Heureux ceux qui habitent dans la maison du
  Seigneur[310]!_

  [308] Jerem., XIV, 15.

  [309] Ecclesiast., XXVI, 15.

  [310] Ps. LXXXIII, 2, 5.




CHAPITRE XXVII.

Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empche l'homme de
parvenir au souverain bien.


1. J.-C. Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour
possder tout, et que rien en vous ne soit  vous-mme.

Sachez que l'amour de vous-mme vous nuit plus qu'aucune chose du monde.

On tient  chaque chose plus ou moins, selon la nature de l'affection et
de l'amour qu'on a pour elle.

Si votre amour est pur, simple et bien rgl, vous ne serez esclave
d'aucune chose.

Ne dsirez point ce qu'il ne vous est pas permis d'avoir, renoncez  ce
qui occupe trop votre me et la prive de sa libert.

Il est trange que vous ne vous abandonniez pas  moi du fond du coeur,
avec tout ce que vous pouvez dsirer ou possder.

2. Pourquoi vous consumer d'une vaine tristesse? Pourquoi vous fatiguer
de soins superflus?

Demeurez soumis  ma volont, et rien ne pourra vous nuire.

Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez tre ici ou l, sans autre
objet que de vous satisfaire, et de vivre plus selon votre gr, vous
n'aurez jamais de repos, et jamais vous ne serez libre d'inquitude,
parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse, et
partout quelqu'un qui vous contrarie.

3.  quoi sert donc de possder et d'accumuler beaucoup de choses au
dehors? Ce qui sert, c'est de les mpriser, et de les draciner de son
coeur.

Et n'entendez pas ceci uniquement de l'argent et des richesses, mais
encore de la poursuite des honneurs, et du dsir des vaines louanges,
toutes choses qui passent avec le monde.

Nul lieu n'est un sr refuge, si l'on manque de l'esprit de ferveur; et
cette paix qu'on cherche au dehors ne durera gure, si le coeur est
priv de son vritable appui, c'est--dire si vous ne vous appuyez pas
sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux.

Car, entran par l'occasion qui natra, vous trouverez ce que vous
aurez fui, et pis encore.


PRIRE

POUR OBTENIR LA PURET DU COEUR ET LA SAGESSE CLESTE.

4. LE F. Soutenez-moi, Seigneur, par la grce de l'Esprit-Saint.

Fortifiez-moi intrieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon
coeur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne
sois emport par le dsir d'aucune chose ou prcieuse ou mprisable;
mais plutt qu'apprciant toutes choses ce qu'elles sont, je voie
qu'elles passent, et que je passerai aussi avec elles.

_Car il n'y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanit et
affliction d'esprit_[311]. Oh! qu'il est sage, celui qui juge ainsi!

  [311] Eccl., I, 17.

5. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse cleste, afin que j'apprenne  vous
chercher et  vous trouver,  vous goter et  vous aimer par-dessus
tout, et  ne compter tout le reste que pour ce qu'il est, selon l'ordre
de votre sagesse.

Donnez-moi la prudence pour m'loigner de ceux qui me flattent, et la
patience pour supporter ceux qui s'lvent contre moi.

Car c'est une grande sagesse de ne se point laisser agiter  tout vent
de paroles, et de ne point prter l'oreille aux perfides discours des
flatteurs. C'est ainsi qu'on avance srement dans la voie o l'on est
entr.


RFLEXION.

  Si peu que l'homme se recherche lui-mme, il s'loigne de Dieu: mais 
  l'instant le trouble nat en lui; car ou il n'atteint pas l'objet de
  ses dsirs, ou il s'en dgote aussitt, toujours tourment, soit par
  ses convoitises, soit par le remords et l'ennui. Il a voulu tre
  riche, puissant, possder des titres, des honneurs, toutes choses qui
  ne s'obtiennent gure que par de durs travaux, et qui rarement se
  rencontrent avec une conscience pure: n'importe, le voil lev au
  fate des prosprits humaines, rien ne lui manque de ce qu'il
  enviait; demandez-lui s'il est satisfait: il ne sortira que des
  plaintes, des cris d'angoisse et de douleur, de la bouche de cet
  heureux du monde. _Et maintenant_, selon la forte expression de
  l'Aptre, _et maintenant,  riches, pleurez et poussez des hurlements
  dans les misres qui fondront sur vous. Vous avez vcu sur la terre
  dans les dlices et les volupts, vous vous tes engraisss pour le
  jour du sacrifice_[312]. Ainsi d'un ct, les biens d'ici-bas, ces
  biens convoits si ardemment, fatiguent l'me sans la rassasier; et de
  l'autre,  moins d'une grce peu commune, comme Jsus-Christ lui-mme
  nous l'apprend[313], ils la prcipitent dans la perte. Au contraire,
  celui qui s'est renonc compltement, celui pour qui Dieu seul est
  tout, jouit d'une paix inaltrable. La souffrance mme lui est douce,
  parce qu'elle accrot son esprance, purifie son amour, et que
  l'affliction d'un moment enfantera une joie ternelle. _Persvrez
  donc dans la patience jusqu' l'avnement du Seigneur. Dans l'espoir
  de recueillir le fruit prcieux de la terre, le laboureur attend
  patiemment les pluies de la premire et de l'arrire-saison. Et vous
  aussi soyez donc patients, car l'avnement du Seigneur approche_[314].

  [312] Jacob., V, 1, 5.

  [313] Matth., XIX, 23, 24.

  [314] Jacob., V, 7, 8.




CHAPITRE XXVIII.

Qu'il faut mpriser les jugements humains.


1. J.-C. Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de
vous, et en disent des choses qu'il vous soit pnible d'entendre.

Vous devez penser encore plus mal de vous-mme, et croire que personne
n'est plus imparfait que vous.

Si vous tes retir en vous-mme, que vous importeront des paroles qui
se dissipent en l'air?

Ce n'est pas une prudence mdiocre que de savoir se taire au temps
mauvais, et de se tourner vers moi intrieurement, sans se troubler des
jugements humains.

2. Que votre paix ne dpende point des discours des hommes; car, qu'ils
jugent de vous bien ou mal, vous n'en demeurez pas moins ce que vous
tes. O est la vritable paix et la gloire vritable? n'est-ce pas en
moi?

Celui qui ne dsire point de plaire aux hommes, et qui ne craint point
de leur dplaire, jouira d'une grande paix.

De l'amour drgl et des vaines craintes naissent l'inquitude du coeur
et la dissipation des sens.


RFLEXION.

  Quelques-uns s'inquitent plus des jugements des hommes, que de celui
  de Dieu. trange folie! Quand nous paratrons au tribunal suprme, que
  nous importera le blme ou l'estime des cratures? Nous ne serons ni
  condamns ni absous sur leurs vaines penses. C'est la vrit qui nous
  jugera, et sa sentence sera ternelle. Tel qui, pendant sa vie, fut
  enivr de louanges, s'en ira expier ses crimes cachs _l o sont les
  pleurs et les grincements de dents, et le ver qui ne meurt
  point_[315]. Tel autre qui vcut accabl de mpris et d'outrages,
  entendra cette parole: _Venez, vous qui tes le bni de mon Pre;
  possdez le royaume qui vous est prpar ds le commencement du
  monde_[316]; car les jugements de Dieu ne sont point comme nos
  jugements, ni sa justice comme notre justice: _Il sonde l'abme et le
  coeur de l'homme_[317]. N'ayez donc que lui seul en vue, et soyez
  indiffrent  tout le reste.  quoi sert ce que nous laissons 
  l'entre du tombeau? les loges recherchs souillent la conscience et
  tuent le mrite du bien qu'on a fait pour les obtenir. _Prenez garde 
  ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, pour tre vu d'eux:
  autrement vous n'aurez point de rcompense de votre Pre qui est dans
  les cieux. Quand donc vous faites l'aumne, ne sonnez point de la
  trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues
  et dans les carrefours, afin d'tre honors des hommes. En vrit je
  vous le dis, ils ont reu leur rcompense. Pour vous, quand vous
  faites l'aumne, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la
  droite, afin que votre aumne soit dans le secret; et votre Pre, qui
  voit dans le secret, vous la rendra. Et quand vous priez, ne soyez
  point comme les hypocrites, qui aiment  prier debout dans les
  synagogues et dans les angles des places publiques, afin d'tre vus
  des hommes; en vrit je vous le dis, ils ont reu leur rcompense.
  Pour vous, lorsque vous prierez, entrez dans le lieu de la maison le
  plus recul, et aprs avoir ferm la porte, priez votre Pre dans le
  secret; et votre Pre, qui voit dans le secret, vous le rendra_[318].

  [315] Matth., XXV, 30. Marc, IX, 43.

  [316] Matth., XXV. 34.

  [317] Ecclesiast., XLII, 18.

  [318] Matth., VI, 1-6.




CHAPITRE XXIX.

Comment il faut invoquer et bnir Dieu dans l'affliction.


1. LE F. Que votre nom soit bni  jamais, Seigneur, qui avez voulu
m'prouver par cette peine et cette tentation.

Puisque je ne saurais l'viter, qu'ai-je  faire que de me rfugier vers
vous, pour que vous me secouriez, et qu'elle me devienne utile?

Seigneur, voil que je suis dans la tribulation, mon coeur malade est
tourment par la passion qui le presse.

_Et maintenant que dirai-je_[319]?  Pre plein de tendresse! Les
angoisses m'ont environn: _Dlivrez-moi de cette heure_[320].

  [319] Joan., XII, 27.

  [320] _Ibid._

Mais cette heure est venue pour que vous fassiez clater votre gloire,
en me dlivrant aprs m'avoir humili profondment.

Daignez, Seigneur, me secourir: car, pauvre crature que je suis, que
puis-je faire, et o irai-je sans vous?

Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon
Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette preuve.

2. Et maintenant que dirai-je encore? Seigneur, _que votre volont se
fasse_[321]. J'ai bien mrit de sentir le poids de la tribulation.

  [321] Matth., V, 10.

Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec
patience, jusqu' ce que la tempte passe, et que le calme revienne.

Votre main toute-puissante peut loigner de moi cette tentation, et en
modrer la violence, afin que je ne succombe pas entirement, comme vous
l'avez dj tant de fois fait pour moi,  mon Dieu, ma misricorde!

Et autant ce changement m'est difficile, autant il vous l'est peu:
_c'est l'oeuvre de la droite du Trs-Haut_[322].

  [322] Ps., LXXVI, 10.


RFLEXION.

  Le premier mouvement de l'me prouve par la tentation doit tre de
  s'humilier, de reconnatre son impuissance; et aussitt de recourir
  avec une vive foi  celui qui seul est sa force: _Seigneur,
  sauvez-moi, car je vais prir_[323]: et Dieu se htera de venir au
  secours de cette pauvre me; il tendra pour la secourir sa main
  toute-puissante; _il commandera aux vents et  la mer, et il se fera
  un grand calme_[324]. Ainsi encore, lorsque le coeur est bris
  d'affliction, oppress d'angoisse, que fera-t-il? Il se jettera dans
  le sein _de Dieu le Pre de notre Seigneur Jsus-Christ, Pre de
  misricorde et Dieu de toute consolation, qui nous console dans nos
  preuves: car de mme que les souffrances de Jsus-Christ abondent en
  nous, ainsi abonde par Jsus-Christ notre consolation_[325]. Alors, si
  notre me, comme celle de Jsus, _est triste jusqu' la mort_[326], si
  nous disons comme lui: _Mon Pre, que ce calice s'loigne de moi!_
  comme lui aussi nous ajouterons _Non pas ce que je veux, mais ce que
  vous voulez[327]!_

  [323] Matth., VIII, 25.

  [324] Matth., VIII, 26.

  [325] II. Cor., I, 3, 4, 5.

  [326] Matth., XXVI, 38.

  [327] _Ibid._, 39.




CHAPITRE XXX.

Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le
retour de sa grce.


1. J.-C. Mon fils, _je suis le Seigneur; c'est moi qui fortifie au jour
de la tribulation_[328].

  [328] Nah., I, 7.

Venez  moi quand vous souffrirez.

Ce qui surtout loigne de vous les consolations clestes, c'est que vous
recourez trop tard  la prire.

Car, avant de me prier avec instance, vous cherchez au dehors du
soulagement et une multitude de consolations.

Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnatre que
_c'est moi seul qui dlivre ceux qui esprent en moi_[329]; et que hors
de moi il n'est point de secours efficace, point de conseil utile, point
de remde durable.

  [329] Ps. XVI, 7.

Mais  prsent que vous commencez  respirer aprs la tempte,
ranimez-vous  la lumire de mes misricordes: car je suis prs de vous,
dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu, et
beaucoup plus encore.

2. _Y a-t-il rien qui me soit difficile_[330]? ou serais-je semblable 
ceux qui disent et ne font pas?

  [330] Jr., XXXII, 27.

O est votre foi? Demeurez ferme et persvrez.

Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son
temps.

Attendez-moi, attendez: _je viendrai et je vous gurirai_[331].

  [331] Matth., VIII, 7.

Ce qui vous agite est une tentation, et ce qui vous effraie une crainte
vaine.

Que vous revient-il de ces soucis d'un avenir incertain, sinon tristesse
sur tristesse? _ chaque jour suffit son mal_[332].

  [332] _Ibid._, VI, 34.

Quoi de plus insens, de plus vain, que de se rjouir ou de s'affliger
de choses futures qui n'arriveront peut-tre jamais?

3. C'est une suite de la misre humaine d'tre le jouet de ces
imaginations, et la marque d'une me encore faible de cder si aisment
aux suggestions de l'ennemi.

Car peu lui importe de nous sduire et de nous tromper par des objets
rels ou par de fausses images; et de nous vaincre par l'amour des biens
prsents ou par la crainte des maux  venir.

_Que votre coeur donc ne se trouble point et ne craigne point._

_Croyez en moi, et confiez-vous en ma misricorde_[333].

  [333] Joann., XIV, 1, 27.

Quand vous croyez tre loin de moi, souvent c'est alors que je suis le
plus prs de vous.

Lorsque vous croyez tout perdu, ce n'est souvent que l'occasion d'un
plus grand mrite.

Tout n'est pas perdu, quand le succs ne rpond pas  vos dsirs.

Vous ne devez pas juger selon le sentiment prsent, ni vous abandonner 
aucune affliction, quelle qu'en soit la cause, et vous y enfoncer, comme
s'il ne vous restait nulle esprance d'en sortir.

4. Ne pensez pas que je vous aie tout  fait dlaiss, lorsque je vous
afflige pour un temps, ou que je vous retire mes consolations: car c'est
ainsi qu'on parvient au royaume des cieux.

Et certes il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs tre
exerc par des traverses, que de n'prouver jamais aucune contrarit.

Je connais le secret de votre coeur, et je sais qu'il est utile pour
votre salut que vous soyez quelquefois dans la scheresse, de crainte
qu'une ferveur continue ne vous porte  la prsomption, et que, par une
vaine complaisance en vous-mme, vous ne vous imaginiez tre ce que vous
n'tes pas.

Ce que j'ai donn, je puis l'ter et le rendre quand il me plat.

5. Ce que je donne est toujours  moi; ce que je reprends n'est point 
vous: car c'est de moi que dcoule tout bien et tout don parfait.

Si je vous envoie quelque peine ou quelque contradiction, n'en murmurez
pas, et que votre coeur ne se laisse point abattre: car je puis, en un
moment, vous dlivrer de ce fardeau, et changer votre tristesse en joie.

Et lorsque j'en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute
louange.

Si vous jugez selon la sagesse et la vrit, vous ne devez jamais vous
affliger avec tant d'excs dans l'adversit, mais plutt vous en rjouir
et m'en rendre grces.

Et mme ce doit tre votre unique joie _que je vous frappe sans vous
pargner_[334].

  [334] Job., VI, 10.

_Comme mon Pre m'a aim, et moi aussi je vous aime_[335], ai-je dit 
mes disciples en les envoyant, non pour goter les joies du monde, mais
pour soutenir de grands combats; non pour possder les honneurs, mais
pour souffrir les mpris; non pour vivre dans l'oisivet, mais dans le
travail; non pour se reposer, mais _pour porter beaucoup de fruits par
la patience_[336]. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.

  [335] Joann., XV, 9.

  [336] Luc., XVIII, 15. Joann., XV, 16.


RFLEXION.

  Bien que les hommes sachent que la vie prsente n'est qu'un tat de
  passage, nanmoins il y a en eux un penchant extraordinaire  se
  concentrer dans cette vie si courte, et  ne juger des choses que par
  leur rapport avec elle. Ils veulent invinciblement tre heureux; mais
  ils veulent l'tre ds ici-bas; ils cherchent sur la terre un bonheur
  qui n'y est point, qui n'y peut pas tre, et en cela ils se trompent
  misrablement. Les uns le placent dans les plaisirs et les biens du
  monde, et aprs s'tre fatigus  leur poursuite, _ils voient que tout
  est vanit et affliction d'esprit_[337], _et que l'homme n'a rien de
  plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil_[338]. Les
  autres, convaincus du nant de ces liens, se tournent vers Dieu; mais
  ils veulent aussi que le dsir de flicit qui les tourmente soit
  satisfait ds  prsent, toujours prts  s'inquiter et  se
  plaindre, quand Dieu leur retire les grces sensibles, ou qu'il les
  prouve par les souffrances et la tentation. Ils ne comprennent pas
  que la nature humaine est malade, et incapable en cet tat de tout
  bonheur rel; que les preuves dont ils se plaignent sont les remdes
  ncessaires que le cleste mdecin des mes emploie, dans sa bont,
  pour les gurir, et que toute notre esprance sur la terre, toute
  notre paix consiste  nous abandonner entirement  lui avec une
  confiance pleine d'amour. Et voil pourquoi le roi-prophte revient si
  souvent a cette prire: _Ayez piti de moi, Seigneur, parce que je
  suis malade_; _gurissez-moi, car le mal a pntr jusqu' mes
  os_[339]; _gurissez mon me_[340], vous qui gurissez toutes nos
  infirmits[341]. Donc, pendant cette vie, la rsignation, la patience,
  une tranquille soumission de la volont, au milieu des tnbres de
  l'esprit et de l'amertume du coeur: et aprs, et bientt, dans la
  vritable vie, le repos imperturbable, la joie immortelle, et la
  flicit de Dieu mme, qu'il vous sera donn _de voir tel qu'il est
  face  face_[342].

  [337] Eccles., I, 14.

  [338] _Ibid._, 3.

  [339] Ps. VI, 3.

  [340] Ps. XL, 5.

  [341] Ps. CII, 3.

  [342] I. Cor., XIII, 12.




CHAPITRE XXXI.

Qu'il faut oublier toutes les cratures pour trouver le Crateur.


1. LE F. Seigneur, j'ai besoin d'une grce plus grande, s'il me faut
parvenir  cet tat o nulle crature ne sera un lien pour moi.

Car, tant que quelque chose m'arrte, je ne puis voler librement vers
vous,

Il aspirait  cette libert, celui qui disait: _Qui me donnera des ailes
comme  la colombe? et je volerai, et je me reposerai_[343].

  [343] Ps. LIV, 7.

Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en vue?
et quoi de plus libre que celui qui ne dsire rien sur la terre?

Il faut donc s'lever au-dessus de toutes les cratures, se dtacher
parfaitement de soi-mme, sortir de son esprit, monter plus haut, et l,
reconnatre que c'est vous qui avez tout fait, et que rien n'est
semblable  vous.

Tandis qu'on tient encore  quelque crature, on ne saurait s'occuper
librement des choses de Dieu.

Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent
se sparer entirement des cratures et des choses prissables.

2. Il faut pour cela une grce puissante qui soulve l'me et la ravisse
au-dessus d'elle-mme.

Et tant que l'homme n'est pas lev ainsi en esprit, dtach de toute
crature, et parfaitement uni  Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce
qu'il a, est de bien peu de prix.

Il sera longtemps faible et inclin vers la terre, celui qui estime
quelque chose hors de l'unique, de l'immense, de l'ternel bien.

Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit tre compt pour rien.

Il y a une grande diffrence entre la sagesse d'un homme que la pit
claire, et la science qu'un docteur acquiert par l'tude.

La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-mme rpand dans l'me,
est bien suprieure  celle o l'homme parvient laborieusement par les
efforts de son esprit.

3. Plusieurs dsirent s'lever  la contemplation; mais ce qu'il faut
pour cela, ils ne le veulent point faire.

Le grand obstacle est qu'on s'arrte  ce qu'il y a d'extrieur et de
sensible, et que l'on s'occupe peu de se mortifier vritablement.

Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous
prtendons, nous qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de
poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et
passagres, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser, sans
aucune distraction,  notre tat intrieur.

4. Hlas!  peine sommes-nous rentrs en nous-mmes, que nous nous
htons d'en sortir, sans jamais srieusement examiner nos oeuvres.

Nous ne considrons point jusqu'o descendent nos affections, et nous ne
gmissons point de ce que tout en nous est impur.

_Toute chair avait corrompu sa voie_[344]; et c'est pourquoi le dluge
suivit.

  [344] Gen., VI, 12.

Quand donc nos affections intrieures sont corrompues, elles corrompent
ncessairement nos actions, et dvoilent ainsi toute la faiblesse de
notre me.

Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur.

5. On demande d'un homme, qu'a-t-il fait? Mais s'il l'a fait par vertu,
c'est  quoi l'on regarde bien moins.

On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beaut, de la
science, s'il crit ou s'il chante bien, s'il est habile dans sa
profession; mais on ne s'informe gure s'il est humble, doux, patient,
pieux, intrieur;

La nature ne considre que le dehors de l'homme; la grce pntre au
dedans.

Celle-l se trompe souvent; celle-ci espre en Dieu pour n'tre pas
trompe.


RFLEXION.

  Jusqu' ce que _notre vie soit_, comme parle l'Aptre, _cache en Dieu
  avec Jsus-Christ_[345], nous ne lui appartenons qu'imparfaitement,
  nous ne sommes pas _un_ avec le Fils et avec le Pre[346], nous ne
  sommes pas consomms dans l'unit[347]; il y a quelque chose entre
  nous et Dieu: et c'est que nous tenons encore  nous-mmes et aux
  cratures: notre amour est divis; tantt il s'lance vers le ciel, et
  tantt il rampe sur la terre. Pour vivre de la vie cache avec
  Jsus-Christ en Dieu, il faut rompre les derniers liens qui nous
  attachent au monde. Alors spare de tout ce qui passe, enveloppe,
  pour ainsi dire, de l'tre divin, plonge dans sa lumire, l'me ne
  voit que lui, ne se sent qu'en lui, ne vit que de sa vrit et de son
  amour, qu'il lui communique par des voies inexpliquables et
  merveilleuses. Unie intimement au Fils, et par le Fils au Pre,
  Jsus-Christ, son modle et son poux, la rend de plus en plus
  conforme  lui-mme. Ce qu'il a prouv, il veut qu'elle l'prouve
  aussi, qu'elle le reproduise, en quelque sorte, dans ses divers tats,
  avec le mme esprit d obissance parfaite qui le dirigeait dans
  l'accomplissement de sa divine mission. Quelquefois il la conduit sur
  le Thabor, comme pour lui montrer les biens promis  sa fidlit; plus
  souvent il la guide au Jardin des Oliviers, au prtoire, sur le
  Golgotha, o doit se consommer le sacrifice: et soit qu'il l'claire
  et la console, soit qu'il paraisse la dlaisser, tout coopre  sa
  perfection, parce qu'elle aime, et que jamais elle ne se lasse
  d'aimer, dans l'amertume comme dans la joie, _le Dieu qui l'appelle 
  la saintet_[348]. Elle se repose, pleine de calme, dans la volont de
  ce grand Dieu. Mais l'me qui ne s'est pas encore compltement dgage
  des choses de la terre est toujours agite, inquite; elle marche dans
  l'obscurit, et mille soins la tourmentent. Htons-nous donc de briser
  nos chanes, ne cherchons que Jsus, ne dsirons que lui: _ qui
  irions-nous? Il a les paroles de la vie ternelle_[349]. Quittons tout
  pour le suivre, et _laissons les morts ensevelir leurs morts_[350].

  [345] Coloss., III, 3.

  [346] Joann., XVII, 21.

  [347] _Ibid._, 23.

  [348] Rom., VIII, 28.

  [349] Joann., XXXV, 69.

  [350] Luc., IX, 60.




CHAPITRE XXXII.

De l'abngation de soi-mme.


1. J.-C. Mon fils, vous ne pouvez jouir d'une libert parfaite, si vous
ne vous renoncez entirement.

Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment, et qui veulent tre 
eux-mmes. On les voit, avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce
qui flatte leurs sens, et non ce qui me plat, se repatre d'illusions,
et former mille projets qui se dissipent.

Car tout ce qui ne vient pas de Dieu prira.

Retenez bien cette courte et profonde parole: _Quittez tout, et vous
trouverez tout._ Renoncez  vos dsirs, et vous goterez le repos.

Mditez ce prcepte; et quand vous l'aurez accompli, vous saurez tout.

2. LE F. Seigneur, ce n'est pas l'oeuvre d'un jour, ni un jeu d'enfants:
cette courte maxime renferme toute la perfection religieuse.

3. J.-C. Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage,
lorsqu'on vous montre la voie des parfaits; mais plutt vous efforcer de
parvenir  cet tat sublime, ou au moins y aspirer de tous vos dsirs.

Ah! s'il en tait ainsi de vous! si vous en tiez venu jusqu' ne plus
vous aimer vous-mme, soumis  moi sans rserve, et au suprieur que je
vous ai donn! Alors j'arrterais sur vous mes regards avec
complaisance, et tous vos jours passeraient dans la paix et dans la
joie.

Il vous reste encore bien des choses  quitter; et  moins que vous n'y
renonciez entirement pour moi, vous n'obtiendrez point ce que vous
demandez.

coutez mes conseils, et pour acqurir de vraies richesses, _achetez de
moi de l'or prouv par le feu_[351], c'est--dire la sagesse cleste,
qui foule aux pieds toutes les choses d'ici-bas.

  [351] Apoc., III, 18.

Qu'elle vous soit plus chre que la sagesse du sicle et que tout ce qui
plat aux hommes, ou nous plat en nous-mmes.

4. Je vous le dis, changez ce qu'il y a de grand et de prcieux dans
les choses humaines, contre une chose vile.

Car on regarde comme petite et vile, et l'on oublie presque entirement
cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s'lve point en
elle-mme, et qui ne cherche point  tre admire sur la terre.
Plusieurs ont ses louanges  la bouche, mais ils s'loignent d'elle par
leur vie. C'est cependant _cette perle prcieuse_[352] qui est cache au
plus grand nombre.

  [352] Matth., XIII. 46.


RFLEXION.

  Qu'est-ce que l'homme livr  lui-mme,  son esprit dpourvu de
  rgle,  ses dsirs,  ses penchants? Esclave des erreurs diverses qui
  le sduisent tour  tour, esclave de ses convoitises et des objets de
  ses convoitises, est-il une servitude plus profonde que la sienne? Et
  voil,  mon Dieu, l'tat de toute crature qui refuse de se soumettre
  entirement  vous. Pour tre libre, il faut obir. La parfaite
  libert n'est que l'accomplissement parfait des prceptes et des
  conseils vangliques, et tous les prceptes et tous les conseils se
  rduisent au renoncement de soi-mme: car, en renonant  sa raison
  propre, on possde, dans sa plnitude et sans aucun mlange, la vrit
  de Dieu; en renonant  l'amour de soi corrompu en Adam, l'amour de
  Dieu et du prochain  cause de Dieu, lequel est le sommaire de la
  loi[353], demeure seul au fond du coeur; en renonant  sa volont,
  l'on n'agit plus que d'aprs la volont de Dieu, qui est l'ordre par
  excellence. Et l'homme alors est libre comme Dieu mme, dont il
  devient la fidle image; il est libre, car cette abngation absolue de
  lui-mme l'affranchit du double esclavage de l'erreur et des passions.
  _Nous avons t_, dit saint Paul, _dlivrs par Jsus-Christ, et
  appels par lui  la libert_[354]; c'est--dire,  la connaissance de
  la loi vanglique, _loi parfaite de libert_[355], qui, aprs avoir
  dlivr ceux qui s'y attachent fidlement _de la servitude de la
  corruption_, les conduit enfin _ la libert de la gloire promise aux
  enfants de Dieu_[356].

  [353] Ibid., XXII, 40.

  [354] Galat., IV, 31; v, 13.

  [355] Jacob., I, 25.

  [356] Rom., VIII, 21.




CHAPITRE XXXIII.

De l'inconstance du coeur, et que nous devons tout rapporter  Dieu
comme  notre dernire fin.


1. J.-C. Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous:
maintenant vous tes affect d'une certaine manire, vous le serez d'une
autre le moment d'aprs.

Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, mme malgr vous:
tour  tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tide;
tantt actif, tantt paresseux, tantt grave, tantt lger.

Mais l'homme sage et instruit dans les voies spirituelles s'lve
au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considre point ce qu'il prouve en
soi, ni de quel ct l'incline le vent de l'inconstance; mais il arrte
toute son attention sur la fin bienheureuse  laquelle il doit tendre.

C'est ainsi qu'au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur moi
seul ses regards, il demeure inbranlable et toujours le mme.

Plus l'oeil de l'me est pur et son intention droite, moins on est agit
par les temptes.

Mais cet oeil s'obscurcit en plusieurs, parce qu'il se tourne vers
chaque objet agrable qui se prsente.

Car il est rare de trouver quelqu'un tout  fait exempt de la honteuse
recherche de soi-mme.

Ainsi autrefois les Juifs vinrent  Bthanie chez Marthe et Marie, _non
pour Jsus seul, mais pour voir Lazare_[357].

  [357] Joann., XII, 9.

Il faut donc purifier l'intention, afin que, simple et droite, elle se
dirige constamment vers moi, sans s'arrter jamais aux objets
infrieurs.


RFLEXION.

  L'esprit de l'homme va et vient sans se reposer jamais, et le coeur
  est emport par la mme inconstance. Or ces changements qui
  surviennent en nous, quelquefois malgr nous, sont ou des tentations
  que l'on doit combattre, ou des misres qu'il faut supporter, ou des
  preuves auxquelles on doit se soumettre humblement. Et c'est pourquoi
  il est ncessaire de travailler sans relche  purifier notre volont,
  qui seule dpend de nous; autrement nous tomberons bien vite ou dans
  le pch, ou dans le trouble, ou dans les deux  la fois. Celui qui
  veut sincrement tre  Dieu et n'tre qu' lui, ne craint pas les
  attaques de l'enfer, parce qu'il sait qu'il est invincible en celui
  qui le fortifie. Il ne s'irrite point contre lui-mme, il voit en paix
  ses infirmits, il _s'en glorifie_ comme l'Aptre[358], parce qu'elles
  _perfectionnent la vertu_[359], et ajoutent au prix de la victoire.
  Que si Dieu l'prouve, il s'humilie, il se reconnat indigne de ses
  consolations, et il embrasse avec amour la croix qui lui est
  prsente. Tranquille sur cette croix, dans la tristesse, dans la
  souffrance et l'abandonnement, il n'a que cette parole, et elle lui
  suffit: _J'ai espr en vous, Seigneur, et je ne serai point confondu
  ternellement_[360].

  [358] II. Corinth., XI, 30.

  [359] _Ibid._, XII, 9.

  [360] Ps. LXX, 1.




CHAPITRE XXXIV.

Qu'on ne saurait goter que Dieu seul, et qu'on le gote en toutes
choses, quand on l'aime vritablement.


1. LE F. Voil mon Dieu et mon tout! Que voudrais-je de plus? et quelle
plus grande flicit puis-je dsirer?

 ravissante parole! mais pour celui qui aime Jsus, et non pas le
monde, ni rien de ce qui est du monde.

Mon Dieu et mon tout, c'est assez dire  qui l'entend, et le redire sans
cesse est doux  celui qui aime.

Vous prsent, tout est dlectable: en votre absence, tout devient amer.

Vous donnez au coeur le repos, et une profonde paix, et une joie
innarrable.

Vous faites que, content de tout, on vous bnit de tout. Au contraire,
rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n'a d'attrait ni de
douceur sans l'impression de votre grce et l'onction de votre sagesse.

2. Que ne gotera point celui qui vous gote? et que trouvera d'agrable
celui qui ne vous gote point?

Les sages du monde, qui n'ont de got que pour les volupts de la chair,
s'vanouissent dans leur sagesse: car on ne trouve l qu'un vide
immense, que la mort.

Mais ceux qui, pour vous suivre, mprisent le monde et mortifient la
chair, se montrent vraiment sages: car ils quittent le mensonge pour la
vrit, et la chair pour l'esprit.

Ceux-l savent goter Dieu; et tout ce qu'ils trouvent de bon dans les
cratures, ils le rapportent  la louange du Crateur.

Rien pourtant ne se ressemble moins que le got du Crateur et celui de
la crature, du temps et de l'ternit, de la lumire incre et de
celle qui n'en est qu'un faible reflet.

3.  lumire ternelle, infiniment leve au-dessus de toute lumire
cre, qu'un de vos rayons, tel que la foudre, parte d'en haut et
pntre jusqu'au fond le plus intime de mon coeur!

Purifiez, dilatez, clairez, vivifiez mon me et toutes ses puissances,
pour qu'elle s'unisse  vous dans des transports de joie.

Oh! quand viendra cette heure heureuse, cette heure dsirable o vous me
rassasierez de votre prsence, o vous me serez tout en toutes choses!

Jusque l je n'aurai point de joie parfaite.

Hlas! le vieil homme vit encore en moi; il n'est pas tout crucifi, il
n'est pas mort entirement.

Ses convoitises combattent encore fortement contre l'esprit; il excite
en moi des guerres intestines, et ne souffre point que l'me rgne en
paix.

Mais vous _qui commandez  la mer et qui calmez le mouvement des flots,
levez-vous, secourez-moi_[361].

  [361] Ps. LXXXVIII, 10; XLIII, 26.

_Dissipez les nations qui veulent la guerre_[362], et brisez-les dans
votre puissance.

  [362] Ps. LXVII, 32.

_Faites_, je vous conjure, _clater vos merveilles, et signalez la
gloire de votre bras_[363]: car je n'ai point d'autre esprance ni
d'autre refuge que vous,  mon Dieu!

  [363] Judith, IX, 11; Eccl., XXXVI, 7.


RFLEXION.

  Il est trange que, connaissant Dieu, toute notre me ne soit pas
  absorbe dans son amour; qu'elle s'arrte encore aux cratures, au
  lieu de se plonger et de se perdre dans la source de tout bien.
  Qu'est-ce que le bonheur, sinon l'amour? et qu'est-ce que le bonheur
  infini, sinon un amour sans bornes? Il faut donc  notre coeur un
  objet infini, il faut Dieu: rien de cr ne saurait le satisfaire
  jamais. Que me veut le monde? Qu'ai-je besoin de lui? Que peut-il me
  donner? Mon coeur est plus grand que tous ses biens, et _Dieu seul est
  plus grand que mon coeur_[364]. Dieu seul donc, Dieu seul, maintenant
  et toujours: ternellement Dieu seul!

  [364] Joann., III, 20.




CHAPITRE XXXV.

Qu'on est toujours, durant cette vie, expos  la tentation.


1. J.-C. Mon fils, vous n'aurez jamais de scurit dans cette vie; mais,
tant que vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours
ncessaires.

Vous tes environn d'ennemis; ils vous attaquent  droite et  gauche.

Si vous ne vous couvrez donc de tous cts du bouclier de la patience,
vous ne serez pas longtemps sans blessure.

Si, de plus, votre coeur ne se fixe pas irrvocablement en moi, avec la
ferme volont de tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez
jamais la violence de ce combat et vous n'obtiendrez point la palme des
bienheureux.

Il faut donc passer courageusement  travers tous les obstacles, et
lever un bras puissant contre tout ce qui s'oppose  vous.

Car _la manne est donne aux victorieux_[365], et une grande misre est
le partage du lche.

  [365] Apoc., II, 17.

2. Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au
repos ternel!

Ne vous prparez pas  beaucoup de repos, mais  beaucoup de patience.

Cherchez la vritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non
dans les hommes ni dans aucune crature, mais en Dieu seul.

Vous devez supporter tout avec joie pour l'amour de Dieu, les travaux,
les douleurs, les tentations, les perscutions, les angoisses, les
besoins, les infirmits, les injures, les mdisances, les reproches, les
humiliations, les affronts, les corrections, les mpris.

C'est l ce qui exerce  la vertu, ce qui prouve le nouveau soldat de
Jsus-Christ, ce qui forme la couronne cleste.

Pour un court travail je donnerai une rcompense ternelle, et une
gloire infinie pour une humiliation passagre.

3. Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre dsir, les
consolations spirituelles?

Mes Saints n'en ont pas joui constamment; mais ils ont eu beaucoup de
peines, des tentations diverses, de grandes dsolations.

Et se confiant plus en Dieu qu'en eux-mmes, ils se sont soutenus par la
patience au milieu de toutes ces preuves, sachant que _les souffrances
du temps n'ont nulle proportion avec la gloire future qui doit en tre
le prix_[366].

  [366] Rom., VIII, 18.

Voulez-vous avoir, ds le premier moment, ce que tant d'autres ont 
peine obtenu aprs beaucoup de larmes et d'immenses travaux!

_Attendez le Seigneur, combattez avec courage_[367], soyez ferme, ne
craignez point, ne reculez point, mais exposez gnreusement votre vie
pour la gloire de Dieu.

  [367] Ps. XXVI, 14.

_Je vous rcompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos
tribulations_[368].

  [368] Ps. XC, 15.


RFLEXION.

  Gardez-vous d'attendre ici-bas un repos qui n'y est point; on ne peut
  gagner le Ciel qu'avec beaucoup de travail, et pendant que vous serez
  sur la terre, vous aurez toujours  combattre. Ne vous lassez donc
  point; _renouvelez en vous l'esprit intrieur_[369]; recourez  Dieu
  qui seul vous soutient; humiliez-vous en sa prsence; _veillez et
  priez, afin que vous n'entriez point en tentation_[370], je vous le
  rpte, _veillez et priez continuellement_[371]; demeurez ferme dans
  la foi, _agissez avec courage et soyez forts_[372]. Il y en a qui,
  aprs avoir lutt gnreusement, flchissent tout  coup, tombent dans
  l'abattement, et abandonnent lchement la victoire: et c'est qu'ayant
  compt sur eux-mmes, Dieu les dlaisse en punition de leur orgueil.
  Il ne suffit pas de rsister un jour, deux jours; il faut combattre
  sans relche jusqu'au bout. _Qui persvrera jusqu' la fin, celui-l
  sera sauv_[373]. Et ne dites point: Cette guerre est bien longue!
  Rien n'est long de ce qui finit: vous touchez au terme; car le _temps
  est court, et la figure de ce monde passe_[374]. _Encore un moment_,
  dit le Sauveur, _et le monde ne me verra plus; mais vous me verrez
  parce que je vis, et que vous vivez_ en moi[375]. _Et l'esprit et
  l'poux disent: Venez. Et que celui qui entend dise: Venez. Voil que
  je viens._ Ainsi soit-il! _Venez, Seigneur Jsus_[376].

  [369] Ephes., IV, 23.

  [370] Matth., XIV, 38.

  [371] Luc., XXI. 36.

  [372] I. Cor., XVI, 13.

  [373] Matth., XXIV, 13.

  [374] I. Cor., VII, 29-31.

  [375] Joan., XIV, 19.

  [376] Apoc., XXII. 17, 20.




CHAPITRE XXXVI.

Contre les vains jugements des hommes.


1. J.-C. Mon fils, ne cherchez qu'en Dieu le repos de votre coeur, et ne
craignez point les jugements des hommes, quand votre conscience vous
rend tmoignage de votre innocence et de votre pit.

Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point une
chose pnible pour le coeur humble qui se confie en Dieu plus qu'en
lui-mme.

On parle tant, qu'on doit ajouter peu de foi  ce qui se dit.

Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde? cela ne se peut.

Bien que Paul s'effort de plaire  tous dans le Seigneur, et qu'il _se
ft tout  tous_[377], _il ne laissait pas d'tre fort indiffrent aux
jugements des hommes_[378].

  [377] I. Cor., IX. 22.

  [378] _Ibid._, IV, 3.

2. Il a fait tout ce qui tait en lui pour l'dification et le salut des
autres; mais il n'a pas pu empcher qu'ils ne l'aient quelquefois
condamn ou mpris.

C'est pourquoi il a remis tout  Dieu, qui connat tout; et il n'a
oppos que l'humilit et la patience aux reproches injustes, aux faux
soupons et aux mensonges de ceux qui se livraient, dans leurs discours,
 tout ce que leur suggrait la passion.

Il s'est cependant justifi quelquefois, de peur que son silence ne
caust du scandale aux faibles.

3. _Qu'avez-vous  craindre d'un homme mortel_[379]? Il est aujourd'hui,
et demain il aura disparu.

  [379] Is., LI. 12.

Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.

Que peut contre vous un homme par des paroles ou des outrages? Il se
nuit plus qu' vous, et, quel qu'il soit, il n'vitera pas le jugement
de Dieu.

Ayez Dieu toujours prsent, et laissez l les contestations et les
plaintes.

Que si vous paraissez succomber maintenant, et souffrir une confusion
que vous ne mritez pas, n'en murmurez point, et ne diminuez pas votre
couronne par votre impatience.

Levez plutt vos regards au ciel, vers moi, qui suis assez puissant pour
vous dlivrer de l'opprobre et de l'injure, et _pour rendre  chacun
selon ses oeuvres_[380].

  [380] Rom., II, 6.


RFLEXION.

  Pourquoi vous inquiter des jugements des hommes, et que vous font
  leurs vaines penses? Ils ne voient tout au plus que les dehors: leur
  oeil ne pntre point au fond de l'me, l o sont cachs le bien et
  le mal. Ne vous affligez donc point s'ils vous condamnent, et ne vous
  levez point s'ils vous louent. Mais prosternez-vous devant Dieu, et
  dites-lui: _Si vous scrutez, Seigneur, nos iniquits, qui soutiendra
  votre regard_[381]? Quelques-uns s'exagrent l'importance de ce qu'ils
  appellent leur rputation, et dans l'excessive chaleur avec laquelle
  ils la dfendent, il y a souvent plus d'amour-propre que de zle
  vritable. Jsus-Christ charg d'outrages nous a donn un autre
  exemple: _il s'est tu et n'a point ouvert la bouche_[382]. Tous les
  saints ont t comme lui perscuts et calomnis. Quand on a fait ce
  qui dpendait de soi pour ne pas scandaliser ses frres, la conscience
  doit tre tranquille: il ne reste plus qu' demeurer en paix dans
  l'humiliation. Dieu sait tout, et cela suffit. _J'estime_, crivait
  saint Paul aux Corinthiens, _j'estime que ce m'est peu de chose d'tre
  jug par vous, ou par aucun tribunal humain; je ne me juge pas
  moi-mme; celui qui me juge, c'est le Seigneur. Ne jugez donc point
  avant le temps, jusqu' ce que le Seigneur vienne: il clairera ce qui
  est cach dans les tnbres, il manifestera les conseils des coeurs,
  et alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il mrite_[383].

  [381] Ps. CXXIX, 3.

  [382] Ps. XXXVIII, 10.

  [383] Cor., IV, 3-5.




CHAPITRE XXXVII.

Qu'il faut renoncer entirement  soi-mme pour obtenir la libert du
coeur.


1. J.-C. Mon fils, quittez-vous, et vous me trouverez.

N'ayez rien  vous, pas mme votre volont, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grce plus abondante ds que vous aurez renonc 
vous-mme sans retour.

2. LE F. Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois?

3. J.-C. Toujours et  toute heure, dans les plus petites choses comme
dans les plus grandes. Je n'excepte rien, et j'exige de vous un
dpouillement sans rserve.

Comment pourrez-vous tre  moi, et comment pourrai-je tre  vous, si
vous n'tes libre au dedans et au dehors de toute volont propre?

Plus vous vous hterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez de
paix; et plus il sera parfait et sincre, plus vous me serez agrable,
et plus vous obtiendrez de moi.

4. Il y en a qui renoncent  eux-mmes, mais avec quelque rserve; et
parce qu'ils n'ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore
s'occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d'abord, mais la tentation survenant, ils
reprennent ce qu'ils avaient donn, et c'est pourquoi ils ne font
presque aucun progrs dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais  la vraie libert d'un
coeur pur, jamais ils ne seront admis  ma douce familiarit, qu'aprs
un entier abandon et un continuel sacrifice d'eux-mmes, sans lequel on
ne peut ni jouir de moi ni s'unir  moi.

5. Je vous l'ai dit bien des fois, et je vous le redis encore:
Quittez-vous, renoncez  vous, et vous jouirez d'une grande paix
intrieure.

Donnez tout pour trouver tout, ne recherchez, ne redemandez rien:
demeurez fermement attach  moi seul, et vous me possderez.

Votre coeur sera libre, et dgag des tnbres qui l'obscurcissent.

Que vos efforts, vos prires, vos dsirs n'aient qu'un seul objet:
d'tre dpouill de tout intrt propre, de suivre nu Jsus-Christ, de
mourir  vous-mme, afin de vivre pour moi ternellement.

Alors s'vanouiront toutes les penses vaines, les pnibles inquitudes,
les soins superflus.


RFLEXION.

  Vous l'avez dit,  mon Jsus: _Si quelqu'un veut venir aprs moi,
  qu'il renonce  soi-mme, qu'il porte sa croix, et qu'il me
  suive_[384]; et encore: _Celui qui ne renonce pas  tout ce qu'il
  possde, ne peut tre mon disciple_[385]. Il n'y a donc point 
  hsiter; il faut choisir entre le monde et vous: _on ne saurait servir
  deux matres_[386], et vous ne voulez point de partage. Se rechercher,
  c'est s'loigner de vous. L o il reste encore quelque attache aux
  choses de la terre, quelque volont propre, quelque secrte
  complaisance dans les dons soit de la nature, soit de la grce, vous
  ne rgnez pas pleinement, Seigneur, et votre amour est en souffrance.
  Hlas! comment peut-on, aprs avoir got la joie de votre union,
  refuser de s'unir plus intimement  vous?  faiblesse et folie
  incomprhensible du coeur humain! Est-il donc,  mon Dieu, si
  difficile de reconnatre le nant de tout ce qui n'est pas vous,
  l'inconstance de notre volont, l'incertitude de nos projets, la
  vanit de nos dsirs, et dlaisser l je ne sais quels biens striles
  et misrables, une heure avant que la mort nous en dpouille sans
  retour? Quelles seront nos penses  ce moment o toutes les illusions
  s'vanouissent? Que nous feront les choses du temps, lorsque le temps
  finira pour nous? C'en est fait, Seigneur, je suis rsolu  consommer
  le sacrifice que vous exigez de ceux qui veulent vous appartenir.
  Qu'on ne me parle plus du monde ni de moi-mme: j'ai rompu mes
  derniers liens; je suis mort, je ne vis dsormais que de la vie de
  Jsus-Christ en moi: ce corps est comme le suaire qui m'enveloppe; me
  voil tendu dans le tombeau, _enseveli avec Jsus-Christ en
  Dieu_[387]. Amen, qu'il soit ainsi!

  [384] Matth., XVI, 24.

  [385] Luc., XIV, 33.

  [386] Matth., VI, 24.

  [387] Rom., VI, 4.




CHAPITRE XXXIII.

Comment il faut se conduire dans les choses extrieures, et recourir 
Dieu dans les prils.


1. J.-C. Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout
ce qui vous occupe au dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre
intrieurement, et matre de vous-mme, de sorte que tout vous soit
assujetti, et que vous ne le soyez  rien.

Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le matre, et non pas
l'esclave.

Tel qu'un vrai Isralite, affranchi de toute servitude, entrez dans le
partage et dans la libert des enfants de Dieu, qui, levs au-dessus
des choses prsentes, contemplent celles de l'ternit; qui donnent 
peine un regard  ce qui passe, et ne dtachent jamais leurs yeux de ce
qui durera toujours; qui, suprieurs aux biens du temps, ne cdent point
 leur attrait, mais plutt les forcent de servir au bien, selon l'ordre
tabli par Dieu, le rgulateur suprme, qui n'a rien laiss de
dsordonn dans ses oeuvres.

2. Si, dans tous les vnements, vous ne vous arrtez point aux
apparences, et n'en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous
voyez et entendez; si vous entrez d'abord, comme Mose, dans le
tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa
divine rponse, et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le
prsent et l'avenir.

Car c'tait toujours dans le tabernacle que Mose allait chercher
l'claircissement de ses difficults et de ses doutes; et la prire
tait son unique recours contre la malice et les piges des hommes.

Ainsi, vous devez vous rfugier dans le secret de votre coeur, pour
implorer le secours de Dieu avec plus d'instance.

Nous lisons que Josu et les enfants d'Isral furent tromps par les
Gabaonites, _parce qu'ils n'avaient point auparavant consult le
Seigneur_[388], et que, trop crdules  leurs flatteuses paroles, ils se
laissrent sduire par une fausse piti.


RFLEXION.

  La plupart des hommes, domins par les premires impressions, agissent
  sans consulter Dieu, et passent leur vie  se repentir le soir de ce
  qu'ils ont fait le matin. On doit travailler continuellement  vaincre
  une faiblesse si dplorable, en s'efforant de rsister aux mouvements
  soudains qui s'lvent en nous. Celui qui n'est pas matre de soi
  court un grand pril; il est  chaque instant prs de tomber. Il faut
  s'exercer  vouloir,  dompter l'imagination qui emporte l'me, 
  soumettre le coeur et ses dsirs  une rgle inflexible. Mais que
  ferons-nous, pauvres infirmes, si nous ne sommes aids, secourus? De
  nous-mmes nous ne pouvons rien. _Le Seigneur est notre seule
  force_[389]: implorons-le donc avec confiance, implorons-le sans
  cesse: _la prire de l'humble pntre le Ciel_[390]. _Levons les yeux
  sur la montagne d'o nous viendra le secours_[391]. _Seigneur, Dieu de
  mon salut, j'ai cri devant vous le jour et la nuit_[392]: _ce pauvre
  a cri, et le Seigneur l'a exauc, et il l'a sauv de toutes ses
  tribulations_[393]. _Bni soit le Seigneur parce qu'il a entendu la
  voix de ma prire! le Seigneur est mon aide et mon protecteur; mon
  coeur a espr en lui, et il m'a secouru, et ma chair a refleuri, et
  du fond de ma volont je le louerai_[394]. _Tous mes os diront:
  Seigneur, qui est semblable  vous_[395]?

  [388] Josu, IX, 14.

  [389] Ps. XVII, 2.

  [390] Eccl., XXXV, 21.

  [391] Ps. CXX, 1.

  [392] Ps. LXXX, 7, 2.

  [393] Ps. XXXIII, 7.

  [394] Ps. XXVII, 6-7.

  [395] Ps. XXXIV, 10.




CHAPITRE XXXIX.

Qu'il faut viter l'empressement dans les affaires.


1. J.-C. Mon fils, remettez-moi toujours vos intrts; j'en disposerai
selon ce qui sera le mieux, au temps convenable.

Attendez ce que j'ordonnerai, et vous y trouverez un grand avantage.

2. LE F. Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie: car
j'avance bien peu quand je n'ai que mes propres lumires.

Oh! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner, ds ce moment, sans
rserve  votre volont souveraine!

3. J.-C. Mon fils, souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il
dsire; l'a-t-il obtenue, il commence  s'en dgoter, parce qu'il n'y a
rien de durable dans ses affections, et qu'elles l'entranent
incessamment d'un objet  un autre.

Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-mme dans les plus petites
choses.

4. Le vrai progrs de l'homme est l'abngation de soi-mme; et l'homme
qui ne tient plus  soi est libre et en assurance.

Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose  tout bien, ne cesse pas de le
tenter; il lui dresse nuit et jour des embches, et s'efforce de le
surprendre pour le faire tomber dans ses piges.

_Veillez et priez_, dit le Seigneur, _afin que vous n'entriez point en
tentation_[396].


RFLEXION.

  Il y a dans les affaires un danger terrible pour l'me, lorsqu'elle ne
  veille pas sur elle-mme attentivement. Nous ne parlons point des
  tentations de l'intrt, si vives pourtant, si multiplies, et qui
  finissent ordinairement par affaiblir au moins la conscience. Alors
  mme qu'elles ne produisent pas ce triste effet, elles desschent le
  coeur, proccupent l'esprit, le dtournent de Dieu et de la grande
  pense du salut. Il y a toujours quelque chose qui presse, qu'on ne
  peut laisser en retard; et sous ce prtexte, sans dessein form, par
  le seul entranement des occupations qu'on s'est faites, on abandonne
  peu  peu les exercices qui nourrissent la pit, les lectures
  saintes, la prire, les devoirs indispensables de la religion, et
  ainsi la vie s'coule pleine de projets, de soucis, de travaux, dans
  l'oubli de _la seule chose ncessaire_[397]. Les maladies mme ne
  rveillent pas; aucun avertissement n'est cout. Enfin la mort vient,
  saisit cet homme, le prsente au juge qui l'interroge: Qu'as-tu fait
  du temps que je t'ai accord? L'infortun voit d'un coup d'oeil
  trente, quarante, soixante annes consumes tout entires dans les
  soins de la terre, et il ne voit que cela. Son me, il n'y a point
  song. Il est tard en ce moment pour commencer  s'occuper d'elle, et
  son sort est fix irrvocablement. Ah! pensez avant tout  ce qui ne
  doit jamais finir. _Cherchez premirement le royaume de Dieu et sa
  justice, et le reste vous sera donn par surcrot_[398]. teindre en
  soi le dsir de ce qui passe, se confier en la Providence, ne vouloir
  que ce qu'elle veut, comme elle le veut, et quand elle le veut, c'est
  la voie de la paix et le seul fondement solide d'esprance  la
  dernire heure.

  [396] Matth., XXVI, 41.

  [397] Luc., X, 42.

  [398] _Ibid._, XII, 31.




CHAPITRE XL.

Que l'homme n'a rien de bon de lui-mme, et ne peut se glorifier de
rien.


1. LE F. _Seigneur, qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous souveniez
de lui? Et qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que vous le
visitiez_[399].

  [399] Ps. VIII, 5.

Par o l'homme a-t-il pu mriter votre grce?

De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre si vous me dlaissez? Et qu'ai-je
 dire si vous ne faites pas ce que je demande?

Je ne puis, certes, penser et dire avec vrit que ceci: Seigneur, je ne
suis rien, je ne peux rien, de moi-mme je n'ai rien de bon, je sens ma
faiblesse en tout, et tout m'incline vers le nant.

Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intrieurement, aussitt je tombe
dans la tideur et le relchement.

2. _Mais vous, Seigneur, vous tes toujours le mme_[400], et vous
demeurez ternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bont,
avec justice, avec saintet, et disposant tout avec sagesse.

  [400] Ps. CI, 27.

Pour moi, qui ai plus de penchant  m'loigner du bien qu' m'en
approcher, je ne demeure pas longtemps dans un mme tat, et je change
sept fois le jour.

Cependant je suis moins faible ds que vous le voulez, ds que vous me
tendez une main secourable: car vous pouvez seul, sans l'aide de
personne, me secourir et m'affermir de telle sorte, que je ne sois plus
sujet  tous ces changements, et que mon coeur se tourne vers vous seul,
et s'y repose  jamais.

3. Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour
acqurir la ferveur, soit  cause de la ncessit qui me presse de vous
chercher, ne trouvant point d'homme qui me console; alors je pourrais
tout esprer de votre grce, et me rjouir de nouveau dans les
consolations que je recevrais de vous.

4. Grces vous soient rendues,  vous de qui dcoule tout ce qui
m'arrive de bien.

Pour moi, je ne suis devant vous que vanit et nant, qu'un homme
inconstant et fragile.

De quoi donc puis-je me glorifier? Comment puis-je dsirer qu'on
m'estime?

Serait-ce  cause de mon nant? mais quoi de plus insens!

Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanits, et un mal
terrible, puisqu'elle nous loigne de la vritable gloire, et nous
dpouille de la grce cleste.

Car, ds que l'homme se complat en lui-mme, il commence  vous
dplaire; et lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie
vertu.

5. La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non
pas en soi; de se rjouir de votre grandeur et non de sa propre vertu;
de ne trouver de plaisir en nulle crature qu' cause de vous.

Que votre nom soit lou et non le mien; qu'on exalte vos oeuvres et non
les miennes; que votre saint nom soit bni, et qu'il ne me revienne rien
des louanges des hommes.

Vous tes ma gloire et la joie de mon coeur.

En vous je me glorifierai, je me rjouirai sans cesse en vous et non pas
en moi, _si ce n'est dans mes infirmits_[401].

6. Que les Juifs _recherchent la gloire qu'on reoit les uns des
autres_[402]: pour moi, je ne rechercherai que _celle qui vient de Dieu
seul_[403].

Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce
monde, compare  votre gloire ternelle, est folie et vanit.

 ma vrit, ma misricorde,  mon Dieu! Trinit bienheureuse!  vous
seule louange, honneur, gloire, puissance dans les sicles des sicles.


RFLEXION.

  Si je descends en moi-mme et que je m'interroge sur ce que je suis,
  que trouv-je,  mon Dieu! Une raison incertaine toujours prs de
  s'garer, d'inconstantes affections, un mlange inexplicable
  d'esprances et de craintes vaines, des inclinations vicies, une
  foule innombrable de dsirs qui sans cesse m'agitent et me
  tourmentent, quelquefois une joie fugitive, habituellement un profond
  ennui, je ne sais quel instinct du ciel et toutes les passions de la
  terre, une volont infirme qui tout ensemble veut et ne veut pas, un
  grand orgueil dans une grande misre: voil mon tat tel que le pch
  l'a fait, et je sens de plus en moi l'impuissance de relever une
  nature si profondment dchue. Il a fallu que Dieu mme vnt soulever
  ce poids immense de dgradation: sans un Rdempteur divin, l'ternit
  entire aurait pass sur les ruines de l'homme. Il a paru ce
  Rdempteur, il a dit: _Me voici[404]!_ et son sang a satisfait  la
  suprme justice, et sa grce a rpar le dsordre de l'intelligence et
  le dsordre du coeur: elle a rtabli l'image de Dieu dans sa crature
  tombe. Incomprhensible mystre d'amour! et comment rpondre  un tel
  bienfait? Reconnaissons au moins notre faiblesse et notre indigence;
  ne nous attribuons aucun des biens qui nous sont donns gratuitement;
  rendons la gloire  qui elle appartient, et entrons de toutes les
  puissances de notre tre dans les sentiments du Prophte: _Seigneur
  mon Dieu, je vous ai invoqu, et vous m'avez guri. Vous avez retir
  mon me de l'enfer, et vous m'avez spar de ceux qui descendent dans
  le lac. Chantez le Seigneur, vous qui tes ses saints, et clbrez la
  mmoire de sa saintet[405]!_

  [401] II. Cor., XII, 5.

  [402] Joann., V, 44.

  [403] _Ibid._

  [404] Ps. XXXIX, 8.

  [405] Ps. XXIX, 3-5.




CHAPITRE XLI.

Du mpris de tous les honneurs du temps.


1. J.-C. Mon fils, n'enviez point les autres, si vous les voyez honors
et levs, tandis qu'on vous mprise et qu'on vous humilie.

levez votre coeur au ciel vers moi, et vous ne vous affligerez point
d'tre mpris des hommes sur la terre.

2. LE F. Seigneur, nous sommes aveugles, et la vanit nous sduit bien
vite.

Si je me considre attentivement, je reconnais qu'aucune crature ne m'a
jamais fait d'injustice, et qu'ainsi je n'ai nul sujet de me plaindre de
vous.

Aprs vous avoir tant offens, et si grivement, il est juste que toute
crature s'arme contre moi.

La honte et le mpris, voil donc ce qui m'est d; et  vous la louange,
l'honneur et la gloire.

Et si je me dispose  souffrir avec joie,  dsirer mme d'tre mpris,
abandonn de toutes les cratures et compt pour rien, je ne puis ni
possder au dedans de moi une paix solide, ni recevoir la lumire
spirituelle, ni tre uni parfaitement  vous.


RFLEXION.

  Celui qui s'examine devant Dieu,  la lumire de la vrit, se mprise
  souverainement, parce qu'il ne trouve en soi, sans la grce, qu'un
  fonds immense de corruption: et ds lors, loin de rechercher l'estime,
  les respects, les honneurs, il se rfugie dans son abjection comme
  dans le seul asile contre l'orgueil, la plus grande de ses misres. Si
  on l'abaisse, si on le ddaigne, il ne se plaint ni ne s'irrite; il
  reconnat qu'on lui fait justice, et l'on ne saurait tant l'humilier,
  qu'il ne s'humilie encore davantage intrieurement; car, en tout,
  c'est Dieu qu'il regarde, et non pas les hommes. Il dit comme Job: _Si
  je veux me justifier, ma bouche me condamnera; et si elle entreprend
  de montrer mon innocence, elle ne prouvera que mon crime_[406]. Puis,
  dans l'amertume de son coeur, appelant la misricorde, il invoque le
  Pre cleste qui a piti de sa pauvre crature. _J'ai pch: que
  ferai-je,  Sauveur des hommes? Pourquoi avez-vous mis la guerre entre
  vous et moi, et suis-je devenu  charge  moi-mme? Pourquoi
  n'tez-vous pas mon pch, et n'effacez-vous pas mon iniquit? Voil
  que je dormirai dans la poussire, et quand vous me chercherez le
  matin je ne serai plus_[407]. Heureux celui qui s'accuse, car il
  obtiendra le pardon! heureux celui qui choisit la dernire place, car
  on lui dira: _Montez plus haut_[408]!

  [406] Job, XI, 20.

  [407] Job, VII, 20, 21.

  [408] Luc., XIV, 10.




CHAPITRE XLII.

Qu'il ne faut pas que notre paix dpende des hommes.


1. J.-C. Si vous faites dpendre votre paix de quelque personne,  cause
de l'habitude de vivre avec elle et de la conformit de vos sentiments,
vous serez dans l'inquitude et le trouble.

Mais si vous cherchez votre appui dans la vrit immuable et toujours
vivante, vous ne serez point accabl de tristesse quand un ami s'loigne
ou meurt.

Toute amiti doit tre fonde sur moi; et c'est pour moi que vous devez
aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus
chers en cette vie.

Sans moi l'amiti est strile et dure peu; et toute affection, dont je
ne suis pas le lien, n'est ni vritable ni pure.

Vous devez tre mort  ces affections humaines, jusqu' souhaiter de
n'avoir, s'il se pouvait, aucun commerce avec les hommes.

Plus l'homme s'loigne des consolations de la terre, plus il s'approche
de Dieu.

Et il s'lve d'autant plus vers Dieu qu'il descend plus profondment en
lui-mme, et qu'il est plus vil  ses propres yeux.

2. Celui qui s'attribue quelque bien, empche que la grce de Dieu
descende en lui, parce que la grce de l'Esprit saint cherche toujours
les coeurs humbles.

Si vous saviez vous anantir parfaitement, et bannir de votre coeur tout
amour de la crature, alors venant  vous, je vous inonderais de ma
grce.

Quand vous regardez la crature, vous perdez de vue le Crateur.

Apprenez  vous vaincre en tout  cause de lui, et vous pourrez alors
parvenir  le connatre.

Le plus petit objet dsir, aim avec excs, souille l'me et la spare
du souverain bien.


RFLEXION.

  La religion sanctifie tout, et ne dtruit rien, hors le pch; elle
  n'interdit pas les affections naturelles; au contraire, il y en a
  qu'elle commande expressment, et le prcepte de l'amour mutuel est un
  de ceux que l'vangile inculque avec le plus de soin. _Aimons-nous les
  uns les autres_[409], rpte sans cesse l'aptre saint Jean. _Celui
  qui n'aime point demeure dans la mort_[410]; _il ne connat pas Dieu,
  car Dieu est amour_[411]. Et, dans la nuit de la Cne, ne voyons-nous
  pas reposer sur le coeur de Jsus _le disciple qu'il aimait_[412]?
  Mais nos affections, pour tre pures, doivent avoir leur principe en
  Dieu, et leur rgle dans sa volont. Alors ce ne sont plus des
  sentiments de la terre, qui, en passant, agitent et troublent l'me:
  c'est quelque chose de l'ternit, comme elle invariable et calme
  comme elle. Dfiez-vous des attachements qui altrent la paix du
  coeur. Nulle crature ne doit tre aime qu'avec une soumission
  parfaite aux ordres de la Providence. Toujours nous devons tre prts
   supporter sans plainte ce qui afflige le plus la nature, l'absence,
  la sparation, la mort mme, nous souvenant de ce que dit l'Aptre:
  _Nous ne voulons pas, mes frres, que vous soyez dans l'ignorance
  touchant ceux qui dorment, afin que vous ne vous attristiez pas comme
  les autres hommes, qui n'ont point d'esprance. Car si nous croyons
  que Jsus est mort et ressuscit, ainsi Dieu amnera avec Jsus ceux
  qui se seront endormis en lui. Nous vous disons ceci d'aprs la parole
  du Seigneur: nous qui vivons, qui sommes rservs pour son avnement,
  nous ne prviendrons point ceux qui sont dj dans le sommeil. Car, au
  commandement de l'Archange,  sa voix, au son de la trompette de Dieu,
  le Seigneur lui-mme descendra du ciel, et les morts qui reposent dans
  le Christ se lveront les premiers. Ensuite, nous qui vivons et qui
  serons demeurs jusqu'alors, nous serons enlevs avec eux dans les
  nues, au devant du Christ, au milieu des airs; et ainsi nous serons 
  jamais avec le Seigneur. Consolez-vous les uns les autres dans ces
  paroles_[413].

  [409] Joann., IV, 7.

  [410] _Ibid._, III, 14.

  [411] _Ibid._, IV, 8.

  [412] _Ibid._, XIII. 23.

  [413] I. Thessal., IV, 12-17.




CHAPITRE XLIII.

Contre la vaine science du sicle.


1. J.-C. Mon fils, ne vous laissez pas mouvoir au charme et  la beaut
des discours des hommes: _car le royaume de Dieu ne consiste pas dans
les discours, mais dans les oeuvres_[414].

  [414] I. Cor., IV, 20.

Soyez attentif  mes paroles, qui enflamment le coeur, clairent,
attendrissent l'me, et la remplissent de consolation.

Ne lisez jamais pour paratre plus savant ou plus sage.

tudiez-vous  mortifier vos vices; cela vous servira plus que la
connaissance des questions les plus difficiles.

2. Aprs avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours
revenir  l'unique principe de toutes choses.

C'est moi qui donne  l'homme la science, et qui claire l'intelligence
des petits enfants, plus que l'homme ne le pourrait par aucun
enseignement.

Celui  qui je parle est bientt instruit, et fait de grands progrs
dans la vie de l'esprit.

Malheur  ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions
curieuses, et qui s'inquitent peu d'apprendre  me servir!

Viendra le jour o Jsus-Christ, le Matre des matres, le Seigneur des
anges, apparatra, pour demander compte  chacun de ce qu'il sait,
c'est--dire pour examiner les consciences.

Et alors, _la lampe  la main, il scrutera Jrusalem_[415]: _les secrets
des tnbres seront dvoils_[416], et toute langue se taira.

  [415] Soph., 1, 12.

  [416] Cor., IV, 5.

3. C'est moi qui, en un moment, lve l'me humble, et la fais pntrer
plus avant dans la vrit ternelle, que ne le pourrait celui qui aurait
tudi dix annes dans les coles.

J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d'opinions, sans faste,
sans arguments, sans disputes.

J'apprends  mpriser les biens de la terre,  ddaigner ce qui passe, 
rechercher et  goter ce qui est ternel,  fuir les honneurs, 
souffrir les scandales,  mettre en moi toute son esprance,  ne
dsirer rien hors de moi, et  m'aimer ardemment et par-dessus tout.

4. Quelques-uns, en m'aimant ainsi, ont appris des choses toutes
divines, dont ils parlaient d'une manire admirable.

Ils ont fait plus de progrs en quittant tout, que par une profonde
tude.

Mais je dis aux uns des choses plus gnrales; aux autres, de plus
particulires. J'apparais  quelques-uns doucement voil sous des ombres
et des figures; je rvle  d'autres mes mystres au milieu d'une vive
splendeur.

Les livres parlent  tous le mme langage; mais il ne produit pas sur
tous les mmes impressions, parce que moi seul j'enseigne la vrit au
dedans, je scrute les coeurs, je pntre les penses, j'excite  agir,
et je distribue mes dons  chacun, selon qu'il me plat.


RFLEXION.

  Plusieurs se fatiguent et se tourmentent pour acqurir la science, _et
  j'ai vu_, dit le Sage, _que cela aussi tait vanit, travail et
  affliction d'esprit_[417].  quoi vous servira de connatre les choses
  de ce monde, quand ce monde mme aura pass? Au dernier jour, on ne
  vous demandera pas ce que vous avez su, mais ce que vous avez fait;
  _et il n'y a plus de science dans les enfers, vers lesquels vous vous
  htez_[418]. Cessez un vain labeur. Qui que vous soyez, vous n'avez
  que trop cultiv l'arbre dont les fruits donnent la mort. Laissez la
  science qui nourrit l'orgueil, _la science qui enfle_, pour vous
  occuper uniquement d'acqurir celle qui fait les humbles et les
  saints, _la charit qui difie_[419]. Apprenez  vous humilier, 
  connatre votre nant et votre corruption. Alors Dieu viendra vers
  vous; il vous clairera de sa lumire, il vous enseignera, dans le
  secret du coeur, cette science merveilleuse dont Jsus a dit: _Je vous
  bnis, mon Pre, Seigneur du ciel et de le terre, parce que vont avez
  cach ces choses aux sages et aux prudents, et les avez rvles aux
  petits_[420].

  [417] Eccl., I, 17.

  [418] _Ibid._, IX, 10.

  [419] I. Cor., VIII, 1.

  [420] Luc., X, 21.




CHAPITRE XLIV.

Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses extrieures.


1. J.-C. Mon fils, il faut que vous vous teniez dans l'ignorance de
beaucoup de choses; _que vous soyez comme mort au monde, et que le monde
soit mort pour vous_[421].

  [421] Col., III, 3. Gal., VI, 14.

Il faut aussi fermer l'oreille  bien des discours, et penser plutt 
vous conserver en paix.

Il vaut mieux dtourner les yeux de ce qui dplat, et laisser chacun
dans son sentiment, que de s'arrter  contester.

Si vous prenez soin d'avoir Dieu pour vous, et que son jugement vous
soit toujours prsent, vous supporterez sans peine d'tre vaincu.

2. LE F. Hlas! Seigneur, o en sommes-nous venus? On pleure une perte
temporelle, on court, on se fatigue pour le moindre gain; et l'on oublie
les pertes de l'me, ou l'on ne s'en souvient qu' peine et bien tard.

On est attentif  ce qui ne sert peu ou point du tout, et l'on passe
avec ngligence sur ce qui est souverainement ncessaire; parce que
l'homme se rpand tout entier au dehors, et que, s'il ne rentre
promptement en lui-mme, il demeure avec joie enseveli dans les choses
extrieures.


RFLEXION.

  Si vous saviez mourir demain, que vous importeraient les choses de la
  terre, ce qui se fait, ce qui se dit autour de vous? Eh bien! vous
  mourrez demain; car la vie est  peine d'un jour. Soyez donc ds ce
  moment tel que vous voudrez avoir t, quand l'ternit s'ouvrira
  devant vous. Ni la science, ni la richesse, ni rien de ce qui est du
  monde ne vous servira au jugement de Dieu: vous n'y porterez que vos
  oeuvres. _Il y avait un homme riche dont les terres avaient produit
  une moisson extraordinaire; et il pensait en lui-mme, disant: Que
  ferai-je? car je n'ai point de lieu o recueillir tous ces fruits. Et
  il dit: Voici ce que je ferai: j'abattrai mes greniers, et j'en
  btirai de plus grands, et j'y amasserai toute ma rcolte, et tous mes
  biens; et je dirai  mon me: Mon me, tu as beaucoup de biens en
  rserve pour plusieurs annes: repose-toi, mange, bois, fais bonne
  chre. Mais Dieu lui dit: Insens, cette nuit mme on te redemandera
  ton me; et pour qui sera ce que tu as amass? Ainsi en est-il de
  celui qui thsaurise pour lui-mme, et qui n'est pas riche devant
  Dieu_[422].

  [422] Luc., XII, 16-21.




CHAPITRE XLV.

Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est difficile de garder
une sage mesure dans ses paroles.


1. LE F. _Secourez-moi, Seigneur, dans la tribulation: car le salut ne
vient pas de l'homme_[423].

  [423] Ps. LIX, 11.

Combien de fois ai-je en vain cherch la fidlit o je croyais la
trouver? combien de fois l'ai-je trouve o je l'attendais le moins?

Vanit donc d'esprer dans les hommes; mais vous tes, mon Dieu, le
salut des justes.

Soyez bni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive.

2. Nous sommes faibles et changeants; un rien nous sduit et nous
branle.

Quel est l'homme si vigilant et si rserv qu'il ne tombe jamais dans
aucune surprise, ni dans aucune perplexit?

Mais celui, mon Dieu, qui se confie en nous, et qui vous cherche dans la
simplicit de son coeur, ne chancelle pas si aisment.

Et s'il prouve quelque affliction, s'il est engag en quelque embarras,
vous l'en tirez bientt, ou vous le consolez: car vous n'abandonnez pas
pour toujours celui qui espre en vous.

Quoi de plus rare qu'un ami fidle, qui ne s'loigne point quand
l'infortune accable son ami?

Seigneur, vous tes seul constamment fidle; et nul ami n'est comparable
 vous.

3. Oh! que de sagesse dans ce que disait cette sainte me: _Mon coeur
est affermi et fond en Jsus-Christ_[424]!

  [424] Sainte Agathe.

S'il en tait ainsi de moi, je serais moins troubl par la crainte des
hommes, et moins mu de leurs paroles malignes.

Qui peut prvoir, qui peut dtourner tous les maux  venir? Si ceux
qu'on a prvus, souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui
nous frappent inopinment?

Pourquoi, malheureux que je suis, n'ai-je pas pris de plus sres
prcautions pour moi-mme? Pourquoi aussi ai-je eu tant de crdulit
pour les autres?

Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes
fragiles, quoique plusieurs nous croient et nous appellent des anges.

 qui croirai-je, Seigneur!  qui, si ce n'est  vous? Vous tes la
vrit qui ne trompe point, et qu'on ne peut tromper.

Au contraire, _tout homme est menteur_[425], faible, inconstant,
fragile, surtout dans ses paroles; de sorte qu'on doit  peine croire
d'abord ce qui parat le plus vrai dans ce qu'il dit.

  [425] Ps. LXI, 9.

4. Que vous nous avez sagement avertis de nous dfier des hommes; que
_l'homme a pour ennemis ceux de sa propre maison_[426]; et que si
quelqu'un dit: _Le Christ est ici, ou il est l_[427], il ne faut pas le
croire!

  [426] Mich., VII, 2.

  [427] Matth., XXIV, 23.

Une dure exprience m'a clair: heureux si elle sert  me rendre moins
insens et plus vigilant!

Soyez discret, me dit quelqu'un, soyez discret; ce que je vous dis n'est
que pour vous. Et pendant que je me tais et que je crois la chose
secrte, il ne peut lui-mme garder le silence qu'il m'a demand; mais,
dans l'instant, il me trahit, se trahit lui-mme et s'en va.

loignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses; ne permettez pas
que je tombe entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je leur
ressemble.

Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies; et que ma
langue soit trangre  tout artifice.

Ce que je ne peux souffrir en autrui, je dois m'en prserver avec soin.

5. Oh! qu'il est bon, qu'il est ncessaire pour la paix, de se taire sur
les autres, de ne pas tout croire indiffremment, ni tout redire sans
rflexion, de se dcouvrir  peu de personnes, de vous chercher toujours
pour tmoin de son coeur, de ne pas se laisser emporter  tout vent de
paroles; mais de dsirer que tout en nous et hors de nous s'accomplisse
selon qu'il plat  votre volont!

Que c'est encore un sr moyen pour conserver la grce cleste, de fuir
ce qui a de l'clat aux yeux des hommes, de ne point rechercher ce qui
semble attirer leur admiration; mais de travailler ardemment  acqurir
ce qui produit la ferveur et corrige la vie!

 combien d'hommes a t funeste une vertu connue et loue trop tt!

Que de fruits, au contraire, d'autres ont tirs d'une grce conserve en
silence durant cette vie fragile, qui n'est qu'une tentation et une
guerre continuelle!


RFLEXION.

  Ne vous appuyez pas sur les hommes, car ils vous manqueront tt ou
  tard. L'homme est faible, indiscret, inconstant, lger, enclin  tout
  rapporter  soi. Le moindre caprice l'loigne, le moindre intrt
  suffit pour le transformer en ennemi. Alors il se montre tel qu'il
  est. Il vous aimait, mais pour lui-mme, pour tirer parti de vous au
  besoin. Fuyez, fuyez ces faux amis du monde. Celui-ci vous trahit, cet
  autre vous dlaisse. Arrive-t-il des circonstances qui vous forcent de
  recourir  eux, _tous commencent  s'excuser. Le premier dit: J'ai
  achet une terre; il faut ncessairement que je l'aille voir: je vous
  supplie de m'excuser. Un autre dit: J'ai achet cinq paires de boeufs,
  et je vais les prouver: je vous supplie de m'excuser. Un autre dit:
  J'ai pous une femme, et c'est pourquoi je ne puis aller_[428]. Voil
  les amitis humaines. Vous seul, mon Dieu, vous seul n'abandonnez
  point ceux qui vous aiment, ceux qui esprent en vous: toujours vous
  tes prs d'eux pour les soutenir et les consoler. Jamais vous ne vous
  lassez d'entendre leurs gmissements, d'couter leurs plaintes, de
  recueillir leurs larmes. Rien n'est au-dessous de votre tendresse: cet
  homme abject aux yeux des hommes, ce pauvre rebut de toutes parts,
  _vous l'assistez, mon Dieu, sur le lit de sa douleur, et votre main
  retourne son lit pour y reposer ses infirmits_[429]: puis, quand sa
  tche est accomplie,  la fin du jour, vous le recevez dans
  l'ternelle paix.

  [428] Luc., XIV, 18, 20.

  [429] Ps. XL, 4.




CHAPITRE XLVI.

Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on est assailli de
paroles injurieuses.


1. J.-C. Mon fils, demeurez ferme, et esprez en moi. Qu'est-ce, aprs
tout, que des paroles? un vain bruit. Elles frappent l'air, mais ne
brisent point la pierre.

Si vous tes coupable, songez que votre dsir doit tre de vous
corriger. Si votre conscience ne vous reproche rien, pensez que vous
devez souffrir avec joie cette lgre peine pour Dieu.

C'est bien ce qu'il y a de moindre, que, de temps en temps, vous
supportiez quelques paroles, vous qui ne pouvez encore soutenir de plus
rudes preuves.

Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu' votre coeur, si ce
n'est que vous tes encore charnel, et trop occup des jugements des
hommes?

Vous craignez le mpris, et  cause de cela vous ne voulez pas tre
repris de vos fautes, et vous cherchez des excuses pour les couvrir.

2. Scrutez mieux votre coeur, et vous reconnatrez que le monde vit
encore en vous, et le vain dsir de plaire aux hommes.

Car votre rpugnance  tre abaiss, confondu par vos faiblesses, prouve
que vous n'avez pas une humilit sincre, que vous n'tes pas
_vritablement mort au monde, et que le monde n'est pas crucifi pour
vous_[430].

  [430] Galat., VI, 14.

coutez ma parole, et vous vous inquiterez peu de toutes les paroles
des hommes.

Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire
malice, en quoi cela vous nuirait-il, si vous le laissez passer comme la
paille que le vent emporte? En perdriez-vous un seul cheveu?

3. Celui dont le coeur n'est pas renferm en lui-mme, et qui n'a pas
Dieu toujours prsent, s'meut aisment d'une parole de blme.

Mais celui qui se confie en moi et qui ne s'appuie pas sur son propre
jugement, ne craindra rien des hommes.

Car c'est moi qui connais et qui juge ce qui est secret; je sais la
vrit de toute chose, qui a fait l'injure et qui la souffre.

Cette parole, elle est venue de moi; cet vnement, je l'ai permis,
_afin que ce qu'il y a de cach dans beaucoup de coeurs ft
rvl_[431].

  [431] Luc., II, 35.

Je jugerai l'innocent et le coupable; mais, par un secret jugement, j'ai
voulu auparavant prouver l'un et l'autre.

4. Le tmoignage des hommes trompe souvent; mais mon jugement est vrai:
il subsistera et ne sera point branl.

Le plus souvent il est cach, et peu de personnes le dcouvrent en
chaque chose: cependant il n'erre jamais, et ne peut errer, quoiqu'il ne
paraisse pas toujours juste aux yeux des insenss.

C'est donc  moi qu'il faut remettre le jugement de tout, sans jamais
s'en rapporter  son propre sens.

_Le juste ne sera point troubl, quoi qu'il lui arrive par l'ordre de
Dieu_[432]. Il lui importera peu qu'on l'accuse injustement.

  [432] Prov., X, 21.

Et si d'autres le dfendent et russissent  le justifier, il n'en
concevra pas non plus une vaine joie.

Car il se souvient que c'est moi _qui sonde les coeurs et les
reins_[433]; et que je ne juge point sur les dehors et les apparences
humaines.

  [433] Ps. VII, 10.

Ce qui parat louable au jugement des hommes, souvent est criminel  mes
yeux.

5. LE F. Seigneur mon Dieu, juge infiniment juste, fort et patient, qui
connaissez la fragilit de l'homme et son penchant au mal, soyez ma
force et toute ma confiance: car ma conscience ne me suffit pas.

Vous connaissez ce que je ne connais point; ainsi j'ai d m'abaisser
sous tous les reproches et les supporter avec douceur.

Pardonnez-moi dans votre bont, toutes les fois que je n'ai pas agi de
la sorte, et donnez-moi plus abondamment la grce qui apprend 
souffrir.

Car je dois compter bien plus sur votre grande misricorde pour obtenir
le pardon, que sur ma vertu apparente pour justifier ce que ma
conscience recle.

_Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifi pour
cela_[434]; parce que, sans votre misricorde, _nul homme vivant ne sera
juste devant vous_[435].

  [434] Cor., IV, 4.

  [435] Ps. CXLII, 2.


RFLEXION.

  _Vous serez heureux quand on vous maudira, et qu'on vous perscutera,
  et qu'on dira faussement toute sorte de mal contre vous:
  rjouissez-vous alors, et soyez ravis de joie, parce que votre
  rcompense est grande dans les cieux_[436]. Combien cependant, malgr
  cette parole, ne nous troublons-nous pas des discours des hommes et de
  leurs jugements? Nous ne pouvons supporter qu'on nous abaisse; nous
  voulons  tout prix tre lous, estims. Sduits par un vain fantme
  de rputation, nous oublions Dieu et ses enseignements, et les biens
  qu'il promet aux humbles. trange effet de l'orgueil toujours vivant
  au fond de notre misrable coeur! Que vous importe l'outrage,
  l'injure, la calomnie? D'o vient qu'elle excite en vous une peine si
  amre, un si vif ressentiment? Craignez-vous donc d'avoir trop de
  moyens d'expiation, trop d'esprances de misricorde? Mais on vous
  accuse  tort. Aimeriez-vous mieux que ce ft avec justice? Si vous
  n'avez pas commis la faute qu'on vous reproche, que d'autres vous avez
  commises qu'on ne vous reproche point! Descendez dans votre
  conscience, vous y entendrez une voix plus svre que celles qui
  s'lvent contre vous. Celles-ci se tairont, mais l'autre parlera
  devant le Juge en prsence duquel tout  l'heure vous comparatrez,
  loin des bruits de la terre, dans le silence de l'ternit. Pensez 
  ce moment formidable, et vous vous inquiterez peu de ce que les
  hommes disent de vous.

  [436] Matth., V, 11, 12.




CHAPITRE XLVII.

Qu'il faut tre prt  souffrir pour la vie ternelle tout ce qu'il y a
de plus pnible.


1. J.-C. Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne
brisent pas votre courage, et que les afflictions ne vous abattent pas
entirement; mais qu'en tout ce qui arrive, ma promesse vous console et
vous fortifie.

Je suis assez puissant pour vous rcompenser au-del de toutes bornes et
de toute mesure.

Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours charg de
douleurs.

Attendez un peu, et vous verrez promptement la fin de vos maux.

Une heure viendra o le travail et le trouble cesseront.

Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure gure.

2. Faites ce que vous avez  faire; travaillez fidlement  ma vigne, et
je serai moi-mme votre rcompense.

crivez, lisez, chantez mes louanges, gmissez, gardez le silence,
priez, souffrez courageusement l'adversit: la vie ternelle est digne
de tous ces combats, et de plus grands encore.

_Il y a un jour connu du Seigneur_, o la paix viendra; et _il n'y aura
plus de jour ni de nuit_[437] comme sur cette terre, mais une lumire
perptuelle, une splendeur infinie, une paix inaltrable, un repos
assur.

  [437] Zachar., XIV, 7.

Vous ne direz plus alors: _Qui me dlivrera de ce corps de mort[438]?_
Vous ne vous crierez plus: _Malheur  moi, parce que mon exil a t
prolong[439]!_ car _la mort sera dtruite_[440], et le salut sera
ternel; plus d'angoisses, une joie ravissante, une socit de gloire et
de bonheur.

  [438] Rom., VII, 24.

  [439] Ps. CXIX, 5.

  [440] Is., XXV, 8.

3. Oh! si vous aviez vu, dans le ciel, les couronnes immortelles des
Saints, de quel glorieux clat resplendissent ces hommes que le monde
mprisait et regardait comme indignes de vivre: aussitt, certes, vous
vous prosterneriez jusque dans la poussire, et vous aimeriez mieux tre
au-dessous de tous qu'au-dessus d'un seul!

Vous ne dsireriez point les jours heureux de cette vie; mais plutt
vous vous rjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le
plus grand gain d'tre compt pour rien parmi les hommes.

Oh! si vous gotiez ces vrits, si elles pntraient jusqu'au fond de
votre coeur, comment oseriez-vous vous plaindre, mme une seule fois?

Est-il rien de pnible qu'on ne doive supporter pour la vie ternelle?

Ce n'est pas peu que de gagner ou de perdre le royaume de Dieu.

Levez donc les yeux au ciel. Me voil, et avec moi tous mes Saints: ils
ont soutenu dans ce monde un grand combat: et maintenant ils se
rjouissent, maintenant ils sont consols et  l'abri de toute crainte,
maintenant ils se reposent, et ils demeureront  jamais avec moi dans le
royaume de mon Pre.


RFLEXION.

  Quand la vie nous parat pesante, quand nous sommes prs de succomber
   la tristesse de l'exil, levons les yeux et contemplons l'aurore de
  notre dlivrance; car _cette enveloppe mortelle s'en va se dtruisant,
  mais l'homme intrieur se renouvelle de jour en jour_[441]. Attendons,
  souffrons en paix; l'heure du repos approche. _Les lgres
  tribulations de cette vie d'un moment, nous levant sans mesure,
  produisent en nous un poids ternel de gloire_[442]. Qu'importe un peu
  de fatigue, un peu de travail sur la terre? Nous passons, et _n'avons
  point ici de cit permanente_[443]. Jsus _est all devant pour nous
  prparer une demeure en la maison de son Pre; et puis il viendra, et
  il nous prendra avec lui, afin que l o il est, nous y soyons
  aussi_[444]. _ Jsus,  mon Sauveur! mon me languit aprs vous, elle
  vous dsire comme le cerf altr dsire l'eau des fontaines_[445].
  Venez, ne tardez pas: loin de vous, _nous sommes assis dans l'ombre de
  la mort_[446]. Htez-vous, Seigneur; faites luire sur nous la lumire
  de votre face, et qu'elle nous guide  la cleste Jrusalem, au pied
  du trne de l'Agneau. L, dans le ravissement de l'amour, dans
  l'immortelle extase de la joie, les choeurs des Bienheureux mls aux
  choeurs des Anges, clbrent le Dieu trois fois saint. Et moi,
  Seigneur, _sur le bord des fleuves de Babylone, j'ai pleur en me
  ressouvenant de Sion_[447]. Console-toi, mon me, prte l'oreille;
  n'entends-tu pas dans le lointain comme le premier murmure qui annonce
  l'arrive de l'poux? _Encore un moment et tu le verras_[448]: encore
  un moment, et rien jamais ne pourra te sparer de lui!

  [441] II. Cor., IV, 16.

  [442] _Ibid._, 17.

  [443] Hebr., XIII, 14.

  [444] Joann., XIV, 2, 3.

  [445] Ps. XLI, 2.

  [446] Luc., I, 79.

  [447] Ps. CXXXVI, 1.

  [448] Joann., XVI, 19.




CHAPITRE XLVIII.

De l'ternit bienheureuse, et des misres de cette vie.


1. LE F.  bienheureuse demeure de la cit cleste! jour clatant de
l'ternit, que la nuit n'obscurcit jamais, et que la vrit souveraine
claire perptuellement de ses rayons; jour immuable de joie et de
repos, que nulle vicissitude ne trouble!

Oh! que ce jour n'a-t-il lui dj sur les ruines du temps, et de tout ce
qui passe avec le temps!

Il luit pour les Saints dans son ternelle splendeur: mais nous,
voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme  travers
un voile.

2. Les citoyens du ciel en connaissent les dlices: mais les fils d've,
encore exils, gmissent sur l'amertume et l'ennui de la vie prsente.

_Les jours d'ici-bas sont courts et mauvais_[449], pleins de douleurs et
d'angoisses.

  [449] Genes., XLVII, 9.

L'homme y est souill de beaucoup de pchs, engag dans beaucoup de
passions, agit par mille craintes, embarrass de mille soins, emport
 et l par la curiosit, sduit par une foule de chimres, environn
d'erreurs, bris de travaux, accabl de tentations, nerv de dlices,
tourment par la pauvret.

3. Oh! quand viendra la fin de ces maux? quand serai-je dlivr de la
misrable servitude des vices? quand me souviendrai-je, Seigneur, de
vous seul? quand goterai-je en vous une pleine joie?

Quand, dgag de toute entrave, jouirai-je d'une vraie libert,
dsormais exempt de toute peine et du corps et de l'esprit?

Quand possderai-je une paix solide, assure, inaltrable, paix au
dedans et au dehors, paix affermie de toutes parts?

 bon Jsus! quand me sera-t-il donn de vous voir, de contempler la
gloire de votre rgne? quand me serez-vous tout en toute chose?

Quand serai-je avec vous dans _le royaume que vous avez prpar de toute
ternit  vos lus_[450]?

  [450] Matth., XXV, 34.

J'ai t dlaiss, pauvre, exil, en une terre ennemie, o il y a guerre
continuelle et de grandes infortunes.

4. Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon coeur: car il soupire
aprs vous de toute l'ardeur de ses dsirs.

Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler, me pse.

Je voudrais m'unir intimement  vous, et je ne puis atteindre  cette
ineffable union.

Je voudrais m'attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifies
me replongent dans celles de la terre.

Mon me aspire  s'lever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse
au-dessous, malgr mes efforts.

Ainsi, homme misrable, j'ai sans cesse la guerre au dedans de moi, et
_je me suis  charge  moi-mme_[451], l'esprit voulant s'lever
toujours, et la chair toujours descendre.

  [451] Job, VII, 10.

5. Oh! combien je souffre en moi lorsque, mditant les choses du ciel,
celles de la terre viennent en foule se prsenter  ma pense durant la
prire! Mon Dieu, _ne vous loignez pas de moi, et n'abandonnez point
votre serviteur dans votre colre_[452].

  [452] Ps. LXX, 13; XXVI, 14.

Faites briller votre foudre, et dissipez ces visions de la chair: lancez
vos flches[453], et mettez en fuite ces fantmes de l'ennemi.

  [453] Ps. CXLIII, 6.

Rappelez  vous tous mes sens; faites que j'oublie toutes les choses du
monde, et que je rejette promptement, avec mpris, ces criminelles
images.

ternelle vrit, prtez-moi votre secours, afin que nulle chose vaine
ne me touche.

Venez en moi, cleste douceur, et que tout ce qui n'est pas pur
s'vanouisse devant vous.

Pardonnez-moi aussi, et usez de misricorde, toutes les fois que, dans
la prire, je m'occupe d'autre chose que de vous.

Car je confesse sincrement que la distraction m'est habituelle.

Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point o est
mon corps, mais plutt o mon esprit m'emporte.

Je suis l o est ma pense, et ma pense est d'ordinaire o est ce que
j'aime.

Ce qui me plat naturellement ou par habitude, voil ce qui d'abord se
prsente  elle.

6. Et c'est pour cela,  Vrit, que vous avez dit expressment: _O est
votre trsor, l est aussi votre coeur_[454].

  [454] Matth., VI, 21.

Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.

Si j'aime le monde, je me rjouis des prosprits du monde, et je
m'attriste de ses adversits.

Si j'aime la chair, je me reprsente souvent ce qui est de la chair.

Si j'aime l'esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.

Car il m'est doux de parler et d'entendre parler de tout ce que j'aime,
et j'en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.

Mais heureux l'homme,  mon Dieu, qui,  cause de vous, bannit de son
coeur toutes les cratures; qui fait violence  la nature, et crucifie,
par la ferveur de l'esprit, les convoitises de la chair, afin de vous
offrir, du fond d'une conscience o rgne la paix, une prire pure; et
que, dgag au dedans et au dehors de tout ce qui est terrestre, il
puisse se mler aux choeurs des Anges!


RFLEXION.

  Les maladies, les peines, les souffrances, les tentations,
  l'invincible dsir d'une flicit que rien ne nous offre ici-bas, tout
  nous rappelle sans cesse  cette grande ternit o la foi nous
  promet, dans la possession de Dieu mme, le repos, la paix, le bien
  parfait, infini, auquel nous aspirons de toutes les puissances de
  notre me. Et voil pourquoi les saints gmissent si amrement sous le
  poids des liens qui les retiennent encore sur la terre; voil pourquoi
  l'Aptre s'criait: _Je dsire que mon corps se dissolve, afin d'tre
  avec Jsus-Christ_[455]. Alors plus de crainte, plus de larmes, plus
  de combat, mais un ternel triomphe et une joie ternelle. Si un
  faible reflet[456] de la vrit souveraine ravit dj notre
  intelligence, que sera-ce quand nous la contemplerons dans son plein
  clat! et si, ds  prsent, il est si doux d'aimer, que sera-ce quand
  nous nous abreuverons  la source mme de l'amour! Oh! oui, Seigneur,
  je dsire la dissolution de mon corps, afin d'tre avec vous! Cette
  esprance seule me console; elle est toute ma vie. Qu'est-ce pour moi
  que le monde, et que peut-il me donner? _J'ai sjourn parmi les
  habitants de Cdar, et mon me a t trangre au milieu d'eux_[457].
  Votre royaume, mon Dieu, votre royaume, je n'ai point d'autre patrie.
  Daignez y rappeler ce pauvre exil, _et il clbrera ternellement vos
  misricordes_[458].

  [455] Philipp., I, 23.

  [456] I. Cor., XIII, 12.

  [457] Ps. CXIX, 5.

  [458] Ps. LXXXVIII, 2.




CHAPITRE XLIX.

Du dsir de la vie ternelle, et des grands biens promis  ceux qui
combattent courageusement.


1. J.-C. Mon fils, lorsque le dsir de l'ternelle batitude vous est
donn d'en haut, et que vous aspirez  sortir de la prison du corps pour
contempler ma lumire sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre
coeur, et recevez avec amour cette sainte inspiration.

Rendez grce de toute votre me  la bont cleste, qui vous prodigue
ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous
presse et vous soulve puissamment, de peur que votre poids ne vous
incline vers la terre.

Car rien de cela n'est le fruit de vos penses ou de vos efforts, mais
une grce de Dieu qui a daign jeter sur vous un regard, afin que,
croissant dans la vertu et dans l'humilit, vous vous prpariez  de
nouveaux combats, et que tout votre coeur s'attache  moi avec la
volont ferme de me servir.

2. Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte point
sans fume.

Ainsi quelques-uns, quoique embrass du dsir des choses clestes, ne
sont point nanmoins entirement dgags des affections et des
tentations de la chair.

Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce
qu'ils demandent avec tant d'instance.

Tel est souvent votre dsir, que vous croyez si vif et si pur.

Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est ml d'intrt propre.

3. Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre quelque
avantage, mais ce qui m'honore et me plat: car, si vous jugez selon la
justice, vous devez, docile  mes ordres, les prfrer  vos dsirs et 
tout ce qu'on peut dsirer.

Je connais votre dsir; j'ai entendu vos gmissements.

Vous voudriez jouir dj de la libert glorieuse des enfants de Dieu;
dj la demeure ternelle, la cleste patrie o la joie ne tarit jamais,
ravit votre pense. Mais l'heure n'est pas encore venue, vous tes
encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et
d'preuves.

Vous dsirez tre rassasi du souverain bien; mais cela ne se peut
maintenant.

C'est moi qui suis le bien suprme: attendez-moi, dit le Seigneur,
_jusqu' ce que vienne le royaume de Dieu_[459].

  [459] Luc., XXII, 18.

4. Il faut que vous soyez encore prouv sur la terre, et exerc de bien
des manires.

De temps en temps, vous recevrez des consolations, mais jamais assez
abondantes pour rassasier vos dsirs.

_Ranimez donc votre force et votre courage_[460], pour accomplir et pour
souffrir ce qui rpugne  la nature.

  [460] Josu, I, 6.

_Il faut que vous vous revtiez de l'homme nouveau_[461], que vous vous
changiez en un autre homme.

  [461] Eph., IV, 24. I. Reg., X. 6, 9.

Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous
renonciez  ce que vous voulez.

Ce que les autres souhaitent, russira: mille obstacles s'opposeront 
ce que vous souhaitez.

On coutera ce que disent les autres: ce que vous direz sera compt pour
rien.

Ils demanderont, et ils obtiendront: vous demanderez, et on vous
refusera.

5. On parlera d'eux, on les exaltera; et personne ne parlera de vous.

On leur confiera tel ou tel emploi; et l'on ne vous jugera propre 
rien.

Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous le
supportez en silence.

C'est dans ces preuves et une infinit d'autres semblables, que,
d'ordinaire, on reconnat combien un vrai serviteur de Dieu sait se
renoncer et se briser  tout.

Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir 
vous-mme, que de voir et de souffrir ce qui rpugne  votre volont;
surtout lorsqu'on vous commande des choses inutiles ou draisonnables.

Et, parce qu'assujetti  un suprieur vous n'osez rsister  son
autorit, il vous semble dur d'tre en tout conduit par un autre, et de
n'agir jamais selon votre propre sens.

6. Mais pensez, mon fils, au fruit de ces travaux,  leur prompte fin, 
leur _rcompense trop grande_[462]; et loin de les porter avec douleur,
vous y trouverez une puissante consolation.

  [462] Genes., XV, 1.

Car, pour avoir renonc maintenant  quelques vaines convoitises, vous
ferez ternellement votre volont dans le ciel.

L, tous vos voeux seront accomplis, tous vos dsirs satisfaits.

L, tous les biens s'offriront  vous, sans que vous ayez  craindre de
les perdre.

L, votre volont ne cessant jamais d'tre unie  la mienne, vous ne
souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.

L, personne ne vous rsistera, personne ne se plaindra de vous,
personne ne vous suscitera de contrarits ni d'obstacles; mais tout ce
qui peut tre dsir tant prsent  la fois, votre me, rassasie
pleinement, n'embrassera qu' peine cette immense flicit.

L, je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les
larmes, pour la dernire place un trne dans mon royaume ternel.

L, clateront les fruits de l'obissance; la pnitence se rjouira de
ses travaux, et l'humble dpendance sera glorieusement couronne.

7. Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous, et ne
regardez point qui a dit ou ordonn cela.

Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce
soit, ou votre suprieur, ou votre infrieur, ou votre gal, loin d'en
tre bless, ayez soin de l'accomplir avec une affection sincre.

Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-l se glorifie d'une
chose, celui-ci d'une autre, et qu'il en reoive mille louanges; pour
vous, ne mettez votre joie que dans le mpris de vous-mme, dans ma
volont et ma gloire.

Vous ne devez rien dsirer, sinon que, _soit par la vie, soit par la
mort, Dieu soit toujours glorifi en vous_[463].

  [463] Philipp., I, 20.


RFLEXION.

  On ne saurait trop le redire, le premier et le dernier prcepte, celui
  qui les comprend tous, est l'entier renoncement de soi-mme et la
  conformit parfaite de notre volont  celle de Dieu. Ainsi, bien
  qu'il nous soit permis et mme command d'aspirer  la batitude
  cleste, et de gmir sur _la longueur de notre exil_[464], nanmoins
  nous devons le supporter avec une grande patience, et nous complaire
  dans les preuves que la Providence nous envoie, parce qu'elles sont
  tout ensemble utiles  notre salut, et l'un des moyens que Dieu a
  choisis pour satisfaire sa justice, et pour manifester en nous sa
  misricorde et sa gloire. Pcheurs, nous devons participer aux
  souffrances de celui qui nous a rachets; disciples de Jsus, nous
  devons marcher  la suite de notre matre et de notre modle en
  portant la Croix, et, comme lui, puiser le calice d'amertume. Nul
  n'est couronn, s'il n'a combattu[465]. _Heureux donc l'homme qui
  endure la tentation, parce qu'aprs avoir t prouv, il recevra la
  couronne de vie que Dieu a promise  ceux qui l'aiment_[466].
  Attendons le moment qu'il a marqu, et poursuivons en paix notre
  plerinage. Tout ce qui finit est court, et rien n'est pnible  celui
  qui espre. Que cette pense ranime notre langueur, quand nous nous
  sentons abattus. Au milieu de ce grand naufrage du monde, dit saint
  Chrysostome, une main propice nous jette d'en haut le cble de
  l'esprance, qui peu  peu retire des flots des misres humaines et
  soulve jusqu'au Ciel ceux qui s'y attachent fortement[467].

  [464] Ps. CXIX, 5.

  [465] I. Cor., IX, 25.

  [466] Jacob., I, 12.

  [467] Ad Theod. Laps. oper., t. I, p. 3.




CHAPITRE L.

Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de
Dieu.


1. LE F. Seigneur mon Dieu, Pre saint, soyez bni maintenant et dans
toute l'ternit; parce qu'il a t fait comme vous l'avez voulu, et ce
que vous faites est bon.

Que votre serviteur se rjouisse, non en lui-mme ni en nul autre, mais
en vous seul, parce que vous seul tes la vritable joie; vous tes,
Seigneur, mon esprance, ma couronne, ma joie, ma gloire.

_Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reu de vous_[468], et sans
l'avoir mrit?

  [468] I. Cor., IV, 7.

Tout est  vous; vous avez tout fait, tout donn.

_Je suis pauvre dans les travaux, ds mon enfance_[469]. Quelquefois mon
me est triste jusqu'aux larmes; et quelquefois elle se trouble en
elle-mme,  cause des passions qui la pressent.

  [469] Ps. LXXXVII, 16.

2. Je dsire la joie de la paix, j'aspire  la paix de vos enfants, que
vous nourrissez dans votre lumire et vos consolations.

Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte,
l'me de votre serviteur sera comme remplie d'une douce mlodie; et ravi
d'amour, il chantera vos louanges.

Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra
_courir dans la voie de vos commandements_[470]; alors il ne lui reste
qu' tomber  genoux et se frapper la poitrine, parce qu'il n'en est
plus pour lui comme auparavant, lorsque _votre lumire resplendissait
sur sa tte_[471], et qu'_ l'ombre de vos ailes, il trouvait un abri
contre les tentations_[472].

  [470] Ps. CXVIII, 32.

  [471] Job, XXIX, 3.

  [472] Ps. XVI, 10.

3. Pre juste et toujours digne de louange, l'heure est venue o votre
serviteur doit tre prouv.

Pre aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant
quelque chose pour vous.

Pre  jamais adorable, l'heure que vous avez prvue de toute ternit
est venue, o il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps
au dehors, sans cesser de vivre toujours intrieurement en vous.

Il faut que, pour un peu de temps, il soit abaiss, humili, ananti
devant les hommes, bris de souffrances, accabl de langueurs, afin de
se relever avec vous  l'aurore d'un jour nouveau, et d'tre environn
de splendeur dans le ciel.

Pre saint, vous l'avez ainsi ordonn, ainsi voulu; et ce que vous avez
command s'est accompli.

4. Car c'est la grce que vous faites  ceux que vous aimez, de souffrir
en ce monde pour votre amour, et d'tre afflig autant de fois et par
qui que ce soit que vous le permettiez.

Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein, et sans l'ordre
de votre Providence.

_Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humili, afin que je
m'instruise de votre justice_[473], et que je bannisse de mon coeur tout
orgueil et toute prsomption.

  [473] Ps. CXVIII, 71.

Il m'est utile _d'avoir t couvert de confusion_[474], afin que je
cherche  me consoler plutt en vous que dans les hommes.

  [474] Ps. LXVIII, 11.

Par l, j'ai appris encore  redouter vos jugements impntrables, selon
lesquels vous affligez et le juste et l'impie, mais toujours avec quit
et avec justice.

5. Je vous rends grces de ce que vous ne m'avez point pargn les maux,
et de ce qu'au contraire vous m'avez svrement frapp, me chargeant de
douleurs, et m'accablant d'angoisses au dedans et au dehors.

De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je
n'espre qu'en vous,  mon Dieu, cleste mdecin des mes, _qui blessez
et qui gurissez, qui conduisez jusqu'aux enfers, et qui en
ramenez_[475].

  [475] I. Reg., II, 6; Tob., XIII, 2.

_Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge mme
m'instruira_[476].

  [476] Ps. XVII, 36.

6. Pre uniquement aim, voil que je suis entre vos mains, je m'incline
sous la verge qui me corrige.

Frappez, frappez encore, afin que je rforme, selon votre gr, tout ce
qu'il y a d'imparfait en moi.

Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et
pieux, toujours prt  vous obir au moindre signe.

Je m'abandonne, moi et tout ce qui est  moi,  votre correction. Il
vaut mieux tre chti en ce monde qu'en l'autre.

Vous savez tout, vous pntrez tout, et rien ne vous est cach dans la
conscience de l'homme.

Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent, et il n'est
pas besoin que personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se
passe sur la terre.

Vous savez ce qui est utile  mon avancement, et combien la tribulation
sert  consumer la rouille des vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir, et ne me dlaissez point 
cause de ma vie toute de pch, que personne ne connat mieux que vous.

7. Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j'aime ce
que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agrable, que j'estime ce
qui est prcieux devant vous, et que je mprise ce qui est vil  vos
regards.

Ne permettez pas que _je juge d'aprs ce que l'oeil aperoit au dehors,
ni que je forme mes sentiments sur les discours insenss des
hommes_[477]; mais faites que je porte un jugement vrai des choses
sensibles et des spirituelles, et surtout que je cherche  connatre
votre volont.

  [477] Is., XI, 3.

8. Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le tmoignage
des sens. Les amateurs du sicle se trompent aussi en n'aimant que les
choses visibles.

Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand?

Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un
menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un
aveugle, un malade qui trompe un malade; et les vaines louanges sont une
vritable confusion pour qui les reoit.

Car, _ce qu'un homme est  vos yeux, Seigneur, voil ce qu'il est
rellement, et rien de plus_, dit l'humble saint Franois.


RFLEXION.

  Dieu permet que notre me soit quelquefois comme abandonne. Nulle
  consolation, nulle lumire; mais de toutes parts des preuves, des
  tentations, des angoisses: elle se croit prs d'y succomber, parce
  qu'elle n'aperoit plus le bras qui la soutient. Que faire alors? dire
  comme Jsus: _Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous dlaiss[478]?_
  Et cependant demeurer en paix dans la souffrance et dans les tnbres,
  _jusqu' ce que les ombres dclinent, et que nous dcouvrions l'aurore
  d'un nouveau jour_[479]. Cet tat est le plus grand exercice de la
  foi; c'est pour l'me une image de la mort: froide, sans mouvement,
  insensible en apparence, elle est comme enferme dans le tombeau, et
  ne tient plus, ce semble,  Dieu, que par une volont languissante,
  dont elle n'est pas mme assure. Oh! que de grces sont le fruit de
  cette agonie supporte avec une humble patience! Oh! que de pchs
  rachtent cette passion! C'est alors que s'achve en nous le mystre
  du salut, et que nous devenons vritablement conformes  Jsus, pourvu
  qu'avec une foi sincre, inbranlable, nous ne cessions de rpter
  cette parole de rsignation: _Oui, mon Pre_, j'accepte ce calice: je
  veux l'puiser jusqu' la lie; _oui, mon Pre, parce qu'il vous a plu
  ainsi_[480].

  [478] Matth., XXVI, 46.

  [479] Cant., II, 17.

  [480] Matth., XI, 26.




CHAPITRE LI.

Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extrieures, quand l'me est fatigue des
exercices spirituels.


1. J.-C. Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une gale ardeur pour
la vertu, ni vous maintenir sans relche dans un haut degr de
contemplation; mais il est ncessaire,  cause du vice de votre origine,
que vous descendiez quelquefois  des choses plus basses, et que vous
portiez, malgr vous, et avec ennui, le poids de cette vie corruptible.

Tant que vous tranerez ce corps mortel, vous prouverez un grand dgot
et l'angoisse du coeur.

Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gmir souvent
du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer
aux exercices spirituels et  la contemplation divine.

2. Cherchez alors un refuge dans d'humbles occupations extrieures, et
dans les bonnes oeuvres une distraction qui vous ranime: attendez avec
une ferme confiance mon retour et la grce d'en haut: souffrez
patiemment votre exil et la scheresse du coeur, jusqu' ce que je vous
visite de nouveau, et que je vous dlivre de toutes vos peines.

Car je reviendrai, et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du
repos intrieur.

J'ouvrirai devant vous le champ des critures, afin que votre coeur,
dilat d'amour, vous presse de _courir dans la voie de mes
commandements_[481].

  [481] Ps. CXVIII, 32.

Et vous direz: _Les souffrances du temps n'ont point de proportion avec
la gloire future qui sera manifeste en nous_[482].

  [482] Rom., VIII, 18.


RFLEXION.

  Contempler Dieu et l'aimer, le contempler et l'aimer encore, voil le
  Ciel. L'me, ici-bas, en reoit quelquefois un avant-got. Alors,
  leve au-dessus d'elle-mme, elle se sent pleine d'ardeur, et enivre
  de joie, elle dit: _Il nous est bon d'tre ici_[483]. Mais bientt
  arrive le temps de l'preuve: il faut descendre du Thabor, et marcher
  dans le chemin de la Croix. Heureuse l'me qui, dans le dnment,
  l'aridit, les souffrances, demeure en paix, sans se laisser abattre
  et sans murmurer; qui, fidle  Jsus mourant, le suit avec courage
  sur le Calvaire; et aprs avoir partag le banquet de l'poux, prte 
  partager son sacrifice, s'crie comme un des Aptres: _Et nous aussi,
  allons et mourons avec lui[484]!_

  [483] Matth., XVII, 4.

  [484] Joann., XI, 16.




CHAPITRE LII.

Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais
plutt de chtiment.


1. LE F. Seigneur, je ne mrite point que vous me consoliez et que vous
me visitiez: ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me
laissez pauvre et dsol.

Quand je rpandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer,
je ne serais pas encore digne de vos consolations.

Rien ne m'est d que la verge et le chtiment: car je vous ai souvent et
grivement offens, et mes pchs sont sans nombre.

Aprs donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre
consolation.

Mais vous,  Dieu tendre et clment, qui ne voulez pas que vos ouvrages
prissent, _pour faire clater les richesses de votre bont en des vases
de misricorde_[485], vous daignez consoler votre serviteur au del de
ce qu'il mrite, et d'une manire toute divine.

  [485] Rom., IX, 23.

Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes.

2. Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux
consolations du ciel?

Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au
contraire, je fus enclin au vice, et lent  me corriger.

Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous
lveriez contre moi, et personne ne me dfendrait.

Qu'ai-je mrit pour mes pchs, sinon l'enfer et le feu ternel?

Je le confesse avec sincrit: je ne suis digne que d'opprobre et de
mpris; je ne mrite point d'tre compt parmi ceux qui sont  vous. Et
bien qu'il me soit douloureux de l'entendre, je rendrai cependant contre
moi tmoignage  la vrit, je m'accuserai de mes pchs, afin d'obtenir
de vous plus aisment misricorde.

3. Que dirai-je, couvert, comme je le suis, de crimes et de confusion?

Je n'ai  dire que ce seul mot: J'ai pch, Seigneur, j'ai pch; ayez
piti de moi, pardonnez-moi.

_Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m'en
aille dans la terre de tnbres, que recouvre l'ombre de la mort_[486].

  [486] Job, X, 20, 22.

Que demandez-vous d'un coupable, d'un misrable pcheur, sinon que,
bris de regrets, il s'humilie de ses pchs.

La vritable contrition et l'humiliation du coeur produisent l'esprance
du pardon, calment la conscience trouble, rparent la grce perdue,
protgent l'homme contre la colre  venir; et c'est alors que se
rapprochent et se rconcilient dans un saint baiser Dieu et l'me
pnitente.

4. Cette humble douleur des pchs vous est, Seigneur, un sacrifice
agrable, et d'une odeur plus douce que celle de l'encens.

C'est le dlicieux parfum que vous permtes de rpandre sur vos pieds
sacrs: car _vous ne mprisez jamais un coeur contrit et humili_[487].

  [487] Ps. L, 18.

L est le refuge contre la fureur de l'ennemi: l, le pcheur se
rforme, et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractes au
dehors.


RFLEXION.

  Quelques-uns recherchent avec un dsir trop vif les consolations
  clestes, et tombent dans l'abattement ds qu'elles leur sont
  retires. Mais ces grces que Dieu accorde ou comme rcompense aux
  mes embrases d'une ferveur extraordinaire, ou comme encouragement
  aux mes faibles encore, pour les aider  supporter le travail de la
  pnitence, ne nous sont dues en nulle manire; et toujours faut-il
  _porter en nous la mortification de Jsus, afin que la vie de Jsus
  soit manifeste en nous_[488]. O serait l'expiation, o serait le
  mrite, si nous n'avions rien  souffrir, ou si nos souffrances
  taient constamment accompagnes de l'onction divine qui les tempre,
  et quelquefois les rend plus douces qu'aucune joie du monde? De
  nous-mmes, pcheurs misrables, nous n'avons droit qu'au supplice, et
  nous voudrions jouir ici-bas de la flicit du ciel! Bnissons plutt
  la misricorde qui, aux peines de l'ternit, substitue les preuves
  du temps: bnissons le Dieu qui ne se souvient, durant notre passage
  sur la terre, de ce que nous devons  sa justice que pour l'oublier
  ensuite  jamais; et disons-lui du fond de notre _coeur bris_[489],
  mais plein de reconnaissance et d'amour: _Lavez-moi de plus en plus de
  mon iniquit, Seigneur, et purifiez-moi de mon pch; car je connais
  mon iniquit, et mon pch est devant moi toujours_[490].

  [488] II. Cor., IV, 11.

  [489] Ps. L, 29.

  [490] _Ibid._, 4, 5.




CHAPITRE LIII.

Que la grce ne fructifie point en ceux qui ont le got des choses de la
terre.


1. J.-C. Mon fils, ma grce est d'un grand prix, et ne souffre point le
mlange des choses trangres, ni des consolations terrestres.

Il faut donc carter tout ce qui l'arrte, si vous dsirez qu'elle se
rpande en vous.

Retirez-vous dans un lieu secret, aimez  demeurer seul avec vous-mme,
ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre me s'panche
devant Dieu en de ferventes prires, afin de conserver la componction et
une conscience pure.

Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu plutt que
des oeuvres extrieures.

Car votre coeur ne peut tre  moi, et se plaire en mme temps  ce qui
passe.

Il vous faut sparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer
votre me de toute consolation terrestre.

C'est ainsi que le bienheureux aptre Pierre conjure les fidles
serviteurs de Jsus-Christ _de se regarder ici-bas comme des trangers
et des voyageurs_[491].

  [491] I. Pet., II, 11.

2. Oh! qu'il aura de confiance  l'heure de la mort, celui que nul
attachement ne retient en ce monde!

Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le coeur soit ainsi
dtach de tout; et l'homme charnel ne connat point la libert de
l'homme intrieur.

Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer  ses
proches comme aux trangers, et ne se garder de personne plus que de
soi-mme.

Si vous parvenez  vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisment
tout le reste.

La parfaite victoire est de triompher de soi-mme.

Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obissent  la
raison, et que la raison m'obisse en tout, est vritablement vainqueur
de lui-mme et matre du monde.

3. Si vous aspirez  cette haute perfection, il faut commencer avec
courage et mettre la cogne  la racine de l'arbre, pour arracher et
dtruire jusqu'aux restes les plus cachs de l'amour drgl de
vous-mme, et des biens sensibles et particuliers.

De cet amour dsordonn que l'homme a pour lui-mme, naissent presque
tous les vices qu'il doit vaincre et draciner; et ds qu'il l'aura
subjugu pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.

Mais parce qu'il en est peu qui travaillent  mourir parfaitement 
eux-mmes, et  sortir d'eux-mmes entirement, ils demeurent comme
ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'lever au-dessus des sens.

Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses
inclinations drgles, et qu'il ne s'attache  nulle crature par un
amour de convoitise ou particulier.


RFLEXION.

  _Personne ne peut servir deux matres; car, ou il aimera l'un et nuira
  l'autre, ou il s'attachera  l'un et mprisera l'autre_[492]. Nous ne
  pouvons servir  la fois Dieu et le monde; et la vie chrtienne
  consiste  s'affranchir de l'esclavage du monde, pour acqurir _la
  libert des enfants de Dieu_[493]. Or la grce combat en nous pour
  Dieu, contre la nature corrompue qui nous entrane vers le monde;
  combat terrible dont on ne sort vainqueur qu'en mourant  soi-mme, 
  ses penses,  ses gots,  ses inclinations; et la mort corporelle,
  qui termine  jamais la lutte entre la nature et la grce, est la
  dernire victoire du chrtien; ce qui faisait dire  l'aptre saint
  Paul: _Qui me dlivrera de ce corps de mort[494]?_ Exerons-nous donc
   mourir: dtachons-nous entirement de la terre et de toutes les
  choses de la terre; dtachons-nous de nous-mmes, et ne vivons plus
  qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui? Ne
  renferme-t-il pas tous les biens? Oh! quand nous sera-t-il donn de le
  voir _tel qu'il est, face  face_[495]; _de nous rassasier de son
  tre, de sa gloire_[496] infinie! Htons de nos voeux ce moment qui
  fixera notre ternit; et dans l'ardeur de nos dsirs, crions-nous
  avec le Prophte: _Malheur  moi, parce que mon exil a t prolong!
  J'ai habit avec les peuples de Cdar, et mon me a t trangre au
  milieu d'eux_[497].

  [492] Matth., VI, 24.

  [493] Rom., VIII, 21.

  [494] Rom., VII, 24.

  [495] I. Joann., III, 2.

  [496] Ps. XVI, 15.

  [497] Ps. CXIX, 5.




CHAPITRE LIV.

Des divers mouvements de la nature et de la grce.


1. J.-C. Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de
la grce: car, quoique trs-opposes, la diffrence en est quelquefois
si imperceptible, qu' peine un homme clair dans la vie spirituelle en
peut faire le discernement.

Tous les hommes ont le dsir du bien et tendent  quelque bien dans
leurs paroles et dans leurs actions; c'est pourquoi plusieurs sont
tromps dans cette apparence de bien.

2. La nature est pleine d'artifice: elle attire, elle surprend, elle
sduit, et n'a jamais d'autre fin qu'elle-mme.

La grce, au contraire, agit avec simplicit, et fuit jusqu' la moindre
apparence du mal: elle ne tend point de piges, et fait tout pour Dieu
seul, en qui elle se repose comme en sa fin.

3. La nature rpugne  mourir; elle ne veut point tre contrainte, ni
vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement.

Mais la grce porte  se mortifier soi-mme, rsiste  la sensualit,
recherche l'assujettissement, aspire  tre vaincue, et ne veut pas
jouir de sa libert; elle aime la dpendance, ne dsire dominer
personne, mais vivre, demeurer, tre toujours sous la main de Dieu; et 
cause de Dieu, _elle est prte  s'abaisser humblement au-dessous de
toute crature_[498].

  [498] Pet., II, 13.

4. La nature travaille pour son intrt propre, et calcule le gain
qu'elle peut retirer des autres.

La grce ne considre point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut
tre utile  plusieurs.

5. La nature aime  recevoir les respects et les honneurs.

La grce renvoie fidlement  Dieu tout honneur et toute gloire.

6. La nature craint la confusion et le mpris.

La grce _se rjouit de souffrir des outrages pour le nom de
Jsus_[499].

  [499] Act., V, 41.

7. La nature aime l'oisivet et le repos du corps.

La grce ne peut tre oisive, et se fait une joie du travail.

8. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec
horreur ce qui est vil et grossier.

La grce se complat dans les choses simples et humbles; elle ne
ddaigne point ce qu'il y a de plus rude, et ne refuse point de se vtir
de haillons.

9. La nature convoite les biens du temps, elle se rjouit d'un gain
terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'une lgre injure.

La grce n'aspire qu'aux biens ternels, et ne s'attache point  ceux du
temps; elle ne se trouble d'aucune perte, et ne s'offense point des
paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trsor et sa joie dans
le Ciel, o rien ne prit.

10. La nature est avide, et reoit plus volontiers qu'elle ne donne;
elle aime ce qui lui est propre et particulier.

La grce est gnreuse et ne se rserve rien; elle vite la singularit,
se contente de peu, et croit qu'_il est plus heureux de donner que de
recevoir_[500].

  [500] _Ibid._, XX, 35.

11. La nature se porte vers les cratures, la chair, les vanits; elle
est bien aise de se produire.

La grce lve  Dieu, excite  la vertu, renonce aux cratures, fuit le
monde, hait les dsirs de la chair, ne se rpand point au dehors, et
rougit de paratre devant les hommes.

12. La nature se rjouit d'avoir quelque consolation extrieure qui
flatte le penchant des sens.

La grce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul; et s'levant
au-dessus des choses visibles, elle met toutes ses dlices dans le
souverain bien.

13. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre;
elle ne sait rien faire gratuitement; mais, en obligeant, elle espre
obtenir quelque chose d'gal ou de meilleur, des faveurs ou des
louanges; et elle veut qu'on tienne pour beaucoup tout ce qu'elle fait
et tout ce qu'elle donne.

La grce ne veut rien de temporel; elle ne demande d'autre rcompense
que Dieu seul, et ne dsire des choses du temps, mme les plus
ncessaires, que ce qui peut lui servir pour acqurir les biens
ternels.

14. La nature se complat dans le grand nombre des amis et des parents;
elle se glorifie d'un rang lev, d'une naissance illustre; elle sourit
aux puissants, flatte les riches, et applaudit  ceux qui lui
ressemblent.

La grce aime ses ennemis mme, et ne s'enorgueillit point du nombre de
ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les anctres,  moins
qu'ils ne se soient distingus par la vertu; elle favorise plutt le
pauvre que le riche, compatit plus  l'innocent qu'au puissant,
recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d'exhorter les bons
_ s'efforcer de devenir meilleurs_[501], afin de se rendre semblables
au Fils de Dieu par leurs vertus.

  [501] I. Cor., XII, 31.

15. La nature est prompte  se plaindre de ce qui lui manque et de ce
qui la blesse.

La grce supporte avec constance la pauvret.

16. La nature rapporte tout  elle-mme, combat, discute pour ses
intrts.

La grce ramne tout  Dieu, de qui tout mane originairement; elle ne
s'attribue aucun bien, ne prsume point d'elle-mme avec arrogance, ne
conteste point, ne prfre point son opinion  celle des autres; mais
elle soumet toutes ses penses et tous ses sentiments  l'ternelle
sagesse et au jugement de Dieu.

17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se
montrer et voir, et examiner par elle-mme; elle dsire d'tre connue,
et de s'attirer la louange et l'admiration.

La grce ne s'occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la
curiosit; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille
corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.

Elle enseigne  rprimer les sens,  fuir la vaine complaisance et
l'ostentation,  cacher humblement ce qui mrite l'loge et l'estime, et
 ne chercher en ce qu'on sait, et en toute chose, que ce qui peut tre
utile, en l'honneur et la gloire de Dieu.

Elle ne veut point qu'on loue ni elle, ni ses oeuvres; mais elle dsire
que Dieu soit bni dans les dons qu'il rpand par pur amour.

18. Cette grce est une lumire surnaturelle, un don spcial de Dieu;
c'est proprement le sceau des lus, et le gage du salut ternel. De la
terre o son coeur gisait, elle lve l'homme jusqu' l'amour des biens
clestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il tait.

Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grce se rpand
avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle
rtablit, au dedans de l'homme, l'image de Dieu.


RFLEXION.

  Selon la doctrine du grand Aptre, nous avons en nous deux lois
  opposes: la loi de la chair, qui nous asservit au pch, et la loi de
  l'esprit qui nous retient dans l'ordre par le secours de la grce que
  Jsus-Christ nous a mrit[502]. Partags entre ces deux lois, _entre
  la chair et l'esprit qui se combattent sans cesse_[503], nous sommes
  ici-bas comme flottant entre le bien et le mal, entre Dieu et le
  monde, pousss vers l'un par la nature, attirs vers l'autre par la
  grce, qui n'abandonne jamais entirement les plus grands pcheurs, de
  mme que la concupiscence ne cesse jamais de solliciter les plus
  justes. Que deviendra notre pauvre me en proie  cette guerre
  terrible? Combien doit-elle trembler sur les suites d'un tel combat?
  _Et c'est pourquoi_, dit saint Paul, _toute crature gmit, et est
  comme dans le travail de l'enfantement: et nous aussi qui avons reu
  les prmices de l'Esprit, nous gmissons en nous-mme, attendant
  l'adoption des enfants de Dieu, et la dlivrance de notre corps_[504].
  Heureux jour! et quand viendra-t-il? Quand goterons-nous la
  dlicieuse paix d'un amour immuable? _J'ai dsir la dissolution de ma
  chair, afin d'tre avec Jsus-Christ_[505]. _Mon me a soif du Dieu
  fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paratrai-je devant la face
  de mon Dieu_[506]?

  [502] Rom., VII, 23.

  [503] Galat., V, 17.

  [504] Rom., VIII, 22, 23.

  [505] Philipp., I, 23.

  [506] Ps. XLI, 3.




CHAPITRE LV.

De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grce divine.


1. LE F. Seigneur, mon Dieu, qui m'avez cr  votre image et  votre
ressemblance, accordez-moi cette grce dont vous m'avez montr
l'excellence et la ncessit pour le salut, afin que je puisse vaincre
ma nature corrompue, qui m'entrane au pch et dans la perdition.

_Car je sens en ma chair la loi du pch qui contredit la loi de
l'esprit_[507], et m'asservit aux sens pour que je leur obisse en
esclave; et je ne puis rsister aux passions qu'ils soulvent en moi, si
vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de votre
sainte grce.

  [507] Rom., VII, 23.

2. Votre grce, et une grce trs-grande, est ncessaire pour vaincre la
nature _incline au mal ds l'enfance_[508].

  [508] Gen., VIII, 21.

Car, dchue en Adam, notre premier pre, et dprave par le pch, cette
tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine: de sorte
que cette nature mme, que vous avez cre dans la justice et dans la
droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le drglement d'une
nature corrompue, parce que, laisse  elle-mme, son propre mouvement
ne la porte qu'au mal, et vers les choses de la terre.

Le peu de force qui lui est rest est comme une tincelle cache sous la
cendre.

C'est cette raison naturelle, environne de profondes tnbres, sachant
encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante 
accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possde pas la pleine
lumire de la vrit, et que toutes ses affections sont malades.

3. De l vient, mon Dieu, que _je me rjouis en votre loi, selon l'homme
intrieur_[509], reconnaissant _que vos commandements sont bons, justes
et saints_[510], qui condamnent tout mal, et dtournent du pch.

  [509] Rom., VII, 22.

  [510] _Ibid._, 12.

Mais, _dans ma chair je suis asservi  la loi du pch_[511], obissant
plutt aux sens qu' la raison, _voulant le bien, et n'ayant pas la
force de l'accomplir_[512].

  [511] _Ibid._, 25.

  [512] _Ibid._, 18.

C'est pourquoi souvent je forme de bonnes rsolutions; mais la grce,
qui aide ma faiblesse, venant  manquer, au moindre obstacle je cde et
je tombe.

Je dcouvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je
dois faire;

Mais, accabl du poids de ma corruption, je ne m'lve  rien de
parfait.

4.  que votre grce, Seigneur, m'est ncessaire, pour commencer le
bien, le continuer et l'achever!

Car sans elle je ne puis rien faire; mais _je puis tout en vous, quand
votre grce me fortifie_[513].

  [513] Philipp., IV, 13.

 grce vraiment cleste, sans laquelle nos mrites et les dons de la
nature ne sont rien!

Les arts, les richesses, la beaut, la force, le gnie, l'loquence,
n'ont aucun prix, Seigneur,  vos yeux, sans la grce.

Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux mchants; mais la
grce ou la charit est le don propre des lus; elle est le signe auquel
on reconnat ceux qui sont dignes de la vie ternelle.

Telle est l'excellence de cette grce, que ni le don de prophtie, ni le
pouvoir d'oprer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne
doivent tre compts pour quelque chose sans elle.

Ni la foi mme, ni l'esprance, ni les autres vertus, ne vous sont
agrables sans la grce et la charit.

5.  bienheureuse grce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit,
et celui qui possde de grands biens humble de coeur!

Venez, descendez en moi, remplissez-moi ds le matin de votre
consolation, de peur que mon me puise, aride, ne vienne  dfaillir
de lassitude.

J'implore votre grce,  mon Dieu, je ne veux qu'elle: _car votre grce
me suffit_[514], quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature dsire.

  [514] II. Cor., XII, 9.

Si je suis prouv, tourment par beaucoup de tribulations, je ne
craindrai aucuns maux, tandis que votre grce sera avec moi.

Elle est ma force, mon conseil, mon appui.

Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les
sages.

6. Elle enseigne la vrit, et rgle la conduite; elle est la lumire du
coeur, et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse,
dissipe la crainte, nourrit la pit, produit les larmes.

Que suis-je sans elle qu'un bois sec, un rameau strile qui n'est bon
qu' jeter?

_Que votre grce, Seigneur, me prvienne donc et m'accompagne toujours;
qu'elle me rende sans cesse attentif  la pratique des bonnes oeuvres:
je vous en conjure par Jsus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il_[515].

  [515] Orais. du 16e Dim. apr. la Pent.


RFLEXION.

  La religion fait deux choses: elle nous montre notre misre et nous en
  indique le remde; elle nous enseigne que, de nous-mmes, nous ne
  pouvons rien pour le salut, mais que _nous pouvons tout en celui qui
  nous fortifie_[516]. Et de l ce mot de saint Paul, mot aussi profond
  de vrit qu'tonnant pour l'orgueil humain: _Je me glorifierai dans
  mes infirmits, afin que la vertu de Jsus-Christ habite en moi_[517].
  _Oui_, continue-t-il, _je me complais dans mes infirmits: car lorsque
  je me sens infirme, c'est alors que je suis fort_[518]. Entrons dans
  la pense de l'Aptre, et apprenons  nous humilier,  sentir notre
  faiblesse,  jouir, pour ainsi parler, de notre nant. Lorsque nous
  aurons rejet toute vaine opinion de nous-mmes, et creus, en quelque
  sorte, un lit profond dans notre me, des flots de grce s'y
  prcipiteront. La paix nous sera donne sur la terre: car qui peut
  troubler la paix de celui qui, s'oubliant et se mprisant soi-mme, ne
  s'appuie que sur Dieu et ne tient plus qu' Dieu? _Paix aux hommes de
  bonne volont_[519], aux humbles de coeur, paix ici-bas: et dans le
  Ciel _le rassasiement de la gloire_[520].

  [516] Philipp., IV, 13.

  [517] Cor., XII, 9.

  [518] _Ibid._, 10.

  [519] Luc., II, 14.

  [520] Ps. XVI, 15.




CHAPITRE LVI.

Que nous devons nous renoncer nous-mmes, et imiter Jsus-Christ en
portant la Croix.


1. J.-C. Mon Fils, vous n'entrerez en moi, qu'autant que vous sortirez
de vous-mme.

Comme on possde en soi la paix, lorsqu'on ne dsire rien au dehors,
ainsi le renoncement intrieur unit  Dieu.

Je veux que vous appreniez  vous renoncer assez parfaitement, pour vous
soumettre  ma volont sans rpugnance et sans murmure.

Suivez-moi: _Je suis la voie, la vrit et la vie_[521]. Sans la voie on
n'avance pas; sans la vrit on ne connat pas; on ne vit point sans la
vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vrit que vous devez
croire, la vie que vous devez esprer.

  [521] Joann., XIV, 6.

Je suis la voie qui n'gare point, la vrit qui ne trompe point, la vie
qui ne finira jamais.

Je suis la voie droite, la vrit souveraine, la vritable vie, la vie
bienheureuse, la vie incre.

Si vous demeurez dans ma voie, _vous connatrez la vrit, et la vrit
vous dlivrera, et vous obtiendrez la vie ternelle_[522].

  [522] Joann., VIII, 32.

2. _Si vous voulez parvenir  la vie, gardez mes commandements_[523].

  [523] Matth., XIX, 17.

Si vous voulez connatre la vrit, croyez-moi.

_Si vous voulez tre parfait, vendez tout_[524].

  [524] _Ibid._, 21.

_Si vous voulez tre mon disciple, renoncez-vous vous-mme_[525].

  [525] Luc., IX 23.

Si vous voulez possder la vie bienheureuse, mprisez la vie prsente.

Si vous voulez tre lev dans le Ciel, humiliez-vous sur la terre.

Si vous voulez rgner avec moi, portez la croix avec moi.

Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la batitude et
de la vraie lumire.

3. LE F. Seigneur Jsus, puisque votre vie tait pauvre et que le monde
la mprisait, donnez-moi de vous imiter, et d'tre aussi mpris du
monde.

_Car le serviteur n'est pas plus grand que celui qu'il sert, ni le
disciple au-dessus de son matre_[526].

  [526] Matth., X, 24.

Que votre serviteur travaille  se former sur votre vie, parce que l
est mon salut, et la vraie saintet.

Tout ce que je lis, tout ce que j'entends, hors cette vie cleste, ne me
console ni ne me satisfait pleinement.

4. Mon Fils, _puisque vous avez lu et que vous savez toutes ces choses,
vous serez heureux si vous les pratiquez_[527].

  [527] Joann., XIII, 17.

_Celui-l m'aime, qui connat et qui observe mes commandements; et je
l'aimerai aussi, et je me manifesterai  lui, et je le ferai asseoir
avec moi dans le royaume de mon Pre_[528].

  [528] _Ibid._, XIV, 24.

5. LE F. Seigneur Jsus, qu'il soit fait selon votre parole et votre
promesse: rendez-moi digne de ce bonheur immense.

J'ai reu, j'ai reu de votre main la croix: je la porterai, oui, je la
porterai, comme vous l'avez voulu, jusqu' la mort.

Certes, la vie d'un bon religieux est une croix, mais une croix qui
conduit  la gloire.

J'ai commenc; il n'est plus permis de retourner en arrire; il n'y a
plus  s'arrter.

6. Allons, mes frres, marchons ensemble: Jsus sera avec nous.

Pour Jsus, nous nous sommes chargs de la croix; continuons, pour
Jsus, de porter la croix.

Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide.

Voil que notre roi marche devant nous; il combattra pour nous.

Suivons avec courage; que rien ne nous effraie; soyons prts _ mourir
gnreusement dans cette guerre, et ne souillons pas notre gloire_[529]
de la honte d'avoir fui la Croix.

  [529] I. Mac., IX, 10.


RFLEXION.

  Il est trange qu'il faille sans cesse redire  l'homme: Pense  ton
  me, le temps fuit, l'ternit s'avance; demain, aujourd'hui peut-tre
  elle aura commenc pour toi: et cependant il est vrai que si on ne lui
  rappelait  chaque heure cette vrit formidable,  chaque heure il
  l'oublierait, tant est puissante la fascination du monde sur cette
  crature tombe. Rveillez-vous, sortez de votre sommeil, ne diffrez
  pas davantage le soin de _l'unique chose ncessaire_[530]; htez-vous
  de mettre la main  l'oeuvre, tandis que le jour luit encore; _la nuit
  vient pendant laquelle nul ne peut travailler_[531]: nuit terrible,
  nuit dsolante, nuit qui n'aura jamais d'aurore! Quittez, quittez,
  sans perdre un instant, _la voie large de la perdition_, pour entrer
  dans _la voie troite de la vie_[532]. Combattez avec courage les
  penchants de la nature inclins au mal, renoncez  vous-mme, et
  portez votre croix: dans la Croix est la force, l'esprance, le salut.
  Heureux donc celui qui _ne sait_, comme l'Aptre, _que Jsus, et Jsus
  crucifi_[533]! il entendra, au dernier jour, cette parole d'ternelle
  joie: _Venez, le bni de mon Pre, possder le royaume qui vous a t
  prpar ds le commencement du monde_[534]. Mais les contempteurs de
  la Croix, mais ceux qui se seront recherchs eux-mmes, un autre sort
  leur est rserv: _Dieu a dans sa main une coupe pleine d'un vin
  mlang; il la verse ici et l, et la lie ne s'puise point, et tous
  les pcheurs de la terre boiront_[535]!

  [530] Luc., X. 42.

  [531] Joann., IX, 4.

  [532] Matth., VII, 13, 14.

  [533] I. Cor., II, 2.

  [534] Matth., XXV, 34.

  [535] Ps. LXXIV, 9.




CHAPITRE LVII.

Qu'on ne doit point se laisser trop abattre quand on tombe en quelques
fautes.


1. J.-C. Mon fils, la patience et l'humilit dans les traverses me
plaisent plus que beaucoup de joie et de ferveur dans la prosprit.

Pourquoi vous attrister d'une faute lgre qu'on vous attribue? ft-elle
plus grave, vous ne devriez pas en tre mu.

Laissez donc tomber cela; ce n'est pas une chose nouvelle, ni la
premire fois que vous l'prouvez, et ce ne sera pas la dernire, si
vous vivez longtemps.

Vous avez assez de courage quand il ne vous arrive rien de fcheux.

Vous savez mme conseiller bien les autres, et les fortifier par vos
discours; mais lorsqu'il vous survient une affliction soudaine, vous
manquez de conseil et de force.

Considrez votre extrme fragilit, dont vous avez si souvent
l'exprience dans les plus petites choses: et toutefois Dieu le permet
ainsi pour votre salut.

2. Bannissez de votre coeur, autant que vous le pourrez, tout ce qui le
trouble. A-t-il t surpris, qu'il ne se laisse point abattre, mais
qu'il se dgage sur-le-champ.

Souffrez au moins avec patience, si vous ne pouvez souffrir avec joie.

Lorsque vous tes pein d'entendre certaines choses, et que vous en
ressentez de l'indignation, modrez-vous, et veillez  ce qu'il ne vous
chappe aucune parole trop vive qui scandalise les faibles.

Votre motion s'apaisera bientt, et le retour de la grce adoucira
l'amertume intrieure.

Je suis toujours vivant, dit le Seigneur, pour vous secourir et vous
consoler plus que jamais, si vous mettez en moi votre confiance, et si
vous m'invoquez avec ferveur.

3. Armez-vous de constance, et prparez-vous  souffrir encore
davantage.

Tout n'est pas perdu, quoique souvent vous soyez dans le trouble et
tent violemment.

Vous tes un homme, et non pas un Dieu; vous tes de chair, et non pas
un ange.

Comment pourriez-vous toujours vous maintenir dans un gal degr de
vertu, lorsque cette persvrance a manqu  l'Ange dans le ciel, et au
premier homme dans le paradis?

C'est moi qui soutiens et qui dlivre ceux qui gmissent; et j'lve
jusqu' moi ceux qui reconnaissent leur infirmit.

4. LE F. Seigneur, que votre parole soit bnie; _elle m'est plus douce
que le miel  ma bouche_[536].

  [536] Ps. XVIII, 10.

Que ferais-je au milieu de tant d'afflictions et d'angoisses, si vous ne
me ranimiez par vos saintes paroles?

Pourvu que je parvienne enfin au port du salut, que m'importe que je
souffre, et combien je souffre?

Accordez-moi une bonne fin; donnez-moi de passer heureusement de ce
monde  l'autre.

Souvenez-vous de moi, mon Dieu, et conduisez-moi dans la voie droite
vers votre royaume. Ainsi soit-il.


RFLEXION.

  Ce n'est pas assez d'tre patient avec les autres, il faut l'tre
  encore avec soi-mme. Ce je ne sais quoi d'aigre et de violent que
  nous ressentons en nous aprs avoir commis quelque faute, vient plutt
  de l'orgueil humili, que d'un repentir selon Dieu. L'homme humble qui
  connat sa faiblesse, ne s'tonne point de tomber; il gmit de sa
  chute, en implore le pardon, et se relve tranquille, pour combattre
  avec un courage nouveau. Faillir est un mal sans doute, mais se
  troubler n'est qu'un mal de plus. Le trouble a sa source ou dans une
  sorte de dpit superbe de se trouver si infirme, ou dans le dfaut de
  confiance en celui _qui gurit notre infirmit_[537]. _Veillez et
  priez, afin que vous n'entriez point en tentation_[538]; et si, la
  tentation survenant, il arrive que vous succombiez, veillez et priez
  davantage encore: mais ne perdez jamais la paix, car notre Dieu est
  _le Dieu de la paix[539], et c'est dans la paix qu'il nous
  appelle_[540]. _Que la grce, la misricorde et la paix de Dieu le
  Pre et de notre Seigneur Jsus-Christ_[541], soient donc avec nous
  toujours et qu'elles nous conduisent,  travers les preuves du temps,
  aux joies de l'ternit.

  [537] Ps. CII, 3.

  [538] Matth., XXVI, 41.

  [539] I. Cor., XIV, 33.

  [540] _Ibid._, VII, 15.

  [541] I. Tim., I, 2.




CHAPITRE LVIII.

Qu'il ne faut pas chercher  pntrer ce qui est au-dessus de nous, ni
sonder les secrets jugements de Dieu.


1. J.-C. Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts, et
sur les jugements cachs de Dieu: pourquoi l'un est abandonn, tandis
qu'un autre reoit des grces si abondantes; pourquoi celui-ci n'a que
des afflictions, et celui-l est combl d'honneurs.

Tout cela est au-dessus de l'esprit de l'homme, et nulle raison ne peut,
quels que soient ses efforts, pntrer les jugements divins.

Quand donc l'ennemi vous suggre de semblables penses, ou que les
hommes vous pressent de questions curieuses, rpondez par ces paroles du
Prophte: _Vous tes juste, Seigneur, et vos jugements sont
droits_[542].

  [542] Ps. CXIII, 137.

2. Et encore: _Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par
eux-mmes_[543].

Il faut craindre mes jugements, et non les approfondir, parce qu'ils
sont incomprhensibles  l'intelligence humaine.

  [543] Ps. XVIII, 9.

Ne disputez pas non plus des mrites des Saints, ne recherchez point si
celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le
royaume des cieux.

Ces recherches produisent souvent des diffrends et des contestations
inutiles; elles nourrissent l'orgueil et la vaine gloire, d'o naissent
des jalousies et des dissensions; celui-ci prfrant tel Saint, celui-l
tel autre, et voulant qu'il soit le plus lev.

L'examen de pareilles questions, loin d'apporter aucun fruit, dplat
aux Saints. _Car je ne suis point un Dieu de dissension, mais de
paix_[544]; et cette paix consiste plus  s'humilier sincrement qu'
s'lever.

  [544] I. Cor., XIV, 33.

3. Quelques-uns ont un zle plus ardent, une affection plus vive pour
quelques Saints que pour d'autres; mais cette affection vient plutt de
l'homme que de Dieu.

C'est moi qui ai fait tous les Saints, moi qui leur ai donn la grce,
moi qui leur ai distribu la gloire.

Je sais les mrites de chacun: _Je les ai prvenus de mes plus douces
bndictions_[545].

  [545] Ps. XX, 3.

Je les ai connus et aims avant tous les sicles: _je les ai choisis du
milieu du monde_[546] et ce ne sont pas eux qui m'ont choisi les
premiers.

  [546] Joann., XV, 19

Je les ai appels par ma grce, je les ai attirs par ma misricorde, et
conduits  travers des tentations diverses.

J'ai rpandu en eux d'ineffables consolations: je leur ai donn de
persvrer, et j'ai couronn leur patience.

4. Je connais le premier et le dernier, et je les embrasse tous dans mon
amour immense.

C'est moi qu'on doit louer dans tous mes Saints; moi qu'on doit bnir
au-dessus de tout et honorer en chacun de ceux que j'ai ainsi levs
dans la gloire et prdestins, sans aucuns mrites prcdents de leur
part.

Celui donc qui mprise le plus petit des miens, n'honore pas le plus
grand, parce que j'ai fait le petit et le grand.

Et quiconque rabaisse quelqu'un de mes Saints, me rabaisse moi-mme, et
tous ceux qui sont dans le royaume des cieux.

Tous ne sont qu'un par le lien de la charit: ils n'ont tous qu'un mme
sentiment, une mme volont, et sont tous unis par le mme amour.

5. Et ce qui est plus parfait encore, ils m'aiment plus qu'ils ne
s'aiment, plus que tous leurs mrites.

Ravis au-dessus d'eux-mmes, au-dessus de leur propre amour, ils se
plongent et se perdent dans le mien, et s'y reposent dlicieusement.

Rien ne saurait partager leur coeur, ni le dtourner vers un autre
objet; parce que, remplis de la vrit ternelle, ils brlent d'une
charit qui ne peut s'teindre.

Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les hommes
qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir
sur l'tat des Saints. Ils retranchent et ils ajoutent, suivant leur
inclination, et non pas selon que l'a rgl la vrit ternelle.

6. En plusieurs, c'est ignorance, et surtout en ceux qui, peu clairs
de la lumire divine, aiment rarement quelqu'un d'un amour parfait et
purement spirituel.

Une inclination naturelle et une affection tout humaine les attire vers
tel ou tel Saint; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la
terre.

Mais il y a une distance infinie entre les penses des hommes imparfaits
et ce que la lumire d'en haut dcouvre  ceux qu'elle claire.

7. Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses
qui passent votre intelligence: travaillez plutt avec ardeur  obtenir
une place, ft-ce la dernire, dans le royaume de Dieu.

Et quand quelqu'un saurait qui des Saints est le plus parfait et le plus
grand dans le royaume cleste, que lui servirait cette connaissance,
s'il n'en tirait un nouveau motif de s'humilier devant moi, et de me
louer davantage?

Celui qui pense  la grandeur de ses pchs,  son peu de vertu, qui
considre combien il est loign de la perfection des Saints, se rend
plus agrable  Dieu, que celui qui dispute sur le degr plus ou moins
lev de leur gloire.

Il vaut mieux prier les Saints avec larmes et avec ferveur, et implorer
humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement 
pntrer le secret de leur tat dans le ciel.

8. Ils sont heureux, contents: qu'avons-nous besoin d'en savoir plus, et
n'est-ce pas assez pour rprimer tous nos vains discours?

Ils ne se glorifient point de leurs mrites, parce qu'ils ne
s'attribuent rien de bon, mais qu'ils attribuent tout  moi, qui leur ai
tout donn par une charit infinie.

Ils sont remplis d'un si grand amour de la Divinit, d'une joie si
surabondante, que comme il ne manque rien  leur gloire, rien ne peut
manquer  leur flicit.

Plus ils sont levs dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mmes:
et leur humilit me les rend plus chers, et les unit plus troitement 
moi.

C'est pourquoi il est crit: _Qu'ils dposaient leurs couronnes au pied
du trne de Dieu, qu'ils se prosternaient devant l'Agneau, et qu'ils
adoraient celui qui vit dans les sicles des sicles_[547].

  [547] Apoc., IV, 10; V, 14.

9. Plusieurs recherchent _qui est le premier dans le royaume de
Dieu_[548]; lesquels ignorent s'ils seront dignes d'tre compts parmi
les derniers.

  [548] Matth., XVIII, 1.

C'est quelque chose de grand, d'tre le plus petit dans le ciel, o tous
sont grands: parce que tous seront appels et seront en effet les
enfants de Dieu.

_Le moindre des lus sera comme le chef d'un peuple nombreux_, tandis
que _le pcheur, aprs une longue vie, ne trouvera que la mort_[549].

  [549] Is., LX, 22; LXV, 20.

Ainsi, quand mes disciples demandrent qui serait le plus grand dans le
royaume des cieux, ils entendirent cette rponse:

_Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants,
vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera
petit comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des
cieux_[550].

  [550] Matth., XVIII, 4.

Malheur  ceux qui ddaignent de s'abaisser avec les petits, parce que
la porte du ciel est basse, et qu'ils n'y pourront passer.

_Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation_[551], parce que,
quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils demeureront
dehors poussant des hurlements.

  [551] Luc., VI, 24.

Humbles, rjouissez-vous; pauvres, tressaillez d'allgresse, _parce que
le royaume de Dieu est  vous_[552], si cependant vous marchez dans la
vrit.

  [552] _Ibid._, 20.


RFLEXION.

  C'est une grande misre que le penchant qu'ont les hommes 
  s'inquiter de mille vaines questions, tandis qu' peine songent-ils
  aux vrits les plus importantes. Ils veulent tout savoir, except la
  seule chose indispensable. Leur orgueil se complat dans des
  spculations presque toujours dangereuses, ou au moins striles pour
  le salut. En s'efforant de pntrer des mystres impntrables, ils
  s'garent dans leurs penses, et ne saisissent que l'erreur, au moment
  mme o ils croient ravir  Dieu son secret. Voil le fruit des
  travaux dont ils se consument sous le soleil. Ah! qu'il y a de
  profondeur et de vritable science de l'homme, dons ce conseil du
  Sage: _Ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous, et ne scrutez
  point ce qui est plus fort que vous; mais pensez sans cesse  ce que
  Dieu vous prescrit, et gardez-vous de sonder curieusement toutes ses
  oeuvres: car il ne vous est pas ncessaire de voir de vos yeux ce qui
  est cach_[553]. Songeons  nous-mmes,  nos devoirs, au compte
  rigoureux qu'il nous faudra rendre de nos oeuvres et de nos paroles.
  Il y a bien l de quoi nous occuper et remplir tout notre temps: il ne
  nous est donn que pour cela.

  [553] Eccles., III, 22, 23.




CHAPITRE LIX.

Qu'on doit mettre toute son esprance et toute sa confiance en Dieu
seul.


1. LE F. Seigneur, quelle est ma confiance en cette vie, et ma plus
grande consolation au milieu de tout ce qui s'offre  mes regards sous
le ciel?

N'est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la misricorde est infinie?

O ai-je t bien sans vous? et avec vous, o ai-je pu tre mal?

J'aime mieux tre pauvre  cause de vous, que riche sans vous.

J'aime mieux tre avec vous voyageur sur la terre, que de possder le
ciel sans vous. O vous tes, l est le ciel; et la mort et l'enfer sont
o vous n'tes pas.

Vous tes tout mon dsir: et c'est pourquoi je ne puis, loin de vous,
que soupirer, gmir, prier.

Je ne puis me confier pleinement qu'en vous, ni esprer dans mes besoins
de secours que de vous seul,  mon Dieu!

Vous tes mon esprance, ma confiance, mon consolateur toujours fidle.

2. _Tous cherchent leur intrt_[554]; vous seul vous ne cherchez que
mon salut et mon avancement, et vous disposez tout pour mon bien.

  [554] Philipp, II, 21.

Mme quand vous m'exposez  beaucoup de tentations et de peines, c'est
encore pour mon avantage; car vous avez coutume d'prouver ainsi ceux
qui vous sont chers.

Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces preuves, que
si vous me remplissiez des plus douces consolations.

3. C'est donc en vous, Seigneur mon Dieu, que je mets toute mon
esprance et tout mon appui; c'est dans votre sein que je dpose toutes
mes afflictions et toutes mes angoisses; car je ne trouve que faiblesse
et inconstance dans tout ce que je vois hors de vous.

Il n'est point d'amis qui puissent me servir, point de protecteurs qui
me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil utile, ni de
livre qui me console, ni de trsor assez grand pour me racheter, ni de
lieu assez secret pour m'offrir un sr asile, si vous ne daignez
vous-mme me secourir, m'aider, me fortifier, me consoler, m'instruire
et me prendre sous votre garde.

4. Car tout ce qui semble devoir procurer la paix et le bonheur, n'est
rien sans vous, et rellement ne sert de rien pour rendre heureux.

Vous tes donc le principe et le terme de tous les biens, la plnitude
de la vie, la source inpuisable de toute lumire et de toute parole; et
la plus grande consolation de vos serviteurs est d'esprer uniquement en
vous.

Mes yeux sont levs vers vous; en vous je mets toute ma confiance, mon
Dieu, pre des misricordes.

Sanctifiez mon me, bnissez-la de votre cleste bndiction, afin
qu'elle devienne votre demeure sainte, le sige de votre ternelle
gloire, et que, dans ce temple o vous ne ddaignez pas d'habiter, il
n'y ait rien qui offense vos regards.

_Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bont; et, selon l'abondance
de vos misricordes_[555], exaucez la prire de votre serviteur
misrable, exil loin de vous dans la rgion des tnbres et de la mort.

  [555] Ps. LXVIII, 16, 17.

Protgez et conservez l'me de votre pauvre serviteur au milieu des
dangers de cette vie corruptible; que votre grce l'accompagne et le
conduise par le chemin de la paix, dans la patrie de l'ternelle
lumire. Ainsi soit-il.


RFLEXION.

  Quand on a tout parcouru, tout entendu, tout vu, il faut en revenir 
  cette parole qui renferme toute sagesse et toute perfection: DIEU
  SEUL. Considrez, disait un humble religieux de saint Franois, des
  mille millions de cratures plus parfaites que celles qui sont 
  prsent, tant dans les voies de la nature que dans les voies de la
  grce. Ritrez  l'infini votre multiplication, et comparez ensuite
  ces cratures si parfaites au grand Dieu des ternits; dans cette
  vue, elles deviennent  rien. Je prenais, ajoutait-il, un grand
  plaisir dans cette multiplication; et de voir qu'en mme temps que
  l'tre de Dieu paraissait, ces cratures qui se montraient si
  excellentes et si pleines de gloire, se retiraient d'une rapidit
  incroyable dans leur centre qui est le nant. Et voyant que le grand
  Dieu tait en moi, et plus en moi que je n'y tais moi-mme, j'en
  ressentais une joie inexplicable, et je ne pouvais comprendre comment
  il tait possible d'avoir Dieu en soi et partout au dehors de soi, et
  de s'occuper des cratures. J'tais ravi qu'il ft seul ternel, seul
  immuable, seul infini, et je vous dis en vrit, qu'en disant: _En mon
  Dieu tout est Dieu_, ma volont tait touche d'un si grand et si
  ardent amour, qu'il me semblait que tout l'tre cr disparaissait
  devant moi, et qu' jamais je ne serais plus occup que de Dieu seul.
  Je ne puis expliquer l'infinie jubilation de mon coeur  la vue de ses
  immenses perfections: mais voyant ses grandeurs incomprhensibles, et
  d'autre part mon nant avec toutes les misres qui l'accompagnent,
  j'allais de l'infini  l'infini, et je me trouvais incapable, de
  l'infini  l'infini, de l'aimer comme je l'aurais voulu, ce qui me
  faisait souffrir innarrablement; car plus je me trouvais impuissant 
  l'aimer d'un amour rciproque, plus un secret amour me dvorait
  intrieurement. Alors j'allais cherchant des secrets dans ma bassesse,
  comme navr et enivr d'amour, ne connaissant pas ce que je faisais:
  et, chose trange, dans ce travail de l'me, ces saillies de l'infini
  en perfection  l'infini de ma bassesse, m'taient autant de feux
  d'amour qui me consumaient de leurs ardeurs[556].

  [556] L'homme intrieur, ou la Vie du vnrable pre Jean-Chysostome,
    religieux pnitent du tiers-ordre de Saint Franois; pag. 158, 175,
    176.


FIN DU TROISIME LIVRE.




L'IMITATION

DE

JSUS-CHRIST.




LIVRE QUATRIME.

DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.




EXHORTATION

 LA SAINTE COMMUNION.


VOIX DE JSUS-CHRIST.

1. J.-C. _Venez  moi, vous tous qui tes puiss de travail et qui tes
chargs, et je vous soulagerai_[557].

  [557] Matth., XI, 28.

_Le pain que je donnerai, c'est ma chair_, que je donnerai _pour la vie
du monde_[558].

  [558] Joann., VI, 52.

_Prenez et mangez: ceci est mon corps, qui sera livr pour vous. Faites
ceci en mmoire de moi_[559].

  [559] Luc., XXII, 19. I. Cor., XI, 24.

_Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en
lui_[560].

  [560] Joann., VI, 57.

_Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie_[561].

  [561] _Ibid._, 64.


RFLEXION.

  Nous voyons ici l'accomplissement des promesses divines, des
  esprances du genre humain, des figures et des prophties de
  l'ancienne Loi. Le sacrifice rel, celui qui opre  jamais la
  rconciliation de l'homme avec Dieu, succde aux sacrifices
  symboliques et sans efficacit. La vritable Pque est immole[562],
  la manne cleste nourrit dsormais, non plus seulement le peuple
  d'Isral, mais tous les peuples de l'alliance nouvelle, tous les vrais
  enfants du Pre des croyants.  l'exemple du _Roi de Paix[563], le
  Pontife ternel selon l'ordre de Melchisedech_[564], offre au
  Trs-Haut le pain et le vin, _le pain vivant descendu du Ciel_[565]:
  _et le pain qu'il donne est sa chair_[566], et le vin est son sang; et
  _en vrit,  moins qu'on ne mange la chair, et qu'on ne boive le sang
  du Fils de l'homme, on n'aura point la vie en soi_[567]: _car ma
  chair_, il le dit lui-mme, _est vraiment une viande, et mon sang un
  breuvage: celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et
  moi en lui_[568]: _voil le pain descendu du Ciel: qui mange ce pain
  vivra ternellement_[569]. Il n'y a point  hsiter; ce langage est
  clair; il faut se soumettre, il faut dire: Je crois; Seigneur,
  augmentez ma foi[570]. Et qu'avaient annonc les Prophtes? _Les
  pauvres mangeront et seront rassassis, et leur me vivra
  ternellement. Tous les riches de la terre ont mang et ont ador:
  tous ceux qui habitent la terre se prosterneront en sa prsence_[571].
  Et nous aussi, dans l'inbranlable fermet de notre foi, mangeons et
  adorons; rassasions-nous de celle chair, abreuvons-nous de ce sang,
  qui nous transforme en Jsus-Christ mme. Victime d'un prix
  inestimable, il acquitte volontairement notre dette envers la justice
  divine, et pour nous appliquer, sans rserve et sans mesure, la vertu
  de son sacrifice, il unit sa chair  notre chair, son me  notre me,
  de sorte que, par celle ineffable union, _nous sommes remplis de la
  divinit dont la plnitude habite en lui corporellement_[572].
  Prodigieux mystre d'amour! _L'homme a mang le pain des anges_[573].
  Et comment? parce que le Verbe de Dieu qui nourrit, dit saint
  Augustin, de sa substance incorruptible les anges incorruptibles,
  s'est fait chair, et a habit parmi nous[574]. Comme donc la crature
  spirituelle se nourrit du Verbe, qui est son aliment par excellence;
  et comme l'me humaine, spirituelle aussi, mais, en punition du pch,
  charge des liens de la mortalit, a t abaisse de telle sorte,
  qu'il faut qu'elle s'efforce d'atteindre par les conjectures des
  choses visibles,  l'intelligence des choses invisibles: l'aliment
  spirituel de la crature a t fait visible, non par un changement de
  sa nature, mais relativement  la ntre, afin qu'en cherchant ce qui
  est visible, nous fussions rappels au Verbe invisible[575].
  Chrtiens, allez au banquet sacr, approchez-vous de cette table o
  Jsus-Christ tout entier se livre  vous, o le Verbe divin se fait
  lui-mme votre aliment incomprhensible: _Prenez et mangez le
  vritable pain du Ciel_[576]. L est l'esprance, la vie, la dernire
  preuve de la foi, la consommation de l'amour.

  [562] I. Cor., V, 7.

  [563] Gen., XIV, 18.

  [564] Ps. CIX, 4.

  [565] Joann., VI, 51.

  [566] _Ibid._, 52.

  [567] _Ibid._, 54.

  [568] _Ibid._, 56, 57.

  [569] _Ibid._, 59.

  [570] Luc., XVII, 5.

  [571] Ps. LIX, 21, 27, 30.

  [572] Coloss, II, 9, 10.

  [573] Ps. LXXVII, 25.

  [574] S. Aug., Enarrat. in Ps. LXXVI, c. 17.

  [575] Aug., De liber. arbitr., libr. III, cap. 30.

  [576] Luc., XXII, 10. Joann., VI, 33.




CHAPITRE PREMIER.

Avec quel respect il faut recevoir Jsus.


VOIX DU DISCIPLE.

1. LE F. Ce sont l vos paroles,  Jsus, vrit ternelle! quoiqu'elles
n'aient pas t dites dans le mme temps, et qu'elles ne soient pas
crites dans le mme lieu.

Et puisqu'elles viennent de vous, et qu'elles sont vritables, je dois
les recevoir toutes avec une foi pleine de reconnaissance.

Elles sont de vous, car c'est vous qui les avez dites; mais elles sont
aussi  moi, parce que vous les avez dites pour mon salut.

Je les reois avec joie de votre bouche, afin qu'elles se gravent
profondment dans mon coeur.

Ces paroles pleines de tant de bont, de tendresse et d'amour,
m'animent; mais la pense de mes crimes m'effraie, et ma conscience
impure m'loigne d'un mystre si saint.

La douceur de vos paroles m'attire, mais le poids de mes pchs me
retient.

2. Vous m'ordonnez d'aller  vous avec confiance, si je veux _avoir part
avec vous_; et de me nourrir du pain de l'immortalit, si je veux
obtenir la vie et la gloire ternelle.

Venez, dites-vous, _venez  moi vous tous qui souffrez et qui tes
oppresss, et je vous ranimerai_[577].

  [577] Matth., XI, 28.

 douce et aimable parole  l'oreille d'un pcheur! vous invitez,
Seigneur mon Dieu, le pauvre et l'indigent  la participation de votre
corps sacr.

Mais qui suis-je, Seigneur, pour oser m'approcher de vous?

_Voil que les Cieux des cieux ne peuvent vous contenir_[578], et vous
dites: _Venez tous  moi_.

  [578] I. Reg., VIII, 27.

3. D'o vient cette misricordieuse condescendance, une si tendre
invitation?

Comment oserai-je aller  vous, moi qui ne sens en moi-mme aucun bien
qui puisse me donner quelque confiance?

Comment vous recevrai-je en ma maison, moi qui ai si souvent outrag
votre bont?

Les Anges et les Archanges vous adorent en tremblant, les Saints et les
Justes sont saisis de frayeur; et vous dites: _Venez tous  moi!_

Si ce n'tait vous qui le dites, Seigneur, qui pourrait le croire?

Et si vous n'ordonniez vous-mme d'approcher de vous, qui en aurait
l'audace?

4. No, cet homme juste, travailla cent ans  construire l'arche, pour
se sauver avec peu de personnes: et moi, comment pourrai-je, en une
heure, me prparer  recevoir dignement le Crateur du monde?

Mose, le plus grand de vos serviteurs, pour qui vous tiez comme un
ami, fit une arche d'un bois incorruptible, qu'il revtit d'un or
trs-pur, afin d'y dposer les tables de la loi: et moi, vile crature,
j'oserai recevoir si facilement le fondateur de la loi et l'auteur de la
vie?

Salomon, le plus sage des rois d'Isral, employa sept ans  lever un
temple magnifique  la gloire de votre nom: il clbra, pendant huit
jours, la fte de sa ddicace; il offrit mille hosties pacifiques, et,
au son des trompettes, au milieu des cris de joie, il plaa
solennellement l'arche d'alliance dans le lieu qui lui tait prpar.

Et moi, misrable que je suis et le plus pauvre des hommes, comment vous
introduirai-je dans ma maison, moi qui sais  peine employer pieusement
une demi-heure? Et plt  Dieu que j'eusse une seule fois employ
dignement un moindre temps encore!

5.  mon Dieu, que n'ont point fait ces saints hommes pour vous plaire,
et combien, hlas! ce que je fais est peu! combien est court le temps
que je consacre  me prparer  la communion!

Rarement suis-je bien recueilli; plus rarement suis-je libre de toute
distraction.

Et certes, en votre divine et salutaire prsence, nulle pense profane
ne devrait s'offrir  mon esprit, nulle crature ne devrait l'occuper:
car ce n'est pas un ange, mais le Seigneur des anges que je dois
recevoir en moi.

6. Quelle distance infinie d'ailleurs entre l'arche d'alliance avec ce
qu'elle renfermait, et votre corps trs-pur avec ses ineffables vertus;
entre les sacrifices de la loi, figure du sacrifice  venir, et la
vritable hostie de votre corps, accomplissement de tous les anciens
sacrifices!

7. Pourquoi donc ne suis-je pas plus enflamm en votre adorable
prsence?

Pourquoi n'ai-je pas soin de me mieux prparer  la participation de vos
saints mystres; lorsque ces antiques patriarches, ces saints prophtes,
et ces rois, et ces princes avec tout leur peuple, ont montr tant de
zle pour le culte divin?

8. David, ce roi si pieux, fit clater ses transports par des danses
religieuses devant l'arche, se souvenant des bienfaits que Dieu avait
rpandus sur ses pres; il fit faire divers instruments de musique, il
composa des psaumes que le peuple chantait avec allgresse, selon ce
qu'il avait ordonn, et, anim de l'Esprit saint, souvent il les chanta
lui-mme sur sa harpe; il apprit aux enfants d'Isral  louer Dieu de
tout leur coeur, et  unir chaque jour leurs voix pour le clbrer et le
bnir.

Si la vue de l'arche d'alliance inspirait tant de ferveur, tant de zle
pour les louanges de Dieu, quel respect, quel amour ne doit pas
m'inspirer, et  tout le peuple chrtien, la prsence de votre
sacrement,  Jsus, et la rception de votre corps adorable?

9. Plusieurs courent en divers lieux pour visiter les reliques des
Saints; ils coutent avidement le rcit de leurs actions; ils admirent
les vastes temples btis en leur honneur, et baisent leurs os sacrs,
envelopps dans l'or et la soie.

Et voil que vous-mme,  mon Dieu, vous tes ici prsent devant moi sur
l'autel, vous, le Saint des saints, le Crateur des hommes, le Roi des
anges!

Souvent c'est la curiosit, le dsir de voir des choses nouvelles, qui
fait entreprendre ces plerinages; et de l vient que, guid par ce
motif frivole, sans vritable contrition, on en tire peu de fruit pour
la rforme des moeurs.

Mais ici, dans le sacrement de l'autel, vous tes prsent tout entier, 
Christ Jsus, vrai Dieu et vrai homme; et toutes les fois qu'on vous
reoit dignement et avec ferveur, on recueille en abondance les fruits
du salut ternel.

Ce n'est pas la lgret, ni la curiosit, ni l'attrait des sens, qui
conduit  ce banquet sacr; mais une foi ferme, une vive esprance, une
charit sincre.

10.  Dieu crateur invisible du monde, que vous tes admirable dans ce
que vous faites pour nous! avec quelle bont, quelle tendresse vous
veillez sur vos lus, vous donnant vous-mme  eux pour nourriture dans
votre Sacrement!

C'est l ce qui surpasse toute intelligence; ce qui, plus qu'aucune
autre chose, attire  vous les coeurs pieux et enflamme leur amour.

Car vos vrais fidles, occups toute leur vie de se corriger, puisent
dans la frquente rception de cet auguste Sacrement une merveilleuse
ferveur et un zle ardent pour la vertu.

11.  grce admirable et cache du Sacrement, connue des seuls fidles
serviteurs de Jsus-Christ! car les serviteurs infidles, asservis au
pch, ne peuvent en ressentir l'influence.

La grce de l'Esprit saint est donne dans ce Sacrement; il rpare les
forces de l'me, et lui rend sa beaut premire, que le pch avait
efface.

Telle est quelquefois la puissance de cette grce et la ferveur qu'elle
inspire, que non-seulement l'esprit, mais le corps languissant, en
reoit une vigueur nouvelle.

12. Et c'est pourquoi nous devons dplorer avec amertume la tideur et
la ngligence qui affaiblissent en nous le dsir de recevoir
Jsus-Christ, unique esprance des lus et leur seul mrite.

Car c'est lui qui nous sanctifie et qui nous a rachets; il est la
consolation de ceux qui voyagent sur la terre, et l'ternelle flicit
des Saints.

Combien donc ne doit-on pas gmir de ce que plusieurs montrent tant
d'indiffrence pour ce sacr mystre, qui est la joie du ciel et le
salut du monde!

 aveuglement!  duret du coeur humain, d'tre si peu touch de ce don
ineffable, qui semble perdre de son prix  mesure qu'on en use
davantage!

13. Si cet adorable Sacrement ne s'accomplissait qu'en un seul lieu, et
qu'un seul prtre, dans le monde entier, consacrt l'hostie sainte, avec
quelle ardeur les hommes n'accourraient-ils pas en ce lieu, vers ce
prtre unique, pour voir clbrer les saints mystres?

Mais il y a plusieurs prtres, et le Christ est offert en plusieurs
lieux, afin que la misricorde et l'amour de Dieu pour l'homme clatent
d'autant plus, que la sainte communion est plus rpandue dans le monde.

Je vous rends grces,  Jsus, pasteur ternel, qui, dans notre exil et
notre indigence, daignez nous nourrir de votre corps et de votre sang
prcieux, et nous inviter, de votre propre bouche,  la participation de
ces sacrs mystres, disant: _Venez  moi, vous tous qui portez votre
fardeau avec travail, et je vous soulagerai_[579].

  [579] Matth., XI, 28.


RFLEXION.

  Tout ce qu'offrait de plus grand, de plus imposant, de plus saint, le
  culte de l'ancienne alliance, n'tait qu'une lgre ombre des mystres
  de l'Homme-Dieu. David clbre avec pompe le retour de l'arche 
  Jrusalem: mais cette arche tait vide, elle ne renfermait pas le
  Sauveur du genre humain. Salomon btit un temple magnifique; il en
  fait, en prsence du peuple saisi de respect, la ddicace solennelle;
  des victimes sans nombre sont immoles; mais ces victimes, qu'est-ce?
  de vils animaux dont le sang ne peut apaiser la souveraine Justice. Le
  monde demeurait dans l'attente du salut annonc, lorsque voil qu'au
  moment prdit, s'accomplissent _les promesses aperues et salues de
  loin par les Patriarches, durant leur plerinage sur la terre_[580].
  _Le dsir des nations_[581], _le Dominateur, l'Ange de
  l'alliance_[582], _celui dont le nom est JEHOVAH_[583], _vient dans
  son temple_[584], et le vrai sacrifice de propitiation remplace 
  jamais les sacrifices figuratifs[585]. Au fond du tabernacle, sous les
  voiles du sanctuaire repose l'Hostie toujours vivante, l'_Agneau de
  Dieu, qui te le pch du monde_[586]. Le mme _qui est assis  la
  droite du Pre_[587], est l prsent, et sa voix nous appelle: _Prenez
  et mangez, ceci est mon corps: buvez, ceci est mon sang, le sang de la
  nouvelle alliance, rpandu pour la rmission des pchs_[588].
  _Mangez,  mes amis: buvez, enivrez-vous, mes bien-aims_[589]! _vous
  tous qui avez soif, venez  la source_[590] _dont les eaux
  rejaillissent dans l'ternelle vie_[591]. Ceux qui, refusant de se
  dsaltrer  cette source pure, s'en vont cherchant  l'cart _des
  eaux furtives_[592], Dieu leur _prpare un breuvage assoupissant, et
  leurs yeux se ferment. Dans ce sommeil, il leur semble qu'ils ont faim
  et qu'ils mangent, et au rveil leur me est vide. Altrs, ils rvent
  qu'ils boivent, et ils se rveillent pleins de lassitude, et ils ont
  encore soif, et leur me est vide[593]. Venez donc: je suis le pain de
  vie; celui qui vient  moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en
  moi n'aura jamais soif_[594]. _Qui mange ma chair et boit mon sang a
  la vie ternelle, et je le ressusciterai au dernier jour_[595].
  Seigneur, je crois et j'adore: mon me, haletante de dsir, s'lance
  vers vous; et puis soudain une grande frayeur l'arrte: car, hlas!
  que suis-je pour oser m'approcher de mon Dieu? Quand je considre mes
  souillures, ma bassesse, ma misre profonde, je n'ai plus qu'un
  sentiment, qu'une parole: _Retirez-vous de moi, parce que je suis un
  homme pcheur[596]. Cependant,  Jsus, ce sont les pcheurs que vous
  tes venu appeler, et non pas les justes_[597]. Et c'est pourquoi,
  frappant ma poitrine et implorant votre misricorde, _je me lverai et
  j'irai_[598]: j'irai avec une vive foi, avec un ardent amour, vers _le
  Fils_, le Verbe, _splendeur de la gloire de Dieu, et figure de sa
  substance_[599], vers le Sauveur divin _qui nous purifie de nos
  pchs_[600], qui s'incorpore  sa crature, pour l'lever jusqu'
  lui; j'irai, et je dirai: _Seigneur, je ne suis pas digne que vous
  entriez en moi; mais dites seulement un mot, et mon me sera
  gurie_[601].

  [580] Hebr., XI, 3.

  [581] Agg., II, 8.

  [582] Malach., III, 1.

  [583] Jr., XXIII, 6.

  [584] Malach., III, 1.

  [585] _Ibid._ 3.

  [586] Joann., I, 29.

  [587] Ps. CIX, 1. Hebr., I, 3.

  [588] Matth., XXVI, 27, 28.

  [589] Cant., V, 1.

  [590] Is., LV, 1

  [591] Joann., IV, 14.

  [592] Prov., IX, 17.

  [593] Is., XXIX, 10, 8.

  [594] Joann., VI, 35.

  [595] _Ibid._, 55.

  [596] Luc., V, 8.

  [597] Matth., IX, 13.

  [598] Luc., XV, 18.

  [599] Hebr., I, 3.

  [600] _Ibid._

  [601] Matth., VIII, 8.




CHAPITRE II.

Combien Dieu manifeste  l'homme sa bont et son amour dans le Sacrement
de l'Eucharistie.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Plein de confiance en votre bont et votre grande misricorde, je
m'approche de vous, Seigneur: malade, je viens  mon Sauveur; consum de
faim et de soif, je viens  la source de la vie; pauvre, je viens au Roi
du ciel; esclave, je viens  mon Matre; crature, je viens  celui qui
m'a fait; dsol, je viens  mon tendre consolateur.

Mais qu'y a-t-il en ce misrable, qui vous porte  venir  lui? que
suis-je pour que vous vous donniez vous-mme  moi?

Comment un pcheur osera-t-il paratre devant vous? et comment
daignerez-vous venir vers ce pcheur?

Vous connaissez votre serviteur, et vous savez qu'il n'y a en lui aucun
bien qui mrite cette grce.

Je confesse donc ma bassesse, je reconnais votre bont, je bnis votre
misricorde, et je vous rends grces,  cause de votre immense charit.

Car c'est pour vous-mme et non pour mes mrites que vous en usez de la
sorte, afin que je connaisse mieux votre tendresse, et que, embras d'un
plus grand amour, j'apprenne  m'humilier plus parfaitement,  votre
exemple.

Et puisqu'il vous plat ainsi, et que vous l'avez ainsi ordonn, je
reois avec joie la grce que vous daignez me faire: et puisse mon
iniquit n'y pas mettre obstacle!

2.  tendre et bon Jsus! quel respect, quelles actions de grces,
quelles louanges perptuelles ne vous devons-nous pas, pour la rception
de votre sacr Corps, si lev au-dessus de tout ce que peut exprimer le
langage de l'homme!

Mais que penserai-je en le recevant, en m'approchant de mon Seigneur,
que je ne puis rvrer autant que je le dois, et que cependant je dsire
ardemment recevoir?

Quelle pense meilleure et plus salutaire que de m'abaisser profondment
devant vous, et d'exalter votre bont infinie pour moi?

Je vous bnis, mon Dieu, et je veux vous louer ternellement. Je me
mprise et me confonds devant vous dans l'abme de mon abjection.

3. Vous tes le Saint des saints, et moi le rebut des pcheurs.

Vous vous inclinez vers moi, qui ne suis pas digne de lever les yeux sur
vous.

Vous venez  moi, vous voulez tre avec moi, vous m'invitez  votre
table. Vous voulez me donner  manger un aliment cleste, le pain des
Anges, qui n'est autre que vous-mme, _ pain vivant, qui tes descendu
du ciel, et qui donnez la vie au monde_[602]!

  [602] Joann., VI, 48, 50, 54.

4. Voil la source de l'amour et le triomphe de votre misricorde. Que
ne vous doit-on pas d'actions de grces et de louanges pour ce bienfait!

 salutaire dessein que celui que vous contes d'instituer votre
Sacrement!  doux et dlicieux banquet, o vous vous donntes vous-mme
pour nourriture!

Que vos oeuvres sont admirables, Seigneur! que votre puissance est
grande! que votre vrit est ineffable!

_Vous avez dit, et tout a t fait_[603], et rien n'a t fait que ce
que vous avez ordonn.

  [603] Ps. CXLVIII, 5.

5. Chose merveilleuse, que nul homme ne saurait comprendre, mais que
tous doivent croire; que vous, Seigneur mon Dieu, vrai Dieu et vrai
homme, vous soyez contenu tout entier sous la moindre partie des espces
du pain et du vin, et que, sans tre consum, vous soyez mang par celui
qui vous reoit.

Souverain matre de l'univers, vous qui, n'ayant besoin de personne,
avez cependant voulu habiter en nous par votre Sacrement: conservez sans
tache mon me et mon corps, afin que je puisse plus souvent clbrer vos
saints mystres, avec la joie d'une conscience pure, et recevoir pour
mon salut ternel ce que vous avez institu principalement pour votre
gloire, et pour perptuer  jamais le souvenir de votre amour.

6. Rjouis-toi, mon me, et rends grces  Dieu d'un don si magnifique,
d'une si ravissante consolation, qu'il t'a laisse dans cette valle de
larmes.

Car toutes les fois qu'on clbre ce mystre, et qu'on reoit le corps
de Jsus-Christ, l'on consomme soi-mme l'oeuvre de sa rdemption, et on
participe  tous les mrites du Christ.

Car la charit de Jsus-Christ ne s'affaiblit jamais, et jamais sa
propitiation infinie ne s'puise.

Vous devez donc toujours vous disposer  cette action sainte par un
renouvellement d'esprit, et mditer attentivement ce grand mystre de
salut.

Lorsque vous clbrez le divin sacrifice, ou que vous y assistez, il
doit vous paratre aussi grand, aussi nouveau, aussi digne d'amour que
si, ce jour l-mme, Jsus-Christ descendant pour la premire fois dans
le sein de la Vierge, se faisait homme, ou que, suspendu  la croix, il
souffrt et mourt pour le salut des hommes.


RFLEXION.

  L'Aptre saint Jean, ravi en esprit dans la Jrusalem cleste, vit, au
  milieu du trne de Dieu, un Agneau comme gorg, et autour de lui les
  sept esprits que Dieu envoie par toute la terre, et vingt-quatre
  vieillards; et ces vieillards se prosternrent devant l'Agneau, tenant
  dans leurs mains des harpes et des coupes pleines de parfums, qui sont
  les prires des saints: et ils chantaient un cantique nouveau  la
  louange de celui qui a t mis  mort, et qui nous a rachets pour
  Dieu, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute
  nation: et des myriades d'anges levaient leurs voix, et disaient:
  L'Agneau qui a t gorg est digne de recevoir puissance, dignit,
  sagesse, force, honneur, gloire et bndiction! et toutes les
  cratures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre, et dans
  la mer, et tout ce qui est dans ces lieux, disaient:  celui qui est
  assis sur le trne et  l'Agneau, bndiction, honneur, gloire et
  puissance dans les sicles des sicles[604]! Voici maintenant un autre
  spectacle. Ce mme agneau qui reoit, sur son trne ternel,
  l'adoration des anges et des saints, et qu'environne toute la gloire
  des Cieux, _vient  nous plein de douceur_[605], et, voil sous les
  apparences d'un peu de pain, il se donne  ses pauvres cratures, pour
  sanctifier notre me, pour la nourrir, et notre corps mme, par
  l'union substantielle de sa chair  notre chair, de son sang  notre
  sang, s'incarnant, si on peut le dire, de nouveau en chacun de nous,
  et y accomplissant, d'une manire incomprhensible, en se communiquant
   nous selon tout ce qu'il est, le grand sacrifice de la Croix. 
  Christ, fils du Dieu vivant, que vos voies sont merveilleuses! et qui
  m'en dveloppera le mystre impntrable? Si je monte jusqu'au Ciel,
  je vous y vois dans le sein du Pre, tout clatant de sa splendeur. Si
  je redescends sur la terre, je vous y vois aussi dans le sein de
  l'homme pcheur, indigent, misrable; attir en quelque sorte et fix
  par l'amour, aux deux termes extrmes de ce qui peut tre conu, dans
  l'infini de la grandeur et dans l'infini de la bassesse; et comme si
  ce n'tait pas assez de venir  cet tre dchu quand il vous dsire,
  quand il vous appelle, vous l'appelez vous-mme le premier, vous
  l'appelez avec instance, vous lui dites: _Venez, venez  moi, vous
  tous qui souffrez, et je vous soulagerai_[606]: _venez, j'ai dsir
  d'un grand dsir de manger cette Pque avec vous_[607]. C'en est trop,
  Seigneur, c'en est trop; souvenez-vous qui vous tes: ou plutt
  faites, mon Dieu, que je ne l'oublie jamais, et que je m'approche de
  vous comme les anges eux-mmes s'en approchent, en tremblant de
  respect, avec un coeur rempli du sentiment de son indignit, pntr
  de vos misricordes et embras de ce mme amour inpuisable, immense,
  ternel, qui vous porte  descendre jusqu' lui!

  [604] Apoc., V.

  [605] Matth., XXI, 5.

  [606] Matth., XI, 28.

  [607] Luc., XXII, 15.




CHAPITRE III.

Qu'il est utile de communier souvent.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Je viens  vous, Seigneur, pour jouir de votre don, et goter la joie
du banquet sacr _que, dans votre tendresse, vous avez, mon Dieu,
prpar pour le pauvre_[608].

  [608] Ps. LXVII, 11.

En vous est tout ce que je puis, tout ce que je dois dsirer; vous tes
mon salut et ma rdemption, mon esprance et ma force, mon honneur et ma
gloire.

Rjouissez donc aujourd'hui l'me de votre serviteur, _parce que j'ai
lev mon me vers vous_[609], Seigneur Jsus.

  [609] Ps. LXXXV, 3.

Je dsire maintenant vous recevoir avec un respect plein d'amour; je
dsire que vous entriez dans ma maison, pour mriter d'tre bni de vous
comme Zache, et d'tre compt parmi les enfants d'Abraham.

Votre corps, voil l'objet auquel mon me aspire; mon coeur brle d'tre
uni  vous.

2. Donnez-vous  moi, et ce don me suffit: car sans vous, rien ne me
console.

Je ne puis tre sans vous, et je ne saurais vivre si vous ne venez 
moi.

Il faut donc que je m'approche de vous souvent, et que je vous reoive
comme le soutien de ma vie, de peur que, priv de cette cleste
nourriture, je ne tombe de dfaillance dans le chemin.

C'est ainsi, misricordieux Jsus, que, prchant aux peuples, et les
gurissant de diverses langueurs, vous dites un jour: _Je ne veux pas
les renvoyer  jeun dans leurs maisons, de peur que les forces ne leur
manquent en route_[610].

  [610] Matth., XV, 32.

Daignez donc en user de la mme manire avec moi, vous qui avez voulu
demeurer dans votre Sacrement pour la consolation des fidles.

Car vous tes le doux aliment de l'me; et celui qui vous mange
dignement aura part  l'hritage de la gloire ternelle.

Combien il m'est ncessaire,  moi qui tombe et pche si souvent, qui me
laisse aller si vite  la tideur, au dcouragement, de me renouveler,
de me purifier, de me ranimer, par des prires et des confessions
frquentes, et par la rception de votre corps sacr; de peur que, m'en
abstenant trop longtemps, je n'abandonne mes rsolutions.

3. Car _les penchants de l'homme l'inclinent au mal ds l'enfance_[611];
et s'il n'est soutenu par ce remde divin, il s'y enfonce de plus en
plus.

  [611] Gen., VIII, 21.

La sainte Communion retire du mal, et fortifie dans le bien.

Si donc je suis maintenant si souvent ngligent et tide, quand je
communie ou que je clbre le saint Sacrifice, que serait-ce si je
renonais  cet aliment salutaire, et si je me privais de ce secours
puissant?

Ainsi, quoique je ne sois pas tous les jours assez bien dispos pour
clbrer les divins mystres, j'aurai soin cependant d'en approcher aux
temps convenables, et de participer  une grce si grande.

Car c'est la principale consolation de l'me fidle, _tandis qu'elle
voyage loin de vous dans un corps mortel_[612], de se souvenir souvent
de son Dieu, et de recevoir son bien-aim dans un coeur embras d'amour.

  [612] I. Cor., V, 6.

4.  prodige de votre tendresse pour nous! Vous, Seigneur mon Dieu, qui
donnez l'tre et la vie  tous les esprits, vous daignez venir  une
pauvre me misrable, et avec votre divinit et votre humanit tout
entire, rassasier sa faim!

 heureuse, mille fois heureuse l'me qui peut vous recevoir dignement,
vous son Seigneur et son Dieu, et goter avec plnitude la joie de votre
prsence!

 qu'il est grand le Seigneur qu'elle reoit! qu'il est aimable l'hte
qu'elle possde! que le compagnon, l'ami qui se donne  elle, est doux
et fidle! que l'poux qu'elle embrasse est beau! qu'il est noble et
digne d'tre aim par-dessus tout ce qu'on peut aimer, et tout ce qu'il
y a de dsirable!

Que le ciel et la terre, dans leur parure magnifique, se taisent devant
vous,  mon bien-aim! car tout ce qu'on admire de beau en eux, ils le
tiennent de vous, _dont la sagesse n'a point de bornes_[613], et jamais
ils n'approcheront de votre beaut souveraine.

  [613] Ps. CXLVI, 5.


RFLEXION.

  Autant on doit apporter de soin  s'prouver soi-mme, avant de manger
  le pain et de boire le calice du Seigneur[614], autant il faut prendre
  garde  ne se pas tenir loign de la Table sainte par un faux respect
  et une crainte excessive. Nous serons toujours, quoi que nous
  fassions, infiniment indignes d'une faveur si haute: nul n'est pur,
  nul n'est saint devant celui qui est la Saintet mme. Mais quand le
  Sauveur nous dit: Venez, il connat notre misre, et c'est pour la
  gurir qu'il nous presse de venir  lui. Allons-y donc, non comme le
  Pharisien hypocrite, _en rendant grces  Dieu dans notre coeur de
  n'tre pas tel que les autres hommes_[615]: Dieu repousse avec horreur
  cet orgueil d'une conscience qui se dguise  elle-mme sa plaie
  secrte; allons-y, mais comme l'humble Publicain, _les yeux baisss
  vers la terre_, frappant notre poitrine, et disant: _Seigneur_, ayez
  piti de moi; _soyez propice  ce pauvre pcheur_[616]! Il est
  ncessaire sans doute de se prparer par la pnitence, le
  recueillement, la prire,  la communion du corps et du sang de
  Jsus-Christ; mais aprs s'y tre dispos sincrement et de toute son
  me, c'est faire injure au Rdempteur que de refuser ses dons, c'est
  se priver volontairement des grces les plus prcieuses, les plus
  abondantes, les plus saintes, c'est renoncer  la vie: car, _si l'on
  ne mange la chair du Fils de l'homme, et si l'on ne boit son sang, on
  n'aura point la vie en soi_[617]. Nous devons aspirer continuellement
   _ce pain descendu du Ciel_[618]; sans cesse, nous devons le
  demander, nous devons nous en nourrir sans cesse, pour qu'il dtruise
  le principe de mort qui est en nous depuis le pch. _Seigneur,
  donnez-nous toujours ce pain_[619]: _ce pain dont vous avez dit_,
  qu'il donne la vie ternelle. C'est ce que disent les Juifs; et ils
  expriment par l le dsir de toute la nature humaine, ou plutt de
  toute la nature intelligente. Elle veut vivre ternellement; elle veut
  ne manquer de rien; en un mot, elle veut tre heureuse. C'est encore
  ce qu'en pensait la Samaritaine, lorsque Jsus lui ayant dit: _
  femme! celui qui boit de l'eau que je donne n'a jamais soif_, elle
  rpond aussitt: _Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie
  jamais soif, et que je ne sois pas oblige  venir ici puiser de
  l'eau_[620], dans un puits si profond, avec tant de peine. Encore un
  coup, la nature humaine veut tre heureuse; elle ne veut avoir aucun
  besoin; elle ne veut avoir ni faim, ni soif: aucun dsir  remplir:
  aucun travail: aucune fatigue: et cela, qu'est-ce autre chose, sinon
  tre heureuse? Voil ce que veut la nature humaine: voil son fond.
  Elle se trompe dans les moyens: elle a soif des plaisirs des sens:
  elle veut exceller: elle a soif des honneurs du monde. Pour parvenir
  aux uns et aux autres, elle a soif des richesses: sa soif est
  insatiable; elle demande toujours, et ne dit jamais: C'est assez,
  toujours plus, et toujours plus. Elle est curieuse: elle a soif de la
  vrit; mais elle ne sait o la prendre, ni quelle vrit la peut
  satisfaire: elle en ramasse ce qu'elle peut par-ci, par-l; par de
  bons, par de mauvais moyens; et comme toute me curieuse est lgre,
  elle se laisse tromper par tous ceux qui lui promettent cette vrit
  qu'elle cherche. Voulez-vous n'avoir jamais faim, jamais n'avoir soif:
  venez au pain qui ne prit point, et au Fils de l'homme qui vous
  l'administre:  sa chair,  son sang o est tout ensemble la vrit et
  la vie, parce que c'est la chair et le sang, non point du fils de
  Joseph, comme disaient les Juifs, mais du Fils de Dieu. _ Seigneur,
  donnez-moi toujours ce pain!_ Qui n'en serait affam? qui ne voudrait
  tre assis  votre table? qui la pourrait jamais quitter[621]?

  [614] I. Cor., XI, 28.

  [615] Luc., XVIII, 11.

  [616] _Ibid._, 13.

  [617] Joann., VI, 54.

  [618] _Ibid._, 33.

  [619] _Ibid._, 34.

  [620] _Ibid._, IV, 10, 15.

  [621] Bossuet.




CHAPITRE IV.

Que Dieu rpand des grces abondantes en ceux qui communient dignement.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur mon Dieu, _prvenez votre serviteur de vos plus douces
bndictions_[622], afin que je puisse approcher dignement et avec
ferveur de votre auguste Sacrement.

  [622] Ps. XX, 3.

Rappelez mon coeur  vous; rveillez-moi du profond assoupissement o je
languis. _Visitez-moi pour me sauver_[623], pour que je gote
intrieurement la douceur qui est cache en abondance dans ce Sacrement,
comme dans sa source.

Faites briller aussi votre lumire  mes yeux, afin qu'ils discernent un
si grand mystre, et fortifiez ma foi pour le croire inbranlablement.

  [623] Ps. CV, 4.

Car c'est l'oeuvre de votre amour et non de la puissance humaine: c'est
votre institution sacre, et non une invention de l'homme.

Nul ne peut concevoir par lui-mme des merveilles au-dessus de la
pntration des Anges mmes.

Que pourrai-je donc, moi, pcheur indigne, moi, cendre et poussire,
dcouvrir et comprendre d'un mystre si haut?

2. Seigneur, dans la simplicit de mon coeur, avec une foi ferme et
sincre, et sur le commandement que vous m'en avez fait, je m'approche
de vous plein de confiance et de respect; et je crois, sans hsiter, que
vous tes ici prsent dans ce Sacrement, et comme Dieu et comme homme.

Vous voulez donc que je vous reoive et que je m'unisse  vous dans la
charit?

C'est pourquoi j'implore votre clmence, et je vous demande en ce moment
une grce particulire, afin qu'embras d'amour, je me fonde et m'coule
tout entier en vous, et que je ne dsire plus aucune autre consolation.

Car cet adorable Sacrement est le salut de l'me et du corps, le remde
de toute langueur spirituelle. Il gurit les vices, rprime les
passions, dissipe les tentations ou les affaiblit, augmente la grce,
accrot la vertu, affermit la foi, fortifie l'esprance, enflamme et
dilate l'amour.

3. Quels biens sans nombre n'avez-vous pas accords, et n'accordez-vous
pas encore chaque jour dans ce Sacrement,  ceux que vous aimez, et qui
le reoivent avec ferveur,  mon Dieu, unique appui de mon me,
rparateur de l'infirmit humaine, source de toute consolation
intrieure!

Car vous les consolez avec abondance en leurs tribulations diverses;
vous les relevez de leur abattement par l'esprance de votre protection;
vous les ranimez intrieurement et les clairez par une grce nouvelle;
de sorte que ceux qui se sentaient pleins de trouble et de tideur avant
la communion, se trouvent tout changs aprs s'tre nourris de cette
viande et de ce breuvage cleste.

Vous en usez ainsi avec vos lus, afin qu'ils reconnaissent clairement,
et par une manifeste exprience, toute la faiblesse qui leur est propre,
et tout ce qu'ils reoivent de votre grce et de votre bont.

Car d'eux-mmes, froids, durs, sans got pour la pit, par vous ils
deviennent pieux, zls, fervents.

Qui, en effet, s'approchant humblement de la fontaine de suavit, n'en
remporte pas un peu de douceur? ou qui, se tenant prs d'un grand feu,
n'en reoit pas quelque chaleur?

Vous tes, mon Dieu, cette fontaine toujours pleine et surabondante, ce
feu toujours ardent, et qui ne s'teint jamais.

4. Si donc il ne m'est pas permis de puiser  la plnitude de la source,
et de m'y dsaltrer parfaitement, j'approcherai cependant ma bouche de
l'ouverture par o s'coulent les eaux clestes, afin d'en recueillir au
moins une petite goutte pour apaiser ma soif, et ne pas tomber dans une
entire scheresse.

Et si je ne puis encore tre tout cleste, et tout de feu, comme les
Chrubins et les Sraphins, je m'efforcerai pourtant de m'animer  la
pit, et de prparer mon coeur, afin qu'en participant avec humilit 
ce Sacrement de vie, je reoive au moins quelque lgre tincelle de ce
feu divin.

Bon Jsus, Sauveur trs-saint, supplez vous-mme, par votre bont et
votre grce,  ce qui me manque, vous qui avez daign appeler  vous
tous les hommes, en disant: _Venez  moi, vous tous qui tes accabls de
travail et de douleur, et je vous soulagerai_[624].

  [624] Matth., XI, 28.

5. Je travaille  la sueur de mon front, mon coeur est bris de douleur,
le poids de mes pchs m'accable, les tentations m'agitent, une foule de
passions mauvaises m'enveloppent et me pressent; et il n'y a personne
qui me secoure, qui me dlivre, qui me sauve, si ce n'est vous, Seigneur
mon Dieu, mon Sauveur, entre les mains de qui je me remets, et tout ce
qui est  moi, afin que vous me protgiez et me conduisiez  la vie
ternelle.

Recevez-moi pour l'honneur et la gloire de votre nom, vous qui m'avez
prpar votre corps et votre sang pour nourriture et pour breuvage.

Faites, Seigneur mon Dieu, mon Sauveur, que ma ferveur et mon amour
croissent d'autant plus, que je participe plus souvent  ce divin
mystre[625].

  [625] Oraison de l'glise.


RFLEXION.

  Jsus-Christ, prs de quitter la terre, promit  ses disciples de leur
  envoyer l'Esprit consolateur[626]: et c'est ce divin Esprit qui nous
  est donn dans les sacrements de la nouvelle alliance. Amour
  substantiel du Pre et du Fils, _il aide notre infirmit, car nous ne
  savons pas demander comme il faut, mais l'Esprit demande pour nous
  avec des gmissements ineffables; et celui qui scrute les coeurs sait
  ce que dsire l'Esprit, parce qu'il demande selon Dieu pour les
  Saints_[627]. Par une invisible opration aussi douce que puissante,
  il incline librement notre volont au bien, il la purifie, il l'lve
  vers Dieu: il est notre force, comme le Verbe est notre lumire. Or,
  quand nous possdons en nous Jsus-Christ, nous possdons le Verbe
  mme, et nous participons  tous les dons que le Verbe et l'Esprit qui
  procde de lui, rpandent incessamment sur l'humanit sainte du
  Sauveur, devenu _un_ avec nous par la communion de son corps et de son
  sang, de son me et de sa Divinit, qui en est insparable. En lui
  sont _toutes les richesses de la plnitude de l'intelligence, tous les
  trsors de la sagesse et de la science souveraine_[628]: et ces
  trsors, il les ouvre pour nous dans le sacrement de l'Eucharistie; il
  nous dispense, selon nos besoins, ces clestes richesses: tandis que
  l'Esprit sanctificateur nous embrase de ses flammes divines qui
  consument les dernires traces du pch, nous donnent comme un
  avant-got de la flicit cleste, et nous prparent  en jouir
  pleinement, lorsque nous aurons atteint le terme heureux de nos
  preuves sur la terre. Allez donc  la source des grces, allez 
  l'autel, allez  Jsus: _et  qui, Seigneur, irions-nous? Vous seul
  avez les paroles de la vie ternelle_[629]. Languissants, vous nous
  fortifiez; affligs, vous nous consolez; troubls par les temptes qui
  s'lvent au dedans et au dehors de nous, _vous commandez aux vents,
  et il se fait un grand calme_[630].  Jsus! _votre amour me
  presse_[631], et mon me a dfailli dans l'ardeur de s'unir  vous.
  C'est l tout mon dsir, je n'en ai point d'autre, je ne veux que
  vous,  mon Dieu! Oh! quand pourrai-je dire: _Mon bien-aim est  moi,
  et je suis  lui_[632]: _ce n'est plus moi qui vis, c'est Jsus-Christ
  qui vit en moi_[633]?

  [626] Joann., XIV, 26.

  [627] Rom., VIII, 26, 27.

  [628] Coloss., II, 2, 3.

  [629] Joann., VI, 69.

  [630] Marc., IV, 39.

  [631] II. Cor., V, 14.

  [632] Cant., II, 16.

  [633] Galat., II, 20.




CHAPITRE V.

De l'excellence du Sacrement de l'autel, et de la dignit du Sacerdoce.


VOIX DU BIEN-AIM.

1. Quand vous auriez la puret des Anges et la saintet de
Jean-Baptiste, vous ne seriez pas digne de recevoir ni mme de toucher
ce Sacrement.

Car ce ne sont pas les mrites de l'homme qui lui donnent le droit de
consacrer et de toucher le corps de Jsus-Christ, et de se nourrir du
pain des Anges.

 mystre ineffable!  sublime dignit des prtres, auxquels est donn
ce qui n'a point t accord aux Anges!

Car les prtres, validement ordonns dans l'glise, ont seuls le pouvoir
de clbrer et de consacrer le corps de Jsus-Christ.

Le prtre est le ministre de Dieu; il use de la parole de Dieu selon le
commandement et l'institution de Dieu: mais Dieu,  la volont de qui
tout est soumis,  qui tout obit lorsqu'il commande, est le principal
auteur du miracle qui s'accomplit sur l'autel, et c'est lui qui l'opre
invisiblement.

2. Vous devez donc, dans cet auguste Sacrement, croire plus  la
toute-puissance de Dieu qu' vos propres sens, et  ce qui parat aux
yeux: et vous ne sauriez ds lors approcher de l'autel avec assez de
respect et de crainte.

Pensez  ce que vous tes, et considrez quel est celui dont vous avez
t fait le ministre par l'imposition des mains de l'vque.

Vous avez t fait prtre, et consacr pour clbrer les saints
mystres: maintenant soyez fidle  offrir  Dieu le sacrifice avec
ferveur, au temps convenable, et que toute votre conduite soit
irrprhensible.

Votre fardeau n'est pas plus lger; vous tes li, au contraire, par des
obligations plus troites, et oblig  une plus grande saintet.

Un prtre doit tre orn de toutes les vertus, et donner aux autres
l'exemple d'une vie pure.

Ses moeurs ne doivent point ressembler  celles du peuple: il ne doit
pas marcher dans les voies communes; mais il doit vivre comme les Anges
dans le ciel, ou comme les hommes parfaits sur la terre.

3. Le prtre, revtu des habits sacrs, tient la place de Jsus-Christ,
afin d'offrir  Dieu d'humbles supplications pour lui-mme et pour tout
le peuple.

Il porte devant et derrire lui le signe de la croix du Sauveur, afin
que le souvenir de sa passion lui soit toujours prsent.

Il porte devant lui la croix sur la chasuble, afin de considrer
attentivement les traces de Jsus-Christ, et de s'animer  les suivre.

Il porte la croix derrire lui, afin d'apprendre  souffrir avec douceur
pour Dieu, tout ce que les hommes peuvent lui faire de mal.

Il porte la croix devant lui, afin de pleurer ses propres pchs;
derrire lui, afin que, par une tendre compassion, il pleure aussi les
pchs des autres; et se souvenant qu'il est tabli mdiateur entre Dieu
et le pcheur, il ne se lasse point d'offrir des prires et des
sacrifices, jusqu' ce qu'il ait obtenu grce et misricorde.

Quand le prtre clbre, il honore Dieu, il rjouit les Anges, il difie
l'glise, il procure des secours aux vivants, du repos aux morts, et se
rend lui-mme participant de tous les biens.


RFLEXION.

  Pour comprendre la grandeur du sacerdoce chrtien, il faut considrer
  les caractres qui le distinguent immuablement, et forment comme le
  sceau divin dont il fut marqu  son origine. Et d'abord il est un:
  _de mme qu'il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'un Mdiateur de Dieu et
  des hommes, Jsus-Christ_[634], _aptre et pontife de notre foi_[635],
  _toujours vivant pour intercder en notre faveur_[636]. Tout prtre,
  dans l'exercice de ses clestes fonctions, reprsente Jsus-Christ, ou
  plutt est Jsus-Christ mme, qui seul opre vritablement ce
  qu'annoncent les paroles et les actes de son ministre, seul lie et
  dlie, seul dispense la grce, seul immole et offre  son Pre la
  victime de propitiation, qui est une aussi: car _Jsus entrant par son
  sang une seule fois dans le Saint des saints, a consomm la rdemption
  ternelle_[637]. Ainsi un sacrifice, un prtre, un sacerdoce, qui,
  dans son immense hirarchie, n'est que le _Pontife_ invisible des
  _biens futurs_[638], est multipli visiblement sur tous les points de
  la terre, pour y continuer sa grande mission jusqu' la fin des
  sicles[639]. Et non-seulement le sacerdoce est un, il est encore
  universel; car _tous les peuples ont t donns en hritage 
  Jsus-Christ_[640], et _depuis le lever du soleil jusqu'au couchant,
  en tous lieux le sacrifice doit tre accompli et l'offrande pure
  prsente au Seigneur_[641]. Il est ternel; car, de toute ternit,
  _Dieu a dit au Christ: Tu es mon fils, je t'ai engendr aujourd'hui_;
  et encore: _Tu es prtre ternellement selon l'ordre de
  Melchisdech_[642]. Il est saint; _car il convenait que nous eussions
  un tel Pontife, saint, pur, sans tache, spar des pcheurs, et lev
  au-dessus des cieux_[643]; et les dmons mmes, vaincus par celui _qui
  possde le sacerdoce ternel_[644], lui ont rendu ce tmoignage: _Je
  sais qui vous tes, le Saint de Dieu_[645]. Oh! qu'elle est leve,
  qu'elle est sublime la dignit du prtre! mais aussi qu'elle est
  redoutable! Associ  la puissance de Jsus-Christ Pontife, dans
  l'unit de son sacerdoce, ministre avec lui et en lui du sacrifice de
  la Croix, renouvel chaque jour sur l'autel, d'une manire non
  sanglante; distributeur du pain de vie, du corps et du sang du
  Rdempteur, sur lesquels il lui a t donn pouvoir; revtu de la
  mission du Fils de Dieu pour le salut du monde, ses devoirs sont
  proportionns  une si haute vocation, et c'est  lui surtout qu'il
  est dit: _Soyez saint, parce que moi, le Seigneur votre Dieu, je suis
  saint_[646]. Pauvre pcheur, si faible, si languissant, si infirme,
  comment pourrai-je m'lever,  Jsus!  la saintet que vous exigez de
  moi? Je tremble  cette pense, et je perdrais toute esprance, si
  votre bont ne daignait me rassurer, disant: _Cela est impossible aux
  hommes, mais tout est possible  Dieu_[647]?

  [634] Tim., II, 5.

  [635] Hebr., III, 1.

  [636] _Ib._, VII, 25.

  [637] _Ib._, IX, 12; VII, 27.

  [638] _Ib._, IX, 11.

  [639] Matth., XXVIII, 20.

  [640] Ps. II, 8.

  [641] Malach., I, 11.

  [642] Hebr., V, 5, 6; VI, 20.

  [643] _Ib._, VII, 26.

  [644] _Ib._, 24.

  [645] Marc., I, 24.

  [646] Levit., XIX, 2.

  [647] Matth., XIX. 26.




CHAPITRE VI.

Prire du Chrtien avant la Communion.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur, lorsque je considre votre grandeur et ma bassesse, je suis
saisi de frayeur, et je me confonds en moi-mme.

Car si je ne m'approche de vous, je fuis la vie; et si je m'en approche
indignement, j'irrite votre colre.

Que ferai-je donc, mon Dieu, mon protecteur, mon conseil dans tous mes
besoins?

2. Montrez-moi la voie droite, enseignez-moi quelque court exercice pour
me disposer  la sainte Communion.

Car il m'est important de savoir avec quelle ferveur et quel respect je
dois prparer mon coeur, pour recevoir avec fruit votre Sacrement, ou
pour vous offrir ce grand et divin sacrifice.


RFLEXION.

  S'il est ncessaire de _prparer son me avant la prire_[648],
  combien plus avant d'approcher de la divine Eucharistie? Et c'est
  pourquoi l'Aptre dit: _Que l'homme s'prouve soi-mme, et qu'il mange
  ainsi de ce pain, et boive de ce calice: car celui qui mange et boit
  indignement, mange et boit son jugement, ne discernant point le corps
  du Seigneur_[649]. Mais, hlas! mon Dieu, plus je m'prouve, plus je
  me reconnais indigne de m'unir  vous dans le sacrement adorable de
  votre corps et de votre sang: et cependant _si je ne mange votre
  chair, et ne bois votre sang, je n'aurai point la vie en moi_[650]; de
  sorte que je suis partag entre le dsir de m'asseoir au banquet sacr
  o vous invitez vos fidles, et la crainte d'entendre ces paroles
  terribles: _Pourquoi tes-vous entr ici sans tre revtu de la robe
  nuptiale? Jetez-le, pieds et mains lis, dans les tnbres
  extrieures: l sont les pleurs et les grincements de dents_[651]. Que
  ferai-je donc? Ah! voici ce que je ferai. Je me prsenterai tel que je
  suis, dpouill, nu, misrable, devant mon Seigneur et mon Dieu, et je
  lui dirai: Ayez piti de moi, Seigneur, et daignez me revtir
  vous-mme du vtement pur, qui me rendra digne d'tre admis dans la
  salle du festin. Si vous ne venez  mon secours, si vous ne supplez 
  mon indigence, je serai,  mon divin matre,  jamais exclu de votre
  Table sainte; mais vous laisserez tomber sur ce pauvre un regard de
  compassion; vous viendrez  lui dans votre bont, dans votre
  misricorde immense, et votre main s'tendra pour couvrir sa nudit:
  oui, _Seigneur, j'ai espr en vous, et je ne serai point confondu
  ternellement_[652].

  [648] Eccles., XVIII, 23.

  [649] I. Cor., XI, 28, 29.

  [650] Joann., VI, 54.

  [651] Matth., XXII, 12, 13.

  [652] Ps. XXX, 2.




CHAPITRE VII.

De l'examen de conscience, et de la rsolution de se corriger.


VOIX DU BIEN-AIM.

1. Sur toutes choses, il faut que le prtre qui se dispose  clbrer
les saints mystres,  toucher et  recevoir le corps de Jsus-Christ,
s'approche de ce Sacrement avec une profonde humilit de coeur, un
respect suppliant, une pleine foi, et une pieuse intention d'honorer
Dieu.

Examinez avec soin votre conscience, et, autant que vous le pourrez,
purifiez-la par une contrition vritable et par une humble confession;
de sorte que, dlivr du poids de vos fautes, exempt de trouble et de
remords, vous puissiez librement venir  moi.

Ayez une vive douleur de tous vos pchs en gnral; dplorez en
particulier ceux que vous commettez chaque jour; et, si le temps vous le
permet, confessez  Dieu, dans le secret du coeur, toutes les misres
qui sont le fruit de vos passions.

2. Affligez-vous et gmissez d'tre encore sous l'empire de la chair et
du monde:

Si peu occup de mourir  vos inclinations; si agit par les mouvements
de la concupiscence:

Si peu exact  veiller sur vos sens; si souvent sduit par de vains
fantmes:

Si enclin  vous rpandre au dehors; si ngligent  rentrer en
vous-mme:

Si port au rire et  la dissipation; si dur, quand vous devriez verser
des larmes de componction:

Si prompt  vous livrer au relchement et  la mollesse; si lent 
embrasser une vie austre et fervente:

Si curieux de nouvelles, et de ce qui attire les regards par sa beaut;
si plein de rpugnance pour ce qui abaisse et humilie:

Si avide de beaucoup avoir, si avare pour donner, si ardent  retenir:

Si inconsidr dans vos discours; si impuissant  vous taire:

Si drgl dans vos moeurs; si indiscret dans vos actions:

Si intemprant dans le manger et le boire; si sourd  la parole de Dieu:

Si convoiteux de repos; si ennemi du travail:

Si veill pour des rcits frivoles: si appesanti par le sommeil durant
les veilles saintes; si press d'en voir la fin; si peu attentif en y
assistant:

Si dissip en rcitant l'office divin, si tide en clbrant, si aride
dans la Communion:

Si aisment distrait; si rarement bien recueilli:

Si tt mu de colre; si prompt  blesser les autres:

Si enclin  juger mal; si svre  reprendre:

Si enivr de joie dans la prosprit; si abattu dans l'adversit:

Si fcond en bonnes rsolutions, et si strile en bonnes oeuvres.

3. Aprs avoir confess et dplor avec une grande douleur et un vif
sentiment de votre faiblesse, ces dfauts et tous les autres qui peuvent
tre en vous, formez un ferme propos de vous corriger, et d'avancer dans
la vertu.

Offrez-vous ensuite, avec une pleine rsignation et sans aucune rserve,
sur l'autel de votre coeur, comme un holocauste perptuel, en l'honneur
de mon nom, m'abandonnant entirement le soin de votre corps et de votre
me, afin d'obtenir ainsi la grce de clbrer dignement le saint
Sacrifice, et de recevoir avec fruit le Sacrement de mon corps.

4. Car il n'est point d'oblation plus mritoire, ni de satisfaction plus
grande pour les pchs, que de s'offrir soi-mme sincrement  Dieu, en
lui offrant,  la Messe et dans la Communion, le Corps de Jsus-Christ.

Si l'homme fait ce qui est en lui, et s'il a un vrai repentir toutes les
fois qu'il s'approche de moi pour demander grce et misricorde: _J'en
jure par moi-mme_, dit le Seigneur, _je ne me souviendrai plus de ses
pchs, et ils lui seront tous pardonns; car je ne veux point la mort
du pcheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive_[653].

  [653] Ezech., XXIII, 22; XXXIII, 11.


RFLEXION.

  Il n'est rien de plus utile en soi, ni de plus indispensable pour
  approcher dignement de l'autel, que de descendre en sa conscience, et
  d'en scruter, avec une svrit salutaire, les tristes profondeurs.
  Nous avons en nous-mmes comme une image du royaume des tnbres: l
  vit, et crot, et se propage l'innombrable famille des vices, ns de
  la triple concupiscence[654] qui a infect la vie humaine dans sa
  source. Quiconque examine srieusement son coeur, y trouve le germe de
  tout ce qui est mauvais; un orgueil tantt hardi et violent, tantt
  plein de dguisements et de ruses, une curiosit effrne, des
  convoitises ardentes, la haine qu'accompagnent l'injure, l'outrage et
  la calomnie, l'envie mre du meurtre, l'avarice qui dit sans cesse:
  _Apporte, apporte_[655], la duret d'me, les joies coupables de
  l'esprit; et bien que ces semences de mort ne se dveloppent pas dans
  chaque homme au mme degr, tous les ont en eux-mmes, et la grce
  seule les touffe plus ou moins. Tel est, depuis la chute originelle,
  le partage des enfants d'Adam. Qui, dans son effroi, ne _crierait vers
  Dieu du fond de cette immense misre_[656], pour implorer de lui
  secours et misricorde? _Il dlaisse ceux qui cachent leurs crimes, et
  pardonne  ceux qui s'accusent_[657]. Touch de piti pour les
  pcheurs, Jsus-Christ a institu le sacrement de pnitence, qui les
  rgnre dans le sang de l'Agneau, et les revt de l'innocence
  primitive. Voil la robe nuptiale ncessaire pour assister au festin
  de l'poux. Vous qui portez avec douleur le poids de vos pchs,
  htez-vous donc, allez pleins de repentir, de foi, d'esprance et
  d'amour, dposer cet accablant fardeau aux pieds de celui qui tient,
  dans le tribunal sacr, la place du Fils de Dieu mme: allez et
  humiliez-vous, allez et pleurez: une main divine essuiera vos larmes,
  et, rtablis en grce avec Dieu, en paix avec vous-mmes, vous
  chanterez dans l'allgresse l'hymne du pardon: _Heureux ceux dont les
  iniquits ont t remises, et les pchs couverts! Heureux celui  qui
  le Seigneur n'a point imput son pch, et dont le coeur a t sans
  fraude! Parce que j'ai tu mon crime, il a vieilli dans mes os, et cri
  dans mon sein pendant tout le jour. Car votre main s'est appesantie
  sur moi le jour et la nuit: je me suis tourn et retourn dans mon
  angoisse, tandis que l'pine perait mon coeur. Alors je vous ai
  dclar mon pch: je n'ai point cach mon injustice. J'ai dit: Je
  confesserai contre moi mon iniquit au Seigneur; et vous, Seigneur,
  vous m'avez remis l'impit de mon pch. C'est pour cela que vos
  serviteurs vous invoqueront dans le temps propice; et le dluge des
  grandes eaux n'approchera point d'eux_[658].

  [654] Joann., I, 11, 16.

  [655] Prov., XXX, 15.

  [656] Ps. CXXIX, 1.

  [657] Prov., XXVIII, 13.

  [658] Ps. XXXI, 1-6.




CHAPITRE VIII.

De l'oblation de Jsus-Christ sur la Croix, et de la rsignation de soi
mme.


VOIX DU BIEN-AIM.

1. Comme je me suis offert volontairement pour vos pchs,  mon Pre,
les bras tendus sur la Croix, et le corps nu, ne rservant rien, et
m'immolant tout entier, pour apaiser Dieu: ainsi vous devez tous les
jours, dans le sacrifice de la Messe, vous offrir  moi, comme une
hostie pure et sainte, du plus profond de votre coeur, et de toutes les
puissances de votre me.

Que demand-je de vous, sinon que vous vous abandonniez  moi sans
rserve?

Tout ce que vous me donnez, hors vous, ne m'est rien, parce que c'est
vous que je veux, et non pas vos dons.

2. Comme tout le reste ne vous suffirait pas sans moi, ainsi aucun de
vos dons ne peut me plaire si vous ne vous donnez vous-mme.

Offrez-vous  moi, donnez-vous pour Dieu, tout entier, et votre oblation
me sera agrable.

Je me suis offert tout entier pour vous  mon Pre; je vous ai donn
tout mon Corps et tout mon Sang pour nourriture, afin d'tre tout 
vous, et que vous fussiez  jamais tout  moi.

Mais si vous demeurez en vous-mme, si vous ne vous abandonnez pas sans
rserve  ma volont, votre oblation n'est pas entire, et nous ne
serons pas unis parfaitement.

L'oblation volontaire de vous-mme, entre les mains de Dieu, doit donc
prcder toutes vos oeuvres, si vous voulez acqurir la grce et la
libert.

S'il en est si peu qui soient clairs de ma lumire, et qui jouissent
de la libert intrieure, c'est qu'ils ne savent pas se renoncer
entirement eux-mmes.

Je l'ai dit, et ma parole est immuable: _Si quelqu'un ne renonce pas 
tout, il ne peut tre mon disciple_[659]. Si donc vous voulez tre mon
disciple, offrez-vous  moi avec toutes vos affections.

  [659] Luc., XIV, 15.


RFLEXION.

  On n'aurait qu'une ide bien faible et bien incomplte du sacrifice de
  la Croix, si l'on n'y voyait que ce qui parat, pour ainsi dire, aux
  sens. Jsus-Christ a offert non-seulement son corps sacr, en proie 
  toutes les souffrances et  toutes les angoisses que peut endurer la
  nature humaine, mais encore son me sainte troitement unie au Verbe
  divin, toutes ses douleurs, toutes ses affections, toutes ses
  volonts, et l'agonie et le dlaissement qui tira de son coeur ce
  dernier cri: _Mon Pre, pourquoi m'avez-vous abandonn[660]?_ En cet
  tat il reprsentait l'humanit entire condamne  mourir, et l'homme
  en effet fut frapp de mort jusque dans les plus secrtes profondeurs
  de son tre. Alors _tout fut consomm_[661], et le supplice et la
  rdemption. Or, chaque fois que le prtre, montant  l'autel, y
  renouvelle, selon l'institution divine, cet ineffable sacrifice,
  chaque fois que le fidle participe  la victime immole, et le fidle
  et le prtre doivent s'offrir ainsi que Jsus-Christ s'est offert
  lui-mme: leur sacrifice uni au sien doit tre, comme le sien, sans
  rserve: car, nous aussi, nous sommes attachs  la Croix, et avec
  Jsus-Christ et en Jsus-Christ, nous souffrons pour nous, pour nos
  frres, pour les vivants, pour les morts, pour toute la grande famille
  humaine; ce qui fait dire  l'aptre saint Paul ces tonnantes
  paroles: _Je me rjouis de mes souffrances  cause de vous; et ce qui
  manque  la Passion de Jsus-Christ, je l'accomplis en ma chair, pour
  son corps qui est l'glise_[662]; non sans doute que la Passion du
  Sauveur ne ft plus que surabondante pour _ter le pch du
  monde_[663], et satisfaire  la justice de Dieu; mais parce que chacun
  de nous doit la reproduire en soi, et parce qu'_tant les membres d'un
  seul corps, qui est le corps du Christ_[664], tout ce que nous
  souffrons, il le souffre avec nous, de sorte que nos souffrances
  deviennent comme une partie de sa Passion propre.  Jsus! je m'offre
  avec vous, je m'offre tout entier; me voil sur l'autel: frappez,
  Seigneur, achevez le sacrifice; dtruisez tout ce qui en moi est de
  l'homme condamn, ces dsirs de la terre, ces affections, ces
  volonts, ces sens qui me troublent, ce corps de pch; et les yeux
  fixs sur votre Croix, je dirai: _Tout est consomm!_

  [660] Matth., XXVII, 47.

  [661] Joann., XIV, 30.

  [662] Coloss., I, 24.

  [663] Joann., I, 29.

  [664] I. Cor., XII, 27.




CHAPITRE IX.

Que nous devons nous offrir  Dieu avec tout ce qui est  nous, et prier
pour tous.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur,  qui tout appartient dans le ciel et sur la terre, je veux
aussi me donner  vous, par une oblation volontaire; je veux tre  vous
pour toujours.

Dans la simplicit de mon coeur, je m'offre  vous aujourd'hui, mon
Dieu, pour vous servir  jamais, pour vous obir, pour m'immoler sans
cesse  votre gloire.

Recevez-moi avec l'oblation sainte de votre prcieux Corps, que je vous
offre aujourd'hui en prsence des Anges, qui assistent invisiblement 
ce sacrifice; et faites qu'il porte des fruits de salut pour moi et pour
tout votre peuple.

2. Toutes les fautes et tous les crimes que j'ai commis devant vous et
devant vos saints Anges, depuis le jour o j'ai pu commencer  pcher
jusqu' ce moment, je vous les offre, Seigneur, sur votre autel de
propitiation, afin que vous les consumiez par le feu de votre amour, que
vous effaciez toutes les taches dont ils ont souill ma conscience, et
qu'aprs l'avoir purifie, vous me rendiez votre grce que mes pchs
m'avaient fait perdre, me les pardonnant tous pleinement, et me
recevant, dans votre misricorde, au baiser de paix.

3. Que puis-je faire pour expier mes pchs, que de les confesser
humblement, avec une amre douleur, et d'implorer sans cesse votre
clmence?

Je vous en conjure, exaucez-moi, soyez-moi propice, quand je me prsente
devant vous, mon Dieu.

J'ai une vive horreur de tous mes pchs, et je suis rsolu  ne plus
les commettre. Ils m'affligent profondment, et toute ma vie je ne
cesserai de m'en affliger, prt  faire pnitence, et  satisfaire pour
eux selon mon pouvoir.

Pardonnez-les-moi, Seigneur, pardonnez-les-moi, pour la gloire de votre
saint nom. Sauvez mon me, que vous avez rachete au prix de votre sang.

Voil que je m'abandonne  votre misricorde; je me remets entre vos
mains: traitez-moi selon votre bont, et non selon ma malice et mon
iniquit.

4. Je vous offre aussi tout ce qu'il y a de bien en moi, quelque faible,
quelque imparfait qu'il soit, afin que, l'purant, le sanctifiant, le
perfectionnant sans cesse, vous le rendiez plus digne de vous, plus
agrable  vos yeux, et que vous me conduisiez  une heureuse fin, moi
le plus inutile, le plus languissant et le dernier des hommes.

5. Je vous offre encore tous les pieux dsirs des mes fidles, les
besoins de mes parents, de mes amis, de mes frres, de mes soeurs, de
tous ceux qui me sont chers; de ceux qui m'ont fait, ou  d'autres,
quelque bien pour l'amour de vous; de ceux qui ont demand ou dsir que
j'offrisse des prires et le saint Sacrifice pour eux et pour les leurs,
soit qu'ils vivent encore en la chair, soit que le temps ait fini pour
eux.

Que tous sentent le secours de votre grce, la puissance de vos
consolations; protgez-les dans les prils, dlivrez-les de leurs
peines, et qu'affranchis de tous les maux, ils vous rendent, pleins de
joie, d'clatantes actions de grces.

6. Je vous offre enfin des supplications et l'hostie de paix,
principalement pour ceux qui m'ont offens en quelque chose, qui m'ont
contrist, qui m'ont blm, qui m'ont fait quelques torts ou quelques
peines; et pour tous ceux aussi que j'ai moi-mme affligs, blesss,
troubls, scandaliss, le sachant ou sans le savoir; afin que vous nous
pardonniez  tous nos pchs et nos offenses mutuelles.

tez de nos coeurs,  mon Dieu! le soupon, l'aigreur, la colre, tout
ce qui divise, tout ce qui peut altrer la charit et diminuer l'amour
fraternel.

Ayez piti, Seigneur, ayez piti de ces pauvres qui implorent votre
grce, votre misricorde; et faites que nous soyons dignes de jouir
ici-bas de vos dons, et d'arriver  l'ternelle vie. Ainsi soit-il.


RFLEXION.

  Aprs s'tre purifi par le sacrement de pnitence, et s'tre uni,
  selon tout ce qu'il est,  Jsus-Christ, hostie de propitiation pour
  le salut des hommes, le prtre s'offre encore pour eux et pour
  lui-mme, afin que la vertu du sacrifice qui va s'accomplir, lui soit
  applique, et  ses frres, et  tous ceux pour qui Jsus-Christ,
  sacrificateur, est victime[665], l'a consomm sur la Croix. Comme le
  Sauveur s'est immol pour lui, il veut s'immoler pour le Sauveur, ne
  vivre que pour sa gloire, et mourir pour elle. Il le supplie de
  consumer dans le feu de son amour tout ce qui reste en lui d'impur et
  de terrestre. Il dpose, en quelque manire, sur l'autel et ses
  penses et ses affections, ses volonts, ses dsirs, tout son tre,
  afin d'tre revtu en Jsus-Christ d'une vie nouvelle, de cette _vie
  selon Dieu_[666], qui fait que l'homme _ne vit plus pour soi, mais
  pour celui qui est mort et ressuscit pour lui_[667]. Ainsi ananti
  dans la prsence du souverain Matre, et comme baign dj du sang qui
  demande grce, il intercde pour ses proches, ses amis, ses
  bienfaiteurs, pour ses ennemis mme, pour ceux qui le hassent et le
  perscutent, embrassant dans sa charit, immense comme celle du
  Christ, toutes les cratures qu'il a rachetes, tous les enfants du
  Pre cleste, _qui fait luire son soleil sur les bons et sur les
  mchants_[668]. lev, par l'onction sacerdotale, entre la terre et le
  ciel, il couvre, pour ainsi dire, le genre humain tout entier de sa
  prire et de son amour. Il le voit, par le pch, dans un tat de
  mort, et ses dsirs l'enfantent  la vie: semblable au Mdiateur
  suprme, qui, _dans les jours de sa chair, offrant avec un grand cri
  et avec larmes, des prires et des supplications  celui qui peut
  sauver de la mort, fut exauc  cause de son respect_[669]. Oui, _le
  salut vient du Seigneur_[670]; _il a fait clater les merveilles de
  son Saint_[671]. Prtres du Dieu vivant, _offrez-lui le sacrifice de
  justice_[672]. _Je vous prierai, Seigneur; vous entendrez ma voix le
  matin; le matin je me prsenterai devant vous; j'entrerai dans votre
  maison, et, rempli de votre crainte, j'adorerai dans votre saint
  temple; et tous ceux qui esprent en vous se rjouiront, et ils
  tressailleront d'allgresse ternellement, parce que vous habiterez en
  eux_[673].

  [665] Hebr., IX, 14.

  [666] I. Petr., IV, 6.

  [667] II. Cor., V, 15.

  [668] Matth., V, 45.

  [669] Hebr., V, 7.

  [670] Ps. III, 9.

  [671] Ps. IV. 4.

  [672] _Ibid._, 6.

  [673] Ps. V, 4, 5, 12.




CHAPITRE X.

Qu'on ne doit pas facilement s'loigner de la sainte Communion.


VOIX DU BIEN-AIM.

1. Il faut recourir souvent  la source de la grce et de la divine
misricorde,  la source de toute bont et de toute puret, afin que
vous puissiez tre guri de vos passions et de vos vices, et que, plus
fort et plus vigilant, vous ne soyez ni vaincu par les attaques du
dmon, ni surpris par ses artifices.

L'ennemi des hommes, sachant quel est le fruit de la sainte Communion,
et combien est grand le remde qu'y trouvent les mes pieuses et
fidles, s'efforce, en toute occasion et par tous les moyens, de les en
loigner autant qu'il peut.

2. Aussi est-ce au moment o ils s'y disposent, que quelques-uns
prouvent les plus vives attaques de Satan.

Cet esprit de malice, comme il est crit au livre de Job, vient parmi
les enfants de Dieu pour les troubler par les ruses ordinaires de sa
haine, cherchant  leur inspirer des craintes excessives et de pnibles
perplexits, pour affaiblir leur amour, branler leur foi, afin qu'ils
renoncent  communier, ou qu'ils ne communient qu'avec tideur.

Mais il ne faut pas s'inquiter de ses artifices et de ses suggestions,
quelque honteuses, quelque horribles qu'elles soient, mais les rejeter
toutes sur lui.

Il faut se rire avec mpris de cet esprit misrable, et n'abandonner
jamais la sainte Communion,  cause de ses attaques et des mouvements
qu'il excite en nous.

3. Souvent aussi l'on s'en loigne par un dsir trop vif de la ferveur
sensible, et parce qu'on a conu de l'inquitude sur sa confession.

Agissez selon le conseil de personnes prudentes, et bannissez de votre
coeur l'anxit et les scrupules, parce qu'ils dtruisent la pit, et
sont un obstacle  la grce de Dieu.

Ne vous privez point de la sainte Communion, ds que vous prouvez
quelque trouble ou une lgre peine de conscience; mais confessez-vous
au plus tt, et pardonnez sincrement aux autres les offenses que vous
ayez reues d'eux.

Que si vous avez vous-mme offens quelqu'un, demandez-lui humblement
pardon, et Dieu aussi vous pardonnera.

4. Que sert de tarder  se confesser, et de diffrer la sainte
Communion?

Purifiez-vous promptement, htez-vous de rejeter le venin et de recourir
au remde; vous vous en trouverez mieux que de diffrer longtemps.

Si vous diffrez aujourd'hui pour une raison, peut-tre s'en
prsentera-t-il demain une plus forte; et vous pourriez ainsi tre sans
cesse dtourn de la Communion, et sans cesse vous y sentir moins
dispos.

Ne perdez pas un moment, secouez votre langueur, dchargez-vous de ce
qui vous pse: car  quoi revient-il de vivre toujours dans l'anxit,
toujours dans le trouble, et d'tre loign chaque jour par de nouveaux
obstacles de la Table sainte?

Rien au contraire ne nuit davantage que de s'abstenir longtemps de
communier, car d'ordinaire l'me tombe par l dans un profond
assoupissement.

 douleur! il se rencontre des chrtiens si tides et si lches, qu'ils
saisissent avec joie tous les prtextes pour diffrer  se confesser, et
ds lors aussi  communier, afin de n'tre pas obligs de veiller avec
plus de soin sur eux-mmes.

5. Hlas! qu'ils ont peu de pit, peu d'amour, ceux qui se privent si
aisment de la sainte Communion!

Qu'il est heureux, au contraire, et agrable  Dieu, celui qui vit de
telle sorte, et qui conserve sa conscience si pure, qu'il serait prpar
 communier tous les jours, et communierait en effet s'il lui tait
permis, et qu'il pt le faire sans singularit!

Si quelqu'un s'en abstient quelquefois par humilit, ou par une cause
lgitime, on doit louer son respect.

Mais si sa ferveur s'est refroidie, il doit se ranimer, et faire tout ce
qu'il peut; et Dieu secondera ses dsirs,  cause de la droiture de sa
volont qu'il considre principalement.

6. Que si des motifs lgitimes l'empchent d'approcher de la sainte
Table, il conservera toujours l'intention et le saint dsir de
communier; et ainsi il ne sera pas entirement priv du fruit du
Sacrement.

Quoique tout fidle doive,  certains jours et au temps fix, recevoir,
avec un tendre respect, le Corps du Sauveur dans son Sacrement, et
rechercher en cela plutt la gloire de Dieu que sa propre consolation;
cependant il peut aussi communier en esprit tous les jours,  toute
heure, avec beaucoup de fruit.

Car il communie de cette manire, et se nourrit invisiblement de
Jsus-Christ, toutes les fois qu'il mdite avec pit les mystres de
son Incarnation et de sa Passion, et qu'il s'enflamme de son amour.

7. Celui qui ne se prpare  la Communion qu'aux approches des ftes, ou
quand la coutume l'y oblige, sera souvent mal prpar.

Heureux celui qui s'offre au Seigneur en holocauste, toutes les fois
qu'il clbre le sacrifice, ou qu'il communie.

Ne soyez, en clbrant les saints mystres, ni trop lent ni trop prompt,
mais conformez-vous  l'usage ordinaire et rgulier de ceux avec qui
vous vivez.

Il ne faut point fatiguer les autres ni leur causer d'ennui, mais suivre
l'ordre commun tabli par vos pres, et consulter plutt l'utilit de
tous, que votre attrait et votre pit particulire.


RFLEXION.

  Qu'il faille exciter des chrtiens  s'asseoir  la Table sainte,  se
  nourrir du pain de vie,  recevoir en eux _l'auteur et le consommateur
  de la foi_[674], le Sauveur des hommes, le Verbe de Dieu; qu'ils
  cherchent de tous cts des prtextes pour se tenir loigns de lui;
  qu'ils regardent comme une dure obligation le devoir qu'impose
  l'glise de participer, en certains temps, au corps et au sang de
  Jsus-Christ: c'est quelque chose de si prodigieux et tout ensemble de
  si effrayant, que l'me fuit cette pense, comme elle fuirait une
  vision de l'enfer. Mais, parmi les fidles que l'amour attire au
  banquet sacr de l'poux, il en est qui, abuss par de tristes et
  fausses doctrines, ou retenus par les scrupules d'une conscience
  timide  l'excs, ne se croient jamais assez prpars, et se privent
  volontairement de la divine Eucharistie,  cause du respect mme que
  leur inspire cet auguste sacrement. Sans doute on doit s'prouver
  soi-mme; sans doute il serait  dsirer que ceux qui mangent le pain
  des Anges, eussent toute la puret de ces clestes esprits: mais celui
  qui connat notre misre, et qui est venu la gurir, n'exige pas que
  l'homme soit parfait pour approcher de la source des grces; il
  demande seulement qu'il se soit purifi par la pnitence, et qu'il
  apporte au pied de l'autel _un coeur contrit et humili_[675], un
  repentir sincre de ses fautes, une volont droite, un amour ardent.
  Tandis que Jsus repousse et maudit les Pharisiens, superbes
  observateurs de la Loi, il accueille la femme pcheresse, il compatit
   son humble douleur, il bnit ses larmes, et _beaucoup de pchs lui
  sont remis, parce qu'elle a beaucoup aim_[676]. Trop souvent les
  apparentes dlicatesses de conscience qui sparent longtemps de la
  communion, cachent un grand et coupable orgueil. Au lieu de
  s'abandonner aux conseils du guide qui tient la place de Dieu, on veut
  se conduire et se juger soi-mme: erreur funeste dont le dernier
  terme, le terme invitable est ou le dsespoir, ou une effroyable
  prsomption. Ne quittez, ne quittez jamais la voie de l'obissance:
  toutes les autres aboutissent  la perdition. Si l'on vous interdit
  l'accs de la Table sainte, abstenez-vous et pleurez; car quel sujet
  plus lgitime de pleurs? Si l'on vous dit: Allez  Jsus dans le
  sacrement de son amour; approchez avec allgresse. Nulle disposition
  n'gale le sacrifice entier du raisonnement humain et de la volont
  propre; ayez en tout et toujours la simplicit d'un petit enfant: la
  simplicit du coeur est chre  Dieu; il la bnit pour le temps, il la
  bnit pour l'ternit.

  [674] Hb., XII, 2.

  [675] Ps. L, 19.

  [676] Luc, VII, 47.




CHAPITRE XI.

Que le Corps de Jsus-Christ et l'criture sainte sont trs-ncessaires
 l'me fidle.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur Jsus, quelles dlices inondent l'me fidle admise  votre
Table, o on ne lui prsente d'autre aliment que vous-mme, son unique
bien-aim, le plus cher objet de ses dsirs!

Oh! qu'il me serait doux de rpandre en votre prsence des pleurs
d'amour, et d'arroser vos pieds de mes larmes comme Magdeleine!

Mais o est cette tendre pit, et cette abondante effusion de larmes
saintes?

Certes, en votre prsence et celle des saints Anges, tout mon coeur
devrait s'embraser et se fondre de joie.

Car vous m'tes vritablement prsent dans votre Sacrement, quoique
cach sous des apparences trangres.

2. Mes yeux ne pourraient supporter l'clat de votre divine lumire, et
le monde entier s'vanouirait devant la splendeur de votre gloire.

C'est donc pour mnager ma faiblesse que vous vous cachez sous les
voiles du Sacrement.

Je possde rellement et j'adore celui que les anges adorent dans le
ciel: mais je ne le vois encore que par la foi, tandis qu'ils le voient
tel qu'il est et sans voile!

Il faut que je me contente de ce flambeau de la vraie foi, et que je
marche  sa lumire, _jusqu' ce que luise l'aurore du jour ternel, et
que les ombres des figures dclinent_[677].

  [677] Cant., II, 17.

Mais _quand ce qui est parfait sera venu_[678], l'usage des Sacrements
cessera, parce que les bienheureux, dans la gloire cleste, n'ont plus
besoin de secours.

  [678] Cor., XIII, 10.

Ils se rjouissent sans fin dans la prsence de Dieu, et contemplent sa
gloire face  face; pntrs de sa lumire et comme plongs dans l'abme
de sa divinit, ils gotent le Verbe de Dieu fait chair, tel qu'il tait
au commencement et tel qu'il sera durant toute l'ternit.

3. Qu'au souvenir de ces merveilles, tout me soit un pesant ennui, mme
les consolations spirituelles! car tandis que je ne verrai point le
Seigneur mon Dieu dans l'clat de sa gloire, tout ce que je vois, tout
ce que j'entends en ce monde ne m'est rien.

Vous m'tes tmoin, Seigneur, que je ne trouve nulle part de
consolation, de repos en nulle crature; je ne puis en trouver qu'en
vous seul, mon Dieu, que je dsire contempler ternellement.

Mais cela ne peut tre tant que je vivrai dans ce corps mortel.

Il faut donc que je me prpare  une grande patience, et que je soumette
 votre volont tous mes dsirs.

Car vos Saints, Seigneur, qui, ravis d'allgresse, rgnent maintenant
avec vous dans le ciel, ont aussi, pendant qu'ils vivaient, attendu avec
une grande foi et une grande patience l'avnement de votre gloire.

Je crois ce qu'ils ont cru; ce qu'ils ont espr, je l'espre; j'ai la
confiance de parvenir, aid de votre grce, l o ils sont parvenus.

Jusque-l, je marcherai dans la foi, fortifi par leurs exemples.

J'aurai aussi les Livres saints pour me consoler et m'instruire, et
par-dessus tout votre sacr Corps, pour remde et pour refuge.

4. Car je sens que deux choses me sont ici-bas souverainement
ncessaires, et que sans elles je ne pourrais porter le poids de cette
misrable vie.

Enferm dans la prison du corps, j'ai besoin d'aliments et de lumire.

C'est pourquoi vous avez donn  ce pauvre infirme votre chair sacre,
pour tre la nourriture de son me et de son corps, et _votre parole
pour luire comme une lampe devant ses pas_[679].

  [679] Ps. CXVIII, 105.

Je ne pourrais vivre sans ces deux choses: car la parole de Dieu est la
lumire de l'me, et votre Sacrement le pain de vie.

On peut encore les regarder comme deux tables places dans les trsors
de l'glise.

L'une est la table de l'autel sacr, sur lequel repose un pain
sanctifi, c'est--dire le Corps prcieux de Jsus-Christ.

L'autre est la table de la loi divine, qui contient la doctrine sainte,
qui enseigne la vraie foi, qui soulve le voile du sanctuaire, et nous
conduit avec sret jusque dans le Saint des saints.

Je vous rends grces, Seigneur Jsus, lumire de l'ternelle lumire, de
nous avoir donn, par le ministre des prophtes, des aptres et des
autres docteurs, cette table de la doctrine sainte.

5. Je vous rends grces,  Crateur et Rdempteur des hommes, de ce
qu'afin de manifester votre amour au monde, vous avez prpar un grand
festin, o vous nous offrez pour nourriture, non l'agneau figuratif,
mais votre trs-saint Corps et votre Sang.

Dans ce sacr banquet, que partagent avec nous les Anges, mais dont ils
gotent plus vivement la douceur, vous comblez de joie tous les fidles,
et vous les enivrez du calice du salut, qui contient toutes les dlices
du ciel.

6. Oh! qu'elles sont grandes, qu'elles sont glorieuses les fonctions des
prtres,  qui il a t donn de consacrer le Dieu de majest par des
paroles saintes, de le bnir de leurs lvres, de le tenir entre leurs
mains, de le recevoir dans leur bouche, et de le distribuer aux autres
hommes!

Oh! qu'elles doivent tre innocentes les mains du prtre, que sa bouche
doit tre pure, son corps saint et son me exempte des plus lgres
taches, pour recevoir si souvent l'Auteur de la puret!

Il ne doit sortir rien que de saint, rien que d'honnte, rien que
d'utile, de la bouche du prtre qui participe si frquemment au
Sacrement de Jsus-Christ.

7. Qu'ils soient simples et chastes les yeux qui contemplent
habituellement le Corps de Jsus-Christ. Qu'elles soient pures et
leves au ciel, les mains qui touchent sans cesse le Crateur du ciel
et de la terre.

C'est aux prtres surtout qu'il est dit dans la Loi: _Soyez saints,
parce que je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu_[680].

  [680] Lev., XIX, 2; XX, 7.

8. Que votre grce nous aide,  Dieu tout-puissant, nous qui avons t
revtus du sacerdoce, afin que nous puissions vous servir dignement,
avec une vraie pit et une conscience pure.

Et si nous ne pouvons vivre dans une innocence aussi parfaite que nous
le devrions, accordez-nous du moins de pleurer sincrement nos fautes,
et de former, en esprit d'humilit, la ferme rsolution de vous servir
dsormais avec plus de ferveur.


RFLEXION.

  Qu'est-ce que la terre? Un lieu d'exil, _une valle de larmes_, comme
  l'appelle l'glise. L'homme y cherche dans les tnbres la vrit, qui
  est la vie de son intelligence; il y cherche, au milieu de maux sans
  nombre, un bien, il ne sait quel bien, immense, inpuisable, ternel,
  qui est la vie de son coeur: et tout ce qu'il cherche lui chappe. Le
  doute, l'opinion, l'erreur, fatiguent sa raison puise. Ce qu'il a
  cru des biens se change en amertume. Il trouve au fond de tout le vide
  et l'ennui. Est-il seul, son me retombe avec douleur sur elle-mme:
  il a besoin de support, et malheur  lui s'il met sa confiance dans
  les autres hommes! Ils se masquent pour le surprendre, ils profanent
  pour le tromper le nom d'ami: tandis que leur bouche lui sourit, ils
  lui tendent des piges dans l'ombre, et quand  force de ruses, de
  mensonges et de basses noirceurs, ils l'ont envelopp de leurs rets,
  tout  coup, se dvoilant, ils se ruent sur lui et le dvorent, comme
  l'hyne dvore sa proie. Lamentable condition! Mais Dieu n'a pas
  abandonn sa pauvre crature dans ces extrmits de la misre. Il
  l'claire par sa parole, il la soutient par sa grce, il l'anime, il
  la console par la foi d'une vie meilleure, par l'esprance de
  possder, aprs ces jours d'preuve, le bien auquel elle aspire, le
  bien infini, qui est lui-mme. Et ces dons merveilleux d'un amour
  innarrable, rassembls, concentrs, en quelque sorte, dans la divine
  Eucharistie, y sont offerts  nos dsirs sans autre mesure que ces
  dsirs mmes. Toutes les fois que nous approchons de cet auguste
  Sacrement, nous recevons en nous la Sagesse, la Lumire incre, le
  Verbe de Dieu, la Parole vivante; nous recevons l'Auteur de la grce,
  le Consommateur de la foi, le gage immortel de notre esprance: la
  chair crucifie pour nous s'incorpore  notre chair, le sang qui a
  sauv le monde se mle  notre sang; un saint baiser unit notre me 
  l'me du Rdempteur; sa Divinit nous pntre, et consume en nous tout
  ce que le pch avait corrompu: l'ami fidle repose dans notre sein,
  il nous parle, il nous dit: _Pose-moi comme un sceau sur ton coeur;
  car l'amour est plus fort que la mort_[681]: et alors, embrass de cet
  _amour ardent comme le feu_[682], nous ne voyons plus que le
  bien-aim, nous n'avons plus de vie que la sienne, et la tristesse de
  notre plerinage s'vanouit dans les joies du Ciel.

  [681] Cant., VIII, 6.

  [682] _Ibid._




CHAPITRE XII.

Qu'on doit se prparer avec un grand soin  la sainte Communion.


VOIX DU BIEN-AIM.

1. Je suis l'ami de la puret, et c'est de moi que vient toute saintet.

Je cherche un coeur pur, et l est le lieu de mon repos.

_Prparez-moi un grand Cnacle, et je clbrerai chez vous la Pque avec
mes disciples_[683].

  [683] Marc., XIV, 15. Luc., XXII, 12.

Si vous voulez que je vienne  vous, et que je demeure en vous,
_purifiez-vous du vieux levain_[684], et nettoyez la maison de votre
coeur.

  [684] I. Cor., V, 7.

Bannissez-en les penses du sicle, et le tumulte des vices.

_Comme le passereau qui gmit sous un toit solitaire_[685],
rappelez-vous vos pchs dans l'amertume de votre me.

  [685] Ps. CI, 8.

Car un ami prpare toujours  son ami le lieu le meilleur et le plus
beau; et c'est ainsi qu'il lui fait connatre avec quelle affection il
le reoit.

2. Sachez cependant que vous ne pouvez, quels que soient vos propres
efforts, vous prparer dignement, quand vous y emploieriez une anne
entire, sans vous occuper d'autre chose.

Mais c'est par ma grce et ma seule bont qu'il vous est permis
d'approcher de ma table, comme un mendiant invit au festin du riche, et
qui n'a, pour reconnatre ce bienfait, que d'humbles actions de grces.

Faites ce qui est en vous, et faites-le avec un grand soin. Recevez, non
pour suivre la coutume ou pour remplir un devoir rigoureux, mais avec
crainte, avec respect, avec amour, le corps du Seigneur bien-aim, de
votre Dieu, qui daigne venir  vous.

C'est moi qui vous appelle, qui vous commande de venir: je supplerai 
ce qui vous manque; venez et recevez-moi.

3. Lorsque je vous accorde le don de la ferveur, remerciez-en votre
Dieu: car ce n'est pas que vous en soyez digne, mais parce que j'ai eu
piti de vous.

Si vous vous sentez, au contraire, aride, priez avec instance, gmissez
et ne cessez point de frapper  la porte, jusqu' ce que vous obteniez
quelque miette de ma table, ou une goutte des eaux salutaires de la
grce.

Vous avez besoin de moi, et je n'ai pas besoin de vous. Vous ne venez
pas  moi pour me sanctifier; mais c'est moi qui viens  vous pour vous
rendre meilleur et plus saint.

Vous venez pour que je vous sanctifie, et pour vous unir  moi, pour
recevoir une grce nouvelle, et vous enflammer d'une nouvelle ardeur
d'avancer dans la vertu.

Ne ngligez point cette grce; mais prparez votre coeur avec un soin
extrme, et recevez-y votre bien-aim.

4. Mais il ne faut pas seulement vous exciter  la ferveur avant la
Communion, il faut encore travailler  vous y conserver aprs; et la
vigilance qui la doit suivre n'est pas moins ncessaire que la
prparation qui la prcde: car cette vigilance est elle-mme la
meilleure prparation pour obtenir une grce plus grande.

Rien, au contraire, n'loigne davantage des dispositions o l'on doit
tre pour communier, que de se trop rpandre au dehors en sortant de la
Table sainte.

Parlez peu, retirez-vous dans un lieu secret, et jouissez de votre Dieu.

Car vous possdez celui que le monde entier ne peut vous ravir.

Je suis celui  qui vous vous devez donner sans rserve; de sorte que,
dgag de toute inquitude, vous ne viviez plus en vous, mais en moi.


RFLEXION.

  La prparation  la Pque nouvelle comprend deux choses: il faut
  purifier le Cnacle, et il faut l'orner; c'est--dire que, pour
  recevoir dignement le corps et le sang de Jsus-Christ, l'me doit
  tre avant tout exempte de souillures, elle doit avoir t lave dans
  les eaux de la pnitence, et ensuite s'tre exerce  la pratique des
  vertus, qui la rendent agrable  Dieu. Ce qui plat au Seigneur, ce
  qui attire ses grces, c'est une profonde humilit[686], un souverain
  mpris de soi-mme, une foi vive, un abandon parfait  ses volonts,
  le dtachement de la terre et le dsir des biens clestes, _la charit
  qui est douce, patiente, qui n'est point jalouse, qui n'agit point
  tmrairement, qui ne s'enfle point d'orgueil, qui n'est point
  ambitieuse, qui ne cherche point ses intrts, qui ne s'aigrit de
  rien, ne souponne point le mal, ne se rjouit point de l'injustice,
  mais se rjouit de la vrit; qui souffre tout, croit tout, espre
  tout, supporte tout_[687]: charit vraiment divine, et, selon la
  doctrine du grand aptre, prfrable  tout ce qu'il y a de plus
  lev. _Quand je parlerais toutes les langues des hommes et le langage
  des Anges, si je n'ai point la charit, je suis comme un airain
  sonnant, ou une cymbale retentissante. Et quand j'aurais le don de
  prophtie, quand je pntrerais tous les mystres, et que je
  possderais toute science, quand j'aurais la foi parfaite jusqu'
  transporter les montagnes, si je n'ai point la charit, je ne suis
  rien. Et quand j'aurais distribu tous mes biens pour nourrir les
  pauvres, et livr mon corps aux flammes, si je n'ai point la charit,
  tout cela ne me sert de rien_[688]. me chrtienne; qui aspirez au
  banquet nuptial, imitez donc les Vierges sages; _prenez de l'huile,
  allumez votre lampe, pour aller au-devant de l'poux_[689]; car celles
  dont les lampes seront teintes, entendront cette parole terrible: _En
  vrit je ne vous connais point_[690].

  [686] I. Petr., V, 5.

  [687] Cor., XIII, 4-7.

  [688] I. Cor., XIII, 1-3.

  [689] Luc., XXV, 4 et seq.

  [690] _Ibid._, 12.




CHAPITRE XIII.

Que le fidle doit dsirer de tout son coeur de s'unir  Jsus-Christ
dans la Communion.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Qui me donnera, Seigneur, de vous trouver seul, et de vous ouvrir
tout mon coeur, et de jouir de vous comme mon me le dsire; de sorte
que je ne sois plus pour personne un objet de mpris, et, qu'tranger 
toute crature, vous me parliez seul, et moi  vous, comme un ami parle
 son ami, et s'assied avec lui  la mme table?

Ce que je demande, ce que je dsire, c'est d'tre uni tout entier 
vous, que mon coeur se dtache de toutes les choses cres, et que, par
la sainte Communion et la frquente clbration des divins mystres,
j'apprenne  goter les choses du ciel et de l'ternit.

Ah! Seigneur mon Dieu, quand, m'oubliant tout  fait moi-mme, serai-je
parfaitement uni  vous, et absorb en vous?

Que je sois en vous, et vous en moi, et que cette union soit
inaltrable!

2. Vous tes vraiment mon bien-aim, _choisi entre mille_[691], en qui
mon me se complat, et veut demeurer  jamais.

  [691] Cant., V, 10.

Vous tes _le Roi pacifique_[692]; en vous est la paix souveraine et le
vrai repos; hors de vous, il n'y a que travail, douleur, misre infinie.

  [692] I. Paralip., XXII, 9.

_Vous tes vraiment un Dieu cach_; vous vous loignez des impies, mais
_vous aimez  converser avec les humbles et les simples_[693].

  [693] Is., XIV, 15. Prov., III, 32.

_Oh! que votre tendresse est touchante, Seigneur, vous qui, pour montrer
 vos enfants tout votre amour, daignez les rassasier d'un pain
dlicieux qui descend du ciel_[694]!

  [694] Offic. du S. Sacrem.

Certes, _nul autre peuple, quelque grand qu'il soit, n'a des dieux qui
s'approchent de lui_[695], comme vous, mon Dieu; vous vous rendez
prsent  tous vos fidles, vous donnant vous-mme  eux chaque jour,
pour tre leur nourriture, et pour qu'ils jouissent de vous, afin de les
consoler et d'lever leur coeur vers le ciel.

  [695] Deut., IV, 7.

3. Quel est le peuple, en effet, comparable au peuple chrtien? quelle
est, sous le ciel, la crature aussi chrie que l'me fervente en qui
Dieu daigne entrer pour la nourrir de sa chair glorieuse?

 faveur ineffable!  condescendance merveilleuse!  amour infini, qui
n'a t montr qu' l'homme!

Mais que rendrai-je au Seigneur pour cette grce, pour cette immense
charit?

Je ne puis rien offrir  mon Dieu qui lui soit plus agrable, que de lui
donner mon coeur sans rserve, et de m'unir intimement  lui.

Alors mes entrailles tressailliront de joie, lorsque mon me sera
parfaitement unie  Dieu.

Alors il me dira: Si vous voulez tre avec moi, je veux tre avec vous.
Et je lui rpondrai: Daignez demeurer avec moi, Seigneur; je dsire
ardemment d'tre avec vous. Tout mon dsir est que mon coeur vous soit
uni.


RFLEXION.

  Je m'abandonne  vous,  mon Dieu:  votre unit pour tre fait un
  avec vous;  votre infinit et  votre immensit incomprhensible,
  pour m'y perdre et m'y oublier moi-mme;  votre sagesse infinie, pour
  tre gouvern selon vos desseins, et non pas selon mes penses;  vos
  dcrets ternels, connus et inconnus, pour m'y conformer, parce qu'ils
  sont tous galement justes;  votre ternit, pour en faire mon
  bonheur;  votre toute-puissance, pour tre toujours sous votre main;
   votre bont paternelle, afin que, dans le temps que vous m'avez
  marqu, vous receviez mon esprit entre vos bras;  votre justice,
  autant qu'elle justifie l'impie et le pcheur, afin que, d'impie et de
  pcheur, vous le fassiez juste et saint. Il n'y a qu' cette justice
  qui punit les crimes que je ne veux pas m'abandonner; car ce serait
  m'abandonner  la damnation que je mrite; et nanmoins, Seigneur,
  elle est sainte, cette justice, comme tous vos autres attributs; elle
  est sainte et ne doit pas tre prive de son sacrifice. Il faut donc
  aussi m'y abandonner, et voici que Jsus-Christ se prsente, afin que
  je m'y abandonne en lui et par lui[696].

  [696] Bossuet.




CHAPITRE XIV.

Du dsir ardent que quelques mes saintes ont de recevoir le Corps de
Jsus-Christ.


VOIX DU DISCIPLE.

1. _Combien est grande,  mon Dieu, l'abondance de douceur que vous avez
rserve  ceux qui vous craignent_[697]!

  [697] Ps. XXX, 23.

Quand je viens  considrer avec quel dsir et quel amour quelques mes
fidles s'approchent, Seigneur, de votre sacrement, alors je me confonds
souvent en moi-mme, et je rougis de me prsenter  votre autel et  la
table sacre de la Communion, avec tant de froideur et de scheresse;
d'y porter un coeur si aride, si tide, et de ne point ressentir cet
attrait puissant, cette ardeur qu'prouvent quelques-uns de vos
serviteurs, qui, en se disposant  vous recevoir, ne sauraient retenir
leurs larmes, tant le dsir qui les presse est grand, et leur motion
profonde.

Ils ont soif de vous,  mon Dieu, qui tes la source d'eau vive; et leur
coeur et leur bouche s'ouvrent galement pour s'y dsaltrer. Rien ne
peut rassasier ni temprer leur faim que votre sacr Corps, qu'ils
reoivent avec une sainte avidit et les transports d'une joie
ineffable.

2. Oh! que cette ardente foi est une preuve sensible de votre prsence
dans le sacrement!

Car _ils reconnaissent vritablement le Seigneur dans la fraction du
pain, ceux dont le coeur est tout brlant, lorsque Jsus est avec
eux_[698].

  [698] Luc., XXIV, 49.

Qu'une affection si tendre, un amour si vif, est souvent loin de moi!

Soyez-moi propice,  bon Jsus, plein de douceur et de misricorde! Ayez
piti d'un pauvre mendiant, et faites que j'prouve, au moins
quelquefois, dans la sainte Communion, quelques mouvements de cet amour
qui embrase tout le coeur, afin que ma foi s'affermisse, que mon
esprance en votre bont s'accroisse, et qu'enflamm par cette manne
cleste, jamais la charit ne s teigne en moi.

3. Dieu de bont, vous tes tout-puissant pour m'accorder la grce que
j'implore, pour me remplir de l'esprit de ferveur, et me visiter dans
votre clmence, quand le jour choisi par vous sera venu.

Car encore que je ne brle pas de la mme ardeur que ces mes pieuses,
cependant, par votre grce, j'aspire  leur ressembler, dsirant et
demandant d'tre compt parmi ceux qui ont pour vous un si vif amour, et
d'entrer dans leur socit sainte.


RFLEXION.

  _Avant le jour de la Pque, Jsus sachant que son heure tait venue de
  passer de ce monde  son Pre; comme il avait aim les siens qui
  taient dans le monde, il les aima jusqu' la fin_[699]. Ce fut alors
  qu'il institua la divine Eucharistie, comme pour perptuer sa demeure
  au milieu des disciples qu'il avait aims, et de tous ceux qu'il
  aimerait jusqu' la consommation des sicles, accomplissant ainsi
  cette promesse: _Je ne vous laisserai pas orphelins; je viendrai 
  vous_[700]: et il est venu, _il a habit parmi nous, et nous avons vu
  sa gloire, la gloire du Fils unique du Pre, plein de grce et de
  vrit_[701]. Il est vrai que sa prsence se drobe  nos sens; mais
  elle n'en est ni moins relle, ni moins efficace: ainsi je crois,
  Seigneur; ainsi j'adore. Si Jsus-Christ, en se donnant  nous dans le
  Sacrement de l'autel, ne se couvrait pas d'un voile, s'il ne retenait
  pas en soi une partie de sa lumire, s'il se montrait selon tout ce
  qu'il est, _plus beau qu'aucun des enfants des hommes_[702], et avec
  une tendresse ineffable aspirant de s'unir  nous, _corps  corps,
  coeur  coeur, esprit  esprit_[703], notre frle humanit ne pourrait
  supporter le poids d'une flicit semblable, et l'me briserait ses
  liens mortels. C'est pourquoi le divin Sauveur a voulu ne se rendre
  visible qu' la foi seule; et la foi suffit pour embraser de telles
  ardeurs les vrais fidles, qu'il n'est rien sur la terre de comparable
   leur amour. Aucune langue ne peut exprimer ce qui se passe, dans le
  secret du coeur, entre l'poux et l'pouse: ces transports, ce calme,
  ces lans du dsir, cette joie de la possession, ces chastes
  embrassements de deux mes perdues l'une dans l'autre, cette douce
  langueur, ces paroles brlantes, ce silence plus ravissant. Ah! _si
  vous saviez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit: Donnez-moi
   boire, vous lui demanderiez vous-mme, et il vous donnerait de l'eau
  vive_[704]. Tous les saints lui ont demand, et il a entendu leur
  voix, et il les a dsaltrs  la source ternelle. Demandez aussi,
  priez, suppliez: _l'Esprit et l'pouse disent: Venez. Et que celui qui
  coute, dise: Venez. Que celui qui a soif vienne, et que celui qui
  veut, reoive gratuitement l'eau qui donne la vie._ Et l'poux dit:
  _Je viens. Ainsi soit-il! Venez, Seigneur Jsus_[705].

  [699] Joann., XIII, 1.

  [700] _Ibid._, XIV, 18.

  [701] _Ibid._, I, 14.

  [702] Ps. XLIV.

  [703] Bossuet.

  [704] Joann., IV, 10.

  [705] Apoc., XXII. 17, 20.




CHAPITRE XV.

Que la grce de la dvotion s'acquiert par l'humilit et l'abngation de
soi-mme.


VOIX DU BIEN-AIM.

1. Il faut dsirer ardemment la grce de la ferveur, ne vous lasser
jamais de la demander, l'attendre patiemment et avec confiance, la
recevoir avec gratitude, la conserver avec humilit, concourir avec zle
 son opration, et, jusqu' ce que Dieu vienne  vous, ne vous point
inquiter en quel temps et de quelle manire il lui plaira de vous
visiter.

Vous devez surtout vous humilier, lorsque vous ne sentez en vous que peu
ou point de ferveur; mais ne vous laissez point trop abattre, et ne vous
affligez point avec excs.

Souvent Dieu donne en un moment ce qu'il a longtemps refus; il accorde
quelquefois  la fin de la prire, ce qu'il a diffr de donner au
commencement.

2. Si la grce tait toujours donne aussitt qu'on la dsire, ce serait
une tentation pour la faiblesse de l'homme.

C'est pourquoi l'on doit attendre la grce de la ferveur avec une
confiance ferme et une humble patience.

Lorsqu'elle vous est cependant ou refuse ou te secrtement, ne
l'imputez qu' vous-mme et  vos pchs.

C'est souvent peu de chose qui arrte, ou qui affaiblit la grce; si
pourtant l'on peut appeler peu de chose, et si l'on ne doit pas plutt
compter pour beaucoup, ce qui nous prive d'un si grand bien.

Mais, quel que soit cet obstacle, si vous le surmontez parfaitement,
vous obtiendrez ce que vous demandez.

3. Car, ds que vous vous serez donn  Dieu de tout votre coeur, et
que, cessant d'errer d'objets en objets au gr de vos dsirs, vous vous
serez remis entirement entre ses mains, vous trouverez la paix dans
cette union, parce que rien ne vous sera doux que ce qui peut lui
plaire.

Quiconque lvera donc son intention vers Dieu avec un coeur simple, et
se dgagera de tout amour et de toute aversion drgle des cratures,
sera propre  recevoir la grce, et digne du don de la ferveur.

Car Dieu rpand sa bndiction o il trouve des vases vides; et plus un
homme renonce parfaitement aux choses d'ici-bas, plus il se mprise et
meurt  lui-mme, plus la grce vient  lui promptement, plus elle
remplit son coeur, et l'affranchit et l'lve.

4. Alors, ravi d'tonnement, il verra ce qu'il n'avait point vu, et il
sera dans l'abondance, et son coeur se dilatera, parce que le Seigneur
est avec lui, et qu'il s'est lui-mme remis sans rserve et pour
toujours entre ses mains.

C'est ainsi que sera bni l'homme qui cherche Dieu de tout son coeur, et
_qui n'a pas reu son me en vain_[706].

  [706] Ps. XXIII, 4.

Ce disciple fidle, en recevant la sainte Eucharistie, mrite d'obtenir
la grce d'une union plus grande avec le Seigneur, parce qu'il ne
considre point ce qui lui est doux, ce qui le console, mais, au-dessus
de toute douceur et de toute consolation, l'honneur et la gloire de
Dieu.


RFLEXION.

  Bien qu'on doive aimer Dieu pour lui seul, il est permis de dsirer
  ses dons, pourvu qu'on demeure pleinement soumis  sa volont sainte.
  Les grces les plus prcieuses ne sont pas toujours les grces
  senties, celles qui, pour ainsi dire, inondent l'me de lumire et de
  joie. Elles peuvent, si l'on n'y prend garde, exciter la vaine
  complaisance. Souvent il est plus sr de marcher en cette vie dans les
  tnbres de la pure foi, d'tre prouv par la tristesse, la
  souffrance, l'amertume, et de porter la Croix intrieure comme Jsus,
  lorsqu'il s'criait: _Mon Pre! pourquoi m'avez-vous dlaiss_[707]?
  Alors tout orgueil est abattu; on ne trouve en soi qu'infirmit; on
  s'humilie sous la main qui frappe, mais qui frappe pour gurir, et ce
  saint exercice d'abngation, plus mritoire pour l'me fidle et plus
  agrable  Dieu qu'aucune ferveur sensible, attendrit le cleste poux
  et le ramne prs de l'pouse qui, prive de son bien-aim, _veillait_
  dans sa douleur, _semblable au passereau solitaire qui gmit sous le
  toit_[708]. Il se dcouvre  elle dans la divine Eucharistie; il la
  console, il essuie ses larmes, il lui prodigue ses chastes caresses,
  il l'embrase de son amour, comme les disciples d'Emmas, alors qu'ils
  disaient: _Notre coeur n'tait-il pas tout brlant au dedans de nous,
  lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les
  critures[709]?_ Seigneur, je m'avoue indigne de goter ces
  ravissantes douceurs. _Je connais mon iniquit, et mon pch est sans
  cesse devant moi_[710]. Que me devez-vous, sinon la rigueur et le
  chtiment? Et toutefois j'oserai implorer votre misricorde immense:
  je m'approcherai, le front contre terre, de la source d'eau vive,
  esprant que votre piti en laissera tomber quelques gouttes sur mon
  me aride. _Accordez-moi, Seigneur, ce rafrachissement avant que je
  m'en aille, et bientt je ne serai plus_[711].

  [707] Marc., XV, 34.

  [708] Ps. CI, 8.

  [709] Luc., XXIV, 32.

  [710] Ps. L, 5.

  [711] Ps. XXVIII, 14.




CHAPITRE XVI.

Qu'il faut dans la Communion exposer ses besoins  Jsus-Christ, et lui
demander sa grce.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur plein de tendresse et de bont, que je dsire recevoir en ce
moment avec un pieux respect, vous connaissez mon infirmit et mes
pressants besoins; vous savez en combien de maux et de vices je suis
plong, quelles sont mes peines, mes tentations, mes troubles et mes
souillures.

Je viens  vous chercher le remde, pour obtenir un peu de soulagement
et de consolation.

Je parle  celui qui sait tout, qui voit tout ce qu'il y a de plus
secret en moi, et qui seul peut me secourir et me consoler parfaitement.

Vous savez quels biens me sont principalement ncessaires, et combien je
suis pauvre en vertus.

2. Voil que je suis devant vous, pauvre et nu, demandant votre grce,
implorant voire misricorde.

Rassasiez ce mendiant affam, rchauffez ma froideur du feu de votre
amour, clairez mes tnbres par la lumire de votre prsence.

Changez pour moi toutes les choses de la terre en amertume; faites que
tout ce qui m'est dur et pnible, fortifie ma patience: que je mprise
et que j'oublie tout ce qui est cr, tout ce qui passe.

levez mon coeur  vous dans le ciel, et ne me laissez pas errer sur la
terre.

Que, de ce moment et  jamais, rien ne me soit doux que vous seul, parce
que vous seul tes ma nourriture, mon breuvage, mon amour, ma joie, ma
douceur et tout mon bien.

3. Oh! que ne puis-je, enflamm, embras par votre prsence, tre
transform en vous, de sorte que je devienne un mme esprit avec vous,
par la grce d'une union intime, et par l'effusion d'un ardent amour!

Ne souffrez pas que je m'loigne de vous sans m'tre rassasi et
dsaltr; mais usez envers moi de la mme misricorde dont vous avez
souvent us avec vos Saints d'une manire si merveilleuse.

Qui pourrait s'tonner qu'en m'approchant de vous je fusse entirement
consum de votre ardeur, puisque vous tes un feu qui brle toujours et
ne s'teint jamais, un amour qui purifie les coeurs, et qui claire
l'intelligence?


RFLEXION.

  Ce n'est point en nous efforant d'lever notre esprit  de sublimes
  penses, que nous recueillerons le fruit de la sainte Communion; mais
  en adorant, pleins d'amour, Jsus-Christ en nous, en lui ouvrant notre
  coeur avec une grande confiance et une grande simplicit, _comme un
  ami parle  son ami_[712]. Nous avons des besoins, il faut les lui
  exposer. Nous sommes couverts de plaies, il faut les lui montrer, afin
  qu'il les lave dans son divin sang. Nous sommes faibles, il faut lui
  demander de ranimer nos forces. Nous sommes nus, affams, altrs; il
  faut lui dire: Ayez piti de ce pauvre mendiant. De lui dcoulent
  toutes les grces. coutez ses paroles: _Je suis la rsurrection et la
  vie: celui qui croit en moi, encore qu'il soit mort, il vivra: et tout
  homme qui vit et qui croit en moi ne mourra point  jamais.
  Croyez-vous ainsi[713]?_  chrtien! je ne te dis plus rien: c'est
  Jsus-Christ qui te parle en la personne de Marthe; rponds avec elle.
  _Oui, Seigneur, je crois que vous tes le Christ, fils du Dieu vivant,
  qui tes venu en ce monde_[714]. Ajoutez avec saint Paul: _Afin de
  sauver les pcheurs, desquels je suis le premier_[715]. Crois donc,
  me chrtienne, adore, espre, aime.  Jsus! tez les voiles, et que
  je vous voie.  Jsus! parlez dans mon coeur, et faites que je vous
  coute. Parlez, parlez, parlez; Il n'y a plus qu'un moment: parlez.
  Donnez-moi des larmes pour vous rpondre: frappez la pierre; et que
  les eaux d'un amour plein d'esprance, pntr de reconnaissance,
  coulent jusqu' terre[716].

  [712] Levit., XXXIII, 11.

  [713] Joann., XI, 25, 26.

  [714] Joann., XI, 27.

  [715] I. Tim., I, 15.

  [716] Bossuet.




CHAPITRE XVII.

Du dsir ardent de recevoir Jsus-Christ.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur, je dsire vous recevoir avec un pieux et ardent amour, avec
toute la tendresse et l'affection de mon coeur, comme vous ont dsir
dans la Communion tant de Saints et de fidles qui vous taient si
chers,  cause de leur vie pure et de leur fervente pit.

 mon Dieu! Amour ternel, mon unique bien, ma flicit toujours
durable, je dsire vous recevoir avec toute la ferveur, tout le respect
qu'ait jamais pu ressentir aucun de vos Saints.

2. Et quoique je sois indigne d'prouver ces admirables sentiments
d'amour, je vous offre cependant toute l'affection de mon coeur, comme
si j'tais anim seul de ces dsirs enflamms qui vous sont si
agrables.

Tout ce que peut concevoir et dsirer une me pieuse, je vous le
prsente, je vous l'offre, avec un respect profond et une vive ardeur.

Je ne veux rien me rserver; mais je veux vous offrir sans rserve le
sacrifice de moi-mme et de tout ce qui est  moi.

Seigneur mon Dieu, mon Crateur et mon Rdempteur, je dsire vous
recevoir aujourd'hui avec autant de ferveur et de respect, avec autant
de zle pour votre gloire, avec autant de reconnaissance, de saintet,
d'amour, de foi, d'esprance et de puret, que vous dsira et vous reut
votre sainte Mre, la glorieuse Vierge Marie; lorsque, l'Ange lui
annonant le mystre de l'Incarnation, elle rpondit avec une pieuse
humilit: _Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre
parole_[717].

  [717] Luc., I, 38.

3. Et de mme que votre bienheureux prcurseur, le plus grand des
Saints, Jean-Baptiste, lorsqu'il tait encore dans le sein de sa mre,
tressaillit de joie en votre prsence, par un mouvement du Saint-Esprit,
et que, vous voyant ensuite converser avec les hommes, il disait avec un
tendre amour et en s'humiliant profondment: _L'ami de l'poux, qui est
prs de lui et qui l'coute, est ravi d'allgresse, parce qu'il entend
la voix de l'poux_[718]; ainsi je voudrais tre embras des plus
saints, des plus ardents dsirs, et m'offrir  vous de toute l'affection
de mon coeur.

  [718] Joann., III, 29.

C'est pourquoi je vous offre tous les transports d'amour et de joie, les
extases, les ravissements, les rvlations, les visions clestes de
toutes les mes saintes, avec les hommages que vous rendent et vous
rendront  jamais toutes les cratures dans le ciel et sur la terre; je
vous les offre ainsi que leurs vertus, pour moi et pour tous ceux qui se
sont recommands  mes prires, afin qu'ils clbrent dignement vos
louanges, et vous glorifient ternellement.

4. Seigneur mon Dieu, recevez mes voeux, et le dsir qui m'anime de vous
louer, de vous bnir, avec l'amour immense, infini, d  votre ineffable
grandeur.

Voil ce que je vous offre, et ce que je voudrais vous offrir chaque
jour et  chaque moment; et je prie et je conjure, de tout mon coeur,
tous les esprits clestes et tous vos fidles serviteurs, de s'unir 
moi pour vous louer, et vous rendre de dignes actions de grces.

5. Que tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues vous
bnissent, et clbrent, dans des transports de joie et d'amour, la
douceur et la saintet de votre nom.

Que tous ceux qui offrent, avec rvrence et avec pit, les divins
mystres, et qui les reoivent avec une pleine foi, trouvent devant vous
grce et misricorde, et qu'ils prient avec instance pour moi, pauvre
pcheur.

Et lorsque aprs s'tre unis  vous, selon leurs pieux dsirs, ils se
retireront de la Table sainte, rassasis et consols merveilleusement,
qu'ils daignent se souvenir de moi, qui languis dans l'indigence.


RFLEXION.

  Que cet adorable Sacrement opre en moi,  mon Sauveur! la rmission
  de mes pchs; que ce sang divin me purifie; qu'il lave toutes les
  taches qui ont souill cette robe nuptiale dont vous m'aviez revtu
  dans le baptme, afin que je puisse m'asseoir avec assurance au
  banquet des noces de votre Fils. Je suis, je l'avoue, une me
  pcheresse, une pouse infidle, qui ai manqu une infinit de fois 
  la foi donne: _Mais revenez_, me dites-vous,  Seigneur! _revenez, je
  vous recevrai_[719]: pourvu que vous ayez repris votre premire robe,
  et que vous portiez, dans l'anneau que l'on vous met au doigt, la
  marque de l'union o le Verbe divin entre avec vous. Rendez-moi cet
  anneau mystique: revtez-moi de nouveau,  mon Pre, comme un enfant
  prodigue qui retourne  vous, de cette robe de l'innocence et de la
  saintet que je dois apporter  votre Table. C'est l'immortelle parure
  que vous nous demandez, vous qui tes en mme temps l'poux, le
  convive et la victime immole qu'on nous donne  manger. C'est  cette
  Table mystrieuse que l'on trouve l'accomplissement de cette parole:
  _Qui me mange vivra pour moi_[720]. Qu'elle s'accomplisse en moi, 
  mon Sauveur! que j'en sente l'effet: transformez-moi en vous, et que
  ce soit vous-mme qui viviez en moi. Mais, pour cela, que je
  m'approche de ce cleste repos avec les habits les plus magnifiques;
  que j'y vienne avec toutes les vertus; que j'y coure avec une joie
  digne d'un tel festin et de la viande immortelle que vous m'y
  donnez[721].

  [719] Jer., III, 1.

  [720] Joann., VI, 58.

  [721] Bossuet.




CHAPITRE XVIII.

Qu'on ne doit point chercher  pntrer le mystre de l'Eucharistie,
mais qu'il faut soumettre ses sens  la Foi.


VOIX DU BIEN-AIM.

1. Gardez-vous du dsir curieux et inutile de sonder ce profond mystre,
si vous ne voulez pas vous plonger dans un abme de doutes.

_Celui qui scrute la majest sera accabl par la gloire_[722].

  [722] Prov., XXV, 27.

Dieu peut faire plus que l'homme ne peut comprendre.

On ne dfend pas une humble et pieuse recherche de la vrit, pourvu
qu'on soit toujours prt  se laisser instruire, et qu'on s'attache
fidlement  la sainte doctrine des Pres.

2. Heureuse la simplicit qui laisse le sentier des questions
difficiles, pour marcher dans la voie droite et sre des commandements
de Dieu.

Plusieurs ont perdu la pit en voulant approfondir ce qui est
impntrable.

Ce qu'on demande de vous, c'est la foi et une vie pure, et non une
intelligence qui pntre la profondeur des mystres de Dieu.

Si vous ne comprenez pas ce qui est au-dessous de vous, comment
comprendrez-vous ce qui est au-dessus?

Soumettez-vous humblement  Dieu, captivez votre raison sous le joug de
la foi; et vous recevrez la lumire de la science, selon qu'il vous sera
utile ou ncessaire.

3. Plusieurs sont violemment tents sur la foi  ce Sacrement; mais il
faut l'imputer moins  eux qu' l'ennemi.

Ne vous troublez point, ne disputez point avec vos penses, ne rpondez
point aux doutes que le dmon vous suggre; mais croyez  la parole de
Dieu, croyez  ses Saints et  ses Prophtes, et l'esprit de malice
s'enfuira loin de vous.

Il est souvent trs-utile  un serviteur de Dieu d'tre prouv ainsi.

Car le dmon ne tente point les infidles et les pcheurs qui sont  lui
dj; mais il attaque et tourmente de diverses manires les mes pieuses
et fidles.

4. Allez donc avec une foi simple et inbranlable, et recevez le
Sacrement avec un humble respect, vous reposant sur la toute-puissance
de Dieu, de ce que vous ne pourrez comprendre.

Dieu ne trompe point; mais celui qui se croit trop lui-mme est souvent
tromp.

Dieu s'approche des simples; il se rvle aux humbles, _il donne
l'intelligence aux petits_[723], et il cache sa grce aux curieux et aux
superbes.

  [723] Ps. CXVIII, 130.

La raison de l'homme est faible, et se trompe aisment; mais la vraie
foi ne peut tre trompe.

5. La raison et toutes les recherches naturelles doivent suivre la foi,
et non la prcder ni la combattre.

Car la foi et l'amour s'lvent par-dessus tout, et oprent d'une
manire inconnue dans le trs-saint et trs-auguste Sacrement.

Dieu ternel, immense, infiniment puissant, fait dans le ciel et sur la
terre des choses grandes, incomprhensibles, et nul ne saurait pntrer
ses merveilles.

Si les oeuvres de Dieu taient telles que la raison de l'homme pt
aisment les comprendre, elles cesseraient d'tre merveilleuses et ne
pourraient tre appeles ineffables.


RFLEXION.

  L'impie veut savoir, et c'est l sa perte. Il demande le salut  la
  science, il le demande  l'orgueil, il se le demande  lui-mme: et du
  fond de son intelligence tnbreuse, de sa nature impuissante et
  dgrade, sort une rponse de mort. Chrtiens, ne l'oubliez jamais,
  _le juste vit de la foi_[724]. Vivez donc de la foi, en vivant de
  l'adorable Eucharistie, qui en est la plus forte comme la plus douce
  preuve. Celui _qui est la voie, la vrit, la vie_[725],
  Jsus-Christ, fils de Dieu, a parl; il a dit: _Ceci est mon corps,
  ceci est mon sang_[726]. _Le croyez-vous ainsi_[727]? Oui, je le crois
  ainsi, Seigneur. _Le ciel et la terre passeront, mais vos paroles ne
  passeront point_[728]. Je crois et je confesse que ce qui tait du
  pain est vraiment votre corps, que ce qui tait du vin est vraiment
  votre sang. Mon esprit se soumet, et impose silence aux sens rvolts.
  _Dieu a tant aim l'homme qu'il a donn pour lui son fils
  unique_[729]: et pour complter, pour perptuer  jamais ce grand don,
  le Fils aussi se donne  l'homme, tous les jours,  la Table sainte,
  rellement et substantiellement. Encore un coup, je crois, Seigneur,
  _je crois  l'amour que Dieu a eu pour nous_[730],  l'amour du Pre,
   l'amour du Fils; et cet amour infini explique tout, claircit tout,
  satisfait  tout. Qu'importe que nous comprenions? Ne savons-nous pas
  que vos _voies sont impntrables_[731], _et que celui qui scrute la
  majest sera opprim par la gloire_[732]? Notre bonheur est de croire
  sans comprendre; notre bonheur est de nous plonger les yeux ferms et
  de nous perdre dans l'abme incomprhensible de votre amour. Que la
  raison superbe et contentieuse se taise donc: qu'elle cesse d'opposer
  insolemment sa faiblesse  votre toute-puissance.  ses doutes,  ses
  demandes curieuses, nous n'avons qu'une rponse: _Dieu a tant aim!_
  et cette rponse suffit, et nulle autre ne suffit sans elle. Elle
  pntre comme une vive lumire, au fond du coeur en tat de
  l'entendre, _du coeur qui croit  l'amour_, qui sait et qui sent ce
  que c'est que d'aimer. Vous vous tonnez qu'un Dieu se cache sous les
  faibles apparences d'un pain terrestre et corruptible, que le Sauveur
  des hommes se soit fait leur aliment; vous hsitez, votre foi
  chancelle: c'est que vous n'aimez pas! et vous, mes croyantes, mes
  fidles, allez  l'autel avec joie, fermet, confiance; allez  Jsus,
  allez au banquet mystrieux de l'amour. Et o irions-nous, Seigneur?
  Quoi!  la chair et au sang,  la raison,  la philosophie? aux sages
  du monde? aux murmurateurs, aux incrdules,  ceux qui sont encore
  tous les jours  nous demander: Comment nous peut-il donner sa chair 
  manger? comment est-il dans le ciel, si, en mme temps, on le mange
  sur la terre? Non, Seigneur, nous ne voulons point aller  eux, ni
  suivre ceux qui vous quittent. Nous suivrons saint Pierre, et nous
  dirons[733]: _Matre, o irions-nous? vous avez les paroles de la vie
  ternelle_[734].

  [724] Rom., I, 17.

  [725] Joann., XIV, 6.

  [726] Matth., XXVI, 26, 28.

  [727] Joann., XI, 26.

  [728] Matth., XXIV, 35.

  [729] Joann., III, 16.

  [730] I. Joan., IV, 16.

  [731] Rom., XI, 33.

  [732] Prov., XXV, 27.

  [733] Joann., VI, 60.

  [734] Bossuet.


FIN DU LIVRE QUATRIME.




PRIRES PENDANT LA MESSE.


_Ces Prires sont extraites du MANUEL DE PIT de Fnelon_.


  La Messe est de toutes les actions du Christianisme la plus glorieuse
   Dieu et la plus utile au salut de l'homme. Jsus-Christ y renouvelle
  le grand mystre de la Rdemption. Il se fait encore dans ce sacrifice
  rel, quoique non sanglant, notre victime, et vient en personne nous
  appliquer  chacun en particulier les mrites de ce sang adorable
  qu'il a rpandu pour nous tous sur la croix. Assistez donc  la sainte
  messe avec modestie, avec attention, avec respect; venez-y avec des
  dispositions vraiment chrtiennes; prenez-y l'esprit de Jsus-Christ,
  offrez-vous avec lui et par lui.


AVANT LA MESSE.

Je crois fermement,  mon Dieu! que la Messe est le sacrifice non
sanglant du corps et du sang de Jsus-Christ, votre Fils. Faites que j'y
assiste aujourd'hui avec l'attention, le respect et la frayeur que
demandent de si redoutables mystres.

Je m'unis au prtre et  toute votre glise, pour vous offrir ce
sacrifice dans les mmes rues, dans lesquelles Jsus-Christ l'a offert.

Ne permettez pas que j'entre dans la salle du festin des noces de votre
Fils, sans avoir la robe nuptiale. Purifiez mon me; les choses saintes
sont pour les saints; il ne m'est pas permis d'approcher si prs de
vous, que je n'aie t auparavant mes souliers de mes pieds,
c'est--dire l'attachement et l'affection de mon coeur au pch. Je
dteste donc tous mes pchs; je vous en demande pardon, j'y renonce 
jamais.


PENDANT QUE LE PRTRE EST AU BAS DE L'AUTEL.

  Le prtre, tant au pied de l'autel, commence par le signe de la
  croix, pour faire concevoir la pense de l'auguste prsence de la
  Sainte Trinit, et invoquer son secours. Le _Confiteor_ se dit pour
  demander pardon  Dieu de nos pchs par les mrites de Jsus-Christ
  notre Sauveur, de la sainte Vierge et de tous les Saints.

Mon Dieu! faites que je connaisse et que je sente le nombre et
l'normit de mes pchs; je vous supplie, par les mrites de
Jsus-Christ et par l'intercession de la sainte Vierge et de tous les
Saints, de m'en accorder le pardon et la rmission.


LORSQUE LE PRTRE MONTE  L'AUTEL.

  Le prtre baise l'autel pour marque de l'esprance qu'il a d'tre
  rconcili avec Dieu. Animons-nous avec lui d'une sainte confiance.


 L'INTROT.

Mon Dieu! purifiez par votre grce mon coeur et mes lvres, pour me
rendre digne de vous offrir avec le prtre les louanges qu'il vous
donne, et d'obtenir la misricorde qu'il vous demande pour moi et pour
tous les fidles vivants et morts.


AU KYRIE ELEISON.

  Ces mots grecs signifient: _Seigneur, ayez piti de nous! Christ, ayez
  piti de nous!_ Chaque invocation se rpte trois fois, afin d'exciter
  l'attention et la ferveur des fidles, et de nous faire voir que ce
  n'est qu' force de prier que nous pouvons obtenir le secours de Dieu
  dans nos besoins.

Pre tout-puissant qui nous avez crs, ayez piti de nous! Fils ternel
qui nous avez rachets, ayez piti de nous! Esprit saint, qui seul
pouvez nous sanctifier, ayez piti de nous!


AU GLORIA IN EXCELSIS.

  Le _Gloria in excelsis_ est un cantique de joie compos par les anges
  et par les hommes; l'glise y exprime le respect qu'elle a pour la
  majest de Dieu, et l'amour qu'elle porte  son fils Jsus-Christ.

  Gloire  Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes
  de bonne volont. Nous vous louons. Nous vous bnissons. Nous vous
  adorons. Nous vous glorifions. Nous vous rendons grces  cause de
  votre grande gloire.  Seigneur Dieu! Roi du ciel,  Dieu! Pre
  tout-puissant! Seigneur, Fils unique de Dieu, Jsus-Christ. Seigneur
  Dieu, Agneau de Dieu, Fils du Pre. Vous qui effacez les pchs du
  monde, ayez piti de nous. Vous qui effacez les pchs du monde,
  recevez notre prire. Vous qui tes assis  la droite de Dieu, ayez
  piti de nous. Car vous tes le seul Saint, le seul Seigneur, le seul
  Trs-Haut,  Jsus-Christ, avec le Saint-Esprit, en la gloire de Dieu
  le Pre. Ainsi soit-il.

  Gloria in excelsis Deo, et in terr pax hominibus bon voluntatis.
  Laudamus te. Benedicimus te. Adoramus te. Glorificamus te. Gratias
  agimus tibi, propter magnam gloriam tuam. Domine Deus, Rex coelestis,
  Deus pater omnipotens. Domine, Fili unigenite, Jesu Christe. Domine
  Deus, Agnus Dei, Filius Patris. Qui tollis peccata mundi, miserere
  nobis. Qui tollis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram. Qui
  sedes ad dexteram Patris, miserere nobis. Quoniam tu solus Sanctus, tu
  solus Dominus, tu solus Altisssimus, Jesu Christe, cum sancto Spiritu,
  in glori Dei Patris. Amen.

  Aprs le _Gloria_, le prtre se tourne vers les fidles, en disant:
  _Dominus vobiscum_, c'est--dire, que le Seigneur soit avec vous, pour
  les avertir qu'il va prier pour lui et pour eux.

Seigneur, rpandez votre esprit sur le prtre et sur nous, afin que nous
puissions vous bien prier et tre exaucs pour votre gloire et pour
notre salut.


PENDANT L'OREMUS.

  Par ce mot _oremus_, qui veut dire _prions_, le prtre nous invite 
  nous unir  lui pour l'accomplissement de nos demandes  Dieu. Il
  finit l'oraison par les mots de _per Dominum nostrum Jesum Christum,
  etc._, c'est--dire, Seigneur nous vous demandons ces choses par
  Jsus-Christ, notre mdiateur auprs de vous.

Seigneur, daignez couter favorablement les prires que le prtre vous
adresse pour nous. Donnez-nous, s'il vous plat, les grces et les
vertus dont nous avons besoin pour mriter le bonheur ternel.
Remplissez notre coeur de reconnaissance pour vos bonts, d'aversion
pour nos dfauts, de charit pour notre prochain, mme pour nos ennemis.
Enfin, mon Dieu, faites que nous nous conduisions en tout temps et en
toute occasion d'une manire qui vous soit agrable. Nous sommes
indignes de toutes ces grces, mais nous vous les demandons au nom et
par les mrites de Jsus-Christ, qui les a mrites pour nous.


DE L'AMEN.

  On rpond _Amen_, aprs les oraisons, c'est--dire, _ainsi soit-il_,
  pour montrer que nous consentons aux paroles du prtre, et que nous
  ratifions toutes les demandes qu'il a faites  Dieu.


 L'PTRE.

  L'ptre contient les enseignements des Prophtes et des Aptres; elle
  nous apprend  connatre,  servir Dieu, et nous prpare  la
  perfection de la loi qui est renferme dans l'vangile.

Seigneur, vos saintes critures nous apprennent qu'il faut fuir le pch
comme un serpent; qu'il faut nous abstenir de tout ce qui a quelque
apparence de mal; qu'il faut nous supporter charitablement les uns les
autres, souffrir patiemment les injures et les injustices qu'on nous
fera, ne rendre jamais le mal pour le mal, et tcher de gagner ceux qui
nous perscutent en leur faisant du bien. Imprimez,  mon Dieu! toutes
ces vrits dans notre coeur, et faites, par votre grce, que nous nous
y conformions dans toute notre conduite.


 L'VANGILE.

  L'vangile contient la vie de Jsus-Christ et la loi qu'il nous a
  apporte; ce sont les paroles de la vie ternelle que les fidles
  doivent couter, mditer, pour en nourrir leur me. On se lve  cet
  effet, afin de marquer que nous devons tout quitter pour suivre
  Jsus-Christ, et nous tenir prts  ce qu'il commande dans son
  vangile. Nous faisons une croix sur notre front pour annoncer que
  nous ne rougirons jamais de l'vangile; sur notre bouche, pour montrer
  que nous serons toujours prts  confesser notre foi; sur notre coeur,
  pour signifier que notre coeur sera toujours  Dieu seul.

Mon Dieu, vous nous enseignez dans votre vangile que tous ceux qui
disent: Seigneur, Seigneur (c'est--dire qui se contentent de faire des
prires sans avoir une volont sincre de garder votre loi), n'entreront
pas dans le royaume du ciel; mais que ceux-l y entreront qui auront
fait la volont de Dieu en pratiquant ses commandements, et en
s'acquittant fidlement des devoirs de leur tat; vous nous enseignez
aussi qu'il faut tre doux et humble de coeur, aimer nos ennemis,
renoncer  nous-mmes, combattre sans cesse nos mauvaises inclinations,
porter notre croix tous les jours et mener une vie mortifie et
pnitente. Faites-nous la grce d'aimer ces vrits, puisque ce ne sera
qu'en les aimant que nous les observerons comme nous le devons.


AU CREDO.

  Le _Credo_ est une profession de foi par laquelle le prtre et les
  fidles dclarent publiquement qu'ils croient toutes les vrits de la
  religion enseignes par l'glise.

  Je crois en un seul Dieu, Pre tout-puissant, qui a fait le ciel et la
  terre, et toutes les choses visibles et invisibles. Et en un seul
  Seigneur Jsus-Christ, Fils unique de Dieu, et n du Pre avant tous
  les sicles; Dieu de Dieu, lumire de lumire, vrai Dieu de vrai Dieu;
  qui n'a pas t fait, mais engendr, consubstantiel au Pre, par qui
  tout a t fait; qui est descendu des cieux pour nous autres hommes et
  pour notre salut; qui s'est incarn en prenant un corps dans le sein
  de la Vierge Marie, par l'opration du Saint-Esprit; qui S'EST FAIT
  HOMME; qui a t crucifi pour nous sous Ponce-Pilate; qui a souffert,
  et qui a t mis an tombeau; qui est ressuscit le troisime jour,
  selon les critures; qui est mont au ciel, o il est assis  la
  droite du Pre; qui viendra de nouveau plein de gloire pour juger les
  vivants et les morts, et dont le rgne n'aura point de fin. Je crois
  au Saint-Esprit, qui est aussi Seigneur, et qui donne la vie; qui
  procde du Pre et du Fils; qui est ador et glorifi conjointement
  avec le Pre et le Fils; qui a parl par les Prophtes. Je crois
  l'glise, qui est Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Je confesse
  un Baptme pour la rmission des pchs. J'attends la Rsurrection des
  morts, et la vie du sicle  venir. Ainsi soit-il.

  Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, factorem coeli et terr,
  visibilium omnium et invisibilium. Et in unum Dominum Jesum Christum
  Filium Dei unigenitum: Et ex Patre natum ante omnia secula: Deum de
  Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero: Genitum non factum,
  consubstantialem Patri, per quem omnia facta sunt: Qui propter nos
  homines, et propter nostram salutem descendit de Coelis: Et incarnatus
  est de Spiritu sancto, ex Mari Virgine: Et HOMO FACTUS EST.
  Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato; passus et sepultus est.
  Et resurrexit terti die secundm Scripturas. Et ascendit in Coelum,
  sedet ad dexteram Patris. Et iterm venturus est cum glori judicare
  vivos et mortuos; cujus regni non erit finis. Et in Spiritum sanctum
  Dominum, et vivificantem; qui ex Patre Filioque procedit; qui cum
  Patre et Filio simul adoratur et conglorificatur; qui locutus est per
  Prophetas. Et Unam, Sanctam, Catholicam, et Apostolicam Ecclesiam.
  Confiteor unum Baptisma in remissionem peccatorum. Et expecto
  resurrectionem mortuorum, et vitam venturi seculi. Amen.


 L'OFFERTOIRE.

  Le prtre ayant dcouvert le calice, prend le pain et le vin qui vont
  tre changs en corps et sang de Jsus-Christ; il les lve un peu,
  les offre  Dieu comme prpars  devenir par la conscration une
  hostie sainte et sans tache, le suppliant de la recevoir pour
  l'expiation de ses pchs, de ceux des assistants et de tous les
  fidles vivants et morts. Nous devons donc nous unir au prtre dans
  cette action si utile  notre salut.

Pre ternel, recevez le pain et le vin qui vous sont offerts, et qui
seront bientt changs au corps et au sang de Jsus-Christ votre Fils,
qui veut nous servir de victime, s'offrir lui-mme pour nous, et nous
offrir avec lui. Tout indignes que nous sommes,  mon Dieu! nous vous
offrons ce divin Fils pour vous rendre par lui toute la gloire qui vous
est due, pour vous remercier de tous vos bienfaits, et pour obtenir par
ses mrites la rmission de nos pchs, et toutes les grces qui nous
sont ncessaires pour parvenir  la vie ternelle.


AU LAVABO.

  Le prtre ayant lav ses mains avant de commencer la messe, lave ici
  ses doigts, pour montrer que ce n'est pas assez pour clbrer les
  saints mystres de n'tre point souill d'actions criminelles, mais
  qu'il faut se purifier des moindres taches du pch.

Mon Dieu, daignez laver mon me et la purifier de toutes les souillures
du pch, dtruisez en moi jusqu'aux moindres imperfections, et rendez
par votre sainte grce mon me aussi pure qu'elle l'tait aprs le
baptme.


 L'ORATE FRATRES.

  Le prtre se tourne vers les assistants en leur disant: _Priez, mes
  frres_, pour les avertir de se joindre  lui par leurs prires, et
  rendre ainsi agrable  Dieu l'oblation qu'il va lui faire du
  sacrifice pour lui et pour eux.

Seigneur, exaucez les prires de tous vos fidles qui sont unis pour
vous offrir ce grand sacrifice, que nous vous supplions de recevoir pour
la gloire de votre nom, pour notre utilit particulire et pour le bien
de toute votre glise. Daignez mettre dans notre coeur les dispositions
ncessaires pour assister utilement et avec fruit  cette grande action
de notre religion: sanctifiez le prtre qui clbre vos divins mystres,
et purifiez ses mains et son coeur, afin qu'il soit en tat d'attirer
vos grces sur lui et sur nous.


 LA PRFACE ET AU SANCTUS.

  Les apprts du sacrifice sont termins: le mystre de foi va
  s'accomplir.  ces paroles que le prtre vous adresse, _le coeur en
  haut_, levez vos sentiments et vos penses jusqu' ces esprits
  immortels qui,  la vue des merveilles de misricorde et d'amour,
  prtes  se renouveler sur l'autel, font clater leurs transports par
  les plus doux cantiques, et dites avec eux:

Qu'il est juste, qu'il est raisonnable, Pre tout-puissant, Dieu
ternel, de vous rendre grces en tout temps et en tous lieux, puisque
vous ne cessez jamais de faire du bien aux hommes! Mais comment vos
pauvres cratures pourront-elles clbrer dignement vos grandeurs? Ce
sera par votre Fils adorable, Jsus-Christ. Nous vous adresserons les
louanges qu'il nous a enseignes, ou plutt nous vous offrirons celles
qu'il vous adressera lui-mme, ce sacrifice de ses lvres, qu'il portait
jusqu' votre trne, pendant les jours de sa vie mortelle. C'est par lui
que les Anges glorifient votre Majest, que les Dominations, que les
Puissances vous rvrent en tremblant. Souffrez,  Pre saint,
qu'unissant nos faibles voix  leurs choeurs glorieux, nous rptions
avec eux cet hymne, qui retentira ternellement dans la sainte Sion:

Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armes. Le ciel et la
terre sont remplis de sa gloire et de sa puissance; gloire  Dieu au
plus haut des cieux.


AU MEMENTO DES VIVANTS.

  Le prtre fait ce _Memento_, parce qu'il offre le sacrifice pour lui,
  pour tous les assistants et pour toute l'glise, c'est--dire, pour la
  socit des fidles, et particulirement pour ceux qu'il recommande 
  Dieu. Imitons l'exemple du prtre, et joignons nos prires aux
  siennes.

Seigneur, nous vous offrons ce grand sacrifice pour tous nos besoins, et
principalement pour ceux de nos mes; nous vous l'offrons aussi pour
toute l'glise, pour le Pape, pour les vques, pour les princes et
autres suprieurs qui nous gouvernent, et pour tous les fidles qui sont
rpandus par toute la terre. Nous vous l'offrons en particulier pour nos
parents, pour nos bienfaiteurs, pour nos amis, et aussi pour nos
ennemis. Nous vous supplions par les mrites de Jsus-Christ, et par
l'intercession de la sainte Vierge et de tous les Saints, de nous donner
la paix durant cette vie, de nous sauver de la damnation ternelle, et
de nous mettre au nombre de vos lus, afin que nous puissions vous aimer
et vous louer avec les Anges et les Saints pendant toute l'ternit.


 LA CONSCRATION.

   ce moment redoutable nous devons redoubler d'attention et de
  ferveur, en adressant  Dieu toutes sortes de remercments de ce qu'il
  va nous donner de nouveau son Fils Jsus-Christ pour rdempteur.

Mon Sauveur Jsus-Christ, je crois que vous faites sur l'autel, par le
ministre du prtre, ce que vous avez fait la veille de votre mort, en
changeant le pain et le vin en votre corps et en votre sang: daignez
aussi changer mon coeur par la puissance de votre grce; donnez-moi un
coeur qui soit selon le vtre.


 L'LVATION.

  C'est pour rendre  Dieu un hommage infini, que le prtre lve en sa
  prsence le corps et le sang de Jsus-Christ. On doit alors se
  recueillir profondment prostern et en silence, pour adorer Dieu du
  fond de son coeur; on pourra dire ensuite la prire suivante:

Je vous adore, mon aimable Sauveur, qui avez bien voulu tre attach
pour moi sur la croix.  bon Jsus! qui avez t le prix de mon me,
soyez mon salut et ma vie. Je vous adore prsent sur l'autel, je
m'anantis devant vous et avec vous, Seigneur, augmentez ma foi, mon
respect et ma reconnaissance pour vous.


APRS L'LVATION.

 Pre de misricorde! nous vous offrons cette hostie sainte qui est sur
l'autel, pour vous rendre nos hommages et nos adorations, pour vous
remercier de tous vos bienfaits, pour obtenir le pardon de nos pchs,
et pour vous demander toutes les grces dont nous avons besoin pour
mener une vie chrtienne, exempte de pchs et remplie de bonnes
oeuvres.


AU MEMENTO DES MORTS.

  Le prtre prie Dieu de se souvenir de ceux qui, tant morts dans la
  foi et dans la grce, n'ont cependant pas t trouvs assez purs pour
  entrer dans le ciel aussitt aprs leur mort, et qui souffrent les
  peines du purgatoire.

Nous vous supplions aussi,  mon Dieu! de vous souvenir des fidles qui
sont morts dans votre grce, particulirement de nos parents, amis et
bienfaiteurs; daignez leur pardonner les restes de leurs pchs, et leur
accorder le repos ternel et la joie de votre paradis. Comme rien n'est
bon, rien ne vous plat qu'en Jsus-Christ votre Fils, et que vous ne
nous aimez qu' cause que nous sommes ses membres; c'est par lui que
vous nous donnez les grces; recevez par lui nos remercments, soyez
bni et glorifi en lui, par lui et avec lui,  Dieu! Pre
tout-puissant, en l'unit du Saint-Esprit dans tous les sicles des
sicles.


AU NOBIS QUOQUE PECCATORIBUS.

  On se frappe alors la poitrine, pour faire voir qu'on est pcheur,
  qu'on a besoin de la misricorde de Dieu; et pour l'obtenir, nous
  fondons notre esprance sur sa bont divine, et sur les mrites du
  sacrifice de Jsus-Christ renouvel sur l'autel par les mains du
  prtre.


AU PATER.

  Le prtre dit cette prire, parce qu'elle fut enseigne par
  Jsus-Christ lui mme, et qu'elle est la plus sainte et la plus
  efficace que l'on puisse faire, renfermant tout ce que nous devons
  demander  Dieu. Nous devons donc aussi la rciter avec ferveur et
  confiance.

Mon Dieu, dlivrez-moi des pchs que j'ai commis pendant ma vie passe
et dont je suis comptable  votre justice; dlivrez-moi de mes mauvaises
habitudes, et de ma concupiscence toujours prsente, qui me sollicite au
mal. Enfin, mon Dieu, dlivrez-moi des tentations du dmon, de la chair
et du monde, et de la mort ternelle.


 L'AGNUS DEI.

  Le prtre, avant la communion, priant pour tout le peuple, fait cette
  invocation  Jsus-Christ, pour reconnatre le besoin que nous avons
  toujours de sa misricorde.

Mon Sauveur Jsus-Christ, vous tes le vritable agneau de Dieu immol
pour effacer nos pchs; faites par votre grce qu'ayant reu le pardon
de nos pchs, nous menions une vie nouvelle, et accordez-nous la
charit et la paix avec notre prochain, que vous avez tant recommandes,
et qui est si ncessaire pour avoir part aux effets et aux grces de la
sainte communion.


AU DOMINE NON SUM DIGNUS.

  Lorsque le prtre va communier, il dit trois fois avec un profond
  sentiment de son indignit: _Domine, non sum dignus_, c'est--dire,
  _Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi; mais dites
  seulement une parole, et mon me sera gurie_. Quand nous ne
  communions pas rellement, nous devons toujours communier
  spirituellement, en demandant  Jsus-Christ de nous donner son esprit
  par la participation de sa grce.

Seigneur, quoique je sois trs-indigne par mes pchs et mes infidlits
de m'approcher de votre autel, et de vous recevoir par la communion,
j'ose vous supplier de me donner quelque part  vos misricordes.
Daignez m'accorder la grce de participer  la vertu de votre sacrifice;
clairez mon esprit, fortifiez ma volont et purifiez mon coeur pour ne
penser qu' vous, pour ne vouloir et n'aimer que vous, et pour l'amour
de vous; faites par votre grce que je dsire de ne vivre, de ne
souffrir et de ne mourir que pour vous.


AUX DERNIRES ORAISONS.

  Le prtre demande les fruits de l'excellent sacrifice qui vient d'tre
  offert  Dieu; ce sont la rmission des pchs, la grce d'une sainte
  vie, et le mrite de la vie ternelle.

Mon Dieu, accordez-nous, en vertu du sacrifice que nous venons de vous
offrir, la rmission de nos pchs et toutes les grces qui nous sont
ncessaires pour nous sauver. Donnez-nous surtout un amour ardent pour
vous, une grande crainte de vous dplaire, un grand dsir et un grand
soin de vous plaire, l'application  nos devoirs, la patience dans les
afflictions, la douceur et la charit pour bien vivre avec tout le
monde, l'humanit, la puret, la temprance, la mortification de nos
sens, un grand dtachement des biens, des plaisirs et des honneurs de ce
monde, un grand dgot et une sainte horreur des folles joies du sicle;
un vritable esprit de pnitence, qui nous inspire une vive douleur des
pchs de notre vie passe, un dsir sincre de les expier, et une ferme
rsolution de n'y plus retomber et d'en viter toutes les occasions.
Enfin, mon Dieu, donnez-nous toutes les grces ncessaires pour mener
une vie chrtienne, suivie d'une sainte mort et d'une heureuse ternit.


 L'ITE MISSA EST.

  Le prtre, se tournant vers le peuple, l'avertit par ces mots que le
  sacrifice de la messe est achev. Il donne ensuite la bndiction au
  nom de la sainte Trinit.


QUAND LE PRTRE DONNE LA BNDICTION.

Dieu tout-puissant et tout misricordieux, Pre, Fils et Saint-Esprit,
bnissez-nous par Jsus-Christ, et que cette bndiction nous soit un
gage de la bndiction que vous donnerez un jour  vos lus.


AU DERNIER VANGILE.

  Avant de quitter le saint autel, le prtre dit l'vangile de saint
  Jean, qui annonce l'ternit du Verbe et la misricorde qui l'a port
   prendre notre chair et  habiter parmi nous. Demandons d'tre du
  nombre de ceux qui le reoivent et deviennent ses enfants.

Seigneur, gravez par votre grce votre vangile dans nos esprits et dans
nos coeurs, afin que nous ne suivions plus l'garement de nos penses,
la fougue de nos passions ni le drglement de notre coeur; mais que
nous nous soumettions entirement  tout ce que vous demandez de nous,
et que nous rglions toutes nos dmarches sur les maximes de votre saint
vangile, et non sur les maximes et sur les coutumes corrompues du
monde.


PRIRE APRS LA MESSE.

Mon Dieu, je vous remercie des grces et des bonnes rsolutions que vous
m'avez inspires pendant le saint sacrifice de la messe; donnez-moi la
grce de les mettre toutes en pratique. Faites que je montre par ma
conduite le reste de la journe, que ce n'est pas en vain que j'ai
offert avec le prtre ce saint sacrifice; faites-moi souvenir que je
viens de vous prsenter, par Jsus-Christ, mon me, mon corps, ma vie,
mon travail, mon occupation, mes biens, tout ce que je suis et tout ce
que j'ai. C'est pourquoi je dois avoir grand soin de les employer 
votre service, par l'intercession de la sainte Vierge et de tous les
Saints. Ainsi soit-il.




VPRES DU DIMANCHE


V. Deus, in adjutorium meum intende.

R. Domine, ad adjuvandum me festina.

V. Gloria Patri, et Filio, et Spiritui sancto.

R. Sicut erat in Principio, et nunc et semper, et in secula seculorum
Amen.


PSAUME 109.

Dixit Dominus Domino meo: * Sede  dextris meis,

Donec ponam inimicos tuos * scabellum pedum tuorum.

Virgam virtutis tu emittet Dominus ex Sion: * Dominare in medio
inimicorum tuorum.

Tecum principium in die virtutis tu in splendoribus Sanctorum; * ex
utero ante luciferum genui te.

Juravit Dominus, et non poenitebit eum: * tu es sacerdos in ternum
secundm ordinem Melchisedech.

Dominus  dextris tuis: * confregit in die ir su reges.

Judicabit in nationibus, implebit ruinas; * conquassabit capita in terr
multorum.

De torrente in vi bibet; * proptere exaltabit caput.

Gloria Patri, etc.


PSAUME 110.

Confitebor tibi, Domine, in toto corde meo; * in concilio justorum et
congregatione.

Magna opera Domini, * exquisita in omnes voluntates ejus.

Confessio et magnificentia opus ejus, * et justitia ejus manet in
seculum seculi.

Memoriam fecit mirabilium suorum misericors et miserator Dominus: *
escam dedit timentibus se.

Memor erit in seculum testamenti sui: * virtutem operum suorum
annuntiabit populo suo.

Ut det illis hreditatem gentium, * opera manuum ejus veritas et
judicium.

Fidelia omnia mandata ejus, confirmata in seculum seculi, * facta in
veritate et quitate.

Redemptionem misit populo suo: * mandavit in ternum testamentum suum.

Sanctum et terribile nomen ejus: * initium sapienti timor Domini.

Intellectus bonus omnibus facientibus eum: * laudatio ejus manet in
seculum seculi.


PSAUME 111.

Beatus vir qui timet Dominum, * in mandatis ejus volet nimis.

Potens in terr erit semen ejus: * generatio rectorum benedicetur.

Gloria et diviti in domo ejus: * et justitia ejus manet in seculum
seculi.

Exortum est in tenebris lumen rectis: * misericors et miserator et
justus.

Jucundus homo qui miseretur et commodat, disponet sermones suos in
judicio: * quia in ternum non commovebitur.

In memori tern erit justus, * ab auditione mal non timebit.

Paratum cor ejus sperare in Domino, confirmatum est cor ejus: * non
commovebitur donec despiciat inimicos suos.

Dispersit, dedit pauperibus, justitia ejus manet in seculum seculi: *
cornu ejus exaltabitur in glori.

Peccator videbit et irascetur, dentibus suis fremet et tabescet; *
desiderium peccatorum peribit.


PSAUME 112.

Laudate, pueri, Dominum; * laudate nomen Domini.

Sit nomen Domini benedictum, * ex hoc nunc et usque in seculum.

A solis ortu usque ad occasum, * laudabile nomen Domini.

Excelsus super omnes gentes Dominus, * et super coelos gloria ejus.

Quis sicut Dominus Deus noster, qui in altis habitat, * et humilia
respicit in coelo et in terr.

Suscitans  terr inopem, * et de stercore erigens pauperem.

Ut collocet eum cum principibus, * cum principibus populi sui.

Qui habitare fecit sterilem in domo, * matrem filiorum ltantem.


PSAUME 113.

In exitu Israel de gypto, * domus Jacob de populo barbaro;

Facta est Juda sanctificatio ejus; * Isral potestas ejus.

Mare vidit et fugit; * Jordanis conversus est retrorsm.

Montes exultaverunt ut arietes, * et colles sicut agni ovium.

Quid est tibi mare, quod fugisti? * et tu, Jordanis, qui conversus es
retrorsm?

Montes exultstis sicut arietes? * et colles sicut agni ovium?

A facie Domini mota est terra, *  facie Dei Jacob.

Qui convertit petram in stagna aquarum, * et rupem in fontes aquarum.

Non nobis, Domine, non nobis: * sed nomini tuo da gloriam, super
misericordi tu et veritate tu;

Nequando dicant gentes: * Ubi est Deus eorum?

Deus autem noster in coelo: * omnia qucumque voluit, fecit.

Simulacra gentium argentum et aurum, * opera manuum hominum.

Os habent, et non loquentur * oculos habent, et non videbunt.

Aures habent, et non audient; * nares habent, et non odorabunt.

Manus habent, et non palpabunt; pedes habent, et non ambulabunt; * non
clamabunt in gutture suo.

Similes illis fiant qui faciunt ea, * et omnes qui confidunt in eis.

Domus Israel speravit in Domino: * adjutor eorum et protector eorum est.

Domus Aaron speravit in Domino: * adjutor eorum et protector eorum est.

Qui timent Dominum, speraverunt in Domino: * adjutor eorum et protector
eorum est.

Dominus memor fuit nostri, * et benedixit nobis.

Benedixit domui Israel; * benedixit domui Aaron.

Benedixit omnibus qui timent Dominum, * pusillis cum majoribus.

Adjiciat Dominus super vos, * super vos et super filios vestros.

Benedicti vos  Domino, * qui fecit coelum et terram.

Coelum coeli Domino: * terram autem dedit filiis hominum.

Non mortui laudabunt te, Domine, * neque omnes qui descendunt in
infernum.

Sed nos qui vivimus, benedicimus Domino, * ex hoc nunc et usqu in
seculum.


CAPITULE.

Benedictus Deus, et Pater Domini nostri Jesu Christi, Pater
misericordiarum, et Deus totius consolationis, qui consolatur nos in
omni tribulatione nostr.

Deo gratias.


HYMNE.

    Lucis Creator optime,
    Lucem dierum proferens,
    Primordiis lucis nov,
    Mundi parans originem.

    Qui man junctum vesperi
    Diem vocari prcipis,
    Tetrum chaos illabitur,
    Audi preces cum fletibus.

    Ne mens gravata crimine,
    Vit sit exsul munere,
    Dm nil perenne cogitat,
    Seseque culpis illigat.

    Coeleste pulset ostium,
    Vitale tollat prmium,
    Vitemus omne noxium,
    Purgemus omne pessimum

    Prsta, Pater piissime,
    Patrique compar Unice,
    Cum Spiritu Paracleto,
    Regnans per omne seculum.

    Amen.


CANTIQUE DE LA SAINTE VIERGE.

Magnificat * anima mea Dominum;

Et exultavit spiritus meus, * in Deo salutari meo.

Quia respexit humilitatem ancill su: * ecce enim ex hoc beatam me
dicent omnes generationes.

Quia fecit mihi magna qui potens est, * et sanctum nomen ejus.

Et misericordia ejus  progenie in progenies, * timentibus eum.

Fecit potentiam in brachio suo: * dispersit superbos mente cordis sui.

Deposuit potentes de sede, * et exaltavit humiles.

Esurientes implevit bonis, * et divites dimisit inanes.

Suscepit Israel puerum suum, * recordatus misericordi su.

Sicut locutus est ad patres nostros, * Abraham et semini ejus in secula.

Gloria Patri, etc.


 COMPLIES.

V. Converte nos, Deus, salutaris noster;

R. Et averte iram tuam  nobis.

V. Deus in adjutorium, etc.


PSAUME 4.

Cm invocarem exaudivit me, Deus justiti me: * in tribulatione
dilatasti mihi.

Misereri mei, * et exaudi orationem meam.

Filii hominum, usquequ gravi corde? * ut quid diligitis vanitatem, et
quritis mendacium?

Et scitote quoniam mirificavit Dominus Sanctum tuum: * Dominus exaudiet
me, cm clamavero ad eum.

Irascimini, et nolite peccare; * qu dicitis in cordibus vestris, in
cubilibus vestris compungimini.

Sacrificate sacrificium justiti, et sperate in Domino; * multi dicunt:
Quis ostendit nobis bona?

Signatum est super nos lumen vults tui, Domine; * dedisti ltitiam in
corde meo.

A fructu frumenti, vini et olei sui * multiplicati sunt.

In pace in idipsum dormiam, * et requiescam;

Quoniam tu, Domine, * singulariter in spe constituisti me.


PSAUME 30.

In te, Domine, speravi, non confundar in ternum; * in justiti tu
libera me.

Inclina ad me aurem tuam, * accelera ut eruas me.

Esto mihi in Deum protectorem et in domum refugi, * ut salvum me facias.

Quoniam fortitudo mea et refugium meum es tu, * et propter nomen tuum
deduces me et enutries me.

Educes me de laqueo hoc quem absconderunt mihi: * quoniam tu es
protector meus.

In manus tuas commendo spiritum meum: * redemisti me, Domine, Deus
veritatis.


PSAUME 90.

Qui habitat in adjutorio Altissimi, * in protectione Dei coeli
commorabitur.

Dicet Domino: Susceptor meus es tu, et refugium meum; * Deus meus,
sperabo in eum.

Quoniam ipse liberavit me de laqueo venantium, * et  verbo aspero.

Scapulis suis obumbrabit tibi, * et sub pennis ejus sperabis.

Scuto circumdabit te veritas ejus, * non timebis  timore nocturno.

A sagitt volante in die,  negotio perambulante in tenebris, * ab
incursu et dmonio meridiano.

Cadent  latero tuo mille et decem millia  dextris tuis: * ad te autem
non appropinquabit.

Vermtamen oculis tuis considerabis, * et retributionem peccatorum
videbis.

Quoniam tu es, Domine, spes mea: * Altissimum posuisti refugium tuum.

Non accedet ad te malum, * et flagellum non appropinquabit tabernaculo
tuo.

Quoniam Angelis suis mandavit de te, * ut custodiant te omnibus viis
tuis.

In manibus portabunt te, * ne fort offendas ad lapidem pedem tuum.

Super aspidem et basiliscum ambulabis, * et conculcabis leonem et
draconem.

Quoniam in me speravit, liberabo eum: * protegam eum, quoniam cognovit
nomen meum.

Clamavit ad me, * et ego exaudiam eum:

Cum ipso sum in tribulatione; * eripiam eum et glorificabo eum.

Longitudine dierum replebo eum, * ostendam illi salutare meum.


PSAUME 133.

Ecce nunc benedicite Dominum, * omnes servi Domini.

Qui statis in domo Domini, * in atriis doms Dei nostri.

In noctibus extollite manus vestras in sancta; * et benedicite Dominum.

Benedicat te Dominus ex Sion: * qui fecit coelum et terram.


HYMNE.

    De lucis ante terminum,
    Rerum Creator, poscimus,
    Ut pro tu clementi
    Sis prsul et custodia.

    Procul recedant somnia,
    Et noctium phantasmata;
    Hostemque nostrum comprime,
    Ne polluantur corpora.

    Prsta, Pater omnipotens,
    Per Jesum Christum Dominum,
    Qui tecum in perpetuum
    Regnat cum Sancto Spiritu.

    Amen.


CAPITULE.

Tu autem in nobis es, Domine, et nomen sanctum tuum invocatum est super
nos; ne derelinquas nos, Domine Deus noster.

Deo gratias.

R. _br_. In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. In. V. Redemisti
me, Domine, Deus veritatis. Commendo. Gloria. In.

V. Custodi nos, Domine, ut pupillam oculi. R. Sub umbr alarum tuarum
protege nos.


CANTIQUE DE SAINT SIMON.

Nunc dimittis servum tuum, Domine, * secundm verbum tuum, in pace.

Quia viderunt oculi mei * salutare tuum

Quod parasti, * ante faciem, omnium populorum,

Lumen ad revelationem gentium, * et gloriam plebis tu Israel.

Gloria, etc.

_Ant._ Salva nos, Domine, vigilantes; custodi nos dormientes, ut
vigilemus cum Christo et requiescamus in pace.


ORAISON.

Nous vous supplions, Seigneur, de visiter cette demeure, et d'loigner
d'elle toutes les embches de notre ennemi; que vos saints Anges y
habitent, pour nous conserver en paix, et que votre bndiction soit
toujours sur nous. Par notre Seigneur.

Que le Seigneur soit avec vous.

Rendons grces  Dieu.


_Les Complies tant finies, on dit  voix basse_:

Gratia Domini nostri Jesu Christi, et caritas Dei, et communicatio
Sancti Spirits sit cum omnibus vobis.

R. Amen.


_Aprs l'office, on dit tout bas_:

Pater, Ave, Credo.




ANTIENNES  LA SAINTE VIERGE.


PENDANT L'AVENT.

Alma Redemptoris Mater, qu pervia coeli Porta manes, et Stella maris,
succurre cadenti, surgere qui curat populo: tu qu genuisti, Natur
mirante, tuum sanctum Genitorem. Virgo pris ac posteris: Gabrielis ab
ore, Sumens illud Ave, peccatorum miserere.

V. Angelus Domini nuntiavit Mari.

R. Et concepit de Spiritu sancto.


ORAISON.

Rpandez, s'il vous plat, Seigneur, votre grce dans nos mes, afin
qu'ayant connu par la voix de l'Ange l'Incarnation de Jsus-Christ votre
Fils, nous arrivions, par sa Passion et sa Croix,  la gloire de sa
Rsurrection. Par le mme Jsus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.


APRS L'AVENT.

V. Post partum Virgo inviolata permansisti.

R. Dei Genitrix, intercede pro nobis.


ORAISON.

 Dieu, qui, en rendant fconde la virginit de la bienheureuse Vierge
Marie, avez assur au genre humain les rcompenses du salut ternel,
nous vous prions de nous faire prouver dans nos besoins combien est
puissante auprs de vous l'intercession de celle par laquelle nous avons
reu l'auteur de la vie, Jsus-Christ votre Fils.


DE LA PURIFICATION AU JEUDI SAINT.

    Ave, Regina coelorum;
    Ave, Domina Angelorum;
    Salve, Radix; salve, Porta,
    Ex qu mundo lux est orta.

    GAUDE, Virgo gloriosa:
    Super omnes speciosa:
    Vale,  valde decora,
    Et pro nobis Christum exora.

V. Dignare me laudare te, Virgo sacrata.

R. Da mihi virtutem contra hostes tuos.


ORAISON.

Dieu de bont, accordez  notre faiblesse les secours de votre grce: et
comme nous honorons la mmoire de la sainte Mre de Dieu, faites que,
par le secours de son intercession, nous ressuscitions de nos iniquits;
nous vous en supplions par le mme Jsus-Christ. Ainsi soit-il.


DE PAQUES  LA TRINIT.

    Regina coeli, ltare, alleluia:
    Quia quem meruisti portare, alleluia,
    Resurrexit sicut dixit, alleluia.
    Ora pro nobis Deum, alleluia.

V. Gaude et ltare, Virgo Maria:

R. Quia surrexit Dominus vere.


ORAISON.

 Dieu, qui avez daign rjouir le monde par la rsurrection de votre
Fils notre Seigneur Jsus-Christ; faites, s'il vous plat, que, par la
Vierge Marie sa mre, nous gotions les joies d'une vie ternelle et
bienheureuse. Par le mme Jsus-Christ notre Seigneur. R. Ainsi soit-il.


DE LA TRINIT  L'AVENT.

Salve, Regina, mater misericordi, vita, dulcedo, et spes nostra, salve.
Ad te clamamus, exules Filii Ev; ad te suspiramus gementes et flentes
in hc lacrymarum valle: Eia ergo Advocata nostra, illos tuos
misericordes oculos ad nos converte; Et Jesum, benedictum fructum
ventris tui, nobis post hoc exilium ostende,  clemens,  pia  dulcis
Virgo Maria!

V. Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix,

R. Ut digni efficiamur promissionibus Christi.


ORAISON.

Dieu tout-puissant et ternel, qui, par la coopration du Saint-Esprit,
avez prpar le corps et l'me de la glorieuse Vierge Marie, pour en
faire une demeure digne de votre Fils, accordez-nous la grce, pendant
que nous clbrons sa mmoire avec joie, d'tre dlivrs, par son
intercession, des maux prsents et de la mort ternelle. Nous vous en
supplions par le mme Jsus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.


PROSE  LA SAINTE VIERGE.

    Inviolata, integra et casta es, Maria,
    Qu es effecta fulgida coeli porta.

     Mater alma, Christi carissima,
    Suscipe pia laudum prconia;

    Nostra ut pura pectora sint et corpora,
    Te nunc flagitant devota corda et ora.

    Tua per precata dulcisona,
    Nobis concedas veniam per secula

     benigna!  benigna!  benigna!
    Qu sola inviolata permansisti.




TABLE DES CHAPITRES.


                                                                  Pages.
  Avertissement des diteurs.                                          1
  Prface.                                                             3


LIVRE PREMIER.

AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTRIEURE.

  Chap. I. Qu'il faut imiter JSUS-CHRIST, et mpriser toutes les
      vanits du monde.                                               15
  Chap. II. Avoir d'humbles sentiments de soi-mme.                   18
  Chap. III. De la Doctrine de vrit.                                20
  Chap. IV. De la Prvoyance dans les actions.                        25
  Chap. V. De la lecture de l'criture sainte.                        26
  Chap. VI. Des affections drgles.                                 28
  Chap. VII. Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines esprances.      29
  Chap. VIII. viter la trop grande familiarit.                      32
  Chap. IX. De l'obissance et du renoncement  son propre sens.      33
  Chap. X. Qu'il faut viter les entretiens inutiles.                 35
  Chap. XI. Des moyens d'acqurir la paix intrieure, et du soin
      d'avancer dans la vertu.                                        37
  Chap. XII.--De l'avantage de l'adversit.                           40
  Chap. XIII. De la rsistance aux tentations.                        42
  Chap. XIV. viter les jugements tmraires, et ne se point
      rechercher soi-mme.                                            47
  Chap. XV. Des oeuvres de charit.                                   48
  Chap. XVI. Qu'il faut supporter les dfauts d'autrui.               50
  Chap. XVII. De la vie religieuse.                                   53
  Chap. XVIII. De l'exemple des Saints.                               54
  Chap. XIX. Des exercices d'un bon religieux.                        58
  Chap. XX. De l'amour de la solitude et du silence.                  62
  Chap. XXI. De la componction du coeur.                              67
  Chap. XXII. De la considration de la misre humaine.               71
  Chap. XXIII. De la mditation de la mort.                           76
  Chap. XXIV. Du jugement et des peines des pcheurs.                 81
  Chap. XXV. Qu'il faut travailler avec ferveur  l'amendement
      de sa vie.                                                      86

LIVRE DEUXIME.

INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTRIEURE.

  Chap. I. De la conversation intrieure.                             95
  Chap. II. Qu'il faut s'abandonner  Dieu en esprit d'humilit.     100
  Chap. III. De l'homme pacifique.                                   102
  Chap. IV. De la puret d'esprit, et de la droiture d'intention.    105
  Chap. V. De la considration de soi-mme.                          107
  Chap. VI. De la joie d'une bonne conscience.                       109
  Chap. VII. Qu'il faut aimer JSUS-CHRIST par-dessus toutes
     choses.                                                         113
  Chap. VIII. De la familiarit que l'amour tablit entre JSUS
     et l'me fidle.                                                113
  Chap. IX. De la privation de toute consolation.                    119
  Chap. X. De la reconnaissance pour la grce de Dieu.               124
  Chap. XI. Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de
     JSUS-CHRIST.                                                   128
  Chap. XII. De la sainte voie de la Croix.                          132

LIVRE TROISIME.

DE LA VIE INTRIEURE.

  Chap. I. Des entretiens intrieurs de JSUS-CHRIST avec l'me
      fidle.                                                        141
  Chap. II. La vrit parle au dedans de nous sans aucun bruit
      de paroles.                                                    143
  Chap. III. Qu'il faut couter la parole de Dieu avec humilit;
      et que plusieurs ne la reoivent pas comme ils le devraient.   146
  Chap. IV. Qu'il faut marcher en prsence de Dieu dans la vrit
      et l'humilit.                                                 151
  Chap. V. Des merveilleux effets de l'amour divin.                  155
  Chap. VI. De l'preuve du vritable amour.                         160
  Chap. VII. Qu'il faut cacher humblement les grces que Dieu
      nous fait.                                                     164
  Chap. VIII. Qu'il faut s'anantir soi-mme devant Dieu.            168
  Chap. IX. Qu'il faut rapporter tout  Dieu comme  notre
      dernire fin.                                                  172
  Chap. X. Qu'il est doux de servir Dieu et de mpriser le monde.    174
  Chap. XI. Qu'il faut examiner et modrer les dsirs du coeur.      178
  Chap. XII. Qu'il faut s'exercer  la patience, et lutter contre
      ses passions.                                                  180
  Chap. XIII. Qu'il faut obir humblement  l'exemple de
      JSUS-CHRIST.                                                  184
  Chap. XIV. Qu'il faut considrer les secrets jugements de Dieu
      pour ne pas s'enorgueillir du bien qu'on fait.                 187
  Chap. XV. De ce que nous devons dire et faire quand il s'lve
      quelque dsir en nous.                                         191
  Chap. XVI. Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie
      consolation.                                                   194
  Chap. XVII. Qu'il faut remettre  Dieu le soin de ce qui nous
      regarde.                                                       197
  Chap. XVIII. Qu'il faut souffrir avec constance les misres de
      cette vie,  l'exemple de JSUS-CHRIST.                        199
  Chap. XIX. De la souffrance des injures, et de la vritable
      patience.                                                      202
  Chap. XX. De l'aveu de son infirmit, et des misres de cette
      vie.                                                           205
  Chap. XXI. Qu'il faut tablir son repos en Dieu, plutt que
      dans tous les autres biens.                                    209
  Chap. XXII. Du souvenir des bienfaits de Dieu.                     214
  Chap. XXIII. De quatre choses importantes pour conserver la
      paix.                                                          218
  Chap. XXIV. Qu'il ne faut point s'enqurir curieusement de la
      conduite des autres.                                           222
  Chap. XXV. En quoi consiste la vraie paix et le vritable
      progrs de l'me.                                              224
  Chap. XXVI. De la libert du coeur, qui s'acquiert plutt par
     la prire que par la lecture.                                   227
  Chap. XXVII. Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui
     empche l'homme de parvenir au souverain bien.                  230
  Chap. XXVIII. Qu'il faut mpriser les jugements humains.           234
  Chap. XXIX. Comment il faut invoquer et bnir Dieu dans
      l'affliction.                                                  236
  Chap. XXX. Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre
      avec confiance le retour de sa grce.                          238
  Chap. XXXI. Qu'il faut oublier toutes les cratures pour
      trouver le Crateur.                                           243
  Chap. XXXII. De l'abngation de soi-mme.                          247
  Chap. XXXIII. De l'inconstance du coeur, et que nous devons
      tout rapporter  Dieu comme  notre dernire fin.              250
  Chap. XXXIV. Qu'on ne saurait goter que Dieu seul, et qu'on
      le gote en toutes choses, quand on l'aime vritablement.      252
  Chap. XXXV. Qu'on est toujours, durant cette vie, expos 
      la tentation.                                                  255
  Chap. XXXVI. Contre les vains jugements des hommes.                258
  Chap. XXXVII. Qu'il faut renoncer entirement  soi-mme pour
      obtenir la libert du coeur.                                   261
  Chap. XXXVIII. Comment il faut se conduire dans les choses
      extrieures, et recourir  Dieu dans les prils.               264
  Chap. XXXIX. Qu'il faut viter l'empressement dans les affaires.   266
  Chap. XL. Que l'homme n'a rien de bon de lui-mme, et ne peut
      se glorifier de rien.                                          268
  Chap. XLI. Du mpris de tous les honneurs du temps.                272
  Chap. XLII. Qu'il ne faut pas que notre paix dpende des hommes.   274
  Chap. XLIII. Contre la vaine science du sicle.                    276
  Chap. XLIV. Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses
      extrieures.                                                   279
  Chap. XLV. Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est
      difficile de garder une sage mesure dans ses paroles.          281
  Chap. XLVI. Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on
      est assailli de paroles injurieuses.                           285
  Chap. XLVII. Qu'il faut tre prt  souffrir pour la vie
      ternelle tout ce qu'il y a de plus pnible.                   289
  Chap. XLVIII. De l'ternit bienheureuse, et des misres de
      cette vie.                                                     293
  Chap. XLIX. Du dsir de la vie ternelle, et des grands biens
      promis  ceux qui combattent courageusement.                   298
  Chap. L. Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner
      entre les mains de Dieu.                                       303
  Chap. LI. Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extrieures, quand
      l'me est fatigue des exercices spirituels.                   309
  Chap. LII. Que l'homme ne doit pas se juger digne des
      consolations de Dieu, mais plutt de chtiment.                311
  Chap. LIII. Que la grce ne fructifie point en ceux qui ont
      le got des choses de la terre.                                314
  Chap. LIV. Des divers mouvements de la nature et de la grce.      317
  Chap. LV. De la corruption de la nature, et de l'efficace de
      la grce divine.                                               323
  Chap. LVI. Que nous devons nous renoncer nous-mmes, et imiter
      JSUS-CHRIST en portant la Croix.                              328
  Chap. LVII. Qu'on ne doit point se laisser trop abattre quand
      on tombe en quelques fautes.                                   332
  Chap. LVIII. Qu'il ne faut pas chercher  pntrer ce qui est
      au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu.    335
  Chap. LIX. Qu'on doit mettre toute son esprance et toute sa
      confiance en Dieu seul.                                        341

LIVRE QUATRIME.

DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.

  Exhortation  la sainte Communion.                                 347

  Chap. I. Avec quel respect il faut recevoir JSUS.                 350
  Chap. II. Combien Dieu manifeste  l'homme sa bont et son
      amour dans le Sacrement de l'Eucharistie.                      358
  Chap. III. Qu'il est utile de communier souvent.                   364
  Chap. IV. Que Dieu rpand des grces abondantes en ceux qui
      communient dignement.                                          369
  Chap. V. De l'excellence du Sacrement de l'autel, et de la
      dignit du Sacerdoce.                                          374
  Chap. VI. Prire du chrtien avant la Communion.                   378
  Chap. VII. De l'examen de conscience, et de la rsolution de
      se corriger.                                                   380
  Chap. VIII. De l'oblation de JSUS-CHRIST sur la Croix, et de
      la rsignation de soi-mme.                                    385
  Chap. IX. Que nous devons nous offrir  Dieu avec tout ce qui
      est  nous, et prier pour tous.                                388
  Chap. X. Qu'on ne doit pas facilement s'loigner de la sainte
      Communion.                                                     392
  Chap. XI. Que le Corps de JSUS-CHRIST et l'criture sainte
      sont trs-ncessaires  l'me fidle.                          398
  Chap. XII. Qu'on doit se prparer avec un grand soin  la
      sainte Communion.                                              404
  Chap. XIII. Que le fidle doit dsirer de tout son coeur de
      s'unir  JSUS-CHRIST dans la Communion.                       408
  Chap. XIV. Du dsir ardent que quelques mes saintes ont de
      recevoir le Corps de JSUS-CHRIST.                             411
  Chap. XV. Que la grce de la dvotion s'acquiert par l'humilit
      et l'abngation de soi-mme.                                   414
  Chap. XVI. Qu'il faut dans la Communion exposer ses besoins 
      JSUS-CHRIST, et lui demander sa grce.                        417
  Chap. XVII. Du dsir ardent de recevoir JSUS-CHRIST.              420
  Chap. XVIII. Qu'on ne doit point chercher  pntrer le
      mystre de l'Eucharistie, mais qu'il faut soumettre ses
      sens  la Foi.                                                 424


FIN DE LA TABLE.




LECTURES

DU LIVRE DE L'IMITATION,

DIVISES

Selon les diffrents besoins des Fidles.


Pour les Prtres.

  Livre   I.--Ch. 18, 19, 20, 25.
    --   II.--Ch. 11 et 12.
    --  III.--Ch. 3, 10, 31, 56.
    --   IV.--Ch. 5, 7, 10, 11, 12, 18.

  Pour la prparation  la Messe et l'Action de grces, _voyez_ page 404
  et suiv.: _Avant et aprs la Communion_, et, de plus, tous les
  chapitres indiqus _pour les personnes pieuses_.

Pour les Sminaristes.

  Livre   I.--Ch. 17, 18, 19, 20, 21, 25.
    --  III.--Ch. 2, 3, 10, 31, 56.
    --   IV.--Ch. 5, 7, 10, 11, 12, 18.

Pour ceux qui s'adonnent  l'tude, particulirement  celle de la
Philosophie et de la Thologie.

  Livre   I.--Ch. 1, 2, 3, 5.
    --  III.--Ch. 2, 43, 44, 48, 58.
    --   IV.--Ch. 18.

Pour les Personnes affliges de leur peu de progrs dans l'tude.

  Livre III.--Ch. 29, 39, 41, 47.

Pour les Religieux et les Religieuses.

  Les chapitres indiqus ci-avant pour les Sminaristes. Ceux indiqus
  ci-aprs pour les personnes pieuses.

Pour les Personnes pieuses.

  Livre   I.--Ch. 15, 18, 19, 20, 21, 22, 25.
    --   II.--Ch. 1, 4, 7, 8, 9, 11, 12.
    --  III.--Ch. 5, 6, 7, 11, 27, 31, 32, 33, 53, 54, 55, 56.

Pour les Personnes affliges et humilies.

  Livre   I.--Ch. 12.
    --   II.--Ch. 11, 12.
    --  III.--Ch. 12, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 29, 30, 35, 41, 47,
                  48, 49, 50, 52, 55, 56.

Pour les Personnes trop sensibles  leurs souffrances.

  Livre   I.--Ch. 12.
    --  III.--Ch. 12.

Pour les Personnes tentes.

  Livre   I.--Ch. 13.
    --   II.--Ch. 9.
    --  III.--Ch. 6, 16. 17, 18, 19, 20, 21, 23, 30, 35, 37, 47, 48,
                  49, 50, 52, 55.

Pour les Peines intrieures.

  Livre  II.--Ch. 3, 9, 11, 12.
    --  III.--Ch. 7, 12, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 30, 35, 47, 48, 49,
                  50, 51, 52, 55, 56.

Pour les Personnes inquites de l'avenir, de leur sant, de leur
fortune, du succs d'une dmarche.

  Livre III.--Ch. 39.

Pour les Personnes qui vivent dans le monde, ou qui sont distraites par
leurs occupations.

  Livre III.--Ch. 38, 53.

Pour les Personnes attaques par la calomnie ou la mdisance.

  Livre  II.--Ch. 2.
    --  III.--Ch. 6, 11, 28, 36, 46.

Pour les Personnes qui commencent  se convertir.

  Livre   I.--Ch. 18, 25.
    --   II.--Ch. 1.
    --  III.--Ch. 6, 7, 23, 25, 26, 27, 33, 37, 52, 54, 55.

Pour les Personnes pusillanimes, faibles ou ngligentes.

  Livre   I.--Ch. 18. 21. 22, 25.
    --   II.--Ch. 10, 11, 12.
    --  III.--Ch. 3, 6, 27, 30, 35, 37, 54, 55, 57.

Pour une Retraite.

  Livre III.--Ch. 53.     } Pour s'y disposer.
    --    I.--Ch. 20, 21. }
              Ch. 22.       Misres de la vie.
              Ch. 23.       La mort.
              Ch. 24      } Le Jugement et l'Enfer
    --  III.--Ch. 14      }
              Ch. 48.       Le Ciel.
              Ch. 59.       Pour clore la Retraite

Pour obtenir la Paix intrieure.

  Livre   I.--Ch. 6, 11.
    --   II.--Ch. 3, 6.
    --  III.--Ch. 7, 23, 25, 38.

Pour les Personnes dissipes.

  Livre   I.--Ch. 18, 21, 22, 23, 24.
    --   II.--Ch. 10, 12.
    --  III.--Ch. 14, 27, 33, 45, 53, 55.

Pour les Pcheurs insensibles.

  Livre   I.--Ch. 23, 24.
    --  III.--Ch. 14, 55.

Pour les Personnes oisives.

  Livre III.--Ch. 24, 27.

Pour ceux qui coutent les mdisances.

  Livre   I.--Ch. 4.

Pour les Personnes portes  l'orgueil.

  Livre   I.--Ch. 7. 14.
    --   II.--Ch. 11.
    --  III.--Ch. 7, 8, 9, 11, 13, 14, 40, 52.

Pour les esprits querelleurs et opinitres.

  Livre   I.--Ch. 9.
    --  III.--Ch. 13, 32, 44.

Pour les Personnes impatientes.

  Livre III.--Ch. 15, 16, 17, 18, 19.
  (Parag. 5 du Chap. XIX. Prire pour demander la patience).

Pour les Dsobissants.

  Livre   I.--Ch. 9.
    --  III.--Ch. 13, 32.

Pour les Personnes causeuses.

  Livre   I.--Ch. 10.
    --  III.--Ch. 24, 44, 45.

Pour ceux qui s'occupent des dfauts des autres et ngligent
les leurs.

  Livre   I.--Ch. 11, 14, 16.
    --   II.--Ch. 5.

Pour les Personnes qui ont une dvotion fausse ou mal entendue.

  Livre III.--Ch. 4, 6, 7.

Pour inspirer la droiture d'intention.

  Livre III.--Ch. 9.

Pour les Personnes trop susceptibles.

  Livre III.--Ch. 44.

Pour celles qui s'attachent trop aux douceurs de l'amiti humaine.

  Livre   I.--Ch. 8, 10.
    --   II.--Ch. 7, 8.
    --  III.--Ch. 32, 42, 45.

Pour celles qui se scandalisent de la simplicit ou de l'obscurit
des Livres saints.

  Livre   I.--Ch. 5.

Pour les Personnes portes  la jalousie.

  Livre III.--Ch. 22, 41.




PRIRES

TIRES

DU LIVRE DE L'IMITATION.


Prire avant la lecture spirituelle.

  Livre III.--Ch. II.

Pour obtenir la grce de la dvotion.

  Mme livre.--Ch. III, parag. 6 et 7.

Prire pour implorer le secours des Consolations divines.

  Livre III.--Ch. IV, V, parag. 1 et 2.
  (Le mme avant ou aprs la Communion.)

Pour obtenir l'accroissement de l'amour de Dieu en nous.

  Mme livre.--Ch. V, parag. 6.

Sentiments d'anantissement en la prsence de Dieu

  Mme livre.--Ch. VIII.
  (Avant la Communion.)

Prire pour une Personne qui vit dans la retraite et la pit.

  Mme livre.--Ch. X.

Sentiments profonds d'humilit.

  Mme livre.--Ch. XIV.
  (Avant ou aprs la Communion.)

Pour demander la rsignation  la volont de Dieu.

  Mme livre.--Ch. XV.
  (Depuis la deuxime phrase du parag. 2, jusqu' la fin, et partie du
  premier.)

Sentiments de Rsignation.

  Mme livre.--Ch. XVI,  la fin; XVII, parag. 2 et 4; XVIII, parag. 2.

Pour demander la Patience.

  Mme livre.--Ch. XIX, parag. 5.

Prire pour une Personne afflige ou tente.

  Mme livre.--Ch. XX, XXI, parag. 1, 2, 3, 4, 5.

Mme prire pour celles qui se sentent remplies de l'amour de Dieu.

  (La dire encore avant et aprs la Communion.)

Acte de remercment.

  Livre III.--Ch. XXI, parag. 7.
  (Aprs la Communion.)

Prire propre aux personnes qui croiraient avoir moins reu de Dieu que
les autres, soit pour le corps, soit pour l'me.

  Mme livre.--Ch. XXII.

Pour demander la puret de l'esprit et le dtachement des cratures.

  Mme livre.--Ch. XXIII, parag. 5, jusqu' la fin.

Prire d'une personne qui commence sa conversion.

  Mme livre.--Ch. XXVI.

(La mme, pour une personne qui dsire avancer dans la vertu.)

Prire pour demander l'esprit de force et de sagesse.

  Mme livre.--Ch. XXVII, parag. 4 et 5.

Prire propre aux personnes qui prouvent une vive affliction.

  Mme livre.--Ch. XXIX.

Prire aprs la Communion.

  Mme livre.--Ch. XXXIV.
  (La mme pour s'exciter  l'amour de Dieu.)

Sentiments d'abandon  la divine Providence.

  Mme Livre.--Ch. XXXIX, parag. 2.

Sentiments d'humilit.

  Livre III.--Ch. XL.
  (Avant ou aprs la Communion.)

Prire quand on a reu quelque grce de Dieu.

  Mme livre.--Mme chapitre.
  (Avant ou aprs la Communion.)

Sentiments de rsignation.

  Mme livre.--Ch. XLI, parag. 2.

Sentiments pieux.

  Mme livre.--Ch. XLIV, parag. 2.

Prire d'une personne attaque par la calomnie.

  Mme livre.--Ch. XLVI, parag. 5.

Prire sur le bonheur du Ciel, qu'on peut dire particulirement les
jours de Pques, de l'Ascension et de la Toussaint.

  Mme livre.--Ch. XLVIII.
  (Avant ou aprs la Communion.)

Sentiment d'humilit et de contrition.

  Mme livre.--Ch. LII.
  (Avant la Communion.)

Prire pour demander les secours de la grce.

  Mme livre.--Ch. LV.

Prire pour les Prtres, Religieux et Religieuses, pour demander la
persvrance dans leur vocation.

  Mme livre.--Ch. LVI, parag. 3, 5, 6.

Sentiment de confiance en Dieu.

  Mme livre.--Ch. LVII, parag. 4.

Prire pour toute personne pieuse et chrtienne.

  Livre III.--Ch. LIX.
  (Aprs la Communion.)
  (On peut s'en servir aussi pour terminer une retraite.)

Prire devant le Trs-Saint Sacrement.

  Livre IV.--Ch. I, II, III, IV, IX, XI, jusqu'au paragraphe 6; XIII,
  XIV, XVI, XVII, et partie des prires ci-dessus.

lvations sur la dignit des Prtres et la saintet de leur ministre.

  Mme livre.--Ch. V.

Pour les Prtres et les Sminaristes.

  Mme livre.--Ch. XI, parag. 6, 7 et 8.




LECTURES

POUR LA SAINTE COMMUNION.


(Il est bon de faire prcder la rception de la sainte Communion d'une
retraite de trois jours,  l'exemple de plusieurs Saints.)

PREMIER JOUR.

Esprit de retraite.

LE MATIN.

  Livre III.--Ch. 53.

 MIDI.

  Livre   I.--Ch. 20.

LE SOIR.

  Livre   I.--Ch. 21.


DEUXIME JOUR.

LE MATIN.

  Livre   I.--Ch. 22.  Misres de la vie.
              Ch. 23.  La Mort.

 MIDI.

  Livre   I.--Ch. 24.  Le Jugement et l'Enfer.
    --  III.--Ch. 14.

LE SOIR.

  Livre III.--Ch. 48.  Le CIEL.
            --Ch. 59.  _Conclusion._


TROISIME JOUR.

LE MATIN.

_Prparation et exercice d'humilit._

  Livre  IV.--Ch. 6.  Prire pour obtenir la grce de s'approcher
                      saintement des Sacrements.
              Ch. 7.  Examen de Conscience, Contrition, ferme Propos,
                      Confession et Satisfaction.

(Lire ensuite  genoux le 8e chap. du liv. III.)

 MIDI.

  Livre  IV.--Ch. 18.  Foi soumise au mystre de l'Eucharistie.
              Ch. 10.  Avantage de la frquente Communion.

(Ne pas lire la 2e partie du parag. 7 jusqu' la fin.--Lire  genoux le
52e chap. du liv. III.)

LE SOIR.

  Livre  IV.--Ch. 12.  Prparation  la sainte Communion.
              Ch. 15.  Dvotion fonde sur l'humilit et le renoncement
                        soi-mme.
              Ch.  9.  S'offrir  Dieu dans la Communion.

(Lire  genoux le 40e chap. du liv. III.)


POUR LE JOUR

O L'ON COMMUNIE.

LE MATIN.

LIVRE IV.--CH. 1, 2, 3, 4.

AVANT ET PENDANT LA MESSE.

LIVRE IV.--CH. 9, 16 et 17.

(Aprs le _Pater_, fermer son livre, dire par coeur les Actes avant la
Communion, ou bien l'Acte de contrition, ceux des trois Vertus
thologales et les trois Oraisons qui suivent l'_Agnus Dei_; rester
ensuite en adoration.)

(Aprs la sainte Communion, rester en adoration jusqu' la fin de la
Messe; dire par coeur les Actes aprs la Communion.)

APRS LA MESSE.

LIVRE IV.--CH. 11, 13 et 14.

(Ne pas lire les parag. 6, 7 et 8.--Rciter les cantiques _Benedictus_,
_Magnificat_, _Nunc dimittis_, et le _Te Deum_, soit  l'glise, soit en
rentrant chez soi.)

DANS LA JOURNE ET LE SOIR.

LIVRE III.--CH. 21, 34, 48.

(Rpter ensuite le 9e chap. du IVe livre, et choisir  volont une
lecture dans les prires ci-dessus indiques, page 467 et suiv.)


PRATIQUE DE PERSVRANCE

APRS LA SAINTE COMMUNION.

PREMIER JOUR.

Remercier Notre-Seigneur Jsus-Christ, et s'exciter  son amour.

  Livre III.--Ch. 5, 7, 8, 10.

DEUXIME JOUR.

couter la voix de Jsus-Christ parlant  l'me qui l'a reu.

  Livre  II.--Ch. 1.
  Livre III.--Ch. 1, 2, 3.

TROISIME JOUR.

Se dtacher des cratures.

  Livre III.--Ch. 26, 31, 42, 45.

QUATRIME JOUR.

Se dtacher de soi-mme, et s'abandonner  Dieu.

  Livre III.--Ch. 15, 17, 27, 37.

CINQUIME JOUR.

Souffrir avec patience en union aux souffrances de Jsus-Christ.

  Livre  II.--Ch. 12.
  Livre III.--Ch. 16, 18, 19.

SIXIME JOUR.

Persvrer dans sa ferveur dans les bonnes rsolutions qu'on a prises en
communiant.

  Livre   I.--Ch. 19, 25.
  Livre III.--Ch. 23, 55.

(Si on ne peut pas lire les quatre chapitres, il faudra de prfrence
lire le premier et le dernier de chaque jour. On peut aussi en lire deux
le matin et deux le soir.)


FIN


Imp. BAILLY, DIVRY et Cie, place Sorbonne, 2.





End of the Project Gutenberg EBook of L'imitation de Jsus-Christ, by Various

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works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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