The Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier

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Title: Le grand Meaulnes

Author: Alain-Fournier

Release Date: May, 2004 [EBook #5781]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on July 21, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES ***




Produced by Walter Debeuf




Le Grand Meaulnes

By Alain-Fournier.



LE GRAND MEAULNES

Prface.

Henri-Alban Fournier (Alain-Fournier est un demi-pseudonyme) est n le 3
octobre 1886,  La Chapelle-d'Angillon (Cher). Aprs une enfance passe
en Sologne et dans le Bas-Berry, o ses parents sont instituteurs, il
commence ses tudes secondaires  Paris, puis va prparer  Brest le
concours d'entre  l'Ecole Navale,  quoi il renonce bientt, ayant
compris qu'il ne pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son
enfance qu'il a passionnment aimes. Il revient faire sa philosophie 
Bourges. Puis, ayant choisi la carrire de l'enseignement des Lettres,
il poursuit ses tudes au Lyce Lakanal,  Sceaux, o il se lie de
profonde amiti avec Jacques Rivire (qui pousera en 1909 se jeune
soeur Isabelle). Tous deux se lancent  la recherche de la vrit et de
la beaut dans tous les arts: peinture, musique et surtout littrature,
o ils seront les premiers  dcouvrir, parmi les jeunes crivains--
alors incompris et moqus--ceux qui deviendront les grands noms de
notre poque: Claudel, Pguy, Valry, etc. En juin 1905, Henri avait
rencontr celle qui, sous le nom d'Yvonne de Galais sera l'hrone du
Grand Meaulnes. Brve rencontre, unique conversation le long des quais
de la Seine, d'o est n en lui, cependant, ce qui sera le grand amour
de sa vie. Il ne retrouvera qu'en 1913, aprs huit ans de recherches et
de souffrances, pour une deuxime courte rencontre, "La Belle Jeune
Fille", alors marie et mre de deux enfants.

Ses tudes ayant t interrompues en 1907 par les deux ans de son
service militaire, il ne les avait pas reprises. Il avait tenu alors
quelque temps un Courrier littraire, publi divers pomes, essais,
contes (runis plus tard sous le titre Miracles), cependant que
s'laborait lentement l'oeuvre qui l'a rendu clbre.

Et c'est quelques mois aprs la deuxime rencontre--la dernire--que
parut Le Grand Meaulnes commenc presque au lendemain de la premire,
patiemment bti, remani, transform au long de ces huit annes, et qui
est l'histoire,  peine transpose, de tout ce qu'il avait vcu
jusqu'alors, et du grand douloureux amour qui a domin sa vie.

Un an plus tard, il tait tu aux Eparges, le 22 septembre 1914.

Sa soeur Isabelle,  qui est ddi le roman, aprs la mort de son mari,
Jacques Rivire, en 1925, publia l'abondante Correspondance des deux
amis; ensuite les Lettres au Petit B. (Ren Bichet, un gentil camarade
de Lakanal) et les Lettres d'Alain-Fournier  sa Famille, puis des
souvenirs sur son frre: Images d'Alain-Fournier, etc.

A ma soeur Isabelle.



PREMIRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le Pensionnaire.

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...

Je continue  dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne
plus. Nous avons quitt le pays depuis bientt quinze ans et nous n'y
reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les btiments du Cour Suprieur de Sainte-Agathe. Mon
pre, que j'appelais M. Seurel, comme les autres lves, y dirigeait 
la fois le Cours suprieur, o l'on prparait le brevet d'instituteur,
et le Cours moyen. Ma mre faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitres, sous des vignes
vierges,  l'extrmit du bourg; une cour immense avec praux et
buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur
le ct nord, la route o donnait une petite grille et qui menait vers
La Gare,  trois kilomtres; au sud et par derrire, des champs, des
jardins et des prs qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan
sommaire de cette demeure o s'coulrent les jours les plus tourments
et les plus chers de ma vie--demeure d'o partirent et o revinrent se
briser, comme des vagues sur un rocher dsert, nos aventures.

Le hasard des "changements", une dcision d'inspecteur ou de prfet nous
avaient conduits l. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps,
une voiture de paysan, qui prcdait notre mnage, nous avait dposs,
ma mre et moi, devant la petite grille rouille. Des gamins qui
volaient des pches dans le jardin s'taient enfuis silencieusement par
les trous de la haie... Ma mre, que nous appelions Millie, et qui tait
bien la mnagre la plus mthodique que j'aie jamais connue, tait
entre aussitt dans les pices remplies de paille poussireuse, et tout
de suite elle avait constat avec dsespoir, comma  chaque
"dplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si
mal construite... Elle tait sortie pour me confier sa dtresse. Tout en
me parlant, elle avait essuy doucement avec son mouchoir ma figure
d'enfant noircie par le voyage. Puis elle tait rentre faire le compte
de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le
logement habitable... Quant  moi, coiff d'un grand chapeau de paille 
rubans, j'tais rest l, sur le gravier de cette cour trangre, 
attendre,  fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrive. Car
aussitt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette premire
soire d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, dj ce sont d'autres
attentes que je me rappelle; dj, les deux mains appuyes aux barreaux
du portail, je me vois piant avec anxit quelqu'un qui va descendre la
grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la premire nuit que je dus passer
dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier tage, dj ce sont
d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette
chambre; une grande ombre inquite et amie passe le long des murs et se
promne. Tout ce paysage paisible--l'cole, le champ du pre Martin,
avec ses trois noyers, le jardin ds quatre heures envahi chaque jour
par des femmes en visite--est  jamais, dans ma mmoire, agit,
transform par la prsence de celui qui bouleversa toute notre
adolescence et dont la fuite mme ne nous a pas laiss de repos. Nous
tions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

J'avais quinze ans. C'tait un froid dimanche de novembre, le premier
jour d'automne qui ft songer  l'hiver. Toute la journe, Millie avait
attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour
la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqu la messe; et jusqu'au
sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regard
anxieusement du ct des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau
neuf.

Aprs midi, je dus partir seul  vpres.

"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon
costume d'enfant, mme s'il tait arriv, ce chapeau, il aurait bien
fallu sans doute, que je passe mon dimanche  le refaire".

Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Ds le matin, mon pre
s'en allait au loin, sur le bord de quelque tang couvert de brume,
pcher le brochet dans une barque; et ma mre, retire jusqu' la nuit
dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle
s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre
qu'elle mais aussi fire, vnt la surprendre. Et moi, les vpres finies,
j'attendais, en lisant dans la froide salle  manger, qu'elle ouvrt la
porte pour me montrer comment a lui allait.

Ce dimanche-l, quelque animation devant l'glise me retint dehors aprs
vpres. Un baptme, sous le porche, avait attroup des gamins. Sur la
place, plusieurs hommes du bourg avaient revtu leurs vareuses de
pompiers; et, les faisceaux forms, transis et battant la semelle, ils
coutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la thorie...

Le carillon du baptme s'arrta soudain, comme une sonnerie de fte qui
se serait trompe de jour et d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme
en bandoulire emmenrent la pompe au petit trot; et je les vis
disparatre au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux,
crasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givre o
je n'osais pas les suivre.

Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le caf Daniel, o
j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des
buveurs. Et, frlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre
maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard,  la petite
grille.

Elle tait entr'ouverte et je vis aussitt qu'il se passait quelque
chose d'insolite.

En effet,  la porte de la salle  manger--la plus rapproche des cinq
portes vitres qui donnaient sur la cour--une femme aux cheveux gris,
penche, cherchait  voir au travers des rideaux. Elle tait petite,
coiffe d'une capote de velours noir  l'ancienne mode. Elle avait un
visage maigre et fin, mais ravag par l'inquitude; et je ne sais quelle
apprhension,  sa vue, m'arrta sur la premire marche, devant la
grille.

"O est-il pass? mon Dieu! disait-elle  mi-voix. Il tait avec moi
tout  l'heure. Il a dj fait le tour de la maison. Il s'est peut-tre
sauv..."

Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups 
peine perceptibles.

Personne ne venait ouvrir  la visiteuse inconnue. Millie, sans doute,
avait reu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la
chambre rouge, devant un lit sem de vieux rubans et de plumes
dfrises, elle cousait, dcousait, rebtissait sa mdiocre coiffure...
En effet, lorsque j'eus pntr dans la salle  manger, immdiatement
suivi de la visiteuse, ma mre apparut tenant  deux mains sur la tte
des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'taient pas encore
parfaitement quilibrs... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigus
d'avoir travaill  la chute du jour, et s'cria:

"Regarde! Je t'attendais pour te montrer..."

Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de
la salle, elle s'arrta, dconcerte. Bien vite, elle enleva sa
coiffure, et, durant toute la scne qui suivit, elle la tint contre sa
poitrine, renverse comme un nid dans son bras droit repli.

La femme  la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un
sac de cuir, avait commenc de s'expliquer, en balanant lgrement la
tte et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle
avait repris tout son aplomb. Elle eut mme, ds qu'elle parla de son
fils, un air suprieur et mystrieux qui nous intrigua.

Ils taient venus tous les deux, en voiture, de La Fert-d'Angillon, 
quatorze kilomtres de Sainte-Agathe. Veuve--et fort riche,  ce
qu'elle nous fit comprendre--elle avait perdu le cadet de ses deux
enfants, Antoine, qui tait mort un soir au retour de l'cole, pour
s'tre baign avec son frre dans un tang malsain. Elle avait dcid de
mettre l'an, Augustin, en pension chez nous pour qu'il pt suivre le
Cours Suprieur.

Et aussitt elle fit l'loge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je
ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbe
devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard
de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couve.

Ce qu'elle contait de son fils avec admiration tait fort surprenant: il
aimait  lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivire,
jambes nues, pendant des kilomtres, pour lui rapporter des oeufs de
poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait
aussi des nasses... L'autre nuit, il avait dcouvert dans le bois une
faisane prise au collet...

Moi qui n'osais plus rentrer  la maison quand j'avais un accroc  ma
blouse, je regardais Millie avec tonnement.

Mais ma mre n'coutait plus. Elle fit mme signe  la dame de se taire;
et, dposant avec prcaution son "nid" sur la table, elle se leva
silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...

Au-dessus de nous, en effet, dans un rduit o s'entassaient les pices
d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assur,
allait et venait, branlant le plafond, traversait les immenses greniers
tnbreux du premier tage, et se perdait enfin vers les chambres
d'adjoints abandonnes o l'on mettait scher le tilleul et mrir les
pommes.

"Dj, tout  l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du
bas, dit Millie  mi-voix, et je croyais que c'tait toi, Franois, qui
tais rentr..."

Personne ne rpondit. Nous tions debout tous les trois, le coeur
battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la
cuisine s'ouvrit; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine,
et se prsenta dans l'entre obscure de la salle  manger.

"C'est toi, Augustin?" dit la dame.

C'tait un grand garon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de
lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiff en
arrire et sa blouse noire sangle d'une ceinture comme en portent les
coliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...

Il m'aperut, et, avant que personne et pu lui demander aucune
explication:

"Viens-tu dans la cour?" dit-il.

J'hsitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma
casquette et j'allai vers lui. Nous sortmes par la porte de la cuisine
et nous allmes au prau, que l'obscurit envahissait dj. A la lueur
de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez
droit,  la lvre duvete.

"Tiens, dit-il, j'ai trouv a dans ton grenier. Tu n'y avais donc
jamais regard?"

Il tenait  la main une petite roue en bois noirci; un cordon de fuses
dchiquetes courait tout autour; 'avait d tre le soleil ou la lune
au feu d'artifice du Quatorze Juillet.

"Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours les
allumer", dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un qui espre
bien trouver mieux par la suite.

Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux
compltement ras comme un paysan. Il me montra les deux fuses avec
leurs bouts de mche en papier que la flamme avait coups, noircis, puis
abandonns. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa
poche-- mon grand tonnement, car cela nous tait formellement
interdit--une bote d'allumettes. Se baissant avec prcaution, il mit
le feu  la mche. Puis, me prenant par la main, il m'entrana vivement
en arrire.

Un instant aprs, ma mre qui sortait sur le pas de la porte, avec la
mre de Meaulnes, aprs avoir dbattu et fix le prix de pension, vit
jaillir sous le prau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'toiles
rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde,
dress dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau
venu et ne bronchant pas...

Cette fois encore, elle n'osa rien dire.

Et le soir, au dner, il y eut,  la table de famille, un compagnon
silencieux, qui mangeait, la tte basse, sans se soucier de nos trois
regards fixs sur lui.



CHAPITRE II

Aprs quatre heures.

Je n'avais gure t, jusqu'alors, courir dans les rues avec les gamins
du bourg. Une coxalgie, dont j'ai souffert jusque vers cette anne
189... m'avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore
poursuivant les coliers alertes dans les ruelles qui entouraient la
maison, en sautillant misrablement sur une jambe...

Aussi ne me laissait-on gure sortir. Et je me rappelle que Millie, qui
tait trs fire de moi, me ramena plus d'une fois  la maison, avec
force taloches, pour m'avoir ainsi rencontr, sautant  cloche-pied,
avec les garnements du village.

L'arrive d'Augustin Meaulnes, qui concida avec ma gurison, fut le
commencement d'une vie nouvelle.

Avant sa venue, lorsque le cours tait fini,  quatre heures, une longue
soire de solitude commenait pour moi. Mon pre transportait le feu du
pole de la classe dans la chemine de notre salle  manger; et peu 
peu les derniers gamins attards abandonnaient l'cole refroidie o
roulaient des tourbillons de fume. Il y avait encore quelques jeux, des
galopades dans la cour; puis la nuit venait; les deux lves qui avaient
balay la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs
plerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant
le grand portail ouvert...

Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la
mairie, enferm dans le cabinet des archives plein de mouches mortes,
d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule,
auprs d'une fentre qui donnait sur le jardin.

Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commenaient
 hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je
rentrais enfin. Ma mre avait commenc de prparer le repas. Je montais
trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien dire et,
la tte appuye aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer
son feu dans l'troite cuisine o vacillait la flamme d'une bougie.

Mais quelqu'un est venu qui m'a enlev  tous ces plaisirs d'enfant
paisible. Quelqu'un a souffl la bougie qui clairait pour moi le doux
visage maternel pench sur le repas du soir. Quelqu'un a teint la lampe
autour de laquelle nous tions une famille heureuse,  la nuit, lorsque
mon pre avait accroch les volets de bois aux portes vitres. Et celui-
l, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres lves appelrent bientt
le grand Meaulnes.

Ds qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est--dire ds les premiers
jours de dcembre, l'cole cessa d'tre dserte le soir, aprs quatre
heures. Malgr le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et
leurs seaux d'eau, il y avait toujours, aprs le cours, dans la classe,
une vingtaine de grands lves, tant de la campagne que du bourg, serrs
autour de Meaulnes. Et c'taient de longues discussions, des disputes
interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquitude et
plaisir.

Meaulnes ne disait rien; mais c'tait pour lui qu' chaque instant l'un
des plus bavards s'avanait au milieu du groupe, et, prenant  tmoin
tour  tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment,
racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres
suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.

Assis sur un pupitre, en balanant les jambes, Meaulnes rflchissait.
Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il et rserv
ses clats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul.
Puis,  la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe
n'clairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait
soudain et, traversant le cercle press:

"Allons, en route!" criait-il.

Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris jusqu' la nuit
noire, dans le haut du bourg...

Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais 
la porte des curies des faubourgs,  l'heure o l'on trait les
vaches... Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l'obscurit,
entre deux craquements de son mtier, le tisserand disait:

"Voil les tudiants!"

Gnralement,  l'heur du dner, nous nous trouvions tout prs du Cours,
chez Desnoues, le charron, qui tait aussi marchal. Sa boutique tait
une ancienne auberge, avec de grandes portes  deux battants qu'on
laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la
forge et l'on apercevait  la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et
tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrt leur voiture
pour causer un instant, parfois un colier comme nous, adoss  une
porte, qui regardait sans rien dire.

Et c'est l que tout commena, environ huit jours avant Nol.



CHAPITRE III

"Je frquentais la boutique d'un vannier".

La pluie tait tombe tout le jour, pour ne cesser qu'au soir. La
journe avait t mortellement ennuyeuse. Aux rcrations, personne ne
sortait. Et l'on entendait mon pre, M. Seurel, crier  chaque minute,
dans la classe:

"Ne sabotez donc pas comme a, les gamins!"

Aprs la dernire rcration de la journe, ou, comme nous disions,
aprs le dernier "quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant
marchait le long en large pensivement, s'arrta, frappa un grand coup de
rgle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins
de classe o l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda:

"Qui est-ce qui ira demain en voiture  La Gare avec Franois, pour
chercher M. et Mme Charpentier?"

C'taient mes grands-parents: grand-pre Charpentier, l'homme au grand
burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son
bonnet de poil de lapin qu'il appelait son kpi... Les petits gamins le
connaissaient bien. Les matins, pour se dbarbouiller, il tirait un seau
d'eau, dans lequel il barbotait,  la faon des vieux soldats en se
frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derrire
le dos, l'observaient avec une curiosit respectueuse... Et ils
connaissaient aussi grand'mre Charpentier, la petite paysanne, avec sa
capote tricote, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la
classe des plus petits.

Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Nol,  la
Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour nous voir, travers tout le
dpartement, chargs de ballots de chtaignes et de victuailles pour
Nol enveloppes dans des serviettes. Ds qu'ils avaient pass, tous les
deux, emmitoufls, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison,
nous fermions sur eux toutes les portes, et c'tait une grande semaine
de plaisir qui commenait...

Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il
fallait quelqu'un de srieux qui ne nous verst pas dans un foss, et
d'assez dbonnaire aussi, car le grand-pre Charpentier jurait
facilement et la grand-mre tait un peu bavarde.

A la question de M. Seurel, une dizaine de voix rpondirent, criant
ensemble:

"Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!"

Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.

Alors ils crirent:

"Fromentin!"

D'autres:

"Jasmin Delouche!"

Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs mont sur sa truie au
triple galop, criait: "Moi! Moi!" d'une voix perante.

Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement la main.

J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture  ne
serait devenu un vnement plus important. Il le dsirait aussi, mais il
affectait de se taire ddaigneusement. Tous les grands lves s'taient
assis comme lui sur la table,  revers, les pieds sur le banc, ainsi que
nous faisions dans les moments de grand rpit et de rjouissance.
Coffin, sa blouse releve et roule autour de la ceinture, embrassait la
colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commenait de
grimper en signe d'allgresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en
disant:

"Allons! Ce sera Moucheboeuf".

Et chacun regagna sa place en silence.

A quatre heures, dans la grande cour glace, ravine par la pluie, je me
trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions
le bourg luisant que schait la bourrasque. Bientt, le petit Coffin, en
capuchon, un morceau de pain  la main, sortit de chez lui et, rasant
les murs, se prsenta en sifflant  la porte du charron. Meaulnes ouvrit
le portail, le hla et, tous les trois, un instant aprs, nous tions
installs au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traverse
par de glacials coups de vent: Coffin et moi, assis auprs de la forge,
nos pieds boueux dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux
poches, silencieux, adoss au battant de la porte d'entre. De temps 
autre, dans la rue, passait une dame de village, la tte baisse  cause
du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour
regarder qui c'tait.

Personne ne disait rien. Le marchal et son ouvrier, l'un soufflant la
forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres
brusques... Je me rappelle ce soir-l comme un des grands soirs de mon
adolescence. C'tait en moi un mlange de plaisir et d'anxit: je
craignais que mon compagnon ne m'enlevt cette pauvre joie d'aller  La
Gare en voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer,
quelque entreprise extraordinaire qui vnt tout bouleverser.

De temps  autre, le travail paisible et rgulier de la boutique
s'interrompait pour un instant. Le marchal laissait  petits coups
pesants et clairs retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en
l'approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait
travaill. Et, redressant la tte, il nous disait, histoire de souffler
un peu:

"Eh bien, a va, la jeunesse?"

L'ouvrier restait la main en l'air  la chane du soufflet, mettait son
poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.

Puis le travail sourd et bruyant reprenait.

Durant une de ces pauses, on aperut, par la porte battante, Millie dans
le grand vent, serre dans un fichu, qui passait charge de petits
paquets.

Le marchal demanda:

"C'est-il que M. Charpentier va bientt venir?

--Demain, rpondis je, avec ma grand'mre, j'irai les chercher en
voiture au train de 4 h 2.

--Dans la voiture  Fromentin, peut-tre?"

Je rpondis bien vite:

"Non, dans celle du pre Martin.

--Oh! alors, vous n'tes pas revenus".

Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent  rire.

L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose:

"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher  Vierzon.
Il y a une heure d'arrt. C'est  quinze kilomtres. On aurait t de
retour avant mme que l'ne  Martin ft attel.

--, dit l'autre, c'est une jument qui marche!...

--Et je crois bien que Fromentin la prterait facilement".

La conversation finit l. De nouveau la boutique fut un endroit plein
d'tincelles et de bruit, o chacun ne pensa que pour soi.

Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire
signe au grand Meaulnes, il ne m'aperut pas d'abord. Adoss  la porte
et la tte penche, il semblait profondment absorb par ce qui venait
d'tre dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses rflexions, regardant,
comme  travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui
travaillaient, je pensai soudain  cette image de Robinson Cruso, o
l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand dpart, "frquentant la
boutique d'un vannier"...

Et j'y ai souvent repens depuis.



CHAPITRE IV

L'vasion.

A une heure de l'aprs-midi, le lendemain, la classe du Cours suprieur
est claire, au milieu du paysage gel, comme une barque sur l'Ocan. On
n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pche,
mais les harengs grills sur le pole et la laine roussie de ceux qui,
en rentrant, se sont chauffs de trop prs.

On a distribu, car la fin de l'anne approche, les cahiers de
compositions. Et, pendant que M. Seurel crit au tableau l'nonc des
problmes, un silence imparfait s'tablit, ml de conversations  voix
basse, coup de petits cris touffs et de phrases dont on ne dit que
les premiers mots pour effrayer son voisin:

"Monsieur! Un tel me..."

M. Seurel, en copiant ses problmes, pense  autre chose. Il se retourne
de temps  autre, en regardant tout le monde d'un air  la fois svre
et absent. Et ce remue-mnage sournois cesse compltement, une seconde,
pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement.

Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d'une des
tables de la division des plus jeunes, prs des grandes vitres, je n'ai
qu' me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le
bas, puis les champs.

De temps  autre, je me soulve sur la pointe des pieds et je regarde
anxieusement du ct de la ferme de la Belle-Etoile. Ds le dbut de la
classe, je me suis aperu que Meaulnes n'tait pas rentr aprs la
rcration de midi. Son voisin de table a bien d s'en apercevoir aussi.
Il n'a rien dit encore, proccup par sa composition. Mais, ds qu'il
aura lev la tte, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un,
comme c'est l'usage, ne manquera par de crier  haute voix les premiers
mots de la phrase:

"Monsieur! Meaulnes..."

Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le souponne de
s'tre chapp. Sitt le djeuner termin, il a d sauter le petit mur
et filer  travers champs, en passant le ruisseau  la Vieille-Planche,
jusqu' la Belle-Etoile. Il aura demand la jument pour aller chercher
M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.

La Belle-Etoile est, l-bas, de l'autre ct du ruisseau, sur le versant
de la cte, une grande ferme, que les ormes, les chnes de la cour et
les haies vives cachent en t. Elle est place sur un petit chemin qui
rejoint d'un ct la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays.
Entoure de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne
dans le fumier, la grande btisse fodale est au mois de juin enfouie
sous les feuilles, et, de l'cole, on entend seulement,  la tombe de
la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais
aujourd'hui, j'aperois par la vitre, entre les arbres dpouills, le
haut mur gristre de la cour, la porte d'entre, puis, entre des
tronons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallle au
ruisseau, qui mne  la route de La Gare.

Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est chang
encore.

Ici, M. Seurel achve de copier le deuxime problme. Il en donne trois
d'habitude. Si aujourd'hui par hasard, il n'en donnait que deux... Il
remonterait aussitt dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de
Meaulnes. Il enverrait pour le chercher  travers le bourg deux gamins
qui parviendraient certainement  le dcouvrir avant que la jument ne
soit attele...

M. Seurel, le deuxime problme copi, laisse un instant retomber son
bras fatigu... Puis,  mon grand soulagement, il va  la ligne et
recommence  crire en disant:

"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!"

... Deux petits traits noirs, qui dpassaient le mur de la Belle-Etoile
et qui devaient tre les deux brancards dresss d'une voiture, ont
disparu. Je suis sr maintenant qu'on fait l-bas les prparatifs du
dpart de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tte et le poitrail
entre les deux pilastres de l'entre, puis s'arrte, tandis qu'on fixe
sans doute,  l'arrire de la voiture un second sige pour les voyageurs
que Meaulnes prtend ramener. Enfin tout l'quipage sort lentement de la
cour, disparat un instant derrire la haie, et repasse avec la mme
lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on aperoit entre deux tronons
de la clture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les
guides, un coude nonchalamment appuy sur le ct de la voiture,  la
faon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.

Un instant encore tout disparat derrire la haie. Deux hommes qui sont
rests au portail de la Belle-Etoile,  regarder partir la voiture, se
concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce
dcide enfin  mettre sa main en porte-voix prs de sa bouche et 
appeler Meaulnes, puis  courir quelques pas, dans sa direction, sur le
chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrive sur la
route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir,
Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dress comme
un conducteur de char romain, secouant  deux mains les guides, il lance
sa bte  fond de train et disparat en un instant de l'autre ct de la
monte. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris  courir;
l'autre s'est lanc au galop  travers champs et semble venir vers nous.

En quelques minutes, et au moment mme o M. Seurel, quittant le
tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment o
trois voix  la fois crient du fond de la classe:

"Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!"

L'homme en blouse bleue est  la porte, qu'il ouvre soudain toute
grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil:

"Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autoris cet lve 
demander la voiture pour aller  Vierzon chercher vos parents? Il nous
est venu des soupons...

--Mais pas du tout!" rpond M. Seurel.

Et aussitt c'est dans la classe un dsarroi effroyable. Les trois
premiers, prs de la sortie, ordinairement chargs de pourchasser 
coups de pierres les chvres ou les porcs qui viennent brouter dans la
cour les corbeilles d'argent, se sont prcipits  la porte. Au violent
pitinement de leurs sabots ferrs sur les dalles de l'cole a succd,
dehors, le bruit touff de leurs pas prcipits qui mchent le sable de
la cour et drapent au virage de la petite grille ouverte sur la route.
Tout le reste de la classe s'entasse aux fentres du jardin. Certains
ont grimp sur les tables pour mieux voir...

Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est vad.

"Tu iras tout de mme  La Gare avec Moucheboeuf, me dit M. Seurel.
Meaulnes ne connat pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux
carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures".

Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander:

"Mais qu'y a-t-il donc?"

Dans la rue du bourg, les gens commencent  s'attrouper. Le paysan est
toujours l, immobile, entt, son chapeau  la main, comme quelqu'un
qui demande justice.



CHAPITRE V

La voiture qui revient.

Lorsque j'eus ramen de La Gare les grands-parents, lorsqu'aprs le
dner, assis devant la haute chemine, ils commencrent  raconter par
le menu dtail tout ce qui leur tait arriv depuis les dernires
vacances, je m'aperus bientt que je ne les coutais pas.

La petite grille de la cour tait tout prs de la porte de la salle 
manger. Elle grinait en s'ouvrant. D'ordinaire, au dbut de la nuit,
pendant nos veilles de campagne, j'attendais secrtement ce grincement
de la grille. Il tait suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant
sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se
concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'tait un voisin, les
institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue
veille.

Or, ce soir-l, je n'avais plus rien  esprer du dehors, puisque tous
ceux que j'aimais taient runis dans notre maison; et pourtant je ne
cessais d'pier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrt
notre porte.

Le vieux grand-pre, avec son air broussailleux de grand berger gascon,
ses deux pieds lourdement poss devant lui, son bton entre les jambes,
inclinant l'paule pour cogner sa pipe contre son soulier, tait l. Il
approuvait de ses yeux mouills et bons ce que disait la grand'mre, de
son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui
n'avaient pas encore pay leur fermage. Mais je n'tais plus avec eux.

J'imaginais le roulement de voiture qui s'arrterait soudain devant la
porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne
s'tait pass... Ou peut-tre irait-il d'abord reconduire la jument  la
Belle-Etoile; et j'entendrais bientt son pas sonner sur la route et la
grille s'ouvrir...

Mais rien. Le grand-pre regardait fixement devant lui et ses paupires
en battant s'arrtaient longuement sur ses yeux comme  l'approche du
sommeil. La grand'mre rptait avec embarras sa dernire phrase, que
personne n'coutait.

"C'est de ce garon que vous tes en peine?" dit-elle enfin.

A La Gare, en effet, je l'avais questionne vainement. Elle n'avait vu
personne,  l'arrt de Vierzon, qui ressemblt au grand Meaulnes. Mon
compagnon avait d s'attarder en chemin. Sa tentative tait manque.
Pendant le retour, en voiture, j'avais rumin ma dception, tandis que
ma grand'mre causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre,
les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'ne
trottinant. De temps  autre, sur le grand calme de l'aprs-midi gel,
montait l'appel lointain d'une bergre ou d'un gamin hlant son
compagnon d'un bosquet de sapins  l'autre. Et chaque fois, ce long cri
sur les coteaux dserts me faisait tressaillir, comme si c'et t la
voix de Meaulnes me conviant  le suivre au loin...

Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se
coucher. Dj le grand-pre tait entr dans la chambre rouge, la
chambre-salon, tout humide et glace d'tre close depuis l'autre hiver.
On avait enlev, pour qu'il s'y installt, les ttires en dentelle des
fauteuils, relev les tapis et mis de ct les objets fragiles. Il avait
pos son bton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il
venait de souffler sa bougie, et nous tions debout, nous disant
bonsoir, prts  nous sparer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures
nous fit taire.

On et dit deux quipages se suivant lentement au trs petit trot. Cela
ralentit le pas et finalement vint s'arrter sous la fentre de la salle
 manger qui donnait sur la route, mais qui tait condamne.

Mon pre avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte
qu'on avait dj ferme  clef. Puis, poussant la grille, s'avanant sur
le bord des marches, il leva la lumire au-dessus de sa tte pour voir
ce qui se passait.

C'taient bien deux voitures arrtes, le cheval de l'une attach
derrire l'autre. Un homme avait saut  terre et hsitait...

"C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous m'indiquer
M. Fromentin, mtayer  la Belle-Etoile? J'ai trouv sa voiture et sa
jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin prs de la
route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et
son adresse sur la plaque. Comme c'tait sur mon chemin, j'ai ramen son
attelage par ici, afin d'viter des accidents, mais a m'a rudement
retard quand mme".

Nous tions l, stupfaits. Mon pre s'approcha. Il claira la carriole
avec sa lampe.

"Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas mme une
couverture. La bte est fatigue; elle boitille un peu".

Je m'tais approch jusqu'au premier rang et je regardais avec les
autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une pave qu'et
ramene la haute mer--la premire pave et la dernire, peut-tre, de
l'aventure de Meaulnes.

"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser
la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit s'inquiter, chez
moi".

Mon pre accepta. De cette faon nous pourrions ds ce soir reconduire
l'attelage  la Belle-Etoile sans dire ce qui s'tait pass. Ensuite, on
dciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et crire  la
mre de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bte, en refusant le verre de
vin que nous lui offrions.

Du fond de sa chambre o il avait rallum la bougie, tandis que nous
rentrions sans rien dire et que mon pre conduisait la voiture  la
ferme, mon grand-pre appelait:

"Alors? Est-il rentr, ce voyageur?"

Les femmes se concertrent du regard, une seconde:

"Mais oui, il a t chez sa mre. Allons, dors. Ne t'inquite pas!

--Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais", dit-il.

Et, satisfait, il teignit sa lumire et se tourna dans son lit pour
dormir.

Ce fut la mme explication que nous donnmes aux gens du bourg. Quant 
la mre du fugitif, il fut dcid qu'on attendrait pour lui crire. Et
nous gardmes pour nous seuls notre inquitude qui dura trois grands
jours. Je vois encore mon pre rentrant de la ferme vers onze heures, sa
moustache mouille par la nuit, discutant avec Millie d'une voix trs
basse, angoisse et colre...



CHAPITRE VI

On frappe au carreau.

Le quatrime jour fut un des plus froids de cet hiver-l. De grand
matin, les premiers arrivs dans la cour se rchauffaient en glissant
autour du puits. Ils attendaient que le pole ft allum dans l'cole
pour s'y prcipiter.

Derrire le portail, nous tions plusieurs  guetter la venue des gars
de la campagne. Ils arrivaient tout blouis encore d'avoir travers des
paysages de givre, d'avoir vu les tangs glacs, les taillis o les
livres dtalent... Il y avait dans leurs blouses un got de foin et
d'curie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient
autour du pole rouge. Et, ce matin-l, l'un d'eux avait apport dans un
panier un cureuil gel qu'il avait dcouvert en route. Il essayait, je
me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du prau, la longue
bte raidie...

Puis la pesante classe d'hiver commena...

Un coup brusque au carreau nous fit lever la tte. Dress contre la
porte, nous apermes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre
de sa blouse, la tte haute et comme bloui!

Les deux lves du banc le plus rapproch de la porte se prcipitrent
pour l'ouvrir: il y eut  l'entre comme un vague conciliabule, que nous
n'entendmes pas, et le fugitif se dcida enfin  pntrer dans l'cole.

Cette bouffe d'air frais venue de la cour dserte, les brindilles de
paille qu'on voyait accroches aux habits du grand Meaulnes, et surtout
son air de voyageur fatigu, affam, mais merveill, tout cela fit
passer en nous un trange sentiment de plaisir et de curiosit.

M. Seurel tait descendu du petit bureau  deux marches o il tait en
train de nous faire la dicte, et Meaulnes marchait vers lui d'un air
agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau,  cet instant, le
grand compagnon, malgr son air puis et ses yeux rougis par les nuits
passes au dehors, sans doute.

Il s'avana jusqu' la chaire et dit, du ton trs assur de quelqu'un
qui rapporte un renseignement:

"Je suis rentr, monsieur."

--Je le vois bien, rpondit M. Seurel, en le considrant avec
curiosit... Allez vous asseoir  votre place".

Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courb, souriant d'un air
moqueur, comme font les grands lves indisciplins lorsqu'ils sont
punis, et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa
glisser sur son banc.

"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le matre--
toutes les ttes taient alors tournes vers Meaulnes--pendant que vos
camarades finiront la dicte".

Et la classe reprit comme auparavant. De temps  autre le grand Meaulnes
se tournait de mon ct, puis il regardait par les fentres, d'o l'on
apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs dserts,
ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur tait
lourde, auprs du pole rougi. Mon camarade, la tte dans les mains,
s'accouda pour lire:  deux reprises je vis ses paupires se fermer et
je crus qu'il allait s'endormir.

"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras
 demi. Voici trois nuits que je ne dors pas.

--Allez!" dit M. Seurel, dsireux surtout d'viter un incident.

Toutes les ttes leves, toutes les plumes en l'air,  regret nous le
regardmes partir, avec sa blouse fripe dans le dos et ses souliers
terreux.

Que la matine fut lente  traverser! Aux approches de midi, nous
entendmes l-haut, dans la mansarde, le voyageur s'apprter pour
descendre. Au djeuner, je le retrouvai assis devant le feu, prs des
grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les
grands lves et les gamins parpills dans la cour neigeuse filaient
comme des ombres devant la porte de la salle  manger.

De ce djeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gne.
Tout tait glac: la toile cire sans nappe, le vin froid dans les
verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait
dcid, pour ne pas le pousser  la rvolte, de ne rien demander au
fugitif. Et il profita de cette trve pour ne pas dire un mot.

Enfin, le dessert termin, nous pmes tous les deux bondir dans la cour.
Cour d'cole, aprs midi, o les sabots avaient enlev la neige... cour
noircie o le dgel faisait dgoutter les toits du prau... cour pleine
de jeux et de cris perants! Meaulnes et moi, nous longemes en courant
les btiments. Dj deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la
partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la
boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez droul. Mais
mon compagnon se prcipita dans la grande classe, o je le suivis, et
referma la porte vitre juste  temps pour supporter l'assaut de ceux
qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres
secoues, de sabots claquant sur le seuil; une pousse qui fit plier la
tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais dj
Meaulnes, au risque de se blesser  son anneau bris, avait tourn la
petite clef qui fermait la serrure.

Nous avions accoutum de juger trs vexante une pareille conduite. En
t, ceux qu'on laissait ainsi  la porte couraient au galop dans le
jardin et parvenaient souvent  grimper par une fentre avant qu'on et
pu les fermer toutes. Mais nous tions en dcembre et tout tait clos.
Un instant on fit au dehors des peses sur la porte; on nous cria des
injures; puis, un  un, ils tournrent le dos et s'en allrent, la tte
basse, en rajustant leurs cache-nez.

Dans la classe qui sentait les chtaignes et la piquette, il n'y avait
que deux balayeurs, qui dplaaient les tables. Je m'approchai du pole
pour m'y chauffer paresseusement en attendant la rentre, tandis
qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du matre et dans les
pupitres. Il dcouvrit bientt un petit atlas, qu'il se mit  tudier
avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tte
entre les mains.

Je me disposais  aller prs de lui; je lui aurais mis la main sur
l'paule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le
trajet qu'il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec
la petite classe s'ouvrit toute battante sous une violente pousse, et
Jasmin Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la
campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fentres de la petite
classe tait sans doute mal ferme ils avaient d la pousser et sauter
par l.

Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, tait l'un des plus gs du
Cours Suprieur. Il tait fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se
donnait comme son ami. Avant l'arrive de notre pensionnaire, c'tait
lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure ple, assez fade,
et les cheveux pommads. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste,
il faisait l'homme; il rptait avec vanit ce qu'il entendait dire aux
joueurs de billard, aux buveurs de vermouth.

A son entre, Meaulnes leva la tte et, les sourcils froncs, cria aux
gars qui se prcipitaient sur le pole, en se bousculant:

"On ne peut donc pas tre tranquille une minute, ici!"

--Si tu n'es pas content, il fallait rester o tu tais", rpondit, sans
lever la tte, Jasmin Delouche qui se sentait appuy par ses compagnons.

Je pense qu'Augustin tait dans cet tat de fatigue o la colre monte
et vous surprend sans qu'on puisse la contenir.

"Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu ple, tu
vas commencer par sortir d'ici!"

L'autre ricana:

"Oh! cria-t-il. Parce que tu es rest trois jours chapp, tu crois que
tu vas tre le matre maintenant?"

Et, associant les autres  sa querelle:

"Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais!"

Mais dj Meaulnes tait sur lui. Il y eut d'abord une bousculade; les
manches des blouses craqurent et se dcousirent. Seul, Martin, un des
gars de la campagne entrs avec Jasmin, s'interposa:

"Tu vas te laisser!" dit-il, les narines gonfles, secouant la tte
comme un blier.

D'une pousse violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au
milieu de la classe; puis, saisissant d'une man Delouche par le cou, de
l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin
s'agrippait aux tables et tranait les pieds sur les dalles, faisant
crisser ses souliers ferrs, tandis que Martin, ayant repris son
quilibre revenait  pas compts, la tte en avant, furieux. Meaulnes
lcha Delouche pour se colleter avec cet imbcile, et il allait peut-
tre se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des appartements
s'ouvrit  demi. M. Seurel parut la tte tourne vers la cuisine,
terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un...

Aussitt la bataille s'arrta. Les uns se rangrent autour du pole, la
tte basse, ayant vit jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit
 sa place, le haut de ses manches dcousu et dfronc. Quant  Jasmin,
tout congestionn, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui
prcdrent le coup de rgle du dbut de la classe:

"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il
s'imagine peut-tre qu'on ne sait pas o il a t!"

--Imbcile! Je ne le sais pas moi-mme", rpondit Meaulnes, dans le
silence dj grand.

Puis, haussant les paules, la tte dans les mains, il se mit 
apprendre ses leons.



CHAPITRE VII

Le gilet de soie.

Notre chambre tait, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moiti
mansarde,  moiti chambre. Il y avait des fentres aux autres logis
d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci tait clair par une lucarne.
Il tait impossible de fermer compltement la porte, qui frottait sur le
plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre
bougie que menaaient tous les courants d'air de la grande demeure,
chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous
tions obligs d'y renoncer. Et, toute le nuit, nous sentions autour de
nous, pntrant jusque dans notre chambre, le silence des trois
greniers.

C'est l que nous nous retrouvmes, Augustin et moi, le soir de ce mme
jour d'hiver.

Tandis qu'en un tour de main j'avais quitt tous mes vtements et les
avais jets en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon,
sans rien dire, commenait lentement  se dshabiller. Du lit de fer aux
rideaux de cretonne dcors de pampres, o j'tais mont dj, je le
regardais faire. Tantt il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux.
Tantt il se levait et marchait de long en large, tout en se dvtant.
La bougie, qu'il avait pose sur une petite table d'osier tresse par
des bohmiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.

Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air distrait et
amer, mais avec soin, ses habits d'colier. Je le revois plaquant sur
une chaise sa lourde ceinture; pliant sur le dossier sa blouse noire
extraordinairement fripe et salie; retirant une espce de paletot gros
bleu qu'il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos,
pour l'taler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se redressa et se
retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu du petit gilet 
boutons de cuivre, qui tait d'uniforme sous le paletot, un trange
gilet de soie, trs ouvert, que fermait dans le bas un rang serr de
petits boutons de nacre.

C'tait un vtement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter
les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'mres, dans les bals de mil
huit cent trente.

Je me rappelle, en cet instant, le grand colier paysan, nu-tte, car il
avait soigneusement pos sa casquette sur ses autres habits--visage si
jeune, si vaillant et si durci dj. Il avait repris sa marche  travers
la chambre lorsqu'il se mit  dboutonner cette pice mystrieuse d'un
costume qui n'tait pas le sien. Et il tait trange de le voir, en bras
de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant
la main sur ce gilet de marquis.

Ds qu'il l'eut touch, sortant brusquement de sa rverie il tourna la
tte vers moi et me regarda d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de
rire. Il sourit en mme temps que moi et son visage s'claira.

"Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi,  voix basse. O l'as-tu
pris?"

Mais son sourire s'teignit aussitt. Il passa deux fois sur ses cheveux
ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu'un qui ne peut plus
rsister  son dsir, il rendossa sur le fin jabot sa vareuse qu'il
boutonna solidement et sa blouse fripe; puis il hsita un instant, en
me regardant de ct... Finalement, il s'assit sur le bord de son lit,
quitta ses souliers qui tombrent bruyamment sur le plancher; et, tout
habill comme un soldat au cantonnement d'alerte, il s'tendit sur son
lit et souffla la bougie.

Vers le milieu de la nuit je m'veillai soudain. Meaulnes tait au
milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tte, et il cherchait
au portemanteau quelque chose--une plerine qu'il se mit sur le dos...
La chambre tait trs obscure. Pas mme la clart que donne parfois le
reflet de la neige. Un vent noir et glac soufflait dans le jardin mort
et sur le toit.

Je me dressai un peu et je lui criai tout bas:

"Meaulnes! tu repars?"

Il ne rpondit pas. Alors, tout  fait affol, je dis:

"Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmnes".

Et je sautai  bas.

Il s'approcha, me saisit par le bras, me forant  m'asseoir sur le
rebord du lit, et il me dit:

"Je ne puis pas t'emmener, Franois. Si je connaissais bien mon chemin,
tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je le retrouve sur le
plan, et je n'y parviens pas.

--Alors, tu ne peux pas repartir non plus?

--C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec dcouragement. Allons,
recouche-toi. Je te promets de ne par repartir sans toi".

Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais
plus rien dire. Il marchait, s'arrtait, repartait plus vite, comme
quelqu'un qui, dans sa tte, recherche ou repasse des souvenirs, les
confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouv; puis de
nouveau lche le fil et recommence  chercher...

Ce ne fut pas la seule nuit o, rveill par le bruit de ses pas, je le
trouvai ainsi, vers une heure du matin, dambulant  travers la chambre
et les greniers--comme ces marins qui n'ont pu se dshabituer de faire
le quart et qui, au fond de leurs proprits bretonnes, se lvent et
s'habillent  l'heure rglementaire pour surveiller la nuit terrienne.

A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la premire
quinzaine de fvrier, je fus ainsi tir de mon sommeil. Le grand
Meaulnes tait l, dress, tout quip, sa plerine sur le dos, prt 
partir, et chaque fois, au bord de ce pays mystrieux o une fois dj il
s'tait vad, il s'arrtait, hsitait. Au moment de lever le loquet de
la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il et
facilement ouverte sans que personne l'entendit, il reculait une fois
encore... Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit,
fivreusement, il arpentait, en rflchissant, les greniers abandonns.

Enfin une nuit, vers le 15 fvrier, ce fut lui-mme qui m'veilla en me
posant doucement la main sur l'paule.

La journe avait t fort agite. Meaulnes, qui dlaissait compltement
tous les jeux de ses anciens camarades, tait rest, durant la dernire
rcration du soir, assis sur son banc, tout occup  tablir un
mystrieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement,
sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la
cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de
table en table, franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On
savait qu'il ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il
travaillait ainsi; cependant, comme la rcration se prolongeait, deux
ou trois gamins du bourg, par manire de jeu, s'approchrent  pas de
loup et regardrent par-dessus son paule. L'un d'eux s'enhardit jusqu'
pousser les autres sur Meaulnes... Il ferma brusquement son atlas, cacha
sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux
autres avaient pu s'chapper.

... C'tait ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard, essaya de
donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le
grand Meaulnes,  qui il cria rageusement:

"Grand lche! a ne m'tonne pas qu'ils sont tous contre toi, qu'ils
veulent te faire la guerre!..." et une foule d'injures auxquelles nous
rpondmes, sans avoir bien compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi
qui criais le plus fort, car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. Il
y avait maintenant comme un pacte entre nous. La promesse qu'il m'avait
faite de m'emmener avec lui, sans me dire, comme tout le monde, "que je
ne pourrais pas marcher", m'avait li  lui pour toujours. Et je ne
cessais de penser  son mystrieux voyage. Je m'tais persuad qu'il
avait d rencontrer une jeune fille. Elle tait sans doute infiniment
plus belle que toutes celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on
apercevait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure; et
que Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde; et que
Jenny, la fille de la chtelaine, qui tait admirable, mais folle et
toujours enferme. C'est  une jeune fille certainement qu'il pensait la
nuit, comme un hros de roman. Et j'avais dcid de lui en parler,
bravement, la premire fois qu'il m'veillerait...

Le soir de cette nouvelle bataille, aprs quatre heures, nous tions
tous les deux occups  rentrer des outils du jardin, des pics et des
pelles qui avaient servi  creuser des trous, lorsque nous entendmes
des cris sur la route. C'tait une bande de jeunes gens et de gamins, en
colonne par quatre, au pas gymnastique, voluant comme une compagnie
parfaitement organise, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un
autre que nous ne connmes point. Ils nous avaient aperus et ils nous
huaient de la belle faon. Ainsi tout le bourg tait contre nous, et
l'on prparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous tions exclus.

Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la bche et la pioche
qu'il avait sur l'paule...

Mais,  minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je m'veillais en
sursaut.

"Lve-toi, dit-il, nous partons.

--Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout?

--J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le
reste! rpondit-il, les dents serres.

--Ecoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon sant. Ecoute-moi: nous
n'avons qu'une chose  faire; c'est de chercher tous les deux en plein
jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque.

--Mais cette portion-l est trs loin d'ici.

--Eh bien, nous irons en voiture, cet t, ds que les journes seront
longues".

Il y eut un silence prolong qui voulait dire qu'il acceptait.

"Puisque nous tcherons ensemble de retrouver la jeune fille que tu
aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle est, parle-moi
d'elle".

Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa tte
penche, ses bras croiss et ses genoux. Puis il aspira l'air fortement,
comme quelqu'un qui a eu gros coeur longtemps et qui va enfin confier
son secret...



CHAPITRE VIII

L'Aventure.

Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-l tout ce qui lui tait arriv
sur la route. Et mme lorsqu'il se fut dcid  me tout confier, durant
des jours de dtresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand
secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui que tout est fini,
maintenant qu'il ne reste plus que poussire

de tant de mal, de tant de bien,

je puis raconter son trange aventure.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

A une heure et demie de l'aprs-midi, sur la route de Vierzon, par ce
temps glacial, Meaulnes fit marcher la bte bon train car il savait
n'tre pas en avance. Il ne songea d'abord, pour s'en amuser, qu' notre
surprise  tous, lorsqu'il ramnerait dans la carriole,  quatre heures,
le grand-pre et la grand'-mre Charpentier. Car,  ce moment-l,
certes, il n'avait pas d'autre intention.

Peu  peu, le froid le pntrant, il s'enveloppa les jambes dans une
couverture qu'il avait d'abord refuse et que les gens de la Belle-
Etoile avaient mise de force dans la voiture.

A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n'tait jamais pass
dans un petit pays aux heures de classe et s'amusa de voir celui-l
aussi dsert, aussi endormi. C'est  peine si, de loin en loin, un
rideau se leva, montrant une tte curieuse de bonne femme.

A la sortie de La Motte, aussitt aprs la maison d'cole, il hsita
entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner  gauche
pour aller  Vierzon Personne n'tait l pour le renseigner. Il remit sa
jument au trot sur la route dsormais plus troite et mal empierre. Il
longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier 
qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s'il tait bien l sur la
route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait 
trotter; l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria
quelque chose en faisant un geste vague, et,  tout hasard, Meaulnes
poursuivit sa route.

De nouveau se fut la vaste campagne gele, sans accident ni distraction
aucune; parfois seulement une pie s'envolait, effraye par la voiture,
pour aller se percher plus loin sur un orme sans tte. Le voyageur avait
enroul autour de ses paules, comme une cape, sa grande couverture. Les
jambes allonges, accoud sur un ct de la carriole, il dut somnoler un
assez long moment...

... Lorsque, grce au froid, qui traversait maintenant la couverture,
Meaulnes eut repris ses esprits, il s'aperut que le paysage avait
chang. Ce n'taient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc o
se perdait le regard, mais de petits prs encore verts avec de hautes
cltures. A droite et  gauche, l'eau des fosss coulait sous la glace.
Tout faisait pressentir l'approche d'une rivire. Et, entre les hautes
haies, la route n'tait plus qu'un troit chemin dfonc.

La jument, depuis un instant, avait cess de trotter. D'un coup de
fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle
continua  marcher au pas avec une extrme lenteur, et le grand colier,
regardant de ct, les mains appuyes sur le devant de la voiture,
s'aperut qu'elle boitait d'une jambe de derrire. Aussitt il sauta 
terre, trs inquiet.

"Jamais nous n'arriverons  Vierzon pour le train", dit-il  mi-voix.

Et il n'osait pas s'avouer sa pense la plus inquitante,  savoir que
peut-tre il s'tait tromp de chemin et qu'il n'tait plus l sur la
route de Vierzon.

Il examina longuement le pied de la bte et n'y dcouvrit aucune trace
de blessure. Trs craintive, la jument levait la patte ds que Meaulnes
voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit.
Il comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot.
En gars expert au maniement du btail, il s'accroupit, tenta de lui
saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses
genoux, mais il fut gn par la voiture. A deux reprises, la jument se
droba et avana de quelques mtres. Le marchepied vint le frapper  la
tte et la roue le blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher
de la bte peureuse; mais le caillou se trouvait si bien enfonc que
Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir  bout.

Lorsqu'il eut termin sa besogne, et qu'il releva enfin la tte,  demi
tourdit et les yeux troubles, il s'aperut avec stupeur que la nuit
tombait...

Tout autre que Meaulnes et immdiatement rebrouss chemin. C'tait le
seul moyen de ne pas s'garer davantage. Mais il rflchit qu'il devait
tre maintenant fort loin de la Motte. En outre la jument pouvait avoir
pris un chemin transversal pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-l
devait bien  la longue mener vers quelque village... Ajoutez  toutes
ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, tandis
que la bte impatiente tirait dj sur les guides, sentait grandir en
lui le dsir exaspr d'aboutir  quelque chose et d'arriver quelque
part, en dpit de tous les obstacles!

Il fouetta la jument qui fit un cart et se remit au grand trot.
L'obscurit croissait. Dans le sentier ravin, il y avait maintenant
tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de la haie
se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit
tout  fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de coeur, 
la salle  manger de Sainte-Agathe, o nous devions,  cette heure, tre
tous runis. Puis la colre le prit; puis l'orgueil et la joie profonde
de s'tre ainsi vad, sans avoir voulu...



CHAPITRE IX

Une halte.

Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait but
dans l'ombre; Meaulnes vit sa tte plonger et se relever par deux fois;
puis elle s'arrta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose.
Autour des pieds de la bte, on entendait comme un clapotis d'eau. Un
ruisseau coupait le chemin. En t, ce devait tre un gu. Mais  cette
poque le courant tait si fort que la glace n'avait pas pris et qu'il
et t dangereux de pousser plus avant.

Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et,
trs perplexe, se dressa dans la voiture. C'est alors qu'il aperut,
entre les branches, une lumire. Deux ou trois prs seulement devaient
la sparer du chemin...

L'colier descendit de voiture et ramena la jument en arrire, en lui
parlant pour la calmer, pour arrter ses brusques coups de tte
effrays:

"Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus loin. Nous
saurons bientt o nous sommes arrivs".

Et, poussant la barrire entrouverte d'un petit pr qui donnait sur le
chemin, il fit entrer l son quipage. Ses pieds enfonaient dans
l'herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tte contre celle
de la bte, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine... Il
la conduisit tout au bout du pr, lui mit sur le dos la couverture;
puis, cartant les branches de la clture du fond, il aperut de nouveau
la lumire, qui tait celle d'une maison isole.

Il lui fallut bien, tout de mme, traverser trois prs, sauter un
tratre petit ruisseau, o il faillit plonger les deux pieds  la
fois... Enfin, aprs un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva
dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tt.
Au bruit des pas sur la terre gele, un chien se mit  aboyer avec
fureur.

Le volet de la porte tait ouvert, et la lueur que Meaulnes avait
aperue tait celle d'un feu de fagots allum dans la chemine. Il n'y
avait pas d'autre lumire que celle du feu. Une bonne femme, dans la
maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paratre autrement
effraye. L'horloge  poids, juste  cet instant, sonna la demie de sept
heures.

"Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garon, je crois bien que
j'ai mis le pied dans vos chrysanthmes".

Arrte, un bol  la main, elle le regardait.

"Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour  ne pas s'y
conduire".

Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs
de la pice tapisse de journaux illustrs comme une auberge, et la
table, sur laquelle un chapeau d'homme tait pos.

"Il n'est pas l, le patron? dit-il en s'asseyant.

--Il va revenir, rpondit la femme, mise en confiance. Il est all
chercher un fagot.

--Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme en
rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes l plusieurs chasseurs 
l'afft. Je suis venu vous demander de nous cder un peu de pain".

Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout
dans une ferme isole, il faut parler avec beaucoup de discrtion, de
politique mme, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays.

"Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons gure vous en donner. Le boulanger
qui passe pourtant tous les mardis n'est pas venu aujourd'hui".

Augustin, qui avait espr un instant se trouver  proximit d'un
village, s'effraya.

"Le boulanger de quel pays? demanda-t-il.

--Eh bien, le boulanger du Vieux-Nanay, rpondit la femme avec
tonnement.

--C'est  quelle distance d'ici, au juste, Le Vieux-Nanay? poursuivit
Meaulnes trs inquiet.

--Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par la
traverse il y a trois lieues et demie".

Et elle se mit  raconter qu'elle y avait sa fille en place, qu'elle
venait  pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que
ses patrons...

Mais Meaulnes, compltement drout, l'interrompit pour dire:

"Le Vieux-Nanay serait-il le bourg le plus rapproch d'ici?"

--Non, c'est Les Landes,  cinq kilomtres. Mais il n'y a pas de
marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemble,
chaque anne,  la Saint-Martin".

Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit  tel point
gar qu'il en fut presque amus. Mais la femme, qui tait occupe 
laver son bol sur l'vier, se retourna, curieuse  son tour, et elle dit
lentement, en le regardant bien droit:

"C'est-il que vous n'tes pas du pays?..."

A ce moment, un paysan g se prsenta  la porte, avec une brasse de
bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, trs fort, comme
s'il et t sourd, ce que demandait le jeune homme.

"Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous monsieur.
Vous ne vous chauffez pas".

Tous les deux, un instant plus tard, ils taient installs prs des
chenets: le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes
mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre
voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison aprs tant
d'inquitudes, pensant que sa bizarre aventure tait termine, faisait
dj le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves
gens. Il ne savait pas que c'tait l seulement une halte, et qu'il
allait tout  l'heure reprendre son chemin.

Il demanda bientt qu'on le remit sur la route de La Motte. Et, revenant
peu  peu  la vrit, il raconta qu'avec sa voiture il s'tait spar
des autres chasseurs et se trouvait maintenant compltement gar.

Alors l'homme et la femme insistrent si longtemps pour qu'il restt
coucher et repartit seulement au grand jour, que Meaulnes finit par
accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer  l'curie.

"Vous prendrez garde aux trous de la sente", lui dit l'homme.

Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'tait pas venu par la "sente". Il fut
sur le point de demander au brave homme de l'accompagner. Il hsita une
seconde sur le seuil et si grande tait son indcision qu'il faillit
chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure.



CHAPITRE X

La Bergerie.

Pour s'y reconnatre, il grimpa sur le talus d'o il avait saut.

Lentement et difficilement, comme  l'aller, il se guida entre les
herbes et les eaux,  travers les cltures de saules, et s'en fut
chercher sa voiture dans le fond du pr o il l'avait laisse. La
voiture n'y tait plus... Immobile, la tte battante, il s'effora
d'couter tous les bruits de la nuit, croyant  chaque seconde entendre
sonner tout prs le collier de la bte. Rien... Il fit le tour du pr;
la barrire tait  demi ouverte,  demi renverse, comme si une roue de
voiture avait pass dessus. La jument avait d, par l, s'chapper toute
seule.

Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les pieds dans
la couverture qui sans doute avait gliss de la jument  terre. Il en
conclut que la bte s'tait enfuie dans cette direction. Il se prit 
courir.

Sans autre ide que la volont tenace et folle de rattraper sa voiture,
tout le sang au visage, en proie  ce dsir panique qui ressemblait  la
peur, il courait... Parfois son pied butait dans les ornires. Aux
tournants, dans l'obscurit totale, il se jetait contre les cltures,
et, dj trop fatigu pour s'arrter  temps, s'abattait sur les pines,
les bras en avant, se dchirant les mains pour se protger le visage.
Parfois, il s'arrtait, coutait--et repartait. Un instant, il crut
entendre un bruit de voiture; mais ce n'tait qu'un tombereau cahotant
qui passait trs loin, sur une route,  gauche...

Vint un moment o son genou, bless au marche-pied, lui fit si mal qu'il
dut s'arrter, la jambe raidie. Alors il rflchit que si sa jument ne
n'tait pas sauve au grand galop, il l'aurait depuis longtemps
rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas ainsi et que
quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, puis,
colre, se tranant  peine.

A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait quitts
et bientt il aperut la lumire de la maison qu'il cherchait. Un
sentier profond s'ouvrait dans la haie:

"Voil la sente dont le vieux m'a parl", se dit Augustin.

Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus  franchir les
haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier dviant  gauche,
la lumire parut glisser  droite, et, parvenu  un croisement de
chemins, Meaulnes, dans sa hte  regagner le pauvre logis, suivit sans
rflchir un sentier qui paraissait directement y conduire. Mais  peine
avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumire disparut, soit
qu'elle fut cache par une haie, soit que les paysans, fatigus
d'attendre, eussent ferm leurs volets. Courageusement, l'colier sauta
 travers champs, marcha tout droit dans la direction o la lumire
avait brill tout  l'heure. Puis, franchissant encore une clture, il
retomba dans un nouveau sentier...

Ainsi peu  peu, s'embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait
le lien qui l'attachait  ceux qu'il avait quitts.

Dcourag, presque  bout de forces, il rsolut, dans son dsespoir, de
suive ce sentier jusqu"au bout.

A cent pas de l, il dbouchait dans une grande prairie grise, o l'on
distinguait de loin en loin des ombres qui devaient tre des genvriers,
et une btisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s'en approcha.
Ce n'tait l qu'une sorte de grand parc  btail ou de bergerie
abandonne. La porte cda avec un gmissement. La lueur de la lune,
quand le grand vent chassait les nuages, passait  travers les fentes
des cloisons. Une odeur de moisi rgnait.

Sans chercher plus avant, Meaulnes s'tendit sur la paille humide, le
coude  terre, la tte dans la main. Ayant retir sa ceinture, il se
recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors  la
couverture de la jument qu'il avait laisse dans le chemin, et il se
sentit si malheureux, si fch contre lui-mme qu'il lui prit une forte
envie de pleurer...

Aussi s'effora-t-il de penser  autre chose. Glac jusqu'aux moelles,
il se rappela un rve--une vision plutt, qu'il avait eue tout enfant,
et dont il n'avait jamais parl  personne: un matin, au lieu de
s'veiller dans sa chambre, o pendaient ses culottes et ses paletots,
il s'tait trouv dans une longue pice verte, aux tentures pareilles 
des feuillages. En ce lieu coulait une lumire si douce qu'on et cru
pouvoir la goter. Prs de la premire fentre, une jeune fille cousait,
le dos tourn, semblant attendre son rveil... Il n'avait pas eu la
force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure
enchante. Il s'tait rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien
de se lever. Demain matin, peut-tre!...



CHAPITRE XI

Le domaine mystrieux.

Ds le petit jour, il se reprit  marcher. Mais son genou enfl lui
faisait mal; il lui fallait s'arrter et s'asseoir  chaque moment tant
la douleur tait vive. L'endroit o il se trouvait tait d'ailleurs le
plus dsol de la Sologne. De toute la matine, il ne vit qu'une
bergre,  l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la hler,
essayer de courir, elle disparut sans l'entendre.

Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une dsolante
lenteur... Pas un toit, pas une me. Pas mme le cri d'un courlis dans
les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un
soleil de dcembre, clair et glacial.

Il pouvait tre trois heures de l'aprs-midi lorsqu'il aperut enfin,
au-dessus d'un bois de sapins, la flche d'une tourelle grise.

"Quelque vieux manoir abandonn, se dit-il, quelque pigeonnier
dsert!..."

Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois
dbouchait, entre deux poteaux blancs, une alle o Meaulnes s'engagea.
Il y fit quelques pas et s'arrta, plein de surprise, trouble d'une
motion inexplicable. Il marchait pourtant du mme pas fatigu, le vent
glac lui gerait les lvres, le suffoquait par instants; et pourtant un
contentement extra-ordinaire le soulevait, une tranquillit parfaite et
presque enivrante, la certitude que son but tait atteint et qu'il n'y
avait plus maintenant que du bonheur  esprer. C'est ainsi que, jadis,
la veille des grandes ftes d't il se sentait dfaillir, lorsqu' la
tombe de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que
la fentre de sa chambre tait obstrue par les branches.

"Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive  ce vieux pigeonnier,
plein de hiboux et de courants d'air!..."

Et, fch contre lui-mme, il s'arrta, se demandant s'il ne valait pas
mieux rebrousser chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il
rflchissait depuis un instant, la tte basse, lorsqu'il s'aperut
soudain que l'alle tait balaye  grands ronds rguliers comme on
faisait chez lui pour les ftes. Il se trouvait dans un chemin pareil 
la grand'rue de La Fert, le matin de l'Assomption!... Il et aperu au
dtour de l'alle une troupe de gens en fte soulevant la poussire
comme au mois de juin, qu'il n'et pas t surpris davantage.

"Y aurait-il une fte dans cette solitude?" se demanda-t-il.

Avanant jusqu'au premier dtour, il entendit un bruit de voix qui
s'approchaient. Il se jeta de ct dans les jeunes sapins touffus,
s'accroupit et cout en retenant son souffle. C'taient des voix
enfantines. Une troupe d'enfants passa tout prs de lui. L'un d'eux,
probablement une petite fille, parlait d'un ton si sage et si entendu
que Meaulnes, bien qu'il ne comprit gure le sens de ses paroles, ne put
s'empcher de sourire.

"Une seule chose m'inquite, disait-elle, c'est la question des chevaux.
On n'empchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney
jaune!

--Jamais on ne m'en empchera rpondit une voix moqueuse de jeune
garon. Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions?... Mme
celle de nous faire mal, s'il nous plat..."

Et les voix s'loignrent, au moment o s'approchait dj un autre
groupe d'enfants.

"Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en
bateau.

--Mais nous le permettra-t-on? dit une autre.

--Vous savez bien que nous organisons la fte  notre guise.

--Et si Frantz rentrait ds ce soir, avec sa fiance?

--Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!..."

"Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les
enfants qui font la loi, ici?... Etrange domaine!"

Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander o l'on trouverait 
boire et  manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui
s'loignait. C'taient trois fillettes avec des robes droites qui
s'arrtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux  brides. Une
plume blanche leur tranait dans le cou,  toutes les trois. L'une
d'elles,  demi retourne, un peu penche, coutait sa compagne qui lui
donnait de grandes explications, le doigt lev.

"Je leur ferais peur", se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne
dchire et son ceinturon baroque de collgien de Sainte-Agathe.

Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l'alle,
il continua son chemin  travers les sapins dans la direction du
"pigeonnier", sans trop rflchir  ce qu'il pourrait demander l-bas.
Il fut bientt arrt  la lisire du bois, par un petit mur moussu. De
l'autre ct, entre le mur et les annexes du domaine, c'tait une longue
cour troite toute remplie de voitures, comme une cour d'auberge un jour
de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes: de
fines petites voitures  quatre places, les brancards en l'air; des
chars  bancs; des bourbonnaises dmodes avec des galeries  moulures,
et mme de vieilles berlines dont les glaces taient leves.

Meaulnes, cach derrire les sapins, de crainte qu'on ne l'aperut,
examinait le dsordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l'autre ct de la
cour, juste au-dessus du sige d'un haut char  bancs, une fentre des
annexes  demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derrire
les domaines aux volets toujours ferms des curies, avaient d clore
cette ouverture. Mais le temps les avait descells.

"Je vais entrer l, se dit l'colier, je dormirai dans le foin et je
partirai au petit jour, sans avoir fait peur  ces belles petites
filles".

Il franchit le mur, pniblement,  cause de son genou bless, et,
passant d'une voiture sur l'autre, du sige d'un char  bancs sur le
toit d'une berline, il arriva  la hauteur de la fentre, qu'il poussa
sans bruit comme une porte.

Il se trouvait non pas dans un grenier  foin, mais dans une vaste pice
au plafond bas qui devait tre une chambre  coucher. On distinguait,
dans la demi-obscurit du soir d'hiver, que la table, la chemine et
mme les fauteuils taient chargs de grands vases, d'objets de prix,
d'armes anciennes. Au fond de la pice des rideaux tombaient, qui
devaient cacher une alcve.

Meaulnes avait ferm la fentre, tant  cause du froid que par crainte
d'tre aperu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et dcouvrit
un grand lit bas, couvert de vieux livres dors, de luths aux cordes
casses et de candlabres jets ple-mle. Il repoussa toutes ces choses
dans le fond de l'alcve, puis s'tendit sur cette couche pour s'y
reposer et rflchir un peu  l'trange aventure dans laquelle il
s'tait jet.

Un silence profond rgnait sur ce domaine. Par instants seulement on
entendait gmir le grand vent de dcembre.

Et Meaulnes, tendu, en venait  se demander si, malgr ces tranges
rencontres, malgr la voix des enfants dans l'alle, malgr les voitures
entasses, ce n'tait pas l simplement, comme il l'avait pens d'abord,
une vieille btisse abandonne dans la solitude de l'hiver.

Il lui sembla bientt que le vent lui portait le son d'une musique
perdue. C'tait comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se
rappela le temps o sa mre, jeune encore, se mettait au piano l'aprs-
midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrire la porte qui
donnait sur le jardin, il l'coutait jusqu' la nuit...

"On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part? pensa-t-il.

Mais laissant sa question sans rponse, harass de fatigue, il ne tarda
pas  s'endormir...



CHAPITRE XII

La chambre de Wellington.

Il faisait nuit, lorsqu'il s'veilla. Transi de froid, il se tourna et
retourna sur sa couche, fripant et roulant sous lui sa blouse noire. Une
faible clart glauque baignait les rideaux de l'alcve.

S'asseyant sur le lit, il glissa sa tte entre les rideaux. Quelqu'un
avait ouvert la fentre et l'on avait attach dans l'embrasure deux
lanternes vnitiennes vertes.

Mais  peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil, qu'il entendit
sur le palier un bruit de pas touff et de conversation  voix basse.
Il se rejeta dans l'alcve et ses souliers ferrs firent sonner un des
objets de bronze qu'il avait repousss contre le mur. Un instant, trs
inquiet, il retint son souffle. Les pas se rapprochrent et deux ombres
glissrent dans la chambre.

"Ne fais pas de bruit, disait l'un.

--Ah! rpondait l'autre, il est toujours bien temps qu'il s'veille!

--As-tu garni sa chambre?

--Mais oui, comme celles des autres".

Le vent fit battre la fentre ouverte.

"Tiens, dit le premier, tu n'as pas mme ferm la fentre. Le vent a
dj teint une des lanternes. Il va falloir la rallumer.

--Bah! rpondit l'autre, pris d'une paresse et d'un dcouragement
soudain. A quoi bon ces illuminations du ct de la campagne, du ct du
dsert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir.

--Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la
nuit. L-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien
contents d'apercevoir nos lumires!"

Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parl le
dernier, et qui paraissait tre le chef, reprit d'une voix tranante, 
la faon d'un fossoyeur de Shakespeare:

"Tu mets des lanternes vertes  la chambre de Wellington. T'en mettrais
aussi bien des rouges... Tu ne t'y connais pas plus que moi!"

Un silence.

"... Wellington, c'tait un Amricain? Eh bien, c'est-il une couleur
amricaine, le vert? Toi, le comdien qui as voyag, tu devrais savoir
a.

--O! l l! rpondit le "comdien", voyag? Oui, j'ai voyag! Mais je
n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?"

Meaulnes avec prcaution regarda entre les rideaux.

Celui qui commandait la manoeuvre tait un gros homme nu-tte, enfonc
dans un norme paletot. Il tenait  la main une longue perche garnie de
lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croise
sur l'autre, travailler son compagnon.

Quant au comdien, c'tait le corps le plus lamentable qu'on puisse
imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa
moustache retombant sur sa bouche dente faisaient songer  la face
d'un noy qui ruisselle sur une dalle. Il tait en manches de chemise,
et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le
mpris le plus parfait pour sa propre personne.

Aprs un moment de rflexion amre et risible  la fois, il s'approcha
de son partenaire et lui confia, les deux bras carts:

"Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on soit all
chercher des dgotants comme nous, pour servir dans une fte pareille!
Voil, mon gars!..."

Mais sans prendre garde  ce grand lan du coeur, le gros homme continua
de regarder son travail, les jambes croises, billa, renifla
tranquillement, puis, tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'paule,
en disant:

"Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le dner".

Le bohmien le suivit, mais, en passant devant l'alcve:

"Monsieur l'Endormi, fit-il avec des rvrences et des inflexions de
voix gouailleuses, vous n'avez plus qu' vous veiller,  vous habiller
en marquis, mme si vous tes un marmiteux comme je suis; et vous
descendrez  la fte costume, puisque c'est le bon plaisir de ces
petits messieurs et de ces petites demoiselles".

Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une dernire rvrence:

"Notre camarade Maloyau, attach aux cuisines, vous prsentera le
personnage d'Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot".



CHAPITRE XIII

La fte trange.

Ds qu'ils eurent disparu l'colier sortit de sa cachette. Il avait les
pieds glacs, les articulations raides; mais il tait repos et son
genou paraissait guri.

"Descendre au dner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je
serai simplement un invit dont tout le monde a oubli le nom.
D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M.
Maloyau et son compagnon m'attendaient..."

Au sortir de l'obscurit totale de l'alcve, il put y voir assez
distinctement dans la chambre claire par les lanternes vertes.

Le bohmien l'avait "garnie". Des manteaux taient accrochs aux
patres. Sur une lourde table  toilette, au marbre bris, on avait
dispos de quoi transformer en muscadin tel garon qui et pass la nuit
prcdente dans une bergerie abandonne. Il y avait, sur la chemine,
des allumettes auprs d'un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer
le parquet; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des
gravats. De nouveau il eut l'impression d'tre dans une maison depuis
longtemps abandonne... En allant vers la chemine, il faillit buter
contre une pile de grands cartons et de petites botes: il tendit le
bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour
regarder.

C'taient des costumes de jeunes gens d'il y a longtemps, des redingotes
 hauts cols de velours, de fins gilets trs ouverts, d'interminables
cravates blanches et des souliers vernis du dbut de ce sicle. Il
n'osait rien toucher du bout du doigt, mais aprs s'tre nettoy en
frissonnant, il endossa sur sa blouse d'colier un des grands manteaux
dont il releva le collet pliss, remplaa ses souliers ferrs par de
fins escarpins vernis et se prpara  descendre nu-tte.

Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de bois, dans
un recoin de cour obscur. L'haleine glace de la nuit vint lui souffler
au visage et soulever un pan de son manteau.

Il fit quelques pas et, grce  la vague clart du ciel, il put se
rendre compte aussitt de la configuration des lieux. Il tait dans une
petite cour forme par des btiments des dpendances. Tout y paraissait
vieux et ruin. Les ouvertures au bas des escaliers taient bantes, car
les portes depuis longtemps avaient t enleves; on n'avait pas non
plus remplac les carreaux des fentres qui faisaient des trous noirs
dans les murs. Et pourtant toutes ces btisses avaient un mystrieux air
de fte. Une sorte de reflet color flottait dans les chambres basses o
l'on avait d allumer aussi, du ct de la campagne, des lanternes. La
terre tait balaye; on avait arrach l'herbe envahissante. Enfin, en
prtant l'oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix
d'enfants et de jeunes filles, l-bas, vers les btiments confus o le
vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues
des fentres.

Il tait l, dans son grand manteau, comme un chasseur,  demi pench,
prtant l'oreille, lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du
btiment voisin, qu'on aurait cru dsert.

Il avait un chapeau haut de forme trs cintr qui brillait dans la nuit
comme s'il et t d'argent; un habit dont le col lui montait dans les
cheveux, un gilet trs ouvert, un pantalon  sous-pieds... Cet lgant,
qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme
s'il et t soulev par les lastiques de son pantalon, mais avec une
rapidit extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arrter,
profondment, automatiquement, et disparut dans l'obscurit, vers le
btiment central, ferme, chteau ou abbaye, dont la tourelle avait guid
l'colier au dbut de l'aprs-midi.

Aprs un instant d'hsitations, notre hros embota le pas au curieux
petit personnage. Ils traversrent une sorte de grande cour-jardin,
passrent entre des massifs, contournrent un vivier enclos de
palissades, un puits, et se trouvrent enfin au seuil de la demeure
centrale.

Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloute comme une
porte de presbytre, tait  demi ouverte. L'lgant s'y engouffra.
Meaulnes le suivit, et, ds ses premiers pas dans le corridor, il se
trouva, sans voir personne, entour de rires, de chants, d'appels et de
poursuites.

Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes
hsitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou bien ouvrir une des portes
derrire lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer
dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les
voir et les rattraper,  pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de
portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fracheur du
soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets 
brides, et tout va disparatre dans un brusque clat de lumire.

Une seconde, elles tournent sur elles-mmes, par jeu; leurs amples jupes
lgres se soulvent et se gonflent; on aperoit la dentelle de leurs
longs, amusants pantalons; puis, ensemble, aprs cette pirouette, elles
bondissent dans la pice et referment la porte.

Meaulnes reste un moment bloui et titubant dans ce corridor noir. Il
craint maintenant d'tre surpris. Son allure hsitante et gauche le
ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner
dlibrment vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond
du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits
garons qui s'approchrent en parlant.

"Est-ce qu'on va bientt dner, leur demande Meaulnes avec aplomb.

--Viens avec nous, rpond le plus grand, on va t'y conduire".

Et avec cette confiance et ce besoin d'amiti qu'ont les enfants, la
veille d'une grande fte, ils le prennent chacun par la main. Ce sont
probablement deux petits garons de paysans. On leur a mis leurs plus
beaux habits: de petites culottes coupes  mi-jambe qui laissent voir
leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de
velours bleu, une casquette de mme couleur et un noeud de cravate
blanc.

"La connais-tu, toi? demande l'un des enfants.

--Moi, fait le plus petit, qui a une tte ronde et des yeux nafs, maman
m'a dit qu'elle avait une robe noire et une collerette et qu'elle
ressemblait  un joli pierrot.

--Qui donc? demande Meaulnes.

--Eh bien, la fiance que Franz est all chercher..."

Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois
arrivs  la porte d'une grande salle o flambe un beau feu. Des
planches, en guise de table, ont t poses sur des trteaux; on a
tendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dnent avec
crmonie.



CHAPITRE XIV

La fte trange (suite).

C'tait, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que
l'on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus
de trs loin.

Les deux enfants avaient lch les mains de l'colier et s'taient
prcipits dans une chambre attenante o l'on entendait des voix
puriles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec
audace et sans s'mouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprs de
deux vieilles paysannes. Il se mit aussitt  manger avec un apptit
froce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tte pour
regarder les convives et les couter.

On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient  peine se connatre.
Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de
villes lointaines. Il y avait, pars le long des tables, quelques
vieillards avec des favoris, et d'autres compltement rass qui
pouvaient tre d'anciens marins. Prs d'eux dnaient d'autres vieux qui
leur ressemblaient: mme face tanne, mmes yeux vifs sous des sourcils
en broussaille, mmes cravates troites comme des cordons de souliers...
Mais il tait ais de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigu plus
loin que le bout du canton; et s'ils avaient tangu, roul plus de mille
fois sous les averses et dans le vent, c'tait pour ce dur voyage sans
pril qui consiste  creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et 
retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes; quelques
vieilles paysannes avec de rondes figures rides comme des pommes, sous
des bonnets tuyauts.

Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentit
 l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette
impression: quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute
impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: "Il y
a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient". On imagine de
vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont
persuads  l'avance que tout ce que vous faites est bien fait.
Certainement parmi ces bonnes gens-l les convives de cette salle
avaient t choisis. Quant aux autres, c'taient des adolescents et des
enfants...

Cependant, auprs de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient:

"En mettant tout pour le mieux, disait la plus ge, d'une voix cocasse
et suraigu qu'elle cherchait vainement  adoucir, les fiancs ne seront
pas l, demain, avant trois heures.

--Tais-toi, tu me ferais mettre en colre", rpondait l'autre du ton le
plus tranquille.

Celle-ci portait sur le front une capeline tricote. 'Comptons! reprit
la premire sans s'mouvoir. Une heure et demie de chemin de fer de
Bourges  Vierzon, et sept lieues de voiture, de Vierzon jusqu'ici..."

La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grce 
cette paisible prise de bec, la situation s'clairait faiblement: Frantz
de Galais, le fils du chteau--qui tait tudiant ou marin ou peut-tre
aspirant de marine, on ne savait pas...--tait all  Bourges pour y
chercher une jeune fille et l'pouser. Chose trange, ce garon, qui
devait tre trs jeune et trs fantasque, rglait tout  sa guise dans
le Domaine. Il avait voulu que la maison o sa fiance entrerait
ressemblt  un palais en fte. Et pour clbrer la venue de la jeune
fille, il avait invit lui-mme ces enfants et ces vieilles gens
dbonnaires. Tels taient les points que la discussion des deux femmes
prcisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystre, et
reprenaient sans cesse la question du retour des fiancs. L'une tenait
pour le matin du lendemain. L'autre pour l'aprs-midi.

"Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune
avec calme.

--Et toi, ma pauvre Adle, toujours aussi entte. Il y a quatre ans que
je ne t'avais vue, tu n'as pas chang", rpondait l'autre en haussant
les paules, mais de sa voix la plus paisible.

Et elles continuaient ainsi  se tenir tte sans la moindre humeur.
Meaulnes intervint dans l'espoir d'en apprendre davantage:

"Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiance de Frantz?"

Elles le regardrent, interloques. Personne d'autre que Frantz n'avait
vu la jeune fille. Lui-mme, en revenant de Toulon, l'avait rencontre
un soir, dsole, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les
Marais. Son pre, un tisserand, l'avait chasse de chez lui. Elle tait
fort jolie et Frantz avait dcid aussitt de l'pouser. C'tait une
trange histoire; mais son pre, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne lui
avaient-ils pas toujours tout accord!...

Meaulnes, avec prcaution, allait poser d'autres questions, lorsque
parut  la porte un couple charmant: une enfant de seize ans avec
corsage de velours et jupe  grands volants; un jeune personnage en
habit  haut col et pantalon  lastiques. Ils traversrent la salle,
esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis d'autres
passrent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot
blafard, aux manches trop longues, coiff d'un bonnet noir et riant
d'une bouche dente. Il courait  grandes enjambes maladroites, comme
si,  chaque pas, il et d faire un saut, et il agitait ses longues
manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les jeunges
gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants
qui le poursuivaient avec des cris perants. Au passage il regarda
Meaulnes de ses yeux vitreux, et l'colier crut reconnatre,
compltement ras, le compagnon de M. Maloyau, le bohmien qui tout 
l'heure accrochait les lanternes.

Le repas tait termin. Chacun se levait.

Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une
musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tte 
demi cache dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se
sentait un autre personnage. Lui aussi, gagn par le plaisir, se mit 
poursuivre le grand pierrot  travers les couloirs du Domaine, comme
dans les coulisses d'un thtre o la pantomime, de la scne, se ft
partout rpandue. Il se trouva ainsi ml jusqu' la fin de la nuit 
une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une
porte, et se trouvait dans une chambre o l'on montrait la lanterne
magique. Des enfants applaudissaient  grand bruit... Parfois, dans un
coin de salon o l'on dansait, il engageait conversation avec quelque
dandy et se renseignait htivement sur les costumes que l'on porterait
les jours suivants...

Un peu angoiss  la longue par tout ce plaisir qui s'offrait  lui,
craignant  chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laisst voir
sa blousse de collgien, il alla se rfugier un instant dans la partie
la plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y entendait que
le bruit touff d'un piano.

Il entra dans une pice silencieuse qui tait une salle  manger
claire par une lampe  suspension. L aussi c'tait fte, mais fte
pour les petits enfants.

Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs
genoux; d'autres taient accroupis par terre devant une chaise et,
gravement, ils faisaient sur le sige un talage d'images; d'autres,
auprs du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils coutaient
au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fte.

Une porte de cette salle  manger tait grande ouverte. On entendait
dans la pice attenante jouer du piano. Meaulnes avana curieusement la
tte. C'tait une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune
fille, un grand manteau marron jet sur ses paules, tournait le dos,
jouant trs doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le
divan, tout  ct, six ou sept petits garons et petites filles rangs
comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait
tard, coutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-bout sur
les poignets, se soulevait, glissait  terre et passait dans la salle 
manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait
prendre sa place.

Aprs cette fte o tout tait charmant, mais fivreux et fou, o lui-
mme avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait
l plong dans le bonheur le plus calme du monde.

Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait  jouer, il retourna
s'asseoir dans la salle  manger, et, ouvrant un des gros livres rouges
pars sur la table, il commena distraitement  lire.

Presque aussitt un des petits qui taient par terre s'approcha, se
pendit  son bras et grimpa sur son genou pour regarder en mme temps
que lui; un autre en fit autant de l'autre ct. Alors ce fut un rve
comme son rve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il tait dans sa
propre maison, mari, un beau soir, et que cet tre charmant et inconnu
qui jouait du piano, prs de lui, c'tait sa femme...



CHAPITRE XV

La rencontre.

Le lendemain matin, Meaulnes fut prt un des premiers. Comme on le lui
avait conseill, il revtit un simple costume noir, de mode passe, une
jaquette serre  la taille avec des manches bouffant aux paules, un
gilet crois, un pantalon largi du bas jusqu' cacher ses fines
chaussures, et un chapeau haut de forme.

La cour tait dserte encore lorsqu'il descendit. Il fit quelques pas et
se trouva comme transport dans une journe de printemps. Ce fut en
effet le matin le plus doux de cet hiver-l. Il faisait du soleil comme
aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et l'herbe mouille
brillait comme humecte de rose. Dans les arbres, plusieurs petits
oiseaux chantaient et de temps  autre une brise tidie coulait sur le
visage du promeneur.

Il fit comme les invits qui se sont veills avant le matre de la
maison. Il sortit dans la cour du Domaine, pensant  chaque instant
qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derrire lui:

"Dj rveill, Augustin?..."

Mais il se promena longtemps seul  travers le jardin et la cour. L-
bas, dans le btiment principal, rien ne remuait, ni aux fentres, ni 
la tourelle. On avait ouvert dj, cependant, les deux battants de la
ronde porte de bois. Et, dans une des fentres du haut, un rayon de
soleil donnait, comme en t, aux premires heures du matin.

Meaulnes, pour la premire fois, regardait en plein jour l'intrieur de
la proprit. Les vestiges d'un mur sparaient le jardin dlabr de la
cour, o l'on avait, depuis peu, vers du sable et pass le rteau. A
l'extrmit des dpendances qu'il habitait, c'taient des curies bties
dans un amusant dsordre, qui multipliait les recoins garnis
d'arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine dferlaient
des bois de sapins qui le cachaient  tout le pays plat, sauf vers
l'est, o l'on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de
sapins encore.

Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrire
de bois qui entourait le vivier; vers les bords il restait un peu de
glace mince et plisse comme une cume. Il s'aperut lui-mme reflt
dans l'eau, comme inclin sur le ciel, dans son costume d'tudiant
romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes; non plus l'colier qui
s'tait vad dans une carriole de paysan, mais un tre charmant et
romanesque, au milieu d'un beau livre de prix...

Il se hta vers le btiment principal, car il avait faim. Dans la grande
salle o il avait dn la veille, une paysanne mettait le couvert. Ds
que Meaulnes se fut assis devant un des bols aligns sur la nappe, elle
lui versa le caf en disant:

"Vous tes le premier, monsieur".

Il ne voulut rien rpondre, tant il craignait d'tre soudain reconnu
comme un tranger. Il demanda seulement  quelle heure partirait le
bateau pour la promenade matinale qu'on avait annonce.

"Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu encore",
fut la rponse.

Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de l'embarcadre, autour
de la longue maison chtelaine aux ailes ingales, comme une glise.
Lorsqu'il eut contourn l'aile sud, il aperut soudain les roseaux, 
perte de vue, qui formaient tout le paysage. L'eau des tangs venait de
ce ct mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs
portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues
clapotantes.

Dsoeuvr, le promeneur erra un long moment sur la rive sable comme un
chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux
vitres poussireuses qui donnaient sur des pices dlabres ou
abandonnes, sur des dbarras encombrs de brouettes, d'outils rouills
et de pots de fleurs briss, lorsque soudain,  l'autre bout des
btiments, il entendit des pas grincer sur le sable.

C'taient deux femmes, l'une trs vieille et courbe; l'autre, une jeune
fille, blonde, lance, dont le charmant costume, aprs tous les
dguisements de la veille, parut d'abord  Meaulnes extraordinaire.

Elles s'arrtrent un instant pour regarder le paysage, tandis que
Meaulnes se disait, avec un tonnement qui lui parut plus tard bien
grossier:

"Voil sans doute ce qu'on appelle une jeune fille excentrique--peut-
tre une actrice qu'on a mande pour la fte".

Cependant, les deux femmes passaient prs de lui et Meaulnes, immobile,
regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait aprs
avoir dsesprment essay de se rappeler le beau visage effac, il
voyait en rve passer des ranges de jeunes femmes qui ressemblaient 
celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu
pench; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et
l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune de ces femmes n'tait
jamais la grande jeune fille.

Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un
visage aux traits un peu courts, mais dessins avec une finesse presque
douloureuse. Et comme dj elle tait passe devant lui, il regarda sa
toilette, qui tait bien la plus simple et la plus sage des toilettes...

Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque la jeune
fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit  sa compagne:

"Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?..."

Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, casse, tremblante, ne cessait
de causer gaiement et de rire. La jeune fille rpondait doucement. Et
lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadre, elle eut ce mme regard
innocent et grave, qui semblait dire:

"Qui tes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et pourtant
il me semble que je vous connais".

D'autres invits taient maintenant pars entre les arbres, attendant.
Et trois bateaux de plaisance accostaient, prts  recevoir les
promeneurs. Un  un, sur le passage des dames, qui paraissaient tre la
chtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondment, et les
demoiselles s'inclinaient. Etrange matine! Etrange partie de plaisir!
Il faisait froid malgr le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient
autour de leur cou ces boas de plumes qui taient alors  la mode...

La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se
trouva dans le mme yacht que la jeune chtelaine. Il s'accouda sur le
pont, tenant d'une main d'une main son chapeau battu par le grand vent,
et il put regarder  l'aise le jeune fille, qui s'tait assise  l'abri.
Elle aussi le regardait. Elle rpondait  ses compagnes, souriait, puis
posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lvre un peu
mordue.

Un grand silence rgnait sur les berges prochaines. Le bateau filait
avec un brui calme de machine et d'eau. On et pu se croire au coeur de
l't. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque
maison de campagne. La jeune fille s'y promnerait sous une ombrelle
blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gmir... Mais
soudain une rafale glace venait rappeler dcembre aux invits de cette
trange fte.

On aborda devant un bois de sapins. Sur le dbarcadre, les passages
durent attendre un instant, serrs les uns contre les autres, qu'un des
bateliers et ouvert le cadenas de la barrire... Avec quel moi
Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute o, sur le bord de
l'tang, il avait eu trs prs du sien le visage dsormais perdu de la
jeune fille! Il avait regard ce profil si pur, de tous ses yeux,
jusqu' ce qu'ils fussent prs de s'emplir de larmes. Et il se rappelait
avoir vu, comme un secret dlicat qu'elle lui et confi, un peu de
poudre reste sur sa joue...

A terre, tout s'arrangea comme dans un rve. Tandis que les enfants
couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et
s'parpillaient  travers bois, Meaulnes s'avana dans une alle, o,
dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva prs d'elle
sans avoir eu le temps de rflchir:

"Vous tes belle", dit-il simplement.

Mais elle hta le pas et, sans rpondre, prit une alle transversale.
D'autres promeneurs couraient, jouaient  travers les avenues, chacun
errant  sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune
homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa
grossiret, sa sottise. Il errait au hasard, persuad qu'il ne
reverrait plus cette gracieuse crature, lorsqu'il l'aperut soudain
venant  sa rencontre et force de passer prs de lui dans l'troit
sentier. Elle cartait de ses deux mains nues les plis de son grand
manteau. Elle avait des souliers noirs trs dcouverts. Ses chevilles
taient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de
les voir se briser.

Cette fois, le jeune homme salua, en disant trs bas:

"Voulez-vous me pardonner?

--Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les
enfants, puisqu'ils sont les matres aujourd'hui. Adieu".

Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec
gaucherie, mais d'un ton si troubl, si plein de dsarroi, qu'elle
marcha plus lentement et l'couta.

"Je ne sais mme pas qui vous tes", dit-elle enfin. Elle prononait
chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la mme faon sur chacun,
mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son
visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient
fixement au loin.

"Je ne sais pas non plus votre nom", rpondit Meaulnes.

Ils suivaient maintenant un chemin dcouvert, et l'on voyait  quelque
distance les invits se presser autour d'une maison isole dans la
pleine campagne.

"Voici la 'maison de Frantz'", dit la jeune fille; il faut que je vous
quitte..."

Elle hsita, le regarda un instant en souriant et dit:

"Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..."

Et elle s'chappa.

La "maison de Frantz' tait alors inhabite. Mais Meaulnes la trouva
envahie jusqu'aux greniers par la foule des invits. Il n'et gure le
loisir d'ailleurs d'examiner le lieu o il se trouvait: on djeuna en
hte d'un repas froid emport dans les bateaux, ce qui tait fort peu de
saison, mais les enfants en avaient dcid ainsi, sans doute; et l'on
repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais ds qu'il la vit sortir
et, rpondant  ce qu'elle avait dit tout  l'heure:

"Le nom que je vous donnais tait plus beau, dit-il.

--Comment? Quel tait ce nom?" fit-elle, toujours avec la mme gravit.

Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne rpondit rien.

"Mon nom  moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis
tudiant.

--Oh! vous tudiez?" dit-elle. Et ils parlrent un instant encore. Ils
parlrent lentement, avec bonheur,--avec amiti. Puis l'attitude de la
jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle
parut aussi plus inquite. On et dit qu'elle redoutait ce que Meaulnes
allait dire et s'en effarouchait  l'avance. Elle tait auprs de lui
toute frmissante, comme une hirondelle un instant pose  terre et qui
dj tremble du dsir de reprendre son vol.

"A quoi bon? A quoi bon?" rpondait-elle doucement aux projets que
faisait Meaulnes.

Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour
vers ce beau domaine:

"Je vous attendrai", rpondit-elle simplement.

Ils arrivaient en vue de l'embarcadre. Elle s'arrta soudain et dit
pensivement:

"Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que
nous montions cette fois dans le mme bateau. Adieu, ne me suivez pas".

Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se
reprit  marcher. Et alors le jeune fille, dans le lointain, au moment
de se perdre  nouveau dans la foule des invits, s'arrta et, se
tournant vers lui, pour la premire fois le regarda longuement. Etait-ce
un dernier signe d'adieu? Etait-ce pour lui dfendre de l'accompagner?
Ou peut-tre avait-elle quelque chose encore  lui dire?...

Ds qu'on fut rentr au Domaine, commena, derrire la ferme, dans une
grande prairie en pente, la course des poneys. C'tait la dernire
partie de la fte. D'aprs toutes les prvisions, les fiancs devaient
arriver  temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait tout.

On dut pourtant commencer sans lui. Les garons en costumes de jockeys,
les fillettes en cuyres, amenaient les uns, de fringants poneys
enrubanns, les autres, de trs vieux chevaux dociles. Au milieu des
cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se
ft cru transport sur la pelouse verte et taille de quelque champ de
courses en miniature.

Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux  plumes,
qu'il avait entendus la veille dans l'alle du bois... Le reste du
spectacle lui chappa, tant il tait anxieux de retrouver dans la foule
le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de
Galais ne parut pas. Il la cherchait encore lorsqu'une vole de coups de
cloche et des cris de joie annoncrent la fin des courses. Une petite
fille sur une vieille jument blanche avait remport la victoire. Elle
passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau
flottait au vent.

Puis soudain tout se tut. Les jeux taient finis et Frantz n'tait pas
de retour. On hsita un instant; on se concerta avec embarras. Enfin,
par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans
l'inquitude et le silence, le retour des fiancs.



CHAPITRE XVI

Frantz de Galais.

La course avait fini trop tt. Il tait quatre heures et demie et il
faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la
tte pleine des vnements de son extraordinaire journe. Il s'assit
devant la table, dsoeuvr, attendant le dner et la fte qui devait
suivre.

De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait
gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuy d'une chute
d'eau. Le tablier de la chemine battait de temps  autre.

Pour la premire fois, Meaulnes sentit en lui cette lgre angoisse qui
vous saisit  la fin des trop belles journes. Un instant il pensa 
allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouill de
la chemine. Alors il se prit  ranger dans la chambre; il accrocha ses
beaux habits aux portemanteaux, disposa le long du mur les chaises
bouleverses, comme s'il et tout voulu prparer l pour un long sjour.

Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours prt  partir, il plia
soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage,
sa blouse et ses autres vtements de collgien; sous la chaise, il mit
ses souliers ferrs pleins de terre encore.

Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa
demeure qu'il avait mise en ordre.

De temps  autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait
sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apais, depuis qu'il
avait rang son appartement, le grand garon se sentit parfaitement
heureux. Il tait l, mystrieux, tranger, au milieu de ce monde
inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu
dpassait toutes ses esprances. Et il suffisait maintenant  sa joie de
se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se
tournait vers lui...

Durant cette rverie, la nuit tait tombe sans qu'il songet mme 
allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de l'arrire-
chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fentre donnait aussi
sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, lorsqu'il aperut
dans cette pice une lueur, comme celle d'une bougie allume sur la
table. Il avana la tte dans l'entrebillement de la porte. Quelqu'un
tait entr l, par la fentre sans doute, et se promenait de long en
large,  pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir, c'tait un trs
jeune homme. Nu-tte, une plerine de voyage sur les paules, il
marchait sans arrt, comme affol par une douleur insupportable. Le vent
de la fentre qu'il avait laisse grande ouverte faisait flotter sa
plerine et, chaque fois qu'il passait prs de la lumire, on voyait
luire des boutons dors sur sa fine redingote.

Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espce d'air marin, comme
en chantent, pour s'gayer le coeur, les matelots et les filles dans les
cabarets des ports...

Un instant, au milieu de sa promenade agite, il s'arrta et se pencha
sur la table, chercha dans une bote, en sortit plusieurs feuilles de
papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un trs
fin, trs aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que
partageait une raie de ct. Il avait cess de siffler. Trs ple, les
lvres entr'ouvertes, il paraissait  bout de souffle, comme s'il avait
reu au coeur un coup violent.

Meaulnes hsitait s'il allait, par discrtion, se retirer, ou s'avancer,
lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'paule, et lui parler.
Mais l'autre leva la tte et l'aperut. Il le considra une seconde,
puis, sans s'tonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix:

"Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir.
Puisque vous voici, c'est  vous que je vais expliquer... Voil!..."

Il paraissait compltement dsempar. Lorsqu'il eut dit: "Voil", il
prit Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son
attention. Puis il tourna la tte vers la fentre, comme pour rflchir
 ce qu'il allait dire, cligna des yeux--et Meaulnes comprit qu'il
avait une forte envie de pleurer.

Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours
fixement la fentre, il reprit d'une voix altre:

"Eh bien, voil: c'est fini; la fte est finie. Vous pouvez descendre le
leur dire. Je suis rentr tout seul. Ma fiance ne viendra pas. Par
scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je
vais vous expliquer..."

Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien.
Se dtournant soudain, il s'en alla dans l'ombre ouvrir et refermer des
tiroirs pleins de vtements et de livres.

"Je vais m'apprter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me drange pas".

Il plaa sur la table divers objets, un ncessaire de toilette, un
pistolet...

Et Meaulnes, plein de dsarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui
serrer la main.

En bas, dj, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose.
Presque toutes les jeunes filles avaient chang de robe. Dans le
btiment principal le dner avait commenc, mais htivement, dans le
dsordre, comme  l'instant d'un dpart.

Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle 
manger aux chambres du haut et aux curies. Ceux qui avaient fini
formaient des groupes o l'on se disait au revoir.

"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes  un garon de campagne, qui se
htait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tte et sa
serviette fixe  son gilet.

--Nous partons, rpondit-il. Cela s'est dcid tout d'un coup. A cinq
heures, nous nous sommes trouvs seuls, tous les invits ensemble. Nous
avions attendu jusqu' la dernire limite. Les fiancs ne pouvaient plus
venir? Quelqu'un a dit: "Si nous partions..." Et tout le monde s'est
apprt pour le dpart".

Meaulnes ne rpondit pas. Il lui tait gal de s'en aller maintenant.
N'avait-il pas t jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il pas
obtenu cette fois tout ce qu'il dsirait? C'est  peine s'il avait eu le
temps de repasser  l'aise dans sa mmoire toute la belle conversation
du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientt, il
reviendrait--sans tricherie, cette fois...

"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui tait un garon
de son ge, htez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans
un instant".

Il partit au galop, laissant l son repas commenc et ngligeant de dire
aux invits ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour taient
plongs dans une obscurit profonde. Il n'y avait pas, ce soir-l, de
lanternes aux fentres. Mais comme, aprs tout, ce dner ressemblait au
dernier repas des fins de noces, les moins bons de invits, qui peut-
tre avaient bu, s'taient mis  chanter. A mesure qu'il s'loignait,
Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis
deux jours avait tenu tant de grce et de merveilles. Et c'tait le
commencement du dsarroi et de la dvastation. Il passa prs du vivier
o le matin mme il s'tait mir. Comme tout paraissait chang dj...--
avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:

D'o donc que tu reviens, petite libertine? Ton bonnet est dchir Tu es
bien mal coiffe...

et cet autre encore:

Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont
rouges... Adieu, sans retour!

Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isole, quelqu'un
en descendait qui le heurta dans l'ombre et lui dit:

"Adieu, monsieur!"

et, s'enveloppant dans sa plerine comme s'il avait trs froid,
disparut. C'tait Franz Galais.

La bougie que Frantz avait laisse dans sa chambre brlait encore. Rien
n'avait t drang. Il y avait seulement, crits sur une feuille de
papier  lettres place en vidence, ces mots:

Ma fiance a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas tre ma
femme; qu'elle tait une couturire et non pas une princesse. Je ne sais
que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me
pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour
moi...

C'tait la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde
et s'teignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte.
Malgr l'obscurit, il reconnut chacune des choses qu'il avait ranges
en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Pice par
pice, fidle, il retrouva tout son vieux vtement misrable, depuis ses
godillots jusqu' sa grossire ceinture  boucle de cuivre. Il se
dshabilla et se rhabilla vivement, mais, distraitement, dposa sur une
chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet.

Sous les fentres, dans la cour aux voitures, un remue-mnage avait
commenc. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant dfaire sa
voiture de l'inextricable fouillis o elle tait prise. De temps en
temps un homme grimpait sur le sige d'une charrette, sur la bche d'une
grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait
frapper la fentre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre
maintenant familire, o toutes choses avaient t pour lui si amicales,
palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant
soigneusement la porte, ce mystrieux endroit qu'il ne devait sans doute
jamais revoir.



CHAPITRE XVII

La fte trange (fin).

Dj, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la
grille du bois. En tte, un homme revtu d'une peau de chvre, une
lanterne  la main, conduisait par la bride le cheval du premier
attelage.

Meaulnes avait hte de trouver quelqu'un qui voult bien se charger de
lui. Il avait hte de partir. Il apprhendait, au fond du coeur, de se
trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie ft
dcouverte.

Lorsqu'il arriva devant le btiment principal les conducteurs
quilibraient la charge des dernires voitures. On faisait lever tous
les voyageurs pour rapprocher ou reculer les siges, et les jeunes
filles enveloppes dans des fichus se levaient avec embarras, les
couvertures tombaient  leurs pieds et l'on voyait les figures inquites
de celles qui baissaient leur tte du ct des falots.

Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan qui tout 
l'heure avait offert de l'emmener:

"Puis-je monter? lui cria-t-il.

--O vas-tu, mon garon? rpondit l'autre qui ne le reconnaissait plus.

--Du ct de Sainte-Agathe.

--Alors il faut demander une place  Maritain" Et voil le grand colier
cherchant parmi les voyageurs attards ce Maritain inconnu. On le lui
indiqua parmi les buveurs qui chantaient dans la cuisine.

"C'est un 'amusard', lui dit-on. Il sera encore l  trois heures du
matin".

Meaulnes songea un instant  la jeune fille inquite, pleine de fivre
et de chagrin, qui entendrait chanter dans le Domaine, jusqu'au milieu
de la nuit, ces paysans avins. Dans quelle chambre tait-elle? O tait
sa fentre, parmi ces btiments mystrieux? Mais rien ne servirait 
l'colier de s'attarder. Il fallut partir. Une fois rentr  Sainte-
Agathe, tout deviendrait plus clair; il cesserait d'tre un colier
vad; de nouveau il pourrait songer  la jeune chtelaine.

Une  une, les voitures s'en allaient; les roues grinaient sur le sable
de la grande alle. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et
disparatre, charges de femmes emmitoufles, d'enfants dans des fichus,
qui dj s'endormaient. Une grande carriole encore; un char  bancs, o
les femmes taient serres paule contre paule, passa, laissant
Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n'allait plus rester
bientt qu'une vieille berline que conduisait un paysan en blouse.

"Vous pouvez monter, rpondit-il aux explications d'Augustin, nous
allons dans cette direction".

Pniblement Meaulnes ouvrit la portire de la vieille guimbarde, dont la
vitre trembla et les gonds crirent. Sur la banquette, dans un coin de
la voiture, deux tout petits enfants, un garon et une fille, dormaient.
Ils s'veillrent au bruit et au froid, se dtendirent, regardrent
vaguement, puis en frissonnant se renfoncrent dans leur coin et se
rendormirent.

Dj la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la
portire et s'installa avec prcaution dans l'autre coin; puis,
avidement, s'effora de distinguer  travers la vitre les lieux qu'il
allait quitter et la route par o il tait venu: il devina, malgr la
nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant
l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine
pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait
vaguement les troncs des vieux sapins.

"Peut-tre rencontrerons-nous Frantz de Galais", se disait Meaulnes, le
coeur battant.

Brusquement, dans le chemin troit, la voiture fit un cart pour ne pas
heurter un obstacle. C'tait, autant qu'on pouvait deviner dans la nuit
 ses formes massives, une roulotte arrte presque au milieu du chemin
et qui avait d rester l,  proximit de la fte, durant ces derniers
jours.

Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commenait
 se fatiguer de regarder  la vitre, s'efforant vainement de percer
l'obscurit environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois,
il y eut un clair, suivi d'une dtonation. Les chevaux partirent au
galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en blouse s'efforait
de les retenir ou, au contraire, les excitait  fuir. Il voulut ouvrir
la portire. Comme la poigne se trouvait  l'extrieur, il essaya
vainement de baisser la glace, la secoua... Les enfants, rveills en
peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il
secouait la vitre, le visage coll au carreau, il aperut, grce  un
coude du chemin, une forme blanche qui courait. C'tait, hagard et
affol, le grand pierrot de la fte, le bohmien en tenue de mascarade,
qui portait dans ses bras un corps humain serr contre sa poitrine. Puis
tout disparut.

Dans la voiture qui fuyait au grand galop  travers la nuit, les deux
enfants s'taient rendormis. Personne  qui parler des vnements
mystrieux de ces deux jours. Aprs avoir longtemps repass dans son
esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, plein de fatigue et le coeur
gros, le jeune homme lui aussi s'abandonna au sommeil, comme un enfant
triste...

Ce n'tait pas encore le petit jour lorsque, la voiture s'tant arrte
sur la route, Meaulnes fut rveill par quelqu'un qui cognait  la
vitre. Le conducteur ouvrit pniblement la portire et cria, tandis que
le vent froid de la nuit glaait l'colier jusqu'aux os:

"Il va falloir descendre ici. Le jour se lve. Nous allons prendre la
traverse. Vous tes tout prs de Sainte-Agathe".

A demi repli, Meaulnes obit, chercha vaguement, d'un geste
inconscient, sa casquette, qui avait roul sous les pieds des deux
enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il
sortit en se baissant.

"Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son sige. Vous n'avez
plus que six kilomtres  faire. Tenez, la borne est l, au bord du
chemin".

Meaulnes, qui ne s'tait pas encore arrach de son sommeil, marcha
courb en avant, d'un pas lourd, jusqu' la borne et s'y assit, les bras
croiss, la tte incline, comme pour se rendormir.

"Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir l. Il fait
trop froid. Allons, debout, marchez un peu..."

Vacillant comme un homme ivre, le grand garon, les mains dans ses
poches, les paules rentres, s'en alla lentement sur le chemin de
Sainte-Agathe; tandis que, dernier vestige de la fte mystrieuse, la
vieille berline quittait le gravier de la route et s'loignait, cahotant
en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau
du conducteur, dansant au-dessus des cltures...



DEUXIME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le Grand Jeu.

Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilit o nous
tions de mener  bien de longues recherches nous empchrent, Meaulnes
et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne
pouvions rien commencer de srieux, durant ces brves journes de
fvrier, ces jeudis sillonns de bourrasques, qui finissaient
rgulirement vers cinq heures par une morne pluie glace.

Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait trange que
depuis l'aprs-midi de son retour nous n'avions plus d'amis. Aux
rcrations, les mmes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne
parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitt la classe
balaye, la cour se vidait comme au temps o j'tais seul, et je voyais
errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour  la salle 
manger.

Les jeudis matins, chacun de nous install sur le bureau d'une des deux
salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous
avions dnichs dans les placards, entre des mthodes d'anglais et des
cahiers de musique finement recopis. L'aprs-midi, c'tait quelque
visite qui nous faisait fuir l'appartement; et nous regagnions
l'cole... Nous entendions parfois des groupes de grands lves qui
s'arrtaient un instant, comme par hasard, devant le grand portail, le
heurtaient en jouant  des jeux militaires incomprhensibles et puis
s'en allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu' la fin de
fvrier. Je commenais  croire que Meaulnes avait tout oubli,
lorsqu'une aventure, plus trange que les autres, vint me prouver que je
m'tais tromp et qu'une crise violente se prparait sous la surface
morne de cette vie d'hiver.

Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la premire
nouvelle du Domaine trange, la premire vague de cette aventure dont
nous ne reparlions pas arriva jusqu') nous. Nous tions en pleine
veille. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous
Millie et mon pre, qui ne se doutaient nullement de la sourde fcherie
par quoi toute la classe tait divise en deux clans.

A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les
miettes du repas fit:

"Ah!"

d'une voix si claire que nous nous approchmes pour regarder. Il y avait
sur le seuil une couche de neige... Comme il faisait trs sombre, je
m'avanai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche tait
profonde. Je sentis des flocons lgers qui me glissaient sur la figure
et fondaient aussitt. On me fit rentrer trs vite et Millie ferma la
porte frileusement.

A neuf heures nous nous disposions  monter nous coucher; ma mre avait
dj la lampe  la main, lorsque nous entendmes trs nettement deux
grands coups lancs  toute vole dans le portail,  l'autre bout de la
cour. Elle replaa la lampe sur la table et nous restmes tous debout,
aux aguets, l'oreille tendue.

Il ne fallait pas songer  aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir
travers seulement la moiti de la cour, la lampe et t teinte et le
verre bris. Il y eut un cour silence et mon pre commenait  dire que
"c'tait sans doute...", lorsque, tout juste sous la fentre de la salle
 manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La Gare, un coup de
sifflet partit, strident et trs prolong, qui dut s'entendre jusque
dans la rue de l'glise. Et, immdiatement, derrire la fentre,  peine
voils par les carreaux, pousss par des gens qui devaient tre monts 
la force des poignets sur l'appui extrieur, clatrent des cris
perants.

"Amenez-le! Amenez-le!"

A l'autre extrmit du btiment, les mmes cris rpondirent. Ceux-l
avaient d passer par le champ du pre Martin; ils devaient tre grimps
sur le mur bas qui sparait le champ de notre cour.

Puis, vocifrs  chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix
dguises, les cris de: "Amenez-le!" clatrent successivement--sur le
toit du cellier qu'ils avaient d atteindre en escaladant un tas de
fagots adoss au mur extrieur--sur un petit mur qui joignait le hangar
au portail et dont la crte arrondie permettait de se mettre commodment
 cheval--sur le mur grill de la route de La Gare o l'on pouvait
facilement monter... Enfin, par derrire, dans le jardin, une troupe
retardataire arriva, qui fit la mme sarabande, criant cette fois:

"A l'abordage!"

Et nous entendions l'cho de leurs cris rsonner dans les salles de
classe vides, dont ils avaient ouvert les fentres.

Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les dtours et les passages
de la grande demeure, que nous voyions trs nettement, comme sur un
plan, tous les points o ces gens inconnus taient en train de
l'attaquer.

A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous emes de
l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre  une
attaque de rdeurs et de bohmiens. Justement il y avait depuis une
quinzaine, sur la place, derrire l'glise, un grand malandrin et un
jeune garon  la tte serre dans des bandages. Il y avait aussi, chez
les charrons et les marchaux, des ouvriers qui n'taient pas du pays.

Mais, ds que nous emes entendu les assaillants crier, nous fmes
persuads que nous avions affaire  des gens--et probablement  des
jeunes gens--du bourg. Il y avait mme certainement des gamins--on
reconnaissait leurs voix suraigus--dans la troupe qui se jetait 
l'assaut de notre demeure comme  l'abordage d'un navire.

"Ah! bien, par exemple..." s'cria mon pre.

Et Millie demanda  mi-voix:

"Mais qu'est-ce que cela veut dire?" lorsque soudain les voix du portail
et du mur grill--puis celle de la fentre--s'arrtrent. Deux coups
de sifflet partirent derrire la croise. Les cris des gens grimps sur
le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, dcrurent
progressivement, puis cessrent; nous entendmes, le long du mur de la
salle  manger le frlement de toute la troupe qui se retirait en hte
et dont les pas taient amortis par la neige.

Quelqu'un videmment les drangeait. A cette heure o tout dormait, ils
avaient pens mener en paix leur assaut contre cette maison isole  la
sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne.

A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir--car l'attaque avait
t soudaine comme un abordage bien conduit--et nous disposions-nous 
sortir, que nous entendmes une voix connue appeler  la petite grille:

"Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!"

C'tait M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots
sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudre de neige et entra. Il
se donnait l'air finaud et effar de quelqu'un qui a surpris tout le
secret d'une mystrieuse affaire:

"J'tais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes.
J'allais fermer l'table des chevaux. Tout d'un coup; dresss sur la
neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire
sentinelle ou guetter quelque chose. Ils taient vers la croix. Je
m'avance: je fais deux pas--Hip! les voil partis au grand galop du
ct de chez vous. Ah! je n'ai pas hsit, j'ai pris mon falot et j'ai
dit: Je vais aller raconter a  M. Seurel..."

Et le voil qui recommence son histoire:

"J'tais dans la cour derrire chez moi..." Sur ce, on lui offre une
liqueur, qu'il accepte, et on lui demande des dtails qu'il est
incapable de fournir.

Il n'avait rien vu en arrivant  la maison. Toutes les troupes mises en
veil par les deux sentinelles qu'il avait dranges s'taient clipses
aussitt. Quant  dire qui ces estafettes pouvaient tre...

"a pourrait bien tre des bohmiens, avanait-il. Depuis bientt un
mois qu'ils sont sur la place,  attendre le beau temps pour jouer la
comdie, ils ne sont pas sans avoir organis quelque mauvais coup".

Tout cela ne nous avanait gure et nous restions debout, fort perplexes
tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son
histoire, lorsque Meaulnes, qui avait cout jusque-l fort
attentivement, prit par terre le falot du boucher et dcida:

"Il faut aller voir!"

Il ouvrit la porte et nous le suivmes, M. Seurel, M. Pasquier et moi.

Millie, dj rassure, puisque les assaillants taient partis, et, comme
tous les gens ordonns et mticuleux, fort peu curieuse de sa nature,
dclara:

"Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je
vais me coucher. Je laisserai la lampe allume".



CHAPITRE II

Nous tombons dans une embuscade.

Nous partmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en
avant, projetant la lueur en ventail de sa lanterne grillage... A
peine sortions-nous par le grand portail que, derrire la bascule
municipale, qui s'adossait au mur de notre prau, partirent d'un seul
coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonns. Soit
moquerie, soit plaisir caus par l'trange jeu qu'ils jouaient l, soit
excitation nerveuse et peur d'tre rejoints, ils dirent en courant deux
ou trois paroles coupes de rires.

Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant:

"Suis-moi, Franois!..."

Et laissant l les deux hommes gs incapables de soutenir une pareille
course, nous nous lanmes  la poursuite des deux ombres, qui, aprs
avoir un instant contourn le bas du bourg, en suivant le chemin de la
Vieille-Planche, remontrent dlibrment vers l'glise. Ils couraient
rgulirement sans trop de hte et nous n'avions pas de peine  les
suivre. Ils traversrent la rue de l'glise o tout tait endormi et
silencieux, et s'engagrent derrire le cimetire dans un ddale de
petites ruelles et d'impasses.

C'tait l un quartier de journaliers, de couturires et de tisserands,
qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous
n'y tions jamais venu la nuit. L'endroit tait dsert le jour: les
journaliers absents, les tisserands enferms; et durant cette nuit de
grand silence il paraissait plus abandonn, plus endormi encore que les
autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que
quelqu'un survnt et nous prtt main-forte.

Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons poses au
hasard comme des botes en carton, c'tait celui qui menait chez la
couturire qu'on surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente
assez raide, dalle de place en place, puis aprs avoir tourn deux ou
trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des curies vides,
on arrivait dans une large impasse ferme par une cour de ferme depuis
longtemps abandonne. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma
mre une conversation silencieuse, les doigts frtillants, coupe
seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croise le
grand mur de la ferme, qui tait la dernire maison de ce ct du
faubourg, et la barrire toujours ferme de la cour sche, sans paille,
o jamais rien ne passait plus...

C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque
tournant nous craignons de les perdre, mais  ma surprise, nous
arrivions toujours au dtour de la ruelle suivante avant qu'ils
l'eussent quitte. Je dis:  ma surprise, car le fait n'et pas t
possible, tant ces ruelles taient courtes, s'ils n'avaient pas, chaque
fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure.

Enfin, sans hsiter, ils s'engagrent dans la rue qui menait chez la
Muette, et je criai  Meaulnes:

"Nous les tenons, c'est une impasse!"

A vrai dire, c'taient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient
conduits l o ils avaient voulu. Arrivs au mur, ils se retournrent
vers nous rsolument et l'un des deux lana le mme coup de sifflet que
nous avions dj par deux fois entendu, ce soir-l.

Aussitt une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonne
o ils semblaient avoir t posts pour nous attendre. Ils taient tous
encapuchonns, le visage enfonc dans leurs cache-nez...

Qui c'tait, nous le savions d'avance, mais nous tions bien rsolus 
n'en rien dire  M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y
avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnmes dans
la lutte leur faon de se battre et leurs voix entrecoupes. Mais un
point demeurait inquitant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y
avait l quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait tre le
chef...

Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses soldats qui
avaient fort  faire et qui, trans dans la neige, dguenills du haut
en bas, s'acharnaient contre le grand gars essouffl. Deux d'entre eux
s'taient occups de moi, m'avaient immobilis avec peine, car je me
dbattais comme un diable. J'tais par terre, les genoux plis, assis
sur les talons; on me tenait les bras joints par derrire, et je
regardais la scne avec une intense curiosit mle d'effroi.

Meaulnes s'tait dbarrass de quatre garons du Cours qu'il avait
dgrafs de sa blouse en tournant vivement sur lui-mme et en les jetant
 toute vole dans la neige... Bien droit sur ses deux jambes, le
personnage inconnu suivait avec intrt, mais trs calme, la bataille,
rptant de temps  autre d'une voix nette:

"Allez... Courage... Revenez-y... Go on my boys..."

C'tait videmment lui qui commandait... D'o venait-il? O et comment
les avait-il entrans  la bataille! Voil qui restait un mystre pour
nous. Il avait, comme les autres, le visage envelopp dans un cache-nez,
mais lorsque Meaulnes, dbarrass de ses adversaires, s'avana vers lui,
menaant, le mouvement qu'il fit pour y voir bien clair et faire face 
la situation dcouvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la
tte  la faon d'un bandage.

C'est  ce moment que je criai  Meaulnes:

"Prends garde par derrire! Il y en a un autre".

Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la barrire  laquelle il
tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son
cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arrire. Aussitt
les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqu le nez dans la
neige revenaient  la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui
liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le
jeune personnage  la tte bande fouillait dans ses poches... Le
dernier venu, l'homme au lasso, avait allum une petite bougie qu'il
protgeait de la main, et chaque fois qu'il dcouvrait un papier
nouveau, le chef allait auprs de ce lumignon examiner ce qu'il
contenait. Il dplia enfin cette espce de carte couverte d'inscriptions
 laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s'cria avec joie:

"Cette fois nous l'avons. Voil le plan! Voil le guide! Nous allons
voir si ce monsieur est bien all o je l'imagine..."

Son acolyte teignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa
ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils taient venus,
me laissant libre de dlier en hte mon compagnon.

"Il n'ira pas trs loin avec ce plan-l", dit Meaulnes en se levant.

Et nous repartmes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvmes
sur le chemin de l'glise M. Seurel et le pre Pasquier:

"Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus!"

Grce  la nuit profonde ils ne s'aperurent de rien. Le boucher nous
quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher.

Mais nous deux, dans notre chambre,  la lueur de la lampe que Millie
nous avait laisse, nous restmes longtemps  rafistoler nos blouses
dcousues, discutant  voix basse sur ce qui nous tait arriv, comme
deux compagnons d'armes le soir d'une bataille perdue...



CHAPITRE III

Le Bohmien  l'cole.

Le rveil du lendemain fut pnible. A huit heures et demie,  l'instant
o M. Seurel allait donner le signal d'entrer, nous arrivmes tout
essouffls pour nous mettre sur les rangs. Comme nous tions en retard,
nous nous glissmes n'importe o, mais d'ordinaire le grand Meaulnes
tait le premier de la longue file d'lves, coude  coude, chargs de
livres, de cahiers et de porte-plume, que M. Seurel inspectait.

Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit  nous faire
place vers le milieu de la file; et tandis que M. Seurel, retardant de
quelques secondes l'entre au cours, inspectait le grand Meaulnes,
j'avanai curieusement la tte, regardant  droite et  gauche pour voir
les visages de nos ennemis de la veille.

Le premier que j'aperus tait celui-l mme auquel je ne cessais de
penser, mais le dernier que j'eusse pu m'attendre  voir en ce lieu. Il
tait  la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur
la marche de pierre une paule et le coin du sac qu'il avait sur le dos
accots au chambranle de la porte. Son visage fin, trs ple, un peu
piqu de rousseur, tait pench et tourn vers nous avec une sorte de
curiosit mprisante et amuse. Il avait la tte et tout un ct de la
figure bands de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le
jeune bohmien qui nous avait vols la nuit prcdente.

Mais dj nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le
nouvel lve s'assit prs du poteau,  la gauche du long banc dont
Meaulnes occupait,  droite, la premire place. Giraudat, Delouche et
les trois autres du premier banc s'taient serrs les uns contre les
autres pour lui faire place, comme si tout et t convenu d'avance...

Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des lves de hasard,
mariniers pris par les glaces dans le canal, apprentis, voyageurs
immobiliss par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois,
rarement plus... Objets de curiosit durant la premire heure, ils
taient aussitt ngligs et disparaissaient bien vite dans la foule des
lves ordinaires.

ais celui-ci ne devait pas se faire aussitt oublier. Je me rappelle
encore cet tre singulier et tous les trsors tranges apports dans ce
cartable qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume "
vue" qu'il tira pour crire sa dicte. Dans un oeillet du manche, en
fermant un oeil, on voyait apparatre, trouble et grossie, la basilique
de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres
aussitt passrent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois
rempli de compas et d'instruments amusants qui s'en allrent par le banc
de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main,
sous les cahiers, pour que M. Seurel ne pt rien voir.

Passrent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, avec convoitise, lu
les titres derrire la couverture des rares bouquins de notre
bibliothque: La Teppe aux Merles, La Roche aux Mouettes, Mon ami
Benoist... Les uns feuilletaient d'une main sur leurs genoux ces
volumes, venus on ne savait d'o, vols peut-tre, et crivaient la
dicte de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de
leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que M. Seurel tournant le
dos continuait la dicte en marchant du bureau  la fentre, fermaient
un oeil et se collaient sur l'autre la vue glauque et troue de Notre-
Dame de Paris. Et l'lve tranger, la plume  la main, son fin profil
contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif
qui s'organisait autour de lui.

Peu  peu cependant toute la classe s'inquita: les objets, qu'on
"faisait passer"  mesure, arrivaient l'un aprs l'autre dans les mains
du grand Meaulnes qui, ngligemment, sans les regarder, les posait
auprs de lui. Il y en eut bientt un tas, mathmatique et diversement
color, comme aux pieds de la femme qui reprsente la Science, dans les
compositions allgoriques. Fatalement M. Seurel allait dcouvrir ce
dballage insolite et s'apercevoir du mange. Il devait songer,
d'ailleurs,  faire une enqute sur les vnements de la nuit. La
prsence du bohmien allait faciliter sa besogne...

Bientt, en effet, il s'arrtait, surpris, devant le grand Meaulnes.

"A qui appartient tout cela? demanda-t-il en dsignant "tout cela" du
dos de son livre referm sur son index.

--Je n'en sais rien", rpondit Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la
tte.

Mais l'colier inconnu intervint:

"C'est  moi", dit-il.

Et il ajouta aussitt, avec un geste large et lgant de jeune seigneur
auquel le vieil instituteur ne sut pas rsister:

"Mais je les mets  votre disposition, monsieur, si vous voulez
regarder".

Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le
nouvel tat de choses qui venait de se crer, toute la classe se glissa
curieusement autour du matre qui penchait sur ce trsor sa tte demi-
chauve, demi-frise, et du jeune personnage blme qui donnait avec un
air de triomphe tranquille les explications ncessaires. Cependant,
silencieux  son banc, compltement dlaiss, le grand Meaulnes avait
ouvert son cahier de brouillons et, fronant le sourcil, s'absorbait
dans un proble difficile.

Le "quart d'heure" nous surprit dans ces occupations. La dicte n'tait
pas finie et le dsordre rgnait dans la classe. A vrai dire, depuis le
matin la rcration durait.

A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut
envahie par les lves, on s'aperut bien vite qu'un nouveau matre
rgnait sur les jeux.

De tous les plaisirs nouveaux que le bohmien, ds ce matin-l,
introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant: c'tait
une espce de tournoi o les chevaux taient les grands lves chargs
des plus jeunes grimps sur leurs paules.

Partags en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils
fondaient les uns sur les autres, cherchant  terrasser l'adversaire par
la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de
lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforaient de
dsaronner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui,
perdant l'quilibre, allaient s'taler dans la boue, le cavalier roulant
sous sa monture. Il y eut des coliers  moiti dsaronns que le
cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharns  la lutte,
regrimpaient sur ses paules. Mont sur le grand Delage qui avait des
membres dmesurs, le poil roux et les oreilles dcolles, le mince
cavalier  la tte bande excitait les deux troupes rivales et dirigeait
malignement sa monture en riant aux clats.

Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord avec
mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'tais auprs de lui, indcis.

"C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches.
Venir ici, ds ce matin, c'tait le seul moyen de n'tre pas souponn.
Et M. Seurel s'y est laiss prendre!"

Il resta l un long moment, sa tte rase au vent,  maugrer contre ce
comdien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait t peu
de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j'tais, je ne
manquais pas de l'approuver.

Partout, dans tous les coins, en l'absence du matre, se poursuivait la
lutte: les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres;
ils couraient et culbutaient avant mme d'avoir reu le choc de
l'adversaire... Bientt il ne resta plus debout, au milieu de la cour,
qu'un groupe acharn et tourbillonnant d'o surgissait par moments le
bandeau blanc du nouveau chef.

Alors le grand Meaulnes ne sut plus rsister. Il baissa la tte, mit ses
mains sur ces cuisses et me cria:

"Allons-y, Franois!"

Surpris par cette dcision soudaine, je sautai pourtant sans hsiter sur
ses paules et en une seconde nous tions au fort de la mle, tandis
que la plupart des combattants, perdus, fuyaient en criant:

"Voil Meaulnes! Voil le grand Meaulnes!"

Au milieu de ceux qui restaient il se mit  tourner sur lui-mme en me
disant:

"Etends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette nuit".

Et moi, gris par la bataille, certain du triomphe, j'agrippais au
passage les gamins qui se dbattaient, oscillaient un instant sur les
paules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne
resta debout que le nouveau venu mont sur Delage; mais celui-ci, peu
dsireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent coup de reins en
arrire se redressa et fit descendre le cavalier blanc.

La main  l'paule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de
son cheval, le jeune garon debout par terre regarda le grand Meaulnes
avec un peu de saisissement et une immense admiration:

"A la bonne heure!" dit-il.

Mais aussitt la cloche sonna, dispersant les lves qui s'taient
rassembls autour de nous dans l'attente d'une scne curieuse. Et
Meaulnes, dpit de n'avoir pu jeter  terre son ennemi, tourna le dos
en disant, avec mauvaise humeur:

"Ce sera pour une autre fois!"

Jusqu' midi la classe continua comme  l'approche des vacances, mle
d'intermdes amusants et de conversations dont l'colier-comdien tait
le centre.

Il expliquait comment, immobiliss par le froid sur la place, ne
songeant pas mme  organiser des reprsentations nocturnes, o personne
ne viendrait, ils avaient dcid que lui-mme irait au cours pour se
distraire pendant la journe, tandis que son compagnon soignerait les
oiseaux des Iles et la chvre savante. Puis il racontait leurs voyages
dans le pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit
de zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux ctes pour pousser 
la roue. Les lves du fond quittaient leur table pour venir couter de
plus prs. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se
chauffer autour du pole. Mais bientt la curiosit les gagnait et ils
se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille, laissant une
main pose sur le couvercle du pole pour y garder leur place.

"Et de quoi vivez-vous?" demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec
sa curiosit un peu purile de matre d'cole et qui posait une foule de
questions.

Le garon hsita un instant, comme si jamais il ne s'tait inquit de
ce dtail.

"Mais, rpondit-il, de ce que nous avons gagn l'automne prcdent, je
pense. C'est Ganache qui rgle les comptes".

Personne ne lui demanda qui tait Ganache. Mais moi je pensai au grand
diable qui, tratreusement, la veille au soir, avait attaqu Meaulnes
par derrire et l'avait renvers...



CHAPITRE IV

O il est question du domaine mystrieux.

L'aprs-midi ramena les mmes plaisirs et, tout le long du cours, le
mme dsordre et la mme fraude. Le bohmien avait apport d'autres
objets prcieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu' un petit singe
qui griffait sourdement l'intrieur de sa gibecire... A chaque instant
il fallait que M. Seurel s'interrompit pour examiner ce que le malin
garon venait de tirer de son sac... Quatre heures arrivrent et
Meaulnes tait le seul  avoir fini ses problmes.

Ce fut sans hte que tout le monde sortit. Il n'y avait plus, semblait-
il, entre les heures de cours et de rcration, cette dure dmarcation
qui faisait la vie scolaire simple et rgle comme par la succession de
la nuit et du jour. Nous en oublimes mme de dsigner comme d'ordinaire
 M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux lves qui devaient
rester pour balayer la classe. Or, nous n'y manquions jamais car c'tait
une faon d'annoncer et de hter la sortie du cours.

Le hasard voulut que ce ft ce jour-l te tour du grand Meaulnes; et ds
le matin j'avais, en causant avec lui, averti le bohmien que les
nouveaux taient toujours dsigns d'office pour faire le second
balayeur, le jour de leur arrive.

Meaulnes revint en classe ds qu'il eut t chercher le pain de son
goter. Quant au bohmien, il se fit longtemps attendre et arriva le
dernier, en courant, comme la nuit commenait de tomber...

"Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et pendant que
je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a vol".

Je m'tais donc assis sur une petite table, auprs de la fentre, lisant
 la dernire lueur du jour, et je les vis tous les deux dplacer en
silence les bancs de l'cole--le grand Meaulnes, taciturne et l'air
dur, sa blouse noire boutonne  trois boutons en arrire et sangle 
la ceinture; l'autre, dlicat, nerveux, la tte bande comme un bless.
Il tait vtu d'un mauvais paletot, avec des dchirures que je n'avais
pas remarques pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il
soulevait et poussait les tables avec une prcipitation folle, en
souriant un peu. On et dit qu'il jouait l quelque jeu extraordinaire
dont nous ne connaissons pas le fin mot.

Ils arrivrent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour
dplacer la dernire table.

En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son
adversaire, sans que personne du dehors et chance de les apercevoir ou
de les entendre par les fentres. Je ne comprenais pas qu'il laisst
chapper une pareille occasion. L'autre, revenu prs de la porte, allait
s'enfuir d'un instant  l'autre, prtextant que la besogne tait
termine, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les
renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps  retrouver, 
concilier,  runir, seraient perdus pour nous...

A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui
m'annont le dbut de la bataille, mais le grand garon ne bronchait
pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixit trange et
d'un air interrogatif le bandeau du bohmien, qui, dans la pnombre de
la tombe de la nuit, paraissait largement tach de noir.

La dernire table fut dplace sans que rien arrivt.

Mais au moment o, remontant tous les deux vers le haut de la classe,
ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes,
baissant la tte et sans regarder notre ennemi, dit  mi-voix:

"Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont dchirs".

L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il disait, mais
profondment mu de le lui entendre dire.

"Ils ont voulu, rpondit-il, m'arracher votre plan tout  l'heure, sur
la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe,
ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont
rvolts contre moi. Mais je l'ai tout de mme sauv", ajouta-t-il
firement, en tendant  Meaulnes le prcieux papier pli. Meaulnes se
tourna lentement vers moi:

"Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour
nous, tandis que nous lui tendions un pige!"

Puis cessant d'employer ce "vous" insolite chez des coliers de Sainte-
Agathe:

"Tu es un vrai camarade", dit-il, et il lui tendit la main.

Le comdien la saisit et demeura sans parole une seconde, trs troubl,
la voix coupe... Mais bientt avec une curiosit ardente il poursuivit:

"Ainsi vous me tendiez un pige! Que c'est amusant! Je l'avais devin et
je me disais: ils vont tre bien tonns, quand m'ayant repris ce plan,
ils s'apercevront que je l'ai complt...

--Complt?

--Oh! attendez! Pas entirement..."

Quittant ce ton enjou, il ajouta gravement et lentement, se rapprochant
de nous:

"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis all l
o vous avez t. J'assistais  cette fte extraordinaire. J'ai bien
pens, quand les garons du Cours m'ont parl de votre aventure
mystrieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer
je vous ai vol votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le nom
de ce chteau; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en
entier le chemin qui d'ici vous y conduirait".

Avec quel lan, avec quelle intense curiosit, avec quelle amiti nous
nous pressmes contre lui! Avidement Meaulnes lui posait des
questions... Il nous semblait  tous deux qu'en insistant ardemment
auprs de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela mme qu'il
prtendait ne pas savoir.

"Vous verrez, vous verrez, rpondait le jeune garon avec un peu d'ennui
et d'embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications que vous
n'aviez pas... C'est tout ce que je pouvais faire".

Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme:

"Oh! dit-il tristement et firement, je prfre vous avertir: je ne suis
pas un garon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me tirer
une balle dans la tte et c'est ce qui vous explique ce bandeau sur le
front, comme un mobile de la Seine, en 1870...

--Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte", dit Meaulnes
avec amiti.

Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton lgrement
emphatique:

--Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas russi, je ne continuerai 
vivre que pour l'amusement, comme un enfant, comme un bohmien. J'ai
tout abandonn. Je n'ai plus ni pre, ni soeur, ni maison, ni amour...
Plus rien, que des compagnons de jeux.

--Ces compagnons-l vous ont dj trahi, dis-je.

--Oui, rpondit-il avec animation. C'est la faute d'un certain Delouche.
Il a devin que j'allais faire cause commune avec vous. Il a dmoralis
ma troupe qui tait si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au
soir, comme c'tait conduit, comme a marchait! Depuis mon enfance, je
n'avais rien organis d'aussi russi..."

Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous dsabuser tout 
fait sur son compte:

"Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que--je m'en suis
aperu ce matin--il y a plus de plaisir  prendre avec vous qu'avec la
bande de tous les autres. C'est ce Delouche surtout qui me dplat.
Quelle ide de faire l'homme  dix-sept ans! Rien ne me dgote
davantage... Pensez-vous que nous puissions le repincer?

--Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous?

--Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je
n'ai que Ganache..."

Toute sa fivre, tout son enjouement taient tombs soudain. Un instant,
il plongea dans ce mme dsespoir o sans doute, un jour, l'ide de se
tuer l'avait surpris.

"Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre secret et je
l'ai dfendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous
avez perdue..."

Et il ajouta presque solennellement:

"Soyez mes amis pour le jour o je serais encore  deux doigts de
l'enfer comme une fois dj... Jurez-moi que vous rpondrez quand je
vous appellerai--quand je vous appellerai ainsi... (et il poussa une
sorte de cri trange: Hou-ou!...) Vous, Meaulnes, jurez d'abord!"

Et nous jurmes, car, enfants que nous tions, tout ce qui tait plus
solennel et plus srieux que nature nous sduisait.

"En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire: je
vous indiquerai la maison de Paris o la jeune fille du chteau avait
l'habitude de passer les ftes: Pques et la Pentecte, le mois de juin
et quelquefois une partie de l'hiver".

A ce moment une voix inconnue appela du grand portail,  plusieurs
reprises, dans la nuit. Nous devinmes que c'tait Ganache, le bohmien,
qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix
pressante, anxieuse, il appelait tantt trs haut, tantt presque bas:

"Hou-ou! Hou-ou!

-Dites! Dites vite!" cria Meaulnes au jeune bohmien qui avait
tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.

Le jeune garon nous donna rapidement une adresse  Paris, que nous
rptmes  mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son
compagnon  la grille, nous laissant dans un tat de trouble
inexprimable.



CHAPITRE V

L'Homme aux espadrilles.

Cette nuit-l, vers trois heures du matin, la veuve Delouche,
l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer
son feu. Dumas, son beau-frre, qui habitait chez elle, devait partir en
route  quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite
tait recroqueville par une brlure ancienne, se htait dans la cuisine
obscure pour prparer le caf. Il faisait froid. Elle mit sur sa
camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie allume,
abritant la flamme de l'autre main--la mauvaise--avec son tablier
lev, elle traversa la cour encombre de bouteilles vides et de caisses
 savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bcher qui
servait de cabane aux poules... Mais  peine avait-elle pouss la porte
que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un
individu surgissant de l'obscurit profonde teignit la chandelle,
abattit du mme coup la bonne femme et s'enfuit  toutes jambes, tandis
que les poules et les coqs affols menaient un tapage infernal.

L'homme emportait dans un sac--comme la veuve Delouche retrouvant son
aplomb s'en aperut un instant plus tard--une douzaine de ses poulets
les plus beaux.

Aux cris de sa belle-soeur, Dumas tait accouru. Il constata que le
chenapan, pour entrer, avait d ouvrir avec une fausse clef la porte de
la petite cour et qu'il s'tait enfui, sans la fermer, par le mme
chemin. Aussitt, en homme habitu aux braconniers et aux chapardeurs,
il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil
charg de l'autre, il s'effora de suivre la trace du voleur, trace trs
imprcise--l'individu devait tre chauss d'espadrilles--qui le mena
sur la route de La Gare puis se perdit devant la barrire d'un pr.
Forc d'arrter l ses recherches, il releva la tte, s'arrta... et
entendit au loin, sur la mme route, le bruit d'une voiture lance au
grand galop, qui s'enfuyait...

De son ct, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'tait lev et,
jetant en hte un capuchon sur ses paules, il tait sorti en chaussons
pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout tait plong dans
l'obscurit et le silence profond qui prcdent les premires lueurs du
jour. Arriv aux Quatre-Routes, il entendit seulement--comme son oncle
--trs loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture dont le
cheval devait galoper les quatre pieds levs. Garon malin en fanfaron,
il se dit alors, comme il nous le rpta par la suite avec
l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montluon:

"Ceux-l sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en
"chaufferai" pas d'autres, de l'autre ct du bourg".

Et il rebroussa chemin vers l'glise, dans le mme silence nocturne.

Sur la place, dans la roulotte des bohmiens, il y avait une lumire.
Quelqu'un de malade sans doute. Il allait s'approcher, pour demander ce
qui tait arriv, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre chausse
d'espadrilles, dboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien
voir, vers le marchepied de la voiture...

Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avana soudain dans la
lumire et demanda  mi-voix:

"Eh bien! Qu'y a-t-il?

Hagard, chevel, dent, l'autre s'arrta, le regarda, avec un rictus
misrable caus par l'effroi et la suffocation, et rpondit d'une
haleine hache:

"C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir et sa
blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la soeur".

En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigu, rentrait chez lui pour
se recoucher, il rencontra, vers le milieu du bourg, une religieuse qui
se htait.

Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur le seuil de
leurs portes avec les mmes yeux bouffis et meurtris par une nuit sans
sommeil. Ce fut, chez tous, un cri d'indignation et, par le bourg, comme
une trane de poudre.

Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures du matin, une carriole
qui s'arrtait et dans laquelle on chargeait en hte des paquets qui
tombaient mollement. Il n'y avait, dans la maison, que deux femmes et
elles n'avaient pas os bouger. Au jour, elles avaient compris, en
ouvrant la basse-cour, que les paquets en question taient les lapins et
la volaille... Millie, durant la premire rcration, trouva devant la
porte de la buanderie plusieurs allumettes  demi brles. On en conclut
qu'ils taient mal renseigns sur notre demeure et n'avaient pu
entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et chez Clment, on crut d'abord
qu'ils avaient vol aussi les cochons, mais on les retrouva dans la
matine, occups  dterrer des salades, dans diffrents jardins. Tout
le troupeau avait profit de l'occasion et de la porte ouverte pour
faire une petite promenade nocturne... Presque partout on avait enlev
la volaille; mais on s'en tait tenu l. Mme Pignot, la boulangre, qui
ne faisait pas d'levage, cria bien toute la journe qu'on lui avait
vol son battoir et une livre d'indigo, mais le fait ne fut jamais
prouv, ni inscrit sur le procs-verbal...

Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durrent tout le matin. En
classe, Jasmin raconta son aventure de la nuit:

"Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontr
un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un lapin!"

Et il ajoutait en nous regardant:

"C'est heureux qu'il n'ait pas rencontr Ganache, il tait capable de
tirer dessus. C'est tous la mme race, qu'il dit, et Dessaigne le disait
aussi".

Personne cependant ne songeait  inquiter nos nouveaux amis. C'est le
lendemain soir seulement que Jasmin fit remarquer  son oncle que
Ganache, comme leur voleur, tait chauss d'espadrilles. Ils furent
d'accord pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes.
Ils dcidrent donc, en grand secret, d'aller ds leur premier loisir au
chef-lieu de canton prvenir le brigadier de la gendarmerie.

Durant les jours qui suivirent, le jeune bohmien, malade de sa blessure
lgrement rouverte, ne parut pas.

Sur la place de l'glise, le soir, nous allions rder, rien que pour
voir sa lampe derrire le rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse
et de fivre, nous restions l, sans oser approcher de l'humble bicoque,
qui nous paraissait tre le mystrieux passage et l'anti-chambre du Pays
dont nous avions perdu le chemin.



CHAPITRE VI

Une dispute dans la coulisse.

Tant d'anxits et de troubles divers, durant ces jours passs, nous
avaient empchs de prendre garde que mars tait venu en que le vent
avait molli. Mais le troisime jour aprs cette aventure, en descendant,
le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'tait le printemps.
Une brise dlicieuse comme une eau tidie coulait par-dessus le mur, une
pluie silencieuse avait mouill la nuit les feuilles des pivoines; la
terre remue du jardin avait un got puissant, et j'entendais, dans
l'arbre voisin de la fentre, un oiseau qui essayait d'apprendre la
musique...

Meaulnes,  la premire rcration, parla d'essayer tout de suite
l'itinraire qu'avait prcis l'colier-bohmien. A grand peine je lui
persuadai d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps ft
srieusement au beau... que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent
en fleur. Appuys contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux
poches et nu-tte, nous parlions et le vent tantt nous faisait
frissonner de froid, tantt, par bouffes de tideur, rveillait en nous
je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah! frre, compagnon,
voyageur, comme nous tions persuads, tous deux, que le bonheur tait
proche, et qu'il allait suffire de se mettre en chemin pour
l'atteindre!...

A midi et demi, pendant le djeuner, nous entendmes un roulement de
tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous tions
sur le seuil de la petite grille, nos serviettes  la main... C'tait
Ganache qui annonait pour le soir,  huit heures, "vu le beau temps",
une grande reprsentation sur la place de l'glise. A tout hasard, "pour
se prmunir contre la pluie", une tente serait dresse. Suivait un long
programma des attractions, que le vent emporta, mais o nous pmes
distinguer vaguement "pantomimes... chansons... fantaisies
questres...", le tout scand par de nouveaux roulements de tambour.

Pendant le dner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la sance,
tonna sous nos fentres et fit trembler les vitres. Bientt aprs,
passrent, avec un bourdonnement de conversation, les gens des
faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la place de
l'glise. Et nous tions l, tous deux, forcs de rester  table,
trpignant d'impatience!

Vers neuf heures, enfin, nous entendmes des frottements de pieds et des
rires touffs  la petite grille: les institutrices venaient nous
chercher. Dans l'obscurit complte nous partmes en bande vers le lieu
de la comdie. Nous apercevions de loin le mur de l'glise illumin
comme par un grand feu. Deux quinquets allums devant la porte de la
baraque ondulaient au vent...

A l'intrieur, des gradins taient amnags comme dans un cirque. M.
Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installmes sur
les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait tre fort troit,
comme un cirque vritable, avec de grandes nappes d'ombre o
s'tageaient Mme Pignot, la boulangre, et Fernande, l'picire, les
filles du bourg, les ouvriers marchaux, des dames, des gamins, des
paysans, d'autres gens encore.

La reprsentation tait avance plus qu' moiti. On voyait sur la piste
une petite chvre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur
quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'tait Ganache qui la
commandait doucement,  petits coups de baguette, en regardant vers nous
d'un air inquiet, la bouche ouverte les yeux morts.

Assis sur un tabouret prs de deux autres quinquets,  l'endroit o la
piste communiquait avec la roulotte nous reconnmes, en fin maillot
noir, front band le meneur de jeu, notre ami.

A peine tions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout
harnach  qui le jeune personnage bless fit faire plusieurs tours, et
qui s'arrtait toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait dsigner
la personne la plus aimable ou la plus brave de la socit; mais
toujours devant Mme Pignot lorsqu'il s'agissait de dcouvrir la plus
menteuse, la plus avare ou "la plus amoureuse..." Et c'taient autour
d'elle des rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau
d'oies que pourchasse un pagneul!...

A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant avec M.
Seurel, qui n'et pas t plus fier d'avoir parl  Talma ou  Lotard;
et nous, nous coutions avec un intrt passionn tout ce qu'il disait:
de sa blessure--referme; de ce spectacle--prpar durant les longues
journes d'hiver; de leur dpart--qui ne serait pas avant la fin du
mois, car ils pensaient donner jusque-l des reprsentations varies et
nouvelles.

Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.

Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner
l'entre de la roulotte, fut oblig de traverser un groupe qui avait
envahi la piste et au milieu duquel nous apermes soudain Jasmin
Delouche. Les femmes et les filles s'cartrent. Ce costume noir, cet
air bless, trange et brave, les avaient toutes sduites. Quant 
Jasmin, qui paraissait revenir  cet instant d'un voyage, et qui
s'entretenait  voix basse mais anime avec Mme Pignot, il tait vident
qu'une cordelire, un col bas et des pantalons-lphant eussent fait
plus srement sa conqute... Il se tenait les pouces au revers de son
veston, dans une attitude  la fois trs fate et trs gne. Au passage
du bohmien, dans un mouvement de dpit, il dit  haute voix  Mme
Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais certainement une
injure, un mot provocant  l'adresse de notre ami. Ce devait tre une
menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s'empcher de se
retourner et de regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance,
ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son
ct... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques secondes. Je fus sans
doute le seul de mon banc  m'en apercevoir.

Le meneur de jeu rejoignit son compagnon derrire le rideau qui masquait
l'entre de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins,
croyant que la deuxime partie du spectacle allait aussitt commencer,
et un grand silence s'tablit. Alors, derrire le rideau, tandis que
s'apaisaient les dernires conversations  voix basse, un bruit de
dispute monta. Nous n'entendions pas ce qui tait dit, mais nous
reconnmes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme--
la premire qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui gourmandait,
avec indignation et tristesse  la fois:

"Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas dit..."

Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde prtt
l'oreille. Puis tout se tut soudainement. L'altercation se poursuivit 
voix basse; et les gamins des hauts gradins commencrent  crier:

"Les lampions, le rideau!"

et  frapper du pied.



CHAPITRE VII

Le Bohmien enlve son bandeau.

Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face--sillonne de rides,
tout carquille tantt par la gaiet tantt par la dtresse, et seme
de pains  cacheter!--d'un long pierrot en trois pices mal articules,
recroquevill sur son ventre come par une colique, marchant sur la
pointe des pieds comme par excs de prudence et de crainte, les mains
emptres dans des manches trop longues qui balayaient la piste.

Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa pantomime. Je
me rappelle seulement que ds son arrive dans le cirque, aprs s'tre
vainement et dsesprment retenu sur les pieds, il tomba. Il eut beau
se relever; c'tait plus fort que lui: il tombait. Il ne cessait pas de
tomber. Il s'embarrassait dans quatre chaises  la fois. Il entranait
dans sa chute une table norme qu'on avait apporte sur la piste. Il
finit par aller s'taler par del la barrire du cirque jusque sur les
pieds des spectateurs. Deux aides, racols dans le public  grand'peine,
le tiraient par les pieds et le remettaient debout aprs d'inconcevables
efforts. Et chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, vari
chaque fois, un petit cri insupportable, o la dtresse et la
satisfaction se mlaient  doses gales. Au dnouement, grimp sur un
chafaudage de chaises, il fit une chute immense et trs lente, et son
ululement de triomphe strident et misrable durait aussi longtemps que
sa chute, accompagn par les cris d'effroi des femmes.

Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m'en
rappeler la raison, "le pauvre pierrot qui tombe" sortant d'une de ses
manches une petite poupe bourre de son et mimant avec elle toute une
scne tragi-comique. En fin de compte, il lui faisait sortir par la
bouche tout le son qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits
cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus
grande attention, tandis que tous les spectateurs, la lvre pendante,
avaient les yeux fixs sur la fille visqueuse et creve du pauvre
pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lana  toute vole, 
travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne
fit que mouiller l'oreille, pour aller ensuite s'aplatir sur l'estomac
de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangre poussa un tel
cri, elle se renversa si fort en arrire et toutes ses voisines
l'imitrent si bien que le banc se rompit, et la boulangre, Fernande,
la triste veuve Delouche et vingt autres s'effondrrent, les jambes en
l'air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que
le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et
dire:

"Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous remercier!"

Mais  ce moment mme et au milieu de l'immense brouhaha, le grand
Meaulnes, silencieux depuis le dbut de la pantomime et qui semblait
plus absorb de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le
bras, comme incapable de se contenir, et me cria:

"Regarde le bohmien! Regarde! Je l'ai enfin reconnu".

Avant mme d'avoir regard, comme si depuis longtemps, inconsciemment,
cette pense couvait en moi et n'attendait que l'instant d'clore,
j'avais devin! Debout aprs d'un quinquet,  l'entre de la roulotte, le
jeune personnage inconnu avait dfait son bandeau et jet sur les
paules une plerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme nagure 
la lumire de la bougie, dans la chambre du Domaine, un trs fin, trs
aquilin visage sans moustache. Ple, les lvres entr'ouvertes, il
feuilletait htivement une sorte de petit album rouge qui devait tre un
atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et
disparaissait sous la masse des cheveux, c'tait, tel que me l'avait
dcrit minutieusement le grand Meaulnes, le fianc du Domaine inconnu.

Il tait vident qu'il avait enlev son bandage pour tre reconnu de
nous. Mais  peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et
pouss ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, aprs nous
avoir jet un coup d'oeil d'entente et nous avoir souri, avec une vague
tristesse, comme il souriait d'ordinaire.

"Et l'autre! disait Meaulnes avec fivre, comment ne l'ai-je pas reconnu
tout de suite! C'est le pierrot de la fte, l-bas..."

Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais dj Ganache avait
coup toutes les communications avec la piste; un  un il teignait les
quatre quinquets du cirque, et nous tions obligs de suivre la foule
qui s'coulait trs lentement, canalise entre les bancs parallles,
dans l'ombre o nous pitinions d'impatience.

Ds qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se prcipita vers la
roulotte, escalada le marchepied, frappa  la porte, mais tout tait
clos dj. Dj sans doute, dans la voiture  rideaux, comme dans celle
du poney, de la chvre et des oiseaux savants, tout le monde tait
rentr et commenait  dormir.



CHAPITRE VIII

Les gendarmes!

Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames qui
revenaient vers le Cours Suprieur, par les rues obscures. Cette fois
nous comprenions tout. Cette grande silhouette blanche que Meaulnes
avait vue, le dernier soir de la fte, filer entre les arbres, c'tait
Ganache, qui avait recueilli le fianc dsespr et s'tait enfui avec
lui. L'autre avait accept cette existence sauvage, pleine de risques,
de jeux et d'aventures. Il lui avait sembl recommencer son enfance...

Frantz de Galais nous avait jusqu'ici cach son nom et il avait feint
d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d'tre forc de
rentrer chez ses parents; mais pourquoi, ce soir-l, lui avait-il plu
soudain de se faire connatre  nous et de nous laisser deviner la
vrit tout entire?...

Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des
spectateurs s'coulait lentement  travers le bourg. Il dcida que, ds
le lendemain matin, qui tait un jeudi, il irait trouver Frantz. Et,
tous les deux, ils partiraient pour l-bas! Quel voyage sur la route
mouille! Frantz expliquerait tout; tout s'arrangeait, et la
merveilleuse aventure allait reprendre l o elle s'tait interrompue...

Quant  moi je marchais dans l'obscurit avec un gonflement de coeur
indfinissable. Tout se mlait pour contribuer  ma joie, depuis le
faible plaisir que donnait l'attente du jeudi jusqu' la trs grande
dcouverte que nous venions de faire, jusqu' la trs grande chance qui
nous tait chue. Et je me souviens que, dans ma soudaine gnrosit de
coeur, je m'approchai de la plus laide des filles du notaire  qui l'on
m'imposait parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanment je lui
donnai la main.

Amers souvenirs! Vains espoirs crass!

Le lendemain, ds huit heures, lorsque nous dbouchmes tous les deux
sur la place de l'glise, avec nos souliers bien cirs, nos plaques de
ceinturons bien astiques et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui
jusque-l se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et
s'lana vers la place vide... Sur l'emplacement de la baraque et des
voitures, il n'y avait plus qu'un pot cass et des chiffons. Les
bohmiens taient partis...

Un petit vent qui nous parut glac soufflait. Il me semblait qu' chaque
pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que
nous allions tomber. Meaulnes, affol, fit deux fois le mouvement de
s'lancer, d'abord sur la route du Vieux-Nancay, puis sur la route de
Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, esprant un
instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire? Dix
traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effaaient sur
la route dure. Il fallut rester l, inertes.

Et tandis que nous revenions,  travers le village o la matine du
jeudi commenait, quatre gendarmes  cheval, avertis par Delouche la
veille au soir, dbouchrent au galop sur la place et s'parpillrent 
travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui
font la reconnaissance d'un village... Mais il tait trop tard. Ganache,
le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne
retrouvrent personne, ni lui, ni ceux-l qui chargeaient dans des
voitures les chapons qu'il tranglait. Prvenu  temps par le mot
imprudent de Jasmin, Frantz avait d comprendre soudain de quel mtier
son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte tait
vide; plein de honte et de fureur, il avait arrt aussi-tt un
itinraire et dcid de prendre du champ avant l'arrive des gendarmes.
Mais, ne craignant plus dsormais qu'on tentt de le ramener au domaine
de son pre, il avait voulu se montrer  nous sans bandage, avant de
disparatre.

Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il pu  la
fois dvaliser les basses-cours et qurir la bonne soeur pour la fivre
de son ami? Mais n'tait-ce pas l toute l'histoire du pauvre diable?
Voleur et chemineau d'un ct, bonne crature de l'autre...



CHAPITRE IX

A la recherche du sentier perdu.

Comme nous rentrions, le soleil dissipait la lgre brume du matin; les
mnagres sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou
bavardaient; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg,
commenait la plus radieuse matine de printemps qui soit reste dans ma
mmoire.

Tous les grands lves du cours devaient arriver vers huit heures, ce
jeudi-l, pour prparer, durant la matine, les uns le Certificat
d'Etudes Suprieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale. Lorsque
nous arrivmes tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une
agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi trs
abattu, l'cole tait vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la
poussire d'un banc vermoulu, et sur le vernis caill d'un planisphre.

Comment rester l, devant un livre,  ruminer notre dception, tandis
que tout nous appelait au-dehors: les poursuites des oiseaux dans les
branches prs des fentres, la fuite des autres lves vers les prs et
les bois, et surtout le fivreux dsir d'essayer au plus vite
l'itinraire incomplet vrifi par le bohmien--dernire ressource de
notre sac presque vide, dernire clef du trousseau, aprs avoir essay
toutes les autres?... Cela tait au-dessus de nos forces! Meaulnes
marchait de long en large, allait auprs des fentres, regardait dans le
jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il et attendu
quelqu'un qui ne viendrait certainement pas.

"J'ai l'ide, me dit-il enfin, j'ai l'ide que ce n'est peut-tre pas
aussi loin que nous l'imaginions... Frantz a supprim sur mon plan toute
une portion de la route que j'avais indique. Cela veut dire, peut-tre,
que la jument a fait, pendant mon sommeil, un long dtour inutile..."

J'tais  moiti assis sur le coin d'une grande table, un pied par
terre, l'autre ballant, l'air dcourag et dsoeuvr, la tte basse.

"Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a dur toute
la nuit.

--Nous tions partis  minuit, rpondit-il vivement. On m'a dpos 
quatre heures du matin,  environ six kilomtres  l'ouest de Sainte-
Agathe, tandis que j'tais parti par la route de La Gare  l'est. Il
faut donc compter ces six kilomtres en moins entre Sainte-Agathe et le
pays perdu.

"Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux, on ne doit
pas tre  plus de deux lieues de ce que nous cherchons."

--Ce sont prcisment ces deux lieues-l qui manquent sur ta carte.

--C'est vrai. Et la sortie du bois est bien  une lieue et demie d'ici,
mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en une matine..."

A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance irritante  se
faire passer pour bon lve, non pas en travaillant mieux que les
autres, mais en se signalant dans des circonstances comme celle-ci.

"Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. Tous les
autres sont partis pour le bois des Communaux. En tte: Jasmin Delouche
qui connat les nids".

Et, voulant faire le bon aptre, il commena  raconter tout ce qu'ils
avaient dit pour narguer le Cours, M. Seurel et nous, en dcidant cette
expdition.

"S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit Meaulnes,
car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi".

Moucheboeuf resta bahi.

"Ne viens-tu pas?" me demanda Augustin, s'arrtant une seconde sur le
seuil de la porte entr'ouverte--ce qui fit entrer dans la pice grise,
en une bouffe d'air tidi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels,
de ppiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et le
claquement d'un fouet au loin.

"Non, dis-je, bien que la tentation ft forte, je ne puis pas,  cause
de M. Seurel. Mais hte-toi. Je t'attendrai avec impatience".

Il fit un geste vague et partit, trs vite, plein d'espoir.

Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitt sa veste
d'alpaga noir, revtu un paletot de pcheur aux vastes poches
boutonnes, un chapeau de paille et de courtes jambires vernies pour
serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut gure surpris
de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui lui
rpta trois fois que les gars avaient dit:

"S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher!"

Et il commanda:

"Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les dnicher
 notre tour... Pourras-tu marcher jusque-l, Franois?"

J'affirmai que oui et nous partmes.

Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui servirait
d'appeau... C'est--dire que, connaissant les futaies o se trouvaient
les dnicheurs, il devait de temps  autre crier  toute voix:

"Hop! Hola! Giraudat! Delouche! O tes-vous?... Y en a-t-il?... En
avez-vous trouv?..."

Quant  moi, je fus charg,  mon vif plaisir, de suivre la lisire est
du bois, pour le cas o les coliers fugitifs chercheraient  s'chapper
de ce ct.

Or dans le plan rectifi par le bohmien et que nous avions maintes fois
tudi avec Meaulnes, il semblait qu'un chemin  un trait, un chemin de
terre, partit de cette lisire du bois pour aller dans la direction du
Domaine. Si j'allais le dcouvrir ce matin!... Je commenai  me
persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir
perdu...

La merveilleuse promenade!... Ds que nous emes pass le Glacis et
contourn le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on
et dit qu'il partait en guerre--je crois bien qu'il avait mis dans sa
poche un vieux pistolet--et ce tratre de Moucheboeuf.

Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientt  la lisire du bois--
seul  travers la campagne pour la premire fois de ma vie comme une
patrouille que son caporal a perdue.

Me voici, j'imagine, prs de ce bonheur mystrieux que Meaulnes a
entrevu un jour. Toute la matine est  moi pour explorer la lisire du
bois, l'endroit le plus frais et le plus cach du pays, tandis que mon
grand frre aussi est parti  la dcouverte. C'est comme un ancien lit
de ruisseau. Je passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais
pas le nom mais qui doivent tre des aulnes. J'ai saut tout  l'heure
un chalier au bout de la sente, et je me suis trouv dans cette grande
voie d'herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les
orties, crasant les hautes valrianes.

Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de sable fin.
Et dans le silence, j'entends un oiseau--je m'imagine que c'est un
rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils ne chantent que le
soir--un oiseau qui rpte obstinment la mme phrase: voix de la
matine, parole dite sous l'ombrage, invitation dlicieuse au voyage
entre les aulnes. Invisible, entt, il semble m'accompagner sous la
feuille.

Pour la premire fois me voil, moi aussi, sur le chemin de l'aventure.
Ce ne sont plus des coquilles abandonnes par les eaux que je cherche,
sous la direction de M. Seurel, ni les orchis que le matre d'cole ne
connaisse pas, ni mme, comme cela nous arrivait souvent dans le champ
du pre Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d'un
grillage, enfouie sous tant d'herbes folles qu'il fallait chaque fois
plus de temps pour la retrouver... Je cherche quelque chose de plus
mystrieux encore. C'est le passage dont il est question dans les
livres, l'ancien chemin obstru, celui dont le prince harass de fatigue
n'a pu trouver l'entre. Cela se dcouvre  l'heure la plus perdue de la
matine, quand on a depuis longtemps oubli qu'il va tre onze heures,
midi... Et soudain, en cartant, dans le feuillage profond, les
branches, avec ce geste hsitant des mains  hauteur du visage
ingalement cartes, on l'aperoit comme une longue avenue sombre dont
la sortie est un rond de lumire tout petit.

Mais tandis que j'espre et m'enivre ainsi, voici que brusquement je
dbouche dans une sorte de clairire, qui se trouve tre tout simplement
un pr. Je suis arriv sans y penser  l'extrmit des Communaux, que
j'avais toujours imagine infiniment loin. Et voici  ma droite, entre
des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la maison du garde.
Deux paires de bas schent sur l'appui de la fentre. Les annes
passes, lorsque nous arrivions  l'entre du bois, nous disions
toujours, en montrant un point de lumire tout au bout de l'immense
alle noire: "C'est l-bas la maison du garde; la maison de Baladier".
Mais jamais nous n'avions pouss jusque l. Nous entendions dire
quelquefois, comme s'il se ft agi d'une expdition extraordinaire: "Il
a t jusqu' la maison du garde!..."

Cette fois, je suis all jusqu' la maison de Baladier, et je n'ai rien
trouv.

Je commenais  souffrir de ma jambe fatigue et de la chaleur que je
n'avais pas sentie jusque-l; je craignais de faire tout seul le chemin
du retour, lorsque j'entendis prs de moi l'appeau de M. Seurel, la voix
de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient...

Il y avait l une troupe de six grands gamins, o, seul, le tratre
Moucheboeuf avait l'air triomphant. C'tait Giraudat, Auberger, Delage
et d'autres... Grce  l'appeau, on avait pris les uns grimps dans un
merisier isol au milieu d'une clairire; les autres en train de
dnicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis,  la
blouse crasseuse, avait cach les petits dans son estomac, entre sa
chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'taient enfuis 
l'approche de M. Seurel: ce devait tre Delouche et le petit Coffin. Ils
avaient d'abord rpondu par des plaisanteries  l'adresse de
"Mouchevache!", que rptaient les chos des bois, et celui-ci,
maladroitement, se croyant sr de son affaire, avait rpondu, vex:

"Vous n'avez qu' descendre, vous savez! M. Seurel est l..."

Alors tout s'tait tu subitement; 'avait t une fuite silencieuse 
travers le bois. Et comme ils le connaissaient  fond, il ne fallait pas
songer  les rejoindre. On ne savait pas non plus o le grand Meaulnes
tait pass. On n'avait pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer 
poursuivre les recherches.

Il tait plus de midi lorsque nous reprmes la route de Sainte-Agathe,
lentement, la tte basse, fatigus, terreux. A la sortie du bois,
lorsque nous emes frott et secou la boue de nos souliers sur la route
sche, le soleil commena de frapper dur. Dj ce n'tait plus ce matin
de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l'aprs-midi avaient
commenc. De loin en loin un cop criait, cri dsol! dans les fermes
dsertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous
arrtmes un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui
avaient repris leur travail aprs le djeuner. Ils taient accouds  la
barrire, et M. Seurel leur disait:

"De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons
dans sa chemise. Ils ont fait l dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du
propre!..."

Il me semblait que c'tait de ma dbcle aussi que les ouvriers riaient.
Ils riaient en hochant la tte, mais ils ne donnaient pas tout  fait
tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confirent
mme, lorsque M. Seurel eut repris la tte de la colonne:

"Il y en a un autre qui est pass, un grand, vous savez bien... Il a d
rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l'a fait monter,
il est descendu, plein de terre, tout dchir, ici,  l'entre du chemin
des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce
matin, mais que vous n'tiez pas de retour encore. Et il a continu tout
doucement sa route vers Sainte-Agathe".

En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand
Meaulnes, l'air bris de fatigue. Aux questions de M. Seurel, il
rpondit que lui aussi tait parti  la recherche des coliers
buissonniers. Et  celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en
hochant la tte avec dcouragement:

"Non! rien! rien qui ressemble  a".

Aprs djeuner, dans la classe ferme, noire et vide, au milieu du pays
radieux, il s'assit  l'une des grandes tables et, la tte dans les
bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir,
aprs un long instant de rflexion, comme s'il venait de prendre une
dcision importante, il crivit une lettre  sa mre. Et c'est tout ce
que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de dfaite.



CHAPITRE X

La lessive.

Nous avions escompt trop tt la venue du printemps.

Le lundi soir, nous voulmes faire nos devoirs aussitt aprs quatre
heures comme en plein t, et pour y voir plus clair nous sortmes deux
grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout de suite;
une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous rentrmes en hte. Et de
la grande salle obscurcie, par les larges fentres, nous regardions
silencieusement dans le ciel gris la droute des nuages.

Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poigne de
croise, ne put s'empcher de dire, comme s'il et t fch de sentir
monter en lui tant de regret:

"Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j'tais sur la
route, dans la voiture de la Belle-Etoile.

--Sur quelle route?" demanda Jasmin.

Mais Meaulnes ne rpondit pas.

"Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aim voyager comme cela en
voiture, par la pluie battante, abrit sous un grand parapluie.

--Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta un autre.

--Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, rpondit Meaulnes,
je ne pensais qu' regarder le pays".

Mais lorsque Giraudat,  son tour, demanda de quel pays il s'agissait,
Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit:

"Je sais... Toujours la fameuse aventure!..."

Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme s'il et
t lui-mme un peu dans le secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui
restrent pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au
galop, la blouse releve sur la tte, sous la froide averse.

Jusqu'au jeudi suivant le temps resta  la pluie. Et ce jeudi-l fut
plus triste encore que le prcdent. Toute la campagne tait baigne
dans une sorte de brume glace comme aux plus mauvais jours de l'hiver.

Millie, trompe par le beau soleil de l'autre semaine, avait fait faire
la lessive, mais il ne fallait pas songer  mettre scher le linge sur
les haies du jardin, ni mme sur des cordes dans le grenier, tant l'air
tait humide et froid.

En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'ide d'tendre sa lessive
dans les classes, puisque c'tait jeudi, et de chauffer le pole 
blanc. Pour conomiser les feux de la cuisine et de la salle  manger,
on ferait cuire les repas sur le pole et nous nous tiendrions toute la
journe dans la grande salle du Cours.

Au premier instant,--j'tais si jeune encore!--je considrai cette
nouveaut comme une fte.

Morne fte!... Toute la chaleur du pole tait prise par la lessive et
il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et
mollement une petite pluie d'hiver. C'est l pourtant que ds neuf
heures du matin, dvor d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les
barreaux du grand portail, o nous regardmes, au haut du bourg, sur les
Quatre-Routes, le cortge d'un enterrement venu du fond de la campagne.
Le cercueil, amen dans une charrette  boeufs, tait dcharg et pos
sur une dalle, au pied de la grande croix o le boucher avait aperu
nagure les sentinelles du bohmien! O tait-il maintenant, le jeune
capitaine qui si bien menait l'abordage?... Le cur et les chantres
vinrent comme c'tait l'usage au-devant du cercueil pos l, et les
tristes chants arrivaient jusqu' nous. Ce serait l, nous le savions,
le seul spectacle de la journe, qui s'coulerait tout entire comme une
eau jaunie dans un caniveau.

"Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais prparer mon bagage.
Apprends-le, Seurel: j'ai crit  ma mre jeudi dernier, pour lui
demander de finir mes tudes  Paris. C'est aujourd'hui que je pars".

Il continuait  regarder vers le bourg, les mains appuyes aux barreaux,
 la hauteur de sa tte. Inutile de demander si sa mre, qui tait riche
et lui passait toutes ses volonts, lui avait pass celle-l. Inutile
aussi de demander pourquoi soudainement il dsirait s'en aller 
Paris!...

Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter
ce cher pays de Sainte-Agathe d'o il tait parti pour son aventure.
Quant  moi, je sentais monter une dsolation violente que je n'avais
pas sentie d'abord.

"Pques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un soupir.

--Ds que tu l'auras trouve l-bas, tu m'criras, n'est-ce pas?
demandai-je.

--C'est promis, bien sr. N'es-tu pas mon compagnon et mon frre?..."

Et il me posa la main sur l'paule.

Peu  peu je comprenais que c'tait bien fini, puisqu'il voulait
terminer ses tudes  Paris; jamais plus je n'aurais avec moi mon grand
camarade.

Il n'y avait d'espoir, pour nous runir, qu'en cette maison de Paris o
devait se retrouver la trace de l'aventure perdue... Mais de voir
Meaulnes lui-mme si triste, quel pauvre espoir c'tait l pour moi!

Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra trs tonn, mais se
rendit bien vite aux raisons d'Augustin; Millie, femme d'intrieur, se
dsola surtout  la pense que la mre de Meaulnes verrait notre maison
dans un dsordre inaccoutum... La malle, hlas! fut bientt faite. Nous
cherchmes sous l'escalier ses souliers des dimanches; dans l'armoire,
un peu de linge; puis ses papiers et ses livres d'cole--tout ce qu'un
jeune homme de dix-huit ans possde au monde.

A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle djeuna au caf
Daniel en compagnie d'Augustin, et l'emmena sans donner presque aucune
explication, ds que le cheval fut affen et attel. Sur le seuil, nous
leur dmes au revoir; et la voiture disparut au tournant des Quatre-
Routes.

Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la froide
salle  manger, remettre en ordre ce qui avait t drang. Quant  moi,
je me trouvai, pour la premire fois depuis de longs mois, seul en face
d'une longue soire de jeudi--avec l'impression que, dans cette vieille
voiture, mon adolescence venait de s'en aller pour toujours.



CHAPITRE XI

Je trahis...

Que faire?

Le temps s'levait un peu. On et dit que le soleil allait se montrer.

Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De
temps  autre mon pre traversait la cour, pour remplir un seau de
charbon dont il bourrait le pole. J'apercevais les linges blancs pendus
aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit
transform en schoir, pour m'y trouver en tte--tte avec l'examen de
la fin de l'anne, ce concours de l'Ecole Normale qui devait tre
dsormais ma seule proccupation.

Chose trange:  cet ennui qui me dsolait se mlait comme une sensation
de libert. Meaulnes parti, toute cette aventure termine et manque, il
me semblait du moins que j'tais libr de cet trange souci, de cette
occupation mystrieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le
monde. Meaulnes parti, je n'tais plus son compagnon d'aventures, le
frre de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil
aux autres. Et cela tait facile et je n'avais qu' suivre pour cela mon
inclination la plus naturelle.

Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un
ficelle, puis lchant en l'air trois marrons attachs qui retombrent
dans la cour. Mon dsoeuvrement tait si grand que je pris plaisir  lui
relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre ct du mur.

Soudain je le vis abandonner ce jeu puril pour courir vers un tombereau
qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de
grimper par derrire sans mme que la voiture s'arrtt. Je
reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin
conduisait; le gros Boujardon tait debout. Ils revenaient du pr.

"Viens avec nous, Franois!" cria Jasmin, qui devait savoir dj que
Meaulnes tait parti.

Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me
tins comme les autres, debout, appuy contre un des montants du
tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche...

Nous sommes maintenant dans l'arrire-boutique, chez la bonne femme qui
est en mme temps picire et aubergiste. Un rayon de soleil glisse 
travers la fentre basse sur les botes en fer-blanc et sur les tonneaux
de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fentre et
tourn vers nous, avec un gros rire d'homme pteux, il mange des
biscuits  la cuiller. A la porte de la main, sur un tonneau, la bote
est ouverte et entame. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une
sorte d'intimit de mauvais aloi s'est tablie entre nous. Jasmin et
Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma
vie a chang tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis
trs longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais
finie.

Le petit Roy a dnich sous une planche une bouteille de liqueur
entame. Delouche nous offre  chacun la goutte, mais il n'y a qu'un
verre et nous buvons tous dans le mme. On me sert le premier avec un
peu de condescendance, comme si je n'tais pas habitu  ces moeurs de
chasseurs et de paysans... Cela me gne un peu. Et comme on vient 
parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gne et
retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la
raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est
fini maintenant de ses aventures ici?...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet
que j'attendais.

Mes compagnons, en bons villageois que rien n'tonne, ne sont pas
surpris pour si peu.

"C'tait une noce, quoi!" dit Boujardon.

Delouche en a vu une,  Prveranges, qui tait plus curieuse encore.

Le chteau? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont
entendu parler.

Le jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son
anne de service.

"Il aurait d, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son
plan au lieu de confier cela  un bohmien!..."

Emptr dans mon insuccs, je veux profiter de l'occasion pour exciter
leur curiosit: je me dcide  expliquer qui tait ce bohmien; d'o il
venait; son trange destine... Boujardon et Delouche ne veulent rien
entendre: "C'est celui-l qui a tout fait. C'est lui qui a rendu
Meaulnes insociable, Meaulnes qui tait un si brave camarade! C'est lui
qui a organis toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes,
aprs nous avoir tous embrigads comme un bataillon scolaire..."

"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tte 
petits coups, j'ai rudement bien fait de le dnoncer aux gendarmes. En
voil un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!..."

Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourn
si nous n'avions pas considr l'affaire d'une faon si mystrieuse et
si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu...

Mais soudain, tandis que je suis absorb dans ces rflexions, il se fait
du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon
de goutte derrire un tonneau; le gros Boujardon dgringole du haut de
sa fentre, met le pied sur une bouteille vide et poussireuse qui
roule, et manque deux fois de s'taler. Le petit Roy les pousse par
derrire, pour sortir plus vite,  demi suffoqu de rire.

Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous
traversons la cour et nous grimpons par une chelle dans un grenier 
foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres--rien!...

"Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentre si tt", dit Jasmin tout
bas.

Je comprends, maintenant seulement, que nous tions l en fraude, 
voler des gteaux et de la liqueur. Je suis du comme ce naufrag qui
croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'tait un
singe. Je ne songe plus qu' quitter ce grenier, tant ces aventures-l
me dplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par
derrire, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve
dans la rue mouille, boueuse, o se reflte la lueur du caf Daniel.

Je ne suis pas fier de ma soire. Me voici aux Quatre-Routes. Malgr
moi, tout d'un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel
qui me sourit, un dernier signe de la main--et la voiture disparat...

Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui
tait si tragique et si beau. Dj tout me parat moins facile. Dans la
grande classe o l'on m'attend pour dner, de brusques courants d'air
traversent la maigre tideur que rpand le pole. Je grelotte, tandis
qu'on me reproche mon aprs-midi de vagabondage. Je n'ai pas mme, pour
rentrer dans la rgulire vie passe, la consolation de prendre place 
table et de retrouver mon sige habituel. On n'a pas mis la table ce
soir-l; chacun dne sur ses genoux, o il peut, dans la salle de classe
obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le pole, qui
devait tre la rcompense de ce jeudi pass dans l'cole, et qui a brl
sur les cercles rougis.

Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour touffer
le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux
fois je me suis veill, au milieu de la nuit, croyant entendre, la
premire fois, le craquement du lit voisin, o Meaulnes avait coutume de
se retourner brusquement d'une seule pice, et, l'autre fois, son pas
lger de chasseur aux aguets,  travers les greniers du fond...



CHAPITRE XII

Les trois lettres de Meaulnes.

De toute ma vie je n'ai reu que trois lettres de Meaulnes. Elles ont
encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que
je les relis la mme tristesse que nagure.

La premire m'arriva ds le surlendemain de son dpart.

"Mon cher Franois,

"Aujourd'hui, ds mon arrive  Paris, je suis all devant la maison
indique. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y aura jamais
personne.

"La maison que disait Frantz est un petit htel  un tage. La chambre
de Mlle de Galais doit tre au premier. Les fentres du haut sont les
plus caches par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les voit
trs bien. Tous les rideaux sont ferms et il faudrait tre fou pour
esprer qu'un jour, entre ces rideaux tirs, le visage d'Yvonne de
Galais puisse apparatre.

"C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu dans les arbres dj
verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient
indfiniment.

"Pendant prs de deux heures, je me suis promen de long en large sous
les fentres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrt pour
boire, de faon  n'tre pas pris pour un bandit qui veut faire un
mauvais coup. Puis j'ai repris ce guet sans espoir.

"La nuit est venue. Les fentres se sont allumes un peu partout mais
non pas dans cette maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant
Pques approche.

"Au moment o j'allais partir une jeune fille, ou une jeune femme--je
ne sais--est venue s'asseoir sur un des bancs mouills de pluie. Elle
tait vtue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je suis
parti, elle tait encore l, immobile malgr le froid du soir, 
attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de
fous comme moi.

Augustin"

Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de
Pques et durant tous les jours qui suivirent--jours o il semble, tant
ils sont calmes aprs la grande fivre de Pques, qu'il n'y ait plus
qu' attendre l't. Juin ramena le temps des examens et une terrible
chaleur dont la bue suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle
de vent la vnt dissiper. La nuit n'apportait aucune fracheur et par
consquent aucun rpit  ce supplice. C'est durant cet insupportable
mois de juin que je reus la deuxime lettre du grand Meaulnes.

"Juin 189...

"Mon cher ami,

"Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. La
douleur, que je n'avais presque pas sentie tout de suite, monte depuis
ce temps.

"Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce banc, guettant, rflchissant,
esprant malgr tout.

"Hier aprs dner, la nuit tait noire et touffante. Des gens causaient
sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages, verdis
par les lumires, les appartements des seconds, des troisimes tages
taient clairs.  et l, une fentre que l't avait ouverte toute
grande... On voyait la lampe allume sur la table, refoulant  peine
autour d'elle la chaude obscurit de juin; on voyait presque jusqu'au
fond de la pice... Ah! si la fentre noire d'Yvonne de Galais s'tait
allume aussi, j'aurais os, je crois, monter l'escalier, frapper,
entrer...

"La jeune fille de qui je t'ai parl tait l encore, attendant comme
moi. Je pensai qu'elle devait connatre la maison et je l'interrogeai:

"--Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans cette maison, une jeune
fille et son frre venaient passer les vacances. Mais j'ai appris que le
frre avait fui le chteau de ses parents sans qu'on puisse jamais le
retrouver, et le jeune fille s'est marie. C'est ce qui vous explique
que l'appartement soit ferm".

"Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds butaient sur le trottoir et
je manquais tomber. La nuit--c'tait la nuit dernire--lorsqu'enfin
les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser
dormir, j'ai commenc d'entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils ne
passaient que loin en loin. Mais quand l'un tait pass, malgr moi,
j'attendais l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur
l'asphalte... Et cela rptait: c'est la ville dserte, ton amour perdu,
la nuit interminable, l't, la fivre...

"Seurel, mon ami, je suis dans une grande dtresse.

Augustin"

Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne me disait
ni pourquoi il tait rest si longtemps silencieux, ni ce qu'il comptait
faire maintenant. J'eus l'impression qu'il rompait avec moi, parce que
son aventure tait finie, comme il rompait avec son pass. J'eus beau
lui crire, en effet, je ne reus plus de rponse. Un mot de
flicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En
septembre je sus par un camarade d'cole qu'il tait venu en vacances
chez sa mre  La Fert-d'Angillon. Mais nous dmes, cette anne l,
invits par mon oncle Florentin du Vieux-Nanay, passer chez lui les
vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le voir.

A la rentre, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'tais
remis avec une morne ardeur  prparer le Brevet Suprieur, dans
l'espoir d'tre nomm instituteur l'anne suivante, sans passer par
l'Ecole Normale de Bourges, je reus la dernire des trois lettres que
j'aie jamais reues d'Augustin:

"Je passe encore sous cette fentre, crivait-il. J'attends encore, sans
le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches
d'automne, au moment o il va faire nuit, je ne puis me dcider 
rentrer,  fermer les volets de ma chambre, sans tre retourn l-bas,
dans la rue gele.

"Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait  chaque minute
sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du ct de La
Gare, pour voir si son fils qui tait mort ne venait pas.

"Assis sur le banc, grelottant, misrable, je me plais  imaginer que
quelqu'un va me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. Ce
serait-elle. "Je me suis un peu attarde", dirait-elle simplement. Et
toute peine et toute dmence s'vanouissent. Nous entrons dans notre
maison. Ses fourrures sont toutes glaces, sa voilette mouille; elle
apporte avec elle le got de brume du dehors; et tandis qu'elle
s'approche du feu, je vois ses cheveux blonds givrs, son beau profil au
dessin si doux pench vers la flamme...

"Hlas! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derrire. Et la
jeune fille du Domaine perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant
plus rien  lui dire.

"Notre aventure est finie. L'hiver de cette anne est mort comme la
tombe. Peut-tre quand nous mourrons, peut-tre la mort seule nous
donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manque.

"Seurel, je te demandais l'autre jour de penser  moi. Maintenant, au
contraire, il vaut mieux m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

A.M."

Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le prcdent avait t vivant
d'une mystrieuse vie: la place de l'glise sans bohmiens; la cour
d'cole que les gamins dsertaient  quatre heures... la salle de classe
o j'tudiais seul et sans got... En fvrier, pour la premire fois de
l'hiver, la neige tomba, ensevelissant dfinitivement notre roman
d'aventures de l'an pass, brouillant toute piste, effaant les
dernires traces. Et je m'efforai, comme Meaulnes me l'avait demand
dans sa lettre, de tout oublier.





TROISIME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

La baignade.

Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucre sur les cheveux pour
qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours Complmentaire dans les
chemins et crier "A la cornette!" derrire la haie pour narguer la
religieuse qui passe, c'tait la joie de tous les mauvais drles du
pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais drles de cette espce
peuvent trs bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort
sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drle en question a la
figure dj vieillotte et fane, lorsqu'il s'occupe des histoires
louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille
btises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n'est pas encore
dsespr...

C'tait le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi,
mais certainement sans aucun dsir de passer les examens,  suivre le
Cour Suprieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre
temps, il apprenait avec son oncle Dumas le mtier de pltrier. Et
bientt ce Jasmin Delouche, avec Boujardon et un autre garon trs doux,
le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands
lves que j'aimasse  frquenter, parce qu'ils taient "du temps de
Meaulnes".

Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un dsir trs sincre d'tre mon
ami. Pour tout dire, lui qui avait t l'ennemi du grand Meaulnes, il
et voulu devenir le grand Meaulnes de l'cole: tout au moins
regrettait-il peut-tre de n'avoir pas t son lieutenant. Moins lourd
que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait
apport, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais
rpter:

"Il le disait bien, le grand Meaulnes..." ou encore: "Ah! disait le
grand Meaulnes..."

Outre que Jasmin tait plus homme que nous, le vieux petit gars
disposait de trsors d'amusements qui consacraient sur nous sa
supriorit: un chien de race mle, aux longs poils blancs, qui
rpondait au nom agaant de Bcali et rapportait les pierres qu'on
lanait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour aucun autre
sport; une vieille bicyclette achete d'occasion et sur quoi Jasmin nous
faisait quelquefois monter, le soir aprs le cours, mais avec laquelle
il prfrait exercer les filles du pays; enfin et surtout un ne blanc
et aveugle qui pouvait s'atteler  tous les vhicules.

C'tait l'ne de Dumas, mais il le prtait  Jasmin quand nous allions
nous baigner au Cher, en t. Sa mre,  cette occasion, donnait une
bouteille de limonade que nous mettions sous le sige, parmi les
caleons de bains desschs. Et nous partions, huit ou dix grands lves
du Cours, accompagns de M. Seurel, les uns  pied, les autres grimps
dans la voiture  ne, qu'on laissait  la ferme de Grand'Fons, au
moment o le chemin du Cher devenait trop ravin.

J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres dtails une promenade de
ce genre, o l'ne de Jasmin conduisit au Cher nos caleons, nos
bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions  pied par
derrire. On tait au mois d'aot. Nous venions de passer les examens.
Dlivrs de ce souci, il nous semblait que tout l't, tout le bonheur
nous appartenait, et nous marchions sur la route en chantant, sans
savoir quoi ni pourquoi, au dbut d'un bel aprs-midi de jeudi.

Il n'y eut,  l'aller, qu'une ombre  ce tableau innocent. Nous
apermes, marchant devant nous, Gilberte Poquelin. Elle avait la taille
bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et
effront d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et
prit un chemin dtourn, pour aller chercher du lait sans doute. Le
petit Coffin proposa aussitt  Jasmin de la suivre.

"Ce ne serait pas la premire fois que j'irais l'embrasser...", dit
l'autre.

Et il se mit  raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires
grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s'engageait
dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route,
dans la voiture  ne. Une fois l, pourtant, la bande commena 
s'grener. Delouche lui-mme paraissait peu soucieux de s'attaquer
devant nous  la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas  plus de
cinquante mtres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des
petits coups de sifflet galants, puis nous rebroussmes chemin, un peu
mal  l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il
fallut courir. Nous ne chantions plus.

Nous nous dshabillmes et rhabillmes dans les saulaies arides qui
bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du
soleil. Les pieds dans le sable et la vase dessche, nous ne pensions
qu' la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui frachissait
dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine creuse dans la rive mme
du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux
ou trois btes pareilles  des cloportes; mais l'eau tait si claire, si
transparente, que les pcheurs n'hsitaient pas  s'agenouiller, les
deux mains sur chaque bord, pour y boire.

Hlas! ce fut ce jour-l comme les autres fois...

Lorsque, tous habills, nous nous mettions en rond, les jambes croises
en tailleur, pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la
limonade rafrachie, il ne revenait gure  chacun, lorsqu'on avait pri
M. Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui piquait le gosier
et ne faisait qu'irriter la soif. Alors,  tour de rle, nous allions 
la fontaine que nous avions d'abord mprise, et nous approchions
lentement le visage de la surface de l'eau pure. Mais tous n'taient pas
habitus  ces moeurs d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi,
n'arrivaient pas  se dsaltrer: les uns, parce qu'ils n'aimaient pas
l'eau, d'autres, parce qu'ils avaient le gosier serr par la peur
d'avaler un cloporte, d'autres, tromps par la grande transparence de
l'eau immobile et n'en sachant pas calculer exactement la surface, s'y
baignaient la moiti du visage en mme temps que la bouche et aspiraient
crement par le nez une eau qui leur semblait brlante, d'autres enfin
pour toutes ces raisons  la fois... N'importe! il nous semblait, sur
ces bords arides du Cher, que toute la fracheur terrestre tait enclose
en ce lieu. Et maintenant encore, au seul mot de fontaine, prononc
n'importe o, c'est  celle-l, pendant longtemps, que je pense.

Le retour se fit  la brune, avec insouciance d'abord, comme l'aller. Le
chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la route, tait un ruisseau
l'hiver et, l't, un ravin impraticable, coup de trous et de grosses
racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies d'arbres. Une
partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous suivmes, avec M.
Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un sentier doux et sablonneux,
parallle  celui-l, qui longeait la terre voisine. Nous entendions
causer et rire les autres, prs de nous, au-dessous de nous, invisibles
dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d'homme... Au
fate des arbres de la grande haie grsillaient les insectes du soir
qu'on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle
des feuillages. Parfois il en dgringolait un, brusquement, dont le
bourdonnement grinait tout  coup.--Beau soir d't calme!... Retour,
sans espoir mais sans dsir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut
encore Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette quitude...

Au moment o nous arrivions au sommet de la cte,  l'endroit o il
reste deux grosse vieilles pierres qu'on dit tre les vestiges d'un
chteau fort, il en vint  parler des domaines qu'il avait visits et
spcialement d'un domaine  demi abandonn aux environs du Vieux-Nanay:
le domaine des Sablonnires. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit
vaniteusement certains mots et abrge avec prcocit les autres, il
racontait avoir vu quelques annes auparavant, dans la chapelle en ruine
de cette vieille proprit, une pierre tombale sur laquelle taient
gravs ces mots:

Ci-gt le chevalier Galois Fidle  son Dieu,  son Roi,  sa Belle

"Ah! Bah! Tiens!" disait M. Seurel, avec un lger haussement d'paules,
un peu gn du ton que prenait la conversation, mais dsireux cependant
de nous laisser parler comme des hommes.

Alors Jasmin continua de dcrire ce chteau, comme s'il y avait pass sa
vie.

Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nanay, Dumas et lui avaient t
intrigus par la vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des
sapins. Il y avait l, au milieu des bois, tout un ddale de btiments
ruins que l'on pouvait visiter en l'absence des matres. Un jour, un
garde de l'endroit, qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les
avait conduits dans le domaine trange. Mais depuis lors on avait fait
tout abattre; il ne restait plus gure, disait-on, que la ferme et une
petite maison de plaisance. Les habitants taient toujours les mmes: un
vieil officier retrait, demi-ruin, et sa fille.

Il parlait... Il parlait... J'coutai attentivement, sentant sans m'en
rendre compte qu'il s'agissait l d'une chose bien connue de moi,
lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses
extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras,
frapp d'une ide qui ne lui tait jamais venue:

Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est l que Meaulnes--tu sais, le
grand Meaulnes?--avait d aller.

"Mais oui, ajouta-t-il, car je ne rpondais pas, et je me rappelle que
le garde parlait du fils de la maison, un excentrique, qui avait des
ides extraordinaires..."

Je ne l'coutais plus, persuad ds le dbut qu'il avait devin juste et
que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de
s'ouvrir, net et facile comme une route familire, le chemin du Domaine
sans nom.



CHAPITRE II

Chez Florentin.

Autant j'avais t un enfant malheureux et rveur et ferm, autant je
devins rsolu et, comme on dit chez nous, "dcid", lorsque je sentis
que dpendait de moi l'issue de cette grave aventure.

Ce fut, je crois bien,  dater de ce soir-l que mon genou cessa
dfinitivement de me faire mal.

Au Vieux-Nanay, qui tait la commune du domaine des Sablonnires,
habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle
Florentin, un commerant chez qui nous passions quelquefois la fin de
septembre. Libr de tout examen, je ne voulus pas attendre et j'obtins
d'aller immdiatement voir mon oncle. Mais je dcidai de ne rien faire
savoir  Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de
pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet
l'arracher  son dsespoir pour l'y replonger ensuite plus profondment
peut-tre?

Le Vieux-Nanay fut pendant trs longtemps le lieu du monde que je
prfrais, le pays des fins de vacances, o nous n'allions que bien
rarement, lorsqu'il se trouvait une voiture  louer pour nous y
conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la
famille qui habitait l-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie se
faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me
souciais bien de ces fcheries!... Et sitt arriv, je me perdais et
m'battais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une
existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me
ravissaient.

Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient
un garon de mon ge, le cousin Firmin, et huit filles, dont les anes,
Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils
tenaient un trs grand magasin  l'une des entres de ce bourg de
Sologne, devant l'glise--un magasin universel, auquel
s'approvisionnaient tous les chtelains-chasseurs de la rgion, isols
dans la contre perdue,  trente kilomtres de toute gare.

Ce magasin, avec ses comptoirs d'picerie et de rouennerie, donnait par
de nombreuses fentres sur la route et, par la porte vitre, sur la
grande place de l'glise. Mais, chose trange, quoiqu'assez ordinaire
dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la boutique tenait lieu
de plancher.

Par derrire c'taient six chambres, chacune remplie d'une seule et mme
marchandise: la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la
chambre aux lampes... que sais-je? Il me semblait, lorsque j'tais
enfant et que je traversais ce ddale d'objets de bazar, que je n'en
puiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et,  cette poque
encore, je trouvais qu'il n'y avait de vraies vacances que passes en ce
lieu.

La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s'ouvrait sur le
magasin--cuisine o brillaient aux fins de septembre de grandes
flambes de chemine, o les chasseurs et les braconniers qui vendaient
du gibier  Florentin venaient de grand matin se faire servir  boire,
tandis que les petites filles, dj leves, couraient, criaient, se
passaient les unes aux autres du "sent-y-bon" sur leurs cheveux lisss.
Aux murs, de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis
montraient mon pre--on mettait longtemps  le reconnatre en uniforme
--au milieu de ses camarades d'Ecole Normale...

C'est l que se passaient nos matines; et aussi dans la cour o
Florentin faisait pousser des dahlias et levait des pintades; o l'on
torrfiait le caf, assis sur des botes  savon; o nous dballions des
caisses remplies d'objets divers prcieusement envelopps et dont nous
ne savions pas toujours le nom...

Toute la journe, le magasin tait envahi par des paysans ou par les
cochers des chteaux voisins. A la porte vitre s'arrtaient et
s'gouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues
du fond de la campagne. Et de la cuisine nous coutions ce que disaient
les paysannes, curieux de toutes leurs histoires...

Mais le soir, aprs huit heures, lorsqu'avec des lanternes on portait le
foin aux chevaux dont la peau fumait dans l'curie--tout le magasin
nous appartenait!

Marie-Louise, qui tait l'ane de mes cousines mais une des plus
petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la
boutique; elle nous encourageait  venir la distraire. Alors, Firmin et
moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande
boutique, sous les lampes d'auberge, tournant les moulins  caf,
faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin allait
chercher dans les greniers, car la terre battue invitait  la danse,
quelque vieux trombone plein de vert-de-gris...

Je rougis encore  l'ide que, les annes prcdentes, Mlle de Galais
et pu venir  cette heure et nous surprendre au milieu de ces
enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombe de la nuit, un soir
de ce mois d'aot, tandis que je causais tranquillement avec Marie-
Louise et Firmin, que je la vis pour la premire fois...

Ds le soir de mon arrive au Vieux-Nanay, j'avais interrog mon oncle
Firmin sur le Domaine des Sablonnires.

"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les
acqureurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux btiments pour
agrandir leurs terrains de chasse; la cour d'honneur n'est plus
maintenant qu'une lande de bruyres et d'ajoncs. Les anciens possesseurs
n'ont gard qu'une petite maison d'un tage et la ferme. Tu auras bien
l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est elle-mme qui vient
faire ses provisions, tantt en selle, tantt en voiture, mais toujours
avec le mme cheval, le vieux Blisaire... C'est un drle d'quipage!"

J'tais si troubl que je ne savais plus quelle question poser pour en
apprendre davantage.

"Ils taient riches, pourtant?"

--Oui, Monsieur de Galais donnait des ftes pour amuser son fils, un
garon trange, plein d'ides extraordinaires. Pour le distraire, il
imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars
de Paris et d'ailleurs...

"Toutes les Sablonnires taient en ruine, madame de Galais prs de sa
fin, qu'ils cherchaient encore  l'amuser et lui passaient toutes ses
fantaisies. C'est l'hiver dernier--non, l'autre hiver, qu'ils ont fait
leur plus grande fte costume. Ils avaient invit moiti gens de Paris
et moiti gens de campagne. Ils avaient achet ou lou des quantits
d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour
amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on
ftait l ses fianailles. Mais il tait bien trop jeune. Et tout a
cass d'un coup; il s'est sauv; on ne l'a jamais revu... La chtelaine
morte, mademoiselle de Galais est reste soudain toute seule avec son
pre, le vieux capitaine de vaisseau.

--N'est-elle pas marie? demandai-je enfin.

--Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un prtendant?"

Tout dconcert, je lui avouai aussi brivement, aussi discrtement que
possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-tre, en serait
un.

"Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas  la fortune, c'est
un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle  monsieur de Galais? Il
vient encore quelquefois jusqu'ici chercher du petit plomb pour la
chasse. Je lui fais toujours goter ma vieille eau-de-vie de marc".

Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et moi-mme
je ne me htai pas de prvenir Meaulnes. Tant d'heureuses chances
accumules m'inquitaient un peu. Et cette inquitude me commandait de
ne rien annoncer  Meaulnes que je n'eusse au moins vu la jeune fille.

Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le dner, la
nuit commenait  tomber; une brume frache, plutt de septembre que
d'aot, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin
vide d'acheteurs un instant, nous tions venus voir Marie-Louise et
Charlotte. Je leur avais confi le secret qui m'amenait au Vieux-Nanay
 cette date prmature. Accouds sur le comptoir ou assis les deux
mains  plat sur le bois cir, nous nous racontions mutuellement ce que
nous savions de la mystrieuse jeune fille--et cela se rduisait  fort
peu de chose--lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tte.

"La voici, c'est elle", dirent-ils  voix basse.

Quelques secondes aprs, devant la porte vitre, s'arrtait l'trange
quipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de
petites galeries moules, comme nous n'en avons jamais vu dans cette
contre; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter
quelque herbe sur la route, tant il baissait la tte pour marcher; et
sur le sige--je le dis dans la simplicit de mon coeur, mais sachant
bien ce que je dis--la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-tre
jamais eu au monde.

Jamais je ne vis tant de grce s'unir  tant de gravit. Son costume lui
faisait la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau
marron, qu'elle enleva en entrant, tait jet sur ses paules. C'tait
la plus grave des jeunes filles, la plus frle des femmes. Une lourde
chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, dlicatement
dessin, finement model. Sur son teint trs pur, l't avait pos deux
taches de rousseur... Je ne remarquai qu'un dfaut  tant de beaut: aux
moments de tristesse, de dcouragement ou seulement de rflexion
profonde, ce visage si pur se marbrait lgrement de rouge, comme il
arrive chez certains malades gravement atteints sans qu'on le sache.
Alors toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place  une
sorte de piti d'autant plus dchirante qu'elle surprenait davantage.

Voil du moins ce que je dcouvrais, tandis qu'elle descendait lentement
de voiture et qu'enfin Marie-Louise, me prsentant avec aisance  la
jeune fille, m'engageait  lui parler.

On lui avana une chaise cire et elle s'assit, adosse au comptoir,
tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connatre et aimer
le magasin. Ma tante Julie, aussitt prvenue, arriva, et, le temps
quelle parla, sagement, les mains croises sur son ventre, hochant
doucement sa tte de paysanne-commerante coiffe d'un bonnet blanc,
retarda le moment--qui me faisait trembler un peu--o la conversation
s'engagerait avec moi...

Ce fut trs simple.

"Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientt instituteur?"

Ma tante allumait au-dessus de nos ttes la lampe de porcelaine qui
clairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la
jeune fille, ses yeux bleus si ingnus, et j'tais d'autant plus surpris
de sa voix si nette, si srieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses
yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la rponse,
et elle tenait sa lvre un peu mordue.

"J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait!
J'enseignerais les petits garons, comme votre mre..."

Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parl de moi.

"C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi
polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel
mrite ai-je  les aimer?...

"Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas? chicaniers et
avares. Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de
cahiers trop chers ou d'enfants qui n'apprennent pas... Eh bien, je me
dbattrais avec eux et ils m'aimeraient tout de mme. Ce serait beaucoup
plus difficile..."

Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard
bleu, immobile.

Nous tions gns tous les trois par cette aisance  parler des choses
dlicates, de ce qui est secret, subtil, et dont on ne parle bien que
dans les livres. Il y eut un instant de silence; et lentement une
discussion s'engagea...

Mais avec une sorte de regret et d'animosit contre je ne sais quoi de
mystrieux dans sa vie, la jeune demoiselle poursuivit:

"Et puis j'apprendrais aux garons  tre sages, d'une sagesse que je
sais. Je ne leur donnerais pas le dsir de courir le monde, comme vous
le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-matre. Je
leur enseignerais  trouver le bonheur qui est tout prs d'eux et qui
n'en a pas l'air..."

Marie-Louise et Firmin taient interdits comme moi. Nous restions sans
mot dire. Elle sentit notre gne et s'arrta, se mordit la lvre, baissa
la tte et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous:

"Ainsi, dit-elle, il y a peut-tre quelque grand jeune homme fou qui me
cherche au bout du monde, pendant que je suis ici, dans le magasin de
madame Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m'attend 
la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans
doute?..."

De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il tait temps de
dire, en riant aussi:

"Et peut-tre que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi?"

Elle me regardait vivement.

A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes entrrent
avec des paniers:

"Venez dans la 'salle  manger', vous serez en paix", nous dit ma tante
en poussant la porte de la cuisine.

Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitt, ma tante
ajouta:

"Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, auprs du feu".

Il y avait toujours, mme au mois d'aot, dans la grande cuisine, un
ternel fagot de sapins qui flambait et craquait. L aussi une lampe de
porcelaine tait allume et un vieillard au doux visage, creus et ras,
presque toujours silencieux comme un homme accabl par l'ge et les
souvenirs, tait assis auprs de Florentin devant deux verres de marc.

Florentin salua:

"Franois! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s'il y
avait eu entre nous une rivire ou plusieurs hectares de terrain, je
viens d'organiser un aprs-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi
prochain. Les uns chasseront, les autres pcheront, les autres
danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous viendrez 
cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrang...

"Et, Franois! ajouta-t-il comme s'il y et seulement pens, tu pourras
amener ton ami, monsieur Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il
s'appelle?"

Mlle de Galais s'tait leve, soudain devenue trs ple. Et,  ce moment
prcis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine
singulier, prs de l'tang, lui avait dit son nom...

Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus
clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente
secrte que la mort seule devait briser et une amiti plus pathtique
qu'un grand amour.

... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait  la porte de
la petite chambre que j'habitais dans la cour aux pintades. Il faisait
nuit encore et j'eus grand'peine  retrouver mes affaires sur la table
encombre de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints
toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de
mon arrive. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et
ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait  peine
lorsque je partis. Mais ma journe devait tre longue: j'allais d'abord
djeuner  Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolonge et,
poursuivant ma course, je devais arriver avant le soir  la Fert-
d'Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.



CHAPITRE III

Une apparition.

Je n'avais jamais fait de longue course  bicyclette. Celle-ci tait la
premire. Mais, depuis longtemps, malgr mon mauvais genou, en cachette,
Jasmin m'avait appris  monter. Si dj pour un jeune homme ordinaire la
bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas
sembler  un pauvre garon comme moi, qui nagure encore tranais
misrablement la jambe, tremp de sueur, ds le quatrime kilomtre!...
Du haut des ctes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages;
dcouvrir comme  coups d'ailes les lointains de la route qui s'cartent
et fleurissent  votre approche, traverser un village dans l'espace d'un
instant et l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En rve seulement
j'avais connu jusque-l course aussi charmante, aussi lgre. Les ctes
mmes me trouvaient plein d'entrain. Car c'tait, il faut le dire, le
chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi...

"Un peu avant l'entre du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il
dcrivait son village, on voit une grande roue  palettes que le vent
fait tourner..." Il ne savait pas  quoi elle servait, ou peut-tre
feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosit davantage.

C'est seulement au dclin de cette journe de fin d'aot que j'aperus,
tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait
monter l'eau pour une mtairie voisine. Derrire les peupliers du pr se
dcouvraient dj les premiers faubourgs. A mesure que je suivais le
grand dtour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le
paysage s'panouissait et s'ouvrait... Arriv sur le pont, je dcouvris
enfin la grand'rue du village.

Des vaches paissaient, caches dans les roseaux de la prairie et
j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux
mains sur mon guidon, je regardais le pays o j'allais porter une si
grave nouvelle. Les maisons, o l'on entrait en passant sur un petit
pont de bois, taient toutes alignes au bord d'un foss qui descendait
la rue, comme autant de barques, voiles cargues, amarres dans le calme
du soir. C'tait l'heure o dans chaque cuisine on allume un feu.

Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant
de paix commencrent  m'enlever tout courage. A point pour aggraver ma
soudaine faiblesse, je me rappelai que la tante Moinel habitait l, sur
une petite place de La Fert-d'Angillon.

C'tait une de mes grand'tantes. Tous ses enfants taient morts et
j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garon qui
allait tre instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier,
l'avait suivi de prs. Et ma tante tait reste toute seule dans sa
bizarre petite maison o les tapis taient faits d'chantillons cousus,
les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier--mais o
les murs taient tapisss de vieux diplmes, de portraits de dfunts, de
mdaillons en boucles de cheveux morts.

Avec tant de regrets et de deuil, elle tait la bizarrerie et la bonne
humeur mmes. Lorsque j'eus dcouvert la petite place o se tenait sa
maison, je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je
l'entendis tout au bout des trois pices en enfilade pousser un petit
cri suraigu:

"Eh l! Mon Dieu!"

Elle renversa son caf dans le feu-- cette heure-l comment pouvait-
elle faire du caf?--et elle apparut... Trs cambre en arrire, elle
portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le fate de la tte,
tout en haut de son front immense et caboss o il y avait de la femme
mongole et de la Hottentote; et elle riait  petits coups, montrant le
reste de ses dents trs fines.

Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement,
htivement, une main que j'avais derrire le dos. Avec un mystre
parfaitement inutile puisque nous tions tous les deux seuls, elle me
glissa une petite pice que je n'osai pas regarder et qui devait tre de
un franc... Puis comme je faisais mine de demander des explications ou
de la remercier, elle me donna une bourrade en criant:

"Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est!"

Elle avait toujours t pauvre, toujours empruntant, toujours dpensant.

"J'ai toujours t bte et toujours malheureuse", disait-elle sans
amertume mais de sa voix de fausset.

Persuade que les sous me proccupaient comme elle, la brave femme
n'attendait pas que j'eusse souffl pour me cacher dans la main ses trs
minces conomies de la journe. Et par la suite c'est toujours ainsi
qu'elle m'accueillit.

Le dner fut aussi trange-- la fois triste et bizarre--que l'avait
t la rception. Toujours une bougie  porte de la main, tantt elle
l'enlevait, me laissant dans l'ombre, et tantt la posait sur la petite
table couverte de plats et de vases brchs ou fendus.

"Celui-l, disait-elle, les Prussiens lui ont cass les anses, en
soixante-dix, parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter".

Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase  la tragique
histoire, que nous avions dn et couch l jadis. Mon pre m'emmenait
dans l'Yonne, chez un spcialiste qui devait gurir mon genou. Il
fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me
souvins du triste dner de jadis, de toutes les histoires du vieux
greffier accoud devant sa bouteille de boisson rose.

Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Aprs le dner, assise
devant le feu, ma grand'tante avait pris mon pre  part pour lui
raconter une histoire de revenants: "Je me retourne... Ah! mon pauvre
Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise..." Elle passait
pour avoir la tte farcie de ces sornettes terrifiantes.

Et voici que ce soir-l, le dner fini, lorsque, fatigu par la
bicyclette, je fus couch dans la grande chambre avec une chemine de
nuit  carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir  mon chevet et
commena de sa voix la plus mystrieuse et la plus pointue:

"Mon pauvre Franois, il faut que je te raconte  toi ce que je n'ai
jamais dit  personne..."

Je pensai:

"Mon affaire est bonne, me voil terroris pour toute la nuit, comme il
y a dix ans!..."

Et j'coutai. Elle hochait la tte, regardant droit devant soi comme si
elle se ft racont l'histoire  elle-mme:

"Je revenais d'une fte avec Moinel. C'tait le premier mariage o nous
allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest; et j'y
avais rencontr ma soeur Adle que je n'avais pas vue depuis quatre ans!
Un vieil ami de Moinel, trs riche, l'avait invit  la noce de son
fils, au domaine des Sablonnires. Nous avions lou une voiture. Cela
nous avait cot bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures
du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument
personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup devant nous, sur la
route? Un petit homme, un petit jeune homme arrt, beau comme le jour,
qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous
approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que
cela faisait peur!...

"Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; je croyais
que c'tait le Bon Dieu!... Je lui dis:

"--Regarde! C'est une apparition!

"Il me rpond tout bas, furieux:

"--Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde..."

"Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est arrt... De prs, cela
avait une figure ple, le front en sueur, un bret sale et un pantalon
long. Nous entendmes sa voix, qui disait:

"--Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauve
et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture,
monsieur et madame?"

"Aussitt nous l'avons fait monter. A peine assise, elle a perdu
connaissance. Et devines-tu  qui nous avions affaire? C'tait la
fiance du jeune homme des Sablonnires, Frantz de Galais, chez qui nous
tions invits aux noces!

--Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiance s'est
sauve!

--Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu
de noces. Puisque cette pauvre folle s'tait mis dans la tte mille
folies qu'elle nous a expliques. C'tait une des filles d'un pauvre
tisserand. Elle tait persuade que tant de bonheur tait impossible,
que le jeune homme tait trop jeune pour elle; que toutes les merveilles
qu'il lui dcrivait taient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu
la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa
soeur dans le jardin de l'Archevch  Bourges, malgr le froid et le
grand vent. Le jeune homme, par dlicatesse certainement en parce qu'il
aimait la cadette, tait plein d'attentions pour l'ane. Alors ma folle
s'est imagin je ne sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un
fichu  la maison; et l, pour tre sre de n'tre pas suivie, elle a
revtu des habits d'homme et s'est enfuie  pied sur la route de Paris.

"Son fianc a reu d'elle une lettre o elle lui dclarait qu'elle
allait rejoindre un jeune homme qu'elle aimait. Et ce n'tait pas
vrai...

"--Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si
j'tais sa femme". Oui, mon imbcile, mais en attendant, il n'avait pas
du tout l'ide d'pouser sa soeur: il s'est tir une balle de pistolet;
on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais retrouv son corps.

--Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille?

--Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui avons
donn  manger et elle a dormi auprs du feu quand nous avons t de
retour. Elle est reste chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le
jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes,
arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui
a recoll toute la tapisserie que tu vois l. Et depuis son passage les
hirondelles nichent dehors. Mais, le soir,  la tombe de la nuit, son
ouvrage fini, elle trouvait toujours un prtexte pour aller dans la
cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, mme quand il gelait
 pierre fendre. Et on la dcouvrait l, debout, pleurant de tout son
coeur.

"--Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons?

"--Rien, madame Moinel!"

"--Et elle rentrait.

"Les voisins disaient:

"--Vous avez trouv un bien petit jolie petite bonne, madame Moinel.

"Malgr nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris,
au mois de mars; je lui ai donn des robes qu'elle a retailles, Moinel
lui a pris son billet  la gare et donn un peu d'argent.

"Elle ne nous a pas oublis; elle est couturire  Paris auprs de
Notre-Dame; elle nous crit encore pour nous demander si nous ne savons
rien des Sablonnires. Une bonne fois, pour la dlivrer de cette ide,
je lui ai rpondu que le domaine tait vendu, abattu, le jeune homme
disparu pour toujours et la jeune fille marie. Tout cela doit tre
vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine crit bien moins
souvent..."

Ce n'tait pas une histoire de revenants que racontait la tante Moinel
de sa petite voix stridente si bien faite pour les raconter. J'tais
cependant au comble du malaise. C'est que nous avions jur  Frantz le
bohmien de le servir comme des frres et voici que l'occasion m'en
tait donne...

Or, tait-ce le moment de gter la joie que j'allais porter  Meaulnes
le lendemain matin, et de lui dire ce que je venais d'apprendre? A quoi
bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible? Nous avions en
effet l'adresse de la jeune fille; mais o chercher le bohmien qui
courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je.
Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait ce
Frantz romanesque! Et je rsolus de ne rien dire tant que je n'aurais
pas vu maris Augustin Meaulnes et Mlle de Galais.

Cette rsolution prise, il me restait encore l'impression pnible d'un
mauvais prsage--impression absurde que je chassai bien vite.

La chandelle tait presque au bout; un moustique vibrait; mais la tante
Moinel, la tte penche sous sa capote de velours qu'elle ne quittait
que pour dormir, les coudes appuys sur ses genoux, recommenait son
histoire... Par moments elle relevait brusquement la tte et me
regardait pour connatre mes impressions, ou peut-tre pour voir si je
ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement, la tte sur l'oreiller, je
fermai les yeux, faisant semblant de m'assoupir.

"Allons! tu dors...", fit-elle d'un ton plus sourd et un peu du.

J'eus piti d'elle et je protestai:

"Mais non, ma tante, je vous assure...

--Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout cela ne
t'intresse gure. Je te parle l de gens que tu n'as pas connus..."

Et lchement, cette fois, je ne rpondis pas.



CHAPITRE IV

La grande nouvelle.

Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la grand'rue, un si
beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg
passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j'avais retrouv
toute la joyeuse assurance d'un porteur de bonne nouvelle...

Augustin et sa mre habitaient l'ancienne maison d'cole. A la mort de
son pre, retrait depuis longtemps, et qu'un hritage avait enrichi,
Meaulnes avait voulu qu'on achett l'cole o le vieil instituteur avait
enseign pendant vingt annes, o lui-mme avait appris  lire. Non pas
qu'elle ft d'aspect fort aimable: c'tait une grosse maison carre
comme une mairie qu'elle avait t; les fentres du rez-de-chausse qui
donnaient sur la rue taient si hautes que personne n'y regardait
jamais; et la cour de derrire, o il n'y avait pas un arbre et dont un
haut prau barrait la vue sur la campagne, tait bien la plus sche et
la plus dsole cour d'cole abandonne que j'aie jamais vue...

Dans le couloir compliqu o se trouvaient quatre portes, je trouvai la
mre de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu'elle
avait d mettre scher ds la premire heure de cette longue matine de
vacances. Ses cheveux gris taient  demi dfaits; des mches lui
battaient la figure; son visage rgulier sous sa coiffure ancienne tait
bouffi et fatigu, comme par une nuit de veille; et elle baissait
tristement la tte d'un air songeur.

Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit:

"Vous arrivez  temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge que j'ai fait
scher pour le dpart d'Augustin. J'ai pass la nuit  rgler ses
comptes et  prparer ses affaires. Le train part  cinq heures, mais
nous arriverons  tout apprter..."

On et dit, tant elle montrait d'assurance, qu'elle-mme avait pris
cette dcision. Or, sans doute ignorait-elle mme o Meaulnes devait
aller.

"Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train d'crire".

En hte je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite o l'on avait
laiss l'criteau Mairie, et me trouvait dans une grande salle  quatre
fentres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, orne aux murs des
portraits jaunis des prsidents Grvy et Carnot. Sur une longue estrade
qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant une table
 tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis
sur un vieux fauteuil qui tait celui du maire, Meaulnes crivait,
trempant sa plume au fond d'un encrier de faence dmod, en forme de
coeur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village,
Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contre, durant les
longues vacances...

Il se leva, ds qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec la prcipitation
que j'avais imagine:

"Seurel!" dit-il seulement, d'un air de profond tonnement.

C'tait le mme grand gars au visage osseux,  la tte rase. Une
moustache inculte commenait  lui traner sur les lvres. Toujours ce
mme regard loyal... Mais sur l'ardeur des annes passes on croyait
voir comme une voile de brume, que par instants sa grande passion de
jadis dissipait...

Il paraissait trs troubl de me voir. D'un bond j'tais mont sur
l'estrade. Mais, chose trange  dire, il ne songea pas mme  me tendre
la main. Il s'tait tourn vers moi, les mains derrire le dos, appuy
contre la table, renvers en arrire, et l'air profondment gn. Dj,
me regardant sans me voir, il tait absorb par ce qu'il allait me dire.
Comme autrefois et comme toujours, homme lent  commencer de parler,
ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d'aventures,
il avait pris une dcision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour
l'expliquer. Et maintenant que j'tais devant lui, il commenait
seulement  ruminer pniblement les paroles ncessaires.

Cependant, je lui racontais avec gaiet comment j'tais venu, o j'avais
pass la nuit et que j'avais t bien surpris de voir Mme Meaulnes
prparer le dpart de son fils...

"Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il.

--Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?

--Si, un trs long voyage".

Un instant dcontenanc, sentant que j'allais tout  l'heure, d'un mot,
rduire  nant cette dcision que je ne comprenais pas, je n'osais plus
rien dire et ne savais pas par o commencer ma mission.

Mais lui-mme parla enfin, comme quelqu'un qui veut se justifier.

"Seurel! dit-il, tu sais ce qu'tait pour moi mon trange aventure de
Sainte-Agathe. C'tait ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet
espoir-l perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre  la faon de
tout le monde!

"Eh bien j'ai essay de vivre l-bas,  Paris, quand j'ai vu que tout
tait fini et qu'il ne valait plus mme la peine de chercher le Domaine
perdu... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis,
comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde? Ce
qui est le bonheur des autres m'a paru drision. Et lorsque,
sincrement, dlibrment, j'ai dcid un jour de faire comme les
autres, ce jour-l j'ai amass du remords pour longtemps..."

Assis sur une chaise de l'estrade, la tte basse, l'coutant sans le
regarder je ne savais que penser de ces explications obscures:

"Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage?
As-tu quelque faute  rparer? Une promesse  tenir?

--Eh bien, oui, rpondit-il. Tu te souviens de cette promesse que
j'avais faite  Frantz?...

--Ah! fis-je soulag, il ne s'agit que de cela?...

--De cela. Et peut-tre aussi d'une faute  rparer. Les deux en mme
temps..."

Suivit un moment de silence pendant lequel je dcidai de commencer 
parler et prparai mes mots.

"Il n'y a qu'une explication  laquelle je croie, dit-il encore. Certes,
j'aurais voulu revoir une fois mademoiselle de Galais, seulement la
revoir... Mais, j'en suis persuad maintenant, lorsque j'avais dcouvert
le Domaine sans nom, j'tais  une hauteur,  un degr de perfection et
de puret que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme
je te l'crivais un jour, je retrouverai peut-tre la beaut de ce
temps-l..."

Il changea de ton pour reprendre avec une animation trange, en se
rapprochant de moi:

"Mais, coute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage, cette
faute que j'ai commise et qu'il faut rparer, c'est, en un sens, mon
ancienne aventure qui se poursuit..."

Un temps, pendant lequel pniblement il essaya de ressaisir ses
souvenirs. J'avais manqu l'occasion prcdente. Je ne voulais pour rien
au monde laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai--trop vite,
car je regrettai amrement plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux.

Je prononai donc ma phrase, qui tait prpare pour l'instant d'avant,
mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste,  peine en
soulevant un peu la tte:

"Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu?..."

Il me regarda, puis, dtournant brusquement les yeux, rougit comme je
n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une monte de sang qui devait lui
cogner  grands coups dans les tempes...

"Que veux-tu dire?" demanda-t-il enfin,  peine distinctement.

Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais
fait, et comment, la face des choses ayant tourn, il semblait presque
que ce ft Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui.

Il tait maintenant affreusement ple.

Durant tout ce rcit, qu'il coutait en silence, la tte un peu rentre,
dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se
dfendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle,
qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les
Sablonnires avaient t dmolies et que le Domaine d'autrefois
n'existait plus:

"Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il et guett une occasion de justifier
sa conduite et le dsespoir o il avait sombr) tu vois: il n'y a plus
rien..."

Pour terminer, persuad qu'enfin l'assurance de tant de facilit
emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de
campagne tait organise par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais
devait y venir  cheval et que lui-mme tait invit... Mais il
paraissait compltement dsempar et continuait  ne rien rpondre.

"Il faut tout de suite dcommander ton voyage, dis-je avec impatience.
Allons avertir ta mre..."

"Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec hsitation. Alors,
vraiment, il faut que j'y aille?...

--Mais voyons, rpliquai-je, cela ne se demande pas".

Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les paules.

En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je djeunerais avec eux,
dnerais, coucherais l et que, le lendemain, lui-mme louerait une
bicyclette et me suivrait au Vieux-Nanay.

"Ah! trs bien", fit-elle, en hochant la tte, comme si ces nouvelles
eussent confirm toutes ses prvisions.

Je m'assis dans la petite salle  manger, sous les calendriers
illustrs, les poignards ornements et les outres soudanaises qu'un
frre de M. Meaulnes, ancien soldat d'infanterie de marine, avait
rapports de ses lointains voyages.

Augustin me laissa l un instant, avant le repas, et, dans la chambre
voisine, o sa mre avait prpar ses bagages, je l'entendis qui lui
disait, en baissant un peu la voix, de ne pas dfaire sa malle,--car
son voyage pouvait tre seulement retard...



CHAPITRE V

La partie de plaisir.

J'eus peine  suivre Augustin sur la route du Vieux-Nanay. Il allait
comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux ctes. A son
inexplicable hsitation de la veille avaient succd une fivre, une
nervosit, un dsir d'arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de
m'effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la mme impatience, il parut
incapable de s'intresser  rien jusqu'au moment o nous fmes tous
installs en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prts 
partir pour les bords de la rivire.

On tait  la fin du mois d'aot, au dclin de l't. Dj les fourreaux
vides des chtaigniers jaunis commenaient  joncher les routes
blanches. Le trajet n'tait pas long; la ferme des Aubiers, prs du Cher
o nous allions, ne se trouvait gure qu' deux kilomtres au del des
Sablonnires. De loin en loin, nous rencontrions d'autres invits en
voiture, et mme des jeunes gens  cheval, que Florentin avait convis
audacieusement au nom de M. de Galais... On s'tait efforc comme jadis
de mler riches et pauvres, chtelains et paysans. C'est ainsi que nous
vmes arriver  bicyclette Jasmin Delouche, qui, grce au garde
Baladier, avait fait nagure la connaissance de mon oncle.

"Et voil, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui tenait la clef de
tout, pendant que nous cherchions jusqu' Paris. C'est  dsesprer!"

Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en tait augmente. L'autre,
qui s'imaginait au contraire avoir droit  toute notre reconnaissance,
escorta notre voiture de trs prs, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait
fait, misrablement, sans grand rsultat, des frais de toilette, et les
pans de sa jaquette lime battaient le garde crotte de son
vlocipde...

Malgr la contrainte qu'il s'imposait pour tre aimable, sa figure
vieillotte ne parvenait pas  plaire. Il m'inspirait plutt  moi une
vague piti. Mais de qui n'aurais-je pas eu piti durant cette journe-
l?...

Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret,
comme une sorte d'touffement. Je m'tais fait de ce jour tant de joie 
l'avance! Tout paraissait si parfaitement concert pour que nous soyons
heureux. Et nous l'avons t si peu!...

Que les bords du Cher taient beaux, pourtant! Sur la rive o l'on
s'arrta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait
en petits prs verts, en saulaies spares par des cltures, comme
autant de jardins minuscules. De l'autre ct de la rivire les bords
taient forms de collines grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus
lointaines on dcouvrait, parmi les sapins, de petits chteaux
romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait
aboyer la meute du chteau de Prveranges.

Nous tions arrivs en ce lieu par un ddale de petits chemins, tantt
hrisss de cailloux blancs, tantt remplis de sable--chemins qu'aux
abords de la rivire les sources vives transformaient en ruisseaux. Au
passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la
manche. Et tantt nous tions plongs dans la frache obscurit des
fonds de ravins, tantt au contraire, les haies interrompues, nous
baignions dans la claire lumire de toute la valle. Au loin sur l'autre
rive, quand nous approchmes, un homme accroch aux rocs, d'un geste
lent, tendait des cordes  poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu!

Nous nous installmes sur une pelouse, dans le retrait que formait un
taillis de bouleaux. C'tait une grande pelouse rase, o il semblait
qu'il y et place pour des jeux sans fin.

Les voitures furent dteles; les chevaux conduits  la ferme des
Aubiers. On commena  dballer les provisions dans le bois, et 
dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle avait
apportes.

Il fallut,  ce moment, des gens de bonne volont, pour aller  l'entre
du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer
o nous tions. Je m'offris aussitt; Meaulnes me suivit, et nous
allmes nous poster prs du pont suspendu, au carrefour de plusieurs
sentiers et du chemin qui venait des Sablonnires.

Marchant de long en large, parlant du pass, tchant tant bien que mal
de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du
Vieux-Nanay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubanne.
Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture  ne, les enfants de
l'ancien jardinier des Sablonnires.

"Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois
bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir de la fte, et
m'ont conduit au dner..."

Mais  ce moment, l'ne ne voulant plus marcher, les enfants
descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu'ils
purent; alors Meaulnes, du, prtendit s'tre tromp...

Je leur demandai s'ils avaient rencontr sur la route M. et Mlle de
Galais. L'un d'eux rpondit qu'il ne savait pas; l'autre: "Je pense que
oui, monsieur". Et nous ne fmes pas plus avancs. Ils descendirent
enfin vers la pelouse, les uns tirant l'non par la bride, les autres
poussant derrire la voiture. Nous reprmes notre attente. Meaulnes
regardait fixement le dtour du chemin des Sablonnires, guettant avec
une sorte d'effroi la venue de la jeune fille qu'il avait tant cherche
jadis. Un nervement bizarre et presque comique, qu'il passait sur
Jasmin, s'tait empar de lui. Du petit talus o nous tions grimps
pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en
contrebas, un groupe d'invits o Delouche essayait de faire bonne
figure.

"Regarde-le prorer, cet imbcile", me disait Meaulnes.

Et je lui rpondais:

"Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre garon".

Augustin ne dsarmait pas. L-bas, un livre ou un cureuil avait d
dboucher d'un fourr. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de
le poursuivre:

"Allons, bon! Il court, maintenant...", fit Meaulnes, comme si vraiment
cette audace-l dpassait toutes les autres!

Et cette fois je ne pus m'empcher de rire. Meaulnes aussi; mais ce ne
fut qu'un clair.

Aprs un nouveau quart d'heure:

"Si elle ne venait pas?..." dit-il.

Je rpondis:

"Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient!"

Il recommena de guetter. Mais,  la fin, incapable de supporter plus
longtemps cette attente intolrable:

"Ecoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu'il
y a maintenant contre moi: mais si je reste l, je sens qu'elle ne
viendra jamais--qu'il est impossible qu'au bout de ce chemin, tout 
l'heure, elle apparaisse".

Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque
cent mtres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier
dtour j'aperus Yvonne de Galais, monte en amazone sur son vieux
cheval blanc, si fringant ce matin-l qu'elle tait oblige de tirer sur
les rnes pour l'empcher de trotter. A la tte du cheval, pniblement,
en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient d se relayer
sur la route, chacun  tour de rle se servant de la vieille monture.

Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta prestement 
terre, et confiant les rnes  son pre se dirigea vers moi qui
accourais:

"Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux
montrer  personne qu' vous le vieux Blisaire, ni le mettre avec les
autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains
toujours qu'il ne soit bless par un autre. Or, je n'ose monter que lui,
et, quand il sera mort, je n'irai plus  cheval".

Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette
animation charmante, sous cette grce en apparence si paisible, de
l'impatience et presque de l'anxit. Elle parlait plus vite qu'
l'ordinaire. Malgr ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour
de ses yeux,  son front, par endroits, une pleur violente o se lisait
tout son trouble.

Nous convnmes d'attacher Blisaire  un arbre dans un petit bois,
proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours,
sortit le licol des fontes et attacha la bte--un peu bas  ce qu'il me
sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout  l'heure du foin, de
l'avoine, de la paille...

Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l'imagine, elle
descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l'aperut pour la
premire fois.

Donnant le bras  son pre, cartant de sa main gauche le pan du grand
manteau lger qui l'enveloppait, elle s'avanait vers les invits, de
son air  la fois si srieux et si enfantin. Je marchais auprs d'elle.
Tous les invits parpills ou jouant au loin s'taient dresss et
rassembls pour l'accueillir; il y eut un bref instant de silence
pendant lequel chacun la regarda s'approcher.

Meaulnes s'tait ml au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le
distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille: encore y avait-il
l des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui pt
le dsigner  l'attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le
voyais, vtu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les
autres, la si belle jeune fille qui venait. A la fin, pourtant, d'un
mouvement inconscient et gn, il avait pass sa main sur sa tte nue,
comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peigns,
sa rude tte rase de paysan.

Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui prsenta les jeunes filles
et les jeunes gens qu'elle ne connaissait pas... Le tour allait venir de
mon compagnon; et je me sentais aussi anxieux qu'il pouvait l'tre. Je
me disposais  faire moi-mme cette prsentation.

Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille s'avanait vers lui
avec une dcision et une gravit surprenantes:

"Je reconnais Augustin Meaulnes", dit-elle.

Et elle lui tendit la main.



CHAPITRE VI

La partie de plaisir (fin).

De nouveaux venus s'approchrent presque aussitt pour saluer Yvonne de
Galais, et les deux jeunes gens se trouvrent spars. Un malheureux
hasard voulut qu'ils ne fussent point runis pour le djeuner  la mme
petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage.
A plusieurs reprises, comme je me trouvais isol entre Delouche et M. de
Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un
signe d'amiti.

C'est vers la fin de la soire seulement, lorsque les jeux, la baignade,
les conversations, les promenades en bateau dans l'tang voisin se
furent un peu partout organiss, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en
prsence de la jeune fille. Nous tions  causer avec Delouche, assis
sur des chaises de jardin que nous avions apportes lorsque, quittant
dlibrment un groupe de jeune gens ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle
de Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda, je me rappelle pourquoi
nous ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.

"Nous avions fait quelques tours cet aprs-midi, rpondis-je. Mais cela
est bien monotone et nous avons t vite fatigus.

--Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivire? dit-elle.

--Le courant est trop fort, nous risquerions d'tre emports.

--Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot  ptrole ou un bateau 
vapeur comme celui d'autrefois.

--Nous ne l'avons plus, dit-elle presque  voix basse, nous l'avons
vendu".

Et il se fit un silence gn.

Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de Galais.

"Je saurai bien, dit-il, o le trouver".

Bizarrerie du hasard! Ces deux tres si parfaitement dissemblables
s'taient plu et depuis le matin ne se quittaient gure. M. de Galais
m'avait pris  part un instant, au dbut de la soire, pour me dire que
j'avais l un ami plein de tact, de dfrence et de qualits. Peut-tre
mme avait-il t jusqu' lui confier le secret de l'existence de
Blisaire et le lieu de sa cachette.

Je pensai moi aussi  m'loigner, mais je sentais les deux jeunes gens
si gns, si anxieux l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de
ne pas le faire...

Tant de discrtion de la part de Jasmin, tant de prcaution de la mienne
servirent  peu de chose. Ils parlrent. Mais invariablement, avec un
enttement dont il ne se rendait certainement pas compte, Meaulnes en
revenait  toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille
au supplice devait lui rpter que tout tait disparu: la vieille
demeure si trange et si complique, abattue; le grand tang, assch,
combl; et disperss, les enfants aux charmants costumes...

"Ah!" faisait simplement Meaulnes avec dsespoir et comme si chacune de
ces disparitions lui et donn raison contre la jeune fille ou contre
moi...

Nous marchions cte  cte... Vainement j'essayais de faire diversion 
la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D'une question abrupte,
Meaulnes, de nouveau, cdait  son ide fixe. Il demandait des
renseignements sur tout ce qu'il avait vu autrefois: les petites filles,
le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. "Les
poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux au Domaine?..."

Elle rpondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla pas de Blisaire.

Alors il voqua les objets de sa chambre: les candlabres, la grande
glace, le vieux luth bris... Il s'enqurait de tout cela, avec une
passion insolite, comme s'il et voulu se persuader que rien ne
subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait
pas une pave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rv tous les
deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des
algues.

Mlle de Galais et moi, nous ne pmes nous empcher de sourire
tristement: elle se dcida  lui expliquer:

"Vous ne reverrez pas le beau chteau que nous avions arrang, monsieur
de Galais et moi, pour le pauvre Frantz. "Nous passions notre vie 
faire ce qu'il demandait. C'tait un tre si trange, si charmant! Mais
tout a disparu avec lui le soir de ses fianailles manques. "Dj
monsieur de Galais tait ruin sans que nous le sachions. Frantz avait
fait des dettes et ses anciens camarades--apprenant sa disparition--
ont aussitt rclam auprs de nous. Nous sommes devenus pauvres; madame
de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
"Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa
fiance; que la noce interrompue se fasse et peut-tre tout reviendra-t-
il comme c'tait autrefois. Mais le pass peut-il renatre?

--Qui sait!" dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien.

Sur l'herbe courte et lgrement jaune dj, nous marchions tous les
trois sans bruit: Augustin avait  sa droite prs de lui la jeune fille
qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures
questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui rpondre, son
charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait pos
doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de
faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes tait-il l comme un tranger,
comme quelqu'un qui n'a pas trouv ce qu'il cherchait et que rien
d'autre ne peut intresser? Ce bonheur-l, trois ans plus tt, il n'et
pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-tre. D'o venait donc ce
vide, cet loignement, cette impuissance  tre heureux, qu'il y avait
en lui,  cette heure?

Nous approchions du petit bois o le matin M. de Galais avait attach
Blisaire; le soleil vers son dclin allongeait nos ombres sur l'herbe;
 l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par
l'loignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et
des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable,
lorsque nous entendmes chanter de l'autre ct du bois, dans la
direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'tait la voix jeune
et lointaine de quelqu'un qui mne ses btes  l'abreuvoir, un air
rythm comme un air de danse, mais que l'homme tirait et alanguissait
comme une vieille ballade triste:

Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont
rouges... Adieu, sans retour!...

Meaulnes avait lev la tte et coutait. Ce n'tait rien qu'un de ces
airs que chantaient les paysans attards, au Domaine sans nom, le
dernier soir de la fte, quand dj tout s'tait croul... Rien qu'un
souvenir--le plus misrable--de ces beaux jours qui ne reviendraient
plus.

"Mais vous l'entendez? dit Meaulnes  mi-voix. Oh! je vais aller voir
qui c'est". Et, tout de suite, il s'engagea dans le petit bois. Presque
aussitt la voix se tut; on entendit encore une seconde l'homme siffler
ses btes en s'loignant; puis plus rien...

Je regardai la jeune fille. Pensive et accable, elle avait les yeux
fixs sur le taillis o Meaulnes venait de disparatre. Que de fois,
plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par o
s'en irait  jamais le grand Meaulnes!

Elle se tourna vers moi:

"Il n'est pas heureux", dit-elle douloureusement.

Elle ajouta:

"Et peut-tre que je ne puis rien pour lui?..."

J'hsitais  rpondre, craignant que Meaulnes, qui devait d'un saut
avoir gagn la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprt
notre conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne
pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans doute le
dsesprait et que jamais de lui-mme il ne se confierait  elle ni 
personne--lorsque soudain, de l'autre ct du bois, partit un cri; puis
nous entendmes un pitinement comme d'un cheval qui ptarade et le
bruit d'une dispute  voix entrecoupes... Je compris tout de suite
qu'il tait arriv un accident au vieux Blisaire et je courus vers
l'endroit d'o venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin.
Du fond de la pelouse on avait d remarquer notre mouvement, car
j'entendis, au moment o j'entrai dans le taillis, les cris des gens qui
accouraient.

Le vieux Blisaire, attach trop bas, s'tait pris une patte de devant
dans sa longe; il n'avait pas boug jusqu'au moment o M. de Galais et
Delouche, au cours de leur promenade, s'taient approchs de lui;
effray, excit par l'avoine insolite qu'on lui avait donne, il s'tait
dbattu furieusement; les deux hommes avaient essay de le dlivrer,
mais si maladroitement qu'ils avaient russi  l'emptrer davantage,
tout en risquant d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est  ce
moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, tait tomb sur le
groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bouscul les deux hommes
au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec prcaution mais en
un tour de main il avait dlivr Blisaire. Trop tard, car le mal tait
dj fait; le cheval devait avoir un nerf foul, quelque chose de bris
peut-tre, car il se tenait piteusement la tte basse, sa selle  demi
dessangle sur le dos, une patte replie sous son ventre et toute
tremblante. Meaulnes, pench, le ttait et l'examinait sans rien dire.

Lorsqu'il releva la tte, presque tout le monde tait l rassembl, mais
il ne vit personne. Il tait fch rouge.

"Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la sorte! Et lui
laisser sa selle sur le dos toute la journe? Et qui a eu l'audace de
seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole".

Delouche voulut dire quelque chose--tout prendre sur lui.

"Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer btement sur sa
longe pour le dgager".

Et se baissant de nouveau, il se remit  frotter le jarret du cheval
avec le plat de la main.

M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir
de sa rserve. Il bgaya:

"Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval...

--Ah! il est  vous?" dit Meaulnes un peu calm, trs rouge, en tournant
la tte de ct vers le vieillard.

Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un
instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer et dsespr 
aggraver la situation,  tout briser  jamais, en disant avec insolence:

"Eh bien je ne vous fais pas mon compliment".

Quelqu'un suggra:

"Peut-tre que de l'eau frache... En le baignant dans le gu...

--Il faut, dit Meaulnes sans rpondre, emmener tout de suite ce vieux
cheval, pendant qu'il peut encore marcher,--et il n'y a pas de temps 
perdre!--le mettre  l'curie et ne jamais plus l'en sortir".

Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitt. Mais Mlle de Galais les
remercia vivement. Le visage en feu, prte  fondre en larmes, elle dit
au revoir  tout le monde, et mme  Meaulnes dcontenanc, qui n'osa
pas la regarder. Elle prit la bte par les rnes, comme on donne 
quelqu'un la main, plutt pour s'approcher d'elle davantage que pour la
conduire... Le vent de cette fin d't tait si tide sur le chemin des
Sablonnires qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des
haies tremblaient  la brise du sud... Nous la vmes partir ainsi, son
bras a demi sorti du manteau, tenant dans sa main troite la grosse-rne
de cuir. Son pre marchait pniblement  ct d'elle...

Triste fin de soire! Peu  peu, chacun ramassa ses paquets, ses
couverts; on plia les chaises, on dmonta les tables; une  une, les
voitures charges de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux
levs et des mouchoirs agits. Les derniers nous restmes sur le terrain
avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses
regrets et sa grosse dception.

Nous aussi, nous partmes, emports vivement, dans notre voiture bien
suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grina au tournant dans
le sable et bientt, Meaulnes et moi, qui tions assis sur le sige de
derrire, nous vmes disparatre sur la petite route l'entre du chemin
de traverse que le vieux Blisaire et ses matres avaient pris...

Mais alors mon compagnon--l'tre que je sache au monde le plus
incapable de pleurer--tourna soudain vers moi son visage boulevers par
une irrsistible monte de larmes.

"Arrtez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l'paule de
Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je reviendrai tout seul,  pied".

Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta  terre. A
notre stupfaction, rebroussant chemin, il se prit  courir, et courut
jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, les chemin des
Sablonnires. Il dut arriver au Domaine par cette alle de sapins qu'il
avait suivie jadis, o il avait entendu, vagabond cach dans les basses
branches, la conversation mystrieuse des beaux enfants inconnus...

Et c'est ce soir-l, avec des sanglots, qu'il demanda en mariage Mlle de
Galais.



CHAPITRE VII

Le jour des noces.

C'est un jeudi, au commencement de fvrier, un beau jeudi soir glac, o
le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures...
Sur les haies, auprs des bourgs, les lessives sont tendues depuis midi
et schent  la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle 
manger fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigu de jouer,
l'enfant s'est assis auprs de sa mre et il lui fait raconter la
journe de son mariage...

Pour celui qui ne veut pas tre heureux, il n'a qu' monter dans son
grenier et il entendra, jusqu'au soir, siffler et gmir les naufrages;
il n'a qu' s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son
foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer.
Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin boueux,
la maison des Sablonnires, o mon ami Meaulnes est rentr avec Yvonne
de Galais, qui est sa femme depuis midi.

Les fianailles ont dur cinq mois. Elles ont t paisibles, aussi
paisibles que la premire entrevue avait t mouvemente. Meaulnes est
venu trs souvent aux Sablonnires,  bicyclette ou en voiture. Plus de
deux fois par semaine, cousant ou lisant prs de la grande fentre qui
donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa
haute silhouette rapide passer derrire le rideau, car il vient toujours
par l'alle dtourne qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule
allusion--tacite--qu'il fasse au pass. Le bonheur semble avoir
endormi son trange tourment.

De petits vnements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m'a
nomm instituteur au hameau de Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist
n'est pas un village. Ce sont des fermes dissmines  travers la
campagne, et la maison d'cole est compltement isole sur une cte au
bord de la route. Je mne une vie bien solitaire; mais, en passant par
les champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner
les Sablonnires.

Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de
maonnerie au Vieux-Nanay. Ce sera bientt lui le patron. Il vient
souvent me voir. Meaulnes, sur la prire de Mlle de Galais, est
maintenant trs aimable avec lui.

Et ceci explique comment nous sommes l tous deux  rder, vers quatre
heures de l'aprs-midi, alors que les gens de la noce sont dj tous
repartis.

Le mariage s'est fait  midi, avec le plus de silence possible, dans
l'ancienne chapelle des Sablonnires qu'on n'a pas abattue et que les
sapins cachent  moiti sur le versant de la cte prochaine. Aprs un
djeuner rapide, la mre de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et
les autres sont remonts en voiture. Il n'est rest que Jasmin et moi...

Nous errons  la lisire des bois qui sont derrire la maison des
Sablonnires, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du
Domaine aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir
pourquoi, nous sommes remplis d'inquitude. En vain nous essayons de
distraire nos penses et de tromper notre angoisse en nous montrant, au
cours de notre promenade errante, les bauges des livres et les petits
sillons de sable o les lapins ont gratt frachement... un collet
tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous revenons  ce
bord du taillis, d'ou l'on dcouvre la maison silencieuse et ferme...

Au bas de la grande croise qui donne sur les sapins, il y a un balcon
de bois, envahi par les herbes folles, que couche le vent. Une lueur
comme d'un feu allum se reflte sur les carreaux de la fentre. De
temps  autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs
environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des
anciennes dpendances, silence et solitude. Les mtayers sont partis au
bourg pour fter le bonheur de leurs matres.

De temps  autre, le vent charg d'une bue qui est presque de la pluie
nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano. L-
bas, dans la maison ferme, quelqu'un joue. Je m'arrte un instant pour
couter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de trs
loin, ose  peine chanter sa joie... C'est comme le rire d'une petite
fille qui, dans sa chambre, a t chercher tous ses jouets et les rpand
devant son ami. Je pense aussi  la joie craintive encore d'une femme
qui a t mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas
si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une prire,
une supplication au bonheur de ne pas tre trop cruel, un salut et comme
un agenouillement devant le bonheur...

Je pense: "Ils sont heureux enfin. Meaulnes est l-bas prs d'elle..."

Et savoir cela, en tre sr, suffit au contentement parfait du brave
enfant que je suis.

A ce moment, tout absorb, le visage mouill par le vent de la plaine
comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on me touche l'paule:

"Ecoute!" dit Jasmin tout bas.

Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et, lui-mme, la tte
incline, le sourcil fronc, il coute...



CHAPITRE VIII

L'appel de Frantz.

"Hou-ou!"

Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux notes,
haute et basse, que j'ai dj entendu jadis... Ah! je me souviens: c'est
le cri du grand comdien lorsqu'il hlait son jeune compagnon  la
grille de l'cole. C'est l'appel  quoi Frantz nous avait fait jurer de
nous rendre, n'importe o et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici,
aujourd'hui, celui-l?

"Cela vient de la grande sapinire  gauche, dis-je  mi-voix. C'est un
braconnier sans doute".

Jasmin secoua la tte:

"Tu sais bien que non", dit-il?

Puis, plus bas:

"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris
Ganache  onze heures en train de guetter dans un champ auprs de la
chapelle. Il a dtal en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-tre
 bicyclette, car il tait couvert de boue jusqu'au milieu du dos...

--Mais que cherchent-ils?

--Je n'en sais rien. Mais  coup sr il faut que nous les chassions. Il
ne faut pas les laisser rder aux alentours. Ou bien toutes les folies
vont recommencer..."

Je suis de cet avis, sans l'avouer.

"Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils veulent et
de leur faire entendre raison..."

Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant 
travers le taillis jusqu' la grande sapinire, d'o part,  intervalles
rguliers, ce cri prolong qui n'est pas en soi plus triste qu'autre
chose, mais qui nous semble  tous les deux de sinistre augure.

Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, o le regard
s'enfonce entre les troncs rgulirement plants, de surprendre
quelqu'un et de s'avancer sans tre vu. Nous n'essayons mme pas. Je me
poste  l'angle du bois. Jasmin va ce placer  l'angle oppos, de faon
 commander comme moi, de l'extrieur, deux des cts du rectangle et 
ne pas laisser fuir l'un des bohmiens sans le hler. Ces dispositions
prises, je commence  jouer mon rle d'claireur pacifique et j'appelle:

"Frantz!...

"...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais vous
parler..."

Un instant de silence; je vais me dcider  crier encore, lorsque, au
coeur mme de la sapinire, o mon regard n'atteint pas tout  fait, une
voix commande:

"Restez o vous tes: il va venir vous trouver".

Peu  peu, entre les grands sapins que l'loignement fait paratre
serrs, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il
parat couvert de boue et mal vtu; des pingles de bicyclette serrent
le bas de son pantalon, une vieille casquette  ancre est plaque sur
ses cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il semble
avoir pleur.

S'approchant de moi, rsolument:

"Que voulez-vous? demande-t-il d'un air trs insolent.

--Et vous-mme, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi venez-vous
troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous  demander? Dites-le".

Ainsi interrog directement, il rougit un peu, balbutie, rpond
seulement:

"Je suis malheureux, moi, je suis malheureux".

Puis, la tte dans le bras, appuy  un tronc d'arbre, il se prend 
sangloter amrement. Nous avons fait quelques pas dans la sapinire.
L'endroit est parfaitement silencieux. Pas mme la voix du vent que les
grands sapins de la lisire arrtent. Entre les troncs rguliers se
rpte et s'teint le bruit des sanglots touffs du jeune homme.
J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en lui mettant la main
sur l'paule:

"Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mnerai auprs d'eux. Ils vous
accueilleront comme un enfant perdu qu'on a retrouv et toute sera
fini".

Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les larmes,
malheureux, entt, colre, il reprenait:

"Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne rpond-il pas quand
je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse?

--Voyons, Frantz, rpondis-je, le temps des fantasmagories et des
enfantillages est pass. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de
ceux que vous aimez; de votre soeur et d'Augustin Meaulnes.

--Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable
de retrouver la trace que je cherche. Voil bientt trois ans que
Ganache et moi nous battons toute la France sans rsultat. Je n'avais
plus confiance qu'en votre ami. Et voici qu'il ne rpond plus. Il a
trouv son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il pas  moi? Il
faut qu'il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir... Elle ne
m'a jamais rien refus".

Il me montrait un visage o, dans la poussire et la boue, les larmes
avaient trac des sillons sales, un visage de vieux gamin puis et
battu. Ses yeux taient cerns de taches de rousseur; son menton, mal
ras; ses cheveux trop longs tranaient sur son col sale. Les mains dans
les poches, il grelottait. Ce n'tait plus ce royal enfant en guenilles
des annes passes. De coeur, sans doute, il tait plus enfant que
jamais: imprieux, fantasque et tout de suite dsespr. Mais cet
enfantillage tait pnible  supporter chez ce garon dj lgrement
vieilli... Nagure, il y avait en lui tant d'orgueilleuse jeunesse que
toute folie au monde lui paraissait permise. A prsent, on tait d'abord
tent de le plaindre pour n'avoir pas russi sa vie; puis de lui
reprocher ce rle absurde de jeune hros romantique o je le voyais
s'entter... Et enfin je pensais malgr moi que notre beau Frantz aux
belles amours avait d se mettre  voler pour vivre, tout comme son
compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti  cela!

"Si je vous promets, dis-je enfin, aprs avoir rflchi, que dans
quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour
vous?...

--Il russira, n'est-ce pas? Vous en tes sr? me demanda-t-il en
claquant des dents.

--Je le pense. Tout devient possible avec lui!

--Et comment le saurai-je? Qui me le dira?

--Vous reviendrez ici dans un an exactement,  cette mme heure: vous
trouverez la jeune fille que vous aimez".

Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux poux, mais
m'enqurir auprs de la tante Moinel et faire diligence moi-mme pour
trouver la jeune fille.

Le bohmien me regardait dans les yeux avec une volont de confiance
vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de mme quinze
ans!--l'ge que nous avions  Sainte-Agathe, le soir du balayage des
classes, quand nous fmes tous les trois ce terrible serment enfantin.

Le dsespoir le reprit lorsqu'il fut oblig de dire:

"Eh bien, nous allons partir".

Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur, tous ces bois
d'alentour qu'il allait de nouveau quitter.

"Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d'Allemagne. Nous
avons laiss nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous
marchions sans arrt. Nous pensions arriver  temps pour emmener
Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiance, comme il a
cherch le Domaine des Sablonnires".

Puis, repris par sa terrible purilit:

"Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si je le
rencontrais ce serait affreux".

Peu  peu, entre les sapins, je vis disparatre sa silhouette grise.
J'appelai Jasmin et nous allmes reprendre notre faction. Mais presque
aussitt, nous apermes, l-bas, Augustin qui fermait les volets de la
maison et nous fmes frapps par l'tranget de son allure.



CHAPITRE IX

Les gens heureux.

Plus tard, j'ai su par le menu dtail tout ce qui s'tait pass l-
bas...

Dans le salon des Sablonnires, ds le dbut de l'aprs-midi, Meaulnes
et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont rests
compltement seuls. Tous les invits partis, le vieux M. de Galais a
ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent pntrer dans la
maison et gmir; puis il s'est dirig vers le Vieux-Nanais et ne
reviendra qu' l'heure du dner, pour fermer tout  clef et donner des
ordres  la mtairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant
jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
feuilles qui cogne la vitre, du ct de la lande. Comme deux passagers
dans un bateau  la drive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux
amants enferms avec le bonheur.

"Le feu menace de s'teindre" dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre
une bche dans le coffre.

Mais Meaulnes se prcipita et plaa lui-mme le bois dans le feu.

Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils restrent l,
debout, l'un devant l'autre, touffs comme par une grande nouvelle qui
ne pouvait pas se dire.

Le vent roulait avec le bruit d'une rivire dborde. De temps  autre
une goutte d'eau, diagonalement, comme sur la portire d'un train,
rayait la vitre.

Alors la jeune fille s'chappa. Elle ouvrit la porte du couloir et
disparut avec un sourire mystrieux. Un instant, dans la demi-obscurit,
Augustin resta seul... Le tic tac d'une petite pendule faisait penser 
la salle  manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: "C'est donc
ici la maison tant cherche, le couloir jadis plein de chuchotements et
de passages tranges..."

C'est  ce moment qu'il dut entendre--Mlle de Galais me dit plus tard
l'avoir entendu aussi--le premier cri de Frantz, tout prs de la
maison.

La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses
dont elle tait charge: ses jouets de petite fille, toutes ses
photographies d'enfant: elle en cantinire, elle et Frantz sur les
genoux de leur mre, qui tait si jolie... puis tout ce qui restait de
ses sages petites robes de jadis: "jusqu' celle-ci que je portais,
voyez, vers le temps o vous alliez bientt me connatre, o vous
arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...", Meaulnes ne voyait
plus rien et n'entendait plus rien.

Un instant pourtant il parut ressaisi par la pense de son
extraordinaire, inimaginable bonheur:

"Vous tes l--dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait le
vertige--vous passez auprs de la table et votre main s'y pose un
instant..."

Et encore:

"Ma mre, lorsqu'elle tait jeune femme, penchait ainsi lgrement son
buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au
piano..."

Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vnt. Mais il
faisait sombre dans ce coin du salon et l'on fut oblig d'allumer une
bougie. L'abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce
rouge dont elle tait marque aux pommettes et qui tait le signe d'une
grande anxit.

L-bas,  la lisire du bois, je commenai d'entendre cette chanson
tremblante que nous apportait le vent, coupe bientt par le second cri
des deux fous, qui s'taient rapprochs de nous dans les sapins.

Longtemps Meaulnes couta la jeune fille en regardant silencieusement
par une fentre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein
de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, trs
lgrement, il mit sa main sur son paule. Elle sentit doucement peser
auprs de son cou cette caresse  laquelle il aurait fallu savoir
rpondre.

"Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez
pas de jouer..."

Que se passe-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me le suis
souvent demand et je ne l'ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords
ignors? Regrets inexplicables? Peur de voir s'vanouir bientt entre
ses mains ce bonheur inou qu'il tenait si serr? Et alors tentation
terrible de jeter irrmdiablement  terre, tout de suite, cette
merveille qu'il avait conquise?

Il sortit lentement, silencieusement aprs avoir regard sa jeune femme
une fois encore. Nous le vmes, de la lisire du bois, fermer d'abord
avec hsitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer
un autre, et soudain s'enfuir  toutes jambes dans notre direction. Il
arriva prs de nous avant que nous eussions pu songer  nous dissimuler
davantage. Il nous aperut, comme il allait franchir une petite haie
rcemment plante et qui formait la limite d'un pr. Il fit un cart. Je
me rappelle son allure hagarde, son air de bte traque... Il fit mine
de revenir sur ses pas pour franchir la haie du ct du petit ruisseau.

Je l'appelai.

"Meaulnes!... Augustin!..."

Mais il ne tournait pas mme la tte. Alors, persuad que cela seulement
pourrait le retenir:

"Frantz est l, criai-je. Arrte!"

Il s'arrta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de prparer ce
que je pourrais dire:

"Il est l! dit-il. Que rclame-t-il?

--Il est malheureux, rpondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour
retrouver ce qu'il a perdu.

--Ah! fit-il, baissant la tte. Je m'en doutais bien. J'avais beau
essayer d'endormir cette pense-l... Mais o est-il? Raconte vite".

Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le
rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande dception.
Il hsita, fit deux ou trois pas, s'arrta. Il paraissait au comble de
l'indcision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donn rendez-vous dans un an
 la mme place.

Augustin, si calme en gnral, tait maintenant dans un tat de
nervosit et d'impatience extraordinaires:

"Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le
sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie,
que je lui parle, qu'il me pardonne et que je rpare tout... Autrement
je ne peux plus me prsenter l-bas..."

Et il se tourna vers la maison des Sablonnires.

"Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es
en train de dtruire ton bonheur.

--Ah! si ce n'tait que cette promesse", fit-il. Et ainsi je connus
qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais sans pouvoir deviner
quoi.

"En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont maintenant
en route pour l'Allemagne".

Il allait rpondre, lorsqu'une figure chevele, hagarde, se dressa
entre nous. C'tait Mlle de Galais. Elle avait d courir, car elle avait
le visage baign de sueur. Elle avait d tomber et se blesser, car elle
avait le front corch au-dessus de l'oeil droit et du sang fig dans
les cheveux.

Il m'est arriv, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain,
descendue dans la rue, spar par des agents intervenus dans la
bataille, un mnage qu'on croyait heureux, uni, honnte. Le scandale a
clat tout d'un coup, n'importe quand,  l'instant de se mettre 
table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fte du
petit garon.... et maintenant tout est oubli, saccag. L'homme et la
femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux dmons pitoyables et
les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent troitement,
les supplient de se taire et de ne plus se battre.

Mlle de Galais, quand elle arriva prs de Meaulnes, me fit penser  un
de ces enfants-l,  un de ces pauvres enfants affols. Je crois que
tous ses amis, tout un village, tout un monde l'et regarde, qu'elle
ft accourue tout de mme, qu'elle ft tombe de la mme faon,
chevele, pleurante, salie.

Mais quand elle eut compris que Meaulnes tait bien l, que cette fois
du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le
sien, puis elle ne put s'empcher de rire au milieu de ses larmes comme
un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme
elle avait tir son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains:
avec prcaution et application, il essuya le sang qui tachait la
chevelure de la jeune fille.

"Il faut rentrer, maintenant, dit-il.

Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du
soir d'hiver qui leur fouettait le visage,--lui, l'aidant de la main
aux passages difficiles; elle, souriant et se htant--vers leur demeure
pour un instant abandonne.



CHAPITRE X

La "Maison de Frantz".

Mal rassur, en proie  une sourde inquitude, que l'heureux dnouement
du tumulte de la veille n'avait pas suffi  dissiper, il me fallut
rester enferm dans l'cole pendant toute la journe du lendemain. Sitt
aprs l'heure "d'tude" qui suit la classe du soir, je pris le chemin
des Sablonnires. La nuit tombait quand j'arrivai dans l'alle de sapins
qui menait  la maison. Tous les volets taient dj clos. Je craignis
d'tre importun, en me prsentant  cette heure tardive, le lendemain
d'un mariage. Je restai fort tard  rder sur la lisire du jardin et
dans les terres avoisinantes, esprant toujours voir sortir quelqu'un de
la maison ferme... Mais mon espoir fut du. Dans la mtairie voisine
elle-mme, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hant par les
imaginations les plus sombres.

Le lendemain samedi, mmes incertitudes. Le soir, je pris en hte ma
plerine, mon bton, un morceau de pain, pour manger en route, et
j'arrivai, quand la nuit tombait dj, pour trouver tout ferm aux
Sablonnires, comme la veille... Un peu de lumire au premier tage;
mais aucun bruit; pas un mouvement... Pourtant, de la cour de la
mtairie je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allum
dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix et des
pas  l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne
pouvais rien dire ni rien demander  ces gens. Et je retournai guetter
encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s'ouvrir et
surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.

C'est le dimanche seulement, dans l'aprs-midi, que je rsolus de sonner
 la porte des Sablonnires. Tandis que je grimpais les coteaux dnuds,
j'entendais sonner au loin les vpres du dimanche d'hiver. Je me sentais
solitaire et dsol. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait.
Et je ne fus qu' demi surpris lorsque,  mon coup de sonnette, je vis
M. de Galais tout seul paratre et me parler  voix basse: Yvonne de
Galais tait alite, avec une fivre violente; Meaulnes avait d partir
ds vendredi matin pour un long voyage; on ne sait quand il
reviendrait...

Et comme le vieillard, trs embarrass, trs triste, ne m'offrait pas
d'entrer, je pris aussitt cong de lui. La porte referme, je restai un
instant sur le perron, le coeur serr, dans un dsarroi absolu, 
regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine dessche que le
vent balanait tristement dans un rayon de soleil.

Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son sjour  Paris
avait fini par tre le plus fort. Il avait fallu que mon grand compagnon
chappt  la fin  son bonheur tenace...

Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d'Yvonne
de Galais, jusqu'au soir o, convalescente enfin, elle me fit prier
d'entrer. Je la trouvai, assise auprs du feu, dans le salon dont la
grande fentre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'tait
point ple comme je l'avais imagin, mais tout enfivre, au contraire,
avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un tat d'agitation
extrme. Bien qu'elle part trs faible encore, elle s'tait habille
comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec
une animation extraordinaire, comme si elle et voulu se persuader 
elle-mme que le bonheur n'tait pas vanoui encore... Je n'ai pas gard
le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en
vins  demander avec hsitation quand Meaulnes serait de retour.

"Je ne sais pas quand il reviendra", rpondit-elle vivement.

Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai d'en demander
davantage.

Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle auprs du feu,
dans ce salon bas o la nuit venait plus vite que partout ailleurs.
Jamais elle ne parlait d'elle-mme ni de sa peine cache. Mais elle ne
se lassait pas de me faire conter par le dtail notre existence
d'coliers de Sainte-Agathe.

Elle coutait gravement, tendrement, avec un intrt quasi maternel, le
rcit de nos misres de grands enfants. Elle ne paraissait jamais
surprise, pas mme de nos enfantillages les plus audacieux, les plus
dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les
aventures dplorables de son frre ne l'avaient point lasse. Le seul
regret que lui inspirt le pass, c'tait, je pense, de n'avoir point
encore t pour son frre une confidente assez intime, puisque, au
moment de sa grande dbcle, il n'avait rien os lui dire non plus qu'
personne et s'tait jug perdu sans recours. Et c'tait l, quand j'y
songe, une lourde tche qu'avait assume la jeune femme--tche
prilleuse, de seconder un esprit follement chimrique comme son frre;
tche crasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce coeur
aventureux qu'tait mon ami le grand Meaulnes.

De cette foi qu'elle gardait dans les rves enfantins de son frre, de
ce soin qu'elle apportait  lui conserver au moins des bribes de ce rve
dans lequel il avait vcu jusqu' vingt ans, elle me donna un jour la
preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mystrieuse.

Ce fut par une soire d'avril dsole comme une fin d'automne. Depuis
prs d'un mois nous vivions dans un doux printemps prmatur, et la
jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues
promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-l, se vieillard se trouvant
fatigu et moi-mme libre, elle me demanda de l'accompagner malgr le
temps menaant. A plus d'une demi-lieue des Sablonnires, en longeant
l'tang, l'orage, la pluie, la grle nous surprirent. Sous le hangar o
nous nous tions abrits contre l'averse interminable, le vent nous
glaait, debout l'un prs de l'autre, pensifs, devant le paysage noirci.
Je la revois, dans sa douce robe svre, toute plie, toute tourmente.

"Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps.
Qu'a-t-il pu se passer?"

Mais,  mon tonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter
notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnires,
continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivmes, aprs
avoir longtemps march, devant une maison que je ne connaissais pas,
isole, au bord d'un chemin dfonc qui devait aller vers Prveranges.
C'tait une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien
ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son loignement et son
isolement.

A voir Yvonne de Galais, on et dit que cette maison nous appartenait et
que nous l'avions abandonne durant un long voyage. Elle ouvrit, en se
penchant, une petite grille, et se hta d'inspecter avec inquitude le
lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, o des enfants avaient d
venir jouer pendant les longues et lentes soires de la fin de l'hiver,
tait ravine par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau.
Dans les jardinets o les enfants avaient sem des fleurs et des pois,
la grande pluie n'avait laiss que des tranes de gravier blanc. Et
enfin nous dcouvrmes, blottie contre le seuil d'une des portes
mouilles, toute une couve de poussins transperce par l'averse.
Presque tous taient morts sous les ailes raidies et les plumes fripes
de la mre.

A ce spectacle pitoyable, le jeune femme eut un cri touff. Elle se
pencha et, sans souci de l'eau ni de la boue, triant les poussins
vivants d'entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis
nous entrmes dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes
ouvraient sur un troit couloir o le vent s'engouffra en sifflant.
Yvonne de Galais ouvrit la premire  notre droite et me fit pntrer
dans une chambre sombre, ou je distinguai, aprs un moment d'hsitation,
une grande glace et un petit lit recouvert,  la mode campagnarde, d'un
dredon de soie rouge. Quant  elle, aprs avoir cherch un instant dans
le reste de l'appartement, elle revint, portant la couve malade dans
une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa prcieusement sous
l'dredon. Et, tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et
le dernier de la journe, faisait plus ples nos visages et plus obscure
la tombe de la nuit, nous tions l, debout, glacs et tourments, dans
la maison trange!

D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid fivreux, enlever
un nouveau poussin mort pour l'empcher de faire mourir les autres. Et
chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par
les carreaux casss du grenier, comme un chagrin mystrieux d'enfants
inconnus, se lamentait silencieusement.

"C'tait ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il
tait petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout
le monde, dans laquelle il pt aller jouer, s'amuser et vivre quand cela
lui plairait. Mon pre avait trouv cette fantaisie si extraordinaire,
si drle, qu'il n'avait pas refus. Et quand cela lui plaisait, un
jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa
maison comme un homme. Les enfants des fermes d'alentour venaient jouer
avec lui, l'aider  faire son mnage, travailler dans le jardin. C'tait
un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout
seul. Quant  nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions pas
mme  tre inquiets.

"Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la
maison est vide. Monsieur de Galais, frapp par l'ge et le chagrin, n'a
jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frre. Et que pourrait-
il tenter?

"Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des environs viennent
jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais  imaginer que ce
sont les anciens amis de Frantz; que lui-mme est encore un enfant et
qu'il va revenir bientt avec la fiance qu'il s'tait choisie.

"Ces enfants-l me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couve de
petits poulets tait  nous..."

Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret
d'avoir perdu son frre si fou, si charmant et si admir, il avait fallu
cette averse et cette dbcle enfantine pour qu'elle me les confit. Et
je l'coutais sans rien rpondre, le coeur tout gonfl de sanglots....

Les portes et la grille refermes, les poussins remis dans la cabane en
planches qu'il y avait derrire la maison, elle reprit tristement mon
bras et je la reconduisis.

Des semaines, des mois passrent. Epoque passe! Bonheur perdu! De celle
qui avait t la fe, la princesse et l'amour mystrieux de toute notre
adolescence, c'est  moi qu'il tait chu de prendre le bras et de dire
ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon
avait fui. De cette poque, de ces conversations, le soir, aprs la
classe que je faisais sur la cte de Saint-Benoist-des-Champs, de ces
promenades o la seule chose dont il et fallu parler tait la seule sur
laquelle nous tions dcids  nous taire, que pourrais-je dire 
prsent? Je n'ai pas gard d'autre souvenir que celui,  demi effac
dj, d'un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupires
s'abaissent lentement tandis qu'ils me regardent, comme pour dj ne
plus voir qu'un monde intrieur.

Et je suis demeur son compagnon fidle--compagnon d'une attente dont
nous ne parlions pas--durant tout un printemps et tout un t comme il
n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournmes, l'aprs-midi,
 la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air,
pour que rien ne ft moisi quand le jeune mnage reviendrait. Elle
s'occupait de la volaille  demi sauvage qui gtait dans la basse-cour.
Et le jeudi o le dimanche, nous encouragions les jeux des petits
campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site
solitaire, faisaient paratre plus dserte et plus vide encore la petite
maison abandonne.



CHAPITRE XI

Conversation sous la pluie.

Le mois d'aot, poque des vacances, m'loigna des Sablonnires et de la
jeune femme. Je dus aller passer  Sainte-Agathe mes deux mois de cong.
Je revis la grande cour sche, le prau, la classe vide... Tout parlait
du grand Meaulnes. Tout tait rempli des souvenirs de notre adolescence
dj finie. Pendant ces longues journes jaunies, je m'enfermais comme
jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le cabinet des archives, dans
les classes dsertes. Je lisais, j'crivais, je me souvenais... Mon pre
tait  la pche au loin. Millie dans le salon cousait ou jouait du
piano comme jadis... Et dans le silence absolu de la classe, o les
couronnes de papier vert dchires, les enveloppes des livres de prix,
les tableaux pongs, tout disait que l'anne tait finie, les
rcompenses distribues, tout attendais l'automne, la rentre d'octobre
et le nouvel effort--je pensais de mme que notre jeunesse tait finie
et le bonheur manqu; moi aussi j'attendais la rentre aux Sablonnires
et le retour d'Augustin qui peut-tre ne reviendrait jamais...

Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonai  Millie,
lorsqu'elle se dcida  m'interroger sur la nouvelle marie. Je
redoutais ses questions, sa faon  la fois trs innocente et trs
maligne de vous plonger soudain dans l'embarras, en mettant le doigt sur
votre pense la plus secrte. Je coupai court  tout en annonant que la
jeune femme de mon ami Meaulnes serait mre au mois d'octobre.

A part moi, je me rappelai le jour o Yvonne de Galais m'avait fait
comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un silence; de ma part,
un lger embarras de jeune homme. Et j'avais dit tout de suite,
inconsidrment, pour le dissiper--songeant trop tard  tout le drame
que je remuais ainsi:

"Vous devez tre bien heureuse?"

Mais elle, sans arrire-pense, sans regret, ni remords, ni rancune,
elle avait rpondu avec un beau sourire de bonheur:

"Oui, bien heureuse".

Durant cette dernire semaine des vacances, qui est en gnral la plus
belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine o l'on
commence  allumer les feux, et que je passais d'ordinaire  chasser
dans les sapins noirs et mouills du Vieux-Nancay, je fis mes
prparatifs pour rentrer directement  Saint-Benoist-des-Champs. Firmin,
ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nancay m'eussent pos trop de
questions auxquelles je ne voulais pas rpondre. Je renonai pour cette
fois  mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard
et je regagnai ma maison d'cole quatre jours avant la rentre des
classes.

J'arrivai avant la nuit dans la cour dj tapisse de feuilles jaunies.
Le voiturier parti, je dballai tristement dans la salle  manger,
sonore et "renferme" le paquet de provisions que m'avait fait maman...
Aprs un lger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma
plerine et partis pour une fivreuse promenade qui me mena tout droit
aux abords des Sablonnires.

Je ne voulus pas m'y introduire en intrus ds le premier soir de mon
arrive. Cependant, plus hardi qu'en fvrier, aprs avoir tourn tout
autour du Domaine o brillait seule la fentre de la jeune femme, je
franchis, derrire la maison, la clture du jardin et m'assis sur un
banc, contre la haie, dans l'ombre commenante, heureux simplement
d'tre l, tout prs de ce qui me passionnait et m'inquitait le plus au
monde.

La nuit venait. Une pluie fine commenait  tomber. La tte basse, je
regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu  peu et luire
d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fracheur me gagnait sans
troubler ma rverie. Tendrement, tristement, je rvais aux chemins
boueux de Sainte-Agathe, par ce mme soir de septembre; j'imaginais la
place pleine de brume, le garon boucher qui siffle en allant  la
pompe, le caf illumin, la joyeuse voiture avec sa carapace de
parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l'oncle
Florentin... Et je me disais tristement: "Qu'importe tout ce bonheur,
puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y tre, ni sa jeune
femme..."

C'est alors que, levant la tte, je la vis  deux pas de moi. Ses
souliers, dans le sable, faisaient un bruit lger que j'avais confondu
avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tte et les
paules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son
front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle aperu par la
fentre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma
mre, autrefois, s'inquitait et me cherchait pour me dire: "Il faut
rentrer", mais ayant pris got  cette promenade sous la pluie et dans
la nuit, elle disait seulement avec douceur: "Tu vas prendre froid!" et
restait en ma compagnie  causer longuement...

Yvonne de Galais me tendit une main brlante, et, renonant  me faire
entrer aux Sablonnires, elle s'assit sur le banc moussu et vert-de-
gris, du ct le moins mouill, tandis que debout, appuy du genou  ce
mme banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.

Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi court mes
vacances:

"Il fallait bien, rpondis-je, que je vinsse au plus tt pour vout tenir
compagnie.

--Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule
encore. Augustin n'est pas revenu..."

Prenant ce soupir pour un regret, un reproche touff, je commenais 
dire lentement:

"Tant de folies dans une si noble tte! Peut-tre le got des aventures
plus fort que tout..."

Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-l, que
pour la premire et la dernire fois, elle me parla de Meaulnes.

"Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, Franois Seurel, mon ami. Il
n'y a que nous--il n'y a que moi de coupable. Songez  ce que nous
avons fait...

"Nous lui avons dit: "Voici le bonheur, voici ce que tu as cherch
pendant toute ta jeunesse, voici le jeune fille qui tait  la fin de
tous tes rves!"

"Comment celui que nous poussions ainsi par les paules n'aurait-il pas
t saisi d'hsitation, puis de crainte, puis d'pouvante, et n'aurait-
il pas cd  la tentation de s'enfuir!

--Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous tiez ce bonheur-
l, cette jeune fille-l.

--Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pense
orgueilleuse. C'est cette pense-l qui est cause de tout.

"Je vous disais: "Peut-tre que je ne puis rien faire pour lui". Et au
fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant cherche et puisque je
l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu
prs de moi, avec toute sa fivre, son inquitude, son remords
mystrieux, j'ai compris que je n'tais qu'une pauvre femme comme les
autres...

"--Je ne suis pas digne de vous", rptait-il, quand ce fut le petit
jour et la fin de la nuit de nos noces.

"Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son
angoisse. Alors j'ai dit: "S'il faut que vous partiez, si je suis venue
vers vous au moment o rien ne pouvait vous rendre heureux, s'il faut
que vous m'abandonniez un temps pour ensuite revenir apais prs de moi,
c'est moi qui vous demande de partir..."

Dans l'ombre je vis qu'elle avait lev les yeux sur moi. C'tait comme
une confession qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement,
que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au
fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage,
qui se faisait toujours punir plutt que de s'excuser ou de demander une
permission qu'on lui et certainement accorde. Sans doute aurait-il
fallu qu'Yvonne de Galais lui fit violence, et lui prenant la tte entre
ses mains, lui dit: "Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime;
tous les hommes ne sont-ils pas des pcheurs?" Sans doute avait-elle eu
grand tort, par gnrosit, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi
sur la route des aventures... Mais comment aurais-je pu dsapprouver
tant de bont, tant d'amour!...

Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troubls jusques au
fond du coeur, nous entendions la pluie froide dgoutter dans les haies
et sous les branches des arbres.

"Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous sparait
dsormais. Et il m'a embrasse, simplement, comme un mari qui laisse sa
jeune femme, avant un long voyage..."

Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fivreuse, puis son bras,
et nous remontmes l'alle dans l'obscurit profonde.

"Pourtant il ne vous a jamais crit? demandai-je.

--Jamais", rpondit-elle.

Et alors, la pense nous venant  tous deux de la vie aventureuse qu'il
menait  cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous
commenmes  parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Dtails
oublis, impressions anciennes nous revenaient en mmoire, tandis que
lentement nous regagnions la maison, faisant  chaque pas de longues
stations pour mieux changer nos souvenirs... Longtemps--jusqu'aux
barrires du jardin--dans l'ombre, j'entendis la prcieuse voix basse
de la jeune femme; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui
parlais sans me lasser, avec une amiti profonde, de celui qui nous
avait abandonns...



CHAPITRE XII

Le fardeau.

La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures,
une femme du Domaine entra dans la cour de l'cole o j'tais occup 
scier du bois pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille
tait ne aux Sablonnires. L'accouchement avait t difficile. A neuf
heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Prveranges. A
minuit, on avait attel de nouveau pour aller chercher le mdecin de
Vierzon. Il avait d appliquer les fers. La petite fille avait la tte
blesse et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de
Galais tait maintenant trs affaisse , mais elle avait souffert et
rsist avec une vaillance extraordinaire.

Je laissai l mon travail, courus revtir un autre paletot, et content,
en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu'aux
Sablonnires. Avec prcaution, de crainte que l'une des deux blesses ne
ft endormie, je montai par l'troit escalier de bois qui menait au
premier tage. Et l, M. de Galais, le visage fatigu mais heureux me
fit entrer dans la chambre o l'on avait provisoirement install le
berceau entour de rideaux.

Je n'tais jamais entr dans une maison o ft n le jour mme un petit
enfant. Que cela me paraissait bizarre et mystrieux et bon! Il faisait
un soir si beau--un vritable soir d't--que M. de Galais n'avait pas
craint d'ouvrir la fentre qui donnait sur la cour. Accoud prs de moi
sur l'appui de la croise, il me racontait, avec puisement et bonheur,
le drame de la nuit; et moi qui l'coutais, je sentais obscurment que
quelqu'un d'tranger tait maintenant avec nous dans la chambre...

Sous les rideaux, cela se mit  crier, un petit cri aigre et prolong...
Alors M. de Galais me dit  demi-voix:

"C'est cette blessure  la tte qui la fait crier".

Machinalement--on sentait qu'il faisait cela depuis le matin et que
dj il en avait pris l'habitude--il se mit  bercer le petit paquet de
rideaux.

"Elle a ri dj, dit-il, et elle prend le doigt. Mais vous ne l'avez pas
vue?"

Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffie, un
petit crne allong et dform par les fers:

"Ce n'est rien, dit M. de Galais, le mdecin a dit que tout cela
s'arrangerait de soi-mme... Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer".

Je dcouvrais l comme un monde ignor. Je me sentais le coeur gonfl
d'une joie trange que je ne connaissais pas auparavant...

M. de Galais entr'ouvrit avec prcaution la porte de la chambre de la
jeune femme. Elle ne dormait pas.

"Vous pouvez entrer", dit-il.

Elle tait tendue, le visage enfivr, au milieu de ses cheveux blonds
pars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je lui fis
compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec une rudesse
inaccoutume--la rudesse de quelqu'un qui revient du combat:

"Oui, mais on me l'a abme", dit-elle en souriant.

Il fallut bientt partir pour ne pas la fatiguer.

Le lendemain dimanche, dans l'aprs-midi, je me rendis avec une hte
presque joyeuse aux Sablonnires. A la porte, un criteau fix avec des
pingles arrta le geste que je faisais dj:

Prire de ne pas sonner

Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez fort.
J'entendis dans l'intrieur des pas touffs qui accouraient. Quelqu'un
que je ne connaissais pas--et qui tait le mdecin de Vierzon--
m'ouvrit:

"Eh bien, qu'y a-t-il? fis-je vivement.

--Chut! chut!--me rpondit-il tout bas, l'air fch. La petite fille a
failli mourir cette nuit. Et la mre est trs mal".

Compltement dconcert, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu'au
premier tage. La petite fille endormie dans son berceau tait toute
ple, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le mdecin pensait la
sauver. Quant  la mre, il m'affirmait rien... Il me donna de longues
explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion
pulmonaire, d'embolie. Il hsitait, il n'tait pas sr... M. de Galais
entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant.

Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il faisait:

"Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas effraye; il faut, a
ordonn le mdecin, lui persuader que cela va bien".

Tout le sang  la figure, Yvonne de Galais tait tendue, la tte
renverse comme la veille. Les joues et le front rouge sombre, les yeux
par instants rvulss, comme quelqu'un qui touffe, elle se dfendait
contre la mort avec un courage et une douceur indicibles.

Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, avec tant
d'amiti que je faillis clater en sanglots.

"Eh bien, eh bien, dit M. de Galais trs fort, avec un enjouement
affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour une malade elle n'a
pas trop mauvaise mine!"

Et je ne savais que rpondre, mais je gardais dans la mienne la main
horriblement chaude de la jeune femme mourante...

Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je
ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fentre, comme
pour me faire signe d'aller dehors chercher Quelqu'un... Mais alors une
affreuse crise d'touffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un
instant, m'avaient appel si tragiquement, se rvulsrent; ses joues et
son front noircirent, et elle se dbattit doucement cherchant  contenir
jusqu' la fin son pouvante et son dsespoir. On se prcipita--le
mdecin et les femmes--avec un ballon d'oxygne, des serviettes, des
flacons; tandis que le vieillard pench sur elle criait--criait comme
si dj elle et t loin de lui, de sa voix rude et tremblante:

"N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin d'avoir
peur!"

Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua 
suffoquer  demi, les yeux blancs, la tte renverse, luttant toujours,
mais incapable, ft-ce un instant, pour me regarder et me parler, de
sortir du gouffre o elle tait dj plonge.

... Et comme je n'tais utile  rien, je dus me dcider  partir. Sans
doute, j'aurais pu rester un instant encore; et  cette pense je me
sens treint par un affreux regret. Mais quoi? J'esprais encore. Je me
persuadais que tout n'tait pas si proche.

En arrivant  la lisire des sapins, derrire la maison, songeant au
regard de la jeune femme tourn vers la fentre, j'examinai avec
l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de
ce bois par o Augustin tait venu jadis et par o il avait fui l'hiver
prcdent. Hlas! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une
branche qui remue. Mais,  la longue, l-bas, vers l'alle qui venait de
Prveranges, j'entendis le son trs fin d'une clochette; bientt parut
au dtour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse
d'colier que suivait un prtre... Et je partis, dvorant mes larmes.

Le lendemain tait le jour de la rentre des classes. A sept heures, il
y avait dj deux ou trois gamins dans la cour. J'hsitai longuement 
descendre,  me montrer. Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de
la classe moisie, qui tait ferme depuis deux mois, ce que je redoutais
le plus au monde arriva: je vis le plus grand des coliers se dtacher
du groupe qui jouait sous le prau et s'approcher de moi. Il venait me
dire que "le jeune dame des Sablonnires tait morte hier  la tombe de
la nuit".

Tout se mle pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble
maintenant que jamais plus je n'aurai le courage de recommencer la
classe. Rien que traverser la cour aride de l'cole c'est une fatigue
qui va me briser les genoux. Tout est pnible, tout est amer puisqu'elle
est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les
longues courses perdues en voiture; finie, la fte mystrieuse... Tout
redevient la peine que c'tait.

J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. Ils s'en
vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux autres  travers la
campagne. Quant  moi, je prends mon chapeau noir, une jaquette borde
que j'ai, et je m'en vais misrablement vers les Sablonnires...

... Me voici devant la maison que nous avions tant cherche il y a trois
ans! C'est dans cette maison qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin
Meaulnes, est morte hier soir. Un tranger la prendrait pour une
chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu dsol.

Voil donc ce que nous rservait ce beau matin de rentre, ce perfide
soleil d'automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je
contre cette affreuse rvolte, cette suffocante monte de larmes! Nous
avions retrouv la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle tait
la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de cette amiti profonde et
secrte qui ne se dit jamais. Je la regardais et j'tais content, comme
un petit enfant. J'aurais un jour peut-tre pous une autre jeune
fille, et c'est  elle la premire que j'aurais confi la grande
nouvelle secrte...

Prs de la sonnette, au coin de la porte, on a laiss l'criteau d'hier.
On a dj apport le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la chambre
du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me
raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la porte... La voici. Plus de
fivre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente... Rien que le
silence, et, entour d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un
front mort d'o sortent les cheveux drus et durs.

M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en
chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination
dans des tiroirs en dsordre, arrachs d'une armoire. Il en sort de
temps  autre, avec une crise de sanglots qui lui secoue les paules
comme une crise de rire, une photographie ancienne, dj jaunie, de sa
fille.

L'enterrement est pour midi. Le mdecin craint la dcomposition rapide,
qui suit parfois les embolies. C'est pourquoi le visage, comme tout le
corps d'ailleurs, est entour d'ouate imbibe de phnol.

L'habillage termin--on lui a mis son admirable robe de velours bleu
sombre, seme par endroits de petites toiles d'argent, mais il a fallu
aplatir et friper les belles manches  gigot maintenant dmodes--au
moment de faire monter le cercueil, on s'est aperu qu'il ne pourrait
pas tourner dans le couloir trop troit. Il faudrait avec une corde le
hisser dehors par la fentre et de la mme faon le faire descendre
ensuite... Mais M. de Galais, toujours pench sur de vieilles choses
parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus,
intervient alors avec une vhmence terrible.

"Plutt, dit-il d'une voix coupe par les larmes et la colre, plutt
que de laisser faire une chose aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai
et la descendrai dans mes bras..."

Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse,  mi-chemin, et de
s'crouler avec elle!

Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec l'aide du
mdecin et d'une femme, passant un bras sous le dos de la morte tendue,
l'autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon
bras gauche, les paules appuyes contre mon bras droit, sa tte
retombante retourne sous mon menton, elle pse terriblement sur mon
coeur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide,
tandis qu'en bas on apprte tout.

J'ai bientt les deux bras casss par la fatigue. A chaque marche, avec
ce poids sur la poitrine, je suis un peu essouffl. Agripp au corps
inerte et pesant, je baisse la tte sur la tte de celle que j'emporte,
je respire fortement et ses cheveux blonds aspirs m'entrent dans la
bouche--des cheveux morts qui ont un got de terre. Ce got de terre et
de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la
grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherche
--tant aime...



CHAPITRE XIII

Le cahier de devoirs mensuels.

Dans la maison pleine de tristes souvenirs, o des femmes, tout le jour,
beraient et consolaient un tout petit enfant malade, le vieux M. de
Galais ne tarda pas  s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il
s'teignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au
chevet de ce vieil homme charmant, dont la pense indulgente et la
fantaisie allie  celle de son fils avaient t la cause de toute notre
aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une incomprhension
complte de tout ce qui s'tait pass et, d'ailleurs, dans un silence
presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents ni
amis dans cette rgion de la France, il m'institua par testament son
lgataire universel jusqu'au retour de Meaulnes, a qui je devais rendre
compte de tout, s'il revenait jamais... Et c'est au Sablonnires
dsormais que j'habitai. Je n'allais plus  Saint-Benoist que pour y
faire la classe, partant le matin de bonne heure, djeunant  midi d'un
repas prpar au Domaine, que je faisais chauffer sur le pole, et
rentrant le soir aussitt aprs l'tude. Ainsi je pus garder prs de moi
l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais
mes chances de rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux
Sablonnires.

Je ne dsesprais pas, d'ailleurs, de dcouvrir  la longue dans les
meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice
qui me permit de connatre l'emploi de son temps, durant le long silence
des annes prcdentes--et peut-tre ainsi de saisir les raisons de sa
fuite ou tout au moins de retrouver sa trace... J'avais dj vainement
inspect je ne sais combien de placards et d'armoires, ouvert, dans les
cabinets de dbarras, une quantit d'anciens cartons de toutes formes,
qui se trouvaient tantt remplis de liasses de vieilles lettres et de
photographies jaunies de la famille de Galais, tantt bonds de fleurs
artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux dmods. Il
s'chappait de ces botes je ne sais quelle odeur fane, quel parfum
teint, qui, soudain, rveillaient en moi pour tout un jour les
souvenirs, les regrets, et arrtaient mes recherches...

Un jour de cong, enfin, j'avisai au grenier une vieille petite malle
longue et basse, couverte de poils de porc  demi rongs, et que je
reconnus pour tre la malle d'colier d'Augustin. Je me reprochai de
n'avoir point commenc par l mes recherches. J'en fis sauter facilement
la serrure rouille. La malle tait pleine jusqu'au bord des cahiers et
des livres de Sainte-Agathe. Arithmtiques, littratures, cahiers de
problmes, que sais-je?... Avec attendrissement plutt que par
curiosit, je me mis  fouiller dans tout cela, relisant les dictes que
je savais encore par coeur, tant de fois nous les avions recopies!
"L'Aqueduc" de Rousseau, "Une aventure en Calabre" de P.L. Courier,
"Lettre de George Sand  son fils"...

Il y avait aussi un "Cahier de Devoirs Mensuels". J'en fus surpris, car
ces cahiers restaient au Cours et les lves ne les emportaient jamais
au dehors. C'tait un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de
l'lve, Augustin Meaulnes, tait crit sur la couverture en ronde
magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril 189... je reconnus
que Meaulnes l'avait commenc peu de jours avant de quitter Sainte-
Agathe. Les premires pages taient tenues avec le soin religieux qui
tait de rgle lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions. Mais
il n'y avait pas plus de trois pages crites, le reste tait blanc et
voil pourquoi Meaulnes l'avait emport.

Tout en rflchissant, agenouill par terre,  ces coutumes,  ces
rgles puriles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence,
je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inachev.
Et c'est ainsi que je dcouvris de l'criture sur d'autres feuillets.
Aprs quatre pages laisses en blanc on avait recommenc  crire.

C'tait encore l'criture de Meaulnes, mais rapide, mal forme,  peine
lisible; de petits paragraphes de largeurs ingales, spars par des
lignes blanches. Parfois ce n'tait qu'une phrase inacheve. Quelquefois
une date. Ds la premire ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir l des
renseignements sur la vie passe de Meaulnes  Paris, des indices sur la
piste que je cherchais, et je descendis dans la salle  manger pour
parcourir  loisir,  la lumire du jour, l'trange document. Il faisait
un jour d'hiver clair et agit. Tantt le soleil vif dessinait les croix
des carreaux sur les rideaux blancs de la fentre, tantt un vent
brusque jetait aux vitres une averse glace. Et c'est devant cette
fentre, auprs du feu, que je lus ces lignes qui m'expliqurent tant de
choses et dont voici la copie trs exacte...



CHAPITRE XIV

Le secret.

Je suis pass une fois encore sous la fentre. La vitre est toujours
poussireuse et blanchie par le double rideau qui est derrire. Yvonne
de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien  lui dire puisqu'elle
est marie... Que faire, maintenant? Comment vivre?...

Samedi 13 fvrier.--J'ai rencontr, sur le quai, cette jeune fille qui
m'avait renseign au mois de juin, qui attendait comme moi devant la
maison ferme... Je lui ai parl. Tandis qu'elle marchait, je regardais
de ct les lgers dfauts de son visage: une petite ride au coin des
lvres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumule aux
ailes du nez. Elle c'est retourne tout d'un coup et me regardant bien
en face, peut-tre parce qu'elle est plus belle de face que de profil,
elle m'a dit d'une voix brve:

"Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait
la cour, autrefois,  Bourges. Il tait mme mon fianc..."

Cependant  la nuit pleine, sur le trottoir dsert et mouill qui
reflte la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approche de moi tout d'un
coup, pour me demander de l'emmener ce soir au thtre avec sa soeur. Je
remarque pour la premire fois qu'elle est habille de deuil, avec un
chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin,
pareil  une canne. Et comme je suis tout prs d'elle, quand je fais un
geste mes ongles griffent le crpe de son corsage... Je fais des
difficults pour accorder ce qu'elle demande. Fche, elle veut partir
tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors
un ouvrier qui passe dans l'obscurit plaisante  mi-voix:

"N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!"

Et nous sommes rests, tous les deux, interdits.

Au thtre.--Les deux jeunes filles, mon amie qui s'appelle Valentine
Blondeau et sa soeur, sont arrives avec de pauvres charpes.

Valentine est place devant moi. A chaque instant elle se retourne,
inquite, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens prs
d'elle, presque heureux; je lui rponds chaque fois par un sourire.

Tout autour de nous, il y avait des femmes trop dcolletes. Et nous
plaisantions. Elle souriait d'abord, puis elle dit: "Il ne faut pas que
je rie. Moi aussi je suis trop dcollete". Et elle s'est enveloppe
dans son charpe. En effet sous le carr de dentelle noire, on voyait
que, dans sa hte  changer de toilette, elle avait refoul le haut de
sa simple chemise montante.

Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puril; il y a dans son
regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Prs
d'elle, le seul tre au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du
Domaine, je ne cesse de penser  mon trange aventure de jadis... J'ai
voulu l'interroger de nouveau sur le petit htel du boulevard. Mais 
son tour, elle m'a pos des questions si gnantes que je n'ai su rien
rpondre. Je sens que dsormais nous serons, tous les deux, muets sur ce
sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon? Et
pourquoi?... Suis-je condamn maintenant  suivre  la trace tout tre
qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon
aventure manque?...

A minuit, seul, dans la rue dserte, je me demande ce que me veut cette
nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long des maisons pareilles 
des botes en carton alignes, dans lesquelles tout un peuple dort. Et
je me souviens tout  coup d'une dcision que j'avais prise l'autre
mois: j'avais rsolu d'aller l-bas en pleine nuit, vers une heure du
matin, de contourner l'htel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer
comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permit de
retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais
je suis fatigu. J'ai faim. Moi aussi je me suis ht de changer de
costume, avant le thtre, et je n'ai pas dn... Agit, inquiet
pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me
coucher, en proie  un vague remords. Pourquoi?

Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les reconduise, ni
me dire o elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que
j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne aux
environs de Notre-Dame. Mais  quel numro?... J'ai devin qu'elles
taient couturires ou modistes.

En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donn rendez-vous pour jeudi, 
quatre heures, devant le mme thtre o nous sommes alls.

"Si je n'tais pas l jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi  la mme
heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours".

Jeudi 18 fvrier.--Je suis parti pour l'attendre dans le grand vent qui
charrie de la pluie. On se disait  chaque instant: il va finir par
pleuvoir...

Je marche dans la demi-obscurit des rues, un poids sur le coeur. Il
tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: une averse peut
l'empcher de venir. Mais le vent se reprend  souffler et la pluie ne
tombe pas cette fois encore. L-haut, dans le gris aprs-midi du ciel--
tantt gris et tantt clatant--un grand nuage a d cder au vent. Et
je suis ici terr dans une attente misrable...

Devant le thtre.--Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle
ne viendra pas. Du quai o je suis, je surveille au loin, sur le pont
par lequel elle aurait d venir, le dfil des gens qui passent.
J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois
venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le
plus longtemps, le plus prs de moi, lui ont ressembl et m'ont fait
esprer...

Une heure d'attente.--Je suis las. A la tombe de la nuit, un gardien
de la paix trane au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix
touffe toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est
furieux, ple, muet... Ds le couloir il commence  cogner, puis il
referme sur eux la porte pour battre le misrable tout  l'aise... Il me
vient cette pense affreuse que j'ai renonc au paradis et que je suis
en train de pitiner aux portes de l'enfer.

De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue troite et
basse, entre la Seine et Notre-Dame, o je connais  peu prs la place
de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps  autre une bonne
ou une mnagre sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses
emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en vais... Je
repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place o nous
devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout  l'heure--une
foule noire...

Suppositions--Dsespoir--Fatigue. Je me raccroche  cette pense:
demain. Demain,  la mme heure, en ce mme endroit, je reviendrai
l'attendre. Et j'ai grand'hte que demain soit arriv. Avec ennui
j'imagine la soire d'aujourd'hui, puis la matine du lendemain, que je
vais passer dans le dsoeuvrement... Mais dj cette journe n'est-elle
pas presque finie?... Rentr chez moi, prs du feu, j'entends crier les
journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la
ville, auprs de Notre-Dame, elle les entend aussi.

Elle... Je veux dire: Valentine.

Cette soire que j'avais voulu escamoter me pse trangement. Tandis que
l'heure avance, que ce jour-l va bientt finir et que dj je le
voudrai fini, il y a des hommes qui lui ont confi tout leur espoir,
tout leur amour et leurs dernires forces. Il y a des hommes mourants,
d'autres qui attendent une chance, et qui voudraient que ce ne soit
jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un
remords. D'autres qui sont fatigus, et cette nuit ne sera jamais assez
longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a
perdu ma journe, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain?

Vendredi soir.--J'avais pens crire  la suite: "Je ne l'ai pas
revue". Et tout aurait t fini.

Mais en arrivant ce soir,  quatre heures, au coin du thtre: la voici.
Fine et grave, vtue de noir, mais avec de la poudre au visage et une
collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Un air  la fois
douloureux et malicieux.

C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne
viendra plus.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

Et pourtant,  la tombe de la nuit, nous voici encore tous les deux,
marchant lentement l'un prs de l'autre, sur le gravier des Tuileries.
Elle me raconte son histoire mais d'une faon si enveloppe que je
comprends mal. Elle dit: "mon amant" en parlant de ce fianc qu'elle n'a
pas pous. Elle le fait exprs, je pense, pour me choquer et pour que
je ne m'attache point  elle.

Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise grce:

"N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait que des
folies.

"J'ai couru des chemins, toute seule.

"J'ai dsespr mon fianc. Je l'ai abandonn parce qu'il m'admirait
trop; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'tais.
Or, je suis pleine de dfauts. Nous aurions t trs malheureux".

A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise
qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver  elle-mme qu'elle a eu
raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien 
regretter et n'tait pas digne du bonheur qui s'offrait  elle.

Une autre fois:

"Ce qui me plat en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce
qui me plat en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes
souvenirs..."

Une autre fois:

"Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez".

Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement:

"Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi?
Vous aussi, vous allez me demander ma main?..."

J'ai balbuti. Je ne sais pas ce que j'ai rpondu. Peut-tre ai-je dit:
"Oui".

Cette espce de journal s'interrompait l. Commenaient alors des
brouillons de lettres illisibles, informes, raturs. Prcaire
fianailles!... La jeune fille, sur la prire de Meaulnes, avait
abandonn son mtier. Lui s'tait occup des prparatifs du mariage.
Mais sans cesse repris par le dsir de chercher encore, de partir encore
sur la trace de son amour perdu, il avait d, sans doute, plusieurs fois
disparatre; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il
cherchait  se justifier devant Valentine.



CHAPITRE XV

Le secret (suite).

Puis le journal reprenait.

Il avait not des souvenirs sur un sjour qu'ils avaient fait tous les
deux  la campagne, je ne sais o. Mais, chose trange,  partir de cet
instant, peut-tre par un sentiment de pudeur secrte, le journal tait
rdig de faon si hache, si informe, griffonn si htivement aussi,
que j'ai d reprendre moi mme et reconstituer toute cette partie de son
histoire.

14 juin.--Lorsqu'il s'veilla de grand matin dans la chambre de
l'auberge, le soleil avait allum les dessins rouges du rideau noir. Des
ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le
caf du matin: ils s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre
un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait,
dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord.
Ce rideau sem de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales
montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans
l'impression unique d'un rveil  la campagne, au dbut de dlicieuses
grandes vacances.

Il se leva, frappa doucement  la porte voisine, sans obtenir de
rponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperut alors Valentine et
comprit d'ou lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait,
absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendit respirer,
comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux
yeux ferms, ce visage si quiet qu'on et souhait ne l'veiller et ne
le troubler jamais.

Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne dormait plus
que d'ouvrir les yeux et de regarder.

Ds qu'elle fut habille, Meaulnes revint prs de la jeune fille.

"Nous sommes en retard", dit-elle.

Et ce fut aussitt comme une mnagre dans sa demeure.

Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes
avait ports la veille et quand elle en vint au pantalon se dsola. Le
bas des jambes tait couvert d'une boue paisse. Elle hsita, puis,
soigneusement, avec prcaution, avant de le brosser, elle commena par
rper la premire paisseur de terre avec un couteau.

"C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe
quand ils taient flanqus dans la boue.

--Moi, c'est ma mre qui m'a enseign cela", dit Valentine.

... Et telle tait bien la compagne que devait souhaiter, avant son
aventure mystrieuse, le chasseur et le paysan qu'tait le grand
Meaulnes.

15 juin.--A ce dner,  la ferme, o grce  leurs amis qui les avaient
prsents comme mari et femme, ils furent convis,  leur grand ennui,
elle se montra timide comme une nouvelle marie.

On avait allum les bougies de deux candlabres,  chaque bout de la
table couverte de toile blanche, comme  une paisible noce de campagne.
Les visages, ds qu'ils se penchaient, sous cette faible clart,
baignaient dans l'ombre.

Il y avait  la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis
Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adresst
presque toujours  lui. Depuis qu'il avait rsolu, dans ce village
perdu, afin d'viter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa
femme, un mme regret, un mme remords le dsolaient. Et tandis que
Patrice,  la faon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le dner:

"C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse
comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, prsider le repas
de mes noces".

Prs de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On
et dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait
son ami et semblait vouloir se rfugier contre lui. Depuis longtemps,
Patrice insistait vainement pour qu'elle vidt son verre, lorsqu'enfin
Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement:

"Il faut boire, ma petite Valentine".

Alors, docilement, elle but. Et Patrice flicita en souriant le jeune
homme d'avoir une femme aussi obissante.

Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et
pensifs. Ils taient fatigus, d'abord; leurs pieds tremps par la boue
de la promenade taient glacs sur les carreaux lavs de la cuisine. Et
puis, de temps  autre, le jeune homme tait oblig de dire:

"Ma femme, Valentine, ma femme..."

Et chaque fois, en prononant sourdement ce mot, devant ces paysans
inconnus, dans cette salle obscure, il avait l'impression de commettre
une faute.

17 juin.--L'aprs-midi de ce dernier jour commena mal.

Patrice et sa femme les accompagnrent  la promenade. Peu  peu, sur la
pente ingale couverte de bruyres, les deux couples se trouvrent
spars.

Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genvriers, dans un petit
taillis.

Le vent portait des gouttes de pluie et le temps tait bas. La soire
avait un got amer, semblait-il, le got d'un tel ennui que l'amour mme
ne le pouvait distraire.

Longtemps ils restrent l, dans leur cachette, abrits sous les
branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent
que, maintenant, tout irait bien.

Et ils commencrent  parler d'amour, Valentine parlait, parlait...

"Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fianc, comme un enfant
qu'il tait: tout de suite nous aurions eu une maison, comme une
chaumire perdue dans la campagne. Elle tait toute prte, disait-il.
Nous y serions arrivs comme au retour d'un grand voyage, le soir de
notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les
chemins, dans la cour, cachs dans les bosquets, des enfants inconnus
nous auraient fait fte, criant: "Vive la marie!"... Quelles folies!
n'est-ce pas?"

Meaulnes, interdit, soucieux, l'coutait. Il retrouvait, dans tout cela,
comme l'cho d'une voix dj entendue. Et il y avait aussi, dans le ton
de la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague regret.

Mais elle eut peur de l'avoir bless. Elle se retourna vers lui, avec
lan, avec douceur.

"A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai: quelque chose qui
ait t pour moi plus prcieux que tout..., et vous le brlerez!"

Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit de sa
poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les lettres de son
fianc.

Ah! tout de suite, il reconnut la fine criture. Comment n'y avait-il
jamais pens plus tt! C'tait l'criture de Franz le bohmien, qu'il
avait vue jadis sur le billet dsespr laiss dans la chambre du
Domaine...

Ils marchaient maintenant sur une petite route troite entre les
pquerettes et les foins clairs obliquement par le soleil de cinq
heures. Si grande tait sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore
quelle droute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle
lui avait demand de lire. Des phrases enfantines, sentimentales,
pathtiques... Celle-ci, dans la dernire lettre:

... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite Valentine.
Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas superstitieux...

Meaulnes lisait,  demie aveugl de regret et de colre, le visage
immobile, mais tout ple, avec des frmissements sous les yeux.
Valentine, inquite de le voir ainsi, regarda o il en tait, et ce qui
le fchait ainsi.

"C'est, expliqua-t-elle trs vite, un bijou qu'il m'avait donn en me
faisant jurer de le regarder toujours. C'taient l de ses ides
folles".

Mais elle ne fit qu'exasprer Meaulnes.

"Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi rpter
ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu croire en lui? Je l'ai connu,
c'tait le garon le plus merveilleux du monde!

--Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'moi, vous avez connu
Frantz de Galais?

--C'tait mon ami le meilleur, c'tait mon frre d'aventures, et voil
que je lui ai pris sa fiance!

"Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui
n'avez croire  rien. Vous tes cause de tout. C'est vous qui avez tout
perdu! tout perdu!"

Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa
brutalement.

"Allez-vous-en. Laissez-moi.

--Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, bgayant et
pleurant  demi, je partirai en effet. Je rentrerai  Bourges, chez
nous, avec ma soeur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez,
n'est-ce pas? que mon pre est trop pauvre pour me garder; eh bien! je
repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai dj fait
une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus
de mtier..."

Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que
Meaulnes, sans mme la regarder partir, continuait  marcher au hasard.

Le journal s'interrompait de nouveau.

Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indcis,
gar. Rentr  La Fert-d'Angillon, Meaulnes crivait  Valentine en
apparence pour lui affirmer sa rsolution de ne jamais la revoir et lui
en donner des raisons prcises, mais en ralit, peut-tre, pour qu'elle
lui rpondt. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son
dsarroi, il n'avait pas mme song d'abord  lui demander: savait-elle
o se trouvait le Domaine tant cherch? Dans une autre, il la suppliait
de se rconcilier avec Frantz de Galais. Lui-mme se chargeait de le
retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les brouillons n'avaient
pas d tre envoyes. Mais il avait d crire deux ou trois fois, sans
jamais obtenir de rponse. 'avait t pour lui une priode de combats
affreux et misrables, dans un isolement absolu. L'espoir de revoir
jamais Yvonne de Galais s'tant compltement vanoui, il avait d peu 
peu sentir sa grande rsolution faiblir. Et d'aprs les pages qui vont
suivre--les dernires de son journal--j'imagine qu'il dut, un beau
matin du dbut des vacances, louer une bicyclette pour aller  Bourges,
visiter la cathdrale.

Il tait parti  la premire heure, par la belle route droite entre les
bois, inventant en chemin mille prtextes  se prsenter dignement, sans
demander une rconciliation, devant celle qu'il avait chasse.

Les quatre dernires pages, que j'ai pu reconstituer racontaient ce
voyage et cette dernire faute...



CHAPITRE XVI

Le secret (fin).

25 aot.--De l'autre ct de Bourges,  l'extrmit des nouveaux
faubourgs, il dcouvrit, aprs avoir longtemps cherch, la maison de
Valentine Blondeau. Une femme--la mre de Valentine--sur le pas de la
porte, semblait l'attendre. C'tait une bonne figure de mnagre,
lourde, fripe, mais belle encore. Elle le regardai venir avec
curiosit, et lorsqu'il lui demanda: "si Mlles Blondeau taient ici",
elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles taient
rentres  Paris depuis le 15 aot.

"Elles m'ont dfendu de dire o elles allaient, ajouta-t-elle, mais en
crivant  leur ancienne adresse on ferait suivre leurs lettres".

En revenant sur ses pas, sa bicyclette  la main,  travers le jardinet,
il pensait:

"Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est moi qui
l'ai force  cela. "Je deviendrai certainement une fille perdue",
disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jete l! C'est moi qui ai perdu la
fiance de Frantz!"

Et tout bas il se rptait avec folie: "Tant mieux! Tant mieux!" avec la
certitude que c'tait bien "tant pis" au contraire et que, sous les yeux
de cette femme, avant d'arriver  la grille, il allait buter des deux
pieds et tomber sur les genoux.

Il ne pensa pas  djeuner et s'arrta dans un caf o il crivit
longuement  Valentine, rien que pour crier, pour se dlivrer du cri
dsespr qui l'touffait. Sa lettre rptait indfiniment: "Vous avez
pu! Vous avez pu!... Vous avez pu vous rsigner  cela! Vous avez pu
vous perdre ainsi!"

Prs de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une
histoire de femme qu'on entendait par bribes: "... Je lui ai dit... Vous
devez bien me connatre... Je fais la partie avec votre mari tous les
soirs!" Les autres riaient et, dtournant la tte, crachaient derrire
les banquettes. Hve et poussireux, Meaulnes les regardait comme un
mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.

Longtemps,  bicyclette, il erra autour de la cathdrale, se disant
obscurment: "En somme, c'est pour la cathdrale que j'tais venu". Au
bout de toutes les rues, sur la place dserte, on la voyait monter
norme et indiffrente. Ces rues taient troites et souilles comme les
ruelles qui entourent les glises de village. Il y avait  et l
l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait
sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, rfugi, comme
aux anciens ges, sous les arcs-boutants de la cathdrale. Il lui venait
une crainte de paysan, une rpulsion pour cette glise de la ville, o
tous les vices sont sculpts dans des cachettes, qui est btie entre les
mauvais lieux et qui n'a pas de remde pour les plus douleurs d'amour.

Deux filles vinrent  passer, se tenant par la taille et le regardant
effrontment. Par dgot ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour
l'abmer, Meaulnes les suivit lentement  bicyclette et l'une d'elles,
une misrable fille dont les rares cheveux blonds taient tirs en
arrire par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au
jardin de l'Archevch, le jardin o Frantz, dans une de ses lettres,
donnait rendez-vous  la pauvre Valentine.

Il ne dit pas non, sachant qu' cette heure il aurait depuis longtemps
quitt la ville. Et de sa fentre basse, dans la rue en pente, elle
resta longtemps  lui faire des signes vagues.

Il avait hte de reprendre son chemin.

Avant de partir, il ne peut rsister au morne dsir de passer une
dernire fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux
et put faire provision de tristesse. C'tait une des dernires maisons
du faubourg et la rue devenait une route  partir de cet endroit... En
face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y
avait personne aux fentres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long
d'un mur, tranant deux gamins en guenilles, une sale fille poudre
passa.

C'est l que l'enfance de Valentine s'tait coule, l qu'elle avait
commenc  regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait
travaill, cousu, derrire ces fentres. Et Frantz tait pass pour la
voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y
avait plus rien, rien... La triste soire durait et Meaulnes savait
seulement que quelque part, perdue, durant ce mme aprs-midi, Valentine
regardait passer dans son souvenir cette place morne o jamais elle ne
viendrait plus.

Le long voyage qu'il lui restait  faire pour rentrer devait tre son
dernier recours contre sa peine, sa dernire distraction force avant de
s'y enfoncer tout entier.

Il partit. Aux environs de la route, dans la valle, de dlicieuses
maisons fermires, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs
pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, l-bas, sur les
pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On
imaginait, l-bas, des mes, de belles mes...

Mais, pour Meaulnes,  ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour,
cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la
jeune fille entre toutes qu'il et d protger, sauvegarder, tait
justement celle-l qu'il venait d'envoyer  sa perte.

Quelques lignes htives du journal m'apprenaient encore qu'il avait
form le projet de retrouver Valentine cote que cote avant qu'il ft
trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'tait
l ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des prparatifs,
lorsque j'tais venu  La Fert-d'Angillon pour tout dranger. Dans la
marie abandonne, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un
beau matin de la fin du mois d'aot--lorsque j'avais pouss la porte et
lui avait apport la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait
t repris, immobilis, par son ancienne aventure, sans oser rien faire
ni rien avouer. Alors avaient commenc le remords, le regret et la
peine, tantt touffs, tantt triomphants, jusqu'au jour des noces o
le cri du bohmien dans les sapins lui avait thtralement rappel son
premier serment de jeune homme.

Sur ce mme cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonn
quelques mots en hte,  l'aube, avant de quitter, avec sa permission--
mais pour toujours--Yvonne de Galais, son pouse depuis la veille:

"Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohmiens qui
sont venus hier dans la sapinire et qui sont partis vers l'est 
bicyclette. Je ne reviendrai prs d'Yvonne que si je puis ramener avec
moi et installer dans la "maison de Frantz" Frantz et Valentine maris.

"Ce manuscrit, que j'avais commenc comme un journal secret et qui est
devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la proprit de mon
ami Franois Seurel".

Il avait d glisser le cahier en hte sous les autres, refermer  clef
son ancienne petite malle d'tudiant, et disparatre.



PILOGUE

Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon compagnon, et
de mornes jours s'coulaient dans l'cole paysanne, de tristes jours
dans la maison dserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui
avais fix, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis
longtemps o habitait Valentine.

La seule joie des Sablonnires, ce fut bientt la petite fille qu'on
avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annonait mme comme une
solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponne aux
barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant 
marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui
rveillait longuement les chos sourds de la demeure abandonne. Lorsque
je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un
baiser. Elle avait une faon sauvage et charmante en mme temps de
frtiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en
riant aux clats. De toute sa gaiet, de toute sa violence enfantine, on
et dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison
depuis sa naissance. Je me disais parfois: "Sans doute, malgr cette
sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant". Mais une fois encore la
Providence en dcida autrement.

Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'tais lev de fort bonne
heure, avant mme la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je
devais aller pcher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi
pour de grandes parties de braconnage: pches  la main, la nuit, pches
aux perviers prohibs... Tout le temps de l't, nous partions les
jours de cong, ds l'aube, et nous ne rentrions qu' midi. C'tait le
gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant  moi, c'tait mon seul
passe-temps; les seules aventures qui me rappelassent les quipes de
jadis. Et j'avais fini par prendre got  ces randonnes,  ces longues
pches le long de la rivire ou dans les roseaux de l'tang.

Ce matin-l, j'tais donc debout,  cinq heures et demie, devant la
maison, sous un petit hangar adoss au mur qui sparait le jardin
anglais des Sablonnires du jardin potager de la ferme. J'tais occup 
dmler mes filets que j'avais jets en tas, le jeudi d'avant.

Il ne faisait pas jour tout  fait; c'tait le crpuscule d'un beau
matin de septembre; et le hangar o je dmlais  la hte mes engins se
trouvait  demi plong dans la nuit.

J'tais l silencieux et affair lorsque soudain j'entendis la grille
s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.

"Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tt que je n'aurais cru. Et moi
qui ne suis pas prt!..."

Mais l'homme qui entrait dans la cour m'tait inconnu. C'tait, autant
que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habill comme un chasseur
ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver l o les autres savaient
que j'tais toujours,  l'heure de nos rendez-vous, il gagna directement
la porte d'entre.

"Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront convi sans
me le dire et ils l'auront envoy en claireur".

L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je
l'avais referme, aussitt sorti. Il fit de mme  l'entre de la
cuisine. Puis, hsitant un instant, il tourna vers moi, claire par le
demi-jour, sa figure inquite. Et c'est alors seulement que je reconnus
le grand Meaulnes.

Un long moment je restai l, effray, dsespr, repris soudain par
toute la douleur qu'avait rveille son retour. Il avait disparu
derrire la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hsitant.

Alors je m'avanai vers lui, et sans rien dire, je l'embrassai en
sanglotant. Tout de suite, il comprit:

"Ah! dit-il d'une voix brve, elle est morte, n'est-ce pas?"

Et il resta l, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le
bras et doucement je l'entranai vers la maison. Il faisait jour
maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur ft accompli, je lui fis
monter l'escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitt entr;
il tomba  deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tte
enfouie dans ses deux bras.

Il se releva enfin, les yeux gars, titubant, ne sachant o il tait.
Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la porte qui faisait
communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s'tait
veille toute seule--pendant que sa nourrice tait en bas--et,
dlibrment, s'tait assise dans son berceau. On voyait tout juste sa
tte tonne, tourne vers nous.

"Voici ta fille", dis-je.

Il eut un sursaut et me regarda.

Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir
d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour dtourner un peu ce grand
attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant trs serre
contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tte
baisse et me dit:

"Je les ai ramens, les deux autres... Tu iras les voir dans leur
maison".

Et en effet, au dbut de la matine, lorsque je m'en allai, tout pensif
et presque heureux vers la maison de Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait
jadis montre dserte, j'aperus de loin une manire de jeune mnagre
en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosit et
d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanchs qui s'en
allaient  la messe...

Cependant la petite fille commenait  s'ennuyer d'tre serre ainsi, et
comme Augustin, la tte penche de ct pour cacher et arrter ses
larmes continuait  ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape
de sa petite main sur sa bouche barbue et mouille.

Cette fois le pre leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses
bras et la regarda avec une espce de rire. Satisfaite, elle battit des
mains...

Je m'tais lgrement recul pour mieux les voir. Un peu du et
pourtant merveill, je comprenais que la petite fille avait enfin
trouv l le compagnon qu'elle attendait obscurment. La seule joie que
m'et laisse le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il tait revenu pour
me la prendre. Et dj je l'imaginais, la nuit, enveloppant sa fille
dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.



TABLE

Premire Partie.

I.--Le Pensionnaire.
II.--Aprs quatre heures.
III.--"Je frquentais la boutique d'un vannier".
IV.--L'vasion.
V.--La Voiture qui revient.
VI.--On frappe au carreau.
VII.--Le Gilet de soie.
VIII.--L'Aventure.
IX.--Une Halte.
X.--La Bergerie.
XI.--Le Domaine mystrieux.
XII.--La Chambre de Wellington.
XIII.--La Fte trange.
XIV.--La Fte trange (suite).
XV.--La Rencontre.
XVI.--Frantz de Galais.
XVII--La Fte trange (fin).

Deuxime Partie.

I.--Le grand Jeu.
II.--Nous tombons dans une embuscade.
III.--Les Bohmiens  l'cole.
IV.--O il est question du Domaine mystrieux.
V.--L'Homme aux espadrilles.
VI.--Une Dispute dans la coulisse.
VII.--Le Bohmien enlve son bandeau.
VIII.--Les Gendarmes!
IX.--A la recherche du sentier perdu.
X.--La Lessive.
XI.--Je trahis.
XII.--Les trois lettres de Meaulnes.

Troisime Partie.

I.--La Baignade.
II.--Chez Florentin.
III.--Une Apparition.
IV.--La grande Nouvelle.
V.--La Partie de Plaisir.
VI.--La Partie de Plaisir (fin).
VII.--Le Jour des Noces.
VIII.--L'Appel de Frantz.
IX.--Les Gens heureux.
X.--La "Maison de Frantz".
XI.--Conversation sous la Pluie.
XII.--Le Fardeau.
XIII.--Le Cahier de Devoirs mensuels.
XIV.--Le Secret.
XV.--Le Secret (suite).
XVI.--Le Secret (fin).
Epilogue.





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