Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam

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Title: Derniers souvenirs d'un musicien

Author: Adolphe Adam

Release Date: November 17, 2018 [EBook #58290]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***




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  DERNIERS SOUVENIRS
  D'UN MUSICIEN

  PAR
  ADOLPHE ADAM
  MEMBRE DE L'INSTITUT

  NOUVELLE DITION

  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, DITEURS
  RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

  LIBRAIRIE NOUVELLE
  BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

  1871
  Droits de reproduction et de traduction rservs




OUVRAGES

DE

ADOLPHE ADAM

Publis dans la collection Michel Lvy

  SOUVENIRS D'UN MUSICIEN              1 vol.
  DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN     1  --


CLICHY.--Impr. P. DUPONT et Cie, rue du Bac-d'Asnires, 12.




DERNIERS SOUVENIRS

D'UN MUSICIEN


LA JEUNESSE D'HAYDN


I

Dans un joli petit village situ sur la frontire de l'Autriche, 
quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus de cent ans, un pauvre
charron nomm Mathias Haydn. Ce brave homme n'tait pas riche; mais ses
dsirs taient si borns, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il
possdait. Toute l'anne il avait l'entretien des charrettes et grosses
voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussi peu fortuns que lui,
le payaient bien rarement en espces, mais ils fournissaient  ses
besoins par des dons en nature pour prix de son travail. Une seule fois
dans l'anne, le pre Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins:
c'tait lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprtait 
retourner  Vienne,  l'entre de l'hiver; il faisait alors remettre en
tat sa voiture de voyage, et le pre Haydn n'tait pas peu fier, quand
la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il
dcorait alors du nom d'_atelier de charronnage_. Bien souvent il
cherchait avec peine, et sans pouvoir la dcouvrir, quelle tait la
partie dfectueuse de la voiture qui avait besoin de rparation. C'est
que le comte de Harrach connaissait la pauvret de notre charron, et
que, lui devant protection comme  son vassal, il ne voulait pas
l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son
travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le mnage.
Depuis quelques annes le charron avait pous une cuisinire du comte;
celle-ci avait quitt le service lors de son mariage, mais n'avait pas
oubli les bonts de son ancien matre.

Lorsque le pre Mathias avait reu de l'intendant la petite somme qu'il
croyait avoir gagne, c'tait grande fte dans la maison et je dirai
presque dans le village. Allons! nous voil riches  prsent; dimanche,
grand concert, s'criait le pre Mathias, et le premier prlvement
qu'il faisait sur son pcule tait pour aller  la ville voisine acheter
les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps  son instrument
favori.

Nous autres Franais, nous avons peine  nous imaginer un petit charron
d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha;
pour qui connat un peu les moeurs allemandes, cela n'a rien d'tonnant.

Le dimanche, aprs les offices, auxquels il avait assist en sa qualit
de sacristain de la paroisse, le pre Mathias s'asseyait devant sa
porte, et au grand contentement de ses voisins, il excutait sur sa
harpe tous les morceaux qu'il savait, et dont le nombre tait
malheureusement un peu restreint, parce qu'il n'avait gure le moyen
d'acheter de nouvelle musique. Il se serait mme trouv fort embarrass
sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, matre d'cole 
Naimbourg. Ce cousin lui prtait quelques pices de musique. Il se
htait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son
instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-mme possdait une
voix de tnor agrable, et souvent ils excutaient des mlodies
nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays,
leur faisait sur-le-champ arranger  deux voix, avec une bonne
disposition d'harmonie. Il tait bien rare qu'il ne se rencontrt pas,
dans la foule runie pour les entendre, un amateur pour improviser une
basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet.

Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec
surprise son petit Joseph,  peine g de trois ans, venir gravement se
poster  ct de lui, arm de deux petits morceaux de bois ramasss
parmi les copeaux de son pre, et que son imagination d'enfant lui
reprsentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet.
Le pre ne fit pas d'abord trop attention  cette singerie d'enfant;
mais  peine eut-il jou quelques mesures, qu'il ne put s'empcher de
rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En
effet, l'enfant, frottant avec la gravit d'un matre de chapelle, ses
deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il et en ralit tenu un
instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tte et du pied. Il
n'en fallut pas davantage au pre pour reconnatre les dispositions de
l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua  cultiver ce
got naturel. Les progrs du petit Joseph furent rapides: il n'y avait
pas de jeux ni d'amusements qui l'intressassent autant que ses leons
de musique; au bout d'une anne, il lisait sa partie de chant  livre
ouvert; l'anne suivante, son pre lui avait achet une petite harpe, et
le concert de famille s'tait augment d'un nouvel excutant, faisant sa
partie avec une prcision et une rgularit parfaites.

Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son pre n'ayant pas
cess de le faire travailler la musique, son got naturel pour cet art
tait devenu une passion. Les exercices de son ge n'avaient nul attrait
pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans
matre, l'enfant avait devin le mcanisme de cet instrument, sur lequel
il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en
tenues, pendant que sa voix se mlait  celles de son pre et de sa
mre.

Un dimanche, une chaise de poste s'arrte  l'entre du village, un
tranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On
le conduit  la demeure du pre Mathias. C'tait l'heure de l'office. Le
petit Joseph tait seul  la maison. Il prie l'tranger d'attendre le
retour de son pre qui ne peut tarder  rentrer, et la conversation
s'engage entre l'enfant et le voyageur. A qui est cette harpe? dit avec
surprise ce dernier.

--C'est  papa, dit l'enfant.

--Et qu'en fait-il? reprend l'tranger.

--Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous
donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le
montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hte n'avait pas
encore aperue, et se met  lui jouer tout son rpertoire.

--Mais, c'est trs-bien, cela! lui dit l'tranger de plus en plus
surpris.

--Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il
avait tir un rouleau de papier rgl de sa poche.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'est une messe en
musique. Voyons, quelle partie voulez-vous que je vous chante?

--Oh! celle que tu voudras ou plutt celle que tu seras en tat de
dchiffrer.

--Je peux les dchiffrer toutes, et mme les jouer sur mon violon,
tenez, coutez plutt.

--Et l'enfant excute la partie de premier dessus sans faire une faute.
L'tranger l'attire entre ses genoux:

--Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montr tout cela?

--C'est papa.

--Ton pre est donc musicien? il n'est donc pas charron?

--Pourquoi donc cela? rpond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis
d'tre charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne
veux pas tre charron, cela fait perdre trop de temps.

--Veux-tu venir avec moi  Vienne? dit l'tranger, charm de la vivacit
des reparties du petit Joseph.

--Non, rpond l'enfant, papa ne pourrait plus me donner mes leons de
musique.

--Oh! qu' cela ne tienne, je t'emmnerai dans un endroit o tu feras de
la musique toute la journe; tu recevras des leons de violon, de
clavecin, de chant, de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une
belle robe rouge le dimanche, et tu chanteras  l'glise de
Saint-Stphan.

--Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avec joie, partons 
l'instant.

--Un moment, dit l'tranger: il faut au moins que ton pre consente  se
sparer de toi.--L'enfant rougit, il baisse la tte, ses yeux se
remplissent de larmes.

--Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vous n'emmnerez pas non plus
papa et maman?

--Avec la meilleure volont du monde, c'est impossible, rpond
l'tranger en riant. Tu conois bien, mon petit ami, que je ne peux pas
faire recevoir ton pre et ta mre,  la matrise comme enfants de
choeur.

Le petit Joseph se met alors  fondre en pleurs; il ne peut se faire 
l'ide de se sparer de son pre et de sa mre. Mais l'tranger le
rassure petit  petit, il lui fait entrevoir une si riante perspective,
un avenir si rempli de musique (et ce mot est l'quivalent de bonheur
pour l'enfant), que bientt ses larmes cessent de couler, il ne rve
plus qu'au plaisir du voyage, et il avait ses petites mains passes
autour du cou de l'tranger et l'embrassait tendrement, quand le pre
Mathias rentre, accompagn de sa femme.

--Papa! papa! s'cria le petit Joseph en l'apercevant, je t'en prie,
laisse-moi aller  Vienne; voil un monsieur qui va m'emmener avec
lui.--Le pre ne comprend rien  cette exclamation, mais l'tranger se
lve:

--Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter, je suis matre de
chapelle de l'glise de Saint-Stphan de Vienne; le hasard m'a fait
connatre les brillantes dispositions de votre petit bonhomme. Si vous y
consentez, je le fais admettre  la matrise o il recevra une bonne
ducation, et en particulier je mettrai tous mes soins  lui donner un
talent distingu.

Une pareille proposition ne pouvait qu'tre agrable au pre Mathias. Il
voyait avec chagrin venir le moment o il serait forc de faire
apprendre un mtier  son fils, n'ayant pas les moyens de lui donner de
l'instruction; il remercia l'tranger et consentit  tout. Mais en se
retournant, il vit sa femme qui pleurait  l'annonce du dpart de son
fils bien-aim.

--Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un ton de doux reproche,
es-tu donc si peu raisonnable de t'affliger de ce qui doit faire le
bonheur de notre pauvre petit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il
reste avec nous? Un pauvre charron comme son pre, et peut-tre, aprs
moi, le sacristain de la paroisse, tandis qu'avec les leons qu'il va
recevoir, il peut tre un jour un artiste habile, la gloire de son pays,
la consolation de nos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonne
Marie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur la taille
arrondie de sa femme, nous ne resterons pas longtemps seuls, notre
famille va bientt s'augmenter, et tous nos enfants ne pourront pas
toujours rester avec nous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux
nous en sparer de bonne heure.

Tout cela tait certes fort raisonnable; mais on raisonne rarement avec
son coeur et surtout avec un coeur de mre. Marie finit cependant par
cder, et quelque douloureuse que cette sparation ft pour elle, elle y
consentit dans l'intrt de son enfant. Elle obtint pourtant que
l'tranger ne partirait que le lendemain. Le soir, le concert de famille
eut lieu comme  l'ordinaire, moins la gat qui y prsidait d'habitude.
La prsence de l'tranger avait lectris le petit Joseph: il joua du
violon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamais fait.
Reutter paraissait enchant de son nouvel lve; le pre Mathias rvait
le plus bel avenir pour son fils; mais la pauvre mre ne pouvait
entendre sans une douleur secrte cette voix si jeune, si tendre, qui ne
se marierait plus  la sienne, et des pleurs inondaient son visage et
contrastaient singulirement avec la figure joyeuse et nave du petit
Joseph. Il ne voyait plus en ce moment que le bonheur de pouvoir se
donner tout entier  l'tude de la musique. Ah! c'est que les enfants ne
peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ils en sont aims!
Cependant, le lendemain, au moment du dpart, bien des larmes furent
verses de part et d'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure,
que Marie tait encore agenouille dans un coin de sa chambre, appelant
les bndictions du Ciel sur le pauvre petit voyageur. Le pre Mathias
avait aussi le coeur bien gros. Machinalement il s'tait mis 
l'ouvrage, et il essayait de chanter pour ne pas laisser voir son
chagrin; mais, malgr lui, toutes les mlodies qui lui venaient taient
graves et tristes, et cependant la voiture roulait toujours, et le petit
Joseph, sduit par la varit des objets qui s'offraient  sa vue pour
la premire fois, tait redevenu gai et insouciant, comme on l'est  son
ge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissait taient tous
gais et vifs. C'est tout simple: le temps tait magnifique, la campagne
riante, le soleil splendide; Joseph avait  peine neuf ans; il roulait
dans une bonne voiture; il marchait vers l'inconnu:  son ge, il n'en
faut pas tant pour tre parfaitement heureux. A peine aurait-il song 
ceux qu'il quittait, si un cahot, en le jetant sur son voisin, ne lui
et fait sentir quelque chose de dur dans sa veste; il porta vivement la
main  sa poche, et en retira un petit papier o tait cette
suscription: _A mon Joseph bien-aim_. Il renfermait six florins.
C'taient toutes les conomies de la pauvre mre; cette anne, elle
devait se priver de bien des choses; mais la pauvre femme connaissait
peu le prix de l'argent, et ce qu'elle regardait comme un trsor, par la
peine qu'elle avait  l'amasser, elle croyait que ce serait un
commencement de fortune pour son fils. L'enfant pensa comme elle: cette
somme, qui se monte  peu prs  15 fr. de notre monnaie, lui parut
norme; il ignorait quel sacrifice sa mre faisait en la lui donnant, et
sa joie fut encore plus vive en se voyant  la tte de ses six florins
avec un avenir aussi beau que celui qu'il rvait. Le mouvement uniforme
de la voiture, auquel il n'tait pas accoutum, ne tarda pas  lui
procurer un doux sommeil, et je laisse  penser si ses songes furent
agrables.

Le compagnon de voyage du petit Joseph tait enchant de son
acquisition; il fallait qu'il se recrutt de jolies voix, pour
l'excution de ses messes, qui avait lieu tous les dimanches dans la
cathdrale de Vienne. Il tait rare qu'il rencontrt des sujets aussi
distingus que celui qu'il venait de dcouvrir, et puis, l'ardeur de
l'enfant pour ses tudes musicales lui faisait esprer qu'il pourrait un
jour en faire un chanteur habile dont le talent lui profiterait; il
suivait en cela l'usage de quelques matres qui formaient _gratuitement_
des lves: ceux-ci abandonnaient ensuite en paiement  leurs
professeurs le bnfice qu'ils tiraient de leur talent pendant les
premires annes de son exploitation. Cet usage existe encore en
Angleterre, o l'on achte l'ducation musicale au prix d'une ou de
plusieurs annes de son temps, quand on n'a pas le moyen de payer
autrement. Mais le petit Joseph ne pouvait pas se douter de ce calcul:
il prenait pour de la bienveillance et de l'affection, ce qui n'tait
qu'un intrt bien raisonn, et Reutter lui apparaissait comme une
providence, comme un second pre. Heureux ge, o l'on ne suppose que
des passions gnreuses, parce qu'on juge les autres d'aprs soi, et
qu'on n'prouve que de nobles sentiments!

Tant que roula la voiture, rien n'interrompit le sommeil de notre petit
Joseph. Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrta devant la vnrable
cathdrale de Vienne, que son compagnon de route jugea  propos de le
rveiller.

--Allons, mon petit ami, nous voici arrivs, il faut descendre.

--L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; en deux sauts, il fut en bas
de la chaise de poste, et quoiqu'il ft dj presque nuit, il put
admirer les tours gigantesques de la merveilleuse glise.

--Comment! s'cria-t-il, c'est l que nous allons demeurer; oh!
dpchons-nous d'entrer; que cela doit tre beau dedans! Reutter le prit
par la main; ils firent le tour de l'glise, puis trouvrent enfin une
petite porte. Une vieille femme avait l'air de les y attendre.

--Tenez, Marthe, dit Reutter en entrant, voil un nouveau pensionnaire
que je vous amne, allez le conduire prs de ses camarades, et
prparez-lui une chambre. L'enfant se vit bientt introduit dans une
salle basse, o se tenaient une douzaine de bambins; en l'absence du
matre, ils s'en donnaient  coeur joie et paraissaient fort en train de
se divertir. L'arrive de Marthe et du nouveau venu interrompit leurs
jeux.

Ah ! dit la vieille, j'espre que tout ce bruit va finir, matre
Reutter est de retour, et voil un camarade qu'il vous amne;
maintenant, songez  vous tenir un peu tranquilles.

La nouvelle du retour de matre Reutter rembrunit un instant ces petites
figures espigles; mais toute l'attention ne tarda pas  se tourner vers
le pauvre Joseph; il tait rest debout au milieu de la chambre, assez
embarrass de sa personne. Il examine d'abord le local: ce n'tait pas
brillant. Rien sur les murs, que quelques teintes verdtres produites
par l'humidit, et des noms et des dates inscrits au crayon,  l'encre,
au charbon,  la pointe du couteau, de toutes les manires enfin,
suivant l'usage ternel de tous les coliers, et malgr le fameux
prcepte: _Nomina stultorum semper parietibus insunt_. Mais comme,
suivant un autre adage, _numerus stultorum est infinitus_, cela ne peut
empcher que les murs des collges, pensions et autres prisons destins
 l'ducation de la jeunesse ne soient toujours dcors des noms de ceux
qui les habitent. Quelques bancs de bois, un vieux clavecin et un norme
pupitre sur lequel on voyait deux antiphonaires ouverts pour une leon
de plain-chant, formaient tout l'ameublement de cette pice,  peine
claire par une lampe de cuivre jadis dore, mais probablement mise 
la rforme depuis longtemps comme indigne de figurer dans le sanctuaire.
L'obscurit tait donc presque complte, et de plus il rgnait dans la
chambre cette odeur humide et indfinissable qu'on ne trouve que dans
les glises et dans les btiments qui en dpendent. L'aspect de ce
sjour aurait peut-tre un peu dsenchant notre nouvel enfant de
choeur, si ses camarades lui avaient laiss le temps de s'abandonner 
ses rflexions.

--Comment te nommes-tu, toi? lui dit l'un d'eux.

--Joseph, rpondit notre hros, enchant de cette familiarit, qui le
mettait  l'aise, et vous?

--Moi, je me nomme Max; mais il ne faut pas dire: Et vous! entre
camarades, il faut tout de suite se tutoyer. Voyons, es-tu un bon
enfant?  quoi sais-tu jouer?

--Moi, reprit Joseph, je jouerai  tout ce que vous voudrez, et si cela
vous fait plaisir, je vous jouerai de la harpe ou du violon, ou je
chanterai quelque chose avec vous.

Un clat de rire universel accueillit la proposition du pauvre Joseph.

--Est-il bte! se disaient ses camarades; on lui parle de s'amuser, et
il vous rpond qu'il veut faire de la musique.

--Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de
chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir!

--Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph.

--Je crois bien, on nous y oblige! et  peine avons-nous une ou deux
heures dans toute la journe pour nous divertir un peu.

--Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera
de faire de la musique.

Un murmure de mcontentement accueillit cette rflexion... Ce sera un
_capon_, se disait-on  l'oreille... Du tout, reprit Max, c'est un
_chaud_, et voil tout; mais a lui passera bien vite. Marthe vint de
nouveau interrompre la discussion. Elle apportait  chacun un morceau de
pain et une pomme; le panier tait vide quand vint le tour de Joseph;
mais elle le prit par la main.

--Matre Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y
accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez
le repas de ces Messieurs.

Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un oeil
d'envie le nouvel arriv, car il allait faire un repas un peu plus
substantiel que le leur.

Joseph se trouva bientt tte--tte avec Reutter. Le local tait un peu
plus gai: d'abord on y voyait  peu prs clair, et puis un bon feu
brlait dans le pole, les murs taient garnis de tablettes couvertes de
livres et de partitions; dans un coin de la chambre tait un petit
buffet d'orgues, non loin de l un clavecin et plusieurs autres
instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour
enchanter Joseph; mais il faut avouer,  la honte de son coeur et  la
louange de son apptit, que son attention fut d'abord absorbe par une
petite table o il n'y avait que deux couverts; mais elle tait
abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y
installa sur-le-champ.

Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en gota un peu; il ne
cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de
table, il se croyait le mortel le plus fortun qui existt au monde. En
se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose:
c'tait le baiser de sa mre, qui lui servait de bndiction chaque
soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il
songea  la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il
s'endormit en pensant  elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui
arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais
trouver le bonheur; il ne peut tre autre part.


II

Huit annes s'taient coules. On tait au mois d'octobre; neuf heures
du soir venaient de sonner; il faisait froid, un brouillard pais
couvrait toute la ville, et la cathdrale avait l'air d'tre veuve de
ses grands clochers si lgants, perdus alors dans l'paisseur de la
brume; chacun tait rentr chez soi; on se runissait autour des grands
poles bien chauffs; des lumires apparaissaient aux fentres des
salles  manger, car c'tait l'heure du souper, et l'on ne rencontrait
dans les rues que les crieurs de nuit: de demi-heure en demi-heure, ils
annonaient, avec leurs voix rauques et lugubres, l'heure et le temps
qu'il faisait. Ceux qui taient chaudement enferms dans leurs maisons,
plaignaient les pauvres gardes-nuit, car eux seuls, probablement, dans
Vienne taient obligs de parcourir les rues et d'affronter la bise; et
cependant, sous le porche de Saint-Stphan, se tenait pelotonn dans un
coin obscur quelqu'un qui enviait encore leur sort. Depuis sept heures
il se tenait  la mme place, plong dans les plus sombres rflexions,
et  chaque crieur qui paraissait sur la place:

--Va, crie bien fort, oiseau de mauvais augure, disait-il; tu ne crains
pas de perdre ta voix, toi; tu n'as pas besoin de l'avoir claire et
argentine, tu n'as pas peur qu'on te renvoie sans pain, sans asile, avec
une mchante souquenille sur le dos, parce que tu ne pourras plus monter
jusqu'au _sol_. Quand tu auras fait ton sot mtier toute la nuit, tu
rentreras tranquillement te coucher  l'heure o les autres se lveront;
et moi, que ferai-je, que deviendrai-je alors? retourner chez mon pre,
c'est trop loin, et puis, que lui dirai-je quand, aprs une si longue
absence, je reviendrai chez lui, sans tat, sans moyen d'existence, car,
ici au moins pourrai-je  peu prs gagner ma vie, en allant jouer dans
les orchestres, tandis que, dans un village, ce ne serait pas une
ressource. Si au moins j'avais un habit un peu dcent et un instrument!
Mais rien, pas mme un mchant violon et pas un kreutzer dans ma poche.
Que deviendrai-je demain?... ma foi, ce qu'il plaira  Dieu... J'ai
froid, je vais tcher de dormir, je suis encore heureux d'tre  peu
prs  l'abri sous cette grande porte, dormons. C'est seulement dommage
de dormir sans avoir soup, avec cela que je n'en ai point l'habitude;
mais il faudra bien que je m'y fasse. C'est dommage que j'aie aussi
celle de djeuner et de dner, car je veux tre pendu si je sais comment
je m'y prendrai pour me dfaire de ces mauvaises habitudes-l... Allons,
au petit bonheur!... Saint Joseph me viendra peut-tre en aide; et, en
disant ces mots, le pauvre abandonn se pelotonna derrire une petite
colonnette, se faisant le plus petit possible, pour tre un peu abrit,
par ce frle rempart, contre le vent et la pluie qui soufflaient dans la
direction o il se trouvait.

--Il aurait probablement dormi jusqu'au jour, si son sommeil n'avait t
interrompu, d'une manire dsagrable, par une lanterne qu'on lui
promenait sur le visage. Il entrouvrit  peine ses yeux et se hta de
les refermer bien vite, aveugls qu'ils taient par l'clat de la
lumire.

--Que faites-vous l, l'ami? lui disait-on.

--Eh! parbleu! vous le voyez bien, je dormais et j'ai fort envie de
continuer; ainsi bonsoir.

--Bonsoir, c'est bientt dit; mais qui tes-vous, o demeurez-vous?

--Si je demeurais quelque part, je vous prie de croire que j'y serais
plutt  cette heure que sous le porche de Saint-Stphan. Qui je suis?
cela ne sera pas long: on me nomme Joseph Haydn; ce matin encore j'tais
enfant de choeur de la cathdrale;  prsent je ne suis rien du tout et
je ne sais pas encore ce que je serai demain.

--Ah ! on vous a donc renvoy de la matrise, et pour quel motif?

--Parce que je mue.

--Qu'est-ce que a veut dire?

--Cela veut dire que j'ai perdu ma voix, parce que j'ai quinze ans et
qu'il en devait tre ainsi; je n'ai pas d'asile, je ne connais presque
personne ici, et, pour ne pas importuner mes amis dont, au reste, je ne
connais pas la demeure, j'ai pris le parti de me coucher ici. Etes-vous
satisfait? Puis-je continuer mon somme maintenant?

--Vous continuerez votre somme si vous voulez, mais pas ici.

--Et o donc?

--A la maison des crieurs o vous allez nous suivre, et demain nous vous
conduirons chez les personnes dont vous pourrez vous recommander, pour
voir si vous nous avez dit vrai.

--Soit, marchons.

--Et Joseph se mit  suivre les crieurs, qui le menrent  leur lieu de
rendez-vous, bien chauff, mal clair, mais o l'on pouvait au moins se
reposer un peu plus  l'aise que sur les dalles de Saint-Stphan. Notre
jeune homme fut enchant du changement de chambre  coucher, et, sans
plus s'inquiter du lendemain, se mit  profiter du bon feu et du
logement que sa bonne toile venait de lui procurer. Mais, ds que le
jour vint, les questions recommencrent, et comme il ne put nommer,
parmi les personnes de la ville que quelques musiciens qu'il avait
rencontrs dans les concerts o il allait chanter, sans pouvoir indiquer
leur logis, on le reconduisit chez matre Reutter, qui devait au moins
rpondre de lui. Il tait  moiti chemin, escort par deux gardes de
nuit qui ne le quittaient pas d'une semelle, lorsqu'il aperut un visage
de connaissance: c'tait un musicien rentrant chez lui, sa bote 
violon  la main, et venant sans doute de quelque noce o il avait
dirig l'orchestre. Il reconnut notre jeune homme.

--Eh! mon pauvre Joseph; o donc allez-vous en si singulire compagnie?

--Ma foi, rpondit Haydn, je sais bien o je vais maintenant, mais je ne
sais pas o j'irai dans une heure, car on me conduit chez matre
Reutter; il m'a mis  la porte hier au soir, et comme je ne le crois pas
dispos  me reprendre  prsent, il faudra que ces messieurs aient
encore la complaisance de m'accompagner demain matin chez lui,
puisqu'ils tiennent absolument  me procurer un logement de jour; celui
qu'ils m'ont offert cette nuit me convient tellement sous tous les
rapports, qu'il est trs-probable que j'irai m'y installer  la nuit
tombante.

--Ah ! mais c'est une plaisanterie, reprit le musicien; comment! vous
ne savez o aller?

--Non, sur mon honneur.

--Eh bien! il faut venir chez moi, nous logerons ensemble.

--Mais vous me connaissez  peine; je ne sais mme pas votre nom.

--Que vous ignoriez mon nom, cela ne m'tonne nullement; je suis un
pauvre diable de musicien, et je gagne  peu prs ma vie. Vous, je vous
connais fort bien; vous tes artiste, nous sommes frres, presque aussi
riches l'un que l'autre; mais vous avez du talent, vous ferez peut-tre
votre chemin; ne serez-vous pas heureux alors de m'obliger?

--Oh! certes, de grand coeur.

--Eh bien! donc, chacun son tour. C'est moi qui commence. Messieurs,
continua-t-il, en s'adressant aux deux crieurs de nuit, je me nomme
Spangler, voici mon adresse, et je rponds de monsieur, qui va loger
avec moi. Voil, je crois, votre mission accomplie; merci de
l'hospitalit que vous lui avez donne, et  laquelle il n'aurait pas eu
besoin de recourir, si je l'avais rencontr plus tt. Au revoir!

Et nos deux amis, se tenant bras dessus bras dessous, arrivrent bientt
 leur demeure commune. C'est un peu haut, dit Spangler; mais cela a son
avantage: une fois arriv, on ne redescend plus que quand on y est tout
 fait oblig, et cela vous fait travailler, en vous forant de rester
plus souvent  la maison. Et puis les importuns ne viennent pas vous
dranger; ils ne se hasardent pas  monter, sans s'tre d'abord informs
en bas si vous y tes, et vous pouvez, en toute sret, vous dclarer
absent tant que vous le jugez convenable. Quand vous chanteriez 
tue-tte, et quand vous feriez rsonner l'instrument le plus puissant,
il y a une telle distance des tages infrieurs  notre petit paradis,
qu'il n'y a nul danger que le bruit que vous feriez vienne trahir votre
prsence. On tait enfin arriv  ce que Spangler appelait son petit
paradis.

C'tait un grenier  peine meubl d'un lit, de quelques chaises, d'une
table et d'un vieux clavecin.

--Cela n'est pas beau, dit-il  son nouvel hte; mais ici nous pourrons
encore n'tre pas trop malheureux; nous nous confierons nos peines,
c'est dj un soulagement; puis, nous ferons de la musique ensemble, et
c'est une consolation. Et, pour commencer, vous allez me raconter
pourquoi et comment ce vieux coquin de Reutter vous a si inhumainement
renvoy de la matrise.

--Ah! ce ne sera pas bien long, rpondit Joseph. Depuis deux ans,
j'tais trs-mal avec lui, et il y a peut-tre un peu de la faute de mon
pre, qui n'a jamais voulu consentir  ce que dsirait Reutter. Notre
matre de chapelle voulait, disait-il, assurer ma fortune et mon avenir;
c'est une affaire que je n'ai jamais trs-bien comprise, et que vous
m'expliquerez peut-tre, car vous devez avoir plus d'exprience que moi.
Vous vous rappelez sans doute quelle belle voix de soprano j'avais, et
l'effet que je produisais lorsque, le dimanche, j'avais quelque solo 
chanter. Un jour que j'avais t encore mieux inspir que de coutume, et
que l'on avait paru trs-satisfait de moi, Reutter me fit monter dans sa
chambre, aprs l'office.

--Mon enfant, me dit-il, car, dans ce temps-l, j'tais son Benjamin, et
il avait toutes sortes de bonts pour moi, mon enfant, tu as une belle
voix, tu ne chantes pas mal, et si cela pouvait durer toujours ainsi, tu
serais trop heureux. Malheureusement, dans quelques annes, tout cela va
changer; tu vas devenir un homme, tu auras de la barbe et tu ne pourras
plus chanter sur la clef d'_ut_ premire ligne.

Je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre la barbe et
la clef d'_ut_ premire ligne; je le laissai continuer.

--Il y aurait bien un moyen de te conserver ta belle voix claire, mais
il faut un grand courage pour cela.

--Qu'est-ce donc? interrompis-je.

--Peu de chose, je te le dirai plus tard, mais cela ne peut avoir lieu
que loin d'ici, en Italie. Je t'y enverrais  mes frais,  mes frais,
entends-tu? et, au bout de deux ans, tu reviendrais ici avec la plus
belle voix du monde.

--Mais s'il ne s'agit que d'aller en Italie pour y acqurir une belle
voix, il ne faut pas un grand courage pour cela, et je suis tout prt 
partir!

--Il ne s'agit pas seulement d'aller en Italie. L on trouve des hommes
fort habiles, nous n'en avons malheureusement pas dans notre Allemagne
qui, au moyen de certains secrets, savent conserver la voix et empcher
la barbe de pousser. Je ne peux pas trop t'expliquer quels moyens ils
emploient pour cela, parce que je n'en ai jamais essay par moi-mme;
mais j'ai vu dans ma jeunesse plusieurs chanteurs qui avaient pass par
l, et ils paraissaient fort bien portants et trs-contents de leur
sort. A ton retour d'Italie, tu m'appartiendras pendant dix ans,
c'est--dire que, pendant dix ans, je te ferai une pension qui ne sera
pas de moins de 800 florins, et je pourrai, en revanche, te cder aux
directeurs et aux matres de chapelle qui voudront profiter de ton
talent.

--Vous jugez que je fus enchant d'une telle proposition; je sautai au
cou de Reutter en le remerciant du bon conseil qu'il me donnait et de
l'appui qu'il m'offrait pour m'aider  devenir un grand chanteur sur la
clef d'_ut_ premire ligne: il fut convenu que je partirais dans quinze
jours, et il me recommanda de ne confier notre secret  qui que ce ft.
Mais voyez quelle dmangeaison de parler me prit: c'tait aux approches
de la Saint-Matthieu, et je ne manquais jamais  cette poque d'crire 
mon digne pre,  l'occasion de sa fte. Ne m'avisai-je pas, dans ma
lettre, de lui dire que dans deux ans j'aurais un revenu de 800 florins,
que rien n'tait plus facile  gagner, qu'il ne s'agissait que d'aller
en Italie, o l'on empcherait ma barbe de pousser, etc.; enfin, je lui
racontai tout. Deux jours aprs, qui vois-je arriver  la matrise? Mon
pre, qui demande sur-le-champ  parler  Reutter. Ils restrent
enferms une grande heure ensemble, et, quand mon pre sortit, il avait
l'air fort anim, et Reutter tout confus. Mon pre me pressa tendrement
dans ses bras.

--Mon bon Joseph, me dit-il, les larmes aux yeux, tu as bien fait de te
confier  moi. Au nom de ce que tu as de plus cher, au nom de ta mre,
je te dfends de consentir  aucune proposition qui pourrait t'tre
faite, sans m'en prvenir et me demander mon consentement.
Entendez-vous, Monsieur? dit-il rudement  Reutter, j'aimerais mieux
qu'il ne ft toute sa vie qu'un pauvre charron comme moi que de jamais
permettre... car enfin, un charron, c'est un homme, au lieu que...

Et le reste fut tellement grommel entre ses dents, que je ne pus
entendre la fin de ses paroles qui me semblent encore incomprhensibles;
car, je vous demande un peu, quel bien cela pouvait-il faire  mon pre,
que j'eusse de la barbe ou non? Mais je devais respecter sa volont, et
je me soumis  ses ordres. A peine fut-il parti, que Reutter, se
tournant vers moi, me jeta un regard de piti.

--Monsieur Joseph, vous tes un sot, me dit-il, et un jour viendra o
vous vous repentirez amrement de votre niaiserie.

A dater de ce moment, sa manire d'tre changea entirement avec moi: je
n'tais plus son lve favori; quoi que je fisse pour ne pas lui
dplaire, je ne parvenais jamais  le contenter;  peine daignait-il me
donner leon, et, sans la complaisance de mes camarades qui me faisaient
un peu travailler, je serais rest bien en arrire d'eux.

Quand je vis que je ne pouvais pas devenir un chanteur, je pensai  une
autre profession, et je me mis  tudier la composition. J'avais
dcouvert dans la bibliothque de matre Reutter un trait de
contre-point de Fux. Je me mis avec ardeur  travailler sur ce livre que
j'avais d'abord peine  comprendre; mais, petit  petit, mon
intelligence s'est dveloppe, et j'ai essay d'crire quelques morceaux
que je n'ai jamais os montrer  matre Reutter; mais je les ai
quelquefois essays avec mes camarades, et je vous assure que cela n'est
pas trop mal; je vous les montrerai un de ces jours.

Cependant, il y a six mois, j'prouvai plus de peine  chanter, ma voix
s'enroua tout d'un coup, il me fut bientt impossible d'atteindre les
notes un peu leves, et petit  petit je les perdis toutes. Je n'tais
plus bon  rien. Hier, Reutter vint  moi, vers le soir:

--Ce que je vous avais prdit est arriv, me dit-il, votre belle voix
est partie; maintenant, allez o bon vous semblera, j'ai fait pour vous
tout ce que je pouvais faire.

Et, en disant ces mots, il m'avait conduit vers la porte de la rue, o
il me poussait par les paules.

--Mais que voulez-vous que je devienne? lui disais-je en pleurant.

--Tout ce que vous voudrez, me rpondit-il; il fallait m'couter
autrefois;  prsent vous auriez 800 florins chaque anne. Bonne chance!
Et la porte se referma sur moi. Il tait nuit, je n'avais pas soup,
j'avais froid, ce que j'avais de mieux  faire tait de dormir. Vous
savez la fin de mon histoire, qui, grce  vous, ne s'est pas dnoue
d'une manire trop dfavorable.

Eh bien! qu'en dites-vous?

--Je pense, dit Spangler, que votre pre a bien fait, que Reutter est un
misrable, et que vous vous applaudirez un jour de n'avoir pas cd 
ses perfides conseils; maintenant, causons d'affaires: il faut tcher de
vous crer des ressources; vous ferez comme moi, vous viendrez dans tous
les orchestres o l'on m'appellera, c'est un florin que cela rapporte
chaque fois, et j'ai de ces occasions-l au moins cinq ou six fois par
mois; mes bnfices seront les mmes, et j'espre ne pas doubler ma
dpense; ainsi, vous voyez que c'est encore moi qui serai votre oblig.
Par exemple, nous n'aurons qu'un lit: il est un peu dur et un peu
troit; mais on s'y accoutume bien vite. Je donne aussi quelques leons;
pendant que je serai en ville, vous pourrez tudier et travailler tout 
votre aise, et quand nous nous trouverons tous deux au logis, eh bien!
nous ferons de la musique ensemble, nous essaierons vos compositions;
mais, je vous en prviens, mon pauvre ami, il ne faut pas fonder trop
d'esprance de fortune l-dessus; vous gagnerez plus facilement de
l'argent en excutant la musique des autres qu'en en composant
vous-mme; mais rien ne vous empchera de barbouiller du papier pour
votre amusement et mme pour le ntre. Voyons, avez-vous l quelqu'un de
vos essais? Puisque nous n'avons rien de mieux  faire, faites-moi donc
entendre quelque chose de vous.

Haydn tira un manuscrit de son petit paquet!

--Tenez, dit-il  son nouvel ami, voici une sonate de clavecin et
violon. C'est une des premires choses que j'aie crites, voulez-vous
que nous la voyions ensemble?

--Volontiers, rpondit Spangler; et il alla tirer son violon de son
tui.

Tout en accordant son instrument, il rflchissait  la difficult qu'il
allait trouver  hberger son commensal. Pour ne pas l'humilier, il lui
avait tout peint en beau; mais il y avait une grande diffrence de la
ralit aux esprances qu'il lui avait fait concevoir. Il tait fort
douteux qu'on admt Haydn dans les orchestres o l'on demandait
Spangler, et il n'y avait pas  songer  lui procurer des leons,
inconnu comme il l'tait; et d'ailleurs, quand mme il en aurait trouv,
il lui aurait fallu des habits pour se prsenter, et il tait encore
plus difficile de trouver un tailleur pour faire crdit, que des lves
pour prendre des leons. Malgr ces rflexions peu rassurantes, le bon
Spangler s'applaudissait de ce qu'il avait fait: il avait tir de peine
un artiste, un confrre, et il trouvait la rcompense de sa bonne action
en elle-mme.

Le violon accord, nos deux artistes commencrent la sonate. Spangler
n'tait pas un musicien de premier ordre; cependant il avait assez de
sentiment de son art pour n'tre pas insensible  ses beauts, et, ds
les premires mesures, il fut surpris de la clart, de la rgularit du
plan, de la fracheur d'ides et de la nouveaut de la musique qu'il
excutait. L'andante lui rvla encore d'autres beauts, et  la fin du
rondo final il tait transport de plaisir et d'admiration.

--Ah ! mon cher matre, dit-il  Haydn, je vous dois une rparation:
j'ai parl un peu cavalirement de votre musique avant de la connatre;
mais, maintenant, je dois changer de ton. Mais c'est que c'est
trs-bien, trs-original! Je ne sais pas du tout ce que valent les
manuscrits, n'tant en rapport avec aucun marchand de musique; mais je
suis  prsent convaincu que vous pourrez trs-bien tirer parti de votre
talent de compositeur.

Haydn fut enchant de ces loges, non par amour-propre, mais parce
qu'ils lui faisaient concevoir l'esprance de ne pas tre longtemps  la
charge de son ami. A dater de ce moment, les efforts furent employs en
commun  vaincre la misre. Un secours efficace leur fut encore donn
par un voisin, un brave perruquier, nomm Keller. Cet honnte artisan
avait souvent entendu chanter Haydn  Saint-Stphan, alors qu'il
possdait encore sa belle voix de soprano, et il s'tait pris
d'enthousiasme pour le jeune virtuose: le rcit de ses malheurs ne fit
qu'augmenter l'intrt qu'il lui portait. Spangler tait dehors presque
toute la journe, occup  donner des leons ou  des rptitions pour
ses bals ou ses concerts; pendant ce temps, Joseph restait seul, clou
devant son clavecin, jouant et rejouant sans cesse les six premires
sonates d'Emmanuel Bach qui lui taient tombes sous la main, et pour
lesquelles il conut et conserva toujours une admiration profonde. Il
composait aussi, crivant toutes les ides qui bouillonnaient dans sa
tte. Keller venait souvent l'couter; il admirait tant de talent et de
courage, et dplorait une telle misre. Haydn ne comprenait pas qu'on
s'apitoyt sur sa position.

Assis  mon clavecin rong par les vers, dit-il plus tard, je n'enviais
pas le sort des monarques. Cependant la misre augmentait chaque jour:
les dpenses de Spangler avaient t doubles, et ses revenus taient
rests les mmes. C'est au bon Keller que nos deux amis durent de voir
amliorer un peu leur existence. Il n'y a pas de protection  ddaigner,
et celle d'un perruquier peut tre trs-efficace. Keller avait toutes
les vertus de sa profession, aussi ne manquait-il pas de causer et de
causer longuement avec ses pratiques: il parla tant et tant de son jeune
protg, qu'il finit par intresser quelques personnes  son sort. Grce
 lui et  ses bavardages, Haydn obtint une place de premier violon 
l'orchestre du couvent des rvrends pres de la Misricorde; puis, de
temps en temps, et aux grandes ftes, il obtenait un cong et allait
jouer l'orgue dans la chapelle du comte de Hangwitz; pendant la semaine
il donnait quelques leons de clavecin et de chant, toujours obtenues
par l'importunit ou  la recommandation de Keller.

L'ambassadeur de la rpublique de Venise  Vienne avait une matresse
qui raffolait de musique; le vieux matre de chapelle Porpora tait
commensal de l'ambassadeur et avait trouv une espce de retraite dans
son htel. Haydn fut introduit auprs de la belle Wilhelmine, la
matresse de l'ambassadeur, en qualit de claveciniste accompagnateur.
Elle proposa au jeune musicien de la suivre aux bains de Manensdorf o
elle allait passer quelque temps. Haydn accepta avec d'autant plus
d'empressement, que Porpora tait du voyage, et qu'il brlait du dsir
de recevoir quelques leons de cet homme clbre qui avait t l'heureux
rival de Haendel.

Porpora tait un vieillard quinteux et morose, peu bienveillant de sa
nature; il ne se souciait gure de perdre son temps  donner des leons
qu'on ne lui paierait qu'en reconnaissance. Haydn parvint cependant  en
obtenir quelques bons conseils; mais que ne dut-il pas faire pour
captiver les bonnes grces du professeur rcalcitrant! Lev avant le
jour, il brossait soigneusement ses habits, nettoyait ses souliers,
prparait sa perruque et se regardait comme trs-heureux lorsque ses
soins journaliers n'taient pas accueillis par quelque bourrade. A la
fin, cependant, tant de persvrance et d'abngation, et peut-tre aussi
ses rares dispositions musicales, finirent par triompher de la
rsistance de Porpora; touch des soins et des attentions respectueuses
de ce domestique volontaire, il consentit  lui donner quelques leons.
Haydn en profita si bien, qu' son retour  Vienne, l'ambassadeur,
tonn de ses progrs en l'entendant accompagner sa matresse chantant
une des cantates si difficiles de Porpora, fit  notre jeune homme une
pension de six sequins par mois.

Haydn fut alors le plus heureux des hommes: il put largement acquitter
sa part des dpenses de la communaut, et n'en mit que plus d'ardeur 
rechercher en ville des leons dont le produit augmentt le bien-tre de
leur mnage d'artistes. Il ne cessait de composer des morceaux qu'il
faisait jouer  ses lves; mais il y attachait si peu d'importance,
qu'il les leur laissait et ne s'en occupait plus, une fois qu'ils
taient composs. Quelques-uns de ces morceaux furent entendus par des
apprciateurs dignes de les comprendre; plusieurs furent gravs sans le
consentement et  l'insu d'Haydn, qui ne se doutait mme pas qu'il pt
tirer le moindre profit de son talent de compositeur, et sa rputation
commenait dj  se rpandre  Vienne et chez les diteurs sans que,
dans son adorable navet, il se crt autre chose qu'un pauvre musicien
gagnant pniblement sa vie  donner des leons et  jouer dans quelques
orchestres.

Un jour, il fut appel pour accorder un clavecin chez la comtesse de
Thun. Il fut introduit, par un laquais, dans un splendide salon et
laiss seul devant un superbe clavecin pour s'y acquitter de sa besogne.
Quand le clavecin fut accord, Haydn compara ce magnifique instrument 
la chtive pinette sur laquelle il travaillait si assidment. Ce
n'taient pas les riches peintures dont tait orn le clavecin et sa
forme lgante qui le sduisaient; c'taient ses trois claviers, ses
jeux de toute espce, le son superbe de l'instrument et le parti qu'on
en pouvait tirer, qui excitaient son envie. Que les gens riches sont
heureux, se disait-il, d'avoir des appartements assez grands pour y
loger de si beaux et si vastes instruments! Pour une fois au moins et
pour quelques minutes, je veux jouir de leur bonheur, et puisque j'ai
accord ce clavecin, j'ai bien le droit de l'essayer et de m'en servir
pendant quelques instants. Il se mit alors  improviser; la supriorit
de l'instrument excitait son gnie, il s'abandonna  toute la verve de
ses ides. Depuis une heure, perdu dans un autre monde, celui des potes
et des musiciens, il se laissait aller  toutes les rveries de son
gnie et aurait sans doute encore continu longtemps, si, en levant les
yeux par hasard, il n'et distingu devant lui une jeune et belle femme
pensive, et cependant mue par ces accords merveilleux; elle l'coutait
depuis longtemps sans qu'il se ft mme aperu de sa prsence. Il se
hta de quitter le clavecin, tout confus d'avoir un tmoin de
l'indiscrtion qu'il s'tait permise.

--Qui tes-vous, mon ami? lui dit la dame d'une voix douce et
rassurante.

--L'accordeur qu'on a fait appeler, et, ayant termin de mettre cet
instrument en tat, j'ai voulu l'essayer et je me suis oubli.
Pardonnez-moi, madame.

--Vous tes tout pardonn, interrompit la jeune femme sans le laisser
achever, c'est moi, au contraire, qui suis coupable de vous avoir
empch d'achever le morceau que vous excutiez: il est bien beau,
voudriez-vous me le redire?...

--Mon Dieu, madame, je vous en jouerai un autre si vous le dsirez, mais
il me serait impossible de vous rpter celui-l.

--Impossible? et pourquoi?

--Parce qu'il n'existe pas: en essayant ce clavecin, je laissais courir
mes doigts au hasard; la beaut de l'instrument m'a peut-tre mieux
inspir qu' l'ordinaire, et ce que vous voulez bien appeler un morceau,
n'tait qu'une improvisation sans importance.

--Une improvisation?... de vous?

--Certainement de moi, madame; puisque j'improvisais, il fallait bien
que ce ft de moi.

Haydn n'tait pas encore assez au fait du monde pour savoir que
lorsqu'il chappe une sottise  quelqu'un dont on dpend, ou dont on a
besoin, il faut avoir garde de la relever. La belle dame ne pouvait
cependant croire que le petit jeune homme assez mal tourn qu'elle avait
devant les yeux ft l'auteur de la belle musique qui l'avait frappe.

--Comment vous nomme-t-on donc, monsieur l'improvisateur? lui dit-elle.

--Joseph Haydn.

--Haydn! seriez-vous le fils ou le parent de ce musicien mystrieux que
personne ne connat et dont plusieurs morceaux ont dj tant de vogue?

--Je ne sais, madame, s'il est un musicien de mon nom que l'on admire et
que l'on ne connaisse pas: quant  moi, mon pre est charron et
sacristain au petit village d'Harrach, et, pour mon compte, je suis
trs-connu de plusieurs personnes de Vienne: vous pouvez vous informer
de moi auprs de M. Spangler et de M. Keller.

--Je n'ai pas l'honneur de connatre ces deux messieurs; pourriez-vous
me dire qui ils sont?

--Tous deux sont mes meilleurs amis: le premier est un fort bon musicien
avec qui je demeure et dont je partage la bonne et la mauvaise fortune;
le second est un perruquier qui demeure dans ma maison et qui a beaucoup
de got; car je lui joue toute la musique que je compose, et il en est
quelquefois trs-satisfait.

--C'est inconcevable! se dit la dame... Ah! une dernire preuve peut me
donner le mot de cette nigme, et, saisissant un morceau de musique
parmi ceux rangs dans un casier plac sous le clavecin, elle le plaa
sur le pupitre. Jouez-moi cela, monsieur, dit-elle en ouvrant le morceau
de musique  la premire page.

Haydn y eut  peine jet un coup d'oeil, qu'il s'crie:

Mais c'est une de mes sonates, et grave encore! ah! quel plaisir! quel
honneur! ah! madame, donnez-moi ce morceau, je vous en prie. Ma musique
grave, publie!

--Un instant, dit la dame, puisque ce morceau est de vous, vous n'aurez
sans doute pas besoin de la musique devant vos yeux pour l'excuter;
quand vous me l'aurez fait entendre sans regarder la musique, je vous
donnerai le cahier, je vous le promets. Voyons, commencez.

Et elle avait retir la sonate du pupitre et suivait des yeux sur le
cahier qu'elle tenait  la main. Haydn s'tait mis au clavecin, et il
excuta la sonate d'un bout  l'autre; mais, lectris par l'espce de
dfi port  son honneur par celle qui semblait douter qu'il ft bien
l'auteur de son propre ouvrage, il ajouta quelques traits plus
difficiles et plus brillants que ceux qu'il avait crits, et se surpassa
dans l'excution de son morceau.

La comtesse de Thun, car c'tait elle que le son du clavecin avait
attire du fond de ses appartements dans le salon, la comtesse voulut
connatre par quelle circonstance un compositeur d'un tel mrite en
tait rduit  faire le mtier d'accordeur. Haydn fut oblig de raconter
toute son histoire, sans en omettre aucun dtail.

--Monsieur Haydn, lui dit alors la comtesse, vous allez emporter cette
sonate grave que vous avez paru dsirer; mais, en change, il faut que
vous contentiez un caprice de femme, qui vient de me venir  l'instant.
Je dsire que vous composiez, pour moi, une sonate dont je vous prie de
m'apporter le manuscrit ds que vous l'aurez termine, et je vous
demande la permission de vous la payer d'avance; et elle remit  Haydn
une somme de vingt-cinq ducats. Pour lui, c'tait la fortune. La
fortune, effectivement, changea subitement pour lui. Grce  la
protection de la comtesse, il fut prsent aux premiers personnages de
l'Empire, et, quelques annes aprs, il entra au service du prince
Esterhazy, o il passa la plus grande partie de sa vie. Son premier soin
fut de faire admettre Spangler au nombre des musiciens de Son Altesse.
Mais il avait encore une autre dette  acquitter, celle qu'il avait
contracte envers Keller. Il la paya du bonheur de toute sa vie. Il crut
de son devoir d'pouser la fille du perruquier. Il la connaissait 
peine, et il n'avait pas d'amour pour elle. Cette union fut malheureuse,
et et empoisonn toute son existence, s'il ne se ft spar de sa
femme,  laquelle il assura une existence honorable.

Ici doit se terminer cette esquisse des premires annes d'Haydn;
constamment employ au service du prince Esterhazy, il ne cessa de
composer pour lui, et l'histoire d'Haydn est tout entire dans l'immense
catalogue de ses travaux. Il fit un voyage en Angleterre dans les
dernires annes de sa vie; avec l'argent qu'il y gagna, il s'acheta une
petite maison dans un faubourg de Vienne et y termina ses jours.

Quoique j'aie entrepris aujourd'hui de ne parler que de l'enfance et de
la jeunesse d'Haydn, je ne puis rsister au dsir de retracer les
circonstances qui accompagnrent ses derniers instants.

En 1808, ses facults commencrent  baisser et les habitants de Vienne
voulurent au moins lui rendre un dernier hommage de son vivant. On
organisa une splendide excution de _la Cration_, un de ses derniers
chefs-d'oeuvre. Cent soixante musiciens, ayant Salieri  leur tte,
furent convoqus chez le prince de Lobkowitz; toute la noblesse de
Vienne assistait  cette solennit; l'illustre vieillard fut apport
dans un fauteuil, des fanfares annoncrent son entre dans la salle; la
princesse Esterhazy tait alle au-devant de lui et l'introduisit au
milieu de l'aristocratique assemble, o on lui prodigua toutes les
marques de respect et d'admiration. Les applaudissements se
renouvelaient  la fin de chaque morceau. Emu par toutes ces marques de
sympathie, Haydn ne put rsister  son motion; un mdecin plac prs de
lui fit observer que ses jambes n'taient pas assez couvertes: en un
instant un monceau d'charpes, de chles et de cachemires vint
s'accumuler aux pieds du vieillard, mais il fit signe qu'il n'aurait pas
la force de rester plus longtemps. On l'enleva sur son fauteuil; au
moment de sortir de la salle, il fit arrter les porteurs, il fit une
lgre inclination vers l'assemble, puis, tendant les mains vers
l'orchestre, il sembla bnir ses frres, ses enfants, les dignes
interprtes de son gnie, les nobles instruments de sa gloire.

Au commencement de 1809 ses forces s'affaiblirent de plus en plus.
L'arme franaise approchait de Vienne, le pauvre vieillard eut encore
la force de se lever: il fallut qu'on le mt devant son piano, et, l,
d'une voix tremblante et casse, il se mit  chanter l'hymne:

_Dieu! sauvez l'empereur Franois!_

Le 10 mai, l'arme franaise tait  une demi-lieue du petit jardin
d'Haydn. Quinze cents coups de canon branlrent les airs dans cette
journe, quatre obus vinrent tomber prs de sa maison. Ses domestiques,
effrays, se pressaient autour de lui; il ne parlait plus; seulement sa
voix chevrotante articulait encore:

_Dieu! sauvez l'empereur Franois!_

A peine entr  Vienne, Napolon envoya chez l'illustre vieillard; mais
il fut insensible  tant d'honneur. La veille de sa mort il se fit
encore porter  son piano, et chanta trois fois avec ferveur:

_Dieu! sauvez l'empereur Franois._

Le 31 mai s'teignit un des plus grands gnies dont l'art musical puisse
se glorifier!




RAMEAU


La musique est un art si moderne, qu'un compositeur qui date d'un sicle
a dj le droit d'tre class parmi les auteurs anciens: et cette
anciennet est presque l'oubli; car les musiciens pratiques sont
tellement occups de l'exercice de leur art, que bien rarement ils
poussent la curiosit et le dsir des recherches jusqu' aller
feuilleter les partitions dlaisses d'auteurs mme les plus clbres,
se contentant de parler d'eux, sur la foi de leur renomme, et ne se
faisant une ide de leur style, de leur manire, de leur talent, que par
la lecture de quelques articles biographiques, souvent crits lgrement
ou emprunts par fragments  des apprciations contemporaines souvent
sans grande valeur.

Il est peu d'hommes qui aient joui, pendant leur vie, d'une aussi grande
renomme que Rameau: ses crits thoriques et scientifiques occuprent
toute l'Europe, et si ses compositions thtrales ne dpassrent pas le
seuil de la France, du moins dut-il  la supriorit des danseurs
franais de voir ses airs de danse transports et applaudis sur tous les
thtres de l'tranger. Ces airs de danse avaient, du reste, une valeur
relle; c'est peut-tre dans leur composition que Rameau sut imprimer le
plus hautement son cachet d'originalit et de puissance rhythmique, car,
dans la musique de chant, il tait souvent gn par l'exigence des
paroles franaises et l'inexprience des potes ses collaborateurs.

Cette runion si rare d'une gale renomme dans la thorie et la
pratique, suffirait pour assurer  Rameau une place  part dans
l'histoire de l'art, quand mme il n'et pas montr dans l'une et
l'autre la supriorit qu'on doit lui reconnatre. Mais quelle est la
vanit de la gloire des musiciens! Aujourd'hui que de meilleurs systmes
ont prvalu, qui s'avisera jamais de lire les oeuvres didactiques de
Rameau? qui ira chercher, dans ses nombreux ouvrages de thtre, les
mlodies qui en ont fait le succs? Rameau tait un grand homme, vous
dira le premier musicien venu que vous interrogerez  son sujet: la
preuve en est dans son portrait qui est grav sur la mdaille d'or que
l'Institut dcerne  ses laurats: c'est l'auteur de _Castor et Pollux_
et l'inventeur de la basse fondamentale.--Voil ce qu'on vous rpondra.
Mais poussez vos investigations plus loin, demandez quelques dtails sur
son style, sur sa manire d'crire, sur ce qui diffrencie cette manire
de celle de ses prdcesseurs, on restera muet.

Et cependant, c'est une tude curieuse que celle de ces ouvrages qui
attestent le gnie de leurs auteurs, luttant avec nergie contre une
impuissance cause par leurs mauvaises tudes, bravant les moyens
d'excution borne dont ils pouvaient disposer, et nanmoins excitant
l'enthousiasme de leurs contemporains. Quelle est donc la valeur de ces
jugements contemporains, lorsque l'on voit madame de Svign contester
la supriorit de Racine et prtendre que Lully tait arriv  l'apoge
de son art?

Cependant, quelle que puisse tre la partialit enthousiaste des
contemporains, il est bon d'y avoir gard, pour ne pas tre tent de
tomber dans un ddain injuste envers les objets de leur admiration.
Nourris dans l'tude des chefs-d'oeuvre qui ont fait oublier les
productions qui les ont prcds, nous ne sommes que trop ports 
regarder en piti des essais qui nous semblent purils et dont chaque
trait tait peut-tre une rvlation du gnie: il faut nous tenir en
garde contre nos habitudes musicales, et nous rappeler que presque tout
ce qui devient lieu commun en musique, a d'abord t une nouveaut
heureusement trouve, qui n'a d sa vogue, et plus tard sa banalit et
son discrdit mme, qu' son succs et  sa propre valeur.

Les biographies de Rameau sont trs-nombreuses: je n'aurai donc pas de
faits nouveaux  rvler sur cet homme clbre; mais, ayant tudi ses
oeuvres pratiques avec beaucoup de soin et de patience, peut-tre
serai-je assez heureux pour faire entrevoir quelques aperus sur la
rvolution musicale dont il donna le signal, autant toutefois qu'il est
possible de faire connatre les oeuvres d'un musicien, lorsque les
citations vous sont interdites et que la mmoire des lecteurs ne peut
venir  votre aide.

Jean-Philippe Rameau naquit  Dijon en 1683. Son pre tait professeur
de musique dans cette ville, et c'est de lui qu'il apprit les premiers
lments de cet art. Il avait une aptitude si prononce, qu' l'ge de
sept ans il tait dj bon lecteur (chose fort rare  cette poque) et
improvisait avec facilit sur le clavecin. Cependant, son pre ne le
destinait pas  suivre sa profession; c'tait son frre Claude Rameau,
qui depuis fut un organiste de talent, mais rien de plus, sur qui le
pre avait jet les yeux pour le lancer dans la carrire des arts. Quant
 Philippe, des arrangements de famille avaient dcid qu'il entrerait
dans la magistrature. Aussi fut-il mis au collge des jsuites de Dijon.

Mais si Rameau devait tre un jour un des hommes minents de son sicle,
il dbuta par tre un des plus mauvais coliers des bons pres. Tout
entier  son amour de la musique, son cahier et les marges de son
rudiment et de ses dictionnaires taient surcharges de lignes
parallles couvertes de blanches et de noires; ses devoirs taient
constamment ngligs; les punitions, loin de le corriger, ne faisaient
qu'exalter sa volont de fer; bref, son indiscipline devint telle, que
les bons pres prirent la famille de Rameau de les dbarrasser de cet
lve impossible, et Philippe fut envoy  ses parents sans avoir pu
achever sa quatrime, sachant fort peu de latin, encore moins de grec et
pas du tout de franais. En revanche, son amour de la musique s'tait
accru en proportion de l'aversion qu'il avait prouve pour les tudes
humanitaires, et  peine dlivr du collge, il s'adonna avec plus
d'ardeur  son art favori, allant quter chez quelques organistes de la
ville ce que l'on appelait dj des leons de composition, mais ce qui
n'tait et ne pouvait tre, de la part de tels professeurs, que quelques
notions d'harmonie bien imparfaites.

Cependant son ardeur pour la musique eut un temps d'arrt: il avait
dix-sept ans, et une passion plus imprieuse lui fit ngliger ses tudes
habituelles; une jeune veuve du voisinage vint occuper toutes ses
penses, et pendant prs d'une anne la musique fut mise de ct; mais
si la jolie veuve se souciait peu que son jeune amant ft ou non habile
musicien, elle tenait  ce que les billets d'amour qu'on lui adressait
fussent orns de moins de fautes d'orthographe possible: aussi fit-elle
rougir Rameau de son ignorance, et si le futur crivain ne lui dut pas
d'acqurir un style bien pur, il lui eut au moins l'obligation de
pouvoir dsormais exprimer ses ides dans un franais suffisamment
correct.

Le pre de Rameau, qui avait consenti  laisser son fils suivre sa
vocation, fut pour le moins aussi alarm de le voir ngliger la musique
pour le franais, qu'il l'avait t quelques annes auparavant de lui
voir sacrifier le latin et le grec  la musique. Il pensa qu'un voyage
en Italie toufferait le germe amoureux de sa dangereuse passion et le
ramnerait au culte de l'art qu'il ngligeait. Philippe Rameau partit
pour l'Italie, mais il n'alla que jusqu' Milan; et quoique ce pays pt
alors mriter  juste titre le nom de patrie des arts et surtout de la
musique, Rameau en fut si peu impressionn qu'il n'y fit qu'un
trs-court sjour, et rien ne prouve, dans les oeuvres qu'il a publies
depuis, qu'il ait tir le moindre profit de ce qu'il put y entendre. Il
n'y a jamais la moindre trace de style italien dans ses ouvrages: tout
ce qu'il n'a pas invent procde de la manire de Lully et des
compositeurs qui sparrent leurs deux poques.

A Milan, Rameau fit la connaissance d'un directeur qui recrutait des
musiciens pour composer un orchestre destin  desservir quelques villes
du midi de la France, o il comptait faire une tourne. Il s'engagea
comme premier violon, et c'est en cette qualit qu'il visita Marseille,
Nmes, Montpellier, etc. Mais le violon ne lui servait qu' le faire
vivre: l'orgue, cet instrument des compositeurs, tait sa passion, et
partout o il trouvait l'occasion de le toucher, il excitait
l'admiration. Aprs quelques annes de cette vie errante, sur laquelle
on manque de dtails prcis, Rameau retourna  Dijon, aussi pauvre
d'argent que de gloire, mais riche d'esprance et plein de foi en
lui-mme. Aussi refusa-t-il courageusement l'orgue de la Sainte-Chapelle
qu'on lui offrait dans sa ville natale, et se dcida-t-il  tenter le
voyage de Paris. Il y arriva en 1717, inconnu, g dj de trente-quatre
ans, mais plein d'audace et d'nergie.

Un des premiers artistes qu'il entendit dans cette ville fut le clbre
organiste Marchand. A cette poque, le sceptre de la musique
instrumentale appartenait aux organistes. Les leons particulires de
clavecin leur procuraient un bnfice considrable, indpendamment de
leurs appointements d'organistes. Ceux qui jouissaient de quelque
renomme cumulaient les orgues de plusieurs glises ou communauts; ils
se faisaient remplacer par des commis les jours ordinaires, et
s'arrangeaient pour jouer un morceau ou deux dans chacune des glises o
ils taient titulaires, les jours de grande solennit. Marchand tait
l'organiste  la mode, il ne pouvait suffire  ses nombreuses leons: on
prtend qu'il gagnait jusqu' 10 louis par jour, somme norme pour le
temps; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que cet homme,
si occup, trouvait moyen de dpenser encore plus d'argent qu'il n'en
gagnait.

Rameau alla se loger prs de l'glise des Grands-Cordeliers, o Marchand
attirait la foule chaque fois qu'il se faisait entendre. Bientt il se
fit prsenter au clbre organiste: celui-ci accueillit  merveille
l'artiste provincial et pensa mme pouvoir l'employer comme commis  ses
orgues des Jsuites et des Pres de la Merci. Mais un jour, ayant t,
par curiosit, entendre celui qu'il avait pris pour supplant, il fut
tellement surpris de la supriorit de son jeu, qu'il comprit qu'il
aurait en lui un rival trop redoutable, et ds lors il employa plus
d'acharnement  le desservir qu'il n'avait mis de facilit 
l'accueillir. Une place d'organiste tait devenue vacante  l'glise de
Saint-Paul; un concours fut ouvert: malheureusement Marchand fut
institu juge de ce concours, et Rameau, qui concourait avec Daquin, se
vit prfrer ce dernier.

On comprend que ce n'est que par induction que nous pouvons aujourd'hui
apprcier l'injustice de ce jugement. Mais il suffit de comparer les
excellentes pices de clavecin de Rameau aux trs-faibles productions du
mme genre de Daquin, pour ne pas douter de l'iniquit de cette
dcision.

Rameau dsol, se voyant  bout de ressources  Paris, fut oblig
d'accepter la place d'organiste de Saint-Etienne,  Lille. Mais  peine
arriv dans cette ville, il reut de son frre Claude Rameau l'offre de
lui succder  l'orgue de la cathdrale de Clermont en Auvergne.
Philippe Rameau n'hsita pas, et il souscrivit un engagement de
plusieurs annes avec l'vque et les chanoines de Clermont. Dans cette
ville loigne du centre des arts, il employa quatre annes  composer
son premier trait d'harmonie et un grand nombre de cantates, de motets
et de pices d'orgue et de clavecin. Si, en gnral, il est avantageux
de se tenir toujours au courant des productions musicales nouvelles,
pour ne pas se laisser dpasser, il est aussi de puissants gnies  qui
la solitude et l'absence d'audition de toute espce de musique
permettent de donner un essor plus vif  leur imagination, en les
prservant de toute imitation involontaire. C'est ce qui arriva pour
Rameau: les premires pices qu'il publia plus tard ont un cachet
d'indpendance et d'originalit, d peut-tre  l'isolement o il se
trouvait lorsqu'il les composa.

Riche de ses productions et surtout de son ouvrage thorique, qu'il
esprait devoir faire une grande sensation, il jugea que le moment tait
venu de retourner  Paris, et de publier ses ouvrages nouveaux. Mais
l'vque et ses chanoines tenaient  leur organiste; un contrat le liait
encore avec eux pour plusieurs annes et son cong lui fut refus.
Rameau ne se tint pas pour battu, mais il usa de ruse. Ds le lendemain
du jour o il subit le refus de son cong, il engagea la bataille contre
les oreilles des chanoines. Aux mlodies nobles et lgantes qu'il avait
l'habitude d'excuter sur l'orgue, il substitua les successions
d'accords les plus dchirantes, les combinaisons de jeux les plus
bizarres et les plus grotesques; les chanoines soutinrent l'assaut avec
courage, mais leur ennemi ne se lassa pas. On tait aux approches d'une
grande fte, la dignit du service divin pouvait souffrir de la
continuation de cette cacophonie obstine: le chapitre cda,
l'engagement fut rsili, et Rameau obtint de jouer une dernire fois le
jour de son dpart, c'tait celui de la grande fte qui devait attirer
un nombreux auditoire: mais, cette fois, son but tait atteint, il
n'avait plus de motifs pour se montrer autre que lui-mme, et il joua
avec tant de charme et de supriorit que les chanoines comprirent, 
leur grand regret, qu'ils ne remplaceraient jamais celui qui voulait se
sparer d'eux.

A peine arriv  Paris, Rameau y publia les morceaux qu'il avait
composs dans la retraite: ils obtinrent un brillant succs et lui
valurent des admirateurs, des lves et la place d'organiste de l'glise
de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Il publia l'anne suivante son
_Trait d'harmonie_. Cet ouvrage, qui s'loignait compltement de la
routine gnralement suivie, lui valut plus de critiques que d'loges,
mais ne contribua pas peu  le faire connatre comme musicien srieux et
important.

Cependant un homme comme Rameau ne pouvait se contenter de la
publication de quelques petites pices vocales et instrumentales, dj
il rvait le thtre. Alors, non plus qu'aujourd'hui, il n'tait facile
d'arriver  l'Opra. Piron, compatriote de Rameau, lui conseilla de
s'essayer dans quelques airs de danse et morceaux de chants qu'on
intercalerait dans les pices de l'Opra-Comique de la foire. Rameau
composa donc de la musique pour plusieurs pices de Piron: j'ignore si
cette musique a jamais t grave, mais je n'en ai jamais vu aucune
trace  la Bibliothque nationale ni  celle du Conservatoire.

Cependant ces essais de musique pratique ne faisaient pas ngliger 
Rameau ses tudes didactiques. Il publia en 1726 son _Systme de musique
thorique_, o il dveloppait sa mthode de la basse fondamentale dont
le germe existait dj dans son _Trait d'harmonie_, puis en 1732 sa
_Dissertation sur les diffrentes mthodes d'accompagnement par le
clavecin et l'orgue_. Ces trois ouvrages l'avaient pos comme un habile
thoricien, il tait cit comme un des meilleurs organistes, ses
compositions instrumentales avaient de grands succs, et pourtant il ne
pouvait arriver au thtre, objet de ses dsirs, et bientt il allait
entrer dans sa cinquantime anne.

La maison de M. de la Popelinire tait,  cette poque, le rendez-vous
des gens de lettres et de tous les artistes. Le financier, amateur des
arts, ne pouvait manquer de protger Rameau; celui-ci fut bientt admis
dans son intimit. M. de la Popelinire entretenait un orchestre  son
service: les compositeurs trouvaient un grand avantage  faire essayer
par cet orchestre les ouvrages qu'ils destinaient  la publicit; pour
les habitus de ces concerts, c'tait toujours une bonne fortune d'avoir
la primeur de ces nouveauts; chacun, en un mot, gagnait  cette
intelligente prodigalit du fermier gnral. Nous n'avons plus de
fermiers gnraux, mais nous avons eu des entrepreneurs, et nous avons
encore des banquiers millionnaires. L'ide ne vient pas  un seul de
protger les arts d'une manire si intelligente et si efficace: leur
protection se borne  louer, de temps en temps, une loge au thtre, ou
 prendre quelques billets au concert d'un pauvre artiste, qui souvent a
pay d'avance cette mesquine libralit, en jouant pour rien dans les
salons du prtendu protecteur.

Voltaire,  qui Rameau avait t recommand, crivit pour lui les
paroles d'un opra de _Samson_, et Rameau se mit au travail avec ardeur;
sa partition termine, il ne put parvenir  faire reprsenter son
ouvrage  l'Opra, des scrupules religieux firent repousser ce sujet
biblique. Voltaire se plaint avec amertume de cette rigueur dans sa
_Correspondance_, d'autant qu' la mme poque on reprsentait  la
Comdie-Italienne une arlequinade btie sur le mme sujet, ce qui peut
sembler extraordinaire.

La partition de _Samson_ a t perdue, mais on prtend que Rameau
replaa quelques-uns des morceaux qu'il avait composs pour cet ouvrage
dans _Dardanus_ et _Zoroastre_, opras qu'il fit reprsenter plus tard.

Peut-tre, aprs la dfense de jouer _Samson_, Rameau se ft-il
dcourag compltement, sans le puissant appui de M. de la Popelinire.
La premire condition, pour faire un opra, est de s'en procurer le
pome (ce que nous appelons aujourd'hui le livret); M. de la Popelinire
le lui fit avoir. Sur ses instances, l'abb Pellegrin consentit  en
donner un, mais non sans avoir pris ses prcautions.

C'tait un singulier homme que cet abb Pellegrin: il avait d  la
protection de madame de Maintenon,  qui il avait prsent un livre de
cantiques de sa composition, de pouvoir se fixer  Paris; mais depuis
prs de cinquante ans qu'il l'habitait, ce sjour ne lui avait gure t
profitable. Le pauvre abb avait essay de tout: il avait fait d'abord
des posies spirituelles,--je veux dire sacres;--c'taient des paroles
de saintet parodies sur des airs d'opras; cela se chantait dans les
couvents o l'on levait les jeunes filles, et les premiers recueils
eurent assez de vogue. L'abb Pellegrin, pour continuer  exploiter
cette mine, publia: _L'Imitation de Jsus-Christ, mise en cantiques sur
des airs d'opras et de vaudevilles choisis et nots_; il fit ensuite
une traduction des Odes d'Horace en vers franais; mais voyant que tout
cela ne lui rapportait plus assez, il se dcida enfin  travailler pour
le thtre, et donna successivement une comdie, une tragdie, et
quelques opras; ses droits d'auteurs (ils taient bien minimes alors)
et le prix de ses messes lui procuraient  peine de quoi vivre, et l'on
avait fait sur lui cette pigramme clbre:

    Le matin catholique et le soir idoltre,
    Il dne de l'autel et soupe du thtre.

Hlas! le pauvre abb ne dnait pas tous les jours, et pourtant son
revenu devait encore dcrotre. Un ou deux succs au thtre suffirent
pour donner  son nom un retentissement qui devait lui tre fatal. Le
cardinal de Noailles l'interdit  jamais de ses fonctions sacerdotales
et l'abb n'ayant plus de mnagements  garder, joignit  ses travaux
pour la Comdie-Franaise et pour l'Opra, ceux plus expditifs et plus
lucratifs de la Comdie Italienne et des thtres forains. Malgr cela,
il ne put jamais parvenir  vaincre la misre: il est vrai qu'il tait
trs-bon, et que presque tout ce qu'il gagnait tait employ  soutenir
une famille nombreuse et encore moins fortune que lui.

L'abb Pellegrin avait prs de 70 ans, quand M. de la Popelinire
sollicita de lui la faveur d'un pome d'opra pour son protg. Le
protg pouvait passer pour un jeune compositeur, puisqu'il n'avait
encore rien fait reprsenter au thtre, et n'en atteignait pas moins la
cinquantaine. Sa rputation de grand organiste, de savant thoricien,
n'inspiraient pas au pote une confiance absolue; aussi exigea-t-il que
le musicien lui ft un billet de 600 livres pour le garantir des chances
d'une chute probable.

Rameau signa le billet et se mit  l'oeuvre sur-le-champ. Le pome de
l'abb tait intitul _Hippolyte et Aricie_; les personnages, moins
Thramne, sont les mmes que ceux de la tragdie de Phdre, mais
l'action est diffrente; la mort d'Hippolyte n'en est pas le dnouement.
Tout l'appareil mythologique, de rigueur alors  l'Opra, y est dploy
avec une assez grande habilet. Jupiter descend sur la terre, Diane en
fait autant, puis Thse visite les enfers, y cause avec Pluton et avec
les trois Parques, etc.; puis il y a des choeurs, des chasseurs, des
matelots; tout cela tait trs-musical et devait offrir de grandes
ressources au compositeur.

Il y eut chez M. de la Popelinire une espce de rptition, ou plutt
d'audition pralable de l'opra. Rameau avait habilement choisi les
morceaux les moins difficiles d'excution, et ceux qu'il croyait tre le
plus susceptibles de produire de l'effet en dehors de la scne. Son
attente ne fut pas trompe, le succs fut immense, et, au milieu de
l'enthousiasme gnral, on ne fut pas peu surpris de voir un petit
vieillard, assez mal vtu, s'lancer vers le musicien qui dominait de sa
haute stature tous ceux qui s'empressaient autour de lui pour le
fliciter: Monsieur, dit le pauvre pote au compositeur, quand on fait
de si belle musique on n'a pas besoin de donner de garanties; voici
votre billet: si l'ouvrage ne russit pas, ce sera ma faute et non la
vtre. Et devant tout le monde il dchira l'obligation de six cents
livres. De la part de tout autre, cet hommage au gnie de Rameau n'eut
t qu'un procd de bon got; de la part de Pellegrin, si pauvre et si
dnu de ressources, c'tait une abngation admirable.

Ds le lendemain l'ouvrage fut mis en rptition, mais c'est l que
devaient commencer les douleurs de l'artiste.

Parmi les continuateurs de Lully, il y eut des hommes de talent, mais il
n'y avait pas eu un gnie crateur. Tous avaient suivi, presque pas 
pas, les traces du grand musicien que l'on regardait alors comme un
modle qui ne devait jamais tre surpass: Campra, Colasse, Desmarets,
de Blmont, Mouret lui-mme, quoiqu'il et une plus grande fracheur
d'ides que ses confrres, crivaient pour les voix et disposaient les
instruments exactement comme l'avait fait Lully quarante ans avant eux.
C'tait la mme coupe pour les ouvertures, les rcits, les scnes et les
airs de danse. Les mlodies diffraient, mais les habitudes de
modulation, d'harmonie et d'accompagnements taient les mmes.

Rameau vint changer presque tout. Son rcitatif tait moins simple et
plus surcharg de dissonances, ses airs taient plus accuss, ses
rhythmes varis et presque tous nouveaux. Aux mouvements presque
toujours lents, il en substituait de vifs et d'anims, et ce qui
tonnait surtout, c'tait la nouveaut et l'imprvu de la modulation, la
force de l'harmonie et les combinaisons de l'instrumentation. Chez
Lully, comme chez ses successeurs, presque toute la partition tait
crite pour les instruments  cordes et  cinq parties: les instruments
 vent n'apparaissaient que pour doubler les instruments  cordes dans
les tutti, et pour jouer seuls et diviss en famille de fltes ou de
hautbois, dans des ritournelles de quelques mesures seulement. Rameau
abandonnant ce systme, faisait faire des rentres aux fltes, aux
hautbois, aux bassons, sans interrompre le jeu de la symphonie, donnant
 chaque instrument une partie indpendante et distincte, assignant 
chacun un rle diffrent, faisant en un mot l'essai de ce qui s'est
constamment pratiqu depuis. Avait-il tudi ce procd en Italie,
l'avait-il devin? Ce serait un point  claircir. Comme ce n'est que
dans quelques morceaux de l'opra qu'il en use et que dans certains
autres il conserve l'ancienne mthode, on peut se demander si ces
ttonnements taient dicts par la timidit de l'essai d'une chose
absolument nouvelle ou par la crainte que devait lui inspirer
l'inhabilet des excutants. Je pencherais plutt pour ce dernier motif,
car il est  remarquer que les innovations ne se font jour que petit 
petit dans cette partition d'_Hippolyte et Aricie_. L'ouverture est
entirement calque sur le modle de celles de Lully, presque tout le
prologue est aussi dans cette manire. Ce n'est qu' la dernire scne
qu'on remarque une gavotte chante, _A l'Amour rendons les armes_, d'un
rhythme vif, carr et prcis et portant le cachet d'un style entirement
nouveau pour l'poque. Le premier acte n'offre pas non plus de grandes
innovations, si ce n'est dans l'harmonie qui est plus riche et plus
varie. Mais le deuxime acte, celui de l'enfer, est tout une rvolution
musicale. Un air de basse chant par Thse avec accompagnement en
dessins d'arpges dans les violons, signale une coupe toute nouvelle.

Puis les rcitatifs de Pluton, les airs des furies, les choeurs de
dmons et enfin l'admirable trio des Parques prouvent toute la puissance
du gnie de Rameau. Ce trio, dispos pour trois voix d'hommes, est
malheureusement devenu inexcutable. La partie suprieure est crite
pour la haute-contre et s'lve souvent dans les rgions de _sol_, _la_,
_si_, _ut_, _r_. Cette voix n'existe plus, on n'arrivait  ces notes
que par une mission blanche et nasale, proscrite depuis longtemps de
tout systme de chant raisonnable. En transposant le morceau, la partie
infrieure arriverait  des notes impossibles, il faut donc se contenter
de lire ce morceau, d'en excuter les accompagnements et de se figurer
l'effet des voix par l'imagination. Nanmoins, malgr l'imperfection
d'un tel mode d'excution, on sera frapp de la grandeur et de la
noblesse de la ritournelle en sol mineur, excute par les violons, et
qui devient ensuite l'accompagnement du dbut du trio: _Quelle soudaine
horreur ton destin nous inspire_. Le rcitatif de Pluton qui prcde ce
trio, _Vous qui de l'avenir percez la nuit profonde_, porte aussi un
cachet de grandiose et de sombre majest, digne de rivaliser avec les
plus belles inspirations des matres de toutes les poques.--Le passage
enharmonique qui accompagne les paroles, _O vas-tu, malheureux_, tait
alors d'une hardiesse dont on se fera peut-tre une ide, en apprenant
que la premire fois qu'on voulut l'essayer  l'orchestre de l'Opra,
les musiciens, aprs plus d'une heure d'efforts infructueux, durent
renoncer  l'excution, et comme Rameau insistait, le chef d'orchestre
jeta son bton sur le thtre, dclarant qu'il ne se chargeait pas de
diriger cette musique impossible. Rameau se leva lentement, et ramenant
avec son pied le bton jusqu'au pupitre du chef d'orchestre: Monsieur,
lui dit-il, n'oubliez pas qu'ici vous n'tes que le maon et que je suis
l'architecte; c'est  moi de commander; que l'on recommence. Et l'on
recommena, mais l'excution ne fut gure plus heureuse, et il est 
croire qu'aucun contemporain de Rameau n'a jamais entendu cette belle
transition excute d'une manire satisfaisante, car vingt-cinq ans plus
tard J.-J. Rousseau crivait que les passages enharmoniques taient
impossibles au thtre, et que les essais qu'on en avait faits n'avaient
jamais produit que d'affreuses cacophonies.

On peut penser que l'opinion des excutants ne devait gure tre
favorable  une musique tellement au-dessus de leurs forces; aussi,
malgr la beaut des choeurs et des autres parties de l'ouvrage,
_Hippolyte et Aricie_ n'obtint qu'un mdiocre succs.

Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supriorit de Rameau.
Disons  la gloire d'un grand musicien de l'poque, de Campra, le plus
habile des compositeurs depuis Lully, qu' cette premire
reprsentation, comme quelques musiciens dnigraient hautement l'oeuvre
et l'auteur: Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de
musique dans cet opra que dans tous les ntres, et cet homme-l nous
clipsera tous.

La prdiction devait s'accomplir; mais l'opinion publique avait besoin
de s'clairer. Rameau fut si dcourag de son insuccs, qu'il prit la
rsolution de renoncer au thtre. J'avais cru que mon got plairait au
public, disait-il, je vois que j'tais dans l'erreur, il est inutile de
persvrer. Fort heureusement on parvint  lui rendre le courage, et il
entreprit une oeuvre nouvelle; celle-ci tait d'un genre tout diffrent.
C'tait un ballet intitul _les Indes galantes_.

Ce que l'on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre
d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'tait un opra o la
danse tenait une assez grande place, mais o elle n'tait jamais amene
que par une succession de scnes chantes. La danse existait dj, mais
non la pantomime. Ce ne fut gure que quarante ans plus tard que Noverre
inventa ou introduisit en France le ballet pantomime.

En gnral, dans les ballets du temps de Rameau, comme _les Indes
galantes_, _les Elments_, _les Grces_, etc., chaque acte formait une
action spare, mais la runion de tous les actes se rapportait au titre
gnrique.

Ce que l'on avait surtout reproch  Rameau, c'tait la svrit, la
bizarrerie, l'excs d'originalit, l'abus des dissonances et des
modulations. Il esprait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent
savait se plier  tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir
voulu faire autrement que Lully; aussi eut-il grand soin, dans son
nouvel ouvrage, d'crire dans le style de ce matre ce que l'on appelait
les _scnes_, c'est--dire la partie dclame.

Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prvu: le public trouva
trs-monotones ces scnes o il s'tait efforc de se conformer  la
manire de Lully, et il applaudit avec transport les morceaux o il
s'tait laiss aller  son inspiration. Ce fait nous est confirm par la
prface dont Rameau fit prcder la publication de sa nouvelle
partition: Le public ayant paru moins satisfait des scnes des _Indes
galantes_ que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de
son jugement; et c'est pour cette raison que je ne lui prsente ici que
des symphonies entremles des airs chantants, ariettes, rcitatifs
mesurs, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des
trois premires entres, qui font en tout quatre-vingts morceaux
dtachs, dont j'ai form quatre grands concerts en diffrents tons: les
symphonies y sont mme ordonnes en pices de clavecin, et les agrments
y sont conformes  ceux de mes autres pices de clavecin, sans que cela
puisse empcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n'y a
qu' prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus
basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le
_violoncello_ pourra y tre port une octave plus bas. Comme on n'a
point encore entendu la nouvelle entre des _sauvages_, que j'ajoute ici
aux trois premires, je me suis hasard de la donner complte. Heureux
si le succs rpond  mes soins! Toujours occup de la belle dclamation
et du beau tour de chant qui rgnent dans le rcitatif du GRAND LULLY,
je tche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme
lui, la belle et simple nature pour modle.

On voit, par cette proraison, que Rameau voulait fermer la bouche  ses
antagonistes, et cet hommage publiquement rendu  Lully lui valut
beaucoup de partisans. Les airs chants, et surtout ceux consacrs  la
danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succs: ce succs
augmenta, lorsque l'on y ajouta la quatrime entre, celle des
_sauvages_.

Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publi une pice
intitule _les Sauvages_. Elle avait t trs-remarque et mritait de
l'tre. Il eut l'ide de l'intercaler dans cet acte et d'en faire
l'accompagnement du duo: _Forts paisibles_. Le duo fit de l'effet au
thtre; mais en fin de compte, les parties vocales n'taient que
l'accompagnement; le vritable chant tait celui de l'orchestre
excutant l'air, et cette mlodie, devenue populaire, est connue de tout
le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractre est pre,
rude et vigoureusement indiqu par les notes pointes, qui lui donnent
une vigueur et une nergie trs prononces. Dans l'accompagnement du
duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire,
un sentiment de placidit qui semble tre l'oppos de sa conception
premire. Dalayrac a intercal ce thme dans l'opra d'_Azemia_; mais
lui aussi l'a employ comme accompagnement d'une prire des sauvages au
lever du soleil, par consquent, dans un sentiment calme; tandis qu'il
aurait d prsider  quelque action nergique, et tre plac comme le
bel air des Scythes, par exemple, dans l'_Iphignie en Tauride_ de
Gluck.

Les Indes galantes avaient prouv toute la flexibilit du talent de
Rameau; ce ballet avait t reprsent en 1735, deux ans aprs
_Hippolyte et Aricie_. Il fallut encore deux annes de repos, ou plutt
de travail, avant que Rameau ft reprsenter un nouvel ouvrage. Mais cet
opra devait tre son chef-d'oeuvre: c'tait _Castor et Pollux_, jou
pour la premire fois en 1747.

Jusque l, malgr la reprsentation des deux ouvrages prcdents, le
talent dramatique de Rameau avait pu, sinon tre contest, du moins mis
en discussion. Le succs de _Castor et Pollux_ ferma la bouche  ses
dtracteurs, et de ses partisans fit des fanatiques. Il faut dire aussi
que, de tous les ouvrages de Rameau (et ils sont nombreux), c'est le
seul o le sujet et les paroles soient  la hauteur de la musique.
C'tait un vritable chef-d'oeuvre comme pice, d'aprs la potique et
les exigences du genre de l'opra, tel qu'on l'entendait alors. Les
passions humaines y taient habilement mises en jeu; l'amour, l'amiti
pousss  l'hrosme; la valeur, le dsespoir, la joie s'y dployaient
tour  tour; l'lment mythologique de rigueur venait prter toute sa
pompe au spectacle; d'une fte on passait  un combat, du combat  une
crmonie funbre; puis, des Champs-Elyses on allait aux Enfers, et on
ne retournait sur la terre que pour se reposer de tant d'motions par le
dploiement des sentiments les plus doux, les plus nobles et les plus
gnreux. Le cadre offert au musicien tait immense, mais celui-ci
l'avait rempli avec une merveilleuse varit de tons et de couleurs.

On remarque, au premier et au second acte, deux airs de bravoure pour
haute-contre, qui donnent l'ide la plus grotesque du got de chant qui
rgnait alors: mais, malgr la forme suranne des agrments, on ne peut
s'empcher de reconnatre qu'il y a dans ces morceaux une excellente
coupe, et la preuve de leur supriorit est l'adoption gnrale qu'en
firent tous les compositeurs pendant plus de soixante ans: les grands
airs  roulades de Grtry et de ses contemporains sont exactement coups
comme ceux de _Castor et Pollux_, et ne sont gure moins ridicules sous
le rapport vocal; seulement, ils sont imits, et les premiers taient
invents.

Ds le dbut du second acte, le gnie de Rameau se rvle dans toute sa
puissance; le choeur, _Que tout gmisse!_ est d'une couleur et d'une
expression admirables. Cette gamme en demi-tons excute  trois
parties, en imitations, est du meilleur effet, et produit l'harmonie la
plus riche et la plus pittoresque; les voix ne font entendre que
quelques notes entrecoupes pendant que se poursuit le dessin
d'orchestre. Certes, cette analyse incomplte ne peut donner l'ide
d'une chose bien neuve; mais tout cela tait tent pour la premire
fois; et, d'ailleurs, il rgne dans cet admirable morceau un sentiment
de grandeur et de tristesse qu'on peut comprendre en l'coutant ou en le
lisant, nais qu'il serait impossible de faire apprcier autrement que
par la citation mme de ce choeur.

Le morceau qui s'enchane  ce chef-d'oeuvre est un autre chef-d'oeuvre;
c'est le fameux air: _Tristes apprts, ples flambeaux_. Le choeur, _Que
tout gmisse!_ est en _fa_ mineur; l'air qui suit immdiatement est en
_mi_ bmol: ces deux tons si loigns sont relis ensemble par trois
notes des basses  l'unisson _fa_, _la_ bmol, _mi_ bmol; puis arrive
la ritournelle de l'air en _mi_ bmol. Je suis oblig de revenir sans
cesse sur cette impuissance des mots  peindre les sons, et sur la
crainte de rester inintelligible. Il est certain qu'on ne peut gure se
douter, en lisant ce que je viens d'crire, qu'il y ait un trait de
gnie dans la simplicit de cette transition. Elle tait pourtant d'un
effet si prodigieux, que, pendant plus d'un demi-sicle, les musiciens
ne cessaient de citer le _fa_, _la_, _mi_ de Rameau comme l'exemple de
la plus grande hardiesse de modulation qu'on pt jamais tenter.

L'air: _Tristes apprts_ est peu mlodique; mais il offre le type de la
plus noble dclamation, et je n'en sache pas de plus beau dans tout le
rpertoire des grands musiciens qui ont adopt cette cole de
dclamation, sans en excepter Gluck lui-mme.

Dans l'acte de l'Enfer se trouve le choeur _Brisons tous nos fers_, dont
le rhythme syllabique est si puissamment accentu. C'tait encore une
invention de Rameau. Avant lui, tous les choeurs de dmons qu'on avait
faits n'avaient gure d'autre expression que celle de gens en colre; la
couleur infernale, si je puis m'exprimer ainsi, leur manquait
compltement. Rameau sut l'imprimer  ses compositions; et il n'a pas
fallu moins que les admirables choeurs de dmons du second acte de
l'_Orphe_ de Gluck pour faire oublier ceux du quatrime acte de _Castor
et Pollux_.

Mouret, l'un des plus charmants compositeurs de l'poque transitoire de
Lully  Rameau, celui que ses contemporains avaient surnomm le musicien
des Grces, perdit la raison peu de temps aprs l'apparition de _Castor
et Pollux_. On fut oblig de l'enfermer  Charenton, et dans ses accs
de fureur il ne cessait de chanter le fameux choeur: _Brisons tous nos
fers_. On a mme prtendu que Mouret devint fou d'enthousiasme ou de
jalousie aprs l'audition de ce chef-d'oeuvre, mais rien ne me semble
devoir confirmer cette assertion. Il y a une telle distance de Mouret 
Rameau, que l'ide de jalousie me semble impossible, et  quelque degr
que pt tre port l'enthousiasme dans la tte avignonnaise de Mouret,
il n'est gure probable qu'il l'et t au point de la lui faire perdre
entirement. Mouret avait prs de cinquante-cinq ans lorsqu'il perdit
successivement les places de directeur du Concert spirituel, de
compositeur de la Comdie italienne et de directeur de la musique de la
duchesse du Maine. Les moluments de ces trois places composaient tout
son revenu, et l'on doit supposer que la privation de toutes ces
ressources fut la principale cause de l'alination mentale qui, l'anne
suivante, le conduisit au tombeau.

Le morceau le plus saillant de la scne des Champs-Elyses est le
charmant air: _Dans ces doux asiles_. Depuis quelques annes, ce morceau
est excut, aux concerts du Conservatoire, sous le titre de: _Choeur de
Castor et Pollux_, et il y produit un effet immense. Dans l'intrt de
la vrit et pour viter des recherches inutiles  ceux qui voudraient
rencontrer ce prtendu choeur dans la partition de _Castor et Pollux_,
je dois raconter par quelle transformation cet air est devenu un choeur.

Je demande pardon  mes lecteurs d'tre oblig de me mettre en jeu, mais
il me serait difficile de faire autrement, puisque je suis l'_arrangeur_
de ce morceau.

Auber se trouvant un soir chez moi, il y a sept ou huit ans, me citait
la merveilleuse facilit de Scribe  parodier des paroles sur des
mlodies que lui fournissent les compositeurs. Savez-vous, me dit-il,
que c'est un grand avantage que nous avons sur les musiciens qui nous
ont prcds? Eux, taient obligs d'astreindre leur gnie  traduire en
musique des vers sans rhythme et mal coups, tandis que nous, lorsqu'il
nous arrive de trouver un chant qui puisse s'adapter  la situation,
nous avons sur-le-champ notre pote pour y ajuster des paroles qui
suivent tous les caprices de notre coupe et de notre mesure.

--Croyez-vous donc, lui rpondis-je, que ce soit une chose si nouvelle?
Il y a plus de cent cinquante ans que les musiciens en agissent ainsi
avec leurs librettistes, et Lully faisait parodier par Quinault des
paroles sur tous ceux de ses airs de danse qui lui semblaient
susceptibles d'tre chants.

--Etes-vous bien sr de ce que vous dites-l? N'est-il pas plus probable
que Lully prenait la mlodie de ses airs chants pour en faire le thme
de ses airs de danse?!

--Je ne le crois pas, mais s'il m'est impossible de vous prouver que
j'ai raison, pour ce qui concerne Lully et Quinault, j'ai une autorit
irrcusable pour Rameau. Voici un air charmant publi par lui en 1727
dans ses airs de clavecin, et que je retrouve en 1735, intercal comme
air de danse et comme air chant dans _Castor et Pollux_. Et je me mis 
lui jouer d'abord la mlodie de Rameau, puis  lui chanter avec les
paroles parodies par Gentil Bernard:

      Dans ces doux asiles,
      Par nous soyez couronns,
          Venez;
      Aux plaisirs tranquilles,
    Ces lieux charmants sont destins.
        Ce fleuve enchant,
        L'heureux Lth,
      Coule ici parmi les fleurs;
      On n'y voit ni douleurs,
      Ni soucis, ni langueurs,
          Ni pleurs.
      L'oubli n'emporte avec lui
      Que les soucis et l'ennui:
      Le Dieu nous laisse,
          Sans cesse,
          Le souvenir
          Du plaisir.

Quand bien mme, ajoutai-je, la date de la mlodie ne ferait pas foi,
l'irrgularit de mesure, et cette succession de neuf vers masculins
prouveraient que la ncessit du rhythme musical a seule pu dterminer
le pote  adopter cette coupe bizarre. Vous voyez bien que ni vous ni
moi n'avons t les premiers  user de la complaisante facilit de notre
pote.

--Mais Auber avait dj oubli le motif de notre discussion, il tait
tout entier au charme du morceau que je venais de lui faire entendre, et
il me pria de le lui rpter. Ah! s'cria-t-il, je connais quelqu'un qui
serait bien heureux d'entendre cette mlodie.

--Eh! qui donc?

--Parbleu, c'est le roi. Il raffole de vieille musique, et,  vrai dire,
je crois qu'il n'aime que celle-l, et que ce n'est que par pure bont
et par politesse qu'il veut bien quelquefois me complimenter sur la
mienne. Vous-mme l'avez prouv, car ce qu'il apprcie le plus de tout
ce que vous avez fait, ce sont vos arrangements de _Richard_ et du
_Dserteur_ qu'il vous avait demands.

--Eh bien! quelle difficult y a-t-il  ce que j'arrange la musique de
Rameau comme j'ai arrang celle de Grtry et de Monsigny?

--Vraiment, vous m'arrangeriez cela pour mes concerts de la cour?

--Mais bien certainement.

--Et huit jours aprs je portais  Auber le choeur: _Brisons nos fers_,
et l'air: _Dans ces doux asiles_, arrangs pour les voix et pour
l'orchestre. Cela fut excut la semaine suivante chez Louis-Philippe,
et,--je dois le dire,-- sa grande satisfaction.

Aprs 1848, M. Girard, qui avait t chef d'orchestre des concerts du
roi et qui l'tait et l'est encore de la socit des concerts, eut
l'ide d'y faire excuter le morceau que j'avais arrang. Mais il en
supprima la premire partie, celle qui se composait du choeur: _Brisons
tous nos fers_, et ne conserva que l'air: _Dans ces doux asiles_. Dans
la partition de Rameau, ce menuet tait d'abord excut par l'orchestre,
puis chant par une voix seule: ce que j'ai ajout est la reprise en
choeur. L'orchestration n'est pas celle de Rameau, c'est celle que j'ai
calque sur la rduction au clavecin de la partition grave, mais
l'harmonie trs-lgante de cette orchestration, ainsi que celle du
choeur, est bien celle indique par la rduction.

Je n'analyserai pas ce dlicieux morceau que tous les amateurs ont
entendu et applaudi aux concerts du Conservatoire, mais je dois dire
qu'il n'est pas le seul de l'oeuvre de Rameau qui soit digne de la
rhabilitation que j'ai t assez heureux pour lui procurer, et que plus
d'une mlodie de cet homme clbre peut prouver combien son gnie se
produisait sous les aspects les plus varis. Je ne poursuivrai pas plus
loin l'examen des opras de Rameau: cette tche est trop ingrate.
D'ailleurs ces apprciations sont sans intrt pour ceux qui ne
connaissent pas ces ouvrages et compltement inutiles pour le petit
nombre de ceux qui ont eu la patiente curiosit de les compulser. Je me
contenterai de complter la liste de ses productions dramatiques.

Aprs _Castor et Pollux_, il fit successivement reprsenter: les
_Talents lyriques_, 1739; _Dardanus_, 1739; les _Ftes de Polymnie_,
1745; les intermdes de la _Princesse de Navarre_, comdie, 1745; le
_Temple de la gloire_, 1745. C'est dans cet ouvrage que la clarinette
fut employe pour la premire fois au thtre. L'ouverture est fort
originale et est cense reprsenter l'effet d'un feu d'artifice. Les
_Ftes de l'Hymen et de l'Amour_, 1747; _Zas_, 1748; _Pygmalion_, 1748;
_Nas_, 1749; _Plate_, 1749; _Zoroastre_, 1749; _Acante et Cphise_,
1751; la _Guirlande_, 1751; _Daphnis et Egl_, 1753; _Lysis et Dlie_,
1753; la _Naissance d'Osiris_, 1754; _Anacron_, 1754; _Zphyr_, _Nle
et Myrtis_, _Io_, le _Retour d'Astre_, 1757; les _Mprises de l'Amour_,
1752; les _Sybarites_, 1760. Parmi ces ouvrages, quelques-uns ne sont
que des sortes de divertissements en un acte; plusieurs renferment de
charmants dtails; mais on ne peut gure compter comme oeuvres srieuses
que _Dardanus_ et _Zoroastre_.

Cette multiplicit de petits ouvrages dnotent que l'opra franais
tait alors  son dclin. _La guerre des Bouffons_, en 1745;
l'apparition du _Devin du Village_, presque  la mme poque, avaient
port un coup mortel aux grands opras, qu'on commenait  avoir le
courage d'avouer trs-ennuyeux. De l cette suite de petits opras
ballets en un acte, qui avaient au moins l'avantage d'ennuyer moins
longtemps. Cependant, aprs _la guerre des Bouffons_, on fit (en 1750)
une reprise de _Castor et Pollux_ qui eut un succs immense.

Rameau mourut en 1764. Il tait alors g de quatre-vingt-un ans. Ses
derniers ouvrages n'avaient eu que de mdiocres succs, et il ne
travaillait plus qu' contrecoeur. Il tait combl d'honneurs et dans un
tat de fortune trs-honorable,  laquelle n'avait sans doute pas peu
contribu la parcimonie que lui ont reproche tous ses contemporains. Il
mourut, croyant, comme Lully, laisser aprs lui des ouvrages immortels;
et cependant ses opras lui survcurent moins que ceux de Lully
n'avaient survcu  leur auteur. Les opras de Lully se jourent, en
effet, quatre-vingts ans aprs sa mort, tandis que ceux de Rameau furent
compltement abandonns, ds que les oeuvres de Gluck eurent ananti 
jamais les opras franais antrieurs, au systme desquels ils
appartenaient cependant par plus d'un point.

Je n'ai point tent d'apprcier Rameau comme thoricien; cela m'et
entran  des considrations beaucoup trop spciales, et qui
sortiraient tout  fait du cadre que je me suis trac.

Comme compositeur, Rameau fut certainement un trs-grand homme, d'un
gnie inventif et novateur; mais seulement au point de vue de l'art
franais. Il ne pourrait tre compar aux compositeurs clbres italiens
ou allemands de son poque. Mais l'ignorance musicale tait si grande en
France, que les oeuvres, les noms mme de ces grands musiciens taient
compltement ignors. Il faut donc considrer Rameau comme ayant presque
tout tir de son propre fonds, et ne le comparer qu'aux compositeurs
franais qui l'avaient prcd ou  ceux qui vivaient  son poque. Sous
ce point de vue, sa supriorit est immense: coupe de morceaux,
disposition de parties, agencement des scnes, style dramatique, couleur
locale, orchestration, combinaisons d'harmonie et de modulations,
rhythmes mlodiques, tout diffre chez lui de ce qu'ont fait ses
prdcesseurs.

Lully a crit, on peut le dire, le mme opra en quinze ou vingt opras
diffrents; c'est toujours le mme systme depuis le premier jusqu'au
dernier, tandis qu'il y a une varit extrme dans les ouvrages de
Rameau, un grand effort d'user de moyens nouveaux et une grande
recherche de la diffrence de style.

Nous ne connaissons que fort peu son instrumentation, ses partitions
n'ayant t publies que rduites. Il existe, au contraire, l'dition
_princeps_ imprime des principaux ouvrages de Lully, contenant son
instrumentation pour instruments  cordes,  cinq parties, assez
correctement crites, avec l'indication des endroits o apparaissaient
exceptionnellement les instruments  vent. Une autre dition moins rare
des opras de Lully, et faite aprs sa mort, est grave, et ne contient
que la basse chiffre, et quelques rentres d'instruments.

La bibliothque du Conservatoire possde une partition manuscrite de
_Castor et Pollux_, mais ce n'est pas l'instrumentation primitive de
Rameau, c'est un arrangement fait avec addition de cors et clarinettes,
instruments qui n'taient pas encore connus  l'poque o fut compos
cet opra. Cet arrangement avait t fait par Rebel et Francoeur pour
une des dernires reprises que l'on fit du chef-d'oeuvre de Rameau.
Cependant, ce qui doit rester de l'instrumentation de l'auteur peut tre
l'objet d'une tude assez curieuse, c'est un fouillis de parties
surcharges d'ornements et de petites notes dont l'excution devait tre
fort difficile et produire un assez triste effet; le travail parat en
avoir t pnible et l'ensemble manque de clart et d'unit. On conoit
bien plus l'effet de l'instrumentation de Lully, qui semble beaucoup
mieux ordonne.

Vers le commencement de ce sicle on donna  l'Opra quelques
reprsentations de _Castor et Pollux_ dont Candeille avait refait la
musique, mais il avait conserv le choeur: _Que tout gmisse_, l'air:
_Tristes apprts_; le choeur: _Brisons tous nos fers_, et quelques airs
de danse dont faisait sans doute partie le menuet: _Dans ces doux
asiles_. Bien en avait pris  Candeille de conserver ces morceaux, car
ce furent les seuls qui produisirent de l'effet et valurent quelques
reprsentations  cette reprise, qui fut et sera sans doute la dernire
de ce chef-d'oeuvre, rduit  l'tat d'ornement de bibliothque et
d'objet d'tude et de curiosit.

Il est cruel, en terminant une si longue notice, d'tre oblig de
prvoir le jugement de ses lecteurs, et de s'avouer  soi-mme qu'on n'a
fait qu'une chose incomplte. Je me vois pourtant rduit  cette
extrmit; je sens combien peu je suis parvenu  faire partager mon
admiration pour les belles choses que renferment les opras de Rameau,
et  faire comprendre les dfauts qui tenaient  son ducation et  son
poque. Ayant dj, et  plusieurs reprises, invoqu comme excuse la
difficult de prouver sans pouvoir citer, il ne me reste plus qu'
solliciter l'indulgence des lecteurs dont j'ai, sans doute, fatigu la
patience.




GLUCK ET MHUL


LA RPTITION GNRALE D'_IPHIGNIE EN TAURIDE_

C'tait un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779.
Il tait tomb beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas
tard  perdre sa blancheur primitive sous les continuels pitinements
des allants et venants, et la rue Saint-Honor faisait l'effet d'un long
foss boueux o s'agitaient, en se poussant et s'vitant cependant avec
un soin extrme, les pitons endimanchs qui allaient rendre leurs
devoirs ou prsenter leurs hommages, style du temps,  leurs
protecteurs.

L'usage des cartes n'tait pas encore venu, et il fallait aller en
personne faire ces souhaits menteurs pour la prosprit annuelle de gens
dont on se soucie fort peu, mais que l'intrt personnel force 
mnager. Chaque porte d'htel de grand seigneur tait assige de
fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le
suisse, qui, recouvert de sa brillante livre, souriait aux uns: c'tait
ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entre profitable dans
l'htel, avaient soin d'en adoucir le cerbre avec quelque cu de six
livres, tandis que sa mine renfrogne semblait annoncer  ceux qui, par
pauvret ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le
registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le
courant de l'anne.

Cependant, tout tait en mouvement au dehors: les chaises  porteurs se
croisaient en tous sens; ceux qui taient assez heureux pour viter
d'tre crass par les chevaux de carrosses, avaient encore  se garder
d'tre renverss par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons,
pour viter eux-mmes les chevaux, les coureurs et les grands lvriers
dont tout homme bien n devait alors faire prcder son quipage.

Le plus curieux tait l'air dsappoint de quelques pitons
malencontreux qui, malgr toutes leurs prcautions, s'taient vus
mouchets de la tte aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne
trouve qu' Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume
prtentieux dans lequel ils avaient l'air dj si embarrasss.

Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit
de fte diffre bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans
la semaine; mais alors il n'en tait pas ainsi, et il fallait avoir les
bas blancs, l'habit  la franaise, l'pe au ct et les cheveux
poudrs pour oser se montrer quelque part, et je laisse  penser quelle
grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revtait peut-tre
cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'anne au plus. Notre
carnaval, o nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garons
perruquiers dguiss en marquis, peut seul nous donner une ide de ce
singulier spectacle.

Les environs du Palais-Royal, o tait situ le thtre de l'Opra,
taient surtout encombrs par la foule; on voyait avec surprise les
quipages s'arrter et faire la file devant une assez modeste maison de
la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge  la porte
pour recevoir les visiteurs empresss: c'tait un modeste portier qui,
tout tonn de cette affluence extraordinaire, rpondait avec un gros
air bte  ceux qui se prsentaient:

--Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la
peine de repasser  trois heures, il y sera certainement, car c'est
toujours  cette heure-l qu'on lui sert la soupe.

Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient
les paules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur
rpondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait
ni lire ni crire.

Ennuy de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que
produisaient ses rponses, notre portier avait fini par se blottir au
fond de sa loge et,  chaque figure qui s'avanait vers son carreau, il
articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas,  faire reculer les
plus intrpides.

Cependant un grand jeune homme de seize  dix-sept ans tout au plus, 
la taille lance,  la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas
de cette laconique rponse et voulut savoir  quelle heure il y serait:
se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqus l'annonce de
l'heure o M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le
portier crut plus prudent de rpondre qu'il n'en savait rien, et le
pauvre jeune homme se retira tout confus.

Depuis un an il tait tourment du dsir de voir Gluck de prs; ce dsir
avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses penses, et il
venait de prendre une grande rsolution, c'tait d'aller trouver
l'illustre compositeur quoiqu'il ne ft pas connu de lui, et de lui
demander sa protection et des leons de composition.

Ce n'tait rien de former ce projet, il fallait encore l'excuter, et
depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il
comptait lui faire.

Sa timidit naturelle, jointe  l'admiration porte jusqu'
l'enthousiasme dont il tait pntr pour l'auteur d'Orphe et d'Alceste
lui faisaient toujours reculer cette dmarche.

Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et
prenant, comme on dit, son courage  deux mains, il s'tait achemin
vers la demeure de celui dont il redoutait et dsirait si vivement la
prsence.

Ds la veille au soir, il s'tait physiquement et moralement prpar 
cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe,
occupation qui n'avait pas t fort longue, ensuite en ruminant un beau
discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet.

Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme
enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont
vous avez enrichi la scne franaise, je n'ai pu rsister au dsir de
connatre l'homme immortel qui les a produits. Peut-tre le vif dsir
que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez recul les limites,
vous fera-t-il excuser ma tmrit lorsque j'ose venir vous demander
quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrire
difficultueuse que je veux embrasser.

Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourn,
et le chevalier Gluck ne manquera pas de me rpondre:

Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le prsage des succs
qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et
je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la
composition.

Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opras, et il
m'en fera composer, et j'aurai de grands succs et je serai un jour un
grand musicien! C'est, berc par ces dlicieuses ides que notre jeune
artiste s'endormit le 31 dcembre 1778.

Lorsqu'il s'veilla, ses craintes recommencrent: s'il allait mal me
recevoir, s'il ne voulait pas m'couter... bah!!! du courage... le vieil
abb de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte
animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris;
vous tes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se
vanter de possder les communauts religieuses de province, mais Paris
est un grand thtre o vous tes appel  briller; heureuse la paroisse
qui vous possdera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna
juvat!_

Pauvre abb, il ne se serait pas tant empress de m'envoyer  Paris,
s'il avait pens que l'Opra ft la paroisse o je veux faire mes
premires armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je
parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck.

Pendant ce monologue le jeune musicien avait bross son habit noir 
boutons d'acier, pass ses bas de soie, mis son pe, pris son chapeau
sous son bras, et en quelques enjambes il eut bientt franchi les
quatre tages qui sparaient sa chambrette de la boutique du perruquier
qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honor.

Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent pass par les
mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui
devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait
indispensable pour se prsenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint
enfin, et fris, pommad, poudr, tout pimpant, il se rendit sur la
pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants.

Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_
et _je n'en sais rien_, donnrent un coup cruel  notre pauvre jeune
homme. Il voyait toutes ses esprances dtruites, et c'est le coeur gros
et la tte basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure.

Il ne pensait plus, comme en venant,  se garder des carrosses, des
porteurs de chaises et des pitons dont il embarrassait  chaque instant
la marche prcipite; les regards fixs  terre, il ne voyait rien,
allant devant lui machinalement, pouss, repouss, heurt et marchant
quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons:
il fut bientt tir de sa rverie par des cris de gare, gare donc!
rpts  plusieurs reprises: il tourne la tte et se voit presque sous
les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus
retenir, et qui taient prs de lui passer sur le corps. Il veut fuir en
avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la mme
direction; heureusement il aperoit  sa droite une chaise  porteur
dont la glace tait ouverte; notre jeune homme tait agile, et la
frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru
capable en toute autre occasion, il se prcipite dans la chaise par le
panneau ouvert, la tte la premire et, s'accrochant des deux mains au
collet du propritaire de la chaise, il introduit vivement le reste de
son individu dans l'troite machine, et ses deux pieds crotts vont se
poser sur les genoux et la culotte paillete du lgitime possesseur d'un
lieu envahi si brusquement, qui se met  jeter les hauts cris:

--Au secours! ze souis estropi!!! ze souis perdou!

Les porteurs qui ne s'attendaient pas  ce supplment de charge,
laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux
locataires se repoussant vivement pour viter le contre-coup qu'allaient
se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se
considrer un instant.

--Ah! mon Dieu, c'est mossiou Mhoul!...

--C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques.

Mhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'chapper au danger
d'tre cras, et pour l'empcher de s'apercevoir du dsordre qu'il
vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le
nommant son librateur, l'assurant que sans lui il tait un homme mort,
etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge mme, et reoit
tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien.

--Mon ser ami, ze souis ensant de vi avoir sauv la vie et d'tre votre
librator; a ne mettait zamais arriv de sauver la vie  personne, et
ze veux vous prsenter  mes amis, qui dnent auzourd'hui chez moi. Vi
allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends  trois
houres, parce que ze danse ce soir.

Ici l'embarras de Mhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul
habit de crmonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc
l'invitation.

--Dou tout, dou tout, ze veux montrer  ces Messious et  ces dames oun
brave zeune homme dont z'ai t assez houroux pour sauver la vie, et vi
serez ensant de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M.
Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hnel, M. Legros, M. Larrive, Mlle
Levasseur, et gnralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans
le nouvel opra qu'on va mettre en rptition, et qui est de M. le
chevalier Gluck.

A ce nom magique, Mhul n'hsite plus un seul instant, il accepte
l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas
rentrer avant le soir, il a donn cong  son valet de chambre et sa
porte est ferme.

Vestris croit sans peine  toutes ces menteries, ce ne sera pas un
obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplment de
paie  ses porteurs qui s'acheminent pniblement, tranant la victime
toujours grimpe sur les genoux de son librateur, qui commence 
trouver que l'homme  qui il vient de sauver la vie est un peu lourd.

Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi prs de
l'Opra et l'on arrive sans accident  sa demeure.

Le vieux danseur, aprs avoir affubl tant bien que mal le jeune
musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait,
le prsente  tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande
esprance, dont il a fait la connaissance dans une maison o il donnait
des leons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au pril de sa
vie.

Mhul le laisse dire, et amplifie encore sur les loges que Vestris ne
manque pas de donner  son propre courage.

Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes
de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a
l'air bien tourn et pas trop embarrass dans ses habits d'emprunt.

Cependant, la plupart des convives jouant dans la reprsentation du
soir, le dner ne se prolonge pas, on se spare de bonne heure; mais
avant de quitter son hte, Mhul le prend  part:

--Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin,
absolument besoin de parler  M. le chevalier Gluck, faites-moi le
plaisir de me prsenter chez lui.

--Hum! mon ser ami, cela n'est pas trs-facile, M. Gluck travaille
encore  son opra et ne reoit personne. Mais dans quelque temps, dans
oun mois, quand il sera plous avanc dans son travail, quand z'irai chez
lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec
moi.

Mhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au
cou du vieux danseur, qui attribue tout ce dlire  la reconnaissance
d'avoir eu la vie sauve par lui, et le jeune musicien regagne sa
modeste demeure avec de nouvelles esprances et de nouveaux rves de
bonheur.

Ds ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il tait
rempli de complaisance pour lui, lui faisant rpter ses pas au
clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en
temps sa promesse.

Deux mois se passrent ainsi; Mhul commenait  craindre de ne pouvoir
jamais arriver au but de ses dsirs, lorsqu'un jour, allant comme
d'ordinaire rendre visite  Vestris, il le trouve malade, la figure
dcompose, avec la fivre, et dans son lit.

--Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis
oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive.

--Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc?

--Ah! mon ser ami, ce sclrat, ce monstre de Gluck a zour ma perte, ze
souis dshonor, il ne veut pas que ze danse dans soun opra!

--Eh pourquoi cela?

--Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux,  fendre les oreilles,
que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'tais oun ne, oun ne,
moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que
ze danserai sour son infernale mousique.

--Mais, comment est donc cet air?

--Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui
frottent toutes seules, et des violinis qui grincent  faire frmir, a
n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer
de danser  la rptition de ce matin, z'avais rgl oun pas souperbe,
ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer.

--Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des
sauvazes?...

--Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou
monde; il veut que ze fasse peur  mossou Larrive et  mossou Legros,
qui sont enssainns dans oun coin pour tre tous aprs le
divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou thtre,
tout malade de colre; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai
bien  me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai
qu'on ne manque pas de respect  oun danseur de mon mrite et comme il
n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre ft
dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupriorit
de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze
le ferai savoir  tout l'ounivers.

--Mais, interrompit Mhul, si vous voulez un tmoin, je vous
accompagnerai.

--Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain 
douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me
fera pas peur. Adieu...  demain... Ze vais tcher de dormir et de
reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a tou, ze n'en
pouis piu.

Mhul se hta de prendre cong de lui, et le lendemain  midi il tait 
sa porte.

Vestris tait sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a
prcd chez Gluck, et vole  la demeure de ce dernier. Il monte, il
sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est  travailler, il ne
reoit personne; Mhul insiste, la servante refuse toujours; une dame
parat; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle
s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Mhul,
dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donn rendez-vous
pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait prcd ici,
et je...--Et vous dsirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un
accent allemand trs-prononc, rien n'est plus facile, monsieur, venez
avec moi; et elle l'introduit dans une grande pice fort bien meuble,
o figurait un magnifique portrait de la reine.

Aprs un moment de silence, Mhul se hasarde  dire:

--Et M. Gluck?

--Mon mari.

--Quoi! vous tes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous
dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli.

La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mriter tant
de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bont, inspire une
telle confiance, que bientt Mhul ne lui cache plus rien.

Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pntrer
jusqu' Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes
puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre.

La bonne Allemande l'coute avec intrt.

Cependant l'heure s'coule, Vestris ne parat pas, et Mhul s'aperoit
que la conversation languit, vu qu'il a racont toute son histoire, que
madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de franais n'a pas
grand chose  lui dire.

--Mon Dieu, s'crie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera
donc pas aujourd'hui?

--Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le
dranger dans ces moments-l. Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il
vous suffisait de le voir...

--Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'crie le jeune artiste.

Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune
homme devant elle, referme le battant derrire lui, et le laisse devant
un grand paravent plac entre la porte et le clavecin de Gluck.

Oh! qui pourrait dcrire sans l'avoir ressentie cette motion que donne
l'approche d'un grand gnie,  un jeune coeur que l'amour des arts
remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la prsence: il semble
que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les
ouvrages vous ont transport, et souvent le dsenchantement est grand
quand on voit la ralit et qu'on dcouvre l'enveloppe souvent chtive
qui recle une grande me ou un beau gnie.

Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reus la
premire fois que je vis Cherubini.

J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme clbre, mon
pre et tous les artistes que nous frquentions tmoignaient une telle
admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner
 quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on excutait alors assez
souvent aux exercices du Conservatoire, o mon pre me menait tous les
dimanches, tout cela avait fait natre les ides les plus bizarres dans
mon imagination d'enfant, qui s'tait figur que ce colosse musical
devait tre aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son
gnie.

J'tais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant
que nous tions en rcration; quand j'entendis notre matre de pension
dire  mon camarade:

--Viens voir ton pre.

Je ne fus pas matre de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on ft
attention  moi, et je me trouvai en prsence de Cherubini.

Il y a longtemps de cela, et je pourrais dcrire toutes les parties du
costume de Cherubini, que je dvorais des yeux, ne pouvant me figurer
que ce ft lui; enfin il m'aperut:

--Quel est ce petit?

--Mais, lui rpondit le matre de pension, c'est le fils d'un artiste de
votre connaissance, de M. Adam.

--Ah! che je l trouve bien laid!

Voil le premier mot que m'adressa Cherubini.

Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion tait dj
perdue pour moi.

Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si
petit!

Mais le dimanche suivant, mon pre me mena au Conservatoire: on y
excutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon
esprit qu'avant notre entrevue.

Nous avons laiss Mhul derrire son paravent, cherchant  apercevoir
Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tte soutenue par une de ses
mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de dclamer des vers
placs sur son pupitre.

Il achevait son quatrime acte d'_Iphignie en Tauride_. Il en tait 
la grande scne du dnouement, un peu avant l'intervention de la desse,
lorsque Thoas, irrit des refus d'Iphignie, veut lui-mme immoler la
prtresse et la victime.

Gluck cherchait en ce moment  se rendre compte de l'effet de la scne
et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si
fortement dessine, si puissamment sentie, ne pouvait tre compose
qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargs de l'excuter.

Mhul maudissait l'immobilit du compositeur, dont la position ne lui
laissait voir que le dos.

Tout  coup le musicien se retourne, et Mhul put alors le contempler 
son aise.

Gluck avait alors soixante-cinq ans, il tait d'une grande taille, que
son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tte tait belle,
quoiqu'elle ft fortement grave de la petite vrole, non pas de cette
beaut qui fait dire aux femmes:

Cet homme-l a d tre fort bien; mais de cet air de gnie qui impose au
premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent
souvent les gens qui pensent  s'crier:

Voil une belle figure! tandis que la rflexion contraire est faite par
ceux qui ne voient que la forme et la rgularit, sans rendre justice 
l'animation que rpandent sur les traits le gnie et la puissance des
ides.

Gluck parut superbe  Mhul.

Entour d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tte
coiffe d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le
compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abm dans ses
rflexions.

Tout d'un coup, il s'arrte, il prend une table qu'il place au milieu de
l'appartement:

--Voici l'autel, dit-il.

Puis il pose auprs une chaise.

--Ce sera la Prtresse.

Thoas est figur par un tabouret, des fauteuils reprsentent les Grecs,
les Scythes et le peuple.

Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'crie en chantant:

    J'immolerai moi-mme aux yeux de la desse
        Et la victime et la prtresse.

Il passe  la place d'Oreste:

    L'immoler! qui? ma soeur?

Thoas reprend:

                    Oui, je dois la punir,
    Et tout son sang...

Puis, figurant tout d'un coup l'imptueuse entre de Pylade:

                    C'est  toi de mourir!

achve-t-il, en se prcipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du
coup mortel.

Le Roi-Tabouret ne peut rsister  la violence du choc et cde sous les
coups du compositeur qui, n'tant plus retenu par rien, retombe sur le
paravent derrire lequel est cach le jeune artiste qui repousse de
toutes ses forces la masse qui l'crase contre le mur. Il n'y tient
plus, il touffe, il est prs de se trahir en criant, en appelant  son
secours, quand tout  coup une porte s'ouvre  l'autre extrmit de la
chambre, un homme s'y prcipite poursuivi par madame Gluck qui veut en
vain lui barrer le passage.

C'est Vestris, la figure anime, qui, dj irrit par le refus qu'on
faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manire la plus
vive:

--Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu' vous, moussou le Tedesco,
quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis
pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite...

--Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-l! s'crie Gluck qui s'tait
vivement relev: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au
collet, il le promne de force dans toute la chambre, l'enlevant de
temps en temps de terre, lui faisant excuter la danse la plus bizarre
en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte.

Le pauvre danseur ne peut rsister  l'treinte de ces deux larges mains
de fer qui le tiennent emprisonn.

La figure irrite de Gluck est sans cesse en face de la sienne, ple de
terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux
teints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine.

--Oui, moussou le chevalier, s'crie-t-il d'une voix entrecoupe, ze
danserai, ze danserai trs-bien!! voyez... ouf... voyez donc...

Et  chaque fois que son puissant antagoniste l'lve  quelques pieds
du plancher, malgr lui ses jambes s'agitent, se croisent et excutent
les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqus; mais la
vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera
compltement achev et il n'en a encore chant que la premire reprise.

Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprime par les deux
taux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser chapper l'air, il
touffe, les efforts qu'il a dj faits l'achvent.

Gluck ne voit plus rien; tout entier  l'inspiration de son chant
sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et  chaque
instant il en acclre le mouvement: c'est  pas prcipits qu'il trane
sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit  petit
c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un
quatre-temps, peu lui importe, il ne connat plus rien.

Le danseur asphyxi accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut
rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prtresse,
Thoas, les Grecs et les Scythes gisent ple-mle au milieu de la
chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il
s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-mme et
vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renverss du
mme coup.

Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu' la
porte, enfile l'escalier quatre  quatre sans demander son reste, et
quand Gluck, tout tourdi de cette danse  laquelle il n'est pas
accoutum, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il  sa
place? Un pauvre petit jeune homme, tout ple,  demi mort de frayeur,
qui, les mains jointes et  genoux devant lui, s'crie:

--Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur.

--Et qui donc tes-vous?

--Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir
l'honneur de faire votre connaissance.

Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la
prvoir, craignant l'issue de cette scne, ne s'est pas loigne,
raconte tout  son mari.

Un sourire de bont vient alors claircir la figure du grand homme.

Il venait de voir son talent mconnu par un vieux danseur imbcile;
l'hommage naf du jeune artiste le ddommage de cette sottise; son
ingnuit, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection,
lui promet sa protection, ses conseils, ses leons, et lui permet de
venir le voir  toute heure.

Mhul est au comble de ses voeux; tant d'amnit de la part d'un homme
qui vient de lui prouver la violence de son caractre le touche
jusqu'aux larmes, et c'est la voix mue et le coeur plein de
reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements.

Je laisse  penser s'il fut assidu auprs de son nouveau matre, dont
les leons taient rares  la vrit, mais qui d'un mot lui en
enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours,
d'autant que Mhul avait dj fait de fortes tudes dans la partie
technique de son art, et que c'tait la partie philosophique  laquelle
il avait besoin d'tre initi. Le plus souvent, les leons n'taient que
de simples conversations du matre  l'lve, o il lui expliquait
comment il tait parvenu  cette manire qui n'tait qu' lui, combien
ses premiers essais avaient t imparfaits, manquant absolument de
modles; quels dgots il avait prouvs lorsqu'en Italie il avait vu
ses ouvrages russir par des dfauts qui, selon lui, auraient d les
faire tomber, tandis que les beauts en taient tout  fait mconnues.

Cependant les rptitions d'_Iphignie en Tauride_ avanaient beaucoup:
la premire reprsentation tait fixe au 18 mai, et la rptition
gnrale au 17.

Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre  son
lve, qui brlait du dsir de le connatre tout entier; mais jamais il
n'avait os avouer sa misre  son matre, et il tait d'une pauvret
qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce ft
Gluck lui-mme qui l'engaget  la rptition gnrale. Viens me
prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au thtre.

Mhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu
orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la
rue  ct du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur
les passants, qui ne prenaient pas garde  lui.

Voyez, semblait-il leur dire, voil le premier musicien du monde qui me
mne voir la rptition de son opra, et il cause avec moi comme avec
son gal!

Arrivs au thtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes taient
runies devant l'entre des acteurs, et toutes tmoignaient par leurs
respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient  Gluck; Mhul
se croyait oblig de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas 
lui.

Comme ils montaient l'escalier du thtre, le portier, qui s'tait aussi
inclin devant l'auteur d'_Iphignie_, voyant une figure inconnue passer
devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de
thtre, qui sont bien les cerbres les plus intraitables du monde,
voulut l'arrter un instant:

--Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la
basque de son habit.

Mhul tremblait dj de se voir arrter en si beau chemin, lorsque
Gluck, se retournant, mit fin  ce dbat en disant au portier d'une voix
de tonnerre:

--_C'est mon hami._

Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Mhul se crut plus
grand d'un pied: Gluck l'avait appel son ami. Pourquoi fallait-il qu'il
n'y et que le portier de l'Opra pour lui entendre donner ce titre
glorieux.

Sur le thtre, Gluck fut bientt entour d'acteurs, d'auteurs, de
grands seigneurs mme, qui alors ne manquaient pas une solennit
dramatique; car, dans ce temps-l, une nouvelle production dans les arts
tait un grand vnement  la cour et  la ville, et l'annonce d'une
pice nouvelle  l'Opra ou  la Comdie-Franaise ou Italienne
suffisait pour mettre en moi Paris et Versailles.

Aussi, de toutes parts avait-on sollicit la faveur d'assister  cette
dernire rptition d'_Iphignie_, et le thtre offrait un singulier
amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les
plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens
de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes,
venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blmer.

Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, mme ceux qui ne
paraissaient pas dans l'ouvrage, taient venus  cette solennit.

Un cercle nombreux tait form autour d'une de ces dames: c'tait la
clbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitt le
thtre l'anne prcdente; chacun se pressait autour d'elle pour
recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute.

On riait alors beaucoup de l'aventure arrive  un des plus enrags
piccinistes. Il avait crit au prince d'Andore, en Italie, de lui
envoyer la partition de l'opra qui avait le plus de renomme dans ce
pays, et, quelque temps aprs, il en avait reu l'_Orfeo_ de Gluck: on
peut juger de son dsappointement; les quolibets n'avaient pas manqu au
pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant
passer rapidement auprs d'elle, elle ne put s'empcher de lui adresser
la parole.

--Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec
la musique allemande? avons-nous toujours le coeur dchir?

--Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu bless de se
voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck
ne pourra se vanter de m'avoir dchir le coeur; c'est bien assez de mes
oreilles.

--Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous
en donner d'autres.

Les clats de rire accueillirent l'pigramme, et Sophie, une fois
lance, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme,  l'air
affair, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint
l'inviter  faire place au thtre.

--Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scne libre, nous ne
pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le thtre, et il n'y
a personne dans la salle.

--Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est
absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fte au village_.

Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la
citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas t heureux, ne
pouvait pas lui tre assez agrable pour qu'il ft dispos  continuer
la conversation.

S'adressant alors aux musiciens:

--Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons.

--Nous sommes prts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui
rpondit Francoeur, qui depuis longtemps tait  son poste, faites
baisser le rideau.

A ce signal, chacun se prcipita dans la salle, et la rptition
commena.

_Iphignie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que
j'entreprenne d'en rappeler les beauts.

Qui n'a t profondment mu ds les premires notes de l'introduction
par ce sublime tableau du calme auquel succde bientt cette tempte
rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphignie et des
prtresses de Diane!

Cet ouvrage qui, aprs cinquante ans de succs, excitait encore de
telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une
gnration presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de
l'art succdaient sans transition  des essais presque informes!

Rameau tait sans contredit un homme de gnie; mais il y eut une
distance immense de ses ouvrages  ceux de Gluck, et depuis l'poque o
Rameau avait cess d'crire (1760) jusqu' l'apparition des premiers
opras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de
compositeurs que l'on avait t oblig de fouiller dans le vieux
rpertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages,
revus et rorchestrs par Francoeur, Gossec, ou Berton (le pre de
l'auteur de Montano). Et c'est aprs ces repltrages de mdiocre
musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son nergie.

Son orchestration qui nous parat encore vigoureuse, malgr le vide de
quelques parties, tait alors la plus pleine que l'on pt concevoir.

Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frmir.

Ces instruments, imports depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne
s'employaient gure que pour annoncer l'approche des Eumnides et des
divinits infernales.

Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore
l'immense consommation qu'il s'en fait  l'orchestre des bals de
l'Opra.

Cette rptition produisit un effet singulier: les grands seigneurs
attendaient pour applaudir que le signal leur ft donn par les artistes
et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient.

Mais l'motion tait trop profonde pour permettre aux applaudissements
d'clater, et les exclamations de surprise et de terreur taient les
seules marques d'admiration qui chappassent de temps en temps aux
spectateurs. Celles-l, du reste, valent bien les battements de mains,
si banalement prodigus.

Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres tmoignages de
satisfaction. Ces personnes-l vous disent:

L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais
entendu applaudir.

Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqu.

Vous qui avez entendu la messe funbre de Cherubini, avez-vous jamais
t tent d'applaudir aprs les dernires mesures du _Dona eis requiem
ternam_?

Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a
entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre
sur la tte.

Je plains ceux qui ont trouv la force d'applaudir aprs ce
chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris.

Il en fut ainsi  la rptition de l'_Iphignie en Tauride_, et plus
d'un sot sortit en disant:

--Cela n'a point produit d'effet.

Gluck tait enchant, mais il coutait d'un air distrait les fades
compliments qu'on lui adressait de tous cts, quand il se sentit saisir
la main; c'tait Mhul qui venait aussi lui offrir ses flicitations.
Mais la joie et l'admiration l'touffaient, il se sentait oppress et il
ne put profrer que ces trois mots:

--Mon cher matre!

Et deux grosses larmes roulrent de ses yeux sur la main du grand homme.

Gluck se sentit touch  son tour, il pressa affectueusement son lve
dans ses bras:

--Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi.

Puis, presque honteux et pour cacher son motion, il se tourna vers un
gros monsieur tout dor, qui l'importunait depuis un instant:

--Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place 
louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en
privera pas pour vous.

Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrmement polie,
mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fcher avec le
chevalier, le protg de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de
saluer le musicien et se retira fort confus.

Mais le pauvre Mhul n'avait pas perdu un mot de la rponse de son
matre. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place  louer! Je ne pourrai
donc pas voir la premire reprsentation de ce chef-d'oeuvre!

Tout  coup une ide lui vient, il regarde s'il n'est pas observ;
personne ne faisait attention  lui, il rentre dans la salle, enfile le
premier escalier qui se prsente et monte, monte tellement qu'au bout de
quelques minutes il se trouve tout essouffl  l'amphithtre des
quatrimes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins
pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit  rire
comme un fou.

Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait  ce gros
duc, sans cela, j'aurais t tout uniment demander demain un billet  M.
Gluck, qui ne me l'aurait pas donn et je n'aurais pas vu son ouvrage.
Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journe de demain
ici, et,  l'ouverture des portes, je serai  mon poste et le premier
plac, c'est rellement fort bien imagin.

Et notre jeune homme, enchant de son stratagme, se mit  repasser dans
sa tte toutes les beauts de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se
promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une
deuxime fois cette musique qu'il apprcierait alors bien mieux.

Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Envelopp
dans d'paisses tnbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui
s'coulait si lentement au gr de ses dsirs; il n'avait rien pris
depuis son modeste djeuner du matin et,  son compte, il croyait dj
avoir pass la nuit  rvasser; mais son apptit allait plus vite que le
temps, et la nuit venait  peine de commencer.

Le sommeil vint heureusement  son secours: et il se coucha par terre
entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit
aussi troit s'il avait essay de se mettre dessus, et, malgr la duret
du plancher, il ne tarda pas  s'endormir.

Mais son sommeil fut extrmement agit. Son esprit avait t fortement
remu par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide
complet de son estomac lui fit enfanter les rves les plus bizarres.
Plus d'une fois il se rveilla en sursaut, mais il se sentait comme
clou  terre; un pouvoir invincible l'empchait de se relever et il se
htait de refermer les yeux pour chapper aux visions diaboliques qui le
poursuivaient.

Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par
appesantir ses paupires.

Puis de nouveaux rves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des
furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents
siffler autour de lui; leurs torches enflammes lui brlaient les yeux,
leurs ongles crochus s'enfonaient dans ses chairs; une effroyable
musique ne cessait de bourdonner  ses oreilles.

Pour chapper  cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et
s'veilla. Mais il n'prouva pas ce bien-tre que l'on ressent
ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couch dans son
lit aprs un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'tait
qu'un rve! Son corps se rveilla, mais son esprit tait encore endormi;
il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un
obstacle au-dessus de sa tte: sa terreur fut au comble, c'tait la
continuation de son rve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour
les parois suprieures de sa bire tait tout uniment la banquette sous
laquelle il avait roul.

Il fit de nouveaux efforts pour se dgager, et parvint enfin  sortir de
sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres
banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir,
puis un gouffre immense se prsente devant lui.

Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point
lumineux lui apparat au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre,
puis un mauvais violon excute quelques mesures d'un vieil air avec
lequel il avait t berc, et de grands fantmes blancs viennent se
promener lentement; petit  petit ils se rapprochent entre eux, se
groupent, se prennent par la main, et excutent une danse qui lui parat
d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espce de
dmon noir qui semble rgler tous leurs mouvements.

Les fantmes obissent  son moindre signe et rptent chaque geste
qu'ils lui voient faire.

Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Mhul, le peu de raison
qui lui reste s'gare, sa tte se perd, il se retourne pour fuir cet
horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles
il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des
forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitus aux
tnbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il
descend quatre  quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va
toujours devant lui, il avance de plus en plus,  chaque pas il lui
semble qu'il change de nature de terrain; petit  petit, un jour sombre
et une lueur rougetre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers,
et il n'en est que mieux persuad quand il se voit entour des fantmes
blancs qu'il avait aperus de loin.

En l'apercevant, les fantmes poussent un cri et s'loignent avec
terreur, et le dmon noir vient  lui. Mhul veut en finir et s'avance 
son tour vers le dmon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du
jeune homme n'est pas rassurant.

La poudre qui couvrait ses cheveux tait retombe sur son visage, et,
dtrempe par la sueur qui dcoulait de son front, elle avait form sur
sa figure un masque hideux; joignez  cela son air extnu, ses yeux
hagards, ses vtements en dsordre, et vous concevrez la frayeur qu'il
devait inspirer au dmon noir, qui parcourait le thtre en s'criant:

--Ah! mon Diou, qu ce qu celoui l, c'est Belzebout ou Mandrin: Ze
zouis perdou!...

A cette voix, l'espce de somnambulisme de Mhul cesse presque tout 
coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le thtre de
l'Opra, les fantmes de son imagination disparaissent remplacs par des
figurantes qui rptaient un pas, et il reconnat dans le dmon noir son
sauveur, Vestris, qui faisait rpter ses lves. La frayeur qu'il
inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin  se
saisir du danseur, qui peut  peine le reconnatre.

Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir
pour la reprsentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compt sur
ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est
prt de se trouver mal.

Vestris rit beaucoup de l'aventure.

Bientt Mhul se voit entour d'une foule d'acteurs et d'actrices  qui
il faut recommencer son rcit; les clats de rire couvrent souvent sa
voix, et le dsordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute
encore au comique de sa narration.

Tout  coup Gluck parat, et, reconnaissant Mhul au milieu de ce groupe
de monde.

--Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opra, ce soir?
Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet?

--Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier  un Duc que vous
n'en aviez pas.

--Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien,
pour mon ami, tiens le voil.

Mhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui
djeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis rparer le
prjudice caus  son bel et unique habit noir par la poussire de
l'amphithtre, et la poudre dont il tait couvert, puis il va se mettre
 la queue  l'Opra, o il fut un des mieux placs, non plus 
l'amphithtre des quatrimes, mais  la meilleure place du parterre.

Mon historiette doit finir l, car vous savez tous l'immense succs
qu'obtint _Iphignie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les
Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingu  la cour,
assista  cette reprsentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui
voulait faire ses adieux  la France par ce chef-d'oeuvre; mais il cda
 de puissantes sollicitations, et crivit encore un petit ouvrage:
_Echo et Narcisse_, o se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et
de Gnide_.

Puis il retourna  Vienne; mais avant son dpart il avait fait
travailler son lve, et lui avait fait composer trois opras pour son
instruction.

Aprs le dpart de son matre, Mhul composa un ouvrage qu'il ne put
parvenir  faire jouer au grand Opra.

Fatigu d'interminables dlais, il crivit _Euphrosine et Coradin_,
qu'il fit reprsenter  l'Opra-Comique. Ce fut son dbut, et ds lors
il marcha de succs en succs.

En 1808, Mhul jouissait d'une grande rputation. Il voulut revoir son
pays, ce fut une grande fte dans son _endroit_ que le sjour d'un homme
aussi clbre.

Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage  lui rendre que la
reprsentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prvenir le directeur du
spectacle d'avoir  reprsenter  tel jour un des ouvrages de Mhul,
auquel l'auteur assisterait en personne.

L'embarras du directeur fut trs-grand, vu qu'il n'avait  sa
disposition qu'une troupe de comdie, mais il ne recula pas devant les
obstacles, et voici comment il se tira de la difficult.

Le grand jour venu on vit placarde dans toute la ville une affiche
ainsi conue:

  THATRE DE GIVET.

  Aujourd'hui, pour clbrer la prsence dans nos murs de notre clbre
  compatriote,

  M. MHUL,

  La premire reprsentation de

  UNE FOLIE,

  Opra-comique en deux actes, de MM. Bouilly et Mhul.

  _Nota._ Dans l'intrt de la pice, on a cru devoir supprimer les
  morceaux de musique qui ralentissaient la marche de l'action.

Le public ne manqua pas  l'appel.

Mhul fut amen en grande pompe dans la loge de M. le maire, et
accueilli par les plus vives acclamations.

Puis on joua le pome d'_Une Folie_, sans musique, et chaque fois que la
prose de M. Bouilly faisait natre des applaudissements, Mhul tait
oblig de se lever et de saluer, pour remercier ses concitoyens de la
manire dont ils savaient honorer les artistes, leurs compatriotes.

Je sais, pour ma part, plus d'un compositeur qui, en s'entendant
excuter, a souvent form le dsir d'obtenir une ovation comme Mhul, et
de voir supprimer sa musique, _comme ralentissant la marche de
l'action_.




MONSIGNY


Les tudes sur les musiciens franais du XVIIIe sicle offrent un vif
intrt; l'art musical a march si vite et a subi de si grandes
transformations,  dater de la seconde moiti de ce sicle, qu'il est
impossible de s'occuper de la monographie d'un compositeur sans toucher
de prs  l'histoire de l'art, puisqu'en signalant les progrs que ce
compositeur a provoqus ou dont il a profit, on ne peut se dispenser
d'esquisser l'histoire de l'art  l'poque o son talent s'est
dvelopp.

Nul, parmi les musiciens franais, n'est plus digne d'attention que
Monsigny, le prdcesseur de Grtry. Quelque mdiocres qu'eussent t
les tudes de ce dernier, elles taient cependant bien suprieures aux
notions presque lmentaires qui formaient tout le trsor d'instruction
que possdait Monsigny: Grtry avait voyag en Italie, avait entendu de
bonne musique, et dans ses premiers ouvrages (le _Tableau parlant_ en
est la preuve), il s'efforait, non pas d'imiter, mais d'approprier la
forme italienne  notre thtre; Monsigny, au contraire, lve de la
nature seulement, musicien amateur, ne connaissant d'autre musique que
celle qu'on entendait alors  Paris, dpourvu de modle qui pt lui
servir de guide, avait d tout tirer de son propre fonds, et tracer la
voie  ceux qui, plus tard, y marchrent d'un pas plus ferme, trop peu
reconnaissants, peut-tre, envers celui qui leur avait aplani le chemin.

Monsigny fut essentiellement crateur. De toutes les qualits qui
caractrisent les hommes de gnie, une seule lui manqua, ce fut la
fcondit. Il serait possible d'expliquer cette anomalie par des
circonstances exceptionnelles, par le milieu dans lequel ce compositeur
vcut, et sans doute aussi par l'absence complte d'tudes premires qui
lui permissent de rendre ses ides avec cette facilit qui les fconde,
et que donne seule l'ducation commence de bonne heure, et, pour ainsi
dire, avant mme le germe des ides.

Pierre-Alexandre de Monsigny naquit en 1729,  Fauquemberg en Artois. Sa
famille tait noble et originaire de Sardaigne. C'est vers le
commencement du XVIe sicle que ses anctres taient venus s'tablir
dans les Pays-Bas: leurs domaines y taient alors considrables, mais
leur fortune, aprs s'tre peu  peu amoindrie, tait rduite  bien peu
de chose lors de la naissance de Monsigny. Sa famille tait nombreuse,
et seul il devait un jour tre le soutien de tous.

Son pre lui fit faire ses humanits au collge des Jsuites de
Saint-Omer. Un des pres Jsuites le prit en amiti et lui enseigna, en
dehors de ses tudes,  jouer un peu du violon. Monsigny fut
trs-heureux de ces leons, qui lui procuraient de vives jouissances, et
toute sa vie il garda le souvenir du bon pre Mollien, qui, le premier,
l'avait initi  l'art dont il devait un jour tre une des gloires. Ses
tudes termines, il rentra au foyer paternel, conservant un got
passionn pour la musique, mais n'ayant aucun moyen de le satisfaire.
Son plus grand bonheur tait d'aller entendre les offices en musique de
l'abbaye de Saint-Bertin, et il fallait, certes, que la privation de
musique lui ft bien sensible, car on rapporte qu'il prenait le plus
grand plaisir  entendre ces carillons dont l'usage s'est conserv dans
la plupart des glises de la Flandre et de l'Artois, et qui semblent
plutt avoir t crs pour le dsespoir que pour l'agrment des
oreilles dlicates. Presque tous les auteurs de notices et biographies
sur Monsigny prtendent que son ducation musicale, commence par le
pre Mollien, fut continue par le carillonneur de l'abbaye de
Saint-Bertin. Je ne prtends pas contester l'authenticit du fait, je me
contente de le rapporter, ne ft-ce que comme une sorte de confirmation
de ce dfaut d'ducation premire du clbre compositeur.

A peine g de dix-huit ans, Monsigny perdit son pre. Le vieillard lui
avait fait promettre,  son lit de mort qu'il serait l'appui et le
soutien de sa mre, de sa soeur et de ses quatre frres. Devenu, sans
fortune, chef de famille,  l'ge o l'on cherche ordinairement  se
prparer une position dans le monde, Monsigny dut renoncer  la carrire
militaire qu'il avait rve,  laquelle il tait destin comme tant
l'an de la famille, et que ses pres avaient toujours suivie, ainsi
que cela se pratiquait dans presque toutes les familles nobles. La
province ne pouvait lui offrir aucune ressource; il se rendit
courageusement  Paris et eut le bonheur de trouver un emploi dans les
bureaux de la comptabilit du clerg: il n'avait alors que dix-neuf ans.
Grce  son nom,  ses manires et  ses excellentes relations, il
parvint en peu d'annes  placer tous ses frres; le cadet embrassa la
carrire des armes, et mourut capitaine au rgiment de Beauce et
chevalier de Saint-Louis. Les trois autres obtinrent diverses places
dans les colonies, et le modeste revenu de Monsigny fut presque
entirement consacr  assurer une position convenable  sa mre et  sa
soeur.

Le got de la musique ne s'tait pas teint en lui, quoique les
occasions lui eussent manqu pour la cultiver. A peine arriv dans la
capitale, il s'tait empress de se rendre  l'Opra (c'tait alors le
seul thtre lyrique), mais l'impression qu'il y reut fut bien
diffrente de celle qu'il s'tait promise. J'ai rendu justice aux
beauts de la musique de Rameau; cependant, il faut le reconnatre, ces
beauts sont parses dans son oeuvre complte, et l'audition ou mme la
lecture d'une partition entire de ce matre, qui rgnait alors presque
exclusivement sur la scne de l'Acadmie royale de Musique, ne serait
pas supportable. Aussi Monsigny fut-il trs-dsillusionn quand il crut
s'apercevoir que l'art, qu'il rvait si enchanteur et si fcond, ne
produisait dans ses plus hautes manifestations que des effets si
trangers  son idal. A quelque temps de l, en 1752, une troupe de
chanteurs italiens fut admise  faire entendre  l'Opra quelques-uns
des chefs-d'oeuvre de leur pays, et lorsqu'il entendit la _Serva
Padrona_ de Pergolse, Monsigny crut entrevoir la ralisation de ses
rves. Ds lors, son got devint une passion, et, sans avoir cependant
de rsolution bien arrte, il comprit qu'on pouvait faire autre chose
que ce que l'on avait tent jusque l. Les leons du jsuite et du
carillonneur n'avaient pas t suffisantes pour le mettre en position
d'accomplir le vague dessein qui semblait germer en lui, et il rsolut
de prendre un matre de composition.

Les matres taient rares  cette poque, et l'on risquait de mal
s'adresser, car les rgles de l'art taient si peu fixes, en France du
moins, que les moindres musicastres pouvaient hardiment s'intituler
professeurs de composition, certains de ne pas trouver de comptiteurs
disposs  leur ravir le sceptre de leur prtendue science. Un
contre-bassiste de l'Opra, nomm Gianotti, venait justement de publier
un ouvrage sous ce titre un peu prolixe: _Le Guide du compositeur,
contenant des rgles sres pour trouver d'abord par les consonnances,
ensuite par les dissonances, la base fondamentale de tous les chants
possibles_. On voit que Gianotti tait de l'cole thorique de Rameau;
c'tait la seule qui existt alors en corps de doctrine; l'adoption en
tait gnrale en France, et elle avait mme pntr dans des pays o la
science musicale tait beaucoup plus avance. Ce Gianotti enseignait
donc tout ce que l'on tait tenu de savoir  cette poque, c'est--dire
l'harmonie, fort peu d'un contre-point assez lche, dont l'tude
suffisait pour crire une exposition de fugue trs-libre, plus quelques
ides gnrales et mal digres sur l'emploi des voix et des
instruments. Au bout de cinq mois d'tudes, Monsigny avait appris tout
ce que son professeur tait en mesure de lui enseigner, et il ne recula
pas devant l'ide d'crire un petit opra. Il en fit entendre les
principaux morceaux  ses amis, qui en furent enchants, et il alla
soumettre son oeuvre  son professeur. Gianotti tait un bon musicien
pour son poque; il avait peu d'ides, mais il en savait assez pour
pouvoir comprendre le mrite musical, mme dans son expression la plus
nave; d'ailleurs, quoique fix depuis quelques annes  Paris, il avait
ce sentiment, inn chez les Italiens, qui leur fait apprcier le gnie
mlodique partout o il se manifeste. Aussi fut-il tellement
enthousiasm de l'oeuvre de son lve, qu'il lui fit la plus singulire
proposition: Je suis pauvre, je n'ai pas de rputation, et une oeuvre
pareille assurerait  jamais ma fortune et l'avenir de ma famille, lui
dit-il; vous tes dans une position aise et vous ne vous avoueriez pas
l'auteur de votre ouvrage, cdez-le-moi; laissez-m'en la gloire, que
vous ne songez mme pas  en retirer, et vous me ferez le plus heureux
des hommes. Monsigny tenait si peu  ce qu'il avait fait qu'il n'aurait
pas mieux demand, et il est probable qu'il et cd  la requte de son
professeur; mais il avait dj fait entendre cette musique  de nombreux
amis qui l'y avaient vu travailler, et la bienfaisante supercherie, 
laquelle il aurait volontiers consenti  se prter, n'aurait pu avoir le
rsultat qu'en attendait celui au bnfice de qui elle aurait eu lieu.

J'ai dit que l'Opra tait le seul thtre musical de Paris,  cette
poque; ceci est rigoureusement vrai, puisque Paris ne possdait alors
que trois thtres rguliers: l'Acadmie royale de Musique, la
Comdie-Franaise et le Thtre Italien; ce dernier avait un genre
mixte, qui participait un peu des deux autres. Depuis longtemps on n'y
jouait que bien rarement des pices italiennes, quoique les principaux
acteurs de la troupe fussent des Italiens; mais quelques-uns d'entre eux
jouaient en franais, et avaient mme, dit-on, un talent fort
remarquable. Le rpertoire se composait donc de canevas italiens, sur
lesquels improvisaient les acteurs, de comdies (presque tout le
rpertoire de Marivaux, transport depuis  la Comdie-Franaise, a t
jou d'origine  la Comdie Italienne), de parodies en vaudevilles,
qu'on nommait alors opras comiques (le mot existait avant la chose), de
quelques petits ballets, et aussi, mais, presque par exception, de
pices traduites sur la musique italienne (ceci seulement depuis
l'expulsion des bouffons de l'Opra), et enfin d'ouvrages originaux
orns de musique nouvelle; on les nommait alors comdies mles
d'ariettes. C'est cette dernire catgorie de pices, encore peu
exploites, qui devait l'emporter sur toutes les autres et constituer
notre genre national de l'opra comique, le vritable berceau et la
vraie gloire de la musique franaise; car,  l'Opra, les grands succs
ont toujours t rservs aux compositeurs trangers, et depuis Louis
XIV jusqu' prsent, dans une priode de prs de deux cents ans, on ne
peut citer que trois compositeurs franais qui s'y soient montrs avec
un grand clat: Rameau, Auber et Halevy. Mais  ct et au-dessous de
ces thtres permanents et reconnus, il en tait d'infrieurs et de
passagers qui exercrent une grande action sur l'art musical. C'taient
les thtres des foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide,
sans cesse perscuts par les grands thtres, auxquels ils payaient une
redevance; ils n'obtenaient de subsister qu'en se soumettant aux
conditions les plus vexatoires et les plus absurdes. Tantt on leur
dfendait d'avoir plus de deux acteurs en scne, tantt on voulait leur
interdire de parler; alors ils se mettaient uniquement  chanter (de l
vient ce nom d'opra-comique, uniquement attribu alors aux pices o
les paroles se chantaient sur des airs connus); puis, lorsque aprs leur
avoir t la parole on voulait encore leur ter le chant, ils donnaient
les pices _par criteaux_. Les personnages, muets par ordonnance,
taient en scne; on apportait sur le devant du thtre des criteaux,
o se dessinaient en grosses lettres les paroles des couplets dont
l'orchestre jouait l'air, et que chantait le public.

On comprend que des prohibitions dont l'effet tait si ridicule, ne
pouvaient se maintenir longtemps; aussi les thtres forains
poursuivaient-ils leur voie de succs par toutes sortes de moyens.
L'attrait de la musique leur avait paru trop grand pour devoir tre
nglig, et de tout temps on avait intercal de la musique nouvelle dans
les pices en vaudevilles; mais ces airs, en petit nombre et tout  fait
exceptionnels, ne pouvaient constituer mme un semblant d'opra. Ce ne
fut qu'en 1753, l'anne mme de l'expulsion des Bouffons de l'Opra, que
Dauvergne fit reprsenter la premire comdie  ariettes, le premier
opra comique, pour nous servir de la locution seule adopte
aujourd'hui. _Les Troqueurs_, paroles de Vad, musique de Dauvergne,
furent donc,  proprement parler, le premier opra franais. La pice,
arrange par MM. Dartois, a t remise en musique par Hrold, et
reprsente au Thtre-Feydeau, il y a plus de trente ans; c'est un des
premiers et des plus charmants ouvrages de l'auteur du _Muletier_ et du
_Pr-aux-Clercs_.

Aprs ce premier essai qui lui valut le titre, acquis  assez bon
march, de pre de l'opra comique franais, Dauvergne renona
entirement au genre qu'il avait cr, et n'crivit plus que quelques
ouvrages peu remarqus pour l'Opra, dont il devint le chef d'orchestre,
et le directeur  trois reprises diffrentes; il l'tait encore en 1790.
Il quitta Paris  l'poque de la Rvolution, et se retira  Lyon o il
mourut, en 1797,  l'ge de quatre-vingt-quatre ans. Le successeur
presque immdiat de Dauvergne fut Duni; il lui tait bien suprieur, et
il a enrichi l'enfance de l'Opra-Comique de nombreuses et charmantes
productions. Philidor ne dbuta que la mme anne que Monsigny, et
galement aux thtres de la foire.

On ne peut gure se faire une ide aujourd'hui de ce que devait tre
l'excution musicale sur de tels thtres. Pour le chant, il n'y avait
alors d'autre cole en France que les matrises, partant rien pour les
femmes. On conoit encore,  la rigueur, que ceux  qui l'on avait
enseign  dployer leurs voix dans de larges proportions, comme il
convenait de le faire dans l'enceinte des vastes cathdrales o ils
taient destins  chanter, trouvassent quelque analogie entre cette
manire et celle qui convenait au grand Opra d'alors; mais il n'y avait
rien l qui ressemblt  ce style lger, le seul qui convienne 
l'Opra-Comique; aussi parat-il constant que les chanteurs de ces
thtres taient des comdiens ayant plus ou moins de voix, mais
compltement trangers  l'art du chant. Quant  l'orchestre, il tait
certainement, comme nombre et comme talent d'excution, au-dessous de
nos moindres thtres de vaudevilles. Il existe un document assez
curieux sur la composition du Thtre-Italien, au moment o les comdies
 ariettes y taient en grande vogue, et commenaient  devenir le
principal attrait du spectacle dont elles devaient, peu d'annes plus
tard, constituer uniquement le rpertoire. Voici la composition de cet
orchestre, en 1768: cinq premiers violons (le chef d'orchestre compris),
cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux
contre-basses, deux fltes et hautbois (les mmes instrumentistes jouant
alternativement les deux instruments), deux cors, deux bassons et un
timbalier; total, vingt-quatre excutants. Notez que cette composition
d'orchestre porte la date de 1768, lorsque le Thtre-Italien tait en
grande prosprit, qu'il comptait parmi ses pensionnaires des chanteurs
renomms, tels que Caillot, Laruette, Clairval, Trial, mademoiselle
Laruette et autres, et que sa runion au thtre de l'Opra-Comique de
la foire Saint-Laurent avait encore augment son importance. Jugez, par
comparaison, de ce que devait tre, dix ans plus tt, le pauvre petit
orchestre forain. Que cette rflexion nous fasse comprendre et excuser
le vide et la faiblesse de l'instrumentation des ouvrages de l'poque;
elle nous explique d'ailleurs cette ternelle partie du premier violon
jouant continuellement  l'unisson de la voix, pour maintenir le
chanteur, toujours prt  s'carter de la note crite qu'il ne savait
pas lire. Loin de nous moquer de ces essais courageux, admirons plutt
les efforts que faisaient pour s'lever, en dpit des entraves et de la
pnurie de l'excution, ceux que, malgr toute notre science acquise,
nous devons encore, sous bien des rapports, considrer comme nos
matres.

C'est dans ces tristes conditions que furent reprsents les _Aveux
indiscrets_, en 1759, au thtre de l'Opra-Comique de la foire
Saint-Laurent. Malgr l'immense succs de cet opra, l'auteur de la
musique crut devoir  sa position de ne point se nommer. L'anne
suivante, il donna au mme thtre _le Matre en Droit_ et _le Cadi
dup_. Sedaine, en entendant dans ce dernier ouvrage l'excellent duo
comique entre le cadi et le teinturier, entrevit tout le succs qu'on
pouvait esprer du talent du compositeur, lorsque ce talent
s'appliquerait  des pices mieux disposes pour le faire valoir. Le
lendemain, il se fit prsenter  Monsigny, et, ds le premier jour,
l'amiti la plus vive s'tablit entre les deux collaborateurs, dont
l'heureuse association allait produire plus d'un chef-d'oeuvre. L'anne
suivante, 1761, vit en effet paratre _On ne s'avise jamais de tout_,
premier fruit de leur collaboration. Le succs n'en fut que trop grand,
car la Comdie-Italienne, alarme de la vogue de cette pice et de
l'extension que prenait le thtre de la foire Saint-Laurent, en obtint
la clture dfinitive; mais il eut soin, non-seulement d'incorporer dans
sa troupe les principaux sujets, mais aussi d'attacher  sa fortune les
deux auteurs les plus capables de la consolider, Sedaine et Monsigny.
Ils payrent leur bien-venue en dotant le thtre d'une pice en trois
actes qui devait faire poque. C'tait _le Roi et le Fermier_. Les
quatre petits ouvrages qu'avait donns Monsigny ne lui avaient fourni
aucune occasion de dployer sa principale qualit, cette sensibilit
exquise, ce pathtique dont il se montra prodigue plus tard. Aussi
fut-ce une rvlation pour le public et peut-tre pour lui-mme, que
cette expression vraie de la passion dont il n'existait alors aucun
modle. Je ne puis mieux donner une ide du succs de cet ouvrage qu'en
transcrivant, sans y rien changer, les lignes suivantes extraites de
l'_Histoire du Thtre-Italien_, publie peu d'annes aprs la
reprsentation de cet opra.

Cette pice ne reut d'abord qu'un accueil trs-quivoque, parce que la
manire dont elle est crite n'avait pu lui concilier le suffrage des
personnes de got; mais comme il n'est qu'un pas du mal au bien, en
l'examinant de plus prs on lui a rendu la justice qu'elle mritait, on
a senti le prix d'une action thtrale bien conduite, bien dnoue et
remplie de dtails souvent heureux et toujours naturels; en faveur de
tant de bonnes qualits, on a fait grce aux dfauts de la _diction_,
qui ont ensuite disparu aux yeux du plus grand nombre des spectateurs
par l'illusion que le jeu des acteurs et les grces de leur chant ont su
y rpandre. Ce serait ici l'occasion de placer l'loge du musicien, dont
les airs charmants ont donn la vie  cette pice, si la reconnaissance
de l'auteur ne nous avait prvenu en avouant, dans sa prface, que c'est
 lui qu'il est redevable du succs. A qui que l'on doive l'attribuer,
on ne peut disconvenir qu'on n'en a jamais vu de pareil sur aucun
thtre. _Elle_ a eu plus de deux cents reprsentations, et les
comdiens assurent qu'elle a valu plus de vingt mille livres  MM.
Sedaine et _Moncini_. Si cela est, c'est un avantage que les
chefs-d'oeuvre de Molire, de Corneille, de Racine, de Crbillon, de M.
de Voltaire et des plus grands hommes n'ont jamais rapport  leurs
auteurs; mais nous savons que le pome de Milton n'a t vendu que cent
cus, et que le chef-d'oeuvre du divin Homre lui a  peine fourni de
quoi subsister.

Cette citation, outre qu'elle constate un succs exceptionnel, tend
encore  prouver qu'alors, comme aujourd'hui, il ne manquait pas de gens
pour s'tonner que les oeuvres de l'art et de l'intelligence
procurassent  leurs auteurs un bnfice qu'on trouvait tout naturel de
voir obtenir, dans des proportions bien plus considrables, par des
oprations de commerce ou d'affaires. Il semblait fort naturel que
Voltaire ft cadeau du produit de ses ouvrages dramatiques aux
comdiens; mais il paraissait assez extraordinaire que Monsigny retirt
dix mille francs d'une oeuvre qui lui avait cot une anne de travail.

Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1764, que les deux heureux
collaborateurs donnrent _Rose et Colas_, un vrai chef-d'oeuvre de grce
nave. L, il n'y a point d'effets dramatiques; c'est de la simple
comdie, une bonne paysannerie, non point des bergers  la Florian, mais
de vrais villageois un peu enrubanns peut-tre, tels pourtant que peut
les comporter un thtre o la vrit crue serait choquante.

En parcourant cette dlicieuse partition, dont il mconnatra peut-tre
la grce charmante, je sais plus d'un lve, frachement chapp des
bancs du Conservatoire, qui sourira de piti en lisant le morceau
d'ensemble que Monsigny a bravement intitul _fuga_. Qu'il rflchisse
que l'homme qui a eu le tort de l'crire, avait complt ses tudes en
cinq mois de leons reues d'un matre assez mdiocre, et qu'alors en
France, except peut-tre Gossec et Philidor, il n'y avait pas un
musicien capable d'en faire une meilleure. D'ailleurs, l'exemple de
cette fugue et de celle non moins faible qui forme le dbut du trio du
_Dserteur_, et qu'on a eu le bon esprit de supprimer depuis longtemps
(quoique, par respect je l'eusse rtablie dans l'arrangement de la
partition, lors de la reprise de cet ouvrage); l'exemple de ces deux
fugues, dis-je, me confirme dans cette opinion que j'ai souvent
exprime, qu'il faut en crire beaucoup dans les classes, pour se rompre
 l'agencement des parties, mais n'en user que le moins possible dans la
pratique et surtout au thtre, o l'emploi n'en peut tre justifi que
par une situation tout exceptionnelle.

Monsigny, aprs ces deux grands succs du _Roi et le Fermier_ et de
_Rose et Colas_, crut avoir assez contribu, pour le moment du moins, 
la fortune de la Comdie-Italienne, et il crivit un grand opra en
trois actes, _Aline, reine de Golconde_, qui fut reprsent en 1766, 
l'Acadmie royale de Musique, et qui obtint un trs-grand succs. Ce
succs s'explique moins pour nous que celui des ouvrages qu'avait donns
prcdemment Monsigny. Il semble tre moins  l'aise sur ce vaste
thtre; la musique de Rameau lui avait dplu, et son rcitatif et ses
airs de danse sont crits exactement dans la mme forme. L'air de
bravoure, de la haute-contre, ressemble beaucoup  celui de _Castor et
Pollux_, crit prs de quarante ans auparavant. Les airs sont mlodieux,
mais manquent d'originalit. Ce n'est plus le Monsigny de la
Comdie-Italienne; l il est rellement crateur, tandis qu' l'Opra il
ne se montre que le continuateur d'une cole  laquelle il ne croit pas.

Sans que les auteurs s'en doutassent, leur ouvrage devait,  quarante
ans de distance, faire natre un chef-d'oeuvre qui porterait le mme
titre. Parmi les musiciens de l'Opra, il y avait, dans les seconds
violons, un enfant que la prcocit de son talent avait fait admettre,
malgr son ge, dans cet orchestre d'lite. Il devint, plus tard, un
grand compositeur, et se souvint alors de la part qu'il avait prise 
l'excution de l'oeuvre de Sedaine et Monsigny. Cet enfant tait Berton,
et c'est lui qui, vieillard, me racontait, il y a une quinzaine
d'annes, que, cherchant un sujet d'opra, il se rappela tout  coup
avoir vu dans son enfance l'opra, totalement oubli depuis, d'_Aline,
reine de Golconde_, et que l'ide lui vint alors de traiter de nouveau
le sujet. Il en parla sur-le-champ  Vial, et c'est  ce souvenir
d'enfance que nous devons un de ses plus charmants ouvrages.

L'anne 1768 fut signale par un vnement important dans la vie de
Monsigny. Ses succs avaient t fructueux, et il dsirait acqurir une
de ces positions honorifiques qui, tout en assurant le patronage et la
protection d'un haut personnage, permettaient nanmoins de conserver une
certaine indpendance. La charge de matre d'htel du duc d'Orlans
tait occupe par M. Augeart, fermier-gnral; les fonctions de cette
charge taient, sous beaucoup de rapport, assimiles  celles des
gentilshommes de la maison d'Orlans. M. Augeart tait fort riche; la
protection du prince lui tant inutile, il dsirait cder sa charge et
il n'eut pas de peine  traiter avec Monsigny, qui obtint facilement
l'agrment du prince. Le duc d'Orlans n'eut point  se repentir du
choix qu'il avait fait. Il reconnut dans son nouveau matre d'htel un
homme distingu, loyal et dvou, incapable de chercher  plaire aux
dpens de la vrit, ne demandant jamais rien pour lui-mme et
n'employant sa faveur qu'au bnfice de ceux  qui il pouvait tre
utile. Le prince l'admit bientt dans son intimit particulire et lui
accorda ds lors une confiance qui devait tre justifie plus tard par
le dvouement le plus complet.

Dj et avant son admission dans la maison du duc d'Orlans, Monsigny,
pour lui complaire, avait compos la musique d'une pice en trois actes
de Coll, intitule _l'Ile sonnante_, et destine  tre reprsente sur
le petit thtre de socit de Villers-Cotterets. Elle le fut, en effet,
mais ne put obtenir de succs, mme devant ce public exceptionnel.
Cependant, quelque mauvaise que ft la pice, on n'en avait pas moins
remarqu la musique de Monsigny.

Sa collaboration habituelle avec Sedaine tait envie par plus d'un
auteur. L'abb de Voisenon voulut profiter de l'occasion, et ayant
invit Monsigny  souper  la maison de campagne de Favart  Belleville,
il lui fit promettre de lui donner sa musique de _l'Ile sonnante_ pour
l'adapter  une autre pice qu'il ferait  cette intention. Le secret ne
fut pas si bien gard que la nouvelle n'en vnt aux oreilles de Coll et
de Sedaine. Le premier n'y attachait pas une grande importance, mais le
second tenait essentiellement  son musicien: aussi lui proposa-t-il de
remanier le pome de Coll pour le rendre jouable, et c'est avec ces
nouveaux changements que la pice fut reprsente sur le thtre de la
Comdie-Italienne, le 4 janvier 1768. Son sort n'y fut gure plus
heureux que sur le thtre de socit o elle avait paru primitivement.
Cependant elle obtint neuf reprsentations, qu'elle dut uniquement au
mrite de la musique.

C'tait un singulier accouplement que celui de Coll et de Monsigny.
Coll dtestait la musique et tendait cette haine jusqu'aux musiciens.
Voici comment il s'exprime sur leur compte[1]: Tout musicien est une
bte, c'est une rgle gnrale  laquelle je n'ai gure vu d'exception,
et c'est Rameau, homme de gnie dans son art, mais bte brute
d'ailleurs, qui le premier a amen en France la mode de sacrifier  la
musique l'action d'un pome, le sens d'un rle, et mme le sens commun.
On doit penser, d'aprs cela, que Coll ne devait pas tre un grand
partisan du thtre de la Comdie-Italienne, qui tait alors dans sa
plus grande prosprit, grce au genre nouveau des comdies  ariettes.
Aussi tait-ce prcisment contre ce genre qu'il avait crit _l'Ile
sonnante_, sorte de parodie o il avait personnifi les diffrentes
sortes de morceaux de musique. J'ai dj dit que, malgr les retouches
de Sedaine, l'ouvrage n'avait pu se soutenir. Mais, un an aprs,
Monsigny prit une clatante revanche de ce petit chec, et il sut
ddommager son fidle collaborateur de l'infidlit passagre dont il
avait failli se rendre coupable.

  [1] Mmoires de Coll, tome II, page 269.

Ce fut au mois de janvier 1769 que fut donne la premire reprsentation
du _Dserteur_, cet opra que l'on regarde  juste titre comme le
chef-d'oeuvre de Monsigny, et qui est aussi celui de Sedaine en ce
genre. Cependant, malgr l'intrt du sujet, on fut loin de rendre une
justice complte  l'auteur du pome. On fit mme courir  cette poque
une pigramme assez plaisante pour qu'on puisse la rapporter:

    D'avoir hant la comdie,
    Un pnitent, en bon chrtien,
    S'accusait et promettait bien
    De n'y retourner de sa vie.
    --Voyons, lui dit le confesseur,
    C'est le plaisir qui fait l'offense;
    Que donnait-on?--_Le Dserteur_.
    --Vous le lirez pour pnitence.

Le style est effectivement un peu naf, mais aussi plein de naturel. La
lecture de la lettre par le vieil invalide est d'une vrit parfaite.
Quoique la pice soit, au total, bien conduite, cependant quelques-uns
des moyens dramatiques employs par l'auteur sentent par trop l'enfance
de l'art. La prparation de l'entre de Montauciel, au deuxime acte,
est une des plus curieuses qui existent au thtre: O ciel! s'crie
Alexis.--Ah! vous connaissez Montauciel, lui dit le gelier, eh bien! je
vais vous l'envoyer. Et l-dessus il introduit le personnage. Mais ces
fautes de dtail ne pouvaient nuire au succs que mritait et qu'obtint
toujours la pice de Sedaine. Cet crivain possdait au plus haut degr
l'art de faire natre des _situations_, comme on dit en jargon de
thtre, et c'est l l'essentiel pour les pices destines  tre mises
en musique. Aussi n'attachait-il qu'une mdiocre importance aux
reproches qu'on lui adressait, et dans son discours de rception 
l'Acadmie franaise, il tourna la chose assez adroitement, acceptant le
blme pour les vers trs-faibles qu'il crivait  l'intention des
musiciens, et oubliant  dessein que les mmes reproches pouvaient
s'adresser  la prose parle de ses pices.

Le style vigoureux n'est presque jamais celui que le musicien dsire.
Content d'une invention neuve et dramatique, d'un dessin pur et correct,
il demande que l'auteur laisse  sa musique le soin de mettre un coloris
brillant  des vers qui doivent souvent  la mollesse du style le
sentiment qu'il y met. Cela n'est ni parfaitement clair, ni d'un
excellent franais, mais on s'excuse comme on peut.

Si le public se montra un peu svre pour Sedaine, il rendit, en
revanche, une clatante justice  Monsigny. Il s'tait accompli un
progrs immense dans la manire du compositeur depuis ses premiers
ouvrages. Le sentiment pathtique, si remarquable dans cet opra, n'en
exclut pas la forme musicale, et, sous ce dernier rapport, beaucoup de
morceaux du _Dserteur_ ne seraient pas mieux combins si la musique
avait t crite par nos matres les plus clbres. Chez Monsigny,
l'instinct et le sentiment avaient suppl sans dsavantage  la science
acquise. L'accueil fait au _Dserteur_ fut assez significatif pour
prouver  la Comdie-Italienne que son plus grand moyen de succs
reposait dsormais sur l'exploitation de ce genre d'ouvrages. Aussi ds
le mois d'avril de cette mme anne 1769, les principaux sujets, qui ne
jouaient que la comdie proprement dite, donnrent-ils leur dmission;
ce furent MM. Baletti, Civiarelli, Champville, Lejeune, et mesdames
Rivire, Bognioli et Carlin. Les pices mles d'ariettes formrent ds
lors le fonds d'un rpertoire o peu d'annes auparavant elles n'avaient
figur que comme exceptions.

Monsigny travaillait pniblement. Non-seulement il n'tait pas assez
savant musicien pour ne pas prouver de grandes difficults  coordonner
ses ides et  les distribuer entre les diffrentes parties vocales et
instrumentales, mais, dou d'une extrme sensibilit, il lui fallait
s'identifier, en quelque sorte, avec ses personnages et se placer
lui-mme dans leur situation, pour arriver  s'exalter,  chauffer son
gnie et  en faire jaillir les vives inspirations. Plusieurs fois,
lorsqu'il travaillait au _Dserteur_, on fut oblig de lui en retirer le
manuscrit,  cause de la surexcitation nerveuse qu'il prouvait. Cette
sensibilit ne l'abandonna jamais. Choron rapporte l'anecdote suivante:
Monsigny, alors g de 82 ans, en nous expliquant la manire dont il
avait voulu rendre la situation de Louise dans le _Dserteur_, quand
elle revient, par degrs, de son vanouissement, et que ses paroles
touffes sont coupes par des traits d'orchestre, versa des larmes
d'attendrissement et tomba lui-mme dans l'accablement qu'il dpeignait
d'une manire si expressive.

M. Ftis, qui cite ce trait d'aprs Choron, ajoute avec beaucoup de
justesse: Cette sensibilit fut son gnie, car il lui dut une multitude
de mlodies touchantes qui rendront, en tout temps, ses ouvrages dignes
de l'attention des musiciens instruits.

Avec une pareille manire de composer, Monsigny ne devait produire qu'
de longs intervalles: aussi ne fut-ce qu'en 1771, trois ans aprs le
_Dserteur_, qu'il donna le _Faucon_, opra en un acte. Cet ouvrage
n'eut pas de succs, et Monsigny en conut un vif chagrin, car il en
estimait fort la musique. Il mit encore plus de temps  composer la
_Belle Arsne_, qui fut joue avec un grand succs au mois de juin 1773.
Favart en avait fait les paroles; la musique, d'ailleurs fort
remarquable, offre cette singularit qu'elle semble moins jeune de forme
que les opras du mme auteur qui l'ont prcde.

C'est le 24 novembre 1777 que fut reprsent pour la premire fois le
dernier ouvrage de Monsigny, _Flix ou l'Enfant trouv_. Quoiqu'il n'y
et pas dans la pice de Sedaine les mmes lments de curiosit et de
varit que dans la _Belle Arsne_ de Favart, le triomphe n'en fut pas
moins dcisif, et il dut encore tre attribu  l'attrait de la musique.
Qui ne connat, en effet, le dlicieux quintette: _Finissez donc,
monsieur le militaire_; l'air charmant de l'abb: _Qu'on se batte, qu'on
se dchire_, et l'admirable trio qui sera toujours cit comme un modle
de sentiment exquis?

Il tait bien rare,  cette poque, que l'on numrt les diffrents
morceaux de musique, dans les comptes-rendus trs-succincts que les
recueils priodiques consacraient aux thtres; cependant, tous citent
ce trio et ajoutent qu'il tait admirablement chant par madame Trial et
MM. Clairval et Nainville. Ce morceau, qui produirait encore aujourd'hui
le plus grand effet, dut transporter des auditeurs peu habitus  une
musique si pathtique et si habilement agence.

_Flix_ fut le dernier ouvrage de Monsigny. Le compositeur tait
pourtant dans toute la force du talent et de l'ge, puisqu'il n'avait
pas alors plus de 48 ans. Bien des motifs ont t supposs pour
justifier cette retraite volontaire et prmature. D'accord avec presque
tous les biographes, M. Ftis, dans sa notice sur Monsigny, de la
_Biographie universelle des musiciens_, dit  ce sujet: J'ai connu cet
homme respectable et je lui ai demand en 1810, c'est--dire
trente-trois ans aprs la reprsentation de son dernier opra, s'il
n'avait jamais senti le besoin de composer, depuis cette
poque.--Jamais, me dit-il; depuis le jour o j'ai achev la partition
de _Flix_, la musique a t comme morte pour moi: il ne m'est plus venu
une ide. Une telle autorit ne peut tre suspecte et se trouve
confirme dans une notice de Quatremre de Quincy, lue  l'Institut, et
pourtant j'y trouve un dmenti formel dans des notes qu'a bien voulu me
communiquer la propre fille de Monsigny. J'en extrais le passage
suivant: M. Quatremre, dans sa notice, a l'air d'ignorer la raison qui
a dcid mon pre  renoncer  la composition: ma mre, dans les notes
qu'elle lui avait donnes, la lui avait pourtant clairement explique.
Un de ses yeux tait  peu prs perdu par une cataracte; l'autre tait
trs-faible et ne pouvait tre sauv que par un repos absolu: mon pre
se rsigna  ce douloureux sacrifice, et il conserva la vue jusqu' la
fin de sa longue carrire. Nous avons t bien souvent impatientes dans
le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison
aussi premptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas.
C'tait, selon eux, l'puisement des ides musicales; selon d'autres, le
dgot de la musique. L'unique motif tait, ainsi que je l'ai dit,
l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue.

Ces deux assertions si contradictoires peuvent cependant se concilier.
Il est trs-probable qu'au bout de quelques annes, et lorsque le
rtablissement de l'organe visuel lui eut permis de reprendre ses
tudes, Monsigny, ayant perdu l'habitude du travail musical, comprit
qu'il serait bien tard pour rentrer dans une carrire qu'il avait
parcourue nagure avec tant d'clat. De nouveaux soins, de nouvelles
occupations, de grands vnements durent le faire renoncer  marcher
dans la voie qu'il avait trace, et o s'taient lancs aprs lui tant
de jeunes rivaux, devenus matres  leur tour. La retraite presque
absolue o il vivait depuis longtemps, et peut-tre l'affaiblissement de
sa mmoire, effet de l'ge, peuvent donc expliquer parfaitement sa
conversation avec M. Ftis, sans contredire absolument le premier motif
de sa retraite.

La cessation du travail dut tre fort pnible  Monsigny pendant les
premires annes: mais sa position changea compltement en 1784 et 1785.
Il avait prs de cinquante ans lorsqu'il songea  se marier. Il tait
attach depuis fort longtemps, par les liens de l'estime et de l'amiti,
 une famille des plus honorables, celle de M. de Villemagne, et cette
famille devint la sienne lorsqu'il unit son sort  celui de mademoiselle
de Villemagne. Bien que celle-ci ft plus jeune que lui de vingt ans,
cette union parat avoir t des plus heureuses: quatre enfants
naquirent de ce mariage; les deux ans ont seuls survcu; les plus
jeunes sont morts en bas ge.

Le duc d'Orlans tant mort en 1785, la charge de matre d'htel fut
supprime; mais son fils, qui avait une grande estime pour Monsigny, le
nomma immdiatement administrateur de ses domaines et inspecteur gnral
des canaux d'Orlans. Monsigny conserva donc pour lui et sa famille le
logement au Palais-Royal, qu'il n'avait cess d'occuper depuis son
entre dans la maison du prince, et il ne l'abandonna qu' l'poque de
la Rvolution.

Cependant, on ne s'appelle pas Monsigny, on n'a pas enrichi le thtre
de plusieurs chefs-d'oeuvre, sans que de grands efforts soient tents
pour vous arracher  une retraite prmature. Sedaine n'tait pas
seulement le collaborateur, il tait aussi l'ami de son musicien, et
lorsqu'il avait un sujet heureux, avant de le confier  un autre
compositeur, il allait le porter  Monsigny; mais celui-ci rsistait 
la tentation. Une fois cependant il fut bien prs de succomber: il
s'agissait de _Richard-Coeur-de-Lion_ que Sedaine venait de terminer. Le
sujet tait si beau que Monsigny ne put rsister au dsir de le traiter.
Mais les mdecins taient l; ils rptrent  Monsigny qu'ils ne
pouvaient rpondre de sa vue s'il se remettait au travail. Le pauvre
compositeur dut se rsigner; il rendit la pice  Sedaine.--Et  qui la
donnerai-je, lui demanda celui-ci;  Dalayrac ou  Grtry?--A Grtry,
lui rpondit Monsigny, la veine est plus riche. Le conseil tait
excellent, et Monsigny avait d'autant plus de mrite  le donner, qu'il
n'avait jamais prouv de sympathie pour la personne de Grtry, ce qui
s'explique facilement par l'opposition extrme des deux caractres.
Modeste  l'excs, rendant justice  tous les gens de mrite, bon et
serviable envers tous ses confrres, Monsigny tait l'oppos de Grtry,
dont on pouvait citer l'esprit et le talent, mais dont l'amour-propre
intolrable rendait le commerce difficile  chacun, et presque
impossible  ses confrres.

La Rvolution clata: Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa
place dans la maison d'Orlans, et une pension de deux mille francs que
lui avait faite le roi Louis XV, et qui lui avait t conserve par
Louis XVI. Il se retira alors dans une petite maison du faubourg
Saint-Martin. Il allait mme de temps en temps  la Comdie-Italienne,
mais bien rarement il pntrait dans la salle; il s'asseyait au foyer,
o il rencontrait quelquefois d'anciennes connaissances: il n'y avait
plus de salons de socit, ni de lieux de runion autres que les
endroits publics, et il tait heureux lorsque le hasard lui permettait
de retrouver quelques visages amis. On jouait bien rarement ses
ouvrages, qui taient passs de mode: cependant, un jour qu'il tait au
foyer comme d'habitude, une loge s'tant entr'ouverte, quelques sons
parviennent jusqu' lui:--Mais c'est trs-joli cela! s'cria-t-il.--Nous
en sommes bien persuads, lui rpondirent ses interlocuteurs, car c'est
de vous: on joue en ce moment _Rose et Colas_. Monsigny, qui tait la
modestie mme, rougit de l'loge involontaire qu'il s'tait donn; il
est certain qu'il n'avait pas reconnu le passage qui l'avait frapp.
Cette anecdote, parfaitement authentique, a t tendue, embellie, et
l'on en a fait cette histoire o Monsigny, entendant un de ses ouvrages
tout entier et ne le reconnaissant pas, demanda qui en tait l'auteur.

Aprs la confiscation des biens de la famille d'Orlans, il restait de
nombreuses dettes  acquitter. Le prince, arrt et emprisonn 
Marseille, ne voulut dsigner d'autre mandataire que Monsigny; et comme
on lui faisait observer qu'il n'tait nullement administrateur: C'est
possible, rpondit-il, mais comme c'est le plus honnte homme que je
connaisse, je ne saurais mieux choisir. Monsigny s'acquitta de ses
fonctions dlicates avec un dvouement et un zle qui auraient souvent
mis ses jours en pril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et
sa clbrit de musicien: ce grand nom de l'auteur de _Flix_ et du
_Dserteur_ suffit pour dsarmer ces haines froces et stupides devant
lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grce. Cependant,
sa position aurait t trs-prcaire, sans la gnreuse initiative des
acteurs de la Comdie-Italienne: ils lui offrirent une pension viagre
de deux mille quatre cents livres, et, pour que cette pension et tout
le caractre du rsultat d'un contrat, et ne part pas tre un bienfait,
ils l'accordrent en change de la cession de ses droits d'auteur sur
tous ses ouvrages. Or,  cette poque, il y avait eu une rvolution
complte dans le got du public; les opras de Grtry et de Monsigny
taient totalement abandonns, et avaient fait place aux compositions
nergiques de Mhul et de Cherubini. Rien ne pouvait faire prsager le
retour  la scne de ces premiers ouvrages, dont on croyait le temps
fini, et il y avait rellement de la part des comdiens un acte de pure
gnrosit dans l'offre de cette pension. Mais, dix ans plus tard, la
raction la plus imprvue remit  la mode ce que l'on avait si
lgrement dlaiss, et les comdiens se virent rcompenss de leur
gnreuse action: elle devint pour eux une excellente affaire.

A peine la tranquillit publique fut-elle rtablie que Monsigny obtint
qu'on lui rendt la pension de 2,000 fr. que la Rvolution lui avait
enleve. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des tudes
musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore,
Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de dsintressement
bien rares dans l'existence des artistes clbres. Des runions avaient
souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions
d'enseignement et de thorie, car il s'agissait alors de fonder un corps
de doctrine, par la publication de diverses mthodes sur toutes les
parties de l'art musical. Aprs quelques sances, Monsigny alla trouver
Sarrette: Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis l? il faut
tre savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi.
Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la
place; c'est un tort rel que je fais  la science et  votre
tablissement. Et malgr tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui
voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom tait une gloire
utile pour le Conservatoire, il maintint sa dmission.

On a souvent dit que l'empereur Napolon n'aimait pas la musique; je
crois que l'on s'est tromp. Napolon, quoique lev en France, avait le
got italien; il aimait la musique mlodique avant tout; les faveurs
dont il combla Paisiello et Par en sont la preuve. La mode, au
commencement de l'Empire, tait  la musique srieuse. Mhul ne plaisait
gure  Napolon, et Cherubini encore moins; c'tait, suivant son dire,
un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande.
Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut
peut-tre une des causes qui dterminrent Elleviou et Martin  tenter
un retour vers une musique plus simple et plus mlodique. Elleviou
reprit le _Dserteur_ et Martin l'_Epreuve villageoise_. L'effet de ces
deux ouvrages fut immense; la gnration nouvelle, qui les ignorait,
luttait d'enthousiasme avec la gnration qui les regrettait. Napolon,
lorsqu'il entendit pour la premire fois la musique du _Dserteur_, en
parut enchant; il avait prs de lui, dans sa loge, le comte Daru.
Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette
occasion pour parler de lui  l'Empereur.--L'auteur de cette musique
sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a caus  Votre
Majest.--Comment! Monsigny existe donc encore?--Certainement, Sire.--Et
quelle est sa position?--Il a t entirement ruin par la Rvolution,
mais dj Votre Majest lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait
de la justice du roi Louis XV.--Mais il tait jeune alors; ce n'est pas
assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension 
6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle
 Monsigny et lui annonait de plus, qu'il toucherait les neuf mois
d'arrrages de l'anne, car l'on tait au mois d'octobre. Monsigny se
plaisait  raconter  tous ses amis cette marque de munificence de
l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux.

Ce n'est qu'en 1813,  la mort de Grtry, que Monsigny fut appel  lui
succder  l'Institut. Il tait alors g de 84 ans. A la Restauration,
il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orlans lui en fit obtenir
une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la dcoration de la
Lgion-d'Honneur.

Monsigny avait reu une ducation trs-religieuse: sans partager
entirement l'incrdulit  la mode,  son arrive  Paris, qu'il ne
quitta plus depuis 1749, il avait cependant t un peu dtourn de ses
instincts, par le mouvement encyclopdique et par l'esprit gnral de
l'poque: la Rvolution lui fit entrevoir toute l'erreur  laquelle il
aurait pu se laisser entraner, et les dernires annes de sa vie se
passrent dans l'exercice de la plus tolrante et de la plus calme
pit. Il s'teignit doucement en 1816, g de 87 ans. Ses obsques
eurent lieu  l'glise Saint-Laurent. A quelques pas de l existait
encore le btiment o, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait
ses premiers essais et prlud  ses chefs-d'oeuvre,--ce modeste thtre
de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa
pension de 3,000 fr. jusqu' l'poque de sa mort, en 1829. Le fils de
Monsigny avait t admis  l'cole de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa
constitution l'obligea de renoncer  l'tat militaire. Sa mre s'tait
retire  Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette
rsidence.

  [2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce btiment, qui doit
    avoir t abattu lorsque l'on a perc le boulevard de Strasbourg. Il
    servait alors de magasin de fourrage. C'tait un carr long, o l'on
    voyait encore la trace d'une seule range de loges. L'espace tait
    assez grand, mais la disposition de la scne ne saurait tre
    compare mme  celle de nos thtres du troisime ordre.--La salle
    ou du moins les quatre murs de la salle de la Comdie-Italienne,
    existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrept de cuirs; mais il
    reste peu de traces de la disposition intrieure. Cette salle servit
    aux reprsentations jusqu' l'rection de la salle Favart, occupe
    aujourd'hui par le thtre de l'Opra-Comique.

Le fils de Monsigny s'tait mari un an avant la mort de sa mre; 
cette poque il obtint une place de percepteur  la Chapelle-Gauthier,
dans le dpartement de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi
pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs  l'ducation de sa fille
et de ses deux jeunes fils et aussi  la culture des arts, car il tait
amateur numismate assez distingu. La mort l'a ravi  sa femme et  ses
trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique
de l'Acadmie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empresss de
recommander  la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les
orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a
t immdiatement accorde aux derniers descendants de cet homme
clbre. Mais il reste quelque chose  ajouter  la munificence du
souverain.

Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le
_Dserteur_ et _Flix_, ont t repris avec succs. Le _Dserteur_ fait
mme partie du rpertoire courant au thtre de l'Opra-Comique; ne
pourrait-on pas y joindre _le Roi et le Fermier_ ou _Rose et Colas_?
J'ose croire que _Rose et Colas_ ne le cderait en rien  la paysannerie
un peu manire de _l'Epreuve villageoise_, et que cet agreste tableau,
bien autrement vrai et naf, nous donnerait assez d'estime pour le got
de nos pres.

Le silence gard si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf
ans  sa dernire oeuvre n'est pas la seule singularit qu'il faille
signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de
cration dont il n'a t donn  aucun de ses contemporains, et  plus
forte raison  aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous
avaient des modles; lui seul a d tout tirer, non-seulement les ides,
mais mme la forme, de son propre fonds. J'ai dj dit que Grtry, qui
lui tait bien suprieur comme fcondit et comme excution, procdait
de l'cole Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des tudes
musicales, incompltes  la vrit, mais suffisantes cependant pour
donner une certaine facilit d'agencement qui explique la multiplicit
de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne
connat rien; avant lui, c'est le nant.

Il arrive  Paris adorant ou, pour mieux dire, rvant la musique qui lui
est encore inconnue, et, pour raliser son rve, il court  l'Opra, o
il ne rencontre que la plus triste dception. Il partage alors cette
opinion, propage par Rousseau et assez gnralement admise, que les
Franais ne pourront jamais avoir une vritable musique  eux.
Cependant, l'audition de quelques opras bouffes italiens lui fait
entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il cre n'a aucun rapport
avec ce qui l'a inspir. Il s'lve peu  peu de ces petits airs  la
conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois
pnible, pourtant, il y a dans ses productions une grande varit de
forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours
dfectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui
manquait pour le rendre meilleur que des tudes premires et des
connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connat
ses dfauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule
fois, il aborde le Grand-Opra; mme alors, c'est dans un sujet de genre
et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude
et sans franchir les limites de son savoir en matire d'excution.

Gluck parat: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny:
voil la musique qu'il avait rve, voil, jointe  cette harmonie
forte,  cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont
rien ne lui donnait l'ide, l'expression dramatique porte  un degr
inconnu jusque l. Toutefois, de cette cole en drive une autre qui
transporte  l'Opra-Comique cette puissance et cette sonorit qu'il ne
juge possibles que pour le genre noble. Aussi, aprs la premire
reprsentation d'_Euphrosine et Coradin_, ce dbut solennel de Mhul,
succdant sans transition  la maigre instrumentation des ouvrages qui
l'ont prcd, il court sur le thtre, embrasse le jeune triomphateur,
mais il lui dit en mme temps: Vous vous trompez, mon ami; votre place
n'est pas ici, c'est  l'Opra que conviennent la pompe, la grandeur, la
puissance, l'nergie, toutes ces qualits que vous possdez au suprme
degr; ce qu'il faut  l'Opra-Comique, c'est la grce, l'enjouement, la
coquetterie, la lgret, la mlodie coulante et facile, et tout cela
vous manque. Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la
suite, alors que Mhul, essayant de paratre gai, tait parvenu  faire
croire  certains auditeurs qu'il l'tait rellement. Monsigny, lui,
avec ce sentiment vrai du thtre qu'il conserva toujours, ne se
laissait pas prendre  ce faux semblant, et malgr toute son amiti et
son admiration pour l'auteur de _l'Irato_ et d'_une Folie_, il ne
l'appelait jamais que _Don Serioso_. Cette opinion, qui n'te rien 
l'admiration que mrite le talent svre et lev de Mhul, tait aussi
celle de Boeldieu, et ce doit tre celle de tous les musiciens qui se
font une ide juste de la musique de thtre, et qui croient qu'elle ne
doit pas tre juge, apprcie seulement sur sa valeur intrinsque, mais
surtout comme l'expression potique d'une action qu'elle est appele 
vivifier par son mouvement, et  rchauffer de ses rayons.

Quand un musicien possde une qualit  un degr trs-minent, il est
bien rare qu'on n'exalte pas cette qualit aux dpens de toutes les
autres. C'est ainsi que Monsigny n'est gure cit que pour son excessive
sensibilit. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui
dont le succs est d  des lments tout diffrents. Sans parler du
_Dserteur_, dont la partie comique vaut pour le moins la partie
pathtique, ne pourrait-on rappeler aussi, dans _Flix_, le ravissant
quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire!_ o chaque personnage,
l'abb, le dragon, le financier, la servante, le pre, ont chacun un
langage appropri  leur caractre et d'une couleur et d'une vrit
admirables? Ne pourrait-on encore rappeler _Rose et Colas_, o la
sensibilit n'est pas mise en jeu, o tout est grce, fracheur et
jeunesse; et les premiers ouvrages du matre, qui sont presque
entirement consacrs au comique? Il faut dire, pour tre juste, que si
Monsigny surpassa ses confrres en exquise sensibilit, il ne le cda 
aucun sur les autres points essentiels de son art; il eut au mme degr
qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive,
qualits que l'on n'apprcie que rarement chez lui, parce qu'elles sont
effaces en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi,
je n'hsite pas  le regarder comme le vritable crateur de
l'opra-comique franais. Grtry l'a souvent surpass par l'abondance de
l'ide mlodique et surtout par la fcondit, seule qualit inhrente au
gnie crateur qui ait manqu  Monsigny; mais il n'est venu qu'aprs
lui et lorsque la voie tait dj ouverte. Duni et Philidor ont march
en mme temps que lui; sans mconnatre le mrite de ces deux
patriarches de notre thtre,  qui l'on n'a pas rendu une justice
complte, surtout au second, qui se distingue par une varit de formes
et de rhythmes trs-remarquable pour son poque, on devra cependant
convenir qu'ils n'ont t que les satellites d'un astre brillant, trop
tt clips, mais dont l'clat fut assez grand pour qu'un long sillon de
lumire pt encore ddommager ses contemporains et mme ses
arrire-neveux de sa trop courte dure.




GOSSEC


I

Toute la rue Neuve-Saint-Roch tait mise en moi, au mois de fvrier
1751, par les apprts d'une fte qui devait avoir lieu le soir mme dans
un bel htel situ  peu prs au milieu de cette rue. Cet htel, qui
avait une seconde entre rue de la Sourdire, tait celui du clbre
fermier-gnral Jean-Joseph Leriche de la Poupelinire. Depuis de
longues annes il avait rpudi son premier nom de Leriche, craignant
sans doute qu'on ne le prt pour un sobriquet, et avait un peu dnatur
son second nom, en en retranchant une lettre; il tait donc rest le
sieur de la Popelinire, et il aurait de plus pu ajouter, comme le
faisait le financier Zamet, seigneur de quelques centaines de milliers
d'cus.

La grande fte qui allait se clbrer dans son htel, tait un
anniversaire: non pas celui de sa naissance, encore moins de son
mariage, mais celui de sa _dlivrance_; c'est ainsi, du moins, qu'il
dsignait le jour correspondant  une poque dj loigne de trois ans,
mais qui avait t signale par une aventure des plus scandaleuses, dont
tout Paris s'tait amus. Il s'agit de la fameuse histoire de la
chemine  plaque tournante, par laquelle le marchal de Richelieu
s'introduisait dans la chambre de madame de la Popelinire, alors que
son mari veillait  ce qu'elle y ft soigneusement renferme, pour la
soustraire aux intrigues du galant marchal. M. de la Popelinire, il
faut le dire, avait pous sa femme  contre-coeur et dans les
circonstances peu faites pour lui faire bnir le lien qui les
enchanait. Un fermier-gnral ne pouvait se dispenser d'avoir une
matresse, et M. de la Popelinire avait choisi la sienne dans la troupe
de la comdie-Franaise. Elle tait la petite-fille de Dancourt, dont
elle portait le nom, et sa mre, Mimi-Dancourt, n'avait pas t sans
obtenir quelques succs au thtre. Elle-mme y remplissait fort
honorablement son emploi, et, une fois matresse en titre de M. de la
Popelinire, sa conduite fut irrprochable. C'tait dj quelque chose
que d'tre la matresse d'un fermier-gnral; mais devenir sa femme
paraissait un rve irralisable. Mademoiselle Dancourt avait de l'esprit
et de la persvrance, ce qui, dit-on, est presque du gnie. Pendant
douze ans, elle employa tous les moyens de sduction, toutes les
amorces, toutes les petites roueries imaginables, sans pouvoir obtenir
de son amant qu'il voult tre, pour elle, autre chose qu'un protecteur
des plus gnreux et des plus dvous. Elle sentit que sa persistance
pouvait lui devenir fatale, et qu'en voulant acqurir un poux elle
courait risque de perdre un amant tel qu'elle ne pouvait esprer d'en
trouver jamais un pareil. Elle se tint donc tranquille, attendant une
circonstance favorable qu'elle pt mettre  profit. Madame de Tencin
avait eu occasion de la rencontrer souvent dans ce monde littraire o
trnaient, pour la partie fminine, les actrices et les femmes auteurs
de quelque clbrit. Madame de Tencin s'tait prise d'amiti pour elle,
et mademoiselle Dancourt la jugea propre  seconder et  mener  bonne
fin le grand projet qu'elle nourrissait depuis si longtemps.

Elle venait d'obtenir un succs vritable dans une comdie, aujourd'hui
oublie, intitule _la Fille sduite_. Madame de Tencin vint, aprs la
reprsentation, la fliciter sur la manire dont elle avait rempli le
rle principal: mademoiselle Dancourt jugea,  la vivacit des loges de
madame de Tencin et  l'motion qu'elle ressentait encore de
l'impression qu'elle avait reue de la pice, que le moment tait
parfaitement choisi pour frapper le grand coup. Mademoiselle Dancourt
tait une fort habile comdienne; au lieu de recevoir le visage ouvert
et le sourire sur les lvres les loges que son amie venait lui faire,
elle se mit  fondre en larmes et accueillit avec des sanglots rpts,
les compliments qu'elle en recevait.

--Mais en vrit, ma chre, lui dit madame de Tencin, je ne vous
comprends pas: au moment o vous venez d'obtenir un triomphe, vous vous
livrez au dsespoir. Qu'est-ce que cela veut dire?

--Hlas! madame, lui rpondit mademoiselle Dancourt d'une voix touffe
par les larmes, c'est qu'en retraant au public les malheurs de la fille
sduite, qui sont ma propre histoire, j'tais oblige d'touffer ma
douleur: mais c'est plus fort que moi et je ne peux plus la contenir au
fond de mon coeur.

--Mais que vous est-il donc arriv de si malheureux? Il me semble que
votre position est au contraire  envier. M. de la Popelinire est
aimable, gnreux, rempli de prvenances, et, s'il vous a sduite, il y
a longtemps; en tout cas, il me semble que, depuis, il  fait assez bien
les choses pour se faire pardonner sa sduction.

--Mon Dieu! oui: je suis folle, si vous voulez; mais il est des
humiliations que je ne puis accepter. Je rgne, j'en conviens, dans le
salon de M. de la Popelinire; mais j'y rgne un instant, quand il veut
bien m'y faire appeler; je ne suis que l'esclave de sa volont; si je
veux y faire admettre quelqu'un, il faut le supplier, me mettre  ses
genoux. Qu'un caprice lui vienne d'en exclure une personne qui lui
dplaise et qui me soit sympathique, ce n'est pas mon got qu'il
consultera. Vous, ma meilleure, ma plus sincre amie je n'ai pas le
droit de vous dire: Venez; de vous installer prs de moi, de m'clairer
de vos conseils, de vos avis si bons  suivre pour moi, matresse de
maison! On me jette toujours  la figure mon titre de comdienne et mon
nom de mademoiselle Dancourt; je lui ai sacrifi ma jeunesse, ma beaut,
mes plus beaux jours, la meilleure partie de ma vie, et, d'un mot, il
peut briser mon existence. Si aujourd'hui je suis pour quelques-unes un
objet d'envie, demain je puis tre pour tous un objet de piti!

--Il y a du vrai dans ce que vous me dites l, dit madame de Tencin, qui
n'avait pas t insensible aux flatteries de la comdienne; mais comment
dcider la Popelinire  vous donner son nom? Il est probable que vous
n'avez pas nglig les moyens qui taient en votre pouvoir; quels sont
ceux que je puis employer?

--Ah! si vous vouliez bien! soupira mademoiselle Dancourt en s'essuyant
les yeux.

--Voyons, mettez-moi sur la voie, dit avec empressement madame de
Tencin.

--Eh bien! poursuivit la comdienne, vous tes toute-puissante auprs du
cardinal. Le bail de ferme touche  sa fin; M. de la Popelinire va en
demander le renouvellement; il faut qu'on le lui refuse et que son
mariage avec moi soit la condition du renouvellement.

Madame de Tencin rflchit un instant.

--Mon enfant, reprit-elle bientt, laissez-moi faire: schez vos beaux
yeux qui sont destins  faire couler les larmes et non  en verser
eux-mmes; dans un mois vous serez madame de la Popelinire, c'est moi
qui vous en rponds. Sous peu de jours le financier aura de mes
nouvelles.

--Ah! vous tes mon ange sauveur, s'cria la comdienne en se jetant
dans les bras de son amie.

Un trait d'alliance fut  l'instant conclu entre les deux conjures: le
salon de madame de la Popelinire deviendrait celui de madame de Tencin;
toute sa petite coterie philosophique y serait admise de droit, c'tait
un magnifique triomphe que toutes deux allaient se prparer, et l'effet
ne tarda pas  suivre les prliminaires du complot.

M. de la Popelinire fut mand chez le cardinal  qui on l'avait dpeint
comme un homme immoral et dbauch ayant abus de l'innocence d'une
nave jeune fille et ne pouvant remdier au mal qu'il avait fait que par
une rparation clatante. M. de la Popelinire pensa tomber de son haut
lorsque le ministre lui eut dvoil toute l'horreur de sa conduite.

--Mais, Monseigneur, se hta-t-il de dire, Votre minence a t induite
en erreur sur mon compte.

--Du tout, monsieur, reprit le cardinal, je suis bien inform, et je ne
veux pas que le service du roi soit plus longtemps confi  des gens
entachs de dbauche et d'immoralit. Ainsi nous nous passerons de vos
services, ou vous pouserez votre victime.

--Mais, Monseigneur, voil plus de trente ans que j'appartiens au
service du roi, car c'est en 1718 que j'eus l'honneur d'tre nomm
fermier gnral, et vous ne pouvez ainsi me priver d'un emploi o je
n'ai jamais fait soulever la moindre plainte.

--Et le scandale, monsieur, le comptez-vous pour rien?

--Mais le scandale, Monseigneur, c'est vous qui le provoqueriez. Car
enfin vous ne voulez certainement pas admettre au service du roi le mari
d'une comdienne.

--Non certainement, monsieur; mais la comdienne cessera de l'tre, du
moment qu'elle sera votre femme. Du reste, je ne suis pas ici pour vous
faire des sermons. Mais il y a deux hommes en moi: le ministre, qui a
bien le droit, je le pense, de vous retirer vos fonctions, ou de vous
continuer ses bonnes grces, et le prtre, qui peut vous donner
l'absolution, si vous lui promettez de faire pnitence.

--Eh bien! Monseigneur, puisqu'il le faut absolument, je ferai
pnitence; je me marierai.

--Et pour cadeau de noce, vous aurez le renouvellement de votre bail.
Adieu, monsieur; nous le signerons le mme jour que vous signerez votre
contrat.

M. de la Popelinire se retira trs-peu satisfait; un mois aprs, il
tait toujours fermier-gnral, mais il tait mari, mari autant qu'on
peut l'tre, il avait de moins une charmante matresse, et de plus une
femme qui allait se ddommager dans son tat lgal de toutes les
privations qu'elle s'tait imposes dans sa position quivoque.

Autant mademoiselle Dancourt avait t modeste, rserve et soumise,
autant madame de la Popelinire se montra fastueuse, altire et
exigeante. L'clat du luxe et de la reprsentation suffit pour occuper
ses moments pendant les premiers temps. Mais, habitue nagure  voir
ses journes presque entires consacres aux tudes qu'exigeait sa
profession de comdienne, la grande dame ne tarda pas  trouver le temps
d'une longueur inoue et ne vit pas de meilleurs moyens de l'employer
que d'admettre  sa suite une foule d'adorateurs. Puis le nombre n'tant
pas tant ce qu'elle recherchait, que la qualit, elle s'afficha au point
de dmonter la philosophie du plus calme des maris. Les assiduits du
marchal de Richelieu taient devenues si scandaleuses, que M. de la
Popelinire, voulant  toute force chapper au ridicule, renferma madame
de la Popelinire dans son appartement dont il gardait la clef et o il
lui faisait servir  manger. On sait comment, malgr toutes ces
prcautions, le marchal de Richelieu s'introduisait chaque soir chez la
femme du financier, et n'en sortait que le lendemain,  l'aide de la
fausse chemine dont la plaque tournante donnait issue sur une pice
d'une maison contigu de l'htel, et dont le marchal s'tait fait
locataire. La discrtion n'tait pas la vertu du vainqueur de Mahon, et
la moiti de Paris tait dans la confidence de son bonheur avant que le
fermier gnral se doutt le moins du monde de sa msaventure. Il finit
cependant par en tre instruit comme les autres, et son parti fut pris
sur-le-champ. Loin de fuir le scandale, il provoqua un clat, il appela
des tmoins, rendit son affront aussi public que possible pour bien
faire constater son droit de mettre madame de la Popelinire  la porte
et se donna cet agrment  sa grande joie et au grand dsespoir de sa
douce compagne qui perdit en un instant le fruit de tant d'annes
d'efforts et de persvrance. Son ancienne protectrice, madame de
Tencin, ne tarda pas  mourir; mais, dans sa nouvelle position, elle
s'tait fait des amis puissants et parvint  intresser en sa faveur MM.
d'Argenson et de la Vrillire. Ceux-ci voulant oprer un raccommodement,
l'introduisirent dans le cabinet du garde-des-sceaux, M. de Machault, et
y firent mander M. de la Popelinire. Le financier se douta probablement
de quelque chose, car il interrogea l'huissier qui devait l'introduire,
et lui demanda si le garde des sceaux tait ou non en compagnie.
L'huissier lui rpondit qu'il n'avait vu entrer que MM. d'Argenson et de
la Vrillire et une dame qui lui tait inconnue.

--Alors, mon ami, dit M. de la Popelinire, permettez-moi, avant
d'entrer, de regarder par le trou de la serrure si je ne la connatrais
pas. L'huissier ne vit aucun inconvnient  lui laisser satisfaire cette
fantaisie, et M. de la Popelinire n'eut pas plutt entrevu les traits
peu chris de sa moiti, qu'il s'cria  travers la porte: Pardon,
Messieurs, si je n'entre pas, mais vous tes en trop bonne compagnie
pour que je veuille vous dranger; et il se sauva sans que les cris
qu'on poussait pour le rappeler parvinssent mme  lui faire retourner
la tte. Il refusa depuis et constamment de revoir sa femme, et elle
mourut en 1752.

Malgr la publicit de sa disgrce conjugale, il ne cessa pas un instant
son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les
clbrits de la littrature, des sciences et des arts et toutes les
illustrations de la noblesse, de la robe et de l'pe. Seulement, chaque
anne, au jour anniversaire de sa sparation, il donnait une fte plus
splendide que toutes les autres, et c'est des prparatifs d'une de ces
ftes que nous avons parl au commencement de cette histoire.

Un des principaux attraits des soires de M. de la Popelinire tait
l'excellente musique qu'on y faisait. Les runions musicales taient une
raret  cette poque, et celles qui avaient lieu chez M. de la
Popelinire avaient un clat et une splendeur dont on chercherait en
vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien franais du
XVIIIe sicle, tait alors  l'apoge de sa gloire, et Rameau devait
tout  M. de la Popelinire. C'est auprs du gnreux financier qu'il
avait trouv l'appui dont il s'tait aid pour franchir les premiers pas
d'une carrire qu'il ne put s'ouvrir qu'g de prs de cinquante ans.
C'est M. de la Popelinire qui avait avanc  Rameau les six cents
livres moyennant lesquelles l'abb Pellegrin avait consenti  lui
confier son pome d'_Hippolyte et Aricie_; c'est chez M. de la
Popelinire que se firent les premiers essais de ce premier opra de
Rameau; c'est grce  la protection de M. de la Popelinire, qu'il fut
reu, rpt et reprsent, et la reconnaissance de l'artiste ne se
dmentit pas un instant dans toute sa vie. De son ct, le financier
tait fier de son protg, et il avait droit de l'tre. Pour faciliter
l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui
tait rserve, M. de la Popelinire avait  ses ordres un personnel
complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dpense
n'allait pas  moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et
l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, taient tels, qu'il lui
semblait encore les payer bien peu.

Cette fois on devait excuter pour la premire fois un nouvel opra en
un acte, de Rameau, intitul: _la Guirlande_; la premire reprsentation
 l'Opra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette
audition anticipe devenait d'autant plus attrayante, que l'poque o
l'oeuvre serait rendue publique tait moins rapproche. Dj plusieurs
rptitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont
la musique tait d'une excution trs-difficile. La veille mme il avait
apostroph trs-vivement le premier violon, faisant l'office de chef
d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un
de ces changements de mouvement si frquents dans sa musique. Enfin, en
dsespoir de cause, il avait remport sa partition pour changer le
passage, et il avait indiqu une dernire rptition gnrale pour le
lendemain matin  neuf heures. Les musiciens avaient t exacts au
rendez-vous, mais  dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et
le compositeur n'avaient pas encore paru. Lasss d'attendre, les
musiciens s'adressrent  M. de la Popelinire, qui s'empressa d'envoyer
un exprs chez Rameau; mais l'exprs revint dire que M. Rameau avait
rpondu qu'on voult bien l'attendre, et que nul ne quittt son poste.
Pendant que les musiciens maugraient contre le temps qu'on leur faisait
perdre, et se rpandaient dans l'htel pour examiner les prparatifs de
la fte, rendons-nous chez le compositeur attard.

Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honor, et occupait le premier
tage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait
ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et
ensuite parce que la rue, trop troite pour tre accessible aux
voitures, tait, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un
quartier  la mode et bruyant, et presqu' la porte de l'Opra, situ
alors au Palais-Royal. Rameau avait pass la nuit  repasser sa
partition de _la Guirlande_, et avait en vain cherch  simplifier les
passages qui avaient t autant d'cueils pour les excutants, qu'il
avait accuss, non sans quelque raison, d'incapacit et d'impritie.
Rameau avait alors soixante-huit ans. Aprs s'tre fait une grande
rputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, 
cinquante ans, qu'il avait donn son premier opra. Il est  croire
qu'il avait fait d'amples provisions de mlodies pendant le demi-sicle
qu'il employa  mditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de
vingt autres opras qui tous eurent d'clatants succs, dterminrent
une rvolution dans la musique et portrent au plus haut degr la
rputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'ge
commenant  se faire sentir, les dernires compositions de Rameau
n'taient point crites avec la mme facilit que les premires; aussi
tenait-il beaucoup  ses ides, qu'il combinait lentement et avec
calcul. Il se dcida donc  ne rien changer, esprant qu' force de
soins, il parviendrait,  la rptition,  faire surmonter la difficult
devant laquelle on s'tait arrt la veille. Il tait huit heures et
demie, et bientt il allait s'apprter  se rendre rue Neuve-Saint-Roch,
lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il
parcourue, qu'il devint ple, et, comme ananti, se laissa tomber dans
le fauteuil plac devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre:

  Monsieur,

  On peut avoir beaucoup de talent et tre poli. C'est ce que vous
  ignorez compltement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon
  mtier, parce que je ne pouvais pas faire excuter votre musique. Je
  pourrais vous rpondre que vous ne savez pas le vtre, puisque vous ne
  faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'excuter. Mais
  j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que
  je ne sais rien et que je suis indigne de participer  l'excution de
  vos sublimes compositions. En consquence, j'ai l'honneur de vous
  prvenir que vous n'ayez plus  compter sur moi, ainsi que sur notre
  accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer
  sa dmission avec la mienne.

  Sign: Guignon,

  _Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinire._

Pour comprendre le coup port par cette missive, il faut se reporter 
l'poque o les musiciens de profession taient si rares, que les
appointements des premiers sujets de l'Opra ne diffraient pas de
moiti de ceux des artistes de l'orchestre. Penser  remplacer le
premier violon et le claveciniste et t folie, et Rameau vit que
l'excution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu,
dshonor; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinire
l'avait annonc  tous ses amis,  tous ses invits, et la fte allait
tre compromise, manque, et tout cela par la faute de lui, Rameau,
combl des bienfaits de M. de la Popelinire, et pouvant tre accus de
ngligence ou de mauvaise volont! Et nul moyen de sortir de ce mauvais
pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent dsespoir, et il
tait tellement absorb par ses sombres rflexions, que deux ou trois
coups de sonnette tints assez timidement  la porte ne purent russir 
le tirer de sa rverie; cependant la sonnette continuait  s'agiter en
crescendo; petit  petit elle arriva au fortissimo, et son carillon
prenait une allure dsespre, lorsqu'enfin Rameau fut arrach par ce
bruit incessant  sa proccupation, et se hta d'aller lui-mme ouvrir
la porte.

Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans 
peine, frais, rose,  la mine spirituelle et souriante.

--Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement
que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligs de
la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite use.

--Qui demandez-vous? rpondit Rameau d'un air aussi peu agrable
qu'tait enjou celui de son interlocuteur.

--Je demande M. Rameau.

--Eh bien! M. Rameau, c'est moi.

A l'instant la physionomie du petit jeune homme changea entirement, une
expression de respect et d'admiration remplaa sur-le-champ son sourire
jovial et un peu moqueur.

--Oh! monsieur, s'cria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi parl;
j'tais loin de me douter que j'avais devant moi un homme que je me suis
habitu  admirer depuis que j'ai tudi et connu ses ouvrages. Je suis
un tourdi, monsieur; peut-tre tiez-vous  travailler, et je vous ai
drang. Excusez-moi: permettez-moi de me retirer et dites-moi quand je
pourrai revenir sans tre importun.

Il y avait tant de bonne foi, une admiration si vraie, un respect si
bien senti dans son air et ses paroles, que, quoique habitu  bien des
hommages, Rameau ne put s'empcher d'tre mu et touch de l'attitude
presque suppliante du pauvre jeune homme.

--Non, mon ami, lui dit-il, je ne travaillais pas et vous ne me drangez
pas. Mais vous n'tes sans doute pas venu seulement pour me faire des
compliments; apprenez-moi l'objet de votre visite.

--Cette lettre vous le dira! rpondit le jeune homme en remettant 
Rameau un papier soigneusement cachet, et pendant que le grand musicien
en prenait connaissance, ses yeux parcouraient avec avidit tous les
recoins de l'appartement. Il semblait qu'il ft dans un sanctuaire, tant
ils s'arrtaient avec amour et respect sur les moindres dtails: mais ce
qui attirait surtout son attention, c'tait le clavecin sur le pupitre
duquel reposait tout ouverte la partition de _la Guirlande_. Cependant
Rameau lisait la lettre  haute voix:

  Monsieur,

  Mon nom est trop obscur pour tre connu de vous, aussi ne signerai-je
  pas cette lettre autrement que par mon titre de matre de chapelle de
  la cathdrale d'Anvers. Je prends la libert de vous adresser un de
  mes lves, le meilleur que j'aie jamais fait et que je ferai
  probablement jamais. Le jeune Gossec a aujourd'hui dix-huit ans: il
  est le fils de pauvres paysans d'un petit village du Hainaut qui
  l'envoyrent  Anvers comme enfant de choeur alors qu'il n'avait
  encore que sept ans. Ses progrs dans la musique et la composition ont
  t si rapides, que depuis bien longtemps je n'ai plus rien  lui
  apprendre. Il n'y a qu'un matre tel que vous qui convienne  un tel
  lve. Permettez-moi donc de rclamer pour lui vos conseils pour le
  perfectionner dans son art, et votre appui pour lui ouvrir une
  carrire o vous avez acquis tant de gloire, et o il pourra peut-tre
  un jour occuper un nom honorable.

  _Le matre de chapelle de la cathdrale d'Anvers._

--Eh bien! dit Rameau, dites-moi, mon ami, ce que je puis faire pour
vous, et je suis tout dispos  vous tre utile. Voyons que savez-vous?
Etes-vous chanteur ou excutant?

--Mon Dieu! monsieur, rpondit Gossec, chanteur, je ne le suis plus
depuis que j'ai perdu ma voix d'enfant, mais je sais jouer du violon, du
clavecin et de l'orgue, et j'ai la prtention de devenir compositeur,
ayant tudi dans vos ouvrages la thorie dont j'ai admir la pratique
dans vos opras. Je suis en tat, non-seulement de figurer dans un
orchestre, mais mme de le diriger, puisque c'tait mon emploi  la
cathdrale d'Anvers.

--Vraiment, dit Rameau avec vivacit, est-ce que vous pourriez
comprendre une partition sans l'avoir longtemps tudie d'avance?

--Certainement, monsieur, et si vous permettez que j'en fasse l'preuve
devant vous, je me fais fort de vous dchiffrer au clavecin telle
partition que vous voudrez me donner.

--Mme celle qui est sur ce clavecin?

Sans rien rpondre, Gossec se plaa devant l'instrument, et, sans
hsiter, se mit  jouer  livre ouvert la partition de _la Guirlande_, 
l'endroit o elle tait dploye.

L'art de jouer et de rduire la partition tait alors des plus rares, et
peu de musiciens de profession taient en tat de le faire; l'admiration
de Rameau ne peut se comparer qu' la joie qu'il prouvait d'une
rencontre si inespre.

--Bien, dit-il au jeune homme en l'interrompant, n'allez pas plus loin.
Comment interprtez-vous ce passage?

Et, feuilletant la partition, il lui indiqua du doigt l'endroit o, la
veille, les musiciens s'taient arrts.

--Mais il n'y a rien de si simple, dit Gossec, il y a trois changements
de mesure de suite, c'est une division de tant de notes par temps. Une
mesure  quatre temps, une  deux temps, et une  trois-deux. C'est
d'abord une noire par temps pour la premire mesure, puis deux noires
par temps pour les deux autres; le mouvement ne change pas, ce n'est que
le rhythme et la division.

--Eh! voil ce que ces nes-l ne veulent pas comprendre, s'cria
Rameau, et ce que je n'ai pas su leur expliquer, se dit-il tout bas.
Voil mon chef d'orchestre trouv. Ah! quel dommage, ajouta-t-il, que
vous ne puissiez pas  la fois diriger l'orchestre et accompagner au
clavecin! Mais o trouver un accompagnateur de cette force?

--Vous voulez un accompagnateur, dit Gossec, j'ai votre affaire.

--O cela?

--Chez moi.

--Qui?

--Ma femme.

--Votre femme? vous tes mari?

--Et pourquoi pas? Est-ce que vous me trouvez trop petit pour cela?
repartit Gossec, qui avait repris sa gat et son aplomb. Effectivement
sa petite taille, de quatre pieds et demi  peine, contrastait le plus
singulirement  ct de celle de Rameau que sa maigreur faisait encore
paratre plus leve.

--Je ne vous trouve pas trop petit, dit Rameau, mais je vous trouve bien
jeune.

--Est-ce que la jeunesse est un inconvnient qui empche d'tre
amoureux? Je l'tais de ma femme que je n'avais que quinze ans et elle
quatorze. Je n'avais rien, ni elle non plus: il fallait que je lui
donnasse quelque chose, je lui ai donn du talent; j'en ai fait mon
lve avant d'en faire ma femme, et je vous rponds d'elle comme de moi.

--Eh bien! reprit Rameau enchant, allez la chercher sur-le-champ, et si
elle est aussi habile que vous le dites, je vous annoncerai  tous deux
une bonne nouvelle. Mais,  propos, ajouta-t-il, en arrtant Gossec, qui
dj se disposait  sortir, si j'avais  vous conduire vous et votre
femme dans une grande assemble, avez-vous quelques habits d'apparat
pour vous prsenter?

--Ma foi dit Gossec, voil mon plus beau, et quand M. Rameau le trouve
assez beau, je voudrais bien savoir qui pourrait se montrer plus
exigeant que lui?

Le plus beau vtement du jeune Gossec se composait d'un habit de gros
drap marron, d'une veste idem, d'une culotte de ratine noire, de bas de
coton chins gris et de souliers sans boucles.

Rameau ne voulut pas le contrarier sur la splendeur de son costume, il
le laissa s'loigner; mais  peine fut-il parti qu'il appela madame
Rameau qui venait de rentrer de la messe.

--Ma chre amie, lui dit-il, avance le dner d'une heure, fais mettre
deux couverts de plus, et envoie sur-le-champ  l'Opra pour qu'on me
fasse venir sans dlai le costumier et la tailleuse, j'en ai le plus
pressant besoin.

Madame Rameau obit sans rpliquer, et Rameau avait  peine eu le temps
de donner ces ordres, lorsque Gossec revint avec sa femme.

Les deux jeunes maris formaient le plus joli petit couple que l'on pt
imaginer. Sans tre prcisment jolie, madame Gossec tait extrmement
attrayante. A sa fracheur de dix-sept ans elle joignait un air de
candeur et de navet intelligente qui prvenait sur-le-champ en sa
faveur. Elle n'tait pas d'une aussi petite taille que son mari, sans
que cependant il y et entre eux deux cette disproportion de formes qui
est encore plus choquante lorsque l'avantage n'est pas du ct de
l'homme. En les voyant passer, chacun pouvait dire: Qu'ils sont gentils!
Un observateur, aprs les avoir contempls un instant, ne pouvait
s'empcher de s'crier: Qu'ils sont heureux!


II

Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec
ne lui avait pas trop vant les capacits de son lve, et il annona
alors  nos deux jeunes gens que, ce jour mme, il allait mettre leurs
talents  l'preuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme
accompagnerait au clavecin la partition de son opra indit _la
Guirlande_.

--Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un
coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une
connaissance suffisante, nous nous rendrons  la rptition.

C'est sur ces entrefaites qu'tait venu l'exprs envoy par M. de la
Popelinire, et Rameau, sr de son affaire, avait rpondu qu'on
l'attendt et qu'on prt patience.

Les deux jeunes artistes taient occups depuis prs d'une heure 
tudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent
interrompus au milieu de leur travail par l'entre du costumier et de la
tailleuse de l'Opra, accompagns de madame Rameau. Celle-ci eut
beaucoup de peine  faire comprendre aux deux jeunes maris qu'il tait
impossible qu'ils figurassent dans une grande assemble avec leur
costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prtendait qu'un
homme prsent et protg par le grand Rameau, devait tre accueilli
partout sans qu'on prt garde  la richesse de son habit. Madame Gossec
fut beaucoup plus facile  convaincre: l'ide de se voir pour la
premire fois coiffe, poudre et attife en grande dame lui souriait
excessivement, et elle se prta avec une bonne volont infinie  toutes
les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un
peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier  l'tude de sa
partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le
demandait le costumier occup  prendre mesure, mais ne rpondait que
par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; a m'est bien gal! 
toutes les questions qui lui taient adresses sur le choix de l'toffe
et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le
costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prte 
l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protgs  l'htel de la
Popelinire.

Il tait alors prs de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf
heures, taient tous d'une humeur assez chagrinante, et la prsence de
Rameau pouvait seule empcher que leurs murmures ne traduisissent trop
hautement leur mcontentement. Il fut encore augment par la prsence
des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux
musiciens dont la morgue et la susceptibilit devaient se mesurer  leur
peu de talent, et l'ide de se voir dirigs par un enfant de dix-huit
ans, entirement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises
dispositions. Gossec s'tait plac au pupitre, et la rptition commena
au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, ds les
premires mesures, les violons mirent une telle ngligence dans leur
excution, qu'ils manqurent entirement un trait qui n'tait pas sans
quelque importance et quelque difficult. Gossec fit immdiatement
recommencer le passage, et il ne fut pas mieux excut.

--Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert
commence  six heures; il dpend de vous que la rptition soit termine
dans une heure; mais comme je tiens avant tout  ce que l'excution soit
excellente, je vous prviens que je ferai rpter jusqu' ce que nous
arrivions  toute la perfection dsirable, et c'est trs-facile. Le
temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous.

--Un vieux musicien se leva alors de son sige, et, apostrophant le
jeune chef d'orchestre:

--Cela vous est bien facile  dire, monsieur dont je ne sais pas le nom,
mais ce trait est mal doigt et n'est pas faisable.

--Prtez-moi votre violon, monsieur, rpondit froidement Gossec, et,
saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez
mauvaise grce, il excuta le trait avec un fini et une nettet
parfaite.

--Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est trs-faisable; mais
peut-tre n'aviez-vous pas trouv la bonne position pour excuter ce
passage. Voil comme il faut s'y prendre, et il rpta de nouveau le
trait, en indiquant la position et le doigt.

A dater de ce moment, les excutants comprirent qu'ils avaient affaire 
forte partie; ils redoublrent de soins, de zle et d'attention, et la
rptition marcha  ravir. Il y eut bien encore une tentative pour
tter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un
fltiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grce. Avant de la
faire recommencer, Gossec, s'adressant au fltiste:

--Veuillez couter comment cette phrase doit tre rendue; Madame va vous
l'indiquer.

Puis il fit signe  sa femme, qui excuta la phrase sur le clavecin avec
un got et une grce qui soulevrent les applaudissements involontaires
des musiciens les plus rcalcitrants.

A deux heures, la rptition tait termine. Les excutants se
rapprochrent alors de Gossec. En dposant son bton de chef
d'orchestre, il avait quitt la svrit et l'air de froideur dont il
avait cru de sa dignit d'emprunter les formes pour imposer davantage 
ceux qui n'taient que ses subordonns: ses fonctions remplies, il se
montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gat et de bonne
humeur qui lui tait habituel; il sut, par quelques compliments adroits,
s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposs  sympathiser avec
lui. Au bout de quelques minutes, des poignes de main taient
changes, les protestations de dvouement allaient leur train, et
Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la
Popelinire. Pendant toute la rptition, Rameau s'tait tenu  l'cart;
enfonc dans un vaste fauteuil, il avait laiss le champ libre  son
jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si
intelligemment interprt, il n'avait voulu affaiblir l'autorit du
nouveau venu par aucune observation; mais Gossec tait  peine chapp
des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlev de terre, et
press entre les bras du clbre musicien qui l'embrassait avec
effusion.

--Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dner, je
vous la dirai  table, et les deux jeunes gens l'accompagnrent  sa
demeure.

Le couvert tait mis, et, aprs les premiers moments de silence que
commande toujours la satisfaction de l'apptit:

--Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'tes recommand
comme un homme de talent: j'aurais pu me dfier de l'amiti de votre
matre, mais vous m'avez prouv qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que
puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources  tous
deux,  Paris?

--Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes
partis d'Anvers, possesseurs de cent cus que nous avions amasss 
grand'peine en donnant des leons chacun de notre ct, ce sont nos
conomies d'un an. Plus de moiti de cette somme est dj dpense;
mais, avec votre protection, les leons ne peuvent nous manquer, et Dieu
et notre jeunesse aidant, j'espre bien que nous parviendrons  vivre 
Paris.

--Des leons, des leons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout
il faut un fixe qui vous mette d'abord  l'abri du besoin, et puis vous
voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre
temps sera absorb par vos coliers? J'ai fait ce mtier pendant trente
ans, et, pendant trente ans, il m'a empch de parvenir. Il a fallu
qu'un protecteur gnreux, celui  qui je vous prsenterai ce soir, vnt
 mon aide et et confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon
obscurit, j'avais dj conquis quelque clbrit par mes ouvrages
thoriques, mais pour que je pusse mettre en lumire ce que j'avais reu
de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de
me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les
luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les viter, et, ds 
prsent, une position tablie et presque indpendante peut vous tre
offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la
Popelinire? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert  son
htel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire excuter des messes
et des motets dans la chapelle de son chteau de Passy. Pour cela, vous
aurez 1,800 livres par an.

--Ah! ma femme! s'cria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se
jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport.

La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement.

--Y penses-tu, mon ami, s'cria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne
songes mme pas  remercier?

--Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez d embrasser;
mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espre que votre femme
sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris
qu'elle recevra de son ct 1,200 livres par an pour tre claveciniste
aux concerts de Paris, et organiste  la chapelle de Passy.

Cette fois il fallut que Rameau ret bon gr, mal gr, les
embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie.

Le dner se termina au milieu de ces doux panchements. A quatre heures
le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous.
Les deux costumes taient au grand complet, et, dans leur nouvelle
toilette, nos deux jeunes gens taient charmants. Le costumier n'aurait
pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes
complets, mais le magasin de l'Opra tait venu  son aide. Il n'y avait
eu qu' ajuster  la taille exigu de Gossec, un habillement qui sentait
un peu son berger Trumeau, mais qui n'tait nullement ridicule, grce 
la jeunesse et  la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait
revtu le costume svre qui lui tait habituel: c'tait un habit de
velours pingl d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants
boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand
cordon noir de Saint-Michel dont il tait dcor, une culotte de soie
noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A
cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinire vint les
prendre et les conduisit  l'htel, o dj une grande partie de la
socit tait rassemble.

Les htels des financiers taient,  cette poque, le rendez-vous des
plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en taient
les commensaux habituels, et l'lite de la noblesse s'y donnait
rendez-vous. La supriorit de ces runions sur celles des salons
exclusivement aristocratiques, tenait  ce que les grands seigneurs y
taient admis moins  cause de leur rang qu'en raison de leur mrite
personnel ou de leur got prononc pour les arts. La dmarcation entre
les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux
de la naissance, tait tellement accepte, que ces derniers ne
craignaient jamais de compromettre, par la familiarit, une dignit que
personne ne songeait  contester. Les rapports des grands seigneurs avec
les artistes taient mille fois plus agrables qu'ils n'ont t depuis,
lorsque les artistes se sont trouvs en contact avec des gens craignant
toujours qu'on ne reconnt pas la supriorit de leur position s'ils ne
la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils
traaient d'eux-mmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs
infrieurs.

Aprs le concert qui russit autant qu'on pouvait l'esprer, et dans
l'intervalle qui spara la musique du souper, Rameau prsenta Gossec et
sa femme  M. de la Popelinire. Celui-ci confirma gracieusement la
nomination que Rameau avait annonce. Puis la pauvre petite femme se
trouvant fort gne de sa personne au milieu de tout ce monde si
brillant qui la regardait avec une curiosit assez embarrassante, Rameau
la prit par la main et s'approchant d'un personnage dcor comme lui de
l'ordre de Saint-Michel:

--Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de prsenter 
votre femme cette jeune personne qui ne connat ici que moi et son mari?
C'est une artiste fort distingue que madame Vanloo sera enchante de
connatre, et pour qui je rclame sa protection.

Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprs de madame
Vanloo.

Madame Vanloo tait une fort belle personne. Vanloo l'avait pouse en
Italie. Fille d'un musicien clbre de ce pays, elle avait elle-mme un
grand talent comme cantatrice, et, quoique le got italien ft loin
d'tre gnralement adopt en France, elle tait cependant l'idole et la
merveille des salons o elle consentait  se faire entendre. Carle
Vanloo avait alors quarante-six ans: il tait fou de sa femme, beaucoup
plus jeune que lui. Il avait reu fort peu d'ducation, et savait 
peine lire et crire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la
frquentation du grand monde lui avait donn une aisance qui masquait
tous les dsavantages qui pouvaient rsulter de son manque
d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supriorit qui et
pu lui servir d'excuse, s'il en et eu besoin, et son mrite personnel
et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure socit.
C'tait donc une prcieuse connaissance pour madame Gossec que celle de
madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvrent dans la conformit
de leur got pour l'art o elles excellaient, des motifs suffisants pour
jeter les bases d'une liaison qui prit bientt les proportions d'une
amiti vritable.

Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus g que
lui d'une dizaine d'annes et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On
causa musique et littrature; c'tait alors le fond habituel de la
conversation. Gossec voulait toujours parler posie et l'inconnu ne
cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique
italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beauts de cette cole,
dfendait les musiciens franais et dclamait surtout avec fureur contre
Rousseau qui, aprs avoir prtendu qu'on ne pouvait faire de bonne
musique sur des paroles franaises, s'tait donn un clatant dmenti en
publiant son _Devin du village_, dont le succs avait eu tant de
retentissement. Tout en dclamant contre Rousseau, Gossec pronona avec
admiration le nom de Voltaire.

--J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il;  peine arriv  Paris, j'ai
obtenu la protection du plus grand musicien franais qui existe. Il ne
me manque plus que de connatre le plus grand pote et le plus grand
philosophe.

--Peut-tre un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer
cette satisfaction.

--Vous connaissez M. de Voltaire?

--Certainement. J'ai mme reu une lettre de lui ce matin.

--Voulez-vous la voir?

Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: _A
Monsieur de Marmontel._

Marmontel tait un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A
peine g de trente ans, il avait dj obtenu les succs littraires les
plus clatants. Aprs avoir trois fois remport le prix aux Jeux Floraux
de Toulouse, il s'tait prsent au concours de posie de l'Acadmie
Franaise en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du
concours: _La gloire de Louis XIV, perptue dans son successeur._
Marmontel fut couronn, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747.
Le sujet tait  peu prs le mme: _La clmence de Louis XIV est une
des vertus de son successeur._ On voit qu' cette poque l'Acadmie ne
tenait pas  introduire une grande varit dans ses sujets de concours.
L'anne suivante, en 1748, Marmontel avait donn sa tragdie de _Denys
le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'tre rappel sur la scne,
triomphe qui n'avait encore t donn qu'une seule fois,  Voltaire,
aprs sa tragdie de _Mrope_. Au souper, qui fut des plus gais et des
plus anims, Gossec se plaa  ct de Marmontel, et c'est de ce jour
que se formrent entre eux les liens d'une amiti que la mort seule put
rompre.

En rentrant  leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir
fait un rve. Pauvres, inconnus  Paris, sans appui, sans protecteur,
ils s'taient levs le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus
incertains; le soir ils se voyaient lancs dans le monde le plus
brillant, ayant leur existence assure et occupant une position que,
dans leurs rves mme, ils auraient  peine os ambitionner.

--Eh bien! ma petite femme, s'cria Gossec en rentrant, que dis-tu de
tout ce qui nous arrive?

--Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous
aimons tant!

Ds le lendemain, Gossec, qui avait pris au srieux ses nouvelles
fonctions, voulut se mettre au courant du rpertoire des concerts qu'il
tait appel  diriger. Ce rpertoire n'tait pas bien tendu: il se
bornait  quelques pices de clavecin dont les meilleures taient celles
de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme
musique d'orchestre, aux ouvertures des opras de Lully et de Rameau et
surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils taient
charmants, et leur vogue tait telle, qu'ils taient excuts dans tous
les pays de l'Europe, mme dans ceux o se manifestait la plus vive
rpulsion pour la musique franaise. En Italie, pendant prs d'un
sicle, les compositeurs n'crivirent point de symphonies pour prcder
leurs opras. Les ouvertures de Lully et de Rameau taient gnralement
reconnues des modles dans ce genre, qu'on ne devait mme pas tenter
d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de
danse, quelque intrt que puissent offrir les morceaux fugus que l'on
appelait ouvertures, il y avait un rle plus important  faire jouer 
l'orchestre; il voulut crer et cra la musique de concert. C'est en
1754, aprs trois annes d'essais et d'tudes, qu'il fit entendre sa
premire symphonie. Par un singulier hasard, dans cette mme anne o il
croyait inventer ce genre, Haydn crivait sa premire symphonie, qui fut
suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces
chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette priode,
Gossec rgna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut
dcern sans contestation. Les succs que Gossec obtint dans la
symphonie n'eurent pas d'abord tout l'clat que mritait la valeur de
ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la
Popelinire tait trop accoutum aux formes surannes des morceaux avec
lesquels on le berait depuis si longtemps, pour se laisser sduire par
des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses
symphonies fussent excutes  plusieurs reprises au concert spirituel
qui se donnait aux Tuileries, aux poques consacres par la religion, o
les thtres taient ferms, pour conqurir toute la faveur du public.
Cependant Rameau devenait vieux et n'crivait plus. M. de la Popelinire
tait un fanatique partisan de Rameau. Quand le matre cessa de
produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congdia cet orchestre
qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, ds que celui pour
lequel il l'avait cr, ne put plus l'alimenter avec ses compositions.
Heureusement pour Gossec, sa rputation avait grandi, et  peine
tait-il remerci par M. de la Popelinire qu'il fut agr par le prince
de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pcuniaires
suprieurs  ceux qu'il venait de perdre. Il mit  profit les loisirs
que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers
quatuors: c'tait encore un genre inconnu en France, et dont il put
revendiquer la cration. Le succs de ces quatuors fut tel, qu'en deux
ans l'dition en fut contrefaite simultanment  Lige,  Amsterdam et 
Manheim.

L'histoire des musiciens n'offre, en gnral, d'intrt que lorsqu'elle
traite de leurs premires annes et de leur dbut. Rien n'est plus
curieux que la diversit des moyens employs pour franchir cette immense
barrire qui spare leur obscurit primitive de la clbrit qu'ils
finissent par acqurir. Mais, une fois ce premier obstacle surmont, le
but est presque atteint, et toutes les carrires des artistes se
ressemblent; leur histoire est tout entire dans le catalogue de leurs
ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intrt que par la
multiplicit et la diversit de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi
dire qu' leur nomenclature que se bornera dsormais mon rcit.

Dj Gossec avait cr en France la musique instrumentale; il lui
appartenait de faire faire un pas immense  la musique religieuse. Les
ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de
quelques autres moins clbres, taient seuls excuts dans les
nombreuses glises et communauts qui entretenaient des corps de
musiciens et de chanteurs; les matres de chapelle taient,  la vrit,
compositeurs et ne manquaient pas de faire excuter leurs propres
oeuvres dans les matrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne
sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient t
crits, et on attendait encore une grande oeuvre qui runt toutes les
qualits qu'on peut dsirer dans ce genre de composition. Les
compositeurs que j'ai dj nomms n'avaient crit que des motets qui
s'excutaient aux messes basses de Versailles, et de l passaient au
concert spirituel et dans quelques cathdrales o on les adoptait, mais
on ne pouvait pas citer une messe complte d'un matre clbre. En 1760,
Gossec fit excuter  Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une
rvolution. L'ouvrage fut grav et resta l'unique type de ce genre,
jusqu' ce qu'on connt en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de
Mozart. Je crois que c'est aux obsques de Grtry, en 1813, que fut
excute pour la dernire fois la messe de Gossec, dans cette mme
glise de Saint-Roch, o elle avait t entendue pour la premire fois,
quarante-trois ans auparavant.


III

A ct de cette impulsion que Gossec venait de donner  la musique
instrumentale et religieuse, une grande rvolution s'oprait dans la
musique dramatique. L'Opra ne pouvait se dbarrasser des langes dont
Lully l'avait entour  sa naissance. L'essai fait de la musique
italienne, en 1750, n'avait provoqu qu'une guerre de plume et de
passions dont le rsultat avait t le renvoi presque immdiat des
malheureux chanteurs italiens. J.-J. Rousseau avait donn son _Devin du
village_, dont le succs semblait pouvoir faire prdire que le rgne de
la mlodie allait enfin arriver. Mais cet essai, quelque heureux qu'il
et t, avait pour ainsi dire avort, et n'avait pas eu d'imitateurs.
On en tait bien vite revenu  la psalmodie de Lully et de ses
continuateurs. Rameau, qui avait failli un instant tre dtrn, avait
repris tout son ascendant; et son rpertoire, un moment exil par
l'apparition des bouffonistes italiens, occupait de nouveau et presque
sans partage l'affiche de l'Acadmie royale de musique. Cependant la
rvolution vainement tente  ce thtre devait s'oprer dans une autre
enceinte. A ct du public encrot, de celui dont on ne peut vaincre
l'apathie et les habitudes routinires, il y a un autre public, un
public jeune et progressif dont rien ne peut arrter l'lan, et qui
finit toujours par faire triompher son got et ses sympathies. Ce
public, qu'avait un instant attir,  l'Opra, la reprsentation de la
_Serva Padrona_ et autres chefs-d'oeuvre de l'cole italienne, dsapprit
bien vite le chemin de ce thtre lorsqu'il cessa de donner ces
ouvrages; mais il prit celui de la Comdie-Italienne, o on les
reprsentait traduits, et o Duni, Philidor, Monsigny, avaient dj
tent de prouver qu'on pouvait faire de jolie musique, quoique sur des
paroles franaises. Philidor avait fait reprsenter _Blaise le savetier_
en 1759, le _Soldat magicien_ en 1760, _le Marchal ferrant_ en 1761; et
Monsigny avait prlud  ses chefs-d'oeuvre du _Dserteur_ et de _Flix_
par des ouvrages de moins grande valeur, mais qui annonaient dj tout
ce qu'on pouvait attendre de son gnie; c'taient: _On ne s'avise jamais
de tout_, 1761; _le Roi et le Fermier_, 1762, et _Rose et Colas_, en
1764. C'est dans cette mme anne que Gossec voulut s'essayer dans le
genre dramatique et qu'il donna  la Comdie-Italienne _le Faux Lord_
dont la musique fit le succs. En 1767, son petit opra des _Pcheurs_
russit tellement, qu'il fut presque le seul qui occupa la scne pendant
le reste de l'anne: il fut suivi l'anne suivante du _Double
Dguisement_ et de _Toinon et Toinette_. Mais, en 1769, un colosse de
talent vint pour la premire fois s'emparer d'une scne qu'il devait
illustrer et enrichir pendant plus de quarante ans, Grtry donna son
_Huron_, et Gossec comprit qu'avec un tel rival il n'y avait pas de
lutte possible. Il rentra dans son rle de compositeur de musique
instrumentale, et fonda l'anne suivante le clbre concert des amateurs
dont l'orchestre tait dirig par le fameux chevalier de Saint-Georges.
Cet orchestre, cr par Gossec, fut le premier orchestre complet qu'on
et possd en France. Pour comprendre la valeur des innovations
apportes dans la composition de cet orchestre, il convient de jeter un
regard rtrospectif sur ce qu'taient en France depuis un sicle les
runions de musiciens qui figuraient soit dans les thtres, soit dans
les concerts.

Lully, en crant l'Opra, n'avait trouv en France aucun lment propre
 fonder grandement ce genre de spectacle: il avait fallu qu'il ust des
ressources trs-minimes qu'il pouvait trouver dans les musiciens de
profession, disperss sans aucun centre d'union et n'ayant aucune
habitude de la musique d'ensemble. Plus tard, il forma des lves et
parvint  composer des orchestres dont la composition pourra sembler
assez singulire  nous autres habitus  un luxe instrumental bien
loign de ces germes primitifs. Voici comment tait dispos l'orchestre
des opras de Lully: les instruments  corde taient diviss en cinq
parties, qui comprenaient les dessus de violon, les dessus de viole, les
violes, les basses et doubles basses de viole. Les violoncelles ne
furent introduits que plus tard, et la contre-basse ne fut admise en
France qu'en 1709, longtemps aprs la mort de Lully. Ce fut un nomm
Montclair, fort habile compositeur, qui en joua pour la premire fois
dans un opra de sa composition, intitul _Jepht_. L'effet de cet
instrument fut trouv excellent, et Montclair fut engag  l'Opra
comme contre-bassiste; mais, dans le commencement, il n'tait tenu de
jouer qu'une fois par semaine, le samedi, qui tait le grand jour de
l'Opra, celui des meilleures reprsentations. On ne tarda pas  vouloir
rendre l'usage de la contre-basse journalier; puis une seule ne suffit
plus, on en prit deux, puis trois, puis quatre. Aujourd'hui, il y en a
huit  l'orchestre de l'Opra.

Pour en revenir  l'orchestre de Lully, il faut faire la nomenclature
des instruments  vent. Ceux-ci taient nombreux, mais avaient une
division tout autre que celle de nos jours. C'taient d'abord les
fltes, mais non pas la flte traversire, la seule que l'on emploie
aujourd'hui, mais des fltes  bec (dont nous est rest le flageolet),
et dont le moindre inconvnient tait d'tre presque constamment
fausses. Les fltes formaient une famille complte: il y avait des
dessus, des tnors et des basses de fltes. Il en tait de mme des
hautbois, dont la basse tait le basson. En fait d'instruments de
cuivre, il y avait des trompettes  trous et des trompes de chasse, et,
en fait de percussion, les timbales et le tambourin pour les airs de
danse. Il y avait aussi un clavecin  l'orchestre pour accompagner le
rcitatif; mais ce que l'on ignorait, c'tait l'art de marier ces divers
instruments entre eux. Quand le compositeur voulait un _forte_, il
crivait le mot _tous_, et alors le copiste faisait doubler les parties
d'instruments  cordes par les parties d'instruments  vent
correspondantes par leur registre. Dans certains passages, et ce n'tait
gure que dans les ritournelles, le compositeur crivait fltes ou
hautbois, et ces instruments jouaient seuls, ce qui leur tait d'autant
plus facile, que leur systme tait complet. Les bassons jouaient
presque toujours avec les basses et doubles basses de viole qui, montes
de beaucoup de cordes, avaient peu de sonorit. Mais l'ide n'tait pas
venue de profiter de la diffrence des timbres des instruments et de
leur donner des parties spciales pour les marier entre eux. Cependant,
l'orchestre de Lully excitait l'admiration de ses contemporains, et un
de ses pangyristes le loue d'avoir introduit tous les instruments
connus, mme, ajoute-t-il, les _sifflets des chaudronniers_. J'ai
feuillet toutes les partitions de Lully, sans y pouvoir trouver
l'indication de ces instruments, qui me sont compltement inconnus.

Lorsque Rameau donna son premier opra, _Hippolyte et Aricie_ (1733),
l'instrumentation avait fait de grands progrs: la flte traversire,
qu'on appelait alors flte allemande, avait remplac la flte  bec; les
hautbois s'taient perfectionns, se jouaient avec des anches plus
fines, et avaient acquis plus de douceur et de moelleux. Rameau, qui
inventa beaucoup, fit de grandes innovations dans la disposition des
parties; il fit concerter les instruments  vent avec les instruments 
corde, et tira de grandes ressources de cette combinaison. La
clarinette, invente en 1690, ne fut employe en France qu'en 1745, et
ce fut par Rameau, dans son opra _le Temple de la Gloire_; mais elle ne
fit partie de l'orchestre qu'accidentellement, et dans l'ouverture,
comme instrument curieux et de luxe. La clarinette n'avait pas encore
conquis son droit de cit  l'orchestre. La Comdie-Italienne n'en
possdait pas encore en 1780, Grtry l'avait cependant employe dans
_Zmire et Azor_; mais seulement dans le trio de la glace et comme
instrument inusit et dont l'effet devait tre magique. La clarinette, 
l'poque o elle fut introduite en France, n'tait d'ailleurs pas
l'instrument aux sons doux et mlancoliques que nous entendons
aujourd'hui, tout au contraire, son effet tait strident et clatant, le
nom qu'elle en reut en est la preuve: _clarinetto_ est le diminutif de
_clarino_, clairon, trompette; effectivement, les premiers compositeurs
qui l'employrent, ne s'en servirent que pour doubler  l'octave les
fanfares de cors et de trompettes, et cet usage se perptua mme lorsque
l'instrument fut pour ainsi dire transform, et Haydn et mme Mozart
manquent rarement de doubler les appels de cors et de trompettes avec la
clarinette. Le cor d'harmonie parut presque  la mme poque, et fit
proscrire de l'orchestre les trompes de chasse, dont les virtuoses
n'allrent plus s'exercer qu'au chenil ou au cabaret.

On peut se figurer, d'aprs l'expos qui prcde, l'impression que
produisit l'audition de la 21e symphonie en _r_ de Gossec, dont la
partition offre la runion de deux parties de violons d'altos, de
violoncelles, de contre-basses, d'une flte, de deux hautbois, de deux
clarinettes, de deux bassons, de deux cors, de deux trompettes et
timbales. C'est  peu de chose prs la disposition adopte aujourd'hui.
L'effet en fut immense, et l'auteur continua  crire les ouvrages qu'il
composa depuis, dans ce systme, entre autres sa symphonie intitule _la
Chasse_, qui passa pour l'expression la plus vraie de la scne qu'elle
avait l'intention de dcrire, jusqu' ce que l'ouverture du _Jeune
Henri_ de Mhul,  qui du reste elle avait servi de modle, vint lui
enlever la palme qui jusque l lui avait t uniquement rserve.

L'entreprise du concert spirituel tait devenue vacante en 1773, Gossec
s'associa avec Gavinis et Leduc et obtint cette direction. Le concert
spirituel ne pouvait manquer de prosprer entre ses mains, et cet
tablissement lui dut une vogue d'autant plus grande, qu'il s'augmentait
sans cesse par de nouvelles compositions; on remarque entre autres
l'oratorio de la Nativit o l'on applaudit avec enthousiasme un choeur
d'anges que le musicien avait eu l'ide de faire chanter en dehors de la
salle de concert et sous la vote mme de l'difice.

Cependant si Gossec avait renonc  la Comdie-Italienne, trouvant la
rivalit de Grtry trop dangereuse, l'Acadmie royale de Musique ne lui
offrait pas un semblable pril. Un seul compositeur, depuis Rameau,
avait obtenu un succs dcid  ce thtre, c'tait Philidor avec son
_Ernelinde_; mais ce compositeur semblait ne prendre son art que comme
un dlassement; ce qui tait srieux et important pour lui, c'taient
les checs, et ce n'est que dans les moments perdus que lui laissait son
jeu favori, et pour se reposer des fatigues que lui causaient les
combinaisons de l'chiquier, qu'il consentait  s'occuper de ses opras.
Le talent trs-rel de Philidor ne prsentait donc pas d'obstacles
srieux et Gossec tait presque sr d'occuper seul la place aprs le
succs mrit de son grand opra de _Sabinus_, en 1773, lorsqu'un rival
non moins redoutable que ne l'avait t Grtry, vint conqurir la
position que Gossec pouvait un instant se flatter d'avoir emporte.

_Sabinus_, jou en 1773, avait t suivi d'_Alexis et Daphn_ en 1775,
et ce fut au mois d'avril 1776 qu'eut lieu la premire reprsentation
d'_Iphignie en Aulide_, qui ouvrait cette srie de chefs-d'oeuvre dont
Gluck allait enrichir la France. Disons  la louange de Gossec qu'il fut
non-seulement des premiers  reconnatre toute la supriorit de Gluck,
mais encore qu'il fut un des plus ardents et des plus chauds partisans
de ce grand homme, en l'aidant de tout son pouvoir et de toute son
exprience des choses et des hommes du pays pour l'excution de ses
ouvrages. Aussi Gluck, qui apprciait le mrite et le talent de Gossec,
lui voua-t-il une amiti dont la reconnaissance devait avoir une grande
part. Gossec donna encore un ou deux ouvrages  l'Opra, mais il
continua  obtenir des succs plus clatants dans la musique
instrumentale et religieuse. Un impromptu lui valut surtout un triomphe
remarquable.

Gossec tait de moeurs charmantes; malgr son grand talent, il ne
comptait presque que des amis, et chacun s'empressait de le fter. Un M.
de Lasalle, secrtaire de l'Opra, avait une petite maison de campagne 
Chenevires, village situ prs de Sceaux. Gossec y allait souvent le
dimanche, la plupart des artistes de l'Opra s'y runirent, et c'taient
de petites ftes de famille. Un beau jour d't, c'tait la fte du
village, et Gossec, parti de grand matin de Paris, venait d'arriver avec
trois chanteurs de l'Opra, Lays, Chron et Rousseau. En entrant dans le
salon de M. de Lasalle, ils le trouvrent en confrence avec le cur du
lieu; ils allaient se retirer par discrtion, quand M. de Lasalle
insista pour qu'ils entrassent.

--Venez donc, mes amis, leur dit-il, vous m'tes indispensables, et
peut-tre allez-vous m'aider  tirer d'embarras ce pauvre cur qui ne
sait o donner de la tte.

--Qu'y a-t-il donc? dirent ensemble les trois arrivants.

--Il y a, messieurs, dit le pauvre cur, qu'on m'avait promis de
Notre-Dame de m'envoyer des chanteurs pour excuter une messe en
musique; que, depuis un mois, je l'ai annonce au prne et fait
tambouriner dans tous les chteaux et villages environnants, et que nous
allons avoir une assemble superbe. Eh bien! voyez mon malheur: je viens
de recevoir une lettre qui m'annonce que Monseigneur ne veut pas
permettre aux chanteurs de la cathdrale de venir chanter ici. Vous
voyez que je suis un homme perdu; tout le beau monde que j'attendais va
s'en retourner, sans vouloir mme entrer dans l'glise, quand on saura
que la messe en musique n'a pas lieu; et les mauvaises nouvelles
s'apprennent bien vite! Je vais perdre la magnifique qute sur laquelle
je comptais, et je n'ai de ces occasions-l qu'une fois par an.

--Mon Dieu, oui, ajouta M. de Lasalle; et notre brave cur vient me
demander si je ne pourrais pas expdier  Paris, pour faire venir
quelques sujets de l'Opra; mais puisque vous voil tous ports, ne
pouvez-vous pas satisfaire  son dsir?

--Comment! dit le cur, ces Messieurs sont de l'Opra?

--Certainement, dit M. de Lasalle, et je vous prsente MM. Lays, Chron
et Rousseau, trois de nos clbrits.

--Oh! je connais trs-bien ces Messieurs, dit le cur, j'en ai
trs-souvent entendu parler.

--Et o donc? dit Chron.

--A confesse, repartit le cur. Allons, Messieurs, une bonne action;
difiez aujourd'hui ceux qui, hier peut-tre, risquaient de se damner
pour vous entendre.

--Je ne demande pas mieux, dit Lays, je veux bien chanter, mais je ne
sais rien par coeur.

--Ni moi, dit Chron.

--Ni moi, dit Rousseau.

--Eh bien! reprit Lays, n'avons-nous pas notre affaire sous la main? Que
Gossec nous compose quelque chose, et nous le chanterons tous trois.

--Composer quoi? dit Gossec en une heure, sans accompagnements!

--Ah! monsieur Gossec, dit le cur, vous avez fait de si grandes et de
si belles choses! il ne doit pas vous tre difficile de faire une bonne
action, et c'est ce que je rclame de vous.

--Allons, dit Gossec, donnez-moi une feuille de papier rgl, et
laissez-moi seul un quart d'heure.

--Bravo! s'crie Lays; pendant ce temps-l, nous allons djeuner pour
prendre des forces et nous mettre en voix. Vous, cur, allez annoncer
qu'il n'y a rien de chang, si ce n'est le nom des excutants, et qu'au
lieu des chanteurs de Notre-Dame, vous aurez les acteurs de l'Opra. Si
le diable y gagne quelque chose, votre qute n'y perdra rien.

Le cur se retire enchant; nos trois amis djeunent, Gossec crit de
verve son _O Salutaris_. Les trois chanteurs le rptent la bouche
pleine; puis, quelques instants aprs, le chantent  l'glise de
Chenevires, en excitant l'admiration de tout l'auditoire. L'anecdote se
rpand, et il faut que, le dimanche suivant, le morceau soit excut par
les mmes chanteurs au concert spirituel. Son succs est immense, et cet
_O Salutaris_ improvis est rest un chef-d'oeuvre.

En 1784, Gossec sentit la ncessit pour le thtre de fonder une cole
o pussent se former les sujets qu'on avait tant de peine  trouver, 
une poque o il n'y avait aucun enseignement public organis pour la
musique. Il conut le plan d'une cole de chant: le baron de Breteuil
non-seulement s'associa  son ide, mais encore lui fournit les moyens
de l'excuter. Cette cole renfermait le germe de ce que devait tre
plus tard le Conservatoire, et n'et sans doute pas manqu de prendre un
grand dveloppement si les graves vnements de 1789 n'taient venus
interrompre tous les travaux, et n'eussent forc les auteurs  renoncer
 leur entreprise. Gossec avait cinquante-six ans lorsqu'clata la
Rvolution. Un homme de moins d'nergie aurait pu se laisser dcourager
en voyant sa carrire brise, ses habitudes interrompues, tout son
entourage dispers. Gossec, dont l'esprit tait aussi vif et aussi jeune
que s'il et eu trente ans de moins, avait adopt avec ferveur les
principes libraux de 89; ce qui, du reste, tait l'opinion de l'immense
majorit; il n'y eut que les excs mme de cette rvolution qui purent
la faire har par ceux qui l'avaient accueillie avec le plus de
transport.

Gossec se trouva associ  toutes les ftes nationales de l'poque; il
composa une quantit innombrable de chants patriotiques. J'ai dj
racont comment il composa l'_Hymne  l'Etre suprme_; on lui dut encore
la musique compose pour les apothoses de Voltaire et de J.-J.
Rousseau, et la marche funbre pour les obsques de Mirabeau. C'est la
premire fois qu'on employa le tam-tam, dont un seul existait alors en
France et peut-tre en Europe. On ne peut exprimer l'effet que produisit
l'introduction de cet instrument, dont on n'avait pu se faire aucune
ide. Chaque fois que, pendant la marche qu'excutaient les instruments
 vent, venaient  tinter les sons lugubres et prolongs du funbre
tam-tam, c'taient, de la part des auditeurs qui se pressaient sur les
pas du cortge, des cris de terreur et d'effroi. Cette marche funbre
fut encore excute sous l'Empire aux obsques du duc de Montebello.
Gossec crivit aussi pendant la Rvolution deux pices de circonstance
pour l'Opra: _le Camp de Grandpr_ et _le Sige de Toulon_. Il avait
t nomm directeur, conjointement avec Sarrette, de l'cole municipale
de musique qui prcda la fondation du Conservatoire. Mais  peine
fut-il cr, que Gossec en fut nomm un des cinq inspecteurs, et tout
son temps et tous ses soins furent consacrs  la prosprit du nouvel
tablissement.

Jusqu' cette poque, l'tude de la composition avait t d'autant plus
dfectueuse, que la thorie n'en avait jamais t explique d'une
manire nette et prcise. Les Allemands et les Italiens avaient un
systme d'harmonie rgulier, mais qui n'tait formul dans aucune
mthode, ni dans aucun ouvrage spcial; les lments en taient pars
dans divers auteurs, et l'cole tait en quelque sorte de tradition. En
France, c'tait bien pis, la thorie tait fausse: elle tait base sur
le systme ingnieux, mais erron, de Rameau, celui de la basse
fondamentale. Les musiciens l'avaient gnralement adopte et les
erreurs s'en propageaient depuis plus de quarante ans sans qu'aucun de
ceux qui la reconnaissaient songeassent  les redresser. L'enseignement
de la composition avait donc lieu au Conservatoire d'aprs les principes
entirement opposs: ainsi Cherubini et Langl enseignaient d'aprs la
mthode italienne, tandis que Mhul et Eler avaient adopt les principes
de l'cole allemande, et, de leur ct, Gossec et Lesueur professaient
dans les errements de la mthode franaise.

Sarrette, directeur du Conservatoire, n'tait pas musicien; mais il
tait excellent logicien, ce qui valait excessivement mieux dans le cas
dont il s'agissait. Il comprit qu'il ne pouvait y avoir d'enseignement,
s'il n'y avait unit dans l'adoption d'un corps de doctrine. Mais qui se
chargerait de le formuler? Gossec avait eu pour lve un jeune musicien
d'un esprit fin, rflchi et un peu froid, mais rempli de sagacit et de
nettet; ce jeune homme, aprs avoir appris de son matre une thorie,
dont il fut loin d'tre satisfait, avait voulu tudier le systme
allemand et le systme italien: il rsolut de coordonner les principes
des trois coles dans un ouvrage qui en runt tous les bons lments,
et il parvint  composer un trait d'harmonie qui, en admettant la
thorie des accords, non plus d'aprs leur origine algbrique, ainsi que
l'avait fait Rameau, mais d'aprs leur essence rationnelle et musicale,
parvenait  concilier les ides les plus opposes en dmontrant de la
manire la plus claire et la plus facile  comprendre les principes d'un
art dont la connaissance avait jusque l paru d'autant plus difficile,
que ceux qui taient chargs de l'enseigner se trouvaient dans
l'impossibilit d'en expliquer les lments.

Sarrette avait, ainsi que je l'ai dit, convoqu une espce de congrs de
compositeurs et de thoriciens. Depuis six mois, on s'assemblait; on
discutait toujours, on disputait quelquefois; mais rien n'avanait, et
peut-tre aurait-il fallu dsesprer de la solution de cette question
capitale, lorsque le jeune homme dont j'ai parl fut trouver Sarrette et
lui prsenta son ouvrage. Sarrette connaissait dj Catel, car c'tait
lui, par quelques compositions estimes, mais il ne pouvait l'apprcier
comme thoricien; il l'invita  venir soumettre sa mthode  cette
assemble de compositeurs qui ne pouvaient s'entendre. Ces messieurs
taient partags en trois camps bien distincts. Cherubini et Langl
reprsentaient l'cole italienne; l'cole allemande offrait comme
combattants, Mhul, Rigel pre, Martini et Eler, tandis que l'cole
franaise avait pour champions Gossec, Lesueur, Rey et Rodolphe. Catel
se prsenta modestement devant cet aropage pour lui soumettre son
travail. Il en fit prcder la lecture d'une allocution o il faisait
preuve d'esprit et de modestie, en affirmant que, loin de vouloir
renverser ou lever une cole plus qu'une autre, il n'avait eu pour but
que de profiter des excellents principes qu'il avait dcouverts dans
chacune d'elles et de les runir en un seul faisceau. Cet exorde avait
favorablement dispos l'auditoire. La lecture de l'ouvrage acheva
l'oeuvre si bien commence. A peine la thorie, dduite dans les
premires pages, fut-elle explique, que les bravos et les trs-bien!
interrompaient  chaque instant le lecteur de la part des Allemands et
des Italiens. Cependant les Franais ne disaient mot. Quand la lecture
fut termine, les Italiens et les Allemands se levrent et dirent: Voil
ce que nous pensions, ce que nous voulions et que nous ne pouvions
formuler: toute notre doctrine est l, c'est celle de la raison et de la
vrit. Et vous, messieurs? dit Catel enchant, en se tournant vers les
partisans de l'cole franaise. Mon enfant, lui dit Gossec en lui
tendant les bras, voil plus de quarante ans que je marche dans les
tnbres; tu viens d'ouvrir mes yeux  la lumire. Viens embrasser ton
matre, qui dsormais va se faire ton lve. Catel se jeta au cou de
l'excellent vieillard. La cause tait gagne. Ainsi qu'il l'avait
promis, Gossec tudia la mthode de son lve et la fit servir de base 
son enseignement.

Ds l'origine de l'Institut, il en avait t nomm membre, et dcor de
la Lgion-d'Honneur presque  la fondation de cet ordre. Sa glorieuse
vieillesse fut consacre  l'enseignement, et, outre Catel, on doit
citer parmi ses principaux lves, Dourlen, Gosse et Panseron. En 1814,
 la Restauration, le Conservatoire fut momentanment supprim, et son
fondateur, Sarrette, condamn  la retraite. Quand on rouvrit le
Conservatoire sous un autre titre et avec une nouvelle organisation,
Gossec ne voulut pas reprendre ses fonctions, moins peut-tre  cause de
son grand ge, que dans le dsir de partager volontairement la disgrce
de son vieil ami Sarrette, son compagnon de gloire et d'affection.
Gossec avait alors quatre-vingt-un ans, l'heure du repos devait avoir
sonn pour lui; mais il conserva tout son amour pour l'art musical, et
ne cessa de s'y intresser. Il suivait avec assiduit les sances de
l'Institut, et y lut encore quelques rapports remarquables. Il demeurait
place des Italiens, et, chaque soir, sa bonne (depuis bien longtemps il
tait devenu veuf, et n'avait d'autre compagnie que sa conductrice), sa
bonne, dis-je, le conduisait au thtre Feydeau, o il allait occuper la
dernire place du balcon,  gauche du spectateur. Les habitus lui
conservaient religieusement sa place, qu'on ne louait jamais. Si, par
hasard, elle tait occupe par un tranger ou un provincial ignorant de
ses habitudes, il le touchait lgrement du bout de sa canne: Otez-vous
de l, disait-il, je suis Gossec, et c'est ma place. Il n'y a pas un
seul exemple de rsistance devant ce nom clbre; tous s'inclinaient
devant cette double royaut de l'ge et du talent.

Pourtant, petit  petit, ses facults s'affaiblissaient; en 1823, son
esprit, autrefois si vif et si pntrant, tait tellement baiss, qu'il
reconnaissait  peine ses plus anciens et ses meilleurs amis. Sarrette
veillait toujours sur lui; il pensa que le sjour de la campagne ne
pourrait que lui tre favorable; la vie intellectuelle tait teinte
chez lui, Paris ne pouvait lui offrir ni plaisir ni attraits. Il n'avait
point de famille, on le confia entirement  la bonne qui tait
accoutume de le servir depuis de longues annes: cette femme tait
marie, et son mari et elle se retirrent  Passy avec le pauvre
vieillard; toute sa fortune consistait en sa retraite du Conservatoire,
son traitement de l'Institut et celui de la Lgion-d'Honneur. Toutes ses
ressources mouraient avec lui; il tait donc de l'intrt de ses
serviteurs de prolonger une existence  laquelle ils devraient un
bien-tre inespr, car tout le revenu de Gossec leur tait abandonn,
et ses besoins n'exigeaient gure que les dpenses de la moiti de la
somme annuelle. Ses derniers jours furent donc heureux et tranquilles,
si l'on peut dire que le bonheur existe encore avec cette vie presque
vgtative. Il avait conserv beaucoup de force physique et faisait
d'assez longues promenades dans le bois de Boulogne. Quand il arrivait
au Ranelagh:

--Ah! ah! disait-il en apercevant le btiment, voil l'Opra-Comique,
n'est-ce pas?

Sa conductrice se gardait de le contrarier, et disait comme lui.

--Eh bien! entrons-y!

--Non pas, rpliquait-elle; vous oubliez que c'est aujourd'hui Pques,
et que l'on ne joue pas; nous reviendrons demain. Le lendemain on lui
disait que c'tait Nol ou toute autre fte, et chaque jour il se
retirait en se faisant une joie du plaisir qu'il goterait le lendemain.
C'est ainsi qu'il vcut d'illusions jusqu' son dernier jour. N'avais-je
pas raison de dire qu'il fut heureux jusqu' la fin? Il s'teignit au
commencement de 1829; il avait atteint sa quatre-vingt-seizime anne.

La carrire de Gossec offre une particularit bien remarquable dans
l'histoire de l'art. Le hasard voulut qu'il prcdt toujours dans la
carrire quelque homme de gnie qui venait s'emparer de la place qu'il
avait conquise, sans que ses travaux,  lui Gossec, eussent cependant
ouvert la voie  son successeur. Une fatalit singulire lui suscitait
des rivaux inconnus de tous les coins de l'Europe. Il dbuta par des
symphonies et des quatuors qui devaient au moins lui assurer la
suprmatie dans ce genre de composition et c'est quand sa clbrit
parat le mieux assure qu'apparaissent en France les oeuvres d'Haydn.
Il composa une messe des morts qui passe pour le chef-d'oeuvre de
l'poque; mais elle disparat dans l'oubli ds qu'on connat celle de
Mozart. Grtry et Gluck viennent  point nomm l'arrter dans la
carrire o il les prcde. Il fonde la premire cole de chant qui ait
exist en France;  peine a-t-il commenc son difice, que la Rvolution
vient le renverser et btit sur ses ruines le Conservatoire, dont
l'tablissement a tant d'clat, qu'il fait oublier jusqu' l'existence
de la modeste cole qui l'a prcd. Il ne lui reste plus qu'un titre
incontest, celui de thoricien; et c'est son propre lve qui vient lui
enlever cette dernire couronne. Eh bien! le plus bel loge de Gossec
est donc l'ignorance o il resta constamment de cette espce d'injustice
du sort. Non-seulement il l'ignora, mais on peut dire qu'il la seconda,
par l'appui bienveillant qu'il donna toujours aux rivaux qui devaient le
dtrner: c'est lui qui aida Gluck  accomplir la rvolution qui devait
anantir  jamais le systme musical dans lequel il avait crit ses
ouvrages; il fut le premier  propager et  faire connatre les oeuvres
d'Haydn, qui condamnaient les siennes  un oubli ternel. C'est que
Gossec avait cette qualit si rare chez les artistes, d'aimer l'art pour
lui-mme, en faisant abstraction complte de sa personne et de ses
oeuvres: il tait du petit nombre de ceux qui se rjouissent du succs
d'un autre artiste, de ceux enfin qui ne voient que des confrres et
jamais de rivaux dans leurs mules. Gossec ne fut peut-tre pas un gnie
du premier ordre, mais il eut un immense talent; on le reconnatra sans
peine en rflchissant  l'imperfection de son ducation premire, alors
qu'il n'y avait pas d'enseignement organis pour la musique, et que le
peu de principes qu'on inculquait aux lves reposaient sur des bases si
fausses, qu'il ne fallait pas moins de peine pour les oublier dans la
pratique, qu'il n'avait fallu de temps pour les apprendre dans la
thorie. Les compositions de Gossec purent lutter sans trop de
dsavantage avec les oeuvres jeunes et vivaces de Mhul et de Cherubini:
quelle somme de volont et de talent ne lui avait-il pas fallu dployer
pour arriver  ce rsultat, lui qui n'avait eu aucun modle, puisque,
ces modles, il les avait devancs par ses propres ouvrages!

Aujourd'hui, il ne reste rien pour le public des oeuvres de Gossec, mais
ils vivent tout entier dans l'histoire de l'art o leur auteur doit
occuper une belle place par la multiplicit et la varit de ses
travaux. Ce qui vit encore, c'est le souvenir de sa bont et de son
noble caractre, souvenir qui ne peut s'teindre dans le coeur de ceux
qui l'ont connu. Trop jeune pour avoir pu l'apprcier  l'poque o il
jouissait de toutes ses facults, je ne me souviens que confusment de
ses traits et de sa tournure; mais ce que je me rappelle parfaitement,
c'est le respect dont on l'entourait, la vnration qu'excitaient son
nom et sa personne, et ces souvenirs de mon enfance suffiront peut-tre
pour faire excuser la longueur de ce rcit. Pouvais-je, cependant,
m'tendre moins sur le compte de cet homme clbre, et ngliger les
dtails de la longue et honorable carrire de ce compositeur, qui eut la
chance singulire d'entendre,  Paris, les dernires excutions des
opras de Lully et d'assister aux premiers triomphes de Rossini?




BERTON


I

Rien ne russit comme un opra qui a du succs. Cette phrase pourrait
tre prise pour un aphorisme de M. de la Palisse, si elle n'tait
explique.

Elle veut dire qu'un opra pris dans les mmes conditions de succs
qu'une tragdie, un drame, une comdie ou toute autre oeuvre dramatique
non lyrique, a une dure bien plus grande, parce qu'il possde en
lui-mme des lments, ceux de la musique, qui le font survivre au cours
ordinaire des reprsentations de toute pice nouvelle.

Prenons pour exemple le premier chef-d'oeuvre musical venu, _Montano et
Stphanie_, qui n'a pas t reprsent  Paris depuis vingt-cinq ans
peut-tre. Eh bien! le titre non-seulement en est connu de tous les
amateurs de thtre, mais le succs des morceaux a survcu  la vogue de
la pice. Il n'y a pas d'anne o l'on n'entende dans les concerts, soit
la magnifique ouverture qui sert de dbut  l'ouvrage, soit le bel air
de Stphanie: _Oui c'est demain que l'hymne_, etc.; mais, par la
raison mme de leur immense retentissement, de cette progression de
renomme qui n'a fait que grandir chaque jour leur rputation, on ignore
assez gnralement la manire dont ces ouvrages ont fait leur premire
apparition devant le public, l'accueil qu'ils en ont reu, les
modifications qu'ils ont subies et le jugement qu'ils ont provoqu dans
la presse contemporaine.

Berton, l'auteur de _Montano_, tait un compositeur clbre et un homme
d'un esprit trs-fin et trs-distingu. Comme tous les musiciens qui
atteignent un ge trs-avanc, il avait vu petit  petit disparatre ses
ouvrages du rpertoire. Sa gloire n'tait plus qu'un souvenir, il tait
heureux de ces loges que nous, ses confrres et ses amis, nous donnions
 ses opras, que nous savions par coeur; mais il aurait prfr les
faire entendre  la gnration actuelle qui ne les connat que par
fragments. Berton tait causeur, ce dont tous ses amis taient
enchants, et le plaisir tait grand, lorsque, groups autour du bon
vieillard, nous l'entendions nous raconter les beaux jours de sa
jeunesse, les souvenirs de Gluck, de Sacchini, son matre, de Grtry,
son protecteur, son ami et son mule, ses amours prcoces avec la
clbre cantatrice Maillard, son admission  l'orchestre de l'Opra, 
la cour, au concert spirituel; puis, aprs ces premiers beaux jours, ses
luttes terribles avec la misre: pendant la premire rpublique, qui,
pour n'tre ni dmocratique ni sociale, n'en tait pas plus clmente
pour les artistes; son courage, ses triomphes, enfin toutes les phases
de cette vie qui embrassait trois-quarts de sicle. Nous tions ravis de
cette spirituelle causerie, et n'et t la crainte de fatiguer
l'aimable conteur, nous eussions tout oubli pour l'couter: quand il
nous voyait ainsi sous le charme: Soyez tranquilles, nous disait-il,
rien de ce que je vais vous dire l ne sera perdu. Je m'occupe d'crire
mes mmoires et rien n'y sera oubli.

Ces mmoires ont-ils jamais t complts? Les fragments qui pouvaient
en exister, que sont-ils devenus? Nul ne le sait.

Un de nos amis, l'un des crivains les plus distingus de la presse
musicale, Edouard Monnais, en a eu un chapitre entre les mains, du
vivant de Berton. Ce chapitre tait relatif  _Montano et Stphanie_.
Edouard Monnais s'en est servi pour faire un charmant article, intitul:
_Histoire d'un chef-d'oeuvre_. Cet article fut insr, il y a dix ou
douze ans, dans la _Gazette musicale_: il contenait plusieurs extraits
du chapitre des mmoires de Berton. Cette espce de spcimen donnait
envie de connatre le reste de l'ouvrage.

Il faut malheureusement renoncer  cet espoir; aprs la mort de Berton,
on a vainement cherch dans ses papiers pour trouver ces prcieux
mmoires, que personne n'avait jamais vus, mais que l'auteur citait sans
cesse. Peut-tre n'ont-ils jamais t rdigs, et n'ont-ils exist en
totalit que dans la tte du clbre compositeur. Son imagination
ardente, mme  soixante-quinze ans, lui faisait quelquefois regarder
comme des ralits des projets auxquels il ne cessait de penser, mais
qu'il ne mettait jamais  fin, prcisment parce que cela tait pour lui
d'une excution trop facile.

Je veux aujourd'hui vous raconter cette histoire de _Montano et
Stphanie_, raconte par Berton lui-mme. Mais avant d'en venir au
chef-d'oeuvre, il sera peut-tre bon d'en faire connatre l'auteur par
quelques aperus biographiques que je promets de faire aussi courts que
je pourrai.

Berton appartenait  une famille de musiciens dont le nom n'avait pas
t sans clat. Son pre, Montan Berton, tait un compositeur de mrite.
Il avait d'abord dbut  l'Opra comme basse-taille en 1744; mais il
renona, au bout de peu d'annes,  la profession de chanteur; il se
fixa  Bordeaux, o il tait  la fois chef d'orchestre du grand
thtre, organiste dans deux glises et directeur du concert. C'est dans
cette priode de sa carrire qu'il dbuta comme compositeur, en crivant
pour le thtre de cette ville, o, de tout temps, la danse a t en
grande vogue, des airs de ballet qui furent trs-apprcis. La place de
second chef d'orchestre tant devenue vacante  l'Opra de Paris en
1755, Berton l'emporta au concours; quelques annes aprs, il devint
titulaire, puis directeur de ce spectacle, et c'est sous son
administration que Gluck et Piccini vinrent donner leurs chefs-d'oeuvre
et oprer la grande rvolution musicale qui changea tout le systme
lyrique en France.

Berton fut un chef d'orchestre minent, et cette qualit tait encore
plus prcieuse qu'aujourd'hui  une poque o la plupart des
symphonistes n'avaient qu'un mrite trs-contestable. Il fut le
premier, dit M. Ftis dans son excellente biographie, qui donna
l'impulsion vers un meilleur systme d'excution, et son talent fut d'un
grand secours au gnie de Gluck, pour oprer dans l'orchestre des
rformes devenues indispensables.

Berton pre se distingua aussi comme compositeur; ses ouvrages, ayant
prcd l'apparition des ouvrages de Gluck, n'ont eu qu'une courte
dure. Mais en sa qualit de directeur de l'Opra, il aida de son talent
les auteurs qui travaillaient pour son thtre; c'est ainsi qu'il
composa tous les divertissements du petit opra de _Cythre assige_,
de Gluck; qu'il ajouta des morceaux  l'opra de _Castor et Pollux_, de
Rameau, entre autres la fameuse chacone, connue sous le nom de _Chacone
de Berton_.

En 1780, on fit une reprise de _Castor et Pollux_, rorchestr par
Francoeur. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est avis de
rajeunir par l'instrumentation des ouvrages dont les formes ont vieilli.
On ne jouait plus d'ouvrages de l'ancien rpertoire franais, la
tradition s'en perdait chaque jour, et, tout directeur qu'il tait,
Berton crut devoir lui-mme conduire l'orchestre. Il le fit avec tant de
soin et d'ardeur, qu'il rentra chez lui, puis de fatigue. Une fivre
inflammatoire se dclara: il y succomba le septime jour.

Berton pre avait de belles pensions, comme ancien chef d'orchestre,
comme directeur en exercice, comme chef d'orchestre de la chapelle du
roi et comme violoncelle de la chambre. Mais toutes ces pensions
s'teignaient avec lui, et il laissait une veuve et un fils g de
treize ans.

Ce fils tait notre Berton, l'auteur de _Montano et Stphanie_. Il
parat qu' cet ge et malgr un nez monstrueux, nez qui aurait t
disproportionn chez un homme de sept pieds, tandis que celui qui en
tait orn en avait  peine cinq; malgr, dis-je, cette superftation
nasale, le jeune Berton tait un charmant enfant. Sa position et celle
de sa mre intressrent en leur faveur: la veuve obtint une pension de
3,000 fr. et le fils une de 1,500. De plus, il fut admis sur-le-champ
comme surnumraire parmi les violons de l'orchestre. Ce ne fut qu'un an
aprs qu'il fut reu comme titulaire.

Dans la dynastie des Berton, on naissait musicien. Le jeune Berton
n'avait pas  apprendre la musique, il n'avait qu' se souvenir. A six
ans, il lisait toute musique  livre ouvert. Son pre cependant ne
s'occupait gure de l'ducation musicale de son fils, persuad que cela
devait venir tout seul. Effectivement, le petit Henri avait trouv un
violon et il en avait jou; il avait vu un clavecin, il avait pos les
mains sur le clavier, et des accords s'taient soudainement enchans
sous ses doigts. Mais ces accords avaient une succession, une varit
dont le secret restait un mystre impntrable pour le jeune musicien.
Il alla trouver un des collgues de son pre, Rey, alors chef
d'orchestre de l'Opra; Rey lui montra tout ce qu'il savait, et ce
n'tait pas long, c'tait le systme d'harmonie d'aprs le principe de
la basse fondamentale de Rameau, le seul alors connu en France.

Voil toutes les tudes scientifiques que fit Berton. Malheureusement,
et malgr son admirable instinct musical, l'insuffisance de ses tudes
premires s'est fait sentir dans tous ses ouvrages, et les meilleurs,
s'ils peuvent tre offerts comme des modles de conception et
d'imagination, sont dpars par des ngligences qu'on ne peut expliquer
qu'en se rappelant les faits qui prcdent.

Pendant tout le temps qu'il fut attach  l'orchestre de l'Opra, Berton
fit sa vritable ducation musicale, non par des travaux dont il n'avait
pas l'ide, mais par l'tude et l'audition des oeuvres dont il tait un
des interprtes.

Rey tait loin d'avoir devin le germe de talent qu'on n'aurait
cependant pas d mconnatre chez le jeune lve, et Berton, dcourag,
serait peut-tre rest toute sa vie un mdiocre violon d'orchestre, si
le meilleur de tous les matres n'tait venu lui indiquer la voie qu'il
devait suivre si glorieusement.

Berton avait quinze ans: relgu dans son petit coin d'orchestre, il ne
s'occupait gure de ce qui se passait sur le thtre; il se contentait
d'couter, il ne regardait jamais.

Un jour, on jouait _le Devin du Village_; l'ouverture tait termine, et
l'on venait de finir la ritournelle du premier air; une voix suave,
pleine et sonore, fit entendre les premires mesures sous lesquelles
sont places les paroles: _J'ai perdu tout ce que j'aime_. Cet air,
Berton l'avait entendu cent fois, il lui sembla qu'on le lui chantait
pour la premire. Jusqu' ce jour, les sons n'avaient t que jusqu'
son oreille; c'en tait fait, ceux-l avaient t jusqu' son coeur.

Lorsque l'air fut termin, un musicien se tenait debout au milieu de
l'orchestre, et malgr les signes d'impatience du chef, ne bougeait non
plus qu'un terme, les yeux fixs sur une grande et belle fille que l'on
couvrait d'applaudissements auxquels elle rpondait par le plus gracieux
sourire, montrant autant de grce et d'aisance dans son maintien qu'elle
avait dploy de charme dans son chant. Le musicien indocile  la
discipline de l'orchestre, c'tait Henri Berton; anim d'un sentiment
inconnu, de nouvelles sensations se rvlaient  lui. Jusque l, il
n'avait aim que la musique; ds ce moment, il l'aimait encore, que
dis-je? il l'aimait encore plus; mais une seule musique le touchait, le
faisait trembler et frissonner, c'tait celle chante par la belle jeune
fille dont il ne pouvait dtourner les yeux. Le reste de l'opra, les
autres airs, tout lui semblait vague et confus.

A peine _le Devin du Village_ fut-il termin, qu'il courut sur le
thtre pour voir de prs _la Colette_ qu'il avait tant admire de sa
place: elle tait dj remonte dans sa loge. Mais qui tait-elle? Il
s'informe, il demande. Comment ne la connaissez-vous pas? lui rpond-on,
c'est la petite Maillard, cette petite fille de l'cole de danse qui a
eu tant de succs il y a quatre ans  l'Opra-Comique du bois de
Boulogne. Votre pre l'a entendue chanter par hasard, il y a deux ans,
peu de jours avant sa mort; il lui a fait quitter la danse et l'a fait
entrer  l'cole de chant de l'Opra; il a parbleu bien fait, car ce
sera un jour le plus grand talent lyrique que nous ayons jamais
possd.--Quel bonheur! cette rponse ouvrait la voie au jeune amoureux;
il connaissait dj celle qu'il aimait, ou du moins il ne serait pas
tout  fait inconnu pour elle; il oserait se prsenter.

Effectivement, il se rendit sur-le-champ  la loge de la dbutante. Le
succs fait natre les adorateurs, et la loge tait dj encombre de
brillants seigneurs qui venaient papillonner autour de la nouvelle
desse. Berton put se glisser inaperu au milieu de cette foule dore.
Nul ne fit attention  lui. Plac dans le fond de la loge, il pouvait
contempler tout  son aise, dans la glace devant laquelle elle se
dcoiffait en lui tournant le dos, celle qui venait de lui procurer une
si vive motion. Il n'entendait pas un mot de ce qui se disait, ne
voyait rien de ce qui se passait autour de lui et serait rest longtemps
absorb dans cette contemplation admirative, si un nouveau personnage
n'tait venu mettre fin  cette scne muette.

Rey, le chef d'orchestre, venait d'entrer dans la loge, et perant, sans
faon, le groupe de jeunes seigneurs qui entourait la toilette de
mademoiselle Maillard, il tait all droit  elle, et, la saisissant
dans ses bras, il l'embrassa tendrement.

--Bien! trs-bien! ma chre enfant, lui dit-il; voil un dbut tel que
nous en avons vu bien peu  l'Opra. Laissez-moi vous fliciter pour
vous d'abord et pour la mmoire de mon pauvre et excellent ami Berton,
dont votre succs est l'ouvrage, et qui vous a lgue  nous comme une
dernire preuve de son tact exquis et de son apprciation si vraie du
beau et du noble dans les arts.

--Oh! merci, merci, rpondit mademoiselle Maillard avec sa voix
enchanteresse; vous me rappelez ce que l'enivrement du succs allait
peut-tre me faire oublier. Oui, c'est  Berton que je dois tout, mais,
hlas! il ne pourra pas jouir de son ouvrage, et jamais il ne saura
toute ma reconnaissance.

En ce moment, un bruit sourd se fait entendre dans un coin de la loge.
Chacun se retourne vers l'endroit d'o le bruit est venu, et l'on
aperoit, gisant  terre, un pauvre jeune homme  la figure ple et
dcompose.

--Mais, s'crie Rey, c'est le petit Berton; il tait donc ici? Comment
se fait-il? Oh! mon Dieu! c'est ce que nous avons dit de son pre qui
l'aura mu si fortement. Vite, courons chercher un mdecin.

En un clin d'oeil la loge fut vide, il n'y restait que mademoiselle
Maillard, soutenant entre ses bras le pauvre enfant qui n'avait pu
rsister  tant d'motions. Mademoiselle Maillard retrouvait dans ses
traits enfantins ceux de son bienfaiteur, de celui dont tout  l'heure
elle bnissait la mmoire, et ses yeux taient mouills de douces
larmes, quand le pauvre Henri rouvrit les siens.

En se voyant seul avec mademoiselle Maillard, en rencontrant son regard
doucement attach sur le sien, en se trouvant presque entour de ses
bras, il se crut le jouet d'un songe et ne put lui dire que ces mots qui
taient toute sa vie:

--Oh! mon Dieu, que je vous aime!

--Mais il a le dlire, s'cria mademoiselle Maillard effraye et n'osant
pourtant le quitter, et le mdecin qui n'arrive pas!

--Non, mademoiselle, lui rpondit tranquillement Berton, je ne suis pas
fou et je n'ai pas le dlire. Tout  l'heure, j'tais l dans votre loge
 vous admirer sans tre vu, et il est probable que vous ne vous seriez
pas aperue de ma prsence; mais vous avez prononc le nom de mon pre,
pauvre pre que j'aimais tant! alors j'ai cru le voir paratre au milieu
de nous, et puis je ne sais plus ce qui s'est pass; mais je l'ai vu l,
entre nous deux, il semblait nous rapprocher en se tenant au milieu de
nous deux, et puis tout a disparu, je me suis rveill, je vous ai vue
prs de moi, vos yeux dans les miens, et je n'ai pu m'empcher de vous
dire ce que j'ai ressenti ds que je vous ai vue: Mon Dieu, que je vous
aime!

Si Berton avait quinze ans, mademoiselle Maillard en avait seize, et
tout ce qu'avait d'inintelligible la tirade qu'il venait de lui dbiter,
elle le comprit parfaitement.

Quand le mdecin arriva, il trouva le pouls du jeune homme fort agit;
mais il ne remarqua aucun symptme alarmant. Il est probable que le
pouls de mademoiselle Maillard ne lui et pas paru plus tranquille s'il
l'et consult; mais tel n'tait pas le but de sa visite. Rey voulait
reconduire Henri Berton chez lui; mais le jeune homme dclara qu'il se
trouvait on ne peut mieux, et que, loin de vouloir tre reconduit, il
allait offrir son bras  mademoiselle Maillard, qui ne put refuser, et,
 dater de ce jour-l, elle eut chaque soir le mme cavalier pour
retourner chez elle.

Le rcit de cette passion si imprvue, si romanesque, paratra sans
doute ridicule  quelques lecteurs. Que ceux-l oublient qu'ils ont
quarante ans, qu'ils tchent de se rappeler qu'ils en ont eu quinze, et
peut-tre ce qu'ils auront pris pour une folie ne leur paratra plus
qu'un souvenir.


II

Les amours de Berton et de mademoiselle Maillard eurent une grande
influence sur la destine du clbre musicien. Pendant deux ans, elles
l'absorbrent entirement; il se contenta d'tre heureux, jouissant des
succs de celle qu'il aimait, voyant avec joie crotre son talent et sa
rputation, mais ne pensant nullement que, dans un mnage d'artiste, il
aurait au moins fallu qu'il apportt son contingent de gloire et de
renomme.

En 1782, un fils naquit de cette union. Ce fut ce pauvre Franois Berton
que nous avons tous connu, chanteur et compositeur agrable, et qui fut
enlev par le cholra en 1832.

Berton se trouvait,  dix-sept ans, pre d'un fils qu'il avait reconnu,
amant avou d'une des plus grandes illustrations thtrales de l'poque,
et n'ayant d'autre titre et d'autre avenir que sa place de deuxime
violon  l'Opra. Il comprit alors toute la folie qu'il y aurait 
persvrer dans la voie qu'il avait suivie jusque l. Il se mit 
travailler srieusement, seul, sans matres, mais avec l'instinct de sa
valeur et la force de sa volont.

Il se procura le livret d'un opra intitul _la Dame invisible_ et se
mit bravement  l'ouvrage. Mais  peine sa partition fut-elle termine,
qu'un doute se prsenta  son esprit. Ce talent dont il se croyait le
germe, le possdait-il effectivement? Ces ides, qu'il croyait sentir
bouillonner dans sa tte, taient-elles les siennes? Savait-il les
formuler? Et ce qu'il croyait tre bien, ne lui paraissait-il pas ainsi,
par suite d'une illusion de son amour-propre?

Doute honorable, que ne connaissent jamais les esprits mdiocres et dont
se sentent atteintes les intelligences d'lite. Aussi voit-on celles-l
plus sensibles que qui que ce soit  l'insuccs; car cet insuccs, ils
croient les premiers l'avoir mrit, et il leur faut les suffrages du
public pour les rassurer sur leur propre valeur.

Naturellement ce fut l'amie de Berton qui la premire fut la confidente
de ses craintes; elle se chargea de les dissiper, non par son propre
tmoignage, il et paru empreint de partialit. Elle confia la partition
manuscrite du jeune musicien  un juge comptent, dont l'approbation ou
le blme pouvait dcider du sort de l'auteur de l'ouvrage.

Sacchini, c'est  lui qu'elle s'adressa, comprit ce que Rey n'avait pu
ni d comprendre. Non-seulement il vit que le jeune Berton aurait du
talent, mais il devina que ce serait un talent d'inspiration et de
nature auquel les recherches de l'art devaient tre interdites, sous
peine d'touffer d'heureuses qualits par des tudes arides. Il voulut
que Berton vnt travailler chaque jour sous ses yeux, et ne le fit
exercer que dans le style idal.

Berton m'a racont souvent que l'unique proccupation de Sacchini tait
de lui donner l'unit du style, si difficile  trouver pour les jeunes
compositeurs. Leur imagination trop ardente leur fait adopter des ides
qui n'ont souvent aucune corrlation; aussi Sacchini arrtait souvent
Berton au milieu d'un air qu'il lui faisait entendre.

--Est-ce que ce n'est pas bien? disait l'lve dcontenanc.

--Ah! rpondait le matre, avec son baragouin franais-italien, tes
ides sont touzours bien quand elles vont toutes seules; la premire
phrase, elle est bien zolie, la seconde aussi, mais elle n'est pas de la
famille, et ze veux que tou en serces oune autre qui soit pio proce
parente.

Et Berton recommenait docilement.

C'est sous la direction de Sacchini qu'il crivit les premiers oratorios
qu'il fit excuter au concert spirituel et qui commencrent sa
rputation. Enfin, en 1787, il fit reprsenter un opra-comique intitul
les _Promesses de mariage_, et, dans la mme anne, _la Dame invisible_
dont il est probable qu'il avait refait la musique. Ces deux ouvrages
furent suivis de plusieurs autres de mdiocre importance et dont les
titres seuls sont rests.

La Rvolution clata sur ces entrefaites, et, comme toutes les mes
gnreuses, Berton en adopta les principes avec ardeur. Elle lui inspira
un chef-d'oeuvre, les _Rigueurs du Clotre_, paroles de Five. Ce fut
le premier ouvrage o Berton signala toute son individualit: les opras
de Mhul et de Cherubini avaient ouvert une voie nouvelle  l'art.
Berton ne pouvait lutter avec ces deux grands matres, ni pour la
puret, ni pour l'lvation du style, mais il avait des qualits
dramatiques qui compensaient largement celles dont l'avait priv le
dfaut d'tudes; le sentiment excellent de la scne qu'il possdait au
suprme degr, lui faisait atteindre, du premier coup, le but qui tait
quelquefois dpass par ses illustres rivaux.

Cependant la Rvolution, dont l'aurore avait t salue par l'expression
de tant de voeux et de si belles esprances, avait pris une tournure
menaante pour tous les intrts. La position de Berton tait bien
change depuis dix ans.

Si belles que soient les premires amours, elles n'ont jamais que la
dure de tout ce qui enivre et parfume la vie. Elles s'vaporent et
s'envolent avec les illusions de la jeunesse pour faire place aux
ralits de l'ge mr. Berton avait t fou de mademoiselle Maillard
enfant. Berton tait devenu un homme, mademoiselle Maillard avait cess
d'tre une jeune fille aux rves dors, et chacun avait suivi sa voie.
Mademoiselle Maillard, aprs la retraite de madame Saint-Huberti, tait
devenue souveraine de l'empire lyrique. Berton ayant embrass avec
succs une carrire srieuse et honorable, avait suivi les consquences
de sa nouvelle position, il s'tait mari: son excellente femme avait
voulu que le fils de son mari devnt le sien; mais ce fils eut bientt
un frre et une soeur, et c'est  peine si les ressources du chef de
cette nombreuse famille suffisaient pour la faire exister, lorsqu'arriva
cette fatale priode de nos troubles rvolutionnaires, qu'on ne peut
stigmatiser qu'en l'appelant du nom infme que l'histoire lui a imprim
au front, le rgne de la Terreur.

Les efforts de Berton furent inous  cette cruelle poque pour braver
les obstacles de toutes sortes qui s'opposaient  ce qu'il pt
honorablement exister et faire exister les siens. Pour cela, il n'avait
qu'une ressource, l'exercice de son art, et qu'tait l'art alors
considr comme industrie? Outre l'Opra, deux thtres lyriques
existaient  la vrit; mais l'activit fivreuse qui rgnait dans tous
les esprits s'tait communique au public des thtres: les succs se
dvoraient en quelques jours, et la rtribution des auteurs n'tant
base que sur le nombre des reprsentations, on comprend que les plus
fconds eux-mmes trouvaient  peine des ressources suffisantes dans le
prix de leurs travaux. Bientt les auteurs se lassrent de produire
infructueusement; les crits priodiques, les brochures, les vaudevilles
improviss en quelques heures et auxquels la circonstance pouvait donner
un succs de quelques jours, taient bien prfrables pour les gens de
lettres  la composition des pomes d'opras, longs  mettre en musique,
plus longs encore  monter, et dont le produit tait d'ailleurs partag
par moiti avec le musicien.

Berton se voyait donc, faute de pome, dans l'impossibilit de se livrer
au travail. Il ne perdit pas courage et rsolut de se faire une
pice.--Son ducation littraire, il faut le dire, avait t encore
moins soigne que son ducation musicale. Il n'avait aucune teinture des
langues anciennes et modernes, et vivait en assez douteuse intelligence
avec la grammaire; mais il avait de l'esprit, de la verve, de
l'imagination, versifiait facilement, et d'ailleurs le style est un luxe
dont se passent si facilement les pomes d'opra-comique, que ces
diverses considrations ne durent pas l'arrter un instant. En moins de
quinze jours, il crivit la pice et la partition de _Ponce de Lon_,
opra en trois actes, qui, un mois aprs, fut reprsent avec le plus
grand succs (1794).--J'ai lu cet ouvrage, il n'est pas bon, tant s'en
faut; mais il est extrmement gai, et devait tre amusant  la
reprsentation, et sous ces deux rapports, au moins, il est suprieur 
beaucoup d'ouvrages d'auteurs de profession.

L'anne suivante, les temps taient devenus meilleurs; les
ractionnaires (qu'on n'avait pas encore invent d'appeler des racs)
avaient eu le dessus sur les terroristes, et la Convention venait de
dcrter l'tablissement du Conservatoire. Berton fut appel, ds la
fondation,  y professer l'harmonie, et les appointements de 2,400 fr.
qu'on lui alloua, lui fit croire un instant qu'il allait chapper  la
misre qui ne cessait de le menacer. Je dis: lui firent croire, car
ses appointements taient pays en assignats, et leur dprciation
augmentant sans cesse, tandis que le chiffre de la somme alloue restait
le mme, ce ne fut bientt qu'un leurre jet aux plus justes exigences.
On verra tout  l'heure  quel taux tait descendu le papier-monnaie.
Berton ne donna que deux ouvrages sans importance pendant les annes
1795, 1796 et 1798.

C'est en 1799 que Berton composa et fit jouer _Montano et Stphanie_.
Les documents que je vais donner sur cet ouvrage manent d'une source
certaine, car presque tous sont emprunts au chapitre des Mmoires de
Berton, dont j'ai dj parl, et auquel j'emprunterai plus d'une
citation.

Dejaure avait lu, vers la fin de 1798, son pome de _Montano_ aux
comdiens socitaires du thtre Favart. La pice fut reue avec
acclamation. Le nom de Dejaure est  peu prs inconnu aujourd'hui; mais
il tait  cette poque en assez bonne odeur auprs des socitaires de
l'Opra-Comique, et cette bonne opinion tait justifie par plus d'un
succs que Dejaure leur avait procur, tels que le _Nouveau d'Assas_,
musique de Berton; _Lodoska_, musique de Kreutzer; _Imogne_, aussi de
Kreutzer; les _Quiproquos espagnols_, musique de Devienne, et la _Dot de
Suzette_, qui avait t l'opra de dbut de Boeldieu. On demande au
pote  qui il destinait sa pice, et il rpondit firement: A Grtry.
Les comdiens furent enchants de ce choix et ne doutrent pas que le
compositeur ne ft d'accord avec le pote. Malheureusement il n'en tait
rien, et Grtry ne voulut pas se charger de l'ouvrage, non qu'il ne le
trouvt trs-musical, mais il s'excusa sur son ge, sa mauvaise sant et
autres prtextes qu'on est toujours forc d'accepter.

Grtry n'avait que cinquante-huit ans, mais il tait  la fin de sa
carrire de compositeur: la Rvolution avait renvers sa vie, et, qui
pis est, avait presque dtruit sa rputation, en ce sens qu'elle en
avait consacr de nouvelles. Les ouvrages de Cherubini et de Mhul, en
obtenant de grands succs, avaient appris  Grtry qu'on pouvait aussi
russir avec des combinaisons d'harmonie et en ne se contentant pas
d'exposer des mlodies qui, toutes belles qu'elles taient, commenaient
 paratre un peu nues. Le got du public avait aussi chang; habitu 
des motions plus fortes, il ne serait revenu que difficilement  la
manire simple et naturelle de Grtry. Celui-ci avait bien essay
d'imiter les novateurs, mais les essais qu'il avait tents, dans
_Guillaume Tell_, _Pierre le Grand_ et _Lisbeth_, lui avaient prouv
qu'il risquait de perdre ses belles qualits, sans avoir grande chance
d'en acqurir de nouvelles. Il y avait donc, sinon dfiance de lui-mme,
au moins acte de prudence  refuser d'entreprendre la musique d'un
ouvrage aussi important que _Montano_.

Mais Grtry rendit au moins  Dejaure le service de lui indiquer un
musicien digne d'une tche aussi lourde, et il lui dsigna Berton. Il
vous faut, lui dit-il, un musicien qui soit encore dans l'ge des
passions et qui nanmoins ait fait ses preuves au thtre. Celui qui
runit toutes ces conditions, c'est le petit Berton. Croyez-moi,
choisissez-le, et il vous rendra un chef-d'oeuvre. La recommandation de
Grtry devait tre toute-puissante, Dejaure le remercia et se hta
d'aller trouver Berton.

Berton demeurait alors rue Lepelletier, dans une espce de mansarde
situe au troisime tage. Tout exigu que ft l'appartement, il tait
plus que suffisant pour contenir le peu de mobilier, seule fortune qui
restt aux habitants du logis: un lit, un berceau, quelques chaises, une
table et quelques ustensiles de cuisine, voil quels taient les seuls
ornements de l'espce de grenier qu'habitait Berton avec sa jeune femme
et deux enfants, dont l'un tait encore  la mamelle.

La Rvolution avait commenc par dpouiller Berton de tous les droits
qu'il avait  l'hrdit des charges de son pre, ainsi que de la
pension qu'il devait aux bonts de la reine Marie-Antoinette. La fortune
de sa femme, hypothque sur des crances payables au trsor public,
avait t totalement anantie. Il ne lui restait donc que les 200 fr.
par mois, de sa place de professeur d'harmonie au Conservatoire: mais
les assignats avaient alors subi une telle dprciation, qu'un jour
madame Berton eut grand'peine  faire accepter  son porteur d'eau, pour
le prix de sept voies d'eau qu'elle lui devait, un mandat de 200 fr., le
total d'un mois d'appointements de son mari.

Il avait fallu faire ressource de tout. Ce furent d'abord les objets de
luxe et de toilette, qu'il n'aurait d'ailleurs pas t prudent de
porter, puis les meubles les moins indispensables; mais, aprs ceux-l,
il fallut aussi se dfaire des plus utiles, et un jour vint, jour
malheureux, o Berton fut oblig de vendre son piano, son piano son
meilleur ami, son consolateur, son gagne-pain. La ncessit le voulut
ainsi, et il ne restait plus rien  vendre, le dsespoir aurait
peut-tre amen quelque fatale catastrophe, lorsque Dejaure vint frapper
 la porte de Berton.

Dejaure savait ce que c'tait qu'une misre d'artiste, mais il ne
s'attendait pas  la pnurie o il trouva la famille Berton. Il eut,
nanmoins, l'air de ne s'apercevoir de rien, se prsenta avec aisance,
accepta la chaise boiteuse qu'on lui offrit, s'y installa comme dans le
meilleur fauteuil, flicita madame Berton de la gentillesse de ses
enfants et annona l'objet de sa visite.

--Mon cher Berton, dit-il au compositeur, c'est un de vos confrres, et
le plus illustre de tous, qui m'envoie vers vous. J'ai lu aux
socitaires un opra en trois actes qu'ils ont reu avec acclamations.
Je ne vous cacherai pas que j'ai dsir que la musique en ft faite par
le musicien dont j'admire le plus le talent. J'ai port mon pome 
Grtry, il n'a pu s'en charger, et je dois vous rapporter ses propres
paroles: _Donnez votre pice au petit Berton, il vous rendra un
chef-d'oeuvre_.

--Donnez, Monsieur, s'cria Berton, je suis trop heureux du suffrage de
celui que j'admire plus que tous pour ne pas tenter de justifier sa
prdiction. Lisez-moi d'abord votre ouvrage.

Aprs la lecture, Berton tait ivre de joie.

--Notre vieux Grtry a eu raison, dit-il  Dejaure, je ne puis vous
promettre un chef-d'oeuvre, mais bien certainement je vois matire, dans
votre pice,  faire mieux que tout ce que j'ai produit jusqu'ici.

Le pote et le musicien se sparrent enchants, et Berton se mit
immdiatement  l'oeuvre. Sans piano, sans le secours d'aucun
instrument, un mois aprs il avait termin sa partition, moins un seul
morceau.

Ce morceau tait le final du second acte. La multiplicit des voix, le
double choeur qui figure dans le crescendo exigeaient que la partition
ft crite sur du papier  vingt-huit portes. Ce papier est assez rare,
il fallait le faire faire exprs. Berton alla trouver son marchand de
papier habituel, Deslauriers, qui demeurait rue des Saints-Pres, n 14.

Malheureusement Berton avait avec Deslauriers un ancien compte qu'il
n'avait pu solder, et pour lequel il lui avait fait un billet de 155
fr.; mais le billet tait depuis longtemps en souffrance. Le marchand
fut inflexible; le papier  vingt-huit portes cotait 3 fr. le cahier,
il en fallait trois, et Berton ne les obtiendrait que contre de
l'argent, mais de bon et vritable argent, et non des assignats. Or, de
l'argent, c'tait chose impossible  avoir. Berton n'avait que ses 200
francs par mois du Conservatoire, et le paiement s'en faisait en
assignats comme dans toutes les caisses de l'Etat, ce qui en rduisait
la valeur  zro. Faute de 9 francs, le pauvre compositeur se voyait
donc rduit  interrompre son oeuvre, l'oeuvre qui contenait tout son
prsent et son avenir. Il n'y avait plus rien  vendre  la maison et sa
philosophie allait peut-tre lui faire dfaut.

Un diteur de musique vint le tirer d'embarras.

Gaveaux entre un matin chez Berton.

--Mon ami, lui dit-il, je viens te prier de me rendre un service, que je
te paierai, bien entendu. Mais comme cela te cotera fort peu, je ne
pourrai pas te le payer bien cher. Il s'agit de m'arranger l'ouverture
de _Dmophon_ pour deux flageolets.

--Comment! pour deux flageolets? s'crie Berton en faisant un bond.

--Mais certainement, reprit l'diteur: le flageolet est un instrument
qui gagne beaucoup, les amateurs sont las de jouer _Triste raison_, le
_a ira_ ou l'air de _la Carmagnole_. Je crois qu'il ne serait pas mal
de leur donner un peu de musique srieuse, et l'ouverture de _Dmophon_
me parat admirablement choisie.

--Admirablement est le mot, interrompit Berton; mais, outre le prix,
fourniras-tu le papier?

--Certainement, il en faut si peu, une feuille suffira.

--Oh! non vraiment, dit Berton, il m'en faudra beaucoup, deux ou trois
cahiers.

--Comment! trois cahiers pour crire une ouverture qui tiendra dans deux
pages?

--Oh! oui, mais les brouillons, il faut essayer avant d'arranger.

--Allons, dit Gaveaux en riant, je vois que tu as envie que je te fasse
cadeau de papier rgl. Soit, tu en auras trois cahiers.

--Merci, mais je voudrais, qu'il et vingt-huit portes.

--Ah! par exemple c'est trop fort! Tu me demandes un papier comme il
n'en existe peut-tre pas un seul cahier  Paris. Tiens, cessons cette
plaisanterie. Je t'avais apport une feuille de papier; la voici. Je te
donnerai deux cus de six francs, cela te convient-il?

--Oui, certainement, dit Berton, j'accepte, mais j'ai encore une
condition  t'imposer. Tu sens que mon titre de professeur d'harmonie au
Conservatoire m'impose une certaine dignit, une certaine rserve. Quoi
que tu m'aies assur que le flageolet gagne beaucoup, cet instrument
n'est pas encore trs-adopt au Conservatoire, et l'espce de partialit
que je montrerais pour lui en arrangeant  son usage une oeuvre aussi
importante que l'ouverture de Vogel, pourrait me faire du tort. Je
t'arrangerai l'ouverture, mais tu n'y mettras pas mon nom.

--Diable! mais cela ne fait pas mon affaire, il me faut un nom d'auteur.

--Eh bien! tu mettras: Ouverture de _Dmophon_ arrange pour deux
flageolets, par J.-B. Figeac, citoyen de Pznas. Tu es du pays, cela
fera honneur  ton dpartement.

--Je veux bien, dit Gaveaux en se retirant, mais tu ne me feras pas trop
attendre?

--Sois tranquille, je vais m'y mettre sur-le-champ, et tu n'auras pas
besoin de venir me redemander ton ouverture, je te la porterai ds que
ce sera fini.

Gaveaux se retira; deux heures aprs, Berton lui porta l'arrangement.
L'diteur, enchant de la promptitude du musicien, ne voulut pas rester
en arrire de bons procds avec lui, et il doubla la somme convenue: au
lieu de deux cus de six francs, il lui en donna quatre.

Berton ne fit qu'un saut de la boutique de Gaveaux  celle de
Deslauriers; mais, en entrant, il eut soin de faire sonner dans sa poche
les quatre cus qu'il possdait. Ce son argentin, qu'on entendait alors
si rarement, drida soudainement le front du vieux marchand.

--Je parie que vous venez me demander du papier  vingt-huit portes.
Voyez quel bonheur, citoyen: hier en remuant mes fonds de magasin, on en
a retrouv douze cahiers; ils sont  votre service, les voulez-vous?

--Non pas, rpondit Berton, je n'en veux que trois. Voici 12 francs,
prenez 9 francs, et rendez-moi le reste.

--Et mon billet de 155 francs? dit Deslauriers.

--Oh! soyez tranquille, dit Berton en se retirant, maintenant que je
suis sr de pouvoir faire mon opra, je pourrai vous le payer.

Il court rue Lepelletier, escalade ses trois tages, embrasse ses
enfants, saute au cou de sa femme.

--Tiens, ma bonne amie, nous voil riches; j'ai du papier pour mon
finale et de l'argent pour faire bombance. Va-t'en vite aux provisions.
Voici 15 francs, achte-nous de quoi vivre au moins une dcade. Je suis
las de ne manger que du pain; apporte-nous ce que tu voudras de
meilleur.

--Mais quoi encore, mon ami? avec 15 francs il faut que nous puissions
dner au moins dix jours.

--C'est bien comme cela que je l'entends. Rapporte nous un bon morceau
de lard et des lentilles. De cette faon nous changerons. Nous mangerons
un jour du lard aux lentilles et le lendemain des lentilles au lard.
Madame Berton embrasse son mari en riant, prend son panier aux
provisions et son plus jeune enfant, puis laisse seul son mari, en lui
recommandant de bien soigner le feu. Le compositeur, enchant, se met
dans un coin de la chemine, assis sur un petit tabouret, son encrier 
terre et, saisissant un des prcieux cahiers  vingt-huit portes, il
crit immdiatement les premires mesures de son crescendo.


III

Mais  peine a-t-il commenc les premires lignes, qu'une difficult de
mise en scne se prsente  son esprit. Il ferme les yeux et tche de se
reprsenter les personnages et la manire dont ils seront groups: ils
ne s'offrent  son esprit que d'une manire vague et confuse. Il imagine
alors de les faire figurer artificiellement devant lui. Il aperoit dans
un coin de la chambre un tas de vieux bouchons; il va en ramasser une
douzaine et les range debout sur sa table, en les surmontant chacun d'un
petit papier indiquant le nom du personnage qu'il lui reprsente.

Voici comment Berton rend compte de cet expdient: J'avais cinq rles
principaux  faire agir et parler. Je fis donc choix de cinq gros
bouchons:  la gauche du spectateur, le premier, tait Stphanie, le
deuxime Lonati, le troisime Salvator, le quatrime Montano, et le
cinquime Altamont. Les petits bouchons placs derrire reprsentaient
les officiers et les gens de leur suite. Cette statistique exacte du
tableau que je dsirais que la scne offrt me fut d'un grand secours;
car, en faisant avancer ou reculer,  mon gr l'un de ces personnages,
lorsque l'un d'eux me paraissait avoir trop tard  parler, je
m'identifiais plus directement avec l'intrt et le pathtique minent
de cette belle situation dramatique.

J'avoue que je n'ai jamais trop compris comment on s'identifiait plus
directement avec le pathtique d'une situation en faisant avancer ou
reculer des bouchons; il faut bien qu'il en ait t ainsi, puisque
Berton nous l'affirme. Peut-tre tout cela devait-il tre expliqu dans
un chapitre de ses Mmoires perdus, intitul: De l'influence de l'emploi
de vieux bouchons en matire de finale et de situation dramatique.--Quoi
qu'il en soit, le procd russit parfaitement au compositeur, et il
tait encore occup  cet intressant exercice, lorsque sa femme rentra.
Elle avait entendu sonner midi et demi  une horloge voisine, et elle
venait lui rappeler que, ce jour-l, sextidi, sa classe avait lieu au
Conservatoire  une heure prcise. Berton n'eut que le temps de
s'habiller  la hte, pour se rendre  l'appel du devoir. Mais en
rentrant, il chercha vainement les personnages de son opra: sa femme
avait jet tous les bouchons par la fentre, sans se douter qu'ils
eussent l'honneur de reprsenter Stphanie, Montano, et tous les hros
du drame sur le succs duquel tait fond l'espoir et l'avenir de sa
famille. Berton, qui riait de tout, ne se fcha pas de l'esprit d'ordre
et de rangement de sa femme; il continua  crire son finale, qu'il eut
termin au bout de deux jours, et il se hta de porter sa partition
complte au thtre. On lui promit qu'elle allait tre remise  la
copie, et il attendit patiemment qu'on le prvnt pour la premire
rptition.

Un matin, Dejaure entre chez Berton, ple et dfait. Mon ami, nous
sommes perdus; depuis huit jours on rpte en secret un opra sur le
mme sujet que le ntre; il s'appelle, je crois, _Ariodant_. L'auteur du
pome est Hoffman et la musique est de Mhul.--C'est impossible, dit
Berton; Hoffman sait trs-bien que j'ai un tour avant son ouvrage, et je
lui ai parl du mien il n'y a pas deux semaines. Courons chez
lui.--Arrivs chez Hoffman, on leur dit qu'il tait  Nantes depuis une
quinzaine de jours. L'on avait profit de son absence pour lui faire
commettre cette mauvaise action  son insu. Nos deux auteurs crivirent
sur-le-champ  leur confrre; et Hoffman leur rpondit sur-le-champ en
envoyant aux comdiens une signification par huissier de faire cesser
les rptitions d'_Ariodant_, ajoutant qu'il ne les laisserait reprendre
qu'avec l'assentiment des auteurs de _Montano_, et lorsque leur ouvrage
aurait eu un nombre de reprsentations suffisant pour en assurer le
succs. Ds le lendemain, on commena les rptitions de _Montano_.

Les ouvrages que Berton avait donns prcdemment n'avaient jamais
offert de grandes combinaisons de masses, et les chanteurs furent
effrays du grand nombre de morceaux d'ensemble, et surtout du finale o
se trouvait le formidable _crescendo_. Bref, le bruit se rpandit
bientt au thtre que c'tait une musique baroque, incomprhensible;
que le finale tait inexcutable, et que la situation sur laquelle le
pote avait le plus compt avait tout  fait t manque par le
musicien.

Ces rumeurs prirent une telle consistance, que Dejaure crut devoir
aller, de son autorit prive, intimer l'ordre au copiste de supprimer
toute cette partie du finale. Celui-ci, fort heureusement, tait un
assez bon musicien, qui savait lire ce qu'il faisait copier; il rsista
au pote et alla raconter sa tentative au compositeur; celui-ci courut
sur-le-champ porter sa rclamation au comit; il demanda  tre entendu
avant d'tre condamn, et, sur la motion d'Elleviou, on dcida qu'une
rptition gnrale aurait lieu ds le lendemain, pour entendre le
morceau qui faisait natre tant de rclamations.

Berton avait convoqu quelques amis et confrres. Dalayrac, Kreutzer,
Catel, Garat, Elleviou, et d'autres dont le souvenir m'chappe, se
rendirent  l'appel. Le premier acte et toute la premire partie du
second firent un excellent effet. Mais au finale,  l'explosion du
_fortissimo_ qui couronne le _crescendo_, ce ne fut qu'un cri
d'enthousiasme arrach par l'admiration. Garat, se levant de sa place,
et applaudissant avec fureur, domina tous les bruits de sa voix sonore:
_Bravo, bravissimo, pixiou!_ s'cria-t-il, et les applaudissements des
musiciens et des chanteurs vinrent complter l'ovation la plus honorable
pour le compositeur. Trois autres rptitions suffirent pour mettre
l'ouvrage en tat d'tre reprsent. Aprs la dernire, Blasius, le chef
d'orchestre, interpella Berton:

--Et ton ouverture?

--Je n'ai pas eu le temps d'en faire une; on dira celle des _Rigueurs du
clotre_.

--Non pas, vraiment, reprit vivement Blasius, un opra comme celui-ci
mrite d'avoir une ouverture toute neuve, et qui n'ait jamais servi.

Puis, se tournant vers ses musiciens, et sans consulter le compositeur:
Mes amis,  demain  midi pour rpter la belle ouverture que vous
apportera mon ami Berton. Il n'y avait pas  reculer, on avait promis en
son nom. Berton devait avoir fait son ouverture, et la donner toute
copie le lendemain. Il avait la nuit devant lui. Ses lves, Pradher,
Lafont, Bertheaux, Courtin, Gustave Dugazon et Quinebaut lui promirent
de venir chez lui le lendemain,  quatre heures du matin, escorts de
deux copistes du thtre, pour transcrire sa partition sur les parties
d'orchestre.

En rentrant chez lui, Berton trouva install Deslauriers, le marchand de
papier, dont il avait obtenu  si grand'peine les trois cahiers rgls 
vingt-huit portes.

--Ah! citoyen, lui dit le marchand, je sors de votre rptition, et je
suis dans l'enthousiasme; c'est superbe, admirable, et je ne puis mieux
vous prouver mon admiration qu'en vous offrant de vous acheter votre
partition.

L'offre tait tentante pour qui ne possdait rien, Berton pensa 
devenir fou de joie, quand Deslauriers lui offrit la somme magnifique de
1,000 francs.

--En argent? dit le compositeur.

--En argent et en papier, rpondit le marchand.

--Ah! pour du papier, personne n'en veut plus, et je n'en accepterai
pas.

--Oui, le papier du gouvernement, celui-l ne vaut rien; mais le vtre
et le mien, c'est bien diffrent.

--Comment? je ne comprends pas.

--Je vais vous faire comprendre. Tenez, voici un petit trait tout
prpar, vous n'avez plus qu' le signer.

Entre les soussigns a t convenu ce qui suit; Le citoyen Berton,
auteur de la musique de l'opra intitul _Montano et Stphanie_, cde
par les prsentes son oeuvre au citoyen Deslauriers, qui se propose d'en
faire graver la partition, parties spares, ouverture et airs pour tels
instruments qu'il lui plaira, le compositeur s'engageant  faire toutes
les corrections. Cette vente est faite moyennant la somme de 1,000
francs ainsi paye: en argent comptant, 300 francs; en un billet de
Berton  Deslauriers chu depuis longtemps, 155 francs, et en partitions
de musique au choix du citoyen Berton,  prendre dans le catalogue et le
fonds appartenant audit Deslauriers, pour la somme et jusqu' la
concurrence de 545 francs, avec la dduction du quart du prix marqu
net.--Total, 1,000 francs.

Ce march d'Arabe fut accept avec reconnaissance par le compositeur, et
je ne crois pas qu'il lui soit arriv une fois dans sa vie de maudire
_l'infernal capital_, lui qui avait t la victime de la spculation la
plus odieuse.

Cependant il fallait songer  l'ouverture. Berton y songea toute la
nuit, mais il ne trouva rien. Ses lves arrivrent ponctuellement le
lendemain  quatre heures. Leur prsence, l'influence du dernier moment,
lectrisrent le compositeur, une ide lui jaillit du cerveau, cette
ide tait toute l'ouverture: il l'crivit de verve et sans s'arrter.
Ses feuillets taient transcrits  mesure qu'il les crivait. Pradher et
Lafont copiaient les parties de violons, Quinebaut celles d'altos,
Bertheaux celles de violoncelles et de contre-basses, Courtin celles des
cuivres et timbales, et Gustave Dugazon celles de fltes, hautbois,
clarinettes et bassons. A midi l'ouverture, ainsi improvise, tait
copie;  midi et demi elle tait rpte, applaudie et salue comme un
chef-d'oeuvre. C'est, en effet, un des meilleurs morceaux de ce genre
qui existent.

La premire reprsentation de _Montano_ eut lieu le soir mme, le 7
floral an VII (26 mai 1799); mais elle fut loin d'tre aussi calme
qu'on pourrait l'imaginer, d'aprs le succs constant que l'ouvrage a
obtenu pendant prs de trente annes conscutives. L'orage clata au
deuxime acte, lorsque l'on vit la dcoration reprsentant la chapelle
de l'glise o se doit clbrer l'hymen de Stphanie.

Certes, si l'on compare la situation de Paris en 1799  celle de Paris
en 1793, on peut dire qu'en 1799 la capitale jouissait des douceurs
d'une rpublique modre; mais la violence du parti vaincu saisissait
toutes les occasions de se manifester. Le culte n'tait pas encore
rtabli, et la vue des insignes du catholicisme suffit pour faire
clater l'indignation d'une petite fraction du parterre, dont la
turbulence sut imposer la loi pendant un instant  la grande majorit du
public. Le vacarme recommena de plus belle, quand Soli, qui jouait le
rle d'un prtre, Salvator, vint pour chanter l'air: _Quand on fut
toujours vertueux_; il n'y eut pas moyen d'en entendre une note, et le
chanteur dut s'interrompre devant les injures et les interruptions. Tout
 coup un homme se lve sur une banquette du parterre; il est envelopp
dans un large manteau:

--Silence! silence tous! s'crie-t-il d'une voix de Stentor; respectez
la libert des opinions, ou bien le premier qui recommencera cet ignoble
tapage m'en rendra raison.

--Et qui donc tes-vous pour nous imposer silence? lui crie-t-on du
ct d'o s'levait le plus de bruit.

--Qui je suis? le gnral Mellinet. Il parat que vous ne voulez pas
user de vos oreilles, eh bien! je vous en dbarrasserai.

Cette harangue peu parlementaire imposa silence aux perturbateurs. Le
gnral Mellinet tait un ami de Berton, grand amateur de musique, et
son nergie suffit pour rtablir le calme. On fit recommencer l'air de
Soli, qui le chanta  merveille, et on l'applaudit avec transports. Le
finale, le fameux _crescendo_, l'admirable nergie de Gavaudan-Montano,
la grce de Jenny Bouvier-Stphanie excitrent l'enthousiasme, et le
succs fut complet malgr la faiblesse du troisime acte, qui n'est pas
celui que l'on a jou depuis.

A la seconde reprsentation, on supprima les emblmes religieux. Soli
prit les habits d'un prtre du rite grec, et il n'y eut pas la moindre
opposition. A la troisime reprsentation, le succs augmenta encore et
la recette fut une des plus belles qu'on et faites depuis longtemps.

Mais, hlas! ce succs si pniblement acquis devait tre bien
soudainement interrompu. Le lendemain mme de cette troisime
reprsentation, Camerani, le rgisseur, vint annoncer une fatale
nouvelle  Berton.

--Ah! moun boun ami, s'crie-t-il en entrant, toi, moi, la comdie,
_Montano_, nous sommes tous perdous! la police il vient d'envoyer
l'ordre de ne piou zouer zamais ton beau, ton souperbe opra.

Berton fut attr  cette nouvelle; il rsolut cependant de tenter une
dmarche. Laissons-le raconter.

Dejaure, atteint dj du mal qui, peu de temps aprs, le mit au
tombeau, ne pouvait pas venir avec nous  la police. Camerani et moi
nous nous y rendmes seuls; pendant un assez long temps nous fmes
antichambre. Enfin nous fmes introduits dans le cabinet du Minos
rpublicain. Il tait sur sa chaise curule, le bonnet rouge sur la tte,
et, sans nous inviter  nous reposer, il nous adressa la parole avec
rudesse et dans toutes les formes  l'ordre du jour.

--Citoyen, me dit-il, comment as-tu eu l'audace de composer un ouvrage
contre-rvolutionnaire?...

--Mais, citoyen...

--Un ouvrage dans lequel on fait figurer un prince souverain, avec ses
cuyers, ses pages, ses vassaux, des prtres, un autel, et toutes les
momeries du fanatisme papal, que les vertus rpublicaines ont proscrites
pour jamais?... C'est intolrable, c'est un crime de chouannerie! Mais
surtout, ce qui est plus audacieux encore, c'est d'avoir os mettre en
scne un prtre honnte homme.

--Mais, citoyen, je croyais que la musique...

--C'est justement en ce point que tu es plus coupable, car tout ce que
chante ton cafard est excellent, et sans la force de mes sentiments
rpublicains, je me serais laiss toucher par tes accords
aristocratiques... Va donc, jette ton ouvrage au feu, et trouve-toi
heureux d'en tre quitte  si bon march.

Une telle sentence tait sans appel; elle ne reut cependant pas son
excution dans son entier; l'ouvrage ne fut pas jet au feu, mais les
reprsentations en cessrent entirement.

Ainsi, ce chef-d'oeuvre dont nous parlons aujourd'hui, juste cinquante
ans aprs sa premire apparition, n'eut pas plus de trois
reprsentations conscutives.

Ce ne fut que deux ans aprs, en 1801, qu'il fut permis de le rejouer.
Dejaure tait mort, et ce fut Legouv qui refit le troisime acte, celui
que nous connaissons. Le succs de la reprise fut aussi grand que
l'avait t celui des premires reprsentations, et _Montano et
Stphanie_ ne quittrent plus le rpertoire.

Je n'entreprendrai pas de donner la liste des ouvrages de Berton qui
suivirent _Montano_; elle serait trop considrable. Il suffira de les
citer: _le Dlire_, _Aline reine de Golconde_, _les Maris garons_,
_Franoise de Foix_, etc., etc. Berton fut nomm directeur de la musique
de l'Opra-Italien en 1807, puis chef du chant  l'Opra en 1809. En
1815, il fut admis  l'Institut par ordonnance, le nombre des membres de
la section de musique, qui n'tait que de trois, ayant t port  six.
Puis il fut fait chevalier de la Lgion-d'Honneur  la mme poque; il
ne fut promu au grade d'officier qu'en 1838.

Si Berton n'avait pas eu le caractre le plus heureux, sa vieillesse
aurait pu passer pour trs-malheureuse, car il fut accabl de chagrins
de toutes sortes.

Charg d'une nombreuse famille, ayant pass les meilleures annes de sa
vie au milieu de la tourmente rvolutionnaire, il ne put jamais faire
d'conomies, et ses ressources galrent  peine le chiffre de ses
dpenses.

Homme d'imagination et non de savoir, il ne sut pas comprendre que son
talent rsidait dans la fracheur de ses ides et dans la jeunesse de
son esprit. Lorsque l'ge vint s'abattre sur sa tte, il crut pouvoir
travailler comme il avait fait dans sa jeunesse, c'est--dire crire,
car Berton a toujours crit et n'a jamais cherch. Ses derniers ouvrages
n'offraient plus que de rares clairs de gnie, les rminiscences y
abondaient, et cet homme si jeune de caractre, tait vieux de style. Il
n'avait compris ni adopt la rvolution musicale opre par Rossini, et,
il faut le dire  regret, il se montra un des adversaires les plus
obstins de cet immense gnie. Il publia deux brochures  ce sujet,
l'une intitule: _De la Musique mcanique et de la Musique
philosophique_, et l'autre: _Eptre  un clbre compositeur franais,
prcde de Rflexions sur la Musique mcanique et la Musique
philosophique_. Le clbre compositeur tait Boeldieu, qui ne fut
nullement flatt de la ddicace d'un pamphlet entirement oppos  ses
opinions.

Vers 1820, Berton, voyant son rpertoire presque dlaiss, et se
trouvant press par un besoin d'argent, en abandonna le produit 
perptuit aux socitaires de l'Opra-Comique, moyennant une rente
viagre de 3,000 fr.--On vit alors ce rpertoire se rajeunir et ne plus
cesser de figurer sur l'affiche. Mais la socit fit faillite en 1828;
la rente fut anantie, et le rpertoire du pauvre musicien avait t
tellement us par les socitaires, qu'il n'tait plus exploitable.
Jusqu'au jour de sa mort, Berton fit de vains efforts pour faire
reprendre un de ses grands ouvrages; il ne parvint jamais qu' faire
remonter un opra en un acte, _le Dlire_, qui fut jou cinq ou six
fois.

Mais des chagrins encore plus rels et plus douloureux avaient frapp la
vieillesse de Berton: il avait survcu  tous ses enfants. Il mourut au
mois d'avril 1842, entour des soins les plus touchants de son
excellente femme, dont il n'tait l'an que d'un an.

Madame Berton n'a pu obtenir qu'une modeste pension de 1100 fr., et
comme si tout en elle avait d finir avec celui  qui elle avait
consacr sa vie, sa raison ne tarda pas  s'altrer aprs la mort de son
mari. Elle existe encore, si la vie matrielle prive d'intelligence
peut s'appeler une existence.

Franois Berton a laiss une veuve et deux fils. L'an a dbut au
Thtre-Franais et a pous une fille de M. Samson, le spirituel
comdien qui est une des gloires de ce thtre. Le plus jeune chante
l'opra-comique, et a pous une jeune femme qui suit la mme
profession, et  qui ceux qui l'ont entendue dans plusieurs villes des
dpartements et principalement au thtre franais d'Alger,
reconnaissent un talent distingu uni au physique le plus gracieux.

Je ne puis penser  Berton sans me rappeler avec attendrissement un des
derniers incidents de sa vie. En 1841, il y eut une vacance dans la
section de musique de l'Acadmie des beaux-arts de l'Institut. J'tais
l'un des candidats, et je n'avais pas de plus chaud partisan que
l'excellent Berton. Les titres trs-rels de mon concurrent rendaient la
lutte difficile, et j'tais loin de m'illusionner sur le rsultat. Mais
le pauvre pre Berton tait, sous ce rapport, plus jeune que moi; il
croyait tout ce qu'il dsirait. Peut-tre fut-ce l le secret du bonheur
de sa vie. J'allai le voir la veille de l'lection. Mon cher enfant, me
dit-il, votre affaire est assure, et je m'en fais garant. Je veux
moi-mme vous annoncer votre nomination. Je m'invite  dner demain chez
vous avec ma femme, votre bon pre, et toute votre famille, et toi
aussi, dit-il  Panseron, un de ses bons amis et de ses habitus qui
tait prsent  notre entretien.--Monsieur Berton, lui rpondis-je, il
n'y a qu'une chose de sre pour moi, c'est que demain sera un beau jour,
puisque j'aurai le bonheur de vous recevoir.

L'lection eut lieu le lendemain, et j'chouai. Mon frre tait venu
m'annoncer ma dfaite, et j'avais pris mon parti trs-gament; mais
j'eus le coeur navr quand je vis entrer le pauvre Berton, donnant le
bras  mon pre, qu'il avait rencontr dans l'escalier.

Mon pre avait alors quatre-vingt-deux ans; mais quoique Berton ft plus
jeune de cinq ou six ans, l'excellente sant de mon pre lui laissait
encore une apparence de vigueur qui contrastait avec l'air chtif de
Berton, dont les traits taient renverss. Les deux vieillards se
jetrent  mon cou, et me tinrent troitement embrasss: Mon pauvre
enfant, me dit Berton, je voulais vous avoir pour confrre, je ne
pourrai plus vous avoir que pour successeur!

Un an aprs, sa prdiction tait accomplie, et si quelque chose pouvait
empoisonner la joie d'avoir mon pre pour tmoin de l'honneur qui
m'tait confr, c'tait le chagrin de ne l'avoir obtenu qu'aux dpens
de la vie de l'homme excellent et clbre dont je viens d'essayer
d'esquisser quelques traits.




CHERUBINI


Cherubini vient de s'teindre! Celui dont les ouvrages ont fait
l'admiration de l'Europe entire, a cess de vivre! L'immortalit a
commenc pour cet homme illustre.

Peu de carrires de musiciens ont t aussi belles, aussi bien remplies.

Pendant la seconde moiti du sicle dernier, pendant la premire de
celui-ci, son nom a toujours t prononc avec respect, ses ouvrages ont
t cits comme modles et accepts comme tels, par tous les
compositeurs de quelque cole qu'ils fussent: c'est que leur puret,
leur _classicisme_, les mettaient en dehors de toutes les frivolits de
la mode, de toutes les concessions faites au got du public. Rossini,
Auber et Meyerbeer, ces trois reprsentants des coles italienne,
franaise et allemande, s'inclinaient galement devant ce grand nom,
devant l'homme clbre dont ils avaient tudi les oeuvres, devant celui
qui, les ayant tous trois prcds dans la carrire, leur en avait
peut-tre marqu la trace, devant celui dont la science avait montr de
loin au gnie la route qu'il devait suivre.

Quoique le style de Cherubini appartnt plutt  l'cole allemande qu'
l'cole italienne, on ne peut cependant le ranger parmi les compositeurs
de la premire de ces deux coles.

Sa manire est moins italienne que celle de Mozart, elle est plus pure
que celle de Beethoven, c'est plutt la rsurrection de l'ancienne cole
d'Italie enrichie des dcouvertes de l'harmonie moderne.

Je crois que si Palestrina avait vcu de notre temps, il et t
Cherubini; c'est la mme puret, la mme sobrit de moyens, le mme
rsultat obtenu par des causes pour ainsi dire mystrieuses; car, 
l'oeil, leur musique offre des combinaisons dont il est impossible de
deviner l'effet, si l'excution ne vient les rvler  l'oreille.

Cherubini n'a point marqu dans l'art comme ces musiciens qui viennent y
faire une grande rvolution, une transformation complte du style.

Contemporain d'Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Rossini, Cherubini
semble avoir t plac au milieu de ces grands gnies, comme un
modrateur dont l'esprit sage et ferme devait mettre en garde tous les
satellites de ces lumineuses plantes contre les garements de
l'idalit; c'est la raison, place prs de l'imagination, qui doit en
diriger les rayons et en rprimer les carts.

Les ouvrages de ce matre pourront toujours servir de modles, parce
que, composs dans un systme exact et presque mathmatique, exempt par
consquent des formules affectes par la mode, ils subiront moins de
dprciation que maints ouvrages, recommandables d'ailleurs  bien des
titres, mais dont les formes vieilliront d'autant plus vite qu'elles
auront t accueillies avec plus de faveur  leur apparition.

Comparez en effet les premires oeuvres de Mozart  celles de Cherubini,
composes  peu prs  la mme poque, car ils naquirent  quatre annes
de distance l'un de l'autre, et vous serez surpris de voir combien
certains passages de Mozart vous paratront suranns, tandis que rien
n'accusera dans les ouvrages de Cherubini l'poque o ils ont t
crits.

Il ne faut pas s'tonner si, avec cette rigidit de formes, Cherubini a
rarement obtenu des succs populaires; en fait de musique, de trop
grandes russites vous escomptent souvent l'avenir, et la postrit sait
nous rcompenser d'avoir refus des concessions au got du temps; il
faut un grand courage pour rsister ainsi  des conditions de succs
souvent faciles, et il faut une grande foi dans son art, il faut
l'envisager de bien haut pour oser le cultiver pour lui-mme et compter
ainsi sur l'avenir.

L'admiration doit tre la rcompense d'une telle abngation: aussi celle
qu'excitent les ouvrages de Cherubini est-elle grande, est-elle un juste
hommage rendu  l'nergie de sa force de volont dans le systme qu'il a
constamment suivi.

Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit  Florence le 8
septembre 1760.

Il commena ds l'ge de neuf ans  tudier la composition, et  peine
g de treize ans, il fit excuter une messe et un intermde qui
rvlrent dj ce qu'on pouvait attendre d'un talent si prcoce.

Il continua jusqu'en 1778  composer pour le thtre et pour l'glise
diffrents ouvrages qui furent accueillis avec la plus grande faveur.

Cependant le jeune auteur, avide de science, fut loin de se laisser
tourdir par ces succs obtenus dans sa ville natale; il sentait qu'il
avait encore  acqurir, et que l'tude lui devait de nouvelles
rvlations; il alla  Bologne o rsidait le clbre Sarti, et se
refaisant colier, il tudia pendant quatre ans sous cet illustre
matre.

C'est  cette tude qu'il dut sa science profonde du contre-point et la
puret de style qui a t le cachet distinctif de son admirable talent.

Cherubini n'tait pas riche, et il n'avait qu'une manire de payer les
excellentes leons qu'il recevait: c'tait de faire profiter son matre
de la science qu'il en acqurait.

Sarti tait alors si  la mode en Italie, qu'il ne pouvait suffire aux
nombreuses compositions qu'on lui demandait; il fut trop heureux de
trouver dans son lve un aide digne de lui, et, profitant de cette
manire nouvelle de rmunrer ses leons, il accepta, sans toutefois
l'avouer au public, la collaboration de Cherubini qui eut une bonne part
aux succs de l'_Achille in Sciro_, du _Giulio Sabino_ et du _Siroe_,
opras qu'il fit reprsenter pendant le sjour que son lve fit prs de
lui.

En 1784, Cherubini alla  Londres, o il fit jouer deux opras: la
_Finta principessa_, et un _Giulio Sabino_ qui, cette fois, tait
entirement de lui.

Il alla ensuite  Paris, dans l'intention de s'y fixer.

Il fit nanmoins, en 1788, un court voyage dans cette Italie qu'il ne
devait plus revoir. Il fit reprsenter  Turin une _Iphigenia in
Aulide_; puis, de retour  Paris, il y fit jouer, au mois de dcembre de
la mme anne, son _Demophon_, sur le thtre de l'Opra; c'est le
premier ouvrage qu'il ait donn en France: le succs ne rpondit pas 
son attente.

Vogel venait de mourir: chacun savait qu'il avait laiss achev un opra
de _Demophon_, dont l'ouverture avait t excute deux fois avec un
succs prodigieux au Concert-Olympique.

On comptait sur un ouvrage digne de l'ouverture qu'on avait tant
applaudie, et l'on se montra svre pour une composition crite sur le
mme sujet.

Quelque temps aprs, on joua le _Demophon_ de Vogel, qui ne fut gure
plus heureux que celui de Cherubini: l'ouverture seule a survcu 
l'Opra.

Les annes suivantes, Cherubini se contenta de composer un grand nombre
de morceaux qui furent intercals dans les opras reprsents par une
excellente troupe italienne, dont il surveillait les rptitions et les
reprsentations avec le plus grand soin.

Un opra de _Koucourgi_, qu'il tait sur le point de donner au thtre
Feydeau, ne fut pas reprsent  cause des troubles qui suivirent le 10
aot.

Il avait donn au mme thtre, en 1791, une _Lodoiska_, dont le succs
fut clips par celle de Kreutzer, reprsente sur le thtre de la
Comdie-Italienne. En 1794, il fit reprsenter _lisa_, o l'on remarque
une si belle introduction; en 1797, _Mde_, ouvrage du style le plus
svre, o madame Scio tait admirable et o l'on trouve des beauts du
premier ordre; en 1798, _l'Htellerie portugaise_, dont il ne nous est
rest que l'ouverture, qui est un chef-d'oeuvre et un charmant trio.

C'est en 1800 qu'eut lieu la premire reprsentation des _Deux
journes_, dont le succs fut colossal: cet ouvrage est trop bien connu
de tous les amateurs de musique pour qu'il soit ncessaire d'en citer un
seul morceau.

En 1803, on joua,  l'Opra, _Anacron chez lui_, qui renferme de
dlicieuses choses; et au mme thtre, en 1804, le ballet d'_Achille 
Scyros_.

Les succs de Paris avaient retenti jusqu'en Allemagne, et Cherubini y
fut appel en 1805.

Il fit reprsenter, au thtre imprial de Vienne, _Faniska_, dont il
avait compos une partie de la musique avec des fragments de
_Koucourgi_, qu'il n'avait pu faire reprsenter.

En 1809, il fit jouer, au thtre des Tuileries, un opra de
_Pigmalione_; en 1810, le _Crescendo_, opra en un acte, au thtre
Feydeau; cet ouvrage n'eut point de succs: il en est pourtant rest un
air et un duo.

En 1813, les _Abencerrages_ furent reprsents  l'Opra; le succs en
fut interrompu par les nouvelles des dsastres de Moscou.

Jusque l, malgr son immense rputation, Cherubini ne jouissait pas
d'une position brillante; il n'tait pas bien vu de Napolon, qui ne
pouvait pardonner  un Italien de ne pas faire de la musique purement
italienne, lui qui tait fou de celle de Cimarosa.

Les honneurs et les sommes d'argent prodigus  Paisiello et  Par
semblaient tre un reproche indirect continuellement jet  Cherubini,
qui ne voulait point plier son talent au got du matre.

A l'exception des _Deux Journes_, les ouvrages de Cherubini taient
beaucoup plus jous en Allemagne qu'en France; et quelque tendue que
ft la domination de Napolon, son pouvoir n'allait pas jusqu' faire
payer des droits d'auteur aux thtres de Vienne et de Berlin.

Cherubini n'avait d'autres ressources que sa place d'inspecteur du
Conservatoire qu'il occupait depuis la cration en 1795.

La gloire pouvait seule le consoler des rigueurs de la fortune.

La Restauration vint ouvrir une nouvelle voie  son admirable talent.

Nomm surintendant de la musique du roi, o il succda  Martini, il put
se livrer exclusivement  un genre qu'il affectionnait, et o il s'tait
dj signal par la publication de sa belle messe  trois voix, qui fut
suivie de son grand _Requiem_, de sa messe du sacre, et d'une foule
d'autres morceaux du mme genre dont l'numration serait trop longue.

L'Institut lui avait ouvert ses portes; la Lgion-d'Honneur le comptait
parmi ses membres; il fut dcor de l'ordre de Saint-Michel; justice
enfin lui tait rendue.

En 1821, dans une pice de circonstance, compose en collaboration avec
Boeldieu, Berton et Kreutzer, Cherubini fit un choeur dlicieux: _Dors,
noble Enfant_, lequel a survcu  la circonstance qui le fit natre, la
naissance du duc de Bordeaux.

En 1822, il fut nomm directeur du Conservatoire, fonctions qu'il a
remplies jusqu'au 3 fvrier dernier. La rvolution de juillet, en
supprimant la chapelle du roi, priva Cherubini de sa place de
surintendant, et porta un coup funeste  l'art, en dtruisant une cole
modle d'excution et de composition pour la musique religieuse.

Cherubini tenta encore deux fois la carrire thtrale.

En 1831, il composa, dans _la marquise de Brinvilliers_, une
introduction remarquable par une vigueur et une verve toute juvniles.

Enfin, en 1833, il fit reprsenter,  l'Opra, _Ali-Baba_, ouvrage en
quatre actes, o il replaa quelques morceaux de _Koucourgi_, qu'il
n'avait point utiliss dans _Faniska_.

On remarqua dans cet opra un admirable trio de dormeurs, et plusieurs
autres morceaux d'un grand mrite qui ne purent triompher de la froideur
du pome. Cherubini avait alors 74 ans.

Quand mme cet ouvrage n'et pas eu tout le mrite qu'il renfermait,
peut-tre le public et-il d se montrer moins svre; mais il y a
longtemps qu'on a dit pour la premire fois cette grande vrit: Ingrat
public!

L'Allemagne vengea Cherubini de la froideur de la France. _Ali-Baba_ eut
un grand succs, et il est encore au rpertoire de plusieurs grandes
villes d'Outre-Rhin.

En 1835, quelques difficults s'levrent  la mort de Boeldieu pour
l'excution du grand _Requiem_ de Cherubini, o se trouvent des voix de
femmes que l'autorit ecclsiastique ne veut pas admettre dans les
glises.

Cherubini entreprit alors de composer un nouveau _Requiem_ pour voix
d'hommes et il le publia en 1836; il tait alors g de 76 ans. Ce fut
son dernier ouvrage. Quoique infrieure au premier _Requiem_, cette
composition renferme des parties extrmement remarquables. Cette messe a
dj t excute plusieurs fois--elle vient de l'tre pour les
funrailles de l'auteur.--Dans cette notice nous n'avons pu qu'indiquer
les titres des ouvrages de Cherubini, sans que l'espace nous permt une
apprciation raisonne de son double talent de compositeur dramatique et
religieux; qu'il nous soit permis seulement, sans nous tendre
davantage, de rappeler ses titres  la reconnaissance publique comme
professeur de composition, dont il n'a cess de donner des leons depuis
1795 jusqu'en 1822, o ses fonctions de directeur durent le faire
renoncer au professorat.

Parmi ses lves, contentons-nous de citer Boeldieu, Auber, Carafa,
Halevy, Leborne, Batton, Zimmermann[3] et Kuhn. De tels noms sont un
trop grand loge, pour que nous nous attachions un moment de plus 
relever ses titres comme professeur.

  [3] M. Zimmermann, quoique plus connu comme professeur de piano, est
    un de nos plus habiles contrapuntistes.

Enfin, un mois  peine avant sa mort, le gouvernement, voulant honorer
cet illustre matre, l'avait nomm commandeur de la Lgion-d'Honneur,
distinction d'autant plus flatteuse, qu'elle tait accorde pour la
premire fois  un musicien.

Comme homme, Cherubini a t diversement, et peut-tre plus d'une fois
injustement apprci.

Extrmement nerveux, brusque, irritable, d'une indpendance absolue, ses
premiers mouvements paraissaient presque toujours dfavorables.

Il revenait facilement  sa nature qui tait excellente, et qu'il
s'efforait de dguiser sous les dehors les moins flatteurs.

Aussi, malgr l'ingalit de son humeur (d'aucuns prtendaient qu'il
avait l'humeur trs-gale, parce qu'il tait toujours en colre),
tait-il ador de ceux qui l'entouraient. La vnration que lui
portaient ses lves tenait du fanatisme. MM. Halevy et Batton lui ont
prodigu  ses derniers moments des soins vraiment filiaux. Boeldieu ne
parlait jamais de lui qu'avec respect et attendrissement, et Cherubini
rendait  ses lves toute l'affection qu'ils avaient pour lui.

Il y en avait un surtout, Halevy, qu'il considrait comme un de ses
enfants; il n'y a pas un mois encore que, me parlant de cet lve chri,
il mettait tant d'onction  me peindre l'amour qu'il lui portait, que
j'en fus attendri jusqu'aux larmes.

Les sensations qu'on prouvait en approchant de Cherubini taient si
tranges, qu'on aurait peine  les dfinir, et encore plus  les
comprendre.

La vnration que l'on avait pour son grand ge et son beau talent tait
tout d'un coup altre par le ridicule qui naissait de minuties
auxquelles il s'attachait avec une persvrante opinitret.

Puis au bout de quelques instants, comme s'il et compris que c'tait
trop longtemps faire le mchant en pure perte, sa figure se dridait, ce
sourire si fin et si spirituel qu'il avait quand il le voulait, venait
animer cette belle tte de vieillard, la bonne nature reprenait le
dessus, ses dfauts d'enfant gt disparaissaient petit  petit, il
devenait bon homme malgr lui; son coeur s'ouvrait au vtre, et alors
vous ne pouviez plus lui rsister; vous le quittiez charm, et vous
tiez tout surpris d'avoir prouv pour cet homme extraordinaire, et en
si peu de temps, des sentiments si divers, et d'avoir ressenti tour 
tour de l'admiration, de la rpulsion, de l'entranement; d'avoir vu en
un mot votre nature se modeler si facilement sur la sienne, et de
n'avoir pu, presque malgr lui, vous empcher de l'aimer.

Hlas! de tout cela, il ne reste plus qu'une gloire et qu'un nom, que
deux familles dsoles, celle que les liens du sang attachaient  lui,
et celle plus nombreuse qu'enchanaient l'amiti et la reconnaissance.

Mais ce nom vivra immortel, cette gloire ne prira pas: car, quand bien
mme Cherubini n'et pas t un grand compositeur, quel matre put se
vanter jamais d'avoir fait de tels lves? L'excellence de sa mthode
est encore mieux constate par la diversit de talent des compositeurs
qui ont reu de ses leons, il leur laissait toute leur individualit;
mais ce qu'il leur donnait  tous, c'tait une puret dont il leur
fournissait le modle dans ses ouvrages, et c'est encore un bonheur de
voir un reflet de son talent dans les chefs-d'oeuvre de ses lves.

N'est-il pas admirable de penser que c'est  lui que nous devons la
clart et la belle ordonnance que nous admirons dans les derniers
ouvrages de Boeldieu, l'lgance et le bon got de ceux d'Auber, le
style nerveux et la savante manire de ceux d'Halevy, et que chacun de
ces matres a pu, en puisant  la mme source, conserver le cachet
d'originalit qui distingue son genre respectif.

Oui, nous le rptons, de tous les titres de gloire de Cherubini, il en
est un que l'on ne saurait trop proclamer: _il fut le matre de
Boeldieu, d'Auber, de Carafa et d'Halevy._

Et si un nom modeste osait se placer  ct de ces noms si brillants,
j'essaierais timidement d'y glisser le mien, comme ayant reu des leons
du premier de ces lves cits, et ayant aussi profit, quoique de
seconde main, de ses excellentes leons. Je serais ainsi le moins digne,
mais non certainement le moins reconnaissant.




ROSSINI


LE STABAT MATER.

L'apparition d'une oeuvre nouvelle de Rossini, aprs un silence que
dplorent tous les admirateurs de ce puissant gnie, tait un vnement
trop important pour ne pas mettre en moi tout le monde musical: aussi 
peine l'annonce de ce _Stabat_ fut-elle faite que dj la proprit en
tait revendique par ceux mmes qui savaient n'y avoir aucuns droits;
mais sa supriorit n'tait conteste par personne.

Une lecture de quelques-uns des principaux morceaux avait t faite chez
Zimmermann, et quelque restreint que ft le nombre des invits  cette
presque-runion de famille, partout on s'entretenait des beauts de
premier ordre que renfermaient les divers versets; et comme, en passant
de bouche en bouche, l'exagration va toujours croissant, il s'est
trouv qu'un morceau d'une dimension trs-raisonnable a t, m'a-t-on
dit, accus, par un critique, de comporter cent quarante pages de
partition, tandis qu'il ne se compose que de cent quarante mesures d'un
mouvement modr, ce qui, comme on le voit, est bien diffrent.

Une premire audition, de six morceaux du _Stabat_, a eu lieu dimanche
dernier, dans les salons particuliers de M. Herz. Le piano tait tenu
par M. Labarre, les choeurs dirigs par M. Panseron, le double quatuor
conduit par M. Girard: les solistes taient madame Viardot-Garcia,
madame Labarre, M. A. Dupont et M. Geraldy.

L'auditoire tait digne des excutants, il tait entirement compos
d'artistes et d'hommes minents dans les sciences et les lettres: aussi
vit-on rarement une pareille sympathie et un aussi juste change de
sentiments et d'motions, de talents et d'applaudissements.

Quelques personnes auraient dsir que cette excution et lieu dans la
salle de concert de M. Herz et non dans ses salons: mais alors il aurait
fallu un auditoire plus nombreux, partant moins clair, qui ne se ft
pas aussi bien rendu compte de l'insuffisance des masses, de l'absence
des instruments  vent, remplacs par un piano, et qui et t moins
capable d'apprcier toutes les finesses de dtail et le grandiose des
ensembles que ne pouvait faire ressortir le petit nombre des voix
chorales. Par une assez heureuse combinaison, due peut-tre au hasard,
les dames se trouvaient places dans une pice et les hommes dans une
autre, d'o ils ne pouvaient voir ni tre vus, on tait donc sr qu'il
n'y aurait de distractions de part ni d'autre, et que toute l'attention
se porterait sur le but de la runion, chose fort rare dans les
concerts, o l'on est souvent attir autant par le dsir d'admirer de
jolis visages ou de faire briller de nouvelles toilettes, que par le
charme de la musique.

Un silence religieux s'tablit ds que M. Girard eut donn le signal de
l'attaque aux violoncelles qui excutent les premires mesures de la
strophe _Stabat mater_; et bientt l'assemble a t vivement
impressionne par le dbut grandiose de ce morceau. Le motif fait son
entre par une imitation  l'octave entre les basses, les tnors et les
soprani.

Rossini, qui nous a peu habitus  ce genre de combinaisons, semble, par
cet exorde, nous initier de prime abord  une nouvelle manire; c'est
l'oubli de son pass qu'il nous recommande;  l'exemple de Virgile qui,
au moment de commencer l'Ende, s'crie:

    Ille, qui quondam gracili modulatus aven...

de mme Rossini se prsente  nous non plus comme l'interprte des
fureurs jalouses d'Otello, des douleurs de Ninetta, de la verve
spirituelle de Figaro, ou des amoureuses aventures du Comte Ory, non
plus comme le chantre des martyrs de la Libert, des victimes de Mahomet
ou de Gessler, mais comme le barde inspir qui va nous rvler toutes
les douleurs de la mre du Christ, comme le pote du Dieu dont il va
chanter l'agonie, comme le pontife qui doit porter aux pieds de ce Dieu
nos prires et nos larmes. L'homme n'existe plus, le prtre commence.

Ce premier verset a produit une vive impression: l'excution en a
d'ailleurs t excellente. A. Dupont a merveilleusement chant sa
partie; le timbre doux et gal de sa voix est ce qu'on peut imaginer de
plus favorable  ce genre de musique dont le caractre passionn doit
tre exclu; et les autres artistes l'ont second  merveille.

Aprs ce premier morceau, on a dit un choeur sans accompagnement avec
solo de basse, dont l'effet a t profondment senti, malgr le petit
nombre des choristes et le peu de sret des voix, que l'accompagnateur
tait quelquefois oblig de soutenir par des accords, quoique la
partition ne renferme aucune espce d'accompagnement.

La partie de basse-solo qui domine tout ce morceau tait confie  M.
Geraldy, c'est dire qu'elle a t parfaitement excute.

L'entre des tnors unissons avec la basse-solo sur ces paroles: _Fac ut
ardeat cor meum_ est d'une nergie entranante. Les quatre mesures de
six-huit qui,  deux reprises diffrentes, viennent interrompre
l'uniformit du quatre-temps, font un excellent effet. Ce qu'il y a de
plus remarquable dans ce choeur, c'est l'extrme varit qui y rgne,
quoique le compositeur s'y soit volontairement priv des ressources de
l'orchestre.

Le quatuor en _la bmol_, compos sur les paroles,

    Sancta mater istud agas,
    Crucifixi fige plagas,

dbute par une phrase de tnor qui peut passer pour une des plus
heureuses inspirations de Rossini. Elle renferme surtout une modulation
en _sol bmol_ si inattendue, et dont le retour au ton primitif de _la
bmol_ est si simple et si naturel, qu'on s'tonne que l'ide n'en soit
encore venue  nul compositeur.

Tout ce morceau est trait de main de matre. Le motif principal a tant
de charme que, quoique rpt quatre fois dans les diffrentes parties
rcitantes, sans aucun changement harmonique, il parat toujours
nouveau; et pourtant la diversit ne provient que de la diffrence du
timbre des voix.

Quoique cette strophe soit celle dont l'effet a t le plus gnral,
nous nous garderons cependant de la dclarer suprieure aux autres, ni
surtout au quatuor qui la prcdait.

L'effet qu'elle a produit tient surtout  ce que n'tant crite que pour
quatre voix seules, l'excution en a t beaucoup plus complte que
celle des autres morceaux.

Que le choeur sans accompagnement soit rendu par une masse de voix
suffisante, et alors il sera apprci de tous et compris dans toutes ses
parties. Dans le quatuor, la phrase principale, admirablement chante
par M. Dupont, a t rendue avec la mme supriorit par Mesdames
Viardot et Labarre, et par M. Geraldy, chaque fois qu'elle revenait,
entire ou par fractions, dans leurs parties respectives; il tait
impossible que le public ne donnt pas la palme au morceau confi au
talent de tels excutants, sans que l'insuffisance des choeurs et de
l'orchestre se ft sentir comme pour les versets taills dans des formes
plus grandioses.

L'air de contralto en _mi majeur_, chant par madame Viardot, nous a
sembl le morceau le moins heureux des six que nous avons entendus: il
n'a pas t non plus favorable  la cantatrice, quoiqu'elle l'ait
termin par un point d'orgue de fort bon got et tout  fait appropri 
la nature de l'air; ce que peu de chanteurs savent faire comme madame
Viardot, parce que peu possdent une science et une organisation
musicales comme cette cantatrice.

Un quatuor, sans accompagnement, d'un style trs-svre, a t le
cinquime fragment excut. Il y a de superbes effets d'harmonie dans ce
morceau, auquel nous ne reprochons qu'une trop frquente rptition des
deux mots _Paradisi gloria_.

Ce lger dfaut serait facilement vit en coupant la rptition de huit
mesures qui prcdent le petit travail en imitation, conduisant  la
pdale, dont l'effet serait rendu encore plus grand par cette
suppression.

Le dernier morceau est un air de soprano avec choeur, que madame Viardot
a chant avec une nergie profonde.

Le rhythme du dessin des violons qui accompagnent la phrase principale
est d'une grande chaleur, et  l'entre des choeurs, sur les paroles:
_In die judicii_, l'attaque des instruments de cuivre, que le piano
rendait si imparfaitement, doit produire une impression d'autant plus
grande que jusque l ces instruments sont extrmement mnags.

La proraison de ce morceau est peut-tre un peu courte, mais on voit
que le compositeur n'a pas voulu donner trop d'importance aux choeurs,
pour laisser la voix principale dployer toutes ses ressources; et ce
morceau exige une telle nergie de la part de la cantatrice, que de plus
longs dveloppements auraient rendu l'excution au-dessus des forces
humaines.

Ce spcimen de six morceaux du _Stabat_, dont cinq, ds leur premire
audition, ont paru des chefs-d'oeuvre, donne le plus vif dsir de
connatre l'ensemble de ce magnifique ouvrage.

L'excution a t aussi bonne qu'elle pouvait l'tre avec de si faibles
ressources.

Les choeurs, choisis parmi les artistes de l'Opra, et dirigs par M.
Panseron, ont bien fait leur devoir; mais, en fait de choristes, la
qualit ne peut jamais suppler la quantit, et l'excution la plus
parfaite ne peut faire oublier l'absence des masses vocales.

Le double quatuor, compos d'artistes de l'Opra-Comique, sous la
direction de leur habile chef, M. Girard, ne pouvait produire l'effet de
l'arme d'instruments  cordes ncessaires pour remplir les intentions
du compositeur.

Quelque habile pianiste que soit M. Labarre, quelque suprieur que
puisse tre un piano de M. Herz, on dsire toujours entendre les
rentres d'instruments  vent dont les tenues, dont les sons courts et
secs du piano peuvent  peine donner l'ide.

Le quatuor rcitant tait seul  la hauteur de la musique qui lui tait
confie.

Quel effet produira donc cet oeuvre sublime lorsqu'il sera interprt
avec toutes les ressources de choeur et d'orchestre qu'il mrite.

Nous savons que l'hiver ne se passera pas sans que le public soit admis
 apprcier cette nouvelle composition.

Le _Stabat_ entier se compose de douze ou treize morceaux, et c'est
presque la dimension d'un opra en trois actes; ce sera donc jouissance
pour tous et bnfice pour plusieurs que l'audition rpte de ce
chef-d'oeuvre. Car, il faut le dire, la supriorit de Rossini est telle
et si bien reconnue par tous les compositeurs, qu'il est peut-tre le
seul dont les succs n'excitent pas de rivalit, parce que tous en
profitent.

Quel est le musicien de bonne foi qui n'avouera pas avoir d
quelques-unes de ses inspirations  l'tude des oeuvres de ce puissant
gnie?

Aussi, j'adjure ici tous les compositeurs contemporains, depuis le plus
clbre jusqu'au plus infime de tous qui va signer cet article: en
est-il un seul qui ne doive quelques pages de ses oeuvres au gnie de
Rossini? Semblable au soleil, il a rpandu sa lumire sur tous, et ses
rayons ont fait clore mainte inspiration qui ne se serait peut-tre
jamais dveloppe sans cette influence bienfaisante. Rossini est, en
effet, le gnie musical le plus complet qui ait jamais exist. Il a
abord tous les genres (la symphonie excepte) et les a tous traits
avec une vrit et une diversit de tons incomprhensible.

Le _Barbier_ et le _Comte Ory_, tous deux opras bouffes, sont aussi
diffrents de manire, que _Mose_ et _Guillaume Tell_ le sont entre
eux, quoique tous deux soient des opras srieux.

Mozart seul a approch de cette facilit de changer de tons; et, dussent
tous les classiques  venir m'anathmatiser, la lutte ne me parat pas
gale pour l'invention et la fcondit d'imagination dont, selon moi, la
palme reste  Rossini.

Cette varit de touche me semble d'autant plus apprciable, qu'elle est
plus rare: chaque compositeur semble, en effet, avoir une spcialit
bien affecte, dont il ne s'loigne qu'avec regret, et certaines
habitudes dont il ne peut se dfaire.

Les exemples ne me manqueront pas.

Weber tait n pour le fantastique, et sa clbrit date du jour o il
rencontra un sujet dans lequel son talent pouvait se dployer avec toute
sa puissance; dans le _Freyschutz_, tous les dfauts de l'auteur
deviennent des qualits; son style heurt, son harmonie pre et sauvage,
ses mlodies tranges, son instrumentation sombre et nergique, tout
concourt  donner  cette belle partition ce caractre satanique et
cette couleur _superstitieuse_ par laquelle la musique est si bien
approprie au sujet. Mais si aprs _Freyschutz_ vous allez entendre
_Euryanthe_, vous trouvez les mmes effets, le mme style et la mme
manire, et tout ce que vous avez admir dans _Freyschutz_ vous paratra
convenir beaucoup moins  la cour de Charlemagne et au fabliau sur
lequel est bas cet opra. Dans _Oberon_, malgr les efforts du
compositeur pour se rendre aimable et peindre les riantes feries qu'il
veut vous reprsenter, la queue du Diable perce toujours, et la figure
de Saniel vient souvent grimacer au milieu des sylphes et des gnies.
Conclusion: Wber est un grand compositeur qui a compos _un_ sublime
opra en quinze ou dix-huit actes, dont trois seulement sont jous sous
le titre de _Freyschutz_. Beethoven, l'immortel Beethoven, a compos
d'admirables symphonies, qui resteront peut-tre toujours sans gales;
mais il n'a compos que des symphonies. Ses sonates et ses quatuors sont
des symphonies plus ou moins dveloppes, crites par un nombre plus ou
moins restreint d'instruments.

En vain me citerez-vous sa _Messe_ et son _Fidelio_. _Fidelio_ n'est
point un opra, c'est une admirable symphonie en deux actes, o les voix
jouent un rle fort secondaire, toujours subordonnes  l'orchestre dont
elles ne sont que l'accompagnement, tandis que toute la varit de
dessins et toutes les ressources d'imagination sont confies aux
instruments.

La messe n'est pas plus un morceau vocal que la symphonie avec choeurs.

Cela n'te rien  la gloire de Beethoven; son mrite reste entier, et ce
n'est pas peu de chose d'tre le premier symphoniste du monde, surtout
quand on a t prcd par un Haydn et un Mozart.

Rossini, je le rpte, parce que chez moi c'est une conviction profonde,
a seul trait tous les genres avec une supriorit telle, qu'un seul et
suffi  sa gloire; et il les a tous runis!! La justice a pourtant t
tardive pour lui: ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a composs en
France, n'eurent point de succs dans l'origine.

Le _Sige de Corinthe_ ne produisit qu'une mdiocre sensation; le _Comte
Ory_ ne fut pas compris, et ce ne fut gure qu' la soixantime
reprsentation que le public commena  s'apercevoir que, depuis un an,
il entendait un chef-d'oeuvre; le _Mose_ ne fut regard que comme une
traduction, quoiqu'il offrt comme morceaux nouveaux l'introduction du
1er acte et le finale du 3e, qui sont deux chefs-d'oeuvre; et enfin
_Guillaume Tell_ n'eut jamais le privilge d'attirer la foule: ce ne fut
que lorsque Duprez chanta le rle d'Arnold, que _Guillaume Tell_ fut
justement apprci.

Le nouveau _Stabat_ sera-t-il rang ds son apparition dans la classe
des chefs-d'oeuvre? Le public seul dcidera, mais nous doutons, pour
notre part, que ce mme public soit aussi vivement impressionn que nous
le dsirerions.

Il y a un axiome trs-connu et trs-faux qui prtend que le public veut
toujours du nouveau. Je ne suis pas de cet avis: le public veut du
rchauff qui ait l'air nouveau, mais rien ne l'effraie comme ce qui est
rellement nouveau. Sortez-le de ses habitudes, il ne sait plus o il en
est. Offrez-lui quelque chose d'entirement neuf, son premier mouvement
sera de le repousser, et il ne viendra  ce que vous lui aurez offert,
que lorsque le temps aura assez us le vernis de nouveaut, pour que
l'objet ne lui paraisse pas trop diffrent de ce qu'il voit
habituellement. C'est ce qui fait que, chez nous, les inventeurs ont
presque toujours tort, et que tout le bnfice revient aux
_perfectionneurs_ qui ont su polir les coins trop raboteux pour
l'extrme dlicatesse du public, et faire adopter comme leurs les
oeuvres des inventeurs qui, sans tant de prparations, s'taient tout
bonnement contents d'tre des hommes de gnie.

Nous croyons donc que le mrite de compositeur religieux sera
trs-vivement contest  Rossini, prcisment parce qu'il a fait de la
musique religieuse autrement que Mozart, que Cherubini, et que tous ceux
qui l'ont prcd.

A ce propos, dirons-nous ce que c'est que la couleur religieuse? Hlas!
nous ne savons. La musique religieuse devrait tre celle qui a une tout
autre couleur que la musique excute au thtre, et cependant comment
faire lorsque le thtre nous en offre qui a parfaitement ce caractre?
Comment faire de la musique religieuse  l'glise s'il faut qu'elle ne
ressemble nullement  la prire de Mose, au finale du premier acte de
la _Muette_ (qui, par parenthse, a t un _Agnus Dei_ avant de devenir
un finale d'opra), au choeur du cinquime acte de _Robert_, aux beaux
choeurs de _Gluck_, auxquels il ne manque que des paroles latines, pour
tre des modles de musique ecclsiastique.

En chercherez-vous le type dans les auteurs anciens, dans Haendel, par
exemple? mais son style ne vous parat religieux que parce qu'il n'est
pas dans nos habitudes, car si la musique des oratorio d'Haendel est
religieuse, celle de ses opras ne l'est pas moins; vous y retrouverez
la mme manire, les mmes tournures harmoniques, les mmes systmes
d'accompagnements; c'est la musique de l'poque et non celle affecte au
genre religieux.

Cherchez-vous cette couleur dans le genre fugu? Pour ma part, j'avoue
que comme musicien j'aime beaucoup les fugues; cette combinaison
m'amuse, m'occupe, m'intresse, pourvu que cela ne dure pas trop
longtemps. Mais je dclare que, malgr l'usage qui en affecte l'emploi 
l'glise, rien ne me parat moins religieux que ces morceaux o les
parties croises et tourmentes en tous sens et sous tous aspects,
produisent une confusion, peut-tre du got de gens qui se disputent,
mais nullement de celui de personnes qui prient.

Le vague o l'on se trouve sur cette matire, et la manire diffrente
d'envisager le systme religieux, devront produire ce rsultat, de faire
nier par certaines personnes que tous les morceaux du _Stabat_ de
Rossini soient empreints de la couleur qu'elles dsireraient y voir.

Quelle que soit l'opinion qui prenne le dessus, nous garderons notre
conviction, qui est que l'expression de chaque morceau est parfaitement
sentie, et que la forme un peu lgante de certaines priodes ne peut
tre reproche  un compositeur italien, dont le catholicisme est celui
de son pays, o les glises ne sont pas nues et sombres comme les
ntres, mais au contraire clatantes de lumire, de marbres, de dorures
et de peintures, telles enfin qu'elles doivent tre dans un pays o le
souverain est le chef de l'Eglise triomphante, et o les souvenirs de
l'Eglise souffrante sont un peu oublis.

J'ai parl des six morceaux dont l'excution avait eu lieu dans les
salons de M. Herz, et ma tche tait d'autant moins difficile, que ces
morceaux ayant t entendus par beaucoup de lecteurs de la _France
musicale_, l'analyse s'en comprenait  demi-mot.

Maintenant je dois m'occuper des quatre autres morceaux dont j'ai la
partition manuscrite sous les yeux, et je sens quel doit tre l'embarras
du critique musical qui veut faire apprcier les beauts d'un morceau
qu'on n'a jamais entendu et dont il ne peut faire une seule citation:
qu'il s'agisse d'une oeuvre littraire, on citera la phrase ou le vers
que l'on veut louer ou critiquer, et le lecteur se trouvera  l'instant
juge de l'apprciation. En musique, il n'en est pas de mme: le critique
appelle votre attention sur un passage que vous ne connaissez pas, que
vous n'avez jamais entendu, et c'est par des mots qu'il cherche  faire
comprendre une combinaison de sons dont l'oreille doit tre seule juge.
Rien ne doit donc moins tonner que la diversit des jugements en
musique.

Tel peut tre proclam grand homme, d'aprs quelques morceaux indits,
sans que celui qui le gratifie d'un brevet d'immortalit soit oblig de
justifier son admiration autrement qu'en disant: Je trouve cela beau, et
sans qu'il soit possible de vrifier si cette opinion est fonde. Je
connais nombre de clbrits  gnie incompris, dont l'chafaudage de
gloire tomberait bien vite, s'ils s'avisaient de publier leurs prtendus
chefs-d'oeuvre. Aussi s'en gardent-ils bien. La critique rpond  la
critique avec de pareils arguments: Vous vous tes avis de dire que
l'oeuvre nouvelle d'un puissant gnie galait les chefs-d'oeuvre qui
l'ont prcde:  cela on vous rpond que vous vous trompez, et il est
impossible de mettre le lecteur  mme de se faire juge comptent de la
cause. Il faut qu'il dcide entre le dire des deux avocats, sans qu'il
lui soit permis d'examiner les pices du procs.

Avant d'entreprendre l'examen des quatre derniers morceaux du _Stabat_,
qu'il me soit permis de _rpondre_  quelques _rponses_ que l'on a
faites  mon assertion.

J'ai dit que je ne comprenais pas trop ce que devait tre le style
religieux, s'il devait diffrer entirement des morceaux de thtre
destins  peindre ce sentiment. Cette opinion a paru empreinte d'une
grande _navet_  un critique que je dois remercier de la politesse du
mot qu'il a employ pour dguiser sa pense. N'avez-vous donc jamais
entendu, me dit-il, sous les votes du temple,  la lueur des cierges,
aux parfums de l'encens, un hymne de mort ou de gloire qui vous fait
involontairement plier le genou? Est-il un sentiment profane auquel une
semblable musique puisse s'appliquer? et les chefs-d'oeuvre plus
modernes de Palestrina, d'Allegri, de Marcello, n'en avez-vous pas ou
parler? Il me sera facile de rpondre par des faits.

Oui, j'ai souvent prouv ces motions profondes  l'glise; mais alors
le pouvoir de la musique tait encore augment par ces cierges, cet
encens, ces votes dont on me parle, et par la pompe majestueuse de
notre culte; le sentiment religieux tait excit en moi par le lieu o
je me trouvais, et la musique y ajoutait beaucoup; mais cette mme
musique, dpouille de ces accessoires, m'aurait sans doute laiss
froid.

Lorsque M. Castil-Blaze donna la traduction de _Don Juan_  l'Opra, il
avait introduit dans la scne des Dmons (supprime depuis) un choeur
parodi sur la musique du _Dies ir_ de Mozart, et ce chant terrible,
qui nous a tous fait frissonner  l'glise, passa inaperu au thtre.
Pourquoi? C'est que les votes du temple, la lueur des cierges et les
parfums de l'encens lui manquaient.

Il ne faut pas s'abuser sur la puissance de la musique. Cet art, le plus
idal, le plus vague de tous, puisqu'il n'est pas bas sur l'imitation
comme les autres arts, ne peut exciter sur l'auditoire ses plus
puissants effets que grce  une prdisposition particulire de la part
de celui-ci.

Le fameux _Miserere_ d'Allegri en est une preuve.

Ce morceau, excut le Vendredi-Saint,  la chapelle Sixtine, produit
une motion extraordinaire chez tous ceux qui l'entendent. C'est dans la
chapelle reprsentant le Saint-Spulcre que son excution a lieu:
quelques cierges jettent une clart douteuse;  chaque verset, on en
teint un;  mesure que l'obscurit augmente, les voix s'affaiblissent,
et lorsqu' la dernire strophe la dernire lumire a disparu, les voix
ne font plus entendre qu'un murmure plaintif, un bourdonnement lugubre
qui se termine par un silence de mort, sur lequel la foule s'loigne
vivement impressionne et atteinte d'une motion difficile  comprendre,
dans un pays aussi peu religieux que le ntre.

Il tait autrefois dfendu, sous peine d'excommunication, de prendre
copie de ce _Miserere_. Mozart, g seulement de quatorze ans,
l'entendit  Rome en 1770.

Son attention avait t si vivement excite, que, de retour chez lui, il
le transcrivit entirement de mmoire, et un des sopranistes de la
chapelle dclara que cette copie tait parfaitement conforme au
manuscrit.

Depuis ce temps, ce fameux morceau a cess d'tre un mystre, et c'est
avec une grande surprise que tout le monde a reconnu que c'tait un
oeuvre des plus mdiocres, sans invention, sans combinaison d'harmonie
et indigne en tous points de son immense rputation.

D'o venait donc son colossal effet? encore une fois, des accessoires,
des votes du temple et des cierges teints.

Les lves de Choron l'excutrent  la Sorbonne, il y a une quinzaine
d'annes, et quoique l'excution ft certes meilleure que celle de la
chapelle Sixtine, qui, comme chacun sait, est devenue des plus
mdiocres, cependant le _Miserere_ ne produisit aucun effet.

Chez les Grecs, la musique avait une puissance dont nous ne nous faisons
que difficilement ide et que l'on peut pourtant expliquer.

C'est que chez ces peuples, tels instruments, tels modes taient
affects  telles circonstances, et que les lois punissaient svrement
l'abus et la confusion qu'on en aurait pu faire.

Ainsi l'hymne de guerre ne produisait tant de sensation, que parce qu'il
tait dfendu de l'excuter en temps de paix, et que ce chant ranimait
tous les instincts de gloire et de courage.

De semblables sensations ne peuvent exister chez nous, blass que nous
sommes en entendant continuellement au thtre la musique emprunter tous
les accents pour peindre des sentiments fictifs.

Peut-tre pourrions-nous cependant nous faire une lgre ide de cette
impression: un seul instrument est presque exclusivement affect aux
crmonies funbres, c'est le tam-tam. Qui ne s'est senti profondment
mu en entendant, dans l'glise ou  la suite d'un convoi, retentir les
grondements prolongs de ce lugubre instrument? L'effet en est terrible
et vous fait tressaillir jusqu' la moelle des os.

Ne croyez pas cependant que cette impression soit entirement due au
timbre du tam-tam: elle vient en grande partie de la circonstance o
vous vous trouvez et du souvenir des circonstances analogues o vous
avez entendu rsonner ces sons funbres. Remarquez que, chez les
Chinois, les Indiens et tous les Orientaux, le tam-tam est un instrument
de liesse et de joie.

On me dit que la vritable musique religieuse ne saurait s'appliquer 
un sentiment profane. Je suis parfaitement de cet avis; mais je me suis
bien mal fait comprendre, si l'on croit que j'ai dit que la musique
d'glise et celle de thtre dussent tre les mmes. J'ai dit seulement
que je ne savais pas quelle tait la diffrence entre la musique
d'glise et celle de thtre destine  peindre un sentiment religieux.

Mettez des paroles latines sous la prire de _Mose_, et dites-moi s'il
existe au monde un morceau de musique d'glise o le sentiment religieux
soit plus divinement exprim.

On me demande si j'ai jamais ou parler des oeuvres d'Allegri, de
Palestrina et de Marcello.

J'ai fait plus que d'en entendre parler; car, ayant commenc ma carrire
de compositeur par tre organiste, j'ai beaucoup tudi les auteurs
classiques et surtout les auteurs anciens.

Je commencerai par Palestrina, comme le premier en date:

Palestrina fit une rvolution dans la musique d'glise, o l'abus des
moyens scientifiques causait un tel scandale, que le pape Marcel II, qui
rgnait en 1555, tait sur le point de la proscrire des temples
religieux. Palestrina demanda au pape la permission de lui faire
entendre une messe de sa composition. Marcel en fut si enchant, que
non-seulement il renona  son projet, mais encore il chargea Palestrina
de composer un grand nombre d'autres ouvrages du mme genre pour sa
chapelle.

Cette messe existe et est connue sous le nom de messe du pape Marcel. On
comprend que, voulant faire une rvolution, Palestrina devait
s'appliquer  s'loigner autant que possible du genre qu'il voulait
dtruire; aussi ses premires compositions sont-elles d'une extrme
simplicit d'harmonie; plus tard, les effets y devinrent plus
compliqus.

Toutes ses compositions sont pour les voix sans accompagnements; ce ne
fut que prs d'un sicle plus tard, que Carissimi introduisit, le
premier, l'accompagnement de la musique instrumentale aux motets.

J'ai beaucoup lu, mais trs-peu entendu de musique de Palestrina.

Elle a un effet tout particulier, qui tient surtout  l'absence de
certains accords qui n'taient pas encore en usage, et  un enchanement
de modulations tranger  toute la musique que nous connaissons et qui
tient beaucoup  l'poque o vivait Palestrina.

Ce compositeur est un des plus grands gnies musicaux qui aient exist;
mais je ne crois pas que son style soit le style religieux par
excellence, et celui qui voudrait composer de la musique uniquement dans
ce dernier systme, me paratrait aussi ridicule que celui qui
affecterait de ddaigner notre langue pour adopter le franais qu'on
parlait au XIIe sicle.

Je ne connais d'Allegri que son _Miserere_, et duss-je profondment
affliger celui qui l'offre comme modle, je dclare que cette
composition me parat excessivement mdiocre.

Les psaumes de Marcello sont, au contraire, de la plus grande beaut;
mais si on me les propose comme type du style religieux, je dirai qu'il
faudra alors adopter comme tel toutes les compositions madrigalesques de
ses contemporains, o l'on ne trouve pas,  la vrit, la mme hauteur
de pense qui est particulire  l'homme, mais o le style et la couleur
sont parfaitement semblables.

Il n'y a donc pas de style religieux, absolument parlant; la musique
d'glise, ainsi que toute autre, a d suivre les progrs constants que
l'art n'a cess de faire.

Si vous admettez que le style de tel auteur soit le modle par
excellence, il s'ensuivra que vous donnerez tort  ceux qui l'auront
prcd ou suivi. Ainsi, si les messes de Palestrina sont le vrai type
du style religieux, celles de Mozart sont anti-religieuses; car rien ne
se ressemble moins comme style, comme pense, comme forme et comme
tournure, que Mozart et Palestrina.

Si vous donnez la palme  Mozart, que penserez-vous de Cherubini, dont
la manire n'est nullement celle de Mozart? et de Lesueur qui s'en
loigna encore bien plus?

Ne faisons donc pas de comparaisons impossibles entre ces deux auteurs
d'poques si diffrentes; convenons que si Palestrina tait le premier
musicien de son temps, Rossini est aussi le plus grand compositeur de
notre sicle, et avouez franchement que s'il vous et donn une
composition  la Palestrina, vous l'auriez renvoy  l'cole o l'on
fait de ces sortes de travaux, et que vous lui auriez justement reproch
de ne pas parler la langue de son sicle.

Quant au reproche banal et qui ne peut tre appuy sur aucune preuve,
que la musique de son nouveau _Stabat_ convienne aussi bien au thtre
qu' l'glise, sachez que de tout temps ce reproche a t fait aux
compositeurs qui ont galement travaill pour l'glise et pour le
thtre, et que si ce dfaut ne vous apparat pas dans les compositions
anciennes, c'est que les oeuvres sacres ont survcu aux oeuvres
profanes presque entirement oublies.

Peut-tre serez-vous surpris d'apprendre qu'un des contemporains de
Pergolse, le pre Martini, lui reprochait,  propos aussi de son
_Stabat_, d'avoir fait une musique peu approprie au sujet, et
ressemblant entirement  celle de la _Serva padrona_.

Effectivement, on trouve un systme d'accompagnement tout  fait
identique dans le verset _Inflammatus et accensus_, et un air de la
_Serva padrona_, _Stizzoso mio stizzoso_.

Ici, le reproche est plus grave que celui qu'on adresse  Rossini, en
qui vous trouveriez tout au plus une conformit de style entre le
_Stabat_ et _Mose_ ou _Guillaume Tell_, ou tel autre de ses ouvrages
les plus srieux; mais on ne s'est pas encore avis de comparer son
_Stabat_ au _Barbier de Sville_ ou  l'_Italienne  Alger_, tandis
qu'un contemporain de Pergolse tablissait un parallle entre son
_Stabat_ et un intermde bouffe.

Le _Stabat_ de Pergolse renferme sans doute quelques belles parties;
mais, en gnral, cette composition m'a toujours paru fort au-dessous de
sa rputation. Le premier verset, qui est peut-tre le meilleur, n'est
qu'une formule harmonique qui n'tait dj plus neuve  l'poque o
Pergolse crivait ce morceau (1734). Cette marche de seconde se trouve
textuellement avec la mme base dans un intermde de Lully, compos en
1669.

Et savez-vous de qui sont les paroles de cet intermde? De Molire. Et
quelles sont ces paroles? C'est le _Buon di_, que viennent souhaiter 
M. de Pourceaugnac les deux mdecins qui lui conseillent ce genre de
rafrachissement pour lequel il avait si peu de got. Ainsi donc, le
dbut d'un morceau religieux se trouve tre le mme que celui d'un duo
grotesque. Il est plus que certain que Pergolse ignorait entirement
l'intermde de Lully, mais cela prouve que la formule harmonique qui
compose tout le premier morceau de son _Stabat_ tait loin d'tre
nouvelle  l'poque o il l'employa.

Le verset _Qu moerebat_ est d'un rhythme sautillant qui ne s'accorde
gure avec les paroles.

L'avant-dernier verset _Quando corpus morietur_ est d'un beau caractre;
il me semble cependant que le sens des paroles

    Quando corpus morietur,
    Fac ut anim donetur
    Paradisi gloria.

n'exigeait pas une couleur aussi triste, qui n'est applicable qu'au
premier vers. Rossini me parat avoir beaucoup mieux saisi la pense de
cette strophe, par l'clat de voix qui signale les mots _Paradisi
gloria_.

La fugue du _Stabat_ de Pergolse a le dfaut de commencer par une
succession de quatre quintes entre le sujet et le contre-sujet, et les
dveloppements sont peu intressants.

Il me semble impossible de mettre en parallle les deux _Stabat_, mme
en faisant rserve du sicle d'intervalle qui spare ces deux
compositions.

Les quatre morceaux qui me restent  examiner sont les numros 2, 3, 4
et 10 du _Stabat_.

Le n 2 est un air de tnor en _la bmol_. Le motif chant d'abord 
l'unisson avec les violons et les violoncelles, soutenus par une
harmonie plaque, est ensuite rpt  pleine voix avec toutes les
puissances de l'orchestre, pendant que les deuximes violons, les altos
et les basses promnent des arpges en triolets sous la mlodie. La coda
se termine par une pdale qui s'teint pianissimo.

Le n 3 est un dlicieux duo entre soprano et contralto. Sa phrase
principale est constamment accompagne par un dessin de notes rptes
dans les premiers violons qui suit toutes les allures de la voix, sans
que le chant soit jamais gn par cet accompagnement oblig. La mlodie
en est d'une grce enchanteresse et d'une lgance extrme.

Le n 4 est un air de basse en _la mineur_. J'ai dj parl de la
difficult de donner une ide d'un morceau de musique sans citer la note
crite. J'ai cependant vu souvent des auteurs d'articles de musique,
d'ailleurs fort bien faits, s'vertuer  analyser des modulations en
faisant la nomenclature des accords et en indiquant leur succession.
J'ai remarqu que les gens du monde sautaient  pieds joints par-dessus
ces descriptions, craignant de ne pas les comprendre, et que les
musiciens se repentaient de n'en avoir pas fait autant, vu qu'ils n'y
comprenaient pas davantage. Je ne m'efforcerai donc pas de vous faire
l'analyse fort peu claire d'une ravissante modulation qui, partant de
_la naturel_, arrive en _r bmol_, et retourne au ton primitif en moins
de six mesures, sans que l'oreille soit le moins du monde choque de
cette brusque transition, qui est sauve avec tant d'art, qu'on croirait
entendre la chose la plus naturelle et la plus usite. La phrase majeure
qui spare les deux reprises du motif est de la plus grande suavit. Cet
air m'a paru tre un des meilleurs morceaux du _Stabat_.

Le n 10 est l'_Amen_, portant la fugue que Rossini s'est cru oblig de
faire comme tous ses devanciers. Peut-tre un si puissant gnie
aurait-il d se mettre au-dessus de l'usage, et ne pas sacrifier au
prjug qui impose l'obligation de faire une fugue, le moins religieux
de tous les morceaux; mais peut-tre aussi a-t-il voulu rpondre en une
fois et pour toutes  ceux qui prtendent qu'il n'est pas savant, et
leur prouver qu'il n'a ddaign le titre d'homme de science que parce
qu'il prfrait celui d'homme de gnie. Car il est assez singulier qu'en
musique le titre de savant s'accorde gnralement moins  ceux qui le
sont vritablement qu' ceux qui font abus de la science.

Quoi qu'il en soit, la fugue du _Stabat_ est irrprochable comme
rgularit; mais Rossini n'a pu rsister, aprs cette concession, au
dsir de redevenir lui-mme, et aprs la pdale, suivie des strettes et
de tout ce qui amne ordinairement la proraison de la fugue, il arrte
tout d'un coup l'lan du morceau lanc vers la conclusion, pour
reprendre les premires mesures du dbut du premier morceau, et aprs ce
repos d'un mouvement lent, il attaque une vigoureuse strette qui termine
brillamment ce verset chaleureux, et reproduisant avec toutes les
puissances de l'orchestre une des phrases principales de la premire
strophe.

Voici donc achev cet oeuvre admirable, dont le mrite n'est peut-tre
que mieux attest par la vivacit de quelques critiques dont il a t
l'objet. Certes, le droit de blme appartient  chacun, et je ne
comprendrais gure un auteur qui se fcherait srieusement de l'opinion,
quelque svre qu'elle ft, que l'on aurait pu mettre sur sa
composition.

Mais ce que je ne saurais tolrer, c'est que le droit de rendre justice
au gnie ft mconnu; et je rpondrai  celui qui n'a pas craint de
m'accuser d'une admiration hypocrite, que lorsqu'il s'agit d'un homme
comme Rossini, l'admiration doit paratre trop naturelle pour pouvoir
tre taxe d'une hypocrisie dont, au reste, le but m'chapperait
entirement; et j'ai trop bonne opinion du got et de l'esprit de celui
qui m'a adress ce reproche, pour ne pas penser qu'il est beaucoup moins
sincre dans sa critique que je ne l'ai t dans mes louanges.

Rossini me parat avoir t, dans son _Stabat_, plus mlodique que tous
ceux, sans exception aucune, qui ont crit de la musique religieuse,
sans que le style ft pour cela moins lev et moins appropri au sujet.
Et ce n'est pas un mince mrite que celui de n'avoir employ
qu'accessoirement les ressources de l'art, qui ne manquent jamais de
fournir  ceux qui savent s'en servir la svrit de couleur qu'ils
recherchent, et d'tre arriv  ce but par des moyens d'invention et des
mlodies, ce qui se trouve beaucoup plus difficilement que des
combinaisons d'harmonie et de contre-point, quelque intressantes
qu'elles puissent tre. Rossini a, du reste, prouv, dans son dernier
morceau, qu'il pouvait faire de la science aussi bien que tout autre; et
sans l'influence de son gnie qui, malgr lui, perce encore  travers
l'aridit de la fugue, ce morceau aurait pu devenir assez sec et assez
mathmatique pour contenter pleinement ceux qui ne considrent
l'invention et l'inspiration que comme infrieure au savoir.

A ceux-l, je recommanderai l'tude des matres de l'cole flamande,
parfaitement oublie aujourd'hui; qu'ils lisent les oeuvres des Jacques
Desprs, des Claude Goudimel, des Okenheim, des J. Mouton, des Orlando
Lassus; ces oeuvres sont des prodiges de science dont peuvent approcher
les compositions de ceux qu'ils ont prcds dans la carrire.

Eh bien! c'est prcisment l'excs de leur science qui amena ce scandale
qui, sous Palestrina, faisait  jamais proscrire la musique des glises.

Et si un jour  venir, quelque Marcel futur voulait renouveler cette
perscution contre la musique sacre, qu'on lui fasse entendre le
_Stabat_ de Rossini, et bien certainement la musique rentrera en grce
auprs du chef de l'glise.




LA DAME BLANCHE DE BOIELDIEU


On ne fait pas de musique, parlons-en, et  dfaut de jouissances dont
nous sommes privs, reportons-nous, par le souvenir, au plaisir que nous
fit prouver, ds son apparition, un des chefs-d'oeuvre dont s'honore
l'cole franaise.

_La Dame blanche_ fut l'avant-dernier ouvrage de Boeldieu. J'ai eu le
bonheur d'tre l'lve de cet homme minent que tous mes lecteurs ont
admir, que tous auraient aim, s'ils eussent pu le voir de prs, et
reconnatre que chez lui le talent n'tait pour ainsi dire que la
traduction des qualits prives. J'ai vu commencer et terminer l'oeuvre
qui est un des plus puissants titres de gloire de Boeldieu; j'tais
bien jeune alors, je n'avais pas vingt ans, mais le souvenir des travaux
de mon illustre matre est aussi prsent  ma pense que sa mmoire est
chre  mon coeur. Et peut-tre ne sera-t-il pas sans intrt
d'apprendre quelques dtails tout  fait intimes, et qui, par
consquent, ont d chapper  tous les biographes.

Boeldieu dbuta fort jeune  Rouen, sa ville natale, par un petit opra
dont le titre mme ne nous est pas rest. Son matre, M. Broche,
organiste de la cathdrale, l'engagea  aller  Paris. On tait alors en
95; on commenait  respirer un peu du rgime de la Terreur; la musique
tait fort en vogue; car, dans la premire rvolution, s'il y eut
beaucoup de ruins, il y eut beaucoup d'enrichis, et les plaisirs ne
manqurent jamais  la capitale.

Quatre compositeurs minents de l'poque, Cherubini, Mhul, Kreutzer et
Jadin avaient l'habitude de se runir toutes les dcades dans un dner
d'amis, o ils oubliaient dans de doux panchements, et dans une
fraternelle causerie, les proccupations qui, alors comme aujourd'hui,
assigeaient tous les esprits.

Boeldieu obtint la faveur d'tre admis  ce dner de clbrits
musicales; il avait t recommand comme un jeune musicien de province
annonant un grand talent, et ayant dj mme obtenu un succs au
thtre: aussi avait-il t engag  venir soumettre sa partition 
l'illustre aropage.

Le pauvre jeune homme s'avana tout tremblant au milieu de ces convives
dont le nom et la rputation l'pouvantaient, et donna d'abord une fort
pauvre ide de son esprit pendant le repas, n'osant ouvrir la bouche et
ne rpondant que par des monosyllabes aux avances que lui faisait son
voisin: c'tait Kreutzer, qui avait pris en piti le pauvre dbutant.
Celui-ci finit cependant par s'enhardir, et,  la fin du repas, lui et
Kreutzer taient les meilleurs amis du monde.

Le dner fini, Kreutzer voulut faire valoir son jeune protg; il le
prsenta chaudement  Mhul et  Cherubini, qui commencrent  se
drider un peu avec lui: pendant ce temps, Jadin feuilletait sa
partition manuscrite, que Boeldieu avait dpose en entrant sur le
piano.

La glace tait rompue, la bienveillance semblait succder  la froideur,
et Kreutzer, voyant ses confrres dans de si bonnes dispositions,
proposa au jeune musicien de se mettre au piano pour faire entendre son
opra. Boeldieu tait excellent pianiste et chantait d'une manire fort
agrable; mais ses juges n'taient pas gens  se laisser blouir par le
charme de l'excution, et le pauvre compositeur voyait de temps en temps
s'allonger sur sa partition un doigt qui lui indiquait un passage o lui
ne voyait rien que de fort innocent, mais qui recelait,  coup sr,
quelque grosse faute d'harmonie, car ce doigt tait celui de Cherubini;
et Cherubini ne laissait jamais passer le moindre solcisme musical.
Boeldieu avait appris de son matre, M. Broche, tout ce que savait le
pauvre organiste, c'est--dire fort peu de chose, et il n'avait pas mme
la conscience des fautes qu'on lui indiquait; il se doutait cependant
bien que le terrible doigt ne lui signalait pas ces passages comme
excellents, et c'tait avec terreur qu'il le voyait presque  chaque
mesure retomber sur chaque porte de sa partition. Il suait sang et eau
et souffrait le martyre; cependant il ne se dcourageait pas et
continuait toujours  excuter son opra; les morceaux se succdaient,
et l'espoir commenait  rentrer dans son me, car le doigt ne venait
plus se poser entre l'excutant et la musique place devant lui.

--Allons, se disait-il, il parat que le milieu de mon opra vaut mieux
que le commencement; j'espre que la fin couronnera l'oeuvre.

Et il allait toujours. Au moment o il venait de terminer un des
morceaux qui avaient eu le plus de succs  Rouen, et qui, selon lui,
devait entraner le suffrage de ses juges, il s'arrta comme pour leur
demander avis; n'entendant rien, il se retourne, et alors quelle n'est
pas sa honte et de quel serrement de coeur n'est-il pas saisi! Il se
voit seul... ses auditeurs taient partis, jugeant sans doute 
l'indignit de l'oeuvre que leurs conseils taient superflus, et voulant
s'pargner la peine de mauvais compliments qu'ils n'auraient pu
s'empcher de faire.

Les larmes suffoquent le pauvre Boeldieu, il porte ses mains  son
visage et va s'abandonner au dsespoir, lorsqu'une voix se fait
entendre; un seul des juges tait rest: le plus jeune d'entre eux avait
eu piti du dbutant, et peut-tre tait-il charg par ses confrres
d'adoucir l'amertume de cette preuve. Lui seul pourrait nous le dire,
car il est le seul survivant des cinq acteurs de cette scne: Jadin,
c'tait lui, s'approcha de Boeldieu.

--Mon jeune ami, lui dit-il, ne vous dsolez pas;  tort, on vous a fait
croire que vous tiez compositeur. Je ne veux pas apprcier le plus ou
moins de dispositions que vous pouvez avoir; mais, avant d'exercer un
art, il faut l'apprendre, et vous ne possdez mme pas les premiers
lments de la composition. Mais on peut tre un musicien fort habile et
trs-estim, sans tre en tat d'crire un opra. Vous tes bon
pianiste, vous avez une jolie voix, vous pourrez faire votre chemin avec
cette double ressource; donnez des leons et faites des romances; puis,
si vous voulez travailler pour le thtre, apprenez la composition, et
vous vous essaierez de nouveau; mais, je vous en prviens, et je le sais
par exprience, c'est une carrire bien difficile, et les succs que
l'on rve s'y ralisent rarement.

Le conseil tait plus facile  donner qu' suivre. Pour donner des
leons, il faut avoir une clientle, et Boeldieu, jet  Paris sans
appui et sans protection, fut d'abord rduit  accorder des pianos pour
vivre; mais quand il avait accord un piano, il ne pouvait rsister au
plaisir de prluder sur l'instrument qu'il venait de remettre en tat.

Son excution fut remarque, ajoutons que sa personne ne le fut pas
moins; jeune, lgant, spirituel, dou d'une des figures les plus
agrables, il ne pouvait manquer de russir. En peu de temps il acquit
une excellente clientle, il composa quelques romances qui eurent un
succs prodigieux et mrit; bref, il devint l'homme  la mode de toutes
faons, et la fortune ne cessa plus de lui sourire.

Il fut nomm professeur de piano au Conservatoire, et l'ide du thtre
le poursuivant toujours, il voulut encore essayer ses forces mme avant
d'avoir appris ce qu'on lui avait tant reproch d'ignorer, et il crut
pouvoir suppler par le got et l'audition des chefs-d'oeuvre  tout ce
qui lui manquait pour l'tude. C'est dans ces conditions qu'il donna
successivement, _la Dot de Suzette_, _Zorame et Zulnar_, _la Famille
suisse_, _Montbreuil et Verville_, _les Mprises espagnoles_,
_Beniowsky_ et _le Calife de Bagdad_. Mais il comprit alors que les
qualits naturelles ne pouvaient suffire, si l'art ne venait  leur
secours, et il eut le courage (exemple peut-tre unique!) de se mettre 
tudier avec la persvrance d'un colier, les principes qui lui
manquaient pour devenir un des chefs de notre cole. La scne de
l'audition de son premier opra tait oublie depuis longtemps, et
Cherubini tait devenu et est rest jusqu' sa mort son plus intime ami;
c'est lui qu'il choisit pour professeur, et l'on ne pouvait certes mieux
s'adresser. C'est  l'union de la puret et de l'lgance de Cherubini
et du charme et de la grce de Boeldieu, que nous devons ces
chefs-d'oeuvre dont le premier spcimen fut _Ma tante Aurore_, partition
aussi purement crite que celles qui l'avaient prcde l'avaient t
ngligemment.

Je n'entreprends pas de faire ici une biographie de Boeldieu, et je ne
le suivrai pas dans son voyage en Russie en 1803, ni  son retour en
France en 1812. Les ouvrages qu'il a donns dans cette priode de temps
sont trop connus pour qu'il y ait besoin mme de les citer, et je me
hte d'en venir  _la Dame blanche_, dont je me suis peut-tre un peu
trop cart. Je vous ai montr le pauvre petit accordeur de pianos en
1795, nous allons maintenant faire connaissance avec le membre de
l'Institut, chevalier de la Lgion-d'Honneur et professeur de
composition en 1820. Je fus un des premiers lves admis  la fondation
de la classe de Boeldieu. J'avais pour camarades, Boily, le fils du
clbre peintre de portraits, qui obtint le grand prix de composition de
l'Institut et donna un petit opra  l'Opra-Comique, excellent garon
qui a toujours eu le tort de douter de lui-mme et qui a fui, au lieu de
les rechercher, les occasions de donner la preuve d'un talent rel; et
Thodore Labarre, l'habile harpiste, l'auteur des _Deux Familles_, de
_la Rvolte au Srail_ et du _Mntrier_, aujourd'hui chef d'orchestre 
l'Opra-Comique.

Le Conservatoire tait une singulire chose,  l'poque que je cite; il
y rgnait un classicisme outr; les mlodistes, proprement dits, taient
regards comme de bien pauvres sires; Rossini y tait tourn en
drision, et les professeurs, il faut le dire, n'taient pas trangers
au ddain que manifestaient hautement les lves. M. Lesueur appelait
les opras de Rossini des _turlututus_, et M. Berton crivait une ptre
en vers sur la musique _mcanique_; c'est ainsi qu'il qualifiait celle
de l'cole moderne. Pourtant M. Catel avait dclar,  la grande
stupfaction de ses lves, qu'il y avait de belles choses dans un trio
d'_Othello_. Cherubini ne disait rien, mais il coutait tous ces propos
en riant de ce rire narquois qui lui tait particulier, et qui semblait
deviner les palinodies que ses confrres devaient chanter quelques
annes aprs, en s'inclinant devant le gnie sublime qu'ils
mconnaissaient encore. Il ne serait pas facile d'exprimer la manire
dont fut accueillie la nouvelle de la cration d'une classe de
composition dirige par Boeldieu, et de quels quolibets taient
poursuivis les lves qui y furent admis. Ce fut bien pis, lorsque nous
apprmes  nos camarades la faon dont se faisait cette classe. Les
partitions des premiers opras de Rossini taient publies chez le frre
de notre professeur, Boeldieu jeune, dont le magasin de musique tait
rue de Richelieu. Ds qu'une partition de ces ouvrages non encore
excuts  Paris allait paratre, une preuve nous en tait envoye;
Labarre, excellent lecteur, se mettait au piano, puis madame Boeldieu,
qui a t une trs-grande cantatrice, Boeldieu et nous-mmes, nous
chantions l'opra d'un bout  l'autre; et souvent la classe, qui ne
devait durer que deux heures, se prolongeait toute la journe. C'est
ainsi que nous connmes, les premiers, _le Mose_, _la Donna del Lago_,
_la Semiramide_, et vingt autres chefs-d'oeuvre dont l'excution ne
rvla les beauts au public que quelques annes plus tard. Boeldieu
n'avait pas de peine  nous signaler les ngligences et les taches qu'on
remarque dans quelques opras de Rossini; mais il lui tait plus
difficile de nous convaincre de la supriorit de l'oeuvre qu'il nous
analysait; nous avions tous plus ou moins suc le levain du
Conservatoire, et nous n'abandonnions pas facilement nos prjugs. Pour
ma part, je n'tais pas un des moins rtifs.

On peut juger alors de ce que pensaient de nous nos camarades du
Conservatoire, en apprenant qu'on nous donnait pour modle ce qui tait
l'objet de leurs rises. Mais tout finit par s'user, mme le mpris pour
des chefs-d'oeuvre, et le gnie finit toujours par triompher des
coteries. Je ne connais de gnies mconnus que ceux qui obtiennent de
grands succs; ceux-l sont mconnus de tous ceux qui les envient. Quant
aux prtendus gnies qui se rfugient dans leur impossibilit, pour
accuser le mauvais vouloir de leurs contemporains, je crois qu'il n'y a
que leur incapacit qui soit mconnue par eux mmes.

Boeldieu nous donnait des leons chez lui,  Paris dans l'hiver et en
t  sa campagne de Villeneuve-Saint-Georges. C'tait, pour nous, de
grandes ftes que ces parties de campagne de chaque semaine. Nous
revenions le soir par la voiture, qui nous descendait  la Bastille, et
nous allions finir notre soire aux Funambules.

Debureau n'avait pas encore sa gloire faite; Janin et Nodier ne
l'inventrent que quelques annes plus tard; mais nous, nous l'avions
dcouvert, et, sans deviner sa clbrit future, nous savions dj
l'apprcier; nous ignorions son nom, qui ne figurait mme pas sur
l'affiche; pour nous, c'tait tout uniment le Pierrot des Funambules;
mais nous savions combien il tait suprieur  son voisin, le Pierrot de
madame Saqui, Pierrot ignor, qui s'est teint en 1830, lorsque le
vaudeville, qui envahit tout, s'est tabli en vainqueur sur les ruines
de la danse de corde et de la pantomime, seules exploites alors sur ces
deux thtres.

Boeldieu travaillait depuis longtemps _aux Deux Nuits_, pome de
prdilection de M. Bouilly: cet auteur voulut faire un pendant _aux Deux
Journes_ qui lui avaient valu, Cherubini aidant, un si grand succs
quelque trente ans auparavant. La musique tait presque  moiti faite,
lorsque Martin vint  prendre sa retraite: le rle principal lui tant
destin, il tait impossible de l'y remplacer, et Boeldieu renona
momentanment  poursuivre son oeuvre, pour entreprendre _la Dame
Blanche_ que venait de lui confier Scribe qui commenait  peine avec
Auber cette srie de succs, source de la fortune de l'Opra-Comique,
depuis plus de vingt-cinq ans.

Boeldieu, emprisonn depuis plus d'un an par les rimes pnibles et
anti-musicales du pre Bouilly, se trouva tout de suite  l'aise avec la
collaboration de Scribe, qui comprend les exigences des musiciens comme
les musiciens eux-mmes, et qui coupe les morceaux avec un tel bonheur,
que nous les jugeons tout faits lorsqu'il nous en lit les paroles: aussi
jamais musique ne fut-elle compose aussi facilement.

Labarre, ayant, comme harpiste, fait plusieurs voyages en Angleterre,
fournit  Boeldieu tous les thmes cossais que l'on remarque dans _la
Dame Blanche_, tels que l'air du troisime acte, les motifs de _Chez les
montagnards cossais_, _Vous le verrez le verre en main_, etc., etc. Ce
troisime acte effrayait beaucoup Boeldieu; il n'y trouvait pas de
situation, et un jour j'allai le voir et le trouvai travaillant dans son
lit qu'il ne quittait presque que trois ou quatre heures par jour, et
fort proccup de ce troisime acte.

--Comprenez-vous, me dit-il, qu'aprs deux actes si pleins de musique,
je n'aie rien dans le troisime, qu'un air de femme, un petit choeur
sans importance, un petit duo de femme et un finale sans dveloppement?

Il me faudrait l un grand morceau  effet, et je n'ai qu'un petit
choeur de villageois: _Vive, vive monseigneur!_ Scribe m'a mis en note:
paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit tre un
morceau anim et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air
pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une ide qui
serait peut-tre bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui
revient dans son pays reconnat un air qu'il a entendu dans son enfance.
Si, au lieu d'un choeur de _vivat_, les vassaux chantaient  Georges une
vieille ballade cossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer
lui-mme, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale?

--Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait
parfaitement votre troisime acte.

--Oui, rpondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela.

--M. Scribe est tout prs d'ici.

--Je ne puis pas y aller, malade comme je suis.

--Mais je me porte  merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes.

Et, sans attendre sa rponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement,
logeait  deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergre. Scribe
accueille encore mieux l'ide que je ne l'avais fait.

--Retournez chez Boeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent;
qu'il y a l un grand succs; que le troisime acte est sauv, et qu'il
aura ses paroles dans un quart d'heure.

--Je cours porter la nouvelle  Boeldieu, et le lendemain il me faisait
entendre tout entier ce dlicieux morceau, qui ne fit pas le succs de
_la Dame Blanche_, mais qui augmenta et porta  l'apoge celui
qu'avaient obtenu les deux premiers actes.

J'ai dit avec quelle facilit l'oeuvre entire fut compose; un seul
morceau fut entirement refait, voici dans quelles circonstances. Un
soir je fus voir Boeldieu, nous tions seuls et il voulut me faire
entendre des couplets qu'il avait composs la veille: ils ne me parurent
pas  la hauteur de l'ouvrage; et sans que j'osasse manifester mon
opinion, cependant ma contenance fut assez froide pour que Boeldieu
saist avec empressement cette occasion de se montrer mcontent de
lui-mme, et, avant que je pusse ajouter une parole, il avait dchir et
jet ses couplets au panier. Aux exclamations que je poussai de cette
vivacit, madame Boeldieu accourut, et c'est contre elle que se tourna
la colre de Boeldieu.

--L, voyez-vous, lui dit-il, en voil un qui est franc; il trouve
dtestables les couplets que vous vouliez me faire laisser, il ne me l'a
pas cach, lui; aussi je viens de les dchirer et je vais en faire
d'autres.

--J'avais beau me rcrier que je n'avais rien dit, impossible de faire
entendre raison au mari, qui accusait sa femme de faiblesse pour ses
oeuvres; ni de calmer celle-ci, qui me reprochait de ne pas mnager mon
matre qui se tuait en travaillant, d'tre trop difficile, et de manquer
de got et d'amiti.

Pour chapper  cet orage, je ne trouvai pas de meilleur parti que de me
sauver, et le lendemain, quand il fallut revenir,  l'heure de la leon,
j'avoue que je n'tais pas trop rassur. Je sonnai bien timidement,
craignant de rencontrer quelque visage irrit; mais la premire personne
que je vis fut madame Boeldieu, la figure rayonnante:

--Oh! venez, mon pauvre Adam, s'cria-t-elle, que vous avez bien fait de
lui faire refaire ses couplets! Aprs votre dpart, il en a trouv
d'autres: c'est ce qu'il a fait de plus joli.

--Et elle m'entrane au piano o Boeldieu chantait dj  la bonne
vieille mre Desbrosses, qu'on avait fait venir exprs, ces couplets si
touchants et si colors de _Tournez, fuseaux lgers_.

Boeldieu voulait que madame Desbrosses les lui chantt tout de suite;
mais la pauvre vieille pleurait d'attendrissement et de plaisir, et nous
tions comme elle!!!

Dix ans aprs, cet air nous arrachait encore des larmes, cette fois bien
cruelles, car c'est cet air qu'on excutait au Pre-Lachaise, alors que
nous descendions dans la tombe notre matre et notre ami!

Les rptitions de _la Dame blanche_ se firent avec une promptitude
inoue; l'ouvrage fut mont en trois semaines. A l'une des dernires
rptitions, j'tais au parterre avec Boeldieu. Pixrcourt tait au
balcon de gauche.

Aprs le duo de la peur, il interpelle Boeldieu:

--Ce duo-l fait longueur, il y a trop de musique dans cet acte.

--Certainement, rpond Boeldieu, je n'y tiens pas du tout, coupons-le.

--Mais nous y tenons beaucoup, nous, reprennent ensemble Ponchard et
madame Boulanger.

Et c'est sur leurs instances que fut conserv ce petit diamant. La
rptition avait paru si satisfaisante, que Pixrcourt dcida qu'elle
serait l'avant-dernire, et que la pice serait joue le surlendemain.

--Mais c'est impossible, s'cria Boeldieu, je n'ai pas commenc mon
ouverture, et je n'aurai jamais le temps de la faire si vite.

--Cela ne me regarde pas, reprit Pixrcourt, on se passera d'ouverture,
s'il le faut; mais la pice est prte, et le trait est formel, on
jouera _la Dame blanche_ aprs-demain.

--Ah! mes enfants, nous dit Boeidieu,  Labarre et  moi, ne me quittez
pas, je suis un homme perdu; je ne peux pas laisser un ouvrage de cette
importance sans ouverture, et sans vous je n'en viendrai jamais  bout.

Nous suivons Boeidieu chez lui; il nous avait dj essays, Labarre et
moi, dans quelques travaux qu'ils nous avait confis; c'est ainsi que
toute la ritournelle finale du trio du premier acte avait t crite en
entier par Labarre, et que j'avais t charg de l'instrumentation du
dbut du finale du second acte. Boeldieu pouvait donc compter sur nous
jusqu' un certain point, mais il avait voulu revoir notre travail, et
quoiqu'il en et t satisfait, sa confiance n'tait pas assez grande
pour nous abandonner sans contrle la responsabilit de son ouverture.
Voici comment la besogne fut partage: il prit pour lui l'introduction,
puis nous fmes  nous trois le plan de l'_allegro_. On choisit d'abord
les motifs.

Labarre proposa et fit adopter comme premier thme un des airs anglais
qu'il avait donns et qui tait dj employ dans le premier choeur; je
proposai pour second thme de prendre en allegro le motif andante du
trio _Je n'y puis rien comprendre_, et un petit crescendo qui ne fut pas
accueilli trs-favorablement comme trop rossinien. Pour la _coda_
finale, Boeldieu nous indiqua un de ses opras faits en Russie,
_Tlmaque_, dans lequel nous devions trouver les lments de la
proraison. Les rles furent donc distribus de telle sorte, que Labarre
devait crire toute la premire partie et moi la seconde, o il y avait
le retour des motifs, et par consquent moins de travail. Nous crivions
 une mme table.

A onze heures Boeldieu avait presque fini son introduction: je ne sais
trop quel genre d'affaire Labarre pouvait avoir  une pareille heure,
mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me poussa en me disant tout
bas:

--Ne dis rien, mais il faut absolument que je m'en aille, tu finiras ma
besogne.

Au bout d'un quart d'heure, Boeldieu, ne le voyant pas revenir, me dit:

--O est donc Labarre?

--Mais, Monsieur, lui rpondis-je, il est parti, il ne reviendra pas.

--Ah! c'est fini, s'cria-t-il, mon ouverture ne sera pas faite, et
Formageat (c'tait le copiste) qui devait venir  six heures du matin
pour chercher la copie! Il n'y en aura pas la moiti de faite... Je vais
me coucher, je n'en puis plus, travaillez toujours, mais surtout ne
livrez  Formageat que ce que vous m'avez montr, et veillez-moi avant
qu'il n'arrive.

A quatre heures du matin, j'avais termin l'ouverture, je plaai la
copie en vidence dans la salle  manger, pour qu'on pt la prendre
facilement, et je me gardai d'veiller Boeldieu, trop heureux de l'ide
que j'allais enfin entendre excuter de la musique crite par moi seul
sans qu'on l'et revue ni corrige, puis je fus me coucher sur le canap
du salon.

A dix heures, je suis rveill par la voix de Boeldieu, qui me crie de
sa chambre:

--Eh bien! o en tes-vous?

--Oh! Monsieur, il y a longtemps que j'ai fini.

--Eh bien! vous me montrerez cela.

--Impossible, Monsieur, Formageat a tout emport.

--Comment, malheureux, vous avez donn la copie sans me la montrer! mais
avec un brouillon comme vous, cela doit tre rempli de fautes:
allez-vous-en bien vite au thtre et rapportez-moi tout ce qui n'est
pas copi.

J'avoue que je ne m'acquittai pas de la commission; j'eus l'air de
revenir du thtre, o je n'avais pas mis le pied; et je dis que les
feuilles avaient t distribues  tant de copistes, qu'il tait
impossible d'en ravoir une seule. Le soir,  la rptition, je me cachai
dans un petit coin pour couter ma part de l'ouverture. Tout allait au
mieux, lorsque dans un _forte_ clate tout  coup une effroyable
cacophonie: j'avais transpos les parties de cors et de trompettes, qui
n'taient pas dans le mme ton. Tout le monde s'arrte: Frdric Kreube,
le chef d'orchestre, consulte la partition.

--Que diable as-tu donc mis l? dit-il  Boeldieu, qui tait aussi
confus que moi; mais ce n'est pas ton criture.

--Oh! je vais t'expliquer, rpondit-il: cette nuit, j'tais
trs-fatigu, et je dictais  Adam, qui probablement n'tait pas
trs-bien veill et qui se sera tromp.

Ma bvue fut bien vite rpare, et la rptition continua sans encombre.
Aprs le succs de _la Dame blanche_, Boeldieu voulait en refaire
l'ouverture, qui, effectivement, n'est pas le meilleur morceau de
l'ouvrage; mais l'avantage de prcder un chef-d'oeuvre et d'en
reproduire quelques motifs lui tient lieu d'autres mrites, et je l'ai
quelquefois entendu citer comme une des meilleures de Boeldieu.

Lorsque la partition fut publie, j'en reus un bel exemplaire, que je
conserve religieusement, et sur lequel taient crits ces mots: _Comme
lve, vous avez applaudi  mes succs; comme ami, j'applaudirai aux
vtres._

Je ne vous parlerai pas de l'immense succs de _la Dame blanche_, ni des
_Deux Nuits_, qui ne furent joues que cinq ans aprs, et qui furent le
dernier chant de mon illustre et respectable matre. Si je me suis
laiss aller  vous raconter peut-tre un peu longuement les dtails qui
prcdent, c'est qu'en reportant ma vie vingt-quatre ans en arrire, je
me suis senti heureux comme dans un rve! Puissent ce bonheur et ce rve
vous avoir intresss un instant, car s'il est bon parfois de savoir
oublier, il est bien doux souvent de savoir se souvenir.




DONIZETTI


En 1815, un jeune homme s'acheminait pdestrement sur la route de
Bologne; il se retournait de temps en temps pour jeter un dernier regard
sur les murs de Bergame, sa patrie, dont il s'loignait pour la premire
fois. Si parfois une larme tentait de venir mouiller sa paupire, en
souvenir du pre chri, de la mre adore qu'il quittait, un sourire
venait bientt illuminer son visage; ce sourire tait celui de
l'esprance, cette inspiration naturelle de toute me jeune vers
l'inconnu. Et puis, le soleil d'Italie est si beau, l'air est si pur 
respirer pour des poumons de dix-sept ans! la libert parat si belle la
premire fois qu'on en use! tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur?
Aussi, notre voyageur tait heureux, oh! bien heureux! il tait jeune,
beau, bien portant, et il rvait! il rvait la gloire, les honneurs et
la richesse! Et pourtant, ce bonheur rel qu'il possdait alors, il
tait loin de l'apprcier; il ne le voyait que dans l'avenir et dans la
ralisation de ses rves.

En 1847, une voiture soigneusement forme entrait  Bergame; elle
renfermait un homme  l'aspect sombre et mlancolique; son regard gar
trahissait une profonde douleur, et ne laissait pas entrevoir la moindre
lueur d'intelligence. Ce cadavre anim qui rentrait  Bergame tait
celui de ce jeune homme parti trente-trois ans auparavant, si riche
d'avenir et d'esprances. Et pourtant, tous ses rves s'taient
raliss, gloire, honneurs, richesse, il avait tout obtenu; son nom
avait rempli le monde, les souverains s'taient disput l'honneur de le
dcorer de leurs ordres, de le combler de leurs faveurs. Pour prix de
ses chants, tous les pays lui avaient prodigu de l'or et des couronnes;
n'tait-ce pas l ce bonheur qu'il avait rv? Mais  quel prix avait-il
d l'acheter? Sa vie et t trop peu, c'est son me qu'il avait donne
en change. L'intelligence avait succomb, dans ces travaux de chaque
jour, de chaque nuit, de tous les instants, et Donizetti venait expier
dans une agonie matrielle, que n'animait plus une lueur de raison, les
plaisirs qu'il avait donns pendant trente ans au monde intellectuel et
civilis.

La carrire des compositeurs est peut-tre celle o les exemples de
longvit sont le plus rares. Mozart, Cimarosa, Weber, Herold, Bellini,
Monpou, ne prouvent que trop, par leur mort prmature, fruit d'un
travail trop assidu, combien l'art du compositeur, si futile dans ses
rsultats, est srieux dans la pratique. C'est, en effet, de tous les
arts, celui o l'artiste doit mettre le plus du sien; l'invention est
tout; il n'y a pas de main comme chez le peintre et le sculpteur: savoir
composer, c'est savoir utiliser la fivre et l'appliquer  la musique;
mais cette fivre, ne l'a pas qui veut: si elle vous fait dfaut, vous
ne composez pas, les ides vous manquent, vous croyez composer et vous
imitez, ou vous faites de la mosaque; si, au contraire, elle vous vient
trop souvent, elle vous tue, vous mourez  trente ou quarante ans; vous
avez fait vingt ou trente opras, on vous fait un superbe service en
musique, vous tes proclam grand homme par vos contemporains. Dix ans
aprs votre mort, on n'excute plus une note de vous; vingt ans aprs,
on se rit de ceux qui osent encore vous citer, et l'on ne s'occupe plus
que de vos successeurs que l'on oubliera aussi vite. N'est-ce pas l
l'histoire de presque tous les compositeurs, et surtout des compositeurs
italiens? En France, nous sommes un peu plus constants dans nos
plaisirs; nous allons souvent entendre un opra, par la seule ide des
souvenirs qu'veillera en nous l'excution d'une musique qui a charm
notre enfance ou notre jeunesse. En Allemagne, o la musique est prise
au srieux, une oeuvre importante et rpute classique a son tour de
reprsentation chaque anne, et les amateurs se font un devoir de
l'aller entendre chaque fois qu'on l'excute, avec une admiration
silencieuse et un respect presque religieux.

En Italie, au contraire, le culte du souvenir n'existe pas, du moins
pour les opras, et si la grande voix du canon n'y touffait pas toutes
les autres musiques, vous n'y entendriez gure que celle des opras de
Verdi, qui effectivement ne pouvait logiquement, et en vertu de la loi
du progrs, tre remplace que par celle de l'artillerie, dont elle
tait le prcurseur.

Donizetti ne sera pas oubli si vite en France o il a crit _la
Favorite_, _la Fille du rgiment_, _D. Sbastien_, _Marino Faliero_ et
_D. Pasquale_. Plus heureuse que _l'Anna Bolena_, que _la Lucrezia
Borgia_ et quelque autre de ses compositions italiennes, _la Lucia di
Lammermoor_ est entre dans le rpertoire des opras franais et y sera
chante bien longtemps aprs l'oubli o tomberont les opras qui la
remplaceront en Italie. Donizetti a fait assez pour la France, pour que
nous le comptions parmi les compositeurs franais: car c'est ainsi qu'il
faut considrer tous ceux qui ont crit pour notre scne. Il n'en est
pas un seul, en effet, qui n'y ait modifi son style et sa manire
d'aprs les exigences de notre scne, et tous y ont gagn de devenir
plus dramatiques en ramenant l'cole franaise au style mlodique
qu'elle est toujours tente de sacrifier au style dclam.

Gatan Donizetti est n  Bergame en 1798. Son pre, honorable employ
dans une administration de la ville, le destinait  l'tude des lois;
mais il tait dit que le jeune Gatan serait artiste, et ses premiers
gots le dirigrent vers les arts du dessin; son pre fut loin
d'approuver ses projets; le fils rsistait au pre, qui voulait en faire
un avocat; le pre s'opposait aux projets du fils, qui voulait devenir
architecte; une espce de compromis fut pass entre eux: l'un renona au
barreau, l'autre  l'architecture, et il fut convenu, d'un commun
accord, que Gatan deviendrait musicien.

Il fit ses premires tudes avec Mayr, qui rsidait alors  Bergame.
Malgr quelques succs avrs, Rossini n'avait pas encore saisi le
sceptre de la popularit que se partageaient alors Par et Mayr. Ce fut
donc pour le jeune Donizetti une bonne fortune que ces leons d'un des
premiers matres de l'poque. Mayr ne tarda pas  reconnatre les
minentes dispositions de son lve, qu'il prit en telle amiti, qu'il
ne l'appela jamais autrement que son cher fils. Il voulut qu'il se
fortifit encore par des tudes svres et obtint de sa famille de
l'envoyer  Bologne recevoir des leons du pre Matte, le savant
contre-pointiste, lve et successeur du pre Martini.

Aprs trois annes d'tudes, Donizetti se lana dans la carrire qu'il
devait parcourir avec tant d'clat. Il dbuta  Venise, en 1818, par un
_Enrico di Burgogna_, qui obtint assez de succs pour qu'on lui demandt
un second ouvrage dans la mme ville l'anne suivante. Ce ne fut qu'en
1822 qu'il donna  Rome la _Zoraida di Granata_, qui lui valut la faveur
d'tre exempt de la conscription et l'honneur d'tre port en triomphe
et couronn au Capitole. Les opras se succdrent alors sans
interruption et signalrent cette premire priode du talent de
Donizetti, o il ne se montra qu'heureux imitateur de la manire de
Rossini. Ce ne fut qu'en 1830 que son individualit se fit jour dans un
de ses chefs-d'oeuvre, le premier de ses ouvrages que nous ayons entendu
en France, _l'Anna Bolena_, donn  Milan avec le plus grand succs. En
1835, Donizetti vint pour la premire fois  Paris, et y crivit le
_Marino Faliero_ qui n'obtint pas tout le succs qu'il mritait.
Donizetti ne fait qu'un seul saut de Paris  Naples, o il crit dans
cette mme anne 1835 cette dlicieuse _Lucie_, qui devait faire le tour
du monde. Il revint  Paris en 1840, o il donna dans une seule anne
_les Martyrs_, _la Fille du Rgiment_, et _la Favorite_. Chose
singulire, pas un seul de ces ouvrages n'obtint un succs dcid: _les
Martyrs_, dont les paroles taient parodies sur le _Polyeucte_, qu'il
avait crit  Naples pour Nourrit, et que la censure avait interdit,
n'eurent qu'un succs d'estime  l'Opra. _La Fille du Rgiment_ ne fut
gure plus heureuse  l'Opra-Comique: il fallut que la pice ft
traduite dans toutes les langues et russt dans tous les pays pour
convaincre Donizetti que c'tait le public de Paris qui avait eu tort.
L'histoire de _la Favorite_ est des plus curieuses.

L'anne 1839-40 avait vu natre et mourir le thtre de la Renaissance,
comme l'anne 1847-48 a vu natre et mourir l'Opra-National, comme
priraient tous les thtres lyriques s'ils n'taient soutenus par de
riches subventions. La prosprit passagre de la Renaissance, avait eu
surtout pour base la traduction de la _Lucia_. Les directeurs avait
demand  Donizetti un opra nouveau et il venait de terminer son _Ange
de Nigida_, quand le thtre ferma ses portes. L'Acadmie (alors royale)
de musique avait sollicit un ouvrage de Donizetti et il avait crit _le
Duc d'Albe_. Le sujet ne plut pas au directeur. Cependant l'hiver
approchait, il fallait un opra nouveau; on demanda  Donizetti son
_Ange de Nigida_ qui n'avait que trois actes: il fallut rcrire tout le
rle de femme qui avait t combin pour la voix lgre et quelque peu
pointue de madame Thillon et l'accommoder aux exigences de la voix mle
et nergique de madame Stolz, il fallut en outre ajouter un acte entier,
le quatrime; tout cela ne fut qu'un jeu pour le clbre maestro.
L'ouvrage fut mis en rptition presque avant d'tre commenc, et
termin en moins de temps qu'il n'en fallut pour l'apprendre. Voici
comment fut compos ce quatrime acte, qui est un chef-d'oeuvre.
Donizetti venait de dner chez un de ses meilleurs amis; il dgustait
avec dlices une tasse de caf, car il raffolait de cette liqueur dont
il ne pouvait se passer et qu'il consommait  toute heure du jour,
chaud, froid, en sorbet, en bonbon, sous toutes les formes enfin o peut
se renfermer l'arome de la prcieuse fve.

--Mon cher Gatan, lui dit son ami, je suis bien fch d'tre si impoli
envers vous, mais ma femme et moi allons passer la soire dehors, et
nous sommes obligs de vous fausser compagnie. Ainsi donc  demain.

--Oh! vous me renvoyez, dit Donizetti: je suis si bien, vous avez de si
bon caf: tenez, allez  votre soire et laissez-moi l, au coin du feu;
je me sens en train de travailler, on vient de me remettre mon quatrime
acte, et je suis sr que je l'aurai bien avanc quand je me retirerai.

--Soit, rpond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous
faut pour crire; adieu,  demain, encore une fois, car nous ne
rentrerons probablement que longtemps aprs votre dpart.

Il tait alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand
son ami rentre  une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien
employ mon temps, j'ai termin mon quatrime acte.

Sauf la cavatine _Ange si pur_ qui appartient au _Duc d'Albe_ et
l'_andante_ du duo qui a t ajout aux rptitions, l'acte tout entier
avait t compos et crit en trois heures! Ceux qui se feraient une
ide du succs de la premire reprsentation de _la Favorite_ par celui
qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique
si simple sembla mesquine, ces mlodies si naturelles parurent pauvres,
et  part le quatrime acte, qui fut de prime abord jug comme une
oeuvre hors ligne, le succs fut moins d au mrite de l'ouvrage qu' la
runion du talent de Duprez, de Barroilhet dbutant dans cet opra, et
de madame Stolz, qui s'y leva  un degr de supriorit qu'elle n'a
plus pu atteindre dans aucune de ses crations subsquentes. _La
Favorite_ avait russi, mais doucement, sans clat, et, en termes de
coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignore jusque
l, qui avait apparu un instant  ce thtre de la Renaissance d'o
procdait aussi _la Favorite_, vint dbuter dans un pas intercal au
deuxime acte. Le succs de la danseuse fut immense, celui de l'opra
devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout
surpris d'tre charm par la musique. L'lan du succs tait donn  _la
Favorite_, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opras du
rpertoire du Thtre de la Nation.

Aprs plusieurs voyages  Rome,  Milan et  Vienne, et aprs avoir
dpos un opra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint
 Paris, en 1843, et y composa _Don Pasquale_ et _Don Sbastien_.
L'immense succs de _Don Pasquale_ fut compens par celui presque
ngatif de _Don Sbastien_, qu'il faut attribuer  une malheureuse ide
de mise en scne de pompe funbre qui touffa sous ses draperies
mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut
l'avant-dernier opra de Donizetti, il fit reprsenter  Naples
_Catarina Cornaro_ et retourna  Vienne o l'appelaient ses fonctions de
matre de chapelle de la cour: il y composa un _Miserere_ qui fut
trs-apprci des connaisseurs et revint  Paris au milieu de 1845,
apportant dj le germe de la maladie  laquelle il devait succomber. En
peu de temps ses amis alarms remarqurent avec effroi quelques
drangements dans son intelligence; bientt les accs devinrent plus
frquents et se reproduisirent avec tant d'intensit, qu'il fallut le
placer dans une maison de sant  Ivry, vers la fin de janvier 1846; il
resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, o il fut transfr
dans une autre habitation  Paris, dans l'avenue de Chteaubriand;
l'approche de l'hiver fit craindre aux mdecins qu'il ne pt supporter
cette saison si rude dans nos climats, et ils esprrent que l'air natal
aurait une influence favorable sur la sant de l'illustre malade. Il
quitta Paris au mois de septembre. A peine arriv  Bruxelles, il eut
une attaque de paralysie trs-violente: sa raison subit une nouvelle
atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractre encore plus
dsespr, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire
croire qu'il ne s'loignait qu' regret de cette France qu'il ne devait
plus revoir.

Arriv  Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro
Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se dclara le 1er avril, et,
aprs l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal
pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son pre entre ses
bras, sans se douter qu' la mme heure il perdait un de ses meilleurs
amis!

Nous n'entrerons pas dans l'examen des oeuvres de Donizetti: il abusa
souvent de sa prodigieuse facilit; toute son histoire artistique doit
se rsumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus
faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est
dsormais acquis  la postrit, qui reconnatra en lui un des plus
grands gnies musicaux qui aient honor le XVIIIe sicle.

Voici la liste complte de ses oeuvres par ordre chronologique:


   1--1818. Venise.   _Enrico di Burgogna._
   2--1819.   --      _Il Falegname di Livonia._
   3--1820. Mantoue.  _Le Nozze in Villa._
   4--1822. Rome.     _Zorade di Granata._
   5-- --   Naples.   _La Zingara._
   6-- --     --      _La Lettera anonyma._
   7-- --   Milan.    _Chiara e Serafina o i Pirati._
   8--1823. Naples.   _Il Fortunato Inganno._
   9-- --    --       _Aristea._
  10-- --   Venise.   _Una Follia._
  11-- --   Naples.   _Alfredo il grande._
  12--1824. Rome.     _L'Azo nel Imbarazzo._
  13-- --   Naples.   _Emilia o l'Ermitagio di Liverpool._
  14--1826. Palerme.  _Alahor in Granata._
  15-- --    --       _Il Castello degli Invalidi._
  16-- --   Naples.   _Elvida._
  17--1827. Rome.     _Olivo e Pasquale._
  18-- --   Naples.   _Il Borgomaestro di Sardam._
  19-- --    --       _Le Convenienze Teatrali._
  20-- --    --       _Otto mesi in due ore._
  21--1825.  --       _L'Esule di Roma._
  22-- --   Gnes.    _La Regina di Golconda._
  23-- --   Naples.   _Gianni di Calais._
  24-- --    --       _Giovedi Grano._
  25--1829.           _Il Paria._
  26-- --             _Il Castello di Kenilworth._
  27-- --    --       _Il Diluvio universale._
  28-- --    --       _I Pazzi per progretto._
  29-- --    --       _Francesca di Foix._
  30-- --    --       _Smelda de Lambertuzzi._
  31-- --    --       _La Romanziera._
  32--1831. Milan.    _Anna Bolena._
  33-- --   Naples.   _Fausta._
  34--1832. Milan.    _Ugo, comte di Parigi._
  35-- --    --       _L'Elissire d'Amore._
  36-- --   Naples.   _Sancia di Castiglia._
  37--1833. Rome.     _Il Furioso o l'Isola di Domingo._
  38-- --   Florence. _Parisina._
  39-- --   Rome.     _Torquato Tasso._
  40--1834. Milan.    _Lucrezia Borgia._
  41-- --   Florence. _Rosmonda d'Inghilterra._
  42-- --   Naples.   _Maria Stuarda._
  43--1835. Milan.    _Gemma di Vergi._
  44-- --   Paris.    _Marino Faliero._
  45-- --   Naples.   _Lucia di Lammermoor._
  46--1836. Venise.   _Belizario._
  47-- --   Naples.   _Il Campanello di Notte._
  48-- --    --       _Betly._
  49-- --    --       _L'Anedio di Calais._
  50--1837. Venise.   _Pia de Tolome._
  51-- --   Naples.   _Roberto Devereux._
  52--1838. Venise.   _Maria di Radeus._
  53--1839. Milan.    _Gianni di Parigi._
  54--1840. Paris.    _La Fille du Rgiment._
  55-- --    --       _Les Martyrs._
  56-- --    --       _La Favorite._
  57--1841. Rome.     _Adelia o la Figlia del Arciere._
  58--1842.  --       _Maria Padilla._
  59-- --   Vienne.   _Linda di Chamouni._
  60--1843. Paris.    _D. Pasquale._
  61-- --   Vienne.   _Maria di Rohan._
  62-- --   Paris.    _D. Sebastien._
  63--1844. Naples.   _Catarina Cornaro._
  64-- --    --       _Le duc d'Albe_ (indit).

On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opra-Comique un
petit acte indit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu.
Il est hors de doute que ce petit ouvrage et _le Duc d'Albe_ seront
reprsents sur les thtres auxquels ils ont t destins, lorsque ces
thtres seront en voie de rsurrection.

Outre ces oeuvres dramatiques, Donizetti a compos des _messes_, des
_vpres_, un _miserere_ et d'autres morceaux d'glise, quelques pices
de chant publies  Paris sous le titre de _Soires du Pausilippe_, une
cantate de _la Mort d'Ugolin_, et douze quatuors pour instruments 
cordes.--En parlant de _la Favorite_, nous avons cit un exemple de la
facilit de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait
la gnrosit au talent. En 1836, il tait  Naples et il apprend qu'un
pauvre petit thtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une
dtresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait
d'argent pour suffire  leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux,
vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opra
nouveau!

--Qu' cela ne tienne, rplique le maestro, vous l'aurez dans huit
jours.

Il manquait un livret, pas un pote n'aurait voulu en donner un pour le
thtre qui venait de fermer: Donizetti se rappelle un vaudeville qu'il
avait vu  Paris, _la Sonnette de nuit_: en moins d'une journe, il en
fait une traduction  l'aide de ses souvenirs; huit jours aprs, l'opra
est termin, appris, su, jou, et le thtre est sauv.

Donizetti tait trs-lettr et il eut encore deux occasions de prouver
qu'il unissait facilement le talent de pote  celui de musicien: c'est
lui-mme qui se traduisit les deux livrets de _la Fille du Rgiment_ et
de _Betly_ (le Chalet).

Donizetti avait pous  Rome la fille d'un avocat de cette ville. Cette
union fut trs-heureuse, mais de bien courte dure. Il perdit deux
enfants en bas ge, et sa femme tait enceinte lorsqu'elle mourut du
cholra en 1835. Il fut dsol de cette perte inattendue et reporta
toute l'affection qu'il avait eue pour sa femme sur son frre, M.
Vasrelli, avocat, avec qui il ne cessa d'entretenir les relations les
plus intimes.

Donizetti tait grand, avait la figure franche et ouverte, et sa
physionomie tait l'indice de son excellent caractre; on ne pouvait
l'approcher sans l'aimer, parce qu'il donnait sans cesse l'occasion
d'apprcier quelques-unes de ses belles qualits. Nous avons habit la
mme maison, rue de Louvois, en 1838. Nous nous rendions souvent visite:
il travaillait sans piano, il crivait sans s'arrter, et l'on n'aurait
pu croire qu'il compost, si l'absence de toute espce de brouillon n'en
et donn la certitude. Je remarquai avec surprise un petit grattoir en
corne blanche, soigneusement dpos  ct de son papier, et je
m'tonnai de lui voir cet instrument, dont il devait faire peu d'usage.
Ce grattoir, me dit-il, m'a t donn par mon pre, lorsqu'il me
pardonna et consentit  ce que je fasse musicien. Je ne l'ai jamais
quitt, et quoique je m'en serve peu, j'aime  l'avoir prs de moi quand
je compose; il me semble qu'il m'apporte la bndiction de mon pre.
Cela fut dit si simplement et avec tant de sincrit, que je compris 
l'instant combien il y avait de coeur chez Donizetti. Quelques jours
aprs cette entrevue, je fis jouer  l'Opra-Comique _le Brasseur de
Preston_. Un spectateur se faisait remarquer  l'orchestre par son
enthousiasme et ses applaudissements frntiques; c'tait Donizetti, et
quand je le revis le soir en rentrant, je le trouvai plus heureux de mon
succs que moi-mme, et je me sentis plus honor de son amiti et de son
suffrage que de la russite de mon opra.

Quand,  la suite de sa terrible maladie, on le fit entrer dans une
maison de sant d'Ivry, on lui donna pour gardien un des hommes de
service de la maison, nomm Antoine. Quoique la raison du pauvre
Donizetti ft dj trs-altre, il sut pourtant donner assez de preuves
de sa bont pour qu'Antoine s'attacht  lui au point de ne vouloir plus
le quitter, et ce brave homme n'a cess de lui prodiguer les soins les
plus touchants et les plus dsintresss jusqu' ses derniers moments.
J'ai sous les yeux une lettre o il retrace les dernires souffrances de
l'illustre maestro: cette partie de la lettre est trop pnible pour que
je la reproduise ici, mais je ne puis rsister au plaisir de citer celle
o il rapporte les dtails des honneurs funbres rendus  sa mmoire.

Les funrailles ont eu lieu hier. L'excellent M. Dolci a tout ordonn,
et n'a rien nglig pour les rendre dignes de la gloire de ce grand
homme. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cortge se
composait du nombreux clerg de Bergame, des plus grands personnages de
la ville et des environs, et de toute la garde civique de la ville et
des faubourgs. Les fusils mls aux lumires de trois ou quatre cents
torches taient d'un aspect imposant. Le tout tait anim par trois
corps de musique militaire, et favoris par le plus beau temps du monde.
Le service a commenc  dix heures du matin, et la crmonie s'est
termine  deux heures et demie. Les jeunes Messieurs de Bergame ont
voulu porter les restes de leur illustre compatriote, malgr une
distance d'une lieue et demie pour se rendre au cimetire. Dans toute
l'tendue du chemin, la foule s'empressait pour voir passer le cortge,
et, au dire des habitants de Bergame, on n'avait jamais rendu de tels
honneurs  aucun personnage de cette ville!

Donizetti tait directeur du Conservatoire de Naples, matre de chapelle
de l'empereur d'Autriche et dcor de la Lgion-d'Honneur et de
plusieurs autres ordres. Quelque chose survivra  tous ces vains
honneurs, c'est l'admiration qu'excitent ses chefs-d'oeuvre et les
souvenirs que lui conservent tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu
apprcier son bon et noble caractre.




CONCERT DONN PAR MARRAST A L'HOTEL DE LA PRSIDENCE

(1849)


On raconte que pendant une reprsentation de _Tartufe_ ou du
_Misanthrope_, je ne sais trop lequel, un spectateur ne cessait de
s'crier: Ah! quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur! et cela jusqu' la
fin de la pice. Un de ses voisins, ennuy de cette expansion de
flicit par trop frquente, finit par lui en demander la cause. Eh!
mon Dieu! rpondit le spectateur enthousiaste, je me rjouis de ce que
Molire ait fait ce chef-d'oeuvre, car s'il ne l'et point entrepris, on
ne l'aurait jamais excut. Une rflexion analogue  cette rponse
m'tait suggre hier  l'aspect du splendide htel du prsident de
l'Assemble nationale, le plus riche, le plus lgant et le plus
magnifique qui existe  Paris, en France et peut-tre en Europe. Quel
bonheur, me disais-je, que la monarchie ait lev un si beau palais  la
rpublique, car il est plus que probable qu'elle ne l'et jamais fait
btir pour elle, si on ne le lui avait pas construit tout exprs. Il y a
en effet une singulire remarque  faire sur la dernire monarchie dont
le chef aimait tant  btir: pour son propre compte, il tait assez
mesquinement log  Paris, et sous son rgne deux habitations princires
et quasi royales s'levrent dans cette capitale: l'une est destine au
Prfet de la Seine, l'autre au prsident de la chambre des Dputs. Par
une bizarre succession de fonctions, M. Marrast est appel  occuper ces
deux palais, ne quittant l'Htel-de-Ville comme maire de Paris que pour
entrer en possession du palais nouvellement difi comme prsident de
l'Assemble; avant de parler du concert, je ne puis m'empcher de dire
quelques mots du local o il a t donn: la cage d'abord, les oiseaux
ensuite.

Le nouvel htel de la prsidence de l'Assemble nationale est
reconstruit sur l'emplacement de l'htel lev en 1724, par l'architecte
Aubert, pour le compte de Lassey. Cet ancien htel fut plus tard runi 
celui que la duchesse de Bourbon fit construire sur un terrain contigu
par Girardini, architecte Italien.

Cet htel de Lassey n'avait qu'un rez-de-chausse: la dcoration
intrieure n'existait plus et les gros murs mme taient si dgrads par
les changements successifs qu'on avait fait subir au btiment, que M. de
Joly, architecte de l'Assemble nationale  qui nous devons cette
importante restauration que l'on peut considrer comme une cration, a
d les reprendre presque en entier pour supporter le premier tage qu'il
voulait faire lever, en mme temps qu'il remaniait entirement la
distribution du rez-de-chausse, consacr uniquement aujourd'hui  la
rception.

De srieuses recherches, aides de quelques bonheurs de trouvaille en
fragments de panneaux et de boiseries, ont amen M. de Joly  redonner
au nouvel htel le style qui distinguait les dcorations intrieures du
temps de la Rgence, caractre qui n'avait pas encore t altr  cette
poque par le mauvais got qui domina plus tard.

Les appartements de rception se composent d'un magnifique et grandiose
vestibule donnant entre sur un salon principal, reli par des portes et
des ouvertures  claire-voie surmontant de splendides et monumentales
chemines, et  deux autres salons non moins riches et non moins orns;
chacun de ces salons est bois or et blanc, l'ameublement est en bois
dor avec toffe de soie, les bronzes et candlabres d'une grande
richesse rpondent parfaitement au style de la dcoration que compltent
un riche tapis excut sur les dessins de M. de Joly et des glaces d'une
dimension rare. Les salons sont termins d'un ct par une salle de
billard, qui n'est encore qu'une salle de jeu, et de l'autre par le
cabinet du prsident; ces deux pices sont tendues de magnifiques
toffes de soie verte, entoures de riches boiseries sculptes et
dores. Les appartements sont complts par une galerie monumentale qui
communique  la salle des sances et par une salle  manger en stuc
blanc, dont la dcoration rentre tout  fait dans le style de l'htel.
Les peintures des trois salons, de la salle de billard et du cabinet du
prsident sont toutes dues au pinceau fin et dlicat de mon habile
confrre Heim, celles de la salle  manger sont confies  M. Dnuelle;
de magnifiques vases de Svres qui ont ncessit la coopration des plus
clbres artistes en ce genre, dcorent ces appartements et doivent tre
compts au nombre de leurs ornements les plus prcieux.

M. de Joly a dploy un got exquis non-seulement dans l'amnagement de
l'htel, mais encore dans toute sa dcoration et dans les moindres
dtails qui accusent une tude et une connaissance parfaite du style
qu'il a si heureusement reproduit. Les devis pour la totalit de la
restauration de cet difice n'taient fixs qu' un million, et M. de
Joly assure qu'ils ne seront pas dpasss. Une telle justesse
d'apprciation est devenue une vertu si rare chez un architecte, que je
ne sais s'il ne faudrait pas en louer M. de Joly plus encore que du
talent dont il a fait preuve.

M. Marrast a compris qu'une simple rception serait trop peu solennelle
pour l'inauguration de ces magnifiques appartements: nos costumes
tristes et mesquins ne cadrent pas avec la splendeur de ces murs
clatants de dorures et d'ornements: l'art seul pouvait se montrer digne
de l'art et l'ouverture des salons de la prsidence a t signale par
un fort beau concert o l'on entendit les principaux artistes de
l'Opra.

Cette fois, le prsident de l'assemble a eu une ide excellente, c'est
de faire entendre tous ensemble et dans un concert spcial les laurats
de cette anne au Conservatoire. En produisant ainsi ces lves, sortis
 peine de l'cole o ils ont reu leur ducation aux frais de l'tat,
ils sont placs immdiatement sous le patronage des principaux chefs du
gouvernement et de reprsentants appels  les entendre. M. Marrast
rpondait ainsi victorieusement aux attaques dont a souvent t l'objet
le Conservatoire, cette glorieuse cration de la Convention: il pourra
dire  ceux qui viendront dsormais attaquer son bien modeste budget:
Vous avez entendu: voudrez-vous dpouiller ceux qui vous ont charms?
Voudrez-vous amoindrir l'importance de cette cole unique qui est une de
nos gloires, en qui rside l'avenir artistique de la France?
Voudrez-vous rduire  l'impuissance les thtres lyriques qui s'y
alimentent de sujets? Ferez-vous fermer toutes les scnes de
dpartements qui ne sont desservies que par les lves du Conservatoire?

Esprons que l'audition qu'ont obtenue hier les laurats du
Conservatoire ne sera pas sans importance pour l'avenir de cet
tablissement.

Les lves du Conservatoire n'ont pas seuls fait les honneurs du
concert: ils taient seconds par cette socit d'ouvriers, qui s'est
donn le titre d'Enfants de Paris et qui, il y a peu de jours encore, se
faisait applaudir chez M. Vaulabelle et chez M. Senart. Je ne connais
rien de plus noble et de plus touchant que cette runion des lves du
Conservatoire, artistes par tat, et de braves et dignes ouvriers
artistes par got. Les uns viennent soumettre au jugement des invits le
fruit d'un travail assidu auquel ils ont consacr les premires annes
de leur vie, les autres ne peuvent leur donner que le rsultat de leurs
heures de loisir, des heures qui ont succd  celles d'un pnible
labeur, o l'art est venu les rcompenser du mtier et du devoir
accomplis. Ils n'ont point, comme les premiers, consacr des annes 
l'tude de la musique, ils n'ont pas reu les prcieuses leons des
premiers matres de l'art, on ne leur a point rvl toutes les finesses
de l'excution, toute la perfection qu'une tude continuelle et
persvrante peut donner aux moyens naturels: aussi, ils ne pourront pas
venir individuellement chanter une cavatine et se placer devant un
piano, mais eux qui ont tout appris par eux-mmes ou de l'un d'eux, ils
se runiront et de toutes leurs voix ils feront une grande voix qui
saura lutter avec avantage contre celle de chanteurs isols: cette
grande voix sera celle du peuple, non pas celle du peuple hurlant dans
la rue un chant sans mesure et sans art, mais du peuple intelligent et
clair, du peuple vraiment digne de ce nom. Si l'ouvrier parisien doit
s'lever au-dessus des autres ouvriers, ce ne doit pas tre par sa
turbulence et son agitation, mais par cette finesse de got qui l'lve
dj au-dessus des autres par la perfection de sa main-d'oeuvre et par
la dlicatesse de ses plaisirs et de son intelligence. Lorsque l'ouvrier
peut s'lever, par la culture d'un art au niveau de toutes les sommits,
lorsqu'il peut tre appel le soir comme invit dans ces salons que son
industrie dcorait encore le matin, lorsque je vois un ministre de
l'intrieur venir, comme M. Senart, serrer affectueusement la main de
ces ouvriers en les remerciant du plaisir qu'ils lui ont fait prouver,
lorsque je vois le prsident des reprsentants de la nation puiser,
comme le faisait hier M. Marrast, toutes les formules de son esprit et
de sa grce pour leur tmoigner sa satisfaction, les traitant  l'gal
de ses convis les plus illustres, je me demande si ce n'est pas l la
ralisation d'une rpublique dmocratique et sociale dans la meilleure
acception qu'on puisse lui donner.

Le concert a commenc par l'excution d'un fort beau choeur de M. A. de
Saint-Julien, _le Combat naval_. Ce morceau, crit spcialement pour les
Enfants de Paris, a t parfaitement rendu par eux, dirigs comme
d'habitude par leur chef et leur camarade, Philippe, ouvrier comme eux
et passionn pour la musique comme eux.

Mon spirituel confrre Fiorentino a bien voulu me suppler dans la tche
de rendre compte des concours du Conservatoire, dont je devais
m'interdire la relation, un concours ayant t publi et ayant fait
moi-mme partie du jury.

Les lecteurs du _Constitutionnel_ connaissent donc dj de noms, au
moins, les lves qui ont fait les honneurs du concert. Tous ont mrit
le succs qu'ils ont obtenu: on a successivement applaudi la belle voix
de contralto de mademoiselle Montigny, l'organe puissant de M.
Balanqui, l'agilit encore peu rgle de mademoiselle Borchard, qui, il
y a deux ans, tait une habile pianiste, et qui, dans un an, sera sans
doute une habile cantatrice, la verve et les intentions de M. Meillet,
la grce dcente et le bon got de mademoiselle Decroix, la voix
sympathique de M. Ribes, la belle voix et sans doute aussi la ravissante
figure de mademoiselle Duez, la mthode de M. Leroy et le style ferme et
spirituel de mademoiselle Mayer: pour la partie instrumentale, on a
galement apprci M. Pars, excellente clarinette, M. Boulu, hautbois
au son pur et distingu, et mademoiselle Dejoly, jeune et jolie pianiste
d'un talent dj remarquable; mais l'enthousiasme a t rserv au jeune
Reynier, enfant de treize ans,  l'oeil vif et intelligent, qui devient
un homme ds qu'il saisit son violon dont il tire les sons  la fois les
plus suaves et les plus hardis.

Tous ces applaudissements prodigus aux jeunes excutants revenaient de
droit  l'organisateur du concert, au digne chef de l'cole, qui venait
de produire les lves de cette anne,  notre illustre et aimable
confrre Auber, qui ne peut, quelle que soit sa modestie, la faire assez
grande pour abriter son talent, talent qu'il rvle toujours, soit qu'il
compose, soit qu'il administre: c'est ainsi qu'il fait rejaillir sur le
Conservatoire tous les succs qu'il se drobe  lui-mme au thtre, par
le temps qu'il consacre  sa direction.--Le concert qui avait t
entreml des choeurs _de la Marche rpublicaine_ et de _la Garde
mobile_ par les Enfants de Paris, s'est termin  minuit. Il avait lieu,
cette fois, dans la galerie qui fait suite aux appartements: par cette
disposition, il y avait un plus grand nombre d'auditeurs, que lorsque le
concert a lieu dans le grand salon du milieu; mais aussi, il faut le
dire, les auditeurs taient plus attentifs: runis dans cette enceinte,
ils sont, pour ainsi dire, forcs  la musique, et ce n'est pas pour eux
un mdiocre avantage d'tre, pendant une heure ou deux, empchs de la
politique.

Ce concert si brillant me rappelait involontairement ceux donns il y a
au moins deux ans, soit aux Tuileries, soit  Saint-Cloud, soit 
Neuilly. C'taient la mme musique, les mmes airs, les mmes lves du
Conservatoire devenus un peu plus habiles, dirigs comme alors par
Auber: l'auditoire seul tait chang ainsi que le local! Ainsi donc tout
peut disparatre dans un pays, et pourtant il est une aristocratie que
l'on ne peut dtruire, une royaut que l'on ne peut abattre, c'est
l'aristocratie du talent, la royaut du gnie.

M. Marrast avait invit  la soire M. Duprato, le jeune compositeur qui
vient de remporter le premier grand prix de compositeur  l'Institut. M.
Duprato a t accueilli par M. le prsident de la manire la plus
flatteuse.

Le premier concert donn par M. Marrast a eu un excellent rsultat,
celui d'en faire donner d'autres et de redonner un peu de vie  la
musique; j'espre que le second aura des consquences encore plus
fcondes, et qu'au milieu de tant de proccupations graves et radicales,
notre art ne sera pas compltement oubli. Je sais que la musique est un
art inutile, et voil prcisment ce qui m'inquite pour son avenir.
Mais les fleurs aussi sont inutiles, et pourtant Dieu ne cesse de les
produire belles et parfumes. Pourquoi la Rpublique repousserait-elle
les fleurs? La musique est aux arts utiles ce que les fleurs sont aux
fruits, et la Rpublique nous permettra de cultiver les unes et les
autres.


FIN DES DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN.




TABLE DES MATIRES


  La jeunesse d'Haydn                                                  1
  Rameau                                                              39
  Gluck et Mhul.--La rptition d'_Iphignie en Tauride_             73
  Monsigny                                                           107
  Gossec                                                             143
  Berton                                                             197
  Cherubini                                                          237
  Rossini.--Le _Stabat Mater_                                        249
  La _Dame blanche_ de Boeldieu                                     277
  Donizetti                                                          295
  Concert donn par A. Marrast  l'htel de la prsidence (1849)     311


FIN DE LA TABLE.


Clichy.--Imp. Paul Dupont et Cie, rue du Bac-d'Asnires, 12.






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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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