The Project Gutenberg EBook of Evenor et Leucippe, by George Sand

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Title: Evenor et Leucippe
       Les amours de l'ge d'Or - Lgende antidluvienne

Author: George Sand

Release Date: November 17, 2018 [EBook #58299]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  EVENOR ET LEUCIPPE

  LES AMOURS
  DE L'AGE D'OR

  LEGENDE ANTDILUVIENNE

  PAR
  GEORGE SAND

  PARIS
  COLLECTION HETZEL
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS

  1861




Tous droits rservs.

PARIS.--IMPRIMERIE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7




PRFACE


En gnral, une prface est destine  faire ressortir, le plus
modestement que l'on peut, les qualits du livre que l'on prsente au
lecteur. Il serait mieux entendu de lui en signaler tous les dfauts;
dment averti, il en serait mieux dispos  l'indulgence.

Je vais essayer de cette mthode en disant qu'_Evenor et Leucippe_ n'est
ni une histoire, ni un roman, ni un pome proprement dit; que le livre
est peut-tre fort prosaque pour ceux qui ne voudraient y trouver
qu'une fantaisie, et trs-os pour ceux qui le prendraient trop au
srieux. C'est comme le discours prliminaire, sous forme de rcit, d'un
ouvrage que j'avais entrepris et auquel je n'ai pas tout  fait renonc:
ouvrage qui serait,  la fois, le roman et l'histoire de l'amour 
travers tous les ges de l'humanit. Par amour, je n'entendrais pas
seulement l'attrait rciproque des sexes, mais tous les grands amours;
et, pour commencer, le conte d'_Evenor et Leucippe_ est tout aussi bien
le dveloppement du sentiment maternel que celui du sentiment conjugal.

Voulant faire les choses en conscience, j'ai d remonter  la
manifestation du premier amour intellectuel dont les mythes anciens nous
ont transmis la lgende, et, trouvant que celle d'Adam et ve avait t
surabondamment amplifie et commente, j'ai choisi des types moins
arbitraires. Les motifs de ce choix, comme ceux des inductions
romanesques auxquelles je me suis abandonne avec une complaisance que
le lecteur ne partagera peut-tre pas, on les trouvera  travers le
livre, et c'est encore l un des dfauts que je dois signaler  la
critique pour faciliter son travail, et au lecteur pour l'engager  la
patience.

George Sand.

Nohant, 25 aot 1855.




LES AMOURS

DE

L'AGE D'OR

LGENDE ANTDILUVIENNE


INTRODUCTION.


LA CRATION.

Au sein du puissant univers, la rencontre des nues comtaires engendra
un corps brlant qui roula aussitt dans les abmes du ciel, obissant
aux lois qu'il y rencontra, lois ternelles, dont les accidents les plus
formidables  nos yeux ne sont que les consquences ncessaires d'un
ordre prtabli, infini, ternel dans son ensemble.

La suprme loi de l'univers, c'est la vie. Le dispensateur infatigable
de cette vie sans repos et sans limites, c'est Dieu. Donner la vie est
un acte d'amour. Dieu est donc le foyer universel de l'amour infini.

Ces dpts, lments ou dbris de matire cosmique qu'on appelle
nbuleuses, comtes, astrodes, etc., sont comme la poussire cratrice
des mondes. Le ntre en est une condensation et une combinaison
quelconque. Leur approche pouvante les hommes, et pourtant la vie est
dans le sein de ces foyers mystrieux rpandus dans l'espace.

Ce monde, un des plus petits de ceux qui peuplent l'infini, vcut donc
d'une vitalit brlante, ds l'instant o il prit une marche rgulire
dans ces champs de l'ther o sa route venait de lui tre impose. Une
masse de substances en fusion s'treignant et se dvorant sans cesse,
tel fut le thtre du gigantesque incendie qui, durant _des chanes de
sicles vritablement dmesures_, apparut dans les plaines du ciel,
comme un imperceptible flambeau, toile ou comte, pour les habitants
des autres mondes.

Rvlation ou induction, les mythes des anciens ont une grande
profondeur. La vision de l'enfer a eu sa ralit ici-bas. Le rgne de
Pluton n'est pas un vain rve. Relgu au fond des entrailles de la
terre, le sombre esprit du feu rugit encore par la bouche des volcans:
mais il a possd l'empire de notre monde, il a plan  sa surface, il a
fait corps avec lui; il y a vers des torrents de flammes, il y a
promen ses torches fumantes et souffl ses gaz mphitiques. Soufre et
bitume, foudres et brasiers, amalgame ou liqufaction de mtaux,
tonnerres effroyables, essor de nues tnbreuses chasses au loin par
les flammes dvorantes, effervescence sans frein du principe chimique,
voil ce qu'attestent les vestiges de ce premier ge de la terre.

tait-ce donc l la vie? C'tait la _vitalit minrale_, la cration de
la charpente osseuse d'un monde destin  appeler la vie dans son sein:
donc c'tait dj la vie.

Un second ge transforme radicalement en apparence le destin de cette
plante; mais il ne fait rellement que le modifier. Le principe
chimique va tre refrn fatalement par ses propres rsultats. Ainsi que
le combustible se vitrifie dans la fournaise, la masse incandescente
s'est solidifie et un peu refroidie  la surface, et les
incommensurables masses de fume que l'ardeur du feu refoulait dans les
zones suprieures de l'atmosphre vont s'pancher en pluies diluviennes
sur le sol encore brlant.

C'est le rgne de Neptune, c'est la lutte prodigieuse des ocans qui se
forment, avec les forces plutoniennes qui se dbattent et se tordent, en
proie  une longue agonie, une agonie de _plusieurs centaines de mille
ans_. C'est l'poque de ces volcans sous-marins dont notre sol porte
encore des traces si frappantes, l'poque des flots bouillonnants
prcipits sur le brasier qui siffle en s'teignant peu  peu. Longtemps
encore l'eau est ardente et les bassins des mers ne sont que d'immenses
bouilloires. La terre tremble sous des chocs prodigieux, se fend,
s'clate et vomit ses entrailles.

Qu'est-ce donc que cet pouvantable combat de deux lments en apparence
acharns  la destruction l'un de l'autre? Est-ce la lutte parricide de
l'esprit des eaux n de l'esprit du feu, et de l'esprit du feu refusant
l'empire de la terre  cette puissance nouvelle chappe de son propre
sein?

Non, ce cataclysme, dont l'imagination de l'homme ne peut embrasser
l'horreur et la dure ( peine perceptible peut-tre dans les archives
du ciel), ce n'est ni un chaos ni une destruction, c'est un hymne,
c'est un acte de l'amour divin, et le rugissement qui plane sur cette
couche brlante, c'est l'hymne nuptial de la matire qui met et reoit
le principe d'un nouvel lment de vie.

Oui, c'est la vie organique qui s'labore et qui lentement surgit sur la
terre nouvelle. Les protubrances volcaniques que les eaux n'ont pu
engloutir se dgagent peu  peu  mesure que les cataractes du ciel
s'puisent. Les mers tendent  s'asseoir dans leurs bassins refroidis,
les continents futurs apparaissent  la surface des eaux comme des les
dont chaque heure de la cration voit agrandir imperceptiblement la
surface.

La cendre et la fange, toutes les substances en dissolution, longtemps
agites et promenes dans les flots troubls, se prcipitent ou
adhrent. La vgtation s'veille, d'abord muette et mystrieuse au sein
des mers, seul rceptacle assez refroidi pour la favoriser,
insensiblement panouie  la surface de la terre.

Au rgne des plantes aquatiques, des lichens, des mousses, des fucodes
et des autres vgtaux des prairies de l'Ocan, succde le rgne des
fougres et de toutes les fastueuses arborescences que brise
aujourd'hui la pioche du mineur.

En mme temps que la plante, l'animal commence  respirer. Un mme
principe, principe ds lors nouveau sur la terre, puisqu'il est la
combinaison et comme l'enfantement de ceux qui l'ont prcd, appelle le
dveloppement des divers modes de la vie. Les premiers tres flottent
entre la vgtation et l'animalit. bauche primitive de la cration
organique, les zoophytes et les mollusques voient peu  peu surgir
autour d'eux les premiers poissons, et au-dessus des poissons, les
premiers ovipares vont vivre  dcouvert sous le ciel.

L'embryon est form, un ge nouveau se prpare; des types lmentaires
s'agitent dj dans l'humide et dans le sec. Par une progression
continue, le rgne de Pan s'tablit sur la terre, devenue non pas le
plus vaste, mais le plus intressant rceptacle de la vie perfectible
ici-bas.

Durant ce troisime ge, les mammifres paraissent, ils animent par
leurs bats les savanes et les immenses forts des deux mondes. Une
multitude de types, de mieux en mieux organiss, s'enchanent dans une
chelle de combinaisons progressives, depuis l'animalcule imptueux et
vorace qui s'agite dans la goutte d'eau, jusque l'lphant dont le large
et paisible front abrite des instincts merveilleux, peut-tre des
rudiments de pense, de mmoire et de prvoyance.

Avant d'assister par l'imagination (elle seule peut clairer pour nous
une pareille scne)  l'closion de la vie humaine sur notre plante,
tchons de nous faire une ide de cette opration de la nature qui
transforme le principe vital de type en type, comme l'alchimiste
transmuait les mtaux de creuset en creuset.

Je dis: tchons de nous en faire une ide; je ne dis pas: tchons d'en
surprendre le spectacle. Il chappera toujours  l'apprciation de nos
sens, car c'est un mystre compltement divin, un de ces mystres dont
la vraie religion nous permet de rechercher les causes et les fins, mais
dont l'athisme le plus froidement attentif ne surprendra jamais le fait
palpable.

Le croyant ne l'expliquera pas davantage; mais le croyant aveugle n'y
regardera mme pas, tandis que le croyant qui veut croire davantage y
regardera de tous ses yeux; car plus il y regardera, plus il se
convaincra que si tout miracle n'est qu'un fait naturel, par la mme
raison, le moindre des faits de la nature est un miracle sublime de
l'auteur de la nature.

Prenez une de ces fleurs que l'on appelle papilionaces, et regardez un
papillon. N'est-ce pas le mme plan qui a prsid  la structure de ces
deux tres? Regardez vingt ou trente fleurs au hasard, vous trouverez
vingt ou trente insectes qui leur ressemblent comme couleur ou comme
forme. Certains rapprochements seront mme si frappants,
l'ophrys-mouche, la mouche-feuille, etc., que vous hsiterez entre
l'animal et le vgtal.

Les ailes suprieures et les pattes d'une sauterelle sont des feuilles
de bl et des brins d'herbe ajusts sur un corps qui, lui-mme,
ressemble  un pi de gramine. Les observateurs sont souvent frapps de
ces analogies, et les naturalistes aiment  se persuader que la nature a
revtu certains tres d'une livre semblable  celle des milieux qu'ils
habitent pour les aider  se drober  l'oeil perant de leurs ennemis.

Cette explication est nave, mais n'y en a-t-il pas une plus profonde
qui se prsente  la pense? Ces formes et ces couleurs qui se sont
imprimes  la substance universelle, pour faire d'abord une plante
organise et ensuite un tre mieux organis encore qui se nourrit dans
son sein ou qui voltige dans l'air avec ses parfums, n'est-ce pas une
ide produisant une ide plus parfaite, un rsultat intellectuel se
compltant dans un rsultat intellectuel plus complet?

Pourtant ce papillon, qui semble s'tre dtach de la branche comme une
fleur tout  coup anime et prenant son vol, n'a pas t engendr par
cette fleur qui reste  jamais immobile sur sa tige. L'un est bien la
consquence de l'autre, mais il n'en est pas le produit. Ce n'est pas le
pollen de la plante qui a donn naissance  cet tre dcoup comme sa
feuille ou nuanc comme sa corolle. La semence du vgtal ne s'est pas
convertie en oeuf d'insecte que le soleil s'est charg de faire clore.
Cela n'est pas, cela ne se peut pas, cela ne s'est jamais produit.

Il faut donc se garder de croire qu'aucun type soit le moule palpable
d'un autre type. Le seul moule, c'est celui o la nature, c'est--dire
la substance, mise en mouvement par la pense divine, a jet
successivement toutes ses preuves, modifiant le moule mme aprs chaque
type, mais d'une manire si dlicatement progressive, que, d'un type 
l'autre, on suit l'enchanement de l'ide, bien que, du point de dpart,
un caillou, je suppose, jusqu'au point du dernier rsultat, l'homme, il
y ait un abme de sicles et un abme de dissemblances.

Tel est le divin procd de la nature. La Gense nous dit que Dieu opra
autrement, et qu'en six jours il fit l'univers; les jours de la Gense
sont de vastes allgories pour quiconque veut conserver le respect
qu'inspire un monument de la foi de nos pres. Mais Dieu, qui ne nous a
pas rvl l'ge de l'univers, a du moins crit lui-mme la Gense de
notre plante dans les entrailles de cette mme plante; et,  cette
lettre morte, celui qui ne se repose jamais, parce que l'amour infini ne
connat point la lassitude, a fait succder sans lacune la lettre
vivante de la cration vivante.

Les philosophes du sicle dernier, repoussant  la fois la superstition
folle et la foi srieuse, se sont demand avec quoi Dieu avait cr le
monde, disant qu'avec rien Dieu mme ne pouvait pas faire quelque chose.
Ils avaient raison: Dieu ne fait pas l'impossible, parce que devant
celui qui sait tout, l'impossible n'existe pas.

Dieu n'a pas fait quelque chose avec rien, parce que le _rien_ des
philosophes railleurs n'existe pas. Quel est donc le coin grand comme
l'ongle dans ce vaste univers o il n'y ait _rien_? Ouvrez le champ de
l'infini  la science, ou seulement  la posie,  la rverie de
l'homme, et elles y chercheront en vain le vide et le nant. Ces trois
mots: _vide_, _nant_, _rien_, ne sont que des mots destins dans la
langue de l'homme  exprimer les bornes relatives de son savoir et de sa
puissance. Quand vous croyez avoir la main vide, elle est encore pleine
d'atomes insaisissables dont chacun est un monde. Lorsque, dans le
sommeil, votre cerveau est vide de jugement, il est encore rempli de
songes et d'images.

Ce n'est donc pas de rien et avec rien, c'est avec _tout_, puisque c'est
avec la substance universelle anime par l'amour infini, que Dieu,
passant d'un type  l'autre, a cr tous les types s'enchanant les uns
aux autres, sans pour cela maner les uns des autres par la gnration.
Chaque espce cre doit se reproduire _dans son espce_, dit la Gense.
Si c'est ainsi que l'on veut entendre ce texte, il est formel, il est
absolu, et c'est ainsi, pour notre part, que nous l'entendons.

On verra tout  l'heure pourquoi nous insistons nous-mme de tout notre
pouvoir sur ce procd du divin artiste; procd mystrieux, il est
vrai, et dont l'opration est tout  fait inconnue  l'homme, mais qui
n'en est pas moins inbranlable, comme l'homme peut s'en convaincre par
lui-mme.

En effet, l'homme essaye  son tour de crer des tres nouveaux en
modifiant ceux qui servent  ses besoins ou  ses plaisirs. L'industrie
humaine fait clore, par la greffe et le croisement, des varits de
fruits, de fleurs ou d'animaux que le jardin de l'den n'a point offerts
aux regards des premiers hommes; mais ces rsultats de l'art sont
phmres. Il faut les entretenir par les soins de la vie domestique,
sinon la nature reprend ses droits, la plante et le btail dgnrent
rapidement, la varit artificielle s'efface et le type sauvage reparat
dans toute sa puissance. Le procd de l'homme, tout ingnieux et savant
qu'il est, n'atteint donc jamais les sources du grand fleuve de la vie,
et s'il en dtourne un instant de lgers filets, pour peu qu'il cesse de
les contenir dans sa main, il les voit retourner avidement  leur lit
naturel. Que l'homme ne se demande donc pas comment de rien Dieu fait
quelque chose; qu'il se demande plutt comment de quelque chose l'homme
ne peut rien faire qui ait le cachet ineffaable de l'oeuvre de Dieu.

Disons quelle est l'importante consquence de ce principe, car, bien que
l'apparition de l'homme sur la terre caractrise, aprs de nouvelles
chanes de sicles incommensurables, un ge nouveau, l'ge que le
philosophe[1] dont nous adoptons la division nomme l'ge de _Jupiter,
pre des humains_; bien que l'apparition de ce nouvel tre tende 
modifier la face des choses d'ici-bas, la gradation a t si peu
sensible, que c'est dans le mme regard, tendu sur la chane entire
des tres, que nous devons apprcier la perfection de ses derniers
rsultats. Disons donc  quoi nous avons voulu rpondre en distinguant
l'enchanement de la _cration_ de celui de la _gnration_.

  [1] Jean Reynaud. Voyez _Ciel et Terre_.

L'homme n'est-il pas le fils du singe? Voil ce que les esprits un peu
initis aux nouveaux systmes de l'histoire naturelle demandent avec une
inquite ironie aux experts dans cette science. Et certains de ces
experts hsitent  rpondre, entrans par le ralisme de leurs
observations  dire oui, mais attrists, effrays de la consquence
ignoble et rvoltante de leur assertion.

Eh bien, ce n'est pas aux naturalistes proprement dits  rsoudre la
question horrible; c'est aux savants qui ont tudi la nature en
observateurs, en anatomistes, en philosophes, en artistes, en
mtaphysiciens et en moralistes. coutez ces grands esprits: ils vous
diront que l'homme est vraiment le fils de Dieu, tandis que toutes les
cratures infrieures ne sont que son ouvrage[2].

  [2] Un jeune pote a rsum ces interrogations, que son espoir domine,
    par des vers simples et forts:

        Je cherche vainement le sein
        D'o dcoule notre origine.
        Je vois l'arbre;--mais la racine?
        Mais la souche du genre humain?

        Le singe fut-il notre anctre?
        Rude coup frapp sur l'orgueil!
        Soit! mais je trouve cet cueil:
        Homme ou singe, qui le fit natre?

    (_Le Banquet_, pome par Henri Brissac).

Voyons quelle serait la gense des naturalistes ralistes proprement
dits. Un couple d'animaux cyniques, malfaisants, hideux, perdu dans
quelque fort loigne de son domicile accoutum, aurait t surpris par
une de ces grandes volutions de la nature qui transforment
matriellement les tres, ou seulement dans un milieu dj existant,
mais non encore pratiqu par l'espce en question. Voyons ce qu'il en
advient.

Ces animaux essayent en vain de vivre dans ces conditions anormales; ils
s'y reproduisent dans l'accablement ou dans l'excitation d'un tat
maladif; puis ils meurent, ils disparaissent, laissant  la face du ciel
un autre couple d'tres modifis qui participent de leur nature et d'une
nature nouvelle. Ce couple, soumis  des hasards du mme genre que ceux
du couple qui l'a produit, peut, au bout de quelques gnrations, faire
apparatre la race humaine. Quels sont ces couples intermdiaires? Nous
les supposons ici pour rendre l'hypothse plus admissible, bien que la
science ne les connaisse pas et n'en ait retrouv aucune trace
matrielle. Quels qu'ils soient, pour tre logique, le naturaliste
raliste doit voir le premier tre qui, par le don de la parole, mrite
le nom d'homme, sous l'aspect de l'homme qui rappelle le mieux le type
du singe; par consquent, l'_Adam_ de cette gense est un de ces
effroyables sauvages des mers du Sud qui outrage toute femme qu'il
rencontre, aprs l'avoir  moiti tue[3].

  [3] Un historien trs-savant arrive  de pareilles conclusions par une
    voie tout oppose. A force d'expliquer les mythes anciens, il voit
    la premire postrit d'Adam, les peuples primitifs violant leurs
    propres filles et mangeant leurs enfants. O Jean-Jacques!
    qu'aurais-tu pens de cette fort primitive?

Dtournons nos regards de cette origine. Admettons, puisqu'il le faut,
qu'il y a des races, soit dgrades par l'isolement de la vie sauvage,
soit places moins favorablement, ds leurs premiers pas dans la vie,
pour acqurir,  moins de longues preuves, le degr d'intelligence qui
caractrise l'homme complet; mais ne nous laissons pas imposer les
premires bauches de la cration humaine pour les anctres directs de
nos races perfectibles; repoussons l'ide troite et fataliste de la
cration continue par voie de gnration continue.

Quant  la chute de l'homme, qui aurait fait descendre fatalement
certains membres de sa postrit  l'tat de dgradation o nous voyons
aujourd'hui certaines peuplades sauvages, ne prenons point le mythe
d'Adam pour un rcit  la lettre. De mme que _chaque strate de pierre
est un feuillet de la Gense_ par rapport  l'ordre et  la dure de la
cration antrieure  l'homme, de mme chaque progrs de l'esprit
humain, soit dans la voie du mal, soit dans celle du bien, embrasse
probablement des priodes de sicles que ne comporte pas la courte
existence d'un seul couple d'individus. Rassurons-nous, d'ailleurs: le
fruit de l'arbre de la science n'a pas encore t cueilli, et la pauvre
ve n'a pu qu'en respirer avec ardeur le mystrieux parfum. Si ce fruit
merveilleux n'tait pas encore  l'arbre du paradis, gard par le dragon
de l'ignorance, si nous avions reu de notre premire mre la
connaissance nette et durable du bien et du mal, le mal serait dtruit,
et le serpent aurait depuis longtemps la tte crase. C'est notre
ignorance  tant d'gards qui perptue sur la terre le rgne de Satan,
car le mal relatif n'est que l'ignorance du bien absolu.

Pourtant, s'il nous fallait choisir, pour comprendre l'existence de
l'homme, entre cette Gense de Mose, avec sa riante posie et sa sombre
fatalit, et celle que nous venons d'baucher, nous prfrerions de
beaucoup la premire. Si elle fait Dieu injuste et cruel, du moins elle
le laisse  l'tat de Dieu tout-puissant, en relation avec l'oeuvre de
ses mains, tandis que l'autre hypothse ne fait de lui qu'une loi active
de la matire, livre  ses propres caprices de reproduction.

Maintenant que nous avons cart, non par la force de nos raisonnements,
mais par la protestation de notre me, la filiation gnratrice de
l'animalit, nous pouvons envisager l'homme, sorti  son heure de
l'action fcondante de l'amour divin avec la substance universelle.
Certes, entre ce nouvel tre et ceux qui ont prcd sa venue, il s'est
manifest des types qui sont comme des images inacheves de sa structure
gnrale; mais, par la raison qu'elles sont restes vivantes et  jamais
inacheves, ces bauches n'ont pu engendrer l'image complte et acheve
de l'homme. Le singe est rest singe, selon l'ordre de Dieu: _Croissez
et multipliez chacun selon votre espce._

Quels sont les traits essentiellement distinctifs entre l'homme et les
derniers anneaux de la chane de cratures qui l'ont devanc? Les
mtaphysiciens nous disent: L'homme est l'tre qui pense, c'est--dire
celui qui se connat, celui qui peut dire _moi_. Les philosophes
ajoutent: C'est celui qui cherche, c'est--dire celui qui a l'inquitude
et le besoin du progrs, en attendant qu'il en ait le dsir et la
notion. Les naturalistes disent: C'est celui qui parle, c'est--dire
celui qui sait exprimer ses ides et ses volonts.

A nos yeux, ces trois points essentiels en appellent un quatrime.
L'homme se connat par l'intelligence; il peut ne chercher le progrs
que par un besoin d'intelligence; il peut n'avoir trouv la parole que
par un effort de l'intelligence. Cette triple facult de penser, d'agir
et de parler peut partir d'un mme foyer, l'amour de soi, l'intrt
personnel, l'gosme. J'oserai donc ajouter: l'homme est celui qui peut
aimer, car il me faut l'homme complet, tel qu'il a t conu par la
pense divine.

D'ailleurs, j'oserai encore dire que la diffrence de la pense, de
l'action et du langage de l'homme, avec la pense, l'action et le
langage des animaux ne me parat pas tablir une distinction assez
tranche entre l'homme et l'animal. L'animal, dans les espces qui
approchent le plus de l'organisation humaine, pense, agit et parle
jusqu' un certain point; et, dans les espces les plus infimes, il y a
encore des instincts de prvoyance et des codes d'association qui
entranent imprieusement la facult de s'entendre par un langage
quelconque. Le monde des fourmis et celui des abeilles ne nous ont pas
rvl le mystre de leurs manifestations individuelles. L, l'industrie
et l'activit rgnent avec un ordre et une persistance dont le genre
humain n'offre aucun exemple. L'_instinct_ me parat un mot bien vague
pour expliquer cette uniformit de destines providentielles des tres
non progressifs. Entend-on par l une loi fatale, rsultat matriel de
l'organisation? Il n'y a, dans aucune organisation, de rsultats
purement matriels. Toute action, tout vouloir vient de l'esprit
commandant  la matire. Je ne puis donc voir entre l'industrie du
castor et celle de l'homme qu'une diffrence du plus au moins; par
consquent, entre le langage de l'homme et celui du castor que la
diffrence d'une grande extension d'ides  une extension plus limite.

Et qui osera nous dire qu'aucune langue humaine soit aussi belle, aussi
tendue, aussi varie que le chant mystrieux du rossignol? Si l'on
considre ce chant comme une simple expression de joie et d'amour, o
trouver une expression plus complte et plus pntrante? Si ce n'est
qu'une dlectation musicale, l'oiseau est un grand artiste; si c'est un
langage, l'oiseau est bien loquent. L'homme l'coute avec ravissement,
et cette mlodie le transporte vritablement dans les rves de l'den.

Si certains animaux nous paraissent muets, c'est que, ou nos perceptions
ne sont pas assez fines pour saisir leur voix, ou ils s'entendent au
moyen d'une pantomime encore plus insaisissable. Si d'autres nous
paraissent rpter  satit un cri ou un rle monotone, indice d'une
volont ou d'un besoin toujours les mmes, c'est peut-tre que nous ne
savons pas l'couter avec assez de dlicatesse ou d'attention pour
reconnatre une infinit d'inflexions diffrentes dans le son de cet
instrument monocorde. Tout est mystre dans ce monde o nous ne pouvons
pntrer que par l'observation des faits extrieurs. Aussi les traits
d'intelligence extraordinaire de certains animaux nous jettent-ils dans
une grande stupeur, et certains naturalistes, habitus  surprendre ces
phnomnes, arrivent-ils insensiblement  mettre l'instinct de la brute
au-dessus de l'intelligence humaine.

Pour moi, j'avoue que cela me parat jouer sur les mots. Il n'y a pas de
brute dans le monde organique un peu dvelopp. Tout instinct est une
part plus ou moins restreinte de l'intelligence mane du mme principe
divin. Cette intelligence, admirablement dpartie  chaque espce dans
la mesure de ses besoins, produit dans la pense, dans l'activit, dans
le langage de chacune, des rsultats analogues en ce qui touche aux
instincts de conservation et de reproduction de l'espce et de
l'individu. Toutes, jusqu' un certain point, savent dire _moi_, puisque
toutes savent chercher, saisir ou persuader, enfin possder leur
_non-moi_. Toutes savent conserver avec des soins infinis le germe de
leur reproduction, soit en lui prparant des demeures d'une solidit et
d'une commodit admirables, soit en le dposant dans des retraites et
dans des conditions essentiellement favorables  son closion[4].

  [4] Personne ne croit  l'amour maternel de la femelle du papillon,
    qui doit mourir avant de voir clore ses pontes. Pourquoi, dans
    certaines espces, se dpouille-t-elle le ventre, pour que cette
    ouate protge ses oeufs contre le froid?

La vritable supriorit de l'homme n'est donc pas seulement dans son
intelligence, car on pourrait combattre les avantages de cette
supriorit  un point de vue matriel, il est vrai, mais avec des
raisons fort spcieuses. A un point de vue moral, la puret et la
simplicit des grandes mes peut encore plaindre les faux besoins du
luxe orgueilleux de l'homme plutt que de les admirer. C'est cette
pense qui faisait dire  Jsus cette sublime chose: Voyez les lis des
champs! Ils ne travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le dis,
Salomon, dans sa gloire, n'a jamais t vtu comme l'un deux!

Mais pour que l'excellence de l'homme au fate de la cration soit
sensible et indiscutable, il faut le prendre au point de vue complet, il
faut regarder dans son coeur autant que dans sa tte et dans tous ses
organes; il faut le vouloir tel que Dieu l'a fait ou l'a destin 
devenir, c'est--dire plus aimant, plus parfait dans l'amour que tous
les autres tres du monde qu'il habite.

En ceci, l'homme est vraiment plus que l'ouvrage de Dieu, il est le fils
de Dieu. L'essence du principe crateur tant amour, depuis la formation
brlante du roc que nous habitons jusqu' notre apparition sur ce globe
transform peu  peu en paradis terrestre, nous n'y avons t appels
que par l'amour et pour l'amour. La cration matrielle s'tant repose
 cette heure-l sur la terre, un autre mode d'activit devait continuer
l'activit ternelle. Dieu ne pouvait nous abandonner  nos penchants
dans la somme de libert dont il nous dotait, sans nous munir d'une
somme quivalente d'idal divin. Il nous mit donc l'amour au coeur, non
plus seulement la passion instinctive qui prside  la gnration des
tres, mais un amour d'une nature plus exquise, aspirant  l'infini et
par cela mme manant de l'amour divin.

L'homme, n sociable, devait aspirer  la socit ds ses premires
manifestations dans la vie: mais les socits devaient-elles raliser
l'association d'intrts positifs d'une ruche ou d'une fourmilire? Non;
l'homme devait faire entrer rapidement dans ses premiers besoins
d'association l'amour tendu  tous les objets de sa vie, Dieu, la
famille, la patrie, l'humanit.

Ces divers amours n'en font qu'un dans l'me complte. Ils s'alimentent
les uns par les autres, et quand l'me en laisse prir un seul, tous les
autres en sont mortellement atteints. Cet amour complet tait donc en
germe dans le sein du premier homme, autrement il n'et pas t homme.


LE PARADIS TERRESTRE.

Mais nous faisons-nous une ide bien logique de la cration en adoptant
la tradition mythique d'un premier homme, et en voyant natre  ses
cts une premire femme qui va remplir  elle seule, avec lui seul, la
terre de sa postrit? Les traducteurs comptents trouvent, dans la
Gense mme, un sens collectif au nom d'Adam. Mais nous n'avons pas 
discuter les sources de la croyance gnrale sur le terrain de la
thologie. D'autres l'ont fait avec tant de science, de grandeur et
d'quit que nous n'y saurions rien ajouter, et le sujet est trop vaste
pour en rien extraire.

Contentons-nous de remonter, par la conscience,  la sagesse de l'oeuvre
divine. L'homme isol de l'homme aurait-il pu vivre un jour ici-bas? Les
anachortes portaient au dsert la notion, le souvenir et la pense
incessante de l'humanit. C'tait pour fuir ses garements, pour pleurer
sur ses douleurs, pour prier Dieu de lui pardonner, qu'ils se retiraient
dans la solitude. Mais l'homme, enferm ds sa naissance dans une
solitude, mme dans une solitude enchante, l'homme ne faisant qu'un
avec une compagne aussi dnue que lui de la notion de l'humanit
collective, et-il pu reproduire des tres intelligents et sociables?
Non, il n'et pu donner la vie  des hommes, n'tant pas homme lui-mme.

Les hommes, selon nous, ne sont donc pas entrs par un couple isol dans
la vie, comme des types dans une collection. Les mmes conditions
ncessaires d'existence venant  rgner pour eux sur la terre, ou sur
une notable portion de la terre, l'espce y a t appele par le voeu
crateur en masses plus ou moins imposantes. Une seule graine peut bien
envahir un champ, un seul nid peut bien peupler une fort, mais l'homme
n'est ni plante ni bte. Il a une me plus tendue qui meurt quand un
amour, plus tendu que celui qui a pour but unique la reproduction, ne
vient pas la fconder.

Les hommes et les femmes ont donc d clore par groupes sur les sommets
de la terre, aussitt que le sol, l'air et les fruits se sont harmoniss
avec les conditions de la vie humaine. Couronnement de la cration, les
premiers humains s'y sont trouvs rpandus comme les fleurs d'une
guirlande qu'une main divine rapproche pour les runir.

Et cette main divine qui tressa la couronne, c'est l'attraction de
l'amour rciproque qui appela  se rassembler en socits les groupes
pars de la famille humaine.

Quelles furent ces socits primitives auxquelles, vu leur exigut
prsume, on donne le nom de familles ou de tribus? L'homme
d'aujourd'hui ignore leurs lments, leurs formes et leur dure. Il ne
les raconte que par des symboles bibliques ou mythologiques, qui tous
leur attribuent une origine cleste place dans le rve d'un ge d'or.

L'ge d'or, disent les philosophes de notre temps, n'est pas derrire
nous, il est en avant de nous. Si, par ge d'or, ils entendent un tat
complet d'innocence sans civilisation suffisante, je crois qu'il est
derrire nous, et que nous n'y retournerons jamais. S'ils entendent un
tat de vertu claire, une notion complte de la vie amenant les hommes
au vritable amour, ils ont raison, l'ge d'or est en avant de nous.
Nous avons pour mission de dvelopper ces germes qui couvaient, sans
secousse violente, dans l'enfance de l'humanit candide, et qui ont
germ depuis sans prir, au milieu des orages des passions et des
apparentes dviations du progrs moral.

Avouons d'ailleurs qu'il nous en coterait  tous, du moins  tous ceux
d'entre nous qui cultivent l'idal dans le pass, dans le prsent et
dans l'avenir, de renoncer  ce beau jardin de la cration,  ces moeurs
paradisiaques du premier ge de notre race,  cet den enfin qui a t
le rve et comme le pome de notre enfance, depuis la premire rdaction
des souvenirs de l'humanit jusqu' nos jours.

Est-il bon de mpriser cette tradition, ce vague souvenir peut-tre d'un
paradis perdu, que notre imagination se reprsente sous l'aspect qui
plat  chaque nature d'esprit, et o l'me s'attache instinctivement
jusqu' se sentir navre d'un trange et mystrieux regret? La tradition
est un des lments de notre croyance; elle rpond au sentiment, qui est
une des puissances de notre tre. Admettons donc un ge d'or, rentrons
par l'imagination dans la fort primitive de Jean-Jacques Rousseau, dans
l'Atlantide de Platon, dans ce jardin de dlices des Orientaux, o
l'homme conserva la puret anglique, les uns disent cinq cents ans, les
autres une demi-journe. Les traditions ont pris, chez les Orientaux
surtout, des formes allgoriques si nombreuses et si varies dans leur
unit de plan, que si l'on veut recomposer le pome du _Paradis perdu_
(Milton a puis dans toutes ces sources), on n'a que l'embarras du
choix.

Voulez-vous que les premiers anctres du genre humain s'appellent Evenor
et Leucippe? _coutez Socrate, un rcit trs-peu vraisemblable et
cependant trs-vrai, s'il faut en croire Solon, le plus sage des sept
sages_: L'Atlantide est une le enchante, au centre de laquelle est
une petite montagne habite par _un de ces hommes_ qu'on dit sortis du
sein de la terre. Neptune entoura de retranchements la colline
d'Evenor, par jalousie sans doute, car il tait pris de la belle Clyto,
fille unique de ce fils de la terre. L'le fournissait en abondance
tout ce qui tait ncessaire  la vie... Il y avait des mines
d'orichalque, mtal qu'on ne connat plus aujourd'hui que de nom, et qui
ne le cde pour le prix qu' l'or. La terre nourrissait une foule
d'animaux tant domestiques que sauvages... on y voyait jusqu' des
lphants.--Les descendants d'Evenor, fils de Neptune, par l'hymen de
ce dieu avec Clyto, firent de l'Atlantide un royaume des Mille et Une
Nuits. Le temple de Neptune, c'est toujours Platon qui parle, revtu
d'une couverture d'or, avait un stade de long. Sa hauteur tait
proportionne  son tendue, mais son architecture tait d'un got
bizarre. On avait reprsent, dans le sanctuaire, Neptune debout sur un
char attel de six chevaux ails, d'une telle stature, que la figure
touchait  la vote de l'difice; autour du char taient cent Nrides
assises sur des dauphins... Les archontes furent, _pendant un grand
nombre de gnrations_, justes, puissants et heureux. A la fin, le luxe
amena la dpravation des moeurs et le despotisme... Jupiter, indign, et
rsolu  punir les crimes des Atlantes, convoqua les immortels au centre
de l'univers, l o il contemple toutes les gnrations, et quand ils
furent assembls...

Le reste du texte manque; mais cette colre de Jupiter, pre des
humains, ne prsage-t-elle pas l'exil de l'den, le paradis perdu?
D'aprs cette version, que Platon dit avoir t communique  Solon par
un prtre de Sas, on ne voit pas que le premier homme ait perdu
l'innocence cleste; mais le dieu Neptune remplace le serpent tentateur;
il sduit, non pas la femme, mais la fille d'Evenor; il lve ses
enfants dans un paradis retranch qu'il peuple ensuite de sa
descendance; mais, en mme temps qu'il a donn aux hommes nouveaux de
sages lois et beaucoup de science, il les livre  la corruption des
richesses et appelle ainsi sur leur tte les foudres de Jupiter.

Les talmudistes ont une foule de variations sur le thme sacr de la
Gense. Les rabbins disent que le premier homme tait si grand, que sa
tte touchait le ciel. C'est un symbole de la grandeur intellectuelle et
de l'essence divine de la crature. Les anges en furent jaloux, et Dieu
rduisit la taille de l'homme  mille coudes de haut. Il approchait
encore de la nature des anges, il avait connaissance de Dieu et de ses
attributs, il n'ignorait mme pas le nom incommunicable de Dieu; car
Adam ayant impos le nom  tous les animaux, Dieu lui demanda: Quel est
mon nom? Adam rpondit: _Jehovah_, celui qui est[5]...

  [5] Dom Calmet.

... Quelques-uns se sont imagins qu've tait le fruit dfendu auquel
Adam ne pouvait toucher sans crime...; que Can tait le fils du
serpent...; que les gnies ou les esprits sont ns d'Adam et de sa
premire ou seconde femme, nomme Lilith.

Certains hrtiques, dits ophites ou serpentins, croyaient que le
serpentin tentateur tait Jsus-Christ, et ils nourrissaient un serpent
sacr[6].

  [6] En somme, le rvrend dom Calmet ayant rapport le chapitre de la
    Gense, dit: Voil tout ce que Mose nous apprend de ce premier
    pre; mais les interprtes n'en sont pas demeurs l. Ils ont form
    mille questions sur son sujet. Il est vrai qu'il n'y a aucune
    histoire qui fournisse un plus beau champ aux questions srieuses et
    intressantes.

On sait le culte du serpent dans toute l'antiquit, et comme quoi il
tait le symbole, non du mal, mais de la science.

Les mythes banians mnent les premiers fils d'Adam dans ces contres
lointaines, et racontent d'une faon romanesque leurs mariages. Ils
taient quatre d'humeur diffrente. Bramon tenait de la terre; il tait
d'un esprit srieux et mlancolique. Dieu lui confia le livre des lois
divines et l'envoya vers l'Orient: il y trouva une femme grave et pieuse
comme lui, qui l'agra pour poux et fut la mre d'un grand
peuple.--Cuttery, second fils d'Adam, tenait du feu: il avait l'esprit
martial et guerrier. Dieu lui donna une pe et l'envoya vers
l'Occident. Il y rencontra l'pouse qui lui tait prdestine; mais elle
ne se rendit point sans combattre, car elle tait forte et arme comme
lui.

Le troisime fils d'Adam tait Schudderi; il tenait de l'eau. Son esprit
tait doux et liant. Dieu lui donna des balances et un sac, et, le
destinant au commerce, l'envoya vers le Septentrion. En chemin, il
ramassa des perles et des diamants, et c'est par l qu'il gagna le coeur
de celle qui devait peupler le Nord avec lui.

Le quatrime fils d'Adam, Urise, tenait de l'air. Il avait l'esprit
ingnieux, subtil et port aux arts. Dieu lui donna des instruments de
mcanique et l'envoya au Midi. Il y btit un palais magnifique au bord
de la mer. La femme qu'il cherchait vint admirer cette merveille; mais,
pudique ou mfiante, elle se retira aussitt qu'il descendit pour lui
parler. Il la suivit et la persuada par de douces paroles.

Cette gense indienne doit tre charmante dans l'original. On y voit les
quatre types du prtre, du guerrier, du commerant et de l'artiste
nettement dessins, et j'imagine que les quatre types de femmes sont le
symbole des quatre principaux types de nations qui reurent, de la
famille du premier lgislateur, la civilisation descendue peut-tre des
sommets bnis de l'Atlantide.

Le champ est donc ouvert  l'imagination, et il ne tient qu' toi,
lecteur, de rver ton den et ton pome. Cherchons-le ensemble.

Et d'abord, serons-nous pradamites? J'avoue que, pour mon compte, je me
risquerai de bon coeur dans cette croyance de saint Clment
d'Alexandrie, un des plus grands, des plus beaux, des plus charmants
esprits qui aient honor les lettres et la philosophie.

Tout le monde sait en quoi consiste l'hypothse des pradamites. Selon
eux, _les Adams_ des diverses cosmogonies ne seraient ni le premier ni
le dernier type de la race humaine. Plusieurs types analogues nous
auraient devancs sur la terre. Plusieurs autres types seraient appels
 nous succder.--En d'autres termes, avant que la terre ft un sjour
appropri  l'existence de l'homme organis tel que nous le connaissons,
ce thtre de la vie ayant dj subi des modifications successives, la
sagesse divine, aidant la vertu naturelle des choses, y aurait fait
clore des tres non pas identiques, mais analogues  l'homme de nos
jours: c'est--dire des serviteurs intelligents de la pense divine, des
espces d'hommes, rois de la cration particulire dont ils taient
environns, agents dbonnaires ou terribles du progrs ternel,
habitants ncessaires de cette station sur la route des cieux que nous
appelons notre monde.

La science gologigue se croit fonde  donner un dmenti formel  cette
supposition. Son grand argument n'est pas l'impossibilit o l'homme
serait de vivre dans les conditions antrieures  son existence
actuelle, puisque avec un lger effort d'induction elle peut supposer
des habitants dans les autres astres o les conditions de la vie sont
trs-diffrentes, et que, pour admettre des hommes antrieurs  nous, il
faut faire un effort d'imagination beaucoup moindre. Supposez, par
exemple, une modification nullement monstrueuse, peu apparente
peut-tre, dans les organes respiratoires, dans le systme nerveux, dans
la nature des tissus, dans la qualit du sang. Mais la science est
positive, ce qui la rend trs-borne, aussi borne que le tmoignage des
sens, devant les questions philosophiques. Elle veut, elle doit (il faut
lui tenir compte de ses devoirs) retrouver des preuves matrielles,
palpables, de tout ce qu'elle avance. La preuve par le fait lui
manquerait donc jusqu'ici pour accepter l'hypothse du pradamisme, la
preuve par le vestige. Elle trouve, dans les couches superposes de
l'corce du globe, les ossements fossiles des animaux dont les traces
ont disparu. Elle n'y retrouve pas ceux de l'homme, ni d'aucun tre qui
semble avoir pu occuper sa place et remplir sa mission dans les ges
antrieurs  son apparition sur la terre[7].

  [7] On trouve cependant des crnes fossiles de Peaux-Rouges et de
    ngres thiopiens.

Serons-nous donc arrts par l'absence de la preuve par le squelette,
quand la terre entire nous raconte la preuve par l'esprit? quand toutes
les traditions nous parlent de nos anctres mystrieux et nous
transmettent leurs rvlations, leurs influences, leurs noms et leurs
figures symboliques?

Ne pourrions-nous pas dire que la science gologique est encore dans
l'enfance, puisque nous voyons ses plus grands rvlateurs avouer leurs
incertitudes et n'obtenir de vritables progrs que par la voie de
l'induction? Sait-elle dans quelles profondeurs du globe, des
rvolutions dont elle ignore le dtail exact et rigoureux ont pu faire
pntrer la dpouille des races humaines antrieures? Ne dcouvre-t-elle
pas tous les jours des empreintes dont elle n'a pas encore pu
reconstruire la cause organique, ou n'en dcouvrira-t-elle plus?

Et d'ailleurs, a-t-elle saisi, prvu et reconstruit, dans des calculs
sans appel, les causes de dissolution de certaines poussires  des
moments donns de la tourmente atmosphrique, ou de la fusion
minralogique? Quand, du sein des profondeurs inconnues de l'abme sont
sorties,  l'tat de pte, les chanes de granit et de calcaire qui ont
lev jusqu'aux nuages, jusqu'au sjour des neiges leurs incroyables
mlanges d'agrgats et de combinaisons diverses, que n'ont-elles pas
broy, dissous, englouti, ananti on transform, ces oprations
chimiques et physiques de la cration successive?

Nous ne posons pas de bornes  la science dans l'avenir. Nous croyons
qu'elle viendra, par un admirable accord de preuves, expliquer un jour
les prtendues rveries que nous regardons comme les mythes profonds de
l'origine de l'tre intelligent. Jusque-l, nous n'avons pas le droit de
mpriser les _fables_ que les esprits les plus srieux ont tant
mdites, et que l'on ne peut aborder sans vertige, sans terreur ou sans
ivresse,  moins que, comme au sicle dernier, on ne prenne le parti
d'en rire, ce qui est plus facile que concluant.

Le rcit que nous allons offrir au public n'a pas la prtention d'tre
autre chose qu'une oeuvre de notre imagination. Ce n'est pas  nous
qu'il aurait bonne grce  demander autre chose. Cependant l'imagination
a sa limite dans un certain cercle d'inductions admissibles, et l'on
peut mme dire qu'elle ne se sent  l'aise dans le roman que quand elle
a pu btir d'avance un mur protecteur entre elle et la folie. C'est 
cette seule condition que le lecteur, personnage minemment raisonnable,
puisqu'il reprsente le bon sens gnral, veut bien consentir  la
suivre.

Il est bien entendu qu'en prsentant,  travers notre fiction
personnelle, un certain ordre de faits, nous ne prtendons pas le faire
admettre sous la forme o il nous est apparu; mais nous rappellerons au
lecteur quelques-unes des formes que lui donne l'antiquit.

Une des plus frappantes, parce qu'elle rpond, pour ainsi dire,  un
besoin de la raison, est la notion traditionnelle de la race
_antlunaire_, appele ainsi parce que, selon ceux qui prenaient la
lettre des croyances, elle avait prcd l'apparition de la lune dans
les cieux; parce que, suivant ceux qui s'attachaient  l'esprit, elle
avait occup la terre  l'poque o sa surface n'tait qu'une vaste
fort impntrable au rayon des astres. Cette race, _ne du chne_, mre
ou aeule de celle qui tait _ne du rocher_, a port les noms de
gants, de fils de dieu ou des dieux, de demi-dieux, de titans, d'anges,
de dmons, de gnomes, de fes, d'ons, de dews, d'grgores, de dives,
etc. Comme il nous faut prendre un de ces noms pour la dsigner,
acceptons le dernier comme le moins fantastique de tous, et comme
indiquant une origine commune  tous les tres intelligents mans du
sein de Dieu.

Dans toutes les thogonies, cette race, ou plutt ces races, car on en
supposait plusieurs successivement cres et disparues, ont laiss
l'impression d'une puissance terrible, surnaturelle, finissant dans la
rage des combats, sous l'implacable main, non des faibles mortels, mais
des dieux vengeurs. Selon les potes antiques, qui tous furent des
thologues, ces races taient nes de divers lments. Les unes taient
filles du Feu, les autres de l'Air, etc. Il tait de la nature de
l'imagination humaine, toujours si logique dans ses aberrations et si
pntrante dans son ignorance, de reconstruire un monde intellectuel
organis, prsidant  toutes les phases de la cration terrestre; et si
l'on peut supposer que les formes donnes  ces intelligences furent des
rveries potiques, il est cependant impossible de nier quoi que ce soit
d'un pass o nul n'a pu pntrer que par les yeux de l'esprit.

Laissons donc  Dieu seul la claire vision du secret des sicles comme
de celui de l'ternit. Nous ne serons ni impies, ni insenss, ni
adonns  la magie, en tablissant simplement quelques inductions tires
du principe mme de la raison dans la foi.

Dieu, prsidant  toutes les crations de l'univers infini, ne dut
jamais en abandonner aucune aux simples volutions de la matire. La
matire, prive du souffle de la vie spirituelle, n'existe en aucun
temps, en aucun lieu. Pierres et ossements sont encore des dpts de vie
organique qui n'attendent que les combinaisons ncessaires (l'hymen
divin) pour servir de sanctuaires ou de foyers  l'closion d'une vie
nouvelle. L o la vie est inerte, elle n'a pas cess d'tre. Elle
sommeille, ou elle attend; et que la vie repose ou s'arrte, qu'elle
s'agite mcaniquement ou qu'elle ait conscience de sa volont, qu'elle
rve ou qu'elle pense, qu'elle engendre ou qu'elle aime, toujours
l'amour divin plane sur elle, la rsout, la remanie, la protge et la
perptue.

Mais si l'amour divin prside sans cesse  ces volutions de la
substance, il est difficile de concevoir que, dans une cration dj
forme, dj plantureuse, dj occupe par la vie organique, le type
suprieur, le type qui pense et agit librement, soit longtemps absent.
L'apparition tardive de l'homme sur la terre riche, belle et pare
d'animaux et de plantes, ne s'expliquerait que par une occupation
d'hommes antrieurs ressemblant  l'homme par les traits essentiels du
corps et de l'me, mais appartenant cependant  une organisation dont la
force vitale se puiserait dans une autre atmosphre, dans un autre genre
d'alimentation, d'habitudes et de besoins. C'est probablement ce que
pensait saint Clment d'Alexandrie; c'est ce que pensrent beaucoup de
savants rabbins. Enfin, c'est une croyance gnrale qui, raisonne,
devint une opinion chez quelques Orientaux. Quand on leur demandait si
Dieu crerait encore des hommes nouveaux avant la fin du monde, ils
rpondaient: _Voulez-vous donc que le royaume de Dieu reste vide, et sa
puissance oisive? Dieu est crateur dans toute son ternit._

L'erreur des potes thogoniques de l'antiquit fut, dira-t-on, de
supposer le rgne de la vie humaine contemporain des cataclysmes de la
cration, durant lesquels aucune vie organique ne pouvait subsister
ici-bas. Ils ne furent pas si insenss, ils placrent ces tres dans le
chaos des lments et en firent des dieux.

Ils n'en firent pourtant pas de purs esprits[8]; ils leur supposrent
une vie organique, corporelle, et par consquent des passions. Leur
imagination se prta donc  une supposition que la raison moderne,
claire par le progrs des sciences, ne peut pas rejeter: c'est que les
diverses combinaisons de la substance des mondes doivent produire, dans
ces mondes qui peuplent le ciel, des combinaisons varies d'organismes
et une foule d'tres appropris  la foule des milieux qu'elles
occupent.

  [8] Le mythe des Hbreux, que nous avons soud au christianisme, ne
    fait pas non plus de ces gants, enfants de Dieu, des essences
    thres, puisqu'il les unit aux filles des hommes. Nous ne faisons
    cette remarque que pour les personnes qui prennent le mot de _gant_
     la lettre dans les livres sacrs. Il est fort contestable que ce
    mot ait le sens matriel qu'on lui a longtemps attribu.
    L'apparition de ces gants dans la Bible est postrieure  la
    cration de l'homme; elle arrive, par voie de gnration, entre
    l'ange et la femme; elle constitue une lgende tout  fait en dehors
    de notre sujet.

De cette hypothse  celle des habitants clestes du feu, du vent et des
eaux,  la fable des Cyclopes, des Tritons et des fils d'ole, il n'y a
qu'un pas. Seulement l'imagination se charge d'habiller  sa guise la
consquence du principe admis par la raison. Nul astronome ne peut
affirmer que l'atmosphre embrase du soleil soit un empchement absolu
 l'existence d'tres organiss vivant sur la face du soleil; seulement
ils nous disent que cette organisation ne peut tre semblable  la
ntre, et nous n'en doutons pas.

Pourquoi donc notre plante en fusion n'aurait-elle pas eu, comme les
autres astres brillants ou transparents de l'ther, ses hommes, ses
animaux, ses anges ou ses dmons, puisque la langue humaine n'a pas
d'autres noms  donner aux Uraniens inconnus de la patrie universelle?
Pourquoi la loi du progrs, que nous avons admise relativement  notre
monde, nous ferait-elle conclure que s'il y a eu des hommes avant nous,
ils devaient nous tre infrieurs? Dans l'ensemble des choses, nos
progrs ne sont que relatifs, et il n'est pas prouv que nos mes, en
changeant d'habitat, ne seront pas momentanment chties de leurs
garements par quelques pas en arrire sur l'chelle des tres.

Je n'admets pas que nous retournions dans le corps des animaux, mais
j'admets que nous pouvons, par notre faute, descendre dans la hirarchie
des mondes, et subir notre expiation dans le chaos douloureux de quelque
cration en travail. La formation igne de notre globe a pu tre un
sjour de tumulte et d'angoisses pour d'autres Uraniens dchus et
frapps d'une peine temporaire. (Je n'en conois pas d'ternelle dans
les desseins de la Providence.)

Quant  notre destine ici-bas, il y a longtemps qu'on l'a compare  un
purgatoire, et il est fort possible qu'elle ne soit pas autre chose.

Il est pourtant possible encore, car tout est possible, que l'ge du
feu, que nous avons appel l'ge de Pluton, ait t fort brillant au
moral comme au physique, et que ces minraux qui sont peut-tre en
partie le rsidu calcin des dpouilles et des monuments des gnrations
vanouies aient t les organes et les effets d'une vie splendide,
donne en rcompense  des mes heureuses. Si le soleil est un monde en
fusion, cette terrible ide d'une ternelle combustion nous a-t-elle
empchs d'y lancer nos dsirs et nos rves? Les anciennes thogonies
n'en ont-elles pas fait le sjour de lgions sraphiques, et Milton n'y
a-t-il pas plac un ange fidle et resplendissant, charg d'entretenir
la fournaise cleste?

Nous n'irons pas si loin dans nos hypothses; nous arracherons le voile
qui couvre la face de ces anges ou dmons antrieurs  l'homme sur la
terre, hommes eux-mmes, selon nous, et, fidle  notre plan, nous ne
leur donnerons aucun aspect trop fantastique.

Nous ne ferons donc apparatre ni les Titans  cent bras, ni les hommes
au corps d'airain enflamm de l'le de Crte, ni les gorgones d'Hsiode,
ni les monstres  plusieurs ttes ou  ttes d'animaux des musulmans, ni
mme les archanges ails du mysticisme. Nous nous tiendrons dans de plus
humbles donnes, prenant l'poque o la dernire race ancienne et la
race humaine nouvelle purent se donner la main, l'une prenant possession
de la terre et de la vie, l'autre abdiquant ces deux royauts pour
l'empire cleste.

Nous serons donc pradamite? Oui, et mme sans hrsie, parce que nous
supposerons qu'Adam n'est pas le premier homme, mais seulement un des
premiers hommes. L'isolerons-nous dans le paradis terrestre? Oui, par
accident et momentanment, parce que le sentiment de l'me humaine dans
la solitude est une des faces de sa puissance ou de sa faiblesse.
Supposerons-nous, avec certains vieux chrtiens, qu'il avait reu la
science infuse sous forme de livres tombs du ciel? Non, car en lui
accordant le don complet de la parole, nous faisons dj beaucoup pour
le conserver dans l'tat de parfaite innocence.

Et o placerons-nous son Atlantide, son bosquet primitif, son jardin de
l'den ou des Hesprides? Absolument o vous voudrez; car on a crit
beaucoup de volumes pour promener le berceau de notre race du ple nord
au centre de l'Afrique, de la mer Blanche  la Mditerrane, des rives
de la mer Caspienne  celles de l'Irlande, des cimes du Caucase  celles
de la Sardaigne, etc.

Or, comme ce n'est ni d'un Esquimau ni d'un Cafre que nous recherchons
la trace dans ce premier ge; comme c'est  un homme blanc, ou tout au
plus dor par un bienfaisant soleil, que nous voulons nous intresser,
il nous faut admettre que cet homme, semblable  nous, est n sous une
latitude o nous pourrions natre et nous dvelopper sans souffrance,
par consquent dans une atmosphre souple, pure et tempre. Ce peut
tre aussi bien en Sardaigne, comme le veulent quelques-uns, que sur les
flancs des montagnes de l'Himalaya. Ce peut tre aussi dans les prairies
ternelles de la Lombardie, ou sur les croupes de l'Apennin, ou encore
sous les ombrages du Latium. Qu'importe? Comme nous admettons plusieurs
berceaux diffrents et plusieurs groupes pars, que chacun de nous
cherche dans ces souvenirs d'avant la naissance et dans ces souvenirs de
la vie prsente qui semblent s'enchaner les uns aux autres par je ne
sais quel incomprhensible mirage. Il nous est arriv  tous d'tre
saisis,  la vue de certaines personnes, de certaines demeures et de
certains paysages, d'une vague rminiscence impossible  expliquer,
comme si un abme de tnbres nous sparait du moment o nous sommes et
de celui o nous avons dj t dans des circonstances analogues. Deux
amis, deux poux qui parcourent ensemble un lieu enchant, se demandent
et se persuadent aisment qu'ils l'ont dj vu et dj parcouru
ensemble, qu'ils se sont dj aims en ce lieu, dans un temps que leur
mmoire ne peut prciser, mais dont elle leur retrace les images
fugitives et les dlicieuses motions. Oui, nous avons tous cru
reconnatre, quelque part ou auprs de quelqu'un, notre paradis
terrestre et l'objet de notre premier amour.

Ce fut donc dans un beau climat, sous un beau ciel, que le fier et doux
enfant se trouva seul, un matin, au premier sourire de l'aube nouvelle.
Il avait dix ou douze ans, et il n'tait pas nu, car il avait une mre
qui garantissait sa peau dlicate de la morsure des abeilles ou du
dchirement des ronces. Sans doute il arrivait de quelque pays un peu
plus froid que celui o sa course venait de l'emporter, car il avait le
corps protg par des peaux soyeuses de chevreaux blancs comme la neige.
Quel nom lui donnerons-nous? Alorus, Adam, Kaioumaratz, Protogonos ou
cent autres? Pour ne pas choquer les personnes qui prennent la Gense de
Mose au pied de la lettre, appelons ce bel enfant du doux nom d'Evenor,
qui fut rvl  Platon, puisque aussi bien nous voici dans une
Atlantide quelconque.


FIN DE L'INTRODUCTION.




EVENOR ET LEUCIPPE


I

L'AGE D'OR.


L'enfant dont notre lgende fait le type, non du premier homme n sur la
terre, mais du premier qui entra dans une destine particulire, n'avait
pas vu le jour dans le paradis terrestre. Que celui qui nous lit avec
sympathie nous aide  chercher la trace de ses premiers pas, trace
efface dans la nuit des temps, comme celle que nos pas,  nous,
traaient peut-tre hier sur le sable.

Voici, d'aprs nos recherches dans le monde physique et moral, l'tat de
la portion de l'humanit  laquelle appartenait notre Evenor.

C'tait une peuplade sauvage,  coup sr, si on la compare avec une
civilisation quelconque des temps plus modernes, mais trs-civilise si
la puret des moeurs et des penses compte pour quelque chose dans la
valeur des tres humains. Bien que presque toute la science et presque
toute la philosophie de notre sicle aient dcrt que l'homme a d
commencer par la barbarie, nous osons prsumer que non et dire:
l'enfance n'est pas la barbarie.

Les premiers hommes ne furent pas muets,  moins qu'on ne les suppose
infrieurs aux animaux, dont aucun n'est absolument muet. Ils eurent un
langage lmentaire peu compliqu, mais complet dans la limite de leurs
besoins d'affection, c'est--dire de domesticit et d'association. En
outre, ils ne furent pas, mme ds le premier jour de leur existence,
identiquement semblables les uns aux autres dans l'ordre intellectuel.
Nous ne savons pas du tout si les animaux infrieurs sont identiquement
dous de la mme dose d'_instinct_, dans une mme espce et mme dans
une simple varit. Nous sommes  mme de remarquer qu'entre deux
animaux domestiques, deux chevaux, par exemple, ou deux chiens, ns du
mme couple, levs de la mme faon, l'un est d'un caractre tout
diffrent de l'autre, celui-ci plus ardent, celui-l plus ducable; l'un
doux et comme rflchi, l'autre fantasque et comme tourment par le
besoin de sa libert. Mais si nous voyons ce fait, nous ne savons rien
des autres faits analogues que la nature enveloppe d'un impntrable
mystre. Nous ne savons pas si telle araigne file et tisse sa toile
avec plus d'adresse et de dextrit que telle autre araigne sortie du
mme nid; si telle ablette fuit avec plus de prvoyance et de prestesse
qu'une autre la dent vorace du brochet. Quant  nous, comme nous ne
pouvons nous dcider  laisser au hasard la gouverne d'une chose, si
petite qu'elle soit dans la cration, nous voulons admettre que
l'alouette qui cache bien son nid est plus intelligente que celle qui le
laisse en vue du vautour, et que le vautour mme qui dcouvre le nid
chapp  l'oeil d'un autre vautour est plus attentif et plus pntrant
que celui-l.

Que cela tienne, dans l'individu,  un dveloppement plus ou moins
parfait des organes propres  l'espce, peu importe; les facults
diffrent probablement chez tous les tres appartenant  un type, de
mme que les types diffrent les uns des autres.

A plus forte raison, les hommes durent natre plus ou moins bien dous
d'organes appropris aux dons des diverses facults intellectuelles. Si
on le niait, il faudrait les supposer infrieurs aux animaux. Et si l'on
niait ce que nous attribuons aux animaux, il faudrait alors admettre que
l'homme, pour leur tre suprieur, a d natre en dehors de la loi
d'identit.

L'homme n'a donc pas commenc par le mutisme, ni par l'absence
d'individualit. A peine un ou plusieurs de ces tres nouveaux
eurent-ils fait leur apparition sur la terre, que parmi ceux-ci, ou 
ct de celui-l, apparut un tre semblable  lui dans l'apparence
gnrale, mais plus beau de corps pour lui plaire, ou plus subtil
d'esprit pour le conseiller, ou plus aimant pour le persuader. Les
hommes ont donc t, ds le principe, ducateurs, et, sous la secrte et
invisible inspiration de Dieu, rvlateurs les uns aux autres.

On a fait, dans l'antiquit, de naves recherches pour dcouvrir la
langue primitive commune aux hommes nouveaux, et on s'est imagin qu'il
devait exister quelque part une langue naturelle. Il n'y a pas de langue
particulire naturelle aux hommes, puisqu'ils ont reu de la nature le
don de se crer  chacun une convention de langage approprie  leurs
besoins et  leurs ides. Toute langue est donc une convention, et
l'organe de la voix et de la prononciation tant susceptible de
modifications infinies, on pourrait dire que la langue naturelle 
l'homme, c'est la langue de l'infini.

Chaque groupe d'hommes qui se trouva isol au commencement inventa donc
sa langue, sauf  la changer,  l'tendre ou  la modifier, selon que le
groupe se grossissait d'lments pris en dehors de lui. Ces groupes
devenant des tribus, des peuplades, des peuples, des nations, chacun
garda le langage de sa convention devenu sa coutume, avec l'heureuse
facult de pouvoir apprendre toutes les autres langues de l'univers.
L'ducation fit ce progrs de rendre les langues communicables; mais
dj,  la cration des premiers lments du langage, l'ducation des
hommes entre eux avait jou un grand rle, et chacun, inventant une part
de cette manifestation, l'avait fait accepter de ceux qui l'entouraient.

On croit tout expliquer des rapides progrs de l'homme en disant que
barbare, muet, sans individualit, c'est--dire stupide au commencement,
il avait en lui la virtualit de tout son progrs futur. Je n'en doute
pas, puisque, de nos jours, il a encore le germe latent d'un progrs
immense  accomplir; mais il a des droits et des devoirs, ou, si l'on
veut, tout simplement des besoins naturels moraux qui se sont manifests
 lui-mme ds qu'il a commenc  vivre. Le sentiment et l'intelligence,
le coeur et l'esprit sont indivisibles chez l'homme. La premire femme
qui a t mre a trouv, dans sa sollicitude, l'intelligence de soigner
son premier-n; et si l'on nous dit que certaines femmes des tribus
sauvages pendent le leur  une branche d'arbre dans une corbeille de
joncs, le matin, pour aller  la chasse, sauf  le trouver mort de faim
ou dvor, le soir, quand elles reviennent, croyons alors que ces
sauvages-l sont traqus par la misre ou dgrads par l'isolement au
point de ne plus pouvoir vivre dans ce que l'on appelle l'tat de
nature.

L'tat de nature, nous ne craignons donc pas de le rhabiliter. Vouloir
y retourner serait criminel et insens. Ce serait transgresser la loi
divine qui ne nous y a placs que pour nous apprendre  en sortir peu 
peu. Mais refuser de s'y reporter par la pense, comme  une situation
douce et bienfaisante, comme  un berceau doux, propre et parfum
d'amour, c'est peut-tre insulter la Providence, c'est tout au moins
douter d'elle et mconnatre l'action de Dieu  notre origine.

A notre origine, nous ne vcmes donc pas confondus avec les animaux
comme ces boschimen dont on ne sait pas du tout l'histoire, et que l'on
a supposs gratuitement appartenir  l'tat de nature. Ces sauvages
isols, ou runis en petits groupes, qui mangent des larves
d'insectes[9], et qui placent, dit-on, leur tanire parmi celles des
btes froces dont ils ne diffrent pas par les moeurs, n'ayant aucune
notion de la Divinit et n'tant susceptibles d'aucune culture, me
paraissent d'abord trs-mal dcrits par les voyageurs; car,  cette
absence de religion lmentaire, on ajoute qu'ils sont superstitieux et
croient  de bons et  de mauvais gnies. Certains paysans de nos
contres civilises sont dans le mme cas, et, par l mme, les plus
grossiers attestent une certaine notion de la Divinit, bien qu'ils ne
comprennent nullement l'enseignement catholique qu'ils reoivent.
D'ailleurs, quand tout serait vrai dans ces relations assez
contradictoires, cela ne prouverait rien, sinon que plus l'homme se
trouve isol du mouvement des autres hommes, plus il perd des facults
et des privilges de l'humanit.

  [9] Ce ne serait pas,  tout prendre, une preuve de barbarie bien
    concluante. Dans nos colonies, des gens trs-civiliss mangent avec
    dlices le ver palmiste.

Quant  la notion du bien et du mal retire aux premiers hommes par
l'arrt des inductions physiologiques et philosophiques, je ne me sens
aucun scrupule  la leur restituer. Le bien et le mal sont relatifs, je
le sais, dans l'ordre social et historique; mais cela ne prouve pas
qu'ils ne soient pas absolus dans l'tat de nature. Il n'est pas besoin
d'un grand dveloppement de l'intelligence et du raisonnement pour que
le coeur parle et nous instruise de ce qui froisse ou dchire le coeur
des autres. Un tout petit enfant, sur les genoux de sa mre, la voit
pleurer. Il ne devine pas pourquoi elle pleure, mais il voit qu'elle
pleure. Il sait que les larmes sont l'expression du chagrin ou tout au
moins de la souffrance et de la contrarit. Il s'en rend compte,
puisqu'il se sert des cris et des pleurs comme d'un langage pour
exprimer ses besoins. Il ne sait pas encore parler, donc il ne sait pas
consoler sa mre; mais il la caresse, et mme il pleure avec elle par un
mouvement que vous pouvez appeler, si bon vous semble, sympathie
nerveuse, mais qui n'en est pas moins reu et produit par sa sensibilit
morale. Encore deux ou trois ans, et cet enfant comprendra plus ou
moins, selon son degr de dveloppement, que tout acte de dsobissance
de sa part qui afflige sa mre est mal; que tout acte contraire, qui la
rjouit et la console, est bien.

Longtemps encore, il sera emport  faire ce mal relatif par
l'irrflexion de l'enfance; mais tout acte de sa rflexion sera une voix
de sa conscience; car la conscience est dans le coeur[10], et, du moment
que l'homme a aim quelqu'un ou quelque chose, il a compris qu'il ne
devait pas faire souffrir cette personne ou dtruire cette chose.
L'amour, qui a t mis au coeur de l'homme en mme temps que la vie dans
son sein, suffit donc pour tablir en lui un raisonnement qui distingue
ce qui afflige et ce qui rjouit les autres et lui-mme; par consquent,
ce qui leur est nuisible, il l'appelle mal, ce qui leur est doux, il
l'appelle bien.

  [10] Je n'ai pas besoin, j'imagine, d'expliquer qu'en employant ici le
    mot _coeur_, je le prends dans une acception tout intellectuelle,
    qui quivaut  celle de _sentiment_.

En vrit, cela me parat si simple, que je m'imagine entendre la
fauvette, dans son nid, gronder celui de ses petits qui prend trop
d'bats et qui tourmente ses frres moins forts que lui; et la leon
qu'elle lui fait quand, pour essayer son petit bec, il tire les plumes
naissantes du dernier-n. Je ne peux pas croire que, dans cette famille,
leve dans une poigne de mousse, il n'y ait pas une certaine loi
morale de la fraternit qui s'enseigne et qui s'accepte. Encore une
fois, si cette loi existe chez les animaux, comment n'existerait-elle
pas chez l'homme? Et si elle est un rve de ma part quant  l'oiseau qui
est dans son nid, comment refuser de l'admettre au moins quant au
berceau de l'homme? Il faut bien pourtant qu'on se dcide  en faire ou
l'gal ou le suprieur des autres tres de ce monde.

Osons aller plus loin, et disons que, chez le premier homme, l'amour
pour la femme, et, chez la premire mre, l'amour pour l'enfant furent
dj immenses de prvoyances, de dlicatesses, de dvouement et
d'ardeur, en comparaison de l'amour conjugal et maternel, dj
trs-touchant et trs-dvelopp, dont les animaux sont dous par la
Providence.

Ainsi le petit Evenor avait dj la notion du bien et du mal, et il
m'est impossible de lui supposer des parents qui ne l'eussent pas dans
une certaine mesure.

Il tait n au commencement de l'ge d'or, et, par ge d'or, il m'est
impossible de ne pas entendre un tat de nature digne de l'homme, fils
de Dieu.

Sa famille, si nouvelle qu'elle ft sur la terre, tait dj forme d'un
couple gnrateur, associ par la loi naturelle de la monogamie
volontaire; d'une couve de jeunes frres et soeurs levs ensemble par
une mre tendre, protgs par un pre courageux et prvoyant. Et autour
de cette famille, il y en avait plusieurs autres qui vivaient de la mme
faon, avec plus ou moins de prvoyance et de tendresse, car les hommes
n'taient pas identiques et ils se distinguaient dj les uns des
autres, s'associant plus ou moins par des sympathies particulires, mais
ne connaissant pas encore le mal  un degr bien prononc, car
l'occasion d'tre hostile  ses semblables ne pouvait rsulter d'une vie
encore facile et peu complique.

Toutefois, cet ge d'or, cette douce innocence qui ne connaissait pas sa
propre valeur, n'tait pas le paradis terrestre. La terre tait jeune et
belle, et la race humaine ne s'tait pas encore assez multiplie pour ne
pas pouvoir s'abriter et se nourrir aux lieux o elle avait pris
naissance. Car il ne faut pas oublier, et en ceci je suis encore en
dsaccord avec les modernes, que si l'homme, arrivant nu et faible
ici-bas, s'y ft trouv immdiatement environn de flaux considrables,
de chances de famine, de froid intense et de btes froces, ce serait un
grand hasard qu'il et pu survivre  tant de causes de destruction,
surtout s'il tait imbcile au point de ne pas connatre le _moi_ et le
_non-moi_, c'est--dire de ne pas se distinguer du prcipice qui
engloutit, du fleuve qui noie et du tigre qui dvore. Pour qu'il ait pu
vivre et couvrir la terre de sa race, il faut absolument qu'il soit n
intelligent et que son berceau ait t plac dans des contres douces,
aplanies, protges contre les rigueurs des saisons par des
circonstances gographiques particulires et dpourvues de ces animaux
qui font la guerre  l'homme avec chance de succs.

C'est donc sur un de ces grands plateaux inclins doucement et fortifis
de toutes parts par des falaises de rochers, que je vois la famille et
la tribu d'Evenor,  demi domicilie,  demi errante, n'ayant pas 
redouter les reptiles monstrueux et les carnassiers froces des rgions
tropicales, ne connaissant pas les foudres des volcans et la fureur des
mers, trouvant partout des fleurs et des fruits que les rigueurs de
l'hiver ne venaient pas dtruire en une nuit, et n'ayant besoin d'autre
abri que celui de simples huttes de branches sous un ciel clment.

Mais quelque douces et charmantes que vous supposiez ces rgions
hospitalires  l'arrive de l'hte privilgi, je dis que ce n'tait
pas l le paradis terrestre.

Le paradis terrestre, c'est un lieu quelconque dont la beaut, ft-elle
contestable, est sentie et possde par le sentiment potique. Il n'est
nulle part, ou il est partout pour les animaux. Leur ravissement est
dans une plnitude de vie qui ne compare point et n'a que faire
d'analyser. L'homme, plus difficile parce qu'il est plus exquis, n'est
pas entirement rjoui par des causes purement physiques. Ds qu'il se
dveloppe, et c'est l son premier veil  la vie divine, il lui faut
plus que du bien-tre et du plaisir dans la nature: il lui faut de
l'enthousiasme et de l'amour pour la nature.

La race humaine n'en tait pas encore l. Elle jouissait doucement des
bienfaits de la cration; mais son horizon born et la monotonie de ses
habitudes ne s'clairaient pas d'un rayon suprieur. Elle n'tait donc
pas dans l'den, parce qu'elle ne dsirait pas d'tre mieux qu'elle
n'tait et ne comparait pas ce qu'elle possdait dj  ce qu'elle ne
possdait pas encore.

Pourtant, il y avait dj de la posie chez ces premiers hommes, car
leur imagination, sans tre vive, tait impressionnable, et leur
ignorance, n'expliquant rien, acceptait les choses merveilleuses de la
nature par la facult de la _merveillosit_, organe trs-dvelopp chez
l'homme de tous les temps, et, pour le dire en passant, une de ses
facults les plus caractristiques.

Et pourquoi ne dirions-nous pas une des plus belles? La philosophie a
raison d'en rejeter l'emploi dans nos temps de lumire. La science a
raison de ne se guider que par le flambeau de la synthse et de
l'analyse. Mais l'induction, pousse jusqu' l'hallucination, est, en
attendant que la science se fasse, un des attributs prcieux de
l'intelligence humaine. C'est encore par l qu'elle se spare de
l'animalit et spiritualise les objets qui tonnent les sens. Ne sachant
pas les dfinir par un examen raisonn, elle les constate et les dcrit
par leur ct fantastique.

Sans tre potes, ou du moins sans se douter qu'ils le fussent, les
habitants du plateau avaient donc une certaine notion du Dieu-monde, du
_cosmos_  la fois esprit et matire. Ils appelaient ce double pouvoir
de noms quivalents  ceux de _force_ et de _volont_. Ils ne
l'invoquaient point encore, mais ils sentaient sa prsence, et, au
premier malheur qui devait les frapper, ils se demanderaient ce qu'on
pourrait faire pour rendre cette force inoffensive ou cette volont
secourable.

Du point du plateau o cette tribu se trouvait forme, la vue s'tendait
vers le nord  une grande distance. Ce n'taient que prairies
naturelles, fertiles en arbres fruitiers et en plantes basses
comestibles, fcondes en animaux ducables que l'on commenait, non pas
 soumettre, on n'en sentait pas le besoin, mais  apprivoiser. Le
printemps n'tait pas ternel au point que les pluies fraches et les
vives chaleurs ne se fissent sentir  quelques poques de l'anne. On
savait donc dj qu'un vtement est ncessaire, soit contre le froid,
soit contre les trop grandes ardeurs du soleil, et l'on se prservait
par des tissus de feuilles ou de roseaux, ou par des peaux d'animaux
qu'une mort naturelle laissait  la disposition du premier venu. La
domestication de certaines espces n'tait donc pas un fait accompli;
mais le plaisir, inn dans l'homme, de se familiariser avec les espces
diffrentes de la sienne, avait su vaincre la timidit naturelle des
animaux intelligents. Les enfants surtout aimaient  se faire connatre
et suivre par les brebis, les chvres, les gnisses et les chamelles.
Ils avaient got leur lait, ils l'avaient trouv bon, et les vieillards
dont les dents n'attaquaient plus facilement les fruits et les racines
avaient souvent recours  ce lait des animaux que les enfants leur
apportaient dans des sbiles faites d'corce et de feuilles, prenant
tantt  une femelle, tantt  l'autre, la race animale tant trop
rpandue comparativement  l'homme, pour que ce faible larcin ft
souffrir les petits.

Le miel aussi fut un des premiers mets qui tentrent l'enfance, car la
mission de l'enfance tait principalement dans ces rcoltes o la
portaient naturellement la curiosit du got et l'ardeur confiante des
recherches. Les adultes s'employaient aux travaux de la force,  la
fondation des villes et  l'ouverture des passages, cration premire
des chemins que certains animaux eux-mmes leur eussent enseigne, s'ils
ne s'en taient pas aviss spontanment.

Tandis que les enfants du second ge inventaient les premiers
ustensiles, les corbeilles, les tasses faites de coquilles ou de coques
de fruits, les hommes, aids des femmes, avaient bti deux villes, une
vers le nord et une vers le midi, o l'on se transportait  volont,
tantt peu  peu et par groupes en se promenant, tantt en masse, d'un
commun accord et s'aidant mutuellement avec de grands cris de joie et
des chants de fte. C'taient des villes bien fragiles, des huttes 
jour pour la chaleur, ou garnies de mousse pour le froid, mais faites
avec plus ou moins d'industrie et de got, s'amliorant chaque fois
qu'on les rparait ou qu'on les rebtissait, car on n'y cherchait gure
la dure. On n'avait rien de mieux  entreprendre que de faire et
refaire les nids.

Le chagrin tait aussi peu intense que les maladies, et aussi rare que
les accidents qui rendent la mort frquente. La dcrpitude n'avait pas
de relles infirmits et l'affaiblissement des facults n'tait pas
encore compris. Le respect en tait d'autant plus grand pour ce que l'on
supposait tre une volont austre de la vieillesse.

Le tien et le mien n'existaient que par une convention tacite. La douce
habitude et des raisons de sentiment ramenaient chaque soir la famille
dans la cabane que l'on avait btie soi-mme et que nul n'tait assez
malheureux pour songer  disputer. La justice rgnait donc  l'tat
ngatif, car ce qui ne cote aucun effort et aucun combat contre
soi-mme est bien l'innocence, mais non pas la vertu.

Par la mme raison, on ne saurait dire que le vritable amour et t
rvl aux hommes, bien que toute leur vie ft un amour tranquille et
soutenu. La douleur n'ayant encore visit aucune me, la sainte flamme
de l'amour n'tait qu'une douce lueur, une aube indcise dans le ciel de
la vie. Le grand rle de la tendresse tait dans les entrailles
maternelles, et, sous ce rapport, les hommes, peu distraits du soin de
la famille, ne connaissant ni jalousie, ni doute sur leur paternit,
avaient presque autant de sollicitude et de touchante purilit que les
femmes.

Le besoin instinctif de sortir de l'ignorance les sollicitait
faiblement. Ils vivaient si bien dans leur immense verger, descendant ou
remontant sans cesse sa douce inclinaison pour chercher l'ombre ou le
soleil, causant, foltrant ou travaillant avec une gale ardeur, que la
soif du mieux ne pouvait pas se rvler encore.

Lorsque Evenor naquit, il y avait environ un sicle que la tribu tait
fixe dans ces lieux propices. Cette tribu se composait d'un millier
d'individus, et voici comment le plus vieux de tous, tenant l'enfant sur
ses genoux, lui expliquait l'histoire et le destin de la race humaine.

--Tu me demandes,  mon enfant, ce que sont devenus mon pre et ma mre,
que tu ne vois point et que tu n'as jamais vus. Ils sont devenus ce que
tu deviendras. Quand beaucoup de jours et de nuits auront pass sur toi,
tu t'endormiras de la mme manire que tu t'endors chaque soir, et tu ne
te rveilleras plus. Et, aprs toi, vivront et mourront de mme les
enfants qui seront ns de toi.

--Eh quoi! dit l'enfant, je deviendrai mort, comme j'ai vu devenir mort
un grand buffle de la prairie? Il tait couch par terre et ne regardait
plus. Les oiseaux venaient se poser sur ses cornes et il ne les sentait
pas. Mon grand-pre, je ne veux pas mourir!

Le vieillard sourit tristement et lui dit:

--Tu as encore longtemps  vivre, mais moi, je mourrai bientt, comme
j'ai vu mourir mon pre et ma mre, et j'ai eu beau pleurer et crier
aprs eux, ils ne l'ont pas entendu.

L'enfant se prit  pleurer, disant:

--Je ne veux pas que tu meures, et je ne veux pas mourir non plus.

Alors le vieillard, le consolant, reprit:

--Mon enfant, la mort est ncessaire, et voil ce que je me suis dit
aprs avoir inutilement pleur mes parents. Les hommes augmentent
toujours et la terre ne serait jamais assez grande pour les nourrir
s'ils restaient tous vivants.

--La terre, dit Evenor, n'est donc pas bien grande?

--Cela, dit le vieillard, personne ne le sait. Quand j'tais jeune, j'ai
t trs-loin pour savoir si j'en trouverais la fin, et je ne l'ai pas
trouve. Devant moi elle touchait le ciel et elle tait bleue; et 
mesure que je marchais, ce que j'avais vu bleu de loin tait vert autour
de moi, tandis que plus loin, toujours plus loin, le bleu recommenait
toujours. Mais la terre a une fin, qui est l'eau; l'eau entoure la
terre, voil ce que mes parents m'ont dit.

Evenor demanda si les parents de l'aeul qui lui parlait avaient vu
cette eau qui finissait la terre.

--Je ne sais, rpondit l'aeul. Mes parents parlaient bien peu. Ils ne
savaient pas tous les mots que l'on a invents depuis, et ils ne se
souvenaient pas de tout ce qu'ils avaient vu. Ce que leurs parents
avaient pu leur dire, ils ne pouvaient pas le raconter. Ils croyaient
mme n'avoir pas eu de parents, ce qui est une chose difficile  croire.
Pour moi, je pense qu'ils les avaient perdus ou quitts si jeunes qu'ils
ne s'en souvenaient pas, et qu'ils taient venus ensuite tout seuls du
bout de la terre, qui est l'eau, jusqu'ici o est, comme l'on croit, le
milieu de toute la terre.

Ce que je sais, poursuivit le vieillard, c'est que je suis n ici,
ainsi que mes frres et mes soeurs, et qu'aprs avoir souvent march
trs-loin, nous avons voulu revenir ici o nous nous trouvions bien.
Toute la terre est bonne, et il n'y a pas de raison d'y chercher autre
chose que ce que nous avons.

Malgr la sage apathie du vieillard, volontiers partage par sa
nombreuse famille, l'enfant Evenor sentit sa curiosit veille et fit
beaucoup de questions auxquelles l'aeul ne put rpondre que d'une
manire vague. Il voulait surtout savoir ce qu'il y avait aprs les
hautes montagnes qui bornaient l'horizon du ct du midi et qui
s'levaient si nues et si droites, que jamais aucun homme ni aucun
animal,  moins qu'il n'et des ailes, n'avaient pu les franchir.
Personne ne le savait. Seulement l'aeul avait une ide vague des
souvenirs, des traditions ou des imaginations confuses de ses parents.

--De ce ct-l, disait-il en montrant les montagnes, on pense qu'il y a
du feu et des anges.

--Qu'est-ce que cela, des anges? demanda Evenor.

--Je ne sais, rpondit le vieillard. Je crois me rappeler que ce sont
des hommes qui ont eu la terre avant nous, et qui ont gard le feu et
l'eau.

Evenor questionna encore et ne put rien obtenir de plus. Nul n'en savait
d'avantage que l'aeul, qui savait peu de chose. Et pourtant que ne
donnerait pas l'homme le plus rudit de nos jours pour ressaisir les
ples rudiments de souvenirs ou les fugitifs clairs d'imagination de ce
vieillard naf? Le peu qu'il pouvait enseigner ou rvler et mrit
d'tre fix dans la mmoire des hommes avant d'tre effac de la sienne.
Peut-tre l'homme et la femme qui lui avaient donn le jour taient-ils
les premiers-ns d'un groupe appel  la vie dans ces bnignes rgions.
Peut-tre ce couple primitif, qui ne se rappelait pas avoir eu des
ascendants, avait-il surpris dans la nature quelque scne mystrieuse
autour de son berceau: mais il ne l'avait sans doute pas comprise, ou la
science des mots ne lui tait pas venue assez vite pour lui permettre de
rvler clairement sa vision avant de mourir.

De tous les enfants de la tribu, Evenor n'tait ni le plus robuste, ni
le plus grand pour son ge. La force musculaire tait encore peu
dveloppe chez l'homme en gnral. On n'avait pas prouv assez de
rsistance de la part des tres et des choses pour s'exercer aux efforts
des athltes; les luttes du cirque appartiennent aux temps de gloire ou
de vanit. La vie tait donc plutt industrieuse que vigoureuse autour
d'Evenor, et parmi ceux qui taient ingnieux  obtenir un rsultat sans
vaine dpense de temps et de fatigue, il se faisait remarquer comme le
plus chercheur et le plus attentif.

Je serais embarrass de dire quelles ides on se faisait de la beaut
dans cette peuplade; mais comme l'enfance est plus sensible  ce qui
charme la vue qu' ce qui claire la raison, il est probable que
l'humanit enfant sentit vite l'attrait de la grce, de la candeur et
d'une certaine harmonie dans les formes. Evenor plaisait donc plus que
tout autre, et sans qu'on s'en rendt compte peut-tre, on subissait une
certaine domination de son regard ou une certaine persuasion de son
accent.

Sa mre tait plus fire de lui qu'il ne convenait peut-tre dans une
rpublique fraternelle, car elle avait coutume de dire, sans vaine
modestie:

--Evenor est le meilleur des enfants des hommes. Il trouve des mots que
l'on ne connaissait point et il voit des choses que personne n'avait
jamais regardes.

A quoi le pre d'Evenor ajoutait:

--Il aime  courir plus loin que les autres, et chaque jour, il rapporte
des choses que les autres ne trouvent pas, et auxquelles il donne des
noms qui disent ce qu'elles sont. Ce que disent les autres enfants
rjouit et passe. Ce que dit Evenor tonne, et on ne l'oublie pas.

On remarquait ds lors les aptitudes des enfants avec une sollicitude
dont rien ne pourrait, de nos jours, donner l'ide. Dans les sicles qui
suivirent, la vieillesse prit une grande autorit et les pres de
famille devinrent des chefs de nations; mais sous ce rgne d'Astre que
nous contemplons, la vieillesse tait plus aime que consulte. La
tendresse, la prvenance et les soins lui taient prodigus, mais le
respect et la dfrence s'attachaient de prfrence au jeune ge.
C'tait un instinct et comme une loi de la Providence qui veillait au
rapide dveloppement de la destine. Dans le premier ge des socits
humaines, il est des annes qui valent des sicles, ainsi que dans
l'enfance de l'homme il est des jours qui valent des annes[11]. On
sentait donc si bien le besoin de vivre intellectuellement le plus tt
possible, que, sans le remarquer ni le tmoigner par de vives
inquitudes, on allait comme irrsistiblement au-devant de toute notion
nouvelle et de tout tre nouvellement apparu. Les vieillards usaient
vite en eux-mmes les notions qu'ils ne savaient pas bien formuler. La
langue tait si borne et les notions si indcises! Mais chaque
naissance amenait dans cette socit nouvelle une nouvelle motion, un
nouvel lment d'avenir, un nouvel tonnement curieux et naf, une
nouvelle sollicitude purile et charmante. Quel homme serait ce
nouveau-n? Quels traits de ressemblance aurait-il avec ses parents, et
surtout par quelles diffrences prcieuses les surpasserait-il? Car loin
de dgnrer, la race embellissait et se fortifiait  chaque miracle de
la parturition, et chaque enfant, profitant des aises et des ides
acquises autour de lui, devenait  son tour l'inventeur et le crateur
d'un nouveau bien-tre et d'une nouvelle apprciation de la vie.

  [11] Ballanche, notes d'_Orphe_.

Sans doute, il se mlait  cette tendre impatience d'augmenter le nombre
de ses affections et de ses intrts de coeur, un peu de la tendance au
merveilleux qui caractrisait l'espce et qui la prparait au sentiment
religieux. On croyait que les enfants arrivaient ici-bas les mains
pleines de dcouvertes et l'me remplie de mystrieux secrets.

On les interrogeait avant qu'ils pussent rpondre, et les premiers mots
qu'ils balbutiaient taient recueillis comme des oracles. On les
coutait exprimer entre eux leurs volonts et leurs fantaisies, et comme
ces enfants taient dj mieux organiss que leurs devanciers, grce 
une application plus complique et plus active de leurs organes; comme
leurs relations avec la famille, sans cesse augmente, devenaient chaque
jour plus saisissantes et plus significatives, leur vocabulaire arrivait
 exprimer des dveloppements d'activit et des nuances d'motion qui
enrichissaient le fonds commun.

Evenor fut, ds ses premires annes, un de ceux qui contriburent le
plus  dilater le sens du langage. Son cerveau procdait par analogies,
et ses observations s'enchanaient les unes aux autres. On rectifia,
dans la langue adopte, beaucoup de dnominations et de dfinitions
lmentaires qui, en passant par sa bouche, taient devenues plus
faciles  retenir,  cause de l'ordre qui les liait entre elles. On
s'avisa de l'avantage de ne rien qualifier au hasard de l'motion, et
quelques vieillards se firent doctes en runissant ces locutions
nouvelles et en les rpandant avec une sorte de solennit riante et
persuasive. Evenor,  douze ans, tait donc considr comme un enfant
trs-heureux et trs-bon. C'tait par des expressions de ce genre que
l'on commenait  caractriser le gnie de l'individu.

Les caresses et les louanges dont il tait l'objet modifirent le
naturel d'Evenor. La louange est douce  l'homme et elle devait l'tre
d'autant plus en ce temps d'innocence, qu'elle tait sincre et
spontane. Mais elle est dangereuse comme tous les biens de ce monde, et
toute prfrence trop marque de nos semblables tend  faire natre en
nous un orgueil susceptible et jaloux, si nous ne sommes pas assez
instruits pour juger combien peu nous savons. Evenor ne pouvait tablir
ces comparaisons qui clairent l'amour-propre. Roi des coeurs dans son
petit monde, il tomba innocemment dans le pch d'orgueil, comme il est
dit de ces anges du ciel qui furent prcipits pour s'tre compars 
Dieu.

Evenor ne se compara pas  Dieu, qu'il ne connaissait pas, mais aux
enfants de son ge, compagnons de ses jeux, qu'il crut pouvoir dominer.
Dans leurs courses foltres  travers les bois et les steppes, ces
enfants le suivaient volontiers, subissant son initiative, et les plus
intelligents s'enorgueillissant d'tre prfrs. Mais dans les nombreux
diffrends qui s'levaient entre eux pour d'aussi futiles objets que
ceux qui animent  la dispute et au pugilat les enfants de nos jours,
Evenor voulut trancher les questions en matre, et, ne se voyant pas
cout  son gr dans l'ardeur des luttes, il en prit du chagrin,
ddaigna ses compagnons et mconnut ses amis. Ce furent les premiers
troubles qui surgirent dans la jeune rpublique de l'ge d'or.

Un jour qu'Evenor avait montr plus de hauteur que de coutume, il fut
laiss seul. La troupe rieuse, oubliant le conflit dj apais, s'en
retourna sans lui vers les cabanes, comptant que bientt, lass de son
dpit, il reviendrait de lui-mme. Mais Evenor ne revint pas. Sa mre le
chercha avec son pre jusqu'aux confins du monde, c'est--dire jusqu'aux
rives de l'le ou presqu'le qui tait rpute la totalit de la terre,
et jusqu'aux inaccessibles montagnes qui bornaient l'horizon du midi.
Pendant une demi-anne elle l'appela de tous les cris de son coeur et le
chercha de toutes les angoisses de son regard. La tribu envoya de tous
cts des groupes aventureux qui explorrent tous les endroits
praticables; mais o la mre n'avait rien trouv, nul ne pouvait tre
plus habile. L'enfant fut regrett et pleur. La mre ne voulut point
tre console. Ce fut la premire douleur gnrale qui fut ressentie, la
premire douleur particulire qui brisa une me. On se perdit en
conjectures sur la disparition de l'enfant; mais la superstition apaisa
la curiosit, lorsque l'aeul dit, en secouant la tte et sans vouloir
ou pouvoir s'expliquer:

--Ceux qui avaient la terre avant nous seraient-ils devenus jaloux de
nos enfants?

--Hlas! nous tions trop heureux, dit la mre dsole. Nous ne le
savions pas assez, et  prsent, nous le savons trop.




II

LA SOLITUDE.


Evenor, en quittant ses compagnons, s'tait enfonc dans les bois pais
qui sparaient le plateau de la rgion des montagnes. Pouss par je ne
sais quel attrait de la solitude, il avait march longtemps sans
regarder derrire lui, et la prudence avec laquelle l'homme se hasardait
alors dans les sites inexplors ne l'avait pas averti, comme 
l'ordinaire, de s'orienter et de s'assurer de la facilit du retour. Son
me tait agite plus profondment qu'elle ne l'avait jamais t. On
avait mconnu son ascendant, on avait rsist  son vouloir. Le sujet
tait futile, mais le rsultat tait grand. Evenor s'tait cru plus que
les autres; les autres lui avaient montr que leur volont tait une
force libre, et, ne comprenant rien  leur droit, il souffrait du mal
jusque-l inconnu aux hommes, la vanit blesse, peut-tre pourrait-on
dire l'ambition due.

Quand il eut march longtemps, il sentit l'ennui de son mcontentement,
chtiment naturel de toute injustice, et il voulut retourner sur ses
pas; mais il s'gara et marcha longtemps encore. Bris de fatigue, il
rsolut de prendre un peu de repos, pensant que cette lassitude
troublait son intelligence et que, repos, il retrouverait la trace de
ses pieds dans la fort.

Il s'endormit au bord d'un ruisseau qui coulait furtif et mystrieux
sous d'normes touffes de datura au parfum dlicieux et terrible. Des
songes tranges furent suivis d'une langueur mortelle. Evenor, veill
par la souffrance, voulut se relever et retomba accabl. La nuit avait
tendu ses voiles, l'obscurit tait effrayante.

Quand il s'veilla, au retour de l'aube, sa tte tait encore si pesante
qu'il ne se rendit compte de rien. Peu  peu, ses yeux perurent les
objets environnants, sans que sa mmoire pt lui expliquer leur
prsence. C'taient des choses inconnues, un pays qui ne ressemblait pas
au plateau habit par les hommes, un lieu d'une beaut innarrable, mais
que l'enfant ne comprit pas tout de suite, absorb qu'il tait par
l'tonnement de s'y trouver sans pouvoir se rappeler de quelle manire
et par quels chemins il y tait venu.

Sans doute, il n'y avait l aucun prodige. Il avait march dans un tat
d'ivresse en croyant dormir, ou quelque bras secourable l'avait arrach
 une mort certaine. Mais que pouvait-il chercher  s'expliquer? Il
tait seul dans un vaste dsert, et il ignorait la funeste influence du
parfum de certaines plantes.

Nous voici dans un de ces dens que la nature a cachs longtemps dans
les plis infranchissables des montagnes et dont plusieurs sont,  coup
sr, encore vierges de pas humains, comme si cette nature, fire et
jalouse de sa beaut primitive, et voulu conserver intacts quelques-uns
de ses sanctuaires. Il en est d'autres que la race humaine a dcouverts
dans ses migrations primitives et qu'elle a pu occuper, grce  des
issues naturelles d'une formation mystrieuse. Je veux parler de ces
dfils ou cols de montagnes qui s'ouvrent dans le flanc de certains
massifs, comme par une intention bnigne de la Providence, et que l'on a
appels dans l'antiquit _portes des nations_. Mais certaines de ces
oasis alpestres sont restes fermes durant des sicles, et
quelques-unes le sont encore par des accidents gologiques que la suite
de notre rcit fera comprendre.

Celle qui s'tendait sous les yeux d'abord effrays d'Evenor tait le
cratre puis d'un de ces volcans terribles que la mer avait engloutis,
puis abandonns, au sortir des premiers ges du monde. Les tides limons
dposs sur les cendres avaient laiss l les germes d'une intarissable
fcondit. Aussi la vgtation tait-elle prodigue de luxe sur cette
terre triture par les lments  une grande profondeur, et engraisse
du dbris des plantes entass et comme abrit depuis des sicles dans
une sorte de vasque immense creuse dans le roc. Protge par les
remparts gigantesques d'un massif granitique environnant, cette coupe,
cette valle, ce jardin n'avait plus reu du climat, qu'il enfermait
pour ainsi dire, que des influences  la fois nergiques et bnignes.
Les eaux, descendant des hauteurs et tombant limpides de roche en roche,
s'taient fray un libre cours dans la terre docile et lgre. Ce sol
d'une teinte chaude, sem de parcelles brillantes, s'humectait
convenablement et ne formait en aucun endroit de marcages croupissants.
Il avait des zones varies de combinaisons gologiques et d'expositions,
qui lui permettaient de recevoir et de fconder les germes pars des
productions que les tides brises lui apportaient des contres les plus
diverses. On y voyait donc toutes les plantes et tous les fruits que
l'homme des plateaux connaissait dj, et une foule d'autres dont il
ignorait encore l'existence et dont la saveur ou la beaut devait un
jour tre recherche par le luxe des nations lointaines.

La valle parut immense aux yeux de l'enfant, qui n'en avait pas compris
d'abord la splendeur, mais qui se trouva peu  peu rassur et comme
rjoui intrieurement par l'effet puissant d'un tel spectacle. C'tait
un lieu dont les dimensions semblaient plus vastes qu'elles ne l'taient
rellement, tant les proportions taient belles et harmonieuses: car il
en est d'un site comme d'un monument, et la nature tombe quelquefois,
comme un artiste fatigu de produire, dans ces erreurs qui choquent la
pense avant que les yeux s'en rendent compte. Quelquefois la plaine
aride manque de caractre; ses mouvements insensibles n'ont pas toujours
l'harmonie qui corrige la nudit de l'tendue. Quelquefois les accidents
primitifs du sol manquent de grandeur ou sortent trop du cadre de la
vision. Mais quand les lments de la beaut agreste se trouvent
rassembls et comme rsums avec une sobrit grandiose dans un lieu
circonscrit, cette beaut nous saisit et nous pntre comme l'aspect de
la beaut physique et morale dans l'tre humain.

C'est que la terre est, comme nous, esprit et matire. Ses lments de
beaut sont bien toujours les mmes; mais leur combinaison les modifie
sans cesse, et de cette modification nat la beaut plus ou moins
complte de ses tableaux: or, la beaut est une chose immatrielle,
puisque c'est un mirage qui se fait dans l'me de l'homme.

Dcrirons-nous l'den? Qui ne l'a pas dcrit? Tout peuple a une
tradition dont le commencement se rapporte  un lieu symbolique[12]. De
mme tout pote a un type de paradis qu'il revt des couleurs et des
formes de son imagination. Milton a dcrit l'den, et c'est le plus beau
ct de son pome; mais il en a fait un lieu mystique, et, pour nous,
qui voulons faire voir et toucher la ralit d'un idal accessible, nous
n'avons pas besoin d'autre artifice que de celui de nous souvenir.

  [12] Ballanche, _Orphe_.

Un petit lac limpide avait envahi le fond troit de l'antique cratre.
Sur ses rives embaumes croissaient les iris au coeur jaune entour de
trois langues d'un noir velout, mls aux iris blancs, plus purs et
plus suaves que les lis. Les glaeuls roses, les jacinthes bleues, les
blancs narcisses, les orchides splendides, les anmones de toutes
couleurs, les rsdas, les cyclamens, et les violettes embaumes,
couvraient littralement la terre d'un tapis o le pied des biches et
des buffles, qui allaient boire aux eaux du lac, avait trac d'troits
et capricieux sentiers. Autour de ce lac et de ce parterre naturel,
rehauss  et l de buissons de myrtes et de lauriers fleuris, le
terrain se relevait doucement comme du fond d'une coquille irise, et ce
premier exhaussement formait une bordure irrgulire d'arbustes sveltes
ou touffus. L'arbre de Jude, plante charmante qui s'acclimate
d'elle-mme dans toutes les rgions tempres, talait ses branches d'un
rose doux parmi celles des cytises blancs et jaunes, des lilas et des
sorbiers. De sombres rameaux de cyprs, de buis et de citronniers
s'chappaient vigoureux de toutes ces fleurs, comme pour en faire
ressortir la fracheur et la dlicatesse.

Au-dessus de cette rgion bocagre s'levait celle des collines, o ces
mmes productions se mariaient  des arbres plus considrables, aux
frais tilleuls, aux sveltes peupliers, aux htres lgants presss sur
les bords des ruisseaux, ou aux sombres chnes verts, aux ples
oliviers, aux orangers brillants et aux pins majestueux jets sur les
pentes moins arroses.

Cette haute vgtation prenait encore plus de dveloppement au sommet
des collines et se dessinait coupe de larges ombres, ou claire de
brillants reflets du soleil matinal, sur le fond plus loign et plus
vaporeux des montagnes. Entre ces deux rgions, la forme circulaire du
vallon infrieur tait conserve en grand, mais brise de mille
accidents pittoresques. C'tait l que l'enfant se trouvait, marchant
sur un vaste gradin d'une ornementation naturelle plus svre que celle
du bassin. L, les eaux taient plus bruyantes, les arbres plus
austres, les plantes plus vagabondes; mais partout, sur les rochers
crouls comme sur le tronc pench des vieux chnes, sur les parois de
la montagne  vif comme sur les monticules forms  sa base, le lierre,
le jasmin, la vigne sauvage, la clmatite et les mille petites lianes
rampantes des latitudes moyennes se suspendaient en festons d'une grce
inoue, ou flottaient en vastes rideaux d'une fracheur incomparable. La
vie tait l plus dsordonne, mais plus puissante encore que dans le
reste du paysage. Des bruyres arborescentes tendaient leurs branches
couvertes de ces mignonnes petites coupes d'un blanc si doux, qu'on peut
prendre les ples rameaux qu'elles inondent pour des flocons de brume
endormis sur la croupe des bois sombres.

Enfin, au-dessus de cette rgion de crevasses humides et plantureuses,
de torrents rapides et de dbris gigantesques revtus de verdure, se
dressaient les inextricables flancs des montagnes abruptes, et les
escarpements prodigieux de leurs inaccessibles sommets. Quelques-unes
prsentaient l'aspect d'un dme couronn de verdure, bosquets entretenus
sur une terre lgre et sans profondeur par la frquente humidit des
nuages; mais la plupart, denteles de roches aigus et menaantes,
formaient comme une couronne sublime, au centre de laquelle le petit lac
avec ses collines fleuries brillait comme un saphir entour de perles.

A ce spectacle, lentement interrog et savour, l'enfant, transport
d'une joie mystrieuse et profonde, ne sentit plus ni douleur, ni
inquitude, ni fivre, ni fatigue. Il n'et pas su dcrire ce qu'il
voyait, ni rendre compte des harmonies qui caressaient tous ses sens:
mais il les sentait si bien, qu'il en subit le vertige, et, oubliant
tout du pass, oubliant mme tout de la veille, sachant bien qu'il
allait  la dcouverte, mais ne se souciant pas d'autre chose, il
s'enfona ardemment dans le paradis terrestre,  la recherche de cet
inconnu qui est l'extase de l'enfance, l'enivrement de la pubert, la
douleur de l'ge mr et l'espoir de la vieillesse.

Il marcha jusqu'au lac, sans autre impression que celle qu'il recevait
des choses immdiatement environnantes, ne regardant plus l'clat du
ciel et l'opale prestigieuse des hautes montagnes. Il tait comme noy
dans le charme de leurs doux reflets sur la verdure que foulaient 
peine ses pieds allgs. Les pais feuillages que fendait sa course le
caressaient de rose, et il brisait les jeunes rameaux qui se trouvaient
 la porte de ses mains, cdant  cet instinct de l'enfance qui veut
toucher, voir et prendre en mme temps, comme pour s'identifier
davantage, par la possession d'un instant, avec les objets extrieurs
qui l'entranent.

De temps en temps, il s'arrtait cependant pour regarder fuir le livre
surpris de son approche, ou voler, lourde et cependant rapide, la
gelinotte ou la perdrix tapie sous les bruyres. Agile et souple,
l'enfant de la nature connaissait peu d'obstacles  son vagabondage
emport. Il semblait voltiger plutt que courir sur les hautes herbes et
dans l'or des gents embaums. Les petits courants d'eau, frissonnant
comme une gaze argente sur les cailloux, jaillissaient en pluie fine et
brillante sous ses pas, et, en le mouillant, augmentaient son ardeur et
sa joie. Il riait, le beau garon, et son rire tait comme une musique
dans ce concert de ruisseaux diligents, de feuillages doucement mus et
d'alouettes montant vers le ciel.

Arriv au bord du lac, il se reposa enfin, et quand il fut rest l
tendu tout le reste de la matine, il se sentit compltement ranim. Il
remonta alors vers la rgion des amandiers, o il se rassasia de ces
fruits  peine forms, dont, aujourd'hui encore, les ptres des contres
mridionales mangent la coque tendre et savoureuse.

Tant que le soleil brilla sur l'horizon, l'enfant se trouva sans
apprhension, et mme sans beaucoup de rflexion, dans ce dsert; mais
quand le ciel plit, quand les oiseaux s'appelrent avec agitation pour
se coucher par troupes dans les bosquets; quand la haute montagne,
encore rougie par le soleil couchant, projeta sa grande ombre sur le
fond de la valle, Evenor, comme enivr jusque-l, s'alarma de ne pas
entendre le son de la voix humaine,  cette heure o la tribu se
rassemblait, o les mres cherchaient leurs enfants, et o, couchs au
seuil des cabanes, les hommes devisaient navement en regardant les
toiles s'allumer  la vote des cieux.

L'inquitude tait une souffrance encore peu connue, parce qu'elle tait
rarement motive chez les hommes primitifs; mais au malaise intrieur
qu'il prouvait, l'enfant pressentit ce qui devait se passer dans
l'esprit de ses parents, et il trouva un mot pour se l'exprimer 
lui-mme:

--Ma mre, pensa-t-il, doit s'tre ennuye hier, et s'ennuyer encore
plus aujourd'hui de ne pas me voir.

Les feux du soleil s'teignaient dj. Il n'y avait point  esprer de
retrouver la route du plateau avant le lendemain. L'enfant eut peur; il
n'et su dire de quoi, car la nuit tait bleue et transparente sur la
colline. Les rossignols chantrent avec ivresse le lever de la lune, et
les torrents firent une basse harmonieuse  cette mlodie inspire.

La fivre s'alluma dans le sang d'Evenor; il dormit d'un sommeil agit,
en proie  une langueur inquite,  des touffements subits,  des
songes sans suite ni sens. Au milieu de la nuit, il lui sembla qu'une
main puissante pressait son front et qu'un genou terrible crasait sa
poitrine. Il s'veilla et regarda autour de lui. Il tait seul, tout
tait calme. Il ne savait ce que c'tait que la maladie; il ne supposa
donc pas que ces sensations pussent maner de lui-mme; il se crut
tourment par ces forces et ces volonts mystrieuses de la nature
extrieure dont il avait entendu vaguement parler.

--J'ai pntr, se dit-il, dans le monde de _ceux qui avaient la terre
avant nous_. La terre est en colre, et les montagnes voudraient
m'craser.

Mais une profonde indiffrence s'empara de lui, et, se rendormant, il
crut se sentir repouss violemment par le sol, sur lequel aussitt, il
lui sembla retomber durement, en mme temps qu'un bruit formidable
bouleversait tout son tre. Les chos de la montagne rptaient encore
ce bruit, que l'enfant accabl tait dj retomb dans le sommeil de la
fivre.

Enfin, le jour reparut, et la bienfaisante rose rendit un peu de
fracheur aux membres brlants et affaisss d'Evenor. Il se leva,
rassembla ses ides, but  longs traits l'eau d'une source voisine, et,
rsolu de fuir ce lieu redoutable dont la beaut l'oppressait, il
chercha la porte du paradis, c'est--dire une brche, une brisure, une
fente quelconque  ces gants de pierre qui enfermaient lac, collines et
valle dans leur implacable enceinte.

Cette porte avait exist, puisqu'elle avait pu tre franchie par lui;
mais elle tait  jamais ferme. Une secousse de tremblement de terre,
accident assez frquent et souvent inoffensif dans cette rgion
volcanique, avait eu lieu dans la nuit, sous un ciel serein, et sans
interrompre au del de quelques instants le chant du rossignol. Une
brusque oscillation avait couru comme un frisson sur le sein fleuri de
l'den, sans y draciner un brin d'herbe; mais, dans la rgion des
hautes montagnes, un dfaut d'quilibre avait dtach une masse norme
qui tait venue tomber prcisment  l'entre du dfil, entranant avec
elle un torrent arrach de son lit et mugissant avec fureur sur cette
ruine gigantesque.

L'enfant fut frapp de cet accident, qui portait la trace d'un dsordre
rcent; la fracheur des fractures du roc ne pouvait lui laisser aucun
doute. Mais n'y avait-il pas d'autre issue? Evenor en chercha une durant
plusieurs jours, car la valle, par les irrgularits de son contour, ne
pouvait tre explore sans peine. Vingt fois, trouvant des asprits
abordables, il espra pouvoir escalader les murailles de sa prison. Du
haut d'un des escarpements qu'il put atteindre, il vit la mer, masse
d'azur qu'il prit pour une muraille solide, et dont la grandeur le jeta
dans l'pouvante. Dans cette ardente recherche pour se dlivrer,
toujours en proie  la fivre, toujours altr, toujours soutenu par une
activit dvorante, comme l'oiseau qui s'puise jusqu' la mort contre
les barreaux de la cage, il usa les forces de sa volont et les ressorts
de son intelligence. Puis  la fin, vaincu, inerte, indiffrent, il se
coucha sous un arbre et ne songea mme plus  cueillir ses fruits pour
assouvir la soif qui le dvorait. Il ne se rendit jamais compte du
nombre d'heures ou de jours qu'il demeura ainsi sans espoir, comme sans
regret et sans dsir. Quand, press par la faim, faible, mais guri, et
invit par le soleil  rentrer dans l'activit animale, il se mit 
marcher le long du lac, il souriait et pleurait sans cause, il murmurait
des paroles qui n'avaient plus de sens, il ne se dtournait de l'eau que
par un instinct de conservation pour ainsi dire mcanique; il avait
perdu la mmoire, il n'avait plus cette notion de l'avenir et du pass
qui fait comprendre le prsent. Il n'tait ni dchu ni avili, mais il
avait rtrograd moralement de dix annes.

Dans cette situation o l'avaient plong des tonnements, des terreurs
et des souffrances physiques et morales au-dessus des forces de
l'enfance, il n'tait pourtant pas dgrad. L'innocence avait paissi
ses voiles sur son me sans tache. Il n'avait pas cess d'tre homme,
puisqu'il n'avait pas enfreint volontairement les lois d'association de
l'humanit. Il tait simplement ce que durent devenir les transfuges de
la socit primitive, lorsque, suivant peut-tre les chanes de
montagnes qui sont aujourd'hui les les de la Sonde, ils s'garrent sur
les continents dserts de l'Australie, o la rupture et l'immersion des
continents intermdiaires les sparrent, pour des milliers d'annes,
des hommes de leur race[13].

  [13] Ceci n'est qu'une hypothse entre mille. Au fond, si l'homme noir
     cerveau dprim est une varit du type asiatique, un frre de nos
    races blanches, dans la paternit en Dieu, je ne peux gure admettre
    qu'il soit leur frre par le sang. C'est toujours la mme question
    de succession dans la naissance des tres, par voie de cration
    divine, et non par voie de gnration animale.

L'enfant des hommes, rduit  la fonction de vivre, put vivre au dsert,
grce  la douceur du climat et  la fertilit du sol o le hasard
l'avait jet. L'absence d'animaux malfaisants fut aussi une condition
essentielle, et l'on peut y joindre encore celle d'une premire
ducation robuste et agreste dans une socit ne de la veille.

Le ciel et la terre devaient donc le voir grandir en beaut et en force,
et son regard sauvage resta doux et fier comme la nature qu'il
refltait. Il se fit mme en lui une nature organique suprieure, 
certains gards,  celle qu'une vie d'assistance et de relations lui et
permis d'acqurir. Sa vue devint plus perante, son oue plus fine, ses
membres plus agiles, son sommeil plus lger, sa respiration plus longue
et son estomac moins exigeant. N'tant plus excit par l'exemple
attrayant de la vie en commun, il ne connut plus les plaisirs de
l'apptit, les saveurs du got, les jouissances varies du repos et de
l'animation; la gaiet, la rflexion, la curiosit, s'teignirent pour
faire place  une gravit muette ou  une activit fougueuse. S'il
sentait ses jambes le solliciter au mouvement, il bondissait dans les
prairies comme le livre, qu'il pouvait ds lors atteindre  la course;
mais il ne poursuivait pas le livre, il ne se souciait d'apprivoiser
aucun tre ou de possder aucune chose. Quand son corps, assoupli par
l'exercice, rclamait le repos, il se livrait  un repos absolu, sans
compter les heures, sans observer la marche du soleil et sans connatre
les terreurs de la nuit, ni le ravissement de l'clat du jour. Il
s'tait identifi avec la nature extrieure autant qu'il est donn 
l'homme de le faire, partageant ses recueillements et ses ivresses, mais
ne faisant pas intervenir sa conscience dans l'apprciation de ses
charmes brillants ou austres.

Qu'on ne s'imagine pourtant pas un abrutissement quelconque. Il
conservait la sensibilit physique qui avertit l'homme, plus que les
animaux, des causes de souffrance et de danger  viter; il jouissait de
la plnitude de la vie plus qu'aucun animal n'et pu le faire. Son
imagination, loin d'tre morte, peuplait la solitude de ses jours et de
ses nuits d'une suite de rves qui l'occupaient, sans qu'il songet  en
chercher le sens ni le lien. Il faisait plutt des efforts pour s'y
replonger quand il sentait son cerveau vide. Seulement, nulle lumire ne
jaillissait pour lui de cette divagation tranquille, et s'il tait
heureux ainsi, il ne pouvait pas se dire  lui-mme qu'il tait heureux.

Que manquait-il donc  ce paisible infortun? Un coeur pour ranimer le
sien, un esprit pour rveiller sa mmoire, une me humaine pour lui
rendre la notion de la vie humaine. Il n'tait pas aim et il n'aimait
pas. Il ne pouvait pas s'lever  l'tat d'ange, ni descendre  celui de
bte, et c'est alors que le Dieu de Mose et pu dire, en le voyant
fleurir strile dans le jardin du dsert: Il n'est pas bon que l'homme
soit seul.




III

LEUCIPPE.


Jusqu'ici nous avons suivi pas  pas l'existence d'un tre primitif dans
la limite du possible, et en y cherchant avec soin le probable. Si nous
avons vu des yeux de l'optimisme le bonheur relatif dont purent jouir
les premires associations humaines, nous n'avons prjug, ce nous
semble, aucun dveloppement trop fantastique de l'tat intellectuel et
religieux o ces socits avaient pu atteindre. Nous avons attribu
toute la moralit, toute la puret et toute la douce flicit dont il
leur fut donn de jouir, au sentiment de l'amour restreint au lien de
famille. Nous avons dit et nous sommes persuad que l'amour fut donn 
l'homme comme essence de sa vie, et que toutes les fonctions de la
volont, de l'intelligence et du raisonnement eurent en lui, pour base,
le premier mobile de l'affection, si puissant dj chez les animaux, si
magnifique dans l'humanit normale.

Nous avons cru ce mobile tellement essentiel, qu'en suivant l'enfant des
hommes dans la solitude, il nous est apparu aussitt pouvant,
dsespr, malade, et, en peu de jours, descendu de tous les chelons
que la vie de famille lui avait fait dj franchir; enfin, ramen au
point de dpart de la vie humaine, tat de virtualit pure, que l'on
pourrait comparer, non  celle des animaux, qui ont en eux tout leur
dveloppement possible accompli, mais  celle de l'enfant au berceau,
qui vit encore dans le chaos des facults latentes. Je dis le chaos et
non le nant. Evenor pouvait tre dgag de l'tat de rve flottant, et
initi de nouveau  la vie de relation et de sentiment rflchi.

Ce n'est pas prcisment le hasard qui avait conduit Evenor vers la
solitude. Une sorte de fatalit, rsultat de son orgueil naissant,
l'avait pouss  s'isoler quelques instants. Si la destine ne l'et
alors saisi et entran comme par surprise, il est  croire que, de plus
en plus port  la rverie mlancolique, il se ft cr lui-mme un
monde intrieur particulier, peut-tre meilleur, peut-tre pire que
celui du reste des hommes: mais toutes les lgendes veulent que la
premire faute ait entran le premier chtiment, et la raison le veut
aussi. Nous ne brisons rien de bien en nous-mmes, sans que quelque
chose de ncessaire  notre vie se brise en mme temps autour de nous,
et les symboles dont l'imagination revt l'accomplissement de cette loi
naturelle ont toujours un fond de ralit frappante. C'est toujours la
dsobissance, c'est--dire l'oubli d'une loi du coeur.

Lgre pourtant dans la forme dut tre cette premire faute; et
paternel, c'est--dire utile, dut tre le chtiment.

Evenor avait donc expi son trop grand amour pour lui-mme en se
trouvant tout  coup condamn  n'avoir plus de socit que lui-mme, et
ds lors, n'aimant plus rien autour de lui, sa propre individualit lui
tait devenue indiffrente et comme inconnue. L'den (l'Atlantide, si
l'on veut) lui tait devenu comme cet endroit mystrieux (les limbes) o
l'on dit que les mes sans baptme errent dans les tnbres de
l'attente, et il ne pouvait rentrer moralement dans ce doux sanctuaire,
o son corps se dveloppait  l'insu de son esprit, que par un acte
d'amour et de soumission.

Deux ans s'taient couls depuis qu'il possdait le sublime et le
terrible den, ou plutt depuis qu'il tait possd et terrass par la
solennit du dsert. De tous les instincts qui survivent  la perte de
la mmoire, celui de la libert est le plus tenace, le plus invincible.
Evenor s'agitait donc sans but dfini, mais sans relche, pour sortir de
sa prison. Il s'essayait sans cesse, non  gravir les escarpements  pic
du rocher, pas plus que les animaux, il ne se sentait pouss  faire
l'impossible, mais  chercher, dans les masses en dsordre, un escalier
naturel vers les brches du cirque volcanique. Ses forces avaient
doubl, elles augmentaient chaque jour, et, un jour enfin, il parvint 
escalader un bloc contre lequel il s'tait longtemps puis en vain.

Au sommet de cette plate-forme, l'cartement des blocs suprieurs
offrait un passage anguleux et comme enfoui  dessein dans ces brisures
de couches rocheuses que l'on nomme _failles_, et qui sont le rsultat
d'un soulvement suivi d'un affaissement de l'corce terrestre. Ce
passage ne s'tait pas encore combl de graviers et de dtritus de
plantes. Il tait donc, sinon facile, du moins praticable, et, coupant
la roche  angle droit, il aboutissait  un massif d'alos et de cactus
entrelacs que l'enfant ne put traverser. Il s'arrta donc l  respirer
un peu d'air frais qui, aprs sa marche pnible dans cet espace
resserr, lui arrivait enfin  travers les branches.

Un raisonnement sain lui et fait trouver, dans cette circonstance, un
indice certain du succs de sa recherche. Mais,  dfaut du
raisonnement, l'instinct le retint en ce lieu pendant quelques heures,
demandant  l'oue et  la respiration ce que l'paisseur du buisson
drobait au tmoignage de la vue.

Le bruit des chutes d'eau voisines tait faible, et le chant des oiseaux
se taisant par intervalles, Evenor tait comme enchan par d'autres
voix d'une nature indfinissable. C'taient des voix humaines, d'abord
confuses et enfin distinctes. Et il y en avait deux qui s'appelaient et
se rpondaient: l'une tait comme celle d'une femme, et pourtant elle
avait un timbre particulier qui rsonnait  l'oreille du fils des hommes
sans rsonner dans son me.

L'autre, plus claire, quoique plus faible, tait plus vibrante, et
chaque fois qu'elle s'levait dans l'enceinte sonore de la gorge ou de
la crevasse voisine, Evenor prouvait comme une secousse lectrique. Il
se glissait alors le plus avant possible dans les broussailles pour se
rapprocher de cette voix, qui,  chaque vibration, semblait enlever de
son me une pesanteur et un voile. La mmoire se rveillait en lui, ple
et dlicieuse d'abord, et puis frappante et cruelle,  mesure qu'il
s'efforait de se soustraire d'un bond  l'engourdissement de ses
facults. Un combat inexprimable se livrait dans son sein entre
l'habitude de l'apathie et le besoin de reprendre possession de
lui-mme. C'est ainsi qu'au milieu d'un lourd sommeil, surpris par
quelque vnement, nous flottons entre l'accablement et l'motion,
accabls et comme ivres.

Les voix se rapprochaient, et celle de l'enfant, toute fminine et toute
nave, sembla s'envoler vers le ciel en un rire brillant comme un rayon
de lumire. La voix humaine, le rire de l'enfance, c'tait l une
musique qu'Evenor n'avait jamais cess d'entendre dans ses rveries, et
dont il avait cherch en vain  s'expliquer le charme douloureux,
lorsqu'il voulait penser  ce souvenir. Leur effet fut magntique, et
tout aussitt mille images distinctes se pressrent dans son me. Il
revit le verger et la cabane o il avait vcu ses premiers ans; il vit
sa mre et ses soeurs, son pre et ses frres, et son aeul et tous ses
jeunes compagnons. Il ressaisit en un instant toute son existence
jusqu'au moment o elle avait disparu comme un miroir qui se brise.
Alors une incommensurable douleur rveilla toutes les fibres de cette
me engourdie, et s'efforant contre les obstacles qui s'opposaient 
son passage, Evenor s'enfona plus avant dans les buissons en poussant
des cris inarticuls qui s'touffaient dans des sanglots.

D'abord, ils ne furent pas entendus. La voix de l'autre enfant, qui
semblait trs-rapproche, continuait ses gammes foltres et couvrait
celle d'Evenor; mais tout  coup les pleurs de l'un couvrirent le rire
de l'autre; les accents de dtresse effrayrent la petite rieuse, qui se
tut, s'arrta un instant et s'enfuit. Evenor entendit le sable crier
faiblement sous des pieds lgers, et le souffle d'une poitrine haletante
passer tout prs de l'endroit o il tait; et mme un frlement de
feuillage l'avertit qu'il n'avait plus qu'un pas  faire pour voir
l'objet de son angoisse. D'un effort dsespr s'arrachant aux pines
qui semblaient vouloir le retenir comme une proie, il s'lana dans un
espace libre, et ne vit plus rien devant lui que deux tres humains vers
lesquels il se mit  courir en gmissant et en tendant des bras
dsesprs.

Dans une gorge troite et verdoyante,  vingt pas du massif pineux
franchi par Evenor, une femme trange tait debout, incertaine, inquite
du mouvement d'effroi de la petite fille qui revenait vers elle et qui,
en se jetant dans son sein, osa enfin tourner la tte et regarder
l'objet de sa terreur. Celle qui semblait tre sa mre la reut avec
amour dans ses bras, et s'avana vers Evenor avec un geste de menace;
car Evenor, ensanglant par les ronces, les cheveux longs et comme
hrisss, le corps  peine protg par quelques haillons de la tunique
de peau de chevreau blanc, autrefois prpare avec tant de luxe naf par
sa mre, n'tait plus, au premier abord, semblable  lui-mme; on l'et
plutt pris pour quelque noble animal ressemblant  l'homme, mais
incapable de soigner et de prserver son corps et indiffrent  la
souffrance. Pourtant lorsque cette femme vit son regard suppliant, son
agitation et ses pleurs, elle approcha de lui sans crainte, carta ses
cheveux, regarda son front, et, saisie de compassion, lui dit:

--D'o viens-tu, fils des prairies, et que peux-tu demander aux dives du
rocher? Les hommes abandonnent-ils donc leurs enfants, ou les
chassent-ils de leurs demeures? Ou bien es-tu n seul sur le sein nu de
la terre, comme on croit que vous pouvez natre? Rponds-moi donc, si tu
peux rpondre, si tu as le don de la parole, et si la langue que je te
parle a un sens pour ton esprit.

La dive troglodyte interrogeait vainement le fils des hommes. Il riait
au milieu de ses larmes, satisfait d'entendre une voix compatissante et
de regarder des traits qui ressemblaient aux traits humains. Mais les
paroles taient inintelligibles pour son esprit: ce n'tait pas le
langage de sa race.

La dive, se retournant alors vers la petite fille qui s'tait cache
derrire elle:

--Enfant, ne crains rien, lui dit-elle; celui-ci est ton frre et tu
peux lui parler. Essaye de lui demander d'o il vient et ce que nous
pouvons faire pour lui.

Alors, des plis de la robe de la dive, Evenor vit sortir le visage de
Leucippe. Leucippe avait sept ans. Elle tait petite et mignonne pour
son ge; mais ses membres, souples et charmants, avaient la force de la
grce, car la grce est une lgance et une solidit de l'organisation.
Sa tte fine tait inonde de cheveux onds et brillants, la blancheur
de sa peau tait un peu dore par le soleil, et ses yeux, doux et vifs,
rpandaient comme une lumire divine autour d'elle. Gaie comme un
oiseau, souriante comme l'aurore, heureuse, panouie, elle ne pouvait
ressentir la mfiance que comme la surprise d'un instant; mais elle
tait si merveille de voir un enfant de sa race, qu'elle ne pouvait
trouver un mot  lui dire et qu'elle le regardait avec une fixit
intelligente, moiti charme, moiti railleuse, que la dive tudiait
avec une sorte de crainte.

--Pourquoi ne lui parles-tu pas? reprit cette mre adoptive de la fille
des hommes. N'est-il pas semblable  toi, et ne vois-tu pas que ses yeux
veulent rpondre aux tiens?

Leucippe, comme absorbe dans un de ces problmes dont l'enfance ne sait
pas rvler la profondeur, prit doucement la main d'Evenor et regarda le
sang dont elle tait tache. La dive, qui suivait ses mouvements d'un
oeil jaloux, soupira et lui dit:

--Cet enfant est seul sur la terre, je le vois bien. Veux-tu l'avoir
pour ton frre?

Leucippe garda encore le silence et resta pensive  regarder Evenor, qui
bondissait autour d'elle avec une grce sauvage, ivre de joie de voir un
tre de son espce, et imitant les bats d'un jeune faon qui en invite
un autre  la course. Ces transports tranges l'tonnaient sans lui
dplaire, mais je ne sais quelle hsitation, peut-tre un grand instinct
de fiert non raisonne, l'empchait d'y rpondre, bien qu'elle ft
vivement tente de partager cette joie innocente et folle.

La dive Tlea la prit alors dans ses bras et lui dit en l'emportant:

--Cet enfant des hommes n'a ni raison ni parole. Laissons-le s'en aller.
Tu aimes mieux ne plus le voir.

Et elle marcha vers une grotte qui tait sa demeure et celle de
Leucippe.

Mais Evenor les suivait en sautant et en riant toujours, et Leucippe le
regardait par-dessus l'paule de la dive.

Quand elles furent  l'entre de la grotte, la dive, n'ayant pu faire
rompre le mystrieux silence de Leucippe, lui dit en la posant sur ses
pieds:

--Cet tre sans raison nous suit toujours, je vais le chasser.

Et elle menaa Evenor, qui, sans faire attention  elle, cherchait
toujours  se rapprocher de Leucippe. Alors Tlea feignit de vouloir
frapper le jeune garon, qui cessa ses jeux et s'arrta effray et comme
dsespr, se coucha par terre et se remit  pleurer.

La dive, regardant Leucippe, vit de grosses larmes tomber sur ses joues
rondes et fraches: c'taient les premires de sa vie. Tlea releva
Evenor, et, l'emmenant au fond de la grotte o coulait une source, elle
le lava, lissa sa chevelure et le revtit d'un tissu de feuilles de
palmiers, ouvrage de ses mains, comme celui dont Leucippe et elle
taient protges contre l'ardeur du soleil.

Evenor surpris cherchait  se rappeler tout ce qu'il avait ressaisi de
son pass, rve incertain qui tour  tour l'clairait et le troublait de
ses lueurs fugitives. Il s'abandonnait aux soins maternels de la dive,
qui lui retraaient vaguement ceux dont il avait t l'objet autrefois,
et il regardait cette femme grande et ple dans laquelle il se
reprochait de ne pas reconnatre sa mre.

La dive, le ramenant  l'entre de la grotte, chercha Leucippe, qui
tait sortie sans rien dire et qui revint alors, cachant mal sous le
voile de ses longs cheveux une couronne de sauge bleue qu'elle venait de
tresser, et qu'aprs une timide hsitation, elle pria la dive de mettre
sur les cheveux de son frre.

--Il est donc ton frre? dit Tlea en couronnant Evenor, qui respirait
le parfum des fleurs avec l'tonnement d'une dcouverte, toutes les
sensations lui revenant  la fois.

Leucippe tait toujours muette et son furtif sourire tait plus srieux
qu'enjou. La dive, s'asseyant alors, prit Evenor entre ses genoux, et,
lui ajustant sa couronne, l'examina avec un profond recueillement. Peu 
peu son sein se gonfla, et des torrents de pleurs coulrent sur la tte
d'Evenor, qu'elle couvrait de baisers.

--Dieu bon! disait-elle dans cette langue trangre aux oreilles du fils
des hommes, c'est lui, c'est mon fils que tu me rends sous cette
nouvelle apparence. Ce ne sont plus ses traits, mais voil son regard,
et je vois bien que son me est entre dans ce beau corps pour revenir
me consoler, comme l'me de ma fille est passe dans le beau corps de
Leucippe. Viens, Leucippe, et vois! Ne te souviens-tu pas? Voici ton
frre qui est mort le mme jour que toi, et qui est revenu du ciel comme
toi-mme.

Quoique Leucippe comprt le langage de la dive (elle n'en parlait point
d'autre), ses paroles taient pleines de mystres qu'elle ne saisissait
qu' travers le voile de l'enfance et celui de l'humanit. Sa nature,
moins subtile que celle de Tlea, ne se prtait qu' demi 
l'initiation qu'elle commenait  recevoir; mais l'amour qu'elle lui
portait tait si absolu et si croyant, qu'elle interrogeait peu et
acceptait sans chercher le doute. Elle rpondit navement:

--Je tcherai de me souvenir; mais puisque tu le dis, cela est. Faut-il
que j'embrasse mon frre?

Tlea mit Leucippe dans les bras d'Evenor, qui, recevant les caresses
de ces deux tres aimants, voulut crier avec ivresse les noms de soeur
et de mre; mais il ne put qu'exhaler une tendre plainte, et, retombant
accabl sur lui-mme, il se rendit enfin compte de l'oubli de tout
langage qui s'tait fait en lui.

Leucippe lui parla alors avec de charmantes prvenances, que la dive ne
pouvait observer sans un sourire attendri. La petite fille, obissant 
un instinct profond de fiert maternelle, invitait cet autre enfant, qui
avait le double de son ge,  ne pas la craindre,  prendre confiance en
elle, et  compter sur sa protection. Elle ne lui offrait pas l'abri et
la nourriture, ne supposant pas qu'un tre, quel qu'il ft, pt manquer
du ncessaire ici-bas. levant plus haut ses ides et ses promesses, par
la force naturelle d'une situation qui n'aurait point d'analogue
aujourd'hui, elle lui offrait ce qu'elle concevait et ce qu'il y avait
rellement alors de prcieux sur la terre, l'amour et les caresses de la
famille.

Evenor l'coutait avec admiration. Les douces inflexions de sa voix le
charmaient, l'anglique lucidit de son regard lui traduisait les
sentiments nafs qui lui taient offerts. Il voulait rpondre, mais ne
savait former que des bgayements sauvages, et, se dpitant de ne
pouvoir mieux dire, il sentait une sorte de honte et de douleur au
milieu de sa joie.

--Ce fils des hommes, dit Tlea  Leucippe, qui lui demandait la cause
des rponses inintelligibles de son frre, est fch de ne pouvoir te
parler. Je t'ai dit que les hommes, tes frres, avaient une autre
manire de s'entendre que celle que je t'ai donne. Je ne sais pas si je
pourrai la donner  celui-ci. Nous essayerons, et, s'il s'y prte,
bientt  nous trois nous ne ferons plus qu'une me.

Ds ce moment, Evenor ne quitta plus Leucippe d'un instant. La dive
veillait sur eux, absorbe en eux seuls et semblant ne vivre que de leur
vie. Ce qu'elle enseignait  Evenor passait toujours par l'intermdiaire
du langage et de la pantomime de Leucippe, et la dive s'tonnait de la
promptitude des communications que le geste, le regard et l'inflexion de
la voix tablissaient entre ces deux enfants des hommes. Tlea
appartenait  une race qui, surtout dans les dernires phases de son
existence, avait t plus proccupe des choses intellectuelles que des
relations de la vie pratique; race d'anachortes, forcment isols par
l'extinction rapide de leur type, et que l'antiquit confondit avec
certaines peuplades sauvages sous la dnomination de _troglodytes,
habitants des creux_. La tendance de la nouvelle race humaine 
s'emparer avidement et ingnieusement du monde rel, ddaign ou redout
des premiers occupants depuis le nouvel aspect revtu par la terre,
tait pour la dive un sujet d'tonnement et de mditation. Nous verrons
bientt combien Tlea tait transforme, eu gard  ceux qui l'avaient
prcde dans la vie terrestre; mais elle tait encore loin de pouvoir
se plier entirement  l'esprit d'investigation et d'invention qui porte
notre famille humaine  poursuivre le rve du bonheur en ce monde.
leve dans une admirable croyance qui, sous diverses formes, s'est
rpandue comme une cleste lueur sur toutes les religions naissantes de
notre antiquit historique, elle pensait avoir retrouv dans Evenor et
Leucippe les mes des deux enfants qu'elle avait tant pleurs. Mais
cette consolation n'tait pas sans mlange de douleur. Elle craignait
que le rle de l'humanit nouvelle ne ft une dchance, et, tourmente
d'un doute secret, elle contemplait ces deux tres tour  tour avec
admiration et piti, s'effrayant de leur ignorance naturelle  certains
gards et jouissant de leur intelligence inne  certains autres.

ducatrice inspire de l'enfance de Leucippe, elle lui avait donn dj
des notions d'une sublimit qui faisait de cet tre primitif, compar
aux enfants de nos jours, une sorte d'intermdiaire entre la terre et le
ciel. Pourtant Leucippe appartenait corporellement  l'humanit, et par
l elle ne pouvait s'assimiler  la nature plus contemplative et plus
austre de la dive. L'imprieux besoin de la joie, cette facult sainte
qui avait t, chez les dives, une aspiration intrieure vers l'idal,
et qui, chez les hommes, tait comme une ivresse de l'me et du corps
suscite par la possession du rel, avait t une condition d'existence
pour Leucippe, et Tlea avait respect en elle ce besoin d'animation
extrieure qui tait l'expression, souvent bruyante et emporte, du
ravissement intellectuel. Les chants foltres, les monologues anims et
les rires, sans motif apparent, de Leucippe avaient donc rveill, par
leurs mystrieuses harmonies, les mornes chos des antres habits par la
dive, tandis que les sables arides de la grve taient sillonns des
folles spirales de sa course lgre et fantasque au bord des flots.
Peut-tre les sons lointains de cette voix enivre d'innocence
avaient-ils vibr quelquefois faiblement dans l'air que, sur le revers
de la montagne, respirait le solitaire Evenor. Il ne les avait pas
distingus des autres souffles de l'universelle harmonie; mais peut-tre
leur avait-il d les rves confus par lesquels son imagination avait
prserv sa raison d'un complet anantissement.

Depuis que cette voix parlait de plus prs  son oreille, elle pntrait
pleinement dans son coeur. Une fascination non moins rgnratrice,
celle du regard de la face humaine, lui parlait aussi un langage dont
l'me humaine a besoin. Evenor ne voyait presque pas la dive, bien qu'il
ft toujours  ses pieds ou dans ses bras, jouant, riant, et essayant de
parler avec Leucippe. Il avait besoin d'un effort de sa mmoire et de sa
volont pour se manifester  elle; et pourtant, il s'habituait, comme
Leucippe,  ne plus s'loigner d'elle, ou  y revenir avec empressement,
au moindre appel de sa voix. Un moment devait venir o Tlea serait
ardemment interroge par son intelligence inquite, mais il ne pouvait
tre initi au retour de la vie de sentiment que par la fille des
hommes.

Les premiers jours qu'il passa dans la rgion des grottes habite par sa
nouvelle famille furent agits de grands efforts pour comprendre ce
qu'il voyait. Il s'tait habitu  la beaut de l'den sans se la
dfinir, et le nouveau sjour qui lui faisait dj oublier les dlices
de la valle voisine l'impressionnait profondment. Il y tait souvent
domin par de secrtes terreurs qu'il ne savait pas s'expliquer 
lui-mme, et qui le rendaient plus docile  rprimer les effervescences
sauvages de son activit. L'austrit de cette nature lui fut
intelligible plus tard. Nous devancerons sa lucidit et nous dcrirons
le dsert terrible o, comme une fleur insouciante, Leucippe croissait
au seuil des abmes bants.

Pas plus que l'den, ce lieu n'offrait d'issue aux pas humains. C'tait
un cratre touchant  un autre cratre et dont l'enceinte basaltique
s'tait soude  l'enceinte voisine, comme deux anneaux d'une chane. Si
l'on pouvait embrasser de l'oeil le plan en relief de certains rivages
maritimes, ou de certaines chanes volcaniques, on se reprsenterait par
la pense l'poque o ces larges coupes creuses dans le roc, les unes
qui sont aujourd'hui pleines de vgtation, les autres de dbris encore
intacts, furent comme les pierreries ardentes d'un collier de feu jet
dans un certain ordre fatal sur la face de la terre, ou jaillissant du
sein des mers. Ces explosions souterraines portent souvent la date de
diffrents ges, l'incandescence des unes ayant succd ou survcu de
beaucoup  l'puisement des autres. Quelques-unes, mme dans les rgions
refroidies depuis de longs sicles, conservent encore un foyer de
chaleur trs-sensible, des sources bouillantes, des tangs bitumineux,
des exhalaisons sulfureuses et un sol brlant que rasent des lueurs
sinistres. Ce sont les solfatares, qu'en divers lieux de la terre nos
aeux ont appeles Tnares, et o,  ct des zones d'une ternelle
strilit, s'lvent des vgtations luxuriantes qui semblent braver ces
fureurs plus ou moins bien endormies.

C'tait sur un de ces foyers mal teints que la dive avait fix son
autel solitaire. Ignorant le voisinage de l'den, dont l'accs facile
pouvait chapper  de longues explorations et n'tre dcouvert que par
une circonstance fortuite, elle avait prfr aux divers anneaux de la
longue chane volcanique rive depuis des sicles autour des dbris de
sa race infortune, celui qui lui rappelait ses dernires affections et
ses dernires joies. Plus tard elle rvla  Evenor comment ses pres
avaient subi l'attrait de circonstances locales qui leur retraaient
l'aspect de la terre au temps d'une occupation plus gnrale et plus
heureuse, et aussi comment le mme branlement souterrain qui avait
ferm pour lui le chemin de l'den vers sa terre natale avait dtruit le
passage de la solfatare aux autres valles, le long de la plage maritime
maintenant envahie par les flots.

C'tait surtout le voisinage et l'aspect dcouvert de ces flots immenses
brisant avec fureur contre des masses de rochers jetes  et l comme
des ruines gigantesques, qui frappaient Evenor d'une muette stupeur. Des
collines de l'den, il avait aperu la mer, mais spare de la valle
par un vaste massif de rochers qui protgeait sa pense et qui loignait
de sa vue et de son audition le mouvement et le bruit du formidable
lment. Dans les jours d'orage, il avait confondu sa voix avec celle du
tonnerre; dans les jours paisibles, son murmure s'tait perdu avec celui
des cascades de la montagne. Vue et entendue de prs, la mer lui
semblait brutale et menaante, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours
qu'il s'habitua  suivre Leucippe sans terreur jusqu'au bord des
premires ondes, o la rieuse fille aimait  tremper ses petits pieds
dans l'cume jaillissante et  ramasser les coquillages tincelants
abandonns par la vague.

La solfatare, plus incline vers la mer et plus rapproche de la grve
que l'den, n'offrait pas la mme forme dans toute son enceinte; c'tait
un hmicycle plutt qu'un cirque. Le fond de l'excavation centrale
n'tait pas un beau lac bord de fleurs, mais un gouffre o
bouillonnaient d'invisibles eaux chaudes et d'o s'exhalait une chaleur
suffocante. La dive seule approchait de ce lieu redoutable, dont de
grandes masses de roches ponceuses, d'une forme bizarre, masquaient les
abords effrayants. Elle en loignait les enfants et se tenait
habituellement avec eux au flanc de la montagne, que couvrait une
paisse fort de pins normes et de chnes sculaires. L, dans une
gorge troite et ombrage o rgnait une chaleur uniforme, elle avait
gard pour retraite une caverne o le travail des dives avait laiss ses
traces  ct de celui de la nature. Les votes, creuses dans la roche
friable, taient revtues de peaux d'animaux et de palmes sches
assujetties avec une solidit barbare, qui ne rappelait en rien
l'lgante et fragile commodit des cabanes o Evenor avait pass son
enfance. Plus durables et plus austres taient les tablissements dans
le rocher. On y sentait l'amour du recueillement plus que celui du
bien-tre, et l'absence de ce besoin, inn dans l'homme, de changer ses
habitudes et de recommencer son ouvrage pour l'embellir autant que pour
l'amliorer. Evenor voyait dans cette grotte la dpouille superbe
d'animaux inconnus, des vases de mtal, des armes et des outils dont il
ignorait l'usage, des vtements, des bandelettes, et sur tous ces objets
des caractres hiroglyphiques qu'il prenait pour des ornements et qu'il
se croyait capable d'imiter sans les comprendre. Il s'tonnait de voir
Leucippe lire, avec l'aide de la dive, quelques-uns des caractres, et
longtemps il crut qu'elle parlait  ces objets inanims et qu'elle
attendait d'eux une rponse qu'il s'efforait en vain d'entendre.

Cette trange demeure tait vaste et se composait de plusieurs salles
communiquant par des galeries. Le soir, la dive allumait une torche de
rsine qu'elle avait recueillie elle-mme aux pins de la fort, et
qu'elle laissait brler toute la nuit  l'entre principale des grottes.
Avant de s'endormir sur sa natte, Evenor la voyait aller et venir
mystrieusement  la lueur bleutre de ce flambeau, comme une ombre
inquite. Quelquefois elle semblait irrite, menaante, et alors elle
sortait brusquement. Quand il s'veillait, il la voyait revenir plus
ple que de coutume, l'oeil teint et la dmarche brise. Il commenait
 s'interroger sur toutes choses et  connatre la peur ou la mfiance;
mais, ds que Leucippe ouvrait ses beaux yeux  l'aube nouvelle, son
sourire clairait, comme un rayon matinal, la sombre grotte, la sombre
fort et jusqu'au sombre visage de la dive, attendrie et comme vaincue.
Evenor se sentait rassur, et il lui tardait de savoir parler pour
interroger Leucippe sur toutes ces choses mystrieuses de sa nouvelle
existence.




IV

LE VERBE.


Pendant toute une saison, Leucippe se fit le guide et comme la tutrice
de celui qu'elle appelait son frre. Elle le conduisait dans tous les
dtours des brisures de la montagne, dans toutes les profondeurs de la
fort, dans toutes les dchirures du rivage, qu'elle connaissait comme
un enfant de nos jours connat les alles d'un bosquet et les terrasses
d'un jardin. A chaque site,  chaque objet, elle le forait  en dire le
nom comme elle le disait elle-mme; mais cette langue des dives, plus
tendue et plus abstraite que celle des hommes, n'en avait ni la
prcision ni le ralisme. Evenor avait beaucoup de peine  en retenir
les dfinitions souvent trs-complexes, et lui qui avait t l'inventeur
ou le redresseur ingnieux et logique d'une partie du langage de sa
tribu, il prouvait le besoin de dfinir et de caractriser lui-mme les
objets et les actions qui s'y rapportent directement. Il arrivait ainsi
 retrouver la plupart des mots et des constructions qu'il avait appris
ou crs, et qu'il croyait crer et dcouvrir  l'instant mme. Sur
notre malheureuse terre, a dit un pote aux ides profondes, l'homme est
souvent oblig de recommencer l'oeuvre de son avancement. Souvent il
croit apprendre pour la premire fois, et il ne fait que se souvenir.

Il arriva que Leucippe, dont l'intelligence, continuellement exerce par
les enseignements de la dive, n'avait pas prouv, comme celle d'Evenor,
une lacune et comme une fuite momentane de sa source abondante, apprit
plus vite la langue d'Evenor que celui-ci n'apprit la sienne. L'esprit
de la petite fille tait plus docile, plus prompt  s'assimiler les
notions acquises, plus pntrant et plus souple. Celui du jeune garon
tait plus rebelle  l'action d'autrui, mais plus puissant  se dgager
lui-mme, plus fort de sa propre force, plus crateur, en un mot.
L'initiative tait sa vie, et quand une ide s'emparait de ces deux
enfants, Evenor en tait le foyer, Leucippe en tait le rayonnement. Par
le fait du long isolement et de l'espce d'garement que le jeune garon
avait subis, comme par le fait de l'initiation que la petite fille avait
dj reue, leurs mes avaient le mme ge, et Evenor ne se disait pas
que Leucippe tait un enfant et lui un adolescent. claire d'une
lumire religieuse, elle lui tait suprieure dans un certain ordre
d'ides qu'il ne pouvait aborder encore; mais, ignorante de la vie de
relations et de progrs, si elle tait plus propre  cultiver l'idal
potique, elle devait bientt trouver en lui une aptitude plus prononce
 la sagesse et  la science sociale.

Il arriva donc qu'en se jouant, Evenor et Leucippe retrouvrent une
langue qui leur tait commune et que la dive n'entendait pas. Un jour,
elle fut surprise de les entendre converser ensemble, et son front
soucieux trahit une jalousie et une inquitude maternelles. Mais elle se
recueillit et dit  Leucippe, qui se tourmentait de sa tristesse:

--Ma fille, ce que Dieu a fait est bien. Il t'a envoy un frre, et il
lui a donn une parole que tu as reue. Je ne pouvais te donner que la
mienne, et Dieu n'a pas voulu qu'elle pt te suffire. Ce que Dieu veut,
je dois le vouloir.

Ce mot mystrieux de la Divinit, que la dive prononait sans cesse,
trop souvent peut-tre pour des oreilles humaines, et dont elle faisait
intervenir l'ide dans tous les vnements de sa vie avec une certaine
tendance au fatalisme, frappait l'attention d'Evenor. La soumission
passive que Leucippe montrait devant cette parole lui en faisait
pressentir la porte. Il devinait aisment tout ce que se disaient la
mre et la fille dans leurs communes et lgres proccupations du monde
rel; mais lorsqu'elles semblaient s'occuper d'un tre invisible, et que
la dive, montrant les astres  Leucippe, paraissait lui rvler des
merveilles qu'Evenor n'apercevait point, il regardait autour de lui avec
crainte, comme s'il et attendu quelque prodige.

Ce secret dont il semblait exclu vint  le tourmenter trangement. Il se
sentait comme humili, comme jaloux de la dive, qui dtournait
quelquefois de lui, pendant quelques instants, l'attention et la
sollicitude de Leucippe. Il se disait que la faute en tait au peu
d'efforts qu'il faisait pour apprendre leur langage, et il rsolut de
l'apprendre, dt-il encore oublier celui de sa race. En peu de jours, il
sut donc comprendre Tlea et lui rpondre; mais son vocabulaire tait
encore born  l'change des ides les plus lmentaires, et lorsqu'il
voulait exprimer autre chose que des faits immdiats et dsigner
d'autres objets que les objets palpables, il tait aussi inhabile dans
une langue que dans l'autre. Son esprit et son coeur taient plus
avancs qu'il ne pouvait l'exprimer, et il se livrait  de nafs dpits
quand on ne devinait pas son motion ou sa pense.

Un soir, il se sentit si accabl de son impuissance, qu'il s'en alla
seul dans l'den. Il avait dj presque oubli que ce lieu d'abondance
et de dlices existait si prs de l'austre et grandiose sjour de la
dive. La vision de son royaume  lui, les charmes de son dsert lui
revinrent tout  coup  l'esprit avec le souvenir des pleurs qu'il y
avait verss et des vagues extases qui l'avaient calm. Leucippe dormait
dans la grotte auprs de la dive, et la lune montait dans les cieux,
claire et sereine.

Ranim  la vue de son paradis, Evenor se mit  chercher l'inconnu en
lui-mme. Que lui manquait-il donc, qu'il tait quelquefois triste,
confus et comme seul entre Tlea et Leucippe? Il savait, comme elles,
le nom de toutes les choses visibles, mais il sentait qu'elles pouvaient
changer des tmoignages d'affection plus levs et plus pntrants que
les baisers et les treintes de l'amour filial et maternel. Elles
savaient se dire leur mutuelle tendresse; et lui, il n'avait que les
caresses pour exprimer son sentiment. Les oiseaux que Leucippe
apprivoisait en savaient donc autant que lui. S'ils avaient un autre
langage d'amour, elle ne l'entendait pas, et ce n'tait qu'avec la dive
qu'elle trouvait dans la parole une effusion complte et toujours
nouvelle.

Il s'avisa donc de ceci: que les sentiments ont leur expression parle
comme les actions, et que le verbe peut caractriser des lans de l'me
et de l'esprit, aussi bien que des besoins et des curiosits de
l'instinct. Il sentit, sans se le dfinir, comme nous le faisons  sa
place, que le vritable verbe qui fait l'homme est l tout entier, et
que l'me a une voix qui peut et doit passer par les lvres. Il s'puisa
 chercher dans son cerveau le mot suprme qui devait rsumer son
affection pour Leucippe et sa reconnaissance pour Tlea, et, fatigu de
ne trouver que des dfinitions correspondantes  celles-ci: Je te vois,
je t'entends, je te suis, je t'appelle, il s'endormit sous un arbre, et
continua de chercher dans le rve ce que la veille ne lui avait pas
donn.

C'est alors qu'il entendit une voix lui parler. C'tait la voix mme de
Dieu qui rsonnait dans son me et qui tantt semblait planer comme un
chant sur sa tte, tantt vibrer dans sa poitrine comme un souffle
vivant. Et cette harmonie sacre murmurait un seul mot, toujours le
mme, un mot nourrissant comme le miel et rafrachissant comme la brise,
chaud comme le soleil et clair comme les cieux, le mot de la vie, la
formule de l'tre.

Quand Evenor s'veilla, ce mot remplissait pour lui le ciel et la terre,
et lui-mme. Il tait ivre de joie: la beaut des choses lui parlait, et
il la comprenait enfin en mme temps qu'il la voyait. Il saisissait le
sens des baisers que Leucippe, assise sur les genoux de la dive,
envoyait aux toiles et aux fleurs, quand la dive lui parlait de Dieu.

Il courut aux grottes et y arriva au premier rayon rose que le soleil
levant glissait comme furtivement sous le seuil ombrag. Pour la
premire fois, ce seuil festonn de lierre et les parois blanches et
brillantes du rocher lui parurent un portique splendide et sacr devant
lequel il s'inclina en frissonnant de joie. Leucippe, surprise de le
voir dj lev, accourait  sa rencontre, gaie comme  l'ordinaire; mais
elle s'arrta, saisie de l'motion qu'exprimait la physionomie d'Evenor,
et, sentant que quelque chose de nouveau se passait en lui, elle
l'interrogea. Evenor l'entoura de ses bras, et, lui montrant la dive, la
grotte, le ciel, les arbres, la terre humide de rose et la mer
lointaine, les oiseaux volant dans les feuillages, les fleurs encore
penches sur leur tige dans l'attitude d'un mystrieux sommeil, et les
cimes de la montagne et les eaux bondissantes, il lui dit:

--J'aime!

Leucippe trouva cette parole si naturelle, qu'elle n'y rpondit que par
un baiser. Et cependant elle appela la dive pour lui montrer Evenor, en
lui disant:

--Il a dit le mot qu'il ne pouvait pas comprendre, il a dit: J'aime!

--O fils des hommes! s'cria la dive aprs avoir fait rpter  Evenor
ce mot qu'il prononait pour la premire fois de sa vie, tu as enfin
trouv la formule de ton adoption complte et de ton hymne avec
Leucippe. C'est l le mot profond qui ne s'enseigne point et que Dieu
seul peut rvler. O Dieu crateur! tu es le pre de cette race, je le
vois bien, et tu as mis sur les lvres de cet enfant le sceau de ton
alliance. Voici la parole qui n'a point de sens pour quiconque n'est pas
inspir du ciel. La matire aspire, dsire ou veut. Il n'y a que
l'esprit qui bnisse et qui aime. Ce mot, qui ne rpond qu' des besoins
suprieurs de l'tre, est donc la clef de la vie suprieure. Ah! cette
race doit vivre et vivra. L'essence divine est en elle, et celle qui a
revtu la substance de cet enfant est de mme nature que celle de
Leucippe et la mienne. Que ses organes soient plus ou moins parfaits,
plus ou moins subtils, que sa libert soit plus ou moins complte, tu
n'en as pas moins mis ton amour infini dans cette crature, et elle n'en
est pas moins au premier rang sur l'chelle des tres.

Evenor et Leucippe ne comprirent que vaguement la bndiction que la
dive exalte adressait au principe des choses, me du monde. Mais la
bndiction particulire que ses caresses consacraient sur la tte
d'Evenor rpandit dans leurs mes une joie instinctive. La formule
d'hymne que Tlea prononait sur eux ne leur fut qu' demi
intelligible. Ils y virent celle d'une galit complte dans l'amour
qu'ils inspiraient  la dive, et qu'ils prouvaient l'un pour l'autre.

A partir de ce jour, la langue d'Evenor fut comme dlie d'un
empchement fatal, et il fut rapidement initi  toutes les formes du
langage dans l'ordre des ides aussi bien que dans celui des faits. Il
retrouva en mme temps, car toutes les forces de l'esprit se tiennent,
le souvenir complet de la langue qu'il avait parle dans sa famille, et
il voulut l'enseigner  la dive; mais elle s'y refusa.

--Non, lui dit-elle, je ne dois pas converser avec les hommes. Il ne
m'est pas donn de les instruire directement. Dieu m'a envoy en vous
deux des intermdiaires qui garderont l'ide que j'ai  leur
transmettre, et ma mission n'est pas de changer, mais de modifier votre
nature. Si je vous parlais la langue des hommes, vous ngligeriez celle
de Dieu. Conservez donc entre vous cette manifestation qui vous servira
un jour avec vos semblables; mais servez-vous de moi, pendant que vous
m'avez avec vous, pour vous pntrer d'une manifestation plus leve qui
ne s'adresse qu' l'esprit.

Des mois et des annes s'coulrent, et le dsert vit grandir Evenor et
Leucippe en force, en beaut, en intelligence, en amour et en science.
Chaque jour, la dive leur enseignait la grandeur et la sagesse divines.
La premire fois qu'elle communiqua cette notion  Evenor, elle fut
ravie de la lui voir admettre sans surprise et sans rsistance.

--J'aurais cru, lui dit-elle, que, moins jeune et moins modifiable que
Leucippe, tu me demanderais la preuve matrielle de ma rvlation.

--Non, dit Evenor, je ne te la demande pas, parce que si tu me demandais
pourquoi j'aime Leucippe, je ne pourrais te rien rpondre, sinon que
j'aime parce qu'elle est. A prsent tu me dis que Dieu est parce que
j'aime: je te comprends assez pour te croire.

Et quand la dive instruisait Evenor et Leucippe, elle leur disait:

--Dieu est ce que vous ne pouvez pas aimer par l'instinct. Il faut toute
l'tendue de vos aspirations, toute la force de vos esprits, toutes les
facults suprieures qui sont en vous dans vos plus doux moments de joie
et de tendresse, pour vous pntrer de sa prsence et de son amour. Vos
sens ne peuvent l'embrasser, votre mmoire ni votre imagination ne
peuvent se le reprsenter, car il n'a pas une forme dtermine que vos
organes puissent saisir. Sa forme, c'est l'univers infini, et vous ne
vous reprsenterez jamais l'univers infini que par une puissance de
l'me dont l'organe particulier est distinct des autres organes humains.
Cet organe est celui d'une vision intrieure qui rend l'tre plus pur et
plus fort, et qui l'lve, ds cette vie, dans l'ascension toujours plus
large et plus rapide vers les cimes de l'immortalit.

Evenor mditait les leons de la dive, et quand les mots dont elle se
servait dpassaient sa porte, il se les traduisait  lui-mme dans la
forme qu'il lui tait donn de concevoir. Quelquefois Leucippe faisait
des questions ingnues:

--Si toutes choses sont des prsents de Dieu, disait-elle, le soleil et
les toiles sont Dieu l-haut, et toi, ma mre, tu es Dieu ici, ainsi
que mon frre et moi.

--Toutes choses sont divines, rpondait la dive; mais Dieu n'tant
contenu et limit dans aucune, aucune n'est Dieu. Le soleil est un des
innombrables sanctuaires de sa munificence, et nos mes aussi sont des
sanctuaires que son amour habite. Lui seul est tout ce qui est. Il est
celui qui donne et qui ne se montre  nos sens que par ses dons. La
beaut de ses dons nous rvle la beaut de son amour. Mais aprs qu'il
t'a donn la vue des cieux et les dlices de la terre, il t'a bnie plus
tendrement encore en te donnant la pense qui est l'oeil de ton me pour
voir tous les astres et toutes les fleurs du monde divin de l'infini.
Entre ce monde de l'esprit et celui des sens, il y a un lien qui les
unit et les rvle l'un  l'autre. Ce lien, c'est la puissance d'aimer.
Quel autre te l'aurait donn, sinon celui qui est l'amour mme?

--Et si j'aime beaucoup, disait Leucippe, Dieu m'aimera-t-il encore
mieux qu'il n'aime mon frre?

--Dsires-tu donc qu'il l'aime moins que toi? reprenait la dive.

--Non! s'criait l'enfant effraye; il faudrait plutt qu'il l'aimt
davantage.

--Tu vois bien, disait alors Tlea, que l'on ne doit pas tre jaloux de
Dieu, et ne pas s'embarrasser du plus ou moins de bonheur qu'il nous
accorde. L'amour doit tre dsintress et se trouver assez heureux de
venir de lui et de pouvoir y retourner.

Et quelquefois, en parlant ainsi, Tlea laissait tomber  son insu des
larmes sur les beaux cheveux de Leucippe. La dive infortune songeait 
ses douleurs et bnissait encore Dieu dans le dchirement de ses
entrailles.

Evenor, en la voyant pleurer, prouvait aussi une douleur profonde sur
laquelle il n'osait pas d'abord l'interroger. Il pensait  sa mre, et
se la reprsentait pleurant son absence comme Tlea pleurait la mort de
ses enfants. Il avait demand, aussitt qu'il avait su parler, s'il
pouvait sortir du Tnare, et Leucippe lui avait dit en riant:

--Non, puisque la terre a trembl et qu'elle s'est noye sous la mer.
Mais qu'est-ce que cela fait, puisqu'il y a ici beaucoup de terre pour
marcher, beaucoup de coquillages sur le sable et de graines dans la
fort pour notre nourriture, ainsi que beaucoup d'animaux et d'oiseaux
pour nous tenir compagnie?

Leucippe croyait tre fille de Tlea, et la diffrence que celle-ci
tablissait parfois dans ses paroles entre les dives et les hommes ne
prsentait aucun sens  son esprit. Quand Evenor se hasardait  lui
demander o tait sa mre  elle, elle le regardait avec de grands yeux
tonns et, lui montrant la dive, elle rpondait:

--Est-ce que tu ne la vois pas?

--Et cependant, disait Evenor timidement, elle n'est pas comme nous.
Elle est trs-grande, trs-ple, et toujours triste ou srieuse. Quand
elle sourit, elle pleure en mme temps, et quand elle pleure, elle
sourit encore. Elle ne regarde pas comme nous, elle ne dort pas comme
nous. Elle a froid quand nous avons chaud et chaud quand nous avons
froid. Elle va sur la solfatare, et l o nos pieds brleraient elle
marche tranquillement. Elle nous dfend d'approcher des rochers o
gronde l'eau fumante, et elle y descend et y reste quelquefois longtemps
comme si elle s'y trouvait bien. Elle nous suit au bord de la mer et
partout o il nous plat d'aller, mais quelquefois on dirait qu'elle ne
peut plus respirer, et que ce qui nous rjouit la fait souffrir, transir
ou brler.

Leucippe, qui n'avait encore rien remarqu de tout cela, s'inquitait
alors et devenait triste, et, suivant les mouvements de la dive, elle
s'arrtait quelquefois au milieu de ses joies expansives et de
l'emportement de son activit, pour lui demander ce qu'elle avait. Dans
ces moments-l, les belles couleurs de Leucippe s'effaaient tout  coup
sans qu'elle pt s'expliquer  elle-mme pourquoi elle avait peur et
chagrin en mme temps, car la dive ne lui avait encore parl de la
maladie et de la mort que comme de maux qui avaient afflig la terre
autrefois, et dont elle ni Evenor n'avaient pas  se proccuper.

En voyant plir Leucippe, Evenor se reprochait de l'avoir alarme, et
Tlea s'empressait de la rassurer en lui disant qu'elle n'avait que
sujet de remercier Dieu de toutes choses.

Mais Evenor, ayant vcu parmi les hommes, avait plus que Leucippe la
notion de la vieillesse et de la mort. Il avait peu vu la souffrance,
mais il se rappelait avoir prouv les frissons de la fivre et
l'accablement de la maladie. Il se retraait la caducit de son aeul,
sa dmarche tranante et son pas incertain. Quelquefois la dive lui
paraissait arrive  la dcrpitude, et il lui demandait timidement,
quand Leucippe ne pouvait pas l'entendre, si elle tait vieille. Mais
Tlea n'avait bien souvent, sur les choses de fait, que des rponses
obscures, ambigus comme des oracles.

--Quand mme je compterais des sicles, disait-elle, je serais encore
bien jeune sur la terre.

Et il y avait des moments d'enthousiasme et de prire o elle semblait
si forte, si belle et si vivante, qu'Evenor prenait d'elle une ide plus
haute que celle qu'il avait garde de son aeul, de sa propre mre et de
toute sa race. Il en exceptait pourtant Leucippe, qu'il et crue
volontiers immortelle, et lui-mme, qu'il sentait libre et fier jusque
dans son respect et sa soumission pour la dive.

A mesure qu'il avait su parler avec cette dernire, il lui avait racont
ce qu'il comprenait de sa propre histoire. Tlea avait exig qu'il lui
ft ce rcit pendant le sommeil de Leucippe. Elle n'avait pu lui
expliquer par l'induction le ct mystrieux de son entre dans l'den;
et comme elle n'tait pas une intelligence parfaite; comme,  ct de
ses notions leves sur l'oeuvre divine et le rle de la Providence,
elle avait dans l'me des dfaillances de lumire, elle s'imagina que
Dieu avait transport Evenor, durant son sommeil, dans le lieu o il
devait oublier sa premire existence avant d'tre initi  la science
des dives et de devenir digne de Leucippe. Dj, nous l'avons dit, elle
tenait aux tnbres de la terre par un penchant prononc au fatalisme.

Elle n'osa pourtant faire partager cette pense  Evenor, craignant
peut-tre de l'effrayer par la possession qu'elle voulait prendre de lui
pendant un temps donn. Aussi quand il lui manifesta le dsir de revoir
sa mre:

--Cruel enfant, lui dit-elle, veux-tu donc faire mourir Leucippe? Ne
vois-tu pas que si elle a pu vivre de ma vie, jusqu'au moment o tu es
venu lui donner la tienne, elle ne pourrait plus maintenant se passer du
souffle divin qui t'a t confi pour elle?

Et comme Evenor lui disait:

--Je ne crois pas pouvoir sortir de l'den; je l'ai essay en vain, et
tu m'as jur que je ne pouvais pas davantage sortir du Tnare. Cependant
ne dois-je pas essayer encore de trouver un chemin, mme quand je
devrais risquer ma vie?

Elle rpondait:

--Viens donc dire adieu  Leucippe; car, si tu perds la vie en voulant
gravir ces terribles montagnes, elle mourra en mme temps que toi, et si
tu parviens  revoir tes parents, ils ne te laisseront pas revenir, et
Leucippe mourra de langueur avant qu'il soit un an.

Evenor tait frapp d'pouvante  l'ide de faire mourir Leucippe, et il
vit bientt que Tlea lui disait la vrit, car, lorsqu'il la quittait
pendant quelques heures pour chercher, sans le lui avouer, une issue
dans la montagne, ou pour aller lui cueillir dans l'den certaines
fleurs ou certains fruits que ne produisait point la solfatare, il la
retrouvait morne, plie et languissamment couche sur la mousse comme
une fleur qui attend la pluie.

Un jour pourtant, il eut le courage de lui dire que s'il pouvait
retrouver le chemin de la terre des hommes, il irait revoir cette terre
pour revenir aussitt. Leucippe fut tonne. Elle savait l'existence des
hommes et de la terre habite par eux; mais elle croyait encore son
frre _n du rocher_, comme disait la dive dans ses obscurs symboles.

--Que veux-tu donc voir de plus beau sur l'autre terre, lui dit-elle,
que ce que nous avons sur la ntre? Et comment vivras-tu un seul jour
chez les hommes, puisque c'est ici que tu aimes? Et tu vois comme la
terre frissonne quelquefois, comme elle renverse ses rochers et perd ses
rivages! Si tu t'en vas et que tu ne trouves plus de chemin pour
revenir!...

Leucippe, dont les ides taient spontanes et d'autant plus vives
qu'elle n'tait sujette  aucune prvision, ne put exprimer celle qui
s'offrait  elle. Elle plit et tomba dans les bras d'Evenor. Stupfait
de ce qu'il prit pour un sommeil subit, il voulut en vain l'veiller.
Puis il lui sembla qu'elle tait morte. Ses cris appelrent la dive, qui
la ranima par ses soins; mais Evenor ne reparla plus de revoir sa terre
natale et rsolut d'oublier sa mre.

Il n'osa mme plus aller dans l'den. Leucippe l'avait suivi quelquefois
jusqu' l'entre de ce sanctuaire dont la vue la jetait dans de grands
transports de joie. Mais, quoique son frre et arrach le buisson
d'alos et rendu le chemin facile dans la fente du rocher, elle ne
pouvait descendre, et elle et pu encore moins remonter l'escarpement
qui terminait ce passage du ct de l'den. Il n'tait pas sans danger
pour Evenor, et la peine qu'il avait  l'escalader pour revenir vers
elle ramenait la pleur sur les lvres de Leucippe et la fixit de la
mort dans ses yeux teints.

Les deux adolescents taient entrs dans la jeunesse. La dive, qui,
durant les premires annes, les avait laisss souvent seuls ensemble,
ne les quittait plus depuis le jour o elle avait vu Evenor parler bas 
Leucippe, pour lui dire son amour. Il le lui avait dit cependant avec la
mme candeur que le jour o il avait prononc ce mot pour la premire
fois, et bien qu'elle se ft refuse  apprendre la langue des hommes,
qu'ils parlaient entre eux, la dive,  force de les entendre, en savait
assez pour qu'ils n'eussent point de secrets pour elle. Mais un instinct
mystrieux commenait  agir chez l'adolescent  son insu.

Il avait besoin de dire plus souvent  Leucippe: J'aime? et en le lui
disant bas, il s'imaginait le mieux dire. Leucippe, plus enfant que lui,
le disait tout haut, et Tlea veillait  ce que le trouble qui
commenait  s'emparer d'Evenor ne se communiqut point  sa compagne
avant qu'elle pt le ressentir complet et divin.

Un jour, elle vit Leucippe rougir et dtourner ses regards des siens, en
coutant ce mot qui l'avait toujours fait franchement rayonner et
sourire. Elle jugea qu'il tait temps d'instruire ses enfants dans la
religion de l'hymne, et, s'asseyant entre eux au bord de la mer
harmonieuse et tranquille, elle prit leurs mains dans les siennes et
leur parla ainsi:




V

LES DIVES.


--Le moment est venu,  Leucippe, o tu dois savoir que je ne suis pas
la mre qui t'a porte dans ses flancs, et cependant, ne t'afflige pas,
enfant de mon me: tu es la fille que Dieu m'a donne pour me
rconcilier avec la loi de la mort, comme Evenor est le frre et l'poux
que Dieu te donne pour connatre et chrir la loi de la vie.

L'heure est venue, enfants des hommes, o vous devez aussi me connatre
et savoir tout ce que je puis vous enseigner du monde auquel vous
appartenez ainsi que moi. Evenor, l'aeul dont tu m'as si souvent
racont les nafs entretiens touchant l'origine des choses humaines ne
savait rien des choses de Dieu. Il eut cependant raison de te dire que,
de toutes parts, l'eau entoure la terre des hommes, car les plus grandes
terres de ce monde ne sont que de vastes les.

Eh bien! il n'en a pas t ainsi de tout temps. Jadis, ce monde fut une
mer de flammes, et cette froide mer que tu vois tomba du ciel pour
l'teindre. Je t'ai racont comment, sur les rochers qui s'en dgagrent
peu  peu, les limons, les cendres, les poussires, les ruines,
devinrent les champs fconds o germa la semence de la vie.

Je t'ai dit les grandes convulsions du feu primitif refoul sous les
pierres et les mtaux sortis de son sein; luttes mmorables que virent
les anges et qui furent racontes aux dives.

Je t'ai montr ici, dans cet espace resserr que nous habitons, les
traces du feu crateur et destructeur tour  tour; et, t'expliquant ces
formes tranges de la montagne qui confondaient ton esprit et que tu
aurais volontiers prises pour le travail de mes anctres, je t'ai fait
suivre de l'oeil les effets d'une cause naturelle. Tu as lu avec moi
dans le livre de la cration, et je t'ai enseign, en mme temps, 
interprter,  inventer et  tracer ces caractres que nos faibles mains
peuvent laisser sur le roc et sur le mtal, pour terniser parmi les
races futures le souvenir de notre existence, li  celui des vnements
de la nature, dont elle a t le tmoin.

Tu peux donc, en regardant non-seulement ces caractres, mais ceux plus
grands, plus durables et plus expressifs dont la terre est sillonne
sous tes pieds, te faire une ide de l'ensemble de ce monde, peut-tre
si petit dans l'univers, mais,  coup sr, immense en comparaison du
point que peuvent embrasser tes regards.

Ce que je ne vous ai pas encore racont,  mes enfants, c'est
l'histoire de la vie, passant du morne repos, ou de la furieuse
insensibilit de la matire au sein du chaos,  l'activit sereine ou 
la sensibilit docile de l'esprit dans la cration accomplie. Vous savez
les lois qui rgissent la vie dans notre monde actuel autant que je les
sais moi-mme: mais vous ne les savez pas quant au monde qui n'est plus.
Sachez donc aussi le pass comme je le sais moi-mme.

Ma race ne croyait point tre la premire qui et possd le sjour
terrestre; mais il ne m'appartient pas de vous parler de mystres que
j'ignore. Vous devez apprendre seulement l'histoire de la grande famille
cleste  laquelle j'appartiens, et dont l'nergie s'est puise avec
celle du milieu qui l'avait engendre. Pendant longtemps, les hommes ns
d'hier garderont le ple souvenir de cette race antrieure, dont le nom
se perdra bientt dans la confusion des origines, et dont on cherchera
vainement la trace efface de la surface de la terre. Un nom prvaudra
peut-tre gnralement dans la diversit des langues, pour exprimer plus
ou moins bien que nous fmes les premiers matres de cette terre, o le
seul pouvoir durable devrait s'appeler vicissitude.

Je vous ai dit que ce monde-ci n'avait pas toujours t clair et
rchauff par le feu des astres suprieurs. Quand il tait de beaucoup
de sicles plus jeune, il tirait de lui-mme sa chaleur et sa lumire.
Ce ne fut pas en un jour que les amas de nues produites par le feu
primitif s'panchrent en eaux ruisselantes. Ce ne fut pas non plus en
un jour qu'elles se retirrent d'une partie de sa surface. Nul de nous
ne vit ce dluge dont les dluges subsquents et partiels n'ont pu nous
donner qu'une faible ide. Ceux que vous verrez peut-tre n'en
approcheront point, ou bien la race humaine y disparatra tout entire.

Il y eut donc ici-bas un ge, c'est--dire une incommensurable phase de
temps, pendant lequel la terre jouissait d'un quilibre relatif qui
n'est pas le vtre, mais celui o d'autres tres pouvaient et devaient
tre appels  la vie. Ils le furent, et ils obirent  ses lois, tant
que leurs conditions d'existence furent maintenues. Les autres crations
que vous voyez briller dans l'ther ont d prcder l'existence de
celle-ci. Du moins, c'est la croyance de nos derniers sages, que les
astres sont des mondes, et que l'amour universel ne pouvant rester
oisif, c'est--dire exister sans tre uni  la substance, l'ensemble des
mondes ne pouvait pas avoir eu de commencement. Mais, que le soleil ft
cr ou non quand nous fmes appels sur la terre, qu'il ft un globe
ardent ou un monde semblable  celui-ci, nos premiers pres, envelopps
dans des nuages d'o l'atmosphre translucide ne s'tait pas encore
dgage, ne connurent point cet astre ni les autres, et ne marchrent
qu' la clart phosphorescente qui rayonnait de la surface mme de la
terre.

Longtemps donc avant que ce cruel et splendide soleil vnt  percer les
vapeurs qui nous enveloppaient et qui continuaient  s'exhaler du sol
humide et suant, nous naqumes sous le dme impntrable d'une fort de
palmiers, de chnes et de pins de diffrentes espces, dont ceux que
vous trouvez si grands dans votre den ne sont que l'image affaiblie. De
mme que les animaux que nous connaissons aujourd'hui sont moindres que
ceux dont ma race se vit jadis entoure, votre taille n'atteint point la
stature de mes anctres. La dure de votre vie est moindre aussi, et
deviendra moindre encore, de mme que la mienne est limite  un temps
plus court que ne le fut celle des dives qui ont vcu longtemps avant
moi. La terre tait plus grande jadis, parce qu'elle tait plus dilate.
Les plantes et les tres qu'elle produisait taient proportionns  la
force d'expansion de sa vie. Tout se modifia et se rduisit, le monde et
ses productions, durant les myriades d'annes que nous avons d y
passer: car nous avons toujours ignor l'heure de notre apparition
ici-bas, comme vous ignorerez probablement vous-mmes l'heure de la
vtre, dans la suite des ges, comme vous l'ignorez peut-tre dj,
depuis si peu de jours que vous vous sentez vivre.

Notre origine nous fut donc toujours voile; mais un solennel
pressentiment nous fit envisager notre fin prochaine, alors que nous
sentmes la terre se refroidir brusquement sous nos pieds. Jusque-l,
bien que sa chaleur intrieure diminut sensiblement, nous existions
sans trop d'efforts. Les sources qui jaillissaient de toutes parts
taient encore brlantes et rpandaient une douce vapeur qui, mle aux
exhalaisons des solfatares et des lacs marcageux, contenait le
rayonnement et la diffusion de la chaleur terrestre dans l'espace. Nos
paisses forts nous drobaient la vue des froides toiles, et bien que
le soleil comment  rpandre sur nos brumes claircies l'clat d'un
voile d'or verdtre, nous ne comptions pas sur lui pour suffire  notre
existence. Il tait pour nous une pure magnificence de la cration. Nos
fruits tides et aqueux, nos arbres gigantesques, nos ples et larges
fleurs prospraient sur le sol humide, o notre race blanche et douce, 
l'allure imposante, n'avait rien  craindre des animaux paresseux et
tranquilles.

Je vous raconte l,  mes enfants, les ges que l'on m'a raconts: car
je n'ai pas vcu de longs jours, et, dans le temps o je suis ne, l'ge
des dives ne se prolongeait dj plus gure au del de deux sicles. Il
n'y a que la moiti d'un sicle que j'existe, et les choses que j'ai
vues sont,  peu de chose prs, celles que vous voyez en ce moment mme.
C'est ainsi que notre existence se soude  la vtre, non par les liens
du sang, vous tes une cration nouvelle, mais par la similitude des
conditions vitales o notre race finit, tandis que la vtre commence.

L'histoire ancienne des dives embrasse une priode qui ne se racontait
parmi nous qu' l'aide de la tradition. Nous n'avions pas toujours eu
besoin d'crits et de monuments pour nous transmettre les rcits des
ges couls. D'aprs ce que j'ai appris des hommes et ce que j'tudie
en vous-mmes, nous n'tions point semblables  vous par l'activit et
la curiosit. Nous nous ressemblions tous comme les flots de la mer se
ressemblent; nos instincts ne diffraient que faiblement; nos besoins
taient borns, et la rverie dominait notre esprit sans cesse plong
dans une molle quitude, ou dans la contemplation d'un monde intrieur.

Dans notre tat normal, nous ne songemes point aux arts de
l'industrie. Le chant et les symboles taient notre histoire. Nous
n'tions point avides de dcouvertes. Les terres taient plus
qu'aujourd'hui spares les unes des autres par des mers immenses, et
celles que nous occupions se ressemblaient, grce  une temprature
partout gale. Leur aspect ne frappait point l'imagination, les
brouillards ternels ne dcoupant aucune forme lointaine, aucun horizon
dtermin. Nos penses taient donc plus profondes que varies, et le
ciel que nous pressentions sans le voir nous intressait plus que les
inextricables rseaux de verdure o nos corps taient comme emprisonns.
Nous cherchions notre certitude dans nos penses plus que dans nos
regards, et notre enthousiasme se portait vers les choses de l'esprit,
nullement vers celles de la pratique. Nous ne songions point  nous
lever des demeures. Tout nous tait abri sous nos grands chnes, mme
le pavillon de brouillards magnifiquement diaprs qui pesait sur leurs
cimes. La nuit ne nous apportait point de tnbres et l'hiver point de
frimas. La religieuse uniformit de nos votes de feuillages et la
majest de nos arbres sculaires faisaient de la nature entire un
temple mystrieux o nous vivions recueillis, de l'enfance  la
vieillesse.

Comment la Divinit s'tait rvle  nos pres, je l'ignore. Nous ne
la discutons jamais, et nos dlices taient de l'invoquer dans des
chants dont la douceur se rpandait en ondulations sonores dans le
silence des forts.

Nous avions des lois naturelles qui taient graves ds l'enfance dans
le coeur de chacun de nous. L'amour en tait la base. Aimer Dieu, nos
semblables et notre famille, c'tait l le triple but de la vie, et rien
ne venait nous en distraire. Nous tions anges et certains de nous
runir  Dieu, quelque transformation qu'il lui plt de nous imposer,
nous regardions la mort comme un bienfait. Il n'y avait point de larmes
amres autour de nos bchers, et nous nous aidions les uns les autres 
envisager le sort des tres chris qui nous quittaient comme prfrable
au ntre.

Mais une grande catastrophe vint, plusieurs centaines de sicles avant
ma naissance, changer brusquement la destine des dives. Des horribles
profondeurs qui s'taient ouvertes sur plusieurs points, sortes de
gerures produites par le desschement de la crote terrestre, montrent
de nouvelles chanes de montagnes qui, aprs avoir combl ces abmes,
portrent, jusqu'au sein des nues qu'elles refoulaient, leurs dmes
arrondis, aujourd'hui cristalliss en dents aigus couvertes de neige.
C'est alors que l'aspect de la terre changea, et que la surface entire
des contres que nous habitions nous devint inhospitalire. Une grande
partie des dives avait disparu dans ces cataclysmes, et nos belles
forts taient dj enfouies sous les bancs presss d'une boue noire, o
elles s'taient comme ptrifies.

Nous quittmes ces lieux dvasts, pour occuper les plages nouvelles
que la mer, dplace par ces formidables oscillations du sol, nous
abandonnait. L nous attendaient l'clat du jour, l'pret des roches,
la froide scheresse du sable, et les bises qui refoulent la
respiration, et les brumes glaces qui paralysent le sang, et
l'impuissant rayonnement des astres qui ne suffisait plus aux besoins de
notre organisation. Forms sous d'autres influences, nous ne pouvions
pas tous nous modifier assez vite pour appartenir  ces climats
nouveaux. Les hommes _ns du chne_ devaient disparatre, et ils
disparurent, lentement d'abord, et puis dans une proportion de plus en
plus rapide. Nos grands palmiers taient devenus striles, nos mres
devinrent striles aussi: ceux de nous qui naissaient n'avaient plus
assez de force pour grandir, et ceux qui avaient dj grandi ne
pouvaient plus vieillir. Les animaux qui ne se reproduisent que sous
l'action d'une forte chaleur avaient fui vers des rgions plus propices,
o notre accablement ne nous permettait pas de les suivre. Si
quelques-uns d'entre nous l'ont tent et s'ils ont pu y russir, c'est
ce que nous n'avons point su. Notre volont tait morte. Dissmins dans
les contres o le sort nous rejetait, nous nous sparmes les uns des
autres sans adieux, parce que nous tions sans espoir de nous rencontrer
ici-bas. Engourdies et rsignes, chaque jour d'hiver des familles
s'tendaient sur la neige pour ne plus se relever.

Une seule peuplade, du moins cette peuplade croyait tre la seule,
s'loigna de la terre natale et vint se rfugier dans le voisinage des
volcans qui bordaient ce rivage. Ces montagnes qui vomissaient le feu
taient plus terribles que les frimas, et c'est ce qui nous les fit
prfrer. De leurs flancs entr'ouverts s'chappaient ces chaudes
exhalaisons qui nous faisaient sentir encore la vie, et sur leurs tangs
de bitume planaient ces lueurs ples qui jadis rayonnaient sur toute la
terre. Ces vapeurs taient pourtant devenues dltres; il semblait que
les entrailles du monde se fussent corrompues; mais, insouciant du
danger, suprieur  la crainte de mourir, le dive s'asseyait sur les
bords fragiles des cratres, et, ddaigneux des avertissements de la
nature, il coutait ces grandes voix qui rugissent au sein des abmes,
et qui chantaient pour lui les redoutables mystres de la vie, et les
sombres dlices de la mort.

Mourir ainsi dans la plnitude de la vie et dans la possession entire
de son me lui semblait plus noble et plus doux que de s'attnuer,
spectre errant et plaintif, sur le dsert du froid; mais ces volcans
eux-mmes se refroidirent, et ceux de nous qui n'avaient pas t surpris
et dvors par leurs ruptions virent se rtrcir chaque jour l'espace
favorable  l'panouissement de leur vie.

Le dernier foyer qui s'teignit est celui o nous voici enferms par un
dernier croulement du roc. C'est l que mon pre et ma mre, mes
frres, mes soeurs et celui qui fut mon poux me virent natre. Ce sont
eux qui achevrent de creuser dans la roche dj creuse la grotte que
nous habitons. Je t'ai appris, mon fils, l'usage de ce mtal
qu'autrefois nous savions extraire et faonner, et au moyen duquel mes
pres purent dompter la nature lorsqu'elle commena  leur devenir
rebelle. Mais ils ne poussrent pas loin leurs industries. La dispersion
de leur race leur rendit prcieux ces instruments qu'ils s'taient
donns, en mme temps que la convention des caractres tracs avec ce
fer sur les rochers. C'tait le seul moyen de se retrouver, ou tout au
moins de faire connatre son sort  ceux dont on se sparait pour les
migrations lointaines. On s'tait avis aussi de faonner des vases, des
vtements, et mme des armes pour se dfendre des animaux furieux que la
faim chassait de leurs pturages envahis par le froid. Les hommes auront
peut-tre besoin un jour de recourir  ces inventions, si la terre cesse
de leur tre clmente. C'est pourquoi je te les ai transmises. Peut-tre
les ddaigneront-ils: peut-tre aussi, habiles et actifs comme ils me
paraissent tre, porteront-ils plus loin que nous leurs dcouvertes. Les
ntres, sans cesse interrompues par de funestes vnements, cessrent
tout  fait quand la race expirante cessa de pouvoir vivre en socits
sur la terre.

Comme la plupart des dives de ces derniers temps, je naquis  demi
aveugle. L'clat du soleil tait trop vif pour nos yeux, et, comme
certains animaux, nous ne distinguions les objets que dans le
crpuscule. Cependant nous nous efforcions d'acqurir et nous acqurions
en effet la facult de supporter la lumire vive, comme celle de
respirer l'atmosphre nouvelle et de subir toutes les autres conditions
de la nature modifie en vue de l'existence des tres nouveaux. La ntre
ne s'y plat que pour se briser, et chacune de nos conqutes nous tait
fatale, chacune de nos modifications nous cotait une notable portion de
notre vie.

On s'tait facilement habitu  l'ide de vivre peu ici-bas. La
croyance s'tait leve jusqu' l'esprance de revivre dans les astres,
dont la notion longtemps incertaine tait enfin devenue vidente. Mes
parents se souvenaient du temps o leurs aeux racontaient les
transports de surprise et de joie qui s'emparrent des dives, lorsque
les brumes terrestres, se sparant sous l'action des vents imptueux,
leur permirent d'entrevoir un coin de l'azur cleste et les premires
constellations. Depuis longtemps nos sages annonaient l'apparition de
cette merveille; on l'attendait avec impatience; on bnissait les orages
qui balayaient le firmament, et pourtant ces vents terribles apportaient
la mort! Mais qu'importait la mort  ceux qui voyaient tinceler dans
l'ther les demeures splendides de leur immense domaine!

Quand j'eus atteint l'ge qu'a aujourd'hui Leucippe, ma vue s'tait
fortifie; et, moi aussi, je voyais les astres et toutes les beauts de
la terre, enflammes des brillantes couleurs dont le soleil sait les
revtir. leve dans les plus pures notions de l'immortalit, je voyais
ma famille s'teindre rapidement, en mme temps que celle des hommes
commenait  natre. En suivant cette grve aujourd'hui couverte par les
flots, nous pouvions approcher des prairies o, dans un air encore plus
frais que celui-ci, quelques-uns de ces tres dlicats et vifs
paraissaient s'essayer  la vie. Nous remarquions qu'ils avaient dj le
don de la parole; et d'ailleurs leur ressemblance avec nous tait si
frappante, que nous tions tents de les croire issus d'une portion
migre et modifie de notre race. Mais,  la frayeur que nous leur
inspirions et  leur absence de culte, nous crmes devoir penser qu'ils
constituaient un type nouveau de la _Divit_. Nos sages avaient prdit
que ce type apparatrait ici-bas pour nous remplacer, et qu'aprs avoir
fait son temps, il serait remplac  son tour par un type modifi en
raison d'une nouvelle priode de la cration terrestre.

Comme ils redoutaient notre approche et abandonnaient leurs
tablissements naissants pour fuir vers des rgions moins propices, nous
nous fmes un devoir de nous renfermer dans celles que nous avions
choisies, et, spars de nous par ces monts, qu'ils ne savaient pas plus
que nous gravir, repousss par les flots, qu'ils craignaient presque
autant que notre prsence, ils purent reprendre possession des contres
qui nous avoisinent.

Je ne puis me rappeler sans motion les jours de mon enfance et les
efforts de mes parents pour m'initier  toutes les connaissances si
chrement achetes par nos pres. Ah! sans doute, c'tait une grande
race que la ntre, et les jours de sa dcadence physique furent glorieux
pour son existence morale et intellectuelle. Il y avait quelque chose de
sublime dans ce tranquille abandon de la vie, pressenti, accept
d'avance, et accompli avec le calme solennel d'une fonction religieuse.
Hlas! aprs avoir bu la science et la foi dans cette coupe cleste,
devais-je donc connatre les regrets du coeur et les dfaillances de
l'me?

Il en fut ainsi pourtant; je devais dchoir du rang auquel l'initiation
m'avait leve. Prtresse du dsert, je devais perdre la foi, tomber
dans le dsespoir et connatre le mal, jusque-l inconnu dans les mes
manes de Dieu.




VI

LA MRE.


La dive continua:

--Oui, mes enfants, le mal existe. Vous savez que, dans l'ordre des
choses matrielles, le langage qualifie de ce mot terrible les
souffrances physiques de l'tre. Mais vous ignorez que l'me reoit des
blessures, traverse des fatigues et succombe  des maladies, aussi bien
que le corps. Jusqu' ce jour, je vous ai laiss ignorer que l'esprit
pouvait tre atteint par les accidents extrieurs qui menacent
l'organisation. Je ne voulais pas vous faire perdre les dlices de
l'ignorance; mais mon devoir est de vous donner la science complte et
de vous avertir de la lutte o vous allez entrer fatalement.

Tant que ce monde fut plong dans des tnbres qui l'isolaient pour
ainsi dire du reste de l'univers, Dieu voulut qu'il ft clair, esprit
et matire, d'une clart puise en lui-mme. Aujourd'hui que l'infini
s'est dvoil aux regards du corps et  ceux de l'me, les tres doivent
entrer dans la libert de l'me et du corps. La terre est livre tout
entire  ses nouveaux habitants. Elle s'est dgage des dernires
influences du chaos primitif, elle s'ouvre devant les pas humains. Les
forts s'claircissent, les plantes diminuent de vigueur, les animaux
tendent  subir une autre domination que celles des lments. Tout
s'apprte  tre possd et modifi par l'homme. Tout ici-bas semble
devoir tre un instrument de sa vie et rien de plus. Voici donc l'homme
appel  s'affranchir de Dieu mme, dans l'apparence des choses, et l
o commence la possibilit d'amliorer l'oeuvre divine, commence aussi
la possibilit de la dtriorer. Tout ce qui sera dtrioration de
l'oeuvre de la Providence sera donc le mal pour l'me comme pour le
corps, et tout ce qui sera dveloppement sera le bien pour l'un et pour
l'autre.

Tu m'as dit,  Evenor! que chez vous autres, on connaissait dj la
diffrence du mal au bien, et que l'on instruisait les enfants dans le
respect et l'amiti les uns des autres, pour les empcher de se nuire
mutuellement, ce qui serait le prjudice de la famille et le mal chez la
race humaine. Cette notion est grande et vraie. Dans notre race
anglique, elle tait ignore parce qu'elle tait inutile. Nous tions
sans travail et sans passions. Mais si nous eussions t investis d'une
puissance complte ici-bas et d'une possession plus durable des choses
de ce monde, nous eussions pass  votre tat d'activit, de libert et
de moralit. Il n'en fut point ainsi. Destins  disparatre, nous fmes
 la fois suprieurs  vous par la douceur naturelle, infrieurs par
l'inaction relative. Mais, moi qui devais passer par une destine
particulire, unique peut-tre dans cet ge de transition, j'ai d
connatre la libert, le mal et le bien par consquent.

J'arrive,  mes chers enfants, au rcit de mes jours nfastes. Malgr
les influences salutaires de leur dernire habitation prs des
exhalaisons volcaniques, les dives luttaient en vain contre
l'alternative des saisons et contre celle des nuits et des jours.
Accabls et languissants, ils ne dsiraient pas se survivre les uns aux
autres; mais la croyance leur enjoignant d'attendre leur fin sans la
hter, ils se prservaient, autant qu'il leur tait donn de le faire,
des causes de la destruction. Mes frres et mes soeurs essayrent encore
de ples hymnes qui ne furent point bnis. Ils s'endormirent dans le
Seigneur sans laisser de postrit. Mon pre et ma mre, se sentant prs
de les suivre, joignirent la main d'Aria  la mienne. Nous tions leurs
derniers enfants.

--Soyez poux, nous dirent-ils; voici peut-tre le dernier hymne que
les dives consacreront sur la terre. Si telle est la volont de Dieu,
mourez en vous aimant. Si, au contraire, vous tes destins  faire
revivre une nouvelle famille, c'est que Dieu veut que la terre soit
occupe encore par nos descendants, et que la race humaine soit une
production phmre comme tant d'autres qui n'ont peut-tre fait que
natre et mourir avant nous. Quoi qu'il en soit, vivez en paix avec les
hommes, et s'ils viennent  vous, donnez-leur la lumire divine, qu'ils
ne paraissent point avoir au mme degr que la lumire terrestre.

Quand mon premier-n vit le jour, nous tions seuls au monde, mon poux
et moi. Nous avions enseveli les restes de nos parents dans ce gouffre
qui gronde prs de nous et o disparaissent les eaux bouillonnantes de
la solfatare. Je ne vous dirai rien des formules de notre culte. Tout
culte est fond sur les origines qui doivent tre celles de la race qui
le pratique. Chaque race doit donc crer le sien en raison de la
rvlation qui lui est inspire. lev dans le respect de nos coutumes,
Aria n'avait point pleur nos parents; mais moi, chrie particulirement
de ma mre, je n'avais pu retenir mes larmes. J'avais senti, ds cet
instant, que ma nature tait modifie, et que les affections terrestres
avaient plus d'empire sur moi que sur mes semblables.

Cette tendresse des entrailles se rveilla plus vive quand je fus mre
pour la premire fois, et  la seconde, voyant natre de moi une fille,
je m'criai, en embrassant mon poux:

--Voici la race des dives renouvele. Nous avons pu vivre et donner la
vie. Un couple bni nous survivra, destin sans doute  repeupler le
monde. Voici donc, non pas les derniers du pass, mais les premiers de
l'avenir. Leur vie est plus prcieuse qu'aucune autre, et nous devons
tout faire pour la prserver.

--La vie n'est pas seulement ici, me rpondait mon pieux compagnon;
elle est partout, et plus douce ailleurs pour ceux qui souffrent dans ce
monde avec patience. Bnie soit l'arrive de ces enfants dont nous ne
serons jamais spars, si nous leur enseignons la loi de l'amour divin!

Aria parlait dignement: mais moi, ivre d'orgueil et en mme temps
accable par ma faiblesse, je voulais le dtourner du devoir d'initier
nos enfants  cette sublime et terrible croyance qui, depuis longtemps
porte jusqu' l'enthousiasme chez les dives, leur inspirait le mpris
de la vie et l'amour de la mort. Vois les enfants des hommes, lui
disais-je; ils redoutent le mal, ils fuient le danger; ils ne savent
rien de l'autre vie, ils ne connaissent pas Dieu. Et cependant Dieu les
bnit et les protge. Ils vivent, ils sont joyeux, bruyants, pleins
d'nergie. Leur vie semble une fte dont ils ne prvoient pas la fin. Si
nous initions nos enfants, ils ne voudront pas, ils ne sauront pas
vivre.

Aria repoussait les suggestions de ma lchet, et moi, je lui
reprochais avec amertume de ne pas aimer ses enfants pour eux-mmes. Je
l'accusais de fanatisme, et notre amour tait troubl par une secrte
prfrence de mon coeur pour ces enfants que le ciel m'avait donns et
que je ne voulais pas lui rendre. Aria s'en aperut et me dit un jour:

--Je sens s'teindre en moi le flambeau de la vie. Ton amour seul me
soutenait encore; mais depuis qu'il s'est refroidi, la volont de vivre
m'abandonne rapidement. O Tlea, chasse ce vain dsir de disputer la
terre aux enfants des hommes! Ne vois-tu pas que les ntres sont dj
frapps de la langueur qui a dvor tous ceux de notre race, et que
notre seul rve de bonheur doit tre de nous runir tous bientt dans un
autre asile au sein du clment univers?

Je ne pouvais accepter cet ardent dsir. Je ne sais quelle fibre
humaine s'tait dveloppe en moi. Je me jetai aux pieds de mon poux,
le suppliant de vivre et de laisser vivre nos enfants.

--Oublie le ciel, lui disais-je. O puises-tu cette foi robuste? Et si
elle tait une illusion! Laisse du moins nos enfants l'ignorer. Ne
vois-tu pas qu'ils sont trop jeunes pour la comprendre, et que, entre
l'attente sereine de cette vie future et la soif insense de s'en
emparer, il y a une sagesse que l'ge mr peut seul acqurir? Toi-mme,
 mon cher Aria, tu n'as plus la patience d'attendre, je le vois bien.
Tu me reproches de ne plus t'aimer, et c'est toi, cruel, qui ddaignes
ma tendresse et qui parles de plier cette vie comme une tente et d'aller
chercher sans moi les rivages de l'inconnu!

Aria hsitait alors entre mon amour et sa conscience; mais je voyais
trop que la foi triomphait de l'amour. Il avouait que la solitude le
dtruisait. Tant que nous avions eu une famille, il s'tait imagin que
nous avions encore une nation et une patrie, et il disait une chose
vraie:

--L'amour de deux tres seuls au sein de l'univers n'est plus l'amour.
L'amour ne peut pas tre un gosme, ce doit tre une dilatation, un
clat rayonnant de l'me, et tous les saints amours sont les aliments
ncessaires de ce foyer puissant. Enlevez au dive, fils du ciel, la
famille, le culte et le temple, son amour, restreint  la contemplation
d'un seul tre semblable  lui, dvore et consume cet tre et lui-mme.

--Et nos enfants, m'criais-je, nos enfants, ne sont-ils rien? ne
remplacent-ils pas tout ce que nous avons perdu? Pour moi, ils sont le
pays, la race, la famille, le monde!

Aria souriait tristement; il croyait que nos enfants n'taient pas
destins  vivre. Hlas! il voyait dans l'avenir. Mais sa prescience
m'irritait, et quelquefois, exaspre, je htais sa fin par de vhments
reproches. Lui, anglique essence, me pardonnait mon dlire et semblait
me remercier de la douleur dont je l'avais abreuv. Il mourut en me
montrant le ciel, et les dernires paroles de sa voix teinte furent
celles-ci:

--Crois, afin de me rejoindre!

Je m'efforai faiblement de lui obir. Le mal tait entr dans mon me,
et mon courage puis se refusait dsormais  la loi divine. Je ne me
souvenais plus que j'tais une dive, c'est--dire une ide fatigue
envoye dans un astre rparateur pour y attendre des destines peut-tre
moins douces, mais plus hautes. Je ne sentais plus en moi qu'un esprit
inquiet et des entrailles dvores d'amour pour ces deux tres dont je
chrissais l'apparence terrestre et l'image passagre plus que l'me
cleste et l'indestructible essence. Plutt que de les rendre au ciel
jaloux qui me les rclamait, j'aurais sacrifi leur immortalit et la
mienne. Insense, je m'attachais  eux d'un amour bestial et farouche,
et, transgressant la loi de mes pres, je ne leur enseignais rien des
mystres de la vie ternelle. Je m'tais promis d'abord de ne pas les
entretenir du regret des choses passes, et j'allais au del de ma
propre rsolution en ne leur insufflant aucun espoir des choses futures.
Les dives se sont trop abandonns au destin, me disais-je. Essences trop
pures, ils ne tenaient point assez  leur manifestation dans cette phase
du voyage  travers l'infini, et quand la terre s'est drobe sous leurs
pieds, ils se sont envols comme des oiseaux qui savent leur route 
travers les orages. Mais ces orages ne sont-ils pas terribles, et le but
est-il assur? Qui sait si Dieu se soucie de nous conserver la mmoire,
et si, dans une autre fort du ciel, mes enfants bien-aims
reconnatront les bras qui les portent et le sein qui les rchauffe
maintenant?

Ainsi je blasphmais dans ma solitude, nul conseil ne me soutenant
plus, nulle tendresse ne veillant plus sur moi. Et, jalouse des btes
sauvages qui levaient leurs petits sans autre trouble que celui de les
conserver, je m'efforais de les imiter en n'apprenant  mes enfants
qu'une vaine lutte contre la mort. Quelquefois, me glissant sous les
pais buissons qui entourent vos vergers, je contemplais avidement les
soins que les filles des hommes prodiguaient  leurs enfants. J'admirais
l'industrie des hommes, leurs cabanes habilement construites, et les
mille prvoyances qu'ils savent apporter dans la conservation de leurs
jours rapides. J'coutais leurs paroles et j'en devinais le sens 
l'expression de leurs visages si mobiles et de leurs mouvements si
dtermins. Je voyais chez eux un amour plus ardent et plus opinitre
que celui dont j'avais t l'objet dans ma famille; moins de discours,
moins de mditations, un travail assidu, une volont soutenue, aucune
proccupation de la vie en Dieu, une sorte d'identification avec la
nature. Et je revenais vers mes enfants en songeant: Ces hommes, ns du
rocher aride, sont suprieurs aux dives, issus du chne luxuriant. Ils
adhrent de toute leur puissance  cet hritage terrestre, tandis que
nous avons lev follement nos branches vers le ciel, qui les a brises
sans piti. Et j'essayais de btir une cabane pour mes enfants; je leur
choisissais les aliments que prfraient les hommes. Aux glands amers et
aux baies acides des bois je substituais les figues et le miel que je
rapportais de vos prairies. J'exposais ces pauvres cratures, lances
et faibles, aux rayons du soleil, esprant qu'il les adopterait pour ses
fils et leur communiquerait les effluves de sa vie. Car, faut-il vous
l'avouer?  mes enfants, j'tais tombe au-dessous de moi-mme, et
craignant le Dieu implacable des intelligences, je portais mon adoration
vers ses oeuvres secondaires. J'adorais le feu comme l'me du monde, et
je n'adressais plus d'hommages et de supplications qu' l'astre du jour
et aux flammes des volcans.

Et malgr tous mes soins, tous mes efforts, tous mes travaux, mes
enfants dprissaient sous mes yeux! Mes tentatives pour les assimiler 
la race humaine ne servaient qu' prcipiter leur destine. Si, trompe
par l'aspect que prennent durant la nuit les flots de la mer, et me
flattant de les baigner dans une onde embrase, je les portais au
rivage, je ne trouvais l que de froides ondes et le vent qui sche la
sueur sur le front. Si, me fiant  la vertu des choses que l'homme
utilise, j'essayais d'tancher la soif de mon fils avec le suc de la
vigne, ou celle de ma fille avec le lait des chvres et des brebis, je
voyais cette soif devenir plus ardente, et chaque jour rapprocher celui
que l'arrt irrvocable avait marqu pour l'extinction de ma race
infortune.

Quand je sentis, au feu de la fivre qui les rongeait, succder le
froid de la mort prochaine, j'imaginai de rchauffer l'atmosphre ou de
l'assouplir par la fume, en mettant le feu  la fort qui couronne la
premire enceinte de ce cratre. J'avais vu mes parents essayer ce
dernier moyen,  l'exemple de leurs pres, pour prolonger de quelques
jours, non pas leur existence physiques dont ils avaient fait le
sacrifice, mais la lucidit de leur esprit aux approches de la mort.
Moi, j'aurais embras la terre entire pour conserver mes enfants
quelques jours de plus. La fort rsista  mes efforts. La sve
printanire, pleurant de toutes les branches, avait humect les feuilles
sches tendues au pied des arbres, et les oiseaux, occups  construire
leurs nids, enlevaient ou dispersaient les mousses et les broussailles
que j'y avais amonceles. Enfin, aprs mille essais et mille fatigues,
je vis monter la flamme sur quelques points, et, amenant mes enfants au
centre de l'incendie, assez loin pour n'en rien craindre, je les vis,
ples et languissants, sourire  l'aspect des lueurs rougetres et au
ptillement des arbres rsineux. Mais le vent qui promettait de propager
le feu tomba tout  coup, et une pluie abondante dtruisit ma dernire
esprance. Alors mon fils, se tranant jusqu' moi:

--C'est assez lutter contre les lois de la nature, me dit-il. Mre,
parle-nous du ciel qui nous rclame et dont la vision m'apparat.

--Le ciel, m'criai-je, le ciel nous abandonne et nous repousse; la
terre nous rejette et nous maudit!...

--Non, dit l'enfant sublime en couvrant ma bouche de sa main
dfaillante; non, mre, rappelle-toi que nous sommes des dives; le ciel
nous redemande et la terre nous dlivre. Je vais t'attendre o j'ai
mrit de te retrouver, car je n'ai jamais perdu la vue de l'infini dont
mon pre m'entretenait avant de mourir, et dont mon me tait le
sanctuaire.

En parlant ainsi, mon fils bien-aim s'arracha de mon sein, se
prosterna... et ne se releva plus.

J'tais gare; je ne pleurai point, je me pris  maudire le fils
ingrat qui m'abandonnait. J'accablai de reproches l'ange qui ne
m'entendait plus, et mon cher Aria qui l'avait initi aux mystres du
ciel.

--Va-t'en donc, lui disais-je, toi qui n'aimes point ta mre! Que
m'importe? ta soeur me reste. Celle-l n'est point une dive initie;
elle deviendra semblable aux filles des hommes. Elle n'aura pas
l'orgueil de s'lever  Dieu. Elle vivra pour sa mre, parce qu'elle
sait bien que sa mre ne peut pas rester seule dans l'univers. Dis,  ma
fille,  mon seul bien, mon unique amour, tu vivras de mon souffle, tu
ne pleureras pas ton frre, tu ne songeras point  Dieu... Tu n'aimeras
et ne connatras que moi.

L'enfant ne me comprenait pas; elle me rendait faiblement mes baisers
et souriait d'une faon trange. J'appelai cent fois mon fils; je ne
pouvais pas me persuader qu'il ft mort; je voulais qu'il se relevt
pour me suivre dans la grotte. Je le soulevai avec une sorte de colre,
et, comme j'tais embarrasse de ma fille, qui, depuis quelques jours,
n'avait plus la force de marcher, je le lchai un instant pour la poser
prs de moi. En ce moment, je le vis retomber inerte et lourd sur la
terre retentissante. Oh! je vivrais mille ans, que j'entendrais toujours
le bruit de ce corps sur les graviers! Alors je poussai des cris
horribles et j'emportai ma fille dans une course imptueuse. Je fuyais
je ne sais quels fantmes qui me semblaient la poursuivre et vouloir me
l'arracher. Enfin, je la dposai dans la caverne, et, songeant que ma
demeure avait d l'effrayer, je me mis  genoux auprs d'elle comme pour
lui demander grce. Mais elle, d'une voix douce et tranquille:

--Voici mon frre qui vient me chercher, dit-elle.

Je me retournai pleine d'une joie dlirante, n'ayant plus conscience
d'aucune chose relle et croyant qu'en effet mon fils avait pu
s'arracher des bras de la mort. Mais, hlas! c'tait une vision de sa
soeur, une de ces visions qu' l'heure de leur mort bnie les dives ont
toujours reues du ciel.

--Adieu, mre, me dit l'enfant; mon frre m'appelle dans la belle fort
du ciel, toute remplie de mousse et de lierre...

--Ne va pas dans cette fort, m'criai-je; reste, reste avec moi...

Ma fille ne m'entendait plus: elle tait morte aussi, j'tais seule sur
la terre!

Je ne sais rien des jours qui suivirent. Je donnai la spulture  mes
enfants sans savoir ce que je faisais. Ensuite... je ne me souviens que
vaguement de mon mal. Je me calmai, car je crus que j'allais mourir
aussi, et dans cette attente, je sentis renatre mon me. Je me rappelai
mon garement et mes blasphmes. Je me repentis, et, m'anantissant
devant Dieu, je lui offris, en expiation, le dchirement de mes
entrailles et l'horreur de ma solitude.

J'attendais, rsigne, le moment qui devait me runir  mes enfants, et
je combattais mon impatience, sentant que chaque jour qui retardait
notre runion tait un chtiment de ma rvolte. Mais je n'avais pas
mrit de mourir si vite, et je sentis avec effroi mes forces renatre
et mon organisation se plier, jusqu' un certain point, aux conditions
de la vie du rocher. Mon pouvante fut horrible. Serais-je donc punie et
maudite  ce point, me disais-je, que l'immortalit sur la terre m'et
t impose? Eh quoi! je survivrais  jamais  ma race, et je ne
reverrais plus ni mes enfants, ni mon poux, ni aucun des tres que j'ai
aims!

Je retombai dans le dsespoir, et j'eus la pense de mettre fin  ma
propre vie. Mais, aprs bien des jours et bien des nuits d'une lutte
effroyable, je me soumis de nouveau, et je lavai ma faute dans mes
larmes.




VII

LE DEVOIR.


La dive oppresse garda le silence. Leucippe pleurait, domine par une
incommensurable piti. Evenor tait profondment mu aussi. Ni l'un ni
l'autre n'osait troubler le recueillement de Tlea.

Elle fit un effort pour reprendre le cours de ses ides; mais comme elle
leur annonait que c'tait d'eux-mmes qu'elle allait leur parler:

--Attends, lui dit Evenor; j'ai cru que tu avais encore quelque chose 
nous dire de toi. Si c'est  nous que tu songes dans ta douleur,
laisse-nous te dire que nous la respectons et la plaignons, et que ce
dsespoir, ces souffrances, ces amours, ces faiblesses du coeur, en un
mot ce mal dont tu t'accuses devant nous, te rend pour nous mille fois
plus chre et plus sacre.

--Oh! oui! s'cria Leucippe embrassant les genoux de la dive: voil ce
que, moi aussi, je veux te dire, mre adore, seule mre que je
connaisse et que je veuille connatre! Loin d'tre indigne des pleurs
que tu as verss, je t'aime et te comprends mieux que je n'ai jamais
fait.

--O mes enfants, rpondit Tlea en les pressant tous deux contre son
coeur, est-ce vous qui me parlez ainsi? vous qui, sous la forme de
dives, m'avez quitte pour retourner  Dieu, et qui tes revenus me
consoler sous la forme humaine? Ah! racontez-moi, maintenant que vous
savez qui vous tes, ce qui s'est pass en vous durant les jours de
notre sparation; dans quelles contres de dlices vous avez voyag;
quelles maternelles amours ont veill sur vous, et quelles clestes
joies vous avez gotes jusqu'au moment o vous avez obtenu de Dieu la
permission de revenir dans ce triste monde absoudre et consoler votre
mre.

--Nous ignorons ce que tu nous demandes, rpondit Evenor. Ce que tu nous
as enseign de la bont, de la toute-puissance et de la sagesse infinie
de la Divinit, nous fait accepter comme possibles les douces esprances
qui te soutiennent. Mais, que nous soyons des dives dchus ou des tres
nouveaux dans le monde des esprits, nous ne pouvons lire avec certitude
dans les secrets de la providence des esprits. Nous connaissons mieux
celle qui protge les substances; car, tu l'as dit, nous sommes une
famille lie au monde terrestre, et nos affections y sont vives en
raison du peu de dure de notre existence. C'est pourquoi nous
comprenons mieux tes pleurs que la srnit de tes pres, et ton coeur
bris que le coeur invulnrable de ton poux. Tu nous sembles plus
grande, toi qui as souffert, que tous ces dives trangers  la
souffrance; et s'il nous faut souffrir un jour, le souvenir de tes
luttes cruelles nous sera un meilleur enseignement que celui de
l'impassible courage de ta race. L'esprit de l'homme est peut-tre 
jamais ouvert au doute en face de l'inconnu, mais sans doute son coeur
sera ternellement accessible  la tendresse, et c'est par l, du moins,
que je sens ma pense capable de s'lever avec la tienne de la crature
au crateur, de l'amour terrestre  l'amour divin.

--Pour moi, dit Leucippe, je sens aussi quelquefois, non pas le doute,
mais comme un oubli du ciel et une indiffrence de l'avenir qui me font
comprendre combien j'appartiens  la terre, c'est--dire  mon frre, 
toi et  cette belle nature qui est comme l'asile de notre bonheur. Je
ne sais pas si nous avons t des dives avant d'tre des hommes. Je
n'oserais pas dire non, car, depuis que tu nous entretiens de ton
passage sur la terre, je me rappelle combien de fois j'ai rv des
choses mystrieuses dont tes paroles me semblent une sorte
d'explication. Oui, j'ai rv souvent que je quittais le rocher, et que,
me soutenant dans l'espace, je volais, non pas  la manire des oiseaux,
mais plutt  la manire des nuages, dans un air plus subtil, vers des
rivages encore plus beaux que celui-ci. Mais ces doux songes devenaient
peu  peu inquiets et pnibles, car je me souvenais toujours de vous
deux et je vous cherchais avec angoisse, vous apercevant, vous perdant,
vous retrouvant pour vous perdre encore, et enfin, au moment o, par un
lan de toute mon me et de tout mon vol, j'abordais la plage du ciel
d'o vous m'appeliez, je me rveillais sur la terre, plus heureuse
encore de vous y retrouver prs de moi et de ne vous avoir pas
rellement quitts. Et toi, Evenor, dis, n'as-tu jamais rv ainsi?

--Dans mes premiers ans, rpondit Evenor, on me parlait de ceux qui ont
eu la terre avant nous. Voil tout ce qui, dans l'absence d'une parole
sublime comme celle de notre mre Tlea, branlait mon esprit et
l'agitait dans le sommeil. Je me souviens que je me reprsentais ces
premiers matres de notre sjour, tantt comme des monstres, tantt
comme des anges. J'appelais monstres des tres normes, superbes,
menaants, que je m'efforais de fuir, et que je n'osais pas bien
regarder. J'appelais anges des tres plus subtils, plus doux, dont
l'blouissante beaut tait comme inapprciable  mes sens; car je
m'efforais en vain de les atteindre et de les contempler  travers les
vapeurs d'or et de feu qui me les drobaient  chaque instant. Voil
toutes les images dont je peux rendre compte. Je sais qu' mon rveil
j'tais bien certain de n'avoir jamais rencontr ces tres sur la terre;
mais, dans le rve, il me semblait les avoir connus, ou du moins
pressentis de tout temps.

--Pour nous autres dives, reprit Tlea, les songes taient des
apparitions certaines; nous les regardions comme des voyages de l'esprit
dgag de la matire vers les mondes de l'avenir et du pass. Nous
pensions que l'me pouvait emporter avec elle, dans ces rgions d'o le
corps est exclu, l'exercice des organes de la substance, par le moyen
d'une sorte de mirage que l'on pourrait appeler le souvenir. Voil
pourquoi ces voyages intellectuels taient courts, et les visions qu'ils
prsentaient interrompues  chaque instant par la ncessit o tait
l'esprit de venir retremper sa lucidit aux organes du corps. De l ces
lacunes dans le rve, ces rveils violents causs par une lutte
intrieure, ou ces anantissements paisibles d'o le rve repartait plus
clair et plus beau.

Mais dois-je vous enseigner ces choses comme articles de croyance?
Votre nature s'y prte-t-elle, et cette facult accorde  des cratures
opprimes, comme nous l'tions, par une lourde atmosphre et de molles
quitudes physiques, ne serait-elle pas inutile  des tres dgags
comme vous l'tes du poids des orages et susceptibles d'un grand esprit
d'investigation? Sans doute, Dieu mesure la rvlation de ses bienfaits
aux besoins et aux forces de l'esprit des races, et il tablit de
magnifiques compensations dans la secourable jouissance des aptitudes
diverses.

Je dois donc, sans doute, mesurer mon enseignement  la puissance qui
vous est donne de l'accepter, et, sans vous dcrire l'idal de nos
esprances, vous initier seulement  la notion gnrale de
l'immortalit, sans laquelle l'homme serait l'esclave du nant. Evenor,
tu as connu la mort parmi les hommes. Ils reconnaissent son empire,
puisque dj plusieurs d'entre eux l'ont subie sans savoir qu'elle
n'tait qu'une apparence et une transformation. Quand tu es entr ici,
tu tais donc un tre mortel, et  prsent, tu as vaincu la mort, si tu
acceptes la rvlation que je te donne.

--Celle-l, nous l'acceptons tout entire, rpondit le jeune homme, et,
pour nous l'avoir donne, tu es devenue notre mre vritable. C'est par
l que tu peux dire en nous voyant: J'ai retrouv les enfants de mon
amour, et ceux que j'avais perdus sont remplacs.

--Oui, oui! dit vivement Leucippe, et si nous sommes les mmes esprits
que ton amour redemande au ciel, pardonne-nous d'avoir la mmoire faible
et de ne pouvoir te l'affirmer. Et si nous sommes d'autres esprits,
aime-nous autant que tu aimais les enfants de ton hymne, car, tu le
vois bien, nous t'aimons mieux qu'ils n'ont su le faire! Nous chrissons
ce monde  cause de toi, et tant que tu y vivras, nous n'en dsirerons
pas d'autre. En te disant cela, nous ne nous croyons pas coupables, et
nous ne craignons pas de dchoir. C'est Dieu qui a d mettre dans nos
seins ce respect de la vie,  cause du grand amour qu'il nous commande
d'avoir pour nos compagnons dans la vie.

En parlant ainsi, Leucippe caressait de ses lvres les mains dbiles de
la dive; mais ses regards plongeaient  son insu dans les yeux ardents
du fils des hommes. Tlea vit la passion qui embrasait ces deux mes.
Elle la voyait, depuis longtemps, dans le redoublement de tendresse
qu'ils lui exprimaient, et qui semblait tre comme le trop-plein de
leurs coeurs dvers sur elle.

--Enfants, leur dit-elle, vous avez en vous une sagesse que je ne puis
mconnatre, et, en mme temps que je vous enseignais, je recevais de
vous la lumire d'une rvlation nouvelle. Je ne l'ai pas repousse, et
c'est sans doute pour cela que, seule parmi les dives, j'ai pu vivre
jusqu' ce jour. J'avais une mission  remplir et Dieu m'en a donn la
force; mais elle touche peut-tre  sa fin, c'est pourquoi je dois me
hter de vous dire tout ce que vous devez savoir de vous-mmes.

--Parle, dit Evenor; apprends-nous comment Leucippe est venue dans cette
solitude. Je savais de toi-mme qu'elle n'tait pas ne de toi. En la
voyant seule au monde avec nous deux, je me suis imagin souvent qu'elle
tait ne du plus suave parfum des fleurs et du plus pur rayon du
soleil.

Tlea rpondit:

--Je croirais plutt, si j'acceptais ton symbole, que Leucippe est ne
de l'cume des flots et de la brise marine. Mais, quel que soit le
mystre de la naissance des premiers hommes, Leucippe eut des parents,
et son arrive ici m'a rvl, dans la race humaine, une puissance sur
les lments dont les dives n'ont jamais eu l'ide. Le rcit que je vais
vous faire vous dlie de ma domination maternelle,  mes bien-aims, car
il vous ouvre la porte du monde des hommes, que, jusqu' ce jour, ma
sollicitude maternelle a d vous tenir ferme.

Un matin que, plaintive et brise, mais rsigne  l'pouvantable ide
de l'immortalit sur la terre, j'errais le long de ce rivage, j'entendis
au milieu du clapotement des vagues et des cris des mouettes, le
vagissement d'un petit enfant. Ce ne pouvait pas tre la voix d'un
enfant de ma race, les dives n'avaient ni larmes ni plaintes dans leurs
berceaux. C'tait le timbre de la voix humaine que j'avais cout
souvent avec une inquite avidit, lorsque j'errais, la nuit, autour de
vos demeures fermes.

L'aurore commenait  rougir le ciel, et les vagues, encore mues aprs
une nuit d'orage, se teignaient de pourpre. Les mouettes tournoyaient
avec obstination sur une petite anse dont les roches me cachaient le
fond. J'avais observ le naturel curieux de ces oiseaux de la mer. Ils
se rassemblent en troupes et poussent des cris d'une douceur triste et
pntrante, quand un objet inusit flottant sur les eaux veille leur
attention craintive. Je me dcidai  pntrer dans la petite baie en
marchant dans l'eau, et, au milieu d'un essaim de ces blancs oiseaux que
mon approche loignait  peine, je trouvai, sur les varechs du rivage,
un objet trange et d'abord inexplicable. C'tait comme un grand lit,
capable de contenir plusieurs hommes, form de troncs d'arbres creuss
et assujettis ensemble avec des branches si solidement entrelaces, que
l'eau n'y pouvait pntrer  moins d'y tomber en lames souleves par le
vent. C'est ce qui tait arriv; car, bien que ce lit flottant ne ft
point bris et qu'il continut  surnager sur les dernires ondes, il
tait  moiti rempli d'eau, et une femme tait l, livide, insensible,
morte, servant de lit  un enfant  peine g de quelques mois, qui
gmissait froid et mouill, tendu sur son cadavre. Et pourtant, dans
cette horrible dtresse, cet enfant sourit en me voyant. Il tendit vers
moi ses petites mains roses, et jamais regard plus caressant et plus pur
ne trouva le chemin de mon coeur. A quelques pas, sur la grve, gisait
le corps d'un homme, bris par les rochers.

Sans prendre le temps d'examiner ces malheureuses cratures prives de
vie et l'trange ouvrage auquel elles avaient confi leur existence sur
les abmes de la mer, j'emportai l'enfant et lui fis boire le lait de la
premire chvre que je rencontrai. Puis je le rchauffai dans la grotte,
et, le confiant  la garde de mes chiens apprivoiss, je revins au
rivage pour voir si d'autres hommes ne viendraient pas s'enqurir de
leurs infortuns compagnons; mais je n'en revis jamais un seul, et, de
ces montagnes bleutres que vous apercevez  l'horizon et qui doivent
tre des terres semblables  celles-ci, aucun ne tenta sans doute plus
vers nos rivages la prilleuse traverse  laquelle je devais Leucippe.
La mer me droba les restes de ses parents. Ils taient dj entrans
au loin par un vent contraire quand je revins les chercher, et la
machine flottante s'loignait aussi. Elle revint pourtant s'chouer de
nouveau ici prs, le lendemain, et j'y pus poser les pieds et comprendre
comment, par un temps calme, de simples mortels avaient os faire ainsi
un long trajet sur les eaux. J'y trouvai des dbris de vases qui avaient
pu servir  transporter de l'eau douce, vases grossiers qui semblaient
tre faits de terre durcie au feu, et des outils forms d'une pierre
tranchante enchsse dans du bois, comme les haches et les couteaux de
mtal dont se servaient les dives. Ce sont les rudes instruments de
travail que je conserve dans ma grotte comme le seul indice qui puisse
faire retrouver  Leucippe la trace de son peuple, si jamais son peuple
envoie  sa recherche ou si elle-mme...  Dieu! aidez-moi  supporter
cette pense! se confie  la perfide mer qui l'a apporte ici.

--Jamais! s'cria Leucippe pouvante en regardant la mer qui tait
devenue houleuse et mugissante. Je me souviens du temps o, sur toute
cette cte, les flots venaient mourir doucement. Mais, depuis qu'ils ont
envahi nos rochers, et que la vague furieuse s'y engouffre... oh!
jamais, jure-le-moi, Evenor, jamais tu n'essayeras de franchir sur des
arbres flottants l'espace qui conduit  d'autres rivages!

Chaque premier mouvement de Leucippe trahissait son unique sollicitude.
Elle qui n'avait jamais connu la crainte pour elle-mme et qui avait ri
du premier effroi d'Evenor  la vue des vagues, elle tremblait
maintenant  l'ide qu'il pouvait tre tent de construire une barque
pour aller revoir sa famille.

Mais Evenor avait si rsolument renonc  tout ce qui n'tait pas
Leucippe, il avait si bien touff en lui le souvenir de sa famille,
qu'il sourit des terreurs de sa bien-aime et dit, s'adressant  la
dive:

--Pourquoi Leucippe ferait-elle cette chose insense de vouloir marcher
sur la mer? Et comment peux-tu craindre que tes enfants aillent chercher
un autre amour que le tien?

Leucippe, rassure et reconnaissante, jeta ses bras autour du cou de son
frre; mais au moment de baiser ses cheveux avec la sauvage nergie
d'une joie enfantine, elle s'arrta tremblante, et, confuse d'elle-mme,
donna des lvres  sa mre le baiser que, dans son coeur, elle donnait 
Evenor.

--Hlas! hlas! dit Tlea en lui rendant ses caresses, il faut que
j'afflige ces coeurs si saintement unis. coutez-moi, enfants, et si mes
paroles sont vraies, il faudra bien qu'elles persuadent vos esprits.

Je vois et je sais l'ardeur de vos affections,  enfants des hommes! et
je me suis assez assimile  vous, moi qui suis une dive transforme,
pour comprendre qu'au lieu de combattre en vous cette ardeur comme une
faiblesse, je dois la dvelopper comme une puissance. Oui, tout me le
prouve, et tout en vous le proclame, l'amour terrestre est la vie en
vous-mmes, et ce sentiment que les dives angliques refoulaient dans
leur sein pour l'offrir entier  Dieu, il est chez vous la source mme
de l'amour divin. L'homme est ainsi fait, je le vois, que, pour s'lever
 l'ide de l'infini, il lui faut d'abord passer par les flammes saintes
de l'amour conjugal, foyer brlant de toutes les affections terrestres.

C'est donc pour raviver votre amour et non pour l'teindre, que je vais
vous effrayer peut-tre,  mes enfants bnis! en vous montrant l'hymne
comme la pratique de la perfection ici-bas. Ah! s'il est le bien
suprme, combien ne faut-il pas tre pur pour l'atteindre!

Examinons donc ensemble la nature et le but de ce sentiment sublime. Je
l'ai port et nourri sans dfaillance dans mon sein, jusqu'au jour o ma
tendresse exalte pour mes enfants se sentit froisse par le calme
stoque de leur pre. Je vis alors que nous tions dissemblables, lui et
moi, et que la religion du devoir ne s'tait pas identifie chez les
dives  la religion de l'amour tel qu'il doit tre dans ces ges
nouveaux. C'est par cette terrible dcouverte et par ces luttes amres
de ma propre exprience que je suis devenue capable de vous comprendre
et de vous instruire.

Tout devoir, mes enfants, porte en lui-mme sa rcompense, et plus
cette rcompense est dlicieuse, plus le devoir qu'elle implique est
austre. Leucippe, l'amour est comme cette fleur de ciste que froissent
tes doigts distraits tandis que tu m'coutes. Cette charmante rose du
dsert est la plus dlicate qui existe. Porte sur une tige solide,
environne de feuillages rsistants, la plante se plat aux ardeurs du
soleil sur la roche brlante. Sous les feux du jour, le bouton s'ouvre
frais et riant, mais fragile. Un souffle d'air le drange, le vol d'une
mouche l'effeuille, le plus lger contact le macule; et c'est en vain
que tu as souvent essay de placer ces fleurs dans ta chevelure. A peine
cueillies, elles perdent leur couleur et leur forme. Telle est la foi
dans l'amour. Un souffle l'altre, un doute la souille et la fltrit. Le
coeur de la femme est un autel d'une exquise puret, o ne doivent
brler que des parfums choisis. Tu vivras parmi les hommes,  douce
fleur du dsert, et tu allumeras chez eux, je le prvois, des flammes
dont ils n'ont pas encore senti les atteintes et qu'ils ne souponnent
mme pas. Ils vivent encore dans l'innocence tranquille, parce que leurs
douces compagnes, n'ayant t inities  aucun idal, ne sont pour eux
que des femelles amies, de mme qu'ils ne sont pour elles que des frres
chargs de les rendre mres. Ils n'observent les lois de l'ordre dans la
famille que parce que ces lois sont les plus faciles et les plus
naturelles. A mesure que ces tres purs, mais incomplets, se
dvelopperont dans la connaissance des choses de l'esprit, ils
prouveront le trouble des prfrences, des jalousies et des passions;
et peut-tre alors tomberont-ils dans le dsordre et dans le mal, si la
force de leur dsir n'est pas dirige vers le vrai bonheur. Peut-tre,
hlas! confondront-ils la possession des sens avec celle de l'me et
rduiront-ils la femme en esclavage, croyant ainsi la possder
vritablement. Sache donc leur faire comprendre d'avance que l'hymne
qui n'engage pas l'me n'est pas l'hymne, et si ta parole inspire les
transporte dans de nouveaux rves de dlices, garde-toi de te glorifier
dans le culte idoltrique qu'ils voudraient te rendre. C'est Dieu, c'est
l'amour que tu dois enseigner; mais tu n'auras plus de vritable
inspiration si l'orgueil t'aveugle et si tu te complais dans l'adoration
de toi-mme. Alors, loin d'tre une divinit bienfaisante, tu
deviendrais un sujet de scandale et de perdition parmi les fils des
hommes, et ce don de la beaut divinise par l'intelligence serait une
maldiction pour ta race et pour toi-mme.

Prpare donc ton esprit  tre invulnrable  la louange des hommes. La
femme idale que tu dois tre n'aime que la louange de celui qu'elle
aime. Elle renvoie  Dieu toutes les autres et ne sent panouir sa
fiert que sous le regard de son bien-aim.

Oui, Evenor, les hommes tes frres voudront te disputer l'amour de
Leucippe. Elle sera la premire _ve_, c'est--dire la premire
_science_ qui mritera dans leurs souvenirs le nom de femme. Elle te
sera fidle, elle se prservera sans trouble et sans colre de tout ce
qui ne sera pas ton amour. Mais il lui faut ton aide, car l'amour est
une vertu  deux, et quand une des deux mes le mconnat et le brise,
l'autre n'est plus que la moiti d'un ange.

Toi aussi, mon fils, tu seras le premier homme que l'on nommera vie et
force, car tu as reu l'initiation, et ta beaut, comme celle de
Leucippe, a pris un clat suprieur qui n'avait point encore brill sur
la face humaine. Toi aussi tu seras parmi les femmes de ta race un fils
du ciel, un messager de l'inconnu; mais si tes dsirs s'meuvent dans
une vaine curiosit, dans les tentations de l'orgueil et de la
convoitise sensuelle, tu manqueras ta mission, et, indigne de la foi de
Leucippe, l o tu n'auras sem que le trouble, tu ne recueilleras que
le doute.

Prtre rvlateur de l'amour divin, traverse donc les agitations que tu
vas susciter sans rien laisser perdre de la candeur de ton tre.
L'pouse que je te donne est la seule digne de toi; c'est le seul esprit
qui puisse converser avec le tien, la seule forme vivante ici-bas dont
la beaut, claire d'en haut, ait une puissance relle et une valeur
particulire. Si tu la mconnaissais, ta propre beaut, ta propre valeur
seraient aussitt amoindries et souilles.

--O dive mlancolique!  me mfiante! que me dis-tu? s'cria Evenor.
Comment peux-tu croire que Leucippe ne soit pas  jamais mon unique
souci, mon unique joie, mon unique gloire?

--Mon fils, reprit la dive, Leucippe ne sera pas toujours aussi
splendidement belle que la voici devant tes yeux ravis, parce qu'elle ne
sera pas toujours jeune. Quand elle aura t mre plusieurs fois, sa
beaut sera plus parfaite dans son me, mais elle sera comme voile sur
ses traits. Et peut-tre alors, te reportant par la pense au moment o
nous sommes, tu diras en toi-mme: Qu'a-t-elle donc fait des roses qui
fleurissaient sur son visage? Que sont devenues sa taille de palmier et
sa chevelure ondoyante, et pourquoi le sombre azur de ses yeux a-t-il
perdu l'clat des nuits constelles? Plus robuste que la femme,
assujetti  de moindres preuves, et destin sans doute par la prvision
divine  la protger dans les labeurs de la maternit, tu dois rester
plus longtemps jeune et agile. Garde-toi donc de te croire un tre mieux
dou qu'elle et de vouloir dominer sa faiblesse par l'autorit du fait.
Leucippe est ton gale, et ce qu'elle a en moins par la dbilit de son
tre, elle l'a en plus par la science des entrailles maternelles, plus
parfaite chez la femme, en vue des besoins de l'enfant dont elle est la
providence sacre. Si les mes de vos enfants vous appartiennent au mme
titre, leurs corps sont plus immdiatement confis aux sublimes
instincts de la mre. Respecte donc en elle la gardienne et la nourrice
passionne de ces tres qui seront le plus pur tribut de ton sang et le
plus prcieux trsor de ton esprit. Le jour o tu dirais: Cette femme
et ces enfants m'appartiennent, sans ajouter: J'appartiens  ces
enfants et  cette femme, le lien cleste serait bris, et, au lieu
d'une famille, tu n'aurais plus que des esclaves, c'est--dire des tres
qui obissent sans aimer et qui pratiquent sans croire.

Voil, mes enfants, vos devoirs rciproques. Une pense constante doit
les clairer et les sanctifier, l'identification de vos deux mes en une
seule. Tout ce qui attribuerait  l'une plus de pouvoir et de libert
qu' l'autre serait le blasphme et la mort. Dieu n'a pas cr deux
races en une. Il n'a pas fait la femme pour l'homme plus que l'homme
pour la femme. Il a cr un seul tre en deux personnes qui se
compltent l'une par l'autre, et dont la pense divine, union qui saisit
l'me autant que les sens, est le lien indissoluble.

--Je voudrais te croire, dit Evenor; mais j'ai un effort  faire pour ne
pas m'imaginer que Leucippe est plus divine que moi-mme, et que mon
devoir est de la servir et de l'adorer humblement.

--Pour moi, lui rpondit Leucippe, je me persuadais la mme chose  ton
gard, et je sens tellement que je te prfre  moi-mme, qu'il m'en
cotera de me croire ton gale.

--Ceci est l'enthousiasme de l'amour, reprit la dive, et je vois bien
que l'me humaine est excessive dans la joie, comme l'tait la mienne
dans les angoisses de l'amour maternel. Tous vos sentiments terrestres
ont cette fivre d'expansion que Dieu bnit sans doute et qu'il ne vous
a donne que comme un avant-got des dlices du ciel. Mais il vous a
rendus capables aussi d'accepter les lois de la sagesse, car il sait que
l'existence de toute crature mortelle doit tre agite et militante sur
la terre. Gravez donc ma parole en vos coeurs; un jour, vous
reconnatrez qu'elle n'tait pas inutile.

--O ma mre chrie! dit timidement Leucippe, tu nous parles de nos
rapports avec le reste des hommes comme si nous devions retourner parmi
eux. Nous ne pouvons le tenter qu'au pril de nos jours, et pourquoi
donc penses-tu que nous puissions le dsirer quand le bonheur et l'amour
sont ici pour nous?

--Je ne vous ai encore rien dit, reprit Tlea, de vos devoirs envers
vos semblables; mais vous avez d pressentir qu'ils sont indissolument
lis  ceux que vous contractez l'un envers l'autre. Je vous ai dit que
Dieu n'avait pas cr un homme et une femme constituant deux tres
parfaits, isols l'un de l'autre, mais un seul tre en deux personnes.
Quel que soit le berceau du premier homme, qu'il ait t prcieusement
accapar par un seul couple, ou magnifiquement rempli de plusieurs
couples galement prcieux, la loi de reproduction et de multiplication
impose  l'espce humaine rgle par avance les rapports des hommes
entre eux. C'est par elle que le couple humain n'est rien dans
l'isolement, parce que ses vertus y sont nulles, ses exemples infconds
et sa postrit compromise. La vie solitaire est une vie anormale; l'me
incomplte n'y peut donner qu'une vie incomplte: voil pourquoi je
m'imagine que beaucoup d'hommes et de femmes ont t appels ensemble au
bienfait de la vie dans ce monde; car, encore une fois, il n'est pas de
bienfait sans obligation, et pas de puissance sans devoir. Vous ne
seriez rien de plus que les animaux, s'il vous et t permis de vous
unir seulement en vue de la conservation de l'espce physique. La vie
morale vous ayant t accorde, vous ne pouviez la recevoir que dans les
conditions o elle s'entretient, se dveloppe et se transmet.

Ce serait donc transgresser la loi qui prside  vos destines, que de
vous annihiler dans la possession d'un repos goste. Vous en perdriez
vite la douceur, et le divin amour s'puiserait pour vous comme une
coupe vide en deux matins. Pour sentir le prix durable du bonheur, il
faut le mriter, et si le ciel se laisse entrevoir  l'innocence, il ne
se laisse possder que par la vertu. Un tel avenir mrite bien qu'on
expose sa vie, et vous risquerez la vtre pour retrouver vos frres. Vos
lumires leur sont dues, et ne dites pas que vous pouvez les leur
refuser; leur ignorance, qu'elle soit docile ou rtive  vos
enseignements, vous est ncessaire. C'est pour vous le champ de
l'activit, le but du devoir, le prix de l'amour. Demain, au jour
levant, vous devez recevoir la conscration divine du travail. Arms de
ces outils prcieux dont les dives ne connurent pas toutes les
ressources, vous irez dans la fort, et, aprs avoir pri, vous
choisirez les arbres les plus sains pour la construction de votre cabane
flottante. Evenor coupera, creusera les ais solides; Leucippe choisira
et prparera les lianes flexibles. Quant  la construction de cette
machine, le gnie humain doit seul en prvoir et en combiner
l'agencement hardi et prudent. La science des faits ne m'a pas t
donne et j'ai foi aux instincts qui caractrisent votre pouvoir sur la
terre.

--Nous ferons ce que tu veux que nous fassions, dit Evenor, car tu es
notre lumire et nous n'avons pas le pouvoir de repousser la lumire
aprs l'avoir comprise. Mais dis-nous donc si c'est pour un temps ou
pour toujours que nous devons quitter cette terre bnie o il nous
semblait devoir trouver le bonheur.

--Assure-toi d'abord la conqute de l'lment qui t'emprisonne, rpondit
Tlea. Le voyage doit tre court, car je sais que, non loin d'ici,
s'tendait une plage qui rendait facile l'accs des tablissements
humains. Si cette plage a disparu sous les eaux comme celle-ci, ta
maison flottante n'en trouvera pas moins des lieux propices pour
aborder; car vers l'est, les rives s'abaissent pour laisser sortir un
fleuve qui se jette dans la mer. Vous achverez ensuite votre voyage par
terre, et, aprs un dtour, vous gagnerez les prairies d'o votre race
n'a pas d s'loigner. Matres de la distance, vous le serez du temps,
et rien n'empchera que vous reveniez ici consacrer votre hymne, avant
de vous fixer parmi les hommes.

--Tu nous parles de nous, dit Leucippe, et nous ne savons pas encore si
tu dois nous suivre. Si ta pense secrte est de rester ici sans nous,
comment veux-tu que je me soumette  ta volont?

Et comme la dive hsitait  rpondre, Leucippe pleura amrement, disant:

--Que t'ai-je fait, mre cruelle, pour que tu me chasses de ton sein?
Est-ce donc l le bonheur que tu voulais me donner? Et comment veux-tu
que mon hymne ne soit pas mortellement fltri par ton absence? Hlas!
j'tais si heureuse, il y a une heure, de songer que nous tions
insparables, et  prsent voil qu'il me faut choisir entre Evenor et
toi, et prvoir des jours o je pleurerai l'un ou l'autre! Pourquoi nous
as-tu rvl sitt le mystre de notre existence? Nous tions si jeunes!
Ne pouvions-nous savourer encore quelque temps la flicit qui nous
tait accorde?

--J'aurais pu me taire, en effet, rpondit la dive, si je vous avais
regards comme des tres secondaires dans la cration. Il fut un temps
o je ne prvoyais rien de ce que je viens de vous prescrire. C'est
quand vous tiez des enfants pour ainsi dire trangers aux plus hautes
proccupations de mon esprit. Oui, je l'avoue, en vous chrissant comme
j'avais chri mes propres enfants, j'avais pour vous, malgr moi, les
mmes faiblesses, inutiles, hlas! que j'avais eues pour eux. Je
redoutais, j'loignais l'heure de l'initiation, et je soutenais contre
moi-mme un combat violent. Je craignais de vous tuer, et je me disais
que si les dives, cratures plus parfaites selon moi, n'avaient pu, dans
ces temps-ci, recevoir la lumire divine sans mourir,  plus forte
raison vous succomberiez dans la lutte du monde spirituel avec le monde
positif, vous autres si peu ports, relativement,  sacrifier l'un 
l'autre. Ah! j'ai encore bien souffert  propos de vous, nobles tres
que je mconnaissais  force de sollicitude! Combien de nuits j'ai
passes  contempler votre doux sommeil et  me dire: Ils sont beaux et
forts, ils sont calmes et souriants; je n'ai plus qu'eux sur la terre;
faut-il donc qu'en leur rvlant l'immortalit de leurs mes, je les
prcipite dans la lutte amre du devoir? Pourquoi ne pas les laisser
vivre dans l'innocence primitive comme vivent leurs semblables? Pourquoi
risquer sur eux ce terrible breuvage de la vrit qui leur donnera
peut-tre la mort en ce monde, sans leur assurer la vie dans l'autre?

Vous le voyez, je doutais encore alors que vous fussiez les enfants de
Dieu au mme titre que nous, vos devanciers sur la terre. S'ils n'ont
pas reu la notion de l'avenir infini, me disais-je, c'est qu'ils ne
sont peut-tre pas destins  le possder. Peut-tre doivent-ils
accomplir leur mission tout entire ici-bas, et revivre ternellement
sous les mmes formes, avec des organes imperfectibles, dans un milieu
toujours imparfait. Ils n'ont pas mrit comme les dives, prouvs par
des sicles de souffrance, d'aller immdiatement prendre possession des
astres suprieurs. Eh bien! si leur royaume est de ce monde, qu'ils y
vivent dans l'ignorance des mondes meilleurs!

Mais je ne pouvais m'arrter  une telle rsolution. Outre que ma
conscience la repoussait par d'nergiques appels et de cruels tourments,
je vous voyais, non pas toujours, mais quelquefois, presss d'une
ardente curiosit des choses divines. J'avais dj vu Leucippe sortir
tout  coup de l'activit fivreuse de ses joies enfantines pour me
demander avec une sorte d'autorit obstine  qui s'adressaient mes
prires et qui tait l'auteur des choses. Tantt elle voulait que
j'eusse creus la mer et entass les montagnes; tantt elle me
remerciait d'avoir sem le ciel d'toiles et la terre de fleuves; et
quand la foudre troublait son sommeil, elle me demandait de la faire
taire; elle pressentait, en dehors de nous, une puissance  laquelle
elle me croyait capable de rsister, et elle s'alarmait de mes rponses
quand je lui disais ne rien pouvoir sur les lments.

Je l'avais donc initie, d'abord malgr moi, et ensuite avec plus de
confiance, en constatant que je dissipais ses terreurs en lui parlant du
Pre suprme. J'eus plus d'hsitation avec toi, mon fils. Ton esprit me
semblait plus ardent et plus ingal encore que celui de Leucippe, et,
comme il y avait dans tes yeux et dans ton attitude je ne sais quelle
anxit, au commencement je ne t'clairais qu'avec mfiance et lenteur.
Mais bientt tu m'ouvris un esprit docile et un coeur aimant sans que le
principe de ta vie part branl par ce grand effort de la foi et par ce
brlant clat de la lumire d'en haut. Plus je t'ai enseign, plus je
t'ai trouv accessible  l'enseignement, et ds lors j'ai compris
l'tendue de mes devoirs envers vous deux. A prsent, je sais qu'il ne
m'est pas permis de vous laisser jouir de la vie  la manire des
oiseaux ou des plantes, et que, pour vous lever  la vie des anges, je
dois vous faire acheter leurs ravissements sublimes par les mrites du
sacrifice...

Evenor et Leucippe n'osrent rpliquer. Ils se sentaient courbs et
comme briss, pour la premire fois, par l'ascendant de l'austre
vrit. Le lendemain, ds l'aube, ils allrent dans la fort, et, avant
de commencer leur travail, ils essayrent de prier; mais ils ne purent
d'abord que se regarder avec tristesse et se jeter en pleurant dans les
bras l'un de l'autre.

--Ah! disait Evenor, j'avais fait de si doux projets! Tlea nous avait
dit souvent: Quand vous aurez atteint l'ge de la libert, je te
confierai ces haches et ces massues de fer et de cuivre, et tu pourras
alors entailler le rocher et faire  Leucippe un escalier pour descendre
dans l'den. Je te permettrai d'y btir une cabane, et c'est dans ce
riant sjour que Dieu consacrera votre hymne. Et voil que maintenant
ces instruments de conqute sont des instruments de douleur et de
servitude. Il nous faut construire, non plus un asile de paix, mais une
maison de voyage, et peut-tre un tombeau!

--Et moi, rpondit Leucippe, j'avais rv de te faire vivre dans un
ternel sourire. Sa vie sera une fte, me disais-je, et que l'orage
gronde ou que le soleil brille, il aura toujours la joie  ses cts. Et
maintenant, tu le vois, je pleure et mes baisers vont devenir amers, car
je crois que Tlea veut que je me spare d'elle, et je ne pourrai plus
te donner un bonheur parfait, ne l'ayant plus en moi-mme.

--Eh bien! dit Evenor, je ne veux pas que ton me soit trouble, car tes
larmes me sont un supplice. Je vais dire  Tlea qu'elle s'est trompe
et que nous ne sommes pas semblables aux dives, qui aimaient la
souffrance et la mort. Je lui dirai que je ne veux connatre d'autres
devoirs que celui de te rendre heureuse, et que, puisque tu ne peux pas
vivre contente sans elle, je ne veux pas revoir ma mre ni me soucier de
la peine que lui cause mon absence.

Leucippe, effraye de ce que disait Evenor, le retint comme il se levait
pour aller vers Tlea.

--Ta mre! ta pauvre mre! dit-elle. Ah! que j'ai pens souvent  sa
douleur, depuis que je sais qu'elle vit loin de toi! Ta mre, je l'aime,
car c'est encore toi, et si dans ton souvenir tu la chris autant que je
chris la dive, je vois que tu n'as pas t heureux prs de moi comme je
l'tais moi-mme. Non! non! tu ne peux pas renoncer  la revoir et  la
consoler. Je n'aurais plus un jour de repos ni de joie si je t'en
dtournais. Il faut partir, Evenor; il faut prier et travailler.

--Eh bien! alors, toi qui ne peux vivre sans Tlea, tu me laisseras
donc partir seul, reprit Evenor, et il faut donc que je sois coupable ou
dsespr?

--Non, s'cria Leucippe, tu ne seras ni dsespr, ni coupable, et le
sacrifice que tu m'offrais, je saurai le faire.

Et, s'agenouillant, elle pria avec ferveur, demandant  Dieu le courage,
c'est--dire la joie dans les pleurs et l'ivresse dans l'immolation de
soi-mme.

--Mon pre invisible, disait-elle, aide-moi  comprendre la loi du
devoir. Je sais maintenant que je ne dois jamais te demander ni la vie,
ni la sant, ni un ciel pur, ni les fruits, ni les fleurs, ni mme la
vue de ceux que j'aime, s'il te plat de sacrifier  tes secrets
desseins tous les trsors de mon existence et toutes les splendeurs de
la nature. Mais ce qu'il m'est permis d'implorer, c'est le
perfectionnement de mon me et la puissance de t'aimer assez pour
accepter tout ce qui mane de toi, mme les douleurs, les dangers et les
regrets dchirants. Prends donc piti de ma faiblesse et donne-moi la
force qu'il me faut pour ne jamais douter de ton amour et de ta bont,
quelque preuve que j'aie  subir sur la terre ou ailleurs.

Evenor, prostern auprs de Leucippe, se sentit transport et ranim par
sa foi nave.

--Oh! Leucippe, s'cria-t-il, c'est Dieu qui me parle par la voix de ta
prire. Tu me fais comprendre ce que, moi aussi, je dois lui demander,
et je sens dj qu'il nous l'accorde! Oui, je me sens inond d'une
secrte joie et comme investi d'une force nouvelle. J'apprends en cet
instant qu'il est non-seulement possible, mais doux de souffrir pour
ceux qu'on aime, et me voil prt  partir seul, sans faiblesse et sans
dsespoir, car je ne veux pas que tu me sacrifies ta mre ou que tu sois
inquite de moi. Je partirai et je reviendrai vite, sois-en certaine;
rien n'est impossible  l'amour, je le savais, et  prsent je sais que
rien ne lui est difficile.

Il se releva, brandissant au soleil matinal sa cogne brillante, et,
comme il s'approchait d'un arbre pour lui porter le premier coup, la
dive sortit de derrire cet arbre comme les hamadryades que l'on a crues
jadis habitantes du tronc sacr des chnes.

--Travaille, Evenor, dit-elle; travaille avec une joie sans mlange, car
l'preuve que je t'imposais a port ses fruits. Te voil digne d'tre
l'poux de Leucippe, et c'est pour construire votre cabane dans l'den
que le fer sacr doit sortir de son inaction. Leucippe, aide ton fianc,
selon tes forces; car, toi aussi, te voil digne de lui. En vous
sacrifiant l'un  l'autre, vous avez conquis la saintet de l'amour, et,
au lieu d'une fougueuse et passagre ivresse, vous connatrez les joies
ineffables des clestes ravissements. Jusqu' ce jour, les larmes
n'avaient consacr aucun hymne parmi les enfants des hommes. Les
larmes sont saintes, sachez-le,  vous qui venez de rpandre cette rose
du ciel sur le pacte du vrai bonheur!




VI

L'HYMNE.


De ce moment, la dive cessa de surveiller avec inquitude les chastes
amours de ses enfants adoptifs. Elle avait dit  Evenor en lui montrant
l'den: Je te confie ta fiance. Elle ne peut tre ta femme sans qu'une
prire suprme unisse notre triple amour en un seul. Construis ta
demeure, et j'irai la consacrer par ma bndiction, symbole de Dieu sur
la terre.

Tlea savait que, ds lors, les transports de la nature seraient
vaincus par l'esprit. Elle avait donn la vie cleste  ces deux tres.
Le trouble des sens ne pouvait plus les surprendre. La volont tait
close en eux. Ils avaient la notion de la grandeur de leur destine et
de la majest de leur union prochaine. Une ivresse sans conscience
d'elle-mme ne menaait donc plus d'appesantir leurs esprits et de
dominer leurs rsolutions. Ils avaient pleur, ils taient baptiss par
ces larmes pieuses. Ils s'aimaient enfin, et par le coeur et par
l'intelligence encore plus que par les sens. Ils taient homme et femme,
c'est--dire un dsir plein de respect et une promesse pleine de fiert.

D'ailleurs, la dive ne leur laissa point perdre de vue le sentiment de
leurs autres devoirs. Elle les entretint encore de leur solidarit avec
leur race et de l'avenir qu'ils devaient consacrer  l'enseignement de
leurs frres. Sans limiter le temps qu'ils devaient passer dans l'den,
elle ne leur montra les dlices de leur isolement que comme une
prparation religieuse  l'accomplissement d'une mission plus tendue,
et la construction de la maison flottante destine au plerinage fut
considre comme la consquence de celle de la tente plante au dsert
en vue de l'hymne.

Quand elle les eut fiancs par une premire bndiction, elle se retira
mystrieusement dans les rochers du Tnare, ayant l quelque rite sacr
 accomplir, et voulant aussi habituer Leucippe  son absence.

Cette absence rendit Leucippe moins timide et plus srieuse avec son
fianc. Le premier soin d'Evenor avait t d'entailler avec le pic des
degrs gaux dans le bloc de roches qui rendait l'accs de l'den
difficile  sa compagne et prilleux pour lui-mme. Les premiers pas du
beau couple dans ce jardin choisi de la nature les transporta de joie,
et d'abord ils s'y lancrent en se tenant par la main et en tmoignant
leur nave admiration par une course ardente et rapide. Evenor ne
donnait pas  Leucippe le temps de voir et de comprendre. Il
l'entranait de la valle des fleurs aux arbres des collines et des
rives du lac aux rochers de l'enceinte.

--Ah! que ton jardin est beau, s'criait Leucippe; comme on y oublie les
secousses et les ravages du volcan! On dirait qu'ici la terre n'a jamais
produit que des fleurs, et que la sauvage mer n'a jamais os y pntrer.
Vois comme le sol est doux et l'air tranquille! On marcherait ici toute
la vie sans se lasser!

Et Leucippe, dtachant ses chaussures d'corce, les jetait loin d'elle,
joyeuse de sentir sous ses pieds dlicats, au lieu des cendres
vitrifies et des rudes lichens de la solfatare, les sables fins et les
mousses veloutes de l'den.

Mais quand,  force d'errer et d'explorer, elle se sentit vaincue par la
fatigue, elle s'assit  l'ombre d'un pais berceau de myrtes, et dit 
Evenor, qui venait se reposer  ses cts, de bnir Dieu avec elle et de
lui parler de l'endroit o ils btiraient leur demeure. Un instinct de
pudeur l'avertissait de distraire les regards et la pense de son fianc
de l'ardente contemplation de sa beaut enivrante.

Alors, ils cherchrent des yeux le site le plus attrayant pour
l'tablissement de cette villa primitive qui s'levait dans leurs
imaginations comme un temple, chef-d'oeuvre de l'art relatif  l'aurore
de la vie. Ils en eurent pour tout un jour  choisir l'emplacement de
leur sanctuaire. Leucippe se faisait dj l'ide d'une cabane, car, dans
ses jeux enfantins, Evenor en avait bti bon nombre avec de petites
branches, et Leucippe, en les admirant, les avait imites. Ils tracrent
donc sur le sable les proportions de celle qu'ils rvaient ensemble, et
ce fut  mi-cte de la colline qu'ils dcidrent de la commencer, en vue
du lac, et  l'abri des rochers qui pouvaient se dtacher des montagnes
en cas d'un nouveau tremblement de terre.

Leucippe chrissait les fleurs, et celles de l'den taient si belles,
qu'elle regrettait de les voir foules et broutes en quelques endroits
par les sauvages troupeaux de la valle. Ces troupeaux s'taient
beaucoup multiplis depuis l'encombrement du dfil, et Evenor,  qui la
dive avait enseign la chasse en lui confiant un arc et des flches,
rsolut d'en immoler une partie. Ce fut un chagrin pour Leucippe. Elle
voulait seulement qu'une palissade ft leve autour de la partie du
jardin o l'on placerait la cabane, pour prserver les plus belles
plantes. Mais Evenor lui rappela les leons de la dive.

--Souviens-toi, lui dit-il, que la destruction est la loi de
l'animalit. Les animaux enferms ici sont trop nombreux, et tu vois
qu'ils se font la guerre et se tuent les uns les autres. Quand Tlea
nous racontait la cration terrestre, elle nous montrait chaque tre
apparaissant aussitt que l'tre destin  devenir l'aliment de son
existence commenait  tout envahir. A la plante ont succd l'animal
qui broute l'herbe et la feuille, et l'insecte qui suce la poussire
fcondante des fleurs. D'autres animaux dvorent ceux-ci, et l'homme est
sans doute destin  manger les animaux quand sa race se sera multiplie
au point de ne pouvoir plus leur laisser un trop grand parcours sur la
terre. Les coquillages de la mer, les oeufs des oiseaux, les grains et
les fruits mme que nous mangeons sont des tres vivants ou destins 
vivre, que nous ne saurions nous reprocher de dtruire, car nous avons
droit sur la nature entire; et si la chair et le sang nous inspirent
encore une vive rpugnance, Tlea l'a dit, et je le crois, il n'en sera
pas toujours ainsi.

Quant  prsent, la dpouille de ces buffles et de ces chamois qui sont
devenus trop nombreux dans notre den nous sera utile. Nous respecterons
les oiseaux, parce que, libres de quitter cette valle, ils ne menacent
pas de nous laisser manquer de fruits. Un jour viendra pourtant o les
hommes aussi leur feront la chasse, si le nombre de ces htes avides
augmente jusqu' dpouiller tous les arbres.

Leucippe devenait triste  l'ide des futurs besoins de l'humanit et de
la perscution que les innocentes cratures de l'air et des bois
devaient fatalement subir. Elle comprenait cependant que, de toutes les
existences de ce monde, celle de l'homme tant la plus prcieuse, toutes
celles qui pouvaient lui devenir nuisibles devaient tre sacrifies;
mais elle pleura, lorsqu'elle vit tomber la premire biche sous la
flche d'Evenor, et le jeune homme lui-mme ne put accomplir cette sorte
de meurtre sans une motion profonde.

Pourtant il regarda comme un devoir de prserver l'den d'une
dvastation qui et eu pour effet de rendre toutes ces btes nuisibles
ou furieuses; et quand il en eut diminu le nombre, il s'attacha 
prserver et  apprivoiser toutes celles que des instincts de
domestication poussaient  chercher sa protection. Elles furent bientt,
par les soins de Leucippe, aussi familires que celles de la fort du
Tnare, et, libres dans un espace assez vaste pour leurs besoins de
pture et de mouvement, si elles ne venaient pas toutes  sa voix, du
moins aucune ne fuyait  son approche, et plusieurs semblaient mme se
plaire  ses caresses. Les chiens surtout montraient, comme ceux de
Tlea, une intelligence et un attachement extraordinaires, et si
quelques btes malfaisantes eussent pu pntrer dans l'den, Evenor et
Leucippe eussent t fidlement gards et dfendus.

La cabane s'leva rapidement, plus vaste, plus solide et plus lgante
qu'aucune de celles dont Evenor se rappelait avoir vu le modle dans sa
tribu. Ses outils de fer lui permettaient une bien autre prcision dans
l'assemblage des pices, et le choix de matriaux bien plus prcieux. Il
fit tous les montants en tiges de jeunes cdres dj vigoureux, et, au
lieu d'un toit de branches et de terre battue, il inventa une sorte de
fronton revtu d'corces et de palmes, qui facilitait l'coulement des
pluies. Il ne voulut pas que Leucippe y entrt en rampant, comme dans
une tanire, mais qu'elle pt y marcher et y respirer comme dans la
vaste grotte des dives. Il avait eu soin de ne pas dpouiller le terrain
aux alentours et de rserver de longues vignes qui, enlaces au
chvrefeuille et au jasmin, furent disposes par lui avec grce sur les
parois extrieures et sur le toit de la cabane. Il inventa mme des
siges et des vases de bois, tandis que Leucippe, laborieuse et
industrieuse autant que lui, inventait des corbeilles nouvelles et des
ustensiles de jardinage. Le sol de la cabane, battu avec soin par
Evenor, fut recouvert par elle d'une fine pouzzolane qu'elle alla
recueillir dans les creux volcaniques, et de lgres dalles de basalte
firent un canal d'irrigation au milieu du palais rustique. Evenor y
avait mnag le passage d'un limpide ruisseau dont le continuel murmure
rsonnait  son oreille comme un chant d'hymne.

Tout ce doux travail fut poursuivi avec une ardeur nave. Quelquefois
Evenor trouvait que Leucippe, plus calme que lui, le faisait durer trop
longtemps. Et pourtant, chaque fois qu'elle insistait sur la perfection
d'un dtail, il s'y prtait avec docilit, et l'achevait avec
conscience. Ngliger quelque chose dans l'embellissement du nid sacr
lui et sembl injurieux envers Leucippe et indigne de son propre amour.

Chaque soir, les deux beaux fiancs, un peu fatigus de leur journe,
mais impatients de recommencer le lendemain, retournaient auprs de la
dive. Ils la trouvaient rentre avant eux dans la grotte, et la joie de
Leucippe tait extrme en la revoyant. Tlea lisait sur son front pur
la puret de ses proccupations et et craint de l'outrager par un
doute.

Mais, de son ct, Leucippe la regardait avec une secrte anxit. La
dive changeait visiblement d'aspect. Chaque jour elle tait plus ple et
d'une stature plus tnue, ce qui la faisait paratre plus grande. Sa
beaut, ravage par la douleur, avait pourtant un type de noblesse
indlbile, et ses yeux prenaient une srnit effrayante, parce qu'ils
avaient la fixit de la mort.

Quand Leucippe lui demandait si elle prouvait quelque souffrance ou
quelque redoublement de tristesse, elle rpondait, avec un sourire
trange, qu'elle n'avait jamais t plus calme, et quand ses enfants
adoptifs la suppliaient de ne pas rester seule tout le jour, et de venir
voir leurs travaux, elle rpondait, avec une douceur inexorable, qu'elle
irait le jour o Leucippe lui dirait que tout tait prt pour la prire
solennelle.

Quand tout fut prt, en effet, Leucippe hsita et trembla devant Evenor,
plus tremblant qu'elle mme. Leucippe n'ignorait pas les lois de
l'hymne. L'ignorance absolue des vierges est un rsultat factice de
l'ducation, une ncessit toute relative de nos moeurs corrompues. Dans
les temps d'innocence, la pudeur n'tait menace d'aucun souffle impur,
et l'accomplissement des lois de la vie n'tait pas envisag comme un
pril pour la dignit humaine. Si Leucippe et vcu dans la tribu
d'Evenor, elle et attendu en souriant le nouvel hte de sa cabane. Mais
Leucippe, aussi pure que ces filles sans apprhension et sans rflexion,
avait de plus qu'elles un respect clair et enthousiaste pour l'poux
qui lui tait destin. Ce respect veillait en elle la pudique modestie
de l'amour et comme un sentiment de terreur religieuse au moment d'une
conscration qui, dans sa pense, embrassait l'ternit tout entire.

De son ct, Evenor, plus tourment de vagues dsirs et moins timide
vis--vis de lui-mme, se sentait perdu et troubl devant la crainte de
dplaire  Leucippe. Sa dlicatesse intrieure tait peut-tre moins
exquise, car il s'inquitait de l'motion mystrieuse de sa fiance sans
en bien comprendre la cause. Il avait donc des moments d'impatience o
il tait tent de lui reprocher de l'aimer faiblement; mais la
mlancolique rougeur de Leucippe lui semblait une condamnation de ses
penses, et il n'osait mme plus la questionner sur sa rserve.

Cependant, un soir qu'ils revenaient vers la dive, il lui dit en
s'agenouillant devant elle pour arrter sa marche obstine:

--coute-moi, Leucippe, et rponds-moi. Il faut que tu me dises si j'ai
perdu ta confiance, et si, par quelque faute que j'ignore, j'ai mrit
de te voir triste et pensive comme tu l'es depuis que la cabane est
finie.

--Loin de l, rpondit Leucippe; ton silence, ton respect et ton courage
me pntrent d'un tel amour, que je me demande  toute heure si je
mrite d'tre ta compagne pour toujours. Songe, Evenor, que nous allons
jurer  Dieu, devant Tlea et dans toute l'ardeur de nos volonts, de
nous appartenir l'un  l'autre dans cette vie et dans toute la suite de
nos existences futures. Eh bien, sais-tu  quoi je songe? C'est que, si
je ne suis pas un tre assez parfait pour te rendre heureux, tu seras
troubl par moi et las de moi dans toute l'ternit. Voil pourquoi
j'hsite et me recueille; voil pourquoi je rve et prie sans cesse. Si
je devais tre, dans l'hymne, l'ternelle cause de ta souffrance,
j'aimerais mieux rester ta soeur, car jusqu' ce jour, je ne t'ai caus
aucune peine, et tu m'as toujours bnie. J'ignore les joies de
l'hymne; mais, quelles qu'elles soient, j'y renoncerais  jamais
plutt que de te les donner au prix de ton amiti sans mlange et sans
fin.

--Ah! je puis te jurer de moi la mme chose, s'cria Evenor. Oui,
j'aimerais mieux rester ton frre que de satisfaire ma passion au prix
de ton bonheur et de ta tendresse. Mais j'ai confiance en moi-mme. J'ai
l'orgueil de mon amour, et tu ne dois pas t'en mfier. Je me sens en
possession d'une flamme si ardente et si sainte, que je peux rpondre de
moi comme de toi-mme. Va, ne crains rien. Dieu sait que je suis digne
de ton amour, parce que le mien est toute ma vie. Quand je devrais
souffrir pour toi tout ce que l'humanit peut souffrir, des peines et
des craintes que j'ignore... quelles qu'elles soient, je les accepte,
sachant que je ne puis rien souffrir qui me vienne de toi, et que je
serai toujours assez heureux, puisque tu m'aimes.

Leucippe releva Evenor, et, sans lui rpondre, elle le conduisit auprs
de la dive:

--Ma mre, lui dit-elle, veux-tu venir demain bnir la maison de l'den,
qui est prte  te recevoir?

--Soyez-y  l'aube naissante, rpondit la dive. Moi, j'y entrerai avec
le premier rayon du soleil.

Les oiseaux commenaient  gazouiller faiblement dans le crpuscule
bleutre quand les fiancs entrrent dans le splendide bosquet de fleurs
et de feuillages qui entourait la cabane; mais ils n'osrent pntrer
les premiers dans la cabane mme. Leucippe avait suspendu devant la
porte un de ces forts tissus de palmier que la dive lui avait enseign 
tresser pour conserver la fracheur de son habitation. Quand la dive
arriva et souleva cette natte, deux petits roitelets troglodytes, qui
s'y taient glisss durant la nuit, en sortirent avec un chant d'une
douceur inexprimable. En d'autres temps, cet augure et t comment et
interprt par les hommes. Les jeunes poux n'y virent qu'un sujet
d'attendrissement qu'ils ne cherchrent point  dfinir.

D'ailleurs la dive absorbait leur attention. Elle avait repris, pour ce
jour-l, l'antique costume de sa race. Sa tunique de peau de panthre
tachete (dpouille d'un animal depuis longtemps expatri de cette
rgion) tait assujettie  sa taille svelte et imposante par une
ceinture et des agrafes d'or d'un travail lourd et d'un got austre
comme le bandeau de pierreries brutes qui retenait ses longs cheveux
blonds. Elle portait un livre, c'est--dire une large tablette de mtal
qu'elle posa sur le seuil de la cabane. Elle avait pass les jours et
les nuits, depuis les fianailles du jeune couple,  rsumer, dans de
courtes sentences, les principes religieux et sociaux qu'elle leur avait
communiqus. La science des temps primitifs, loin de s'aider du
dveloppement de l'loquence, consistait, pour la langue crite, dans
une symbolisation nergique et concise de l'ide. De l le mystre de
ces formules, qui ne fut motiv d'abord que par la difficult matrielle
de rsumer les codes religieux dans de courtes inscriptions ou sur des
monuments pour ainsi dire portatifs, mais qui, plus tard, par une fausse
application de la loi d'initiation, devint le principe des doctrines
sotriques. De ce que la parole, fugitive et facile  altrer, ne
suffisait pas  l'enseignement religieux; de ce que le dogme crit
exigeait de certaines constructions de langage et de certaines tudes,
l'erreur des initiations exclusives et secrtes prvalut longtemps dans
les socits naissantes, jusqu'aux poques de lumire morale, o de
sublimes vulgarisateurs, comme Orphe, Pythagore ou Mose, dgagrent la
vrit du mythe et donnrent, en langue vulgaire, les lois de la
religion et de la vertu  tous les hommes.

Les tables de la loi, qu'apportait la dive aux premiers initis de
l'humanit, taient loin de cette apparente simplicit, bien qu'elles
fussent pour Evenor et Leucippe d'une simplicit encore plus radicale. A
travers les signes abrviatifs qui savaient rendre chaque phrase par un
mot, par moins qu'un mot, par un signe lmentaire, voici la traduction
de ce qu'ils lurent:

Dieu, essence et substance infinies, partout et toujours simultanment.

L'homme, essence et substance finies, dans les temps et dans les mondes
successivement.

La perfection divine infinie partout et toujours spontanment.

La perfection humaine relative dans les temps et dans les mondes
progressivement.

L'esprit divin crateur, rnovateur et rvlateur partout et toujours
simultanment.

L'esprit humain inventeur, innovateur et propagateur dans les mondes et
dans les temps progressivement.

Dieu, toute lumire, toute puissance, tout amour.

L'homme, toute aspiration  la lumire,  la libert,  l'amour.

A qui croit et observe les lois, le rgne du bien et le
perfectionnement soutenu de son tre dans l'infini et dans l'ternit.

A qui les nie et les mprise, le chtiment du mal et l'angoisse d'une
lente amlioration dans les mondes et dans les temps.

Les penses lmentaires qu'aujourd'hui,  l'aide des mots propres et de
l'criture convenue et fixe, nous pouvons terniser en quelques
minutes, avaient cot un travail srieux et opinitre  la dive, force
de crer  la fois les mots et les signes; car on pense bien que, de
tous les entretiens que nous avons prts aux trois anachortes du
Tnare, pas une seule phrase, pas un seul mot ne pourrait tre la
traduction directe des formes d'un langage primitif. Mais l'esprit de
ces entretiens et le fond de ces doctrines, pour tre modernes, n'en
sont pas moins conformes aux mystiques rvlations de la plus haute
antiquit.

Quelle que soit la forme, quel que soit le symbole, des vrits  la
fois immenses et naves apparaissent comme une rvlation mane du ciel
mme,  l'aurore de la raison humaine, et quand cette raison a tourn
dans des cercles de lumire ou de tnbres qui s'enchanent comme les
spires d'une spirale, elle n'arrive qu' confirmer, par ses travaux et
ses recherches, la force de ces vrits proclames _ priori_ par
l'inspiration divinatoire des premiers ges.

Quant  l'criture mystrieuse de la dive, transmise  Evenor et 
Leucippe, c'tait probablement celle dont les hommes ont gard longtemps
les rudiments, affaiblis et altrs dans les secrtes traditions de
leurs temples. On sait que, de mme que le latin, langue morte et lettre
close pour les illettrs, sert aujourd'hui de formule au culte
catholique, une langue morte, oublie du vulgaire, fut longtemps la
formule des initiations de certains sanctuaires dans la haute antiquit.
C'tait la langue sacre, la langue mystrieuse qui, torture par
l'interprtation, comme l'est aujourd'hui l'hbraque primitive, arriva
 se perdre entirement, peut-tre  l'poque de l'vnement inconnu
symbolis dans le rcit de la tour de Babel.

Quand la dive eut fait lire aux fiancs les prceptes crits, elle leur
dit:

--Je n'ai plus rien  vous apprendre; vous savez tout ce que je sais,
car tout ce qui est crit l est crit pour l'esprit. Vous savez que
vous tes esprit avant d'tre corps et que l'esprit est lumire. Vous
savez que l'esprit s'unit au corps, c'est--dire l'essence  la
substance par la loi de l'amour, et que, comme la perfection divine est
 la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre
 quilibrer les forces de l'esprit, du sentiment et de la substance.

N'oubliez donc jamais que vous tes deux mes qui s'unissent,
c'est--dire deux intelligences aimantes, et que l'union des sens n'est
qu'une manifestation passagre et comme un sacrement ou mystre
commmoratif de l'union spirituelle et permanente de vos tres
abstraits. Que cette notion domine le dlire de vos embrassements, elle
le rendra divin et fera, d'un acte de la vie matrielle, un acte de la
vie suprieure. Les vraies dlices de l'amour sont  ce prix. Quiconque,
dans les actes de l'amour, oublie son me, ne trouve dans la vertu de
son corps que fureur suivie de lassitude. Pour celui qui unit son me en
mme temps que son corps, les transports sont sacrs et les
anantissements dlicieux. L est tout le mystrieux plaisir des sens,
la dernire des manifestations de l'animalit sauvage, la premire de
celles de la spiritualit humaine.

Ayant ainsi parl, la dive bnit le chaste couple et se retira.

Elle n'avait exig des deux poux aucune formule de serment rciproque.
Le serment n'tait pas encore institu sur la terre. Tmoignage de la
fragilit humaine, ce vain palliatif de notre misre ne pouvait pas tre
imagin dans l'ge de l'innocence, et chez ces deux premiers initis 
l'ide d'amour et de vertu, la vertu insparable de l'amour mise en
doute par l'exigence rciproque du serment et sembl souille par un
blasphme.

La dive ne s'tait pas proccupe non plus d'une formalit qui, dans les
temps ultrieurs, et sembl indispensable aux mes pieuses; je veux
parler du consentement et de la bndiction des parents d'Evenor. La
raison de cet oubli tait simple: l'hymne d'Evenor et de Leucippe
tait le premier hymne consacr religieusement sur la terre. Chez les
hommes, l'amour n'tait encore qu'un instinct tout ingnu, satisfait
sans prvoyance et sans solennit. L'attrait de la jeunesse dcidait du
choix. La fidlit tait un autre instinct naturel, dont nul ne songeait
 nier l'excellence et que les conditions sociales de la famille
tendaient  conserver, en l'absence de lois et de prceptes. Mais qu'il
y avait loin de ces inoffensives associations  l'union ardente, parce
qu'elle tait raisonne, d'Evenor et de Leucippe!

Si Evenor et vcu dans sa tribu, il et rencontr fortuitement la
compagne de sa vie, ou, s'il l'et cherche, ce n'et t que sous
l'influence magntique d'un soleil de printemps. Appele comme lui, par
les effluves de la vie printanire, dans quelque retraite ombrage ou
dans quelque promenade excitante, cette compagne,  la fois sans crainte
comme sans enthousiasme, sans trouble comme sans volupt, et consenti 
tre sa femme, sans prendre  tmoin ni le ciel incomprhensible, ni la
terre insouciante, ni la famille dbonnaire. La nouvelle pouse ft
revenue vers la tribu avec le nouvel poux, pour dire  ces tranquilles
parents: Nous nous sommes unis l'un  l'autre, et nous allons btir
notre demeure. A quoi ceux-ci eussent rpondu: Allez, et nous vous
aiderons  lever vos enfants.

Evenor ne pouvait donc songer  consulter son pre et sa mre, dans
l'tat d'ignorance et d'indiffrence o il les avait laisss plongs;
mais il se rservait, ainsi que Leucippe, d'aller leur demander leur
bndiction, en mme temps qu'il leur apprendrait, s'il tait possible,
quelles relations sociales et religieuses tablit l'adoption
particulire.

Cette rsolution ne fut donc pas mise en oubli dans l'ivresse de leur
bonheur. Toutes leurs notions suprieures ne pouvaient que s'aviver au
foyer de leur amour, et, peu de jours aprs leur hymne, Tlea vit
avec une satisfaction douloureuse qu'Evenor travaillait avec Leucippe au
plan de sa maison flottante.

La pauvre dive avait sacrifi ses propres entrailles sur l'autel de
l'amour divin. Elle avait connu de l'humanit cette excessive tendresse
maternelle qui lui avait t envoye d'abord dans la personne de ses
enfants comme une preuve suprme, et ensuite dans celle d'Evenor et de
Leucippe, comme une suprme consolation. Mais le temps tait venu o
elle avait compris et accept l'immolation de ce dernier bonheur, comme
une ncessit du bonheur de ses enfants adoptifs, puisque, dans ses
ides rigides et saines, leur bonheur ne pouvait tre spar de la
pratique du devoir. Elle combattait donc contre elle-mme, tout en
combattant la tendresse que lui tmoignait Leucippe, et tous ses soins
tendaient dsormais  lui inculquer non-seulement l'ide, mais encore
l'habitude de leur sparation.

Dans cette lutte intrieure, Tlea sentait sa vie physique diminuer
rapidement, en mme temps que l'enthousiasme, fruit sacr de la douleur,
exaltait le principe de sa vie intellectuelle. Cachant sa souffrance et
dominant ses regrets anticips, elle souriait devant ces prparatifs de
dpart et parlait du retour espr de ses enfants, en frmissant, au
fond du coeur, des hasards du voyage et des dangers de la mer.

Elle ne varia pourtant point dans sa rsolution de ne pas les suivre.
Quand Leucippe la suppliait:

--Non, rpondait-elle, Dieu n'a point permis de cette faon l'alliance
des dives avec les hommes. Tout ce que je pouvais faire pour eux est
accompli. Ma figure ne leur causerait que frayeur, et ma parole
trangre ne pourrait porter chez eux aucun fruit. C'est ici que je dois
vous attendre pour ranimer en vous l'esprit d'amour et de foi, si,
branls comme je le fus moi-mme par quelque grande douleur, vous
revenez me demander l'assistance morale et religieuse.

Leucippe, en la voyant si ple et si affaiblie, tremblait de ne plus la
retrouver; mais Evenor lui rendait l'espoir et les ides riantes.

--Aie confiance, lui disait-il; Dieu a donn pouvoir  l'homme sur toute
la terre et sur les eaux par consquent; nous vaincrons cet lment
terrible: le voyage est court; nous le ferons souvent, et si, comme je
le crois, nous dtruisons la frayeur que les dives inspirent aux hommes,
nous viendrons chercher Tlea pour vivre parmi eux. Songe qu'elle est
jeune encore, et que, selon la loi qui prsidait encore nagure 
l'existence de sa race, elle doit vivre encore plus longtemps que nous.

Ds qu'Evenor et entrepris la barque qu'il appelait sa maison
flottante, il se sentit comme passionn pour cet ouvrage. Il en choisit
les matriaux avec un grand soin. Que n'et-il pas donn pour retrouver
les dbris de celle qui avait autrefois port Leucippe vers ce rivage!
Un jour qu'il rvait au bord du lac d'den, examinant diverses
combinaisons de petits ais flottants qu'il y avait lancs comme des
essais de la ralisation de sa pense, Leucippe lui dit en lui montrant
une sarcelle apprivoise qui nageait tout prs d'eux:

--Regarde cet oiseau, il navigue sans effort et sans aucune science,
grce  sa forme lgante. Sa poitrine gonfle fend les ondes, et tout
son corps allong et finement arrondi semble destin  surnager, quelque
vent qui le pousse.

--J'ai dj remarqu cela, dit Evenor, et je veux donner  mon ouvrage
la forme du cygne, qui est encore plus belle. Faire flotter un corps sur
la mer ne me parat pas difficile; mais comment le dirigerons-nous? Ces
oiseaux nageurs se servent de leurs pattes, et il nous faudrait faire un
grand oiseau de bois qui et aussi deux pieds palms capables de battre
les ondes. Cela n'est pas impossible, car nos bras sauraient bien mettre
ces sortes de nageoires en mouvement. Ce qui me tourmente, c'est
pourquoi l'homme lui-mme ne nage pas comme les animaux, et il me semble
que, si j'essayais, je traverserais ce lac, dont une folle mfiance m'a
empch jusqu' ce jour d'affronter les endroits profonds.

En parlant ainsi, tout plein de sa mditation, Evenor s'lana dans les
ondes bleues du lac, et, s'abandonnant  son instinct, il trouva, en peu
d'instants, le systme de mouvement qui devait le maintenir  la surface
et lui fournir une nouvelle manire de cheminer sur un milieu sans
rsistance absolue. Leucippe, effraye d'abord, n'eut pas plus tt vu sa
victoire, qu'elle s'lana  son tour et se mit  nager avec plus de
souplesse encore que lui, plongeant en foltrant comme une mouette, et
se livrant  l'instinct avec la confiance d'une me heureuse.

Ce jour-l, ces poux ingnus s'imaginrent qu'ils n'avaient plus besoin
d'une barque, et qu'ils pouvaient traverser les mers comme les
hirondelles. Il leur tardait d'tre au lendemain pour essayer leurs
forces au sein des vagues; mais ils eurent bientt reconnu le court
trajet qu'ils pouvaient faire, et ils revinrent, se disant qu'ils
n'avaient oubli qu'une chose, c'est qu'il leur et fallu des ailes pour
reposer leurs autres membres, ou pour aborder les cueils d'o le flot
les repoussait avec fureur.

La construction de l'esquif fut donc reprise avec courage, et, aprs
bien des essais, les rames furent mises en mouvement; la pirogue, svelte
et lgre, fut lance par Evenor  une certaine distance du rivage.
Leucippe, penche sur les flots, le suivait des yeux, ple et
frissonnante. La dive lui cacha d'abord sa propre angoisse; mais, quand
elle vit la hardiesse et l'habilet du jeune nautonier, elle revint  sa
confiance fataliste.

--Cette race est faite pour tout soumettre, s'cria-t-elle avec
transport, et les lments ne peuvent rien contre elle! Va, Leucippe,
va, ma fille, et ne crains rien. Monte sur cet oiseau magique, qui peut
faire  votre gr le tour du monde.

Evenor ne consentit cependant  prendre Leucippe  ses cts, dans la
barque, que quand il se sentit bien matre de sa dcouverte. Il la
perfectionna bientt d'une manire qu'il n'avait pas prvue. Comme il
avait trouv la chaleur ardente sur cette mer sans abris, il voulut y
faire une tente  Leucippe, et,  cet effet, il dressa sur des piquets
adapts  l'esquif la tendine de tissu de palmier de sa cabane. Aussitt
la brise enfla cette voile improvise, et les poux virent qu'ils
pouvaient se reposer de la fatigue de ramer.

En peu de jours, Evenor observa les effets du vent combins avec la
rsistance du tissu, et il sut se servir de la voile comme il s'tait
servi de la rame. Ds lors, il n'eut plus de crainte pour sa compagne
chrie et prit les instructions de la dive, qui lui enseigna sur quelles
toiles il devait se diriger dans le cas o la nuit les surprendrait
dans leur traverse. Elle porta dans la barque les vases, les outils et
les toiles de roseaux et d'corces dont elle voulait que ses enfants
pussent transmettre l'invention, et l'usage aux hommes de leur race.
Leucippe cueillit les plus beaux fruits de l'den, Evenor lui ayant
appris qu'ils taient inconnus  sa famille et  sa tribu. Lui-mme
choisit la dpouille des animaux qu'il n'avait jamais vus paratre sur
le plateau, et les plantes dont la graine nourrissante pouvait tre
acclimate dans d'autres rgions.

Munis de tous ces prsents, ils reurent la bndiction de Tlea, qui
partageait leur confiance quant  la rapidit et  la sret du voyage,
mais qui leur cachait l'effroi et la douleur de l'isolement o elle
allait retomber. Elle affectait mme de leur dire qu'elle avait besoin
de quelques jours de solitude pour se recueillir aprs tant de
proccupations dont ils avaient t l'objet.

Elle les suivit du regard aussi longtemps que sa vue put saisir l'esquif
comme un point noir sur les flots cumeux. Debout sur le rocher le plus
lev qu'elle avait pu atteindre, tant qu'elle distingua les baisers que
lui envoyait Leucippe, elle agita son voile dans les airs; mais, quand
la barque eut tourn les cueils de la cte et qu'elle ne vit plus rien,
elle se laissa tomber sur la roche dnude et y resta comme prive du
souffle de sa vie, emport par sa chre Leucippe.

Quand elle se releva, elle fut surprise de se trouver dans les tnbres.
Le soleil lui faisait pourtant sentir sa chaleur, et le chant des
oiseaux rsonnait dans les airs. Elle chercha  voir le ciel; elle n'y
trouva ni soleil, ni nuages, ni toiles; c'tait une vote sans clart.
Elle chercha  voir le sol sur lequel ses pas se dirigeaient au hasard:
c'tait un linceul uniforme. Elle chercha  voir ses chiens, qui
hurlaient autour d'elle et la tiraient par son vtement; elle ne les
distingua pas plus que le reste. Elle passa les mains devant ses yeux et
n'y sentit passer aucune ombre.

--Cela devait tre, dit-elle avec la tranquillit du dsespoir. Leucippe
tait la lumire de mes yeux. Elle soutenait mon existence; elle en
tait le but et la cause. A prsent, dive condamne, me voici aveugle
comme ceux de ma race ont commenc et fini. Dieu, mon pre, que ta
volont soit faite! Si je ne dois plus entendre la voix de Leucippe,
donne-moi la lumire d'un sjour plus propice; mais si je puis encore
lui tre bonne  quelque chose sur la terre, laisse-moi vivre encore
dans l'horreur des tnbres.

Et la dive infortune, guide par ses chiens inquiets et plaintifs, se
trana le long des rochers et regagna sa grotte solitaire.




IX

L'ORGUEIL.


Il nous faut revenir en arrire de quelques annes et voir ce qui
s'tait pass chez les hommes du plateau depuis la disparition d'Evenor.

L'aeul tait rentr dans le sein de Dieu aprs de longs jours dont
l'innocence n'avait pas t tout  fait infconde, puisqu'il avait
encourag les progrs relatifs de sa nombreuse postrit autant qu'il
lui tait donn de le faire. Aprs lui, ces progrs furent pourtant plus
rapides dans un certain sens, mais ils prirent un caractre dangereux,
faute de lumires suffisantes.

Parmi les compagnons d'enfance d'Evenor, Sath, fils d'une des soeurs de
sa mre, avait montr une singulire indiffrence, et mme comme une
secrte joie, devant l'vnement qui avait jet le deuil et l'effroi
dans la famille. Tandis qu'on cherchait de tous cts l'enfant disparu,
et que la mre dsole faisait retentir les bois et les prairies de ses
cris et de ses sanglots, l'adolescent farouche donnait des signes de
ddain et affectait de ne pas se mler aux recherches des autres membres
de la tribu.

Sath tait plus g de quelques annes que les autres compagnons
d'Evenor, et son dveloppement robuste le faisait paratre plus avanc
encore. Sa beaut dj virile rjouissait les regards, mais son
intelligence tardive l'avait longtemps effac et comme subordonn 
l'ascendant d'Evenor et de ses jeunes amis.

Evenor parti, la vanit de Sath se sentait plus  l'aise, car il tait
vain de sa taille, de sa force et de son habilet dans les exercices du
corps. Le contentement de soi-mme est une des premires misres
humaines que l'on voit se dvelopper dans l'enfance de l'individu, et
presque toujours l'engouement prmatur dont il se sent l'objet le jette
pour toute sa vie dans ce mal incurable. C'est  ce mal qu'Evenor
lui-mme et peut-tre succomb sans l'expiation de sa solitude dans
l'den et sans les sages enseignements de la dive.

Ce que l'on peut observer dans l'enfance de l'individu se remarque aussi
dans celle des peuples. L'orgueil et la vanit y suscitent les premiers
troubles, et quand les temps d'innocence finissent avec l'abondance des
biens de la terre, l'ambition et la cupidit se trouvent tout
naturellement engendres par ces premiers vices, jusque-l inoffensifs
en apparence.

La vanit est contagieuse. Nul ne peut se particulariser sans veiller
aussitt chez les autres le besoin de se particulariser aussi, et de
savourer ces douceurs de l'approbation gnrale qui sont l'mulation des
nobles mes et l'enivrement des esprits faibles.

Evenor, en mritant les prfrences de sa famille par de prcoces
tendances au bien gnral, avait fait natre l'mulation parmi ceux de
son ge. Sath n'avait pas partag ce sentiment parce qu'il ne l'avait
pas compris. Port  l'individualisme, il n'avait prouv que de la
jalousie, et quand il se trouva seul dou de certains avantages qui
attiraient l'attention sur lui, il les fit valoir avec pret. De l
naquirent aussitt chez ses compagnons des instincts de mme nature, qui
n'attendaient que l'tincelle de l'exemple et du succs pour
s'enflammer.

En peu d'annes la jeunesse se montra donc plus bruyante, plus active
physiquement, plus aventureuse et moins soumise aux parents qu'elle ne
l'avait t jusque-l, et les vieillards de la tribu, voyant ou croyant
que ce dveloppement des forces et des volonts pouvait devenir
dangereux, essayrent de rclamer sous le nom d'_autorit_ ce qui
jusqu'alors avait t connu sous un nom quivalent  celui de
_confiance_. Les adolescents supportrent avec dpit ce premier frein;
mais, ds qu'ils furent en ge de se prononcer, ils le secourent, les
uns soutenus, les autres blms par leurs ascendants au premiers degr,
qui voyaient clore cette indpendance de l'esprit avec crainte ou avec
plaisir, selon leurs tendances particulires. La vieillesse se trouva
donc force de transiger, et, en l'absence de rgles fixes dont on
n'avait pas encore l'ide, on commena  vivre dans une sorte
d'agitation et de mfiance.

Un instinct naturel ramenait cependant la plupart des jeunes gens  la
soumission envers les parents; mais cet instinct,  peu prs nul chez
Sath, s'affaiblissait devant les suggestions de l'amour-propre, et les
natures irrsolues tendirent bientt  se rapprocher de lui et 
s'abriter sous le succs de son initiative.

Des luttes de force et d'adresse furent institues sous le nom de jeux.
Nes du hasard, ces luttes devinrent une passion aussi vive chez ceux
qui en avaient le spectacle que chez ceux qui y prenaient part. D'abord
on lutta contre des forces inertes, contre des objets rsistants, contre
des fardeaux; mais on en vint  lutter contre des animaux, Sath ayant eu
l'audace de dompter un cheval et la vigueur de terrasser et de lier un
boeuf furieux. Les anciens virent avec plaisir cette conqute de l'homme
sur l'animal destin  son service; et bien que l'avantage de cette
conqute ne ft pas encore dmontr, ils se sentirent ports  y
applaudir comme  une chose neuve et imposante.

Mais le dveloppement de la force et du courage devait branler le rgne
de la douceur, et bientt les jeunes gens, ddaignant de lutter contre
la matire ou contre la brute, s'essayrent  lutter Les uns contre les
autres. Ce furent les premiers combats, simuls, il est vrai, mais o
s'essaya l'empire de la violence, et o s'allumrent les premires
tincelles de l'inimiti.

Tandis que les jeunes garons marchaient ainsi vers un nouvel tat de
choses, la jeunesse de l'autre sexe, prise du mme vertige, s'essayait
aux luttes de la vanit fminine. Les belles filles de la tribu
commenaient  se distinguer de leurs compagnes moins hardies ou moins
favorises de la nature. Elles imaginrent de tresser leurs cheveux, de
ceindre leur taille et d'orner leurs bras et leurs jambes de
coquillages, de fleurs, de baies vermeilles ou de graines noires pour
rehausser leur blancheur. Elles brodrent de crins et de plumes leurs
tuniques et leurs sandales, et, au lieu d'aider leurs mres dans le soin
des jeunes enfants, on les vit courir de tous cts pour chercher, parmi
ces futiles objets de leur convoitise ingnue, les chantillons les plus
beaux ou les plus rares. Ainsi pares, elles qutaient les regards des
hommes, et, dans le spectacle des jeux, auquel accouraient avec
empressement leurs troupes bruyantes et foltres, elles se disputaient
les places en vidence et s'tudiaient avec une grce sauvage 
s'clipser les unes les autres.

Ainsi naissaient chez les deux sexes des instincts de perfectionnement
extrieur dont le but mal compris, la gloire pour l'un, le charme pour
l'autre, menaait de faire fausse route et de devenir la brutalit du
courage et l'effronterie de la sduction.

Avec ces instincts s'veillait aussi celui d'une certaine pret  la
possession de choses qui, jusque-l, n'avaient pas t prises, il est
vrai, mais qui, du moins, n'avaient jamais t disputes. Le bien et le
mal arrivaient ensemble, car le progrs amenait fatalement le mal chez
des tres dont aucun idal suprieur  leur propre milieu n'avait encore
modifi les facults. On commenait  se quereller pour une toison plus
blanche qu'une autre, pour un rosier plus tt fleuri, pour un cheval
plus vigoureux, et mme pour un emplacement plus favorable  la
construction d'une cabane.

Cependant la terre tait encore mille fois trop grande pour l'homme, et
gnreuse au del de ses vrais besoins; mais une inquitude trange la
faisait dj trouver trop petite et trop avare. Ses dons acquraient une
valeur fictive, parce que le got, en s'veillant, crait le sens du
choix. Le discernement y gagnait, sans doute, mais l'esprit de
fraternit y perdait, et, en emportant la barbarie, la civilisation
naissante emportait le bonheur.

Un jour, Sath se disputa avec un de ses compagnons pour une brebis que
celui-ci avait prise au pturage commun, et dont la laine fine et
abondante le tentait.

--Je la voulais, dit Sath, et je l'avais marque pour moi.

--Qu'importe! rpondit l'autre. Il y en a beaucoup d'aussi belles que tu
peux prendre sans que je m'y oppose.

--Mais celle-l, je te dis que je la voulais, reprit Sath, et il me la
faut. Elle est  moi, puisque je l'ai marque. Tu vois le noeud que j'ai
fait sur son front avec sa laine. Ne dis plus rien, et laisse-la-moi.

Le jeune homme, qui tait grand et fort presque autant que Sath, sourit
de ce prtendu droit, et haussant les paules, voulut prendre la brebis
pour l'emporter; mais Sath le suivit avec des menaces.

--Prendrons-nous la peine de lutter de nos corps pour une brebis? dit le
jeune homme.

--Non! dit Sath en colre, car je te briserais; mais je m'en repentirais
ensuite, parce que tu m'as souvent cd. Que la brebis ne nous fche
donc plus, et qu'elle ne soit  aucun de nous deux.

Disant ainsi, Sath assomma le pauvre animal d'un coup de sa massue.

La querelle fut termine, car le jeune homme trouva que c'tait l une
mauvaise action, et il se retira, effray de se sentir violemment irrit
lui-mme contre son semblable. Sath resta mu et agit; il regardait la
brebis expirante, tonn de ce qu'il avait fait; et d'abord il songea 
cacher la victime pour cacher sa faute. C'tait le premier meurtre
commis sur la terre, et tandis qu'Evenor, dans l'den, accomplissait un
sacrifice de ce genre, mais aprs dlibration et en vue d'une ncessit
qui lui cotait presque des larmes, Sath avait  rougir d'une violence
inutile et qu'il ne pouvait motiver par aucun droit. Cependant son dur
naturel triompha de sa conscience, et chargeant la victime sanglante sur
ses paules, il l'emporta pour la dpouiller, disant  ceux qu'il
rencontrait et qui s'tonnaient de son action: Ce qui est choisi par
moi est  moi, et je le veux ainsi.

Tous le blmrent, mais il y en eut plusieurs qui ne tardrent pas 
l'imiter. Ainsi fut impos et accept le faux droit bas sur la force.

Alors les parents s'affligrent et dirent:

--Ceci est la fin du monde. Voil les hommes dj vieux et corrompus. On
ne verra plus jamais de gens heureux, et la mchancet devient chaque
jour si grande, que bientt nos enfants se tueront les uns les autres.
Alors la terre retournera  ceux qui l'avaient avant nous et qui ne sont
peut-tre pas si loin qu'on le pense.

Mais la jeunesse orgueilleuse rpondait  ces menaces:

--S'il existe d'autres matres que nous sur la terre, il est bon que
nous ayons appris  combattre, car cette terre nous plat, et nous n'y
voulons pas souffrir une autre race que la ntre.

Et comme ces dsaccords allaient en augmentant, il se forma dans la
tribu comme une tribu nouvelle qui se composait du plus grand nombre des
vierges des deux sexes, et que Sath gouvernait par sa rsolution et sa
prsomption expansive. Ce parti fut appel les _Nouveaux hommes_,
lesquels, s'tant runis  diverses reprises dans les bois environnants,
projetrent de s'loigner des parents, qu'ils appelaient les _Anciens
hommes_, et d'aller former un tablissement  une assez grande distance
pour n'tre plus importuns de remontrances et de prdictions sinistres.
Comme ils craignaient des reproches et des larmes, ils convinrent de
partir dans la nuit, et, en effet, un matin, quand on s'veilla dans la
tribu, on vit au loin, dans les profondeurs de la plaine, une longue
caravane qui se dessinait comme un serpent noir sur les ondulations de
la prairie blanche de rose. C'tait la jeunesse qui s'en allait fonder
une autre ville, et qui emmenait une grande partie des animaux dont elle
avait appris  se faire obir, et beaucoup de vases, de vtements et
d'ustensiles en vue d'une colonie indpendante de l'assistance des
parents.

La douleur des parents fut grande; mais que pouvaient-ils contre la
libert? Il n'tait encore jamais entr dans l'esprit d'aucun homme
qu'on pt enchaner par la force la volont d'un autre homme.

Cependant les hommes nouveaux n'allrent pas loin sans trouver des
obstacles. Ils savaient qu'au del des premires forts ils devaient
rencontrer un large fleuve, et ils n'avaient pas song  le franchir;
mais quand ils l'eurent atteint, ils trouvrent ses bords dvasts sur
une vaste tendue par des traces d'inondation priodique, et ils
jugrent qu'il fallait s'en loigner beaucoup pour n'en avoir rien 
craindre. Si l'on restait en de, on demeurait expos aux invectives ou
aux importunits de la tribu mre, dont on n'tait spar que par deux
jours de marche. On campa sur un terrain aride et sablonneux o les
jeunes filles commencrent  s'attrister. Le lendemain, on remonta le
rivage, puis on le redescendit dans l'espoir de trouver un endroit
guable, et on ne trouva que des flots rapides sur un lit profond. Alors
les filles vierges, effrayes de l'audace de Sath, qui voulait tenter le
passage, parlrent de retourner vers leurs familles et d'abandonner
l'entreprise. Mais Sath, parlant en matre au nom de ses compagnons,
leur dclara qu'elles n'taient pas libres de s'en aller et qu'ils s'y
opposeraient.

Ce langage dplut aux plus fires, et comme on tait  la fin de la
troisime journe de voyage, et que l'on avait fix le passage au
lendemain, elles profitrent du sommeil de leurs rudes compagnons pour
s'enfuir et retourner dans leurs familles.

Mais beaucoup demeurrent, se disant les unes aux autres: Ces garons
nos frres sont imprieux et mchants; mais si nous les quittons, nous
n'aurons point d'poux. Ceux qui sont rests avec les anciens sont en
trop petit nombre, et il vaut encore mieux nous quereller avec ceux
d'ici que de vivre seules et dlaisses.

Le lendemain, on tenta le passage. Sath donna l'exemple et s'avana le
premier dans les flots. Mais, au lieu de trouver, comme Evenor dans le
lac de l'den, l'inspiration de la confiance et la rvlation de
l'instinct, Sath ne trouva aucun secours dans son audace et dans son
amour-propre. Il n'avait rien raisonn d'avance et faillit tre
englouti. A force de se dbattre avec rage, il regagna la rive; mais,
outre qu'il ne trouva personne dispos  le suivre, il n'osa tenter
l'abme une seconde fois. Honteux et mcontent d'avoir chou, il guida
sa troupe encore un jour le long du fleuve en le redescendant, et trouva
enfin un endroit favorable; nanmoins, quand on fut au milieu du
courant, les jeunes filles eurent un moment de vertige et de terreur o
elles se crurent perdues et faillirent entraner leurs compagnons; et
lorsqu'elles furent apportes au rivage, elles ne purent s'empcher
d'admirer et d'aimer ces hardis protecteurs qui les avaient arraches 
la mort en s'y exposant eux-mmes avec une nergie furieuse.

On marcha encore un peu, et, aprs qu'on eut pass une longue coule de
blocs granitiques qui s'arrondissaient en dmes normes  fleur de
terre, on dcouvrit la mer. Elle tait couverte de brume, et on se crut
arriv aux confins du monde. Alors Sath s'cria:

--Il faut s'arrter o la terre finit. Btissons ici une ville qui
s'appellera _Porte du Ciel_, puisqu'il n'y a plus devant nous que des
nuages.

Pourtant, lorsque le brouillard se dissipa, on comprit que c'tait l
l'abme de l'eau, et une grande frayeur s'emparant de cette jeunesse
sauvage, on s'loigna de la rive avec de grands cris mls de rires
convulsifs. On serait retourn jusqu'au fleuve, si Sath n'et russi 
retenir son peuple par une ruse ingnue.

--Souvenez-vous, leur dit-il, que ce fleuve est perfide, et que ses
bords, couverts de roches et de graviers, ne produisent que des joncs et
des roseaux dont les animaux eux-mmes ne se nourrissent point. Si vous
voulez le franchir encore, je suis prt  m'y jeter encore pour vous
montrer que ce n'est pas la crainte qui me retient. Mais ces femmes nous
suivront-elles, et quelques-uns d'entre nous, qui ont failli y prir,
n'aimeront-ils pas mieux demeurer ici avec elles?

Les femmes ayant dit que rien ne les dciderait  repasser le fleuve,
tous les hommes prirent le parti de rester dans cette rgion boise,
entre le fleuve et la mer, bien que la cte ft mal protge contre le
vent et que la terre s'y montrt mdiocrement fertile. Mais il y avait
des arbres pour btir et beaucoup de gibier, que l'on commena  chasser
et  manger, car les fruits et les grains taient rares. Les femmes
eurent de la peine  s'y dcider; mais peu  peu elles devinrent aussi
ardentes  la chasse et aussi avides de butin que les hommes, car la
famine menaait, et les privations du corps commenaient  endurcir le
coeur.

Le climat tant plus ingal dans cette rgion que dans celle o l'on
avait laiss la tribu mre, on se hta de btir les cabanes, et il
rsulta de cette hte qu'elles furent grossirement agences, basses,
troites, et comme soudes les unes aux autres pour pargner du temps et
du travail.

Or, quand cette colonie se fut assur le vivre et le couvert, les hommes
songrent  l'amour, et ceux qui se htrent de prendre femme se
trouvrent pourvus. Ce furent les plus avancs en ge, et il resta un
grand nombre des plus jeunes qui se virent condamns au clibat  cause
de la fuite des filles retournes dans leurs familles avant le passage
du fleuve.

Cela devint promptement une cause d'envie et de discorde. Les ans
ddaignrent les plaintes des mcontents et leur dirent:

--Si vous voulez des femmes, allez en chercher dans l'ancienne tribu, ou
bien il vous faudra attendre que nous ayons des filles en ge de vous
pouser.

Une tentative de rconciliation avec les anciens, ou tout au moins avec
les filles que l'on avait offenses, fut donc rsolue; mais de grandes
pluies vinrent, et le fleuve fut tellement gonfl, que le passage devint
impossible. Le mcontentement et la colre ne sont pas des circonstances
favorables aux crations de l'industrie. On ne songea pas  inventer le
moyen de dompter le fleuve, et les jours se passrent en plaintes et en
reproches. Au sein de la tribu nouvelle une division nouvelle s'tablit
donc de prime abord, et les maris raillrent et ddaignrent les non
maris qui taient les moins forts et les moins nombreux.

Cette division d'intrt et ce manque d'galit dans les jouissances de
la vie devaient amener promptement le mal sur la terre. En toutes
choses, les ans se crurent autoriss  opprimer leurs frres, et
ceux-ci, frustrs et offenss en toutes choses, rsolurent de se venger.
Plusieurs femmes, mcontentes de la rudesse chagrine de leurs poux, se
ligurent contre eux. Ces hommes, nourris de viande et adonns  la
guerre contre les animaux, taient devenus farouches et colriques. Le
dsordre s'introduisit dans les moeurs, des femmes tromprent leurs
poux, d'autres les quittrent rsolument et furent reconquises par eux
aprs des combats partiels o coula le sang des hommes, vers pour la
premire fois par les hommes. Les plus jeunes furent vaincus. Cependant,
on ne s'tait pas encore donn la mort; mais on ne tarda pas  se dire
qu'il faudrait en venir l, et les plus faibles rvrent la trahison et
l'assassinat, tandis que les plus forts s'habituaient  regarder la
violence et le meurtre comme des droits acquis et des menaces lgitimes.




X

LE CULTE DU MAL.


Une nuit, saisis de terreur, les opprims se sparrent de la tribu
nouvelle et s'enfuirent dans la fort jusqu'au bord de la mer. Depuis ce
jour, ils prirent le nom d'_exils_.

Ils s'taient imagin que les _libres_ (c'est ainsi qu'ils appelrent
leurs frres oppresseurs) voulaient les faire tous prir par surprise,
et, que cette crainte ft fonde ou imaginaire, ils rsolurent de leur
ct de prvenir ce forfait par un forfait semblable. En proie  une
grande exaltation, l'un d'eux, qui se nommait Mos, leur parla ainsi dans
la nouvelle retraite o ils s'taient rfugis:

--Il y a longtemps qu'on parl de puissances qui sont dans la terre et
au-dessus de la terre, dans les flots en fureur, dans les roches
striles et menaantes, dans les vents, dans les nuages et dans la
foudre. Et nous voyons bien que ces puissances existent et sont
redoutables; mais il en est une plus mchante et plus perfide, c'est
celle de certains hommes, nos vrais ennemis; nos vrais flaux sont
l-haut dans ce village qu'ils appellent la porte du ciel et qui a t
pour nous la porte du malheur.

coutez un rve que j'ai fait plus d'une fois. Je voyais un tre
affreux qui ressemblait  un homme, mais qui courait comme une chvre et
mordait comme un loup. On ne pouvait le regarder sans frayeur, et il
disait: C'est moi qui suis le cruel, le vindicatif, le feu, le tonnerre
et la grle. C'est moi qui ai rendu mchants les hommes libres et qui
rendrai malheureux leurs frres exils. Je m'appelle le laid et le mal.
Je suis plus fort que tous les hommes runis, et ils ne peuvent rien
contre moi.

Alors, moi, dans mon rve, j'eus peur de lui et je lui demandai ce
qu'il fallait faire pour l'apaiser. Il faut me servir, rpondit-il; il
faut me rendre des honneurs plus grands que ceux que vous avez rendus 
votre aeul dans la tombe et  l'orgueilleux Sath, vainqueur dans les
jeux. Il faut me nourrir, car j'ai toujours faim et soif, et les hommes
ne m'ont encore presque rien donn. Et comme je lui demandais quelle
nourriture il voulait... il m'a rpondu un seul mot: Du sang!

Le discours de Mos fit passer un frisson dans tous les coeurs, et son
rve prit  l'instant le caractre d'une ralit dans ces esprits en
dlire. Le _mchant_, cet tre horrible et mystrieux qu'il avait cru
voir et entendre, se dessina devant eux comme une hallucination
contagieuse, et cette terreur fantastique les saisit tellement, qu'ils
se jetrent tous la face contre terre pour ne pas le voir.

Puis, se relevant et s'interrogeant confusment les uns les autres, ils
se demandrent  quels moyens on aurait recours pour se rendre favorable
cette puissance ennemie et pour la dcider  tourner sa rage contre les
libres.

Telle fut l'apparition de la premire pense religieuse chez les hommes
runis par la haine: pense sombre et dlirante, qui ne pouvait faire
clore que la notion du pch et inaugurer que la croyance  un gnie
malfaisant, rival du Dieu bon. Plus tard, ce gnie fut appel Arimane,
Satan ou le diable. Quelle que soit l'origine de cette personnification,
elle n'a pu apparatre qu' des hommes privs de la notion du vrai Dieu.

Mos prit encore la parole:

--Il a demand du sang, dit-il; nous lui donnerons celui de nos mchants
frres. Mais nous ne sommes pas encore prts  marcher contre eux, et il
faut apaiser la faim de ce vorace qui crie toujours aprs moi dans
l'horreur des nuits. Donnons-lui ces animaux qui nous ont suivis et dont
la docilit nous permet de faire une large hcatombe. Dressons une table
aussi grande que la butte de pierres et de terre qui a t entasse sur
la dpouille de notre aeul, et couvrons-la de chairs sanglantes. Nous
verrons peut-tre arriver celui que nous invoquons, et nous pourrons lui
parler et le dcider  tre pour nous.

Aussitt ces infortuns se mirent  rouler les rochers et  amonceler
les terres, et ils btirent ainsi un autel monstrueux sur lequel,
rassemblant le troupeau qui les avait suivis, ils l'gorgrent avec
leurs pieux, en poussant des cris frntiques, comme pour couvrir les
rugissements et les plaintes de ces btes innocentes qui se dbattaient
dans les affres de la mort.

Quand le sacrifice fut consomm, on attendit en vain l'apparition
redoutable. Aucun monstre ne se prsenta pour lcher le sang des
victimes, et on commena  injurier et  menacer Mos, en lui disant:

--Tu nous avais promis un appui et il ne vient pas. Tu nous as fait
sacrifier des animaux inoffensifs qui nous seraient devenus utiles dans
ce dsert, et nous ne retirons aucun bien de notre folie. Tu nous as
tromps, et tu mriterais de prir pour que l'on vt si ton propre sang
attire _celui_ que tu as annonc.

Mos avait t de bonne foi dans son dlire. Quand il vit ses jours en
danger, il se fit imposteur et dclara que le _mchant_ viendrait pour
lui seul. On le laissa seul toute la nuit, au milieu des tnbres et
couch sur les entrailles fumantes des victimes. L, pntr d'horreur
et d'pouvante, il eut une vision sans sommeil, une vision qui acheva
d'garer son esprit et qu'il raconta le lendemain, augmente de ce que
son imagination, toujours plus trouble, lui faisait prendre pour un
souvenir. Le mchant tait venu et il s'tait repu de sang; aprs quoi,
il avait dit: Mangez ces chairs, elles sont  vous. Je suis content de
ce que vous avez fait pour moi; mais apprenez que je vis dans la foudre,
au-dessus des nuages. C'est ce qui fait qu' moins qu'il ne me plaise de
me montrer, vous ne me voyez point. Apprenez aussi que je me nourris
surtout de la fume des sacrifices, et que je veux tre appel
_l'implacable_, c'est--dire la force qui tue les forts et la vengeance
qui enivre les faibles. Vous apprendrez  vos enfants  me craindre, et,
d'ge en ge, je resterai avec votre race, car je suis celui qui ne
meurt point.

Et,  ce discours qu'il croyait avoir entendu, Mos ajouta une imposture
volontaire pour se prserver des dangers attachs  toute rvlation
bonne ou mauvaise.

--_L'implacable_ a dit encore: Apprends que je suis Esprit,
c'est--dire que je garde mon apparence et ma volont quand je veux me
dpouiller de mon corps, et que les hommes ne peuvent me dtruire.
Dis-leur que je te choisis pour leur enseigner ma nature et ma science,
et que celui qui te frappera sera frapp par mon invisible main, grande
comme le monde et forte comme la mer.

--S'il en est ainsi, rpondit la tribu errante, fixons notre sjour non
loin de cet autel qui nous est propice; mais ne btissons aucune
demeure, car nos ennemis viendraient sans doute nous dpossder. Vivons
 l'ombre de cette fort jusqu' ce que nous puissions fondre sur eux et
 notre tour les dpossder de leurs maisons et de leurs femmes.

Le lieu o ils se trouvaient tait d'une tristesse navrante. C'tait 
l'embouchure de ce mme fleuve qu'ils avaient travers pour s'loigner
et se sparer de l'ancienne tribu, et qui, aux approches de la mer,
refoul sur les sables accumuls par ses propres flots, se rpandait en
marais immenses sur la cte unie et plate comme un lac. Ces marais, sans
profondeur, taient couverts, en beaucoup d'endroits, d'une vgtation
abondante, mais infconde pour l'homme. En compensation, de nombreux
troupeaux de buffles erraient et se multipliaient dans les lots de
cette maremme. Enfoncs dans la vase jusqu'aux paules, la tte cache
sous les roseaux, au milieu des arbres morts et des arbres vivants jets
ple-mle sur ces terrains sans cesse dvasts et sans cesse renouvels,
ils soutenaient de furieux combats contre les loups que leur prsence
attirait et parquait, pour ainsi dire, dans ce dsert, jusque-l vierge
de pas humains.

Les exils eurent donc  les poursuivre dans des lieux presque
inaccessibles, pour s'approprier leur chair, leurs dpouilles dont ils
apprirent, sans le secours des femmes,  se faire des vtements et des
courroies, et leurs cornes dont ils se firent des armes et des outils.
Mais en ce lieu, la chasse devint prilleuse, car les buffles apprirent
non-seulement  se dfendre, mais  attaquer, et leurs cadavres
n'taient pas plus tt au pouvoir de l'homme, qu'ils attiraient les
animaux carnassiers, et qu'il fallait veiller sans cesse, pour prserver
non-seulement le butin, mais encore les hommes sans abri pour leur
sommeil.

Ces dangers furent d'autant plus grands que l'on s'tait dispers sous
l'empire d'un sentiment de farouche gosme, chacun voulant garder pour
lui seul le rare butin des premiers jours. La crainte de manquer, la
difficult de vivre, la misre, en un mot, avait inaugur le rgne du
mal, plus encore que le sombre enthousiasme et les rveries fanatiques
de Mos.

Cependant quelques-uns taient rests autour de celui-ci, et, partageant
sa croyance, ils ne cessaient d'offrir  l'esprit du mal leurs
sacrifices et leurs invocations. La fivre du merveilleux leur fit
inventer diverses pratiques d'un culte lugubre. Faisant des instruments
de la corne des animaux, ils remplissaient les chos de la fort du
gmissement de ces trompes funbres, et, tout  coup, transports d'une
fureur sans but, enivrs de la puanteur des viandes grilles, ils
figuraient, par des bonds sauvages et convulsifs, des danses sacres
autour de leurs bchers. Ces tristes ftes attirrent les autres exils,
et l'on se runit de nouveau sous l'attrait d'un culte extatique, form
de crmonies violentes et d'motions forcenes.

Un jour qu'ils taient ainsi rassembls, Mos, qui s'tait institu, avec
l'assentiment de ses partisans, sacrificateur suprme et oracle inspir,
leur parla ainsi:

--Le moment est venu o votre haine, votre audace et vos forces sont
mres pour le combat. C'est assez lutter contre les btes sauvages,
contre la faim, l'horreur des bois et l'isolement. C'est contre nos
frres ingrats qu'il faut lutter maintenant. Ils nous croient sans doute
dvors par la mer ou anantis par la souffrance. Ils ne se mfient plus
de nous, car ils n'ont point song  nous poursuivre et, depuis que nous
sommes ici, les vents du ciel ont effac la trace de nos pas. Soyons
donc prts  partir  l'aube prochaine. Armons-nous des massues et des
pieux les plus meurtriers. Nous marcherons tout le jour en nous tenant
cachs dans cette zone de forts dont le village des libres marque la
limite,  la premire lvation du plateau. Nous y arriverons  l'heure
de la nuit o leur sommeil, appesanti par la nourriture et la volupt,
nous en livrera plusieurs sans dfense. Les autres, surpris et perdus,
se dfendront mal. Cependant soyons prpars  la rsistance dsespre
de quelques-uns. Je me charge, moi, du terrible Sath, car l'implacable
esprit m'a parl dans mon sommeil et il m'a dit: Marche, je te donne sa
vie.

Des clameurs d'une joie furieuse accueillirent cette esprance. On se
prpara, et, aprs avoir pris du repos, on se runit au bord de la plus
large bouche du fleuve, dont le cours traait la route que l'on devait
suivre; mais aux approches du jour, ces hommes sans noble passion et,
sans vritable courage se sentirent faibles et demandrent  leur chef
le gage de ses promesses de victoire. Mos n'en avait pas d'autre 
invoquer que l'exaltation soutenue qui faisait de lui un fanatique plus
persvrant et plus dangereux que les autres. Press et menac de
nouveau, et ne sachant trouver de refuge contre le pril que dans sa
croyance au mal, il rendit un oracle monstrueux.

--Offrez  l'esprit, dit-il, un sacrifice plus prcieux que le sang des
brutes: donnez-lui du sang humain. C'est pour rpandre celui de vos
mchants frres que vous tes arms, et l'esprit doute que vous ne
reculiez pas devant une purile horreur du sang fraternel. Rpandez donc
ici une offrande du vtre pour vous aguerrir contre la lchet de votre
nature et pour cimenter votre alliance avec l'esprit sans piti.

En parlant ainsi, Mos se frappa lui-mme lgrement de son arme et
quelques gouttes de son sang rougirent sa poitrine. Ce spectacle tonna
et apaisa ses compagnons et le prserva des coups qui le menaaient. Ils
hsitaient  suivre son exemple, lorsque le plus jeune de tous, qui
s'appelait Ops, entran par un enthousiasme trange, s'avana au milieu
d'eux et dit:

--Ces jours sont ceux des choses nouvelles, et Mos nous a appris que ce
que l'on voit et ce que l'on touche n'est pas tout ce qui est. Je le
crois, car je sens en moi des transports de douleur et de joie qui ne me
viennent pas de moi-mme, ni d'aucun homme que je connaisse, ni d'aucune
chose qui me trouble ou me charme. Je sens qu'il y a un esprit qui parle
 quelque chose de moi qui n'est pas mon corps tout seul. Peut-tre
sommes-nous tous des esprits infrieurs commands par un esprit plus
grand et plus fort que nous.

--Tu l'as dit, s'cria Mos, surpris d'une rvlation qui ne lui tait
pas venue, ou qu'il n'et pas su formuler, nous avons tous un esprit
infrieur qui entre et sort de notre corps, selon que l'esprit suprieur
l'envoie ou le rappelle.

--Je ne sais rien de ce que tu expliques maintenant, reprit Ops avec
candeur, car il me semblait que j'tais  la fois le corps et l'esprit
tourments ou ranims par le grand esprit sans nom  toutes les heures
de ma vie. Quoi qu'il en soit, cet esprit n'est pas ce que tu nous as
dit. Il est bon et ne demande pas de sang, car sa forme est agrable 
voir; sa figure est celle d'une belle fille, et sa voix est une musique
plus douce que le chant des oiseaux. Moi aussi, je l'ai vu en rve, et
il m'a dit: Donne-moi ton amour et ta volont: je ne veux pas d'autre
sacrifice.

Et comme les exils coutaient et commentaient avec irrsolution, en
eux-mmes, les paroles du jeune homme, celui-ci, dont la physionomie
tait plus douce et l'oeil plus rveur qu'aucun des hommes ns depuis
Evenor, regarda le premier sourire du crpuscule qui argentait le cours
paresseux du fleuve, et, joignant les mains dans une sorte de
ravissement extatique, il s'cria:

--J'ai bien parl! J'ai parl comme il m'tait command, car _le voici_
qui se montre  moi, et si vos yeux ne sont pas obscurcis par le
mensonge, vous pouvez le voir aussi bien que je le vois: l sur les
eaux, debout sur un cygne brun, plus grand que tous ceux que produit la
terre. Voyez! voyez s'il n'est pas tel que je vous ai dit! Sa figure est
celle d'une fille plus belle que toutes les filles qui naissent parmi
nous, et sa voix chante mieux que le rossignol dans les nuits de
printemps.

Ops s'lana vers le rivage; tous le suivirent, tous regardrent, tous
virent et entendirent ce qu'il annonait: un cygne brun gigantesque, aux
ailes blanches doucement gonfles, portant sur son dos une femme d'une
beaut anglique, vtue d'un brillant tissu d'amiante et d'une chlamyde
de peau de panthre tachete. Sa longue chevelure flottait  la brise
matinale avec les bandelettes toiles d'or et d'argent qui en
sparaient les longs anneaux naturellement boucls; et sa douce voix
murmurait un chant mystrieux dans une langue inconnue aux hommes.

Mais,  son tour, celle qu'ils prenaient pour une divinit et qui,
relativement  eux, pouvait tre appele ainsi, les vit et les entendit.
Elle cessa de chanter l'hymne sacr des dives qui lui avait t enseign
et dont elle saluait l'heure matinale du dpart, comme pour bnir ou
consacrer chaque journe de son aventureux voyage. Effraye  l'aspect
de ces hommes farouches, hrisss, laids et souills comme tous ceux qui
vivent loin du regard des femmes, elle quitta la proue de la barque et
se rfugiant auprs de son poux, assis au gouvernail et jusque-l cach
aux exils par le dploiement des voiles:

--Evenor, lui dit-elle, cesse de nous diriger sur ce rivage; tu t'es
tromp: cette rivire ne nous a pas donn l'entre de la terre des
hommes, car ceux que je viens de voir sont des tres qui ne te
ressemblent pas.

Evenor se pencha et vit les hommes de sa race; Il douta un instant, et,
cessant de ramer:

--Ce ne sont point l les hommes de ma tribu, dit-il; ils sont d'un
aspect moins doux et ne paraissent point heureux; pourtant ce sont des
hommes, ma chre Leucippe, et notre mission s'tend  tous ceux qui ont
le don de la parole.

L'hsitation de ce qu'ils appelaient le cygne brun changea en cris de
dtresse la muette stupeur des exils. Persuads que les esprits sortis
du sein de l'onde venaient  leur secours, ils les attendaient avec un
mlange de crainte et d'admiration; mais quand ils crurent que le cygne,
arrt sur les flots, allait s'envoler ou plonger sans toucher leur
rivage, ils se jetrent  genoux, tendirent les mains et, suppliants,
invoqurent la protection des gnies de l'eau.

--Tu le vois, dit Evenor  Leucippe, ils nous appellent et nous
reconnaissent pour des tres de leur espce. Ils parlent, par consquent
ils pensent et, par l, ils sont nos frres. Cesse donc de les craindre
et permets-moi d'approcher pour les interroger sur mes parents.

--Leurs cris m'pouvantent, dit Leucippe. Leur apparence me rpugne. Je
ne vois point de femmes parmi eux,  moins que ce ne soit celui-ci qui
vient  nous en s'enfonant dans l'eau jusqu' la poitrine et dont la
figure parat plus douce que celle des autres. Approchons-nous, car je
vois qu'il ne sait point nager, non plus que les autres qui le suivent
en tremblant. Laissons-le monter sur notre cygne (Leucippe elle-mme
appelait ainsi la barque, ouvrage d'Evenor) et sachons ce qu'ils nous
crient, sachons ce que nous avons  craindre ou  esprer de leur
rencontre.

Evenor cda au dsir de Leucippe. Il tendit une de ses rames au jeune
Ops, qui s'efforait de l'atteindre et qui, aid par lui, monta sur le
cygne. Les autres, encourags par son exemple, l'eussent suivi au risque
de faire sombrer la lgre embarcation; mais Evenor l'loigna d'eux
rapidement, tandis que Leucippe, se levant de nouveau  la proue et les
repoussant d'un geste plein d'autorit, les remplit d'une terreur
superstitieuse. Ils regagnrent la rive, regardant et parlant tous avec
agitation. De ce moment, Mos ne fut plus pour eux qu'un faux prtre,
adorateur d'un faux Dieu. Le vritable esprit, c'tait le cygne; l'homme
et la femme qu'il portait taient ses oracles, et Ops, qui l'avait
annonc et que l'on voyait seul accueilli par lui, tait l'lu du ciel
et le prophte de la tribu errante.

Ce n'tait point par l'effet d'une divination suprieure que ce jeune
homme avait rvl l'apparition qui tout  coup venait confirmer sa
parole. La nuit prcdente, couch seul sur le sable de la mer, il et
pu voir,  la clart des toiles, le cygne cingler sur les vagues et
s'arrter,  l'embouchure de la rivire. L, tandis qu'Evenor amarrait
son esquif pour passer la nuit au rivage avant de s'engager dans les
eaux fluviales, Leucippe tait descendue  terre et, hasardant quelques
pas sur cette rive inconnue, elle avait pass, sans le voir, auprs
d'Ops endormi. Le sommeil des sauvages est mfiant et lger: Ops avait
t rveill par les pas de Leucippe. Il avait vu ses traits clairs
par la lune, et, immobile de surprise et de ravissement, il avait pu la
contempler un instant: mais elle s'tait loigne et comme vanouie dans
l'ombre, et, rejoignant son poux, elle avait chant l'hymne du soir
d'une voix lointaine, douce comme la brise. C'taient ces paroles
d'amour et de bndiction qu'Ops avait recueillies comme un oracle.
C'tait cette suave figure qu'il avait entrevue. Il s'tait lev pour la
chercher, pour la voir encore et l'entendre de plus prs; mais le chant
ayant cess, les poux s'tant endormis dans la barque cache sous les
saules, Ops avait cherch en vain, et, persuad qu'il avait t visit
en songe par une vision dlicieuse, il tait venu au rendez-vous des
exils, dcid  rendre compte de la rvlation qu'il croyait possder.

Evenor dirigea la barque vers la rive oppose  celle d'o Ops tait
venu vers lui, et, contemplant son visage doux et boulevers d'motion,
il lui demanda son nom et celui de sa tribu.

Croyant parler  un Dieu, Ops, qui, du moment o il tait mont sur la
barque s'tait tenu tremblant, sans oser lever les yeux sur lui, et
encore moins sur Leucippe, lui rpondit d'un ton suppliant et
respectueux:

--Mon nom, tu le sais, esprit des eaux, esprit secourable et bon! Je
suis Ops, le plus jeune des exils de la tribu errante. Tu dois
connatre nos infortunes  tous et les miennes particulirement, puisque
tu daignes m'attirer jusqu' toi sur le dos du cygne magique. Veuille me
pardonner l'tat misrable o tu me vois. Je devrais venir  toi les
mains pleines d'offrandes; mais je ne possde rien, et cette sombre
fort est inclmente pour les hommes. Considre,  esprit des eaux! que
je suis  peine sorti de l'adolescence et que j'ai t entran par la
crainte, plus que par la mchancet,  quitter ma famille et la tribu
des hommes anciens. Nous avons t ingrats, mais nous ne leur avons
point fait de mal. Tout le mal a t pour nous, puisque nous leur avons
laiss les rgions suprieures du plateau, o la terre produit des
fruits et nourrit des animaux doux en grande abondance, pour venir
btir,  la limite des rochers, une ville pauvre, sur un sol maigre, o
il nous a fallu vivre de chair et de sang...

--Ainsi, dit Evenor, que le nom du jeune homme avait fait tressaillir,
les hommes du plateau sont rests heureux et tranquilles du ct des
biens de la terre, mais ils ont vu partir tous leurs enfants mles, et
maintenant ils sont tristes et dlaisss! D'o vient donc, fils cruels,
que vous avez abandonn ainsi vos mres et que vous vivez sans soeurs et
sans pouses au fond des bois? Et toi qui me parles, n'avais-tu pas une
mre tendre entre toutes les autres, et ne crains-tu pas que ton absence
lui donne la mort?

Ops, croyant que l'esprit irrit interrogeait sa faute dans son coeur,
raconta toute l'histoire des trois tribus, en accusant sa propre
faiblesse, mais en se dfendant avec sincrit d'avoir jamais pris part
aux fureurs de la tribu errante et au culte de l'esprit du mal.

Quand Evenor connut toutes ces choses, il interrogea plus
particulirement Ops sur ses parents; puis, s'adressant  Leucippe, dans
la langue des dives, il lui dit:

--Tu as entendu,  ma chre Leucippe, comme les hommes sont devenus
insenss et malheureux. Regarde cet adolescent, que je n'ose encore
presser dans mes bras: plains-le et aime-le comme ton frre, car il est
le mien. Il est le fils de mon pre et de ma mre, et je ne puis me fier
 lui! Hlas! pourrons-nous ramener  Dieu le coeur de ces exils qui
errent misrables et privs d'amour?... C'est peut-tre ainsi que je
fusse devenu, mme dans le beau jardin d'den, si Dieu ne m'et permis
de te rencontrer,  ma bien-aime! L'absence de la femme est pour
l'homme la mort de l'me. Mais le malheur a dvelopp chez ceux-ci le
besoin d'invoquer la toute-puissance, et, quoiqu'ils l'invoquent
prcisment sous les attributs qui lui sont contraires, la haine et la
vengeance, ils sont peut-tre plus faciles  ramener et  clairer que
ceux de la nouvelle tribu sdentaire. Je vois bien que Mos est un esprit
troubl et qu'il s'est fait le prtre de la folie. Mais Sath, qui s'est
fait, par la violence envers ses semblables et le mpris des choses
clestes, le prtre de l'indiffrence, sera peut-tre plus fatal  sa
race.

--Je le crois comme toi, dit Leucippe; mais je redoute les premiers
moments que nous allons passer parmi ces hommes gars. Puisqu'ils
croient  un pouvoir suprieur  la force humaine, et que ton frre nous
invoque comme des esprits secourables, ne te hte pas de les dtromper
et crains que, s'ils me connaissent pour une mortelle semblable  eux,
quelqu'un d'entre eux ne veuille m'arracher  toi.

Cette crainte fit frmir Evenor.

--Hlas! dit-il, est-ce ainsi que je devais retrouver les hommes de ma
race? Et ces frres que je croyais pouvoir presser dans mes bras avec
transport aprs une si longue absence, sont-ils donc des ennemis et des
flaux que je doive redouter plus que les flots de la mer et les
monstres de l'abme? O Tlea, si tu avais prvu de tels dangers pour ta
fille adore, l'aurais-tu pousse  les affronter avec moi?

--Conduis-moi dans ta tribu, auprs de tes parents, reprit Leucippe. L,
tu enseigneras aux hommes jeunes qui y sont rests l'art de naviguer sur
les eaux. Alors nous repasserons ce fleuve avec eux, et nous viendrons
chercher ceux-ci, pour ramener leurs mes et leurs corps gars dans le
dsespoir et la solitude.

--La prudence conseille ce parti, rpondit Evenor, et pourtant le devoir
me dfend d'abandonner ces hommes qui se disposent  aller gorger leurs
frres, si je ne russis pas  les en dtourner. Tiens, Leucippe, allons
les trouver; je descendrai sans toi sur leur rivage avec Ops. Toi, tu te
tiendras  porte de fuir s'il m'arrive malheur. Tu reprendras la mer,
que tu sais maintenant affronter aussi bien que moi-mme, et tu iras
dire  la dive: Evenor nous attend maintenant dans un monde meilleur,
car il a fait son devoir dans celui-ci.

--Non, je ne fuirai pas, dit Leucippe. Puisque tu abandonnes ta vie au
devoir, j'abandonne la mienne aussi. Donne-moi un de ces dards avec
lesquels tu as tu la premire biche dans l'den. Je ne crains rien des
hommes. Je saurais me tuer avant de devenir leur proie.




XI

LA FAMILLE.


Cependant Evenor et Leucippe jugrent prudent de remonter dans leur
barque jusqu' un lot voisin, spar de la tribu errante par un canal
troit et profond: de l, ils pouvaient converser avec elle et fuir
facilement en cas d'hostilit.

Ils abordrent  cet lot ombrag par le ct oppos aux regards des
exils, et la barque, cache dans les roseaux, ne put tre examine de
trop prs. Ce fut une heureuse inspiration, et l'oiseau magique, que ces
hommes crdules n'avaient pas encore compris, conserva son prestige et
assura l'autorit du couple divin parmi eux.

Quand les exils, remontant aussi le rivage, furent en face de l'le,
Evenor leur dit d'un ton svre:

--Lequel de vous est Mos, qui se prtend inspir de l'esprit et qui vous
a rvl l'existence d'un pouvoir appel le mchant, le cruel et
l'implacable?

Mos s'avana, dsign et forc par les autres  montrer son visage
couvert de honte et de dpit.

--C'est moi, dit-il, qui ai vu cet esprit en rve et qui ai reu de lui
des ordres que j'ai transmis  mes frres. Si tu es ce mme esprit,
revtu d'une forme plus douce et porteur de paroles plus belles, je suis
prt  te rendre hommage. Je vois  tes armes brillantes, faites d'une
matire inconnue, que tu nous apportes la guerre. Donne-nous donc  tous
des armes comme celles-ci, et guide-nous au combat. Vous le voyez,
ajouta-t-il en se tournant vers les exils, vos sacrifices ont t
accueillis, et voici qu'un Dieu vient  vous, non plus terrible et
hideux comme il m'apparaissait dans sa colre, mais souriant et propice,
tel qu'il est devenu depuis que, par nos hommages et l'offrande de mon
sang, nous avons su l'apaiser.

--Mos, reprit Evenor, tu es plus rus, dans ton dlire, que je ne
l'aurais imagin. Mais dtrompe-toi et hte-toi de dtromper ces hommes
gars par toi dans le rve d'un culte impie. Ce n'est pas l'offrande du
sang qui m'attire et me dcide  venir  vous.

Et il ajouta en leur montrant Ops, qui tait  ses cts:

--C'est la parole douce de cet enfant, que je consens  instruire, afin
qu'il devienne votre conseil et votre guide. Quant  toi, Mos, nous
t'instruirons aussi, pourvu que tu le dsires sincrement et que tu
reconnaisses ton erreur, car tu as t la dupe de tes songes, et
l'esprit mchant que tu as rvl n'a jamais exist qu'en toi-mme.

L'arrt d'Evenor fut accept au del de ce qu'il avait souhait, car les
exils, indigns contre Mos, voulurent le frapper et le chasser d'au
milieu d'eux. Mais Evenor ne voulait pas inaugurer sa rvlation par des
actes de violence. Il commanda qu'on le laisst tranquille, et comme il
avait peine  calmer leurs esprits, il leur dit:

--Je vous abandonnerai si vous ne respectez pas la vie et la libert de
cet homme, car je le mets sous la protection de la fille du ciel.
coutez, hommes de douleurs et de tnbres: cette femme est un tre
consacr par la parole divine. Elle a t leve et instruite par un
esprit suprieur, par une dive, hritire des secrets de la race
illustre qui possda la terre avant nous. J'ai t, comme elle, initi
et consacr par la nation divine et par l'hymne religieux dans le beau
jardin de l'den, un lieu splendide o la terre est toujours fleurie et
l'air toujours pur, mais qui n'est accessible aujourd'hui qu'aux lus du
ciel. Respectez donc cette femme comme un gage d'alliance entre le ciel
et vous; coutez sa parole inspire, et qu'elle-mme vous dise pourquoi
elle pardonne  ce coupable et vous commande de lui pardonner.

--Qu'elle parle! s'crirent les exils; que la femme parle, et nous
l'couterons comme toi-mme.

Alors Leucippe, faisant un effort sur sa timidit, mfiante, leur dit en
dsignant Mos, vaincu et atterr:

--Cet homme a subi le mal du dsespoir, et s'il vous a tromps, c'est
parce qu'il s'est tromp lui-mme. Il a cru trouver votre salut dans sa
pense, et maintenant il voit qu'il vous et conduits  votre perte et 
la sienne; car les libres sont plus forts et mieux dfendus que vous; et
 prsent qu'ils ont pous des femmes, c'est par eux seuls que ces
femmes doivent tre gardes et protges. Ils n'ont eu, dans le
principe, d'autres droits sur elles et sur vous que celui de la force.
Vous avez reconnu que ce droit tait inique. Comment pourrait-il devenir
lgitime entre vos mains plus qu'il ne l'est dans les leurs? Est-ce par
la violence que vous rparerez la violence, et par le mal que vous
dtruirez le mal? Cessez donc d'tre jaloux de la possession de ces
femmes qui sont devenues impures, si elles ont cd sans rougir  la
brutalit de vos ans, et qui le seraient encore plus si elles cdaient
maintenant  la vtre. Ce n'est pas dans le sang et dans la fureur que
Dieu consent  bnir l'amour: c'est dans l'innocence et dans la libert
des mes. Songez donc  retourner dans la tribu de vos pres et  leur
demander le pardon de votre fuite et la bndiction de vos mariages. Les
vierges pures sont restes auprs d'eux. D'autres ont eu la sagesse et
la fiert d'y retourner, aimant mieux vivre sans poux et sans enfants
que sans respect et sans amour. Allez donc faire oublier votre folie.
Lavez sur vos corps ce sang des animaux dont vous tes couverts, et que
vos mains se desschent plutt que de jamais verser le sang humain.
Renversez votre autel impie, et consacrez-le par un nouveau culte avant
de l'abandonner, afin que, si vos enfants se rpandent de nouveau
quelque jour dans ces forts sauvages, ils puissent dire: C'est l que
nos pres ont t rconcilis avec le ciel.

La parole d'Evenor avait t recueillie avec soumission, celle de
Leucippe le fut avec enthousiasme. Sa beaut exerait un prestige
irrsistible, et malgr l'garement de ces hommes elle dominait leurs
instincts par la cleste chastet qui manait de son regard et de son
attitude. Bien qu'Evenor, rpugnant au mensonge, leur et dit qu'elle
appartenait  leur race, ils voyaient en elle un esprit si rellement
suprieur  eux, qu'ils se sentaient forcs au respect et mme  la
crainte. Mos lui-mme, quoique dpossd de son influence, tait mu, et
son exaltation changeait de but et de nature.

--Fille du ciel, dit-il en se prosternant devant Leucippe, nous sommes
prts  t'obir, car pour que tu nous commandes de repasser ce fleuve
qui nous spare de la tribu des anciens, il faut que tu aies le secret
merveilleux de dtourner ses eaux ou d'arrter sa course;  moins que le
cygne divin ne consente  nous porter sur son dos jusqu' l'autre rive!

--Le cygne obit aux hommes de bonne foi et de bonne volont, rpondit
Evenor; mais avant que je lui commande de vous prter son secours, je
veux connatre davantage vos bonnes rsolutions. Nous ne consentirons
pas  conduire  la tribu de vos pres des fils indociles et grossiers,
toujours prts  croire aux prodiges et ne comprenant les lois de
l'esprit que par des preuves matrielles. Recueillez-vous donc et priez.
Priez celui que vous ne connaissez point de se faire connatre, non pas
 vos yeux, qui ne le contempleront jamais que dans ses oeuvres, mais 
vos coeurs, qui peuvent devenir dignes de le comprendre. Nous
descendrons demain parmi vous, et, si nous vous retrouvons fidles  nos
enseignements, bientt nous vous guiderons nous-mmes vers vos familles
dlaisses.

Les exils taient si consols et si ravis, qu'ils promirent tout ce
qu'Evenor souhaitait. Il exigea d'eux qu'ils iraient sur l'heure
renverser leur autel ou le prparer pour un nouveau culte.

--Faites, leur dit-il, ce que votre esprit vous conseillera pour une
crmonie agrable au vrai Dieu: c'est  vos prparatifs que nous
connatrons si votre rgnration peut tre accomplie par nous.

La tribu errante s'loigna donc du rivage. Evenor et Leucippe allrent
passer le reste du jour sur la rive oppose avec le jeune Ops, qu'ils
commencrent  instruire et qu'ils trouvrent docile  l'inspiration et
port  l'tude des choses divines. Le lendemain, avant le jour, ils
abordrent du ct de la tribu, et, guids par Ops, ils virent l'autel
barbare o Mos avait institu son culte diabolique. Ils le trouvrent
par de branches et de fleurs; les ossements des victimes avaient
disparu, et bientt on entendit les fanfares des exils, qui
s'essayaient sur leurs trompes  des accents joyeux en s'appelant les
uns les autres. Leucippe dit alors  son poux:

--Il faut  ces hommes des signes extrieurs et des crmonies
religieuses. La dive Tlea n'a pas voulu nous enseigner son culte. Elle
nous a dit de demander  notre coeur les formules d'adoration qui
conviennent  notre nature. Prions donc pour que Dieu nous inspire
celles qui nous mettront en rapport avec la simplicit de ces hommes
avides de s'clairer. Vois comme ils ont dj compris, par l'emploi de
ces fleurs, que la grce et la beaut de la nature sont les ornements du
vtement de l'ternel crateur!

Evenor et Leucippe montrent au fate de l'autel pour l'examiner, mais
bientt ils se virent entours par les exils pleins de ferveur, qui
leur demandaient, en tendant les mains vers eux, d'offrir pour eux le
sacrifice au Dieu inconnu dont ils devaient rvler le mystre.

Mos vint le dernier. Aprs quelques hsitations, il avait rsolu, autant
par conviction que par un secret besoin de conserver son initiative, de
profiter ardemment de la lumire nouvelle. Il s'adressa donc  Leucippe
et lui dit:

--Fille du ciel, tu ordonnes sans doute que je monte avec toi sur
l'autel pour t'aider  le consacrer. Voici que je t'apporte les
offrandes: deux colombes, symbole de douceur, et dont le sang pur ne
peut qu'tre agrable  la divinit que tu sers.

Evenor, se baissant, prit les colombes et les prsenta en souriant 
Leucippe, qui les tint dans ses blanches mains contre sa poitrine.

--Mos, dit-elle, je vois que tu t'es efforc de mditer nos paroles;
mais tu ne les as pas encore comprises, et tu n'es pas encore assez
purifi toi-mme pour venir avec nous purifier l'autel. Tu persistes 
croire que notre Dieu veut du sang et qu'il se plat aux convulsions de
l'agonie de ses cratures. Sache le contraire: la moindre de ses
cratures lui est prcieuse, et c'est un crime de l'immoler sans
ncessit. Mais je ne mprise point ton offrande, et voici comment il
faut la rendre agrable  Dieu.

En parlant ainsi, Leucippe leva ses mains vers le ciel, et, en les
ouvrant, elle laissa envoler les deux colombes.

--Comprenez le sens de cette action, dit Evenor aux exils muets
d'tonnement. Les animaux de la terre vous ont t donns pour vos
besoins, et non pour des jeux cruels et des symboles meurtriers. Si vous
croyez que le ciel exige de vous des sacrifices, vous avez raison. Il
veut celui de vos instincts farouches, de votre orgueil et de vos
ressentiments. Ce que vous reprsentez dans vos ftes religieuses doit
n'tre que l'expression figure de votre soumission et des instincts
gnreux qu'il rclame de vous. Offrez-lui donc, non la mort et
l'oppression d'aucun tre, mais la libert et la vie, qui sont
l'expression passagre de son action incessante dans l'univers.

Evenor et Leucippe, se voyant couts avec motion, commencrent alors,
tour  tour,  instruire leurs frres. Ils leur rvlrent ce qu'ils
savaient de la nature de Dieu, de son unit et de sa loi d'amour et de
bont tendue  tous les mondes de l'infini et  toutes les cratures,
selon la mesure de leurs besoins relatifs; aux substances animes, les
conditions de la vie physique; aux substances intelligentes, les
conditions de la vie morale; aux plantes et aux animaux, l'air, le
soleil et la terre nourricire pour s'alimenter et se reproduire; aux
hommes, tous ces biens sentis et apprcis par une notion suprieure,
pour s'alimenter et se reproduire dans le sens matriel et divin.

Ils leur rvlrent aussi,  mesure qu'ils se virent de mieux en mieux
compris, la vie ternelle des mes, les expiations et les rcompenses
dans le prsent et dans l'avenir; l'amour des sexes, bas sur le
dvouement et incompatible avec l'oppression d'un sexe par l'autre;
l'amour fraternel, bas sur le respect du bonheur d'autrui et du
dvouement  toute la race, considre comme famille mre de toutes les
familles particulires; enfin tout ce que la dive leur avait enseign,
et qu'ils surent mettre  la porte de ces enfants adultes, par de
potiques symboles et d'ingnieux apologues.

Aprs ces communications solennelles, les deux poux virent qu'ils
n'avaient plus rien  craindre de ces hommes, et Evenor, voulant se
faire connatre  eux, leur dit son nom. Alors le jeune Ops, se jetant
dans ses bras:

--O mon frre, s'cria-t-il, ne te souviens-tu donc pas de moi? de moi
qui, malgr mon jeune ge, avais gard la mmoire de tes traits et
m'imaginais te reconnatre sous ceux de quelque divinit? Hlas! j'ose 
peine te regarder; car, aprs les larmes que ta fuite a causes  notre
mre, je suis cent fois plus coupable qu'un autre de l'avoir quitte
aussi.

--Sois pardonn,  mon frre! rpondit Evenor en le serrant dans ses
bras, puisque nous allons porter  ceux qui nous ont donn le jour la
consolation et la joie. J'ai le droit de te promettre ce pardon de leur
part, car ce n'est pas ma volont qui m'a loign d'eux si longtemps.

C'est alors qu'Evenor raconta son histoire et donna une nouvelle
autorit  son enseignement en rvlant l'histoire des dives. Il passa
ensuite quelque temps avec Leucippe parmi les exils. Car, malgr
l'impatience qu'il prouvait de revoir ses parents, il n'osait
transporter ces fils coupables sur l'autre rive avant de les avoir
ramens  la vie d'innocence avec ces notions de morale et de religion
sans lesquelles l'innocence ne pouvait plus suffire  la famille
humaine. Les exils acceptaient sa parole avec ardeur. La beaut idale
du couple divin, sa douceur dans la supriorit et sa sagesse dans
l'enthousiasme, eussent suffi  dominer ces mes neuves, quand mme la
science venue des dives n'et pas revtu un caractre merveilleux et un
attrait invincible pour l'imagination.

Enfin le moment vint o la barque put transporter, par petits groupes,
les exils  l'autre bord. Evenor, leur ayant fait examiner et
comprendre cette invention de l'industrie humaine, l'amarra fortement
dans un endroit convenable; puis on quitta le fleuve et on commena
bientt  remonter les versants du plateau, en vitant de s'approcher du
village des libres, dont on craignait les insultes. Evenor, s'tant fait
indiquer la position de cet tablissement, dirigea sa troupe par le
raisonnement et par l'orientation, et, en peu de jours, il revit les
cabanes de sa tribu.

Le dpart des hommes nouveaux avait chang l'existence des hommes
anciens. Plus de la moiti des familles s'tant trouves tout  coup
prives de leurs membres les plus actifs et les plus nergiques,
l'ancienne tendance  l'apathie avait repris son empire. A la douleur
des mres avait succd un redoublement d'amour pour les jeunes enfants;
mais, en mme temps, une vive crainte de les voir bientt s'affranchir
du joug de l'habitude, pour se crer une existence  part, avait
instinctivement contribu  entraver leur dveloppement naturel. Les
jeunes vierges qui avaient fui et qui taient revenues taient punies et
de leur dpart et de leur retour. On les avait accueillies avec joie,
mais on ne savait pas leur tenir assez de compte d'une faute rachete
par le repentir et firement expie par le clibat, car les jeunes
hommes rests dans la tribu leur avaient prfr celles de leurs
compagnes qui ne l'avaient pas quitte; et leur existence tait
mlancolique, leur attitude chagrine et hautaine. Les jeunes parents se
sentaient entrans vers la nonchalance, lassitude de l'me qui s'empare
d'autant plus aisment de l'homme qu'il a moins rflchi et moins
souffert: l'inexprience a peu de force pour combattre. Les vieillards
s'taient sentis sollicits par l'gosme, du moment o une notable
portion de leur famille, et par consquent de leur me, s'tait spare
d'eux. Les nouveaux poux, comparant leur sort avec celui des filles
vierges prives d'avenir, et des absents privs de femmes, se disaient
navement: Nous avons bien fait de rester ici et de ne nous laisser
aller  aucune nouveaut. Les autres sont  plaindre! Et en disant
cela, ils ne songeaient pas  les plaindre rellement. Enfin, dans la
tribu mre la virtualit humaine rtrogradait par suite du trop rapide
essor qu'elle avait voulu prendre dans les tribus nouvelles.

Une seule femme avait gard l'nergie de son coeur: c'tait As, la mre
d'Evenor. La premire parmi celles de sa race, elle avait souffert et
elle avait agi. Pendant des annes, elle avait pleur et cherch son
enfant. La fuite de son second fils avait raviv ses douleurs, et elle
avait essay aussi de retrouver celui-l. Elle avait couru aprs lui,
elle avait essay de franchir le fleuve, elle avait failli y prir. Elle
y tait retourne dj deux fois, et elle s'tait promis d'y retourner
jusqu' ce qu'elle pt le traverser.

Quand la caravane des exils parut dans la plaine, aux rouges clarts du
soir, il y eut un cri de surprise dans la tribu. Ce fut une des filles
vierges qui l'aperut la premire et qui s'cria:

--Voici ceux qui ont voulu nous commander et qui, las de vivre sans
nous, reviennent maintenant nous parler avec douceur. Mais, si vous m'en
croyez, nous n'irons point avec eux une autre fois, et nous les
obligerons de demeurer ici avec nous.

Quelques-unes se rjouirent, d'autres s'effrayrent.

--Peut-tre, disaient-elles, le mchant Sath est-il  leur tte, et
ferions-nous bien de nous cacher, pour qu'on ne nous emmne pas malgr
nous.

Mais il y en eut qui, ne pouvant tenir  leur curiosit ou 
l'impatience d'assurer leur union retarde, coururent ingnument,
quoique tremblantes,  la rencontre des arrivants.

Cependant une femme les devana, une femme encore belle et agile,
quoique ses cheveux eussent prmaturment blanchi et qu'elle et
affront de grandes fatigues. C'tait As, qui n'avait jamais pass un
jour sans promener, par une douloureuse habitude mle d'espoir, ses
regards inquiets sur la plaine, avant de rentrer dans sa cabane. Ds
qu'elle avait vu paratre la tribu voyageuse, elle s'tait lance, et
la voil qui courait au-devant d'Evenor, comme si elle et t assure
de son approche.

Comme un berger qui ramne son troupeau vers le bercail, Evenor marchait
le premier, prtant l'appui de son paule et de son bras  sa chre
Leucippe, un peu fatigue et penche sur lui.

Ds qu'il vit accourir sa mre, il la reconnut, non pas  ses traits,
qui avaient chang et qu'il se rappelait faiblement, mais  l'motion
qu'elle laissait paratre et  celle qu'il prouvait lui-mme; et avant
qu'Ops, qui marchait  ses cts, lui et dit: C'est elle! il s'tait
cri en entranant Leucippe  sa rencontre:

--La voil!

As cherchait des yeux son jeune fils, et, ds qu'elle le vit, elle ne
vit plus que lui. Elle croyait qu'Evenor n'tait plus et elle ne pouvait
pas compter sur une double joie; mais, ds qu'elle tint Ops serr contre
sa poitrine, elle leva les yeux sur le beau couple qui rclamait ses
caresses, et, saisie d'admiration et de respect, elle dit:

--Voici deux envoys du ciel qui me ramnent mon fils; qu'ils soient
bnis!

As avait trouv en elle-mme la notion de Dieu, sans autre rvlation
que celle de la douleur.

--O ma mre, dit Evenor, tu as devin le ciel, et voil qu'il nous
runit parce que tu n'as pas dout!

As tomba sur ses genoux, et, dans une sorte de dlire, elle embrassa la
terre, disant:

--O heureux ceux qui naissent et ceux qui demeurent ici-bas, puisque des
enfants leur sont donns!

Puis elle contempla Evenor avec ivresse et Leucippe avec adoration; et
elle ne pouvait ni leur parler ni les couter. Elle questionnait Ops sur
leur compte, comme si elle les et pris pour les images d'un rve, et
elle n'entendait aucune rponse. Elle parlait au hasard et disait des
mots qu'elle n'entendait pas elle-mme. Puis tout  coup elle les quitta
pour aller chercher son mari et ses filles, qui approchaient plus
lentement, et, voulant leur dire quelle joie leur arrivait, elle ne put
que pleurer.

Pendant qu'Evenor savourait les caresses et les transports de sa
famille, les exils n'taient pas accueillis par les leurs avec une joie
sans mlange. Leur maigreur et leur pleur, que l'on ne s'expliquait
point, car, dans cette heureuse rgion, nul n'avait jamais souffert de
la faim et de la fatigue, inspiraient une sorte de crainte, et leurs
mres elles-mmes hsitaient  les reconnatre. Les vieillards
s'inquitaient davantage de leur aspect et se disaient tout bas entre
eux: Voici du trouble et des agitations qui nous avaient quitts et qui
nous reviennent, quand on commenait  oublier le mal et la peine.

Evenor vit bien que ces enfants prodigues ne savaient pas expliquer leur
repentir, et qu'il fallait les aider  reconqurir l'amour de leurs
parents. Il parla en leur nom; il raconta, non pas tous leurs
garements, mais toutes leurs douleurs; et Leucippe, parlant  son tour,
acheva d'attendrir les coeurs et de ramener la confiance.

Dans sa propre tribu, malgr sa longue absence et les lumires qu'il y
avait puises, Evenor n'inspira cependant pas l'enthousiasme qui l'avait
accueilli chez les exils. Les imaginations taient plus froides et
l'abondance des biens de la vie ne prdispose pas aux affections
exaltes. Except dans le coeur de son pre et de sa mre, il ne
rencontra chez personne une docilit aussi soudaine que celle qui
s'tait offerte  ses enseignements dans la fort des sacrifices.

Sans Leucippe, il est  croire qu'il n'et acquis aucune influence chez
les anciens, enclins, comme tous les hommes sdentaires et satisfaits, 
nier ce qu'ils n'avaient pas prouv! Mais Leucippe, d'origine inconnue,
Leucippe, plus dive que femme par sa beaut particulire, par le don du
chant et par le don du langage lev et attendri par son ignorance mme
des ralits de la vie pratique telles que les hommes l'entendaient,
Leucippe, enfin, traite par Evenor avec une adoration respectueuse dont
les hommes n'avaient aucune ide dans leurs faciles rapports avec leurs
compagnes, revtit subitement  leurs yeux un caractre exceptionnel; et
quand, pour la premire fois, Evenor leur parla des choses divines, ils
voulurent adorer Leucippe comme une divinit.

--Ne nous trompe pas, disaient-ils: ta Leucippe n'est point de la mme
nature que nous. Elle connat les secrets du ciel et elle n'est pas ne
comme toi d'un homme et d'une femme, mais de cette cume des eaux o tu
dis qu'une gante l'a trouve.

Il fallut bien des jours avant que la rvlation de Tlea ft accepte
et comprise d'une partie de la tribu sdentaire. Cette notion se
rpandit plus facilement dans la jeunesse que chez les esprits refroidis
par l'ge. Elle tait d'ailleurs prsente avec trop d'lvation et de
candeur pour s'emparer d'une situation tranquille et d'une ignorance
paresseuse. Si Leucippe et voulu exploiter le prestige qu'elle
exerait; si elle et consenti  personnifier la puissance suprme et 
s'attribuer le don des miracles, elle et pu en faire; mais sa modestie
repoussait toute imposture, et quand on vit qu'elle ne procdait que par
la vrit, on retomba dans l'indiffrence.




XII

LE PARADIS RETROUV


Evenor voulut en vain initier sa tribu aux dcouvertes des dives dans
l'industrie, dans l'extraction et la mise en oeuvre des mtaux et dans
l'emploi du bois, faonn par le fer aux divers usages de l'activit
humaine. Ses proches parents et ses amis de la fort maritime taient
les seuls qui cherchassent auprs de lui l'instruction morale et les
arts de la pratique. Il et fallu l'accord de toutes les volonts pour
tenter des choses utiles, et ceux de la tribu sdentaire repoussaient
gnralement tout progrs et toute fatigue. Leucippe enseignait aux
femmes et aux soeurs des exils  broyer,  filer et  tisser les
corces et les tiges filamenteuses. Les autres femmes eussent voulu
qu'au lieu de leur donner l'exemple du travail, elle trouvt une recette
magique pour leur procurer des ornements semblables  ceux que la dive
lui avait donns et qu'elles s'obstinaient  croire tombs du ciel. Il
ne fallut parler  aucun homme ni  aucune femme de la cit primitive
d'apprendre  tracer et  lire les caractres crits. On demandait que
les prceptes fussent des amulettes, et le moindre caillou, dou d'une
fausse vertu magique, leur et t plus prcieux que les formules de la
vertu praticable.

De son ct, Mos, ne sachant pas renoncer aux amers triomphes de la
vanit, bien qu'il et reu d'Evenor la notion divine et que son
intelligence l'et admise dans une certaine mesure, s'effora
adroitement de ressaisir l'autorit. Il choua auprs des exils et de
leurs femmes, car ils s'taient maris, et, sous l'inspiration d'Evenor
et de Leucippe, ils commenaient  comprendre et  sentir les douceurs
de l'amour vrai. Ils avaient chang leur nom d'_exils_ en celui de
_rconcilis_.

Mos, ne pouvant rien sur eux, s'adressa aux anciens, et, en mme temps
qu'il leur parlait des puissances occultes, il flattait l'instinct
superstitieux en expliquant les rves et en inventant des pratiques
secrtes d'invocation, consistant en actes extrieurs, et non en efforts
de la conscience et de la volont. Ce culte convenait mieux  leur
paresse princire que le travail de la pense, et il eut de nombreux
adhrents. Mos, redevenu plus heureux, avait abjur les rites
sanguinaires. La religion douce apporte par les lves de la dive lui
ouvrait une nouvelle source d'enthousiasme, car il tait de nature
mystique, et, ainsi qu'il arrive souvent chez les hommes de cette
trempe, il savait allier une foi sincre  un grand orgueil et  de
certaines hypocrisies.

Evenor vit donc que l'influence de la pure vrit ne pouvait s'tendre
sur tous les hommes  la fois, et qu'il fallait aux uns des ides, aux
autres des figures,  d'autres enfin des faits. Il se soumit d'abord
avec douceur  la rsistance des divers instincts, estimant sa tche
assez grande s'il pouvait faire quelques disciples parmi ses semblables.
Mais, peu  peu, la guerre jalouse que Mos, tout en exploitant et en
altrant les prcieuses notions qu'il avait reues de lui, faisait
sourdement  son apostolat, attrista son me, et il se retrouva
vis--vis de lui-mme comme au temps de son enfance, o il avait
souffert dans son orgueil et dans le sentiment de sa supriorit. Il
tait homme, et rien n'est plus difficile  l'homme que de distinguer
l'amour ardent du proslytisme de l'estime ardente de soi-mme.

Il avoua son affliction  Leucippe, et, un jour qu'ils en parlaient
ensemble, lui se livrant  quelque amertume de coeur, elle le plaignant
avec la complaisance un peu aveugle de l'amour, leurs pas se dirigrent
assez loin des cabanes, vers un endroit o Evenor s'arrta tout  coup,
frapp d'un vif souvenir, et s'cria:

--O ma chre Leucippe, c'est ici que, il y a dj bien des annes, je
vins pleurer seul la rsistance de mes jeunes compagnons  mon
initiative. J'avais voulu, ma mmoire ressaisit  prsent ce dtail,
tablir l'galit de droit dans nos jeux, et faire que les plus robustes
n'eussent pas plus d'avantage que les plus faibles dans le partage des
amusements. Je ne fus point cout: je restai seul, triste et irrit. Je
m'absorbai dans ma souffrance intrieure; je laissai passer les heures,
puis je voulus revenir et je m'garai. Je n'ai jamais su comment j'tais
entr dans l'den, ni le temps qu'il m'avait fallu pour en approcher,
car une fivre et une ivresse s'taient empares de moi. Mais, Tlea
nous l'a dit, du ct des montagnes, l'den est bien prs des
tablissements des premiers hommes, tandis que par la mer, il nous a
fallu plusieurs journes pour atteindre l'embouchure du fleuve, seul
endroit accessible de la cte. Il me semble que, si nous faisions
quelques pas de plus, nous apercevrions les dernires lvations du
plateau et les sommets bnis de nos montagnes d'den.

--Oh! si je le croyais, dit Leucippe, cette vue calmerait mon me
blesse de ta blessure, et la pense que je suis plus prs de ma mre
chrie m'aiderait peut-tre  supporter la longueur de notre sparation.

Ils marchrent tout le reste du jour; ils dormirent sous les ombrages,
et, le lendemain, ils reconnurent les cimes sublimes des montagnes
d'den, dont ils suivaient la base abrupte et impntrable avec une
motion ardente et presque dsole.

--Ah! que ces oiseaux sont heureux! disait Leucippe en regardant les
aigles tournoyer comme des points noirs  peine saisissables au-dessus
des crtes blanchies par l'aube. D'o ils sont, ils voient notre jardin
de dlices, notre belle et chre demeure, et peut-tre notre divine
Tlea cultivant nos fleurs et faisant manger dans sa main nos biches
favorites.

Le bruit d'un torrent attirait leurs pas. Evenor, devanant sa compagne,
reconnut l'ancienne brche ferme par le tremblement de terre. De ce
ct, elle tait facile  escalader. Il pria Leucippe de l'attendre, et
bientt elle entendit un cri de surprise et de joie. Evenor, cach dans
les rochers, reparut et lui dit des paroles que l'loignement ne lui
permit pas de saisir. Impatiente, elle gravit hardiment jusqu' lui et
le vit occup  entailler la montagne avec sa hache. La roche, tendre et
friable en cet endroit, avait cd  l'effort des eaux et s'tait
troue. Evenor largissait l'ouverture avec ardeur, se disant que, si le
bloc tait partout de mme nature, quelques heures de travail lui
suffiraient peut-tre pour s'y creuser un passage.

Tandis qu'il s'y passionnait, Leucippe alla lui chercher des fruits pour
tancher sa soif, et, comme elle suivait avec prcaution la corniche du
rocher pour approcher d'une touffe de fraisiers, elle vit une ouverture
plus large et antrieure au travail des eaux, d'o la terre et les
graviers s'taient dtachs rcemment. Elle y entra et, en peu
d'instants, elle aperut l'den. Alors elle revint, essouffle et
triomphante, vers son poux.

--Laisse l ce travail, lui dit-elle. Une porte s'est ouverte
d'elle-mme depuis notre dpart. Bnissons le ciel qui nous a permis de
la trouver!

Plusieurs saisons s'taient coules dj depuis que les poux avaient
quitt leur solitude, et il leur semblait que c'taient des annes, car
le temps se mesure aux motions plus qu' la dure. Traverser l'den fut
pour eux comme un rve. Leucippe volait plutt qu'elle ne marchait, et
elle ne s'arrta pas un instant pour regarder sa cabane. Elle cherchait
sa dive bien-aime, et quand elle arriva au Tnare, inquite, haletante,
elle se sentit faiblir comme au pressentiment d'un grand malheur. Evenor
la soutint pour entrer dans la grotte: la grotte tait dserte. Le lit
de peau d'ours tait drang et tranant; la louve apprivoise par
Tlea s'en tait empare et y nourrissait ses petits. Elle gronda
d'abord, puis, reconnaissant Leucippe, elle vint ramper  ses pieds.

--Oh! ma mre n'est plus, s'cria Leucippe, et je n'ai pas recueilli son
dernier souffle! Malheur  moi! malheur  notre exil sur la terre des
hommes!

Elle se trana jusqu'aux rochers de la solfatare et y pntra, oubliant
la dfense que Tlea lui avait faite autrefois d'en approcher et ne
songeant plus qu' retrouver les restes de cette mre chrie. Des
vapeurs suffocantes sortaient de l'abme, et Evenor arrta sa femme avec
effroi en la voyant plir et perdre la respiration.

--J'irai, lui dit-il; au nom du ciel, reste ici!

En ce moment des hurlements plaintifs se firent entendre et les chiens
de la dive, sortant du gouffre, vinrent, comme avait fait la louve,
caresser tristement Leucippe.

--Viens, dit Leucippe  son poux; puisque ces animaux fidles ont pu
braver l'air embras de ces cavernes, nous le pouvons, nous qui avons la
volont, et s'ils sont l, c'est que, morte ou vivante, celle qu'ils
aiment y est aussi.

Ils pntrrent dans les cavernes et y trouvrent la dive tendue sur
une cendre blanchtre, claire par les livides reflets d'un jour bleu,
dont le foyer ne semblait tre nulle part. En approchant davantage, ils
virent que ce ple rayonnement manait d'elle, et ils contemplrent son
visage immobile et ses yeux teints. Leucippe la crut morte, et, sans
prouver ni terreur ni dgot, elle s'agenouilla pour baiser son front
glac et poli comme celui d'une statue de marbre, tandis qu'Evenor
interrogeait la roideur de ses mains, qui semblaient s'tre ptrifies.

La dive respirait encore. Elle ne fut pas ranime par le baiser de
Leucippe, mais elle le sentit dans son coeur, car tout son corps tait
paralys par l'action d'une mort qui se prsentait avec des phnomnes
particuliers, trangers  la race humaine. Sans faire un mouvement et
sans essayer seulement un regard, elle parla. Elle parla d'une voix qui
n'avait plus de timbre et qui ressemblait au clapotement des eaux
souterraines:

--Que Dieu est bon! dit-elle. Il permet que mes enfants bien-aims
viennent me bnir  ma dernire heure! Leucippe, je ne te vois plus;
Evenor, je ne puis plus t'entendre; ne me parlez pas, ne touchez pas 
mon corps, il n'est plus; il est tout enseveli, car il est bien o il
est. Mon me seule vous parle, coutez-la! Dans un instant, elle sera
dans un plus bel astre. Elle n'est encore ici que parce qu'elle vous
attendait. Elle sait ce que vous avez fait depuis notre sparation; car,
grce au divin prodige de la mort, elle voit, pour un instant, dans le
temps et dans l'espace. Votre mission n'est pas finie. Elle va se
dcider. Retournez d'o vous venez, vous y tes ncessaires et vous
devez y rester tant qu'il vous sera possible. Mais ne vous affligez pas:
bientt vous serez dans l'den avec une tribu docile et choisie que vous
ne devez jamais abandonner. Oui c'est l, dans l'den, que Dieu
rcompensera votre soumission en bnissant votre hymne; c'est l que
des enfants natront de vous. A prsent, adieu! Croyez! je vois...
Esprez! je saisis!... Aimez-vous, Dieu nous aime... Je vous bnis... O
libert! le lien se brise... la vie m'appelle, la mort me quitte...
J'entends des voix lointaines... Mes enfants... Ah! les mes sont bien
heureuses quand elles quittent cette prison du corps! A prsent, sortez
et ne revenez plus, car un grand mystre va s'accomplir. Allez!...

Elle cessa de se faire entendre. Evenor et Leucippe taient frapps de
stupeur, car elle avait parl sans que ses lvres fissent aucun
mouvement, et mme sa voix ne semblait pas sortir d'elle, mais planer
au-dessus d'elle. Le rayonnement qui l'enveloppait plit au-dessus
d'elle. La caverne rentra dans les tnbres. Les chiens, qui se tenaient
 l'entre, s'enfuirent en hurlant. Evenor emporta Leucippe, qui, dans
cet air lourd et brlant de la bouche volcanique, avait perdu
connaissance. Il la porta jusque dans l'den, et c'est l seulement
qu'elle put pleurer sur le sein de son poux la dive qui l'avait tant
aime.

Elle voulait retourner auprs de son cadavre, mais Evenor lui rappela
qu'en d'autres temps Tlea leur avait ordonn, dans le cas o elle
serait surprise par la mort, de la porter dans la caverne du Tnare, o
elle voulait tre abandonne  l'action dissolvante de cette tuve
naturelle o s'tait consume la poussire de ses parents, de son poux
et de ses deux enfants.

Evenor,  genoux prs de sa chre Leucippe dans la cabane de l'den, lui
rendit le courage par l'effusion de sa tendresse sans bornes. Il lui
demanda pardon du mouvement de faiblesse et d'gosme qu'il avait eu la
veille et qu'il sentait maintenant indigne d'elle, indigne de la sagesse
enseigne par Tlea, et indigne de lui-mme.

--Partons, lui dit-il, retournons vers nos frres, et, que la dive ait
prophtis ou rv le sort qui nous est promis, accomplissons jusqu'au
bout avec patience la tche qui nous est confie. S'il m'arrive encore,
homme faible et vain que je suis, de prendre la souffrance de mon
orgueil pour la saintet de ma mission, rappelle-moi, Leucippe, que j'ai
t appel du nom de fils par la plus cleste des dives, que j'ai reu
d'elle la lumire de l'amour et obtenu de toi l'amour de la plus cleste
des femmes. Si, en songeant  tant de gloire et de bonheur, je manque de
patience avec les hommes de ma race, menace-moi de la svrit du ciel,
car j'aurai mrit d'expier ma folie et mon ingratitude. Mais non! ceci
n'arrivera point, car je sens que je dois maintenant m'lever au-dessus
de moi-mme. Ma confiance dans la suprme sagesse de Tlea me rendait
peut-tre paresseux  me combattre. Si je tarde  montrer de la force et
de la vertu, me disais-je, elle en aura pour moi et rparera dans le
coeur de ma bien-aime Leucippe le tort que je m'y serai fait par ma
faiblesse. A prsent, Leucippe, si j'branlais ta foi par mes doutes et
ton courage par mes abattements, qui donc te consolerait dans cette
dtresse que partagerait ton amour? Quelle main essuierait les pleurs
que tu verserais en secret, en essuyant mes pleurs indiscrets et lches?
Il te faudrait donc  ton tour, comme Tlea, avoir de la force pour
deux; et moi, je te laisserais porter un double fardeau? Non, non, je
veux et je dois tre dsormais plus que ton frre et plus que ton poux;
je veux tre le pre et la mre que les flots t'ont ravis; et si je ne
puis te donner les trsors de science divine que possdait la dive
adore, je veux du moins te rendre sa tendresse dlicate et son
dvouement maternel.

--O le bien-aim de mon me! dit Leucippe, pardonne-moi,  ton tour, le
dchirement de mon coeur. Tu le vois, c'est moi qui suis faible, puisque
j'ai tant de larmes pour ma dive, quand je ne devrais songer qu'
consoler ta propre douleur, aussi grande, aussi profonde que la mienne.
Est-ce donc ainsi qu'elle m'avait appris  t'aimer, elle qui me disait
sans cesse: Nos propres douleurs ne sont rien en comparaison du mal
qu'elles font  ceux qui nous chrissent. Tuons donc en silence nos
propres peines, et soyons-en consols par la joie de les leur avoir
pargnes! A ton tour, Evenor, il faudra me rappeler l'exquise
tendresse de la dive, quand je penserai trop  elle sans m'occuper des
regrets que je rveillerai dans ton coeur. Ne m'a-t-elle pas dit en te
donnant  moi: Voici ton pre et ta mre dans ton frre et dans ton
poux?

Evenor et Leucippe quittrent l'den suivis des chiens de Tlea, qui ne
voulaient plus les quitter, et ils furent, ds le lendemain, de retour 
la tribu.

Une grande agitation y rgnait. Sath et une partie considrable des
hommes forts de sa tribu y taient revenus, non dans le dsir de se
rconcilier avec les anciens ni avec les exils, mais avec la tentation
de les dpossder de cette rgion, la plus fertile et la plus saine du
plateau,  moins qu'ils ne voulussent subir tous les caprices de leur
despotisme. Ces hommes, qui s'intitulaient les _libres_, ne comprenaient
la libert que pour eux-mmes. Celle des autres ne leur tait rien, et
l'esprit de caste s'tait empar d'eux  ce point, qu'ils avaient
cherch les exils dans les forts maritimes avec le projet de les
employer  leur service, de les faire chasser pour eux, de les nourrir
et de les loger  leur guise, en un mot, de les rduire en esclavage.
Tel tait le rsultat de l'nergie sans coeur et de l'activit sans
lumire de leur chef, le redoutable Sath.

Une raison plus personnelle encore avait dtermin celui-ci  venir
poursuivre les exils jusque dans la tribu des anciens. Il avait perdu
sa femme, elle tait morte par suite de ses mauvais traitements. Il
n'avait os exiger d'aucun de ses hardis compagnons le sacrifice de son
amour, et il comptait trouver dans la tribu une vierge encore libre, ou
une pouse mal dfendue.

La plupart des rconcilis, enseigns et inspirs par Evenor et
Leucippe, s'taient comports avec tant de sagesse depuis leur retour,
que les anciens crurent pouvoir accueillir les libres avec confiance;
mais, depuis deux jours qu'ils taient l, dj les libres parlaient en
matres, dj Sath exigeait qu'on lui livrt la jeune Lith, la seule
fille de la tribu qui attendt encore le jour de son union. Elle tait
naturellement fiance  Ops, qui tait le dernier des jeunes gens 
marier, les convenances de l'ge ne comportant pas de meilleur choix
rciproque, et les deux adolescents s'tant promis l'un  l'autre. Lith
prouvait en outre pour Sath une vive rpugnance, et ses parents,
effrays, allgurent qu'elle n'tait pas encore nubile. Mais Sath ne
tenait point de compte de leur refus et se prparait  enlever la jeune
fille, lorsque Evenor,  peine rentr chez sa mre, fut adjur par cette
famille alarme et par celle d'Ops, qui tait la sienne propre, de leur
venir en aide.

Evenor se rendit auprs de Sath, suivi de Leucippe, qui ne voyait pas
sans terreur cette confrence, mais qui se tint dehors, pendant que son
poux entrait dans la cabane o, install chez ses propres parents comme
en pays conquis, le superbe chef des libres, presque nu, ceint d'un
court sayon de peau de sanglier, beau d'une beaut rude et sauvage,
toujours jouant avec sa massue comme prt  frapper quiconque lui
rsisterait, se raillait des remontrances de son pre et commandait  sa
propre mre comme  une servante.

Evenor lui parla avec adresse et douceur, invoquant leur parent, leurs
souvenirs d'enfance, et s'efforant de lui faire comprendre le respect
d  la libert d'autrui. Sath rpondit avec mpris, puis avec menace,
et comme il levait sa voix rauque et tonnante, Leucippe alarme entra
avec Ops et s'approcha vivement de son mari.

A la vue de cette crature, alors sans gale sur la terre, le farouche
Sath se sentit un moment vaincu et intimid. Il parut mme adouci et
promit de rflchir.

Mais  peine les poux se furent-ils retirs, que Sath alla trouver ses
compagnons:

--J'ai vu la femme d'Evenor, leur dit-il; elle ne ressemble  aucune
autre, et je la veux.

Tous lui promirent qu'il l'aurait. Contents de le voir pris de cette
femme, ils pensaient, en l'aidant  s'en emparer, prserver les leurs 
jamais de ses tentatives; mais, le lendemain, quand ils eurent vu
Leucippe, leurs propres compagnes ne leur inspirrent plus que ddain,
et plusieurs rsolurent de l'enlever pour leur compte.

Leucippe fut pouvante des regards audacieux et ardents qui se fixaient
sur elle.

--Que crains-tu? lui dit Evenor, ne suis-je pas l pour te dfendre?

--Que pourras-tu seul contre eux tous? rpondit Leucippe. La tribu
voudra-t-elle s'engager dans une querelle sanglante pour une cause
particulire? Ce brutal Sath te hait, ses compagnons sont plus forts et
plus nombreux que les ntres, et d'ailleurs attendrons-nous qu'un combat
s'engage? Ne vois-tu pas que ces hommes ne sont accessibles  aucune
sagesse,  aucune raison? Fuyons, mon cher Evenor, rfugions-nous dans
l'den. Il nous sera facile de nous y fortifier contre leurs attaques,
si jamais ils dcouvrent l'entre mystrieuse que la Providence nous a
fait trouver.

Evenor, retenu par un reste d'orgueil, et aussi par un sentiment de
juste fiert et de vrai courage, rpugnait  la fuite. Il ne pouvait se
persuader que Sath voult en venir aux mains, et il pensait que son
attitude nergique et celle de ses amis imposeraient aux libres; mais il
apprit avec douleur, dans la journe, que plusieurs des anciens et
presque tous les jeunes gens des deux sexes de la tribu sdentaire
s'taient enfuis avec Mos. Mos avait plus de haine que de courage, et,
quand il n'tait pas soutenu par l'exaltation fanatique, il tait
craintif et abattu. D'ailleurs, depuis longtemps, il mditait
d'entraner avec lui les adhrents qu'il avait su conqurir, et d'aller
former avec eux un tablissement o l'influence d'Evenor ne balancerait
plus la sienne.

Evenor espra encore que les anciens sauraient faire prvaloir leur
autorit morale pour empcher une iniquit. Il alla les trouver avec
Leucippe pendant que Sath, de son ct, animait ses compagnons. Evenor
trouva des vieillards nonchalants qui aimaient mieux cder que de
lutter; et, comme il revenait, afflig et pensif vers sa cabane, voulant
cependant douter encore de la malice de Sath, il vit ses parents au
milieu de ses amis qui se consultaient avec anxit.

Ops vint au-devant de lui et lui dit:

--Sath est venu ici avec quelques-uns des siens; il a exig qu'on remt
ce soir Leucippe entre ses mains. Sur notre refus de transmettre 
Leucippe un pareil ordre, il s'est retir en riant, et,  prsent, il
s'apprte certainement  employer la force. Nous nous sommes donc
rassembls autour de ta demeure, tandis que notre pre s'efforce d'en
runir d'autres que nous pour la rsistance; mais nous ne pouvons
esprer d'atteindre un nombre gal  celui des libres. Donne-nous donc
confiance et courage, car il nous faudra peut-tre mourir en dfendant
Lith et Leucippe, et il faut que, du moins, notre dvouement leur soit
utile.

--O Dieu! dit Leucippe, serai-je donc la cause de cette lutte
fratricide! Je te l'ai dit, Evenor, il faut fuir.

Mais la fuite ne semblait pas possible. Il tait trop tard, car les
libres surveillaient tous les mouvements des rconcilis et de leur
chef. Le pre d'Evenor revint avec quelques-uns des hommes mrs de la
tribu (de ce nombre tait la famille de Lith) qui avaient reu la parole
d'Evenor, et qui disaient: La raison comme la justice nous commandent
de protger Leucippe; car si nous cdons aujourd'hui, demain, de
nouveaux libres, veufs ou fatigus de leurs femmes, qu'ils ne savent
point aimer, viendront nous demander nos filles avant mme qu'elles
soient nubiles, ou contre le voeu de leur coeur, et ils les feront
mourir de lassitude et de chagrin avant l'ge de mourir, comme la femme
de Sath est morte  la fleur de ses ans.

Les femmes de ces hommes mrs et celles de rconcilis, qui avaient pour
Leucippe une tendresse enthousiaste et qui tremblaient du pril o
s'engageaient leurs maris, voulurent aussi s'armer, et Leucippe, exalte
maintenant par le courage et le dvouement de la petite troupe,
distribua les armes de mtal, les flches et les javelots qu'elle tenait
de la dive, et s'arma elle-mme, dcide  tuer plutt que de laisser
tuer son poux ou souiller sa chastet.

Cependant le jour s'coulait, et les libres, que l'on attendait d'un
moment  l'autre, ne se dclaraient pas. La division avait clat entre
eux, ainsi qu'il arrive dans toute mauvaise entreprise, et plusieurs,
enflamms d'amour pour Leucippe, voulaient qu'aprs la victoire la
possession de la fille des dives ft dcide par le sort. Des enfants,
s'tant glisss autour de leur conseil, vinrent rendre compte  Evenor
de cet incident. Evenor en prenait d'autant plus de confiance dans le
triomphe de sa cause; mais As, sa mre, voyant descendre les premires
ombres de la nuit, qui s'annonait charge d'orage, lui parla ainsi:

--Voici que la fuite devient possible. Voici les libres rassembls pour
la dispute comme nous le sommes pour l'amiti. Dieu ne veut pas que le
sang coule, et c'est lui qui a troubl l'accord des mchants pour
favoriser notre dpart. Que chaque mre prenne ses plus jeunes enfants,
que chaque pre veille sur les ans, que chaque poux emmne sa femme,
qu'Evenor et Leucippe soient nos guides et qu'ils nous conduisent dans
ce pays de l'den o nous ferons une ville nouvelle et o nous adorerons
le grand esprit protecteur des mes justes.

La nouvelle colonie partit donc furtivement, n'emportant ni vtements ni
vases, n'emmenant aucun animal, except les chiens de la dive qui ne
quittaient jamais les pas de Leucippe, et se rejoignant par petits
groupes dans le bois o Evenor, parti le premier avec sa femme, les
attendait pour ouvrir la marche.

A la lueur des clairs et au bruit de la foudre, les fugitifs marchrent
une partie de la nuit, et, cette fois, le voyage ne dura que quelques
heures, les chiens ayant ouvert une route plus directe et plus
mystrieuse. Mais comme, aux approches de l'den, les enfants fatigus
exigeaient que l'on prt une heure de repos, Evenor, qui veillait avec
les hommes, s'aperut qu'un des migrants se tenait seul  quelque
distance, et, lorsqu'il voulut approcher pour le reconnatre, cet homme
s'loigna et disparut dans l'paisseur des branches.

--Nous avons t suivis, dit Evenor  son pre qui avait dj cru
remarquer l'espion, et il faut nous tenir sur nos gardes.

Ils veillrent les femmes et l'on se remit en route sans rencontrer
d'obstacle; mais comme on arrivait  la porte d'den, Sath, avec une
petite bande dtermine qu'il avait russi  rallier, s'y prsenta. Le
combat allait s'engager lorsqu'ils crurent voir une femme, toute
rayonnante de lumire et d'une stature gigantesque, s'lancer  leur
rencontre et leur prsenter sa face enflamme. Leur terreur fut si
grande qu'ils s'enfuirent en jetant leurs armes et en poussant des cris
de dtresse. Plusieurs tombaient en chemin comme terrasss par
l'pouvante; d'autres ne s'arrtrent que sur les bords du fleuve qui
les sparait du village des libres et qu'ils repassrent le lendemain,
en se jurant de ne jamais revenir sur leurs pas. Sath s'tait loign
sans exprimer sa frayeur par aucun signe trop apparent: mais, revenu
chez les anciens, il fut pris de dlire et faillit mourir. Revenu  la
sant, il montra sinon plus de bont, du moins plus de crainte quand ses
compagnons lui rappelrent l'apparition menaante, et ses moeurs
s'adoucirent au point qu'une rconciliation devint possible entre lui et
ceux de l'ancienne tribu.

Quant  Evenor et  Leucippe, eux aussi avaient vu cette femme
rayonnante qui les avait protgs; mais ils la virent autrement, et sa
stature ne leur parut pas excder de beaucoup celle des hommes.
L'apparition ne se rvla point  leurs compagnons qui entrrent dans
l'den avec des transports de joie. Lorsque Evenor et Leucippe
voulurent, avant de les y suivre, contempler la face de l'tre
mystrieux qui avait sembl jusque-l se drober  leurs regards, il se
retourna et ils reconnurent les traits adors de la dive,
resplendissants de jeunesse et de beaut.

Mais, avant qu'ils eussent pu s'lancer vers elle pour lui parler, elle
avait disparu, et ils se demandrent si ce qu'ils avaient vu tait un
rve.

Leucippe, agite et transporte, courut  la caverne du Tnare. Elle y
trouva le cadavre de la dive dj sch et noirci par la fume
volcanique et gisant pour jamais sur la poussire de sa race.

Le reste de la vie d'Evenor et de Leucippe se perd dans la nuit des
temps inconnus. Il est probable que l'tablissement dans l'den fut
prospre et que l'ge d'or nouveau, clair des clarts de l'ge divin
antrieur, y rgna longtemps  l'insu des autres races. Cependant
Evenor, fidle aux prceptes de Tlea, s'tait jur, en rentrant dans
la forteresse paradisiaque, de ne pas restreindre sa mission aux
flicits morales de la famille et de la tribu. Il est  croire qu'il
sortit plusieurs fois de l'den pour rpandre la lumire dans les divers
tablissements que Sath, Mos, les anciens et les libres formrent sur le
plateau; mais l'histoire des ges fabuleux, qui n'est qu'une tradition
potique,  force de varier dans ses lgendes et dans ses symboles
multiples, laisse dans une ombre impntrable les vnements des
civilisations primitives.


FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Evenor et Leucippe, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EVENOR ET LEUCIPPE ***

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