The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2), by 
Jean-Paul Marat

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Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2)
       Un roman de coeur de Marat, l'ami du peuple

Author: Jean-Paul Marat

Editor: Paul Lacroix

Release Date: November 29, 2018 [EBook #58366]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 ***




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  UN
  ROMAN DE COEUR,

  PAR
  MARAT,
  L'AMI DU PEUPLE;

  Publi pour la premire fois, en son entier, d'aprs le manuscrit
  autographe, et prcd d'une notice littraire;

  Par le bibliophile JACOB.

  II.

  PARIS,
  CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
  8, RUE DU JARDINET.

  1848.




Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.




LES AVENTURES

DU

JEUNE COMTE POTOWSKI.




XLVIII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

La fureur des confdrs a pass  leurs ennemis. Ce n'est plus une
guerre; c'est une suite de brigandages atroces. On ne voit que perfidie,
pillage, trahisons, assassinats.

Rien n'est plus sacr  aucun des partis: ils s'exterminent sans
quartier. Ils courent par troupes effrnes, le glaive et le flambeau 
la main. Tout se renverse sur leur passage et ils ne laissent partout
aprs eux qu'une affreuse solitude. Que de campagnes dvastes! Que de
chteaux abattus! Quels monceaux de ruines! Quel amas de dbris!

Ah! quittons, quittons pour toujours cette troupe de barbares qui ne
connaissent plus de devoirs, et ont renonc  l'humanit mme. H quoi!
J'aurais t enrl parmi eux. Je serais venu porter la dsolation dans
ma patrie, j'aurais tremp mes mains dans le sang de mes concitoyens; au
lieu de verser le mien pour leur dfense? Funestes victoires! infmes
trophes! dont j'ai honte et horreur.

Quels cruels remords s'lvent dans mon me! De quel amer repentir je la
sens pntre! ah mon pre, que de regrets vous m'auriez pargns, si
vous ne m'aviez enchan  vos destines!

Quand l'humanit n'obligerait pas les confdrs  renoncer  cette
injuste guerre, leur propre intrt devrait les y engager. Ils n'ont ni
discipline, ni habilet, ni valeur  opposer  l'ennemi. Ils ne sont pas
mme unis. Livrs  leurs basses passions comme des btes froces, ils
poursuivent chacun des vues particulires. S'il leur restait quelque bon
sens, quelque prvoyance, comment ne s'aperoivent-ils pas que cette
dsunion doit  la fin entraner leur ruine. Avec quelle facilit
l'ennemi va triompher de leur faiblesse! Ah cher Panin, il n'a pas
besoin de les attaquer, la discorde fera bientt tout l'ouvrage. Ils
s'entredchirent dj entr'eux.


_P. S._ On donne pour certain que les cours de Berlin et de Vienne vont
travailler  nous pacifier; et qu'elles ont dj fait avancer des
troupes sur nos frontires pour contenir les factieux.

Puisse la fin de nos malheurs ne pas se faire attendre longtemps!

De Barasse, le 7 juillet 1770.




XLIX

HADISKI A LUCILE.


A Varsovie.

C'est avec rpugnance, mademoiselle, que je m'acquitte de ce douloureux
office: mais il faut remplir les volonts d'un ami mourant.

Vous aurez sans doute dj appris par la renomme notre entire dfaite
 Broda.

Durant cette malheureuse journe o prirent tant de braves Polonais,
Gustave, le gnreux Gustave a termin glorieusement ses jours.

Tandis qu'il retenait son bras sur la tte d'un malheureux qui lui
demandait quartier  genoux, deux ennemis froces, fondant sur lui, le
renversrent sur la poudre. Je vole  son secours, mais  peine l'eus-je
joint, que je tombai moi-mme entre les mains des vainqueurs. J'implore
leur piti pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entranent. Un de
leurs chefs accourut  mes cris. Inform de ma demande et de la qualit
de Gustave, il ordonne qu'on l'emporte  l'cart et me permet d'en avoir
soin.

Je retourne sur mes pas. Hlas, vous le dirai-je? je le trouvai ple,
couvert de sang et dj  moiti dpouill par ces avides mercenaires.
On l'enlve, nous arrivons dans une chaumire. L, je m'efforce de le
rappeler  la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me
reconnat. Sa vigueur se ranime un instant et il me dit d'une voix
mourante:

  Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher,
  apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son
  image dans le tombeau.

A peine avait-il achev ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans
mes bras.

Quelles grces il conservait encore dans le lit mortuaire! La mort qui
avait teint ses yeux n'avait pu effacer toute sa beaut. On voyait dans
ses traits une douce srnit; ses beaux cheveux flottaient autour de
son cou; dans son ct paraissait la blessure profonde...

Ah, je ne puis achever. Pardonnez  ma douleur.

De Pocoutiew, le 6 juillet 1770.




L

LA COMTESSE SOBIESKA A SON POUX.


A Lusne.

Depuis que Gustave nous donna avis de nous retirer ici, nous n'avons
point de ses nouvelles.

Peu aprs votre dpart se rpandit le bruit d'une bataille sanglante
entre les confdrs et les Russes. Lucile craignait que Gustave ne s'y
ft trouv. Tandis qu'elle attendait en transes des particularits de
l'affaire, on lui apporta une lettre, elle la crut de son amant, et
l'ouvrit avec impatience.

A peine y eut-elle jet les yeux, que je la vis plir; ses mains
tremblantes pouvaient  peine soutenir le papier, ses lvres dcolores
taient prises d'un mouvement convulsif, ses genoux se ployrent sous
son corps, et elle tomba sans connaissance.

Tout mon sang se glaait dans mes veines.

  Hlas! qu'est-il donc arriv, Lucile? m'criai-je.

Je courus vers elle et demandai du secours  grand cris.

Quand nous l'emes rappele  la vie, je jetai un regard sur la lettre.
Elle tait d'un ami de Gustave, qui nous annonait sa mort.

Je ne vous peindrai pas l'tat de notre pauvre fille, il est
inexprimable; et les larmes qui coulent de mes yeux et inondent ce
papier, vous le diront mieux que ma plume.

Elle a pass deux jours entiers dans une douleur stupide, sans prononcer
aucune parole, et refusant toute espce de nourriture.

J'avais beau la presser de prendre quelque aliment, mes instances
taient vaines. Enfin la voyant puise d'inanition, je me jetai  ses
genoux. J'arrosai ses mains de mes larmes et la suppliai de ne pas me
donner la mort par ses refus. Elle a reu de ma main quelques bouillons.

Sa douleur parat avoir pris un autre cours. Je ne l'abandonne pas d'un
instant.

Souvent elle lve ses yeux et ses mains vers le ciel en prononant le
nom de Gustave, puis tout--coup elle verse un torrent de larmes, son
sein se soulve avec prcipitation, et les sanglots la suffoquent.

Je me suis aperue qu'elle aime  aller gmir dans le jardin, et je
crains que tout ne serve ici  lui rappeler son amant et  nourrir sa
douleur.

J'ai donc pens de l'emmener chez sa tante  Lomazy, o nous passerons
quelque temps, jusqu' ce que son affliction soit un peu modre.

Adressez-nous-y vos lettres, et crivez-nous souvent.

D'Osselin, le 19 juillet 1770.




LI

SOPHIE A SA COUSINE.


Partie de mon projet a dj russi, et mme au-del de mes esprances.
Lucile croit Gustave dans le tombeau.

Tandis qu'elle tait dans des transes mortelles et pleurait  l'avance
la mort de son amant, je lui fis tenir une lettre d'un ami suppos, qui
lui annonait la fatale nouvelle.

J'en inclus une copie.

Si tu me demandes qui a tenu la plume? Je te rpondrai, Gustave
lui-mme: c'est une de ses propres lettres, que j'ai eu soin de faire
intercepter pendant mon absence. Il y donne  Lucile la relation de la
mort du frre d'une de ses amies. Aprs y avoir fait les changements
convenables, je l'ai envoye  une personne de confiance avec ordre de
la copier, de l'adresser  Lucile sous mon couvert et de me l'envoyer
sur-le-champ par la poste, pour jouer d'un tour  quelqu'un.

A sa rception, rien n'galait le trouble de Lucile; je tremblais que
les suites n'en devinssent plus srieuses: mais par bonheur je suis hors
d'embarras. D'abord elle voulait renoncer  la vie;  prsent elle se
contente de gmir.

Pour faire diversion  sa douleur, la comtesse l'a emmene chez une
tante  Lomazy et m'a engage de les y accompagner. Nous tchons de la
distraire; mais nos soins sont inutiles; rien ne peut adoucir son
affliction. Elle fuit la compagnie, se renferme dans sa chambre, ou va
seule promener ses tristes penses sur le bord d'un ruisseau.

Sa mre a tout fait au monde pour lui ter cette fatale lettre: elle ne
veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein.

Hier, je l'entendis gmir tout haut dans sa chambre, et comme la mienne
est attenante j'eus la curiosit de l'pier au travers d'un petit trou 
la paroi. Je la vis  demi-couche sur un canap, la lettre en question
 la main. Elle paraissait dans une agitation extrme; sa poitrine se
soulevait par secousses rapides, et elle ne levait les yeux de dessus le
papier que pour essuyer ses larmes. Tout--coup elle pousse un long
gmissement.

  ... A... a... arre... arrte,  mon coeur! disait-elle d'une voix
  touffe.

Ses sanglots se pressaient, et elle pleurait amrement. Je fus si
touche de cette scne, que je ne pus retenir mes larmes; je me
repentais de ce que j'avais fait, et aurais voulu pouvoir reculer.

De temps en temps, elle levait vers le ciel ses yeux humides, puis elle
laissait retomber sa tte.

Elle garda quelque temps le silence; et comme j'allais me retirer,
j'entendis ce triste soliloque:

  Hlas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la
  cruelle faim dvorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime
  de refuser  la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la
  mort? A prsent le trpas m'aurait runie  mon amant. Que j'envie son
  sort! Il est dlivr des misres de ce monde, et je gmis encore.
  Chre me de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moiti, ce reste
  sanglant de toi-mme qui souffre tant qu'il palpite, et qui achve de
  mourir dans les tourments.


_En continuation._

Lucile se cache pour pleurer: et quel lieu choisit-elle pour tre le
tmoin de sa douleur? le tombeau de la famille. Te serais-tu jamais
imagin qu'une fille timide aille seule gmir au milieu des morts?

Il y a quelques jours que nous la suivmes dans ce sombre asile. Nous
fmes l'impossible pour l'en tirer; tout ce que nous pmes gagner, c'est
que quelqu'un l'y accompagnerait.

Hier elle vint me trouver dans ma chambre, et me demanda si l'on
pourrait se procurer les cendres de Gustave.

Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne rpondit mot et se retira 
l'instant.

Je ne sais quelles ides lui trottent par la tte; mais ce sont des
ides romanesques  coup sr.

De Lomazy, le 27 juillet 1770.




LII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Lundi dernier je mis  excution mon projet. J'abandonnai les
confdrs, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant
notre troupe sous les ordres du rgimentaire Baluski selon le dsir de
son pre.

Comme rien ne m'appelle  Varsovie, je vais chercher un asile chez un
oncle qui a ses terres prs Radom et  peu de distance du chteau o le
comte Sobieski doit s'tre retir. Tu vois, cher Panin, que c'est dans
la vue d'tre  porte de Lucile.

Il vient de m'arriver une singulire aventure et trop singulire pour ne
pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir  t'en donner un prcis
en attendant que j'arrive  bon port.

Sur la route de Buck  Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage
inspire une noire mlancolie.

Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'tat de mon coeur: je me
plaisais  le contempler.

En promenant mes regards autour de moi, j'aperus au pied d'un roc un
homme assez mal vtu et  l'orientale qui trempait une pice de pain
dans l'onde claire.

Press moi-mme par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre
un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pice que je lui
prsentais.

  --Gardez votre argent, me rpondit-il d'un ton sec en franais; vous
  vous mprenez.

Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier.

Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de
courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux
dans la physionomie, et de peu commun sous son habit.

Son air mlancolique me charmait. Je mis pied  terre, et lui demandai
permission de prendre mon frugal repas auprs de lui. A l'instant il se
retira et me fit place.

A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots:

  Vous voil donc aussi prcipit dans l'infortune, s'il faut en juger
   votre air. Dans les jours de votre prosprit, vous auriez t
  l'objet de mon indignation: maintenant vous n'tes plus que celui de
  ma piti.

  --Vous avez raison, lui dis-je, d'tre indispos contre les grands;
  cette ingalit de condition est presque toujours injuste. Je rougis
  pour la fortune d'avoir si mal distribu ses dons.

Mais craignant que la conversation ne dgnrt en personnalits ou ne
fint trop tt, je me mis  lui demander des nouvelles de la guerre.
Notre entretien fut aussi long qu'intressant. Le voici en dialogue et
je parierais bien que tu seras toujours de son avis.

  MOI.

  Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'o vous venez? Voil
  que les armes russes se distinguent toujours contre celles des
  Ottomans.

  LUI.

  Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il
  voult en tirer parti, il ferait bientt la loi  la Czarine: mais de
  quelque faon que les affaires tournent, il serait encore moins
  affaibli par ses dfaites, que son ennemi par ses victoires.

  MOI.

  Vous ignorez peut-tre que la Russie a de grandes ressources.

  LUI.

  J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuple, et
  seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction,
  du cuivre, du nitre; voil ses seules branches de commerce; et elle
  manque de plusieurs denres de premire ncessit. Pendant sept mois,
  la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas,
  et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare
  jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne.

  MOI.

  Il faut pourtant de grands trsors pour soutenir une guerre aussi
  dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armes par mer et par
  terre.

  LUI.

  A la Czarine moins qu' tout autre prince: ses sujets sont forts et
  endurcis, ils rsistent aux fatigues et supportent patiemment la faim;
  car par un heureux prjug, lorsque les vivres manquent  l'arme (ce
  qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de rvoltes; un prtre
  fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la
  terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en rcompense de
  bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec
  cela, les finances de l'impratrice se trouvent courtes assez souvent,
  mais elle ne manque pas d'industrie pour drober au monde la
  connaissance de ce fatal secret.

  S'il faut en croire quelques officiers trangers, faits prisonniers 
  la dernire bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en
  Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents
  cherchent  ngocier ses lauriers, c'est--dire  faire de gros
  emprunts.

  Ce n'est pas tout. Dans le temps mme que ses affaires allaient le
  plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'tranger de grosses
  commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses
  commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs
  commissions secrtes. Nanmoins quoiqu'elle s'effort ainsi de jeter
  de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misre et
  paru dans tout son jour.

  MOI.

  Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mrite de
  l'tre. Elle a naturellement l'me droite, bienfaisante, leve,
  magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualits et ses rares
  vertus.

  LUI.

  Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tte!

  MOI.

  Voil, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il
  faut passer l'ponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trne
  elle l'a occup dignement?

  LUI.

  Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser.

  MOI.

  Quoi ses victoires sur les Turcs?

  LUI.

  Elle n'y a pas plus contribu que vous ou moi. C'est la supriorit de
  la discipline militaire europenne sur l'asiatique, qui a assur
  quelques succs  ses armes; et elle n'a d'autre part  ces
  vnements, sinon qu'ils sont arrivs sous son rgne.

  MOI.

  Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses
  tats le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples,
  de les clairer et de leur procurer l'abondance, aprs leur avoir
  rendu la libert? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents
  bien proportionns  sa place?

  LUI.

  Il est vrai que, par une suite de la vanit et de l'instinct imitatif
  naturel  son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui
  ne sont d'aucune consquence pour la flicit publique.

  Par exemple, elle a tabli une cole de littrature franaise pour une
  centaine de jeunes gens qui tiennent  la cour; mais a-t-elle tabli
  des coles publiques o l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits
  de l'humanit, l'amour de la patrie?

  Elle a encourag quelques arts de luxe et un peu anim le commerce:
  mais a-t-elle aboli les impts onreux et laiss aux laboureurs les
  moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherch  enrichir
  ses tats, elle n'a travaill qu' les ruiner en dpeuplant la
  campagne de cultivateurs par des enrlements forcs, et en arrachant 
  ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins
  pleins de faste et d'ambition.

  Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle song  faire
  triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre
  elles? Et ce nouveau code, est-il mme fond sur l'quit? La peine y
  est-elle proportionne  l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils
  pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des
  rglements pour purer les moeurs, prvenir les crimes, protger le
  faible contre le fort? A-t-elle tabli des tribunaux pour faire
  observer les lois et dfendre les particuliers contre les attentats du
  gouvernement?

  Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour
  augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne
  les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empche-t-elle
  pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours
  lev sur la tte des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse  la
  flicit de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par
  leur misre,  sa cupidit et  son orgueil? Sont-ce donc l ces hauts
  faits, ces actions hroques qu'il faut admirer en extase?

  Vous parliez de ses talents: ils sont assortis  ses vertus. Si elle
  avait quelque gnie, elle aurait jet un coup-d'oeil sur ses vastes
  tats; et sans s'amuser ainsi purilement  faire de petites rformes
  pour tirer parti des striles provinces du Nord, qu'il faudrait
  abandonner, elle aurait travaill  faire valoir les riches provinces
  du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'pines. A la place d'un
  pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons,
  et peupl de tristes, de misrables, de stupides habitants; elle
  aurait sous un ciel doux, de belles rgions couvertes de fleurs et de
  fruits, et habites par des peuples gais, riches, intelligents. La
  nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse.
  Elle serait le crateur d'un nouveau peuple au lieu d'tre le tyran de
  ses anciens sujets.

  Je n'aime point, continua-t-il,  me livrer  une critique
  prsomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des loges
  dplacs.

  On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de
  ses regards; voil ses privilges: voici ses titres  l'estime
  publique: un dsir sans bornes d'tre encense. Allez, allez,
  elle-mme s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa
  renomme, elle tient  sa solde des plumes mercenaires pour chanter
  ses louanges.

  MOI.

  Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien inform;
  aussi aurais-je plaisir  entendre ce que vous pensez des affaires de
  la malheureuse Pologne.

  Vous voyez que nous ne sommes gures les matres chez nous. Trois
  puissances s'interfrent dans nos diffrents: l'une, depuis quelques
  annes, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier;
  les deux autres viennent d'y entrer  main arme pour nous mettre
  d'accord.

  LUI.

  Vous tes perdus, peut-tre sans ressources; mais quoi qu'il vous
  arrive de fcheux, vous ne l'avez que trop mrit!

  MOI.

  Expliquez-vous, de grce, car je ne vous entends pas.

  LUI.

  Dans l'tat d'anarchie o vous vivez, comment ne seriez-vous pas la
  victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?

  Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous
  dirai rien de ce qu'il a de rvoltant. Vous sentez comme moi, si vous
  n'avez pas renonc au bon sens, combien il est cruel que le travail,
  la misre et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et
  les dlices, celui du petit nombre.

  Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour
  l'avantage d'une poigne de particuliers, privent tant de millions
  d'hommes du droit naturel d'tre libres, et mettent leur vie  prix.
  Je laisse ce ct honteux de votre constitution pour n'examiner que
  son ct faible.

  En saine politique, la force d'un tat ne consiste que dans la
  situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants,
  hommes libres. La nature vous a assez bien partags; mais comme le
  gros de la nation chez vous est priv du prcieux avantage de la
  libert, tous les autres sont comme nuls.

  En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a
  donc point d'enfants pour la dfendre.

  On n'est port au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les
  fruits. Chez vous, o les paysans sont dpouills de toute proprit,
  le cultivateur ira-t-il s'appliquer  fconder la terre pour le matre
  insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est
  l'oisivet; il se livre donc  la paresse et ne travaille qu'avec
  rpugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en
  tre trs-petit.

  Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres  multiplier
  l'espce. Comment la Pologne, o le peuple manque du ncessaire, ne
  serait-elle pas dpeuple?

  Ce n'est qu'au sein de la libert et de l'aisance, que les talents
  peuvent se dvelopper. En Pologne, les hommes doivent donc tre
  gnralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce
  n'y sauraient donc fleurir.

  Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans
  doute que la couronne soit lective, quand les lecteurs ne sont pas
  anims d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne
  sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crdit et la
  force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trne.
  H! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste exprience?

  C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont
  plus que des affaires de faction.

  En Pologne, l'autorit souveraine est faible, l'autorit civile
  presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exerce que sous la
  protection des armes; ou plutt en Pologne il n'y a proprement point
  de public: une poigne d'hommes puissants y dcident de tout, y
  rglent tout, y ordonnent de tout, dfont tout, renversent tout,
  dtruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la
  nation entire, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont
  point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunit,
  ils s'arment mme contre la justice et lui arrachent son glaive.

  Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'tat est sans enfants; les
  campagnes dpourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans
  commerce, l'tat sans richesses. Le corps de la nation n'est donc
  qu'une malheureuse troupe de serfs condamns  de serviles travaux,
  qui seraient mme  craindre s'ils n'taient trop faits  leurs fers.

  Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, o est
  donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprim? Mettons la
  chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils
  assemblent leurs vassaux: vous aurez une arme de cavaliers qui
  n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur
  sans art; une arme de troupes lgres, passables pour escarmoucher,
  mais incapables de tenir la campagne contre des troupes rgles.

  Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais
  on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi arms les uns
  contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi mprisables au
  dehors que vous tes dangereux au dedans?

  Mais, grce au ciel, voici la fin de votre rgne; vous touchez au
  moment d'avoir des matres  votre tour qui vous dpouilleront de vos
  dangereuses prrogatives: l'odieux monument de votre gouvernement
  n'existera plus  la honte de l'humanit; vous ne pourrez plus vous
  entr'gorger; et le peuple parmi vous sentira un peu allger ses fers.

  MOI.

  Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mpris du droit des gens,
  de la justice et de la bonne foi, nos mdiateurs voulussent devenir
  nos usurpateurs? J'espre, au contraire, que par leur entremise nous
  verrons bientt finir nos maux.

  LUI.

  Comme vos esprances vont tre trompes! Ces puissances qui, sous
  prtexte de rtablir la paix dans vos provinces dsoles, y sont
  entres les armes  la main, ne veulent que les envahir et vous
  rduire en servitude. S'il tait vrai qu'elles n'eussent form aucun
  dessein contre la libert de la Pologne, et qu'elles songeassent de
  bonne foi  vous pacifier, leurs gnraux ne seraient pas si soigneux
   s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les
  dfils propres  leur mnager des entres dans le coeur du pays, et 
  le leur livrer sans dfense; ils auraient dbut par engager la Russie
  et les confdrs  une suspension d'armes, et ils n'auraient pas
  tard si longtemps  prendre des arrangements pour tablir une paix
  durable. Vous le verrez, ce sont des matres que les Dieux irrits
  vous envoient pour vous chtier.

  MOI.

  Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils
  manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!

  LUI.

  De l'honneur? Vous me feriez rire! H! les princes le connaissent-ils,
  ou du moins combien peu le connaissent? Sduire et tromper est leur
  grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les
  croire; c'est mme une maxime de leurs ministres et de leurs favoris,
  de s'attendre  tre disgrcis, lorsqu'ils en reoivent le plus de
  caresses. Mais attendons l'vnement; un peu de patience, et vous
  verrez qui de nous deux s'est abus.

  MOI.

  J'y consens.

  LUI.

  Quoique je ne sois pas prophte, je pourrais cependant vous dire
  d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'tat de
  leur rsister, et que leurs troupes se seront assures des provinces
  qu'ils convoitent, ils lveront tout--coup le masque. Mais comme il
  ne faut pas rvolter les esprits, ils chercheront  colorer leurs
  usurpations. Pour blouir la sotte multitude, ils feront des
  manifestes, dterreront leurs aeux, fouilleront dans des traits
  suranns, feront revivre de prtendus droits; et vous verrez  la fin
  qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous
  les possdiez on ne sait  quel titre.

  MOI.

  Cela serait plaisant!

  LUI.

  Aprs avoir soumis  leur empire les provinces usurpes, si mme ils
  ne vous dpouillent tout--fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent
   rtablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec
  plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre
  gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-tre encore
  chercheront-ils sourdement  les multiplier, afin de se mnager un
  prtexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.

  Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel tait le
  but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour
  mdiateurs, ils auront recours  de petites voies d'accommodement, 
  de petites compositions,  de petits rglements qu'ils vous forceront
  de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entire
  libert.

  MOI.

  Trs-bien!

  LUI.

  Vous me surprenez  mon tour avec votre prvention. Vous prtendez que
  c'est pour rtablir la tranquillit dans vos malheureuses provinces
  qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous
  pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un
  moment en paix.

  Je veux cependant qu'ils puissent aspirer  la gloire d'tre vos
  pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire
  adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas
  en redouter eux-mmes les consquences.

  Le seul moyen de vous rendre la paix est prcisment celui de vous
  rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans
  leurs maximes, il ne s'accorderait gures avec leur intrt.

  MOI.

  Peut-on savoir quel est ce plan admirable?

  LUI.

  Prtendre teindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les
  ressentiments, gurir toutes les dfiances, et par de petits
  expdients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est
  dans la chose mme et le remde est violent.

  Il faut porter la cogne  la racine. Il faut faire connatre au
  peuple ses droits et l'engager  les revendiquer; il faut lui mettre
  les armes  la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans
  qui le tiennent opprim, renverser l'difice monstrueux de votre
  gouvernement, en tablir un nouveau sur une base quitable et dont
  toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste
  quilibre.

  Voil l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix,
  l'union, la libert, l'abondance, au lieu de la discorde, de la
  servitude et de la famine qui le dsolent.

  MOI.

  Le remde est violent, en effet.

  LUI.

  Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour
  servir  leur bien-tre ne l'approuveront pas sans doute, mais ce
  n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de ddommager tout un
  peuple de l'injustice de ses oppresseurs.

  MOI.

  Je ne serais pas fch que le paysan ft plus  son aise; mais je le
  serais beaucoup de voir les seigneurs dpouills de leurs droits, et
  j'espre que cela ne sera jamais: les puissances mdiatrices sont trop
  justes pour nous traiter ainsi.

  LUI.

  Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait:
  mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la
  force. Effectivement, il serait assez trange qu'elles voulussent vous
  rendre libres, elles qui ne travaillent qu' tenir leurs peuples dans
  les fers.

Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop dmler les penses confuses
qui se prsentaient en foule  mon esprit. Je t'avoue que ses discours
ont fait quelque impression sur moi, et je commence  craindre que ses
prdictions ne viennent  se raliser. Ces vues, qu'il prtait aux
puissances qui se sont interfres dans nos affaires, paraissent assez
naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractre qu'on donne 
l'un de nos voisins.

Mais je voulais voir si ses ides  cet gard taient conformes  celles
du public.

  --Laissons-l les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous
  entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit gure
  flatt, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni
  mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de
  merveilles: je ne sais si elles sont fondes. Il est sr, nanmoins,
  que c'est un brave capitaine et un grand prince.

LUI.

On prtend que sa valeur est un peu quivoque, et que dans les combats
il vita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en
faut croire; mais s'il n'a pas l'intrpidit d'un grenadier (qui mme ne
lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A
l'gard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien
qu'on le crt tel. A force de vouloir paratre grand, il a ruin sa
vritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre
sa couronne. Les sots, blouis par ses victoires, pourront le louer;
mais il n'en sera pas moins l'objet du mpris des sages.

MOI.

Comment cela, je vous prie?

LUI.

La vrai grandeur d'un prince consiste  faire rgner les lois dans ses
tats, et  rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais l son
ambition. Il ne se soucie gure d'tre les dlices du genre humain,
pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer
les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit,
tout gmit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme
bien d'autres princes, l'instrument des mchants, il a su carter les
flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trne, et lui-mme il connut
la misre.

Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualits: il est
laborieux, frugal, conome. N'est-il pas bien trange que, tandis que
ses vices ont trouv tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possde
n'aient trouv que des censeurs?

Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vrits, et il est
curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va
souvent incognito dans les cafs et les autres endroits publics de sa
capitale, pour couter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque
toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se
soit jamais veng des indiscrets.

MOI.

Il faut dire encore  son honneur qu'il a rendu la libert aux sujets de
ses domaines.

LUI.

Je ne sais ce que vous appelez libert. On ne reconnat dans ses tats
nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il
les marie par force; il les dpouille  son gr; il les fait juger
militairement. Or, tout cela n'annonce gure des hommes libres.

MOI.

Vous ne faites pas l'loge de son coeur, mais vous ferez sans doute
celui de son esprit.

LUI.

Il a de l'amour pour les lettres, du got pour la posie, et, par
malheur pour son peuple, point de prjugs, car il est esprit fort.

MOI.

On le donne aussi pour un gnie en fait de politique.

LUI.

Je ne disconviens pas qu'il n'entende  merveille l'art de ngocier,
c'est--dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais
ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science
politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque
de grands talents.

Rong d'ambition, il n'a song jusqu'ici qu' agrandir ses tats et 
leur donner de la consistance.

Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune
occasion d'arracher  qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des
vues sur quelques provinces, il sme avec adresse entre les puissances
voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il
attend qu'il s'lve entre elles quelque diffrend.

Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse
bien s'affaiblir. Ds qu'il les voit hors d'tat de s'opposer  ses
desseins, il fait marcher de nombreuses armes et fond sur sa proie.
S'il trouve de la rsistance, il se bat et souvent il triomphe; si les
choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a
quelquefois russi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.

S'il sait faire des conqutes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti
combien l'or est ncessaire  la puissance, et il n'a rien omis pour
s'en procurer, except ce qu'il aurait d faire.

Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu 
avoir quelques vaisseaux. Il a cherch  tendre le commerce dans ses
tats: mais il s'y est pris de manire  l'empcher d'y florir jamais.
Car il s'en mle lui-mme, au lieu d'en laisser tout le profit  ses
peuples. D'ailleurs, il le gne pour le tourner selon ses vues; il le
surcharge d'impts. Il fait pis: il inquite les riches marchands, il
use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de
grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les
ouvriers qu'il a attirs par de fausses promesses.

Or, vous sentez bien que de pareils procds ne servent qu' loigner
les trangers,  dgoter ses propres sujets et  empcher les richesses
de couler dans ses tats, d'autant plus que tous les peuples peuvent se
passer de lui.

Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur
lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-tre qu'il envisage les
fermiers-gnraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien
se gorger pour les faire dgorger ensuite. Ainsi, par une trop grande
avidit de remplir ses coffres, il sacrifie tout au prsent, et s'te
toute ressource pour l'avenir.

La puissance de ce monarque n'est qu'enfle. Le peu de fertilit du sol,
joint  la proprit peu assure et  la duret du gouvernement, qui
bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais  ses
tats de devenir florissants.

Au lieu d'y attirer en foule les trangers par une douce domination, son
tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste
dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin svre y attache.

Encore n'y a-t-il gure  compter sur eux. Comme la force est son seul
ressort, et qu'il ne mne ses peuples que par la crainte, au lieu de les
gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prts 
secouer le joug, ds qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se
feraient-ils pas hacher plutt que de consentir  passer sous une
domination trangre.

Si sa puissance n'est qu'enfle, sa grandeur n'est que prcaire. Elle
dpend des nombreuses armes qu'il tient toujours sur pied, et pour le
maintien desquelles il est oblig de tendre toutes ses cordes; ce qui ne
fait jamais qu'un tat violent, et consquemment de peu de dure.

Tant qu'il sera redoutable  ses ennemis, il conservera ses conqutes;
mais ds qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enleves  son
tour. S'il cesse mme une fois d'y avoir sur son trne un grand
capitaine, on verra bientt tomber cette puissance qu'on admire. Ce
n'est dj plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui
menace ruine, car celui qui doit lui succder ne promet (dit-on) pas
beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir
lui-mme simple petit lecteur de Brandebourg?

Or, prfrer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien
rares. Qu'en pensez-vous?

MOI.

J'en conviens.

LUI.

Ses malheureux sujets ont beaucoup  souffrir de sa folle ambition; mais
il n'est pas trop heureux lui-mme, et cela console un peu. Il se montre
rarement; seul, triste, rveur, au fond de son palais, il s'agite jour
et nuit, car il ne songe sans cesse qu' acqurir, et il tremble sans
cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des
douceurs du repos. Il y a quelques annes qu'il ne pensait qu'
s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces.

Tandis qu'il parlait:

  --C'est bien l mon homme, disais-je tout bas.

Il se fit un moment de pause.

Puis, je repris ainsi:

  --Vous m'avez parl du roi de Prusse; dites-moi  prsent, je vous
  prie, quelque chose de l'empereur.

LUI.

Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme
encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de
son eau. Il n'est gure connu que par son invasion de la Pologne, et je
vous avouerai que, de vos honntes voisins, c'est,  mon avis, le moins
malhonnte.

Voisin lui-mme d'un prince avide de s'agrandir aux dpens de qui que ce
soit, et qui ne connat d'autre rgle de conduite que son intrt, il
fallait bien prendre parti et empcher les deux autres de se partager le
gteau entre eux seuls.


_En continuation._

Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes
craintes.

Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon pre m'obligea de
prendre parti vinrent se retracer  ma pense.

Que n'tions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allum une
guerre injuste, et  force d'atrocits nous avons rduit nos ennemis 
ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilit
de s'en fier  nous, les dissidents ont recours  leur protectrice; elle
a pris parti pour eux. De notre ct, nous avons implor le secours du
Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions,
s'avancent pour nous dpouiller.

Je fus quelque temps plong dans ces tristes rflexions. A la fin, j'en
sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi,
je renouai la conversation.

  --J'tais  penser, repris-je,  ce que vous venez de dire: et certes,
  vous ne me paraissez pas ami des rois  en juger sur le portrait que
  vous avez fait de ces trois ttes couronnes.

  LUI.

  Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des
  rois, encenser des coeurs morts  la vertu et se vendre aux vices pour
  de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.

  Je dteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui,
  le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste
  sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de
  tels! A peine en dix sicles en trouve-t-on deux qui effacent
  l'opprobre dont les autres couvrent le trne. Dans ceux mmes que la
  renomme chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents
  qu'elle clbre: on a beau les tudier, les approfondir, on s'y
  mconte tous les jours.

  MOI.

  Il faut excuser les princes.

  LUI.

  J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout
  ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience.
  Plaisante mthode de faire leur loge!

  MOI.

  Vous n'avez pas saisi mon ide. Je ne veux justifier ni leurs crimes
  ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficult du
  mtier qu'ils font.

  LUI.

  Pas fort pnible, de la manire dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils
  ont bien soin de cueillir la rose sans l'pine.

  MOI.

  Quoi, les rois ne sont-ils pas bien  plaindre d'avoir  faire  une
  multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent
  tant de peine  ceux qui veulent les gouverner?

  LUI.

  Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort  plaindre de
  devoir tre gouverns par des princes presque toujours si sots et si
  vicieux.

  MOI.

  Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a
  ses dfauts en ce monde.

  LUI.

  C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples
  ont pris cette maxime, et ils la rptent sottement. _Il faut bien
  passer quelque chose aux princes._

  Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans consquence,
  car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu
  l'influence de leurs moindres actions sur la flicit publique.

  On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a
  point donn. Mais ne sont-ils pas  blmer lorsqu'ils refusent d'y
  suppler par les lumires des sages et qu'ils s'enttent de leurs
  ides?

  Ils doivent  leurs peuples l'exemple des bonnes moeurs et des vertus;
  ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui
  des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux volupts les plus honteuses et
  qu'ils sont les premiers  dbaucher les femmes,  dbaucher leurs
  sujets?

  Ils doivent tout leur temps  l'tat: que dire pour leur
  justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisivet,
  aprs s'tre dchargs sur d'indignes ministres de tout le soin des
  affaires, ou que les moments qu'ils drobent aux plaisirs ils les
  emploient  faire le malheur de leurs sujets?

  Ils ne sont que les conomes des revenus publics: comment les excuser
  lorsqu'ils s'en font les propritaires et les dissipent en
  scandaleuses prodigalits?

  Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit
  de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre libert,
  notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent 
  leurs dsirs,  leur orgueil,  leurs caprices.

  Toujours arms, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs
  voisins, et toujours appelant sur l'tat des malheurs; ils ne mettent
  leur gloire qu' pouvanter la terre par le tragique rcit de leurs
  fureurs: et non contents d'intresser  leurs querelles leurs
  satellites, ils forcent les citoyens, les trangers, les btes mme
  d'y prendre part.

  Mais avec quelle indignit ils se jouent quelquefois de la nature
  humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de
  fers: il faut que tout prisse, que tout nage dans le sang, que tout
  soit dvor par les flammes, et que ce qui a chapp au feu et au fer
  ne puisse chapper  la faim encore plus cruelle; semblables  ces
  astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos ttes la
  contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mmes dans
  les guerres qu'ils ont allumes, mais ils sont presque toujours trop
  lches, pour s'exposer aux coups.

  Que vous dirai-je de plus? au lieu d'tre les ministres de la loi,
  s'ils s'en rendent les matres, ils ne veulent voir dans leurs sujets
  que des esclaves, ils les oppriment sans piti et les poussent  la
  rvolte; puis ils pillent, dvastent, gorgent, rpandent partout la
  terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux
  malheureux qu'ils tiennent opprims.

  Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colre donne au monde, suffit
  pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont
  pas vertueux, peut-on donc trop s'lever contre leurs vices et
  dplorer le sort des peuples confis  leurs soins?

Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix tait vhment,
et ses yeux tincelaient de colre.


_En continuation._

Le feu de son me semblait avoir pass dans la mienne: je l'coutais
avec un plaisir secret ml de surprise.

  --Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous
  ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait natre dans l'tat
  obscur o je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un
  esprit cultiv, une me leve. Mais sans vouloir pntrer le secret
  de votre naissance, tout ce que j'entends m'intresse  vous.
  Apprenez-moi de grce quel revers a pu vous rduire  cette trange
  condition.

  LUI.

  --Le rcit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un
  moment de repos, et je vous donnerai un abrg de ma vie qui fera
  cesser votre tonnement.

Aprs un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole:

  LUI.

  --Je suis Franais, issu d'une honnte famille; mais trop riche pour
  mon malheur.

  Occup de la fortune de ses enfants, mon pre ne put veiller  mon
  ducation. La nature ne m'avait pas trait en martre; mais grce aux
  soins de ma mre, cet heureux naturel fut bientt gt.

  J'eus des matres de toute espce, qui ne s'appliqurent  me donner
  que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma
  fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre 
  savoir en jouir.

  A peine avais-je atteint ma dix-neuvime anne lorsque ma mre vint 
  mourir. Mon pre la suivit de prs. Comme ils me laissaient de grands
  biens, je n'eus pas de peine  me consoler de leur perte.

  D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie
  matresse; puis je donnai tte baisse dans tous les travers de mon
  ge.

  J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur
  naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire
  payer leurs plaisirs.

  Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de
  profusion aux libralits de son pupille, j'en fus rduit aux
  expdients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilit
  d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils
  m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser  quelles conditions:
  mais ce n'tait pas l ce dont je m'embarrassais.

  Le temps vint o il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en
  souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je
  ne travaillai plus qu' la dissiper entirement. Pour avoir plutt
  fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.

  On m'avait inspir pour maxime que la considration tait attache au
  faste, et que pour russir dans le monde, surtout avec les belles, il
  fallait tre sur un certain pied. J'eus donc un htel meubl
  magnifiquement, des laquais richement vtus, un brillant quipage et
  je tins table ouverte.

  Bientt les amis arrivrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais
  ils taient attirs par mon mrite. Avec eux, je courus le bal, les
  endroits de jeu, les parties de plaisir.

  Au bout de six ans j'aperus le drangement de mes affaires; mais
  comme il est humiliant de dchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus
  rien rabattre de mon faste, et continuai  vivre comme j'avais vcu.
  Enfin,  l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles
  dpenses, je me vis ruin sans ressource.

  Comme il ne m'tait plus possible de cacher  mes amis le dlabrement
  de ma fortune; j'en fis la confidence  ceux qui m'avaient toujours
  tmoign le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout esprer de
  ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas  voir ce que
  j'avais  attendre.

  Caress par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne
  m'eut pas plutt tourn le dos, qu'ils se retirrent tous  l'envi.
  Ils m'vitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient
  encore m'aborder ce n'tait plus que pour insulter  ma misre par
  leurs fausses marques de piti, ou leurs plaisanteries.

  Quoique j'eusse donn tte baisse dans tous les travers de la
  jeunesse, j'avais suivi le torrent plutt par air que par got. Les
  parties bruyantes n'avaient fait que m'tourdir sans m'amuser. Mon
  esprit tait gt, mais mon coeur n'tait pas corrompu. Au milieu du
  tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-mme pour
  penser  la vanit de mes plaisirs et je sentais que je n'tais pas
  heureux.

  Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commenc; je
  tchais de m'tourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le
  moindre intervalle de sang-froid m'et t trop amer.

  Lorsque je me vis forc de renoncer  ce genre de vie, mon
  amour-propre en fut bien un peu mortifi, mais je ne sentis point
  dchirer mon coeur. J'tais encore plus indign des procds de mes
  amis qu'avili par mes disgrces. Avec quels traits ce monde qui
  m'avait sduit si fort tait peint  mes yeux! Je maudissais sa
  brillante imposture.

  Comme j'tais  me rappeler le pass, je me souvins d'un ancien ami de
  la famille, le seul qui me ft rest, et dont les efforts continuels
  pour me retirer de la vie drgle que je menais, n'avaient servi qu'
  lui aliner mon amiti. Je dsirais fort de le voir; mais je n'osais
  me prsenter devant lui: enfin je surmontai ma rpugnance, j'allai le
  trouver.

    --Je suis ruin, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins
    confus de ma disgrce que d'avoir rejet si longtemps vos sages
    avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez
    sr de ma docilit.

  Aprs lui avoir expos l'tat de mes affaires:

    --Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez  ces gots
    frivoles et insenss qui ont enchant vos jeunes ans. Cessez de
    faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province.
    Des dbris de votre patrimoine ralisez un petit capital, reprenez
    l'tat de vos pres, et tchez, par votre assiduit, de regagner ce
    que vous avez perdu par vos extravagances.

  Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce
  conseil: mais je ne pouvais me rsoudre  le suivre en entier. J'tais
  bien dispos  quitter la capitale et  me mettre dans les affaires,
  mais une ville o j'avais offusqu tous les yeux par mon faste,
  rvolt tous les esprits par ma hauteur, et qui n'tait remplie que de
  mes folies et de ma disgrce, tait pour moi un sjour odieux.

  Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu
  qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et
  tenter la fortune dans un autre hmisphre. Je communiquai ce projet 
  mon ancien ami, il en parut tonn, me reprsenta les dangers de la
  mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager  y renoncer. Mais je
  craignais moins les cueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.

  Je n'coutai donc plus que ma passion; et aprs avoir fait quelques
  prparatifs, j'allai  Brest o je m'embarquai pour les chelles du
  Levant.

  Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me
  revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui dplaire. Nous tions
  souvent ensemble, et la confiance s'tablit bientt entre nous.

  Un jour que je lui faisais le rcit de mes extravagances, j'observai
  qu'il avait les yeux constamment attachs sur moi, lorsque j'en vins 
  l'article de ma rforme, il parut attendri.

    --L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal  la
    vtre.

  Il me raconta  son tour ses aventures. Ds lors notre amiti devint
  plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non quivoques.

  Pendant le voyage, nous emes longtemps des vents favorables: mais
  ensuite ils devinrent contraires.

  Comme nous tions  la hauteur de la Sardaigne, une violente tempte
  s'leva, nous fmes pousss  pleines voiles du ct de la Barbarie,
  puis tout--coup envelopps dans une obscurit profonde. Bientt nous
  apermes  la lueur des clairs les ctes dans le lointain.

  Nous louvoymes toute la nuit.

  Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les
  voiles se dchirrent et le vaisseau se brisa contre un cueil.

  Chacun cherche  se sauver sur quelque dbris: nous tions peu
  loigns de terre, mais la mer tait fort grosse.

  J'chappai  la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le
  bosseman et trois matelots; tout le reste de l'quipage prit.

  Quand nous emes gagn le rivage, nous nous regardions les uns les
  autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir
  pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'tait l toutefois que
  le commencement des malheurs qui m'attendaient.

  Tandis que j'tais abm dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que
  s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:

  --Allons, cher ami, que faites-vous  vous dsoler de la sorte! Avant
  de vous embarquer dans le pril, vous deviez le prvoir:  prsent que
  vous y voil enfonc, il ne vous reste que de le mpriser. Soyez
  homme, montrez un coeur plus grand que les malheurs qui vous menacent.

  Je ne pouvais retenir mes larmes.

    --Vous pleurez, continua-t-il, comme un lche amolli par les
    dlices, et qui ne sait point supporter l'adversit. Eh quoi! la mer
    vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille
    fois plus  plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?

  Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de
  quelque partie habite, sans nanmoins trop nous loigner du rivage.

    --Que vous tes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si
    constern. Ce monde n'est qu'un thtre de tristes vicissitudes.
    Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dores, fait
    briller ses trsors, une foule de mortels lui tendent les bras et
    s'apprtent  recevoir ses dons. Tandis qu'elle les rpand, avec
    quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent
    de se les arracher. Leur ardeur est gale, mais leurs destines sont
    bien diffrentes. L'un manque le but par trop d'empressement  le
    saisir; l'autre y touche  peine, qu'il tombe, et sa proie lui
    chappe. Cet autre s'applaudissait dj de ses succs; mais au
    milieu de ses transports un revers imprvu enlve ses richesses, et
    les porte dans des mains tonnes de les recevoir. Et combien n'en
    voit-on pas transports de dessous le chaume au sein de l'opulence;
    combien d'autres prcipits tout--coup du fate des grandeurs.
    Moi-mme j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut
    autant promen par le sort de la bonne  l'adverse fortune. Mais
    habitu  ployer mon caractre aux vnements, je jouis de tout, et
    ne fais fond sur rien.

  C'est ainsi qu'il tchait d'affermir mon coeur contre les coups du
  destin.

  Lui-mme il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son
  esprit tait mme libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beaut
  du sol et le pittoresque des points de vue.

  Comme il possdait trs-bien la gographie et qu'il avait observ le
  local:

    --Voil, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes
    de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voil les
    ruines de Carthage. Nous ne devons pas tre loigns de Tunis.

  Si la douleur ne m'et rendu comme insensible, j'aurais t charm
  d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contres si clbres
  dans l'histoire; mais j'tais trop absorb par le chagrin pour montrer
  la moindre attention.

  Nous avions march toute la journe, n'ayant d'autre nourriture que
  les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous tions rendus de
  fatigue.

  Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il
  fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Dj nous
  en dcouvrions les clochers, lorsque nous tombmes entre les mains des
  barbaresques.

  Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal
  revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'galait
  mon dsespoir.

  Nous voil donc trans dans une prison. Le gardien froce, un paquet
  de cls  la main, nous en ouvre l'entre et referme  grand bruit les
  portes sur nous.

  De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai  faire de
  sombres rflexions sur le sort de l'humanit.

  Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour o nous nous
  trouvmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui
  s'tonnaient de me voir ainsi plor; je les regardai avec la mme
  surprise.

  Bientt on vint nous appeler pour nous prsenter  l'intendant des
  jardins du dey. A l'oue des ordres de ce matre superbe,
  l'indignation s'leva dans mon coeur; je ne pouvais plus supporter la
  vie, je demandais la mort  grands cris.

    --Que ton courage t'lve au-dessus de tes malheurs, me disait
    souvent Joinville; apprends  revtir des sentiments conformes  ta
    situation actuelle.

  A force d'exhortations, il m'engagea  la fin  ronger mon frein en
  silence.

  On nous traita d'abord avec beaucoup de duret, mais ce ne fut que
  pour peu de temps. Joinville avait cultiv la musique ds sa jeunesse,
  et il savait trs-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le
  sien s'tait trouv dans sa poche, lorsque nous fmes naufrage.

  Un jour, qu'il avait fini sa tche de meilleure heure qu'
  l'ordinaire, il se mit  en jouer. Tous nos compagnons d'infortune
  accoururent et formrent un cercle autour de lui.

  Le bruit parvint bientt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre;
  charm de son talent, il changea son sort. A sa considration, le mien
  devint aussi plus doux.

  Chaque jour on nous traitait avec plus d'gards, et au bout de sept
  ans nous obtnmes notre libert. Mais je ne puis passer sous silence
  un trait de gnrosit admirable.

  Un jour Joinville disparut.

  Il s'tait couch le soir auprs de moi; jugez quelle fut ma surprise
   mon rveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.

  Mais sur le soir, je le vis reparatre.

    --Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.

    --Hlas! vous allez donc me quitter, m'criai-je? Ciel! que vais-je
    devenir?

    --Ne craignez rien, vous tes libre aussi.

    --Eh quoi! nous aurait-on rachets?

    --Non, non.

    --Expliquez-moi donc ce mystre.

    --Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais,
    j'tais assez bien dispos, et l'affectai si fort, que dans un
    transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa
    faveur, la grce que je lui demanderais.--Celle de retourner dans ma
    patrie, rpondis-je  l'instant. Il parut un peu surpris, et aprs
    un instant de rflexion, il me dit:--Tu ne pouvais pas plus mal
    choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir.
    Puis il se retira sans me donner le temps de rpondre. Je ne savais
    qu'en penser, je n'osai trop me fier  sa promesse; aussi ne vous en
    ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert
    de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premirement
    porter un envoy  Constantinople. J'ai accept avec joie et l'ai
    remerci de ses faveurs. Mais, tout--coup, je me suis souvenu de
    vous, et ne pouvais me rsoudre  vous quitter. Que faire? Une
    heureuse rflexion m'a tir d'embarras. Puisque le dey a de gnreux
    sentiments, me suis-je dit, il n'a point un coeur insensible; il
    faut essayer de le toucher. Je me suis donc jet  ses pieds. J'ai
    embrass ses genoux et les ai arross de mes larmes.--Que veux-tu?
    m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.--La mort, seigneur,
    car je ne saurais vivre si vous ne permettez  mon compagnon de me
    suivre. Le mme jour nous devnmes tous deux vos captifs: la fortune
    le retient encore esclave. S'il doit l'tre plus longtemps, souffrez
    que je reprenne mes fers. Ah! gnreux Solim, ne fermez point votre
    coeur  la piti! Autrefois j'aurais donn la vie pour viter
    l'esclavage;  prsent vous me voyez vous demandant  genoux la
    servitude, comme mon unique ressource, craignant mme de ne pas
    l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me
    dit:--Quand je ne serais pas content de tes services, je serais
    touch de ta vertu, et l'amiti que j'ai pour toi s'tendrait  ton
    compagnon: ds ce moment il est libre.

    --Gnreux ami, m'criai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi,
    c'est  vous que je dois ce bienfait?

  En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libralits. Quand
  tout fut prt pour le dpart, nous allmes prendre cong de lui.

    --J'admire votre amiti, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort
    digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour
    vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.

  A peine fmes-nous  bord, qu'on mit  la voile, et au bout de quinze
  jours nous mouillmes devant Constantinople.

  Le lendemain de notre arrive, il fallut me sparer de Joinville: il
  avait trouv un btiment prt  partir pour le grand Caire, o il
  avait un frre qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au
  vaisseau; nous nous embrassmes sur le port; je l'arrosai de mes
  larmes, la douleur m'empchait de parler.

    --Souvenez-vous de la fragilit des choses humaines, me dit-il en me
    quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prosprit,
    craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.

  Je restai quelques jours  Pera  attendre une occasion pour passer en
  France.

  Il y avait bien  la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais
  comme il ne devait mettre  la voile que dans six semaines, je pris le
  parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait
  pour Venise.

  Nous sortmes du port par un bon vent. Dj je me flicitais d'avoir
  quitt la terre des infidles, et me promettais d'aller dans quelque
  coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plat
   se jouer de moi, me rservait  bien d'autres preuves.

  Comme nous venions de passer le dtroit de Candie, un matin  la
  pointe du jour, nous nous trouvmes au milieu d'une flotte russe.

  Le vaisseau dont nous tions le plus proche fit signal et nous appela
   l'obissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent
  faire tout l'quipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas
  Ottoman, je fus envelopp dans leur disgrce.

  Aprs m'avoir dpouill de tout ce que j'avais, on me transporta, avec
  les autres prisonniers  Napoli, port de la Romanie, o dbarqua une
  partie de l'quipage de la grande escadre pour rpandre les feux de la
  sdition dans les provinces de la Turquie europenne, comme je l'ai
  appris ensuite. De l, nous fmes transfrs  Rashow, puis 
  Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, o les Russes ont tabli
  leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la
  faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.

  Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on rsolut
  de nous transfrer en Russie. Tandis que nous tions en marche,
  escorts par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confdrs
  tomba sur nous prs de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'chapper. Il y
  a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.

  Voil le prcis de ma vie jusqu'au moment o vous m'avez rencontr.
  Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage  la perte
  d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent?
  Infortun que je suis! l'esprance mme est teinte au fond de mon
  coeur.

Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la fort;
nous levmes les yeux, et nous apermes entre les arbres une multitude
de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussire.

C'tait un escadron russe.

Prs de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge
dans le bois. Nous emes le malheur de nous sparer. Je n'osais
l'appeler  haute voix, crainte d'tre dcouvert. Le mme motif le
retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain.

Enfonc dans l'paisseur de la fort avec mon domestique, la nuit nous y
surprit. Je rsolus d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je
tchai de me reconnatre. J'errai longtemps  l'aventure.

Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours
cet inconnu devant les yeux. Son sort me pntrait; j'aurais voulu en
adoucir l'amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientt
me l'ter de l'esprit.

De Sandomir, le 30 juillet 1770.




LIII

DU MME AU MME.


A Pinsk.

Ah! cher Panin! il semble que les dieux irrits aient puis leur haine
sur ma tte dvoue. Hlas! tout est mort pour moi.

Les confdrs ont fait des incursions dans la grande Pologne, et
partout o ils ont pass, on ne trouve que dvastation.

Le joli bourg de Baranow a mme t rduit en cendres; les flammes n'ont
pargn que quelques difices incombustibles. Au milieu des masures
consumes, on voit encore, d'espace en espace, un temple, une tour,
dominer tristement sur les ruines de son enceinte dsole.

Hier, j'eus toute la journe devant les yeux cet affligeant spectacle.

A Sandomir, je quittai la route de Radom pour prendre celle d'Osselin.
Je ne pouvais me rsoudre  passer si prs de Lucile sans la voir.
J'avance  grands pas vers ces lieux o tait mon trsor. A mesure que
j'approche, mes noirs soucis disparaissent, la joie renat dans mon
coeur. Je ne me sens pas d'impatience; je brlais d'arriver.

Dj je dcouvre de loin ce charmant sjour; tout me rappelle un doux
souvenir, ces bosquets enchants o je me promenais avec Lucile, ces
bords fleuris o je reposais sur son sein, ces berceaux dlicieux o je
la couronnais de fleurs, et, dans les transports de mon me, je croyais
dj la voir et la presser dans mes bras amoureux.

J'arrive enfin.

Ciel! quel spectacle s'offre  ma vue! Tout est dsert; partout a pass
le fer et le feu.

Je parcours, avec une surprise mle d'effroi, ces belles campagnes, que
je reconnais  peine. Je vole vers le chteau, et je ne trouve que des
masures.

A cet aspect, mille ides funestes s'offrent  mon esprit troubl et
dchirent mon coeur. Je me reprsente Lucile crase sous ces ruines;
j'prouve d'avance toutes les horreurs du dsespoir, et contemple dans
un tonnement stupide toute l'tendue de mon malheur.

Je sors enfin de cette espce d'ivresse, pousse de tristes gmissements
et cours perdu, cherchant vainement de tout ct quelqu'un qui
m'apprenne ce que sont devenus les matres infortuns de ces lieux.

O fortune!  revers!  ma Lucile! seule esprance qui me restait ici
bas, o as-tu donc t entrane? o as-tu fui loin des ruines de ce
palais embras? Et c'est moi qui t'ai conseill d'y venir. Malheureux!
qu'ai-je fait? Quel repentir cruel dchire mon sein! Mais o la douleur
m'gare.

Ah! c'est vous, c'est vous, barbares ennemis qui avez caus mon malheur.
Puissent toutes les horreurs de la guerre, tous les flaux qui affligent
les hommes, retomber sur vos ttes criminelles; puissiez-vous tre
rservs  la plus horrible vengeance; que jamais vous ne trouviez
d'asile nulle part, qu'un implacable ennemi vous poursuive sans relche,
qu'il vous atteigne, vous gorge et se baigne dans votre sang.

Ce monde o je vivais autrefois, enivr d'une folle joie, qu'est-il
devenu? Un sjour de deuil rempli d'emblmes funbres que la mort a
tracs et suspend autour de moi.

Cruel destin! ne pouvais-tu te contenter de tant d'autres victimes?
Fallait-il que ta haine s'attacht  moi, et me choist pour s'puiser
sur ma tte? Ne te suffisait-il pas que cinq de tes traits m'eussent
atteint coup sur coup sans m'en dcocher un sixime!

O Lucile, Lucile, ma chre Lucile! Est-il bien vrai que je t'ai perdue?
A cette ide mon tre entier se dissout et s'coule.

O mort! viens  mon aide: hte-toi d'arriver; tous les liens qui
m'attachaient au monde sont rompus, ton glaive n'a plus qu' trancher le
fil de mes jours.




LIV

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Je ne sais si tu as pntr mon dessein.

J'ai dj gagn que Lucile n'crive plus  Gustave; il faut empcher
maintenant que Gustave n'crive plus  Lucile. Ainsi, morts l'un pour
l'autre, du moins en ide, rien ne m'empchera de lier avec lui.

Qu'en dis-tu, Rosette? Cela n'est-il pas bien imagin?

Mais il y a longtemps que nous n'avons des nouvelles de Potowski. J'ai
cependant bien recommand  Antoine de m'envoyer toutes les lettres qui
me seraient adresses au chteau d'Osselin. Quelle peut tre la cause de
ce retard?

Inquite de ce long silence, je vais crire  un ami de Gustave, avec
qui j'ai appris qu'il est en relations; srement il m'en apprendra
quelque chose.

Mais j'entends des cris dans l'appartement voisin, il faut voir ce que
c'est...


_En continuation._

Nous venons de recevoir la fcheuse nouvelle de la dvastation de la
terre d'Osselin. Le chteau mme a t rduit en cendres aprs avoir t
livr au pillage.

La comtesse est  ce sujet dans une affliction extrme; elle se flicite
nanmoins de l'avoir quitt  temps, et comme par miracle.

Lucile parat insensible  ce dsastre; elle voudrait seulement tre
prie sous les ruines.

Pour moi, j'en suis trs-fche.

Voil le comte  peu prs ruin. C'tait dans ce chteau o il avait
transport ses trsors et o il gardait ses titres. Adieu sa belle
collection de tableaux et de statues! Je crois qu'il en mourra de
chagrin.

Je regrette surtout le magnifique ameublement de l'appartement d't.
Jamais je ne vis rien de plus riche, de plus galant. Les chaises, les
rideaux, la tapisserie, taient d'un damas bleu de ciel garni de franges
d'argent. Le plafond tait de stuc orn de peintures en camayeu de la
mme couleur, comme aussi les dessus de porte. Et il y avait entre les
trumeaux, les deux plus belles glaces du royaume. Quel dommage que tout
cela soit dtruit!

Est-tu donc, chre Rosette, si fort engage avec ton beau Castellan, que
tu ne puisses disposer d'un quart-d'heure pour songer  tes amies? Il y
a trois mois que tu m'crivis une petite lettre; mais si petite qu'il
semblait que tu n'avais rien  me dire. Ds-lors, tu ne m'as pas donn
le moindre signe de vie. Je n'en agis pas ainsi  ton gard; je t'cris
souvent, et toujours je te fais part de tout ce qui m'arrive, mme de
mes penses les plus secrtes.

Souviens-toi que j'attends au plus tt de tes nouvelles, et que si tu ne
me ddommages de ton long silence, je te punirai par le mien.

De Lomazy, le 2 aot 1770.




LV

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

De l'endroit o je t'crivis mon dsastre, l'affliction m'a suivi chez
mon oncle o je suis venu chercher un asile. Ds-lors mes larmes n'ont
cess de couler.

J'ai fait mille vaines recherches. Je ne puis parvenir  tromper ma
douleur; tout me ramne  l'objet de mes craintes; et lorsque je viens 
me rappeler ces tristes masures, je frissonne d'horreur.

Rien n'gale la tristesse de mon me. Le jour parat trop court pour
suffire  mon tourment: et comme si ce n'tait pas assez des fantmes
qui m'pouvantent alors, la nuit, ils m'assigent encore. Le doux repos
ne vient plus fermer mes paupires. Aprs quelques moments d'un sommeil
agit, je me rveille en transes. Je crois voir l'ombre de Lucile ple
et sanglante, je crois entendre sa plaintive voix; et je ne sors de ces
rves effrayants o le dsespoir gare ma pense, que pour me livrer 
des ides plus affligeantes encore.

Hlas! n'est-ce que pour verser des larmes que mes yeux s'entr'ouvrent?
O chane de malheurs! Ils viennent rarement seuls; ils aiment  se
presser sous les pas d'un malheureux. Occup  pleurer mes amis,
fallait-il aussi pleurer ma matresse! Tous mes chagrins passs
s'abment dans le sentiment de sa perte. Lucile enleve de ce monde  la
fleur de son ge, lorsque... A cette ide, comme ma douleur s'aigrit!

Mon me s'abreuve  longs traits d'amertume, mon coeur se dchire, et le
sentiment du bonheur s'coule pour jamais par cette blessure.




LVI

DU MME AU MME.


A Pinsk.

J'aperois le soleil qui s'abaisse sons l'horizon; les ombres se
projettent au loin dans la plaine; dj il n'y a plus que le sommet
lev des montagnes qui retienne les derniers rayons de l'astre disparu.

Voici l'heure que plein d'impatience, je courais aux lieux fortuns o
m'attendait mon amante: heure autrefois si dsire! tu n'es plus 
prsent que celle de mon dsespoir!

Lucile n'est plus!

Hlas, sa chre image s'offre sans cesse  mon me attendrie. Comme ses
yeux brillaient d'un doux feu! Combien sa modestie ajoutait  ses
charmes! Quelle candeur, quel enjouement, quelle amnit dans ses
entretiens! Que sa beaut tait sduisante, et son coeur fait pour
aimer! Rien ne lui manquait. La fortune et la vertu lui avaient prodigu
tous leurs dons. Qu'avait de plus le ciel  lui accorder?

Ah! elle tait trop belle pour vivre; j'tais trop heureux. Le destin
jaloux l'a moissonne comme une fleur  peine close.

Tant d'attraits devaient-il sitt prir? Ne la verrai-je donc plus,
cette bouche divine me sourire amoureusement! Je ne l'entendrai plus
cette voix touchante dont les doux accents allaient  mon coeur! Ses
regards tendres n'exciteront plus au fond de mon me d'motions
dlicieuses!

O Lucile, Lucile, dans quel dsespoir ta perte a plong ton amant!

O retrouver son beau naturel, son me sensible, ses nobles sentiments?
De quel plaisir elle enivrait mon coeur dans les panchements de la
confiance! O douce socit! tendre union! non, ce n'tait point l'union,
c'tait le mlange de deux coeurs.

Flicit cleste, flicit si rare sur la terre, je t'ai gote, je t'ai
perdue! Il n'est plus pour moi de Lucile. Elle a couru se perdre dans le
gouffre ternel du nant, il ne m'en reste qu'un triste souvenir sans
cesse prsent  mon esprit pour affliger ma pense.

De dessous un ormeau du bosquet de Radom.




LVII

DU MME AU MME.


A Pinsk.

Quelques rayons d'esprance commenaient  luire au fond de mon coeur:
mais hlas qu'ils ont t bientt teints!

Un bruit vague courait que le comte Sobieski, fuyant les ruines de son
palais embras, s'tait retir avec sa famille  Opalin. J'y courus 
l'instant; mais toutes mes recherches furent vaines; point de Sobieski!

Me voil en chemin pour revenir chez mon oncle, plus dsespr que
jamais.

Comme je repassais dans mon esprit mes infortunes, mon cheval se mit 
hennir et  faire un cart. Je lve les yeux et n'aperois rien. Il
refuse d'avancer. Je l'attaque. Il se cabre, se dfend, et m'emporte 
la fin dans un sentier de traverse. Il courut un bon mille avant que
j'eusse pu l'arrter. Lorsque j'en fus venu  bout, je cherchai  me
reconnatre.

Peu aprs, croyant avoir regagn le grand chemin, je ne tardai pas 
retomber dans mes sombres rveries. Je n'en fus tir que par la faim qui
commenait  se faire sentir. Je regarde ma montre. Surpris de voir que
le jour ft dj si avanc, je cherche le soleil, et l'aperois sur son
dclin, alors je ne doutai plus que je ne fusse gar.

Je continuai  marcher, et je n'arrivai point. Inquiet comment je
passerais la nuit, j'avais gagn le sommet d'une lgre minence. Je
m'arrte pour promener mes regards autour de moi, j'embrasse de l'oeil
la longue chane des collines, des plaines, des forts que j'avais
traverses.

Tout--coup j'entends les sons d'une trompe rustique, et j'aperois, 
quelque distance, un berger appuy sur sa houlette, tandis que deux
chiens et un jeune garon rassemblaient son troupeau.

J'allai  lui. Il parut surpris de me voir.

  --Ne craignez rien, lui dis-je, mon ami: je suis un voyageur gar que
  la nuit oblige  chercher quelque part un asile. Voudriez-vous me
  servir de guide jusqu'au prochain hameau?

  --Hlas! rpondit-il, cet endroit est dsert, il n'y a qu'un chteau 
  deux lieues d'ici, dont le matre est absent. D'ailleurs il serait
  nuit avant que vous pussiez y arriver, et trop tard pour y tre admis.
  Mais ma cabane n'est pas loigne. Je n'ai  vous offrir que de la
  paille pour lit, du lait et du pain pour nourriture. C'est tout ce que
  le ciel m'a donn, je le partagerai ce soir de bon coeur avec vous, et
  demain, je vous remettrai sur votre route.

J'acceptai ces offres obligeantes.

Ainsi, aprs une longue et fatigante journe, j'arrive  une mchante
cabane. Je trouvai sur le seuil de la porte une bonne femme (c'tait
celle du berger) avec un petit enfant sur les genoux. Elle ne fut pas
moins tonne de me voir que ne l'avait t le ptre.

Mon premier soin fut de chercher un endroit pour mettre mon cheval; et
tandis que je lui prparais une litire et que mon hte rangeait ses
moutons, sa femme alla se disposer  nous recevoir.

En entrant dans la chaumire, je fus surpris de l'air mal propre qui y
rgnait: tout y prsentait l'image de la misre la plus affreuse. Je
comparais en silence ces murs enfums aux lambris dors des palais; et
pour la premire fois, je fis de douloureuses rflexions sur l'ingalit
du sort des humains.

Nature martre, disais-je en moi-mme, faut-il qu'une partie de tes
enfants soient ainsi ns pour la servitude et le travail, tandis que
l'autre nage dans l'opulence au sein de la mollesse!

Mon hte vint m'en tirer pour prendre part  leur petit souper. Je me
place  cette misrable table, et la petite famille se range en silence
autour de moi.

Bientt mes tristes penses vinrent m'y trouver; elles me suivirent
encore sur mon lit de paille. Enfin, excd de fatigue, je m'endormis.

Le lendemain, je me rveillai  la pointe du jour et me disposai 
partir.

En entrant dans l'table, je trouvai mon cheval tendu sur la litire et
rendu de fatigue. Il fallut rester.

J'allai trouver mon hte, et lui fis part de mon embarras.

--Que cela ne vous inquite pas, seigneur. J'aurai soin de votre bte,
et pendant que vous demeurerez avec nous, je tcherai de faire de mon
mieux.

Touch de sa bont, je lui donnai quelques ducats, que je le forai
d'accepter. Le pauvre homme me baisa la main, et me remercia  genoux.

Pour passer mon ennui, je me mis  errer aux environs de la cabane, et
crainte de m'garer, je pris avec moi son jeune garon.

Attir par un charme inconnu vers une petite fort, je m'enfonai dans
sa sombre paisseur et la traversai triste et pensif: bientt je me
trouvai dans une valle solitaire, coupe d'une petite rivire.

A quelque distance, j'aperus un bouquet de grands arbres qui
balanaient dans les airs leur cme touffue, rpandant sur la plaine,
dans un vaste contour, la fracheur et l'ombrage. Je vais me reposer
sous leur impntrable abri. Un ptre y avait rassembl son troupeau
brl des feux du soleil. J'approche, je reconnais mon hte et m'asseois
auprs de lui.

J'tais charm de l'innocence de la vie et de l'air de contentement de
cet homme.

Si je pouvais ainsi, disais-je tout bas, finir doucement mes jours dans
quelque coin de la terre! Air pur, frugal repas, sant du corps, paix de
l'me, prcieux dons de la nature, que vous tes prfrables aux faux
biens dont le monde est si pris! Oui, c'est de ce simple mortel qu'il
faut apprendre l'art d'tre heureux. Comme nous, il n'est point rong de
dsirs impuissants. Une prairie fertile est pour lui le jardin de
flicit. Ses plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume: moins
vifs que les ntres, ils sont aussi plus durables. L'esprance vaine,
les regrets, le dsespoir ne viennent jamais empoisonner le cours
paisible de ses jours. Pourquoi aller  grands frais chercher le bonheur
si loin, lorsqu'il est si prs de nous!

Tandis que j'tais enfonc dans ces rflexions, un doux sommeil vint
appesantir ma paupire. Hlas! depuis longtemps je n'avais plus qu'un
repos pnible et plein de trouble.

A mon rveil, mon hte me prsenta des fruits et du laitage, dont je fis
mon dner, et comme le soleil n'tait dj plus piquant, j'allai ensuite
promener au bord d'un sombre rivage.

Le chagrin n'avait fait avec moi qu'une courte trve: bientt il revint
m'assaillir. J'avais beau vouloir distraire ma pense du sentiment de
mes malheurs, tout m'y rappelait, tout me retraait la chre image de
Lucile.

Fleurs qui maillez la verdure, vous aimiez que sa main vous cueillt:
hlas! vous ne reposerez plus sur son sein amoureux; vous ne serez plus
entrelaces parmi ses belles tresses, vous ne porterez plus  ses sens
un parfum dlicieux. Comme vous elle brillait du pur clat de la nature:
fallait-il que comme vous elle ne brillt qu'un jour?

Tandis que j'exhalais ainsi ma douleur, j'entendis de loin une voix
mlodieuse dont les accents plaintifs faisaient gmir les chos. Ils
excitrent dans mon me une surprise mle de joie.

Immobile, je cherchais des yeux d'o pouvaient venir de si doux accents.
Puis j'avanai par hasard au pied d'un rocher qui me les rptait; mais
je ne pus rien dmler.

L'motion que ces sons me causaient avait pour moi des charmes; ils
suspendaient le sentiment de ma douleur.

  --Je ne suis pas le seul, disais-je, qui gmisse en ces lieux. C'est
  sans doute la voix de quelqu'infortune dont le coeur a besoin de
  consolation.

Aprs avoir longtemps joui du plaisir de l'entendre, la voix cessa.

En voyant le soleil s'abaisser sous l'horizon, je songeai  regagner ma
cabane. Je fis remarquer  mon guide l'endroit que nous quittions, et je
me retirai  regret, enseveli dans de tristes penses, mais moins
tristes que celles de la veille.

Les accents de cette touchante voix retentissaient encore au fond de mon
me; je la sentais un peu dbarrasse du poids qui l'opprimait. Je ne
sais quelle motion s'tait empare de mes sens, ranimait mon coeur
fltri et me faisait trouver ce sjour enchanteur. Je ne pouvais
souffrir l'ide de le quitter, et tout en marchant je me tenais ce
discours:

  --Tel qu'un forat harass de fatigue, depuis longtemps je mne une
  vie agite et remplie d'alarmes; il serait temps de goter un peu de
  repos. A prsent que tous les liens qui m'attachaient au monde sont
  rompus, que je suis dgot de ses brillantes folies, et dtromp de
  ses vaines chimres, qui m'empche de fixer dans ces lieux mon sjour,
  et de m'y mnager une tranquille retraite?

J'tais encore occup de mes penses, lorsque j'arrivai sous mon humble
toit, et le sommeil ne vint que fort tard en suspendre le cours.

Le lendemain j'allai d'assez bonne heure m'asseoir vis--vis du pied du
rocher qui m'avait rpt les accents de cette voix touchante.

Il tait dj tard, et les chos gardaient encore le silence: mon
chagrin tait extrme. Mais tout -coup ce silence fut interrompu par
les chants de la veille. Ils me paraissaient plus distincts.

J'avanai pour les mieux entendre; mais je fus arrt par un large
foss, qui entourait un parc: j'aperus dans l'enfoncement un chteau
d'o je jugeais qu'ils devaient partir; ils finirent plutt que je
n'aurais voulu.

La nuit commenait dj  dployer son noir manteau, et dj je
regagnais tristement ma chaumire, lorsque cette voix plaintive clata
de nouveau dans les airs. Je m'arrte.

  --Ha, la voil encore! disais-je tout seul. Que j'aime  l'entendre
  gmir au milieu de ce profond silence! Comme mon coeur palpite de
  plaisir! Ha, si elle savait le charme qu'elle rpand autour d'elle!
  Tendre Philomle, comme toi, l'me blesse d'un trait qui la dchire,
  j'essaie de tromper ma douleur. Nous envoyons ensemble nos accents
  vers le ciel, et nous n'avons que les toiles pour tmoins de nos
  plaintes.

En arrivant, mon premier soin fut de m'informer du nom du matre du
chteau. Mon hte ne put me le dire, quoiqu'il habitt sur ses terres;
il savait seulement qu'il tait absent depuis quelques mois, d'ailleurs
il ne connaissait personne au logis que l'intendant.

Le jour suivant, je me rendis seul au lieu accoutum et de meilleure
heure encore. Je suivis de loin le foss, et remarquai qu'il ne faisait
pas le tour du chteau, et qu'on pouvait en approcher par les derrires;
puis je m'loignai. De toute la soire la voix ne se fit entendre. J'en
tais afflig!

Cette voix, disais-je en moi-mme, suspendait le sentiment de mes maux.
Le ciel semblait m'avoir mnag cette faible consolation: hlas! c'tait
la seule que je gotais encore. Je m'y suis trop abandonn, et pour me
dsesprer le cruel destin m'en prive.

Ds qu'il fit obscur, je hasardai d'aller au pied des murs qui
renfermaient cette afflige, dans l'espoir de l'entendre encore.

Comme j'en tais fort prs, j'entrevis de la lumire au travers d'une
embrasure. J'avance en tremblant, je prte l'oreille, et n'entends rien;
je veux approcher l'oeil et je ne puis y atteindre. Je cherche une
pierre pour m'lever; je la place doucement contre le mur et monte
dessus.

D'abord je n'aperus qu'une lampe qui brlait. A sa pale lueur, bientt
je crus dcouvrir les ruines d'un difice antique. J'tais saisi
d'horreur  l'aspect de ce lieu lugubre o rgnait un profond silence.

Tout--coup une lumire plus vive y pntre, et j'aperois une longue
salle vote, toute remplie de tombeaux. Dieux! quels objets se
prsentrent  ma vue. Un petit noir portant un flambeau devanait une
femme vtue d'une longue robe flottante et dont la face tait couverte
d'un voile. Elle s'avance lentement une couronne de fleurs  la main, se
penche sur une urne cinraire et la tient embrasse en poussant de
profonds soupirs.

Je la contemplais en silence, le coeur saisi d'attendrissement.

Elle resta longtemps immobile dans cette attitude; enfin elle se relve,
essuie ses yeux avec un mouchoir blanc, et couronne l'urne en prononant
d'une voix gmissante ces paroles:

  Il n'est plus, lui qui n'aurait jamais d mourir! son coeur
  bienfaisant tait l'ami de tout le monde, et il a eu  redouter la
  haine. Dans le temps mme qu'il prenait plaisir  pardonner, il est
  tomb sous les coups de la vengeance! Ah! partout o la renomme
  portera son nom et dira sa mort, il recevra les regrets des mes
  sensibles! La joie est tarie pour jamais au fond de mon coeur; il
  n'est plus pour moi d'autre plaisir que de m'attendrir sur son sort et
  de venir penser  lui au milieu des tombeaux. Que ne peut-il voir
  couler mes larmes, entendre mes gmissements, recevoir mon me prte 
  s'envoler! Hlas! j'esprais que ses mains me fermeraient les yeux, et
  c'est moi qui ai recueilli ses cendres. Chre ombre, accepte ces
  derniers devoirs que te rend mon amour.

Ciel! quelle motion inconnue parcourait mes veines,  l'oue de ces
paroles. Mes organes taient enchans de plaisir, mon coeur dfaillait
de joie, je m'arrtai un instant pour recueillir mon me, je croyais
entendre Lucile.

Mais soudain l'image de Lucile dans les bras de la mort se prsente 
mon esprit; une secrte horreur parcourt tout mon coeur, mon sang se
glace, une sueur froide coule de mon front, un tremblement involontaire
me saisit, mes genoux se ploient et je tombe sans connaissance.

Au bout de quelques heures, je reviens de mon vanouissement. Je ne sais
o je suis. A demi-veill, je porte mes mains engourdies autour de moi
et trouve la terre humide. Je lve les yeux et j'aperois les toiles;
je me crois dans un enchantement. Enfin, comme un homme qui sortirait
d'un rve douloureux, je me reconnais.

Le froid m'avait saisi, j'tais mal  mon aise, je voulais me mettre sur
la pierre qui m'avait servi de marche-pied; mais  peine pus-je me
remuer. J'avais envie de me retirer, mais comment faire la route? Et
quand j'en aurais t en tat, comment reconnatre mon chemin?

Il fallut donc attendre l'aube du jour. Elle arrive enfin.

Je me lve avec difficult, mes jambes flchissent sous mon corps, et je
marche en chancelant.

J'tais  peine hors de l'enceinte du chteau, que le soleil se leva.
Cherchant les endroits o il donnait, je venais d'atteindre une petite
colline, lorsque les forces me manqurent tout d'un coup; je ne pus plus
avancer, je m'assis.

Expos  la douce chaleur des rayons naissants, peu  peu je me sens
revivre; dj je puis me lever, et je gagne  pas lents mon humble
asile.

Bientt la fatigue m'oblige de me reposer; je me couche un instant sur
un talus au bord d'un grand chemin, rvant  ma triste aventure.

Peu aprs, je me vois entour de cinq cavaliers. C'taient des Russes.
Ils s'tonnent de me voir l, je les regarde avec la mme surprise.

  --Ami, me dit l'officier qui tait  leur tte, levez-vous; il faut
  nous suivre, vous tes notre prisonnier.

A l'instant, trois mettent pied  terre, me dsarment et m'entranent.

  --Cruels, m'criai-je, laissez-moi! vous voyez que je n'ai plus de
  forces.

  --H bien, vous aurez un de nos chevaux.

En mme temps, ils me firent prendre un peu d'eau-de-vie et m'aidrent 
monter. Ma douleur se ranime avec mes forces.

Nous partons.

Le spectacle de la veille se retrace  mon esprit, et mes yeux se
tournent malgr moi vers l'endroit o s'tait passe cette lugubre
scne.

Me voil en chemin au milieu de ces barbares. Ils me faisaient mille
questions, je gardais le silence.

Vers midi, nous arrivmes dans un petit hameau. Fiers de leur proie, ils
se livrent  la joie: rangs autour d'une table et la coupe  la main,
ils entonnent leurs chansons brutales, m'invitent  boire et semblent
encore vouloir insulter  mon infortune.

Toute la journe le soleil les vit  leur dbauche.

Cependant je cherchais  charmer ma tristesse: mais la rflexion ne
servait qu' empoisonner le sentiment de mes maux.

  --Quel enchanement de malheurs! me disais-je sans cesse. Hier encore,
  je pouvais du moins dans cette solitude, trouver quelque faible
  adoucissement  ma misre: aujourd'hui je n'ose mme donner un libre
  cours  ma douleur. La fortune ne se lasse point de me poursuivre:
  chaque jour me trouve plus malheureux. Comme je sens les blessures de
  mon me s'envenimer! Comme mon caractre s'aigrit! Autrefois j'aimais
   voir chacun avec un air gai et content. A prsent, je ne puis
  souffrir de visage joyeux; je voudrais voir gmir tout le monde autour
  de moi. A quel affreux tat je me vois rduit! Cruels ennemis,
  laissez-vous toucher  mes larmes, et plutt que de me retenir captif,
  percez-moi le sein!

Les voil qui vont se livrer au sommeil. Que ne peut-il aussi m'arracher
 mes noirs soucis. Depuis longtemps les plaisirs se sont envols; si du
moins la paix m'tait laisse, mais elle me fuit maintenant; et dans
l'excs de mes maux, il ne me reste plus aucune consolation.

Heureux ceux qui, frapps dans les combats, ont abandonn leur dpouille
 la mort et quitt le malheureux thtre de la vie!


_En continuation._

Ma vie, cher Panin, n'est qu'un continuel tissu de tristes aventures. Je
ne suis pas plutt chapp  un malheur, qu'un autre plus cruel
m'attend. Toujours perscut par le destin, charg de peines, voil mon
lot.

Hier matin, l'officier qui me tenait prisonnier m'annona qu'il allait
me conduire  Lublin, pour me remettre  son commandant.

Depuis que j'tais sous sa garde, j'avais refus toute espce de
nourriture: il me pressa de prendre quelque chose avant de partir.

Ds les huit heures, nous tnmes la route de Lublin.

Comme nous traversions un petit taillis, en tournant un coude que fait
le chemin, nous apermes  quelque distance une troupe  cheval: mes
Russes s'arrtrent tout court; ils reconnurent l'uniforme ennemi,
prirent la fuite et me laissrent avec celui dont j'avais la monture.

Bientt je me vis entour d'une troupe de confdrs. C'tait le Palatin
de Mazovie avec ses gens, qui revenait de l'arme.

Il s'avance vers moi, me reconnat, et n'est pas moins surpris de cette
rencontre, que j'en tais charm.

Aprs le rcit de mon aventure, il se flicite d'tre mon librateur. Il
me demanda si j'allais rejoindre mon corps. Je lui avouai que ce n'tait
pas l mon dessein.

  --H quoi, reprit-il, abandonnez-vous ainsi votre pre?

  --Mon pre est en Turquie, o il n'a pas besoin de moi, et o il n'a
  que faire lui-mme: plt au ciel qu'il n'et jamais song  prendre
  part aux dissensions qui dsolent ce malheureux pays!

  --Vous ne savez donc pas qu'il est de retour et qu'il a rejoint son
  parti?

  --Non vraiment.

  --tonn de ne pas vous trouver, il craignait que vous ne fussiez
  rest sur le carreau dans quelque affaire; mais ayant appris que vous
  vous tiez retir, il a tmoign beaucoup de mcontentement.

  --Je le crois.

  --Je voudrais n'avoir rien d'autre  vous apprendre, mais quelque
  dsagrable qu'il soit d'annoncer de fcheuses nouvelles, je dois
  encore vous dire que deux jours aprs son arrive, il s'est trouv
  dans un lger engagement o il a reu une assez grande blessure, qui
  n'aura cependant point de mauvaises suites. Lors de mon dpart, il
  s'est retir  Derasnia, et doit y rester jusqu' ce qu'il soit
  rtabli.

Cette nouvelle qui probablement ne m'et pas fort affect il y a cinq
mois, me jeta dans de vives alarmes. Il m'importait assez peu que mon
pre dsapprouvt ma conduite, mais je ne pouvais supporter l'ide qu'il
ft en danger, et je me dterminai sur-le-champ  l'aller joindre.

Que le coeur humain est un mystre profond! Il me semble que je sens
pour mon pre un attachement qui ne m'tait pas ordinaire:  mesure que
mes amis me sont enlevs, ma tendresse se resserre sur ceux qui me
restent.

Je vole  son secours.


_P. S._ Je viens d'crire  mon oncle de ne pas tre inquiet sur mon
compte.

Le Palatin a eu la bont d'envoyer un de ses gens pour m'amener mon
cheval de chez le berger, et de me donner un de ses domestiques pour
m'accompagner jusqu' Derasnia.

De Bistapiec, le 13 aot 1770




LVIII

DU MME AU MME.


A Pinsk.

A mon arrive, j'ai trouv mon pre hors de danger. Sa blessure, quoique
assez lgre, se trouve malheureusement loge dans une partie fort
dlicate.

Je m'attendais qu'il me tmoignerait quelque mcontentement, de ce que
j'ai abandonn son parti: mais il ne m'en a pas ouvert la bouche.

J'ai retrouv ici quelques connaissances.

Notre arme est fort claircie. La plupart des confdrs paraissent
dgots de cette ligue. Ils craignent les Autrichiens qui ont dj
pntr dans nos provinces limitrophes, et qui font mettre bas les armes
 tous les factieux qu'ils rencontrent. Ils se plaignent aussi des
brigandages commis. Ils en ressentent  leur tour les funestes suites:
mais ils le mritent; car ils ont t les premiers  donner l'exemple de
ces horreurs.

Si le Dieu des combats tait juste, il y a longtemps qu'ils auraient d
tre tous extermins.

De Derasina, le 20 aot 1770.




LIX

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Je viens de recevoir rponse de l'ami de Gustave.

Aprs s'tre retir du parti des confdrs, Potowski est all rejoindre
son pre qui depuis peu est de retour de Turquie.

Il doit tre  prsent arriv  Derasnia, et y rester quelque temps.
Voici le moment de faire jouer mes ressorts.

J'envoie ordre  Sansterres de s'quiper immdiatement en cavalier, et
d'aller, sans dlai,  la dcouverte de Gustave.

Lorsqu'il l'aura dcouvert, je lui enjoins de se trouver comme par
hasard sur ses pas, et de lui apprendre la mort de Lucile.

Sansterres est prcisment l'missaire qu'il me faut; il connat
Gustave, il est rus, je lui fais sa leon, et j'espre qu'il s'en
tirera bien.

Ds qu'il se sera acquitt de sa commission, je lui recommande de m'en
donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de rcompenser son
zle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en tre
contente.

Tu vois que je suis  l'afft des vnements pour me diriger en
consquence. Si je ne craignais qu'il n'y et de la cruaut  se rjouir
de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dvastation de la
terre d'Osselin: _A quelque chose le malheur est bon._

De Lomazy, le 20 aot 1770.




LX

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Hlas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus!

Comme j'tais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia,
j'observai  peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux
attachs sur moi. J'avais quelque ide de l'avoir vu: mais c'tait une
ide confuse, que je ne pouvais dmler.

--Vous ne m'tes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis
vous remettre.

Il me fixa attentivement et porta sa main  son front, comme un homme
qui,  son rveil, cherche  se rappeler le songe qui a disparu, puis il
s'cria soudain:

  --Vous tes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois
  chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous
  voil grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne
  m'tonne pas si j'ai eu tant de peine  vous remettre. H quoi! ne
  vous souvenez-vous plus de Sansterres?

  --Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir  te revoir; donne-moi donc des
  nouvelles de tes jeunes messieurs.

  --Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux;
  il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; ds-lors,
  j'ai toujours rsid avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui
  n'est pas fort loigne de celles du comte Sobieski.

  --Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?

  --Je les ai vues plusieurs fois au chteau; et mme peu de temps avant
  leur dsastre.

  --Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arriv?

  --Hlas! les confdrs, qui couraient ravageant les provinces, ont
  brl leur chteau, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.

A ces mots, les yeux fixes et attachs  la bouche de cet homme, je
reste immobile; un frmissement d'horreur parcourt et glace tout mon
sang, mes esprits sont arrts et ma vie suspendue.

  --Comme vous plissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donn l
  quelque fcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifi.

Je fus longtemps  pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la
voix et lui rpondis:

  --Ha! Sansterres, je connaissais particulirement la famille; je suis
  au dsespoir de ce qui leur est arriv; mais ne me cache rien, je te
  prie. Ne dit-on rien de circonstanci?

  --Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du pre lui avait
  demand sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut
  jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti
  oppos; il prit des liaisons avec une troupe de confdrs et vint un
  soir  la tte de ces misrables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez,
  monsieur? Je ne veux pas aller plus loin.

  --Achevez, de grce.

  --Comme ils s'emparaient des ponts on les aperut; l'alarme se
  rpandit, on tira sur eux quelques voles de canon, mais on ne put
  leur rsister, car le comte tait absent et l'on ne songea plus qu'
  fuir. La comtesse et sa fille, dguises en servantes, voulurent se
  sauver parmi la foule: elles furent tues sur le seuil d'une porte
  drobe. On fora le chteau, et tandis que l'amant parcourait les
  appartements pour trouver sa matresse, les autres pillrent,
  saccagrent, passrent tout au fil de l'pe, et finirent par mettre
  le feu au palais. Tous ceux qui taient sur la terre furent envelopps
  dans ce dsastre: un seul domestique chappa, et c'est lui qui en a
  donn la nouvelle. Bientt cette nouvelle se rpandit, vola de bouche
  en bouche, et chacun versait des larmes  l'oue du sort de ces
  infortuns.

Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon me se sont r'ouvertes  la
fois, et l'espoir vient de s'teindre pour toujours au fond de mon
coeur.

Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrache  la vie! O ma Lucile,
quelles ides s'offrent  mon me perdue! J'entends tes derniers
gmissements! comme ils percent mon coeur! Je te vois expirante sous le
glaive, et la cruelle mort effaant ces traits majestueux, ces grces
touchantes!

O mon me!...

Je n'en puis plus!... la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans
l'excs de mon dsespoir, j'prouve les longs dchirements d'une
sparation ternelle. Je me sens mourir par degrs et m'avance en
souffrant vers le terme de mes jours.

Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus
la force de souffrir.




LXI

DU MME AU MME.


Le temps ne semble s'couler que pour mesurer la longueur de mes
souffrances. C'est en vain que je change de situation et de lieu; le
calme ne renat point dans mon me agite.

La pense me tourmente sans relche. La cruelle, loin de me transporter
dans l'avenir pour m'y consoler, me ramne sur le pass pour dchirer
mon coeur par le souvenir de ces biens qui ne sont plus. Soigneuse  me
chercher partout des chagrins elle me promne dans ces lieux, tmoins
autrefois de mes plaisirs, et ne m'y montre qu'un dsert, o leur
fantme est rest pour tourmenter ma mmoire. Elle me prsente les
richesses vanouies des hritages de mes pres et les dbris de ma
fortune; elle me fait errer tristement autour des tombeaux de mes amis
et fait passer devant moi leurs ombres mlancoliques; elle me trane
sous les ruines de ce palais o est ensevelie Lucile! Ha! quel trait
elle vient d'enfoncer dans mon coeur! Que me reste-t-il maintenant pour
me faire supporter le fardeau de mon existence?

Quel sombre avenir s'ouvre devant moi! Quel vide affreux dans mon me!
Autrefois, caress de la fortune, environn d'amis, chri d'une
matresse chrie, je me trouve dans un aride dsert, et c'est dans ce
dsert que je dois traner les restes languissants de ma vie.

Hlas! que n'ai-je trouv la mort lorsqu'un fer meurtrier me pera le
sein? et qu'ai-je gagn  lui chapper, que le triste privilge de
souffrir plus longtemps?

Du matin au soir, deux ruisseaux de larmes coulent sur mes joues
fltries, et chaque instant vient en grossir le cours. Ha! j'ai beau en
verser, je n'en peux puiser la source.


_P. S._ Nous fuyons comme des lches devant les troupes des puissances
mdiatrices, et nous nous retirons dans le coeur du royaume.

Demain, nous partirons de Derasnia pour Krasilow o mon pre a dessein
d'attendre son entier rtablissement.




LXII

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Tout concourt  couronner mes voeux. Sansterres a parfaitement rempli le
but de sa mission. Gustave est  Krasilow. Je me dispose  aller le
trouver.

Le voil dans mes filets!

Tu me diras peut-tre que je ne suis pas au bout? En vrit, voil un
grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa matresse et qu'une jolie
femme se trouve sur ses pas, lui fait mme quelques avances, est-il
besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si
dchire, que je ne puisse plus faire de conqutes?

Mais il faut prendre cong de Lucile. Sa mlancolie n'est plus si noire.
Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu  gurir les plaies de
son coeur. Elles ne sont pourtant pas encore fermes. Souvent elle
exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez
peu.

Elle continue aussi  aller pleurer sur les tombeaux; elle a mme fait
lever une urne cinraire en mmoire du prtendu dfunt, et quand je la
vois ainsi s'attacher  cette ombre, peu s'en faut que je n'clate de
rire.

Ce matin, je suis entre dans sa chambre, aprs avoir compos mon
extrieur de mon mieux.

  --Chre Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pntr que j'ai pu
  trouver, nous touchons au moment d'tre spares peut-tre pour
  toujours; il m'en cote infiniment de vous quitter, mais il faut obir
   la ncessit. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie.

Et je m'efforai de rpandre quelques pleurs.

  --Hlas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous
  possder. J'aimais  pancher ma douleur dans votre sein; votre tendre
  amiti adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon coeur, et
  il faut que je vous perde! Infortune que je suis, s'cria-t-elle en
  poussant un profond soupir.

Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle
tenait embrass.

Te l'avouerai-je? Ces paroles taient autant de traits qui me peraient
l'me. La honte couvrait mon visage et mon coeur tait dchir de
remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices.

Je me trouvais indigne du nom d'amie qu'elle me donnait en me pressant
tendrement contre son sein. Je n'osais plus mler mes feintes caresses 
la sincrit de ses regrets: je me serais mme arrache de ses bras si
je l'eusse os. Dans ce moment je sentais tout l'avantage qu'a la vertu
sur le vice.

  --Quelle candeur, quelle tendresse, quelle gnrosit que la sienne!
  me disais-je en secret. Ha! malheureuse Lucile! si tu connaissais
  cette perfide amie que tu tiens embrasse, tu reculerais d'horreur!

Mon coeur tait en proie  mille cruels mouvements; mais la honte les
touffait tous. Je rougissais de la bassesse de mes procds, je
rougissais des caresses de Lucile, je rougissais de mes pleurs.

  --Ils ne sont, pensais-je, qu'un indigne artifice. Quoi! sans intrt
  pour elle, je l'arrose de larmes!...

Mes joues taient comme de feu. Pour lui drober ma confusion,
j'enveloppai mon visage de mon mouchoir et je fus cacher dans un coin de
la chambre mon trouble et mon embarras, qu'elle prit pour un excs de
douleur.

Ainsi, jusqu'au dernier moment, elle tait dupe de ma duplicit.

Peu aprs je partis, trop satisfaite d'aller loin d'elle finir mes
obscures intrigues.

Quelle faible crature je suis, diras-tu, Rosette, de n'avoir pu encore
triompher du prjug!

D'Opalin, le 8 septembre 1770.




LXIII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Voici l'heure o la garde veille autour des soldats endormis, et elle me
trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs.

Doux sommeil! dont le baume rpare la nature puise! Hlas, il
m'abandonne! il fuit les malheureux, il vite la demeure o il entend
gmir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point tremps de larmes.

Je voudrais faire quelque trve  mes chagrins, distraire ma pense du
sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scnes de la vie.

Quel thtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure
enfante quelque rvolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent
sur nos ttes, entranent tout dans le tourbillon de leur inconstance.
Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs  mesure qu'ils
naissent, et se fait un jeu cruel de dtruire notre bonheur.

Avec quelle rapidit j'ai vu le mien s'vanouir! Dans les jours fortuns
de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce
n'taient que riants tableaux, perspectives agrables, jouissances
enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchanement.
Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant sjour qu'avait
par mon imagination. Que j'aimais  reposer sous ces berceaux forms
par l'esprance! Heureux dlire! douces illusions! brillantes chimres!
qu'tes-vous devenus? De cette flicit dont mon me tait enivre, que
me reste-t-il  prsent, qu'un triste souvenir?

Que les temps ont chang! Tout--coup rveill au bruit des discussions
civiles et du cliquetis des armes; entran par la fire Bellone loin
d'une dlicieuse demeure, arrach des bras d'une matresse chrie et du
sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en
provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'vanouir comme
un songe.

De quelles penses amres ma douleur se repat! De quelles peines
cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune!  mes amis!  ma
Lucile! frapp de terreur, lorsque je viens  jeter les yeux sur moi, je
frmis en me voyant si misrable.

Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner  chacun un
soupir!




XLIV

DU MME AU MME.


A Pinsk,

Hier, mon pre, qui se trouve entirement rtabli, me proposa de prendre
l'air avec lui. Nous allmes promener dans un petit bosquet aux environs
de la ville.

D'abord, il me parla de choses indiffrentes; puis, il me tint ce
discours:

  --Mon fils, vous avez abandonn le corps pendant mon absence: si vous
  l'aviez fait par lchet j'en serais au dsespoir; mais je ne puis
  attribuer votre dsertion  un manque de coeur, puisque vous portez
  d'honorables marques de courage. Quelles pouvaient donc tre vos
  raisons?

  --L'horreur que m'inspirait cette fureur brutale qui, sous le beau nom
  de valeur et de gloire, va follement ravageant le monde, et la honte
  de me trouver parmi des sclrats qui, pour des riens, portent partout
  le fer et le feu, gorgent sans piti le malheureux sans dfense et ne
  connaissent rien de sacr.

  --Venez, mon fils, que je vous embrasse. Ces sentiments vous font plus
  d'honneur encore que les blessures que vous avez reues. Je veux  mon
  tour vous ouvrir mon coeur. Je suis entr dans le parti des confdrs
  peut-tre un peu trop  la lgre, mais le temps et la rflexion m'ont
  enfin dessill les yeux. Vous le dirais-je? J'augure mal des suites de
  cette guerre, et je saisirai la premire occasion de me retirer; ds
  ce moment je ne vous fais plus un devoir de rester auprs de moi. Vous
  tes libre.

  A ces mots, je lui sautai au cou pour l'embrasser.

  --En passant dans l'tranger, poursuivit-il, j'ai eu lieu de comparer
  leurs usages aux ntres et de remarquer bien des choses qui chappent
   ceux qui ne voient que des yeux de l'habitude. Vous savez quels ont
  t les succs des armes ottomanes: j'en ai honte et pour eux et pour
  nous. Mais voil,  prsent, que nous avons sur les bras toutes les
  forces de la Russie; peut-tre aurons-nous encore bientt toutes
  celles de la Prusse et de l'Empire; et, certes, il n'en faut pas
  autant pour nous rduire.

  Nous n'avons point d'armes rgulires  opposer  des troupes
  rgles. Nous n'avons que de la cavalerie, toujours peu en tat de
  rsister  l'infanterie. Nos cavaliers ne sont mme que des troupes
  lgres qui ne savent pas combattre en corps. Dans une action on les
  voit soudain fondre sur l'ennemi; puis disparatre avec une gale
  rapidit. Ils peuvent tout au plus passer pour de petits engagements:
  mais ne sauraient tenir en bataille range. Que feraient leurs
  pistolets et leurs sabres contre la bayonnette, le fusil, le canon? Je
  ne dis rien de leur manque de discipline et de leur licence, qui les
  rendent plus semblables  des brigands qu' des guerriers. S'il y a
  peu  conter sur les combattants, il y a moins  conter encore sur les
  chefs. Le poste de gnral est toujours trs-pineux, il faut du
  mrite pour le remplir dignement: et chez nous plus que partout
  ailleurs. Outre une profonde connaissance de la guerre, il exige
  encore le talent d'un politique consomm. Effectivement, quelle
  difficult n'y a-t-il pas  se mnager parmi tant de chefs jaloux des
  uns des autres et  tirer parti de tout? Mais on a beau examiner ceux
  qui sont  la tte des confdrs, on n'en trouve aucun qui ait les
  talents requis. Pour s'en convaincre, il n'est pas ncessaire de les
  passer tous en revue: tenons-nous-en aux plus capables; je parle de
  Poulowski et de Birinski. Celui-ci connat assez le mtier de la
  guerre, mais il est d'un naturel ardent et emport. Il ne faut rien
  trouver d'impossible, quand il ouvre un avis. Il est d'ailleurs
  opinitre et superbe; jamais les revers de la fortune ne purent
  l'humilier et jamais il ne profite des leons de l'exprience. L'autre
  au contraire est assez souple, assez prvenant, assez caressant; mais
  il n'a aucune de ces qualits qui peuvent assurer le succs des
  grandes entreprises. Il ne sait point distinguer le mrite, il ne sait
  point avoir recours aux lumires d'autrui, il se livre  son instinct
  sans rflexion et suit toujours ses petites ides. Les autres ne
  s'tudient qu' les traverser. En toute occasion ils les contredisent,
  mprisent leurs avis, et cherchent  les rendre odieux  tous les
  confdrs. Ainsi, comme si les Dieux s'taient mls de nos
  querelles, pour nous confondre, le courage a t t  nos soldats et
  la sagesse  nos gnraux. Le peu de mrite des chefs et le manque
  d'harmonie entre les officiers, joints  la licence et au dfaut de
  discipline des soldats ne sauraient donc manquer de ruiner nos
  affaires. Mais que dis-je, ne le sont-elles pas dj? Vaincus par nos
  propres dissensions, pour triompher de nous, l'ennemi n'a plus qu' se
  montrer. L'ignorance et la lchet des confdrs me dgotent: leur
  cruaut et leurs excs barbares me rvoltent. Ils ne savent que
  dvaster, piller, assassiner. Semblables  des btes froces, qui vont
  de tout ct, gorgeant les faibles troupeaux. Ceux mmes qui
  paraissent les plus braves n'ont pas assez de courage pour vaincre
  sans trahir. Il faut que je vous fasse part d'un trait qui vient de se
  passer sous mes yeux. Le Palatin de C..., dont le parti avait t fort
  affaibli dans la dernire rencontre, s'tait retir prs de Trombula
  avec les dbris de sa petite arme. Aprs avoir reu quelque renfort,
  il forma le dessein de surprendre  son tour l'ennemi. Tandis qu'il se
  disposait  l'excuter, un transfuge vint lui offrir d'en assassiner
  le commandant. Il disait avoir des intelligences secrtes pour entrer
   toute heure dans sa tente. Le Palatin communiqua cette affaire dans
  un conseil de guerre, sur quoi le Castellan de P... reprsenta le
  fcheux tat de nos affaires, opina qu'il ne fallait pas laisser
  chapper une occasion aussi favorable. Ce lche conseil aurait d
  couvrir de honte son auteur: mais pourriez-vous le croire? presque
  tous y applaudirent. Indign de cette ouverture, je fis les derniers
  efforts pour les ramener.--Quoi donc, leur dis-je, nous ne sommes pas
  encore rduits aux dernires extrmits; et quand cela serait,
  n'avons-nous plus le coeur de chercher notre salut dans nos armes?
  Combattons, mourons s'il le faut, mais rejetons cet indigne conseil.
  Oui quand aucun de nous ne devrait chapper; mieux vaut cent fois
  prir que de triompher par de tels moyens. Pour moi je n'aime pas
  assez la vie pour vouloir la conserver  ce prix. Mes efforts furent
  vains: les lches refusrent de se rendre. C'en est fait: je les
  abandonne, je partirais mme sur-le-champ, si je ne devais avoir des
  mnagements pour votre oncle Stanislas, qui est encore un des plus
  passionns. Mais je trouverai bien moyen de prendre cong de lui. Je
  vous le rpte donc, mon fils: Partez quand vous le voudrez, je ne
  vous retiens plus.

  --Non, mon pre, lui rpondis-je en l'embrassant. Je ne vous quitterai
  point: tant que vous resterez, je partagerai vos hasards.

Il se passa alors entre nous une scne assez attendrissante. Je sentais
renatre je ne sais quoi de calme au fond de mon coeur.

Cher Panin, cette douce impression dure encore. Lorsque je fus oblig
d'abandonner Varsovie il me semblait avoir perdu mon pre: aujourd'hui
il me semble l'avoir retrouv.

De Krasilow, le 10 septembre 1770.




LXV

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Je touche au moment de voir ce que j'ai de plus cher au monde. Me voici
en quipage de cavalier  l'endroit que Sansterres m'a indiqu.

  --C'est l, disais-je en approchant, qu'est l'objet de mes plus douces
  esprances.

Mon coeur palpitait de plaisir et je ne me sentais pas d'impatience
d'arriver.

J'arrive enfin. Aprs quelques recherches, j'apprends que Gustave est
dans les environs: mes voeux paraissent remplis. La nuit tombe, je
soupire aprs le lever du soleil. Qu'il me parut tardif!

Quoique fatigue, le sommeil ne vint pas de longtemps se poser sur mes
yeux: l'amour les tenait ouverts, un doux espoir flattait mes dsirs, et
mon esprit se livrait aux plus agrables ides.

Dj je croyais avoir l'avant-got de ces nuits dlicieuses dont le
charme attache les amants; je croyais ressentir ces transports
ravissants de deux coeurs amoureux. Mon me nageait dans la joie: enfin
au milieu des penses dlicieuses qui m'occupaient, le sommeil s'empara
de mes sens. L'image de Gustave me poursuivit dans le sein du repos.

Mais quelles illusions abusrent alors mon esprit! Je croyais tre
transporte dans un sjour enchant. J'y attendais Gustave sur un lit de
roses au pied d'un grand arbre touffu.

Prs de moi un ruisseau d'une onde plus pure que le cristal fuyait en
murmurant; tandis que les oiseaux cachs sous le feuillage remplissaient
les airs de leurs chants amoureux.

Une troupe de petits gnies m'environnaient; les uns me prsentaient
toutes sortes de fruits exquis, les autres m'offraient des guirlandes de
fleurs: tandis que les grces taient attentives  me servir et que des
nymphes lgres et  demi nues dansaient autour de moi sur un tapis de
verdure maill de violettes et d'amarantes.

L'Amour tait cach derrire un buisson de myrthe, qui me dcochait un
trait, en souriant d'un air malin.

Mon me tait enivre de volupt. Remplie d'une impatiente ardeur, je
soupirais aprs mon amant.

Il arrive enfin, il s'avance vers moi, je m'lance vers lui, je veux
l'embrasser, mais il s'loigne  l'instant, je cours pour l'atteindre,
il fuit toujours et semble se jouer de mes feux. Enfin je vois que je
poursuis une ombre impalpable, qui s'obstine  me fuir.

Tout--coup cette scne changea, et je me vis dans une sombre fort.

A quelques pas tait une grotte obscure. Une main invisible m'y entrana
malgr moi. A mesure que je m'y enfonai, je dcouvris,  la sombre
lueur de quelques flambeaux, des furies, leur fouet  la main. A leur
approche je fus saisie de terreur.

J'tais dans une cruelle agitation, rien n'galait mon trouble; je
m'veillai enfin, et me trouvai dans mon lit baigne de sueur et de
larmes.

On dit que les songes ne sont que de vaines illusions: cependant, je te
l'avoue, celui-ci m'attriste.

De Krasilow, le 16 septembre 1770.




LXVI

DE LA MME A LA MME.


A Biella.

Ah! Rosette, je l'ai vu ce cher ami. Mais qu'il m'a paru chang! Son
teint se ressent du hle. Il n'a plus ces grces dlicates qui sont
comme la fleur de la premire jeunesse. A cet air ouvert et riant qu'il
portait partout, a succd une douce langueur qui lui donne un air plus
tendre. Il est moins beau, mais il est plus intressant.

A sa vue j'ai senti les plus vives motions. L'ide de tout ce qui
pouvait retarder mon bonheur m'tait insupportable: mais plus mon
impatience tait grande, plus je sentais la ncessit de dissimuler.

  --C'est  Rosisce, disais-je, que l'amour m'attend. L, comme seuls
  dans l'univers, nous serons tout l'un pour l'autre. Il m'a toujours
  tmoign de l'amiti; et de l'amiti  l'amour, le pas est glissant 
  notre ge. Mais il faut lui cacher mon dessein; s'il le pntre je
  suis perdue. Le conduire dans mes terres? L'entreprise est dlicate et
  pleine d'obstacles.

Aprs avoir mis mon esprit  la torture pour trouver des expdients, je
m'avisai enfin de celui-ci:

  --Brunissons un peu ce teint de lys, ce cou d'ivoire, ces mains
  blanches; imitons une moustache naissante, prenons un nom qui puisse
  lui tre connu, allons le chercher sous cet habit militaire, et
  tchons de lier avec lui. Il est malheureux, son coeur a besoin de
  consolation; en flattant sa douleur, nous pourrons russir  gagner sa
  confiance: et puisqu'il ne porte les armes qu' regret, affectons la
  mme aversion pour le mtier de la guerre.

Ds le lendemain je mis mon plan  excution.

J'piai Gustave, et saisis toutes les occasions de me trouver sur ses
pas. Il avait coutume d'aller seul promener dans un petit bois hors la
ville. J'y allai aussi.

L'image de l'affliction a des charmes pour les malheureux. Je pris un
air triste, Gustave le remarqua, et bientt il rechercha lui-mme ma
compagnie. Je parvins  la lui rendre agrable; puis ncessaire. Prenant
conseil de la situation de son me, j'affectai du dgot pour le mtier
des armes. Il me confia le dessein qu'il avait de se retirer: je lui fis
un pareil aveu.

Je l'invitai  venir avec moi passer quelques jours  la campagne d'un
proche parent. Je lui dis que cette campagne se trouvait sur sa route,
et je l'engageai enfin  m'y suivre.

Nous voil en chemin; mes gens taient prvenus, nous arrivons, on nous
sert quelques rafrachissements; et comme il me paraissait fatigu, je
l'ai press de prendre un peu de repos jusqu' l'heure du souper. En
attendant j'ai fait mes prparatifs. Tout a t bientt en ordre.

Quoique fatigue moi-mme, je ne puis fermer l'oeil; les moments qui me
restent jusqu' ce qu'il descende, je ne saurais mieux les employer qu'
t'informer de mon quipe: un peu de patience et je t'en apprendrai le
succs.

De Rosisce, le 24 septembre 1770.




LXVII

GUSTAVE A SIGISMOND.


Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont
touche, mes bras l'ont presse contre mon sein amoureux. Ha! je me sens
renatre, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est
vanoui comme un rve douloureux, mon coeur fltri par la tristesse
s'panouit de joie et ne s'ouvre plus qu' la douce impression du
plaisir. Que ces premires motions sont vives! Dieux! quel frmissement
enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses dlicieuses
agitent mon me? De quel torrent de volupt je suis inond!

Arrtez! arrtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop
faible; mon coeur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi 
supporter le sentiment de mon bonheur.

Bnie soit  jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords
riants de cette prairie o j'ai retrouv la paix de mon me!

Mais qu'elle est change, ma Lucile! semblable  une belle fleur que le
soleil a fltrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout
l'clat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le
rubis ne brille plus sur ses lvres, les roses de ses joues sont fanes,
une pleur mortelle est rpandue sur tout son corps; la douleur a
dtruit son embonpoint, ses forces, sa sant. Qu'elle est dbile! Elle
appuyait languissamment sa tte sur mon sein et paraissait dfaillir
dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront
bientt ranims par la joie.

Comment s'est faite cette heureuse rvolution? me demanderas-tu, cher
Panin. Permets un instant  mon esprit de se calmer et je t'claircirai
ce mystre.

En attendant que mon pre se dcidt  quitter le corps, chaque jour je
portais mes pas solitaires dans un petit bois prs de Krasilow.

Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien.

Son air mlancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'viter.

  --Voil sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme
  moi vient ici promener ses tristes rveries.

Le lendemain je l'y trouvai encore. Il paraissait plus triste que le
jour prcdent. Son air, sa figure, son ge, tout en lui m'intressait.

Comme il se promenait dans une alle proche de celle o j'tais, au lieu
de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son ct; et quand
il vint  tourner, nous nous trouvmes face  face.

  --Je croyais tre seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne
  m'attendais gures d'y trouver un camarade.

  --La solitude a pour moi des charmes, rpondit-il; et ces lieux me
  plairaient davantage encore, s'ils taient plus sombres.

  --Voil un trange got.

  --Cela peut tre: mais il faut que le coeur soit joyeux pour aimer les
  endroits riants, et vous-mmes ne paraissez pas vous dplaire sous ce
  lugubre feuillage.

A ces mots je poussai un soupir: il soupira pareillement, et nous
marchmes un moment en silence.

Je dsirais fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osais le lui
demander. J'attendais pour renouer l'entretien qu'il ouvrt la bouche,
et il continuait  ne dire mot.

Enfin aprs avoir vainement cherch quelque lieu commun pour entamer le
propos, je me livrai  mon ingnuit.

  --Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous
  l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre.

  --Hlas, il est bien difficile d'tre heureux, quand on n'est pas son
  matre. Si je n'avais eu  consulter que mon got, on ne me verrait
  point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime
  gure.

  --Que dites vous l? c'est prcisment le cas o je me trouve.

Ds ce moment la confiance commena  natre entre nous.

Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confdrs.

Aprs m'avoir fait son histoire, il m'adressa  son tour la mme
question.

Quand je lui eus fait la mienne, il me demanda si je comptais finir la
campagne; je lui communiquai l'intention o j'tais de me retirer; puis
nous continumes  nous entretenir de choses et d'autres.

Avant de nous sparer, je lui fis promettre de se retrouver le lendemain
au mme endroit et  la mme heure.

Il n'y manqua pas.

Aprs les compliments ordinaires, il dbuta par me dire qu'il ne croyait
pas avoir longtemps le plaisir de jouir de ma compagnie, qu'il venait de
recevoir l'ordre de se rendre sur les terres d'un proche parent dont il
tait l'unique hritier; que ces terres se trouvaient sur ma route, et
qu'en me rendant  Varsovie il esprait que je lui ferais l'honneur d'y
passer pour renouveler notre amiti; il ajouta que si je voulais m'y
reposer quelques jours, il tcherait de me procurer tous les agrments
qui dpendraient de lui.

Je le remerciai, et nous parlmes ensuite des affaires nationales, dont
il me parut assez peu instruit.

Ce soir mme, je reus avis de mon pre qu'il tait all avec mon oncle
au chteau de Palak; que de l, il s'acheminerait vers Varsovie; que je
devais prendre les devants avec un domestique, et qu'il se chargeait du
soin des quipages.

Ds que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus press que de
lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvela ses instances, me fit
promettre que nous partirions ensemble, et nous fixmes le jour du
dpart au lendemain.

Pendant la route, mon compagnon paraissait chaque jour moins triste; et
comme je continuais  l'tre galement, il cherchait  m'gayer.

Au bout de quatre jours de marche, nous arrivmes.

L'intendant nous reut et nous apprit que le matre du logis tait all
quelque part aux environs, mais qu'il serait de retour dans la soire.

Nous avions dn en chemin, et comme l'heure du souper tait encore
loigne, on servit quelques rafrachissements, surtout des vins exquis.
Mon compagnon paraissait fort gai et il aurait bien voulu me voir
partager sa bonne humeur. Je soupirais.

  --Eh bien! toujours vos anciennes amours en tte? me dit-il en me
  frappant doucement sur l'paule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une
  matresse est une perte facile  rparer. Les bonnes fortunes pleuvent
   un cavalier de votre ge et de votre figure: les conqutes ne
  sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-l le triste souvenir d'un
  objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin.
  Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre.

Aprs divers autres propos badins, il me pressa d'aller prendre un peu
de repos en attendant l'arrive de son parent; il m'accompagna dans une
chambre et se retira.

La chambre tait richement meuble.

Je jetai un coup-d'oeil sur les tableaux et je fus surpris de n'y
trouver que des sujets agrables, et mme la plupart voluptueux, tels
que l'Aurore venant sur un nuage dor trouver Andimion; Vnus foltrant
avec son beau berger sur un lit de fleurs; Mars caressant la desse;
l'Amour endormi sur le sein de Psych, etc.

Je vis quelques livres superbement relis sur une table; j'eus la
curiosit d'y porter la main, et ma surprise fut plus grande encore:
c'tait l'_Art d'aimer_ d'Ovide, une traduction franaise de l'_nde_,
et l'_Adone_ de Marini.

  --Tout ceci est bien fait pour gayer son monde, disais-je en
  moi-mme; mais qu'il convient mal  l'tat de mon me!

Je me jetai ensuite sur un lit, toujours rvant  mes malheurs.

Je commenais  m'assoupir, lorsqu'on vint m'appeler pour souper. Je
descends.

En entrant dans la salle, je fus bloui par la multitude des flambeaux
et l'clat de l'or qui brillait de toute part. Je sentais une odeur
d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence.

A peine avais-je fait quelques pas, que j'aperus une jolie femme
reposant mollement sur un sopha. Sa parure tait lgre et 
demi-transparente. Elle dployait ses grces avec art et me souriait
amoureusement. Je tmoignai quelque surprise. Elle se mit  rire, et me
dit d'un ton de voix enchanteur:

  --Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon
  de voyage.

En prononant ces mots, la volupt souriait sur ses lvres, l'amour
brillait dans ses yeux, mille attraits semblaient clore sur ses belles
joues, elle laissait entrevoir des charmes  demi-voils et paraissait
vouloir m'inviter.

Je ne pouvais revenir de mon tonnement. Comme j'tais immobile, elle
pronona le mot _Gustave_.

A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attention et reconnais
Sophie.

  --Ciel! m'criai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes
  yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous tes-vous
  d'abord offerte  ma vue? Pourquoi ce dguisement?

  --C'est un mystre que je ne puis vous claircir  prsent. Comme vous
  je suis malheureuse et n'ai pas moins  me plaindre du sort: mais vous
  seul, cher Gustave...

En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses
lvres.

  --Que vouliez-vous dire par ce _mais vous seul_?

Elle hsita un instant, puis elle reprit:

  --Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me
  comprendre.

  Ces mots furent suivis d'un soupir.

  --Daignez vous expliquer, madame.

  --Mon coeur est opprim d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave,
  pourriez... Hlas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai
  peut-tre condamne  ne les rvler jamais!

Ces paroles piqurent ma curiosit: je la pressai plus vivement encore;
enfin, aprs un long silence, elle me parla ainsi:

  --Ds le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska,
  j'prouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de
  l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas mme dans
  l'ide de m'en dfendre. Bientt ce sentiment se changea en tendresse;
  je conus pour vous l'intrt le plus vif. L'absence ne l'a point
  affaibli; l'amour avait en traits de flamme grav votre image dans mon
  coeur. Tant qu'a vcu votre amante, j'ai renferm ma tendresse dans
  mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais
  lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commena  flatter mon coeur,
  j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver,
  vous savez le reste.

Elle s'arrta un instant pour soupirer, puis elle reprit:

  --Notre douleur a la mme source: comme moi vous avez aim et n'en
  devez tre que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant
  arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel,
  touch de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit,
  s'cria-t-elle en me jetant un regard passionn.

A ces mots, toutes les plaies de mon me se rouvrirent.

  --Hlas! lui rpondis-je, accabl de ce que je venais d'entendre, le
  destin se fait un jeu de me perscuter sans cesse! Il m'a enlev mon
  amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que
  je ne puis couter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon coeur. En
  perdant Lucile, j'ai fait voeu de ne plus aimer.

Aprs un court silence, elle soupira profondment, rougit avec grce et
me dit:

  --Pourquoi tre si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est
  plus, mais votre coeur n'en est pas plus libre; au contraire, vos
  liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidlit
  romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me
  prenant la main, le ciel nous donne l'un  l'autre. Nous voici seuls
  dans ces lieux, soyez-en matre: je ferai tout pour vous rendre
  heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels,
  font qu'on n'aime gures la personne dont est aim.

  --Ce serait mettre le comble  mes malheurs que d'avoir encore  me
  reprocher le vtre. Mais soyez vous-mme mon juge: vous savez quels
  liens sacrs m'unissaient  Lucile; si je pouvais l'oublier un instant
  je serais le plus mprisable des hommes.

Tout--coup, elle se lve et se jette  mes pieds. J'essayai en vain de
la relever.

  --Ah! Gustave! s'cria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous
  conntes l'amour, seriez-vous insensible  mes larmes? Vous voyez avec
  quelle sincrit je vous ai ouvert mon coeur. Je vous ai sacrifi les
  biensances imposes  mon sexe: votre cruaut me cotera la vie.

Aussitt elle laisse tomber un voile et parat dans un de ces ngligs
galants si favorables  l'amour.

Ciel! que de beauts s'offraient  ma vue! Quelle blancheur! quelle
dlicatesse! quels contours arrondis sous ce col d'albtre! quelle douce
langueur dans le regard! quelle mollesse dans la contenance! quelle
expression dans ces traits anims par l'amour! Cloptre aux pieds de
Csar n'tait pas plus sduisante.

Le ton de sa voix et le langage de ses yeux taient si bien adapts 
ses paroles, que la volupt s'insinuait doucement dans mon coeur. Un
charme secret tenait ma vue attache sur les attraits de cette jolie
suppliante. Je me sentais mu et me serais peut-tre laiss aller au
plaisir de la consoler.

Heureusement l'image de Lucile se prsenta  mon esprit.

Bientt la rflexion vint empoisonner dans mon me le plaisir que
j'avais got.

Dj je me reprochais d'avoir t sensible. J'tais attrist, elle me
crut indcis.

  --Quoi! vous ne me dites mot? s'cria-t-elle. Hlas! je le comprends,
  combien les dieux me sont cruels!

  --Ah! Sophie, de grce pargnez  ma vue l'image importune d'un
  bonheur que je ne puis goter. Mon coeur est consacr  la tristesse;
  mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la
  perte de Lucile.

A l'instant, elle se lve, saisit ma main, la pose sur son coeur que je
sentis battre avec violence, passe son bras autour de mon cou, me presse
tendrement contre cette gorge d'albtre qu'elle talait  ma vue,
approche de ma joue sa joue brlante; ses bras deviennent des chanes o
je suis retenu, son regard est celui du dsir et elle cherche par mille
agaceries  faire couler dans mon coeur la flamme qui dvore le sien.

Elle n'y russit pas.

Pendant qu'elle s'vertuait ainsi, je sentais je ne sais quoi qui
repoussait ses efforts, et se jouait de ses charmes.

Pique de ma froideur insultante, elle baissa la tte en poussant un
profond soupir; son coeur tait prt  clater: enfin les larmes
coulrent de ses yeux; puis d'une voix entrecoupe de sanglots, elle me
dit:

  --Je vois combien votre froide indiffrence est ingnieuse  me cacher
  mon malheur; mais je le sens dans toute son tendue, j'en suis
  accable. Ah! faut-il que j'aie en vain dpos mes ennuis dans votre
  coeur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler?
  Je me repens de cette honteuse faiblesse.

Je repris aussitt:

  --Ne vous offensez pas si je rponds si mal  votre tendresse; il
  m'est dur d'y tre condamn.

Tous deux, les yeux baisss, nous gardmes quelque temps le silence. En
lui jetant un regard furtif, j'aperus sur son visage l'empreinte d'une
douleur profonde. Je sentis mon faible coeur s'attendrir, et la piti
faire place  l'amour.

Dj le feu de la molle luxure commenait  couler dans mes veines, mais
crainte d'aller plus loin que je n'aurais voulu, je m'arrachai d'entre
ses bras et m'loignai de quelques pas.

Lorsqu'elle vit que je l'vitais, sa contenance changea. La rougeur lui
couvrit la face et ses yeux parurent enflamms; puis, tout--coup,
cdant  son ressentiment, elle s'arracha les cheveux, se frappa la
poitrine et pronona ces paroles d'un ton vhment:

  --Est ce ainsi, barbare, que tu mprises l'amour que je t'ai
  tmoign? Dieux! htez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des
  maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes
  yeux en tre tmoins! Ton martyre fera mes dlices.

Bientt un tremblement involontaire se saisit de son corps, ses genoux
se drobrent sous elle, elle cherchait  s'appuyer; je lui tendis la
main.

A l'instant une pleur mortelle se rpandit sur sa face, les larmes
recommencrent  couler, elle me jeta un regard de dsespoir en disant
d'une voix presque teinte:

  --Cruel! vous m'avez trompe! je ne vous avais ouvert mon coeur que
  dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez port la mort
  dans mon me.

L'tat o je la voyais me touchait de compassion; ses reproches me
peraient le coeur et la vue de ce sein dcouvert qui palpitait avec
violence chauffait mon imagination.

Dj je commenais  ne plus pouvoir rsister. Pour chapper au pril,
je m'enfuis.

Ds que j'eus pass la porte, des cris aigus frapprent mon oreille. Je
suspendis mes pas, et j'entendis ce soliloque:

  --Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troubl leurs amours?
  Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abme je me suis prcipite?
  Comment m'en tirer? Combien il va me har, lorsqu'il apprendra que
  c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mpriser,
  lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'tat
  o il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse
  rivale, et ma dfaite n'aura servi qu' relever son triomphe. Ah! il
  s'enfuit plein de mpris pour moi, et ne vivant que pour Lucile!
  Hlas! je ne souffre que ce que j'ai bien mrit. Pars, pars, Gustave!
  laisse Sophie couverte de honte, livre aux fureurs d'un amour sans
  espoir!

Comme elle achevait ces mots, je rentrai imptueusement dans la chambre,
en m'criant:

  --Quoi! Lucile vivrait-elle encore? O est-elle? Que fait-elle? Ah!
  daignez me tirer de cette cruelle incertitude!

A ma vue, Sophie resta interdite.

Je me jette  mon tour  ses pieds et lui demande  mains jointes de ne
plus me tenir en suspens.

Dans l'agitation o elle tait, elle ne savait quel parti prendre. Elle
voulut parler. La voix lui manqua.

Je redoublai mes instances avec plus d'ardeur encore.

A la fin, elle rompit ainsi le silence:

  --Insense que j'tais! Il ne fallait rien moins que l'garement de ma
  raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intrts de
  Lucile  mon amour; mais cet garement cruel, c'est toi qui l'as fait
  natre, et j'en suis trop punie.

Frapp de ce que je venais de voir et plus encore de ce que je venais
d'our:

  --O ciel! m'criai-je perdu, qu'entends-je? Vous me percez le coeur!
  Quoi vous auriez contribu  la douleur qui m'accable! Vous auriez
  pris plaisir  faire des malheureux? Achevez de grce! il n'est plus
  temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler
  plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches.
  Je vous pardonne tout.

Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux de
son obstination, je me lve en m'criant:

  --Ah! cruelle, vous m'avez tromp! Dieux de mon me! Lucile vivrait
  encore?

Je la quittai aussitt; et mon coeur, qu'un rayon d'espoir animait, se
livra aux transports de la joie.

Adieu, cher ami, le doux sommeil que je n'ai got depuis si longtemps,
vient appesantir mes paupires; il faut mettre bas la plume; mais je la
reprendrai avec plaisir  mon rveil.

De la chaumire du Berger, le 26 septembre 1770.




LXVIII

DU MME AU MME.


A Pinsk.

Je n'attendis pas que le jour comment  poindre; je volai  la
cuisine, donnai ordre  mon domestique de seller  l'instant nos
chevaux; et nous partmes, laissant Sophie  son dsespoir.

Malgr l'horreur de la nuit qui tait trs-obscure et les dangers que je
courais de la part des brigands, la situation de mon me tait bien
change. Je me sentais dbarrass d'un poids accablant. J'tais, si tu
veux, encore triste; mais ma tristesse n'avait rien de noir; c'tait une
tendre mlancolie; j'y trouvais des charmes et j'en prfrais la lgre
amertume aux douceurs trompeuses du bonheur que je venais de quitter.

Je ne pouvais revenir de mon tonnement.

--Cette aventure tient du prodige, me disais-je en moi-mme; et
j'admirais les jeux de la fortune qui se plat quelquefois  relever
tout--coup ceux qu'elle a pris plaisir de confondre.

Je marchai toute la nuit, sans trop m'embarrasser o j'allais.

Dans mon impatience, j'avais pris le premier chemin qui s'tait
prsent; il me suffisait de m'loigner de ces funestes lieux
qu'habitait la cruelle qui m'avait fait verser tant de larmes.

Quand le soleil se leva, je m'orientai et tirai du ct de Varsovie. A
la nuit tombante, j'arrivai  Maciecow. J'y pris quelques
rafrachissements, reposai cinq heures, et poursuivis ma route. Le
lendemain avant midi, j'avais dj pass le Bugs prs de Slawatioze. Sur
les trois heures, je traversai un petit bois, et me trouvai sur une
colline qui dominait une valle dont l'aspect me charmait. Comme j'tais
rendu de fatigue, je mis pied  terre et me reposai sur le gazon.

Je ne fus pas longtemps assis. Une sorte d'inquitude s'tait empare de
mes sens et je me mis  errer dans ces lieux solitaires. Comme j'tais 
promener mes tendres rveries sur le bord d'un bosquet, j'entends les
cris d'un oiseau qui se prcipitait dans le feuillage, je levai les
yeux, et une nouvelle perspective s'offrit  mes regards.

Occup  la considrer, je vis un chteau  peu de distance, et reconnus
l'endroit o j'tais venu entendre la belle afflige.

A peine avais-je fait cent pas, que j'aperus prs de moi deux femmes
assises sur le gazon  l'ombre d'un bouquet d'arbres.

J'avanai doucement, puis j'arrtai pour les mieux considrer.

L'une simplement mise reposait mollement sur l'herbe, la tte incline,
et semblait ensevelie dans de profondes rflexions. L'autre, lgamment
vtue, s'occupait  parpiller les feuilles d'une fleur.

Comme celle-ci tendait le bras pour cueillir un brin d'herbe, elle vint
 tourner la vue de mon ct. J'en tais assez prs. A mon aspect elle
fut effraye, et poussa un cri. Sa compagne tressaillit, et cherchait
des yeux quelle pouvait tre la cause de ce cri. Je m'avanai vers elles
pour les rassurer.

Mais quelle fut ma surprise lorsque, dans cette tranquille rveuse, je
reconnus Lucile!

  --Ciel! L'ombre de Gustave! s'cria-t-elle aussitt en se retirant
  avec effroi.

Elle plit, et tomba sans connaissance sur sa compagne, qui restait
immobile de frayeur.

Je m'lance pour la recevoir dans mes bras; j'appelle par son nom, et
m'efforce de la rappeler  la vie. Mes efforts furent longtemps
inutiles.

Enfin elle entr'ouvre les yeux.

  --Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui
  criais-je en la pressant contre mon coeur.

Ple, tremblante et respirant  peine, elle poussait de profonds
soupirs, et me regardait d'un oeil tonn.

  --Ne reconnais-tu pas ton amant, ma Lucile?

Elle veut parler, mais elle ne trouve point de mots.

Peu  peu son teint s'anime, sa poitrine se relve, la respiration se
dgage, sa langue se dlie, ses yeux se remplissent de larmes; elle
prononce quelques paroles: mais les sanglots touffent sa voix.

Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelacent, nos
larmes se confondent, nos coeurs se pressent, et ce n'est qu'en se
serrant plus troitement qu'ils se rpondent l'un  l'autre.

Eh! qui pourrait exprimer les transports de deux coeurs sensibles qui
aprs avoir longtemps gmi d'une sparation cruelle, se trouvent runis
de nouveau?

Longtemps nos larmes furent les seules expressions de notre joie et de
notre amour.

Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole:

  --Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'tes pas mort? Depuis deux mois
  je pleurais votre perte.

  --Hlas! j'ai aussi pleur la tienne, ma chre Lucile; mais, grce au
  ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras.

Et, dans les transports de ma joie, je ne cessai de la couvrir de
baisers.

  --Est-ce un songe?

  --Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des mchants.

  --Que voulez-vous dire? Expliquez-moi cette nigme.

L'agitation o je me trouvais tait si grande que je ne pouvais parler.

Les larmes coulaient en abondance de mes yeux; je sentais un
frissonnement courir de veine en veine; ma voix tait touffe et mon
visage tout en feu.

Aprs ces premiers mouvements de la nature, mon esprit devint plus
tranquille, et je lui racontai ce qui venait de m'arriver avec Sophie.

  --Cruelle amie! s'criait souvent Lucile pendant mon rcit, faut-il
  que j'aie  te reprocher mon malheur.

Elle me raconta  son tour de quelle manire elle avait appris ma
prtendue mort.

  --Ah! Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon
  me  cette nouvelle? Elle tait inexprimable. Longtemps je fus en
  proie  de mortelles angoisses, les forces m'abandonnrent enfin, et
  je tombai dans une douleur stupide. L (et elle pointait du doigt le
  chteau), l, chaque jour j'arrosais tes cendres de mes larmes, et
  c'est ici o je venais quelquefois ensevelir ma tristesse, en
  attendant que la mort me runt  toi.

En prononant ces mots, elle me fixait d'un air languissant; et comme
elle vit que les pleurs remplissaient de nouveau mes yeux.

  --Je ne cherche point  t'attendrir, continua-t-elle avec un triste
  sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possde encore.

La douce satisfaction qui clatait dans ses yeux passa dans mon me; je
la serrai dans mes bras, et la couvris de baisers une seconde fois.

Aprs m'tre livr aux transports de ma joie:

  --Allons, dis-je  Lucile, allons nous reposer dans quelque cabane
  voisine et oublier les chagrins que nous ont causs les mchants.

  --Cela ne se peut, rpondit Lucile. Il y a longtemps que je suis
  absente du logis: ds-lors ma mre doit tre arrive; je crains qu'on
  ne soit dj en peine sur mon compte. Si je tardais davantage  me
  rendre, je les jetterais dans de cruelles inquitudes.

Ne pouvant la conduire avec moi, je voulais la suivre; elle s'y opposa
aussi, en me donnant pour raison que cela aurait mauvaise grce de lui
voir conduire son amant sous le mme toit.

Je voulais la retenir plus longtemps, elle ne voulait pas y consentir
non plus.

Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai 
continuer  lui ouvrir mon coeur; mais il tait si plein, j'avais tant
de choses  lui dire que je ne savais par o commencer; je me contentai
de la plus importante, je lui appris l'heureux changement qui tait
arriv dans la faon de penser de mon pre, et son dessein d'abandonner
le parti des confdrs.

Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment de lui permettre de se
retirer. Je ne pus rsister  ses instances.

  --Allez, cher Gustave, me dit-elle en prenant cong, allez chercher un
  refuge quelque part aux environs, et rendez-vous demain matin sous ces
  arbres; j'ai mille choses  vous dire, et probablement je vous en
  apprendrai qui vous tonneront.

Je l'embrassai, et elle se retira avec sa compagne qui, durant notre
entretien, avait ouvert de grands yeux.

Je la suivis de l'oeil aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai
rejoindre mon domestique qui, las de m'attendre, s'tait endormi sur
l'herbe.

Nous allmes retrouver mon ancien asile. Le bonhomme tmoigna beaucoup
de plaisir  me revoir.

J'tais transport de joie, mille douces penses s'offraient tour--tour
 mon esprit agit. Le sommeil ne vint pas longtemps les interrompre. Je
passai presque toute la nuit  attendre le jour.

Ds qu'il commena  poindre, je sentis ma joie augmenter, puis je
comptais avec impatience les instants, et maudissais l'heure tardive.
Elle approche enfin.

Je me rends au lieu indiqu.

Aprs avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux
domestiques. Je reconnus de loin Lucile, je vole  sa rencontre, je la
joins, je ne vois qu'elle, je me jette  son cou.

Tandis que je la serrais dans mes bras:

  --Voil qui va bien, disait d'un ton de voix fort doux une personne
  prs de moi; je me retourne: c'est la comtesse Sobieska.

  --Ah! madame.

  --Ah! Gustave. Je n'aurais pas attendu  aujourd'hui  vous voir,
  continua-t-elle en m'embrassant, si nous avions su o vous avez pris
  un asile la nuit dernire. Cher Potowski, que vous avez caus de
  chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venez maintenant les
  essuyer.

Ensuite elle me prsenta  sa soeur.

  --Voil, lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque
  refroidissement entre le pre et mon mari; mais le fils n'a jamais
  cess de nous tre cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien
  venu dans votre maison que dans la mienne.

Alors la matresse du chteau m'y offrit un lit, et me demanda de ne
point chercher d'autre demeure pendant le temps que je voudrais bien
sjourner dans ces quartiers; puis ces dames toutes trois m'emmenrent.

En arrivant, nous passmes dans le jardin; nous en fmes le tour, et
vnmes nous asseoir sous un berceau de charmille.

A peine y fmes-nous placs, qu'on nous servit  djeuner.

Lucile avait sans cesse les yeux attachs sur moi, et j'avais sans cesse
les yeux attachs sur Lucile; je dsirais fort me trouver seul avec
elle; je ne sais si sa mre me devina et fit signe  sa soeur, mais
elles ne tardrent pas  se retirer, sous prtexte de cueillir des
fruits.

A peine furent-elles  quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et
elle me parla ainsi:

  --D'aprs ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai
  point que ma femme de chambre ne ft de l'intrigue. Je l'ai prise en
  particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tourne de tous
  cts, mais sans pouvoir rien dcouvrir: puis, tirant un papier de sa
  poche qu'elle me prsenta:

  --Voil, continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps
  le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrose de mes larmes!

Effectivement, elle l'avait t si fort, que je ne la dchiffrai qu'avec
peine. (Incluse en est une copie).

  --Est-il possible, m'criai-je plein d'indignation, qu'il y ait au
  monde des gens si mal intentionns? Pourrais-tu le croire, Lucile; le
  fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je
  t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton
  artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit prambule aprs avoir
  renvers les noms des personnages.

  --Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus mchant? Je ne puis en
  revenir.

  --Mais pourquoi, chre Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais
  donn de tes nouvelles?

  --Quoi! n'en avez-vous point reu?

  --Aucune.

  --Ah! je ne m'tonne plus qu'elle ft si empresse  me faire craindre
  les inconvnients qui pourraient rsulter d'une correspondance
  directe, si officieuse  m'offrir son couvert, et si attentive  se
  charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre
  matresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir t si
  crdule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans
  mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me
  prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder  tous les
  gots, habile  chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant
  rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le
  plus agrable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle
  eut bon march de moi. Elle tira du fond de mon faible coeur tout ce
  qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques
  d'attachement, la payais en retour de la plus sincre amiti. Elle ne
  me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipre je
  rchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Aprs avoir form le
  dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les
  miennes, elle obviait  tout ce qui pouvait le faire chouer. Comme
  elle se jouait de moi! Non contente d'avoir port la mort dans mon
  coeur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage
  abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits.

  --Ah! Lucile, je ne doute plus  prsent que ce ne soit elle aussi qui
  m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet
  homme qui tait venu se planter devant moi le jour que j'tais de
  garde  Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon coeur, il
  fallait bien commencer par le dtacher de toi.

  --Mon tonnement augmente  chaque instant.

  --Cette nouvelle ne fit que confirmer mon dsespoir. Lorsqu'elle vint,
  je gmissais dj de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes
  yeux ayant vu les tristes ruines du chteau d'Osselin, o je vous
  avais conseill d'aller vous mettre en sret. Dis-moi donc, mon ange,
  comment vous avez fait pour chapper  ces barbares?

  --Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort suppose,
  mon affliction tait si grande, que ma mre, craignant pour mes jours,
  me conduisit ici, dans l'ide que je pourrais mieux faire distraction
   ma douleur. Heureusement mon pre tait aussi absent: mais nos
  domestiques et nos paysans ont presque tous pri par le fer, et
  presque toutes les richesses de la famille par les flammes.

  --Le coeur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres
  gens. A l'gard des richesses, que cela ne t'inquite pas, ma Lucile:
  va, il m'en reste assez pour nous deux.

Je n'eus pas plutt lch ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je
vis mme une larme prte  tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes
lvres.

Comme je pressais tendrement mon doux trsor contre mon coeur, un
laquais vint nous avertir que nous tions attendus pour dner.

On se mit  table.

Fche de voir que j'y officiais si mal, la dame du logis me pressa de
goter de divers mets. Je m'excusai sur un manque d'apptit.

  --Si ce n'est que cela, reprit-elle  l'instant, j'ai une excellente
  recette. Lucile, servez quelque chose  monsieur.

Je ne sais, mais sa recette fit merveille.

De la main de Lucile, peut-on refuser quelque chose? Ces petits pieds
qu'elle a touchs, qu'ils doivent tre dlicieux! Je commenai  en
porter une aile  ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste
disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mon estomac fut galement
complaisant.

Cela fournit matire  quelques plaisanteries dont ma belle n'tait pas
fche. Comme elle avait tout aussi peu d'apptit que j'en avais eu
d'abord, je voulus me servir  son gard du mme secret, et la bonne
fille, pour ne pas le mettre  discrdit, s'effora un peu de manger.

Les plaisanteries recommencrent; la gat rgna pendant le repas, et
pour la premire fois depuis si longtemps, les ris vinrent se placer sur
mes lvres.

On prit le caf dans le jardin, puis l'on se mit  se promener. Aprs
avoir travers la cour de derrire pour passer dans le parc, nous nous
trouvmes prs le mur du sanctuaire o la belle pleureuse avait sacrifi
aux mnes de son amant.

Soudain un frissonnement me saisit. La comtesse,  qui je donnais le
bras, s'en aperut.

  --Qu'avez-vous donc, Gustave?

Je ne rpondis rien. Elle me vit plir.

  --Il lui prend mal! s'cria-t-elle. Lucile, vite votre flacon d'eau de
  senteur!

La nice et la tante accoururent aussitt.

Je pouvais  peine me soutenir; je fis quelques pas, et elles m'aidrent
 m'asseoir sur la mme pierre qui m'avait servi de marche-pied. Elles
m'entouraient toutes trois. Dj les esprits du flacon avaient un peu
ranim mes forces.

  --Assurment, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six
  semaines que je faillis d'y perdre la vie.

  --Plaisantez-vous! s'crirent-elles  l'instant.

Je leur fis le rcit de mon aventure. Elles ouvraient de grands yeux.

Quand j'eus fini, la tante, qui a toujours quelques bons mots sur les
lvres, me dit d'un ton badin:

  --Vous assisttes  votre oraison funbre, monsieur: il n'y avait pas
  de quoi se trouver si mal; je voudrais bien, moi, assister toujours 
  la mienne.

Son badinage ne me plaisait pas; il ne plaisait pas davantage  Lucile;
nous nous regardions tous les deux en silence d'un oeil attendri.

La comtesse qui observait notre triste contenance, me dit  son tour:

  --En venant, j'avais dessein, Gustave, de vous faire voir les
  amusements de ma fille, mais puisque vous les avez dj vus, et que
  d'ailleurs vous tes si susceptible, je n'en ferai rien.

Je la pressai fort de ne pas changer de dessein.

  --H bien! soit. Vous viendrez aussi, Lucile.

  --Ma mre, je vous prie de m'en dispenser.

  --Allons, allons, ne faites pas l'enfant.

Nous avanons vers ce sombre asile o dormaient tant de morts. Nous
voil au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Lucile de mon urne
spulcrale, qui tait encore couronne de fleurs. A cette vue,
j'prouvai un saisissement inexprimable.

  --Aurais-tu pens, mon ange, lui dis-je tout bas, quand tu dplorais
  ici la perte de ton amant, qu'il et entendu tes soupirs? Tu le revois
  maintenant plein de vie, et n'aspirant qu'au bonheur de te consoler.

Mes regards taient attachs sur elle; en voyant les roses de la
jeunesse fanes sur ses belles joues et le feu de ses yeux presque
teint, je me laissai aller  une douce rverie.

  --En quel tat l'amour l'a rduite! me disais-je. La chre me, plutt
  que de t'oublier, voulait tre victime de sa tendresse. Heureux
  Gustave, comme tu es aim!

Ces rflexions m'murent jusqu'au fond du coeur. J'tais attendri. En
levant la tte, je rencontrai les yeux de Lucile: ils taient mouills.

  --Ha! ma Lucile, m'criai-je en l'embrassant, laisse-moi, laisse-moi
  recueillir tes larmes et reois les miennes dans ton sein.

  --H bien! les voil  faire les enfants, dit sa mre qui nous
  observait. loignons-nous de ce triste endroit, o l'on ne sait que
  gmir.

Et elle nous emmena.

Le reste de la journe se passa assez gament.

Depuis que je suis  Lomazy, je passe presque tout mon temps avec
Lucile.

Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus
empress de la revoir. Je ne pense qu' elle, je ne vois qu'elle, je me
rveille en songeant  elle et je regrette encore tous les moments que
je passe sans elle.

Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on gote,
lorsqu'aprs une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de
ses inquitudes. De quelle volupt mon me est enivre! Dans cet heureux
dlire, les heures s'coulent avec la vitesse des instants.

Semblable au nautonier chapp au naufrage, dj j'ai oubli tous mes
chagrins, et, port par l'imagination sur un trne nuptial, je vois
s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je gote dj  l'avance
mon bonheur  venir.

Du chteau de Lomazy, le 30 septembre 1770.




LXIX

SIGISMOND A GUSTAVE.


A Lomazy.

Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le rcit de tes
tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon me. Mais, absorb par ta
douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans
attendre aucune consolation des soins de la tendre amiti; car tu ne
m'as jamais marqu o il fallait t'crire: la plupart de tes lettres
sont mme sans date.

C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne
pouvais suppler. Je t'ai bien adress quelques lettres aux endroits
d'o tu m'crivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais
je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe  prsent?
puisque l'amour qui s'tait plu  t'affliger a pris soin de te consoler.
On ne t'entendra donc plus gmir et troubler les airs de tes ternelles
plaintes?

Je te flicite d'avoir retrouv ta belle encore pleine de vie malgr son
dsespoir, et te remercie de la scne amusante dont tu me fais le
dtail. Mais,  te parler franchement, tu as jou l un fort trange
rle avec une jolie femme, si bien dispose  te faire le sacrifice de
sa chastet.

Quoi! tu as pu, sans te rendre, voir  tes pieds une belle plore
t'avouer qu'elle ne respire que pour toi, te prodiguer ses charmes, et
implorer ta charit! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu
as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et cette gorge
d'albtre palpiter contre ton sein! tu as eu le courage de regarder d'un
oeil sec le martyre de cette gentille afflige et la duret de prendre
ainsi cong d'elle! Mais la cruelle a fait couler mes larmes,
diras-tu? H bien!  ta place, je me serais ddommag dans ses bras des
mauvais moments qu'elle m'aurait donns.

Va, s'il te reste encore une goutte de sang dans les veines, tu dois te
reprocher cent fois tes rigueurs; et si j'avais  te donner un conseil,
ce serait de prendre bien garde de ne pas faire la sottise de t'en
vanter  personne autre qu' ta Lucile. Il n'y a qu'elle qui puisse
t'absoudre. Il me semble la voir s'applaudir de son triomphe.
Assurment, elle t'a de grandes obligations. Mais, as-tu seulement eu
l'esprit d'en tirer quelque -compte?

Te voil, je pense, sur le sein de ta belle: adieu, je t'y laisse, mais
prends garde d'expirer de plaisir.


_P. S._ J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton
entretien avec cet inconnu, qui mangeait son pain tremp dans de belle
eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurais bien voulu tre des
vtres, au risque de faire un mauvais repas. C'tait une trouvaille, en
effet, que cet honnte censeur.

Je sais fort mauvais gr  ces btes de Russes de vous avoir ainsi donn
la chasse. Je connais ton bon coeur, tu l'aurais pris avec toi; mais
sois bien sr que je te l'aurais enlev: c'est un homme de cette trempe
que je voudrais avoir auprs de moi.

De Pinsk, le 9 octobre 1770.




LXX

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Je touchais au moment qui devait couronner mes dsirs, je triomphais.
Arrach au monde,  sa matresse,  lui-mme, dj je voyais mon captif
dans mes filets: je brlais de le voir  mes pieds.

Livre  un charmant dlire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans
le temple de la volupt.

Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends  le voir voler dans
mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hlas! je ne les r'ouvre
que pour le voir se refuser  mes embrassements et se jouer de mon
ardeur.

Combien d'artifices avaient t employs pour rchauffer ce coeur de
glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que
la galanterie la plus raffine a jamais invent fut mis en usage:
peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins,
molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prires, larmes,
tout, jusqu' la vue de mes charmes, fut employ vainement.

Une dernire ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans
mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien
tait dvor.

Il se dgage; il fuit.

Outre de dpit, je me livre  mon ressentiment, et dans un transport de
rage, moi-mme je rvle mon fatal secret.

Indign, il part et me laisse accable de douleur et de honte.

Ah! je ne puis, sans mourir, penser  cette humiliante scne. Tandis que
l'ivresse de la passion garait mon esprit, elle en loignait avec soin
l'ide de mon dshonneur. Maintenant, le voile est tomb.

Malheureuse Sophie! dans quel abme tu te vois prcipite! Bientt ils
vont dvelopper la noire trame de tes faussets! Ils sauront avec quel
acharnement tu as troubl le repos de leur vie. Que de soupirs, de
larmes, de gmissements dont tu es cause! Comment oser jamais paratre 
leurs yeux!

Encore si j'avais triomph! Mais le monde, qui pardonne tout  qui
russit, ne pardonne rien  qui choue.

Je tremble qu'ils ne m'exposent  la rise publique et ne sacrifient ma
rputation  leur vengeance.

Infortune, o fuir, o me cacher? Ah! que ne suis-je dans un dsert,
pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde,
les coupables erreurs dont j'ai souill ma vie! Que n'y suis-je pour y
ensevelir ma honte et mon dsespoir!




LXXI

LUCILE A GUSTAVE.


Grce au ciel, cher Gustave, voil nos familles rconcilies.

Ce matin mon pre a reu du vtre le billet suivant:

  Las de sacrifier  de vaines opinions le soin de mon repos, le
  bonheur de ma vie, cher comte, j'ai ferm mon coeur aux cris de la
  discorde. J'oublie le pass et brle de renouveler avec vous, le verre
   la main, une amiti de trente annes!

Mon pre n'en eut pas plutt fait lecture, qu'il s'cria plein de joie:

  --Je l'ai donc recouvr, ce cher ami! Allons le trouver.

Ma mre est charme de cet heureux retour, et faut-il vous dire qu'il me
cause des transports?

Lundi matin, de la rue Bressi.




LXXII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

La fortune me sourit de nouveau; et autant elle a pris plaisir 
m'abaisser, autant elle semble en prendre  m'lever. Ses dons sont
cependant toujours accompagns de quelque amertume, comme si elle
craignait que je n'y fusse trop sensible.

Tu sauras donc, cher ami, que le Palatin de Wilna, mon oncle maternel,
vient de quitter la vie, aprs en avoir joui pendant prs de
quatre-vingts ans, et que de tous ses hritiers, je suis le seul  qui
il ait laiss ses vastes domaines.

  --Voil de belles roses, diras-tu; mais o sont les pines? Quelques
  larmes qu'il faudra verser, ou faire semblant de verser,  son oraison
  funbre, et des pleureuses qu'il faudra porter pendant quelque temps?

Je sais bien, cher ami, que tu ne verrais rien l d'affligeant, mais tu
sais aussi que nous ne sommes pas de la mme trempe.

Le Palatin tait un si aimable homme, il avait conserv jusque dans ses
derniers jours une humeur si agrable, si douce, si bienfaisante, qu'il
n'y a personne de ceux qui l'ont connu de qui il n'emporte les regrets;
juge un peu si je dois tre afflig, moi pour qui il eut toujours la
tendresse d'un pre.

Depuis mon retour  Varsovie, il m'avait tmoign plus d'amiti que
jamais et voulait m'avoir continuellement auprs de lui. Une malheureuse
chute qu'il fit, il y a quelques jours, en sortant de table, l'obligea 
s'aliter. Ds-lors, il n'a plus pu se remettre, malgr tous les secours
de l'art. Je ne sais s'il sentait approcher sa fin, mais il paraissait
attendre la mort comme un doux sommeil.

Lundi matin il rendit le dernier soupir dans mes bras.

Ce qui adoucit un peu le chagrin de sa perte, c'est son grand ge,
puisqu'il a plu  la nature de nous compter ici bas un certain nombre de
jours qu'on passe rarement.

Il est dcid que mon mariage avec Lucile n'aura lieu qu'aprs les trois
premiers mois de deuil; car, dit mon pre, il faut pouvoir dcemment se
prsenter  cette fte avec un visage gai.

Ce retard ne m'accommode gure, et la raison qu'on en donne me parat
assez mauvaise. Je ne sais, mais il me semble que je saurais bien
trouver moyen de m'gayer avec ma belle, sans manquer aux biensances,
ni choquer les yeux du public.

C'est dans le palais que m'a laiss mon oncle que je la recevrai en
souveraine. En attendant, je vais m'occuper du soin de le remettre en
ordre. Il faut que tout y respire l'lgance, le got, l'agrment; que
tout contribue  le rendre le temple des plaisirs et de la volupt.

C'est aussi l o, runi  tout ce que j'ai de cher dans ce monde, je
verrai dans peu l'amour et l'amiti s'applaudir tour--tour. Je fais mon
bonheur de l'un et de l'autre, tu le sais, et tu n'ignores pas, cher
Panin, quelle place tu occupes dans mon coeur.

De Varsovie, le 3 novembre 1770.




LXXIII

GUSTAVE A LUCILE.


Est-il donc vrai, Lucile, que tu refuses le nom chri d'pouse? Hlas!
m'y serais-je attendu?

Je croyais toucher enfin au moment de voir finir pour toujours mes
longues souffrances. Un riant avenir s'ouvrait devant moi. Je t'avais
retrouve. Que manquait-il  mon bonheur, que de recevoir des mains de
l'hymen le prix de mon amour? Je l'attendais plein d'esprance. Hier
encore, je m'endormis dans cette douce illusion: mais quel affreux
rveil! Et c'est ta main cruelle qui m'arrache le bandeau! C'est elle
qui me perce le coeur!

Comme je sers de jouet  la fortune! Le plaisir chappe sous ma main ds
que je veux le saisir, et la joie fuit loin de moi ds que je l'appelle.
Dois-je donc ainsi toujours poursuivre le bonheur sans l'atteindre
jamais? infortun que je suis! Sous quel astre sinistre,  quelle heure
funeste ai-je reu le jour?

Ah! je le vois, le sort perfide se fait un jeu de me perscuter sans
relche; mais toi, Lucile, pourquoi conspirer avec lui?

Quelles noires penses s'offrent  mon esprit! quelle sombre tristesse
fltrit mon coeur! quel nouveau dsespoir saisit mon me! Cruel destin,
tyran farouche, pourquoi m'imposer la vie, si tu voulais retenir le
bonheur!

Mercredi soir, de la rue Neuve.




LXXIV

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Ne l'ai-je retrouve que pour la perdre plus cruellement encore? C'est
elle  prsent qui s'arrache  moi.

Hier j'allai trouver Lucile. Elle tait seule au logis.

  --Chre me, lui dis-je en lui prenant la main pour attacher  son
  bras mon portrait, la fortune me sourit de nouveau, mais je ne lui
  sais gr de ses faveurs que pour t'en faire un don.

Elle me remercia avec une sensibilit qui l'embellissait encore; puis
elle me dit en soupirant:

  --Vous tes le plus gnreux des hommes: mais je ne puis accepter vos
  bienfaits.

  --Ciel! qu'entends-je? m'criai-je perdu. Pourquoi donc, ma Lucile,
  ne pourrais-tu accepter mes offrandes?

Les yeux attachs sur ses lvres, j'attendais en tremblant une rponse.
Elle paraissait mue, mais elle baissa tout--coup son voile pour me
cacher son motion. A l'instant je la pris dans mes bras et lui dis en
la pressant contre mon sein:

  --Ah! Lucile, tu viens de me percer le coeur, mais achve, ne crains
  pas de t'ouvrir  moi, tu connais ma tendresse.

Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle
me rpondit d'une voix entrecoupe:

  --Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles!

Puis elle se tut.

Afflig de ce procd mystrieux, je me jetai  ses genoux, j'arrosai
ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre
de vouloir s'expliquer. Dsespr de ne pouvoir lui arracher aucune
parole, je me retirai la mort dans le coeur.

Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Dj je me croyais au
comble de mes voeux. En attendant le jour fortun qui devait couronner
mes dsirs, je comptais avec impatience les instants, et mon coeur se
livrait  ses transports. O folle joie! un instant l'a vue natre, un
instant l'a vue s'vanouir.

A peine commenais-je  m'abandonner  cet heureux dlire que mon me
est retombe dans le dsespoir.

Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner
ainsi  empoisonner le cours malheureux de mes jours?

De Varsovie, le 7 novembre 1770.




LXXV

GUSTAVE A LUCILE.


J'ai vu le moment o tes adieux me coteraient la vie. Cruelle,
garde-toi bien de remettre  cette preuve un coeur trop faible pour la
soutenir.

Pourquoi ces caprices, Lucile? Quand le coeur s'est donn, dis-moi, la
main est-elle libre de ne pas le suivre? livre-la-moi donc, cette main
si chre; elle est  moi, tu me l'as promise; c'est sur mes lvres que
tu en as fait le serment.

Viens, ma Lucile, viens, ne cessons de vivre l'un pour l'autre;
jouissons ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune et de tous
ceux que t'a fait l'amour.

Samedi matin, de la rue Neuve.




LXXVI

GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.


Par quel caprice bizarre Lucile refuse-t-elle le nom d'pouse, pour
conserver celui d'amante?

C'est de Lucile, madame, que dpend le bonheur de ma vie. Je vous
supplie de vouloir bien employer en ma faveur votre autorit auprs
d'elle. Hlas! faut-il que je sois forc d'avoir recours  un pareil
expdient, moi qui n'aurais voulu recevoir sa main que de celle de
l'amour?

Le 11 courant, de la rue Neuve.




LXXVII

LA COMTESSE SOBIESKA A GUSTAVE.


Vous tes trop sens, cher Potowski, pour prtendre que dans un cas de
cette nature j'emploie l'autorit maternelle.

L'hymen, comme l'amour, veut tre libre, vous le savez; tout ce que je
puis faire pour vous obliger, c'est de travailler  pntrer les raisons
du refus de Lucile.

De la rue Bressi, le 12 novembre 1770.




LXXVIII

DE LA MME AU MME.


Enfin, ma fille a cd  mes instances, elle m'a ouvert son coeur.

Pour vous mettre au fait, cher Gustave, des raisons secrtes de ce
changement mystrieux, je vais vous rapporter notre entretien.

  --Autrefois, Lucile, tu n'avais rien de cach pour moi, et je ne sache
  pas t'avoir jamais donn lieu de t'en repentir.

  --Non, maman.

  --Pourquoi donc aujourd'hui cette rserve opinitre au sujet de
  Potowski? Je ne te rpterai pas combien elle m'humilie: si jamais tu
  deviens mre, tu le sauras un jour.

Elle hsita un instant; puis elle me parla ainsi:

  --Il y a trois semaines que je passai la journe chez le Castellan de
  Berzin. Vous savez tout ce qu'il a fait pour obtenir la main de sa
  femme. Elle en tait assez coiffe, mais il l'aimait  la fureur, et
  il ne l'a certainement pouse que parce qu'elle tait de son got.
  D'aprs cela, qui ne s'attendrait  voir ce couple heureux? Il n'en
  est rien cependant, et mme je n'ai point vu d'poux plus mal
  assortis. Toujours mcontents l'un de l'autre, ils se querellent tant
  qu'ils sont ensemble, et ne vivent en paix que lorsqu'ils sont
  loigns. Le mari d'ailleurs prend avec la femme des tons qui ne
  conviennent point: j'en ai t scandalise au possible, d'autant plus
  qu'ils sont nouveaux maris.

  --H bien, Lucile, que veux-tu dire par l?

  --Un instant, maman, je vous prie. Vous savez que du ct de la
  naissance, elle ne lui cde point; cela est bien diffrent du ct de
  la fortune. Le Castellan a des biens immenses. Mademoiselle Saboski ne
  lui a rien apport en dot.

  --A prsent, ma fille, je t'entends. Quoi donc, ferais-tu  Gustave
  l'injustice de lui prter des procds aussi bas? lui dont tu connais
  la belle me!

  --Non, non, maman, je ne crains pas de sa part de bas procds; je
  connais ses nobles sentiments. Mais le monde, qui aime  jaser, dit
  que la Saboski n'a pous le Castellan que par des vues d'intrt, et
  il pourrait bien tenir de pareils propos sur mon compte. Cela ne
  serait pas flatteur. Cependant on pourrait encore prendre patience.
  Depuis peu la fortune de Gustave a considrablement augment et la
  ntre s'est fondue. S'il m'pouse on verra bien qu'il n'y a que
  l'amour qui l'ait engag  demander ma main; mais comment verra-t-on
  qu'il n'y a que l'amour qui m'ait engage  la lui accorder? Lui-mme
  en pourrait douter. Voil le malheur que je redoute. Et puisqu'il ne
  me reste point de sacrifice  lui faire, il faut que je renonce  lui.

  --Je ne veux point, ma fille, blmer ta dlicatesse, mais je te plains
  de ta prvention; elle fera le malheur de la vie de ton amant, et
  srement elle ne fera pas le bonheur de la tienne.

Voil, mon cher Potowski, le rsultat de la dmarche que j'ai faite
auprs de Lucile  votre gard. Si vous ne pouvez vivre sans elle, c'est
 vous  vaincre ses scrupules.

De la rue Bressi, le 19 novembre 1770.




LXXIX

GUSTAVE A LUCILE.


Pourquoi faut-il que les soins de ton amour me soient plus cruels que ne
pourraient l'tre ceux de la haine? Tu brises les doux noeuds qui
allaient nous unir, crainte que je ne sache apprcier ta tendresse.

Mais, dis-moi, fille bizarre, quel trsor dans l'univers pourrait jamais
tre le prix de ton coeur!

Non, ma Lucile, je ne veux pas que la fortune me vende si cher ses
faveurs. Que plutt elle reprenne ses dons funestes, s'ils doivent
m'ter l'esprance de te possder.

Ds cet instant, je renonce aux richesses, aux titres, aux dignits:
l'clat d'une couronne mme pourrait-il tre balanc dans mon coeur avec
le malheur de te perdre?

Avec toi une cabane aura pour moi des charmes! je ferai mes dlices des
occupations d'une vie obscure. Compagnon assidu de tous tes pas, tu
adouciras mes travaux, je partagerai tes plaisirs. Viens, ma Lucile,
viens, retirons-nous sous une humble chaumire.

Assez riche de ton amour, je saurai montrer au monde que l'univers n'est
rien pour moi sans le bonheur de te possder.

De la rue Neuve, le 19 novembre 1770.




LXXX

GUSTAVE A LUCILE.


Quoi! pas mme une rponse?

Mon coeur gmissant implore ta piti et il te trouve sourde  ses cris!

Tu devais tre ma consolation, et tu te plais  dsoler mon me!

Tu peux mettre le comble  mon bonheur, et sous tes yeux je reste
infortun!

Ne m'as-tu donc t rendue que pour r'ouvrir les plaies sanglantes de
mon coeur, et armer mes souffrances d'une pointe plus aigu.

Ne m'as-tu t rendue que pour me faire prir de chagrin sur l'image
d'un bonheur auquel il ne m'est plus permis d'aspirer?

Il faut renoncer  te possder, et c'est toi, cruelle, qui ordonnes ce
douloureux sacrifice!

Douces illusions qui avez tant de fois abus mon coeur, disparaissez
pour toujours! Pourquoi s'abuser encore si je ne dois  la fin
moissonner que le dsespoir.




LXXXI

LUCILE A GUSTAVE.


Cesse de t'obstiner plus longtemps  la poursuite de ce que je ne puis
t'accorder. Oublie pour jamais une infortune; mais quel que soit son
sort, rien n'effacera ton image de son coeur.

Oui, jusqu' mon dernier soupir, je t'aimerai, Gustave, et je n'aimerai
que toi.

De la rue Bressi, le 2 dcembre 1770.




LXXXII

GUSTAVE A LUCILE.


Tu veux que nous restions amis. Ton coeur n'est donc fait que pour
l'amiti? Est-ce pour elle que l'amour a runi en toi tant de charmes?
Le seul plaisir qu'il me soit dsormais permis de goter est celui de te
voir. Que m'importe d'admirer en souffrant ta beaut, tes grces, tes
vertus, si tu ne dois jamais tre  moi! Cruelle, garde ta tendresse!

Hlas! o m'emporte ma douleur?

Pardonne, pardonne, Lucile. Je rtracte mon blasphme. pargne ce
tourment  mon coeur.

Tu ne peux voir souffrir personne; serais-tu sans piti seulement pour
ton amant? Tes yeux pourraient-ils le voir se consumer de tristesse sur
un lit de langueur? Et ton me qui aime  rpandre partout la joie,
prendrait-elle plaisir  dchirer la sienne?

Quel prsent t'aurait fait le ciel qui s'est plu  verser sur toi tous
ses dons, s'il ne t'avait donn un coeur tendre?

Ah! ma Lucile, quels que soient tes scrupules, souffre que mon coeur en
triomphe.

Vois ton amant  tes genoux, qui te tend les bras; vois l'amour
s'applaudir de sa conqute, et la tendresse te demander le prix de sa
fidlit.

De la rue Neuve, le 3 dcembre 1770.




LXXXIII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Lorsque j'appris la rsolution de Lucile, je tombai dans une
consternation qui s'approchait du dsespoir. Maintenant je ne saurais te
peindre l'horreur de l'tat de mon me.

Lucile a beau chercher  cacher la plaie qui s'envenime au fond de son
coeur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa sant
s'altre, et sa jeunesse se fltrit comme une fleur.

Mais comme si ce n'tait pas assez pour le supplice de ma vie, de la
voir s'teindre par degrs sous mes yeux, forc de dissimuler la douleur
qui me consume moi-mme, crainte d'empirer son tat, il faut encore que
je paraisse consentir  renoncer  elle. Ainsi doublement victime de mon
amour.

Trois mois se sont couls dans cette cruelle situation; mais je n'ai
plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma
constance est puise.

Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi
consumer sa triste vie!

Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dvor en secret ma douleur,
retenu mes larmes, touff mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de
ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler.

Que n'ai-je dj pas fait pour vaincre sa rsistance dplace! Je ferai
cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin,
c'en est fait de ton ami!

De Varsovie, le 29 fvrier 1771.




LXXXIV

LA COMTESSE SOBIESKA A SON POUX


A Sandomir.

L'tat de Lucile m'afflige au possible. La fivre s'est allume dans ses
veines, et sa langueur est telle que le mdecin est d'avis qu'on ne doit
pas la laisser plus longtemps livre  elle-mme.

Gustave de son ct est tomb dans la plus noire mlancolie. Il ne veut
plus voir ni connaissances, ni amis, ni parents.

Son pre, tremblant que dans un excs de douleur, il n'attente  ses
propres jours, ne le perd pas de vue un instant.

Que d'infortuns par le seul travers d'une fille!

Venez, mon cher ami, venez au plus tt joindre votre autorit  la
mienne, pour tcher de lui faire entendre raison.

De Varsovie, le 17 mars 1771.




LXXXV

LE COMTE SOBIESKI A SA FILLE.


A Varsovie.

Ah! Lucile, pourquoi prendre ainsi plaisir  effrayer tes parents!

Non ce n'est plus dlicatesse d'me, c'est folie de s'opposer de la
sorte  une union aprs laquelle tant de personnes soupirent.

Tu refuses la main de Gustave, crainte qu'il ne vienne  douter de ta
tendresse; c'est bien  prsent qu'il a raison d'en douter, puisque tu
prfres ta vaine gloire  la conservation de ses jours. Il est beau,
sans doute, de savoir se rsoudre  de pnibles sacrifices; mais il est
injuste d'en faire aucun aux dpens d'autrui.

Vois combien de malheureux tu as faits! La vie n'est plus pour ton amant
un prsent des dieux: tes connaissances, tes amis, tes proches, sont
dans la peine; ta mre est dans l'affliction. Fille dnature! crains
que par ton opinitret tu ne portes encore la mort dans mon coeur!

De Sandomir, le 25 mars 1771.




LXXXVI

GUSTAVE A LUCILE.


Tes scrupules me dsesprent; la douleur consume tous les liens de ma
vie, la lumire m'est odieuse.

Cruelle! il ne me reste plus qu'un sacrifice  te faire; je vais le
consommer sous tes yeux.




LXXXVII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir  une
dcision avec Lucile.

En arrivant, j'ai trouv Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour
me dire que sa matresse tait avec son pre et sa mre, qu'elle
paraissait un peu change hier au soir, et qu'ils s'efforaient 
prsent de la rendre raisonnable.

  --Si vous tes curieux d'our leur entretien, a-t-elle ajout, passez
  dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot.

J'entre sans bruit et  pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends
la voix de Lucile.

  --Le ciel m'est tmoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour
  satisfaire  vos voeux; mais soyez vous-mmes mes juges.

  --Cruelle! s'cria quelqu'un en soupirant.

Puis il se fit un moment de silence.

  --Tu pris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes  mes douleurs, celle
  de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y
  porter remde. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus
  sacrs n'ont plus d'empire sur ton coeur inflexible, si mes jours te
  sont chers encore, ouvre ton coeur  la piti. Pourquoi empoisonner
  ainsi les derniers moments d'une vie qui s'teint! Je n'ai plus
  d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes
  larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton pre sera
  bientt couch dans cette tombe o ta dsobissance le conduit  pas
  lents.

Au mme moment la comtesse se joignit  son poux.

  --O ma fille, ma chre fille, s'cria-t-elle d'un ton qui dchirait
  l'me, faut-il que je voie prir en toi le dernier fruit de mes
  entrailles? Soulage mon coeur opprim. Aie piti d'une mre dsole
  qui peut  peine encore supporter le poids de la vie.

  --Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit,
  puisque telle est votre volont, je me fais un devoir d'y souscrire;
  je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le
  mpris de moi-mme ma...

A ces mots, je sors sans couter le reste.

--Allez m'annoncer, dis-je  Baboushow.

Bientt le comte vint au devant de moi.

--Venez, Potowski, dit-il ds qu'il m'aperut, on ne vous fera plus
languir: Lucile est raisonnable.

J'entre: elle s'avance  pas lents, me tend la main, et me dit d'un air
tendre:

--Je suis  toi, cher Gustave, les dieux me dfendent...

--Ange du ciel! m'criai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle
est  moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie.

Comme je la tenais serre contre mon coeur, elle penchait sa tte sur
mon cou; bientt je le sentis baign de ses larmes; je ne pus retenir
les miennes.

Attendris par nos sanglots, le comte et son pouse vinrent mler les
leurs aux ntres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les
douces treintes de nos bras furent notre seul langage.

Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de
nous, Lucile s'tait vanouie sur mon sein.

J'avais senti le poids de son corps augmenter, et dj je commenais 
n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son pre, se dtachant du
groupe, se mit  dire:

--C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir.

La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'cria  l'instant:

--Ah! ma fille!

Je levai les yeux. Ciel! que devins-je  la vue de Lucile ple et
dfaite?

Un saisissement subit s'empara des puissances de mon me, suspendit
l'usage de mes sens et enchana mes pas. Je restai immobile comme Lucile
dans les bras de sa mre.

Le comte s'lana pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques
domestiques, accourus  ses cris, nous placrent sur un sopha.

Chacun tait empress autour de nous.

Au bout de quelques minutes, mon me sortit de cet tat d'alination;
les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les
tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre.

Bientt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir 
force de baisers.

Peu aprs, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement.
Soudain la crainte fit place  la joie, et la joie  l'amour. La flamme
coulait dans mes veines.

Mon coeur tait embras, et dans mes doux transports je ne cessais de
lui prodiguer d'innocentes caresses.

La volupt passa de mon me dans la sienne; Lucile languissait dans mes
bras.

Je la considrais avec dlices; une gale satisfaction clatait dans ses
yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me
surpris  mler de tendres reproches  mes tendres propos. Chaque fois,
j'aperus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui
faire de la peine, je m'en tins  pancher mon me par mes regards.

Tandis que nous savourions ainsi en silence le dlicieux sentiment du
bonheur, le temps s'tait coul avec une rapidit inconcevable; on vint
nous avertir que le dner tait servi.

En passant dans le salon, nous y trouvmes mon pre avec la comtesse et
le comte.

Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pntrait de joie, et
lui tmoigna en peu de mots combien il tait flatt de la voir passer
dans sa famille. Elle voulut rpondre, la voix lui manqua et une
profonde rvrence exprima seule combien elle tait pntre des marques
d'attachement qu'elle recevait.

Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai mme un peu trop
cordial, bien qu'il vnt de mon pre. Je te l'avoue, Panin, je suis si
jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop
fixement, ni mme qu'on la loue avec trop de chaleur.

A table, nos parents furent d'une gat extrme. Lucile et moi nous nous
livrions en silence au plaisir de nous voir.

Comme nous ne gotions de rien, la comtesse eut recours  la recette de
sa soeur. Cette fois-ci, elle fut sans effet.

--Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh l!
Carloshou, du Cap!

--C'est bien dit, reprit mon pre; mais nous en serons aussi.

Quand on eut vers.

--Allons, chre comtesse, continua-t-il,  ma fille et  votre fils!

Nous choqumes tous ensemble.

Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grces
s'animer et de nouveaux charmes clore sur son visage; le prcieux
coloris de la pudeur se rpandit sur ses joues, un sourire furtif remua
ses lvres de rose.

Je la fixais avec volupt, et l'un et l'autre nous oublimes nos verres.

--Pas mme boire! s'cria mon pre en plaisantant. Je vois ce que c'est:
il faut les sparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle
de Gustave; c'est ce garon qui lui te l'apptit.

En mme temps il fit feinte de se lever.

Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je
tenais mes lvres colles sur les siennes et ne pouvais les en dtacher.

--S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous
ruinera pas.

Les plaisanteries auraient dur plus longtemps sans l'arrive du nonce
de Cujavie.

On tait  la fin du dessert; nous nous esquivmes Lucile et moi.

Peu aprs, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers
formaient un trio  table, nous allmes en former un dans le jardin.

Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaai
sur un petit trne de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je
couronnai ma desse.

Bientt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le caf.
Lucile et moi prmes en place un _bouillon  la reine_, que sa mre nous
avait fait prparer.

La soire se passa fort agrablement, et je me retirai assez tard.

Arriv au logis, je n'ai rien eu de plus press que de mettre la plume 
la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes
affaires; non peut-tre que mon infortune t'inquita beaucoup, mais pour
jouir une seconde fois des plaisirs de la journe en les traant sur le
papier.

Je sens mon me dbarrasse d'un poids terrible; un sentiment de plaisir
se rpand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes
paupires.

Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rver  mon bonheur.

De Varsovie, le 9 avril 1771.




LXXXVIII

LUCILE A GUSTAVE.


Depuis longtemps je ne connaissais plus le doux sommeil. La nuit
dernire il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena  sa
suite, non ces fantmes effrayants qui ont tant de fois assig mon
esprit, mais la chre image de Gustave, suivie de la troupe riante des
amours et des ris.

Durant mon repos, il a vers sur mes sens un baume restaurant; je
commence  me sentir un peu soulage du fardeau qui m'opprimait.

Ma mre me propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air
en campagne. Venez-y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurais
goter de plaisir nulle part.

Mardi matin, de la rue de Bressi.




LXXXIX

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

La semaine dernire je reus de Lucile invitation de venir passer avec
elle et sa mre quelques jours  la campagne. J'y volai  l'instant sur
les ailes de l'amour.

Tu ne saurais t'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de
temps.

Le plaisir et la joie ont t ses seuls mdecins; mais quelle n'est pas
leur puissance! Dj ils ont essuy ses larmes et ramen les ris sur ses
lvres. Dj ils ont teint la fivre dans ses veines, rendu  ses
organes leur souplesse et la vigueur  tout son corps. Par leur vertu,
son teint commence  se ranimer, ses yeux  reprendre leur feu, sa peau
 recouvrer sa fracheur: on la dirait rajeunie. Bientt je verrai ses
grces se ranimer, ses charmes clore de nouveau et sa beaut sortir
radieuse des nuages dont le chagrin l'avait enveloppe.

Depuis que le sort s'est ainsi cruellement jou de mes voeux, je
commence  jouir de quelques moments tranquilles.

Aprs l'affreuse situation, o m'avait mise la crainte de perdre Lucile,
je sens mieux le plaisir de la possder. On dirait, cher Panin, que le
dieu des amants mesure toujours leur bonheur  leurs peines.

Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi  cette fille?
Quel est ce charme invincible qui me force  la contempler sans cesse,
et ne me fait trouver du plaisir qu' ses cts?

Je ne suis cependant pas tout  fait sans inquitudes. Le souvenir de
mes peines passes est encore prsent  mon esprit. Quelquefois en
suspens entre l'esprance et la crainte, je contemple en silence mon
bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que
quelque accident imprvu ne vienne encore changer en pleurs les
transports de ma joie.

Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me
sera unie par des noeuds indissolubles.

De ..., le 21 avril 1771.




LXXXX

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Nous nous sommes retirs au chteau de Minsko pour y faire les
prparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillit.

Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pense n'ose en approcher;
une douce paix coule au fond de nos coeurs; rien ne peut plus troubler
ma joie.

Lucile a recouvr la fleur de la sant, la fracheur de sa jeunesse, son
enjouement, sa gat; toutes ses grces se sont ranimes: elle est mme
embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de cleste, sa voix, je ne sais
quoi d'anglique, sa personne, je ne sais quoi de divin.

Sa flamme est toujours galement pure: mais  prsent, Lucile accorde 
l'amour tout ce que permet la pudeur. Elle ne s'oppose plus  mes
tendres caresses, elle se prte  mes tendres dsirs et partage mes
transports.

Si je la serre dans mes bras amoureux, je sens son coeur palpiter de
plaisir; si je lui presse tendrement la main, cette main douce rpond
tendrement  la mienne: si je lui drobe un baiser, ses lvres
vermeilles me le rendent.

O doux abandon de deux coeurs qui se donnent l'un  l'autre! Charmes des
mes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends  vous connatre.
Auprs d'elle, cher Panin, mes voeux les plus chers paraissent remplis;
mon coeur se fond d'allgresse, les jours s'coulent comme des instants;
et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de
mon sort.

Bientt ces habits de deuil vont se changer en habits de fte: bientt
je m'unirai  Lucile pour ne plus m'en sparer; bientt je la placerai
sur le lit nuptial.

Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie.

L'ide d'une union si douce me transporte: tous les moments d'une vie
dlicieuse et les ravissements de deux coeurs amoureux se prsentent 
mon me enivre.

Viens, cher ami, viens partager ma joie, et[1]......

  [1] Le manuscrit finit ici. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient
    l'ouvrage et se trouvaient sur la dernire page, ont t lacres 
    l'poque o il faisait partie de la bibliothque d'Aim-Martin.
    Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du
    sens, puisque le dnoment est complet. Ainsi elle a t commise,
    selon toute probabilit, nous a-t-on dit, par quelque
    autographomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin
    l'amour de l'indit. (_Note de l'diteur._)


FIN.


COULOMMIERS.--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
(2/2), by Jean-Paul Marat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 ***

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