The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 7/8), by J. B. Bins de Saint-Victor

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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 7/8)

Author: J. B. Bins de Saint-Victor

Release Date: September 25, 2019 [EBook #60355]

Language: French

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TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




  IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,
  RUE D'ANJOU-DAUPHINE, N 8.




  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS.


  Ddi au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor


  _Seconde dition_,
  REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE.


  TOME QUATRIME.--PREMIRE PARTIE.


                       _Miratur molem..... magalia quondam._
                                                  NEID., lib. I.




  PARIS,
  LIBRAIRIE DE CARI DE LA CHARIE,
  RUE DE L'COLE-DE-MDECINE, N 4, AU PREMIER.

  M DCCC XXVII.




TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS.




QUARTIER DU LUXEMBOURG.

     Ce quartier est born,  l'orient, par la rue du
     Faubourg-Saint-Jacques exclusivement; au septentrion, par les
     rues des Fosss-Saint-Michel ou Saint-Hyacinthe, des
     Francs-Bourgeois et des Fosss-Saint-Germain-des-Prs
     inclusivement;  l'occident, par les rues de Bussy, du Four et de
     Svre inclusivement; et au midi, par les extrmits des faubourgs
     et les barrires qui les terminent, depuis la rue de Svre
     jusqu'au faubourg Saint-Jacques.

     On y comptoit, en 1789, soixante-deux rues, quatre culs-de-sac,
     une glise paroissiale, trois sminaires et quatre communauts
     d'hommes, un collge, trois abbayes, six couvents et six
     communauts de filles, dix hpitaux, un palais, etc.


PARIS SOUS LOUIS XIV.

Le rgne de Louis XIV est, pour un grand nombre, la plus belle poque
de nos annales; et, il le faut avouer, ce rgne a jet un clat qui
peut imposer. Il fut glorieux par les armes, et jusque dans les revers
qui suivirent tant de victoires, il montra dans la France des
ressources que n'avoient pas ses ennemis, forcs, mme alors qu'ils
se runissoient pour l'accabler, de reconnotre en elle un ascendant
auquel ils auroient voulu se soustraire, et qu'ils essayrent
vainement de dtruire. Sous ce rgne commencrent  se perfectionner
toutes les industries qui dveloppent et rgularisent cette partie
_matrielle_ de l'ordre social,  laquelle on a donn si improprement
le nom de _civilisation_; mais sa plus grande gloire fut d'avoir vu
fleurir autour de lui, simultanment et dans tous les genres de
littrature, les plus beaux gnies qui aient illustr les temps
modernes. Telle est cette gloire qu'elle blouit les yeux du vulgaire
(et, sous beaucoup de rapports, le vulgaire abonde dans tous les
rangs), et couvrant de ses rayons tout ce qui l'environne, les empche
de pntrer plus avant et de dcouvrir, sous cette enveloppe
brillante, la plaie profonde et toujours croissante de la socit.
Quant  nous  qui la rvolution a appris ce que valent les lettres et
les sciences humaines pour la dure et la prosprit des empires, nous
ne nous arrterons point  ces superficies; et, aids de cette lumire
que les tnbres de notre ge ont rendue encore plus vive, plus
pntrante, pour ceux qui la cherchent dans la simplicit du coeur et
dans sa sincrit[1], nous oserons juger  la fois et _le grand
sicle_, ainsi qu'on l'appelle, et le grand roi qui y a prsid.

          [Note 1: II. Cor. 1, 12.]

L'oeuvre que Richelieu avoit commence venoit d'tre acheve par
Mazarin, et dans la politique extrieure de la France et dans son
gouvernement intrieur.  ces deux ministres avoit t rserve la
gloire funeste de rduire en corps de doctrine les maximes
machiavliques qui, depuis plusieurs sicles et sans qu'elle ost se
l'avouer  elle-mme, toient le code politique de l'Europe
chrtienne; et ce code, amen  ce degr de perfection, le congrs de
Munster l'avoit sanctionn. L il avoit t solennellement dclar que
les intrts de la terre toient entirement trangers  ceux du ciel;
qu'en fait de religion, tout ce qui toit  la convenance des princes
et des rois toit vrai, juste et bon; qu'ils toient par consquent
tout  fait indpendants de la loi de Dieu, c'est--dire de toute
conscience et de toute quit.  la place de l'quilibre qui naissoit
naturellement de la crainte ou de l'observance de cette loi suprme,
on avoit tabli un prtendu quilibre de population et de territoire,
chef-d'oeuvre de cette sagesse purement humaine; et par suite de ces
nouveaux principes, les souverains, s'observant d'un oeil inquiet et
jaloux, avoient les uns pour les autres, politiquement parlant,
l'estime et la confiance que se portent entre elles ces autres espces
de puissances qui exploitent les grands chemins.

Ils en eurent aussi bientt les procds; et la France, qui avoit eu
la plus grande part  cette paix impie et scandaleuse, en donna le
premier exemple. On sait que l'Espagne avoit protest contre le trait
de Westphalie, non qu'elle en dtestt les maximes, mais uniquement
parce qu'elle ne vouloit pas accder  la cession de l'Alsace, qui
toit une des principales clauses de ce trait; et qu'en consquence
de cette protestation, la guerre avoit continu entre les deux
puissances. Or il n'y avoit alors qu'un seul souverain dont l'alliance
pt tre utile  l'une comme  l'autre, et faire pencher la balance du
ct o il lui plairoit de se ranger, et ce souverain toit Cromwell.
Aussitt l'assassin d'un roi, l'usurpateur d'un trne, l'ennemi
fanatique du catholicisme, devint un personnage considrable pour les
deux plus grands monarques de la chrtient; ils le recherchrent, ils
le courtisrent, les flatteries mme ne lui furent point pargnes.
Ils le rendirent en quelque sorte l'arbitre de leurs destines, lui
donnant  choisir entre la ville de Calais et celle de Dunkerque, dont
ils s'offroient  l'envi de l'aider  faire la conqute; enfin, par un
vnement que la France considra comme heureux pour elle, l'le de la
Jamaque, qui appartenoit  l'Espagne, s'tant trouve  la convenance
de Cromwell, celui-ci s'en empara brusquement, et deux traits furent
signs, l'un  Westminster, en 1655, l'autre  Paris, en 1657, par
lesquels Louis XIV, traitant d'gal  gal avec un rgicide, et lui
donnant mme le nom de _frre_ dans ses lettres[2], prit l'engagement
de chasser de France ses cousins-germains, Charles II, roi lgitime
d'Angleterre, et le duc d'York, son frre[3]. Ensuite les troupes du
roi et celles du protecteur durent se runir pour attaquer de concert
les Espagnols dans les Pays-Bas, et s'y emparer de plusieurs villes,
qui devoient tre le prix de cette alliance, et devenir la proprit
de l'Angleterre. Ce plan fut excut: Turenne triompha  la bataille
des Dunes des Espagnols et du grand Cond, pour remettre aux Anglois
Dunkerque et Mardyck, qui tombrent aprs cette victoire dcisive, et
la paix entre les deux puissances suivit de prs ce grand vnement.
Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thrse, qui devoit
produire tant d'autres guerres si longues et tour  tour si brillantes
et si dsastreuses, fut le gage de cette paix fallacieuse et d'un
trait qui, tablissant d'une manire dcisive la supriorit de la
France sur l'Espagne, accrut encore la considration politique dont
cette puissance jouissoit dj en Europe. Ainsi la maison d'Autriche,
dj affoiblie en Allemagne par la paix de Munster, reut un nouvel
chec en Espagne par la paix des Pyrnes. Le cardinal-ministre mourut
au milieu de cet clat que rpandoient sur lui tant d'obstacles
surmonts, tant de si grands projets accomplis; et tel toit le
pouvoir absolu dont il jouissoit, et que le roi lui-mme n'et os lui
disputer, qu'il n'est point exagr de dire que Louis XIV succda 
Mazarin, comme celui-ci avoit succd  Richelieu.

          [Note 2: Toutefois il est vrai de dire que ces honteux
          traits ne furent point l'ouvrage du jeune monarque, mais de
          Mazarin qui rgnoit encore  sa place. Du caractre qu'il
          toit, Louis XIV s'en ft sans doute indign et ne les et
          point signs.]

          [Note 3: Les enfants de Charles Ier se rfugirent en
          Espagne. Les ministres espagnols clatrent dans toutes les
          cours, et surtout  Rome, de vive voix et par crit, contre
          un cardinal qui sacrifioit, disoient-ils, les lois divines
          et humaines, l'honneur et la religion, au meurtrier d'un
          roi, et qui chassoit de France Charles II et le duc d'York,
          cousins de Louis XIV, pour plaire au bourreau de leur pre.
          Pour toute rponse aux cris des Espagnols, on produisit les
          offres qu'ils avoient faites eux-mmes au protecteur.
          (VOLTAIRE.) Ainsi la France mettoit au jour la honte de
          l'Espagne, mais ne se lavoit point de la sienne; et ceci ne
          prouvoit autre chose, sinon qu'il y avoit entre les deux
          cabinets rivalit de bassesse et d'immoralit.]

Ces deux hommes, par des moyens diffrents, avoient amen le pouvoir
au point o il toit alors parvenu en France, ne cessant d'abattre
autour d'eux tout ce qui pouvoit lui porter ombrage ou lui opposer la
moindre rsistance. On a pu voir o en toient rduits les chefs de la
noblesse et ce qu'toit devenue leur influence, dans cette guerre de
la Fronde, non moins pernicieuse au fond que toutes les guerres
intestines qui l'avoient prcde, et qui n'eut quelquefois un aspect
ridicule que parce que ces grands, devenus impuissants sans cesser
d'tre mutins, furent obligs de se rfugier derrire des gens de robe
et leur cortge populacier, pour essayer, au moyen de ces tranges
auxiliaires, de ressaisir par des mutineries nouvelles leur ancienne
influence. N'y ayant point russi, il est vident qu'ils devoient, par
l'effet mme d'une semblable tentative, descendre plus bas qu'ils
n'avoient jamais t, et c'est ce qui arriva. On verra que, ds ce
moment, la noblesse cessa d'tre un corps politique dans l'tat, et,
sous ce rapport, tomba pour ne se plus relever. Quant au parlement, ce
digne reprsentant du peuple et particulirement de la populace de
Paris, il ne fut _politiquement_ ni plus ni moins que ce qu'il avoit
t; c'est--dire qu'aprs s'tre montr insolent et rebelle  l'gard
du pouvoir, ds que celui-ci avoit donn quelques signes de foiblesse,
le voyant redevenu fort il toit redevenu lui-mme souple et docile
devant lui, et toutefois sans rien perdre de son esprit, sans rien
changer de ses maximes, et reclant au contraire dans son sein des
ferments nouveaux de rvolte encore plus dangereux que par le pass.
Telle se montroit alors l'opposition populaire, abattue plutt
qu'anantie. Il en toit de mme des religionnaires dont on n'entend
plus parler comme opposition arme, depuis les derniers coups que leur
avoit ports Richelieu, mais qui n'en continuoient pas moins de miner
sourdement, par leurs doctrines corruptrices et sditieuses, ce mme
pouvoir qu'il ne leur toit plus possible d'attaquer  force ouverte.
Les choses en toient  ce point en France, lorsque Louis XIV parut
aprs ces deux matres de l'tat, hritier de toute leur puissance, et
en mesure de l'accrotre encore en vigueur, en sret et en solidit,
de tout ce qu'y ajoutoient naturellement les droits de sa naissance et
l'clat de la majest royale.

(1661  1667) L'ducation du nouveau roi avoit t fort nglige; et
se souciant fort peu de ce qui pourroit en advenir aprs lui, Mazarin
n'avoit visiblement voulu en faire qu'un prince ignorant, inappliqu,
indolent, et qui, uniquement occup de ses plaisirs, ne penst point 
le troubler dans la conduite des affaires. L'nergie de son caractre
triompha des perfides calculs de son ministre:  peine celui-ci eut-il
ferm les yeux, que Louis XIV, au grand tonnement de tout ce qui
l'environnoit, parla en matre, et montra qu'il possdoit la premire
qualit d'un roi, qui est de savoir commander et se faire obir. On le
vit, ds ces premiers moments, embrasser, dans ses penses, toutes
les parties de l'administration, montrant la ferme rsolution de ne
confier  personne son autorit, et de n'avoir dans ses ministres que
des excuteurs de ses volonts.

Deux choses l'occuprent d'abord par dessus toutes les autres, les
finances et l'arme. L'arme toit brave, mais mal discipline; le
dsordre des finances, que Mazarin n'avoit pas eu intrt de rprimer,
toit  son comble: de sages rglements rtablirent parmi les troupes
l'ancienne discipline, et par des rformes habilement concertes, le
roi se rendit matre absolu de tous les emplois militaires[4]. En mme
temps il tiroit Colbert de l'obscurit o il toit rest jusqu'alors,
pour en faire son guide dans le ddale tnbreux de l'administration
financire; et ce fut pour n'avoir pu se persuader qu'un prince,
jusqu'alors uniquement livr aux frivolits, mettroit cette
persvrance  s'enfoncer dans d'aussi arides travaux, que le
surintendant Fouquet, qui pouvoit encore conjurer l'orage que ses
dilapidations avoient amass sur sa tte, le laissa grossir jusqu'au
point d'clater, et se perdit sans retour.

          [Note 4: La mort du duc d'pernon, colonel-gnral de
          l'infanterie, lui fournit l'occasion qu'il souhaitoit de
          supprimer cette charge comme donnant trop d'autorit  celui
          qui en toit revtu; et tous les mestres de camp, tant
          d'infanterie que de cavalerie, prirent le titre de colonels
          particuliers de leurs rgiments. Ds lors l'arme tout
          entire fut, pour ainsi dire, dans sa main; et il se rserva
          de nommer  tous les grades, ne souffrant pas mme qu'il se
          ft un enseigne qui ne ft de son choix.]

Ds ces commencements, se manifestrent les principes d'aprs lesquels
Louis XIV avoit rsolu de rgner, principes qu'il est d'autant plus
important de faire connotre, qu'il ne s'en carta pas un seul instant
pendant la dure d'un si long rgne, et qu'ils aideront  faire mieux
comprendre encore ce qui a prcd ce rgne,  entrevoir dj ce qu'il
devoit tre, et ce qui l'a suivi.

Ce monarque avoit donc commenc par faire ce que font tous les princes
qui veulent tre matres absolus: il s'toit empar de son arme et
avoit rtabli l'ordre dans ses finances. Ds lors ne rencontrant plus
d'obstacle  ses volonts, il ne s'agissoit plus pour lui que de
trouver un moyen de mettre  l'abri de toutes vicissitudes cette
situation qu'il s'toit cre, et qu'il jugeoit la seule digne d'un
roi de France. Les traditions de sa famille et l'exemple des deux
ministres, qui venoient de se succder avec tant d'clat et de
bonheur, toient trop prs de lui pour pouvoir tre oublis; et les
seules leons de gouvernement que Mazarin lui et jamais donnes[5]
ajoutoient encore aux impressions qu'il en avoit reues. Achever
d'abattre la noblesse en lui tant tout caractre et toute action
politique, en rduisant  la nullit la plus absolue et les grands du
royaume et les princes de son sang qui en toient les chefs naturels,
telle fut la maxime fondamentale de son gouvernement; et la rduisant
en systme, il y persvra jusqu' la fin avec une suite et une
opinitret qui prouvent plus de force de volont que d'tendue
d'esprit: car enfin, et la suite le fera voir, ce systme, pouss
ainsi outre mesure, avoit de graves inconvnients. Tout ce qui pouvoit
figurer  la cour y fut donc appel pour y tre nivel, et confondu,
sauf quelques frivoles distinctions de prsance, dans la foule des
courtisans et des adorateurs du prince; les gouverneurs de province
eux-mmes, choisis ordinairement dans la plus haute noblesse, n'eurent
plus le choix d'habiter leurs gouvernements o ils auroient
inquit[6]; ils ne tardrent point  reconnotre que c'et t
dplaire au matre que de ne pas considrer cette cour si brillante
comme le seul sjour qu'ils pussent habiter; et bientt elle eut pour
eux des sductions qui les y attachrent sans retour. En mme temps
que Louis XIV tranoit ainsi  sa suite toute cette noblesse dont il
avoit su dorer les chanes et nerver le caractre, il affectoit de ne
prendre ses ministres que dans des rangs infrieurs, et presque
toujours dans la poussire de ses bureaux; et c'toit l sans doute ce
que son systme despotique prsentoit de plus adroitement et de plus
profondment conu. En levant ainsi des hommes nouveaux au dessus de
ce qu'il y avoit de plus grand, cette ancienne aristocratie, qu'il
vouloit achever d'asservir, n'en toit que plus abaisse; et cependant
ces instruments vulgaires de sa puissance absolue, et  qui son
intention toit de la communiquer dans toute sa plnitude, ne
pouvoient lui causer aucun ombrage, parce que, n'ayant rien en
eux-mmes de solide et qui pt leur laisser la moindre consistance
aprs qu'il les auroit abattus, ils retomboient par leur propre poids,
et ds qu'il lui plaisoit de les abattre, dans toute la profondeur de
leur nant. Il en rsultoit encore que cette situation, tout  la fois
si brillante et si prilleuse, dans laquelle ils se trouvoient si
brusquement transports, le rendoit plus assur de leur aveugle et
entier dvouement. Tels furent en effet les ministres de Louis XIV,
qui le tromprent sans doute quand ils eurent intrt  le tromper, et
quelques-uns d'eux, autant qu'ils le voulurent, mais plus servilement
qu'on ne l'avoit fait avant eux, et sans que jamais leurs manoeuvres
secrtes portassent la moindre atteinte  ce pouvoir sans bornes dont
il toit si jaloux, et dont, pour leur propre intrt, ils n'toient
pas moins jaloux que lui. Les choisissant donc constamment _dans la
plus parfaite roture_, pour nous servir de l'expression du duc de
Saint-Simon, il se plut  les porter d'abord au fate des grandeurs,
et mit tout au dessous d'eux, jusqu'aux princes de son sang.

          [Note 5: Les instructions qu'il donnoit  son royal lve se
          rduisoient  lui recommander de tenir trs bas les princes
          de son sang, de ne point se familiariser avec ses
          courtisans, surtout de savoir dissimuler avec tout le monde,
          lui montrant la dissimulation comme le point le plus
          important de l'art de rgner; du reste, il ne lui parloit
          jamais que vaguement des affaires, et employoit  son gard
          tous les moyens qu'il jugeoit propres  l'en distraire, 
          lui ter la curiosit d'en savoir davantage (REBOULET, t. 1,
          p. 536, in-4).]

          [Note 6: Jusqu'alors ils avoient pass leur vie presque
          entire dans les provinces qui leur toient confies, et o
          ils jouissoient d'une grande indpendance;  peine en
          sortoient-ils une fois l'an pour aller faire leur cour au
          souverain; et l'on conoit ce que leur offroit d'avantages
          une telle position, soit pour se faire des cratures en
          rpandant les grces dont ils toient les seuls
          distributeurs, soit pour se prsenter aux peuples comme des
          matres de qui ils avoient tout  craindre et tout 
          esprer. Il avoit t prouv, par la guerre de la Fronde,
          que Richelieu ne les avoit point encore assez abattus. Louis
          XIV forma le dessein d'achever ce que ce ministre avoit
          commenc. La cour devint le sjour ordinaire et forc de ces
          personnages minents, et l'on finit par leur persuader
          qu'ils ne pouvoient tre bien et honorablement nulle autre
          part, et  un tel point, qu'aprs quelques annes de sjour
          auprs du prince ils se seroient crus exils, si on les et
          de nouveau confins dans leurs gouvernements. Enfin, pour
          achever de leur ter toute influence, l'autorit attache 
          leur charge fut partage entre les gouverneurs particuliers
          qui ne relevrent plus que de la cour, et les intendants qui
          reurent la plus grande part de cette autorit; en sorte que
          cette qualit de gouverneur de province ne fut plus qu'un
          grand titre auquel toient attachs de grands revenus.
          (REBOULET, t. 1, p. 557, in-4.)]

En ce genre, et d'aprs son systme, ses premiers choix peuvent tre
considrs comme heureux: Colbert et Louvois furent de grands
ministres[7], si ce nom peut tre donn  d'habiles administrateurs, 
des hommes actifs, vigilants, rompus  tous les dtails du service
dont ils avoient acquis une longue exprience dans des emplois
subalternes, capables en mme temps d'en saisir l'ensemble avec une
grande perspicacit, et d'y apporter de nouveaux perfectionnements.
Mais si, pour mriter une si haute renomme, ce n'est point assez de
se courber vers ces soins matriels, et qu'il faille comprendre que
les socits se composent d'_hommes_ et non de _choses_, que leur
vritable prosprit est dans l'ordre que l'on sait tablir au milieu
des intelligences; enfin, si _gouverner_ est autre chose
qu'_administrer_, nous ne craignons pas de le dire, jamais ministres
ne se montrrent plus trangers que ces deux personnages, si
trangement clbres,  la science du gouvernement; et les jugeant par
des faits irrcusables, il nous sera facile de prouver que tous les
deux furent funestes  la France, et lui firent un mal qui n'a point
t rpar.

          [Note 7: Ses autres ministres toient le marquis de Lionne
          et Michel Le Tellier, pre de Louvois. Ces deux personnages,
          et le surintendant des finances Fouquet, administroient
          toutes les affaires sous le cardinal. Le roi les avoit
          conservs, et lors de la chute de Fouquet, Colbert remplaa
          celui-ci sous le titre de contrleur-gnral.]

Colbert avoit paru le premier: c'est  lui, et nous l'avons dj dit,
que Louis XIV dut ce rtablissement des finances qui le rendit, en peu
d'annes, matre si tranquille et si absolu de son royaume; mais il
n'est pas inutile d'observer, pour rduire  sa juste valeur ce qui,
au premier coup d'oeil, pourroit sembler un effort de gnie, que cette
restauration financire ne fut opre que par un odieux abus de ce
pouvoir qui dj ne vouloit plus reconnotre de bornes, et qu'une
banqueroute fut le moyen expditif que le contrleur-gnral imagina
pour arriver au but qu'il vouloit atteindre. Elle fut opre tout  la
fois et sur les engagements de la cour, connus sous le nom de billets
d'pargne[8], et sur les rentes de l'htel-de-ville, par des
manoeuvres qui ne peuvent tonner de la part d'un homme dont la
conduite envers Fouquet n'offre qu'un tissu de bassesses, de
fourberies et de cruauts[9], mais qui toient assurment fort
indignes de la probit d'un grand roi. Enfin, ce qui et t difficile
pour qui auroit voulu avant tout tre juste se fit trs facilement par
l'injustice et par la violence. Ce fut en mme temps une occasion
d'apprendre au parlement ce qu'il alloit tre sous la nouvelle
administration: le roi se rendit au palais, portant lui-mme ses
dits; et sans laisser aux chambres le temps de les examiner, ordonna
qu' l'instant mme ils fussent enregistrs, leur dclarant qu'
l'avenir il prtendoit qu'il en ft ainsi de tout ce qu'il lui
plairoit d'envoyer  son parlement, sauf  couter ensuite ses
remontrances, s'il y avoit lieu.

          [Note 8: Ces billets d'pargne avoient t jets par la cour
          dans le commerce, pendant les temps critiques de la rgence;
          les porteurs en toient devenus cranciers de l'tat; et les
          besoins toujours croissants du trsor les avoient fait
          multiplier d'une manire excessive. Ne voyant aucun moyen de
          les acquitter, Colbert imagina de les dcrier; et, pour y
          parvenir srement, il commena par les faire refuser dans
          les recettes du roi. Le moyen toit sans doute immanquable,
          et l'effet en fut tel, qu' peine trouvoit-on cinquante
          francs sur un billet de dix mille francs. Alors il en fit
          racheter d'normes quantits, et paya ainsi  peu de frais
          des dettes considrables. Quant aux rentes de
          l'Htel-de-Ville, voici ce qui arriva: dans ces mmes
          moments de crise, la cour avoit forc la ville de Paris 
          emprunter de trs grandes sommes  de gros intrts, et
          comme elle ne pouvoit subvenir  les payer, une ordonnance
          obligea les rentiers  imputer au remboursement du capital,
          ce que l'on dclaroit _excessif_ dans les intrts qu'ils
          avoient reus; cette opration ruina un grand nombre de
          familles, dont le plus clair et souvent l'unique revenu
          toit en rentes constitues sur l'htel-de-ville. (_Mm. de
          l'abb_ DE CHOISI.--_Id. du comte_ DE BUSSI, t. 3.)]

          [Note 9: Fouquet toit coupable sans doute; mais Colbert
          qui, sous le masque hypocrite de la plus ardente amiti,
          abuse de sa confiance, l'attire dans un pige excrable, et,
          lorsqu'il l'y a fait tomber, se montre son ennemi le plus
          implacable et le plus acharn, Colbert est mille fois plus
          coupable que lui. On ne peut lire sans indignation, et sans
          concevoir pour cet homme autant de haine que de mpris, les
          dtails de cette manoeuvre atroce et de ce vil espionnage
          (_Voyez_ les _Mmoires de l'abb_ DE CHOISI, t. 1, liv.
          3).]

Ainsi, tout tant abattu aux pieds de Louis XIV, on conoit ce qu'il
toit possible de faire au milieu d'un vaste empire, si puissant par
sa population, si riche par son territoire, et o, pour la premire
fois depuis l'origine de la monarchie, il n'y avoit plus qu'une seule
action et une seule volont. Aussi ce qu'opra ce mme Colbert dans
l'espace de quelques annes, en dployant sans obstacle ce qu'il avoit
d'habilet et de vigilance, passa-t-il ce que l'imagination auroit os
concevoir, et  un tel point, que l'admiration et la faveur publique
succdrent  cette haine qu'il avoit d'abord justement mrite. La
France n'avoit plus de marine: il en cra une comme par enchantement,
et bientt les flottes du roi couvrirent l'Ocan d'o elles avoient
depuis long-temps disparu; sous leur protection, le commerce
extrieur, presque ananti, se ranima, et des compagnies de
ngociants, institues et favorises par le ministre, lui donnrent
les accroissements les plus rapides, et le firent fleurir  l'Orient
et  l'Occident. Alors fut commence l'entreprise hardie d'un canal
qui devoit joindre les deux mers[10]; des manufactures s'organisrent
de toutes parts dans l'intrieur, et ne tardrent point  rendre
l'tranger tributaire de nos arts industriels; les sciences et les
beaux arts obtinrent des tablissements durables et de magnifiques
encouragements; l'Observatoire fut bti; on commena la faade du
Louvre; auprs de l'Acadmie franoise s'levrent et l'Acadmie des
sciences et celle de peinture et de sculpture; et les libralits du
roi se rpandant avec profusion sur les beaux gnies dont les
chefs-d'oeuvre illustroient alors la France, et sur un grand nombres
d'autres savants et gens de lettres, dont il vouloit rcompenser les
travaux et les efforts, alloient chercher, jusqu'au milieu des nations
trangres, le mrite souvent oubli dans son propre pays. En mme
temps il rprimoit par des dits rigoureux la fureur des duels; se
montroit vigilant et svre envers les protestants qui sembloient
impatients du joug, en les renfermant du moins dans les bornes de
l'dit de Nantes, que le malheur des temps avoit forc de leur
accorder; des magistrats travaillant, sous ses ordres,  la
rformation des lois, recueilloient en un seul corps les ordonnances
publies  cet effet, en divers temps, par les rois de France; et sa
politique, d'accord avec la justice, achevoit de dtruire, dans les
provinces, la tyrannie des seigneurs, souvent intolrable  l'gard de
leurs vassaux[11]. Cependant Louvois, qu'il avoit plac  la tte du
dpartement de la guerre, et qui toit dou d'un gnie tout--fait
propre  ce genre de travail, achevoit ce que le roi avoit commenc;
et compltant, sous tous les rapports, l'organisation des armes,
rendoit formidable au dehors cette France, que son rival avoit faite
si prospre au dedans. Tous ces miracles s'oproient au milieu des
ftes et des divertissements d'une cour la plus polie, la plus
galante, et en mme temps la plus majestueuse qui et jamais t; et
l'on peut dire que Louis XIV s'levant encore au dessus de tout cet
clat qui l'environnoit, par mille dons extrieurs dont la nature
s'toit plu  l'orner, sembloit quelque chose de plus qu'un homme 
ses peuples blouis et enivrs.

          [Note 10: Le canal du Languedoc.]

          [Note 11: C'toit un malheureux effet de la licence des
          guerres qui avoient prcd. Le roi remdia  ce mal en
          tablissant une chambre de justice ambulante qui, sous le
          nom de _grands jours_, devoit parcourir les provinces,
          rprimer et punir toutes ces injustices. Elle commena ses
          fonctions en Auvergne, o les violences avoient t pousses
           de plus grands excs que partout ailleurs. Il en cota la
          tte  plusieurs; un grand nombre de seigneurs furent punis
          par la dmolition de leurs chteaux, et la svrit du
          prince s'tendit jusque sur les juges subalternes dont ils
          avoient fait les instrumens de leur tyrannie. (REBOULET, t.
          1, p. 635, in-4.)]

Et pour son malheur et celui de ses peuples, il partagea lui-mme cet
enivrement. Jamais prince ne s'toit vu entour de plus de flatteries
et de sductions: ce n'toient pas des hommages qu'on lui rendoit,
c'toit un culte; et parmi les flatteurs et les adorateurs de ce dieu
mortel, il n'en toit point de plus dangereux pour lui que ces mmes
ministres, qui eurent bientt reconnu combien il leur seroit facile
d'en faire leur dupe. Ombrageux comme il l'toit sur le pouvoir, et
s'tant fait une loi d'en fermer tous les abords et de n'couter
qu'eux, il leur suffit de se prter  son got pour les dtails du
service, qu'il croyoit une des conditions essentielles de l'art de
rgner, et de l'en accabler au del de ses forces, pour lui persuader,
alors qu'ils lui faisoient faire ce qu'ils vouloient, qu'ils n'toient
que de simples excuteurs de ses volonts[12]. Il leur fut plus
facile encore de lui faire croire que ce pouvoir sans bornes qu'il
exeroit, et cette obissance servile qu'il exigeoit de tous, et
depuis le premier jusqu'au dernier, et au devant de laquelle tous
sembloient courir, toient en effet le _seul_ principe de ce mouvement
prodigieux qui s'oproit autour de lui, de l'ordre, de la paix, de la
prosprit dont jouissoit la France  l'intrieur, de l'tonnement
ml d'une sorte de crainte qu'elle inspiroit aux trangers. Il arriva
donc que le monarque le plus absolu de l'Europe en devint aussi le
plus orgueilleux. Son ambassadeur  Londres avoit t insult par
celui d'Espagne,  l'occasion du droit de prsance: il exigea, avec
trop de hauteur peut-tre et avec un sentiment trop vif de sa
supriorit, une satisfaction proportionne  l'offense[13]; toutefois
on doit dire qu'il toit en droit de l'exiger, mme en lui reprochant
d'avoir us trop rigoureusement de son droit; mais sa conduite avec
le pape, dans l'affaire du duc de Crqui, qui pourroit l'excuser? En
fut-il jamais de plus dure, de plus injuste, de plus cruelle mme, et
d'un plus dangereux exemple? Quel triomphe pour le roi de France de se
montrer plus puissant que le pape, comme prince temporel, et sous ce
rapport, de ne mettre aucune diffrence entre lui et le dey d'Alger ou
la rpublique de Hollande; de refuser toutes les satisfactions
convenables  sa dignit, que celui-ci s'empressoit de lui offrir 
l'occasion d'un malheureux vnement que les hauteurs de son
ambassadeur avoient provoqu, et dont il lui avoit plu de faire une
insulte[14]; de violer en lui tous les droits de la souverainet en le
citant devant une de ses cours de justice et en squestrant une de ses
provinces; de le forcer, par un tel abus de la force,  s'humilier
devant lui par une ambassade extraordinaire[15], dont l'effet
immanquable toit d'affoiblir, au profit de son orgueil, la vnration
que ses peuples devoient au pre commun des fidles, et dont son
devoir  lui-mme toit de leur donner le premier exemple? Il le
remporta ce dplorable triomphe; il lui toit ais de le remporter: et
ds lors on put reconnotre que Louis XIV, prince assurment trs
catholique, et qui se montra jusqu' la fin invariablement attach 
ses croyances religieuses, n'entendoit pas autrement la religion et
les vrais rapports des princes chrtiens avec le chef de l'glise, que
ne l'avoient fait ses prdcesseurs; et par cela mme qu'il avoit su
se faire plus puissant qu'aucun d'eux, poussoit peut-tre plus loin
encore ce systme d'indpendance envers l'autorit spirituelle, dont
il sembloit dcid que pas un seul des rois de France n'apercevroit
jusqu' la fin les funestes consquences. Au milieu de ces tristes
dmls, commenoient dj le scandale de ses amours adultres et tous
les dsordres de sa vie prive, qui pouvoient mettre en doute aux yeux
de ses peuples la sincrit de sa foi, et ajouter encore au fcheux
effet des violences exerces contre le souverain pontife, et des
humiliations dont le fils an de l'glise s'toit plu  l'abreuver.

          [Note 12: _Mm. du duc_ DE SAINT-SIMON, liv. 1.--Son
          esprit, dit-il, naturellement port au petit, se plut en
          toutes sortes de dtails. Il entra sans cesse dans les
          derniers sur les troupes, habillement, volutions, armement,
          exercice, discipline, en un mot, dans toutes sortes de bas
          dtails; il ne s'en occupoit pas moins sur ses btiments, sa
          maison civile, ses extraordinaires de bouche: il croyoit
          toujours apprendre quelque chose  ceux qui en ce genre en
          savoient le plus, qui recevoient en novices des leons
          qu'ils savoient par coeur depuis long-temps. Ces pertes de
          temps, qui paroissoient au roi avoir tout le mrite d'une
          application continuelle, toient le triomphe de ses
          ministres qui, avec un peu d'art et d'exprience  le
          tourner, faisoient venir, comme de lui, ce qu'ils vouloient
          eux-mmes, et qui conduisoient le grand monarque selon leurs
          vues et trop souvent selon leurs intrts, tandis qu'ils
          s'applaudissoient de le voir se noyer dans les dtails. Il
          faut sans doute ne se livrer qu'avec quelque mfiance aux
          rcits du duc de Saint-Simon, qui se laisse trop souvent
          aller  ses prjugs et  ses prventions; mais comme son
          caractre tait la franchise mme, on doit le croire,
          lorsque ce qu'il dit est expliqu et confirm par les
          faits.]

          [Note 13: Il rappela l'ambassadeur qu'il avoit  Madrid, fit
          sortir de France celui d'Espagne, et dclara  son beau-pre
          que, s'il ne reconnoissoit la supriorit de la cour de
          France et ne lui faisoit pas une satisfaction solennelle
          d'un tel affront, la guerre alloit recommencer. Philippe IV
          toit loin de pouvoir accepter un pareil dfi; il lui fallut
          s'humilier; et cette cour encore fire, dit Voltaire,
          murmura long-temps de son humiliation.]

          [Note 14: Voltaire dit lui-mme que le duc Crqui avoit
          rvolt les Romains par ses hauteurs; que ses domestiques
          commettoient dans Rome les mmes dsordres que la jeunesse
          indisciplinable de Paris; que ses laquais avoient charg,
          l'pe  la main, une escouade de Corses qui protgeoit les
          excutions de justice.]

          [Note 15: Avant d'en venir l, le pape avoit vainement
          employ tous les moyens de conciliation; il avoit fait
          pendre quelques-uns des soldats qui avoient insult l'htel
          de l'ambassade; il avoit fait sortir de Rome le gouverneur
          de cette ville, souponn d'avoir favoris l'attentat. Ni
          ces actes de dfrence, ni les paroles de paix qu'il lui fit
          porter, ne purent flchir le roi. Pour l'apaiser quand on
          l'avoit offens, il falloit qu'on se mt sous ses pieds. On
          sait  quoi ce pape fut rduit: il se vit forc d'exiler de
          Rome son propre neveu, de casser la garde corse, d'lever
          lui-mme, dans la capitale de ses tats et du monde
          chrtien, une pyramide, avec une inscription qui signaloit 
          la fois l'injure et la rparation, enfin d'envoyer un lgat
           _latere_ faire satisfaction au roi, ou, pour mieux dire,
          lui demander pardon.]

Au moment o ces choses se passoient, une hrsie, de toutes la plus
perfide et la plus dangereuse, parce qu'elle est la seule qui cache
l'esprit de rvolte sous une apparence hypocrite de soumission, la
seule qui, sachant faire des humbles sans exiger le sacrifice de
l'orgueil, sduise et tranquillise les consciences que des erreurs
plus tranchantes et une rbellion ouverte auroient pu effrayer, le
jansnisme enfin, _puisqu'il faut l'appeler par son nom_, poursuivoit
sourdement le cours de ses manoeuvres sditieuses. N de l'hrsie de
Calvin, et tabli, de mme que le systme de cet hrsiarque, sur un
fatalisme atroce et dsesprant, il avoit pntr en France au temps
de la guerre de la fronde; et ce caractre nouveau qu'il prsentoit de
rvolte et d'hypocrisie, devoit lui faire, plus que partout ailleurs,
des partisans dans un pays o, sur ce qui concernoit le gouvernement
ecclsiastique, on s'puisoit depuis long-temps en efforts et en
inventions pour rsoudre le problme, assez difficile sans doute, de
concilier l'obissance que l'on devoit au pape avec le mpris de son
autorit. Les jansnistes apportoient, pour vaincre cette difficult,
le secours d'une foule de raisonnements sophistiques plus subtils
qu'aucun de ceux que l'on avoit jusqu'alors employs, et une rudition
 la fois catholique et protestante qui mettoit  l'aise les factieux,
non seulement contre le pape, mais encore vis--vis de toute autre
autorit. Ils eurent donc bientt de nombreux partisans, surtout dans
le parlement, o ce fut un vrai soulagement pour un grand nombre, de
pouvoir combattre ce qu'ils appeloient _la cour de Rome_ en toute
sret de conscience. Mais ils attaqurent en mme temps _la cour de
France_: car c'toit ce parti des jansnistes parlementaires qui se
rallioit au cardinal de Retz, et c'toient encore les curs
jansnistes de Paris qui lui avoient procur l'influence qu'il exera
si long-temps sur la populace de Paris. Ce fut l ce qui rendit ces
sectaires odieux et suspects au gouvernement; et cette aversion qu'ils
avoient inspire sous la rgence, Louis XIV la conserva contre eux par
cet instinct de royaut qui ne l'abandonna jamais, et surtout dans ce
qui le touchoit particulirement. Il poursuivit donc de nouveau le
jansnisme, dj dmasqu et condamn  Rome comme en France, ds le
moment de son apparition; et rconcili avec le pape, ce monarque
appela  son secours, et pour raffermir sa propre autorit, le
souverain qu'il venoit d'outrager et dans son caractre et dans son
autorit. C'toit se montrer inconsquent; mais la suite fera voir en
ce genre bien d'autres inconsquences. Quoi qu'il en soit, les
nouveaux sectaires, malgr leurs distinctions, trs ingnieuses sans
doute, du _droit_ et du _fait_[16], se virent pousss dans leurs
derniers retranchements, et rduits, par le concours des deux
puissances,  signer un formulaire par lequel il leur fallut
reconnotre que les cinq propositions toient non seulement
hrtiques, mais extraites formellement du livre de Jansnius, et
condamnables dans le sens propre de l'auteur. Abattus pour le moment,
mais non soumis, nous les verrons bientt reparotre plus opinitres
que jamais, et grce aux inconsquences fatales du prince qui les
poursuivoit, plus forts qu'ils n'avoient jamais t.

          [Note 16: Par cette distinction, bien digne d'eux
          assurment, ils reconnoissoient, disoient-ils, avec le pape
          et les vques, que la doctrine des cinq propositions toit
          justement censure: c'toit l le point _de droit_. Mais ils
          nioient que cette doctrine ft celle de Jansnius: c'toit
          l le point _de fait_. D'o il rsultoit que si l'on et
          consenti  leur faire une telle concession, tout en
          paroissant condamner les cinq propositions, ils les eussent
          rellement soutenues en soutenant le livre de Jansnius, o
          elles toient effectivement.]

Cependant Colbert continuoit ce qu'il avoit commenc: commerce,
agriculture, marine, finances, tout en France devenoit de jour en jour
plus prospre, plus florissant; et l'heureux et habile ministre toit
en quelque sorte associ  la gloire du monarque sous les auspices
duquel il oproit cette grande restauration de la France industrielle.
Louvois en toit jaloux, et pour contrebalancer les succs pacifiques
de son rival, il pioit une occasion d'engager le roi dans quelque
guerre o il pt faire briller  son tour ce qu'il avoit d'habilet.

Ce n'toit pas une entreprise fort difficile avec un prince tel que
Louis XIV: dj il avoit fait preuve d'une grande susceptibilit sur
ce qu'il croyoit toucher  l'honneur de sa couronne; l'empressement
avec lequel il venoit d'accepter la donation injuste et bizarre que le
duc de Lorraine, Charles IV, avoit imagin de lui faire de ses tats,
au prjudice des droits lgitimes de sa famille[17], le montroit assez
dispos  saisir toute occasion qui se pourroit prsenter d'accrotre
le nombre de ses provinces. En donnant des secours au Portugal contre
l'Espagne, malgr les conditions expresses de la paix des
Pyrnes[18], il avoit donn lieu de croire que, lorsque la raison
d'tat seroit mise en avant, on le trouveroit peu scrupuleux sur la
foi que l'on doit aux traits. Enfin, tandis que ses flottes
purgeoient les ctes de la Mditerrane des corsaires de Tunis et
d'Alger dont elles toient infestes, un petit corps de troupes
auxiliaires, qu'il avoit envoy  l'empereur, se signaloit dans la
guerre que ce monarque soutenoit contre les Turcs, et dcidoit par sa
valeur du succs de cette guerre prilleuse et de la paix qui la
suivit. Au sein de cette prosprit qui sembloit plus qu'humaine, il
ne falloit donc qu'une occasion pour donner l'essor  l'ambition et 
l'humeur belliqueuse d'un jeune prince qui, de quelque ct qu'il
portt les regards, ne voyoit rien qui pt lui tre compar[19].

          [Note 17: Ce prince, que nous avons vu jouer un rle dans la
          Fronde, et que les vicissitudes de sa fortune, ses
          inconstances et ses bizarreries ont rendu plus clbre que
          ses talents militaires qui toient trs rels, fit cette
          donation au roi, pour se venger de ce que son neveu,  qui
          il avoit promis la succession de ses tats en faveur de son
          mariage avec mademoiselle de Nemours, usoit de l'entremise
          mme du roi pour obtenir l'excution d'une promesse que son
          oncle ne vouloit plus tenir, parce que ce mariage, qui lui
          avoit plu d'abord, lui dplaisoit maintenant; et Louis XIV,
          qui s'toit dclar le protecteur du jeune prince de
          Lorraine, ne balana pas  signer une convention qui
          l'enrichissoit des dpouilles de son protg, ne rpondant
          autre chose  ses justes plaintes, sinon que _les affaires
          des rois ne se traitoient pas comme celles des
          particuliers_. Toutefois, on sait que ce trait demeura sans
          effet.]

          [Note 18: Pour violer ce trait, des ministres, et Turenne
          lui-mme que l'on voit avec peine professer de pareilles
          doctrines, soutinrent que la promesse qu'avoit faite
          Mazarin d'abandonner le Portugal toit une _foiblesse_
          contraire  l'_quit naturelle_, _au droit des gens_,  la
          protection _que les rois se doivent mutuellement_; qu'elle
          n'toit pas moins _contraire  la politique_; que l'intrt
          de la France toit que la couronne de Portugal ft
          indpendante; que l'Espagne n'_toit point encore assez
          humilie_, quoiqu'elle le ft beaucoup; qu'il falloit
          l'abattre tellement, qu'elle ne pt pas se relever, etc.
          (_Mm._ DE CHOISI.). Le roi _gota ces raisons_; et, en
          effet, elles devoient lui sembler bonnes, _les affaires des
          rois ne se traitant pas comme celles des particuliers_.]

          [Note 19: L'Angleterre ravage par la peste; Londres
          rduite en cendres par un incendie attribu injustement aux
          catholiques; la prodigalit et l'indigence continuelle de
          Charles II, aussi dangereuses pour ses affaires que la
          contagion et l'incendie, mettoient la France en sret du
          ct des Anglois. L'empereur rparant  peine l'puisement
          d'une guerre contre les Turcs; le roi d'Espagne, Philippe
          IV, mourant, et sa monarchie aussi foible que lui,
          laissoient Louis XIV le seul puissant et le seul
          redoutable. Voil ce que dit Voltaire; mais il auroit d
          ajouter, et l'vnement le prouva, que, vu l'tat actuel de
          l'Europe, il n'toit point de tentation plus dangereuse pour
          ce prince que cette puissance mme et la crainte qu'elle
          inspiroit.]

La mort du roi d'Espagne en offrit une que Louvois ne laissa point
chapper. Il avoit su persuader au roi que, malgr les renonciations
qu'avoit faites l'infante Marie-Thrse, au moment o elle toit
devenue reine de France,  la succession du roi son pre, elle avoit
conserv, en vertu des coutumes particulires du Brabant, un droit sur
la Franche-Comt et sur une grande partie des Pays-Bas, que ces
renonciations n'avoient pu ni dtruire ni infirmer[20]. Louis avoit
dj fait valoir prs de Philippe IV ce droit, que le monarque dj
mourant n'avoit pas voulu reconnotre; aprs sa mort, le cabinet
espagnol y parut encore moins dispos, et ainsi commena la guerre de
Flandres, source de toutes celles dont ce rgne si long fut  la fois
illustr et dsol.

          [Note 20: Cette coutume particulire du pays toit appele
          _droit de dvolution_; elle portoit que si une femme ou un
          mari venoient  mourir, la proprit de tous leurs fonds de
          terre toit dvolue aux enfants mles ou femelles issus de
          ce mariage, sans que ceux du second lit y pussent prtendre,
          l'poux survivant n'ayant que l'usufruit. Cette fois-ci
          Louis XIV jugea que _les affaires du prince ne devoient
          point se traiter_ autrement _que celles des particuliers_.]

Si l'on examine l'tat de l'Europe au moment o clata cette guerre si
fconde en rsultats, on voit que tout commence  s'y compliquer,
grce  cette politique d'intrts qui toit devenue la seule
conscience de l'antique chrtient. Tandis que le Portugal,
secrtement aid par la France, dfendoit son indpendance contre
l'Espagne, des rivalits de commerce avoient fait natre une guerre
acharne entre les Anglois et les Hollandois; et Charles II, qui
venoit de remonter sur le trne sanglant et branl de son pre, se
rendoit agrable  sa nation en poussant cette guerre avec beaucoup de
vigueur et de succs: car, en mme temps qu'il leur livroit sur mer
des batailles sinon dcisives, du moins humiliantes pour eux, il leur
suscitoit sur terre, dans le fougueux vque de Munster, un ennemi
formidable, et auquel ils toient par eux-mmes dans l'impuissance de
rsister. Attentif  ces mouvements, Louis XIV, que les Hollandois
appeloient  leur secours en vertu des alliances qu'il avoit formes
avec eux, se trouva bientt dans l'alternative embarrassante ou de se
brouiller avec le roi d'Angleterre, dont l'amiti toit  mnager, ou
de s'aliner ces rpublicains qu'il lui importoit de ne pas avoir
contre lui, lorsque le moment seroit venu de faire valoir ses
prtentions hrditaires sur les Pays-Bas. Il essaya d'abord le rle
de mdiateur entre les puissances belligrantes, rle qui lui russit
si peu que les Anglois lui dclarrent la guerre  lui-mme, et
continurent en mme temps de la faire  ses allis. Les choses en
toient l, lorsque, sur les derniers refus que fit le cabinet
espagnol de lui cder les provinces qu'il rclamoit, se croyant sr
des Hollandois qu'il avoit dlivrs des hostilits de l'vque de
Munster, et d'un autre ct ayant pris toutes ses mesures pour ne
point trouver d'obstacle  l'entreprise qu'il mditoit[21], il
commena brusquement la guerre; et marchant lui-mme  la tte de ses
troupes, entra vers le milieu de 1667 dans les Pays-Bas espagnols.

          [Note 21: Les premiers historiens de Louis XIV, n'ayant pas
          tous les documents que l'on a acquis depuis, disent que ce
          fut au moyen d'un trait d'alliance qu'il fit avec la Sude
          qu'il s'assura, dans cette guerre, la neutralit de
          l'empereur, la Sude s'engageant par ce trait  faire
          entrer douze mille hommes dans les tats hrditaires
          d'Autriche, au moment o l'empereur prendroit parti contre
          la France. Depuis, l'on a dcouvert que l'inaction du chef
          de la maison d'Autriche, dans cette circonstance, avoit pour
          cause un trait conclu secrtement entre lui et le roi de
          France, trait  peu prs semblable  celui qu'ils
          entamrent  la mort de Charles II, roi d'Espagne, et dans
          lequel ils se partageoient  l'avance les dpouilles de ce
          roi encore enfant, dont l'un et l'autre toient les
          protecteurs naturels. (VOLTAIRE, _Sicle de Louis XIV_.)]

Jamais troupes plus braves et mieux disciplines n'avoient t
commandes par de plus habiles gnraux, et n'avoient eu devant elles
un ennemi plus foible, plus dnu de ressources et surtout plus
effray: aussi fut-ce plutt une promenade qu'une campagne militaire,
et cette guerre de Flandre n'est pas moins fameuse par la rapidit des
conqutes[22] que par le luxe et la magnificence qu'y dploya le jeune
roi. La reine et toute la cour l'avoient suivi  cette expdition
guerrire comme  un spectacle; et c'toit au milieu des ftes et de
l'tiquette accoutume de Saint-Germain, que tomboient les villes
assiges, et que s'obtenoient tant de faciles succs. Vainqueur 
l'instant mme partout o il lui avoit plu de se prsenter, Louis
revint au milieu de ses peuples jouir de leurs acclamations et de
cette moisson de lauriers acquise  si peu de frais, tandis que
l'Europe pouvante commenoit dj  se coaliser contre l'ennemi trop
redoutable qui sembloit menacer son indpendance. C'toit pour la
premire fois qu'elle concevoit des alarmes sur cet quilibre, auquel
la paix de Westphalie avoit attach le repos du monde civilis, et
l'on peut dire que celui qui l'avoit rompu le premier, se rjouissoit
et se glorifioit comme un enfant de ses triomphes sans en prvoir les
consquences. Cependant elles ne se firent point attendre; et ce fut
au milieu des enchantements de Versailles qu'il avoit commenc 
btir, et de ses nouvelles et si scandaleuses amours avec madame de
Montespan, qu'il reut l'avis trop certain de la triple alliance qui
venoit d'tre conclue entre les Hollandois, ses anciens allis, la
Sude et l'Angleterre, pour l'arrter tout court dans ses projets
ambitieux, et le forcer  faire sur-le-champ la paix avec l'Espagne.

          [Note 22: Le marchal de Turenne commandoit en chef sous le
          roi; et il y avoit deux autres corps d'arme, l'un sous les
          ordres du marchal d'Aumont, l'autre command par M. de
          Crqui. Les villes de Charleroi, Armentires, Saint-Vinox,
          Furnes, Ath, Tournay, Douay, Courtray, Oudenarde et le fort
          de la Scarpe, furent pris dans l'espace de deux mois par ces
          trois corps d'arme manoeuvrant chacun sparment. La
          campagne fut termine par le sige de Lille, auquel le roi
          assista, et qui se rendit, le 27 aot, aprs neuf jours de
          tranche.]

(1668) Cette nouvelle lui parvint au moment o Louvois et le prince de
Cond, tous les deux jaloux de Turenne, et chacun  sa manire[23],
lui montroient la conqute de la Franche-Comt comme plus facile
encore que celle de la Flandre; sur ce qu'ils lui en disoient, il
comprit fort bien que ce n'toit que par de nouveaux succs, plus
dcisifs encore que ceux qu'il avoit obtenus, qu'il pouvoit djouer la
ligue des trois puissances conjures contre lui, et s'il toit dans la
ncessit de faire la paix, de ne la faire du moins que comme il
convenoit  un vainqueur. On sait que la Franche-Comt fut conquise en
moins d'un mois[24]. Cependant un congrs s'toit ouvert 
Aix-la-Chapelle, pour y traiter de la paix entre la France et
l'Espagne. Le pape, qui la dsiroit vivement, qui depuis long-temps la
sollicitoit de toutes ses forces, en toit en apparence le mdiateur;
mais les vritables arbitres de cette paix toient ces mmes
Hollandois, qui, peu de mois auparavant, avoient implor  genoux
l'assistance du grand roi; et ce fut un affront qu'il lui fallut
dvorer, au milieu de triomphes qui ressembloient  des prodiges, de
voir un chevin d'Amsterdam dicter en quelque sorte les conditions
d'un trait qui dpouilloit le conqurant d'une partie de ses
conqutes. L'Espagne, qui avoit eu  choisir entre la restitution de
la partie des Pays-Bas qui lui avoit t enleve ou de la
Franche-Comt, prfra reprendre cette dernire province, et Louis XIV
se trouva toucher ainsi aux frontires de la petite nation qui l'avoit
humili, et  laquelle il ne pardonnoit point son humiliation. Telle
fut cette paix d'Aix-la-Chapelle qui ne fit que crer de plus grandes
animosits, n'apaisa aucunes mfiances, aucunes jalousies, et amena
bientt, de plus grands vnements et des guerres plus acharnes.

          [Note 23: Louvois, sous qui tout plioit, et qui vouloit la
          faveur pour lui seul, toit profondment bless du ton
          d'indpendance et quelquefois de supriorit que prenoit 
          son gard le marchal de Turenne, plac trop haut dans
          l'estime et dans la confiance de son matre, pour qu'il pt
          esprer d'en faire, ainsi que des autres gnraux,
          l'admirateur de ses conceptions et l'esclave de ses
          volonts. Ce fut donc lui qui dtermina Louis XIV, en
          faisant valoir mille raisons de biensance,  employer, dans
          cette expdition, le prince de Cond, alors gouverneur de la
          Bourgogne, province voisine de celle qu'il s'agissoit
          d'envahir, et  qui, depuis sa rentre en France, le jeune
          monarque n'avoit encore accord aucune marque de confiance.
          Quant  Cond, il dsiroit sa part de ces lauriers que
          Turenne depuis long-temps moissonnoit  lui seul, et ce
          sentiment jaloux n'avoit rien qui ft indigne de son noble
          caractre.]

          [Note 24: Besanon se rendit dans deux jours; Dle, aprs
          quatre jours de sige; le reste fit encore moins de
          rsistance.]

Louis XIV, pour soutenir un droit contestable et acqurir une petite
portion de territoire qui, par sa position seule, devoit lui tre
ncessairement dispute, et dont la possession n'apportoit point un
accroissement rel  sa puissance, avoit donc allum un feu qui ne
devoit point s'teindre, et montr le premier ce qu'il falloit
attendre de la paix de Westphalie, ds que la moindre atteinte lui
seroit porte. Il convient de ne point interrompre la suite de ces
rcits; et bien qu'il n'en soit point de plus clbres dans nos
annales, et que le plan que nous nous sommes trac ne nous permette
d'en rassembler que les principaux traits, peut-tre le point de vue
sous lequel nous allons les considrer leur donnera-t-il l'attrait de
la nouveaut.

(1670) L'espce de triomphe que les Hollandois venoient de remporter
sur un puissant monarque les avoit enivrs; leur prosprit
commerciale et leurs richesses toujours croissantes ajoutoient encore
 leur orgueil; et oubliant les circonstances qui leur avoient donn,
dans la politique europenne, une importance  laquelle par eux-mmes
ils n'eussent pu prtendre sans folie, ils s'galoient dj aux plus
grands souverains, se vantoient d'tre les arbitres de la paix et de
la guerre, et,  l'gard de Louis XIV, poussoient jusqu' l'insulte la
hauteur de leurs procds[25]. Ainsi s'aigrissoient des ressentiments
que ce prince renfermoit au fond de son coeur; et la connoissance
qu'il eut d'un trait qu'ils avoient sign avec l'empereur et le roi
d'Espagne, dont l'objet toit de veiller  la conservation des
Pays-Bas, acheva de l'exasprer.

          [Note 25: Dans leurs gazettes, publies sous l'autorit de
          leurs magistrats, et dans une foule d'autres petits crits
          dont ils inondoient l'Europe, ils se prsentoient comme les
          librateurs et les conservateurs des Pays-Bas, qu'ils
          prtendoient avoir seuls empchs de devenir la proie du roi
          de France. On les accusoit, en outre, d'avoir fait frapper
          des mdailles, dont les inscriptions toient personnellement
          outrageantes pour Louis XIV.]

Il rsolut de les chtier, et, emport par un mouvement de dpit
puril et indigne de ce haut rang o il toit plac parmi les rois, il
ne vit point que, pour satisfaire son amour-propre bless, il
s'exposoit  la chance prilleuse d'alarmer de nouveau tous les
intrts de cette Europe,  qui il avoit appris que lui seul toit 
craindre, et qui, en effet, ne craignoit que lui seul. Le succs
phmre de ses ngociations acheva de l'aveugler. Charles II couta
le premier les propositions qu'il lui fit d'une alliance entre la
France et l'Angleterre; et dans cette alliance, ce fut moins l'intrt
de son pays qu'il consulta que son propre intrt, et le dsir qu'il
avoit de sortir de la situation sans exemple o il se trouvoit  la
tte d'une nation qui l'avoit rappel, qui ne le hassoit pas, mais
qui, par cela seul qu'elle s'toit faite protestante, sinon tout
entire, du moins dans sa partie dominante, ne pouvoit plus supporter
la domination d'un roi catholique dans le coeur, qui conservoit les
anciennes traditions de la royaut, et pour qui elle devenoit  peu
prs impossible  gouverner. Matre encore par sa prrogative de faire
la paix ou la guerre, Charles traita avec le roi de France, parce
qu'il y vit un moyen de se procurer de l'argent que lui refusoit son
parlement, avec cet argent de lever des troupes, et avec ces troupes
d'abattre les factions que la licence politique, ne de la licence
religieuse, commenoit  lever autour de lui[26]. Du reste, une
guerre avec la Hollande ne dplaisoit point alors  la nation
angloise, jalouse des prosprits commerciales de cette rpublique, et
qui, balanant  peine sur mer les forces de sa rivale, n'toit point
fche de la voir humilie sur terre, et de contribuer  ses
humiliations; (1671) il fut encore plus facile  Louis XIV de dtacher
de la triple alliance la Sude, son ancienne allie, et dont il
sembloit que, depuis la paix de Westphalie, les intrts ne devoient
plus tre spars de ceux de la France. L'indpendance que cette paix
de Westphalie donnoit aux princes de l'empire avoit fourni au roi les
moyens d'en gagner plusieurs par des bienfaits ou des esprances, et
de s'assurer ainsi les secours des uns et la neutralit des
autres[27]. L'empereur lui-mme,  qui les troubles de Hongrie
donnoient alors trop d'occupation pour qu'il pt mettre obstacle  ses
desseins, et qui d'ailleurs n'auroit pu compter, dans une telle
entreprise, sur le concours du corps germanique, prit avec lui des
engagements contre les Hollandois. Ainsi tout cdoit, dans cette
circonstance,  l'intrt du moment. L'Espagne,  la vrit, repoussa
ses offres; mais, dans l'tat de foiblesse o toit cette puissance,
ce n'toit point assez pour l'arrter dans ses projets d'ambition et
de vengeance.

          [Note 26: Cette ngociation est fameuse par le voyage
          mystrieux que fit auprs de son frre la duchesse
          d'Orlans, Henriette d'Angleterre, voyage que suivit de prs
          sa mort violente et subite; elle l'est encore par
          l'indiscrtion de Turenne  qui une foiblesse amoureuse
          arracha le secret de l'tat.]

          [Note 27: Les lecteurs de Trves, de Mayence, et le
          Palatin, avoient promis de demeurer dans l'alliance qu'ils
          avoient faite avec lui, ou du moins de garder la neutralit;
          et ce dernier tenoit encore  la France par le mariage que
          venoit de contracter le duc d'Orlans avec sa fille.
          L'lecteur de Bavire, que le roi avoit flatt de
          l'esprance de voir une de ses filles pouser le dauphin,
          toit galement dans les meilleures dispositions  l'gard
          de la France. Il en toit de mme de plusieurs autres
          princes de l'empire qui, lors de la paix de Munster, lui
          avoient t redevables de la restitution d'une partie plus
          ou moins considrable de leurs souverainets.]

Il commena  les faire clater par l'envahissement de la Lorraine,
effrayant ainsi, ds ses premiers pas, tour le corps germanique, qu'il
essaya toutefois de rassurer, en lui dclarant qu'il n'en agissoit
ainsi que pour empcher son vassal de brouiller, et prenant en mme
temps l'engagement de rendre  celui-ci, lors de la paix, les tats
qu'il lui avoit enlevs. Or, il est vrai de dire qu'en effet ce
vassal, qu'inquitoit avec juste raison un si redoutable suzerain,
avoit cherch des appuis et des protecteurs auprs des souverains qui
devoient avoir les mmes craintes et les mmes intrts que lui[28].
C'toit donc lui que Louis XIV avoit cru devoir chtier d'abord, et
immdiatement aprs il se tourna contre les Hollandois. (1672) Tout
ce que les efforts de l'ambition et de la prudence humaine peuvent
prparer pour dtruire une nation, Louis XIV l'avoit fait. Il n'y a
pas, chez les hommes, d'exemple d'une petite entreprise forme avec
des prparatifs plus formidables. De tous les conqurants qui ont
envahi une partie du monde, il n'y en a pas un qui ait commenc ses
conqutes avec autant de troupes rgles et autant d'argent que Louis
XIV en employa pour subjuguer le petit tat des Provinces-Unies[29].
L'arme franoise toit de plus de cent douze mille hommes; l'vque
de Munster et l'archevque de Cologne l'avoient augmente de vingt
mille soldats auxiliaires; Cond, Turenne, Luxembourg, commandoient
sous le roi cette arme formidable, qui conduisoit avec elle une
nombreuse artillerie; Vauban devoit diriger les siges. Comment
supposer qu'un petit peuple de marchands, qui n'avoit pour toute
dfense que vingt-cinq mille hommes de mauvaises troupes, commandes
par un jeune prince sans exprience de la guerre[30], pourroit
rsister au plus puissant monarque de l'Europe, qui se faisoit
maintenant des auxiliaires contre lui, ou des allis qu'il lui avoit
enlevs, ou des ennemis contre lesquels, quelques annes auparavant,
il l'avoit dfendu? Les Hollandois se crurent perdus, et Louis XIV,
qu'ils tentrent vainement de flchir par leurs soumissions, le crut
de mme. Il entra dans leur pays avec la rapidit d'un conqurant;
dans leur extrme foiblesse, ils n'eurent pas mme la pense de
l'arrter; et le passage du Rhin, dont l'imagination d'un grand
pote[31] a su faire une action hroque, n'et t, sans la tmrit
du jeune duc de Longueville[32], qu'une espce de promenade sur l'eau
pour le roi et pour son arme. Alors cette arme inonda les provinces
hollandoises, et porta la terreur jusqu'aux portes d'Amsterdam.
Consterns d'un si grand et si subit revers, ces rpublicains, nagure
si hautains et si insolents, ne virent plus de ressources pour eux que
dans la clmence du vainqueur; et dans son camp de Seyst, o leurs
dputs allrent le trouver, et o il dploya devant eux toute la
majest d'un roi victorieux, ils demandrent la paix en suppliants,
lui offrant pour l'obtenir des conditions qui, mme dans les
extrmits auxquelles ils toient rduits, pouvoient sembler
suffisantes[33].

          [Note 28: Le roi toit inform que ce prince traitoit
          secrtement avec les Hollandois pour tre admis dans la
          triple alliance, et qu'il faisoit en mme temps solliciter
          l'Espagne de prendre une attitude plus dcisive dans des
          circonstances o l'union des puissances menaces par Louis
          XIV pouvoit seule les prserver de ses entreprises; et
          certes, il n'y avoit rien en cela qui ne ft d'un esprit
          judicieux et prvoyant.]

          [Note 29: VOLTAIRE, _Sicle de Louis XIV_.]

          [Note 30: Le prince Guillaume d'Orange n'avoit alors que
          vingt-deux ans.]

          [Note 31: Boileau.]

          [Note 32: L'infanterie hollandoise, voyant la cavalerie
          franoise toucher le rivage o elle s'toit retranche, mit
          bas les armes et demanda quartier; le jeune prince, la tte
          pleine, dit-on, des fumes du vin, tira un coup de pistolet
          en criant: _Point de quartier pour cette canaille_. Alors,
          pousss au dsespoir, les Hollandois firent une dcharge
          dont il fut tu. Le prince de Cond reut en cette rencontre
          une blessure, qui lui fracassa le poignet, et la seule qu'il
          ait jamais reue dans toutes ses campagnes.]

          [Note 33: Ils lui offroient la ville de Mastricht en
          change de toutes les places dont il s'toit empar, et dix
          millions pour le ddommager des frais de la guerre.]

Cependant ils ngocioient en mme temps auprs du roi d'Angleterre;
ils essayoient de l'effrayer sur des succs aussi prodigieux, et dont
jusqu'alors il n'avoit tir, ni pour son propre compte ni pour celui
de sa nation, le moindre avantage[34]; et Charles, qui n'avoit pas
besoin de leurs avis intresss pour commencer  concevoir des
inquitudes, en reut des impressions d'autant plus vives qu'il
n'toit point  s'apercevoir que les Anglois, charms dans les
premiers moments d'une guerre dont le but toit d'abaisser ses rivaux,
la voyoient d'un tout autre oeil depuis qu'il toit question de
dtruire ceux-ci au profit du roi de France. Le roi d'Angleterre
envoya donc au camp de Seyst des ambassadeurs qui, sans doute,
dterminrent Louis XIV  traiter les Hollandois avec plus de
modration qu'il n'toit d'abord dispos  le faire; car ce fut avec
ces envoys de Charles II, et aprs avoir renouvel son alliance avec
leur matre, qu'il concerta la rponse qu'il fit aux vaincus, et les
conditions auxquelles il leur accordoit cette paix tant dsire.

          [Note 34: Tandis que les Hollandois fuyoient ainsi sur terre
          devant Louis XIV, sans oser lui opposer la moindre
          rsistance, leur flotte, commande par Ruyter, tenoit tte
          aux flottes combines de France et d'Angleterre, qui
          jusqu'alors n'avoient remport sur elle aucun avantage
          dcisif.]

Elles toient dures et humiliantes[35], et le vainqueur y usoit de
tous les droits de sa victoire. Deux partis divisoient alors le
gouvernement de La Haye: l'un,  la tte duquel toit Jean de Witt, le
grand pensionnaire, vouloit que l'on acceptt cette paix, qu'il
soutenoit moins dsastreuse encore que la guerre, dans de telles
extrmits; l'autre, dirig par le prince d'Orange, disoit hautement
que tout toit prfrable  un semblable abaissement. Le chef
audacieux de ce parti montra, ds ce moment, ce dont il toit capable,
par le coup hardi qu'il sut frapper, et qui fut dcisif pour ses
vastes et ambitieux desseins. Il fit rpandre adroitement dans le
peuple par ses missaires, que le grand pensionnaire et son frre,
Corneille de Witt, trahissoient leur pays et le livroient au roi de
France,  qui ils toient vendus, et eut l'art de rendre
vraisemblables ces bruits calomnieux. Les deux frres, contre lesquels
il nourrissoit d'ailleurs d'implacables et profonds ressentiments[36],
furent assassins dans une meute qu'il avoit su galement susciter;
et c'est alors que l'on vit parotre au premier rang, sur ce grand
thtre de la politique europenne, cet homme extraordinaire, le plus
dangereux ennemi de Louis XIV, et dont le gnie suprieur comprit
mieux cette politique que ceux qui toient le plus intresss  la
bien comprendre, et lui imprima le seul mouvement qu'il toit alors
convenable de lui donner.

          [Note 35: Il demandoit pour lui vingt millions de
          ddommagement, et, en change des trois provinces qu'il
          avoit conquises, toutes les places dont il s'toit empar
          sur la Meuse, en de du Rhin; pour le roi d'Angleterre,
          cent mille livres sterling, et l'engagement de saluer 
          l'avenir son pavillon.]

          [Note 36: Les deux frres s'toient mis  la tte de la
          faction dite de _Louvestein_, dont le but toit d'abattre la
          maison d'Orange, la grandeur de cette maison, depuis
          l'entreprise hardie du pre de Henri Guillaume sur la ville
          d'Amsterdam, leur semblant incompatible avec la sret et
          l'indpendance de leur pays. Il n'toit point d'efforts
          qu'ils n'eussent faits pour y parvenir; c'toit dans cette
          intention qu'ils avoient recherch l'appui de la France; et
          ils seroient parvenus  ce but s'ils eussent pu conserver
          une aussi puissante protection. Dj ils avoient fait abolir
          la dignit de stathouder; et le prince d'Orange avoit t
          forc de jurer qu'il ne l'accepteroit jamais, quand mme
          elle lui seroit offerte.]

Ce fut donc un prince protestant, et ceci ne sauroit tre trop
remarqu, qui conut le projet d'une ligue gnrale de l'Europe
catholique et protestante contre le roi de France; qui, de lui-mme,
se mit  la tte de cette grande confdration, et, ce qui sans doute
est admirable, sans troupes, sans tats, ne jouissant que d'une
autorit prcaire dans une petite rpublique presque entirement
envahie par ce terrible ennemi, changea la face des affaires, et remit
en question tout ce que le vainqueur avoit cru dcid et sans retour.
Le coup d'oeil sr et perant de Guillaume reconnut d'abord que, tout
intrt commun de doctrine et de morale religieuse tant dsormais
banni de la socit chrtienne, il suffisoit, pour en rallier les
forces parses, de lui offrir un point de runion en l'appelant  la
dfense de ses intrts matriels qu'un prince ambitieux et tmraire
osoit menacer, et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Cette
rsolution nergique, qu'il sut inspirer  ses compatriotes, de
rejeter tout accommodement avec le roi de France, et de se prparer,
sous la conduite d'un nouveau stathouder[37],  une dfense
dsespre, produisit, et peut-tre au del de ses esprances, la
rvolution europenne qu'il avoit voulu oprer. L'lecteur de
Brandebourg fut le premier qui s'branla pour porter secours aux
Hollandois. L'empereur Lopold, qui vit la plupart des princes de
l'empire alarms de la rapidit des conqutes de Louis XIV, comprit
que l'occasion toit favorable pour lui, et de satisfaire sa vieille
haine contre la France, et, au moyen de ces dispositions du corps
germanique, de reprendre sur lui l'ascendant que la paix de Munster
lui avoit enlev. Ses ministres employrent donc  la dite de
Ratisbonne tout ce qu'ils avoient d'adresse et d'loquence pour
accrotre des frayeurs qui sembloient n'tre que trop fondes, et y
montrrent la libert de l'Empire menace par un monarque qui joignoit
 une puissance colossale une insatiable ambition. Lopold voyant ces
princes branls, les entrana en publiant aussitt un mandement
imprial qui enjoignoit  tous les membres du corps germanique de se
runir pour la dfense commune[38]; et sans dclarer ouvertement la
guerre  la France, il signa, immdiatement aprs cette dclaration,
un trait d'alliance offensive et dfensive avec les tats-Gnraux.
Louis XIV se repentit alors de n'avoir pas accept les propositions
des Hollandois; et il lui fallut se prparer  une guerre plus longue
qu'il ne s'toit propos de la faire, guerre qui, de particulire
qu'elle toit, menaoit de devenir gnrale, et de changer, sous tous
les rapports, de chances et de caractre.

          [Note 37: Immdiatement aprs la mort des deux frres de
          Witt, son parti avoit forc les magistrats  rvoquer la loi
          qui, sous le nom d'_dit perptuel_, abolissoit  jamais le
          stathouderat, et  joindre cette dignit  celle de gnral
          des troupes de terre et d'amiral, qui dj lui avoient t
          dfres.]

          [Note 38: Par une consquence ncessaire d'un tel mandement,
          il toit ordonn aux princes qui avoient des troupes au
          service des puissances trangres, de les en retirer sous
          peine d'tre mis au ban de l'empire.]

(1673) Ce fut alors seulement que l'Europe put apprendre combien toit
rellement puissante et redoutable la France, telle que Louis XIV, ses
ministres et ses gnraux l'avoient faite. Contre l'avis du prince de
Cond et du marchal de Turenne, et sur le conseil de Louvois, le roi
avoit commis la faute irrparable de ne pas dmolir les places fortes
qu'il avoit enleves aux Hollandois; et l'arme franoise, maintenant
affoiblie par les garnisons, ne prsentait plus qu'un petit corps de
troupes fort infrieur en nombre aux troupes prtes  se runir, de
Hollande, de Brandebourg et de l'empereur[39]. Mais Turenne toit 
la tte de cette petite arme, aussi brave que discipline, et
recommena devant l'ennemi ses prodiges accoutums. Ses marches
savantes, qu'il poussa jusque dans le coeur de l'Allemagne,
empchrent la jonction des Impriaux et des Brandebourgeois avec
l'arme hollandoise. Aprs avoir mis  contribution l'lecteur de
Trves, dont il apprit les liaisons secrtes avec l'empereur, il
rduisit les lecteurs Palatin et de Mayence  refuser passage aux
Impriaux, qui, n'ayant plus d'autre ressource que de tenter de
traverser le Rhin, y trouvrent le prince de Cond pour les en
empcher. Ils s'en allrent alors ravager les terres de l'vque de
Munster et de l'lecteur de Cologne, esprant forcer ainsi ces deux
princes  renoncer  l'alliance de la France; mais l'infatigable
Turenne toit dj sur leurs pas, et ne se contentant pas de les
chasser de la Westphalie, o ils avoient espr prendre leurs
quartiers d'hiver, il ne cessa de les poursuivre et de les harceler,
jusqu' ce qu'ils les et rduits  la ncessit de se sparer.
Montcuculli, qui commandoit les troupes impriales, se rfugia en
Franconie, et l'lecteur de Brandebourg regagna  grande peine la
capitale de ses tats.

          [Note 39: Les troupes impriales et celles de l'lecteur de
          Brandebourg formoient ensemble une arme de quarante-trois
          mille hommes; Turenne n'en avoit que douze mille  leur
          opposer.]

Cependant, d'un autre ct, le duc de Luxembourg avoit battu le prince
d'Orange, et par une manoeuvre hardie, dont un vnement au dessus de
la puissance de l'homme avoit seul empch le succs[40], s'toit vu
sur le point de s'emparer  la fois de la Haye, de Leyde et
d'Amsterdam. Ce danger qu'ils venoient de courir, les dsastres
qu'avoient essuys leurs allis, surtout la paix que l'lecteur de
Brandebourg venoit de demander au roi et qui lui avoit t facilement
accorde, rpandirent de nouveau la consternation parmi les
Hollandois; et il en arriva que le prince d'Orange ne put les empcher
d'accepter la mdiation qu'offroit la Sude aux puissances
belligrantes, mdiation qu'avoient dj accepte le roi d'Angleterre
et le roi de France: celui-ci par l'inquitude que lui causoit cette
guerre gnrale qu'il n'avoit pas prvue, et dont il toit plus que
jamais menac, celui-l par des motifs plus graves encore, et que nous
allons faire connotre. Toutefois une suspension d'armes propose
pendant la tenue du congrs, et  laquelle les deux rois auroient
galement consenti, fut rejete par les tats-Gnraux, parce qu'elle
ne convenoit pas  leurs allis le roi d'Espagne et l'empereur, et
que les voyant si bien disposs  les soutenir, ils avoient reconnu
qu'il en rsulteroit pour eux, ou de faire une paix plus avantageuse,
ou, s'ils ne pouvoient empcher la continuation de la guerre,
d'accrotre par cette puissante entremise le nombre de leurs allis.
On se prpara donc  une nouvelle campagne, tandis que les
plnipotentiaires des puissances se runissoient  Cologne, o se
devoit tenir le congrs.

          [Note 40: Pour faire cette expdition, il avoit voulu
          profiter d'une forte gele qui rendoit praticables les pays
          inonds. Le dgel, qui survint tout  coup, sauva les
          Hollandois. Ce fut dans cette expdition que les Franois
          enlevrent d'assaut Bodegrave et Swrammerdam, qu'ils
          dtruisirent de fond en comble, aprs en avoir massacr tous
          les habitants avec une barbarie dont il y a peu d'exemples
          chez les peuples que le christianisme a civiliss.]

Nous avons dit que Charles II ne s'toit alli  Louis XIV dans une
guerre o l'Angleterre combattoit au profit de la France, que par le
besoin qu'il avoit de ses subsides pour excuter le dessein dj conu
par lui de se soustraire  l'opposition tyrannique de son parlement,
de rprimer l'esprit de rvolte que la rforme dveloppoit de plus en
plus au milieu du peuple anglois, et au moyen d'une arme qui lui
auroit t dvoue, de rtablir chez lui l'autorit monarchique, telle
qu'elle y avoit t exerce par ses prdcesseurs. Quelques
personnages des plus puissants et des plus habiles parmi les seigneurs
de sa cour[41], toient initis  ses secrets, et l'aidoient 
conduire une si grande entreprise  sa fin. Pour y parvenir, le
premier moyen qu'il mit en usage, et de concert avec eux, fut de
fortifier le parti catholique, le seul sur lequel il pt compter, en
lui accordant la libert de conscience; mais il et fallu  ce prince
plus d'activit et de force d'esprit qu'il n'en avoit pour se roidir
contre les obstacles qu'il alloit prouver dans l'excution d'un tel
projet, obstacles qu'il auroit d prvoir, et n'en continuer pas moins
de marcher vers le but qu'il s'toit propos d'atteindre. Ce n'toit
point l le caractre de Charles II. N'ayant pas obtenu de la France
tous les secours d'argent qu'il en avoit esprs, et ses expditions
maritimes contre les Hollandois n'ayant pas eu tout le succs qu'il en
avoit attendu, il se trouva de nouveau vis--vis de son parlement,
impatient de cette guerre, mcontent de la libert dont jouissoient
les catholiques, et qui n'osant l'attaquer sur l'un et sur l'autre
points, lui demandoit de lui abandonner du moins le second, rsolu
qu'il toit de ne voter qu' ce prix les subsides dont le premier
toit le prtexte ou l'objet. Ses conseillers et son frre le duc
d'York vouloient qu'il tnt ferme, au risque de tout ce qui en
pourroit arriver, le pire tant de cder dans une circonstance aussi
dcisive. Il hsita un moment, puis ensuite se laissa aller,  cause
de cette pnurie extrme dans laquelle il se trouvoit, et la libert
de conscience fut rvoque. Aussitt Shaftsbury, qui avoit t le
plus ardent  lui donner ces conseils vigoureux qu'il venoit de
rejeter, de son partisan qu'il toit se dclara hautement son ennemi.
Cet homme, d'un esprit vaste et du plus audacieux caractre,
indiffrent  toutes doctrines religieuses[42], et dont toute la foi
politique toit qu'il falloit avant tout que le pouvoir ft fort,
abandonna brusquement un monarque qui sembloit ne pas mme comprendre
la position dans laquelle il se trouvoit; et jugeant fort bien
qu'aprs s'tre mis, par cette concession dplorable, dans
l'impuissance de dfendre ses ministres contre son parlement, Charles
se verroit bientt dans la ncessit de les lui sacrifier, il se plaa
lui-mme, avec une hardiesse sans exemple,  la tte de la faction qui
toit le plus oppose  ce foible prince, et lui montra bientt le peu
qu'toit, dans un tel gouvernement, un roi qui, les partis tant en
prsence, se montroit assez insens pour s'isoler de tous les partis;
ce qu'il fit en dcouvrant lui-mme impudemment au sein de cette
assemble les vritables motifs qui avoient port Charles  faire la
guerre aux Hollandois et  se liguer avec la France. Il ne lui suffit
pas de lui avoir, par cette indigne trahison, attir la haine de son
parlement: il forma ds ce moment la rsolution de travailler au
renversement des Stuarts, dont la chute, d'aprs ce qui venoit de se
passer, lui sembloit tt ou tard invitable; et sans s'attaquer au roi
rgnant, qu'il et t difficile d'abattre, parce que la faction
n'avoit point encore sous la main le chef qui l'auroit pu remplacer,
ce fut contre son hritier prsomptif, le duc d'York, que le tratre
dirigea toutes les manoeuvres de sa profonde et cauteleuse politique.
Ce prince venoit de se dclarer ouvertement catholique: Shaftsbury fit
tablir le serment du Test[43], sans que Charles II pt retrouver en
lui-mme un reste d'nergie pour s'opposer  une mesure qui toit
l'arrt de proscription de sa race; et le duc d'York se trouva ainsi
oblig de cder le commandement de la flotte, sans pouvoir dsormais
prtendre  remplir aucunes fonctions dans l'tat. Alors commencrent
les liaisons intimes de ce dangereux personnage avec le prince
d'Orange; et ds ce moment, tout marcha vers l'invitable rvolution
que devoit amener la mort de Charles II. Ce fut  ce funeste prix que
celui-ci obtint les subsides qu'il avoit demands, et qu'il continua,
dans cette guerre,  suivre la fortune de la France, sans pouvoir
esprer dsormais aucun fruit d'une alliance dont le secret toit
dvoil, et sur laquelle tous les yeux toient ouverts.

          [Note 41: Ils toient cinq, et la plupart catholiques dans
          le coeur. C'est la fameuse _cabale_, ou plutt _cabal_ selon
          l'orthographe angloise. Cette association fut ainsi nomme
          parce que les premires lettres de leurs noms formoient le
          mot _cabal_.]

          [Note 42: Il se montroit favorable aux catholiques, parce
          qu'il lui toit dmontr qu'on pouvoit compter sur leur
          fidlit pour rtablir le pouvoir monarchique dans toute sa
          plnitude.]

          [Note 43: C'est--dire le serment de profession de la
          religion anglicane, serment qui se rduisit d'abord  une
          abjuration de la prsence relle dans le sacrement de
          l'Eucharistie. Shaftsbury y fit ajouter une loi pnale qui
          excluoit de tous emplois civils ou militaires, ou les
          rfractaires, ou ceux qui refuseroient de signer le Test,
          d'o s'ensuivoit  plus forte raison, pour un prince
          catholique, l'impuissance de succder  la couronne.]

Ainsi les hostilits continurent; les flottes runies des deux
puissances attaqurent sans succs dcisif la flotte des Hollandois,
et ceux-ci surent du moins se dfendre sur mer, et si vigoureusement,
qu'ils sauvrent la Zlande, alors dgarnie de troupes, en faisant
avorter le projet d'une descente qui devoit y tre effectue. Cette
opration maritime avoit t combine avec le mouvement de l'arme
franoise: celle-ci s'avana d'abord dans les Pays-Bas; le gouverneur
espagnol, qui avoit secouru secrtement les Hollandois, quoiqu'il n'y
et point encore de dclaration de guerre entre la France et
l'Espagne, crut que le roi, instruit de cette violation des traits,
menaoit Bruxelles, et se hta de rappeler ses troupes auxiliaires,
alors renfermes dans Mastricht. (1673) C'toit l ce que vouloit le
roi, qui alla mettre le sige devant cette ville, ds que ces troupes
en furent retires. Vauban en dirigea les travaux, et Mastricht,
l'une des places les plus fortes de l'Europe, se rendit aprs quinze
jours de tranche. Alors recommencrent les alarmes des Hollandois;
rsolus une seconde fois de faire la paix  tout prix, et le congrs
continuant toujours ses confrences, ils y firent des propositions si
avantageuses, qu'il n'y avoit presque point de doute que le roi ne les
acceptt. C'est alors que l'empereur et le roi d'Espagne reconnurent
qu'il n'y avoit point de temps  perdre, et qu'il falloit ou laisser
faire cette paix ou se liguer ouvertement avec eux. Ils prirent ce
dernier parti, et le trait entre les deux puissances et les
tats-Gnraux, dans lequel ils admirent le duc de Lorraine, fut sign
 La Haye, le 30 aot de cette mme anne.

Jamais confdrs ne s'toient runis avec plus de joie et de
meilleures esprances: les Hollandois se voyoient sauvs, l'Espagne se
promettoit de recouvrer ce qu'elle avoit perdu; l'empereur, dont la
rpublique soudoyoit les troupes, croyoit avoir enfin trouv un sr
moyen de reprendre son ascendant sur le corps germanique; et ne
doutant pas que le roi d'Angleterre ne ft bientt forc par son
parlement de se dclarer contre Louis XIV, tous se flattoient de voir
avant peu ce superbe ennemi sans allis, et rduit  ses propres
forces contre celles de toute l'Europe.

Les Hollandois trouvrent facilement un prtexte pour retirer les
propositions de paix qu'ils avoient faites, et les oprations
militaires reprirent leur cours. Elles commencrent avec quelque
apparence de succs pour les allis; le prince d'Orange trompa le
marchal de Luxembourg et s'empara de Naarden; Turenne, malgr toute
l'habilet de ses manoeuvres, ne put empcher Montcuculli, qui
commandoit l'arme impriale, de faire sa jonction avec les troupes
hollandoises, et la ville de Bonn, que les deux armes assigrent
aussitt, fut oblige de leur ouvrir ses portes; les lecteurs de
Trves et Palatin, jusqu' ce moment dvous  la France, ayant alors
laiss entrevoir leurs dispositions hostiles contre leur ancienne
allie, Turenne espra les effrayer et les ramener, en entrant dans
leur pays et en les fatiguant par des marches militaires, et ce fut le
contraire qui arriva. Ces deux princes portrent leurs plaintes 
l'empereur, et la dite retentit de nouveaux cris sur l'ambition
effrne de Louis XIV, sur le danger imminent qui menaoit les
liberts de l'empire, et ces cris retentirent dans tous les cabinets.
Les villes libres d'Alsace, dont le trait de Westphalie l'avoit rendu
simple protecteur, lui montroient galement beaucoup de mauvaise
volont. Il avoit tout sujet de craindre que le roi d'Angleterre ne
ft tt ou tard forc de se dtacher de lui; enfin cet aspect d'une
guerre gnrale, devenant de jour en jour plus menaant, commenoit 
jeter quelque trouble dans son esprit, et il toit maintenant celui
qui dsiroit le plus cette paix, sur laquelle il s'toit montr
nagure si exigeant et si difficile. Les Hollandois, si humbles alors,
avoient repris leur premire insolence, et lui faisoient des demandes
que sa dignit le foroit de rejeter[44], qui n'avoient d'autre but
que de rompre les confrences d'un congrs dont il n'y avoit presque
plus rien  esprer, et pendant lequel l'empereur achevoit de lui
enlever presque tous les allis que lui avoient faits ses ngociations
et ses bienfaits.

          [Note 44: Ils demandoient que le duc de Lorraine, vassal du
          roi de France, ft admis au congrs comme puissance
          indpendante, et que ses ministres y traitassent d'gal 
          gal avec ceux de son suzerain.]

(1674) Cette paix, que dsiroit si vivement Louis XIV, toit alors ce
qu'apprhendoient le plus Lopold et l'Espagne; et cette apprhension
s'accroissant de certaines propositions modres que le prince
Guillaume de Furstemberg, ministre de l'lecteur de Cologne, vint
prsenter  la dite de la part du roi de France, propositions dont le
but toit de tranquilliser les princes de l'empire sur les craintes
qu'ils avoient pu concevoir en ce qui touchoit leur propre sret, et
de les dtacher ainsi du chef de l'empire, dont ils ne se mfioient
gure moins que de Louis XIV, Lopold conut et excuta le projet
violent de faire enlever ce prince  Cologne mme, o il assistoit
comme membre du congrs, et d'o il fut conduit sous une garde
nombreuse  Bonn, et renferm dans la forteresse. Peu sensible 
l'indignation gnrale qu'excitoit une pareille violation du droit des
gens, il daigna  peine faire une rponse vasive  Louis XIV, qui lui
en demandoit raison, et combla bientt la mesure de ses violences
envers lui en faisant insulter ses propres ambassadeurs. Alors le roi
se vit dans la ncessit de les rappeler, et le congrs fut dissous 
l'instant mme. L'empereur,  la tte d'une arme qu'il continuoit de
payer avec l'or des Hollandois, parla en matre au sein de la dite,
et chassa l'ambassadeur franois de Ratisbonne; en mme temps le
parlement anglois fora Charles II, sinon  dclarer la guerre  la
France, du moins  faire la paix avec les tats-Gnraux; et Louis
XIV, contre lequel se soulevoit presque toute l'Europe, se trouva sans
allis, ainsi que l'avoient prvu ses adversaires mieux aviss que
lui.

Tant d'ennemis ligus contre la France se croyoient assurs de lui
rendre les maux et les humiliations qu'elle leur avoit fait prouver;
les plus puissants d'entre eux se partageoient dj ses provinces, et
il fut dcid qu'on y pntreroit par plusieurs points de ses
frontires[45]. Ce fut alors que Louis XIV se montra vritablement
grand, et suprieur par son courage  des vnements qu'il n'avoit pas
eu la prudence de prvoir ou d'arrter. Ses troupes, les plus
valeureuses et les mieux disciplines de l'Europe, avoient encore 
leur tte tous ces grands gnraux qui, depuis tant d'annes, avoient
comme fix la victoire sous leurs drapeaux, et ils semblrent se
surpasser eux-mmes dans ces grandes circonstances, o il s'agissoit
non pas seulement de l'honneur, mais encore du salut de la France.

          [Note 45: Le duc de Lorraine toit d'avis que l'on
          transportt le fort de la guerre dans la Franche-Comt, la
          France tant tout ouverte de ce ct, d'o il devoit
          rsulter qu'au premier avantage que l'on remporteroit, ce
          qui toit plus que probable avec des troupes si suprieures
          en nombre, les allis entreroient sans obstacle dans la
          Lorraine o il avoit des intelligences et qui se soulveroit
          immanquablement. Ce projet, mieux conu que celui qui fut
          suivi, et dont l'excution et jet la France dans de grands
          embarras, fut rejet par l'empereur et le roi d'Espagne qui
          prfroient faire la guerre en Flandres et sur les bords du
          Rhin, dans l'espoir d'y faire des conqutes plus  leur
          biensance et plus faciles  conserver. (_Mm. du marquis_
          DE BEAUVEAU.)]

Jamais plan d'attaque et de dfense ne fut mieux concert. Il toit
impossible de songer  se maintenir en Hollande: l'arme franoise en
vacua les provinces, o le roi ne conserva que deux postes
importants, Grave et Mastricht. Il divisa ensuite ses troupes en
trois corps d'arme, l'un destin, sous les ordres du prince de Cond,
 agir dans les Pays-Bas contre le prince d'Orange; le second, qu'il
confia au marchal de Turenne pour tre oppos sur le Rhin aux
impriaux; et se mettant lui-mme  la tte du troisime, il marcha
une seconde fois  la conqute de la Franche-Comt. Cette province fut
envahie et soumise en moins de deux mois, et avant que le duc de
Lorraine, qui avoit t charg de la dfendre, et pu seulement en
toucher les frontires. Alors les troupes qui avoient t employes 
cette expdition allrent renforcer le corps du prince de Cond, qui,
mme avec ce renfort, n'en demeura pas moins plac vis--vis d'une
arme beaucoup plus nombreuse que la sienne. Mais, ainsi qu'il arrive
assez ordinairement dans ces runions de plusieurs contre un seul, la
division s'toit mise entre les gnraux des allis; une inaction
complte en avoit t la suite, et, grce  leur msintelligence, le
gnral franois avoit eu tout le temps de prendre ses mesures pour
oprer contre eux avec avantage. Ses manoeuvres savantes leur
dressrent  Senef un pige qu'ils ne surent point viter, et o trois
batailles qu'il leur livra dans le mme jour lui procurrent une
triple victoire, qui, dans les deux dernires actions, lui fut
toutefois vivement dispute par le prince d'Orange, dont la bravoure,
les talents militaires et la mauvaise fortune furent remarquables dans
cette circonstance comme dans tant d'autres. Contrari de nouveau par
les Espagnols au sige d'Oudenarde, qu'ils levrent malgr lui 
l'approche du prince de Cond, Guillaume alla seul avec ses Hollandois
faire celui de Grave, qu'il prit enfin aprs une longue rsistance; et
ce fut le seul exploit qui put le consoler des mauvais succs d'une
campagne dont il avoit tant espr[46].

          [Note 46: Un historien assure que la reddition de Grave
          avoit t concerte entre le roi de France et le roi
          d'Angleterre, celui-ci ayant vivement sollicit Louis XIV
          d'abandonner cette place  son neveu, afin qu'il ne ft pas
          dit qu'ayant eu, pendant toute cette campagne, des forces si
          suprieures  celles de France, il l'et acheve sans avoir
          remport le moindre avantage (_Histoire de France sous Louis
          XIV_, par le sieur DE LARAYE, t. 4). Il est certain que le
          roi mnageoit le prince d'Orange, en raison de l'influence
          qu'il exeroit sur les affaires, et vouloit plaire en mme
          temps au roi d'Angleterre. Aveugles tous les deux de ne pas
          reconnotre que, par sa position et par son caractre, le
          prince d'Orange toit leur plus dangereux ennemi!]

Elle toit encore plus malheureuse sur le Rhin, o le vicomte de
Turenne, rduit  manoeuvrer avec un corps de dix mille hommes, ne
s'toit montr ni moins habile ni moins entreprenant que le prince de
Cond.  la tte de cette petite arme, il avoit su prvenir la
jonction des deux corps dont se devoit composer l'arme d'Allemagne;
et, aprs avoir battu,  Seintzeim, le duc de Lorraine et le comte
Caprara qui commandoient les Impriaux, il toit entr dans le
Palatinat qu'il avait saccag, ruin, incendi avec une barbarie qui,
 la vrit, lui toit commande, mais dont il y a peu d'exemples chez
les nations chrtiennes, exerant ce chtiment terrible sur les
peuples, pour punir les prtendues infidlits de leur souverain[47].

          [Note 47: L'lecteur Palatin toit appel _infidle_ pour
          avoir rompu son alliance avec la France, et fait cause
          commune avec le corps germanique dont il toit membre, dans
          une cause qui intressoit la sret de l'empire! Certes, il
          est difficile d'abuser des termes d'une manire plus
          rvoltante, surtout quand on s'en sert pour justifier de
          semblables atrocits. L'ordre en fut donn  Turenne par
          Louvois. Il auroit d dsobir, et c'est une tche  sa
          gloire que rien ne peut effacer.]

Cependant l'arme impriale, qui toit demeure entre Mayence et
Francfort, sans oser faire un mouvement pour s'opposer  cette
dvastation du Palatinat, se grossissant de jour en jour des troupes
qui accouroient se joindre  elle de tous les cercles de l'empire, et,
compose maintenant de soixante mille combattants, venoit de passer le
Rhin  Mayence, et la consternation qu'elle avoit rpandue sur les
frontires avoit pntr jusqu' la cour de France, et  un tel point
que Turenne,  qui l'on n'avoit pu envoyer que de foibles renforts,
reut ordre d'vacuer l'Alsace et de se retirer en Lorraine. Il
refusa de le faire, et rpondit des vnements. L'arme ennemie entra
donc en Alsace, commande,  la vrit, par six gnraux le plus
souvent diviss entre eux, et dont le plus habile toit le moins
cout[48]; mais telle qu'elle toit et avec ces lments de discorde
intestine, si l'lecteur de Brandebourg, qu'elle attendoit, venoit
encore la grossir de ses troupes, il ne sembloit pas qu'il y et aucun
moyen de l'empcher de pntrer en Lorraine, de reprendre la
Franche-Comt, et de mettre la Champagne au pillage. Ce pril tant
donc le plus grand, l'habile gnral ne balana point et marcha droit
 l'ennemi qu'il battit  Enzheim. Cependant, malgr cette victoire,
la jonction s'effectua, et il ne paroissoit pas probable qu'avec un
corps de troupes que ses renforts levoient  peine  vingt mille
hommes, il lui ft possible de se maintenir contre une arme trois
fois plus forte que la sienne: il le fit cependant, et ces dernires
oprations militaires de Turenne doivent tre considres comme le
chef-d'oeuvre de sa science et de son gnie. Aprs avoir pourvu  la
sret de Saverne et de Haguenau, qui fermoient aux Impriaux l'entre
de la Lorraine par la Basse-Alsace, il feignit de leur abandonner
cette province, et sut les tromper si compltement sur ce point que,
l'hiver approchant, ils se rpandirent dans l'Alsace pour y prendre
leurs quartiers d'hiver, remettant au printemps suivant la suite de
leurs oprations militaires et l'invasion de la Lorraine. C'toit l
qu'il les attendoit.  peine s'y toient-ils tablis que l'infatigable
capitaine, prenant avec lui un renfort de l'arme de Flandres qui lui
avoit t envoy, et dont, jusqu' ce moment, il avait su prudemment
se tenir spar, rentre brusquement dans la province au milieu de
l'hiver et par un froid rigoureux; atteint,  Mulhausen, un corps de
troupes ennemies qu'il n'a pas la peine de combattre, une droute
complte ayant t le rsultat de cette attaque si soudaine et si
imprvue; marche sans perdre un moment  l'lecteur de Brandebourg,
auprs de qui toute l'arme des allis toit rassemble; par une
manoeuvre la plus hardie et la plus savante dont les faits militaires
offrent l'exemple, prend en flanc cette arme si suprieure  la
sienne, et la met dans une position si prilleuse, qu'elle dcampe la
nuit, repasse le Rhin avec prcipitation, lui abandonnant vivres,
munitions, dtachements, traneurs, et de soixante-mille hommes dont
elle avoit t compose, en pouvant  peine runir vingt mille sous
ses drapeaux, tout le reste ayant t ou tu, ou pris, ou dispers.

          [Note 48: Ce gnral, plus habile que les autres, toit
          encore le duc de Lorraine. Il vouloit qu'on lui donnt toute
          la cavalerie de l'arme, avec laquelle il se proposoit
          d'entrer dans ses tats o un parti nombreux n'attendoit que
          sa prsence pour se rallier  lui. Matre de la Lorraine, il
          coupoit aussitt au marchal de Turenne toutes ses
          communications avec la France, et lui toit tout moyen de
          subsister, tandis que le duc de Bournonville l'auroit tenu
          en chec avec le reste de l'arme. Ce plan toit sans doute
          le meilleur, quoique le duc l'et propos dans des vues
          intresses; il fut nanmoins obstinment rejet par tous
          les autres gnraux.]

Les allis ne s'attendoient point, sans doute,  d'aussi fcheux
rsultats, et en toient fort dconcerts. L'Espagne surtout, qui,
loin de regagner ce qu'elle avoit perdu, s'toit vu enlever la
Franche-Comt, conut bientt des alarmes plus vives lorsqu'elle
apprit qu'une flotte franoise toit arrive devant Messine, apportant
des secours  cette ville rvolte (car partout, dans ces guerres
entre princes chrtiens, la rvolte toit encourage, et les rois s'en
faisoient complices pour peu qu'ils y trouvassent quelque profit), et
qu' l'aide des Messinois, les troupes franoises toient entres dans
ses murs. Ainsi, la Sicile entire, o les esprits fermentoient, se
trouvoit menace. Un projet de descente en Normandie, que devoient
effectuer les flottes allies, n'avoit point russi; et Ruyter, qui
les commandoit, n'avoit pas t plus heureux dans une entreprise
tente sur nos colonies des Antilles. Cependant, malgr cet heureux
succs de ses armes, le roi, toujours inquiet des suites de cette
conjuration gnrale contre lui, craignant sans cesse de voir le roi
d'Angleterre, neutre jusqu' prsent malgr son parlement, dans la
ncessit de se dclarer enfin contre lui, se montroit aussi dispos
que jamais  renouer les confrences pour la paix; et, afin d'y amener
les confdrs, la Sude, d'accord avec lui, offroit sa mdiation.
Elle fut obstinment rejete par l'empereur qui, sr des dispositions
actuelles de ses allis, toit rsolu de tenter jusqu'au bout la
fortune. Alors la Sude se dclara pour la France; elle envoya une
arme en Pomranie, et de toutes parts les hostilits recommencrent.

(1675) L'arme de Flandres continua d'tre commande par le prince de
Cond, et Turenne retourna sur le Rhin, o il s'toit dj tant
illustr, et o cette fois il trouva dans Montcuculli un rival plus
digne de lui. Tous les regards se portrent donc sur cette partie du
thtre de la guerre, o deux des plus grands capitaines du sicle,
opposs l'un  l'autre, dployoient  l'envi toutes les ressources du
savoir et de l'exprience: celui-ci pour pntrer en France, celui-l
pour l'en empcher. Dans cette suite de manoeuvres, considres par
les habiles comme le chef-d'oeuvre de l'art militaire, la supriorit
de Turenne sur son rival clata de la manire la plus frappante, la
plus incontestable. Montcuculli vouloit passer le Rhin: pour l'en
empcher, Turenne le passa lui-mme avec une hardiesse dont l'Europe
entire fut tonne; et se plaant alors entre le fleuve et son
ennemi, le forant d'abandonner l'un aprs l'autre tous les postes qui
lui auroient ouvert des communications avec l'autre rive, en mme
temps qu'il couvroit et mettoit  l'abri de toute hostilit ceux qui
assuroient les siennes, le harcelant sans cesse, lui coupant les
vivres, lui enlevant ses dtachements, il parvint  le chasser de
position en position, jusqu' ce qu'il l'et rduit  s'aller poster
dans un lieu o il ne pouvoit plus lui chapper. Ce fut au moment o
il alloit lui livrer bataille, ou plutt remporter la plus assure des
victoires, et recueillir le fruit de tant et de si nobles travaux,
qu'un boulet de canon emporta ce grand homme, et avec lui, sur ce
point, la fortune de la France. Aussitt l'arme franoise repassa le
Rhin; les magistrats de Strasbourg, dlivrs de la terreur que leur
inspiroit le grand capitaine, livrrent passage  l'arme impriale;
et Montcuculli, au lieu de la retraite honteuse et dsespre qu'il
toit sur le point d'oprer, entra en Alsace.

Ce fut le prince de Cond qui remplaa Turenne, et c'toit sans doute
le plus digne successeur qu'on pt lui donner. L'arme de Flandres fut
confie au duc de Luxembourg qui eut ordre de se tenir sur la
dfensive, et l'on crut encore que les grands coups alloient se
porter sur le Rhin. Il en arriva autrement: Montcuculli, aprs avoir
chou aux siges de Haguenau et de Saverne et n'avoir su qu'viter la
bataille que lui prsentoit le gnral franois, fut oblig, sur les
ordres qu'il reut de sa cour, de repasser ce fleuve et d'aller
protger le Palatinat contre la garnison franoise de Philisbourg qui
ne cessoit de le dsoler; l'Alsace fut donc encore une fois vacue
par les impriaux.

La guerre se continuoit sur d'autres points avec diverses chances de
succs. La valeur du marchal de Crqui, trahie  la fois et par les
vnements et par la rvolte de ses soldats, n'avoit pu sauver la
ville de Trves, assige par le duc de Lorraine; et rduit aux
dernires extrmits, il s'toit vu forc de capituler. La situation
des Espagnols en Sicile devenoit de jour en jour plus dsespre; et
malgr la licence des Franois qui avoit exaspr contre eux les
habitants de Messine, un renfort qui leur toit arriv  propos les
avoit rendus matres absolus de la ville dont tous les postes leur
avoient t livrs[49]. Le marchal de Schomberg battoit en mme
temps l'arme espagnole qui dfendoit les Pyrnes, s'avanoit dans le
pays en enlevant les places fortes qui se trouvoient sur son passage,
et menaoit la Catalogne; d'un autre ct l'lecteur de Brandebourg
rentroit  main arme dans ses tats que ravageoient les Sudois, les
foroit d'en sortir aprs les avoir battus  plusieurs reprises, les
chassoit encore du pays de Mecklenbourg; et le roi de Danemark, qui
s'toit uni aux confdrs du moment qu'il avoit vu la Sude prendre
le parti de la France, attaquoit cette puissance sur son propre
territoire et s'emparoit de la ville de Wismar.

          [Note 49: Les relations du temps nous apprennent qu'ils s'y
          montrrent  la fois insolents et dbauchs, comme s'ils ne
          fussent alls  Messine que pour en vexer les habitants et y
          insulter  la pudeur de toutes les femmes, sans en excepter
          mme les plus qualifies. Aussi presque tous les Messinois,
          d'abord si anims contre les Espagnols, commencrent-ils 
          regretter leur domination.]

Au milieu de ces alternatives de bons et de mauvais succs, ce qui
frappoit davantage c'toit ce dsir de la paix dont Louis XIV sembloit
tre toujours possd et qu'il se plaisoit  manifester chaque fois
que l'occasion y toit favorable, quoique le prsent n'et rien qui
dt l'alarmer, mais comme si quelque pressentiment sur l'avenir et
troubl son esprit; tandis qu'au contraire les principales puissances,
parmi les confdrs, montroient plus d'loignement que jamais pour
tout projet de pacification. Il est vrai que le roi de France, bien
que fatigu et inquiet de la guerre, prtendoit conserver la plupart
de ses conqutes et prenoit pour base des traits qu'il offroit celui
d'Aix-la-Chapelle, ce qui n'toit nullement admissible, puisque en
effet une semblable paix, ne donnant aux allis aucune garantie pour
les Pays-Bas espagnols, l'auroit laiss libre de recommencer la guerre
au gr de son caprice ou de son ambition, et sans doute avec plus
d'avantage que dans ce moment o l'Europe presque entire toit ligue
contre lui. Ainsi peuvent tre apprcies  leur juste valeur tant de
phrases oratoires, dont l'harmonie flattoit si agrablement ses
oreilles, qui vantoient sa modration au sein de la victoire, et
blmoient la fureur aveugle d'ennemis de plus en plus obstins 
refuser la paix que leur offroit un vainqueur si gnreux.

La guerre continua donc, et malgr la mdiation que ne cessoit
d'offrir le roi d'Angleterre, et quoique les Hollandois, las de
soudoyer des allis plus puissants qu'eux, se montrassent disposs 
traiter  des conditions dont le roi et pu tre satisfait. Mais ni
l'empereur, ni l'Espagne, ni le prince d'Orange, ne vouloient
consentir  lui laisser ses conqutes, et Louis XIV comprit que ce
n'toit qu' force de succs qu'il pourroit parvenir  vaincre leur
rsistance. Ils furent grands encore dans cette campagne o il
commanda lui-mme son arme de Flandres, ayant sous lui cinq
marchaux de France[50]. Il y fut heureux surtout dans les siges:
Cond, Aire, Bouchain furent successivement emports; mais on manqua
l'occasion de battre le prince d'Orange prs de Valenciennes; et Louis
XIV y apprit que, pour livrer et gagner des batailles, il faut un seul
gnral et non un conseil de gnraux. Toutefois, pour avoir vit ce
danger, Guillaume n'en finit pas moins la campagne de la manire la
plus dsastreuse, ayant t forc,  l'approche du marchal de
Schomberg, de lever le sige de Mastricht, avec perte de son
artillerie, de ses munitions, de tous ses effets de sige. Sur le Rhin
les allis avoient pris Philisbourg; mais le duc de Luxembourg, qui
venoit d'y remplacer le prince de Cond[51], ne les en fora pas moins
de repasser ce fleuve et d'aller chercher leurs quartiers d'hiver sur
les terres de l'empire.

          [Note 50: Les marchaux de Crqui, d'Humires, de Schomberg,
          de La Feuillade, de Lorge.]

          [Note 51: La jalousie de Louvois contribua beaucoup  cette
          retraite du prince de Cond; et la hauteur de Louis XIV
          envers les princes de son sang s'y montra tout entire.
          Cond avoit demand qu'on lui associt dans le commandement
          son fils, le duc d'Enghien, dont le roi n'toit pas content.
          Louvois persuada  celui-ci que le prince vouloit profiter
          de la circonstance et du besoin qu'on avoit de lui pour
          arracher une faveur  son souverain. L'orgueil du monarque
          fut bless, et la disgrce du plus grand gnral qui restt
          alors  la France fut le rsultat de cette dmarche que tout
          devoit justifier. (_Mm. pour servir  l'Histoire du prince
          de Cond_, t. 2.)]

(1676) Les succs des armes franoises n'toient pas moins brillants
sur mer: les flottes du roi battoient sur les ctes de Sicile les
flottes combines d'Espagne et de Hollande; et dans une dernire
affaire qui fut dcisive, ces deux flottes avoient t entirement
dtruites par Duquesne, et les Hollandois y avoient fait, dans leur
clbre amiral Ruyter, une perte plus grande que celle de leurs
vaisseaux. Battus dans la Mditerrane, ils l'toient encore sur les
ctes d'Amrique o le duc d'Estrade reprit l'le de Cayenne qu'ils
avoient enleve  la France; et le succs que quelques uns de leurs
vaisseaux, runis  la flotte de Danemark, remportrent dans la
Baltique sur la flotte sudoise, ne fut pour eux qu'un foible
ddommagement de dsastres si grands et si multiplis. Cependant le
duc de Lorraine venoit de mourir; et Louis XIV, qui sembloit dsirer
si vivement l'ouverture d'un congrs, donnoit  ses ennemis un
prtexte plausible de le retarder en refusant de reconnotre son
successeur, comme s'il et eu l'intention de faire valoir le trait
imprudent qui lui avoit concd cette province. Ayant enfin cd sur
ce point, les confrences s'toient ouvertes  Nimgue, mais sous des
auspices peu favorables, tous ses ennemis, les Hollandois seuls
excepts, persistant plus que jamais dans leur loignement pour une
paix qu'ils n'auroient pas voulu faire avec la France victorieuse, et
qui ne leur sembloit possible qu'avec la France affoiblie, humilie;
persuads qu'ils toient qu'il n'y avoit dsormais de garantie pour
eux que dans sa foiblesse et ses humiliations.

Alors le roi crut trouver dans cette disposition particulire des
Hollandois  dsirer la fin d'une guerre qui les puisoit, un moyen de
diviser ses ennemis et de parvenir ainsi plus aisment  son but qui
toit, ainsi que nous l'avons dit, de faire la paix sans cder ses
conqutes. Ses ambassadeurs traitrent donc directement avec eux et
furent couts. Ce fut vainement que les allis, pour dtourner ce
coup dont ils toient menacs, tentrent de nouvelles manoeuvres en
Angleterre o le peuple et le parlement continuoient de vouloir la
guerre contre la France, manoeuvres dont le rsultat devoit tre de
forcer Charles II  entrer dans leur confdration. Celui-ci, qui
voyoit dans Louis XIV son seul appui, retrouva en lui-mme ce qu'il
falloit d'nergie pour rejeter tout ce qui l'auroit fait sortir du
rle de mdiateur qu'il avoit adopt; et ce coup tant manqu,
l'empereur et le roi d'Espagne ne purent s'empcher d'envoyer leurs
ambassadeurs  Nimgue o les confrences devinrent gnrales. Mais
comme ils s'obstinoient  prendre pour base des ngociations le trait
de Westphalie, et que le roi, ne voulant pas mme revenir  celui
d'Aix-la-Chapelle, demandoit qu' son gard toutes choses restassent
dans l'tat o le sort des armes les avoit places, il ne sembloit pas
possible qu'il pt rsulter un accommodement quelconque de prtentions
aussi opposes.

(1677-1678) De nouveaux succs pouvoient seuls trancher la question;
et sans suspendre les ngociations, ce fut dans la continuation de la
guerre que Louis XIV chercha les moyens d'obtenir cette paix, et de
l'avoir telle qu'il la vouloit. Il croyoit qu'il y alloit de sa
gloire, et, en effet, pendant deux campagnes, il continua encore de
combattre et de vaincre. Dans la premire son arme de Flandres, que
commandoit sous lui le duc de Luxembourg, prit Cambray, Valenciennes,
Saint-Omer, et mit en droute le prince d'Orange  la bataille de
Montcassel. Sur le Rhin, le baron de Montelar et le marchal de
Crqui, opposs aux impriaux que commandoient le prince de
Saxe-Eisenak et le nouveau duc de Lorraine, ne furent ni moins habiles
ni moins heureux. Celui-ci, qui avoit cru l'occasion favorable pour
prendre possession des tats dont il venoit d'hriter, y toit  peine
entr qu'il se vit oblig d'en sortir; et sans cesse harcel dans ses
marches par le marchal qui ne le perdit pas de vue un seul instant,
forc de renoncer  faire sa jonction avec le prince d'Orange qui,
toujours malheureux dans ses siges, levoit encore celui de
Charleroi, ramen de nouveau en Alsace par son infatigable ennemi, qui
y rentroit lui-mme pour aider Montelar  achever la dfaite de
l'autre corps de l'arme impriale qu'il rduisit  repasser le Rhin
par capitulation, ce prince ne reparut dans cette province que pour se
faire battre par le marchal  Cokerberg, et lui voir prendre au del
du Rhin, sans pouvoir la secourir, l'importante place de Fribourg. Le
marchal de Navailles soutenoit en mme temps sur les frontires
d'Espagne l'honneur des armes franoises, et s'y illustroit par une
retraite non moins honorable que des victoires.

Ainsi s'accroissoit ce dsir et ce besoin de la paix que les
Hollandois ne cessoient de manifester, tandis que leurs puissants
allis, qui les voyoient sur le point de leur chapper, redoubloient
d'instances auprs du roi d'Angleterre pour obtenir de lui qu'il
entrt enfin dans cette ligue gnrale de l'Europe contre son seul
ennemi. Le prince d'Orange, qui partageoit leurs alarmes, crut devoir
aller intriguer  Londres mme, contre le systme adopt par Charles
II. Celui-ci fit bien voir en cette occasion combien sa prvoyance de
l'avenir toit foible, et  quel point le dominoient les intrts et
les besoins du moment: press de toutes parts et par les instances
presque menaantes de son peuple et de son parlement, et par ce
besoin qu'il avoit d'un appui que la France seule pouvoit lui offrir,
et par la crainte mme que lui inspiroit son neveu dont il n'ignoroit
pas les liaisons avec la faction qui lui toit oppose, il crut faire
un acte de la plus profonde politique en lui faisant pouser la
princesse Marie, fille de son frre, considrant ce mariage comme un
moyen assur de le dtacher des factieux et de le rendre favorable 
une paix gnrale qu'il ne dsiroit pas moins que Louis XIV, et qui
seule pouvoit le tirer de cette situation difficile et de ces
singuliers embarras. Ainsi Guillaume fit un pas de plus vers ce trne
qu'il devoit un jour usurper; et, le mariage fait, il n'en persista
pas moins dans ses dispositions hostiles et dans sa haine implacable
contre la France[52].

          [Note 52: Cette haine contre la France toit telle que,
          dsespr de cette paix, il ne craignit point, mme aprs
          qu'elle eut t conclue et signe, de se dshonorer en
          allant, avec des forces suprieures, attaquer le marchal de
          Luxembourg qui bloquoit alors la ville de Mons, et qui, se
          confiant sur la foi dj jure, toit loin de s'attendre 
          une semblable violation du droit des gens. Quoique pris 
          l'improviste, celui-ci battit son dloyal ennemi, lui tua
          quatre mille hommes, et le fora de se retirer, n'emportant
          d'une telle action que la honte de l'avoir entreprise. Elle
          est dsigne dans l'histoire sous le nom de bataille de
          Saint-Denis. (_Journal historique du rgne de Louis XIV._)]

Toutefois ni ses intrigues ni ses violences ne purent empcher les
Hollandois de faire leur trait particulier. Ils y furent d'abord
comme violemment entrans par les succs encore plus prompts et plus
dcisifs de la nouvelle campagne que Louis XIV venoit de commencer.
Dans le dessein o il toit de les sparer  tout prix de leurs
allis, le monarque victorieux, affectant la modration au sein de la
victoire, consentit  leur rendre tout ce qu'il avoit conquis sur eux.
Alors ils ne rsistrent plus, et ce sacrifice politique le rendit
matre des conditions de la paix avec les autres puissances. L'Espagne
y fut la plus maltraite: elle y perdit pour toujours la Franche-Comt
et cda un grand nombre de places fortes dans les Pays-Bas; (1679)
l'empereur, qui traita le dernier, fut oblig de le faire sur les
bases du trait de Westphalie. Telle fut la paix de Nimgue o Louis
XIV parla encore en matre au milieu de cette Europe qui s'toit tant
flatte d'abattre sa puissance et son orgueil; et dans laquelle, par
le triste effet de leurs divisions, les Hollandois, l'Espagne et
l'empereur se virent forcs d'abandonner les princes du Nord qui les
avoient si efficacement servis, et qui ne retirrent d'autres fruits
de leurs services que de faire eux-mmes sparment une paix
humiliante en restituant  la Sude tout ce qu'ils avoient conquis sur
elle, au prix du sang de leurs peuples et de leurs trsors. Le duc de
Lorraine, bien qu'il et pous une soeur de l'empereur, y fut encore
plus rigoureusement trait; et telles furent les conditions
intolrables auxquelles ses tats lui toient rendus, qu'il aima
mieux, et c'tait noblement agir, vivre en simple particulier dans des
cours trangres, que de les reprendre  ce prix dshonorant. Enfin le
pape protesta de nouveau et solennellement contre une paix o les
princes chrtiens sembloient se plaire  sanctionner une seconde fois
les outrages que leur indiffrence avoit dj faits  la religion,
lors de la paix de Munster; et l'on ne fut pas plus mu cette fois-ci
que l'autre de ses protestations.

(1680-1681) C'est alors que Louis XIV sembla tre parvenu au comble
des grandeurs humaines, et que, dans son orgueil, il put jouir
pleinement de cette gloire qu'il avoit poursuivie avec tant d'ardeur,
la possdant enfin telle qu'il l'avoit imagine et telle que la
concevoit ce peuple de flatteurs dont il tait entour; c'est alors
surtout que l'admiration et le respect se changrent pour lui en une
espce d'adoration. L'Europe, dont il avoit humili presque tous les
souverains, tait pleine de sa renomme; ses sujets et ses ennemis
eux-mmes lui avoient dcern comme  l'envi le surnom de
_Grand_[53]; au milieu de cette cour si brillante, et dont la
splendeur sembloit s'accrotre encore de l'clat de tant de victoires,
tout respiroit la grandeur, la magnificence et la joie; toutes les
bouches sembloient ne s'ouvrir que pour chanter ses louanges; la
posie, l'histoire, l'loquence, les publioient sous toutes les
formes; le langage austre de la chaire vanglique sembloit mme
s'amollir pour lui, et il y toit lou souvent plus qu'il ne convient
de le faire pour un homme, aprs que l'on a parl de Dieu. C'est alors
que Louis XIV se montra comme enivr, et que se manifestrent en lui,
au plus haut degr, et cet orgueil qui ne voulut plus souffrir que
rien s'galt  lui, et ce despotisme qui s'indigna de la moindre
rsistance et n'admit plus d'autres rgles que ses volonts; alors,
comme s'il et t au dessus de toutes les lois divines et humaines,
il dchira lui-mme les voiles qui, jusqu' ce moment, n'avoient
laiss qu'entrevoir ses amours illicites; et, aux yeux de toute la
France, l'adultre fut mis en honneur prs du trne dans Mme de
Montespan.

          [Note 53: Les Hollandois, qui l'avoient outrag autrefois
          par des mdailles insolentes, en firent frapper une sur
          laquelle, autour de l'image de ce prince couronn de
          lauriers, on lisoit: _Ludovicus magnus, orbis pacificator_.
          (_Histoire de France sous Louis XIV_, par DE LAHAYE.)]

Ce monarque toit, sans doute, pour beaucoup dans tous ces grands
vnemens qui l'avoient lev si haut; et sans cette volont
inflexible que nous avons dj cite comme un des principaux traits de
son caractre, il est probable que ces vnements ne seroient point
arrivs; mais aussi il est vrai de dire que jamais monarque, dans des
circonstances aussi difficiles, n'avoit t plus heureusement second.
Sous le ministre de Mazarin, et pendant les troubles de sa minorit,
s'toient forms les grands capitaines et les ministres habiles dont
il toit entour. Accoutums  combattre et ayant vaincu long-temps
avant que Louis XIV et commenc  rgner, les Cond, les Turenne,
avoient trouv depuis dans Louvois un homme qui, par l'ordre tout
nouveau et vraiment merveilleux qu'il sut tablir dans le service des
armes, leur avoit prpar des triomphes plus faciles, et fourni, en
quelque sorte, le moyen d'enchaner la victoire; de son ct Colbert,
au milieu de cette longue suite de guerres, n'avoit pas cess de
maintenir dans les finances cet ordre, cette prosprit du moins
apparente, qui avoient permis de tant entreprendre et de mener  leur
fin de si grandes entreprises. Une paix si glorieuse fut une occasion
pour lui de donner encore plus d'tendue  ses conceptions
administratives, et il ne manqua point d'en profiter pour la gloire de
son matre  laquelle la sienne toit comme identifie.
L'tablissement plus fastueux qu'utile des Invalides[54] fut fond;
le roi se dclara fondateur de l'Acadmie franoise, cra l'Acadmie
d'architecture, rtablit l'cole de droit ferme depuis cent ans; et
l'on commena  naviguer sur le canal du Languedoc, achev vers ce
temps-l. Matre absolu dans sa famille comme il l'toit dans l'tat,
en mme temps qu'il rompoit avec clat, et comme avilissant pour une
race royale, le mariage de mademoiselle de Montpensier avec le duc de
Lauzun, il foroit le prince de Conti  pouser mademoiselle de Blois,
l'une de ses filles naturelles; et mademoiselle d'Orlans, victime
d'arrangements politiques, s'exiloit,  son grand regret, pour devenir
reine d'Espagne, et changer les agrments de la cour de France contre
la contrainte et les ennuis de celle de Madrid. Le mariage du dauphin
avec la princesse de Bavire fut clbr cette mme anne; et ce fut
le prix de la neutralit que son pre avoit garde pendant la dernire
guerre, prix convenu entre lui et le roi de France, et que celui-ci
crut devoir acquitter mme aprs la mort de ce prince. Au milieu des
solennits et des ftes qui clbroient tant de royales alliances,
Louis savoit s'occuper de soins plus importants; et ne pouvant se
dissimuler que la paix qu'il avoit impose  ses ennemis toit une
paix force et qu'ils n'avoient accepte que pour la rompre, ds
qu'ils en trouveroient l'occasion favorable, il pensoit, au milieu de
cette paix,  tout prparer pour la guerre; faisoit fortifier les
frontires de Flandre et d'Allemagne; assuroit, par la construction
d'une forteresse, celle des Pyrnes[55]; ordonnoit, dans ses places
maritimes, des travaux propres  complter la dfense de ses ctes;
faisoit btir un nouveau port[56]; augmentoit sa marine et en
perfectionnoit l'organisation. Il exeroit en mme temps son arme de
terre par tous les moyens qui pouvoient y entretenir l'activit et la
discipline; enfin rien n'chappoit  sa vigilance ainsi qu' celle de
ses ministres dans l'ensemble et dans les dtails de l'administration
de ses vastes tats. Heureux si, se renfermant dans ces soins dignes
d'un foi, il n'et, au sein d'un si glorieux loisir, commenc une
guerre plus funeste au repos de la France que toutes celles qu'il
venoit d'achever! Nous voici arrivs  cette poque  jamais honteuse
et dplorable de la vie de Louis XIV.

          [Note 54: Ce projet a plus d'clat que de solidit, disoit
          l'abb de Saint-Pierre, et, ce nous semble, avec juste
          raison; car il en cote  la nation trois cents livres par
          soldat pour les nourrir et entretenir  Paris; au lieu qu'en
          donnant cent livres  chacun d'eux dans leurs villages, ils
          se trouveroient beaucoup plus heureux, et on en
          entretiendroit beaucoup davantage. Il n'est pas besoin de
          dire que, pour une semblable valuation, il faut se reporter
          au temps o crivoit l'auteur; mais les rsultats n'en sont
          pas moins les mmes aujourd'hui avec des valuations
          diffrentes.]

          [Note 55: Les travaux qu'il fit faire  cet effet furent
          tels, que tous les passages par o les ennemis auroient pu
          pntrer en France du ct de la Lys, de l'Escaut, du Rhin,
          de la Sarre, de la Moselle et de la Meuse, leur furent
          ferms; il garantit la frontire des Pyrnes en faisant
          construire la forteresse de Mont-Louis en Cerdagne. (_Mm.
          de l'abb_ DE CHOISI.)]

          [Note 56: Le port de Rochefort.]

C'toit Colbert qui tenoit le premier rang dans ces jours brillants de
la paix. Sous sa main habile, mthodique, et que soutenoit cette
volont si ferme et si redoute de son matre, se perfectionnoit de
jour en jour la science de l'administration centrale, s'tendoit et se
fortifioit la dynastie hrditaire des commis et la toute-puissance
des bureaux[57]. Sans rivaux dans cette science toute matrielle, ce
ministre toit hors d'tat de porter sa vue au del du cercle troit
qu'il s'toit trac: les maximes despotiques sur lesquelles un pareil
systme toit fond, composoient toute sa doctrine politique, et cette
doctrine toit aussi celle des autres ministres de Louis XIV. Tous se
complaisoient uniquement dans le matre qui sembloit se complaire en
eux, et ne voyoient rien de grand et d'utile pour l'tat que ce qui
pouvoit accrotre encore cette puissance sans bornes dont il toit si
jaloux, et qui, de jour en jour, plus orgueilleuse et plus irritable,
s'indignoit de la moindre rsistance et ne pouvoit plus supporter le
moindre obstacle. Tous les princes temporels de la chrtient toient
abattus; la puissance spirituelle toit la seule qui restt encore
debout devant le grand roi: il toit donc urgent qu'elle ft humilie
 son tour; et en effet, ce fut uniquement dans cette intention que
ces ministres, les instruments de son despotisme et les flatteurs de
son orgueil, suscitrent l'affaire si malheureusement clbre de la
Rgale[58]. La magistrature franoise, toujours empresse de s'unir au
gouvernement, chaque fois qu'il s'agissoit de chagriner le chef de
l'glise et d'empiter sur ses droits, entra avec empressement dans
cette nouvelle conspiration contre la puissance spirituelle; et une
dclaration du mois de fvrier de cette anne tendit  tous les
vchs du royaume une concession volontaire et devenue abusive, que
les papes avoient faite anciennement  nos rois  l'gard d'un certain
nombre d'vchs.

          [Note 57: Les commis devinrent les matres de l'tat, non
          pas au degr o ils le sont aujourd'hui, ce qu'alors on
          n'et pas mme cru possible, mais assez pour teindre toute
          mulation, et crer partout des mcontents. En effet, rien
          de plus insens pour un prince que de vouloir tout tenir
          dans sa main, tout rgler, tout diriger, ne rien abandonner,
          dans les dtails,  l'intelligence et  la conscience des
          administrateurs civils ou des chefs militaires. Du moment
          que l'orgueil ou la mfiance lui ont inspir de mettre 
          excution un semblable projet qui est au dessus des forces
          d'un seul homme, les subalternes s'emparent de lui, et, bien
          loin de tout conduire, il devient entre leurs mains un
          instrument au moyen duquel ils oppriment, insultent et
          dpouillent qui il leur plat, comme il leur plat, et dans
          toutes les classes de la socit. Ainsi se trouve avili un
          gouvernement despotique en mme temps qu'il devient odieux,
          ce qui est surtout vrai dans les socits chrtiennes o
          l'intelligence de l'homme acquiert son plus grand
          dveloppement et oppose une plus grande rsistance aux excs
          du pouvoir.]

          [Note 58: On appeloit de ce nom certains droits utiles et
          honorifiques dont les rois de France jouissoient sur
          quelques glises de leur royaume pendant la vacance des
          siges: ils en percevoient les revenus, ils prsentoient aux
          bnfices, ils les confroient mme directement, etc.

          Que l'glise reconnoissante, dit le comte de Maistre, ait
          voulu payer, dans l'antiquit, par ces concessions ou par
          d'autres, la libralit des rois qui s'honoroient du titre
          de _fondateurs_, rien n'est plus juste sans doute; mais il
          faut avouer aussi que la rgale toit une exception odieuse
          aux plus saintes lois du droit commun: elle donnoit
          ncessairement lieu  une foule d'abus. Le concile de Lyon,
          tenu sur la fin du XIIIe sicle, sous la prsidence du pape
          Grgoire X, accorda donc la justice et la reconnoissance en
          autorisant la rgale, mais en _dfendant_ de l'tendre.
          (_De l'glise gallicane_, p. 116.)]

Les jurisconsultes du parlement ne manqurent pas de raisonnements
pour prouver,  leur manire, l'antiquit du privilge, l'inconvnient
et l'abus des exceptions[59]. Innocent XI,  qui Voltaire rend ce
tmoignage remarquable, et dont il ne sentoit pas lui-mme toute la
force, qu'il toit le seul pape de ce sicle qui ne _st pas
s'accommoder au temps_, vit dans cette affaire ce qui y toit
rellement, c'est--dire l'atteinte la plus grave qu'un prince, qui
prtendoit ne se point sparer du Saint-Sige, et porte  la
juridiction de l'glise, depuis l'odieuse querelle des _investitures_;
et deux vques qui toient _malheureusement_, dit encore Voltaire,
les deux hommes les plus vertueux du royaume, ayant refus de se
soumettre  l'ordonnance, le pontife  qui ils portrent leur appel
dploya, en cette circonstance, tout ce que l'autorit de chef de
l'glise avoit de force et de majest. Dans divers brefs qu'il adressa
au roi lui-mme, tout en le flicitant de ce qu'il avoit fait pour le
bien de la religion, il l'invitoit  prendre garde que sa main gauche
ne dtruist pas ce que sa droite avoit difi; il y appeloit la
_maladie du temps_[60] cette disposition  empiter sur le
gouvernement du Saint-Sige; et certes l'expression toit modre.
Cette maladie, arrive alors  son paroxisme, datoit de loin en
France; tous ses rois, depuis long-temps, en avoient t plus ou moins
attaqus, ainsi que leurs ministres; l'opposition constante du clerg
y avoit seule apport quelques palliatifs; cette fois-ci il sembloit
conspirer avec le prince pour accrotre les progrs du mal.

          [Note 59: Une de leurs raisons pour gnraliser ce droit,
          c'_est que la couronne de France toit ronde_ (_Opusc. de_
          FLEURY, p. 137 et 140). C'est ainsi que ces grands
          jurisconsultes raisonnoient. (_De l'glise gallicane_, p.
          117.)]

          [Note 60: REBOULET, t. 2, in-4, p. 294.]

Les remontrances du pape au roi, loin d'branler Louis XIV, ne firent
qu'irriter son orgueil et accrotre son obstination. L'affaire des
religieuses de Charonne[61], qui n'toit qu'une consquence de cette
usurpation du gouvernement de l'glise et un acte de suprmatie non
moins intolrable que tout ce qui avoit prcd; cette affaire, dans
laquelle on osa appeler comme d'abus des dcrets du pape sur une
matire de haute discipline ecclsiastique, et que le pontife poussa
avec la mme vigueur que celle de la rgale, acheva d'aigrir le
superbe monarque. Il fut rsolu (et nous apprenons de Bossuet lui-mme
que Colbert fut le premier moteur de cette rsolution qui devoit avoir
de si funestes consquences), il fut rsolu, selon l'expression d'un
illustre crivain[62], de se venger sur le pape des injures qui lui
avoient t faites. Ministres et magistrats se runirent donc de
nouveau pour indiquer une assemble du clerg, dans laquelle on
discuteroit des droits du pape, et o _des bornes fixes seroient
poses  sa puissance_. Ceci se passoit en 1681, dans le royaume _trs
chrtien_, o, aprs treize cents ans d'existence catholique, on
commenoit  s'apercevoir que la puissance exerce jusqu'alors par le
vicaire de Jsus-Christ n'avoit pas encore t bien comprise et avoit
besoin d'tre dfinie; c'toient des _chefs de bureaux_ (car les
ministres de Louis XIV, que l'on s'extasie tant qu'on voudra sur le
matrialisme de leur administration, ne mritent pas d'autre nom) et
un corps de juges laques, infects de jansnisme et de dmagogie, qui
demandoient cette dfinition: et  qui la demandoient-ils?  des
vques de cour qu'ils avoient choisis eux-mmes,  des _courtisans en
camail_, dont les plus influents, selon Fleury[63], avoient dessein
de mortifier le pape et de satisfaire leurs propres ressentiments;
parmi lesquels, selon Bossuet, il en toit quelques uns que des
ressentiments personnels avoient aigris contre la cour de Rome. Tels
furent les pres de cet trange concile, et si trangement convoqu.

          [Note 61:  la mort d'une de leurs suprieures, le roi, de
          sa pleine autorit, en avoit nomm une autre sur la
          proposition de l'archevque de Paris qui l'installa
          lui-mme, et la dclara perptuelle. Ces religieuses se
          plaignirent hautement d'un acte qui violoit une de leurs
          rgles fondamentales, laquelle tablissoit le droit qu'elles
          avoient de faire elles-mmes l'lection de leurs
          suprieures, et vouloit que la supriorit ne ft que
          triennale. N'ayant point obtenu satisfaction, elles
          portrent leurs plaintes au Saint-Sige: elles en obtinrent
          un bref qui les maintint dans leur droit, et leur enjoignoit
          de procder sur-le-champ  l'lection; de l des dbats trs
          anims entre le parlement de Paris et la cour de Rome, dans
          lesquels cette compagnie passa, suivant son usage, toute
          mesure.]

          [Note 62: Le comte de Maistre. (_De l'glise gallicane_, p.
          116.)]

          [Note 63: _Collections et Additions pour les nouveaux
          Opuscules de_ FLEURY, p. 16.]

Une premire runion eut lieu en l'anne mme de la convocation
(1681). L'assemble toit compose de quarante vques et archevques.
Ce fut l'archevque de Reims qui fit le rapport, pice clbre et
vraiment curieuse, dans laquelle, tout en reconnoissant que le droit
de la Rgale pourroit bien n'tre pas appuy sur des _fondements aussi
solides_ qu'on le croyoit en France, il pensoit que ce droit ayant t
autoris pour _certaines glises_, par un dcret du concile de Lyon,
en considration de la pit et de la _grande puissance_ de Philippe
le Hardi, son sentiment toit qu'on pouvoit l'tendre _ toutes les
glises de France_, en considration des services plus minents rendus
 la religion et de la _puissance plus grande encore_ du monarque
rgnant. Il ne donna pas de moins bonnes raisons pour l'affaire des
religieuses de Charonne, et conclut  la convocation d'un concile
national.

Le roi, qui, malgr l'aveuglement o le jetoit sa passion, avoit plus
de bon sens que l'archevque de Reims, y trouva de la difficult, et
ne permit qu'une assemble gnrale. Elle s'ouvrit le 9 novembre, et
ce fut l'illustre Bossuet qui pronona le discours d'ouverture,
monument non moins curieux des angoisses secrtes d'un gnie suprieur
aux prises avec la vrit, sa conscience, et la foiblesse de son
caractre. L'assemble, voulant agir avec _modration_  l'gard du
pape, commena par demander au roi des adoucissements dans l'exercice
du droit de la rgale, avouant qu'il y avoit _quelque chose  dire_
dans la manire dont il toit exerc. Louis XIV ne voulut pas se
montrer _moins modr_ que ses vques, et il fut arrt par un
arrangement final que le roi ne confreroit plus les bnfices en
rgale; mais qu'il prsenteroit seulement des sujets _qui ne
pourroient tre refuss_.

(1682)  peine cette dclaration eut-elle t vrifie au parlement,
que les prlats s'empressrent de porter au pied du trne leurs
humbles remerciements, reconnoissant que le roi leur donnoit par cet
arrangement _plus qu'il ne leur avoit t_; tous signrent sans
difficult l'extension de la rgale si _heureusement_ modifie, et se
runirent pour crire au pape une lettre dans laquelle, aprs avoir
cit force passages des Pres pour lui dmontrer combien il toit
ncessaire que la bonne intelligence ne ft point trouble entre
l'empire et le sacerdoce, ils invitoient le pre commun des fidles 
cder aux volonts _du plus catholique des rois_, lettre que les
jansnistes eux-mmes dclarrent _pitoyable_, et  laquelle Innocent
XI ne rpondit que par un bref qui cassoit tout ce qui avoit t fait
au sujet de la rgale, reprochant en mme temps  ces vques cette
foiblesse honteuse qui ne leur avoit pas permis de hasarder mme les
reprsentations les plus humbles sur un acte du prince temporel, si
attentatoire  la discipline de l'glise et aux droits de son chef.
Il esproit, disoit-il, que, rvoquant au plus tt tout ce qu'ils
venoient de faire, ils satisferoient enfin  leur conscience et  leur
honneur.

Ce bref n'toit point encore arriv, que dj les vques[64], et
d'aprs _l'ordre du roi_, avoient mis en dlibration la question de
_l'autorit du pape_. Il n'y avoit point d'autre raison d'en traiter
que cet ordre; et l'assemble y obtempra avec le mme silence prudent
et respectueux qu'elle avoit si bien gard dans l'affaire de la
rgale. Bossuet, qui auroit voulu par dessus tout que cette question
ne ft pas traite, se tut comme les autres[65]; et de ces lchets 
l'gard du roi de France et de cette rigueur  l'gard du Saint-Sige,
rsulta la fameuse dclaration en quatre articles, dclaration faite,
dit le prambule, dans la seule intention de maintenir _les droits et
liberts_ de l'glise de France, de maintenir l'unit, et d'ter _tout
prtexte_ aux calvinistes de _rendre odieuse_ la puissance
pontificale. Ce qui toit sans doute fort difiant.

          [Note 64: Il n'arriva en France qu'au commencement du mois
          de mai, et les rsolutions de l'assemble toient prises et
          arrtes ds le milieu de mars; ainsi l'on ne peut allguer,
          pour leur excuse, qu'ils furent pousss  faire la
          _dclaration_ par le chagrin et le dpit que leur causrent
          les vifs reproches du souverain pontife. (_Voyez_ REBOULET,
          t. 2, p. 301, in-4.)]

          [Note 65: Ce grand et beau gnie, cet homme, le plus
          puissant par la parole qui ait peut-tre jamais exist,
          avoit pntr beaucoup des profondeurs du christianisme;
          mais il ne parot pas qu'il en et parfaitement compris les
          vrais rapports avec le pouvoir temporel; et sa _Politique
          tire de l'criture Sainte_, livre que l'on vante et que
          l'on admire sur parole, uniquement parce qu'il est de
          Bossuet, nous semble une preuve frappante du vague de ses
          ides sur un point aussi important. Il y propose pour modle
          aux rois chrtiens cette Thocratie juive, o les chefs du
          peuple, ministres des volonts de Dieu, toient, pour ainsi
          parler, en communication directe avec lui, oubliant que,
          depuis Jsus-Christ, nous vivons sous les lois d'une
          mdiation et d'une autorit divine qui se manifeste
          humainement: oubli fort trange dans un vque lorsqu'il
          traite de matires politiques, et qui ne va pas moins qu'
          remplacer par une sorte de mthodisme politique ce
          chef-d'oeuvre de la socit humaine que l'on nomme
          _chrtient_.]

Ds que ces quatre articles eurent t dresss, le roi,  la
rquisition des vques, fit publier un dit qui en ordonnoit
l'enregistrement dans toutes les cours suprieures et infrieures,
universits, facults de thologie, etc., avec dfense d'enseigner et
soutenir aucune proposition contraire; il toit galement enjoint aux
vques de faire enseigner dans leurs diocses cette dclaration qui,
ds qu'elle fut connue, _souleva le monde catholique_[66]. En France,
elle n'excita pas moins de rumeur; plusieurs universits la blmrent
hautement; la Sorbonne elle-mme refusa de l'enregistrer. Ce fut le
Parlement qui, la forant de lui apporter ses registres, y fit
transcrire les quatre articles, s'exerant ainsi aux leons de
thologie qu'il s'apprtoit  donner au clerg de France et pendant
long-temps; plusieurs de ceux qui ne rejetoient point la dclaration,
avouoient eux-mmes que les vques toient alls _un peu trop loin_,
et que, si l'on en pesoit les consquences, un schisme toit difficile
 viter[67]. Cependant le pape indign donnoit des signes non
quivoques de cette indignation, en refusant des bulles  tous ceux
qui toient nomms par le roi aux vchs vacants; et s'il n'alla pas
plus loin, c'est qu'avec un caractre aussi indomptable que Louis XIV,
le schisme, implicitement renferm dans les quatre articles, ne
pouvoit presque manquer d'clater. Ainsi donc, pour viter un plus
grand mal, la prudence charitable du Saint-Sige crut devoir suivre sa
marche accoutume, et ne point se porter tout d'un coup aux dernires
extrmits. toit-ce le bon parti  prendre dans une circonstance
aussi grave? les consquences de la dclaration, ainsi tolre,
n'ont-elles pas t plus funestes que n'auroient pu l'tre une
condamnation expresse et les suites qu'elle auroit entranes? c'est
ce que nous ne dciderons point; mais ce qui est vident pour nous,
c'est que ces maximes, dites _liberts de l'glise gallicane_,
associes, ds leur origine,  toutes les doctrines philosophiques et
rvolutionnaires, cause et prtexte de tous les outrages, de toutes
les spoliations qui, par degrs, ont rduit cette glise  la
situation misrable et prcaire o elle est descendue aujourd'hui,
situation que dplorent ceux mmes qui se montrent encore entichs de
ces liberts fallacieuses, sont une des plus grandes plaies qui aient
jamais t faites  la religion. C'est le trait caractristique du
XVIIe sicle, o se prparoit, au sein du despotisme, l'anarchie du
XVIIIe.

          [Note 66: La Flandre, l'Espagne, l'Italie, s'levrent
          contre cette inconcevable aberration; l'glise de Hongrie,
          dans une assemble nationale, la dclara _absurde et
          dtestable_ (dcret du 24 octobre 1682); l'universit de
          Douai crut devoir s'en plaindre directement au roi. (_De
          l'glise gallic._, p. 152.)]

          [Note 67: REBOULET, t. 2, in-4, p. 302.]

(De 1682  1688) Les choses restrent en cet tat pendant huit ans, et
tant que le sige pontifical fut occup par Innocent XI. Dans cet
intervalle (en 1687), de nouveaux dmls s'levrent entre le roi et
le pape  l'occasion des _franchises_ des ambassadeurs[68]. Jamais
privilge, quelle que ft son origine, n'avoit t plus abusif, plus
contraire  la sret publique, et nous ajouterons plus indigne de la
majest des souverains qui le possdoient, puisqu'ils devenoient
ainsi, chez un autre souverain, les protecteurs des crimes et des
dsordres dont ils se faisoient justement les vengeurs dans leurs
propres tats. Le pape prit enfin la rsolution d'abolir un usage dont
les consquences, de jour en jour plus fcheuses, ne pouvoient plus se
supporter. Tous les princes de l'Europe accdrent  une demande aussi
lgitime: le seul Louis XIV se montra intraitable; et c'est alors
qu'il pronona cette parole que l'on peut considrer comme
l'expression la plus extraordinaire de l'orgueil en dlire: Je ne me
suis jamais rgl sur l'exemple des autres; c'est  moi  servir
d'exemple. Le pape qui se croyoit le matre chez lui et que soutenoit
ce consentement unanime des autres cours de la chrtient, crut devoir
passer outre; et le duc d'Estres, ambassadeur de France, tant mort,
il fut dclar qu'il n'y aurait plus de franchises autour de son
palais.  peine le roi en eut-il reu la nouvelle, qu'il fit partir,
pour le remplacer, le marquis de Lavardin, avec ordre exprs de
maintenir les anciens usages. Le pape refusa de le recevoir; ce qui ne
l'empcha point de faire dans Rome une entre insolente, au milieu
d'un cortge qui ressembloit  une arme plutt qu' la suite d'un
ambassadeur; et traversant ainsi, avec grand fracas, les principales
rues de la ville, il alla prendre possession du palais Farnse, comme
il auroit pu faire dans une ville prise d'assaut, plaa autour de ses
avenues une garde nombreuse, et rtablit de vive force les franchises
abolies.

          [Note 68: Ces franchises consistoient  faire un lieu
          d'asile du quartier des ambassadeurs, pour tout individu qui
          s'y rfugioit.]

Il continua de braver ainsi, pendant plusieurs jours, le souverain
Pontife,  qui il demanda, seulement pour la forme, une audience qui
lui fut refuse. Le jour de Nol suivant,  l'occasion d'un nouvel
incident o son arrogance ne pouvoit plus tre supporte, un placard
affich dans Rome[69], et bientt suivi d'une bulle du pape et d'une
ordonnance du cardinal-vicaire, le dclara excommuni. Il mprisa
l'excommunication, feignit de craindre pour sa propre sret et fit
faire des rondes autour de son palais. Le roi montra une grande colre
des _outrages_ faits  son ambassadeur, et le parlement se hta de
partager ses ressentiments. Appel comme d'abus de la bulle du pape fut
interjet par le procureur-gnral Achille de Harlay; mais, ce qui
toit sans exemple jusqu'alors, ce ne fut pas du pape mal inform au
pape mieux inform que se fit l'appel: ce fut du pape au premier
concile oecumnique seul tribunal de l'glise _vritablement
souverain_, disoit ce magistrat; et auquel les papes _sont soumis_
comme les autres fidles[70]. Les protestants, dans le principe,
n'avoient point parl autrement, et tels furent les premiers fruits de
la dclaration.

          [Note 69: Cette publication de son excommunication eut lieu
          parce que, la veille de cette fte, l'ambassadeur toit all
          publiquement, et suivi de sa maison, faire ses dvotions
          dans l'glise de Saint-Louis, qui toit celle de
          l'ambassade. L'glise fut interdite, et la mme interdiction
          fut prononce contre le cur et les prtres qui la
          desservoient, pour l'avoir admis  la participation des
          sacrements.]

          [Note 70: REBOULET, t. 2, p. 383, in-4.]

Toutefois ce qu'avoit dit Achille de Harlay peut tre considr comme
modr auprs du discours que pronona le lendemain l'avocat-gnral
Talon, la grande chambre et la tournelle assembles. Aprs avoir pass
en revue et l'affaire de la rgale, et la dclaration, et cette
affaire plus rcente des franchises,  l'occasion de laquelle il
tablit en principe que les rois de France et leurs gens dans
l'exercice de leurs charges devoient s'inquiter fort peu des censures
ecclsiastiques et des anathmes de la cour de Rome, il fut aussi de
l'avis de convoquer un concile comme le moyen le plus naturel de
rprimer les abus que les _ministres de l'glise_ (ce qui vouloit dire
le souverain pontife, chef de l'glise et vicaire de Jsus-Christ)
pouvoient faire de leur puissance. Et comme Innocent XI s'obstinoit,
_contre toute raison et toute justice_,  refuser des bulles aux
vques nomms depuis la dclaration, ce qui ne laissoit pas que
d'avoir d'assez graves inconvnients, il proposoit un moyen d'y
remdier, moyen, selon lui, trs facile et trs efficace: c'toit de
se _passer du pape_, de rtablir les lections _par le peuple_ et par
les chapitres, pour ensuite, avec l'agrment du roi, tre procd par
le mtropolitain  l'ordination et  l'imposition des mains, sans
avoir recours  aucune autre puissance. Ce discours, qu'on auroit cru
prononc dans le Parlement de Henri VIII, par son vicaire-gnral
Cromwell, fut termin par les plus violentes invectives contre
Innocent XI, que cet avocat-gnral n'eut pas honte de prsenter comme
_fauteur d'hrtiques_, protecteur des disciples de Jansnius,
spectateur tranquille des progrs du Quitisme; qu'il eut l'audace de
peindre comme un vieillard dont l'ge et les infirmits _avoient
affoibli la tte_,  qui on rendroit mme service en _se passant de
ses bulles_ et en le dchargeant du fardeau _trop pesant pour lui_ de
gouverner les glises particulires[71].

          [Note 71: REBOULET, t. 2, p. 384-385, in-4.]

Quelque aveugl qu'il ft par la colre, le roi eut encore cette
fois-ci plus de bon sens que ceux qui croyoient lui plaire en se
livrant  de pareils excs. L'lection dmocratique des vques ne
pouvoit tre de son got; et, en ce qui touchoit la personne du pape
et son caractre de chef de l'glise, il avoit un sentiment des
convenances qui lui fit d'abord comprendre que les orateurs du
parlement avoient pass toutes les bornes. Les discours qu'ils avoient
tenus eurent donc un effet contraire  celui qu'ils en avoient espr;
et Louis XIV commena  faire quelques dmarches auprs d'Innocent XI
pour l'adoucir et lui faire oublier le pass. Un moyen sr d'y russir
toit sans doute de rvoquer ce qu'il avoit fait; et c'est  quoi
l'orgueilleux prince ne voulut pas se plier. Le pape, que de vaines
paroles ne pouvoient satisfaire, suivit son systme de garder le
silence sur la dclaration, par cela mme que, sur ce point, il auroit
eu trop  dire, persistant dans son inflexibilit sur l'article des
franchises et de la rgale. Les choses continurent donc  rester sur
le mme pied qu'auparavant, pour s'aigrir encore davantage 
l'occasion de la mort de l'archevque de Cologne, et lorsqu'il s'agit
de lui nommer un successeur.

Le roi y portoit le cardinal de Furstemberg; et l'on conoit l'intrt
qu'il avoit  faire lecteur de Cologne un prince qui lui toit si
entirement dvou[72]. Par un motif tout contraire, l'empereur
mettoit en avant d'autres comptiteurs, et parmi eux, un prince de
Bavire. Vu certaines circonstances qui se trouvoient dans la position
de ces deux rivaux, la confirmation du pape devenoit ncessaire pour
que l'lection de l'un ou de l'autre ft canonique: or, Innocent XI
n'avait garde de donner la prfrence au prince de Furstemberg,
crature de Louis XIV, et qu'il considroit comme le principal auteur
des maux que la dernire guerre avoit causs  l'empire et  la
chrtient: le prince bavarois fut donc lu. En cette occasion, le
souverain pontife usoit d'un droit que lui reconnoissoient tous les
princes chrtiens: cependant qui le croiroit? le roi de France n'eut
pas honte d'clater contre lui en termes encore moins mesurs qu'il ne
l'avoit fait jusqu'alors, et de l'accuser publiquement d'injustice et
de partialit. Dans ses emportements, il sembloit rsolu de pousser
cette fois-ci les choses jusqu' la dernire extrmit; et cependant
ne pouvant s'empcher de craindre ce mme pouvoir qu'il affectoit de
braver depuis si long-temps, et cherchant en quelque sorte 
s'aguerrir contre l'effet de ces armes spirituelles dont Innocent XI
l'avoit plus d'une fois menac, le monarque furieux prit la prcaution
trange de faire interjeter, dans le parlement, appel au futur
concile, de tout ce que le pape _pourroit_ entreprendre _ l'avenir_
contre les droits de sa couronne. L'archevque de Paris et la Sorbonne
approuvrent les conclusions du procureur du roi et se portrent de
mme appelants sur ces _futures_ entreprises du souverain pontife, ce
qui parut inoui et ne se peut qualifier[73]; alors le schisme sembla
invitable et beaucoup de consciences s'alarmrent: celle du roi ne
fut pas la dernire  se troubler. Comme il toit au fond sincrement
catholique, sa conduite, dans toutes ses malheureuses entreprises
contre la cour de Rome, n'toit qu'incertitudes et contradictions;
emport par ses premiers mouvements, il alloit d'abord au del de
toutes les bornes; puis, comme s'il et t pouvant de l'espace
qu'il avoit parcouru, il revenoit sur ses pas et en quelque sorte
malgr lui. Ainsi donc, quoiqu'il et fait tout ce qu'auroit pu faire
un prince dont le dessein bien arrt et t de se sparer de
l'glise romaine, il est hors de doute que l'ide d'un schisme ne lui
toit jamais entre dans l'esprit; et l'on en doit dire, autant des
vques qui s'toient faits ses flatteurs et ses complices. Ds que
la voix publique lui eut appris qu'on commenoit  craindre une
semblable sparation, il se hta de rassurer ses peuples, et, de
concert avec ces mmes vques, dclara hautement que jamais ni lui,
ni le clerg de France n'avoient eu la pense d'attenter  l'autorit
spirituelle du vicaire de Jsus-Christ, et de se soustraire  son
obissance. Telles furent les inconsquences de Louis XIV et de son
conseil de prlats; et c'est l comme une fatalit attache  tous
ceux qui ont la prtention de disputer avec l'autorit spirituelle, et
de chercher la mesure plus ou moins grande de ses droits. Ceux qui lui
refusent toute espce de droits sont plus raisonnables et plus
consquents: nous verrons plus tard la suite et les effets de ces
tristes dmls.

          [Note 72: Il lui avoit dj donn l'vch de Strasbourg
          comme premire rcompense des services que ce prince lui
          avoit rendus, et y avoit ajout sa nomination au cardinalat,
          auquel il avoit t promu, malgr les oppositions de la cour
          de Vienne. C'toit une des qualits de Louis XIV d'tre
          reconnoissant envers ceux qui l'avoient servi.]

          [Note 73: REBOULET, t. II, p. 390, in-4.]

Tandis qu'il en agissoit ainsi avec la cour de Rome, le roi s'occupoit
avec un zle trs ardent de la conversion des calvinistes, et n'avoit
pas moins  coeur de les ramener dans le giron de l'glise romaine que
de tenir le pape  juste distance de l'glise gallicane. Une anne
avant la fameuse assemble du clerg (en 1680), il avoit rendu une
ordonnance dont l'objet toit de les exclure de certains emplois
publics et d'arrter les effets du proslytisme qu'ils continuoient
d'exercer au milieu de ses sujets catholiques. Il fit fermer tous les
temples levs en contravention aux clauses de l'dit de Nantes; des
missionnaires furent envoys pour les prcher, et l'on prit des
prcautions pour que ceux qui voudroient se convertir n'y trouvassent
point d'obstacles dans le fanatisme de leurs coreligionnaires. (1685)
Il n'y avait rien  dire  ces premires mesures; mais il arriva que,
tandis que l'on obtenoit la soumission, ou sincre ou simule, du plus
grand nombre de ces sectaires, les glises du Vivarais, des Cvennes
et du Dauphin, levrent l'tendard de la rvolte, rouvrirent les
temples ferms, et, malgr l'ordonnance royale, recommencrent les
pratiques de leur culte aux lieux o il avoit t interdit, et ne
s'assemblrent plus que les armes  la main. Il toit juste encore de
punir leur rbellion; et quelques compagnies de dragons, que l'on
envoya dans ces provinces, arrtrent ce mouvement  peine commenc:
les temples interdits furent rass, et l'on fora les religionnaires 
loger chez eux les soldats qu'on venoit d'employer  les rduire.

Ce logement de gens de guerre et les vexations invitables dont il
toit accompagn, produisirent quelques conversions. C'toit sans
doute une trange manire de convertir; nanmoins elle plut au roi
qui, la trouvant plus efficace que les autres moyens qu'il avoit
d'abord employs, jugea  propos d'en tendre les avantages  tous les
autres calvinistes de son royaume. Une grande partie de ses troupes
fut donc rpandue dans les provinces du midi, et aucun religionnaire
ne fut exempt de loger des soldats. Bientt les abjurations
commencrent et se multiplirent  mesure que ce fardeau devint plus
accablant; on se contenta d'abord d'une dclaration vague de
catholicisme, ensuite on fit signer des formulaires, puis on fora
d'aller  la messe ceux dont la foi parut suspecte aprs qu'ils
avoient sign. Cependant ces moyens, tout expditifs qu'ils toient,
parurent encore trop lents  Louis XIV: il mditoit depuis long-temps
de rvoquer l'dit de Nantes, et d'extirper ainsi d'un seul coup le
calvinisme de ses tats. Louvois l'y poussoit de toutes ses forces par
des motifs qui lui toient purement personnels[74]; et dans le conseil
ceux qui toient de son avis donnoient pour raison que jamais occasion
d'abattre ces sectaires n'avoit t plus favorable que celle o le
roi, en paix avec l'Europe entire et redout de tous ses ennemis,
n'avoit  craindre du grand coup qu'il alloit frapper que des plaintes
impuissantes et rien au del. D'autres jugeoient que la violence
n'toit pas un bon moyen d'oprer des conversions; que la perscution,
loin de ramener les esprits, pouvoit faire des fanatiques; que, si
l'on poussoit les huguenots au dsespoir, on se verroit entran
soi-mme fort au del de ce qu'on avoit d'abord rsolu, et forc
peut-tre  des rigueurs que l'on n'avoit pas prvues; ils craignoient
une migration fatale  la France sous bien des rapports, et pensoient
que des moyens plus doux auroient  la fois plus de justice et
d'efficacit. Il est bon de remarquer que le pre Lachaise, jsuite et
confesseur du roi, s'toit rang  ce sentiment; il est indubitable
que c'et t celui du chef de l'glise, s'il et t appel  une
dlibration qu'il lui appartenoit de diriger, et que, dans tout autre
temps, on n'et point os conduire  sa fin sans tre soutenu par ses
avis. Mais la dclaration venoit d'tre rendue: les vques de France
avoient remis le pape  sa place, et Louis XIV pouvoit maintenant,
quand il lui semblerait bon, se faire pape lui-mme dans ses tats.

          [Note 74: Cet homme, que la faveur du roi ne pouvoit
          satisfaire si elle toit partage par quelques autres,
          voyoit d'un oeil jaloux les longues et frquentes audiences
          que le roi donnoit,  l'occasion de ces affaires des
          calvinistes,  l'archevque de Paris Franois de Harlay, au
          pre Lachaise et  Plisson, qui, aprs avoir servi
          fidlement et courageusement le surintendant Fouquet,
          s'toit attach  Colbert et ne le servoit pas avec moins de
          fidlit. Ces trois personnages cherchoient  arriver, par
          les moyens les plus doux,  l'extinction de l'hrsie;
          Louvois poussoit aux moyens violents, dont le rsultat
          devoit tre de faire cesser leurs rapports intimes avec le
          roi, et l'espce d'influence qui en pouvoit rsulter. (_Mm.
          de l'abb_ DE CHOISI.--_Histoire de la rvocation de l'dit
          de Nantes._)]

Le premier avis lui sembla le meilleur, et il devoit sans doute
convenir davantage  ce caractre qu'irritoient les moindres obstacles
et  qui rien ne devoit rsister. La rvocation de l'dit de Nantes
fut donc signe. Certes, et personne ne le pourra contester, le roi de
France avoit le droit politique et religieux d'arrter, au milieu de
ses sujets, la propagation d'erreurs aussi funestes pour le salut des
mes que dangereuses pour le maintien de l'ordre social. Comme
chrtien et comme roi, il toit le matre d'exclure les protestants
des fonctions publiques; c'toit son devoir de leur interdire
l'exercice public de leur culte, trop long-temps tolr; mais c'est l
qu'il devoit s'arrter. Le reste il falloit l'abandonner au zle des
missionnaires qui, plus lentement peut-tre, mais aussi plus srement,
auroient opr en France la destruction du calvinisme, qu'il falloit
attaquer au fond des coeurs, et non dans la personne et les biens de
ses sectateurs. Il est donc impossible de ne pas dsapprouver un
prince qui gte ainsi par la violence ses inspirations mme les
meilleures; et il y a tout  la fois du bien et du mal dans la
rvocation de l'dit de Nantes, que la plupart de ceux qui en ont
parl n'ont su que louer ou blmer sans restriction. Faire abattre les
temples des protestants, dfendre leurs assembles, expulser leurs
ministres, fermer leurs coles, et les contenir ainsi par toutes les
mesures de police juges ncessaires, c'toit aller au but qu'il
vouloit atteindre. C'toit le dpasser que de violenter ceux qu'on ne
pouvoit ramener par la persuasion; d'enlever de force les enfants 
leurs familles pour les faire lever dans la religion catholique; en
mme temps qu'on les perscutoit, de leur fermer, sous les peines les
plus rigoureuses, les frontires de la France, pour les empcher de se
soustraire  la perscution; et confondant ainsi avec les plus vils
malfaiteurs des hommes gars, opinitres peut-tre dans leur erreur,
mais enfin dont l'garement et l'opinitret n'toient pas des crimes
qui mritassent des peines infamantes, de remplir les prisons et les
galres de ceux dont on avoit pu se saisir, lorsqu'ils contrevenoient
 cette loi inique et barbare. Un grand nombre chappa; et quoiqu'on
ait fort exagr le dommage qu'en prouva la France dans son commerce
et dans ses manufactures, il n'en est pas moins vrai de dire que ces
rfugis portrent chez les trangers qui les accueillirent beaucoup
de procds industriels qui, jusqu'alors, en avoient fait nos
tributaires. Telle fut la rvocation de l'dit de Nantes, lgitime
dans son principe, tyrannique dans son excution[75].

          [Note 75: Oui, sans doute, l'excution de cette loi fut
          tyrannique; mais il n'appartient de la trouver telle qu'aux
          catholiques, qui seuls connoissent l'esprit de douceur et de
          charit de la religion sainte qu'ils professent dans toute
          sa puret, qui seuls peuvent en tre profondment pntrs.
          Les fauteurs du protestantisme n'en ont pas le droit, eux
          qui se sont montrs plus intolrants et plus barbares envers
          ceux qu'ils appellent _papistes_ que les paens eux-mmes 
          l'gard des premiers chrtiens; eux qui, pendant des
          sicles, ont inond les chafauds de leur sang, inventant
          pour leurs victimes des tortures nouvelles et des supplices
          nouveaux; qui, mme encore aujourd'hui, dans une le fameuse
          que l'on peut considrer comme le centre de la rforme
          expirante, nous offrent le spectacle hideux et lamentable de
          plusieurs millions de catholiques en butte  tous les genres
          d'oppression, en proie  toutes les horreurs de la misre,
          jets en quelque sorte hors de la socit. Le docteur
          Lingard, dans son _Histoire d'Angleterre_, vient de nous
          rvler les horribles secrets du pass, et l'Europe
          chrtienne n'a qu'un cri d'indignation contre ce qui se
          passe prsentement au milieu de cette nation, que nos
          politiques niais appellent encore la terre _classique_ de
          la libert.]

Cependant, ds le commencement de cette paix de Nimgue  la fois si
hostile contre le pape et contre les protestants, Louvois, jaloux de
l'clat que jetoient les travaux de Colbert, et dans son ambition
effrne, ainsi que nous l'avons dj dit, ne croyant point avoir la
faveur de son matre, si quelque autre en toit favoris, fomentoit
des guerres nouvelles en poussant ce matre superbe  des actes
arbitraires envers des souverains trangers, ou, pour mieux dire, 
des usurpations criantes, dont l'effet devoit tre de les alarmer et
de les exasprer; telles furent les deux trop fameuses affaires des
_runions_ et des _dpendances_: la premire, qui attaquoit des
droits acquis par de longues prescriptions, blessoit presque tous les
princes de l'Europe, et plus particulirement ceux de l'Empire; la
seconde qui, regardant uniquement l'Espagne, n'toit autre chose que
l'abus du droit du plus fort, et nous ne craignons pas de le dire,
dans toute sa brutalit[76]. Les intrigues de son ministre venoient
en outre de lui acqurir la possession simultane de deux des plus
fortes places de l'Europe, Strasbourg sur le Rhin, et Cazal dans le
Montferrat, et de lui ouvrir ainsi la libre entre de l'Allemagne et
de l'Italie. Par la violence avec laquelle l'affaire des runions
toit poursuivie, quatre lecteurs de l'empire se trouvrent bientt
sous le joug de la France; et bien que les contestations, commences
avec l'Espagne, eussent t conduites d'abord avec une apparence de
modration, Louis XIV, ennuy des lenteurs des confrences, imagina
d'en hter la conclusion par un de ces moyens expditifs qui lui
toient familiers, et fit faire, en pleine paix, le blocus de la ville
de Luxembourg. Les princes crirent  l'oppression et invoqurent la
protection de l'empereur; mais celui-ci, que pressoient d'un ct les
Turcs qui se prparoient  lui faire la guerre, de l'autre les
mcontents de Hongrie qu'il avoit peine  contenir, n'toit pas en
position de s'interposer pour eux d'une manire efficace, et se vit
bientt rduit  ces extrmits presque dsespres dont le tira la
valeur brillante du roi de Pologne Sobieski. Il faut avouer ici que le
roi de France eut du moins la pudeur de ne pas abuser de cette
situation malheureuse du chef de l'empire; et si l'on considre quelle
toit ds lors la morale politique de l'Europe, il faut lui savoir gr
de n'avoir pas fait, en cette circonstance, cause commune avec les
Turcs contre un prince chrtien, et d'avoir t assez gnreux pour ne
pas conspirer avec les infidles la ruine entire de la chrtient. Ce
fut mme ce moment qu'il choisit pour chtier les Algriens dont il
avoit  se plaindre, ce qu'il fit avec cet clat et ce bonheur qui
l'accompagnoient dans toutes ses entreprises; mais il n'en continuoit
pas moins de se montrer intraitable dans ses disputes avec l'Espagne.
Cette affaire et celle des runions se poursuivoient de sa part avec
la mme tnacit; sa prtention toit de vouloir ainsi s'tablir
jusque dans les entrailles de l'Empire, et l'on peut concevoir que ni
l'empereur ni le roi d'Espagne n'toient disposs  acheter  ce prix
la continuation d'une paix pour eux dj si onreuse. Le roi prit donc
la rsolution d'y contraindre d'abord cette dernire puissance en
faisant entrer brusquement ses troupes dans les Pays-Bas espagnols, o
elles ne trouvrent aucune rsistance. Les tats de Hollande, malgr
les sollicitations pressantes du prince d'Orange, ne voulurent point
se mler de cette querelle, se rappelant ce qu'il leur en avoit dj
cot pour avoir os se commettre avec le grand roi; le roi
d'Angleterre, entirement sous l'influence de la France, refusa sa
mdiation; et l'Espagne, abandonne  ses propres forces, ne trouva
que les Gnois qui, pousss par des ressentiments qu'excitoit trop
souvent le ton de matre que Louis XIV avoit coutume de prendre avec
les petits tats, eurent l'imprudence de se liguer avec elle. Il toit
vident qu'avec un si foible auxiliaire, cette puissance, telle
qu'elle se trouvoit alors, ne pouvoit rsister  la France; et il
falloit qu'elle se crt bien profondment insulte, pour courir les
chances d'une lutte aussi ingale. Les rsultats n'en furent pas
long-temps indcis: rien ne rsista dans les Pays-Bas espagnols, o
l'arme franoise s'empara de Courtrai et de Dixmude, et assigea de
nouveau Luxembourg; une seconde arme battoit en mme temps les
Espagnols en Catalogne, et la flotte du roi bombardoit et rduisoit en
cendres la ville de Gnes. La prise de Luxembourg ne tarda point 
couronner cette suite non interrompue de succs; et le roi d'Espagne,
rduit aux abois, se vit dans la ncessit de conclure avec Louis une
trve de vingt ans,  laquelle l'empereur fut galement oblig
d'accder, et qui valut provisoirement au vainqueur plus qu'il n'avoit
d'abord demand dans l'affaire des runions et des dpendances[77].
Toutefois le ressentiment que produisit cet vnement fut profond et
ineffaable: on peut dire que l'Europe entire partagea cette injure;
il n'y eut pas un seul de ses souverains qui se crt dsormais en
sret, tant que la puissance orgueilleuse et colossale qui pesoit
ainsi sur eux, ne seroit point abattue ou du moins humilie. Nous
allons voir bientt ce qui en rsulta.

          [Note 76: Le trait de Westphalie avoit cd  la France la
          souverainet entire des trois vchs de Metz, Toul et
          Verdun. Avant qu'ils eussent t ainsi runis  la couronne
          de France, il s'toit fait,  diverses poques, des
          dmembrements trs considrables de plusieurs fiefs qui en
          dpendoient, et cela par divers motifs de convenances qu'il
          est inutile de rappeler ici. Quelles que fussent les
          origines de ces dmembrements, la possession en toit fort
          ancienne, et les possesseurs invoquoient justement la
          prescription. Louvois sut persuader au roi qu'il falloit
          passer outre; et deux chambres de justice furent institues,
          l'une  Metz, l'autre  Brisac,  l'effet d'examiner les
          titres de ceux qui possdoient les terres contestes. Le roi
          de Sude y fut ajourn pour le duch des Deux-Ponts, celui
          d'Espagne pour le comt de Chinci, et successivement
          l'lecteur de Trves, le Palatin, l'vque de Spire, le
          Landgrave et plusieurs autres princes de l'empire; et
          nonobstant leurs plaintes, ces runions se firent en vertu
          des sentences rendues par ces deux chambres de justice.

          L'autre affaire n'intressoit que le roi d'Espagne: il
          s'agissoit de rgler les dpendances, tant des places que le
          roi avoit rendues  cette couronne par le dernier trait de
          paix, que de celles qu'il lui avoit t accord de retenir
          pour lui-mme. Les deux puissances n'toient point d'accord
          sur les limites de ces territoires, et chacune faisoit
          valoir ses raisons et ses droits, le trait n'ayant rien
          dtermin sur ce point.]

          [Note 77: La France, en vertu de ce trait provisoire,
          rendit Courtrai et Dixmude dans l'tat o se trouvrent ces
          deux places, c'est--dire dmanteles, et retint Luxembourg,
          Bouvines, Beaumont et Chinci, ce qui rgla l'affaire des
          _dpendances_. De son ct, l'empereur consentit  ce que
          Louis XIV gardt Strasbourg et tout ce qui lui avoit t
          adjug par les chambres de Metz et de Brisac; et ainsi se
          termina l'affaire des _runions_.]

De tous les ennemis que les entreprises de Louis XIV avoient conjurs
contre lui, le plus implacable et sans doute le plus habile toit le
prince d'Orange. Nous avons dj fait connotre ses projets ambitieux,
ses liaisons avec Shaftsbury, et le mariage qui l'avoit si
impolitiquement, rapproch du trne d'Angleterre. Sa haine contre le
roi de France s'accroissoit encore de toute la violence de sa coupable
ambition; car il n'y avoit point d'apparence que, soutenu d'un alli
si puissant, Charles II pt jamais tre renvers par la faction qui
conspiroit dans l'ombre contre lui. Aid du nouvel lecteur palatin,
qu'un dml rcent avec la cour de France tenoit,  l'gard de Louis,
dans de continuelles apprhensions[78], Guillaume intriguoit donc
sans relche dans les cabinets pour tcher de les soulever tous  la
fois contre le monarque qui menaoit la libert de tous, et trouvoit
partout des esprits disposs  l'entendre et pntrs de la ncessit
pressante de prvenir un danger qui n'toit que trop rel. Ainsi fut
forme la ligue d'Ausbourg, la plus formidable qui se ft encore
leve contre celui que l'on considroit alors comme l'ennemi commun
de l'Europe.

          [Note 78: Ce dml s'toit lev  l'occasion des
          prtentions de la duchesse d'Orlans, soeur de l'lecteur
          palatin qui venoit de mourir, sur diverses parties de sa
          succession, et entre autres sur plusieurs fiefs dont elle
          prtendoit pouvoir hriter. Le nouvel lecteur lui
          contestoit ce droit; le roi de France soutenoit vivement les
          prtentions de sa belle-soeur. Il avoit d'abord parl de
          faire mettre sous le squestre les terres contestes, et
          bien qu'il se ft ensuite fort radouci, et que, sur la
          demande de l'empereur et de plusieurs princes de l'empire,
          il et consenti  soumettre cette affaire  l'arbitrage du
          pape, l'lecteur n'toit point tranquille; et sans doute,
          avec un semblable adversaire, il avoit quelque sujet de ne
          point se tranquilliser.]

Cependant de grands vnements s'toient passs en Angleterre depuis
la paix de Nimgue: le dangereux gnie de Shafstbury n'avoit cess d'y
remuer le parti protestant contre les catholiques, et d'branler ainsi
le trne des Stuarts, dont ceux-ci toient le principal appui. Il
avoit le premier excit l'ambition du prince d'Orange, en lui faisant
entrevoir que la route du trne n'toit pas aussi difficile pour lui
qu'il auroit pu le penser; et, d'un autre ct, il donnoit des
esprances toutes semblables au duc de Montmouth, fils naturel du roi,
que ses suggestions perfides conduisirent finalement  l'chafaud; car
tout porte  croire qu'il les trompoit galement l'un et l'autre, et
que son vritable projet toit d'tablir en Angleterre un gouvernement
rpublicain, qu'il jugeoit plus conforme aux doctrines protestantes de
sa nation. Il mourut avant d'avoir mis fin  ces projets criminels.
Charles le suivit de prs; et son frre Jacques II lui succda, sans
opposition apparente, mais au milieu de tous ces ferments de discorde
que ce fatal ennemi de sa famille avoit sems, et que son propre
gendre continua de fomenter avec encore plus d'adresse et de succs.
Il n'est point de notre sujet de rendre compte de la rvolution
nouvelle qui mit fin  la dynastie malheureuse des Stuarts; mais cette
rvolution ne tarda pas  arriver, secrtement favorise par
l'empereur et par le roi d'Espagne, qui ne voyoient que ce moyen
d'enlever  la France, et sans retour, l'alliance de l'Angleterre.
Telle toit l'abjection profonde o les intrts purement matriels de
la politique moderne avoient plong la chrtient. Des rois
catholiques poussoient un prince protestant  usurper le trne de son
beau-pre, catholique comme eux; tout prts  sanctionner,  la face
du monde, cette usurpation sacrilge, et se croyant en droit de le
faire, afin de combattre plus efficacement leur commun ennemi, lequel
toit le roi trs chrtien et le fils an de l'glise. La
circonstance toit des plus favorables. L'empereur Lopold, vainqueur
des Turcs, pacificateur de la Hongrie dont il venoit de rendre le
trne hrditaire dans sa maison, rgulateur suprme de l'empire qui,
dans ces graves circonstances, avoit remis en quelque sorte ses
destines entre ses mains, se trouvoit au plus haut degr de puissance
o il ft encore parvenu; et l'orage form par la ligue d'Ausbourg
contre Louis XIV toit sur le point d'clater. Alors ce monarque,
instruit de tout ce qui se passoit, et jugeant qu'il toit de la
prudence de prvenir ses ennemis, dclara le premier la guerre 
l'empereur en faisant brusquement irruption dans l'empire.

Cependant il parut alors que sa confiance en lui-mme toit un peu
diminue; car, mme aprs avoir pass le Rhin dans un appareil
formidable, que suivirent des succs qui sembloient dcisifs[79], il
fit des propositions de paix qui,  la vrit, n'toient point
acceptables, mais qui n'toient pas telles cependant qu'il les avoit
dictes, jusqu'alors  des vaincus. Elles furent rejetes; et, en
effet, les nouvelles qui leur arrivoient d'Angleterre toient de
nature  consoler les confdrs des pertes que cette irruption
soudaine leur avoit fait prouver, et  leur donner pour la suite les
plus solides esprances. La rvolution y avoit t aussi complte que
rapide; et pour oprer la dfection de l'arme royaliste, le prince
d'Orange n'avoit eu qu' se montrer. Quoiqu'il semble peu probable
qu'en aucun tat de cause Jacques II et pu se maintenir sur le trne
jusqu' la fin, sa fuite prcipite avoit cependant ht la ruine de
ses affaires; et ce roi dpouill toit venu chercher un asile en
France au moment mme o son puissant alli remportoit de si grands
avantages sur leurs communs ennemis. Voyant ainsi leur ligue fortifie
de l'alliance dsormais indissoluble de l'Angleterre, ceux-ci
sentoient se ranimer leur haine et leur courage; tandis que Louis, au
milieu mme de ses triomphes, ne pouvoit s'empcher de reconnotre que
la chute du monarque anglais lui toit tout ce qu'elle faisoit gagner
aux confdrs.

          [Note 79: Ses troupes passrent le Rhin et s'emparrent en
          peu de temps de Philisbourg, Keiserloutre, Manheim, Spire,
          Trves, Worms, Oppenheim, et d'un grand nombre d'autres
          places qui formrent comme une nouvelle barrire pour la
          France; elles se rpandirent dans la campagne, mettant tout
          le pays  contribution, et portrent la terreur jusqu'aux
          portes d'Ausbourg.]

L'embarras qu'il prouvoit se fit voir dans les dmarches par
lesquelles il essaya de dtacher l'Espagne de la ligue, et de
l'intresser  la cause de Jacques II. Loin d'y russir, il ne put
mme obtenir d'elle la neutralit qu'il s'toit born ensuite  lui
demander; les Hollandois eux-mmes, que si long-temps son nom seul
avoit fait trembler, le bravoient maintenant, et toient entrs dans
la confdration; enfin Louis XIV se trouva seul contre tous ses
anciens ennemis, accrus de ceux qui avoient t autrefois ses allis;
sans qu'il y et en Europe un seul prince qui voult entrer dans sa
querelle.

C'est ici qu'il faut admirer les ressources prodigieuses que le
pouvoir absolu et la volont forte du prince, le bel ordre que ses
ministres avoient cr dans les diverses parties de l'administration,
et surtout l'habilet de Louvois qui dirigeoit tout le matriel de la
guerre, donnrent  la France dans une situation critique,  laquelle
aucune autre nation de l'Europe, mme la plus puissante, n'auroit pu
rsister. Les frontires du royaume furent, avant toutes choses, mises
 l'abri de toute invasion; l'Irlande devint le foyer d'une guerre
active que Louis fit  l'usurpateur, et l'on peut dire qu'il y soutint
avec le plus noble dvouement, et n'pargnant ni ses trsors ni ses
soldats, une cause qui devoit tre celle de tous les rois, qui l'et
t peut-tre, si lui-mme ne les en avoit invinciblement loigns; en
mme temps il se prpara  rsister aux armes nombreuses qui, de
toutes parts, le menaoient sur ses frontires.

(1688-1697.) Les dtails de cette guerre, qui, commence en 1688, ne
finit qu'en 1697, sont immenses; et il ne peut entrer dans notre plan,
non seulement d'en raconter, mais mme d'en numrer tous les
vnements. Elle commena par un nouvel incendie du Palatinat, non
moins barbare que le premier, et dont Louvois fut galement
l'instigateur; et dans cette premire campagne, les succs des allis,
quoique leurs armes fussent incomparablement plus nombreuses que
celles de France, furent  peu prs nuls sur les frontires du nord.
Le marchal d'Humires ayant t remplac par le marchal de
Luxembourg  l'arme de Flandre, ds ce moment ils ne comptrent plus
que des dfaites: la bataille de Fleurus, la prise de Mons, le combat
de Leuze, celui de Steinkerque, la bataille de Nerwinde, et un grand
nombre d'autres faits d'armes, illustrrent plusieurs campagnes, qui
furent les dernires et peut-tre les plus brillantes de ce grand
capitaine. Sur le Rhin, le marchal de Lorges soutint aussi avec
bonheur et habilet la gloire des armes franoises dans un grand
nombre de siges et d'actions militaires, o il conserva constamment
une supriorit marque sur les troupes qui lui toient opposes.
Catinat,  la fois ngociateur et guerrier, n'ayant pu parvenir 
gagner au roi le duc de Savoie, aussi possd qu'aucun autre de cette
animosit contre Louis XIV, qui toit devenue la passion commune de
tous les princes de l'Europe, s'toit montr l'gal des plus renomms
capitaines, dans une suite de campagnes o il dploya toutes les
ressources de l'art: galement habile dans les siges, dans les
surprises, dans les retraites, dans les batailles ranges; faisant
avorter tous les plans d'un ennemi qui ne manquoit lui-mme ni de
courage ni d'habilet; et toujours occup de l'amener de revers en
revers  changer de parti, sans pouvoir parvenir  vaincre ses
prventions et son opinitret. En Catalogne, la guerre, moins anime
que sur les frontires du nord, n'en toit pas moins favorable  nos
armes: le marchal de Noailles, qui la dirigeoit, avait enlev aux
Espagnols une grande tendue de pays qu'il avoit dvaste, les avoit
taills en pices  la bataille de Berges, et s'toit successivement
rendu matre de presque toutes les places fortes qui dfendoient cette
province. Mme bonheur sur mer: l'amiral Tourville, ds le
commencement des hostilits, avait gagn la clbre bataille de Wight
sur les flottes combines d'Angleterre et de Hollande; de Pointis et
Duguay-Trouin enlevoient les flottes marchandes de ces deux
puissances, ou dvastoient leurs colonies; d'Estres bloquoit les
ports des Espagnols et dsoloit leurs ctes; tandis que toutes les
expditions navales des confdrs, ou contre notre littoral, ou
contre nos possessions lointaines, avoient compltement avort. Enfin,
dans cette longue guerre, et de part et d'autre si anime, les armes
de France ne furent malheureuses qu'en Irlande, o la fortune de
Guillaume finit par l'emporter sur les efforts de Louis pour rtablir
le roi lgitime: la bataille de la Boyne dcida pour toujours la
question en faveur de l'usurpateur.

Celui-ci, partout ailleurs le plus malheureux gnral qui ait jamais
command des armes, et toujours battu, quoiqu'il ne ft dpourvu ni
de courage personnel, ni de talents militaires, n'en toit pas moins
l'me de cette ligue dont il avoit t en quelque sorte le crateur,
et la soutenoit de toute la violence de sa haine contre Louis XIV. 
plusieurs reprises la Sude, le Danemark, la Pologne, le pape surtout,
que ces divisions du monde chrtien affligeoient profondment, avoient
offert leur mdiation pour mettre fin  cette guerre[80]: Guillaume
avoit toujours t le premier  repousser toutes propositions
d'accommodement, et son obstination soutenoit ses allis au milieu de
tant de revers qui se succdoient presque sans interruption; Louis, au
contraire, malgr ses succs non interrompus, dsiroit la paix; ses
peuples toient puiss et mcontents; et il falloit une autorit
aussi absolue que la sienne et aussi fortement tablie, pour leur
faire supporter ce fardeau toujours croissant d'impts dont il toit
forc de les accabler.

          [Note 80: Pendant tout le cours de ce rgne, et  l'occasion
          de toutes les guerres o l'ambition de Louis XIV engagea
          l'Europe presque entire, les papes ne cessrent point de
          s'offrir comme mdiateurs entre les princes chrtiens, mais
          avec peu de succs. Ils avoient t plus heureux dans ces
          sicles du moyen ge que l'on est convenu d'appeler
          _barbares_, et pour le repos des peuples et pour le salut
          des souverains eux-mmes, que cette mdiation puissante et
          salutaire prserva si souvent des prils o les avoient
          jets leurs propres fureurs. On entendoit autrement les
          choses dans le bel ge de la civilisation: tout s'y faisoit
          entre les princes _chrtiens_ sans le pape, malgr le pape
          ou contre le pape.]

Ce fut de mme l'puisement de leurs peuples, et surtout la ncessit
o l'empereur se trouva de partager ses forces afin de faire face aux
Turcs,  qui l'occasion avoit paru favorable pour insulter de nouveau
ses frontires, qui triompha enfin de la persvrance des allis; et
toutefois ce ne fut que lentement et pour ainsi dire aux dernires
extrmits. Mme aprs les premires ouvertures de paix qui furent
faites, dans lesquelles le roi de France montra avec quelle ardeur il
dsiroit cette paix, en consentant d'abord  ce qui devoit le plus
coter  sa fiert et  toutes ses affections, c'est--dire 
reconnotre Guillaume comme roi d'Angleterre, il se passa trois ans
avant qu'elle ft conclue; et il sembla que l'empereur et le roi
d'Espagne y missent une plus forte opposition, alors que le prince
d'Orange commenoit  s'y montrer moins oppos. Il fallut de nouveaux
revers pour les y forcer. Enfin la dfection du duc de Savoie, que le
roi, aprs tant d'efforts infructueux, parvint  gagner par la
perspective blouissante du mariage de sa fille avec le duc de
Bourgogne, branla l'empereur; la prise de Barcelonne par le duc de
Vendme changea presque en mme temps les dispositions du roi
d'Espagne; on reprit publiquement  Riswick, entre toutes les
puissances belligrantes, les confrences dj secrtement commences
 Gand entre l'Angleterre, la Hollande et le roi de France; et chaque
puissance fit avec lui son trait particulier. Si l'on en excepte la
ville de Strasbourg, qui s'toit donne  lui et qui lui resta, il
cda sur tout le reste sans exception; rendit  chaque souverain,
grand ou petit, ce qu'il lui avoit enlev, soit avant les hostilits,
soit pendant le cours de la guerre; et aprs tant de sang vers et de
trsors puiss, se retrouva au mme point o il toit aprs le trait
de Nimgue; et toutefois avec cette diffrence que plus tard il sentit
bien amrement, que la rvolution d'Angleterre ayant t un des
rsultats de cette guerre si violemment et si imprudemment provoque,
l'alliance de cette puissance qui avoit si heureusement favoris les
triomphes de sa jeunesse, toit  jamais perdue pour lui au dclin de
ses jours. Jacques II se donna la triste et dernire satisfaction de
protester contre tout ce qui s'toit fait de prjudiciable  ses
intrts,  la paix de Riswick.

Louvois mourut pendant le cours de cette guerre[81] que son gosme
cruel et sa basse jalousie avoient allume; et sa mort prvint de
quelques instants la disgrce clatante que lui prparoit son matre
dsabus, et qui, trop long-temps la dupe de ses artifices, venoit
enfin d'en dcouvrir les dernires et peut-tre les plus coupables
manoeuvres[82]. On ne peut nier que ce ministre ne possdt  un trs
haut degr, et, ainsi que nous l'avons dj dit, la sagacit et
l'activit ncessaire pour saisir l'ensemble et les dtails de la
vaste administration qui lui avoit t confie, et qu'il ne l'et
perfectionne de manire  y produire ce qu'on n'auroit pas cru
possible avant lui; mais sans parler ici des guerres injustes et
impolitiques dans lesquelles il entrana Louis XIV, guerres qui
creusrent pour la monarchie un abme que rien n'a pu combler, et mme
en ne le considrant que comme ministre de la guerre, ce qui est son
beau ct, il est important de remarquer que, sous ce rapport, il fut
encore pernicieux  la France en voulant tout soumettre  ce mcanisme
administratif qu'il avoit si singulirement perfectionn. _L'ordre du
tableau_ dont il fut l'inventeur, et qui plut  un monarque absolu
dont la politique toit de tout niveler autour de lui, teignit toute
mulation, toute ardeur pour le service militaire, et dtruisit
l'cole des grands capitaines. Le systme de tracer les plans de
campagne dans le cabinet, et de tenir ainsi les gnraux en quelque
sorte  la lisire, acheva ce que l'ordre du tableau avoit commenc;
et cette servitude de ceux qui commandoient ses armes plut encore 
l'orgueil de Louis XIV. Une foule d'autres rglements, bass sur le
mme principe de servilit, achevrent de dgrader le service dans
tous les rangs de la hirarchie militaire; et Saint-Simon, qui en
prsente avec nergie et douleur le triste tableau[83], y voit, avec
juste raison, la principale cause de la honte et des dsastres qui
marqurent les dernires annes d'un rgne commenc avec tant de
bonheur et de gloire.

          [Note 81: En 1692.]

          [Note 82: Le roi avoit dcouvert le projet que ce ministre
          avoit form de le brouiller avec les Suisses, dans la seule
          vue de rendre la conclusion de la paix plus difficile et ses
          services plus ncessaires; il avoit acquis en outre la
          conviction que la guerre entre la France et la Savoie toit
          encore un rsultat de ses manoeuvres coupables et
          intresses; et que, si la rupture avoit eu lieu, c'toit
          lui qui en avoit fourni au duc le prtexte, en empchant un
          de ses courriers d'arriver  la cour. (_Mm. de l'abb_ DE
          CHOISI.)]

          [Note 83: _Voyez_ ses _Mmoires_, liv. 1er, ch. v. Voici le
          dbut de ce passage remarquable: On a dj vu les funestes
          obligations de la France  ce pernicieux ministre: des
          guerres sans mesure et sans fin pour se rendre ncessaire,
          pour sa grandeur, pour son autorit, pour sa
          toute-puissance; des troupes innombrables qui ont appris 
          nos ennemis  en avoir autant, qui chez eux sont
          inpuisables, et qui ont dpeupl le royaume; enfin la ruine
          de la marine, de notre commerce, de nos manufactures, de nos
          colonies, par sa jalousie de Colbert, de son frre et de son
          fils, entre les mains desquels toient les dpartements de
          ces choses, et le dessein trop bien excut pour culbuter
          Colbert, il reste  voir comment il a, pour tre pleinement
          le matre, arrach les dernires racines des bons capitaines
          en France, et a mis l'tat radicalement hors des moyens d'en
          plus porter, etc.

          En bon jansniste, le duc de Saint-Simon se garde bien de
          dire du mal de Colbert, qu'il vnroit sans doute comme le
          principal auteur des liberts gallicanes. D'ailleurs, il est
          vrai de dire que les vices de son matrialisme administratif
          ne pouvoient tre alors aperus, et qu'il n'y auroit mme
          rien  reprendre dans son systme, s'il n'toit dmontr
          qu'il croyoit _gouverner_ et non pas simplement
          _administrer_; ne voyant rien au del de sa besogne, et la
          monarchie tout entire existant pour lui dans les
          manufactures, les finances et le commerce.]

Colbert avait prcd Louvois dans la tombe[84]: il entendoit les
finances, le commerce, les manufactures, et toutes les branches de
l'administration intrieure, aussi bien que Louvois entendoit la
guerre; et pour les admirateurs exclusifs de cette science
industrielle qu'il rendit florissante en France plus qu'elle ne
l'avoit t jusqu' lui, il n'y eut jamais de plus grand ministre que
Colbert. Il faudroit sans doute le louer sans rserve, si, tout en
administrant avec cette supriorit qu'on ne lui peut contester, son
esprit se ft lev au dessus du matriel de son administration, et
si, non moins blmable en ce point que son rival, il n'et pas, comme
lui, cherch  tout abattre sous le despotisme troit dans lequel
leurs basses flatteries avoient renferm leur matre, et dont ils
partageoient avec lui, et  l'ombre de son nom, les funestes
prrogatives. Tout ce qui osoit rsister  ce despotisme sans rgles
et sans bornes devoit tre bris. Ce n'toit point assez que Louis XIV
et la plnitude du pouvoir temporel  un degr o aucun roi de France
ne l'avoit possd avant lui: il arriva, ainsi que nous l'avons vu,
qu'un pape eut l'audace de ne pas se plier  toutes ses volonts; il
convint d'apprendre au pouvoir spirituel  quelle distance il devoit
se tenir du grand roi, et, comme nous l'apprend Bossuet lui-mme[85],
les quatre articles sortirent  cet effet des bureaux du surintendant.
Cette circonstance lui donnera sans doute un mrite de plus aux yeux
des amants passionns de nos _liberts gallicanes_, et elles en
possdent encore quelques uns; mais pour quiconque voit, dans la trop
clbre dclaration, une des plus grandes calamits qui aient jamais
dsol l'glise de France, Colbert est jug comme chrtien et comme
homme d'tat.

          [Note 84: Il toit mort en 1683.]

          [Note 85: Aveu exprs de Bossuet fait  son secrtaire
          confident, l'abb Ledieu. (_Hist. de Bossuet_, l. VI, n 12,
          p. 161.)]

Nous avons un moment oubli ces discussions si malheureusement
suscites contre le roi de France et le chef de l'glise: et cependant
elles se trouvent encore mles aux vnements de cette guerre,
pendant lesquels elles furent mme pousses jusqu'aux extrmits les
plus fcheuses pour finir ensuite tant bien que mal, et autant qu'il
toit alors possible d'en finir avec Louis XIV quand il avoit tort.
Nous avons vu que l'affaire du cardinal de Furstemberg avoit jet ce
prince dans un emportement presque puril contre Innocent XI: cet
emportement redoubla lorsqu'il eut connoissance de la ligue
d'Ausbourg; il se persuada, ce qu'on a peine  concevoir, que le pape
toit le principal auteur de cette guerre gnrale prte  clater
contre lui; et parmi les pices curieuses de la diplomatie moderne, il
n'en est point sans doute qui le soit davantage que la lettre qu'il
crivit au cardinal d'Estres son ambassadeur  Rome[86], lettre que
l'on peut considrer comme un manifeste, puisqu'il lui ordonna de la
rendre publique. Il y prsente, comme, de vritables griefs dont il
avoit  se plaindre, tout ce qu'il avoit lui-mme entrepris contre le
pape depuis 1681; accuse Innocent XI de haine personnelle contre la
France[87]; voit, dans ce qui s'est pass relativement  l'lection
d'un vque de Cologne, la cause immdiate des entreprises du prince
d'Orange contre le roi d'Angleterre, et du triomphe du protestantisme
dans ce royaume; et en raison de tant de justes sujets qu'il avoit de
se plaindre du pre commun des fidles, dclare que, quel que puisse
tre son attachement et son respect filial pour le Saint-Sige,
attachement dont il ne vouloit jamais se dpartir, il ne pouvoit
s'empcher, en cette circonstance, de _sparer le prince temporel du
prince spirituel_, et de faire provisoirement entrer ses troupes dans
la ville d'Avignon, jusqu' ce que justice lui et t rendue. Il
parut une rponse accablante  ce manifeste[88]; mais Louis XIV toit
le plus fort: il avoit donc videmment raison, et pour en donner une
preuve irrsistible, il s'empara  main arme du Comtat.

          [Note 86: REBOULET, t. 2, p. 396, in-4.]

          [Note 87: C'est une accusation qu'en bon parlementaire le
          prsident Hnault n'a pas manqu de rpter: La mort
          d'Innocent XI, _ennemi dclar de la France_, arrive le 12
          aot de l'anne prcdente (1690), et l'exaltation
          d'Ottoboni, sous le nom d'Alexandre VIII, suspendirent,
          dit-il, les diffrends de Rome et de la France. 
          l'entendre, ne sembleroit-il pas qu'Alexandre VIII se montra
          beaucoup _plus accommodant_ qu'Innocent XI? Nous ne
          tarderons pas  voir ce qui en arriva, et ce que gagnrent
          au change les _liberts gallicanes_.]

          [Note 88: Aprs avoir pass en revue tous les prtendus
          griefs que le roi levoit contre le pontife, et les avoir
          rduits  leur juste valeur, on y disoit, relativement aux
          desseins du prince d'Orange, qu'en supposant qu'il et des
          dispositions hostiles contre l'Angleterre, le meilleur moyen
          d'en empcher l'excution, et par suite le prjudice qu'en
          pourroit prouver la religion catholique dans ce royaume,
          seroit de ne point engager sans sujet, et comme malgr eux,
          les princes chrtiens dans une guerre qui les mt hors
          d'tat de secourir sa majest britannique. (REBOULET, t. 2,
          p. 399.) L'vnement prouva que ce conseil toit bon et en
          quelque sorte prophtique.]

Cependant le souverain pontife n'en avoit pas moins continu, pendant
toute cette guerre, de jouer son rle accoutum de mdiateur de la
paix entre les princes chrtiens; et cette manire d'agir, bien
qu'elle n'et rien qui pt parotre extraordinaire et nouveau, avoit
fort radouci le roi de France par la raison qu'il avoit besoin de
cette paix, et qu'elle toit, comme nous l'avons dit, l'objet de tous
ses dsirs. Innocent XI tant mort, il se trouva plus  son aise avec
son successeur Alexandre VIII, et son orgueil eut moins  souffrir de
faire auprs d'un nouveau pape quelques dmarches pour arriver  une
rconciliation. Elles n'eurent cependant pas un entier succs:
Alexandre ne se montra pas moins inflexible qu'Innocent sur les deux
points capitaux de la rgale et de la dclaration; et sentant ses
forces dfaillir, ce fut au lit de la mort qu'il publia la
constitution par laquelle il cassoit tout ce qui avoit t fait par le
clerg de France dans l'assemble de 1682[89]. Les ngociations
continurent sous Innocent XII, et se terminrent enfin par la
rtractation formelle que firent les vques, aux pieds du souverain
pontife, de tout ce qui s'toit pass dans cette assemble[90]. En
consquence de cette rtractation, le roi rvoqua son dit, et la paix
fut rtablie entre lui et le Saint-Sige; mais cette rvocation, ainsi
que l'a justement remarqu le comte de Maistre, fut faite par une
simple lettre de cabinet: le superbe monarque auroit cru s'humilier en
faisant  ce sujet une dmarche solennelle; et la prudence accoutume
de la cour de Rome se contenta de cette concession imparfaite. Cette
prudence fut trop timide en une si grave circonstance; la suite ne l'a
que trop fait voir, et jusqu' nos jours.

          [Note 89: Le pape Alexandre VIII, dit le comte de Maistre,
          par sa bulle _Inter multiplices_ (prid. non. Aug., 1690),
          condamna et cassa tout ce qui s'toit pass dans l'assemble
          de 1682. Mais la prudence ordinaire du Saint-Sige ne permit
          point au pape de publier cette bulle, et de l'environner des
          solennits ncessaires. Quelques mois aprs cependant, et au
          lit de la mort, il la fit publier en prsence de douze
          cardinaux. Le 30 janvier 1691, il crivit  Louis XIV une
          lettre pathtique, pour lui demander la rvocation de cette
          fatale dclaration, faite pour bouleverser l'glise; et
          quelques heures aprs avoir crit cette lettre, qui tiroit
          tant de force de sa date, il expira. (Zaccaria,
          _Antifebronius vindicatus_, t. 3, dissert. v, cap. v, p.
          398.)]

          [Note 90: Les gallicans cherchent encore  chicaner sur le
          sens de cette lettre, qu'ils prtendent n'tre qu'un acte de
          dfrence  l'gard du pape, et  peu insignifiant en tout
          ce qui touche le fond de la question. En voici le contenu:
          Prosterns aux pieds de V. S., nous venons lui exprimer
          l'amre douleur dont nous sommes pntrs dans le fond de
          nos coeurs, et plus qu'il ne nous est possible de
          l'exprimer,  raison des choses qui se sont passes dans
          cette assemble, et qui ont souverainement dplu  V. S.
          ainsi qu' ses prdcesseurs. En consquence, si quelques
          points ont pu tre considrs comme dcrts dans cette
          assemble sur la puissance ecclsiastique et sur l'_autorit
          pontificale_, nous les tenons comme _non dcrts_, et nous
          dclarons qu'ils doivent tre regards comme tels.]

Ds 1683, et peu de temps aprs que ces brouilleries eurent commenc,
il s'toit fait un grand changement dans la vie prive de Louis XIV et
dans les allures de sa cour, par la retraite de madame de Montespan,
retraite qui mit fin aux scandales dont il avoit trop long-temps donn
 ses peuples le spectacle dangereux. Madame de Maintenon la remplaa:
un mariage publiquement connu, quoiqu'il ne ft pas publiquement
avou, parce qu'il auroit fait une reine de France de la veuve de
Scarron[91], avoit lgitim ses intimits avec cette femme adroite et
ambitieuse. Louvois tant mort, nous allons voir bientt ce qu'il
advint du systme despotique de Louis XIV, entour d'hommes mdiocres
et aid des lumires de madame de Maintenon.

          [Note 91: Personne ne s'opposa plus fortement que Louvois 
          cette dclaration si avilissante pour le roi. Ce fut un vrai
          service qu'il lui rendit, et que madame de Maintenon ne lui
          pardonna point. Il n'chappa que par la mort  la vengeance
          de cette femme, qui se croyoit profondment outrage pour
          n'avoir pas t dclare reine de France.]

(1698) Une rforme considrable avoit t faite dans les troupes; la
paix avoit amen la diminution des impts; et il sembloit que les
peuples alloient respirer, lorsque la sant chancelante de Charles II,
roi d'Espagne, fit renatre tout  coup les ambitions, les alarmes et
les esprances, dans les divers cabinets de l'Europe. Ce monarque
toit sans enfants: sa vaste succession sembloit tre une proie que se
disputeroient les maisons de France et d'Autriche; et l'on prvoyoit
que sa mort deviendroit la source d'une guerre non moins violente que
celle qui toit  peine termine.

Quelques uns ont prtendu que ce fut par amour pour la paix que
Guillaume imagina le premier trait de partage, trait qui fut sign 
La Haye en 1698, entre la France, la Hollande et l'Angleterre[92];
d'autres pensent, et avec plus d'apparence de raison, que, sous ce
prtexte de chercher  raffermir la paix, son vritable but toit
d'allumer une guerre nouvelle en Europe, afin d'avoir un prtexte de
conserver son arme que le parlement vouloit lui faire licencier, et
avec elle sa prpondrance qui toit sur le point de lui chapper. Car
il est vrai de dire que les Anglois n'avoient chang de roi que par
haine de la royaut, et qu'au degr de licence o ils toient
parvenus, la condition implicite qu'ils avoient mise pour leur nouveau
monarque,  l'acceptation du trne, toit de ne point rgner; c'est ce
que l'ambitieux Guillaume n'avoit point compris: de l les chagrins et
les dgots qui empoisonnrent si justement les dernires annes de sa
vie. Il est donc plus vraisemblable qu'il vouloit la guerre; et si
l'on considre que l'quilibre du territoire toit alors toute la
politique de l'Europe, qui, depuis cinquante ans, dchiroit ses
propres entrailles, soit pour le rompre, soit pour le rtablir, il est
vident que le partage des tats du roi d'Espagne ne pouvoit manquer,
en faisant natre de nouvelles craintes, de ranimer les anciennes
discordes. On a peine  comprendre que Louis XIV qui avoit besoin de
la paix, qui dsiroit sincrement la conserver, ait pu donner dans ce
pige de signer avec la Hollande et l'Angleterre un trait o il
faisoit, de sa pleine autorit, sa part  l'empereur qui avoit sur la
succession entire du roi d'Espagne des prtentions que rien ne
sembloit pouvoir branler. Ce trait produisit donc l'effet qu'il
devoit produire: il souleva toute l'Europe, et particulirement le roi
d'Espagne, qui s'indigna justement que, de son vivant, on ost faire
ainsi le dmembrement de ses tats. Pour djouer des projets dont il
toit profondment bless, et dont la nation espagnole ne se sentoit
pas moins offense que lui, ce prince fit un testament par lequel il
dclara le prince lectoral de Bavire, encore enfant, hritier de
tous ses royaumes.

          [Note 92: Le prince lectoral de Bavire y toit dsign roi
          d'Espagne; le dauphin y avoit pour sa part les royaumes de
          Naples et de Sicile, les places dpendantes de la monarchie
          espagnole situes sur la cte de Toscane ou les adjacentes,
          la ville et le marquisat de Final, la province de Guipuscoa,
          nommment les villes de Fontarabie et Saint-Sbastien,
          situes dans cette province, et le port du passage. On
          donnoit  l'archiduc Charles d'Autriche le duch de Milan.]

(1699-1700) L'anne suivante, ce jeune prince mourut; et Guillaume,
dont la situation  l'gard de son parlement n'toit point change,
reprit ses manoeuvres et proposa au roi un second trait de partage,
dont les dispositions sembloient plus propres  concilier les esprits,
mais qui, par cela mme qu'il donnoit un accroissement de territoire
et de puissance  la France, devoit produire en Europe le mme effet
que le premier[93]. C'toit l sans doute ce que vouloit ce perfide
artisan de discordes; et il parot certain qu'au moment mme o il
signoit ce trait dont une des clauses portoit que l'empereur devoit y
accder dans trois mois, s'il vouloit jouir de ses avantages de
co-partageant, il le dtournoit secrtement de le faire, lui offrant
toutes les forces de la Hollande et de l'Angleterre, pour soutenir ses
droits  la succession entire du roi d'Espagne.

          [Note 93: Relativement au dauphin, ce trait ne changeoit
          rien  ce qui avoit t tabli dans le premier, si ce n'est
          qu'on y ajoutoit la Lorraine; le duc Lopold recevoit en
          ddommagement le Milanois, que l'on toit  l'archiduc pour
          lui donner tout le reste de la monarchie espagnole.]

Lopold n'avoit pas besoin d'tre pouss  faire un tel refus: ses
intrigues dans le cabinet de Madrid lui faisoient considrer cette
succession comme devant immanquablement revenir  sa maison; mais la
France intrigua plus heureusement que lui. D'ailleurs, touchant
immdiatement aux frontires d'Espagne, elle avoit un avantage de
position qui sembloit prsenter plus de scurit pour l'avenir; les
droits du sang toient en outre mieux tablis dans la maison de
Bourbon; enfin Charles II fut amen par plusieurs insinuations trs
adroites  faire son second testament, lequel institua le duc
d'Anjou, second fils du Dauphin, hritier de la couronne d'Espagne et
de tous ses autres tats. Il mourut peu de temps aprs; Louis XIV
accepta le testament, et la nation espagnole tout entire y donna son
assentiment.

(1701) C'toit se rsoudre en mme temps  accepter la guerre que
l'Europe entire alloit invitablement lui faire; mais lorsqu'on y
rflchit, on reconnot que cette guerre toit galement invitable,
quelque parti qu'et pris le roi de France; et en effet cette
politique absurde de l'quilibre, chef-d'oeuvre de la civilisation
moderne, devoit la faire ncessairement clater, soit que la maison
d'Autriche s'accrt de cette succession, soit qu'elle vnt ajouter 
la prpondrance de la maison de Bourbon.  l'instant mme, tout fut
donc en fermentation dans cette Europe  peine pacifie. Louis essaya
vainement de gagner les Hollandois dont Guillaume dirigeoit tous les
conseils, et dont l'importance toit telle alors, que, si ce prince
habile ne leur et persuad qu'il y avoit pour eux plus de sret et
d'avantages dans leur alliance avec l'empereur, ils pouvoient  eux
seuls dconcerter tous les projets des ennemis de la France. Lopold
fut moins heureux dans ses dmarches pour engager les princes de
l'empire dans sa querelle, et ils refusrent d'abord d'y entrer, ne se
souciant point de travailler eux-mmes  l'accroissement de sa
puissance: ce qui ne l'empcha pas de protester contre le testament,
et sans dclarer encore la guerre  la France, d'appuyer cette
protestation d'une invasion  main arme dans le Milanois. Assur du
concours des Hollandois, Guillaume s'toit aussitt retourn vers son
parlement, pour en obtenir de prendre part  une guerre qu'il lui
prsentoit comme ncessaire  la scurit de toute l'Europe; et
quoique repouss et mme abreuv d'affronts par l'une et l'autre
chambre, il n'en continuoit pas moins ses ngociations avec
l'empereur, l'assurant que son alliance suivroit de prs celle que
venoient de faire avec lui les tats-Gnraux.

Tandis que ces intrigues se tramoient, Louis, fidle  cette marche
expditive que le succs avoit souvent justifie, prit l'initiative de
la guerre, entra avec une arme sur le territoire des Hollandois, et
s'empara de leurs places fortes: action vigoureuse qui les dconcerta,
et amena de leur part et de celle de Guillaume une reconnoissance
hypocrite du nouveau roi d'Espagne, Philippe V. Cependant le roi
ngocioit en mme temps avec le duc de Savoie, sur lequel il croyoit
pouvoir compter, sa premire fille tant marie au duc de Bourgogne,
hritier prsomptif de la couronne de France, et le mariage de la
seconde tant sur le point de se conclure avec son frre, le roi
d'Espagne. Mais ni les liens du sang, ni les avantages immenses que
lui offroit Louis XIV, ne purent balancer les terreurs que lui
inspiroient un prince si ambitieux et un si redoutable voisinage; il
prfra l'alliance de l'empereur, et il n'y auroit eu aucune raison de
l'en blmer, si, par une trahison indigne de tout honnte homme, il
n'et trait secrtement avec lui, en mme temps qu'il signoit avec le
roi de France et son petit-fils une alliance offensive et dfensive;
ainsi Louis XIV le crut et dut le croire au nombre de ses allis.

Cependant rien n'clatoit encore: tous les regards des intresss dans
ce grand dbat toient tourns vers l'Angleterre: c'toit de l que
devoit partir le signal des troubles du continent, et tout dpendoit
du succs de la lutte de Guillaume avec son parlement. L'habile prince
parvint  l'affoiblir en le divisant; et la chambre des lords s'tant
enfin dclare pour lui, il put payer un subside  l'empereur qui,
sur-le-champ, commena les hostilits contre l'Espagne. C'toit ce
qu'attendoit Guillaume, sr qu'une fois la querelle engage les
Anglois ne pourroient en rester spectateurs indiffrents; et en effet,
ayant immdiatement cass le Parlement qui lui avoit t si long-temps
contraire, les lections lui donnrent une chambre des communes
entirement  sa dvotion. (1701) Ds lors il put faire tout ce qu'il
voulut, en Hollande comme en Angleterre; et le trait, si fameux sous
le nom de la _Grande-Alliance_, fut sign entre les trois puissances,
la Hollande, l'Angleterre et l'empereur.

Cette guerre, la seule de ce rgne que l'on ne puisse pas accuser
Louis XIV d'avoir injustement provoque[94], fut de toutes la plus
malheureuse; et un de nos historiens se demande par quelle
fatalit?[95] Il n'y a point l de fatalit: les grands gnraux et
les ministres habiles toient morts, et des successeurs dignes d'eux
ne s'toient point encore prsents. Les flatteries de Louvois et de
Colbert avoient persuad  ce roi qu'ils dirigeoient  leur gr, que
son gnie seul faisoit tout; qu'il n'y avoit point de capacit
comparable  la sienne, tant dans la politique extrieure que dans
l'administration intrieure; qu'ils n'toient entre ses mains que des
instruments, et qu'ils n'avoient de prix que par la manire dont il
savoit s'en servir. Il avoit cru fermement ce qu'ils lui avoient dit;
et c'toit en l'abusant de la sorte qu'ils l'avoient gouvern. Aussi
ne fut-il nullement troubl de leur perte, bien persuad qu'il ne
s'agissoit pour lui que de remplacer les instruments qu'il avoit
perdus, et qu'un Chamillart ou un Voisin toient tout aussi propres 
recevoir ses ordres et  les faire machinalement excuter qu'un
Colbert ou un Louvois. Plein de confiance en lui-mme et en lui seul,
il se mit donc  la tte des affaires; la chambre  coucher de Mme de
Maintenon devint celle du conseil; suivant le fatal systme invent
par Louvois, on y dressa les plans de campagne; on y fit marcher,
s'arrter, reculer  volont les gnraux; la plupart de ces gnraux
furent des hommes mdiocres, quelques uns mme trs malhabiles, et
dont le talent principal toit d'tre bons courtisans. La veuve de
Scarron, devenue en ralit reine de France, et plus puissante auprs
de son royal poux qu'aucune reine peut-tre ne l'avoit jamais t,
vouloit tout savoir, se mloit de tout, sans avoir l'air de s'occuper
jamais de rien, et gtoit souvent les affaires en y faisant entrer ses
petites passions et ses petits intrts. C'est ainsi que fut gouverne
la France pendant les dernires annes de Louis XIV.

          [Note 94: Elle toit juste sans doute, mais les rflexions
          suivantes de l'abb de Saint-Pierre n'en mritent pas moins
          d'tre remarques: Si, dit-il, depuis la paix de Nimgue il
          avoit donn jusqu'en 1700 des preuves de modration et de
          justice  ses voisins, il est vraisemblable que, lorsqu'en
          mourant Charles II appela le duc d'Anjou au trne d'Espagne,
          les Hollandois, les Anglois, les Italiens et les Allemands,
          except l'empereur, ne se seroient pas runis pour donner
          cette couronne  l'archiduc, au prjudice de la famille d'un
          prince dont ils n'auroient pas redout l'ambition. C'est
          donc encore  ce funeste dfaut de Louis XIV qu'on doit
          attribuer la guerre dsastreuse de la succession, dont on ne
          pourra jamais apprcier les dommages.

          Je me suis tant arrt, ajoute-t-il,  prouver que ce
          monarque pcha toujours par excs de vanit, qu'il toit
          idoltre de la fausse gloire, et qu'il ne connut jamais la
          vritable, qui consiste  tre modr, juste et prudent;
          j'ai insist sur ce point, parce que cette fausse gloire a
          t son principal dfaut, le principe de presque toutes ses
          entreprises; qu'elle a caus les plus grands malheurs de sa
          vie, les plus grands malheurs de l'Europe et les plus grands
          malheurs de ses sujets.]

          [Note 95: Le prsident Hnault.]

Et cependant telle avoit t la vigueur imprime par tant d'hommes
suprieurs  toutes les parties, si bien lies entre elles, de ce
grand et beau royaume, qu'il put long-temps encore soutenir les
efforts de l'Europe conjure contre lui, malgr toutes les fautes que
l'on commit, et qui furent, en quelque sorte, accumules les unes sur
les autres. La premire fut de se priver du seul bon gnral que l'on
et alors, pour n'avoir pas voulu ajouter foi aux avis qu'il donnoit,
et dont l'exprience depuis ne prouva que trop la vrit. Catinat
commandoit, dans le Milanois, les troupes auxiliaires de la France, 
qui la guerre n'avoit point encore t dclare, l'arme espagnole
tant sous les ordres du prince de Vaudemont, et l'un et l'autre
agissant sous ceux du duc de Savoie, nomm gnralissime des armes
combines. Le prince Eugne, gnral de l'arme impriale, et qui
commenoit alors sa carrire, depuis si brillante, toit arriv sur
les bords de l'Adige, dont il fora aussitt le passage[96]; et la
campagne, ainsi commence, se composa, pour l'ennemi, d'une suite de
succs si extraordinaires, si contraires  toutes les chances
probables qui devoient rsulter de la situation des deux armes, que
Catinat, contrari en tout ce qu'il faisoit et par le duc de Savoie et
par le prince de Vaudemont, souponna leur intelligence avec les
Impriaux, et en avertit le roi. Les petites intrigues commenoient 
se mler aux grandes affaires: Catinat fut rappel, et le marchal de
Villeroi, favori de Louis XIV, et protg de Mme de Maintenon, le
remplaa. Le gnral disgraci n'avoit point encore quitt l'arme,
que la bataille de Chiari, donne contre son avis et gagne par les
Impriaux, montra ce que l'on devoit attendre de son successeur; et en
effet, celui-ci crut  la bonne foi du duc de Savoie, par cela seul
qu'on y croyoit  la cour, et se laissa jouer par lui et par le prince
Vaudemont, autant qu'ils le trouvrent bon. Tout resta dans une
inaction calcule par ceux-ci et favorable  l'ennemi, inaction
qu'eussent probablement suivie de grands revers, si Villeroi ne se ft
laiss prendre dans une surprise que tentrent les Impriaux sur
Crmone, et que la prsence d'esprit du chevalier d'Entragues et la
bravoure des soldats franois firent seules avorter. Le duc de Vendme
vint prendre le commandement de l'arme; et les allis ayant alors
dclar formellement la guerre  la France, les hostilits prirent un
caractre plus dcid, et ce fut en Italie que se portrent les
premiers coups.

          [Note 96: Voltaire assure que ce fut le roi lui-mme qui
          ordonna  Catinat de ne point s'opposer au passage du prince
          Eugne, pour n'avoir pas l'air de commencer les hostilits.
          Bien que, selon son usage, il ne cite  ce sujet aucune
          autorit, cet ordre de Louis XIV s'accorderoit trs bien
          avec celui qu'il donna  l'gard des bataillons hollandois
          trouvs dans les villes de Flandre (_voyez_ la note, p.
          144); mais ce qu'il y a de certain, c'est que le prince
          Eugne avoit carte blanche et toit vritablement le chef de
          son arme, et qu'il n'en alloit pas de mme pour les
          gnraux franois.]

Nous ne tracerons de mme ici qu'une esquisse rapide de cette guerre
si varie dans ses vnements, et qui prsenta de bien autres
vicissitudes que celles qui l'avoient prcde. Tandis que la trahison
du duc de Savoie et l'impritie de Villeroi rduisoient  la nullit
la plus absolue l'arme du Milanois, le roi, de son ct, se montroit,
dans les Pays-Bas, moins entreprenant qu'il ne l'avoit t autrefois,
et manquoit une occasion qui ne se prsenta plus, de forcer les
Hollandois  se dtacher de la grande alliance[97]. Guillaume et
Lopold profitrent de ces fautes et de cette trahison pour fortifier
leur ligue, en lui suscitant de toutes parts de nouveaux ennemis. Sur
les sollicitations du roi d'Angleterre, le Danemarck entra dans la
grande alliance, et il obtint de Charles XII, alors occup de ses
expditions aventureuses dans le nord de l'Allemagne, sinon la
coopration de la Sude, jusqu'alors l'allie de la France, du moins
sa neutralit. L'empereur, ou par menaces ou par sductions, entrana
enfin les princes de l'Empire dans sa querelle, et,  l'exception de
l'lecteur de Cologne et de celui de Bavire, toute l'Allemagne se
runit  son chef, et dclara _guerre de l'Empire_ la guerre que l'on
alloit commencer contre Louis XIV; enfin, le duc de Savoie ne tarda
point  lever le masque, et peu de temps aprs, le Portugal, qui
d'abord s'toit uni aux deux couronnes, les abandonna pour avoir t
abandonn par elles[98], et entra aussi dans cette grande
confdration. (1702) Ce vaste incendie de l'Europe toit  peine
allum, que Guillaume mourut, uniquement occup dans ses derniers
moments de sa haine contre la France, et essayant de la lguer  la
princesse de Danemark, qui toit appele  lui succder[99]. Anne,
quels que fussent ses sentiments secrets  cet gard, se vit force
d'entrer dans les mmes voies, et cette mort ne changea rien  la
marche des vnements.

          [Note 97: Le duc de Bavire,  qui Charles II avoit donn
          le gouvernement des Pays-Bas, fit entrer des troupes
          franoises dans Nieuport, Oudenarde, Ath, Mons, Charleroi,
          Namur et Luxembourg. Il y avoit vingt-deux bataillons
          hollandois dans ces villes; le roi eut la dlicatesse de ne
          vouloir pas les arrter, pour qu'on ne lui imputt pas
          d'avoir fait les premiers actes d'hostilit (principe aussi
          faux que dangereux). (HNAULT.)

          Saint-Simon ajoute: En Flandre, on ne fit que se regarder
          sans aucune hostilit. Ce fut une grande faute, mane de ce
          mme misrable principe de ne vouloir pas tre l'agresseur,
          c'est--dire de laisser  ses ennemis tout le temps de
          s'arranger, de se concerter, et d'attendre le signal d'une
          guerre dont on ne pouvoit plus douter. Si, au lieu de cette
          fausse et pernicieuse politique, l'arme du roi et agi,
          elle auroit pntr dans les Pays-Bas, o rien n'toit prt
          ni en tat de rsistance, et fait crier misricorde aux
          ennemis au milieu de leur pays, les et mis hors d'tat de
          soutenir la guerre, auroit dconcert cette grande alliance
          dont la bourse des Hollandois fut l'me et le soutien,
          auroit mis l'empereur hors d'tat de pousser la guerre,
          faute d'argent; l'Empire n'auroit pas pris forcment, comme
          il le fit, parti pour l'empereur; et, malgr la faute
          d'avoir rendu vingt-deux bataillons hollandois, on auroit
          encore obtenu la paix par les succs d'une seule campagne,
          et assur la totalit de la monarchie d'Espagne  Philippe
          V. (Liv. II, ch. 3.)]

          [Note 98: Le Portugal nous avoit manqu, dit le duc de
          Saint-Simon; nous avions manqu au Portugal, avec qui on ne
          put excuter ce que nous lui avions promis, nos forces
          navales pour le mettre  couvert de celles de l'Angleterre.
          L'excution en toit d'autant plus essentielle, qu'il toit
          clair que les Portugais ne pouvoient pas se dfendre, par
          leurs propres forces, d'ouvrir leurs ports aux flottes
          ennemies. Il ne l'toit pas moins que l'Espagne ne pouvoit
          tre attaque que par le Portugal, et que l'archiduc ne
          pouvoit mettre le pied ailleurs pour y porter la guerre.]

          [Note 99: Il la fit venir  son lit de mort, et aprs lui
          avoir donn connoissance de l'tat actuel des affaires, des
          traits qu'il avoit faits, des mesures qu'il avoit prises,
          il lui rappela ensuite les maximes gnrales, desquelles les
          rois d'Angleterre ne devoient jamais s'carter, savoir que,
          pour rgner tranquillement sur les Anglois, il faut leur
          _donner de l'occupation_; que les guerres trangres, et
          principalement contre la France, toient un des meilleurs
          moyens de se maintenir paisiblement sur le trne, et d'tre
          matresse dans ses tats, parce qu'elles lui assureroient
          l'appui de tous les princes protestants de l'Europe et de la
          maison d'Autriche. (REBOULET, t. 3, p. 113, in-4.)]

(1702-1703) Les commencements de cette guerre, sans avoir rien de
dcisif, furent heureux pour les deux couronnes. Le duc de Vendme
rtablit en Italie la gloire des armes franoises. En Flandre, o le
duc de Bourgogne fit alors sa premire campagne sous le marchal de
Boufflers, et sur le Rhin, o commandrent successivement Catinat et
Villars, les confdrs furent presque toujours battus; et sans
l'infidlit du duc de Savoie, qui clata au moment o l'lecteur de
Bavire, qu'une manoeuvre hardie avoit rendu matre de Ratisbonne et
que Villars venoit de rejoindre avec son arme, s'avanoit sans
obstacle  travers le Tyrol pour oprer sa jonction avec le duc de
Vendme, des coups dcisifs eussent t ports. Mais la dfection de
ce prince fit manquer une manoeuvre si bien conue; et, bien que
Vendme et battu les troupes que les allis avoient envoyes au
secours du duc de Savoie, l'lecteur n'en fut pas moins forc de
rentrer en Allemagne, o son arme, retrouvant celle de Villars, gagna
avec elle la premire bataille de Hocstet. La prise d'Augsbourg et de
Passaw fut le fruit de cette victoire; mais l'lecteur eut
malheureusement pour la France, et plus malheureusement encore pour
lui, un dml avec Villars[100]. Le temps toit pass o Louis XIV
faisoit la loi  ses allis; il subissoit maintenant la leur;
d'ailleurs, le roi et ses ministres ne vouloient pas qu'un gnral,
mme victorieux, et des volonts. Villars fut rappel, et Marsin le
remplaa.

          [Note 100: Ce dml eut lieu  l'occasion de quelques
          oprations militaires que projetoit l'lecteur, et qui
          semblrent  Villars de nature  compromettre le sort de
          l'arme qu'il commandoit. On va voir ce qui arriva aprs son
          dpart.]

De l'arme de Flandre, le duc de Bourgogne toit pass  celle du
Rhin; le marchal de Tallard dirigeoit sous lui les oprations. La
bataille de Spire, la prise de Brisac et de Landau signalrent cette
campagne; et de ce ct la fortune de la France ne se dmentit point
encore.

Celle des Pays-Bas fut moins favorable. Ds la campagne prcdente, le
gnral anglois Malborough, que les dsastres de la France ont depuis
rendu si clbre, toit venu prendre le commandement de l'arme
confdre, et avoit balanc, par la prise de l'importante ville de
Lige, les succs du marchal de Boufflers. Il fut plus heureux
encore, cette anne, contre Villeroi;  la vrit, il n'y eut point de
bataille dcisive, parce que les Franois, infrieurs en nombre, ne
voulurent pas l'accepter; mais il s'empara de la ville de Bonn, sans
qu'il ft en leur pouvoir de l'en empcher.

(1704) Cependant les allis, qui ne vouloient pas que la couronne
d'Espagne et celle d'empereur d'Allemagne fussent runies sur la mme
tte, avoient exig que Lopold et son fils, le roi des Romains,
cdassent leurs droits  l'archiduc; et celui-ci venoit d'tre
proclam roi d'Espagne sous le nom de Charles III. Une flotte angloise
le porta dans les eaux du Tage, et, au moment mme o il dbarquoit 
Lisbonne, Philippe V dclara la guerre au roi de Portugal, fit
invasion dans ses tats avec une arme que commandoit le duc de
Berwick, et par la rapidit de sa marche et de ses conqutes, y
rpandit de toutes parts l'alarme et la consternation[101]. D'un
autre ct, la Savoie tout entire avoit t envahie sans le moindre
obstacle par le duc de La Feuillade; le duc de Vendme battoit les
armes de Victor-Amde, et lui enlevoit ses dernires places fortes;
et, cependant toujours obstin  fermer l'oreille aux propositions que
le roi ne cessoit de lui faire, ce prince, rduit aux dernires
extrmits, tentoit vainement de faire irruption dans le Dauphin,
pour y chercher des auxiliaires parmi les protestants qui venoient de
se rvolter, et dont la rvolte toit entretenue au moyen de l'argent
et des armes que leur fournissoient les allis[102].

          [Note 101: Cette expdition, si heureusement commence, et
          qui auroit peut-tre mis fin  la guerre, manqua par la
          friponnerie d'Orry, charg de l'intendance des vivres, et
          favori de la princesse des Ursins, qui, comme on sait,
          gouvernoit absolument la reine d'Espagne, et par elle le
          roi. Il avoit reu des sommes considrables pour ces
          approvisionnements, avoit assur que tout toit prpar; et
          lorsqu'on arriva sur la frontire, on ne trouva ni vivres ni
          convois. Cet vnement pensa perdre la favorite, dont Louis
          XIV exigea le renvoi; mais elle rentra bientt en grce par
          l'adresse de madame de Maintenon qui en toit engoue, et il
          ne tint pas  ces deux femmes, qui intriguoient et
          correspondoient ensemble, dirigeoient toutes les affaires,
          faisoient et dfaisoient les gnraux au gr de leurs
          caprices et de leurs intrts, que Philippe V ne perdt
          l'affection de ses peuples, et avec elles son royaume qui en
          dpendoit. De l, dit le duc de Saint-Simon, cette autorit
          sans bornes de madame des Ursins, de l la chute de tous
          ceux qui avoient mis Philippe V sur le trne et de ceux dont
          les conseils pouvoient l'y soutenir; de l le nant de nos
          ministres sur l'Espagne, dont aucun ne put s'y maintenir
          qu'en s'abandonnant sans rserve  la des Ursins.]

          [Note 102: Cette rvolte, dite des _Camisars_, et dont le
          foyer principal toit dans les Cvennes, eut d'abord de
          foibles commencements; mais bientt, par le peu d'activit
          que l'on mit  l'teindre, elle prit tous les caractres de
          violence et d'atrocit qui signaloient les rvoltes des
          religionnaires. Ils se livrrent, ainsi qu'ils avoient dj
          fait et si souvent,  des cruauts inoues contre les
          catholiques, et exercrent dans les glises les plus
          horribles profanations. Le mal parut assez grave pour que
          l'on crt ncessaire d'envoyer contre eux une petite arme
          et un marchal de France pour la commander. C'toit le
          marchal de Montrevel. Il les poursuivit vigoureusement,
          exerant contre eux de terribles reprsailles; et il les et
          sans doute facilement dtruits sans ces continuels secours
          qu'ils recevoient des Anglois, et plus particulirement des
          Hollandois. Le marchal de Villars prit la place de
          Montrevel, lorsque leur courage toit dj abattu, tant par
          les dfaites qu'ils avoient essuyes que par le peu de
          succs qu'avoit obtenu le duc de Savoie dans sa tentative
          d'irruption. Ces troubles ne tardrent point  finir par la
          mort de quelques chefs, la soumission des autres, et une
          amnistie gnrale accorde au reste des rebelles.]

Jusque l tout alloit bien pour la France. De nouveaux troubles
avoient clat en Hongrie; Louis XIV soutenoit cette rbellion qui
donnoit de grands embarras  l'empereur, et l'lecteur de Bavire
demeuroit ferme dans l'alliance de la France. Une arme conduite par
Tallard et Marsin, et soutenue d'une autre arme que commandoit
Villeroi, fut envoye pour l'aider dans ses oprations; et l'on
pouvoit tout attendre de forces aussi imposantes runies dans le coeur
de l'Allemagne. Il ne s'agissoit que d'viter de combattre; les
allis, dans l'impossibilit de tenir dans le pays, eussent t forcs
de l'abandonner aux Franois et aux Bavarois, et l'empereur sembloit
perdu sans ressources. L'lecteur s'obstina  livrer une bataille que
dsiroient par dessus tout Eugne et Malborough; ceux-ci tromprent
Villeroi, et parvinrent  le tenir en chec, tandis qu'ils marchoient
en toute hte vers les plaines d'Hocstet, dans lesquelles les
attendoit l'ennemi. Ce lieu, o l'on avoit vaincu l'anne prcdente,
devint le thtre d'une des dfaites les plus dsastreuses que la
France et jamais prouves. Les fautes y furent, pour ainsi dire,
accumules; les mprises n'y furent pas moins funestes que les fautes,
et il s'en commit de plus grandes encore aprs la dfaite. Une arme
entire fut dtruite ou prisonnire; on recula du Danube jusque sur
les bords du Rhin: la Bavire demeura abandonne aux dvastations des
impriaux; et Landau fut assig et pris presque sous les yeux de nos
troupes abattues et dcourages. La consternation fut gnrale en
France, et l'on peut juger de la douleur du roi qui, un moment
auparavant, ayant tenu, pour ainsi dire, le sort de l'empereur entre
ses mains, se trouvoit rduit maintenant  craindre pour ses propres
frontires.

(1705) La victoire de Hocstet avoit fait de Malborough le hros de la
ligue et l'me de toutes ses dlibrations. Il forma ds lors le
projet de porter la guerre dans le coeur de la France; et toutes ses
vues tant tournes vers cet objet, il refusa d'aller au secours du
duc de Savoie que Vendme ne cessoit de poursuivre  outrance. La
bataille de Cassano, o le prince Eugne, qui s'toit fait
l'auxiliaire du duc, se vit forc de reculer devant l'arme franoise,
acheva de dtruire les dernires esprances de celui-ci sans vaincre
son obstination; et il supporta de voir son pays ravag et toutes ses
forteresses rases, plutt que d'accepter cette paix que Louis XIV, de
son ct, s'obstinoit  lui offrir. Cependant Malborough n'avoit
point excut le grand projet qu'il avoit conu. Par une suite de
manoeuvres habiles, Villars l'avoit tenu en chec, et rien de dcisif
ne s'toit pass sur ce point de nos frontires.

Il n'en alloit pas de mme en Espagne: tout y tournoit
malheureusement; le sige de Gibraltar n'avoit point russi, et les
armes des deux couronnes s'y toient inutilement consumes. Les
Portugais profitrent de l'extrme foiblesse o ce sige les avoit
rduites, pour faire, de concert avec les Anglois, une irruption dans
l'Estramadure, o ils emportrent plusieurs villes et dvastrent le
pays. Pendant ce temps, l'amirante de Castille, qui, ds le
commencement, s'toit dclar pour le parti autrichien, fomentoit de
toutes parts les divisions nationales que la rivalit des deux maisons
avoit fait natre, rallioit les mcontents et prparoit une guerre
intestine que les succs des Portugais firent bientt clater. Les
royaumes de Valence, de Murcie, et la Catalogne arborrent l'tendard
de la rvolte; l'archiduc investit Barcelonne, et s'en empara; Gironne
lui ouvrit ses portes, et il se trouva ainsi tabli en Espagne. (1706)
L'anne suivante lui fut plus favorable encore: le sige de Barcelonne
avoit t rsolu dans le conseil de Philippe; mais la lenteur
habituelle des Espagnols fit manquer cette opration dont le rsultat
et t de faire rentrer la Catalogne sous sa domination. Une arme
angloise fora celle des deux couronnes  lever ce sige si mal
commenc, plus mal conduit, et o elles ne s'toient pas moins
puises que devant Gibraltar; la rvolte de l'Arragon leur coupa,
dans leur retraite, le chemin de la Castille, et les armes
confdres marchrent sans obstacle sur Madrid.

Ces revers en amenrent d'autres: Louis XIV se persuada qu'il n'y
avoit qu'un coup dcisif dans les Pays-Bas qui pt rtablir les
affaires; peut-tre ne se trompoit-il pas, mais ce n'toit pas au plus
malhabile et au plus malheureux de ses gnraux qu'il falloit donner
une semblable commission. Villeroi fut envoy  l'arme de Flandre,
avec ordre de chercher Malborough, de le combattre et sans doute de le
vaincre. Le prsomptueux courtisan fit tout ce qu'il falloit pour tre
battu; il ne voulut point attendre les renforts que lui amenoit
Marsin, pour ne pas partager avec lui l'honneur de la victoire;
choisit un terrain ds long-temps rprouv par le marchal de
Luxembourg qui n'avoit jamais voulu y hasarder une bataille; et fit
une disposition militaire pire encore que le choix de son terrain.
Ainsi fut donne et perdue la bataille de Ramilli, qu'on peut appeler
une droute plutt qu'une bataille, puisque la France y perdit  peine
quatre mille hommes, mais droute la plus complte, la plus
dsastreuse, et dont les suites passrent les esprances mme des
vainqueurs. Villeroi qui n'avoit pas su rallier ses troupes aprs les
avoir fait battre, et le duc de Bavire qui commandoit avec lui 
cette funeste bataille, se retirrent sous le canon de Lille,
abandonnant en un moment tous les Pays-Bas espagnols et mme une
partie des ntres  l'ennemi.

C'toit le plus grand dsastre que la France et encore prouv: le
malencontreux Villeroi fut rappel, et l'on arracha Vendme  l'arme
d'Italie pour venir en Flandre arrter la marche victorieuse du
gnral anglois. Il alloit pour rparer les fautes d'un autre, et en
avoit commis lui-mme de trs grandes dont le prince Eugne avoit su
profiter. Le sige de Turin toit mal conduit par le duc de La
Feuillade, et les intrigues de cour agravoient encore les fautes des
gnraux. Le jeune duc d'Orlans prit la place du duc de Vendme, mais
sous la tutelle de Marsin qui avoit les ordres secrets du roi. Ces
ordres dfendoient expressment de livrer bataille au prince Eugne:
ce fut une ncessit de la recevoir comme il lui plut de la donner, et
malgr tout ce que put dire le duc d'Orlans, qui seul, dans cette
circonstance, se montra gnral et soldat, il fallut attendre l'ennemi
dans les lignes, et s'abandonner en quelque sorte  sa merci. Une fois
l'attaque commence, il n'y eut plus que dsordre et confusion; et de
mme qu' Ramilli, l'pouvante et la consternation firent plus que
l'pe du vainqueur. On perdit  peine deux mille hommes, et cependant
l'arme dbande repassa la frontire, abandonnant  l'ennemi les
bagages, les provisions, les munitions, la caisse militaire, et
surtout le Milanois, le Mantouan et le Pimont, dont il fit en
quelques heures la conqute. Ainsi la bataille de Ramilli venoit
d'tre perdue pour avoir t ordonne, celle de Turin le fut pour
avoir t dfendue.

Quoique les affaires eussent repris une tournure plus favorable en
Espagne o la nation presque entire s'toit souleve en faveur de
Philippe, que ce prince ft rentr  Madrid dont les troupes de
l'archiduc avoient un moment pris possession, et que les armes des
deux couronnes, commandes par Berwick, eussent regagn presque tout
ce que l'ennemi avoit envahi, cependant Louis XIV, qui, ds la
bataille d'Hocstet, avoit inutilement employ la mdiation du pape et
des cantons pour ngocier de la paix, constern des deux catastrophes
successives de Turin et de Ramilli, pour la premire fois rabattit de
sa fiert, et fit des dmarches publiques afin d'obtenir de ses
ennemis cette paix qu'il leur avoit si souvent dicte. On y mit pour
premire condition que son petit-fils renonceroit  la couronne
d'Espagne; et il se rsolut  continuer la guerre malgr les malheurs
et l'puisement de la France. Il faut l'admirer ici; car il fit, dans
ces extrmits, tout ce qu'il toit humainement possible de faire pour
ne pas succomber. Il trouva le moyen d'avoir des armes pour la garde
de toutes ses frontires, en Flandre, sur le Rhin, dans la Navarre,
dans le Roussillon; un trait fut fait avec l'empereur pour
l'vacuation des troupes qui occupoient encore la Lombardie, trait
qui, sans doute, livra  celui-ci l'Italie entire et le royaume de
Naples sans coup frir; mais par lequel le roi n'abandonnoit en effet
que ce qu'il lui toit impossible de conserver, et o il trouvoit
l'immense avantage de pouvoir envoyer  l'arme de Castille un renfort
dont elle avoit le plus grand besoin. Il est vident que l'on dut  ce
trait et  cette manoeuvre le gain de la bataille dcisive d'Almanza,
qui porta un coup mortel aux affaires de l'archiduc.

(1707-1709) Sur le Rhin, le marchal de Villars avoit des succs qui
rappeloient ceux des beaux jours de Louis XIV. Il avoit forc les
lignes de Stalofen, dissip devant lui les troupes ennemies, mis les
cercles de l'empire  contribution, et pouss l'arme impriale
jusqu'aux bords du Danube; mais ces succs qui menaoient dj la
capitale de l'empire, n'eurent point de rsultat, parce que l'heureux
et habile gnral se vit forc de cder une partie de son arme pour
aller dfendre la Provence, o le prince Eugne et le duc de Savoie
venoient de faire invasion. Ils chourent,  la vrit, dans
l'entreprise du sige de Toulon, mais enfin la France vit ses ennemis
au coeur de ses provinces. Cependant le successeur de Lopold[103],
Joseph I, commandoit en matre dans toute l'Italie indigne, et par
les plus injustes violences, foroit le pape  reconnotre l'archiduc
comme roi d'Espagne; en mme temps les Anglois s'emparoient de la
Sardaigne, des les de Maorque et Minorque, des ports que l'Espagne
avoit sur les ctes d'Afrique, et lui enlevoient ainsi, pice  pice,
tout ce qu'elle possdoit hors de la pninsule. Ce fut  cette mme
poque, et au milieu de tant de revers, que Louis XIV eut le courage
de tenter, sur les ctes d'Angleterre, une diversion en faveur du fils
de Jacques II, qu'il avoit reconnu pour roi d'Angleterre, au lit de
mort de son pre, avec moins de prudence sans doute que de gnrosit.
Cette diversion, si elle et russi, auroit t utile sans doute en
occupant chez eux les Anglois dont les armes toient le principal
soutien de la confdration; mais elle ne russit point, et la France
eut bientt de nouveaux revers et plus grands encore  dplorer.

          [Note 103: Ce prince, d'un caractre hautain et imprieux,
          abusa violemment de la victoire, tant  l'gard des princes
          de l'Empire qui avoient suivi le parti de la France et de
          l'Espagne, qu' l'gard des princes italiens qui s'en
          toient faits les auxiliaires. Mais ce fut surtout contre le
          pape que ses perscutions prirent un caractre plus odieux;
          elles n'alloient pas moins qu' le dpouiller d'une grande
          partie de ses tats, et ne cessrent que lorsqu'il eut
          obtenu de lui cette reconnoissance des prtendus droits de
          l'archiduc, reconnoissance videmment arrache par la force,
          qui fut considre comme telle par toutes les puissances de
          l'Europe, et que Philippe V eut seul le tort de prendre au
          srieux.]

On faisoit passer les gnraux d'un bout de la France  l'autre, et
souvent au risque de tout perdre; une intrigue de cour, un simple
caprice suffisoient pour provoquer de semblables dplacements. Le duc
de Berwick, que nous venons de voir en Espagne, se trouvoit maintenant
oppos au prince Eugne, sur les bords du Rhin[104]; et le duc
d'Orlans commandoit en Espagne; quant  Vendme, il continuoit 
diriger l'arme de Flandre, mais il avoit au dessus de lui le duc de
Bourgogne et ses courtisans. La division rgnoit dans le conseil du
prince; les ordres du cabinet de Versailles venoient en outre, et 
chaque instant, entraver les oprations militaires, et le vritable
gnral, non seulement n'toit pas le matre de ses troupes, mais
souvent mme n'toit pas cout. Sur ces entrefaites, Eugne et
Malborough, qui faisoient ce qu'ils vouloient, oprrent leur
jonction: ils ne commettoient pas de fautes, et savoient profiter de
celles des autres. Les deux armes se rencontrrent  Oudenarde; et
l, ce fut encore plutt une droute qu'une bataille. L'arme
franoise, dbande et dcourage, se retira sous Gand, sous Ypres,
sous Tournay, et les gnraux des allis, avec une arme moins
nombreuse, purent faire tranquillement le sige de Lille. Jamais, dans
toute autre circonstance, entreprise n'et t plus tmraire: le
dsordre et le dcouragement de l'arme franoise la justifirent; on
ne fit rien pour empcher ce sige, auquel on pouvoit apporter des
obstacles insurmontables; et malgr la belle dfense du marchal de
Boufflers, Lille fut pris, au grand tonnement de l'Europe, et
peut-tre mme de ceux qui l'assigeoient. Au lieu de combattre on
continuoit  se disputer dans l'arme franoise: Vendme accusoit les
conseils du prince; ceux-ci rcriminoient contre Vendme; et cependant
cette arme, qui auroit pu entourer l'ennemi, l'affamer, peut-tre le
dtruire, sembloit frappe d'une sorte de stupeur, et diminuoit de
jour en jour par les maladies et les dsertions. Elle laissa enlever
tous ses postes les uns aprs les autres, et la chute d'un des
derniers boulevards du royaume, laissa aux vainqueurs le chemin ouvert
jusqu' Paris[105].

          [Note 104: C'est un grand Diable d'Anglois, sec, qui va
          toujours droit devant lui, disoit la reine d'Espagne, qui
          ne le trouvoit pas assez homme de cour. Ce fut elle qui le
          fit rappeler; peu s'en fallut qu'elle ne payt de la perte
          du trne cette fantaisie de qu'un gnral d'arme et en
          mme temps la souplesse d'un courtisan.]

          [Note 105: Un parti hollandois avoit eu la hardiesse de
          pntrer de Courtrai jusqu'auprs de Versailles, et avoit
          enlev le premier cuyer du roi, croyant se saisir de la
          personne du dauphin. Il est vrai que le premier cuyer fut
          dlivr, et que ceux qui avoient tent ce coup si hardi
          furent tous faits prisonniers. Mais l'avoir seulement os
          tenter et avoir t sur le point de russir, prouve en quel
          tat toit alors la France.]

(1709-1711) La situation de la France toit affreuse; l'hiver
rigoureux de 1709 combla ses misres; et tandis qu'il et t
ncessaire de crer de nouveaux impts pour dfendre le royaume de
l'invasion et peut-tre de la conqute, il fallut penser  nourrir une
population innombrable, sans travail et sans pain. Tout sembloit
perdu, lorsque la Providence envoya un secours inattendu dans
l'arrive de la flotte marchande qui revenoit de la mer du sud. Elle
apportoit en lingots trente millions qui furent prts au roi  des
conditions supportables; et l'on put ainsi se prparer  soutenir une
nouvelle campagne; mais en mme temps de nouvelles dmarches furent
faites pour la paix, et les offres de Louis XIV, les humiliations dont
ses ambassadeurs se laissrent abreuver par les Hollandois, auxquels
ils avoient t renvoys pour recevoir les conditions des allis,
prouvrent quel toit l'excs du malheur o ce prince toit parvenu.
Ceux-ci, comblant la mesure de l'insolence  l'gard d'un grand
monarque qui les avoit vus si long-temps ramper bassement  ses pieds,
montrrent bien, en cette circonstance, ce qu'toit l'esprit d'une
rpublique de marchands parvenus; et cependant, quel que ft
l'enivrement ridicule o les avoient jets tant de victoires
remportes en partie avec leur argent, les offres qui leur furent
dfinitivement faites toient si avantageuses, tellement au del de
toutes les esprances qu'ils eussent jamais os concevoir, que
probablement ils les auroient acceptes, si Eugne et Malborough, qui
trouvoient leur compte, et chacun  sa manire, dans la continuation
de la guerre, ne les eussent fait rejeter. Afin d'y parvenir,
Malborough, qui toit alors matre absolu en Hollande, et dont le
parti dominoit en Angleterre, trouva le moyen de rendre les conditions
de cette paix inacceptables, en exigeant, sans compter tout le reste,
que le roi de France, qui consentoit  ne plus reconnotre son
petit-fils pour roi d'Espagne, non seulement se runt contre lui 
ses ennemis, mais s'il refusoit de cder sa couronne, se charget seul
du soin de le dtrner. Telles furent les dernires propositions qui
furent faites  Louis XIV aux confrences de Gertruydemberg. L'me de
l'auguste vieillard se rvolta contre l'avilissement auquel on vouloit
le rduire; il se montra vritablement grand dans ces grandes
extrmits, et la guerre fut continue.

De nouveaux revers la signalrent: Malborough continua d'assiger et
de prendre nos places fortes, sans prouver le moindre obstacle.
Douai, Aire, Tournay succombrent: Villars, qui toit alors  la tte
des armes de Flandres, lui livra la bataille de Malplaquet pour
l'empcher d'assiger Mons; et l'on regarda comme un bonheur pour la
France, que cette bataille meurtrire n'et point t dcisive en
faveur de l'ennemi. Le soldat franois y retrempa en quelque sorte son
courage, et y retrouva une partie de la confiance qu'il avoit perdue.
En mme temps les impriaux, qui cherchoient  pntrer en France par
l'Alsace, furent battus et repousss par une division de l'arme du
marchal d'Harcourt, commande par le comte du Bourg.

Les affaires subissoient en Espagne de grandes vicissitudes: le duc
d'Orlans venoit d'en tre rappel pour avoir eu la pense de s'y
faire un parti, et de se frayer le chemin d'un trne dont Philippe V
sembloit dispos  descendre[106]. La bataille de Saragosse perdue,
depuis son dpart, avoit rouvert les portes de Madrid  l'archiduc; et
pour la seconde fois, tout, de ce ct, sembloit encore dsespr,
lorsque l'arrive de Vendme changea tout  coup la face des choses.
Malheureux en Flandre et quelquefois mme en Italie, un bonheur
constant l'accompagna dans cette guerre d'Espagne qui fait presque
toute sa gloire. Aid de cette affection que la nation espagnole
conservoit pour Philippe, il rpara par son activit, par sa
popularit, par sa gnrosit qui lui gagnoient les coeurs des
soldats, toutes les fautes qui avoient t commises; ses manoeuvres
habiles empchrent la jonction de l'arme portugaise  celle des
allis; l'archiduc  peine entr  Madrid fut forc d'en sortir et de
regagner Barcelonne; enfin la bataille de Villa-Viciosa raffermit
Philippe sur son trne chancelant; et depuis cette victoire dcisive,
ses affaires allrent toujours prosprant.

          [Note 106: Le bruit courut qu'il avoit intrigu en Espagne
          dans le dessein de dtrner Philippe V; deux de ses agents,
          nomms Flotte et Deslandes, dont les dmarches et les
          paroles avoient sembl suspectes, furent arrts. Le duc
          d'Orlans fut un moment considr comme un tratre, et, en
          France comme en Espagne, il n'y eut qu'un cri contre lui. Or
          il fut bientt dmontr que si ce prince avoit eu quelques
          vues sur la couronne d'Espagne, ce n'avoit t que dans le
          cas d'une renonciation formelle de Philippe, dont il toit
          dj question mme dans le cabinet de Versailles, et qu'il
          sembloit, vu la situation critique o se trouvoient ses
          affaires, assez dispos  faire. Ce n'toit point  lui,
          mais  l'archiduc d'Autriche, que le duc d'Orlans vouloit,
          dans un tel cas, tenter d'enlever cette couronne; et un tel
          projet, qui ne blessoit point la justice, avoit quelque
          chose de louable et de grand. Le vritable crime du duc
          d'Orlans toit de s'tre montr en diverses occasions
          oppos aux vues ambitieuses de la princesse des Ursins, et
          d'avoir lanc sur elle quelques sarcasmes trop piquants.]

(1712) Ces succs inesprs obtenus en Espagne; l'archiduc devenu
empereur par la mort de son frre Joseph Ier, et forc de renoncer
ainsi  la couronne d'Espagne; les hauteurs et les malversations de
Malborough qui, en Angleterre, avoient excit contre lui la haine d'un
parti puissant, et plus que tout cela, les dispositions secrtes de la
reine Anne en faveur du prtendant son frre,  qui elle vouloit
laisser la succession d'un trne qu'elle n'avoit, pour ainsi dire,
usurp qu' regret; cet abaissement mme de la France, qui commena 
faire craindre aux Anglois que, ce poids tant t de la balance de
l'Europe, la maison d'Autriche n'y devint trop redoutable, tels furent
les motifs et les vnements qui prparrent cette paix tant dsire,
dans laquelle toit le salut de Louis XIV et de son royaume. Le parti
de Malborough fut abattu; et malgr les cris et les intrigues des
allis, des ngociations s'ouvrirent entre les cabinets de Londres et
de Versailles: Eugne accourut en Angleterre pour en arrter les
effets, et s'en retourna sans avoir rien obtenu; le gnral anglois
lui-mme, autrefois l'idole de sa nation, y reut un accueil tel,
qu'il se trouva heureux d'obtenir la permission de se retirer sur le
continent, pour chapper aux accusations violentes qui s'levoient
contre lui; les Hollandois, avec qui, par l'effet de ces passions
haineuses et cupides qui le poussoient  continuer la guerre, il avoit
fait un trait peu honorable pour l'Angleterre et ruineux pour son
commerce[107], achevrent d'irriter la reine par l'insolence de leurs
prtentions; elle ne fut pas moins mcontente de l'obstination que
mirent les allis  poursuivre leurs oprations militaires, malgr
l'opposition qu'elle y avoit publiquement manifeste; et une
suspension d'armes fut arrte entre les deux couronnes.

          [Note 107: C'est le trait connu sous le nom de _la
          Barrire_. Les tats-Gnraux s'engageoient  maintenir la
          succession  la couronne d'Angleterre dans la ligne
          protestante, et le cabinet anglois prenoit de son ct
          l'engagement de concourir avec ses allis  s'emparer  leur
          profit de tous les Pays-Bas espagnols, et d'autant de Villes
          fortes qu'il seroit ncessaire pour les mettre  couvert
          tant du ct de la France que de toutes les autres
          puissances qui les avoisinoient. Ce trait prodigieux
          souleva justement la reine et toute l'Angleterre contre
          celui qui en toit l'auteur.]

Cependant le prince Eugne, rest seul  la tte des confdrs, aprs
avoir pris le Quesnoi, toit sur le point de s'emparer de Landrecies,
et tandis que les confrences pour la paix gnrale s'ouvroient 
Utrecht, Louis XIV n'toit pas en sret  Versailles, et l'on agitoit
dans son conseil s'il ne se retireroit pas derrire la Loire: la
bataille de Denain, gagne par Villars, fut le salut de la France, et
acheva ce que les dispositions favorables de la reine Anne avoient
commenc. Les confrences continurent alors sous des auspices plus
heureux; (1713) et la paix d'Utrecht,  laquelle les allis
n'accdrent pas simultanment, mais qu'aprs quelques efforts
malheureux il leur fallut enfin accepter les uns aprs les autres, ne
fut pour Louis XIV, vu les circonstances extrmes o il s'toit
trouv, ni sans avantages, ni sans dignit.

Tandis que la socit _matrielle_ prouvoit en France de si longues
et si rudes traverses, celle des _intelligences_ toit loin d'tre en
paix; et une guerre intestine, bien plus dangereuse sans doute, la
troubloit et l'branloit jusque dans ses fondements. Nous n'avons
point parl de l'affaire du Quitisme, de la tendre et innocente
visionnaire qui l'introduisit en France[108], des perscutions
suscites  Fnlon son protecteur, pour quelques erreurs, qu'on peut
dire _imperceptibles_, qui s'toient glisses dans son livre des
_Maximes des Saints_; de l'animosit peu honorable pour son caractre
que mit Bossuet  poursuivre,  l'gard de ce livre, une condamnation
 laquelle rpugnoit la modration indulgente du Saint-Sige; des
petits motifs de vengeance personnelle qui poussrent madame de
Maintenon  s'unir aux perscuteurs de l'illustre prlat qu'elle avoit
si long-temps aim et protg: et si nous n'en avons point parl,
c'est que cette affaire ne laissa aucune trace, ni dans le clerg, ni
dans l'tat. Fnlon, condamn, se soumit sans rserve aux dcisions
de l'autorit pontificale dont il comprenoit mieux que son fameux
rival l'tendue sans bornes et l'infaillible caractre. Mais ce qui
mrite d'tre remarqu, c'est que ce furent les jansnistes qui, les
premiers, sonnrent l'alarme sur l'hrsie nouvelle, esprant ainsi
oprer une diversion favorable  leurs propres doctrines; et qu'en
effet, ceux qui poursuivirent si vivement Fnlon, furent en cette
occasion les dupes de ces sectaires.

          [Note 108: Madame Guyon.]

Leur hrsie, fonde sur l'esprit de rvolte et d'orgueil, avoit des
racines bien autrement profondes. Ainsi que nous l'avons dj dit, il
s'en falloit de beaucoup que, pour avoir t abattus par le concours
des deux puissances, les jansnistes fussent en effet persuads et
soumis; et ils n'en avoient pas moins continu de protester dans
l'ombre contre les dcisions de l'autorit pontificale, et de
subtiliser sur la distinction du _fait_ et du _droit_[109]. Or il
arriva que la Sorbonne (1704) ayant t consulte sur un cas de
conscience dans lequel toit comprise cette distinction, quarante
docteurs donnrent par crit une dcision favorable au sophisme
jansniste, et que cette dcision eut de la publicit: les jsuites
furent les premiers qui la dnoncrent, et l'on doit dire qu'elle
souleva tout l'piscopat franois. Le cardinal de Noailles, alors
archevque de Paris, exigea la rtractation des signataires, et la
Sorbonne elle-mme donna son avis doctrinal sur la dcision du _cas de
conscience_. Elle fut dclare contraire aux constitutions
apostoliques, tmraire, scandaleuse, injurieuse aux souverains
pontifes, favorisant la pratique des quivoques, des restrictions
mentales, du parjure, et renouvelant la doctrine rprouve du
jansnisme. D'autres facults de thologie adhrrent  ce jugement,
et le pape adressa au roi un bref par lequel il condamnoit  la fois
et cette dcision et les docteurs qui l'avoient signe.

          [Note 109: _Voyez_ p. 26 (_note_).]

Alors le _cas de conscience_ devint le signal d'une nouvelle
insurrection des disciples de Jansnius. Une foule d'crits sortirent
en un instant du milieu de cette tourbe si long-temps silencieuse,
dans lesquels on attaquoit et le jugement qui l'avoit condamn, et
l'archevque de Paris, qui avoit provoqu ce jugement, et les docteurs
qui avoient eu _la lchet_ de rtracter leur dcision; et la
doctrine du _silence respectueux_  l'gard du chef de l'glise, fut
de nouveau prsente comme lgitime et suffisante.

Alarms d'une opposition si violente et si audacieuse, les vques et
le roi lui-mme s'adressrent au souverain pontife pour le prier de
renouveler les constitutions de ses prdcesseurs contre cette
doctrine pernicieuse du _silence respectueux_; et, en 1705, Clment XI
publia sa constitution connue sous le nom de _Vineam Domini Sabaoth_,
o furent condamns de nouveau et les partisans de cette doctrine et
ceux de l'hrsie de Jansnius. La bulle du pape, envoye au roi, fut
reue par l'assemble du clerg qui se tenoit alors  Paris, par la
Sorbonne, par tous les vques, et enregistre au parlement. Il
sembloit que tout dt tre fini; mais un nouvel incident, dont les
suites eurent une tout autre gravit, ne tarda point  faire voir que
le parti jansniste toit plus puissant qu'on n'avoit cru, et que,
parmi ceux-l mme qui le poursuivoient, plusieurs toient, et sans le
savoir, plutt ses partisans que ses ennemis.

Et en effet, que faisoient les jansnistes qui ne ft compltement
autoris par les _liberts gallicanes_? Les dcisions des papes,
disent ces liberts, ne sont sres qu'aprs que l'_glise_ les a
acceptes. Or, la majorit et mme la totalit des vques franois,
en y joignant encore la Sorbonne, ne faisoient sans doute qu'une trs
petite portion de l'glise; il ne semble pas que le parlement dt tre
compt comme un supplment suffisant de l'piscopat gallican; et les
jansnistes qui combattoient et rejetoient une bulle du pape jusqu'
ce qu'elle et t confirme et accepte par l'glise _universelle_,
toient trs consquents. Ils ne pouvoient,  la vrit, empcher et
les vques franois et la Sorbonne, et mme le parlement, de faire 
cet gard ce qui leur sembloit bon; mais ils demandoient la mme
libert, jusqu' ce que la seule autorit comptente (l'glise
_universelle_) et prononc; et en cela ils se montroient les seuls
vritables dfenseurs des _liberts gallicanes_; les autres n'y
entendoient rien.

Or, voici ce qui arriva: un prtre de l'Oratoire, nomm Quesnel, avoit
publi, environ quarante ans auparavant, et sous l'approbation de son
vque (celui de Chlons), quelques rflexions morales sur l'vangile.
Son livre avoit eu du succs; les ditions s'en toient multiplies,
et,  chaque nouvelle rimpression, l'auteur y avoit ajout des
rflexions nouvelles, tellement que, vers la fin du sicle, il se
composoit de quatre gros volumes, lesquels s'imprimoient avec
privilge du roi. Lorsqu'il n'toit encore qu'vque de ce mme
diocse de Chlons, le cardinal de Noailles en avoit accept la
ddicace, et il avoit en mme temps confirm l'approbation qu'y avoit
donne son prdcesseur. Cependant les _Rflexions morales_ avoient
dj excit l'animadversion d'un grand nombre de personnes claires,
qui y avoient retrouv sur la grce, sur la charit, sur la pnitence,
sur la discipline de l'glise, toutes les doctrines de Jansnius.
Plusieurs vques l'avoient censur; il avoit t ouvertement attaqu
par les jsuites; enfin l'affaire fut porte en cour de Rome; et,
aprs deux ans d'examen, le livre de Quesnel y fut rprouv, comme
contenant les doctrines dj condamnes de Jansnius.

Quesnel et ses partisans firent de grands cris sur le dcret du pape,
dclarant qu'il toit l'ouvrage de l'intrigue et de la passion,
dclamant contre la _corruption de la cour de Rome_, demandant surtout
qu'au lieu de condamner le livre _en gnral_, comme il l'avoit fait,
il plt au saint Pre de censurer en particulier chacune des
propositions qui lui avoient sembl condamnables. Cependant, la
plupart des vques reurent le dcret du pape et proscrivirent, dans
leurs diocses, les _Rflexions morales_. On s'attendoit que le
cardinal de Noailles, alors archevque de Paris, ne tarderoit pas 
rvoquer l'approbation qu'il leur avoit donne; et, quoiqu'il prouvt
en effet quelque chagrin de cette espce de rtractation, il est
probable qu'il et fini par prendre ce parti, lorsqu'un misrable
incident, que plusieurs assurent n'avoir point t prmdit, lui fit
prendre tout  coup des rsolutions entirement opposes. Par
l'imprudence d'un libraire, les instructions pastorales de deux
vques, et le mandement d'un troisime[110], portant condamnation du
livre de Quesnel, furent affichs aux portes mme de l'archevch. Le
cardinal crut y voir une insulte, et son amour-propre dj froiss
s'en exaspra: il publia aussitt une ordonnance contre ces
mandements, o les deux vques et leurs doctrines toient fort
maltraits[111]. Ceux-ci portrent plainte directement au roi, dans
une lettre o ce prlat toit prsent comme fauteur d'hrtiques: les
partisans du cardinal rpondirent; les vques rpliqurent, et la
querelle s'chauffa dans une multitude d'crits qui se succdrent
trs rapidement.

          [Note 110: Les instructions pastorales toient des vques
          de Luon et de La Rochelle, le mandement toit de l'vque
          de Gap.]

          [Note 111: Le cardinal poussa plus loin son ressentiment et
          jusqu' l'excs le plus condamnable; car supposant, sans en
          avoir aucune preuve, que deux jeunes ecclsiastiques, neveux
          de deux de ces vques, et qui tudioient au sminaire de
          Saint-Sulpice, n'toient point trangers  l'affront qu'il
          venoit de recevoir, il ordonna qu'ils fussent  l'instant
          mme chasss de cette maison. Cependant il fut prouv par la
          suite que c'toit trs injustement qu'ils avoient t
          souponns; et sans doute il toit plus injuste encore de
          les avoir condamns sur un simple soupon.]

Le roi fit examiner cette affaire, et la dcision des arbitres fut
que le cardinal condamneroit les _Rflexions morales_, rvoqueroit en
mme temps la condamnation qu'il avoit porte contre les deux vques,
et que ceux-ci lui donneroient satisfaction au sujet de la lettre
qu'ils avoient crite contre lui. Le cardinal, par l'enttement le
plus blmable, refusa d'accepter un arrangement qui mettoit fin si
convenablement  cette malheureuse discussion. Alors on jugea
ncessaire d'voquer la cause au tribunal du souverain pontife; et le
roi s'unit au corps des vques pour supplier Sa Saintet de vouloir
bien condamner en dtail les propositions qu'il jugeoit dignes d'tre
censures. C'est ce qui donna naissance  la fameuse bulle _Unigenitus
Dei filius_, dans laquelle le pape condamnoit cent et une propositions
extraites du livre de Quesnel.

Cette bulle, donne  Rome en 1713, ne fut apporte en France qu'au
commencement de 1714. Elle fut accepte dans une assemble d'vques
que le roi avoit convoque  Paris  cet effet; et pour arriver plus
srement  son but, qui toit de concilier les esprits, il avoit voulu
que le cardinal de Noailles en ft le prsident. Toutefois cette
acceptation fut vivement combattue, et le cardinal lui-mme se mit 
la tte de l'opposition. Sans oser dfendre les _Rflexions morales_,
qu'ils se dclarrent mme tout prts  condamner, les opposants
prtendirent que la bulle toit obscure, et ne devoit tre accepte
qu'aprs que le pape auroit donn, sur ces obscurits, les
claircissements qu'ils proposoient de lui demander. On passa outre:
quarante vques acceptants crivirent au pontife pour lui rendre
leurs actions de grces, et lui faire connotre leur acceptation; il
fut ordonn au parlement d'enregistrer la bulle, et en cette occasion
il fit bien connotre quel toit son esprit: car, quoique ce ft Louis
XIV qui donnt cet ordre, il n'enregistra nanmoins qu'avec les
rserves des droits de la couronne, des liberts gallicanes, du
pouvoir et de la juridiction des vques, hasardant mme de faire une
censure indirecte de celle que le pape avoit faite lui-mme de la cent
et unime proposition[112]. Immdiatement aprs l'enregistrement, une
lettre du roi, adresse  la facult de Sorbonne, lui intima galement
l'ordre d'insrer la bulle sur ses registres.

          [Note 112: Cette proposition, devenue fameuse par les dbats
          qu'elle fit natre, porte que la crainte d'une
          excommunication injuste ne doit jamais nous empcher de
          faire notre devoir. Or, qui ne voit qu'une semblable
          doctrine tend  rendre chaque individu juge en dernier
          ressort, et de son devoir, et des censures de l'glise dont
          il est libre ainsi de toujours contester  son gard la
          juste application, ce qui tablit pleinement le principe
          protestant du _jugement particulier_, et toutes ses
          consquences.]

C'toit ainsi que Louis XIV entendoit les _liberts gallicanes_,
quand il toit de l'avis du pape. Le cardinal de Noailles les avoit
entendues de la mme manire, lorsqu'il avoit adopt la bulle _Vineam
Domini_ contre les jansnistes et le cas de conscience; maintenant il
lui plaisoit de rejeter la bulle _Unigenitus_, et il les entendoit
autrement. Il est vident que quarante prlats n'toient pas plus
l'glise _universelle_ pour l'archevque de Paris que pour les
disciples de Jansnius: il persista donc dans sa rsolution de
demander au pape des explications, publia un mandement par lequel il
dfendoit, sous les peines canoniques,  tous ecclsiastiques
d'exercer, dans son diocse, aucune fonction et juridiction
relativement  la bulle, et de la recevoir sans sa permission; et le
jour mme o l'enregistrement s'en fit  la Sorbonne, il eut la
hardiesse de faire distribuer  chaque membre de l'assemble un
exemplaire de ce jugement.

On peut croire que les jansnistes surent profiter de cet incident:
suivant leur coutume, ils prirent part  la querelle par un
dbordement d'crits, tous, comme on le peut croire, injurieux pour le
pape, favorables aux opposants, et surtout aux cent et une
propositions condamnes, qu'ils appeloient hautement cent et une
vrits.

Le roi se montra, dans toute la suite de cette affaire, ce que, de nos
jours, on appelleroit un vritable _ultramontain_; et l'on attribuoit
principalement au pre Le Tellier, jsuite, et depuis quelque temps
son confesseur, la force de volont qu'il y mit, la marche ferme et
rgulire qu'il s'y traa, et les disgrces qu'prouva le parti des
opposants. De l ce redoublement de haine contre la Compagnie de
Jsus, que le parti jansniste rpandit dans toutes les classes de la
socit, depuis les plus leves o, sous des apparences hypocrites,
la licence des opinions religieuses avoit fait de grands progrs,
jusqu'aux plus obscures, o le respect pour le chef de l'glise toit
fort diminu par l'effet de tant d'outrages qu'il avoit reus de ce
mme roi qui se faisoit alors son soutien et son dfenseur; de l ce
dchanement presque gnral contre les vues ambitieuses de cette
clbre et sainte socit, contre ses manoeuvres tnbreuses, son
esprit perscuteur, sa politique artificieuse, sa morale relche; de
l surtout cette opinion inconcevable, adopte alors sur parole par
tant de gens passionns et perptue jusqu' nos jours (car il n'est
point d'extravagance dont les passions ne puissent faire un article de
foi), que la Compagnie de Jsus avoit, en thorie et en pratique, un
plan secret de corruption des esprits, et de domination universelle 
l'aide de cette corruption[113]. Le pre Le Tellier fut ds lors
reprsent comme un caractre atroce, comme un monstre d'ambition et
d'hypocrisie, parce que l'exil ou la prison punirent quelques
boutefeux qui excitoient  la rvolte contre les dcrets du pape et
contre les ordres du roi, c'est--dire contre tous les pouvoirs de la
socit[114]; et l'on supposa de mme  tous ceux qui prirent parti
contre le cardinal de Noailles les plus vils motifs de vengeance et
d'intrt personnel. Aujourd'hui que reste-t-il dans l'opinion des
gens senss de tant de cris et de dclamations furibondes? que les
propositions extraites du livre de Quesnel, sans en excepter une
seule, ont t justement condamnes[115]; qu'un cardinal qui se
mettoit en rvolte contre le pape toit peut-tre plus condamnable
encore que Quesnel; que le jsuite, directeur de la conscience de
Louis XIV, et qui exhortoit son royal pnitent  user de son pouvoir
pour combattre l'hrsie et faire respecter dans ses tats l'autorit
du chef de la chrtient, remplissoit son devoir, et s'il et agi
autrement, et t coupable de prvarication.

          [Note 113: Ce que dit Voltaire au sujet des jsuites et des
          _Provinciales_ o ils toient si odieusement diffams,
          mrite d'tre remarqu. Aprs avoir prsent ce livre comme
          un modle d'loquence et de bonnes plaisanteries: Il est
          vrai, ajoute cet crivain, qu'en totalit il portoit sur un
          fondement faux. On attribuoit adroitement  _toute_ la
          socit les opinions extravagantes de plusieurs jsuites
          espagnols et flamands. On les auroit dterres aussi bien
          chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'toit
          _aux seuls jsuites_ qu'on en vouloit. On tchoit, dans ces
          lettres, de prouver qu'ils avoient un dessein form de
          corrompre les moeurs des hommes, dessein qu'aucune secte,
          aucune socit n'_a jamais eu et ne peut avoir_. Mais il ne
          s'agissoit pas d'_avoir raison_, il s'agissoit _de divertir
          le public_. (_Sicle de Louis XIV._)

          Voil ce qu'a dit le patriarche de la philosophie moderne,
          ce qui n'empche pas de braves philosophes de continuer 
          nous prsenter tous les jours, comme la doctrine
          fondamentale de la compagnie de Jsus, toutes les folies et
          toutes les absurdits que Pascal a recueillies dans son
          livre.

          Il ne sera peut-tre pas hors de propos de faire connotre
          ici comment fut reu,  son apparition, ce livre
          _classique_, ce chef-d'oeuvre, devant lequel s'extasient les
          rhteurs, les littrateurs de collge, et toute cette tourbe
          de pdants qui, dans les ouvrages d'esprit, ne voient que
          l'arrangement des paroles, et s'inquitent peu que l'auteur
          ait du sens, pourvu que ses phrases soient nombreuses et ses
          priodes bien arrondies.

           peine les _Provinciales_ eurent-elles paru, que Rome les
          condamna. De son ct, Louis XIV nomma pour l'examen de ce
          livre treize commissaires, archevques, vques, docteurs ou
          professeurs de thologie, qui donnrent la dcision
          suivante:

          Nous soussigns, etc., certifions, aprs avoir diligemment
          examin le livre qui a pour titre: _Lettres provinciales_
          (avec les notes de Vendrock-Nicole), que les hrsies de
          Jansnius, condamnes par l'glise, y sont soutenues et
          dfendues.... Certifions de plus que la _mdisance_ et
          l'insolence sont si naturelles  ces deux auteurs, qu' la
          rserve des jansnistes, ils n'pargnent qui que ce soit, ni
          le pape, ni les vques, ni le roi, ni ses principaux
          ministres, ni la sacre facult de Paris, ni les ordres
          religieux; et qu'ainsi ce livre est digne des peines que les
          lois dcernent contre les libelles _diffamatoires et
          hrtiques_. Fait  Paris, le 4 septembre 1660. Sign: Henri
          de Rennes, Hardouin de Rhodez, Franois d'Amiens, Charles de
          Soissons, etc.

          Sur cet avis des commissaires, ce livre fut condamn au feu
          par arrt du conseil d'tat.]

          [Note 114: Le foyer du jansnisme toit  quelques lieues de
          Paris, dans une maison attenante  l'abbaye de
          Port-Royal-des-Champs, et dans laquelle s'toient retirs
          Arnauld, Saint-Cyran, et les autres chefs du parti. Ils y
          levoient des jeunes gens, et leurs disciples se rpandoient
          ensuite dans le monde o ils propageoient leurs doctrines.
          Ils gouvernoient en mme temps les religieuses de ce
          monastre et celles de Port-Royal-de-Paris; et ces filles,
          trs rgulires d'ailleurs, toient jansnistes sans trop
          savoir pourquoi, mais, suivant l'esprit de la secte, trs
          obstines dans leurs opinions, et fortement persuades que
          cette rvolte de leur esprit toit une vritable force
          d'aine et un amour ardent de la vrit, qui les rendoit fort
          agrables  Dieu. Lors de la signature du formulaire, elles
          avoient d'abord refus de signer, donnant pour raison les
          motifs qui leur toient dicts par leurs directeurs. La cour
          s'irrita de cet enttement; et, sur un ordre du roi, le
          lieutenant civil alla  Port-Royal-des-Champs, et en fit
          sortir tous les prtendus solitaires qui s'y toient
          retirs, et tous les jeunes gens qu'ils y levoient. Peu
          s'en fallut qu'alors les deux monastres ne fussent
          dtruits; mais on crut suffisant de disperser dans d'autres
          couvents les plus rcalcitrantes de ces religieuses; et
          quelques jansnistes furent mis  la Bastille par suite de
          cette affaire. La signature du formulaire les en fit sortir,
          et fit rentrer dans leur couvent les religieuses exiles. Il
          n'est pas besoin de dire que tout ce troupeau jansniste
          signa avec les restrictions mentales qu'il reprochoit aux
          jsuites, et qui lui toient beaucoup plus familires qu'
          ces religieux.

          Cependant la secte se fortifioit par les perscutions, et
          Port-Royal toit toujours signal comme le centre de toutes
          ses manoeuvres. On en eut la preuve lorsqu'il fut question
          d'y faire signer la bulle de Clment XI sur le _cas de
          conscience_: ces filles consentirent  signer, mais sans
          droger  la doctrine du droit et du _fait_ et  celle du
          _silence respectueux_. Cette fois-ci le roi se montra moins
          indulgent; mais voulant procder dans les formes, il
          commena par demander au pape la suppression de leur
          monastre; et l'ayant obtenue, toutes les religieuses en
          furent enleves et renfermes sans retour dans d'autres
          couvents. Le lieutenant de police reut l'ordre de faire
          dmolir leur maison de fond en comble, et les corps inhums
          dans l'glise et dans le cimetire furent dterrs et
          transports ailleurs. Quesnel, condamn peu de temps aprs,
          se sauva dans les Pays-Bas, o Arnauld avoit si long-temps
          vcu exil et se consolant jusqu' sa mort de son exil par
          les combats que sa plume ne cessoit de livrer au pape et aux
          cinq propositions. La Bastille se remplit une seconde fois
          de jansnistes qui y restrent jusqu' la fin de ce rgne.
          S'ils furent traits avec cette rigueur, ce ne fut pas pour
          leurs opinions religieuses dont il est probable que Louis
          XIV se seroit trs peu occup, quelque dangereuses qu'elles
          fussent en effet, mais pour leur ardeur  les rpandre, et
          leur caractre remuant et sditieux. C'toit l ce qui
          l'irritoit contre eux, et finit par le rendre inexorable
          pour tout ce qui tenoit de prs ou de loin  ce parti.]

          [Note 115:  son retour de Rome, dit le duc de Saint-Simon,
          Amelot me conta que le pape l'avoit pris en amiti, et qu'il
          gmissoit de se voir la boule et l'instrument du plus fort
          des partis de l'glise de France, tellement qu'aprs s'tre
          laiss aller  donner la Constitution, dans la persuasion o
          les lettres de Le Tellier l'avoient mis, que le roi toit le
          matre absolu de tout son royaume, il se trouvoit dans
          l'embarras.

          L dessus, Amelot, qui le savoit bien, lui demanda pourquoi
          il ne s'toit pas content de censurer _en gros_ quelques
          propositions de Quesnel, au lieu de faire une censure
          _baroque_ de cent et une: Eh! M. Amelot, que vouliez-vous,
          dit le pape, que je fisse? Le Tellier avoit assur le roi
          qu'il y avoit dans ce livre _plus de cent_ propositions
          censurables: il n'a pas voulu passer pour menteur; on m'a
          _tenu le pied sur la gorge_ pour s'en mettre plus de cent.

          Amelot, ajoute-t-il, _toit vrai et avoit de la probit_.
          Permis au duc de Saint-Simon de le croire, et, en bon
          jansniste, de trouver cette anecdote tout  fait
          vraisemblable. Quant  nous, nous ne craindrons pas de
          prononcer hardiment que cet _honnte_ et _vridique_ M.
          Amelot a fait un impudent et grossier mensonge; et, en
          effet, pour que la chose ft vraie, deux conditions seroient
          ncessaires: la premire, que Clment XI et t un
          malhonnte homme, absolument sans foi, ni loi; la seconde,
          qu'il et eu la bonhomie d'en convenir. Tout, dans ce
          misrable conte, jusqu'au ton indcent de cette prtendue
          conversation, outrage le sens commun et dcle l'imposture.

          Cependant aujourd'hui encore, et lorsqu'aprs plus d'un
          sicle on sait sans doute  quoi s'en tenir sur le livre de
          Quesnel, il se trouve des crivains qui rptent gravement
          cette prodigieuse sottise comme une vrit historique des
          plus incontestables.]

Cependant telle toit la profondeur du mal, que Louis XIV, qui ne
perdoit pas de vue cette affaire, n'en put voir la fin. Les opposants,
et le cardinal  leur tte, persistant dans leur rbellion, le pape,
qui se fatiguoit d'un tel scandale, demanda au roi de consentir qu'il
citt ce prlat  son tribunal, comme membre du sacr collge: on y
trouva des difficults, car, mme alors que l'on marchoit d'accord
avec lui, on pensoit qu'il y auroit du danger  le satisfaire sur un
point important de haute discipline; et ce moyen dcisif, qui
finissoit sans retour cette affaire et dont le cardinal fut trs
effray, fut lud par l'offre qui lui fut faite de convoquer un
concile national, c'est--dire de donner son consentement  une
assemble o tout se seroit indubitablement trait selon les liberts
gallicanes, et o se ft probablement accru le mal qu'il cherchoit 
dtruire. Clment XI refusa: alors on prit un terme moyen qui fut
d'employer simultanment l'autorit du pape et le pouvoir du roi pour
forcer enfin  la soumission le cardinal et ses adhrents. En
consquence il fut dcid que le monarque donneroit une dclaration
par laquelle tout vque qui n'auroit pas souscrit la bulle, seroit
tenu de l'accepter _purement et simplement_, sous peine d'tre
poursuivi selon toute la rigueur des canons. La dclaration toit
faite; et comme il y avoit lieu de craindre, vu l'esprit qui rgnoit
dans le Parlement, que l'enregistrement n'prouvt des difficults, le
roi fixa un jour pour le lit de justice o il se proposoit d'aller en
personne procder  cet enregistrement. La veille du jour dsign, il
fut pris de la maladie dont il mourut.

Les dsastres qui accablrent la France pendant les dernires annes
de sa vie, ne furent pas les seules amertumes qui en empoisonnrent le
cours. Malheureux comme roi, Louis XIV ne le fut pas moins dans
l'intrieur de sa famille. On sait quels ravages la mort exera, dans
un court espace de temps, au milieu de cette race royale: le duc et la
duchesse de Bourgogne toient morts, en 1712, dans un intervalle de
quelques jours; un mois aprs, l'an de leurs fils les avoit suivis
dans la tombe, et le duc de Berry, second fils du dauphin, au bout de
deux ans. Il ne restoit plus, dans la ligne directe de la succession
au trne, que le duc d'Anjou, dernier fils du duc de Bourgogne: ce fut
alors que les intrigues de madame de Maintenon et son attachement
aveugle pour le duc du Maine qu'elle avoit lev, poussrent Louis XIV
 prendre une dtermination qui rappela le scandale de ses jeunes
annes, et rpandit quelque avilissement sur ses derniers jours. Comme
si les rois avoient d'autres rgles de moeurs que les simples
particuliers, il lgitima par un dit ses deux fils adultrins, le duc
du Maine et le duc de Toulouse, les dclarant,  dfaut de princes du
sang, habiles, eux et leurs descendants,  succder  la couronne de
France, les faisant eux-mmes, et de sa pleine autorit, princes du
sang, immdiatement aprs ceux qui appartenoient aux branches
lgitimes. Ce fut sous la mme influence qu'il fit son testament dont
nous parlerons plus tard. Et ces choses s'tant passes en 1714, il
mourut le 1er septembre 1715, g de soixante-dix-sept ans.

Nous avons vu, ds les premires pages de son histoire, quelles
toient les traditions monarchiques qu'il avoit reues du disciple de
Richelieu, et  quel point il les avoit perfectionnes. La suite de
son rgne nous a successivement offert les consquences de ce systme
oriental, dans lequel tout fut abattu devant le monarque, o l'on ne
voulut plus qu'un matre et des esclaves, o les ministres des
volonts royales, courbs en apparence sous le mme joug qui
s'appesantissoit indistinctement sur tous, possdoient en effet par
transmission, de mme que dans tous les gouvernements despotiques, la
plnitude du pouvoir dont il leur toit donn d'abuser impunment
envers les grands et envers les petits[116]. On a vu quel mouvement
factice cette force et cette concentration de volont avoit donn  la
socit, et le parti qu'en avoient su tirer deux hommes habiles, qui
exploitrent ainsi, au profit de leur propre ambition, l'orgueil et
l'ambition de leur matre, le sang et la substance des peuples, le
repos de la chrtient, l'avenir de la France. Louvois avoit fait de
Louis XIV le vainqueur et l'arbitre de l'Europe: Colbert, nous l'avons
dj dit, jugea que ce n'toit point assez, et ne prtendit pas moins
qu' le soustraire entirement  l'ascendant, de jour en jour moins
sensible, que l'autorit spirituelle exeroit encore sur les
souverains. Il n'y russit point entirement, parce qu'il auroit
fallu, pour obtenir un tel succs, que Louis XIV cesst d'tre
catholique; mais le mal qu'il fit pour l'avoir tent fut grand et
irrparable[117]. Sous une administration si active et si fconde en
rsultats brillants et positifs, il y eut pour le _grand roi_ un long
enivrement; et mme, aprs qu'il fut pass, tout porte  croire que
Louis XIV, nourri ds son enfance des doctrines de ce ministrialisme
grossier, ne cessa point d'tre dans la ferme conviction qu'il avoit
enfin rsolu le problme du gouvernement monarchique dans sa plus
grande perfection. L'tat, c'est moi, disoit-il; et il se
complaisoit dans cet gosme politique, qui ne prouvoit autre chose,
sinon que, si sa volont toit forte, ses vues n'toient pas trs
tendues, et qu'il ne comprenoit que trs imparfaitement la socit
telle que l'a faite la religion catholique,  laquelle d'ailleurs il
toit si sincrement attach.

          [Note 116: Les ministres avoient su persuader au roi
          l'abaissement de tout ce qui toit lev; et leur refuser le
          _traitement_ (le titre de _monseigneur_ qu'ils exigeoient de
          tous, sans exception), c'toit mpriser son autorit et son
          service dont ils toient les organes, parce que d'ailleurs,
          et par eux-mmes, ils n'toient rien. Le roi, sduit par ce
          reflet prtendu de grandeur sur lui-mme, s'expliqua si
          rudement  cet gard, qu'il ne fut plus question que de
          ployer sous ce nouveau style ou de quitter le service, et de
          tomber en mme temps, en le quittant, dans la disgrce
          marque du roi, et sous la perscution des ministres dont
          les occasions se rencontroient  tous moments; de l
          l'autorit personnelle et particulire des ministres monte
          au comble, jusqu'en ce qui ne regardoit ni les ordres, ni le
          service du roi, sous l'ombre que c'toit la sienne; de l ce
          degr de puissance qu'ils usurprent; de l leurs richesses
          immenses, et les alliances qu'ils firent  leur choix.
          (_Mm. de Saint-Simon_, liv. IV.)]

          [Note 117: Il me parot, a dit un homme trs au fait de la
          matire, que ces prlats (les auteurs de la dclaration) ont
          sem dans le coeur des princes un germe funeste de dfiance
          contre les papes, qui ne pouvoit qu'tre fatal  l'glise.
          L'exemple de Louis XIV et de ces prlats a donn  toutes
          les cours un motif trs spcieux pour se mettre en garde
          contre les prtendues entreprises de la cour de Rome. De
          plus, il a accrdit auprs des hrtiques toutes les
          calomnies et les injures vomies contre le chef de l'glise,
          puisqu'il les a affermis dans les prjugs qu'ils avoient,
          en voyant que les catholiques mme et les vques faisoient
          semblant de craindre les entreprises des papes sur le
          temporel des princes; et, enfin, cette doctrine rpandue
          parmi les fidles a diminu infiniment l'obissance, la
          vnration, la confiance pour le chef de l'glise, que les
          vques auroient d affermir de plus en plus. (_Lettres sur
          les quatre articles dits du Clerg de France_, lettre II, p.
          5.)]

Les plus grands ennemis de cette religion de vrit ne peuvent
disconvenir d'un fait aussi clair que la lumire du soleil: c'est
qu'elle a dvelopp les _intelligences_ dans tous les rangs de la
hirarchie sociale, et  un degr dont aucune socit de l'antiquit
paenne ne nous offre d'exemple; d'o il est rsult que le peuple
proprement dit a pu, chez les nations chrtiennes, devenir _libre_ et
entrer dans la socit civile, parce que tout chrtien, quelque
ignorant et grossier qu'on le suppose, a en lui-mme, par sa foi et
par la perptuit de l'enseignement, une rgle de moeurs et un
principe d'ordre suffisant pour se maintenir dans cette socit sans
la troubler; tandis que la multitude paenne,  qui manquoit cette loi
morale, ou qui, du moins, n'en avoit que des notions trs incompltes,
a d, pour que le monde social ne ft point boulevers, rester esclave
et ne point sortir de la socit domestique, seule convenable  son
ternelle enfance. Or cette puissance du christianisme, dcoulant de
Dieu mme, a, dans ce qui concerne ses rapports avec la socit
politique, deux principaux caractres, c'est d'tre universelle et
souverainement indpendante: car Dieu ne peut avoir deux lois,
c'est--dire deux volonts, et il n'y a rien sans doute de plus libre
que Dieu. C'est l'universalit de cette loi, son indpendance et son
action continuelle sur les _intelligences_, qui constitue ce
merveilleux ensemble social que l'on nomme la _chrtient_. Rgulateur
universel, le christianisme a donc des prceptes galement
obligatoires pour ceux qui gouvernent et pour ceux qui sont gouverns;
rois et sujets vivent galement sous sa dpendance et dans son unit;
et ce seroit aller jusqu'au blasphme que de supposer qu'il peut y
avoir, en ce monde, quelque chose qui soit indpendant de Dieu. Il est
donc vident que, de la soumission d'un prince  cette loi divine,
drive la lgitimit de son pouvoir sur une socit chrtienne; et en
effet, obir  l'autorit du roi et obir en mme temps  une autorit
que l'on juge suprieure  la sienne et contre laquelle il seroit en
rvolte, implique contradiction. S'il croit avoir le droit de s'y
soustraire, tous auront le droit bien plus incontestable de lui
rsister en tout ce qui concerne cette loi, puisque c'est par cette
loi mme, et uniquement par elle, qu'il a le droit de leur commander;
car, de prtendre que l'_intelligence_ d'un homme, quel qu'il puisse
tre, ait le privilge d'imposer une rgle _tire d'elle-mme_ 
d'autres _intelligences_, c'est imaginer, en fait de tyrannie, quelque
chose de plus avilissant et de plus monstrueux que ce qui a jamais t
tabli en principe ou mis en pratique chez aucun peuple du monde[118].
Les gouvernements paens les plus violents n'avoient pas mme cette
prtention; et s'ils avoient rduit  l'esclavage le peuple proprement
dit, c'est qu'ils l'avoient en quelque sorte exclu du rang des
_intelligences_, n'exerant leur action que sur ce qu'il y avoit de
matriel dans l'homme  ce point dgrad.

          [Note 118: L'Angleterre excepte; c'est l que, sous Henri
          VIII et ses successeurs, ce prodige s'est ralis.]

Ainsi, tout tant _intelligent_, libre, agissant dans une socit
chrtienne, il est facile de concevoir quelle faute commit Louis XIV,
aprs avoir entirement isol son pouvoir en achevant d'abattre tout
ce qui toit intermdiaire entre son peuple et lui, de chercher  se
rendre encore indpendant de ce joug si lger que lui imposoit
l'autorit religieuse. Il crut, et ses conseillers crurent avec lui,
que cette indpendance fortifieroit ce pouvoir; et la vrit est que
ce pouvoir en fut branl jusque dans ses fondements, et que jamais
coup plus fatal ne lui avoit encore t port. S'tant ainsi plac
_seul_ en face de son peuple, c'est--dire d'une multitude
d'_intelligences_  qui la lumire du catholicisme avoit imprim un
mouvement qu'il appartenoit au _seul_ pouvoir catholique de diriger,
qu'il n'toit donn  personne d'arrter, deux oppositions s'levrent
 l'instant contre l'imprudent monarque: l'une, des vrais chrtiens,
qui continurent de poser devant lui les limites de cette loi divine
qu'il vouloit franchir; l'autre, de sectaires qui, adoptant avec
empressement le principe de rvolte qu'il avoit proclam, en tirrent
sur le champ toutes les consquences, et se soulevrent  la fois
contre l'une et l'autre puissances. trange contradiction! On a vu
combien, dans les derniers temps de sa vie, il fut alarm de cet
esprit de rbellion, et au point d'aller en quelque sorte chercher
contre lui un refuge auprs de l'autorit mme qu'il avoit outrage;
et cependant en mme temps qu'il sembloit rendre au Saint-Sige la
plnitude de ses droits, il traitoit d'_opinions libres_ cette mme
dclaration, qui les sapoit jusque dans leurs fondements, et alloit
jusqu' ordonner qu'elle ft publiquement professe et dfendue[119]!
Les jansnistes et le parlement ne l'oublirent pas, et rservrent
ds lors ces _opinions libres_ pour de meilleurs temps.

          [Note 119: Louis XIV, dit le comte de Maistre, avoit bien
          accord quelque chose  sa conscience et aux prires d'un
          pape mourant (Alexandre VIII): il en cotoit nanmoins  ce
          prince superbe d'avoir l'air de plier sur un point qui lui
          sembloit toucher  sa prrogative. Les magistrats, les
          ministres, et d'autres puissances, profitrent constamment
          de cette disposition du monarque, et le tournrent enfin de
          nouveau du ct de la dclaration, en le trompant comme on
          trompe toujours les souverains, non en leur proposant 
          dcouvert le mal que leur droiture repousseroit, mais en le
          voilant sous la raison d'tat.

          Deux jeunes ecclsiastiques, l'abb de Saint-Aignan et le
          neveu de l'vque de Chartres, reurent, en 1713, _de la
          part du roi_, l'ordre de soutenir une thse publique o les
          quatre articles reparotroient comme des vrits
          incontestables; cet ordre avoit t dtermin par le
          chancelier de Pontchartrain[119-A], homme excessivement
          attach aux maximes parlementaires. Le pape se plaignit
          hautement de cette thse, et le roi s'expliqua dans une
          lettre qu'il adressa au cardinal de la Trmouille, alors son
          ministre prs du Saint-Sige. Cette lettre, qu'on peut lire
          en plusieurs ouvrages, se rduit nanmoins en substance 
          soutenir que l'engagement pris par le roi se bornoit  ne
          plus forcer l'enseignement des quatre propositions, mais que
          jamais il n'avoit promis de l'empcher; de manire qu'en
          laissant l'enseignement libre, il avoit satisfait  ses
          engagements envers le Saint-Sige[119-B].

          Ds qu'on eut arrach la permission de soutenir les quatre
          articles, le parti demeura rellement vainqueur. Ayant pour
          lui une loi non rvoque et la permission de parler,
          c'toit, avec la persvrance naturelle aux corps, tout ce
          qu'il falloit pour russir. (_De l'glise gallicane_, p.
          163.)]

          [Note 119-A: _Nouvelles additions et corrections aux
          Opuscules_ DE FLEURY, p. 36. _Lettre_ DE FNLON, rapporte
          par M. mery.]

          [Note 119-B: _Histoire de Bossuet_, t. II, liv. vi, n 13,
          p. 215 et seqq.]

Le principe du protestantisme se manifestoit clairement dans cette
fermentation des esprits, et le prince qui l'avoit excite y cdoit
lui-mme sans s'en douter. Mais en mme temps que ce principe
altroit, par des degrs qui sembloient presque insensibles, les
croyances catholiques du plus grand nombre, les dernires consquences
de ces doctrines, qui, de la ngation de quelques dogmes du
christianisme, conduisent rapidement tout esprit raisonneur jusqu'
l'athisme qui est la ngation de toutes vrits, avoient dj produit
leur effet sur plusieurs; et c'toit surtout  la cour qu'elles
avoient fait des incrdules et des athes. Ainsi ce n'toit pas
seulement pour son avilissement et son anantissement politique que la
noblesse franoise avoit quitt ses vieux donjons, et toit venue
peupler les antichambres, c'toit encore pour se corrompre et tout
entraner dans sa corruption. Mais il falloit que Louis XIV passt,
pour que le mal interne de la socit pt librement clater. Cette
main, sous laquelle tout s'toit faonn  la servitude, contenoit les
sectaires par l'exil et les chtiments; faisoit trembler le parlement
qui, jusqu' la fin, demeura courb sous elle et obissant  son
moindre signe; et la terreur qu'elle inspirait peupla la cour
d'hypocrites. Ceux-ci purent se jouer impunment d'un prince religieux
sans doute, mais dont la religion, suivant l'heureuse expression de
Saint-Simon, toit _toute d'corce_, et dont nous avons dj fait voir
l'impuissance  bien saisir les hautes doctrines et la politique du
christianisme, non moins salutaires aux hommes que ses dogmes et sa
morale.

Les malheurs de ses guerres, et mme ses victoires, avoient aggrav ce
malaise du corps social, du dsordre qu'y apporte invitablement le
drangement des finances, autre source d'inquitude pour les esprits,
de haine ou de mpris contre l'autorit. Quoique Colbert et opr en
ce genre des prodiges, il ne faut pas croire cependant qu'il eut le
privilge de faire l'impossible, c'est--dire de subvenir  des
dpenses qui dpassoient les revenus ordinaires de l'tat sans
l'endetter. Mme au sein des prosprits de son matre, il commena
donc cette dette publique que ses successeurs ne cessrent
d'accrotre, malgr les impts dont les peuples toient crass.
Cration de rentes, billets d'tat, altration des monnoies, charges
nouvelles, oprations ruineuses avec les traitants, toutes ces
ressources qui soulagent un moment et puisent les nations pour des
sicles, en ouvrant devant elles l'abme des rvolutions, furent
employes pendant ce rgne et jusqu' la fin. Que deviendra mon
royaume, quand je ne serai plus? s'crioit, vers cette fin si
malheureuse de son rgne et dans l'amertume de ses penses, ce
monarque qu'pouvantoient tant de symptmes de destruction dont il
toit environn. C'toit donc l qu'avoient abouti tant de triomphes
et de gloire, des prodiges d'administration, cet clat dont brilloient
les sciences, les lettres et les arts, cette amlioration de
l'agriculture et ces progrs du commerce,  attacher les destines
entires d'une nation  la vie d'un seul homme, qui avoit voulu tout
tenir dans sa main, et qui maintenant ne voyoit pas  qui il pourroit
srement remettre ce qui toit sur le point de lui chapper! C'est
ainsi que l'orgueil, l'ambition, les faux systmes, les flatteurs,
corrompirent les grandes et bonnes qualits de ce roi, que la
postrit commence  juger svrement[120], parce qu'une leon
terrible lui a appris  mieux comprendre son rgne qu'on ne l'avoit pu
jusqu' prsent.

          [Note 120: Le jugement qu'il porta de lui-mme dans ces
          derniers moments o finissent toutes les illusions de
          l'homme, n'est gure moins rigoureux que celui de la
          postrit.

          Prt  mourir, il fit appeler le dauphin qui devoit lui
          succder. Ce prince n'avoit que quatre ans et demi; ainsi le
          discours que son aeul lui tint toit plutt une dclaration
          de ses sentiments adresse  ceux qui l'environnoient,
          qu'une instruction pour cet enfant qui ne devoit tre de
          long-temps en tat de l'entendre et d'en profiter: Mon
          fils, lui dit-il, je vous laisse un grand royaume 
          gouverner; je vous recommande surtout de travailler autant
          que vous pourrez  diminuer les maux et  augmenter les
          biens de vos sujets; et, pour cet effet, je vous demande
          avec instance de conserver toujours prcieusement la paix
          avec vos voisins comme la source des plus grands biens, et
          d'viter soigneusement la guerre comme la source des plus
          grands maux. Ne faites donc jamais la guerre que pour vous
          dfendre ou pour dfendre vos allis. Je vous avoue que, de
          ce ct-l, je ne vous ai pas donn de bons exemples. Ne
          m'imitez pas: c'est la partie de ma vie et de mon
          gouvernement dont je me repens davantage. (L'abb DE
          SAINT-PIERRE.)]

       *       *       *       *       *

Sous ce rgne, o le parlement se montra si docile, la tranquillit de
Paris ne fut pas un seul instant trouble; sa police intrieure se
perfectionna; les moeurs achevrent d'y perdre ce qui leur restoit
encore de leur ancienne rudesse, et prirent, par imitation, quelque
chose de la politesse et de l'lgance de celles de la cour. Le got
que Louis XIV avoit pour la magnificence et pour les btiments
s'exera particulirement et avec plus de complaisance sur la capitale
de ses tats; et, grce  lui, cette ville s'accrut et s'embellit de
manire  n'tre plus reconnoissable. Son histoire, pendant ce sicle
mmorable, se trouve tout entire dans la description de ses plus
beaux monuments, dans le dtail de ses plus utiles institutions, dans
l'numration de tant de productions des beaux arts qui en faisoient
et qui en font encore aujourd'hui l'ornement, et l'on peut dire
qu'elle se trouve ainsi rpandue dans toutes les parties de cet
ouvrage.

       *       *       *       *       *

Afin de faire mieux comprendre quel toit l'tat de la France  la
mort de Louis XIV, et les vnements qui s'ensuivirent, lesquels sont
rservs  la deuxime partie de ce volume, nous croyons faire plaisir
 nos lecteurs en leur donnant les dtails suivants, emprunts aux
_Annales politiques_ de l'abb de Saint-Pierre, sur les oprations de
finances faites pendant le rgne de ce monarque.


IMPTS, CRATIONS D'OFFICES, AUGMENTATIONS DE FINANCES ET EMPRUNTS.

Les emprunts  rentes perptuelles, les crations d'offices et de
charges, les augmentations de finances sur le premier prix des offices
et charges dj crs, sont des impts masqus qui tt ou tard se
convertissent en impts dcouverts et directs.

Quand le roi emprunte, quand il cre de nouveaux offices, quand il
exige une addition de finances aux anciens, c'est pour un besoin, et
l'argent qui provient de ce secours s'emploie tout de suite 
satisfaire ce besoin.

Mais quand les sommes ont disparu, emportes par le besoin prsent,
il n'en faut pas moins payer les intrts de l'emprunt et les gages
augments des charges qu'on tire alors du revenu foncier, que ces
capitaux dissips n'ont point augment.

Ce qui augmente encore et prcipite la ruine, c'est que, comme pour
ces besoins prsents il faut de l'argent comptant, et que les impts
et autres expdients n'en fournissent que lentement, on s'adresse aux
traitants, qui avancent la somme moyennant de gros intrts, et se
remplissent ensuite de leur capital par la leve de l'impt dont ils
prennent la rgie au grand dtriment du peuple.

Ainsi se forment des dettes normes, telles qu'on en a vu  la fin du
rgne de Louis XIV, et dont le dtail suivant fera connotre la
progression.

Le torrent des impts commena, pendant la guerre contre la Hollande,
 se rpandre sur toute la France; et aucune possession, de quelque
genre qu'elle ft, ne put se soustraire  son imptuosit.


1672.

Cration dans chaque bailliage et snchausse d'un greffe pour
l'enregistrement des titres portant hypothque. Cet tablissement,
utile en lui-mme, fut regard comme un dit bursal,  cause des frais
qu'exigeoit le dpt, et ne passa pas sans rsistance.


1674.

Cration de huit nouveaux matres des requtes.

Offices des jaugeurs.

Taxes sur les officiers de judicature.

Sur l'tain, la vaisselle d'or et d'argent, les contrats d'change.

Plus de trois cents petits offices sur les ports et aux barrires de
Paris.

Nouvelles charges de procureurs.

Taxes sur le tabac;

Sur les consignations;

Sur les bois de Normandie;

Sur le _prtexte_ du tiers et du dixime denier.

Un million de rentes sur la ville. Ce dernier expdient de cration
de rentes sur la ville parut dans la suite le plus facile et le moins
onreux.


1675.

L'impt du papier marqu, qui excita une rvolte  Rennes et 
Bordeaux.

Taxes sur ceux qui avoient acquis des terres du clerg.

Nouveau million de rentes sur l'htel de ville de Paris, au paiement
desquelles est affect le revenu des fermes.

Cration d'un million de gages annuels, qu'on force les officiers de
justice d'acqurir malgr eux.


1677.

Augmentation de la taxe du contrle.

Cration d'un million de rentes sur la ville.


1679.

Cration de deux millions de rentes sur la ville. L'abb de
Saint-Pierre remarque que cet emprunt de quarante millions en capital
toit fait principalement pour btir Versailles, et il ajoute: _Pour
juger si en cela le roi toit juste envers ses sujets, il n'auroit eu
qu' se demander  lui-mme: Si j'tois sujet, serois-je bien aise que
le roi ft de grandes dpenses en btimens  mes dpens? est-il juste
qu'il emploie mon bien  satisfaire des fantaisies si coteuses?_


1680.

Nouveau million sur la ville pour Versailles, et pour des
fortifications.


1681.

Deux nouveaux millions sur la ville et sur les gages des officiers,
pour le mme emploi.


1683.

Taxes sur les petites les que forment les rivires, dit fort
onreux  beaucoup de particuliers.

Cinquante mille livres de rentes sur la ville. On ne fit plus
d'tablissements utiles; Colbert toit mort.


1684.

_Sous Pelletier._

Cinq cent mille livres de rentes sur les charges, dont on augmenta
les gages d'autant.

Un million de rentes sur la ville. Douze cent mille livres sur les
aides et gabelles.

Capital de cinquante-quatre millions pour fortifications et
btiments, qui grevoient l'tat de deux millions cinq cent mille
livres de rentes annuelles.


1688.

Un million sur l'htel de ville.


1689.

_Sous Ponchartrain._

Dix-neuf dits bursaux sur le tabac, les consignations, les
amortissements, les boissons, la monnoie, la vaisselle d'argent, les
octrois, les cuirs.

Cration de rentes perptuelles et viagres, nouveaux gages
d'officiers, nouvelles charges de finances, de matres des requtes,
de greffiers et de procureurs.


1690.

Vingt-deux dits bursaux.


1691.

Plus de quatre-vingts dits bursaux, _dont plus de quatre-vingt
mille familles furent affliges_.


1692.

Cinquante-cinq dits.


1693.

Plus de soixante dits, _dont les moins onreux toient des
crations de rentes sur les fermes_.


1694.

Soixante-dix dclarations pour diffrentes taxes. _Pontchartrain
toit plein d'expdients et d'inventions._


1695.

La capitation. _On craignoit que cette nouvelle taxe ne ft mal
reue du peuple; mais comme on en connoissoit la ncessit, je fus
tmoin qu'on la reut avec joie_, dit l'abb de Saint-Pierre. Elle
monta  vingt-deux millions.


1696.

Encore quelques dits bursaux, mais en petit nombre, parce que la
capitation supploit.


1697.

Quelques dits bursaux pour acquitter les dettes de la guerre.


1701.

_Sous Chamillart._

La capitation, qui avoit t supprime en 1698, rtablie.

Augmentation de gages, rentes sur les fermes, refonte de monnoies.


1702.

Toutes les semaines, dits bursaux, rentes viagres, cration de
nobles, de chevaliers en Flandre, nouvelles rentes sur la ville au
denier seize, nouveaux gages.

Caisse d'emprunt.

Vente des emplois de commissaires de marine au plus offrant.


1703.

Cration d'offices grands et petits.


1704.

Cration de huit inspecteurs gnraux de marine, cent commissaires
aux classes, huit commissaires aux vivres.

Ordre de recevoir pour comptant les billets de monnoie qui perdoient
douze et quinze pour cent.


1705.

Rvocation des privilges d'exemption de taille. _La rvocation
toit juste, mais il falloit rembourser ceux qui avoient achet des
privilges, et n'en plus crer. Les privilges sont autant de fentes
par lesquelles s'coulent les revenus de l'tat. Il est de la nature
des fentes de s'agrandir avec le temps; par l les privilges
deviennent des sources de fraudes._

Quantit d'dits et d'arrts du conseil des finances, qui donnent
lieu  des vexations.


1706.

Beaucoup d'dits pour cration d'offices.


1707.

_Sous Desmarts._

Contrat avec le clerg. L'abb de Saint-Pierre vouloit ou qu'on n'en
ft pas avec le clerg, ou qu'on en ft de pareils avec la noblesse.

Il se trouvoit des billets de monnoie pour cent soixante-treize
millions. Ceux qui vouloient rembourser leurs dettes furent autoriss
 le faire en donnant un tiers en billets, et les deux tiers en
argent, qui perdoit un tiers par la _hausse des espces_, de sorte que
celui qui avoit prt deux cent mille francs toit rembours par cent
mille. Par l la perte tomboit sur les gens les plus conomes.

_Desmarts voulut se soutenir par les traitants en leur donnant plus
 gagner que ses prdcesseurs, dans l'esprance de leur faire rendre
un jour une partie de leurs brigandages. Colbert leur donnoit aussi 
gagner, parce qu'il faut que les gens qui traitent avec le roi
gagnent, mais modrment; aussi n'y eut-il pas de chambres de justice
aprs sa mort._


1708.

Nouveaux offices. Augmentation de gages, crations de rentes.


1710.

Le dixime. Il produisit d'abord dix millions.


1712.

Cration de cinq cent mille livres de rentes au denier douze,
constitues sur les tailles, remboursables par annuits. _Bonne
mthode, parce qu'ainsi, outre qu'on paie l'intrt, on rembourse tous
les ans une partie du capital._


1714.

Cinq cent mille livres de rentes constitues au denier seize, en mai,
sur les contrles.

Autant au mois d'aot, remboursables en dix-sept ans.

Six-vingt mille livres de rentes au denier vingt, remboursables en
vingt ans par les tats de Bretagne.

Quand on connotroit le produit de ces impts, il seroit trs
difficile de le fixer relativement au produit actuel, parce qu'il
faudroit suivre la valeur graduelle du marc d'argent, qui doit faire
la base de ce calcul, et qui a vari sous Louis XIV depuis vingt-sept
francs jusqu' cinquante: de sorte qu'un impt qui auroit produit, en
1660, un million, en a produit  peu prs deux en 1715. Par la mme
raison, les revenus de l'tat ont augment progressivement de prs du
double dans cette priode.

Malgr cela, selon le Mmoire prsent au rgent, en 1716, par M.
Desmarts, lorsqu'il quitta le contrle gnral, la dette en billets
viss et reconnus montoit, le 1er septembre 1715,  quatre cent
quatre-vingt-onze millions huit cent quatorze mille quatre cent
quarante-deux livres. Il ne fait pas entrer dans son tat les fonds
des rentes constitues sur la ville, sur les charges et les offices,
peut-tre de forts arrrages, de grosses avances prises sur des
assignations non chues, et, comme il arrive dans une grande
administration, beaucoup d'articles dus et non encore arrts. D'o il
s'ensuit que le capital de la dette,  la mort de Louis XIV, pouvoit
bien approcher de la somme nonce par Voltaire dans son _Sicle de
Louis XIV_, chapitre des finances, somme effrayante de deux milliards
six cent millions,  vingt-huit livres le marc. (ANQUETIL, _Louis
XIV, sa cour et le rgent_.)




QUARTIER DU LUXEMBOURG.


Ce quartier, entirement situ hors des murs de l'enceinte de
Philippe-Auguste, n'offroit encore, sous le rgne de Charles VI, qu'un
petit nombre de rues places au midi et  l'orient de l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs, qui en toit le centre, et de vastes terrains
remplis de cultures, presque tous dpendants de cette abbaye. Alors la
chapelle qu'a remplace l'glise paroissiale de Saint-Sulpice toit
situe  l'extrmit mridionale du bourg Saint-Germain, et presque au
milieu des champs.

L'accroissement de cette partie des faubourgs se fit assez lentement
jusqu' la fin du rgne de Henri IV; et le quartier du Luxembourg ne
commence  se dvelopper avec quelque rapidit qu'aprs la
construction du superbe palais que Marie de Mdicis y fit lever. Ce
grand monument fut en quelque sorte le point intermdiaire qui unit
entre eux les difices btis  l'entre de la porte Saint-Michel,
lesquels formoient dj un faubourg du mme nom, avec les maisons de
la partie septentrionale du quartier. C'est ce que la description des
rues et des monuments fera plus particulirement connotre.


L'GLISE PAROISSIALE DE SAINT-SULPICE.

Il est impossible de prsenter une opinion positive sur l'origine de
cette glise. L'incertitude des traditions est telle, que des
auteurs[121] en ont fait remonter l'antiquit jusqu'au commencement de
la seconde race, lui donnant ainsi une existence de plus de dix
sicles, tandis que d'autres l'ont mise au nombre des paroisses les
plus modernes de Paris[122]. Le premier de ces deux sentiments, en le
modifiant un peu, nous semble approcher davantage de la vrit.

          [Note 121: L'abb LEBEUF, t. I, p. 416.]

          [Note 122: Mmoire imprim pour l'glise Saint-Sverin,
          1764, p. 1.]

On n'ignore pas, et nous avons eu souvent l'occasion de le faire
remarquer dans le cours de cet ouvrage, que c'toit un ancien usage
de btir des chapelles ou oratoires prs des basiliques. Saint Germain
en avoit fait construire une sous le nom de Saint-Symphorien,  une
petite distance et au midi de l'glise Saint-Vincent, aujourd'hui
Saint-Germain-des-Prs; c'est l qu'il fut enterr, et que le furent
aussi son pre et sa mre. Il existoit au nord une semblable chapelle
sous le nom de Saint-Pierre, dans laquelle fut inhum saint Droctov,
premier abb de Saint-Germain. Les titres de cette abbaye font encore
mention d'une chapelle dite de Saint-Martin-le-Vieux, et depuis de
Saint-Martin-des-Orges ou des-Bienfaiteurs. Enfin le martyrologe
d'Usuard, ddi en 870  Charles-le-Chauve, dsigne une glise
dpendante de Saint-Germain, et ddie  saint Jean-Baptiste,  saint
Laurent, archidiacre, et  saint Sulpice, vque.

Si ce dernier titre toit authentique, point de doute qu'il ne fallt
chercher uniquement ici l'origine de cette paroisse; mais il est
prouv jusqu' l'vidence que ce passage a t ajout au manuscrit
d'Usuard plus de trois cents ans aprs la mort de cet auteur[123], et
par consquent qu'il faut absolument l'abandonner dans les recherches
qu'on seroit tent de faire sur l'antiquit de cette glise. La seule
induction qu'on en puisse tirer, c'est qu'il existoit,  cette
dernire poque, une quatrime chapelle, sous l'invocation des trois
saints que nous venons de nommer.

          [Note 123: Manuscrit de Saint-Germain, ct 1027.]

On a prtendu, dans un autre crit[124], que cette glise fut btie
en 563, pour tre la paroisse des fermiers, colons et habitants de
l'abbaye Saint-Germain. Mais on ne voit pas comment on auroit pu
riger alors une chapelle sous le nom de Saint-Sulpice, qui ne mourut
que quatre-vingts ans aprs cette poque; et tout porte  croire que
c'toit la chapelle Saint-Pierre qui avoit t choisie pour cet usage.
Lorsqu'au dixime sicle l'abb Morard fit rebtir l'glise
Saint-Germain, cette chapelle et celle de Saint-Symphorien furent
renfermes dans la nouvelle basilique, ainsi qu'on peut le voir dans
le plan qu'en a donn dom Bouillart[125]. La dernire conserva son
nom, et subsistoit encore avant la rvolution; quant  l'autre, on
jugea  propos de la transfrer au bout du clos de l'abbaye[126].

          [Note 124: _Mmoire pour les Cur et Marguilliers de
          Saint-Sulpice contre ceux de Saint-Sverin_, 1764, p. 27.]

          [Note 125: Dans son Histoire de l'abbaye Saint-Germain.]

          [Note 126: On la voyoit encore, en 1789, dans la maison des
          religieux de la Charit, situe, dans le Xe sicle, hors des
          murs. Elle y toit dsigne sous le nom de _Chapelle de la
          Vierge_.]

Il est constant qu'alors elle continua de servir de paroisse aux serfs
et aux habitants de ce canton, lequel n'toit pas encore trs peupl.
Tout ce vaste terrain qui forme le faubourg Saint-Germain du ct du
couchant ne consistoit,  cette poque, qu'en vignobles, prs, marais
potagers, terres labourables et autres cultures, entremls de
quelques difices isols, servant de maisons de plaisance aux
habitants de la ville, ou d'habitations pour les cultivateurs. Les
concessions que les religieux de Saint-Germain firent successivement
de diverses parties de leur territoire, soit par vente, soit sous la
condition de redevances annuelles, ayant rapidement accru la
population de ce petit canton, il est probable que, vers le XIIe
sicle, la situation de la chapelle Saint-Pierre, leve  l'une de
ses extrmits, parut incommode pour le plus grand nombre des
paroissiens, et qu'on imagina de la remplacer par cette chapelle
ddie  saint Jean, saint Laurent et saint Sulpice, situe ds lors 
la place o est aujourd'hui l'glise dont nous parlons.

L'abb Lebeuf n'est pas de ce sentiment; et sans nier que la chapelle
Saint-Pierre ft paroisse du bourg Saint-Germain, il s'efforce de
prouver qu'alors celle de Saint-Sulpice partageoit avec elle cet
honneur. Les raisons qu'il apporte  l'appui de son sentiment ont t
rfutes trs solidement par Jaillot; il n'y a jamais eu deux
paroisses dans ce faubourg, et nous pensons qu'il faut considrer,
avec ce judicieux critique, le douzime sicle comme l'poque 
laquelle se fit la mutation dont nous venons de parler[127].

          [Note 127: Le premier cur dont les titres lui aient offert
          le nom se nommoit _Raoul_ (_Radulphus presbyter Sancti
          Sulpitii_). Il toit en contestation avec le cur de
          Saint-Sverin au sujet des limites des deux paroisses; et
          cette contestation fut termine par une sentence arbitrale
          rendue en 1210; mais il n'est pas dit qu'il n'y avoit pas eu
          avant lui d'autres curs dans cette glise.]

Cependant les difices continuoient  se multiplier autour de l'abbaye
Saint-Germain; la population augmentoit de jour en jour davantage, et
l'glise Saint-Sulpice se trouva trop petite pour contenir la foule
des fidles qui venoient assister aux offices. Elle fut agrandie d'une
nef sous Franois Ier; et en 1614 on ajouta trois chapelles de chaque
ct de cette nef. Ces augmentations furent bientt insuffisantes;
d'ailleurs l'glise menaoit ruine; et cette double considration fit
natre l'ide  ses plus illustres paroissiens de se runir pour btir
une glise nouvelle. La premire pierre en fut pose le 20 fvrier
1646 par la reine Anne d'Autriche; et les btiments commencrent 
s'lever sur les dessins de Louis Levau. Sa mort, arrive peu de temps
aprs, fit confier la conduite des travaux  Daniel Gittard,
architecte d'une grande rputation. Il acheva la chapelle de la Vierge
d'aprs le plan de son prdcesseur, construisit le choeur, les bas
cts qui l'environnent et les deux croises[128]. Le portail d'une de
ces croises fut alors commenc, et pouss jusqu'au premier ordre;
mais les dettes considrables que la fabrique avoit t force de
contracter pour lever un si grand monument forcrent, en 1678, d'en
suspendre tout  coup les travaux.

          [Note 128: Ce choeur prsente un carr long de quarante-deux
          pieds de large sur soixante-huit pieds de long, termin au
          sommet par un demi-cercle de vingt pieds de rayon, et perc
          dans son pourtour de sept arcades, dont les pieds-droits
          sont orns de pilastres corinthiens qui soutiennent
          l'entablement. Sa hauteur dans oeuvre, depuis le pav
          jusqu'au milieu de la vote, est de quatre-vingt-douze
          pieds. Les bas-cts, larges de vingt-quatre pieds, et
          levs de quarante-six, sont dcors d'un ordre compos que
          Gittard avoit imagin, dans l'intention bizarre d'en faire
          un ordre franois. Ces constructions ne furent acheves
          qu'au bout de dix-huit ans. Alors on commena  travailler 
          la croise, dont la dimension est de cent soixante-seize
          pieds de long sur quarante-deux de large, grandeur qui
          surpasse de quatorze pieds la longueur de la croise de
          Notre-Dame. Le ct gauche de cette croise, en entrant, fut
          achev, jusqu' l'entablement, de 1672  1674; et l'on leva
          en mme temps le premier ordre du portail de ce ct. C'est
          alors que les travaux furent interrompus.]

Ce ne fut qu'en 1718 qu'ils furent repris, par les soins de M. Languet
de Gergi, alors cur de cette paroisse, lequel dploya dans cette
grande entreprise un zle et une activit qui tiennent du prodige. Une
somme de 300 fr. toit alors tout ce qu'il possdoit: elle fut
employe  acheter quelques pierres, qu'il annona publiquement
devoir tre employes  la continuation de son glise. Ses prires,
ses exhortations, firent le reste: elles murent ses nombreux et
riches paroissiens; la pit sincre de quelques uns, peut-tre la
vanit de plusieurs, surtout l'exemple si puissant sur les hommes, lui
ouvrirent toutes les bourses; aux sommes considrables qu'il avoit
ainsi recueillies, le roi daigna ajouter, en 1721, le bnfice d'une
loterie, qui assura l'excution d'un si beau projet.

Le monument fut continu d'abord sous la conduite de Gille-Marie
Oppenord, directeur gnral des btiments et des jardins du duc
d'Orlans, architecte alors trs clbre, mais peu digne de sa
rputation, et  qui nous devons bien certainement l'extrme
corruption du got, et tous ces ornements capricieux dont l'emploi
caractrise les ouvrages excuts sous le rgne de Louis XV. Le point
o les travaux toient parvenus ne lui permit pas sans doute d'en
surcharger davantage la nouvelle glise, sans quoi toutes les formes
en eussent t enveloppes. Il fit nanmoins en ce genre tout ce qu'il
lui toit possible de faire; et il n'y a pas long-temps qu'on a dmoli
des consoles ou encorbellements forms par des anges, et employs 
soutenir des tribunes tablies dans les croises. Ces ornements, o
toit empreinte toute la bizarrerie du got d'Oppenord, n'toient
heureusement excuts qu'en carton.

Le portail de l'glise, commenc en 1733, est d'un style bien
diffrent: on le doit au clbre chevalier Servandoni; et ses grandes
proportions, la hardiesse de son dessin, les grands effets qu'il
produit, tout dcle ici le gnie lev de ce dcorateur fcond, dont
les compositions pittoresques pour les ftes publiques et les scnes
thtrales firent pendant si long-temps les dlices de l'Europe. En
tablissant son portail sur une aussi grande chelle, en adoptant pour
ses lignes un si grand parti, cet artiste fit triompher la noble et
antique architecture de ce style maigre et sans caractre, de ces
formes brises et de ce _tortillage_ continuel, dont le systme
bizarre, et qu'on peut regarder comme une espce de mode franoise,
toit parvenu  dgrader jusqu' la majest des temples.

La direction des ordres dorique et ionique de ce portail[129], dont
les entablemens suivent toute l'tendue de la faade, sur une longueur
de cent quatre-vingt-quatre pieds sans aucun ressaut, est une de ces
conceptions hardies qui caractrisent la grande manire de Servandoni,
manire tellement oppose  celle de son sicle, qu'alors plus une
ligne toit _ressaute_ et tourmente de profils, plus les
architectes, tant franois qu'italiens, s'imaginoient avoir fait
preuve de science et de gnie. Servandoni ne fut pas aussi heureux
dans le dessin des tours qui devoient couronner son ouvrage: un
architecte nomm Maclaurin, charg d'y faire les changements
ncessaires, ne tint pas ce qu'il avoit fait esprer; on peut en juger
par celle de ces deux tours qui subsiste encore, et qui est place 
la droite du portail. Il toit rserv  Chalgrin de mettre ces
constructions en harmonie avec les ordres qu'elles accompagnent; et
l'on peut dire que la tour dj leve sur ses dessins[130] ne seroit
point dsavoue par Servandoni lui-mme. Ce fut en 1777 que cet
architecte fut charg de ce travail, interrompu par la rvolution, et
qui sans doute sera quelque jour achev, pour l'honneur de
l'architecture franoise. Le portail de Saint-Sulpice prsentera
alors une lvation de deux cent dix pieds, lvation qui surpasse
d'une toise celle des tours de Notre-Dame.

          [Note 129: Les colonnes du premier ordre ont cinq pieds de
          diamtre et quarante de hauteur; leur entablement est de dix
          pieds: celles du second ordre ont trente-huit pieds de haut
          sur un diamtre de quatre pieds trois pouces, et neuf pieds
          d'entablement. On monte au porche par un perron de
          vingt-deux marches, auquel on reproche de n'avoir pas assez
          de dveloppement, ce qui te  l'ordre infrieur beaucoup de
          sa majest; mais Servandoni fut oblig de le renfoncer ainsi
          dans l'intrieur, parce qu'il levoit son portail dans une
          rue troite, vis--vis le sminaire de Saint-Sulpice, qu'on
          ne vouloit point abattre.]

          [Note 130: Cette tour prsente un plan carr compos de
          colonnes que surmontent des frontons triangulaires. Au
          dessus rgne un dernier ordre de huit colonnes riges sur
          un plan circulaire, et termines par une balustrade.]

Au dessus du second ordre, et entre les deux tours, Servandoni avoit
lev un fronton: frapp de la foudre en 1770, il parut menacer ruine,
et sa suppression fut opre peu de temps aprs. On ne doit point le
regretter: il est rsult de cette suppression plus de tranquillit,
un ensemble plus rgulier dans la faade, dont le bel effet sera
encore mieux senti lorsqu'elle se trouvera en harmonie avec la place
qui doit l'environner, et dont les travaux sont dj commencs[131].

          [Note 131: _Voyez_ pl. 181. On a abattu, pour former cette
          place, le sminaire Saint-Sulpice, une partie de la rue
          Frou et quelques maisons de la rue du Pot-de-Fer. Au milieu
          de ce grand espace, on avoit lev une fontaine, dont les
          dimensions toient visiblement trop petites pour la place et
          pour le monument; elle vient d'tre enleve et transporte
          dans l'enceinte du march Saint-Germain. Le nouveau
          sminaire Saint-Sulpice occupe,  droite, toute la partie
          latrale de cette nouvelle place qui est loin d'tre encore
          termine. (_Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_  la fin
          de ce volume.)]

Quant aux autres parties qui furent excutes depuis 1718, voici de
quelle manire on y procda: M. Languet commena par faire lever le
portail de la croise  droite sur la rue des Fossoyeurs; le duc
d'Orlans en posa la premire pierre en 1719. C'est une construction
pyramidale dans le genre de celles qui servent de faades aux glises
de Paris; elle est compose de deux ordres de colonnes, dorique et
ionique. Le portail de la croise  droite, lev presque en mme
temps et conu dans le mme systme, prsente aussi deux ordres,
composs chacun de quatre colonnes, le premier corinthien, le second
composite. Aprs l'excution de ces deux parties du btiment, on
commena, en 1722,  lever le ct gauche de la nef, laquelle ne fut
entirement termine qu'en 1736. Alors on s'occupa de l'achvement du
portail, dont les travaux, comme nous venons de le dire, toient dj
commencs depuis trois annes.

Il toit dj fort avanc, lorsque le digne pasteur, dont l'activit
infatigable avoit su procurer  son glise une dcoration intrieure
digne d'un vaisseau aussi vaste et aussi magnifique, crut devoir
profiter de l'occasion brillante que lui offroit l'assemble du clerg
pour en rendre la ddicace plus solennelle. Les prlats qui
composoient cette assemble voulurent bien se rendre  la prire qu'il
leur fit de prsider  cette conscration; la crmonie s'en fit le 30
juin 1745, et l'glise fut ddie sous l'invocation de la sainte
Vierge, de saint Pierre et de saint Sulpice.

Le matre-autel, construit  la romaine, et isol entre la nef et le
choeur, toit lev de sept degrs[132]. Le rond-point du choeur,
perc d'une grande arcade, laisse apercevoir la chapelle de la Vierge,
dcore d'abord sur les dessins de Servandoni, restaure ensuite[133]
par de Wailly, architecte. Le groupe de la Vierge et de l'enfant Jsus
est clair avec art dans une niche ajoute  la construction
primitive, et supporte en dehors par une trompe en coupe de pierre
trs habilement excute. L'heureux emploi du marbre, de la dorure et
de la peinture, rappelle, dans cette chapelle, les belles dcorations
des glises d'Italie, si diffrentes de cette profusion d'ornements
dont on a si long-temps charg l'intrieur de nos glises. La gravit
du style sacr demande plus de retenue: c'est du choix des plus belles
matires, de la perfection de la main d'oeuvre et de la puret des
formes que doit se composer la richesse des temples; une noble
simplicit est plus propre que le luxe des ornemens  y produire les
impressions profondes de pit et de recueillement que l'on vient y
chercher.

          [Note 132: Il a t remplac depuis peu par un nouvel autel
          d'une composition plus simple et plus heureuse. (_Voy._
          l'article _Monuments nouveaux_.)]

          [Note 133: La coupole de cette chapelle avoit t fort
          endommage par l'incendie de la foire Saint-Germain, arriv
          au mois de mars 1763.]

Au bas des tours sont deux chapelles, l'une destine pour le
baptistaire, l'autre pour le sanctuaire du saint-viatique. Elles sont
dcores de huit colonnes corinthiennes, qui soutiennent une frise
garnie de rinceaux d'ornements; le tout est surmont d'un plafond en
coupole avec caissons et rosaces, spars par des bandes  l'aplomb
des colonnes.

La nef et les bras de la croix sont, de mme que le choeur, percs
d'arcades, dont les pieds-droits, orns de pilastres corinthiens,
correspondent aux arcs doubleaux des votes. Tous les piliers de cette
glise sont revtus de marbre  hauteur d'appui[134].

          [Note 134: _Voyez_ pl. 182.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-SULPICE EN 1789.

     TABLEAUX.

     Dans la premire chapelle,  ct de la grande sacristie, une
     nativit et un concert d'anges; par _La Fosse_.

     Dans la troisime, une Sainte-Genevive; par _Hall_.

     Dans la chapelle des mariages, deux anges peints sur le plafond;
     par le mme.

     Jsus-Christ bnissant les petits enfants; par le mme.

     Une nativit; par _Carle-Vanloo_.

     Une prsentation au temple; par _Pierre_.

     Une fuite en gypte; par le mme.

     Jsus-Christ au milieu des docteurs; par _Frontier_.

     Dans la sacristie des messes, une apparition; par _Hall_.

     Une vierge  genoux; par _Monier_.

     Dans la chapelle de la Vierge, des peintures entre les pilastres;
     par _Carle-Vanloo_. (Ces peintures ont t rendues  l'glise.)

     Dans la coupole, l'assomption de la Vierge; par _Franois
     Lemoine_[135].

               [Note 135: La seconde coupole, leve aprs l'incendie,
               a t peinte par _Callet_.]

     Dans la premire chapelle  droite en entrant par le grand
     portail, le baptme de N. S. et une cne.

     Dans la seconde, un saint Jrme.

     Dans la troisime chapelle, Jsus-Christ chassant les marchands
     du temple, et l'esquisse du plafond de la chapelle de la Vierge.

     Dans la quatrime chapelle  gauche, derrire le choeur, saint
     Franois et saint Nicolas; par _Pierre_. (Le premier de ces deux
     tableaux a t replac dans une des chapelles.)


     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, de marbre bleu-turquin, orn de bronzes
     dors, un tabernacle de mme matire, et enrichi de pierreries.
     Deux anges de bronze dor soutenoient la table qui s'levoit au
     dessus et formoit le propitiatoire. Toute cette dcoration, d'un
     trs mauvais got, toit d'_Oppenord_, et n'existe plus[136].

               [Note 136: Cet autel toit, dans le principe, recouvert
               d'un baldaquin dor d'une trs grande dimension, mais
               suspendu par trois cordes visibles, ce qui toit de
               l'effet le plus ridicule. On ne tarda pas  s'en
               apercevoir, et le baldaquin fut supprim.]

      l'entre du choeur, deux anges de bronze dor, grands comme
     nature; par _Bouchardon_. (Ces deux figures ont t rendues 
     l'glise.)

     Sur des culs de lampes adapts aux pilastres de l'intrieur du
     choeur, les statues, en pierre de Tonnerre, et plus grandes que
     nature, de Jsus-Christ, de la Vierge et des douze aptres; par
     le mme[137].

               [Note 137: Ces statues ainsi places sur des
               culs-de-lampes,  dix pieds au dessus du sol, offroient
                l'oeil un porte--faux effrayant, et produisoient un
               effet peu agrable  l'oeil. Enleves de cette glise
               pendant le rgime rvolutionnaire, elles viennent de
               lui tre rendues, et ont repris la mme place qu'elles
               occupoient auparavant et sur les mmes culs-de-lampes.
               Il et t possible, puisque l'occasion s'en
               prsentoit, de les disposer plus heureusement.]

     Dans la chapelle de la Vierge, une statue en marbre, de sept
     pieds de proportion, reprsentant cette mre du Sauveur; par
     _Pigale_[138].

               [Note 138: M. Languet avoit obtenu de la pit des
               fidles des sommes assez considrables pour faire
               excuter en argent la statue de la Vierge, sur un
               modle de Bouchardon, et dans une proportion de six
               pieds; mais la richesse de la matire exigeant une
               surveillance continuelle, on prit le parti de lui
               substituer la Vierge en marbre dont nous venons de
               parler. La Vierge d'argent, renferme alors dans la
               sacristie, a t dtruite pendant la rvolution; quant
                celle de Pigale, on l'a replace dans sa niche, au
               milieu de sa gloire et de tous les autres accessoires
               dont elle toit d'abord entoure. Il est difficile de
               voir de plus mdiocres sculptures et des ornemens d'un
               plus mauvais got.]

     Dans la mme chapelle, des statues et une gloire en stuc; par
     _Mouchy_.

     Dans la chapelle du Saint-Viatique, sur le matre-autel, un
     bas-relief reprsentant la mort de saint Joseph; par le mme.

     Dans quatre niches pratiques autour de cette chapelle, quatre
     statues reprsentant la Religion, l'Esprance, l'Humilit et la
     Rsignation; par le mme.

     Dans la chapelle du baptistaire, sur le matre-autel, un
     bas-relief reprsentant le baptme de Notre Seigneur; par
     _Boizot_.

     Dans les quatre niches, quatre statues, reprsentant la Force, la
     Grce, l'Innocence et la Sagesse; par le mme.

     Au milieu, une cuve de cinq pieds de diamtre, en marbre
     bleu-turquin, et orne de bronze, servant de baptistaire; par le
     mme.

     Dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, sur l'autel, la statue
     de ce saint; par le mme. (Elle existe.)

     Dans la chapelle du Sacr-Coeur, une vierge en marbre; par
     _Michel-Ange Sloldtz_.

     Dans la croise de l'glise, deux urnes antiques en granit,
     apportes d'gypte, et servant de bnitiers.

     Au bas de l'glise, deux belles coquilles, servant aussi de
     bnitiers, et donnes  Franois Ier par la rpublique de Venise.
     (Elles servent encore au mme usage.)

     Dans la sacristie, un trs beau lavoir, incrust de marbre blanc
     et orn de bas-reliefs.

     Dans les niches extrieures des deux portails de la croise, les
     statues de saint Jean, de saint Joseph, de saint Pierre et de
     saint Jean; par _Franois Dumont_.

     La tribune intrieure sur laquelle pose le buffet d'orgue,
     soutenue par un pristyle de colonnes isoles, d'ordre composite,
     a t leve sur les dessins de _Servandoni_. Ce buffet d'orgue,
     excut par _Clicquot_, et renferm dans une menuiserie dont les
     dessins ont t donns par _Chalgrin_, passe pour le plus complet
     de l'Europe. Les sculptures dont il est orn sont de _Duret_.
     (Toute cette dcoration est demeure intacte.)

     La chaire  prcher, trs riche, mais d'une forme bizarre, a t
     leve sur les dessins de _Wailly_. (Elle existe.)


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Claude Dupuy, conseiller au parlement, et l'un des plus savants
     hommes de son temps, mort en 1594.

     Michel de Marolles, auteur d'un grand nombre de mauvaises
     traductions de classiques latins, mort en 1681[139].

               [Note 139: Son portrait, dans un mdaillon de marbre,
               avoit t dpos aux Petits-Augustins.]

     Pierre Bourdelot, mdecin clbre, mort en 1685.

     Franois Blondel, seigneur des Croisettes, marchal des camps et
     armes du roi, et clbre architecte, mort en 1686.

     Barthlemi d'Herbelot, savant orientaliste, mort en 1695.

     Gaston-Jean Zumbo, habile sculpteur en cire, mort en 1701.

     Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, comtesse d'Aulnoy, auteur
     de contes de fes trs agrables, et de plusieurs autres
     ouvrages, morte en 1705.

     Roger de Piles, peintre et auteur d'ouvrages sur la peinture,
     mort en 1709.

     lisabeth-Sophie Chron, clbre par ses talents pour la peinture
     et la posie, morte en 1711.

     Jean Jouvenet, l'un des meilleurs peintres de l'cole franoise,
     mort en 1717.

     tienne Baluze, savant compilateur, mort en 1718.

     Louis d'Oger, marquis de Cavoie, grand marchal-des-logis de la
     maison du roi, mort en 1716.

     Louise-Philippe de Coetlogon, son pouse, morte en 1729.

     Allain-Emmanuel de Coetlogon, marchal et vice-amiral de France,
     etc., mort en 1730.

     Vincent Languet, comte de Gergi, frre du cur de cette paroisse
     auquel on doit l'achvement de l'glise, mort en 1734.

     Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, mort en 1720.

     Philippe gon, marquis de Courcillon son fils, mort en 1719.

     Jean-Victor de Bezenval, colonel des gardes suisses, mort en
     1737. Sur son tombeau toit un mdaillon de bronze offrant son
     portrait, par _Meyssonnier_. (Dtruit.)

     Jean-Baptiste Languet de Gergi, cur de Saint-Sulpice. Son
     mausole, plac dans la cinquime chapelle  droite du portail,
     toit de la main de _Michel-Ange Sloldtz_[140].

               [Note 140: Le pasteur est reprsent  genoux, levant
               les mains et les yeux au ciel. Le gnie de
               l'Immortalit, plac devant lui, soulve une draperie
               funraire, sous laquelle on aperoit le squelette de la
               mort qui semble frapp d'pouvante. Sur le pidestal
               toient les deux gnies de la Charit et de la
               Religion; ils ont t dtruits. Ce mausole, conserv
               pendant la rvolution, dans le muse des
               Petits-Augustins, et qui, par son volume ainsi que par
               la beaut des marbres qu'on y a employs, doit avoir
               cot des sommes considrables, nous semble le monument
               le plus curieux de ce dernier degr de corruption
               auquel les arts du dessin toient enfin arrivs sur la
               fin du rgne de Louis XV. Il n'y a point d'expression
               qui puisse rendre  quel point tout, dans cette
               sculpture, draperies, figures, composition, est faux,
               lourd, ignoble et manir. Le sculpteur, _Michel-Ange
               Sloldtz_, considr de son temps comme un grand
               artiste, ignorant mme jusqu'aux limites de son art,
               parot avoir voulu, par le mlange du bronze et des
               marbres de diverses couleurs, produire quelques uns des
               effets de la peinture, ce qui ajoute encore la
               bizarrerie et le ridicule  tous ses autres dfauts.
               Les deux figures sont en marbre blanc, la mort en
               bronze, la draperie de deux sortes de marbres, bleu
               turquin et albtre jauntre. Les coussins sur lesquels
               le pasteur est  genoux sont en marbre jaune de Rennes,
               etc. (Ce monument a t rendu  l'glise
               Saint-Sulpice.)]

     La comtesse de Lauraguais; son tombeau avoit t excut par
     _Bouchardon_[141].

               [Note 141: Ce monument, en demi-relief, reprsente une
               femme plore, enveloppe d'une draperie, et s'appuyant
               sur une urne. C'est de la sculpture la plus mdiocre.
               (Dpos aux Petits-Augustins.)]

     L'glise souterraine de Saint-Sulpice, remarquable par son
     tendue, contenoit encore un trs grand nombre de spultures. On
     y voit d'anciens piliers de l'glise primitive, qui prouvent
     combien le sol de Paris s'est exhauss depuis quelques sicles.


CIRCONSCRIPTION.

La paroisse Saint-Sulpice comprenoit tout le faubourg Saint-Germain, et
n'toit borne au couchant que par la portion de l'enceinte dans laquelle
ce faubourg est renferm. Pour bien connotre son tendue, il suffira donc
d'en marquer les bornes du ct des paroisses Saint-Sverin, Saint-Cme et
Saint-Andr. Elle touchoit aux limites de Saint-Sverin dans la rue
d'Enfer, o elle avoit quelques maisons du ct du Luxembourg; elle en
avoit aussi quelques unes vers le sminaire Saint-Louis. Son territoire
embrassoit ensuite le ct occidental de la place Saint-Michel et de la
rue des Fosss-de-Monsieur-le-Prince en descendant; la rue de Touraine des
deux cts, une partie de celle des Cordeliers, la rue qui la suit
jusqu'au carrefour des anciens fosss, la rue des Fosss-Saint-Germain,
quelques maisons dans les rues Dauphine et Saint-Andr lui appartenoient
galement; elle s'tendoit ensuite dans les deux cts de la rue Mazarine,
renfermoit quelques maisons de la rue Gungaud, et descendoit ainsi
jusqu'aux Quatre-Nations, o son territoire finissoit inclusivement.

Il y avoit  Saint-Sulpice six confrries et deux congrgations
clbres. La nomination de cette cure appartenoit  l'abb de
Saint-Germain[142].

          [Note 142: L'glise de Saint-Sulpice a t rendue au culte.
          Presque entirement dpouille de son ancienne magnificence,
          elle doit au zle et  la libralit du digne cur qui
          l'administre maintenant des dcorations nouvelles, non moins
          riches et d'un meilleur got. (_Voyez_ l'article _Monuments
          nouveaux_.)]

En 1646, on abattit la partie la plus ancienne de l'glise de
Saint-Sulpice; cette construction paroissoit tre du treizime
sicle[143]. La nef, leve sous Franois Ier, existait encore au
commencement du sicle dernier.

          [Note 143: La vue perspective que nous donnons de cette
          glise a t leve d'aprs une ancienne gravure excute
          avant cette dmolition. (_Voyez_ pl. 187.)]


LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME DE LA MISRICORDE.

Voici une institution que l'on peut considrer comme un des miracles
de la charit chrtienne et d'une confiance sans bornes dans la
Providence. Son objet toit de procurer un asile et l'existence  des
filles de qualit ou du moins d'une bonne famille, qui n'auroient pas
eu les ressources suffisantes pour remplir leur vocation et se
consacrer  Dieu; et le projet en fut conu par deux personnes
dpourvues de biens, sans naissance, et alors sans considration,
Madeleine Martin, fille d'un soldat, et Antoine Yvan, prtre de
l'Oratoire. La ville d'Aix en Provence fut, en 1633, le berceau de
cette communaut naissante, qui toutefois n'y fut tablie
convenablement qu'en 1638. Elle obtint des lettres-patentes du roi en
1639; en 1642, Urbain VIII confirma l'ordonnance de l'archevque
d'Aix, par laquelle il rigeoit cette maison en monastre, sous le
nom de _Filles de Notre-Dame de la Misricorde_, et sous la rgle de
saint Augustin. Une bulle d'Innocent X la confirma de nouveau en 1648.

Anne d'Autriche, ayant entendu parler avec loge de cet institut,
dsira en former un semblable  Paris. Contrarie d'abord dans ses
vues par l'archevque d'Aix, la mort de ce prlat fit, peu de temps
aprs, vanouir toutes les difficults, et la mre Madeleine arriva 
Paris le 24 janvier 1649, avec trois de ses compagnes. Dans ce moment
la reine se voyoit force par les frondeurs d'en sortir; et au milieu
des embarras d'une aussi cruelle situation, elle ne put ni voir ces
religieuses ni s'occuper de leur sort. Madame de Boutteville, qui les
reut d'abord dans sa maison, ne put leur accorder qu'une hospitalit
passagre; et dans une ville livre aux fureurs des factions et  tous
les maux qui en sont la suite, ces malheureuses filles, abandonnes 
elles-mmes, se trouvrent sans ressources, sans protecteurs, en proie
 tous les besoins. Il ne faut pas s'tonner si, dans de telles
circonstances, l'abb de Saint-Germain refusa son consentement 
l'tablissement des Filles de la Misricorde; la prudence humaine
sembloit dicter ce refus. Mais le courage que la mre Madeleine
puisoit dans son zle religieux triompha d'obstacles que l'on pouvoit
croire insurmontables. Elle ne possdoit absolument rien au monde;
cependant elle ne craignit point d'acheter, en 1651, une grande maison
rue du Vieux-Colombier, pour une somme de 50,000 f., qu'elle se vit en
tat de payer, lors de la signature du contrat, par les libralits de
plusieurs personnes de pit qu'avoient touches son malheur et son
dvouement. La duchesse d'Aiguillon donna seule 20,000 fr.; et la mre
Madeleine, installe la mme anne dans l'asile qu'elle s'toit cr,
se trouva, dans l'espace de dix ans, assez riche des charits
nouvelles qu'elle reut de tous les cts, pour acheter encore cinq
petites maisons et une grande, situes rue des Canettes, acquisition
qui lui fournit les moyens d'accrotre son monastre, et des revenus
suffisants pour rendre plus douce l'existence de ses religieuses. Dans
les lettres-patentes que le roi donna en 1662 pour confirmer cette
acquisition, il dclara la nouvelle institution de fondation royale,
accorda aux religieuses le droit de _Committimus_, et la permission
d'acqurir encore des fonds de terre jusqu' la valeur de 10,000 liv.
de rente[144].

          [Note 144: _Histoire de Paris_, t. 5, p. 191.]

Les religieuses de cette maison suivoient la rgle de saint Augustin.
Elles toient vtues de noir, avec un scapulaire blanc, et portoient
en sautoir un Christ suspendu  un ruban noir. Les fruits de leurs
travaux toient destins  remplir le but de leur fondation[145].

          [Note 145: Ce couvent a t chang en maison particulire.]


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     Sur le matre-autel, un tableau estim reprsentant
     Notre-Dame-des-Sept-Douleurs; par un peintre inconnu.


LES ENFANTS ORPHELINS DE SAINT-SULPICE.

La plupart de nos historiens ne sont entrs dans aucun dtail sur cet
tablissement, et ont manqu d'exactitude dans le peu qu'ils en ont
dit. M. Olier, cur de Saint-Sulpice, doit tre considr comme le
premier, et ce nous semble, comme le seul qui ait conu et excut le
projet de procurer un asile et des secours  ces enfants infortuns
que la mort de leurs parents laisse sans appui et sans autre
ressource que la charit des fidles. Ce fut principalement sur cette
portion malheureuse de son troupeau que ce vertueux pasteur porta ses
plus grandes sollicitudes. Il commena, en 1648, par placer les
garons dans diffrents ateliers pour y apprendre les mtiers qui
paroissoient convenir davantage  leur got et  leur intelligence.
Les filles furent rassembles d'abord dans une maison de la rue de
Grenelle, ensuite rue du Petit-Bourbon, dans un btiment que madame
Lesturgeon donna libralement pour ce pieux usage.

Il parot, par quelques actes, qu'en 1675 cet tablissement avoit
encore chang de local, et qu'il toit alors plac au coin des rues du
Canivet et des Fossoyeurs[146]. C'est alors que ceux qui le
dirigeoient[147], prsentrent requte au roi pour qu'il voult bien
confirmer cette communaut sous le titre _d'Orphelins de la Mre de
Dieu_, ce que Sa Majest accorda par lettres-patentes de 1678. On voit
par ces lettres que cette fondation a t faite pour les orphelins des
deux sexes, et que le nombre n'en est point dtermin; il a t port
jusqu' cent dans les derniers temps.

          [Note 146: Maintenant rue _Servandoni_.]

          [Note 147: Mademoiselle L'chassier, et M. Raguier de
          Pouss, cur de Saint-Sulpice.]

Il y avoit dans cette maison une chapelle, sous le titre de
l'_Annonciation_. On y recevoit les orphelins ds la plus tendre
enfance; ils toient levs et instruits avec beaucoup de soin jusqu'
ce qu'ils eussent atteint l'ge convenable pour tre mis en
apprentissage ou placs avantageusement. Huit soeurs dirigeoient la
maison, et s'toient consacres  cette oeuvre de charit, sans s'y
astreindre par aucun voeu[148].

          [Note 148: Le btiment qu'ils occupoient est habit
          maintenant par les Soeurs de la Charit.]


SOEURS DE LA CHARIT.

La paroisse Saint-Sulpice possdoit un tablissement de ces saintes
filles, plac, en 1656, rue du Pot-de-Fer, et transfr dans la rue
Frou en 1732[149].

          [Note 149: Cette institution a t rtablie, comme nous
          venons de le dire, dans la maison des Orphelins.]


COMMUNAUTS DE FILLES (rue des Fossoyeurs.)

Ces communauts, institues pour l'instruction des jeunes filles et
pour leur apprendre les travaux propres  leur sexe, existoient dans
cette rue  la fin du dix-septime sicle. La premire, dont Jaillot
n'a pu dcouvrir ni le nom ni la fondation, toit place, en 1689, un
peu en de de la rue du Canivet, du ct de celle de Vaugirard; la
seconde, connue sous le nom de _Filles de l'intrieur de la trs
sainte Vierge_, et vulgairement sous celui de _Communaut de madame
Saujon_, avoit t tablie en 1663, et dtruite environ quatorze ans
aprs. Elle occupoit l'espace compris entre les rues Palatine,
Garancire et des Fossoyeurs jusqu' la rue du Canivet. Enfin la
troisime, situe un peu au dessus de celle-ci, s'appeloit la
_Communaut de madame Picart_. Elle existoit en 1692; on ignore quand
elle a t dtruite.


COMMUNAUT DE LA RUE NEUVE-GUILLEMIN.

Cette communaut profita des dbris de celle de madame Picart. Lorsque
ce dernier tablissement eut t dtruit par des causes que nous
ignorons, la grande duchesse de Toscane, qui avoit contribu  le
former par ses libralits, transporta les rentes qu'elle y avoit
attaches  une institution semblable, tablie dans la rue que nous
venons de nommer, par mademoiselle Seguier. Cette faveur n'empcha
point sa destruction, dont nous n'avons pu galement dcouvrir ni
l'poque ni la cause.


LES FILLES DU SAINT-SACREMENT.

Nous avons dj parl de la seconde maison fonde  Paris par ces
religieuses[150], sans rien dire alors de leur origine et de leur
tablissement dans cette ville. Lorsque les continuelles inconstances
de Charles IV, duc de Lorraine, eurent soulev contre lui les
premires puissances de l'Europe, et rendu son pays le thtre d'une
guerre violente et de toutes les calamits qui en sont ordinairement
la suite, les religieuses bndictines de la Conception-de-Notre-Dame
de Rambervilliers, exposes chaque jour aux excs d'une soldatesque
effrne, et aux dernires extrmits du besoin, se virent forces
d'abandonner leur monastre et de se retirer  Saint-Mihel. Elles y
vcurent plus en sret, mais dans une telle misre, que les
missionnaires envoys par M. Vincent-de-Paul pour rpandre des
charits dans cette province dsole ne virent d'autre moyen de les
arracher au sort affreux qui les menaoit que de les envoyer  Paris.
L'abbesse de Montmartre consentit  en recevoir quelques unes dans son
monastre. Catherine de Bar, dite du Saint-Sacrement, l'une de ces
religieuses infortunes, s'y rendit avec une de ses compagnes en 1641,
et sut tellement intresser la communaut par le rcit touchant
qu'elle fit de ses malheurs, que douze autres soeurs, parmi celles qui
restoient encore  Saint-Mihel, en furent appeles pour tre places 
Paris dans diffrentes abbayes. Runies en 1643 dans un hospice qu'une
dame pieuse leur avoit procur  Saint-Maur, elles ne tardrent pas 
s'en voir expulses de nouveau par les troubles qui commenoient 
agiter Paris, et qui attiroient la guerre dans ses environs. Pour
chapper une seconde fois  ce flau, elles se rfugirent, en 1650,
dans cette capitale, o elles habitrent quelque temps une petite
maison situe rue du Bac. Cependant la soeur Catherine de Bar, qui
toit retourne  Rambervilliers quelques annes auparavant, vint les
rejoindre, ramenant avec elle les quatre dernires religieuses de sa
communaut, jusque l restes en Lorraine. Elle avoit des vertus et un
mrite qui jetrent bientt un grand clat, et contriburent 
procurer un tablissement plus solide  son petit troupeau.

          [Note 150: _Voyez_ tome 2, 2e partie, page 1085.]

Les outrages faits au Saint-Sacrement par les hrtiques et les
impies affligeoient profondment quelques pieuses personnes, qui
mditoient le projet de rparer, autant qu'il toit possible, ces
profanations. La marquise de Beauves en avoit conu la premire ide:
la comtesse de Chteauvieux, mesdames de Sessac et Mangot de Villeran
entrrent avec ardeur dans des vues si louables, et toutes runies
formrent un fonds de 30,000 fr., destin au premier tablissement
d'une institution dont l'objet principal seroit d'honorer d'une faon
particulire le mystre ineffable de l'Eucharistie. Elles jetrent les
yeux sur la mre Catherine de Bar pour diriger cette communaut
nouvelle; et le contrat fut pass le 14 aot 1652. Cependant les
circonstances o se trouvoit alors la ville de Paris leur suscitrent,
ds le commencement, des obstacles: Anne d'Autriche rejeta d'abord
toutes les demandes qui lui furent faites  cet gard, et engagea mme
l'abb de Saint-Germain  ne pas permettre qu'il se ft de nouveaux
tablissements sur son territoire; mais il arriva, par une grce
spciale de la Providence, que, peu de temps aprs, cette reine, dont
la pit toit grande, dans l'espoir de flchir le ciel irrit contre
la France et de faire cesser les maux qui l'accabloient, chargea un
saint prtre de la communaut de Saint-Sulpice, nomm Picot, de faire
tel voeu qu'il jugeroit convenable, lui promettant de l'accomplir
sur-le-champ. On prtend que, sans avoir aucune connoissance du projet
dont nous venons de parler, il conut, comme par inspiration, l'ide
d'une maison religieuse consacre au culte perptuel du
Saint-Sacrement. L'application de son voeu s'tant faite naturellement
 l'tablissement dj form, l'abb de Saint-Germain, sur les ordres
de la reine, donna son consentement le 19 mars 1653, et le roi, ses
lettres-patentes au mois de mai suivant.

Ces religieuses furent d'abord places rue Frou, dans une maison que
l'on avoit arrange le plus convenablement possible; la croix y fut
pose le 12 mars 1654, et la reine, qui s'toit dclare fondatrice du
nouveau couvent, donna un exemple frappant de son ardente et sincre
dvotion, en prenant elle-mme le flambeau, et faisant rparation la
premire des outrages commis contre le plus saint de nos mystres.

Indpendamment des voeux ordinaires, les filles de ce monastre
faisoient le voeu particulier de l'adoration perptuelle du
Saint-Sacrement. Chaque jour une soeur se mettoit  genoux vis--vis
d'un poteau plac au milieu du choeur, une torche allume  la main et
la corde au cou: dans cette humble posture, elle faisoit amende
honorable de tous les outrages que l'impit des hommes commet chaque
jour contre cet auguste mystre.

Cependant l'habitation qu'occupoient ces religieuses, prise d'abord
plutt par ncessit que par choix, toit incommode et trop resserre;
leurs bienfaitrices achetrent presque aussitt un grand terrain dans
la rue Cassette, et y firent construire un monastre, qui fut bni en
1659, et o elles furent transfres dans la mme anne.

Cet institut, dont la mre Catherine de Bar[151] avoit dress
elle-mme les constitutions, fut approuv, en 1668, par le cardinal de
Vendme, alors lgat en France, et confirm depuis, en 1676 et 1705,
par Innocent XI et Clment XI[152].

          [Note 151: La plupart des historiens donnent  la mre
          Catherine de Bar le nom de _Mectilde du Saint-Sacrement_;
          cependant il est certain qu'elle ne le prenoit point dans
          les actes; et celui de Catherine de Bar du Saint-Sacrement
          est le seul que l'on trouve dans la requte prsente 
          l'abb de Saint-Germain et dans les lettres-patentes.]

          [Note 152: Le couvent de ces religieuses est maintenant une
          habitation particulire.]


     CURIOSITS.

     TABLEAUX ET SCULPTURES.

     Dans l'glise, qui toit petite, mais trs propre, des peintures
     de plafond et deux tableaux reprsentant saint Benot et sainte
     Scolastique; par _Nicolas Montaignes_.

     Deux statues d'anges soutenant le tabernacle; par _Lespingola_.


LES PRMONTRS RFORMS.

L'ordre que saint Norbert avoit institu au commencement du douzime
sicle, et dont il a dj t fait mention dans cet ouvrage[153],
avoit, comme tant d'autres, prouv les effets funestes du
relchement. La svrit des premires lois s'toit adoucie par
degrs, et il ne restoit plus que de foibles traces de l'ancienne
discipline, lorsque le P. Daniel Picart, abb de Sainte-Marie-aux-Bois
en Lorraine, conut le dessein de la faire revivre dans toute la
vigueur qu'elle avoit eue aux anciens jours. Second dans ce projet
par le P. Gervais Lairuels, abb de Saint-Paul de Verdun, il
introduisit dans l'ordre une rforme qu'approuvrent plusieurs
papes[154], et qu'embrassrent plusieurs maisons de Prmontrs, ce qui
donna naissance  une nouvelle congrgation sous le titre de _la
Rforme de saint Norbert_. Elle avoit t confirme par des
lettres-patentes ds 1621; cependant, en 1660, elle n'avoit point
encore d'tablissement  Paris. Il fut rsolu d'en former un, dans le
chapitre gnral tenu, cette mme anne,  Saint-Paul de Verdun.
Toutes les maisons de l'ordre consentirent  en partager la dpense,
et l'on dputa le P. Paul Terrier pour faciliter l'excution de ce
projet. La reine Anne d'Autriche,  laquelle il s'adressa, voulut
l'aider non seulement de sa protection, mais encore de ses
libralits. Soutenus par une main si puissante, les Prmontrs
achetrent, en 1661, un terrain fort tendu et une maison appele les
Tuileries, situe  l'angle que forment les rues de Svre et du
Chasse-Midi. Ils y pratiqurent les lieux rguliers ncessaires dans
une communaut, obtinrent, en 1662, le consentement de l'abb de
Saint-Germain, et des lettres-patentes dans lesquelles le roi se
dclare leur fondateur, et les qualifie de _Chanoines rguliers de la
rforme de l'troite observance de l'ordre de Prmontr_.

          [Note 153: _Voyez_ tome 3, 2e partie, page 647.]

          [Note 154: Paul V, Grgoire XV, Urbain VIII, Innocent X et
          Innocent XII.]

La reine-mre posa, le 13 octobre 1662, la premire pierre de
l'glise, qui fut acheve en 1663, et bnite sous le titre du _Trs
saint Sacrement de l'autel et de l'Immacule Conception de la sainte
Vierge_; mais se trouvant trop petite pour le nombre des personnes
pieuses qui se plaisoient  y entendre les offices, les Prmontrs la
firent rebtir en 1719 sur un plan plus spacieux. La premire pierre
en fut pose par l'vque de Bayeux, au nom du roi: du reste, cet
difice, lev sur les dessins d'un architecte nomm Simonet, n'avoit
rien de remarquable[155].

          [Note 155: L'glise a t dtruite, et l'on a chang les
          btiments en habitations particulires.]


     CURIOSITS.

     Dans le choeur, huit tableaux, dont trois par _Frontier_ et cinq
     par _Jollain_.

     On estimoit la menuiserie du choeur et des stalles, excute par
     un frre convers de cette maison.


     SPULTURES.

     Dans l'glise avoient t inhums le chevalier Turpin, seigneur
     de Criss, mort en 1684, et Anne de Salles, son pouse. Leur
     pitaphe, sur une table de marbre blanc, toit applique  l'un
     des murs des bas cts.

     Cette glise contenoit encore les pitaphes de plusieurs autres
     personnes de distinction.


L'ABBAYE DE NOTRE-DAME-AUX-BOIS.

Cette abbaye avoit t fonde, en 1202[156], par Jean de Nesle, chtelain
de Bruges, et par Eustache, sa femme, au milieu d'un bois, dans un lieu
nomm _le Batiz_, situ au diocse de Noyon, sous le titre de _la franche
abbaye de Notre-Dame-aux-Bois_. Elle s'y maintint florissante jusqu'au
milieu du dix-septime sicle, que le passage des gens de guerre, les
incursions des ennemis, et la crainte de se voir exposes  toutes les
horreurs de la guerre, dterminrent ses religieuses  la quitter, et 
venir, en 1650, implorer la protection de la reine Anne d'Autriche. Leur
esprance ne fut pas trompe, et la pieuse princesse leur fournit, peu de
temps aprs, l'occasion et les moyens de se fixer  Paris. Nous avons
parl, dans la description du quartier Saint-Antoine, de quelques
religieuses Annonciades arrives de Bourges dans cette capitale, tablies
successivement dans deux endroits diffrents, et forces enfin, en 1654,
de quitter leur dernier asile, situ dans la rue de Svre, prs des
Petites-Maisons. Ce fut cette demeure abandonne que les religieuses de
l'Abbaye-aux-Bois achetrent, non pour y former un tablissement fixe,
mais pour y rester jusqu' ce que les vnements leur permissent de
retourner dans leur premire habitation. Elles avoient commenc  faire
rparer les btiments de ce monastre, et quelques unes d'entre elles y
toient dj retournes, lorsqu'en 1661 un incendie consuma l'glise et
les lieux rguliers. Cet accident les dtermina  se fixer entirement
dans leur maison de Paris, et  y faire transfrer les titres et les biens
de l'abbaye. Le pape et les suprieurs donnrent leur consentement  cette
translation, et le roi les y autorisa par des lettres-patentes dlivres
en 1667. En 1718 on construisit une nouvelle glise, dont la premire
pierre fut pose par la duchesse d'Orlans, et qui fut ddie, en 1720,
sous le nom de _Notre-Dame_ et de _Saint-Antoine_. Ces religieuses
suivoient la rgle de Cteaux[157].

          [Note 156: _Histoire de Paris_, tome 4, page 183.]

          [Note 157: Les btiments sont habits par des particuliers.
          L'glise rendue au culte est maintenant l'une des paroisses
          succursales de Paris, et l'une des plus pauvrement dcores
          de cette capitale.]


     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une descente de croix; par _Canis_.


LE PRIEUR DE NOTRE-DAME-DE-CONSOLATION, DIT DU CHASSE-MIDI.

Des religieuses Augustines de la congrgation de Notre-Dame, tablies
 Laon pour l'instruction gratuite des jeunes filles, crurent que
l'exercice de leur ministre seroit plus utile  Paris que dans le
monastre qu'elles habitoient. Elles y vinrent en 1633, achetrent, en
1634, des sieurs et dame Barbier, l'emplacement sur lequel leur
monastre toit bti, et, d'aprs le consentement de l'abb de
Saint-Germain, obtinrent, dans la mme anne, des lettres-patentes qui
confirmrent leur tablissement. Leur chapelle fut bnite sous
l'invocation de saint Joseph, dont elles ajoutrent le nom  celui de
leur institut.

Soit que leurs revenus fussent trop modiques, soit qu'ils n'eussent
pas t administrs avec la prudence et l'conomie ncessaires,
leurs affaires se trouvrent dans un tel drangement, que, par
arrt du 3 mars 1663, il fut ordonn que leur maison seroit vendue
par dcret. Avant que cet arrt et t rendu, et pendant le cours
de la procdure qui l'avoit amen, ces religieuses, pour prvenir
l'extinction de leur monastre, avoient su intresser en leur
faveur la vertueuse abbesse de Malnoue, madame Marie-lonore de
Rohan, lui offrant, si elle vouloit leur accorder sa protection,
d'embrasser la rgle de saint Benot, et de se mettre sous sa
dpendance. En consquence du concordat qui fut pass entre elles
et cette illustre dame, leur maison fut rachete en 1669 de ses
propres deniers; les religieuses obtinrent la permission de prendre
l'habit et la rgle de saint Benot, et le roi autorisa ces
changements par des lettres-patentes de la mme anne, dans
lesquelles l'rection de ce prieur est approuve sous le nom de
_Religieuses bndictines de Notre-Dame-de-Consolation-du-Chasse-Midi_.
Depuis ce temps les abbesses de Malnoue n'ont eu d'autre droit que
celui de confirmer l'lection des prieures de ce couvent, sans
pouvoir ni les changer ni les rejeter[158].

          [Note 158: L'glise a t dtruite, et les btiments sont
          devenus des habitations particulires.]

En 1737 ces religieuses entreprirent de faire btir une nouvelle
glise. La premire pierre en fut pose par le cardinal de Rohan, et
la seconde par madame de Mortemart. Elle fut acheve ds l'anne
suivante, et bnite solennellement le 20 mars par le suprieur de
cette maison.


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, un tableau reprsentant le Christ entre la
     Vierge et saint Jean; sans nom d'auteur.

     Dans la nef, plusieurs tableaux reprsentant des sujets pris dans
     la vie de la sainte Vierge; galement sans nom d'auteur.


     SPULTURES.

     Dans cette glise se lisoit l'pitaphe de madame de Rohan, morte
     en 1681, au milieu de ce petit troupeau qui lui devoit sa
     conservation, et qu'elle avoit difi par ses vertus[159].

               [Note 159: Cette pitaphe toit de Plisson: Nous la
               citerons, quoique longue, parce qu'elle nous semble
               digne d'tre remarque:

                    ICI REPOSE

                    Trs illustre et vertueuse princesse
                    Marie-lonore de Rohan, premirement abbesse de
                    Caen, puis de Malnoue, seconde fondatrice de ce
                    prieur, qu'elle redonna  Dieu, et o elle voulut
                    finir ses jours. Plus rvre par ses grandes
                    qualits que par sa haute naissance, le sang des
                    rois trouva en elle une ame royale: en sa
                    personne, en son esprit, en toutes ses actions,
                    clata tout ce qui peut rendre la pit et la
                    vertu plus aimables. Sa professions fut son choix,
                    et non pas celui de ses parents: elle leur fit
                    violence pour ravir le royaume des cieux. Capable
                    de gouverner des tats autant que de grandes
                    communauts, elle se rduisit volontairement  une
                    petite, pour y servir, avec le droit d'y
                    commander. Douce aux autres, svre  elle-mme,
                    ce ne fut qu'humanit au dehors, qu'austrit au
                    dedans. Elle joignit  la modestie de son sexe le
                    savoir du ntre; au sicle de Louis-le-Grand, rien
                    ne fut ni plus poli, ni plus lev que ses crits:
                    Salomon y vit, y parle, y rgne encore, et Salomon
                    en toute sa gloire. Les constitutions qu'elle fit
                    pour ce monastre serviront de modle pour tous
                    les autres. Comme si elle n'et vcu que pour sa
                    sainte postrit, le mme jour qu'elle acheva son
                    travail, elle tomba dans une maladie courte et
                    mortelle, et y succomba le 8 d'avril 1681, en la
                    cinquante-troisime anne de son ge. Jusqu'en ses
                    derniers moments, et dans la mort mme, bonne,
                    tendre, vive et ardente pour tout ce qu'elle
                    aimoit, et surtout pour son Dieu. Tant que cette
                    maison aura des vierges pouses d'un seul poux,
                    tant que le monde aura des chrtiens, et l'glise
                    des fidles, sa mmoire y sera en bndiction:
                    ceux qui l'ont vue n'y pensent point sans douleur,
                    et n'en parlent point sans larmes.

                    Qui que vous soyez, priez pour elle, encore qu'il
                    soit bien plus vraisemblable que c'est maintenant
                     elle  prier pour nous; et ne vous contentez pas
                    de la regretter ou de l'admirer, mais tchez de
                    l'imiter et de la suivre.

                    Soeur Franoise de Longaunay, premire prieure de
                    cette maison, sa plus chre fille, l'autre moiti
                    d'elle-mme, dans l'esprance de la rejoindre
                    bientt, lui a fait lever ce tombeau.

                    Le moindre et le plus afflig de ses serviteurs
                    eut l'honneur et le plaisir de lui faire cette
                    pitaphe, o il supprima, contre la coutume,
                    beaucoup de justes louanges, et n'ajouta rien  la
                    vrit.]


LES FILLES DE SAINT-THOMAS-DE-VILLENEUVE.

Cette communaut reconnot pour son fondateur le P. Ange Proust,
augustin rform de la province de Bourges, et qui toit, en 1659,
prieur du couvent de Lamballe en Bretagne. Anim d'un zle ardent de
charit, il rsolut de ranimer cette vertu dans le canton qu'il
habitoit, voyant que le nombre des pauvres et des malades y toit
considrable, parce que la misre toit grande, et qu'on n'avoit
gnralement ni le courage ni l'instruction ncessaires pour procurer
 ces infortuns des secours efficaces. Ses discours et ses exemples
rveillrent l'humanit dans tous les coeurs, et il ne tarda pas 
former une congrgation de filles destine  rtablir les hpitaux et
 les desservir. L'utilit d'un tel tablissement se fit sentir ds le
premier moment; Louis XIV,  qui on en rendit compte, le confirma par
des lettres-patentes donnes en 1661, avec autorisation de crer de
semblables socits dans tous les endroits o elles seroient juges
ncessaires pour servir les malades dans les hpitaux, pourvoir  leur
subsistance, lever gratuitement les pauvres filles orphelines, et
mme recevoir les personnes du sexe qui voudroient faire des retraites
de pit.

Cette institution se rpandit bientt, tant en Bretagne que dans les
provinces, avec un succs gal  toutes les esprances qu'on en avoit
conues. Quoiqu'il y en et dj plusieurs  Paris du mme genre, les
besoins extrmes d'une aussi grande ville firent penser qu'il seroit
utile d'y attirer les Filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve. Elles y
vinrent donc en 1700, et le roi leur permit d'avoir dans cette
capitale une maison particulire, tant pour lever des sujets propres
 remplir cette charitable vocation que pour servir de retraite aux
soeurs devenues inutiles par l'ge ou par les infirmits, et devenir
ainsi le chef-lieu  l'institut. Elles s'tablirent, ds ce temps-l,
rue de Svre, o elles sont restes jusque dans les derniers temps.

Louis XV confirma leur tablissement en 1726, et leur permit
d'acqurir jusqu' vingt mille livres de rente pour l'entretien de
quarante soeurs. Ces filles toient hospitalires, et suivoient la
rgle de saint Augustin; mais elles ne faisoient que des voeux
simples.

Aprs la mort du P. Proust, leur instituteur, arrive en 1697, elles
lurent le cur de Saint-Sulpice pour suprieur-gnral, titre que ses
successeurs ont gard jusqu' la fin. Ces filles avoient encore un
hospice dans la rue Copeau, et toient de plus charges de diriger la
maison de l'Enfant-Jsus, dont nous ne tarderons pas  parler[160].

          [Note 160: Ces filles ont t rinstalles dans leur
          maison.]


LES PETITES-MAISONS.

Cet hpital a t bti sur l'emplacement qu'occupoit autrefois celui
de Saint-Germain, lequel toit vulgairement nomm _la maladrerie
Saint-Germain_. On ne trouve aucune trace de son origine; mais comme
la _lpre_ ou _ladrerie_ toit une maladie ancienne et assez commune,
il est  prsumer que l'on cra des asiles pour les lpreux  Paris
avant le rgne de Louis-le-Jeune, poque  laquelle le commissaire
Delamare place, sur son troisime plan, l'tablissement de cette
maladrerie. Nous avons dj dit que le caractre contagieux de leur
affreuse maladie ayant fait interdire l'entre des villes aux lpreux,
les btiments destins  les recevoir toient toujours  une certaine
distance des portes: telles furent les maladreries de Saint-Lazare et
de Saint-Germain. C'est donc une grande erreur de la part de plusieurs
historiens de Paris[161], d'avoir dit que le _mal de Naples_ ayant
fait des progrs rapides dans cette capitale, la ville prit  loyer,
en 1497, une place vide au faubourg Saint-Germain, y fit construire 
la hte des logements pour y recevoir ceux qui toient attaqus de ce
mal, et que ce fut l l'origine de la maladrerie de Saint-Germain,
laquelle fut employe  cet usage jusqu'en 1544, poque  laquelle cet
hpital fut dtruit et l'emplacement vendu. Il est vident que ces
historiens se sont copis les uns les autres, mlant ainsi, sans la
moindre critique, des objets diffrents, et qui leur toient
entirement inconnus; il suffiroit de parcourir les titres de
Saint-Germain pour reconnotre que le maladrerie de cette abbaye
n'avoit jamais t affecte qu'aux lpreux; mais ces mmes titres
dsignoient: une maison aboutissant par derrire au cimetire des
malades de la maladrerie, et dans la rue du Four une maison tenant,
d'une part, aux granges o furent les _malades de Naples_, de l'autre
part, au chemin qui tend de la rue du Four  la Justice. Ce sont ces
granges qu'ils ont confondues avec l'hpital Saint-Germain[162].

          [Note 161: _Histoire de Paris_, t. 2, p. 1060.--PIGANIOL, t.
          7, p. 391.--LABARRE, t. 5, p. 352.]

          [Note 162: JAILLOT, _Quart. du Luxembourg_, p. 86.]

Le parlement ayant t inform que les lpreux qui continuoient  se
retirer dans cette maladrerie, o la charit leur procuroit des
secours suffisants pour leur subsistance, ne s'en rpandoient pas
moins par la ville pour y demander l'aumne, ce qui pouvoit avoir des
suites dangereuses, ordonna, en 1544, que les btiments en seroient
dtruits, et les matriaux rservs pour en btir une autre dans un
lieu plus loign, ou vendus au profit des pauvres. Ces matriaux
furent effectivement vendus, ainsi que l'emplacement, contenant deux
arpents et demi, mais au profit du cardinal de Tournon, alors abb de
Saint-Germain, qui revendiqua ses droits, auxquels le parlement eut
gard.

La ville acheta ce terrain en 1557, et y fit construire l'hpital que
nous voyons aujourd'hui. Elle le destina  recevoir les mendiants
incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les femmes
sujettes au mal caduc, les teigneux, les fous et les insenss. Jean
Luillier de Boulencourt, prsident  la chambre des comptes, fut un de
ceux qui, par leurs libralits, contriburent le plus  ce charitable
tablissement. Il donna des rentes et des meubles, et fit lever
plusieurs des btiments qui le composent. La forme de leur
construction les fit appeler les _Petites-Maisons_, parce
qu'effectivement ces difices toient petits et spars les uns des
autres. La chapelle, rebtie en 1615, fut ddie sous le titre de
Saint-Sauveur, et l'on bnit, en 1656, celle de l'infirmerie, sous
l'invocation de la sainte Vierge.

Cet hpital, qui ne formoit qu'un seul et mme tablissement avec le
grand bureau des pauvres, toit destin,  l'poque o a commenc la
rvolution, 1 pour quatre cents personnes vieilles et infirmes des
deux sexes; 2 pour les insenss; 3 pour ceux qui toient affects de
maladies honteuses; 4 pour les enfants teigneux[163]. Le
procureur-gnral en toit le chef: il y avoit en outre huit
administrateurs[164].

          [Note 163: Le btiment destin  cette dernire espce de
          malades toit spar des autres et situ dans la rue de la
          Chaise. Nous aurons occasion d'en reparler.]

          [Note 164: Cet tablissement est tel qu'il toit avant la
          rvolution; seulement on n'y reoit plus que des personnages
          gs et infirmes.]


LES FILLES DU BON-PASTEUR.

Cette communaut doit son tablissement  Marie-Magdeleine de Ciz,
veuve du sieur Adrien de Comb. Ne  Leyde d'une famille noble, mais
protestante, reste veuve  vingt-un ans, cette dame eut l'occasion de
venir  Paris et le bonheur d'y faire abjuration. Comme elle toit
sans bien, et que cette action la fit abandonner par sa famille, le
cur de Saint-Sulpice, M. de la Barmondire, lui procura une pension
de 200 liv. sur l'conomat de l'abbaye Saint-Germain, pension au moyen
de laquelle il la fit entrer dans une communaut; mais elle y resta
peu de temps, et revint demeurer sur la paroisse Saint-Sulpice. Elle y
toit  peine, qu'un saint ecclsiastique, entre les mains duquel elle
avoit fait abjuration, vint la prier de se charger d'une pauvre fille
qui cherchoit  se retirer du dsordre dans lequel elle avoit vcu, ce
que madame de Comb accepta trs volontiers. Ceci se passoit en 1686.
Quelques autres jeunes personnes, tombes dans les mmes fautes, et
touches du mme repentir, sollicitrent une semblable faveur, et la
maison de cette dame devint en peu de temps une communaut de filles
pnitentes. Malgr le dnment auquel elle toit rduite, dnment qui
approchoit de l'indigence, la pieuse directrice de ce foible troupeau
se confia  la Providence, et ne dsespra point du succs de sa
charitable entreprise. L'ardeur de son zle ddaignant mme toute
prudence humaine, elle ne craignit point d'offrir sa maison aux
infortunes victimes du libertinage que leur pauvret empchoit
d'entrer dans les asiles destins  ces sortes de personnes. Louis XIV
eut connoissance des efforts prodigieux de madame de Comb, et
dsirant contribuer au succs d'une si bonne oeuvre, il lui donna, en
1688, une maison situe rue du Chasse-Midi, et confisque sur un
protestant qui s'toit retir  Genve, et 1,500 livres pour y faire
les rparations convenables. On y construisit une chapelle, et la
messe y fut dite, pour la premire fois, le jour de la Pentecte de la
mme anne. Plusieurs personnes, excites par l'exemple du monarque,
ajoutrent  ses libralits des dons considrables, qui fournirent 
cette vertueuse dame les moyens d'augmenter ses btiments, et de loger
jusqu' deux cents filles. Elle mourut le 16 juin 1692, ge seulement
de trente-six ans.

La maison du Bon-Pasteur toit compose de deux sortes de personnes:
de filles qu'on nommoit _soeurs_, dont la conduite avoit toujours t
rgulire, lesquelles se consacroient  la conversion et  la
sanctification des pnitentes, et de filles qui, touches de la grce
et revenues des garements de leur jeunesse, suivoient, de leur plein
gr, les exemples des premires, et partageoient avec elles les
travaux, la retraite et la mortification. Elles jouissoient d'environ
10,000 liv. de rente, et travailloient en commun pour le soutien de la
maison[165].

          [Note 165: Les btiments de cette communaut sont maintenant
          habits par des particuliers.]


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, le Bon Pasteur; des deux cts saint Pierre
     et saint Paul; sans nom d'auteur.


     SCULPTURES.

     Au milieu du retable de l'autel, un bas-relief dor reprsentant
     aussi le Bon Pasteur.

     Dans le sanctuaire, l'Adoration des Rois et la spulture de
     Jsus-Christ, bas-reliefs.


HOSPICE DES HIBERNOIS.

Sauval parle de religieux Hibernois de l'observance de saint Franois,
qui, sous la conduite du P. _Dilon_, obtinrent, en 1653, de l'abb de
Saint-Germain, la permission d'avoir un hospice dans ce faubourg[166],
et il ajoute qu'en consquence ils prirent une petite maison rue du
Chasse-Midi. Il ne parot pas que cet tablissement ait t de longue
dure, car on n'en trouve nulle mention ni dans l'histoire de l'abbaye
ni sur les plans de cette poque.

          [Note 166: Tome Ier, page 494.]


FILLES DE L'ANNONCIATION.

Quelques historiens prtendent aussi qu'en 1698 il y avoit dans cette
rue une communaut de filles dite de l'_Annonciation_, qui tenoient
des coles pour les jeunes personnes de leur sexe. Nous ignorons dans
quel temps elle a t tablie et quand elle a cess d'exister.


LES INCURABLES.

On doit la premire pense de ce charitable tablissement  Mme
Marguerite Rouill, pouse du sieur Jacques Le Bret, conseiller au
Chtelet. En 1632, elle donna pour cet effet,  l'Htel-Dieu de Paris,
une rente de 622 liv., avec les maisons et jardins qu'elle avoit 
Chaillot, sous la condition d'y tablir un hpital qu'on appelleroit
_les Pauvres incurables de Sainte-Marguerite_.

Dans le mme temps, un saint prtre nomm Jean Joullet, de Chtillon,
concevoit un dessein entirement semblable. Le premier tablissement
n'toit pas encore entirement fond, et le projet du second toit 
peine form, que le cardinal de La Rochefoucauld rsolut de faire
excuter les intentions de M. Joullet, qui venoit de mourir, et de se
dclarer lui-mme le fondateur et le bienfaiteur des pauvres
incurables. Il donna d'abord plusieurs somms assez considrables,
pour dterminer les administrateurs de l'Htel-Dieu  cder dix
arpents sur dix-sept que possdoit cet tablissement le long du chemin
de Svre, au del des Petites-Maisons. C'est l que l'on commena 
lever le nouvel hospice. Madame Le Bret consentit  y transfrer la
fondation qu'elle avoit ordonne  Chaillot; le legs de feu M. Joullet
fut appliqu  cette maison; et de nouvelles libralits, tant de la
part du cardinal que d'une personne qui ne voulut pas se faire
connotre, fournirent les moyens de monter trente-six lits dans deux
salles, pour un nombre gal de malades des deux sexes. Des
lettres-patentes confirmrent cet tablissement en 1637, et l'abb de
Saint-Germain donna, la mme anne, son consentement.

Cet hpital toit sous la mme administration que celui de
l'Htel-Dieu; mais les revenus en toient spars et employs au seul
usage des incurables. Les fondations s'en sont successivement accrues,
et l'on y comptoit, avant la rvolution, prs de quatre cents lits,
qui toient  la nomination des administrateurs, des curs et des
hritiers des fondateurs. Les malades y toient servis avec beaucoup
de soins par les soeurs de la Charit[167].

          [Note 167: Cet hpital est rest tel qu'il toit avant
          1789.]


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Annonciation; par _Perrier_.

     Dans la chapelle  droite, une Fuite en gypte; par _Philippe de
     Champagne_.

     Dans la chapelle  gauche, l'Ange gardien; par le mme.


     SCULPTURES.

     Dans la salle des hommes, les bustes de saint Charles-Borrome,
     de saint Franois-de-Salles, du cardinal de la Rochefoucauld, et
     de M. Camus, vque de Bellay; les deux premiers par _Durand_, et
     les deux autres par _Buister_.


     SPULTURES.

     Dans l'glise avoient t inhums Jean-Pierre Camus, vque de
     Bellay, mort en 1652.

     Jean-Baptiste Lambert, l'un des bienfaiteurs de cette maison,
     mort en 1644.

     Matthieu de Morgues, aumnier de Marie de Mdicis, mort en 1670.

     Au bas des marches du grand autel avoient t dposes les
     entrailles du cardinal de la Rochefoucauld, mort en 1645.

     Dans la salle des hommes, on lisoit l'pitaphe de Pierre
     Chandelier, auditeur en la chambre des comptes, et l'un des
     administrateurs de cette maison, mort en 1679.


LES BNDICTINES DE NOTRE-DAME-DE-LIESSE.

Ces religieuses, tablies en 1631  Rhtel, diocse de Reims, se
virent forces, par la marche des gens de guerre dans cette province,
et par les dsordres qu'ils y commettoient, de venir, ds 1636,
chercher un asile  Paris. Elles y lourent, du consentement de l'abb
de Saint-Germain, une maison rue du Vieux-Colombier, o elles
reprirent les exercices de leur institut, dont l'ducation des jeunes
filles toit le principal objet. Madame Anne de Montafi, comtesse de
Soissons, s'toit dclare leur fondatrice en leur assignant 2,000
liv. de rente; et madame de Longueville avoit bien voulu joindre 
cette dotation une rente de 500 liv. Mais ces deux sommes toient
encore bien insuffisantes pour une communaut qui n'avoit ni maison ni
chapelle, et qui avoit dj reu huit novices, lorsque la Providence
lui fournit une occasion favorable de former un tablissement fixe et
avantageux.

Mme Marie Brissonet, veuve de M. Le Tonnelier, conseiller au grand
conseil, avoit donn, en 1626,  trois saintes filles une pice de terre
de trois arpents et demi sur le chemin de Svre, au lieu dit _le Jardin
d'Olivet_,  l'effet d'y faire construire une maison, dans laquelle on
leveroit de jeunes filles, en attendant qu'on pt runir les fonds
ncessaires pour y faire construire un monastre de religieuses. Les
btiments et la chapelle avaient t achevs en 1631; mais cette petite
communaut n'ayant point de revenus assurs, et n'ayant pu obtenir de
lettres-patentes, Barbe Descoux, l'une des trois personnes que nous
venons de citer, et qui en toit alors suprieure, crut prendre un parti
convenable, et mme remplir les intentions de la fondatrice, en cdant
cette maison aux religieuses de Notre-Dame-de-Liesse. Cette cession,
date de 1645, et autorise par lettres-patentes de la mme anne, fut
faite sous la condition de rciter certaines oraisons, d'y conserver les
filles sculires qui s'y trouvoient alors, et d'admettre  la
profession religieuse celles qui voudroient l'embrasser. Cependant,
malgr de telles dispositions, qui tendoient  l'augmentation de cette
communaut, douze ans s'toient  peine couls qu'elle se trouvoit
rduite  dix ou douze religieuses. Quelques personnes intresses
essayrent de profiter de cette conjoncture pour s'introduire  leur
place; mais cette tentative n'eut aucun succs, et des lettres du roi,
envoyes en 1657  l'abb de Saint-Germain, lui dfendirent de permettre
aucun changement. La chapelle de ce couvent ne fut btie qu'en 1663.

La prieure de ce monastre toit  vie ou triennale, suivant la
volont de sa communaut,  qui appartenoit l'lection.


HOSPICE DE SAINT-SULPICE.

Cet hpital fut institu sur la fin de l'anne 1778, et par ordre du
roi, dans les btiments de _Notre-Dame-de-Liesse_, dont la communaut
venoit de s'teindre. Il toit destin aux indigents de cette paroisse,
la plus nombreuse de Paris, et dispos de la manire la plus salubre et
la plus commode pour recevoir et soigner cent vingt malades. Quatorze
soeurs de la Charit, aides de quelques officiers subalternes, en
faisoient le service; et les pauvres y toient reus sur un billet du
cur de Saint-Sulpice ou de celui du Gros-Caillou[168].

          [Note 168: Cet tablissement existe encore sous le nom
          d'_Hospice de madame Necker_.]


LA COMMUNAUT DES FILLES DE L'ENFANT-JSUS.

Tous nos historiens prtendent que cette maison fut fonde par la
reine, pouse de Louis XV,  l'occasion de la naissance du duc de
Bourgogne; Jaillot seul lui donne une autre origine: il dit qu'au
commencement du sicle dernier on avoit tabli, sous le titre de
l'_Enfant-Jsus_, une pension sur un terrain assez tendu entre les
chemins de Svre et de Vaugirard. Elle passa depuis en plusieurs mains
jusqu' l'anne 1724, que le bail en fut cd  M. Languet de Gergi,
cur de Saint-Sulpice, par M. de Raphlix, suprieur de la communaut
des Gentilshommes[169]. Le respectable pasteur en fit l'acquisition
quelques annes aprs (en 1732), dans l'intention d'y tablir un
hpital destin aux pauvres filles ou femmes malades de sa paroisse.
Toutefois, sans abandonner ce projet, il crut devoir le modifier au
moment de l'excution, et le rendre en mme temps profitable  la
noblesse indigente. Trente jeunes demoiselles de qualit furent donc
places dans cette maison pour y tre instruites et leves d'une
manire convenable  leur naissance, et sur le modle de la maison
royale de Saint-Cyr. Des lettres-patentes autorisrent, en 1751, un si
utile tablissement. Au lieu d'y recevoir des malades, comme il
l'avoit rsolu d'abord, M. Languet se contenta de faire construire des
btiments dans lesquels se rendoient tous les jours des filles ou
femmes pauvres, auxquelles on procuroit du travail, et que l'on
mettoit ainsi dans le cas de gagner leur vie sans tre  charge  la
paroisse. Les jeunes demoiselles mloient aux instructions solides ou
brillantes qu'elles recevoient tous les soins du mnage, de la
basse-cour, de la laiterie, du blanchissage, de la lingerie, etc., et
acquroient ainsi ces qualits plus prcieuses mille fois que les
talents agrables, qui devoient un jour en faire des pouses
vertueuses et de bonnes mres de famille.

          [Note 169: Cette communaut, fonde en 1676, ne subsistoit
          plus  cette poque.]

On comptoit, dit-on, dans les derniers temps, plus de huit cents pauvres
femmes qui alloient tous les jours chercher leur subsistance 
_l'Enfant-Jsus_, et que l'on y occupoit  diffrents travaux, surtout
 filer du lin et du coton. Les filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve
avoient la direction de cette communaut[170].

          [Note 170: Ses btiments servent maintenant d'hpital aux
          pauvres enfants malades.]


LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME-DES-PRS.

Nous sommes parvenus, en dcrivant ces diverses institutions, jusqu'
l'extrmit occidentale du quartier; il faut maintenant y rentrer par
la rue de Vaugirard, pour parvenir  son extrmit oppose. Cette
partie de son territoire renferme les plus remarquables de ses
difices et de ses tablissements.

Le premier monastre qui se prsentoit autrefois  l'extrmit de
cette rue, toit celui des religieuses de Notre-Dame-des-Prs: il
tiroit son origine d'un couvent de religieuses bndictines, fond en
1627,  Mouzon, dans le diocse de Reims, par madame Henriette de La
Vieuville, veuve d'Antoine de Joyeuse, comte de Grandpr. La guerre
ayant forc ces religieuses, en 1637, de quitter leur demeure,
Catherine de Joyeuse, fille de la fondatrice, et prieure perptuelle
de ce couvent, obtint de M. de Gondi la permission de s'tablir 
Picpus avec ses religieuses; mais ds 1640 le prtexte de cette
translation ayant cess, elles retournrent  Mouzon, o elles
restrent jusqu'en 1671. Vers cette poque le roi ayant jug  propos
de faire dtruire les fortifications de cette petite ville, prs
desquelles leur monastre toit situ, on leur permit de revenir 
Paris et de s'y fixer. Cette seconde permission leur fut donne sur la
fin de l'anne 1675; et elles s'tablirent alors rue du Bac, attendant
l'occasion de se procurer une maison convenable. Sans entrer dans les
discussions qui se sont leves entre les historiens, pour savoir au
juste dans quelle anne elles achetrent la maison qu'elles
habitoient[171], il nous suffit de dire qu'elles demeurrent quatorze
ans dans cette rue, et ne vinrent s'tablir dans la rue de Vaugirard
qu'en 1689.

          [Note 171: SAUVAL, t. Ier, p. 600.--_Gallia Christ._, t. 7,
          col. 646.]

Elles n'y demeurrent qu'environ cinquante ans. Un concours de
circonstances fcheuses ayant diminu par degrs les revenus de leur
maison, ces religieuses se trouvrent hors d'tat de subvenir  leurs
dpenses les plus ncessaires, et mme de satisfaire aux engagements
qu'elles avoient contracts. Il fallut, dans ces extrmits,
transfrer en d'autres monastres dix religieuses qui s'y trouvoient
encore en 1739. Le dcret de suppression de l'archevque, confirm par
lettres-patentes, fut donn le 18 avril 1741. En consquence, la nuit
du 30 au 31 aot suivant, on exhuma les corps qui y toient enterrs:
ils furent transports dans l'glise Saint-Sulpice, et inhums dans un
caveau de la croise mridionale.

Plusieurs auteurs ont donn le nom d'_abbaye_  ce monastre: ce
n'toit qu'un prieur perptuel. Ses religieuses avoient pris le nom
de _Notre-Dame-des-Prs_, parce qu'un bref d'Innocent X avoit runi,
en 1649,  leur maison un monastre de Guillemites, fond, en 1248,
par Jean, comte de Rhtel, en un lieu appel _les Prs Notre-Dame_,
paroisse de Louvergni, diocse de Reims.


LES FILLES DE SAINTE-THCLE.

On ignore dans quel temps et par qui fut institue cette communaut,
dtruite au commencement du sicle dernier. On sait seulement qu'en
1678 ces religieuses demeuroient dj rue de Vaugirard, et qu'en 1697
M. de Noailles, archevque de Paris, approuva les rglements qu'elles
avoient suivis jusqu'alors, lesquels avoient pour objet d'instruire
les jeunes filles, et de leur apprendre  travailler, de donner un
asile aux femmes de chambre et servantes qui n'avoient point de
condition, et de tenir des coles gratuites. Trois ans aprs elles
allrent habiter, dans la mme rue, au coin de celle de
Notre-Dame-des-Champs, une maison sans doute plus commode, et devenue
vacante par la suppression d'une autre communaut que M. Moni, prtre
de la communaut de Saint-Sulpice, avoit tablie sous le nom de
_Filles de la mort_. Les filles de Sainte-Thcle se nommoient alors
simplement _Filles de Saint-Sulpice_; elles prirent, peu de temps
aprs, le nom de cette sainte,  l'occasion d'une de ses reliques qui
fut dpose dans leur chapelle, et qu'on a depuis transporte 
Saint-Sulpice.

La modicit des revenus casuels de cette communaut, et les dettes
qu'elle avoit t force de contracter, mirent les soeurs qui la
composoient dans la ncessit de vendre leur maison, en se rservant
chacune une pension. M. Languet de Gergi, cur de Saint-Sulpice, en
fit l'acquisition en 1720, au profit des orphelins de sa paroisse.


LES CARMES DCHAUSSS.

Nous avons parl de l'origine de l'ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel,
et de la rforme que sainte Thrse introduisit parmi ses
religieuses[172]. Elle avoit galement conu le projet hardi de la
faire adopter par les hommes de son ordre, et sans doute elle n'et pu
vaincre tous les obstacles qui s'levrent contre son excution, si la
Providence n'et suscit un religieux d'un caractre propre  en
assurer le succs. Jean d'Yps, dit depuis Jean de saint Mathias, et
rvr dans l'glise sous le nom de _saint Jean de la croix_, voulut
tre le compagnon des travaux de cette femme extraordinaire, prit
l'esprit de la rforme, l'embrassa dans toute sa rigueur, et la
conseilla par ses discours en mme temps qu'il la prchoit par ses
exemples. Elle fit d'abord de grands progrs en Espagne, et se
rpandit ensuite si rapidement et avec tant de succs en Italie, que
Paul V, prvoyant les services que cet ordre pourroit rendre 
l'glise de France, crivit en 1610  Henri IV, pour l'engager  le
recevoir dans son royaume. Deux carmes dchausss, les pres Denis _de
la mre de Dieu_, et de Vaillac, dit _de Saint-Joseph_, toient
porteurs de ce bref, et venoient d'entrer en France, lorsqu'ils
reurent la nouvelle inopine de la mort de ce grand roi. La douleur
qu'ils en ressentirent ne les empcha point de continuer leur voyage;
ils arrivrent  Paris au mois de juin, et logrent d'abord aux
Mathurins, ensuite au collge de Cluni. Prsents au roi et  la
reine-mre par le nonce du pape et par le cardinal de Joyeuse, ces
pres obtinrent, l'anne suivante, des lettres-patentes portant
permission de s'tablir  Paris et  Lyon. Ayant obtenu galement le
consentement de M. de Gondi, archevque de Paris, ils prirent
possession d'une grande maison et d'un jardin fort tendu, situs dans
la rue de Vaugirard, qu'ils avoient obtenus des libralits de M.
Nicolas Vivien, matre des comptes. On btit  la hte les btiments
ncessaires, et l'on fit une chapelle dans une salle qui avoit
autrefois servi de prche aux protestants. Cependant, ds ce moment,
on formoit le projet d'en construire une plus grande; et elle le fut
en effet en 1611, aux frais de M. Jean du Tillet de La Buissire,
greffier du parlement; mais le concours des fidles devenant de jour
en jour plus considrable, le parti fut pris de rebtir et l'glise
et le couvent en entier. M. Vivien, comme fondateur, y mit la premire
pierre le 7 fvrier 1613, et le 20 juillet de la mme anne, Marie de
Mdicis posa celle de l'glise, qui subsiste encore aujourd'hui[173].
Elle fut acheve et bnite en 1620, par Charles de Lorraine, vque de
Verdun, puis ddie, en 1625, sous l'invocation de _saint Joseph_, par
lonor d'Estampes de Valenai, vque de Chartres.

          [Note 172: _Voyez_ tom. 3, 2e partie, p. 466.]

          [Note 173: _Voyez_ pl. 188.]

On a remarqu que cette glise est la premire qui ait eu saint Joseph
pour patron, et dans laquelle on ait dit les prires de quarante
heures pendant les trois jours qui prcdent le carme. On peut
ajouter que son dme est le premier qui ait t construit  Paris, si
l'on en excepte celui de la chapelle de Notre-Dame, aux
Petits-Augustins.


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, dont la dcoration avoit t faite aux frais
     du chancelier Seguier, la Prsentation au temple; par _Quentin
     Varin_.

     Dans une chapelle, l'apparition de Notre-Seigneur  sainte
     Thrse et  saint Jean de La Croix; par _Corneille_.

     Deux autres grands tableaux; par _Sve_ an.

     Sur le dme, le prophte lie enlev au ciel; par _Bertholet
     Flamael_.

     Dans le chapitre, les quatre vangelistes, une Fuite en gypte
     et un portement de croix.


     SCULPTURES.

     Dans la chapelle de la Vierge, sa statue en marbre blanc; par
     _Antonio Raggi_, dit le _Lombard_, d'aprs un modle de
     _Bernin_[174].

               [Note 174: Cette statue, vante comme un chef-d'oeuvre
               dans toutes les descriptions de Paris, et qui toit un
               prsent fait aux Carmes-Dchausss par le cardinal
               Barberin, a t dpose dans une des chapelles de la
               cathdrale. C'est un ouvrage trs mdiocre.]


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t inhum lonor d'Estampes de
     Valenay, vque de Chartres, depuis archevque de Reims, mort en
     1651.

     Une tombe de bronze, orne de bas-reliefs, fermoit l'entre du
     caveau o l'on enterroit les religieux; elle avoit t excute
     sur les dessins d'_Oppenord_.

Le monastre toit vaste, mais n'avoit rien que de trs simple dans sa
construction. La seule chose qu'on y remarqut, c'toit la blancheur
extrme des murs, enduits d'une sorte de stuc aussi brillant que le
marbre, et dont la composition a t pendant long-temps un secret trs
soigneusement gard par ces religieux, qui en toient les inventeurs.
C'est l'espce d'enduit connu depuis sous le nom de _blanc des
carmes_. Ils toient aussi les inventeurs de l'_eau de Mlisse_, dont
ils faisoient tous les ans un dbit considrable.

La bibliothque, distribue en deux pices, contenoit environ douze
mille volumes, parmi lesquels il y avoit quelques manuscrits prcieux.
Les jardins toient vastes et bien cultivs.

Indpendamment de l'espace qu'occupoit leur couvent, les carmes
dchausss possdoient autour de leur clotre de grandes portions de
terrain sur lesquelles ils avoient fait btir, vers la fin du sicle
dernier, plusieurs beaux htels qui donnoient dans la rue du Regard et
dans la rue Cassette; ces proprits nouvelles, dont ils tiroient un
grand revenu, avoient rendu leur couvent l'un des plus riches de
l'ordre[175].

          [Note 175: Une partie des btiments a t dtruite, et sur
          cet emplacement on a perc une rue nouvelle qui donne dans
          celle de Vaugirard. L'glise a t rendue au culte: l'autre
          portion du couvent est habite par des religieuses
          carmlites.]


LES RELIGIEUSES DU PRCIEUX SANG.

La rforme ayant t introduite dans un monastre de l'ordre de
Cteaux tabli  Grenoble, les religieuses qui l'avoient reue
cherchrent les moyens de la faire adopter dans d'autres couvents ou
d'en fonder de nouveaux. Ce fut dans cette intention qu'elles
sollicitrent de l'abb de Saint-Germain la permission de s'tablir
dans l'tendue de sa juridiction, ce qu'il leur accorda en 1635. Elles
obtinrent des lettres-patentes  cet effet, et soutenues des bienfaits
de madame la duchesse d'Aiguillon, achetrent, rue Pot-de-Fer, au coin
de la rue Mzire, une grande maison dans laquelle elles entrrent ds
1636. Toutefois, pour s'y tablir, ces religieuses contractrent des
dettes qu'il leur fut impossible d'acquitter, et qui les mirent dans
la ncessit d'abandonner, en 1656, leur demeure  leurs cranciers,
et d'aller se loger, rue du Bac, dans une maison prise  loyer[176].

          [Note 176: Cette maison a fait depuis partie du sminaire
          des Missions-trangres.]

Plusieurs personnes charitables, touches de leur situation
malheureuse, vinrent alors  leur secours, et, par leurs libralits,
les mirent en tat de se procurer bientt un tablissement plus
solide. Elles achetrent donc, en 1658, une grande maison situe rue
de Vaugirard; la chapelle en fut bnite le 20 fvrier de l'anne
suivante, sous le titre du _Prcieux sang de Notre-Seigneur_, et le
mme jour elles furent mises sous la clture dans ce nouveau
monastre, qu'elles agrandirent depuis par l'acquisition, faite en
1662 et 1666, de deux maisons adjacentes.

Nous venons de dire que la chapelle toit sous l'invocation du
prcieux sang de Notre-Seigneur. Ces religieuses avoient quitt,
depuis quatre ans, le titre de _Sainte-Ccile_, qu'elles portoient
dans l'origine, pour prendre celui-ci, en vertu d'un voeu particulier
qu'elles avoient fait de se consacrer au culte du prcieux sang d'une
manire spciale. La permission d'en faire l'office leur fut accorde
en 1660.

Quoique ces religieuses fussent de l'ordre de Cteaux, dont tous les
membres dpendoient de l'abb, elles toient cependant sous la
juridiction de l'ordinaire. Leur suprieure, lue par le chapitre,
toit triennale[177].

          [Note 177: Les btiments de ce couvent sont habits par des
          particuliers.]


LES RELIGIEUSES DE LORRAINE.

Sauval, qui fait venir les religieuses du _Prcieux sang_ tantt de
Provence, tantt de Grenoble[178], dit qu'en 1659 elles allrent
demeurer rue de Vaugirard, dans un monastre qu'avoient habit les
religieuses de Lorraine. Il n'existe aucune preuve de cette
assertion, qui n'a t adopte que par un seul historien[179]. Il est
certain toutefois que les religieuses _Annonciades_ du Saint-Sacrement
et de Saint-Nicolas en Lorraine furent obliges, en 1636, de venir
chercher un asile  Paris. Avec la permission de l'abb de
Saint-Germain, elles s'tablirent d'abord rue du Colombier, ensuite
rue du Bac, enfin dans la rue de Vaugirard. Leur sort n'y fut pas
heureux, car, en 1656, les lieux qu'elles occupoient furent vendus par
dcret. Quatre religieuses du couvent de l'Assomption leur
succdrent, y furent installes dans la mme anne, et alors le
couvent prit le nom de monastre de _la Prsentation Notre-Dame_,
puis, en 1658, celui de _Notre-Dame de grces_. Ce second
tablissement ne russit pas mieux que le premier; et l'on voit que,
ds 1664, elles furent galement forces de cder leur monastre 
leurs cranciers, et de se retirer dans la rue Saint-Maur, o elles
sont restes jusqu'en 1670, poque  laquelle cet hospice et plusieurs
autres furent supprims.

          [Note 178: Tome Ier, pages 489 et 708.]

          [Note 179: Le Maire.]


NOVICIAT DES JSUITES.

La maison qui servoit de noviciat aux jsuites toit situe dans la
rue Pot-de-Fer. Avant l'dit donn en 1603 pour leur rtablissement,
ils n'avoient eu que deux maisons  Paris, le collge et la maison
professe. Cette circonstance leur parut favorable pour se procurer un
troisime tablissement, destin  prouver et  former ceux qui
aspiroient  entrer dans leur socit. Ils en obtinrent la permission
du roi en 1610; mais leur projet ne put tre excut qu'en 1612,
poque  laquelle madame de Beuve leur transporta dfinitivement la
proprit de l'htel de Mzire, qu'elle avoit achet deux ans
auparavant  leur intention. Les jsuites firent successivement
l'acquisition de plusieurs maisons voisines, en sorte que leur terrain
se trouvoit renferm entre les rues Pot-de-Fer, Mzire, Cassette et
Honor-Chevalier.  l'extrmit du jardin de l'htel Mzire existoit
alors une petite maison: ce fut sur son emplacement que M. Franois
Sublet des Noyers, secrtaire d'tat, fit construire  ses dpens
l'glise de cette communaut. La premire pierre en fut pose par
Henri de Bourbon, abb de Saint-Germain; commence en 1630, elle fut
acheve en 1642, et bnite par l'vque de Boulogne sous l'invocation
de _saint Franois-Xavier_.

Cette glise, leve sur les dessins et sous la conduite de frre
Martel-Ange, passoit autrefois pour une des constructions de ce genre
les plus rgulires de Paris. L'intrieur toit dcor de pilastres
doriques,  l'aplomb desquels s'levoient des arcs-doubleaux enrichis
d'ornements d'architecture. Le portail, construit dans la forme
pyramidale, offroit deux ordres de pilastres dorique et ionique l'un
sur l'autre, avec les ressauts et les enroulements adopts  cette
poque: cependant on peut remarquer que les lignes toient ici moins
tourmentes que dans la plupart des dcorations du mme genre[180].

          [Note 180: _Voyez_ pl. 188. L'glise n'existe plus: la
          maison avoit t dtruite avant la rvolution.]


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, richement dcor par Jules-Hardouin
     _Mansard_, sous la conduite de Robert _de Cotte_, saint
     Franois-Xavier ressuscitant un mort au Japon; par _Le
     Poussin_[181].

               [Note 181: Ce prcieux tableau est dans la collection
               du Muse.]

     Dans les chapelles des croises, la Vierge; par _Simon Vouet_.

     Jsus-Christ prchant; par _Stella_.


     SCULPTURES.

     Un trs beau Christ; par _Sarrazin_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t inhum M. Sublet des Noyers, son
     fondateur, mort en 1645.


LES FILLES DE L'INSTRUCTION CHRTIENNE.

Cette communaut, connue aussi, dans le commencement de son
institution, sous le nom de _Filles de la trs sainte Vierge_, toit
situe dans la rue Pot-de-Fer, du ct de celle de Vaugirard. On en
devoit l'tablissement  la pit charitable de Marie de Gournai,
veuve de David Rousseau, l'un des marchands de vin du roi, morte en
odeur de saintet le 4 aot 1688. Son intention avoit t de
rassembler cinq  six femmes ou filles capables d'apprendre aux
pauvres personnes de leur sexe les devoirs du christianisme,  lire,
 crire, et  acqurir une industrie suffisante pour se procurer
l'existence par leur travail. Quelques personnes vertueuses la
secondrent dans cette utile entreprise, et l'on obtint des
lettres-patentes en 1657. Madame Rousseau y consacra une maison
qu'elle possdoit rue du Gindre, o cette communaut a subsist
jusqu'en 1738, qu'on la transfra dans son dernier local,  la fois
plus vaste et mieux distribu. Cette maison toit rgie par une des
matresses, qui, conformment aux statuts, ne prenoit que le titre de
_soeur ane_; dans les derniers temps on l'appeloit _soeur premire_.
La chapelle toit ddie sous le titre de la _Conception de la sainte
Vierge_.

Ces filles, qui ne faisoient point de voeux, toient recommandables
par le zle et l'exactitude avec lesquels elles n'ont cess, jusqu'au
dernier moment, de remplir tous les devoirs de leur institut[182].

          [Note 182: Cette maison est maintenant habite par des
          particuliers.]


LES DAMES DU CALVAIRE.

On regarde le P. Joseph, ce capucin si fameux sous le ministre de
Richelieu, comme le premier instituteur de cet ordre. Il fut second
dans cette entreprise par madame Antoinette d'Orlans-Longueville,
reste veuve  vingt-deux ans par la mort de Charles de Gondi, marquis
de Belle-Isle, son poux. Elle s'toit d'abord retire dans le couvent
des Feuillantines de Toulouse, o elle avoit pris le voile en 1599.
tant passe ensuite  Fontevrauld, elle en embrassa la rgle, et fut
nomme coadjutrice de cette abbaye. C'est l, suivant toutes les
apparences, que, de concert avec le P. Joseph, elle tablit 
Poitiers, dans un monastre de son ordre, la dvotion  la sainte
Vierge accable de douleur  la vue de Jsus-Christ expirant sur la
croix, et qu'elle en fit l'objet d'une loi particulire. Par son bref
du 25 octobre 1617, le pape Paul V lui permit de sortir de l'ordre de
Fontevrauld, de prendre  Poitiers le nouvel habit qu'elle avoit
choisi pour son institut, d'y mener tel nombre de filles qu'elle
jugeroit  propos, et d'tablir d'autres monastres semblables sous le
titre de _Notre-Dame du Calvaire_. Comme elle s'apprtoit  profiter
de cette permission, elle mourut tout  coup l'anne suivante.
Toutefois une mort si prmature n'arrta point les progrs de cet
ordre naissant: le P. Joseph en tablit un couvent  Angers, et la
reine Marie de Mdicis, qui toit alors dans cette ville, s'en dclara
fondatrice. Elle fit plus: elle voulut procurer  ces religieuses un
tablissement  Paris, dans l'enceinte mme du palais qu'elle faisoit
btir. Le P. Joseph, qui lui en avoit inspir le dessein, avoit en
mme temps cherch  leur procurer de nouveaux appuis; et madame de
Lauzon, veuve d'un conseiller au parlement, entrane par les
sollicitations et par l'autorit de ce grave personnage, promit 1,200
liv. de rente et un capital de 18,000 liv. pour les frais de
l'tablissement. Ce fut sur de telles assurances que six religieuses
de Notre-Dame-du-Calvaire de Poitiers se rendirent  Paris  la fin
d'octobre 1620. Elles furent places d'abord rue des Francs-Bourgeois,
prs la porte Saint-Michel, dans une maison que madame de Lauzon leur
avoit fait prparer; l'anne suivante leur ordre fut approuv par une
bulle de Grgoire XV; et Marie de Mdicis passa avec elles un contrat
de fondation, par lequel elle leur donnoit cinq arpents de terre
joignant son palais, et 1,000 livres de rente. Mais on s'aperut
bientt que les btiments d'une communaut levs sur ce terrain
auroient offusqu les vues du palais de la reine; et cette
considration ayant dtermin  leur reprendre cette partie du don,
elles se virent obliges d'acheter, en 1622, deux htels voisins[183],
dans lesquels elles firent construire d'abord quelques cellules et une
petite chapelle. Trois ans aprs, Marie de Mdicis fit btir la
chapelle que nous avons vue jusque dans les derniers temps qui ont
prcd la rvolution, laquelle fut bnite, en 1631, par l'vque de
Lon, et ddie, en 1650, par celui de Quimper, sous l'invocation de
_saint Jean-Baptiste_. La reine fit aussitt construire le choeur, la
tribune, le clotre, une chapelle intrieure, etc.; et des
lettres-patentes donnes en 1634 confirmrent cet tablissement.

          [Note 183: L'une de ces maisons se nommoit de _Montherbu_,
          l'autre, l'htel des _Trois Rois_. (JAILLOT.)]

L'intention du P. Joseph ayant t d'tablir spcialement ce couvent
pour honorer et imiter le mystre de la compassion de la Vierge aux
douleurs de son adorable Fils, on en avoit conserv le souvenir en
faisant sculpter sur la porte de la chapelle une _Notre-Dame de Piti_
tenant son fils mort sur ses genoux. La faade offroit, en plusieurs
endroits, le chiffre de Marie de Mdicis[184].

          [Note 184: Les btiments de cette maison servent maintenant
          de caserne  la gendarmerie d'lite.]


     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, un Christ avec la Vierge, saint Jean et
     sainte Magdeleine; _par Philippe de Champagne._

     Jsus-Christ au jardin des Olives; par le mme.

     Une Rsurrection; par le mme.

     Le Pre ternel entour d'anges; par le mme.


     SPULTURES.

     Dans cette chapelle avoit t inhum:

     Pierre de Patris, premier marchal-des-logis de Gaston, frre de
     Louis XIII, pote du XVIIe sicle, mort en 1671.


LE PALAIS D'ORLANS, DIT LE LUXEMBOURG.

C'toit dans l'origine une grande maison accompagne de jardins, que
M. Robert de Harlai de Sanci avoit fait btir vers le milieu du
seizime sicle; ce que prouve un arrt de la cour des aides donn en
1564, dans lequel elle est qualifie d'htel _bti de neuf_. M. le duc
de Pinei-Luxembourg en fit depuis l'acquisition, et y ajouta, en 1583
et annes suivantes, plusieurs pices de terres contigus pour
agrandir ses jardins. Enfin elle fut achete en 1612 par la reine
Marie de Mdicis. Le contrat de vente, pass le 2 avril de cette
anne, dit que cet htel consistoit en trois corps de logis, cour
devant et autres cours et jardins derrire, tenant aux hritiers
Pellerin, au pavillon appel _la ferme du Bourg_, et au sieur de
Montherbu; d'autre part, aux terres nagure acquises par ledit sieur
duc de Luxembourg, par devant sur la rue de Vaugirard.... _Item_ le
parc... _Item_ une maison devant l'htel du Luxembourg, aboutissant
sur les rues de Vaugirard, Garancire et du Fer--Cheval.... _Item_
trois arpents quarante-deux perches et demie, tenant  la muraille des
Chartreux.... _Item_ sept quartiers de terre audit lieu.... _Item_
cinq quartiers de terre audit lieu, etc. Ladite vente faite moyennant
90,000 liv.

L'anne suivante, Marie de Mdicis acheta la ferme de l'Htel-Dieu,
contenant sept arpents et demi. Elle y joignit vingt-cinq autres
arpents de terre au lieu appel _le Boulevard_. En 1614 elle acquit
d'un particulier deux jardins, contenant ensemble environ deux mille
quatre cents toises de superficie, puis se fit cder plusieurs parties
du clos de Vignerei, qui appartenoient aux Chartreux et  divers
autres propritaires. Ces religieux reurent en change des terres
situes sur le chemin d'Issi, qui depuis ont form leur petit clos et
qu'ils ont possdes jusqu'au moment de la rvolution[185].

          [Note 185: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_, p. 100 et
          seqq.]

Ce fut sur ce vaste emplacement que cette reine conut le projet de
faire lever une demeure royale, et de l'entourer de jardins
somptueux. Les fondements en furent jets en 1615, sous la direction
et sur les dessins de Jacques Desbrosses, architecte de cette
princesse; et l'on y travailla avec tant d'activit, qu'en peu
d'annes cet difice fut achev. Il devoit porter le nom de palais
_Mdicis_; mais la reine l'ayant lgu  Gaston de France, son second
fils, duc d'Orlans, ce prince y fit mettre le sien, ainsi que le
tmoignoit l'inscription reste sur la principale porte, jusqu'au
moment de la rvolution. Toutefois il ne conserva ni l'un ni l'autre
de ces deux noms: l'ancienne habitude prvalut, et l'on continua de
l'appeler vulgairement palais _du Luxembourg_.

chu depuis pour moiti  la duchesse de Montpensier, il lui fut
abandonn moyennant la somme de 500,000 liv. Une transaction faite en
1672 le fit passer ensuite  mademoiselle lisabeth d'Orlans,
duchesse de Guise et d'Alenon, laquelle en fit don au roi en 1694. Ce
palais fut depuis occup successivement par la duchesse de Brunswick
et par mademoiselle d'Orlans, reine douairire d'Espagne. Enfin,
tant rentr dans le domaine royal  la mort de cette princesse, Louis
XVI le donna, en 1779,  Monsieur, depuis Louis XVIII.

Le palais dont nous venons de donner l'historique occupe  Paris le
second rang aprs celui du Louvre; et plus uniforme dans toutes ses
parties, il avoit eu jusqu' prsent sur lui l'avantage d'tre
entirement termin. On citeroit en Europe peu de monuments de ce
genre qui runissent plus de grandeur et un ensemble plus achev. Le
Bernin avouoit sincrement qu'il n'en connoissoit point qui pt lui
tre prfr.

Son plan prsente une dimension de soixante toises en longueur, et de
cinquante sur les deux moindres cts, qui sont ceux de la faade sur
la rue de Tournon, et de la partie correspondante qui donne sur le
jardin[186]. Ce plan,  la rserve du corps des btiments du jardin,
forme un carr presque exact, dont toutes les parties se correspondent
avec art et symtrie, avantage que l'on rencontre bien rarement dans
les grands difices.

          [Note 186: _Voyez_ pl. 183 et 184.]

La simplicit du plan rpond  sa rgularit. Il se compose d'une
seule et vaste cour, environne de portiques, et flanque de quatre
corps de btiments carrs qu'on appelle pavillons[187]. La seule
irrgularit qu'on y remarque est cause par la saillie que produisent
les deux pavillons du fond de la cour sur les ailes des portiques
latraux. Toutefois cette avance, qui annonce le corps principal du
btiment, toit autrefois motive en ce qu'elle venoit  la rencontre
d'une terrasse, pratique au devant de cette partie de l'difice, et
dont l'effet toit trs agrable. La terrasse a t, depuis peu,
supprime, pour donner aux voitures la facilit d'approcher du palais.

          [Note 187: _Voyez_ pl. 185.]

Du ct du jardin, il semble que le plan du monument et t plus
heureux sans cette addition de deux normes pavillons, qui, avec le
corps du milieu, doublent, dans cette partie, l'paisseur du btiment,
et donnent un aspect lourd et massif  son lvation[188]. On sait que
ce genre de construction tire son origine des tours gothiques dont
jadis toient flanqus nos vieux chteaux. Le type s'en est conserv
dans presque tous les difices franois, et principalement dans les
monuments du dix-septime sicle et du prcdent; mais si, de loin,
l'aspect y gagne, il n'en est pas ainsi de prs, surtout lorsqu'on
veut faire un mlange de ces constructions avec les ordonnances
grecques, qui demandent surtout de l'galit dans les lignes et de la
rgularit dans les masses.

          [Note 188: _Voyez_ pl. 184.]

Toutefois ce dfaut, quoique assez considrable, n'empche pas que
l'lvation gnrale de ce palais ne mrite beaucoup d'loges; et l'on
n'en connot aucun dont l'aspect soit  la fois plus symtrique et
plus pittoresque. Ce double caractre est surtout remarquable dans la
faade qui donne sur la rue de Tournon. Rien de mieux conu que la
disposition des deux pavillons, de la coupole qui s'lve au-dessus de
la porte, et l'accord qui rgne entre ces trois masses pyramidales;
rien de plus heureux que cette ide de les lier ensemble par deux
terrasses, et jamais rapports d'ordonnance n'ont prsent un ensemble
plus harmonieux. Dans le principe, les corps de btiment qui forment
ces terrasses toient _pleins_, c'est--dire qu'entre les pilastres
accoupls de l'ordonnance, rgnoit un mur massif, coup de bossages
dans le got gnral de l'difice. Ce plein prsentoit sans doute 
l'oeil un repos toujours favorable  l'architecture; cependant on ne
sauroit dire qu'en ouvrant ce mur et en perant ces massifs d'arcades,
en tout point semblables  celles de la cour, le palais y ait perdu.
Ces arcades s'accordent bien avec le reste de l'ordonnance,
introduisent de la lgret dans l'ensemble, et peuvent mme, 
quelques gards, passer pour une amlioration.

Nous le rptons, toute l'ordonnance des lvations de ce palais est
conue dans le systme le plus rgulier. Il n'y a point de partie qui
ne corresponde avec exactitude  une autre. Quant  la dcoration, au
rez-de-chausse, tant en dehors qu'en dedans il rgne, sur toute la
surface, un ordre prtendu toscan, ajust par colonnes ou pilastres
accoupls, produisant des ressauts dans tous les trumeaux. Les vides
forment des arcades tantt libres comme dans les portiques de la cour,
tantt rtrcies par des croises inscrites dans leurs ouvertures.

Le premier tage, en tout conforme au rez-de-chausse pour la
disposition, est orn, dans le mme style, d'un ordre dorique
galement accoupl, galement ressaut sur les trumeaux, et d'un rang
de croises carres avec chambranles. Une frise en mtopes et en
triglyphes, pratique  l'entour, est la seule diffrence qui existe
entre cette ordonnance et l'ordonnance infrieure.

L'tage qui s'lve au dessus, ne rgne ni gnralement ni d'une
manire uniforme dans toutes les parties de l'difice: il n'existe
point dans les ailes de la cour; dans les pavillons, sa hauteur est
gale  celle du premier tage, et il y est dcor, selon le mme
style, d'un ordre dont le chapiteau est ionique. Au corps principal du
btiment, ce second tage s'annonce sous la forme d'attique, et reoit
pour dcoration l'espce d'ordre auquel on est convenu de donner ce
nom.

Une des choses qui frappent le plus dans tout l'ensemble de ce
monument, est ce style un peu bizarre de bossages dont tous les murs,
tous les ordres et tous les tages sont couverts. C'toit alors le
got dominant  Florence. Marie de Mdicis voulut, dit-on, que son
nouveau palais lui rappelt ceux de sa patrie; et l'on est assez
d'accord que Desbrosses, cherchant  satisfaire son dsir, eut en vue
d'offrir dans le palais du Luxembourg quelque imitation du palais
_Pitti_. Ces deux difices ont en effet,  plusieurs gards, des
traits de ressemblance, surtout dans ce systme d'ordonnances coupes
par des bossages. Quant  ce genre d'ornement, en lui-mme
essentiellement dfectueux, tout ce que l'on peut en dire, c'est que,
lorsqu'il est trait avec hardiesse dans de grandes masses, il porte
au plus haut degr l'ide de la force et de la solidit, ce qui donne
toujours  l'architecture un caractre imposant. C'est ainsi que l'ont
entendu les architectes florentins. Desbrosses, au contraire, voulant
innover, perfectionner, et croyant adoucir la duret des bossages en
les arrondissant, n'a produit d'autre effet que de leur donner de la
pesanteur et de la monotonie. Cependant, malgr le vice de cette
innovation, et l'aspect trange que prsente un semblable style,
surtout dans son application aux colonnes et aux ordonnances isoles,
il faut toujours convenir que le palais du Luxembourg frappe par la
solidit de sa construction, par la symtrie de sa disposition, par
l'accord de ses masses, enfin par un ensemble rgulier et fini qu'il
est rare de rencontrer  Paris dans les grands difices.

Les parties intrieures de ce palais n'avoient jamais t entirement
termines quant  la dcoration. Les appartements, distribus et orns
selon le got du temps, n'offroient, au milieu de la richesse extrme
de leurs normes plafonds surchargs de dorures, rien qui, sous le
rapport de l'art, mritt d'tre remarqu. Mais les deux ailes qui
donnent sur la cour toient destines  former des galeries  jamais
clbres dans l'histoire de la peinture: l'une devoit offrir la vie de
Henri IV, l'autre, celle de Marie de Mdicis, et toutes les deux
avoient t confies au pinceau de Rubens. Un projet si magnifique ne
fut excut qu' moiti: de la premire galerie, il n'acheva que deux
tableaux, qui se voient aujourd'hui  Florence; l'Europe entire
connot la galerie de Mdicis[189].

          [Note 189: Il a t opr dans le plan de cet difice un
          changement auquel la disposition intrieure a beaucoup
          gagn, c'est celui de l'escalier et du vestibule. Cette
          partie de l'ancien plan toit justement regarde comme la
          plus dfectueuse. L'escalier toit mal situ, lourd, d'un
          aspect dsagrable. Il vient d'tre report dans l'aile
          droite de la cour, qu'il occupe presque tout entire. On y a
          prodigu toute la richesse de l'architecture et de la
          sculpture, ainsi que dans la petite galerie et dans le
          vestibule, qui, tous les deux, servent de passage pour
          arriver au jardin.]


     CURIOSITS DU PALAIS DU LUXEMBOURG EN 1789.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle, dont l'architecture irrgulire ne rpondoit
     pas  la beaut du reste de l'difice, sur le matre-autel, un
     Christ au tombeau, attribu  _Perrin del Vago_.

     Dans le salon qui prcde la galerie de Rubens, David tenant la
     tte de Goliad; par _Le Guide_[190].

               [Note 190: Ce tableau est maintenant dans le Muse du
               Roi.]

     Les neuf muses en neuf tableaux; sans nom d'auteur.

     Dans le plafond de l'appartement de mademoiselle de Montpensier,
     Flore et Zphire; par _La Fosse_.


     _Galerie de Rubens._

     Ce grand peintre y a reprsent, en vingt-quatre tableaux
     allgoriques, et qui, sous le rapport de la couleur, doivent tre
     mis au nombre de ses productions les plus parfaites, toute
     l'histoire de Marie de Mdicis, depuis sa naissance jusqu'
     l'accommodement fait, en 1620, entre elle et Louis XIII.

     1 La destine de la princesse; 2 sa naissance; 3 son
     ducation; 4 Henri IV dlibrant sur le choix d'une pouse; 5
     le mariage du roi et de la reine conclu  Florence en 1600; 6 le
     dbarquement de la reine au port de Marseille dans la mme anne;
     7 le mariage de ces deux augustes personnages accompli  Lyon
     aussi en 1600; 8 la naissance de Louis XIII en 1601; 9 la
     premire rgence de la reine, du vivant du roi; 10 le
     couronnement de la reine  Saint-Denis en 1610; 11 l'apothose
     de Henri IV et la rgence de la reine; 12 le bonheur du peuple
     sous le gouvernement de la rgente; 13 son voyage au Pont-de-C;
     14 l'change fait, en 1615, d'Anne d'Autriche, infante
     d'Espagne, femme de Louis XIII, avec Isabelle de Bourbon,
     accorde  Philippe IV, roi d'Espagne; 15 seconde allgorie sur
     la flicit du temps de la rgence; 16 le gouvernement du
     royaume remis  Louis XIII; 17 la disgrce de la reine et sa
     retraite; 18 l'accommodement de la reine fait  Angers avec
     Louis XIII; 19 la rconciliation de la mre et du fils; 20 leur
     entrevue au chteau de Couzires, prs de Tours, en 1619; 21 le
     Temps dcouvrant la Vrit; 22 le portrait de Marie de Mdicis
     sous les attributs de Minerve; 23 et 24 les portraits de
     Franois de Mdicis, son pre, grand duc de Toscane, et de Jeanne
     d'Autriche, duchesse de Toscane, sa mre[191].

               [Note 191: Cette collection entire a t grave par
               divers graveurs clbres, sous la direction et d'aprs
               les dessins de _Nattier_. Elle orne maintenant le Muse
               du Roi.]


TABLEAUX DU CABINET DU ROI.

Cette collection prcieuse, long-temps renferme et comme ensevelie
dans les appartements de la surintendance  Versailles, en fut tire
en 1750 par permission du roi, et transporte au palais du Luxembourg,
dans les appartements de la reine d'Espagne, pour y tre livre,
plusieurs jours par semaine,  la curiosit du public et aux tudes
des artistes. Nous croyons qu'on verra avec plaisir une liste des
tableaux dont elle toit alors compose, tableaux qui sont aujourd'hui
l'un des plus beaux ornements du Muse royal.


     _Premire Pice._

     Le portrait du cardinal Hippolyte de Mdicis; par _Le Titien_.

     Un Soleil couchant; par _Claude Le Lorrain_.

     Le Martyre de saint Georges; par _Paul Vronse_.

     Le Portrait d'un homme et de son fils; par _Vandyck_.

     Les Isralites recevant la manne dans le dsert; par _Le
     Poussin_.

     Une bataille; par _Salvator-Rosa_.

     La Peste des Philistins; par _Le Poussin_.

     Jupiter et Antiope; par _Le Titien_.

     Un Portrait de femme avec sa fille; par _Vandyck_.

     Jsus-Christ, la Vierge, saint Ambroise et saint Augustin, par
     _Lanfranc_.

     Le Dbarquement de Cloptre; par _Claude Le Lorrain_.

     Portrait du cardinal Jules de Mdicis; par _Raphal_.

     La Charit; par _Andr del Sarto_.

     Un Christ en croix, saint Jean, la Vierge et la Magdeleine; par
     _Rubens_.

     Le Portrait de Louis XI; par _Holbein_.


     _Petite Galerie._

     Jeanne de Clves, l'une des femmes de Henri VIII; par _Holbein_.

     Victoire de Godefroy de Bouillon; par _Breughel de Velours_.

     Jsus-Christ chassant les marchands du temple; par _Benedette_.

     Judith; par _Valentin_.

     Un Paysage; par _P. Bril_.

     Le Dluge; par _Alexandre Vronse_.

     Magdeleine pleurant devant la croix; par _Le Guide_.

     Le Dluge; par _Le Poussin_.

     Une Vendange; par _J. Bassan_.

     La Vierge au pilier; par _Le Poussin_.

     Les Envoys dans la Terre promise; par _Le Poussin_.

     Mose sauv; par _Paul Vronse_.

     La Charit romaine; par _Le Guide_.

     Saint Jrme; par _Le Titien_.

     La Cne; par _Tintoret_.

     La Femme adultre; par _Lorenzo Lotto_.

     Le Buisson ardent; par _Le Fti_.

     Les Noces de Cana; par _Vandyck_.

     Un Portrait; par _Holbein_.

     Saint Pierre-s-Liens; par _Peter-Neefs_ et _Polemburg_.

     Suzanne et les vieillards devant Daniel; par _Valentin_.

     Booz et Ruth; par _Le Poussin_.

     L'Enlvement des Sabines; par le mme.

     Le Christ au tombeau; par _J. Bassan_.

     Le Jugement de Salomon; par _Valentin_.

     Adam et ve; par _Le Poussin_.


     _Salle du Trne._

     Le Portrait de Henri IV; par _Porbus_.

     La Reine de Saba devant Salomon; par _Vleughels_.

     Le Portrait de Henri IV; par _Jeannet_.

     Abigal devant David; par _Vleughels_.

     La Vierge et l'enfant Jsus; par _Mignard_.

     La Magdeleine; par _Santerre_.

     La Foi accompagne de trois enfants; par _Mignard_.

     L'lvation de la croix; par _Lebrun_.

     Diane au bain; par _de Troy fils_.

     La Victoire tenant Louis XIII entre ses bras; par _Vouet_.

     Marthe et Marie; par _La Fosse_.

     Le Portrait de l'lecteur de Bavire; par _Vivien_.

     Le duc de Berri; par le mme.

     Louis XV dans sa jeunesse; par _Rigaud_.

     Sainte Ccile; par _Mignard_.

     Une Sainte Famille; par le mme.

     Esther devant Assurus; par _Antoine Coypel_.

     Ptolme donnant la libert aux Juifs; par _Nol Coypel_.

     Solon expliquant les lois; par le mme.

     Alexandre-Svre faisant distribuer du bl aux Romains; par le
     mme.

     Trajan donnant audience aux nations; par le mme.

     Le ravissement de saint Paul; par _Le Poussin_.

     L'entre de Notre-Seigneur dans Jrusalem; par _Le Brun_.

     Une Bacchanale; par le mme.

     La Conqute de la Franche-Comt; par le mme.

     Un Paysage; par _Claude Le Lorrain_.

     Une Marine; par le mme.

     Un Concert; par _F. Puget_.

     Un Christ  la colonne; par _Le Sueur_.

     La Prsentation au Temple; par _Rigaud_.

     La Trve de l'archiduc Albert avec la Hollande; par _Porbus_.


     _Grande Galerie._

     La Vierge jardinire; par _Raphal_.

     Herminie en bergre; par _Francesco Mola_.

     La Vierge, saint Jean et les saintes femmes au pied de la croix;
     par _Paul Vronse_.

     Un Portrait d'homme; par _Antoine Moro_.

     La Fuite en gypte; par _Le Guide_.

     Portrait du comte du Luc; par _Vandyck_.

     La Vierge, l'enfant Jsus, saint Georges, sainte Catherine et
     saint Benot; par _Paul Vronse_.

     Diane au bain; par _Le Titien_.

     Notre Seigneur au tombeau; par le mme.

     Renaud et Armide; par _Le Dominiquin_.

     L'Adoration des Mages; par _Paul Vronse_.

     Une Sainte Famille; par _Andr del Sarte_.

     La Vierge Couseuse; par _Le Guide_.

     Saint Georges combattant le dragon; par _Raphal_.

     Une Sainte Famille avec saint Michel; par _Lonard de Vinci_.

     La Vierge au lapin; par _Le Titien_.

     La Vie champtre; par _Le Fti_.

     Saint Michel; par _Raphal_.

     Une Sainte Famille; par _Le Guide_.

     Le Mariage de sainte Catherine; par _Pitre de Cortone_.

     La Continence de Scipion; par _Le Moyne_.

     Le Pre ternel dans sa gloire; par _L'Albane_.

     L'Intrieur d'une glise; par _Stenwick_.

     Jupiter et Antiope; par _Le Corrge_.

     La Sainte Famille; par _Raphal_.

     La Prdication de saint Jean; par _L'Albane_.

     Saint Bruno dans le dsert; par _Francesco Mola_.

     Tobie prostern devant l'ange; par _Rembrandt_.

     Le Portrait d'un grand-matre de Malte; par _Michel-Ange de
     Caravage_.

     Le Baptme de Notre-Seigneur; par _L'Albane_.

     Un Concert; _par Le Dominiquin_.

     Une Fte de village; par _Rubens_.

     Une Pastorale; par le mme.

     Un Christ; par _Vandyck_.

     Un Paysage; par _Berghem_.

     Un autre; par le mme.

     Une curie; par _Wouwermans_.

     Une Cavalcade; par le mme.

     Caune et Biblis; par _L'Albane_.

     Apollon et Daphn; par le mme.

     La Vierge, Jsus, saint Jean et sainte Agns; par _Le Titien_.

     Les Vendeurs chasss du temple; par _Jordaens_.

     Le Dluge; par _Augustin Carrache_.


     SCULPTURES.

     Sur les portes d'entre du principal corps de btiment, trois
     bustes de marbre offrant les portraits de Henri IV, de Marie de
     Mdicis et de Louis XIII.

     Sur les frontons des pavillons, des statues couches.

Le jardin du Luxembourg, trs resserr d'abord et agrandi depuis par
l'acquisition que fit Marie de Mdicis d'une portion du terrain des
Chartreux[192], toit tomb, par la suite des temps, dans un tat
complet de dlabrement. Du reste, il n'offroit rien de remarquable
qu'un morceau d'architecture nomm _la Grotte_. Cette construction,
qui existe encore, se compose d'une ordonnance de quatre colonnes
toscanes, dont le ft est orn de conglations. Des trois
entre-colonnements de cette grotte, celui du milieu est occup par une
niche  laquelle un attique, couronn d'un fronton circulaire, sert
d'amortissement. Les deux petits entre-colonnements portent un fleuve
et une naade appuys sur leurs urnes; dans la niche du milieu est une
statue de nymphe[193].

          [Note 192: Ce terrain s'tendoit jusqu'au bassin qui forme
          maintenant le milieu du parterre.]

          [Note 193: _Voyez_ pl. 188.]

Le parterre est en face du chteau; le bois, formant plusieurs belles
alles, s'tend, du ct droit, le long de la rue de Vaugirard[194].

          [Note 194: Ce jardin a t, depuis la rvolution,
          considrablement augment et embelli sous la direction de M.
          _Chalgrin_, architecte, auquel on doit aussi les
          amliorations, changements et augmentations dans le palais.
          De grands terrains y ont t ajouts aux dpens des maisons
          voisines et de l'emplacement des Chartreux; et son
          intrieur, plus riant et plus agrable qu'autrefois, a t
          enrichi d'un grand nombre de statues. (_Voyez_ l'article
          _Monuments nouveaux_.)]


LE PETIT-LUXEMBOURG OU LE PETIT-BOURBON.

Cet htel, situ  ct du palais du Luxembourg, fut bti par le
cardinal de Richelieu, qui l'habita jusqu' ce qu'on et achev le
Palais-Cardinal qu'il faisoit construire. En le quittant, il en fit
don  la duchesse d'Aiguillon sa nice: cet difice passa ensuite, 
titre hrditaire,  Henri-Jules de Bourbon-Cond. La princesse Anne
Palatine de Bavire, son pouse, l'ayant choisi pour sa demeure aprs
la mort de ce prince, y fit faire des rparations et des
augmentations considrables. On construisit, par ses ordres, et de
l'autre ct de la rue, un htel pour ses officiers, ses cuisines, ses
curies, avec un passage sous la rue, servant de communication de l'un
 l'autre difice[195]. Ce palais a t successivement occup par des
princes et des princesses de la maison de Bourbon-Cond[196].

          [Note 195: Ce second htel fut bti sur l'emplacement de la
          maison vendue  Marie de Mdicis par le duc de
          Pinei-Luxembourg.]

          [Note 196: On a dmoli cet htel, pour former, de ce ct,
          une entre particulire au jardin. Les murs de pignons de
          cette entre ont t restaurs suivant l'ordonnance gnrale
          du palais, et ce bel difice se trouve maintenant, de
          toutes parts, isol.]


COMDIE FRANOISE.

Si l'on veut remonter  la premire origine des spectacles en France,
on trouvera qu'ils se lient pour ainsi dire aux derniers spectacles
des Romains. La barbarie des conqurants de la Gaule en bannit d'abord
tous ces arts agrables que les matres du monde y avoient introduits:
les joutes, les tournois, les combats  outrance les remplacrent.
Mais bientt adoucis par leur mlange avec les vaincus, et par le luxe
qui accompagne presque toujours la jouissance paisible d'un grand
pouvoir, les vainqueurs recherchrent des plaisirs que, jusque l, ils
avoient ddaigns. Nous apprenons par Cassiodore que Clovis fit prier
Thodoric, roi des Ostrogoths, de lui cder un pantomime qui excellait
dans son art, et qui joignoit  ce talent celui de la musique. Bientt
les histrions, mimes, farceurs de toute espce, se rpandirent de la
cour des rois dans les provinces; on couroit en foule  leurs
spectacles, et ils charmrent des spectateurs grossiers,
principalement par l'indcence de leurs attitudes et par l'obscnit
de leurs chansons. Cet abus de leur art les rendit infmes; et une
ordonnance de Charlemagne, conforme au dcret du concile d'Afrique,
dclara que leur tmoignage ne seroit pas reu en justice contre des
personnes de condition libre. Cependant ils n'en furent ni moins
gots ni moins recherchs;  certaines poques de cet ge, o le
dsordre de la socit politique altroit mme les institutions les
plus saintes et produisoit partout le relchement des moeurs, ils
s'introduisirent jusque dans les lieux les plus sacrs, dans les
glises, dans les monastres[197], ce qui est prouv par plusieurs
ordonnances, dans lesquelles on est oblig de dfendre aux vques,
abbs, abbesses, non seulement de recevoir dans leurs maisons des
mimes et des farceurs, mais encore de se livrer  l'exercice personnel
d'une si honteuse profession.

          [Note 197: Il en resta long-temps des traces dans la fte
          scandaleuse connue sous le nom de _fte des Fous_, et qu'on
          doit regarder comme un reste dplorable des superstitions
          paennes. Au jour qui lui toit consacr, des prtres, des
          clercs, les uns travestis en femmes, les autres vtus comme
          des bouffons, chantoient dans le choeur des vers obscnes,
          mangeoient des _soupes grasses_ sur l'autel, jouoient aux
          ds  ct du ministre tandis qu'il clbroit le sacrifice,
          infectoient l'glise des ordures qu'ils faisoient brler
          dans leurs encensoirs; et runis  une foule de gens masqus
          qui accouroient de toutes parts dans l'glise, dansoient,
          tenoient les propos les plus infmes, imitoient les postures
          les plus indcentes. Poussant plus loin encore leurs
          bouffonneries sacrilges, ils lisoient des vques, des
          archevques et mme un souverain pontife, auquel on donnoit
          le nom de _pape_ des fous, qui officioit pontificalement et
          donnoit sa bndiction au peuple. Eudes publia, l'an 1198,
          un mandement  l'effet de rprimer des dsordres si
          abominables; mais il y a grande apparence que son autorit
          choua contre un usage qui charmoit un peuple superstitieux
          et grossier, car la _fte des Fous_ subsistoit encore deux
          cent quarante ans aprs, comme le prouve la censure de la
          facult de thologie de Paris, en date du 12 mars 1444. Il
          fallut ce long espace de temps et touts la vigilance des
          prlats et de la partie la plus saine du clerg pour
          draciner enfin cet opprobre du christianisme.]

La posie provenale, s'introduisant  la cour de France sous les
auspices de la princesse Constance, seconde femme du roi Robert, donna
l'ide d'un plaisir plus noble et plus dlicat. Effacs par les
troubadours, les histrions eurent le bon esprit de prendre pour
modles leurs ingnieux rivaux. On vit parotre en France, sur les
thtres, une action renferme dans un rcit compos de chant et de
dclamation. Ce nouveau genre de spectacle, qui demandoit le concours
des potes, des acteurs et des musiciens, runit entre eux les
_troubadours_, qui rcitoient leurs vers, les _musiciens_, qui
chantoient leurs romances, et les _jongleurs_ ou _mnestrels_, qui les
accompagnoient avec des instruments. Appels dans les palais des
rois, o ils toient combls de caresses et de prsents, devenus
ncessaires dans toutes les ftes dont ils toient le plus bel
ornement, les nouveaux histrions se relevrent du mpris o toient
tombs leurs prdcesseurs. Ils formrent, dans les grandes villes, un
corps particulier, de mme que toutes les autres professions
autorises par le gouvernement, et vcurent ainsi runis sous la
direction d'un chef, ou, comme on s'exprimoit alors, d'un _roi_,
charg de maintenir l'ordre dans leur petite socit. Plusieurs
souverains ne ddaignrent pas mme de leur donner des statuts.

Ils jouirent ainsi pendant long-temps du privilge presque exclusif
d'amuser les princes et la nation; et sans parler ici de cette foule
de posies inventes par les Trouvres et Troubadours, sous les noms
de _chant_, _chanterel_, _chanson_, _son_, _sonnet_, _layz_,
_depport_, _soulas_, _pastorales_, _tensons_, etc., on voit aussi,
dans ce premier ge des lettres gauloises, des tragdies historiques
et des drames satiriques, ou comdies, que les rois et seigneurs de
chteaux faisoient jouer publiquement dans leurs cours et souvent avec
une grande magnificence. Malheureusement pour eux, les auteurs de ces
posies dramatiques ne gardrent point, dans leurs compositions, la
mesure que sembloit leur prescrire la dpendance o ils toient d'un
si grand nombre de souverains: ils s'oublirent jusqu' reprsenter
sur le thtre les dtails les plus secrets de la vie prive de
plusieurs grands personnages; les crimes et les foiblesses de Jeanne,
reine de Naples et de Sicile, n'chapprent point  leur malignit, et
cette hardiesse, jusqu'alors inoue  l'gard d'une tte couronne,
causa leur perte. _Alors dfaillirent les Mcnes et dfaillirent
aussi les potes_, dit Nostradamus.

Les jongleurs, retombs dans toute la bassesse de leur ancienne
condition, furent, depuis ce temps,  peine tolrs dans les villes;
et l'on trouve qu' Paris ils toient tous runis, comme les juifs et
les courtisanes, dans une rue,  laquelle ils avoient donn leur
nom[198]; et qu'on y alloit louer ceux dont on pouvoit avoir besoin
dans les ftes ou assembles de plaisir.

          [Note 198: La rue des _Mntriers_.]

Long-temps auparavant, et lorsque les jongleurs et mntriers toient
encore florissants, on avoit dj vu parotre une espce fort
singulire de comdiens, qui devoit un jour les remplacer, et
peut-tre exciter encore un plus grand enthousiasme. Les croisades
occupoient alors tous les esprits: l'imagination ardente des chrtiens
de l'Europe se faisoit des objets de vnration de tous ceux qui
chappoient  ces entreprises hasardeuses et lointaines; et
s'exagrant encore les dangers trs rels qu'on y couroit, la force et
la frocit des ennemis qu'il y falloit combattre, le peuple coutoit
avec avidit, et croyoit sans examen toutes les merveilles les plus
absurdes qu'on pouvoit en raconter. Pour accrotre encore des
dispositions si favorables, les croiss qui revenoient de la Palestine
toient dans l'usage de parcourir les villes, vtus de l'habit de
plerin, chantant des cantiques spirituels et rcitant les
singularits ou les miracles des diverses contres qu'ils avoient
visites. Isols d'abord, ils formrent bientt de petites troupes et
imaginrent de donner  leurs rcits une forme dramatique, en les
coupant en dialogues ou versets, que chacun d'entre eux dclamoit ou
chantoit  son tour. Ces spectacles se donnoient dans les rues,
quelquefois sur des chafauds dresss dans les carrefours ou sur les
places publiques; et ce fut seulement en 1398 qu'une socit de ces
pieux histrions, parmi lesquels on comptoit, dit-on, quelques
bourgeois de Paris, conut le projet de donner une forme plus
rgulire  ces spectacles bizarres, et de mettre plus de magnificence
dans leur reprsentation. Telle fut l'origine des _confrres de la
Passion_. Nous avons dj fait connotre le lieu qu'ils choisirent
pour leurs premiers essais, le mystre qui y fut reprsent, les
obstacles qu'il leur fallut combattre, le succs prodigieux qu'ils
obtinrent, leur transmigration de l'abbaye Saint-Maur  l'hpital de
la Trinit, que l'on peut considrer comme le berceau de la scne
franoise, de l  l'htel de Flandre, et enfin  l'htel de
Bourgogne, dont ils devinrent les propritaires, et qui vit cesser
presque aussitt leurs spectacles, aprs cent cinquante ans
d'existence[199]. Il convient peut-tre de donner ici quelque ide de
ce nouveau genre de composition dramatique.

          [Note 199: _Voyez_ tome 2, 1re partie, p. 495.]

Il n'offroit, comme on peut bien l'imaginer, ni unit d'action, ni
unit de lieu, ni dessein, ni invention, ni conduite, enfin aucunes
traces des rgles du thtre. Un de ces mystres, parmi ceux que le
temps a laiss parvenir jusqu' nous, se compose de cinq journes,
subdivises en une multitude infinie d'actions et de scnes crites
gnralement d'un style plat et barbare, entirement dpourvues
d'intrt, quelquefois mme de sens commun[200], mais offrant des
tableaux qui devoient mouvoir fortement un peuple ignorant et dvot,
et par intervalles, des morceaux crits avec une grce nave, qui
pouvoient satisfaire mme les personnes d'un got dlicat. Les
vraisemblances n'toient pas plus mnages pour les yeux que pour les
oreilles: la dcoration du thtre restoit toujours la mme depuis le
commencement jusqu' la fin; tous les acteurs paroissoient  la fois,
quelque nombreux qu'ils fussent, et une fois qu'ils toient entrs sur
la scne, n'en sortoient plus qu'ils n'eussent achev leur rle, ce
qui semble d'abord impossible, si l'on n'a pas quelque ide de la
construction de ce thtre. L'avant-scne y avoit  peu prs la mme
forme que dans nos thtres actuels, mais le fond en toit bien
diffrent. Il toit occup par plusieurs chafauds placs les uns
au-dessus des autres, et que l'on nommoit _tablies_. Le plus lev
reprsentoit le paradis; celui qui toit immdiatement au-dessous,
l'endroit le plus loign du lieu de la scne; le troisime en
descendant, le palais d'Hrode, la maison de Pilate, et ainsi des
autres, suivant le mystre qu'on reprsentoit. Sur les parties
latrales de ce mme thtre toient pratiqus des gradins en forme de
chaire; c'toit l que les acteurs s'asseyoient lorsqu'ils avoient
jou leur scne, ou qu'ils attendoient leur tour  parler. Ainsi, au
moment mme o le mystre commenoit, les spectateurs avoient sous les
yeux tous ceux qui devoient y parotre; c'toit l tout l'artifice; on
n'y entendoit pas d'autre finesse, et un acteur toit cens absent ds
qu'il s'toit assis.  la place de ces trappes, au moyen desquelles on
descend aujourd'hui sous la scne, l'enfer toit reprsent par la
gueule d'un norme dragon, laquelle s'ouvroit et se refermoit pour
laisser entrer et sortir les diables. Que l'on ajoute  cela une
espce de niche avec des rideaux, formant une chambre o se passoient
les choses qui ne devoient pas tre vues du public, telles que
l'accouchement de sainte Anne, de la Vierge, etc., et l'on aura une
ide assez complte de l'appareil thtral des confrres de la
Passion.

          [Note 200: L'action duroit souvent un demi-sicle, et
          quelquefois davantage. Jsus-Christ prononoit des sermons
          moiti franois, moiti latins; s'il donnoit la communion
          aux aptres, c'toit avec des hosties. Dans sa
          transfiguration sur le mont Thabor, on le voyoit parotre
          entre Mose et le prophte lie, en habit de Carme. Sainte
          Anne et la Vierge accouchoient dans une alcve pratique sur
          le thtre: on avoit soin seulement de tirer les rideaux du
          lit. Si les auteurs de ces pices monstrueuses inventoient
          quelque pisode, il se ressentoit de leur grossire
          ignorance. Par exemple, Judas tuoit le fils du roi de
          _Scarioth_,  la suite d'une querelle qu'il avoit prise avec
          lui en jouant aux checs; il assommoit ensuite son pre, et
          devenoit le mari de sa mre, ce qui produisoit une
          reconnoissance et des fureurs. Mahomet, dont on faisoit
          mention sept cents ans avant sa naissance, toit compt
          parmi les divinits du paganisme. Le gouvernement de Jude
          vendoit les vchs  l'enchre. Satan prioit Lucifer de lui
          donner sa bndiction. Les diables, les satellites des
          tyrans, les bourreaux, les archers, les voleurs, toient
          ordinairement les personnages plaisants de ces compositions
          dramatiques.]

Tandis que ces pieux associs continuoient ainsi  amuser et 
difier, tout  la fois, le bon peuple de Paris, une troupe foltre de
jeunes gens des meilleures familles de la ville, unis entre eux par le
got du plaisir et par le penchant  la raillerie, croient, en
concurrence avec eux, un nouveau genre de spectacle, dont la gaiet
faisoit les frais, et dans lequel ils offroient  la rise des
spectateurs les extravagances humaines, les aventures scandaleuses du
jour, et les ridicules de leurs contemporains. Ils se nommrent
eux-mmes les _Enfants sans souci_[201]; leur chef prit le titre de
_prince des sots_, et ils donnrent  leur drame celui de sottises. 
la fois auteurs et acteurs dans ces nouvelles _attellanes_, ils firent
construire aux halles un thtre, o ils charmrent la cour et la
ville par ces ingnieux badinages. Des lettres patentes de Charles VI
confirmrent la _joyeuse institution_; et le prince des sots fut
reconnu monarque de l'empire qu'il venoit de fonder. Un capuchon,
surmont de deux oreilles d'ne, devint l'attribut de sa royaut; et
tous les ans il fit son entre  Paris, suivi de ses burlesques
sujets.

          [Note 201: Clment Marot composa, dit-on, des pices pour
          les Enfants sans souci, et partagea leurs amusements. Louis
          XI les honoroit d'une protection particulire, et assistoit
          souvent  leurs spectacles. Les guerres civiles qui
          survinrent ensuite jetrent de l'amertume et de l'aigreur
          dans ces jeux d'esprit, et convertirent les acteurs en
          factieux. Les plus modrs abandonnrent alors cette
          socit, qui ne fut plus compose que de libertins et de
          gens perdus de rputation.]

Vers le mme temps, les clercs des procureurs du parlement, connus
sous le nom de _Bazochiens_[202], inventrent une autre espce de
drame, qui fut dsign sous le nom de _moralit_. C'toit un mlange
d'tres purement allgoriques, mls avec des personnages vivants,
mlange dont ils reconnurent bientt la froideur et l'insipidit, de
manire que, pour rendre leurs spectacles plus piquants, ils
transigrent avec les Enfants sans souci, qui leur permirent de
reprsenter des _sottises_ et des farces, et reurent en change la
libert d'introduire des _moralits_ sur leur thtre. On abandonna
les mystres pour ces spectacles, plus varis et plus piquants, de
manire que les confrres, pour rappeler  leur thtre le public que
leur enlevoient les Enfants sans souci, se virent forcs de les
admettre  jouer de concert avec eux. Les scnes pieuses se trouvrent
alors entrecoupes d'intermdes profanes et de bouffonneries, ce qui
fut appel le _jeu des pois pils_. Telles toient les extravagances
bizarres qui, pendant long-temps, firent les dlices de nos aeux.
Toutefois il ne faut point oublier que toutes ces associations ou
confraternits toient composes de personnes libres, qui n'avoient
d'autre but que de s'amuser ou de s'difier. On ne voit point  cette
poque de comdiens de profession tablis  Paris; et si quelques uns
tentrent d'y fixer leur demeure, les confrres de la Passion, en
vertu de leur privilges, eurent toujours le pouvoir de les en faire
sortir.

          [Note 202: La Bazoche, fonde peu de temps aprs que le
          parlement eut t rendu sdentaire  Paris, avoit obtenu, en
          1303, la permission de se choisir un chef avec le nom de
          _roi_. Philippe-le-Bel, qui rgnoit alors, lui ayant en mme
          temps concd le droit de justice souveraine, la cour de son
          chef fut compose de grands officiers, comme chancelier,
          matres des requtes, avocat et procureur du roi, grand
          rfrendaire, grand audiencier, etc., tous pris parmi les
          Bazochiens. Le roi de la Bazoche eut aussi le droit de faire
          frapper une monnoie qui avoit cours parmi les clercs, et de
          gr  gr parmi les marchands. Ceci dura jusqu'au rgne de
          Henri III, qui abrogea le titre de _roi_, ce qui rendit le
          chancelier chef de cette singulire juridiction.

          Vers la mi-juillet, le roi de la Bazoche faisoit la montre
          gnrale de tous ses clercs ou sujets distribus en douze
          compagnies, commandes par autant de capitaines. Aprs cette
          crmonie, ils alloient donner des aubades  MM. du
          parlement, et reprsentoient une de leurs moralits. Ce
          spectacle se renouveloit trois fois par anne,  la fte de
          l'piphanie,  la crmonie du mai[202-A] et aprs la montre
          gnrale. D'abord ils n'eurent point de thtre fixe, et
          leurs jeux se faisoient tantt au Palais, tantt au
          Chtelet, et le plus souvent dans des maisons particulires.
          Ce fut  Louis XII qu'ils durent de pouvoir dresser leur
          thtre sur la fameuse table de marbre qui occupoit toute la
          largeur de la salle du Palais, et qui fut dtruite dans
          l'incendie de 1618. Les Bazochiens, de mme que les Enfants
          sans souci, eurent plus d'une fois besoin d'tre rprims
          pour l'insolence de leurs satires et de leurs allusions,
          dans lesquelles ils n'pargnrent pas mme la personne du
          bon roi  qui ils toient redevables de leur dernier
          thtre.]

          [Note 202-A: _Voyez_ tome 1er, 1re partie, p. 166.]

Cependant les lumires commenoient  pntrer en France; et les
honntes gens s'indignoient de ce mlange odieux de bouffonneries et
de choses sacres, qui dshonoroit la religion et profanoit nos
mystres les plus redoutables et les plus saints. Un tel abus devenant
de jour en jour plus insupportable, le parlement crut devoir profiter
de la circonstance qui avoit occasion le dplacement des confrres de
la Passion, pour anantir un genre de spectacle dj proscrit dans
l'opinion publique. Ainsi, lorsque la salle de l'htel de Bourgogne et
les constructions qui en dpendoient furent acheves, la confrrie
ayant prsent requte  cette compagnie pour qu'on lui permt de
reprendre le cours de ses reprsentations, l'arrt qui fut rendu en sa
faveur, le 17 septembre 1548, la maintint effectivement dans le droit
exclusif d'avoir un thtre  Paris, mais lui dfendit en mme temps
d'y reprsenter autre chose que des pices _profanes_, _honnestes_ et
_licites_, lui interdisant dsormais tous mystres tirs de
l'criture sainte et autres sujets de pit. Cette dfense, en faisant
disparotre  jamais ces drames barbares, dtermina les confrres 
renoncer  une profession qui ne leur avoit sembl honorable qu'autant
qu'elle avoit t de nature  instruire et  difier les fidles, seul
but que pouvoit se proposer une corporation religieuse[203].
Cependant, ne voulant renoncer ni  leur proprit, ni aux avantages
qui y toient attachs, ils lourent l'htel de Bourgogne  une troupe
de comdiens qui se forma dans ce temps-l; et jusqu'en 1676, poque
de leur entire destruction, ils continurent  jouir du privilge
d'avoir seuls un thtre  Paris, retirant une contribution des
troupes  qui ils permettoient de s'y tablir, et s'opposant 
l'tablissement de celles qui cherchoient  se soustraire  leur
juridiction.

          [Note 203: Ils exigeoient cependant une rtribution des
          spectateurs; et le parlement, charg de la police de leurs
          jeux, la fixa  deux sous, qui en valoient alors huit des
          ntres. Leurs reprsentations commenoient  une heure aprs
          midi, et duroient jusqu' cinq heures sans intervalle.
          L'arrt qui fixoit le prix des places, ordonnoit en outre
          qu'ils paieroient mille livres par an au trsorier des
          pauvres de la ville.]

Les comdiens de l'htel de Bourgogne jourent assez long-temps sans
aucune concurrence. Ce fut chez eux que Jodle[204], La Peruse,
Robert Garnier, etc., retrouvant les traces si long-temps perdues des
auteurs dramatiques de l'antiquit, jetrent les premiers fondements
du thtre. On vit natre une foule de potes et une multitude
innombrable de tragdies et de comdies; alors parurent ces comdiens
fameux dont la rputation s'est conserve plus long-temps que celle
des auteurs qui travailloient pour eux, les Turlupin, les
Gautier-Garguille, les Guillo-Gorju, les Bruscambille, les Tabarin,
etc. Nous ne pouvons savoir au juste quel toit le mrite de ces
histrions; mais il reste encore un grand nombre des pices qu'ils
reprsentoient, et de ces pices il n'en est pas une seule qui offre
de la dcence, de la rgularit, un vritable intrt; ce sont les
essais informes d'un art dans son enfance, qui s'exerce dans une
langue  demi forme. Parmi ces premiers potes, Hardi se distingua
par une facilit incroyable  faire des vers, et par quelques
imitations assez heureuses de Snque et des tragiques grecs; Mairet
et Rotrou, qui vinrent aprs, achevrent de dbrouiller ce chaos, et
annoncrent enfin ce sicle de merveilles littraires, o Corneille,
Racine et Molire devoient tout--coup porter l'art dramatique  son
dernier degr de perfection.

          [Note 204: Jodle fit jouer ses premires pices sur deux
          thtres qu'on leva dans les collges de Reims et de
          Boncourt. Henri II y assista avec toute sa cour.]

Cependant l'htel de Bourgogne continuoit d'tre le seul thtre de la
ville de Paris, lorsqu'en 1660 une troupe de comdiens de province
obtint la permission d'ouvrir un nouveau thtre dans une maison du
Marais, connue sous le nom d'htel d'_Argent_[205]. Cette troupe,
meilleure que l'autre, obtint plus de vogue, et, se trouvant bientt
trop  l'troit dans son nouveau local, alla s'tablir dans un jeu de
paume de la rue du Temple, o elle demeura jusqu' la mort de Molire,
poque  laquelle elle fut runie  la troupe dont ce grand auteur
comique toit directeur.

          [Note 205: Cette maison toit situe au coin de la rue de la
          Poterie, prs de la place de Grve. Pour avoir le droit de
          jouer, la troupe qui l'occupoit payoit un cu tournois par
          reprsentation aux confrres de la Passion.

          Dans cette mme anne (1660) on vit  Paris des comdiens
          espagnols; ils avoient suivi la reine, femme de Louis XIV,
          et restrent douze ans  Paris avec une pension du roi; mais
          ils ne purent s'y soutenir.

          En 1661, une troupe de comdiens de province, appels 
          Paris par _Mademoiselle_, tablit son thtre au faubourg
          Saint Germain; mais n'ayant point eu de succs, elle se
          dispersa aprs le temps de la foire.

          En 1662, une troupe d'enfants, qui prit le nom de _troupe du
          Dauphin_, parut aussi  la foire Saint-Germain. Ce fut l
          que dbuta le clbre Baron, g alors d'environ douze ans.

          En 1677 commena le thtre des _Bamboches_, tabli au
          Marais, dans lequel ne paroissoient que de trs petits
          enfants. Il n'eut que quelques mois d'existence.

          En 1684, des comdiens de province venus  Paris lourent
          une grande salle dans l'htel Cluni, et osrent y jouer sans
          aucune permission. Leur thtre fut ferm presque aussitt
          par arrt du parlement.

          D'autres comdiens de province toient dj venus, en 1632,
          tablir un thtre dans un jeu de paume de la rue
          Michel-le-Comte; mais  peine eurent-ils ouvert leur
          spectacle qu'il fut ferm, sur la demande des habitants du
          quartier.

          Les comdiens _forains_ avoient paru  Paris ds 1596.]

Il avoit commenc lui-mme  jouer la comdie  Paris ds 1650, sur un
thtre dit _de la Croix-Blanche_, que des jeunes gens de famille
avoient lev dans le faubourg Saint-Germain; mais les reprsentations
eurent peu de succs, et cette socit ne tarda pas  se disperser.
Molire courut alors la province avec quelques acteurs qu'il avoit
engags  le suivre, en enrla d'autres dans ses voyages, et revint 
Paris en 1658. Le prince de Conti, qui le protgeoit, l'ayant prsent 
Monsieur, frre du roi, lui procura ainsi la faveur de jouer devant
Louis XIV, sur un thtre que l'on dressa au Louvre dans la salle des
Gardes. Les acteurs qu'il avoit forms eurent le bonheur de plaire au
monarque, qui voulut bien consentir  leur tablissement  Paris. On
leur assigna la salle du Petit-Bourbon prs Saint-Germain-l'Auxerrois,
et ils y jourent, alternativement avec les comdiens italiens qui en
avoient la possession depuis quelques annes. Ds lors la troupe de
Molire prit le nom de _Troupe de Monsieur_; et ce prince, continuant de
la protger, lui fit accorder, deux ans aprs, la salle du Palais-Royal,
qu'elle partagea encore avec les comdiens italiens, et dans laquelle
elle joua sans interruption jusqu' la mort de son illustre chef,
arrive en 1673.

Alors la salle du Palais-Royal fut donne  Lulli, directeur de
l'Acadmie royale de musique; et les comdiens de Monsieur, runis 
ceux du Marais, allrent s'tablir rue Mazarine dans la salle mme o
l'abb Perrin avoit fait, quelques annes auparavant, les premiers
essais du grand opra franois. Les principaux acteurs de l'htel de
Bourgogne entrrent aussi dans cette nouvelle association; et ces
trois troupes runies devinrent le fondement de la comdie franoise.

Ceci arriva en 1680; mais le collge des Quatre-Nations ayant commenc
ses exercices en 1687, le voisinage d'une salle de spectacle parut
offrir des inconvnients assez graves pour que l'on juget ncessaire
d'obliger les comdiens  aller s'tablir dans quelque autre lieu. Ils
achetrent, cette mme anne, l'htel de Lussan, situ rue des
Petits-Champs; mais des obstacles qu'ils n'avoient pu prvoir ayant
rendu cette acquisition inutile, un arrt du conseil, rendu le 1er
mars 1688, annulant toutes les transactions passes  cet effet, leur
permit de se rendre propritaires du jeu de paume de _l'toile_, rue
des Fosss-Saint-Germain, ainsi que de la maison voisine, et d'y
lever leur thtre. Ils l'achetrent le 8 du mme mois; la salle fut
construite sur les dessins de Franois d'Orbay, et ils ne cessrent
point d'y jouer jusqu'en 1770. Alors leur thtre menaant ruine, on
leur accorda la permission de continuer leurs reprsentations sur le
grand thtre des Tuileries, en attendant qu'on leur et lev une
salle nouvelle dont il fut rsolu de faire un monument vraiment digne
de la scne franoise. Les fondements en furent jets, aprs quelques
hsitations, sur l'emplacement de l'ancien htel de Cond, et les
comdiens franois s'y installrent en 1782, aprs la quinzaine de
Pques.

Cette salle, construite sur les dessins de MM. Wailly et Peyre an,
prsente un seul corps de btiment de dix-huit toises et demie de
largeur, vingt-huit de profondeur et neuf d'lvation; il est dcor,
du ct de l'entre, d'un grand pristyle de huit colonnes doriques,
dont l'entablement se continue  la mme hauteur sur les quatre
faces[206]. L'difice, dans son pourtour, offre au rez-de-chausse
quarante-six arcades ouvertes, et un pareil nombre de croises au
premier tage: le second et le troisime sont clairs par des
ouvertures pratiques dans les mtopes de la frise et dans l'attique.
Sur toutes les faces sont tracs du bas en haut des joints d'appareil,
sans autre dcoration. La face principale est appuye de deux grandes
votes dont la partie suprieure est en terrasse, et sous lesquelles
on descend de voiture  couvert. Les galeries qui environnent le
monument sont ouvertes et l'on peut s'y promener  pied.

          [Note 206: _Voyez_ pl. 186.]

Le style de cet difice peut sembler un peu svre pour un thtre;
mais il est sage et rgulier.

Sous le porche, trois portes donnent l'entre d'un vestibule orn de
colonnes toscanes, qui soutiennent une vote plate et d'une excution
lgre. Deux portes, places en face, conduisent au parterre et 
toutes les loges du rez-de-chausse; de droite et de gauche, deux
grands escaliers vont aboutir au foyer public, lequel est vaste et
d'une belle disposition; il reprsente un salon  l'italienne, dont la
forme, carre par le bas, est octogone au premier entablement, et
circulaire au dernier qui soutient la coupole.

Dans l'intrieur de la salle, rgnent au dessus du parterre un rang de
loges grilles, une galerie et trois rangs de loges. Un quatrime rang
au dessus de la corniche occupe les arcades qui supportent le plafond.
Avant l'incendie qui consuma entirement l'intrieur de cette
salle[207], du fond des secondes loges s'levoient, sur des
pidestaux, douze pilastres ioniques qui sparoient les troisimes
loges en autant de balcons saillant, et soutenoient une corniche
architrave du mme ordre. Partie de ces troisimes loges, n'ayant
point de sparation intrieure, formoit une espce de paradis dans
l'espace de cinq traves; et les voussures qui contenoient les
quatrimes loges reposoient sur cette corniche,  l'aplomb des
pilastres. Toute la salle toit peinte en bleu, sur lequel se
dtachoient des ornements blancs en relief, entre autres les douze
signes du Zodiaque, disposs  l'entour du plafond.

          [Note 207: Cet incendie arriva dans le mois de mars 1799. Ce
          thtre avoit alors le nom d'_Odon_, qu'on lui avoit donn
          en 1794, et toit occup par la troupe du sieur Picard.
          Abandonn pendant plusieurs annes, il fut reconstruit sous
          la direction de feu Chalgrin, qui, si l'on en excepte la
          dcoration intrieure de la salle et quelques dtails de
          construction, eut le bon esprit de ne point s'carter du
          plan des deux premiers architectes. Ce thtre a t depuis
          la proie d'un second incendie. (_Voyez_ l'article _Monuments
          nouveaux_.)]

Le plan de cette salle est circulaire, et, du fond des loges, a
soixante pieds de diamtre sur une profondeur de soixante-douze pieds.
La scne, qui en a trente-six d'ouverture, toit soutenue jadis par
quatre pilastres orns de cariatides: Chalgrin les remplaa par des
colonnes. Ce plan toit habilement trac; la disposition en toit
heureuse; mais le plafond manquoit de lgret et prsentoit des
irrgularits qui faisoient prsumer que cette partie de l'difice
n'avoit pas t suffisamment tudie.

Dans le foyer, spar seulement par des vitrages, des deux escaliers
qui y conduisent, toient autrefois les bustes en marbre de Corneille,
Racine, Voltaire, Crbillon, Molire, Regnard, Destouches, Dufresny,
Piron. La statue en pied de Voltaire par Houdon toit place dans le
vestibule, en face de l'entre. Les sculptures de l'avant-scne
avoient t excutes par Caffiri[208].

          [Note 208: Le thtre de la comdie franoise toit occup,
          en 1799, par les bouffons italiens et par l'ancienne troupe
          tablie d'abord dans la rue de Louvois; ces deux troupes y
          jouoient alternativement sous la mme direction. Plusieurs
          autres troupes se sont succd depuis sur ce thtre;
          aujourd'hui il est occup par des acteurs qui jouent
          alternativement la tragdie, la comdie et l'opra. Les
          comdiens franois n'ont point quitt, jusqu' prsent, la
          grande salle du Palais-Royal, destine, dans le principe, 
          la troupe dite _des Varits_. (Voyez t. 1, 2e partie, p.
          887.)]

Une place demi-circulaire, en avant du monument,  laquelle viennent
aboutir sept rues, en rend l'approche facile et les dbouchs aussi
srs que commodes.


LES FEUILLANTS-DES-ANGES-GARDIENS.

Nous avons dj fait connotre l'origine de ces religieux et leur
tablissement  Paris[209]. Leur institut y acquit une telle clbrit,
et il se prsenta en trs peu de temps un si grand nombre de sujets qui
dsiroient l'embrasser, qu'ils se virent dans la ncessit de chercher
un lieu propre  l'tablissement d'un noviciat. Ils pensrent d'abord 
acqurir la maison qu'ont occupe depuis les Carmes-Billettes; mais un
emplacement plus commode qu'ils trouvrent au faubourg[210]
Saint-Michel, les fit bientt changer de rsolution. Ils en firent
l'acquisition en 1630, avec la permission de l'archevque de Paris,
obtinrent l'anne suivante des lettres-patentes, et firent lever
sur-le-champ leur nouveau monastre, dont M. Seguier, garde-des-sceaux,
posa la premire pierre en 1633. Toutefois l'glise ne fut commence que
vingt-six ans aprs (en 1659)[211]. Ayant t acheve dans la mme
anne, elle fut bnite aussitt, et ddie sous le nom des
_Saints-Anges-Gardiens_. Ce petit difice n'avoit rien de
remarquable[212].

          [Note 209: _Voyez_ tome 1er, 2e partie, p. 982.]

          [Note 210: Sur cet emplacement toit une tour carre,
          anciennement appele la tour _Gaudron_, et une maison qui en
          portoit encore le nom en 1640.]

          [Note 211: Les inscriptions places sous les premires
          pierres portoient qu'elles avoient t poses par M. Antoine
          de Barillon, seigneur de Morangis, et par M. Louis de
          Rochechouart, comte de Maure.]

          [Note 212: La maison des Feuillants est maintenant habite
          par des particuliers.]


LES CHARTREUX.

On sait que cet ordre doit son nom au dsert de _Chartreuse_, prs de
Grenoble, o ses premiers membres fixrent leur demeure, et qu'il
reconnot pour instituteur saint Bruno, qui en jeta les premiers
fondements en 1086. Les austrits extraordinaires et les vertus
angliques de ses disciples, se perptuant d'ge en ge sans la
moindre altration, jetrent un tel clat, que saint Louis, dans le
zle qui l'animoit pour la propagation des ordres monastiques, forma
la rsolution de leur procurer un tablissement prs de Paris. Il
crivit en consquence, dans l'anne 1257,  dom Bernard de La Tour,
alors prieur de la grande chartreuse et gnral de l'ordre, qui se
hta de remplir ses voeux et lui envoya quatre religieux, sous la
conduite de dom Jean Jocerant. Le saint roi les reut avec beaucoup de
joie et les tablit aussitt  Gentilli, dans une maison  laquelle
toient attaches quelques dpendances en vignes et terres
labourables, qu'il avoit acquise des hritiers d'un particulier nomm
Pierre Le Queux. Mais  peine toient-ils en possession de cette
demeure, que, suivant Dubreul[213], ils demandrent au roi son htel
de _Vauvert_, situ vis--vis Notre-Dame-des-Champs, et qui passoit
alors pour inhabitable. Cet auteur, un peu trop crdule sans doute,
ajoute srieusement que les dmons s'toient depuis quelque temps
empars de cette maison; que par cette raison saint Louis fit quelque
difficult de la donner aux Chartreux; mais que, ds qu'elle eut t
accorde, ces malins esprits en furent chasss par les prires de ces
religieux. Il cite  l'appui de son rcit plusieurs historiens
auxquels il a effectivement emprunt cette tradition; il prtend mme
qu'il faut y chercher l'tymologie du nom d'_Enfer_ donn  la rue qui
conduit  ce monastre; mais toutes ces preuves sont trop foibles pour
que la saine critique ne rejette pas au nombre des fables lgendaires
et ce miracle et ces apparitions.

          [Note 213: Page 454.]

Tous nos historiens placent en 1259 l'tablissement des Chartreux au
lieu qu'ils ont occup jusqu'au moment de la rvolution, et la charte
qui leur en confirme la donation est effectivement date de cette
anne; mais les titres de ces religieux, cits par Jaillot[214],
portent qu'ils en prirent possession ds l'anne 1257; et ce mme
auteur rapporte un acte d'acquisition de quelques terres voisines du
chteau de Vauvert, faite en 1258 par les _prieur et frres de
Vauvert, de l'ordre des Chartreux_.

          [Note 214: _Quartier du Luxembourg_, p. 44.]

Cette maison de Vauvert, qu'on a qualifie d'htel et de palais, avoit
une chapelle qui servit d'abord aux religieux; on reconnut bientt
qu'elle toit trop petite, et ds lors on jeta les fondements de
l'glise qui a subsist jusque dans les derniers temps. Saint Louis,
qui en avoit ordonn la construction, l'avoit confie au clbre
architecte Pierre de Montreuil; mais ce ne fut point lui qui l'acheva.
La mort du roi arrta les travaux, qui furent repris en 1276, encore
abandonns depuis, repris une seconde fois, enfin termins en 1324. Le
26 mai de l'anne suivante, Jean d'Aubigni ddia cette glise sous
l'invocation de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. L'ancienne
chapelle servit depuis de rfectoire[215].

          [Note 215: Les religieux y mangeoient ensemble les
          dimanches, les ftes, et les jeudis; les autres jours,
          chacun prenoit ses repas en particulier dans sa cellule.]

L'intention de saint Louis avoit t de placer trente religieux dans
ce couvent; toutefois il n'avoit encore fait btir que huit cellules
lorsqu'il mourut, et jusqu'en 1270 il n'y en eut que deux nouvelles
d'leves par Marguerite d'Issoudun, comtesse d'Eu, pouse d'Alphonse
de Brienne, grand chambellan de France, et par Thibaud II, roi de
Navarre. Les choses restrent en cet tat jusqu'en 1291, que Jeanne de
Chtillon, femme de Pierre, comte d'Alenon, fonda quatorze cellules
nouvelles. Il parot, par le titre de cette fondation, que, pensant
qu'il y avoit dj seize religieux d'tablis, elle croyoit complter
ainsi le nombre des trente projets par saint Louis. La mmoire de ce
bienfait s'est perptue dans un monument sculpt dans le grand
clotre, et dont nous ne tarderons pas  parler. Les six dernires
cellules furent fondes par divers particuliers dans le sicle
suivant; Jeanne d'vreux, troisime femme de Philippe, fit btir
l'infirmerie, une chapelle, et six nouvelles cellules accompagnes de
jardins. Des legs pieux[216] fournirent depuis le moyen d'en
construire plusieurs autres, de manire que, dans les derniers temps,
cette chartreuse contenoit environ quarante religieux, sans compter
les frres et les _oblats_.

          [Note 216: Pierre de Navarre, fils de Charles II, roi de
          Navarre, donna, en 1396, pour l'entretien de quatre
          Chartreux, une somme de 5,000 liv., que ces religieux
          employrent  faire l'acquisition de la terre de
          Villeneuve-le-Roi; et Jeanne d'vreux affecta sa terre
          d'Yres  l'entretien de l'glise qu'elle avoit fait btir.]

L'glise des chartreux toit un monument gothique si peu orn, que
l'abb Lebeuf ne pouvoit croire qu'il et t lev dans le sicle de
saint Louis[217]; mais Dubreul donne une raison satisfaisante de cette
extrme simplicit, en prouvant qu'on fut oblig d'y mettre beaucoup
d'pargnes,  cause du peu de fonds qu'on avoit pu recueillir pour sa
construction. L'intrieur de cette glise se partageoit en deux
parties: le choeur des frres occupoit la premire; on y voyoit deux
petits autels. La seconde, plus considrable, formoit le choeur des
pres, et toutes les deux toient ornes de menuiseries trs propres
et assez lgantes. Selon l'usage de cet ordre, les chapelles jointes
au choeur et  la nef ne pouvoient tre aperues par ceux qui
entroient dans l'glise, et avoient une entre particulire et cache.

          [Note 217: _Voyez_ pl. 187.]

L'glise et la maison des chartreux toient riches en monuments des
arts, qui mritoient l'attention des curieux.


     CURIOSITS DU COUVENT DES CHARTREUX.

     TABLEAUX.

     Dans l'glise, sur le grand autel, Jsus-Christ au milieu des
     docteurs; par _Philippe de Champagne_.

     Au dessus des stalles, et entre les vitraux:

     La Rsurrection du Lazare; par _Bon Boullogne_.

     L'Aveugle de Jricho; par _Antoine Coypel_.

     Le Miracle des cinq pains; par _Audran_.

     La Samaritaine; par _Nol Coypel_.

     La Cananenne; par _Corneille_.

     La Rsurrection du Lazare; par le mme.

     La Gurison des malades sur les bords du lac de Gnsareth; par
     _Jouvenet_.

     La Femme afflige du flux de sang et gurie en touchant la robe
     de Notre-Seigneur; par _Boullogne_ le jeune.

     Le Centenier; par _Corneille_.

     Le Paralytique; par le mme.

     Saint Jacques, saint Jean et leur pre Zbde raccommodant leurs
     filets; par _Dumont Le Romain_.

     Jsus-Christ ressuscitant la fille de Jare; par _La Fosse_.

     Dans le chapitre:

     L'Adoration des Bergers; par _Le Poussin_.

     La Magdeleine et le Sauveur; par _Le Sueur_.

     Saint Bruno; par _Restout_.

     La Nativit de saint Jean-Baptiste, celle de Jsus-Christ et sa
     spulture; par d'anciens peintres.

     La Prsentation au temple; par _Lagrene_ jeune.

     L'Entre de Notre-Seigneur dans Jrusalem; par _Jollain_.

     Sur l'autel, fait en forme de tombeau, un Christ; par _Philippe
     de Champagne_.

     Dans le petit clotre, les fameux tableaux de _Le Sueur_,
     reprsentant la vie de saint Bruno, arrangs dans l'ordre
     suivant:

     1 Le Docteur _Raymond Diocres_ prchant au milieu d'un nombreux
     auditoire qui l'coute avec attention.

     2 Le Docteur au lit de mort.

     3 Le mme personnage sortant  demi de son cercueil pendant
     qu'on chante l'office des morts[218], et dclarant lui-mme
     l'arrt de sa damnation.

               [Note 218: Personne n'ignore que ce prtendu miracle,
               lequel donna lieu, dit-on,  la retraite de saint Bruno
               et  l'institution de son ordre, est mis au nombre des
               fables par les meilleurs critiques.]

     4 Saint Bruno frapp de ce terrible vnement, et prostern
     devant un crucifix.

     5 Le mme saint racontant  ceux qui l'environnent le dessein
     qu'il a form de quitter le monde, et les touchant par l'onction
     de ses paroles.

     6 Il engage six de ses amis  se joindre  lui et  embrasser le
     mme genre de vie.

     7 Trois anges lui apparoissent pendant son sommeil, et
     l'instruisent de ce qu'il doit faire.

     8 Saint Bruno et ses compagnons distribuent leurs biens aux
     pauvres.

     9 Hugues, vque de Grenoble, reoit saint Bruno chez lui, et
     trouve dans cette visite l'explication d'un songe qu'il avoit eu,
     relativement  l'tablissement de l'ordre des Chartreux.

     10 Ce mme vque, saint Bruno et ses compagnons traversent des
     montagnes affreuses pour arriver  la Chartreuse.

     11 Saint Bruno et ses compagnons btissent une glise et des
     cellules sur la croupe d'une montagne.

     12 L'vque Hugues donne l'habit  ces nouveaux religieux.

     13 Le pape Victor III confirme, en plein consistoire, l'institut
     des Chartreux.

     14 Saint Bruno donne lui-mme l'habit  quelques nouveaux
     religieux.

     15 Le saint fondateur reoit une lettre du pape Urbain II, qui
     lui ordonne de se rendre  Rome pour l'aider de ses conseils.

     16 Saint Bruno en prsence du pape, et lui baisant les pieds.

     17 Il refuse, par humilit, l'archevch de Reggio que le pape
     lui offroit.

     18 Saint Bruno, retir dans les dserts de la Calabre, y tablit
     un nouveau monastre de son institut.

     19 Sa rencontre avec Roger, comte de Sicile, dans une chasse que
     faisoit ce seigneur, et le don que lui fait celui de l'glise de
     Saint-Martin et de Saint-tienne.

     20 Saint Bruno apparoissant  Roger couch dans sa tente, et lui
     donnant avis d'une conjuration trame contre lui.

     21 La mort de saint Bruno.

     22 Saint Bruno enlev au ciel par des anges[219].

               [Note 219: Quelques annes avant la rvolution, le roi
               avoit fait l'acquisition de ces chefs-d'oeuvre pour les
               mettre dans sa collection: ils sont passs de la
               galerie du Luxembourg dans le Muse royal.]

     Aux extrmits de ce petit clotre:

     La vue de la ville de Paris telle qu'elle toit au commencement
     du XVIIe sicle.

     Celle de la ville de Rome. (On prtend que ces deux vues, ornes
     de figures de demi-nature, toient dues au pinceau de _Le Sueur_
     et de ses lves.)

     La grande Chartreuse de Pavie, fonde par _Jean Galas
     Visconti_.--La Chartreuse de Grenoble.

     On estimoit les vitraux de ce clotre. Ils reprsentoient les
     Pres du dsert, et avoient t excuts d'aprs un peintre nomm
     _Sadeler_.


     SCULPTURES.

     Dans le choeur des Pres, trois figures qui soutenoient le
     pupitre, reprsentant la Foi, l'Esprance et la Charit.

     Dans le grand clotre, du ct de l'glise, un grand bas-relief
     sculpt sur la muraille, o l'on voyoit Jeanne de Chtillon
     prsentant  la sainte Vierge, qui tenoit l'Enfant Jsus dans ses
     bras, et  saint Jean Baptiste, quatorze Chartreux  genoux. Le
     haut de cette sculpture toit orn de treize cussons aux armes
     de France et de Chtillon alternativement. On y lisoit aussi
     plusieurs inscriptions rapportes par Piganiol[220].

               [Note 220: Pour empcher la dgradation entire de ce
               monument, MM. de Chtillon le firent masquer, en 1712,
               par une boiserie, sur laquelle on avoit peint tout ce
               qui toit sculpt derrire; ce qui faisoit un tableau
               de quinze pieds de largeur sur quatre de hauteur.]

     Dans le mur des ailes du mme clotre,  gauche, la figure de
     Pierre de Navarre, ayant saint Pierre  ses cts, et quatre
     Chartreux devant lui, tous aux pieds de la Vierge. Un ange, plac
     derrire ce groupe, soutenoit une inscription qui faisoit mention
     des quatre cellules fondes par ce prince.

     Sur la porte de la seconde cour, une statue de la Vierge, aux
     pieds de laquelle un grand bas-relief faisoit voir saint Louis
     prsentant plusieurs Chartreux  cette reine du ciel.  ses cts
     toient saint Jean-Baptiste, saint Antoine et saint Hugues,
     d'abord chartreux, depuis vque de Lincoln.


     SPULTURES.

     Dans l'glise avoient t inhums:

     Philippe de Marigny, vque de Cambrai, puis archevque de Sens,
     mort en 1325. (Transport de l'ancienne chapelle devant le
     matre-autel de l'glise.)

     Jean de Blangi, docteur en thologie, vque d'Auxerre, mort en
     1344.

     Jean de Chiss, vque de Grenoble, mort en 1350.

     Am de Genve, frre du pape Clment VII, mort en 1359. (Il toit
     reprsent arm sur son tombeau.)

     Jean de Dormans, vque de Beauvais, cardinal et chancelier de
     France; Guillaume de Dormans, aussi chancelier de France, morts
     tous les deux en 1373. (La statue en bronze du cardinal toit
     couche sur son tombeau)[221].

               [Note 221: Cette statue et celle d'Am de Genve
               n'avoient point t dposes aux Petits-Augustins.]

     Marguerite de Chlons, femme de Jean de Savoie, chevalier, morte
     en 1378.

     Guillaume de Sens, premier prsident du parlement de Paris, mort
     en 1399.

     Michel de Cernay, vque d'Auxerre et confesseur de Charles VI,
     mort en 1409.

     Pierre de Navarre, fils de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre,
     mort en 1412. (Il toit reprsent en marbre blanc, couch sur
     son tombeau, avec Catherine d'Alenon sa femme, quoique cette
     princesse, morte en 1462, et t inhume 
     Sainte-Genevive[222]).

               [Note 222: Ces deux statues, d'une excution gothique
               assez soigne, se voyoient dans ce Muse.]

     Philippe d'Harcourt, premier chambellan de Charles VI, mort en
     1414.

     Jean d'Arsonvalle, vque de Chlons et confesseur du dauphin,
     fils de Charles VI, mort en 1416.

     Jean de La Lune, neveu de l'antipape Benot XIII, mort en 1424.

     Adam de Cambray, premier prsident de Paris, mort en 1456.
     Charlotte Alexandre, sa femme, morte en 1472.

     Louis Stuart, seigneur d'Aubigni, mort en 1665.

     Dans le clotre et dans le grand cimetire:

     Jean Versoris, avocat et fameux ligueur, mort en 1588.

     Jean Descordes, chanoine de Limoges, dont la bibliothque a fait
     le fond de celle du collge Mazarin, mort en 1642.

     Pierre Danet, cur de Sainte-Croix de la Cit, et auteur des
     dictionnaires qui portent son nom, mort en 1709.

     Dans la chapelle des femmes:

     Laurent Bouchel, avocat fameux, mort en 1629, etc.

On entroit dans ce monastre par un portail situ sur la rue d'Enfer;
une avenue assez longue et plante d'arbres conduisoit  la porte
intrieure de la maison. La premire cour offroit  gauche une
chapelle assez grande que l'on nommoit la chapelle _des femmes_, parce
que c'toit le seul endroit du couvent o il leur ft permis d'entrer.
Elle avoit t consacre en 1460, sous l'invocation de la Vierge et de
saint Blaise[223]; dans la seconde cour on voyoit  droite un corps
de logis bien bti, qui avoit servi autrefois  loger les _htes_. 
gauche se prsentoit l'glise dans toute sa longueur.

               [Note 223: L'ancien chemin d'Issy passoit autrefois le
               long du terrain o elle avoit t btie.]

De l'glise on passoit dans le petit clotre qui toit orn de
pilastres d'ordre dorique. Les tableaux de Le Sueur toient encastrs
dans les arcs de ce clotre.

Autour du grand clotre, qui avoit t bti  plusieurs reprises,
toient les cellules. Chacun de ces petits logements se composoit d'un
vestibule, d'une chambre, d'une autre pice, qui servoit de
bibliothque ou de laboratoire, suivant le got du religieux qui
l'occupoit, d'une petite cour et d'un petit jardin. Du reste, la rgle
de saint Bruno, tout austre qu'elle toit, s'est toujours maintenue
chez les chartreux, sans altration et sans adoucissement; c'est de
tous les ordres religieux le seul, ce nous semble, qui n'ait jamais eu
besoin de rforme.

La sacristie et le chapitre avoient t btis aux dpens d'un
cordonnier nomm Pierre Loisel et de sa femme. Tous les deux avoient
t enterrs dans le chapitre en 1331 et 1343[224]. Nous avons dj
dit que le rfectoire avoit t tabli dans la chapelle Vauvert. La
bibliothque du prieur toit considrable, et estime tant pour la
quantit que pour la qualit des livres qui la composoient.

               [Note 224: On voyoit sur leur tombe un cusson ayant
               une botte en pal, charge d'un oiseau sur la
               genouillire.]

Les dpendances de cette maison, qui ne consistoient d'abord qu'en
huit arpents et demi, n'tant plus suffisantes pour le nombre toujours
croissant de ses religieux, ils firent successivement beaucoup
d'acquisitions dans les clos de Vignerei et de Saint-Sulpice,
acquisitions dont les titres et la preuve se trouvoient dans les
archives de Saint-Germain. Marie de Mdicis ayant eu besoin d'une
partie de ce terrain pour son parc du Luxembourg, leur donna en
change des terres situes vis--vis de leur monastre et de l'autre
ct du chemin d'Issy. Comme ce chemin toit ouvert dans un fond
humide et souvent impraticable, Louis XIII, par des lettres-patentes
dates de 1617, leur en fit don dans une longueur de cent vingt-et-une
toises, avec permission de l'enfermer dans leur enceinte. Ce terrain
formoit leur petit clos. Le mme monarque ordonna que l'on
construiroit l'avenue plante d'arbres qui conduisoit  leur
monastre, et que la rue d'Enfer seroit continue en ligne droite
jusqu'aux Carmlites.

Le terrain qu'occupoient les chartreux toit immense, si l'on
considre qu'il toit renferm dans l'un des faubourgs de Paris; le
seul jardin potager renfermoit au moins quinze arpents[225].

               [Note 225: L'glise et le couvent des Chartreux ont t
               entirement dtruits; sur leur terrain on a tabli une
               trs grande ppinire, et plusieurs avenues plantes
               d'arbres qui font partie du jardin du Luxembourg.
               (_Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.)]


L'ABBAYE DE PORT-ROYAL.

Ce monastre toit un dmembrement de celui de _Porroi_ ou _Porrois_
et _Porrais_, fond prs de Chevreuse en 1204. Il fut nomm depuis,
par altration, _Port-du-Roi_ et _Port-Royal_. On y suivoit la rgle
de Cteaux; mais les austrits qu'elle prescrit s'toient adoucies
par degrs, et le relchement commenoit  s'y introduire, lorsqu'en
1609 la rforme y fut introduite par Jacqueline-Marie-Anglique
Arnauld, qui alors en toit abbesse. Cette rforme eut un si grand
succs et fut embrasse par tant de personnes, que les btiments de
cette maison devenant insuffisants, on pensa, peu de temps aprs, 
former un second tablissement; et ce parti devenoit d'autant plus
urgent que le monastre de Port-Royal toit situ dans une valle
marcageuse et trs malsaine. Il est probable toutefois que
l'excution en et souffert beaucoup de difficults, sans les
libralits de madame Catherine Marion, veuve d'Antoine Arnauld, sieur
d'Andilli, et mre de l'abbesse. Elle fit, au profit de cette abbaye,
l'acquisition d'une grande maison accompagne de jardins, nomme la
maison de _Clagni_, et non de _Glatigni_, comme l'crivent plusieurs
historiens. M. de Gondi donna en 1625 les permissions ncessaires pour
la translation des religieuses, translation qui fut excute le 28 mai
de la mme anne; et les dons considrables d'un trs grand nombre de
personnes de la plus haute qualit fournirent bientt les moyens d'y
faire construire les lieux rguliers, ainsi que tous les autres
btiments ncessaires  une communaut religieuse[226]. La mre
Anglique, dsirant consolider la rforme qu'elle avoit institue,
obtint du pape et du roi que son monastre seroit soustrait  la
juridiction de Cteaux, pour tre soumis  celle de l'archevque de
Paris, et que l'lection des abbesses, jusque l perptuelle,
deviendroit triennale. Le roi lui ayant accord  cet effet des
lettres-patentes en 1629, elle donna sa dmission en 1630.

               [Note 226: Madame Hurault de Chiverni, veuve du marquis
               d'Aumont, acquitta toutes les dettes de la communaut,
               fit btir le choeur et les logements pratiqus au
               dessus, leva les murs de clture du jardin, etc.; la
               marquise de Sabl fit construire le corps de logis et
               le chapitre au bout du choeur; la princesse de
               Gumene, la sacristie et partie d'un des cts du
               clotre. Mesdames de Pontcarr, de Choiseul-Praslin, de
               La Guette de Champigny, de Boulogne, de Rubantel, etc.;
               MM. de Svign, Le Matre de Sricourt-Sacy, Le Roi de
               La Potherie, etc., comblrent les religieuses de
               libralits, et plusieurs de ces dames s'y renfermrent
               aprs la mort de leurs maris. Louise-Marie de Gonzague
               de Clves, reine de Pologne, qui avoit t leve 
               Port-Royal, signala sa reconnoissance par de riches
               prsents.]

Les fondements de l'glise de ce monastre furent jets en 1646; elle
fut acheve et bnite en 1648. Ds l'anne prcdente madame Arnauld
avoit obtenu du pape un nouveau bref pour tablir dans son monastre
l'adoration perptuelle du Saint-Sacrement.

Cependant on ne cessoit point de travailler aux rparations de
l'ancien monastre,  qui l'on donna alors, pour le distinguer de
celui-ci, le nom de _Port-Royal-des-Champs_. Ds qu'elles furent
acheves, l'abbesse et les religieuses demandrent  l'archevque la
permission d'y envoyer quelques-unes de leurs soeurs, ce qui leur fut
accord en 1647, sous la condition expresse que cette maison ne
formeroit point un corps de communaut particulire, et ne cesseroit
point d'tre soumise  l'autorit de l'abbesse et  la juridiction de
l'ordinaire. Depuis, la rsistance qu'opposrent  la signature du
formulaire les religieuses de Paris dtermina l'archevque  les
transfrer dans le Port-Royal-des-Champs; quelques unes mme furent
disperses en divers couvents, ce qui dura jusqu' la paix de Clment
IX, arrive en 1669. Alors un arrt du conseil spara les deux maisons
de Port-Royal en deux titres d'abbayes indpendantes l'une de l'autre.
Celle de Paris fut dclare de nomination royale et perptuelle, et
l'autre, lective et triennale. On partagea en mme temps tous les
biens, dont les deux tiers furent attribus  Port-Royal-des-Champs.

Cette dernire maison a subsist jusqu'en 1709, qu'en consquence
d'une bulle de Clment XI, M. le cardinal de Noailles, archevque de
Paris, supprima le titre de cette abbaye et en runit les biens 
celle de Paris. Les religieuses furent disperses dans divers
monastres, et l'on dtruisit leur couvent, en vertu d'un arrt du
conseil donn dans la mme anne[227].

               [Note 227: _Voyez_ p. 180.]

L'glise leve sur les dessins de Le Pautre, architecte clbre,
passoit autrefois pour un chef-d'oeuvre d'architecture[228].

               [Note 228: Elle existe encore, ainsi que la maison qui
               sert maintenant d'hospices pour les pauvres femmes en
               couche. C'est un ouvrage bien mdiocre. (_Voyez_ pl.
               188.)]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE PORT-ROYAL.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Cne; par _Philippe de Champagne_. Ce
     n'toit qu'une rptition du mme sujet plac dans le choeur des
     religieuses, o l'on n'entroit point[229].

               [Note 229: Ce beau tableau est maintenant dans le Muse
               du Roi.]


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Louis, seigneur de Pontis et d'Ubaie, marchal de camp, mort en
     1670.

     Marie-Anglique de Scoraille de Roussille, duchesse de Fontange,
     matresse de Louis XIV, morte en 1681.

     Catherine-Gasparde de Scoraille, marquise de Curton, sa soeur,
     morte en 1736.


L'INSTITUTION DE L'ORATOIRE.

Cette maison, situe dans la rue d'Enfer, toit consacre  recevoir
ceux qui se destinoient  entrer dans la congrgation de l'Oratoire.
C'toit l qu'ils recevoient les premires instructions du ministre
auquel ils toient appels. Ce fut Nicolas Pinette, trsorier de
Gaston, duc d'Orlans, qui l'acheta en 1650, la fit rparer d'une
manire convenable, et la donna ensuite  cette congrgation en toute
proprit. Les prtres de l'Oratoire obtinrent, peu de temps aprs,
par le crdit de Gaston lui-mme, des lettres-patentes qui les
gratifirent de tous les privilges dont jouissoient les maisons de
fondation royale.

L'glise, dont la premire pierre fut pose au nom de ce prince le 11
novembre 1655, fut bnite en 1657, sous le titre de la _Prsentation
au temple_.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE L'INSTITUTION.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, la Prsentation au Temple; _par
     Simon-Franois_; de Tours.

     Sur la porte d'entre, Notre-Seigneur devant Pilate; par _Charles
     Coypel_.


     SPULTURES.

     La chapelle de la Vierge renfermoit un mausole lev, en 1661, 
     la mmoire du cardinal de Brulle. Ce saint prlat y toit
     reprsent  genoux dans une niche; au dessus, une grande urne de
     marbre noir renfermoit sa main et son bras droit. Ce monument
     avoit t excut par _Jacques Sarrazin_, auquel on devoit aussi
     la statue du mme personnage que l'on voyoit aux Carmlites[230].

               [Note 230: Ce dernier monument a t donn au collge
               de Juilly.]

     Dans diverses parties de l'glise avoient t inhums:

     Jeanne-Marie-Franoise Chouberne, l'une des bienfaitrices de
     cette communaut, morte en 1655.

     Henri de Barillon, vque de Luon, mort en 1699.

     Le marchal de Biron, mort en 1756.

La maison de l'institution toit galement clbre par les hommes
distingus qu'elle a produits et par les personnages illustres qui s'y
sont retirs pour s'occuper uniquement du soin de leur salut.

Ses btiments toient accompagns d'un vaste enclos bien cultiv[231].

          [Note 231: Cette maison, runie au monastre de Port-Royal,
          sert maintenant d'hospice pour les femmes en couche.]

La bibliothque, peu considrable, offroit un choix de trs bons
livres et possdoit quelques manuscrits prcieux.


PRTRES DE LA COMMUNAUT.

C'toit ainsi que l'on nommoit en 1658 une runion d'ecclsiastiques
qui s'toit forme dans une maison de la rue Saint-Dominique. Ce sont
les mmes qui se rendirent depuis si malheureusement clbres sous le
nom de _Solitaires de Port-Royal-des-Champs_, o ils s'toient
retirs.


LA FOIRE SAINT-GERMAIN.

On arrivoit  cette foire, sur l'emplacement de laquelle vient d'tre
lev le march Saint-Germain[232], en revenant sur ses pas jusqu' la
rue du Brave, o se prsentait une de ses entres; les autres toient
dans la rue Guisarde et dans les petites rues qui aboutissent aux rues
du Four et des Boucheries.

          [Note 232: _Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.]

L'abbaye de Saint-Germain jouissoit de temps immmorial du droit de
foire; mais la suite des temps amena de grands changements, soit 
l'gard des lieux o se formoit ce rassemblement, soit dans sa dure.
Le premier titre cit par Jaillot qui en fasse mention est une charte
de Louis-le-Jeune, date de 1176[233], par laquelle il parot que
l'abb Hugues et ses religieux lui cdent la moiti des revenus de
cette foire. Toutefois cet acte ne dit point en quel lieu elle se
tenoit, ni  quelle occasion cette cession fut faite; on y lit
seulement qu'elle commenoit tous les ans, quinze jours aprs Pques,
et qu'elle duroit trois semaines. Il parot probable que ce prince
indemnisa l'abbaye en lui permettant d'tablir une autre foire,
puisqu'on trouve en 1200 que Philippe-Auguste confirma ce droit en
reconnoissant qu'il avoit t accord pour Louis VII[234]. Jaillot
pense qu'elle pouvoit bien se tenir prs du chemin d'Issy (rue
d'Enfer), et cite plusieurs actes  l'appui de cette assertion[235].

          [Note 233: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 1, 1.]

          [Note 234: _Histoire de l'abbaye Saint-Germain_, p. 109.]

          [Note 235: _Quartier du Luxembourg_, p. 12.]

Nous avons dj fait mention de la rixe sanglante qui s'leva en 1278,
prs du Pr-aux-Clercs, entre les domestiques de l'abbaye et les
coliers de l'Universit[236]. Cette compagnie, qui jouissoit alors
d'une autorit sans bornes, la fit valoir  cette occasion avec une
violence qu'on a peine  concevoir aujourd'hui, et obtint de Philippe
le Hardi un arrt dont la rigueur est presque sans exemple. Les
religieux de Saint-Germain furent condamns  payer des sommes
considrables et  fonder deux chapelles, chacune de 20 livre parisis
de rente. Pour racheter cette rente de 40 livres, ils se dcidrent 
cder au roi l'autre moiti des droits de leur foire, ce qui est
prouv par les lettres que Matthieu de Vendme et le seigneur de Nesle
firent expdier  ce sujet en 1284[237]. Philippe le Hardi transfra
cette foire aux halles, ou pour mieux dire, il la supprima
entirement.

          [Note 236: _Voyez_ tome 1er, 2e partie, p. 718.]

          [Note 237: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 1, 3.]

On la voit renatre sous le rgne de Louis XI. Les pertes
considrables que les religieux de Saint-Germain avoient essuyes sous
les rgnes dsastreux de Charles VI et Charles VII engagrent Geofroi
Floreau, abb de Saint-Germain,  demander  Louis XI, successeur de
ce dernier roi, la permission d'tablir dans le faubourg une foire
franche, semblable  celle de Saint-Denis. Les lettres-patentes qui la
lui accordent, dates du Plessis-ls-Tours en 1482[238], portent que
cette foire de voit commencer le 1er octobre et durer huit jours.
L'poque et le temps de la dure furent changs plusieurs fois sous
les rgnes suivants; enfin sous Louis XIV, qui en confirma le
privilge en 1711, l'ouverture en fut fixe dfinitivement au 3
fvrier. Elle se prolongeoit ordinairement jusqu' la veille du
dimanche des Rameaux.

          [Note 238: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 1, 6.]

Le terrain sur lequel on l'avoit tablie toit autrefois renferm dans
les dpendances de l'htel de Navarre. En 1398, Charles VI ayant fait
don  son oncle, le duc de Berri, des jardins, places et masures qui
se trouvoient sur cet emplacement[239], ce prince, pour teindre une
rente dont il toit redevable aux religieux de Saint-Germain, leur
cda, ds l'anne suivante, sa nouvelle proprit. Ils la destinrent
aussitt  leur foire, et, pour en faciliter l'accs, acquirent dans
le sicle suivant (en 1489), d'un particulier nomme tienne Sandrin,
un passage qui conduisoit de la grande rue au clos de Navarre[240].
C'est ce passage qu'on a appel depuis _Porte-Greffire_ et _passage
de la Treille_. Tel est le dtail historique des circonstances de cet
tablissement, vrifi par Jaillot sur les titres originaux, et sur
lequel Piganiol s'est considrablement tromp, tant pour les faits que
pour les dates.

          [Note 239: _Ibid._, A. 4, 1, 4.]

          [Note 240: _Ibid._, A. 4, 1, 5.]

Ds l'anne 1486, les religieux de Saint-Germain avoient fait
construire trois cent quarante loges, mais avec si peu de solidit,
qu'en 1511 Guillaume Brionnet, abb de Saint-Germain, jugea  propos
de les faire rebtir telles qu'on les a vues subsister jusqu'en 1762.
Elles furent dtruites dans la nuit du 16 au 17 mars de cette anne,
par un incendie si violent qu'en moins de cinq heures toutes les
loges, boutiques, etc., furent totalement consumes. On commena  les
reconstruire, ds le mois d'octobre suivant, et avec une telle
activit, que la foire y fut tenue comme  l'ordinaire, l'anne
d'aprs et sans le moindre retard; mais il s'en falloit de beaucoup
que cette nouvelle foire ft aussi commode que l'ancienne, et btie
avec la mme magnificence[241].

          [Note 241: Cette ancienne foire toit alors admire comme un
          des morceaux de charpente les plus hardis qu'il ft possible
          d'imaginer. Elle se composoit d'un seul btiment divis en
          deux halles contigus, qui, chacune, avoient cent trente pas
          de long sur cent de large. Neuf rues tires au cordeau, et
          qui se coupoient  angles droits, les partageoient en
          vingt-quatre parties[241-A]. Chaque loge toit compose
          d'une boutique au rez-de-chausse et d'une chambre au
          dessus. Quelques-unes toient accompagnes de cours, o il y
          avoit des puits pour teindre le feu en cas d'accident,
          prcaution que la violence du vent rendit inutile dans cette
          nuit dsastreuse. Au bout de l'une des halles on avoit
          pratiqu une chapelle, dans laquelle on disoit la messe tous
          les jours pendant la dure de la foire.]

          [Note 241-A: Ces rues toient distingues par les noms des
          divers marchands qui y taloient, tels que ceux de rue _aux
          Orfvres_, _aux Merciers_, _aux Drapiers_, _aux Peintres_,
          _aux Tabletiers_, _aux Fayenciers_, _aux Lingres_, _etc._]

On vendoit dans cette foire toute espce de marchandises, except des
livres et des armes. Les marchands du dehors, les ouvriers qui
n'toient pas matres, pouvoient y apporter les objets de leur
commerce et les produits de leur industrie, sans crainte d'tre
inquits par les jurs de la ville. La richesse et la varit de ces
divers talages y attiroient une affluence prodigieuse de curieux et
toutes les classes de la socit. Des danseurs de corde, des
chanteurs, des comdiens, venoient y tablir leurs spectacles; et l'on
a vu que l'un des thtres les plus renomms de Paris, l'Opra
comique, y avoit pris naissance. On y levoit des salles de danse; on
y tablissoit des jeux de toute espce; en un mot, c'toit une fte
continuelle dans laquelle se dployoit sans contrainte la gaiet
bruyante et foltre du peuple parisien[242].

          [Note 242: Indpendamment des foires Saint-Laurent et
          Saint-Germain, la ville de Paris avoit encore plusieurs
          autres foires, qui se tenoient en divers lieux et  des
          poques diffrentes.

          _La foire des Jambons_ ou _du parvis Notre-Dame_. Cette
          foire, qui appartenoit  l'archevque et au chapitre de la
          cathdrale, ne durait qu'un jour, et se tenoit le
          mardi-saint.

          _La foire du Temple._ Elle appartenoit au grand-prieur de
          France, et s'ouvroit dans l'enclos du Temple le jour de
          saint Simon et saint Jude. On y vendoit principalement de la
          mercerie, des manchons, des fourrures, beaucoup de nfles,
          etc., etc.

          _La foire Saint-Ovide._ tablie d'abord sur la place
          Vendme, elle fut transfre, en 1771, sur la place Louis
          XV. Toutes les boutiques, disposes sur un plan circulaire,
          y toient accompagnes d'une galerie qui tournoit autour, et
          sous laquelle on se promenoit  l'abri. Elle duroit un mois
          entier, et attiroit un grand concours de monde, tant par le
          nombre et la varit de ses boutiques que par les spectacles
          forains qui venoient de toutes parts s'y tablir.

          _La foire Saint-Clair._ Elle se tenoit, le jour de la fte
          de ce saint, devant l'abbaye Saint-Victor, et duroit huit
          jours. Les marchands y occupoient la rue Saint-Victor
          jusqu'au jardin des Plantes, celle des Fosss et toute la
          place de la Piti.

          Du reste, il se tenoit une foire devant chaque glise, le
          jour de la fte de son patron, laquelle duroit plus ou moins
          long-temps, comme la foire des Prmontrs de la
          Croix-Rouge, etc.]


PRAU DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN.

Cet endroit, dans lequel se tient encore aujourd'hui le march du
faubourg Saint-Germain, toit autrefois plus vaste qu'il n'est
aujourd'hui: on y vendoit alors des bestiaux, ainsi que dans l'espace
compris entre les rues de Tournon et Garancire. Ce dernier
emplacement s'appeloit _le Pr-Crott_ ou _le Champ de la Foire_.
Quant au Prau, son nom lui venoit du terrain mme sur lequel il avoit
t form. En 1500, ce terrain toit couvert d'herbes, et fut afferm
 un particulier[243]. En 1608, on en retrancha un espace de cent
cinquante-trois toises, lequel fut cd au sieur La Fosse, secrtaire
du prince de Conti,  la charge d'y faire btir des boutiques, de
laisser un passage libre pour la foire, et de conserver la petite
maison au bout, pour servir d'audience. C'est de cette maison que le
passage de la Treille avoit reu le nom de _Porte-Greffire_.
Toutefois cette cession ne fut faite que pour vingt-neuf ans, aprs
lequel temps tout cet espace devoit rentrer dans la proprit de
l'abb de Saint-Germain. C'est le passage qui avoit son entre par la
rue des Boucheries et qui conduisoit au Prau.

          [Note 243: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 2, 2.]

Quant au march, il fut construit, en 1726, par ordre et aux dpens du
cardinal de Bissi, alors abb de Saint-Germain. Sur l'emplacement
qu'il occupoit et o s'lve le march neuf, avoient autrefois t les
Halles de l'abbaye et successivement les jardins de l'htel de Navarre
et le Prau dont nous venons de parler. Le cardinal en prit une partie
qu'il fit environner de murs. Il fit en mme temps construire les
maisons qui formoient les rues de Bissi et les deux Halles, sous
lesquelles, avant la rvolution, il se tenoit, deux fois la semaine,
un march au pain trs considrable.


COLLGES, COLES, SMINAIRES.

GRAND SMINAIRE SAINT-SULPICE.

(Rue du Vieux-Colombier.)

Il doit son origine  Jean-Jacques Ollier, abb de Pbrac. Ce pieux
personnage en avoit jet les premiers fondements  Vaugirard dans
l'anne 1641. Il y vivoit en communaut avec quelques ecclsiastiques
galement recommandables par leurs lumires et par leurs vertus,
lorsqu'au mois d'aot suivant M. de Fiesque lui rsigna la cure de
Saint-Sulpice. Persuad qu'il seroit plus avantageux de fixer  Paris
et de faire crotre sous ses propres yeux l'tablissement qu'il venoit
de former dans ses environs, il emmena avec lui ses associs, les
logea au presbytre, et plaa dans une maison de la rue Guisarde
quelques autres ecclsiastiques qui dsiroient entrer dans cette
runion. Leurs exercices furent d'abord communs; mais le nombre des
nouveaux sujets que l'on admettoit chaque jour devint si considrable,
que le fondateur se dcida  sparer ces deux communauts. Pour
excuter ce projet, il acheta, au mois de mai 1645, une grande maison
avec un jardin et un terrain assez vaste qui en dpendoit, le tout
situ dans la rue du Vieux-Colombier. Ce fut sur cet emplacement que,
du consentement de l'abb de Saint-Germain, donn en 1645, on
construisit les difices ncessaires  une communaut. Depuis, ces
btiments furent considrablement augments. Dans cette mme anne, M.
Ollier obtint pour l'tablissement de son sminaire des
lettres-patentes enregistres au grand conseil en 1646, et  la
chambre des comptes en 1650.

La chapelle fut bnite le 18 novembre de cette dernire anne. C'toit
un petit difice qui n'avoit rien de remarquable, mais que l'on
visitoit  cause des belles peintures dont _Le Brun_ l'avoit dcor.


     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, la Descente du Saint-Esprit; par _Le Brun_.
     (Ce peintre clbre s'toit reprsent lui-mme dans un coin de
     ce tableau.)

     Dans le plafond, l'Assomption de la Vierge; par le mme.

     Au dessus de la porte, une Descente de Croix; par _Hall_.

     Dans la nef, la Prsentation au Temple; par _Marot_.

     La Naissance de la Vierge; par _Restout_.

     La Purification et les prophtes Isae et zchiel; par le mme.

     La Visitation; par _Verdier_.

     La Naissance du Sauveur; par _Le Clerc_.

     L'Adoration des Mages; la Fuite en gypte; Jsus-Christ prchant
     dans le Temple; le Couronnement de la Vierge; sans nom d'auteurs.


     SPULTURES.

     Dans cette chapelle avoit t inhum M. Ollier, fondateur du
     sminaire, mort en 1657.

Ce sminaire possdoit une belle bibliothque, compose d'environ
trois mille volumes disperss dans diverses pices. Il avoit aussi une
collection choisie d'estampes et un cabinet d'histoire naturelle[244].

          [Note 244: La maison de cette communaut a t dmolie pour
          former la place Saint-Sulpice; le nouveau sminaire qui se
          prolonge dans la rue Pot-de-Fer, a sa faade sur un des
          cts de cette place. (_Voyez_ l'article _Monuments
          nouveaux_.)]


LE PETIT SMINAIRE (rue Frou).

La partie des btiments du grand sminaire qui donnoit sur la rue
Frou toit destine  ceux qui composoient le petit sminaire. Il
porta d'abord le nom de _Saint-Joseph_, et fut fond, en 1686, dans
une maison de cette rue, que la construction du portail de
Saint-Sulpice fora presque aussitt de dmolir; on le transfra, ds
l'anne suivante, dans une autre maison achete par le sminaire, et
toujours dans la mme rue. La communaut des tudiants en
philosophie, institue en 1687, eut ses exercices communs avec ceux du
petit sminaire jusqu'en 1713 qu'elle en fut spare. En 1694 on avoit
aussi runi au petit sminaire une autre communaut nomme
_Sainte-Anne_, tablie en 1684 dans la rue Princesse.


COMMUNAUT DES ROBERTINS (cul-de-sac Frou).

Cette petite communaut, compose d'ecclsiastiques qui se destinoient
 entrer au sminaire, fut tablie dans ce cul-de-sac en 1677 par M.
Boucher, docteur de Sorbonne. Il engagea par son testament MM. de
Saint-Sulpice  s'en charger, ce qu'ils acceptrent le jour mme de
son dcs, arriv le 20 janvier 1708. Les libralits dont les combla
M. Robert, l'un de leurs suprieurs, leur fit donner le nom de
_Robertins_.

     Leur chapelle toit dcore d'un trs beau tableau de _Le Sueur_,
     reprsentant la Prsentation au Temple.


LES COLES DE CHARIT _OU_ LES SOEURS DE L'ENFANT JSUS (rue
Saint-Maur).

Ces coles, dont le but toit de donner  de pauvres filles ces
premiers principes d'une ducation religieuse, principes presque
toujours ineffaables, et que des parents peu clairs et dans
l'indigence sont hors d'tat de communiquer  leurs enfants, avoient
t institues par un minime nomm le pre Barr. Jaillot pense que
les premiers fondements de cette institution charitable furent jets 
Rouen en 1666 et  Paris en 1667, sur la paroisse Saint-Jean en Grve.
L'utilit de ces coles fut bientt tellement reconnue, que toutes les
paroisses s'empressrent de les adopter. Elles toient tablies par
les curs sous l'administration d'une suprieure, et les personnes qui
se destinoient  cette oeuvre de charit n'y toient engages par
aucun voeu solennel. La maison de Saint-Maur toit le chef-lieu de
leur institut[245].

          [Note 245: Cette maison et la prcdente sont aujourd'hui
          des habitations particulires.]


LES FRRES DES COLES CHRTIENNES.

(Rue Notre-Dame-des-Champs.)

Cet tablissement, form dans les mmes vues de charit et pour lever
dans le travail et dans la pit de jeunes garons ns de parents
pauvres, succda, dans cette rue,  une communaut de filles, connue
sous le nom de _Communaut de mademoiselle Cossart_, ou des _Filles du
Saint-Esprit_. Cette association, fonde en 1666 par cette pieuse
demoiselle pour l'ducation des pauvres filles, ayant t supprime,
d'abord en 1670, ensuite et dfinitivement en 1707, il se trouva que
la fondatrice, qui sembloit avoir prvu son peu de dure, avoit
ordonn que, dans le cas de sa suppression, la proprit en
reviendroit  l'hpital gnral. Ses intentions furent remplies, et la
maison, vendue par les administrateurs, aprs avoir eu plusieurs
propritaires, passa enfin en 1722 aux frres des coles chrtiennes.

Ces frres, indistinctement nomms les frres _des coles_, les frres
_de l'Enfant-Jsus_ qui est leur vritable nom, et les frres _de
Saint-Yon_, parce que leur noviciat y toit tabli, furent institus 
Reims en 1679 par M. de La Salle, docteur en thologie et chanoine de
cette cathdrale. Le succs de cet tablissement fit natre la pense
d'en former de semblables  Paris. M. de La Salle y fut appel en
1688, et les frres qu'il avoit amens avec lui ouvrirent leurs coles
dans la rue Princesse. Elles procurrent tout le bien qu'on en avoit
attendu, et l'on en trouve sept, avant la fin de ce sicle, tablies
dans divers quartiers de cette partie mridionale de Paris. Enfin
elles furent transfres, comme nous venons de le dire, rue
Notre-Dame-des-Champs.

La chapelle du Saint-Esprit subsistoit encore dans les derniers
temps, et l'on y disoit la messe tous les dimanches et ftes[246].

          [Note 246: La chapelle a t dtruite; la maison est habite
          par des particuliers.]


COLLGE DU MANS (rue d'Enfer).

Ce collge fut fond par Philippe de Luxembourg, vque du Mans,
cardinal et lgat du Saint-Sige, lequel destina  cette bonne oeuvre
une somme de 10,000 fr., par son testament du 26 mai 1519. Ses
excuteurs testamentaires, afin de remplir ses intentions, achetrent,
1 de Franois Ier, moyennant la somme de 8,000 fr., les moluments du
scel de la prvt de Paris, qui produisoit alors 550 livres; 2
l'htel des vques du Mans, situ rue de Reims, et alors en trs
mauvais tat, pour le prix de 25 liv. de rente; 3 une place que leur
cda l'abb de Marmoutier, pour 5 liv. de rente et 17 sous de cens,
sur laquelle ils firent construire une chapelle. Cette fondation fut
faite pour un principal, un procureur qui seroit en mme temps
chapelain, et dix boursiers du diocse, et  la nomination des vques
du Mans. On en dressa les statuts en 1526; mais, ds 1613, les revenus
de la maison toient tellement diminus, que les exercices furent
interrompus et les bourses supprimes ou du moins suspendues. Les
jsuites profitrent de cette circonstance pour runir ce collge au
leur[247]; et sur la somme de 53,156 liv. 13 sous 4 deniers, que le
roi donna pour cette acquisition, on prit celle de 28,000 liv., avec
laquelle on acheta l'htel de Marillac, rue d'Enfer, dans lequel ce
collge fut transfr en 1683. Il a subsist jusqu'en 1764, poque de
sa runion au collge de l'Universit[248].

          [Note 247: _Voyez_ t. 3, 2e partie, p. 529.]

          [Note 248: Ce collge est habit maintenant par des
          particuliers.]


LE SMINAIRE DE SAINT-PIERRE ET SAINT-LOUIS (mme rue.)

La plupart de nos historiens, ayant nglig de faire des recherches
sur l'origine de cet tablissement, se sont contents d'en fixer
l'poque  l'anne 1696. Il devoit son origine  M. Franois de
Chansiergues, diacre. Ayant runi quelques pauvres ecclsiastiques
qu'il aidoit  subsister, il en forma de petites communauts et leur
donna le nom de _Sminaire de la Providence_[249]. M. de Lauzi, cur
de Saint-Jacques de la Boucherie, convaincu de l'utilit de semblables
institutions, s'unit  M. de Chansiergues pour les perfectionner.
Celle dont nous parlons fut place d'abord dans une maison rue
Pot-de-Fer, laquelle fut cde, en pur don et en vue de cette oeuvre
de pit, par M. Franois Pingr, sieur de Farinvilliers, et dame
Catherine Ppin son pouse. M. de Marillac, successeur de M. de Lauzi,
voulut imiter son zle et prendre la suite de ses projets.
Propritaire d'une maison assez vaste, rue d'Enfer, il la destina en
1687 pour recevoir le sminaire de la rue Pot-de-Fer. M. et madame de
Farinvilliers y firent btir le corps de logis principal ainsi que la
chapelle, et donnrent 80,000 liv. pour la fondation de douze places
gratuites, depuis rduites  dix. Elles toient  la nomination du
suprieur; mais pour donner plus d'mulation aux jeunes clercs, on les
mettoit au concours.

          [Note 249: Il avoit dj tabli une communaut du mme genre
          en 1685, prs de l'glise Saint-Marcel, dans le quartier de
          la place Maubert.]

M. de Marillac, de son ct, ne borna pas ses bienfaits  ces
premires libralits; il y joignit en 1696 une maison joignant celle
de la rue Pot-de-Fer, deux autres maisons  Gentilli et 1150 livres de
rente. Enfin M. le cardinal de Noailles et M. de Marillac, conseiller
d'tat, frre de l'instituteur, mirent la dernire main  cet
tablissement, en le faisant confirmer par des lettres-patentes qu'ils
obtinrent en 1696. Le roi gratifia alors ce sminaire d'une pension
annuelle de 3,000 livres, et le clerg lui en accorda une de 1,000
liv.

Outre les places gratuites fondes par M. de Farinvilliers, il y en
avoit trois autres pour de jeunes clercs d'Aigueperse et de Riom, dont
on toit redevable  M. Fouet, docteur en thologie. Ce sminaire
toit en tout compos de cent quarante tudiants, sous l'inspection de
quatre personnes nommes par l'archevque, qui prenoit le titre de
premier suprieur de cette maison, et payoit la pension de trente 
quarante ecclsiastiques.

La chapelle toit grande et bien orne. La premire pierre en fut
pose en 1703 par le cardinal de Noailles, et le sminaire ne fut
transfr dans cette nouvelle demeure que le 1er octobre de l'anne
suivante[250].

          [Note 250: Les btiments en furent d'abord changs en
          caserne pendant la rvolution, et l'glise devint le magasin
          des dcorations du Thtre-Franois, dit l'_Odon_;
          maintenant on en a fait une usine o se confectionne le gaz
          hydrogne qui sert  l'clairage de Paris.]

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, saint Pierre gurissant le boiteux; par
     _Jeaurat_.

     Saint Louis, saint Charles, une Assomption, l'Ange consolant
     saint Pierre; par le mme.

La bibliothque de cette maison toit un legs de M. Louis-Bernard
Oursel, prtre, docteur en thologie, chanoine et grand pnitencier de
l'glise de Paris.


HTELS.

ANCIENS HTELS DTRUITS.

HTEL DE COND (rue de Cond).

L'endroit o il toit situ faisoit anciennement partie du clos
Bruneau. Antoine de Corbie y fit btir un _sjour_ ou _maison de
plaisance_, que Jrme de Gondi, duc de Retz et marchal de France,
acheta au mois de juillet 1610. Cet htel qu'il avoit agrandi,
embelli, et rendu l'un des plus magnifiques d'alors, fut vendu et
adjug par dcret, en 1612,  Henri de Bourbon, prince de Cond. Dans
le sicle dernier, la famille de Cond l'ayant abandonn pour occuper
le palais Bourbon, il fut dmoli, et l'on choisit cet emplacement pour
y construire le Thtre-Franois.

Cet htel toit compos de plusieurs corps de logis, btis 
diffrentes poques et n'offrant aucune symtrie dans leur ensemble.


HTEL DE BOURBON (rue du Petit-Bourbon).

Cet htel, sur l'emplacement duquel on a vu depuis s'lever l'htel
de Chtillon, occupoit l'espace renferm entre les rues de Tournon et
Garancire. Il appartenoit  Louis de Bourbon, duc de Montpensier.
Sauval dit que sa veuve y demeuroit en 1588, lorsqu' la nouvelle de
la mort des Guise, tus  Blois les 23 et 24 dcembre de cette anne,
elle parcourut la ville de Paris, excitant la populace  la rvolte et
allumant ainsi le feu de la guerre civile.


HTEL DE GARANCIRE (rue Garancire).

Il y avoit autrefois dans cette rue un htel Garancire qui lui avoit
donn son nom. Il en est fait mention dans des actes de 1421 et
1427[251]. Mais en 1457 il toit en ruine et ne fut point rebti.

          [Note 251: _Arch. de Saint-Germain._]


HTEL DE ROUSSILLON (rue du Four).

Cet htel, qui existoit encore au commencement du dix-septime sicle,
appartenoit  Louis, btard de Bourbon, comte de Roussillon en
Dauphin; c'toit un dmembrement de l'ancien htel et des jardins de
Navarre dont nous avons dj parl. Vers 1620, cet htel fut vendu 
divers particuliers; on construisit des maisons sur l'emplacement
qu'il occupoit, et l'on y ouvrit les rues Guisarde et Princesse.


HTEL CASSEL (rue Cassette).

Cet ancien htel occupoit la plus grande partie de la rue Cassette,
dont le nom n'est qu'une altration de celui de Cassel. Il existoit
dans le seizime sicle; nous ignorons l'poque de sa destruction.


HTEL MZIRE (mme rue).

Cet htel appartenoit  une ancienne famille que l'on disoit issue de
la maison d'Anjou; et ses jardins s'tendoient le long de la rue qui
conserve encore aujourd'hui le nom de Mzire. Il fut vendu le 3 avril
1610, au prix de 24,000 liv., et chang, comme nous l'avons dj dit,
en une maison de noviciat pour les Jsuites.


HTEL SAINT-THOMAS (rue Saint-Thomas).

Cet htel assez remarquable avoit t bti par les Jacobins. Il en est
fait mention dans un titre nouveau du 17 avril 1636[252].

          [Note 252: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_.]


HTEL DU GRAND MOYSE (rue Princesse).

On ne sait rien autre chose de cet htel, sinon qu'il existoit au
dix-septime sicle dans cette rue, au coin de laquelle on avoit plac
une statue de Moyse, tenant les tables de la loi. L'opinion commune
toit que cette maison avoit appartenu  un Juif; mais on n'en a
aucune preuve.


HTELS EXISTANTS EN 1789.

HTEL DE SOURDAC (rue Garancire).

Cet htel bti par Ren de Rieux, vque de Lon, toit dans le
principe appel _Htel de Lon_; il passa en 1651  Gui de Rieux,
seigneur de Sourdac, dont il a conserv le nom, quoique ce ne soit
plus qu'une maison particulire.


HTEL DE NIVERNOIS (rue de Tournon).

Cet htel est clbre pour avoir t habit par le fameux marchal
d'Ancre, Concino-Concini. On sait qu'aprs la mort de ce favori il fut
pill et confisqu au profit du roi. Louis XIII y demeura quelque
temps. Il fut affect depuis au logement des ambassadeurs
extraordinaires; enfin on l'changea avec M. le duc de Nivernois
contre l'htel de Pontchartrain, et ce seigneur en fut le dernier
propritaire jusqu'au moment de la rvolution. Cet htel avoit t
restaur par M. Peyre an, architecte, et passoit alors pour une des
plus agrables habitations de Paris.


HTEL DE VENDME (rue d'Enfer).

Cet htel, que les Chartreux avoient fait construire en 1706, en mme
temps que toutes les maisons contigus jusqu' la premire porte
d'entre de leur monastre, avoit t fort augment et embelli par
madame la duchesse de Vendme qui l'avoit achet  vie. Il fut depuis
occup par le duc de Chaulnes. La princesse d'Anhalt y ayant ensuite
tabli sa demeure, obtint du roi la permission de faire abattre une
partie du mur, d'tablir ainsi une communication avec le jardin du
Luxembourg, et de fermer cette ouverture par une grille de fer qui
subsiste encore aujourd'hui. Cet htel est bien bti, et accompagn
d'un vaste jardin[253].

          [Note 253: Il sert maintenant de dpt au cabinet de
          minralogie.]


AUTRES HTELS LES PLUS REMARQUABLES.

  Htel de Brancas, rue de Tournon.
  ---- de Chlons, rue du Regard.
  ---- de Charost, rue Pot-de-Fer.
  ---- de Cayla, rue de Svre.
  ---- de Clermont-Tonnerre, rue du Petit-Vaugirard.
  ---- de Croy, rue du Regard.
  ---- de Guerhont, rue de Svre.
  ---- de Laval, rue de Tournon.
  ---- de Laval, rue Notre-Dame-des-Champs.
  ---- de Mailli, mme rue.
  ---- de Monteclerc, rue du Chasse-Midi.
  ---- de Montral, rue du Regard.
  ---- de Peruse-Escars, mme rue.
  ---- de Rochambeau, mme rue.
  ---- de l'abb Terrai, rue Notre-Dame-des-Champs.
  ---- de Toulouse, rue du Regard.
  ---- de Ventadour, rue de Tournon[254].

          [Note 254: C'est dans cet htel que se tiennent les sances
          du conseil de guerre de la premire Division militaire.]


CHTEAU D'EAU.

Ce rservoir, situ  l'angle de la rue Maillet, et vis--vis la
maison de l'Oratoire, avoit t bti en 1615 en mme temps que le
palais du Luxembourg, pour recevoir quatre-vingt-quatre pouces d'eau,
qui venoient du village de Rongis, en passant par le bel aqueduc
d'Arcueil. Cette eau toit ensuite distribue dans divers quartiers de
la ville[255].

          [Note 255: Cet difice existe encore, et n'a point chang de
          destination.]


CASERNE DES GARDES FRANOISES.

Cette caserne, construite pour une compagnie de ce rgiment, toit
situe dans la rue de Svre, au coin de celle de Saint-Romain.


BARRIRES.

Ce quartier est born au midi par cinq barrires.

  1 Barrire d'Enfer.
  2 ------ du Mont-Parnasse.
  3 ------ du Maine.
  4 ------ des Fourneaux.
  5 ------ de Svre.


RUES ET PLACES

DU QUARTIER DU LUXEMBOURG.

_Rue des Aveugles._ Elle commence  la petite place o toit autrefois
le presbytre de Saint-Sulpice, et finit  la rue du Petit-Bourbon, au
coin de la rue Garancire. Sauval prtend qu'elle doit ce nom  un
aveugle qui y demeuroit[256], et  qui appartenoient toutes les
maisons dont elle toit compose. Sans nous arrter  vrifier cette
tradition, il nous suffira de dire, avec Jaillot, que, dans plusieurs
titres de 1636, elle est nomme rue de l'_Aveugle_; en 1642 elle est
dsigne rue des _Prtres_; ce n'est qu'en 1697 qu'elle prend enfin le
nom de rue des _Aveugles_. Vers le milieu du dix-huitime sicle, elle
se prolongeoit jusqu' la rue des Canettes; mais  cette poque le
cur de Saint-Sulpice fit abattre quelques maisons pour construire en
cet endroit une petite place qui fait maintenant partie de la place
Saint-Sulpice[257].

          [Note 256: Tome 1er, page 111.]

          [Note 257: Elle fut aussi nomme, suivant un auteur, rue du
          _Cimetire-Saint-Sulpice_. Il est vrai qu'il y en avoit un
          dans cette rue, lequel fut bni le 10 juin 1664; mais on ne
          trouve nulle part qu'on en ait donn le nom  la rue. (Ce
          cimetire a t dtruit pendant la rvolution, et chang en
          jardin.)]

_Petite rue du Bac._ Elle traverse de la rue de Svre  celle des
Vieilles-Tuileries. Quelques auteurs la nomment _petite rue du Barc_,
et d'autres _du Petit-Bac_. Sauval dit que: quelque nouvelle que soit
la petite rue du Bac, elle a chang de nom, et s'appelle la rue du
_Baril-Neuf_[258]. Elle doit la premire dnomination, qu'elle a
reprise,  la grande rue du Bac, dont elle fait presque la
continuation.

          [Note 258: Tome 1er, page 111.]

_Rue de Bagneux._ Elle aboutit d'un ct  la rue des
Vieilles-Tuileries, et de l'autre  celle de Vaugirard. Cette rue est
dsigne ainsi sur les plans de Jouvin et de Bullet publis en 1676.
On en prit une partie, en 1749, pour en faire un des cimetires de
Saint-Sulpice.

_Rue Barouillre._ Elle traverse de la rue de Svre  celle du
Petit-Vaugirard. Tous les plans du dix-septime sicle l'indiquent
sous le nom de rue des Vieilles-Tuileries, mais quelques uns marquent
plus bas une rue Barouillre et de la _Barouillerie_. Sur un plan
manuscrit de 1651, elle est indique simplement comme rue projete
sous le nom de _Saint-Michel_, et on la retrouve, en 1675, sous cette
mme dnomination. On ignore  quelle poque elle prit son dernier
nom; mais il est certain qu'elle le doit  Nicolas Richard, sieur de
la Barouillre, auquel l'abb de Saint-Germain cda, en 1644, huit
arpents de terre en cet endroit, sous diverses conditions, et
principalement  la charge d'y btir.

_Rue Beurire._ Elle aboutit  la rue du Four et  celle du
Vieux-Colombier. On l'appeloit, dans le dix-septime sicle, _de la
Petite-Corne_, parce qu'elle toit parallle  la rue Neuve-Guillemin,
nomme alors rue de _la Corne_. Jaillot croit la reconnotre dans le
procs-verbal de 1636, sous le nom de _petite rue Cassette_.

_Rue de Bissi._ On appelle ainsi la principale entre du march
Saint-Germain du ct de la rue du Four; elle doit ce nom au cardinal
de Bissi, alors abb de Saint-Germain, par les ordres duquel le march
avoit t construit[259].

          [Note 259: _Voyez_ p. 352. Elle se nomme maintenant rue
          _Montfaucon_.]

_Rue des Boucheries._ Elle commence au carrefour des rue des
Fosss-Saint-Germain, des Cordeliers et de Cond, et finit  celui que
forment les rues de Buci, du Four et de Sainte-Marguerite. On l'a
souvent nomme la _grant rue Saint-Germain_; et sa dernire
dnomination lui vient de la boucherie que l'abbaye Saint-Germain y
avoit tablie. Cette boucherie y existoit de temps immmorial, quoique
le commissaire Delamare n'en place l'origine qu'en 1370[260]; en
effet, plusieurs actes du deuxime sicle en font mention, ainsi que
de la maison des _Trois-taux_, situe prs le Pilori. La population
du faubourg Saint-Germain s'tant augmente depuis la construction de
l'enceinte de Philippe-Auguste, l'abb Grard fit construire, en 1274,
seize autres taux[261].

          [Note 260: _Trait de Police_, t. 2, p. 1208 et 1215.]

          [Note 261: _Trait de la Police_, t. 1er, p. 118.]

Entre plusieurs erreurs que Sauval a commises au sujet de cette rue,
il suffira de relever celle par laquelle il donne le nom des
_Boucheries_  l'une de ses parties o l'on n'en avoit point tabli.
Cette partie, qui s'tendoit depuis la rue des Mauvais-Garons jusqu'
celle des Fosss Saint-Germain, dite de la Comdie, toit alors une
place, qui fut vendue, au treizime sicle,  Raoul d'Aubusson, pour y
faire un collge.

_Rue de la Bourbe._ Elle traverse de la rue d'Enfer  celle du
faubourg Saint-Jacques; on la trouve dsigne sous ce nom sur les
plans de Gomboust, Jouvin et Bullet. Dans quelques titres elle est
appele de la _Boue_, alis de la _Bourde_[262].

          [Note 262: Manuscrit de Blondeau  la Bibliothque du Roi,
          tome 66, premier cahier.]

_Rue du Petit-Bourbon._ Cette rue, qui commence  la rue de Tournon,
et finit  celle des Aveugles, au coin de la rue Garancire, doit
vraisemblablement son nom  Louis de Bourbon, duc de Montpensier, qui
y avoit son htel[263].

          [Note 263: _Voyez_ p. 363.]

_Rue du Brave._ Cette petite rue commence au bout de la rue des
Quatre-Vents, et finit au coin de celle du Petit-Lion. Elle toit
connue sous ce nom ds 1626[264]. Cependant un titre de l'anne
suivante, cit par Jaillot[265], lui donne celui du _Petit-Brave_. On
ignore l'origine de cette dnomination.

          [Note 264: _Arch. de Saint-Germain_, A. 2, 33, 1.]

          [Note 265: _Quartier du Luxembourg_, p. 11.]

_Rue de Buci._ Cette rue, qui aboutit d'un ct au carrefour des rues
Dauphine, Saint-Andr, des Fosss-Saint-Germain; de l'autre, au
Petit-March, doit son nom  Simon de Buci, premier prsident du
parlement, qui fit rparer et couvrir, en 1352, la porte
Saint-Germain. Il prit  rente, de l'abbaye, cette porte, le logis
qu'on avoit construit au dessus, les deux tours qui toient  ct, et
une grande place vague situe vis--vis. C'est sur cet emplacement
qu'il fit btir l'htel dont nous avons dj parl, lequel fut
remplac par le bureau des coches et des messageries.

Sauval a prtendu que, ds 1209, cette rue portoit, de mme que la
porte, le nom de _Saint-Germain_[266]. Il est certain qu'alors la
porte n'toit pas encore btie, et que la rue n'existoit pas. Les
titres qui en font mention l'indiquent en 1388 _rue qui tend du
Pilori  la porte de Buci_, _rue devant la porte de Buci_, et _rue du
Pilori_[267]. Elle portoit encore ce nom en 1555, poque  laquelle
on ordonna de la paver. Ce n'est que vers ce temps qu'on a continu
d'y btir; toutefois on y voyoit quelques maisons ds 1388, et le
terrier de l'abbaye, de 1523, le nomme rue de Buci.

          [Note 266: Tome 1, page 121.]

          [Note 267: Le pilori, dont cette rue avoit pris le nom,
          toit situ au carrefour o elle aboutit, et prs de
          l'endroit o fut depuis la barrire des sergents. Il parot
          que ce fut un droit accord  l'abbaye Saint-Germain, ou
          confirm par la charte de Philippe-le-Hardi, du mois d'aot
          1275. (_Histoire de l'Abbaye_, Preuves, n 98.)]

_Rue des Canettes._ Cette rue, qui aboutit  la rue du Four et  celle
du Vieux-Colombier, toit anciennement appele rue _Saint-Sulpice_,
parce qu'elle conduisoit  l'glise qui porte ce nom. On trouve aussi
sur un plan manuscrit de 1651 _rue Neuve-Saint-Sulpice_; mais le nom
qu'elle porte aujourd'hui est indiqu ds 1636, et provient d'une
maison o toit une enseigne des trois Canettes[268].

          [Note 268:  la fin du XIVe sicle, auprs d'une maison de
          cette rue, dont l'enseigne toit le _chef Saint-Jean_, il y
          avoit une rue ou ruelle qui portoit aussi ce nom: elle
          n'existe plus.]

_Rue du Canivet._ Elle traverse de la rue Frou dans celle des
Fossoyeurs. Elle toit ainsi nomme ds 1636, et l'on n'a de
renseignements certains ni sur l'tymologie de ce nom, ni sur le temps
o la rue a t perce. On a crit _Ganivet_ sur quelques plans.

_Rue Carpentier._ Elle traverse de la rue Cassette dans celle du
Gindre. En 1636, elle est appele _Charpentier_. On trouve sur
quelques plans _Apentier_, _Arpentier_ et _Charpentire_.

_Rue Cassette._ Cette rue commence  celle du Vieux-Colombier, et
aboutit  la rue de Vaugirard. Son vritable nom est _Cassel_; elle le
devoit  l'htel qui y toit situ[269], et ce nom fut mme donn aux
rues Neuve-Guillemin et du Four. Celle dont nous parlons est ainsi
appele ds 1456. La dnomination de _Cassette_ n'est qu'une
corruption du nom primitif; on la trouve dj dans le procs-verbal de
1636, et sur tous les plans publis depuis.

          [Note 269: _Voyez_ p. 365.]

_Rue Sainte-Catherine._ Elle traverse de la rue Saint-Thomas dans
celle de Saint-Dominique. Tous les anciens plans la nomment _rue de la
Magdeleine_.

_Rue du Chasse-Midi._ Cette rue commence au carrefour de la
Croix-Rouge, et aboutit  la rue des Vieilles-Tuileries, au coin de
celle du Regard. Elle portoit, dans le principe, le nom de rue des
_Vieilles-Tuileries_, qu'elle conserve encore dans une partie, et le
devoit aux tuileries qu'on avoit tablies en cet endroit. On l'a
depuis appele du _Chasse-Midi_, et, par corruption, du
_Cherche-Midi_: ce dernier nom se trouve sur plusieurs plans. Sauval
en reporte l'origine  une enseigne o l'on avoit peint un cadran et
des gens qui y cherchoient midi  quatorze heures. Il ajoute que
cette enseigne a t trouve si belle, qu'elle a t grave et mise 
des almanachs, et mme qu'on en a fait un proverbe: _Il cherche midi 
quatorze heures; c'est un chercheur de midi  quatorze heures._[270]
Jaillot, sans rejeter l'histoire de l'enseigne, croit trouver plutt
l'origine du proverbe dans cet usage o l'on est en Italie de compter
les vingt-quatre heures de suite. Midi peut, dit-il, se rencontrer,
dans les grands jours, environ  quinze heures, mais jamais 
quatorze. Ainsi, _chercher midi  quatorze heures_, c'est
s'alambiquer l'esprit, et chercher ce qu'on ne peut trouver[271].

          [Note 270: Tome 1, page 126.]

          [Note 271: _Quartier du Luxembourg_, p. 23.]

_Rue du Coeur-Volant._ Elle aboutit  la rue des Boucheries et  celle
des Quatre-Vents. Jusqu'au quinzime sicle cette rue ne se trouve
indique dans les titres de Saint-Germain que sous le nom de ruelle
_de la Voirie de la Boucherie_, et de rue _de la Tuerie_. Sauval la
nomme, en 1476, rue _des Marguilliers_ et _de la Blanche-Oie_[272].
Jaillot rejette ces deux noms. Celui qu'elle porte actuellement vient
d'une enseigne o l'on avoit peint un coeur ail.

          [Note 272: Tome 1, page 127.]

_Rue du Vieux-Colombier._ Cette rue, qui commence  la place
Saint-Sulpice, aboutit au carrefour de la Croix-Rouge. Plusieurs
titres prouvent qu'elle reut le nom qu'elle porte d'un colombier que
les religieux de Saint-Germain y avoient fait btir. Au quinzime
sicle, on la nommoit quelquefois rue _de Cassel_, parce qu'elle
conduisent  l'htel de ce nom. En 1453 on lit rue _de Cassel, dite du
Colombier_. Il parot aussi, par plusieurs titres du mme temps, que
la partie de cette rue qui s'tendoit depuis la rue Frou jusqu'
celle Pot-de-Fer s'appeloit rue _du Puits-de-Mauconseil_,  cause d'un
puits public situ en cet endroit. Elle prit le nom de rue _du
Vieux-Colombier_ lorsqu'on creusa des fosss autour de l'abbaye, et ce
fut pour la distinguer de l'autre. Elle est indique gnralement
ainsi sur tous les plans; un seul (celui de Mrier), publi en 1654,
la nomme rue _de la Pelleterie_, dans la partie situe du ct de la
Croix-Rouge.

_Rue de Cond._ Elle commence au coin de la rue des Boucheries, et
aboutit  celle de Vaugirard. L'espace que les maisons de cette rue
occupent toit encore, au quinzime sicle, en jardins et vergers; et
tout ce terrain, jusqu'aux fosss, s'appeloit alors _le clos Bruneau_;
la rue en porta d'abord le nom. En 1510 on la nommoit rue _Neuve_, rue
_Neuve-de-la-Foire_, et elle toit dj garnie d'difices des deux
cts; depuis elle reut la dnomination de rue _Neuve-Saint-Lambert_.
Enfin le nom qu'elle porte encore aujourd'hui, lui venoit de l'htel
bti par Arnaud de Corbie, et achet par Henri de Bourbon, prince de
Cond.

_Rue de Corneille._ Cette rue, qui donne, d'un ct, rue de Vaugirard,
de l'autre sur la place du Thtre Franois, fut ouverte sur une
partie de l'htel de Cond, et en mme temps que l'on construisoit ce
thtre.

_Rue de Crbillon._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Cond, de
l'autre  la place du Thtre Franois, et fut ouverte  la mme
poque et sur le mme terrain que la prcdente.

_Carrefour de la Croix-Rouge._ Ce carrefour se nommoit autrefois
_Carrefour de la Maladrerie_, dnomination qui lui venoit, non de la
maladrerie de Saint-Germain, situe au del du bourg, mais de quelques
granges bties  l'extrmit de la rue du Four, qui furent destines
 loger les malades attaqus du mal de Naples[273]. On lui donna le
nom de carrefour _de la Croix-Rouge_  cause d'une croix peinte en
cette couleur qu'on y avoit leve. C'toit anciennement l'usage de
planter des croix dans les carrefours et dans les places publiques; on
les supprima depuis, parce que l'on reconnut que ces monuments
gnoient la voix publique, et occasionoient mme quelquefois des
accidents.

          [Note 273: Prs de l, on prit des jardins situes entre les
          rues du Spulcre et des Saints-Pres, pour leur servir de
          cimetire. Vis--vis toient la justice de l'abbaye et une
          voirie, sur l'emplacement de laquelle on fit construire des
          maisons, dont une partie a servi depuis de couvent aux
          Petites-Cordelires.]

_Rue Saint-Dominique._ Elle donne d'un bout dans la rue d'Enfer, de
l'autre dans celle du Faubourg-Saint-Jacques. Les religieux Jacobins
ayant obtenu, en 1546, de Franois Ier, la permission de donner un
clos de vignes qu'ils possdoient en cet endroit  cens et  rentes, 
la charge d'y btir, le vendirent en 1550, exigrent qu'on y pert
des rues, et voulurent en outre qu'on leur donnt les noms de quelques
saints de leur ordre. La principale, btie vers 1585, reut celui de
Saint-Dominique[274].

          [Note 274: Dans cette rue est un cul-de-sac qui porte le
          mme nom. On l'appela d'abord rue de la _Magdeleine_,
          ensuite de _Sainte-Catherine_, parce qu'il fait la
          continuation de cette dernire rue.]

_Rue d'Enfer._ Elle commence  la place Saint-Michel, et aboutit au
grand chemin d'Orlans. Cette rue est trs ancienne. Au treizime
sicle, ce n'toit encore qu'un chemin qui conduisoit  des villages,
dont il avoit pris le nom; c'est pourquoi cette rue est tour  tour
appele, dans les titres de Saint-Germain, chemin d'_Issy_ et chemin
de _Venves_. Elle avoit aussi reu le nom de rue de _Vauvert_, parce
qu'elle conduisoit au chteau de Vauvert. En 1258 on la trouve sous
celui de _la porte Gibard_. Sur le bruit populaire qui se rpandit
vers ce temps-l, que les dmons habitoient ce chteau, cette rue
prit, suivant plusieurs historiens, le nom d'_Enfer_[275], et ensuite
celui des _Chartreux_, lorsque ces religieux se furent tablis en cet
endroit. Enfin, comme elle commenoit le faubourg Saint-Michel, on la
trouve indique dans quelques actes rue _Saint-Michel_ et rue du
_Faubourg-Saint-Michel_. Elle a depuis repris le nom de rue d'_Enfer_,
qu'elle conserve encore aujourd'hui.

          [Note 275: Jaillot seroit port  adopter l'opinion de ceux
          qui pensent que ce nom d'_Enfer_ vient plutt de sa
          situation; qu'tant plus basse que la rue Saint-Jacques, qui
          lui toit parallle, et qu'on appeloit _via Superior_, on
          l'avoit nomme _via Inferior_, _via Infera_, et que ce mot a
          t altr et chang en celui d'Enfer. (_Quartier du
          Luxembourg_, p. 38.)]

Jaillot fait observer que la direction de cette rue n'toit pas
autrefois telle que nous la voyons aujourd'hui; elle se prolongeoit
sur la droite,  quelque distance de l'endroit o est la porte du
Luxembourg, passoit entre la premire et la seconde cour des
Chartreux, et sparoit leur petit clos du grand.

_Rue Frou._ Elle aboutit aujourd'hui, d'un ct  la nouvelle place
Saint-Sulpice, de l'autre  la rue de Vaugirard. Les auteurs ont vari
sur la manire d'crire son nom: on lit _Farou_, _Ferrou_, _Ferron_,
_Feron_, _Faron_, _Farouls_. Sauval s'est tromp lorsqu'il lui fait
prendre le nom de rue des _Prtres_[276]: ce nom fut effectivement
donn, dans le dix-septime sicle, au cul-de-sac Frou, mais jamais 
la rue. Piganiol, son copiste, est embarrass d'en trouver
l'tymologie; cependant, s'il et visit exactement les titres de
l'abbaye Saint-Germain, il auroit pu y voir, dans le terrier de 1523,
que les quatre chemins qui aboutissoient en cet endroit au chemin de
Vaugirard, s'appeloient _ruelles Saint-Sulpice_, parce qu'elles
toient ouvertes entre l'glise et le clos Saint-Sulpice, enclav
aujourd'hui dans le jardin du Luxembourg. Celle dont nous parlons
toit du nombre, et reut le nom de _Frou_, parce qu'tienne Frou,
procureur au parlement, y possdoit quelques maisons et jardins
contigus au cimetire, situ alors au ct mridional de l'glise. La
construction du portail et de la nef de Saint-Sulpice mit dans la
ncessit de retrancher une partie de cette rue, qui aboutissoit
auparavant au presbytre.

          [Note 276: Tome 1, page 133.]

_Rue de la Foire._ On appelle ainsi le passage qui conduisoit 
l'ancienne Foire Saint-Germain. Il a son entre dans la rue du Four.

_Rue des Fossoyeurs_[277]. Elle donne d'un ct dans la rue de
Vaugirard, de l'autre dans la rue Palatine, vis--vis la porte
mridionale de l'glise Saint-Sulpice. Suivant Sauval[278], elle
s'appeloit du _Fossoyeur_, parce que celui de cette paroisse y
demeuroit; et plusieurs actes la prsentent effectivement sous ce nom.
Il parot qu'elle a port ceux du _Fer--Cheval_ et du _Pied-de-Biche_,
qui provenoient vraisemblablement de deux enseignes.

          [Note 277: Elle porte aujourd'hui le nom de rue
          _Servandoni_.]

          [Note 278: Tome 1, page 135.]

_Rue du Four._ Elle commence au carrefour des rues de Buci, des
Boucheries, de Sainte-Marguerite, et aboutit  celui de la
Croix-Rouge. Le nom de cette rue n'a pas vari: on le lui avoit donn
parce que le four banal de l'abbaye Saint-Germain y toit situ, au
coin de la rue dite aujourd'hui rue _Neuve-Guillemin_. Toutefois il
parot, par tous les titres de l'abbaye, que, depuis l'endroit o elle
commence maintenant jusqu' la rue des Canettes, on l'appeloit rue de
la _Blanche-Oie_, nom que Sauval a donn mal  propos  la rue des
Boucheries et  celle du Coeur-Volant.

_Rue des Francs-Bourgeois._ Elle commence  la rue des
Fosss-de-M.-le-Prince, au coin de celle de Vaugirard, et finit  la
place Saint-Michel. Il y a apparence, suivant Jaillot[279], que ce nom
vient de la confrrie aux Bourgeois, qui acquit le terrain sur lequel
cette rue est situe du ct du Luxembourg, et en faveur de laquelle
Philippe-le-Hardi amortit cette acquisition, opinion qui semble plus
probable que d'en chercher l'origine dans le parloir et le clos aux
Bourgeois, qui en toient plus loigns. Sur plusieurs plans du
dix-septime sicle cette rue n'est point distingu de celle des
Fosss-de-M.-le-Prince.

          [Note 279: _Quartier du Luxembourg_, p. 61.]

_Rue des Mauvais-Garons._ Elle traverse de la rue de Buci dans celle
des Boucheries. En remontant  sa premire origine, on trouve qu'en
1254 l'abb de Saint-Germain et ses religieux vendirent  Raoul
d'Aubusson un espace de terre de cent soixante pieds carrs, situ en
face des murs de la ville, se rservant le droit de faire ouvrir
derrire cet espace un chemin de trois toises de large, qui depuis a
form la rue dont nous parlons. On l'appela d'abord rue de _la
Folie-Reinier_,  cause d'une maison qui portoit cette enseigne;
ensuite (en 1399) de l'_corcherie_, parce qu'elle toit destine 
cet usage. Sauval dit qu'elle doit le nom des _Mauvais-Garons_  une
autre enseigne; Jaillot pense qu'elle pourroit le tenir des bouchers
qui l'habitoient, espces d'hommes qu' plusieurs poques, et
principalement au commencement du quinzime sicle, on trouve mls 
toutes les sditions,  tous les troubles qui agitrent Paris.

_Rue Garancire._ Elle aboutit d'un ct au coin des rues du
Petit-Bourbon et des Aveugles, de l'autre  la rue de Vaugirard. Ce nom
a t altr, car, suivant Sauval, on l'appeloit rue _Garance_, et sur
tous les plans du sicle pass, on lit rue _Garance_. Ce n'toit, dans
le principe, qu'une des ruelles dites de _Saint-Sulpice_, et elle
n'avoit pas d'autre nom, mme aprs qu'on y eut bti l'htel de
Garancire, auquel elle doit celui qu'elle porte aujourd'hui. Elle
l'avoit pris ds 1540, quoiqu'elle ne ft encore qu'une ruelle ou
chemin non pav. Les titres du dix-septime sicle le lui donnoient
galement, et c'est par abrviation qu'on l'appeloit rue _Garance_[280].

          [Note 280: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_, p. 63.]

_Rue des Fosss-Saint-Germain._ Elle commence au coin des rues
Saint-Andr-des-Arcs et de Buci, et finit  celui de la rue des
Boucheries et de celle des Cordeliers. Le procs-verbal de son
alignement entre les portes de Buci et de Saint-Germain toit dat de
1560, et la dsignoit sous le nom de rue _des Fosss_. Sur quelques
plans elle conserve ce nom, qu'elle partage avec la rue Mazarine; sur
d'autres elle est nomme rue _Neuve-des-Fosss_, pour la distinguer
des autres rues ouvertes sur les fosss de l'enceinte de
Philippe-Auguste. Depuis l'anne 1688, o les comdiens franois y
tablirent leur thtre, on l'appeloit vulgairement rue _de la
Comdie_; mais dans les actes ainsi que dans les inscriptions graves
 ses extrmits, on avoit conserv l'ancien nom[281].

          [Note 281: Au commencement du XVIIe sicle il y avoit dans
          cette rue un march, situ  son extrmit, prs de celle
          des Cordeliers; il contenoit quatre toises de large sur sept
          de long. M. le Prince en ayant demand la suppression en
          1634, il fut transfr rue Sainte-Marguerite en 1636.]

_Rue du Gindre._ Elle aboutit  la rue Mzire et  celle du
Vieux-Colombier. L'abb Lebeuf a trouv que _gindre_ signifioit le
matre-garon d'un boulanger[282], et Mnage, qui l'a dit avant lui,
veut qu'il drive du mot latin _Gener_ (gendre), parce qu'il arrive
assez ordinairement, dit-il, que les matres-garons deviennent les
gendres des boulangers chez lesquels ils travaillent. Cette
tymologie parotra sans doute bien force, et l'on doit prfrer
l'opinion de Jaillot, qui fait venir ce nom de _junior_, employ
effectivement dans plusieurs titres anciens pour dsigner un
compagnon, un aide, un commis[283]. Il parot que cette rue se
prolongeoit autrefois jusqu' la rue Honor-Chevalier, et que, depuis
la rue Mzire, elle se nommoit rue ou ruelle _des Champs_. Les
jsuites obtinrent sans doute la permission d'enfermer cette dernire
partie dans leur enclos.

          [Note 282: Tome 2, page 454.]

          [Note 283: _Quartier du Luxembourg_, p. 65.]

_Rue Neuve-Guillemin._ Elle traverse de la rue du Four dans celle du
Vieux-Colombier. Sauval a commis plusieurs erreurs au sujet de cette
rue[284], qu'il appelle _nouvelle_, quoique, ds 1456, elle ft connue
sous le nom de rue de _Cassel_, parce qu'elle conduisoit  l'htel de
ce nom. Il ajoute qu'elle se nommoit rue de _la Corne_, ce qui est
vrai, mais il ne l'est pas que ce fut plutt parce qu'elle toit
habite par des prostitues qu' cause de l'enseigne d'une maison
situe dans cette rue, et dont il a mme mal indiqu la situation. La
rue avoit effectivement pris ce nom de cette enseigne, et le
conservoit encore aprs l'expulsion des personnes de mauvaise vie qui
y demeuroient. C'est ainsi qu'elle est dsigne au milieu du
dix-septime sicle sur divers plans, bien qu'on et dj chang son
nom en celui de _Guillemin_. Ce dernier nom lui venoit d'une famille
qui possdoit un grand jardin dans cette rue.

          [Note 284: Tome 1, page 140.]

_Rue Guizarde._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Canettes, de
l'autre  l'une des portes de la foire. Il n'en est fait mention, ni
dans le rle des taxes de 1636, ni dans celui de 1641, mais les plans
la dsignent, ds 1643. Elle avoit t ouverte sur une partie de
l'htel de Roussillon, ainsi que la rue _Princesse_, dont nous allons
bientt parler.

_Rue Saint-Hyacinthe._ Elle commence  la place Saint-Michel, et aboutit
 la rue du Faubourg-Saint-Jacques. Les maisons qu'on y voit du ct des
Jacobins ont t bties sur l'emplacement de l'ancien _Parloir aux
bourgeois_ ou _htel-de-ville_. Aprs la bataille de Poitiers, les
Parisiens ayant jug ncessaire de fortifier leur ville, qui n'toit
dfendue de ce ct que par l'enceinte de Philippe-Auguste, creusrent
un foss au pied de cette enceinte, ce que rapporte le continuateur de
Nangis, tmoin oculaire[285]. En 1646, le roi ayant fait don  la ville
de ces fortifications devenues inutiles, elle fit combler les fosss, et
l'emplacement fut couvert de jardins et de maisonnettes pour loger ceux
qui les cultivoient. Ces btiments se sont depuis multiplis, agrandis,
levs, et ont form la rue dont nous parlons. Dans le principe, elle
n'eut point de nom particulier; et les maisons qui la composoient, ainsi
que les autres qu'on avoit bties sur les fosss, n'toient dsignes
que sous le nom gnral de maisons situes _sur le rempart_. On leur
donna depuis le nom de _rue des Fosss_; la nouvelle rue reut ensuite
la dnomination particulire de rue des _Fosss-Saint-Michel_,  cause
de sa situation prs de la porte, et  l'entre du faubourg du mme nom.
Mais les jacobins ayant fait btir des maisons dans leur clos, dont
cette rue faisoit partie, on lui donna le nom de Saint-Hyacinthe,
religieux de leur ordre.

          [Note 285: _Spicil._, in-fol., t. 3, p. 116.]

_Rue Honor-Chevalier._ Elle traverse de la rue Cassette dans la rue
Pot-de-Fer; et c'est sous ce nom qu'elle est dsigne dans un contrat
de vente de 1611. Elle se trouve depuis indique rue _Chevalier_, _du
Chevalier_, _du Chevalier-Honor_; mais son vritable nom est le
premier, qu'elle porte encore aujourd'hui. Il vient d'Honor
Chevalier, bourgeois de Paris, qui possdoit, rue Pot-de-Fer, trois
maisons et de grands jardins, au travers desquels on ouvrit cette rue.

_Rue du Petit-Lion._ Elle donne d'un bout dans la rue de Tournon, de
l'autre dans celle de Cond. Anciennement elle n'toit dsigne que
sous la dnomination gnrale de _ruelle descendant de la rue Neuve 
la foire_, et _ruelle allant  la foire_. Une enseigne lui avoit fait
donner, ds le commencement du dix-septime sicle, le nom sous lequel
elle est encore connue aujourd'hui.

_Rue Maillet._ Elle traverse de la rue d'Enfer  celle du
Faubourg-Saint-Jacques. Sur les plans de Jouvin et de Bullet, ce n'est
qu'un chemin sans nom. Elle est nomme rue _des Deux Maillets_ sur le
plan de Valleyre, et rue _du Maillet_ sur tous les autres plans du
dix-huitime sicle.

_Rue Saint-Maur._ Elle donne, d'un ct dans la rue de Svre, de
l'autre dans celle des Vieilles-Tuileries. C'est ainsi qu'elle est
nomme sur le plan de Gomboust et sur ceux qui en ont t copis. Dans
les archives de Saint-Germain, on lit qu'en 1644 cette abbaye donna,
par bail  cens et  rente, une certaine quantit de terrain  un
picier nomm Pierre Le Jai,  la charge d'y btir et percer deux rues
qui porteroient les noms de _Saint-Maur_ et de _Saint-Placide_, deux
religieux clbres de l'ordre de saint Benot.

_Rue Mzire._ Elle donne d'un ct dans la rue Pot-de-Fer, de l'autre
dans la rue Cassette. Sauval a commis sur cette rue plusieurs erreurs
qu'il est inutile de relever; il nous suffira de dire qu'elle devoit
son nom  l'htel de Mzire, dont les jardins rgnoient le long de
cette rue[286].

          [Note 286: _Voyez_ p. 365.]

_Rue de Molire._ Elle donne d'un bout dans la rue de Vaugirard, de
l'autre sur la place du Thtre-Franois, et date, comme toutes les
rues environnantes, de l'origine de cet difice.

_Rue Notre-Dame-des-Champs._ Elle aboutit aux rues de Vaugirard et
d'Enfer, au coin de celle de la Bourbe. Son nom lui venoit de l'glise
Notre-Dame-des-Champs, occupe depuis par les carmlites, parce
qu'anciennement ce chemin y conduisoit. Aux quatorzime et quinzime
sicles on le nommoit le _chemin Herbu_, et depuis rue _du Barc_, sans
qu'on sache bien prcisment  quelle occasion. Peut-tre, dit
Jaillot, en avoit-on supprim une partie, qui faisoit, en ligne
droite, la continuation de la petite rue du Bac[287].

          [Note 287:  ct de cette rue, est un cul-de-sac qui
          portoit autrefois ce nom de _Notre-Dame-des-Champs_. Il a
          pris celui de la rue de _Fleurus_ qui vient y aboutir.
          (Voyez _Rues nouvelles_.)

          Il existe, dans cette mme rue, un passage plant d'arbres
          et formant avenue, qui donne dans la rue de l'_Ouest_.
          (Voyez _Rues nouvelles_.)]

_Rue de l'Odon._ Voyez _Rue du Thtre-Franois_.

_Place de l'Odon._ Voyez _Place du Thtre-Franois_.

_Rue Palatine._ Elle rgne le long de Saint-Sulpice, depuis la rue
Garancire jusqu' celle des Fossoyeurs, maintenant rue _Servandoni_.
Le cimetire de cette paroisse toit autrefois situ au chevet de
l'glise: lorsqu'au sicle pass on commena le monument que nous
voyons aujourd'hui, il fallut prendre le terrain qu'occupoit ce
cimetire, qui fut alors transfr au ct mridional. On ouvrit en
mme temps, paralllement  ce ct, une rue, qui fut appele d'abord
rue _Neuve-Saint-Sulpice_, et ensuite rue _du Cimetire_. On la nomma
depuis rue Palatine, en l'honneur de madame la princesse Palatine,
veuve de M. le prince de Cond, qui, au commencement du sicle
dernier, logeoit au Petit-Luxembourg.

_Rue Saint-Placide._ Elle traverse de la rue de Svre dans celle des
Vieilles-Tuileries. Nous avons dj dit, en parlant de la rue
Saint-Maur, quand elle avoit t perce, et pourquoi on lui avoit
donn le nom qu'elle porte encore aujourd'hui.

_Rue Pot-de-Fer._ Elle donne d'un ct dans la rue du Vieux-Colombier,
de l'autre dans celle de Vaugirard. Sauval dit qu'elle se nommoit
d'abord rue _du Verger_[288], et que, de son temps, elle commenoit 
prendre le nom de rue _des Jsuites_, parce que leur noviciat en
occupoit une partie. Jaillot n'a lu ces noms dans aucun titre; il
trouve seulement qu'au quinzime sicle cette rue n'toit qu'une
ruelle sans nom, indique, dans les titres de l'abbaye, _ruelle
tendante de la rue du Colombier  Vignerei_. (Le clos de Vignerei
toit, comme nous l'avons dj dit, enferm dans le parc du
Luxembourg). Dans d'autres titres elle porte, avec d'autres rues qui
lui sont parallles, le nom gnral de _ruelle Saint-Sulpice_. Enfin,
dans le terrier de 1523, elle est dsigne sous celui de Henri _du
Verger_, bourgeois de Paris, dont la maison et les jardins occupoient
une grande partie de cette rue. Il est probable que celui qu'elle
porte aujourd'hui lui vient de quelque enseigne; cependant nous
n'avons trouv  ce sujet aucun renseignement.

          [Note 288: Tome 1, page 159.]

_Rue Princesse._ Elle traverse de la rue du Four  la rue Guisarde. En
parlant de cette dernire nous avons dit qu'elle avoit t ouverte en
mme temps que celle-ci sur l'emplacement de l'htel de Roussillon. On
ignore du reste  quelle poque et en l'honneur de qui le nom qu'elle
porte lui a t donn; mais elle est dj dsigne ainsi dans le
procs-verbal de 1636.

_Rue des Fosss-de-M.-le-Prince._ Elle commence  la rue de Cond, et
finit  l'extrmit de la rue de Vaugirard. Sa situation sur les
fosss lui en avoit fait d'abord donner le nom sans aucune addition;
ensuite on l'appela rue des _Fosss-Saint-Germain_, et enfin rue des
_Fosss-de-M.-le-Prince_, parce que l'htel du prince de Cond
s'tendoit jusque l. On y btit quelques maisons avant le milieu du
dix-septime sicle, et  cette poque les fosss existoient encore du
ct de l'htel de Cond; mais ds que le roi eut permis de les
combler, on s'empressa de les couvrir de btiments, et de former ainsi
la rue telle qu'elle est aujourd'hui.

_Rue de Racine._ Elle aboutit  la place du Thtre-Franois et  la
rue des Fosss-de-M.-le-Prince, et fut perce  l'poque o l'on
btissoit ce thtre.

_Rue du Regard._ Elle aboutit au coin des rues du Chasse-Midi et des
Vieilles-Tuileries, puis  la rue de Vaugirard, vis--vis d'un regard
de fontaine qui lui en a fait donner le nom. Sur quelques plans on la
trouve appele rue _des Carmes_, parce qu'elle rgnoit le long de
l'enclos des Carmes-Dchausss.

_Rue de Regnard._ Elle donne d'un bout dans la rue de Cond, de
l'autre sur la place du Thtre-Franois, et son origine est la mme
que celle de la rue de Racine.

_Rue Saint-Romain._ Elle traverse de la rue de Svre dans celle du
Petit-Vaugirard. Il y a quelque apparence, dit Jaillot, qu'on lui
donna ce nom parce qu'elle fut ouverte dans le temps o D. Romain
Rodayer toit prieur de l'abbaye Saint-Germain. Quelques plans la
prsentent sous les noms d'_Abrulle_ et _du Champ-Malouin_, sans en
donner aucune raison.

_Rue Servandoni._ Voyez _Rue des Fossoyeurs_.

_Rue de Svre._ Elle commence au carrefour de la Croix-Rouge, et finit
au nouveau boulevard. Dans les titres de l'abbaye Saint-Germain, du
treizime sicle et des suivants, elle est nomme rue de _la
Maladrerie_; et dans un rle de taxes de 1641, rue de _l'Hpital des
Petites-Maisons_. On lui a donn le nom qu'elle porte aujourd'hui
parce qu'elle conduit au village de Svre (_Savara_); ce qui doit
faire prfrer ce nom  celui de _Sve_, qu'on lit sur la plupart des
plans et dans les nomenclatures.

_Rue Saint-Thomas._ Elle donne d'un bout dans la rue d'Enfer, de
l'autre dans celle du Faubourg-Saint-Jacques. Nous avons dj parl du
clos des Jacobins et des rues qu'on y avoit pratiques, lorsque ces
religieux eurent obtenu la permission d'y faire btir. Celle-ci, qui
toit du nombre, doit son nom  l'un des saints les plus clbres de
leur ordre, ainsi qu' l'htel qu'ils y avoient fait lever.

_Rue du Thtre-Franois._ Cette rue, qui prend naissance au carrefour
de la rue des Fosss-Saint-Germain, et vient aboutir  la place du
mme nom, en face du monument, est la principale de celles qui furent
perces  l'poque o l'on construisoit ce monument.

_Place du Thtre-Franois._ Cette place, qui s'tend en demi-cercle
devant le monument dont elle porte le nom, forme une espce de centre
auquel aboutissent toutes les rues perces pour servir d'issues  cet
difice. Elle a t pratique en mme temps que toutes les
constructions auxquelles elle est lie[289].

          [Note 289: La rue et la place du Thtre-Franois ont pris
          le nom de rue et place de l'_Odon_.]

_Rue des Vieilles-Tuileries._ Elle commence au coin de la rue du
Regard, et finit  celui de la rue de Bagneux. Cette rue a reu mal 
propos, sur les anciens plans, le nom du _Chasse-Midi_, parce qu'elle
fait la continuation de celle-ci, tandis qu'on y donnoit le nom de
_Tuileries_ et de _Vieilles-Tuileries_  la rue Barouillre, parce
qu'elle aboutissoit effectivement  des fabriques de tuiles. Dans les
anciens titres elle est indique _rue des Vieilles-Tuileries allant
droit  Vaugirard_.

_Rue de Tournon._ Elle commence au coin des rues du Petit-Lion et du
Petit-Bourbon, et finit  la rue de Vaugirard, vis--vis le palais du
Luxembourg, auquel elle sert d'avenue. Ce n'toit anciennement qu'une
ruelle dsigne, comme celles qui lui sont parallles, sous le nom
gnral de _ruelles de Saint-Sulpice_. On la trouve aussi nomme
ruelle du _Champ-de-la-Foire_, parce qu'il y avoit un champ o l'on
vendoit des animaux, lequel occupoit une grande partie de l'espace
entre les rues de Tournon et Garancire. Ce champ est dsign, dans
plusieurs actes, sous le nom de _Pr-Crott_.

Il y avoit des maisons bties dans cette rue avant l'anne 1541, et alors
elle portoit dj le nom de rue de Tournon qu'on lui avoit donn en
l'honneur du cardinal Franois de Tournon, abb de Saint-Germain-des-Prs.
Toutefois cette rue ne fut point alors entirement btie; car on trouve
qu'en 1580 plusieurs particuliers y avoient obtenu des concessions de
terrain,  la charge d'y faire construire des maisons.

_Rue de la Treille._ Ce n'est qu'un passage qui conduisoit de la rue
des Boucheries au march et  la foire. Il fut vendu  l'abbaye
Saint-Germain en 1489. Dans plusieurs actes et sur quelques plans, il
est appel _Porte-Gueffire_, ou plutt _Greffire_, parce que le
greffier de l'abbaye y demeuroit.

_Rue de Vaugirard._ Elle commence  la rue des Fosss-de-Monsieur-le-Prince,
au coin de celle des Francs-Bourgeois, et aboutit  la pointe du chemin
qui conduit au village de ce nom: ce village est connu dans les anciens
titres sous la dnomination de _Valboitron_ et _Vauboitron_, et on
l'appeloit encore ainsi en 1256. Mais, quelque temps aprs, Grard, abb
de Saint-Germain, l'ayant fait rebtir, et y ayant fait construire une
chapelle et des lieux rguliers pour sa communaut, la reconnoissance des
habitans leur fit substituer  l'ancien nom celui du bienfaiteur: on le
nomma _Vau-Grard_, et par corruption _Vaugirard_. La rue dont nous
parlons s'appeloit simplement le _chemin de Vaugirard_, et les titres ne
lui donnent point d'autre nom jusqu'au seizime sicle, que les btiments
qu'on y leva lui firent prendre le nom de rue. Tout ce que Sauval dit au
sujet de cette rue, qu'il prtend avoir t successivement appele _des
Vaches_ et _de la Verrerie_, est entirement destitu de preuves[290]. On
trouve seulement qu'en 1583 le duc de Pinei-Luxembourg ayant acquis un
pavillon nomm _la ferme du Bourg_, ainsi que plusieurs fermes et
hritages situs dans cette rue, elle commena  porter son nom; et en
effet quelques actes de ce temps l'indiquent rue de Vaugirard, autrement
dite _de Luxembourg_; en 1659 on trouve _grande rue de Luxembourg_[291].

          [Note 290: Tome 1, page 166.]

          [Note 291: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_, p. 100.]

_Rue du Petit-Vaugirard._ C'est la continuation de la rue des
Vieilles-Tuileries jusqu'au chemin de Vaugirard, dont elle a tir son
nom.

_Rue des Quatre-Vents._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Cond, et
de l'autre  celle du Brave, vis--vis la porte de la foire.
Anciennement ce n'toit qu'une _ruelle descendant  la foire_. Au
commencement du quinzime sicle, elle prit le nom de rue _Combault_,
d'un chanoine de Romorantin qui y demeuroit. On la voit aussi sous
celui _du Petit-Brac_ dans les plans du sicle pass. Celui qu'elle
porte aujourd'hui vient d'une enseigne[292].

          [Note 292: Il y avoit dans cette rue un cul-de-sac portant
          le mme nom, lequel retournoit en querre jusqu'au mur du
          prau de la foire. On y avoit pratiqu une porte pour
          faciliter l'entre et la sortie du thtre de
          l'_Opra-Comique_. Ce cul-de-sac est aussi indiqu sous les
          noms de cul-de-sac _de la Foire_ et de l'_Opra-Comique_.

          La rue des _Quatre-Vents_ a t ouverte jusqu' la rue des
          Boucheries, et de l dans une ligne droite jusqu' celle de
          Buci, pour tablir une communication directe, de la rue de
          Seine au palais du Luxembourg.]

_Rue de Voltaire._ Cette rue donne sur la place du Thtre-Franois et
dans la rue des Fosss-de-Monsieur-le-Prince. Elle a t perce, comme
toutes celles qui aboutissent au mme point, lors de la construction
du thtre.


MONUMENTS NOUVEAUX ET RPARATIONS AUX ANCIENS MONUMENTS, FAITES DEPUIS
1789.

GLISE DE SAINT-SULPICE.

Cette glise doit  la munificence du pasteur qui la gouverne
maintenant[293], d'avoir recouvr une partie de son ancienne
splendeur, et d'offrir un genre de dcoration, dont il n'y a que trs
peu d'exemples  Paris: ce sont des peintures  fresque excutes,
dans plusieurs de ses chapelles, par plusieurs de nos peintres les
plus distingus. Nous donnerons le dtail des divers ornements dont
elle a t enrichie, en commenant par la description des chapelles.

          [Note 293: M. Depierre.]

_Deuxime chapelle_,  droite en entrant. On la prpare maintenant
pour tre peinte  fresque.

_Troisime chapelle_, dite de _Saint-Roch_. Cette chapelle, peinte 
fresque par M. _Abel de Pujol_, reprsente, dans le tableau qui est 
droite, saint Roch gurissant miraculeusement des malades, dans un
hpital de Rome; dans le tableau de la gauche, sa mort dans une
prison; dans le plafond, il est enlev au ciel par des anges, et les
quatre pendentifs reprsentent les quatre principales villes o
s'exera sa charit, Rome, Aquapendente, Plaisance et Cesne; au fond
de la chapelle, un bas-relief couleur d'or offre le convoi du saint,
mort  Montpellier en 1327.

L'ordonnance de ces diverses peintures est fort belle; on y retrouve
la correction de dessin et le style lev de M. Abel de Pujol; et l'on
ne peut reprocher  ce dessin que d'offrir de la maigreur dans un
certain nombre de figures; d'autres sont exemptes de ce dfaut.

_Quatrime chapelle_, dite de _Saint-Maurice_. Cette chapelle, peinte
galement  fresque par M. _Vinchon_, nous montre, dans le tableau de
la droite, Saint-Maurice, Exupre, Candide, et les autres hros de la
lgion thbenne, qui refusent de sacrifier aux idoles; le tableau 
gauche reprsente le moment o la lgion est entoure et massacre par
les ordres du froce Maximien; dans le plafond, des anges apportent
des palmes  ces gnreux martyrs; les figures de la Foi, de
l'Esprance, de la Charit, de la Constance, ornent les quatre
pendentifs; d'autres groupes d'anges soutiennent des cussons et une
guirlande de verdure dont le plafond est entour.

La statue de saint Maurice, de grandeur naturelle, occupe le fond de
la chapelle.

Les compositions de cette chapelle sont d'une belle ordonnance, et les
ornements en sont de bon got.

Le monument de M. Languet de Gergy est dans la _cinquime chapelle_
ddie  saint Jean-Baptiste.

 l'entre de la sacristie, sur deux pidestaux carrs, sont leves
les statues en pltre de saint Pierre et de saint Jean: la premire
par M. _Pradier_, la seconde par M. _Petitot_. Des inscriptions
portent qu'elles ont t donnes par la Ville  l'glise
Saint-Sulpice, en 1822.

_Sixime chapelle._ 1 Deux copies d'aptres, vus  mi corps, d'aprs
le _Valentin_ ou _Michel-Ange de Caravage_; 2 l'esquisse de la
coupole de la chapelle de la Vierge.

_Septime chapelle_, dite de _Saint-Fiacre_. 1 Un trs beau tableau
par M. _Dejuinne_, qui reprsente le saint refusant la couronne
d'cosse; 2 la Rsurrection de la fille de Jare (cole de
_Jouvenet_); tableau au dessous du mdiocre.

_Huitime chapelle._ Dans une niche sur l'autel, une petite statue de
Sainte-Genevive, d'un style mdiocre, mais excute avec navet et
correction.

_Neuvime chapelle._ Sur l'autel une bonne copie du Saint-Michel de
Raphal; vis--vis, la Samaritaine, bon tableau de l'cole de _La
Hire_ ou de _Le Brun_.

_Deuxime chapelle_,  gauche en entrant. Trois tableaux: 1
Sainte-Perptue dans sa prison; 2 saint Vincent faisant une
instruction aux orphelins en prsence des soeurs de la Charit; 3 la
mort de la Vierge, par _Dandr-Bardon_. Le premier de ces tableaux est
trs mdiocre, les deux autres sont dtestables.

_Troisime chapelle._ On la peint  fresque en ce moment.

_Quatrime chapelle_ dite de _Saint-Vincent de Paule_. Cette
chapelle, peinte  fresque par M. _Guillemot_, nous montre, dans le
tableau de la droite, le saint assistant Louis XIII  ses derniers
moments; dans celui de la gauche, le moment o il recommande les
enfants trouvs  la piti des dames de charit; dans les quatre
pendentifs, des mdaillons en bas-relief de couleur d'or reprsentent
plusieurs actions de sa vie; dans le plafond, il est enlev au ciel
par des anges.

Il y a, dans ces peintures, le mrite de composition et de dessin qui
distingue les ouvrages de M. Guillemot[294].

          [Note 294: En examinant ces peintures excutes par des
          artistes d'un vrai talent, et qui nanmoins s'y sont montrs
          au dessous d'eux-mmes dans tout ce qui touche la pratique
          de l'art, c'est--dire dans la couleur, la touche,
          l'harmonie, on est port  croire que ces dfauts, qu'on ne
          retrouve point dans les tableaux qu'ils ont excuts 
          l'huile, ne peuvent provenir que d'une connoissance
          imparfaite du procd de la fresque, qui ne leur a pas
          permis de dvelopper ici tout ce qu'ils ont d'habilet de
          main et de facilit de pinceau; et ce qui vient  l'appui de
          cette conjecture, c'est que les galeries du Muse du Louvre
          contiennent des fresques excutes par des artistes
          infrieurs  ceux-ci sous le rapport du style et du dessin,
          lesquelles cependant offrent, dans l'excution, ces autres
          qualits du peintre que l'on cherche vainement dans celles
          que nous dcrivons. La peinture  fresque est encore chez
          nous  son enfance, et demande de nouveaux efforts et de
          nouvelles tudes pour tre amene au point de perfection o
          l'ont porte les peintres d'Italie.]

_Cinquime chapelle._ Dans cette chapelle, qui est orne d'une trs
belle menuiserie, sur le matre-autel, un tableau allgorique
reprsentant la Conversion des nations infidles par saint Franois
Xavier; sans nom d'auteur.

_Sixime chapelle._ Deux tableaux: 1 saint Jean crivant son
Apocalypse; sans nom d'auteur; 2 saint Franois en prire, par
_Pierre_.

_Septime chapelle._ Un trs beau tableau reprsentant saint Charles
Borrome pendant la peste de Milan; par M. _Granger_. (Donn par la
Ville  l'glise de Saint-Sulpice, en 1817).

_Huitime chapelle._ Deux tableaux; 1 la Pentecte; 2
l'Annonciation; sans nom d'auteur.

Au dessus des deux portes d'entre, pratiques des deux cts de la
chapelle de la Vierge, deux tableaux: 1 l'Annonciation; sans nom
d'auteur; 2 la Vierge de douleur, bon tableau qui parot appartenir 
l'cole de _Le Brun_.

Au dessus du banc des marguilliers, un tableau reprsentant
l'intrieur de Saint-Sulpice; sans nom d'auteur; vis--vis, une Vierge
tenant l'enfant Jsus entre ses bras; cole de _Mignard_.

_Grand autel._ Il est fait en forme de sarcophage antique; au milieu
on a pratiqu une niche recouverte d'une glace, o sont exposes des
reliques. Le tabernacle, d'une forme carre, est dcor, dans ses
parties latrales, de colonnes d'ordre corinthien, et supporte une
plinthe sur laquelle deux anges sont en adoration devant la croix.
Toute cette partie de l'autel est en cuivre dor, et l'ensemble de
cette composition est simple et de bon got.


NOUVEAU SMINAIRE SAINT-SULPICE.

Ce monument, achev depuis peu de temps, borde tout le ct
mridional de la nouvelle place Saint-Sulpice. C'est une construction
faite avec soin et d'une belle simplicit; mais elle n'a pas le
caractre convenable  sa destination, et ressemble plutt  une
caserne qu' un sminaire.


PALAIS DU LUXEMBOURG.

Ce palais, ayant t destin aux sances du Snat de Buonaparte et
ensuite  celles de la Chambre des Pairs, a prouv, en raison de
cette destination, plusieurs changements dans ses distributions
intrieures:  droite, a t pratiqu un grand escalier qui conduit 
la salle des sances; il est dcor de statues reprsentant quelques
uns des gnraux et des grands hommes qui ont illustr la France. 
gauche et au dessus du rez-de-chausse, est la galerie des tableaux.
Ceux des anciens matres qu'elle contenoit ayant t transports au
muse du Louvre, cette galerie est maintenant destine  recevoir les
ouvrages des peintres vivants dont le gouvernement juge  propos de
faire l'acquisition; cette collection de tableaux modernes change
souvent d'aspect et pour ainsi dire,  chaque salon, un grand nombre
d'ouvrages nouvellement exposs prenant la place des tableaux de
l'exposition prcdente qui sont alors distribus, ou dans les maisons
royales, ou dans les muses des dpartements.

Ce palais, autrefois obstru, comme la plupart de nos difices
publics, de btisses irrgulires ou de baraques qui y toient
attenantes, est maintenant, des deux cts, parfaitement isol au
milieu d'un espace symtrique, et ferm de tous cts par des grilles.


JARDIN DU LUXEMBOURG.

Ce jardin, considr maintenant comme le plus beau jardin public de
l'Europe, sans en excepter celui des Tuileries, qu'il surpasse par
l'lgance du dessin et l'heureuse harmonie de toutes ses parties,
mrite que nous nous arrtions un moment sur les changements que le
gnie de Chalgrin y a oprs, et qui en ont fait, comme par
enchantement, ce qu'il est aujourd'hui.

Plant sur un terrain irrgulier, toutes les irrgularits de l'espace
dans lequel il est circonscrit se trouvent entirement perdues dans
les parties les plus recules du bois qui l'environne, et ce bois,
lev en terrasse, vient se dessiner circulairement autour d'un
parterre galement circulaire dans sa partie centrale, et qui, 
partir de la terrasse du chteau, se prolonge jusqu' une seconde
terrasse, laquelle prcde une immense alle perce en face du palais.
Cette alle, ouverte sur l'ancien terrain des Chartreux, termine, de
ce ct, le jardin, et prsente pour perspective le monument de
l'Observatoire, dont l'axe s'est trouv, par le plus heureux des
hasards, absolument le mme que celui du monument lev par
Desbrosses. Des deux cts, et dans la partie basse de ce terrain, que
l'on a fort lev au dessus de son niveau, mais seulement sur l'espace
o l'alle a t pratique, sont des ppinires exprimentales qui
dpendent du palais, et sont renfermes dans l'enceinte du jardin.

Le bois symtriquement perc de larges alles, et dont la lisire
forme, de tous les cts, des terrasses en amphithtre d'o la vue
embrasse tout le jardin, a, pour ces alles, des issues sur toutes les
rues qui l'environnent[295], de manire que les promeneurs peuvent y
aborder de tous les cts. Le milieu du parterre, dont les
compartiments sont dessins avec got et simplicit, est occup par un
grand bassin octogone avec jet d'eau; des pentes douces en fer 
cheval lient cette partie du jardin,  son extrmit mridionale, avec
les terrasses sur lesquelles s'lve le bois dont elle est entoure;
les murs de ces terrasses sont revtus de massifs disposs en talus et
revtus d'un gazon sur lequel on a plant des rosiers qui forment
autour du jardin comme une immense ceinture de fleurs. On communique
encore du parterre aux terrasses par plusieurs escaliers.

          [Note 295: Les rues de Vaugirard, d'Enfer, de Fleurus et de
          l'Ouest.]

Enfin les deux entres, du ct de la rue de Vaugirard o se trouve la
faade du chteau, offrent un couvert d'arbres par lequel on arrive 
la grande terrasse place vis--vis de la faade oppose. De l'un et
de l'autre ct, cette terrasse est accompagne de deux grands espaces
entours de grillages et remplis de rosiers greffs sur des
glantiers, et des espces les plus rares et les plus varies. Ainsi,
de quelque ct qu'on entre dans ce jardin, on y trouve de l'ombrage
et les aspects les plus sduisants.

Sur les terrasses et dans la partie circulaire du parterre, on a plac
comme ornement un assez grand nombre de statues.


     STATUES ET AUTRES ORNEMENTS DU JARDIN DU LUXEMBOURG.

       _Sur la terrasse,  droite._    _Sur la terrasse,  gauche._

       Vulcain.                        Flore.
       La Pudicit.                    Mars.
       Romain.                         Guerrier romain.
       Crs.                          Bacchus.
       Bacchus.                        L't.
       Mlagre.                       Vertumne.
       L't.                          Mercure.
       Guerrier romain.                Apollon.
       Romain.                         Bacchus.
       Vnus.                          Vnus.
       Crs.                          Mlagre.
       Le Gladiateur Borghse.         Diane chasseresse.


       _Autour du parterre._           _Autour du parterre._

       Minerve.                        Diane.
       Junon.                          Diane.
       Vnus.                          Bacchus.
       Flore.                          Vnus.


     _Dans le parterre, aux angles des grands tapis de verdure._

     Quatre grands vases en marbre, forme de Mdicis.


     _ l'origine des balustrades qui bordent le fer  cheval._

     Des groupes d'enfants supportant des cuvettes.


     _Aux deux extrmits du fer  cheval._

     Des copies des lutteurs, d'aprs les deux groupes antiques de la
     galerie de Florence.


     _Au milieu du tapis de verdure, dans la partie du bois, 
     droite._

     Un grand vase, forme de Mdicis.


     _Dans le carr de rosiers, du mme cot._

     Une statue de Mercure.


     _ l'entre de la grande alle._

     Sur deux pidestaux carrs, deux lions en marbre. Les deux portes
     qui donnent sur les rues de Fleurus et d'Enfer sont ornes des
     mmes animaux sculpts en pierre.


     _Dans la partie du bois qui borde la rue d'Enfer._

     Trois statues allgoriques.

La plupart de ces statues sont copies d'aprs l'antique. Les
meilleures de ces copies sont mdiocres, ce qui ne peut choquer dans
des figures destines  l'ornement d'un jardin public; mais plusieurs
d'entre elles offrent des nudits, et ces nudits sont choquantes,
mme pour l'oeil le moins scrupuleux.

Les honntes gens s'tonnent avec juste raison que, dans la capitale
d'un royaume o la religion chrtienne est du moins reconnue comme
_religion de l'tat_, on laisse encore subsister, dans des lieux
ouverts  toute une population[296], et dont n'cartent ni le sexe ni
l'ge, ces monuments hideux de la licence du paganisme, sur lesquels
du moins on jettoit autrefois un voile, lorsque, trs imprudemment
encore, on les exposoit aux regards de la multitude. Puisqu'on juge 
propos de ne point les y soustraire, la pudeur publique exigeroit
qu'on leur rendt du moins ce voile, qui en a t arrach pendant les
saturnales de la rvolution.

          [Note 296: Le jardin des Tuileries offre galement, et de
          toutes parts, les mmes nudits. On les retrouve encore dans
          le parc de Versailles et dans d'autres endroits publics. Le
          jardin du Palais-Royal, o de tels monuments sembleroient
          moins dplacs qu'ailleurs, n'en avoit point encore: il
          vient d'en recevoir un, c'est la copie en bronze de
          l'Apollon du Belvdre.

          Penseroit-on que, dans tels cas, la perfection du travail
          dt demander grce pour l'indcence du sujet? ce seroit l
          une erreur bien grossire: les yeux du vulgaire ne
          comprennent rien  cette perfection.]


THTRE-FRANOIS.

Ce thtre, devenu, il y a quelques annes, la proie d'un nouvel
incendie qui, de mme que le premier, en avoit dtruit toutes les
constructions intrieures, a t trs promptement rtabli. La salle,
dont la coupe est la mme, offre une dcoration lgante, excute
sous la direction et d'aprs les dessins de M. Lafitte. Dans les
compartiments du plafond, dispos en ventail, sont reprsentes les
Muses et autres divinits du paganisme qui prsident aux beaux arts;
vers l'entablement sont rassembls, dans des mdaillons, les portraits
des grands auteurs tragiques, grecs et romains. Les autres parties de
cette salle sont richement dcores en arabesques o domine l'or, au
milieu d'une grande varit de couleurs.  l'extrieur, le fronton a
t remplac par un attique.


NOUVEAU MARCH SAINT-GERMAIN.

Cette belle construction se compose, dans sa partie principale, d'un
grand btiment carr-long, qui occupe tout l'espace sur lequel toit
place autrefois la Foire Saint-Germain. Les deux faades du nord et
du midi sont perces chacune de vingt-et-une arcades, dont trois
seulement sont ouvertes au milieu, et deux  chacun des angles; les
faades du levant et du couchant, qui n'ont que dix-sept arcades,
prsentent galement trois arcades ouvertes au milieu, et une  chaque
angle. Une rue spare au midi ce btiment d'un autre qui sert de
boucherie, et se prolonge dans toute la longueur de cette faade
mridionale. Il contient aussi vingt-et-une arcades, et prsente des
ouvertures toutes semblables. Les toits de ces deux constructions sont
plats et couverts de tuiles rondes; des ouvertures pratiques au
dessus de chaque arcade y entretiennent la libre circulation de l'air
et y maintiennent la salubrit.

Au milieu de la cour du grand march a t transporte une fontaine,
autrefois place sur la place Saint-Sulpice, et dont les dimensions
toient hors de proportion, et avec le monument en face duquel elle
avoit t leve, et avec la place immense dont elle devoit faire
l'ornement. La composition en est simple et de bon got: c'est une
espce de cippe carr, orn de quatre bas-reliefs, reprsentant le
Commerce, l'Agriculture, les Sciences et les Arts. Ces bas-reliefs
sont dus  M. Espercieux.

Au milieu du btiment destin aux bouchers, s'lve une autre fontaine
que surmonte une figure colossale en moulage.

Ce monument, pour la puret de son excution, la noble simplicit de
ses lignes et l'accord parfait de toutes les convenances
architecturales, peut tre offert comme un modle qu'il seroit
difficile de surpasser.


THTRE FORAIN DU LUXEMBOURG.

Ce thtre, trs frquent par le peuple qui habite les quartiers
environnants, est situ dans la rue de Fleurus, et  l'entre du
jardin du Luxembourg.


BARRIRE DU MONT-PARNASSE.

En dehors de cette barrire, est situ l'ancien cimetire de la
Charit, que l'on a considrablement agrandi, et que l'on nomme
maintenant cimetire du Midi. C'est l que la plupart des habitants de
la rive mridionale de la Seine ont leur spulture. Prs de ce
cimetire s'lve un petit thtre trs frquent, dans la belle
saison, par les classes populaires de Paris. L'espace entre cette
barrire et celle du midi est couvert de guinguettes de la
construction la plus lgante, et dont plusieurs pourroient soutenir
la comparaison avec les htels les plus brillants de la
Chausse-d'Antin.


RUES ET PLACES NOUVELLES.

_Rue d'Assas._ Elle donne d'un ct dans la rue du Cherche-Midi, de
l'autre dans la rue de Vaugirard. Elle a t ouverte sur l'ancien
terrain des Carmes-Dchausss.

_Rue Clment._ Elle longe le ct nord du march neuf Saint-Germain,
et d'une part aboutit  la rue de Seine, de l'autre  la rue Mabillon.

_Rue de l'Est._ Elle commence au boulevard et vient aboutir dans la rue
d'Enfer,  l'endroit o est ouvert le passage de Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

_Rue Flibien._ Cette rue, forme par la faade mridionale du march
Saint-Germain et par le btiment qui lui est parallle, aboutit d'un
ct  la rue Neuve-de-Seine, et de l'autre  la rue Mabillon.

_Rue de Fleurus._ Cette rue aboutit d'un ct  la grille du
Luxembourg (ct du couchant), de l'autre au cul-de-sac de la rue
Notre-Dame-des-Champs, auquel elle a donn son nom.

_Rue des Fourneaux._ Cette rue, ouverte dans la rue de Vaugirard,
vient aboutir  la barrire dont elle porte le nom.

_Rue Duguay-Trouin._ Elle est ouverte sur la rue de Fleurus, et vient
aboutir en querre  la rue de l'Ouest.

_Rue Jean-Bart._ Cette rue, ouverte dans la rue de Vaugirard et
vis--vis la rue Cassette, donne par son extrmit dans la rue de
Fleurus.

_Rue de la Caille._ Elle donne d'un ct dans la rue d'Enfer, et de
l'autre aboutit aux nouveaux boulevards.

_Rue Mabillon._ Elle longe le ct occidental du march
Saint-Germain, et aboutit d'un ct  la rue des Aveugles, de l'autre
 celle du Four Saint-Germain.

_Rue Montfaucon._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Clment, de
l'autre dans celle du Four Saint-Germain. C'est l'ancienne rue de
Bissi.

_Rue Neuve-de-Seine._ Elle commence  la rue des Quatre-Vents, aboutit
d'un ct  la rue de Seine, et de l'autre fait le prolongement de la
rue de Tournon.

_Rue de l'Ouest._ Elle commence dans la rue de Vaugirard, longe
l'ancien enclos des Chartreux, et vient aboutir au boulevard.

_Place Saint-Sulpice._ Elle a t forme devant l'glise dont elle
porte le nom, et l viennent aboutir les rues Palatine, Frou,
Pot-de-Fer, du Vieux-Colombier, des Canettes et des Aveugles.

_Rue Toustain._ Elle aboutit d'un ct  la rue Flibien, de l'autre 
la rue Neuve-de-Seine.

_Rue du Val-de-Grce._ Elle a t ouverte en face de ce monastre, et
vient aboutir  la rue d'Enfer.

_Cul-de-sac Vaugirard._ Il a t ouvert dans la rue dont il porte le
nom, prs de la maison de l'Enfant-Jsus.


BOULEVARD.

_Boulevard d'Enfer._ Il prend naissance au boulevard du Mont-Parnasse,
et vient aboutir  la barrire dont il porte le nom[297].

          [Note 297: Vers le milieu de ce boulevard, on a ouvert un
          passage qui donne dans la rue Notre-Dame-des-Champs.]


FONTAINES.

_Fontaine Garancire._ Elle est situe  l'entre de cette rue, du
ct de celle de Vaugirard, et avoit t construite, en 1715, aux
frais de la princesse Anne, palatine de Bavire, veuve de Henri-Jules
de Bourbon-Cond, ainsi que l'indique l'inscription suivante, dtruite
pendant la rvolution, et qui a t rtablie:

     _Aquam prfecto et dilibus acceptam hic, suis impensis, civibus
     fluere voluit serenissima princeps Anna Palatina ex Bavariis,
     relicta serenissimi principis Henrici-Borbonii, principis Condi,
     anno Domini M. D. CC. XV._

_Fontaine de la rue du Regard._ Cette fontaine, qui existe depuis
long-temps  l'angle de cette rue et de celle de Vaugirard, est orne,
depuis quelques annes, d'un bas-relief de peu de saillie et d'un bon
style, lequel reprsente une Naade qui se joue avec des cignes.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE DU QUATRIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES.


QUATRIME VOLUME.--PREMIRE PARTIE.

QUARTIER DU LUXEMBOURG.

                                                                  Page

  Paris sous Louis XIV.                                              1

  Origine du quartier.                                             207

  Saint-Sulpice.                                                   208

  Les Religieuses de Notre-Dame-de-la-Misricorde.                 227

  Les Orphelines de Saint-Sulpice.                                 230

  Les Filles du Saint-Sacrement.                                   234

  Les Prmontrs rforms.                                         239

  L'abbaye de Notre-Dame-aux-Bois.                                 242

  Le prieur du Chasse-Midi.                                       244

  Les Filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve.                        247

  Les Petites-Maisons.                                             250

  Les Filles du Bon-Pasteur.                                       253

  Hospice des Hibernois.                                           256

  Les Filles de l'Annonciation.                                  _Ib._

  Les Incurables.                                                  257

  Les Bndictines de Notre-Dame-de-Liesse.                        260

  Hospice Saint-Sulpice.                                           262

  Les Filles de l'Enfant-Jsus.                                    263

  Les Filles de Notre-Dame-des-Prs.                               265

  Les Filles de Sainte-Thcle.                                     267

  Les Carmes-Dchausss.                                           269

  Les Religieuses du Prcieux-Sang.                                273

  Les Religieuses de Lorraine.                                     275

  Noviciat des Jsuites.                                           277

  Les Filles de l'Instruction-Chrtienne.                          279

  Les Dames du Calvaire.                                           281

  Le palais du Luxembourg.                                         285

  Comdie Franoise.                                               302

  Les Feuillants-des-Anges-Gardiens.                               324

  Les Chartreux.                                                   326

  L'abbaye de Port-Royal.                                          338

  L'Institution de l'Oratoire.                                     343

  La Foire Saint-Germain.                                          345

  Collges, coles, etc.                                           353

  Htels.                                                          363

  Rues et Places du quartier du Luxembourg.                        369

  Monuments nouveaux.                                              396

  Rues et Places nouvelles.                                        408

  Fontaines.                                                       411


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.




  IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,
  RUE D'ANJOU-DAUPHINE, N 8.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Corrections effectues:

--Note 55: "Les travaux qu'il fit faire  cette effet" a t remplac
par "Les travaux qu'il fit faire  cet effet".

--Note 114: "une vritable force d'aine" a t remplac par "une
vritable force d'ame".

--Page 409: "au cul-de-sac de la rue Notre-Dame-des-Champs, auquelle"
a t remplac par "au cul-de-sac de la rue Notre-Dame-des-Champs,
auquel".]






End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 7/8), by J. B. Bins de Saint-Victor

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAAU HISTORIQUE ***

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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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