The Project Gutenberg EBook of La terre du pass, by Anatole Le Braz

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Title: La terre du pass

Author: Anatole Le Braz

Release Date: January 26, 2020 [EBook #61248]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TERRE DU PASS ***




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  ANATOLE LE BRAZ

  LA
  TERRE DU PASS

  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




CALMANN-LVY, DITEURS

DU MME AUTEUR

Format in-18.

  AU PAYS DES PARDONS              1 vol.
  LA CHANSON DE LA BRETAGNE        1 --
  LE GARDIEN DU FEU                1 --
  PAQUES D'ISLANDE                 1 --
  LE SANG DE LA SIRNE             1 --
  LE THATRE CELTIQUE              1 --


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




A

MONSIEUR E. DE NALCHE

DIRECTEUR DU _Journal des Dbats_


MONSIEUR ET CHER DIRECTEUR,

La plupart de ces tudes, sinon toutes, ont paru d'abord sous vos
bienveillants auspices. En inscrivant votre nom, je ne fais que
m'acquitter d'une dette de reconnaissance envers le _Journal des
Dbats_, comme je ne fais que remplir envers vous un devoir d'amiti.

A. L. B.




PAGES LIMINAIRES




LE TR-BREIZ


I

Il est, aux alentours des vieilles villes bretonnes, des vestiges, des
tronons d'anciennes routes que l'herbe a depuis longtemps envahies, que
les pluies ont dfonces par places, mais qui gardent, jusque dans leur
dtresse, un je ne sais quoi de noble et de majestueux. Une solitude
profonde est sur elles. Le promeneur ne s'y hasarde gure. Elles n'ont 
lui exhiber que le spectacle de leur abandon, les ronces pendantes qui
s'enchevtrent au-dessus de leurs douves et les houx au feuillage
funbre qui hrissent leurs talus.

Beaucoup,  l'origine, furent des voies romaines. Elles ont vu les robes
blanches des derniers druides s'enfuir et disparatre au plus pais de
leurs forts profanes. Les dalles qui, de-ci, de-l, les jonchent
encore, retentirent sous le pas des lgionnaires de Csar. Puis, aux
bruits de la conqute et de la colonisation succda le silence des
ruines. Il n'y eut plus  rder, parmi les pierres descelles, que le
ptre barbare dont parle l'auteur des _Martyrs_: Tandis que ses porcs
affams achevaient de renverser l'ouvrage des matres du monde, lui,
tranquillement assis sur les dbris d'une porte dcumane, pressait sous
son bras une outre gonfle de vent... Aujourd'hui, les porchers
eux-mmes ont dsert ces routes. Ils rpugneraient  y aventurer leurs
troupeaux. Ce sont, disent-ils, des parages frapps d'interdiction pour
les vivants: il ne sied pas d'en troubler le mystre.

De fait, l'on y peut marcher des heures sans rencontrer personne. C'est
tout au plus si, parfois, aux abords d'une bourgade, se montre
l'installation d'un cordier, avec son attirail trs primitif, la roue
criarde qu'un enfant fait mouvoir, les peignes de bois fixs de distance
en distance  de grossiers supports. L'homme va et vient,  reculons,
toujours battant le mme sentier, toujours sifflant le mme air
monotone, toujours tirant la bourre de chanvre, du mme geste ternel.
Descendant d'une race mprise, sorte de paria breton auquel s'attache
encore en maint endroit l'pithte de _caqueux_ dont, jadis, furent
fltris ses pres, il est demeur fidle  leurs habitudes et, quoique
l'antique loi d'ostracisme ne pse plus sur lui, continue d'exercer son
industrie  l'cart.

Comme tous les travailleurs solitaires dont la profession n'exige qu'un
effort machinal, le cordier est proprement un contemplatif. Dpositaire
d'une longue tradition qu'il enrichit sans cesse de ses expriences, de
ses observations et de ses songeries personnelles, il a la mmoire
pleine de souvenirs et l'imagination fertile en rves. Les vieilles
routes  jamais veuves de passants, o il vit relgu comme dans un
ghetto, lui sont une perptuelle matire  histoires dont il
s'enchante lui-mme, s'il n'a pas d'autre auditeur. Que si la fantaisie
vous prend de les entendre, n'ayez crainte: il ne se fera point prier.
Il n'est pas silencieux par got, mais par ncessit. Un visiteur lui
est une aubaine. Pour peu que vous le bonjouriez d'un air affable,
dans sa langue, vous obtiendrez de lui tout ce qu'il vous plaira. Et
n'esprez pas puiser sa verve: elle crot  mesure qu'il conte, comme
le cble qu'il va droulant. Par exemple, vous ne pourrez suivre ses
rcits qu' la condition de faire avec lui les cent pas. De ce que ses
lvres se drouillent, ce n'est pas une raison pour que ses mains
chment. Le cordier n'est point un parleur oisif: il faut que la besogne
aille son train. Mais cela mme n'est pas banal, cette faon rustique de
pripattiser.


II

Un jour, comme je voyageais dans la montagne bretonne, vers Callac,
j'eus l'heur de nouer connaissance avec un des reprsentants, disons
mieux, un des patriarches les plus vnrables de la corporation. Il
s'appelait Roparz. Il tait aussi vieux que le sicle, tant n,  l'en
croire, l'anne o les cloches des glises, aprs tre demeures
longtemps muettes, recommencrent  sonner. L'ge n'avait ni ralenti ses
facults, ni raidi ses membres. Il filait encore bien ses soixante-dix
brasses de corde, de la prime aube  la dernire flambe du couchant.
L'air salubre de ces hauteurs lui avait conserv sa vigueur intacte. Il
n'y avait que sa barbe qui avait blanchi, roussi plutt. Elle tait
longue et couleur d'toupe. Comme elle tombait trs bas, elle venait
presque se confondre, tandis qu'il vaquait  son mtier, avec la liasse
de chanvre qu'il portait attache  la ceinture, si bien qu'on et dit,
par moments, que c'tait sa barbe couleur d'toupe qu'il cordait.

Je n'avais eu d'autre dessein, en l'abordant, que de me renseigner sur
quelques-unes des particularits du paysage. Il m'avait rpondu le plus
obligeamment du monde, et, muni de toutes les indications que je
souhaitais, je me disposais  continuer mon chemin quand, sur le point
de prendre cong, une dernire question,  laquelle je ne prtais
d'ailleurs aucune importance, me vint aux lvres.

--Mne-t-elle encore loin, vieux pre, la route verte o nous voici?

Il eut un petit sourire narquois:

--Dans mon enfance, les anciens prtendaient qu'elle mne au ciel.
Seulement, il fallait la suivre jusqu'au bout,  travers les sept
vchs. Et cela n'est sans doute pas dans vos intentions.

Je le regardai, fort intrigu:

--Que signifie cette histoire? Parlez-vous srieusement ou par jeu?

Il cessa de rire, et, tournant vers moi ses prunelles de nuance
indcise, comme fanes par les ans:

--C'est vrai, fit-il assez mlancoliquement, il n'y a plus que les
vieilles gens  savoir les vieilles choses... Apprenez donc, mon
filleul, que cette route, aujourd'hui sans issue, tait autrefois celle
du Tr-Breiz...

Le Tr-Breiz! le Tour de Bretagne! Il me souvenait d'en avoir trouv
quelque vague mention dans nos vieux chroniqueurs. Il y tait dit que le
voyage ou plerinage de ce nom tait anciennement une dvotion si usite
qu'il avait fallu construire  travers la province un chemin tout
exprs, une sorte de Voie sacre. Il y tait dit pareillement que cette
dvotion consistait  rendre visite, dans leurs cathdrales respectives,
aux sept aptres primitifs de l'glise armoricaine, savoir: saint Pol de
Lon, saint Tugdual de Trguier, saint Brieuc, saint Samson de Dol,
saint Malo, saint Paterne de Vannes et saint Corentin de Quimper.

Ne aux jours les plus sombres du moyen ge, presque au lendemain des
incursions normandes, c'est surtout dans la priode du XVe et du XVIe
sicle qu'elle s'tait panouie, en mme temps que jaillissait du sol
cette merveilleuse floraison architecturale qui, dans ce pays pauvre et
de moyens si prcaires, tonne encore par sa richesse et par sa varit.
Jamais la foi des humbles n'enfanta des miracles plus charmants. Au
creux des vallons les plus reculs et sur les hauteurs les plus
sauvages, parmi les ajoncs des landes et jusque dans les dunes des
grves, l'art des tailleurs de pierre prodigua des chefs-d'oeuvre. Toute
la pninsule se peupla de calvaires, d'ossuaires, de chapelles,
d'oratoires lgants et magnifiques, ouvrags comme des bijoux. Le dur
granit breton semblait s'attendrir sous le ciseau et tantt se
dcoupait, comme de lui-mme, en guipures d'une lgret incomparable;
tantt s'effilait en flches ariennes d'une sveltesse jusqu'alors
inconnue.

Le dsir de contempler ces merveilles nouvellement closes, la douceur
de prier dans des sanctuaires plus beaux et, par suite, pensait-on, plus
fconds en grces, ne furent pas pour peu dans le dveloppement
considrable que prirent,  cette poque, les migrations annuelles du
Tr-Breiz. Joignez que la pit bretonne a toujours t d'essence
voyageuse. Elle participe, elle aussi, de cet esprit d'aventure qui est,
au dire de Renan, un des traits caractristiques de la race.

Aujourd'hui encore, elle se plat aux dvotions lointaines. Elle a ses
confrries de plerines par procuration que vous rencontrerez en
toutes saisons par les routes, leurs souliers  clous nous sur
l'paule, une fiole dans la poche pour puiser aux fontaines saintes, et,
dans les doigts, en guise d'insigne, la verge de saule corc. Les
_pardons_ eux-mmes seraient-ils si courus, s'ils n'taient avant tout
des occasions de grands dplacements? Dans la fidlit qu'on leur garde
entre pour beaucoup l'allgresse que donnent l'imprvu, l'espace, la
fuite des paysages, le changement d'horizons.

Et, toutefois, ces plerinages modernes  Saint-Yves ou  Rumengol,  la
Palude ou  Sainte-Anne d'Auray, c'est  peine s'ils peuvent nous
retracer une faible et mesquine image de ce que durent tre, aux sicles
de ferveur profonde, les imposantes manifestations du Tr-Breiz. Les
rudits locaux nous enseignent qu'elles se produisaient quatre fois
l'an, aux poques dites les _Quatre Temporaux_, qui taient, pour parler
comme les Bretons, Pques fleuries, Pques de Pentecte, la Saint-Michel
et la Nativit.

Des foules immenses y prenaient part. Pendant tout un mois,--car telle
tait la dure de chaque Temporal,--c'tait, sur toutes les voies tant
de l'aller que du retour, une suite ininterrompue de processions
cheminant, clerg en tte, par tapes, et accomplissant, dans les trente
jours prescrits, un circuit de prs de deux cents lieues. La campagne ne
portait, en effet, son fruit que si on la menait tout entire  pied.
Et, cette obligation, les ducs de Bretagne s'y astreignaient avec autant
de scrupule que leurs plus minces sujets. Nous le savons par l'exemple
de Jean V, qui nous a t lgu par son historiographe. Atteint de la
rougeole  Rennes, en 1419, il promit, s'il se tirait d'affaire,
d'entreprendre le voyage des Sept Saints. A l'automne, il tait en
route, accompagn d'un seul serviteur, son fidle amiral du Penhot, et
les sept villes piscopales furent visites par lui,  tour de rle,
sans autre apparat.

Vers quel temps et pour quelles raisons cette pieuse pratique
commena-t-elle de tomber en dsutude, les livres n'en disent rien. Il
est probable que les guerres de la Ligue, qui eurent en Bretagne un
caractre particulirement sauvage, lui furent mortelles. L'arme royale
tait surtout compose de soudards anglais, de lansquenets allemands et
d'arquebusiers gascons, tous gens fort peu suspects de tendresse 
l'gard des Sept Saints et avec lesquels il tait prudent de n'avoir pas
maille  partir. On demeura donc chez soi, tant qu'ils tinrent le pays;
et, quand ils le vidrent, on eut assez  faire de rparer les ruines
qu'ils y avaient laisses. Il ne fut plus question du Tr-Breiz. Le
souvenir s'en effaa peu  peu. Au XVIIIe sicle, l'hagiographe dom
Lobineau lui consacre  peine quelques lignes, comme  un rite ancien
depuis longtemps dmod. On en pouvait croire le nom mme aboli dans la
mmoire populaire. Ma surprise, on le conoit, fut grande de l'entendre
sortir,  l'improviste, de la bouche d'un homme sans lettres, comme
tait Roparz le cordier.


III

--, lui demandai-je, vous en avez donc ou parler, du Tr-Breiz?

Comment! s'il en avait ou parler!... Mais ses parents, qui habitaient
en ce mme lieu--les Roparz ayant toujours t cordiers de pre en
fils,--hbergeaient priodiquement une pauvresse qui, jusqu' sa mort,
ne manqua pas une anne d'accomplir le plerinage. Il l'avait connue. Il
lui semblait la voir encore, avec son visage mince et rid sous sa cape
de grosse laine, les mches parses de ses cheveux gris s'chappant du
serre-tte noir qui tait toute sa coiffure. Elle tait originaire des
contres de la mer, l-bas, devers Lanmeur ou Plestin. Rgulirement,
elle commenait son itinraire par Trguier, d'o elle s'acheminait sur
Saint-Brieuc, mais aprs avoir fait le crochet de Bulat, parce que
c'tait la direction suivie par la route verte, le trajet consacr.
C'est ce dtour de prs d'une quinzaine de lieues qui l'amenait 
traverser ces parages de la montagne.

Elle arrivait au coeur de l'hiver, le plus souvent la veille de Nol.
Grands et petits s'attendaient  sa venue, chez les Roparz. On la savait
ponctuelle, comme la mort, et que nulle intemprie n'tait pour la faire
hsiter. Quand les premiers sons de l'Anglus tintaient au clocher de
Callac, on pouvait dire:

--Nanna Tr-Breiz n'est plus trs loin!

On ne l'appelait jamais autrement que par ce sobriquet de Tr-Breiz.
Elle aimait, du reste, qu'on la dsignt ainsi; et, soit qu'elle en ft
mystre, soit, comme il est possible, qu'elle l'et elle-mme oubli,
elle laissa constamment ignorer son vrai nom. Elle n'tait pas moins
discrte sur sa vie. A quelques allusions, cependant, les Roparz crurent
comprendre qu'elle avait t autrefois dans une situation plus fortune.
Aussi bien, l'on s'en ft dout, rien qu' ses faons. Elle avait dans
le ton et dans le regard quelque chose qui imposait. Elle inspirait un
sentiment assez complexe o il entrait de la dfrence, de la
commisration et un peu de crainte.

Lorsqu'elle avait pris, dans le logis des Roparz, la place qu'elle
affectionnait, au coin de l'tre, c'taient eux qui avaient l'air d'tre
chez elle. On la comblait d'attentions. Elle les recevait sans le
moindre embarras, en personne qui a conscience de ce qui lui est d. La
premire cuelle de soupe trempe tait pour elle et, le repas fini,
c'tait, parmi les enfants,  qui lui tiendrait le tison pour allumer la
minuscule pipe en bois qu'elle portait, attache par une pinglette, 
la devantire de son tablier. L'usage du ptun tait, en effet, une de
ses faiblesses. Elle trouvait plaisir  fumer, en quoi elle ne faisait,
d'ailleurs, que suivre une mode trs rpandue chez les Bretonnes de son
temps.

Les genoux au feu, la tte incline sous le vacillant reflet de la
chandelle de rsine, et sa menue pipette aux lvres, elle se laissait
aller volontiers  dvider le fil de ses souvenirs. On lui demandait
comment s'tait termin son voyage de l'anne prcdente, et elle se
mettait  conter, de sa voix douce, ses tapes au long des routes
vertes, sous la pluie, sous le vent, sous la neige et toutes les
inclmences de la dure saison.

Hlas! elles devenaient de plus en plus malaises  suivre, ces routes
vertes, au milieu des transformations qui s'opraient de toutes parts
dans la face des choses, principalement en pays gallot. Jadis, c'tait
un honneur de travailler  leur entretien, et les paroisses dont elles
traversaient le territoire veillaient  ce qu'elles fussent aussi
ombrages en t, aussi ratisses en hiver, que des avenues de chteau.
Les plerins, pareillement, y contribuaient de leurs deniers. Des troncs
espacs de distance en distance, et creuss tantt dans le bois d'un
arbre, tantt dans la pierre d'une fontaine, recueillaient des oboles
uniquement destines  couvrir les frais de ces espces de prestations
sacres... Quelques-uns de ces troncs subsistaient encore de-ci de-l.
Mais, bien avant la Rvolution, l'argent avait cess d'y pleuvoir, et il
ne dut gure s'en dtacher que de vieilles rouilles, lorsque Chouans et
Bleus entreprirent, avec une fureur gale, de les dvaliser. Quant aux
municipalits des paroisses, elles avaient maintenant d'autres charges
et d'autres intrts. Que leur importait cette vaste sente herbeuse qui
n'tait plus hante que par les vaches en rupture d'entraves ou les
chevaux errants? Si, du moins, elles s'taient contentes de la laisser
 son abandon,  son veuvage! Mais non. Voici qu'en beaucoup d'endroits
on lui faisait subir le sort des terrains vagues; on allait jusqu' la
mettre  l'encan! Dj, sur de larges tendues, le parcours traditionnel
n'tait plus reconnaissable. Nanna s'y retrouvait encore, grce  son
flair de plerine, grce aussi  des points de repre qu'elle notait
prcieusement dans sa mmoire: une cime d'arbre, la chemine d'une
ferme, le coq d'or d'un clocher...

--Ma route, je la porte l! disait-elle en touchant du doigt son front
ttu, labour d'une double ride profonde qui faisait, en effet, penser
aux ornires des vieux chemins.

Elle ne se plaignait donc pas pour elle-mme de ces bouleversements.
Mais elle s'en indignait, comme d'une profanation. Quoi! livrer au
dfrichement,  la culture, un sol sanctifi par une dvotion sculaire!
Planter le coutre de la charrue l o tant de gnrations ferventes
avaient imprim la trace de leurs pas! Jamais la bonne vieille n'et os
concevoir comme possibles de semblables monstruosits. Et ce qui
achevait douloureusement de la confondre, c'est que le clerg breton
assistait d'un oeil indiffrent  ces nouveauts impies, si mme il ne
pactisait pas avec les coupables. Ce devait tre le commencement des
temps prdits pour le rgne de l'Antchrist.

--Vous verrez qu'on smera bientt du chanvre dans les cimetires et
qu'on tendra le linge  scher jusque sur les croix des tombes...

Elle avait, en prononant ces paroles, un air quasi farouche de
prophtesse. Soudain elle ramenait sur ses genoux une fausse poche en
forme de bissac, qui pendait noue par une corde  sa ceinture, et en
tirait une sorte de missel orn de beaux fermoirs d'argent, qu'elle
ouvrait avec mille prcautions, car les pages en taient aussi mres
qu'une jonche de feuilles  l'automne. Ce livre tait, pour les Roparz,
un objet de curiosit et d'admiration. Il rehaussait encore  leurs yeux
le prestige de l'trange pauvresse et les confirmait dans l'ide qu'elle
n'tait pas une personne du commun, mais bien quelque ancienne
demoiselle bourgeoise, peut-tre mme quelque noble dchue. Rares
taient alors, dans les campagnes bretonnes, les paysans qui savaient
lire, et l'instruction, chez les femmes surtout, tait considre comme
un attribut suprieur qui n'allait pas sans un peu de magie. Il n'tait
pas jusqu'aux livres eux-mmes qu'on ne crt dous d'un pouvoir occulte,
et comme anims par une force mystrieuse, par un Esprit.

Dans celui de Nanna Tr-Breiz habitait l'me collective des Sept Saints.
On y voyait leurs images pares de couleurs clatantes, une
reprsentation des pisodes les plus marquants de leur vie terrestre,
des scnes, enfin, empruntes  l're la plus florissante de leur culte.
Le chemin de plerinage tait figur par une ondoyante charpe verte aux
deux bords de laquelle s'alignaient des ranges d'arbres mystiques
ployant sous une charge de fruits surnaturels. Des groupes de plerins
dfilaient: noirs, au dpart,  cause de l'ombre de leurs pchs qui
tait sur eux, ils arrivaient au terme tout de blanc vtus, et des anges
leur tendaient des palmes. Nanna commentait avec une ardeur passionne
ces naves enluminures. On et dit qu'elle avait vcu en ces ges
lointains, qu'elle avait jou son personnage dans ces quipes hroques
et qu'elle avait eu part  tous leurs enivrements. Elle semblait parler,
non d'aprs une tradition immmoriale, mais d'aprs ses propres
souvenirs.

Elle voquait la fivre des prparatifs, dans les masures comme dans les
manoirs, le rendez-vous sur la place de la bourgade, le deuxime
dimanche de dcembre,  l'issue de matines, puis le cantique de marche
entonn par le chef de troupe et rpt en choeur par tous ceux qui
partaient. La caravane sainte tait depuis longtemps hors de vue qu'on
entendait encore trembler les modulations des voix  travers le silence
des campagnes, dans la sonorit cristalline du ciel hivernal. Et,  tous
les carrefours, par tous les chemins, par toutes les sentes, d'autres
processions dbouchaient, grossissant d'un flot sans cesse renouvel
l'immense rivire humaine droule sur le parcours du Tr-Breiz.

Et dans cette multitude rgnait une fraternit vraiment vanglique. Un
mme frisson d'enthousiasme et de pit rapprochait tous ces plerins de
la Nol bretonne, comme au temps o, sur la foi d'une toile, se mirent
en route ple-mle les Mages avec les bergers. On n'avait qu'un
sentiment, qu'une me. Il n'y avait plus ni riches, ni pauvres, ni
seigneurs, ni vilains. Le hoqueton de bure coudoyait le pourpoint de
velours et toutes les classes taient confondues.

Ensemble on rompait le pain, au repas de midi, prs des fontaines
sacres. Ces fontaines taient les habituels lieux de halte. La
plupart--comme celle qui se peut voir encore au pied de la colline de
Bulat--taient couronnes de gracieux dicules et divises en sept
bassins surmonts d'autant de niches o trnaient les statuettes en
pierre des sept primats bretons. Sur tout le pourtour, de larges bancs
de granit sculpt s'offraient aux voyageurs, soit en guise de siges,
soit en guise de tables, et des vieilles du quartier, qui taient comme
les prtresses de ces sources, se tenaient prs de la margelle pour
souhaiter la bienvenue  chacun et le faire boire dans une tasse
d'argent.

Par intervalles, sur les hauteurs dsertes ou dans la solitude des
landes, se montrait une maison d'aspect bizarre, une maison sans porte
et qui ne recevait de jour que par un soupirail unique ouvrant sur le
chemin. Une sbile tait pose sur le rebord extrieur de la lucarne.
Trs vite on y laissait tomber son aumne et l'on passait, tandis que du
fond de cette espce de spulcre s'exhalait une action de grces triste
comme une plainte:

--Que la piti des Sept Saints de Bretagne soit sur vous et vous
prserve du mauvais mal!

C'tait la logette de quelque lpreuse ou de quelque lpreux. Elles
taient places  dessein le long de la route du Tr-Breiz, afin que les
misrables qui y taient emmurs vivants eussent part aux prires des
plerins comme  leurs charits.

Il y avait, Dieu merci, des rencontres moins pnibles. L'hiver est la
saison o se clbrent presque tous les mariages en Bretagne. Or, il ne
se faisait pas une noce sur les terres traverses par les plerins, sans
que ceux-ci fussent convis  la fte. Leur prsence tait regarde
comme une bndiction. Une table spciale tait dresse pour eux sous la
grange ou dans l'aire, et les nouveaux poux veillaient eux-mmes  ce
qu'elle ft constamment garnie de victuailles. Libre  chacun de manger
 sa faim et de boire  sa soif. Aux plus besogneux, l'usage tait de
distribuer par surcrot un viatique. C'est le coeur tout ragaillardi
qu'on reprenait le bton de route.

A l'tape, le soir, le gte tait toujours assur. Les gens de haut
parage, eux, avaient leur chambre prte dans les chtellenies
d'alentour. Les autres trouvaient  s'hberger dans les fermes, ou mieux
encore dans les aumneries construites exprs  leur intention. Ces
aumneries, comme celle fonde par la reine Anne  Saint-Jean-du-Doigt,
taient souvent de vrais manoirs, d'une architecture trs soigne, avec
de grands porches  plein cintre et de belles fentres  meneaux. Dans
la chemine monumentale de la cuisine qui servait en mme temps de
rfectoire, brlaient d'immenses flambes d'ajonc dont la clart tait 
elle seule une joie et un rconfort. Les grces rcites en commun,
l'on gagnait les pices affectes au coucher. C'taient des dortoirs
d'une espce assez particulire. De lits, il n'y en avait point. Une
paisse paille de froment en tenait lieu,  moins que ce ne ft de la
fougre sche ou du varech pave. Ce genre de matelas tait peut-tre un
peu rustique: mais quoi! le Christ naissant n'en avait pas eu d'autre...
Et puis, ce n'est pas le coucher qui importe, c'est le sommeil.

Hommes et femmes s'allongeaient sur cette litire, sans se dvtir, et y
dormaient le plus paisiblement du monde, cte  cte, dans une
promiscuit toute fraternelle que n'effleurait aucun penser troublant.

Non pas que le Tr-Breiz ne ft parfois clore de chastes et discrets
romans d'amour. Il en tait un, de dnouement d'ailleurs fort
mlancolique, auquel Nanna touchait volontiers. Le hros tait un
gentilhomme du Lon; l'hrone, une jeune hritire du Trgor. Tous
deux entreprenaient pour la premire fois la tourne sainte, et jamais
jusqu'alors ils ne s'taient rencontrs. Pendant plusieurs jours ils
cheminrent l'un prs de l'autre sans changer ni un mot ni un regard,
mais, dans les prires et les cantiques, leurs voix se mlaient, quoi
qu'ils en eussent, et, le tiers environ du trajet accompli, comme ils
taient pour entrer dans Aleth, au son des cloches malouines, voici
qu'ils s'aperurent tout  coup qu' leur insu leurs mes s'taient
parl. Ils firent la main dans la main le reste du voyage. A Vannes,
devant les reliques de saint Paterne, ils se fiancrent. Ils
n'attendaient que d'tre  Saint-Pol pour lier indissolublement leur
sort. Dj ils avaient laiss, loin derrire eux, le pays de saint
Corentin et les horizons mouvements de la Cornouailles; dj ils
avaient franchi la dlicieuse valle de l'Elorn, toute murmurante encore
de la plainte enchante de Tristan; dj, sur la ligne violtre de la
mer de janvier, ils voyaient se profiler les tours jumelles de la
cathdrale lonnaise et monter dans le ciel, comme une fuse de granit
rose au soleil levant, la flche incomparable du Kreiz-Kr. Ils allaient
tre heureux... Ils ne le furent pas. Pourquoi? Qu'tait-il survenu? La
passion du gentilhomme s'tait-elle brusquement dissipe avec le charme
de leur pieux vagabondage? Ou bien les parents s'taient-ils mis  la
traverse d'une msalliance? Les Roparz n'en surent jamais rien.

A ce moment de son rcit, la conteuse, trs mue, s'arrtait court. Que
si l'on avait la maladresse d'insister, de la presser pour qu'elle en
dt davantage, elle ne manquait pas de quitter son escabelle et,
plantant l ses htes, sans mme les honorer d'un bonsoir, disparaissait
par l'chelle dans la soupente du grenier o elle avait sa couette et
o, jusqu' une heure avance de la nuit, on l'entendait d'en bas
marmonner des _De profundis_...


IV

--M'est avis, conclut le cordier, que l'histoire tait un peu la sienne.
Sur les routes abandonnes du Tr-Breiz, peut-tre est-ce le spectre de
quelque amour dfunt qu'elle s'obstinait  poursuivre.

--Et elle, demandai-je, quelle fut sa fin?

Mystrieuse aussi. A partir de 1814, elle ne se prsenta plus chez les
Roparz. L'hiver de cette anne-l avait t d'une rigueur
exceptionnelle. Des bandes innombrables de loups que la croyance
populaire disait accourus de Russie,  la suite des Allis, infestrent
les chemins de la montagne, vinrent rder autour des maisons isoles et
jusque dans les rues des villages. Aux abords de Callac, on en massacra
jusqu' vingt-cinq dans une seule battue. Quand,  la Nol d'aprs, on
ne vit point reparatre Nanna, il ne fit doute pour personne qu'elle
n'et pri sous la dent des fauves.

--Et cependant, murmura le chanvreur en hochant la tte, il y a vraiment
des choses extraordinaires...

--Quoi donc?

Il hsita une minute, puis prcipitamment:

--Eh bien!  toutes les veilles de Nol, sans exception, les sabots de
quelqu'un d'invisible rsonnent longtemps sur la route verte, et je
veux que cette corde serve  me pendre, si ce ne sont point les sabots
de Nanna Tr-Breiz!




I

EN TRGOR




AMOUR DE CLERC


Vieilles comme la race des hommes dont elles bercrent la rude et
laborieuse enfance, les lgendes, pour surannes qu'elles soient, ont
encore de temps  autre leur regain d'actualit. J'en veux aujourd'hui
conter une que je ddie  l'auteur applaudi de _Princesse lointaine_.
C'est  la musique de ses vers, dits avec un tel charme d'incantation
par madame Sarah Bernhardt, qu'elle s'est en quelque sorte leve du
milieu de mes souvenirs, tout imprgne d'une pntrante tristesse
celtique. Je la recueillis, en effet, il y a environ cinq ans, des
lvres d'une fileuse bretonne, sur les bords embrums de la mer
occidentale. On n'y verra point apparatre de remparts sarrasins, ni de
chevalier aux armes vertes, ni surtout le dlicat symbolisme que vous
savez. Elle n'en a pas moins une parent assez proche avec la geste si
exquisement ouvrage de M. Rostand; elle en est comme la soeur de lait,
d'origine plus humble et d'me moins raffine... Au reste, la voici.


I

Le chtelain de la Roche-Jagu, prs de Pontrieux, avait deux fils, deux
jumeaux. L'an avait pris pour lui la force, la fougue, l'esprit
d'aventure de ses anctres, si bien que le cadet n'eut en partage que ce
que l'on appelle en Bretagne le lot des filles: un corps lgant, mais
frle, des gots de rve, le ddain de l'action, une infinie puissance
d'amour. Cette opposition de leurs natures n'empchait point les deux
jeunes hommes d'avoir l'un pour l'autre une tendresse profonde, plus
rassise chez l'an qu'on avait surnomm le Rouge,  cause de la couleur
de ses cheveux, plus exalte chez le cadet  qui l'on avait accoutum de
donner le titre de Clerc, parce que sa mre, disait-on, ds le
berceau, l'avait vou  la prtrise.

Le Rouge, un matin, s'tant prostern  genoux devant ses parents, leur
demanda, avec leur bndiction, la permission d'aller courir les terres
et les mers. Ils lui dirent:

--Pars, puisque c'est ta volont.

Quand il fut pour embrasser son frre, comme celui-ci pleurait  chaudes
larmes, il lui promit, pour le consoler, de lui rapporter de son voyage
tout ce qu'il voudrait.

--Eh bien! pronona le cadet, jure-moi de me rapporter le Livre magique,
ou sinon de ne plus me quitter.

L'an jura... Moins d'une anne aprs, il tait de retour  la
Roche-Jagu, couvert de sang et de gloire, riche d'un norme butin qu'il
tala avec une joie robuste de conqurant dans la salle d'honneur du
chteau.

--Toi, dit-il  son frre, voici le livre que tu as souhait d'avoir.

De quoi le Clerc fut fort surpris, car, s'il avait demand ce livre,
c'tait,--vous l'avez devin,--avec la certitude qu'il n'existait pas.
Il se mit toutefois  le feuilleter, distraitement, d'abord, et bientt
avec un intrt croissant. A partir de la dixime page, ses yeux ne s'en
purent plus dtacher.

Ce livre tait un missel d'amour, crit  la louange de la Princesse
Vierge dont il clbrait la grce merveilleuse et l'incomparable beaut.
Le coeur du Clerc s'enflamma d'une ardeur sans espoir pour cette
princesse inconnue. Il languit, se desscha, comme une plante habitue 
l'ombre, qu'on expose brusquement au grand soleil. Sa mre qui le voyait
dprir de jour en jour eut beau le supplier de s'ouvrir  elle des
causes de son mal. Elle ne put tirer de lui une parole.

Le Rouge cependant se disposait  reprendre la mer. La veille du jour
fix pour son dpart, le Clerc le pria de lui accorder un moment
d'entretien et lui dit:

--Peut-tre, dans tes voyages, te sera-t-il donn de rencontrer Celle
qu'on nomme la Princesse Vierge... Alors, annonce-lui qu'un Clerc de
Bretagne sera mort pour elle de la triste fivre d'amour.

--N'est-ce donc que cela! s'cria l'aventurier. Je ne sais o loge cette
dame, mais viens, monte avec moi sur ma nef, et, quelque part qu'elle se
cache, nous la saurons bien dcouvrir.


II

Le lendemain, ils s'embarquaient ensemble dans une nef neuve dont la
marraine du Rouge, une magicienne, avait de ses doigts de fe tiss les
voiles... D'aprs les indications du livre, la Princesse Vierge habitait
un palais de diamant, dans une le d'meraude, par del les brumes
mystrieuses du septentrion. Ils cinglrent donc vers le Nord, virent
sur leur route des merveilles que saint Brandan avait contemples avant
eux et dont il nous a laiss la description dans le rcit de son
priple, entendirent des musiques clestes, traversrent tour  tour des
mers blondes comme le miel, des mers roses, des mers lactes, et,
finalement, jetrent l'ancre en des eaux d'une limpidit extraordinaire,
devant une le verte ou s'levait un palais de lumire chatoyant de
toutes les irisations du ciel. Alentour, des monstres dchans
hurlaient. Le Clerc, debout  la poupe du vaisseau, aperut une svelte
forme blanche qui peignait,  l'une des fentres, ses longs cheveux
drouls. Et, la montrant du geste  son frre:

--C'est Elle, balbutia-t-il, je la _reconnais_!

--Trs bien, fit le Rouge, mais l'accs ne me parat point facile... Il
faut d'abord que nous nous dbarrassions de tous ces aboyeurs. Cela me
regarde. Aie seulement un peu de patience. Avant la tombe de la nuit,
je les aurai fait taire du premier au dernier.

Ces mots  peine achevs, il fendait dj les flots, brandissant
au-dessus de sa tte son pe nue. La lutte fut terrible. De larges
coules de sang rougirent au loin la mer.

La princesse, accoude  son balcon, suivait des yeux le combat. Le
soleil n'tait pas encore couch que tous les monstres gisaient sur le
rivage,  jamais inoffensifs, et que l'an de la Roche-Jagu montait
d'un pas sonore les degrs du palais de diamant. Que se passa-t-il
ensuite? De tout temps les princesses, mme les Princesses Vierges, ont
eu du penchant pour les soudards, et le hros le plus impeccable est
sujet  faillir...

La nuit tait venue; le Clerc, anxieux, attendait. Sans qu'il st
pourquoi, une tristesse immense lui treignait le coeur. Et voici,
soudain, qu'une des chambres du palais s'claira d'une lueur trange.
Les cheveux de la Princesse Vierge tait ainsi faits qu'ils brillaient
dans les tnbres d'un clat surnaturel. A leur clart, le pauvre Clerc
vit les lvres de son frre s'unir  celles de la femme qui lui tait si
chre et si sacre. Et il sentit le peu de vie qui lui restait s'arrter
comme une horloge qui cesse de battre. Son me s'exhala en une parole de
maldiction contre le tratre; mais, en s'chappant, elle fit un tel
soupir, que les deux amants coupables, subitement refroidis,
s'interrompirent au milieu de leur baiser.


III

Ils ne le reprirent jamais, et plus on ne les revit. La nef,
d'elle-mme, s'en retourna vers la Roche-Jagu, emportant le cadavre du
jeune homme. C'est elle que l'on voit passer quelquefois, au large des
ctes, quand le vent souffle des rgions borales; ses voiles, brodes
au chiffre d'une fe, ont la nuance du safran qui est, l-bas, une
couleur de deuil;  la cime des mts brlent des flammes de cierges
funraires et l'on entend  bord comme un gmissement plaintif
d'oraisons...

Ainsi se raconte la lgende au pays d'Occident. On la trouvera sans
doute pauvre et nue  ct de son opulente soeur du Midi. Et ce sera, si
l'on veut, une nouvelle raison d'affirmer la supriorit des
littratures mridionales sur celles des peuples moins favoriss du
soleil.




AUTOUR DE RENAN


I

Juillet, 1893.

Une petite ville dont les oreilles ont d tinter ces jours-ci, c'est
Trguier. On a beaucoup parl d'elle dans les gazettes. Une fois n'est
pas coutume. Silencieuse et comme clotre en son troit horizon de
collines, sans autre bruit que le murmure de la mer montante, aux deux
berges de sa rivire sale, et les mlancoliques sonneries de cloches de
ses monastres, elle est peu faite pour occuper d'elle le vaste monde 
qui elle n'est relie que par une patache et dont tout contribue 
l'isoler, ses habitudes d'esprit plus encore que sa situation. Se
doute-t-elle seulement de la guerre de plumes qu'elle a dchane?

On sait les origines du dbat. Lors de sa premire runion, au cours de
l'hiver dernier, l'Association amicale des Bretons de Paris, voulant se
placer sous le patronage du plus illustre des enfants de la Bretagne,
mit le voeu qu'une statue ft leve  Renan dans sa ville natale. Rien
de plus lgitime, on en conviendra. M. A. Dayot, l'auteur de la
proposition, semblait avoir toutes chances de la mener  bien. Il
croyait pouvoir compter sur le concours de la municipalit de Trguier
dont les sentiments de libralisme lui taient connus. Son attente fut
due. A la demande d'adhsion qui lui tait adresse le conseil
municipal de Trguier rpondit par une fin de non-recevoir. On conoit
sans peine le dsappointement attrist de M. Dayot, dsappointement que
tous les Bretons,--ceux du moins qui ont quelque souci de la dignit de
la petite patrie,--ont vivement partag. Les journaux s'emparrent de
l'incident: les uns, les ractionnaires, pour fliciter la municipalit
de Trguier de l'nergie de son attitude; les autres, les rpublicains,
pour lui faire sur sa couardise des reproches sanglants.

Hlas! le pauvre conseil n'a mrit, je pense, ni les pierres que
ceux-ci lui jettent, ni les fleurs dont ceux-l le couvrent. Et sans
doute lui tait-il difficile d'agir autrement qu'il n'a fait. Le vrai,
c'est qu'en obtemprant au voeu des Bretons de Paris, il et allum une
guerre civile, une guerre religieuse d'o, selon toute apparence, il
serait sorti vaincu et d'o la statue de Renan elle-mme,
m'affirme-t-on, ne serait point sortie intacte. C'et t une revanche
de fanatiques et d'iconoclastes.

Un de mes amis accompagnait un jour M. Renan dans une de ces visites
que, sur le tard de sa vie, il avait accoutum de faire chaque t  sa
maison familiale. Ayant pouss la porte d'une chambre dont l'unique
fentre donnait, par-dessus les toits de la ville, sur une chappe de
campagne, le matre dit:

--Voici la pice o je faisais mes devoirs d'colier, et voici la petite
table o je m'asseyais. Voil bien aussi le paysage que j'avais devant
les yeux. J'en reconnais chaque dtail: ce joli lieu est celui qu'on
appelle d'un si joli nom, _Turzunel_, la Tourterelle; l-bas sont les
champs de Trdarzec et, plus loin, par del la rivire, les dlicieux
bois de Kerhir. Rien n'a chang.

Non, rien n'a chang; et, dans ce milieu charmant, mais ferm, les mes,
comme les choses, sont restes les mmes. Oh! nullement froces, certes.
De bonnes mes plutt, dans toute l'acception du terme, trs douces pour
l'ordinaire, et d'une frquentation aimable, mais promptes  s'exalter
au moindre froissement et capables alors des pires rsolutions.
L'influence des femmes, si considrable en Bretagne, est,  Trguier,
prpondrante. Elles y exercent une sorte de dictature sentimentale
contre laquelle il n'est pas toujours ais ni prudent de regimber.
Vieilles ou jeunes, celles-ci avec leur fracheur srieuse de roses
mystiques, celles-l avec leurs minces figures de cire embguines dans
le tulle blanc des cornettes, toutes donnent l'impression de personnes
d'un autre ge, obstinment confines en un rve qu'elles jugent
d'autant plus prcieux qu'il est plus surann.

Dans l'anecdote que j'ai rapporte ci-dessus, M. Renan, montrant du
doigt,  l'extrme horizon, la silhouette bleutre des collines du
Golo, ajoutait:

--Quant  ce pays lointain, tout l-bas, je ne savais de quel nom le
nommer. C'tait l'inconnu: il me terrifiait. Je n'osais y arrter les
yeux. Il avait fini par reprsenter pour moi la Russie dont un de mes
oncles, vtran de l'Empire, m'entretenait comme d'une contre de
dsolation et de mort.

Pour la plupart des habitants de Trguier, tout ce qui dborde leur
troite conception de l'univers moral est, de mme, une terre hyperbore
d'o souffle le vent des ides mauvaises et dont ils se dtournent avec
effroi. On conoit ds lors, si on ne l'excuse point, la dtermination
du conseil. L'essence de la critique est de savoir comprendre des tats
trs diffrents de celui o nous vivons[1]. C'est prcisment en
songeant  Trguier que M. Renan a crit cette phrase.

  [1] _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_, p. 87.

Il n'et point t surpris, quant  lui, de l'espce d'ostracisme dont
sa statue vient d'tre l'objet de la part de ses compatriotes. Il les
aimait, au nom d'un pass qui lui tait rest cher, mais il se rendait
bien compte que cette sympathie n'tait pas, ne pouvait pas tre paye
de retour. Un abme le sparait d'eux. Il ne se faisait  cet gard
aucune illusion. En une circonstance mmorable, lors du banquet de 1884
que prsida, si je ne me trompe, le maire du Trguier d'alors, quelques
observateurs superficiels purent croire  un rapprochement. La
population, si elle ne montrait pas beaucoup d'empressement, ne donnait
pas non plus de marques d'hostilit. Mais les amis bretons de l'illustre
crivain ne se mprirent point  cette attitude d'un respect plus
apparent que rel. Lui-mme en fut moins dupe que personne. Il visita le
clotre dans l'aprs-midi, en compagnie de quelques intimes. Ce clotre
est une des choses exquises de Trguier. Enfant, il y avait beaucoup
vcu; il se plaisait l, parmi la paisible solitude des tombes du XVe
sicle qui y sont couches, prs de ces chevaliers, de ces nobles
dames, dormant d'un sommeil hiratique avec une levrette  leurs pieds
et un grand flambeau de pierre  la main. Comme il voquait ces
souvenirs, avec une bonhomie souriante mle d'une nuance
d'attendrissement, quelqu'un dit:

--C'est bien. Les Trgorrois sauront o dresser votre statue.

A quoi il rpartit:

--Un simple abri funraire. C'est tout ce que je demande. J'aimerais 
reposer ici...

Et, avec un mlancolique hochement de tte, il ajouta:

--Mais _ils_ ne voudront jamais!

Jamais,  matre illustre, c'est trop dire. Nous persistons  croire,
malgr le dmenti des faits prsents, que votre heure viendra. On vous
rendra justice un jour, mme en votre pays. Que ce soit plus tt ou plus
tard, qu'importe! Vous n'en serez ni diminu, ni grandi. Et Trguier,
quoiqu'elle fasse, reste votre oblige. Par vous, une parcelle
d'immortalit lui a t dvolue. Elle ne se lavera jamais de l'honneur
d'avoir t la patrie de Renan.


II

Septembre 1896.

Cinq ans  peine se sont couls et voici que la ville natale de Renan,
 dfaut de sa statue, va du moins inaugurer son mdaillon. Qui donc
accusait la municipalit de Trguier de manquer de courage? Croyez
qu'elle en a montr, et du plus hardi, le jour o elle a enfin dcid
qu'une plaque commmorative serait pose sur la maison de la rue
Stanko. Je me suis laiss dire que la sance fut orageuse. Le vieil
esprit local poussa les hauts cris, et l'on raconte qu'un des
adversaires du projet,  bout d'arguments topiques, s'exclama:

--Qu'est-ce qu'il a fait pour notre port?...

Oui, rpondez un peu, monsieur Renan, qu'avez-vous fait pour le port de
Trguier? La question tait videmment embarrassante. Le conseil eut,
nanmoins, l'nergie de passer outre et, le soir, comme ces dames du
Tiers-Ordre sortaient de faire leurs dvotions  la cathdrale, elles
apprirent avec pouvante que la plaque tait vote.

J'ai voulu revoir, l'autre jour, la vieille et vnrable maison. Elle se
dresse  l'angle de la Grand'Rue et de la ruelle Stanko, dans un des
recoins les plus pittoresques du vieux Trguier,  mi-chemin de la
cathdrale et du port. C'est une construction bourgeoise du XVe ou du
XVIe sicle, flanque, au midi, d'un pavillon formant tourelle qui lui
donne un peu l'air d'un manoir, d'un petit htel seigneurial. On entre
par un corridor obscur dont une des portes latrales s'ouvre sur la
boutique d'un boulanger. Au fond,  gauche, est une pice troite,
claire par une haute fentre et servant aujourd'hui de cuisine: c'est
l, parat-il, que madame Renan avait sa chambre, l aussi qu'elle mit
au monde son fils Ernest, par une grise aube de fvrier de l'an 1823. Le
jour triste qui baignait la pice, quand nous y pntrmes, me fit
songer  cette phrase, j'allais dire  cette strophe des _Souvenirs
d'enfance_: Dans les premires lueurs de mon tre, j'ai senti les
froides brumes de la mer, subi la bise du matin, travers l'pre et
mlancolique insomnie du banc de quart.

Un large escalier  vis que l'on monte en s'aidant d'une corde en guise
de rampe mne  l'tage, occup par un tailleur, puis aux chambres
hautes du pavillon. De la plus leve, la vue s'tend librement,
par-dessus des jardins et des venelles, jusqu' la berge gomoneuse du
Jaudy, en face des quais, et, plus loin, vers les collines gracieusement
ondules du pays de Trdarzec o les chaumes et les landes alternent
avec les vergers et les bois. Ce grave et harmonieux horizon resta
toujours particulirement cher au coeur de Renan. Ne fut-il pas la
premire chappe de nature ouverte devant ses regards, le dcor intime
de ses premiers rves?

Et voici, sous les combles, le rduit de quelques pieds carrs o
s'coulrent les heures enchantes de sa studieuse jeunesse, rythmes
par les sonneries de la cathdrale et par le refrain des calfats du
port. Ce cabinet de travail que visitrent si souvent les fes et les
muses est prsentement le gte d'un facteur rural. Nous trouvmes ce
digne homme en train d'astiquer sa bicyclette. J'imagine que l'auteur
des _Dialogues philosophiques_ aurait pris plaisir  tirer de ce
contraste des rapprochements inattendus.

M. Renan eut toutes les bonnes fortunes, mme d'inspirer  ses
locataires une vnration sans mlange. Ds qu'il tait bruit de son
retour dans sa ville natale, ils s'empressaient  lui faire fte.
Rgulirement, ils le priaient  dner. Une anne, sur la fin de sa vie,
il accepta, par crainte de blesser ces braves gens en se drobant
toujours  leurs avances. Ce fut une grande rumeur et une joie vive dans
la vieille maison. Le gala eut lieu chez la boulangre du
rez-de-chausse. Quand la volaille fut apporte sur la table,
l'excellente femme, dans la sincrit de son motion et la navet de
son coeur, s'cria:

--Jugez, monsieur Renan,  quel point nous vous aimons. Voil six ans
que nous avions cette poule, et nous l'avons tue en votre honneur!

--Vraiment, repartit M. Renan, avec un sourire que l'on devine, j'en
suis si navr pour cette pauvre bte que je ne sais si j'aurai le
courage de goter de sa chair.

Force lui fut d'en prendre deux fois, et il se laissa faire par bont
d'me.

Ce n'est pas sans raison que ses locataires le chrissaient: il tait,
on peut le dire, le propritaire idal. Nul ne fut plus que lui de sa
race, de cette race de rve, inapte aux ngoces d'argent, dont il a si
bien connu et analys les vertus et les faiblesses. Il nous conte, dans
les _Souvenirs_, qu' la mort de son pre, sa mre le conduisit en
plerinage, sur la rive oppose de l'estuaire trgorrois, 
Saint-Yves-de-la-Vrit, et que l, l'ayant fait agenouiller  la porte
de l'oratoire, elle le plaa sous la tutelle de l'avocat des veuves et
des orphelins, le seul membre du barreau que l'glise ait canonis.
Depuis lors, il s'en remit presque uniquement au bon saint du soin de
grer ses affaires temporelles.

Il eut toutefois, pendant de longues annes, une intendante terrestre
charge de percevoir ses modestes revenus et de les garder par devers
elle, jusqu' ce qu'il les rclamt. Dans le pays, on l'appelait, si je
ne me trompe, la vieille Gode. C'tait une trs honnte femme, mais un
peu besoigneuse et n'ayant que de vagues notions d'arithmtique. Trois
ou quatre fois il arriva  M. Renan de lui demander des comptes et,
chaque fois, se reproduisait la mme scne, d'un comique touchant. Le
dialogue tait  peu prs celui-ci:

--Eh bien! insinuait M. Renan, o en sommes-nous, ma vieille Gode?

--Ah! mon doux monsieur, gmissait l'intendante avec de tristes
hochements de tte, ces derniers temps ont t durs. Quelques misrables
francs, c'est tout ce que j'ai pu faire rentrer. Un tel a trembl la
fivre de saint Kad qui, comme vous savez, ne dure jamais moins de
soixante jours. Tel autre a eu  fter la naissance de deux jumeaux...

Suivait toute une kyrielle d'vnements heureux ou malheureux  laquelle
M. Renan se htait de couper court, en disant d'un ton de componction:

--Ne vous dsolez pas, vieille Gode; l'anne prochaine, il faut
l'esprer, les choses marcheront mieux.

Ainsi finissait invariablement ce rglement d'intrts.

                   *       *       *       *       *

Cet aspect de la physionomie si multiple de Renan est peut-tre le moins
connu. On n'est pas prs d'avoir tout dit sur le penseur ni sur
l'crivain: ces dtails, pour menus qu'ils soient, peuvent aider du
moins  mieux pntrer l'homme. Ce prtendu sceptique fut le plus
discret et le plus dlicat des philanthropes. Il n'y a sans doute
personne,  Trguier, qui soit  mme d'numrer les titres de ses
ouvrages. En revanche, parmi les humbles qui l'approchrent, il n'en est
pas un qui ne vous cite mille traits charmants de son inpuisable bont.
Ceux-l ne se plaindront point qu'une premire rparation tardive soit
enfin offerte  ses mnes. Et leur voeu, comme celui des lettrs, ne
sera rempli que le jour o  la plaque de granit succdera le Renan de
marbre, assis sous les ormes de la Grand'Place, vis--vis la porte du
clotre gothique dont, toute sa vie, la nostalgie le hanta.




AU COLLGE DE TRGUIER


I

Septembre, 1896.

Chaque fois qu'il tait amen  parler de l'humble collge
ecclsiastique o il fit ses premires tudes et dont la discipline
marqua toute sa vie morale d'une empreinte si profonde, M. Renan avait
coutume de dire:

--Je m'tonne qu'entre tant de bons esprits que cette maison a forms il
ne s'en soit pas encore trouv un pour nous tracer d'elle un tableau
familier. Ce serait un curieux chapitre de moeurs scolaires. Moi, je
n'ai pu qu'y toucher, dans mes _Souvenirs_, C'est tout un livre qu'il y
faudrait, et je le voudrais crit par un prtre...

Or, voici que ce livre vient d'tre publi; j'ai pass un dlicieux
aprs-midi de septembre  le feuilleter, prcisment sous les arceaux du
vieux clotre o le petit Ernestic promena si souvent les rveries
solitaires de son enfance et dans lequel il et souhait d'avoir son
tombeau. L'auteur a jug  propos de drober sa personnalit derrire un
pseudonyme; mais il est ais de deviner son caractre vritable, quelque
soin qu'il prenne de le dissimuler. A toutes les pages du volume, on
respire je ne sais quelle odeur d'glise et comme un parfum sacerdotal.
Le voeu de M. Renan est donc rempli, et, si je ne me trompe, par un de
ses anciens condisciples, trop tard, malheureusement, pour que
l'illustre Breton ait pu s'en rjouir.

Je me le reprsente lisant cette oeuvre et la commentant, un soir de
vacances,  l'ombre des grands arbres de Rozmapamon, dans le calme
paysage de verdure et d'eau bleue d'o l'on peroit, quand le vent
souffle de terre, la lointaine sonnerie des cloches de Trguier. Il en
et got la bonhomie souriante, la sincrit candide et mme, je pense,
les inhabilets. Et, sans doute, et-il remerci Jean de
Kerual,--autrement dit l'abb France,--d'avoir fait revivre devant ses
yeux la fidle et nave image d'une poque  laquelle il resta toujours
attach par des liens si chers et qu'il se plaisait lui-mme  parer de
toutes les sductions.

On se rappelle ces lignes des _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_: Mes
condisciples taient pour la plupart de jeunes paysans des environs de
Trguier... Presque tous travaillaient pour tre prtres... Le latin
produisait sur ces natures fortes des effets tranges. C'taient comme
des mastodontes faisant leurs humanits. Jean de Kerual fut de la
gnration de ces coliers quasi prhistoriques.


II

N dans un manoir du Golo, d'une famille de laboureurs, il partagea,
jusque vers sa quatorzime anne, l'existence toute patriarcale des
hommes de son clan rustique, l'esprit meubl seulement de quelques
oraisons en langue bretonne et des lgendes qu'aux veilles d'hiver
contaient dans l'tre les fileuses. Entre temps nanmoins, un de ces
_magisters_ nomades, sous-officiers en demi-solde ou tabellions en
dconfiture, qui voyageaient alors de ferme en ferme pour offrir leurs
services, lui apprit  lire dans un alphabet primitif dont toutes les
majuscules taient ornes d'une croix de Malte et que l'on dsignait,
pour cette raison, par le nom bizarre de _Croix de Dieu_. Puis, quand il
sut  peu prs tenir la plume, le recteur du bourg lui inculqua, non
sans de vigoureuses bourrades, les lments du latin. Au bout d'un an de
ce rgime, on le jugea suffisamment mr pour le collge.

Un matin, en s'veillant, Jean de Kerual, par les volets  jour de son
lit clos, vit toute la maison en rumeur; un feu d'enfer illuminait le
vaste foyer et les servantes s'empressaient, affaires, autour des
marmites fumantes: c'taient les prparatifs du dner des adieux. On y
avait convi, selon l'usage, les proches parents et les ecclsiastiques
de la paroisse. Ils vinrent par grandes charretes, burent et mangrent
jusqu'au soir, et, bien repus, donnrent au futur clerc, qui une
accolade, qui une bndiction. Lui se sentait triste et troubl.
Trguier lui apparaissait comme une mystrieuse ville de songe dont
l'ide, d'avance, le terrifiait. Il fallut cependant se mettre en route.

Jean de Kerual noua ses livres d'une ficelle, aida son pre  charger
dans la voiture le bagage de literie; et, au petit jour, tous deux
partirent. Sur le trajet, on racola trois ou quatre tudiants qui, les
vacances finies, regagnaient  pied le collge; leurs propos rassurrent
le pauvre Jean et lui adoucirent les tapes de l'exil.

Bientt surgit de derrire les collines la haute flche de la
cathdrale, et, aprs de longs dtours aux abords de la cit sainte, nos
voyageurs s'engagrent enfin dans la ruelle troite, flanque d'antiques
murailles, qui conduit  la porte du sminaire. Le suprieur les reut
aimablement; mais, quand il s'agit de caser le nouveau pensionnaire, on
ne trouva plus de place o dresser sa couchette. Dortoirs et chambres
taient combles. Il ne restait de libre qu'une cage d'escalier. Le
suprieur invita Jean de Kerual  s'en contenter, en lui rappelant que
pareille aventure advint  saint Alexis.

Pnibles furent les dbuts du jeune paysan dans l'apprentissage de la
vie clricale. Comme la plupart de ses compagnons, la nostalgie des
champs et des horizons libres l'obsdait. Durant les rcrations, on se
runissait par groupes dans les angles des cours pour se lamenter en
commun; ou, si l'on circulait en devisant, il n'tait jamais question
dans ces entretiens que de labourage, de btail, de jeux rustiques, de
ftes agricoles. Peu  peu, toutefois, ces cerveaux doux et ttus,  qui
le franais tait presque tranger, parvenaient  puiser quelque
divertissement dans l'tude du latin et du grec. Subjugus par
l'ascendant de leurs matres, ils s'humanisaient, s'appliquaient au
travail avec une ardeur rsigne de tcherons.

Leur installation tait, au reste, des plus prcaires. Ils vivaient
entasss dans des salles sombres o ils n'avaient pour les clairer que
d'affreux quinquets dont le contenu s'gouttait en un pleur nausabond
sur leurs vestes de toile bise, sur leurs livres et sur leurs cahiers.
C'est d'eux qu'on pouvait dire sans mtaphore que leurs lucubrations
sentaient l'huile.

Sur les mthodes d'enseignement, Jean de Kerual demeure muet. Voici, en
revanche, une silhouette de professeur. Ce saint prtre, le Lhomond du
collge tait un homme fort instruit, mais d'un caractre extrmement
nerveux et impressionnable. Le moindre bruit l'agaait; la chute d'une
plume ou d'un crayon suffisait  le mettre hors de lui. Il se
surveillait, d'ailleurs, tout le premier. Par exemple, ayant l'habitude
de se promener en classe, toujours chauss, comme un paysan, de lourds
sabots garnis de paille, il trouvait moyen de marcher avec une telle
circonspection qu'on et dit le pas touff d'une ombre. Un jour, il eut
une belle colre. C'tait dans la saison des fourrages: brusquement, la
porte s'ouvrit et on vit paratre sur le seuil une bonne figure bate de
campagnard qui demanda,--sans malice aucune, je suppose,--si l'on avait
pas besoin de foin. Les coliers rirent de tout coeur, mais le rgent,
furieux, faillit se colleter avec le rustre.


III

Il y avait ainsi dans cette existence studieuse des heures de douce
gaiet. Le jeudi, tout le collge s'acheminait, un peu  la dbandade,
vers le fameux bois de l'vch, sorte de Pr aux Clercs trgorrois,
inclinant ses gazons pais jusqu' la berge du Guindy et mirant,  haute
mer, dans les eaux brunes du fleuve, ses futaies de htres et de chnes
vieilles de prs de quatre cents ans. L, ces fils des champs arrachs 
la glbe reprenaient contact avec la terre sacre. Heureux de pouvoir
redonner carrire  la fougue de leurs premiers instincts, ils se
livraient, avec une espce de volupt brutale, aux exercices les plus
violents. Leurs cris, leurs clats de joie bruyante n'taient pas sans
effarer le religieux silence qui plane d'ordinaire sur la ville et que
rythment seuls des tintements espacs de messes ou des Anglus de
bguines.

On rapportait de ces chappes en plein air une provision de belle
humeur dont on ne manquait pas de semer quelques bribes sur le parcours.
Il y avait, en effet, dans le voisinage du collge, toute une galerie de
types burlesques aux dpens desquels il tait de tradition que s'gayt
la verve peu difficile des coliers. Tel, Fanche Coha, le lgendaire
bedeau de la cathdrale, un Quasimodo bas-breton, clbre  vingt lieues
 la ronde pour sa laideur et qu'on faisait mine de contempler avec des
yeux d'extase; tel, Briand, un qumandeur d'aumnes, surnomm _Petit
sou_; tel, Maurice Ygrec, pave ballotte par on ne sait combien de mers
et qui n'avait retenu de ses lointains vagabondages qu'une romance
italienne, le _Piscator d'Alrenda_; tels encore, Mouz Qunol, le
pasteur de chvres, et Hry Doguen, le pasteur de porcs que l'on saluait
invariablement d'un: _Margaritas ante porcos_, parce que les mauvaises
langues l'accusaient de diriger volontiers son troupeau vers les parcs
d'hutres; tel surtout, Ewanec Seblen, un Figaro grincheux, qui vous
poursuivait le rasoir  la main si vous aviez le malheur de toucher 
votre menton imberbe en longeant la devanture de sa boutique. J'en
passe, et des plus tonnants. M. Renan lui-mme ne pouvait se dfendre
de rire, quand ses amis de Trguier lui rappelaient le nom de Togns ar
C'hok, de l'antique sibylle au nez camard qui, ternellement assise sur
une pierre,  l'angle de la rue du Collge, possdait le plus riche
vocabulaire d'imprcations dont jamais sorcire ait t doue. Que de
fois l'horrible vieille ne l'avait-elle pas agoni d'injures, lui
prophtisant,  lui et  son fidle Guyomar, le pire destin!

Une catgorie de gens dont les clercs trgorrois ne songeaient point 
se moquer, c'taient les commissionnaires. Ces bons voiturins
arrivaient  poques fixes, juchs tout en haut de leurs misrables
vhicules aux essieux criards, sur un amoncellement de paquets, de
marchandises, de produits de toute nature et de toute forme. Ils
venaient, au petit trot de leurs attelages, des cantons les plus
loigns; souvent, ils avaient d voyager toute la nuit, envelopps dans
leurs grosses limousines. Avant de descendre  l'auberge o ils avaient
coutume de remiser leurs btes, ils faisaient une station devant la
porte du collge, ouverte, pour la circonstance,  deux battants.

On les attendait comme des messies; ds l'aube, on les guettait par les
lucarnes du toit, on se bousculait dans les couloirs pour se prcipiter
 leur rencontre, et ils n'avaient pas pos le pied  terre que les
coliers fondaient sur eux, ainsi qu'une vole de moineaux sur un arbre
fruitier. D'aucuns les embrassaient avec effusion, collaient avidement
les lvres  leurs vtements souills de boue, comme pour respirer toute
frache l'odeur du sol natal. C'est proprement une litanie que Jean de
Kerual entonne en l'honneur des braves rouliers qui lui apportaient
chaque samedi, outre le linge et les vivres de la semaine, des nouvelles
de ses parents et de son clocher: Flaquiel, Pron, Huart, s'crie-t-il,
que vos noms soient bnis!


IV

Au fond, ni ce Jean de Kerual, ni ses compagnons ne se consolent d'avoir
dpouill la rudesse et la simplicit des moeurs primitives. Thocrite
et Virgile n'veillent dans leur esprit que des enthousiasmes de
commande. Ce sont des lettrs malgr eux qui n'aspirent qu' redevenir
des barbares. Du commencement  la fin de leurs tudes, ils restent au
collge des dpayss. Notre auteur raconte,  cet gard, une anecdote
bien caractristique.

Il avait pour voisin, dans la salle de travail, un compatriote, enfant
de la campagne comme lui, qui, profitant de ce que son pupitre occupait
l'embrasure d'une fentre, imagina, le lendemain de la fte des Morts,
de semer dans un pot  fleurs un grain de bl recueilli, l't
prcdent, sur l'aire paternelle. Jour  jour, il le soigna, le cultiva,
l'exposant, selon qu'il le croyait ncessaire, tantt au soleil, tantt
 la pluie. Ce grain leva, grandit, reut un tuteur le long duquel monta
lentement la tige, et, avant la clture de l'anne scolaire, le jeune
laboureur en chambre eut la joie de voir la plante mre se couronner
d'un pi.

Tels taient ces clercs, mlange singulier de littrature superficielle
et de rusticit foncire. Renan fut toujours un isol parmi eux: ils le
coudoyrent sans le comprendre, et peut-tre en le ddaignant. Lui-mme
nous a rvl le sobriquet dont ils l'affublrent: ils l'appelaient
_Mademoiselle_, le sentant de race plus fine et d'me plus complexe.
Entrs dans les Ordres, ces mastodontes faisaient, d'ailleurs,
d'excellents prtres, vnrs de leurs ouailles. C'tait pour eux une
faon de retourner  leurs origines. Ils vivaient, dans leurs
presbytres de campagne, de la vie de leur entourage paysan. Leur
pense, peu active, ne se hasardait gure au del d'un cercle born. Il
en fut ainsi de Jean de Kerual; ce qui ne l'a pas empch de se raconter
 nous dans un livre peut-tre un peu gauche de forme, mais d'un
sentiment exquis.




L'AGONIE D'UN CULTE


I

C'est  Port-Blanc de Trgor, un samedi soir, veille du 15 Aot. Nous
sommes, sur l'troite jete, une douzaine de personnes qui attendons
d'embarquer. A bord du cotre qui doit nous prendre, on fait les derniers
prparatifs de dpart, sans entrain, avec une sorte de solennit triste.

--Ah! me confie le patron Manchec, il y a quelque trente ans, vous
eussiez vu un autre spectacle. Ce n'tait point une barque, en ce
temps-l, mais dix, mais vingt bateles de monde qui mettaient  la
voile vers La Clart. On retenait sa place un mois  l'avance. Le jour
venu, tout ce quai, derrire nous, tait noir de passagers. Nous
chargions  couler bas, srs, du reste, qu'il ne pouvait nous arriver
malheur: Notre-Dame ne l'et pas permis... La cloche de la chapelle
sonnait  toute vole au moment de l'appareillage et on hissait la toile
au chant des cantiques. Les choeurs alternaient d'une embarcation 
l'autre; des marins, retour du service, accompagnaient les voix avec
leurs accordons: ce n'tait qu'une musique sur la mer. Et par la terre
aussi, le long des sentiers de grve, serpentaient en files
interminables des cortges de plerins, des femmes surtout, que la
traverse effrayait, ou bien des hommes qui avaient promis de se rendre
au sanctuaire nu-pieds... Tenez je me rappelle ceci. Le prfet d'alors
imagina de visiter nos parages pour voir si l'on y clbrait avec la
pompe prescrite la fte de l'Empereur, qui avait t fixe comme vous
savez  cette mme date du 15 aot. Il n'y trouva que des seuils clos et
des bourgades dsertes. En vain demanda-t-il  parler aux maires: ils
taient tous au pardon de La Clart. Force lui fut de s'y faire conduire
lui-mme pour leur administrer sa semonce.

Et le patron Manchec conclut en son breton sentencieux, avec cette
rsignation fataliste qui est peut-tre le trait le plus profond de la
race:

--Tout cela est loin!... Les dvotions changent comme les hommes: il n'y
a que Dieu qui soit ternel.


II

Il fait un de ces grands ciels nuageux, extraordinairement vivants et
dramatiques, qu'on ne voit gure que sur cette cte. Tout l'espace est
en mouvement. C'est une perptuelle cration de formes qui se
dtruisent,  peine organises, et glissent d'une fuite insensible dans
un prestigieux dcor de rve que la lumire du soir baigne de teintes
dlicates, d'un clat un peu ple, mais d'une infinie douceur.

Nous voguons sur une mer couleur d'amthyste. Il souffle un vent de
saison que les pcheurs de ce quartier appellent le vent de la Vierge,
parce qu'il se lve d'ordinaire en aot, aux approches de l'Assomption,
en dcembre, aux approches de la Nativit; et il entrane les nuages
dans la direction que nous suivons nous-mmes, de sorte qu'eux aussi,
comme le remarque quelqu'un de l'quipage, plerinent vers La Clart.

Bien que trois lieues marines, ou plus, nous sparent du sanctuaire, on
distingue nettement sa fine silhouette, dresse comme un mt de
smaphore au sommet d'un long pays nu qu'on dirait taill en proue et
qui, de la distance o nous sommes, semble couper la mer d'un tranchant
brusque, ainsi qu'une gigantesque trave de granit. Vrai smaphore des
mes, en effet, c'est  dessein qu'on rigea ce clocher dans cette
solitude, pour tre aux populations du Trgor ce que la tour du Kreizker
est aux populations lonnaises, une vigie sacre, un signal de
reconnaissance, de ralliement et de prire. De tous les points du
territoire il est visible; mais c'est pour les marins surtout qu'il a
t camp l, comme en vedette. A lui va leur premier salut, 
l'arrive;  lui leur dernier salut, au dpart. L'pre chine de
l'_armor_ trgorrois s'est depuis longtemps affaisse derrire eux
qu'ils aperoivent encore, au-dessus de la ligne d'horizon, l'immobile
mture de pierre, dont l'image s'obstine  les accompagner sur les eaux.
Et, lorsqu'elle est pour disparatre, rares sont ceux qui ne se signent
point, en marmonnant un bout d'oraison.

Un d'eux me disait un jour, avec un naf jeu de mots:

--Adieu La Clart, morte la joie!

C'est l'inconnu, dsormais, et le dpaysement dfinitif, et la
mlancolie des navigations lointaines.

Au nombre des passagers de la _Reine-des-Anges_ sont trois femmes de
pcheurs, dont une veuve qui, depuis que son homme s'est pri, n'a
plus toute sa raison. Elles se sont accroupies un peu  l'cart, sur
l'avant, dans l'ombre de la trinquette. Deux d'entre elles grnent le
chapelet  mi-voix, l'une rcitant les _Ave_, l'autre donnant les
Rpons; la veuve chantonne une complainte pieuse qu'elle interrompt de
temps  autre pour se pencher sur le bordage et tremper ses mains dans
le clapotis. Parfois elle ramne une poigne d'algues et se met  rire
doucement. Dans son visage maigre, brouill de hle, ses yeux clairs et
ses lvres fines sont d'une trange suavit. Soudain, comme nous venons
de franchir la pointe de Tom, elle tend le bras dans la direction du
large, nous montre du geste, au ras des eaux, la frange d'un nuage
encore illumine des dernires pourpres du couchant; et  deux reprises,
la figure extasie, elle s'crie:

--_Itrn Varia! Itrn Varia!..._

C'est une tradition dans le pays que Notre-Dame de Port-Blanc, cousine
de Notre-Dame de La Clart, ne manque jamais de faire visite  sa
parente, la veille de sa fte; elle se rend auprs d'elle par mer, en
marchant sur la crte des vagues, comme Jsus faisait autrefois sur les
flots des lacs de Jude, et, pour la folle, c'est le resplendissement
miraculeux de sa robe qui passe l-bas, en une trane de lumire, au
fond du ciel assombri.

Mais voici les balises du chenal de Perros, la courbe harmonieuse de la
Rade et les faades des maisons, d'un blanc de fantme dans l'obscurit
qui tombe des collines d'alentour. La _Reine-des-Anges_ mouille  l'abri
du mle et nous nous acheminons  pied, sous les toiles, vers la
hauteur sacre. Les abords en sont, hlas! devenus mconnaissables.

Nagure, c'tait ici un coin sauvage, une terre d'une dsolation
grandiose, creuse d'anses profondes et secrtes qui donnaient la
sensation de l'inexplor. La plainte de la mer y avait je ne sais quoi
de plus solennel, de plus religieux, qui largissait encore le vaste
silence; et les cris flts des courlis, au crpuscule, y semblaient des
appels d'mes en dtresse. Cette austre et mlancolique nature est
aujourd'hui envahie par les inventeurs de petits trous pas cher: ils
l'ont peigne, pare, peuple de villas et d'htels, et trs
suffisamment enlaidie sous prtexte de l'embellir. On a fauch les
fougres, dracin les ajoncs, labour  la bche, pour y semer des
fleurs quelconques, les merveilleux tapis de bruyres cendres. Il n'y a
qu'une chose que les btisseurs de chalets et de casinos n'ont pu
enlever  ces falaises et  ces landes, et, celle-l, ils ne la
supprimeront qu'en supprimant tout: sol, mer et ciel, je veux dire la
farouche, l'implacable tristesse dont le paysage, mme apprivois, mme
humanis, reste empreint. D'ailleurs, le mal ne s'est pas encore propag
au del de la combe de Treztraou, et le hautain promontoire qui porte
l'glise de la Vierge demeure  peu prs intact.


III

Le chemin par lequel on y gravit a gard toute la fracheur et tout
l'imprvu des antiques sentiers de plerinage. Il s'ouvre en entaille
bante au pied du coteau, s'engage entre des talus en surplomb, sous des
berceaux d'ormes nains qui y entretiennent perptuellement la nuit
verte dont parle Loti, puis, aprs s'tre attard  plaisir, comme pour
aiguiser l'impatience des fidles, il file le long de la crte, d'un
trait presque droit, jusqu' la maison de la sainte. Une dizaine de
toits d'ardoise, ou de chaume, c'est tout le hameau de La Clart. Logis
proprets et hospitaliers, pour la plupart, dont les rustiques habitants
font volontiers bon accueil aux peintres, aux potes, et o, par
exemple, je trouve Vicaire en train de noter le chant des sirnes aprs
avoir dcrit en vers si printaniers _le Clos des fes_.

Quelques tentes, dresses en vue du pardon  l'aide de voiles de rebut,
encombrent la route qui forme l'unique rue du village. L'glise dcoupe
en noir sa masse puissante sur les lointains gris de la mer: on la
dirait construite postrieurement au clocher qui la flanque et dont
l'architecture a quelque chose de moins ordonn, de plus barbare; elle
est entoure d'un troit cimetire sans tombes, feutr d'herbe fine
exhalant  l'humidit de la nuit d'indfinissables aromes.

Les plerins sont encore peu nombreux: ils n'arrivent gure que vers
l'heure de l'ouverture des portes qui n'a lieu qu'aprs minuit. D'aucuns
accomplissent, en attendant, les dvotions extrieures: des femmes 
genoux, le front appuy au bois des battants ferms, prient en silence;
d'autres pratiquent leurs ablutions  la fontaine o une vieille aux
mches grisonnantes sur un profil maci de sibylle leur tend, moyennant
une aumne, l'eau de gurison dans une cuelle en buis. Des files
d'hommes, la veste sous le bras et les souliers nous sur l'paule,
suivent pieds nus le contour du mur d'enceinte.

Il se fait parfois  Notre-Dame de La Clart de singuliers voeux. Tel,
ce marin qui, sauv des flots pour avoir invoqu son nom, jura d'aller
suspendre  la croix de sa flche le surot qu'il portait le jour du
pril. C'tait courir mille morts au prix d'une. Aussi se fit-il
accompagner des membres de sa famille et reut en leur prsence les
derniers sacrements, avant d'entreprendre sa vertigineuse escalade. Neuf
fois, dit-on, il manqua du pied les crampons de fer scells dans la
maonnerie; il sortit victorieux, nanmoins, de cette preuve insense,
mais il fallut enfermer dans une auberge voisine sa mre  demi folle
d'angoisse et de terreur.

Une squelle de mendiants grouille sur les marches du calvaire et sous
les arcades du porche: ils sont l, tous les professionnels du
vagabondage, les mmes que l'on rencontre  tous les pardons du Trgor,
montant autour des sanctuaires leur faction glapissante, exhibant des
plaies soigneusement entretenues et prlevant sur le plerin qui passe
le page traditionnel. La Clart fut jadis celui de leurs rendez-vous o
ils amassaient les plus srs profits. Mais pour eux aussi, parat-il,
les temps sont changs.

C'est, du moins, ce que m'affirme un grand diable de gueux  face
patibulaire, tendu de son long sur une couette de paille, avec une
chandelle brlant sur une pierre  son chevet.

--Ce n'est plus un mtier que le ntre, grogne-t-il d'un ton courrouc.
Les chemins de fer ont emport la foi et nous ont apport, en change,
la race des citadins. Des pharisiens, monsieur, tous ces dsoeuvrs des
villes lointaines! Au lieu de se laisser apitoyer par nos ulcres, ils
s'en dtournent avec horreur. Un d'eux disait tantt, ici mme, qu'on
devrait nous coffrer tous. Coffrer des mendiants! Voil de leurs
blasphmes. Que Notre-Dame de La Clart les confonde! Je m'tonne que
nos clochers ne se soient pas encore crouls sur eux...


IV

C'est le matin, maintenant. Je suis venu m'asseoir sur un vaste
entablement de roches qui domine le village, et, de ce lieu,  cette
heure, dans l'veil frissonnant du jour, je conois sous l'influence de
quel ravissement les Bretons ont donn  cette terre son nom de
_Sklerder_, de Clart. Tout y est lumire, en effet. On a l'impression
d'tre en haute mer, sur le pont ras d'un navire immense. Le ciel et
les eaux vous enveloppent de leur flamboyant clat, et il n'est pas
jusqu'aux normes mastodontes de pierre, vautrs dans cette solitude
prhistorique, qui ne brillent au moindre rayon de soleil, constells
d'une scintillante poussire de mica. Des les tremblent sur l'horizon,
dans une aurole de vapeur d'or. Et le spectacle est vraiment
ferique...

Cependant, la bourgade s'anime peu  peu. De Ploumanac'h, de Trgastel,
de tous les petits clans marins pars sur la cte, des groupes accourent
 l'appel des cloches, les hommes en tricots noirs ou bleus, les femmes
en _catioles_ de dentelles, le buste drap dans de longs chles de
couleurs vives dont les franges leur tombent jusque sur les talons.

La mlope des mendiants monte plus vibrante, et deux _sonneurs_
nomades, adosss  l'un des contreforts de l'glise, font rage sur leurs
instruments, puis, soudain, s'interrompent de souffler, l'un dans son
biniou, l'autre dans sa bombarde, pour entonner entre deux airs un
lamentable couplet de complainte. C'est, du reste, la seule note locale.
Le gueux  la paillasse avait raison: c'en est fait,  La Clart, des
grandes pangyries religieuses qui furent l'orgueil de son pass. La
fte ne remplit plus son cadre, ni son objet. La ferveur des croyants a
cd la place  l'amusement des badauds. A la sortie de la procession,
je remarque que les jeunes filles de blanc vtues qui font escorte  la
statue de la Vierge n'prouvent aucune gne, si mme elles n'en
ressentent un secret plaisir,  voir trente appareils photographiques,
instantans ou non, braqus sur elles: c'est signe, dcidment, que
l'antique pudeur bretonne achve de s'apprivoiser.

Je suis rentr par le chemin des falaises que frquentent seuls les
douaniers en service, les gardeuses de moutons et les ramasseurs
d'paves. Le monstrueux pays de pierre semblait retomb au silence et
aux chaos des primitives nuits du monde. J'ai cherch des yeux au fond
de l'espace, du ct du large, la trace lumineuse en qui la folle
saluait hier la vivante apparition de Notre-Dame; mais, sur la mer
elle-mme, sur la mer teinte et muette, le crpuscule des dieux tait
descendu.




MASSACRES DE SEPTEMBRE


I

... C'est une chose  voir, m'avait crit mon ami R.., tu ne peux rien
imaginer de plus trange et de plus saisissant. Tche seulement d'tre
ici pour le 15 septembre, qui est la date, en quelque sorte,
consacre...

Donc, au jour indiqu, je m'acheminai vers la vieille demeure
hospitalire de Lzarnou. Elle est situe sur la rive droite du Trieu,
dans ce grave canton de Golo o Renan plaait le berceau de ses
anctres. C'est un logis trs ancien, une espce de gentilhommire
paysanne, semi-ferme, semi-manoir. Vendu en 1794 comme bien d'migr, il
fut achet, avec ses dpendances, par le capitaine au long cours R...,
dont la famille l'occupe encore prsentement. Quand je dis la famille,
c'est une faon de parler; car, depuis plusieurs annes dj, elle se
trouve rduite  deux hommes, deux frres, jadis mes camarades de
collge, clibataires endurcis l'un et l'autre, rsolus  ne pas faire
souche.

Ils vivent l d'une existence retire et quasi cnobitique, parmi un
domestique nombreux de laboureurs et de ptres. Le rgime de la maison
est celui d'une Trappe laque. Le lever, le coucher, le repas, tout y
est rgl, rythm, par les sons argentins d'une cloche suspendue
au-dessus de la porte principale et abrite par un auvent d'ardoises. Du
plus loin que je parus, une servante la fit tinter pour avertir les
matres de la venue d'un visiteur; et, presque aussitt, je vis Alfred
R..., le cadet, qui s'avanait  ma rencontre. Les dernires flammes du
soir achevaient de s'teindre entre des fts empourprs de grands
htres.

--Tu arrives  point, me dit-il. Le dner expdi, tu pourras assister 
tous les prparatifs du massacre.


II

Moins d'une heure plus tard, nous quittions la salle  manger pour la
cuisine. Celle-ci, vaste, profonde, dalle de granit, avec sa haute
chemine fodale, historie d'un double cusson, offrait le spectacle le
plus insolite et le plus anim. Les bancs qui entouraient la table,
ceux, en forme de coffres, qui couraient le long des armoires et des
lits, taient garnis de paysans de tous ges, occups  lier ensemble
des branchettes de pin dessches dont ils faonnaient fort dextrement
des manires de torches primitives. Les uns appartenaient  la terre de
Lzarnou,  titre de valets ou de journaliers; les autres taient des
petits fermiers du voisinage, entremls de quelques artisans,
bourreliers, tailleurs et forgerons, qui s'taient rendus l du bourg le
plus proche. L'instituteur communal figurait lui-mme dans le nombre.
Chacun vaquait  sa besogne sans lever la tte, triant les ramilles
dposes en tas  ses pieds et les nouant, qui d'un brin d'osier, qui
d'une liane de chvrefeuille. De rares propos s'changeaient.

--Attends, nous allons faire causer le vieux Bertram, me chuchota Ren,
l'an des deux frres.

Il me dsignait du doigt un personnage haillonneux, hirsute et
contrefait, l'air d'un Quasimodo de village, qui, pour plus de
commodit, s'tait accroupi sur la pierre de l'tre et dont la face
d'orang-outan s'encadrait dans un collier de barbe blanche, roide et
rude comme un lichen.

--, Bertram, interrogea mon ami en breton, vous qui tes un homme
vnrable, au courant de tous les usages, dites-nous donc depuis quelle
poque se pratiquent, dans notre rgion, ces battues de corbeaux.

Le vieux haussa les paules et marmonna d'un accent grognon:

--Eh! depuis qu'il y a des corbeaux, je pense.

--Faites excuse, Bertram; ce n'est pas l rpondre. Si vous fumiez une
pipe, cela vous donnerait peut-tre de la mmoire.

Les yeux du bonhomme s'clairrent, et puisant une pince de tabac  la
blague qu'on lui tendait:

--Ce ne sont pas des choses qui s'oublient, fit-il, bien qu'on ne puisse
dire au juste quand elles se sont passes. Ce terroir tait alors bien
diffrent de ce qu'il est. Sur les pentes o s'tagent aujourd'hui les
bois de Plourivo, de Toull-an-C'hwilet, de Lanserf, ce n'taient que
bruyres et que landes o jamais corbeau n'et imagin de faire son nid.
On ignorait de cette vilaine bte jusqu' son nom. Et le bl germait en
paix dans les cultures fromenteuses, au sommet du plateau. Brusquement,
survint une arme d'Anglais: ils avaient remont le Trieu sur des
barques, dans le dessein de mettre le feu aux quatre coins du pays. On
les laissa escalader la berge et s'engager dans les brousses. Mais,
lorsqu'ils furent emptrs jusqu' mi-corps parmi les ajoncs, qui leur
dchiraient les mains et leur entravaient les jambes, on se rua sur eux
et,  coups de fourche,  coups de faucille, on les tailla en pices.
Pas un ne se sauva. Le tort que l'on eut, ce fut de ne point jeter  la
rivire leurs cadavres. Ils restrent  pourrir sur les lieux o ils
taient tombs, et de cette pourriture naquit peu aprs une plante
singulire, d'une essence inconnue. On trouva d'abord qu'elle
ressemblait  l'ajonc dont elle avait la verdure triste et jamais fane.
Mais, en poussant, elle devenait arbre, un arbre grle et plaintif o le
moindre souffle de vent veillait de grands murmures, pareils  ceux de
la mer. Bientt, il y en eut toute une fort. On n'y toucha point, parce
qu'on en avait peur. On avait remarqu que les oiseaux eux-mmes
fuyaient les tnbres mystrieuses de ces bois. Une seule espce y
frquentait, venue on ne savait d'o et terrifiante par sa couleur comme
par son cri. Quand on vit pour la premire fois ces sinistres btes
noires dployer leur vol au-dessus des pins, on ne douta pas que les
mes des Anglais se fussent rincarnes en elles, d'autant plus qu'elles
montraient les mmes instincts de pillage, la mme fureur de
dvastation. Elles dterraient le grain, les jours qui suivaient les
semailles, lorsqu'elles ne le happaient pas en l'air, au sortir des
mains du semeur. Longtemps on trembla devant ces monstres; mais enfin la
menace de la famine eut raison de l'pouvante, et la coutume s'tablit
de les pourchasser, une fois l'an, au coeur de leurs repaires, avant de
confier la moisson future aux nouveaux sillons. Pensez-en ce qu'il vous
plaira: je vous conte ce qu'on m'a cont.

A ce moment, tous les regards se tournrent du ct de la porte. Un
ptre, que j'avais rencontr post en vigie aux abords de la
gentilhommire, venait d'entrer. Il annona qu'il avait vu les dernires
bandes de corbeaux traverser le ciel pour regagner les bois.

--Allons! s'crirent les assistants.


III

Dj ils taient debout, la torche de rsine dans la main gauche, un
fort bton de houx solidement assujetti au poignet droit. Une servante
fit circuler du cidre dans une cuelle et, cette libation termine, l'on
se mit en route.

La nuit, trs calme, tait d'un bleu de saphir et toute constelle. De
l'estuaire, des brumes montaient, voilant la cte trgorroise. Nous
longemes la chapelle de Lanserf qui abrite entre ses murs de pierres
frustes la tombe d'un btard de Napolon III. Devant nous se profilaient
en noir les pres hauteurs du Golo, avec leurs crtes hrisses de pins
dont les panaches immobiles semblaient une ligne ininterrompue de nuages
arrts  fleur d'horizon. Le chemin, aprs avoir franchi la zone des
labours, ne tarda pas  se transformer en un raidillon abrupt o force
nous fut de n'avancer plus qu' la file, non sans trbucher de temps 
autre dans les racines ou dans les cailloux. Nous atteignmes ainsi la
lisire des bois. L, notre troupe fit halte,  quelques pas d'une
chaumire qu'on et plutt prise pour une hutte de sauvage,  voir son
pignon d'argile tay par des perches et la claie de gent tress qui
lui servait de porte. Bertram se dirigea vers l'unique lucarne et y
frappa trois coups, en appelant  voix basse:

--Gritta! Gritta!...

La claie de gent se souleva; par l'entre-billement se montra la tte
d'une vieille femme.

--C'est la fe de la fort, me dit Ren R... Elle y passe ses jours, et
quelquefois ses nuits,  ramasser du bois mort ou  cueillir des herbes
qu'on croit magiques. Nos gens professent pour elle un respect qui ne va
pas sans un mlange de crainte. Ils prtendent qu'elle converse avec les
arbres et que ceux-ci, rien que par un lger frmissement de leurs
branches, la renseignent sur sa route, dans les tnbres, lorsqu'il lui
arrive de s'tre gare. Le certain, c'est qu'il n'y a pas sous bois un
sentier qu'elle ne connaisse: aussi, dans les expditions de ce genre,
ne manque-t-on pas de s'assurer ses lumires, sans compter qu'elle a un
flair merveilleux pour vous conduire tout d'un trait aux endroits o les
corbeaux nichent en plus grand nombre.

L'instant d'aprs, Gritta prenait la tte de la colonne. Elle marchait
pieds nus, sa cotte trousse jusqu' ses jarrets. Au lieu de coiffe,
elle portait un mouchoir enroul autour du front comme un turban et qui
laissait chapper des mches de cheveux gris, une crinire d'toupes mal
cardes. Sa premire parole,--et la seule,--avait t pour nous
recommander le plus absolu silence. Nous nous lanmes sans bruit sur
ses traces. Au-dessus de nous, c'tait maintenant la vote de plus en
plus obscure des pins: le sol tait feutr de mousses humides qui
assourdissaient nos pas et sur lesquelles nous glissions d'une allure
quasi impondrable de fantmes. Nous avions l'air de nous rendre, sous
la conduite d'une sorcire, vers quelque sabbat. J'voquais des scnes
du moyen ge, ou, plus prs de nous, une quipe de chouans. Frquemment
ils cheminaient de la sorte, guids par une femme, leurs terribles
_penn-baz_ nous  leurs poings, comme ceux de nos paysans. Et ce qui
prtait encore  l'illusion, c'tait le cri d'oiseau nocturne, le hou
strident et mlancolique tout ensemble que poussait par intervalles la
vieille Gritta pour rallier des retardataires sans donner l'veil aux
corbeaux.

--Chut! murmura-t-elle soudain, nous sommes chez les btes.

Elle s'tait assise  terre; les hommes imitrent son exemple et,
pendant quelques minutes, ils demeurrent comme figs en statues, sans
un geste, touffant jusqu'au bruit de leur respiration. On et pu se
croire dans une solitude inviole, vierge de toute prsence humaine. Les
hautes ramures versaient une ombre lourde et dense, o frissonnait une
horreur sacre. Le silence tait si profond qu'on entendait choir les
branchettes mortes. Des aromes balsamiques parfumaient l'haleine de la
nuit, mls d'une senteur plus cre, d'une senteur saline qui s'exhalait
de la mer. Et, dans leurs nids, les corbeaux dormaient.

--Quand vous voudrez!... pronona la vieille.

Une allumette craqua, puis deux, puis cinq, puis vingt. En un clin
d'oeil, toutes les torches furent en feu. Les paysans s'taient
redresss d'un bond, au signal de la mgre, et ils allaient, venaient,
couraient en tous sens, agitant leurs brandons enflamms, avec des
appels, des provocations, des hurlements, des rires et cette clameur
perdue qui dominait tous les autres vacarmes:

--_H d'ar Vrn!... H d'ar Vrn[2]!..._

  [2] Sus au corbeau!... Sus au corbeau!...

On et dit une sarabande de sauvages en dlire, une danse de guerre dans
les forts du Nouveau Monde. Les pins, clairs en dessous par la lueur
violente des torches, revtaient les aspects les plus fantastiques. Il
semblait que l'on vt leurs troncs se tordre comme de gigantesques
salamandres et leurs cimes s'cheveler. Mais le plus effroyable, ce fut
quand la trombe des corbeaux s'abattit. Ils se prcipitaient, aveugls,
affols, fascins; leurs croassements taient  faire frmir. Adoss 
un arbre, je les regardais tournoyer tels que des flocons fuligineux sur
la pourpre d'un incendie; et certes, jamais encore je n'avais contempl
pareil spectacle. C'tait le carnage des temps barbares dans toute sa
frocit. Les btons de houx des massacreurs dcrivaient au-dessus de
leurs ttes de larges moulinets sanglants. Ils frappaient au hasard,
avec rage, ivres d'une fureur de tuer. Des plumes volaient, une rose
rouge et tide pleuvait par gouttes; des corps noirs jonchaient le sol,
le bec dmesurment ouvert, les ailes fracasses...


IV

Lorsque nous redescendmes vers le manoir, chaque septembriseur avait un
chapelet de btes pantelantes pass  son cou.

--Eh bien! me demanda Ren R..., t'avions-nous menti, et n'est-ce pas,
en effet, la chose la plus trange?

--Sans doute, lui rpondis-je; mais, pour quelques grains de bl, c'est,
peut-tre, trop de sang rpandu.

Il eut une moue ddaigneuse:

--Peuh! fit-il... Du sang de corbeau!...




IMPRESSIONS D'AUTOMNE

--FRAGMENT D'UN JOURNAL DE MER--


I

--Ce n'est que la queue d'un grain, disaient les matelots.

Mais cette queue s'allonge, dmesure, formidable, fouettant la mer
avec un bruit monstrueux. La fume des embruns vole sur les vagues comme
la poussire, l't, sur un champ de manoeuvres o chargent les
escadrons. Par instants, on croit entendre le fracas sourd d'un galop
multipli. Ce sont les sabots de fer de la tempte qui sonnent ainsi,
derrire nous, dans l'espace. Aprs conseil tenu dans le poste de
l'quipage, il a t dcid que l'on fuirait devant elle et, si
possible, qu'on tcherait d'atterrir aux Iles.

Ces les sont au nombre de sept. Elles forment en ce coin de la Manche
un groupe de Cyclades brumeuses, voues  un isolement presque ternel.
Comme la Dlos des antiques lgendes hellniques, elles passent, dans
l'imagination des pcheurs de la cte, pour n'avoir point d'attaches
fixes, pour tre des terres vagabondes, libres de voyager o il leur
plat. C'est surtout par les trs beaux temps qu'elles paraissent
s'loigner. Leur silhouette imprcise, teinte d'un rose dlicat, semble
se fondre dans la limpidit du ciel. Leur dpart est un signe de bonace.
On dit: Les Iles s'en sont alles; et, dans les petites chaumires du
littoral, sur les seuils de pierre grise, les femmes tricotent
paisiblement, sres que la mer leur ramnera leurs maris: les Iles sont
si loin!... Si elles se rapprochent, en revanche, si l'on voit, sur le
vert assombri des eaux, se dessiner d'un trait violent leurs croupes
ingales, d'un noir d'encre, les aiguilles s'arrtent et les langues
s'interrompent de jaser. On dit: Les Iles sont revenues. Les esprits
s'meuvent, comme  l'aspect de btes mystrieuses et malfaisantes.

Elles doivent avoir, ce soir, pour qui les regarde du continent, une
mine particulirement sinistre. Mme du large, elles ont des formes
inquitantes et hostiles. Une d'elles, la plus centrale, est surmonte
d'une haute tour que l'on prendrait,  la distance o nous en sommes,
pour le repaire de quelque Adamastor breton, de quelque horrible gnie
de la mer, matre souverain des temptes et dieu des flots en courroux.
C'est cependant sur cette le que nous faisons cap. Nous marchons d'une
vitesse prodigieuse, cingls par l'averse; le tourmentin, seule voile
que nous ayons garde  l'avant, ronfle comme une peau de tambour. Le
patron tient la barre  deux mains. De son dur visage qu'on dirait
taill  coups de couteau dans un vieux buis on n'aperoit que les
touffes de ses sourcils en broussailles, derrire lesquelles veillent
activement ses yeux aigus. Soudain, nous l'entendons qui marmonne:

--Voici la chandelle allume. Le gte est proche.

Au sommet de la tour lointaine vient, en effet, de poindre une faible
clart. Elle brille l-bas, encore incertaine et falote, comme la
lumire de la maison de l'ogre, dans les contes de fes. C'est une amie
qui nous montre le port. Mentalement, nous l'invoquons: Salut, toile
rassurante, rconfort des navigateurs!... Peu  peu, son clat s'avive.
Mais le passage le plus redoutable nous reste  franchir. A tribord et 
babord aboie une meute de rcifs hurleurs. Une lune blafarde oscille sur
les nuages comme fait notre barque dans les remous. Le paysage est
vraiment diabolique. Les les semblent, dans la nuit, des pans de murs
gigantesques, les vestiges pars d'un continent sombr.

Nous tournons  l'angle d'une de ces ruines et, tout  coup, nous nous
sentons pntrer par une impression de bien-tre, la plus dlicieuse, je
crois bien, que j'aie jamais prouve. Nous sommes dans des eaux
relativement calmes. Le bateau lui-mme reprend haleine; il glisse d'une
allure plus souple: sa membrure a cess de geindre et ses cordages de
grincer. Le refuge tant souhait n'est plus qu' quelques encablures.
Dans le ciel, au-dessus de nos ttes, les rflecteurs du phare promnent
en cercle les bras immenses d'une croix de feu, comme pour exorciser
l'orage, et, de fait, les puissances dmoniaques du vent ne se hasardent
point en de de la zone enchante.


II

Nous jetons l'ancre dans une crique  fond de sable abrite entre deux
parois de granit. Un sentier en corniche, surplombant l'abme, serpente
aux flancs de la falaise et conduit  une espce de terre-plein que
dominent les remparts encore intacts d'un ancien ouvrage fortifi.
Nagure, un dtachement de soldats occupait l'le sans autre mission que
de fumer mlancoliquement des pipes devant le spectacle de l'infini. On
les a relevs une fois pour toutes de cette faction sans objet et les
logements qui leur servirent de caserne n'hbergent plus que des rats et
des chouettes,  moins que--comme c'est notre cas--des mariniers surpris
par le gros temps ne viennent chercher  l'ombre de leurs votes une
place o dormir en scurit.

Nous comptons bien nous y tendre tout  l'heure, sur les couchettes de
varech qui y sont tales en permanence,  la disposition du premier
venu. Mais, auparavant, nous voulons grimper jusqu'au phare: il doit
faire si bon l-haut, dans la chambre close de la lanterne dont les
persiennes de cristal dardent sur nous de rouges rayons incandescents!
Et nous avons, sous nos cirs ruisselants, des airs si lamentables! Nous
sommes si gels, si morfondus!...

--Montez, nous dit le gardien-chef.

--Et nous montons. A mesure que nous gravissons les marches de l'troit
escalier, la voix de l'ouragan, au dehors, grossit et s'exaspre. Nous
nous faisons l'effet de mouches gares dans un tuyau d'orgue, un jour
de messe solennelle. C'est, d'tage en tage, un dchanement de plus en
plus dsordonn d'harmonies effrayantes et sublimes. Le phare tout
entier vibre comme un mirliton grandiose dans lequel soufflerait ce que
Victor Hugo appelle la bouche d'ombre. Sur le palier suprieur,
l'homme pousse une porte.

--Entrez ici, fait-il. C'est la pice aux machines. Vous jouirez de la
chaleur sans tre blouis par la flamme. Avant une demi-heure vous
n'aurez plus un fil de mouill.

Comme nous hsitons un peu au seuil de ce rduit obscur o s'enchevtre
tout un systme compliqu d'engrenages, il ajoute:

--Soyez sans crainte. Louarn est l,--mon second, un vieux de la
vieille... Et mme, s'il vous faut des histoires pour passer le temps,
vous pouvez vous fier  lui. Il en connat et sait les conter.

Tandis que le chef redescend souper en famille, dans la cuisine
proprette, aux cuivres luisants, son second, le nomm Louarn, nous
convie  nous asseoir  ses cts sur le banc de quart. Dans l'espace
exigu o nous sommes resserrs il rgne une moite tideur d'tuve. La
bue qui s'lve de nos vtements mle un fort parfum de saumure 
l'odeur d'huile rance qui remplit la pice.

Par nuit de tempte, dans une chambre de phare, de quoi causer, si ce
n'est de naufrages? Louarn a t le tmoin de bien des catastrophes,
depuis prs de vingt ans qu'il habite ces lieux farouches.

--Vingt ans moins quatre mois, oui, monsieur... 'a t pnible, dans
les dbuts, trs pnible... Deux choses surtout me manquaient: le son
des cloches et la vue des arbres. Je suis natif d'un pays vert.
Longtemps j'ai pleur aprs les haies d'aubpine et les vergers
ombreux... Prsentement je n'y songe plus. Je me suis fait  cette terre
sauvage; j'y ai pris racine parmi les bruyres, le serpolet et le gazon
marin. On m'a souvent propos des rsidences plus avantageuses. Je n'ai
pas voulu. Il ne sied pas plus  un gardien de changer de phare qu' un
capitaine de changer de bateau. Et, d'ailleurs, je suis ici aux
premires places, comme vous dites, pour assister aux reprsentations 
grand orchestre des drames de la mer. Ah! j'en ai contempl de toutes
les sortes, je vous promets... Tenez, pas plus tard qu'avant-hier, une
golette s'est perdue sous mes yeux; elle courait vent arrire et s'est
empale sur un rcif  fleur d'eau. Pendant une longue heure les hommes
se sont appels les uns les autres dsesprment. Une voix d'enfant
surtout, la voix du mousse, je pense, s'gosillait  fendre l'me. Mais,
brusquement, une rafale a pass, et tout s'est t...

Nous coutons les rcits du bon Louarn  travers une demi-somnolence
bate qui en attnue singulirement le caractre, leur donne l'apparence
d'histoires d'autrefois, arrives en des ges trs lointains.

Il en est un, nanmoins, que je me reprocherais de n'avoir point not.
Un navire venait de faire cte sur la ligne d'cueils qui dfend, comme
une espce d'atoll, les abords de ces parages. C'tait au coeur de
l'hiver, par une nuit tragique, balaye d'un souffle si glacial que
l'embrun se cristallisait dans l'air. L'quipage, aux trois quarts mort
de froid, sauta dans une chaloupe et fit rames vers l'le o la lumire
du phare brlait comme une lampe de salut. Appuy  la balustrade
extrieure de la lanterne, Herv Louarn observait tous les mouvements
des naufrags. Comme l'embarcation, surcharge, menaait de couler 
pic, ceux-ci commencrent par jeter  la mer les objets qu'ils avaient
pris avec eux, des armes, des instruments, des caisses de biscuits. La
chaloupe ne s'allgeait toujours pas. Louarn vit alors cette chose
atroce: une demi-douzaine de matelots gisaient, affals entre les bancs;
c'taient dj des corps inertes, mais ce n'taient pas encore des
cadavres; on les souleva par les aisselles et on les envoya rejoindre
par-dessus bord les ustensiles et les vivres.

Or, voici le plus singulier de l'affaire. Un de ces malheureux, avant de
quitter le navire en dtresse, avait eu la prcaution de se munir d'une
ceinture de sauvetage. Il surnagea. Et entran par le remous dans le
sillage de la chaloupe, il se mit  la suivre en dansant, le buste
dress hors de l'eau, la tte un peu incline sur l'paule, les bras
flottants.

Quand les hommes remarqurent ce pantin sinistre gesticulant derrire
eux  la crte des vagues, ils hsitrent un moment, saisis d'pouvante
et peut-tre de remords. Puis comme il venait presque  toucher le
bordage, ils craignirent qu'il ne tentt de s'y cramponner. C'et t
leur perte  tous. Ils s'efforcrent,  l'aide d'une gaffe, de le
maintenir  distance, dans l'espoir qu'un paquet d'eau plus lourd, en
s'abattant sur lui, achverait de l'engloutir. Mais la mer semblait
s'amuser de l'aventure et ne se pressait point de terminer ce jeu
macabre. Et le noy continuait sa gigue, narguant ses compagnons.

Une fureur s'empara de l'quipage en voyant qu'il se rapprochait
d'autant plus qu'on s'appliquait davantage  l'carter. Il fallait en
finir avec ce mort rcalcitrant. On entreprit de l'assommer  coups
d'aviron. Il s'enfona, disparut, mais pour reparatre plus loin sous un
aspect plus hideux, le crne fracass, les membres  moiti dtachs du
corps...

--Il poursuivit la chaloupe, conclut Louarn, jusque dans la petite anse
o vous tes dbarqus. Nous recueillmes ici les hommes: c'taient des
marins trangers; toute la nuit ils dlirrent dans leur sommeil. Et, le
lendemain, avant de reprendre la mer pour gagner la cte, ils scrutrent
anxieusement du regard tous les abords de l'le. Ce n'est que lorsqu'ils
eurent constat que l'tendue tait nette que leur visage se rassrna.
Le matelot  la ceinture de lige avait d tre emport par le jusant...
Me croirez-vous si je vous dis que, le soir d'aprs, il revint? Il
serait probablement revenu bien des fois encore, s'il ne s'tait emptr
dans un lit d'algues flottantes. Des pcheurs, l'ayant rencontr,
l'enterrrent  Rouzic. Ce me fut un vrai soulagement de le savoir au
repos pour l'ternit.


III

... Il est prs de minuit quand nous descendons du phare. Les
meuglements de la tempte branlent avec une violence croissante les
profondeurs infinies de l'espace. La mer bouillonne. Une vie effrayante
anime le chaos. C'est comme un rve d'_Apocalypse_. De monstrueuses
btes blanches courent, se cabrent, s'vanouissent dans l'ombre et de
nouveau se ruent vers on ne sait quelles besognes d'pouvante. Le sol de
l'le rsonne et tremble comme heurt  coups de blier.

Nous nous orientons tant bien que mal dans la direction du fortin; 
notre grande stupfaction, nous le trouvons clair; un norme fanal,
comme on en voit aux charrettes des rouliers, est fix  l'un des gonds
de la porte, veuve de ses battants. A l'intrieur des casemates, des pas
vont et viennent. Nous crions:

--Qui va l?

Un paysan de haute taille merge des tnbres. Ses yeux gris sont comme
dlavs; sa barbe rousse, givre de sel et emperle de gouttes d'eau,
ressemble  un bouquet de gomons. Pieds nus et, dans la main, une
fourche en forme de trident, il fait penser au vieux Glaucos.

--Ah! fait-il, vous cherchez un abri. Entrez. C'est ici la maison du
gouvernement: chacun y est chez soi, et ce n'est pas la place qui
manque.

Ce vieillard est le fermier de l'le. Moyennant une redevance des plus
modiques, il est, en ce canton perdu de France, seigneur et roi.
Quelques arpents de terre cultivable fournissent  sa subsistance et 
celle de sa famille. Il arrive, cependant, que les rats mangent la
moiti de sa rcolte et les lapins l'autre moiti. Heureusement que la
mer est l. C'est une bonne pourvoyeuse, et qui produit toujours sans
qu'il soit besoin de l'ensemencer jamais. Dans la salle du corps de
garde, o il vient de nous introduire, il nous montre un tas d'paves.

--Ma moisson de ce soir, nous dit-il, avec un accent goguenard, de sa
voix enroue.

Il y a, parmi ces planches, des dbris o se lisent encore des lettres,
des chiffres, noms et numros matricules de barques mortes, suprmes
pitaphes des hommes qui les montaient. Et, dans cet ossuaire hant
d'images lugubres, nous avons dormi.




AU PAYS DES GARS D'ISLANDE


I

LE PARDON DES ISLANDAIS

Un des premiers dimanches de fvrier se clbre,  Paimpol, la
bndiction de la flottille d'Islande ou, comme on dit l-bas, le
Pardon des Islandais.

C'est une imposante crmonie qui inspire de graves rflexions aux
pcheurs mme les plus insouciants et laisse l'me du simple spectateur
toute pntre d'une poignante impression de tristesse. La procession
s'organise dans l'aprs-midi,  l'issue des vpres. Des tribus entires,
des clans compacts de marins sont descendus, pour y prendre part, de
tous les hameaux environnants perchs sur le dos des promontoires ou
abrits dans le creux des anses de Loguivy, de Plouzec, de Plounez, de
Perros, de Pors-Even qu'immortalisa Loti. Les hommes en tricot de laine
bleue, les femmes en petite coiffe blanche et en chle noir se pressent
en une longue houle de ttes et d'paules qui s'avance par lentes
oscillations, au chant des hymnes d'glise, dans un vaste recueillement.
On suit une rue troite, plongeante, que bordent des maisons
d'autrefois, aux portes basses et cintres, bties par des flibustiers
du dernier sicle, dans un temps o l'aventureuse cit bretonne armait
pour la course en attendant d'armer pour la grande pche.

Voici les quais, l'ouverture de la rade, la mer d'un bleu dur et froid,
d'un bleu d'acier, l'air franchement hostile sous la ple lumire du
soleil d'hiver. Des lambeaux de nuages qui tranent  l'horizon, rasant
la ligne des eaux, semblent une apparition des banquises polaires,
entrevues comme dans un mirage.

La procession fait halte au pied d'un oratoire improvis qui dresse vers
le ciel ses grles clochetons de bois peint. La statue de
Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, patronne des Islandais, se tient debout
sur l'autel, la face tourne vers le large. Une voile tendue forme dais
au-dessus de sa tte; de chaque ct pendent des filets, en une draperie
tnue et flottante; le socle est enguirland d'engins de pche; l'autel
lui-mme est dcor d'un chapelet d'ancres, et des rames disposes en
faisceaux font l'effet de gigantesques candlabres. Du haut des gradins
de ce reposoir, le clerg entonne le cantique traditionnel dont
l'assistance reprend chaque strophe, en choeur, dans une formidable
pousse de voix rauques.

Un prtre cependant,--quelquefois l'vque diocsain en personne,--se
dirige, suivi d'un seul acolyte, vers le bassin o les golettes sont
ranges _ quai_, vritable fourr de cordages et de mts, le beaupr de
l'une s'enchevtrant aux basses vergues de l'autre. Toutes ont mine
pimpante et portent beau, lustres, cires comme pour une parade. Le
prtre s'arrte un instant devant chacune, l'asperge d'une goutte d'eau
bnite et passe. Vingt, trente, cinquante fois il accomplit le mme
rite: vingt, trente, cinquante fois un pavillon diffrent monte et
s'abaisse en manire de salut. Dans l'espace d'une demi-heure, tous les
bateaux de la flottille sont dment munis du viatique; et dj, sans
doute, s'veille dans leur membrure le frisson avant-coureur des grands
dparts. L'officiant, de retour au reposoir, adresse aux pcheurs une
exhortation suprme, puis le cortge regagne l'glise en chantant l'_Ave
Maris Stella_...

Et maintenant, comme dit l'autre, les chants ont cess. La solennit est
close. Rien de plus simple, de plus rapide, et aussi de plus mouvant.
On ne s'attarde point aux longues et banales manifestations dans ces
ftes de la mer sur qui plane, quoi qu'on fasse pour n'y point penser,
l'ombre mystrieuse du destin.

Quelque temps encore, les marins vaguent par la ville, promenant de rue
en rue, avec des stations  et l dans les boutiques ou les cabarets,
leurs torses superbes, leurs yeux glauques et leurs nobles barbes
frises. Puis, comme le crpuscule s'assombrit, leurs femmes les
emmnent.

Ils se dispersent au hasard des petits chemins,  travers le pays morne
plant d'innombrables calvaires. Il leur reste quatre ou cinq nuits 
dormir en terre ferme, sous les toits de chaume ou d'ardoise moussue,
dans les vieux logis de la lande qui ont vu tant de drames passifs et
silencieux de l'absence, de la misre, de la mort. Le dpart est fix 
la fin de la semaine. Dans huit jours, ils auront pris la mer.

--Plaise  Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, murmurent-ils d'un air dtach,
le sourire aux lvres, avec leur beau fatalisme tranquille, plaise 
Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle que la mer ne nous prenne pas  son tour!

La chose arrive. Elle n'arrive, hlas! que trop souvent. Qui ne connat,
par les descriptions des romanciers et des touristes, l'humble porche de
la chapelle de Perros-Hamon, tout tapiss de tablettes funraires  la
mmoire des perdus  Islande? J'ai sous les yeux, tandis que j'cris
ces lignes, une liste encore plus tristement loquente, en son laconisme
administratif, la liste des navires sombrs corps et biens dans les
parages des lieux de pche, aux cours de ces derniers vingt ans. Que
d'existences sacrifies! Que de maisonnes d'enfants jetes  toutes les
aventures de la faim! Les bonnes campagnes,--et la plus rcente est de
ce nombre,--sont celles o l'on n'a qu'une trentaine de trpas
individuels  dplorer, o tous les quipages rentrent plus ou moins
dcims, o la charit publique n'a gure  se rpartir que sur quelque
deux cents orphelins. Elle fait ce qu'elle peut, cette charit publique,
 Paimpol et dans les environs; mais ce qu'elle peut est mince. Les
mdiocres ressources dont elle dispose sont loin d'tre en rapport avec
les infortunes qui demandent  tre soulages, je ne dis pas dans les
annes de grands sinistres, mais mme dans les annes bnignes o la mer
semble faire relche et se contente de proies isoles au lieu
d'engloutissements collectifs...

Vers 1878, un notable progrs s'est accompli: une caisse de secours a
t cre, dont les armateurs ont fourni les premiers fonds, et qu'ils
continuent d'alimenter au _prorata_, je pense, de leurs bnfices. Aprs
avoir vgt pniblement jusqu'en 1890, poque o le commissaire de
l'inscription maritime, reprsentant tout dsign des pcheurs, a t
appel  en prsider les oprations et  en exercer le contrle, elle
s'est dveloppe depuis lors au point de se transformer peu  peu en une
institution de prvoyance  laquelle on est parvenu, me dit-on, 
intresser les marins eux-mmes, non sans avoir eu  vaincre de longs
enttements, car le matelot breton, tout imbu de l'individualisme
forcen de sa race, est l'tre le plus rfractaire qui soit aux ides
d'association, d'pargne en commun, de mutualit.

Ainsi l'Islandais contribue dsormais pour sa part  mnager aux
veuves un court rpit pour pleurer leurs morts,  sauvegarder de la
misre immdiate les aeules et les enfants. Cet apport, si minime
soit-il, augmente d'autant le budget des disparus. Mais il est encore
bien lger, ce pauvre budget, et bien lourdes sont les charges qui le
grvent. Dans son compte rendu pour la campagne de 1894, le trsorier
tablit un rapprochement significatif entre la prosprit de la caisse
de Dunkerque et la situation prcaire de celle de Paimpol. C'est que
Dunkerque est une ville populeuse, tandis que Paimpol n'a que deux mille
habitants. Ce qui nous manque, conclut-il, ce sont des donateurs
capables de nous aider  largir le cercle de nos secours et  soulager
plus efficacement les infortunes pressantes, les besoins urgents,
consquences inluctables de la rude profession qu'exercent nos pcheurs
sous le rigoureux climat des mers du Nord.

Avis  ceux qui, par les nuits de tempte, se sentent venir au coeur
quelque pense de compassion pour la petite France flottante des fiords
arctiques.


II

LETTRE D'ISLANDE

Juillet 1894.

Depuis prs d'un mois que l'vnement s'est pass, tout a t dit sur la
tragique impression produite dans l'univers civilis par l'assassinat du
Prsident Carnot. Si je me permets d'y revenir  si long intervalle,
c'est avec la pense qu'on ne laisserait pas de trouver quelque intrt
aux notations qui vont suivre. Cet intrt, elles l'empruntent moins
au sentiment qui les a dictes,--le cri partout a t le mme,--qu'au
milieu trs spcial et,  vrai dire, unique o elles ont t consignes
par crit. Je les extrais d'une lettre dont on vient de me donner
communication et qui arrive, sinon du ple, du moins de ses alentours
immdiats.

Ils sont l-bas,  Islande, comme parlent les Paimpolais, ils sont de
cent cinquante  deux cents navires qui forment dans les eaux de la mer
hyperbore une sorte d'archipel flottant, sans autres attaches avec la
mre patrie que les rares visites des croiseurs de l'tat chargs de la
police des lieux de pche. Une population de trois mille marins environ
les monte, Bretons, Picards, Flamands, la fine fleur de nos matelots de
la Manche. Les Bretons dominent, et particulirement les hommes de
l'Armor trgorrois, de Perros-Guirec  Paimpol. Ce sont, pour la
plupart, des Celtes  la manire antique, avec de grands corps souples
et muscls, avec des mes primitives et incompltes,  la fois rudes et
tendres, capables d'audace et de purilit, des mes d'enfants et de
hros.

Vers la mi-fvrier, vtus du gilet de laine bleue que leurs femmes ont
pass l'hiver  tricoter, le cir jet en travers sur l'paule, ils
descendent aux ports d'embarquement. Les golettes aux grements
compliqus sont ranges en file, toutes voiles tendues, le long des
quais. Le clerg local--je l'ai dit tantt--s'avance en grande pompe et
les bnit; une par une, elles cinglent vers la haute mer: telle une
thorie de nefs sacres. On les suit longtemps des yeux. Sur le rebord
des falaises, sur la pointe des caps aigus qui fendent les flots du
large de leurs proues immobiles, des mouchoirs s'agitent, saluant jusque
par del les limites extrmes de l'horizon le dpart, quelquefois
ternel, des Islandais.

La lettre que j'ai l sur ma table, c'est un de ces Islandais qui l'a
crite,--un homme de quelque culture nanmoins, un capitaine, proche
parent, d'ailleurs, de ce Guillaume Floury qui, s'il faut en croire les
racontars littraires, a servi de prototype au Yann Gaos de Loti.
Reprsentez-vous un bon gant des lgendes, une figure mle, adoucie
d'un je ne sais quoi de fminin qui se remarque souvent, en ce pays,
mme dans les traits les plus virils, une belle barbe noble et frise de
dieu assyrien, et des yeux clairs, d'un bleu dteint, aux prunelles
dilates et comme infinises par le spectacle des vastes houles mornes
et brumeuses o, chaque anne, six mois durant, il est accoutum de
vivre.

Sa lettre est date du Faxa-Fiord,  cinq milles au large de Reikjavik,
dans les parages occidentaux de l'le.

Mauvais temps et mauvaises nouvelles, crit-il; depuis tantt dix ans
que je fais la campagne, je n'ai pas encore vu saison pareille. Nous
avons trs froid. Les hommes ont les mains coupes par les lignes et
grelottent tout le jour, comme s'ils avaient la fivre,  cause des
grands paquets d'eau glace que le ciel leur vide dessus, presque sans
discontinuer. Ajoutez que le poisson mord peu. Quoique sur un fond
excellent, nous n'en sommes,  mon bord, qu' nos dix-huit mille morues,
juste la moiti moins que l'an pass. Tout a n'est pas gai; et pas
n'est besoin de vous dire que nous n'avons gure de coeur  chanter,
malgr que d'habitude nous ne soyons points des pleurards... Voici,
outre cela, que nous apprenons la triste mort de M. Carnot. Les
_chasseurs_[3], qui viennent d'arriver, nous ont apport les journaux
qui en parlent. a nous a donn comme une sueur. On nous et avertis que
nous coulions, que nous n'aurions pas eu les sangs plus remus. J'ai dit
aux babordais, qui taient de pche:

  [3] On appelle ainsi les navires chargs du ravitaillement des
    golettes de pche. Ils quittent les ports bretons dans le courant
    de juin, emportant de nouvelles provisions de sel, et rentrent avec
    la morue dj pche durant les premiers mois.

--Amenez vos lignes. Nous allons lire cela dans l'entrepont.

Les tribordais, rveills en sursaut, se sont levs de leurs couchettes
et j'ai fait la lecture devant tout l'quipage accroupi en cercle autour
de moi. Quand j'ai eu fini, nous sommes rests l  rver tristement,
sans courage. Personne ne trouvait rien  dire, mais plus d'un avait des
larmes aux yeux, et il y en avait d'autres qui juraient en dedans.
Jamais je n'aurais pens que d'apprendre la mort du Prsident de la
Rpublique nous et fait une peine si profonde. Mes hommes ne le
connaissaient gure que par les portraits qu'ils avaient vus de lui,
dans les auberges du pays, et mme quelques-uns se rappellent si peu son
image, qu'ils la confondent avec celle de Mac-Mahon. Ils n'ont pas t
pour cela moins navrs. Peut-tre mme qu'en France vous n'avez pas t
aussi secous que nous par cette nouvelle. Quand on est, comme nous,
loin de la patrie, isols et quasi perdus en des parages o il ne fait,
comme au purgatoire, ni jour ni nuit, ballotts sur une mer sinistre
qu'on a dnomme  juste titre le cimetire des navires, on est port
 s'exagrer les choses et, si elles sont pnibles,  en souffrir plus
vivement...

Je saute une page de dtails intimes et personnels.

Qui n'a prsente  la mmoire la description, d'une posie si intense et
d'un ralisme si prcis, qui ouvre _Pcheur d'Islande_? On se rappelle,
dans ce logis sombre sentant la saumure et la mer, dans ce gte trop bas
s'effilant par un bout comme l'intrieur d'une grande mouette vide,
on se rappelle la petite Vierge en faence, fixe sur une planchette
contre le panneau du fond, avec la note frache de sa robe rouge et
bleue au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de
bois. Comme la plupart de ceux qui vivent dans le pril incessant des
eaux, les Islandais sont gens pieux, d'une pit intermittente
peut-tre, mais qui est chez eux chose de temprament et, aux heures de
crises, remonte tout de suite  fleur d'me. Il en est mme qui ne se
mettent en pche qu'aprs avoir pri. Je me souviens d'avoir entendu
dire  l'un d'eux: J'ai pris plus d'une morue avec un signe de croix.
En rgle gnrale, ils observent le dimanche, et ils clbrent messe et
vpres  leur faon, en chantant des cantiques. Un des leurs, celui qui
a la plus belle voix, remplit, dans la mesure du possible, les fonctions
d'officiant. On lui dcerne le titre de sacristain du bord.

Quand le soleil a t bas sur l'horizon, reprend plus loin l'auteur de
la lettre, le sacristain du bord, s'avanant vers moi, m'a dit:

--Capitaine, c'est le moment du soir en notre pays. Si vous voulez,
nous allons faire comme chez nous, pour une fois, et rciter les
_grces_ en commun.

Il s'tait dj concert avec les autres... Nous avons tous cout la
prire, qui assis sur le plat-bord et appuy au bastingage, qui debout
sur le pont, parmi les morues saignantes, empiles en tas. Pour
commencer, nous n'avions pas t nos _surots_, par crainte de nous
geler le crne au vent de neige qui soufflait devers les montagnes de
l'le, mais, lorsque le sacristain, levant la voix, a prononc en
breton: --Et maintenant disons un _De profundis_ pour le repos de l'me
de M. Carnot, nous n'avons plus song  rien d'autre, et nous nous
sommes tous dcouverts d'un seul geste. Je ne crois pas que nous ayons
jamais t aussi mus, mme quand nous avons eu  tendre sur la planche
le cadavre de l'un d'entre nous pour le faire glisser  la mer...

J'arrte l ces extraits. Peut-tre trouvera-t-on, comme moi, que les
scnes qu'ils retracent ne manquent pas d'une certaine grandeur. Puisse
cet hommage lointain des exils d'Islande tre doux aux mnes du
Prsident Carnot!


III

UN CAPITAINE ISLANDAIS

C'est  Paimpol, un soir de septembre. Tous les Islandais sont
rentrs. Je demande des nouvelles de la pche. Un grand deuil: la mort
du capitaine Hamon. Et, dans la paix du crpuscule, o bruit seul le
clapotis de la mer montante, entre les vannes du bassin  flot, on me
raconte l'histoire que voici. Elle vaut, je crois, d'tre fixe.

Parmi les golettes paimpolaises qui, au mois de fvrier dernier,
faisaient voile vers l'Islande, figurait la _Marie-Lopoldine_,
commande par le matre au cabotage Hamon, du village de Krity. J'ai
connu l'homme. Je le vois encore, avec sa belle stature, son fier
profil, ses manires graves. C'tait, comme on dit l-bas, un franc
capitaine. Nature douce, d'ailleurs, reste fine malgr les rudes
exigences du mtier, volontiers sentimentale, nergique nanmoins et
(les circonstances l'ont assez prouv) capable de s'exalter jusqu'
l'hrosme. Familier, ds l'adolescence, avec la pche au large des eaux
polaires, il aimait tout de sa profession, l'aventure, le mystre, le
long exil, le mortel danger. Nul ne donnait plus gaiement le signal du
dpart, nul ne lanait d'une voix plus insouciante le grand larguez
tout.

Et pourtant, cet hiver, lorsque vint pour lui l'heure de quitter sa
maisonnette de Krity, aux grillages enguirlands de vigne vierge, pour
veiller aux derniers amnagements du bord, il fut saisi, parat-il,
d'une inquitude vague, d'un sinistre pressentiment. Depuis la
prcdente campagne, lui si robuste, il s'tait mdiocrement port. Un
germe mauvais couvait en lui. Il s'en rendait compte et s'en ouvrit mme
 quelques intimes qui le conjurrent de rsigner son commandement entre
les mains d'un autre et d'attendre qu'il ft en meilleur tat, avant de
reprendre la mer. Leurs objurgations furent vaines. Il s'tait li
envers l'armateur, il avait recrut son quipage, il se considrait
comme moralement tenu de partir: il partit.

La traverse fut pnible. Vents contraires, mer houleuse. Le mal du
capitaine Hamon s'aggrava. Rsolu de n'en rien laisser voir  ses
hommes, au lieu de s'enfermer dans sa cabine, il persista  demeurer
assis  son banc de quart, plaisantant, riant, chantant mme, comme 
son ordinaire, tout  tous avec cette amnit joviale qui lui tait
habituelle. Et nanmoins, quoi qu'il ft pour se raidir  son poste, ses
forces  la fin le trahirent. A mesure que l'on pntrait plus avant
dans les rgions froides, cet homme, qui avait dfi pendant prs de
vingt ans les tempratures les plus rigoureuses, fut pris de
tremblements, de ce frisson spcial que connaissent bien les marins
d'Islande et qu'ils appellent la fivre glace. Malgr son indomptable
nergie,  peine arriv sur les lieux de pche, il dut s'aliter. Ses
matelots lui proposrent de le dbarquer  Reikjavik o il et, du
moins, trouv les soins et les secours les plus indispensables. Il
refusa, non sans hauteur.

--La place d'un capitaine, dit-il, est  bord de son navire... Et
d'ailleurs, vous autres, vous n'avez pas  savoir si je suis malade ou
bien portant.

Il fit, en effet, comme s'il et t le mieux portant des capitaines. Il
continua de diriger, de surveiller toutes les oprations de la pche. Il
avait, de sa responsabilit, un sentiment trs vif et, pour rien au
monde, tant qu'il lui resterait un souffle, il n'et voulu manquer  ses
engagements. Tous les jours, ponctuellement, quelle que ft
l'intemprie, il monta sur le pont, y sjournant parfois de longues
heures pour stimuler le zle de l'quipage; et, quand il ne fut plus 
mme de gravir seul les marches de la cabine, il se fit hisser dehors
par deux de ses hommes, l'un le soulevant par les aisselles, l'autre par
les jambes. Durant une couple de mois, on vit,  bord de la
_Marie-Lopoldine_, ce spectacle inoubliable: le capitaine, tendu quasi
mourant sur un matelas, au pied du grand mt, la tte appuye  un
rouleau de cordages, et donnant de l ses ordres, d'une voix assourdie,
mais avec un visage imperturbable de calme et de srnit. Rong par une
tuberculose dont le climat excessif activait, pour ainsi dire de minute
en minute, les progrs, il ne se dpartit pas un instant de cette
attitude vraiment hroque. Empressons-nous d'ajouter,  l'honneur de
l'quipage, que, frapp de tant de vaillance, chacun se piqua d'ardeur 
la tche commune. Tous furent parfaits de tenue, d'obissance, de
rgularit.

--Nous pchions avec rage, m'a dit l'un d'eux; nous nous doutions que le
capitaine Hamon ne commanderait plus, hlas! d'autre pche, et, puisque
ce devait tre pour lui la dernire, nous voulions aussi qu'elle ft la
plus belle.

Les dbuts de la campagne furent peu fructueux; mais lorsque, vers le 10
septembre, la _Marie-Lopoldine_ rapparut  l'horizon de Paimpol, elle
avait dans le ventre, selon l'nergique expression du loup de mer, une
porte de soixante-douze mille morues.

Le capitaine Hamon tait  bout de vie. Il prit cong, avec une
simplicit toute spartiate, de son navire et de ses hommes.

--Un autre que moi, pronona-t-il en guise d'adieu, conduira le
chargement  Bordeaux[4].

  [4] C'est  Bordeaux que les navires morutiers, aprs avoir touch
    Paimpol, vont dbarquer leur pche et, par la mme occasion, charger
    la provision de sel pour la campagne suivante.

Les matelots pleuraient. On le transborda du navire dans le canot, et du
canot dans un char  bancs du pays qui l'attendait sur le quai. Il
rendit  l'armateur ses comptes, reut ses flicitations et ses
remerciements, puis s'achemina vers Krity. Il n'tait plus qu'un
cadavre o l'me vacillait faiblement, au fond des yeux creuss, comme
une lumire qui va s'teindre. Huit jours aprs, il expirait, avec une
belle tranquillit stoque, louant la destine d'avoir permis qu'il
revt une fois encore la terre natale, et s'estimant assez heureux,
puisqu'il avait pu accomplir jusqu'au bout son devoir. Il avait
trente-six ans.

                   *       *       *       *       *

Ses obsques furent clbres au milieu d'un grand concours de peuple.
Tous les Islandais d'alentour taient l, rangs en longues files
mues derrire le cercueil, et les armateurs, et la population
bourgeoise de Paimpol. Nulle oraison funbre ne fut prononce devant la
tombe: on descendit ce hros dans la fosse en silence; mais un
recueillement solennel planait sur la foule, et c'tait le plus loquent
des hommages. Maintenant le capitaine Hamon dort pour jamais dans
l'humble petit cimetire du Golo. L'inscription funraire qu'un
tailleur de pierres du lieu gravera sur son monument ne fera mme pas
mention des circonstances qui ont dtermin sa mort. Seuls, l-bas, 
Islande, durant les longues heures sinistres des quarts polaires, les
pcheurs qui furent les compagnons de sa dernire traverse en
voqueront peut-tre de temps  autre, le fier et touchant souvenir.
L'histoire, pourtant, mriterait d'tre consigne au livre des beaux
trpas, ne ft-ce--si j'en crois l'opinion commune--que pour servir d'un
salutaire exemple  plus d'un capitaine islandais.




II

EN LON




LE LON NOIR


I

Que l'on vienne du Trgor ou de la Cornouailles, une impression
singulire de grandeur et de tristesse saisit l'me ds que l'on pntre
en Lon. On a tout de suite le sentiment d'une terre  part, d'aspect
trangement austre, aux horizons plus larges, mais plus dnuds. Loti,
qui la parcourut nagure en compagnie de son _frre Yves_, a trac
d'elle ce croquis: ... Un grand pays plat, une lande aride, nue comme
un dsert. C'est vraiment une contre sans grce et sans charme. Les
rivages mme, bords de dunes ou prolongs en de vastes tendues
sablonneuses, sont monotones, ennuyeux et laids. Aussi les baigneurs
s'en cartent-ils; la mer n'y sourit en aucune saison. Rares et peu
profondes sont les valles, sombres et silencieuses les fontaines, o
jamais les yeux divins de la Viviane celtique ne se sont mirs. Les bois
manquent:  peine quelques bouquets d'arbres, rebrousss par les vents
de l'Ouest. Des cultures marachres, en revanche, et des prairies
artificielles,  perte de vue. Rien ne rompt l'uniformit de ce plateau
immense, si ce n'est des silhouettes de clochers pointant vers le ciel
de toutes parts. Ces fines aiguilles de pierre merveilleusement ajoures
par des artisans primitifs, la terre lonnaise en est hrisse d'un bout
 l'autre. Elle est proprement le pays des glises. Elle s'en
enorgueillit, non sans quelque raison, d'abord, parce qu'elle n'a pas
d'autre parure, et puis, parce qu'il en est, parmi ces glises, qui sont
de purs pomes, des miracles de hardiesse, et d'lgance, et de beaut.
On connat le Kreizker. Une chanson de conscrit finistrien, devenue
comme l'air national des Bas-Bretons, en a clbr la sveltesse et la
hauteur, jusqu'aux plus extrmes confins du monde. Il tonne si fort les
Lonards eux-mmes, qu' les entendre il n'a pu tre construit que par
le diable, le plus pervers, mais aussi le plus ingnieux des anges,
comme on sait.

Le Kreizker n'est point une exception. Allez  Berven,  Lambader, 
Guimiliau,  Saint-Thgonnec, au Folgot, et j'en passe, vous y verrez
s'panouir d'exquises floraisons architecturales. Quant aux sanctuaires
locaux, ils sont innombrables. Pas de hameau qui n'ait le sien, et ce ne
sont pas les moins orns. Les landes, les grves mme en sont peuples,
et l'on en rencontre qu'il faut dblayer chaque printemps,  demi
enfouis qu'ils sont, aux mares d'quinoxe, dans les sables.

Pour qui voyage en ce pays, c'est l le premier trait qui frappe: les
lieux de prire multiplis presque  l'infini. Le second, c'est la
frquence des chteaux. D'aucuns, comme celui de Krouzr, crasent les
labours avoisinants de leur masse fodale, reste intacte.
D'autres,--Kerjean, par exemple,--voquent tous les enchantements de la
Renaissance. La plupart cependant sont modernes; mais il n'est pas
jusqu'aux plus rcentes de ces maisons seigneuriales qui ne demeurent
tout imprgnes de l'atmosphre d'une autre poque et comme confites en
des dvotions surannes. Les parcs qui les entourent forment les seules
oasis de cette rgion sans arbres. Tristes oasis. Leurs verdures
vnrables assombrissent l'horizon plus encore qu'elles ne l'gayent, et
font planer sur toute la contre je ne sais quelle ombre lthargique.
Pays d'glises et de chteaux, pays de nobles et de prtres, dit, 
propos du Lon, un vieil adage. Le mot n'a pas cess d'tre juste. Tel
est bien le double caractre de cette terre, ce qui lui imprime sa
marque propre, sa dure et froide originalit.


II

La race y est belle et grande, avec quelque chose de majestueux. La
figure des femmes, sous la coiffe troite aux rubans relevs en forme
d'anses, fait penser au type svre des matrones romaines. Les hommes,
tout de noir vtus, portent le feutre large  boucle d'argent, le gilet
taill en justaucorps, la veste  basques, de coupe ancienne, et qui
rappelle l'habit de cour. Un ample turban de laine grise fait deux et
trois fois le tour de leurs reins. Vus dans l'attitude qui leur est
familire, le torse cambr, les mains passes dans la ceinture, les
Lonards ont grand air; il semble que l'on retrouve en eux un peu de la
dignit grave de leurs homonymes d'Espagne, je ne sais quelle solennit
d'hidalgos. Ces paysans ont conserv des dehors et des manires de
gentilshommes. Que si vous visitez leurs fermes, vous croirez entrer
dans des manoirs. Bties, la plupart, sur un modle unique, elles sont
toutes flanques d'un _appotis-tal_, sorte de donjon carr o l'on a
coutume de dresser la table de famille. Et il n'est pas jusqu' la
langue dans laquelle on vous souhaite la bienvenue qui n'ait sa
noblesse. De tous les dialectes armoricains, c'est le dialecte lonnais
qui a le moins volu. Presque pas de contractions. Les formes verbales
ont gard toute leur ampleur primitive et se droulent avec une
harmonieuse lenteur, en priodes sonores et grandiloquentes. Les
Lonards ont conscience de ce que leur idiome a de particulier: ils le
dfinissent eux-mmes un breton large, _brezonnec ldan_.

--Ailleurs, on _parle_, me disait l'un deux. Nous autres, nous
_prchons_.

Il ne faudrait, du reste, pas juger de cette race d'aprs son extrieur
un peu compass. L'esprit, chez elle, est alerte, insinuant, souple,
d'aucuns vont jusqu' dire cauteleux. Ce sont les Normands de la
Bretagne, affirme-t-on couramment. De fait, ils sont entendus aux
affaires, trs diffrents en cela de la grande majorit des Celtes dont
on connat l'incurie native, l'inaptitude aux besognes d'argent. Eux,
ils ont souci de gagner, d'amasser, de faire fortune. Tout Lonard,
si l'on en croit le proverbe, porte en lui une me de marchand.
Fermiers, ils se livrent  l'levage; maquignons, ils promnent de foire
en foire leur figure glabre, leurs paules athltiques et leur parole
dore. On sait combien le Breton rpugne  la transplantation; les
racines adventives lui font dfaut; il ne se rsigne  l'exil que
contraint par les pires ncessits; parfois, il en meurt. Le Lonard
s'expatrie volontiers, s'il y trouve profit et, loin de dprir, il
prospre. Qu'on lise l'tude si documente que M. Lemoine a consacre
dans la _Science sociale_  l'migration bretonne. Le Roscovite y est en
belle place, et le Roscovite est assurment l'incarnation la plus
complte, la plus vivante, du mercantilisme lonnais. Il pullule 
Paris, alentour des Halles. Mais on le rencontre aussi bien au Havre, 
Nantes,  Angers. Pour vendre  bon prix ses oignons, ses artichauts,
ses choux-fleurs, ses primeurs de toute espce, o n'irait-il pas?
Londres, Cardiff, Southampton le voient dbarquer  poques fixes. Au
Pays de Galles, on est tellement accoutum  lui que, pour beaucoup
d'habitants, Breton et Roscovite, c'est tout un. Et cette
identification n'est pas toujours, parat-il, pour rendre sympathiques
aux Celtes d'outre-Manche leurs congnres de ce ct du dtroit.


III

Le Lonard est pass matre dans l'art minemment commercial de
mystifier l'acheteur. Il y apporte sa gravit de pince-sans-rire et les
ressources de l'esprit le plus inventif. Cette forme d'imagination est,
d'ailleurs, la seule dont il fasse cas. Les spculations dsintresses
le laissent indiffrent. La vie contemplative, si dveloppe chez ses
compatriotes du Trgor, est, chez lui,  peu prs nulle. Rver lui
semble une occupation de paresseux. Il n'a de got que pour l'action,
pour l'action positive et d'un rsultat prochain. Le monde de la fiction
et des songes, o se rfugie et se complat peut-tre trop volontiers
l'me bretonne, lui est un domaine ferm, une sorte de jardin dfendu
vers lequel aucune curiosit ne l'attire. Alors que, partout ailleurs,
en Armorique, le mythe est sans cesse en travail et se perptue  l'tat
de cration vivante, c'est  peine si, dans la mmoire des gens du Lon,
surnagent quelques dbris informes des anciens rcits. Le tmoignage de
M. Luzel est dcisif  cet gard. Vainement, dit-il en substance,
vainement j'ai battu les campagnes lonnaises, depuis l'embouchure de la
rivire de Morlaix jusqu' la pointe de Saint-Mathieu. Malgr de longues
et patientes recherches, je n'ai pu dcouvrir que des fragments de
contes: encore sont-ils en nombre fort restreint. Et il ajoute: Les
posies, _gwerzes_ ou _sones_, n'y sont pas moins rares. _Le Lonard ne
chante pas_.

Que de fois ne l'ai-je point prouv par moi-mme!... Un jour,
cependant, passant sur la route de Clder  Plouescat, j'entendis
derrire un talus une petite gardeuse de vaches qui chantait. L'air
tait celui d'une ballade en renom, tout ensemble vhment et triste. Je
m'approchai de la fillette. Elle me tendit un recueil de cantiques
pieux, ses Heures, comme elle disait... De faon gnrale, le Lonard
ne connat d'autre littrature que celle du livre de messe. D'aucuns
peut-tre l'en fliciteront. Les bardes nomades eux-mmes hsitent 
s'aventurer en ce pays, qui les ddaigne ou qui les raille. Ils y sont
traits de fainants, quand on ne les fuit pas comme des excommunis.

Toutes les autres rgions de la pninsule peuvent exciper de quelque nom
ayant plus ou moins marqu dans l'histoire des lettres. Le Lon n'en
compte pas un. Le seul homme qui fasse grande figure dans ses annales
est Michel Le Nobletz, un aptre. Il vcut au XVIIe sicle et fut une
espce de Jansnius breton. Il s'attacha surtout  la rformation des
moeurs. Il parcourut les fermes, les villages, les les, dracinant les
restes des antiques superstitions, prchant le retour  la pure
doctrine, rappelant le clerg lui-mme  l'austre tradition du
catholicisme primitif. Suspect aux vques, contrecarr dans toutes ses
dmarches, il n'en continua pas moins d'vangliser. On parle
aujourd'hui de sa canonisation. Son action sur le peuple fut profonde et
suscita un puissant rveil de l'ide religieuse dont les effets durent
encore. Nul n'a plus contribu  faire du Lon ce qu'il est: une sorte
de fief d'glise, une citadelle inexpugnable de la foi. Car c'est ainsi.
Cette race lonarde, si entreprenante, d'intelligence si dlie,
affranchie de tant de prjugs en toute autre matire, se montre, dans
l'ordre spculatif, d'une docilit presque absolue. Uniquement voue aux
affaires, il semble qu'elle ait charg ses prtres, en tout le reste, de
penser pour elle. C'est le principe de la division du travail appliqu
de faon peu commune. Un brave homme de l-bas m'exposait ainsi sa
conception:

--J'lve mes btes et je les vends au meilleur prix que je peux. Ce
n'est pas toujours chose aise. Pourquoi irais-je m'embarrasser d'autres
soins? En dehors de mon mtier, le _recteur_ est l pour me dire ce qui
est bien, ce qu'il faut faire. J'coute, j'obis et je suis tranquille:
_je suis dans l'ordre_.

Les jours d'lections snatoriales, dans le Finistre, la dlgation du
Lon prsente un singulier spectacle: beaucoup de ces dlgus sont des
ecclsiastiques, et l'on dirait un clan de paysans conduit en plerinage
par ses prtres.


IV

Longtemps, les nobles ont exerc sur ces campagnes une influence
presque gale  celle du clerg. Mais elle est aujourd'hui fort en
baisse. Avec le spectre de plus en plus effac du roi, s'est vanoui le
prestige du gentilhomme. L'_atrou_, le seigneur ne pse plus gure
que ce que pse sa fortune. Son crdit ne dpasse pas l'tendue de ses
terres. Seule, sa clientle de fermiers ou de manoeuvres se sent tenue
d'accepter de lui le mot d'ordre. On le salue encore trs bas, mais on
ne le considre plus comme un tre exceptionnel. Le chteau a fini
d'en imposer, surtout depuis que le clerg, sur les indications de Rome,
a spar sa cause de celle des partis vaincus. Le presbytre, en
revanche,--je dis le presbytre, et non l'glise,--demeure, dans chaque
paroisse une sorte de centre moral, d'o toute lumire mane, et qui,
par d'invisibles courants, agit sur toutes les consciences. Il est
difficile pour quelqu'un qui n'a pas tudi de prs ce peuple de se
reprsenter son tat d'esprit et l'ide, aussi peu moderne que possible,
qu'il se fait du prtre, de sa mission vanglique, de son rle social.
Cela ne ressemble  rien de ce temps, et vous reporte  plusieurs
sicles en arrire, en plein moyen ge. Le prtre, aux yeux du Lonard,
n'est pas seulement un personnage revtu d'un caractre sacr; des
facults mystrieuses lui sont dvolues: c'est une espce de thaumaturge
et presque de sorcier. La vnration que l'on professe pour lui ne va
pas sans quelque terreur. Le rve de toute famille lonarde est d'en
compter au moins un parmi ses membres. On couve ds le berceau cet
enfant prdestin; on ne recule devant aucun sacrifice pour lui faire
suivre les cours aux collges de Saint-Pol et de Lesneven, les deux
villes saintes de la contre; et, lorsqu'il reparat, frais moulu du
sminaire, tout flambant neuf dans sa soutane, on n'ose plus le dsigner
par son nom; sa mre ou ses soeurs le servent humblement dans une pice
 part, et le pre, pour s'asseoir  sa table, attend qu'il veuille bien
l'en prier.

Il serait puril de s'tonner, aprs cela, de l'extraordinaire empire
que possde le clerg sur les mes, dans cette petite thocratie
bretonne qui s'appelle le Lon. Le prtre est ici le fils lu de la
race: il en est la conscience pensante et, si l'on peut dire, le
cerveau. Joignez qu'il a derrire lui, autour de lui, sa nombreuse
parent, et l'on sait quelle est, en Bretagne, la persistance
indomptable du lien familial. Il ne dpend que de lui d'user de son
autorit et d'en msuser, s'il lui plat. Il ne s'en fait pas toujours
faute. Le sentiment de sa force lui inspire un certain orgueil de caste.
On l'a vu, dans plus d'une circonstance, braver l'vque, braver mme le
Pape. Au dbut du sicle, il refusa longtemps de se plier aux lois
concordataires et de reconnatre la suprmatie de ses nouveaux chefs. Un
_recteur_, du nom d'Hlis, alla jusqu' prcher le schisme. Une glise
lonarde menaait de se constituer. Dj, des offices clandestins se
clbraient  huis clos et, pour prserver les morts de toute souillure,
on les enterrait nuitamment, hors des bourgs, dans quelque cimetire
dsaffect. Les petites chapelles trviales, les humbles sanctuaires 
demi ruins, drobs dans les replis des dunes ou perdus dans
l'immensit des landes, servirent de lieux de prire et de conciliabule
aux fidles de la nouvelle secte. Des missaires allaient, de ferme en
ferme, convier les gens au rendez-vous et leur communiquer le mot de
passe.

J'ai mme ou dire  une Lonarde quasi centenaire qu'elle avait vu
tenir des runions de ce genre dans la cour du manoir paternel. On
dressait la nappe de l'autel sur un norme bahut  bl. L'heure du prne
venue, le prtre montait dans un tombereau et, de cette chaire
improvise, exhortait l'auditoire  souffrir toutes les perscutions
plutt que de pactiser avec l'hrsie. La rsistance occulte
commenait  tourner  la rvolte ouverte. Les femmes surtout se
montraient exaltes. On craignit des dsordres. Les pouvoirs publics
durent intervenir. Le mouvement avorta.

Et, sans doute, les temps ont chang depuis lors, mais il semble bien
que, dans ce sombre pays de Lon, quelque chose vit encore de l'me
farouche du vieil Hlis.




MOISSON MARINE


I

Une ordonnance de 1681 s'exprime comme il suit:

Tous les ans, le premier dimanche de janvier, les habitants des
paroisses du littoral doivent se runir pour fixer l'poque et la dure
de la coupe des varechs croissant  l'endroit de leurs territoires. Les
syndics, marguilliers ou trsoriers sont chargs de faire les
convocations, d'afficher et de publier les dcisions,  peine d'amende.
Sous peine d'amende aussi, il est dfendu de couper et d'enlever le
gomon, la nuit. Nul ne peut en cueillir que sur les ctes de sa
paroisse, ni le vendre aux forains, ni le transporter sur d'autres
territoires,  peine de ladite amende et de la confiscation des chevaux
et des harnais. Les seigneurs de fiefs voisins de la mer ne peuvent
profiter du gomon que dans les limites assignes aux autres habitants,
ni percevoir aucun droit ce touchant,  peine de concussion.

La lgislation, en cette matire, n'a gure chang depuis le XVIIe
sicle. C'est encore la commune qui, de nos jours, est appele  fixer
elle-mme, ds le dbut de l'anne, l'poque de ce que les Bretons
nomment, d'un terme si expressif, l'aot marin, la moisson de la mer.

Donc, un des premiers dimanches de janvier, le plus souvent le dimanche
de l'piphanie, le hraut municipal, secrtaire de mairie ou garde
champtre, gravit,  l'issue de la grand'messe, les marches de la croix
rige au centre du cimetire et dont le socle, parfois entour 
hauteur d'appui d'un mur en forme de chaire, remplit d'ordinaire, dans
nos campagnes, l'office de tribune aux harangues. Paysans et pcheurs,
gens des terres et gens des ctes, s'attroupent aux pieds de l'orateur,
parmi les tombes; et, lorsqu'il a donn lecture de l'avis, en
concluant, selon l'usage, par l'invitation sacramentelle: Ainsi donc,
prparez vos bras et vos faucilles!, une immense acclamation salue ses
paroles. La priode annuelle de la rcolte du _gomon vif_, en dpit des
rudes fatigues qu'elle entrane et des dangers mme qu'elle comporte,
est, pour ces populations du littoral, une sorte de divertissement
hroque. Elles en attendent impatiemment l'ouverture. La date varie,
suivant les convenances locales, mais pas en de de certaines limites
traditionnelles: janvier, fvrier sont les mois o il est de coutume
constante qu'elle soit comprise.

Remarquez que ce sont aussi les mois o la vie rurale comme la vie
maritime est la plus stagnante. C'est la saison des pluies et la saison
des vents. Il n'y a rien  faire aux champs, rien  faire au large. Les
barques sont tires sur le rivage et les outils de labour appendus aux
piquets des granges. Dans les mtairies de l'intrieur et dans les
chaumines basses des bords de la cte, l'on demeure mlancoliquement
confin chez soi, sans autre ressource, pour tuer le temps, les
pcheurs, que de raccommoder des filets, les fermiers, que de tailler du
lin, roui de l'automne prcdent, ou de corder du chanvre. Il y a bien
les vieilles qui content des histoires, mais tant de fois entendues! On
en arrive  s'ankyloser les jambes sur les escabelles du foyer, 
s'abmer, devant le feu de mottes, en des rvasseries sans objet et sans
fin.

Et cela dure, ou peu s'en faut, depuis la Commmoration des Dfunts, 
travers l'humide, la brumeuse, la pntrante tristesse des mois
noirs... Ces hommes de plein air, tourments d'un imprieux besoin
d'activit physique, supportent malaisment cette existence claustre.
Ils ne conoivent la maison que comme un gte. C'est l'endroit o l'on
couche, non point l'atmosphre o l'on vit. De l leur ddain de tout
confortable domestique. Un toit qui prserve de l'intemprie, un trou
par lequel on puisse entrer, une lucarne qui, le logis clos, permette
tout juste d'y voir clair, que souhaiter de plus? Leurs femmes, leurs
enfants en jugent de mme:  la moindre embellie, ils sont sur le seuil.
Eux, ils n'aspirent qu' en tre hors. Aussi quelle aubaine lorsque
l'aot marin, l'aot hibernal, est enfin fix! On va, pendant un jour
ou deux, trois peut-tre, on va pouvoir secouer cette torpeur o
s'engourdissaient le corps et l'me. La nouvelle, colporte de hameau en
hameau, a fait le tour de la paroisse. Et tout de suite on s'apprte, on
s'organise. C'est un branle-bas universel.

Quelques notables, dsigns par le conseil municipal et dcors, pour la
circonstance, du titre de gardes-gomonniers, reoivent mission
d'attribuer  chaque famille la portion de roches qui lui est concde.
La grve, en effet, a t partage, au pralable, en autant de lots que
la commune compte de _feux_. Il y a mme des cantons o, pour viter les
contestations qui pourraient se produire, ces lots sont tirs au sort.
Les gardes-gomonniers ont, en outre, la charge, de concert avec la
douane du lieu, de surveiller la coupe, d'empcher les infractions au
rglement, de prvenir ou d'arrter les rixes. Ce n'est pas une
sincure, tant donne l'espce d'pret, tout ensemble joviale et
farouche, avec laquelle hommes et femmes se ruent  cette trange
moisson.

Levs sur les trois heures du matin, pour aviser aux derniers
prparatifs, la plupart des travailleurs sont excits ds l'aube. Sous
prtexte de leur mettre du coeur au ventre, de les armer contre la bise,
contre le froid de l'embrun--et aussi parce que c'est grande journe,
journe de labeur exceptionnel--les chefs de mnage n'ont pas manqu 
leur faire boire une large rasade d'eau-de-vie qui achve d'exalter les
ttes. Et, comme ces libations se renouvelleront plus d'une fois, au
cours de la besogne, quoi d'tonnant si, avant le soir, maint coup de
faucille s'gare ailleurs que dans le varech? Il plane sur ce rite
semi-agricole, semi-marin, un peu de la fougue et de la dmence des
bacchanales antiques.


II

C'est surtout en Lon que le spectacle revt son caractre le plus
saisissant. J'en ai retenu, quant  moi, une impression profonde.

Le dcor y est merveilleusement appropri  la scne. Les ctes, tantt
dvalent en maigres pentes sablonneuses que prolongent,  mer basse,
d'immenses tendues de grves parsemes de champs d'cueils; tantt se
redressent, d'un brusque sursaut, en murailles abruptes, d'une
architecture imposante et sauvage, perces  et l d'troits estuaires
ou hrisses de gigantesques promontoires. C'est, je pense, du haut d'un
de ces grands caps venteux que la femme de Tristan de Lonnois fit
guetter le retour du vaisseau qui portait Iseult. Pour avoir t le
thtre de cette poignante fin d'amour, le paysage semble en avoir
conserv une sorte de dsolation tragique. La nature n'y sait point
sourire, et, mme dans les plus beaux jours, garde quelque chose de
dsenchant. L'hiver y est affreux. Les houles de Manche et
d'Atlantique, dont c'est ici le point de rencontre, luttent de vacarme
et de fureur. On imaginerait difficilement des parages plus
inhospitaliers: c'est comme qui dirait une Tauride bretonne.

La race est  l'avenant: rude et forte, et d'une stature quasi plus
qu'humaine, avec de vieux instincts de frocit primitive dont elle
passe, quoique trs amende, pour entretenir jalousement les restes. Le
sang de ses anctres naufrageurs tourmente encore ses veines. Car la
sombre ligne des pilleurs d'paves, c'est principalement en cette
rgion qu'elle a fleuri, et l'on s'en aperoit bien,  examiner d'un peu
prs le type et les faons de leurs descendants... Mais j'ai promis au
vnrable Jouan Abhamon de n'insister pas sur ce pnible sujet.

La veille du jour o devait avoir lieu la coupe du gomon dans sa
paroisse, il m'tait obligeamment venu prendre en carriole  Lannilis
et, si je dormis mal, cette nuit-l, dans la chambre qu'il m'avait
offerte, ce ne fut point la faute du lit qui tait excellent, mais la
faute de la tempte qui cornait au dehors et qui, tour  tour gmissante
et hurlante, mariait, dans un effroyable orchestre, de longues plaintes
flines  des meuglements de boeufs affols.

Lorsque, au petit matin, Jouan Abhamon heurta mes volets, j'tais dj
sur pied.

--Enveloppez-vous chaudement, me recommanda-t-il.

On ne lui voyait,  lui, que les yeux et le nez. Le reste du visage
disparaissait dans un extraordinaire casque de molleton, aux teintes
fanes, d'un bleu verdi, qui lui enserrait la tte, garantissait la
nuque et la gorge, et recouvrait mme les paules. C'est une coiffure
qu'on ne rencontre, je crois bien, nulle part ailleurs. Elle lui donnait
un je ne sais quoi de mystrieux et de barbare: on et dit la figure de
quelque antique chef de guerre, ressuscit du fond des ges.

Nous sortmes. La rafale continuait de se dchaner par trombes, et,
dans le vague blmissement du ciel encore brouill de nuit, galopaient
avec des bonds effrayants d'immenses chevauches de nuages en fuite. Le
noir des campagnes, autour de nous, s'animait confusment. Aux menues
vitres des fermes des lueurs brillaient, de tous cts; on percevait des
bruits de voix et des brouements de btes; des ombres s'agitaient,
criaient; les routes qui mnent vers les plages s'emplissaient peu  peu
d'une rumeur croissante, faite du rapide pitinement des sabots et du
roulement solennel des chars. Cela prenait les proportions d'une leve
en masse. Sans cesse des groupes nous dpassaient, hommes et femmes
ple-mle, brandissant des engins varis dont on n'et su dire, dans le
trouble crpuscule matinal, si c'taient des instruments de travail ou
des armes de combat. D'aucuns portaient, balancs au bout d'une perche,
d'normes fanaux de fer-blanc, les mmes sans doute qu'une ruse
frocement inventive attachait nagure aux cornes des vaches pour
leurrer les navires en perdition. Ils allaient trs vite et tte
baisse, fonant dans le grand vent sauvage qui soufflait de la mer.

Et aprs une demi-heure de marche par des chemins rocailleux, ravins
comme des lits de torrents, brusquement, derrire un tournant de
colline, la mer se montra; la mer! c'est--dire une vaste tendue
informe, un chaos sinistre et convuls, o des tranes de baves
blanches striaient des ondulations de dos verdtres. Trs loin, presque
aux confins du ciel, un feu plissait. C'tait le phare de la
Vierge--semblable, en effet, dans l'indcision de l'heure, au fantme
long voil de quelque dit des eaux, le front surmont d'une toile. Le
jour, cependant, achevait de dissiper ces vaines apparences. Mais
combien plus mouvante, peut-tre, la ralit! Les grves, d'o le flot
se retirait en se cabrant, taient  perte de vue, noires de monde. Et,
de toutes les hauteurs voisines, par toutes les issues, de nouveaux
cortges dbouchaient, sans discontinuer. Une fivre singulire, une
espce de dlire sacr exaltait l'me de cette foule, gagnait jusqu'aux
attelages eux-mmes qui, les naseaux dilats, hennissaient  la mer.

Ds que les premires crtes gomonneuses commencrent de surgir, ce fut
comme un lan irrsistible, toutes barrires rompues. Jouan Abhamon, en
sa qualit de notable, tenta bien de faire quelques remontrances aux
gens de son quartier, mais dj ils taient dans l'eau jusqu' mi-corps.
Les femmes, au milieu de l'effervescence gnrale, donnaient l'exemple
de la tmrit; les jambes nues, les cheveux nous dans un mouchoir,
leur jupe de droguet ficele autour de leurs hanches, elles se
prcipitaient droit devant elles, provoquant les hommes de la voix et du
geste, opposant leurs poitrines aux vagues et les labourant de coups de
faucille, comme pour acclrer leur recul. Les charrettes, bondes de
moissonneurs, de moissonneuses, avaient l'air, vues du rivage, de
flotter ainsi que des barques remorques  la nage par des chevaux
marins. L'espace tait plein de rires, d'appels, de cris, que dominait
par intervalles une phrase hurle en choeur comme une formule
d'incantation:

--_D'ar bzin!... D'ar bzin glaz[5]!..._

  [5] Au gomon! Au gomon vert!


III

La mer, maintenant, avait fui: elle n'tait plus qu'un large ourlet d'un
bleu sombre, lam de fines volutes d'argent,  la lisire de l'horizon.
Les plages talaient  dcouvert leurs sables paillets, leurs flaques,
les mille veines de leurs ruisselets sals, et enfin, et surtout, leurs
jonches de roches, leurs gurets de pierre brune couronns d'une toison
de varech.

Pas un de ces lots qui ne ft envahi. Sitt que la mobile draperie des
nuages laissait, en se dchirant, filtrer les rayons du blanc soleil
d'hiver, les gomons s'allumaient d'un bel clat dor de moisson
terrienne; on voyait, de sillons en sillons, aller, venir, les dos
courbs des faucheurs; on suivait le jeu rythm des faucilles, on
entendait leur grincement si, d'aventure, elles portaient  faux contre
le granit. Parfois, une courte relche: une tranche de pain dvore en
hte; puis, dans chaque quipe, la tourne de la bouteille, une lampe
d'alcool bue au goulot. Durant ces haltes, les _ramasseurs_ passaient,
soulevaient les javelles aux pointes de leurs tridents et les
entassaient dans les charrettes...

Soudain, sur les midi, des sonneries de cloches lointaines retentirent:
c'tait le carillon des paroisses annonant l'heure de la mare montante
et signifiant aux gomonneurs, sinon la fin de la coupe, du moins la
suspension du travail.

Alors,  travers les sables et les cailloutis de la grve, le mme exode
recommena, mais  rebours, et, de nouveau, vous eussiez dit une
migration des poques primitives, un long serpentement de hordes en
marche. Derrire les houles humaines, la mer accourait en un galop
tumultueux, les crins dresss. Nombre d'hommes, cependant, taient
demeurs sur les roches, occups  rassembler les dernires gerbes
parses de la rcolte,  les assujettir avec des cordes,  les lier en
radeaux, en dromes. Je les observais, non sans angoisse. Debout sur
ces chalands improviss, ils attendirent que les eaux fussent assez
hautes pour les faire flotter. Puis, au balancement des vagues, on les
vit s'avancer vers la terre. Appuys sur leurs gaffes, dans leur
accoutrement barbare, ils avaient l'air de personnages mythologiques qui
venaient vers nous, ports par des monstres, des profondeurs du vieil
Ocan.




PARAGES D'OUESSANT


I

LENDEMAIN DE NAUFRAGE

Juillet 1898.

Voici dj quelque temps, je regardais du pont de la _Louise_ dfiler,
sur un ciel orageux, tout ce paysage d'les et d'cueils qui
s'chelonnent entre Ouessant et la grande terre comme autant d'paves
d'un continent disparu. Nous tions partis du Conquet  la premire
aube, bien avant que le phare des Pierres-Noires, au large de
Saint-Mathieu, et teint son feu rouge  reflets sanglants. La pointe
de Corsen, sur notre droite, s'estompait vers le Nord en une haute
silhouette farouche. A gauche, des croupes vertes, d'un vert roussi, se
montraient par intervalles, comme balances par l'immense remous des
eaux: d'abord Bniguet (la _Bnie_, par euphmisme, je suppose),
pareille  un lambeau de prairie ourl d'un lambeau de grve, et o
bivouaquent, pour la fabrication de la soude, quelques gomonniers; puis
Morgol, Qumns, Trilen, roches dsertes, hantes des seuls oiseaux de
mer.

A Molne (la _Chauve_), nous fmes escale. Molne est, en quelque sorte,
la cadette d'Ouessant. Tandis que la _Louise_ stoppait dans le petit
port en eau profonde, le mle se couvrait d'liens et d'liennes
venus pour recevoir les provisions que le vapeur leur apporte trois fois
par semaine, si le gros temps n'y met point obstacle. Le bourg,--une
vingtaine de maisons en pierres grises hrisses de lichens,--s'tage
sur le flanc septentrional d'une colline basse, d'une espce de morne
dnud que dominent de leurs pointes, pour ainsi dire jumelles, le
clocher de l'glise et le mt du smaphore. Le canot conduisit  terre
le facteur, non moins attendu que les provisions, et prit le recteur
de l'le qui allait rendre visite  son confrre d'Ouessant.

C'tait ce mme abb Lejeune dont le nom a t si souvent prononc, ces
jours-ci,  propos du naufrage du _Drummont-Castle_, dont il aura
enterr quelque deux cents victimes. L'image que j'ai retenue de lui est
celle d'un bonhomme gai, rond de manires, le parler bref et l'allure
crne, comme il sied au pasteur d'une population de matelots. Il faut 
un prtre, pour vivre  Molne, un certain fonds de belle humeur et de
joviale philosophie.

Celui-ci, l'anne d'avant, avait eu  extrmiser, en quelques jours,
la moiti de ses paroissiens. Le cholra s'tait abattu sur l'lot et y
exerait d'affreux ravages. Le recteur dut s'improviser mdecin,
brancardier, fossoyeur mme, car, le bedeau ayant succomb, force lui
fut de retrousser sa soutane et de passer les nuits  creuser des
tombes. Aujourd'hui, c'est la mer qui fait refluer vers Molne une
moisson de cadavres. Dj, le cimetire dborde sur la place publique;
l'le entire ne sera bientt qu'une vaste spulture. Et le robuste abb
Lejeune suffit  tout...

Par le travers des roches gazonnes de Bannec et de Balanec, je me
rappelle que le capitaine Miniou me dit:

--Vous avez vu tout  l'heure les Pierres-Noires. L-bas, dans le
surot, ces lames qui brisent, ce sont les _Pierres-Vertes_.

Je ne leur jetai, d'ailleurs, qu'un distrait coup d'oeil. Elles
n'taient encore que des rcifs quelconques qui n'avaient pas fait
parler d'eux et dont rien ne prsageait la notorit sinistre. La grande
clbrit de ces parages,  cette poque, c'tait la Jument. C'est
elle, elle seule, qu'aux approches d'Ouessant, passagers et marins, nous
cherchions des yeux. Elle apparut enfin, dressant au ras des eaux sa
crinire ptrifie de monstre de la mer. Sur sa croupe cumante, aux
trois quarts noye, un norme paquebot achevait d'agoniser, de se
disloquer pice  pice, avec des craquements funbres. La proue
semblait se raidir comme pour essayer de s'arracher  l'effroyable
treinte. Le nom de cette masse moribonde se lisait distinctement en
lettres dores: _Miranda-Hamburg_.

Elle rlait l depuis quatre jours. L'quipage, sauv par miracle, avait
pu gagner le littoral, dans les chaloupes. Nous avions  notre bord le
capitaine, qui venait, accompagn d'un agent de la Compagnie
d'assurances, reconnatre l'tat du navire. Il se tenait  l'avant,
taciturne, ne sachant pas un mot de franais. Quand nous passmes devant
l'pave, il se dcouvrit et sur ses joues bronzes coulrent deux
longues larmes, cependant que des Ouessantines, appuyes au bordage,
murmuraient, entre deux signes de croix, une courte oraison...

Je fus, dans l'aprs-midi, au smaphore du Crac'h, situ  l'extrmit
nord-ouest de l'le, sur la plus occidentale des pinces de crabe qui
enserrent la baie de Lampaul, le principal port d'Ouessant. C'est le
coin le plus pittoresque de cette haute table de granit perdue aux
extrmes confins du Vieux-Monde et que des temps relativement peu
loigns verront s'affaisser dans l'abme; c'est surtout le point de la
cte franaise d'o le regard embrasse le plus large, le plus majestueux
horizon.

--Nous sommes ici, me disait le guetteur, sur la lisire d'une des
grand'routes de la mer.

Route singulirement anime et vivante. Des fumes lointaines et qui, 
distance, paraissent immobiles, droulent sans fin leurs volutes grises
paralllement  la ligne onduleuse des flots. C'est, tout le jour, toute
la nuit, une caravane ininterrompue de steamers, ceux-ci montant vers le
Nord, ceux-l descendant vers le Sud, promenant  travers l'immensit
des espaces atlantiques les pavillons de tous les peuples et
l'inquitude ternelle de l'humanit. Du lever du soleil  son coucher,
il en dfile parfois plus de quatre-vingts dans le champ du tlescope du
guetteur. Ils passent trs vite,  toute vapeur,  toutes voiles.

Qui voit Ouessant voit son sang, dit un adage breton. Et c'est en t,
par les belles accalmies de juin, de juillet, d'aot, qu'il faut se
dfier davantage de ces lieux perfides. Alors, selon l'expression
locale, la mer fume; des mousselines tnues flottent entre ciel et eau,
suspendues comme des toiles d'araignes gantes, derrire lesquelles les
cueils embusqus attendent silencieusement leur proie. En vain le phare
du Crac'h brandit  intervalles gaux sa torche lectrique: ses rayons
se dissolvent dans l'air mou. En vain, la sirne pousse son meuglement
enrou: sa voix demeure impuissante  dchirer le formidable silence. Le
navire dvoy, saisi dans un tau mystrieux, oscille, se dbat,
s'engloutit. Vieille histoire lamentable qui, chaque anne, s'augmente,
hlas! d'un nouveau chapitre.

Et que de drames inconnus dont les suaires mouvants du Fromveur n'ont
jamais laiss transpirer le secret!...


II

VEILLE D'AOT

C'tait un soir,  Ouessant, dans l'auberge que j'ai dcrite
ailleurs[6], avec sa salle basse, orne de meubles qui furent des
paves, et ses deux lucarnes aux rideaux retrousss, ouvrant sur une
ruelle troite au bout de laquelle gronde la mer.

  [6] Le _Sang de la Sirne_.

Un groupe d'Ouessantins fraternisaient, le verre en main, avec des
liens de Batz, dbarqus de la veille. La conversation, hsitante
d'abord, s'tait promptement anime. On en vint  opposer l'une 
l'autre les deux terres,  vanter leurs mrites respectifs, les
avantages et les beauts propres  chacune d'elles, surtout les rudes
dompteurs de flots qu'elles s'honorent  l'envi d'avoir enfants.

Ceux d'Ouessant citaient des noms par centaines, en une sorte de litanie
homrique: noms de pilotes, de sauveteurs, demeurs illustres dans les
fastes de l'le, mais dont la gloire n'a jamais franchi la passe
redoute du Fromveur, sauf peut-tre, en quelque rare circonstance, pour
tre inscrite au livre, que nul ne feuillette, des annales du prix
Montyon. Les hommes de Batz, l'oeil narquois, attendirent, en souriant
dans leur barbe, que la kyrielle ft termine; puis, l'un d'eux se leva
et dit:

--Nous autres, voil: nous avons Trmintin!

Ce seul nom, jet d'une voix tranquille, produisit sur l'assistance un
effet surprenant. Il y eut un moment de silence quasi religieux;
quelques Ouessantins trent leurs brets. Un vieux se souvint d'avoir
connu Trmintin, d'avoir trinqu avec lui; il voqua ses traits, son air
simple et bon enfant, la franchise et la douceur de ses yeux. Ds lors,
il ne fut plus question que du brave pilote.

L'insulaire qui, le premier, avait prononc son nom se trouvait tre de
sa parent: il avait t berc sur ses genoux, avait retenu de sa bouche
le rcit, vingt fois cont, de son hroque aventure. Sur la prire des
Ouessantins, il le conta lui-mme tel exactement qu'il l'avait entendu.
Il montra le _Panayoti_ entour de barques ennemies, le pont envahi par
les pirates.

--Comment nous dbarrasser de cette racaille, lieutenant?

--En les faisant sauter avec nous, Trmintin...

La soute aux poudres est ouverte, l'enseigne Bisson y lance un brandon
enflamm.

--Adieu, Trmintin!

--Au revoir l-haut, lieutenant!

Un peu de fume blanche, un fracas formidable, et voil tout le monde en
l'air. Trmintin cependant a eu le temps de faire le signe de la croix
et de se recommander  Notre-Dame. Et maintenant, en route pour le
Paradis!...

Mais le Paradis ne veut pas encore de lui. Aprs une tourne dans les
nuages, il se rveille au fond de la mer. L'eau sale, a le connat; il
y est chez lui: un bon coup de jarret le ramne  la surface. Il
s'broue, respire longuement, lve les yeux vers le ciel nocturne, piqu
d'toiles et, l-bas, devant lui, debout sur les vagues encore agites
par l'explosion, il voit se dessiner une svelte image de femme qu' son
accoutrement il reconnat pour la Vierge de Roscoff. Elle sourit,
incline la tte, semble lui crier: Courage, Trmintin! Tu reverras ton
pays de Bretagne, et la flche du Kreisker, et ta maison de l'Ile de
Batz. L'apparition s'vanouit; mais, au mme instant, il se sent la
figure frle par un cordage: c'est un bout de filin qui trane 
l'arrire d'une yole turque, fuyant  force de rames; il s'y cramponne
des deux mains et se fait remorquer ainsi jusqu' terre. Il tait sauv.

Le narrateur ajouta:

--Jusqu' la fin de ses jours, mon grand-oncle fut dvot  la Vierge.
Sans elle, aimait-il  rpter, les crabes de la Mditerrane auraient
depuis longtemps nettoy mes os.

Gravement, les autres conclurent:

--C'est une grande sainte. S'ils ne l'avaient pas, les marins seraient
comme des enfants sans mre.

On but,  la ronde,  la mmoire de Trmintin, et les anecdotes se
succdrent sur le compte de l'humble hros. Les moindres pisodes de sa
vie furent relats. L'histoire de son voyage  la cour est indite.

Rapatri  l'Ile de Batz, le pilote achevait de s'y remettre de ses
innombrables blessures, quand, un jour, arriva du ministre de la marine
un grand pli cachet: le roi--Louis-Philippe, au dire du
conteur--tmoignait un pressant dsir de voir Trmintin et le mandait 
Paris. Sa femme, Chac-Al-Lez, insista pour l'accompagner; elle
craignait pour lui les fatigues de la route, d'autant plus qu'en lienne
qui n'avait jamais quitt son le, elle s'imaginait Paris  l'autre
extrmit du monde. Elle revtit donc ses plus beaux atours, sa coiffe
de fil de lin, l'ample jupe qu'elle ne portait qu'une fois l'an, le
dimanche de Pques, son tablier garni de dentelles et son petit chle de
mrinos noir brod de fleurs de soie; puis, tous deux prirent la
diligence  Morlaix, munis d'un fort panier de provisions.

Aux Tuileries, on leur fit l'accueil le plus chaleureux, et la bonne
lienne eut un succs presque gal  celui de son mari. Mais tous ces
honneurs la troublaient sans la sduire. Et, d'ailleurs, avec sa finesse
de paysanne, elle eut bientt remarqu que la flatteuse curiosit dont
Trmintin et elle taient l'objet n'allait pas sans quelque ironie.
Impatiente, un peu froisse aussi, elle tira le pilote par le bord de
sa vareuse et lui dit en breton:

--_Yvoun, deomp d'ar gr!_ (Yves, retournons-nous-en chez nous!)

A quoi Louis-Philippe, se figurant avoir compris, au moins le dernier
mot, se hta de rpondre:

--Oui, oui, ma brave femme, vous pouvez tre tranquille, nous
l'enverrons encore  la _guerre_.

Vous pensez si Chac-Al-Lez rit fort,  part soi, de ce quiproquo et si,
 l'Ile de Batz, les commres en firent des gorges chaudes. La chose
passa mme en proverbe. Et l'on dit encore dans le pays, de quelqu'un
qui veut parler de ce qu'il ne sait pas, qu'il s'y entend  peu prs
aussi bien que le roi de France au breton.

... Mais je me demande si  transcrire ces propos on ne leur enlve pas
tout leur charme. Ils ne valent, en ralit, que sur les lvres d'un
homme de mer, devant un auditoire d'mes simples et dans le cadre fruste
d'une auberge d'Ouessant, perdue au large des grandes eaux.




III

EN CORNOUAILLES




DANS L'ARGOAT


I

Je viens de pleriner pendant un mois  travers les bourgades et les
hameaux de la Bretagne intrieure. C'est une rgion encore peu connue.
Les petits chemins de fer conomiques commencent  la pntrer de part
en part, mais, jusqu' prsent, leurs wagonnets y circulent le plus
souvent  vide. Les touristes n'ont pas encore dcouvert ces
mystrieuses solitudes. Ils prfrent s'en tenir aux curiosits, dj
fortement banalises, du littoral et, par consquent,  la conception
d'une Bretagne conforme au type classique, pre, grise, dnude,
temptueuse. C'est tout au plus si une migration de peintres et,  leur
suite, quelques voyageurs ont pouss une pointe vers le Huelgoat. Le
reste de l'immense tendue de pays que bordent, au Nord, les pentes
rousses de l'Arre, au Sud, les contreforts schisteux de la
Montagne-Noire, a gard intacte la fracheur de sa physionomie
primitive, sa sduction de terre inviole.

Les Bretons, dans leur langue, l'appellent l'_Argoat_, la contre des
bois, par opposition  l'_Armor_, au pays de la mer. Et c'est, en
effet, son caractre le plus saillant d'tre une terre boise,
verdoyante  perte de vue, o les taillis d'aulnes et de coudriers
moutonnent au flanc des hauteurs, o s'lancent du creux des gorges de
majestueuses htraies semblables  de vastes glises vgtales.

Par l, elle contraste singulirement avec la zone ctire, presque
partout dpourvue d'arbres et qui n'a, l't, pour la dfendre des
ardeurs du soleil, que l'ombre courte de ses haies d'ajoncs. Par l
aussi, elle vous donne le sentiment et comme la rvlation d'une
Bretagne riante et, en quelque sorte, idyllique, toute de grce, de
douceur, d'intimit, absolument diffrente de celle que l'on visite et
que l'on dcrit. Les Guides l'ignorent, et il n'y a pas  leur en
vouloir: ils n'y trouveraient  signaler  leur clientle aucune de ces
beauts sur lesquelles leur prose uniformment admirative a coutume de
s'extasier, encore que la procession de pierre des Kragou soit parmi les
plus tranges profils de roches qui se puissent voir et qu'il y ait peu
de panoramas comparables  celui dont on jouit du sommet du Mnez-Mikl.
Le charme de cette nature est moins dans tel ou tel de ses aspects que
dans la subtile, l'indfinissable harmonie de l'ensemble. Valles
sinueuses et profondes, collines aux contours dlicats, horizons d'une
souplesse merveilleuse et de teintes finement nuances, tout, ici,
respire vraiment le je ne sais quoi d'enveloppant et de prenant par o
le pays breton, au dire de M. Brunetire, se distingue des autres pays.

Peut-tre est-ce pour cette raison que le peuple a fait de cette partie
retire de la province le sjour de prdilection de Viviane. Elle passe
pour y avoir vcu, pour y exercer, de notre temps encore, ses prestiges
et ses enchantements. Les bcherons et les sabotiers, qui forment, en ce
terroir, l'lment le plus considrable de la population, racontent 
qui veut les entendre qu'il leur est arriv plus d'une fois, au lever du
soleil ou  son coucher, de surprendre la fe celtique, penche sur le
miroir d'une source, lissant ses cheveux d'or.

--Toutes nos rivires, affirment-ils, se renvoient l'une  l'autre son
image.

Et les rivires sont nombreuses dans l'Argoat!... C'est la contre des
eaux, non moins que des bois. L sont les fontaines glaces dont parle
le pote, et, comme aux jours lointains o il les chanta, une vnration
immmoriale les entoure. Rares sont celles que n'encadre point un mur en
pierres de taille, navement sculptes. Le plus souvent, le bassin est
protg par un dicule, presque un temple. Car les eaux vives sont
sacres: une divinit tutlaire habite leurs profondeurs, et le bruit de
l'onde qui s'panche n'est autre que le murmure de sa voix. Le
christianisme, il est vrai, l'a baptise d'un nom nouveau, emprunt au
calendrier de ses vierges ou de ses saints; il a modifi le sens de sa
lgende, mais, ce qu'il n'a pu faire, c'est changer sa vieille petite
me paenne. Elle est demeure ce qu'elle tait aux anciens ges, et,
aujourd'hui comme alors, c'est  elle que vont les prires,  elle aussi
les pieuses et rustiques offrandes.


II

Que si vous voulez voir clbrer le culte des fontaines dans toute sa
splendeur, allez au Pardon de Bulat.

Il a lieu dans la dernire quinzaine de septembre. Le train de Guingamp
 Carhaix vous dbarquera en pleine lande, parmi les brousses et les
bruyres,  la solitaire station de Pont-Melvez.

Le propre de ces lignes de l'Argoat est, pour ainsi dire, de ne passer
nulle part, d'avoir l'air de ne rien desservir, et leurs gares font
l'effet de maisons de bergers, perdues dans la steppe. Ne vous
dcouragez point, toutefois. Devant vous s'acheminent, par les sentiers,
de longues files de plerins: suivez-les; elles convergent toutes vers
Bulat, dont la haute flche lgante, une des plus ajoures de Bretagne,
surgit peu  peu, par del des dos blonds de collines, dans l'estompe
lgre du matin.

La bourgade est chtive,--un pauvre village des monts, fait d'un
presbytre, d'une cole et de trois ou quatre auberges; le paysage, en
revanche, est dlicieux et l'glise est admirable. Mrime, si je ne me
trompe, la visita au cours d'une de ses tournes d'inspection dans
l'Ouest, et en reut une impression trs forte. L'ossuaire surtout le
frappa, par la saisissante tranget des figures macabres qui le
dcorent. La mort y est reprsente dans les attitudes les plus
diverses, avec une fougue de ciseau vraiment tragique, et il y a telle
contorsion de squelette hurleur que l'on n'oublie plus. Bulat n'aurait
que son glise que ce serait assez pour sa gloire; mais elle ne serait
probablement pas devenue la grande capitale religieuse de l'Arre, si
elle n'avait eu ses fontaines.

Elle est proprement la cit des fontaines. Nulle autre ne mriterait
mieux le nom de _Kerfeunteun_ dcern, jadis, par les vieux chefs de
clan,  tant de localits bretonnes. De quelque ct qu'on y entre, on
est salu par le clair chant des sources. Elles coulent limpides et
intarissables, imprgnant l'atmosphre d'une exquise odeur de mousse
humide, versant  toutes choses la vie et la fracheur.

Les montagnards d'alentour, les gens mme de la plaine et ceux de la
mer, leur viennent demander, selon les cas, soit la force, soit la
gurison; les jeunes filles les consultent, pour connatre leur destin;
les jeunes femmes y laissent tomber une  une les pingles de leur
corsage, afin que leurs entrailles soient fcondes et leurs mamelles
gonfles d'un lait nourrissant.

Le Pardon de Bulat est, en ralit, leur fte. Les pompes de l'office 
l'glise ne sont qu'un accessoire; la vritable crmonie s'accomplit
auprs des fontaines. Des vieilles vous tendent l'eau sainte, puise
dans une cuelle, et, moyennant une obole, vous enseignent les paroles
qu'il faut dire, les rites qu'il faut pratiquer. Chaque source a ainsi
son collge de prtresses en haillons, aux traits rids, aux lvres
marmottantes. Elles vous content, entre temps, d'adorables histoires,
car elles ont des faons ingnues de pontifier. J'ai pass, quant  moi,
des heures charmantes en leur compagnie, assis sur la margelle
monumentale de la fontaine des Sept-Saints.

--Autrefois, me disait l'une d'elles, avant la Rvolution, pas un Breton
n'et manqu de faire le plerinage des sept vchs, d'Aleth  Vannes,
par Dol, Saint-Brieuc, Trguier, Saint-Pol et Quimper-Corentin. D'aucuns
le faisaient en corps de chemise, nu-tte et nu-pieds. Tous, au retour,
se rendaient  Bulat. Ils trempaient leur visage et leurs mains dans
chacun des sept bassins que voici et se relevaient dispos. Ces ondes ont
en elles toute la vertu de la terre bretonne...

Sa vertu la plus secrte, en tout cas, et sa plus exquise fracheur.
Tout ce que l'eau peut contenir de posie et de mystre, tout ce qu'elle
communique au paysage de grce fluide et, pour ainsi dire, de jeunesse,
c'est  Bulat, par une belle soire de juin et de la fentre d'une
misrable chambre d'auberge, que je l'ai le mieux senti. Ds que les
bruits humains se furent apaiss, le chant des fontaines s'leva,
d'abord en un chuchotis lger,  peine perceptible, puis en un
frmissement de notes longues, singulirement cristallines et pures.
Comme voque par cette incantation, une forme vaporeuse surgit de
chaque source. L'haleine embaume des prairies les poussa l'une vers
l'autre. Je les vis nouer leurs mains diaphanes; et, dans le vallon
baign de clart ple, une ronde commena,--la ronde des antiques
Naades bretonnes, filles immortelles des eaux, de la solitude et de la
nuit.




EN FORT


I

J'ai fait la veille de Nol dans une loge de sabotiers, sur les
hauteurs encore presque invioles de l'Argoat.

L'Argoat, au centre de la pninsule bretonne, c'est proprement--on l'a
vu--le pays des bois par opposition  la zone maritime,  l'Armor. L,
subsistent en larges lots, aux flancs des monts ou sur leurs cimes, les
restes, toujours imposants, de l'antique fort primitive.

Qui voudrait avoir l'impression directe de ce que pouvait tre la Gaule
barbare, la Gaule d'avant la conqute, n'aurait qu' se rendre dans ces
contres. Au printemps, la grce en est infinie, avec quelque chose,
nanmoins, d'inquitant et de sauvage. Une paisse toison de feuillages
moutonne  perte de vue sur la croupe arrondie des collines, et les
valles qui se droulent  leur base dorment comme accables sous le
poids d'une frondaison excessive. On y peut voyager des heures entires,
sans voir une maison, sans voir un homme, et cela dans un demi-jour
verdtre, au milieu d'un silence enchant. L'eau mme des rivires y
glisse sans bruit, parmi les roches, sur un lit de gravier tapiss de
longues herbes ondulantes; et les indignes ont t si frapps de ce
fait que, fidles aux habitudes de la race, ils lui ont cherch une
cause surnaturelle. Les anciens vous conteront ceci.

Aux ges lointains o les saints d'Irlande venaient tablir leurs
cellules de pnitence, leurs _pnity_, dans les solitudes de la
Bretagne-Armorique, un d'eux, du nom d'Envel, au lieu de se fixer, comme
la plupart de ses congnres, sur quelque point voisin de la cte,
dcida de pousser jusques au coeur du pays, dans ces terres hautes,
charges de bois, o l'vangile n'avait pas encore pntr. Il dit donc
 sa soeur Jeune ou Jna, qui l'accompagnait:

--Nous allons remonter la rivire que voici. O commence son cours, l
nous nous arrterons et nous btirons notre ermitage.

Elle sur une berge, lui sur l'autre--car c'tait une condition de leur
salut qu'ils vcussent spars--ils marchrent le long de l'eau durant
trois jours. Les arbres s'cartaient pour leur faire place et les
broussailles s'ouvraient d'elles-mmes devant leurs pas.

A l'aube du quatrime jour, Envel, parvenu au sommet d'un des
contreforts de l'Arre, put juger du vaste espace qu'il laissait
derrire lui. Gravissant une des crtes de pierre, en forme de vagues
figes, qui hrissent ces parages, il fit signe  sa soeur qu'il tait
temps de s'arrter. Et ils difirent leurs oratoires, l'un en face de
l'autre, de chaque ct du vallon.

Il tait dans leur pacte qu'ils ne chercheraient jamais  se voir ni
mme  converser entre eux. Mais, pour prier, ils unissaient leurs voix
et ainsi leurs mes restaient mles. Le chant paisible de la rivire
mettait comme une harmonie de plus dans leurs penses, loin de troubler
leur oraison. Un soir pourtant, grossie par quelque pluie d'orage, elle
enfla son bruit, roula sous les aulnes qui la bordent des murmures si
retentissants que la voix mlodieuse, la faible voix fminine de sainte
Jeune en fut couverte. Envel, trs doucement, invita la rivire  plus
de discrtion. Mais, sans cesse accrue d'ondes nouvelles, tourdie de
son propre fracas, elle continuait de galoper, tumultueuse, sans rien
couter. Alors, le bon thaumaturge eut un mouvement d'impatience. Usant
de la puissance que Dieu lui avait dpartie de commander aux lments,
il dit:

--Tais-toi, rivire, tais-toi net, que j'entende ma soeurette!

La rivire, du coup, se tut si bien que, depuis, elle n'a plus chant.
Aujourd'hui encore on l'appelle _An dour mik_, l'eau muette, l'eau du
silence. Ne vous y baignez pas; surtout, fussiez-vous prs de mourir de
soif, n'y trempez point vos lvres: vous en perdriez le got de la
parole et les facults du souvenir. C'est ici le Lth breton.


II

Les gens de la plaine et du littoral ne sont pas sans prouver un vague
sentiment d'effroi, quand ils se retournent pour contempler derrire eux
ces lourdes assises de l'Argoat dont les grands promontoires incultes
dominent l'opulente mer de leurs bls, en de solennelles attitudes de
sphinx accroupis. Ils en parlent comme d'une rgion farouche, voue aux
antiques barbaries, toute pleine encore de l'horreur des sombres ges,
des poques troubles d'avant le Christ. Ils la nomment _Kernew d_, la
noire Cornouailles, un peu parce qu'ils la craignent. Rarement ils s'y
risquent, et seulement s'ils y sont forcs. J'ai entendu dire de
fonctionnaires qu'on y envoyait:

--Les voil expdis de l'autre ct du pays au pain!

Des cantons, qui ont la majeure partie de leur territoire engage dans
la montagne, se dfendent avec indignation d'en tre, et la pire injure
que vous pussiez faire  un Breton du Trgor serait de le traiter de
Cornouaillais, d'homme des bois.

Faut-il croire  quelque survivance hrditaire d'un vieil antagonisme
de races? La chose, historiquement, est possible. Lorsque, au VIe
sicle, les migrs de la Bretagne insulaire, fuyant devant la tempte
saxonne, vinrent, par bandes successives, fonder en Armorique une
nationalit nouvelle, ils trouvrent--cela est certain--des havres
dserts, des estuaires quasi vierges, d'immenses tendues en friche, un
pays enfin que la paix romaine avait dpeupl. Mais, si rduite que ft
l'ancienne population, encore s'en rencontrait-il  et l des vestiges.
L'accueil qu'ils firent aux nouveaux arrivants fut loin d'tre cordial,
ainsi qu'on le peut voir par les Vies des saints bretons, seuls
tmoignages que nous ayons sur cette poque. Il n'y eut point,
toutefois, de conflits sanglants.

Trop faibles pour rsister  des adversaires dont le nombre allait sans
cesse croissant, les indignes cdrent la place, se laissrent refouler
peu  peu dans l'intrieur, vers les valles sinueuses et les pres
sommets de la fort centrale. L'Argoat leur devint un asile et une
citadelle. Ils vcurent d'une existence longtemps prcaire, parmi les
loups et peut-tre les aurochs, sous des ombrages qu'agitait encore d'un
frisson sacr la plainte agonisante des derniers druides. Puis, la
montagne, les bois leur faonnrent une autre me, o bientt s'effaa
l'image--partant le regret--des terres plus riches qu'ils avaient d
quitter. Envelopps de Bretons, ils se bretonnisrent. Entre les
envahisseurs et les dpossds l'apaisement se fit. Mais il semble bien
que, dans la profondeur de la conscience populaire, subsiste, je l'ai
dit, je ne sais quelle rminiscence obscure des anciens dmls. Le
spoliateur surtout garde une sorte de mfiance inquite  l'gard du
vaincu.


III

J'ignore ce qu'il peut rester de sang gallo-romain dans les veines de
l'habitant actuel de l'Argoat; mais,  pntrer dans un de ces logis de
paille et de boue pars dans les solitudes des monts, il est difficile
de ne songer point au misrable tugurium de quelque serf gaulois. Plus
complte encore sera l'illusion, si ce logis se trouve tre la hutte
d'un sabotier.

Celle o j'ai pass la nuit de Nol est situe presque  la lisire de
l'ancienne fort ducale de Porthuault, que hante toujours le spectre de
la reine Anne, menant une chasse fantastique derrire la meute de ses
blancs lvriers.

Nous y arrivmes, sur le soir,  l'Anglus, comme les larges pourpres du
couchant d'hiver achevaient de s'teindre au fond du ciel. Ronde,
ventrue, amincie seulement en haut, la hutte, avec ses cloisons de
branchages et de gents entrelacs, semblait moins une cabane humaine
qu'une ruche norme dispose au bord de la sente pour recevoir un essaim
gant. Deux chiens roux taient attachs au tronc d'un htre, sur un
fumier de feuilles mortes: ils aboyrent  notre approche, tendant vers
nous leurs museaux pointus de fauves. Le sabotier parut, salua d'un mot
de bienvenue l'ami qui me servait de guide et, retenant d'une main la
claie, bourre de paille, qui faisait office de porte, nous invita
d'entrer.

--La loge n'est pas grande, dit-il; mais, si le proverbe est vrai,
c'est dans les demeures troites qu'on a le plus chaud.

Il y rgnait, en effet, une tideur d'table, une tideur gale et
douce, entretenue par un feu de copeaux  flammes courtes, qui brlait
au beau milieu de la pice, sur un tre circulaire, sorte de maonnerie
primitive, fait de pierres brutes et d'un peu d'argile dlaye. On ne
voyait d'abord que ce feu, trouant de son clat les grandes ombres
flottantes d'alentour. Puis, les yeux s'habituant  cette
demi-obscurit, des dtails surgirent: trois piliers de bois  peine
dgrossi tayaient l'trange btisse; une planchette fixe  l'un d'eux
supportait une statuette en buis finement, patiemment travaille au
couteau par quelque naf sculpteur d'images: Notre-Dame de
Pauvret--nous expliqua l'homme avec un franc rire--la patronne des gens
de ma profession; contre les parois taient appendus des outils, des
gouges, des tarires, des haches, tout un arsenal d'aciers luisants
qu'on et pris aussi bien pour un matriel de guerre. Tel devait tre le
ple-mle des armes barbares sous la tente des vieux chefs homriques.
Le reste de l'ameublement se composait d'un lourd bahut sur lequel
trnait pour l'instant une marmite; d'un dressoir aux montants
disjoints, garni d'une dizaine d'cuelles en terre; d'une cage o
dormait en une posture hiratique un hibou apprivois; et de quatre ou
cinq escabeaux creuss au fer rouge dans des troncs de chnes.

Je cherchais du regard les lits: le sabotier me montra une range de
piquets plants dans le sol et que des ramilles de bouleau, tordues
comme des cbles, reliaient entre eux. C'taient les bordures des
couchettes. Quant aux couchettes elles-mmes, rien de plus agreste, en
vrit: des jonches de fougres sches en guise de sommiers et des
couettes de balle de seigle pour matelas.

--Ce ne sont pas les lits les plus moelleux qui donnent les meilleurs
rves, pronona notre hte en son parler sentencieux... Et puis,
ajouta-t-il, on repose ici, veill par les astres.

Il nous indiquait, du doigt, au-dessus de nos ttes, une ouverture
bante mnage dans la coupole de la hutte pour laisser passage  la
fume, et o s'encadrait un pan du ciel nocturne, un champ d'azur sombre
sem de froides lueurs d'toiles.


IV

Nous nous assmes sur les siges de chne massif autour du foyer. Des
chapelets de sabots enfils dans une corde se doraient lentement  la
flamme, non sans exhaler encore un parfum sylvestre de bois frachement
ouvr.

Le matre du logis, pour nous faire honneur, avait dpouill son
vtement de travail, le tablier en peau de mouton, et,  genoux devant
l'tre, s'tait mis  nous prparer le breuvage national, le _flip_, un
mlange bouilli de cidre, de cassonnade et de vin ardent. Il
s'excusait de nous recevoir si mal,  cause de l'absence de sa femme
descendue, avec ses fils, au bourg le plus proche,  prs de deux
lieues dans les terres, pour entendre les messes de la Nativit.

Tout en parlant, et sans s'interrompre d'activer le feu, il retournait
vers nous, de temps  autre, son visage maigre, rugueux et pliss comme
une corce, o brillaient d'une lumire de rose des yeux d'un gris
ple, singulirement expressifs dans leur vivacit un peu narquoise.

Le flip vers dans les cuelles, il ne fit aucune difficult de nous
confier ce qu'il savait des traditions et des rites spciaux que prte
l'opinion commune, en Bretagne,  la tribu des sabotiers.

--Les autres Bretons, disait-il, nous appellent des Galls; et c'est
pourtant vrai que nos pres ont ou conter  leurs anctres qu'ils
n'avaient pas toujours habit ce pays. Pour venir vers l'Argoat, ils
avaient, prtendaient-ils, march avec le soleil. Une langue plus douce
tait, en ce temps-l, sur leurs lvres. Ils avaient appris, dans leur
patrie d'origine, l'art de travailler le buis, le houx et le htre, et
ils apportaient avec eux, dans ces contres, une industrie inconnue.
Leurs secrets, nous les avons retenus, nous, leurs descendants; une
gnration les transmet  l'autre. Car nous sommes rests fidles 
l'esprit des aeux. Le fils, chez nous, ne dserte point le mtier du
pre, quoique les saisons futures s'annoncent mauvaises pour les
sabotiers. Nous pourrions, comme on fait tant, aller louer nos bras dans
les domaines de la campagne ou les ateliers des villes. Mais nous sommes
des gens des bois; l o cesse la fort, finit pour nous l'air
respirable... Petits de taille, plutt menus des membres, nous avons
parmi le monde une rputation de force extraordinaire et que les niais
croient diabolique. A vivre dans le commerce des grands arbres, quoi
d'tonnant si leur vertu passe en nous! Une de nos chansons dit: Serre
tes poings, nouveau-n de la loge, car l'existence te sera dure! C'est
le refrain dont nous berons nos enfants, et, pour les rendre
indomptables, nous les roulons tout nus, l'hiver, dans la neige. Oui,
tout cela est vrai; et il est vrai aussi que les sabotiers ne forment
entre eux qu'une famille, qu'ils se doivent une assistance rciproque,
et qu'ils ont, pour se retrouver au milieu des autres hommes, des mots
ou des signes connus d'eux seuls. Nous nous donnons mme, en breton, le
nom franais de _cousins_. Que ton _cousin_ soit pour toi comme s'il
tait tout ensemble ton pre, ta femme et ton fils! Ainsi s'exprime un
de nos adages. Il n'y a pas d'exemple que le prcepte ait t viol. Nos
diffrends, s'il en survient, nous les rglons nous-mmes; la sagesse
des anciens les tranche, ou, si elle se rcuse, eh bien! c'est la
bonne hache!...

A l'appui de ses dires, l'homme nous conta des histoires piques,
empreintes d'une sauvagerie grandiose, pareilles  des rcits des temps
mrovingiens.

Dehors, c'tait le religieux silence des bois que traversaient par
intervalles des appels de hulottes en chasse, tandis que, dans
l'ouverture du toit, veillait, selon la parole de notre hte, le feu des
toiles ternelles.




PAYSAGE DE LGENDE


I

La plage de Morgat, une des plus captivantes,  coup sr, de toutes les
plages armoricaines, s'incurve, sur un dveloppement de prs d'un
kilomtre, entre les roches ardues de Rullianec et la majestueuse troue
de falaises appele Porte de Cador. Au del de ce double massif
granitique, la roche se creuse en grottes spacieuses, quelques-unes
mesurant jusqu' cent mtres de profondeur. Par leur coloration ferique
et par leur structure, de l'aveu des cossais eux-mmes, elles peuvent
rivaliser avec les grottes lgendaires de Fingal. L't, les touristes
trangers se donnent rendez-vous  Morgat, du Fret ou de Douarnenez, par
breaks et par vapeurs bonds, pour visiter la Chemine du Diable ou
l'Autel. Quant aux Franais, ils ont le bon got et le snobisme, pour la
plupart, d'ignorer les vraies beauts de leur littoral.

Il faut bien que je l'avoue  ma honte: sans l'auteur de ces lignes, je
serais encore de ces Franais qu'il raille, et je ne connatrais que par
les descriptions qu'il nous en fait dans son roman[7] le dcor de mer le
plus grandiose, le plus pathtique et je dirai presque le plus
dconcertant qui soit en Bretagne.

  [7] _La Maison du Sommeil_ par Rmy Saint-Maurice.

C'est, en effet,  Rmy Saint-Maurice que je dois de m'avoir rvl les
sductions austres de cette pninsule de Crozon, enfonce comme un
trident au coeur de l'Atlantique.

Je n'oublierai de longtemps le clair matin de septembre o j'y abordai.
L'immense promontoire semblait onduler au-dessus de la houle ocane,
comme une autre houle fige. Puis des dtails apparurent, des pans de
falaises aux tons de marbre dor, des versants gazonns, d'un blond
dlicat,  et l quelques verdures brunissantes, un havre enfin, au
fond d'une anse harmonieusement dcoupe et lustre comme un intrieur
de conque. C'tait Morgat.

Saint-Maurice me guettait au dbarcadre et, un peu plus loin, sur la
plage, nous rejoignions Andr Theuriet. Tout de suite le matre et l'ami
m'entranaient  la dcouverte. Nommer Theuriet, c'est voquer des
bruissement de ramures, des odeurs vgtales, des reflets de feuillages
dans le frisson des sources, bref toute la mystrieuse magie des bois.
J'allais lui dire combien je le concevais mal dans ce hautain paysage de
pierre, parmi ces landes rases et l'clatante aridit de ces mornes
magnifiquement dnuds. Il ne m'en laissa point le loisir. A dix minutes
 peine de la grve, il nous faisait pntrer dans un coin de nature
riante, dans une oasis insouponne.

C'tait, au sortir de l'pret marine, toute la tideur ombreuse d'un
asile pastoral. _Sylvine_ aurait pu vivre l.

La mer, si proche, s'tait comme vanouie; non seulement on ne
l'entrevoyait plus, mais on ne percevait rien de son haleine ni de sa
rumeur. Et elle s'tait vanouie de mme, la splendide et formidable
vision des grands caps venteux. Des rideaux d'ormes, de frnes, de
chtaigniers, enveloppaient cette verte thbade de Ker-An-Provost,
l'isolaient des svres aspects d'alentour, la baignaient d'une
atmosphre enchante. La terre tait grasse; l'herbe foisonnait dans les
menus enclos; un manoir tout vtu de pampres sommeillait  la lisire
d'un trs antique verger, o des pommiers, blancs de lichen, emmlaient
leurs branches vnrables. Nul bruit, sinon le battoir d'une lavandire
rythmant le profond silence et, quand nous venions  frler une haie de
saules, l'envole subite d'une tribu d'oiseaux.


II

C'est un des charmes de ce pays crozonnais, qu'on s'y peut attendre 
toutes les surprises. On imaginerait difficilement une cte plus riche
en contrastes. L'exquis et le farouche s'y coudoient; et, lorsqu'on
pense avoir tout explor, c'est le plus admirable, le plus saisissant,
qu'il reste  dcouvrir.

J'en fis l'preuve, le lendemain, quand notre excellent htelier, M.
Pia, devenu notre guide, nous eut emmens  l'extrme pointe, vers le
cap de la Chvre, vers Dinan, vers le Toulinguet.

On se ft d'abord cru en plein dsert. Le dfil des monotones croupes
chauves semblait devoir se prolonger indfiniment, jusqu'aux derniers
confins de l'tendue. Et, tout  coup, cela s'arrta net, comme dans un
sursaut de bte cabre. La falaise dvalait  pic dans l'abme et mirait
en une mer toute neuve, aux colorations ardentes, les architectures les
plus imprvues. On avait l'impression de quelque Babel ocanique, btie
par des maons fabuleux, aux ges d'avant l'homme. Forteresse ou temple,
on n'aurait su dire. Parfois, une gigantesque ogive de granit brut
ouvrait sur une terrasse verdoyante et fleurie, sorte de jardin
suspendu, artistement amnag en un lit de sieste pour les fes marines,
les tincelantes dits des eaux.

Car c'est tout naturellement que les images lgendaires s'voquent en
ces lieux. Elles s'imposent d'elles-mmes  l'esprit le moins potique,
devant la surhumaine, la prestigieuse majest du dcor. Il n'y a ici
qu'une dfinition qui convienne: c'est un paysage de mythologie.

Et ce qui s'tale sous le ciel libre n'est rien auprs des splendeurs
caches. Pour peu que,  mer basse, le soleil dclinant, vous vous
risquiez dans l'troit sentier de prcipice qui plonge vers la grve, un
monde vous est rvl, qui vous arrache, ds le seuil, un cri de stupeur
et d'merveillement. Par la baie lumineuse d'un pylne cyclopen, voici
se creuser, dans les entrailles vives du roc, une espce de basilique
souterraine, une de ces tonnantes demeures de songe comme en vit seule
surgir dans ses extases la fantaisie dlirante des conteurs orientaux.
Il n'y a pas de mots pour peindre de tels miracles de somptuosit. Des
ruissellements de pierres prcieuses coulent le long des parois, la
vote en est lambrisse, et le parquet lui-mme, chaque jour lav, poli
par la vague, s'embrase de tous les feux d'une mosaque invraisemblable,
sertie d'meraude, d'amthyste, de topaze et de diamant. Cela tient de
l'hallucination, du prodige. On hsite, interdit, comme les antiques
quteurs d'aventures, quand, devant leurs yeux blouis,
s'entre-billaient les profondeurs magiques du Vnusberg ou du Monte
della Sibylla.

Ce n'est pas sans un frisson de crainte superstitieuse que l'on franchit
l'entre. On se demande si on ne viole pas je ne sais quel mystre
auguste et redoutable. Si vaste que soit le silence, on le sent habit
par une prsence invisible, et comme tout vibrant encore d'un cho qui
viendrait de s'assoupir. On a l'impression de quelque chose de tragique
et de sacr. Les pourpres violentes qui bariolent les murs ont l'air
d'claboussures de sang frais. On rve d'un Titan bless qui se serait
rfugi l pour mourir.

Prcisment, dans une des chapelles latrales, les gens de la Pointe
vous montrent une masse rocheuse qu'ils dsignent par ce vocable
suggestif: le Tombeau. Et vous diriez, en effet, d'une spulture
monumentale sculpte dans un enfeu. A la partie suprieure, le quartz,
labour d'ondulations et de plis, donne l'illusion d'un linceul
recouvrant une forme couche. Il semble, par instants, que l'on entende
respirer la pierre. C'est dans une grotte toute pareille que Morgane,
fille du prince de Tintagel, dut emporter le grand vaincu de la
Table-Ronde, le fils agonisant d'Uter Pendragon, pour le panser de ses
mains pieuses et l'endormir avec des charmes.

Au sortir de la merveilleuse caverne des grves, nous fmes entours par
une nue de moussaillons, enfants de cette cte, et qui vivent perchs
sur le rebord de la falaise,  la manire des golands. Un d'eux nous
dit:

--Les nuits de claire lune,  mer pleine, on entend s'lever une voix de
femme qui tantt soupire, et tantt fredonne un refrain triste, dans une
langue inconnue.

Et nous emes plaisir  songer que c'tait votre voix,  fe
d'Avalon,--que c'tait votre voix magique berant le sommeil enchant
d'Arthur.




LA FIN D'UNE TERRE


I

Dcembre 1896.

Saint Guennol allait souvent voir le roi Grallon en la superbe cit
d'Is et prchait fort hautement contre les abominations qui se
commettaient en cette grande ville toute absorbe en luxes, dbauches et
vanits... Dieu lui rvla la juste punition qu'il en voulait faire...
Le saint, retournant comme d'un ravissement et extase, dit au roi: _Ha!
Sire, sire! sortons au plus tt de ce lieu, car l'ire de Dieu le va
prsentement accabler_... Le roi fit incontinent trousser bagage, et,
ayant fait mettre hors ce qu'il avait de plus cher, monte  cheval avec
ses officiers et domestiques et,  pointe d'peron, se sauve hors la
ville. A peine eut-il franchi les portes, qu'un orage violent s'leva,
avec des vents si imptueux que la mer, se jetant hors de ses limites
ordinaires et se ruant de furie sur cette misrable cit, la couvrit en
moins de rien, noyant plusieurs milliers de personnes; dont on attribua
la cause principale  la princesse Dahut, fille impudique du bon roi,
laquelle prit en cet abme...

Tel est, en abrg, le rcit que fait de la submersion d'Is le pieux
hagiographe Albert le Grand. Lorsque, au dbut de ce mois, l'Ocan,
rompant ses digues, envahit les terres basses du pays de Penmarc'h, il
n'y eut qu'un cri parmi les populations de cette cte, encore toutes
pntres de l'esprit des lgendes primitives:

--C'est la catastrophe de Ker-Is qui recommence!

De mmoire d'homme, on n'avait vu pareil spectacle. Ce fut plus que de
l'pouvante: ce fut de l'hbtement, de la stupeur. On tait fait aux
colres de la mer, dans ces parages farouches, hrisss d'cueils. Ses
sourires mme y sont perfides et ses langueurs pleines de menaces. Telle
roche, avec sa croix de fer scelle dans le granit, raconte un horrible
drame, toute une famille cueillie subitement par une lame sourde, un
jour de vacances, sous un ciel splendide, au coeur de l't.

On n'tait pas non plus sans se rendre compte que ce littoral plat,
livr presque sans dfense aux empitements des eaux, tait fatalement
condamn  devenir tout entier leur proie. Les tmoignages des anciens
du pays ne permettaient,  cet gard, aucun doute. N'affirmaient-ils pas
avoir lutt sur le gazon, au temps de leur jeunesse, en des endroits o
l'herbe drue est, depuis belle lurette, supplante par les algues et par
les varechs? On se rsignait donc d'avance  se laisser ainsi manger sur
place, pierre  pierre, en quelque sorte, et lopin  lopin. Mais on
esprait que la mer y aurait mis de la discrtion; qu'elle se serait,
comme dans le pass, contente d'un modeste lambeau par sicle. On
comptait, du reste, pour rfrner l'impatience des flots, sur un cordon
de dunes, rest intact du ct du Sud, et que prolongeait vers l'Ouest
un mur bas,  forme cyclopenne, fait de blocs frustes solidement
assujettis; on comptait surtout,  vrai dire, sur la protection de saint
Guennol, patron de l'une des principales agglomrations maritimes
dissmines sur le territoire de Penmarc'h. De l'glise monumentale qui
lui fut consacre, vers l'poque de la Renaissance, il ne subsiste
qu'une massive tour carre, veuve de sa flche; mais sa statue se dresse
encore, mitre en tte,  l'angle du porche, et les vieilles femmes du
quartier se plaisaient  voir en elle une espce de palladium.

--Quand les temps seront venus, disaient-elles, le saint nous fera
signe, comme jadis au roi Grallon.

Je ne sais si le saint a boug. Mais Penmarc'h vient, ou peu s'en faut,
d'avoir le destin d'Is.

On a lu dans les gazettes les dtails du sinistre: les dunes creves,
les pierres normes de la digue roules comme de simples galets, deux
cents hectares de palus, de jardins marachers, de labours fertiles,
transforms en une petite mer intrieure, les maisons lzardes,
ventres,  demi croulantes, les gabares de pche lances dans les
terres et finissant d'expirer l, les entrailles bantes, comme de
grands ctacs noirs, rejets hors de leur lment. Il n'y a pas 
revenir sur ce tableau. Mais peut-tre est-ce le moment de rappeler en
quelques lignes l'histoire de ce coin de pays qui connut, on peut le
dire, toutes les extrmits de la fortune.


II

Hier encore,  voir surgir sur l'horizon nu les profils des cinq glises
qui jalonnent ce canton sauvage, dans un espace relativement restreint,
il tait impossible de n'voquer point le spectre de quelque cit
dchue.

C'est l'impression qu'en reut Maxime Du Camp, lorsqu'il visita ces
parages vers 1850, avec Flaubert pour compagnon de route. Dans les
_Souvenirs de Bretagne_, il donne de l'ancien Penmarc'h une description
somptueuse, emprunte en grande partie  Souvestre qu'il copie presque
textuellement, sans d'ailleurs le nommer. Une jete d'un quart de lieue
protgeait son port... On y faisait si rapidement fortune que les
laboureurs des pays voisins abandonnaient leurs charrues et venaient en
foule pour y trafiquer; ils accouraient en si grand nombre que les
champs restaient incultes et que la contre manquait de pain; on
craignit les famines, et, en 1494, Jean V de Bretagne rendit une
ordonnance qui dfendait, _sous peine de la hart_, ces dangereuses
migrations de cultivateurs. Il y avait la rue des Marchands, la rue des
Cordiers, la rue des Argentiers, la Grand'Rue et bien d'autres.

La peinture, on le pense, est fort embellie. Une ville qui et englob
les cinq glises de Krity, de Saint-Nona, de Notre-Dame-de-la-Joie, de
Saint-Pierre et de Saint-Guennol, aurait couvert une surface presque
gale  celle de Paris. Il faut relguer dans le domaine de la lgende
cette fantastique cit de la mer. Le vrai Penmarc'h ne constituait pas,
 proprement parler, une ville, mais un ensemble de bourgades parses
relies entre elles par des voies non paves. Dans les intervalles, en
pleine campagne, s'levaient, de-ci de-l, les manoirs des armateurs,
des ngociants, des capitaines de barques, qui formaient l'aristocratie
du pays. Quelques-unes de ces bastides existent encore, avec leurs
pignons pointus, leurs porches immenses par o s'engouffraient les
marchandises, leur tour de guet d'o la vue s'tendait  plusieurs
milles au large, leur arpent de jardin plant d'un bouquet d'ormes aux
branches bizarrement tordues par les rafales,--le tout ceint d'un mur
crnel qu'isolait un foss d'eau stagnante.

De rues des Argentiers ou de rues des Orfvres, il n'en est pas question
dans les vieux textes. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'une
race d'aventuriers hardis, un tantinet forbans peut-tre, acharns au
lucre et passionns pour les navigations lointaines, a, jusqu' la fin
du moyen ge, fait retentir ces lieux dserts du bruit d'une activit
sans gale. On peut voir encore, sculpte dans le granit des glises,
l'image des caravelles qu'ils montaient, semblables, comme structure et
comme grement,  celles de Christophe Colomb. Sur ces barques aux
proues leves que dcoraient des aplustres figurant des sirnes ou des
dragons symboliques, gardiens de trsors, quelles terres ne
visitrent-ils pas? C'est vers l'Espagne toutefois qu'ils se dirigeaient
le plus volontiers. Un mouvement rgulier de transactions et de
relations de toute nature s'tablit, grce  eux, entre la pninsule
armoricaine et la Galice, cette autre Celtique suspendue aux flancs des
monts pyrnens. Des changes se firent, non seulement de produits, mais
d'ides. Les plerinages de Saint-Jacques de Compostelle devinrent une
habitude sacre pour les Bretons. Nos chants populaires en tmoignent.
Le culte de l'aptre s'implanta mme en Armorique; sa lgende fut peinte
sur les verrires des chapelles, jusque dans les hameaux les plus
reculs. Et c'est encore  ces voyages, sans doute, que les Bretons
durent de rcuprer tels fragments de leur patrimoine national tombs en
dshrence, comme, par exemple, le mythe du Purgatoire de saint Patrice
qui ne rentra chez eux et ne reprit sa place dans leur littrature
qu'aprs avoir t trait sous forme de drame par le grand Calderon.

Les Penmarc'hins, on le voit, n'taient pas seuls  s'enrichir du fruit
de ces expditions. Ils avaient, du reste, presque  leurs portes, une
source de prosprits peut-tre plus abondante.

Nagure, passant  Paimpol, il me souvient d'avoir entendu chanter  un
marin ce couplet d'une chanson de bord:

    Si c'tait la volont de Dieu
    Que ft ici la Terre-Neuve,
        Eham, tira!
    Entre le Yulc'h et Molne,
    Nous ferions en scurit la pche!...

Ce rve d'une race que dciment les longs et mortels sjours dans les
mers polaires, il fut, au temps des fastes de Penmarc'h, une ralit. La
morue foisonnait dans les eaux toutes proches. On n'avait, pour ainsi
dire, qu' tendre le bras pour la pcher. Cette industrie qui ncessite
aujourd'hui des armements si considrables et dont tant de vies d'hommes
sont la ranon se pratiquait, en quelque sorte,  demeure. Des bateaux
lgers suffisaient: partis le matin, ils taient, le soir, de retour.
Les femmes apprtaient le poisson, le vidaient, le schaient  l'air
libre et l'empilaient dans de grandes tonnes. Penmarc'h fut ainsi un des
principaux marchs de la morue, aux XIVe et XVe sicles.


III

La dcouverte du banc de l'Amrique du Nord porta une premire atteinte
 son commerce. Les rois du carme, comme on appelait ces opulents
armateurs, furent contraints d'abdiquer en d'autres mains. Survint la
Ligue qui les ruina tout  fait.

Non qu'ils eussent pris parti en cette guerre. Les querelles religieuses
les laissaient assez indiffrents. Retirs dans leur petite Carthage
bretonne, ils envisageaient avec une gale philosophie les succs du duc
de Mercoeur et ceux du marchal d'Aumont. Leur tort fut de compter sans
le troisime larron, ce sinistre Guy Eder de la Fontenelle, sorte de
condottire bas-breton, une des physionomies les plus singulires et les
plus complexes de ces temps troubls. Les marchands de Penmarc'h
croyaient se l'tre attach par des liens magnifiques, et, tout de mme
se mfiant des apptits de sa bande, recrute Dieu sait comme, s'taient
retranchs dans une de leurs glises, pralablement fortifie. Il vint
exprs leur faire reproche de n'avoir pas foi dans sa parole. Mais
tandis qu'il les haranguait d'un ct, ses soldats escaladaient les
remparts de l'autre.

Ce fut une mmorable tuerie de capitalistes, comme on dirait
aujourd'hui. Le chanoine Moreau,--une espce de Froissart
cornouaillais,--qui nous en a lgu les sanglants dtails, prtend que
les Penmarc'hins avaient mrit leur sort. Le luxe avait engendr parmi
eux les vices les plus dtestables et ils n'avaient pas craint de se
livrer aux pires abominations dans le sanctuaire mme qu'ils avaient
choisi pour refuge. Le pays, depuis lors, ne fit plus que pricliter:
une fatalit inexorable pesa sur lui, dont il tait dans son destin de
ne se relever jamais.

Du moins avait-il continu jusqu' prsent de vivre d'une vie prcaire.
Des masures de ptres ou de pcheurs s'taient construites avec les
dbris des anciens manoirs. Des troupeaux estims paissaient l'herbe
sale des palus; un bl vigoureux poussait sur l'emplacement des
jardins, et la sardine fournissait une ample moisson dans les eaux d'o
la morue avait migr. Aux scheries d'autrefois commenaient 
succder des usines de friture.

Tout cela est actuellement compromis, sinon perdu irrmdiablement.
C'est une rgion  vacuer, un lambeau de la terre franaise qui va
disparatre. Il est peu croyable, en effet, que les travaux des
ingnieurs parviennent  faire reculer la mer: tout au plus
retarderont-ils, si on les entreprend, la catastrophe finale que Maxime
Du Camp prvoyait dj lorsqu'il crivait: Un jour, sans doute, on ne
retrouvera plus rien; le reflux aura tout emport...

Il en sera, ce jour-l, de Penmarc'h comme d'Is la Merveilleuse. Ce ne
sera plus qu'un paysage sous-marin, une de ces mystrieuses Atlantides
que, par les ciels trs purs, les pcheurs de la cte bretonne
s'imaginent entrevoir au fond des eaux, pares d'une verdure ternelle
et endormies d'un sommeil enchant. Une cristallisation mythique se fera
autour de la ville engloutie. Quelque barde errant, s'il en reste, ira
conter par les bourgades sa lgende o la traditionnelle Dahut,
magicienne perverse, ne manquera pas de jouer son rle; et si, parfois,
durant les nuits de calme, de flottantes, d'imprcises musiques semblent
onduler sur la mer, avec les souffles apaiss du vent, les humbles gens
et les potes prteront l'oreille pour entendre tinter les cloches de
Penmarc'h, soeurs de ces cloches d'Is dont Renan lui-mme ne laissait
pas de subir le charme.




LES CHANTIERS DE LA MER


I

Juillet 1897.

On n'a peut-tre pas oubli les ravages causs sur tout le littoral de
l'Ouest par les bourrasques du farouche hiver de 1896 et principalement
par le raz de mare du 4 dcembre qui fut, pour nos populations
ctires, comme la rvlation d'un flau inconnu. Les particuliers ne
furent pas seuls prouvs; l'tat subit des dommages encore plus
considrables. Ici, c'tait une digue rompue; l, une cale emporte 
vau-l'eau; ailleurs, des mles ventrs, au lieu de former abri, se
changeaient en une trane d'cueils artificiels. Et il va sans dire que
les ouvrages avancs du large avaient encore plus souffert. Des phares
avaient t borgns, sinon aveugls tout  fait; des boues avaient t
arraches; les mts de fer, destins  signaler les roches sournoises
qui jamais ne dcouvrent, avaient t fausss, tordus, comme par des
poings de gants. Quant aux tourelles difies sur les plates, c'est 
peine s'il en restait trace. J'ai parcouru ce champ de ruines: je ne
sais pas de spectacle qui montre mieux la fragilit des oeuvres de
l'homme et l'effrayante vertu des puissances destructrices de la mer.

Une fois de plus, tout est  recommencer... Et voici que l'on
recommence. Il ne s'agit pas, en effet, de se croiser les bras, de se
livrer devant les blocs disjoints aux platoniques lamentations d'un
Marius sur la dsolation de Carthage. Trop de destines sont  la merci
d'une balise qui s'croule ou d'un fanal qui s'teint. Cote que cote,
il faut rtablir les signaux disparus, relever les bornes indicatrices
jetes  bas, rendre aux routes atlantiques la lumire et la scurit.
C'est la saison o la mer fait sa sieste, et l'on profite de ce que le
monstre est au repos pour lui imposer de nouveaux freins. De toutes
parts, des quipes d'ouvriers s'embarquent, la pioche sur l'paule, la
truelle passe dans la ceinture du pantalon, et des chantiers d'un
aspect tout spcial s'improvisent dans les les lointaines, peuplant
d'une animation insolite des parages qui n'assistent d'habitude qu'aux
bats des gottes et des golands.

J'ai fait visite, il y a peu de jours,  quelques-uns de ces chantiers.

Un ingnieur de mes amis, M. du Prier, m'avait invit  prendre place
avec lui dans un des cotres dont l'administration des ponts et
chausses, par esprit d'conomie, a coutume de faire usage pour le
transport des hommes et des matriaux. Le bateau sur lequel nous sommes
monts a un nom significatif: il s'appelle _le Protecteur_. Un patron,
un matelot, un mousse, c'est tout le personnel de manoeuvre. Pour
refuge, en cas de gros temps, une chambre unique avec deux cadres munis
de paillasses o s'crasent, en ce moment, des piles de pains frais, des
quartiers de viande envelopps dans des torchons, des paniers de choux
ou de navets, tout un approvisionnement de vivres impatiemment attendus
des exils que nous allons voir.

Nous mettons  la voile  la nuit tombante, sous un ciel brouill de
nuages.  et l des claircies, des trous d'un bleu noir, piqus d'un
faible scintillement d'toiles. Une heure aprs notre sortie du port,
nous sommes sur une des grandes voies de la mer. Des phares surgissent
de tous cts, esquissant leur geste de lumire chacun  sa faon. Les
uns vous regardent d'un oeil fixe; d'autres promnent un clat
intermittent. Celui de Belle-Ile les clipse tous: on dirait qu'il agite
dans les profondeurs obscures de l'espace une torche enflamme, ou mieux
il fait penser  quelque volcan sous-marin vomissant des lueurs brusques
 intervalles gaux. C'est lui qu'aux approches de la terre franaise
les navires de toutes les nations viennent reconnatre l'un des
premiers. Nous saluons au passage cette vedette de la mer qui, peu 
peu, dcrot, s'vanouit, noye bientt, selon l'nergique expression
du patron Souffs, derrire la ligne mouvante de l'horizon.

L'ingnieur, cependant, me dsigne un  un les rcifs pars entre
lesquels nous voguons, ceux-ci couronns d'cume, en des attitudes
hostiles de molosses grondants, ceux-l dresss  demi hors de l'eau,
d'aspect plus menaant peut-tre, avec leurs nigmatiques figures de
pierre, leurs airs de sphinx noirs, impassibles et silencieux. J'entends
dfiler des vocables tranges, emprunts tantt au domaine mythologique,
tantt au rgne animal, en vertu d'on ne sait quelles imaginations, sous
l'empire d'on ne sait quelles hantises. Qui expliquera jamais pourquoi
telle basse s'appelle la Mde, pourquoi tel groupe de roches
s'appelle les Pourceaux?

Nous avons travers les coureaux de Trvignon. Une lumire est devant
nous, sur laquelle nous faisons cap et qui va grandissant. Elle
apparat, d'abord, trs haute dans le ciel; puis,  mesure que nous nous
en rapprochons, elle se fait terrestre, semble quelque feu de ptre sur
un sommet lointain. Cette lumire mystrieuse, c'est le phare de
Penfret.

Nous entrons dans une zone de mer calme, qui contraste fort avec les
remous tumultueux, aux allures de rapides, que nous venons de franchir.
L'trave du bateau pntre comme un coutre en des eaux lourdes,
huileuses, pareilles  des glbes retournes, o luisent des
phosphorescences, des myriades d'atomes diamants. Et, quelques minutes
plus tard, nous prenons pied sur une grve, dans un paysage d'une
solitude inquitante, presque sinistre. Le feu du phare plane maintenant
au-dessus de nos ttes; ses reflets palpitent comme des ailes immenses,
des ailes de clart, d'une envergure infinie. Une poterne, un couloir,
des cellules  droite et  gauche, et, dans les cellules, sur une
jonche de paille, des hommes endormis: ils sont tendus l, cte 
cte, deux  deux, trois  trois, les bras replis sous la nuque en
guise d'oreiller, ceux-ci vtus du bourgeron bleu de l'ouvrier des
villes, ceux-l draps dans un cir de matelot, tous prts  sauter
debout  la moindre alerte,  se mobiliser au premier signal. clair
par la lanterne du gardien de veille, l'Ingnieur procde  la visite,
se rend compte du degr d'avancement des travaux. Nous gravissons une
soixantaine de marches, et nous voici dans la galerie extrieure.

Tout le sombre archipel des Glnans s'enlve  nos pieds avec une
vigueur singulire, en une sorte de relief farouche. On dirait un
troupeau de monstres chous. C'est un ple-mle inextricable d'les,
d'lots et d'cueils, un fourmillement de roches noires, ronges,
dchiquetes par une mer presque toujours en fureur. De sourds murmures,
des rles immenses enveloppent ces vestiges suprmes d'une terre
effondre. Du centre du groupe s'rige une forteresse dserte dont les
flots viennent battre les remparts et que l'on prendrait pour la tombe
solitaire de quelque roi de lgende, de quelque monarque barbare
enseveli en plein Ocan. On a l'impression d'tre dans un norme
cimetire prhistorique que les eaux du dluge auraient envahi. Une
angoisse funbre vous treint le coeur.


II

Quand,  l'aube, nous remettons  la voile, le dcor a brusquement
chang. La mer, d'un gris dlicat, d'un gris de colombe, a des frissons
de nacre vivante. Les croupes des les exhibent de fines toisons vertes,
dlicieuses  voir dans le premier clat du jour naissant. Nous suivons
un chenal sinueux, parmi des enchevtrements de pierres aux formes
bizarres; sur leurs cimes, blanches d'une poussire de guano, des
golands sont perchs en rangs immobiles comme  la parade et,
philosophiquement, nous regardent passer. Quelques essais de culture,
ici et l, disent la prsence de l'homme; une fume bleutre rvle un
foyer qu'un bourrelet de dunes nous drobe; une vache meugle dans un
ptis.

A Saint-Nicolas nous faisons une courte escale. Une tribu de pcheurs,
du continent, y campe durant la belle saison: ils y viennent poser des
casiers pour le homard ou tendre des filets pour le turbot. La cale
derrire laquelle ils abritaient leurs barques a t dtruite, et ils
apportent  l'ingnieur leurs dolances.

--Nous, dclarent-ils, nous n'aurions pas o nous garer du vent, que a
nous serait gal; on a l'habitude de ces misres. Mais c'est nos
bateaux!...

Et il faut entendre l'accent qu'ils mettent dans ces paroles, voir le
geste dont ils les soulignent.

Le soleil est dj haut; une nappe de lumire ardente s'largit sur la
mer. La brise a molli, comme nerve par la chaleur matinale de ce
radieux dimanche de juin: nous en restera-t-il assez pour atteindre la
basse Rouge, dans ces parages de l'Ouest vers lesquels nous nous
dirigeons?

Le rcif qui porte ce nom sanglant a t soulag de sa tourelle, comme
dit Souffs, et l'on est en train de la rtablir. C'est  quoi s'occupe
le chantier de l'le aux Moutons. Mon voeu serait de les surprendre 
l'oeuvre, les hardis dompteurs d'cueils, les intrpides maons de la
mer. Mais,  la mare montante, force leur est de dguerpir, la roche
couvrant  moiti flot; et, par malheur, la mare monte. Nous arrivons
juste au moment o le conducteur qui commande l'quipe donne l'ordre
d'vacuer. Dj les paquets d'eau rejaillissent en gerbes d'cume, et
c'est  travers l'parpillement de l'embrun que les hommes envoient leur
salut  l'ingnieur.

Nous les retrouvons, une heure plus tard,  l'le aux Moutons, o leur
chaloupe les a dbarqus et o ils vivent, depuis prs d'un mois, sans
autres communications avec la grande terre que les alles et venues
fort intermittentes du _Protecteur_. Rien de moins hroque que
l'extrieur de ces braves gens qui pourtant fraternisent sans cesse avec
le pril, sinon avec la mort. Ce sont, pour la plupart, des paysans qui
ont commenc par casser des cailloux sur les routes du continent avant
de devenir des cantonniers de la mer. Leur visage ras, leurs traits
mlancoliques et doux annoncent des mes plutt timides, des caractres
faibles et passifs. Mais ce ne sont l que des apparences, et qui
mentent. Le conducteur, loin d'avoir  stimuler leur courage, a plus
souvent  modrer leur tmrit. Le danger les exalte, les enivre. Ils
ont conserv le temprament des Celtes primitifs et gotent, comme leurs
anctres, une sorte de volupt pre  jouter contre les lments.

Aussitt  l'le, ils ont dpouill leurs vtements de travail. C'est
dimanche, ai-je dit, jour de repos et jour de prire. Ils le solennisent
 leur faon, en s'habillant comme ils ont coutume de faire chez eux
pour se rendre  la messe de paroisse. Autrefois, les Glnans eurent
leur glise et leur desservant. Le sanctuaire tait  l'le du Loch, et
le recteur habitait la sacristie. Mais il ne reste aujourd'hui de la
chapelle que des ruines. L'vque a d rappeler le dernier prtre: la
solitude, le tte--tte ternel avec les vagues lui avaient troubl
l'esprit. A l'le aux Moutons, c'est la fille du gardien de phare,
gardienne elle-mme, qui lit l'office pour ceux qui veulent y
participer: on coute, front nu, assis sur quelque bois d'pave ou sur
le rebord d'une citerne, et le spectacle, en sa simplicit rustique, ne
laisse pas d'tre impressionnant.

                   *       *       *       *       *

Midi. Le gardien Collin nous promne  travers les dcombres accumuls
par cette tempte de dcembre, dsormais historique, dans les alentours
immdiats du phare. Les faits s'voquent avec une extraordinaire
prcision du fond de sa mmoire d'insulaire, vou par tat  une
existence d'anachorte o les vnements se gravent d'un trait d'autant
plus sr qu'ils sont moins frquents.

Il nous dit la dmence effrayante de la mer, les vagues oscillant  de
prodigieuses hauteurs, comme des montagnes ivres, l'le entire noye,
le mur d'abri arrach de ses fondements, ses vaches emportes au fil du
courant et qu'il dut repcher par les cornes, ses filles rfugies 
l'tage le plus lev de la tour, et le sentiment de dtresse qu'ils
avaient tous, l'attente rsigne, stoque, de la perdition en commun.

Cependant, aussi loin que puisse s'tendre notre vue, la mer apaise
n'est que sourires. A peine, par places, un lger remous, rompant la
courbe harmonieuse des flots, dcle un rcif embusqu, quelque basse
tratresse, ouvrire de naufrages et de trpas. L'le, dans la clart
sans limites, est toute blonde. Des moutons qui lui ont fait donner son
nom il n'y a plus trace. Les seules btes domestiques sont les vaches du
pre Collin; perches au sommet du morne central, elles apparaissent
comme sculptes en noir sur l'tendue, leurs mufles immobiles tourns
vers le large, la queue pendante, les cornes lumineuses, rayonnantes de
l'or du soleil. Un silence infini plane. La respiration mme des eaux
semble s'tre tue. Le calme est si absolu qu'il en devient accablant: on
finit par en prouver une sorte d'oppression, par se demander si l'on
n'est point le jouet d'un rve, d'un mirage, le captif d'un monde
enchant!...


III

Avec le soir, la brise s'est leve. Nous partons,  l'heure o les
hommes du chantier vont s'exercer  la nage, sous la direction de leur
surveillant; il importe, en effet, que cet art n'ait point pour eux de
secrets: leur salut en peut dpendre. Au reste, ils y sont, en gnral,
passs matres. D'aucuns d'entre eux s'efforcent, quelque temps, de
lutter de vitesse avec le _Protecteur_. L'le est dj loin que nous
voyons encore leurs ttes onduler dans le sillage du cotre. Puis, tout
s'efface. Plus rien que la mer lilas et pourpre, o notre voilure se
dcoupe en un fuyant trapze d'ombre, et l-bas, vers le Nord, une
estompe brumeuse, qui est la terre ferme, parseme de ds blancs, qui
sont des maisons. Nous rentrons au pays de la vie, et ce n'est pas sans
quelque douceur.




A L'ILE DE SEIN


I

Quand, du haut de la pointe du Raz, le guide a numr au voyageur tous
les cueils qui hrissent cette cte, il ne manque jamais, en terminant,
de lui signaler au large, dans les profondeurs de l'Ouest, une
silhouette grise et fuyante,  peine visible au-dessus des eaux. C'est
l'Ile de Sein, _ns Sizun_. Le plus souvent, on l'appelle ns, tout
court. Un vaste foss houleux la spare du reste du monde. Les gens du
continent n'en parlent qu'avec mystre: une lgende tragique plane sur
elle et une sorte de tabou la protge. On ne sait jamais, au dpart,
quand on y arrivera, ni mme s'il vous sera donn d'y atteindre. C'est
proprement une terre sacre, au sens antique du mot. Comme les vestales
barbares dont elle passe pour avoir t le sjour, elle garde, dans les
lointaines solitudes de la mer, une espce de virginit farouche.

Un bateau  voiles fait deux fois par semaine, lorsque le temps le
permet, le trajet d'Audierne  l'le. Nous levons l'ancre un samedi
soir,  l'heure du jusant. Comme passagers, quelques femmes du Cap, dj
malades avant d'avoir quitt le quai, et un prtre qui se rend l-bas
pour aider  la clbration du _pardon_. L'quipage se compose en tout
de trois personnes: un mousse, un matelot et le patron Menou. Celui-ci,
dont les fastes du sauvetage ont eu plus d'une fois  enregistrer le
nom, se montre d'abord  nous dans l'accoutrement d'un facteur des
postes; mais il a vite fait de jeter bas cette livre officielle, pour
revtir le seul costume qui aille avec sa tte rude: l'troit bret, le
tricot de laine et le pantalon de toile bise.

Ciel lumineux; mer calme, zbre de grandes moires, toute paillete
d'argent clair; brise intermittente et lourde, tel qu'un air chaud remu
par un ventail. A notre droite, dfilent tour  tour l'arte du mle,
les pentes arides et tourmentes des dunes de Trez-Cadek, puis la longue
trane de roches abruptes que domine le smaphore de l'Hervilly... Nous
sommes au large. L'azur glauque des eaux s'est paissi; les remous se
font plus sonores  l'avant de la barque, et le vent bruit d'un souffle
plus ample. Voici dj les croupes austres du pays du Cap dont le
soleil d'aot achve de brler la maigre vgtation. Elles forment, dans
la direction du Nord, un mur continu, d'un blond roux, avec des fentes,
des lzardes, qui laissent apercevoir la coule verte et sinueuse d'un
minuscule vallon. Par l'ouverture d'une de ces brches, une chapelle
exhibe son toit gondol et son menu clocher de granit. Le patron hle le
prtre,  l'autre bout du bateau:

--C'est le moment de dire l'oraison, monsieur le Cur!

Le sanctuaire est celui de Notre-Dame-de-Bon-Voyage, devant qui nul
lien ne passe sans adresser  la Vierge un salut et une invocation.
Malheur au mcrant qui ne se conformerait point  l'usage! Les fins
rubans d'eau bleutre qui veinent au loin la mer, et qui ne sont autres
que les terribles courants du Raz, se saisiraient de lui,
l'envelopperaient de leur rseau et le promneraient d'une course
perdue autour de l'le, jusqu'au jour du dernier jugement.

Le prtre s'est lev: debout au pied du mt, cramponn d'une main  un
cordage, il rcite l'_Angelus_ et le _De profundis_; l'assistance, tte
nue, donne les rpons. Les femmes elles-mmes ont trouv la force de se
mettre  genoux et estropient les versets latins entre deux hoquets. La
scne est d'une beaut simple et forte. Je m'attendais, sur la foi des
livres,  la fameuse prire, mentionne dans tous les Guides:

    Sois-nous en aide,  Dieu, pour traverser le Raz!
    La barque est si petite, et la mer est si grande!

Encore une de ces fictions, parat-il, dont il faut faire son deuil!
Pure fantaisie de clerc lettr, sduit par une facile antithse! Les
habitants de ces parages ne la connaissent que pour l'avoir entendu
baragouiner  des trangers,  des touristes. C'est un article
d'importation.

Le couchant baigne les lointains d'une clart d'or ple. Et, sur ce fond
clatant, l'le merge peu  peu, comme dans une gloire.

Nous y dbarquons  la nuit. C'est l'instant propice pour y prendre
terre. L'ombre lui sied, ou plutt la mystrieuse demi-clart des nuits
d'Occident. On a d'elle, alors, une impression profonde, inoubliable, et
qui doit tre la vraie: celle d'un radeau en pierre, inhospitalier,
sinistre, aux trois quarts sombr dans une mer  la fois cline et
froce, qui le dchiqute brin  brin. Maisons et rochers forment des
masses pareilles, ont les mmes profils tranges, le mme aspect
d'ternit. Aucun bruit de voix, nul pas humain ne sonnent dans la
solitude; seule, retentit l'immense, la lugubre vocifration de la mer.
On se sent  sa merci, perdu dans ce paysage fantastique, irrel, et
dont l'infinie tristesse vous accable. Une trentaine de bateaux 
l'ancre, qui se balancent dans l'eau blafarde du port, font l'effet
d'une flottille de cercueils. Une lumire brille, par sautes brusques,
tout au bout de l'ns, une lumire aveuglante, extraordinaire, dresse
trs haut dans le ciel o elle dessine, en tournant, une gigantesque
croix de feu. C'est vers elle que je m'achemine, guid par le mousse de
l'embarcation,  travers des galets et des sables. Dans une des chambres
du phare m'attend le lit de l'ingnieur, une couchette trs confortable
de civilis.

De la galerie extrieure qui entoure la lanterne, le spectacle est
saisissant, et peut-tre unique. Une rampe de feu scintille au loin,
dans les tnbres mouvantes des vagues.

--Voyez-moi ce boulevard, me dit en son pittoresque langage le gardien,
le pre Brazidec. Des rverbres comme ceux-l vous n'en avez point 
Paris.

Celui-ci, vers l'Est, c'est la Vieille, la sorcire du Raz, avec sa
flamme d'meraude, son oeil vert de mauvaise fe. Cet autre, c'est le
feu du Goulet, une petite lumire clignotante,  peine perceptible. Et
puis, c'est Saint-Mathieu, Kermorvan: c'est le phare des Pierres-Noires,
dardant par intervalles une prunelle rouge, un regard ensanglant de
taureau. C'est enfin le feu lectrique du Crac'h,  l'extrme pointe
d'Ouessant, projetant sur l'abme d'effrayants clairs, une crinire
tincelante de monstre infernal. Et c'est surtout l'Ar-Men, dernire
sentinelle du vieux monde: il se dresse, au large de la
Chausse-de-Sein, comme une svelte tige de granit panouie en une fleur
de feu, que les innombrables rcifs de cette passe engraissent d'un
fumier perptuel de navires et d'quipages sombrs. Pour combien de
trpas, selon la forte expression de Brazidec, ce phare n'a-t-il pas t
le cierge suprme! Les plus gros transatlantiques se viennent prendre
ici, comme des mouches  une toile d'araigne; la carcasse de la
_Guyenne_ se voyait encore rcemment entre deux roches; son agonie a
dur des mois: on l'entendait geindre et se lamenter, comme une chose
vivante, sous la furieuse pousse des flots!...


II

Je m'en suis all  travers l'ns, dans la fracheur du matin naissant.
Mme caresse par le soleil et sous le premier charme du jour, elle
conserve un je ne sais quoi d'pre, d'hostile, de mchant. La grande
lumire d't ne fait que mieux ressortir le dur relief de ses ctes et
leur hrissement sauvage, la finesse aigu de leurs dentelures. Rien
n'gale la dsolation de son chine plate aux mornes vertbres de
granit, saupoudre plutt que recouverte d'une mince couche de terre
friable comme une cendre et qui se volatilise au moindre vent. Elle est
une des paves de cette mer o les paves foisonnent, un lambeau de
continent naufrag. Il n'y vient, en fait de gazon, qu'une herbe sche,
si coupante, que les vaches se blessent les naseaux  la vouloir brouter
et lui prfrent le gomon. Pas un arbre, pas un arbuste; l'affreuse
strilit d'un dsert, d'un dsert ptr. Car les pierres abondent: il y
en a partout, de toutes dimensions et de toutes formes, tantt
accumules en tas, tantt rpandues par normes jonches, tantt
rassembles en murets branlants pour enclore des champs minuscules. Le
voeu le plus solennel que puisse faire une lienne consiste  promettre
 saint Corentin de dbarrasser des cailloux qui l'encombrent le sentier
qui mne du bourg  sa chapelle. Et c'est, en effet, une oeuvre fort
mritoire de patience et de dvotion...

Quelques fleurs gayent nanmoins ce sol dshrit: des millepertuis,
des girofles roses, des morelles noires, des touffes de mauves
arborescentes  l'ombre desquelles, dans les chaleurs de midi, les
insulaires s'tendent parfois pour dormir.

L'anis pullule; on en fait une infusion d'un got dtestable, mais dont
les anciens du pays nous vantent en ces termes la vertu: Elle serait la
meilleure des boissons, si l'on n'avait invent l'eau-de-vie. A dire
vrai, la plante par excellence est le varech. On le rcolte toute
l'anne. Le plus souvent, c'est la mer elle-mme qui se charge de le
faucher dans les bas-fonds et de le rouler  la cte. Les liennes le
ramassent et le fanent au soleil; il sche, tal par grands carrs
bruns, exhalant une odeur forte qui imprgne toute l'atmosphre; sec, on
le brle dans des fours primitifs,  l'air libre. L'le est parseme de
ces fosses oblongues, revtues de galets  l'intrieur, et qui font
penser  des spultures prhistoriques. D'cres fumes ondulent
au-dessus, et l'on songe aux antiques holocaustes que des druidesses
attisaient. Chaque four, aprs six heures d'une combustion qu'il faut
activer sans relche, peut donner de trois  quatre tourteaux de soude
qui se payeront deux francs les cinquante kilogrammes aux usines
d'Audierne et de Pont-Labb. C'est la principale industrie de l'le. Le
varech a du reste quantit d'autres usages. Le btail, on l'a vu, s'en
repat volontiers; il fournit galement la litire des tables et, pour
les hommes mme, il n'y a pas, si l'on en croit les indignes, de
coucher plus propre ni plus moelleux.

--Il n'est de beaux rves, m'affirmait l'un d'eux, que sur une couette
de fin gomon.

Jusque dans le cercueil des morts l'on prend soin d'en rpandre quelques
poignes, pour adoucir leur somme ternel. Mais sa destination la plus
inattendue est de servir  cuire le pain que les mnagres fabriquent
elles-mmes. Cette fabrication vaut la peine d'tre dcrite. Les trois
sortes de grains, orge, seigle et froment qui entrent dans la confection
de la pte, sont broys  l'aide d'un moulin grossier, fait de deux
pierres et analogue  celui des Kabyles. La meule suprieure, que l'on
tourne d'une main, est perce d'un trou par lequel, de l'autre main, on
laisse couler le bl  mesure. La farine ainsi obtenue est mise,
aussitt ptrie, dans un chaudron que l'on renverse sur une plaque de
tle, dispose dans l'tre et pralablement chauffe au rouge; on
enveloppe le tout d'une paisse couche de gomon sec, brlant  petit
feu, et, le lendemain matin, quand on soulve le chaudron, la pte s'est
change en un pain de couleur grise, arrondi comme un galet et aussi dur
en apparence, sinon en ralit. Les liens le prfrent toutefois au
pain blanc du continent, qu'ils trouvent trop lger, d'une digestion
trop facile.

--a ne tient pas  l'estomac, disent-ils. Ce n'est bon que pour des
terriens. A des gens comme nous, toujours  l'air vif du large, il faut
quelque chose de plus rsistant.

                   *       *       *       *       *

Je me dirige vers le bourg, au son de la cloche qui tinte pour la
premire messe. Le ciel est d'une amplitude immense:  l'horizon, il se
confond avec la mer, en des nuances dlicates de mauve et de lilas;
l'ns apparat comme suspendue dans l'espace; on a l'ivresse, le
vertige de l'illimit. Dans un terrain vague,  ct d'une citerne en
ruine qui rappelle les puits du dsert, s'lve la chapelle de
Saint-Corentin, petit oratoire breton, vtu de lichens, presque aussi
fruste et vieux  voir que les rochers qui l'avoisinent. De ces rochers,
il n'en est pas un qui n'ait son nom, quelquefois mme son surnom. C'est
ainsi que le _Min-Eonok_,--une sorte de sphinx  face joviale, au nez
pat, noy dans la bouffissure des joues,--est aujourd'hui plus connu
sous le sobriquet de la tte au pre Dumas, import par quelque
commis-voyageur factieux.

Le sentier, maintenant, pntre dans la rgion des cultures; elle occupe
une trentaine d'hectares, morcels  l'infini. Chaque lopin est encadr
d'un mur et affecte des airs de jardin: une voile de barque le
couvrirait tout entier. Pauvres petits champs  demi ensabls,
soigneusement entretenus nanmoins, et toujours par des mains fminines.
La mer aux hommes, la terre aux femmes. Ce sont elles qui labourent,
fument, ensemencent, rcoltent. En me penchant sur un de ces enclos
lilliputiens, je ne suis pas peu surpris de le trouver plein de tombes.
C'est, m'apprend-on, le cimetire des cholriques. Le cholra de 1884
exera dans l'le d'pouvantables ravages; la mortalit fut telle que le
_recteur_,  ce que je me suis laiss dire, dut prendre la bche pour
relayer le fossoyeur. Le cimetire du bourg tant comble, un insulaire,
atteint lui-mme du flau, fit don de son champ, par crainte d'tre
inhum dans la grve, comme un chien ou comme un Anglais. De l ces
tertres funraires en rase campagne, entre un carr de choux et une
planche d'oignons.

Je croise une vieille femme qui tale  scher, sur un murtin, du
poisson vid. Ce sont dj les vivres d'hiver que l'on prpare. Il
importe de s'approvisionner  l'avance, en prvision des gros temps qui
fondent sur le pays au moment o l'on s'y attend le moins, avec la meute
dchane des vents de surot. Tant que dure la saison douce, on peut se
considrer comme attach  la Grande Terre par les alles et venues
des bateaux de pche. Mais,  l'automne, ds les premiers jours
d'octobre parfois, les brouillards commencent  tisser autour de l'le
leurs trames isolatrices. Les communications s'interrompent. On
redevient un radeau dsempar, une terre en dtresse, livre  toutes
les colres d'un farouche ocan. Les barques sont tires sur le rivage,
car le port mme n'est plus un abri sr. Toute la population s'enfourne
dans les cuisines basses, se serre peureusement autour d'un feu de
gomon, de bouse de vache ou de bois d'pave. C'est alors que le poisson
sch fait son apparition sur les tables, apprt avec des pommes de
terre, sans condiment ni sauce; et, pendant les quatre ou cinq mois qui
suivent, les liens ne connaissent pas d'autre nourriture.

L't, du reste, a aussi sa plaie qui est le manque d'eau potable. Le
phare possde une citerne des mieux amnages, mais rserve
exclusivement pour les besoins du service. Par ailleurs, on ne compte
dans l'le que deux puits. J'ai mentionn celui de Saint-Corentin; son
eau est rpute comme ayant des vertus curatives; on y plonge les
rhumatisants, qui s'en trouvent, dit-on, soulags; de mme, lorsqu'un
enfant tombe en languissance, une procession de neuf veuves y vient
faire des ablutions, selon de vieux rites paens. Malheureusement, pour
sacre qu'elle soit, la source tarit aux premires chaleurs. L'autre
puits est situ  l'entre du bourg: une antique maonnerie le protge.
Un escalier de pierre, aux marches uses et le plus souvent boueuses,
conduit  une excavation en forme de grotte o croupit une eau saumtre,
corrompue par les infiltrations de la mer. Comme dans les pays d'Orient,
c'est l que, le soir, se concentre la vie locale. Des vieilles aux
figures sibyllines changent de longs commentaires sur les vnements du
jour, et les jeunes filles, leurs cruches remplies, s'adossent au
parapet pour deviser d'amour avec leurs galants. On y assiste parfois 
des scnes d'une grce toute patriarcale et presque biblique.

Toutes les habitations de l'le sont tasses en un seul groupe et
forment un ple-mle de vieux toits moussus, de l'effet le plus
pittoresque. La plupart ont un tage sur un rez-de-chausse  demi
enfonc en terre. Les fentres, exigus, pareilles  des hublots,
donnent sur d'troites ruelles o deux personnes ne sauraient passer de
front. Par derrire, sont les jardinets et les cours. Les intrieurs
sont propres, peints de frais: on se croirait dans une cabine. Une
boiserie  volets dissimule l'tre. Tout est rang minutieusement et, en
quelque sorte, arrim comme  bord d'un navire; sur une planchette, aux
pieds d'une vierge en faence, d'une Notre-Dame de Bonne Nouvelle ou de
Bon Secours, sont empils des volumes pieux, des missels, des Vies de
saints, des livres d'dification populaire, en langue bretonne, tels que
l'_cole de la douce mort_, _le Trsor du chrtien_, le _Miroir des
mes_.


III

En arrivant au village, je le trouve silencieux et quasi dsert;
personne dans les rues ni sur les seuils; les casiers  homards achvent
de s'goutter au long du quai; les bateaux dorment, couchs sur le
flanc,  mer basse, les ralingues de leurs grandes voiles brunes
tranant jusque dans la vase du port.

Tous les gens de l'le sont  la messe. On les voit l dans
l'accomplissement de l'acte o ils mettent peut-tre le plus
d'eux-mmes. Le regard plonge, par la baie du porche, dans la sombre
petite glise strie de rais multicolores, de ples lueurs
d'arc-en-ciel, que darde le soleil du dehors  travers les enluminures
des vitraux. Des golettes en miniature pendent  la vote et semblent
voguer dans l'air lourd, ennuag par la fume des cierges. Les hommes
emplissent le haut bout de la nef et les transepts; tous sont debout, en
vareuse de drap bleu, les bras croiss sur la poitrine et un chapelet
dans les doigts. Le prtre n'a pas plutt prononc l'_Ite missa est_
qu'ils entonnent, sur une mlodie ancienne, le potique _Angelus_
breton. A leurs voix puissantes, o grince par instants je ne sais
quelle strideur de cordages, rpond le chant des femmes, un peu
nasillard et gmissant, agrable nanmoins et, dans les notes basses,
d'une exquise mlancolie d'accent. Elles sont agenouilles derrire les
hommes, sur des chaises marques  leurs noms; presque toutes sont
habilles de noir, de la tte aux pieds: noire est la jupe aux plis
pais, noir le corsage ou justin orn aux manches d'un galon de velours,
noire aussi la coiffe en forme de cape qui prolonge son ombre sur le
visage et, par l, communique aux traits une religieuse douceur.

C'est surtout  la sortie de l'office qu'il faut surprendre les
liennes, au moment o elles se dispersent  travers le cimetire, pour
prier sur les tombes des dfunts. Nul cadre ne convient mieux  la
tristesse qui leur est naturelle, ainsi qu' l'austrit de leur mise, 
ce deuil de veuves qu'elles adoptent ds l'enfance et qu'elles ne
quittent jamais. C'est en ce dcor que Renouf les a peintes; et elles
sont bien, dans la ralit, telles que dans son tableau.

Mme ges, elles conservent une grce trange, l'lgance d'attitudes
particulire aux filles de la mer. Le teint, en revanche, se fane de
bonne heure; la figure se creuse, s'macie, comme mine par une angoisse
hrditaire, et le type le plus frquent peut-tre parmi les jeunes
femmes reproduit la vivante et douloureuse image de la Piet. Les yeux,
gnralement, sont beaux, mais de nuances indcises, variant du jaune au
vert, du jaune dor des gomons au vert sombre des algues marines.
L'expression en est voile et dlicieusement alanguie par l'ombre des
cils, qui sont d'une longueur vraiment insolite: en quoi il faut voir,
dit-on, le signe d'une dgnrescence.

Et, de fait, les habitants de l'le ne se marient qu'entre eux. Les cinq
ou six clans dont se compose la population sont tous unis par les liens
d'une troite parent. Mais il ne semble pas que ces alliances
consanguines, perptues  travers les sicles, aient dtermin des
altrations bien profondes dans la vigoureuse sant de la race. Les
hommes, tantt bruns et trapus, tantt blonds et sveltes, offrent des
exemplaires admirables d'endurance et d'intrpidit. La nature et la mer
se chargent, il est vrai, d'oprer la slection. Que si quelque mal
travaille ces robustes tempraments, c'est le mme dont souffre toute la
Bretagne, je veux dire l'alcoolisme. Sous ce rapport, ils auraient
besoin d'tre vangliss  nouveau, comme ils le furent il y a deux
cents ans par le Pre Le Nobletz. Tout leur est prtexte  libations:
baptmes d'enfants, baptmes de bateaux, ftes religieuses, noces,
enterrements. Ils s'enivrent avec volupt, avec rage. J'ai entendu
prononcer  l'un d'eux cette parole:

--Au fond du verre que je vide, brille l'entre du paradis terrestre.

Quand je regagne le phare,  la nuit tombante, force m'est d'enjamber
des corps d'liens, vautrs  et l dans l'herbe, et qui cuvent leur
_vin-ardent_ sous la paix des toiles...

                   *       *       *       *       *

La mlope de la mer s'lve, lente et continue, avec la monotonie d'une
incantation. Deux menhirs, rests debout ainsi que des tronons de mts
au centre du radeau de pierre, dessinent sur le sol des profils
grimaants et gigantesques, et l'on ne peut se dfendre d'un frisson,
comme si, dans l'horreur mystrieuse du crpuscule, passait le souffle
des anciens dieux.




IV

EN VANNES




CHEZ LES GRSILLONS


I

Savez-vous un nom plus charmant que celui de Groix, en Breton GROACH',
qui veut dire fe?... Au soleil de midi, sous un clair ciel d'aot, nous
nous embarquions  Lorient pour rendre visite  l'le. Sitt le vapeur
en marche, un admirable panorama de mer s'ouvrit devant nos yeux.
L'immense estuaire tincelait, baignant  droite et  gauche des grves
aux sables clatants, des promontoires finement dcoups, des les
blondes, comme alanguies par la sieste sous les panaches immobiles de
leurs pins.

Partout des villas, des villages, des grappes de maisons riantes aux
noms sonores, Larmor, Kerroman, Penn-Man. Brizeux avait raison: cette
langue vannetaise a de mlodieux arrangements de syllabes, d'une douceur
hellnique... Port-Louis, vers le sud, semblait une bourgade de lgende,
btie sur les eaux.

Nous venions  peine de franchir la passe et dj, derrire nous, la
terre avait fui, noye dans une bue lointaine. Devant nous, en
revanche, une autre terre surgissait peu  peu, flottante d'abord,
imprcise, entrevue comme dans un mirage, mais qui bientt s'accentuait
en une espce de haute fresque de pierre, seme  et l de gazons
fauves et nuance des tons les plus dlicats, de gris rose, de lilas
tendre. Une houle plus ample balanait maintenant le vapeur. Nous
traversions les Coureaux, dont il tait ais de suivre les mandres, 
des teintes plus claires moirant la surface de l'Ocan. C'est dans ces
parages que se clbre, chaque anne, la crmonie tant de fois dcrite
de la Bndiction de la mer... Quelques minutes plus tard, nous
jetions l'ancre dans le port de Groix, plac sous l'invocation d'un des
plus grands thaumaturges de l'migration bretonne, saint Tudy.

Et qu'il est coquet ce port, avec ses mles de granit bleu, sa tour de
guet blanchie  la chaux, ses barques aux formes harmonieuses, peintes
de couleurs vives, ainsi que des felouques barbaresques ou des tartanes
du Levant! Sur la marine, un joli groupe d'liennes, les mains croises
sous leurs tabliers de cotonnade  fleurs dont les grands bavolets se
viennent pingler jusque sur les paules, nous regardent passer avec un
rire silencieux, une curiosit quelque peu narquoise. Dans leurs yeux,
aux paupires longues, il semble que l'on voie luire toute la mer.


II

Nous nous acheminons cependant, par une route troite et montante, vers
l'cole de pche, situe dans la partie haute de l'le, au centre d'un
large plateau dnud o alternent les brousses rases, les ptis et les
chaumes. Sur le seuil de l'humble logis scolaire, nous attend le
directeur de l'tablissement, celui que les nombreuses gnrations
d'lves, sorties de ses mains, appellent avec une vnration
reconnaissante le Pre Guillard. Peu d'hommes ont mieux mrit, non
seulement de leur pays, mais de l'humanit. Ce ne fut pourtant, au
dbut, qu'un modeste instituteur de campagne. Sa vie s'est passe tout
entire parmi les clans marins du littoral morbihannais. Et il a eu
longtemps, comme ses pareils, l'existence la plus obscure, la plus
monotone; seulement il s'est ingni  la rendre fconde.

Des enfants qu'il tait charg d'instruire, la plupart taient des fils
de pcheurs. Tout en les initiant aux mystres de l'alphabet et de
l'orthographe, M. Guillard fut amen de bonne heure  se demander s'il
n'y avait pas  faire pour eux quelque chose de plus efficace peut-tre,
sinon de plus pressant. Il pensa, non sans raison, que sa qualit
d'ducateur de futurs marins lui crait des devoirs spciaux. Et,
d'ailleurs, il avait lui-mme l'me d'un homme de la mer. Tout ce qui
touche  l'ocan,  la vie du large, lui tait un sujet de mditations
passionnes. Et, lorsque, vers leurs treize ans, ses coliers quittaient
les bancs de la classe pour ceux de la barque paternelle, ce lui tait
un navrement de songer qu'on les laissait aller sans armes, en quelque
sorte, au plus aventureux, au plus meurtrier des combats.

--Parbleu! disaient autour de lui les pres, hommes rudes, tanns, au
moral comme au physique, par l'embrun,--ils feront ce que nous avons
fait.

Une antique routine, en effet, transmise d'ge en ge, prsidait seule,
jusqu'en ces derniers temps, aux destines des pcheurs de nos ctes.
C'tait l'opinion courante, que, pour le plus difficile et le plus
dangereux des arts, il n'tait besoin d'aucun rudiment. Il y fallait
uniquement de la race, une exprience pniblement acquise et le
souverain mpris de la mort. M. Guillard ne craignit pas d'entrer en
lutte avec le prjug. Il commena par dmontrer aux marins parmi
lesquels il vivait qu'ils ignoraient de leur mtier les prceptes les
plus essentiels et, sans se laisser dcourager par leurs sourires, leurs
haussements d'paules, il se mla de les leur apprendre.

L'humble matre d'cole s'tait rendu compte que des temps nouveaux
exigeaient des mthodes nouvelles. Ce ne sont pas seulement les
conditions du travail terrestre qui ont chang dans le cours de ce
sicle. La pche elle-mme a subi la loi commune et des modifications se
sont produites dans son rgime, que des populations qui ne subsistent
que d'elle n'ont plus le droit de mconnatre.

Un exemple, entre vingt autres. Jadis, les migrations de la sardine se
faisaient  des poques rgulires et par des chemins qui ne variaient
jamais. Le poisson abondait au mme moment, dans les mmes parages,
comme une manne bnie. On savait la semaine, le jour et presque
l'instant. Quelque ancien de la tribu, une sorte de voyant de la mer,
grimpait, la veille, par des sentiers abrupts, au sommet du promontoire
le plus avanc. De ses yeux d'aigle, habitus  plonger dans les
lointains, il fouillait l'immensit,  peine claire des premires
lueurs de l'aube. Et, ds qu'il avait surpris au large une tache
violtre marbrant le gris azur des eaux, vite il courait annoncer aux
barques dj sous voiles la route suivie par le banc.

Cet usage n'est point aboli; mais les vieux d'aujourd'hui ont beau
interroger la mer, ils n'en reoivent que de dcevantes rponses. La
sardine traque a adopt d'autres saisons et d'autres voies. Et, de la
plupart des espces de poissons, il en est de mme: poursuivis avec une
pret qui va croissant,  mesure que se perfectionnent les engins, ils
se drobent comme ils peuvent, en se rfugiant dans des fonds inconnus,
et la topographie des lieux de pche en est toute bouleverse. Force est
d'abandonner la routine, idole impuissante, et de s'adresser  de plus
grands dieux.

En outre, la mer n'est plus l'tre bizarre et mystrieux, le monstre
semi-bte, semi-femme, aux fantaisies tour  tour indulgentes et
hostiles, que nos marins se sont plu longtemps  se figurer, d'aprs
d'inconscientes rminiscences des antiques cosmogonies. On sait
dsormais que, comme toutes les apparences mobiles de l'univers, elle
obit, elle aussi,  des dcrets immuables. La science a pntr
quelques-unes de ses lois: on a dtermin la marche des courants, et les
vents eux-mmes ont livr le secret de leurs caprices. Peu  peu s'est
difie toute une thorie de la mer, que ceux-l seuls continuaient
d'ignorer qui avaient le plus intrt  la connatre. Rien de pratique
n'avait t tent jusqu' ce jour pour arracher les pcheurs  leurs
vieux errements. Les notions les plus lmentaires de la navigation au
large restaient pour eux lettre close. De l tant de sinistres, tant de
barques franaises jetes aux ctes d'Angleterre et d'Espagne ou coupes
en deux, stupidement, sur les lignes de passage des paquebots. Il y
avait une oeuvre de salut  entreprendre, des milliers, des vingtaines
de milliers d'hommes  clairer,  guider,  prmunir contre leur propre
vanit et contre la plus effroyable des morts. Cette oeuvre, M. Guillard
s'y est attel avec une ardeur d'aptre, et il l'a mene  bonne fin.

Il a commenc par prcher d'exemple, devant des auditoires restreints.
Bientt, grce  ses efforts, grce aussi au concours de quelques
personnalits dvoues, il se crait sur le littoral des socits
locales d'enseignement professionnel pour les marins ctiers. Informs
de cette initiative, le gouvernement, le prsident de la Rpublique
l'encouragrent. Une cole de pche fut fonde  Groix, avec M. Guillard
pour directeur.


III

Nous y pntrons  la suite du matre. C'est l'intrieur d'une classe
quelconque: des bancs grossiers, des tables taches d'encre et de
goudron;  et l, des cartes, des instruments de marine, appendus aux
parois: au fond de la salle, une inscription, une seule, trace en
lettres noires sur la chaux de la muraille: L'alcoolisme, voil
l'ennemi! Une trentaine d'coliers sont l, les uns, moussaillons
imberbes encore frais et roses comme des filles, les autres, dj des
hommes faits avec des toisons hrisses, des mains normes, et des yeux
aigus de pirates.

Nous tombons  merveille: c'est jour de distribution des prix. Quelques
livres, offerts par la Socit bretonne de gographie, sont empils dans
un angle. Debout dans la chaire,--un pauvre bureau vermoulu,--M.
Guillard commence la lecture du palmars. Oh! il n'est pas long. Dix ou
douze noms chelonns au verso d'un bout de papier, c'est toute la
liste. Voici s'avancer, en louvoyant, la procession des laurats. Ils
sont rayonnants et piteux tout ensemble. Ils tournent machinalement
leurs brets de laine rousse entre leurs doigts. Leur dmarche a quelque
chose de l'allure dgingande des oiseaux de falaises lorsqu'ils
cheminent  terre, les ailes pendantes. Parfois, il arrive que l'lve
dsign ne rponde pas  l'appel de son nom.

Une voix, alors, jette dans le silence:

--Il est en mer!

Et ces mots si simples: en mer! communiquent soudain  nos mes je ne
sais quel frisson. L'humble classe s'est comme transfigure: il semble
que nous y respirions toute la posie aventureuse, toute l'hroque
ivresse du large. Le large! mais il est l, tout proche. Nous en
pouvons, par les fentres ouvertes, suivre au loin l'immense courbe
dore. Des cotres grsillons passent dans le champ de notre vue, toutes
voiles au vent, leurs tangons de pche points comme deux antennes. Tout
ce grandiose du dehors emplit la misrable pice o nous sommes venus
nous asseoir pour une heure, lui prte une majest singulire, en fait
comme le vestibule de l'infini...

La crmonie close, M. Guillard nous donne, pour nous piloter dans
l'le, un de ses jeunes apprentis-pcheurs. C'est un garonnet d'une
quinzaine d'annes  peine, mais qui n'en compte pas moins  son actif
quatre campagnes de thon. Il nous dit, chemin faisant, les joies et
les angoisses du mtier, les longues navigations errantes, pendant des
semaines, des mois mme,  des cent et des deux cents lieues, souvent
jusque dans les parages inhospitaliers de la cte de Biscaye. Il nous
dit les grosses lignes qui tranent, fixes aux tangons et apptes avec
de la peau d'anguille, quand ce n'est pas avec une feuille de mas ou,
moins encore, avec un simple chiffon.

--A l'extrmit de chaque tangon, monsieur, il y a une clochette qui
avertit, ds que le poisson a mordu; car en se dbattant, il la fait
tinter. On laisse le thon danser un instant, jusqu' ce qu'il soit 
bout de forces, puis on l'amne. Une fois qu'il est hiss, on l'ventre.
C'est une bte singulire. Elle a plus de sang qu'un homme. J'ai vu des
moments o le pont n'tait qu'une mare rouge qui,  moi, me montait aux
chevilles. On se ft cru dans une bataille pour de vrai!...

Sa voix vibre d'une exaltation contenue, en voquant ces grands carnages
atlantiques. Et, par une association d'ides bien bretonne:

--Vous a-t-on jamais cont, nous demande-t-il, comment les femmes de
chez nous mirent un jour les Anglais en fuite?

Voil. C'tait il y a trs longtemps. L'amiral des Saozons croisait
avec toute sa flotte dans les eaux de Groix. Les chaloupes grsillonnes
avaient appareill pour la pche les jours d'avant; donc, pas un homme
valide  terre, hormis le cur. L'amiral jugea l'occasion propice de
tenter un dbarquement. Dj ses vaisseaux s'avanaient en ligne,
cependant que les liennes, consternes, se rfugiaient  l'glise de
paroisse. Elles y trouvrent le recteur, Dom l'Uzel, debout sur les
marches du choeur. Si pressant que ft le pril, son visage ne
manifestait aucun trouble. Les liennes pleuraient et se lamentaient: il
les calma du geste.

--Femmes, pronona-t-il d'un ton aussi paisible que s'il se ft agi du
prne habituel  la messe du dimanche,--nous allons, d'abord, rciter un
_pater_ et prier saint Tudy qu'il nous soit en aide.

L'oraison dite, il se tourna de nouveau vers l'assistance:

--Maintenant, vous allez, s'il vous plat, m'obir de point en point.
Vieilles et jeunes, que chacune de vous rentre en son logis, qu'elle
dpouille coiffe, cotte, jupons, et revte des habits d'homme. Avant un
quart d'heure, il faut que vous ayez, toutes, les braies aux jambes et
le surot en tte.

Les femmes s'entre-regardaient, se demandant si le bon prtre n'avait
pas la cervelle chavire.

--Cela fait, continua-t-il, vous prendrez vos barattes  beurre, vos
_ribots_, et vous les irez disposer en hte sur les sommets culminants
de l'le,  Quilhuit,  Kerloret,  Kerndan, au Moustro. Quand vous
les aurez braques, face aux Anglais, tenez-vous masses derrire et ne
vous inquitez plus de rien. Dieu fera le reste.

Ce que Dom l'Uzel avait prvu se produisit. L'amiral des Saozons tomba
dans le pige. Il prit les ribots pour des canons et, persuad qu'une
artillerie nombreuse s'apprtait  lui faire accueil, il donna l'ordre
de virer de bord. Les Grsillonnes, depuis ce temps, n'ont jamais eu de
ses nouvelles.


IV

Ainsi bavarde gaiement notre guide. Nous faisons halte, un instant, sous
les vieux ormes bouriffs qui ombragent la place du bourg. C'est la
seule oasis de cette grande terre chauve. Des vieilles tricotent,
assises sur des tabourets bas; des fillettes jouent aux osselets sous le
porche de l'glise; un douanier flne, les mains au dos, avec cet air de
hron pensif que donnent aux gens de sa profession les mlancoliques
stations nocturnes, le long des ctes. Autour de nous sont les maisons
du village, trapues, cossues, avenantes. Des jardinets les prcdent, o
poussent,  ciel ouvert, des plantes exotiques, des phycodes, des
bgonias, des figuiers de Barbarie, des lauriers-tins. Toutes ces
demeures blanches, silencieuses, respirent une paix coquette et comme
une lgance fleurie.

De minces ruelles vont s'toilant dans toutes les directions. Celle o
nous nous engageons mne vers le sud. Nous voici dans la rgion des
cultures. Sans cesse nous croisons des groupes de femmes occupes 
ramasser des patates dans le creux de leur tablier. C'est  elles
qu'incombent, ici, comme dans toutes les les bretonnes, les soins de la
terre. Elles y vaquent, d'ailleurs, avec une singulire beaut de gestes
et d'attitudes, et, ni la sveltesse de leur taille, ni la finesse
nerveuse de leurs mains n'en paraissent dformes. Une d'elles, qui
chantonnait d'une voix merveilleusement pure et profonde, se tait 
notre approche, et, comme nous la prions de poursuivre:

--Hol! rpond-elle avec une moue hautaine, ma chanson n'est pas pour
les passants.

--Non. Elle est pour Pierre Lopez! riposte notre guide.

Et il se sauve en riant, tandis que la jeune fille, riant aussi, lui
lance une pomme de terre qui fait partir un vol d'alouettes marines des
chaumes d'un sillon voisin.

Des bornes minuscules marquent la limite de chaque proprit, rduite le
plus souvent  quelques acres. Rien ne rompt l'uniformit de la vaste
plaine nue, si ce n'est, de place en place, la silhouette d'un calvaire,
veillant, comme l'herms antique, sur les labours confis  sa garde.
Elles sont lgion, ces croix; elles peuplent l'tendue. L'lienne
invoque, le matin, leur bndiction sur sa tche et se signe devant
elles, le soir, ds que l'Anglus crpusculaire a tint pour le repos.

A la lisire de la zone arable, nous entrons dans le ptis communal. Des
vieux, retraits de l'Ocan, y font patre, au bout d'une longe, des
vaches qu' l'exigut de leurs proportions, comme aux fantaisies de
leur humeur, on prendrait plus volontiers pour des chvres. L'homme et
la bte ruminent cte  cte: tandis que l'une remche son herbe,
l'autre remche ses souvenirs. Un de ces vtrans de la mer se plaint 
nous de sa dchance:

--C'est triste, allez, aprs avoir manoeuvr l'coute de la grand'voile,
de n'tre plus bon qu' tenir un licol!

Par del le cercle miroitant des eaux, ses yeux o le regard achve de
s'teindre remontent vers ses navigations anciennes, vers les grandes
houles bleues qu'argente le sillage des thoniers et que ses prunelles, 
lui, ne contempleront jamais plus.

C'est notre dernire rencontre. Nous sommes,  prsent, hors de toute
humanit, en pleine steppe vierge. De courts ajoncs embroussaillent le
sol maigre, s'y cramponnent de toute la vigueur obstine de leurs
sarments, s'efforcent pniblement de fleurir. Puis, ce sont des touffes
de plantes barbeles, puis la prcaire vgtation des roches, les
romarins, les lichens, les saxifrages. Aprs, plus rien. On plane sur le
vide; on se sent devenir impondrable; on est comme la fume de ce
vapeur qui passe: on flotte, dissous dans le vent, dans le soleil, dans
la mer. D'une faille,  nos pieds, s'exhalent des sanglots immenses,
comme si quelque Titan agonisait l, cras sous la masse du
promontoire.

--Le trou de l'Enfer! nous dit le garonnet.

On les compte par centaines, au long des ctes bretonnes, ces enfers.
Celui-ci ne retentit point des hurlements dsesprs que font entendre,
 Plogoff, les damns du Raz, mais il ne laisse pas d'tre d'une belle
horreur. Pendant que nous nous penchons pour sonder l'abme, notre guide
a subitement disparu. Et voici que des profondeurs du gouffre une voix
s'lve, entonnant la clbre complainte des _Trois matelots de
Groix_...

                    Il vente!...
    C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

Nous coutons frmissants, la poitrine oppresse d'une indicible
angoisse. largie, amplifie, dcuple par un cho fantastique, la voix
n'est plus une voix mais tout un choeur, l'infini _lamento_ des Ames
voues  toutes les dtresses du vent, de la mer et de la mort.

C'est avec une impression de soulagement que nous quittons ces lieux
redoutables. Un vallon sauvage fait brche dans le rempart des falaises.
L'herbe y est d'une douceur de velours; un filet d'eau courante glisse
parmi les menthes et les sauges amres, avec un chuchotement discret. La
pente aboutit  une crique de sable multicolore au fond d'un fiord
enchant. Il semble que l'Atlantique se soit plu  sculpter cet abri
pour quelque Ocanide prise de silence et de repos. La solitude y est
ternelle. Les golands eux-mmes respectent l'inviolabilit de ces
parages. Chateaubriand dirait que le Gnie du calme en a fait sa
demeure. Les Grsillons dsignent cette retraite sous le vocable de
Port-Saint-Nicolas, mais pour rien au monde ils n'y aventureraient leurs
barques. Une sorte de prohibition mystrieuse les en tient loigns. Une
fe, croient-ils, habite l, celle-l mme, je pense, qui a donn son
nom  leur le et dont on voit encore, les nuits de lune, onduler le
beau corps souple au bercement des houles endormies.




A TRAVERS LE GOLFE


I

Que je sais donc de gr  l'_Union rgionaliste bretonne_ d'avoir fait
figurer cette Excursion sur le Golfe dans son programme! Le
rendez-vous est  six heures prcises du matin, sur la Rabine. Au petit
jour, nous dvalons, par bandes, de la haute ville  travers les
vieilles rues vannetaises, encore ensommeilles. L'aube, dans le pur
ciel d'aot, est d'une grce toute mythologique; elle se dvt avec une
langueur charmante, laisse tomber une  une ses mousselines argentes,
tisses des brumes de la nuit.

Un steamer, mand de Belle-Isle, nous attend  quai. On dirait, 
premire vue, quelque aviso de l'tat. Tout l'avant est, en effet,
couronn d'une guirlande de Cols-bleus, des adolescents, des enfants
mme, pour la plupart, que surveillent quatre ou cinq personnages
galonns. Serait-ce un dtachement de l'cole des Pupilles ou de l'cole
des Mousses?... Mais non. Sur le rebord du bret on lit: Colonie
Maritime. Et j'apprends que c'est l'Orphon du Pnitencier de
Belle-Isle, obligeamment mis par le directeur, M. Pron,  la
disposition de la caravane nautique. Heureuse pense o chacun trouvera
son compte: les jeunes dtenus vont savourer les dlices de quelques
heures de vacances, et nous aurons, nous, de la musique sur la mer.

A la coupe du vapeur se tiennent les commissaires des ftes, parmi
lesquels M. Le Beau, le distingu rdacteur de _l'Avenir du Morbihan_,
un journaliste, entre parenthses, qui ne fait point mentir son
enseigne. Car le _Morbihan_, c'est--dire la petite mer, n'a pas de
plerin plus passionn, ni de zlateur plus nergique.

--Je suis un fanatique du Golfe, me conte-t-il tandis que nous prenons
place; plus je le parcours, plus il m'enchante. Il n'a pas un recoin qui
ne me soit familier, et cependant il m'est toujours nouveau: le revoir,
pour moi, c'est le dcouvrir. N'est-ce pas  cela que se reconnat le
vritable amour?

Et il ne l'aime pas seulement pour sa beaut, pour la ciselure, la
dlicate orfvrerie de ses rivages, pour l'grnement harmonieux de ses
les, pour les chatoyantes nuances de ses eaux et les irisations de ses
courants; il l'aime plus encore peut-tre pour les lments de
prosprit qu'il renferme, pour l'activit fconde qu'on verrait natre
sur ses bords, si l'on se donnait la peine de la provoquer. Cette mer
morte, comme il l'appelle non sans tristesse, il suffirait de quelques
capitaux sagement employs pour la transformer en une puissante source
de vie, et c'est l'avenir que M. Le Beau, avec une persvrance que
rien ne dcourage, travaille depuis des annes  rendre prochain.


II

La sirne du _Solacroup_ a dchir la grande paix ensoleille du matin.
La fanfare joue un air de marche et nous commenons  descendre vers
l'embouchure de l'estuaire, entre des berges plates que prolongent, 
droite, des lointains boiss;  gauche, des tages de collines
vaporeuses domines, sur les confins de l'horizon, par la ligne
imprcise des landes de Lanvaux. Nos htes ont song  tout, mme  nous
munir d'un brviaire de voyage contenant l'indication des lieux devant
lesquels nous passons. Et c'est comme une volupt des lvres de les
murmurer  mi-voix, tous ces noms chantants: Larmor, Rogudaz, Aradon,
Ilur... Cette haute flche, plante l-bas comme un gigantesque _amer_,
c'est la tour de Sn; les ardoises claires de la bourgade brillent
comme des cailles de poissons d'argent. De la baie qui s'ouvre  ct,
s'envolent journellement les barques sinagotes, tendant au vent qui
souffle leurs deux carrs de toile brune, leurs deux ailes, inlgantes
peut-tre, mais trapues. Des gens  part, ces Sinagots. Ils ont conserv
des moeurs de lacustres, habitent,  vrai dire, le Golfe, dont leurs
femmes fouillent les vases, tandis qu'ils en cument les eaux. En
matire de pche, ils en sont rests aux conceptions prhistoriques: ils
ne connaissent ni rglements, ni lois. La mer, pour eux, est  qui
l'occupe. Ils la couvrent de leurs cinq cents bateaux et y rgnent, en
dpit des garde-ctes, par droit de conqute. Ils exercent la piraterie
avec ingnuit: ils sont forbans par vocation. Ils n'ont, je crois,
d'analogues en Bretagne que les fameux gars de Kerlor, dans la rade de
Brest. D'ailleurs, marins intrpides et pcheurs consomms. Comment ne
le seraient-ils pas,  frquenter cette petite mditerrane armoricaine,
la plus capricieuse, la plus instable des mers, et o la nature semble
avoir pris plaisir  concentrer toutes les espces de pril aussi bien
que toutes les formes de beaut?

L'antique lgende de Prote devient ici une ralit vivante.

Nous n'avons pas plutt franchi les rapides de Conleau, que nous entrons
en pleine fantasmagorie. A chaque tour d'hlice, pour ainsi parler, nous
voyons paratre les mmes choses sous quatre et cinq visages diffrents.
Les images se construisent et se dfont avec une prestesse qui tient du
prodige. Quelle baguette merveilleuse fait natre et s'vanouir de la
sorte cette srie incessante de crations instantanes que d'autres,
tout  coup, remplacent? Les les ont l'air de s'animer, d'voluer, de
voguer vers nous comme un choeur de Cyclades vagabondes. D'aucunes
voquent  l'esprit les les flottantes du Meschacb de Chateaubriand:
elles ne sont point fleuries, comme leurs soeurs du Nouveau Monde, de
nnuphars et de pistias; mais les bois de pins qui les couronnent
rpandent jusque dans la mer leurs chevelures embaumes. Tout cela, par
cette calme journe d'aot, est d'une grce incomparable. Les cueils
eux-mmes font penser  des Nrides qui fendraient l'eau d'un geste
charmant. Mais,  la force,  la vitesse des courants qui veinent de
leurs marbrures entrecroises la chatoyante surface du Golfe, on ne
laisse pas de pressentir de quelles violences soudaines il est capable,
pour peu qu'un caprice des lments rveille les formidables puissances
de destruction endormies dans ses profondeurs. Il n'est pas un de ces
champs d'ondes lisses, pas un de ces larges miroirs rayonnants qui ne
recouvre quelque cimetire de barques mortes et d'quipages sombrs. On
me montre du doigt une toison d'cume blanche frisottant sur l'eau
bleue, presque  l'entre du goulet, et l'on me dit:

--C'est le Mouton!

Ne vous fiez pas  ce nom idyllique. Il a dvor des milliers
d'existences humaines, cet agneau, et l'on cite encore des formules
d'incantation que les Arzonnaises lui adressaient, comme  une espce de
licorne sanguinaire, pour conjurer ses malfices.

Devant Locmariaker, nous stoppons. C'est le moins que nous allions
saluer dans la lande o il gt, spar en quatre tronons, le patriarche
des mgalithes, le roi foudroy des menhirs. Mais l'accostage est loin
d'tre facile. Locmariaker, en effet, obstru par les vases, ne devient
un port accessible qu' mare haute.

--Vous saisissez ici une preuve, entre mille, de l'incurie que je vous
signalais, nous fait observer M. Le Beau.

Et certes, il serait fort simple et, somme toute, peu coteux d'ouvrir
dans cette bourbe un chenal navigable jusqu'au mle. L'tonnant, c'est
qu'on ne s'en soit pas encore avis et qu'on laisse pricliter un havre,
autrefois sans gal dans l'histoire de nos fastes maritimes, s'il est
vrai, comme l'affirment les archologues, que l'antique Dariorigum
s'leva sur ses bords et qu'il fut tmoin du formidable choc des prames
vntes contre les vaisseaux latins... Nous finissons, quant  nous, par
y atterrir dans des plates, non sans avoir failli nous chouer plus
d'une fois. Et, naturellement, c'est par le nom de Csar que nous sommes
accueillis. Son ombre plane sur toute cette contre. Du haut de cette
butte, il surveilla, plein d'angoisses, les pripties du combat;
vainqueur, il se reposa de ses apprhensions et de ses fatigues sous la
table de ce dolmen. Cette fillette en haillons, qui pat son troupeau
dans la dune, vous parle de lui comme si elle l'avait connu. Ne soyez
pas trop surpris, si l'on vous conte que c'est lui encore qui fit mettre
en pices le menhir de Man-Hrok. La colossale statue du gant de
pierre offusquait, parat-il, le chtif imperator.

C'est, on s'en souvient, ce menhir monumental que l'amiral Rveillre
souhaita tout rcemment de reconstituer et de faire dresser en plein
Paris, dans le Paris de l'exposition, comme le symbole imprissable de
l'ternit du gnie celtique. Les gazettes s'murent, les unes pour
applaudir au projet, les autres pour s'en gausser; il y en eut mme qui
s'indignrent. En fin de compte, force fut  l'amiral de se retirer sous
la tente, avec son rve; et l'immense granit dchu continua de joncher
de ses ossements pars la lande de Locmariaker o ils fournissent aux
moutons un peu d'ombre, aux potes un thme  mditations
grandiloquentes, aux touristes sans lettres un rempart naturel qui leur
permet de djeuner sur l'herbe,  l'abri du vent.

--Pensez-donc! me confie un indigne, il est notre richesse, ce menhir!
Sans lui, sans Csar et sans nos hutrires, qu'est-ce que nous
deviendrions?


III

Le large, maintenant. Houad, Houadic, les deux les jumelles,
s'estompent en une fume flottante vers le sud. Le phare de la Teignouse
monte, au loin, sa faction solitaire sur un rcif  mine inhospitalire
et maussade, bien digne de son nom hargneux. La mer, autour de nous,
irradie. La cte vannetaise n'est plus qu'un trait imperceptible dans le
poudroiement dor de l'horizon septentrional. Nous faisons cap sur
Port-Haliguen. Comme nous en approchons, voici grandir sur la splendeur
des eaux une vision presque irrelle de navire, qui veille en nous un
monde de rminiscences classiques, nous donne, un instant, l'illusion
que nous croisons quelque somptueuse galre paralienne, attendant de se
mettre en marche vers Dlos.

Qu'est-ce que cela peut bien tre?... Les marins du _Solacroup_ ne se le
sont pas demand deux fois. Cette mture lance, ces hautes vergues o
les voiles cargues font l'effet d'une suspension de blanches draperies,
ces hunes ariennes, cette profusion d'chelles, de cbles, de cordages,
tout ce grement, enfin, si harmonieux et si compliqu tout ensemble, il
n'y a plus en France qu'une frgate  qui ce signalement convienne. Des
vivats clatent  notre bord, tandis que, des haubans de la _Melpomne_,
des nues de gabiers bretons nous renvoient, dans tous les dialectes de
la pninsule, notre salut.

Le programme de la fte veut que nous touchions  Quiberon. J'avais
visit nagure, un jour d'hiver, sous la pluie, cette loque de terre
dcharne. Au sortir des landes de Plouharnel et de Carnac, dsoles
sans doute, mais que peuplent du moins leurs nigmatiques processions de
pierres, cette longue cte sournoise, aplatie et comme rampante, m'tait
apparue d'une sauvagerie sinistre, dnue de toute posie et de toute
grandeur. Il en est de certains paysages comme de certaines physionomies
qui semblent marques, par avance, pour quelque atroce fatalit.
L'chine basse de Quiberon dut appeler de tout temps les dbarquements
furtifs et sans gloire. Il y a comme une harmonie prtablie entre cette
terre et le cauchemar historique qui pse sur elle.

J'en reus, ds l'abord, une impression de malaise qui, dans la suite de
la journe, ne fit que s'accrotre. J'avais en poche quelques mots de
recommandation pour un pcheur ais dont l'aide, m'assurait-on, me
faciliterait les moyens de faire une connaissance immdiate avec la
contre. Ma chambre retenue  l'htel, je me mis en qute de ce brave
homme.

--Les Falc'her? m'avaient rpondu des gamins, en me montrant l'occident,
d'un geste vague. C'est l-bas dans la Falaise.

Je pris le premier chemin qui s'offrait dans cette direction. Une pluie
fine, couleur de cendre, que les grands souffles du large chassaient en
tourbillons de poussire d'eau, enveloppait toutes choses comme des plis
dtremps d'un crpe. J'allais devant moi au petit bonheur. La sente que
je suivais, flanque  droite et  gauche de murets croulants, dcrivait
les zigzags les plus fantaisistes et,  tout moment, menaait de me
fausser compagnie, de me planter l, en dtresse, au milieu de l'immense
pays noy. Deux ou trois fois, une plainte plus sourde, plus continue
que celle du vent, m'avertit que je ctoyais le rivage. Une norme masse
rectiligne surgit soudain du brouillard. J'tais au pied du fort
Penthivre. J'interrogeai le soldat de garde. Il m'apprit que je
tournais le dos au point que je dsirais atteindre.

Et me voil de recommencer  rebours un bon tiers du trajet parcouru. Au
terme de cette dcevante prgrination m'attendait une bien autre
aventure.

Lorsque je fus, en effet, pour franchir le courtil sablonneux qui
donnait accs au seuil des Falc'her, je ne fus pas peu surpris
d'apercevoir les chandelles allumes derrire les rideaux des vitres,
quoiqu'il ft encore jour. Je heurtai  la porte. Une jeune fille aux
yeux rougis de larmes vint m'ouvrir.

--Samuel Falc'her, s'il vous plat?

--C'est ici, monsieur, me rpondit-elle en breton.

Je me trouvai dans la cuisine toute pleine de gens agenouills. Une
vieille, prs de l'tre, rcitait les prires des agonisants. Dans un
retrait, contre la fentre, sur la table drape de blanc en guise de lit
funraire, reposait un homme d'une cinquantaine d'annes, une figure
nergique de marin, aux traits de parchemin durci, immobiliss,
ptrifis par la mort. Pench sur lui, un barbier achevait sa toilette
d'ternit. On entendait grincer le fer du rasoir. J'embrassai la scne
d'un coup d'oeil rapide. Un douanier, venu en voisin pour jeter de
l'eau bnite, sortait: je profitai de ce que ma prsence n'et pas
encore t remarque, pour m'esquiver avec lui.

--Le trpass, serait-ce le matre de la maison? demandai-je.

--Lui-mme... Un coup de sang... Il rentrait de pche. En mettant le
pied sur le mle, il s'est abattu comme un boeuf.

Je m'en revins avec le douanier jusqu' la bourgade. Sans lui, je crois
bien, je n'aurais jamais su regagner mon gte. Toute la nuit, le vent
souffla en tourmente. Dans les intervalles d'accalmie, je m'imaginais
our des appels, des rumeurs de foule, bientt vanouis, perdus dans le
rle effrayant de la mer. Je m'enfuis  l'aube, dans la stupeur du
crpuscule matinal, sous un ciel livide, un ciel tragique, dvast comme
un champ de carnage...

C'est un Quiberon d't qui s'exhibe aujourd'hui  notre vue. Nous nous
y acheminons par une route poudreuse, jalonne de villas trop neuves qui
sentent le campement, le logis de passage, et dont les architectures de
banlieue parisienne dtonnent sur ce sol pre, dans cette espce de
Bretagne ptre, plus morne encore peut-tre sous les ardeurs du soleil
d'aot que sous la tombe lugubre de l'embrun de novembre. Un casino
nous envoie des musiques tapageuses et des chants de cabaret
montmartrois. Des baigneurs, des baigneuses, promnent,  travers
l'aridit des landes et des sables, leurs costumes multicolores, leur
dsoeuvrement et leurs journaux. Mais que tous ces bruits, tous ces
spectacles de la vie civilise, semblent donc ici dplacs et piteux!
Loin d'animer la solitude, ils la font paratre plus vide, plus sauvage,
plus abandonne.

La lumire darde, implacable. Elle flagelle la presqu'le de ses feux
irrits; elle s'acharne, dirait-on,  en exagrer toutes les tares,
toutes les lpres. Entre les cltures de pierres sches, se meurt une
vgtation malade dans une terre appauvrie. C'est la mme tristesse
accablante qu' mon premier voyage: seulement, au lieu d'un dsert de
boue, c'est un dsert calcin.

Aussi, quel allgement de retrouver la mer, la brise, et d'entendre
courir  nouveau le sonore frmissement des eaux du Golfe dans le
sillage du _Solacroup_!


IV

Nous n'avons fait,  l'aller, que contourner les les morbihannaises,
dont le nombre, s'il faut en croire les riverains, gale celui des jours
de l'anne; mais le retour comporte une escale dans l'une d'elles, et il
va sans dire que l'on n'a pas choisi la moins attrayante.

Les Franais l'appellent l'Ile aux Moines. Des religieux en furent,
parat-il, les premiers colons. Elle est digne d'avoir t visite par
Saint Brandan et par les dix-sept compagnons qu'il entranait  sa suite
sur les mers; car c'est vraiment une de ces terres de promission
clbres dans les anciennes odysses celtiques, o il suffisait, au
dire de nos pres, d'avoir sjourn quelques heures pour que les
vtements en restassent parfums  jamais.

On me conte sur elle des lgendes exquises, pendant que je regarde sa
forme encore lointaine se dtacher peu  peu de l'archipel qui lui fait
escorte. La tradition veut qu'elle ait t relie jadis  l'Ile d'Arz
par une chausse dont on explique ainsi la disparition. Il y avait 
l'Ile d'Arz un jeune homme de haute ligne qui s'tait pris d'une fille
de pcheur. Elle tait belle et chantait  voix merveilleuse,  voix de
seraine, comme parlent les vieux potes, et elle avait si bien
ensorcel le jouvenceau qu'il se mourait du dsir d'en faire sa femme.
Les parents de celui-ci, pour le prserver de cette msalliance, eurent
recours au moyen le plus nergique: ils l'enfermrent au couvent de
l'Ile aux Moines, aimant mieux le donner  Dieu que de le voir  une
fille de basse espce. Mais la pcheuse, sous prtexte de faner du
gomon ou de ramasser des palourdes, venait chanter jusque sous les
fentres de l'abbaye, et nulle muraille n'tait assez paisse pour
empcher sa troublante cantilne d'arriver jusqu'au reclus, en qui elle
rveillait, au grand scandale des autres moines, toutes les fureurs et
toutes les mlancolies de la passion contrarie.

C'tait une hantise, une possession. Ni prires, ni conjurations n'y
faisaient. Alors, le Pre abb se rsolut d'employer les voies
extraordinaires: il invoqua, par des oraisons appropries, les
Puissances destructrices du Golfe. Le rsultat ne se fit pas attendre.
Le matin suivant, quand la pcheuse voulut gagner l'Ile aux Moines pour
s'y livrer  ses exercices quotidiens, au lieu de la chausse qu'elle
avait coutume de prendre, elle trouva devant elle une barrire de flots
cumants. La mer, dans la nuit, avait rompu l'isthme. La malheureuse, de
dsespoir, s'y prcipita, Hell bretonne de cet autre Hellespont. Sa
plainte d'amour, toutefois, ne s'teignit point avec elle. Le passeur
qui fait le service de l'Ile d'Arz au havre de Kern, dans la Grande
Terre, vous affirmera qu'aux soirs de calme il s'est souvent oubli, la
rame suspendue,  couter les sons dlicieusement tristes d'une voix de
femme, qui semblaient monter du fond des eaux.

L'histoire ne dit pas si le jeune moine se consola de survivre  celle
qu'il aimait. L'aventure, en tout cas, ne porta point bonheur  la
congrgation. Poursuivis peut-tre par la rancune de la Sirne, ses
membres se dispersrent. Bientt on ne se souvint pas plus d'eux que
s'ils n'eussent jamais exist. De l'tablissement considrable qu'ils
avaient fond, il ne reste plus trace; les sicles en ont effac
jusqu'aux ruines. L'le a mme rejet l'appellation qu'elle tenait d'eux
et repris son nom primitif, son nom gracieux d'Izna.

Elle achve de se dessiner  notre vue, couche, les bras en croix, sur
le satin mouvant du Golfe. Des bouquets de pins parasols ventent son
front de leurs panaches frmissants. Elle a l'air de dormir en une pose
charmante de langueur et d'abandon. Les accents de notre fanfare la
rveillent, car nous nous avanons vers elle en musique, avec la
solennit d'une thorie de plerins de la mer abordant une terre sacre.
Et soudain la voici qui s'anime et qui nous sourit. Du creux fleuri de
ses vallons et du fate onduleux de ses collines, elle dlgue  notre
rencontre ses vieillards et ses jeunes filles. Quant  ses jeunes
hommes, ils courent le monde, pars sur tous les ocans. Marins de
l'tat ou du long cours, les ailes ne leur ont pas plutt pouss qu'ils
s'envolent. Que s'ils reparaissent de temps  autre dans l'le natale,
ce n'est que pour y construire un nid, pouser en hte, et repartir.

--Leur troupe fugitive, me dit un anctre, ne perche parmi nous que
comme les golands.

A mesure que nous dbarquons, le maire, un vnrable chef de clan, nous
souhaite la bienvenue  la manire antique. Sa parole, son geste sont
d'une gravit, d'une douceur et d'une noblesse toutes patriarcales.
Derrire les anciens qui l'accompagnent, s'tagent en groupes
harmonieux, semblables  des corbeilles de fleurs clatantes, les
liennes ou, comme on s'exprime ici, les loises... Un vieux matre au
cabotage trgorrois, dont les rcits ont enchant mon enfance, ne
parlait jamais des filles de l'Ile aux Moines sans qu'une sorte de
batitude extatique se rpandt sur ses traits. Il n'avait fait relche
dans leur pays qu'une seule fois, il y avait de cela plus de trente ans,
mais l'impression qu'elles lui avaient laisse demeurait dans sa mmoire
de routier des ctes aussi vive, aussi frache, aussi enthousiaste qu'au
premier jour. Il ne trouvait pas d'images assez brillantes pour les
peindre.

--Figure-toi les princesses des contes, me disait-il, avec quelque chose
de plus fier encore, une dmarche plus souple et plus de beaut.

Tout n'tait pas illusion et mirage dans ces effusions dithyrambiques du
vieux caboteur. Les loises ont vraiment un charme qui n'est qu' elles.
Qui ne les a point contemples, ces patriciennes de la mer, ignore les
exemplaires les plus parfaits de notre race. Elles ont je ne sais quelle
lgance archaque; elles font songer aux dames courtoises tant
clbres dans les antiques lais bretons:

    Le corps gent et basse la hanche,
    Le col plus blanc que neige blanche...

On a le sentiment qu'elles appartiennent  une autre forme de
civilisation, qu'elles sont les hritires d'un long pass, d'une
mystrieuse floraison de posie et de rve. Elles sont venues au-devant
de nous en leurs frais atours des dimanches, et c'est merveille de voir
avec quel art tout naturel et tout spontan la grce du costume se marie
 la grce de la personne. La coiffe de fine dentelle, aussi lgre
qu'une rsille, encercle le front comme d'un diadme. Le buste se drape
dans un chle troit qui n'engonce point la taille, ainsi qu'en Trgor,
mais plutt la dgage en se modelant sur ses contours. La robe, de
nuance claire, laisse, par l'ample vasement des manches, apercevoir
jusqu'au coude la blancheur fusele des bras. Car ces liennes-ci sont
d'une caste  part. Elles ne vivent point, comme leurs soeurs des autres
les, courbes sur le sillon patrimonial. Les besognes serviles ne
sont point leur fait. Pour tout ce qui regarde le soin des cultures,
elles s'en remettent  la race infrieure des terriens, mercenaires
agricoles, gags sur le continent, lesquels migrent  poques fixes,
tantt d'Aradon, tantt de Rhuys, et sont  l'indolente Izna ce que les
Lucquois sont  la Corse. Je demande  la toute jeune femme d'un
capitaine long-courrier:

--A quoi se passe votre temps, en l'absence de votre mari?

--A l'attendre, m'est-il rpondu.

Et il semble bien, en effet, qu'elles ne se conoivent, pour la plupart,
d'autre fonction que de veiller sur l'tre dsert, d'entretenir la Vesta
domestique et de perptuer intact le beau sang de leurs aeux.


V

Notre cortge s'branle vers Lmiquel, le chef-lieu de l'le, aux sons
aigrelets d'une cornemuse. La route traverse le pays le plus vari, le
plus changeant, entre des pelages dors de collines, mouchets de vertes
oasis. Partout des maisons d'autrefois, de vieilles gentilhommires 
tourelles basses et  pignons pointus, fleuries jusque sur leurs toits
d'ombilics, d'toiles des grves, de lichens, et dont les chemines,
soigneusement crpies  la chaux, resplendissent comme de blancs
_amers_, dans le soleil. Des murs en pierres de taille entourent ces
espces de bastides bretonnes; par le porche cintr, l'oeil plonge dans
une cour solitaire, un _patio_ plein de silence et de fracheur,
qu'ombragent des arbres bibliques, des figuiers et mme des sycomores.

Comme je m'arrte pour lire une inscription commmorative sculpte dans
le linteau d'une porte, une matrone en deuil me prie d'entrer.

--Vous ne pouvez moins faire, monsieur, par cette chaleur, que
d'accepter un coup de vin de Sarzeau.

Elle m'introduit dans une pice aux boiseries peintes, sorte de salon
rustique et de muse des souvenirs. Les parois sont ornes de
photographies au daguerrotype o achvent de s'effacer des traits de
marins disparus. Sur les tagres d'angle trne un monde, pieusement
pousset, de choses exotiques, coffrets de laque, ventails d'ivoire,
figurines japonaises ou chinoises, petits bouddhas de jaspe vert,
pareils  des rainettes accroupies et ventrues. Et c'est encore, de-ci
de-l, une profusion de plantes et de btes marines, des raisins des
Tropiques cueillis durant la traverse des Sargasses, des ailes de
poissons volants, aussi transparentes qu'une lame de mica, des conques
enfin, d'normes conques, roses comme des chairs d'enfant, et restes
bruissantes, dirait-on, de la rumeur des alizs, au large des mers
australes. Les meubles eux-mmes racontent des navigations lointaines,
les odysses des pres et des fils aux pays du palissandre, de l'bne
et du bois de santal...

Cependant que j'exprime  mon htesse le ravissement dont j'ai t
transport ds mes premiers pas dans l'le, elle hoche la tte
doucement:

--Une Ile fortune, certes. Nulle autre n'a, plus qu'Izna, mrit ce
titre. Elle le justifiait encore il y a trente ans. C'tait bien la
Perle du Golfe, comme la dfinissait un de nos meilleurs potes de
langue vannetaise, l'abb Joubioux. Hlas! monsieur, la perle, depuis
lors, a perdu ce qui faisait son clat. Vous tes merveill,
dites-vous, de cet air d'aisance, de luxe mme, que tout respire ici,
les gens et les choses. Un temps fut, oui, cette prosprit fut relle.
Mais il ne nous en reste plus que l'ombre. Nous tchons sans doute de
sauvegarder les apparences. On a sa fiert. On ne se rsigne point 
dchoir. Un passant, un tranger peut s'y mprendre. Mais, au fond de
plus d'une demeure riante, si vous saviez que de misres caches!...
Nous mourons d'un mal sans remde. Le rgne de la vapeur nous a tus.
Jadis, il n'tait point, parmi nous, une famille qui n'et  elle sa
golette, son brick ou son trois-mts. Le pavillon de l'Ile aux Moines
tait connu sur toutes les ctes. La veille des dparts en campagne, on
rompait un pain bnit: les maris en emportaient une moiti, les femmes
conservaient l'autre. C'tait le pain du souvenir. Nous avions foi dans
ce symbole. Il nous ramenait nos absents sains et saufs et, avec eux, la
joie, le bien-tre, la richesse. Aujourd'hui, tout cela n'est plus. Pour
revoir la flotte d'Izna, il nous faut maintenant fermer les yeux: elle
ne dploie dornavant ses voiles que dans nos rves. Elle a t vendue 
l'encan ou dbite comme bois  feu. Pour nos jeunes gens, ceux d'entre
eux qui naviguent encore se vouent au service de l'tat, de sorte qu'ils
s'en vont pour jamais. Rarement ils nous reviennent. Ils se font leurs
habitudes dans les ports o ils sont attachs, pousent des Brestoises,
voire des Toulonnaises. Et, pendant ce temps, nos jeunes filles,
condamnes  une vie sans amour, rduites  pleurer leur beaut inutile,
fredonnent dsesprment le long des grves, ce refrain qui fit danser
leurs aeules:

      Golands, Golands,
    Ramenez-nous nos amants!

Quand l'loise se lve pour me reconduire, il me semble qu'en ses longs
vtements noirs, c'est tout le pass de sa race dont elle porte le
deuil. Pour dissiper l'impression de mlancolie que m'ont produite ses
paroles, ce n'est pas trop de la lumire et de l'allgresse du dehors.

Au pied d'un moulin  vent, crnel comme un donjon, et qui remplit la
lande du froissement sonore de ses toiles, un farinier couch dans
l'herbe m'indique du doigt la direction suivie par mes compagnons. Je
les rejoins  temps pour visiter avec eux l'enceinte celtique de
Kergonan. En nulle autre rgion peut-tre, pas mme  Carnac, au tomber
du crpuscule, je n'ai t touch davantage de la muette loquence de
ces vieilles pierres sacres. Elles forment ici un cercle imposant, ont
vraiment l'air, sur ce haut lieu, d'une assemble d'idoles barbares,
figes l dans un conciliabule ternel. Il ne m'tonne point qu'on les
ait entendues, comme on le raconte, deviser entre elles,  la lune,
d'vnements plus anciens que les ges et se donner les unes aux autres
des noms qu'il n'y a pas de mmoire humaine  pouvoir retenir. S'il
prenait jamais fantaisie aux Bretons armoricains de restaurer chez eux
les tournois bardiques,  l'exemple de leurs congnres de Galles, ils
ne seraient pas, comme ceux-ci, dans la ncessit de crer une lice de
menhirs artificiels: le cromlech de l'Ile aux Moines leur fournirait un
incomparable, un authentique champ de Gorsedd.

Au moment o nous y pntrons, la barbe de lierre d'un des menhirs se
soulve et nous dcouvre, accroupi sur le sol, un informe tronon
d'humanit dont on dirait plutt,  premire vue, quelque crapaud
monstrueux, contemporain de l'rection du cromlech.

--Serait-ce le gnie familier, le gnome gardien de ces pierres fes?
demandons-nous, non sans surprise.

On nous rpond:

--C'est le tailleur Pico.

Djet, incomplet, avec des moignons en guise de jambes, il n'a conserv
d'intacts que les bras et la tte. Mais elle est singulirement
expressive, cette tte o toute la vie,  l'troit dans le corps, semble
s'tre rfugie. Encadr de boucles grisonnantes, le visage est d'une
beaut douloureuse et quasi tragique, avec laquelle contrastent la
douceur, le velout caressant des yeux, embrums comme d'une flottante
vapeur de songe. Je parlais tout  l'heure de tournois bardiques:
Augustin Pico est le barde d'Izna. Ade et rhapsode tout ensemble, il
ne chante pas seulement ses inspirations personnelles, mais celles aussi
des Homrides locaux qui l'ont prcd, au cours des sicles, et dont il
se tient pour le lgataire pieux, en mme temps que le continuateur.
Toute la somme potique de l'le vit, emmagasine dans sa mmoire. Par
l, ce gnome est bien le gardien d'un trsor. Par l galement
s'explique l'espce de vnration que les insulaires lui tmoignent. Ce
sans famille est de toutes les ftes, de toutes les solennits
familiales. Pas de baptme ni de noce o il ne soit invit. C'est lui
qui s'avance en tte du cortge et qui rythme la marche en chantant,
balanc entre ses deux piquets de bois; lui encore qui, dans les
veilles funraires, improvise, au chevet du lit de parade, la mlope
d'usage en l'honneur du mort. Averti de notre venue, il s'est mis en
frais pour nous et, d'une voix chaude, au timbre mordant, il entonne, en
une sorte de psaume tantt lent et tantt fougueux, l'loge de son le,
l'le des les, pur joyau de la mer profonde, terre unique dont on ne
saurait dire quel est son plus beau fleuron: la grce fire de ses
filles ou l'intrpidit de ses gars!...

--Si nous l'emmenions! propose quelqu'un de la bande.

Il est entendu qu'il nous accompagnera jusqu' Vannes; et, juch sur ses
bquilles, la figure tout illumine d'aise, il dvale  notre suite vers
Lmiquel.


VI

Attabls dans une spacieuse cour d'auberge, parmi des bosquets de
lauriers et d'hortensias gants, nous avons got au far national,
apprt  notre intention, tandis que, sur la place du bourg, les
loises, pour nous donner le spectacle d'une de leurs danses,
droulaient autour de la fontaine publique une farandole un peu
tranante, mais d'un mouvement trs noble, trs chaste et presque
religieux.

Dj les faades blanches des maisons se teintent de mauve, aux
approches du soir. Un strident coup de sifflet retentit. C'est le
_Solacroup_ qui nous jette le signal du dpart, de l'arrachement.
Quelques minutes  peine nous sparent de Port-Hrio, o il est au
mouillage. Pour allonger le trajet, nous nous attardons  cueillir des
asphodles, dont les douves du chemin sont tapisses. Les jeunes filles,
les enfants nous en offrent des gerbes ou les sment par poignes sous
nos pas. Toute la population s'est rendue sur la cale, et, pour gagner
le steamer,  l'extrmit du musoir, il nous faut fendre ses rangs
presss. Les coiffes claires, les chles et les tabliers aux mille
couleurs forment comme un jardin de ferie sur la mer magnifique. Masss
 l'arrire du _Solacroup_ qui achve de virer de bord, nous saluons la
foule et l'le entire d'un long adieu. Une clameur immense, des
chapeaux qu'on lve, des mouchoirs, des ombrelles qu'on agite, nous
rpondent. Et c'est, en vrit, un instant inoubliable, auquel le dclin
de ce beau jour d't prte je ne sais quoi de plus solennel encore et
de plus mouvant.

Nous sommes dj sortis du ddale de l'archipel, qu'Izna continue de
nous apparatre au loin, comme dans une gloire, baigne par les
dernires flammes du couchant d'une magique lumire d'apothose; et,
quand,  son tour, elle s'est vapore dans l'ombre violette du
crpuscule, les chants du tailleur  mine de Korrigan sont l pour nous
restituer son image, pendant que l'me apaise du Golfe s'exhale,
dirait-on, vers les toiles en un vague soupir olien, infiniment
voluptueux et doux.




V

EN HAUTE-BRETAGNE




AU PAYS DE DOUCE SOUVENANCE


I

6 aot 1898.

J'arrive  Saint-Malo. Un ciel orageux pse sur la ville et sur la mer.
Le temps menace: il est  craindre que la pluie, htesse dsagrable qui
semblait s'tre loigne de nos ctes pour tout l't, ne fasse avant
peu une rapparition inopportune. On n'en active pas moins les
prparatifs des ftes. Les rues sinueuses, troites et sombres comme les
corridors  ciel ouvert de quelque norme bastille marine, s'ornent de
guirlandes et se pavoisent de drapeaux. On clbre demain le
cinquantenaire de Chateaubriand.

Je m'achemine vers le Grand-B.

C'est l'heure de la mare basse. Sur le mince sentier pav qui, 
travers les sables humides, mne jusqu' l'lot, des files de plerins
vont, comme moi, visiter le rocher funbre, pendant qu'un peu de
solitude l'entoure encore. Il dresse en avance sa haute masse de granit
que coiffe une toison d'herbes rousses, brles, calcines par les vents
pres et les ardents soleils. Un raidillon permet de gravir le sommet
que couronnent les ruines d'un ancien ouvrage fortifi. Une brche dans
ce rempart croulant donne accs sur une espce de terrasse dont les
rebords plongent  pic dans la grve, parmi la ceinture fauve des
gomons. C'est ici le cimetire farouche qu'emplit  elle seule la tombe
de Chateaubriand. Quelques fleurs ples frissonnent dans un maigre
gazon. Une croix de pierre, une dalle de granit, sans une date, sans un
nom, c'est tout le monument. On vient de faire sa toilette, de gratter
les lichens qui s'y taient incrusts, de laver les taches de salptre
dposes par l'embrun et de repeindre en noir la grille. Sur le talus
qui borde l'enclos, des menuisiers finissent de clouer les planches
d'une estrade en plein vent du haut de laquelle doit officier devant la
foule celui peut-tre de nos crivains qui a le plus directement hrit
de la grandiloquence du matre,--M. Melchior de Vogu.

Je regagne la ville aux dernires lueurs du couchant qui achvent de
s'teindre dans le ciel nuageux. Le phare du Jardin rige sa clart
toute proche, et l'on dirait un long cierge funraire charg de veiller
au chevet de la grande tombe, dans la nuit.


II

Dimanche, 7 aot.

Mes mlancoliques prvisions d'hier se sont ralises: il pleut et il
n'y a gure d'apparence que le temps se remette. La mer, autour de la
vieille cit gristre, a des teintes blafardes, d'un vert plomb.

Dans l'aprs-midi, cependant,--est-ce l'effet des incantations que
viennent de psalmodier les potes, autour de la statue, sur le
square?--dans l'aprs-midi, le soleil russit  percer le lourd suaire
des nuages. Une embellie se fait: la pluie a cess. Et c'est sous un
ciel lumineux, d'un clat adouci par les quelques vapeurs qui flottent
encore de-ci de-l, dans l'espace, que le cortge se met en marche vers
le Grand-B.

On escalade les vieilles rues tortueuses, entre des faades refrognes
d'antiques logis de corsaires, aux fentres sourcilleuses et menaantes
comme des sabords. Nous franchissons la porte Saint-Pierre, nous
dvalons les degrs moussus, taills  mme dans le soubassement des
remparts, et nous voici sur la grve, la grve toute blonde, o
miroitent en des creux de roches, avec des transparences de fontaines,
des flaques d'eau sale.

Le coup d'oeil est vraiment solennel, de cette immense procession
triomphale serpentant  travers les sables, de cette espce de
panathne bretonne montant  l'acropole des plages malouines pour y
dposer des vers, des discours et des fleurs, sur la spulture de
l'homme qui, le premier, sut ouvrir  son sicle les prestigieux
horizons du rve et faire jaillir du sol dessch de la littrature
franaise d'incomparables sources de beaut.

Chaque fidle, chaque dvot de cette magnifique mmoire l'exalte  sa
manire, chemin faisant. A ct de moi, un vieillard, qui eut l'honneur
de porter en terre Monsieur de Chateaubriand, voque le souvenir de
ces grandioses funrailles, la marche du corbillard autour de la ville,
le long d'une voie funbre creuse tout exprs dans le roc brut, et
l'motion unanime qui s'empara de l'assistance lorsque, sur le fond
granitique de la tombe, on entendit rsonner, avec un grondement de
tonnerre, le bois du cercueil. Comme  cette date du 18 juillet 1848, le
sauvage lot disparat, submerg sous une houle humaine. Mais, sur
toutes les ttes, le recueillement plane, infini. Un orchestre joue en
sourdine l'air,  la fois frmissant et triste, de _Combien j'ai douce
souvenance..._ Suspendue  l'horizon, la mer elle-mme s'est tue. La
parole des orateurs ondule et se disperse dans le vent qui frachit.
L-bas,  la hauteur du Cap Frhel, des nues aux voilures de pourpre et
de safran appareillent, ainsi que de somptueuses galres, dans une
gloire d'or.

Puis, c'est le soir, un large soir mauve, que balaient des flammes.
Tandis que la foule se retire, la mer s'avance sur les talons des
retardataires, efface leurs dernires empreintes, couvre leurs voix de
sa rumeur, et reprend avec le mort, dont nous venons de troubler un
instant le somme, son colloque ternel.

Je la regarde ceindre l'lot, l'embrasser, lentement, pieusement, de son
treinte fluide, de sa souple et harmonieuse caresse. Elle baigne les
gomons, les soulve, balance sur ses moires glauques leurs beaux tons
jaunissants. Et je m'loigne en murmurant,  part moi, la phrase
lapidaire de Flaubert, crite en ces lieux mme: Les varechs
dgouttelants s'pandaient comme des chevelures de pleureuses antiques
le long d'un grand tombeau.


III

Lundi 8 aot.

Nous sommes en route pour Combourg.

Aprs avoir vnr Chateaubriand dans la spulture insulaire o il dort
sous la garde des flots, nous allons nous enfoncer dans la campagne
terrienne qui couva ses premires ardeurs et vit clore ses premiers
rves. C'est un autre plerinage, moins pompeux sans doute, mais d'un
charme plus intime, en revanche, et plus pntrant. Ici, plus de
cortge, plus de fanfares, plus d'apprt officiel ni de priodes
savamment lucubres. Les choses parleront seules aux mes qui sauront
les entendre.

Il y a, en Basse-Bretagne, des pardons d'une espce particulire,
auxquels il est de tradition que l'on se rende par petites troupes et
dont la vertu n'a d'efficace que si l'on s'abstient de toute
conversation durant le trajet. On les appelle, pour cette raison, les
pardons du silence. C'est un peu une crmonie de ce genre que nous
avons entrepris de clbrer. Au dpart, nous tions tout au plus une
quarantaine de fervents, et le chef de gare de Saint-Malo n'a pas eu 
faire atteler de wagons supplmentaires.

Il est vrai que nombre de volonts tides ont d reculer devant le temps
qui s'est assombri derechef et, cette fois, sans espoir d'claircie. Il
pleut, en effet, il pleut mme  verse, par grandes ondes cinglantes
que secoue en rafales d'eau le souffle temptueux du vent d'ouest.

Aucune des commmorations voues  la gloire de ce coeur orageux que fut
Ren ne s'accomplira, parat-il, sans orages. On me racontait tantt
que, le jour des obsques, le ciel, jusqu'alors serein, se voila peu 
peu d'un fantastique crpe d'ombre; et, lorsque les porteurs furent pour
descendre la bire dans la fosse, la pluie, la grle fondirent soudain,
avec une telle violence que, parmi les assistants, beaucoup
frissonnrent d'une angoisse secrte, d'une sorte d'moi
superstitieux... Rsignons-nous donc  l'inclmence du temps.
D'ailleurs, la fracheur vivifiante de la pluie a ranim les teintes un
peu fanes des paysages que nous traversons, lav les feuillages des
arbres, jet comme un renouveau sur les prairies. Et puis, elle ne
laisse pas d'tre trs couleur locale, cette atmosphre mouille,
cette poussire de bruine parse dans l'air. Un peu de vague et de
tristesse ne messied point au seuil de la patrie de Chateaubriand,--de
Chateaubriand que M. Brunetire saluait, dans sa confrence d'hier soir,
comme le pre de la mlancolie moderne. Il n'est que de savoir goter
la posie de ce ciel en larmes et jusqu'au mystre de ces grisailles
fuligineuses, flottantes sur les lointains.

Avec une lumire plus vive, peut-tre risquerions-nous fort de dcouvrir
 la nature qui dfile devant nos yeux un caractre beaucoup moins
breton que normand. Car,  supposer que ce soit de la Bretagne encore,
c'est, en tout cas, une autre Bretagne. Vainement chercherait-on dans
ces plaines opulentes, charges de bois et lourdes d'pis, quelque trait
de parent proche avec la nudit svre des landes morbihannaises ou la
pure et dlicate sobrit de lignes des horizons trgorrois. J'ai beau
me dfendre contre une obscure impression de dpaysement: elle me
ressaisit, plus tenace, au moment o nous dbarquons  Combourg.

Il se trouve que c'est foire dans la petite ville.

Et des hommes en blouse, marchands de boeufs ou marchands de porcs, nous
dvisagent avec des mines sournoises et goguenardes, en se demandant 
mi-voix, dans leur patois de rustres:

--Qu'est-ce que ces gens-ci peuvent bien venir acheter?

Des pataches nous emportent au menu trot vers la bourgade qui tale, en
un cirque de coteaux mollement inclins, sa laideur cossue et vulgaire
de gros chef-lieu de canton. Cela manque un peu de crasse hroque.
Correctes et banales sont les rues, neuves les maisons, neuve l'glise,
neuve aussi la dalle funraire, richement armorie, du trs noble et
trs illustre inconnu avec qui s'est nagure teint,  Combourg, le
dernier descendant mle de la branche ane des Chateaubriand.

Si l'autre,--celui qui n'tait pas de la branche ane et qui fut,  lui
seul, toute sa race,--si Franois-Ren revenait au monde, il passerait,
j'en suis certain,  travers le Combourg d'aujourd'hui, sans y rien
retrouver de l'antique hameau fodal cher  son enfance.

Mais, reconnatrait-il davantage le toit sous lequel il savoura les
premires ivresses de la solitude et qu'il peupla des premiers fantmes
de son gnie?


IV

Ds l'entre du parc,  voir ces alles aux courbes savantes et ces
vastes pelouses gomtriques, soigneusement tondues, on a tt fait de se
rendre compte que les lieux ont chang, comme les mes, et qu'il serait
superflu de chercher ici le dcor de nature sauvage dont les _Mmoires_
nous ont retrac tant de merveilleux tableaux. Tout s'est humanis,
depuis lors, et mme anglicis. O est l'avenue de charmilles dont les
cimes s'entrelaaient en vote? O l'obscurit du bois et
l'avant-cour plante de noyers? De la cour Verte il ne subsiste plus
une touffe de gazon. Seul, le bouquet de marronniers qui se dressait 
droite, auprs des curies, pand encore sur nos fronts ses sculaires
ombrages.

Nous sommes au pied du chteau.

Lui, du moins, n'a pas boug. Tel on se le reprsente d'aprs les rcits
de son grand hte d'autrefois, tel il nous apparat. Le voil bien, avec
sa forme de char  quatre roues, avec ses quatre tours ingales, lies
par des machicoulis, et leurs toitures en pointe poses sur les crneaux
comme un bonnet sur une couronne gothique. Le violier jaune n'y crot
plus dans les interstices des pierres, mais la triste et svre faade
n'a point dsarm. Ce sont les mmes murs nus, tragiques et hautains.
Pour tout enjolivement extrieur, on s'est content de remplacer
l'ancien perron, raide et droit, sans garde-fou, par un majestueux
escalier muni de rampes o notre caravane fait halte quelques instants
pour couter la lecture  haute voix, par l'un d'entre nous, du chapitre
des _Mmoires d'Outre-Tombe_ relatif  Combourg.

Chacun prte l'oreille, chapeau bas. Il semble que ce soit Chateaubriand
lui-mme qui nous souhaite une bienvenue posthume, sur le seuil de sa
demeure d'antan.

Aprs cette oraison liminaire, cette sorte d'_introbo_, nous pntrons
dans le vestibule.

Quel est le touriste qui, ayant visit le chteau de Combourg, s'est
priv d'en dpeindre l'intrieur actuel? Et, d'autre part, qui ne se
souvient des pages si attachantes que M. Gaston Deschamps lui a
consacres? Dieu me garde de vouloir reprendre une description si
souvent tente et, une fois au moins, si bien faite! Je ne m'en
sentirais, au reste, nulle envie. Le spectacle est tellement diffrent
de celui que notre imagination se plaisait  concevoir!

Ce qui frappe, en effet, ds l'abord, c'est l'clat somptueux de toutes
ces pices, d'un contraste si absolu avec les dehors austres de
l'difice. Et cette somptuosit mme ne laisse pas de dconcerter. On
arrive tout rempli des mlancoliques fantmes du pass et, brusquement,
au milieu de tous ces ors, de toutes ces enluminures, de toute cette
restauration moderne, ils s'effarent et s'vanouissent. Quel rapport
entre cette rsidence princire et celle dont il fut crit: Partout
silence, obscurit et visage de pierre, voil le chteau de Combourg?
Comment retrouver dans cette enfilade de salons clairs, lumineux,
chatoyants, la grand'salle d'autrefois, la mystrieuse salle
gris-blanc, o Lucile et Ren, blottis prs de leur mre, suivaient d'un
regard d'pouvante, dans les tnbres, la promenade taciturne de fauve
en cage du comte de Chateaubriand?...

On prouve la mme impression d'agacement pnible que si l'on errait
dans un temple dsaffect. J'eusse prfr le sinistre dlabrement que
nous a dcrit Flaubert, les plafonds crevs, les murs suintants, les
fientes d'oiseaux accumules dans les coins, et l'intendant d'alors
crachant  terre, sans vergogne, tandis que son chien furetait les
souris entre les panneaux vermoulus des meubles.

C'est avec un vritable sentiment d'aise que je m'vade, par les
escaliers tournants, vers les combles. L'quipe des tapissiers et des
doreurs n'est pas monte jusqu' ces tages. L'esprit des ruines a ici
o se rfugier, parmi les pltras et les nids de corneilles; et, le long
des couloirs en soupente, percs d'troites meurtrires sans vitres,
quelque chose se respire encore de l'antique prsence du dieu.

A l'extrmit d'un de ces couloirs, dans un des donjons d'angle, M. de
Durfort, notre obligeant cicerone, pousse une porte et dit:

--Sa chambre.


V

Sa chambre!... Non pas--nous avertit-on--celle qui fut la confidente des
nuits de son adolescence et de leurs insomnies douloureusement
passionnes. Celle-l, on a d la murer,  cause des vents qui y
faisaient rage,  cause aussi, peut-tre, des ombres tumultueuses et
plaintives qu'il cra de sa propre substance et qui ne se consolent
point de l'avoir perdu... La mansarde o nous sommes introduits n'a
connu que le Chateaubriand des dernires annes, le vieillard morne,
sol de gloire et rassasi d'honneurs. Et,  vrai dire, il n'y a mme
sjourn que quelques heures durant les rares et brefs retours que, sur
la fin de sa vie, il accepta de faire au manoir de ses anctres. Mais
c'est assez qu'il l'ait occupe de temps  autre, pour qu'elle nous
communique une tristesse religieuse et comme un frisson sacr.

Elle est, d'ailleurs, touchante, en sa simplicit fruste, en son
humilit quasi monacale. Ce gnie dmesurment orgueilleux, et d'une
personnalit si excessive, aimait autour de lui ce luxe de pauvret,
sans doute par un nouveau raffinement d'orgueil. L'troite, l'asctique
couchette de fer adosse  l'une des parois est le lit mme o il
mourut. Ces rideaux de grossire percale, ferms depuis le soir de son
agonie, ont mystrieusement frmi de son souffle suprme. Une majest
singulire est sur eux. On se demande si l'auguste visage olympien ne va
pas, soudain, se montrer entre leurs plis. Un dessin de Mazerolle,
appendu au chevet de la couchette, a la prtention de le reprsenter tel
qu'il tait quand il expira. Mais l'oeuvre est mdiocre: elle manque 
la fois d'motion et de sincrit. Un crayon que possde un amateur
nantais, M. Maignien, me parat autrement vridique: la face est fige,
momifie presque; les lvres, d'o l'me vient de s'exhaler, sont
demeures entr'ouvertes; l'expression de la physionomie conserve un je
ne sais quoi d'imprieux et d'amer jusque dans le trpas.

Achevons cependant l'inventaire de la cellule. Une table  vitrine en
dpare la religieuse ordonnance, a le tort de faire penser  quelque
exhibition de muse. On a runi l les objets les plus divers: le
crucifix que Chateaubriand pressa de ses mains dfaillantes, et avec
lequel il se promettait de descendre hardiment dans l'ternit, s'y
voit, tendu sur un coussin,  ct d'un manuscrit du _Congrs de
Vrone_, ddi  la comtesse-douairire de Combourg... Par ailleurs,
dans la pice, plus rien qu'une armoire massive  grosses moulures
et--dtail que je m'en voudrais de laisser chapper--un coffre, un de
ces lourds coffres paysans,  couvercle plat, comme il ne s'en rencontre
plus gure que dans nos fermes de Basse-Bretagne, o ils servent tout
ensemble de banc pour s'asseoir et de bahut pour serrer les vieux
haillons. A la suite de quelles aventures, ce meuble, aussi barbare que
ceux qui durent orner la hutte de Sgenax, pre de Vellda, passa-t-il
en la proprit de l'auteur des _Martyrs_?

Un de nos compagnons de plerinage incline  croire que c'est le mme
qui fut, dit-il, offert  Chateaubriand, par un gentilhomme vannetais,
comme une relique des guerres chouannes. Un redoutable chef de bande,
traqu par les Bleus, s'tait cach au fond de ce coffre,  peine assez
grand pour le contenir, et, pendant que l'ennemi s'obstinait 
perquisitionner dans la maison, avait prfr se laisser mourir
d'asphyxie, plutt que de compromettre ses htes en se livrant... C'est
une note funbre de plus dans ce mlancolique asile de choses dfuntes,
semblable  ces spultures des anciens ges o quelques vases de terre
et quelques anneaux de mtal sont tout ce qui reste d'Achille ou
d'Agamemnon.


VI

Je me suis attard longtemps sur le chemin de ronde qui suit le
couronnement du chteau.

La pluie avait fait trve. Les nuages couraient, chasss par un vent
plus fort, un de ces fougueux vents d'Ouest dont l'adolescent de
Combourg dit qu'ils servirent de jouets  ses caprices et d'ailes  ses
songes.  et l, dans le gris mouvant de ce ciel en marche, des
troues d'azur ple s'ouvraient, que les approches du soir teintaient de
fine meraude. Tantt par la lucarne d'une tour de guet, tantt par
l'embrasure d'un crneau, j'ai promen mes regards sur tout l'horizon.
La vue est d'une ampleur superbe, et plus mouvemente que je ne me
l'tais figur tout d'abord. Au moins dans son ensemble, c'est bien
celle,  n'en point douter, que les yeux de Chateaubriand contemplrent.
On le sent,  l'imptuosit vertigineuse avec laquelle s'voquent
soudain les souvenirs,  la vie surtout dont ils s'animent spontanment
au contact des images relles. La confrontation, cette fois, ne cause
plus aucun mlange irritant d'incertitude et de trouble.

Il faut une mise au point, videmment. La patrie des Rhedons s'est
quelque peu transforme depuis Eudore: les landes incultes ont cd la
place aux moissons et les petites rivires des valles font tourner des
roues de moulins, avant de porter  la mer leurs eaux inconnues. Dj,
du temps de Chateaubriand, la vieille fort domaniale avait disparu,
dbite lambeau par lambeau. Mais les restes en sont encore des plus
imposants et, de toute la contre, s'exhale la mme odeur sylvestre, le
mme parfum de verdure et d'eau qui se respire aux premiers chapitres
des _Mmoires d'Outre-Tombe_. Sauf de lgres retouches, cette terre a
gard son visage d'autrefois et ses traits, en quelque sorte, consacrs.
Un peuple de visions familires se lve  votre appel de tous les
confins de l'espace. Elles vous font des signes, elles se nomment. Ces
ondulations fuyantes, l-bas, vers le sud, ce sont les hauteurs de
Bcherel. Au-dessous, sur les pentes feuillues du vaste amphithtre
d'arbres, o, prs des campaniles des villages, commence  pointer, 
et l, le tuyau d'une chemine d'usine, voici moutonner d'un vert plus
sombre les toisons vnrables des bois du Bourgout et de Tanorn. Il
n'est pas jusqu' Combourg qui ne se rvle, semble-t-il, sous un tout
autre aspect qu' l'arrive. cras dans le bas-fond, au pied de
l'norme masse fodale, il s'est rapetiss, tass, a pris un air surann
et comme vtuste, l'air qu'il avait aux jours o M. le Chevalier
s'engageait dans son abominable rue pour se rendre  la messe de
paroisse, en compagnie de sa mre et de sa soeur Lucile. La rumeur
foraine elle-mme, ces mugissements de veaux et ces grognements de
cochons que le vent apporte de la valle, aident  l'illusion, loin de
la dtruire. Ainsi grouillait le Combourg d'il y a cent ans, lorsque
septembre ramenait la solennit de l'_Angevine_, la seule occasion o
s'panout en ce triste canton quelque chose qui ressemblait  de la
joie.

Mais la grande face vocatrice du paysage, on le devine, c'est l'tang.
L palpitent vraiment, comme en un miroir magique, toutes les ombres
mystrieuses du pass.

J'ai ctoy ses rives, au crpuscule. Le sentier longe les talus du parc
dont les ramures mouilles m'aspergeaient de leurs gouttelettes. A cause
de la scheresse du mois prcdent, les eaux taient basses. Une mince
frange d'argent ourlait leur nappe frissonnante. Je me suis assis sur un
vieux tronc de saule qui surplombait la grve, pareil  quelque
monstrueuse gargouille vgtale. Non loin, pourrissait dans les joncs un
bachot  demi envas. L'heure et le lieu taient d'une gravit
singulirement suggestive. Un pressentiment d'automne assombrissait le
ciel venteux, et des futaies environnantes sortaient des voix confuses
et profondes, les mmes qui veillrent le gnie de Chateaubriand et le
firent entrer en pleine possession des harmonies de sa nature. Les
roseaux bruissaient, comme alors, agitant leurs champs de quenouilles
et de glaives. Et c'tait une plainte longue, trange,  peine module,
avec des accalmies soudaines, des silences dramatiques et presque
angoissants.

Peu  peu le lac s'est voil comme un regard qui s'teint; puis, la
procession des vapeurs nocturnes a surgi; et, tandis que glissaient
leurs formes furtives sur le tapis ondoyant des plantes rivulaires et
des nnuphars, j'ai cru voir dfiler, comme aux bords d'un Lth
antique, Amlie, Atala, Blanca, Cymodoce, toutes les cratures de rve,
nes de cette solitude, tous les divins fantmes d'amour que nous avons
adors.




VI

EN BRETAGNE D'OUTRE-MER




PLERINAGE CELTIQUE


De tous les peuples celtiques, celui qui a su se tailler au soleil la
place la plus large et le mieux s'adapter aux conditions de la
civilisation moderne, sans rien abdiquer des caractres originaux de la
race, c'est assurment le peuple gallois. Loyalement associ aux
destines du Royaume-Uni et l'un des agents peut-tre les plus
nergiques de la prosprit anglaise, il n'en est pas, pour cela,
demeur moins fidle  tout ce qui lui a paru digne d'tre retenu des
potiques institutions de son pass. C'est ainsi que les principales
villes du pays deviennent,  tour de rle, chaque t, le thtre d'une
manifestation solennelle qui est comme la rsurrection symbolique, en un
dcor appropri, des grandes pangyries, semi-religieuses,
semi-littraires, des anciens ges. Cette fte, connue sous le nom
d'_Eisteddfod_, les Gallois la qualifient  juste titre de nationale.
De tous les points de l'antique Cambrie, les populations s'y rendent par
foules enthousiastes, heureuses d'affirmer priodiquement, contre toute
tentative d'empitement du dehors, l'unit de la conscience collective.
C'est vraiment la communion d'un peuple au banquet de l'esprit
traditionnel.

L'_Eisteddfod_ de cette anne 1900 s'est droule  Cardiff, la capitale
du South-Wales, dans la semaine du 18 au 24 juillet. Si elle n'avait
prsent, comme ses devancires, qu'un intrt purement gallois, quelque
attrayant, d'ailleurs, que soit le spectacle, nous n'aurions pas cru
devoir en entretenir le public franais. Mais, comme pour protester
peut-tre au nom du doux idal celtique contre l'exclusivisme de
certaines thories, aujourd'hui en cours, qui travaillent  reconstruire
je ne sais quelle muraille de Chine entre les peuples, les Kymris ont
pens que le moment tait venu d'ouvrir leur cercle, leur _Gorsedd_, et
de convier  y prendre place non seulement leurs congnres et
compatriotes d'cosse, de l'Ile de Man et d'Irlande, mais les Bretons de
France eux-mmes, spars d'eux depuis quelque treize cents ans.

Je ne voudrais pas attribuer  l'vnement plus d'importance qu'il ne
mrite. Quelques gazettes ont imagin d'y voir l'indice d'une sorte de
pacte subversif. Il ne se serait agi de rien moins que de la
reconstitution de je ne sais quelle nationalit mythique, sous l'gide
de quelque nouvel Arthur. J'avoue humblement, quant  moi, qu'en
acceptant l'aimable invitation de sir Thomas Morel, mayor de Cardiff, je
ne me suis pas un seul instant avis que ce pt tre pour collaborer 
d'aussi magnifiques desseins... Non: ce sont l rves d'un autre temps,
et les Gallois, pas plus que les Bretons, j'en suis sr, ne sont gens 
donner dans ces chimres.

Le vrai, c'est qu'ils se sont simplement souvenus des liens d'troite
parent qui jadis unirent nos anctres aux leurs; et ils nous ont offert
de resserrer les noeuds d'une tradition pour ainsi dire familiale, que
les sicles avaient relche, sans la rompre. Cela n'est certes pas pour
changer la face de la terre. Mais, tout de mme, n'y aurait-il pas dans
ce renouveau de l'ancienne fraternit celtique un phnomne assez
mmorable pour valoir d'tre signal?


I

C'est le samedi soir, 16 juillet. Saint-Malo hausse dans le crpuscule
son archaque dcor de ville fodale. Nous sommes dix ou douze Bretons
de Bretagne pars sur le pont du _Southwestern_. Le reste de la
dlgation, venant de Paris, doit nous joindre en terre anglaise, par la
voie du Havre. Le sifflet du dpart a henni dans le calme nocturne.
Presque aussitt, l'lot du Grand-B dessine au tournant du mle sa
croupe noire de monstre chou. J'avais rv d'y aller cueillir une des
fleurettes de mer qui foisonnent au pied de la tombe de Ren, pour en
faire hommage, l-bas,  Merlin, qui fut son anctre potique et dont il
fit revivre parmi nous les prestiges et les enchantements. Je n'en ai
pas eu le loisir. Je me contente donc de saluer au passage le morne o
il repose. La nuit est compltement descendue. C'est  peine si aux
confins du ciel occidental flotte une dernire bande de clart, d'un
vert d'meraude plie. Seule, la mer semble avoir gard du jour dans ses
profondeurs. Elle est d'une douceur charmante et d'une paix infinie.

Accoud au bastingage, je songe  des nuits d'autrefois, des nuits
vieilles de treize cents ans. Sur ces mmes flots voguaient,  la faveur
des tnbres, des barques barbares, des _currachs_ aux frustes membrures
de chne tendues de peaux de boeufs. C'tait la flottille de l'exode
breton, fuyant devant la tempte saxonne, emportant vers les rives
armoricaines les migrs de la Grande Ile. La phrase si suggestive de
l'historien Gildas me revient en mmoire: Ils se rendaient au pays
d'outre-mer avec de plaintifs gmissements, et, sous leurs voiles
gonfles, en place du chant cleusmatique, ils murmuraient le psaume:
_Seigneur votre droite nous a disperss parmi les nations_. Les eaux
qu'ils sillonnrent, voici que nous les franchissons  rebours, nous,
leurs lointains descendants. Dans le recueillement de l'espace, ma
pense remonte vers l'anctre primitif de mon clan; je me le reprsente,
courb, tel qu'il dut tre, au banc des plus humbles rameurs. Et je sens
tressaillir en moi la chane invisible, la mystrieuse chane d'me qui
nous relie l'un  l'autre, par del les temps. En quel lieu de la
Cornouaille transmarine, en quel repli sinueux de la montagne kymrique
eut-il son berceau?...

J'ai dormi, l'oreille contre le hublot; les voix des sirnes celtiques
qui hantrent jadis ces parages m'ont chuchot des songes merveilleux.
Lorsque je regagne la passerelle, je me demande si je ne rve pas
encore. Nous voguons dans une atmosphre irrelle; le ciel matinal
ondule en mousselines blanchtres, moires d'indfinissables nuances. La
terre, parat-il, est toute proche, mais refuse de se laisser entrevoir.
Des clairs argents tournoient, qui sont peut-tre des golands. Le
steamer lui-mme a des allures de mystre dans le vaste silence
enchant. Cela vous remet en l'esprit les fabuleuses navigations des
Prdur et des Brandan. Et, pour ajouter  l'illusion, soudainement une
cloche tinte, une sorte de gong de la mer aux longues vibrations
mlodieuses, au timbre magique et surnaturel. Quelle Is resplendissante
va tout  l'heure surgir des eaux?...

--C'est le phare des Aiguilles, me dit le pilote. Nous entrons dans le
chenal de Wigh.

Le charme est rompu: la brume se dissipe et le rve s'envole... En
attendant la paix celtique, annuellement proclame  l'_Eisteddfod_,
ce sont des visions de guerre qui dfilent devant nos yeux; des gueules
de canon billent aux embrasures des forts; des torpilleurs
s'chelonnent le long de l'le blonde, pareils  d'immenses alligators
au repos... Southampton maintenant--et toute la tristesse lourde,
accablante, d'un dimanche britannique, complique de l'horreur banale
d'une cit industrielle. J'aspire vers l'Ouest, vers la fracheur
galloise que je savoure, par avance, comme l'haleine d'une autre patrie.


II

Nous avons pris le premier train du lundi. Il nous entrane  travers de
molles campagnes, sous un air embras. La chaleur est si intense que le
paysage, extnu, semble s'y dissoudre. Heureusement que l'horaire nous
a mnag une halte dans la dlicieuse oasis de Salisbury. En sa rivire
limpide s'ploient et frissonnent des chevelures d'herbes qui nous
rappellent nos fontaines sacres. Et quels moments exquis passs  la
cathdrale,--dans la nef d'abord, toute peuple de tombes historiques,
tout imprgne de l'arome des sicles dfunts,--puis dans le square qui
l'entoure et, selon l'expression de Bourgault-Ducoudray, qui est des
ntres, lui fait comme une zone de beaut! Des ormes quasi contemporains
de l'difice prolongent sur le vert moelleux des pelouses leurs
grandioses gestes d'ombre. Et c'est un asile incomparable de solitude,
de mditation, d'apaisement.

Mais de nouveau nous sommes en route; de nouveau les horizons se
succdent, spacieux et riches, embus d'une vapeur d'or. Les cottages
flambent dans le soleil. Faades blanches et toits de tuiles rouges.
D'aucuns portent, comme par coquetterie, une coiffure de chaume qui
contraste avec leur aspect cossu. Des fleuves s'attardent, flegmatiques,
parmi des ptis luxuriants. Les collines ont des formes nobles sous des
couronnes de bois touffus, aux verdures qu'on dirait peignes. Cette
nature est trop somptueuse, trop humanise aussi, pour nos gots de
Bretons. Elle va jusqu' se prter  la rclame et souffre qu'on sculpte
dans le vif de son calcaire de gigantesques images de chevaux, visibles
 des lieues, pour servir d'enseigne  des leveurs... Que tout cela
nous met loin de la maigre et fine Bretagne, dont le charme est surtout
fait de discrtion et de sobrit! Retrouverons-nous vraiment, comme on
l'affirme, quelque chose de son _soave austero_ sur l'autre rive de la
Severn?

Lorsqu'en voyageant dans la presqu'le armoricaine, crit Renan, on
dpasse la rgion, plus rapproche du continent, o se prolonge la
physionomie gaie, mais commune, de la Normandie et du Maine, et qu'on
entre dans la vritable Bretagne, dans celle qui mrite ce nom par la
langue et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout 
coup... Le mme contraste frappe, dit-on, quand on passe de l'Angleterre
au pays de Galles. Voici, en effet, qu'au sortir du pont tubulaire,
comme par la vertu de quelque opration de sorcellerie que la nuit du
tunnel nous aurait drobe, nos yeux s'ouvrent sur une contre toute
diffrente de celle que nous avons laisse derrire nous: une contre
non pas moins riante peut-tre, mais moins grassement, moins
uniformment riante, et o, par endroits, les choses nous apparaissent
comme avec des visages familiers. Je les ai dj traverss, me
semble-t-il, ces prs de gazon ple; je reconnais ces arbres nains, aux
troncs noueux, aux ramures toujours cheveles dans la mme direction
par les vents d'Ouest; je le reconnais, le mur mal crpi de cette ferme,
je la reconnais, la mare d'eau stagnante qui verdit au pied de ce talus;
et ces esquilles de granit rouge qui, de-ci de-l, percent la maigreur
de la terre, que d'pres sites, chers  mes flneries, ne m'ont-elles
point rappels!... Il y a bien, il est vrai, dans un ennuagement de
fumes--j'allais dire de frondaisons--noirtres, une fort de chemines
d'usines qui contrarient quelque peu l'harmonie de la perspective au
fond des lointains. Mais, pour Celte que l'on soit, on sait faire sa
part  la ralit. Et puis, ces chemines d'usines, en somme, c'est
Cardiff.


III

Nous ne sommes pas plus tt en gare qu'un cri retentit:

--Par ici, les Bretons!

C'est la voix du professeur Barbier, un Franc-Comtois au parler sonore,
attach depuis de longues annes  l'Universit galloise dont le collge
de Cardiff est un des trois centres. Je veux dire tout de suite combien
nous avons d'obligations  cet excellent homme. Il n'a pas t seulement
un prcieux interprte pour ceux d'entre nous qui possdaient
insuffisamment soit l'anglais, soit le kymrique: il nous a servi  tous
de guide, ou mieux, de tuteur moral. Sa maison nous fut, toute une
semaine, une sorte de foyer toujours ouvert, o nous runir, nous
renseigner, concerter nos multiples dmarches et, de temps  autre, par
manire de dtente, reprendre comme un air de France. En un mot, ce doux
Burgonde, d'me si chaude et de coeur si vibrant, aura plus contribu
que bien des Celtes  l'oeuvre de la fraternisation celtique.

On se rappelle, dans Labiche, la rencontre des deux anciens Labadens.

--C'est tonnant comme on a peu de choses  se dire, quand il y a vingt
ans qu'on ne s'est vu!

Les Gallois et les Bretons, eux, ne s'taient gure rencontrs depuis
des sicles. Les prliminaires de leur reconnaissance eussent risqu
fort de traner en longueur si le professeur Barbier n'avait t l pour
les pousser joyeusement dans les bras les uns des autres.

L'instant d'aprs, nous dvalions, bannire de Bretagne en tte, vers le
Barry's Htel o l'alderman Jones, dlgu par le maire de Cardiff pour
tre son porte-parole  un truculent djeuner de bienvenue, associait et
faisait acclamer, dans un toast plein d'lvation et d'humour, les noms
de S. M. la reine d'Angleterre et du Prsident Loubet. En suite de quoi,
procdant  ses fonctions de nomenclateur, le Hrald-Bard, le barde
hraut, Arlynedd Penygarn, indiquait  chacun de nous les htes
bnvoles qui s'taient spontanment offerts  nous recevoir. Ma bonne
toile fit que je n'eus point  me sparer de mon minent ami
Bourgault-Ducoudray: je ne lui sais pas un gr moindre de nous avoir
logs de compagnie sous le toit de M. Samuel. Car c'est pourtant  cet
intrieur isralite que nous devons d'avoir got dans ce qu'elles ont
de plus cordial, de plus intime, de plus pntrant, toutes les douceurs
et toutes les prvenances de l'hospitalit galloise. J'aurai toujours
prsentes  l'esprit les attentions, exquisement discrtes et dlicates,
dont nous y fmes l'objet; et elle n'est pas prs, non plus, de
s'teindre dans mes yeux, l'admirable vue du parc de Bute, dont la mer
de feuillages montait jusqu' ma fentre et me versait chaque soir,
aprs la fatigue des crmonies officielles, sous les averses de feu
d'un ciel torride, le philtre, dlicieux  humer, de ses tnbres
vgtales, de son silence et de sa fracheur.


IV

Il ne saurait entrer dans mon dessein de dcrire par le menu les
imposantes manifestations de tout genre auxquelles il nous fut donn de
participer. S'il faut en croire les Kymris eux-mmes, jamais
l'_Eisteddfod_ n'avait revtu un caractre aussi grandiose, ni ne
s'tait dploye avec autant d'clat.

Ds le soir de notre arrive, une rception avait lieu au Town-Hall,
offerte par la municipalit de Cardiff, sous la prsidence de sir Thomas
Morel, et comprenant plus de quatre mille invits. Les dlgations des
divers pays celtiques y dfilrent  tour de rle, les Bretons marchant
les premiers, prcds du biniou national. Seuls, les cossais
manquaient. Ils ne parurent qu'assez tardivement; mais quelle entre!
C'est peut-tre une des motions les plus nobles que j'aie jamais
ressenties.

J'tais mont, pour respirer, sur le toit en terrasse de l'htel de
ville, d'o l'on domine dans toute son tendue, avec ses usines, ses
chantiers et ses docks, la formidable cit du charbon. La nuit,
merveilleusement toile, s'embrasait  l'horizon du flamboiement des
hauts fourneaux. Par les vasistas ouverts d'une espce de kiosque
central, servant  ventiler les profondeurs du hall, des bouffes de
musiques, des chos de choeurs montaient. Soudain, parmi les groupes qui
stationnent de-ci de-l ou se pressent devant les buffets en plein air,
il se fait un long remuement, et je vois s'avancer des hommes aux
statures superbes, de grands vieillards, majestueux et graves, qu'on
dirait chapps tout vifs des pomes d'Ossian. Ils portent le bret des
Highlands, le plaid, retenu  l'paule par une agrafe de pierres
prcieuses, la jupe ou tartan, bariole aux couleurs du clan, et, pendue
 la ceinture, la pochette de cuir, le _sparren_, que garnissent des
poils de chvre. On se croirait  la cour de Fingal.

Mais voici le plus saisissant. Derrire ces patriarches viennent de
dboucher six _bagpipers_, aussi archaquement accoutrs, qui, sur un
signe, se rangent, puis s'branlent. Alors retentit un pas de marche 
la fois mlancolique et martial, empreint tout ensemble de sauvagerie et
de mysticit. Cela s'enfle, s'largit, s'exaspre, puis frmit en
modulations vagues, comme pour s'apaiser, et de nouveau repart... Ce fut
une sensation inexprimable. Je connus l d'exaltantes minutes de rve,
comme si j'avais vu se lever autour de moi tout le mystrieux pass de
ma race, voqu par la puissante incantation de ces cornemuses d'cosse
dans la nuit. Ah! nos pauvres binious de Bretagne, en comparaison,
quelle misre!...

L'avouerai-je? Je fus trs loin d'prouver rien de semblable, en
franchissant, le lendemain, dans les rangs du cortge traditionnel,
l'enceinte sacre du Gorsedd, ni mme lorsque l'archidruide Hwfa-Mn
(dans la vie ordinaire le Rv. Williams) m'eut attir  lui, au centre
du cercle, sur la pierre couche qui est cense reprsenter le nombril
du monde, pour me confrer, avec de tonitruants clats de voix,
l'investiture de l'ordre bardique. Il ne laissait cependant pas d'avoir
sa beaut, le spectacle de ces druides blancs, de ces bardes bleus et de
ces ovates verts, voluant, comme une thorie de mages antiques, sur les
fonds vaporeux de Cathay's Park. C'tait videmment d'un effet plus
magistral que n'importe quelle figuration d'opra. Cela avait toutefois
un peu le tort d'y faire penser, et le visage glabre du Rv. Williams,
sa mimique parfois trop expressive, n'taient pas, il faut bien le dire,
pour carter ce rapprochement fcheux. Quant aux autres personnages,
dans quelle mesure ils prenaient au srieux leurs rles, c'est ce que je
ne me chargerai point de dterminer. Il y a dans l'me galloise un
mlange d'ironie paisible et de sereine gravit dont les proportions
m'chappent. Mais la gravit, assurment, domine.

Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu' passer du champ du Gorsedd dans
l'immense baraquement de planches difi tout  ct, et o se tenaient
les sances littraires et musicales de l'_Eisteddfod_. Ici plus de
vestiges de l'ge de pierre, plus de cromlechs, plus de dolmens, plus de
menhirs,--restitution purement dcorative d'une prhistoire qui n'eut,
comme chacun sait, rien de celtique. Non, pas d'autre mobilier, dans ce
pavillon, qu'une estrade, des chaises et des bancs. Mais sur cette
estrade se font entendre les plus admirables choeurs du monde, et sur
ces chaises, sur ces bancs, un public de prs de vingt mille auditeurs
peut trouver place. J'ai tort de dire: peut trouver. En ralit, la
salle est toujours comble; la semaine durant, elle ne dsemplit pas;
tandis qu'un flot se retire, un autre monte. Je parlais tout  l'heure
de l'me galloise. C'est l qu'il faut entrer en contact avec elle,
parce que c'est l vraiment qu'elle vibre toute, l qu'elle se rvle en
sa plnitude, l enfin que l'on dcouvre de quelle puissance de
recueillement, de quelle intensit d'motion et d'enthousiasme elle est
capable. Il plane dans l'atmosphre un je ne sais quoi de religieux et
de grand. Par-dessus le concert des voix, il semble que l'on peroive
une harmonie plus haute et plus profonde, la symphonie des esprits, le
merveilleux unisson des consciences. Jamais je n'ai mieux compris la
porte de l'adage kymrique: Notre vieille Galles est une mer de chant!

A quel point ce peuple est pntr de l'excellence de sa race, on put le
voir, dans la soire,  ce mme pavillon de l'_Eisteddfod_, quand,
ressuscitant un usage cher aux Celtes primitifs, l'archidruide brandit
devant l'assemble les deux moitis d'un glaive, destines, l'une 
demeurer en Galles, l'autre  tre emporte en Bretagne, et les
rapprocha fortement pour faire constater  la foule qu'elles
s'adaptaient. Ce fut une minute inoubliable.

--_A oes heddwch?_ (Est-ce la paix?) rugit de sa voix lonine
l'archidruide.

--_Heddwch!_ (La paix) rpond une clameur de tonnerre, jaillie de quinze
mille poitrines lectrises.

La salle entire est debout, applaudissant et trpignant. Un des lairds
d'cosse crie:

--Vive la France... la belle France!

Et soudain, les douces syllabes franaises volent de bouche en bouche,
dominant l'pret des derniers hourrahs. Le plus sceptique en et t
remu jusqu'aux larmes[8].

  [8] C'est l'occasion, ou jamais, de rappeler les belles paroles de
    Renan, recevant l'Association archologique du pays de Galles 
    Rosmapamon: Vous tes bons Anglais, nous sommes bons Franais... Un
    haut devoir nous incombe aux uns et aux autres. C'est de maintenir
    en bonne amiti les deux grandes nations entre lesquelles nous
    sommes partags, et dont l'action commune, la rivalit, si l'on
    veut, est si ncessaire au bien de la civilisation. C'est si bte de
    se har! En travaillant  la paix, nous travaillerons vritablement
     une oeuvre celtique.


V

N'en subsistt-il que ces nobles et touchants souvenirs, notre
plerinage dans la Celtie d'outre-mer n'aura pas t perdu. Mais il est
permis d'en attendre des fruits plus durables et plus gnreux. Il se
peut que l'_Eisteddfod_ de Cardiff devienne la prface d'une
intressante histoire. Nos congnres d'Irlande ont dj prpar les
matriaux du premier chapitre, qui se doit crire, en 1901, au Congrs
de Dublin. Histoire vite tourne en roman! diront d'aucuns. Rveries
sniles d'une race retombe  l'enfance! appuieront d'autres. A ceux-ci
comme  ceux-l je recommande ces lignes de Renan, par o je veux
conclure: Quand on songe qu'une foule d'individualits nationales qui
semblaient effaces se sont releves tout  coup de nos jours plus
vivantes que jamais, on se persuade qu'il est tmraire de poser une loi
aux intermittences et au rveil des races, et que la civilisation
moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne serait peut-tre que
leur commun panouissement.


FIN




TABLE


    PAGES LIMINAIRES

  Le Tr-Breiz                      3

    I
    EN TRGOR

  Amour de Clerc                   29
  Autour de Renan                    37
  Au Collge de Trguier             51
  Agonie d'un culte                  63
  Massacres de Septembre             77
  Impressions d'automne              89
  Au pays des gars d'Islande      103

    II
    EN LON

  Le Lon noir                       127
  Moisson marine                     141
  Parages d'Ouessant                 155

    III
    EN CORNOUAILLES

  Dans l'Argoat                      169
  En Fort                           177
  Paysage de lgende                 191
  La fin d'une terre                 199
  Les chantiers de la mer            211
  L'Ile de Sein                      223

    IV
    EN VANNES

  Chez les Grsillons                243
  A travers le Golfe               261

    V
    EN HAUTE-BRETAGNE

  Au pays de douce souvenance      293

    VI
    EN BRETAGNE D'OUTRE-MER

  Plerinage celtique                315


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--603-5-11.





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exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

